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MÉMOIRES
D\'WSTOIRE ET DE GÉOGRtPME ORIESTALES
y
f
M. J. DE GOEJE.
W°. 1.
Rlémoire mr les Curmntbes du Sahraïn
et les Fatimides.
2
V
N
N
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L EIDE. — E. J. BRILL.
1886.
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Legaat
Prof. Dr. M. Th. Houtsma
1851 - 1943
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S.fciz&a
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MÉMOIRES
D\'HISTOIRE ET DE GÉOGRAPIIIE ORIENTALES.
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MÉMOIRES
D\'HISTOIRE ET DE GÉOGRAPHIE ORIENTALES
PAI
M. J. DE GOEJE.
N°. 1.
SECONDE EUIT10N.
LEIDE. — E. J. BRILL.
1880.
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MÉMOIRE
SUR LES
CARMATHES DU BAII1UIN ET LES FATIMIDES
M. J. DE GOEJE.
LEIDE. — E. J. BRILL.
1880.
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J\'ai public en 1862 un Mémoire sur les Cartnathes duBahraïn
commo premier numero d\'une série de travaux sur 1\'histoiro
et la géographie orientales, que je me proposais de donner
successivement. Deux ans après, ce mémoire a étó suiri d\'un
autre, sur Ie Fotouh ag-Chdm attribué a Abou Ismiiïl al-Bacri;
puis d\'un troisième, sur la Cunguête de la Syrië. De nombreuses
occupations m\'obligèrent alors a abandonner pour Ie moment
mon projet. Mais des circonstancos plus favorables me permettent
do reprendro maintenant 1\'exécution do mon plan et eomnie les
trois numéros parus sont épuisés depuis quelques années déjïi,
je crois bien faire en prcsentaut au public une seconde édition
du premier mémoire: olie est considérablement augmentée et,
si jo ne me fais illusion, améliorée. J\'ai 1\'intention do réim-
primer les deux suivants dès quo j\'aurai trouvé Ie temps de
les remanicr, puis de\'publier d\'autres memoires, que j\'ai donnés
dans différents journaux ou qui se trouvent encore en porte-
feuille.
Je saisis cette occasion pour exprimer ma Tive reconnaissanco
a ceux qui m\'ont procuré les manuscrits dont j\'avais besoin
pour cottc étudo , spécialement ii M. Ch. Schofer et a MM. les
directeurs des bibliotbèques de Paris , de Gotha et do Borlin ;
a mon ami M. lo professeur Van de Sande Bakbuyzen, qui m\'a
aidé ïi faire les caleuls astrologiques et qui a enrichi mon travail
de plusieurs tables do hauto valeuv; enfin, a mon cher confrère
M. Chauvin, do Liège, qui a eu la bonté de corriger mon style.
d. G.
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LES CARMATHES DU BAHRAIN ET LES
FATMIDES.
Rien n\'égala la rapidité étonnante avec laquelle les
Arabes conquirent Ie monde au premier siècle de 1\'Hé-
gire, si ce n\'est celle de la décadence de leur domina-
tion dans la dernière moitié du troisième et la première
du quatrième siècle. Une seule ville avait vu naitre la
puissance qui réunit 1\'Orient et 1\'Occident sous un même
sceptre, et ce fut a une seule ville avec sou territoire
que se réduisit alors eet empire gigantesque. Les causes
de ce prompt démembrement se trouvent dans Ie carac-
tère même de la conquête et dans Ie mode d\'administra-
tiou de ce grand corps; cependant, mieux encore que la
puissance toujours croissante des gardes turques et 1\'in-
signifiance des khalifes, Ie germe dissolvaut Ie plus
efficace a été un pouvoir formidable, qui, secte obscure
a son apparition, devint bientöt une dynastie et finit
par conquérir toute la partie occidentale du khalifat.
Ce fut une haine invétérée contre les Arabes et 1\'Is-
lamisme et une ambition sans bornes qui, vers Ie milieu
du troisième siècle de 1\'Hégire, suggérèrent a un certain
Abdallah ibn Maïmoun, oculiste (Caddah de profession
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■2
et Perse <l\'origine, un projet aussi étonnant par la har-
diesse et Ie génie qu\'il mit a Ie concevoir que par la
süreté et la vigueur ilout il fit preuve en l\'exécutaut.
»Relier dans uu même faisceau les vaincus et les con-
quérauts; réunir dans une même soeiété secrète, dans
laquelle il y aurait plusieurs grades d\'initiation, les li-
bres penseurs, qui ne voyaient dans la religion qu\'un frein
pour Ie peuple, et les bigots de toutes les sectes: se ser-
vir des eroyants pour faire régner les incrédules et des
conquérants pour bouleverser 1\'empire qu\'ils avaient fondé;
se former enfin un parti nombreux, compact et rompu
a 1\'obéissance, qui, Ie moment venu, dounerait Ie tröne.
sinon a lui-même, du moins a ses descendauts. telle fut
1\'idée dominante d\'A.bdallah ibn Maïmoun; idee bizarre
et audacieuse, niais qu\'il réalisa avec un tact étonnant,
une adresse incomparable, et une profonde connaissance
du cceur humain"1).
Pour parvenir a ce but, on inventa un ensemble de
moyens qu\'on peut, a juste titre, qualifier de satauiques;
on se fondait sur tous les cötés faibles de rhomme,
présentant la dévotion aux eroyants, la liberté ou même
la licence aux étourdis, la philosophie aux esprits forts,
des espérances mystiques aux fanatiques et des merveilles
a la masse. Ainsi, encore, on donnait aux Juifs un Messie,
aux Chrétiens un Paraclet, aux Musulmans un Mahdi
et, enfin, une théologie philosophique aux partisans du
paganisme perse et syricn. Et on mit ce systême en oeuvre
avec un calme et une résolutiou qui excitent notre éton-
1) Doxy, Hittoire dei Musulmant d\'Espagne, III, p. 8 et tair.
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s
nenient, et qui, si 1\'on pouvait oublier Ie but, mériteraient
notre plus vive adniiration.
Ud exposé complet de ce projet et de 1\'exccution qu\'il
a recue devrait embrasser nou seulement toute 1\'histoire
des khalifes fatiinides, rnais encore celle des Jsraailis ou
Assassins, si fauieux lors des Croisades. Toutefois uotre
intention n\'est pas de faire ce travail: nous nous boruerons
a examiner la foudation de cette secte; ü prouver que les
Fatiinides et les Carmathes ne font qu\'un a proprement
parier; et ïi raconter 1\'histoire des Carmathes en Oriënt
jusqu\'au commencement du cinquième siècle Et même en
limitant ainsi uotre sujet, nous ue pouvons espérer êtreconi-
plet. En Ie traitaut pour la première fois en 18G2 sous
Ie titre plus restrcint de: »les Carmathes du Bahraïn",
nous disions que les fragments importants de 1\'ouvrage du
Chérif Akhou Mohsin, rapportés par 1\'excellent Sylvestre
de Sacy dans 1\'introduction de son Exposé de la religion
des Druzes
, étaient jusqu\'a ce jour notre source unique pour
la connaissance du projet d\'Ibn Maïmouu et, que nialgré
les nombreux détails que nous dounaieut sur son exécu-
tion de Sacy, Weil et Defrémery et qu\'ils avaient tirés
de diverses chroniques, les iuformatious étaient encore
insuffisantes. A ces documents nous ajoutions deux mor-
ceaux très-précieux d\'Ibn Haucal, qui se trouvent maintenant
dans notre édition de eet auteur (pages 21—23 et 210 et
suiv.), et des passages recueillis dans différents ouvrages.
Depuis ce ternps nos matériaux se sont accrus d\'un travail
de notre ami Guyard, dont la science déplore la perte,
les »Fragments relatifs a la doctrine des IsmaélU" (1874);
d\'une iGeschichte der Fatimiden-Chalifen" parM. Wüsten-
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I
feld (1881). et d\'un rapport très-important de Nacir ibn
Khosrau consigne dans Ie » Se/er Nameh, relation du touage
i/e
Au/wirt\' Khosrau" (1881), si parfaitenient traduit par
M. Sehefer. Eu outre , nous-mêmes nous avons trouvé des
détails qui répandent quelque lumière sur plus d\'un point
resté ob<cur. Mais la réserve volontaire des partisans
les mieux inforniés de la doctrine des Carmathes et les
raensonges systématiques de leurs adversaircs, qui, a
force d\'être racontés etrepétés, ont pris une apparenco
de vérité, en 1\'absence surtout de rapports dignes de foi.
font qu\'il est ïv présent encore impossible de donnerautre
chose et plus qu\'une esquisse. Nous ne nous étendrons d\'ail-
leurs sur les faits que dans Ie cas oü nos prédécesseurs ne les
ont pas traites OU ne les ont traites que d\'une maniere
insuffisante: dans Ie cas contraire, nous passerons saus
beaucoup nous y arrêter.
Ibn Khalliefiu raconte\') que lorsque Moïzz, quatrième
khalife fathnide, fit en 362 (973) son entree dans la
capitale de 1\'Egypte, Ie cbef de la familie des Alides lui
demanda quclle était son origine. Moïzz promit de lui
donner une réponse satisfaisante dans un entretien par-
ticulier. Lorsqu\'ils furent seuls, Ie prince tira son épée
du fourreau et dit; »voila ma généalogie" et. répandant
autour de lui des poignées de pièces d\'or, il ajouta:»Et
voilïi ma noblesse". De Slane doute de 1\'authenticité de
ce récit, parce que Moïzz était trop prudent. dit-il, pour
1) Bd. Wüitenfrld n. 84\'J, trailurt. .ie Sl«nc II, 47.
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.->
auéautir aiasi les préteutions (te sa maison au khalifal;
et il ajoute que Ie livre auquel lbu Kballicüu 1\'a eni-
prunté coutieut d\'ailleurs des inexactitudes. lbn Khallicau
lui-mêtue avait déja reraarqué que Ie chef\' de la familie
des Alides dout il est question dans ce récit était mort
depuis 14 ans; mais il présume qu\'ou a substitué uu
uom célèbre ii celui d\'uue personiie inconuue \'_). En tout
cas, il est iudubitable que Moïzz u\'a pas fait une sem-
blable déclaratiou dans uue séauce publique. 11 se peut
pourtaut que la cbose ait eu lieu dans uue entrevue se-
crète avec les priucipaux Alides. La généalogie de la
maisou d\'Ali avait été enregistrée exactemeut par les
chefs de la familie et leurs assertious avaieut été offi-
ciellemeut reconuues bonnes -). Us avaieut douc quelque
droit de demauder comment Obaïdallah, bisaïeul de Moïzz ,
descendait de Mohammed ibn Ismüïl ibn Djat\'ar 1\'Alide,
et il est probable qu\'ils ue se conteutuient pas de ce que
Moïzz leur racontait sur les trois imams mystérieux,
Abdallah ar-Kidha (1\'agréable a Dieu), Ahmed al-Watï
(Ie parfait) et Hosaïu at-Takï (Ie pieux). La répouse du
prince a cette question était douc parfaitement ad rem.
Quoi qu\'il eu soit, 1\'auecdote caractérise nettemeut la si-
tuatiou. Entre 1\'épée et la bourse, il n\'était pas possible
d\'exprimer publiquement dans 1\'empire des Fatimides uu
doute sur 1\'exactitude de leur généalogie.
Mais il est contraire au bon sens de voir, avec Macrizï3),
1) Cu[u|i, Wiistcuteld, FatimitUit, f. 119, note 1.
i) Voyez p. e. ïubari III, 361, 1. 8—10.
3) EJ. de lioul. I. 348 in/ra, trad. par de Sacy, Chral. 2e cd. 11, 91)
ft ItttroUuctiou p. 250 et auiv.
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6
dans un seniblable acquiescement officiel des Alides d\'Afri-
que une preuve de 1\'authenticité de cette origine; ou,
encore, de vouloir, comme Macrizi et Ibu Khaldoun1),
la trouver dans cette circonstance que Ie khalife Motadhed
aurait, quelque temps avant sa mort, reconnu dans Obaïdal-
lali nu homme dangereux. Bèrouni a bieu raison de dire \'}
que, malgré cette reconnaissance des Alides d\'Occident,
la fausseté des prétentions fatimides n\'est restée un se-
cret pour personne. Nous n\'attacherons pas trop d\'im-
portance a 1\'acte solennel dressé en 402 a Bagdad et
signé par quelques Alides notables, dans lequel on dé-
clara que la familie d\'Obaïdallah u\'appartenait pas a la
raaison du prophete3), ni a eet autre dressé en 444 •);
mais c\'est un fait bien remarquable que ni les Abbasides
ni les Omayades d\'Espagne n\'ont jamais reconnu la gé-
néalogie des Fatimides, bien qu\'ils n\'aient, en aucune
occasion, révoqué en doute la légitimité d\'autres préten-
dants alides, au nombre desquels il y en avait d\'assez
importuus ou d\'assez. dangereux, tels que les princes du
Tabaristan en Oriënt et ceux de Fèz en Occident. On
dit que Moïzz, Ie quatrième des khalifes fatimides, en-
voya une lettre outrageante a Abdarrahmau III. Celui-ci la
renvoya avec cette note écrite en marge: » Vous nous con-
»naissez; vous pouvez donc nous injurier Cc\'est-a-dire
»faire des satires sur nos aïeux). Si nous vous connais-
1)   Prolet/omhts, trad. ile Slane, I, 45.
2)  Ed. Sachau p. 39, 1. 19 et guiv.
3)    Uc Sacv, C/iral. II, 1)6; Iulnd. p. 253 et suiv ; Ilm Khaldoun.
Proté,/. I, 44; Wüstenfeld, Tatim. p. 197 et lui».
4)   Wüstenfeld, Fatim p. 238.
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7
»sions, nous vous répondrions" ]). Ibn al-Djauzi raconte
précisément Ie contraire 8): d\'après lui, Hacam, fils d\'Ab-
darrahman III. aurait écrit a Aziz, fils de Moïzz, une
lettre dans laquelle il 1\'insultait, lui et sa familie,
préteudant qu\'il se vantait d\'une fausse origine et que
1\'auteur de sa race était al-Caddah, Ie Biïtini ou partisan
de 1\'iuterprétation allégorique du Corau. La lettre com-
meneait par ce vers: »Ne sommes-nous pas les fils de
» Merwan, dans quelque condition que la fortune nous
«place, ou quelques vicissitudes du sort qui nous at-
»teignent?"
Aziz ayant pris counaissance de eet pièce répondit:
»Si uu enfant nait parmi nous, la terre 1\'applaudit
»et les minbare (chaires) tressaillent de joie.
»Vous nous counaissez et vous nous injuriez. Si nous
»vous connaissions , nous vous répondrions par une satire."
Hacam étant mort en 300 et Aziz n\'étant mouté sur
Ie tröue qu7en 305, il est clair que cette correspondauce
pourrait seulement avoir eu lieu en 305. Mais la fin, qui
vientbien ïi sa place comme réponse d\'Abdarrabmfm III, est
ridicule dans 1\'autre récit; car on ne peut pas raisonna-
blement douter de 1\'origine légitime des Omayades d\'Es-
pagne. Voila pourquoi je considère tont ce récit comme
inventé pour remplacer 1\'autre; en même temps, je vois
dans ce fait la preuve de 1\'authenticité de eet autre.
Nous avons toute raison d\'attacher beaucoup plus
d\'importance a ce qui eut lieu en 370 entre Adhad ad-
1)  Thnülifai dans Koorda, Oramm. arab 2e éd„ Chrat. p. 24.
2)  Man. d\'Oxford, Bodl. 679 (Uri), sous Pan 376.
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8
il.uil:i. Ie sultan bouïde de Bagdad, et Aziz. Adhad, comme
son père Moïzz addaula, favorisait les opinions des Chiites.
1/orsqu\'en 369 Aziz fit parvenu ii Adhad addaula une
lettre dans laquelle il se qualifiait de descendant du
prophete, celui-ci y répondit poliment, mais convoqua
les principaux Alides de Bagdad, de Basra et de Coufa,
pour s\'infbrmer auprès d\'eux de 1\'origine des Fatimides.
Ceux-ci déclarèrent unanimement qu\'ils n\'étaient pas de
la niaisou d\'Ali; en outre, ou examina toutes les généa-
logies et tous les docunients de la familie dans les ar-
chives de Bagdad, et ou ne trouva aucune preuve de la
prétendue filiation rattachant les Fatimides ii Mohammed
ibn Ismaïl. Adhad addaula envoya alors un ambassadeur
ii Aziz pour Ie sommer de lui prouver comment il descendait
du prophete, Ie ïuenacant d\'une invasion en Egypte s\'il ne
pouvait satisfairc a cette demande. La-dessus Aziz fit faire
un arbre géuéalogique, qui n\'arriva pas ii la cour parce
que 1\'ambassadeur fut tué en retournaut a Bagdad, mais
qui fut répaudu partout. Puis Adhad addaula donna 1\'ordre
de brüler tous les écrits des Fatimides et fit de» prépa-
ratifs pour une expéditiou en Egypte, qui, toutefois,
n\'eut pas lieu \').
Mais la preuve de fausseté de la prétendue origine
alide résulte surtout des hésitations que montrent les
partisans des Fatimides quand ils veulent conibler la
lacune qui existe entre Obaïdallah et Mohammed ibn
Ismaila). Ainsi, 1\'auteur du Dastour ul-monaddjimin\'), ad-
1)   U iisteofcld, Fatiiit. p. 142 et suiv. et p. 5.
2)  Coui]>. Djaraiil addln dans Wüstenteld, Fatim. p. 5.
3)   Man. de M. Scbefer, f. 333 v.; aans 1\'Appendice, je donnc quelques
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9
mirateur ordent des Fatimides, racoute que Mohammed
ibn Ismaïl, qui se serait réfugié daus 1\'Inde pour se sous-
traire aux persécutions de Harouu ar-Itachid , avait six
rils: Djafar, Isniaïl, Ahmed, Hosaïn, Alï et Abdar-
rahmün; mais il lui est impossible de nous appreudre
lequel d\'entre eux était 1\'imam. 11 dit seuleraeut que
les trois imams niystérieux, ar-Iiidha, al-Wafi et at-ïaki.
suceédèrent a Mohammed ibu Ismaïl. Cepeuclaut, au té-
moignage de presque tous les géuéalogistes, Ie fils de
Mohammed ibu Ismaïl, dont Obaïdallah descendrait.
était Abdallah, qui ue figure pas daus cette énumération.
Kt Tabari \'), parlaut d\'un chef des Carmathes de Syrië
qui voulut aussi se faire passer pour descendant d\'Ab-
dallah fils de Mohammed ibu Ismaïl, écrit que: ,.Mo-
hanimed ibu Ismaïl u\'a pas eu de fils de ce iioni, a ce
qu\'ou dit". Daus la généalogie des Alides composée par
Obaïdallïa) on ue donue comme fils de Mohammed ibn
Ismaïl qu\'Ismaïl, Djafar et, suivant quelques-uns, Yauya.
C\'est seulemeut dAhmed, fils d\'Isruail II, que 1\'auteur
nomme des descendants, qui hahiteut Ie Magrib, mais
qui, saus aucun doute, u\'out rieu de commun avec les
Fatimides. Quant a ceux-ci, impossible d\'en trouver tracé
dans Ie livre. Daus uu autre ouvrage généalogique, dont
de isacy a publié uu extrait3), on fait descendre les Fa-
tioiides de Mohammed ibn Isniaïl par son fils Djafar.
cxtraita ilu ce manuacrit. — Je aaiais cette oecaaion pour [jrier M. Schefei
tle bieu vouloir ugréer mea reinercicinenta aiucèrea pour la libéralite\' avec
laquelle il a uiia a ma diajioaitiou lea trésara de aa bibliothèque.
1)  III. 2218, 1. 12.
2)  Man. de Leide 686 (Catal. II. 168).
3)   C/mal. II, 95.
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10
Djal\'ar ibn Mohammed avait, d\'après ce livre , trois fils:
Ismaïl, Hasan et Mohammed al-Habib (Ie bien-aimé).
C\'est de ce dernier qu\'Obaïdallah serait Ie fils. La même
assertion se trouve aussi chez Ibn Khahloun \'). M. Wüs-
tenfeld a douué dans son histoire des Fatimides2) une
table dans laquelle on peut voir de combieu de ma-
nières ditférentes on a rattaché la généalogie au nom de
Mohammed ibn Ismaïl.
Autre argument: nous croyons devoir insister sur ce
fait que peu de temps après 1\'avènement d\'Obaïdallah, la
légitimité de ses droits a 1\'iniamat fut mise en doute par
celui-la même qui avait fait la fortune de sa dynastie.
Abou Abdallah, ainsi que par ses deux priucipaux par-
tisans en Irak3), et que déja du vivant d\'Obaïdallah, Ie
poète Ibn al-Monaddjim\') accuse Ie dfiï (nrissiounairei
de s\'être donué pour 1\'imam et d\'occuper sa place. Aussi.
même en Egypte, les satires ne manquent-elles pas5).
Dans Ie même ordre d\'idées que ce qui précède, il faut
eucore remarquer que beaucoup de défenseurs de 1\'origine
alide se voient forcés ou bien d\'insérer Ie nom d\'Abdallah
ibn Maimoun dans lalistegénéalogique, ou bien d\'admettre
une parenté par les femmes, et que, dans les livres saints
des Druzes , on convieut sans réserve qu\'Obaïdallah descend
d\'Ibn Maïmoun al-Caddah 8).
1) De Saey, Introd. p. 00 notc 2.
2; P. 13.
3)  Je veux parier de Carmath et d\'AbdÜD. Corap. provisoirement de
Saey, Introd. p. 1U7.
4)   Wiistenfeld, Fatim. p, 4; de Saey, Introd. p. 439.
5)   De Saey, Introd. p. 264.
0) De Saey. Introd. p 07 et Exposé I, 35, 84.
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11
Ibn al-Athir \') trouve une forte preuve de la légitimité
dans uu poëme attribué au Chérif ar-Ridha (359 — 406),
dans lequel eet auteur noinme Ie khalife d\'Egypte son
parent. Mais ce poëme ne se trouve pas dans Ie diwan
d\'ar-Ridha et on ne nous dit pas quand il aurait été
écrit. 8\'il est authentique, il faut qu\'ar-Ridha 1\'ait com-
posé dans sa jeuuesse, parce que, d\'après Ie récit, ce
n\'est pas lui, mais son père qui a du comparaitre devant
Ie khalife Cahir pour se justifier; cependant cette conjec-
ture même est invraisemblable, car Cahir, dout Ie règne
avait commencé en 381, éleva, dès 388, ar-Ridha a la
dignité importante de chef des Alides 2). Ibn al-Athir *)
ue place cette nomination qu\'en 403 ; mais il nous semble
que cela est inexact, attendu qu\'il fut norumé pendant
la vie de son père pour Ie remplacer: or celui-ci mourut
en 400. C\'est un fait iucontestable que son père ne croyait
pas n la légitimité de 1\'origine des Patimides. Pour s\'en
convaiucre, on n\'a qu\'a observer son attitude en 359\').
Certes, on ne pourra pas admettre que, lorsqu\'en 402
ar-Ridhü signait Ie manifeste dont il a été question plus
haut, il cédait a la contrainte. S\'il avait voulu recon-
naitre les Faiimides et se réunir a eux, il en aurait bien
trouve les moyens, et sans aucuu doute, il eüt été recu en
Egypte avec les plus grands honneurs. Nous croyons donc
que tout Ie récit d\'Ibn al-Athir doit être considéré
comme faux.
1)  vin, is.
2)   Ibn Khallicttn éd. Wiislrafeld n. 678, p. 85.
8) IX, 170.
4) Ibn al-Atblr VIII, 451, 1. 1.
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12
Mais si, comme nous 1\'avons vu, il n\'y a que con-
fusion chez les partisaus de 1\'origine alide, par contre,
nous parvenons assez bien ii accorder les relations épar-
ses que uous possédous sur la familie d\'Abdallah ibu
Maïmoun al-Oaddah avec la généalogie qui fait desceu-
dre Obaïdallah de lui. Les sourdes menées de cette fa-
mi\'le se poursuivaieut aussi secrètement que possible et
1\'asile oü se cachait Ie chef u\'était couuu que de
quelques fidèles. Ce. ne fut que lorsque Obaïdallah pa-
rut en public que tout Ie monde se demaiula qui il était.
Tabari qualifie toujours Obaïdallah d\'lbu al-Basri (fils
du Basrien), et peut-être a-t-il regarde comme exacte la
réponse de ceu\\ qui disaieut que c\'était „Obaïdallah,
hls de Mohammed, fils d\'Abdarrahmüu Ie Basrien 1)."
(,\'ouli2), qui écrivait quelques années plus tard, dit
avoir appris d\'Ali il)u Siradj 1\'Egyptieu, savant verse
dans tout ce qui concerue la Chia (les Alides), qu\'Obaï-
dallah était fils d\'Abdallah ibu Salirn de la ville d\'Ascar
Mocram, et descendant de Sindau, préfet de police et
cliënt de Ziyad. Salim, sou grand père, fut mis a mort
par Ie khalife al-Mahdi en punition de son athéisme.
Mais selou d\'autres, dit Couli, Ie grand père d\'Obaï-
dallah s\'établit chez les Banou Sahm, familie de la
tribu de Bahila:\'), et par la il semble vouloir dire
que Ie renseigneiuent d\'Ibn Siradj ne saurait être admis
1)   Iiaijdn 1, 157, I. 4 a t\'.
2)  Cliez Arib, man de Gotha, f. ?ö v. et tlainadzaui, Supplém. de la
rhrou. de Tabari, man. de l\'aris, Suppléui. 7*4 bis (Catal. 1, 282), l\'
13 r.
3)  Comn. de Sacy, Intrad, p, 445,
-ocr page 25-
13
sans réserve. Il est uu point oü ces données s\'accordent
avec les détails plus exacts obtenus plus tard, a savoir
Ie fait que son grand père était originaire d\'Ascar Moeram
en Khouzistan et qu\'il séjourna terapoiairement a Basn».
C\'est un passage du Fïhrut\'), emprunté & 1\'ouvrage d\'lbn
Razziim oü Akliou Mohsin a également puisé ses infor-
mations, qai nous donne ces renseignements avec Ie
plus de détails. Maïmoun ibn Daïcan8) alCaddah (1\'ocu-
liste) demeurait a Couradj al-Abbas *) dans Ie voisinage
de Basra. Qu\'il ait été contemporain d\'Abou \'1-Khattab,
tué vers 1\'an 145, comme Ibn Schaddful\') le raconte dans
son Histoire du Magrib et de Cairawan , c\'est ce qu\'il est im-
possible d\'admettre d\'après la chronologie; tont au plus cela
pourrait-il être vrai de Daïc/tn. Eneffet, il faut placer Ie
commencement des opératious d\'Abdallah ibn Maïmoun
"au milieu du troisième siècle r\'), comme nous Ie verrons
1)   P. 1S6 et auiv.
2)   Ibn al-Djau/t, man. de M. Srhefer, I\'. lf> v., norcme Ie |ière de Maï-
moun Amr on Taduk ^Jj\'A*^ ^-j\' l>a^ 5j*c Qtb> \'• n\'ai I)as r\'\'-
trouvé ec renseignement ehez d\'autres auteurs.
3)   Au Hen dl *■ \\*? il faut lire r* )*•?• Ce mot signifie caiial et est pro»
bablement dérivé du mot persa» «;^ . 11 e\'tait aussi en usage il Bagdad .
romme on Ie voit dans Yaeout IV, 19S et Ibn Sérapion, man. du Musei-
brit., f. 38, 39. Le lieu dont il s\'agit dans Ie texte est mentionne\' par
Tnbari III, 1SG8 et 1978.
é) Ibn al-Athir VIM, 21; Nowaïri ehez de Saey, lnhoit. p. 440 et soiv.
5) M. Weil (r\' lialifen II, 502. note) le eonteste et plaee la naissanee d\'Ab-
dallah vers 1\'an 140 environ. l\'epemlant, sclon lui aussi (p. 503, nOó), Alimed ,
tils d\'Abdallah, était grand-maitre vers 276. \\ïixmid suivant, pris dans
un reeueil de traditiona man. de Leide 355 (Cntal. IV, 05) t\'. 90 r„ I. 16,
en dit plus qifune longue dissertation: (334—430) 1^m^) >»■**■* vr 8 5j
-ocr page 26-
14
bientöt et comme de Sacy 1\'avait déja supposé \'). On a
dit que Maïmoun était Daïsanite, c.-a.-d. disciple de la
doctrine de Bardesane et, encore, que la secte des Maï-
niounïya aurait été nommée d\'après lui; mais la première
de ces affirmations semble être uuiquement une conjec-
ture fondée sur Ie nom de son père et, quant a 1\'autre,
c\'est une pure inveution. Pour en veuir a celui qui fut
Ie véritable inventeur du projet gigantesque dont nous
avons parlé, Abdallab fils de Maïmoun, nous savons qu\'il
s\'établit a Ascar Mocrani. Il y possédait deux maisons,
qui se trouvaient dans uu quartier de la ville nommé
Sabat abï-Nouh et qui furent démolies quaud il dut
quitter Ie ville. On ignore jusqu\'ü quelle époque lui et
son fils y ont demeuré. Selon Ie Fihrist \'), Abdallab se
serait réfugié lougtemps avant 1\'aunée 2G1 a Basra, oü
il aurait trouvé un asile dans la familie d\'Akil ibn abi
Talib; puis il se serait rendu a Öalamia en Syrië, d\'oü
il aurait orgauisé la prédication de sa doctrine dans Ie
pays de Coufa.
Ce récit est pourtant en oppositiou avec ce que nous
lisons dans Ie Fihrist3) et avec ce qui nous est affirmé par
^ liUil i\\*e ^ Jdf> ^ v1^ o* s\'^8*1 O}*** O-\'
Ui|*frj (_/•\'-** i^y}\' ^c ^*c- Or > Ahmed ibn Sehaïbfrn possédait aussi
des traditirms de Culib, lila de Mihrun ibn nbi Omar, qui mourut en 188
(Abou \'l-Mahusin I, 530), et qui fee trouvait, d\'après eet isndd, a un
degré d\'Abou No\'aïrn; a deux, d\'après un aulre (chez Abou No\'aïm,
Histoire d\'Ispahan, man. ile ï>ide 568, 1 f. 48). L\'examen de eet iandd
nous amènc donc au résultat obteuu par de Sacy.
1)  lntrod. p. 67, 165.
2)  P. 187. Comp. de Sacj, lntrod. p. 446.
3)   P. 188.
-ocr page 27-
15
d\'autres \'), a savoir, que Ie principal soutien d\'Abdallah
était uu secrétaire du priuce Ahmed ibn Abdalaziz ibn abi
Dolaf ii Caradj, nommé Mohammed ibn al-Hosaïn et sur-
nommé Dendan (ou Zaïd&n 2). Comme Ahmed ibn Abdal-
aziz ne monta sur Ie tróne qu\'en 265 *) et que Ie susdit
secrétaire a eu une entrevue ii Ascar Mocram avec Ibn
Caddiih, e.-a-d. Abdallah ou son fils, lorsqu\'il fut euvoyé
a Bagdad avec une mission importante de la part de
Hainmawaïh, ministre d\'Ibn abi Dolaf, il est évident
que Ie départ d\'Ascar Mocram doit s\'être effectué après
cette année. 11 est probable que la mis3ion de Dendan a eu
lieu cette méme année ou bien en 206. Ibn abi Dolaf avait
subordouné son eutière soumission au gouvernement de
Bagdad a des couditions que Ie khalife ne voulut pas
accepter. Voila pourquoi il se rapprocha en 266 d\'Amr
ibn al-Laïth*). En conséquence, les troupes du khalife
tirent de 266 a 268 trois tentatives pour réduire Ibn
abi Dolaf5). En 273 Ibn abi Dolaf avait de nouveau
passé du cóté du khalife, puisqu\'il combat cette année
Amr ibn al-Laïth °). On pourrait donc placer après 1\'an
1)   De Sacï, lnltod. f. 442; lbo al-Athir VIII, 21 et aaiv.
2)  Guyiril (Journ. at 1877, 1, 333, notc 4) afürme que Dcnditn est une
corruption de Zaïdan, mais san» donner de raotifs a l\'t] pui de 3011 opinioo.
La Ici/iin de Denden me sernble au contraire préfe\'rable. Ibn al-Djauzl, (man.
de M. Schefer, f. 16 v.i, parlc d\'un descendant du roi Bchram Gour qui
aurait êtè Tauteui\' ou Ie fauteur du mouvement anti-arabc organisé* par
Abdallah ibn Maïmoun. Peut-être a-t-il en vue ce même personnage. — J\'ai
donné lc texte d\'Ibn al-Djauzi dans 1\'Appendice.
3)  Tabari III, 192»; Urn al-Athir, Vil, 227, 1. 1. 11 niourut en 280.
4)  Tabari III, 1937.
5)  Tabari III, 1910, 1967, 2024.
6)  Tabari III, 2112.
-ocr page 28-
16
268 les négociations avec Ie khalife. Toutefois ceci est
en soi peu vraisemblable, et Ie devient encore moins.
quand on sait (comme on Ie prouvera plus tard) que
Ie séjour d\'Ibn Caddfih a Ascar Mocrani ne peut s\'être
prolongé beaucoup au dela de 270.
Il est donc clair que Ie quartier général d\'Ascar Moe-
ram ne peut avoir été abandonné avant 2G1. En même
temps il est certain que la prédication dans Ie pays de
Coufa avait déja commencé vers Ie milieu du troisième
siècle. Si, comme Loth 1\'a conjecturé \'), Kindi, qui écri-
vait vers 1\'an 255, a déja entendu parier d\'Abdallah ibn
Maïroouu , ce fait constituerait une preuve décisive. Mais
nous n\'en avons pas besoin. Car déja a 1\'époque oü Ie
chef fameux de 1\'insurrection des esclaves dans 1\'Irak
méridional était au comble de sa puissance, donc avant
267, les Carmathes avaient une force assez considérable
(Tabari III, 2130), et ceci vient confirraer Ie texte du
Filiri.it (p. 187 1. 12 et suiv.) qui nous apprend que la
mission d\'Iriik était organisée dès 1\'an 261.
Quant a cette prédication dans Ie pays de Coufa, nous
en avons deux relations, qui se trouvent toutes les deux
dans rintroduction a VJ\'J.rpost\' de In relifjion den Dni-
:t>s
par de Sacy. La première (Iniroduction p. 168 et
suiv.) est celle d\'Akhou Mohsin (ou de sa source, Ibn
Razzam); elle se lit aussi, quant il 1\'essentiel, dans Ie
Jïhrist. ,1e 1\'indiquerai par la lettre A. La seconde (7n-
Irodwtion p. 171 et suiv,). que je désignerai par la lettre
1> Dans son-traitt: ilttitillé -KÏDilï als Astrulojj", MorgenlitHiiUrhe I\'or-
xrAttHttcH ,
|i. 307.
-ocr page 29-
17
B, est en réalité celle de Tabari (III, 2124 et suiv.) et celui-
ci la tient d\'une personne qui avait assisté il 1\'interroga-
toire du beau-frère de Zicrwaïh Ie Carmathe par Mo-
hammed ibn Daoud ibn al-Djarrih. Toutes deux s\'accor-
dent a dire que Ie missionnaire était originaire de 1\'Ahwaz:
dans la relation A il se nomrae Hosaïu. Selon cette rela-
tion il s\'établit ii Coss Bahrara, selon B dans Ie Nah-
raïn. Il est possible que les deux relations soient exactes.
parce que Ie Nahraïn est un district du Bibkobüdz su-
périeur\'). Une grande partie de cette contrée appar-
tenait a al-Haieam al-Idjli, dont on parle déjii en
250 comme d\'un bomnie influent (Tabari III, 1520) et
qui, en 267 (ibid. 1996) et en 269 (Wiel. 2040), est encore
puissant. Dans la relation B, Ie nom de Hanidan ne se
rencontre pas; mais Tabari ajoute immédiatement que Mo-
bammed ibn Daoud ibn al-Djarrab avait dit a quelqu\'un
que Ie voiturier qui accueillit Ie missionnaire s\'appelait
Hanidan et avait Ie surnoni de Carmatb. La relation
B porto squon Ie noinmait (c\'est-ïi-dire Ie missionnaire)
Carmitha du nom de celui qui lui avait aceordé l\'lios-
pitalité; qu\'ensuite on adoucit ce nom et qu\'on prononca
Carmatb", mais c\'est Uk, saus contredit, un malentendu.
Les deux relations s\'accordent a dire que Ie mission-
naire gagnait sa vie ïv surveillor les plantatious de dat-
tes et qu\'il logeait cbez Hanidan Carmatb. Selon la re-
1} Voyez ma note sur Tabari III, 2124. La lecon Nahraïo est contirmée
par Ie beau manuscrit d\'lbn Machkowaib de la colleetion de M. Sche-
fcr. 11 est reprctlable que de Sicy p. 167 (voyez DOte 2) ait omisquelques
noms de places avoisinantes j ils nuraieat n cooduire a une détermiaatinn
plus exacte.
2
-ocr page 30-
18
lation A il meurt; d\'après la relation B, il part pour la
Syrië après avoir noniiné Hamdan Carniatli grand-daï
(chef de la mission); ensuite, ou n\'enteud [dus parier de
lui. Il n\'est point du tout iiupossible que ce missionuaire .
Hosaïn, ait été un des fils d\'Abdallah ibn Maïmoun et
qu\'il se soit rendu ii Salamia après 1\'organisation de la
mission dans 1\'lrak. Et cette conjecture viendrait confir-
mer la supposition que eette organisation doit ètre pla-
cée en 250 ou a-peu-près; car Ie fils de Hosaïn ibn Ab-
dallah ibn Maïmoun, qui se nomma d\'abord Sa\'id, pui<
Obaïdallah Ie Mahdi, est né a Salamia en 259 ou en
260 \'). Dans la relation de Tabari nous ne trouvons au
sujet du missionuaire que quelques mots: »uu homme.
venant du Klionzistan, arri?a dans Ie pays <le Coufa."
Akhou Mohsin, au contraire, dit qu\'il fut envoyé de Sa-
laiuia par Ahmed, Ie fils d\'Abdallah ibn Maïmoun. De
Sacy (Intro//, p. 1CG) fait son récit dans les termes sui-
vants: „Abdallah, fils de Maïmoun, obligé de fuir suc-
cessivement d\'Ahwaz et de Basra, s\'était, comme nous
1\'avons dit (comp. Jntrod. p. 71), réfugié a Salamia en
Syrië. Il mourut dans cette ville, et son fils Ahmed
devint après lui Ie chef suprème de la secte des Ismaëlis.
Cclui-ci, qui demeurait aussi a Salamia, envoya de la
dans 1\'Irak un de ses daïs, nonimé Hosein Ahwazi."
De Sacy place la prédication en 1\'an 274a); mais cette
<late doit être fausse. Quant au reste, nous avons vu
1)   KiM al-Oijoun, man. de Bcrlin, l\' 69 r.; Ibn Kluilliran, trad. de
Slanc II, 78 et suiv; comp. Bai/an, I, 214 et suiv.
2)   P. 1GG. I.\'indicntion de Pannee 264 qui se trouve [). 171 parnit n\'être
qu\'une faute d\'impression.
-ocr page 31-
lil
plus haut qu\'on ne peut uiettre Ie départ du grand-mai-
tre d\'Ascar Mocram avant 2(50, et coiume il u\'a pas quitte
cette place volontairement, je crois pouvoir Ie faire des-
eendre après 270: eu eft\'et, avant la répression de l\'iusur-
rectiou des esclaves, il n\'y avait pas moyeu de penser ii
poursuivre des sociétés secrètes, vu surtout Ie désordre
extreme qui régnait alora dans Ie Khouzistan. Du reste.
il est difficile de détermiuer jusqu\'ii quel point cette
relation est vraie. Je suis couvaincu que 1\'orgaui-
satiou de la secte des C\'arniathes dans 1\'Irak ue pent
avoir été dirigée de Salamia. Si Ie missiounaire IJosaïn
est Ie père d\'Obaïdallah, comme je 1\'ai supposé plus
haut, la mention du nom d\'Ahmed ibn Abdallah
dans ce récit n\'est pas exacte. Cette substitution de uom
provient probablement de ce qu\'eu 274 Abmed était réel-
lement grand-maitre a Salamia. Sans Ie savoir positive-
ment, je crois vraisemblable qu\'Abdallab ibu Maïmouu
est mort a Ascar Mocram. D\'après Ie Fihrist il a eu
pour successeur d\'abord sou fils Mohammed, et, après
la mort de celui-ci, Ahmed. Il est permis de penser
que eet Abmed était Ie chef qui a vécu quelque temp.?
a Basra et qui se trouvait vers 260 a Coufa d\'oii il or-
ganisa la mission du Yémen \'); et eucore que eest lui
1) De Sacy, Introd. p. 25") et 445 et suiv.; Ibn al-Athir VIII, 22;
Daitoar al-monaddjimin duns l\'appcndice. 11 est très-probable que Moham-
med al-llabib avec lequcl Abou Abdallah avait eu uu ezitrctien avant de
partir |)our Ie Vemen (Ibn Khaldoun, Prolétj. trad. de Slane, II, 216;
n\'est autre qu\'Ahmei lui-même. L\'anteur du Das/uur aUmoaaddjïmia lui
donne -Ie titre de fd/iiè at-thohotir litt. .Thc-mmc de la publicité", proba-
bleraent parce qu\'il prepara Tapparitiou du Mahdi.
-ocr page 32-
-II
qui a séjourué temporairement ii Bagdad l). Peut-étre
est-il identique avec Ahmed al-Caiyal -) qui publia sur
1\'imaraat uu livre que Ie célèbre Rüzi ( 320) a ré-
futé3). Dans Ie récit de Nowaïri \') nous lisons que
»Ahmed étant mort, Hosaïn se reudit a Salatuia, oü se
trouvaient de grandes richesses». MaU je crois que c\'est lii
une erreur; la vérité, c\'est qu\'Ahmed se reudit a Sala-
mia quand Hosaïn, Ie père d\'Obaïdallali, fut mort. Celui-
ci paraït avoir été Ie véritable chef\', qui devait,en ternps
opportun , se présenter au peuple comme étant Ie Malidi.
descendant de Mohammed ibn Isuiaïl. On peut parfaite-
meut lui appliquer, ainsi qu\'a Ahmed, les paroles sui-
vantes de Nowaïri: »Celui-ci était doué de tous les ta-
lents qui convienneut a la cour des rois, mais celui qui
résidait a Salarnia préteudait étre Ie lójataire, Ie maitre
de la e/iose
ii 1\'exclusion de tous les autres descendants
de Caddah."
llais Nowaïri entend par »celui-ci" Abou Chalagh-
lagh, qu\'il uoimne Mohammed Hls d\'Aluned ibn Abdal-
lah ibn Maïmoun, de même que, chez lui, Hosaïn est
également flls de eet Ahmed. Jusqu\'a quel poiut cette
assertiou est-elle exacte V De même que chez Nowaïri,
nous lisons dans Macrizi "\') qu\'Ahmed ibu Abdallah
1)   l)c Sacy, lhtroU. p. 151. Obaidallah au.ssi avait été n Bagdad. Lors
de son entree a (airawan il dit, en effet, a Abou Abdallah que la vue de
la t\'oale lui rapjielait Ltngdad, Kit. (tl-Oi/ontt man. de Herlin f. CU r.
2)  (\'halirastauMIaarbrücker II, 412; Kremer, Did herrsrtitiultn Ideen
Q det Ulams
|) lt\'8, ne-tc.
3)  FUral i>. SOI, 1. 8; Ibn abl Osaïhia ed. Muller, I. 31!), 1. 4 a. f.
4)  lalrod. 1. e.
5)   I, 348, 390; comu. de Saej-, ErfOK 1, \'■ö; Wüstenfcld, Yatim. f. 3
-ocr page 33-
21
avait deux fila: ETosaïn et Mohammed Abou Chalagh-
lagh. Hosaïn lui aurait succédé d\'abord; ensuite Abou
Chalaghlagh serait devenu tuteur de son neveu Sa\'id,
fils de Hosaïn, c\'est-a-dire Obaïdallah. La plupart des
sources cependant nomment eet oncle et tuteur d\'Obaï-
dallah Ahmed: soit Ahmed ibu Abdallah ibn Maïmoun,
soit Ahmed ibn Mohammed ibn Abdallah ibn Maïmoun l<.
Quant a moi, je crois que la première donnée est seulo
exacte. Selon Ie récit de Nowaïri lui-même 2), Ahmed ibn
Abdallah ibn Maïmoun mourut peu d\'aunées avant 280
et, ainsi que Ie prouvent d\'autres relations, il était grand-
maitre en 274. Et comme Sa\'id-Obaïdallah est né en
259 ou en 200, il n\'y a pas de place pour sa tutelle
iipres la mort d\'Ahmed. Si cette tutelle a été exercée,
ce qui est fort probable, il faut qu\'Ahmed ait été lui-
même Ie tuteur. On peut encore remarquer que dans
les livres des Druzes Sa\'id-Obaïdallah est nonmié non
seulement fils d\'Ahmed, mais aussi fils d\'Abou Chalagh-
lagh \'), ce qui semble prouver 1\'identité d\'Ahmed et
d\'Abou Chalaghlagh. Je suppose qu\'on Ie nomme sou
fils parce qu\'il lui a succédé comme grand-maïtre ; et cette
conjecture vient tout simplifier. Voici comment je me
représente cette histoire: Hosaïn, fils d\'Abdallah ibn
Maïmoun, est Ie premier qu\'on ait envoyé a Salamia.
D\'après Ie Fihrist il mourut du vivaut de son père et,
d\'après de Sacy i), alors que Sa\'id-Obaïdallah était encore
1)  FUriit, p. 1S7; Bcrouni p. 39, 1. 19.
2)   De Sacy, lntrod. p. 200.
3)   De Sacy, In/ml. p. 67, 252, Exposé I, 27, 81, 55.
4)  lntrod. p. 252, note 2.
-ocr page 34-
22
enfant; partant, vers 1\'an 270 environ La direction
des affaires passa alors a sou frère Alimed, suruommé
Abou Chalaghlagh. comme tuteur de Sa\'id, et il resta
en fouction jusqu\'a sa mort, arrivée vers 280 \'). A cette
époque, Sa\'id prit personnellement en mains la grand-
maitrise. En 280 il eut un fils, nommé Mohammed,
qui devait devenir plus tard Ie deuxième khalife fatimide.
Il est assez évident, d\'après la chronologie, qu\'on ne
peut supposer que Sa\'id-Obaïdallah aurait été, nou pas
Ie petit-fils, mais 1\'arrière-petit-fils ou même Ie petit-fils
du petit-fils d\'Abdallah ibu Maïmouu; il se peut d\'ail-
leurs que la confusion soit née de ce qu\'Ahmed est aussi
nommé Mohammed -\'). En faveur de ma maniere de
voir on peut encore argumenter jusqu\'a un certain point
des noms mêmes des trois imams mystérieux, Abdallah.
Ahmed et Hosaïn.
Nos differentes relations parlent d\'autres fils encore
d\'Abdallah ibn Maïmoun \'), Ainsi Ie 1\'ihrist fait men-
tion d\'un fils qui vivait a Talecan et qui était en cor-
respondance avec Hamdan Carmath. Un autre récit.
plein d\'ailleurs d\'inexactitudes, que nous trouvons dans
Nowaïri 4), nous parle aussi de lui. Avec tout cela, nous
ignorons ce que lui et ses frères sont devenus. Mais il
n\'y a pas la de quoi nous étonner, parce qu\'il est cer-
tain qu\'ils n\'ont eu a remplir qu\'un róle secondaire.
1)  Comp. de Sacy, Ititrotl. \\t. 67.
2)  Comp. plus haut p. 19, note 1. Abou Chalaghlagh est appelé* tantut
Mohammed et tantót Ahmed.
3)   Üe Sacy, Iulrml. p. 445, 450.
4)  lbid, p. 1%, 200.
-ocr page 35-
23
Que Ie descendant de Mohammed ibn Ismfül au nom
duquel tout Ie mouvement fut organisé n\'existat pas,
mais qu\'en temps opportun un descendant d\'Abdallah
ibn Maïmoun prendrait sa place, c\'était la un mystère
qui, naturellemeut, ne devait être conuu que d\'une
personue; c\'était Ie »maitre de la chose" qui, seul, savait
Ie secret et chez qui, ii la fois, venaient s\'accuiuuler
les trésors qu\'on reeueillait en vue de la réalisation du
fameux projet.
Revenons maintenant a la prédication de la doctrine
dans 1\'Irak. On voit dans nos relations commeut on
gagna les premiers adherents. Satisfaire les besoins des
sens est pour la plupart des hommes une si vive jouis-
sance que celui-la qui ue s\'en soucie point et qui ne
prend que ce qui est absolument nécessaire doit exciter
1\'admiration de la foule et passer même a ses yeux pour
un saint quand, a cette abstinence, viennent se joindre
des pratiques religieuses enipreintes de rigueur. Si Ie
saint a, en outre, quelque chose de mystérieux et qu\'il
puisse, grace a 1\'étendue de ses connaissances, donner
parfois de bons conseils, il n\'aura pas trop de peine a
gagner tous les cceurs. Les missionnaires des Fatimides
étaient, dit-on, de très-habiles jongleurs: aussi savaient-
ils faire des miracles: par exemple, au moyen de pigeons
il leur arriva plus d\'une fois d\'apprendre des événements
longtemps avant qu\'ils pussent être connus dans leur
résidence par les voies ordinaires; ils étaient donc de la
sorte en état de faire des prédictions qui s\'accomplissaient
ii coup surl). De plus, ils étaient généralement versés
1) Jbn al-Djauzi, man. de M. Schcfer, f. 17 v.
-ocr page 36-
24
dans 1\'astrononiie. Mais leur arme principale e\'était en-
core 1\'amour que les fidèles éprouvaient pour la maison
du prophete et que, depuis la fin tragique de Hosaïn,
des inissioniiaires alides et abbasides avaient partout ré-
veillé et ranimé cliez eux. Les manceuvres qu\'ils avaient
employees pour miner et pour détruire la dominatiou des
Omayades fureut reprises avee succes contre les Abbasi-
des quaud il devint évideut que leur gouvernement n\'a-
vait en aucuue facon amenc 1\'ère de paix, de justice et
de prospérité qu\'on en avait attendue. Pour battre en
brêche les Omayades, les Abbasides avaient évoqué ce prin-
cipe que la familie du prophete posséilait des titres iu-
contestables au pouvoir; d\'oü il suivait que les Omayades
u\'étaient que des usurpateurs. Les Alides ne se fireut
pas faute, et cela avec raisou, de retouruer ce principe
coutre les Abbasides. 11 ue leur fut donc pas difficile
d\'inspirer au peuple 1\'espoir que Ie sauveur, Ie Mahdi
(celui qui est couduit par Dieu) naitrait dans la familie
d\'Ali et de trouver, par une interprétation allégorique,
1\'anuouce de sa venue dans Ie livre saint lui-méme. Ainsi
étaieut frayées les voies pour faire reconnaitre ce Mahdi
comme uu être supérieur, comme uu être dont la pa-
role est la vérité et a. qui l\'on doit une obéissance illi-
mitée. Mais pour cela on n\'eut pas même besoin d\'atta-
quer 1\'autorité du Coran \'); on se borua a condamner
1\'iuterprétation littérale qui avait cours et a rejeter en
même temps tous les dogmes qu\'ou fondait sur elle
et les cérémonies religieuses qui en découlaient. A la
1; Vojez p. e Tabari III, 22B5 1. 5.
-ocr page 37-
25
place ou rait 1\'autorité doctrinale du véritable imam
puisque, aussi bieu, c\'était lui qui connaissait Ie mieux
la vraie religiou: disous tout de suite qu\'il s\'eu servit
surtout pour prescire comme priucipal devoir 1\'eeprit de
sacrifice, Ie désintéressemeut qui nous porte ii faire de
bon gré des offrandes. On Ie voit, Ie mouvement était di-
rigé eu plein contre la dynastie des Abbasides et la re-
ligion de 1\'état. Les réponses qu\'un chef des Carmathes
fit au khalife Motadhed, qui 1\'iuterrogeait eu 289, ca-
ractérisent nettement la portee de ce mouvement hostili-
aux Abbasides. > Prétendez-vous, lui avait dit Ie kha-
life, que 1\'esprit de Dieu et 1\'ame des prophètes s\'in-
carue eu vous pour vous préserver de faillir et vous aider
a faire de bonues eeuvres?" »Si 1\'esprit de Dieu, ré-
pondit Ie Carmathe , demeure en nous, cela vous nuit-
il? Et si 1\'esprit du Diable nous possède, cela vous est-i!
utile? Ne vous informez pas de ce qui ne vous con-
cerne pas; demandez plutöt ce qui vous regarde." Et Ie
khalife ayaut voulu savoir ce qu\'il avait ïi dire a sou
sujet, Ie Carmathe reprit: »J\'ai a vous dire que, lors de
la mort du prophete, votre père (Abbas) vivait encore:
a-t-il reclame alors Ie khalifat ou bien encore quelqu\'uii
des compagnons du prophete lui a-t-il rendu hommage ï
Et plus tard, quand Abou Beer prit avant de mourir
Omar pour successeur, ne connaissait-il pas la parenié
d\'Abbas avee Ie propheteV malgré cela, il ne lui a pas
conféré Ie khalifat. A son tour Otuar abandouua lors
de sa mort Ie choix de son successeur a six personnes
et, vous Ie savez, Abbas n\'a pas été de ce nombre. Sur
quoi douc fondez-vous vos prétentions au khalifat, sa-
-ocr page 38-
20
eliaut que les compagnons du prophete ont toujours été
unanimes ii refuser cette diguité ii 1\'auteur de votre race ?"
Parmi les causes qui out Ie plus favorisé Ie développe-
uient de la dominatiou des Carmathes, il faut ranger la
guerre servile qui désola quiuze aiis Ie territoire de basra \').
Grace au désordre qui régnait dans 1\'Irfik niéridional,la mis-
sion put s\'orgauiser en tous lieux. Il fut menie sérieuse-
i.uut question uu moment d\'nne alliance avec Ie prince
des esclaves. Tabari nous rapporte -) uu récit que fit
Ie beau-frère de Zicrwaïh et que celui-ci teuait de Car-
math , graud-daï du pays de Coufa, en persoune. »J\'allai
i uu jour, dit Carmath, trouver Ie prince des negros.
; Quand on m\'eut introduit auprès de lui, je lui dis que
»je professais uue certaine doctrine et que, derrière moi,
x j\'avais cent mille épées. sComparons uos opinious. Si
» nous sommes d\'accord , je me joius a vous avec les mieus:
x si nou, je m\'en vais. Donnez moi votre parole d\'lion-
» ueur que vous ne me retiendrez pas." Quand il m\'eut
>promia que je pourrais partir sain et sauf, je me mis
kii discuter avec lui jusqu\'a midi; mais je m\'apercus alors
»que lui et moi nous ue pourrions jamais tomber d\'ac-
xcord. Il se leva pour la prière et j\'en profitai pour
»quitter secrètement la ville et me rendre au pays de
» Coufa." Ce qui eüt pu pourtant les rapprocher, c\'est que
te chef aussi se faisait passer pour Alide ■1) et que plusieurs
personues croyaient a la légitimité de sou origiue\').
1)  Comp- de Sacy, Introd. |>. 193.
2)   III , 2180.
3)  Tauari III, 1742, 1743, 1857.
4)   Ibu Machkowoïh man. de M. Schefer, sous Tan 255: .^t i^i itt vi
-ocr page 39-
27
Plus tan!, quand la fin de la guerre des esclaves ent
vendu au gouvernement plus de liberté d\'action, il ne
songea pourtant pas encore a prendre des mesures sé-
rieuses coutre les Carmathes. Tabari raconte \') que Ie
puissant Aluned ibn Mohammed at-Tfiyi, nouimé gouver-
neur de 1\'Irak occideutal en 269 -), imposa une taille
personnelle d\'un denare a ehaque adhérent de la seete
et qu\'il recueillit ainsi de grandes sommes. Quelques per-
sonnes du pays de Coul\'a étant venues a Bagdad pour
mettre Ie gouvernement en garde coutre »la nouvelle re-
ligiou , qui ordonnait de faire la guerre a tous les mahonié-
tans qui n\'embrasseraient pas leur doctrine", Tayï sut
faire avorter cette mission et il traita les accusateurs de
telle faeon que celui d\'eutre eux qui avait taché de
pousser Ie plus sérieusenient 1\'affaire n\'osa plus retour-
ner dans sou pays, de crainte d\'être persécuté.
