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PEINTRES HOLLANDAIS MODERNES.
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Ph. ZILCKEN.
PEINTRES HOLLANDAIS
MODERNES
Avec 73 Illustrations et 4 facsimiles dans Ie texte
et 13 Gravures hors texte
ET UN
ESSA1 DE CATALOGUE DESCRIPTIF DES EAUX-FORTES
d\'ISRAELS, de J., M. et W. MARIS et de MAUVE.
NOUVELLE ÉDITION.
Amsterdam
J. M. SCHALEKAMP.
-ocr page 12-
RIJKSUNIVERSITEIT TE UTRECHT
illlllllllWlllli
1758 4776
-ocr page 13-
Table des Matières.
TEXTE.
PRÉFACE
JOZEF ISRAELS.................. Page 7
JACOB MARIS.....................     53
MATTHIJS MARIS.................     79
WILLEM MARIS.................. »     91
ANTON MAUVE.................. »    103
JOHANNES BOSBOOM........... »    137
/
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Table des Gravures hors texte.
Portrait de Jozef Israels en face du titre
Jan Veth.
Jozef Israels.
Les Enfants de Mer
„ faux-titre Jozef Israels.
de la page 17
ii i» 33
du faux-titre J., M. et W. Maris.
de la page 65
ii ii 81
ii ii 87
du portrait de W. Maris.
de la page 93
du faux-titre Anton Mauve,
de la page 113
du faux-titre Johan. Bosboom.
Comment on s\'amuse
Seul au Monde
Jacou Mak is.
>           >
Matthys Maris.
h                 11
Willem Maris.
n                 11
Anton Mauve.
Vue de Village
Vue d\'Amsterdam
Le Chateau
Papillons
Canards
L\'Abreuvoir
Intérieur
ii
,,                        Vente de Bois
Johannes Bosboom. Intérieur d\'Eglise
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PRÉFACE.
„Nulle prétention littéraire. J\'ai
marché comme j\'ai pu . . . . "
Michelet.
Avant tout, un mot a propos de la langue employee: Ie
Hollanclais étant si peu su au dela des frontières des Pays-Bas,
une langue étrangère s\'imposait qui fut sue partout . . . oü 1\'on
s\'occupe d\'art et Ie Francais venait en premier lieu. Et maintenant,
que Ie lecteur veuille excuser les incorrections et les barbarismes
de langage, et ne considérer que 1\'intention, la pensee de 1\'auteur,
et lui pardonner d\'employer une langue dont il n\'est pas Ie mattre.
Ce volume, commencé il y a déja une couple d\'années, mérite
entièrement la critique que Jan Vktii faisait a propos d\'IsRAlU.s,
la première de ces études.
Ce critique infiniment competent, disait avec une parfaite
justesse que je m\'arretais spécialement a certains détails caracté-
ristiques; en effet, ces essais sur nos grands contemporains sont
avant tout une réunion de notes, tachant de les faire mieux com-
prendre au public intelligent.
Ce ne sont que des souvenirs, des appréciations personnelles,
des „notes", enfin, explicatives Ie plus souvent, réunies avec 1\'espoir
de faire mieux saisir 1\'évolution de 1\'art subtil, sincère, élevé, de
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ces artistes d\'élite, a nombre de leurs contemporains, instruits sans
doute, mais pas artistes enx-mêmes, et partant, ne sachant pas tou-
jours concevoir les mobiles qui ont amené telle oeuvre ou tel effet.
Et aussi avec 1\'espoir de faire aimer plus et mieux apprécier
nos grands peintres par ceux qui ont en eux une fibre susceptible
d\'être cultivée, tache delicate, mais exclusive, semble-t-il, de la
critique.
Le moment n\'est peut-être pas encore arrivé, ces artistes étant
trop nos contemporains, pour juger définitivement la place qu\'ils
prendront dans 1\'histoire de 1\'art moderne. Nous sommes néanmoins
convaincu comme nous 1\'avons toujours été, ayant avec nous
1\'aristocratie intellectuelle, que leurs oeuvres resteront un des plus
beaux titres de gloire de leur patrie pour les temps a venir, et que
leur grande et belle probité de hauts artistes, d\'esprits supérieurs,
rayonnera avec intensité au milieu des ténèbres qui envelopperont
leurs contemporains dans 1\'oubli.
Ph. ZILCKEN.
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JOZEF ISRAËLS.
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JOZEF ISRAËLS.
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JOZEF ISRAËLS.
Depuis bientót cinquante ans qu\'Israëls
peint, depuis une trentaine d\'années que
Ie succes lui prodigue ses faveurs, il a
produit considérablement.
Comme beaucoup de ses compa-
triotes, il ne s\'est par borné a un seul
genrespécial; quoiqu\'il ait peint beaucoup
de tableaux d\'intérieur, cela ne 1\'a pas
empeché de rendre toute la gamme des
effets de plein air de son pays: de
tranquilles jours gris, des soirs lourds
et sombres, des paysages de grèves,
argentés par un pale soleil opalin, par-
D\'aprc» une cau-fortc de Jozef ISKAfcLs.             fQJs Q\\QS claÏTS de llinC.
Et toujours, jouant un róle important dans ces paysages admi-
rablement sentis, la figure humaine, 1\'enfant et la femme de préférence
prennent une place prédominante.
Parce qu\'Israëls a peint la figure rustique, Ie pauvre, Ie pêcheur,
1\'ouvrier ou Ie campagnard, on 1\'a parfois comparé a Millet, mais
s\'il y a un rapprochement entre ces peintres, c\'est seulement celui-ci,
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8
que tous les deux ils sont artistes plus que peintres; et que l\'in-
tensité de sentiment que montre telle toile de Millet est la même
que celle des bonnes ceuvres d\'Israöls.
En Hollande Israels occupe une place prépondérante dans 1\'art
de son temps, d\'abord par son talent, ensuite par 1\'influence qu\'il
a exercé sur 1\'école de peinture contemporaine. Et nous ne croyons
pas exagérer en disant qu\'il appartiendra a 1\'histoire générale de
la peinture moderne, étant du petit nombre d\'artistes qui ont su
exprimer un cóté personnel de leur temperament, qui ont eu quelque
chose a dire, qui ont été des premiers a réagir violemment contre
les recettes (nous n\'osons pas même dire „traditions"), qui ne pro-
duisaient guère plus que des tableautins inertes, glacials de con-
vention, de manque de vie et de sincérité.
Les peintres de 1\'école hollandaise de 1830, pseudo-classiques,
secs, guindés, anti-artistiques au possible, ne peignaient, en paysage
que des decors sans atmosphère, en figure que des anecdotes
historiques 011 burlesques, des mélodrames romantiques ou des
bergeries d\'opéra-comique, adaptations maladroites de recettes an-
ciennes a des sujets de romances. Résultat: des oeuvres froides,
sans vie, mal con^ues et mal exécutées, sans charme ni mérite,
qui ressemblaient aussi peu a des ceuvres d\'art que des poupécs
modernes a des statues classiques. Et cette école de 1830 sévit
\'encore, de nos jours. Quoique la peinture moderne s\'impose, depuis
quelques années déja, aux amateurs intelligents et aux gens de
góftt, les ceuvres de cette époque atteignent encore des prix
élevés et sont parfois hautement prisées par leurs possesseurs. On
comprendra par cela d\'autant mieux qu\'une peinture aussi révolu-
tionnaire que celle d\'IsraOls Ie paraissait, eut de la peine a s\'im-
poser au public, puisque, même aujourd\'hui, maintenant que l\'ad-
miration de 1\'étranger vient montrer quels grands peintres les
Hollandais ont 1\'honneur de compter parmi eux, ces peintres sont
encore souvent discutés et incompris.
Le grand effort d\'Israds a été d\'allier a 1\'amour des humbles,
une conception grandiose du milieu oü ses figures se meuvent. Il
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I I
a repris ainsi, avec les Maris, et avec Mauve, les traditons an-
ciennes, redevenues nouvelles par suite de 1\'abondon ou on les
avait laissées, en réimportant dans son pays un naturalisme sincère
qui a été la note caractéristique des peintres Hollandais et Flamands
de la grande époque.
Quoiqu\'il n\'en paraisse rien dans ses ceuvres, qui ont 1\'air
d\'être travaillées presque péniblement quelquefois, qui ne sont
jamais peintes de jet, avec des coups de pinceaux décidés, mais
plutót tapotées a petites touches, Israds cache un savoir très-grand
derrière ces semblants de maladresse, d\'inhabilité dans 1\'exécution.
Mieux que personne il sait la science du dessin, Ie secret de con-
struire ses figures. Derrière la naïveté un peu voulue de ses
tableaux se dérobe une science consommée des proportions et de
l\'anatomie d\'une figure; il sait admirablement raisonner Ie pourquoi
d\'une attitude, d\'un geste, d\'une pose. Aussi est-il vivement indigné
lorsqu\'on lui reproche de ne pas savoir bien dessiner, reproche
que lui font fréquemment les ignorants.
Il y aura toujours un abime entre deux opinions opposées
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12
concernant Ie dessin. Pour certaines personnes, pour Ie grand
nombre dessiner c\'est tracer proprement les contours des formes,
avec un trait arrêté qui cerne les masses ou les détails. C\'est ce
dessin, qu\'enseignent les maltres de dessin, les écoles, les académies.
C\'est aussi Ie dessin élémentaire primitif des peuples anciens, des
primitifs de toutes les époques. Lorsque ce trait est senti, lorsqu\'en
Ie tracant 1\'artiste a suivi avec amour les moindres inflexions,
appuyant son crayon délicatement pour indiquer une courbe molle,
vigoureusement pour accentuer une partie solide, lorsque ce dessin
lineaire est d\'un Italien primitif, ou d\'un Holbein, d\'un Clouüt, il
est admirable. Mais combien ce dessin ne devient-il pas vite une
suite de conventions, des traits ou des lignes cernant des masses
proportionnées suivant des formules géométriques! Alors il peut
être très-utile pour la peinture décorative, qui exige, avec du gout
et du talent, une grande science; pour des dessins industriels, dont
la qualité première est 1\'heureuse distribution des lignes et des
taches dans lesquelles la vie et les détails des sujets représentés
sont au moins accessoires, tandis que Ie tout doit être plutót de
convention, afin de faire de 1\'effet a distance; un effet décoratif,
qui n\'est obtenu qu\'au moyen de masses fort simples, dont les
détails seraient invisibles par la distance même.
Ce dessin-ci, aux contours immobiles pour ainsi dire, est Ie
dessin que Ie public croit être Ie seul dessin; et du moment que
des coups de crayon heurtés, brusques, nerveux, d\'un Rembrandt,
d\'un Michel Ange, d\'un Millet sont sous ses yeux, il se trouve
désorienté; habitué a une pureté, une propreté bourgeoise des lignes,
il ne comprend pas ce dessin, tout-a-fait artistique, puisqu\'il ex-
prime plus que la forme copiée servilement, la synthese de la
forme; qu\'il donne la vie, Ie mouvement, 1\'action, non pas d\'une
maniere inerte comme une photographie instantanée, mais avec
une apparence de vie. Il ne voit pas, ce public, dans Ie trait
interrompu, exagéré, dans les coups de crayon qui cherchent une
forme, se repetent parallèles au même endroit, qui sont noirs, épais,
ou imperceptibles, brusquement interrompus, un dessin bien autre-
*
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J3
ment vivant, cxprimant bcaucoup plus; exigeant un talent supérieur,
toujours très-rare, des facultés de vision et de rcompréhension que
ne demande pas Ie dessin conventionnel, qui s\'apprend par cceur
a 1\'école.
Nous nous sommes étendu si longuement sur les différentes
manières de comprendre Ie dessin, pour tacher de faire valoir les
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•4
mérites de celui d\'Israëls. Lorsque Ie mattre peint une jeune fille
qui coud, il cherche avant tout a rendre Ie geste, Ie mouvement,
(\'attitude. Pour cela il n\'existe pas de recettes ni de trucs. C\'est la
vision, ou plutöt Ie sentiment qui domine cette vision qui guide
la tnain qui ignore cc qu\'ellc fait. Ceci déja suffirait pour démontrer
la supériorité d\'un dessin caractériste (rendant Ie caractère des for-
mcs au lieu de cofiicr celles-ci) sur un dessin impersonncl, ce dessin
caractériste dépendant bien plus du cerveau que de la rétine, de la
rcflexion et du sentiment que de la vision.
Ce dessin scnti, tout artistique, si peu apprécié en général,
est une des plus remarquables qualités d\'Israels et donne a ses
oeuvres ce charme si particulier qu\'clles exhalent; il n\'aura pas lacorrec-
tion un peu mièvre d\'un Meissonier, d\'un Knaus, il y aura des fautes
réclles parfois, mais il donnera Ie caractère d\'une tete, exprimera
avec intensité tel état d\'amc d\'une créature humaine, au lieu d\'avoir
1\'air d\'etre un dessin fait d\'après un mannequin habillé.
Il y a nombre de tableaux de figure et de paysage, dont
les auteurs passent pour savoir dessiner correctement. Cette soi-
disant correction apparente déguisc Ie plus souvent la pauvreté de
1\'esprit et 1\'absence de talent.
Il faut etre infiniment plus artiste pour jouer au théatre un
róle avec émotion, que pour réciter froidement ce meme róle sans
fautes de diction, de geste, mais d\'une maniere apprise, impersonnelle.
Théatre, peinture, musique, tous les arts ont la mêmc exigence
suprème, 1\'interprétation originale et sentie. J\'ai entendu jouer mer-
veilleusement un Wieniawsky, vu un Rossi, une Sarah Bernhardt,
non sans incorrections, sans fausses notes, mais être si supérieu-
rement artistes! Ces incorrections sont les fautes de dessin d\'un
Millet, d\'un Israels. Absorbé par de hautes préoccupations, par des
„pensees qui montent jusqu\'au ciel" comme dit Victor Hugo, par
la recherche de la vie, du mouvement, de 1\'expression; et, rendant
ces facteurs de tout oeuvre d\'art véritable, il ne s\'apercoit pas qu\'il a
fait la main trop petite ou trop grande en exprimant Ie geste,
mis les yeux trop haut ou trop bas en traduisant 1\'expression.
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Et ses qualités sont trop rarcs, trop supérieures, pour que je
n\'aic pas insisté pour les faire apprécier.
La peinture d\'Israëls est aussi tres pcrsonnelle. Comme je Ie
disais plus haut, ce n\'est pas par larges coups de pinceaux, avec
de belles coulées de pate, ou au moyen d\'empatements, de frottis,
de glacis qu\'il travaillc. Soigneusement il indiquera sur la toile
vierge l\'ensemble de la composition qu\'il va peindre; d\'abord il
massera les valeurs principales, les ombres et les clairs, Ie blanc
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et Ie noir du tableau. Cette esquisse faite, il prendra des modèles,
et, d\'après ceux-ci, ou quelquefois d\'après des dessins faits antérieu-
rement, il commencera lentement a construire son tableau, a créer
ses figures. Avec de minces pinceaux et des brosses petites, il
dessinera dans la couleur, posera de petites touches successives, de
petites ligncs vermicellées, les unes au dessus des autres, lentement,
patiemment. Ces petites touches se fondent, s\'harmonisent, et avec
Ie temps, la pate ainsi obtenue, acquiert une belle qualité, devient
un bel émail, qualité propre a toute bonne peinture.
Ces petites touches un peu flottantes, décomposant impercep-
tiblement les couleurs par leur juxtaposition, donnent admirablement
Ie sentiment d\'atmosphère ambiante. Aussi ses toiles ont-elles tou-
jours une douce lumière argentine, jamais de „trous", de parties
opaques ou Iourdes. Une fine lumière éclaire les objets, les figures;
des reflets les isolent, 1\'air circule, hommes et choses semblent se
mouvoir dans 1\'air, „tournent", et par la mème ont du relief, de
la solidité, du „corps", par contraste avec la légèrcté des perspec-
tives aériennes.
Ces qualités rares ne sont pas seulement visibles dans ses
paysages avec figures, ou dans ses scènes d\'intérieur. Lorsqu\'il
peint une tète, un portrait ou une tête de fantaisie, ces mèmes
qualités contribuent au plus haut degré a donner 1\'expression, la
vie, Ie relief des choses. Pas Ie relief brutal, Ie trompe-l\'oeil
commun, vulgaire, la tète qui „sort du cadre", mais Ie sentiment,
1\'impression que telle tète peinte n\'est pas une surface de toile colo-
rée, plus ou moins plate ou en relief, mais que cette tète est solide,
substantielle, isolée dans 1\'air qui 1\'entoure de tous cótés, par der-
rière et entre Ie spectateur et la toile. Et cela par la justesse des
tons, mis en place dans leurs valeurs relatives.
Dernièrement j\'entendais Jacob Maris, Ie grand peintre au fin
bon sens, raisonner longuement ces mérites d\'Israöls, démontrer
combien ces qualités sérieuses sont rares, a 1\'occasion d\'un portrait
d\'un très-célèbre peintre francais, dont la peinture a une apparence
de solidité, qui en réalité n\'est qu\'une rudesse de surface, un relief
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trompeur manquant „d\'enveloppe", de cette profondeur d\'atmos-
phère qui fait valoir la forme solide, et par contraste, 1\'isole, semble
la faire vivre, respirer.
Ce mérite n\'est certes pas de peu d\'importance, et encore
moins est-il commun. Ces qualités sont celles des grands mattres
coloristes ou luministes, d\'un Velasquez, d\'un Rembrandt. Aussi
Israels pense-t-il beaucoup a Rembrandt, qui fut peut-etre avec Ie
peintre espagnol, son plus sérieux mattre. Mais quand il dit familiè-
rement, „comment trouvez-vous mon Rembrandt?" en parlant d\'une
de ses ceuvres, il veut simplement dire: trouvez-vous qu\'elle a
quelques unes de ces qualités de vie, d\'atmosphère ambiante, de
clair et d\'ombre, de vie, qui distinguent les toiles de ces mattres.
On n\'en est plus a croire que Ie genre rembrantique était
de faire une brusque tombée de lumière au milieu d\'ombres pro-
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l8
fondes. Certes eet effet a souvent été recherche par Rembrandt,
mais la caractéristique de sa peinture est de faire tout visible et
saillant, et se détachant dans Ie cadre, de ne jamais sacrifier une
partie secondaire en mettant des tons qui, restant opaques, ne
s\'éloignent pas, n\'étant pas au plan exigé, ne donnent pas la sen-
sation d\'air circulant ou dans une chambre ou dans un paysage.
Si je m\'étends sur ces mérites des coloristes, c\'est que 1\'on
a cru que pour imiter Rembrandt il suffisait d\'enduire une toile
de bitume, de couleur foncée, brunatre, et de faire tomber une
abondante lumière sur un sujet principal. Maintenant, qu\'une étude
approfondie et une compréhension artistique a démontré que ses
ombres foncées ne sacrifiaient rien, que 1\'air circule toujours autour
des choses, il est avéré que ses toiles, fralchement peintes, avaient
plutöt une tonalité grise par la juxtaposition de tons puissants,
plutöt argentine que brune.
Ces qualités de fin luministe, qui caractérisent les tableaux
d\'Israels, sont exprimées au même degré d\'intensité dans ses
aquarelles.
J\'ai déja dit ailleurs, a propos d\'Israels, que les aquarellistes
Hollandais, et lui en premier lieu, ne craignent pas de maculer,
de salir la feuille de Whatman. Tandis que certains peintres la
ménagent, s\'efforcent de lui garder sa fralcheur de papier neuf,
tout en la couvrant de légères teintes, Israëls la frottera avec une
éponge, des chiffons, de la gomme élastique. Il la lavera, 1\'essuyera,
la fera sécher, amincira a la longue, a force de travail, Ie papier
qui s\'use, et fatigué de la sorte, il perdra son aspect de papier;
sa substance inerte sera transformée et 1\'ceuvre évoquera des corps,
des ombres, des perspectives aériennes.
Les tons fins, argentins de ses toiles, la jolie douce lumière
qui les baigne, ces charmes s\'accentuent encore dans ses aquarelles.
Aux couleurs transparentes de la couleur a 1\'eau, il mélangera un
rien de gouache, un peu de blanc, quelques couleurs opaques qui,
se mèlant avec les autres, lui donneront des tons mineurs, des
blancs mats, des chairs rosées, des verts de patine, délicieusement
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2 I
fins, exprimant admirablement les différentes substances. En les tra-
vaillant ainsi ses aquarelles n\'ont pas la fralcheur froide des aqua-
relles anglaises, par exemple, et elles seront infiniment plus
travaillées, plus artistiques. Loin d\'étre de pales copies de la
nature, montrant une impression superficielle, les aquarelles d\'Israds
de même que ses tableaux, montrent un artiste ému, pénétré reli-
gieusement par Ie sujet qu\'il peint, un peintre qui juge tout
interessant, jusqu\'aux plus infimes choses, un panier dans un coin,
un morceau de linge, les pierres ou les herbes du sol, parceque
sön oeil est attiré et ému par la couleur et la forme de toute chose.
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Et alors 1\'art produit sa grande métamorphose, les plus misérables
intérieurs de chaumières, les plus pauvres ouvriers, les plus ordi-
naires objets deviennent interessants, beaux même, par 1\'intérét ou
1\'émotion que 1\'artiste a ressenti et su exprimer dans son ceuvre, et
qu\'il transmet a ceux qui peuvent Ie comprendre.
Et c\'est au moyen d\'une vision supérieure, exprimée par des
lignes senties, vivantes, et par la justesse des tons et des valeurs
relatives, qu\'Israëls parvient a émouvoir Ie spectateur, qu\'il lui
donnc 1\'impression de la réalité; mais d\'une réalité que lui seul a
vue et comprise ainsi, une réalité qui n\'est pas la nature même,
mais une quint-essence de celle-ci, une synthese faite par un poète.
Israëls peint comme Paul Verlaine 1\'a si exquisement dit:
„Pas la couleur, ricn que la nuance!
Oh! la nuance seulc fiance
Lc rêvc au rêvc et la flütc au cor.
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Nous nous sommes longuement étendus sur la facture d\'Isratils,
sur sa maniere de peindre, de poser les couleurs, d\'exprimer ses
sensations au moyen de lignes et de tons, pour faire comprendre
Ie peintre, 1\'homme de métier, pour tacher de faire voir la place
qu\'il prend comme executant dans 1\'école contemporaine de peinture.
