Z. oct.
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PROSATEURS FRANCAIS DU DIX-NEQVIÈME. SIÈCLE.
ROSITEDRS FmNCMS
D1X-NEUVIEME SIÈCLE.
Cnoix uk Morceaux, arrange par Madk Penning Nieuwi.anu, avec ijne Preface par O Busken Huet.
A gt;[ S T K R DAM, J. A. MEEÜWISSEN.
1.
PREFACE.
C\'est l\'esprit d\'une nation qui determine la valeur de sa langue, et les langues sont un instrument plus précieux a mesure qu\'elles sont plus raisonnables. Les Fran^\'ais parient bien et ecrivent bien paree qu\'ils sont passionnés pour la logique.
L\'excès, qui est un défaut en tout, n\'en est point un lorsqu\'il s\'agit de l\'expression de la pensée. Le mot ne saurait courir trop rapidement après la chose qu\'il doit rejoindre. Plus c\'est vite fait, et mieux cela vaut pour tout le monde. II n\'y a pas de langue qui donne le vertige, mais il y en a dont les lenteurs donnent des nausées.
Eien qu\'a prendre la langue du théütre francais contemporain, on s\'explique que dans tous les pays les oeuvres dramatiques frangaises, ou taillées sur le patron fran9ais, soient si populaires. Aucun public n\'est meilleur juge des qualités essentielies d\'une langue, qu\'une foule accourue pour s\'amuser, avide de jouir Nulle part le ridicule de la fausse note ou l\'ennui de la péri-phrase ne sont plus vivement éprouvés qu\'au theatre. Nulle part ailleurs on n\'apprécie au même degré la vivacité de la tournure, la rapidité du trait, la justesse parfaite du mot.
PREFACE.
Je regrette que du choix de morceaux, auquel cette preface sert en quelque sorte d\'introduction, les échantillons de prose dramatique aiént été exclus. II faut espérer que ce sera pour une autre fois. Le theatre fran9ais du 19e siècle, même sans compter les pieces en vers (et de quel droit les laisserait-on de cote ?) forme en soi une littérature trop vaste pour n\'y faire que des emprunts d\'occasion. Une anthologie spéciale pourra seule suffire a la tache.
La prose fran9aise actuelle, dont l\'origine remonte a Made De Staël et a Chateaubriand, n\'est pas tout-a-fait la langu e de Voltaire ou de Rousseau, moins encore celle de Pascal ou de Pénelon. Peut-être même pourrait-on soutenir qu\'elle en diffère beaucoup, et qu\'aucune autre langue européenne n\'a subi, depuis la fin du siècle dernier, des changements aussi considerables que le francais.
En Angleterre il n\'y a guère que Carlyle qui de nos jours ait écrit autrement qu\'on n\'écrivait chez lui au 18\'\' siècle; et encore la saveur spéciale de son style trahit-elle des influences allemandes plutöt qu\'anglaises. Addison, Fielding, Goldsmith, Gibbon, Burke, Sheridan, ont écrit comme écrivaient hier encore Macaulay et Thackeray, Stuart Mill et George Eliot.
La prose allemande n\'a subi aucune variation notable en passant de Lessing a Schopenhauer, ou de Gcethe a Heine et k Von Scheffel. Si elle n\'a pas baissé, elle est restée stationnaire. Dans aucun cas elle ne s\'est sensiblement enrichie.
Les Francais seuls, tout en ayant le bon esprit de n\'aban-donner aucune des conquêtes de leur langue depuis Amyot et Montaigne, ont de nos jours renouvelé leur vocabulaire, adopté de nouvelles locutions, admis de nouvelles images, trouvé pour les
VI
PREFACE.
idéés plus hardies du 19e siècle la formule nationale du moment.
Inutile de rappeler que cela n\'est pas allé tout seul, et qu? si aujourd\'hui tous les bons prosateurs fran9ais nous font l\'effet d\'écrire la méme langue ou a peu prés, ce résultat n\'a été obtenu qu\'après un long effort. Ni Chateaubriand ni Made De Staël ne se sont doutés qu\'en obéissant a leur génie ils grati-fiaient la France d\'une nouvelle boite de Pandore, et qu\'après leurs tatonnements plus ou moins timides viendraient les assauts des rom antiques.
Contraste piquant, fort bien souligné par Henri Heine: cette même Prance qui, depuis 1789 et pour la politique, avait tout bouleversé, en Europe et chez elle, en littérature était restée pseudo-classique, et jugeait, par l\'organe d\'un ministre de Napoléon ler, que les idéés de Mad0 De Staël n\'étaient point francjaises. Cependant Mad0 De Staël n\'avait eu d\'autre tort que d\'écrire un livre sur TAllemagne ; livre qui aujourd\'hui nous semble pécher précisément par des naïvetés franijaises excessives.
L\'homme extraordinaire qu\'il a fallu pour dominer et diriger en Prance l\'explosion romantique vient seulement de s\'éteindre, et ce n\'a pas été la moindre des satisfactions de Victor Hugo d\'assister, octogénaire et au-dela, a la transformation de la prose et de la poésie fran^aises dont il avait été dans sa jeunesse le plus vigoureux porte-étendard. Victor Hugo, peut-on dire, a donné a la Prance ce qui lui manquait après qu\'elle eut inauguré l\'ère des idees nouvelles : l\'instrument qui devait communiquer a ces idéés leur expression fran9aise.
La nouvelle école littéraire de 1830 a compté dans ses rangs des romanciers de génie qui ont été de médiocres écrivains ; des auteurs dramatiques justement célèbres, mais dont le style.
VU
preface.
défiguré par la boursouflure ou la platitude, ne se supporte plus aujourd\'hui.
Par contre, le roman et le theatre francais se sont enrichis depuis de productions d\'un éclat moindre, peut-être, mais d\'une valeur plus réelle au point de vue de la langue. Les sciences, en particulier, ont appris en France a revêtir une beauté toute moderne. L\'histoire, la philosophie, la philologie, les sciences expérimentales, y sont traitées aujourd\'hui dans un stj\'le qui n\'a rien a envier dans son originalité aux plus beaux monuments du 17e siècle. Sous ce rapport, les écrits de M. Ernest Renan se distinguent entre tous.
VIII
J\'approuve que le goüt de la prose fran^aise soit asse/. répandu en Hollande pour qu\'un ouvrage comme celui-ci n\'ait point eu de peine a trouver un éditeur, et j\'admire le courage d\'une mère de familie qui a entrepris un travail oü son amour-propre n\'avait rien a gagner. II n\'y a vraiment que les femmes pour les besognes de dévouement.
Cd. B. Huet.
Paris, décembre 1885.
TABLE ÜES MATIÈRES.
Mme de Staël. page
La Femme Célèbre............1
Delphine dans le Salon de Ja Reine......3
Le duo de Mendoce..........■v . 3
Improvisation de Corinne au Capitole......5
La Fête d\'Interlaken...........7
De limitation de l\'Esprit Fran9ais......9
De l\'Esprit de Conversation.........10
Schiller .................14
Les „Wahlverwandtschaften\'\' de Goethe.....14
Le Culte Protestant............15
La Religion...............16
La Liberté Politique............17
Chateaubriand.
Mon Père.............. . 19
Le Voeu............... . 21
Guillaumy...............24
Atala. — Récit de Chactas........ . 25
René.................26
Velléda. — Récit d\'Eudore..... ... 28
Athènes.......•.........29
Sparte.................30
Jerusalem...............31
Adieux a la Muse.............32
Lettre a MM. de Chènedollé et Jouhert.....33
Senancour.
Lettres d\'Obermann............40
Dernière Partie d\'une Lettre sans date connue . . 42 * Paül-Locis Courier.
Un Interrogatoire en 1821..........44
A Madame * * *.............47
table bes matièues.
lfme BE EÊMUSAT. Page.
Mme Josephine Bonaparte et sa Familie .... 50
Le Premier Consul a Boulogne (1803)..........55
Heney Beyle (Stenbhal).
La Bataille de Waterloo..........60
Francois Guizot,
L\'Espagne a la Fin du Moyen Age......68
vlllemain.
Parlement d\'Angleterre...........74
Alphosse be Lamartine.
A l\'Hótel-de-Ville, en Février 1848 ...... 79
Victor Cousin.
L\'Histoire comme Plan de la Providence .... 82 Augustin Thierry.
La Pin de Galeswinthe...........85
Mignet.
Les Debuts de la Eéforme en Prance......89
Marche de la Civilisation en l\'Europe Centrale. . . 92 Charles be Ebmusat.
Tableau du XI® Siècle...........96
Abolphe Thiers.
Negociations avec le Comte de Bismarck a Versailles —
Octobre 1870 ..............99
Miohelet.
Le Eossignol........ .....102
Procés de Jeanne d\'Arc..........106
Eobolphe Topffer.
Comment de la Bosse naissent les Beaux-Arts . ■ .110 Alfreb de Vigny.
Laurette, ou le Cachet Eouge........113
Arm and Carrel.
Sur le Suicide..............120
Mort de Zumalacarreguy...............121
LTndépendance de la Pologne........123
Ximenès Doudan.
La Poésie Homérique...........126
sllvestrf. de Saoy plls.
Sur le „Catalogue des Livres de feu M. de Burequot;. 130 Emile Littré.
Empire Eomain.............133
Le Père Lacorbaire.
Prédéric Ozanam.......... ■ • 139
Victor Hvgo.
Cosette............ ... 145
x
table des matières.
Cuviluer-Fleüry. pa?0.
Le Chateau de Chambord..........151
Prosper Mérimée.
La Ballata...............153
Alexandre Dumas.
Milady................158
Edgar Qdinet.
Le „Wilhelmusliedquot; et ,1a Ruche Eomainequot; . . . 164
Caractère de Philippe de Marnix.......1S7
Tableau des Différends de la Religion......169
Delphi xe Gay (Mme de Girardin).
L\'Obélisque de Louqsor..........173
Définition du Bonheur...........175
Sainte-Beuve.
Le Génie Virgilien . ........178
Charles Magnin.............181
Jules Janin.
Le Commis-voyageur...........184
George Sand.
Madeleine Blanehet............190
Pendant la Guerre......... . . 198
Ernest Renan..............195
A Gustave Flaubert a Lucerne........196
EügÉNIE DE GUÉRIN.
Journal et Lettres............198
Alexis de Tocqiieville.
Napoléon................203
Développement graduel de l\'Egalité......204
Les Francais du Siècle dernier........207
Daniel Stern (Comtesse d\'Agoült).
Pendant les Journées de Juillet........210
La Femme et le Salon dans l\'Etat Démooratique. . 213 Ernest Legouvé.
Maria Malibran. . . . •..........216
Alfred de Musset.
Un Souper chez Melle Rachel.........222
Montalembert.
Défrichements Monastiques..........231
Théophile Gautier.
Les Barbares Modernes...........235
Léon Gozlan..............238
Mademoiselle Fanny Elssler.........243
Emma Livry..............245
Jules Sandeau. — ün Fils Prodigue........247
xi
table des matières.
Claude Bernard. Page.
Du Progrès dans les Sciences Physiologiques . . . 251 Louis Blasc.
L\'Enfant du Pauvre...........253
Ernest Hayet.
Pindare................259
Viollet-le-Duc.
Notre-Dame de Paris............262
John Lemoinne.
La Oolonie Anglaise a Paris.........264
Edmond Scherer.
Gcethe.................267
La Deformation de la Langue Fran9aise.....271
Eugene Fromentin.
El-kantara...............273
Une Femme mauresque dans son intérieur .... 274 Paul Potter...............276
Nadar.
Le-dessus de Paris, la nuit, en ballon ... . 280 Gustave Flaubert.
L\'Arrivée d\'Hamilcar a Carthage.......284
Henry Murger,
Le Premier Péché de Marguerite.......288
Erokmann-Chatrian.
L\'Amour de la Gloire..........■ 291
Ernest Ren an.
La Vie des Saints............295
Des Écrits du 17e Siècle......\' . . . . 297
La Poésie des Races Celtiques........298
La Révolte Juive sous Bar-Coziba.......300
Tréguier................301
Victor Hugo........... ... 304
Alexandre Dumas Fils.
Les Premières Représentations a Paris.....308
Ejiile Montégut.
Du Génie de Rossini...........312
Albert Réville.
De la Religion et du Sentiment Religieus . . . .317 Paul de Saixt-Viotor.
Les Contes de Fées............320
Makcellin Berthelot.
De la Science Idéale............327
J.-J. Weiss.
Le Drame dans Victor Hugo.........330
xii
table dks 3iatières.
Edmosd About. pagl,
TJne Lettre d\'Adieu............ 3-36
Génie Maritime des Grrecs........ . 338
Les Paysans Grecs .... .......340
Atbenes Moderne.............343
Hadgi-Stavros.....-........345
Pierre Lanfrey.
Bonaparte lelquot; Consul et Napoléon Empereur . , . 348 Francisque Saroey.
Du Mouvement et du Ehythme Dramatiques . . . 351 Hiim\'olvte Taine.
La Fontaine : I\'Homme...........357
Madame de la Fayette...........359
Racine.............. . 360
Sienne.................368
La République Jacobine..........366
Prévost-Paradol.
De la Tristesse..............370
De I\'Avenir...............372
Fustel de Coulanges.
De la nécessité d\'étudier les plus vieilles croyances des anciens pour connaltre leurs institutions . .375 Ferdinand Faere.
Rutin Capdepont.............380
Victor Cherbuliez.
La Renaissance Italienne..........384
Gustave Droz.
L\'Omelette...............388
Andre Theuriet.
La Chanson du Jardinier..........398
Edmond et Jules de Goscourt.
La Jeune Fille Moderne..........403
Ludovic Halévy.
Antoinette.....•..........408
Alphonse Daudet.
Le Photographe............. 416
L\'illustre Delobelle. — Enterrement de Désirée . .419
Le Sous-Préfet aux Champs.........423
Emile Zola.
Un Meeting de Charbonniers, le Soir, dans la Forêt. 426 Arnold Mortier.
La deux-centième d\'Hamlet.........430
M. Larochelle et la Chaleur.........432
Corneille n\'est pas pschutt!.........434
xiii
table des matières.
Piige.
Les Oies du Cirque Pranconi.........435
Jiles LbmaItbe.
M. Émile Zola.......... ... 438
Ctiiy de Maupassant.
Un Lever de Soleil en Algérie . .....444
La Plaine Algérienne, Ie Soir........446
La Fête des Rois. — Récit du Vieil Ami Chantal . 447 Paul Boukget.
Les Pemmes de Tourguéniev. . .....452
XIV
TABLE ALPHABÉTiaUE DES AUTEURS.
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Page. About (Edmond)...... 336—347 Bernard (Claude)..... 251—252 Berthelot (Marcellin). . 327—329 Beyle (Henri) Stendhal. 60— 67 Blanc (Louis)........ 253—258 Boukget (Paul).......452—457 Carrel (Abmand)......120—125 Chateaubriand....... 19— 39 Cherbuliez (Victor) . . . 384—387 Courier (Paul-Louis) . . . 44— 49 Cousin (Victor)....... 82— 84 Cuvillier-Fleurv......151—152 Dauuet IAi.phon.se) .... 416—425 Doudan (Ximenès).....126—129 Droz (Gustave)....... 388—397 Dumas (Alexandre) .... 158—163 Dumas Fils ........ 308—311 Erckmann-Chatrian .... 291—294 |
Pagi-, Fabre (Ferdinand)..... 380—383 Flaubert (Gustave) .... 284— 287 Fromentin (Eugène) .... 273—279 Fustel de Coulanges. . . 375—879 Gay (Delphine) Mme deGi- raudin...........173—177 Gautier (Théophile) . . . 235—245 Goncourt (Edmond et Jules de) .......... 403 —407 Guérin (Eugénie de) . . . 198—202 Guizot (Francois)..... 68— 73 Halévy (Ludovic)..... 408—415 Ha vet (Ernest)....... 259—261 Hugo (Victor).......145—150 Janin (Jules)........184—189 Lacordaire (le Père). . . 139—144 Lamartine (Alphonse de). 79— 81 Lanfrey (Pierre)...... 348—350 |
ALPHA BÊTI QUE DES AUTEURS.
TABLE
XVI
|
Page. liegouvé (Eknest)......210—221 Lemaitre (Jules)...... 438—443 Lemoinne (Joiis)...... 264—2G6 Littré (émile).......133—138 Maupassant (Guy de) . . . 444—451 Mérimée (PROsrER).....153—157 Michelet...........102—109 Mignet............. 89— 95 Montalembert........ 231—234 Montegut (Émile).....312—31G Mortier (Arnold)..... 430—437 Mukger (Hekri)...... 288—290 Musset (Alfred de). . . . 222—230 Nadar............. 280—283 Prévost Paradol..... 370—374 Quinet (Edgar).......164—172 Rémusat (Madame de). . . 50— 59 Behusat (Charles de) . . 96— 98 Rekan (Ernest)....... 295—307 Réville (Albert)......317—319 ■Sacy (Silvestre de) .... 130—132 |
Page. Sainte-Beuve........178—183 Saint-Victor (Paul de) . 320—326 Sand (George)........190—197 Sandeau (Jules)...... 247—250 Sarcey (Francisque). . . . 351—356 Scherer (Edmond)..... 267—272 Senancour.......... 40— 43 Staël (Madame de) .... 1— 18 Sterne (Daniel) Comtesse d\'Agoult..........210—215 Taine (Hippolyte)..... 357—869 Theuriet (André)..... 398—402 Thierry (Augustin) .... 85— 88 Thiers (Adolphe).....99—101 Tocqueville (Alexis de) . 203—209 Töpffer (Rodolphe) .... 110—112 Vigny (Alfred de).....113—119 Vili.emain.......... 74— 78 Viollet-le-Duc....... 262—263 Weiss (J.-J.)......... 330—335 Zola (Émile)......... 426—429 |
MADE DE STAÊL. 1766—1817.
Femme du monde et femme politique. — Protestante d\'origine geue-voise. — Romans: Delphine, \'1802; Corinne, -1807. — Histoire contemporaine: De l\'AUemagne, 1810; Considerations sur la Révolution francaise, 1818: Uix années d\'exil, 1821. — Mélanges: RéflexJbns sur le procés de la Reine, 1793; De rinlluence des passions, 1796 ; De la litté-rature dans ses rapports avec l\'état moral et politique des nations. An VIII.
LA FEMME CÉLÈBKE.
Dès qu\'une femme est signalée comme une personne distinguée, le public en géneral est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge jamais que d\'après certaines régies communes, auxquelles on peut se tenir sans s\'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel déplalt d\'abord a ceux qui considèrent la routine de la vie comme la sauvegarde de la médiocrité. ün homme supérieur déja les effarouche; mais une femme supérieure s\'éloignant encore plus du chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage. Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière importante a parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux intéréts de ceux-mêmes qui atta-chent le moins de prix aux charmes de la pensee. L\'homme de génie peut devenir un homme puissant, et sous ce rapport les envieux et les sots le ménagent; mais une femme spirituelle n\'est appelée a leur offrir que ce qui les intéresse le moins, des idéés nouvelles ou des sentiments élevés: sa célébrité n\'est qu\'un bruit fatigant pour eux.
La gloire même peut être reprochée a une femme, paree qu\'il y a contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L\'austère vertu condamne jusqu\'è la célébrité de ce qui est bien en soi, comme portant une sorte d\'atteinte a la perfection de la mo-
MADE DE STAËL.
destie. Les hommes d\'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, ne savent les juger, ni avec la générosité d\'un adversaire, ni avec l\'indulgence d\'un protecteur; et dans ce oombat nouveau, ils ne suivent ni les lois de l\'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour comble de malheur, c\'était au milieu des dissensions politiques qu\'une femme acquit une célébrité remarquable, on croirait son influence sans bornes alors même qu\'elle n\'en exercerait aucune; on l\'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour tout ce qu\'elle aime, et 1\'on attaquerait d\'abord l\'objet sans défense avant d\'arriver a ceux que .l\'on pourrait encore redouter.
Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calom-nies dont il est devenu l\'objet: mais pour les femmes, se dé-fendre est un désavantage deplus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes sentent qu\'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de délicat, bientöt flétri par les regards mêmes du public: l\'esprit, les talents, une ame passionnée, peuvent les faire sortir du nuage qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le regrettent comme leur veritable asile.
L\'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque distinguées qu\'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles sont timides contre l\'inimitié; la pensée les exalte, mais leur caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes aux-quelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la re-nommée, ressemblent a Herminie revêtue des armes du combat: les\' ^uerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès les premiers coups, ils atteignent au cceur.
Non-seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonbeur et le repos d\'une femme; mais elles peuvent détacher d\'elle jusqu\'aux premiers objets des affections de son coeur. Qui sait si l\'image offerte par la calomnie ne combat pas quelque-fois contre la vérité des souvenirs? Qui sait si les calomnia-teurs, après avoir déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu\'a la mort des regrets sensibles qui doivent accompagner la mé-moire d\'une femme aimée?
Dans ce tableau, je n\'ai encore parlé que de l\'injustice des hommes en vers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n\'est-elle point a craindre? N\'excitent-elles pas en secret la malveillance des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas chancelants?
(La littérature dans ses rapports avee les institutions sociales).
2
MADE de STA KL.
DELPHINE DANS LE SALON DE LA EEINE.
Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris. Madame de R. arriva: o\'est une personne trés inconséquente, et qui s\'est perdue de reputation, par des torts reels et par une inconce-vable légèreté. Je l\'ai vue trois ou quatre fois cbez sa tante Madame d\'Artenas; j\'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, mais j\'ai eu l\'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l\'imprudence de paraitre sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu\'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment oü elle entra dans le salon, Mesdames de Saint-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les executions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la^ vertu, leur arrogance naturelle; Mesdames de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place oü elles étaient assises, du même cóté que Madame de R.; a l\'instant toutes les autres femmes se levérent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre a 1\'autre ex-trémité de la chambre Madame de Vernon, Madame du Marset et moi. Tous les hommes bientöt après suivirent eet exemple, car ils veulent, en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir.
Madame de R. restait seule 1\'objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer a chaque pas qu\'elle faisait pour s\'en ap-procher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait an-iver oü la reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux de Madame de R. se remplissaient delarmes; elle nous regardait toutes, comme pour implorer le secours d\'une de nous; je ne pouvais pas résister a ce malheur; la crainte de déplaire a Léonce, cette crainte toujours présente, me rete-nait encore; mais un dernier regard jeté sur Madame de R. m\'attendrit tellement, que par un mouvement complétement in volontaire, je traversal la salie, et j\'allai m\'asseoir a cóté d\'elle.
(Delphine, ie partie, Lettre XXX).
LE DUG DE MENDOCE.
Je me mis a causer avec un Espagnol que j\'avais déja vu une ou deux fois, et que j\'avais remarqué comme spirituel,
MADE DE STAÉL.
éclairé, mais un peu frondeur. Je lui demandai s\'il connaissait le due de Mendoce. — Fort peu, répondit-il; mais je sais seu-lement qu\'il n\'y a point d\'homme dans toute la com- d\'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C\'est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu\'il l\'aper^oit, avec une promptitude et une activité tout a fait amusantes; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas qu\'il n\'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit a la cour d\'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n\'est pas moins curieuse que ses demonstrations extérieu-res; il commence des phrases, pour que le ministre les finisse ; il finit celles que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le due de Mendoce l\'accompagne d\'un sourire gracieüx, de petits mots approbateurs qui ressemblent a une basse continue, trés monotone pour ceux qui écou-tent, mais probablement agréable a celui qui en est l\'objet. Quand il peut trouver l\'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu\'il prend de sa santé, les excès de travail qu\'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu\'il s\'expose a tout pour satisfaire sa conscience; et ce n\'est qu\'a laréflexion qu\'on observe que, pour varier la flatterie fade, il essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce n\'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne s\'y décide que pour son intérêt. II a, si l\'on peut le dire, l\'in-nocence de la bassesse; il ne se doute pas qu\'il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que lé succes auprès du pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l\'un de ses amis tombe dans la disgrace, il cesse a l\'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s\'il l\'a vu, il répond: Vous sentez bien que dans les circonstances actuelles
je n\'ai pu..... et s\'interrompt en fron^ant le sourcil, ce qui
signifie toujours l\'importance qu\'il attache a la défaveur du maltre. Mais si vous n\'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa conduite, avec autant de confiance qu\'en anrait un honnête homme, en vous déclarant qu\'il a cessé de voir un ami qu\'il n\'estimait plus.