Pour en revenir a 1\'organisation des affaires lors de
la première mission dans 1\'lrak, Tabari ne nous reu-
seigne pas beaucoup a ce sujet. Chaque croyant, dit-il.
après avoir fait Ie serment de fidélité, eut a payer une
pièce d\'or pour 1\'imam \') et on lui imposa Fobligation
de faire cinquante prières par jour 5). D\'après 1\'exemple
des douze apötres, ou plutót d\'après celui des Abbasides
du temps des Omayades 6), on chargea 12 nakibs (chefs)
i) in, aia7.
2) Il fut destitué cd 275 (Tab. 111. 2039) et mourut en 2S1.
8) Tabari 111, 2114.
4)   Cette coDtribution s*appelait uadjica, comp. de Sacy, Ctirett. I, 182,
5)  Corap. Guyard, 1\'iagments rclatifs a ia doctrine des Ismaéïis, p. 125,
notc 43.
6)   Bcludzori, Ansdo at-achrdf, f. 750 r., 770 v. et suiv. (mnn. de M.
Schefer).
-ocr page 40-
us
de gaguer des adherents U la doctrine. Mais les extraits
il\'Akhou Mohsin que eontieut 1\'encyclopédie de Nowaïri,
et que de Sacy nous a fait connnitre, nous donneut
quelques détails sur les autres mesures prises par Ham-
dan Carmath. Sous différents prétextes il demaudait aux
croyants des coutributions pour rimiiru. Il commenca
par exiger de tous ses disciples une légere taxe sous Ie
uom de fitr: c\'est Ie nom que les Musulmans donnent
a 1\'auiuöne qui se fait a la rupture du jeüue du Haraa-
dhan. Cette redevance n\'était que d\'une pièce d\'argent
par tête d\'homnie, de femme on d\'enfant, et chacun s\'era-
pressa de la payer. Au bout de quelque temps, il leur
■nipoea une autre contribution qu\'il nomma liidjra; elle
consistait en une pièce d\'or, exigible de toute persoune
qui avait atteint lage de raison. Le mot signifie fuite
et il est assez. probable, comme le peuse de Sacy,
qu\'elle fut aiusi nommée, parce qu\'elle était destiuée
a la fondation et a 1\'entretieu de la dar al-ltidjra (maison
de la fuite), dont il sera question plus loiu. Elle fut
encore prestee avec empressement; on s\'aidait mutuel-
lenient a 1\'acquitter, et ceux qui en avaieut le moyeD
payaient pour les pauvres et a leur décharge. Un peu
plus tard, Carmath demanda a une centaine des sec-
taires les plus avances la bohja , qui était de sept pièces
d\'or. Le mot bolya veut proprenient dire la quantité de
iiourriture nécessaire pour soutenir la vie.
On nommait
ainsi eet iinpöt, parce que chacun de ceux qui le
payèrent recevait, par portion de la grosseur d\'une ave-
line, un mets délicieux, que Hamdün Carmath disait
être la nourriture des habitants du paradis et lui avoir
-ocr page 41-
29
été envoyé par 1\'imam. Quand il eut réussi a tirer d\'eux
la bolga, il leur demanda Ie cinquième de tout ce
qu\'ils possédaient ou de tout ce qu\'ils gagnaient par leur
travail. Eu conséquence, ils fireat 1\'estimatiou de tout
ce qu\'ils avaient et ils lui en reiuirent la portion fixée avec
une telle rigueur , que les femmes, par exemple, lui payèrent
Ie ciuquième du fil qu\'elles filaient et les Lommes lecin-
quième du produit de leur travail. Ce nouveau devoir
bien établi. il alla plus loin eucore et leur imposa
celui de Vol/a (1\'union), qui consistait a réuuir tous
leurs biens en uu ïuême endroit, afin d\'en jouir tous
en comiuun. Les daïs choisirent dans chaque village uu
homme digne de coufiance, qui devait recevoir tout ce
qui appartenait aux habitants du village en fait de bé-
tail, de bijoux, de meubles, etc. En revanche, eet éco-
uome fournissait des habits a ceux qui étaient uus et
pourvoyait a tous les autres besoins des gens, si bien
qu\'il ne se trouva plus de pauvres pariui les sectaires.
Chacun travaillait avec beaucoup d\'assiduité et d\'émula-
tion afin de inériter un rang distingué par 1\'avantage
qu\'il procurait ïi la communauté; les femmes apportaient
pour Ie remettre a la niasse tout ce qu\'elles gagnaient
eu filaut, et ïuême les petits enfants dounaieut Ie sa-
laire qu\'ils recevaient pour écarter les oiseaux des mois-
sons. Nul n\'avait plus en propre que sou épée et ses
armes. Cette institution une fois bien établie, Car-
math ordonna aux daïs de rasseiubler une certaiue nuit
toutes les femmes, afin qu\'elles se mêlassent indistiucte-
ment avec tous les hommes. Car c\'était la, selou lui,
la perfection et Ie dernier degré de 1\'amitié et de 1\'union
-ocr page 42-
30
fruteruelle. Lorsqu\'il se vit absolument maitre de leurs
e*prits et qu\'il se fut bieu assuré de leur obéissance, il
leur permit Ie pillage, Ie meurtre et toute espèce de
licence, et leur apprit ii secouer Ie joug de la prière .
du jeune et des autres préceptes de 1\'Islam , leur disant que
la connaissance du maitre de la vérité a laquelle il les avait
initiés leur teuait lieu de tout, et que, moyeniiaiit la
foi, ils n\'avaient plus ïi redouter ui péché, ni chatiment.
Faute de moyens de controle, il est impossible de
détermiuer jusqu\'a quel point on peut aecepter ces as-
sertions qui, visiblement, sont einpreintes d\'un esprit
hostile. 11 semble certaiu qu\'on a du faire de grands
sacrifices pécuuiaires en faveur de l\'iniam; car dans la
suite aussi les Carmathes out toujours consacré la cin-
quième partie de leurs reveuus il l\'imam: comme ces
ott\'randes grossissaieut Ie trésor du Mahdi, les contribu-
ables pouvaient espérer la réussite de ses projets et de-
vaient s\'y intéresser de plus en plus. Aussi semble-t-il
vrai de dire que, du raoins jusqu\'a uu certain degré.
la communauté des biens a existé chez les premiers
Carmathes, d\'autant plus que ce système est tout a fait
en harmonie avec 1\'espoir que Ie royaume de Dieu s\'éta-
blirait bientót ici-bas et que toute la terre appartien-
drait alors aux croyauts. Nous en trouvons d\'ailleurs aussi
des traces profondes chez les Carmathes du Babraïn,
Eu revanche ce que 1\'original dit de la communauté
des femmes, et avec beaucoup plus de détails que
nous n\'en avous donné, est bieu difficile a admettre.
J\'y reviendrai plus tard. Il y a une autre erreur a re-
lever au commencemeut de ces relations; elles représen-
-ocr page 43-
31
teut Hamdan Carmath comme un homme de beaucoii])
d\'esprit, féeond en ressources, insinuant, adroit, animé
d\'une ambition démesurée et voulant sortir, a quelque
prix que ce fut, de son obscurité, mais cacbant ses
desseins pervers sous Ie masqué de la science et d\'un grand
zèle pour Ie parti des Alides. C\'est la positivement une
«domme, car on ne peut mettre en doute la sincérité
du zèle religieux de Carmath.
Son priucipal instrument était son beau-frère Abdan
Ie secrétaire, 1\'auteur de la plupart des livres saints de
la secte. Ce fut lui qui nomma Zicrwaïb daï de 1\'Irak
Occidental et Abou Sa\'id al-Djannabi daï de la Perso
meridionale \'). Carmath lui-même se fixa k Calwadza,
dans Ie voisinage de Bagdad, d\'ou il lui était facile de
rester eu contact avec la mission du Khorasan 2) et aveo
Ie grand-maitre établi a Ascar Mocram , et oü il avait
les meilleures occasions de connaitre la marche des affaires
dans la capitale et de regier d\'après cela ses plans. Le
Fihrist donne pour ce fait la date bien ancienne de 261 ;
mais je ne puis décider si elle est exacte aussi pour ce
détail. Selon Akhou Mohsiu5), on batit en 277 dans
le voisinage de Coufa la dar al-hidjra (la inaison de la
fuite, 1\'asile), sorte d\'hötel gouvernemental pour 1\'Irak,
dont je reparlerai.
C\'est a cette époque que les Carmathes se sentirent
assez forts pour commencer a agir. Tabari et tous les
autres chroniqueurs diseut que ce fut en 278 qu\'arriva
\\) Ibn Haucnl p. HO. 1. 10 et suiv.
2) Camp. Fi/irist p. 187, 1. li et suiv.
y) De Sa y, Intrud. p. 1Ü2 et suiv.
-ocr page 44-
32
;i Bagdad la première nouvelle des mouvements de ces
sectaires. Ce renseignement veut évidemment dire qu\'alors
pour la première fois on se rendit compte dans la eapitale
qu\'i 1\'affaire était sérieuse et qu\'on se demanda quels
étaient ces Carmatlies. Cepeudant je ne crois pas que
les Carmatlies aient déjk pris les armes cette année,
parce qu\'aucuu écrivaiu de ce temps n\'en parle. La
première meution d\'une petite iusurrection se rapporte
ii 1\'au 284 \'); il en résulte aussi que les Carmatlies
coniptaient déja k cette époque des partisans notables
dans la eapitale menie. Puis viennent les soulèvemeuts
ile 287, de 288 et de 289 , qui furent tous réprimés 2).
En effet, 1\'énergique khalife Motadhed, qui nionta sur
Ie tróne en 270, ne pennit k aucune iusurrection de
s\'éteudre. Aussi la frayeur des chefs des Carmatlies pour
Ie klialile était-elle extreme. Le beau-frère de Zicrwaïh,
dout j\'ai parlé plus haut, raconte \') que ce daï avait
vécu quatre ans caché dans une cave de sa maisoii,
puis dans d\'autres retraites et qu\'il n\'avait pas osé se
nioutrer taut que vécut Motadhed. Le khalife étant mort
en 289, les Carmatlies commencèreut a agir énergique-
ment en Syrië 1\'année menie de son décès.
En menie temps ou avait vigoureusement continue ii
propager la doctrine en dehors de Tlnik. La mission
dans lo Yémen avait commencé en 26G et, déja en 270,
les Carmathes osèrent s\'y montrer en public. En 293
on recut k Bagdad la nouvelle que presque tout le Yémen
1)  Tabari lil, 2179.
2)  Tabari III, 2I\'J8, 2202 cl 2200.
:i) \'l\'abari 111. 2211(1.
-ocr page 45-
3;i
avait été conquis par eux et qu\'a la Mecque on était dans
de grandes angoisses ]). Les résultats de la mission d\'Abou
Sa\'id Hasan ibn Bahram al-Djannabi daus la partie méri-
dionale de la Perse n\'étaient pas moins importants. Ses
premières prédications] avaient eu un grand succes. Il en-
seignait que Dieu a les Arabes en horreur, parce qu\'ils ont
tué Hosaïn; qu\'il airae les sujets des Cosroès et leurs suc-
cesseurs, qui seuls ont pris parti pour les droits des imams
au khalifat; qu\'il y a des erreurs et des choses essentiel-
lement mauvaises dans plusieurs ordonuances des prophè-
tes \'). Une telle doctrine ne pouvait manquer de trouver
de 1\'écho en Perse, oü 1\'on détestait les fils des brigands
du désert et oü 1\'on regardait leur religion, qui accablait
les inalheureux vaincus d\'impóts, comme une véritable abo-
mination.
Abou Sa\'id réussit menie a faire pratiquer les préceptes
socialistes de sa doctrine. Il se chargea en personne de la
tache d\'administrer les biens de la comniunauté. Mais Ie
ci-devant marchand de farine — car telle avait été autre-
fois sa profession — ne pouvait espérer échapper toujours a
la vigilance de la police: un beau jour elle fit main basse
sur tout ce qu\'il avait amassé et Abou Sa\'id put s\'esti-
mer heureux de s\'être tiré la vie sauve de cette algarade. Il
se tint caché pendant quelque temps, jusqu\'a ce que Hain-
dan Carmath, ayant découvert sa retraite, lui ordonna de
se rendre chez lui a Calwadza. A cette époque Carmath
ne connaissait pas personnellement Abou Sa\'id, mais dès
1)   Talmri III, 2207.
2)   De Sacy, lnlrod f. 186 et euiv.
3
-ocr page 46-
34
qu\'il 1\'eut vu, il reconnut en lui un homme a exécuter
tout ce dont on Ie chargerait; et jugeant que 1\'avortement
de la première raission devait être attribué a la mauvaise
fortune plutót qu\'au défaut de talent, il résolut de lui en
confier une autre; 1\'ayant pourvu d\'argent, de livres et
de toutes les choses nécessaires, il 1\'envoya au Bahraïn,
on il trouva un terrain très-favorable.
Ici, nouveau désaceord entre les auteurs. Tbn al-Athir\')
donne une version qui ditïère tout-a-fait de celle qui pré-
cède, et que nous devons a Ibu Haucal. On peut en voir
la traduction dans 1\'Introduction de de Sacy \'). D\'après
ce récit, Abou Sa\'id se serait établi comme marchand a Catif
(la ville du Bahraïn la plus proclie de Basra), au moment on
un certain Yahya ibn al-Mahdi y prêchait la doctrine (281),
et il se serait laissé convertir par lui. Informé de leuri
pratiques honteuses, Ie gouverneur du Bahraïn fit battre
de verges et raser Ie malheureux Yahya, mais il ne put
empécher Abou Sa\'id de se réfugier a Djannaba. Yahya
ayant ensuite fait des prosélytes parmi les tribus bédouiues.
Abou Sa\'id et lui se trouvèrent bientót a la tête de forces re-
doutables. De Sacy, qui ne connaissait pas Ie témoiguage
d\'Ibn Haucal, a fait valoir contre 1\'authenticité de ce
récit que Ie nom de Carmathes que portaient les disciples
d\'Abou Sa\'id peut faire admettre qu\' Abou Sa\'id lui-méme
tenait sa mission de Hamdan Carraath. Mais cette rernar-
que n\'aurait quelque portee que si 1\'on pouvait prouver
que les Carmathes se nommaient ainsi eux-raêmes, ce que
1)   VII, 840 et suiv
2)  P. 211 et suiv.
-ocr page 47-
;tr>
je crois devoir nier. Ce qu\'on est fondé, au contraire, a ob-
jecter au récit, e\'est d\'abord la maniere confuse dont les
choses sont présentées et ensuite Ie fait qu\'il est, au moins
partiellement, en contradiction avec Ie rapport d\'Ibn Hau-
cal, que nous avons tout lieu de croire authentique et qui
est en outre confirmé par un texte reproduit dans Nowaïri \').
Le passage d\'Ibn al-Athir pourrait cependant avoir un fond
historique et il est possible, notamment, que Yahya ibn
al-Mahdi ait simplement été chargé de reconnaitre le ter-
rain et qu\' Abou Sa\'id n\'ait été envoyé que lorsqu\' il fallut
une personne énergique pour reraplir les fonctions de mis-
sionnaire-résident au Bahraïn. Akhou Mohsin raconte s)
qu\'Abou Sa\'id en arrivant au Bahraïn y rencontra un cer-
tain Abou Zacaria Qamanii, envoyé par Abdau. et qu\'il le
fit disparaitre. Mais il y a la un anachronisme de 40 ans,
comme je le montrerai plus loin. Il est cependant pos-
sible qu\'on n\'ait confondu que les noms et que chez A-
khou Mohsin il faille lire Yahya ibn al-Mahdi. Le récit
pourrait alors être vrai pour le fond: mais dans ce cas on
ne peut admettre, ainsi que le conjecture de Sacy \') que c\'est
ce Yahya qui plus tard débuta en Syrië comme „1\'homme
au chameau". Toutefois il est beaucoup plus vraisemblable
que Yahya ibn al-Mahdi et Abou Zacaria ne sont qu\'une
seule et même personne, dont il ne sera question qu\' en 320.
^ouli, reproduit par Dzahabi\'), dit que »Abou Sa\'id était
un homme pauvre qui gagnait sa vie en raccommodant
1)   De Sacy, [ntrod. u. 213.
2)  Ibid. p. 214
3)  lbiit. f. 211, notc 3.
i) Man. autographc de 1\'uuteur, f. 132 v. (Man. de Leide 1721).
-ocr page 48-
36
dus sacs li farine a Basra, oü 1\'on se nioquait de lui et
oii on Ie méprisait. 11 se rendit ensuite dans Ie Bahraïn.
on beaucoup d\'anciens partisans de 1\'insurrection des es-
claves et de brigands se joignirent a lui. Il se mit a pil-
ler avec eux et bientöt sa puissance s\'accrut a tel point
que Ie khalife envoya contre lui armee sur armee; niais il
les défit a plusieurs reprises". Dzahabi ajoute qu\'il avait
été auparavant peseur-juré (raiyitl) a Basra. Ces relations
peuvent être vraies pour 1\'espace de temps qui s\'est écoulé
entre la fuite d\'Abou Sa\'id de Djannaba et sou arrivée au
Bahraïn. Djaubari \') dit qu\' Abou Sa\'id a débuté en 252;
raais cette date est probableraent inexacte, même si on la
rapporte a sa première apparition a Djannaba; peut-être
est-ce 1\'année de sa naissance.
On sait que Ie Bahraïn, ou pays de Hadjar, avait été
autrefois une province de 1\'empire perse et que les habi-
tants des villes de la cöte se composaient en grande partie
de Perses et de Juifs qui, ne s\'étaut pas [convertis sur 1\'in-
vitation du Prophete, avaient capitulé a la condition de
payer une capitation. Après la mort de Mohammed, ils
avaient été des premiers a secouer Ie joug, et ce n\'estque
du temps d\'Omar qu\'on parvint a Ie leur imposer de nou-
veau. L\'intérieur du pays était habité par des Arabess),
qui, de même que les autres Bédouins, n\'aimaient pas a
remplir les nombreuses obligations prescrites par 1\'Islam 3).
1)   Voir 1\'appendice.
2)  ibn Khaldoun IV, 91 et suiv. (cd. de llo.il.); Ibn Batouta II, 248.
Comp. auaai de Sacy, Inlrod. p. 213.
3)   Dozy, llüt. I, 19, 35 et suiv.: de Sacy 1 e. p. 214 et «uiv; Naciri
Khotrau, p. 233.
-ocr page 49-
37
Avant son apparition dans Ie pays de Basra, Ie prince des
esclaves y avait déja compté un grand parti1), et, après la
répression de 1\'insurrection, plusieurs de ses partisans y
avaient trouvé une retraite. C\'était donc un terrain dou-
blement fertile pour la doctrine qu\'allait prêcher Abou
Sa\'id. Aussi son succes fut-il extraordinaire. Bientót mème
il épousa la fille d\'un homme considérable, al-Hasan ibn
Sanbar; puis ses premiers prosélytes devinrent prédicateurs
a leur tour, et après s\'être assuré grace a eux uu uombre
suffisant de partisans, il prit a tache de soumettre ce qui
restait. Nous ignorous en quelle anuée il fut nommé daï.
Mais déja en 286\') il avait soumis une grande partie du
liiilirai11 et pris Catif; si bien qu\'on coiumenca a s\'inquiéter
beaucoup a Basra et qu\'on obtint du khalife 1\'autorisation
d\'employer une somtne de 14,000 dénares a la réparation
des fortifications J).
En 287 la banlieue de Hadjar, capitale du Bahraïn,
fut infestée par les Carmathes et des bandes s\'approchèrent
du territoire de Basra *). Le gouverneur de cette ville en-
voya des estafettes pour obtenir des renforts; il recut im-
médiatement huit petits batiments de guerre, niontés par
300 hommes. En même temps le khalife ordonnait de lever
une armee et cette année-la même Abbas ibn Amr al-
Ghanawi partit avec 2000 soldats pour Basra afin de com-
battre le chef des Carmathes. Ce chiffre nous est donné
par Tabari5). Mais a Basra plusieurs volontaires se joig-
4) Tabari III, 1743 et suiv.
2)  Sel.m Tabari. Ibn al-Athir a 285.
3)  Tabari III, 2188 et suiv.; Manoudi VIII, 191.
i) Tabari III, 2102.                                            5) P. 2193.
-ocr page 50-
as
nirent a lui et il est fort probable qu\'il enröla aussi des
Bédouins, puisque nous en voyoiis figurer a ses cötés dans
la bataille; ou bien sont-ils déja coiuptés parmi ces 2000
guerriers? Quoi qu\'il en soit, il n\'est pas vraisemblable
que son armee se soit accrue de facon a atteindre Ie uoni-
bre de 10000 hommes comme Ie pretend Ibn Khallican\'). Voici
maintenant comment Tabari raconte 1\'expédition \'): Lorsqu\'
Abbas, dit-il, s\'avanja vers les avant-postes d\'Abou Sa\'ïit,
il laissa ses bagages a 1\'arrière-garde et marcha contre les
Carmathes. Le soir les deux armées se trouvèrent en pré-
sence; mais, après quelques escarmouches, 1\'obscurité les
sépara. La nuit, les Bédouins de la tribu de Dhabba, qui
se trouvaient au nombre de 300 sous les ordres d\'Abbas,
quittèreut son camp , et leur exeniple fut bieutót suivi par
les volontaires de Basra. A 1\'aube du jour le combat s\'en-
gagea et la lutte fut terrible. Nidjiih, le commandant de
1\'aile gauche d\'Abbas, ayaut pénétré trop avant dans 1\'aile
droite d\'Abou Sa\'id, fut tué avec 100 hommes; la-dessus
Abou Sa\'id jeta toutes ses forces sur Abbas et mit bien-
tót son armee eu fuite. Le général fut fait prisonnier avec
700 hommes et tout ce que son camp renfermait tomba
entre les mains des Carmathes. Le lendemaiu matiu Abou
Sa\'id fit tuer et brüler tous les prisonniers, a 1\'excep-
tion du général. Cette bataille avait eu lieu a la fin du
mois de Radjab et déja le 4 Schaban on en recut la
nouvelle a Bagdad. Le nombre des soldats qui avaient
trouvé leur salut dans la fuite était minime et ils étaient
1)  Ed. Wüitenfeld n. 745, p. 139, 1 4 et n. 838, f. 74, !. jx-iuilt . traJ. .!•■
Slane III, 417-, IV, SS1.
2)   III, il\'Ji;
-ocr page 51-
89
«lans une situation déplorable. On leur envoya de Basra,
pour les sauver des périls du désert, 400 chameaux char-
gés de vêtements. de vivres et d\'eau. Mais, en retournant
a Basra, la caravane fut assaillie par des Bédouius de la
tribu des Banou Asad, qui tuèrent la plupart des chame-
liers et des fuyards et s\'eiuparèrent des chameaux; on était
au mois de Ramadhau. La consteruation que la nouvelle
de ce désastre causa a Basra fut si grande, que Ie gou-
verneur eut toutes les peines du nionde a empêcher une
émigration en masse.
A la grande surprise de la cour, Abbas ibu Amr al-Gha-
nawi revint sain et sauf a Bagdad. Obaïdallah ibu Abdal-
lah ibn Tahir (-4- 300) avait coutume de parier de cette
mise en liberté conirae dun des trois événements les plus
reuiarquables qu\'il connüt\'). Et il faut bien avouer que
la plupart des chroniqueurs rendent Ie fait plus iuexpli-
cable encore en ajoutant qu\' Abbas fut renvoyé au kha-
life avec un rouleau de papier blancJ). Mais 1\'exposé de
Tabari est déja plus exact3): „Le 11 Ramadhau, nous
dit-il, Abbas ibn Amr revint a Bagdad et se rendit tout
de suite a at-Thoraya, le palais de Motadhed. Il raconta
qu\'après la bataille il était resté quelques jours chez al-
Djannfibi et qu\'alors celui-ci 1\'avait mande devant lui.
„Aimeriez-vous, lui dit le Carmathe que je vous rendisse
„la liberté"? Il répoudit affirmativement. »Eh bien,]con-
„tinua-t-il, allez-vous-en et dites a celui qui vous a en-
„voyéHout ce que vous avez vu". Il le fit conduire sous
1)  Ibn Khallicttn 1. e.j Ibn al-Athir VII, 345.
2)  Weil II, 509, note 2.
3)  III, 2197.
-ocr page 52-
40
escorte a une place maritime, oü il trouva un navire; ce
navire 1\'emmena a Obolla, d\'oü il put retourner ïv Bagdad.
Motadhed 1\'honora d\'une kbal\'a [vêteraent d\'honneur) et
Ie renvoya chez lui". Cet exposé est, en géuéral, exact.
Mais, a coup sür, Ie récit d\'Abbas lui-même, qui esttrès-
intéressaut a d\'autres egards encore, nous donnera de bien
meilleurs reuseiguements. Voici ce récit\'):
„Lorsque Abou Sa\'id al-Djannabi Ie Carmathe eut défait
1\'arraée que Motadhed m\'avait confiée pour Ie combattre
et que je fus devenu sou prisounier, je désespérai de la vie,
Mais voici qu\'un jour que j\'étais plougé dans les plus
sombres méditations, un messager de sa part s\'approchu
de moi, m\'óta mes chaines, me revêtit d\'autres habits et
me conduisit en sa présence. Je Ie saluai et je m\'assis.
„Savez-vous, me dit-il, pourquoi je vous ai appelé"? „Non",
répondis-je. „Voici, reprit-il; vous êtes Arabe; il est donc
„impossible que vous trompiez ma coufiance si je m\'en
„remets ii votre bonne foi; d\'autant plus que c\'est moi qui
„vous ai accordé la vie". „Certainement", lui dis-je. „Eh
„bien, continua-t-il, j\'ai réfléchi et je ne vois pas 1\'uti-
„lité que je retirerais de votre mort; mais j\'ai pour Mota-
„dhed un message dont personne ne pourrait s\'acquitter bi
„ce n\'est vous. C\'est pourquoi j\'ai résolu de vous rendre
„la liberté et de vous charger de lui transniettre ce que
„j\'ai a lui dire". Quand j eus jure, il reprit: „Voici ceque
„vous direz: O vous, pourquoi ternissez-vous 1\'éclat de
„votre majesté? pourquoi faites-vous périr vos sujets?
1) Voir daDS TappeDdice Ie telte d\'après Ibn Machkowaïh, Tanonkhi et Ie
KitM al-Oynnn.
-ocr page 53-
•41
„pourquoi nourrissez-vous chez vos ennemis 1\'eapoir de
„posséder votre ame et fatiguez-vous votre esprit a me
„chercher et a envoyer vos armées pour me faire la
„guerre? J\'habite un désert, oü il n\'y a ni seinence, ni
„lait, ni blé, ni herbage; je me contente d\'une vie pleiue
„de privations et je me borne a défendre nion sang et nion
„honneur avec Ie fer de mes lances. Je ne vous ai pris
„aucun pays, ni enlevé la domination de vastes temtoires.
„D\'ailleurs. par Dieu! vous aurez beau envoyer toutes vos
„troupes contre moi; elles ne pourront jamais me subjuguer
„ni me surprendre, car je suis un homme élevé dans les
„privations; moi et mes gens, nous en avons 1\'habitude et
„elle ne nous sont point pénibles. Nous sommes chez nous,
„exempts (grfice a 1\'habitude) de toute fatigue: au contraire,
„les troupes que vous pourrez envoyer contre nous, accou-
„tumées a une vie de luxe, habituées a employer la glacé et
„d\'autres préservatifs contre la chaleur, aimant les fleurs et
„les festins, aurout a faire un long chemin et a parcourir
„de grandes distances. Le voyage les aura déja a demi tuées
„avant qu\'elles viennent nous livrer bataille; elles se con-
„tenteront donc de nous faire face un moment afin de pouvoir
„se justifier devant vous et bientöt elles se mettront en re-
„traite. Admettous même que ce soieut des soldats dévoués,
„les difficultés de leur voyage et leurs noiubreuses souffrances
„nous serviront si bien qu\'une attaque vigoureuse des miens ne
„manquera pas de les mettre en déroute. Allons plus loiu:
„supposons qu\'elles parviennent a se reposer et que leur nom-
„bre soit si grand que nous ne puissions nous mesurer avec
„elles; eh bien! elles nous obligeront a quitter nos quartiers,
„mais tout leur succes se réduira a ce mince avantage; car
-ocr page 54-
42
„je leur échappe, je me retire dans Ie désert a une ving-
„taine ou a une trentaine de parasanges, oü votre armee
„ne saurait me poursuivre, j\'y séjourne pendant un ou
„deux mois, puia je tombe sur elles a 1\'improviste et je
„les détruis. Et mettons que leur vigilance me rende im-
„possible de les surprendre; elles ne peuvent cependant pas me
„pour3iüvre dans mes courses au milieu du désert; bientöt
„leur grand uombre les empêchera de rester dans Ie pays
„faute de vivres; et si la grande masse se retire et qu\'il ne
„reste plus qu\'un petit nombre de soldats (comme garuison),
„ils seront livrés a mon épée dès Ie premier jour que 1\'armée
„se sera mise en marche et qu\'elle les aura abandonnés;
„et encore faut-il supposer pour cela qu\'ils éehapperont
„a 1\'inclémence du pays, de 1\'air et de 1\'eau, alors qu\'il
„est certain qu\'ils ne pourrout pas la supporter, parce
„qu\'ils sont nes dans un climat tout-a-fait différent et
„que leurs corps ne sont point habitués au nótre. Ré-
„fléchissez bien a tout ceci et demandez vous si toutes
„vos peines, si Ie péril auquel vous exposez vos troupes,
„vos dépenses, vos armements, les soucis dont vous
„vous chargez et les difEcultés que vous affrontez en
„me poursuivant vous donnent quelque profit. En atten-
„dant, moi et mes compagnons, nous mènerons une vie
„sans inquiétude et sans soucis, tandis que votre majesté
„verra sa considératiou diminuer chez les princes des divers
„pays chaque fois que vous subirez un tel désastre. En-
„fin vous ne retirerez aucun benefice de vos invasions dans
„mon pays; ni vos finances, ni votre situation n\'en de-
„viendront meilleures. Et si, après tout cela, vous persistez
„:i me faire la guerre, je prends Dieu pour juge entre vous
-ocr page 55-
rs
„et moi; faites ce que voudrez; a vous la décision". Après
avoir dit cela (c\'est Abbas qui reprend), Sa\'ïd me pourvut
du nécessaire et m\'envoya avec dix de ses hommes a Coufa,
d\'oü je continuai seul mon voyage jusqu\'a la capitale.
Quand je me présentai devant Motadhed, il exprima sou
étonnement de inou heureux retour et me demanda ce qui
m\'était donc arrivé. Je lui répondis: „Des choses que je
„communiquerai en secret au priuce des croyants". Le kha-
life, dont la curiosité était vivement éveillée, m\'emmena
dans un appartement particulier, oü je lui fis part de mon
liistoire. Après avoir terminé, je m\'apercus que tout son corps
frémissait de colère \'), au point que je peusai qu\' il allait
marcher en personue coutre lui. Mais je le quittai et de-
puis il ne me dit plus un seul mot au sujet de ce qui
s\'était passé".
Tabarï, en désaccord avec le récit precedent dans sa
f\', ■mie actuelle, nous a dit qu\' Abbas fut transporté a la
cóte et qu\'il se rendit de la en bateau a Obolla et nous
avons toute raison de croire qu\'il est dans le vrai. Mais on
aurait tort de 1\'invoquer pour contester 1\'authenticité du ré-
cit d\'Abbtts en se fondant sur ce que celui-ci parle de
Coufa. Ou écarté toute difficulté si on admet que ce noin
ne se trouve ici que par suite d\'une méprise de celui qui
a mis le récit par écrit. Peut-être, au lieu de Coufa, avait-il
cité le nom de la place maritime du Bahraïn oü Abou
Sa\'id 1\'avait fait transporter.
Abou Sa\'id avait atteint son but. Quelle que fut la fu-
reur du khalife, il ne fut plus question d\'une seconde ex-
1) L\'ette signification de oSéS manquc dans les dictionuaircs. Comp. Ie
Tddj at-arout.
-ocr page 56-
44
pédition. Il n\'y avait rien a opposer a la plupart des ar-
guments qu\' Abou Sa\'id lui avait présente\'s, saus y mettre
d\'ailleurs de provocation. Et si 1\'ou deruandait les raisons
qu\'il pouvait avoir pour déconseiller au khalife de con-
duire ses troupes ;i une mort certaine, alors qu\' il désirait
pourtant renverser Ie khalifat, ou n\'aurait pas trop de
peine a les trouver. Quoiqu\' Abou Sa\'id fut déja bieu
puissaut, il ne possédait encore que la moitié du Bahraïn;
la capitale , Hadjar, eutr\' autres était encore indépendante.
Or, quelles que fussent ses chances de reraporter la victoire,
toute diversion lui était dangereuse pour Ie moment et son in-
térêt lui commandait de prévenir toute attaque ultérieure de la
part du khalife, afin de pouvoir cousacrer toutes ses ressour-
oes au siége de cette ville. Tabari raconte \') qu\'on apprit
ü Bagdad qu\'il avait pris la ville immédiatement après la
victoire remportée sur Abbas et qu\'il avait fait grace aux
liabitants. Si ce rapport est exact, il faut admettre que
la ville a été reprise bientót après par Ie gouverneur du
üahraïn; car Nowaïri dit qu\'il ne s\'empara de Hadjar
qu\'après un siége de 2 ans et encore fallut-il recourir a un
stratagème\'). Et cette affirmation est confirmée indirecte-
ment par ce que nous apprend Tabari 3) sous 1\'an 290:
„Dans ces jours-lii (Cliawwal) il arriva, a ce qu\'on dit,
du Bahraïn une lettre de la part du gouverneur Ibn Ba-
nou, annoueant qu\'il avait pris une place fortifiée des
Carmathes et fait prisonniers les soldats de la garnison.
1)   III, 2196, I. il.-rn. et auiv.
2)   Ui\' Sacy, Introd p. 215. Suivunt lbn Khaldoun IV, 93, Ie sife\' dura
\'i ans.
3)  P. 2232.
-ocr page 57-
45
Kt Ie 13 Dzou\'1-kada on recut, dit-on, une seconde lettre
d\'lbn Banou, annoncant qu\'il avait livré bataille a un
parent d\'Abou Sa\'id al-Djannabi, son successeur désigné.
et résidant a Catif; qu\'il avail défait les Carmathes et que
leur commandant avait été trouvé mort sur Ie champ de
bataille; qu\'il lui avait tranche la tête et avait pris Catif".
Ibn Haucal et Masoudi \') font également mention en peu
de mots de la difficulté du siége de Hadjar et de 1\'habileté
avec laquelle il réduisit cette ville.
Nous trouvons peut-étre la conciliation de ces relations
différeutes dans Ie passage de Tabari 2) qui nous apprend
qu\'en 288 les troupes d\'Abou Sa\'id s\'approchèrent de Basra
et que Ie gouverneur eut beaucoup de peine a empêcher la
population d\'émigrer en masse. Si nous admettons, en effet,
qu\' Ibn Banou profita de son absence pour reprendre Hadjar,
nous saurons en même temps pourquoi Abou Sa\'id ne
continua pas son expéditiou contre Basra.
Les citoyens du Bahraïu avaieut promis au gouverneur
de faire vigoureuse résistance et la lutte continua avec des
alternatives de succes et de revers.
Ce sont la des raisons qui empêchent de placer la prise
de Hadjar avant 290. Nowaïri\') nous dit a propos de ce
siége qu\' Abou Sa\'id réussit enfin a réduire Hadjar en
interceptant les eaux qui servaient a la consommation des
habitants. „Quand les assiégés virent que leur perte était
certaiue, les uns s\'enfuirent du cóté de la nier et passèrent
dans 1\'ile d\'Owal, a Siraf et dans d\'autres lieux 4); plusieurs
1) VIII, 194. 2) III, 2205. 3) De Sacr, IrUnd. p. 215 et tair.
4) C\'est ainsi qu\'il faut corriger la traduction de de Sacy ..dans les ilea d\'Adal,
Siraf et autrea".
-ocr page 58-
46
embrassèrent la doctrine d\'Abou Sa\'id et s\'attachèrent a lui;
quelques-uns n\'ayant voulu ni fuir, ui adopter sa religion, fu-
rent massacrés. On pilla et on ruiua la ville, et,graceala
destruction de Iladjar, Lahsa devint la capitale du Bahraïn".
Cette dernière assertion n\'est pas tout a fait exacte. Bien-
que Lahsa fut la résidence d\'Abou Sa\'id, Hadjar garda sou
rang de capitale jusqu\'en 314, époque a laquelle Abou
Tahir fit de Lahsa la première forteresse du pays \'). Balkhi-
Istakhri, qui écrivait vers 309, fait encores) mention de
Hadjar comme capitale; raais déja Ibn Haucal et Mocad-
dasi diseut que c\'est Lahsa. La distauce entre ces deux
villes était d\'ailleurs fort petite, ne mesurant que deux mil-
les, selon Nowaïri5); dans la suite même elles ne formerent
plus qu\' uue ville \').
La prise de Hadjar avait établi la puissance du chef
des Carmathes sur des bases solides: les quelques persoones
qui ne voulaient pas se soumettre ayant quitte Ie pays,
il pouvait tenter la conquête des pays voisius, c\'est-a-dire
l\'Omftn et Ie Yamiima. Il commenca par Ie Yamama,qu\'il
soumit définitivement. Quant a sou expédition contre 1\'Oman ,
elle lui fut inspirée par des réfugiés omanais qui vinrent
implorer son assistance et nuxquels il prêta 1\'oreille,
parce qu\'il voulait profiter des dissensions qui déchiraient
leur pays. Nous en possédons différentes relations. L\'uue,
celle de Nowaïri 5), nous raconte qu\'elle échoua complète-
)) Ibn Rhaldoun IV, 02; ïarout I, 148. 1. 19 et fuiv.
2) B.bl :,ój,,r. I. 21, 1 1.
8) De Sacy 1 c p 2 5.
4)   Ibn Batouta II, 217; il nomme la rille al-llasa.
5)   Ue Sacy 1. e. p. 216.
-ocr page 59-
47
ment; d\'une autre, qu\'on duit a Istakbri \'), on pourrait
conclure qu\'il s\'empara J\'une partie de cette région. Ce
qu\'il y a de certain, c\'est qu\'en 315 1\'Oman n\'était point
encore soumis, comme nous Ie verrons plus loin
Tandis qu\' Abou Sa\'id al-Djannübi s\'occupait ainsi a
étendre sa dominatiou saus rencontrer d\'opposition de la
part des khalifes, et qu\'il fondait une puissance qui allait
mener Ie gouvernement de Bagdad ii deux doigts de sa
perte, Ie khalife crut pouvoir Ie négliger pendant quelque
temps pour donner toute sou attention aux hostilités que
commeucait alors une autre brauche des Carmathes, celle
des partisans de Zicrwaïh, daï de 1\'Irak Occidental. Dès
289 déja la défaite d\'Abbas al-Gbanawi avait été suivie
<l\'uue insurrectiou des Carmathes ii Djonbola (Djaubola)
eutre Wasit et Coufa, dans laquelle, après une défaite du
gouverneur Bedr, périrent plusieurs Musulmans avec leurs
femmes et leurs enfants. Mais cette insurrectiou fut répri-
\'iii\'.- la niênie anuée. Bedr attaqua les Carmathes a 1\'im-
proviste et en tua un grand nombre. „Ensuite, dit Ta-
bariJ), il les laissa en paix, de crainte que Ie pays ne
fut dévasté, puisqu\'ils en étaient les paysans et les la-
boureurs. Mais il poursuivit les chefs et tua tous ceux
dont il parvint a s\'emparer". Au commencement de 280
une nouvelle insurrectiou éclata dans 1\'Irak. Le khalife envoya
contre les rebelles une armee sous le commandemeut de Chibl;
ce général les défit et s\'empara de 1\'un des chefs, nommé
Ibn abi Fawaris 3). Ibn al-Athir4) nous a conservé le cu-
1) P. 159.                                                 2) III, 2198, 2202.
3) Tabari III, 2206. Dans quelques maDusciits on le nomme lbnabi\'1-Caus
dj^lB).                                         *) VII. 854.
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48
rieux interrogatoire que Ie khalife lui fit subir en persoune; ou
en a vu plus liaut une grande partie ]). Masoudi ajoute 2)
qu\'avant son exécution il promit de revenir dans 40 jours
et que cette prophétie, aceeptée par plusieurs personnes,
donna lieu a des troubles. „Des rassemblemeuts populai-
res se formaient jouriiellement sous sou gibet, on comptait
les jours, on se querellait, on se battait dans les rues au
sujet de cette prédietion. Le tumulte allait grandissant lors-
que le terme de quarante jours arriva. La foule s\'amassa;
les uns reconnaissaient le corps, les autres disaient: „Non,
„Ibn abi \'1-Fawaris s\'est échappé, le gouvernement a tué
„un autre individu et Pa crucifié a sa place pour éviter
„une émeute". La querelle s\'envenimant, la foule futsom-
mée de se disperser".
En attendant, Zicrwaïh, qui avait réussi a recruter un
grand nombre d\'adhérents parmi les Bédouins du désert
syrien, résolut de risquer une invasion dans la Syrië, sou-
mise alors au gouvernemeut de 1\'Egypte. Yahya, fils de
Zicrwaïb , marcba coutre Damas vers la fin de 1\'aunée 289,
après la mort de Motadhed. A la nouvelle de sou entree
en Syrië, le gouverneur de Damas, Togdj , marcha a sa
rencontre, mais sans troupes suffisantes, comme s\'il allait
faire la cbasse au faucon, car il croyait n\'avoir qu\'une
troupe de Bédouins a disperser \'). Cette erreur lui coüta
cher. Peu habitué a perdre des batailles, Togdj engagea
le combat, mais il fut battu et rentra dans sa capitale
en fugitif. Mais la carrière de Yahya, surnommé le Chaïkh
1)  P 25 et buit.
2)   VIII, 204 (traduction de M. Barbier de Mcynard)
3)   Abou \'l-MaMun II, 112.
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49
et Qdhib an-Ndca (Ie maitre de la chamelle), quoique bril-
lante, ne fut que de courte durée; il périt en 290, lors
du siége de Damas. daas uue bataille qui se livra non
loin de cette ville et 011, du reste, les Carmathes restèrent
coinplèteruent vainqueurs \'). Il eut pour successeur son frère
Hosaïn, fameux sous Ie noiu de Cnhib as-Chama ou Cii-
hib al-khiïl
(1\'homme a 1\'envie) a cause d\'une tache qu\'il
avait au visage et qu\'il prétendait être son sceau de pro-
phète 2). Avant lui Yahya s\'était fait passer pour Moham-
med, fils d\'Abdallah, fils de Mohammed ibn Ismüïl, et
avait prétendu être doué d\'une puissance supérieure; il
disait n\'avoir qu\' a étendre Ie bras pour mettre en fuite
1\'ennemi, ou, encore, il assurait que la femelle de cha-
meau qu\'il montait était guidée par des ordres d\'en baut et
que, par suite , 1\'armée devait se regier sur ses mouvements.
Quant a Hosaïn, il se donna Ie nom d\'Ahmed, fils d\'Ab-
dallah, fils de Mohammed ibn Ismüïl, et prit Ie titre de
Mahdi et de prince des croyants. Nous possédons encore
deux lettres de lui 3) qui prouvent qu\'il usurpa toutes
les prérogatives qui revenaient de droit au seul imam.
Nous pouvons en conclure avee beaucoup de vraisem-
blance que Ie départ d\'Obaïdallah pour 1\'Afrique avait
eu lieu déjii en 289, comme Ie rapporte Ibn Adzüri\').
1)  Tabari III, 2217—2220, 2224 et snit.; Abou \'1-Mahasin II, 112, 134,
185 et sim.; Yicout II, 90. 1. 6 et iuiv.
2)  Comme Mohammed avait eu entre les cjmules un sigoe que, seloa
la légende, Ie moine Kahira reconuöt pour être Ie sceau de la nropbétie. Comp.
Caussin, Etsai, I, 320, Sprenger, Leien Mitnanmedi, I, 182.
I) Tabari III, 2232 et êuiv.; Abou 1 Mrilali II, 113 et suiv :de Sacy,
Introd. p. 204 et suiv.
4) Baijin, I, 214.
1
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50
Et oette conjecturc se change en certitude si 1\'on se rap-
pelle que Hosaïn s\'empara en 200 de la ville de Salamia,
qui, jusque la, avait été la résidence du fils deCaddiih.
Hosaïn continua énergiquement 1\'oeuvre de son frère.
11 forea les habitants de Damas a acheter la paix, s\'em-
para d\'Emèse, oü il fit réciter les prières publiques en
son nom, et pritHamath, Ma\'arrat Noman , Baalbek et
Salamia. Partout on tua et on pilla: mais c\'est surtout
Salamia qni eut eruellement il souffrir. On en massacra
tous les habitants, menie les enfants des écoles *); on
eüt dit qu\'on votilait supprimer quiconque avait connu
Obaïdallah, et peut-être Ie véritable descendant de Mo-
hammed ibn Ismaï\'1, pour 1\'empêcher de porter témoignage.
Mais la domination de Hosaïn fut, elle aussi, éphémère.
Après qu\'il eut remporté plusieurs victoires -), la fortune
1\'abandonna et Ie vaillant général Mohammed ibn Solaï-
man Ie défit complètement au mois de Moharram de 1\'an
291. Hosaïn, fait prisonnier dans sa fuite, fut amené a
Racca devant Ie khalife Moctafi; Ie khalife, trainant a
sa suite ses captifs, entra triomphalement a Bagdad , oü ,
avant de les mettre a mort, il leur fit subir les suppli-
ces les plus barbares ■1). Ce triomphe a été célébré dans
un poèiue d\'lbn al-Motazz, qui commenee ainsi4):
Non — ni Ie sein d\'une vierge semblable a la gre-
nade, ni sa taille svelte comme un rameau;
1) Tabari III, 2220.
i) Tabari, p. 2231; Abou l-Mahasin II, 113; T\'reitag, Selecta ez HUI.
llalebï,
[). 36 et siiiv. du te%te.
3)  Tabari III, 2237—2240.
4)  ChM Hoert, man. de Leide 152S, f. 109 v.
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51
ni les boucles qui descendent en grappes sur les tempes ;
ni les joues couleur de rosé;
ni la belle figure qui egale la spiendeur de la lune
quand elle est dans son plein et qu\' elle se montre dans
la constellation de Sa\'oud1);
ni 1\'invitation pour un tête-a-tête qui ne m\'avait point
été prorais;
ni Ie plaisir qu\'ou éprouve a revoir son amante après
une longue séparation,
n\'égalent ce que mes yeux ont contemplé quand, etc.
Tabari nous a conservé d\'une visite faite au camp des
Carmathes peu de temps avant la victoire du khalife
une relation qui mérite d\'être donnée ici 2):
Un médecin du quartier de Bab al-Mohawwal la Bag-
dad), appelé Abou \'1-Hasan, raconte cequi suit: «Quelque
temps après 1\'arrivée du Carmathe, surnommé 1\'homme
a 1\'envie, et de ses partisans a Bagdad, une femme vint
me trouver et me dit: »Je voudrais bien vous voir traiter
squelque chose que j\'ai a 1\'épaule". Lui avant demandé ce
que c\'était, elle me répondit: »une blessure". — »Jesuisocu-
»liste, repris-je la-dessus, mais nous avons ici une femme
»qui guérit les maladies des femmes et qui s\'entend a la
«chirurgie; attendez donc qu\'elle vienue". Elle s\'assit et
je vis bien qu\'elle était triste et mélaucolique; elle se
mit même a pleurer. M\'informant de sa situation, »quelle
»est, lui dis-je, la cause de votre blessure ?" — »Monrécit
»serait trop long". — »Ne craignez pas de me dire la
1) C\'cst-a dire J^x^aJ\' iNaam, une des station» de la lune (la 24me).
2)   III, 2226 et uuiv.
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52
»vérité; nous sommes seuls ici". Elle se mit alors a me
raconter dans ces tenues: «J\'avais un fils, quimequitta
»un jour et ne revint plus. Restée avec quelques fil-
»les, comme j\'étais fort pauvre et que je désirais ar-
«demment Ie retour de 1\'absent, je résolus de me mettre
»a sa recherche. Je savais qu\'il était allé dans la diree-
»tion de Racca; je me rendis donc ii Mocoul; de la a
»Bal ad et ensuite a Racca, prenant partout des infor-
«niations, mais en vaiu. Je résolus alors de pousser plus loin;
»je me rendis au cainp du Carmathe et j\'y cherchai dans tou-
>tes les directions; tout-a-coup je 1\'apercois et, Ie saisissant,
»jem\'écrie; >mon fils!"—Est-ce vous, raamere?"—»Oui."
— »Comment se portent mes soeurs?" Je lui dis qu\'el-
>les se portaient bien; mais je lui peignis la misère que
>nous avions soufferte après son départ. Il me conduisit
>dans sa demeure, s\'assit auprès de moi et reeommenca
»a me demander des nouvelles de nous toutes. Je les
»lui donnai: mais il m\'interrompit tout-a-coup en disant:
»laissons cela; dites-moi plutót quelle est votre foi ?" Jelui
«répondis: »Eh ! mon fils ; ne me connais-tu pas ?" Comme
»il s\'écriait: «comment ne vous connaitrais-je pas?" je
«repris: «pourquoi donc me demandes-tu quelle est ma
»foi, puisque tu me conuais, moi et ma religion ?"—
»C\'est que tout ce que nous avons cru auparavant n\'est
»que folie; la vraie religion est celle que nous prati-
»quons maintenant." Cela me parut blamable et je lui
»fis connaitre la surprise que me causaient ses discours.
»Mais lui, voyant quelles étaient mes opinions, s\'en alla
net me fit apporter du pain, de la viande et tout ce dont
uj\'avais besoin, me priaut de préparer Ie diner. Il me
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53
«fut pourtant impossible de toucher a rien. Bientót après il
»revint lui-raême, apprêta les mets et rangea tout dans
»l\'appartement. Voila qu\'un homrae frappe a la porte.
•>La femme qui est chez vous peut-elle assister une
«femme en travail d\'enfant?" demanda-t-il \'a mon fils.
»Celui-ci ra\'ayant interrogée la-dessus, je répondis affirma-
•itivement. L\'homme dit alors: »Venez donc avec moi,"
»puis il me conduisit dans une maison, oü je trouvai une
«femme en travail. Je m\'assis devaut elle et me mis.
»a lui parier: mais elle ne me répoudait pas, ce que
■>voyant, mon guide s\'écria: »vous n\'avez rien a lui dire;
>>faites ce que vous avez a faire et cessez vos discours".
»Cela dit, il s\'en alla et je restai a mon poste jusqu\'
»a ce qu\' elle eut accouché d\'un fils et que j\'eusse soigné
«1\'enfant et la mère. Puis je lui adressai la parole avec
«douceur: »ne craiguez rien. J\'ai acquis quelque droit a
svotre conflance; racontez-moi votre histoire et dites-moi
»quel est Ie père de eet enfant ?" — »Vous me demaudez
»qui est son père afin de recevoir de lui un cadeau?"
«Non certes, m\'écriai-je, mais c\'est que je m\'intéresse a
dvous". Elle se mit alors a raconter: »Je suis, dit-elle,
«une femme noble (de la familie de Hachim) — et comme
»en disant cela elle levait la tête, je vis qu\'elle avait
«un fort beau visage — ces gens-ci nous ont surpris
«un jour et massacré mou père, ma mère, mes frères et toute
»ma familie; moi, leur chef me prit et je restai cinq jours
«chez lui. Il me fit alors chasser et dit a ses geus: »puri-
»fiez-la\')". Comme ils voulurent me tuer et que je com-
1) C\'est TeftpressioD que les Carmalhes etnploient pour . tuer".
-ocr page 66-
54
«mencais a pleurer, un de ses capitaiues demanda qu\'ou
>nie donnat a lui. Le chef consentit; mais trois autres
»Carmathes, qui étaieut préseuts, tirèreiit leurs épées et
«dirent: »nous ne vous la laisserous pas; vous nous la
«donnerez, ou nous la tuerons". Le chef ayaut appris
»cette querelle, décida que j\'appartieudrais a tous les quatre.
«C\'est ainsi que je vis avec tous les quatre et que j\'iguore
»qui d\'eutre eux est le père de 1\'eufaut". Vers la soiree
»vint uu homine; elle me dit: »félicitez-le de la uaissauce
»de 1\'enfant". Je le fis et il me douua uu liugot d\'argeut;
»puis vint un deuxième et, après lui, un troisièine, que
»je félicitai de menie et qui me donnèreut aussi chacun
»un lingot d\'argent. Entre chien et loup, anïva, au
«milieu de plusieurs autres, uu homme devant qui ou
«portait des bougies; ses habits étaieut de soie et il
«était parfumé de niusc. Lui aussi, il me fallut le fé-
»liciter. Je lui dis »que Dien blauchisse votre visage!
«louange a Dieu, qui vous a douué ce fils". Je lui sou-
«haitai toutes sortes de béuédictions et il me remit uu
«lingot d\'argent valant 1000 draehiues. L\'homme alla
«ensuite se coucher dans une chambre de la maisou , tan-
»dis que moi, je passai la nuit daus celle de Faccouchée.
»Le matiu je lui dis: «Madame, j\'ai des titres a votre bonté;
npour 1\'amour de Dieu sauvez-moi". — »De quoi me
»faut-il vous sauverï" dit-elle. Je lui racontai ce qui
«s\'était passé avec uiou enfant. >Pleiue d\'auxiété pour
•moD fils, je suis venue ici et lui, voilii comment il m\'a
«parlé; je vois bieu que je u\'ai plus de pouvoir sur lui.
»Or j\'ai laissé chez moi mes petites filles daus la situa-
»tion la plus misérable; aidez-moi douc a me sauver
-ocr page 67-
55
»d\'ici, afin que je puisse retouriier auprès d\'elles". — »De-
«maudez cette faveur a celui des hommes qui est venu
»hier Ie deruier, me dit-elle; il est a niêiue de vous déli-
»vrer". J\'atteudis donc Ie soir et, quaud 1\'hoinme fut
•>sur Ie poiut de s\'en aller, je ni\'avancai vers lui et lui
■iliiiisai les maius et les pieds: »0, mon seigueur, lui
»dis-je, j\'ai des titres a votre protection; Dieu m\'a eu-
»richie par vos dons; mais j\'ai des filles dans 1\'iudigence;
»permettez-ruoi d\'aller les chercker, afin qu\'elles viennent
»ici et vous servent." Il me dit: »Le ferez-vous vrai-
■imeutV" Je Ie promis. Il ordouna alors a quelques-uns
»de ses geus de me conduire dans un lieu qu\'il nomma
»et d\'oü je pourrais trouver mon chemiu. On me fit
monter a cheval et nous partimes. A peiue avions-nous
»faït dix parasanges que mon |fils nous rejoiguit au galop
»et s\'écria: «Coquine! vous faites semblant d\'aller cher-
»cher vos filles ?" et il tira sou épée pour me frapper.
»Les hommes détournèrent Ie coup; uéannioius la pointe
»de 1\'épée m\'atteignit a 1\'épaule. Mes guides tirèreut alors
«Tépée et Ie forcèrent a se retirer. Ils me couduisirent
»eusuite au lieu désigué, d\'oü je retouruai a Bagdad.
>iAprès, je suis allee partout pour faire guérir ma bles-
«sure; enfin on m\'a indiqué cette place et me voila. Que
»je n\'oublie pas: quand Ie prince des croyants a fait
»son entree triomphale avec ses prisonniers carmathes,
«j\'allai les voir et je recounus parmi eux mon fils, assis
usur un chamcau et vêtu d\'uu burnous; il pleurait, car
uil était eucore jeune. Je lui criai: «Que Dieu n\'allège
»pas ta punition et qu\'il ne te délivre pas!" Et Ie aié-
decin, reprenaut sou récit, ajouta: Je la conduisis alors
-ocr page 68-
r.ii
ii la femme-docteur, qui venait d\'arriver, et je la lui
recommandai. Elle soigDa la blessure de la pauvre femme
et lui donna un emplatre. Lorsqu\'elle fut partie, je de-
mandai a la femme-docteur ee qu\'elle en pensait. Elle
me dit: »J\'ai mis la main sur la blessure et je lui ai dit
»de respirer profondément; j\'ai seuti alors de 1\'air sortir
»de la blessure; aussi je ne crois pas qu\'elle guérisse.
»Quant ii la feinrae, elle n\'est plus revenue chez nous."
La défaite de Hosaïn n\'avait point encore détruit la
puissance de cette branche des Carmathes. Quand il
s\'était aper9u qu\'il allait perdre la bataille, il avait en-
voyé son frère Abou\'l-Fadhl \'| au désert avec uue par-
tie de ses trésors. Le frère ne tarda pas ii rassembler
une troupe de Carmathes avec laquelle il fit quelques
expéditions pour piller; il inaltraita entre autres terrible-
ment la ville de Tibériade -). Puis il retourna au désert,
probablement sur 1\'ordre de sou père qui ne voulait pas
exposer son dernier fils a des dangers qui se renouvelaient
tous les jours. Ibn Khaldouu dit qu\'il se rendit au
Yémeu et M. Weil3) reproduit sou assertion. Mais cette
conjecture n\'est pas exacte; elle doit peut-étre son ori-
gine au texte de Tabari qui, après son récit, donneim-
médiatement un rapport sur les Carmathes du Yémen.