Et cette place qu\'il prend tout au premier rang, est encore
plus belle lorsque 1\'on apprécie Ie sentiment délicat qui s\'exhale
de ses ceuvres, et il est bien difficile d\'expliquer ce cóté artiste,
qui résumé son talent spécial, qu\'il n\'est possible de comprendre
qu\'en Ie sentant soi-même.
Tout en s\'inspirant, quant a sa facture, des admirables peintres
de 1\'école hollandaise du XVIIC Siècle, les plus habiles manieurs
de pinceau, les plus spirituels et consciencieux peintres de figure
et d\'accessoires qui aient existé, dont un grand artiste contemporain,
Alfred Stevens, a dit qu\'ils étaient: „les premiers peintres du
monde", Israëls a taché et réussi a exprimer Ie sentiment moderne
dans ses ceuvres, ce sentiment intime, sensitif, subtil, qui caractérise
les grandes ceuvres d\'art de ce siècle.
Ce sont ces qualités réunies, d\'artiste moderne, et de peintre
dont Ie métier parfait se plie a ses moindres intentions, qui font
de lui une figure si remarquable et si classée.
Les tableaux de ses grands ancètres, les Jan Steen, les Pieter
de Hooghe, les Gerard Dow, „peints avec des pierrcs fines broyées",
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24
n\'ont pas plus que „Manon Lescaut", Ie „Voyage Sentimental"
ou „Candide", cette acuité émue dans Ie sentiment qui pénètre
1\'etre représenté, sentiment qui domine et caractérise les oeuvres
d\'un Millet, d\'un Whistier, d\'un Israüls, et la merveilleuse péné-
tration analyste qui caractérise „1\'Education sentimentale" ou „la
Faustin".
Le sentiment exprimé dans les ceuvres des siècles précédents
est fort différent de celui qui anime les ceuvres des grands modernes.
Ainsi chaque époque a son sentiment particulier; prenons les Italiens
IVimitifs, un Botticelli par exemple; ce qui domine chez eet artiste
exquis c\'est une douce piété, humblement amoureuse de 1\'être a
représenter, une intime quiétude devant Ia nature.
Plus tard, le sentiment du decor prédomine surtout. Les ceuvres
du Titien, de Tiépolo, de Rubens sont avant tout pittoresques,
riches, brillantes. Costumes brillants et élégants, draperies et couleurs
chatoyantes, éclats de palettes d\'une virtuosité très-grande, exécution
pleine de brio, d\'habilité, de verve, d\'une admirable mise en scène.
Chez les peintres hollandais, qu\'ils soient paysagistes comme
Ruysdael ou Hobbema, peintres de figure comme Van der Helst,
Frans Hals, ou Van der Meer, c\'est moins une pénétration psychique
de leurs modèles qui caractérise leurs ceuvres, qu\'une vision super-
bement rendue de 1\'aspect des choses. Rembrandt seul a été plus
loin, a su rendre en les peignant, non seulement leurs formes,
mais en même temps leur caractère intime, et pourtant n\'a-t-il pas
souvent exprimé un coin de sentiment moral avec 1\'intensité de
Leonard de Vinci, imprégnant sa Gioconde d\'une vie spirituelle
si merveilleuse.
L\'art moderne? C\'est au contraire cette pénétration psychique,
ce sentiment intime et penetrant qui domine chez ses grands mattres.
L\'exécution, la facture vient en second lieu chez un Millet,
un Corot, un Delacroix. Quoique jamais l\'exécution ne laisse a
désirer chez de très-grands artistes, ils ne s\'appliquent jamais ex-
clusivement a bien peindre, ils ne pensent pas a imiter les maltres
anciens, les plus merveilleux peintres qui aient existé, ayant a dire,
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-\'N
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27
a exprimer quelque chose de plus élevé, 1\'imprcssion morale qui
les a frappés. Cette nuance qui domine leur métier est Ie sentiment.
Israëls s\'est toujours efforcé, dès Ie complet épanouissement
de son talent, d\'allier a ses qualités de peintre, ce sentiment délicat,
spécial, moderne.
Comme peintre il a toujours taché d\'égaler les peintres anciens,
d\'avoir leurs qualités dans Ie rendu, dans Ie clair-obscur, dans l\'har-
monic générale, en un mot de faire de la bonne peinture, d\'être
un homme du métier sachant traduire ses impressions visuelles
comme n\'importe quels peintres hollandais d\'autrefois.
Comme artiste, sa conception de poete lui est spéciale et très-
moderne.
Pour faire comprendre la place qu\'il prend a eet égard nous
devons retourner en arrière.
La génération qui précède la sienne est caractérisée par une
sentimentalité excessive, tant dans les ceuvres littéraires que clans
les tableaux. Sujets anecdotiques, gravures de Keepsake, poésies
généralement niaises et creuses, voila ce que produit la génération
de 1820, avant que Ie Romantisme, puis Ie Naturalisme viennent
tout révolutionner.
En Hollande les tableaux du dix-huitième siècle sont générale-
ment d\'une insignifiance absolue au point de vue de 1\'art; ils trahis
sent souvent une émotion qui se manifeste dans Ie sujet, mais
jamais dans 1\'exécution.
Après 1\'empire vient en France Ie Romantisme, avec de Musset,
Gautier, puis Ie Naturalisme avec Flaubert, les Goncourt, Zola.
Dans les arts Corot, Millet, Courbet, Delacroix. Et en Hollande
Multatuli, Israüls. Alors naissent des ceuvres modernes comme sen-
timent, tant en littérature qu\'en peinture.
Ce n\'est plus Ie sujet, Ie roman, 1\'anècdote gaie ou triste qui
fait 1\'intérêt d\'une oeuvre d\'art, mais 1\'intensité de pénétration,
1\'amour de I\'artiste pour ce qu\'il exécute. Germinie Lacerteux in-
téresse passionnément pour elle-même, pas pour ses aventures, qui
sont banales et ont été cent fois décrites.
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28
Une jeune fille cousant, assise a sa fenêtre, d\'Israöls, intéresse
aussi pour elle-mème, parceque Ie peintre a mis dans son oeuvre
je ne sais quelle caresse ambiante, quelle savenr de sensation;
quelque chose de profondément et intimement humain. Les grands
artistes de notre époque peuvent tous dire avec Térence „homo
sum: humani nihil a me alienum puto".
Et c\'est 1\'intensité dans Ie sentiment qui explique Ie charme
extreme des ceuvres d\'un Israüls, qui sait émouvoir avec les sujets
les plus simples, les plus insignifiants en apparence.
Israüls n\'a pas été Ie premier a peindre les pêcheurs de nos
places et les pauvres campagnards de nos bruyères. Teniers, Van
Ostade, Jan Steen, d\'autres maitres anciens encore, avaient admi-
rablement peint des misérables de toute espèce, des loqueteux, des
mendiants. Mais ces peintres n\'avaient jamais pénétré intimement
dans 1\'existence d\'un être vulgaire et su Ie rendre interessant et
sympathique par 1\'analyse et la compréhension de tout son être,
de toute sa vie, de son milieu. Ce qui fait regarder longuement
et aimer leurs ceuvres, c\'est la facture, les qualités d\'exécution
avant toute autre chose: Ie coup de pinceau savant et habile, Ie
dessin soigné des formes, la belle peinture de 1\'ensemble, la pate
habilement travaillée plutót que des qualités suggestives. On admire
certaines de ces ceuvres presque au même point de vue qu\'un
bibelot artistique, une delicate porcelaine de Chine, un laque Japonais
ou un bronze antique a la patine exquise.
Mais Ie cóté humain, ému, la sympathie de 1\'artiste pour
1\'existence de son modèle, cette sympathie vibrante transmise sur
la toile, caractérisant les grandes ceuvres modernes, n\'est pas visible
dans la plus grande partie des ceuvres d\'art des siècles précédents.
Certes ce fftrent des peintres très-grands, des artistes consommés
qui les exécutèrent, mais ils ne furent pas autant poètes que peintres,
comme Ie sont les mattres de notre époque.
Cette qualité suprème, la poésie vraie, intimement confondue
avec 1\'exécution, produit une impression rare, parfois sublime; elle
fait battre Ie cceur plus vite, les yeux s\'humecter de larmes.
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£&
&
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3Q
Apanage seulement de 1\'art Ie plus élevé, ce sentiment moderne,
intense fait qu\'on est ému jusqu\'a la douleur par Flanbert ou de
Goncourt, par Millct ou par Israels, tandis que 1\'on ne fait que
s\'apitoier sur Fhéroïne d\'un livre du dix-huitième siècle, ou sur
une figurc de Greuze.
Duranty dans un mot célèbre, bien connu des artistes, a admi-
rablcment exprimé Ie sentiment qui dominc dans les ecuvres d\'Israöls,
qui plane au-dessus de ses qualités de peintre et de dessinateur,
lorsqu\'il a dit de lui, je ne me souviens plus au juste a propos
de quelle toile, qu\'elle était „peinte d\'ombre et de douleur". Jamais
aussi n\'est-ce la fabulation, 1\'anecdote qui prend chez lui la première
place, mais c\'est ce sentiment qui empoigne, profondément triste
dans ses tableaux tristes, enterrements, veilles silencieuses; ou gai
parfois aussi, exuberant de lumière dans ses toiles représentant
des enfants de pêcheurs jouant au bord des flaques sur la plage
baignée d\'une atmosphère opaline, doucement éclairés par un soleil
blond, qui donne au ciel et a la mer une tonalité laiteuse et tendre,
a 1\'ensemble un charme exquis, et dont ou pourrait dire, en variant
Ie mot de Duranty, qu\'elles sont peintes „avec du soleil et de la
joie .
Parmi ces dernières oeuvres dont nous voulons parier, bien
connue est la série des „Enfants de la mer", dont il a été publié
des albums avec poésies, et qui ont été souvent reproduits par la
gravure.
Jozef Israels naquit de parents juifs, Ie 27 Janvier 1827 a
Groningue, une petitc ville de commerce au Nord de la Hollande.
Sa première éducation fut strictement guidée par les traditions
religieuses de la familie; ses parents Ie destinant a devenir rabbin,
dans son enfance il étudia Ie Hébreux et tout en approfondissant
Ie Talmud il dessinait a ses moments perdus. C\'est ainsi, comme
cela arrive avec la plus grande partie des artistes, que son talent
se révéla par hasard, et fut d\'abord en opposition avec son éduca-
tion première et la carrière qu\'on lui avait tracée.
Tranquillement il passait ainsi des années dans la petite ville,
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3\'
au milieu de sa familie, allant a 1\'école, ou il apprenait les tont
premiers éléments du dessin, sous la direction de „meester" Brugsma,
en dessinant avcc une touche sur son ardoise.
Mais son père, qui était un petit agent de change, avait
bientót besoin de son aide dans les affaires, et jeune, il quittait 1\'école,
pour aller dans Ie bureau a ses cótés. Il allait parfois aussi toucher
de 1\'argent, et raconte volontiers lui-meme que, gamin, il sortait
avec Ie traditionnel petit sac de toile grise pour les pieces de grosse
monnaie, et que souvent a cette époque il allait au bureau de
Mesdag et fils. Le père Mesdag était un homme extraordinairement
fin et intelligent; aujourd\'hui ses fils sont devenus les collègues
d\'Israöls, et bien connu partout est le grand mariniste H. W. Mesdag.
Etranges changements de position que le cours de la vie
amène! Jamais alors les Mesdag, chez qui le gamin juif allait tou-
cher des traites, ne se seraient doutés qu\'un jour viendrait oü une
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toile de 1\'un d\'eux, une vaste vue de la Mer du Nord, ornerait
1\'atelier de celui qui est devenu Jozef Israëls.
Au-dessus du bureau d\'affaires, Jozef avait une petite chambre,
oü il pouvait dessiner a son aise, tout en étant a la portee de son
père; quand celui-ci avait besoin de lui il 1\'appelait, Ie travail
était interrompu par une course, et aussitót celle-ci finie, on lui
permettait de recommencer son travail. A cette époque il ne fesait
encore que dessiner; il n\'était pas encore question de peinture.
Il dessinait tout ce qu\'il voyait, faisait surtout des copies, d\'après
des gravures et des lithographies, dirigé par deux maltres, 1\'un
nommé Buijs, 1\'autre van VYicheren; ce dernier vit encore, très-
agé, a Leeuwarden et a pu suivre avec un légitime orgueil la
brillante carrière de son élève.
Plus tard, sous la direction de ces maltres Israëls commencait
la peinture a 1\'huile. Il allait travailler dans une grande chambre,
en compagnie de quelques peintres en batiments qui y préparaient
leurs couleurs, et a fait Ik beaucoup d\'études, de dessins d\'après
nature; il copiait aussi des paysages, des lithographies, a 1\'huile, en
imaginant les couleurs. La aussi il a fait ses premiers tableaux,
entre autres un juif qui vendait des couvercles de pipes, un type
de la petite ville, et de nombreux portraits aux trois crayons, noir,
rouge et blanc, de toutes ses connaissances et de ses parents.
Son père voyait bien qu\'il n\'avait pas les aptitudes et les goüts
qu\'il fallait pour Ie commerce et les affaires, et après des hésitations
nombreuses, quoique trouvant Ie métier de peintre, d\'artiste, quelque
chose de fort problématique, il consentit a ce que Jozef allat a
Amsterdam, pour y étudier sérieusement.
Ce qui contribua beaucoup a lui laisser faire cela, ce furent
les instances d\'un mécène de la ville, un Mr. de Wit, qui finit
par Ie convaincre et envoya Ie jeune homme chez Jan Kruseman,
qui avait un atelier oü travaillaient un grand nombre d\'élèves, et
qui était a cette époque (nous sommes en 1840) Ie grand peintre
du jour. Il peignait de vastes toiles, conventionnelles et froides,
des sujets historiques et des tableaux de genre, ceux-ci représentant
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33
généralement des Italiens et des Italiennes; et une copie qu\'Israëls
fit a ses débuts était justement un de ces sujets italiens, un brigand
calabrais. Avant de quitter sa ville natale Israds vendit au père
Mesdag, pour quarante florins un tableau, une italienne en robe de
velours noir, avec une étoffe blanche sur la tête. Celui-ci, philosophi-
quement lui dit un mot profond et fin, qu\'Israüls n\'a jamais oublié:
„Puissiez-vous toujours avoir Ie même plaisir en travaillant!"
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Nous croyons qu\'Israêls, a part quelques années dures a ses
débuts, a toujours eu la même joie, la même saine galté en tra-
vaillant, car artistc comme il 1\'est, son travail est son plus grand
plaisir. Nous nous souvenons d\'avoir une fois entendu sa femme
dire de lui qu\'il n\'était heureux qu\'avec sa botte a couleurs.
Sous ce rapport il est un heureux peintre; cherchant un idéal
qu\'il sait traduire sur ses toiles, ayant un but dont il ne s\'écartc
jamais, il a su réaliser ce qu\'il voulait, du moins après les premières
années de recherches et de doutes. Comme tous les vrais talents,
Ie sien s\'est dévoloppé successivement, lentement au commencement,
maïs sans défaillance, et alors Ie plaisir dans Ie travail est la con-
séquence toute naturelle du travail.
Amsterdam Ie retenait deux années bien employees a faire
assidüment des études, plus ou moins bien dirigées, tant chez Jan
Kruseman qu\'a 1\'Académie de dessin oh il suivait les cours.
Il ne faisait pas des tableaux, rien que des études; surtout
beaucoup de dessins d\'après modèle, Ie meilleur genre de travail
a eet age, et dont il profita beaucoup. Ses premiers succes un peu
sérieux clatent de 1\'Académie, (Ecole des Beaux-Arts) oü ses con-
frères lui trouvaient deja des qualités qui les frappaient.
Toutefois a cette époque Israëls ne savait pas encore Ie moins
du monde ce qu\'il chercherait un jour, et il ne faisait que servile-
ment dessiner, sans aucune idéé arrêtée, sans aucun but de recherches.
Il se rappelle ces années avec satisfaction, surtout a cause du
plaisir qu\'il avait a se promener dans Ie quartier oü il habitait.
Ses parents 1\'avaient recommandé a une familie de Juifs très-pieux,
qui Ie soignaient fort bien, et qui demeuraient dans la „Joden-
breéstraat", la large rue des Juifs, en plein milieu de ce „Ghetto",
ce vaste quartier des Juifs, bien connu de tous ceux qui ont vu
Amsterdam.
Ce dédale, ce fouillis de ruelles étroites dont les habitants peuvent
par places se donner la main d\'une fenttre a 1\'autre, grouillant d\'une
vie intense, d\'une animation bruyante toute oriëntale, Ie ravissait.
Des étoffes qui pendent a des cordes d\'une facade a 1\'autre, des chiffons
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aux couleurs éclatantes, tantót piongés dans une ombre vague,
tantót attrapant un rayon de soleil donnent a ces ruelles un attrait
tont particulier, et qu\'on ne retrouve qu\'en Oriënt. La foule bigarrée
qui les anime d\'un va et vient continu, bruyant, eclatant de couleurs
qui rappellent Rembrandt, (qui lui aussi habita et aima ce quartier),
les types des marchands de toutes choses, de vieilles ferrailles, de
foies de poissons, de fruits, de pommes, d\'oranges, aux brillantes
fanfares de jaune et de rouge; les Juives, souvent jolies, toujours
pittoresques, aimant a accrocher a leurs épaules un chiffon ver-
millon ou émeraude, eet ensemble curieux et plein de vie Ie ravis-
sait, 1\'enthousiasmait au plus haut degré.
Mais ce quartier si mouvementé, si rempli de types divers ne
faisait que 1\'amuser; il aimait voir la vie animée s\'y dérouler,
s\'y promener, y flaner; néanmoins il n\'était pas inspiré par les figures
qu\'il voyait; il ne faisait que suivre assidüment les cours de l\'aca-
démie et peindre a 1\'atelier.
En 1845, des tableaux venant de Paris attirèrent son attention.
Entre autres une „Marguerite au Rouet" d\'Ary Scheffer, fit vague-
ment comprendre a 1\'élève de Kruseman que ses maltres peignaient
avec une correction bien froide et conventionnelle, et ce tableau
célèbre Ie frappa vivement. D\'autres ceuvres venant de France
avaient déja fait entrevoir au jeune artiste qu\'il y avait une autre
voie dans la peinture que celle qu\'il suivait, et un désir croissant
germa en lui, d\'aller en France, a Paris, au centre de la vie
artistique.
Quoique très-pauvre, ne gagnant encore guère d\'argent par
son travail, il décida en lui-memc qu\'il ferait Ie voyage, et la décision
prise, il partit sans se soucier de 1\'incertain dans lequel il se lancait.
Pour subvenir aux plus strictes exigences, son père lui faisait
une pension de cinq cents florins (mille francs) par an, avec quoi
il parvint, plus riche encore que beaucoup de ses camarades, a
passer deux années, qui lui furent précieuses, en plein mouvement
artistique de Paris. Pas la grande vie des artistes aisés, de soirees
littéraires et de fêtes; mais la vie dure de jeune peintre, travaillant
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de huit heures du matin a six heures du soir, sans relache, mangeant
au hasard, mal logé, mal nourri.
Israëls me dit un jour combien il s\'étonnait que c\'était la
cette ville 0C1 tout Ie monde venait tOUS les ans pour s\'amuser, et
qu\'il la trouvait un enfer oü les grands hommes marchaient sur les
pauvres gens sans talent, du nombre desquels il se croyait etre.
Il fréquentait 1\'atelier de Picot, un vieux membre de 1\'Institut,
de 1\'école de David, dont 1\'influence resta grande jusque vers sa
trentième année; Israds dessinait et peignait selon les vieilles mé-
thodes, dans eet atelier qui comptait environ cent cinquante élèves.
Inhabile, assez gauche et maladroit, il vivait retiré, tranquib
lement par nécessité, et ne connaissait personne en dehors de ses
camarades d\'atelier et du graveur de Mare.
Il suivait consciencieusement les cours de 1\'atelier de Picot et
concourut plusieurs fois pour entrer a 1\'Ecole des Beaux-Arts. A
ces concours se présentaient cinq cents jeunes peintres, dont seule-
ment une centaine étaient admis. Une fois il eut Ie numero 85,
une deuxième fois, plus heureux, il atteignit Ie numero 18.
Mais comme Ie remarque fort judicieusement Mr. Jan Veth
dans son étude sur Israds*) il ne devait pas vite s\'affranchir de
1\'influence de ces maltres académiques, et il est clair que les noms
de Buijs, Pieneman, Kruseman, Scheffer, Picot n\'expliquent rien
lorsque 1\'on considère la place a part qu\'Israels prend actuellement
dans 1\'art moderne.
Parmi les mattres qu\'il eut alors, il se souvient d\'Horace
Vernet, de Pradier et de Paul Delaroche. De ce dernier Alfred
Sensier dit dans son livre sur Millct qu\' „il était Ie maltre a la
mode. Son autorité était grande en matière d\'art; son caractère
morose et obstiné en avait fait un homme important, ses succes
du Salon, un vainqueur jaloux de sa gloire. En outre son esprit,
toujours en méfiance de lui-même, Ie mettait en crainte de voir bientót
disparattre cette fragile popularité qui était son ambition et sa vie."
*) „Mannen van Beteekenis", Jozef IsraCls.
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Il est facile a comprendre que Ie jeune homme, venant de
quitter son pays, se sentait parfois dérouté dans ce milieu si dif-
férent de ce qu\'il avait connu jusqu\'alors, et que les moindres
choses faisaient grande impression sur lui. Ainsi il se souvient de
la colère de Paul Delaroche contre lui, une fois qu\'il avait mal
dessiné Ie genou de 1\'Achille, colère qui fit d\'autant plus d\'effet,
que déja son temperament personnel, sa facture sui generis com-
mencaient a poindre. Si Delaroche était violent, Picot par contre,
qui connaissait sa position peu fortunée, n\'a jamais voulu permettre
qu\'il payat sa contribution a 1\'atelier, parceque, tout foncièrement
académique qu\'il était, il aimait son travail.
Ce n\'était pas du reste, comme d\'ordinaire, de ses mattres
qu\'Israëls apprenait Ie plus, mais de ses camarades, en les voyant
travailler, des critiques qu\'ils se faisaient respectivement. Parmi
ceux-ci, il en connut plus particulièrement deux, qui ont acquis
quelque notoriété, Pils et Lenepveu.
Après une couplc d\'années de ce séjour a Paris, qui lui apprit
beaucoup, pendant lequel il fut souvent très-misérable, il eut envie
de retourner chez lui.