(Delphine, le partie, Lettre X).
4
MADE DE STAÉL.
IMPROVISATION DE CORINNE Aü CAPITOLE.
Corinne se leva lorsque le prince Castel-Porte eut cessé de paiier; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu\'on y sentait tout a la fois et la modestie, et la joie bien naturelle d\'avoir été louée selon son cceur. II était d\'usage que le poète couronné au Capitole improvisat ou rëoitat une pièce de vers, avant que l\'on posat sur sa tête les lauriers qui lui étaient destines. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup a la barpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. En l\'accordant, elle éprouva d\'abord un grand sentiment de timidité; et ca fut avec une voix tremblante qu\'elle demanda le sujet qui lui était imposé. — La gloire et le honheur de VItalic! s\'écria-t-on autour d\'elle, d\'une voix unanime. — Eh bien! oui, reprit-elle, déjti saisie, déja soutenue par son^\'talent, La gloire et le honheur de VItalic! Et se sentant animée par 1\'amour de son pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charme, dont la prose ne peut donner qu\'une idéé bien im-parfs.ite:
„Italië, empire du Soleil; Italië, maitresse du monde; Italië, „berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race bumaine „te fut soumise, tributaire de tes arm es, de tes beaux-arts et „de ton ciel!
„Un dieu quitta l\'Olympe pour se réfugier en Ausonie ; 1\'aspect „de ce pays fit rêver les vertus de l\'age d\'or, et l\'homme y parut „trop heureux pour l\'y supposer coupable.
„Rome conquit l\'univers par son génie, et fut reine par la „liberté. Le caractère romain s\'imprima sur le monde; et l\'invasion „des Barbares, en détruisant l\'Italie, obscurcit l\'univers entier. „L\'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs „rapportérent dans son sein; le ciel lui révéla seslois; l\'audace „de ses enfants découvrit un nouvel liémisphère; elle fut reine „encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers „ne fit que des ingrats.
„L\'imagination lui rendit l\'univers qu\'elle avait perdu. Les „peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, „des enfers et des cieux; et le feu qui 1\'anime, mieux gardé par „son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans „ 1\'Europe un Prométhée qui le ravlt.
„Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front „va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui „reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi....
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MADE DE STABL.
„si vous n\'aimiez assez la, gloire, 6 mes concitoyens! pour récom-„penser son culte autant que ses succès!
,Eh bien, si vous 1\'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent „ses victimes parmi les vainqueurs qu\'elle a couronnés, pensez ,avec orgueil a ces siècles qui virent la renaissance des arts!
.Michol-Ange, Raphael, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides „voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ,ne püt vous offrir rien de plus beau que la vötre, joignez „aussi votre gloire il eelle des poètes! Artistes, savants, philo-„sophes, vous êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour a „tour développe l\'imagination, anime la pensée, excite le cou-„rage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout-, faire oublier.
„ Connaissez-vous cette terre ou les orangers fleurissent, que rles rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu , les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-,vous respiré ces parfums, luxe de Fair déja si pur et sidoux? „Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bien-„faisante ?
„Ailleurs, quand des calamités sociales afiligent un pays, les „peuples doivent s\'y croire abandonnés par la divinité; mais ici „nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu\'il „s\'intéresse a l\'homme, et qu\'il a daigné le traiter comme une , noble creature.
„Ce n\'est pas seulement de pampres et d\'épis que notre na-„ture est parée, mais elle prodigue sous les pas ie l\'homme, „comme a la fête d\'un Souverain, une abondance de fleurs et „de plantes inutiles qui, destinées a plaire, ne- s\'abaissent point „a servir.
„Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goütés par „une nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui „sufïisent; elle ne s\'enivre point aux fontaines de vin que l\'abon-„dance lui prépare; elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout a la fois antique et printanière; les „plaisirs raffinés d\'une société brillante, les plaisirs grossiers „d\'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
„Ici, les sensations se confondent avec les idéés, la vie se puise „tout entière a la même source, et 1\'ame, comme l\'air, occupe „les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent a l\'aise, „paree que la rêverie y est douce; s\'il agite, elle calme; s\'il „regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les „hommes l\'oppriment, la nature est la pour l\'accueillir.
„Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit „toutes les blessures. Ici l\'on se console des peines même du
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MADk DE STAËIi.
„cceur, en admirant un Dieu de bonté, en penetrant le secret „de son amour; les revers passagers de notre vie éphémère se , pevdent dans le sein fécond et majestueux de rimmortelunivers.\'\'
(Corinne, Livre II, Chap. III).
LA FÊTE D\'INTERLAKEN.
Pour aller a, la fête, il fallait s\'embarquev sur l\'un de ces lacs dans lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés au pied des Alpes pour en multiplier les ravissans aspects, ün temps orageux nous dérobait la vue dis-tincte des montagnes, mais confondues avec les nuages elles n\'en étaient que plus redoutables. La tempête grossissait, et Hen qu\'un sentiment de terreur s\'emparat de mon ame, j\'aimais cette foudre du ciel qui confond 1\'orgueil de l\'homme. Nous nous re-posames un moment dans une espèce de grotte avant de nous hasarder a traverser la partie du lac de ïhun qui est entourée de rochers inabordables. Neus aperc;,ümes alors dans le lointain cette montagne qui porte le nom de Vierge {Jungfrau) paree qu\'aucun voyageur n\'a jamais pu gravir son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus de respect, paree qu\'on la sait inaccessible.
Nous arrivames a Ünterseen, et le bruit de 1\'Aar, qui tombe en cascades autour de cette petite ville, disposait l\'ame a des impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans des maisons de paysans fort propres, mais rustiques. II était assez piquant de voir se promener dans la rue d\'ünter-seen de jeunes Parisiens tout-a-coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils\' n\'entendaient plus que le bruit des torrens; ils ne voyaient plus que des montagnes, et cberchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient S\'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde.
On a beaucoup parlé d\'un air joué par les cors des Alpes, et dont les Suisses recevaient une impression si vive qu\'ils quittaient leurs régimens, quand ils l\'entendaient, pour retourner dans leur patrie. On concjoit l\'effet que peut produire eet air quand l\'écho des montagnes le répète; mais il est fait pour retentir dans l\'éloi-gnement; de prés il ne cause pas une sensation très agréable. S\'il était chanté par des voix italiennes, l\'imagination en serait tout-a-fait enivrée; mais peut-ëtre que ce plaisir ferait naitre des idéés étrangères a la simplicité du pays. On y souhaiterait
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MADK DE STAËL.
les arts, la poésie, 1\'amour, tandis qu\'il faut pouvoir s\'y con-tenter du repos et de la vie champêtre.
Le soir qui précéda la fête, on alluma des feu\\\' sur les mon-tagnes; c\'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse se donnèrent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux placés sur les sommets ressemblaient a la lune lorsqu\'elle se léve derrière les montagnes et qu\'elle se montre a la fois ardente et paisible. Ou eüt dit que des astres nouveaux venaient as-sister au plus touchant spectacle que notre monde puisse encore offrir. L\'un de ces signaux enflammés semblait placé dans le ciel, d\'oü. il éclairait les ruines du chateau d\'Unspunnen, autrefois possédé par Bertbold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténè.bres profondes environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit res-semblent a de grands fantómes, apparaissaient comme l\'ombre gigantesque des morts qu\'on voulait célébrer.
Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que la nature répondlt a l\'attendrissement de tous les coeurs. L\'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d\'arbres. et des montagnes a perte de vue sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de prés de six mille, s\'assirent sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans l\'éloignement a des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards s\'éievaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs. Cependant s\'il est unejoie de l\'ame assez pure pour ne pas provoquer le sort, c\'était celle-la.
Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin la procession de la fête, procession solennelle en effet puisqu\'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l\'accompagnait; les magistrats paraissaient a la tête des paysans; les jeunes paysannes étaienl vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes a cheveux blancs, habillés précisément comme on l\'était il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Kutli. Une émotion profonde s\'emparait de l\'ame en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces hommes agés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles. Je ne sais quel air de confiance dans tous ces êtres faibles touchait profondément, paree que cette confiance ne leur était inspirée que par la loyauté de leur ame. Les yeux se remplissaient de larmes au milieu de la fête,
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MADE DE SXAËL.
comme dans ces jours heureux et mélancoliques oa 1\'on célèbre la convalescence de ce qu\'on aime.
(De rAUemague, le Partie, Chap. XX).
DE LIMITATION DE L\'ESI\'RIT FRANCAIS.
Les vers francais sont a la fois ce qu\'il y a de plus facile et de plus difficile a faire. Lier l\'un a l\'autre des hemistiches si bien accoutumés a se trouver ensemble, ce n\'est qu\'uu travail de mémoire; mais il faut avoir respire l\'air d\'un pays, pensé, joui, souffert dans sa langue, pour peindre en poésie ce qu\'on éprouve. Les étrangers, qui mettent avant tout leur amour-propre a parler correctement le francais, n\'osent pas juger nes écrivains autrement que les autorités littéraires ne les jugent, de peur de passer pour ne pas les comprendre. lis vantnnt le style plus que les idees, paree que les idéés appartiennent a töutes les nations et que les Francais seuls sont juges du style dans leur langue. Si vous rencontrez un vrai Fran9ais, vous trouvez du plaisir a parler avec lui sur la littérature fran9aise; vous vous sentez chez vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un étranger francisé ne se permet pas une opinion ni une phrase qui ne soit orthodoxe, et le plus souvent c\'est une vieille orthodoxie qu\'il prend pour I\'Dpinion du jour. L\'on en est encore dans plusieurs pays du Nord aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, imita-teurs des Francais, racontent les querelles de mademoiselle de Fontanges et de madame de Montespan avec un détail qui se-rait fatigant quand il s\'agirait d\'un événement de la veille. Cette érudition de boudoir, eet at^achement opiniatre ii quel-ques idéés revues, paree qu\'on ne saurait pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela est fastidieux et même nuisible: car la véritable force d\'un pays,-c\'est son caractère naturel; et l\'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est un défaut de patriotisme.
Les Francais hommes d\'esprit, lorsqu\'ils voyagent, n\'aiment point a rencontrer, parmi les étrangers, Pesprit francais, et re-cherchent surtout les hommes qui réunissent l\'originalité nationale a l\'originalité individuelle. Les marchandes de modes, en France, envoient aux colonies, dans l\'Allemagne et dans le Nord, ce qu\'elles appellent vulgairement le fonds de boutique; et Dependant elles rechercbent avec le plus grand soin les habits natio-naux de ces mêmes pays, et les regardent avec raison comme des modèles très-élégans. Ce qui est vrai pour la parure I\'est
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MADE DE STAKL.
également pour l\'esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux, de calembourgs, de vaudevilles, que nous faisons passer a l\'é-tranger, quand on n\'en fait plus rien en France; mais les Francais eux-mémes n\'estiment dans les littératures étrangères que les beautés indigenes. II n\'y a point de nature, point de vie dans l\'imitation; et l\'on pourrait appliquer, en général, a tous ces esprits, a tous ces ouvrages imités du francais, l\'éloge que Roland, dans 1\'Arioste, fait de sa jument qu\'il traine après lui: Elle rétmit, dit-il, toutes les qualités imaginables, mais elle a ponrfant un défaut, c\'est qiïélle est mor te.
(De TAllemagne, le Partie, Chap. IX).
DE L\'ESPRIT DE CONVERSATION.
II me semble reconnu que Paris est la ville du monde oü. l\'esprit et le goüt de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu\'on appelle le mal du pays, ce regret in-définissable de la patrie, qui est indépendant des amis mêmes qu\'on y a laissés, s\'applique particulièrement a ce plaisir de causer que les Francais ne retrouvent nulle part au mème degré que chez eux. Volney raconte que des Frangais emigres vou-laient, pendant la revolution, établir une colonie et défricher des ten-es en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer a la ville; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, était a six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer: la parole n\'y est pas seulement comme ailleurs un moyen de se communiquer ses idees, ses sentiments et ses affaires, mais c\'est un instrument dont on aime amp; jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.
Rien n\'est plus étranger a ce talent que le caractère et le genre d\'esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon a dit que la conversation n\'était pas un chemin qui conduisait a la maison, mais un sentier oü Vor, se prome-nait au hasard avec plaisir. Les Allemands donnent a chaque chose le temps nécessaire; mais le nécessaire, en fait de conversation, c\'est l\'amusement; si l\'on dépasse cette mesure l\'on tombe dans la discussion, dans Tentretien sérieux, qui est plutót une occupation utile qu\'un art agréable. II faut l\'avouer aussi, le goüt et l\'enivrement de l\'esprit de société rendent singulière-ment incapable d\'application et d\'étude, et les qualités des Al-
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MADE DE STAÉL.
Iemands tieiment peut-être sous quelques rapports a 1\'absence raême de eet esprit.
Les anciennes formules de politesse, qui sont encore en vi-gueur dans presque toute l\'Allemagne, s\'opposent a l\'aisance et a la familiarité de la conversation; le titre le plus mince, et pour-tant le plus long a prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas; il faut offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une instance qui fatigue mortelle-ment les étrangers. II y a de la bonhomie au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant dans un pays oü 1\'on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la suscep-tibilité: et comment néanmoins peut-il y avoir de la grace et du charme en société, si l\'on n\'y permet pas cette douce moquerie qui délasse l\'esprit et donne a la bienveillance elle-même une faQon piquante de s\'exprimer?
Les bons mots des Francais ont été cités d\'un bout de l\'Europe a l\'autre: de tout temps ils ont montré leur brillante valeur et soulagé leurs chagrins d\'une fa9on vive et piquante; de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres, comme d\'auditeurs alternatifs qui s\'encourageaient mutuellement: de tout temps ils ont excellé dans Fart de ce qu\'il faut dire, et même de ce qu\'il faut taire. quand un grand intérêt l\'emporte sur leur viva-cité naturelle; de tout temps ils ont eu le talent de vivre vite, d\'abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler a leur tour; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensee que ce qu\'il en faut pour animer l\'entretien sans lasser le frivole intérêt qu\'on a d\'ordinaire les uns pour les autres.
Les Francais parient toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d\'ennuyer leurs amis; ils devinent la fatigue qu\'ils pourraient causer par celle dont ils seraient susceptibles; ils se hatent de montrer élégamment de l\'insouciance pour leur propre sort, afin d\'en avoir rhonneur au lieu d\'en recevoir 1\'exemple. Le désir de paraltre aimable conseille de prendre une expression de gaité, quelle que soit la disposition intérieure de l\'ame; laphysio-nomie infiue par degrés sur ce qu\'on éprouve, et ce qu\'on fait pour plaire aux autres émousse bientót en soi-même ce qu\'on ressent.
Une femme d\'esprit a dit que Paris était le lieu du monde ou Van pouvait le mieux se passer de bonheur: c\'est sous ce rapport qu\'il convient si bien a la pauvre espèce humaine; mais rien ne saurait faire qu\'une ville d\'Allemagne devlnt Paris, ni que les Allemands pussent, sans se gater entièrément, recevoir comme noas le bienfait de la distraction. A force de s\'échapper a eux-mêmes ils finiraient par ne plus se retrouver.
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MADE de staêl.
On connait l\'histoire de eet homme qui commenga par louer avec transport une actrice qu\'il venait d\'entendre; ii apergut un sourive sur les lèvres des assistants, il moditia son éloge: l\'opi-niatre sourire ne cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire: Ma foi! la pauvre didblesse a fait ce qit\'elle a pu. Les triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse en France ; dans un temps il convient d\'etre religieux, dans un autre de ne l\'être pas, dans un temps d\'aimer sa femme, dans l\'autre de ne pas paraltre avec elle. II a existé mêine des moments oü l\'on eüt craint do passer pour niais si Ton avait montré de l\'humanité, et cette terreur du ridicule, qui dans les premières classes ne se manifeste d\'ordinaire que par la vanité, s\'est tra-duite en férocité dans les dernières.
Quel mal eet esprit d\'imitation ne ferait-il pas parmi les Al-lemands! Leur supériorité consiste dans l\'indépendance de l\'esprit, dans 1\'amour de la retraite, dans l\'originalité individuelle. Les Francais ne sont tout-puissans qu\'en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent toujours leur point d\'appui dans les opinions re9ues quand ils veulent s\'élancer au-dela. Enfin 1\'im-patience du caractère francais, si piquante en conversation, óte-rait aux Allemands le charme principal de leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde qui s\'aide du temps et de la persévérance pour tout découvrir. Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d\'esprit; et cette vivacité est cependant, surtout, ce qui rend aimable en conversation. Lorsqu\'une discussion s\'appesantit, lorsqu\'un conté s\'alonge, il vous prend je ne sais quelle impatience semblable a celle qu\'on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d\'un air. On peut être fatigant, néanmoins, a force de vivacité, comme on Test par trop de lenteur. J\'ai connu un homme debeaucoup d\'esprit, rnais tellement impatient qu\'il donnait a tous ceux qui causaient avec lui 1\'inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes quand ils s\'apei^-oivent qu\'ils fatiguent. Get homme sau-tait sur sa chaise pendant qu\'on lui parlait, achevait les phrases des autres dans la crainte qu\'elles ne se prolongeassent; il in-quiétait d\'abord et finissait par lasser en étourdissant: car quel-que vite qu\'on aille en fait de conversation, quand il n\'y a plus moyen de retrancher que sur le nécessaire, les per.sées et les sentimens oppressent faute d\'espace pour les exprimer.
Toutes les manières d\'abréger le temps ne l\'épargnent pas, et l\'on peut mettre des longueurs dans une seule phrase si Ton. y laisse du vide; le talent de rédiger sa pensée brillamment et ra-pidement est ce qui réussit le plus en société, on n\'a pas le temps d\'y rien attendre. Nulle réflexion, nulle complaisance ne
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made de staêl.
peut faire qu\'on s\'y amuse de ce qui rTamuse pas. II faut exer-cer la l\'esprit de conquête et le despotisme du succès: car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n\'est de rien en fait d\'esprit.
Le talent de conter, 1\'un des grands charmes de la conversation, est très-rare en Allemagne: les auditeurs y sont trop com-plaisans, ils ne s\'ennuient pas assez vite, et les conteurs, se fiant a la patience des auditeurs, s\'établissent trop a leur aise dans les récits. En France, celui qui parle est un usurpateur qui se sent entouré de rivaux jaloux et veut se maintenir a force de succès; en Allemagne, c\'est un possesseur legitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus.
Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les contes épigrammatiques: quand il faut parler a 1\'imagination, les détails peuvent plaire, ils rendent le tableau plus vrai: mais quand il s\'agit de rapporter un bon\'mot, on ne saurait trop abréger les préambules. La plaisanterie allege pour un moment le poids de la vie: vous aimez a voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau qui vous accable, et bientót, animé par lui, vous le soulevez a votre tour; mais quand vous sentez de Telfort ou de la langueur dans ce qui de-vrait étre un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux même, dont les résultats au moins vous intéressent.
La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle a 1\'art de conter; les Allemands ont plutöt la gaité du caractère que celle de l\'esprit; ils sont gais comme ils sont honnêtes pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu\'ils disent long-temps avant même d\'avoir songé a en faire rireles autres.
Eien ne saurait égaler au contraire le charme d\'un récit fait par un Francais spirituel et de bon goüt II prévoit tout, il ménage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l\'intérèt. Sa physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la galté sans riën faire perdre a la dignité du maintien et des manières; il s\'arrête quand il le faut, et jamais il n\'épuise même l\'amusement; il s\'anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit pour le conduire sure-ment et rapidement; bientót aussi les auditeurs se mêlent de 1\'entretien: il fait valoir alors a son tour ceux qui viennent de l\'applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment du moins l\'on se plait et l\'onjouit les uns des autres comme si tout était concorde, union et sympathie dans le monde.
(De TAllemagne, le Partie, Chap. XI).
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MADE DU STAËL.
SCHILLER.
La première fois que j\'ai vu Schiller, c\'était dans le salon du due et de la duchesse de Weimar, en présence d\'une société aussi éclairée qu\'imposante. II lisait très-bien le francais, mais il ne l\'avait jamais parlé: je soutins avec chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres; il ne se refusa pas a me combattre, et, sans s\'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu\'il éprouvait en s\'exprimant en frangais, sans redou-ter non plus l\'opinion des auditeurs, qui était contraire a la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d\'abord, pour le réfuter, des armes frangaises, la vivacité et la plaisan-terie; mais bientót je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d\'idées a travers l\'obstacle des mots; je fus si frappée de cette simplicité de caractère, qui portait un homme de génie a s\'en-gager ainsi dans une lutte oü les paroles manquaient a ses pensées; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si fier et si animé dans la défense de ce qu\'il croyait la vérité, que je lui vouai dès eet instant une amitié pleine d\'admiration.
(De rAllemagne, 2e Partie, Chap. VIII).
LES „WAHLVERWANDTSCHAFTENquot; DE GCEÏHE.
Una question plus importante, c\'est de savoir si un tel ouvrage (fes Affnités de Choix) est moral, c\'est-a-dire si l\'impression qu\'on en retjoit est favorable au perfectionnement de Fame; les événements ne sont de rien a eet égard dans une fiction ; on sait si bien qu\'ils dependent de la volonté de l\'auteur, qu\'ils ne peuvent réveiller la conscience de personne; la moralité d\'un roman consiste done dans les sentiments qu\'il inspire. On ne saurait nier qu\'il n\'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du coeur humain, mais une connaissance décou-rageante; la vie y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière qu\'on la passé; friste quand on l\'approfondit, assez agréable quand on l\'esquive, susceptible de maladies morales qu\'il faut guérir si l\'on peut, et dont il faut mourir si l\'on n\'en peut guérir. — Les passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu\'il faut combattre les unes par les autres; il y en a d\'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble
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MAI)e de staël.
dire l\'écrivain qui raconte, avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de voir. — On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspire par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de Gcethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de consolations a l\'ame. On aperQoit dans ses écr;ts une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit êti-e, puisque cela est; un esprit pro-digieux, qui domine toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme avant quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce qui manque surtout a ce roman, c\'est un sentiment religieux ferme et positif; les principaux personnages sont plus accessibles a la superstition qu\'a la croyance; et Ton sent que dans leur cceur, la religion, comme l\'amour, n\'est que l\'effet des circonstances et pourrait varier avec elles.
Dans la marche de eet ouvrage, 1\'auteur se montre trop incertain; les figures qu\'il dessins, et les opinions qu\'il indique, ne laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit quelquefois a tout ébranler dans le fond de soi-niême; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de guide a ses admirateurs dans une route assurée. II n\'est plus temps de douter, il n\'est plus temps de mettre, a propos de toutes choses, des idéés ingénieuses dans les deux cótés de la balance; il faut se livrer a la confiance, a 1\'enthousiasme, a l\'admiration que la jeunesse immortelle de l\'ame peut toujours entreteniv en nous-mêmes; cette jeunesse renait des cendres mémes des passions: c\'est le rameau d\'or qui ne peut se flétrir, et qui donne a la Sibylle l\'entrée dans les champs élysiens.
(De rAUemagne, 2e Partie, Chap. XXVIII).
LE CÜLTE PROTESTANT.
J\'étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne dépouillée de tout ornement; aucun tableau n\'en décorait les blanches murailles, elle était nouvellement batie, et nul souvenir d\'un long passé ne la rendait vénérable; la musique méme, que les saints les plus austères ont placée dans le cie] comme la jouissance des bienheureux, se faisait a peine entendre, et les pseaumes étaient chantés par des voix sans harmonie, que les travaux de la terre et le poids des années rendaient rauques et
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MADE DB STAËL.
confuses; mais, au milieu de cette reunion rustique oü man-quaient toutes les splendeurs humaines, on voyait un homme pieux dont le cceur était profondément ému par la mission qu\'il remplissait. Ses regards, sa physionomie pouvaient servir de modèle a quelques-uns de ces tableaux dont les autres temples sont parés; ses accents répondaient au concert des anges. II y avait la devant nous une créature mortelle convaincue de notre im-mortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle de nos enfants qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps! et la persuasion intime d\'une atne pure semblait une révélation nouvelle.