Quoiqu\'il en soit, ce fut Zicrwaïh en persoune qui
prit maintenant en main la direction des affaires. On
lui avait révélé, écrivit-il aux Carmathes du désert syrien,
1)  Tabari 11], 2288, 1. 1; Ibn khaldouu IV, 87, 1. 6 et 7, le nomme
Abou \'I-Claim Ali.
2)  Tabari III, 2255 et luir.
3)   II, 526.
-ocr page 69-
57
que Ie Chaïkh (c.-a-d. Yahya) et son frère seraient
tués, et que 1\'iinam, qui lui dounait des ordres \'), ne
tarderait pas a paraitre et a vaiucre. Son missionnaire
Abou Ghiïnim, suruoramé Nacr, ayant bientöt réuni de
nouveau autour de lui un grand nombre d\'adhérents, il
put, grace a eux, eontiuuer ses pillages et ses massacres
dans les places liraitrophes de la Syrië et de 1\'Irak 2).
Mais il ne tarda pas a être assassiné par un chef des
Carmathes, qui, pour ce fait, obtint du gouvernement
une amnestie pour lui et les siens. Zicrwa\'ih sortit alors
enfin de sa retraite et s\'établit au milieu de 1\'armée des
Carmatlies, bieu qu\'il ne se laissiit voir que de quelques
fidèles. Sa présence iuspira uu nouveau courage a ses
partisans. Tabari raconte 3) qu\'on Ie vénérait comme un
saint et qu\'on regardait ses paroles comme des oracles.
Ses exploits consistèrent a menacer Coufa, ïi battre com-
plètement une armee du khalife et, enfin, a piller et a
massacrer toutes les caravanes de pèlerins revenant de
la Mecque\'). Cela dura jusqu\'a ce qu\'une victoire écla-
tante du général Wacif, qui s\'empara en 294 de Zicrwa\'ih ,
blessé a mort, ainsi que de son fils et de nombre de
ses officiers, vint anéantir a jamais cette branche des
Carmathes.
Il est assez étonnant que, pendant ces années, on
n\'entende rien dire ni de Hamdan Carmath, ni d\'Abou
Sa\'id. En 289 Ie siége de Hadjar [occupa encore ce
1)  Tabari 111, 2247 aJI ^p^J ,j*Xi!; Ibu al-Athir iliti -qui vivail".
2)  Tabari lil, 2256—2259; Weil II, 527 et suiv.
3)  III, 2264 et suiv.
4)  Tabari, lil, 2260-226Ö, 2269—2276; Weil II, 52S—5S0.
-ocr page 70-
58
dernier; rnais, après la chüte de cette ville, la soumission
du Bahraïn ue peut lui avoir coüté beaucoup de peine.
Uue révolte générale des Carraathes de 1\'Irak, secoudée
par uue invasiou daus Ie pays de Basra par Abou Sa\'id
et uue attaque de Coufa par les Cariuathes syrieua, eüt,
semble-t-il, auéauti Ie khalifat de Bagdad.
L\'unique explication qu\'il uous paraisse possible de
trouver a sou iuactiou , c\'est que d\'abord Yabya et eusuite
llosaïu, flls de Zicrwaïh, se domièreut pour 1\'imani
attendu, c\'est-a-dire Ie petit-fils de Mohammed ibu Is-
maïl, et que les Carmatlies de 1\'Irak et du Bahraïu re-
f\'usèrent de les recouuaitre comme tels. Quaut aux rela-
tious eutre Carmath et Abdau d\'un cöté et les chefs de
1\'iusurrectiou syrieuue de 1\'autre, uous avous un récit
de Nowaïri\') qu\'ou peut résumer comme suit: Après la
mort du chef de la secte résidaut a Salamia, Ie ton siu-
gnlier que son fils et successeur prit dans ses lettres
fit coucevoir quelques soupcous au grand-daï (Hamdau
Carmath); aussi envoya-t-il a Salamia sou fidele Abdau
lui-méme pour exainiuer Tafiaire. Le délégué crut pou-
voir conclure d\'uue couversation qu\'il eut avec le graud-
maitre que 1\'invitation de recounaitre Mohammed ibu
Ismaïl u\'avait été qu\'une ruse pour gagner des parti-
sans, et qu\'il ue descendait poiut d\'Akil ibn abi Talib,
mais bien de Maïmouu ibn Daïcan. Pour ce motif, Car-
math et Abdau résolureut de se séparer de la secte et
firent part de cette résolutiou aux daïs qui dépendaient
d\'eux. Le fils de Caddah qui résidait a Talecau s\'em-
1) l)c Sacy, hitrod. p. 103—202.
-ocr page 71-
59
pressa lui-même de s\'employer a les rauiener, mais Car-
math avait disparu saus laisser de tracé; Abdau, lui,
refusa tout net. Il prit donc Ie parti de s\'adresser a
Zicrwaïh et, après avoir fait mettre Abdau ii mort,
Ie nomina a la dignité de grand-daï (286). Lui-même
périt trois aus après au siége de Damas.
Je crois pouvoir déoioutrer que, sauf\' quelques dé-
tails, tout ce récit u\'est qu\'une inveution \'):
1°. A Ie prendre en lui-même, il est déjii douteux que
1\'apostasie de Hamdau Carmath ait eu lieu avant 286. Ce
n\'est qu\'après cette date que les Carmathes eommeucèrent
ii se moutrer ouvertemeut; or commeut expliquer qu\'ils
portent ce nom si, dès lors déja, Hamdau Carmath
n\'était plus leur chef? Car il ne faut pas perdre de
vue qu\'ils se donuaieut a eux-mêmes uue autre appel-
lation, celle de fidèles et de Fatimides -), et que ce sont
leurs enuemis qui leur out attribué celle de Carmathes 3).
2°. Il est a peu prés certaiu qu\'Abou Sa\'id a rempli
jusqu\'ii sa mort la charge que Hamdan Carmath lui
avait confiée, et toujours au nom du chef niystérieux
de Salamia. Les relations qui, comme nous Ie verrons
plus tard, existaieut entre son successeur et les princes
fatimides militent forteiueut en faveur de cette hypo-
thèse. Si donc Zicrwaïh était devenu graud-daï en
place de Hamdan Carmath, Abou Sa\'id u\'eüt pas
1)  M. Weil L\'avait tlej& rumarqué eu jiartie. Voyez II, 505, note 2 ut
637, uote 2.
2)   Nous Ie savuus positivemcut des Carmathes de 8}rie. VoirTatari 111,
2219 et 2257 et aussi Macrizi I, 993, 1. \'J.
3)  Tabari 111, 2217, uorame Zicrwaïh düï de Carmath eucore eu 289.
-ocr page 72-
Oo
manqué de Ie recounaitre comme tel. Or qu\'arrive-t-il ?
Pendant que Zierwa\'ih fait de vains efforts pour se rendre
maitre de la Syrië et de 1\'Irak Occidental, Abou Sa\'id
continue tranquillement a étendre ses conquêtes, sans
faire la moindre tentative pour 1\'aider. De ce fait nous
ne saurions tirer qu\'une seule conclusion , c\'est que Zicrwaïh
u\'a jamais été nomraé grand-diiï. Et ce qui vient a 1\'appui
de cette assertion, c\'est la conduite de ses fils, ou, si
1\'on veut écarter Yahya, que Nowaïiï considère comme
fils de Caddiih, celle du moins de Hosaïn, qui, en adop-
tant Ie titre de Mahdi et de prince des croyants, agissait
assurément dans 1\'esprit de son père. Or cette conduite
exclut toute intelligence entre lui et Ie grand-niaitre et
eet argument détruit par la base 1\'hypothèse qui place
1\'apostasie de Hamdan Carmath avant 1\'année 286.
3°. Le récit de Nowaïri renferme d\'autres erreurs qui
sautent aux yeux. Le fils de Caddiih, le mystérieux grand-
maïtre de Salamia, aurait été assez inconsidéré pour
s\'aliéner de prime abord ses meilleurs partisans par une
folie et intempestive franchise, et cela dans le but de
se placer ensuite lui-même a la tête des troupes bédouines.
Voilii qui est incroyable et 1\'événement est la pour prouver
1\'impossibilité de cette assertion. Les Carmathes du Bahraïn
n\'eussent jamais été la terreur des Musulmans, jamais
les Fatimides ne fussent montés sur le tröne, si cette
imprudence avait été commise. C\'eüt été la ruine de tout
le projet coucu avec tant d\'art, car il exigeait comme
première condition que le chef se tint caché jusqu\'au
moment on le Mahdi pourrait se présenter glorieusement
dans toute sa spiendeur. Nous connaissons bien peu, il
-ocr page 73-
6]
est vrai, les fils d\'Abclallah ibn Maïmoun avant 1\'avène-
iiu.\'iit d\'Obaïdallah: uiais ce qu\'il y a de certain , e\'est que
c\'étaient des hommes de génie qui savaient choisir leur
moment. L\'argument est tellement évideut qu\'il semble
superflu d\'insister.
4°. Le récit de Nowaïri présente d\'ailleurs nous ne
savons quoi d\'iucertain et de vague. On y parle d\'abord
d\'un fils du graud-maitre décédé, c.-a-d. Ahmed ibn
Abdallah ibn Maïmoun, qui demeure a Salamia et qui
est le successeur de son père. Puis il n\'est plus questiou
de lui; c\'est un fils de Caddah, c.-a-d. Abdallah ibu
Maïmouu, qui sort de Talecau et qui tache de rétablir
1\'ordre. Ce fils de Caddah prend en 289 la direction des
affaires et devient le fameux maitre de la ehamelle. La
particularité racoutée en dernier lieu est une preuve suffi-
sante du manque d\'exactitude du récit. Car il est pour
ainsi dire hors de doute que le maitre de la ehamelle
c\'était Yahya ibu Zicrwaïh. Nowaïri lui-même qualifie
Hosaïn dans ce récit de fils de Zicrwaïh, et Zicrwaïh,
dans une lettre, parle de Yahya et de Hosaïn comme
de deux frères\'). En outre , comme nous 1\'avons vu plus
haut 2), il n\'y a pas de place pour un grand-maïtre entre
Ahmed Abou Chalaghlagh et Sa\'id-Obaïdallah. C\'était
ce dernier qui, d\'après un rapport bieu digne de foi re-
produit dans le Filirist 3), avait organisé 1\'insurrection
des Carmathes en Syrië. Mais Ahmed ne peut avoir été
1\'Ibn Caddah du récit de Nowaïri; car ce n\'est qu\'après
1)   Voyez plus hout p. 67, 1. Ij de Sacy , Introd p. 207. SI. Weil a
déja prouvé que 1\'explication de cc passage par de Sacy est iuadmissiole.
2)   P. 21.                       8) P. 157, I. 16 et »ui»
-ocr page 74-
62
sa mort que Nowaïri place Ie malentendu entre Carmath
et Ie grand-maitre. Ce n\'était pas non plus Obaïdallah.
car Ie fils de Caddah dont parle Nowaïrl a péri. Enfin .
il est extrêmement peu probable qu\'il y eüt, daus ce
temps encore, un oncle d\'Obaïdallah a Talecan; car
Motadhed, qui, comme on 1\'a déjïi vu et comme cela
sera prouvé plus tard, a poursuivi les Carmathes aussi
rigoureusement que possible et qui était fort bien ren-
seigné, ne connait qu\'Obaïdallah comme chef de ces sec-
taires. Or s\'il a bien pu les traquer jusque dans les régions
soumises aux Toulonides, il aurait a plus forte raison
rendu Ie séjour de Talecan impossible a 1\'un des chefs.
Pour autant que nous soyous en état d\'en juger, Salamia
était, dans ce teraps-la, Ie seul point central d\'oü rayonnat
1\'activité des Carmathes.
Par contre, quand Nowaïri dit que la cause de la défec-
tion de Carmath a été Ie raécontentement qu\'il éprouvait
contre son chef, c\'est-la uu détail parfaitement exact. J\'ai
cru autrefois qu\'Ibn Haucal donnait une autre raison. Mais
c\'était une erreur. Le texte, tel que j\'ai pu Ie rétablir
daus mon édition ]), confirme le fait et le met au des-
sus de tout doute. «Hamdan Carmath, y lisons-nous,
avait embrassé a cette époque le parti du prince abba-
side, se mettant ainsi en opposition avec 1\'émir des
croyants al-Mahdi billah. Tous deux rejetèrent ce qu\'ils
avaient cru et rompirent avec leur foi. Dans quelques
traditions il s\'est glissé a ce sujet beaucoup d\'erreurs et-
de méprises." Je pensais autrefois que »tous deux"
signifiait Carmath et Abou Sa\'id. Je crois mainte-
1) P. 210, 1. 21 et suiv.
-ocr page 75-
il::
nant que c\'est une erreur et qu\'il faut insérer dans Ie
texte »et Abdiin" après les mots de » Hamdan Carmafh":
de sorte que, quant a la défectiou commune de Car-
math et d\'Abdan, Ibn Haucal confirme Ie récit de Xo-
waïri. Maïs aussi c\'est a cela que se borne 1\'accord. Car
Ibn Haucal, qui était un ardent partisan des Fatimides
et qui connaissait leurs relations avec les Carmathes , du
moins en gros, dit positivement qu\'ils avaient abandonné
Ie parti d\'Obaïdallah.
A défaut même du témoignage positif d\'Ibn Haucal,
il suffit que nous devions rejeter la chronologie de No-
waïrï pour conclure que la défection de Hamdfin Carmath
et d\'Abdan n\'a pu se passer comme 1\'auteur la raconte.
Car, trois ans après 286, ou peut-être même seulemeut
un ou deux ans après cette date, Ie fils de Caddüh ne se
trouvait plus a Salamia, vu qu\'il parcourait les déserts
de 1\'Afrique. Les affaires de cette familie avaient pris
soudain une tout autre tournure. Abou Abdallah , de sim-
ple missionnaire de rang inférieur qu\'il avait été, était
parvenu, grace a 1\'enthousiasme qui 1\'animait pour la cause
du Mahdi et aux éminents talents militaires qui Ie distin-
guaient. a se placer a la tête de la puissaute tribu berbère des
Kétiima, avec 1\'aide de laquelle il avait remporté des victoires
importantes sur Ie prince-gouverneur d\'Afrique, et se croyait
sür de conquérir ce pays. Le grand-maitre de Salamia
ayant eu connaissance de ces événements, comprit 1\'impor-
tance de 1\'entreprise, et craignant pour sa propre süreté
a Salamia, résolut de se rendre en Afrique. Nous avons
vu plus haut]) qu\'il faut en tout cas placer ce départ
1) P. 49 et KUT.
-ocr page 76-
04
avant 290. Nous sommes menie en état de déterminer la
date d\'une fajon plus précise encore. Macrizi \') et Ibn
Khaldouu9) racontent que Ie khalife Motadhed envoya
des lettres ii Ibn al-Aghleb a Caïrawan et a Ibn Midrar
a Sidjiluièse pour les cbarger de s\'emparer d\'Obaïdallah.
Et nous ne pouvons pas admettre qu\'il y ait eu ici de
méprise, puisque ces bistoriens invoquent ces pièces avec
insistance pour prouver qu\'ils u\'ont pas tort de suppo-
ser qu\'Obaïdallah était regarde comme un prétendaut dan-
gereux et que c\'était par conséquent un Alide. Le fthritt
aussi nomme Motadbed 3). La méprise, c\'est dans le ré-
cit reproduit par de Sacy \') que nous la trouvons: elle con-
siste a affirnier qu\'Obaïdallah dut prendre la fuite pour
se soustraire aux recherches du khalife Mostacfi (lisez
Moctafi). Or Motadhed, de qui seul il peut être question,
est mort dans la première moitié de 1\'année 289; il est
donc nécessaire de placer la fuite de Salamia avant cette
date et même de soustraire de ce chiffre tout le temps
qu\'il a fallu aux lettres annoncant le départ d\'Obaïdal-
lah pour le Magrib pour parvenir d\'Egypte a Bagdad.
Ce résultat ne permet pas non plus d\'admettre, comme
on 1\'a dit, qu\'après avoir quitte la Syrië il arriva en
Egypte a 1\'époque oü Isa an-Nouchari en était le gou-
verneur s); il nous force également de rejeter la relation
d\'Arib ") disant que cot evenement eut lieu quand Mo-
1)   I, 848.
2)   Proléq., trad. de Slane, 1, 40 et 15.
8) P. 187, 1. 21.                                        4) lntrod. p. 268.
6) Weil II, 680; de Sacy, lntrod. p 263 et suiv.; Wüstcnfeld, Falim. [i.
15 et suiv.
6) Man de Gotha, f. 75 v.
-ocr page 77-
65
hammed ibn Solaïman était gouverneur. Il faut donc
absolument conclure que Ie fait s\'est produit lorsque Ha-
roun ibn Khomarawaïb Ie Toulonide était encore pritice
d\'Egypte. Et dans Ie Fihrist, on a si peu respecté la
chronologie qu\'on y dit que » Motadhed a éerit au gnuver-
neur Isü an-Nouehari".
C\'est a tort que de Slane veut lever l\'auachronisrae
d\'lbn Khaldoun en lisant Moctafi au lieu de Motadhed,
ce que M. Wüstenfeld a admis comme vrai puisqu\'il Ie
répète sans faire d\'objection. Mais Obaïdallali ne s\'est
pas enfui de Salamia a cause des poursuites de Moctafi.
La chronologie Ie prouve a 1\'évidence. S\'il fallait eu faire
la dénionstratiou , nous rappellerions d\'abord deux faits
que nos lecteurs connaissent: a savoir qu\'on exter-
miua eu 290 la presque totalité des habitauts de Sala-
mia et, ensuite, que si ce n\'est pas déja Ynhya ibn
Zicrwaïh qui se fit passer pour Ie Mahdi, ce fut eu tout
cas son frère Hosaïu. Puis nous achèverions uotre argu-
mentation en combinaut ces deux événenieul.s avec les
données suivantes, que personne ne songera acontester:
Mohammed ibn Solaïman n\'a été chargé qu\'au mois de
Radjab de 1\'an 201 du commandement de 1\'arniée qui
devait reprendre Damas et 1\'Egypte aux ïoulonides; il
n\'est arrivé aux frontières de 1\'Egypte qu\'au mois de Mo-
harram de 1\'an 292; il a remporté la victoire au mois
de Qafar et ce n\'est qu\'au mois de Djomüda second qu\'lsa
an-Nouchari a été nommé gouverneur. N\'est-il pas cer-
tain que les deux premiers faits empêchent d\'udtuettre
qu\'Obaïdallah ait encore été en Syrië en 290? Ne 1\'est-
il pas tout autant que Ie dernier des faits rapportés plug
6
-ocr page 78-
66
haut ne pourrait se concilier avec Ie récit roraanesque
de la maniere dont Obaïdallah s\'est échappé des raains
de Noucliari que s\'il tombait a la fin de 1\'année 292?
Or eela est impossible, car il est positif qu\'Obaïdallah
se trouvait déja en 292 a Sidjilmèse, ou il vivait saus
être prisonnier; c\'est ce qui résulte clairement d\'une
communication d\'Arib *), et les autres relations 2) nous
• apprennent qu\'Obaïdallah eut 1\'adresse de se rendre
Ie prince de Sidjilmèse favorable en lui faisant des
cadeaux, si bien que, s\'il finit par 1\'arrêter, ce ne
fut que sur les iustances réitérées de Ziyadatallah 3). Et
même, dans Ie lieu oü on Ie retenait prisonnier, on Ie
traita avec distiuction, puisqu\'il fut renferme dans une
chambre du palais d\'une princesse, tante du prince4).
La persécution d\'Obaïdallah n\'ayant probablement
cotnmencé qu\' après les premières hostilités des Carma-
tb.es du Bahraïn, par consequent en 287, nous pourons
supposer qu\'Obaïdallah a quitte Salamia cette aunée-la
ou la suivaute. Or, si Ie réeit de Nowaïri a un fonde-
ment historique, nous devons admettre que Zicrwaïh a
iinmédiatement profité de sa fuite pour faire passer son
fils Yahya pour Ie descendant de Mohammed ibn Ismail,
Ie Mahdi qu\'on attendaitr\'); que ce fut avec lui qu\'eut
lieu la rencontre d\'Abdan et que ces événements ont
1)  Baijdn I, 184.
2)   Wüjlcnfcid, 1. c. p. 18 et suiv.; Maerizi I, 350.
3)  (\'niiip aussi Bayan I, 156.
4)  Ba./dii 1, 161.
&) Dans cette hypothese, on cooiprcod très-bien que Yahya ait dit que
Zicrwaih etait son daï, comme nous 1\'apprend Tabari 111, 2218, 1. 18.
-ocr page 79-
07
été confondus avec la véritable défection du Mahdi, qui,
elle, n\'eut lieu que quelques années plus tard. Inutile
de faire remarquer que Carraath et Abdin n\'ont pu
ignorer Ie départ secret du grand-maitre pour 1\'Occident.
On sait qu\'Obaïdallah fit son entree a Raccada au
commencement de 297 et que , dès Ie dernier mois de 1\'année
suivante, il fit inettre a mort Ie malheureux Abou Ab-
dallah et son frère, qui, ayant soupcouné qu\'il n\'était
pas Ie Mahdi, s\'étaieut mis a conspirer contre lui. Après
1\'exécution il écrivit a ses partisans d\'Orient la lettre
suivante \'): „Vous savez quelle place ont occupée dans
»l\'Islam (c\'est-a-dire la vraie foi, la foi des Carmathes)
>Abou Abdallah et son frère Abou \'1-Abbas. Mais Sa-
utan les ayant fait broncher, je les ai purifiés par Ie
»glaive. Recevez mes salutations".
Et voici, seïou moi, oü se trouve la clef de 1\'apos-
tasie de Hamdfin Carmath et d\'Abdan. La métamor-
phose qu\'Ohaïdallah opéra après son départ de Salamia,
en se faisant passer pour Ie Mahdi attendu, c.-a d. Ie
descendant de Mohammed ibn Ismaïl, a pu ne pas être
counue dès 1\'abord d\'Abou Abdallah, et il serait diffi-
cile de déterminer s\'il a tout de suite coneu des soup-
yons a ce sujet ou si les doutes qu\'il éprouva a 1\'égard
d\'Obaïdallah sont provenus du coutraste qu\'il constata
entre ses actes depuis son avènement et 1\'idéal qu\'il s\'était
formé du règne d\'un mahdi. Quoi qu\'il en soit, Carmath
et Abdün ne pouvaient longtemps ignorer que Ie Mahdi
qui avait paru en Afrique n\'était autre que Ie grand-
1) Ari\'j dans Ie IS.tmU I, 164.
-ocr page 80-
68
muit re, Sa\'Id-Obaïdallah, qui s\'étaii enfui de Salamia,
et qu\'ils counaissaient peut-être personnellement. L\'imam
mysterieus n\'était donc qu\'une fictiou et on les avait
trompés. On aurait tort d\'en douter, cette désillusion a
été la cause de leur défection. Mais ils ne se seront certai-
nement pas séparés avec éclat. Que deux chefs influents
des Carmathes aient abjuré publiquement leurs erreurs,
qu\'ils soient retournés a 1\'Islam et qu\'ils aient fait sou-
mission au kbalife de Bagdad, ce sont la des évéuements
si gruves que les chroniqueurs ne les auraieut pas passés
sous silence. Si nous ne tenons pas compte de la relation
confuse de Nowaïri, nous ne conuaissous leur défection que
par Ie récit d\'Ibn Haucal, c\'est-a-dire par une source fati-
mide. D\'ailleurs il n\'est pas nécessaire d\'admettre que la
volte face d\'Obaïdallah les ait immédiatement poussés a
rejeter la doctriue, et il n\'est pas probuble qu\'ils aient
lougtemps sui\'vécu a la lettre qu\'ils avaient écrite a Obaï-
dallah. D\'après Ie récit de Nowaïri, la défection de Ham-
dan Carmath et d\'Abdau aurait été suivie de la dispari-
tion mystérieuse de Carmath et de 1\'assassiuat de 1\'autre.
Si nous avous eu raison de croire qu\'il y a un rapport
étroit entre leur défection et 1\'avèneineut d\'Obaïdallah au
tróne, il nous sera permis de conjecturer que Ie meurtre
d\'Abdan, et peut-être celui de Hamdan Carmath , ont été
1\'ceuvre de ce prince. Aux termes des lois carmathes,
couformes en cela a celles de 1\' slum, 1\'apostasie était
punie de mort, et Obaïdallah était trop jaloux de sa
puissance, il mainteuait avec trop de rigueur les prati-
ques qui 1\'avaient conduit au tröne, pour laisser ce crime
impuni, alors surtout que 1\'exemple pouvait former un
-ocr page 81-
69
precedent d\'une portee si dangereuse. On vient de Ie
voir daus 1\'affaire d\'Abou Abdallah et de son frère.
J\'ai cru jadis pouvoir inférer du texte d\'Ibn Haucal
qu\'Abou Sa\'id avait, lui aussi, abandonué Ie parti d\'Obaï-
dallah. Mais, avant niême d\'avoir reconnu dans Ie texte
1\'oiuissiou des mots »et Abdan" \'), j\'avais coucu quelques
doutes sur 1\'exactitude de cette opiuion. En effet, il y
eut en 300\') une invasionjdes Carmathes du Bahraïn
daus Ie pays de Basra et Ie gouverneur ne fut pas en
état de la repousser, menie après avoir reeu des renforts:
or ce fait prouve qu\'il n\'y avait pas de rapports entre
Abou Sa\'id et la cour de Bagdad. D\'autre part, on peut
aussi tirer argument de ce que la première expédition
oriëntale du prince fatimide a eu lieu cette même
année 300 \'); comme les expéditions ultérieures contre
1\'Kgypte ont toujours coïncidé avec des mouvements car-
mathes, parce que, on Ie sait, ils se produisaient sur
1\'ordre du prince fatimide, on est foudé a supposer que
1\'invasion carniathe de 300 s\'est faite aussi a la demande
de ce prince. Ce qui, toutefois, n\'exclut pas la possibi-
lité qu\'Obaïdallah ait dès lors trouvé suspecte la fidé-
lité d\'Abou Sa\'id.
Abou Sa\'id fut assassiné dans son palais a Lahsa en
301. 11 n\'est pas certain que 1\'esclave qui l\'assassina
ait agi d\'après des ordres qu\'il aurait recus; mais cela
1)   Voyez plus haut p. 63.
2)   Cela se lit cbez Arib. Ibn Machkowa\'ih (sub anno 301) et lbn al-
Atbir VIII, 49 et suiv. donnent Tannée 2U\'J. Ou trouvera les passages dans
Tappendice.
3)   Baydn I, 169; comp. Tabari III, 2388.
-ocr page 82-
70
est fort probable, car il tua aussi quelques-uns des prin-
cipaux officiers d\'Abou Sa\'id \'). Djaubaria) place Ie meurtre
en 300, mais, selon toute vraisemblaace , cette date u\'est
pas exacte. Ce qui est certain, c\'est qu\'on n\'en recut
la nouvelle a Bagdad qu\'a la fin de 301. Quand, aux
premiers jours de cette année, Ali ibn Isa, eet honime
d\'état eminent, eut accepté les fonctions de vézir a Bag-
dad, Ie khalife Ie chargea d\'entamer des négociatious
avec Abou Sa\'id; c\'est ce que nous apprend Ibn al-
Djauzis); mais, s\'il faut en croire une chronique, récente,
il est vrai, mais fort bonne (man. de Leide 1957), c\'est
Ie vézir lui-même qui prit 1\'initiative d\'en demander la
permission a son maitre. Ibn Machkowaïh et Ibn al-
Athir *) nous disent que la lettre qu\'on écrivit au nom de
[ Moctadir était concue en termes très-polis: Ie khalife
[ s\'efforeait de convaiucre Ie Carmathe de la fausseté de
ses principes et 1\'invitait a se soumettre; en même temps
il Ie priait d\'élargir ses prisonniers musulmans. D\'après
Ibn al-Djauzi, au contraire, la lettre finissait par la
menace d\'une répression ii niain armee s\'il refusait
d\'obéir. Quoi qu\'il en soit, quand les porteurs de la
lettre arrivèrent a Basra, ils apprirent la mort d\'Abou
Sa\'id et en informèrent Ie vézir. Ayant recu de lui
1\'ordre de continuer leur mission, ils portèrent 1\'écrit au
fils d\'Abou Sa\'id qui lui avait succédé. Ce personnage
1)   Ibn Haucal, p. 211, 1. 2; Ibn al-Athtr VIII, 62 etc. Ccci prouve que
les détails donnés par Abou \'1-MahlUiu (II, 191) et d\'autres nc goot pal
authentiques.
2)   Voyez 1\'appendice.
3)   Man. de M. Schefer f. 108 v.
4)   VIII, 63.
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71
les recut avec affabilité, s\'empressa de raettre lea pri-
sonniers en liberté et renvoya les ambassadeurs a Bag-
dad avec une répouse a laquelle j\'aurai bientót 1\'occa-
sion de reveuir.
La cour de Bagdad ne se doutait nullement qu\'il y
eüt quelque relation eotre la puissance naissaute d\'Obaï-
dallah et les Carmathes ni que Ie but final de leura ef-
forts füt Ie renversenient du kbalifat des Abbasides. Voici
des faits qui prouvent cette ignorauce. La première fois
que Tabari s\'occupe du prince des Fatimides. vers 1\'an
300 l), il se borne a mentionner qu\'il est apparu un
insurgé en Occident; plus tard \'), il Ie nomme Ibu al-Basrï
(Ie fils du Basrien). Autre fait: eu 300 Ie khalife fit
écrire a Tekïn, sou gouverneur d\'Egypte, pour Ie char-
ger d\'inviter Ie Mahdi a se soumettre moyeuuant une
place qu\'il lui offrait au service de 1\'empire *), et ce
ne fut qu\'en 302, quand Habasa, général d\'Obaïdallah,
arriva en Egypte, qu\'on se ruit a envisager la situation
d\'une maniere plus sérieuse. Ce qui est aussi bien con-
cluant, c\'est qu\'AH ibn Isa ne cessait pas de correspondre
avec Ie prince des Carmathes, pour tacher de 1\'apaiser
par des concessious: or, s\'il avait su toute la vérité, il
aurait compris saus peine combien ces démarches étaient
oiseuses.
Nous ne savons pas grand chosede la personue d\'Abou
Sa\'id. Djaubari dit qu\'il était paralysé du cóté gauche,
si bien qu\'il ne pouvait marcher et qu\'on devait 1\'aider
1) III, 228S.                                 2) P. 2291.
8) Kildb al-Oyom, man. de Ikrlin, f. 75 r.
4) Arib, min. de Gothi, f. 75 r.
-ocr page 84-
72
quand il voulait monter a cheval; mais cela ne 1\'em-
pêchait pas de déployer 1\'activité la plus éuergique. C\'est
encore Djaubari qui pretend qu\'il était verse dans les
sciences occultes et qu\'il se faisait passer pour prophete. A
1\'appui de son dire il cite les vers suivants du poète at-
taché a sa cour, al-Kifti ach-Chaïbani:
Qui donc est 1\'homme qui sait expliquer les révélations
consignées dans ces feuilles saintes oü les paroles de
Dieu se trouvent disposées dans un si poétique ensemble?
Qui donc est 1\'homme qui afferruit les appuis de la
terre et saus qui la surface du monde serait en ruines?
Mais c\'est exagérer la portee de ces vers; il u\'y faut
voir qu\'uue vénération outrée, comme Ie pen3e Salil ibn
Razzak \'): »En outre, nous dit-il, al-Hasan s\'arrogeait
des attributs si étonnants que les gens de peu d\'iutelli-
gence Ie regardaient comme un Dieu". Et cette vénéra-
tion ne fit que grandir après sa mort. Nacir ibn Kbos-
rau nous rapporte 2) que les Carmathes du Bahraïn por-
taient Ie nom d\'Abou-Sa\'idïs. »Abou Sa\'id leur a persuadé
qu\'il se présenterait a eux après sa mort. Un cheval
sanglé, pare d\'un collier et d\'une aigrette, et que 1\'on
change a tour de róle, se tient nuit et jour a la porte
du mausolée d\'Abou Sa\'id pour être monté par lui lors-
qu\'il sortira du tombeau. Celui-ci a fait, dit-on, a set
enfants la recommandation suivante: »Si, lorsque je re-
j>vieudrai, vous ne me reconnaissez pas, assénez-moi un
»coup de sabre sur la nuque. Si c\'est bien nioi, je re-
1)   ÜU/ory of the Imam and Seyyidi of Oman, transl. by 6. F. Bad-
ger,
p. 28.
2)  Se/ir hameh, trad. de M. Scbefer, p. 226, 228.
-ocr page 85-
73
sviendrai a 1\'instant a la vie". Il a établi cette règle,
afin que personne ne puisse se faire passer pour lui".
Il va sans dire qu\' après ses victoires Abou Sa\'ïd ob-
tiut daus la hiërarchie des Cirruathes uu rang supérieur
a celui de simple missionaire. Mais nous ignorous quel
était Ie titre qu\'il a porté Peut être celui de Mancour
du Bahraïn, de même que Ie missionnaire du Yémen se
nommait Ie Mancour du Yémen; car c\'est un haut titre
équivalant souvent a celui de Mahdi \').
D\'après un rapport que j\'ai donné plus haut\'), un
des parents d\'Abou Sa\'id, désigné par lui pour lui suc-
céder, aurait été tué en 290. Mais il se peut que ce
soit une exagération due au gouverneur Ibn Banou.
Suivant Djaubari, Abou Sa\'id laissa sept fils: Sa\'id,
al-Fadhl, Ibrahira, Yousof, Ahrued, al-Cüsim et So-
laïmin. Nowaïri 3) en compte six: il omet al-Ca-
sim et, au lieu de Fadhl, nomme Mohammed, ce
qui est certainenieut une erreur. On dit d\'ordinaire que
c\'est Abou Tahir Solaïman qui a succédé a son père.
Mais Ibn Machkowaïh, Ibn al-Athir, Aboulféda, Nowaïri,
Ibn Khaldoun et 1\'auteur de la chronique anonyme citée
tantöt (man. de Leide 1957) racontent qu\'Abou\'l-Casim
Sa\'id avait été désigné par son père pour lui succéder
et qu\'il fut dépossédé par Abou Tahir. Ce qui coufirme
cette assertion, c\'est d\'abord que Sa\'ïd était 1\'ainé, puis-
que son père avait pris Ie suruom d\'Abou Sa\'ïd, comme
Ie font les Arabes; c\'est aussi Ie fait qu\'Abou Tahir n\'é-
tait agé que de 17 ans en 312, a ce que disent Ibn
1)   Voyez la note de M. D. H. Muller, Burgen und Scklöuer I, 75.
2)   P. 46                                        8) J)ms de Sacy, Ciralom. II, 12».
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74
Machkowaïh , Hainadzünï\'), Ie Kitdb al-Oyoun*), Ibn
al-Atliir \') et Ibu al-Djauzi \'). Comme c\'est sous Ie com-
mandement d\'Abou Tahir qu\'avait eu lieu 1\'aiinée pré-
cédente (311) Ie premier fait d\'armes important des
Carmatbes depuis la mort d\'Abou Sa\'id, on peut croire
que c\'est a raison de cette circonstance que Ie conseil
des Icdaniya, dont il sera question plus loin, résolut
de charger Abou Tahir de la direction des aüaires au
lieu et place de Sa\'id qui ne parait pas avoir hérité du
courage de son père5). Ce choix fut confirmé par Ie
Mahdi Obaïdallah *); peut-être même avait-il été provo-
qué par lui. Mais il n\'est pas vrai de dire qu\'Abou Tahir
auraittuésonfrère, comme M. Weil\') 1\'admetsur la foid\'Ibn
Khaldoun: non seulemeut ce frère a aidé Abou Tahir a gou-
verner, coujointement avec al-Fadhl8); maiseucore, après
la mort d\'Abou Tahir, nous voyous Sa\'id contiuuer a gou-
verner Ie pays avec d\'autres de ses frères et nous savons
surtout qu\'il ne mourut qu\'en 361 9). De même, il est
peu vraisemblable qu\'Abou Sa\'id ait institué Ie gouver-
nement des six Seyids, comme Ie rapporte Nacir ibn
Khosrau ">).
Il résulte de ce qui précède qu\' Ibn al-Atbir, dans
1) Man. do Pari», f. 81 v.                      2) Man de Bcrlin, f. 108.
3) VIU, 108, 1. 2.                              4) Man. do M. Schefer, f. 1M v.
3) lba Machkow. -V3U (JLuaj J; Ibn al-Athir VIII, 63 et Aboul-
fcda yc\'bio fLv&M -jfi ƒ?*■=•
6)   Ibn Khaldoun IV, 88, 1, dern. el suiv.
7)   11, 601.
8)   Hamadzanï, f. 90 r., Ibn al-Athir VIII, 811.
9)   Abou \'l-Mahasin II, 305 et comp. p. 432.
10)   P. 226.
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75
Ie récit qu\'i] fait de la correspondance avec Moctadir, a
tort de nommer Abou Tahir comme ce successeur d\'Abou
Sa\'id qui aurait recu les ambassadeurs. Ibn Machko-
waïh dit plus exactement: »ses fils et celui qui avait
pris sa place1)." M. Weil, qui ne conuaissait que Ie ré-
cit d\'lbn al-Athir, en couclut que, relativemeut a 1\'a.ge
d\'Abou Tahir eu 312, il faudrait lire 27 ans au Hou
de 17; mais cette suppositiou ne se fonde sur rien.
L\'accusation d\'incapacité portee contre Sa\'id se justifie
pleinement par 1\'inactivité presque complete des Carmathes
pendant les dix premières années qui suivirent la mort
d\'Abou Sa\'id. La réponse qu\'il envoya a Moctadir ne
respire poiut du tout ces sentiment» d\'indépendance et de
respect de soi-même qui caractérisent les débuts des Car-
mathes. Selon Ibn al-Djauzi2), après avoir exprimé toute
sa vénération pour Ie khalife et toute sa reconnaissance
pour la justice du vézir, Sa\'id continuait sa lettre comme
suit. »Nous n\'avons pas commencé par nous soustraire
a nos devoirs d\'obéissance, humbles personnes que nous
étions. Mais des hommes méchants et impies qui nous
en voulaient se sont mis a médire de nous et a nous
accuser de grands péchés; puis ils nous ont injuriés et
maltraités. A la fin même ils en sont veuus a faire pro-
clamer publiquement xqu\'ils nous accordaient un délai de
»trois jours; que celui qui, après ce terme, serait encore-
»trouvé dans Ie pays, encourrait une punition sévère". Mais
1)   jwliU J5 Q^j nSiJ.
2)  Man. de M Schefer, f 109 r. La fin de la lettre se lit aus» dans
la chronique anonyme man. de Leide 1967.
-ocr page 88-
70
pendant que nous faisions mos préparatifs de départ et
avant même que Ie délai fut expiré, ils nous attaquè-
rent, nous battirent et nous infligèrent des ainendes.
Nous les priames alors de nous accorder au moius la
vie sauve; niais ils rejetèreut notre demande et Ie pré-
fet du pays donna 1\'ordre de nous tuer. Nous primes
la fuite et ils se iuirent a dépouiller sans pudeur nos
families et a piller nos maisous. Nous cherchaines une
retraite dans Ie désert. Mais non contents de nous
avoir expulsés, quelques geus allèrent trouver Motadhed
pour nous noircir; il les crut sur parole et envoya des
troupes pour nous combattre. Naturellement nous nous dé-
fendimes et c\'est ainsi que notre isolement daus Ie monde
ne fit que grandir. Quant a 1\'accusation qu\'on a lancée
contre nous de ne pas prier, quant a d\'autres calotn-
mies encore, nous nous bornerous a vous faire remar-
quer qu\'il n\'est pas permis d\'admettre une plainte sans
preuve. Et si Ie priuce pense que nous ne croyons pas
en Dieu, eomment peut-il donc nous inviter a nous sou-
niettre a lui ?" En lisant cette lettre on pourrait être
teute d\'y voir une ironie, si la couduite des Carmathes
les années suivantes ne témoignait pas hautement de leur
désir de vivre en paix avec Ie gouvernement de Bagdad
afin d\'en obtenir des faveurs pour leur commerce.
Cette période ne présente pas de faits d\'arraes. Ma-
soudi raconte bien \') que la ville de Basra fut prise en
301; mais c\'est évidemment une erreur, les détails qu\'il
donne ne pouvant se rapporter qu\'a la prise de 311. Il
1) VIII, 280.
-ocr page 89-
77
en est de même de 1\'attaque faite en 302 contre les
pèlerins de la Mecque: ce n\'a pas été 1\'ceuvre des Car-
raathes, comme je 1\'ai cru jadis a tort. Tout ce qu\'on
peut admettre avec quelque vraisemblance c\'est qu\'ils
ont fait uu certain déploiement menacant de forces afin
d\'accélérer les négociations avec Ie khalife. Car Arib \')
raconte sous 1\'an 303 „qu\'en cette année 1\'éminent vé-
zir Alt ibn Isa donna toute son atteution aux affaires
des Oarmathes, qu*il craiguait pour les pèlerins et pour
les pays environnants. Il les occupa douc au moyen de
lettres et d\'ambassades qui les invitaient a se souniettre,
ou encore au moyen de cadeaux et de concessions, tel-
les que Ie libre commerce vers Sirif. Il réussit ainsi a
les tenir tranquilles. Mais beaucoup de gens Ie désap-
prouvèrent. Ce ne fut que plus tard, quand on vit tout
Ie mal que faisaient les Carmatbes, qu\'on comprit
qu\'il avait vu les choses sous leur vrai jour. Mais
alors ou n\'eut pas honte de 1\'accuser d\'être lui-même
dévoué a la doctrine des Carmathes — comme s\'il n\'é-
tait pas trop eminent et trop religieux pour cela —
et ceux qui lui portaieut envie trouvèrent la un moyen
de lui faire óter Ie gouvernement". En effet, Ali ibn
Isa fut destitué et jeté en prison en 304. Il y resta
jusqu\'eu 306, époque a laquelle on 1\'adjoignit au vézir
Hamid comme conseiller; en réalité cette position lui
permit de reprendre en mains les renes du gouvernement
jusqu\'en 311.
Le premier mouvement carmathe après la mort d\'Abou
1) F. 82 v.; on trouvc le niSmc récit chcz Ibn al-Djauzï, f. 113 r.
-ocr page 90-
78
Sa\'id eut lieu en 307, quand ils eurent recu d\'Obaï-
dallah 1\'ordre d\'appuyer 1\'expédition du prince royal al-
Csiïm contre 1\'Egypte. Cette couquête fut Ie premier objet
qui occupa 1\'attentioa du Mahdi, après la soumission de
1\'empire des Aghlabides et des états circonvoisius. Mais
ce plan, que son arrière-petit-fils devait réaliser plus
tard en peu de temps et presque saus coup férir, ne
put s\'exécuter a cette époque, en dépit de ses efforts
les plus énergiques et les mieux concertés. Trois expé-
ditions consécutives qu\'Obaïdallah envoya a eet effet
échouèrent complètement et les troubles qui éclatèrent
dans 1\'ouest de 1\'Afrique immédiatemeut après Ie dernier
échec Ie forcèrent a renoncer pour Ie raomeut a son
entreprise. La première de ces expéditions avait eu lieu
l\'année de 1\'assassinat d\'Abou Sa\'id; les deux suivantes
(en 307 et en 311) eurent 1\'appui des Carmathes, mais
ce secours fut fort insignifiant, du moins en 307. Ibn
Khaldoun \') racoute qu\' al-CaTm avait ordonné qu\'uu
corps expéditionnaire de Carmathes se portiït en Egypte,
et qu\'il 1\'attendit; mais que Mounis, Ie général envoyé
par Ie khalife de Bagdad contre les troupes fatimi-
des, devanca les Carmathes et les empêcha de satis-
faire a la demande d\'al-Caïm. Mais rien ne confirme ce
récit d\'Ibu Khaldoun, puisque nous ne trouvons nulle
part que les Carmathes auraient fait ne füt-ce qu\'uue
tentative pour envoyer des troupes en Egypte; bien
mieux, suivant Arib, Mounis ne partit de Bagdad qu\'au
mois de Ramadhan de 1\'an 307. Tout se borna a un
1) IV, 89, 1. 5 et miv.
-ocr page 91-
79
pillage de peu d\'importance clans Ie pays de Basra. En
311 non plus, on n\'envoya aucun secours sérieux;
mais au moins prit-on la ville de Basra sous la conduite
du jeune Abou Tahir Solaïmiin et fit-on a cette occasion
un très-grand butin, qui iuspira aux Carmathes Ie gout
de tenter dorénavant de nouvelles entreprises. Arib
nous donne un long et important rapport sur la prise
de Basra en 311. Le jeudi 21 Babi I on avait arrêtó Ali
ibn Isa en même temps que le vézir Hamid. sQuatre
jours après, le lundi, les Carmathes entrèrent dans
Basra; ils savaient déja qu\' Ibn al-Forat était de nou-
veau devenu vézir et que Hamid et Ali ibn Isa avaient
été mis en prison. Des Basrieus dignes de foi ont ra-
conté que les Carmathes leur dirent le jour de leur
entree: »malheur a vous! conibien votre petit sultan
nagit follement en éloiguant eet bomme; il verra plus
»tard ce qui en sera la eouséquence". Nous ne conipre-
nions pas alors, ajoutaient ils, ce qu\'ils voulaient dire;
ce ne fut que lorsqu\' arriva la nouvelle de 1\'arrestation
de Hamid et d\'AH ibn Isa et qu\'on apprit qu\' Ibn al-
Forat était devenu vézir, que la portee de ces paroles
nous devint claire. Ils en avaient probablement recu
tout de suite la nouvelle au moyen de la poste aux pi-
geons".
Je ne me propose pas d\'exposer en détail les cruautés
commises a Basra ni de dénombrer le ricbe butin qu\'Abou
Tahir emporta au Bahraïn \'). Mais le fait que les Carmathes
avaient a Bagdad des ageuts, qui leur expédiaient des nouvel-
les par la poste aux pigeons, mérite toute notre attention, et
1) Comgi. aussi Haraza lspah., p. 203.
-ocr page 92-
80
c\'est aussi chose assez digne de remarque que 1\'estime que
les Carruathes avaient pour Ali ibo Isa et qui parait si
clairemeot dans ce qui précède. Arïb raconte ensuite \')
qu\'Ibn al-Forat dit au khalife qu\'AH ibn Isa était un traitre
et qu\'il entretenait des relations avec les Carmathes \');
pour ces préteudus crimes, il lui extorqua une forte
somiue d\'argent et 1\'envoya en exil dans Ie Yénieu.
Le Kiti\'ib al-Oyoun \') dit dans Ie même sens que quel-
ques Carmathes, qui s\'étaient rendus en 311, prétendi-
rent qu\'Ali ibu Isa les avait engagés a surprendre Basra
et qu\'il leur avait fait des cadeaus et donné des armes
a plusieurs reprises. Quaud on 1\'interrogea, Ali établit la
fausseté de la première accusation; mais il avoua avoir
envoyé des armes et d\'autres cadeaux. «Decette maniere,
»dit-il, je croyais pouvoir les gagner et obtenir leur sou-
smission au gouvernement; je les ai empêcliés deux fois
«pendant nion vézirat tant d\'entraver le pèlerinage que
»de faire des invasions dans le pays de Coufa et celui de
»Basra; et j\'ai obtenu 1\'élargissement de beaucoup de
«prisonniers". Nous avons vu qu\'il n\'avait pu mettre
obstacle au pillage de Basra, qui se fit en vertu d\'un ordre
supérieur; mais il semble d\'ailleurs avoir réussi a tenir
les Carmathes relativement tranquilles. Car ce n\'est
qu\'après sa ilémission que viennent se placer les faits qui
ont bouleversé tout le monde musulman.
Le grand succes qu\' Abou Tahir remporta en 311
1)  F. 124 r.
2)  On a encore reproduit la mètac accusation en 316; vovez Hamadzftnt
f. M r
3)   Man. de Berlin, f 107 v.
-ocr page 93-
81
parait avoir déterminé Ie conseil des Iedaniya a lui eon-
fier au lieu de Sa\'id Ie comniandement supérieur. Nous
avons vu que ce choix fut approuvé par ObaïMallah, ou
même suggéré par lui, car il n\'avait guère lieu d\'être
content de 1\'appui que Sa\'id lui avait prêté: Ie secours
militaire avait été insiguifiant et, comme Ie butiu n\'avait
point du tout répondu a 1\'atteute, on comprend que la
cinquième partie, réservée a 1\'Imam, n\'ait pu avoir été
bien considérable.
11 va sans dire qu\' après 1\'avènement d\'Obaïdallah les
intelligences continuèrent entre lui et Ie chef des Car-
mathes, mais c\'était dans Ie plus grand secret et il n\'y
avait qu\'un très-petit nonibre d\'initiés qui eu eusseat
couuaissance. Si les sujets d\'Obaïdallah avaient pu soup-
conner un seul instant que toutes ces atrocités qui rem-
plissaient !e coeur des bons Musulmansd\'épouvante etd\'hor-
reur, se commettaient au nom de leur maitre, il est
certain qu\'il n\'eüt pas occupé Ie tröne une seule année.
Aussi fallait-il que, dans 1\'erapire des Fatimides, on dés-
approuvat officiellement les procédés des Carmathes\').
Voilii pourquoi, par exemple, Ibn Haucal, quoique zélé par-
tisau des Fatimides, quoique sachant que les Carmathes
les reconuaissaient comme imams, parle d\'Abou Tahir
avec indignation et Ie maudit a cause de ses crimes;
il in\' se doute pas Ie moins du monde qu\'Abou Tahir
n\'a fait que suivre Ie système qui avait procuré Ie tröne
a ses chefs révérés, ou même leurs ordres formels. L\'au-
teur du Fihrwt\') ne peut comprendre comment il se
1)  i\'omp. üozy, Histoire III, 14 et soiv.
2)  P. 189, 1. 15 et «uiv.
-ocr page 94-
82
fait qu\'en Egypte, en plein empire fatimide, on ne pra-
tique en rien la doctrine qu\'avaient pourtant prêchée
le3 missionnaires fatimides. Nacir ibn Khosrau \') accuse
Abou Sa\'id d\'avoir propagé de faux dogmes et parait
ignorer les relations qui existaient entre les Carmathes
et les Fatimides, bien qu\'il eüt embrassé sincèrement la
doctrine de ces mêmes Fatimides. 11 cstcertaincependantque
ces relations existaient en fait; niais ce serait anticiper que
d\'énumérer ici les témoignages formels des divers chro-
niqueurs\'). Ces témoignages, contirmés par Ie contenu
de la lettre remarquable du klialife fatimide Moïzz a 1\'un
des chefs Carmathes 3) et par les détails que fournit Ibn
Haucal, mettent hors de doute Ie fait qu\'Abou Tahir et ses
successeurs avaient reconnu Obaïdallah et les siens comme
imams, c\'est-a-dire comme successeurs légitimes de Mo-
hammed ibn Ismaïl1); qu\'ils prélevaient en leur faveur
un cinquième sur leurs revenus; qu\'ils leur rendaient
enfin les hommages publics dus au souverain. Au sur-
plus il est difficile de dire quelles étaient les liraites de
leurs iustructions. Le pillage du temple de la Mecque et
renlèvemeut de la pierre noire p. e. ont-ils été exécutés
sur 1\'ordre d\'übaïdallah ou contre son gré ? Pour ma part,
je suis convaincu que les Carmathes ont souvent, peut-
être, dépassé leur mandat dans les affaires d\'une moindre
importance, mais qu\'ils ont agi d\'après un ordre for-
1)  Séfer Nameh, trad. de M. Schefer, p. 225 et suiv.
2)  Je irnvoie provisoirement a Weil 11. 604, Blij Defrémery, ifémoire
mr la Suiljidcs, f.
76\', Abou \'1-Mahasin II, 232, 238, 311 etc.
3)   De Sacy, Intnd. f. 223—239.
4)   Voyez aus»i lbo al-Djanzi, man. de M. Schefer, f. 16 v. et suiv.
-ocr page 95-
83
mei dans uue entreprise aussi grave que celle du pil-
lage du temple. Au moins avons-nous eu ce qui concerne
1\'enlèvement de la pierre noire uu aveu formel de leur
part Mais, dira-t-on , nous trnuvous dans les chroniques \')
une lettre d\'Obaïdallah dans laquelle il désavoue Ie fait
et ordonne avec meuaces aux Carmathes de rapporter la
pierre, et cette lettre parait authentique 2). Il est facile
de répondre; comme 1\'a déja remarqué Defrémery 3), ce
n\'a été la qu\'une feinte prudente pour éloigner jusqu\'au
soupeou d\'une complicité qui pouvait devenir si dauge-
reuse. Ce qui Ie prouve surtout, c\'est la publicité même
qu\'on a donnée a cette lettre et sans laquelle nous ne
la posséderions probablement pas. Mais les dépêches se-
crètes auront tenu, je penae, un tout autre langage.
Aussi 1\'ordre officiel ne recut-il pas d\'exécution. La pierre
resta a Lahsü jusqu\'en 339, époque ii laquelle on la
rapporta sur 1\'ordre d\'al-Mancour, petit-fils d\'Obaïdallah.
Mais je reviendrai plus loin sur ce fait; pour Ie moment,
il nous faut reprendre la suite des événements.
Abou Tahir était fait pour la tache qu\'on lui avait con-
fiée A un grand courage il joignait 1\'éloquence et 1\'affabilité
des manières\'). Les quelques vers que nous possédous de
lui ne manquent ni d\'énergie ai de verve; et c\'est a lui qu\'on
peut appliquer a juste titre ce mot, queses milliers d\'hom-
mes lui suffisaient pour détruire des centaines de mille \'\').
1)   Weil II, 612; de Sacy, Introd. p. 218. On trouvera uae réMactioo
toute différente daas Chron. Mece. 111, 165.
2)  C\'oinp. de Slane dans Ie Journal aiitt. 183S, II, p. 102, 103.
3)   Mém. (Ckutoire oriatt. I, 21.
4)   Abou \'1-Mahasin II, 238.
6) Wiel. p. 446, comp. p. 230.
-ocr page 96-
84
Il iiviiit doDC tou9 les talents que les Bédouins exigent
avant tout de leur emir; et ce qui assurait Ie plus sa su-
périorité et mettait Ie comble a sou crédit, c\'était sa li-
béralité et Ie soin qu\'il apportait a leur procurer tou-
jours les plus belles occasions de piller. C\'est peut-être
en partie dans ce but qu\'Abou Tahir veilla avant tout
a se rendre mtiitre de la route qui inène de 1\' 1 rak a la
Mecque; il savait d\'ailleurs qu\'en Ie faisant il portait Ie
coup Ie plus sensible aux Musulmans.
Et ils ne devaient pas tarder a s\'en apercevoir. Depuis
303 Ie pèleriuage a la Mecque avait pu se faire en toute
sécurité: mais au commenceuient de 312 la caravane qui
revenait de la ville saiute apprit a Faïd que les Cartnathes
étaient aux aguets. On songea d\'abord a éviter Ie dan-
ger et a marcher sur Wadi \'1-Cora pour gagner la Syrië;
on abandonna pourtant cette idéé a cause de la longueur du
détour et parce qu\'ou ne pouvait croire qu\'il y eüt vrai-
inrnt dauger pour une caravane si bien escortée. Mais
on devait avoir bientót lieu de s\'en repentir. Au mo-
ment oü la caravane traversait la plaine sablonneuse
d\'al-Habir, qui s\'étend depuis la station d\'al-Adjfar jus-
qu\'a ach-Chocouc et depuis les montagues de la tribu de
Tay jusqu\'a la mer de Perse \'), elle se vit soudainement
assaillie par buit cents cavaliers et mille fautassins car-
mathes -\'). Elle était nombreuse et comptait plusieurs
1)   Ibn Haucal, p. 30, 1. 3—5: Mocaddui. |i 107 et suiv., 251.
2)  Arib f. 132 r : Hamadzini f. 81 t ; Kit al-Oyoim f 108; Ibn al-
Ujauzt f 139; Ibn al-AtMr VIII, 107 et auir.; Abou \'1-Mahasin 11,224;
Nowaïri, man. de Leide 2 h, p. 284; Freytag dans Ie Zeitschrift d. D.