Il avait vu comment on travaillait en France, étudié longue-
ment Ie Louvre, et vu une quantité de tableaux. Un jour il avait
été visiter les Galeries de Versailles, a pied, et ayant passé des
heures dans Ie musée, il était revenu a pied encore, une pareille
fatigue lui valut trois jours d\'épuisement.
A peine était-il revenu a Amsterdam que la Révolution de
•48 éclata.
Il eut Ie regret de ne pas y avoir assisté.
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Installé dans une chambre arrangée en atelier, au Warmoes-
straat il commence sérieusement sa carrière de peintre. Maintenant
viennent les grandes toiles, les compositions longuement élaborées,
les petits tableaux brossés pour la vente. Une de ses premières
oeuvres de cette période, une grande toile dont Ie sujet est tiré de
1\'histoire Juive, „Aaron trouve dans Ie tabernacle les cadavres de ses
deux fils", exposée en même temps que Ie portrait de Madame Taigny,
une actrice francaise qui donnait des représentations a Amsterdam,
n\'eut aucun succes. On trouvait sa peinture affreuse, „fatale". Seul
Ie vieux Pieneman, un contemporain de Jan Kruseman, 1\'appelle
chez lui et lui témoigne un peu d\'admiration pour son coloris, qui
marquait au milieu de la peinture de 1\'époque par la recherche
du ton.
Alors se succèdent des compositions historiques et théatrales,
„Hamlet et sa mère", „Guillaume Ie Taciturne et Margucrite de
Parme", „Ie prince Maurice de Nassau devant Ie cadavre de son
père", et de nombreuses petites oeuvres, des chevaliers au clair de
lune, des sujets de genre qui remplissent sa cheminée, qu\'il tache
de vendre dix ou quinze florins, rarement trente.
Il travaille assidfiment, peint beaucoup, mais rien ne fait en-
core pressentir 1\'artiste personnel qu\'il deviendra peu de temps
après. Le gout de 1\'époque était si bizarre, si anti-artistique, qu\'une
fois qu\'il avait peint un portrait de vieille femme, Jan Kruseman
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4o
lui dit qu\'il ne devait pas peindre de si laides gens, parceque cela
gatait Ie gout.
Ses portraits n\'avaient pas plus de succes que ses tableaux.
Quatre de ceux-la, qui lui avaient été commandés par un marchand
furent trouvés si mauvais que ce dernier qui avait promis cent
florins pour les quatre, ne voulut plus en donner que soixante
quinze lorsqu\'ils étaient terminés.
On peut voir par les faits que nous citons que les débuts
sérieux dans sa carrière ne sont pas immédiatement couronnés de
succes, loin de la! Comme pour tant d\'autres peintres, comme pour
la plupart des vrais artistes, la lutte pour 1\'existence lui est dure,
les désappointements sont nombreux, la vie précaire.
Il travaille beaucoup, se remue, exposé, n\'est guère compris,
est violemment critiqué, mais sans se décourager il continue la
lutte; et grace a son talent et a sa perséverance, peu a peu il en
arrive a s\'imposer au public, a attirer 1\'attention sur ses ceuvres.
Une de celles-ci fit enfin sensation, Ie fit remarquer, et lui
valut un vrai succes.
C\'était sa „Rêverie", dans laquelle il concentrait tous ses
efforts, faisant tout ce qu\'il peut pour traduire sincèrement ce qu\'il
sent. Cette Rêverie représente une jeune fille vetue de blanc, couchée
au pied d\'un massif d\'arbres, sur une colline au bord de 1\'eau.
C\'était a une Exposition d\'Amsterdam, et par les influences
du vieux Pieneman sa toile avait une des premières places d\'hon-
neur; par son sujet autant que par 1\'exécution elle attirait vivement
1\'attention et pour la première fois il eut 1\'intime satisfaction de
jouir d\'appréciations favorables, illimitées, dont Ie résultat fut qu\'il
vendit son oeuvre a un Mr. Hieronimus de Vries, pour la somme,
considérable pour lui, de cinq cents florins.
Ensuite il peint, entre autres tableaux, un „ Adagio con espres-
sione", un homme jouant du violoncelle, qui, exposé a la Haye,
n\'eut dans cette ville aucun succes, fut fortement critiqué, mais eut
1\'honneur d\'être lithographié par Allebé, Ie sympathique directeur
actuel de 1\'Académie des Beaux-arts d\'Amsterdam.
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4 =
Peu de temps après ces événements, vers Ie milieu de la meme
année, il tomba malade et, très-misérable, il va tacher de se guérir
a Zandvoort, un petit village de pêcheurs prés de Haarlem.
Zandvoort était alors tout ce qu\'il y a de plus primitif. De
petites maisons en briques rouges, agglomérées au pied des dunes
qui les abritent des vents du large, a demi enfouies dans Ie sable;
leur groupement est des plus amusants pour un ceil de peintre,
de meme que Ie costume et les habitudes de leurs habitants.
La, dans ce milieu nouveau, tout seul, loin du monde oii il
avait vécu, Israels commence
a s\'apercevoir que Ie dramatique
existe partout, que la douleur
des humbles est aussi poignante
que celle des grands de la terre,
qu\'un calme intérieur de pécheur,
baigné d\'une douce lumière, est
aussi harmonieux, aussi beau de
couleur, aussi poétique que n\'inv
porte quel sujet historique, et Ie
séjour de quelques mois dans se
village perdu lui montre enfin
sa voie, tracé sa carrière désor-
mais brillante.
La, dans ce joli village
maritime, au milieu de ces braves
gens menant la vie dure des pêcheurs, Israöls est seul, isolé loin des
bruits d\'atelier, des propos mondains, des influences et des cause-
ries artistiques.
Il vit de leur vie, intime et simple, demeurant chez un char-
pentier de marine, partageant entièrement les habitudes de ses
hótes. Il dififère seulement d\'eux par son travail, peignant sans dis-
continuer des études d\'après nature de ce qui 1\'entoure; les intérieurs
harmonieux, les costumes simples mais plein de caractère, les dunes
aux verts des longues herbes, aux jaunes blonds des sables. Pour la
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première fois il est frappe par la beauté intime qu\'exhalent ces
sujets misérables en apparence, empreints de poésie vraie, intime,
éternelle. Virgile, Théocrite, Burns, Millet avaient été touches par
Ie charme penetrant de la vie des campagnards, par la beauté de
leur lignes, de leurs formes, devenues typiques par Ie même mouve-
ment, Ie même travail répété a 1\'infini.
Israëls Ie fut a son tour, a une période de sa vie pendant
laquelle il cherchait sa voie, et se demandait comment il parvien-
drait jamais a faire quelque chose de bon.
Il était dans une de ces periodes de doute que traverse tont artiste
véritable. Comprenant que ce qu\'il avait peint jusqu\'alors n\'était
pas encore 1\'expression complete de ce qu\'il sentait, sans savoir se
rendre compte de ce qu\'il cherchait et trouverait un jour, très-
proche déja, Ie hasard 1\'avait conduit a ce village de Zandvoort
qui devait devenir pour lui une source inépuisable d\'inspirations
du plus grand intérêt.
Les quelques mois qu\'il y passa furent féconds en travail
sérieux, Ie premier réellement personnel qu\'il ent fait jusque la.
Il rapporta une série considérable d\'études, sincères, d\'une facture
large, lumineuses, trahissant un réalisme poétique, une recherche
toute artistique du sujet.
Car notons que Ie sujet est toujours pour Israëls une des
conditions essentielles de son oeuvre. Quoique, comme nous 1\'avons
dit plus haut, son grand talent de peintre lui suffise pour trans-
poser Ie plus insignifiant objet en une oeuvre de 1\'art Ie plus élevé,
pour lui, la trouvaille du sujet et son arrangement dans Ie
cadre sont les premiers éléments de son tableau. Il aime a dire
qu\'il préféré un beau sujet a un sujet insignifiant; et il est
certain que tous ses sujets, depuis Zandvoort, sont supérieurement
beaux comme trouvaille et comme composition d\'ombre et de
lumière.
Evidemment il ne trouve pas qu\'un sujet, si beau qu\'il soit, mal
peint, vale quelque chose; mais lorsque 1\'oeuvre est supérieurement
exécutée, il aime qu\'elle dise quelque chose a 1\'esprit en même
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temps qu\'aux yeux, qu\'elle fasse sourire ou pleurer, qu\'elle émeuve
par sa composition même.
Et c\'est a ces sujets, découverts dans ce petit coin de terre
perdu dans les dunes, qu\'il doit ses premiers véritables succes.
Retourné a Amsterdam après son séjour a Zandvoort, il va
s\'établir avec sa remarquable collection d\'études, au Rozengracht,
chez Heiweg, oü il passé sept années dont il a garde un très-
agréable souvenir. Il a peint dans eet atelier toutes ces toiles
devenues célèbres, qui créèrent sa réputation, „Premier amour", „Le
jour avant la séparation", „Prés du tombeau de la mère", „Le
naufragé", „Le berceau", „Le long du cimetière", et tant d\'autres.
Son „Premier amour" représente une jeune fille assise a une
fenêtre, tandis qu\'un jeune garcon lui donne une bague de fiancailles.
Cette ceuvre, qui a été lithographiée par Mouilleron, lui valut un
succes considérable, mais toujours encore il était incertain, il doutait
de son travail, il se demandait s\'il arriverait a faire mieux.
Une année plus tard il peint „Prés du tombeau de la mère",
cette toile devenue célèbre, empreinte d\'un poésie navrante.
Un de • ces robustes pêcheurs de nos plages, portant un de
ses enfants sur le bras, donnant la main a 1\'autre, passé a cóté
du cimetière oü sa femme repose après une vie laborieuse, adoucie
seulement par les joies familiales.
L\'entente de 1\'effet, le temps sombre qui contribue a rendre
cette scène si simple d\'une tristesse poignante, tout contribue dans
cette ceuvre a exprimer le sentiment fin, inné, profondément humain,
si personnel, qui caractérise le sympathique talent du maltre, et
qu\'on retrouve dans un si grand nombre de ses ceuvres, planant
comme une ombre de douleur.
Cette toile eut un grand succes. Exposée a Amsterdam, elle
füt achetée par 1\'Académie des Beaux-Arts de cette ville en souvenir
de son ancien élève, a la suite des instances de Royer, le sculpteur,
qui en était le Directeur a cette époque. Mais 1\'Académie n\'était
pas riche, et ce ne füt qu\'avec 1\'aide d\'un avocat israélite d\'Amster-
dam qu\'on parvint a réunir la somme nécessaire.
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Anjourd\'hui cette toile, si caractéristique pour la première
maniere d\'Israëls, est au Rijksmuseum, ce Louvre d\'Amsterdam,
oü 1\'on peut suivre les progrès du peintre.
Peu après „Le long du cimetière", il peint „La veille de la
séparation". Une petite chambre de paysan, blanchie a la chaux,
aux dalles de pierres effritées et fendues, enveloppée d\'une douce
pénombre lumineuse, sombre et transparante, éclaircie par la lumière
que laisse passer la fenetre aux petites vitres.
Après la vie d\'éreintement, avec ei peu de joies, le grand
calme est venu. Le pauvre ètre humain ne souffre plus, ne sent
plus, les yeux clos, les lèvres immobiles, les traits rigides. Tout
est silence autour du cadavre, comme le cadavre lui-même.
Toute 1\'angoisse qui suit le passage de la vie a la mort, le
mystère plein d\'ombre, 1\'inconnu triste et attirant, le calme qui
suit 1\'agonie, sont exprimés avec une intensité que 1\'on ne rencontre
chez aucun autre artiste.
CEuvres exquises que ces pages sombres du grand peintre,
exquises par la poésie qui les domine, par 1\'exécution merveilleuse,
par le coloris harmonieusement foncé, sans jamais être opaque ou
lourd.
Cette toile, la première dans ce genre, fut exposée a Rotter-
dam, oü encore une fois le succes fut considérable.
Israüls eut la dernière médaille de 1\'Etat qui fut décernée, la
plus haute récompense, donnée par un jury qui comptait parmi ses
membres le grand artiste Bosboom.
D\'étape en étape, Israëls arrive a la renommée, a la fortune.
En 1862 il exposé a Londres „le Berceau" et „le Naufragé",
cette grande toile, encore un peu theatrale, mais quand même profon-
dément dramatique.
Le calme est venu après la tempête qui ébranle les navires,
fait frisonner et mugir les flots, couvre tout d\'écume blanche, déploie
indéfiniment des rideaux sombres dans le ciel livide.
L\'azur pale, verdatre, rayé de bandes étroites, redevient visible.
Sur la plage, d\'oü la mer se retire comme a regret, des épaves,
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une coque de bateau de pêche, brisée, lugubre. Des hommes, des
veuves, des filles guettent Ie cadavrc que les lames amènent sur
Ie sable, Ie reconnaissent; alors quelques pêcheurs Ie prcnnent par
les épaules et par les pieds et Ie portent lentement, suivis par la
foule silencieuse et morne. Le sombre cortège qui monte lentement
les dunes, se détachant en valeur contre le ciel, est d\'un grand,
puissant effet; cependant les moyens d\'expression ne sont pas encore
aussi simples que dans ses ceuvres postérieures.
Le charme de son tableau, „le Berceau", et la grandeur émou-
vante du „Naufragé" lui valent a Londrcs un grand succes. L\'Athe-
naeum dit des ceuvres d\'Israëls „the most touching picturcs of the
Exhibition".
Le „Naufragé" vendu d\'abord par Gambard a Lewis, fut
rcvendu peu de tcmps après a Arthur Young soixante mille francs,
somme considérablc pour 1\'époquc.
Tout a fait connu et apprécié, en 1863 Israëls se marie avec
la fille d\'un avocat de Groningue, qu\'il connaissait depuis longtemps.
Etant venu plusieurs fois déja a Schéveningue pour y faire
des croquis comme il avait fait a Zandvoort, il se décida a venir
habiter La Haye qui est a vingt minutes de Scheveningen, et
aujourd\'hui il habite toujours la maison connue du Koninginnegracht.
Israëls a produit beaucoup depuis son arrivée a La Haye.
Vivant simplement, a neuf heures on le rencontre faisant sa prome-
nade matinale, a dix il est dans son atelier, a deux il recoit des
connaissances intimes.
Régulièrement sa vie s\'écoule toute de travail et de calme.
Ici ses ceuvres supérieures ont été pensees, créées, élaborées.
Depuis plus de vingt ans, Israëls a fait école. Nombrcux sont
ceux qui plus ou moins personnellement s\'inspirent des sujets qui
1\'ont inspirés. Mais comme tous les imitateurs plus on moins in-
conscients, ils n\'ont pas les qualités du mattre. Chez les uns, le
sujet prédomine, chez les autres sa conception de la composition.
Aucun néanmoins n\'a la qualité suprème de 1\'artiste délicat, ce
sentiment tant vanté et si peu compris, qui lui donne une place
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a part parmi les plus célèbres, qui est un joyau incomparable, qui
fait de Jozef Israfcls un des plus grands peintres des temps modernes,
un des plus intimement artistes, et des plus poètes.
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JACOB, MATTHIJS et WILLEM MARIS.
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*.
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JACOB, MATTH1JS et WILLEM MARIS.
Parmi les Maltres, dignes de ce nom, qui se trouvent places
a la tête de 1\'Ecole Hollandaise contemporaine, il est certain que
les trois Maris (Jacob, Matthijs 011 Thijs, et Willem) prennent une
place prédominante. Et bien singulier, remarquable, particulière-
ment rare, est ce hasard, que trois frères pratiquent Ie mème art,
chacun d\'une maniere absolument personnelle, ne ressemblant au-
cunement a aucun de ses frères, ni par la facture, ni par Ie genre
de sujets, ni par la compréhension de ceux-ci; et que tous
trois aient dans leurs ceuvres supérieures des qualités hors pair,
qui les placent tous trois au meme rang, quoiqu\'ils soient si diffé-
rents en apparence; et ce rang si élevé, si distingué, si au-dessus
de la majorité de leurs confrères.
Talent, névrose, génie, quelle faculté suprème, quel don
mystérieux que celui de sentir, de voir, de comprendre, et de savoir
s\'exprimer mieux, et plus parfaltement que d\'autres ? Pourquoi
nalt-il de temps a autre des êtres plus complexes, mieux orga-
nisés sous beaucoup de rapports, supérieurs au moral certaine-
ment a la masse, sans aucune cause apparente, sans atavismes a
constater, sans ancètres avant excellé dans une science ou un
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54
art analogue a celui qu\'ils pratiquent? Pourquoi un jour un tres
modeste ouvrier typographe aura-t-il trois fils qui seront comptés
parmi les plus pures gloires de leur patrie ?
Combien il est vrai que les artistes, les vrais, sont les moins
mortels des hommes! Nés par hasard, comme les gouttes de pluie,
féconds et bienfaisants, il dominent leur époque, sont au-dessus
de leur temps, planent de par les siècles.
„Tout passc. — L\'art robustc
Sciil a l\'éternité.
Kt la medaille austère
Que trouve un labourcur
Sous terre
Revele un ctnpereur.
Les dieux cux-mèmc meurent,
Mais les vers souverains
Dcnicurcnt
Plus forts que les airains."
(Th. Gautier)
Qui se souvient au juste des rois du temps d\'Homère, qui sait
Ie nom des archontes qui gouvernaient lorsque Phidias sculptait
ses marbres grandioses, quel empereur règnait lorsque Outamaro faisait
ses „Douze heures des maisons vertes"? et plus prés de nous,
qui sait d\'emblée les noms des princes du vivant de Dürer, de
Rembrandt, de Vinci? Tout Ie monde connalt Ie bourguemaitre Six,
non pas parcequ\'il ffit bourgmestre d\'Amsterdam, mais seulement
parcequ\'il ffit 1\'ami de Rembrandt, qu\'il eftt 1\'honneur de Ie pro-
téger, et qu\'il posa pour lui!
Dessin pali, léger griffonis mordu dans un cuivre, font vivre
leur modéle a travers les siècles, si un de ces hommes supérieurs,
un grand artiste, les a frappés au coin de son génie.
Iït par quelle fatale loi, appelée par Césare Lombroso „miso-
néisme," tout ce qui est grand, nouveau, original doit-il étre mal com-
pris d\'abord, souvent bafoué et insulté ? Probablement parceque pour
bien comprendre il faut sentir et que Ie don de sentir, de voir,
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l\'i\'iti.iii tic J. Makis, d\'opréi una photographfa.
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d\'écouter avec delicatesse est presque aussi rare que celui de créer.
Si nous disons tout cela, c\'est parceque peu de peintres furent
aussi peu compris que les Maris, surtout que Matthijs Maris. Comme
nous entendons encore Ie gros rire de la foule devant telle toile
de Jacob ou de Thijs Maris, ce même rire qui accueille tout ce
qui est neuf, qui hier encore voulait protester contre un Millet,
un de Goncourt, un Whistier!
L\'histoire de 1\'art toute entière est la, montrant a cóté des
maitres, des hauts esprits raffinés et dominateurs, de mauvais
artisans qui spéculent sur les bas instincts et les gonts grossiers
de la foule, a qui toujours des amuseurs superficiels, au talent
léger, facile, tout de surface, plaisent, tandis que les rares natures
d\'élite, sensitives et supérieures, aristocratiques de naissance, les
artistes de par la grace de Dieu, luttent, opiniatres, convaincus,
souvent martyres, mais toujours remportant la victoire tót au tard,
de leur vivant, ou après leur mort - - alors que les autres s\'en-
foncent dans Ie noir néant de 1\'oubli.
*
* *
En 1850 vivait a la Haye un modeste imprimeur, Maris, dont
la familie avait de lointaines origines Polonaises, mais depuis des
générations établis en Hollande, les enfants du typographe sont
bien Hollandais actuellement.
Non sans dirnculté il élevait ses trois fils et deux filles. Les
trois garcons se suivaient d\'assez pres; 1\'alné, Jacob, commenca Ie
premier a dessiner, et bientót ses frères manifestaient leur profond
et ardent gout pour la peinture. *)
Leurs dessins d\'enfance, faits a 1\'age de onze ou douze ans
se ressemblent, du moins ceux de Willem ressemblent a ceux de
Jacob, mais ceux de Matthijs ont dés ses débuts quelque chose
de maniere que n\'ont pas ceux de ses frères; (je tiens ce dernier
détail de Jacob Maris.) Tandis que 1\'atné et Ie cadet font des
études serrées, suivies de prés, d\'un consciencieux rare, Matthijs,
1) Jacob Maris est né en 1837, Matthijs en 1839 Willem en 1844.
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tout en donnant aux siens une très-grande vérité d\'expression, reste
un peu a cóté de la nature, et son temperament personnel, tres
original, empreint d\'un vague mysticisme est déja perceptible a
eet age si tendre.
Mais dès qu\'ils ont en main Ie pinceau, chaque frère prend
une voie a part, bien a lui. Il s\'écarte des autres, marchant droit
son chemin, avec la conviction, la foi, qui donnent la force.
Jacob, 1\'atné, malgré son immense talent, qui dépasse la com-
préhension du grand public, a bien longtemps passé inapercu,
même en Hollande. Ce n\'est que depuis une dizaine d\'années que
Ie maltre commence a ètre admis par ses compatriotes qui, excepté
les toutes dernières années, sont restés en arrière du mouvement
intellectuel qui s\'accomplissait en Europe.
Il naquit en 1837, et tout jeune il sentait un besoin irrésis-
tible de reproduire par Ie dessin tout ce qu\'il voyait autour de
lui. Jusqu\'a douze ans il fréquenta 1\'école communale, faisant dans
les heures de récréation, des dessins de tous les objets qui l\'entou-
raient, jusqu\'a des portraits de son père et de sa mère.
Le mattre de 1\'école, qu\'émerveillaient les aptitudes du jeune
Maris et qui voyait en lui un futur grand peintre, le recommanda
chaleureusement a M. Stroebel, uri artiste qui jouissait alors d\'une
certaine notoriété comme peintre d\'intérieurs dans le gout de Pieter
de Hooghe. Sur ses instances, Jacob entra comme élève a 1\'atelier
du peintre, et commenca dès lors des études sérieuses. Il avait
pour tache de copier des lithographies de 1\'époque, des dessins sur
pierre, de Robert, qu\'il reproduisait aux deux crayons, en noir
et blanc sur papier teinté.
Mais le travail qui le forma le plus, ce fut d\'exécuter sans
cesse a 1\'aquarelle des natures mortes d\'après de simples objets
usuels. Il en peignait du matin au soir, et peut-étre est-ce la qu\'il
faut, jusqu\'a un certain point, chercher 1\'origine de 1\'habileté sans
egale de 1\'aquarelliste d\'aujourd\'hui.