(De l\'Allemagne, 4e Partie, Chap. IV).
LA RELIGION.
Si Ton était parvenu a tarir la source de la religion sur la terre, que dirait-on a ceux qui voient tomber la plus pure des victimes ? que dirait-on a ceux qui l\'ont aimée ? et de quel dés-espoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l\'ame ne serait-elle pas remplie!
Non-seulement ce qu\'on voit, mais ce qu\'on se figure, fou-droierait la pensee, s\'il n\'y avait rien en nous qui nous affran-chit du hasard. N\'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, oü chaque minute était une douleur, oü Ton n\'avait d\'air que ce qu\'il en fallait pour recommencer a souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu\'elle est? Savent-ils si cette mort est le néant? et dans quellabyrin-the de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entralner 1
Si un homme honnête (et les circonstances d\'une vie passion-née peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal irreparable a un être innocent, comment, sans le secours de 1\'expiation religieuse, s\'en consolerait-il jamais? Quand la victime est la, dans le cercueil, a qui s\'adresser s\'il n\'y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes ne dit pas a la douleur: — C\'en est assez; — au repentir: — Vous êtes pardonné? — Oncroitque le principal avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c\'est aussi bien souvent a les apaiser qu\'elle sert. II est des ames dans lesquelles régne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir
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made de staël.
s\'acharne comme un vautour; c\'est pour elles que la religion est un soulagement du remords.
Une idéé, toujours la même, et revêtant cependant mille formes iliverses, fatigue tout a la fois par son agitation et par sa monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance de 1\'imagi-nation, accroissent avee elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, quand 1\'ame n\'est plus en harmonie avec elle; son calme, qu\'on trouvait doux, irrite comme I\'indifierence; les nierveilles de l\'univers s\'obscurcissent a nos regards; tout semble apparition, même au milieu de l\'éclat du jour. La nuit inquiète, comme si 1\'obscurité recélait quelque secret de nos maux, et le solei! resplendissant semble insulter au deuil du ooeur. Oü fuir tant de soufl\'rances? Est-ce dans la mort? Mais l\'anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les atbées même comme une revelation ténébreuse de 1\'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, o mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cceur humain que les plus profonds penseurs du siècle.
(De l\'AUemagne, 4e Partie, Chap. VI).
LA LIBEETÉ POLITIQUE.
Quand, depuis tant de siècles, toutes les ames généreuses ont ainié la liberté: quand les plus grandes actions ont été inspirées par elle; quand 1\'antiquité et l\'histoire des temps modernes nous offrent tant de prodiges opérés par l\'esprit public; quand tout ce qu\'il y a de penseurs parmi les écrivains a proclamé la liberté ; quand on ne peut pas citer un ouvrage politique d\'une réputation durable qui ne soit animé par ce sentiment; quand les beaux-arts, la poésie, les chefs-d\'oeuvre du théatre destinés a émouvoir Ie cceur humain exaltent la liberté, — que dire de ces petits hommes a grande fatuité, qui vous déclarent, avec un accent fade et maniéré comme tout leur être, qu\'il est de bien mauvais gout de s\'occuper de politique; que, après les horreurs dont on a été témoin, personne ne se soucie plus de la liberté ; que les élections populaires sont une institution tout-a-fait grossière; que le peuple choisit toujours mal, et que les gens comme-il-faut ne sont pas faits pour aller, comme en Angleterre, se mêler avec le peuple ?
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MAD15 DE STABL.
C\'est une chose remarquable qu\'a une cevtaine profondeur de pensee parmi les hommes il n\'y ait pas un ennemi de la liberté. De la même manière que le célèbre Humboldt a tracé sur les montagnes du nouveau monde les différents degrés d\'élévation qui permettent le développement de telle ou telle plante, on pourrait dire d\'avance quelle étendue, quelle hauteur d\'espril fait concevoir les grands intéréts de l\'humanité dans leur ensemble et dans leur vérité. — L\'évidence de ces opinions est telle que jamais ceux qui les ont admises ne pourront yrenoncer; et d\'un bout du monde a l\'autre les amis de la liberté communiquent par les lumióres comme les hommes religieux par les sentiments; ou plutót les lumières et les sentiments se réunissent dans 1\'amour de la liberté comme dans celui de l\'Etre suprème. S\'agit-il de l\'abolition de la traite des nègres, de la tolérance rftligieuse, Jefferson pense comme La Fayette, La Payette comme Wilberforce ; et ceux qui ne sont plus comptent aussi dans la sainte ligue. Est-ce done par calcul, est-ce done par de mauvais motifs que des hommes si supérieurs, dans des situations et des pays si divers, sont tellement en harmonie par leurs opinions politiques ? Sans doute il faut des lumières pour s\'élever au-dessus des pré-jugés; mais c\'est dans 1\'ame aussi que les principes de la liberté politique sont fondés: ils font battre le cceur, comme 1\'amour et 1\'amitié; ils viennent de la nature, ils ennoblissent le caractère. Tout un ordre de vertus aussi bien que d\'idées semble fournir cette chalne d\'or décrite par Homère, qui, en rattacbant l\'homme au ciel, l\'affranchit de tous les fers de la tyrannie.
(Considérations sur la Révolution francaise).
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CHATEAUBRIAND.
1768—1848.
Dernier-jié d\'une ancieniie familie noble de la Bretagne. — Sous-lieutenant an régiment de Navarre, de 1786 a 1791. — Plus tard, voyageur, écrivain, et homme politique sous la Restauration et da monarchie de .hullet. — Apologiste de la religion chrétienne. — Le génie lt;lu christianisme, 1802. — Les Martyrs, 1809. — Mémoires d\'Outre-tombe, 1849.
MO N PÈEE.
Le calme uiorne du chateau était augmenté par Thumeur taciturne et insociable de mon pève. Au lieu de resserrer sa familie et ses geus autour de lui, il nous avait dispersés dans tous les coins de Pédifice. Sa chambre a coucher était placée dans la petite tour de l\'est, et son cabinet dans la petite tour de Touest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et dans une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la familie des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l\'embrasure d\'une fenêtre on voyait toutes sortes d\'armes, depuis le pistolet jusqu\'a l\'espingole, depuis le couteau de chasse jusqu\'a l\'épée.
L\'appartement de ma mère occupait la partie du corps de logis qui se trouvait au-dessus de la grande salie entre les deux petites tours. II était orné\' de glacés de Venise a facettes, et parqueté.
Ma soeur habitait un cabinet dépendant de l\'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de la dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j\'étais niche dans une espèce de celluie isolée au bout de la tourelle du grand escalier qui
CHATEAUBRIAND.
communiquait de la cour intérieure a toutes les parties du chateau; au bout de eet escalier le valet de chambre de mon père et le domestique habitaient des caveaux voütes, et la cuisinière logeait dans la grosse tour de l\'ouest, auprès de l\'appartement dont on avait fait les cuisines. Mon père se levait a quatre lieures du matin, hiver comme été, et veuait dans la cour intérieure appeler son valet de chambre a l\'entrée de l\'escalier de la tourelle. Le valet de chambre éveillé faisait une tasse de café. Mon père prenait ce café a cinq heures et travaillait ensuite dans son cabinet jusqu\'a midi. Ma mère et ma soeur déjeunaiènt chacune dans leur chambre a buit heures du matin. Je n\'avais aucune heure fixe ni pour me lever ni pour déjeuner, j\'étais censé étudier jusqu\'a midi. La plupart du temps je ne faisais rien.
A onze heures et demie on sonnait le diner, que l\'on servait a midi. La grande salie servait a la fois de salie a manger et de salon; on dlnait et l\'on soupait a l\'une de ses extremités, du cóté de Test, et après les repas on revenait se placer a l\'autre extrémité du cóté de l\'ouest, devant une énorme che-minée. La grande salie était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de Francois Ier jusqu\'a Louis XIV. Parmi ces portraits on distinguait ceux de Condé et de Turenne. ün tableau, représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie; était suspendu au-dessus de la cheminée.
Après le diner on restait ensemble jusqu\'a deux heures; alors si, 1\'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers ou se promenait dans l\'étendue du vol du chapon; si, Tautomne ou l\'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, ou elle passait quelques heures en prières. Cette chapelle était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maltres, qu\'on ne s\'attendait guère a trouver dans un chateau au fond de la Bretagne J\'ai aujourd\'hui en ma possession une petite sainte Familie de l\'Albane peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle. C\'est tout ce qui me reste de Combourg. Lorsque mon père était parti, et que ma mère était en prières, Lucile s\'enfermait dans sa chambre; je regagnais ma celluie ou j\'allais courir les champs. A huit heures, la cloche annon^ait le souper; après le souper, dans les beaux jours, on s\'asseyait sur le perron; mon père prenait son fusil et tirait les chouettes qui sortaient des crénaux a l\'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi nous regardions les bois, le ciel, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on rentrait et l\'on se couchait. Les soirees d\'automne et d\'hiver étaient d\'une autre nature. Après le souper, lorsqu\'on était revenu de la table a la cheminée, ma mère se jetait en
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soupirant sur un vieux lit de jour de siamoise flambee; on met-tait devant elle un guéridon aveo une bougie. Je m\'asseyais auprès du feu avec Lucile, les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père cominenijait alors une promenade qui ne cessait qu\'a l\'heure de son coucher. II était vêtu d\'une robe de chambre de ratine blanche, ou plutót d\'une espèce de manteau que je n\'ai vu qu\'a lui.
Sa tète demi-chauve était couverte d\'un grand bonnet blanc qui se tenait tout debout. Lorsque en se promenant il s\'éloignait du foyer, la vaste salie était si peu éclairée par une seule bougie, qu\'on ne le voyait plus; on l\'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres. Puis il revenait lentement vers Ia lumière et sortait peu a peu de l\'obscurité comme un spectre avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pale. Lucile et moi nous échangions quelques mots a voix basse quand il était ar l\'autre bout de la salie; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. II nous disait en passant d\'un ton sévère; „De quoi. parliez-vous?quot; Saisis de terreur, nous ne répondions rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l\'oreille n\'était plus frappée que du bruit égal et mesuré de ses pas, des sou-pirs de ma mère et du murmure du vent.
(Souvenirs d\'enfance et de jeunesse).
LE V (E ü.
Je touchais a ma huitième année et mon père me conduisit a Plancouët, afin d\'etre relevé du voeu que ma nourrice avait fait pour moi a la Vierge de Nazareth. Nous descendimes chez ma grand\'mère, madame de Bédée.
Si j\'ai vu le bonheur sur la terre, c\'était certainement dans cette maison.
Ma grand\'mère occupait, dans l\'unique rue du hameau de l\'Ab-baye, une jolie petite maison dont les jardins descendaient en ter-rasse sur une vallée et au bout desquels se trouvait une fontaine ■entourée de saules. Madame de Bédée ne marchait plus; mais a cela prés, elle n\'avait aucun des inconvénients de son age; c\'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre; Fair grand, les manières belles et nobles, portant des robes a pli a 1\'antique et une coiffe noire de dentelle nouée sous le menton. Elle avait l\'esprit orné, la conversation grave, l\'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa soeur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui
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CHATEAUBRIAND.
vessemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un eomte de Trémigon, lequel comte, qui avait dü l\'épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante, délaissée, s\'était consolée en chan-tant ses amours, car elle était poète. Je me rappelle lui avoir souvent entendu chantonner en nasillant, et les lunettes sur le nez, tandis qu\'elle brodait des manchettes a deux rangs pour sa soeur, un apologue qui commen^ait ainsi:
Un épervier aimait une fauvette,
Et, ce dit-on, il en était aimé.
Ce qui m\'a toujours paru singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain:
Ah! Trémigon, la fable est-elle obscure?
Turelure, lure!
Que de cboses finissent dans le monde comme les amours de ma pauvre tante, par turelure, lure !
Ma grand\'mère se reposait sur sa sceur du soin de toute sa maison ; elle dinait a onze heures du matin, dormait deux heures après son diner. A une heure elle se réveillait; on la portait dans son jardin, oü elle prenait l\'air, entourée de sa sceur, de ses enfants et petits-enfants. A quatre heures, elle rertrait dans son salon, on mettait une table de jeu, mademoiselle de Boisteilleul frappait avec la pincette contre la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de. la maison voisine a 1\'appel de ma tante. Ces trois soeurs, dont la plus jeune avait cinquante-huit ans, se nommaient les demoiselles Vildéneuf. Filles d\'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son petit heritage, elles en avaient joui en commun, ne s\'étaient jamais quittées, et n\'étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand\' mère, elles logeaient porte a porte, et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur vieille amie. Le jeu commen^ait, les bonnes dames se querellaientr c\'était le seul événement de leur vie et le seul moment oü l\'égalité de leur humeur fut altérée; a huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bédée, frère de ma mère, avec son fils et ses trois filles assistaient au souper de l\'aïeule; celle-ci, animée par cette réunion, faisait mille contes du vieux temps; mon oncle racontait a son tour la bataille de Fontenoy, oü il avait été blessé, et finissait par des histoires un peu franches qui faisaient pamer de rire les bonnes dames. A neuf heures, le souper étant fini, les domestiques entraient; on
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CHATEAUBRIAND.
se mettait a genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait la prière. A dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand\'mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu\'a une heure du matin.
Le 4 Octobre de l\'année 1775, je partis de chez ma grand\'mère avec ma mere, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Hédée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour être relevé du vceu de ma nourrice. a Notre-Dame de Nazareth. J\'avais un habit blanc tout neuf\', une écharpe de soie bleue, des souliers, des gants et un chapeau blancs. C\'était la première fois de ma vie que j\'étais décemment habillé. Je devais tout devoir a la religion, même la propreté, que saint Augustin appelle une demi-vertu. Nous montames a l\'abbaye a dix heures du matin; 1\'église était placée au bord du chemin et environnée de grands ormes; les habitants du village de Plancouët et ceux des environs étaient accourus a cette cérémonie. Déja les religieux occupaient les stalles du choeur et l\'autel était illumine. A Finstant oü j\'entrai dans l\'église avec ma familie, on entonna 1\'Ave Maris Stella. lies bedeaux vinrent me prendre en cérémonie et me conduisirent dans le chceur, en face de l\'autel; on avait préparé trois siéges: je me plagai dans celui du milieu, ma nourrice se mit a ma gauche et mon frère de lait a ma droite. La religion, qui ne connalt pas les rangs et qui donna toujours des lemons, ne voyait dans cette cérémonie que la pauvre femme dont la charité m\'avait sauvé de la mort, et l\'enfant qui avait sucé le même lait que moi; la grande dame, ma mère, était a la porte, la paysanne dans le sanctuaire.
La messe commen^a; elle fut chantée au son de l\'orgue et sous l\'invocation de la sainte Vierge. A l\'offertoire, deux religieux me conduisirent avec ma nourrice et mon frère de lait au pied de l\'autel; nous nous mimes tous les trois agenoux; le célébrant se tourna vers moi. Int sur ma tëte des prières en m\'imposant les mains, après quoi on me dépouilla de mon habit blanc, de ma ceinture bleue et de men scapulaire, qui furent suspendus en ex-voto dans la chapelle devant l\'image de la Vierge. On me revêtit d\'un habit de couleur. Le prieur pronon^a alors un discours sur la sainteté et I\'efficacite des voeux. II rappela l\'histoire de ce comte de Chateaubriand qui, passé dans l\'Orient avec Saint Louis, accomplit a son retour un vceu qu\'il avait fait pendant son esclavage chez les Sarrasins. II me dit que je visi-terais peut-être aussi dans la terre sainte cette Vierge de Nazareth a qui je devais la vie par l\'intercession et les prières des pauvres, toujours agréables a Dieu; il m\'exhorta a vivre en bon chrétien, en honnête homme, comme eet ancien gentil-
CHATEAUBRIAND.
homme mon parent. Quand ce!a fut fait, on acheva de eélebrer la messe ; ma mère communia après le prêtre, et très-certaine-nient ses vceux cherchèrent a détourner sur moi les graces que cette communion devait répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper Fimagination des enfants par des actes de religion! Jamais dans le cours de ma vie je n\'ai oublié le relèvement de mon voeu. II s\'est présenté a ma mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse ; je m\'y sentais attaché comme a un point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir me déprendre. Depuis l\'exhortation du bénédictin, j\'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j\'ai fini par 1\'accomplir. II est certain que la plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes, laissent au fond du coeur de nobles souvenirs, nourrissent l\'ame de sentiments élevés et disposent a aimer les choses belles et touchantes; que de droits la religion n\'avait-elle done pas sur moi! Ne devait-elle pas me dire: „Tu m\'as été consacré dans ta jeunesse, je rie t\'ai rendu a la vie que pour que tu devinsses nion défenseur. La dépouille de ton innocence, trempée des larmes de ta mère, repose encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements qu\'il faut suspendre a mes temples, ce sont tes passions. Consacre-moi ton eoeur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle oifrande.quot;
Sainte religion, voila ton langage; toi seule pourrais remplir le vide que j\'ai toujours senti en moi et guérir cette tristesse qui me suit.
(Souvenirs d\'eufance et de jeunesse).
GUILLAÜMY.
Un matin, j\'étais allé seul au Cap-a-l\'Aigle pour voir se lever le soleil du cöté de la Prance. Lè., une eau hyémale formait une cascade dont le dernier bond atteignait la mer. Je m\'assis au ressaut d\'une roche, les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de la falaise. üne jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du morne; elle avait les jambes nues, quoiqu\'il fit froid, et marchait parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le mouchoir des Indes dont sa tête était entor-tillée; par-dessus ce mouchoir, elle portait un chapeau de roseaux du. pays en fagon de nef ou de berceau. Un bouquet do bruyères lilas sortait de sou sein, que modelait l\'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle baissait et cueillait les feuilles d\'une plante aromatique qu\'on appelle dans 1\'lle thé na-
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turel. Dune main elle jetait ces feuilles dans un panier qu\'elle tenait de I\'autre main. Elle m\'apenjut: sans être effrayée, elle se vint asseoir a mon cöté, posa son panier prés d\'elle et se nut comme moi, les jambes ballantes sur la mer, a regarder le soleil.
Nous restames quelques minutes sans parler; enfin je fus le plus courageux et je dis: „Que cueillez-vous lil? La saison des lucets et des atocas est passée.quot; — Elle leva de grands yeux noirs, timides et fiers, et me répondit: „Je cueillais da thé.quot; Elle me présenta son panier. „Vous portez ce thé a votre père et a votre mère ? — Mon père est a la pêche avec Guillaumy. — Que faites-vous 1\'hiver dans Pile? — Nous tressons des filets, nous pêchons dans les étangs, en faisant des trous dans la glace; le dimanche, nous allons a la messe et aux vèpres, oü nous chantons des cantiques ; et puis nous jouons sur la neige et nous voyons les gargons chasser les ours blancs. — Votre père va bientót revenir? — Oh! non : le capitaine mène le navire a Gènes avec Guillaumy. — Mais Guillaumy reviendra? —Oh! oui, a la saison prochaine, au retour des pêcheurs. II m\'apportera dans sa pacotille un corset de soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir. — Et vous serez parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous envoie un corset, un jupon et un collier? — Oh! non.quot;
Elle se leva, prit son panier et se précipita, par un sentier rapide, le long d\'une sapinière. Elle chantait d\'une voix sonore un cantique des missions:
Tout brulait d\'une ardeur immortelle,
C\'est vers Dieu que tendent mes désirs.
Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes, a cause du panache de leur tète; elle avait Fair d\'etre de leur troupe. Arrivée a la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile et s\'assit au gouvernail; on l\'eüt prise pour la fortune: elle s\'éloigna de moi.
„Oh! oui, Oh! non, Guillaumy! l\'image du jeune matelot sur une vergue au milieu des vents, changeait en terre de délices l\'affreux rocher de Saint-Pierre.quot;
(Mémoires d\'Outre-tombe).
ATALA. — RÉCIT DE CHACTAS.
„Le fleuve qui nous entrainait, coulait entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces pro-
CHATEAUBRIAND.
fondes solitudes n\'étaient point troublées par la presence de Thomme.
„ Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Tout a coup la fille de I\'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d\'émotion et de mélancolie ; elle chantait la patrie absente:
„Heureux ceux qui n\'ont point vu la fumée des fêtes de l\'étran-ger, et qui ne se sont assis qu\'aux festins de leurs pères!
„Si le geai bleu du Meschacebé disait a la nonpareille des Florides : Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n\'avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de patures comme dans vos forêts ? — Oui, répondrait la nonpareille fugitive ; mais mon nid est dans le jasmin, qui me l\'ap-portera ? Et le soleil de ma savane, l\'avez-vous ?
„Heureux ceux qui n\'ont point vu la fumée des fêtes de l\'étranger, et qui ne se sont assis qu\'aux festins de leurs pères!
„Après les heures d\'une marche pénible, le voyageur s\'assied tristement. II contemple autour de lui les toits des hommes; le voyageur n\'a pas un lieu oü reposer sa tête. Le voyageur frappe a la cabane, il met son arc derrière la porte, il domande I\'lios-pitalité ; le maltre fait un geste de la main; le voyageur reprend son arc et retourne au désert!
„Heureux ceux qui n\'ont point vu la fumée des fêtes de l\'étranger, et qui ne se sont assis qu\'aux festins de leurs pères !
„Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du coeur, longues habitudes d\'aimer si nécessaires a la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n\'ont point quitté leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.
„Heureux ceux qui n\'ont point vu la fumée des fêtes de l\'étranger, et qui ne se sont assis qu\'aux festins de leurs pères 1quot;
(Génie du Christianisme).
R E N É.
Les dimanches et les jours de fête, j\'ai souvent entendu, dans le grand bois, a travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple 1\'homme des champs. Appuyé contre le
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CHATEAUBRIAND.
tronc d\'un ormeau, j\'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l\'airain portait a mon ame naïve l\'inrioeence des mceurs champêtres, le calme de la solitude, le cliaime de la religion, et la delectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh! quel coeur si mal fait n\'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avénement a la vie, qui marquèrent le premier battement de son coeur, qui publièrent dans tons les lieux d\'alentouv la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de samère! Tout se trouve dans les reveries enchantées oü nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, familie, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l\'avenir.
II est vrai qu\'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces idéés graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du coeur; nous tenions cela de Dieu ou de notre mère.
Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, oü je ne remuais trop souvent qu\'une poussière criminelle. Je voulus voir si les races vivantes m\'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée et déserte, j\'aper^us une statue qui indi-quait du doigt un lieu fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manoeuvres étaient couchés avec indifference au pied de la statue, ou taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que signifiait ce monument: les uns purent a peine me le dire, les autres ignoraient la catastrophe qu\'il retragait. Rien ne m\'a plus donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces per-sonnages qui firent tant de bruit? Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée.
Un jour j\'étais monté au sommet de l\'Etna, volean qui brüle au milieu d\'une ile. Je vis le soleil se lever dans l\'immensité de l\'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point a mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fieuves ne me semblaient plus cjue des lignes geógraphiques tracées sur une carte; mais tandis que d\'un cöté mon ceil apercevait ces objets, de l\'autre il plongeait dans le cratère de l\'Etna, dont je découvrais les entrailles brülantes, entre les bouffées d\'une noire vapeur.
Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d\'un
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volcan, et pleurant sur les mortels dont a peine il voyait a ses pieds les demeures, n\'est sans doute, 6 vieillards, qu\'un objet digne de votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de Rene, ce tableau vous offre l\'image de son caractère et de son existence; c\'est ainsi que toute ma vie j\'ai eu devant les yeux une creation a la fois immense et imperceptible, et un abime ouvert a mes cotés.
Je me trouvai bientót plus isolé dans ma patrie que je ne l\'avais été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans uu monde qui ne me disait rien et qui ne m\'entendait pas. Mon ame, qu\'aucune passion n\'avait encore usee, chercbait un objet qui püt 1\'attacher; mais je m\'aper^us que je donnais plus que je ne recevais Ce n\'était ni un langage eleve, ni un sentiment profond qu\'on demandait de moi. Je n\'étais occupé qu\'a rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d\'esprit romanesque, honteux du role que je jouais, dégoüté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.
Hélas! j\'étais seul, seul sur la terre! üne langueur secrète s\'empa-rait de mon corps. Ce dégout de la vie que j\'avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientót mon coeur ne fournit plus d\'aliment a ma pensée, et je ne nrapercevais de mon existence que par un profond sentiment d\'ennui.
Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifference et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède è, cette étrange blessure de mon coeur qui n\'était nulle part et qui était partout; je résolus de quitter la vie.
(Génie du Christianisme).
VELLÉDA. — RÉCIT D\'EUDORE.
„Vers le soir, je me revêtis de mes amies, que je recouvris d\'une saye, et sortant secrètement du chateau, j\'allai me placer sur le rivage du lac, dans l\'endroit que les soldats m\'avaient indiqué.
„Caché parmi les rochers, j\'attendis quelque temps sans voir rien paraltre. Tout-a-coup mon oreille est frappée des sons que le vent m\'apporte du milieu du lac. J\'écoute, et je distingue les
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accents d\'une voix humaine. En mêrne temps, je découvre un esquif suspendu au sonimet d\'une vague; il redescend, disparalt entre deux flots, puis se montve encore sur la cime d une lame élevée; il approche du rivage: une femme le conduisait; elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents: 011 eut dit qu\'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour a tour en sacrifice dans le lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d\'or et d\'argent.
„Bientól elle touche a la rive, s\'élance 4 terre, attache sa nacelle au tronc d\'un saule, et s\'enfonce dans le bois, en s\'appuyant sur la rame de peuplier qu\'elle tenait a la main. Elle passa tout prés de moi sans me voir. Sa taille était haute; une tunique noire, courte et sans manches, servait a peine de voile a sa nudité. Elle portait une faucille d\'or suspendue a une ceinture d\'airain, et elle était couronnée d\'une branche de chêne. La blan-cheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, aiinoncjaient la fille des Gaulois et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fiére et sauvage. Elle chantait d\'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s\'abaissait et s\'élevait comme l\'écume des flots.quot;
(Les Martyrs).
A T H È N E S.
A quatre heures et demie du matin nous montames a la cita-delle; son sommet est environné de murs moitié antiques, moitié modernes; d\'autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l\'espace que renferment ces murs se trouvent d\'abord les restes des Propylées et les débris du temple de la Victoire. Derrière les Propylées, a gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroseum et le double temple de Neptune-Erechthée et de Minerve-Polias ; enfin, sur le point le plus éminent de 1\'Acropolis, s\'éléve le temple de Minerve. Le reste de l\'espace est obstrué par les décombres des batiments- anciens et nouveaux, et par les ten-tes, les armes et les baraques des Turcs.
La première chose qui vous frappe dans les monuments d\'Athé-nes, c\'est la belle couleur de ses monuments. Dans nos climats, sous une atmosphére chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientót noire ou verdatre. Le ciel clair
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CHATEAUBRIAND,
et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros et du Pentélique une teinte doree semblable a celle des épis mürs ou des feuilles en automne. — La justesse, l\'har-monie et la simplicité des proportions attirent ensuite votre admiration . .. J\'ai vu du haut de 1\'Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous; leurs ailes noires et lustrees étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de fumee bleue et legére montaient dans l\'ombre, le long des flanos de l\'Hymette, et anuonijaient les pares ou les chalets des abeilles; Atliènes, 1\'Acropolis et les débris du Parthenon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d\'un rayon d\'or, s\'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbe par la mobi-lité des ombres du relief; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle de Corinthe, renvoyant l\'éclat du jour nouveau, briliait sur 1\'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu. — Du lieu ou nous étions pla-cés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours dAthènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l\'ennemi ou pour se rendre ;vux fètes de Délos; nous aurions pu entendre éclater au theatre de Bacchus les douleurs d\'CEdipe, de Philoctète et d\'Hécube; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aus: discours de Démosthènes. Mais, hélas! aucun son ne frappait notre oreille.
(Itinéraire de Paris a Jerusalem).
S P A R T E.
Après le souper, Joseph apporta ma selle, qui me servait ordi-nairement d\'oreiller. Je m\'enveloppai dans mon manteau et je me couchai au bord de 1\'Eurotas, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par l\'eau du fleuve et a la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m\'endormis, les yeux attachés au ciel, ayant précisé-ment au-dessus de ma tête la belle constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j\'éprouvais autrefois a me reposer ainsi dans les bois de PAmérique, et surtout a me réveiller au milieu de la nuit. J\'écoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs, le mugissement d\'une cataracte éloignée, tandis que mon bücher, a demi éteint,
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rougissait en dessous le feuillage des arbres, J\'aimais jusqu\'a la voix de l\'Iroquois, lorsqu\'il élevait un cri du sein des forêts et qu\'a la clarté des étoiles, dans ce silence de la nature, il sem-blait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plait a vingt ans, paree que la vie se suffit, pour ainsi dire, a elle-même, et qu\'il y a dans la première jeuncssc quelque chose d\'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères; ipsi sibi somnia fingunt; niais, dans un age plus mür, 1\'esprit revient a des goüts plus solides; il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de I histoire. Je dormirais encore volontiers aux bords de l\'Eurotas ou du Jourdain, si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mon sommeil; mais je n\'irais plus chercher une terre nouvelle, qui n\'a point été déchirée par le soc de la charrue: il me faut a présent de vieux deserts qui me rendent a volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsale, gr and ia ossa! des champs dont les sillons m\'instruisent et oü je retrouve, honyne que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de Thomme.
(Itinéraire de Paris a Jerusalem).
JERUSALEM.
Vue de la montagne des Oliviers, de l\'autre cóté de la vallée de Josaphat, Jérusalem présente un plan incline sur un sol qui descend du couchant au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un chateau gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu\'elle embrassait autrefois. Dans la région du couchant et au centre de la ville, vers le Calvaire, les maisons se serrent d\'assez prés; mais au levant, le long de la vallée de Cédron,on aperijoit des espaces vides, entre autres l\'enceinte qui régne autour de la mosquée bètie sur les débris du temple, et le terrain pres-que abandonné oü s\'élevaient le chateau Antonia et le second palais d\'Hérode.
Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres : elles se terminent en ter-rasses aplaties ou en dömes, et elles ressemblent a des prisons ou a des sépulcres. Tout serait a l\'oeil d\'un niveau égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons de nopals ne rompaient l\'uniformité
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du plan. A la vue de ces maisons de pierres, renfermées dans un paysage de pierres, on se demande si ce ne sont pas Ia les monuments confus d\'un cimetière au milieu d\'un désert. Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure: vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui mentent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d\'une maison a l\'autre augmentent l\'obscurité de ce labyrin-the; des bazars voütés et infects achèvent d\'óter la lumière a la ville désolée; quelques chétives boutiques n\'étalent aux yeux que la misère ; et souvent ces boutiques mêmes sont fer-mées dans la crainte du passage d\'un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l\'ombre, cachant sous ses habits les fruits dequot; son labeur, dans la crainte d\'etre dépouillé par le soldat; dans un coin a l\'écart, le boucher arabe égorge quelque béte sus-pendue par les pieds a un mur en mine; a 1\'air hagard et féroce de eet homme, a ses bras ensanglantés, vous croiriez qu\'il vient plutót de tuer son semblable que d\'immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert: e\'est le janissaire qui apporte la tête du bédouin ou qui va piller le fellah.
(Itinéraire de Paris ii Jérusalem).
ADIEUX A LA MUSE.
O Muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures! J\'aper-90is les bornes de la course; je vais descendre du char,et pour chanter l\'hymne des morts. je n\'ai plus besoin de ton secours. Quel Francais ignore aujourd\'hui les cantiques funèbres? Qui de nous n\'a mené le deuil autour d\'un tombeau, n\'a faitretentir le cri des funérailles? C\'en est fait, ó Muse! encore un moment, et pour toujours j\'abandonne tes autels! Je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes: il faut quitter la lyre avec la jeunesse. Adieu, consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs! Puisje me séparer de toi sans répandre des larmes ? J\'étais a peine sorti de l\'enfance, tu montas sur mon vaisseau rapide, et tu chantas les tempêtes qui déchiraient ma voile; tu me suivis sous le toit d\'écorce du Sauvage, et tu me fis trouver dans les
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solitudes américaines les bois du Pinde. A quel bord n\'as-tu pas conduit mes reveries ou mes malheurs? Porté sur ton idle, j\'ai découvert au milieu des nuages les montagnes désolées de Mor-ven, j\'ai pénétré les forêts d\'Erminsul, j\'ai vu couler les flots du Tibre, j\'ai salué les oliviers du Céphise et les lauriers de 1\'Eurotas. Tu me montras les hauts cyprès du Bosphore et les sépulcres déserts du Simoïs. Avec toi je traversal 1\'Hermus, rival du Pactole; avec toi j\'adorai les eaux du Jourdain, et je priai sur la montagne de Sion. Memphis et Carthage nous ont vus méditer sur leurs ruines, et dans les débris des palais de Grenade nous évoquames les souvenirs de l\'honneur et de l\'amour. Tu me disais alors:
„Sache appréeier cette gloire dont un obscur et faible voyageur peut parcourir le theatre en quelques jours.quot;
O Muse, je n\'oublierai point tes le90ns I je ne laisserai point tomber mon coeur des régions élevées oli tu l\'as placé. Les talents de l\'esprit que tu dispenses s\'affaiblissent par le cours des ans; Ia voix perd sa fralcheur, les doigts se glacent surleluth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. Fidéle compagne de ma vie, en remontant dans les Cieux laisse-moi l\'indépendance et la vertu. Qu\'elles viennent, ces Vierges austères, qu\'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie et m\'ouvrir les pages de l\'Histoire. J\'ai consacré 1\'age des illusions a la riante peinture du mensonge; j\'emploierai l\'age des regrets au tableau sévère de la vérité.
(Les Martyrs).
LETTEE A MM. DE CHENEÜOLLÉ ET JOUBEET.
Lyon, dimanche de la Pentecóte, 1803.
Je suis arrivé hier au soir a onze heures, mon trés cher ami. Si le cardinal m\'avait suivi d\'aussi prés qu\'il l\'avait dit, il serait ici actuellement. Ainsi je conclus qu\'il n\'est pas parti, et Dieu sait quand il arrivera! Je crains bien d\'etre ici pour une huitaine de jours. La rapidité de mon voyage m\'a empêché de bien jouir des magnifiques campagnes que j\'ai parcourues depuis cinq ou six lieues avant Autun jusqu\'a Lyon. Mais je doute, cher Chénedollé, que l\'Italie nous offre rien de plus beau. Je vais essayer de te les décrire pour toi, pour notre petite société et surtout pour Joubert. Ce morceau de ma lettre le
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regarde particulièrement, et, pour le traiter a sa fa^on, je vais prendre les choses dès leur source.
Jeudi, a une heure et demie, mon clier Joubert, j\'étais em-barqué pour l\'Italie. J\'avais fait le brave en partant, mais je ne fus pas plutót seul que je commen9ai de pleurer, et cela \'n\'empêcha de voir ce qui se passait au faubourg Saint-Antoine. Je sorte que vous serez obligé de renfermer votre curiosité sur ce point. Je sens que cela est bien pénible, mais voici de quoi vous dédommager.
Je ne m\'aper^us de la verdure des arbres qu\'aux environs de Melun, oii un gros oh! oh! a la manière de Saint-Germain 1, me tira du fond de mes souvenirs, qui étaient tous pour vous; j\'entends par vous, la société.
C\'était Auguste, qui avait vu deux chèvres se tenant debout pour manger les feuilles d\'une branche. Cela avait charmé Auguste, et j\'en fus moi-même charmé. Nous arrivames a Melun, et, pour former mon jeune homme, je lui dis de descendre, de hater les postillons, etc. Auguste court a l\'écurie, et je le vois le moment d\'après reparaitre monté sur le porteur 2, un fouet a la main et plein d\'une joie qu\'il ne pouvait cacher. — Nous voila roulant de nouveau. Je remarquai sur la gauche une yue, le long de la Seine, assez agréable. C\'est uu coteau planté, la rivière au pied, quelques villages épars au fond et des lointains de forêts. — J\'ai vu un singulier effet de hols: dans un taillis de trois ou quatre ans, tout le fond des branches, è, partir du trohc, ét\'ait couvert de feuilles séchées et rougies de l\'autre année, et la cime des branches portalt des feuilles nouvelles d\'un vert tendre; j\'ai comparé cela dans ma tête è, un cceur qui aurait eu beaucoup de chagrins autrefois et qui commence-rait a pousser de jeunes espérances.
Une autre comparaison bien différente m\'est venue, en voyant la Seine limoneuse, quoiqu\'il fit un temps serein: c\'est que, quand il y a eu des orages aux fontaines de la vie, c\'est en vain que le reste coule sous un ciel pur, le fleuve reste teint des eaux de la pluie, et a soixante lieues, comme a soixante ans de 1\'orage, on peut dire: Les flots ou les jours ont été troublés a leurs sources. Je ne sais ce que je vous écris, mais vous recevrez tout cela, bon ou mauvais.
Rien de remarquable jusqu\'a Sens, oü nous arrivons a onze heures. Seulement Auguste a demandé plusieurs fois d un air capable au postillon: „N\'est-ce pas la Villeneiive-la-Guyard? N\'est-ce pas la l\'Écluse? etc et il se trompait toujours. Mais
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1
Domestiine de Madamo de Beaumont, et raari de sa feramo de chambre.
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Cheval monté par le postillon.
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il avait l\'air de connaitre le monde. A Sens, il ne voulait pas absolument que ce fut Sens, et il m\'a presque impatienté. II faut vous dire qu\'il parle comme son père et comme sa soeur, ayant cette grosse voix des jeunes gens qui deviennent hommes; les bonnes femmes appellent cela muer de voix; sa voix mue. J\'aime cela, paree que je vois un oiseau qui change son duvet en plume.
Nous frappons a la porte de I\'auberge, car nous voulons souper: tout le monde dort. Une servante crie enfin: „Qui est-ce qui est la? — Des voyageurs, ouvrez! — Ah! ce n\'est done pas de la troupe! — Non, deux messieurs en poste.quot; — On ouvre: la servante paralt, tena,nt un bout de chandelle a la main. Nous descendons, on nous introduit dans la cuisine: „Ces messieurs couchent-ils ? — Non, ils soupent. Vite! Qu\'avez-vous a me donner?quot; — On va interroger la maitresse, qui est dans son lit, au fond de la cuisine: „Monsieur, la maitresse va se lever.quot; La maitresse parait a moitié habillée: une figure honnête, un son de voix fort doux: „Monsieur veut-il une volaille? — Oui. — Et des asperges ? — Je veux bien.quot; Elle regarde Auguste et devine qu\'il est mon domestique, mais elle n\'ose pas trop le dire. On allume un grand feu, on établit une table dans le coin d\'une grande cheminée. Je vois rótir le poulet. Auguste vole son assiette, qu\'on avait mise sur la même table, et s\'établit sur la table de la cuisine. J\'ai un peu détourné la tête pour le laisser faire: il me tirait d\'un grand embarras; je n\'aurais pas voulu l\'humilier, et en même temps il était bon qu\'il se tint d\'abord a la distance ou il doit être.
On me sert le poulet, je le partage, j\'en donne la moitié a Auguste, qui mourait de faim. Tandis que nous mangeons, on frappe a la porte: ce sont trois voyageurs du coche d\'Auxerre, ils arrivent faisant un grand bruit, et tombent dans le silence en me voyant. lis reprennent courage: „Nous avons acheté cent cinquante milliers de sucre, dit Tun, pay és au comptant! — La guerre va faire renchérir les sucres — M. Simon en attend de I\'Orient. — Allons, messieurs, on vous attend a la diligence,quot; dit un cocher qui survient. — „Achevons notre bouteille de bière. Bonsoir, madame.quot; Tout sort. Je paye le souper douze francs, e\'est très-cher; mais j\'ai oublié six oeufs dans le menu, une bouteille de vin et une mauvaise soupe. Nous partons.
J\'avais calculé qu\'il ferait jour, lorsque nous arriverions a Villeneuve-sur-Yonne. Mon cher Joubert, quelle fatalité 1 Je m\'en-dors et ne me réveille qu\'a la porte, hors de la ville! II fait grand jour, je demande ou est Villeneuve, je regarde derrière moi, et je vois une jolie petite église. Je descends, je cours a
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l\'église, je cherche decouvrir votre rue. Madame de Beaumont me l\'avait décrite: une petite rue en montant a gauche. Jecrois que je l\'ai vue, je n\'en suis pas trés sür; il n\'est que quatre heures, le moyen d\'éveiller mademoiselle Piat \'? Je balance un moment, mais enfin je renonce a ce pèlerinage. Qui m\'aurait dit que dans cette petite ville demeurerait un homme que j\'aimerais tendrement, un homme rare, dont le coeur est de l\'or, qui a autant d\'esprit que les plus spirituels et qui a, par-ci par-la, du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, paree que je suis loin de vous. II n\'y a point d\'homme d\'un commerce plus sür, plus doux et plus piquant que le votre, d\'homme avec lequel j\'aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez-vous, et convenez que je suis un grand homme, mais mangez du roast-beef et buvez du vin de Porto, vous avez besoin de vous fortifier. Mon cher enfant, il faut faire vie ou feu qui dure, je ne sais lequel on dit. Mais cela veut dire qu\'il faut vous con-server longtemps et très-longtemps pour madame de Beaumont, pour madame de Vintimille, pour M. Julien, pour M. Pasquier, pour Chênedollé, pour le vénérable Fontanes et enfin pour moi. C\'est par politesse pour la société que je me nomme le dernier.
A.u reste, je trouve madame de Beaumont trop sevère: les coteaux de Villeneuve sont, il est vrai, secs et pelés, mais ils sont assez hauts et ont un faux air de montagnes qui ne leur va pas mal. J\'ai vu aussi certain bois dans un enfonoement qui pourrait être produit parmi les pieces du procés; sans compter les conchers de soleil, qui sont beaux de l\'aveu des deux parties. Je n\'ai vu qu\'un soleil levant, qui n\'était pas merveilleux a la vérité, mais le matin n\'est pas le soir, et je tiens qu\'a la brume, entre chien et loup, Villeneuve est un trés joli pays. II y a des beautés qui, comme vous le savez, ne supportent pas le grand jour. Franchement, je vous aime encore mieux juché dans votre bibliothèque de la rue Saint-Honoré que dans la petite rue en montant a gauche, que j\'ai vue a quatre heures du matin. Je crains que le maire, s\'il m\'a aperiju, ne m\'ait pris pour un Anglais qui venait examiner les lieux et pent-être son-der I\'Yonne, pour y conduire la flotte de Nelson.
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Rien de bien remarquable jusqu\'a Auxerre. Une poste après cette derniére ville, commence le vilain pays dont m\'a parlé madame de Beaumont. J\'ai reconnu le ruban blanc parcourant tristement, non pas des bruyéres, mais de vilains coteaux rous-satres, oü les ceps de vigne s\'apergoivent a peine. J\'ai vu aussi
1. Vieille demoiselle de Villeneuve qu\'aimaient beaucoup M. Joubert et Madamo de Beaumont.
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le petit coin de vallon après le vilain ,pays; c\'est une vue très-fralche sur l\'Yonne; mais a Pierre-Ecrite, neuf lieues avant Autun, commence un pays enchanté. Ce sont des espèces de petites montagnes, comma dans le Bourbonnais, mais elles sont beaucoup plus agréables, paree qu\'elles sont couronnées de ibrêts, et leurs vallées sont laissées en herbs; il y palt ces bceufs du Morvan, qui font, je crois, la richesse du pays; l\'espèce en est assez petite, mais elle a l\'air plus vigoureux et elle est d\'une vue plus agréable que les grands troupeaux du Cotentin. Je me suis trouvé engagé dans les monticules, partie de jour et partie de nuit, les oiseaux chantaient de tous cótés, et j\'ai entendu a la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol. Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m\'empêcher de mentir, car je sens que, si la lune n:avait pas été la réellement, je l\'aurais toujours mise dans ma lettre. C\'eüt été a vous a me convaincre de fausseté, l\'almanach a la main Tandis que je faisais un roman, Auguste dormait sur mon épaule. Pauvre jeune homme, il va commencer la vie sous les auspices d\'un maltre dont les premiers jours n\'ont été protégés par personne; nul ne s\'est chargé de me faire voyager, mais je ne suis pas Auguste, et tout le monde n\'est pas le filleul de madame de Beaumont. Savez-vous que j\'eusse assez aimé autrefois a être l\'esclave d\'un bon maltre? Je suis sur que cette propriété de l\'homme sur I\'liomme devait établir parmi les anciens des relations d\'amour et d\'intérêt que nous ne connaissons plus. C\'est pourquoi le mot domestique, qui vient de domus, indiquait dans le serviteur une partie de la maison, presque un membre de la familie. Tout cela n\'est pas bien fier, mais je suis ennuyé de courir toujours pour mon compte les chances de la vie, et si quelqu\'un voulait se charger de me nourrir, de me vêtir et de m\'aimer, cela me ferait grand plaisir.
On peut remarquer, en traversant la Bourgogne, le berceau de notre nation et pour ainsi dire la source du sang fra^ais: les hommes et les femmes ont les traits délicats, la taille élégante, la démarche gracieuse. Je ne sais quoi de leur vin semble couler dans leurs veines. lis sont proprement vêtus, leurs équipages champêtres sont légers, leurs chariots, portés sur quatre petites roues en bois blanc \'et trainés facilement par un seul cheval, semblent faits pour être dessinés dans des tableaux de paysages.
1. Cet aimable et spiritnel aveu ne donne-t-il pas le secret de M. de Chateaubriand sur des procédés de description auxquels ce grand artiste avait probaMement eu bien souvent recours ? Paul de Raynal.
CHATEAUBRIAND.
A Chalon et le long. de la Saóne jusqu\'a Lyon, la scène change; veras commencez a trouver de grands hommes, des femmes bizarrement vêtues, portant sur la tête une cornette de toile blanche surmontée d\'un petit chapeau plat de castor; il y a ici évidemment un mélange de sang, d\'usage, de mceurs suisses: j\'ai vu, dans des gravures des treize cantons, des paysans res-semblant absolument aux paysans du Maconnais. La nature change également de face. Ce ne sont plus de petites vallées, irrégulière-ment dessinées dans les détours d\'une multitude de petites mon-tagnes; c\'est un immense vallon, formé d\'un cóté par une chalne de ces montagnes du Morvan qui vont se joindre è, celle du Forez, du Bourbonnais, du Lyonnais et des Cévennes, et de 1\'autre dans le lointain par les Alpes. Dans cette vallée coulent le Rhóne et la Saóne; ils sont séparés par des collines, qui sont presque insensibles a 1\'ceil, quand on les regarde de la haute chaine de coteaux, qui forment ce que j\'appellerai le bord fran-9ais de cette magnifique vallée. Lorsqu\'on a passé Macon, on est prêt a se récrier a chaque pas sur la beauté du paysage. La Saóne se déroule dans une vallée, qui tantót est un champ de blé, tantót une prairie oü un homme disparait en marchant dans la hauteur de l\'herbe.
Les marguerites, qui y abondent dans cette saison, y forment quelquefois de grandes zónes blanches dans la verdure, de ma-nière a vous faire croire que c\'est un autre fleuve qui vient se joindre a la Saóne. Dans plusieurs endroits, cette prairie est divisée en carrés par des fossés plantés d\'arbres, excepté sur le cóté que rase la Saóne, de sorte que les compartiments sont autant de petits bosquets de verdure qui viennent s\'ouvrir sur le fleuve. La rive droite de la vallée est formée par de hauts coteaux, chargés de vignes, de grands bois, de maisons de campagne, de champs de müriers, les uns présentant parallèlement le flanc a la Saóne, les autres n\'avan^ant que leurs pieds ou leurs croupes, de manière que leurs vallons sont perpendicu-laires au fleuve. Le cóté gauche est une plaine parsemée de petites collines et terminée par les Alpes, dont on découvre la cime blanchie comme une barrière de nuages a l\'horizon.
Quand j\'ai vu ce beau tableau, le soleil se couchamp;it, l\'ombre des hauts coteaux du Lyonnais descendait dans la vallée, dont elle couvrait régulièrement une moitié, tandis que de 1\'autre cóté du fleuve tout était illumine jusqu\'au sommet du mont Blanc.