M. O.
X, 455
-ocr page 97-
85
personnages de distinction, entr\'autres sou chef Abdal-
lah ibn Hanidan, père du célèbre Saïf addaula. Ce té-
moin oculaire estime qu\'il périt dans Ie corabat 2200
hommes et 300 femmes et que 2200 hommes et 500
femmes furent emmenés captifs a Hadjar; il ajoute qu\'on
fit mi butin immense, comprenant enriron un million
de dénares en argent, aiusi que des marchandises pré-
cieuses et des bagages qui valaient plus encore. Le pa-
rasol impérial du kbalife, la chamaa, tomba également
entre les mains des vainqueurs. Au nombre des prison-
niers se trouvait le savant al-Azhari (-(-370), qui, par
le partage du butin, échut a une familie des Banou
Tainim; du raoins nous raeonte-t-il\'), que ses maitres
passaient 1\'hiver dans la Dahna, le priutemps a Cam-
mfin et 1\'été a Sit&ran *). Il resta deux ans avec eux,
consacrunt ses loisirs a une étude pratique de la longue,
dont il publia plus tard les résultats dans son Tahdzib,
ouvrage important en dix volumes5). Ses maitres étaient
de vrais Bédouins, unes et élevés dans le désert, qui,
a la saison des paturages, cherchaient les lieux que la
pluie avait arrosés, pour retourner dans la saison des
chaleurs de 1\'été aux sources de leur demeure; qui s\'oc-
cupaient a faire paitre leurs chameaux et vivaient de
1)  Ihn Khallicin, ed. Wüstenfeld, n. 6(0, p. 40; traduction de Slane
111, 4S et iuiv
2)   Camp. Wüstenfeld, Reaiiter. p. 443 et Yicout.
8) lli.lji khalifa —«jAjil ^Jsi. La bibliothèque Köprülfi a Con-
atantinople en posaède un exemplaire. Lane avait dans sea iivres un
extrait de 1\'ouvrage, intitulé Tahdzib al-iahdzib Voyei la préface de soa
dictionnaire.
-ocr page 98-
86
leur lait. Leur langue était Ie pur idiome du désert, oü
1\'on ne trouve guère de fautes ui uue prouonciation vi-
cieuse". Et, comme notre histoire Ie montre assez, ils
aimaient beaucoup a se joiudre aux expéditious qui avaient
Ie pillage pour but.
Ibu Hamdan recouvra sa liberté longtemps avant al-
Azhari. Ce fut probablement lui qui alla commuuiquer
ïi Moctadir les conditions auxquelles Abou Tahir consen-
tirait a mettre fin aux hostilités. Ces conditions étaient
qu\'on lui cédat Basra et 1\'Ahwaz, non comme gouver-
nement, ainsi que Ie suppose M. Weil \'), niais en pleiue
souveraiueté. La lettre iusolente oü il formulait se* préten-
tions n\'obtint uaturellement pas de réponse; ce qui lui
permit de se poser dès lors en eunemi des chefs de 1\'Is-
lani. La caravaue qui partit de Uagdad au mois de Dzou
\'1-kada de cette anuée sous une forte escorte rencoutra
les Carmathes avant même d\'avoir atteint la plaine de
Habir, a al-Acaba, et reviut sur ses pas en proie a la
plus graude frayeur \'■). Abou Tahir s\'en prit alors a
Coufa, qu\'il livra au pillage comme il 1\'avait fait pour
Basra. Pendant six jours les raalneureux habitants eurent
a subir toutes les horreurs qui accompaguent la prise
d\'une ville; bien mieux, ils furent forcés d\'étre témoins
du sacrilège que Ie chef carmathe commit en établissant
sa grand garde dans la mosquée principale \').
1)   11, G07; comp. Hainadzunt [ 11 r, Ibn al-Ath!r VIII, 1U ; Ilm al-
Djauzi f 140 r.| Abou \'1-Mahusin II, 221 et suiv.
2)  Artb f. 135 v. i Ibn al-Athlr et Abou \'lMaluUiu Lc.| Hamza Ispah.
p. 204; Ibu al-Djauzl f. 143 v. dit que la rencontre eut lieu a Znbala.
3)   Ibn al-Atbir VIII, 115; Nowaïri, man. de Leide 2 h, p. 2S8.
-ocr page 99-
87
La uouvelle de la terrible calamité qui arait signalé
Ie commenceuieut de 1\'aunée avait causé une profonde
consternation a Bagdad et provoqué uue explosioa de la
fureur populaire contre Ie vézir Ibn al-Forat, a qui 1\'on
donuait Ie nom iujurieux de «graud Carmathe" et con-
tre son fils Moliassiu, qu\'on nomniait »le petit Car-
matlie" \'). Le commandant en chef de 1\'armée, Mounis,
fut immédiatement mande a Bagdad avec ses troupes;
on 1\'euvoya a Coufa, niais il n\'y arriva que lorsque les
Carinathes s\'étaient déja retirés. L\'expédition de Mounis
et 1\'armement de ses troupes, qui avaient coüté environ
un niilliou de déuares 2). avaient donc été tout-a-fait inu-
tiles. Il recut alors 1\'ordre de s\'établir a Wasit, pour
couvrir les villes de Basra, de Coufa et de Bagdad. Cette
année-la les seules caravanes de Syrië et d\'Egypte pu-
rent arriver a la Mecque. En 313, Abou ïahir laissa
passer la caravane de 1\'Irak moyennaut une forte ran-
con, qu\'il exigea après avoir défait d\'abord 1\'escorte3).
Les trois auuées suivautes aucune caravane de 1\'Irak
n\'osa, d\'après Atiki\'), aller a la Mecque. Ibn al-Djauzi
raconte5) que lorsque les pèlerins du Khorasan viurent
a Bagdad au mois de Chawwal de 1\'an 314, Mounis,
qui avait déja été rappelé dans cette ville en 313"),
leur anuonca qu\'il était impossible au khalife de leur
donner une escorte pour la Mecque a cause des Car-
1)   lbo Machkowaili et lba al-Djauz!.
2)   ..rib et lba al Hjauzï.
8)
  Ibnal-Athlr VIII, 117.
4)   Chrun. Men. II, 240.
5)   F. 148 r.                                                61 Arib.
-ocr page 100-
88
mathes ; cette nouvelle les tléoida a retoumer chez eux.
La niême année Ie bruit courut a la Mecque qu\'Abou
Tahir s\'approchait de la ville, si bien que les babitants
commencèrent a la déserter \').
Le vézir qui avait remplacé Ibn al-Forat après sa
chüte n\'était nullement hoinme a prendre des mesures
énergiques. Tout ce qu\'il fit contre les Carmathes, ce
fut de rechercher leurs adherents a. Bagdad, d\'arrêter
plusieurs personues et de démolir la mosquée oü ils
avaient coutume de se rendre. Le daï des Carmathes,
counu sous le nom d\'al-Ka\'ki, parvint pourtant a s\'échap-
per. Ibn al-Djauzi, qui nous rapporte ces faits \'), dit que
ces personnes portaient comme signe distinctif une em-
preinte sur argile Manche ainsi concue: «Mohammed ibn
Ismsiïl, 1\'Iniam, le Mahdi, le favori de Dieu".
Ce vézir fut bientót remplacé par al-Khacibi; le nouveau
ministre proposa en 314 au khalife d\'appeler le puissant
Yousof ibn abi \'s-Sadj , gouverneur de 1\'Azerbaïdjan et de la
Médie, pour combattre les Carmathes avec toutes ses for-
ces et pour attaquer le lion dans sa tanière raême.
Yousol\' consentit a venir; raais la conviction qu\'il avait
d\'être indispensable le rendit exigeant et ce ne fut qu\'au
commencement de 315 qu\'il se mit en marche avec une
armee de 20,000 hommes de troupes régulières. Pendant
qu\'il rassemblait cette armee, Alï ibn Isa avait été rap-
pelé au vézirat. Son premier acte fut de désapprouver
les mesures prises. »Pourquoi, dit-il a son prédéces-
1)  Ibn iil-Athir p. 122; Ibn al-Djauz! 1. c.
2)  F. 148 r.
-ocr page 101-
80
»seur\'), ayez-vous mande Yonsof et lui avez-vous cédé
»les revenus des provinces orientales, a la seule excep-
»tion d\'Ispahan? Et commeut avez-vous pu croire que
»lui et ses troupes, qui vieunent d\'un pays montagneux,
>froid, abondant en eau, seraient en état de traverser
»le désert et de supporter la chaleur de Lahsa et de
«Catif? Pourquoi enfin ne pas nommer un fonctionnaire
»pour contróler 1\'emploi des valeurs qui lui ont été con-
»fiées?" Khacibï répondit que, d\'après sa convietion,
Yousof était seul en état de soumettre les Oarmathes
et qu\'il avait refusé d\'accepter un controleur. S\'a-
dressant au khalife, Ali ibn Isa lui représenta s) qu\'en
chargeant 5000 cavaliers des Banou Asad de garder la
route de la caravane, et 5000 hommes des Banou Chaï-
ban de guerroyer contre les Carmathes, il n\'aurait a
payer qu\'une somme d\'un million, au lieu de trois mil-
lions qu\'il faudrait donner a Yousof, et qu\'en méme
temps les chances de succes seraient beaucoup plus grandes.
Il paraït que Ie khalife fut convaincu et qu\'il autorisason
ministre a écrire a Yousof de rester eu Médie3). Mais You-
sof, qui s\'était déja mis en marche, ne tint nul corapte
de la lettre et marcha vers Bagdad en passant par Hol-
wan. En route il recut de la part de Mounis 1\'ordre de
ne pas entrer dans la capitale, mais de se rendre direc-
tement a Wasit, oü il trouverait beaucoup d\'argent:
une somme de 70,000 dénares d\'après Ibn al-Djauzi *).
1)  Ilm Machlowaïh et Ibn al-Athir, p. 121).
2)  Arib f. 147 v.
8) Hut. t. 148 r.
*) F. 149 t.
-ocr page 102-
90
Suivant Ibn al-Athir1), Yousof serait déja venu a Wa-
sit en 314 et y aurait encore rencontre Mounis. Mais
cela n\'est pas exact. Mounis avait déja été rappelé a
Bagdad en 313!), et Ali ibn Isü, qui, comme nous
1\'avons vu, avait pris les renes du gouvernement avant
que Yousof fut entre dans 1\'Irak, ue vint que Ie 5 yafar
315 de la Syrië a Bagdad \') et nomina Ahmed ibn Ab-
darrahman ibu Djafar gouverneur de Coufa pour diriger
les affaires jusqu\'a 1\'arrivée de Yousof).
Lorsque Yousof fut parvenu a Wasit, probablement
en Babi premier 315, il y resta sans rieu faire pen-
dant plus d\'une demi-année. Cette oisiveté s\'explique
peut-être par la difficulté qu\'il eut de trouver 1\'argent
nécessaire pour les troupes. Car il u\'était pas facile dans ce
temps de réunir des millious, même quand ilsétaientassignés
pour être prélevés sur les taxes de plusieurs provinces 5).
Mais il est plus probable qu\'il faut en chercher 1\'explication
dans 1\'accusatiou portee coutre Yousof par son secrétaire
Ibn Khalaf. Ibu Khalaf avait écrit") a Na9r, graud-
chambellan du khalife, qu\'autrefois son maitre lui
avait caché ses seutimeuts; raais qu\' après leur arrivée
a Wasit, il était deveuu plus communicatif et lui avait
1)   P. 118, suivi par Det\'rémery, Mémoire sur la Jamillti des Sadjkles.
p. 68; Weil p. 007. Ibn Machkowaïh dit de même: ^ ^jJ ^jï UU
2)   Arib f .38 v., qui raconte ces iaits co détail.
3)   V. aussi Ibn al-Djauzi, f. 147 v
4)  Arib f. 147 v.
5)  (3oin|j. Defrjmery, Emirs al-Omara, p. 4 et suiv., 9; Dozr, Notice
gur ce memoire, p. 4, 5; Mém sur la fam. des Sadjides 1. c.
6)   Ibn Machkowaïh est la so\'irce principale de ce qui suit. On trouvera
Ie texte dans 1\'appcudice.
-ocr page 103-
91
dit qu\'il croyait ne pas devoir 1\'obéissance a Moctadir;
que le3 Abbasides n\'avaient pas de droits a la sourais-
sion des hommes; que 1\'imam attendu était 1\'Alide de
aïrawiin et qu\'Abou Tahir Ie Carmathe était la main
droite de eet imam. Ces discours lui avaient déraoutré
que Yousof était partisan de la doctrine des Carmathes
et qu\'il regardait 1\'Alide comme soa véritable maitre1);
qu\'il n\'avait douc pas 1\'inteutiou de niarcher contre Hadjar:
mais qu\'il contiuuait a faire des promesses jusqu\'a ce
qu\'il eüt recu tout 1\'argent. Au mois de Itabi secoud il
avait dit a son chef: sQuelle raisoa de uotre inactioii
»pouvons-nous encore douner au khalife et a sou vézir?
«Pourquoi ne marchez-vous pas sur Hadjar et ne faites-
»vous pas même de préparatifs?" Et sou maitre lui ré-
pondit: »Vous ne couuaissez pas 1\'état des affaires; qui
»pourrait sérieusement songer a aller ii Fladjar?" —
»Pourquoi alors avez-vous adonné au Prince de fausses
«informatious a votre sujet et lui avez-vous fait tant de
»promesses, si bien qu\'il vous a cédé les revenus de tout
ïl\'Orient?" Yousof répondit qu\'il croyait que Dieu lui-même
ordonnait d\'exterminer Moctadir et tous les Abbasides,
puisqu\'ils avaient usurpé ce qui appartenait a la maison
du prophete, et qu\'il vaudrait encore mieux obéir a 1\'em-
pereur grec qu\'au khalife. — »Il se peut que telle soit
»votre opinion; mais quelles garanties avez-vous qne Ie
♦ Carmathe ne marchera pas contre Wasit ou contre
»Coufa, de facon a vous obliger a vous porter a sa ren-
scontre et a Ie combattre?" — »Eh! reprit-il, com-
1; La k\'(;i)u du texte est incertaiue eu eet endroit.
-ocr page 104-
92
>ment ferais-je la guerre a un homme qui est la main
»droite de 1\'Imam et 1\'un de ses principaux soutiens?"
— sMais s\'il veut vous attaquer, que ferez-vous?" —
»Cela est impossible; car l\'Imam a écrit de Caïrawan
jiqu\'il n\'entrera dans aucun pays oü je me trouverais
»et qu\'il ne me combattra en aucune faeou". A la fin de
ce discours il aurait même dit: ïj\'attends que mes gens
»aient reeu tout 1\'argent des revenus de 314; dès qu\'ils
il\'auront, je m\'emparerai de Wasit, de Coufa et de tout
>le territoire arrosé par 1\'Euphrate et j\'y établirai des
«gouverneurs. Le Prince désapprouvera alors publique-
»meut mes actes; me déclarant ouvertement coutre lui,
»je ferai la khotba (1\'hommage solennel dans les prières
»publiques) au nom de 1\'Imam ; j\'inviterai a le reconnaitre
»et je marcherai sur Bagdad. Les soldats de la capitale
isont comme des femmes; ils font bonne chère dans
»leurs maisons sur le Tigre en buvant leur vin , en écou-
»tant la musique des chanteuses et en se rafraichissant
»a 1\'aide de glacé et de ventilateurs; niais je prendrai
>leurs richesses et leurs propriétés. Aussi ne serace pas
»le Carmathe qui remportera le triomphe et qui acquerra
jide la gloire; ce sera moi qui serai le fondateur de la
»dynastie des Imams. Abou Moslim (le fondateur de la
»dynastie abbasside) n\'était qu\'un savetier sans familie et
»poui\'t:int il a fondé ce qu\'il a fondé, quoique, quaud il a leve
>l\'étendard de la révolte, il n\'ait eu que la moitié de mes
«soldats; a peine eut-il déployé son drapeau qu\'il a trouvé
Jcent mille épées ii sa disposition". — Qu\'y a-t-il de vrai
dans ces accusations? c\'est ce que nous ne saurons ja-
mais avec certitude. Pourtant, il y a différentes raisons
-ocr page 105-
93
qui erapêchent de ne Yoir la que des calomuies. La loyauté
de Yousof avait toujours été douteuse et il n\'avait cer-
tainement pas encore patdonné 1\'affront qu\'on lui avait fait
en Ie promenant en 307, après sa dernière iusurrection,
comme un vil malfaiteur dans les rues de Bagdad \').
Qu\'il aimat autaut être sujet de 1\'empereur de Constan-
tinople que du kbalife, pourvu qu\'il eüt plus d\'autorité,
c\'est la probablement une exagération; mais 1\'exeniple de
Mohammed ibn abi \'s Sadj avait déja montré, et cela
du temps même de Motadhed , que la soumission aux ordres
des khalifes n\'était pas une des vertus des Sadjides \').
Un projet tel que celui que développe Ia lettre d\'Ibn
Khalaf devait avoir beaucoup de charmes pour Yousof.
Eu effet sou inaction a Wasit est tout-a fait inexpli-
cable si 1\'on suppose qu\'il ait eu sérieusement 1\'inteution
d\'accomplir son mandat. Elle était si grande que c\'est
de Bagdad qu\'il recut la première nouvelle, que, d\'après
les Communications du gouverneur de Basra, Abou
Tahir avait passé non loin de cette dernière ville
avec une armee assez nombreuse et se dirigeant vers
Coufa. Dans ces conjoncturcs, il lui devenait impossible
de ne pas agir, et, se trouvaut devant Abou Tahir,
lui, Ie général du khalife, a la tête d\'une armee nom-
breuse, il ne put faire autre chose que d\'essayer de disper-
ser ces bandes de Carmathes. Il crut que cela se ferait
immédiatement et on dit qu\'il avait fait écrire d\'avance
des lettres dans lesquelles il annoncait sa victoire sur
1)   Artb f. 102 r.; Defrémery, Hém. aur la Sadjides, p. 61 et %v\\i.
2)   Defrémery 1. c. p. 28; Tabari III, 2195.
-ocr page 106-
04
les Carmathes. Il est possible qu\'il ait déja entamé a
cette époque des négociations avec Ie khalife fatimide;
mais ce que nous savons de sou caractère ne permet
pas de croire qu\'il se fut engagé envers lui. Le Fatimide, de
son cóté, n\'aura risqué que des assurances et des pro-
messes vagues\'). Et il est même très-croyable que
1\'attaque d\'Abou Tahir sur Coufa n\'ait été ordonnée que
pour mettre la fidélité d\'Ibn abi \'s-Sadj a 1\'épreuve, car,
s\'il avait été de tout son eoeur partisan des Fatimides,
il eüt dü saisir 1\'occasion pour se joindre aux Carma-
thes. Mais son orgueil devait s\'y opposer. Aussi Abou
Tahir parait-il avoir eu des doutes sur sa bonne foi. You-
sof ayant été fait prisonnier fut entouré de soins et
honorablement traite par le vaiuqueur, mais lors d\'une
tentative qu\'on fit pour le délivrer, Abou Tahir crut
que e\'était son prisonnier qui 1\'avait suggérée et il or-
donna de le mettre il mort. Mais u\'anticipons pas.
Abou Tahir employa 1\'an 314 et probablement une
partie de 1\'année suivante a faire de Lahsa une forte-
resse redoutable; il lui donna le nom d\'al-Mouminiya 2).
Ibn Khaldoun dit\') que eet éyénement eut lieu après
un cdu Hit entre les habitants du Bahraïn, c.-a-d. de
Hadjar, et le conseil des Icdtiniya. Nous ignorons quel
a été le sujet de ce conflit; mais il est assez évident
que la construction de la forteresse se faisait en vue
d\'une invasion possible du cóté de 1\'Irak, qu\'Abou Ta-
1)  A pen prés comme on 1\'a fait daas la suite pour les Hamdanides;
vojez Macrlzi I, 352, 1. 7 a f.
2)  (\'omp. plus haut p. 40.
3)   IV, 89.
-ocr page 107-
05
hir pouvait prévoir parce qu\'il était toujours au cou-
rant des affaires de ce pays. Le 7 Chawwiil 315 il surprit
Coufa et s\'empara du trésor du gouvernement et des
vivres qu\'on avait amassés soit pour les pèlerins \') soit
pour 1\'armée d\'Ibn abi \'s Sfulj 2). Ce dernier ue cora-
menca a se mettre en mouvement que lorsqu\'il eut recu
de Bagdad 1\'ordre de faire diligence et il n\'arriva que
le 8 dans le voisinage de Coufa. Le lendemain, samedi
9 \') eut lieu une rencontre dans laquelle Yousof fut
complètement battu et fait prisonnier. Pour les détails du
combat je renvoie le lecteur au récit de Defréraery\'). Je
n\'y ajouterai qu\'un détail remarquable. Les chroniqueurs
racontent qu\'Abou Tahir ne prit point part d\'abord au
combat; mais que, caché dans sa litière 3), il resta im-
mobile sous la garde d\'un corp3 d\'élite de 200 cavaliers 6).
Ce ne fut que lorsque le combat devint sérieux et que
plusieurs Carmathes 7) eurent été blessés par des traits 8) ,
qu\'il quitta sa litière, monta a cheval et chargea lui-
méme a la tête de son corps d\'élite. Voici maintenant
ce qu\'Ibn al-Djauzï ajoute9): »Un des moyens dont se
1)   Hamza Isp. p. 295
2)  Hamndzani f. 37 v.; lbn alDjaiirf f. 149 v; Ibn al-Athir VIII, 124.
3j Weil [I, 608 a cbange\' ce 9 en 10, parce que, d\'après les tables, Ie
S Chawwül tombait un jeudi. Mais toutes les cbroniques donnent ici le sa-
medi, 9, elles parlent du rcudredt S et, uu pcu plus tard, du dimancbe
10. On retrouve donc dans toutes les dates une dilférence d\'un jour.
4)  Uém. mr les Sadjida, p. 09—71.
5)  Ka3 ou au.Lx.
6)   Hamadzuni 1. c.
7)  500 au rapport d\'Ibn al-Djatizl.
8)  Ces traits étaient empotsonnés, dit encore lbn al-Djauzi.
9)  F. 159 r.
-ocr page 108-
96
servaient les Carmathes pour tromper Ie peuple consis-
tait ii employer UDe litière daus laquelle leur emir s\'i-
solait après s\'être eutouré tl\'uu corps de ses fidèles.
Quand les combattants ennemis corumeucaient a sentir
la fatigue, il les attaquait lui-inênie avec ce corps.
Les Carruathes disaient que la victoire descendait de cette
litière. Ils y mettaieut uu réchaud et du charbou et
quaud ils voulaiciit com meneer 1\'attaque, 1\'un d\'eux
s\'y introduisait, allumait les charbous daus Ie réchaud
et y jetait quelques grains d\'antiuioiue qui faisaient
bruyammeut explosion, mais saus répandre de fumée. On
choisissait pour cela Ie moment oü 1\'émir disait >>que la
victoire deseende". Et alors ils attaquaient saus que rieu
püt leur résister". J\'aurai a revenir sur ce sujet; qu\'il
ine suffise de dire ici que les Carmathes, auimés par la
conviction qu\'ils défeudaieut une cause saiute, combattaient
avec Ie mêine courage et la même persévérance qu\'au-
trefois les aucien3 Musulmans aux prises avec les armées
des Perses et des Grecs ou eucore comme les Kliaridji-
tes, quand ils luttaient contre les légions des Omayades.
Aussi mettaient-ils en déroute des enuemis dix fois plus
forts qu\'eux. »D\'oü vient que vous triomphiez malgré
»votre petit nombre", demandait-on un jour a uu Car-
mathe:). »Nous croyons, réponditil, devoir chercher
«notre salut dans la résistance; vous, vous Ie cberchez
»dans la fuite".
A la nouvelle de la déiaite, la ville de Bagdad fut
remplie de terreur et de consternatioa. Le khalife et
11 Ibn al Djauzi f. 150 r.
-ocr page 109-
97
beaucoup d\'habitants se mirent a songer ii leur propre
süreté et toutes les troupes disponibles s\'avancèrent con-
tre 1\'eaaemi, qui était parvenu a se rendre maitre d\'An-
bar et a passer 1\'Euphrate pour marcher sur Bagdad.
Mais on rorapit a temps Ie pont], appelé pont neuf\').
sur Ie canal de Zabara *) ou canal d\'Acarcouf3). Qrace
a cette défense, 1\'ennemi se vit empêché de pousser
jusqu\'a Bagdad. Voila du moins ce qu\'on trouve dans
les clironiques. Et si on doit admettre les chiffres qu\'el-
les donnent pour les troupes d\'Abou Tahir — sept cents
cavaliers, disent la plupart, et huit cents fantas-
sins \') — on peut affirnier que c\'eüt été folie de se
risquer plus loin. Mais ce que les chroniqueurs ne nous
disent pas et ce qui cependant me parait bien certain,
c\'est qu\'il y avait des traitres parmi les troupes du kha-
life. Sans doute, les Carmathes étaient des guerriers vail-
lants et intrépides et la terreur de leur nom s\'était ré-
pandue au lo<n; on ne saurait non plus nier qu\'ils n\'eus-
sent plus d\'une fois trioinphé d\'ennemis supérieurs en
nombre, si bien que Ie pieux Musulman pouvait croire
que Dieu, pour accomplir ses décrets, avait abandonné
1)   Arlb f. U8 v.
2)   Hamadz&ni f 38 r; Ibn al-Atliir VIII, 125; Yacout ■ p.| Himza
1\'appelle al-\\Varrada.
3)   Kitab al-Oyoun, man. de Hirlin, f. 118 r. Il est ainsi nomme\' parce
qu\'il passé prés d\'Acarcouf; c\'est probablemeot un des cauaux qui joigDeot
Ie Nahr Isa et Ie Uodjaïl, a deux, ou, selon d\'autrcs, iquatreparasangesk
1\'ouest de Bagdad. Voir Hamadz&ni 1. c.; Yacout sous les mots oJïJic
et \\-l^/^ ip.
4)   Hamadzini f. 38 v.j Ibn al-Athir p. 127, etc. Comp. Defrémcr; 1. c.
p. 75.
7
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98
son peuple \'). Mais il n\'en reste pas moius iuexplicable qu\'avec
plus de 40,000 hommes sous la main, les généraux du khalife
n\'aient trouvé d\'autre ressource eoutre cette poignée de Car-
mathes que de détruire Ie pout qui les séparait d\'Abou Tahir
et de ses cavaliers. Ni Mouuis , ui Ie chambellan Nacr,
ni les Hamdauides n\'étaient assez poltrous pour recourir
d\'eux-mêmes a de telles mesures; si donc on cousidère
qu\'lbn Hamdüu forca littéralement Mouuis et Nacr a Ie
faire 2) et qu\'on rapproche d\'autre part la prompte ruise
en liberté accordée par les Carmathes a Ibn Haiudfin
trois ans a peiue auparavant, puis les rapports amicaux
qui existaient entre les Hamdanides et les Carmathes et
dont je parlerai plus loin, je peuse qu\'il est presque im-
possible de ue pas croire a uue comédie jouée par les
deux chefs. D\'ailleurs il est avéré qu\'Abou Tahir avait
plusieurs partisans dans 1\'armée mème du khalife3).
Cependant Abou Tahir avait atteint son bat; il avait
fait un grand butin et répaudu la terreur, üu s\'était at-
tendu il Bagdad a uue entree triomphale des troupes du
khalife ïi Hadjar; au lieu de cela, c\'était la capitale
même de 1\'empire qui se voyait menacée et Abou Tahir
pouvait faire la satire suivante \'):
Dites a votre Mounis (Ie généralissime) de prendre
ses aises en buvant et de se rafraichir au moyen de vin
au son de la Hitte et de la cithare.
1) »i>jjj yt\'i «lil <y> O^^* Ab<JU "HUM* II, «6.
2) Hamadzani f. 88 r.j Ibn al-Djaazi f. ISO r.j Abou \'1-Mahasin II,
229; Weil II, 609, note 3.
3)   Hamatlzaiii f. 89 r; Ibn al-Djanii f. 150 v.; Ibn al-Atliir VIII, 127
4)   Voycï Ie teite de cette satire dans 1\'appendice.
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09
C\'est a cause de mes seuls désirs, qui 11e nie laissaient
point de repos, que j\'ai suivi la règle de ce vers connu
de 1\'ancien poète:
«Nous veuons vous trouver et nous voulous bien ou-
■iblier votre négligence. Voyez, quand un gentilhomme
»n\'est pas invite, il vient sans être convié".
Nous ne voulons pas être comme vous qui ue venez
pas; celui qui brüle de désirs ne trouve jamais trop
éloignée la maison de ses espérances.
Abou Tahir se retira derrière 1\'Euphrate sans être in-
quiété et continua ses opérations sur les rives du fleuve
cette année-la et la suivante, pillant ou ranconnant
quelques villes et imposant aux tribus arabes de la Mé-
sopotamie un impöt en signe de reconnaissance de sa
souveraiueté. Mais après uue tentative manquée de pren-
dre Racca, se sentant meuacé par les troupes du kha-
life, il retourna au Bahraïn avec un grand butin. Les
marches audacieuses d\'Abou Tahir et la pusillanimité
du gouvernement avaient ranimé Ie courage des Carma-
thes de 1\'Irak; mais ce ne fut qu\'après la retraite d\'Abou
Tahirl) qu\'ils se trouvèrent assez bien organisés pour
oser se montrer. Arib -) les nomme Nafaliya, de Sacy 3)
Nacaliya; mais rien n\'indique qu\'ils différassent des autres
Carmathes. Il faut remarquer qu\'un des chefs était Ie
hls d\'une sceur d\'Abdan1), ce qui démontre que la dé-
fection d\'Abdan n\'a été que personnelle. Ces Carmathes
avouèrent publiquement qu\'ils reconnaissaient Obaïdallah
1)  lbn al-Athir VIII, 136 et suiv.; Ibn Khaldoan III, 378.
2)  F. 155 ».                                          3) Intrad, p. 210.
4) Arib 1. c. Comp. plus haat p. 68.
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ÏUO
Ie Mahdi pour leur seigneur. Il ne fut pas difficile
aux troupes du khalife de réprimer cette insurrection de
paysans.
En attendant Abou T&hir prenait les mesures néces-
saires pour exécuter un projet, ou plutót un ordre d\'0-
baïdallah l), qui allait ébranler 1\'Islaui jusque dans ses
fondements et dont les fidèles devaient parier avec hor-
reur même après plusieurs siècles. Il ne s\'agisgait de
rien moius que d\'enlever la pierre noire du teniple de
la Mecque et de la transférer a Lahsa.
La pierre noire, aérolithe selon quelques-uns, pierre
d\'origine volcanique selon d\'autres 2), avait formé dès les
temps anciens Ie centre du culte des Arabes. C\'était un
reste du féticliisme et elle devait sa supériorité sur
tous les autres fétiches a son origine particuliere et a
son extérieur. Burckhardt nous raconte que la pierre lui
a fait 1\'effet d\'une masse de laye bordée d\'un grand nombre
de parties extérieures d\'une matière blanche ou jaunatre;
d\'après lui la couleur du centre est d\'un brun rouge
foncé tirant sur Ie noir. Burton en décrit la surface
comme une croüte noire, a reflet métallique, de nature
grossière et rude, mais usée et\' polie, et présentaut 1\'ap-
parence de la poix. La tradition rapporte qu\'elle avait
été primitivement blanche et Mohammed ibn Nafl al-
Khozai, qui assista en 339 a la réinstallation de la pierre
et qui put 1\'examiner avec soin, déclare que la couleur
1)  Voyez Defrémeiy, Mem. cCkist. oriaU., I, 17— 2SS.
2)   Barton, II, 154, 193: Dozy, Islamisme, p. 5 (trad. de M. Chaurin,
ji. 8 et suiï.), WustenfelJ, Geschichtc der Stadt Medina, p. 25. Comp.
*zrakl (.Ckron. ilccc 1), p. 229, 1. 7 «. f.
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101
noire n\'était qu\'a 1\'extérieur \') et que Ie reste était d\'un
ton clairs). On connait a ce sujet la fable populaire
qui attribue Ie changement de la teinte au contact des
pécheurs. Ce qu\'il y a de certain, c\'est que tous ces
baisers et ces attouchements n\'ont pas contribué a rendre
la pierre plus Manche. Mais les anciennes traditions ara-
bes, celles spécialement qu\'on trouve chez Azraki\'),
donnaient une tout autre explication de ce phénomène;
entièrement inconnue aux deux voyageurs européens, elle
n\'a pu par conséquent être vérifiée par eux: elle con-
siste a dire que la couleur noire est une suite des nom-
breux incendies du temple, particulièrement de celui qui
eut lieu du temps d\'Abdallah ibn Zobair en 64 et qui
eut encore pour Ie monument sacré d\'autres effets funés-
tes dont je parlerai plus bas.
Le culte rendu a cette pierre était tellement enraciné
chez les compatriotes de Mohammed et chez le prophete
lui-mème. qu\'il se crut obligé de le laisser subsister et
de lui donuer la consécration de sa religion. D\'après la
légende c\'était lui qui, par un pur effet du hasard, aurait
posé la pierre de ses propres niains lors de la restaura-
tion du temple et avant qu\'il eut recu sa vocation de
prophete. En admettant que tout cela ne soit qu\'une
fable, comme le pense M. Sprenger 4) , toujours est-il que
cette fable est d\'ancienne date et prouve combien le culte
1)  *Jj.
2)  Abou \'1-Mahasin II, 331; Chron. Mecc. III, 166.
3)   Chron. Mecc I, 32, 137, 163. Comp. 227, 232, 233.
4)  Das Leben und die Lehre (les Mohammed 1, 153 et 9uiv. Il a cer-
tainement rnisun si la forme du récit qu\'il nous donne est celle de 1\'origi-
nal. Comi>. Azrakt (Chron. Mecc. I). p. 28 et suiv., 106,109, 116,117,14*.
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102
de la pierre avait profondément pénétré daas tout 1\'Is-
lam- Qu\'on lise dans Azraki \') ce que les pieux Mu-
sulman en pensaient: »c\'est la maiu droite de Dieu
sur la terre; il la tend a ses serviteurs \') comme un
homme donne la main a son frère. Celui qui u\'a pu
rendre hommage ii 1\'Envoyé de Dieu durant sa vie, n\'a
qu\'a passer la main sur cette pierre angulaire et il aura
rendu hommage ii Dieu et ii son Ministre. Au jour de
la résurrection elk\' aura deux yeux pour voir et une
langue pour parier et pour témoigner en faveur de ceux
qui 1\'auront baisée dans la sincérité de leur cceur."
A 1\'origiue on lui attribuait de grandes vertus médi-
eales; mais elle les aurait perdues, tout comme sa
blancheur primitive, par suite des attouchements impurs.
Ici donc 1\'Islam allait plus loin que les gens sensés des
temps de 1\'Ignorante, qui savaient très-bien qu\'un fétiche
en lui-même ne saurait ni faire du bien ni nuire\'). Les
paroles d\'Omar, au moment oü il accomplissait les céré-
monies sacrées, sont bien remarquables a eet égard\'):
«Par Dieu, je sais que tu n\'es qu\'une pierre qui ne
speut ni nuire ni faire du bien et si je n\'avais vu 1\'En-
»voyé de Dieu te baiser, je ne Ie ferais pas".
On ne pouvait donc porter de coup plus sensible a
1\'Islam que d\'enlever cette pierre. Plusieurs auteurs mu-
1)  L. c. p. 327—245
2)  Liaez O-x 1. c. p. 228.
3)  SpreDger, 1. c. p. 263.
4)  Azraki, 1. c. p. 228. La coutume d\'embrasser la pierre, quoique an-
te\'ïBlamique, était de date relativemeot moderrie; v. Beladzori, Ansdb al-
aichrdf,
éd. Ahlwardt (Anonyme Ar«b. Chronik), p. 230, 1. 7 a f. et iuiv.
-ocr page 115-
103
sulmans \') pretendent que Ie but des Carmathes était de
substituer Lahsa a la Mecque, pour en faire Ie but des
pèlerinages, puisque la pierre était 1\'aimaut qui attirait
les bommes de toutes les parties du monde. Mais c\'est
la positivement une erreur. D\'une part il est certain que
Ie principal dessein d\'Obaïdallah et d\'Abou Tahir était
de profaner la Mecque, de détruire 1\'auréole qui entou-
rait les lieux saints, d\'enlever 1\'objet principal des hom-
mages pieux et de détruire ainsi la religion tout entière.
D\'un autre cóté, il est prouvé que Ie culte de la pierre
était aux yeux des Carmathes une idolatrie \') au maiu-
tien de laquelle il ne leur eftt pas été facile de se
prêter. Les mêmes chroniqueurs disent qu\'Abou Tahir
avait bati en 316 a Lahsa une dar al-hidjra eurempla-
cement de la Kaaba. Cette ajoute nous moutre 1\'origine
de Terreur. Le mot de dar al-hidjra (matton du refuge
ou de la retraite, asile) était le nom que les Carmathes
dounaient a Thabitation du dat: hvtel du gouvernement
dirait- on de nos jours. Hamdan Carmath érigea une
demeure de ce genre dans le pays de Coufa 3), Ibn Hau-
chab en construisit une dans le Yémen •), Abou Ab-
dallah une a Icdjan s), Abou Sa\'ld une a Lahsa \') et, en
316 même, les Carmathes de 1\'Irak en firent une a al-
Mowaftakiya aux environs de Basra\'). Il est évident
1)  Cotb addin (Cviro*. ilecc. III), p. 162, 165; Naciri Khosrau, Se/er
Name*,
p. 229; Abon \'1-Mahasin, II, 232; Ibn al-l)jauzi f. 154 r.
2)   Comp. de Sacy, Inirod. p. 893 et voyez plus bas.
3)   Voyez plus haut p. 2S et 31.
4)   De Sacy, lntrod. p. 449.
6) DeSlane, Hut. dei Berberel, II, 514.
6)   Naciri Khosrau p. 227.
7)   lira al-Athir VIII, 136; Ibn Khaldoun III, 878.
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104
que la fondation de cette dernière a été attribuée a Abou
Tahir par une méprise des chroniqueurs. Ne connaissant
pas la destination de eet édifice et ne pouvant croire
que la pierre noire resterait a Lahsfi comme uu objet
saus valeur, [on se figura Ie batiment comme une sorte
<le teruple, une imitation de la Kaaba, destinée a rece-
voir 1\'objet sacré.
Le pillage et la profanation de la Mecque et 1\'enlè-
vement de la pierre noire constituent des événements de
trop d\'importance pour qu\'il soit permis d\'en parier en
passant et sans s\'y arrêter.
Au commencement du dernier mois de 1\'an 317 (jan-
vier 930)\'), la grande caravane annuelle était arrivée
saine et sauve dans la ville sainte sous la conduite de
Mancour le Daïlemite et venait de commencer les céré-
monies, lorsque, le 8 de ce mois, le yaum at-tarwiya,
ou, selou Hamza\') et Becri8), le jour precedent, se
répandit tout-a-coup la nouvelle qu\'Abou Tühir marchait
a la tête de ses Carmathes contre la Mecque. Son armee
était forte de 600 cavaliers et de 900 fantassins *). Ibn
Moblib 5), emir de la Mecque, alla immédiatement a sa
1)  Arib est le seul qui place ces événements en 316. Bèrouuï, p. 212, 1.
9, les met au contraire en 3 IS.
2)  P. 209.
3)   Man. de M. Schefer, p. 356. Dans la citation de ce passage dans les
Chron. ilecc. II, 241 les mot des *-~~~ out été chaugés par erreur en
4)  Kittlb al-Oi/ou», man. de Berlin, f. 124 r.
5)   La lecon et la prononciation de ce nom sont également incertaines
Dzahabï, Abou \'1-Mabüsin et Cotb addin appellent eet hommc uj.
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105
rencontre avec plusieurs personnes de distinction et
s\'efforca de Ie 1\'apaiser au moyen d\'argeut; mais Abou
Tahir refusa tout. Après uu combat ou la plupart des
défenseurs furent tués, Ie chef des Carmathes fit son
entree dans la ville et se dirigea droit sur Ie temple.
Le drarne qui suivit fut terrible et défie toute descrip-
tion. La terreur et la consternation avaient saisi et pa-
ralysé tous les pèlerins. Pleurant et priaut, les pieux
fakihs et les vénérables chaïkhs se teuaient cramponnés
a la couverture de la sainte Kaaba; les femmes couraient
ca et la en jetant des cris d\'angoisse, et, au milieu, on
apercevait les troupes féroce8 d\'Abou Tahir massacrant
et foulant tout aux pieds, et criant a leurs victimes en
joignant la raillerie a la cruauté: «race d\'anes que
»vous êtes; vous dites que quicouque entre ici est in-
«violable; oü est-elle donc maintenant cette inviola-
obilité?"1)
Ibn al-Djazzar2), sur 1\'autorité d\'une personne digne
inaiö Ibn al-Athir dunne w^Ls^, sclon le texte de Tornberg et selon Aboul-
fóda, et wJLs\', selon la citation dans Fusi (Cliron. Mecc. II. 204 et
Ibn Khaldoun III, 379)\', le KïiAb al-Oyoun a
                Dans ce dernier livre
on trouve wJt^S? rjf^ Ojj*i\' i>A***\' cj* lX*^. Comme selon Mo-
sabbihï (C/iron. Mecc. 1. c.) ce personnage vivait encore en 321, on
ne peut admettre que tes chroniqueurs aient raison quand ils aftirraent,
soit en termes formels (Dzahabf, Abou \'l-Mahösin, Cotb addïn dansles Ckron.
Mecc.
III, 163, Ibn Khallicun, trad. de Slane, I, 428), soit iraplicitement
(Ibn al-Athir ^k**-^\' J?^***) que IVmir fut tmi lors du sac de la Mecque.
1)   Chron. Mecc. III, 163; Ibn al-Djauzt, man. de M. Schefer, f. 158
r. La personne qui raconte cette histoire chez Ibn al-Djauzï dit avoir re-
pondu: »ce n\'est pas la la signitication des paroles de Dien; le sens, c\'est
• que quiconquc entre ici doit être constdérê\' et traite comme inviolable".
(Voyez le texte dans 1\'appendice).
2)   Kitdb al-Oyoun f. 124 v.; Ibn al-Djazzar mourut en 396.
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106
de foi, raconte ce qui suit: » Un des partisans des Car-
matlies pénétra a cheval dans la mosquée sainte. Je gi-
sais la, blessé, au milieu des morts et je ue fis de
mouvement que lorsque Ie cheval mit les pieds sur moi.
Je croyais que j\'allais mourir. Mais Ie Carmathe m\'aborda
et dit: »Connaissez-vous la sourate de 1\'éléphaut (sou-
»rate 105)\'?" — »Oui" répondis-je. — »Et oü sont donc
»les oiseaux en troupes?" — »La ou Dieu Ie veut". — Mais
lui: »vous êtes des anes, dit-il, vous adorez des pierres,
»vous faites des processions autour d\'elles, vous les bai-
sez et vous dansez en leur honueur; si vos chefs, qui
»vous enseignent ces folies, ne savent pas mieux, il
»n\'y a que les armes qui puissent faire cesser ces sotti-
»ses". Je conipris alors que c\'étaient des iucrédules
(zindie) et les restes de ces rebelles qui s\'étaient révoltes
après la mort du prophete".
Pendant plusieurs jours, huit\') ou six J) ou onze 3)
selou les auteurs, les Carmathes s\'abandonnèrent a toute
leur barbarie ordinaire dans la malheureuse ville. On
mit tout au pillage; on punit la moiudre résistance par
1\'épée; on saisit un grand nombre d\'hommes et de fein-
1)  Selon Ie Küób al-Oyou*\\ et cela est exact, car il partit Ie 15
(,_j*■•>».M *yj et il se trouvait certainetnent cncore a la Mecque Ie 14.
Ba effet Becri (man. de M. Scheler 1. c), se fondant sur 1\'autorité
d\'un téinoin oculaire, rapportc que la pierre noirc fut arrachée Ie 14 de
Dzou \'1-hiddja, sar 1\'ordre du chef des Carmathes, par 1\'architecte Djafar
ibn abt lladj (-ilc) Comp. aussi Chron. Max. III, 164 et Bnydu I,
228, 1. 7 a f. Les six jours chez iï.si riennent de la fausse lecture de 9
au lieu de 7 dans Ie tcxte de Beert (voyez ci-dessus p. 104, note 3).
2)   Chron. Mecc. II, 241.
3)  Md. III, 164; Hainza p. 210.
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H)7
mes que 1\'on distribua entre les vainqueurs; et, pour
conible de malheur, on enleva la pierre noire et beau-
coup d\'objets precieus du temple. Seule, la pierre ap-
pelée macüm Ibrdhim, autre monument des temps du
paganisme, sur laquelle, d\'après la légende, on voyait
encore 1\'empreinte du pied d\'Abraharn\'), avait été sous-
traite aux recherches des profauateurs et mise en lieu
sür. Mais on emporta la fameuse perle yatima ou sant
pareille
qui, selon les Mecquois, pesait 14 mitzcal; les
boucles d\'oreille de Marie; la corue du bélier d\'Abra-
ham et la verge de Moïse, couvertes d\'or toutes deux
et incrnstées de pierres précieuses; enfin une infinité
d\'autres objets de valeur qui ne furent jamais rendus2).
On raconte que 1900 3) ou, selon d\'autres, 1700\') per-
sonnes furent massacrées dans Ie seul temple et qu\'en outre
il périt environ 30,000 hommes 5); et même, d\'après Im-
ranï6), Ie bruit courait a Bagdad que 70,000 Musul-
mans avaient été tués dans Ie territoire sacré (Ie hardm).
On Ie comprend aisément, il ne faut pas accepter ces
chiffres saus critique; aussi 1\'auteur du Kitdb al-Oyomi
nous dit que ce ne sont la que des conjectures7). Par
1)   Cette pierre porte des inscriptions, dont 1\'une nous a été conservée par
Fakibt, man. de Leide 463, f. 335 v. Un facsimilé B\'en trouve dans 1\'ap-
pendice des Israêlites u la Mecquti par Dozy et un essai d\'interprétation
a la page 172 da même ouvrage,.
2)   Arlb f. 166 v.                               3) Ctron. Mece. II, 241.
4)  Ibid. III, 162. Hamza, p. 209, dit qu\'il y avait 3000 cadavres autour
de la Kaaba.
5)   Hamadzani f. 43 v. dit que Ie total des tués était de 10,000.
6)  Kitdb al-inbA, man. de Leide, p. 156.
7)   Voici ses propres paroles:
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108
contre Ie nombre des troupes d\'Abou Tahir a été di-
minué par la tradition et reduit jusqu\'ii 700 hommes \').
La frayeur, 1\'horreur que les pieux Musulmans éprou-
vaient au souvenir de ces événements, leur montraittout
comme ïi travers un verre grossissaut; c\'est ainsi qu\'il faut
expliquer cette circonstance singuliere que quelques auteurs
ont fait remonter la mort d\'Abou Tahir a 1\'année 317
et qu\'ils lui ont attribué la fin ordinaire des tyrans\'),
celle qu\'on raconte aussi d\'Antiochus Epiphane, de
Philippe II et d\'autres; la vérité est qu\'il ne mourut
qu\'en 332, de la rougeole a ce qu\'il semble. C\'est en-
core un produit du même esprit que la légende qui pré-
tend que, lors de 1\'enlèvement de la pierre, trois cha-
meaux vigoureux succombaient sous Ie poids en la trans-
portant, tandis qu\'a sou retour un seul chameau maigre
avait suffi et s\'était même engraissé 3); saus parier
d\'une rédaction postérieure qui élève Ie nombre de trois
chameaux a quarante\'). De même on met beaucoup
d\'insistance ii rappeler qu\'Abou Tahir, visiblement con-
trarié dans ses eflorts par Dieu lui-même, avait en vain
taché d\'enlever Ie mizab (la gouttière de la Eaaba), qui
était d\'or pur: comme si, dans ce cas, la pierre noire
elle-même n\'eüt pas du être protégée tout d\'abord ainsi que
cela avait eu lieu jadis 5). Mais Arib ne sait encore rien
d\'un miracle; d\'après lui les Carrnathes fureut empèchés
1)   Becri, man. de M. Schefer, I c.; Chron. Mecc. II, 211.
2)   CSbm. Mm. II, 241; III, 166; Abou l\'-Mahlsin II, 237.
8) Ibn Khallican, n. 186, p. 124, éd. Wttatonfeld: trad. de Slano I, 429.
4)   Chrm. Mecc. III, 166. Comp. Soyoutl, \'lariklt al-Kholafii.
5)  Azraki, dans les Cliron. Mecc. I, 281.
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L09
de monter sur la Kaaba par les traits que les Hodzaïl,
tribu qui habitait les rnontagnes de la Mecque, lancèrent
du haut du mont Abou Cobaïs.
Le butin fait par Abou Tahir fut immense. Selon Ie
Kitdb al-Oyoun \'), il fallut cinquante chameaux pour em-
porter les dépouilles du temple seul, sans compter les
cent mille \') chameaux qui étaient chargés des bagages
et du butin; et pourtant on avait laissé tout ce qui avait
été souillé de sang. Sa retraite par les ravins et les dé-
filés des rnontagnes lui fut rendue très-difficile par les
attaques continuelies des Hodzaïl, qui réussirent a dé-
livrer uu grand nombre de prisonniers et a détourner
une bonne partie des chameaux de transport. Ce ne fut
qu\'après trois jours qu\'Abou Tahir parvint a sortir de
cette impasse, guidé par un eselave fugitif des Hodzaïl.
Ces Bédouins se conduisirent donc mieux que la popu-
lace de la Mecque, dont Hamadzanï nous dit3) qu\'elle
prit part au meurtre et au pillage des pèlerins.
Abou Tiïhir quittant la Mecque aurait, dit-on, récité
les vers suivants \'):
1)  F. 124, v.
2)   Cc nombre parait exagérc\'.
3)  F. 44 r. Sea paroles aont-. q« (J^Xic ^ J>c \'iSi* JJ>1 ^yï^
~^1~.» $AXsth „L^. Kon nombre d\'habitanta a\'étaient retraucbés aar
1» colline roage dite al-Hamra, v. le Tddj al-arma III, 162, 1. 3 a f. Ya-
cout parle de cette colline I, 163, 1. 3, 10 et auiv.
4)   Chron. Mecc. III, 164 et Hamadzuni f. 44 r. On attribnc encore a
Abou Tahir cea parolea:
ui jguütj vjaü oü*. bi xjub, *_lj, bi
{Chron. Mecc. III, 163 et 1\'histoire anonyme des religions, man. de Leide
145. Catal. II, 188. Abou \'1-MahauD, II, 237, y ajoute encore quelques
-ocr page 122-
110
Si cette maison était celle de Dieu, notre Seigneur,
Il n\'eüt pas mauqué de faire pleuvoir sur nous Ie feu du
ciel;
Car nous avons fait un pèlerinage payen
Sans conséeration, comme il ne s\'en fait plus ni en
Oriënt ni en Occident;
Et nous avons laissé étendus morts entre Zeruzem et
et ac-^\'afa
Ceux qui ne cherchaient d\'autre seigneur que Ie maïtre
de cette maison J).
Et c\'était vraiment un harfdj payen qu\'ils avaient accom-
pli; ni les Chrétiens, ni les Juifs n\'eussent fait pis\'). Abou
Tahir avait complètement exécuté son projet: les lieux
saints restaient profanés et Ie palladium avait été enlevé
sans qu\'aucune puissance divine füt venue défendre Ie
sanctuaire. Les Musulmans, devait-il se dire, ne pour-
raient tirer de ces catastrophes qu\'une seule conclusion,
c\'est que Ie culte de la Mecque et par suite toute leur
foi n\'étaient qu\'une superstition. Mais c\'est en quoi se
trompait Ie chef des Carmatlies. Profondément consternéset
pleurant leurs désastres, les fidèles n\'en restèrent pas
moins attachés a leur religion. C\'était la volonté de Dieu,
mots). D\'après Ie man. 145, il les aurait prononcées a haute voix, assis
a la portc de la Kaaba, ce qui aurait été assez ridicule. Je crois devoir
rejeter ce vers comme apocryphe, moio9 peut-être a cause du dernier
hémistiche (c\'est Dieu qui créc les hommes et moi je les dét ruis), que pour
la conclusion qu\'on en tire. On va voir danB les lignes suivantes, et on en
trouvera plus tard des preuves plu? pe\'remptoires encore, qu\'il était tout-
a-fait contre les principes d\'Abon Tahir de se faire 1\'égal de Dien.
1)   Hamadzani a, au lieu de l$Jj, l;; ~5" »le profit, Ie {rain de cette
maison\'\', lecon qui est peat-être préfcrable.
2)   Abou \'1-Mahusin II, 237.
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111
Allah akbar — et, a défaut de la pierre noire, ils po-
saient leurs mains a 1\'endroit qu\'elle avait occupé et
Ie couvraient de baisers l). Aussi souvent qu\'Abou Tilhir
n\'y mettait pas obstacle par la force, la caravane partait
chaque année en pèleriuage. En 326, année oü elle
n\'osa pas se mettre en raarche, quelques habitants de
Bagdad se hasardèrent mêrae a traverser Ie désert pour
se rendre a la Mecque a pied; d\'autres étaient montés sur
des chameaux qu\'ils louaient de Bédouins dont ils ache-
taient la protection; puis ils revinrent par la Syrië2).
On donna a cette année nefaste Ie nom i\'année du
Djanndbï
3); car Abou Tahir a aussi porté Ie nom d\'al-
Djannabi, de même que son père Abou Said , qui, comme
nous Ie savons, était origiuaire de la ville de Djanniiba.
A première vue on serait tenté de s\'imaginer que do
si grands désastres allaient provoquer une levée en masse
chez tous les partisans de 1\'Islam et les jeter contre les
auteurs de ce brigandage sacrile\'ge. Mais on se trompe-
rait fort. L\'époque glorieuse des Abbasides était passée;
Ie grand empire se trouvait dans uu état avance de dis-
solution; Ie khalife n\'était plus qu\'un jouet aux mains
des puissants, qui se livraieut uu combat acharué les uns
1)   LAru*. Mac. III, 165.
2)   Atikl .l.ui- les Chron. Mecc. 11, 242; au lieu de \'jsjü\'l} il faut y
lire jjj&\'lj et \'jji^Jj au lieu de [«JiWfr
8) C/Srcw. ilecc. II, 241, ou il faut corriger ^^ «n (_y*\'-i"?-- Ce
semblables altérations du nom aont très-fniqucntcs: p. e. Masoudi VII, 275
dans Ie beau inanuscrit d\'Ibn Machkowaih que poisède M.
Schefer, ^^jU^lJI etc.
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112
aux autres en Ie tiraillant chacun de leur cöté, et les
plus fort- étaient ceux qui avaient su amasser Ie plus
d\'argeut. La disette et 1\'épuisement avaient pris la place
de 1\'abondance et de la richesse d\'autrcfois. On avait
employé tous les moyens pour battre mounaie. Les gou-
verneiuents, les plus hautes dignités de 1\'état se donnaient
au plus ofirant. Un brigand notoire, nommé Ibn Hamdi, ob-
tint en 331 d\'un ministre, et cela moyennant une redevance
mensuelle de 15,000 dénares, Ie brevet de son industrie \').
Même un homme d\'état de la plus grande habileté et
de 1\'honnêteté la plus inviolable tel qu\'Ali ibn Isa ne fut
pas en état de triompher de la corruption croissante et ses
raeilleures mesures vinrent échouer devaut 1\'égoïsme des
grands. Et les arraées ne se composaient que d\'auxiliaires,
turcs pour la plupart, qui exigeaient une forte solde; qui,
dès que la paie subissait quelque retard, se dédomma-
geaient en pillant ceux mêmes qu\'ils auraieut du défen-
dre, et dont les chefs étaient des autocrates. C\'est bien une
des plus tristes époques de 1\'histoire que celle qui nous
présente les dernières convulsions d\'un grand et noble
peuple succombant sous la supériorité des barbares, celle
oü nous voyons Ie pouvoir passer des Arabes aux Turcs
et aux Berbères. A une pareille époque oü aurait-on
trouvé un moment favorable pour de nobles et grandes
entreprises? L\'égoïsme et 1\'avidité gouvernaient tout.
Quel sentiment aurait pu exciter les puissants de ces
jours a combattre Ie Carniathe? C\'étaient des brigandset
1) ll.\'l\'rnni\'ry, Km. al-Om., p. 78; Abou \'1-Mahlsin II, 305. Dans ces
deux endroits on 1\'appclle Hamdi et on donne Ie chiffre de 25,000. Comp.
Ibn al-Athir VII], 311 et les passages cités dans 1\'appendice.
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118
des pillards comme lui. Et comment auraient-ils craint pour
la religion , eux qui connaissaient a peine lalanguedans
laquelle on 1\'avait préchée?
En 318 Abou Tahir fit la conquête de 1\'Oman et
Ie gouverneur de cette province se réfugia en Perse.