Après que J. Maris eut quelque temps travaillé chez Stroebel,
un marchand de tableaux, pressentant son avenir, d\'accord avec
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IVnprcs hik: eau-furtc d\'aprcs J. Ma kin.
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6i
Louis Meyer, Ie Gudin hollandais, décida Ie petit Jacob (il n\'avait
encore qu\'une quinzaine d\'années) a entrer chez Huib van Hove.
C\'était un peintre qui réunissait une dizaine d\'élèves dans une
ancienne chapelle transformée en atelier.
Il n\'y était pas encore clepuis bien longtemps, travaillant
assidoment, que Huib van Hove, a la suite de mauvaises affaires,
dut quitter la ville, et se réfugier a Anvers, oü Jacob Maris Ie suivit.
C\'est a Anvers que commenca pour lui la vie de rapin. Son
mattre, au lieu de lui laisser développer ses dispositions naturelles,
l\'employait a préparer des toiles, ou meme a faire des études pour
lui, 1\'absorbant a ce point que lorsque Maris demandait l\'autorisa-
tion d\'aller aux cours de 1\'académie, van Hove la lui refusait. De
la, entre 1\'élève et Ie maltre, une rupture après laquelle, pendant
trois années consécutives, Maris suivit sans interruption 1\'école de
dessin d\'Anvers.
Ce temps d\'étude écoulé, Jacob Maris retourna a la Haye.et
entra, plutót encore comme rapin que comme élève, dans 1\'atelier
de Louis Meyer. Il nettoyait les brosses, préparait les couleurs,
découpait des mouettes en papier, que Ie peintre piquait soigneu-
sement sur la toile au moyen d\'une épingle, afin de juger de
1\'endroit exact oü il devait les peindre.
On comprend aisément que Ie jeune artiste ne se contentait
pas de ces travaux et frémissait du désir de s\'élever enfin a des
couches supérieures. Aussi dès qu\'il Ie pouvait, il se mettait a
peindre pour lui-mème, et c\'est de cette facon, dans ses moments
dérobés pour ainsi dirc, qu\'il exécuta Ie premier tableau qui attira
sur lui 1\'attention du public. Cette toile représentant une scène
d\'intérieur, une cuisinière a 1\'ouvrage, se trouve encore a la Haye,
dans la collection de M. Trossarello, son premier acheteur. C\'était
un grand pas pour Maris: il avait vendu un tableau! sa carrière
d\'artiste allait s\'ouvrir.
Peu de temps après, en effet, en 1865, il partit avec son
ami Kaemmerer pour Paris et la, ne peignant d\'abord que des
figures, des Italiennes surtout, il parvint a gagner sa vie.
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Une année se passa pour lui a suivre 1\'atelier d\'Hébert, Ie
peintre au sentiment distinctie, tin peu froid, mais toujours élégant.
Hébert trouvait les études de Maris d\'une couleur superbe, mais
il reprochait a son élève de ne pas savoir son métier; il trouvait
ses figures trop lourdes, lui conseillait de les amincir, de les
élancer, de leur donner de la delicatesse et de la grace.
Peu a peu il inclina vers Ie paysage; au Salon de 1868, il
exposa une Vue du Rhin, qui fut remarquée, et achetée par un
marchand de tableaux de Londres. Désormais il était lancé, Ie
succes lui souriait, lorsque survinrent les tristes mois de la guerre
et de la Commune.
Jacob Maris était père de familie et la vie, durant Ie siège,
fut dure pour lui comme pour tant d\'autres.
Après 1\'année terrible, Jacob Maris revint avec sa familie en
Hollandc et s\'y établit. Les paysages hollandais 1\'attiraient si fort,
qu\'il ne devait plus quitter la Haye.ofiil vit désormais au milieu des
siens, entouré de la haute considération de ses confrères.
* *
La maison qu\'habite Jacob Maris est située tout a 1\'extrémité
de la ville, dans un quartier tranquille; en face, s\'étend la cam-
pagne infinie, sans transition auctine. C\'est cette absence de
banlieue qui fait de la Haye une ville si charmante en été. On
quitte une rue, qu\'on dirait en pleine ville, et, brusquement, on
est dans les bois, sur les dunes 011 dans les prairies qui entourent
la Haye comme une ceinture d\'émeraude.
Cette maison, qu\'on ne distinguerait pas de ses voisines, fort
simple, trahit cependant la personnalité qui 1\'habite, dès que Pon
a monté 1\'escalier qui mène au premier étage. Un salon garni de
tapis lourds a tons riches, avec quelques beaux éclats de couleur,
des Delfts, des Satzumas blonds et dorés, de vieux cuivres joyeux,
alternant avec les tableaux, souvenirs et études de ses frères et de
ses amis; un je ne sais quoi de puissant, de vigoureux et de fin
dans 1\'harmonie générale qui rappelle la palette du peintre. En
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,:        jiiii ^        I        a                                               ,                                 UIL i... . J» I.I.J. n . i Ul.i. ..,„.\' ...im
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soulevant une portière d\'ancien tissu oriental, doublé de Gobelins
aux verts fauves et bleutés, sourds et profonds, on pénètre dans
Ie sanctuaire du mattre. Ces Gobelins forment Ie fond de 1\'atelier,
contre lequel se détachent les chevalets portant les ceuvres en cours
d\'exécution. A droite, tont contre les tapisseries, éclatent les ors
de vieux cuirs gaufrés; tous ces tons, avec leur opulence, forment
Ie fond qui convient aux oeuvres vigoureuses du mattre. Pas plus
que les toiles de Rembrandt et de tous les vrais coloristes, elles
n\'ont besoin de repoussoirs, et, au contraire, leur couleur s\'exalte,
chante dans un entourage digne d\'elles, qui continue les couleurs
débordant du cadre.
Dans son atelier, qui mesure; une huitaine de mètresdeprofondeur,
Ie mattre travaille sans cesse. Leve tót, il commence dèshuit heures
du matin, Ie soir on Ie trouve encorc souvent éclairé par une
lampe a gaz, occupé a pcindre et repeindre une toile. Il reconstruit
et démolit ce qu\'il a peint dans la journée, toujours a la recherche
de la perfection dans les proportions, dans les masses d\'ombre et
de lumière, remaniant la composition de son oeuvre la plus simple
iusqu\'a cc qu\'il soit absolument satisfait; et toujours ces oeuvres
sont établies avec une logique rigoureuse, qui se dérobe derrière
1\'apparence d\'un sentiment primesautier.
*
* *
Jamais Jacob Maris n\'a, comme tant de pcintres, spéculé sur
la sentimentalité des sujets. Jamais une de ses oeuvres ne trahit
une défaillance en vue d\'un succes banal. Toujours et avant tont
il est peintre, consciencieux jusqu\'au bout, peignant avec désin-
téressement, pour Ie plaisir d\'exécuter une oeuvre belle, vivante,
complete, tont artistique.
Ainsi, s\'il a souvent peint des enfants (les siens), ce qui
1\'attire en cux, c\'est la delicatesse de ton des chairs, Ie rosé des
carnations, Ie blond soyeux de la chevelure, la tendre mollesse des
formes, les blancheurs des vêtements, rehaussées par la note
eclatante, rouge ou bleue, d\'un noeud, d\'un jouet, de quelques
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fruits. Exquisement il sait peindre 1\'enfance, la pureté jeune de
ses couleurs intouchées, la fralcheur veloutée, pareille a un duvet
de pêche.
Et c\'est par cela qu\'il rend ses oeuvres si attrayantes, par ce
sentiment, par cette connaissance intime des sujets qu\'il peint.
Jamais un soupcon d\'anecdote dans ces tableaux d\'enfants. Les
données les plus simples; un bébé dans sa chaise haute; une filette
assise, tenant un livre dans les mains, Ie regard dans Ie vague;
un petit garcon jouant du violon; mais comme ces sujets, exhalant
un pur parfum de grace naïve, peints admirablement, sont délica-
tement harmonieux dans leur tonalité rompue!
Paysagiste, il a peint tous les effets, si nombreux, si variés
si changeants, du pays ou les aspects de la campagne varient
plus que partout ailleurs.
Vrai peintre hollandais, son caractère intime d\'artiste est celui
de ses gloricux ancètres, d\'un Rembrandt, d\'un van der Meer.
L\'ensemble de son oeuvre de paysagiste a une teinte de douce
mélancolie, de calme intime, de paix profonde, sans monotonie,
impressions que dégage Ie pays qu\'il habite et qu\'il aime.
Comme personne, il a su rendre la sensation de ces vers de
Baudelaire:
Les ciels bas et Iourds,
Les soleils brouillés
De ces ciels mouillés....
Les soleils couchants
Revetent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D\'hyacinthe et d\'or;
Le monde s\'endort
Dans une chaude lumière.
Nul peintre, ancien ou moderne, n\'a su aussi complètement,
avec autant de sincérité, de compréhension, de sentiment, rendre
les divers aspects éthérés, baignés d\'air lumineux, flottant dans
les bruines blondes de ce beau pays de Hollande si admirable
surtout pour les peintres, et dont les caractères essentiels sont les
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D*aprèi uiw t&u-foria d\'uprèi J. Mari*
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horizons infinis s\'estompant dans des buées; la blondeur rosé des
terrains; les frondaisons fratches, savoureuses; les temps gris, lu-
mineux, argentins, n\'ayant rien de 1\'opacité des temps de pluie
en Angleterre, des ciels lourds de Paris, de la dureté du Midi.
Ces caractères essentiels du paysage de la Hullande ue chan-
gent pas et lui garderont toujours un charme particulier; mais ce
qui change et se modifie, ce qui se perd la comme partout ailleurs,
c\'est Ie pittoresque, 1\'amusant dans les batisses, dans les construc-
tions, dans Ie paysage mème. Ainsi au bord des marais jadis
peuplés de milliers d\'oiseaux, que seules de rares barques de
pecheurs venaient déranger, s\'élèvent aujourd\'hui des usines.\'des
moulins a vapeur. Tout ce qui platt a un oeil d\'artiste, les vieux
quartiers de banlieue, les branlautes masures, colorées par les
mousses et les moississures qui les rongent, par les saisons nom-
breuses qui y out laissé les traces de leur passage, par les repeints
irréguliers faits par les habitants successifs, tout cela disparatt peu
a peu, remplacé par les niches ouvrières baties au cordeau, régu-
lières, franchement laides. Seuls au fond des provinces, quelques
villages, de vieilles villes mortes, hors des Communications, gardent
un caractère pittoresque. La Hollande, on tant de peintres, francais,
anglais, américains, allemands, viennent tous les étés a la recherche
du pittoresque, des débris d\'autrefois, change et se modernise.
Encore quelques années et il n\'y aura plus de moulins; de ces
superbes moulins qui datent de cent on de deux cents ans, aux
ailes recouvertes de toile rouge ou jaune rapiécée, délicieux mor-
ceaux de couleur, recouverts d\'une patine grise, bronzée, avec des
plaques rougeoyantes de brique effritée, avec leur balcon qui sert
a manoeuvrer les ailes et a disposer les voiles. De mème, des
ponts-levis en bois, les curieuses et lourdes constructions, peintes
en blanc chaud et barbouillées de goudron, qui sont remplacées
aujourd\'hui par de maigres passerelies en fer ajouré.
De tout cela, de cette belle Hollande qui va disparattre,
1\'oeuvre de Jacob Maris donne une vision synthétique. Il a encore
vécu et fait des études a 1\'époque oü subsistaient ces derniers
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vestiges des temps antérieurs a la vapeur. Trouvant un vieux miir
plus „amusant" qu\'un neuf (peut-ètre appellera-t-on cela du roman-
tisme, tandis que ce n\'est que du sentiment pittoresque), Maris
1\'a peint et Ie peindra, de préférence a des batisses modernes,
froides, incolores, monotones. Par la, déja son oeuvre sera intéres-
sante et présentera un charme particulier.
* *
Sa facture est des plus simples. A 1\'huile comme a 1\'eau, il
emploie une palette de vrai coloriste; des ocres, des terres brülées,
du bleu; et jamais il ne s\'efforce de donner du caractère a ses
oeuvres par des expédients, des trucs. Quoique repeignant souvent
une même toile, il ne profite jamais d\'empatements pour exprimer
des substances diverses, des pierres, du bois, des eaux, au moyen
de frottis, de glacis; il gratte tout au couteau, et repeint entière-
ment de jet, et d\'un seul coup. Et cette fratcheur d\'exécution
s\'accentue de plus en plus dans ses dernières oeuvres; aussi a-t-il
en horreur toute peinture a ficelles, toute peinture „chic", qui vise
a ètre fine et distinguée, tandis qu\'au fond elle ne trahit que la
pauvreté de temperament.
Le peintre n\'aime pas les toiles neuves, qui se pretent a un
travail calculé, fait de recettes. Il lui arrive, lorsqu\'il ne travaille
pas a une oeuvre en train, de faire des esquisses de natures mortes
de la plus vibrante couleur, de la facture la plus large, de vrais
morceaux de roi pour les amateurs, que le consciencieux artiste ne
laisserait jamais sortir de son atelier, parce que pour lui ce ne
sont pas des oeuvres achevées, et qu\'il trouve qu\'il ne faut montrer
une toile au public que lorsque tout y a été dit et exprimé. Ces
splendides esquisses servent de préparation a des oeuvres toutes
différentes.
Il abhorre la froideur insipide de la toile grise ou jaunatre,
il lui faut uu fond coloré et lumineux, quoique sans rapport avec
la composition projetée, pour que monte en lui ce qu\'Edmond de
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7\'
Goncourt a si joliment nommé „Ia petite fièvre de la cervelle",
pour mettre sa palette au diapason.
Le coup de pinceau de Jacob Maris est tres personnel; au
début, il est maigre; un peu plus tard, il y a une dizaine d\'années,
les touches sont posées a plat, grassement, produisant parfois des
empatements épais par suite des nombreux repeints. La pate de
cette époque est grasse, luisaute, riche. Insensiblement, la maniere
change. Mettant plus d\'air dans ses toiles, plus d\'expression dans
_, les touches, la facture devient
plus nerveuse, plus sentie ; la
netteté du coup de pinceau se
change en un torchis, un coup
de brosse essuyé, parfois a
rebrousse poil, écrasé avec
violence, rayant, labourant la
pate épaisse. Ce coup de brosse
est plus expressif, plus direct
dans ce déchiquetage de lacou-
leur, modelée dans la masse,
et, rendant merveilleusement
les substances diverses, il sem-
ble détacher les objets de la
toile, les animer dans 1\'espace.
En l [ollande, les pein-
s&^j tres font autant d\'aquarelleque
D-ap«. un. «u-fort. ,ic}. ma»,s.
                de peinture a 1\'huile, et d\'une
maniere tres différente des procédés anglais ou francais. Nous en avons
parlédans 1\'étude sur Israels. En mélangeant auxcouleurs transparentes
k 1\'eau un rien de gouache , les tons se rompent, s\'afïinent et le peintre
obtient ainsi de délicates harmonies de blancs mineurs, de verts mats,
de gris vigoureux, d\'une tonalité puissante et délicieusement voilée.
Il arrive alors qu\'on trouve ses ceuvres sombres, foncées, tandis que,
au contraire, elles expriment infiniment plus la lumière ambiante que
ne le feraient des toiles pales, blanchatres. Pour faire vibrer, scin-
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tiller une Iumière suprème, un point lumineux, Ie clair d\'un ciel,
Ie luisant d\'un objet brillant, il transpose les tons au degré voulu,
au degré exigé par son temperament de tonistc, il les assourdit, sans
que pour cela ils deviennent jamais noirs ni incolores. Supposons
une assiette d\'étain, posée sur une nappe blanche; pour rendre
1\'éclat du luisant de 1\'étain, en harmonie avec Ie blanc de la nappe,
il peindra Ie blanc de celle-ci dans sa valeur transformée, dans un
ton plus bas, plus profond, légèrement teinté, qui paraïtrait grisatre
si on Ie voyait isolé, afin de faire scintiller la vibrante Iumière de
1\'étain. Et alors, tout naturellement, la gamme entière des couleurs est
subordonnée a cette Iumière suprème, tous les tons sont transposes dans
Ie rapport avec Ie blanc, et la tonalité générale y gagne une distinc-
tion exquise, en même temps que 1\'intensité des couleurs est conservée.
Pour ne rien omettre, disons que Jacob Maris a, de rares
fois, tout a fait magistralement manie la pointe de 1\'aqua-fortiste.
Quelques planches ont été mordues par lui, et les épreuves qui en
existent sont introuvables.
La fraicheur d\'exécution qui caractérise ses toiles est frappante
dans ces eaux-fortes, petites études de tête, petits paysages, un
vieux pont avec quelques maisons, un moulin, un petit effet de
soir. Une légèreté, une facilité, une snreté dans les rayures, com-
parable seulement a celle que montrent les croquis de Rembrandt
ou de Dürer, en font de petites merveilles d\'expression delicate.
Ces traits, égratignés avec une nonchalance sure du résultat, des-
sinant d\'un dessin concentré (\'ensemble, en flanant sur la plaque,
indiquent les détails sans détruire 1\'effet. Ces petites épreuves,
tirées sur un pauvre papier trop blanc avec une encre trop noire,
par un imprimeur inexpérimenté, sont de rares joyaux que les
collectionneurs d\'eaux-fortes ignorent, et qui ne sont visibles que
dans Ie portefeuille du Cercle des peintres de la Haye.
* *
Chose particuliere, et qui démontre Ie point de vue synthétique
ou se place Maris ; presque jamais il ne peint un motif, un sujet,
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I
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75
entièrement comme il I\'a vu, parce que tont naturellement il se
trouve quelque détail a rompre, quelque détail a éliminer, pour
constituer un ensemble parfait, harmonique, ce qui est pour lui la
condition première d\'un tableau. Ainsi, souvent on demande d\'un
tableau de Maris „oü est-ce pris? „Et il est difficile de répondre.
Il a pris un moulin a la Haye, une tour a Dordrecht, des bateaux
a Rotterdam, et, ayant saisi un effet. un sujet, une opposition de
tons qui 1\'a frapjjé, et qui lui sert de trame, il commence a bro-
der, construisant et démolissant son tissu, vrai travail de Pénélope,
faisant et défaisant pendant lonjjtemps son sujet, jusqu\'a ce que,
ayant trouvé 1\'ensemble, il commence rcxccution rapide, mais
profondément sentie et personnelle. Combien de fois repeindra-t-il
un ciel, parce que la lumière la plus haute n\'est pas a 1\'endroit
00 elle fait Ie meilleur effet sur la toile! Un jour, il la mettra en
haut. Ie lendemain plus bas, et alors, il arrive qu\'il fait, avec
Ie même motif, plusieurs tableaux entièrement différents. Nous
avons vu dernièrement, dans son atelier, un sujet fort simple, un
terrain au bord de 1\'eau, avec des lessiveuses, dans un monotone
effet de temps #ris, une douce clarté uniforme baij^nant tout Ie
paysage. Revenant Ie lendemain chez lui, nous retrouvames les
mèmes lignes, Ie même sujet, mais tout cela était repeint, éclairé
par un joyeux soleil, a contre-jour, avec un ciel bleu tendre, on
de beaux nua^es d\'ar^ent, places prés de 1\'horizon, chanj^eaient
du tout au tout 1\'aspect du paysaj^e.
Bien peu de peintres se donnent autant de peine pour produire
un ensemble dans Ie cadre, pour soij^ner si scrupuleusement la mise
en paj^e, pour faire Ie tableau aussi homogene.
Un caractère spécial de ses oeuvres, surtout de Ia plupart de
ses paysages est un sentiment de grandeur, d\'espace, d\'infini. Telle
petite toile, moulin, pla^e, vue de ville, donne une impression
d\'étendue ^randiose; Ie cadre disparalt, et 1\'espace n\'a pas de limites.
Exprimer cette sensation de 1\'immense est 1\'apanaj^e du seul
grand art et bien peu de peintres y atteignent.
Par contraste ses sujets plus petits, un bord de ruisseau, un
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76
vieux pont, des enfants dans une chambre, dégagent une intimité
intense, et éveillent Ie sentiment de 1\'infiniment petit. Brins d\'herbe,
vieilles pierres moussues, étoffes, meubles, son pinceau les caresse
avec un amour qui seul explique Ie charme extreme que dégagent
d\'aussi simples sujets. La delicatesse des tons, Ie fin sentiment qui
les a percus, sont incomparables, et expliquent 1\'attrait invincible des
oeuvres de Jacob Maris.
*
* *
Comme tous les peintres, Jacob Maris a peint jadis des études
d\'après nature, pour apprendre son métier, pour se faire la main.
Mais depuis nombre d\'années il n\'en a plus fait, et c\'est a peine
s\'il lui arrive parfois en se promenant, de jeter quelques lignes,
des notes, sur un morceau de papier, qui lui serviront d\'indications
pour créer un coin de nature sur une toile.
Le travail de sa mémoire tient du prodige. Ce don, il 1\'a en
commun avec ses frères. Matthijs Maris a fait, des mois après la
mort du modèle, des portraits d\'une ressemblance saisissante, sans
aucun croquis, reconstituant nnc physionomie avec 1\'aide seule de
sa mémoire; de meme, Jacob Maris, après des années, sait,
voit, les relations absolument exactes, les valeurs relatives de telles
masses de terrains, d\'arbres et de ciel.
Qu\'est-ce, en somme, qui le travail d\'après nature? Peut-on
ètre sincère devant la nature qui varie incessamment? L\'oeuvre
exécutée sur le chevalet on dans les champs n\'est-elle pas essen-
tiellement le résultat de 1\'impression sur la rétine? Faire „du chic"
d\'après nature? De la peinture „de plein air?" „Qu\'est-ce que tout
cela? Le vrai peintre ne transporte-t-il pas sa vision intellectuelle
partout avec lui, n\'a-t-il pas aussi bien dans son atelier qu\'a la
campagne sa maniere de voir, personnelle et individuelle ? et a-t-il
jamais existé quelqu\'un doué d\'un parfait temperament artiste qui
ait copié servilement la nature sans y mettre du sien? Tout art
étant une interprétation , qu\'importent les moyens? Que Jacob Maris,
en voyant en imagination un paysage sache le peindre par coeur
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-ocr page 99-
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79
et entièrement de mémoire, qu\'importe ? Le résultat estuneimpression
de lumière, d\'espace, de fraïcheur, 1\'impression menie que produi-
rait tel coin de paysage; cette impression sera parfois agrandie,
transformée, tout en restant humblement vraie, interprétée par
un temperament sensitif et puissant.