Me voila arrivé a Lyon. Gardons-en la description pour la prochaine lettre; la patience de Joubert doit être fatiguée, je sens qu\'il n\'aime pas ce qui est long, paree que cela l\'empêche
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de dormir. Je dis done bonsoir a la société, a cette pauvre madame de Vintimille, qui a été si malheureuse a M. Julien, qui est si heureux; a Saint-Martin, qui est si triste et a qui je ois beaucoup manquer; a Joubert, dont le cceur a tant de sérénité; enfin a toi, cher Chênedollé, que j\'aime par-dessus tout, que j\'attends en peu de temps, et a qui je n\'ai autre chose a recommander.
(I.es Correspondants de J. Joubert, par Paul de Raynal. Calmaim Lévy, 1883).
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SENANCOUR. 1770—1846.
Hoinme de lettres, amoureux de la solitude. — Penseur mélauco-lique. — Passion pour la forêt de Fontainebleau. — Principaux ou-vrages: Obermann, 1804 roman en forme de lettres; et une étude de philosophie sociale : De l\'amour considéré dans les lois réelles et dans les formes sociales de 1\'uniou des deux sexes, 1805. — George Sand et Sainte-Beuve ont beaucoup fait pour renouveler le souvenir de Senancour.
LETTRES D\'OBERMANN.
Je doute qu\'il soit bon a 1\'homme actuel d\'etre habituellement tbrtuné, sans avoir jamais eu le sort contre lui. Peut-être rhomme heureux, parmi nous, est-il celui qui a beaucoup souffert, mais non pas habituellement et de cette manière lentement compri-mante qui abat les facultés sans ëtre assez extreme pour exciter l\'énergie secrète de l\'ame, pour la réduire heureusement a chei\'cher en elle des ressources qu\'elle ne se connaissait pas. 1
C\'est un avantage pour la vie entière d\'avoir été malheureux dans l\'age oü la tête et Ie cceur commencent a vivre. C\'est la le^on du sort: elle forme les hommes bons, elle étend les idees, et mürit les coeurs avant que la vieillesse les ait affaiblis; elle fait l\'hoinme assez tót pour qu\'il soit entièrement homme. Si elle ote la joie et les plaisirs, elle inspire le sentiment de l\'ordre et le goüt des biens domestiques; elle donne le p\'us grand bonheur que nous devions attendre, celui de n\'en attendre d\'autre que de végéter utiles et paisibles.
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Tout cela, quoique exprimé d\'une manière positive, ne doit pas être regardé comme vrai rigoureusement — Senancour.
SJ5NAN00UR.
On est bien moins malheureux quand on ne veut plus que vivre: on est plus prés d\'etre utile, lorsque étant encore dans la force de Fage, on ne cherche plus rien pour soi. Je ne vois que le malheur qui puisse, avant la vieillesse, mürir ainsi les hommes ordinaires.
La vraie bonté exige des conceptions étendues, une ame grande et des passions réprimées. Si la bonté est le premier mérite de l\'homme, si les perfections morales sont essentielies au bonheur, c\'est parmi ceux qui ont beaucoup souffert dans les premières années de la vie du coeur, que Ton trouvera les hommes les mieux organisés pour eux-mémes et pour l\'intérêt de tous, les hommes les plus justes, les plus sensés, les moins éloignés du bonheur, et le plus invariablement attachés a la vertu.
Je re vois le triste souvenir des longues années perdues. J\'observe comment eet avenir, qui séduit toujours, change et s\'amoindrit en s\'approchant. Frappé d\'un souffle de mort a la lueur funèbre du présent, il se décolore dés l\'instant oü l\'on veut jouir; et, laissant derrière lui les séductions qui le iiias-quaient et le prestige dé ja vieilli, il passé seul, abandonné, tralnant avec pesanteur son sceptre épuisé et hideux, comme s\'il insultait a la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chalne éternelle. Lorsque je pressens eet espace désenchanté oü vont trainer les restes de ma jeunesse et de ma vie, lorsque ma pensée cherche a suivre d\'avance la pente uniforme oü tout coule et se perd, que trouvez-vous que je puisse attendre a son terme, et qui pourrait me cacher 1\'ablme oü tout cela vafinir? Ne faudra-t-il pas bien que, las et rebuté, quand je suis assuré de ne pouvoir rien, je cherche au moins du repos? et quand une force inévitable pèse sur moi sans relache, comment repo-serai-je, si ce n\'est en me précipitant moi-méme?
II faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps encore, inutile au monde et fatigant a moi-méme? Pour le vain instinct d\'exister! pour respirer et avanceren age! pour m\'éveiller amèrement qüand tout repose, et cher-cher les ténèbres quand la terre fleurit; pour n\'avoir que le besoin des désirs, et ne connaltre que le songe de l\'existence; pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions humaines, quand nul n\'est heureux par moi, quand je n\'ai que l\'idée du róle d\'un homme; pour tenir a une vie perdue, lache esclave, que la vie repousse et qui s\'attache a son ombre, avide de l\'existence, comme si l\'existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement faute d\'oser n\'ètre plus!
Quand le jour commence, je suis abattu, je me sens triste et
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SENANCOüB.
inquiet; je ne puis m\'attacher a rien; je ne vols pas comment je reinplirai tant d\'heures. Quand il est dans sa force, il m\'accable je me retire dans l\'obscurité, je tache de m\'occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu\'il n\'a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s\'adoucit, et que je sens autour de moi ce charme-d\'une soiree heureuse qui m\'est devenu si étranger, je m\'afflige, je m\'abandonne; dans ma vie commode, je suis fatigué de plus d\'amertumes que l\'homme pressé par le malheur. On m\'a dit: Vous êtes tranquille maintenant.
Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l\'age fort, comme le vieillard passé les jours du repos! Toujours attendre, et ne rien espérer; toujours de l\'inquiétude sans désir, et de l\'agitation sans objet; des heures constamment nulles; des conversations oü Ton parle pour placer des mots, oü l\'on évite de dire des choses; des repas oü on mange par exces d\'ennui; de froides parties de campagne dont on n\'a jamais désiré que la fin; des amis sans intimité; des plaisirs pour 1\'apparence; du rire pour contenter ceux qui baillent comme vous ; et pas un sentiment de joie dans deux annéesl Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l\'ame mal-heureuse, et n\'échapper que fort mal dans le sommeil même a ce sentiment d\'amertumes, de contrainte et d\'ennuis inquiets, c\'est la lente agonie du cceur: ce n\'est pas ainsi que rhomme devait vivre.
DERNIÈRE PARÏIE D\'UNE LETTRE SANS DATE CONNUE.
... Que d\'infortunés auront dit, de siècle en siècle, que les fleurs nous ont été accordées pour couvrir notre cliaine, pour nous abuser tons au commencement, et contribuer même a nous retenir jusqu\'au terme! Elles font plus, mais aussi vainement peut-être: elles semblent indiquer ce que nulle tête mortelle n\'approfondira.
Si les fleurs n\'étaient que belles sous nos yeux, elles sédui-raient encore ; mais quelquefois ce parfum entralne, comme une heureuse condition de I\'existence, comme un appel subit, un retour è, la vie plus intime. Soit que j\'aie cherché ces émana-tions invisibles, soit surtout qu\'elles s\'offrent, qu\'elles surpren-nent, je les re9ois comme une expression forte, mais précaire, d\'une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret.
Les couleurs aussi doivent avoir leur eloquence: tout peut être symbole. Mais les odeurs sont plus pénétrantes, sans doute parce qu\'elles sont plus mystérieuses, et que, s\'il nous faut
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SENAHCOUR.
dans notre conduite ordinaire de palpables vérités, les grands mouvements de Tame ont pour principe une vérité d\'un autre ordre, le yrai essentiel, et cependant inaccessible dans nos voies chancelantes.
Jonquille! violette! tubéreuse! Vous n\'avez que des instants, afin de ne pas accabler notre faiblesse, ou peut-être pour nous laisser dans l\'incertitude oü s\'agite notre esprit, tantót généreux, tantót découragé. Non, je n\'ai vu ni le sindrimal de Ceylan, ni le gulmikek de Perse, ni le pégé-hong de la Chine méridionale, mais ce serait assez de la jonquille ou du jasmin pour me faire dire que, tels que nous sommes, nous pourrions séjourner dans un monde meilleur.
Que veux-je? Espérer, puis n\'espérer plus, c\'est être ou n\'être plus: voila l\'homme, sans doute. Mais comment se fait-il qu\'après les chants d\'une voix émue, après les parfums des fleurs, et les sou-pirs de l\'imagination, et les élans de la pensee, il faille mourir ?
II est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et a peji prés dénuées d\'odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m\'attachent a un point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu\'elles suscitent ramènent fortement au passé, comme si ces liens des temps aunongaient des jours heureux.
Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs et la hative paquerette, la marguerite des prés.
Le barbeau est la fleur de la vie rurale. II faudrait le revoir dans la liberté des loisirs naturels, au milieu des blés, au bruit des fermes, au chant des coqs, sur le sentier des vieux cultiva-teurs: je ne voudrais pas répondre que cela quelquefois n\'allat jusqu\'aux larmes. La violette et la marguerite des prés sont rivales. Même saison, même simplicité. La violette captive dés le premier printemps; la paquerette se fait aimer d\'année en année. Elles sont 1\'une a l\'autre ce qu\'est un poi-trait, ouvrage du pinceau, a cóté d\'un buste en, marbre. La violette rappelle le plus pur sentiment de l\'amour; tel il se présente a des coeurs droits. Mais enfin eet amour même, si persuasif et si suave, n\'est qu\'un bel accident de la vie. II se dissipe tandis que la paix des campagnes nous reste jusqu\'a la dernière heure. La marguerite est le signe patriarcal de ce doux repos.
Si j\'arrive è, la vieillesse, si, un jour, plein de pensées encore, mais renongant a parler aux hommes, j\'ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux a la terre, qu\'on place ma chaise sur 1\'herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient lik devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin qu\'en lais-sant la vie qui passe, je retrouve quelque chose de 1\'illusion infinie.
(Obermann, nouvelle édition. Charpeutier et C\'6, 4874).
PAUL-LOUIS COURIER. 1772—1825.
Officier d\'artülerie de 1794 a i809. — Helléniste. — Homme politique et journaliste sous la Restauration. — Traductions du grec. — Pamphlets politiques et littéraires. — Correspondance. — La meilleure «dition de ses ojuvres est celle de 1834, avec notice par Armand Carrel.
UN INTERROGrATOIRE EN 1821.
Ce fut le 28 aoüt dernier, au lieu ordinaire des séances de la cour d\'assises, que la cause appelée, comme on dit au barreau, l\'accusé comparut. La salie était pleine. On jugea d\'abord un jeune homme qui avait fait quelques sottises, a ce qu\'il parais-sait du moins, ayant perdu tout son argent dans une maison privilégiée du gouvernement, avec des femmes protegees, taxees par le gouvernement. Après quoi le gouvernement accusa Paul-Louis, vigneron, d\'offense a la morale publique, pour avoir écrit un discours contra la débauche; mais il faut conter tout par ordre. On lut I\'acte d\'accusation, puis le président prit la parole, et interrogea Paul-Louis.
Le président. Votre nom?
Courier. Paul-Louis Courier.
Le président. Votre état?
Courier. Vigneron.
Le président. Vótre age?
Courier. Quarante-neuf ans.
Le président. Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu\'a l\'assassinat, la débauche, la prostitution?
Courier. Voici ce que j\'ai dit: 11 n\'y a pour les nobles qu\'un moyen de fortune, et de même pour tous ceux qui ne veulent
PAUL-LOUIS COURIER.
rien faire; ce moyen, cest la prostitution. La cour 1\'appelle galanterie. J\'ai voulu me servir du mot propre et nommer la chose par son nom.
Ze président. Jamais le mot de galanterie n\'a eu cette signification. Au reste, si I\'histoire a fait quelques reproches a des families nobles, ils peuvent également s\'appliquer aux families qui n\'étaient pas nobles.
Courier. Qu\'appelez-vous reproches, M. Ie président? Tous les mémoires du temps vantent cette galanterie, et la noblesse en était fiére comme de son plus beau privilége. La noblesse pré-tendait devoir seule fournir des maitresses aux princes; et quand Louis XV prit les siennes dans la roture, les femmes titrées se plaignirent.
Le président. Jamais I\'histoire n\'a fait l\'éloge de la prostitution.
Courier. De la galanterie, M. le président, de la galanterie.
Le président. Vous avez employé le mot de prostitution. Vous savez ce que vous dites. Vous êtes un homme instruit. On.rend justice a vos talents, a vos rares connaissances.
Courier. J\'ai employé ce mot faute d\'autre plus précis. II en faudrait un autre; car, a dire vrai, cette espèce de prostitution n\'est pas celle des femmes publiques; elle est différente et in-finiment pire.
Le président. Comment la souscription pour S. A. E. Mgr. le due de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idéés? 1
Courier. Dans ce que j\'ai écrit, il n\'y a rien contre la familie royale.
Le président. Aussi n\'est-ce pas de quoi 1\'on vous accuse ici.
Courier. Cest qu\'on ne 1\'a pas pu, M. le président. On eüt bien voulu faire admettre cette accusation ; mais il n\'y a pas eu moyen. On cherchait un délit plus grave; on n\'a trouvé que ce prétexte d\'offense a la morale publique.
Le président. Vous insultez une classe, une partie de la nation.
Courier. Je n\'insulte personne. J\'ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle, dans laquelle je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point a la cour. J\'en ai vu a l\'armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait-ce insulter les Romains de dire que leurs aïeux furent des voleurs, des brigands ? Perais-je tort aux Américains si je les déclarais descendus de malfai-teurs et de gens condamnés a la déportation? J\'ai voulu montrer 1\'origine des grandes fortunes dans la noblesse, et de la grande propriété.
1
En 1821 le gouvernement francais ouvrit une souscription nationale, afin d\'ac-quérir pour le jeune due de Bordeaux, né en 1820, le domaine de Chambord.
PAUL-LOUIS COURIER.
Leprésident. Vous avez outragé tout le corps dela noblesse, I\'an-cienne et la nouvelle, et vous ne respectez pas plus Tune que 1\'autre.
Courier. Sans m\'expliquer la-dessus, je vous ferai remarquer, M. le président, que j\'ai spécifié, particularise la noblesse de race et d\'antique origine.
Le président. Eh bien! dans I\'ancienne noblesse, il y a des families sans tache, qui ne doivent rien aux femmes: les Noailles, les Eichelieu .. .
Courier. Les Richelieu! Tout le monde sait l\'histoire du pavilion d\'Hanovre, et de la guerre d\'Allemagne. Madame de Pompadour étant premier ministre.....
Le président. Assez: point de personnalités.
Courier. Je réponds a vos questions, M. le président. Sans madame de Maintenon, les Noailles . ..
Le président. On ne vous demande pas ces détails historiques.
Courier. La prostitution, M. le président; toujours la prostitution.
Le président. Les faveurs de la cour s\'obtiennent sur le champ de bataille, par des services.....
Courier. Par des femmes, M. le président.
Le président. Votre décoration de la Légion d\'honneur, 1\'avez-vous done eue par les femmes?
Courier. Ce n\'est pas une faveur, et je n\'ai pas fait fortune: il s\'agit des fortunes. Je n\'ai jamais eu rien de commun avec la cour, et puis je ne suis pas noble.
Le président. Vous avesi la noblesse personnelle, vous êtes noble.
Courier. J\'en doute, M. le président, permettez-moi de vous le dire; je doute fort que je sois noble. Mais enfin, je veux bien m\'en rapporter a vous.
(A chaque réponse de 1\'accusé, il s\'élevait dans l\'assemblée un murmure qui peu a peu se changeait en applaudissements. — L\'avocat général crut devoir mettre ordre k cela. M. le président, dit-il, ce bruit est contraire a la loi).
Le président. Messieurs, point d\'applaudissements. Vousn\'êtes pas au spectacle. Je ferai sortir d\'ici tous les perturbateurs. — Prévenu, vous avez dit que la cour mangerait Chambord.
Courier. Oui. Qu\'y a-t-il en cela qui offense la morale?
Le président. Mais qu\'entendez-vous par la cour?
Courier. La définir serait difficile. Toutefois je dirai que la cour est composée des courtisans, des gens qui n\'ont point d\'autre état que de faire valoir leur dévouement, leur soumission respectueuse, leur fidélité inviolable.
Le président. II n\'y a point chez nous de courtisans en titre. La cour, ce sont les généraux, les maréchaux, les hommes qui
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PAUL-LOUIS COURIER.
entourent le roi. Et que veut dire encore: Les prêtres donnent tout a Dieu? Cela est contre la religion.
Courier. Contre les prêtres tout au plus. Ne oonfondons point les prêtres avec la religion, comma on veut toujours faire.
Le président. Les prêtres sont désintéressés; ils ne veulent vien que pour les pauvres.
Courier. Oui; le pape se dit propriétaire de la terre entière; •c\'est done pour la donner aux pauvres. Au reste, ce que j\'ai écrit n\'offense pas même les prêtres; car il signifie simplement: Les prêtres voudraient que tout fut consacré a Dieu.
Après eet interrogatoire, ou le public ne parut pas un seul moment indifférent, 1\'avocat général, maltre Jean de Broë, prit la parole, ou, pour mieux dire, prit son papier, car il lisait.
(Lettre sar Tacquisition de Chambord).
A MADAME***.
A Reggio, en Calabre, le 15 avril 1806.
Pour peu qu\'il vous souvienne. Madame, du moindre de vos serviteurs, vous ne serez pas fachée, j\'imagine, d\'apprendre que je suis vivant a Reggio, en Calabre, au bout de I\'ltalie, plus loin que je ne fus jamais de Paris et de vous, Madame. Pour vous écrire, depuis six mois que je roule ce projet dans ma tête, je n\'ai pas faute de matière, mais de temps et de repos. ■Car nous triomphons en courant, et ne nous sommes encore arrêtés qu\'ici, oü terre nous a manqué. Voila, ce me semble, un royaume assez lestement conquis, et vous devez être contente de nous. Mais moi, je ne suis pas satisfait. Toute l\'Italie n\'est rien pour moi, si je n\'y joins la Sicile. Ce que j\'en dis, c\'est pour soutenir mon caractère de conquérant; car entre nous, je .me soucie peu que la Sicile paye ses taxes a Joseph ou a Ferdinand. La-dessus, j\'entrerais facilement en composition, pourvu qu\'il me füt permis de la parcourir a mon aise; mais en être venu si prés, et n\'y pouvoir mettre le pied, n\'est-ce pas pour em-ager? Nous la voyons en vérité, comme des Tuileries vous voyez le faubourg Saint-Germain; le canal n\'est, ma foi, guère plus large; et pour le passer, cependant, nous sommes en peine. Croiriez-vous? s\'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon; nous sacrifierions une fille. Dieu merci, nous en avons de reste. Mais pas une seule barque, et voila
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PAUL-LOÜIS COURIER.
l\'embarras. II nous en vient, dit-on; tant que j\'aurai eet espoiiv ne eroyez pas, Madame, que je tourne jamais un regard en arrière, vers les lieux oü vous habitez, quoiqu\'ils me plaisent fort. Je veux voir la patrie de Proserpine, et savoir un peu pourquoi le diable a pris femme en ce pays-la. Je ne balance point, Madame, entre Syracuse et Paris; tout badaud que je suis, je préfère Aréthuse a la fontaine des Innocents.
Ce royaume que nous avons pris n\'est pourtant pas a dédaigner: c\'est bien, je vous assure, la plus jolie conquête qu on puisse jamais faire en se promenant. J\'admire surtout la complaisance de ceux qui nous le cèdent. S\'ils se fussent avisés de le vouloir défendre, nous l\'eussions bonnement laissé la; neus n\'étions pas venus pour faire violence a personne. Voila un commandant de Gaëte, qui ne veut pas rendre sa place; eb bien 1 qu\'il la garde I Si Capoue en eüt fait de méme, nous serions encore a la porte, sans pain ni canons. II faut convenir que l\'Europe en use main-tenant avec nous fort civilement. Les troupes en Allemagne nous apportaient leurs armes, et les gouverneurs leurs clefs, avec une bonté adorable. Voila ce qui encourage dans le métier de con-quérant; sans cela on y renoncerait.
Tant y a que nous sommes au fin fond de la botte, dans le plus beau pays du toonde, et assez tranquilles, n\'était la fièvre et les insurrections. Car le peuple est impertinent; des coquins de paysans s\'attaquent aux vainqueurs de l\'Europe. Quand ils nous prennent, ils nous brülent le plus doucement qu ils peuvent. On fait peu d\'attention a cela; tant pis pour qui se laisse prendre. Cbacun espère s\'en tirer avec son fourgon plein, ou ses muiets chargés, et se moque de tout le reste.
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Quant a la beauté du pays, les villes n\'ont rien de remar-quable, pour moi du moins ; mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une idée. Cela ne ressemble a rien de ce que vous avez pu voir. Ne parions pas des bois d orangers ni des baies de citronniers ; mais tant d\'autres arbres et de plantes étrangères que la vigueur du sol y fait naltre en foule, ou bien les mêmes que chez nous, plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect. En voyant ces rochers,partout couronnés de myrte et d\'aloès, et ces palmiers dans les vallées^ vous vous eroyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu il n\'y a ni pyramides ni éléphants; mais les buffles en tiennent lieu, et figuvent fort bien parmi les végétaux africains \', avec le teint des habitants, qui n\'est pas non plus de notre monde. A dire vrai, les habitants ne se voient plus guère hors des villes:
1. Vegétaux siciliens importës d\'Afrique: palmiers etc.
PAUL-LOUIS COmtlKR.
par la ces beaux sites sont deserts, et Ton est reduit a imaginer ce que ce pouvait être, alors que les travaux et la gaieté des cultivateurs animaient tous ces tableaux.
Voulez-vous, Madame, une esquisse des scènes qui s\'y passent a présent? Pigurez-vous sur 1c penchant de quelque colline, le long de ces roclies décorées comme je viens de vous le dire, un detachement d\'une centaine de nos gens, en désordre. On marche a I\'aventure, on n\'a souci de rien. Prendre des precautions, se garder, a quoi bon ? Depuis plus de huit jours il n\'y a point eu de troupes massacrées dans ce canton. Au pied de la hauteur coule un torrent rapide qu\'il faut jiasser pour arriver sur 1\'autre montée : partie de la file est déja dans I\'eau, partie en de9a, au dela. Tout a coup se lèvent de différents cötés mille, tant pay-sans que bandits, formats déchalnés, déserteurs, commandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs ; ils font feu sur les nótres avant d\'etre vus; les officiers tombent les premiers; les plus heureux meurent sur la place; les autres, durantquelques jdïirs, servant de jouet a leurs bourreaux.
Cependant le général, colonel ou chef, n\'importe de quel grade, qui a fait partir ce detachement sans songer a rien, sans savoir, la plupart du temps, si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s\'en prend aux villages voisins; il y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes. On pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.
Me demandez-vous encore, Madame, a quoi s\'occupe ce commandant dans son cantonnement ? S\'il quot; est jeune, il cherche des Alles; s\'il est vieux, il amasse de l\'argent. Souvent il prend de I\'un et de I\'autre : la guerre ne se fait que pour cela. Mais, jeune ou vieux, bientót la fièvre le saisit. Le voila qui crève en trois jours entre ses filles et son argent. Quelques-uns s\'en réjouissent; personne n\'en est faché; tout le monde en peu de temps I\'oublie, et son successeur fait comme lui.
On ne songe guère oil vous êtes, si nous nous massacrons ici. Vous avez bien d\'autres affaires: le cöurs de l\'argent, la hausse et la baisse, les faillites, la bouillotte; ma foi votre Paris est un autre coupe-gorge, et vous ne valez guère mieux que nous. II ne faut point trop détester le genre humain, quoique détestable; mais si 1\'on pouvait faire une arche pour quelques personnes comme vous, Madame, et noyer encore une fois tout le reste, ce serait une bonne operation. Je resterais sürement dehors, mais vous me tendriez la main ou bien un bout de votre chale (est-ce le mot?), sachant que je suis et serai toute ma vie, Madame. . . .
((Euvres Complètes, 1834. Correspontiance).
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1\\/1ADE DE RÉMUSAT. 1780-1821.
Dame du palais de 1\'impératrice .Toséphine. — (Euvres posthames Essai sur 1\'éducation des femmes, 1824. — Mémoires sur la cour de Napoléon ler, 1880. — Correspondance. — Mad^ de Remusat fut la rnère dG Charles de Rémusat, ci-après.