C\'est Ibn Khaliloun qui nous 1\'appreud; il donne, il
est vrai, tautöt 1\'an 315 \'), tantót 1\'an 317 2); mais il
ajoute dans Ie setond passage que 1\'événement eut lieu
après 1\'enlèvement de la pierre noire: il faut donc qu\'il
se soit passé après 317. En soumettant 1\'Omau, Abou
Tahir était devenu Ie véritable seigneur de 1\'Arabie. Il
pouvait songer main tenant a poursuivre son but priuci-
pal, la conquête de 1\'Irïik , pour lequel Ie moment favorable
approchait.
En 319 les Carmathes s\'emparèrent de Coufa. La nou-
veile répandit une si grande consternation que la plus
grande partie des habitants de Cacr Ibn Hobaïra s\'eu-
fuit a Bagdad, oü la peur fit fermer les bazars3).
Mais tout se borna a cette alerte. Après s\'être arrêté
25 jours a Coufa et daus les environs, Abou Tahir re-
tourna dans son pays, se proposant de revenir sous peu
et bien convaincu qu\'il donnerait alors Ie coup de grace
au klialifat de Bagdad. Il exprime cette opinion dans
un poëme dout les fragments suivants nous ont été con-
servés en partie par Bèrouni4) et en partie par Abou
\'1-Mahasin s):
1. Mon retour a Hadjar vous a déroutés a 1\'égard de mes
----------
                                                                     projets,
]) IV. 89                                                    2) lbid. p 93.
3) Arib f 181 r.| Haraza Isj.ah. p. 213\'. Abou \'I Yahusin II, 242
■M Kil Sachau, p. 214.                                5) 11, p. 239.
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114
Mais, bientót, vous aarez oertainement de mes nouvelle?.
2. Lorsque Mars se lèvera sur la terre de Babel
Et que soa iafluence ne sera pas affaiblie par celle des
deux astres \'),
Soyez sur vos gardes, soyez sur vos gardes!
3. Qui Teut porter aux habitaats de 1\'Irak uu message de ma
part,
Pour leur dire que c\'est moi que 1\'on redoute dans les vil-
les et au désert ?
4. Malheur a eux! ils perdront bataille sur bataille ,
On les conduira a la boucherie comme les brebis et Ie
bétail;
5.  Je les] frapperai du sabre jusqu\'a ce que je les aie exter-
minés
Et je ne leur laisserai point de postérité male, nifémiuine.
6. C\'est moi, qui, auimé d\'un zèle véritable, appelle les
hommes au Bien-dingé (Ie Mahdi);
Je suis Ie lion qui déchire et Ie glaive d\'acier s).
7 N\'est-ce pas de moi que parlent les écritures (saintes) ?
N\'est-ce pas moi qui suis annoncé dans la sourate des
Troupes 3) ?
8. Je soumettrai a mon pouvoir tous les peuples de la terre
en Oriënt et en Occident\'),
Jusqu\'aux capitales des Roura (Byzantins), des Turcs et
des Ehazares.
1)  La variante de Bèronni: »Et que les deux astres seront avec lui en
conjonction" me spmble absolument fausse.
2)   rraduction librc. Les vs. 3—0 ne se tronvcnt pas dans Bèrount.
3)  Coran, sour. 3U, p. e. vs. 38- (VIui que Dicu conduit dans la bonne
vuie" etc. Ce vers ne se lit pas dans Abou \'1-Mabusin.
4)  Abou \'1 Mabasin a nne variante: -j\'enverrai raes cavaliers contre Mier
(la capilale de l\'Egypte) et Barca"; il place ces mots après Ie vers 4.
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115
9. Et je vivrai jusqu\'a ce que Jésus, flls de Marie, arrive
Pour louer mes exploits et j\'obéirai a ses ordres \').
10. Je ne doute pas que Ie Paradis ne me soit assigné comme
séjour
Alors que les autres brüleront dans les feux de la Gé-
henne \').
11. Mais Ie décret fatal de Dieu a déterminé notre sort.
Car c\'est Ie Créateur du monde et des hommes qui fait
mourir et qui fait vivre.
Outre les variantes données dans les notes, Abou\'1-Ma-
hasin en a une très-importante pour la seconde moitié
du deuxième vers. La voici: »et que Caïvan (Saturne)
sera avec lui en conjonction". C\'est a ce vers que nous
devons surtout nous arréter quelques instants, parce qu\'il
nous donne la clef du contraste que forment les mesures
vigoureuses des Carmathes avant 320 avec leur affaiblis-
sement après cette année.
Nous savons que déja du temps des Omayades on
faisait usage de livres fatidiques ou sibyllins. C\'est ainsi
que Haddjadj recut, d\'un anachorète chrétien, un oracle
qui Ie décida a destituer Yazid ibn al-Mohallab afin de
rompre son influeuce ,1). Dans Ie même oracle on trouve
aussi que Walid I aura pour successeur un homme por-
tant un nom de prophete qui fera de grandes conquêtes.
De son cóté, Ie Kitdb al-Oyoun*) rapporte qu\'il courait
1)  Selon Abou \'1-Mah.; Bèroiraf dit: -et il sera content de (raon obéis-
sance relativcinent a) ce qu\'il ra\'avait ordonné".
2)  Ce ver9 n\'est nas dans Abou \'1-Mah, Par contre Ie suivant manquc
ilans Bcrouni.
3)  Tabari II, 1138, 1. 6—1139, 1. 2.
4)   P, 24 de ni\'iii édition dans les Tragmenta hisl. arab.
-ocr page 128-
116
une prédiction disant que Constautinople serait prise par
un khalife ayant Ie nom d\'un prophete. Comme So-
la\'iiuan, Ie suecesseur de Walid I, fut Ie premier kha-
life qui portat un nom de ce genre (Salomon), il crut
que la prédiction Ie concernait et il entreprit pour ce
motif son expédition bien counue contre Constautinople.
De même il existait un oracle]) annoncant que Aïn
(initiale d\'Alï, Omar, Abdallah etc.) ibn Aïn ibn Aïn
tuerait Mini (initiale de Mohammed, Merwan etc.) ibn
Mim ibn Mim. Abdallah ibn Omar ibn Abdalaziz s\'é-
tait appliqué ii lui-même cett* prophétie contre Merwan
ibn Mohammed ibn Merwan, Ie dernier khalife des Oma-
yades; mais, dans la suite, il devint évident que cette
prédiction se rapportait a Abdallah ibn All ibn Abdal-
lah, qui défit Merwan. Nous connaissons Ie nom de
quelques-uns de ces livres prophétiques. Tabari nous parles)
de livres de Daniël qu\'on lisait en Egypte en 61; mais
Ie plus célèbre est celui qui est intitulé al-Djafr et
qu\'on attribuait ordinairement a Djafar, arrière-petit-fils
de Hosaïn, grand père de Mohammed ibn Ismaïl, de
qui Obaïdallah prétendait descendre. Ce volume renfer-
mait tout ce qui devait arriver aux gens de la maison
(les descendants de Mohammed) en général et a quel-
ques iudividus parmi eux en particulier\'). Hamdaui fait
1)   Kit. al Oijoitn 1. c. p 158.
2)  II, 899, 1. 3. En 318 un homme faisait de bonnes affaires avec un
livre attribuu i\\ Daniël auqnel il avait eu donuer un air de vclusté. I* \\il\\T
liusain ibn nl Cusiui a) f\'arkhi devait sa jplace a une feuille de papier pré-
paree avec beauci)u[) d\'art et insérée dansce livre V. Ibn ll-Athtf VUI, 169
et auiv. et Ie passage de Hainadzuni f. 45 r. duis 1\'appendice.
3)   Ibn Khaldoun, Prolegomena, trad. de Slanc, 11, 214 et auiv. Comp.
Guyard, Fragment* relati/a ü la doctrine da IsmaélU, p. 116.
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117
mention d\'on livre d\'oracles ayant trait au Yéraen\').
Il résulte d\'un passage de Tabari !) que, du temps de
Motawakkil, on lisait avec ardeur des recueils d\'oracles ïi
Bagdad et a la cour. L\'un d\'eux portait que Ie dixième
khalife serait assassiué dans sou appartement, ce qui
s\'est réalisé pooi Motawakkil. Un autre ouvrage très-
répandu était celui d\'Abou \'1-Aubas, qui mourut sous Ie
khalifat de Motawakkil3). Sans aucun doute, dans ces
écrits, les calculs astrologiques jouaient un gi-and róle,
comme Ibn Khaldoun Ie dit positivement de Val-Djafr.
Dès les temps les plus reculés on avait admis en Oriënt
uu rapport entre les différeutes planètes et les différents
pays ou nations et déterminé les destinées de tel ou tel
peuple d\'après la place qu\'occupait la planète dans Ie
zodiaque. On avait appliqué Ie même système aux indivi-
dus. Il est probable qu\'on ne tarda pas non plus a at-
tribuer uue grande influeuce aux conjonctions des pla-
nètes. Cependant ce ne fut que depuis Ie temps de Ma-
moun , quand 1\'astronomie fut devenue une science, que
1\'astrologie fut élevée a la diguité de système scientifi-
que. Elle commenca a fleurir surtout daus Ie troisième
siècle de 1\'Islam. Nous possédons eucore un opuscule
du célèbre al-Kindt, écrit vers 1\'an 255, avec la tra-
duction latine qu\'on en fit au moyen-age d\'après 1\'édi-
tiou d\'Abou Machar1); il a été publié en 1875 avee
1)   Muller, Burtjen umi Sc/iliisser, I, p. 75. (Sitzungsber. de l\'Acad. des
Sciences a Vicnnc 1879, T. XC1V, p. 4l)7).
2)   III, 1463, 1 9—15.
3)   Fi/irist, p. 151 et suiv.; Avicenne chcz Mehren, Vues <jCAcicenne sur
t\'Astrologie,
Extr. du Musiion, 18S5, p. 17
4)  Abou Mncbar est bieu connu sous Ie nom un peu dénguréd\'Albuuiaser.
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118
J\'excellents corumentaires par mon ami feu O. Loth, dont
la science déplore encore la perte \'). Dans ce petit
ouvrage, on trouve uu calcul des conjonctions des deux
planètes malheureuses de Saturne et de Mars dans Ie
sigue de 1\'Ecrevisse, avec une application kistorique jus-
qu\'a 1\'au 242 de 1\'Hégire et, en outre, une explication
apoealyptique des conjouctions suivautes de 272 (Abou
Machar 271), 303 (A. M 301) et 333. L\'explicatiou de
1\'an 303 \'301) contient uue prédiction bien remarquable,
celle de la fin de la domination des Abbasides en Occi-
dent, qui avait d\'ailleurs été aussi annoncée d\'après
d\'autres calculss), J\'y reviendrai plus tard. Dans eet
écrit, al-Kindi nous donue égalemeut un calcul de la
durée de la domination des Arabes et la porte a 693
années. Nous devons a Ibn Kbaldoun une description
claire des conjonctions des deux planètes supérieu-
res de Saturue et de Jupiter\'); pour bien la com-
prendre, il faut 3avoir que les astrologues divisent Ie
zodiaque en quatre trigoues ou triades, celle des signes
ignés (Ie Bélier, Ie Lion, Ie Sagittaire;, celle des sig-
nes terrestres (Ie Taureau, la Vierge, Ie Capricorne),
celle des signes aériens (les Gémeaux, la Balance, Ie Ver-
seau) et celle des signes aqueux (1\'Ecrevisse, Ie Scorpion ,
les Poissons). La coujouction a lieu tous les vingt aas
et cliange quatre fois de suite dans les signes d\'une même
triade. Après 240 aus elle passé a la triade suivante,
oü elle change de nouveau quatre fois dans les trois
1^ Morgculündiiche Fortchungen, f. 201—301). J\'en ai parlc dans Ia lic-
nu critvjw
1S75. I, p. 293.
2)   llumza lspah. p. 155.
3)  Prolegomena II, 217 et suiv.
-ocr page 131-
119
signes, pour passer, toujours après 240 ans, dans la
triade subséquente. Après quatre ibis deux cent quarante
ans, c\'est-a-dire neuf cent soixante ans, elle se retrouve
donc de nouveau a son point de départ, qui est Ie pre-
mier signe de la première triade. On distingue ainsi trois
classes de conjonctions:
1. La petite, qui a lieu tous les vingt ans;
2.  La moyenne, qui se fait tous les deux cent quarante
ans, lors du passage d\'une triade a 1\'autre;
3. La grande, qui se produit après neuf cent soixante aus,
lors du retour de la conjonction dans la même place du
zodiaque.
La grande conjonction, presqu\'uu millénium , annonce
1\'arrivée d\'événements considérables, tels que des chan-
gementa de religions et de dyuasties ou la transmission
de la souveraineté d\'un peuple a un autre. La conjonction
moyenne présage 1\'apparitioii de conquérants et d hom-
mes qui aspirent a la souveraineté. La petite, eufin,in-
dique 1\'apparition de rebelles, de fondateurs de sectes,
et la dévastatiou de villes et de pays. Dans les iuter-
valles de ces coujouctions ont lieu celles des deux pla-
nètes mallieureuses.
La comiaissance de ces prédictions astrologiques est
d\'une très-grande importance pour 1\'étude de 1\'histoire
des peuples musulmaus, parce qu\'ils y ajoutaieut foi et
se laissaient diriger par elles daus leurs actions. Ibn abi
Osaïbia donne quelques exemples frappants de la grande
iufluence que cette croyance exercait sur la vie privée \'):
Gbadhtdh, ancienue concubine de Haroun ar-Rachid et
1) Edition de M. A. Muller I. 120. 130 et suiv.. 208.
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120
mère il\'uue priucesse, fut un jour prise d\'une colique
violeute. Le médecin ordonoa un lavement qu\'il aurait
fallu adrainistrer saus retard. On consulta les deux
astrologues du palais afin de savoir si le moment était
favorable. L\'un dit: «Cette maladie est de celles qui ne
«souftrent point de délai. Je vous conseille de suivre 1\'or-
>donnance du médecin". Mais 1\'autre répondit: j>LaLuue
>est aujourd\'hui en conjonction avec Saturne; demain elle
>le sera avec Jupiter; je vous propose donc de différer la
»cure jusqu\'a demain". — »Je crains, reprit le premier,
jqu\'avant que la conjonction de la Lune avec Jupiter
»ait eu lieu, le mal n\'ait fait déja de tels progrès qu\'au-
»cun remede ne soit plus nécessaire". La malade et la
princes3e sa fille fureut si irritées de cette prédiction de
mauvais augure que le pauvre astrologue de bon sens
dut s\'en aller; la malade ne mniiqun pas de mourir avant
1\'aube du lendemain. Le récit suivant est eucore plus fort.
Un fonctiounaire influent, mü par le désir de sauver uu
protégé, se risqua a remettre au khalife Motawakkil un
rapport faux sur une enquête dont il avait été cliargé,
parce que la fausseté n\'en pouvait être constatée que
quatre mois après et que, selon les prédictions des as-
tres, le khalife devait mourir avant ce temps. En effet,
il fut assassiné deux mois plus tard.
L\'influence n\'était pas moins grande sur les événe-
ments politiques. Tabari nous eu donne un cas sous
1\'an 6C \'). Masoudï, de sou cóté, nous apprend que le
khalife Abdalmélik eut auprès de lui, pendant toute sou
I) II, 601, I. dcrn.
-ocr page 133-
121
expédition en Irak, uu astrologue auquel il étoit fort
attaché1;. Autre fait: lorsque Merwan II ilit, au moment
de la bataille décisive oü il devait perdre son empire con-
tre les Abbasides 2J, que si ses adversaires ne 1\'attaquaieot
pas avant Ie coucher du soleil il serait vainqueur, il est
évident que cette parole se foudait sur 1\'idée que 1\'ho-
roscope, pour ee jour-la, était funeste aux Omayades et
qu\'il leur serait favorable Ie lendemain. Masoudi3) ra-
coute encore du khalife al Mancour qu\'il se laissait détermi-
ner par les prédictions des astrologues. C\'est priucipale-
ment dans la seconde moitié du troisième siècle que nous
trouvons les preuves les plus frappante» de cette croyance
a 1\'iufluence des étoiles. Le priuce des esclaves insurgés
avait toujours ses astrolabes auprès de lui\'); a la cour
de Saniarra et de Bagdad les astrologues jouissaient d\'une
très-grande autorité 5). Mais c\'est 1\'histoire des Fatimides
et des Curmathes qui nous présente le plus d\'exemples.
L\'astrologie jouait un grand róle dans les mystères
d\'Abdallah ibn Maïmoun et de ses descendants. Lors-
que Sa\'id-Obaïdallali le Mahdi se réfugia en Airique,
il fut dépouillé prés de ïahouna par des brigands et on
lui vola, entre autres choses, ses livres d\'oracles et d\'au-
tres écrits secrets\'). Son nis al-Caïm les retrouva lors
de sa première expédition en Egypte, qui, du reste,
échoua. Obaïdallah fut tellemeut heureux de eet evenement
1) Masmuli V, 244.                               2) Tabart III, 40, 1, 5.
3)   VIII, 290.
4)   Tabari III, 17B3, 1, 11; 1781, 1. 17; 18*8, I. 5 et suiv.
5)   Voyez p. e. Tabari III, 1502, notc
6)   VVüatenfeltl, Falim., p. 18; Dasfour al-mouactdjimvi dans l*ap-
penilice.
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122
qu\'il s\'écria que si 1\'expédition n\'avait eu d\'autre résul-
tat que celui de faire retrouver ses livres, elle mérite-
rait eucore d\'ètre qualifiée de grande victoire. Sans aucun
doute ces livres contenaieut la prédiction que la domi-
natioa des Arabes cesserait en üccident vers la fin du
troisième siècle. Cette prédiction se rattacbait probable-
ment a la conjonction de Saturne et de Jupiter qui devait
se produire en 296 (=908)\') et, en effet, cette année-
la vit et la chute des Agblabides et 1\'inauguration d\'O-
baïdallab al-Mahdi par 1\'armée victorieuse d\'Abou Ab-
dallab. Il est égaleiuent assez probable qu\'on trouvait
dans ces livres 1\'annouce que lors de la coujonction
suivante des deux planètes supérieures eu 3Iö(=928)
Ie triomplie des Fatimides serait cousoramé; car, d\'après
1\'auteur du Fihrist\') et Bèrouiii *), qui uous out con-
servé ce renseiguement, les Carmatlies s\'atteudaient a ce
que la nouvelle ère, celle de la vraie religiou, coramen-
cat par la septième conjonction *) a partir du passage
de la triade des sigiies aqueux a celle des signes ignés,
qui devait se produire du Scorpion au Sagittaire r\').
Les actions des Carmathes et des Fatimides étant en
accord avec la croyance a cette prédiction et celle-ci nous
1)  Cümj). I!.ti Khaldoun, Protiyomènes, tral. de Slauc II, 216. Sclon
lc Dasfoar almuttadiljimht, uu oracle qui avait cours cd Afriquc portait
qu\'en UG il arriverait dus choscB c\'tonitantes.
2)   P. 188, I. 25                                  3) P. 214, 1. 1
4) La huitièinc, c]il Ie Tihrut; mais c\'est udc erreur et Loth l\'avait déja
rcinarqué, bien qu\'il ue ?onuut |joint lc |>assagc de Hèrouni (Morjenl ï\'orsch.
p. 26\'J, uote $). Cest a tort toutcfois qu\'il prujiosc de lire /-/ treizième,
l\'Uisque Ie passage aui signes terrestres aurait déja eu lieu daas cette
CODJODctioD.
() üom|i. Bèrouni p. 213, 1. 13.
-ocr page 135-
123
titan t donnée par des autorités dignes de confiance, il
faut que, dans Ie poëme d\'Abou Tahir, nous acceptions
la variante de Bèrouni et que nons rejetions celle d\'Abou
\'1-Mahasin. Car s\'il y eut en eöet des coujonctions de
Mars et de Saturne dans 1\'Ecrevisse en 303 (=915)
et en 333 (= 944), aucune des deux ne convient ici. A
1\'époque oü nous dcvons placer Ie vers, Saturne était
même fort éloigné de 1\'Ecrevisse. Il y eut une conjouc-
tion de Mars et de Saturne en 317 (=929) dans Ie Ca-
pricorne et, suivant quelques auteurs1), c\'est alors que
Saturne est Ie plus dangereux, attendu que Ie Capri-
corne est sa maison; mais c\'est Ie contre-pied de la théo-
rie ordinaire \'), En réalité, dans notre cas, Ie sort doit
irapper spécialemeut 1\'Irak. Or, pour ce pays, c\'est 1\'ap-
parition de Mars daus 1\'Ecrevisse qui exerce 1\'iufluence
la plus malfaisante, ii moins qu\'elle ne soit contreba-
lancée par les deux astres favorables, Jupiter et la Lune 3).
Nous devons donc adtuettre que 1\'anuée fatale a 1\'Irak
sera annoncée par cette apparition de Mars au moment
oü Jupiter et la Luue étant dans leur déjecüon ne pour-
ront exercer que Ie minimum de leur influence bien-
faisante, et qu\'elle tombera dans la période de la sep-
tième conjonction de Jupiter et de Saturne, dans Ie
Sagittaire, qui commence en 316 (928); eu effet, cette
conjonction annonce lc triompbe de la religion blanche,
c\'est-a-dire de la doctrine des Carmathes.
Nous savons du khalife fatiuiide Moïzz qu\'il prati-
1)   Ibn abi Osaïbia II, 16.
2)   Morgtnl. Forsch., p. 283 et auiv.
3, Uid. f. 285.
-ocr page 136-
124
quait lui-même 1\'astrologie avec ardeur1). Et on ne peut
douter que 1\'expédition de ce prince contre 1\'Egypte
n\'ait été entreprise en vue de la conjonction de Saturne
et de Jupiter en 356 (= 907), de même que, comme
nous Ie verrons plus tard, on rattachait a celle de 439
(= 1047), la première de la triade des signes terrestres,
de grandes espérances de victoires a remporter par les
Patimides et les Carmathes.
Nous possédons encore un écrit du célèbre Avicenne s),
intitulé: «Héfutation des astrologues" et publié récem-
ment en traduction abrégée par Ie savant M. von Meh-
ren \'). Avicenne y démontre que la base de 1\'astrologie
est fausse, puisqu\'elle se fonde sur des tbèses a priori
qui ne sont pas prouvées et qu\'il est même impossible
de prouver, comme p. e. les vertus des planètes, 1\'in-
flueuce qu\'exerceut sur elles les signes du zodiaque, la
relation qui unit diffe\'rentes planètes a différents pays
ou villes etc. Mais ces bases une fois aceeptées. 1\'astro-
logie est réellement une science, parce qu\'elle procédé
au uioyen d\'observatious irrécusables et de calculs pré-
cis. Mon ami Ie docteur van de Sande Bakbuyzen, pro-
fesseur a 1\'université de Leide et directeur de 1\'observa-
toire, a eu 1\'obligeauce de vérifier pour moi les calculs
de Kindi et de quelques autres et il les a trouvés ex-
acts au fond. Il a dressé en niêiue teinps une liste des
conjonctions des deux planètes supérieures a partir de
1)   Macrizi I, 854, 1. 3 .^SUJIj UyM ^tf.
2)  Wan. ilc Lcide 1020 a, a 11 (Catal. UI, p. 329).
3)   Dana lc iluséon (Louvain, 1S8S).
-ocr page 137-
125
1\'année de la naissarice de Mohammed (571) jusqu\'en
1385; une liste des époques oil Saturne a été au milieu
de 1\'Ecrevisse depuis 1\'an de 1\'Hégire 621 jusqu\'en 1502;
une autre de 1\'apparition de Mars dans 1\'Ecrevisse entre
915 et 945 et des conjonctions de Mars et de Saturne
dans les différents signes du zodiaque pendant les années
915 a 947 ]). Les deux dernières tables sont surtout d\'une
grande importance pour Ie teuips oü 1\'activité des Carmuthes
s\'est déployée avec Ie plus d\'éuergie ; d\'autant plus que les
conjonctions des deux planètes malheureuses, de niême que
1\'entrée de Mars dans Ie signe de 1\'Ecrevisse, sont d\'un
mauvais présage pour 1\'Irak. Les conjonctions de Saturne
et de Jupiter, au contraire, annoncant les grands évé-
nemeuts, ont dü naturellement être données pour une pé-
riode beaucoup plus longue, afin que nous puissions
contróler aussi quelques données des temps postérieurs.
Je vais en présenter quelques exemples. Nous trou-
vons chez Ibn abi Osaïbia2) un poëme prophétique
relatif aux invasions dévastatrices des Tatares au mi-
lieu du treizième siècle; par une cruelle ironie dusort,il
a été attribué a Avicenne , 1\'adversaire éclairé de 1\'as-
trologie. Ce poëme commence par ces mots: »Crains,
o mon fils, la dixième conjonction et fuis avec la plus
grande hate". Le puissant prince de Kliovvarizm devait
périr vers le milieu de la période de cette conjonction,
mais les Tatares seraient battus en Syrië a la fin de la
période par le prince d\'Egypte. D\'après lbn abi Osaïbia
la dixième conjonction tombe dans le Capricorne. Cela
1) On irouvera cel listes dans 1\'appcndicc.               2J 11, IC—18.
-ocr page 138-
120
n\'est pas tout-a-fait exact; la dixiènie conjonction de la
triade des signes terrestres se place en 623 (= 1226),
et cela dans Ie Verseau, quoiqu\'elle ne soit éloignée
du Capricorne que de deux degrés. Mais Ie début des
Tatares (Mongols) comme grande puissance a eu lieu
en 616 \'), tandis que 1\'expédition de Houlagou ne com-
ruenca qu\'en 653\'). La conjonction s\'est opérée entre
ces deux années. La défaite des Tatares prés d\'Aïn Dja-
lout en Ramadlmn 658 *) a donc eu lieu 15 ans après
la fin de cette période et n\'a pas été aussi désastreuse
pour les Tatares qu\'Ibn abi Osaïbia Ie croyait. Comme
la première édition de son livre a paru en 640 et qu\'il
a été tenu au courant par des insertions faites jusqu\'en
667, année qui a précédé celle de sa mort, nous avons
affaire ici a une addition, faite vraisemblablement peu
de temps après 658. Mais en tout état de cause, ce qui
précède montre que Ie savant éditeur de 1\'Histoire des
médecins, M. A. Muller, a eu bien raison de dire d\'Ibn
abi Osaïbia\') »qu\'il faut qu\'il se soit plus occupé de la
partie anecdotique que de la partie mathématique de la
littératnre astrologique; car il est plus que faible en
arithmétique".
Chez Ie même auteur, il faut encore remarquer Ie
commencement d\'un autre poëtne prophétique, également
attribué a Avicenne: »Lorsque Mars se lèvera sur la
terre de Babel et que les deux malheurs (Saturne et
1)  Weil III. 384—387.
2)  Hul. p 472.
3)   Weil, Gesch. d. Alias Khal. in Eji/ptm, I, 16.
4)  Actes du 6mc Congres de» Oricntalistes 4 Leide, III, 271.
-ocr page 139-
127
Mars) serout en coujonetion, soyez sur vos gardes, soyez
sur tos gardes!
Car infailliblement il arrivera des choses étonnantes,
iniailliblement les Tatares viendront fond re sur tous".
La première ligne est presque entièrement conforme ii
la rédaction du poè\'me d\'Abou Tühir dans Abou \'1-Ma-
hasin. ün peut appliquer a ce poëme ce qu\'Ibn abi
Osaïbia dit de 1\'autre poëme prophétique, a savoir qu\'il
se fonde sur Ie livre d\'al-Djafr\'), qu\' on attribue ii
Djafar ac-Cadik, ou encore a Ali. Quaut au premier
poëme prophétique, il contieut des indications tellement
précises, par exemple quaud il dit que Ie vainqueur des
Tatares en Syrië sera al-Melik al-Mothaffar, e.-a-d. Co-
toz; que Ie khalife, succédant a Djafar, c.-a-d. al-Mo-
stancir, sera Ie dernier, qu\'il est invraisemblahle au plus
haut point que la composition en soit antérieure a 658.
Ibn abi Osaïbia voit un ruiracle dans cette prédiction,
car tout s\'est réellement accompli de son vivant même
comme Ie poëme 1\'avait annoncé. Il faut donc supposer
qu\'il aura été victime d\'une fraude assez grossière; car,
bien qu\'il n\'ose pas dire positivement qu\'Avicenne ( 428)
en est 1\'auteur, il n\'ose pas non plus Ie nier.
Macrizi *) donne Ie commencement d\'un poëme pro-
phétique sur Ie sort du Caire, qui, chose remarquable.
est identique au début du poëme dans Ibn abi Osaïbia,
sauf pourtant une légere différence de rédaction: »Crains,
o mon nis, la dixième conjonction, et pars avec ta fa-
mille avant que la trompette sonne".
1)   Voyez |ilu9 buut p. 1Ï6.
2)   I, p. 372 et suiv.
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128
Il dit que la dixième conjonction commence en 786
et, cette aiinée, ou pour être plus précis, 1\'année sui-
vante, uue coujouction eut lieu Cl2 Avril 1385);cupendant
ce ne fut pas la dixième, mais bien la sixième de la triade
des signes aqueux. A part cela, ses calculs sont exacts.
Eu 664 1= 1265) il se produisit réellement une conjonc-
tion de Saturue et de Jupiter dans les Gémeaux, et en
818 (=1415) une conjonction de Mars et de Saturne
dans 1\'Ecrevisse C\'est sous cette conjonction quelachute
du Caire devait se réaliser, la durée assignée du Caire,
soit 461 ans selon la prophétie. expirant en 819. »Et,
dit Macrïzi, quand on voit combien Ie Caire a été ap-
pauvri, comment les niaisons raeuacent de s\'écrouler,
comment les fermes et les villages se trouvent dévastés,
on ne saurait douter de la justesse de la prédiction".
Je me suis permis cette digression pour bien faire voir
a quel point la croyauce aux préilictions astrologiques a
règué au moyen-age et dominé les hommes. Le Tatare
Iloulagou lui-même n\'osa pas attaquer la ville de Bag-
dad avant que son astrologue, le célèbre Tousi, 1\'eüt
rassuré \'). Cette foi était universelle et ce qui donnait
du coeur aux uns décourageait les autres. Bien qu\'on
réussit parfois a invoquer certains phénomènes de na-
ture a paralyser quelque peu une prédiction défavo-
rable, le caractère de cette pré<liction n\'en restait pas
moius inébranlable: ce qui, a la iois, glacait le parti
perdant et inspirait de 1\'eutliousiasme aux vainqueurs.
11 va sans dire qu\'il y a toujours eu des gens sensés pour
l) W«I lil, «5.
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129
rire des prédictiona des astrologues. Tabari se raoque
d\'eux\'); Avicenne les réfute; Abou \'1-Ala al-Ma\'arrï
oppose la foi qui a pour objet 1\'influence de Caïwan-
Saturne a celle qui a pour objet 1\'Eternel2); Ibn Khal-
doun trouve impie toute tentative d\'un homilie ordinaire
pour approfondir 1\'avenir; enfin Ie célèbre théologien mota-
zilite Abou AH al-Djobbai (235—303), tout en croyant que
Dieu se sert des corps célestes pour annoncer 1\'avenir,
combattait les astrologues qui attribuaient aux astres une
influence directe 3); malgré tout cela, la grande masse,
les princes aussi bien que les sujets, restait crédule \').
Mais je ne puis ra\'étendre davantage sur ce sujet et j\'en
reviens a Abou Tahir.
L\'incertitude qui nait des variantes de son poëme
nous empêche de déterminer positivement quand il 1\'a
récité. Mais son départ du pays de Coufa en 319 rend
probable qu\'il regardait 1\'an 320 (= 932) comme 1\'époque
oü il donnerait Ie coup de grace au khalifat de Bagdad
et oü sl\'attendu" de la maison du prophete apparaïtrait
en vainqueur. Il me semble qu\'un evenement qui avait
jusqu\'ici échappé a 1\'attention et dont je vais donner la
relation d\'après différentes sources, contient la preuve
qu\'Abou Tahir nourrissait de semblables idees dans ce
temps-la.
Voici d\'abord Ie récit d\'Arib5): »En cette année (319),
1)   III, 1364, 1. 1»—20, et 2184, 1. 8 et suiv.
2)   Philosophitche Gedichte des Abou \'l-Ald Maarri par A. von Kremer,
Zeitschr. d. O. M. G. XXXVIII, p. 499 et suiv., 504 et suiv.
3)   Hamadzuni, man. de Paris, f. 14 v.
4)   Comp. lteiaaud, Momtmenls du cabinet de M. leduc de Blacas,1l,S67
et suiv.
                                            5) Man. de Gotha, f. 181 r.
9
-ocr page 142-
130
Zacari \') al-Khorasüni vint a 1\'armée de Solaïman ibn abi
Sa\'ïd al-Djanniibi et sut Ie séduire honteusetuent, lui et les
siens, par ses ruses et ses fourberies; trompés, ils 1\'ho-
noraient, Ie servaient et faisaient tout ce qu\'il leur or-
donnait, déclarant permis ce qui est défendu et versant
Ie sang de leurs frères et de leurs autres parents. Voici
quel était Ie motif de sa venue: lorsque les Carmathes
se répandirent dans Ie pays de Coufa jusqu\'a Cacr Ibn
Hobaïra, ils emmenèrent beaucoup de gens en captivité et
les réduisirent en esclavage. Chaque corps de Carmathes
était commandé par un ar\'if. Un jour 1\'arif dans la
troupe duquel ce Zacari se trouvait comme prisonnier
exigea de lui quelques services; mais il refusa d\'obéir et
lui tint tête d\'un ton si haut et si impérieux que Ie chef
prit peur et fit au prince un rapport sur eet homme.
Abou Tahir Ie mauda immédiatement auprès de lui et
eut avec lui un téte-a-tête dans lequel il fut telle-
ment charme de ses paroles qu\'il Ie reconnut comme sou
seigneur et ordonna aux siens de Ie reconnaitre égale-
ment et de lui obéir. Il 1\'emmenait toujours avec lui
dans une litière \'), caché aux regards des hommes. Cette
aventure ayant détourné les Carmathes de poursuivre
leur expédition, ils retournèrent dans leur pays. Ils
étaient convaincus que eet homme conuaissait les secrets
et savait ce qui se passait dans leur cceur. Dans la suite il
devint la cause de leur ruine, comme nous Ie verrons
plus loin". Le manuscrit de la chronique d\'Arib finit
2) \'>Ui.
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131
malheureusement en 320, de sorte que les communicatious
promises ne nous sont pas parvenues.
Ecoutons maintenant Bèrouni \'): »Au comraencement
du mois de Ramadhan de 1\'année 319 parut (parmi les
Carmathes) Ibn abï Zacariya at-Tammami -), individu de
mauvaises mceurs 3), qui invita les hommes a Ie re-
connaitre comme Dieu et qui parvint a les eonvaincre. Il
leur donna toutes sortes de préceptes honteux\'), intro-
duisit Ie culte du feu, porta des peines sévères contre
quiconque éteindrait quelque feu par la main ou la
bouche et maudit tous les propliètes anciens qu\'il quali-
fiait d\'imposteurs et de séducteurs; il fit eneore beaucoup
d\'autres choses, que j\'ai racontées en détail dans mes
«Rapports sur les partisans de la religion blanche s) et
les Carmathes". Ils subireut son influence pendant quatre-
vingts jours, mais alors Allah Ie fit attaquer par celui
qui 1\'avait suscité et il fut assasainé. Le mal qu\'ils
avaient fait retomba aiusi sur leurs propres têtes".
Une troisième source, c\'est le Kitdb al-Oyoun, oü nous
lisons ce qui suit a 1\'occasion de la mort d\'Abou-Tühir,
survenue en 331 6): «Les Carmathes avaient sept vézirs,
dont 1\'un était Ibn Chanbar"). Cet Ibn Chanbar fit ve-
nir un homme originaire d\'Ispahan, lui communiqua
1) ÏA M.-hnu, p. 213.
3) L\'original arabc )J>\'£* |]9^ est plus fort.
■i) Je les omets dans ma traduction
5)  XdB£(*jt.
6)   Man. de Berlin, f. 206 r
7)   Ordinaircment on écrit Sanbar. Voyez plus haut p. 37.
-ocr page 144-
132
certains secrets qu\'Abou Sa\'id lui avait confiés et lui
iudiqua 1\'endroit oü quelques trésors se trouvaient cachés.
Or Abou Tahir ignorait que son père eüt fait ces confi-
dences a sou vézir Ibn Chanbar. Le vézir dit a 1\'Ispa-
hauieu: »allez trouver Abou Tahir et dites lui que vous êtes
> celui au service duquel son père et lui invitent les
» hommes, et s\'il vous en deniande les preuves et les
»signes, révélez-lui ces secrets". Ensuite il lui fit pro-
mettre que, s\'il obtenait quelque autorité, il tuerait uu
individu qu\'il haïssait. L\'Ispahanien le promit, se rendit
chez Abou Tahir, lui donna les signes et lui révéla les
secrets. Abou Tahir ne pouvant douter de 1\'exactitude
de ses Communications, se leva, resta debout devant lui
et lui transféra la puissance suprème. Puis il dit a ses
gens: svoila celui au service duquel je vous appelais, je
»lui ai remis le pouvoir". C\'est ainsi que le gou-
vernement passa entre les raains de eet homme, qui
tint d\'ailleurs les promesses faites par lui a Ibn Chan-
bar. Puis il ordonna ii Abou Tahir et a ses frères de
mettre a mort tantót celui-ci, tantót celui-la en disant
»il est nialade" ce qui signifiait: »sa foi est suspecte"
et ses ordres furent exécutés. Il fit ainsi périr un grand
nombre des chefs les plus notables et les plus braves.
Quelqu\'un recevait-il 1\'ordre de tuer son père, son frère
ou son fils, il n\'hésitait pas a 1\'exécuter. .Mais. a la lon-
gue, Abou Tahir se prit a trembler pour sa propre vie.
Il dit a ses frères: »je commence a douter que eet homme
»soit le véritable maitre de la chose que nous atteudons.
»Si mon doute est fondé, il faut que nous le fassions
«mourir avant qu\'il nous tue\'\\ Ses frères y consentirent.
-ocr page 145-
133
D\'après ce qu\'ils croient, Ie maitre de la chose connait
les pensees cachées, sait tous les secrets, est a même
de guérir les malades; en un mot il peut ce qu\'il veut.
Abou Tfihir et ses frères allèrent donc trouver 1\'Ispaha-
nien et lui ayant raconté que leur raère était indisposée,
ils 1\'invitèrent a aller la voir. Mais ils 1\'avaient au pré-
alable endormie et 1\'avaient enveloppée de couvertures.
En la voyant, il dit: sc\'est une maladie dont elle ne
npourra se guérir. Puriflez-la\')", c.-a-d. tuez-la. A peine
eut-il prononcé ces mots, qu\'ils éveillèrent leur mère
en disant sasseyez-vous" et elle se mit sur son séant.
»Voyez, dirent-ils, elle se porte bien: mais vous, vous
»êtes un menteur" et ils Ie tuèrent".
Les récits d\'Ibn al-Atbir2) et de Hamadzani3) s\'ac-
cordent avec celui du Kitdb al-Oyoun. Seulement Ibn al-
Athir place 1\'événement en 326, ce qui est une erreur. Quant
a Hamadzani, il ne fait pas mention du nom de 1\'Ispa-
banien, mais bien de celui de 1\'ennemi d\'Ibn Sanbar,
que celui-ci voulait tuer; il 1\'appelle Abou Hafc ach-
Charik.
On voit que ces trois récits s\'accordent en un point
très-important, a savoir qu\'en 319 il apparut parmi
les Carmatbes un imposteur qui se fit passer pour Ie maitre
de la chose
qu\'on attendait et qui réussit a se faire
reconnaitre en cette qualité, parce qu\'il avait découvert
quelques secrets d\'état. Cet homme se servit de son pou-
1)  Cette eipression, familière aux Carmathes, e\'tait auasi employee par
le chef des Carmathes de Syrië et par Obatdallah. Voyez plus hauc p. 53, 67.
2)  VIII, 263 et HUT.
3)  Man. de Paris, f. 89 v. et suiv.
-ocr page 146-
134
voir pour faire disparaitre plusieurs Carmathes notables,
mais ses raenées finirent par inquiéter Abou Tahir et
ses frères. Il semble d\'ailleurs que sa mauière de vivre
et Ie earactère de plusieurs de ses ordres ou de ses
préceptes les avaient dcja fait douter de lui. Ils ré-
solurent de Ie mettre de nouveau ïi 1\'épreuve, dé-
couvrirent que c\'était un menteur et Ie tuèrent. Il est
assez probable qu\'on a interrompu 1\'expédition d\'Irak a
cause de eet homme, comme nous Ie raconte Arib; mais
si la rencontre avec Abou Tahir s\'est passée comme Ie
même auteur la décrit, il est impossible que la compli-
eité d\'Ibn Sanbar, dont parle Ie Kitdb al-Oyoun, soit
historique. Il y a d\'autres raisons encore qui nous font
douter de cette complicité. La familie Sanbar ayant
continue a occuper la seconde place dans 1\'état, et rien
ne prouvant qu\'ils aient jamais douté de 1\'excellence de leurs
principes, il est inadmissible qu\'Ibn Sanbar ait moutré
de 1\'attachement a un personnage qu\'il savait être un im-
posteur. Selon toute vraisemblance il aura été la pre-
mière dupe de eet aventurier. Et on a tout lieu de croire
qu\'Arib a raison de nous dire que Ie faux Mahdi avait
pris dès Ie début un ton d\'autorité qui imposait. Les
exemples de gens qui, en ce temps et même plus töt,
se sont fait passer pour une incarnation de la divinité et
qui ont été honorés comme tels par une foule de per-
sonnes, ne sont pas rares. Tout Ie monde connait, par
Ie poürae de Moore, Mocanna, Ie prophete voile de Kho-
rasan \'). Halladj réussit a se faire, dans 1\'entourage im-
1) Comji. de Sacy, Introd., p. 61 et J. Darmesteter, U Mahdi dtpats
-ocr page 147-
135
médiat du khalife a Bagdad, des adherents qui 1\'ado-
raient U 1\'égal de Dieu Chalmaghaui fut, de même, ré-
véré comme un Dieu par plusieurs persounes. Il est clair
que Ie terraiu pour une telle croyance n\'était nulle part
mieux préparé que chez les Carmathes; car ils profes-
saient Ie dogme de 1\'iucarnation, dont ils attendaient
une nouvelle mauifestation, et on pouvait d\'ailleurs plus
facilement les tromper par des jongleries que les Bagda-
diens, mieux au fait de la civilisation.
Il est impossible de déterruiuer avec certitude Ie nom
du faux Mahdi. Outre les récits qui precedent, nous avons
une autre relation, celle de Nowaïri, qui commet pour-
tant un anachronisme de 40 ans, puisqu\'il fait débuter
1\'imposteur au commeucement de la carrière d\'Abou Sa\'id1).
11 Ie uomme Abou Zacariya ac-^ammami2) et raconte
qu\'Abou Sa\'id 1\'a fait périr. Et comme Abou Zacariya
est d\'ordiuaire Ie surnom de celui qui s\'appelle pro-
prement Yahya, il n\'est même pas improbable que Yahya
ibn al-Mahdi, qu\'Ibn al-Athir3) uomme au lieu de eet
Abou Zacariya, soit Ie même individu; il doit donc dis-
paraitre de 1\'histoire de la première prédication d\'Abou
Sa\'id Nous avons déja fait remarquer plus haut\') que
ce qu\'on racante de ce Yahya ibn al-Mahdi est d\'une
la origine» de l\'Islam jusqutt nos Jourt, 1885, p. 43 et suiv. Ibn al-Djauzi,
f. 149 r.t raconte qu\'en 312 il parut dans une re\'gion situc\'c entre Hagdad
et Coufa un homrae qui se donnait pour Mohammed ibn Ismuil, c\'est-a-dire
pour une réincarnation de eet iin\'im.
                                                         
1)  De Sacy, 1. c. p. 214.
2)  ^U*aJI.
3)   VII, 341.                                                  4) P. 34 et iuiv.
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13Ü
authenticité douteuse. On trouve une preuve indirecte
de 1\'identité de eet homme avec Ie faux Mahdi de 320
dans 1\'accusation qu\'on adresse a 1\'un et a 1\'autre d\'avoir
introduit des pratiques immorales. Si nous pouvons ad-
mettre cette identité, Ie récit d\'Ibn al-Athir nous don-
nera la solution d\'uue grande difficulté, celle de sa-
voir comment on peut accorder la reconnaissance du
faux Mahdi avec la reconnaissance d\'Obaïdallah, Ie kha-
life fatimide. En effet, ce Yahya se nomme fils du Mahdi
et se dit envoyé par Ie Mahdi. Si nous admettons qu\'il
s\'est fait passer pour 1\'envoyé d\'Obaïdallah qui, a la tête
des Carmathes, devait mettre fin au khalifat de Bagdad ,
toute 1\'affaire devient parfaitement claire l).
La réalisation des espérances hardies qu\'Abou Tfihir
exprimait dans son poëme se trouvait donc différée pour
lougtemps par suite du règne du faux Mahdi. Beaucoup
d\'hommes influents avaient été assassinés; de la des ini-
mitiés entre les parents et amis des victiraes d\'uue part,
et les executeurs des sentences du pseudo-Mahdi de 1\'autre ;
peut-être même celui-ci avait-il laissé des adherents qui
voudraient Tenger sa mort\'). Il est bien regrettable que
nous ne possédions pas 1\'exposition qu\'Arib promettait
de faire de la décadence des Carmathes a la suite de
1\'apparition du faux Mahdi3). Mais c\'est encore Arib \')
1)   Il pnrait que Ie même homme est nomme* Abou Zacarhja dans les
livres saints des Druzes; voir de Sacy, Exposé I, SI, 31, 36. Ibn Sadonn !e
nomme al-Ispahani (Baydn 1, 293, 1. 11).
2)  C\'oinp. de Sacy, Introd., p. 214.
3)  Comp. Ibn al-Athir VIII, 264, 1. 14.
4)   F. 188 v. 11 cite trois d\'entre eux par leurs noms mais ils noos tont
d\'ailleurs inconuus.
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137
qui nous apprend qu\'en 320 Mounis, Ie généralissime du
kbalife, avait a soa service 70 Carmathes notables otous
hommes braves, d\'un courage admirable et dont aucun
ne fuirait devant 1\'ennemi"; il les employait dans les en-
treprises les plus difficiles. Peut-être avaient-ils émigré par
crainte du faux Mahdi.
Cependant les Carmathes ne restèrent pas tout-a-fait
inactifs. En 321 ils fireut, probablemeut dans 1\'intérêt de
leur commerce, une incursion dans la province de Perse,
et ils ravagèrent a cette occasion et pillèrent la ville de
Siniz, prés de Djannaba \'). Peut-être cette invasion n\'en
forme-t-elle qu\'une seule avec celle de 322, oü 1\'on avait
eu pour objectif la ville de Tawwadj \'). Cette expédition
se termina pourtant d\'une maniere malheureuse, puisque
plusieurs Carmathes, et parmi eux Ibn al-ühamr, 1\'un
des principaux dais, furent faits prisonniers et emmenés
a Bagdad. La terreur que Ie khalife Cahir éprouva peu
de temps avant sa destitution par sa propre garde (Djo-
mada premier de cette année) lui fit prendre la résolution de
leur rendre la liberté et de les combler de bienfaits afin
de se concilier leur appui. Nous ne savons pas au juste
ce qu\'ils sont devenus; mais il est assez certain qu\'ils
ont trouvé une occasion de retourner au Bahraïn.
Quant au pèlerinage. une petite caravane avait risqué
en 318 Ie voyage de 1\'Irak a la Mecque et était revenue
a Bagdad en Safar 319. Bien qu\'elle n\'eüt pas été molestée
par les Carmathes, elle eut terriblement a souffrir de la
1)   Yacout III, 221, 1. 15 et siiiv.
2)  Ibn al-Alhtr VIII, 221 et 210.
-ocr page 150-
138
faim, attendu que la plupart des stations avaient été
ravagées l), comme elles devaient d\'ailleurs contiuuer a
1\'être; c\'est ainsi que Yacoüt fait mention de la destruc-
tion de la station considérable de Rabadza en 319 2).
Arib nomme, il est vrai, 1\'émir du haddj pour les an-
nées 319 et 320; mais il ne nous dit pas qu\'il y eut
des pèlerins de 1\'Irak qui se rendirent a la Mecque, et
Fasi 3) nous déclare positivement qu\'il ne s\'en trouva
pas. L\'année suivante une petite caravane tenta 1\'expé-
dition et parvint a 1\'aceomplir 4). Mais la crainte qu\'in-
spiraient les Carmathes était si grande que Ie gouverne-
ment de Bagdad résolut de faire une tentative pour sortir
de cette situation difficile. En 322, Mohammed ibn Ya-
cout, ebaiubellan du kbalife ar-Radhi, entama des négo-
eiations avec Abou Tahir. Il lui demandait dereconnaitre
la souveraineté du khalife, de ne pas empêcher les pè-
lerinages et de rendre la pierre noire; en échange, il lui
offrait de Ie faire admettre comme prince des pays qu\'il
avait occupés et d\'obtenir pour lui tout ce qu\'il deman-
derait en outre 5). Abou Tahir aurait répondu avec bien-
1)   Arib f. 177 r.; Kitab al- OyOun Muis 1\'aa 319; Ibn al-Ujauzi, man. .ie M.
Schefer, f. 165 v. Ce dernier auteur raconte que les pèlerins, en revenant
de la Mecque, s\'é\'cartèrcnt de la route sur la fausse nouvelle de l\'approche
d\'Aüou Tïlhir, et qu\'ils arrivèrent dans un endroit oü se trouvaient des
monuments rcmarqnaules, des ossements humains extrêmement grands et
des images d\'hommes en pierre, dont on rapporta quelqucs-unes dans la
capitale. Un des pèlerins racontait qu\'il avait vu la statue en pierre d\'une
femme cuisant du pain dans un four. Quclques pèlerins s\'imaginèrent que
eet endroit était Ie séjour des Adites; d\'autres, celui des Tzamoudite6.
2)  11, 7«, 1. 10 et suiv.
3)   Ckron. Mtscc. II, 242.
4)   Abou U-Mahasin II, 254 et 262.
5)  Ibn al-Athtr VIII, 220. Comp. Uefrémcry, Mém. (Chist. or, I, 19.
-ocr page 151-
189
veillance qu\'il n\'entraverait pas les pèleriuages, niais
qu\'il ne pouvait rendre la pierre; que si Ie khalife vou-
lait lui permettre Ie libre comraerce avec Basra, il était pret
ii Ie reconnaitre comme souverain. Mais ce renseignement
n\'est probablement pas historique. Car la mort d\'Obaï-
dallah, survenue cette année, ue senible pas avoir pro-
duit de changement dans les relations entre les Car-
mathes et les Fatimides ]), comme Ie refus de rendre la
pierre noire peut déja nous Ie faire présumer. Le fond
du récit nous parait toutefois exact et il n\'est pas im-
possible qu\'Ali ibn Isa, qu\'ar-Radhi avait de nouveau
invite a devenir vézir mais qui avait refusé a cause de
son age avance *), se soit mêlé de ces négociations. Le
pèlerinage de 322 put se faire sans être troublé; ce fut
la, du reste, le seul résultat des négociations. En 323,
les pèlerins se virent de nouveau attaques par Abou Tahir
prés de Cadisiya et contraints de retourner sur leurs pas;
a cette occasion le prince des Carmathes resta quelques
jours a Coufa 3). En 325, le Carmatlie occupa pour la
seconde fois la ville de Coufa. L\'émir al-omara lbn
lifiïk se porta a sa rencontre avec une armee jusqu\'a
Cayr Ibn Hobaïra et ouvrit des négociations avec lui.
lbn al-Athir *) et Abou \'1-Mahasiu 5) affirment qu\'on ne
conclut aucun traite, mais qu\'Abou Tahir retourna dans
son pays. Hamadzani °), au contraire, dit qu\'Ibn Raïk
le décida a la retraite en lui promettant uu tribut an-
1)  Comp. Abou \'1-Mahaain II, 811.
2)   lbn al-Athir VIII, 211.
3)  Masoudi VII, 231; Ibn al-Athir VIII, 232; Ciron. Mecc. II, 242.
4)  P. 249 et «ui».                        5) P. 281.                    6) F. 87 v.
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140
nuel de 120,000 dénares en blé et en argent. Il me
semblr que les deux données sont exactes. Car, en 326,
il fut encore impossible aux caravanes de se rendre a
la Mecque. Ce ne fut qu\'en 327 qu\'on conclut enfin uu
traite, grace a Abou Ali Omar ibn Yahya, Alide de
Coufa. Cet homme , qui jouissait d\'un grand créditl), était
emir du baddj; étant personnellement lié d\'amitié avec
Abou Tahir, il 1\'engagea a permettre la caravane an-
nuelle moyeunant un tribut de 25,000, ou, selon d\'au-
tres, de 120,000 dénares2), a payer par Ie trésor pu-
blic, et une taille ou droit de protection (khifara) a
percevoir des pèlerins. Les chroniqueurs ne mentionnent
pas séparément les deux taxes; je crois cependant devoir les
distinguer comme je Ie fais. En effet Ibn Haucal, en énumé -
rant les revenus des Carmathes, distingue entre lesrevenus
de la route de la Mecque et les contributioDS des pèlerins 3);
en outre, la première de ces taxes est mentionnée dans
les négociations avec Ibn Raïk, et, quant a 1\'autre, nous
en possédons des relevés détaillés. On trouve 1\'énuméra-
tion la plus exacte de la khifara dans Ie Kitdb al-Oyoun \').
Il fallait payer par grande litières) trois dénares, par
petite °), deux, par cbameau de somme, un. Plus tard
on augmeuta probablement cette imposition; du moins
1)  Tanonkhi, man. de Lcide, p. 435, 4*6.
2)   Defrémery, Km. al-Om., p. 24 et aaiv.
3)  P. 21, 1. 8 et 11 de mon édition.
4)   Man. de Berlin, f. 176 r.
6) ^y**^**-\'. Le manuserit porte j !•*>, ce qni signifie chttrge. Voyez,
pour la ditférence entre les deux espèces de litière, mon Gtou. Bibl. Qéogr.,
p. 305 et 343.
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141
Ibn al-Djauzi\') donne-t-il par chameau cinq dénares et par
litière sept dénares, et Abou \'1-Mahüsin \') confirme ce ren-
seignement pour les chameaux. Nous lisons dan3 Ie Kitdb al-
Oyoun
qu\'Abou \'1-Hosaïn ibn al-Mo\'ammar percut pour la
première fois ce tribut en 327 dans la station de Zobala. Ibn
al-Djauzi raconte que Ie Cadhi Abou Ali ibn abï Horaïra
Ie Chafeïte \'), étant du nonibre des pèlerins, fit faire
volte face a sou chameau lorsqu\'on lui demanda la khi-
fara
et s\'en retourna, en disant pour justifier sa con-
duite: »Je suis revenu, non que je tienne tant a mes
»dirhems, mais parce que cette taxe est un coup de
»mort pour Ie haddj". — Cependant Ie chef des Carma-
thes repoussa toutes les demandes que fit la cour de
Bagdad pour rentrer en possession de la pierre noire.
Nous avons vu en 320 une troupe de Carmathes au
service de Mounis. Cet exemple fut, plus tard, suivi a
plusieurs reprises. En 327 nous trouvons un corps de
Carmathes aux gages du khalife lui-même ou plutót
d\'Ibn Raïc 4). Peut-être la cour de Bagdad avait-elle im-
posé a Abou-Tahir la condition de lui fournir ces trou-
pes. Par contre, Ie seeours qu\'Abou Tahir donua a Bé-
ridi pour se rendre maitre de Basra et, plus tard, en
330, de Bagdad, a été tout-a-fait volontaire5). Nous
1) Cité* par Nowairi, man. de Leide 2 //, p. 331. Voici Ie texte même .•*£
(lis. J-^SU1) ±*& CT*5 J*3^ *~*** (•\'»■ ö**) & >■ iM"
jfJiJ uu..                  2) II, 286 et Soyouti, TariU, p. 402.
3) Comp. Ibn Kliallicin, trad. de Slane, I, 375.
4} Muoudi IX, 26 et 32; il nomme deux de leurs chefs (Rifi et Omlr»)!
Ibn al-Atblr, p. 265.
6) Ibn al-Atbtr, p. 286; Abou \'1-Mahasin II, 297 et suiv. Comp. Ma-
soudi VIII, 346.
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142
rencontrons uue preuve de la reconnaissance de Bértdi
dans ce que nous apprend Abou \'1-Mahasin \'), a sa-
voir qu\'en 331, lors de la naissance d\'un enfant d\'Abou
Tahir, Béridi lui envoya des préseuts magnifiques et,
entre autres, un berceau d\'or orué de pierres précieuses.