Etonnante est, dans son oeuvre, la variété d\'aspects, de sujets.
Jamais un de ses tableaux ne s\'est reproduit, multiplié; jamais une
toile n\'est la répétition d\'une autre, comme il arrive a des peintres
de figure; toutes ses toiles gardent une vigueur et une fraïcheur
d\'impression et de vision remarquable et particuliere.
La moindre des ses oeuvres donne des sensations spéciales et
fait voir et sentir cc que le maitre a éprouvé devant la nature. Il
rend et transmet au spcctateur 1\'impression de grandeur, de limpi-
dité, de majesté calme, de mélancolie indéfinissable qu\'il a ressentie
devant la nature; et ceci, avec une vibrante intensité.
L\'habileté, 1\'adrcsse de facture ne sont guère des moycns suffisants
pour obtenir une telle force d\'impression; il faut, pour cela, ètre
plus qu\'un bon peintre, plus qu\'un homme de métier qui sait habile-
ment poser des touches et tripoter la pate; il faut en un mot êtrc poète.
Après qu\'il a été peint des milliers de ciels nuageux, de
moulins, de canaux. il arrive qu\'il sait, avec un de ces sujets
les plus simples, produire 1\'oeuvre la plus impressionnante et la
plus originale, et ceci démontre sa suprème maltrise comparée
récemment, non sans justesse, a celle de Constable. Jacob Maris
est du petit nombre de ces artistes personnels, qui ont dit quel-
quel chose de neuf, par la raison qu\'ils ont eu quelque chose a dire.
*
* *
Matthijs Maris est de nature moins „peintre", moins brillant
virtuose que ses frères, tout en sachant étre un executant moderne
merveilleux.
Sa facture, d\'une simplicité extreme, a 1\'apparcnce effacée,
dans une gamme blond-gris-argent, delicate au possible, aux tons
flottants, vagues, mouvants, donne une exquise impression d\'un au
dela, d\'un la-bas quelconque. Mais on ne voit pas le coup de
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No
pinceau, on ne comprend pas comment ces toiles, retravaillées a
1\'infini, repeintes pendant des mois, des années meme, ont garde
une si délicieuse fraicheur d\'exécution.
La réalité, la couleur locale, lui sont choses parfaitement in-
différentes. Aussi la nature 1\'intéresse-t-clle peu comme source de
motifs a tableaux. Mr. Berckenhoff \') va jusqu a dire que la nature
Ie gêne, lui fait mal.
Aussi s\'indigne-t-il violemment lorsque, lui montrant une oeuvre,
uu peintre répond a ses critiques par un : „je 1\'ai fait d\'après nature !"
Il trouve absurde que 1\'on soit 1\'esclave d\'un objet place devant
soi, et très-judicieusement il dit que la nature sert de moven pour
exprimer ses idees. Et comme nous Ie disions a propos de son
frère Jacob, tout artiste véritable n\'impose-t-il pas sa vision indivi-
duelle, sa conception a lui propre?
Tout dépend de rimpression personnelle, et toute oeuvre d\'art
n\'est que lc reflet d\'un état d\'ame — exprimé au moyen de la
Nature infinie.
Jeune, avcc ses frères, Matthijs Maris a étudié consciencieuse-
ment, et les rares études de cette époque qui sont venues jusqu\'a
nous sont d\'un maltre; natures-mortes, têtes, tcrrains sont peints
avec toute la sciencc et lc talent des plus grands mattres anciens.
Mesdag possède de lui une tête de bélier, belle comme un Rem-
brandt, et j\'ai vu jadis une nature morte, peinte comme un van
der Helst ou un van Heijeren.
Ces oeuvres de jeunesse ont hik; belle richesse de ton et de
pate, une grasse maturité de couleur dans des gammes dorées,
rousses, parfois bitumeuses, sombres, ou devenues telles par Ie
travail du temps et de la lumière.
A cette époque il fit des dessins, bien différents de ses der-
nières oeuvres, des dessins au fusain sur un papier jaune, n\'ayant
pas Ie fouillé, Ie fondu de ses oeuvres d\'aujourd\'hui, et de quel-
ques unes de ses caux-fortes, mais qui sont déja d\'un merveilleux
dessinateur, dans Ie haut sens du mot, d\'un artiste raffiné et subtil
i) „De Gids" Dec. 1888.
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sachant écraser Ie fusain en d\'imperceptibles dégradations de valeurs,
avec une delicatesse et une sureté infinies.
Depuis des années qu\'il est absolument mattre de ses moyens
d\'expression, il peint des paysages, des figures, visions legères de
chateaux fantomatiques dans des bruines légères, de ramures flot-
tantes, dans une atmosphère de reve. Ses délicatesses de touche et
de sensation ne sont comparables qu\'aux plus exquis poemes de
Heine, de Shelley, de Verlaine, de Verwey.
Parfois ses paysages sont animés de figures: petits pages en
costumes moyenageux, jeunes filles a la blonde, dorée chevelure,
Perdita\'s du „Conté d\'hiver", exquisement jeunes et virginales,
vêtues de gris tendres, de blanc, de jaunes, avec 1\'accent d\'une
note foncée.
Plus jeune il a peint avec un non moins rare talent des sujets
du meme genre, mais d\'une maniere plus positive, plus décidée en
apparence , évoquant Ie délicat sentiment de Holbein, des enfants\'),
une communiante, une jeune fille dans une cuisine, de jeunes
fileuses, oeuvres admirables, mais ne donnant pas encore cette sen-
sation d\'immatérialité, impossible a décrire, qu\'ont ses plus récents
rèves, qui ont fait dire a de tres grands peintres qu\'il ne faisait
plus de la peinture, mais de la poésie.
Rêves, ce mot revient toujours quand on parle de Thys Maris.
Et quoi d\'autre que des reves, d\'exquis reves sont ces paysages aux
buées matinales, argentines, extra-terrestres, laissant se deviner
une charmante silhouette d\'un clifttcau a tourelies dentelées, une
fine flèche de cathédrale gothique, entre les branches d\'arbustes aux
rares feuilles d\'or, oü se promènent des enfants blondes, jeunes
créatures d\'amour et de lumière.
\') Il est extrcmement regrcttablc qu\'aucune reproduction des oeuvres actuelles de
M. Maris n\'accompagne ces ligncs. mais l\'impossibilitc matérielle de reproduire par-
faitement une de ces oeuvres nous a fait croire qu\'il valait mieux n\'en pas donner
qu\'une médiocre.
La gravure ci-contre, qui, reproduit un de ses tableaux de jeuncsse, a été faite
d\'après une lithographie, entièrement reprise sur la pierre par Ie peintre, ce qui en
fait presque un original de cette époque.
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84
Et ces têtes de femmes, de jeunes filles, „fiancées", ou mys-
térieuses sphynges, ne sont-elles pas comme 1\'apparition charmeresse
qui vient parfois en un rêve hanter 1\'esprit, tout charme et har-
monie, s\'évanouissant lentement dans Ie néant, mais laissant une
impression, comme un aróme délicieusement vague?
Des ombres se dégage une tète, si peu visible, et sivivante,
au fascinant regard velouté et doux. Sur les lèvres rouges erre un
soupir, se dessine presque un baiser. Ces tetes de Maris ont un
type tres spécial, rien d\'un type conventionnel de beauté. Assez
larges, bien construites, a 1\'abondante chevelure blonde ou brune,
aux yeux sombres ou d\'un pale bleu de turquoise, évoquant quel-
que Primitif Italien, elles sont peintes dans un ton rompu, mineur,
relevé parfois par la goutte de lumière d\'une perle scintillante.
Tres supérieurement Jan Veth a décrit une de ces têtes de
femmes. \') Nous essayerons de donner une traduction de ce morceau
du peintre distingué, doublé d\'un fin lettre.
„c\'est une fugitive vision, évoquée en traits puissants, comme
d\'un ciseleur, — Ie princier rêve d\'un Roi Mérovingien dessiné
par un Florentin Primitif, — 1\'extase devenue femme, d\'un artiste
infiniment subtil. Cette merveilleuse figure majestueuse semble une
prêtresse dans une forêt sacrée, une fiancée de Géant, une nymphe
des eaux, une Belle au Bois dormant, une princesse enchantée
réveillée par une mystérieuse musique, élevant en un geste étrange
les mains, laissant tomber en larges plis son ample vêtement; d\'une
troublante beauté est sa terrible mélancolie; une déesse de Keats,
une Théa, aimée avec toute la tendresse mystique d\'un Rosetti.
C\'est une haleine, un frisson, un soupir; une ame meurtrie exprimée
en une tête de femme par Ie plus sensitif tonaliste de cette époque
de sensations raffinées, apanage exclusif des plus grands de par
les siècles."
* *
Matthijs Maris eut dans sa jeunesse un tableau refusé a une
i) De Nieuwe Gids.
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exposition, et jamais plus il n\'exposa, alla habiter Paris, puis Lon-
dres, oü il s\'est fixé.
Ses oeuvres, extrèmement rares, sont tres difficiles a connaitre
et a voir, et seulement dans quelques collections d\'élite on peut en
trouver. A La Haye Ie peintre Mesdag1 en possède plusieurs, prin-
cipalement de sa jeunesse. Comme il produit tres peu, les ama-
teurs se disputent ses toiles ou ses dessins. Mais partout il compte
quelques esprits supérieurs qui sont d\'enthousiastes admirateurs de
son talent.
Heureusement il nous a été donné de voir a peu prés tout
ce qu\'il a fait dans les dernières années chcz M. E. van Wisselinghi
lorsque celui-ci habitait la Haye. Marchand de tableaux, homme
charmant, et Ie plus intime ami de Matthys Maris, dans ses salons
brillèrent souvent comme des joyaux précieux quelques oeuvres
du peintre qu\'avec justice il ju«^e si haut artiste.
Heures inoubliables et d\'émotions profondes passées la devant
telle de ces toiles dont la suprème distinction, la merveilleuse
delicatesse d\'expression , faisait palir les plus beaux morceaux de
peinture qui 1\'entouraient.
Matthys Maris travaille beaucoup, énormément, mais presque
jamais satisfait, il repeint ses oeuvres a 1\'infini.
Travailleur comme il 1\'est, 1\'eau-forte, une fois tentée par lui,
devait amener des résultats extraordinaires.
Il n\'a fait qu\'une huitaine de planches, une tout jeune, en
Hollande, et les autres beaucoup plus tard a Londres, en partie
pour servir d\'études pour un chef-d\'oeuvre, trop peu connu, sa
grande planche d\'après Ie semeur de Millet, une merveilleuse inter-
prétation, une paraphrase de 1\'ocuvre de Millet, transformée en
un Thijs Maris tout en gardant la grandeur de la conception
originale.
Les autres, les petites planches, extrèmement recherchées et
rares, sont ses sujets habituels, jeunes filles rêveuses avec au loin
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les tourelles d\'un chateau, ou paysages aux arbres légers, d\'un
ton exquis, velouté, puissant et gris, merveilles de delicatesse de
travail et de sentiment.
Un exemple de la ténacité, de la volonté persévérante de
1\'artiste est 1\'histoire de sa planche d\'après Millet.
Après des tentatives pleines de difficultés, il parvient a vernir
convenablement la grande plaque de cuivre. Pen au courant du
métier, il se met a faire Ie travail de la pointe; avec un clou il
grave tont (\'ensemble, vent faire mordre a 1\'acide, mais aucun
trait ne prend ! La pointe du clou de fer, trop douce, n\'avait pas
touche Ie métal, qui se dérobe a la morsure.
Il prend une aiguille d\'acier, refait tout 1\'oiivrage, et la morsure
réussit, mais les épreuves sont loin d\'être assez nourries. Alors
commence un travail de pointe-sèche, énorme, serre, couvrant
toute la planche de traits menus, comparables a certains travaux
tres détaillés de Gaillard. Un travail de longs mois, et sa volonté
inébranlable lui font enfin réussir cette oeuvre, a notre avis l\'inter-
prétation !a plus prodigieuse et la plus grandiose qui ait été jamais
faite d\'après un maitre.
*
Indifférent a tout ce qui ne regarde pas son travail, n\'ayant
d\'autre but que d\'exprimer ses impressions si personnelles, il vit avec
une simplicité ascétique, jouissant d\'une santé extraordinaire; son
travail est toute sa vie, et il travaille Ia nuit autant presque que
Ie jour.
Ayant toujours été ce qu\'il est, simple, droit, logique, n\'attachant
aucune valeur a 1\'argent, donnant ce qu\'il a lorsqu\'on lui en deman-
de, il semble étrange dans notre société, et fut souvent traite
d\'excentrique, étant un de ces hauts et grands esprits que la gé-
néralité des hommes ne peut comprendre.
Comme Séverine vient de dire de Cladel, Thys Maris est
aussi „un grand artiste a 1\'ame pure de petit enfant."
*
* *
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lVaprcs »n croquis de W. MaRIS.
Willem Maris est Ie plus jeune des trois frères.
Contrairement a ses ainés, il n\'a jamais quitte sa ville natale
si ce n\'est pour un voyage en Norvège, et marie jeune, sa vie
n\'ofifre aucun détail biographique spécial, aucune aventure mémorable.
Actuellement il habite un village tout proche de la Haye, ayant
toujours aimé vivre au milieu des gaies prairies et des saulaies
argentines.
„Willem Maris est animalier: dans une gamme d\'une couleur
raffinée, il peint d\'une fagon absolument originale les blondes et
vertes prairies peuplées de vaches.
Ce qui Ie passionne avant tout, c\'est la couleur et la vie de
la tache que fait la béte dans 1\'ensemble du paysage, et, en vrai
coloriste, il peint toujours ses effets a contre-jour. Ses ciels délicats,
légers, et ses terrains solides, sont d\'une finesse de couleur exquise.
Aucun peintre n\'a jamais rendu comme lui Ie charme des prairies
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hollandaises a 1\'aube, leurs saules scintillants sous la rosée, avec au
loin de petits images nacrés. Oeuvres pleines de fraicheur, de vie,
d\'un grand artiste, au temperament nerveux, fin, bien moderne."
Ces lignes, nous les écrivions en 1885, \') et elles sont la syn-
thèse de tout ce que 1\'on peut dire de Willem Maris.
Jeune hom me il a fait des dessins, admirables de précision,
de sentiment, et de correction. Une reproduction d\'un de ceux-ci
accompagne cette étude, montrant la distance parcourue entre ces
études premières, si nécessaires, et les splendides dessins synthéti-
ques, larges, colorés, succints mais suggestifs, qu\'il fait aujourd\'hui.
La delicatesse sentie des contours des premiers fait songer a
un Holbein, tandis que ses derniers évoquent les riches croquis
d\'un Rembrandt.
Aucun peintre hollandais n\'a jamais su comme VVillem Maris
rendre la vie d\'une béte.
Ce que ses oeuvres donnent avant tout, c\'est une sensation
exquise d\'atmosphère, de plein air pur et frais, de verdures sa-
voureuses, pointillées de fleurs multiples, avec les vivantes taches
des placides vaches promenant leurs vigoureuses notes noires, rous-
ses, et blanches, en merveilleuse harmonie avec les verts opulents
des prés et les bleus tendres et nacrés des ciels.
Une extreme delicatesse de couleur, dans des harmonies puis
santes, caractérise ses oeuvres.
Comme aucun peintre il a su peindre tout Ie joli d\'une bande
de canetons s\'ébattant au bord d\'une eau limpide, reflétant les tons
sourds et profonds d\'un massif de verdures foncées, et 1\'élégance
des ondulants roseaux pailletés de lumières d\'argent, scintillant sous
Ie clair soleil.
Tout Ie gracieux d\'un canard nageant, toute la vie irrouillante
des jeunes canetons, éclaboussant les berges, cherchant leur nour-
riture avec ajjitation, faisant de si jolies taches blanches et blondes
dans les verts intenses, sont exprimés dans ces oeuvres si pleines
1) Revue Indépendante.
N
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d\'Aprcs uit dessin uu fusain de Wili.km Makis.
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d Apres une aqurelle de Jacoii Makis.
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de charme, et occupant un si haut ranjj clans 1\'art, par la com-
position, la mise en pajje, et par 1\'exécution nerveuse, brillante,
d\'un très-grand artiste, très-personnel et lui aussi encore trop peu
apprécié, ses „sujets" ne disant par assez a nombre de personnes
qui croyent plus vite comprendre une vue de ville de Jacob, ou
une ydille de Thijs.
Nons espérons avoir contribué par ces lignes a faire apprécier
et mieux comprendre Ie talent de ces trois frères pratiquant Ie
meme art, comme nous 1\'avons dit plus haut, d\'une maniere si
personnelle et si supérieure.
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ANTON MAUVE.
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A. Mauve.
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f^ijn
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ANTON MAUVE.
Un joli jour de Février;
un temps calme, doux; un ciel
voile de légers nuages gris-
tourterelle, laissant passer
par moments un pale rayon
de soleil; un de ces jolis
jours blondsque Mauve aimait
tant, qu\'il a peint si souvent.
La foule tres nombreuse,
composée de presque tous, si
pas tous les artistes du pays,
de la Haye, d\'Amsterdam,
de Rotterdam, attendait aux
abords du Rijnspoor Parrivée
du train qui amenait les restes
du peintre. Il était mort brus-
quement a Arnhem, d\'un ané-
vrisme, chez undesesfrères, on
il était de passage, étant installé
a Lar,en, en pleine bruyère.
De ce village, ou Mauve habitait les dernières années de sa
vie interrompue en plein travail, trois jeunes femmes, ses élèves,
Mesdemoiselles Moes, Fles et Hugenholtz avaient eu la touchante
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idéé d\'apporter une gerbe d\'herbes sauvages, fleurant Ie thym et
la bruyère, arrachées aux endroits aimés par lc peintre, pour les
déposer sur la tombe.
Le cortège silencieux se mettait lentement en marche vers
Ie cimetière oü 1\'affluence était plus nombreuse encore. La non-seu-
lement les artistes et leurs femmes, mais des autorités de tous
genres, venus pour rendre le dernier hommage a 1\'artiste, a
1\'homme, regretté non moins que le peintre. Des discours émus
et non banals furent dits par Artz, Israels, Greive, ter Meulen,
d\'autres encore.
Et bien douloureusement touchant était le moment oiï les jeunes
enfants du peintre déposèrent des fleurs sur la tombe en sanglotant.
Monument digne de Mauve, un bloc de granit poli sur une de
ses faces, avec une simple inscription, fut place par les soins de
confrères et d\'amis; et un bouleau, transplan té de la bruyère de
Laren ombragea longtemps la pierre, rappelant les landes favorites
de 1\'artiste.
Avec Mauve disparaissait un des plus interessants peintres hol-
landais de ce siècle. Avec les Maris et Israöls il a été un des
artistes d\'avant-garde qui contribuèrent a relever, a régénerer la
peinture de leur pays, tombée dans un appauvrissement complet;
aussi son nom serai-t-il toujours intimement Hé a ceux de ces con-
frères et amis. Et avec lui disparaissait un des artistes les plus
personnels de son époque, des plus délicats, sensitifs, subtils.
L\'homme, chez Mauve, était cordial, serviable, accueillant.
Aussi avait-il su se faire beaucoup d\'amis, qui, le connaissant bien,
1\'estimaient très-fort. Tout naturellement, Mauve étant d\'un abord
facile, beaucoup de débutants lui demandèrent conseil pour leurs
travaux, et sans faire directement école, il eut un assez grand
nombre d\'élèves.
Surtout il eut beaucoup d\'imitateurs, maladroits pour la plu-
part, qui prenant chez lui la lettre pour 1\'esprit, marchaient trop
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exactement dans la voie qu\'il avait tracée et ouverte. Aussi dans
les expositions des dernières années on vuyait souvent des oeuvres
ressemblant aux siennes d\'aspect général, mais qui, examinées avec
soin, en étaient si Ioin.
Son temperament personnel, si bien a lui, si intimement original,
avait des qualités qui ne sont pas a imiter; son mérite rare est
avant tont une puissance de pénétration delicate, intense, ui) sen-
timent tres puissant de la vie latente des êtres et des choses. Et
ces qualités donnent a ses oeuvres supérieures un charme tres par-
ticulier, tres fin, du a son extreme sensibilité, que ses imitateurs,
n\'ayant pas son sentiment, ne peuvent par conséquent exprimer
dans leurs tentatives.
Mais son influence a été grande sur ceux qui 1\'entouraient.
Ses justes et bons conseils, ses saines et logiques critiques, les
indications qu\'il savait donner pour développer tout talent person-
nel, Ie tact qu\'il avait pour relever Ie moral souvent abattu de
commencants, et tout cela sans la moindre autocratie, avec une
bonhomie et une simplicité pleines de charme, faisaient de lui un
maltre aux qualités rares et précieuses.
* *
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io8
Mauve est né Ie 18 Septembre 1838 a Zaandam; il atteignit
presque cinquante ans, mort Ie 6 Février 1888.
Son père était un pasteur protestant, qui, peu après Ia nais-
sance de 1\'artiste, quittait Zaandam pour aller habiter Haarlem.
Tres jeune, Anton Mauve montrait un gout vif et des dispositions
spéciales pour Ie desin, et bientót il avait des lecons d\'un peintre
animalier de Haarlem, P. F. van Os.
Son père voulait faire de lui avant tont un bon maïtre de
dessin, afin qu\'il fut toujours a mème de gagner sa vie, mais
Mauve disait alors : „plutót partir pour les Indes que de chercher
a gagner mon pain au moyen de quelque chose que je n\'appreiv
drai jamais moi-même!" Tres originale et profonde réponse du
dessinateur supérieur que sera Mauve, montrant déja sa personnalité
ne sachant se plier aux conventions académiques.
Ses années de travail sous la direction de van Os lui furent
cependant tres utiles, car Ie travail assidu, 1\'étude consciencieuse des
procédés développèrent en lui cette facilité de travail, ce faire habile
et leste, qui plus tard, lorsqu\'il se fut émancipé de la traditionelle
éducation de 1\'atelier, lui furent des moyens précieux pour dévelop-
per ses qualités natives. Aussi ne se souvenait-il pas sans plaisir
de ses années de travail continu.
Sa familie assez nombreuse, était loin d\'étre riche, et Mauve
dut vite songer a gagner sa vie.