MADAME JOSEPHINE BONAPARTE Eï SA PAMILLE.
Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame Bonaparte, avait été employé militairement a la Martinique. II s\'y attacha a une tante de eette même madame Bonaparte, avec laquelle il revint en France et qu il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit venir en France sa nièce, Joséphme de la Pagerie. Elle la fit élever, et profita de l\'ascendant qu\'elle avait sur un vieux inari pour la marier a Page de quinze ans au jeune Beauharnais, son beau-fils. Celui-ci se maria malgré lui; cependant il est a croire qu\'a une certaineépoque il con^ut quelque attacliement pour sa femme, car j\'ai lu de lui des lettres fort tendres, qu\'il avait écrites lorsqu\'il était en garmson, et qu\'elle conservait avec soin. , -o .
De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Qaand la devolution commen^a, je crois que l\'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les armées franijaises, et n avait plus guère de relations avec sa femme. . j.-
J\'ignore quelles circonstances la lièrent avec certams deputes de la Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était bonne et obligeante, elle s\'employait a rendre autant de services qu\'il lui était possible. Dès lors, sa réputatioa
made de rémüsat.
de conduite était fort compromise; mais celle de sa bonté, de la grace et de la douceur de ses manières ne se contestait point.
Elle fut plus d\'une fois utile a mon père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce cjui mit ma mère en relation avec elle. En 1793, uc hasard la plaQa dans un village des environs de Paris oü, comrne elle, nous passames l\'été. Ce voisinage de campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune Hortense, moins agée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre visite dans ma chambre, et, s\'amusant a faii-e l\'inventaire de quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l\'avenir se bor-nerait a ètre maltresse d\'un pareil trésor. Cette malbeureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de diamants, et combien n\'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant diadème qui semblait l\'écraser!
Dans ces temps oü chacun fut force de cbercher une retraite pour écbapper a la persecution qui poursuivit toutes les classes de la société, nous perdlmes de vue madame de Beaubarnais. Son mari, étant devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et condamné a mort par le tribunal révo-lutionnaire. Incarcévée aussi, elle échappa cependant a la bache qui frappait tout le monde sans aucune distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame de Beaubarnais avait peu de fortune, et son goüt pour la parure et le luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l\'aider a le satisfaire; sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme particulier. II y avait de la finesse et de 1\'accord dans ses traits; son regard était doux; sa boucbe, fort petite, cacbait bem-eusement de mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait a l\'aide du rouge et du blanc qu\'elle em-ployait babilement; sa taille était parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses inouvements était aisé et élégant; on n\'eüt jamais mieux appliqué qu\'a elle ce vers de la Fontaine :
Et la grace plus belle encor que la beauté,
Elle se mettait avec un goüt extréme, embellissait ce qu\'elle portait; et, avec ces avantages et la recberebe constante de sa parure, elle a toujours trouvé le moven de n\'être point effacée par la beauté et la jeunesse d\'un si grand nombre de femmes dont elle s\'est entourée.
A tous ces avantages, j\'ai déja dit qu\'elle joignait une extréme bonté; de plus, une égalité d\'humeur remarquable.
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made DE UÉML\'SAT.
beaucoup de bienveillanee, et de la facilité pour onblier le mal qu\'on avait vouln lui faire.
Ce n\'était point line personne d\'un esprit transcendant. Créole et coquette, son education avait été assez négligée; mais elle sentait ce qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément a dire les choses qui plaisent; sa mémoire était obli-geante, c\'est une qualité utile pour ceux qui sont places dans les hauts rangs. Malheureusement, elle manquait de gravitédans les sentiments, et d\'élévation d\'ame. Elle a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments fl, l\'empire de quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance a l\'excès, et n\'assurait son crédit que par des faoilités qui contribuaient peut-être a fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspi-raient. Elle eüt pu lui donner parfois d\'utiles lemons; mais elle le craignait, et recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D\'ailleurs, légère, mobile, facile a émouvoir et a calmer, incapable d\'une émotion prolongée, d\'une attention soutenue, d\'une réflexion sérieuse, si la grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l\'instruisit pas non plus. Le penchant de son caractère la portait a consoler les malheureux; mais elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d\'ailleurs lui imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu\'il avait appelé lui-même l\'entrainement de sa destinée. II eut sur elle quelques influences funestes; car il lui inspira le mépris d\'une certaine morale, une assez grande defiance, ét l\'habitude du mensonge que tous deux employaient habilement tour a tour.
On a dit qu\'elle avait été le prix du commandement de l\'ar-mée d\'Italie; elle m\'a assuré qu\'a cette époque Bonaparte était réellement amoureux d\'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt, qui l\'aimaient aussi. L\'ascendant de Bonaparte l\'emporta. Je sais que ma mère, retirée alors a la campagne, s\'étonna dans sa retraite que la veuve de M. de Beauharnais eüt épousé un homme si peu connu.
Quand je l\'interrogeais sur les manièves d\'etre de Bonaparte dans sa jeunesse, elle me contait qu\'il était alors rêveur, silen-cieux, embarrassé avec les femmes, mais passionné et entralnant, quoique assez étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d\'Egypte d\'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont elle a tant souflfert depuis.
J\'ai vu des lettres de Napoléon a Madame Bonaparte, lors de la première campagne d\'Italie. Elle l\'y avait suivi; mais\'
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made de rémusat.
qiielquefois il la laissait sur les derrières de 1\'armee, jusqu\'a ce que la süreté du cliemin eüt été assurée par la victoire. Ces lettres sont trés singulières: une écriture presque indécbiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un amour si ;i part de tous les amours, qu\'il n\'y a point de femme qui ne mlt du prix a avoir rer-u de pareilles lettres. Elles for-maient un contraste piquant avec ïa bonne grace élégante et mesurée de celles de M. de Beauharnais. D\'ailleurs, quelle cir-constance pour une femme que de se trouver (dans un temps oü la politique décidait des actions des hommes) comma un des mobiles de la marche triomphante de toute une armee! A la veille d\'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait: -Me voici loin de toi! II semble que je sois tombé dans les plus épaisses ténèbres; j\'ai besoin des funestes clartés de ces foudres que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de Öette obscurité oü m\'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurals quand je t\'ai quittée. Tu pleurals! A cette idéé, tout mon êtrefrémit; va, calme-toi; Wurmser payera cber les larmes que je t\'ai vue répandre.quot; Et, le lendemain, Wurmser était battu.
L\'entliousiasme avec lequel le général Bonaparte fut re^u dans cette belle Italië, la magnificence des fêtes, l\'éclat des victoires, la ricbesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans mesure qui en fut la suite, accoutumérent dès lors madame Bonaparte a toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n\'a pu égaler pour elle les impressions qu\'elle recjut ;i cette époque, oü l\'amour venait, ou semblait venir déposer journellement a ses pieds une conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on peut con-clure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et d\'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et de licence, donna quelquefois des inquiétudes a eet époux vainqueur. Elles décèlent les- agitations d\'une jalousie tantót sombre, tantót mena^ante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de dégout des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que Bonaparte se füt encore avisé d\'éprouver, eurent sur lui quelque influence qui parvint a le desséeber peu a peu. Peut-être qu\'il eüt valu davantage s\'il eüt été plus et surtout rnieux aimé. Lorsque, au retour de cette briljante campagne, le général vainqueur fut obligé de s\'exiler en Egypte, pour écbapper a l\'inquiétude du Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et difficile. Son
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made de bémusat.
époux emportait contre elle des soup^ns alimentés par Joseph et Lucien, qui craignaient 1\'empire que sa femme pouvait prendre.1Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi Bonaparte, entrainée par ses goüts a des dépenses désordonnées, tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moven de madame Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de Kewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d\'acheter une terre ; le voisinage de Saint-Germain, ou on élevait sa fille, la détermina pour la Malmaison. Ce fut la que nous la retrouvames, paree que nous liabitions pour quel-ques mois le chateau de l\'un de nos amis, situé a peu de distance de celui qu\'elle venait d\'acquérir. Madame Bonaparte, na-turellement expansive et même souvent un peu indiscrète, n\'eut pas plus tót retrouvé ma mère, qu\'elle lui livra un grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères, enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait presque Bonaparte perdu pour la Prance; on négligeait sa femme; ma mère eut pitié d\'elle, nous lui donnames quel-ques soins, elle n\'en a jamais perdu le souvenir. A cette époque, j\'avais dix-sept ans, et j\'étais mariée depuis un an.
Ce fut a la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dés lors son écrin, digne déjii de figurer dans les contes des Mille et une Nuits, et qui pourtant devait tant s\'aug-menter depuis. L\'Italie, envahie et reconnaisante, avait concouru a toutes ces richesses, et particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les murs de Eome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l\'Italie, et chacun des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étalerun pareil butin.
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A cöté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d\'affaire, elle cherchait a vendre le crédit qu\'elle avait sur les gens puissants de cette époque, et se compromettait par d\'imprudentes relations. Eongée de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux frères, ne prêtant que trop a leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur llewbel; mais cette jeune personne n\'y voulut point consentir, et, par sa resistance, rompit un projet dont l\'exécution eüt sans doute déplu fortement a Bonaparte.
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II s\'agit de deux frères de Napoléon, Joseph l\'onaparte et Lucien Bonaparte.
made de rémüsat.
Cependant, tout k coup, le bruit de son arrivée a Fréjus se répand. II revient l\'ame bouvrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses lettres. Sa femme, dès qu\'elle apprend son dé-barquement, prend la poste pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient a Paris, dans sa maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de voiture avee empressement, suivie de sa fille ez de son fils, qu\'elle a retrouvé; elle monte l\'escalier qui conduit a sa cbambre; mais quelle est sa surprise d\'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le presse d\'ouvrir , il lui répond au travers de cette porte qu\'elle ne s\'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe a genoux, supplie en son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond silence auteur d\'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance, vers quatre heures du matin. Bonaparte ouvre cette porte, et paratt, je le tiens de Madame Bonaparte elle-même, avec un visage severe, et qui montrait cependant qu\'il avait beaucoup pleuré. II lui reproche amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts reels ou inventés dont Lucien avait surcharge ses récits, et finit par annoncer une separation éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait bien avoir vingt ans a cette époque: BQuant a vous, lui dit-il, vous ne porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon fils, je vous garderai prés de moi. — Non, mon general, répond Eugène, je dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous fais mes adieux.\'\'
Ces paroles commencèrent a ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit ses bras a Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans Fexplication, Madame Bonaparte parvint a se justifier des accusations envenimées de sou beau frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher Lucien dès sept heures du matin; et, sans 1\'a voir prévenu, il ordonna qu\'il fut introduit dans la chambre oü les deux époux, entièrement raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.
(Mémoires, Livre Iw, Chap. I. Calmann Lévy, 1880).
LE PREMIER CONSUL A BOULOGNE (1803).
A six heures, Bonaparte rentrait, et alors il me faisait appeler. Quelquefois il donnait a diner a quelques-uns des militaires de sa maison, ou au ministre de la marine, ou au directeur des
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56 MAD12 DE ItÉMCSAT.
ponts et chaussées, qui l\'avaient accompagné. D\'autres fois, nous dinions en tête-a-tête, et alors il causait d\'une multitude de clioses. II s\'ouvrait sur son pro pre caractère, il se peignait comma ayant toujours été mélanoolique, hors de toute compa-raison avec ses camarades de tout genre. Ma mémoire a conserve trés fidèlement le souvenir de tout ce qu\'il me dit dans ces conversations. Le voici a peu de choses prés:
„J\'ai été élevé, disait-il, a I\'Ecole militaire et je n\'y montrai de dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait demoi: , C\'est un enfant qui ne sera propre qu\'a la géométrie.quot; Je vivais d Pécart de mes camarades. J\'avais choisi dans 1\'enceinte de I\'Ecole un ptetit coin oü j\'allais m\'asseoir pour rêver a mon aise; car j\'ai toujours aimé la rêverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi la propriété de ce coin, je le défendais de toute ma force. J\'avais déja l\'instinct que ma volonté devait l\'emporter sur celle des autres, et que ce qui me plaisait devait m\'appartenir. On ne m\'aimait guére a I\'Ecole, il 1\'aut du temps pour se faire aimer, et, même quand je n\'avais rien a faire, j\'ai toujours cru vaguement que je n\'en avais point a perdre.
„Lorsque j\'entrai au service, je m\'ennuyai dans mes garnisons; je me mis a lire des romans, et cette lecture m\'intéressa vivement. J\'essayai d\'en écrire quelques-uns ; cette occupation mit du vague dans mon imagination, elle se mêla aux connaissances positives que j\'avais acquises, et souvent je m\'amusais a rêver, pour mesurér ensuite mes rêveries au compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensee dans un monde idéal, et je cherchais en quoi il différait précisément du monde oü. je me trouvais. J\'ai toujours aimé l\'analyse, et, si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce a piéce. I\'ourquoi et comment sont des questions si utiles, qu\'on ne saurait trop se les faire. J\'étudiai moins 1\'histoire que je n\'en fis la con-quête; c\'est-a-dire que je n\'en voulus et que je n\'en retins que ce qui pouvait me donner une idee de plus, dédaignant l\'inutile, et m\'emparant de certains résultats qui me plaisaient.
„Je ne comprenais pas grand\'chose a la Kévolutiou; cependant elle me convenait. L\'égalité qui devait m\'élever me séduisait. Le 20 juin, j\'étais a Paris, je vis la populace marcher contra les Tuileries. Je n\'ai jamais aimé les mouvements populaires ; je fus indigné des allures grossiéres de ces misérables; je trou-vai de l\'imprudence dans les chefs qui les avaient soulevés, et je me dis: „Les avantages de cette revolution ne seront
1. L\'École militaire de Brienne, supprirae\'e en 1790.
MAD15 DE BBMUSAT.
pas pom- eux.quot; Mais, quand on me dit que Louis avait placé le bonnet rouge sur sa tête, je conclus qu\'il avait cessé de rég-ner, car, en politique, ou ne se relève point de ce qui avilit.
„Au 10 aoüt, je sentais que, si on m\'eüt appelé, j\'aurais défendu )e roi: je me dressais contre ceux qui fondaient la Répu-blique par le peuple; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en uniforme, cela me choquait.
„Plus tard, j\'appris le métier de la guerre; j\'allai ii Toulon; on commeiK.\'fi a connaltre mon nom. A mon retour, je menai une vie désoeuvrée. Je ne sais quelle inspiration secrète m\'aver-tissait qu\'il fallait commencer par user mon temps.
„Un soir, j\'étais au spectacle; c\'était le 12 vendémiaire. J\'entends dire qu\'on s\'attend pour le lendemain a du train; vous savez que c\'était l\'expression accoutumée des Parisiens, qui s\'étaient habitués ii voir avec indifférence les divers change-ments de gouvernement, depuis qu\'ils ne dérangeaient ui leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même leur diner. Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre.
„On contait devant moi que 1\'Assemblée était en permanence; j\'y courus, je ne vis que du trouble, de 1\'hésitation. Du sein de la salie s\'éleva une voix qui dit tout a coup; „Si quelqu\'un salt l\'adresse du general Bonaparte, on le prie d\'aller lui dire qu\'il est attendu au comité de 1\'Assemblée.quot; J\'ai toujours aimé a apprécier les hasards qiii se mêlent a certains événements; celui-la me détermina; j\'allai au comité.
„J\'y trouvai plusieurs députés, tont effarés; entre autres Cam-bacérès. lis s\'attendaient a être attaqués le lendemain, ils ne savaient que résoudre. Ou me demanda conseil; je répondis, moi, en demandant des canons. Cette proposition les épouvanta; toute la nuit se passa sans rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on me chargea de toute l\'affaire, et ensuite ou se mit a délibérer si pourtant on avait le droit de repousser la force par la force. „Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la peripission de tirer sur lui? Me voici compromis, puisque vous m\'avez nommé; il est bien juste que vous me laissiez faire.quot; La-dessus, je quittai ces avocats, qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes, pointer deux canons sur Saint-Roch; l\'effet en fut terrible; l\'armée bourgeoise et la conspiration furent balayées en un instant.
„Mais j\'avais versé le sang parisien! C\'est un sacrilege. II fallut en refroidir Feffet. De plus en plus je me sentais appelé a quelque chose. Je demandai le commandement de l\'armée d\'Italie. Tout était a faire dans cette armée, les choses et les
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made de rêmtjsat.
hommes. II n\'appartient qu\'ti la jeunesse d\'avoir de la patience, paree qu\'elle a de l\'avenir devant elle. Je partis pour l\'Italie aveo des soldats misérables, mais pleins d\'ardeur. Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escortés, quoique vides, que j\'appelais le trésor de l\'armée. Je mis a l\'ordre du jour qu\'on distribuerait des souliers aux recrues; personne n\'eu voulut porter. Je promis a mes soldats que la fortune et la gloire nous attendaient derrière les Alpes; je tins parole, et, depuis ce temps, l\'armée me suivrait au bout du monde.
„Je fis une belle campagne; je devins un personnage pour l\'Europe. D\'un cóté, a 1\'aide de mes ordres du jour, je soute-nais le système révolutionnaire; de l\'autre, je ménageais en secret les émigrés, je leur permettais de concevoir quelque espérance. II est bien facile d\'abuser ce parti-la, paree qu\'il part toujours non de ce qui est, mais de ce qu\'il voudrait qui füt. Je recevais des offres magnifiques pour le cas oü je voudrais suivre l\'exemple du génóral Monk. Le prétendant m\'écrivit même dans son style hésitant et fleuri. Je conquis mieux le pape en évitant d\'aller a Koine que si j\'eusse incendié sa capitale. Enfin je devins important et redoutable, et le Directoire, que j\'inquiétais, ne pouvait cependant motiver aucun acte d\'accusa-tion. On m\'a reprocbé d\'avoir favorisé le 18 fructidor; c\'est comme si on me reprochait d\'avoir soutenu la Eévolation. II fallait en tirer parti, de cette revolution, et mettre a profit le sang qu\'elle avait fait couler. Quoi! consentir a se livrer, sans condition, aux princes de la maison de Bourbon, qui nous auraient jeté a la tête nos malheurs depuis leur depart, et im-posé silence par le besoin que nous aurions montré de leur retour! Changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc, qui n\'avait pas craint de se confondre avec les étendards ennemis ; et moi, enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duché ! Certes, ce n\'est pas un róle difficile que celui de Monk, il m\'eüt donné moins de peine que la campagne d\'Egypte, et même que le 18 brumaire; mais y a-t-il une ex-périence pour les princes qui n\'ont jamais vu le champ de bataille! A quoi le retour de Charles II a-t-il conduit les Anglais, si ce n\'est a détróner encore Jacques? II est certain que j\'aurais bien su, s\'il 1\'eüt fallu, détróner une seconde fois les Bourbons, et le meilleur conseil qu\'il y aurait eu a leur donner eut été de se défaire de moi.
, Quand je revins en France, je trouvai les opinions plus amollies que jamais. A Paris, et Paris c\'est la France, l\'on ne sait jamais prendre intérêt aux choses, si l\'on n\'en prend aux personnes. Les usages d\'une vieille monarchie vous ont habitués a.
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made de rémusat.
tont personnifier. C\'est une mauvaise manière d\'etre pour un peuple qui voudrait sérieusement la liberté; mais vous ne savez guère vouloir rien sérieusement, si ce n\'est peut-être l\'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun pouvait ae fiatter d\'etre le premier. Etre égaus en tant que tout le monde sera au-dessus, voila le secret de toutes vos vanités; il faut done donner a tous l\'espérance de s\'élever. Le grand inconvenient pour les Directeurs, c\'est que personne ne se souciait d\'eux, et qu\'on commei^ait a se soucier trop de moi. Je ne sais _ce qui me fut arrivé sans l\'heureuse idéé que j\'eus d\'aller en Egypte. Quand je m\'embarquai, je ne savais si je ne disais pas un éternel adieu a la France; mais je ne doutais pas qu\'elle ne me rappelat.
„Les seductions d\'une conquète orientale me détournèrent de la pensée de l\'Europe plus que je ne l\'avais cru. Mon imagination se mêla, pour cette fois encore, a ma pratique. Mais je crois qu\'elle est morte a Saint-Jean d\'Acre. Quoi qu\'il e^ii soit, je ne la laisserai plus faire.
„En Egypte, je me trouvais débarrassé du frein d\'une civilisation gênante; je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d\'exécuter tout ce que j\'avais rêvé. Je créais une religion, je me voyais sur le chemin de l\'Asie, parti sur un eléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main un nouvel Alcoran que j\'aurais composé a mon gré. J\'aurais réuni dans mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant a mon profit le domaine de toutes les liistoires, attaquant la puissance anglaise dans les Indes, et renouant par cette conquète mes relations avec la vieille Europe. Ce temps que j\'ai passé en Egypte a été le plus beau de ma vie, car il en a été le plus idéal. Mais le sort en décida autrement. Je reijus des lettres de France; je vis qu\'il n\'y avait pas un instant a perdre. Je rentrai dans le positif de l\'état social et je revins ft Paris, a Paris oü on traite des plus grands intéréts du pays dans un entr\'acte d\'opéra.
„Le Directoire frémit de mon retour; je m\'observaibeaucoupj c\'est une des époques de ma vie oü j\'ai été le plus habile. Je voyais 1\'abbé Siéyès et lui promettais 1\'execution de sa verbeuse constitution; je recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons; je ne refusals de conseils a personne, mais je n\'en donnais que dans 1\'intérêc tie mes plans. Je me cachais au peuple, paree que je savais que, lorsqu\'il en serait temps, la curiosité de me _ voir le précipiterait sur mes pas. Chacun s\'enferrait dans mes\' lacs, et, quand je devins le chef de l\'Etat, il n\'existait point en France un parti qui ne plagat quelque espoir sur mon succès.quot;
(Mémoires, Livre lquot;r, Chap. III. Calmann Lévy, 1880).
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HENRI BEYLE CSTENDHAL). 1783—1842.
Officier d\'habillemeut sous le 1quot;\' Empire, consul de trance a Civita-Vecchia sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet - Romans: Le Rouge et le Noir, 1830. - La Chartreuse de Parme, 1834 -Histoire d\'art: Rome. Naples et Florence, 1817; Leonard da Vinci et Michelan^e 1817 ; Promenades dans Rome, 1827; Memoires d un touriste, 1838. — °Correspoiidaiice, avec notice par Mérimée. — Etude sur Beyle tlans la Psychologie Contemporaine de Paul Bourget, 188c!.
LA BATAILLE DE WATERLOO.
II n\'y avait pas une heure fjue Fabi\'ioe avait ciuitté sa bien-faitricé, lorsque la pluie commen^.a a tomber avec tine telle force, qu\'a peine le nouveau hussard pouvait-il marcber, embarrassé par des bottes grossières qui n\'étaient pas faites pour lui. II fit rencontre d\'un pay san monté sur un méchant cheval, il acheta Ie cheval en s\'expliquant par signes; la geölière lui avait re-commandé de parler le moins possible, a cause de son accent. )
Ce jour-la I\'armee, qui venait de gagner la bataille de Lio-ny, était en pleine marche sur Bruxelles; on était a la veille dequot; la bataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie a verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bon-beur lui fit oublier tout è fait les affreux moments de déses-poir que venait de lui donner cette prison si injuste. II marcha ïusqu\'a la nuit très-avancée, et comme il commen^ait a avoir quelque bon sens, il alia prendre son logement dans une maison de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et pré-tendait qu\'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu,
1. Fabrice, jeune noble italien, s\'etait fait enroler comme volontaire «lans 1 armee francaise et se traliissait par son accent étranger. La „geolièrequot;, génereuse iiamande d\'un age mur qui avait facilité 1\'ëvasion du jeune liomme, est la meme personne qui est appelée plus liaut sa „bienfaitricequot;.
HENRY BEYLE (STENDHAL).
et il trouva cle l\'avoine. Mon cheval n\'est pas beau, se dit Fa-brice; mais nïmporte, il pourrait bien se trouver gt;lu gout de quelque adjudant, et il alia coucher a l\'écurie a ses cötés. line heure avant le jour, le lendemain, Fabrice était sur la route, et, a force de caresses, il était parvenu a faire prendre le trot a son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade : c\'é-taient les préliminaires de Waterloo.