Lorsqu\'en 332 Béridi fut forcé de se réfugier a Hadjar,
il y trouva tres-bon accueil\') et, plus tard, un frère
d\'Abou Tahir 1\'accompagna en personne poiir tiicher de
Ie rétablirs). En 339 nous voyons des Carmathes au
service du Bouïde Moïzz addaula4). En ce temps-la,
1\'Oman s\'était de uouveau affranchi en tout ou en partie
des Carmathes, comme nous Ie prouve 1\'expédition que
Yousof ibn Wadjili fit en 331 contre la ville de Basra 5)
Ibn Khaldoun nous dit d\'une facon générale") qu\'Abou
Tahir ne cessa de faire des razzias en Syrië et en Irak,
jusqu\'ii ce qu\'enfiu non seulement Bagdad, niais encore
Ie gouverneur de Damas consentirent a lui payer un
tribut anuuel; mais c\'est probablement un anachronisme
et il s\'agit en réalité ici des faits de 1\'an 357, dont je
parlerai plus bas. Cette supposition est d\'autant plus
vraisemblable qu\'aucun des autres chroniqueurs ne parle
d\'une expédition d\'Abou Tahir en Syrië.
Abou Tahir Solaïman niourut au mois de Ramadhan
332, dix ans après Obaïdallah. 11 avait été la clef de voute
de la dynastie et on fit en lui une perte irréparable.
Mais aussi sa mort eüt difficilement pu toinber dans une
période plus désastreuse. En efïet, une terrible réaction
1) II, 302.                                         2) Ibn al-Alhir, p. 307.
3) II Ktinl/."uii f. 90 r.                      4) Hamadzani f. 104 r.
5)  Ibn al-Athir, f. 29S et suiv. Comp. 312, 1 10 et suiv.
6)   IV, 89, 1. avant-dernière: Defre\'mery, £.\'m. al-Om., p. 20, note 1.
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143
se produisit a cette époque contre les Fatimides en Afri-
que. En 332, Abou Yazid 1\'Ifrénite avait déja poussé
ses succes si loin qu\'il avait obligé al-Caim, successeur
d\'Obaïdallah, de se retirer dans sa forteresse d\'al-Mah-
diya\'), oü il se vit assiégé. Après sa mort (334), son
successeur al-Mancour continua a être bloqué jusqu\'en
335, époque a laquelle un heureux revirement fit chan-
ger la face des affaires et préserva 1\'étoile des Fatimides
d\'une éclipse totale. On voit aisément que, dans ces
conjouctures difficiles, 1\'Imam ne pouvait souger a regier
la succession des chefs carmathes. Et c\'est pourtant cette
circonstance qui allait devenir plus tard la cause de la
décadence de leur pouvoir.
Les relations que nous avons par rapport a la succes-
sion d\'Abou ïalür différent beaucoup entre elles. Ha-
madzaui ~) et Ibn al-Atliir *) s\'expriment comme suit:
»Abou Tühir avait sept vézirs, dont Ibn Saubar était
Ie plus figé, et il avait trois frères, parmi lesquels Abou
\'1-Casim Sa\'id et Abou \'1-Abbiis al-Fadhl s\'aecordaient
toujours avec lui. S\'il y avait une affaire ii préparer, ils
allaient a la campague et y concertaient ce qu\'ils feraient.
A leur retour ils exécutaieut ce qu\'ils avaient résolu. Le
troisième frère était uu joueur et un ivrogne et il ne
prenait point part a leurs délibérations". Abou \'1-Maha-
sin •) dit qu\'Abou \'1-Casim Sa\'id succéda a son frère.
Ibn Klialdouu\'•) au contraire, raconte qu\'Abou Mancour
Abmed fut le successeur; selou d\'autres encore6), ceder-
Ij Baatn I, 2U.                     2) F. 90 r.
3) VIII, 31!.                               4) II, 306.                   6) IV, 90.
6) De Sary, Inlrod. p. 217, C/ireitom. II, 126.
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144
nier serait mort de la rougeole en raérae temps qu\'Abou
Tahir; niais ce renseignement est inexact comme la suite
de 1\'histoire nous 1\'apprend \'). La relation de Hamadzfini
et d\'Ibn al-Athir est d\'ailleurs incomplete; car, outre
les trois frères que nous venons de nommer, nous con-
uaissons encore Abou Yacoub Yousof, qui mourut en
366. Et 1\'accusation d\'être adonné au jeu et au vin ne
paraït étre applicable ni a lui ni a son frère Ahmed.
Ibn Khaldoun est en contradiction avec lui-même quand
il dit qu\'Abou Tahir eut pour successeur son frère ainé
et qu\'il appelle ce successeur Ahmed, puisqu\'il est cer-
tain que Sa\'ïd était 1\'ainé. Voici comment, selon toutes
les probabilités, les choses se seront passées. Après la mort
d\'Abou Tahir, Sa\'id, soutenu par son frère al-Fadhl,
a d\'abord gouverné 1\'état en attendant la décision du
khalife fatimide sur la succession. Ibn Khaldoun dit que
c\'est al-Cfiïm qui prit cette décision; niais c\'est proba-
blemeut al-Mancour qui 1\'a fait. Al-Mancour ordonna
que Ie gouvernement fut conféré non pas a Sabour, fils
ainé d\'Abou Tahir, comme Ie souhaitaient la plupart
des Iedanïya, mais a son oncle Ahmed, père du célèbre
Hasan al-Acam; il ajouta que Sabour aurait Ie gouver-
nenient après lui. Nous verrons plus tard quelles cala-
mités cette décision causa; poursuivons d\'abord Ie récit
des chroniques.
Le pèlerinage annucl a la Mecque n\'eut pas lieu en
332; d\'après Atïkï8), ce fut a cause de 1\'absence du
1)   Voyez aussi Cotb addin dans les Chron. Mecc. III, 166.
2)   Ckron. Mecc. II, 242.
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145
khalife de Bagdad et de la fermentation du pays; selou
Dzahabi1), ii raison de la mort d\'Abou Tahir, qui, de-
puis Ie traite de 327, avait coustamrnent escorte la ca-
ravaue2). De même il u\'y eu eut poiut 1\'année suivante,
probableiuent par suite du décès d\'Ikhchid, prince
d\'Egypte, et de troubles a Bagdad. Cepeudaut Ie traite
avec les Carmatlies restait eu vigueur: de sorte qu\'ou
était en sécurité de ce cóté. Mais la place de la pierre
uoire a la Caaba denieurait toujours vide. On avait fait bieu
des ettbrts pour eugager les Carniathes a la restituer
et on avait ottert uu jour jusqu\'a 50,000 dénares3);
mais jamais on n\'obtint d\'autre répouse que celle-ci:
«nous 1\'avons prise sur un ordre formel (de notre Imam)
»et nous ne la rapporterons que sur uu ordre (de lui)".
Cet ordre, al-Mancour, petit-fils d\'Obaïdallah, finit par
Ie douner\'). Et alors, en 339, Saubar, 1\'un des Car-
mathes les plus distiugués, partit avec 1\'objet sacré, d\'a-
bord pour Coufa, oü 1\'on exposa la pierre dans la grande
mosquée *), et de la pour la Mecque, oü elle fut remise
a sa place, en présence de 1\'émir de la Mecque et de
plusieurs autres personnes, notammeut un Espaguol 6):
1)   üefrémcry, Em. al-Om., p. 26, note 2 et Abou \'1-Mahusin 11, 805,
oü, par consequent, il ne laut pas lire «i*^u , comme on Ie propose dans
les corrections.
2)   Coinp. aussi Abou \'1-Mah. p. 802.
3)  Kitdb al-Oijom f. 129 v.; Hamadz&ni f 105 r.; lbn al-Athir p. 365;
Abou \'IMabasin p. 327; Ucfre\'mery, Hém. iThist. or. I, 18.
4)  Bmjdn I, 228; Cliron. Jtecc. III, 166; lbn Kbaldoun cité par Wall
II, 612.
5)  Voyez encore Djowaïut dans Ie Jourr.. Asiat. 1856, 11, 369; lbn
Khallican u. 186, p. 124 éd. de Wüstenfeld, trad. de Slane 1, 429; No-
waïri, man. de Leide 2 h, p. 352.
6)   Maccari I, 618; Ciron. 3lecc. 1. c.
10
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146
elle avait été absente 22 années moins quelques jours \').
C\'est que Ie but qu\'on s\'était proposé en enlevant ce
palladium paraissait impossible u atteiudre: on ne pou-
vait öter a la Mecque son caractère saint. L\'Imam, Ie
khalife fatimide, en ordonnaut la réintégration de la
pierre noire, devait acquérir, comme défenseur de la re-
ligion, une popularité qui lui était indispensable après
la répression de 1\'insurrection. Son grand père Obaïdal-
lah, comme nous 1\'avons vu, avait déja cru nécessaire
de désavouer publiquement toute complicité dans 1\'enlève-
ment de la pierre. Mancour, en réussissant a décider les
détenteurs a rendre 1\'objet sacré, gagna pour lui-même
et sa dynastie les cceurs de tous les Musulmans. Et quant
aux Carmathes, pourquoi n\'auraient-ils pas acceplé les
sommes considérables qu\'on offrait pour la restitution
plutót que de garder plus longtemps une pierre qui, a
leurs yeux, n\'était d\'aucune valeur? Il est du moins
vraisemblable qu\'ils se sont fait payer. Ibn al-Atlnr •)
et, d\'après lui, Novraïri \') disent qu\'ils 1\'ont rendue sans
compensation. Mais la plupart des sources parlent de
grosses sommes\'); d\'autres donnent un cbiffre !) et Ya-
cout mentionne méme Ie nom de 1\'homme qui joua Ie
róle de médiateur entre eux et Ie khalife6). Outre cela les
1)   Becri, man. de M. Scheler, p. 356; Kitdb al-Oijonn 1. o. et f. 24Ü
v.; Yacout II, 122, 1. avant-dern.; Hamza Upab. jiarle de 12 ans et dit
que la pierre fut replacê\'e en 329; d\'autres assurent qu\'Abou Tahir Taurait
déja reudu. Ces deux nssertioas sont sans aueun fondement.
2)   VIII, 306                                            3; I.. c.
4) Yücout 1. c.; Abou \'1-Mabüsin II, 327; Hamza Ispah. 1. c. Corap. les
paroles du Carmathe cit&s plus bas p. 148.
6) Cazwini II, 51: 24,000 dénares, KïttVi al-thjoun f. 12!) v.: 30,000 dénares.
6) Yücout II, 213, 1. 6. C\'était Ie mime Abou Ali Omar ibn Yahya qui
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117
Carmathes sernblent avoir stipulé d\'autres conditions en-
core.
Mosabbihi ( 430) et différents auteurs \') accusent les
Carmathes d\'avoir brisé la pierre: »On 1\'avait montée en
argent dans Ie sens de la longueur et de la largeur pour
retenir les morceaux ensemble, car elle s\'était fendue
lors de 1\'enlèvement." Abou \'1-Mahasin va même jusqu\'a
nous raconter qu\'on 1\'avait cassée de propos délibéré.
Malgré ces témoignages, je me permets de croire que
1\'accusation est fausse; il y avait longtemps qu\'elle s\'é-
tait brisée, puisque eet accident remonte a 1\'incendie
du temple du temps d\'Abdallah ibn Zobaïr. Azrakï
nous donne a ce sujet dei détails précis -\'). Elle s\'était
fêlée en trois fragments, qu\'Ibn Zobaïr fit rejoindre
au moyen d\'une bande d\'argent: il manquait cependant
un éclat qui, depuis, se retrouva et resta dans la pos-
session de la familie Chaïba. Il est vrai qu\'Ibn Djobaïr
nous la décrit comme se composant de quatre piè-
ces jointes ensemble; mais cette différeuce s\'explique
par les paroles de Burckhardt: »C\'est un grand ovale
irregulier, composé d\'environ douze pierres de grandeur
et de formes différentes, collées ensemble au moyen de
ciment et Ie tout bien poli: 1\'aspect qu\'elle présente ferait
croire qu\'elle a été divisée en plusieurs morceaux par un
coup violent puis réunie de nouveau." Or, depuis Ibn
avait mené les néRociations entre Ie gouvernement de Bagdad et les Car-
mathes en 327 (v. plus haut p. 118).
1)  Abon \'UMahitin.il, 287, 327; Chron. Mecc. III, 166; Ibn Djobaïr
p. 87.
2)   Chron. Mecc. I, 32, 140, 144, 1B3, 231, 245.
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148
Djobaïr, je ne aaohe pas qu\'elle ait subi d\'autre
violence. Il est donc clair que la description de ce der-
nier n\'est pas assez exacte pour qu\'on puisse en déduire
des conséquences et que la différeuce entre sa version
et celle d\'Azraki s\'explique aisément si on admet que
ce dernier remarqua trois grandes pièces dans la douzaine
de fragments taudis que Ie premier en vit quatre. On
ne leur en voudra pas de cette divergence si 1\'on consi-
dère que chaque visiteur n\'a qu\'un moment pour passer
devant la pierre a cause de la foule qui se presse tou-
jours aux environs *). Cette dernière remarque ne s\'applique
pas a Azrakï qui habitait la Mecque; peut-étre faut-il cher-
cher 1\'explication du désaccord entre sa description et celle
de Burckhardt dans la lésion qu\'elle subit en 414 J). Quant
a son identité elle est suffisamment établie par Ie grand noni-
bre des témoins qui assistèrent a la restauration et dont au-
cun, a ce qu\'il parait, n\'a élevé de doutes sur son autbenti-
cité; or, dans Ie nombre, figurait plus d\'une personne qui
avait été présente lors de 1\'enlèvemeut de 1\'objet sacré J).
Et voila ce que Ie docteur musulman aurait dü répondre
au Carmathe qui lui disait\'): »Je m\'étonne vraimentde
«votre (peu d\')esprit; vous avez dépensé beaucoup d\'ar-
»gent pour cette pierre, et qui vous garantit que nous
»ne 1\'ayons pas gardée en vous en rendant une autre?"
1)  C\'omp. Burton II, 192 et suiv.
2)   Ibn al-Athir IX, 284. Ou bien en 418 comme Ie dit Beert (man. de
M Scheler, p. 857), qui donoe Ie récit d\'un témoin oculaire du fait.
8) Voyez p. e. Baytln I, 228, 1. dern.
4) Cazwini II, 51; Kit/tb al-Oijoun f. 180 r. Ce qu\'on lit dans Ie Fa-
wdt al-Wafayat
I, 223, est ur. imbroglio tout plein d\'anachronismes.
-ocr page 161-
149
Nous possédons un rapport remarquable sur rannée
336 daus Ie Kitab al-Oyoun 1) et chez lbn al-Athir -).
Moïzz addaula Ie Bouïde, marchaut sur Basra pour 1\'ar-
racher ïi Béridi, choisit Ie chemin du désert pour appro-
cher de la ville. Les Carmathes lui envoyèrent une lettre
pour pretester coutre sa raarche ii travers ce pays saus
leur permission et au mépris de leurs droits. Moïzz ad-
daula répoudit de vive voix: «Qui étes-vous donc pour
«qu\'il faille vous demauder des pertuissious ? Le but que
»j\'ai en vue en tachant de prendre Basra 11\'est autre que
ode me mettre mieux a, même de vous harceler. Vous verrez
sbientöt ce que vous avez a attendre de uioi." Il résulte
de la lettre des Carmathes que leur droit sur le domaine
du désert était autrefois reconuu. D\'un autre passage
chez lbn al-Athir3) on serait tenté de conclure qu\'ils
avaient aussi eu des relations avec les Bouïdes , ce qui
ne parait pas étonnant quaud on se rappelle les tendances
chütes de cette dynastie \'); seulement, dans notre cas,
Moizz addaula n\'aura pas voulu subir 1\'arrogance des Oar-
raathes. Basra fut prise et Béridi se réfugia a Lahsa,
oü il resta jusqu\'a 1\'année suivaute, époque ii laquelle
il fit sa soumission a Moïzz addaula5). Mais il ne lui
était pas encore possible d\'eutrepreudre une hitte coutre
les Carmathes. Avec toute leur puissance, ni Moïzz ad-
daula ni ses successeurs ne furent en état de soumettre
lmran ibn Chahin, qui s\'était constitué une priucipauté
1)  t. 246 r.                                       2) VIII. 352.
3)  P. 372, 1. avaat-dern. Comp. plus haut f. 142.
4)   Comp. Ibn al-Athir, p. 403, 407, 435, 443.
5)  Ibid. p. 361.
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150
indépendante dans les marais du Tigre •). Les Carmathes
de leur cöté ne purent pas non plus soutenir leur pro-
testation par une invasion comme aux beaux temps
d\'Abou Tahir. En 340 s) ou en 341 3), ils secoururent
Ie prince d\'Oni&n dans une tentative qu\'il fit eontre
Basra; maïs leurs troupes, commandées par Abou Ya-
coub Yousof. 1\'un des frères d\'Abou Tahir, durent se
retirer sans avoir réussi.
Depuis ce moment jusqu\'a 1\'an 353, les ehroniques
gardent\' un silence presque complet sur les Carmathes.
Il n\'y aura donc point eu d\'exploits brillants; ce-
pendant leur influence et leur puissance avaient, seni-
ble-t-il, repris une marche ascendaute. Cest pour cette
période qu\'lbn Haucal\') nous présente quelques détails,
qui nous permettent de jeter uu coup d\'oeil sur leur
situation intérieure, mais qui, malheureusemeut, sont quel-
quefois trop obscurs. Au lieu de douner ici une traduc-
tion de ses paroles, je tacherai, eu m\'aidant de quel-
ques renseignements puisés dans les chroniques et sur-
tout des observations de Nficir ibn Khosrau, de tracer
une esquisse du gouvernement et de 1\'administration de
cette remarquable dynastie.
Le gouvernement des Carmathes u\'était pas rigoureu-
sement monarchique. Abou Sa\'id ne peut avoir été, par
la nature même des choses, qu\'uu primus inter pares.
Les geus qui 1\'avaient aidé a fouder sa puissance et aux-
1)  Md. p, 369, töi, et suiv., 460.
2)  Kitub al-O/joun 1\'. 260 r.; Abou \'l-Mnhüsin II, 830.
3)   Ibn al-Athir, p. S72 et suiv.
4) F. 21—23.
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151
quels il était étroitement lié, tant par Ie niariage que
par 1\'initiation aux mystères de la secte, lui servaient
constaniment de conseillers. Taudis que aes autres ad-
bérents portaient Ie nom de Moumhün ou Fidèles1), ce
corps d\'élite prit Ie titre honorifique d\'Icddniya, c\'est-a-
dire ceux qui ont Ie pouvoir de lier et de délier -). lis
constituaieut uu sénat, qui, sous la présidence d\'Abou
Sa\'id, connaissait des affaires les plus importautes; eu
même temps ses membres revêtaient les priucipales digni-
tés. Il parait qu\'al-Hasau ibn Sanbar, beau-père d\'A-
bou Sa\'id, et Abou Tarif Adi ibu Mobamraed ibu al-
Ghamr, celui-lii même qui fut fait prisonnier eu 322\'),
ont été les premiers ministres. Puis on compte dans leurs
raiigs Abou \'1-Hasan All ibn Ahmed ibn Bichr al-Ha-
rithï, ministre de la j ustice et de la police; Thaour ibn
Thaour al-Kilabi, qui avait a former et a pourvoir de
tout les détachenients de troupes qu\'on envoyait chaque
année dans diverses directions; Abou \'1-Hasan Ali ibn
Othniau al-Kilabi, qui remplissait les fonctions, alors si
hautement importantes, de directeur des postes; Abou
\'1-Fatb Mabmoud ibn al-Hosaïn\')i connu sous Ie nom
de Cochadjim, secrétaire d\'état et poète fameus; eu outre
1)  Comp. aussi Guyard, Fragments, p, 102.
2)   Weil II, 604, note 2; Ibn Kbaldoun, man. de Leide, III f. 2-10 r.
31 Voyez plus haut p. 137. Hamadzuni et Ibn al-Athir, dans un passage
déja cité p. 143 (comp. p. 131), parlent des sept vézirs des Carmathcs.
4) Ibn Khaldonn IV, 92, auquel j\'emprunte ce détail, nommc al-Hosain
ibn Mohammed, ce qui est faux. Ce poète, sur lequel on peut voirde Sacy,
Chrttt. II, SU, de Slanc, traduction d\'lbn Khallicun, I, 301, note 4, des-
ccndait de Sindi ibn Cbubik, personnage bien connu du temps de Haroun
ar-Rachid. V. FilirM, p, 168, 1. avant-dern. (comp. 139, 1. 22) et Ie titre
du man. de Leidc 720, qui contient Ie divan du poète.
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152
son fils Abou Nacr Cochadjim, qui occupait Ie poste
de secrétaire auprès de Hasan al-Acara; et, enfin, plu-
sieurs autres dont nous ignorons les noms. Le carac-
tère personnel d\'Abou Tsihir lui assurait une prépondé-
rauce incontestée et lui donnait presque le pouvoir d\'un
souverain absolu; toutefois on conserva les anciennes
formes. J\'ai déja montré l) qu\'après la mort d\'Abou Ta-
hir et jusqu\' après 335 il y eut probableraent un inter-
règne sous la présidence de Sa\'id, vu que l\'Imani se
trouyait alors dans 1\'irapossibilité de s\'occuper des af-
faires de 1\'Orient. Il semble aussi qu\'Ahraed, noranié par
Maneour, n\'ait réellement été qu\'un primus irtter paree. Ce
qui rend le fait bien probable c\'est qu\'Ibn Haucal nous
apprend que les fils d\'Abou Sa\'id avaieut des droits
égaux pour défendre et commander, pour lier et pour délier,
ainsi que pour toutes les affaires relatives a leurs revenus:
mais que, lorsqu\'il s\'agissait d\'uue expéditiou, ils se
coucertaient pour savoir a qui appartiendrait le comman-
demeut en chef. Cependant l\'horame qui avait le plus
d\'asceudant en toute chose, c\'était Abou Mohammed
Sanbar, fils du beau-père d\'Abou Sa\'id, celui-la même
qui, en 339 , rapporta la pierre uoire a la Mecque. C\'était
son opinion que 1\'on demandait toujours en premier lieu
et sa familie jouissait d\'une si grande considération que,
dans le partage des revenus destinés a la familie d\'Abou
Sa\'id, on lui remettait un cinquième pour lui, ses frères
et ges enfants. Les sept fils d\'Abou Tahir avaient aussi
hérité en grande partie de 1\'honneur et du crédit de
1) I\'. 141.
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153
leur père, surtout Sabour, (lont 1\'assassinat (358) eut
de si funestes conséquences pour les Carmathes, comme
nous Ie verrons plus tard. Jusqu\'a 1\'époque oü uous som-
mes arrivés , les Icdaniya n\'avaient pas cessé de se distin-
guer par une union remarquable. Ibn Haueal nous four-
nit un exemple de 1\'ordre et de la parfaite intelligence
qui régnaieut entre eux: >En vertu d\'une coutume éta-
blie chez eux les hommes d\'uu age ])lus mür et, d\'autre
part, les geus plus jeunes sortaient séparément pour se
réunir a Djar\'a ]) au sud de Lahsa. La. les jeunes geus
se livraient a des jeux équestres de lauee: puis ils re-
tournaient dans Ie plus grand ordre pour rentrer en ville
divisés en deux groupes comme au départ." Ce que nous
avons rapporté plus baut -) d\'après Hamadzaui et Ibn
al-Athir des excursions qu\'Abou Tahir et ses frères fai-
saient a la campagne pour y délibérer n\'est peut-être
qu\'uu faible reflet de ce qu\'on savait de ces tournois de
Djar\'a.
Les Carmathes avaient plusieurs sources de revenus.
En premier lieu la taxe des propriétés foncières du Bah-
raïn, levée sur les fruits des champs et des vergers.
Ie Bahraïn était un pays tout autrement fertile que ne
Ie décrivait Abou Sa\'id dans sou message ii Motadhed;
Le sol en divers endroits était d\'une grande fécondité
et produisait beaucoup de dattes3); de même que les
Anglais disent proverbialement »porter de la houille ii
1)  L\'ancicniic Gerra; v. Sprenger, diealte Geograpliie Aralieus, p. 132, 135.
2)  P. 143
3)  Bccri, man. de M. Schcfer, p. 326; Ibn KhaHoun IV, 92; Niciri
Khoarau, trad. de M. Scheler, p, 232.
-ocr page 166-
154
Neweastle", 011 tlisait en Oriënt de quelqu\'un qui faisait
un ouvrage inutile: »il est comme celui qui va ventlre
des dattes au Hadjar" \'). Ibn Haucal assure que ce pre-
mier poste donnait environ 30,000 dénares par an. Eu
second Iieu il y avait des péages fixes dans les plaines
de Basra et de Coufa et sur la route de la Mecque; des
droits de passage pour tous les vaisseaux qui remontaient
ou redesceudaient Ie golfe persique, percus a la douane
qu\'on avait établie dans 1\'ile d\'Owal; enfin les contri-
butions annuelles de 1\'Oman et des pèlerins de la Mecque,
sans compter Ie riche butin que rapportaient les troupes,
les tailles sur les Bédouins et la part qui revenait aux
chefs de Lahsa dans Ie produit de la pêche aux perles
dans la nier du Bahraïns). Quant au partage de ces re-
venus, Ibn Haucal nous donne quelques détails, qui
toutefois, ue brillent pas par la clarté. Tous les fidèles
étaieut tenus de faire au profit du Maitre de 1\'épo-
que\'), l\'Iniam, la cession d\'un cinquième de leurs re-
venus, usage qui s\'est constamment maintenu dans la
suite. Cet argent était verse a Lahsü dans un trésor
particulier, nommé trésor du Mahdi\') et ayant sa propre
administratiou. Une certaine partie du reste, ou plutöt
Ie produit de quelques reveuus spécialement réserves,
était destiné aux Mouminin par excellence, c\'est-a-dire
aux Icdanïya. D\'autres revenus, et, a ce qu\'il paraït, sur-
tout les tri buts de Basra, de Coufa et de 1\'Omiin, Ie
J) Freytag, Proverbia II, 350, n. 100; Ibn Batoula II, 248.
2)  Comp. Naciri Khosrau, p. 230 ainsi que les passages d\'Ibn Batoula
(II, 244 et sui».) et d\'Edrisi (I, 372 et suiv.) eité\'s par M. Schefer.
3)  Comp. moa Gloss. Geogr. p, 254.
i) Mocaildasi, p. 94, 1. 2.
-ocr page 167-
ir,:,
produit de la kin/dra des pèlerius et une grande partie du
butin de la guerre, étaient consacrés a la maison d\'Abou
Sa\'id et aux Sanbarides. Selon Ibn Haucal, la totalité de ces
revenus, déduction faite du cinquième pour 1\'Imam, se
montait a une soniine de 1,000,000 a 1,200,000 déna-
res. Il y avait des règlements invariables pour Ie par-
tage des trois ciuquièmes entre les membres de la fa-
mille d\'Abou Sa\'id, qui, du temps d\'Ibn Haueal, eomptait
environ trois cents personnes. Quand on avait eu recours
a 1\'aide des Bédouins pour quelque grande entreprise,
ils recevaieut naturellement une bonne partie du butin,
comme nous 1\'avons vu dans Ie cas d\'Azhari.
Nous ne savous pas pour combieu la familie d\'Abou
Sa\'id et les Sanbarides devaient contribuer aux dépeuses de
1\'état et de la guerre sur les sommes qui leur étaient
allouées, ni, du reste , quels revenus on consacrait a eet
objet. Mais il me semble qu\'on peut conclure du fait
même du partage des revenus que tout au moins les
principaux Carmathes avaient des possessious particuliè-
res et que, par conséquent, Ie communisme prêché par
IJamdan (\'armatn en Irak et, avant lui, par Abou Sa\'id
ïi Djannaba n\'avait pas été introduit dans Ie Babraïu
ou du moins n\'y avait pas jeté de profondes racines. Il
restait pourtant encore, dans 1\'état carmathe, plusieurs
iustitutions communistes du temps de Nacir ibn Khosrau.
Voici ce que nous appreml ce voyageur \'): «Lorsque je me
trouvais a Lahssa, ces priuces possédaient trente mille
esclaves nègres ou Abyssiniens, ackete\'s a prix d\'argent
1) Traduction de M. Schefcr, |). 227 et suiv.
-ocr page 168-
156
et qui étaient employés a des travaux d\'agriculture et
de jardinage. Le peuple n\'avait a payer ni impöt ni
dime. Si quelqu\'uu tombait dans la pauvreté ou s\'en-
dettait, ou lui faisait des avances jusqu\'a ce que ses
affaires fussent rétablies; si quelqu\'un avait contracté
une dette, son créancier ne réclamait de lui que le ca-
pital. Tout étranger connaissant uu métier recevait, ii
son arrivée a Lahssa, une certaine soninie dont il dis-
posait jusqu\'a ce qu\'il eüt des moyens d\'existence assurés.
Il pouvait acheter les matières et les outils nécessaires
a son industrie et il restituait, quand il le désirait,
la somme exacte qui lui avait été prêtée. Si le pro-
priétaire d\'une niaison ou d\'un mouliu vient a être
ruiné, et s\'il n\'a pas le moven de remettre sou
immeuble en état, les gouverneurs (c\'est-a-dire les
princes, descendants d\'Abou Sa\'id) désigneut uu certaiu
uombre de leurs esclaves qui sont chargés de réparer
les dommages éprouvés par les maisons et les moulins;
il n\'est rien reclame, pour ce fait, du propriétaire. Il
y a a Lahssa des moulins qui sont la propriété de 1\'Etat
et dans lesquels on convertit, pour les particuliers, le
blé en farine, sans rien exiger de qui que ce soit. L\'en-
tretien de ces moulins et le salaire des ouvriers qui y
travaillent, sout a la charge du gouvernement".
Une autre conséquence de ces mêmes principes, c\'était
1\'usage de monnaies de plomb pour le commerce jour-
ualier. Les grosses sommes se payaieut en corbeilles qui
conteuaient un certain poids de plomb. C\'est ainsi du
moins que je crois devoir comprendre le passage suivant
de Xacir ibn Kbosrau, qui me parait assez obscur: »Les
-ocr page 169-
ir, 7
transactions commerciales se font au moyen de plorab
contenu dans des couft\'es, dont chacuue a Ie poids de six
mille dirbenis. Quand on conclut un raarché, on eompte
un certaiu nombre de corbeilles et on les eniève; cette
monnaie ne peut être exportée".
Dans les entreprises dangereuses, les Icdaniya se met-
taient en marclie tous ensemble; voyez, par exemple,
celle coutre 1\'Omiin dont nous parle Ibn Haucal; c\'est
celle oü Abou Ali, célèbre plus tard sous Ie nom de
Hasan al-Aeani, avait été envoyé contre 1\'Oman et oü
ses efïorts pour Ie conquérir avaient été infructueux.
Nous ignorons quand cette expédition a eu lieu, car 1\'his-
toire de 1\'Oraan ue nous est que superficiellement con-
nue. Ibn Khaldoun dit l) que les Carmatlies ne discon-
tinuèrent pas leurs efforts pour se maiuteuir dans 1\'Omau
depuis la conquête qu\'Abou Tahir en fit eu 318 5) jus-
qu\'en 375. En 331 et en 341 nous connaissons un
prince iudépendaut de ce pays 3); il est possible néan-
moius qu\'il fut tributaire. Ibn Haucal, comme nous ve-
nons de Ie voir, range Ie tribut de 1\'Omüu parmi les
revenus ordinaires. Quand on avait résolu quelque expé-
dition générale de ce genre, on laissait au Bahraïn
celui en qui on avait Ie plus de confiance et on lui re-
mettait Ie gouvernement des afl\'aires; tous les autres
Icdaniya se mettaient en route et personne ne cher-
chait a se dispeuser d\'une expédition souvent difficile et
périlleuse. Et alors ils étaient invincibles. J\'ai déjii
1)   IV, 98.
2)   Voyez plus haut p. lla.
3)   Voycz plas haut p. 142 et 150.
-ocr page 170-
158
cité les paroles caractéristiques que prononce Abou
\'1-Mahasin \') en ruentioiinant bon nombre de leurs ex-
ploits que je u\'ai pas a répéter ici. Le nom des Car-
mathes répandait une si grande terreur qu\'il paralysait
les habitants des villes et les voyageurs des caravanes:
au point que, le plus souvent, ils osaient ii peine ré-
sister et se laissaient piller comme des femmes sans dé-
fense.
Il faut beaucoup regretter qu\'Ibn Haucal ne nous
dise rien de ces Carmathes comme secte. Force nous est
donc de recourir a quelques notices éparses et a ce que
nous savons sur d\'autres branches des Carmathes ou Is-
mailis pour tficher de nous former une idee de leur doc-
trine. Mais nous en sommes malheureusement réduits a
presque tout emprunter a leurs onnemis mortels. Il y
a même telles relations que nous devons rejeter a pre-
mière vue. Dans cette categorie se range par exemple
tout ce que raconte a leur égard le dévot calomniateur
Ibn Sadouu, dont Ibn Adziiri nous donue un extraits).
Cornment ajouter foi aux paroles d\'uu homme qui se
donne pour bien instruit sur les matières les plus ca-
chées et les plus secrètes de leur nature, alors qu\'il ignore
ce qui est parfaitement notoire? Chez lui Abou Sa\'id
s\'appelle Abou Obaïd; il nous raconte que la pierre
noire avait été envoyée a Obaïdallah; qu\'Obaïdallah (qu\'on
remarque ce détail) raourut quelques jours après, et que
chaque fois qu\'on 1\'euterrait, la terre rejetait son ca-
1)   II, 446; comp. plus haut p. (J8, note I.
2)   Bayün I, 292—299. Voir surtout p. 293.
-ocr page 171-
L59
davre jusqu\'a ce que sou fils (sic) eüt remis la pierre a
sa place. Je tiens pour certain que ce qu\'on appelle la
uuit de 1\'Iiniiui \') n\'a jamais existé chez les Carmathes
et que c\'est une pure invention de leurs ennemis. De
même, je ne erois pas qu\'il y ait lieu de leurattribuer la
honteuse ordalie de patience, bien qu\'on ne puisse nier
qu\'uu enthousiaste iusensé ue Fait prêchée dans la partie
occidentale de l\'Afrique\'). Il m\'est impossible de couce-
voir commeut uu état fondé sur une pareille morale
aurait pu se fortifier et se maintenir dans sa vigueur
pendant un laps de temps aussi considérable. Ajoutez
qu\'Ibu Haucal, qui connaissait les Carmathes mieux que
tous les autres, ne sait rien de ce fait et qu\'au contraire
il parle toujours d\'eux avec respect1). De même Niicir
ibn Khosrau, qui les a visites en 443, n\'a que du bien
a dire d\'eux. Nous ne devons jamais oublier qu\'aux
yeux de tout pieux Musulman un Carmathe était un ob-
jet d\'aboinination et qu\'on croyait ne pouvoir faire chose
plus agréable a Dieu et aux princes que de représeuter
sous les plus uoires couleurs ces ennemis de la reli-
gion et de 1\'état. C\'est pourquoi je me crois pleinement
fondé a admettre que, de toutes les accusations con-
tre les Carmathes, la moins outrée est celle qui a chance
1)   Ibn Snduun 1. c.; de Sacy, IntroU., p. 1U0 (ou Dcfrémcry dans Ie
Jour/i. asiat. 1S5G, II, 372). Ibn al-Djauzi, man. de M. Scbefer, f. 17 r. dit
seuleinent J>j[y>l ^ *_j\'__-o\' ^lSLS\\j ^1 ^^>M i)-3^ ^S
* il n\'est permis t\\ personne de derober sa femme aui regards de ses corrê-
ligionnaires". Peut-être les Carmathes n\'autorisaient-ils pas les femmes a
se voiler et cette circonstance sera-t-elle devenue la cause de toutes les ac
ensatioiis d\'imnioraiité qu\'on a portees contre eux.
2)   ll«i,,;,i I, 18» et suiv.
8) Ij va de soi qu\'il faut excepter Abou Tiihir.
-ocr page 172-
160
de renfermer Ie plus de vérité; surtout parce qu\'elle se trouve
consignée dans une satire mordante, composée dans Ie
Yémeu contre Ie chef des Carniathes. Je 1\'empruute a
1\'histoire du Yéuieu par Khazradji \'):
Prends, o ma belle ! ton tambourin et frappe Ie vivement,
Cüante tes cliansons et livre toi a la joie!
Le prophete des Banou Hachim *) a disparu;
Eu voici un autre des I lam ui Yarob.
Chaque prophete a sa loi
Et voici la loi de ce nouveau prophete :
Il nous apporte la dispense des commandements de la
prière,
Il abolit le jeune et n\'est point rigoureux.
»Quand les hommes se disposent a la prière, ne te léve pas
avec eux;
»Mange et bois libremeut quand ils jeünent;
»Ne cherche pas a prendre part a la course d\'ac-^\'afa\')
»Et ne rends point visite au tombeau (de Mohammed) a
Yathrib (Médine).
»Ne te refuse pas non plus aux fiancés
» Appartenant a ta familie et a tes proches parents;
»Pourquoi te serait-il permis d\'épouser tel ou tel étranger
»Et défendu d\'apparteuir a ton père?
»Le rejeton n\'est-il pas a celui qui 1\'a cultivé
»Et qui 1\'a arrosé dans le temps de la sécheresse?
»Et bois le vin sans craiute de perdre ta pureté,
»Car. d\'après ma doctrine, le vin est permis comme 1\'eau
du ciel".
1) Voir le texte a rajipeuditT.                              2) Mohammed.
3) Une des cére\'mouiea du haddj. Comp. Burton 11, 267 et suiv.
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161
O mon Dien, continue tes faveurs a Ahmed (Mohammed)
Et couvre de honte la souris \') de Yarob!
Interdis-lui les jardins de la béatitude,
Car, sans garder de réserve, il prêche ouvertement 1\'im-
piété!
La polémique d\'Abdallah ibn Maïmoun contre les Ara-
bes et 1\'Islam ne pouvait manquer de subir certaines
modifications pour Ie Bahrain. Car, la, c\'étaient précisé-
ment des Arabes qui étaient les partisans et les cham-
pions de la secte; nous y trouvons même les plus hau-
tes dignités remplies par des hommes de pure origine
arabe, auxquels on n\'avait naturellement fait connaïtre
que Ie but secondaire. Aussi tous les efforts se con-
centrèrent-ils avant tout sur eet objet. Miner Ie khali-
fat et 1\'anéantir en même temps que Ie faux Islamisme
qui en formait la base, en faire apostasier les adherents
ou les exterrainer, tel était Ie but auquel tendaient les
Carmathes du Bahraïn. Ils se trouvaient tout-a-fait en
dehors de 1\'Islam; si douc ils n\'observaient pas les régies
et les prescriptions de ce culte; s\'ils euseignaient que la
prière, Ie jeune et Ie pèlerinage sont superflus pour les
vrais serviteurs de Dieu
; si, de la sorte, ils gagnaient Ie weur
des Bédouins et se faisaient de nombreux partisans , ce sont
la toutes choses que Ie pieux Musulmau peut condam-
1) Jeu de mots. Qi "My signi6ef d\'après soa etymologie. »homuDcio
ultra mjdum futuans". Vraisemblablement il y avait uu proverbe
J**^ly O* Oü**3\' dans Ie même seus que ^\'ji CT* Ow**tf| v.
Freytag, Prov. II, 284, n. 103.
11
-ocr page 174-
162
ner & son point de vue; mais nous, nous n\'en avons
pas Ie droit. Ce qu\'il y a d\'inconte?table, c\'est que leur
doctrine était dangereuse et entrainait les conséquences
les plus déplorables chez les hommes grossiers auxquels
ils 1\'avaient prêchée; ce qui ne 1\'est pas moins, c\'est
que, grace surtout a eux, la faible impression que 1\'Is-
lam avait faite sur les Bédouius se trouva bientót eu-
tièrement effacée et qu\'avec elle tomba ce freia salutaire
de 1\'antique barbarie \'). Mais quelque satanique que fut
Ie projet du fils de Caddah qui leur avait donné nais-
sance, je suis iutimemeut convaincu que les Carmathes,
et particulièrenient ceux du Bahraïn, travaillaient avec
la conscience de servir la bouue cause. Un seul exem-
ple s). Lorsqu\'Abou Tahir s\'approcha de Bagdad en 315,
on vint rapporter au vézir Ali ibn Isa qu\'il y avait dans
sa capitale un bomme originaire de Chiraz qui envoyait des
nouvelle* a Abou Tahir. Ali Ie fit mander devant lui.
L\'homme avoua et dit: »je ne connais pas personnelle-
tment Abou Tahir; mais je sais qu\'il défeud la vérité,
»tandis que vous et votre maitre, vous êtes des incré-
»dules et vous vous appropriez ce qui ne vous appartient
»pas. Dieu a besoin sur la terre d\'un hoddja (preuve
•vivante)1) et notre Imam est Ie Mahdi Mohammed*), 1\'ar-
»rière-petit-fils de Mohammed ibn Isniaïl ibn Ujafar ac-
1)   Uorop Niciri Khojrau. p 23:1: Burton II, 1\'9, 93. 2 4; Do/v,
Islamisme, p 9
2)   Hamadrini f 39 r ; II,„ al iljanzi f 160 i ; Ibn al-ithir VIII,
127; Weü II, 611.
                            tl Vnvei plus loin p 169.
4) Obaidallah s\'appelle anasi Mohammed en sh qualité de Mah\'lt; comp.
la talilc géitéal chez Wiistelifeld. F4:im p 13 II se pent ponrt.int qu\'O*
baïdallab ait donne sou lis al Canii, qui a appelait réellement Mnhammed,
pour Ie ve\'rilüble Maitre de 1 époque.
-ocr page 175-
163
ïCadik, qui babite Ie Magrib". Et Ie vézir lui ayant
reproché d\'avoir des relations dans 1\'armée et lui ayant
demandé quels étaient ses coreligionnaires, Ie Carmathe
répondit: «Corament vous, qui êtes doué d\'une si grande
intelligenee. pouvez-vous attendre de moi que je trahisse des
>croyants et que je les désigne a des incrédules qui les
»tueront? C\'est ce que je ne ferai jamais".— Les poésies
d\'Abou Tahir nous forceut aussi de juger de tuême. Il
allait les exterminer jusqu\'au dernier, ces aues, ces ido-
latres, et il se seutait auimé dans ce projet par la pen-
sée que Jésus, flls de Marie, ne laisserait pas d\'approu-
ver ses actions lors de son arrivée prochaine.
Ces dernières paroles raéritent d\'être remarquées. Alors
que, d\'après les curieux détails que donne Ie chérif
Akhou Mohsin1), on voit que la fin du système d\'Ibn
Caddah ne fut qu\'une espèce de culte de la raison, ces
vers au contraire respirent un véritable enthousiasme re-
ligieux On a beau trouver bizarre 1\'idée qu\'Abou Tahir
s\'était formée de l\'avènement de celui qui devait venir,
il est évident qu\'il était rempli de cette attente. Il peut
paraitre assez singulier qu\'il donne a ce Messie Ie nom
de Jésus, fils de Marie. Dans 1\'opinioii de Mohammed,
Jésus avait été uu vrai prophete et tous les bons Mu-
sulmans croyaient qu\'au dernier jour Jésus reviendrait
juger les hommes, de sorte que 1\'expression «jusqu\'a la
venue de Jésus, fils de Marie", signifie «jusqu\'a la fin
du monde" !). Il ne faut douc pas penser a des influen-
1> lle Sacy Intrad p. 133 et siliv.
i) V. e. Tabarl 111. 40,1 5 Com|>. Snouck Hurgronje, Der Mahdi, tirage
:i part du la Jteow enion\'iaUt internat\'umale, Uuc. 1885, p. 7 et auiv.
-ocr page 176-
164
ces chrétiennes quand on voit faire usage de cette ex-
pression. Nous savons du reste d\'Abou Sa\'id qu\'il avait
été autrefois Musulman. Du moins Istakhri <) et Ibn
Haucal \') nous disent-ils que, du temps d\'Abou Tahir,
son oncle, frère d\'Abou Sa\'id, et toute sa familie en
Perse avaient été emprisonnés a Chiraz parce qu\'on les
soupconnait d\'être affiliés a la secte, mais qu\'on avait
reconnu leur innocence et qu\'on les avait remis en li-
berté: or les termes dont ces auteurs se servent a eet
endroit prouvent que les membres de la familie d\'Abou
Sa\'id étaient Musulmans. Mais comment faut-il concilier
cette expression dans Ie poème d\'Abou Tahir avec Ie
système d\'Ibn Caddah ? Dans ce système aussi Jésus est
reconnu comme vrai prophete; mais, selon Akhou Moh-
sins), les persounes parvenues au plus haut degré d\'ini-
tiation entendaient par la ïun propagateur de prescrip-
tions politiques et légales". Ibn Caddah, il est vrai,
jnseignait une réapparition (ce n\'était que dans Ie grade
Ie plus élevé qu\'on apprenait a en comprendre Ie sens
spirituel4), mais il s\'agissait de Mohammed ibn Ismaïl
1\'Alide. ür, bien qu\'Akhou Mohsin nous dises) que la
secte se divisa plus tard en plusieurs branches dont les
doctrines se différencièrent quelque peu, je ne sau-
rais croire que les Carmathes du Bahraïn se soient
tellement séparés des autres sur un point aussi capi-
tal. Il faut donc bien admettre que la doctrine des
Carmathes renfermait déja ce dogme, plus tard amplifié
1) P. 160 de mon édition.                          2) P. 211.
3) De Sacy, Intrad, j). 136.                       4) lliil. p. 136, 167.
5) IèicL \\). 137 et suiv.
-ocr page 177-
1G5
par les Druzes, >que la divinité , ou plutót ses émanations
qu\'on appelle la Raison universelle et 1\'Ame universelle \'),
s\'est révélée a plusieurs reprises a l\'humanité \')". Nous
avons vu plus haut dans 1\'interrogatoire du chef des Car-
mathes Ibn abi \'1-Fawaris auquel procéda Motadhed3)
qu\'on accusait les Carmathes d\'être partisans de cette
doctrine. Il en résulte en mêine temps, ce qui d\'ailleurs
est fort naturel, que les Carmathes étaieut absolument
étrangers au plus haut grade d\'initiation, dans lequel on ex-
pliquait spirituellement Ie retour de Mohammed ibn Ismfiïl.
Quant a la doctrine des Druzes, il ne sera pas hors
de propos de 1\'exposer ici en abrégé. La véritable nature 3e
la divinité, disent-ils, ne peut se comprendre qu\'au moyen
d\'une image et non pas en réalité et dans son essence. Mais
par miséricorde et par bonté pour les hommes, elle nous
a fait voir Ie voile qui la cache et Ie lieu d\'oü elle nous
parle, pour que uous puissions 1\'adorer sous la forme
d\'un être qui se laisse contempler et comprendre. A ce
voile et a ce lieu, que nous voyons et qui tombe sous
notre observation, dont nous entendous la parole et au-
quel nous parlons, sont dus dans tous les siècles 1\'hon-
neur et 1\'adoration \'). (Le voile et Ie lieu signifient tous
les deux la forme humaine que la divinité a revêtue).
Depuis le siècle d\'Adam jusqu\'a la fin du règne de la
doctrine de Mohammed, il ne s\'est point fait de nouvelle
révélation5); la deuxième incarnation n\'a eu lieu que
du temps de Mohammed ibn Ismail"). Les révélations
1)  Comp. Guynr.1 dans le Journ. aiiat. 1877, I, 328.
2)   De Sacy, Exposé p. 1.                                  3) P. 26 et suiv.
4) De Sacy, Ktpm, p. 17.           5) h. e. p. 31.           6) L c. p. 31, 34.
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160
suivantes se présentent pour la plupart sous la forme
des khalifes fatimides, et c\'est sous celle de Hakim,
1\'un d\'eux, qu\'eut lieu la dernière et la plus glorieuse
de toutes. Ces différents voiles ne différent que de noms
et de formes; en réalité ils sout identiques; il est donc
permis de rendre hommage a la divinité sous chacun de
ces noms \').
Le système des Druzes tirait son origine de celui des
Carmathes ou Ismaïlis, c\'est-a-dire de celui d\'lbn Cad-
dah. Hakim et Hamza y donnèrent une application dif-
férente, comme devait aussi le faire plus tard Sinan, le
grand-maitre des Assassins\'i; mais la base des deux
systèmes était la même. Or voici ce que je pense D\'après
Akhou Mobsin : i, Ibu Caddfih enseignait qu\'il y a eu
sept prophètes-législateurs (mitik): Adam, Noé, Abra-
hain , Moïse, Jésus, Mohammed et Mohammed ibn Ismail.
Ils ont tous successivement enseigué une loi destinée a
remplacer la précédente; Mohammed ibn Israaïl, le der-
nier des sept, est le plus parfait de tous; c\'est lui qui
a révélé la doctrine qui, après lui, doit remplir le monde
entier; c\'est de lui qu\'on annonce le retour glorieux. Je
snis d\'avis que dans la dogmatique carmathe, comme
dans celle des autres Ismaïlis, ces sept parleurs (signi-
fication littérale du mot de mïtik) représentant les sept\')
incarnations de la divinité s). L\'humanité avait dü par-
1)   L. c. p. -40 et suiv
2)   Voyez Guyard, Yragmcnts, p. 13, 101; Un graitd-vtaifrt des Auataini,
ilaas le Jour/i. asiat. 1877, 1, p. 303 et êuiv.
3)   De Socy, Inlrod V. 103—109.                4) Comp. 1. c. p. 113—115.
5) Comp. CtiahrastHni éd. Cureton I, 148.
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167
courir sept phases de développement et a la fin de la
septième période, qui avait commencé par 1\'incarnation
de la divinité en Mohammed ibn Ismaïl, on en verrait
la dernière apparition ou, ce qui revieut au même, Ie
retour de Mohammed ibn Ismaïl. A ces incarnations les
Druzes en substituèrent d\'autres; ils conservèrent toute-
fois les sept ndtiks a titre d\'anciens souvenirs, quoiqu\'ils
ne cadrasseut pas bien avec leur système \').
Si 1\'opiuion que je viens d\'émettre est fondée, nous
aurous résolu la difficulté qui se présente dans les vers
d\'Abou Tahir, ainsi que celle qui se trouve dans Ie poème
qu\'Ibu al-Athir attribue a tort au fameux poète Ibn
Hani et qui a pour sujet 1\'entrée d\'Obaïdallah a Rac-
cada s). Il importe peu sous laquelle des sept dénominations
on s\'adresse a la divinité, les sept personnes n\'en formant
qu\'une, a la seule différence prés du nom et de la forrae.
Et c\'est ce qui nous fournit en même temps 1\'explication
de la conduite de Hakim s), ainsi que de la naissance de
la secte des Druzes. Les cinq premiers khalifes fatimides
avaient trop d\'intelligence et étaient trop bien au cou-
rant de la politique pour se donner comme des inrarna-
tions de la divinité, si ce n\'est peut-être en secret au-
près de leurs adherents les plus zélés; c\'est ce qu\'on
voit dans une lettre de Moïzz aux Carmathes \') et en-
core avec des modifications importantes 5). Au contraire,
1)   üe Sacy, Exposé, p. 30 et suiv.
2)  Bayén I, 159; Ibn al-Athir VIII, 457.
8) Ue Sacy, Utrod. p. 431 et «uiy.
4) Ud. p. 229—240,
6) Guyard dans Ie Journ. asiat. 1877, I, 887.
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108
ils punissaient ou réprimaient les fanatiques, — et il
n\'en manquait pas \') — qui s\'empressaient de leur ren-
dre uu hommage dü a la seule divinité. Hakim eut la
folie de ne pas résister a la tentation et de se faire pro-
clamer Dieu. D\'après leur système, chaque Ndtik a un
adjoiut (Asiis), qui recoit ses révélations et qui, après la
mort du premier, lui succède, propage sa doctrine et en
explique Ie sens réel aux initiés\'): il est 1\'Imam, suivi
successivement de six autres Imams; après cette période
il paraït un nouveau Ndtik, c\'est-a-dire qu\'il se produit
uue nouvelle incarnatiou. Seth était 1\'adjoint d\'Adam;
Sem, celui de Noé; Ismaïl, celui d\'Abraham; Aaron.
celui de Moïse\' (Ie dernier Imam de cette période a
été Jean Baptiste); Pierre, celui du Messie Jésus, fils de
Marie; Ali, celui de Mohammed. Les successeurs d\'AH
sont Hasan, Hosaïn, Ali ibn Hosaïn, Mohammed ibn
Ali, Djafar Cadik et son fils Ismaïl. L\'adjoint de Mo-
hammed ibn Ismaïl, septième Ndtik, a été Abdallah ibn
Maïmoun al-Caddah, suivi de son fils Ahmed, a qui suc-
cédèrent en qualité d\'Imams les khalifes fatimides \'). Comme
Ie père de Hakim complétait une série de sept Imams\')
et que sa mort fermait cette période, il y eut peut-être
la un motif décisif qui amena Hakim a se faire
1)  Comparez pour ce qui regarde ObaïdaUah Baydn 1, 159, 188, 190
et wiiiv ; Wüsteofelt], Fatïm. p. 60.
2)  De Sacy, Introd. p. 104 et »uiv.; Chahrastint 1. c; Macrlïl I, 898
et suiv.; Gujard I. c. p. 327, 881
3)  Chahrastüni p. 146 et aiiiv.; de Sacy, Introd. p. 226, 252 et sim
4)   D\'aprèa la généalogie des Maïmounidea de Tamimi (de Sacy, Expoti-,
p. 85), c\'est Moizz qui fut Ie iermer Imam de cette période. Comp. Guyard
1. c. p. 336 et plui loin p. 170 et suiv.
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169
passer pour un nouveau Ndtik. — La même theorie
s\'applique aussi a 1\'idée qu\'on se formait de Dieu. Or
1\'être mystérieux sans attributs \') a produit la divinité
(la Raisou universelle) qui se manifeste dans Ie Xdtik
et que les hommes peuvent et doivent honorer, tandis
que lo Ndtik a créé son adjoint (1\'Ame universelle) qui
se manifeste dans YAsds. Aux émanations de 1\'Ame uni-
verselle, qui sont la Matière première, 1\'Espace et Ie
Temps 2). correspondent sur la terre Vlmam, Ie Boddja
ou preuve vivante qui vieut immédiatement après 1\'Imam
et qui est chargé de fournir les preuves de la niission du
Xdtik, et, enfin , Ie Daï ou missionnaire J); donc , quoiqu\' a
uu degré inférieur, ils participent de la nature divine.
On remarquera combien cette doctrine trahit partout son
origine perse. Quand j\'ai écrit pour la première fois sur
la doctrine des Carmathes, on ne la connaissait que par
les Communications d\'Akhou Mohsin que donne de
Sacy et par ce qu\'on pouvait déduire de la doctrine des
Druzes. Depuis lors, grace a Salisbury\') et a Guyard s),
nous possédons sur la doctrine des Ismaïlïs de la Perse
des documents precieus qui nous la font connaitre beau-
coup plus exactenient. Tout récemment la bibliothèque
de 1\'université de Leide a acquis un ouvrage remarqua-
ble *), attribué a Djafar, Ie chef des Carmathes du Yé-
1)  Comp. Chahrastani p. 147, et sar ce qui suit, Guyard 1. c. p. 328
ft TragmenU p. 188.
2)  Comp. Guyard, Fragm. p. 1GS sur Toriginc de cette theorie des
c\'manatioas.
8) C\'est-a-dire Ie missiounaire en chef; comp. Guyard, Fragm. p. 146.
4)  Journal of the American Or. Soc. Il, 303 et suir.
5)  Frai/ments etc.             6) N, 1971 (n. 248 du catalogue de M. Landberg).
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170
men \') et qui traite de 1\'interprétation allégorique du
zacat (aumöne legale); les renseignements nouveaux sur
les dogmes carmathes que nous donne ce livre ont d\'au-
tant plus de prix qu\'il a été composé en Arabie même.
Il parait remonter au temps de Moïzz 3), de même que
plusieurs documents du livre publié par Guyard , et il con-
firme ce que nous avons avance plus haut. «Chaque
Imam est, dit-il, dans son temps, Ie nom de Dieu pour
ses contemporains et 1\'obéissance qu\'ils professent a son
égard est Ie véritable service de Dieu. Quiconque con-
nait 1\'lmam de 1\'époque, lui jure fidélité, s\'abandonne
a lui en toutes choses, connait et reconnait ses lois,
rend a chacun ce qui lui revient et ne s\'écarte pas de
la vérité, celui-la connait Dieu d\'une connaissance par-
faite" (p. 107 et suiv.). Les différences qui séparent ce
système de celui des Druzes ne sont pas bien nombreuses.