Dès qu\'il est a même de vendre ce qu\'il fait, commence chez
lui avec une fécondité très-grande une production ininterrompue
d\'oeuvres de toutes sortes, d\'aquarelles en nombre plus grand encore
que de peintures a 1\'huile.
Je me souviens qu\'il disait que cette production forcée, indis»
pensable, avait contribué beaucoup, non seulement a développer
chez lui cette grande facilité de travail dont je parlais plus haut,
mais beaucoup aussi a créer sa réputation, en dispersant ses oeuvres,
en répandant son nom, qui devenait familier aux amateurs.
Pendant ses années de jeunesse il ne savait pas grand chose
de ce qui se passait au loin, et il se contentait de travailler
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IVapro une aquarcllc.
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I
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consciencieusement; mais a la longue 1\'école ne Ie satisfit plus, et
un beau jour il quitta Haarlem pour aller a Oosterbeek, un village
en Gueldre, oiï il se lia avec un jeune artiste de j^rand avenir,
mort prématurément, G. Bilders. Ici se place une anecdote tres
caractéristique, racontée par Mr.Berckenhofif dans son étude sur Mauve.
Celui-ci était encore entièrement imbu des traditions de son mattre, et
travaillait avec ardeur d\'après nature, s\'épuisant a rendre anxieuse-
ment les moindre détails. Une fois qu\'il était occupé, un crayon
finement taille aux dou^ts, a préciser des contours sur Ie papier, un
jeune homme vint se placer derrière lui, demandant s\'il nc Ie déran-
geait pas. „Oh non, regardez a votre aise", lui dit Mauve. Et,
s\'apercevant que Ie jeune homme avait aussi un album a la main,
il lui demanda s\'il pouvait voir ce qu\'il faisait. A peine avait-t-il ouvert
1\'album qu\'il s\'écria „Mon Dieu ! quel artiste vous êtes!" et plein
d\'enthousiasme il embrassa Ie jeune peintre. C\'étaient des dessins
brusques, larges, colorés, siu^estifs, exprimant la vie et Ie mouve-
ment, en quelques coups de crayon noir, atténués ei et la par. un
coup de pouce écrasant la pierre en douces teintes dégradées.
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I 12
Le jeune homme était Willem Maris. Il avait déja traverse
sa premiere période, et en était a son merveilleux faire, que j\'ai
comparé déja aux riches croquis de Rembrandt.
Pour Mauve ce fut une révélation; il sentit son coeur battre
plus vite: une lumière s\'était faite en lui, une voie nouvelle s\'ofifrait.
De ce jour-la datèrent des relations intimes et cordiales entre
Mauve et les Maris, stables peut-etrejustement a cause de la grande
divergence de conception de leurs oeuvres respectives. Les Maris
puissants et brillants coloristes, exquis virtuoses de la brosse, Mauve
la simplicité menie de facture, tout intimité et sentiment, mais
ayant en commun le grand sentiment du beau.
Willem Maris aimant les chatoiements de la couleur sous le
soleil brillant, et choisissant ses motifs de préfèrence a contre-jour,
il arrivait que dans leurs promenades il se tournaient le dos, Mauve
préférant la douce dégradation des tons fins et mats du paysage
éclairé par le soleil.
Cette heureuse rencontre et cette liaison avec les Maris eurent
une influence considérable sur le développement du talent de Mauve,
et dès lors son talent s\'élargit.
Il continue a se déplacer et va alors souvent a Scheveningen,
la jolie plage prés de la Haye, si animée par les chevaux des
pêcheurs, od il rencontre souvent les trois frères, Matthys n\'étant pas
encore parti pour 1\'étranger.
En 1864 Mauve habite Amsterdam. Son talent est déja tres
mnr; il fait a cette époque des oeuvres d\'une couleur vigoureuse
tout en gardant sa gamme delicate de tons rompus; oeuvres qui sont
déja tres appréciées. Mais il n\'y reste pas longtemps, menacé par le
service de la garde civique. Aussi profite-t-il de ce départ forcé pour aller
se retremper dans les jolis environs d\'Oosterbeek, écrivant a ses
amis de venir le rejoindre, vantant la beauté de ce pays ravissant.
Et il continue a faire de courts séjours par-ci, par-la, menant une
vie d\'étude, de travail, errante, vagabonde sans ètre bohème.
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H5
Son enthousiasme pour la campagne, pour Ie nature vraie se
montre tont au long clans ses lettres a son ami Willem Maris,
quant il lui écrit de venir Ie rejoindre en Gueldre: „n\'as-tu pas
envie de venir te rouler dans 1\'herbe haute? Comme je voudrais
parfois etre une vache, pour ressentir tout a fait Ie plaisir simple,
que cette béte doit avoir quand elle court et galope dans la prairie,
la queue en 1\'air, faisant des bonds de joie et beuglant de tout coeur!"
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n6
Mauve séjournait comme nous 1\'avons dit, souvent a La Haye.
Ici il fit la connaissance d\'une familie 011 Ie goot de la bonne
musique était inné. Plusieurs filles partageaient ces dispositions
naturelles, et Mauve, qui était grand amateur de musique, fut attiré
par la simplicité artiste de 1\'une d\'elles , qui devint sa femme. La
soeur de celle-ci est une pianiste de grand talent, qui aussi a épousé
un artiste, mr. Lecomte, de Delft.
A propos de son goftt pour la musique, disons que Mauve
aimait passionnément Bach, Mozart, Schubert, Glück. Les concerts
et les séances de musique de chambre Ie comptèrent parmi leurs
auditeurs assidus, et les délicates harmonies vibrantes 1\'émouvaient
fortement, sensible et impressionnable comme il 1\'était.
Je dois a ses dispositions musicales un superbe dessin en de-
hors de son genre habituel, d\'un caractère et d\'un mouvement ad-
mirables, représentant mon pere jouant du violoncelle, qu\'il fit un
soir, d\'après nature.
Marie, une vie nouvelle commencait pour lui. Il se fixa a la
Haye, dans une simple, jolie habitation, étant assuré d\'une aisance
qui lui permettait de vivre sans autres soucis que ceux de son art,
et passait une partie de 1\'été aux environs de la ville, recherchant
de préférence Ie jolis pays qui fait la transition entre les prairies
et les dunes, tont Ie long de celles-ci, en Hollande.
Cette longue et étroite zone a un aspect, une couleur, une végéta-
tion spéciales, bien a elle. L\'hcrbe n\'y est plus vert intense comme dans
les prairies, mais d\'un vert gris bleuatre, pas encore gris et poussié-
reux comme dans les dunes. Les terrains, au lieu de terre grasse et
noire, se composent d\'un sable blond, taché de gris tirant sur Ie
rosé, les arbustes, poussant avec moins de vigueur que dans les
terres plus humides, sans etre déja appauvris, y ont des formes
d\'un dessin charmant, gracile, plus nervcux qu\'ailleurs, et les feuilles
en sont d\'un vert blond doré aux dégradations de tons exquis.
Sous ces arbustes légers, bouleaux, trembles, peupliers d\'amérique,
les moutons aux toisons bien fournies, paissent une herbe rare
et c\'est la que Ie berger s\'assied sur une pente de colline, surveil-
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D\'aprc» un deuin.
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ii9
lant son chien. Combien d\'oeuvres pleines d\'un charme penetrant
Mauve n\'a-t-il pas créées dans ce pays si bien fait pour sa palette
delicate!
L\'ensemble des tons y est gai, chaud, par les soleils pales,
ou par les ciels voiles, léger et fin, dans une gamme d\'une extreme
douceur, offrant des gris qu\'on ne trouve que la, qui répondaient
bien a ses gouts, Mauve préférant a 1\'éclat des couleurs, la finesse
des tons.
Aussi avait-il 1\'habitude de dire a ses élèves: „d\'abord Ie ton,
et puis la couleur."
De cette période datent des aquarelles qui sont peut-être les
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120
chefs-d\'oeuvres de 1\'artiste, certaincment les oeuvres oü sa person-
nalité se révèle Ie plus complètement.
Mauve avait atteint la complete maturité de son talent. Et
s\'il a quitte en \'86 la Haye, pour aller s\'établir en pleine bruyère,
au milieu même des contrées et des modèles qu\'il aimait tant, prés
du village de Laren, non loin d\'Amsterdam, 1\'influence de ce séjour
n\'est pas marquée dans son oeuvre, si ce n\'est par des sujets un
pen différents. Au lieu des jolies verdures blondes, Ie noir sapin
dresse ses branches tortues et raides plus souvent contre Ie ciel.
Mais artiste comme il 1\'était depuis longtemps, ses oeuvres
faites a Laren, oü une recherche ardente du plein air Ie préoccupait,
ne sont pas plus aériennes, pas plus enveloppées d\'atmosphère que
celles faites aux environs de la Haye.
Cette rare qualité de baigner ses paysages d\'une douce et
respirable atmosphère a toujours été un charme très-grand chez lui.
Nous avons dit que les études assidues a 1\'atelier de van Os,
Ie travail forcément un peu hatif des premières années, avaient dévo-
loppé en lui une extreme habilité. Ceci ne veut pas dire que Mauve
fut vite satisfait, bien au contraire, car il ne 1\'a peut-etre jamais
été! Il repeignait et lavait ses aquarelles a 1\'innni, usant quelquefois
Ie papier jusqu\' a y faire des trous. Mais il avait une liberté de
touche, une aisance, une connaissance si approfondie de tous les
procédés, qu\'a part leurs qualités de sentiment, ces aquarelles sont
des merveilles d\'exécution large et aisée, et conservent la fralcheur
du premier jet, malgré les reprises innombrables.
Une légèreté de main toute spéciale, des tons fins et mats,
mineurs, sa touche libre, audacieuse et juste, lui faisaient aimer
infiniment ce procédé qui a tant de charme quand Ie papier dis-
parait derrière 1\'impression exprimée, lorsque Ie procédé fait place
au rendu de 1\'émotion.
Des teintes plates, ayant la delicatesse de touche et la douce
harmonie des maïtres du Japon, des Toyiokouni, des Outamaro,
(que Mauve ne connut guère,) dans cette gamme gris perle, exquise,
les formes cernées d\'un trait léger, rapide et juste, rehaussé de
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":,- , fBJ 1ft                                         »,
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123
quelques touches adroitement posces, rendaient ces oeuvres tout a
fait charmantes et d\'une distinction bien a lui.
Comme tous ses confrères Hollandais. il mêlait un rien de
gouache aux couleurs transparantes, et chez lui natssaient alors des
verts de patine, des bleus de ciel pale, des gris délicieux et tres
personnels, qu\'on retrouve dans ses toiles, mais moins accentués.
Il a peint et aquarellé ainsi toute la vie champêtre, simplement,
avec une puissance de pénétration intime, comme personne avant lui.
La on Millet voit la grandeur du geste, 1\'ensemble tragique
et grand avant tout, Mauve cherche et est frappe, ému, par Ie
sentiment de 1\'intimité, de la vie du brin d\'herbe, par Ie soyeux
du poil de la béte, Ie soufflé tiède de Pair; il a peint la vie menie
des choses agrestes.
Mauve est connu surtout comme peintre de moutons. Certcs
il en a peint beaucoup, de ces troupeaux errants dans les dunes ou
dans les bruyères, gardes par un chien noir efflanqué, au poil dur,
avec, au Ioin, la silhouette du berger, comme les a chantés Jules Breton:
Dans Ia vapcur grisatrc,
Apparait au lointain
Un point noir: c\'cst lc patre;
Il vacillc inccrtain;
Lc mouvement revele
Les contours indéeis
De sim troupeau qui béle
Et du chien qui harcclc
Sans repos les brebis.
Et admirablement Mauve a su exprimer les contours indéeis
du „troupeau qui bêle", Ie mouvement méme de Pensemble, au
moyen de son dessin expressif, attónuant certaines parties pour en
faire valoir d\'autres, et donner aussi 1\'illusion de la vie.
Alors des critiques bornés lui reprochaient de dessiner mal, de
faire des moutons a cinq pattes, parceque sa belle interprétation
déroutait leurs habitudes de précision photographique et qu\'ils ne
parvenaient pas a comprendre que pour exprimer une masse en
mouvement, il faut sacrifier des détails.
Si les moutons ont largement contribué a faire la réputation
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124
de Mauve, la diversité de ses sujets n\'en est pas moins très-grande.
A part les troupeaux bêlants qui piétinent 1\'herbe exhalant un frais
parfum que n\'a-t-il encore peint! Tous les temps, toutes les saisons
1\'ont vu a 1\'ouvrage. Même la figure ne 1\'effrayait pas, et il a fait
quelques intérieurs rustiques de Laren qui montrent ce qu\'il aurait
su faire dans ce genre.
Des vaches dans des coins de prairie, a 1\'ombre de légers
saules argentins; des bucherons abattant les troncs d\'arbres moussus,
rongés de belles lèpres grises et bronze; des paysannes au bonnet blanc
étendant du linge au vert; des chevaux de labour tirant la charme
dans les sillons de glaise grasse; des chevaux tralnant Ie long
des canaux bordes de hauts roseaux les massives barques; la plage
avec ses bateaux de pêche et ses vieux chevaux de halage.
Et tout cela dans les effets les plus variés, les plus subtils. Aussi
aimait-il a entendre reconnaltre chez lui cette qualité de savoir
rendre 1\'impression de la saison.
Des soirs d\'hiver, Ie paysage sec et froid, les arbres étirant
leurs maigres branches sur Ie ciel livide; la neige blanche et molle,
les moutons cherchant a découvrir 1\'herbe rare; les automnes
<
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127
blondes, 1\'or rosé des feuilles mortes chantant dans Ie rayonnement
du soleil ; les soirs de printemps rayant d\'un rai d\'argent Ie gris
voile de la nuit proche, mais toujours presque, de préférence, un
ciel nuageux, clair, lumineux, éclairant doucement, baignant dans
une atmosphère blonde les ótres et les choses.
Toute la gamme des effets nombreux du pays au climat Ie
plus variable peut-etre qui existe, avec Ie Japon, Ie pays oü l\'at-
mosphère limpide ou brumeuse offre la plus grande et delicate variété
de tons imaginables.
En peignant tout cela.
Mauve sait toujours rendre
la vie des choses qu\'il aime,
au moyen de son beau dessin
expressif et caractériste, don-
ner 1\'impression de la vie
latente, Ie mouvement des
etres.
Jamais sa peinture n\'est
de surface, et meme dans
ses plus rapides croquis, une
pénétration particulièrement
intime Ie distinctie de tant de
peintres qui ne peignent que
1\'aspect des choses
sans en donner ^^-*^ ,
Ie caractère.
           ^— j&~
Peu de temps
avant sa mort, un nouveau genre de sujets Ie préoccupait. Des pay-
sans faisant la récolte des pommes de terre, jolis motifs de blondes
harmonies, 1\'avaient attiré; et sur son chevalet, inachevée, une grande
toile destinée au Salon était en train, représentant une rangée d\'hom-
mes et de femmes a genoux occupés a extraire Ie précieux tubercule
du sable, lorsque la mort vint 1\'interrompre.
* *
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128
C\'est ainsi, que toujours chercheur, assidu travailleur, dont Ie
labeur n\'était interrompu que par des crises de mélancolic qui par-
fois 1\'accablaient très-fort, Mauve a produit considérablement. Le
nombrc de ses oeuvres est grand, et elles sont dispersées dans
les collections des Etats-Unis, d\'Angleterre et d\'Ecosse, beaucoup
plus nombreuses encore la, que dans sa patrie.
Ces dernières annécs, la mort amenant fatalement et injuste-
ment une hausse dans les prix des oeuvres d\'un peintre, tels de ses
tableaux ou de ses aquarelles atteignent des prix dix et vingt fois plus
élevés que pendant sa vie, et le moment est venu oü ses oeuvres
entrent dans les collections d\'élite, avec les Millet, les Daubigny,
les Corots, les Whistier. Mauve a atteint ce degré de renommée
universelle qui place un artiste au premier rang, après avoir été
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I 29
considéré par ses confrères depuis de longues années déja comme
un des maltres contemporains.
Il y a une couple d\'années Ie cercle artistique de la Haye,
Pulchri Studio a or»;anisé une exposition posthume des oeuvres de
Mauve. Ses études, ses esquisses ont été une révélation pour ceux
qui ne les connaissaient pas. Les amateurs qui prisaient déja
1\'artiste dans ses tableaux furent émerveillés par les qualités hors
ligne de ces études, la plupart appartenant a sa veuve. Ces
morceaux de nature prise sur Ie vif, brossés avec un entrain, une
delicatesse extreme, exprimant merveilleusement la robe soyeuse, les
nuifles humides des vaches, la toison emmêlée des brebis, les hautes
herbes pales, les rayonnemcnts de soleil dans les frondaisons savou-
reuses, sont des paj>es supérieures, des morceaux recherches par
les collectionneurs de haut j^out.
*
„On trouve, parfois, une preuve d\' impression siucère, de
nature, on ne trouve pas la manifestation d\'un grand poète
du paysage. Lc genre passé pour facile, et, de fait, il nest
gucre de dSulauls dans la peinture qui ne commenceparpeindre
résolument Ie ciel, la terre et /\'eau. La vérité, c\'est qu\'un
paysage eomportc autant de nuances, aulaut de passages rapi-
des d\'expressious, qu\'un visage, et que e\'est vouloir résoudre
un des plus grands problèmes arlistiques que d\'essay er sur une
toile la représentation des c/ioscs et des heures, de rdtemelle
malière et de la lumière solaire. Pour une lelie re\'surrection
des aspects et des p/tc\'uomcnes, Ie gout de l\'arrangement et
l\'habilité de l"Sanctie sont insuffisants. Il faut dtre né avec
la compréliension et l\'amour de la nature, avec Ie don de
raconter son esprit en racontant les spectaclcs contemplés. La
vocalion ne s\' improvisc pas et les grands noms sont aussi rares
quaillenrs dans la peinture de paysagc."
Ces li^jnes, que Mr. Gustave Geffroy écrivait a propos d\'un des
derniers Salons sont infiniment justes, et montrent parfaitement
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130
la différence entre Ie paysagiste de naissance, 1\'artiste sensitif et
compréhensif, et Ie peintre qui brosse plus ou moins habilement
un morceau de nature.
La plus grande qualité de Mauve, qui Ie place si haut
parmi ses confrères de toutes les époques est justement celle-la,
d\'etre un paysagiste de vocation. Bien rares sont ceux qui comme
lui ont su exprimer avec leur pinceau les raffinées nuances qui
différencient une aube d\'un couchant, un jour gris d\'automne d\'un
jour gris de printemps. Tout cela n\'est pas dans la coloration plus
ou moins accentuée, mais dans la perception delicate, subtile du mo-
ment meme. Et Mauve a su peindre, a su noter avec une fidélité
extreme les plus fugitives impressions de son pays si variant, et
comme bien peu, il a su exprimer la saison, 1\'heure, 1\'atmosphère
ambiante et il restera cc que Mr. Gustave Gcffroy nomme si bien
un grand poète du paysage et de la vie rustique.
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JOHANNES BOSBOOM.
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I. BOSUOUM. (U aprc» uncl\'hotugraphic.)
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&*/
*\'*•»_
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J. BOSBOOM.
Johannes Bosboom encore est un
des peintres les plus remarquables de
ce siècle, faisant partie de ce brillant
petit groupe d\'artistes hollandais, qui
ont révolutionné 1\'art de leur pays.
L\'évolution lente, continue, tres
longue et reguliere de son talent est
des plus intéressantes et instructives
pour 1\'histoire artistique de la Hollande
en notre époque tourmentée d\'aspira-
tions, de recherches diverses et ardentes.
Traversant trois périodes assez
1 j\'.ipr - I iinii|iii- eau-f<irte du pcmtre
(grandeur ordinale.)
définies, on Ie voit lentement, mais sure-
ment, continument se développer; il traverse Ie romantisme, tombe
en plein naturalisme, et toujours personnel et indépendant, il
conserve sa brillante originalité, atteint Ie plus haut degré de
1\'expression individuelle; développe et enrichit son „faire" qui
devient dans ses dernières, ses meilleures oeuvres, tres récentes,
absolument magistral, en même temps que la conception poétique
même de ses sujets atteint un plus délicat degré d\'expression.
Le tres grand artiste qu\'a été Bosboom ne peut-être bien
compris que dans ses dernières oeuvres, celles des dernières dix
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«38
années peut-etre, lorsque sa palette s\'est éclaircie, partiellement
sous 1\'influence d\'IsraeTs et des mattres francais, lorsque sa poétique
vision atteint une intensité suprème.
Tres personnel, on ne peut lui trouver d\'ancêtres directs ou
de maltre expliquant ses origines.
Doué des qualités les plus brillantes, d\'un dessin splendidement
expressif, d\'une touche aisée et légere, d\'une virtuosité rare, il sait
animer et faire vivre tout ce que son pinceau retrace.
Jamais comme Bosboom, nul peintre n\'avait su rendre en des
Dans Ie Borinnge. (D*qprês un crayon.)
couleurs blondes, dans une gamme dorée, excessivement lumineuse,
la poésie grandiose d\'une vaste nef; faire vibrer la lumière traver-
sant la poussière d\'or et la fumée des encens dans 1\'ampleur d\'une
cathédrale, d\'une maniere si spéciale, si vraiment geniale.
Tandis qu\'a ses débuts il dessine tres méticuleusement quoique
librement déja, peu a peu, lentement, sa maniere s\'élargit. Tout en
respectant admirablement les formes, ses contours gagnent en sou-
plesse, en vie, en mouvement, et dans ses dernières oeuvres son
dessin atteint Ie plus haut dégré de facile et suggestive expression,
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Purte du Cloitre Boxmeer. (Ü\'apres une aquarelle.)
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\'4\'
de concentration synthétique, d\'ampleur. Alors en quelqucs traits
de pinceau trempé dans de 1\'encre de Chine, en quclques cunps de
crayon noir, il exprime infinimcnt plus que dans ses ocuvres anté-
rieures, consciencieusement élaborées.
LaToiUF de !\'E|{!i*c r Breda, (I)\'aprus line :iqu:ircltc).
L\'homme de gout qu\'est Mesdag possède un grand nombre de
ces dessins de Bosboom, qui forme un joyau de sa collection si belle
d\'oeuvres de contemporains, et qui n\'a pas de rivale comme telle.
Nous disions que personne comme lui n\'a su faire vibrer la
*
lumière dans une cathédrale. En effet Bosboom est avant tout
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142
peintre „d\'intérieurs d\'églises". Mais tandis que Ie plus fréquemment
ce genre de sujets est traite froidement et correctement par des
peintres qui ne rendent que la construction architecturale, Ie grand
et exceptionnel mérite de Bosboom est d\'avoir su transmettre son
sentiment poétique, sa vision élevée, son émotion profonde et intime,
en des dessins et des tableaux d\'églises dans lesquels il savait mettre
une ame.