Fabrice trouva bientót des vivandières, et l\'extrême reconnaissance qu\'il avait pour la geölière de B . .. le porta a leur adresser la parole ; il demanda a l\'une d\'elles oü était le 4u régiment de hussards, auquel il appartenait.
— Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit soldat, dit la cantinière touchee par la paleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n\'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd\'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lacber ta balie comme tin autre.
Ce conseil déplut a Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps a autre le bruit du canon semblait se rap-procber et les empêchait de s\'entendre, car Fabrice était telle-ment bors de lui d\'entliousiasme et de bonbeur, qu\'il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait son bon-lieur en le lui faisant comprendre. A l\'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire a cette femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait rien du tout a ce que lui racontait ce beau jeune soldat.
— Je vois le fin mot, s\'écria-t-elle enfin d\'un air de triomphe : vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4e hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de I\'uniforme que vous portez, et vous courez après elle. Vi-ai, comme Dieu est la-haut, vous n\'avez jamais été soldat; mais, comme un brave gar^on que vous ètes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraitre, et ne pas passer pour un capon.
Fabrice convint de tout: c\'était le seul moyen qu\'il eüt de recevoir de bons conseils. J\'ignore toutes les fac^ons d\'agir de ces Francais, se disait-il, et si je ne suis pas guidé par quelqu\'un, je parviendrai encore A me faire jeter en prison, et Ton me volera mon cheval.
— D\'abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n\'as pas vingt aus: c\'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept.
C\'était la vérité, et Fabrice I\'avoua de bonne grace.
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HENRY BEYLE (STENDHAL.)
— Ainsi, tu n\'es même pas consent; c\'est Tiniquement a cause des beaux yeuK de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n\'es.t pas dégoütée. Si tu as encore quelques-uns de ces jannets qu\'elle t\'a remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vols comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d\'un peu prés : c\'est la un cheval de pays an qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette fumée blanche quo tu vois la-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi a avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps.
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon a la vi-vandiére, la pria de se payer.
— C\'est pitié de le voir! s\'écria cette femme; le pauvre petit ne sait pas seuleraent dépenser son argent! Tu mériterais bien qu\'après avoir empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot a Cocotte: du diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant détaler\'? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre jamais d\'or. Tiens, lui dit-elle, voilii, dix-huit francs cinquante centimes, et ton déjeuner te coüte trente sous. Maintenant, nous allons bientöt avoir des chevaux a revendre. Si la béte est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas jamais plus de vingt francs, quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon. — Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue par une femme qui s\'avanpait a travers champs, et qui passa sur la route.
— Hola, hé! lui cria cette femme; hola! Margot! ton 6eléger est sur la droite.
— II faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière a notre héros; mais en vérité tu me fais pitié; j\'ai de l\'amitié pour toi, sacrédié! Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu 1 Viens-t\'en au 6quot; léger avec moi.
— Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et je suis résolu d\'aller la-bas vers cette fumée blanche.
— Eegarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu\'il sera la-bas, quelque peu de vigueur qu\'il ait, il te forcera la main, il se mettra a galoper, et Dieu sait oil il te mènera. Veux tu m\'en croire? Dès que tu seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi a cöté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.
Fabrice, fort piqué, avoua cependant a sa nouvelle amie qu\'elle avait deviné juste.
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HENRY BEYLE (STENDHAL).
— Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! 9a ne sera pas long. II faut absolument que t:i viennes avec moi, reprit la cantiuière d\'un air d\'autorité.
— Mais je veux me battre.
— Tu te battras aussi; va, le 6e léger est un fameux, et aujourd\'hui il y en a pour tout le monde.
— Mais serons-nous bientót a votre régiment?
— Dans un quart d\'heure tout au plus.
Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toutes clioses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre. A ce moment, le bruit du canon redoubla, uu coup n\'attendait pas I\'autre. C\'est comme un chapelet, dit Fabrice.
— On commence a distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en donnant un coup de fouet a son petit cheval qui semblait tout animé par le feu.
La cantinière tourna a droite et prit un cliemin de traverse au milieu des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d\'y rester: Fabrice poussa a la roue. Son cheval tomba deux fois; bientot le cbemin, moins rempli d\'eau, ne fut plus qu\'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n\'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s\'arrêta tout court: c\'était un cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de Fabrice, très-pale naturellement, prit une teinte verte fort prononcée; la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant a elle-même: (JJa n\'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.
— Ha! ha! mon petit! s\'écria-t-elle, en voilii du nanan!
Fabrice restait glacé. Ge qui le frappait surtout, c\'était la saleté
des pieds de ce cadavre qui déja était dépouillé de ses souliers, et auquel on n\'avait laissé qu\'un mauvais pantalon tout souillé de sang.
— Approche, lui dit la cantinière, descends de cheval, il faut que tu t\'y accoutumes. Tiens, s\'écria-t-elle, il en a eu par la tète.
üne balie, entrée a cöté du nez, était sortie par la tempe opposée, et défigurait ce cadavre d\'une fa^on hideuse; il était resté avec un oeil ouvert.
— Descends done de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une poignée de main pour voir s\'il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prés de rendre l\'ame de dégout, Fabrice se jeta ii bas de cheval et prit la main du cadavre qu\'il secoua ferme; puis il resta comme anéanti: il sentait qu\'il n\'avait pas .la force de remonter a cheval.
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henry beyle (stendhal).
Ce qui lui faisciit horreur surtout, c\'était cet ceil ouvert.
La vivandière va iug croire un lacli6, se disait-il avec amei-tume. Mais il sentait l\'impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce moment fut affreux; Pabrice fut sur le point de se trouver mal tout a fait. La vivandière s\'en aper^ut, sauta lestement a bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d\'eau-de-vie cpi\'il avala dun trait; il put remontei sur sa rosse, et continua la route sans dire una parole.
La vivandière le regardait de temps a autre du coin de 1 ceil.
— Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujour-d\'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu\'il faut que tu ap-prennes le métier de soldat. _
— Au contraire, je veux me battre tout de suite, s éciia notre héros d\'un air sombre, qui sembla de bon augure a la vivandière. Le bruit du canon redoublait et semblait s\'approcher. Les coups commen^aient a former comme une basse continue ; un coup n\'était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d\'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.
Dans ce moment la route s\'enfongait au milieu dun bouquet de bois. La vivandière vit trois ou quatre soldats qui venaient a elle courant a toutes jambes; elle sauta lestement a bas de sa voiture et courut se caclier a quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu oü 1\'on venait d\'arracher un grand arbre. Done, se dit Fabrice, je yais voii si je suis un lache! II s\'arrêta auprès de la petite voiture aban-donnée par la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention a lui et passèrent en courant le long du bois, a
gauche de la route.
_ Oe sont des nótres, dit tranquillement la vivandière en reven ant tout essoufflée vers sa petite voiture ... Si ton cheval était capable de galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu au bout du bois, vois s\'il y a quelqu\'un dans la plaine. Fabnce ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche a un peuplier, l\'effeuilla et se mit a battre son cheval a tour de bras ; la rosse prit le galop un instant, puis revint a son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop.
— Arrête-toi done, arrête! criait-elle a Fabrice. Bientot tons les deux furent hors du bois. En arrivant au bord de la plaine, lis entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueteiie tonnaient de tous les cótés, a droite, a gauche, derrière. Et comme le bouquet de bois d\'ou ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperQurent assez bien un coin de la bataille; mais enfin il n\'y avait per-
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HENRI BEYLE (STENDHAL).
sonne dans le pré au dela du bois. Ce pré était bordé, a mille pas de distance, par une longue rangée de saules, trés-touffus;
au-dessus des saules paraissait une fumée blanche qui quelque-fois s\'élevait dans le ciel en tournoyant.
— Si je savais seulement oü est le régiment! disait la can-tinière embarrassée. II ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle a Fabrice, si tu veis un soldat ennemi,
pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t\'amuser a le sabrer.
A ce moment, la cantinière aperput les quatre soldats dont nous venons de parler: ils déboucbaient du bois dans la plaine a gauche de la route. L\'un d\'eus était a cheval.
— Voila ton affaire, dit-elle a Fabi-ice. Hola, ho! cria-t-elle a celui qui était a cheval, viens done ici boire le verre d\'eau-de-vie. — Les soldats s\'approchèrent.
— Oü est le 6e léger? cria t-elle.
— La-bas, a cinq minutes d\'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules; mème que le colonel Macon vient d\'etre t\'tié.
— Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
—• Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval d\'officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d\'heure.
— Donne-m\'en un de tes napoléons, dit la vivandière a Fabrice. Puis s\'approchant du soldat a cheval: Descends vive-ment, lui dit-elle, voila ton napoléon.
Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière détachait le petit porte-manteau qui était sur la rosse.
— Aidez-moi done, vous autres! dit-elle aux soldats: e\'est comme cela que vous laissez travailler une dame!
Mais a peine le cheval de prise sentit le porte-manteau, qu\'il se mit a se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir.
— Bon signe! dit la vivandière ; le monsieur n\'est pas accou-tumé au chatouillement du porte-manteau.
— Un cheval de général, s\'écriait le soldat qui l\'avait vendu,
un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard.
— Voila vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui eüt du mouvement.
— A ce moment, un boulet donna dans une ligne de saules,
qu\'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de cóté et d\'autre comme rasées par
un coup de faux. gt;
— Tiens, voila le brutal qui s\'avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs. — II pouvait être deux heures.
Fabrice était encore dans I\'enchantement de ce spectacle
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HEN KI BEYLE (STENDHAL).
curieux, lorsqu\'une troupe de généraux, suivis d\'une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté : son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. Eh bien, soit! se dit Fabrice.
Le cheval, laissé a lui-même, partit ventre a, terre et alia rejoindre l\'escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre cbapeaux bordés 1. Un quart d\'heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu\'un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble ; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney ; il eüt donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu\'il ne fallait pas parler. L\'escorte s\'arréta peur passer un large fossé rempli d\'eau par la pluie de la veille; il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie a l\'entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied a terre ; le bord du fossé était a pic et fort glissant, et l\'eau se trouvait bien a trois ou quatre pieds en contre-bas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et a la gloire qu\'a son cheval, lequel, éU.nt fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l\'eau a une hauteur considérable. ün des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d\'eau, et s\'écria en jurant: Au diable la f. ... béte!
Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en demander raison ? se dit-il. En attendant, pour prouver qu\'il n\'était pas si gauche, il entreprit de faire monter a son cheval la rive opposée du fossé; mais elle était a pic et haute de cinq a six pieds. II fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l\'eau jusqu\'a la tête, et enfm trouva une sorte d\'abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de 1\'autre cöté du canal. II fut le premier homme de 1\'escorte qui y parut; il se mit a trotter fièrement le long du bord ; au fondquot; du canal les hussards se démenaient, assez embarrassés de leur position ; car en beaucoup d\'endroits l\'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s\'apei^ut de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l\'air si peu militaire
— Remontez 1 il y a un abreuvoir a gauche! s\'écria celui-ci. Et peu a peu tous passèrent.
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En arrivant sur l\'autre rive, Fabrice y avait trouvé les géné-
1
Signe que c\'ëtaient des officiers supérieurs.
HENRI BEYLE (STENDHAL).
raux tout seuls; le bruit du canon lui sembla redouble!-; ce fut a peine s\'il entendit le general, par lui si bien mouillé, qui criait a son oreille:
— Oil as-tu pris ce cheval?
Fabrice était tellement trouble, qu\'il répondit en italien:
— L\'ho comprato poco fa. (Je viens de I\'acheter a I\'instant).
— Que dis-tu? lui cria le general.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. ïoutefois, la peur ne venait chez lui qu\'en seconde ligne; il était surtout scandalise de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L\'escorte prit le galop ; on traversait une grande piece de terra labourée, située au dela du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
— Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards de l\'escorte. Et d\'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu\'en eifet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d\'horreur : il remarqua que beaucoup de ces malheureux vivaient encore; ils criaient évidemment pour demander du seeours, et personne ne s\'arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mlt les pieds sur aucun habit rouge. L\'escorte s\'arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d\'attention a son devoir de soldat, ga-lopait toujours en regardant un malheureux blessé.
— Veux-tu bien t\'arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s\'aperijut qu\'il était a vingt pas sur la droite en avaut des généraux, et précisément du cóté oü ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger a la queue des autres hussards restés a quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait a son voisin, général aussi, d\'un air d\'autorité et presque de réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, a lui donné par son amie la geólière, il arrangea une petite phrase bien fran9aise, bien correcte, et dit a son voisin:
— Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?
— Pardi, c\'est le maréchal!
— Quel maréchal ?
— Le maréchal Ney, bèta ! Ah 9a! oü as-tu servi jusqu\'ici?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point a se facher
de l\'injure ; il eontemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskowa, le brave des braves.
(La Chartreuse de I\'arme, lre Partie. Michel Lévy, 1873.
Nouvelle Edition .
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FRANQOIS GUIZOT. 1787—1874.
Historiën et homme d\'État. — Calviniste. - Fondateur des nouvel-les études historiques en France.— Membre de TAcadémie des sciences morales et politiques, de TAcadémie des Inscriptions, et de l\'Acadétme Francaise. — Nombreux ouvrages sur 1\'histoire de France et d\'Angle-terre. — Histoire générale de la civilisation en Europe, et Histoire de la civilisation en France, quot;1828-1830. - Mémoires pour servir k l\'his-toire de mon teraps, 1858. — L\'ÉTlise et la Société chrétienne en 1861. — Correspondance.
L\'ESPAGNE A LA FIN DU MOYEN AGE.
Le XVIc siècle a été l\'age critique de 1\'Europe chrétienne, le tombeau du moyen age et le berceau des temps modernes. Les principes de pensée et d\'action qu\'ont adoptés a cette époque les États européens ont décidé de leurs destinées.
Ni 1\'intelligence, ni 1\'énergie, ni la vertu, ni la gloire n\'ont manqué au moyen age, longtemps injustement méconnu, et non moins injustement célébré ou injurié aujourd\'hui. Epoque de foi et de dévouement naïf, d\'activité forte, d\'invention originale, qui a fait de grandes choses et de grands hommes, et de courageuses tentatives de liberté et de progrès; époque qui, dans 1\'ordre moral, a débattu sincèrement, bien que chargée d\'entraves, les grands problèmes de l\'humanité; qui, dans les lettres et les arts, a connu quelquefois le beau, souvent le sublime, et qui ne méprisait point les hommes, quoiqu\'elle les opprimat et les humiliat brutalement.
Mais après plusieurs siècles d\'une fermentation a la fois violente et monotone, le jour de la grande épreuve est venu
FRANQOIS GU1ZOT.
pour le moyen age, de cette épreuve a laquelle sont tót ou tard soumis tous les ages et tous les états de l\'humanité. La fermentation ne saurait être perpétuelle et vaine ; il faut que I\'orgamsation arrive. A mesure que la société du moyen age a duré, les besoins de justice et de bien-être, d\'ordre et de liberté, se sont répandus dans les couches diverses dont elle était formée; les vices et les abus que toutes choses apportent en naissant, ou que le temps y introduit, ont éclaté au bas et au sommet de 1\'éclielle sociale, dans l\'Église comme dans l\'État. Le moyen age a été appelé a s\'organiser et a se reformer. Les intéréts généraux devenus plus puissants, et les esprits devenus plus sévères, ont sommé cette société féodale et municipale, laïque et ecclésiastique, de se constituer régulièrement, avec ensemble et durée, et de facon ii donner a tous ses membres des chances de développement comme des garanties de sécurité. Le moyen age a succombé a cette épreuve; il s\'est trouvé incapable d\'organi-sation régulière et de réforme efficace. Les bonnes intentions\' et les tentatives honnêtes n\'ont point manqué; dans l\'ordre politique, des rois et leurs conseillers, les états généraux en France, les cortès en Espagne, les parlements en Angleterre, les confé-dérations municipales d\'Italie, de Flandre et d\'Allemagne; dans l\'ordre religieux, des papes et des conciles, des évêques et des moines se sont plus d\'une fois efforcés, du XL au XVe siècle, de redresser les griefs, de réformer les abus, de donner a la société civile ou religieuse un gouvernement régulier, un ordre équitable et stable. Vains efforts ! l\'anarchie tyrannique du moyen age a été indomptable; aucune création n\'a pu sortir naturellement de ce chaos.
II ne faut pas s\'en prendre aux seuls maltres des peuples a cette époque, laïques ou ecclésiastiques, rois, papes ou grands seigneurs, a leur égoïsme et a leurs vices seuls. L\'incapacité et la faute, en fait d\'organisation politique, ont été générales au moyen age, aussi bien dans les sujets que dans les gouvernants et dans les efforts de la liberté comme dans les oeuvres du pouvoir. Quels que soient la cause et les acteurs, il y a une certaine mesure de lumière, de sagesse, de prévoyance, de modé-ration intelligente et persévérante, qui est indispensable pour le succès; les peuples ne peuvent pas plus s\'en passer que les sou-verains, les insurgés pas plus que les oppresseurs ; et dans la vie publique comme dans la vie privée, l\'intérêt bien entendu a des sacrifices a faire et des conditions a subir. Ni les peuples, ni les rois, ni les nobles, ni les laïques, ni les ecclésiastiques n\'ont été, au moyen age, assez senses, assez éclairés, assez réfléchis et patients pour reconnaltre, sur une grande échelle
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FRANQOTS 6UIZ0T.
d\'espace et de temps, leur intérêt bien entendu, en accepter les lois, et se conduire de manière a en assurer le succès. C\'était une époque d\'instincts emportés, de résolutions soudaines, d\'action aveugle, de force brutale. Enfermés, même les plus grands, dans un horizon étroit et obscur, mal instruits, même les plus habiles, des faits et des obstacles avec lesquels ils avaient a traiter, les hommes échouaient dans leurs desseins politiques par leur ignorance autant que par leurs vices ; et les vues courtes, les idéés fausses, les erreurs d\'esprit, les ténèbres générales ont tenu, dans 1\'impuissance d\'organisation et de réforme du moven age, au moins autant de place que les intéréts égoïstes et les mauvaises passions.
Un grand événement, celui qu\'on est convenu d\'appeler la Renaissance, vint, dans le cours du XV\'quot; siècle, ajouter, a cette incapacité naturelle du moyen age pour s\'organiser et se réformer, des difficultés nouvelles. La résurrection de Fantiquité républi-caine et païenne remua et troubla profondément le monde chrétien: tant de grands faits et de grands hommes, si différents de ceux qu\'il avait coutume de contempler, tant de chefs-d\'ceuvre poétiques, philosophiques, historiques, littéraires, si supérieurs, du moins pour la perfection du travail et de, la forme, a ses propres ouvrages. la nouveauté, la beauté et la liberté, ces trois séducteurs si puissants, enivrèrent, surtout dans les classes élevées, une société ardente et grossière, avide de mouvement et de plaisir intellectuel, en échange du joug et des maux dont elle souffrait. L\'épreuve était inévitable ; les nations et les générations humaines ne remplissent pas les siècles de leurs oeuvres pour demeurer inconnues et étrangères a celles qui leur succèdent. Dieu ne permet pas, dans le développement du genre humain, une telle déperdition de force et de génie. C\'est la mission, c\'est la gloire des peuples et des temps divers de se transmettre mutuellement leur mémoire et leurs travaux, et d\'agir les uns sur les autres sans se connaitre. II y a une sorte de barbarie aussi in intelligente que vaine a accuser et a déplorer la Renaissance qui nous a rendii l\'ancienne Grèce et l\'a\'.icienne Rome, paree que l\'Europe du moyen age en a été fortement atteinte et ébranlée. C\'était une des phases par lesqnelles la société chrétienne devait passer; et a coup sur, après avoir, quinze siècles auparavant, vaincu la société païenne, elle n\'était pas destinée a succomber en en voyant reparaltre 1\'ombre. A consi-dérer les choses dans leur ensemble et leur durée, la Renaissance n\'a point altéré ni corrompu le monde chrétien ; elle lui a, au contraire, imprimé un mouvement nouveau et plus large, source d\'admirables développements. Mais il est certain qu\'au moment
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TRANgOIS GUIZOT.
de son apparition, elle a aggravé le désordre et les embarras qui jiesaient déja sur 1\'Europe; elle a jeté le doute et le trouble dans les croyanoes et les habitudes chrétiennes; elle a inspire a beaucoup d\'hommes distingués un sentiment qui isole et énerve: le dédain de leur propre pays et de leur propre temps. Les esprits sont devenus exigeants, sceptiques, ironiques, et les mceurs se sont amollies et relachées. Le progrès de l\'activité et de la curiosité intellectuelle a rendu la réforme sociale, que le moyen age avait vainement tentée, a la tbis plus nécessaire et plus difficile a aCcomplir.
Le monde ne s\'arrête pas paree qu\'on ne le dirige plus, et si ses chefs s\'endorment ou lui manquent, il en prend d\'autres qui lui donnent satisfaction, n\'importe a quel prix. En présence de l\'antiquité païenne renaissante avec éclat et du moyen age im-puissant a reorganise!\' fortement la société chrétienne ébranlée, le XVI\'- siècle s\'est ouvert par deux événements immenses et corrélatifs bien que trés divers: la Réforme religieuse et les grandes monarchies.
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Entre les trois grands Etats dont j\'essaye de caractériser la politique et la destinée comparées 1, l\'Espagne était le mieux préparé et le plus résolu a accueillir l\'un de ces événements et a repousser l\'autre. La monarchie venait d\'y triompher plus complétement et plus glorieusement que nulle autre part en Europe a cette époque. Par le mariage ou la conquéte, Ferdinand et Isabelle avaient fait, de la péninsule espagnole, un seul royaume. Sans violence extréme ni choquante iniquité, au nom et dans l\'intérêt de l\'ordre, de la justice et du bien-être géné-ral, le pouvoir y avait été concentré presque autant que le territoire. La noblesse féodale domptée se réduisait, sans vive résistance, a servir et a briller a l\'armée et a, la cour. Elle ne paraissait même pas toujours dans les eortès, oü la couronne prenait souvent soin de n\'appeler que les députés des villes, plus empressés et plus dociles, pourvu qu\'elle les laissat jouir de leurs franchises municipales et ne leur demandat pas trop d\'argent. 11 y avait, de la part de la bourgeoisie espagnole du XVe siècle, si peu d\'ardeur a intervenir dans le gouvernement de l\'Etat, que des villes considérables, comme Burgos etTolède, demandèrent au roi de payer lui-même leurs députés, et que beaucoup d\'autres, investies. du droit d\'etre représentées aux eortès, transmettaient leur droit aux représentants de quelque ville voisine qu\'elles chargeaient de paraltre et de voter en leur nom. Les députés de Salamanque représentaient, dit-on, cinq
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La France, l\'Angleterre, et l\'Espagne-
FBANgOIS GUIZOT.
cents villes et quatorze cents villages. La Galice tout entière n\'avait point d\'autres députés que ceux de la petite ville de Zamora; et lorsque, en 1506, dans une circonstance ou elles se sentaient intéressées a siéger dans les eortès, plusieurs villes en réclamèrent le privilege, celles qui l\'avaient constamment exercé s\'opposèrent a leur demande, soutenant que „par les anciens usages, le droit de deputation n\'avait été réservé qu\'a dix-huit cités du royaume.quot; En face de prétentions populaires si limitées et si modestes, Ferdinand et Isabelle avaient peu de peine a conquérir ou a maintenir la plénitude et l\'indépendance du pouvoir royal.