Mohammed ibn Ismaïl est, d\'après eet écrit (p. 365) et en
parfait accord d\'ailleurs avec la theorie d\'autres Ismaï-
lis3), Ie septième imam depuis Hasan. Ali ne compte
pas comme Imam; il est YAsds (Ie fondement), la Porte,
Ie Coran auguste, Ie porteur de la doctrine vraie, éter-
nelle, invariable qui se manifeste sous différentes tormes
(c\'est-a-dire les religions). Les sept Imams qui lui succèdent
sont les sept nouvelles révélations *). Le flls de Moham-
1)  ^y d jY^**- Comp. plus haut p. 73.
2)   Man. p. 213. Comp. Fihrist, p. 189 1. 13 et suiv.
3)  Guyard, Fragment!, p. 160, note 5; comp. Defrémery dans le Journ.
luiat.
1856, II, 307.
4)  ^U Jl k^awJi. Comp. Sprenger, das Zeben und die Lehre den Mo-
Ziammed,
III, p. XXI et suiv.
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171
raed ibn Jsmaïl, Ie premier des Imams cachés, est en
même temps Ie premier Imam de la seconde série de sept,
qui se complete par Moïzz (p. 213). Ceci est tout-a-
fait conforme au système du Dastour ]), d\'après lequel
aussi il y a eu trois Imams cachés après Mohammed ibn
Ismail. Mais comme la période de la lumière 2) débute
par 1\'apparition du Mahdi (c.-a-d. Obaïdallah), Moïzz
est Ie quatrième Imam depuis cette époque importante \').
Ici encore une fois Ie passage au système des Druzes
n\'est pas difficile a expliquer, surtout que c\'est toujours Ie
même esprit divin qui se manifeste sous différentes formes\').
Cet écrit confirme aussi beaucoup de choses que nous
savions déja d\'autre part sur la doctrine des Carmathes.
Tous les préceptes du Coran ne sont, d\'après 1\'interpré-
tation allégorique, que des formes sous lesquelles on
préconise 1\'entière soumission a 1\'Imam. Le dogme de la
résurrection corporelle est qualifiée de ridicule (p. 401);
la vie éternelle n\'est que le retour de 1\'ame a son ori-
gine (p. 290 et suiv.); et le jugement deruier doit aussi
être expliqué spirituellement (p. 302). Les vrais croyants
sont ceux-la seuls qui interprètent de cette maniere la ré-
vélation divine; ceux qui prennent le Coran et 1\'histoire
sacrée au sens littéral ne mentent pas le titre de Mu-
sulraans: ce sont des anes et des iucrédules (p. 130, 143).
Les Chiites approchent assez de la vérité !); mais leur
1) Voycz 1\'appendice.                             ü) ^J\'.kiJ\' ,jJOI.
8) P. 213 »JU,I g|j} ^jJJly^ &L».
4) Comp. Gujard dans le Journ. alial. 1877, 1, 837.
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172
interprétation symbolique, louable en principe comme
telle, n\'est pas encore exacte (p. 314, 316).
Il serait fort a désirer qu\'on donnat une édition de
eet écrit, parce que, avec les fragments publiés par
Guyard et Salisbury, il contribue beaucoup a la connaissance
de la doctrine des Fatimides, identique en gros a celle
des Carmathes et d\'autres Ismailis. On doit aussi regar-
der comme extrêmenient important ce que M. Ethé nons
a communiqué sur la conversion de Nacir ibn Khosrau,
entre 437 et 444, année oü il reconuut Ie khalife fa-
timide Mostancir comme Imam \'). Un examen du Divan
d\'Ibn Hiini (-(- 362), Ie grand poète espagnol qui se con-
vertit du temps de Moïzz 2), pourrait aussi, comme nous
Ie voyons par les extraits que M. von Kremer en a pu-
bliés •), contribuer en quelque chose a la connaissance
plus intime de la doctrine et nous expliquer la séduction
extraordinaire qu\'elle exercait sur des hommes sérieux.
On comprend d\'ailleurs que Ie dépouillement de ces sour-
ces ne donnera pas pour notre sujet les résultats précis que
nous pourrions désirer , parce que les initiés devaieut pro-
mettre par serment qu\'ils ne révéleraient point les mystères
de la doctrine\').
Mais revenons-en aux Carmathes du Bahraïu. 11 n\'est
pas probable qu\'ils aient beaucoup approfondi les théo-
1)   iVrfft;- bin Khusraas l.bcn, Benken und Dichten von Herman Ethii
dans les Actes du 6me Congres des Orientalistes a Leide, Sect. sém. p.
169—287.
2)   V. Ibn al-Athir VIII, 157 et romp. Maccari II, 411 et HUT.; Ma-
crlzï I, 378. 11 y a un exemplaire de cc Divan a Oxford et M. von Kremer
en jiossède un autre.
3)  ZeiUchr. d. D. M. G. XXIV, 481—494.
4)   Mocaddasl, p. 238 1. 8 et suiv.; Mterllt, I. 896.
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173
ries de leur religion. Ils croyaient sincèrement a la der-
nière manifestation glorieuse de la divinité a la fin de
la période suprème; Abou Tahir se flattait même de 1\'es-
poir d\'assister a la venue du Paraclet Ils avaient égale-
ment la conviction que les khalifes fatiniides étaient les
vrais Imams a qui ils devaient une obéissance illiraitée.
Après tout ce que j\'ai dit, je n\'ai plus besoin deprouver
la foi d\'Abou Tahir; quant a celle des Carmathes en
général, la lettre de Moïzz et les témoignages des Dru-
zes a) y suffiraient seuls amplements). Ibn Haucal nous
montre que, de son teuips, ils payaient encore fidèle-
ment Ie cinquième de leurs revenus au Maitre de 1\'épo-
que: excellente ressource pour les khalifes fatiniides qui
avaient de grands besoins d\'argent3) et qui devaient dé-
sirer de ne pas coraproraettre leur popularité en grevant
trop leurs sujets.
Si, grace a ce qui précède, nous parvenons assez bien
a nous faire une idee de leurs convictions religieuses,
nous avons plus de difficulté a nous rendre un compte
exact des principes de morale qui réglaient leur vie. On
doit admettre cependant qu\'ils en avaient, quand on se
rappelle 1\'admirable union qui a règué parmi eux jus-
qu\'en 358, et qui, après avoir été troublée pendant
quelque temps, se rétablit si bien qu\'elle durait encore
1)   De Sacy, Iutmd., p. 240.
2)   QuaI|t au passage de Hamza chez de Sncy (1. e. p. 218J, j\'y reviendrai
plus tard. Lc poète Abou \'1-Ala al-Maürrï ( 419), contemporain de Nacir
ibn Khosrau, ideutific les Carmathes et les Fatiniides, selon 1\'explication
de M. »on Kremer, Zeiltehr. d. D. M. G. XXXV111, 499 note.
3)  Comparez, en ce qui concerne Ubaïdallab, Baydti I, 191. Moizzavait
amassé 24 millions de déoares pour sa campagne contre 1\'Egypte, Macrizt
I, 352.
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174
lors de la visite de Nacir ibn Khosrau en 443. Les nora-
breuses prescriptions légales de 1\'Islara avaieot été abo-
lies pour ceux qui connaissaient la vérité \'); mais ce n\'est
qu\'avec un certain scrupule qu\'on ose conclure a 1\'in-
fluence de cette connaissance de la vérité sur la vie. Le
proverbe qui dit: xplus maigre que la salive des abeilles
et que la religion des Carmathes2)" ne nous en ap-
prend pas plus long, puisque le mot religion désigne ici
1\'Islam et 1\'accomplissement de ses prescriptions. Les
prières canoniques et les jeunes avaient été abrogés; les
mosquées avaient été mises hors d\'usage *); on vendait
la rliaiv d\'animaux impurs selon la loi de 1\'Islam, de
chiens, par exemple, comme cela se pratiquait dans
quelques villes de 1\'Afrique\'). >On vend a Lahssa, nous
dit Nacir ibn Khosrau 5), la chair de toute espèce d\'ani-
maux , tels que chats , chiens, anes, boeufs, moutons
etc. Mais il faut que la tête et la peau de 1\'animal soient
placées a cöté de la viande, afin que le chaland sache
bien ce qu\'il achète. On engraisse les chiens comme des
moutons au paturage; lorsqu\'ils sont tellement gras qu\'ils
ne peuvent plus marcher, alors on les tue et on les
mange".
Le même auteur6) dit aussi que >les habitants de
Lahssa ne boivent jamais de vin." Il est peut-étre per-
mis de conclure de la satire d\'Abou Tahir contre Mou-
nis 7) que cela se faisait déja de son temps. L\'usage du
1) Comp. de Sacy, Introd. p. 135.
.1; Naciri khosrau p. 226 et 228.
6)  Traductioli de M Schefer, p. 229.
7)  Flus haut p. 98.
2) Kreytsg, Provtrb. I, 676.
4) Mocaddasi p. 94, 1. 2.
6) L. c. p. 228.
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175
vin avait été d\'abord permis. On ne 1\'aura donc prohibé
que pour fortiSer la discipline; c\'était aussi pour cette
raison que la même défense avait été décrétée par Ie
chef des esclaves insurgés \'). Nous trouvons dans la chro-
nique d\'Ibn al-Djauzi Ie récitsuivautsous 1\'anuée 317 \'):
• Abou Alimed al-Harith nous dit qu\'un adepte des gens
de la tradition 3) fut fait prisonnier par les Carmathes
1\'an de Habir (312); obligé de servir comme esclave
pendant plusieurs années, il parvint cependant a s\'éva-
der plus tard. Voici ce qu\'il racontait: Je devins la pro-
priété d\'un homme qui me tenait très-rigoureusement,
m\'imposait les travaux les plus difficiles et me maltraitait
quaud il était ivre. Un soir qu\'il avait de nouveau
beaucoup bu, il ra\'ordonna de venir me placer devant lui:
«Que dis-tu, fit-il, de ce Mohammed, ton maitre ?" Je
répondis: »Je 1\'ignore, mais ce que vous m\'apprendrez,
»o croyant (moumin), je Ie dirai avec vous". «C\'était un
> homme qui savait règner, reprit-il. Et que dis-tu d\'Abou
»Becr?" — »Je ne sais pas". — «C\'était un bomme
«faible, méprisable. Et que dis-tu d\'Omar?" — «Je ne
»sais pas". — «Celui-la était, par Dieu, brutal et gros-
«sier. Et que dis-tu d\'Othman ?" — «Je ne sais pas". —
>I1 était sot et ignorant. Et que dis-tu d\'Ali?" — »Je
»ne sais pas". — «C\'était un imposteur4}. Ne disait-ü
«pas de lui-même: Voici de la science dans une telle
1)  Tabari III, 1763.
2)  Mao. de M Schefer, p. 158. Voir Ie teite dans 1\'appendice.
désigne sous ce com uiie des Jcolcs théoloidques.
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176
«abondance que je ne puis trouver assez de porteurs. Ne
ipouvait-il donc pas enseiguer un seul mot a chaquein-
adividu de la grande foule qui 1\'entourait, jusqu\'a ce
«qu\'il eüt épuisé ce qui était en lui ? N\'est-ce pas la du
charlatauisme ?" — La-dessus il s\'endormit. Le lende-
main il me fit venir et me demanda: »Qu\'ai-je dit hier au
nsoir?" Je fis semblant de ne pas 1\'avoir compris; il m\'a-
vertit alors de n\'en rien répéter ii personne. De tout
cela il suit que ces hommes sont des zindiks (mécréants)
qui n\'estiment aucun des compagnons du Prophete."
L\'auteur cite cette anecdote pour prouver que les Car-
mathes étaieut des imposteurs, qui, tout en combattant
pour la maison du prophete, n\'étaient pas sincères. A
1\'appui de sa these il ajoute encore qu\'Abou Tiihir ne
visita ni le tombeau d\'Ali ni celui de Hosaïn et que les
Carmathes, bieu qu\'ils eussent toujours prétendu com-
battre pour les Fatimides, se révoltèrent contre Moïzz
en 360 et rendirent hommage au khalife de Bagdad.
C\'est Ia un fait iucontestable, mais qui, comme on va le
voir, doit être interprété tout autrenient.
Les détails qu\'on raconte d\'Abou Tfihir, même en ad-
mettant qu\'ils soient vrais, ne peuvent invalider ce que
uous savons de la sincérité de sa foi. Je ne saurais dé-
cider si 1\'historiette du Carmathe ivre estvraie; mais.eu
tout cas, on n\'a pas le droit d\'en tirer une conclusion
aussi générale que le font Ibn al-Djauzi et son garant;
on n\'y trouve pas non plus d\'indices sutüsamment con-
cluants pour décider si 1\'usage du vin était défendu ou non.
11 est difficile de dire si le mariage d\'un croyant avec
sa mère, sa sceur ou sa fille, eonformément aux prin-
-ocr page 189-
177
cipes de Zoroastre \'), était effeetivement déclaré licite par
les Carmathes, bien qu\'on 1\'affirme dans la satire que
nous venons de citer. Peut-être 1\'a-t-on permis au com-
menceraent; mais alors on a du abandonner bientöt cette
coutume comme étant en trop grande contradictiou avec
les mceurs des pays nou persaus. La morale que Ie Fa-
timide Moïzz prêchait8) aux chefs des Kitama se pré-
sente tout autrement que dans les accusations des ennemis
de la secte. Il leur recommaude 1\'huinilité et la simplicité.
leur ordonne d\'être bons pour leurs inférieurs. Il les
exhorte a ne prendre qu\'une femme pour augmenter Ie
bonheur de la vie et conserver la vigueur du corps.
»Car, dit-il, nous avons besoin de toutes vos forces et de
■>toute votre intelligence". J\'ignore si les Carmathes prescri-
vaient la monogamie: mais Ie récit reproduit a la page 133
montre en tout cas qu\'Abou Tahir et ses frères avaient
la même mère. Nacir ibn Khosrau dit3) qu\'Abou Sa\'id
avait recommaude aux siens de gouverner Ie peuple avec
justice et équité et vante \') la douceur et la modestie
dont les princes faisaient preuve de son temps daus leurs
rapports avec leurs sujets. Aussi Mocaddasï 5) loue-t-il
la justice du gouvernement. Les détails que nous avons
empruntés plus haut ïi 1\'itinéraire de Nacir ibn Khos-
rau") démontrent que les étraugers et les debiteurs se
voyaient traiter avec humanité. De son temps on tolé-
rait aussi Ie culte public des dissidents \'); mais peut-être
1)   Comp. Xöldeke dans YEnci/clop. Brit. art. Persia, p. 579 4.
2)   Macrizi I, 352.                8) P. 226.                      4) P. 228.
6) P. »■*, 1 1. 0) P. 156. 7) P. 228.
12
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178
cette facilité n\'exista-t-elle pas a 1\'époque oü la dynastie
était ii son apogée, bien que nous remarquions aussi en
Egypte ilu temps de Moïzz la plus grande tolérance pour
les autres religions ]).
Nous avons vu plus haut dans Ie passage de Nacir
ibn Kliosrau que les terres étaieut principaleiuent cul-
tivées ]iar les esclaves. Les Carmathes eux-mêmes faisaient
certainement Ie commerce et, pour Ie protéger, ils trans-
igèrent plus d\'une fois avec la cour de Bagdad et d\'au-
tres prince8. Mais tous les hommes valides s\'exercaient
aux armes. Pendant les guerres d\'Abou Tahir, dans les-
quelles les Carmathes constituaient Ie corps de 1\'armée
avec des Bédouins comme auxiliaires, il se forma une
race de soldats, qui, lorsque leurs services ne furent plus
exigés par Ie gouvernement du Bahraïn, s\'engagèrent
dans les armées d\'autres princes et méme dans celles du
khalife de Bagdad. Nous devons probablement chercher
la première origine de ces engagements dans les émi-
grations causées par la tyrannie du faux Mahdi en 320.
On ne sait pas avec certitude si les Carmathes ont
eu des cérémonies religieuses. On pourrait Ie croire a
cause de 1\'institution de la Dar al-hidjra (Maison de la
fuite) et supposer que les séances (madjlü) des Fatimi-
des •) étaient également en usage parmi eux. Le Coran
était a leurs yeux aussi un livre sacré, mais on devait le
lire avec ce qu\'on appelait 1\'entente spirituelle 3). Abou
1) Guyard dans le Journ. tuiat. 1877, I, 885.
8) Voyez de Sacy, Inlrod p. 811, 312, 819 etc.; Ex/oté p. 111.
3) Comp. Mocaddasi p. 238, 1. 9 et suiv.
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179
\'1-Mahasin \') donne a un Carmathe Ie titre de kafith
(qui connait Ie Coran par cceur) et Abou No\'aim dans
sou Histoire d\'Ispa/tan énumère deux Carmathes parmi
les traditionnistes; mais il se peut que ces personna-
ges aientsimplement eu Ie sobriquet de Carmathes sans
1\'être.
En tuus cas ils ne nianquaient pas absolument de
symboles. Ibn Haucal rapporte que les Icdiiniya étaient
constainment vêtus de blanc *). La couleur blancbe,
emblême de la pureté et de la lumière, était Ie signe
distinctif des adherents de la religion Manche\') et
avait été adoptee par tous les Carmathes4) et aussi
par les Fatimides. Defrémery croit qu\'ils mettaient des
vêtements blancs les jours de combat et que ces habits
indiquaient, chez ceux qui s\'en couvraient, la résolution
de se dévouer a la mort. Bieu que la couleur blanche
puisse avoir cette signification symbolique 5), elle ne 1\'a
pas chez uos sectaires. Leurs drapeaux étaient de la
même couleure). Dans les processions solennelles des
khalifes fatimides au Caire, les drapeaux particuliers du
khalife et ses propres yêtements étaient blancs7). Ha-
1)   II, 265; ramp. aussi p. 128.
2)   Voyez aussi I Jefrémery, Mém. sur les Sadjides, p. 71.
3)  La couleur des Alides était proprement Ie vert: v. p. e. Tabarf III,
1012 et suiv.
4)  Sur les Carmathes du Yémen v. Khazradjï, man. de Leide, p. 85.
5)   Comp. Hamaker, Commentatio ad locum Takyoddïni Ahmcdis al-
Makrizii
etc., p. 127.
6)  lbn al-Athir VIII, 137, 1. 4.
7)   Abou \'1-Mahasin II 458 460 474 479, 481; Naciri Khosrau p.
140 et suiv.
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180
kim aussi portait des habits de laine Manche1). Obaï-
dallah, lors de son entree a Raccada, se distingua
par d\'autres couleurs\'); je ne sais pas pour quel rnotif,
car on est fondé a admettre qu\'en Afrique Ie blanc
avait aussi uu caractère officiel\'). J\'ai donné plus haut
DB récit d\'Ibn al-Djauzi touchant une sorte de litière
ou tabernacle, que les Carmathes prenaient avec eux clans
Ie conibat\'). Il ni\'a été impossible de trouver d\'autres
particularités sur cette litière; on serait enclin iï rappro-
cber Ie sauctuaire portatif de MokhtAr5) et li penser a
1\'usage de X\'otfa *) ou du mahmal7).
Revenons a notre histoire. L\'énumération des reveuus
des Carmathes de ce terups nous a montré quelle était
leur puissance. D\'une bande de brigands qu\'ils étaient
au début aux yeux de la cour de Bagdad ils s\'étaient
élevés a la hauteur d\'une puissante dynastie que les prin-
ces ne s\'avisaieut plus de combattre mais dont ils briguaieut
1\'alliauce. J\'ai déja fait connaitre les relations entre Bé-
ridi et Abou Tahir; voici maintenant quelquus détails
sur leurs rapports avec les Hamdanides. Hamadzani8)
et Abou \'1-Mahasin9) nous disent qu\'en 353 les Car-
1)   Uc.Sacy, Introd. f. 362, romp. 43Q: Expoié p. 144, corap. 169 et
suir. et 1S6 et suiv.
2)   Baydn 1, 157; Wiistenfeld, Fa/im. p. 89.
3)   Baydn 1, 291 et suiv.
4)   P. 96. Les Carmathes 1\'avaient pris avec eux en Syrië lors de 1\'ex-
pédition eontre les Fntimiiles, car Ibn al-Djauzi nous apprend quecetaber-
nacle tut detruit par les soldats de Djaubar, Ie conquérant de PÊeypte.
5)  Tabart 11, 702, 706.
6)   Burckhardt, Notes, I, 145. Pcut-être faut-il mettre ce mot en rapport
avec celui de khatja chez de Slane, Prolég. II, 52, note 3.
7)   Cotnp. Kogers dans YAcaatmy March 31, 1883, p. 221 et suiv.
8)   Man. de Paris, f. 120 v.                                  9) II, 366.
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181
mathes deuiandèrent a Saïf addaula des presents en fer
(naturellement en récompeuse de services rendus) et que
celui-ci leur en envoya une grande quantité. Afin de
pouvoir les satisfaire, il fit enlever les portes de fer de
Racca et macouner 1\'ouverture: il prit toot Ie fer qu\'ou
put trouver en Diyfir Modhar, y compris les poids des
épiciers. On fit descendre ces cadeaus par 1\'Euphrate
jusqu\'a Hit et on les transporta de la au désert. Ibn al-
Athir rapporte \') qu\'en 358 Abou Taghlib, neveu de
Saïf addaula, leur envoya des cadeaux d\'une valeur de
50,000 dirhems. Ibn Haucal fait mention d\'une corres-
pondance entre eux et les Hamdanides ou d\'autres prin-
ces. «Souvent, dit-il, Ie Cüdhi Ibn Arafa eut ïi porter
leurs dépêcbes aux Hamdanides et a d\'autres chefs pour
leur rendre hommage et pour couclure avec eux des
traites d\'alliance".
Cependant Ie projet que, cinquante ans auparavant, Ie
premier khalife fatimide avait préparé et tenté en vaiu de
réaliser approchait de son accomplissement. Les grandes
et nombreuses difficultés que Ie deuxième et Ie troisième
de ces priuces avaient eues a surmonter pour maintenir
leur puissance en Afrique les avaient empêchés de pour-
suivre efficacement les projets de conquête d\'Obaïdallah.
Mais maintenaut 1\'horizon s\'était éclairci et Moïzz put
reprendre la politique de sou bisaïeul, a laquelle les
astres promirent bon succes2). Les talents et 1\'énergie
d\'Abdarrahman III rendaient la conquête de 1\'Espagne
sinon impossible, du moins extrêmement ardue; mais
2) Voyez plus haut p, 124.
1) VIII, 443.
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182
une proie plus facile a saisir et peut-être encore plus
riche s\'étendait sur les frontières orientales: c\'était Ie
pays des Pharaons et des pyramides, 1\'Egypte, cette
terre si fertile et si heureusement située, et dont la con-
quête devait frayer la voie a la soumission des villes sain-
tes et a la lutte contre les Abbasides. Dans ce beau pays,
tout était confusion. Le mauvais gouvernement et une
disette prolongée y faisaient grandir tous les jours le
nombre des méeontents et y facilitaient ainsi aux en-
voyés des Fatimides le recrutement d\'un parti \'). Pour
saper davantage encore le pouvoir des Ikhchides, Moïzz
envoya un grand nombre de ses adherents en Egypte J),
donnant en menie temps au roi de Nubie 1\'ordre de faire
des incursions au midi du pays, et aux Carmathes celui
de se jeter sur la Syrië, qui était alors soumise a 1\'Egypte.
Cette invasion des Carmathes eut lieu en 353 3) sous
la conduite de Hasan al-Acam •), comme nous le voyons
dans Ibn Haucal5); eet auteur ajoute qu\'on eut lieu de
soupconner ce chef de malversation relativement au butin
et que ce fut la le motif pour lequel on le remplaca par
deux de ses cousins lors de 1\'expédition suivante. Cette
deuxième invasion (357) fit partie de 1\'attaque générale
qui eut lieu après la mort de Cafour et dans laquelle
les Carmathes défirent totalement le gouverneur Hosaïn 6)
1)  Comp. Abou \'1-Mabnsin II, 443.
2)   Macrizi I, 320, I. avantdern. et sniv. j Aboa \'1-Mahasin II, 356.
3)  D\'aprèa Abou \'l-Mah&sin ce fut en 352.
4)  pAOcto.                                            . 6) p. 22, 1. 10 et suiv.
6) C\'est ainsi qu\'écrivent Ibn Haucal, Macrizi 1. c, Abou \'1-Mahasin
(v. 1\'indei) et Ibn Khallicuu. Mais
M. Wiistenfcbl, Fattm. p. 104, 112, le
nolamc
Hasan et c\'est ainsi qu\'on lit dans rautographe de Macrizi, Mocajfa,
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183
ibn Obaïdallah en Syrië; en même temps Djauhar,
Ie général fatimide, s\'emparait presque sans coup férir
de 1\'Egypte (358). Les Hamdanides d\'Alep avaient,
comme nous 1\'avons vu, fourni Ie fer nécessaire aux
Carmathes leurs alliés; immédiatement après la conquête
de 1\'Egypte, ils entrèrent en correspondance avec Djau-
har\') et, suivant Hamadzani\'), ils introduisirent en
359 dans la khotba (la prière solennelle du Vendredi)
Ie nom de Moïzz comme souverain au lieu de celui de
Moti 1\'Abbaside. Moïzz fut proclaraé souverain ïi la Mec-
que et a Médine en 358.
Le triompbe des Fatimides paraissait donc assuré quand
se produisit un evenement tout-a-fait inattendu, qui mit
fin a la marche triomphale de leurs armées et faillit
leur faire perdre tout ce qu\'ils avaient gagné. Les Fa-
timides et les Carmathes étaient devenus voisins, mais
au grand dommage de leurs rapports mutuels. L\'orage
éclata-t-il subitement ou bien s\'était-il amassé depuis
quelques années? L\'ambition avait-elle été froissée et de
légitimes revendications n\'avaient-elles pas trouvé satis-
faction? Ou plutöt 1\'idéal perdit-il son prestige en se
laissant voir de plus prés? C\'est ce qu\'il est bien diffi-
cile de dire. Toujours est-il que cette même anuée 358
et immédiatement après 1\'expédition de Syrië, il éclata
parmi les Carmathes une révolution qui, de soutiens
miin. de Leide 1366a, sous 1\'article Mohammed ibn Ahmed ibo Sahl ibn
Nacr ibn an-iïdèoloti. De même dans le divan de Motanabbi éd. Dieterici
p. 315; mais on y trouve aussi Abdaltah au lieu d\'Obaidallah, quoique
le poème suivant p. 317 (vs. 14) prouve que c\'est one erreur.
1) Macrizi I, 352, 1. 7 a f.
                             2) F. 131 v.
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184
qu\'ils étaient, les changea en eunemis des Fatimiiles et
leur fit saisir les ariues coutre Ie raaitre qu\'ils avaient
servi avec tant de zèle depuis plus d\'uu demi-siècle.
Voici ce que je erois pouvoir coujecturer a eet égard.
Lors de Tiuvestiture d\'Ahmed, frère d\'Abou Tahir, une
partie des Icdaniya avait déja souhaité 1\'élévatiou de
Sabour au rang de sou père \'). D\'après Ibu al-Athir1!
et Ibu Khaldoun \'), Sabour exigea en 358 de ses oneles
que la direction des affaires et Ie comuiandeineiit de 1\'ar-
mée lui fussent conférés en vertu des dispositious testa-
ïueutaires de sou père et il arrêta même Ahmed, sou
oncle. Cependaut Ahmed fut bientót mis en liberté, Sa-
bour jeté en prison et assassiné (15 Ramadhan 358) et
ses frères exilés avec ses autres partisaus dans 1\'ile d\'0-
wal. L\'assassinat de Sabour est uu fait si important qu\'il
a été relate dans toutes les chroniques; Ibu Haucal yat-
tribue même la décadence des Carmathes et il est cer-
taiu qu\'il fut suiyi immédiatement de la révolte contre
les Fatimides et de la soumission au klialife de Bagdad;
aussi uous importerait-il beaucoup d\'eu savoir davantage
a ce sujet. Malheureusement nous ne pouvons que faire
des hypotheses d\'après les quelques dounées que nous
possédons. Il faut que Sabour ait été uu homme d\'une
grande iufluence et il va de soi qu\'il était l\'antagouiste
naturel de Hasan al-Acam, fils du seyid réguant Ahmed
Nous pouvons admettre que 1\'aecusatiou de malversation
portee contre Hasan après 1\'expédition de 353 fut meuée
par Sabour et que ce fut lui qui ne permit pas que la cou-
1) Voyez (ilus haat p. 111              2) VIII, «3.           3) IV, 90.
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185
duite de 1\'expédition de 357 füt dounée a Hasau. Par
contre, ses adversaires réussirent a empêcher qu\'on ne lui
donnat a lui-ménie Ie commandement; on en chargea
deux de ses cousins. Malgré ces appareuces, il ne faut
pas uniquement attribuer Ie coup d\'état de Sabour ii une
ambition personnelle; il y eut aussi des raisous de haute
politique. Depuis Ie temps d\'Obaïdallah Ie Mahdi, il
n\'y avait pas eu de coopération entre les Fatimides
et les Carniathes; seulement leur imamat arait tou-
jours été recounu, la part des revenus destiuée a
1\'Imftm lui avait toujours été payée et 1\'ordre de Man-
cour relativenieut a la pierre uoire, exécuté. Mais les
Fatimides n\'avaieut pas Ie courage de reconnaitre publi-
quemeut les Carmathes comme alliés et maintenaieut dans
leur empire beaucoup de coutumes qui, d\'après les prin-
cipes de la secte, n\'étaient que de 1\'idolatrie. La resti-
tution de la pierre uoire était ruême une coucession a
ceux que les Carmathes nommaient infidèles, et elle de-
vait scandaliser beaucoup d\'eutre eux. Les difficultés que
Ie deuxième et Ie troisième khalife avaient eues a sur-
monter, jointes au non-accomplissement du triomphe de
la vérité prédit pour 320, avaient peut-être fait surgir
des doutes dans 1\'esprit de plus d\'un d\'eutre eux au su-
jet de 1\'origiue divine de leur missiou. Ainsi s\'était formé
un parti révolutionnaire, dont Hasan al-Acam était Ie
chef. La politique dominante des Carmathes était deve-
nue sous la direction d\'Ahmed et de ses frères uue po-
litique de prudence, de négociations diplomatiques, de
temporisation, bien éloignée donc du fanatisme ardeut
qui avait animé jadis Abou Tahir. Lorsqu\'ou reyut 1\'or-
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186
dre du prince des Fatimides de soutenir les projets re-
latifs a la conquête de 1\'Egypte, on y obéit, il est vrai;
on expédia un corps d\'armée en Syrië et les armuriers
se mireut a 1\'ouvrage afin de tout préparer pour la
grande campagne. L\'armée, envoyée en 357 en Syrië,
remporta sur Ie gouverneur Hosaïn ibn Obaïdallah une
victoire eclatante, qui Ie forea a se réfugier en Egypte.
Mais, loin de poursuivre les avantages obtenus, Ie parti
régnant poussa a faire avec Hosaïn une transaction aux
termes de laquelle il s\'engagea a payer annuellement un
tribut considérable \'). Cette circonstance parait avoir ex-
aspéré Sabour et avoir été la cause immédiate de sa
rébellion contre son oncle. Il est probable que 1\'expé-
dition qu\'on fit contre Aïn at-Tamr 3) pour Ie piller a été
Ie premier résultat de la politique de Sabour. Mais tout
cela n\'explique pas encore pourquoi la restauration amena
immédiatement les Carniathes a abandonner les Fatimi-
des. Je suppose que Sabour avait obtenu de 1\'Imam de
succéder a son père en considération des services émi-
nents que celui-ci avait rendus aux Fatimides et aussi
parce qu\' on ne pouvait attendre de son oncle Ahmed
uue coopération efficace a la conquête de 1\'Egypte et a
Ie destruction du khalifat de Bagdad, qui devait la sui-
vre immédiatement. Cette conjecture explique aussi bien
Ie coup d\'état de Sabour que la défection des Carmathes
après sa restauration. Hasan al-Acam, déja offensé per-
1)   800,0110 denares, v. Ibn «1-Athir VIII, 452; Abou \'l-Mahasin,
II, 445; Deirémery, Em. al-Om., p. 26, note Ij HUt. des Isinaéïiens de
la Pene
dans Ie Jaar», (uiat. 1856, II, 375; de Sacy, Introd. p. 21U.
Wüstenfeld, Faiim. p. 118, 1. 1 parle de 100,000 dénares.
2)  llamadzani f. 129 ï.
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L87
sonnellement par Sabour, déja ébranlé daDS sa foi aux
prétentions fatimides, se voyait maintenant déchu du rang
qu\'il avait occupé pendant Ie règne de son père Ahraed; aussi
son oppositiou contre Sabour devint-elle en même temps
une opposition contre Ie priuce des Fatimides, qui 1\'avait
blessé dans son ambition.
Le motif auquel ou attribue ordinairement la défection
en disant que les Carraathes élevèrent des prétentions
au tribut qu\'on payait autrefois pour la Syrië et qui
eessait par la prise de Damas par les Fatimides \') est
trop insignifiant en soi pour expliquer ee fait consi-
dérable; il est d\'ailleurs chronologiquement iuadmissi-
ble, puisque Djafar ibn Falah, le général des Fati-
mides, ne remporta sa première victoire en Syrië
qu\'au dernier raois de 1\'an 358 et qu\'il ue prit la ville
de Damas qu\'au dernier mois de 1\'an 359 \'). Abou
\'1-Mahüsin contredit bien plus encore les faits, puisqu\'il
dits) que Moïzz avait toujours été aö\'able pour les Car-
mathes et leur avait envoyé des cadeaus aussi longtemps
qu\'il avait été au Magrib mais qu\'après son entree en
Egypte il ne voulut plus leur payer les contributions.
Immédiatement après (359), on entama des négocia-
tions avec la cour de Bagdad. Il y a des auteurs qui pré-
tendent\') que Hasau vint lui-même dans la capitale et
qu\'il demanda au sultan Bakhtiyar de lui fournir de
1\'argent et des troupes et de lui donner le gouvernement
de la Syrië et de 1\'Egypte, moyennant quoi il chasse-
1) Defrémery dana le Journ. asiat. II, 375 et suiv.; AVüstenfeld, Fa-
tim.,
p. 113.
                                               2) Ibn al-Athïr VIII, 437.
3) II, 445.                                             4) Abou \'1-Mab£sin 1. c.
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188
rait les Fatirnides de 1\'Egypte. Il parait que cette
dernière demande ue fut pas accordée, probablement
parce que Ie kkalife refusa de siguer sa noniiuation.
»Ce sout tous des Carmathes, dit-il ii Bakhtiyar, ils
»out tous la même religion. Les Egyptieus (c.-a-d. les
»Fatiniides) out détruit la sonnu et tué les docteurs et
»ces Carmathes ont assassiué les pèlerius, enlevé la
«pierre uoire et comniis beaucoup de cruautés". Mais
Hasau, a qui il importait beaucoup daus ce temps-la
de recevoir des secours contre les Fatiinides, se cou-
tenta de la promesse foimelle qu\'il trouverait de 1\'ar-
gent et des troupes a Coufa quaud il passerait par cette
ville pour se reudre en Syrië ]). L\'alliauce fut couclue
en 360, comme Ibu Haucal nous 1\'apprend\'). Mais,
même avant que les négociations fussent terminées, on
fit en 359 au kkalife abbaside Moti 1\'hommage soleunel
qu\'on avait déja reudu en 358 au kkalife fatimide, et
cela pour tous les pays oü s\'éteudait la domination des
Carmatkes, par exemple la Mecque 3). Daus la deuxième
moitié de 1\'année 360, Hasau marcka contre la Syrië,
défit complètement Ie général fatimide Djafar ibn Fa-
lak , prit Damas et menaca Ranila\'). La eonsternation
fut extreme en Egypte; la crainte des Carmatkes était
1)   Ibn al-Athir VIII, 452.
2)   P. 22, 1. 13 et luiv.
3)   Ibn al-Athir VIII, 450, 1. péoult- Chron. Mccc. II, 245.
4)  Ue S«cy, lnlrod. [i 219 et «uiv.; Weil III, 10; Dcfréraery dans ie
Journ. asiat.
1856, II, p. 376; Wüstenfeld, Fatim. [>. 113; Ibn al-Athir
VIII, 452 et suir., Macrizi I, 378; Abou \'1-Mahasin II, 427 et sniv.
Baya/i I, 236; Rosen, Imperator Wasili Bolgaroboitza , p, 182 a (oü on lit
*£&» au lieu de ^2£^l).
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189
si grande que Djauhar, en bfttissant Ie Caire, ne per-
dait pas de vue la défense éventuelle contre les Carma-
thes \'); en menie temps il priait avec instance son niaïtre
de venir en Egypte pour y faire agir son influence per-
sonnelle. Et quant a 1\'esprit qui animait cette révolu-
tion des Carraathes, on Ie découvre aiséraent dans les
paroles que Hasan prononca, a ce qu\'on dit, du baut
de la tribune après la prise de üamas: » Moïzz et ses
»pères descendent de Caddsih; ce sont des menteurs,
»des imposteurs et des ennemis de 1\'Islam; nous les con-
snaissons raieux que personne, puisque Caddah, 1\'auteur
»de leur race, est sorti du milieu de nous". Chaque
mot de ce discours respire 1\'ambitiou froissée.
En 362 Moïzz fit son entree en Egypte et écrivit
immédiatement une fort longue missive a Hasan pour 1\'en-
gager a se soumettre; raais toute la réponse se borna
a ces mots1): »nous avous recu votre lettre, qui ren-
» ferme une grande abondance de mots, mais peu de
»sens. Nous ne mettrons pas beaucoup de temps entre
»notre réponse et notre arrivée en personne. Adieu".
Nous possédons encore des fragments de la lettre
de Moïzz\'); on y trouve la confirmation de plusieurs
résultats de nos recherches précédeutes. Les paro-
1)   Macrizi I, 861. 1. 9 a f. et suiv., qui s\'exprime encore plus énergi-
quement. J\'ai a peine be90ta de dire que Ie but primitit\' de la t\'on-
datinn de la forteresse (itait de tenir en échec la capitale de TEgypte.
comme Ie prouvent hod seulemeot la hate que Djauhar roit a en jeter les
fondemeuts, mais aussi Ie nom qu\'il lui donna et qui signi&e .celle qui
dompte" (allem. Zwinger).
2)   Ihn al-Athir VIII, 409; de Sacy, Intrad, p. 327, note 2; Wttsten
feld, IUk p. lil.
3)   De Sacy 1. c. p. 227—240.                  4) L. c. p. 238 et suiv., note.
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190
les suivantes\') méritent surtout d\'être remarquées:
«Quant ii vou9, perfide, parjure, qui vous écartez du
»chemin de vos peres, qui avez reuoucé a la religion de
»vos prédécesseurs et de vos seiublables, qui avez al-
»lumé Ie flambeau de la rébellion et qui avez abandonné
»le parti de la vraie foi et de la tradition, je n\'ai point
»fermé les yeux sur votre conduite, et vos démarches ne
»rae sont point cachées;.... votre père u\'était point
»un homme méchant et votre mère n\'était point une
» femme de mauvaises mceurs; nous savons 1\'égarenieut
»de vos pensees et la voie oü vous marchez". Ces pa-
roles prouvent de la maniere la plus évidente que jus-
qu\'en 358, les Carmathes ont toujours été fidèles au
parti des Fatimides, tout en nous démontrant que les
paroles de Hamza citées par Aboulféda l) ne se rappor-
tent point a Abou Tabir, mais qu\'elles ont trait uni-
quement a Hasan al-Acam.
La carrière de Hasan fut brillante mais de courte
durée. Je ne m\'en occuperai pas, n\'ayant que peu de
chose a ajouter ii ce que M. M. Wüstenfeld J) et Defré-
mery 3) ont publié sur ce sujet. Hasan attaqua les Fati-
mides avec autant de courage que les Carmathes en
avaient déployé lorsqu\'ils combattaient les troupes du
khalife de Bagdad. Autrefois c\'était Ie zèle pour leur cause
qui les avait rendus inviucibles; maintenant c\'était 1\'in-
dignation d\'avoir été si longtemps pris pour dupes et
d\'être si mal payés de leurs services. Hasan déploya
1)  De Saij, Utrod. p. 218 et saiv.
2)   Fatim. p. 114 et sui» , 121 et suiv., 187.
3)  Journ. atiat, 1866, II, 876—880.
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191
comme général les mêmes talents que son oncle, avec
qui il avait aussi en commun Ie don de la poésie \').
Cependant, malgré les grands exploits de ce chef, la
puissance des Carmatkes toruba pendant ces anuées avec
une rapidité aussi grande que celle qui, autrefois. en avait
signalé Ie développement. La guerre contre les Fati-
mides leur coüta d\'énormes sacrifices en hommes et en
argent. Depuis 1\'assassinat de Sabour, 1\'uniou qui avait
fait leur force avait été détruite et la confiauce mutuelle
était perdue. lbn Haucal -) apprit ce fait en 361, du
vivant donc de Hasan, de la bouche d\'uu Carmathe
uommé Abou \'1-Hosaïn Ali ibn Ahmed Djazari, qu\'il
rencontra en Sicile et qui lui communiqua plusieurs dé-
tails sur cette dynastie: «Alors qu\' auparavant, lui
»dit-il, ils étaient unis en toutes choses, l\'as3assinat de
«Sabour a brisé leur force". C\'est aussi depuis ce temps
que les réunions de Djar\'a avaient cessé. Ajoutez que
Ie plus grand nombre des Icdaniya étaient morts.
La niême année (361) décéda Sa\'id, Ie fils ainé d\'Abou
Sa\'id3), et, de tous les frères d\'Abou Tahir, il n\'en resta
qu\'un, nommé Abou Yacoub Yousof. Il mourut la
même année que Hasan al-Acam, c\'est-a-dire en 366\').
Dès lors Ie gouvernement se trouva aux mains de six
chefs, nommés Seyids, élus parmi les petits-fils d\'Abou
Sa\'ïd. Nacir ibn Kho8rau vit ce gouvernement quand
1)  On en trouvera uu specimen dans 1\'appendice.
2)   P. 23, 1. 5 et suiv.                            3) Hamadzani f. 136 v.
4) Ibn al-Athir VIII, 508; Abou \'1-Mahasin II, 432 et suiv. On hit
encore mention d\'Ibn Sanbar en 363 (Wüstenfeld, Fatim. p. 123), mais il
n\'i^i paa sür que ce soit Ie même personnage dont nons avons parlé
plus haut.
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il vint a Lahsa en 443. »Les descendants d\'Abou Sayd,
dit-il \'), occupeut encore aujourd\'hui un Taste palais qui
est Ie siége du gouvernement. Il y a, dans ce palais,
une estrade ou ces six personnages prennent place pour
dicter, après s\'ètre mis d\'accord, leurs ordres et leurs
arrêts. Ils sont assistés par six vézirs qui sont assis der-
rière eux, sur une autre estrade. Toute affaire est dé-
cidée par eux en conseil. Les princes portent Ie titre de
Seyyd et les vézirs celui de Chayrèh (conseillers)". De son
temps les Carmathes de Lahsa s\'appelaient Abou-Sa\'idis.
Après la mort de Hasaii, son frère Djafar continua
pendant quelque temps la guerre contre 1\'Egypte. Azïz,
Ie successeur de Moïzz, 1\'ayant défait dans une grande
bataille en 368, ne réussit pourtant pas a Ie soumettre;
mais il sut Ie persuader de retourner a Lahsa moyennant
une somme de 70.000 dénares par an s).
En attendant, un général des Carmathes, Abou Beer
ibn Chahawaïh, avait conquis la province de Coufa au
nom d\'Adhad addaula \'); les dispositions envers les Car-
mathes, jadis si haïs, s\'y était tellement modifiées que,
lorsque la nouvelle de la mort d\'Abou Yousof Yacoub,
prince des Carmathes, arriva a Coufa en 367, les ba-
zars restèrent fermés pendant trois jours en signe de
deuil4). Pendant toute la vie d\'Adhad addaula leur con-
sidération ne subit pas de changement; ils avaient même
un représentant officiel a Bagdad, eet Abou Beer ibn
Chahawaïh que j\'ai déja nommé et qui y jouissait d\'une
1)   Traduction de M. Schefer, p. 226 et suiv., 22S.                                  *
2)   Hamadzttni f. 148 v.; Urn al-Athtr VIII, 487 [mrle de 20,000 d&ares.
3)   Hamanzani 1\'. 152 r.                                 4) UU. f. 154 r.
-ocr page 205-
193
très-grande influence. Mais Ie fils d\'Adhad addaula qui
lui succéda, Camcam addaula, se montra moins favorable et
il lic tarda pas beaucoup a entrer ea conflit avec eux.
En 374 uu corps d\'armée carmathe, qui s\'était avance
jusque dans Ie voisinage de Bagdad , se laissa encore apaiser
par différentes concessions; mais 1\'année suivante la guerre
éclata. Les Carmathes, commandés par deux Seyids, Is-
hak et Djafar, entrèrent victorieusement dans la pro-
vince de Coufa; puis, après quelques succes, ils furen t
défaits si complèteraent qu\'ils ne purent plus songer a
une reprise des hostilités. Dès ce moment leur róle en
Irak fut fini\'). Bientöt après ils virent aussi la domina-
tion de 1\'Arabie centrale et la route des pèlerins leur échap-
per, parce que les Bédouins ne sefirent plus conduire par
eux. Ibn Khaldoun \') place en 375 la fin de leur influ-
ence dans 1\'Oman. En 378 ils perdirent une bataille
contre Ie chaïkh des Montafic, nommé al-Acfar ou al-
Ocaifir (-(-410)*) et ils furent même assiégés par lui
a Lahsa. Il prit Catif et, chargé d\'un grand butin, il
retourua dans son pays. Désormais ce furent lui *) et
d\'autres chef de Bédouins5) qui se mirent a lever Ie
tribut qu\'on avait payé autrefois aux Carmathes.
Quels étaient ïi cette époque leurs rapports avec les
Fatimides? Ibn Khaldoun dit9) que lorsque Hasan al-
1)  »$~y>\\j JwU*»- q» JU Ibn al-Athïr IX, S0; UzahaM, man.
d\'Oxford Uri 764, f. 28 ï. Comp. Defrémerv dans Ie Jouw. atiat. 1866,
II, 380.
2)   IV, 83.                                   3) Ibn al-Atblr IX, 221.
4) Ibn al-Athir IX, 73, 1. dern. et suiv., 129 ; Chron ilecc. Il, 248
et miv.
             5) Ibn al-Athir IX, 48, 1. 4 a f. et suiv., 145, 229.
6) IV, 91.
13
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194
Acara fut revenu a Lahsa après avoir éte\' défait par
Aziz, les Carmathes Ie blam\'èrent d\'avoir rendu hom-
niage aux Abbasides et résolurent d\'óter Ie gouvernement
aux fils d\'Abou Sa\'id. On les exila a Owal, oü les fils
d\'Ahmed ibn abi Sa\'id furent tués par les fils d\'Abou
Tahir. On mit alors a la tête des Carmathes deux hommes,
nommés Djafar et Ishak, qui retournèrent au parti des Fa-
timides et envahirent Ie pays de Coufa eu 374. Cam-
cam addaula, cependant, les battit, de sorte qu\'ils durent
retouruer au Bahraïu. Ensuite des dissensious éclatèrent
entre Djafar et Ishak, parce que chacun d\'eux revendi-
quait la souveraineté. En conséquence leur puissance s\'af-
faiblit tellemeut qu\' al-Acfar put prendre Lahsa et mettre
fin a leur dominatiou en 378.
Cette relation contient plusieurs inexactitudes. Il n\'est
pas possible que Hasan al-Acam ait agi coutre la volonté
du parti réguant a Lahsa. D\'ailleurs il est mort lui-même
en 366 en Syrië et ce fut sou frère Djafar qui accepta
en 368 d\'Azïz une contribution auuuelle fixe. De plus,
il n\'est pas vrai de dire que la maisou d\'Abou Sa\'id ait
été privée du gouvernement et que 1\'empire des Carma-
thes se trouvat anéanti eu 378. Ce qui est exact, c\'est
que 1\'alliance contre nature avec la cour de Bagdad ne
pouvait être de longue durée et qu\'elle avait perdu sa
raison d\'étre après Ie traite avec les Fatimides. Les évé-
nements de 374 et de 375 y mirent fin pour toujours.
Malgré cela, une proposition qu\'on fit de rétablir 1\'union
avec les Fatimides parait avoir rencontre une résistance
sérieuse, spécialemeut auprès de Djafar et des autres fils
d\'Abuied ibn abï Sa\'id; mais ils durent finir par ceder
-ocr page 207-
1\'.\'.-.
et furent exilés. Cette maniere de présenter les faits
trouve un appui dans cette circoustance que Mocaddasi
signale vers 378 la présence du trésor du Mahdi a Lahsa \').
Mais Ie pouvoir des Carmathes e\'tait tellement atfaibli
qu\'ils furent vaincus par Ie chef des Bédouins-Montafic,
soutenu d\'ailleurs par Ie gouvernement de Bagdad, et
qu\'ils durent souffrir qu\'uue grande partie de leur pays
fut ravagée par lui. Ils se maintinrent pourtant a Lahsa
et surent bieutót de nouveau s\'élever a quelque puis-
sauce; au raoins se trouvèrent-ils assez forts pour dé-
feudre leur pays 2). En 403 nous enteudons de nouveau
parier d\'un corps de guerriers carmathes qui espérait
surprendre les pèlerins; ceux-ci réussirent toutefois a leur
échapper. Après avoir vainement assiégé Coufa, ils du-
rent se retirer 3).
A. partir des premières années de Moïzz la secte avait fait
fort peu de propagaude. L\'auteur du Fihrist écrit vers
1\'an 380 \'): »Voila euviron 20 aus que la cause de
ce parti est en décadeuce; il n\'y a plus que peu de
miasiounaires et il ne parait plus de livres sur leur doc-
trine depuis que, dès Ie commeucement du règne de Moïzz,
on prêcha partout la doctrine et qu\'il y eut dans chaque
contrée des missionnaires zélés. Il en est du moins ainsi
dans ce pays-ci (1\'Irak) et peut-être aussi dans Ie üje-
bal (la Médie); quant au Khorasan, les choses sont encore
1)   I\'. 91, 1. 2.
2)   Ibn ül-lljimzi (man. J\'Olford Uri 679) rapporte qu\'en :)85 les Car-
mathes ftrent une tentative pour se remlre maitrea de Basra.
3)   Chron. Mecc. II, Wi.                   4) P. 1S9, 1. 12 et Klif
-ocr page 208-
190
dans 1\'état antérieur\'). Pour 1\'Egypte, il est difficile
de dire ce qu\'il faut en penser. On ne voit dans les
actes du prince régnant aucune preuve de ce qu\'on ra-
conte de lui et de ses pères".
Mais tout cela changea sous Ie règne de Hakim, pour
qui on faisait de la propagande au eommencement du
5e siècle *), et, plus encore, sous celui de Thahir 3). Ce
fut probablement un résultat de la renaissance de la
doctrine carmathe que la tentative qu\'un Egyptien fit en
414 de briser la pierre noire de la Caaba\'). Une autre
conséquence plus importante fut 1\'apparition de la secte
des Druzes, qui virent en Hakim une incarnation de la
divinité. Parmi les écrits de ces sectaires nous trouvons
une lettre, adressée en 429 aux Carmathes du Bahraïn,
et dans laquelle ils les invitent a s\'unir a eux, allé-
guant que leur doctrine est la même 5).
En 425 la propagande recornmenca avec un nouveau
zèle °). On avait annoncé pour 1\'an 439 (1Ü47) une con-
jonction de Saturne et de Jupiter et on y avait ratta-
ché 1\'espoir du triompbe final des Fatimides sur les Ab-
basides. 11 paraït que les Carmathes ont aussi pris part
a cette propagande. Un vers d\'Abou \'1-Ala al-Ma\'arri
1)   Ibn Haucal raconte (p. 221 1. 7—10) que, de son temps, (\'autorité de
l\'Imum fatimidc était reconnue en licloutjistuu. Peu après vicnt se plaeer
la conquête de Moultün dans 1\'Indc par les Carmathes (l)efre\'mery dans
Ie Journ. asiat. 1856, II, 881 et suiv. et les auteurs qu\'il cite).
2)   Ue Sacy, lutioJ p. 354, 364, 373.
3)   Ibn al-Athir IX, 23U, 246.
4)   Cliron. Mecc. II, 249 et suiv.; Ibn al-Athir IX, 234.
6) De Saey, Tntiod p. 227, 240.
6) Macrizi I, 355 au milieu de la page; Wüstenfeld, Tatim. p, 226. Comp.
aussi Guyard dans Ie Journ. asiat. 1877, I, 340.
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1U7
( 449) en rend témoignage: »La oü 1\'ou voit une troupe
d\'hommes de Hadjar (c.-a-d. de Carmathes;, nous leur
entendons dire que 1\'influence de la conjonction Tiendra
tout changer". Et il dit la même chose dans un autre
poème encore \'). La croyance a cette prédictiou inspira
un si grand courage que, malgré de nombreuses difficul-
tés, 1\'influence du khalife Mostancir en Asie ne fit que
croitre et qu\'en 450 on 1\'inaugura effectivement a Bag-
dad comme souverain, tandis que les insignes du khalifat
étaient transportés au Caire\'). Nacir ibn Khosrau fait
mention de ce triomphe dans un poème \'). C\'est a ce
même Nacir, qui visita les Carmathes du Bahraïn en 442,
que nous devous pour ainsi dire Ie deruier rapport de
ce temps sur cette sec te. J\'ai fait fréquemment usage de
son itinéraire dans ce qui précède; j\'en communiquerai
encore ce qui snit\'): »Un emir arabe avait marché con-
tre Lahssa et après une année de siége s\'était rendu
maitre d\'une des quatre enceintes. 11 s\'était emparé d\'une
grande quantité de butin, muis il n\'avait point réussi a
vaincre les gens de Lahssa. Quand il me vit, il ra\'in-
terrogea sur 1\'aspect des étoiles et me fit la question
suivante: »Mon but est de m\'emparer de Lahssa, réus-
»sirai-je, oui ou non? car les habitants de cette ville
1)   Phitosopkiache Gedichte del Abu \'UAld Ma\'arri par A. von Kremer
.lans Ie Zeitich. d. V. M. O. \\X\\V11I, -1\'J\'J. 504 .Tc me perraets de ré-
voquer en doute l\'ex|>lication que M. von Kremer dunne du premier vers
.du poème VIII fp. 507 notc 1). Le poète cite, selon moi, les paroles mêmes
des Carmathes ocrupé\'s h faire de la propagande. Comp. aussi p. 526
(XXXV vs 1 et 2).
2)  Weil III, 100 et suiv.; Wüstcnfeld, Fa/m. p. 244: Maarts) I, 866.
31 Ethé (voyez plus hant p. 172 note 1), p. 202.
4) Traduction de M. Schefcr, p. 282 et suiv.
-ocr page 210-
1H8
^isont des gens sans religion". Je lui répondis dans les
termes que je jugeai les plus convenables." Nous ne sa- -
vons pas si 1\'émir réussit mieux dans la suite; raais il est cer-
tain qu\'il n\'a pu exécuter son projet tout entier. Car
Djaubari, qui écrivit au comraencement du 7e siècle son
livre sur la révélation des mystères, dit1) avoir encore
vu a Lab sa des descendants d\'Abou Sa\'id portant Ie titre
de Seyids. Un siècle après, quand Ibn Batouta visita Ie
pays, la dynastie semblait ne plus exister, bien que l\'an-
cienne doctrine fut encore dominante -).
Mais les Carmathes avaient depuis longtemps cessé d\'être
»ces hommes redoutes H la ville et au désert", dont Ie nom
seul faisait trembler les princes et les peuples. Le röle qu\'ils
avaient joué fut repris par les Carmathes ou Isniaïlis de
la Perse et de la Syrië, qui nous sont connus sous le
nom d\'Assassins et qui, pendant deux cents ans, fireut
retentir le monde du bruit de leurs sinistres exploits.
La défaite de ces sectaires est peut-être le seul avantage
qu\'ait produit 1\'invasion des Tatares sous Houlagou.
Avec la destruction de leur puissance, le Carmathisme
cessa pour toujours d\'avoir une importance politique. De-
puis lors, il a continue de végéter jusqu\' a nos jours
dans quelques contrées de la Syrië et de 1\'Arabie, mais
surtout en Perse, en Kirmau et dans 1\'Inde; il com-
mence méme a s\'établir solidement en Zanzibar \').
1) Voyez 1\'eitrait de sou ouvrage dans 1\'appendice.         2) Votja\'jcs II, 247.
8) Vojcz les rnmmunicalions de Gayard dans le Journ. asiat. 1877, I,
377—386.
-ocr page 211-
APPENDICE.
i.