O la belle conception moderne de Bosboom, après les arides
architectures méthodiques de ses devanciers!
* *
En 1891 deux cxpositions tres complètes des oeuvres de Bosboom
avaient lieu a La Haye, permettant de juger et d\'apprécier son
beau talent d\'une maniere exceptionnclle.
Le catalogue de Tune de ces Expositions était précédé d\'une auto-
biographie de 1\'artiste, fièrement écrite en \'81, et qui donne des
renseignements sur sa personne et son art d\'une exactitude rare et
précieuse.
Bosboom natssait en méme temps qu\'un frère jumeau, a la Haye,
le 18 Févier 1817.
Ecolicr, les lecons de dessin lui plaisent plus que les autres, et
ce gout naturel ne fait que s\'accentuer, lorsque le peintre B. van
Hove devint leur voisin, si bien qu\'en \'31 il quitte les bancs de
1\'école pour aller frequenter 1\'atelier.
Tout en travaillant la sous la direction de leur maltre, les élèves
collaboraient aux decors du Théatre Royal de la Haye, dont van
Hove était le decorateur.
Ces derniers travaux avaient 1\'avantage qu\'ils enseignaient en
même temps que les régies de perspective, les styles de tous les
pays et de toutes les époques, choses qui eurent sans doute une
influence assez grande sur le choix futur des sujets de Bosboom,
quoiqu\'il débuta par peindre un peu de tout.
Après un court voyage en province en 1835, une de ses oeuvres
exposée cette meme année fut achetée par Schelfhout, peintre de grand
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X
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145
renom a cette époque déja lointaine et presqu\'oubliée; a la suite de eet
evenement important pour Bosboom, il devint son ami et sonconseiller.
L\'année suivante 1\'artiste quitte 1\'atelier de son mattre et commence
chez ses parents son travail libre.
En Hollande Ie mouvement romantique était alors dans son
plein, amenant avec lui une recherche de la couleur, de l\'effet,
amenant meme a la longue une próoccupation de la réalité dans certai-
nes voies, qui lentement produisaient un changement dans les idees,
qui remplacaient 1\'affectation et la peinture purement „de chic" par
un art d\'une conception plus sérieuse.
Alkmaar. (I)\'aprcs une aipiarcttc).
Les oeuvres de ces années montrent déja chez Bosboom une
recherche en ce sens, très-prononcée en comparaison de ses con-
temporains, et vers 1836 son vrai genre commence a se dessiner;
il exposé avec succes a Rotterdam ,,1\'église Saint Jean a Bois Ie
Duc," et, en \'38, a Amsterdam, une „église avec rayon de soleil",
montrant chez lui un genre que désormais, il n\'abandonnera plus.
Avant ces oeuvres qui commencent la série brillante qui fera sa
réputation dans 1\'avenir, il avait principalement peint des vues de
villes, des paysages qu\'il a du reste toujours aimés parfois, et qu\'il a
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146
su traiter de la même maniere large, brillante, décorative, qui carac-
térise ses autres sujets favoris.
Ainsi il obtenait sa première médaille a Amsterdam, avec un
tableau „vue de ville avec bateaux".
Le succes commence déja a lui sourire: en 1840 il Anvers, il a
la grande medaille, „décernée aux artistes qui ont le plus contribué
a la spiendeur de la fete bisséculaire de Rubens".
En \'42, ;\\ Hruxelles il obtient la médaille de vermeil pour son
t\'HülL\'l de vilk\' tic MiililulbourK. <l>\'apres uil dessin).
tableau célèbre, uhe des maitre-oeuvres de cette période „Lux
in tenebris",
trés-remarquable toile comme conception, choix et
mise-en-page du sujet. En \'56 déja 1\'ordrc de Léopold lui est
donné pour son tableau „1\'Eglise Saint Jacques a la Haye".
*
Les distinctions, les honneurs, les médailles abondent; on achète
ses oeuvres qui vont dans des collections célèbres; elles pénètrent dans
des musées de 1\'Etranger, — et combien pourtant est-il encore loin
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1-c CoiiMsioire a Neincn*-\'ii. (IVapres unc aquardk).
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149
d\'atteindre son apogée, de faire scs chefs d\'oeuvres, qui ne verront
Ie jour qu\'une trentaine d\'années plus tard! Tant d\'années avant
qu\'il n\'ait commencé ces aquarelles, merveilles entre toutes ses oeuvres.
oiï son talent devait se jouer dans une aisance magistrale, atteindre
sa plus grande expansion.
Ces aquarelles sont innombrables. Jeune, il avait fait des quan-
tités de petits dessins a la sepia, ou a 1\'encre de Chine, spiri-
tuellement lavés, parfois rehaussés de quelques notes de couleur,
comme c\'était la mode a cette époque. Peu a peu ces dessins aug-
•::
mentent d\'importance,
deviennent de vraies
aquarelles, d\'un faire
plus large, enlevées avec
aisance, en des colora-
tions chaudes, avec des
noirs bistros, des rouges
sonores, des jannes d\'or,
des blancs lumineux, toute
une pompe de tons cha-
leureux, comme en fete.
De plus en plus sa
palette s\'éclaircit tont en
s\'affinant, gagne en lumi-
nosité, exprime de riches
vibrations de tons fins et
puissants en des harmo-
nies d\'une vigueur ex-
quise.
Un fil, du vieux ,K:uplc. (I>\'aprc, Unc nqunnrllc).                              BeaUCOlip d\'annéeS pllJS
tard un autre genre de sujets vient lui procurer de nouveaux succes.
Bosboom avait un ami qui fut pour lui un protecteur intelligent
et dévoué, Ie Jonkheer C. C. A. Chevalier van Rappard, auquel
Ie peintre donnait tout ce qu\'il faisait a 1\'aquarelle, n\'importe de
quel genre, et qui 1\'invitait souvent chez lui, a la campagne, dans
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15°
les environs d\'Utrecht. La, en ce temps, il y avait des fermes, des
métairies du plus grand pittoresque. Vastes granges aux toits sou-
tenus par d\'épaisses poutres a peine équarries, aux amas de foin
et de paille, d\'une couleur dorée, comme rissolée par Ie soleil et Ie
temps, ou pêle-mêle avec les poules, les cochons et les vaches
mêmes parfois, les paysannes faisaient leurs travaux journaliers.
Superbes motifs pour Bosboom dont la palette riche, sonore et
harmonieuse sut rendre en d\'admirables pages Ie charme chaud et
sain de ces intérieurs de ferme sentant bon la vie simple et robuste.
A cóté de ses „intérieurs d\'églises", ses „intérieurs de fermes"
sont comptés parmi ses plus brillantes oeuvres de grand coloriste.
Mais son esprit actif, toujours éveillé, son travail rarement
interrompu lui font peindre tont ce qui Ie frappe, la plage de
Scheveningen, les quartiers pauvres de ce village de pecheurs, oii
des bateaux de pêche, goudronnés et peints de bandes de couleurs
violentes, aux voiles enduites d\'ocre jaune et rouge, ou les toits de
tuiles ardentes et les murailles en briques gris-roses comme chez
Pieter de Hooghe, 1\'attiraient et Ie charmaient puissamment.
La collection la plus complete et la plus remarquable de ces
dessins divers, si variés de sujets et de procédés, qui vont de pair
avec les plus belles aquarelles et les plus beaux lavis des maltres
de tous les pays, est celle dont nous parlions plus haut, apparte-
nant a et réunie par H. W. Mesdag a La Haye.
Le peintre de marines a su apprécier toute la valeur du grand
artiste romantique et moderne, et eet ensemble d\'oeuvres mer-
veilleuses compte a cóté d\'esquisses d\'une hardiesse, d\'une beauté
extrêmement rare, des oeuvres achevées dans le sens de complé-
tement exprimées, qui sont sans pareilles dans 1\'oeuvre de Bosboom,
et, nous le répétons, ne sont inférieures a aucune oeuvre de maltre
ancien ou moderne.
Dans son autobiographie le peintre donne des détails précieux
sur la genese de son art; entre autre il dit concernant ses aqua-
relles, que „le besoin de liberté dans le „faire" de celles-ci, d\'abord
„exagéré, menait au „chic", mais qu\'aussi il menait dans 1\'avenir
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„a une meilleure conception, — quoique chez quclques artistes
„1\'exagération leur faisait „pousser" leurs aquarelles au point de
„leur donner 1\'apparence de peintures a 1\'huile.
„Heureusement la majorité de nos artistes hollandais sait éviter
„eet écueil et ils savent conserver dans leurs dessins a la couleur
„a 1\'eau cette légèreté de travail, cette transparance limpide qui
„fait que dans les dernières années, même en Angleterre, oü
J\'exagératioii mentionnée est souvent pratiquée, — nos aquarelles
„sont de plus en plus apprériées pour leur caractère particulier".
Bosboom en fait diflférentes fois des suites de vues, de croquis
d\'après nature, souvenirs de séjours a la campagne chez quelque
Alkomar. (I>*;ipres unc oquarcllc).
ami ou protecteur, qu\'il leur offrait, ou qu\'on s\'empressait d\'ac-
quérir. Parmi celles-ci il faut signaler une petite collection d\'aqua-
relles exécutées en 1880, qui représentent son atelier si curieux,
des coins et des vues d\'ensembles et des natures-mortes composées
habilemeut avec les objets jrothiques ou du dix-septième siècle qui s\'y
trouvaient, faites, „pour rappeler comment Ie mouvement roman-
„tique de 1830 amenait Ie gout pour tout ce que les époques an-
„térieures avaient produit (y compris Ie Moyen-Age) et comment
„de la naquirent les collections d\'objets montrant Ie bon goftt de
„ces époques."
-ocr page 181-
154
Plusieurs peintres hollandais furent a la tête de ce mouvement,
et, fureteurs émérites, connaisseurs au flair sur, ils réunirent vers
Ie milieu de ee siècle des meubles, armoires, bahuts, chaises, des
tentures, tapisseries, cuirs de Cordoue, armes, argenteries et porce-
laines de la Chine et du Japon et faïences précieuses, reliques
sans prix des temps passés, n\'ayant pas encore alors de valeur, ou
si peu. Parmi les collections remarquables réunies ainsi nous devons
mentionner en premier lieu celle de C. Bisschop, Ie peintre Frison,
dont nous parlerons en détail en parlant de lui-même.
Triptiques, vieux chênes, bronzes, dinanderies décorant harmoni-
eusement 1\'atelier du peintre lui fournirent ainsi des motifs aimés
et nombreux pour cette collection de souvenirs, citée tont a 1\'heure,
et en mème temps des sujets pour des oeuvres plus considérables,
comme celle intitulée „coin de mon atelier" une merveille de belle
exécution, qui fait partie des collections de S. M. la Reine.
Cet atelier en effet était digne d\'etre immortalisé par Ie peintre
et il est infiniment et a jamais regrettable que 1\'idée venue en
quelques esprits, peu après sa mort, d\'acheter 1\'atelier et tout ce qu\'il
contenait, afin de Ie conserver pour la postérité, n\'ait pu etre
réalisée, car ainsi 1\'on aurait eu une petite merveille de bon gout en
son genre, un ensemble qui a été plus tard éparpillé aux quatre vents.
La simple et modeste maison qu\'habitait Ie peintre ne trahis-
sait guère la demeure d\'un artiste. Située sur un quai qui porte
Ie nom célèbre de sa femme depuis la mort de celle-ci, rien ne
trahissait a 1\'extérieur tout 1\'intéret que cachaient ses murailles
tres simples en briques roses, ombragée de grands ormes croissant
vigoureusement au bord de 1\'eau. Un jardin situé derrière l\'ha-
bitation contenait 1\'atelier, espèce de hangar goudronné. La
porte ouverte, Ie seuil franchi, on se trouvait dans une petite
anti-chambre éclairée par une fenêtre a vitres enchassées dans
du plomb, comme celles du seizième siècle. Puis, passant par
une porte ancienne en boiserie de chène, on entrait dans
1\'atelier même, pas bien vaste, mais confortablement monacal. La,
au milieu des bahuts, des armoires anciennes, 1\'artiste vivait sa
-ocr page 182-
La chfttaAU de Werkhoven.
Maisoti .1 Hoorn*
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I)an> 1» Synagoge.                                                                                Carmclilc.
(D\'après des dessins).
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-ocr page 184-
\'57
vie de travail; plusieurs chevalets portaient les ocuvres en train.
Une belle lumière pas trop froide, dorée vers Ie soir, éclairait
doucenient d\'un beau jour clair les oeuvres vibrantes du maitre.
Les murailles, revetues de boiseries de chene, et au dessus
blanchies a la chaux, étaicnt décorées de quelques belles oeuvres de
primitifs hollandais. Sur les tables et dans les armoires les por-
tefeuilles entr\'ouverts s\'emplissaient de dessins nombreux et superbes.
Li\\ Ie peintre, avec sa barbiche blanche en pointe, ses courts
l\'Abyc de Villers. (U\'apro uu dessin).
cheveux tailles en brosse, son oeil vif, semblait quelque ancetre
descendu d\'un cadre de van Ravesteyn on de Frans Hals.
C\'est dans eet atelier célèbre en son temps que naqulrent pres-
que toutes ses plus belles pages, tableaux ou aquarelles, toutes ses
oeuvres importantes depuis une vingtaine d\'années.
-ocr page 185-
158
Bosboom était intelligent, aimable et accueillant. Doué de
beaucoup de finesse d\'esprit, sa conversation, enthousiaste et animée
était des plus brillantes, et nourrie de remarques et d\'observations
intéressantes toujours. Tout 1\'intéressait et dans un salon, ou lors-
qu\'il se promenait, rien ne lui échappait; il s\'arretait pour regarder
et causer, toujours original et piquant, ayant conservé jusqu\'a la fin
de sa vie une vive fratcheur et une grande jeunesse de caractère.
Bosboom avait parfaitement Ie sentiment de sa valeur, un or-
gueil légitime qui lui était autorisé. Dans 1\'intègrité de ses actes
et de ses pensees, il ne cachait rien de ce qui Ie préoccupait, et
I.e L\'unsistoirc a Altmaar. (I)\'aprcs un crayon).
c\'est ainsi qu\'il a écrit sur certaines de ses oeuvres des jugements
qui seraient présomptueux s\'ils venaient de tout autre que lui.
A un ami il écrivait de Bruxelles, on il avait été voir l\'Ex-
position des Aquarellistes: „Franchement, les miennes(j\'enavaiscinq),
avec celles de Roelofs et d\'Israüls et de quelques autres sont les
meilleures. . . que 1\'une d\'clles ait été achetée avant 1\'ouverture cela
ne m\'étonne pas, Ie contraire m\'eut plus étonné."
Cet amour avec lequel il savait considerer ses oeuvres prouve pour
la connaissance qu\'il avait de lui-meme, et en somme était très-simple
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ï.c touilxuiu <ie Md. ItosKoom-Toussuiut. (l*\\tpnss unc ui|ujrelte).
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i6i
et pur, car s\'il appréciait Ie bien qui était en lui, il ne s\'épargnait
pas les critiques.
Du reste tout clans sa personne Ie rendait agréable, autant sa
simplicité que sa droiture de caractère, et ses originalités, a lui
permises, comme de sortir drapé dans un vaste manteau sombre,
évoquant Ie souvenir de quelque patricien du temps de Rembrandt.
* *
En 1851, Bosboom, agé de 34 ans, épousa Anna Louise Ger-
Chambrc de Mlle Toussaint a Alkmaar (U\'aprês tinc aquarcltc.)
trude Toussaint, une jeune fille déja célèbre, habitant la petite ville
d\'Alkmaar en Nord Hollande.
N\'ayant a nous occuper ici que de Bosboom, nous ne pouvons
longuement parier de son eminente épouse, mais il est impossible
de ne pas dire quelques mots sur cette femme remarquable, a
1\'intelligence supérieure, qui fut la fidele compagne du grand peintre.
Née en 1812 a Alkmaar, elle mourüt a la Haye en 1886,
cinq années environ avant son mari.
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IÓ2
Madame Bosboom-Toussaint fut une femme extraordinaire sans
contesle. En Hollande elle est justement célèbre comme romancière
fertile et de grand talent. Attirée principalement par des sujets
historiques et des personnes connues, elle savait remarquablement
faire revivre ses personnages, en des pages de grande valeur, d\'au-
tant plus qu\'elles sont entièrement nationales, écrites avec un sa-
voir rare, dans Ie silence d\'une presque réclusion volontaire, dans
une chambre de travail d\'une simplicité austère, empreinte comme
ses romans, d\'un protestantisme un peu trop calviniste, quoique
tolerant.
Evidemment elle fut une figure qui restera dans les lettres
de son pays, mais nous ne croyons pas qu\'elle influenca 1\'intime art
de Bosboom, quoiqu\'on en ait dit, celui-ci ayant été toujours spon-
tané, de nature trop peintre, trop original pour subir aisément une
influence quelconque.
Leur vie s\'écoula, toute de travail, paisible a part les luttes
artistiqucs, jusqu\'a la mort de Gertrude Toussaint.
Au nom des femmes Néerlandaises un monument fut élevé sur
sa tombe, oü repose actuellement aussi son époux.
Ce monument est bellement place dans Ie grand cimetière de
la Haye, et dominé par un pittoresque tremble autour du quel s\'enguir-
lande un lierre.
*
Peu de temps avant la mort de Bosboom une belle fête reu-
nissait tous ses amis et beaucoup de ses admirateurs:
Dans 1\'ancienne salie du cercle artistique de la Haye, „Pulchri
Studio" une centaine d\'artistes, d\'hommes de lettres et d\'amis
s\'étaient réunis pour fêter son soixante dixième anniversaire.
La salie, admirablement décorée, était garnie dans les coins de
somptueuses natures-mortes de fruits et de gibiers; et les mets et
les vins circulèrent longtemps tandis que les ovations sincères, les
discours et les tableaux vivants de circonstance retenaient les amis
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i65
du grand peintre a une fête que ccux qui y prirent part n\'oubliront
jamais.
Ce fut, en 1\'honneur de Bosboom, une vraiment belle mani-
festation, toute artistique.
Animer d\'un soufflé, d\'une ame, la vaste ampleur d\'une nef,
y faire vibrer 1\'air en des profondeurs sonores, dans un rayonne-
Tomucau de Guillaumc Ie Taciturna (D\'aprta une aquaralle.)
ment d\'or, donner 1\'impression du pittoresque grandiose, de l\'em-
poignant, de la grandeur imposante d\'une église, dans des oeuvres
construites en grandes lignes senties et mouvementées, voila ce qui
rendra Bosboom immortel.
Combien petit, encore une fois, est Ie nombre de ceux qui
ont ce don spécial et superbe de faire vivre ce qu\'ils touchent de
leur pinceau! Et Bosboom fut de ceux-la.
Aussi bien qu\'Israëls, les Maris, Mauve, donnent 1\'impression
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ióó
de la vie, de la vie palpitante dans leurs figures, Bosboom mit de
la vie clans ses cathédrales, et les inonda de lumière et d\'air,
chosc qu\'avant lui personne n\'avait fait a un tel degré.
Comme on est loin des „intérieurs d\'églises", architecturaux
et froids, des peintres d\'autrefois, tres habiles certes, tels les van
Vliet, Saenredam, Berckheide, mais ne s\'arretant qu\'a la surface,
a la forme froide toute extérieure, mathématiquement reproduite,
sans atmosphère respirable, sans Ie soufflé puissant qui anime les
oeuvres de Bosboom.
Et cela avec une entente merveilleuse du pittoresque, en d\'ad-
mirables oppositions et de riches harmonies, dans une gamme d\'or
en poussière.
Bosboom aussi, comme ses grands contemporains, restera une
des plus belles et des plus pures gloires de sa patrie en ce siècle.
Miiison des orphelins a Delft.
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APPENDICE
DE
CATALOGUE DÉSCRIPTIF
DES
EAUX-FORTES
d\'ISRAELS, de J. et M. MARIS et de MAUVE.
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ESSAI DE CATALOGUE DÉSCRIPTIF
DES
EAUX-FORTES
d\'ISRAËLS, de J. et M. MARIS et de MAUVE.
Presque tous les artistes dont il a été question dans ce
volume, ont fait des eaux-fortes.
Bosboom n\'en a fait qu\'une seule, tirée a une épreuve,
reproduite page 137.
Israëls et Mauve en ont fait Ie plus grand nombre.
Toutes sont des oeuvres spirituelles, senties, tres originales.
Le plus souvent ce sont de légers grififonnis, improvisations
ou croquis, toujours traites d\'une maniere personnelle, pittoresque,
donnant le caractère et 1\'ensemble; d\'autres fois plus travaillées, ce
sont des oeuvres du plus grand intérêt.
Nous avons parlé du chef-d\'oeuvre de Thijs Maris, page 87.
Israëls a fait quelques grandes planches qui furent publiées,
et en plus, une vingtaine de petites, parmi lesquelles de tres
remarquables.
Nous sommes persuadé qui c\'est rendre service aux col-
lectionneurs presents et futurs, que de signaler ces estampes,
tirées le plus souvent a tres petit nombre, et, partant, destinées a
devenir fort rares; et recherchées, a cause de leurs grandes qua-
lités, lorsqu\'elles seront plus généralement connues.
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170
Eaüx-Fortes de J. Israëls.
Israels, a part une couple d\'omissions possibles, a fait vingt-
cinq eaux-fortes dont suit la Hste. Une de celles-ci (n°. 16) a
été reproduite page 7.
1.   Une femme assise, tenant un enfant sur ses genoux. Vue
de dos.
(L. 5V2 cm. x H. 9\'/3 cm.)
2.  Fille de Scheveningen regardant vers la mer, debout sur la
plage.
(L. 6 cm. X H. 9V4 cm.)
3.   Vieux homme assis dans un fauteuil; il porte une tres
grande casquette et la barbe en collier. Tres mordu, trcs-noir.
(L. 4V2 cm. x H. 8V2 cm.)
4.   Un cochon dans une enceinte en vieilles planches. Une
petite fille tenant un enfant agace la bete avec une paille.
(L. 10 cm. X H. 7 cm.)
5.   Une flaque au bord de la mer. Une petite fille de pécheur
et un gamin tenant par une ficelle un bateau qu\'il fait flotter
sur 1\'eau. Au fond, la mer, avec tout au loin, vers la gauche,
deux bateaux de póche.
(L. 23 cm. X H. 15 cm.)
6.   Jeune paysannc s\'appuyant des mains sur la poignce d\'une
pelle. A 1\'horizon un clocher de village. A gauche un arbre; a
droite au premier plan, un sac.
(L. 7 cm. x H. 9 cm.)
7.   Scène d\'intcrieur. Au fond d\'une chambrc une alcove avec
porte a deux battants, devant laquclle un escalier h quclques
marches. Dans Ie lit un homme malade en bonnet de nuit. A
gauche une horloge, une chaise et une table; a droite une femme
assise, travaillant a un filet, éclairce par une fenctre.
(L. 15 cm. X H. 10 cm.)
8.   La planche représente une fenctre a petites vitres, avec un
store frangc; devant la fenctre un dossier de chaise. Dehors, une
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I7i
femme tenant un enfant dans ses bras, regarde au loin, vers les
dunes qui forment 1\'horizon; devant elle unc clóture en bois, qui
traverse la planche de gauche a droite.
(L. 10 cm. x H. 15 cm.)
9.  Vieille femme de Katwijk.
On peut voir dans cette cstampe 1\'admiration du peintre pour
Rcmbrandt, 1\'c\'clairage de la tcte rappelle reffet de lumicre si
aimc par Ie mcrveilleux maitre.
(L. 10 cm. x H. 15 cm.)
10.   Portrait de la femme du peintre. Profil perdu, vers la
gauche, Ie visage entièrement eclairé.
(L. 8 cm. X H. ia cm.)
n. Un enfant en bonnet de nuit, de profil, tournc vers la
droite. Tres leger travail, toute la planche très-blonde.
(L. 10 cm. x H. 15 cm.) 1875.
12.  A droite de la planche est assise sur la plage une fille de
Katwijk, portant sur Ie dos un panier attaché\' aux cpaules par
des courroics de cuir. Au fond la mer; 1\'avant-plan et la mer
d\'un travail tres fin.
(L. 21 cm. x H. 141/» cm.)
13.   Les dunes au bord de la mer; trois enfants de Scheve-
ningen sont assis dans les hautes herbes.
Au fond la mer avec un ciel a petits nuages le\'gers.
(L. 15 cm. x H. 10 cm.)
14.   Une femme avec un panier sur Ie dos, retournant chez
elle. Au loin, a droite, une chaumière d\'oü s\'c\'chappe un filet
de fumée.
(L. 10 cm. x H. 13V2 cm.)
15.  Presqu\'au milieu de la planche une fenétre, devant celle-ci
une table. A gauche une femme, vue de face, est assise, tenant
un enfant sur les genoux, dclairce de cotc. A droite une chaise,
une cheminée a tablette, oü sont posées quatre assiettes. A gauche
de la planche un chat sur une chaise, a cóté une grande armoire.
(L. 24 cm. x H. 16 cm.)
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i 72
i6. Un enfant en bonnet blanc assis dans une chaise de bois,
a quatre roulettes; dans sa main il tient une cuiller; au fond un
manteau de cheminée, allant d\'un coté de la planche a 1\'autre.
Publie\'e dans la „Kunstkroniek\'\'.
(L. 10 cm x H. 15 cm.)
17.    Un enfant dans son berceau, garde par un chicn couché
sur une chaise. A gauche un grand rideau.
(L. 15 cm. x H. 10 cm.)
18.    „Les deux dormeuses". A droite une table placéc devant
une fenctre; prés de celle-ci une femme dormant, les bras croises,
la téte penchée; derrière elle, vers la gauche, une ombrc portee,
sur la muraille. A coté de la femme, une chaise oü est couchée
une chatte. Tout-a-fait a gauche une grande cheminée oü brüle
un reste de feu; une petite lampe a 1\'huile et une assiette,
pendus au mur.
(L. 18 cm. x H> 12 cm.; marges de 21/" cm.)
19 Un charpentier allumant sa pipe a un morceau de charbon.
Vctu d\'une blouse, d\'un pantalon, avec un tablier en étoffe
grossière, il est vu de dos et tourné vers la droite de la planche.
A gauche, par terre, un boitc d\'outils.
Signée a droite, en bas, Jozef Israels.
(L. 20 cm x H. 27V2 cm.) 1880.
20.  Un garcon et une petite fille assis, pclant des pommes de
terre. A gauche, un panier, une paire de sabots; au mur pendent
des pincettes et une passoirc; a droite une table, sur laquelle
une bouilloirc, une jatte et un chiffon. (publié par Cadart dans
1\'Illustration Nouvelle).
(L. 28 cm. x H. 20 cm.) 1880.
21.    Une mare au bord de la mer. Une femme de pecheur
porte sur Ie dos un enfant qui la tient par Ie cou, ses jambes
passécs sous les bras de sa mère. Un petit garcon la tireparson
tablier. Ils marchent pieds nus dans 1\'eau. Au premier plan un
petit bateau.
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173
Signce Jozef Israüls. Une des plus grandes planches du peintre,
tres-largement grave\'e, d\'une belle morsure, pleine d\'athmosphere
et de vie.
Publiée par Mrs. Arnold et Tripp a Paris.
(L. 35 cm. x H. 50 cm.) 1880.
22.    Un homme assis sur une chaise allumant sa pipe a un
morceau de charbon qu\'il tient au moyen de pincettes. Vers Ie
haut, une cheminée; 1\'honimc portc un bonnet, une blouse, un
pantalon court et des sabots.
(L. 28 cm. x H. 38 cm.) 1882.
23.  „La lutte pour l\'existence".
Un paysage de bruyeres, vers Ie soir; lc ciel sombre est lar-
gement traite, comme toute la planche.
A droite, une femme vigourcuse, une lourde charge sur Ie dos,
marchc courbee. Derrière elle deux petits enfants, fatigue\'s, la suivent.
(L. 26V2 cm. x H. 18V0 cm.) 1884.
24.  „Le péchcur de crevettcs."
Un pOchcur de Scheveningcn tire un petit filet attaché a un
long manche en bois, raclant le sable de la plage, les jambes
nues, dans 1\'eau.
(L. 27 cm. x H. 38 cm.)
25.   Une femme, a gauche de la planche, avec un grand bonnet
blanc et des manches courtcs, de profil, la tête baissée sur son
ouvrage, fait des filets. Le fond a gauche est un peu foncé; a
droite plus clair.
Signée J. Israöls, en bas, a droite.
(L. 27 cm. x H. iq cm.; marges de i1/* cm.)
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174
Eaux-Fortes de J. Maris.
Jacob Maris a fait, pour ainsi clire par hasard, quelques eaux-
fortes. Deux furent publiées; les autres, uniques probablement, se
trouvent dans Ie portefeuille de la Société Pulchri Studio a la
Haye. ,,Le pont" a été reproduit page 73, et ,,le moulin" p. 71.
1.   Une dame cueillant une fleur devant une fenétre. La figure
entière est tres noire, dans 1\'ombre, et un peu trop mordue.
(L. 80 mm. x H. 120 mm.)
2.   Paysage, Effet de soir. Des arbres sans feuilles, des saules,
dressent leurs branches contre Ie ciel clair. Un ruisseau au premier
plan, reflete en partie Ie ciel. L\'ensemble, d\'un beau travail,
rappelle la facture du „Pont". (No. 4.)
(L. 118 mm. X H. 80 mm.)
3.   Croquis de têtes, dans différents sens, L\'une, de profil, tres
travaillée. Une autre de trois-quarts. En plus, trois têtes d\'enfants,
dont deux de profil.
(L. 80 mm. x H. 118 mm.)
4.  „Le Pont." Un vieux pont en bois a soubassements de brique.
Audessous, un quai s\'étend et des bateaux. Des maisons a droite
et a gauche. De ce cóté-ci, un bateau de sable avec un homme
assis. A droite une paysanne a bonnet blanc portant deux seaux
a lait.
A été public dans la „Kunstkroniek".
(L. 200 mm. x H. 86 mm.)
5.   Le bas d\'un moulin et un hangar au bord d\'un canal.
Dans le canal un bateau halé par un homme et une femme.
Le moulin est coupé par la marge un peu audessus de la plate-
forme. Effet d\'automne, sombre.
(L. 200 mm. x H. 86 mm.)
6.   „Le moulin." Un haut moulin avec quelques masures ;i son
pied. Ciel nuageux. Beau travail libre et expressif. A été exécuté
pour une carte d\'invitation a 1\'ouverture d\'une exposition de ses
oeuvres a Londres.
(L. 65 mm. x H. 100 mm.)
-ocr page 202-
175
Eaux-Fortes de M. Maris.
Matthijs Maris, dont nous avons décrit Ie genre d\'eaux-fortes,
page 87, en a fait huit, autant qu\'il nous est possible de Ie contróler.
Ses planches sont Ie plus souvent préparees tres Idgèrement,
en un travail tres serre, donnant en premier état des épreuves
grises, d\'une exquise tonalité.
Reprises alors de traits vigoureux et profonds, ce sont d\'admi-
rables oeuvres, d\'incomparables merveilles de distinction et de
délicat sentiment poétique.
Presque toutes ces eaux-fortes ont été imprimées sous sa di-
rection tres différemment, de sorte qu\'il est a peu prés impossible de
décrire leurs états. C\'est avec les plus grandes peines que j\'ai
dressé la liste qui suit: Ie Cabinet des Estampes national ne pos-
sédant rien, ou a peu près, des oeuvres si remarquables des pein-
tres-graveurs hollandais contemporains; par exemple de M. Maris
seulement Ie No. 2.
1.   Une cathcdralc. — Signalée par Jan Veth dans Ie journal
„de Amsterdammer Weekblad". Juin 1893.
2.  Une fillette tenant dans les bras un enfant.
(L. 44 mm. H. 80 mm.)
3.  Jeune fillc assise dans un paysage. Indications de nuages
dans Ie ciel.
(L. 120 mm. H. 161 mm.)
4.  Tete de jeune fillc.
(L. 81 mm. II. 120 mm.)
5.  Paysage avec boulcaux, et petite chevre au fond.
(L. 147 mm. H. in mm.)
6.   Jeune fille debout, gracieusement penchée sous des arbres
légers, boulcaux ou chencs.
(L. 110 mm. H. 155 mm.)
7.  Un ch at eau.
8.  d\'Après J. F. Millet, „Le Semeur" (voir page 87.) Publié
par E. J. van Wisselingh. Londres.
(L. 405 mm. H. 505 mm.)
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176
Eaux-Fortes de A. Mauve.
A. Mauve a fait environ dix-huit eaux-fortes, dont suit la liste
complete croyons-nous. Ce sont toutes de charmants croquis, lestes,
sentis, tres expressifs, dont plusieurs excessivement rares. Nous
avons reproduit une de celles-ci, unique, (no. 6) appartenant a la
Société Pulchri Studio a la Haye.
1.  Un maitre d\'école d\'autrcfois, en calotte et cravate blanche,
assis devant un pupitre, vu de face. — Planche détruite. Tres
peu d\'épreuves.
(L. 57 mm. X H. 95 mm.)
2.   „Doris Mesker" \'un peintre assis devant son chevalet, tra-
vaillant. — Planche détruite. Signée. Tres peu d\'épreuves.
(L. 85 mm. x H. 120 mm.)
3.   Une vieille demoisellc avec bonnet foncé, vue de face.
En plusieurs états. — Planche détruite. Tres peu d\'épreuves.
(L. 80 mm. x H. 115 mm.)
4.   „Jeune fille". Planche inachevée et détruite. Une jeune fille
aux longs cheveux blonds pendant sur Ie dos, vue de face. Tres
delicate expression. — Planche détruite. Tres peu d\'épreuves.
(L. 85 mm. H. 112 mm.)
5.   „Sur la plage". A gauche la proue d\'un bateau de pêche.
Au milieu une charrette de coquillages attelée d\'un vieux cheval.
En trois états uniques.
(L. 100 mm. H. 65 mm.)
6.   „Paysage pres des dunes" avec un bout de ruisseau, effet
d\'hiver. Un groupe d\'arbres sans feuilles se reflete dans l\'eau.
Derrière ces arbres une grange. Tres belle eau-forte, signée.
Probablement unique.
(L. 215 mm. H. 125 mm.)
7.  „Cheval de halage". Un vieux cheval, sur lequel un homme,
Ie long d\'un canal. Eau-forte toute en tons gris, tres fins, en
plusieurs états. Les épreuves du dernier état, encore trös-beau,
montrent que la planche a été usée par places, mais sans en
diminuer la valeur artistique. (voir no. 19 )
(L- 95 mm. H. 125 mm,)
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177
8. „Ruisseau sous bois", exprimé en de lcgères mais tres
expressives rayures. Au milieu unc indication d\'horizon.
(L. 122 mm. II. 212 mm.)
y. „Les paysanncs". Tres fines ligncs. Un horizon droit, des
saules étetés. Au premier plan une route aux ornières pro-
fondes; au loin deux paysannes portant des seaux a lait. —
IManche perdue.
(L. 212 mm. H. 122 mm.)
d\'Aprcs unc cau.forte de Mauve (No. 6).
10.    „Buchcrons". Deux troncs d\'arbres effeuille\'s au premier
plan. A coté du second un bucheron, penene, dégage les racines ;
a droitc une palissade noirc, goudronnée.
(L. 120 mm. H. 215 mm.)
11.   Une enceinte en planches ou Pon trait les vaches, contre
laquelle est appuyée une petite fille; a droite une poule. De
grands arbres remplissent Ie haut de la planche. Gravure exécutée
entièrement d\'aprbs nature, tres-caractéristique.
(L. 160 mm. H. 240 mm)
12.  „Chemin de halage". Au loin de petits bateaux. Au premier
plan, en face, un cheval blanc, un homme sur un cheval foncé,
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i78
suivi d\'un troisième cheval. A droitc au bord de 1\'cau de hauts
roseaux. Signée, a gauche. — Planche pcrduc.
(L. 196 mm. H. 131 mm.)
13.    Essai de pointe-seche. Sur unc planchc gravée antéri-
curcmcnt Mauve dessina a la pointe une vache au bord d\'une
mare. La tótc, dont il existe une épreuve tiréc a part, est une
merveille. — Planchc detruitc aprcs deux éprcuves. Une de cel-
lcs-ci se trouve dans la collection Sam. P. Averij a New-York.
(L. 185 mm. II. 120 mm.)
14.  „Gardeuse de vachcs". Unc palissade Ie long de petits arbres,
devant laquelle une pctitc paysanne garde une vache blanche,
derrière laquelle pait une vache foncee. Planche détruite.
(L. 212 mm. H. 120 mm.)
15.  „Grange". Une porte ouverte eclaire Ie milieu d\'une grange.
Devant la porte un paysan balaye de la paille; deux poules
picorent. A droite une grande cuvelle.
(L. 240 mm. H. 160 mm.)
16.    „Moutons". Eau-forte tres poussec. Des moutons sur une
pentc de collinc dans la bruyere. Au premier plan une mare; la
silhouette du berger se profile en noir contre Ie ciel. Signée.
— Planche perdue.
(L. 190 mm. H. 130 mm.)
17.    „Bergerie". A gauche quelques hangars a toits de chaume
Ie long d\'une route. Unc vingtainc de moutons attendent que la
porte soit ouverte pour entrer. Le berger est courbe au milieu
du troupeau.
(L. 215 mm. H. 120 mm.)
18.    „Soir". A Laren; quelques maisonncttcs au bout d\'une
route; de hauts arbres contre le ciel. Au milieu un petit trou-
peau de moutons avcc le berger.
(L. 130 mm. H. 197 mm.)
19.    Sous ce numéros nous signalons deux petites eaux-iortes
cxccutécs sur le cuivre du n°. 12. C\'cst un premier ctat de cette
planche avant qu\'elle n\'ait été coupée, avec en plus, d\'un cóté,
unc charrue tirée par un boeuf, et de 1\'autre une grange.
La planche enticre mesure alors 196 mm. sur 230 mm. En
possession du peintre van der Maarel. Probablemcnt unique.
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TABLE DES MATIÈRES.
Dédicace
Préfacc
JOZEF ISRAËLS.
Son genre, 7. La place qu\'Israeis occupe en Hollande, 8.
1\'école de 1830, 8. Son savoir, 11. De différents dessins, 12. Qua-
lités artistes de son dessin, 14. Maniere de peindre, 16. Genre soi
disant Rembrandtique, 18. Aquarelles, 18, 21. Son sentiment per-
sonnel, 23. De divers sentiments, 24. Sa conception comparée a
d\'autres, 27. Cóté humain, 28. Sujets d\'enfants, 30. Enfance, 31.
Jeunesse, premiers essais, 33. Développement de son talent, 34.
Premier séjour a Amsterdam, 34. Premiers tableaux remarqués,
débuts, 36, 37. Séjour a Paris, 37. Débuts sérieux a Amsterdam,
premières oeuvres, 39, 40. Sa voie, Zandvoort, 42. Ses sujets, 43.
Etablissement a Amsterdam, succes successifs, 45, 46. Mariage,
séjour a la Haye, 47.
JACOB MARIS.
Du talent et de 1\'art, 53. Enfance, a la Haye, 57. Jeunesse,
61. Départ pour Paris, 61. Habitation, 62. Atelier et travail, 65.
Sujets, 66. Le paysage en Hollande, 69. Facture, 70. Maniere de
peindre, 71. Eaux-fortes, 72. Composition de ses sujets, 75. Études,
76. Variété et intimité de ses oeuvres, 79.
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i8o
MATTHIJS MARIS.
Facture, 79. Vision individuelle, 80. Enfance, adolescence, 80.
Premières oeuvres, 82, 83, Reves, 83. Conception individuelle, 84.
Rareté de ses oeuvres, 87. Travail assidu, 87. Eaux-fortes, 87.
Force de volonté, 88. 1\'Homme 88.
WILLEM MARIS.
Willem Maris principalement animalier, 91. Dessins de jeu-
nesse, 92. Qualités de ses oeuvres, 92. Delicatesse de peinture et
de sentiment, 92. Belle exécution, 96.
ANTON MAUVE.
Son enterrement, 103. Mauve comme homme et comme chef
d\'école, 104, 107. Enfance, jeunesse, 108. Rencontre avec Willem
Maris, 111. Séjours a Amsterdam et a Oosterbeek, 112. Mauve grand
amateur de musiquc, 116. Mariage, séjour a La Haye; Ie pays Ie
long des dunes, 116. Préference pour les tons fins, 119. Départ
pour Laren, 120. Aquarelles, 120. Mauve peintre de moutons, 123.
Sujets divers nombreux, 124. Caractère intime, 127. Production,
128. Mauve paysagiste de vocation, 129.
J. BOSBOOM.
Développement de son talent, 137. Cóté personnel et original,
138. Facture de ses dessins, 141. Conception de ses intérieurs
d\'églises, 142. Enfance, Jeunesse, 142. Débuts, 145. Succes, 146.
Ses aquarelles, 149. Sujets nouveaux, 150. Autobiographie, 150.
Ateliers, meubles anciens; 154, 157. Caractère de 1\'artiste, 158.
Mariage avec Mlle Toussaint, 161. Madame Bosboom-Toussaint, 162.
Hommage au peintre, 162. Grande individualité de Bosboom,
165, 166.
Essai de Catalogue déscriptif des eaux-fortes de J. Israöls, page 170.
De J. Maris, 174. De M. Maris, 175. De Mauve, 176.
Table des matières, p. 179.
Table des noms cités, p. 181.
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NOMS CITÉS.
TABLE DES
Glück 116.
de Goncourt 27, 57, 70.
Greive 104.
Gudin 61.
Gustave Geffroi 129.
Hals 157.
Hcbert 62.
Heine 83.
van der Helst 24, 80.
Heiweg 45.
Huib van Hove 61.
Hobbema 24.
Holbein 83, 92.
de Hooghc (1\'ieter) 150.
Hugenholtz 103.
Hugo 14.
Israds 71, 104, 158.
Kaemmerer 61.
Keats 84.
Knaus 14.
Kruseman (Jan) 32, 36, 37, 39.
Lecomte 116.
Lenepveu 38.
Lombroso 54.
de Mare 37.
Maris 104. 112.
Meijer (Louis) 40.
Mesdag 80, 87, 150.
Meissonnier, 14.
Allebc 40.
Artz 104.
Bach 116.
Baudelairc 66.
Berckheyde 166.
Berckenhof 80, l!I.
Burns 40.
van Beyeren 80.
Bilders m.
Bisschop 154.
Bosboom 46.
Breton (Jules) 123.
Buijs 32, 37.
Constable 79.
Corot 26, 27, 128.
Courbet 27.
Cladel 88.
Clouet 12.
Daubigny 128.
David 37.
Delacroix 24, 27.
Delaroche 37, 38.
Douw 23.
Dürer 54, 72.
Flaubert 27.
Fles (Etha) 103.
Gaillard 88.
Gambard 47.
Gautier 54.
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182
v. d. Meer (Vermeer) 24, 66.
ter Meulen 104.
Michel Ange 12.
Millet 7, S, 12, 14, 24,27,40,57,87,
128.
Mouilleron 45.
Moes (Wally) 103.
Mozart 116.
de Musset 27.
Multatuli 27.
van Os 108.
van Ostade 28.
Outamaro 54, 120.
Phidias 54.
Picot 37, 38.
Pieneman 37, 39.
Pils 38.
Pradier 37.
van Rappard 149.
van Ravenstein 157.
Rembrandt 12, 17, 36, 54,65,66,80,
92, 112.
Roelofs 158.
Robcrt 58.
Rosetti 84.
Rossi 14.
Rubens 24, 146.
Ruijsdael, 24.
Saenredam 166.
Sarah Bern hardt 14.
Scheffer (Ary) 36, 37.
Schelf hout 142.
Schubert 116.
Sensicr 37.
Séverine 88.
Shelley 83.
Six 54.
Steen (Jan) 23, 28.
Stevens (Alfred) 23.
Strocbel 58.
Taigny 39.
Tércnce 28.
Teniers 28.
Théocrite 43.
Tiepolo 24.
Ie Titien 24.
Toussaint 159, 161, 162
Toyokouni 120.
Verlaine 22, 83.
Vemet (Horace) 37.
Velasquez 17.
Veth 37, 84.
Virgile 43.
van Vliet 166.
de Vries 40.
Whistlcr 24, 57, 128.
van Wicheren 32.
Wieniawsky 14.
van Wisselingh 87.
de Wit 32.
Young (Arthur) 47.
Zola 27.