L\'origioe du nom des Carmathes est assez obscure, comme
«Tailleurs celle de presque tous les noms de partis. Il est certain
maintenant quo la secte a étê* appelée ainsi cTaprès Ie surnom
de Hamdan, premier grand-daï de TInik; mais les savants n\'ont
pas encore détermine* quelle est la signification de ce surnom et
comment il faut Ie prononcer. S. de Sacy se contente d\'énumérer
les diverses explications qu\'en donnent les chroniqueurs orien-
taus; Freytag déclare que Torigine du nom est incounne. Et
pourtant je pense qu\'on peut répondre avec une assez grande
certitude, surtout a la première de ces quesuons. Voici ce que
les lexicograph.es arabes nous apprennent sur la racine fr * I
et ses dérivés:
Ibn Doraïd, Djamharat-al-logha, man. 321, tom. III, f. Ht r.:
i^jbXJt &EmJs ,^^ aJü.Ütoj *±u>^ sLi\'iX« xLwJÜL
f. ivf v. bUswJi jè$ o* i^f° ^ühA -*2**A
f. KP r.jJ»0\' ^JJCU JaxLwJSj
Djauharï: ajJÜu ^^-J\' &y «jkwJI w.Ülo Ja^Ü! j. MMJÜt
-ocr page 212-
200
Ju: Ji5 (j&jij A\' »»a»u \'\',ü*ul UI JjbsUI «I*JjSt, _>L>JI
_ at h i                          »e •
fiv * o\'j-b\' J-i= ,_<> I,;.<,.^».jCj
Le CSmouê avec Ie commentaire du Tadj al-arous: & \'.d*A,i
Ijl wajUÜI ïwy>, jjk~.il, Uj^jJL iÜJ, xfcOl ïi> fa -fa II
jft»JI ïiyi iiU>J\', &*^JkS ^ U v_J_,ls Ijl sjSa=> ^ J>^\'
O^y1 j£ OJ5 *-i>-5 l*** **** r^ er J*»-\'* -far^>%
ly««*JI j*S ^ JvyiJi ir= _^l J6, J,^l kUü g/£n. U $\'
l^A_i^« Ijl l^ic f _)>>—il w*;L> jA*J}
^yjwi!\' j^aiaJI ^oiJ\' -^V^ i)*»*"
■VjSJI, is^yül kX^Ó ^ s^i:UI j £»,, LjjJó; l/Ju Jls
a)   Djami\' al-logha man. 928 (Dozy CVa/. I, 89) -iao\'j.
b)  Djami\' al-logfaft (*^=j\'j Vi^*-\'\'*
-ocr page 213-
201
f J 3 ,_»;„-! ,11 pXéj lXÏs -JJLiLi ^j<j -X^>I»JI KJ$M J«x>-
g£l j-«Uii j mUïj «!)lj_j ^Umu jJUj LuXÏj vos ^
ia^jSI »^*c J8, L~ek Ijl Jjs^l .bïysl ,y= _^l JI5, \'^"31
lja*J i\' jwau »*3Jt. -j;-*-1\' \'->\' —^«a!\' ii \\J^*i \' j1 ^4»
^^üjt g^iil q, L^j cjJi*jjSl Ijl
k_*uü j li/j^LJ whI jJI j _^ Ijy ^ULaoII Js
**Iu (_yW I | Ü» "\'; Ijtwoj Lj-s-iLol ^-^J; .v^c ^.wj.:
jwBj J^_»_ü Jyjl lout i£jS^ i.\\_iJ;j ^yai*-\'.;1 4_taJlj
^^«iiül eji!\' o* *JI L^XmÜJu\'
^yajsO! (jJüs Ijl Uyj Öj*Aji s,U J-J j «lil *Lke ii)ljs
yOysuJtf yvJ>Li*OI ,_5J q, j^CIj ^b^MjïII jUx ^1 JI55
^JU-s if» \'wdsJI J-e DU*iyiJI Jte4_$. «1^ SütjJI ^
iüi yJ5 Jxytlytl\' ,«*i-5 «£**»JI ^ cy *«aJlj -bjXjiÜI «_-iJLc
^«jliXiJI j~Ji\\i ^^Mjfijl (_y.ü»SI ^y Joaülj j*k-. ïLi- -b^*,s
jjij £^*J\' i \'-«*h" ^^A j***^\' <3> Lj^jd0^ rï*-" f*
Ibn Khallic&n N°. 186 p. Iff, comp. éd. de Slane I p. IT.:
^y kXi\' A**« »jl ^tfj \'iU\\j\' ^ Ijl Ji*jiU j-i^j ixyU Ji>
A,^/ *S Jw£ tfUJJij&UI aj/ o0l!t ^J oOÜ £«*S? l^oaï
-ocr page 214-
202
Ibn al-Caïsarani Kitdb al-Amabt éd. de Jong, p. 119 et suiv.:
tX*^ wX-> Kjujj ^ j^Lc tpJÜ j^JLiJI i^j^j ~?& ^
$ (^,-J Ut litj-W (MU«fl ^J< Jé ^jJCJlJï «Ut JUC ^t
Lobb-al-Lobdb: £U*£j ^X\'^ «Jji r**^ ia-*ys At &Jw^flJI
KhafadjS, Chifd, p. I/a yi U ƒ Jö ia-tjiu Atj Jlib i^o
Jyöilt --£ J Jfc-Sj; Ja*yu -la^> «JbU^ ajjSS\' ^_x *j _aj
IjJ^Ujl ^1 Jai> ^ si>JüÜ5 wys^ -^**^\' -ïa-yM ^I J\'Jü
.\'t ï& ^; a^1
L\'examen couiparé de tous ces passages prouve clairement
que la racine JaxJJ renferme la notion de serre, compact et
qu\'appliquée a 1\'homme elle désigne 1\'action de marcher d petits
pas.
Il est vrai que les lexicograpbes ne nous donnent que Ie
verbe avec son macdar, sans faire mention du notn; mais Ie pa>-
sage d\'Ibn al-Cuïsaranï rend fort probable qu\'Amir ibn Rabi\'a
aussi a été surnomuié Carmath ou Kirmith. — Quant a la pro-
nonciation du nom de ,Ev.° 3 , je crois que nous ferons bien de
nous en tenir a celle que presciïvent Djauhart et Firouzabfidï. Il
se peut fort bien qu\'on ait différencié la prononciatiou du nom
a)   Ces voyellea « trouvent dans Ie man. de Leide; 1\'autre man. ne let a
pas ajoutées.
b)   Telle est la lecon des deux manuscrits; on serait teute de lire
-ocr page 215-
203
relatif pour distioguer des sectaires Carmathes les personuages qui
Ie portaient comme descendants d\'Atnir ibn Rabï\'a ou pour toute
autre raison; du nioins il semble d\'après Ie Tddj al~arou.t et Ibu
al-Caïsarani que ceux-ci se nommaient al-Kirniithi. — Suivant uu
récit que donnc Tabarï (III, 2125; voyez plus haut p. 17), Ie
surnom de Carmath, dontn; a Hamdau, semit une corruption de
carniitha, mot nabathéen pour designer un humme <jut a les yeux
rouges
ou qui a h* ytux chaudn. J\'ai cru autrefois devoir lire
kannina avec Keiske (dans une note sur Aboulféda) et considérer
ce mot comme une légere altération de S\'ETO. Mais c\'est une
erreur car tous les manuscrits s\'accordent a lire ****4 ou s^j-aS
et cette le9on trouve un puissant uppui dans la prétendue déri-
vation même qui fait venir Ja*jS de ce mot. Je me suis adressé
pour avoir 1\'explication du mot nabathéen a mon ami M. Nöldeke,
mais il n\'a pas réussi a me la donner.
II.
Extraits du livre astronomique intitulé* Dastour ul-monad-
djimin,
man. de M. Schefer, f. 333 et suiv.
Le premier Imam mastour (cachtï) fut Ismail, Gis de Djatar
ac-£adik, qui disparut en 145, deux ans et quatre inois avant
la mort de son père, et qui décéda cinq ans après son père a
al-\'Aridh. Son tombeau se trouve a al-Bakï\'. Mohammed, te til-
d\'Israall, septième Imam, fut reconnu comme Imam par sou
cliënt al-Mobavak, qui donna son nom a la secte des Mobarakïya.
(Chahrastanï-Haarbrücker, p. 24, 193). Plusieurs personnes croient
qu\'il fut le dernier Imam et elles portent a cause de cela le nooi
d\'al-Wakifiya (**ajiy ^f**» aüULo\' J*c wtsj Juu xtU^> ^Jü^ j)
Haroun ar-llachïd poursuivit Mohammed qui timt par se réfugier
dans 1\'Inde, oü il trouva un asile. Ses fils étaient Djafar, Is-
maïl, Ahmed, al-Hosaïn , Ali et Abdarrahman. L\'auteur ignore
lequel de ces fils succéda a la dignité de son père ; il se con-
tente de dire que Mohammed ibn Ismaïl a eu pour successeur*
j,Uj m -jIü j uJjïUiis ^wL^wi\' o*>r~^ ltS^ **^f
-ocr page 216-
204
lui ce qui suit: x^mmUjl!) k ,, Il n U Kft*JUn ofa^Sywi q« 3Uj,
o^> t^\'s ë^\'s tr**11 fow «S» *-?ïj" •* "J^-j
VT) iU*. j! ^3**^ jyaii! ^j**»!! (^M*1 o\'1-5!) O* \'T*-^**
lA^e «J .-Uïj J-a*-\'1 j-jJ Jju «JtUs-j KcÜ j^Ac j.t »A*j!
Ha £jU» j^l q**JI ^Uil^jl ^3-vXs yXiXJI -Uïs\' j »i#U»j
jJJ\' Juc ^b ,y^\' uoU Aai\' yl) fv. iu« L£j sj»c-> ^~^«
*£>j jiJuai! J ^ Ifo *i~ i ^ü\' er O^"; Vj*^\' i\'
DUit.- L#i Ufi JE, ^lA** ^Is o1**" «^ ^ \'L*As-1
^,1 ^1 LffiSJj (Ie man. n\'a paa de points) LJby j Wl>tt U* Uj.I
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205
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o-0uiO öIcAJ! (jou I44JI ói-A-w ^1 _iaj\'i ^,W -Vclü^
&ax>oj ja* ^s-lto il otc\\_«_j ,■,-. _«.xl;l i».,iyi L->\\ij!
Lji- »ƒ»! j, wA^-J Jw«l*SI kots» (jiMJ UU dJlfi (jOAJÜtj
j^Jle q* («ie L^aS <jm v^»jK V^ l-!\'^ f-^\' cr* O^S **>
y" j.1 is"2i\' HtjAjl j j^b, ^LüJI -jj- Cis \' p&>j A-wb!1
-ocr page 218-
206
wwtf\' *s& 3j "5i »ufl «J^ qjCs ^ ^ Ju» u^?vc ijjj*
On voit que la questïon généalogique reste indécise. L\'auteur
nomme encore des fils de Djafar.fils de Mohammed ibn IsmsYil,
et donne Ie notn de la mère d\'Ahmed , fils de Mohammed ibn
Ismaïl.
A eöte* dn passage sur les trois imams cachés nous lisons en
marge: (?)Aa*=*j ^-y*^\' eO^i-O j«*tuJ\' w-o*-La wJl) J. J-J»»
J^l ^ £ ^Ijtf ^ ^1 J (si,) ^^ ,y*^
a*£\\ 11 - ■ H ^Ji^ .-e (Ie cadhi Nom-ïn moumt du temps de
Mo\'izz). Viennent ensuite ces mots: >Sl>- *j\' 3*6"* ^ o^ f^*-\' «ï
jwüj !_gAiil JLiij\' Aiu ^fïJj c_j\\ y. (Le verbe JJ&il signiBe décéder).
Parmi les hommes céïèbres de 1\'entourage de Mohammed al-
Hakir (-f- 111) l\'auteur nomme Maïmoun al-Caddah; parmi ceux
de son fils Djafar ac-(,\'adik ( 147), Abdallah ibn Maïmoun.
Le verbe ,..^Uj a,^J1j> siguifie »il lui donna pom- _U> (aide,
appui)"; co mot de MU> est un titre dans la hiërarchie des Car-
mathes.
III.
Ibn al-Djauzt X, man. de M. Schefer, f. 11 v.
;Jül lAXs»! JI^Sl ïJJ» ii)uó v_**~. ,(" üiwUiSLp ftÏA».».j Uj
^jl.yl -W< «UjsO nó^> jJU 1_r«J ^ jjl gil tf)ÜAJ !>*<*
^ o»,—Jt ^ ^ jjü GK *_il iUlt, LV 0tf, J^yüi
*J^ÜU ^Ü viJol «J\'S »JI !^~ls ybc?- ^ J^cU.\'J iUe
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207
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A sJI ou_b A iLuLÓLJI
F. 16 v. ^ iXJj ^ J-=-, ^Uis £_=U>- (&-.--■ J-ó J
i\\_>-»-j >—Syu -~\'; (^ 1\'^-r-; :\\ji-«.NliJ\' _^_JA_< „.^jtj,
^y^1 c&-jü! «-s\'^-*0 o*\' ^\' jj*c o* or** c^ *"\'
Al wLSPl (_^> ^6*ju« 0\'<, «1 u^ y»,« 0I, gjjjl,
iA*2^ *Uli- ,»^j Oji1 Aix l^iê&„*j (^jL< yyi^XixIl .J
Jim JUtf i-l ötcA-SI u, 0lj Jy^iLIaJI jfijt> ^j J-cUJ ,^1
«oy«JI ^bU J^ qjJaxU ft «1*1 ^Uxl, »*<■• (1. U IJüu)jj1
Hafiz Abron, raan. de St. Pétersbourg, «u& anno 278 (d\'après
une communication de M. v. Kosen).
-ocr page 220-
208
• ,i,l J>J;j\' \'«o \\i ei~»Jl ***kj _\\*^jo J-2 JUjI^j L<-- <uic
IV.
Djaubari, man. de Leide 191 (A) f. 7 r. et 2101 (B).
^ er JjJ u>-±S & tip J-»JI er) **■**" vM
O*»» -V*-~ _^jl «j jjij J^». Pel* -O— J. -ii Aj. y-i.\'
,/Xfc) ^kyÜI (A ^LJI, B iL^ÜII) ^Ül J-H— o»>
t^j o1*^ 0**^» r^9 uSüyC\' °>^\' iP\'-s (li yj0*/^
»JI ^^1 J^, (A -b^yi) Ja-ö i^s JUii »**! £ (j»LÜI
-**\' ^ sr* N»* M^"/ f»8 &h ** ^f* ^*-*-*-~ .*\'
jSTj ^S-Jl j.*.^ uXJÜI Jj.1 (A D\'wÖ) J(j vX**~
^UJUj »»Utf) A-Tij v_a->!j (***y!ï J-BiJ\'j kX**- ,«-*j
(y«A) i^jAJl
*iSLSP ^jyX» ^jS^JI (A JiJ) IJJ ^
I i Ah i ï sJLSt i^*^^; I > ii i 8 m *
-ocr page 221-
209
■StBOww-L -)^5.xj L~;>% Lac *! ovjjs XJl>*£> ï-V*iï _i.
V.
Ibn Machkowaïh, man. de M. Schefer, sub anno 287 (M);
Tanoukhi, Post nubüa Phoebus, man. de Leide 61 (Dozy
Catal. I, 213), (T); Kitab al-Oyoun, man. de llerlin, f. 91
et suiv. (O, collationné en partie).
A**« _^l J,j~.l Ui Jjü i^Uil\' j_^ ^jj ,j.U*il vii*x<w JS
j*éj* ij>"**** As-ls «J>*«^ ii£L=- <i\' \'\'bjyail u5Uj* J^ u^j
iVxJj^»,! ^1 Jlsil ^j ^jj^c Jc>. c^jl Jiü ^ c>JLs e^JO^Xi^J
lymii \'ij Ijlj iUxs j JO£> \'ï 1313 * cyCs j,t JU» ?«!)!j
(iÜbLbl ov-J^ djfté U>)yj ^1 j^sf. ^ A«BA«il i\' vJ—w.
\'\' Jwaïxtl il * U>>y *^\' e^ c>>-AJj> 0U 10Ü » eUL^ü,
a) M ^Llivll, T jli^JI. Puis M ^bojJÜt, T c?t^ï!l.
b) Manque dans M.
        c) T ^.wjl.        f/) M <i)JJ.        e) Manquc
ilans T. ƒ) M U. g) M «5ÜAS\' _>* v^JUs. *) M éki* &
j,a XiLö fcj .1 ^JLi. 0 O, T et M «SÜUs^\'j. Puil T il JÜL»,
JwaXiJI. t) T (>UI.
14
-ocr page 222-
210
&;j ï SiLi c& ^JU* J^ UI ^t, Jj) Jt^J. &JULJJ,
jja _yiülj* JL^J o^ /"]*itj ï-^l^I J-e o,^ J^»»
^j ry^i **» Li^le K.aAxi \' iU Ai—?vj W * «J\'Jytïs >JLft<H
j,* »^U~c?- "JuLj ^>Jla ^ySS^-w» «IA* M* Uilijl
sjiuuu iLsL~-« u^ Pq^jS «JA*J\'i c&^y\'s <*«^*\'\'s U\'ï?**"
• U3US J-i yuJI ^L3 JkS, rUJI qjWjj* 9 JU -JÏJjijj
J i£— » J-óti1^; U-Us * j \'At < ULj 0\\ . | <y U\'j
o) M JxaXmlt. 4) M JUilj. f) M g* Pais T J^L ,/, Man-
qae daas T. e) M et O Jtjb et de menu T pour iJb. ƒ) M jjtj j .
g) T ^t,. A) 0 ajii. 0 M ijilü\'. *) T «jJUelj. 0 T \'S,.
m) Manque dans M.
         n) T ■£•■ f - ■\'         o) O Vs-.=" Ai UyS.
p) T qy**«i <*M <i\' J^\'ji\'j gJ^\'s jj^- ij- ° °mrt r**^!s
et a ^ucuSj au lieu de lj, tfMti •        l) T »-^—*-»*-\' mU*0
ie—.\'..w-\'l oLj.Lutj. r) Manque dans M et T.        j) O ajoute *aJ.
Puil T Ut UB. 0 T M>> O [y^ü. u) T Uïait^a, O UjUÜ.
0 T \'i4 l_Jü=- u\'j avec omiision de -.tf. O Li iX$» ij fy
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211
^f^ !>***. 0\' *-*j* osjJkji-^ u &» byte i/»
^ Li x^ijS X_jL~« S1 ,/Jt«*J q\' jLi^s- ,Juij ^Ls jjs
*ysu»Ji j /\'Jj>i3 ^otLi ,1 l&y ^yiw* jJui o\' F*]
ijs. I^u. 0I* ^jJU^ U ff o*** \'^ ,k** «i ^ -*
«Ju»* i I,CSJ "^ u ^ iüLb ï* l_5Jül Lpyj I41U
a) T Ljl^cf.         £) T au lieu de ces mots a partir de j& U : jr^>
L/jfcJ ^ UJ j-a K IJAe lytf, lyeislj t^yu,! 0jj l^j^j
^yifi .ItXJM ^C ..Igjlj lj\\* {y, Jü\'l J^ «i)-;\':\'*=- jJkÜJ ^
^
f L^\\*ó. O a au lieu dea memos mots a partir de Aii» 8l\\*w«
jusqu\'au Ji qui luit: jUjS^i qvO^J ^ JlïSJI SUjJuO \'j\' j.\'i
,i<jA>jl üni^j SjiS\' j ly\'i\' ^lj l\\s»I «(&■ \\iySiu "$£ ^^ax»
Jjl Uj uwï\'i aj-JI i.\\; J.1 »^jAj.\' rj*J Lf.. ■\'! Manque dans
T. O) O j.
         e) M (sic) f $*,«,»»,■-> JOs! ,_jüs.. T omet jftK.
ƒ) T ^JyO-J.         g) T ^jOySUrf.         A) T l?«Jl=> o\'jk!1. Pour
^UsuJI M ^lyJI. i) T ól jljjl ïj jULj.il i «Uil.
*) T Jua |»^U _rtf«4^ v_j^aj\' y\'j.
           0 T oml,l ce mo\'i °
^m. vt) T ^»ÜSj q. (1. ^üUj) ^yuj, uM^ O/o*!-
") T U^)^^ et
imti 3i?—^5 B9^*          0) Manque dans M.
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212
dlj^^e, «Jw^*: «sLwuj oV_;-i«-\'i \'\'(jjj J—* ^"\'j \'\'"}-^
.ilüuV,* j\\i&W „AP Ailio, JLjj» djaffi 1V31 AïUil,
y^iijl !»aJL« L^U c Ai\' J,l=> IJ^P £• \'\'tö ^.-Üu \'-^UÜ!
j^jixixj o\'jj\'bll U5 * ^j<:Jïi *ÏJ f2 U5 < 1».. i ->■ kjLsS\'Slj
\'A-P ^ oUJlc j^ Uk* /y.laiü3 *ljLa?l ^ iljUI UI,
JL» il ^U* Jgaï >, Jjliu i^OÜb ^ jiï ^ J ct^i,
eiU3 «JU j^SUs* i*,l^ \'A-P Aju ÓAs>\' .\'/0li JU %
w» ,i.V o -j---\'» * upjüt ir. A_ï_j:. \'\' -.~y~ J>_£ \'\' ..Aali *
A_i_i\'3 jj^> > JS l«£ftH AXl \'\'lIiüU«-«l 0I3 c^...->l
S^as- A\' I-;. L< cy*j i_s^Jjl ^1 juljS\\*ol ^j» b..£.£ \' (jf-/S
JófSi »iiji*ij "y>s j*ü aa^c u«3sl Jjl ,Ji* j< bL=>j jlJ
ff) M bA*3j "--rÊ.          6) Manque dans T.          c) Manque dan» M.
/) T \'j\'..          t M \\ ^t>«> ^. Puis T omet U et Ie i_s auivant.
/•) T U/jU A-^e <_jlJ"i> j.         f) T Al }, Ju il Ha
0I3 JL=».         A) M ^ U.           i) T j_*. J,Ai>!}.           *) T
üJj>As.          /) T t^Lé- u j, JS.. M a Uii-.         ») T »^£
^n^v\' p*"} Ij* iSJi. ■) T iUasi\' a-Jx asxaaatl jüU»,
lOjt j Uyjj
        o) T ajoute »Ab» j.
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213
ö i_^tf! \'\'»yj u5üó Jou j«xA * Lj «jJu
VI.
Arib, man. de Gotha, f. 61 r. sub anno 300:
&_jl^?l (jsju JU>I>>jlS ^ _jLïï"! ^ JwJ^ -*•/•»■\' L-^ij
.^j j^SUs byaJ1 i_ïy" i! \';£L-?- KWyiSI er rV> i_j,.s^U
VL^?I «öl, üls U\\ó (j.1—Jl J* ^iU~l, ?U*->I !A-4j
£UJyï sj\\_^j (?yil xiL LU 3U Jultf _ƒ=> JUS ^LsuJ
«U\' Jyx .o iW qItal.....Jl jiTgi\'j XJuJjl o-\' i,o-~> v_j.*ajl
LtlSli *J biX^j vJUa-tjwU\' 0/ï ïj^jm jjkiS\' ^>, j ic*)^1
Ibn Machkowaïh, man. de M. Schefer, sub anno 301:
jóü^! gI(j Ml iÜU, £ ayaJI vjj j,l l^jt, ïiwIjSjl C,K Jö,
Cl )                                                              «
0Bj (j^o-iJwtf tf ^Ls!"l ^J Jl*=S? S/aJj D5W jV^
XkalJiJI «JxtütJI _o_o -Las obLxIl J. ^Lülj ïjt*=» *v>
LSU-cl Jji JUS yy»,li Ijjcjgl vWJl> CO^\' |M £ƒ=*
l5l\\»-i toj jkï UfcU UJl> ^tfW »-Ji _Jü» J>**J\' ,-^*c
«) T j**»,).           «) T ö)Jj Juu »/j Ui.
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214
^>Oj sLó-l Jc>l ^a. «Lji ^-kü\' > cfli4U ^ (1. JIS)
,_jü> ^.jji q» jm ^ oi*s-li>-lJ\' ^1 "-r**jS vW [jSléls
-Lsv^JI ^-ijLjjo iXic (>ic) ^LjuJiJt jlUi *^tl Al .U»
yAfft ^ ,3,1^ ^UJt gjd U,S üiilS y? jjljl lyL&i jJLjl
Xrjrttlj iyoJI (sic) iüs\\£ ^ qUJlcj «jULcj .v-^\'j ij-J*x\'S
jfjJL», KiiUil J-J v-^J1 o* $ j*JU tfvu ^Sj ^1 Jjaj
W\' **^*J vW Oiièj ~**>\'*W^ ^\' f^i ***** ^ff°
0^5 ciijiJt 0j\' Al v"*4 \'J^-0-1 j*-* j* J g-**"1 Oi
^jïjUJI aJJ\' Jv^c ^ Ju^V. *X*ls ikXSUX^J ia*i>JI ^ _i:JI
^a«s>} ^-JjjSj i-JJM JWy\' O» (sic) \'i^SSj wA**S\' (ji»*=- j
VII.
Ibn Macbkowaïh sufe anno 312:
U ^ fcil /Ju j^* ^ x*U 4JS qIlXT ^j \'L#U^I ^1
oJ^ji ^SbL£>l JU, lil o. rU»l
^•y^Uj ^asJI JLs^l u, tyLX» »A^e q, ^^«as»! «Jij ^
CO,, ^ ül^l ILiLo Lr*ó- >£■\' «UmÜI ^ bl-s-, ü^A^J
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215
»yi jt/a *s «***si3 f/|, jj—y Jp& & r\'y»
Hamadzani, man. de Paris, f. 39 r.:
t^L^ojwtj Ulij—— ^\'j-!\' g—»-*-*-»■\';
VIII.
Ibn al-Djauzi, man. de M. Schefer, f. 143 r., sub anno 313:
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21G
-.£_\\J: vj^ ij\'. jIaösIJI u~£j. ^J-; wül=-lj -~- x*^j i—SJu
jüK »jlj j J^-j j-sjj «-"j\'s o1*1**" er* >-*L~ï-s *a1c
wij^as ^-yLüJ (_5jS^ o\'T^ \'^-^J /^ A ^"ïï »*-«-*^»
*tp» IA» h-Jc lS^Is J-*?- J*= j*T5 >%"» «Uitë i>syl
0! jAJJUJI ^pfi, yOO LT-^i f*ï r^i V f-*&i er
ivLo *.:>«j ioL^wkxIl .a&wiXi Lflj iXSU~< lJ f*^ Juasy\'l
^ j^ib c*-»J wui- j.j-1 £ itU3 qI(j *rt* o\' J^ O*3**^
j^ó\'Jjj» jUu iXs-^s lyiijj iUi* o3*** jAXallj |»ilj\' ^ »£\'rtJI
J^cUwl ^ A*^* L^lc ur*^\' iW l(»«•<?• u»*»\' u^> ^
rJ^J ^Slü jypj ^*s»j t^Jj «UI ^ Ja$ü fU\'il
«Jl _JLi..\' ,j» lt»Ut> j»i: ~= ütï, r05*^ ljV -v-?"-~i
«i!. i.:J \\xAii .\\^.X.~ .lXaöII -cl: xEaxyöJIj iilcAJt (JFjU ^tf
tui U «Jj>4j i|>i\' ^ SAc iui (^As SjJu ■juü l_f^>^
/
U KX» jus gK J^1 J* (jyj Jl4=- u* **L> v^!s
<S u-JUs J.1 ^jj ^ ^ (1. Jua*Sjf) JW3AÜ qU«~ J)l ^ iJjljw
IX.
Acciisation portee coulre Jonsofibn abi \'s-Siidj par son secrétaire
Mohammed ibn Kbalaf an-Niramfü (comp. Ibn al-Athk
VIII, |fv et suiv.) dans une lettre adressée a Nacr al-
Hudjib. (Extrait d\'Ibn Machkowaïh):
a—ilj ^>AJI j, iw^ju ««ie j£«*|| (ji >-i> JSj >^>Uu JS~3
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217
.,j.Uj .vi\' a.\' ^s-i-Xi ,v\' t*--;ilj u y»»il Ja—\', o\' 1— —
^Li LI 0I3 0lirJÜL ^JJi ^U» y» J&Juil rU^i 0j,
.yAVj sul iA*c _-o Ai *i\'. .W u&j ,_»=»L«3 ^i.r-.^J:
t<>.-<Vj «_j UiLsUV» (_54*!l -vo Uil &_jlj x-LkUÜI ^-jjAj
_S** J,l mfij&Ü 3 üli *I y»^ «jij (?) i_**~J\'......<J
AS-I *J «&I ^ j^\\* il -^Jr*^ >**>ty JU»! Uil «_jf9
J* UJ ^ «^S (jl y>^l j^-jj ^ i *5 JS »i\'j Jtyt\'ÜI
4,1 "i, ysv* il ^ y-J ^ H^vijl ^ y^j, ivJuJiü
.<jyu« liLi qj^»J S ,J v!>^ ij *J JUi-S w5üj»j JulX~ó\'
iA-Jj ,0\'A£j? liUw&i tj~. qLUu>JI
aJj jiU-j [.Aïïil] (joLiLüt (_=_) jJIj juI>IS ^yü\' JL/=i
xïcLb qIj &Jl£ J>>5 je «11 Lïy üii». j^l ifrfto\'Jty (j»üi)l
,i>JL*i i^j-fi JS A_jlj ajUÜ- &Aclb ir, rfJUsl j.i;.JI X*éU>
i\'j Jaolj ^,1 jl»-! 0\' ^Lw—S-SI jj, liU^J (_5^\' U 14UÓ
a.\' J-ai lOAt -p jAi. J/ïl w*^>\'uo k* ib>, Vik>\' ^-M
J-ol lA$J y~J «I JUïi Jv" ^S ^1 ü^j». j» ty Ji
IjOj Lk. ^ 0l ^tjgftlS CT (W*1 VL^= »-*-Le J,} A-S,
0Ij JyiiJI »tó- «-jij -***. ^j fc=^j i^JjLsT ^j »*» qJ^1
IJls Mf Ki» Jl^.1 ^L iL?j uïuiu 0I jhül Ui il Ji
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218
ot^ijl ,_££*•> *M|} J3*«|j JL/I ^ ^j\' vi>xi< liUJu Ijy
U JUi*»- yUJ 0I 0U»JuJJ 3o bLs JlïjLst LfcJI ójki-il,
I^JÜT AJ iL^JI ^^ 0,^ó fjj *j|. ^ LjfJ ^ 0li
Jt-=3i oUlil\'j iji^iSj ^JUÜIj v\'^ls *J*^> l^ jjAl\'
04U» lil ^/\'j r~% fri-i Jjj^fil £>l 3, <Jlil^.l, (jüxi
Juo! *) ^^JC-. ^ JUiil j^> ^JUjo U 0\'j jj» & K^JJI
u,v£ _a/ ulo 5-*^i-i Aï Lj^>- s^ajijl _ii! ^1 ^1 t£ Uj
^^c (jvi*jl\' j-y«t li^JkA«o As v_Ali> ^j A»^* J^«J} \' J>»
J* J^a sUJi j,i ^1 £*Jül s^i j^j, 0ls ^l Ia»
y-P ütj i»_~: LelS «J\'uJlCj x\'_i-, JOLUja- y>j|iM) "t-^Aj
COiX> JjtjJI is»*J>3 Ij\' jls 0UsU^óT y j^>j L<JLc lyta
i\'ijlJlb öj-ii *_A£^ qÜ ^Sl» j.1 ^i-i^f ï-JLtai\' i *-J
^ Atjs? ^1 fcijCj .Aa&LI il *ÏS" IJk» v^lü- >>*» ufr&
IJk» {J^ tXT U »ül ^^Le «1 v_«JLsr. &JI w»XS\' As v_aJLs>
IJ^J ^*_: 0I ^ X_i_J^S Ji y ^All w«a«JI * JottJI
& »jj.> Le mLuJIj iLo\'Ji _jL»} *a*JÜ LCJj: L5"xVi\'\'
X.
Ibn al-Djauzi, man. de M. Scbefer, f. 158, sul, anno 317:
*;u! ^c Q^S^1 ^j-J ,^l£ ütJl jXIa 3! ^ JÜj? IjUjI
JS ^jaoLïjI u~L*c ^j A7l ^ al!\' A(-fi (;,-y»JsOI »jl b\'
-ocr page 231-
219
LfftH JJO ^yjj u^l j *>* 0^ *Jl LoL^Pl (JBJU j^l
Oy-\'SI r^ü- f1 *i «•**" T»^~i l|j|i^ ,-iMjiil j*Lb »j\'
«£JLj J^i AjïuO j., vjl^iiSI ,j o>»,-~•, J-*-5} V^\'j
u»-*& jï oViH ;\' ry -^ SjUJI ou&» y y—U»-,i ,«.
^_4 u •^\'■^J ii.»v.,..... -\\—^j o\'^-^-il i5 Jij ji^=- *1 ;**"
oyuJI tjv.? j. *J.ï »i~J; _»^" j -lx:, _a.ï5 Jf xUiü ju-cos
*cl»Jt ajUL*J> lXï, Lui 0*£j *j^$ U*i ^ xkio ^
.                 )                       )                          »
C^Jjt>* W^> (lfi vi^XCui^ -V <t»J—3 j^- viiJL^ iJw—\'
«jjj» J vJu*JL J.^to ^ j-j&jj jLSJ jJUi\'j K_4 (Jjfi
*^*° o* O1 «V ^ i)-*3 j-* *"\' o\' ""^ iV J* £f*\'
^AJtXs-j Jij\'        A ,jjk Uj iVfWil ^ ■»ƒ-=►} &*»j-» u»\';
njy.1 «&>*>1 v1^\' er* ^^ 4»**1 ^ e\'^\' kXÏ\'1 r*1
*!U» i/^sï\'; *LJ X~i _<~ \'j\' LJLc Ajju. v*>3- |Jact
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22li
DLi-e j JjJLj Lj Uulc l_Ls M3 aH Ja ^yl ^J usJS
^jJls J^ic j Jj.«_i\' ü J^l iWfl- 0K Ja (jyjl ^J o^S
_^«l ^ ULc Lp^ I Jyu j-^JI Uyfai yK JS ,_e,jl ^2
».. h« II (man. OÜStJI) ^jüi^JI idJj j ^ UI iUUs- «I
c^S U JLüs j,k> Jk£ q, Üla Jij JCJLs^ ^1 *3t# JJ1
J>i>0 ("ytMyUI ^Lj W yl IJk* cJj= Ï>_Jj qIjSUJI JS
*-j\' o^i ü^1? CfrV^ ^ 1>-S\' lA"^1 ;■> L-^-»
^l^jiilj |»*all üJvXfi\' w*s-lo J->cUJ qjL«I^Jj i_yÜ iT*»Ua
j "**■*" Js\' o? ;y3i* <£\' c^ er"**" f %*" ^ ki>*i**J
J^ljlj J^>Ua*.Ij I^Ji*» jdU^JI i\' l»^*" 2 \\s^- ])iXai ***>JI
I^ls-^5 (JUbUI IjJ^-j ^sSi Ai Jf j al) J.*Jb*U b>_cAJI
*J ^Ls UJ ÜLki yl jJlsa 8,9yö AÏjjfeil ^ aJl* ytf Lv=
>_^liXll lilï «_>l tjUJj ^rt—*\' c^Ui»1!! ^JUxil »^j»j ^1
fSijjf O» c& \'u»1^\' «M^** ^\'i \'M*^ V^ M*
oyLïLÜI y \\JU yj\'Jij yJ SU-« ttSJay (JjAxi! Ljj jjiij lUi
Jj&SI (^ l^is" l\\5 »jJi j^ X.«)ib!l u^ijj fc«»R>a ^J> iy*s-
-ocr page 233-
221
lü^lX* Ul*=» A-ïj üJLl \'Sj- ;■ƒ, j:^j _«ai)l ^,«Jyij \'jj\'^j
_AJSj jLLiJI il ?Jk=»! JUtó I^JUS?. yl 1,01,1 Ulj US^j
j^*i) bl_S y^ O^"-5 ^ 0& 5A,hXA **V Mr***
Jj-5 _^~^\' wo-U» Jjjij Ql $ <U3 osAs>j ^} \\ffi jJÜ
&ya-« d>JL» (_jA)l py>- s_iLsS?\' iUiCI «s)Jj .«••& -ui-I
XI.
at-Tanoukhï, ouvrage cité, p. 4CÜ et suiv.
jLsuil uaxj ,/JA=» JI5 (^u* ^*c ^j-j all\' A*£ ^As-
0L^>, «-«aalt ixJ3 Aj.,1 olJuu o, & eUc ^>y> JLS
J.c. _ï.j_1^: j^c ,030: Ijk» u xJLoi^ UjAJIj Lu ^jAj.^J\'
^-jl *J J—£_> oüjlajl j ytf (_v^ &*s vytf i^AJI Xëa&
j^=UI U »iuw qI^j ir-ajli j\'Aju ^ UjJs jIiöj ^A?
a, £fj
\\o~Ss «I l_jr~>*-J >^>-,-ki o^i1 ^.J-c J^wi jf-t
«is Ijl «jij O-kj »jS-s «-*-» \'AP i^AJ" ^1 q! o\'Aiu
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^1 x! c^kX»j \\.A.liCjj fcJjJLJrt wyAj; ^—-«l ij ^<-j-^-
a) Man. Jiil.
-ocr page 234-
222
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Cr*- d& \'ijs^\' \'-4,9 ^\'i jx^s e1^1 Jj-*»\' o\'^^
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j-s^ Ji ^jiiüij a—il ,$ «iC&l jJlj LJLo yüsli JS liLL»
sjycasJj »jj03*-l JüLs *iSJvah (iLu JuW !»J" JLiLJ Zxwl,
iAi q\'ÜI *J oJkSs wu^i Jki-lj sJuai ^Uaclj OjS\'ó LT qUCs
Jo-I JLsLi -<-^~- J^SI ii)üL«^lj .L*flj <«** «S^*^ V^S
?IJk» iXs^AJ ^Lsü 0I \'ïl ^_» U, JkJs UbJaJI waJÜÜ
o^L-j liUó Jjiis Jis ^lil il tj^yi er i** t*J"\'\' ^*a\'\'-\'
A >_»X5»lj ikJyJI **s «1)1 Jju>5 ,_*<« öJil Lc
a) Man. * i *^—» y. V 0) Man. t>L ^   ft et .-» au lieu de ^.
c).Man.jl^^lj au Heu de jt^»»^! j.             rf) J\'ai ajouW .y-it.
«) Man. qjXj\'. ƒ) J\'ai ajouté »—«L             y) Man, «iKjlsui
U»L» JkSyS.
-ocr page 235-
223
Abdallah ibn Omar al-Harïthï m\'a appria ce qui auit: Voicï
ce que m\'a raconté un murchand: Un jour je sortis de Bagdad,
dit-il, avec des marchandises qui m\'appartenaient, pour me
rendre a la ville de Wftsit, dite Wasit al-Ca9ab {des roseaux),
oü séjoumait alors Ie perturbateur du monde, al-Bértdi. Nous
n\'étions qu\'a une petite distance de la capitale, lorsqu\'un
brigand, nommé Ibn Hamdi, qui exer$ait son industrie dans
cette contrée, coupa Ie passage a la caravane dont je faisais
partie et nous dépouilla de tout. Comme la plus grande partie
de mon capital se trouvait dans ces marchandises, la vie perdit
pour moi sa valeur, et je résolus de tout braver pour tiïcher de
recouvrer quelque chose. Or plus d\'une fois j\'avais ouï dire
a Bagdad qu\'Ibn Hamdi était un homme généreux et poli; qu\'il
n\'attaquait jamais ceux dont les marchandises valaient moins
de mille dénares; que, b\'ü avait détroussé quelqu\'uu qui, par
li\'i, se voyait reduit a 1\'indigence, il partageait Ie butin et lui
en rendait la moitié et qu\'il ne fouillait ni ne dévalisait jamais
une femme; Ie tout illustré par plusieurs anecdoteB. En me
rappelant tout cela je me mis a espérer que peut-être il aurait
compassion de moi. Je gravis donc la colline oü il était assis.
Je lui parle de mes affaires, je pleure, je cherche h 1\'attendrir,
je lui représente la justice de Dieu et je Ie conjure en disant:
»vous m\'avez pris tout ce que je possédais et, désormais, je
»devrai recourir a 1\'aumÖne." — »I/ami, me dit-il, que Dieu
«maudisse Ie prince qui nous oblige a exercer ce métier, en
» nous retenant notre paie et en ne nous laissant pas d\'autre
» ressource; vraiment, dans tout ce que nous faisons, nous ne
» faisons pas pis que lui. Vous savez qu\'Ibn Chtrzad dépouille
» It.-s gens a Bagdad et leur enlève leurs biens et que, lors-
» qu\'un homme riche et opulent tombe entre ses mains, il ne
» sort de sa prison que pour mendier dorénavant sa nourriture.
»A1-Béridï en fait autant a WaBÏt et a Ba9ra, les Daïlamites
»(c.-a-d. les Bouïdes) dans 1\'Ahwaz. Yous n\'ignorez pas qu\'ils
»s\'emparent du capital des gens, de leurs terres, de leurs
-ocr page 236-
224
»maisons, de leurs ineubles et parfois même ile n\'épargnent
»pas les femmes et les enfants. Ditee-vous donc que nous
» sommes comme eux et figurez-vous que quelqu\'un d\'entre eux
>  vous a dévalisé\'s." — * Seigneur, lui répondis-je, que Dieu
*  vous couvre de gloire, 1\'iojustice et la perversite* des méchants
»n\'est pas un exemple qui puissr former precedent. Quand
» vous et moi jaous nous trouverons devant Ie tribunal de Dieu,
:> (a lui appartiennent la gloire et la majesté), vous contente-
> rez-vous de donner une telte réponse?" — Il baissa la tête
et resta pensif pendant quelque temps; moi, je ne doutais plus
qu\'il ne me fit mettre a mort. Puis se relevant, il me de-
manda » combien vous a-t-on pris?" .Ie Ie lui dis exacteinent;
sur quoi il ordonnaa ses gens de lui apporter mes affaires. Quand
on eut obéi il son ordre, il les examina et ayanfc tout trouve\'
comme je 1\'avais déclaré, il me rendit la moitié, en retenant
1\'autre pour lui. > Maintenant, lui dis-je alors, vous voila tenu
» de garantir mon droit sur ces marcbandises; griice a votre géné-
rosité envers moi il est devenu inviolable." — » Certainement"
répondit-il. Je repris »Ie chemin n\'est pas sur; a peine vous
» aurai-je quitte, qu\'on va ^ans doute me dépouiller de nouveau.
» Accordez moi donc une escorte qui me conduise moi et mes
» bagages en lieu siïr." Il Ie fit et j\'é\'chappai ainBi avec ce que
j\'avais sauve\\ Dans la suite Dieu me bénit dans mes affaires et
m\'indemnisa de la sorte de mes pertes.
Hamadziinï, man. de Paris, f. 89 v. sub anno 332: A\\i»j rffe,
,_5t>yJ ,-)l& X^y> —*J\' f*** \'i-»~*i* j^ *Jlc jJl^ q\' ^«J
Dans Ie Kitüb al-Oyoun, man. de Berlin , f. 205 v. sub anno 331:
-ocr page 237-
225
Le préfet de police ayant été romplace\' dans Ie cours de 1\'an-
nde, le pacte honteux avec Ibn Ilamdi fut annulé «jj^* v_a^j
IjdJI (^l\\J" ^-j\' oL»*!\' q. Ij^s- !^ijl &Jic £***\'s oIs»*1Ij
luL^Plj. Le mot o|jSj, qu\'Ibn al-Athir a aussi (VIII, 311),
signifie quittances. Le singulier est \\$y, on peut en voir un ex-
emple chez Elfachri éd. Aklwardt, p. 284, 1. 4, oü il faut corri-
gcr U}\\ co KjjJ le mot corrompu a embarassé\' Dozy {Supplém,
I, 012). Abou\'l-Mahasin supposo (II, 305) qu\'Ibn Hamdl est le
voleur do la légende, Ahmed ad-Danaf, qui figuro dans les rö-
cits des Mille et Une Nuits.
XII.
Preuve de la cródulité qui règnait a la cour de Uagdad.
Extrait de Hamadzani, Man. de Paris, f. 45 r. (_=*J)i s !• j.
l$*«~o. LaJic Uïi" j^ki /yJUit^XJIj Oj«j ^s~j otAio ^
j?SL>j ry> il_<J wOfil u£Ji_j g^Jj ,i tssilt JUjto ^1
^ytolait tXicj JÜjiXÜ J^J1! jj»j *2y* ^yds3 *-*Lc> ,»*-,l3
tXij ,jt s_i! «J^/i1 (cod. tfJiill) tfjiit j^jj «-*-j[j j*e J5I
IjaÜ" 1(U «jU tXi-lj \\JLc üUt\\j üül) yJUa ^t ^ ji«=-
,»*LaJI ^ yv~^- ^a» oLoIj (1. ,_5-?)) 1^ qj\' «^ ^Lü\'a
(jf*SI £ »_ii_»_cj xixcUaj ,3 «£Ü jJ\'j; ySO i)-*-\'»\' ^y*\'
^1 JI5 uSic« ƒ*»! ,ƒ*■ a-*-^ (_5*^S "^ tfl*,;s;\' "^"S
15
-ocr page 238-
226
!jl Xsuajt »A_? OyJ\' *J JLa-i _,A*iil J^ d-ijjtj ,;dk« ,1.1
JU>. (^=» o>-lü rtÜCtt ,AJi ^.\'Ui\'jC! 0\' >\' ,yri ^1
,y&. J .^s-i, x*JL ,-3, s,yi oV»^- ^ i-^j ƒ■"»
ö> J.&JI ,j .Ljj
XIII.
al-Khazradji, Jlitloire du Yémen, man. 302 (Dozy Cntal. 11,173),
p. 33 et suiv.; man. 145 (Dozy Catal. II, 188), f. 33 v.
vj«J ,_c-^ ^s-^ \'>*-*} H11-* ur^ Jr-^ ^
yti, «.ï.ij ,ij »U*aJ\' -ll-S-j üJusJI tjc^j Üc -las» Atii
«ijj—i-j ,3 j» ü, il S.J5J \'Üj üLïJi k\\ic (/-"J\' ijv^j\' ^j
o ï
<_I^LJ >__■! .__Ï=V_X O—*Oj      -r^-*-\' \'-"*—- i^U=- ,\'/ U Jij
a) Khazr. ^jLjfj.           i) Man. 145 Vi\'jft Comp. Dozy, Supptim.
e) Man. 145 ^yAPj.            <fl Man. 145 (jJ^1 [*-*>iaJ |»* q\'j-
Je n\'ai pas rencontre\' ailleurs la 2e forme du verbe Jj& dans ce sen>.
e) Ce vers ne se trouvc que dans Ie man. 145. J\'ai corrigé .5:, que donne
Ie man., en Sjjï. f) Man. 145 t_f.^>\' ij*$\' 9) VaM. 145 ^JuSy
-ocr page 239-
227
^rJü^ b^A o^^Aïs JU»- iU*JI tUSa Si j*iaJ1 L>
Vj-*-j! O* Oi-^-J^1 j*-\'j >>-*_=>! J_c ^Jl J^*3j
L\'auteur du man. 145, chez qui les deux derniers vers man-
quent, n\'a rien compris a ce poèrne, comme 1\'attestent ces mots
qui servent d\'introduction: j^-i-* J—c Ojtt^Wi »_-j.Jj_> -*lj
_jtio r^UI J-c yyj" o\' 0Jy°\'* ^Jy^lj iX^Jl iX:SU~«
XIV.
Macrïzi, opuscule sur les abeilles, man. de Leide 560.
i>\' & °-?) j!^ <*\' o* r"^ o~$- ü^ -*\' <V ^
JUS, aJLcJI ^1 ^-«jSJ1 ^jLIÜ- Jj£ ^j q-^01 >A-fr«w
*Ji yö»-l m )LU JlJUuI y^> >_y=i »uJ^i ^ *»-i
^1 fc*ïUB JL-a-s sjUJI J.b g^iJI iUIl ijkuu 3 QJ&5*5\'
yny Uil JUS ij*xiJI »tXJ> j tfljiaa?. U |*~-Lïy ^ _j«ii
,-y»«i»- JUu (uil q» i\\*aX*»i) JwUj\' q* j^twjJ iAI*JI (joJ^K\'
(Faira( al-Wafay&l I, |fA) t$jJu J^l ^jjl
«) Man. 145 slüwj.           4) Man. 145 ^ iü<-jijj.
-ocr page 240-
228
U-^JI (j jUiJ! j, üUjj .XjljJ j ^Jl ^ q^JLs
JU» *! Oóo L^jjl_s-l 3 0óU_»,l5 uBj\'il jJij y^J _*\' (JjB
u~j»sO\' ^ u»Lfil J..<b> Ijj Ui!! LCi=- o^«J! iüj La_J
jUl/o aj.JI J^j «_jaJb^° ƒ05» ,y« y.-/,t,r> i-c. vJlc kL^ó
-ocr page 241-
229
XV.
Conjonctions göocentriques de Jupiter et de Saturne.
Date
Longitude
Signe de la
An
géocen-
vieux style.
trique.
conjonction.
571
28 Aoüt
213°28\'
Scorpion
Eau
590
18 Aoüt
95° 17\'
Ecrevisse
Eau
610
4 Avril
324°47\'
Vorseau
Air
030
18 Noverab.
223°35\'
Scorpion
Eau
650
9 Juin
99°55\'
Ecrevisse
Eau
670
28 Janvier
329°4G\'
Verseau
Air
690
15 Septeuib.
228° 15\'
Scorpion
Eau
710
4 Février
109°44\'
Ecrevisse
Eau
729
22 Avril
341°0\'
l\'oissons
Eau
749
4 Dtïcemb.
238°11\'
Scorpion
Eau
709
22 Juillet
120°29\'
ïaon
Feu
789
16 FeVrier
346°20\'
Poissons
Eau
809
3 Octob.
243°3\'
Sagittaire
Feu
829
1 Juin
128°10\'
Lion
Feu
848
14 Mai
358°10\'
Poissons
Eau
868
20 Decemb.
253°0\'
Sagittaire
Feu
888
19 Septemb.
U2°41\'
Lion
Feu
908
13 Mars
4°43\'
Bélier
Feu
928
24 Octob.
258°39\'
Sagittaire
Feu
948
20 Juillet
149°29\'
Lion
Feu
967
24 Juin
17°30\'
ltólier
Feu
988
15 Janvier.
269°46\'
Sagittaire
Feu
1008
7 Mars
1G0°22\'
Vierge
Torre
1027
20 Avril
25°85\'
Bélier
Feu
1047
19 Novemb.
275°14\'
Capricorne
Torre
1067
19 Snptomb.
171°33\'
Vierge
Terre
1087
25 FéVrier
33°13\'
Taureau
Torre
1107
8 Février
286°17\'
Capricorne
Terre
1127
7 Aoüt
179°30\'
Vierge
Terre
1146
13 Juin
47°26\'
Taureau
Terre
1166
13 Decemb.
291°58\'
Capricorne
Terre
1186
7 Novemb.
191°52\'
Balance
Air
1206
13 Avril
55°15\'
Taureau
Terre
1226
4 Mars
302°56\'
Verseau
Air
1246
23 Septemb.
199°18\'
Balance
Air
-ocr page 242-
230
Date
Longitude
Signe de la
An.
géocen-
vieux style.
trique.
conjonction.
1265
24 Juillet
60°28\'
Gémeaux
Air
1286
1 Janvier
308°3\'
Veraeau
Air
1306
4 Janvier
210°58\'
Scorpion
Eau
1325
31 Mai
77°45\'
Gémeaux
Air
1345
22 Mars
318°55\'
Verseau
Air
1365
27 Octob.
217°15\'
Scorpion
Eau
1385
12 Avril
86°22\'
Gémeaux
Air
(En Oct. 1384 Jupiter et Saturne se trouvaient eu conjonc-
tion , a quelques minutes prés).
Signes dn zodiaque.
Bélier
Taureau
Gémeaux
Ecrevisse
Lion
Vierge
Balance
Scorpion
Sagittaire
Capricorne
Verseau
Pois90ns
0°—30°
30—60
60—00
00—120
120-150
150—180
180—210
210-240
240-270
270—300
800-330
330-360
Feu
ïerre
Air
Eau
Feu
Terre
Air
Eau
Feu
ïerre
Air
Eau
-ocr page 243-
231
Epoques on Saturne
i Epoo
ues oü Mars
Epoques approximatives
(vu du Soleil) se
(vu de la terre) se
de la conjonction géoceu-
trouvait au milieu du
trouvait au milieu du
trique de Mars et de Sa-
signe de 1\'Ecrevisse
signe de 1\'Ecrevisse
turne avec lenrs longitu-
(longitude 105°).
(longitude 105°).
des géocentriques.
621
10 Mars
915
8 Juin
Mai 915
97°
650
14 Aoüt
917
14 Mai
Juillet 917
126°
580
19 Janvier
919
20 Avril
Juillet 919
151°
709
23 Juin
920
27Septemb.\'j
Juillet 921
177°
738
29 Novemb.
922
31 Aofit
Aofit 923
200°
703
3 Mai
924
9 Aofit
Aoüt 925
223°
797
7 Octob.
926
20 Juillet
Septemb. 927
246°
827
13 Mars
928
1 Juillet
Avril 929
273°
850
16 Aofit
930
11 Juin
Avril 931
297°
886
21 Janvier
932.
23 Mai
Avril 933
319°
915
27 Juin
934
1 Mai
Avril 935
341°
944
1 Décemb.
935
17 Octob.
Avril 937
974
5 Mai
935
17 Décemb.
Mai 939
29°
una
10 Octob.
936
29 Mars
Mai 941
55°
1033
16 Mars
937
8 Septemb.
Juin 943
82°
1062
29 Aoüt
939
17 Aofit
Juillet 945
109°
1092
23 Janvier
941
26 Juillet
Juillet 947
135°
1121
28 Juin
943
7 Juillet
IIIIIIIIIIIIIII
3 Décemb.
8 Mai
12 Octob.
17 Mars
21 Aofit
26 Janvier
21 Juiu
5 Décemb.
10 Mai
15 Octob.
21 Mars
24 Aofit
28 Janvier
3 Juillet
7 Décemb.
945
I
18 Juillet
Les conjonctions géocentriques do Jupiter et de Saturne ont
été calculées de la maniere suivante.
1) Mars se trouvait e» 920 dans lc signe ilc 1\'Ecrevisse, mais sa longi-
tude géocentrique était supérieure a 105°; ellc avait eu sa valeur la moius
considérable (106°) Ie 20 Février.
-ocr page 244-
232
Pour les dates qui, d\'après un calcul provisoire, étaient pro-
ckes des dates de la conjonction, j\'ai calculé, d\'après les tables
de Leverrier et en me servant en partie d\'une interpolation gra-
phique,les longitudes héliocentriques des planètes a une minute
prés. La réductïon des positions héliocentriques aux positions
géocentrïques et Ie mouvement géocentrique des planètes ont été
empruntés aux éphémérides dans la Connaissance des temps et Ie
Berlincr Jahrluch des différentes années de ee siècle; j\'y ai cherché
les dates oü les distances géocentriques de Jupiter on do Saturne au
Soleil avaient les mêmes valeurs qu\'aux dates provisoircs et oü les
longitudes hdliocentriques de ces planètes et de la terre s\'accor-
daient en même temps, a quelques degrés prés, avec celles que
j\'avais calculées.
De ces données j\'ai obtenu par interpolation les instants des
conjonctions.
J\'estiine que Terreur a craiudre dans mes résultats ne dépassera
pas un ou deux jours et que Terreur possible dans la longitude
de la conjonction n\'ira pas a 5 minntes.
Les époques oü Saturne se trouvait a- une longitude héliocen-
trique de 105° ont été calculées en determinant ces époques d\'a-
près les tables de Leverrier pour trois années entre 621 et 1562
et en interpolant le9 autres dates entre ces trois. Le plus grand
écart entre les longitudes héliocentriques et géocentrïques de Sa-
turne ctant d\'environ 6°20\', cette planète, vue de la terre, s\'est
aussi trouvée aux dates indiquées dans le sigue de TEcrevisse,
mais probablement un peu loin du ceutre. Elle reste pendant
environ deux années dans ce signe.
J\'ai emprunté les époques oü Mars, vu de la terre, se trouve
au milieu du signe de TEcrevisse et celles oü il est en conjonc-
tion avec Saturne aux éphémérides de la Connaissance des temps
et du Berliner Jahrbuch dea différente* années de ce siècle, en
choisissant les époques oü Mars et Saturne avaient les mêmes
positions géocentrïques que pendant la période de 915 a 945.
H. G. VAN DE SANDE BaXHUYZEN.
/ff