La royauté eut de plus, en Espagne, au XVe siècle, une fortune qui lui a souvent manqué quand elle en eüt eu le plus pressant besoin; les personnes royales furent habiles, con-sidérées, Tune d\'elles même respectée et chérie des peuples a un degré rare, et aussi fidèlement que glorieusement servies par leurs principaux conseillers. Ferdinand d\'Aragon, sans grandeur d\'ame ni éclat de génie, sans probité dans ses relations au dehors, sans fidélité dans ses mceurs domestiques, n\'en était pas moins un prince sérieux, laborieux, sensé, modéré, économe, soigneux de la justice, ne poussant pas son ambition au dela de sa force et peu enclin a abuser du succès. Isabelle de Cas-tille est, de toutes les reines de l\'bistoire d\'Europe, celle qui a laissé le plus beau renom de vertu en même temps que de capacité; grande ame consciencieuse, entreprenante et bardie au besoin, modeste et vraiment femme dans le cours ordinaire de la vie, digne et affectueuse, fidéle a ses amitiés comme a ses devoirs, et, dans ses rapports quelquefois difiiciles avec le roi, son mari, sachant se dévouer sans s\'asservir. Ce fut elle qui comprit et soutint constamment, quelquefois a grand\' peine, Christophe Colomb, Gonzalve de Cordoue et le cardinal Ximénès, les trois plus glorieux et plus honnêtes serviteurs qu\'ait jamais eus une couronne; trois héros sous le froc, sous la cuirasse et dans les solitudes de l\'Océan; et tous trois inébranlables dans leur fidélité, quoique maltraités, après la mort d\'Isabelle, par des maitres a qui ils avaient donné, l\'un le Nouveau-Monde, l\'autre l\'Italie, le troisième les boulevards de l\'Islamisme sur la cöte d\'Afrique.
Quelle royauté au sortir de l\'anarchie féodale, et quel cortége pour la royauté!
Autant l\'Espagne, a l\'aurore du XVIe siècle, était prête et empressée a accueiller la grande monarchie, autant elle repous-sait la Ké forme religieuse. La lutte contre les Infidèles était, depuis huit siècles, la pensée, la passion, le travail, la gloire de
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FRANCOIS GÜ1ZOT.
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la nation espagnole. Pour elle, les infidèles n\'étaient pas telle ou telle secte de Chretiens, telle ou telle tiibu d\'Espagnols; c\'étaient les Arabes, les Musulmans, des ennemis de race comme de foi, des étrangers comme des mécréants, d\'anciens vainqueurs enfin vaincus. Tous ces sentiments religieux et patriotiques, tous ces motifs de haine et de guerre s\'attachaient, peur les Espagnols, au nom d\'infidèles, et restèrent dans leurs coeurs quand les infidèles devinrent les protestants, les hérétiques. Ce fut contre les Maures et les Juifs, contre les sectateurs de Mahomet et les meurtriers de Jésus-Christ, que Ferdinand et Isabelle s\'engagèrent dans la persécution ardente et instituèrent rinquisition,_ poursuivant ainsi d\'anciens ennemis au nom de la patrie, de l\'Eglise et de la victoire. üne oeuvre et une gloire a la fois nouvelles et semblables s\'ouvrirent pour eux quand Colomb leur eut donné le Nouveau-Mor.de ; il s\'agit alors d\'amener a la foi clirétienne comme sous leur empire ces nations idolatres dont on ne savait seulement pas les noms ni le nombre. La reine Isabelle surtout s\'en préoccupa passionnément. Quelque trouble se mêla bientöt a sa pieuse ambition; les violences avides auxquelles les Indiens furent en proie, les cruautés exercées pour les subjuguer et les dépouiller en les convertis-sant, excitèrent dans son ame des scrupules que, peu de jours avant sa mort et dans son testament même, elle témoigna avee une touchante sollicitude. Ferdinand, de son coté, point scrupu-leux mais prudent, garda longtemps envers les Maures, après leur défaite, des soins et des mesures. Plusieurs de ses ordon-nances attestent que, jusqu\'en 1599, les traités qui leur avaient promis, dans les territoires qu\'ils occupaient, le libre exercice de leur culte et de leurs mceurs, furent assez exactement observés. Mais quelques scrupules de conscience et quelques precautions de prudence ne résistent pas longtemps a 1\'enipire d\'un principe et a l\'entralnement d\'une passion proclamés et soutenus par les institutions et les pouvoirs de l\'État. Quand la couronne de Ferdinand et d\'Isabelle passa a leur ,petit-fils 1, l\'unité de la foi catholique imposée par la force politique, n\'importe a quels rebelles et a quel prix, était déja la loi et le sentiment de I\'Espagne, nation et souverain.
(Mélanges Biographiques et Littéiaires. Michel Levy, 1868).
1
Le futur einpereur Charles-Quint.
VILLEM AIN 1790—1867.
Professeur d\'histoire et d\'éloquence, pair de France, deux fois mi-nistre. — A fait partie, avec Guizot et Cousin, d\'un triumvirat littéraire sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet. — Principal ouvrage: Cours de la littérature fraucaise, comprenant: 1° Tableau de la littérature au moven age. en France, en Italië, en Espagne et en Angleterre; 2° Tableau de la littérature au 18e siècle. — Plusieurs éditi-ons de 1828 ii 1864.
PARLEMENT D\'ANGLETERRE.
Dans les Etats-Genéraux ou dans ces grandes assemblees simulant les Etats-Géneraux, que vous voyez présidees par le chancelier de l\'Hópital, tout se passé avec une sorte de pompe, qui interdit 1\'ënergie et la liberté du débat. Le chancelier, dans un savant discours plein de citations antiques et de loyales paroles, vante beaucoup les Etats-Généraux. ,11 n\'est, dit-il, acte tant digne d\'un roi, et si propre a lui, que de tenir les Etats, et de donner audience générale a ses sujets.\'\' Mais ce principe fut bien vite oublié, au milieu des actes du pouvoir absolu et des fureurs da la guerre civile. Les annales de nos Etats-Géné-raux demeurent presque entièrement stériles pour l\'éloquence. Le parlement seul, le parlement de Paris a laissé quelques beaux monuments d\'antique indépendance, dont je vous ai déja plus d\'une fois entretenus.
C\'est en Angleterre, Messieurs, qu\'il existait des Etats perma-nens et libres, un droit ancien de discussion sur les intéréts publics; c\'est 1\'Angleterre, qui dè-S le temps de Commines parais-
VILLEMAIN.
salt a eet historiën judicieux 1 un pays a part, oü le peuple avail ses droits dans le gouvernement, et se mêlait des affaires. C\'est done la, Messieurs, que nous devons rechercher les premières applications et les progrès de l\'éloquence politique, parmi les modernes. Ce tableau sera fort divers. Les gouvernements les plus uniformes en apparence changent beaueoup. Lisez M. Hallam: bien qu\'il regarde la eonstitution anglaise eomme une ceuvre unique, et toujours la même, bien qu\'il diffère de l\'opinion de Hume, et que, dans les temps même oü Hume n\'avait vu que le pouvoir arbitraire. Hallam retrouve déja tous les principes de la eonstitution, cependant l\'Angleterre, dans son ouvrage, change tout-a-fait d\'aspect, a chaque nouveau règne, et surtout a chaque siècle. Quelle difference prodigieuse entre Tépoque oü un depute des communes, pour un discours au parlement, était mis en prison par un ordre du roi, et cette indépendance inviolable dont la parole jouit en Angleterre, et qui appartient né-cessairement a la vie politique d\'un Etat libre! Quel intervalle entre le temps oü les débats parlementaires étaient, pour ainsi dire, intérieurs et domestiques, renfermés dans le cercle d\'un petit nombre d\'hommes et interdits au reste de la nation, et le temps oü ces débats, aussitot publiés, sont entendus de toute l\'Angleterre! Quelle difference, a des époques d\'ailleurs assez voisines, entre la publicité furtive, incomplète, que recevaient ces débats parlementaires, reproduits dans une feuille sous des noms étrangers, sous des anagrammes obscurs, et ces mille jour-naux qui les colportent et les traduisent dans le monde entier! Enfin, pour marquer la plus incalculable différence, quelle distance entre la tribune anglaise du XVIIe siècle, solitaire, op-primée, sans liberté de la presse, et la tribune de nos jours, appuyée sur le secours permanent d\'une presse inviolable!
Si vous passiez de cette histoire de la parole en elle-même, ;i toutes les autres modifications du gouvernement, vous seriez encore plus frappés de cette prodigieuse mutabilité, ou plutöt de cette continuelle progression. Ce qu\'il nous importe de re-tracer en ce moment, c\'est Taction que le pouvoir politique manifesté par la parole, en Angleterre, devait exercer sur l\'Europe,, lors même que cette influence était bien moins libre et moins active que de nos jours. Ce que nous cherchons, c\'est le nombre d\'idées politiques mises dan? le monde par les institutions et la tribune anglaises, avant que les discussions philosophiques de France aient fait naltre une tribune bien autrement puissante. II nous faut done feuilleter ces recueils énormes, et pourtant
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1
CoTr.Tnines mour.ut en 1509. La plus ancienne edition de se^ Memoires est de 1523.
VILLEMAIN.
incomplets, du parlement britannique, y chercher, nous ne dirons pas les exemples oratoires (cette vue serait puérile), mais les passions qui animèrent le talent, y saisir ce qui appartient a l\'éloquence politique en elle-même, et au génie particulier des Anglais, enfin tout ce qui semblera chez eux un progrès, un caractère que la tribune seule pouvait leur donner, et qui ne serait pas venu de la littérature et du raisonnement philosophique.
On peut révoquer en doute l\'intérêt d\'une recherche semblable. Peut-être même les premiers détails vous en paraltront-ils arides et bien étrangers a 1\'histoire de l\'éloquence.
La France a excellé dans les lettres. Non-seulement, elle a produit beaucoup de grands écrivains, d\'écrivains de génie; mais elle a eu, pour ainsi dire, une intelligence générale, une facilité naturelle et ingénieuse, commune a une foule d hommes. Nulla part, peut-être, la médiocrité même n\'eut autant d\'esprit. II n\'en va pas ainsi chez d\'autres peuples. La civilisation s\'y dé-veloppe avec moins d\'égalité. Quelques hommes supérieurs éclatent, dominent; ils sont grands poètes, grands philosophes. L\'art est peu cultivé par les autres. II n\'est permis que d être homme de génie. Le goüt, l\'élégance, sont ignorés ou dédaignés. Cette idéé que fait naitre une partie de la littérature des Anglais, se trouve encore justifiée par les monuments de leur éloquence politique.
Vous y rencontrez. 9a et la, des choses grandes et fortes; mais souvent, quoique le pays fut bien gouverné, quoique les ministres eussent raison, quoique 1\'Angleterre s\'enrichlt, format d\'heureuses alliances, étendlt son pouvoir, sa tribune était sans éclat, sans grandeur.
II y a telle session anglaise oü il ne s\'est pas fait une phrase éloquente, oü il ne s\'est pas dit un bon mot, et oü les affaires ont merveilleusement prospéré. Cette nature d\'esprit, ce goüt de l\'utile, cette indifference de 1\'ingénieux qui n\'est qu\'ingénieux, est un trait remarquable dans l\'histoire des Anglais; mais cela doit un peu décolorer leurs annales parlementaires. Lorsqu\'on viendra, dans une vue qui n\'est pas frivole, mais qui toutefois n\'est pas immédiatement politique, feuilleter ces annales, et que, comparant les moyens aux résultats, on voudra retrouver le génie des orateurs antiques, on sera tout étonné, et on sera tenté de dire comme Cicéron lorsqu\'il rappelle les premiers grands événements de Rome, accomplis a une époque oü elle était encore barbare: Quam magna et inania verhorum! que de grandes choses, faites sans le secours de la parole!
Un homme du plus beau talent avait, je m\'en souviens, pour
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VILLEMAIN.
objection contre les gouvernem ents représentatifs, que ces gou-vernements n\'étaient pas favorables aux lettres, et ne produi-saient pas d\'assez grands orateurs. Tl insistait sur ce reproche, avec une vivacité singulière. On pouvait lui répondre, que les gouvernements ont dans le monde une autre vocation que de former des hommes éloquens. La liberté, le bonheur, la dignité morale des nations, valent bien 1\'élégance du style. Mais, de plus, Fobjection n\'est pas fondée. Tout au contraire: au üeu de 1\'admettre, et de la généraliser, on peut, je crois, marquer les causes particulières qui, pendant de longues années, ont restreint l\'essor du génie britannique dans une carrière naturellement si favorable. Et d\'abord, n\'oublions pas que, par le bonheur même de leurs institutions prématurées au milieu de 1\'Europe moderne, la tribune des Anglais a precede 1\'époque de leur développe-ment moral et littéraire. Cette rudesse et cette grossiéreté par laquelle ont passé d\'autres peuples dans la culture des arts, l\'Angleterre l\'a traversée dans sa vie politique.
De plus, les formes antiques du parlement, le secret qui long-temps enveloppa ses séances, les precautions auxquelles était assujettie la parole, pour éviter tout débat personnel, devaient affaiblir 1\'énergie du langage. Songez a l\'autorité absolue de ce président tellement impassible que, dans de vieux procés-verbaux de la chambre des communes, il ne semble pas un homme : on ne le désigne quo par ces mots: La chaire (the chair) com-mande le silence. La chaire rappelle a l\'ordre. La chaire termine le débat. — Ce fut sous cette rigoureuse discipline que se forma la chambre des communes. Elle l\'observa jusqu\'aun certain point, même dans la involution et la guerre civile ; et ce fait, frivole en apparence, ne contribua pas médiocrement a laisser a l\'éloquence anglaise quelque chose de calme et de formaliste. De la, eet autre usage de ne point répondre directement, de ne jamais prendre a parti celui que 1\'on combat; et, quand on se léve tout impatient de réfuter un sophisme, d\'accabler un adver-saire, cette nécessité de se tourner yers le président, et de tui adresser paisiblement la parole. Enfin la nature même des débats, la discussion fréquente des intéréts de commerce, l\'examen des traités d\'alliance, sous un point de vue de profit, plutót que de gloire, le détail des taxes et des perceptions, toutes ces choses que 1\'esprit moderne élève par des idéés d\'ordre et de systéme, traitées alors avec un bon sens assez rude, n\'offraient pas beau-coup d\'occasions au génie des orateurs. A ce sujet M. Hume dit que la chambre des communes ressemble plus a un greffe qu\'a un Sénat antique. Pour expliquer le peu d\'éloquence des orateurs, il allègue encore l\'indifférence des auditeurs, qui, dit-il.
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VILLEMAIN.
aussitót que I\'lieure du dln6r arrive, laisserait la Cicéron lui-même. Depuis longtemps tout est changé sur ce point. Vous savez la ténacité des débats du parlement britannique, et ces interminables séances de nuit, prolongées jusqu au matin; magistva-tuum condones pernoctantium in rostris.
Admettons cependant ces differences techniques, matérielies, qui séparent un banc de l\'opposition anglaise, d\'une tribune grecque ou romaine. Les differences morales sontbien plus grandes encore. Sans doute, de grands événemens politiques ont agité 1\'Angleterre; sans doute, il ne lui a rien manqué pour 1\'éloquence, ui les revolutions, ni les crimes, ni les malheurs, ni la gloire, mais ces revolutions se sont développées d\'abord sous l\'influence théologique.
Ce parlement, qui avait quelque chose de formaliste dans les habitudes et la régularité de ses débats, prit un caractère scolasti-que, sous l\'autorité des passions puritaines. Sans doute, ces puritains, si vivement dépeints par un écrivain de nos jours 1, inspirant 1\'esprit de révolte au nom de Dieu, ces prédicateurs, qui pendant le combat, se faisaient tenir les bras levés au ciel, comme Moïse, et animaient au meurtre leurs partisans fanatiques, ces hommes avaient a leur manière une irresistible éloquence: leur démagogie religieuse surpassait en fureur la liberté antique, mais ces hommes étaient er rans dans les forêts de 1 Jlicosse. Sur le théatre des affaires et des intéréts du pays, arrivaient au contraire des puritains scolastiques, dont 1\'apre véhsmence était soumise a des formes régulières, et a une méthode pédantes-quement inexorable. Pym et tant d\'autres, dont la parole fut si forte pour détruire, ont dans leur air quelque chose de calme, de froid, qui ne va guère aux involutions; ils discutent en logiciens ; ils ne haussent pas seulement la voix; ils sont impla-cables, sans paraltre animés. Cromwell, voila presque le seul orateur de la revolution anglaise. Voltaire, qui s\'étonne de la puissance de ses discours si souvent bizarres, ajoute: „Un geste de cette main qui avait gagné tant de batailles, et tué tant de royalistes, faisait plus d\'eifet que toutes les périodes de Cicéron.\'
Ce n\'était pas tout, cependant. II y avait dans l\'esprit de Cromwell une sombre ardeur qui était singulièreraent assimilée au génie de son temps, et une force d imagination qui se pro-duisait parfois avec la plus expressive énergie.
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(Cours de littérature frangaise, Tableau du IS® siècle, Hme le^on).
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Allusion au beau roman historique de Sir Walter Scott: Les puritains d\'Écosse (Old Mortality).
ALPHONSE DE LAMARTINE. 1790—1869.
Poète, romancier, orateur, homtne politique. — Membre du gouvernement provisoire sous la République de 1848. — Principaux ouvrages en prose: Voyage en Orient, quot;1835; Histoire des Girondins, 1847; Histoire de la Révolution de Février, 1849; Confidences et Nouvelles Confidences, quot;1849 — 1851. — Rouians: Geneviève, Graziella, Raphael. — Norabreux portraits littéraires. — Discours parlementaires. — Correspondance.
A L\'HÖTEL-DE-VILLE, EN FÉVRIER 1848.
II calma d\'abord 1 ce peuple par un hymne de paroles sur la viotoire si soudaine, si compléte, si inespérée même des républi-cains les plus ambitieux de liberté. II prit Dieu et les hommes a témoin de 1\'admirable moderation et de la religieuse humanité que la masse de ce peuple avait montrée jusque dans le combat et dans le triomphe; il fit ressortir eet instinct sublime qui avait jeté la veille ce peuple encore armé, mais déja obéissant et discipliné, entre les bras de quelques hommes voués a la ca-lomnie, a 1\'épuisement et a la mort pour le salut de tous.
A ces tableaux la foule commen^ait a s\'admirer elle-même, a verser des larmes d\'attendrissement sur les vertus du peuple; 1\'enthousiasme l\'éleva bientöt au-dessus de ses soup9ons, de sa vengeance et de ses anarchies.
,— Voila ce qu\'a vu le soleil d\'hier, citoyens! continua La-martine. Et que verrait le soleil d\'aujourd\'hui? — II verrait un autre peuple, d\'autant plus furieux qu\'il a moins d\'ennemis ii
1
L\'historien parle de lui-même a la troisième personne.
ALPHONSE DE LAMABT1NE.
combattre, se défier des mêmes hommes qu\'il a êlevês hier aa-dessus de lui; les contraindre dans leur liberté, les avilir dans leur dignité, les méconnaitre dans leur autorité qui n\'est que la votre; substituer une revolution de vengeances et de supplices a une révolution d\'humanité et de fraternité; et commander a son gouvernement d\'arborer en signe de concorde l\'éten-dard de combat a mort, entre les citoyens d\'une même patrie ; ce drapeau rouge qu\'on a pu élever quelquefois, quand le sang coulait, comme un épouvantail contre des ennemis qu\'on doit abattre aussitöt après le combat, en signification de réconci-liation et de paix! J\'aimerais mieux le drapeau noir qu\'on fait flotter quelquefois dans une ville assiégée comme un linceul, pour désigner a la bombe les édifices neutras consacrés a 1\'hu-manité et dont le boulet et la bombe même des ennemis doivent s\'écarter. Voulez-vous done que le drapeau de votre Eépublique soit plus mena^ant et plus sinistre que celui d\'une ville bombar dée?quot;
,Noii, non! s\'écrièrent quelques-uns des spectateurs; Lamar-tine a raison; mes amis, ne gardons pas ce drapeau d\'eiFroi pour les citoyens!\'\'
— „Si, si! s\'écriaient les autres; c\'est le nótre, c\'est celui du peuple, c\'est celui avec lequel nous avons vaincu. Pourquoi done ne garderions-nous pas après la victoire le signe que nous avons teint de notre sang?\'\'
„Citoyens,quot; reprit Lamartine, après avoir combattu par toutes les raisons les plus frappantes pour l\'imagination du peuple le changement de drapeau et comme se repliant sur sa conscience personnelle pour dernière raison, intimidant ainsi le peuple, qui l\'aimait, par la menace de sa retraite; „Citoyens, vous pouvez faire violence au gouvernement, vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France. Si vous êtes assez mal inspires et assez obstinés dans votre erreur pour lui imposer une république de parti et un pavilion de terreur, le gouvernement, je le sais, est aussi décidé que moi-même a mourir plutöt que de se déshonorer en vous obéissant. Quant a moi, jamais ma main ne signera ce décret I je repousserai jusqu\'a la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi! car le drapeau rouge que vous nous rapportez n\'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, tralné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie!quot;
A ces derniers mots, Lamartine, interrompu par des oris d\'en-thousiasme presque unanimes, tomba de la chaise qui lui servait de tribune dans les bras tendus de tous cötés vers lui! La cause
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ALI\'HONSE DE LAMARTINE.
de la République nouvelle l\'empoi\'tait sur les sanglants souvenirs «[u\'on voulait lui substituer. Un ébranlement général, seconde par les gestes de Lamartine et par 1\'impulsion des bons citoyens, tit refluer l\'attroupement qui remplissait la salie jusque sur le palier du grand escalier, aux cris de Vive Lamartine! Vive le drapeau tricolore!
(Histoire de la Revolution de 1848. Gamier Frères, 1859, 4me Edition).
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VICTOR COUSIN, 1792-1867.
Professeur de philosophie a la Soibomie, avec Guizot et Villemain pour collègues; pair de France; iniuistre de l instruction publique. — Traducteur de Platon, éditeur de Descartes, propagateur de la nouvelle philosophie allemande en France. — Nombreux ouvrages relatifs a rhistoire de la philosophie. — Études historiques sur les femmes et la société du l?6 siècle: Made de Longueville, Made de Chevreuse, et autres personnages de l\'époque de la Fronde. — Etude sur Cousin par Taine, dans les Philosophes Francais du 19e siècle, 1856.
L\'HISÏOIRE COMME PLAN DE LA PROVIDENCE.
J\'ai démontvé comment la variété dérive.de l\'unité, le firn de Finfini, le phénomène de la substance; j\'ai démontré que l\'unité, 1\'infini, la substance, l\'être en soi, 1\'absolu, étant cause et cause absolue, ne pouvait pas ne pas produire la variété, le fini, le relatif; de sorts que l\'unité et rinfini étant donnés, vous avez déja en germe la variété et le fini, le fini et la variété de Ia cause, c\'est a dire une cause encore, quoique finie et variée, uu monde animé et plein de forces, et une humanité qui est elle-même une cause, une puissance active et productive. Le rapport de la cause absolue et de la cause relative et secondaire est done un rapport de causes et de forces, c\'est-a-dire un rapport de production, non de succession. II en est de même des époques de 1\'humanité ; elles ne soutiennent pas seulement l\'une envers 1\'autre un rapport invariable de succession; elles soutiennent l\'une envers 1\'autre un rapport de génération.
La première époque de l\'humanité engendre la seconde, l\'en-gendre au propre; c\'est-a-dire que les résultats de toute espèce
VIOTUK COUSIN.
produits par la première, industrie, État, art, religion, phüoso-phie, deviennent le germe de la seconde, la base sur laquelle elle travaille, et dont elle tire un développement tout différent, et que les débris féconds des deux premières époques, combinés ensemble, servent de berceau et de racine a la troisième.
Ainsi 1\'histoire est une géométrie inflexible; toutes ses époques, leur nombre, leur ordre, leur développement relatif, tout cela est marqué en haat en caractères immuables; et 1\'histoire n\'est pas seulement une géométrie sublime, c\'est aussi une géométrie vivante, un tout organique dont les divers membres sont, comme dans la véritable jihysiologie, des totalités bien réelles, qui ont leur vie a part, et qui en même temps se pénètrent si intime-ment, qu\'ils conspirent tons a l\'unité de la vie générale. La vérité de l\'histoire est 1\'expression de cette vie générale; ce n\'est done pas une vérité morte que tel ou tel siècle peut apercevoir; chaque siècle l\'engendre successivement; le temps seul la tire tout entière du travail harmonique des sièclés. et elle n\'est pas moins que l\'enfantement progressif de l\'humanité.
Que dis-je! l\'histoire ne réfléchit pas seulement tout le mouvement de l\'humanité ; mais comme l\'humanité est le résumé de l\'univers, lequel est une manifestation de Dieu, il suit qu\'en dernière analyse l\'histoire n\'est pas moins que le dernier contre-coup de Faction divine L\'ordre admirable qui y régne est un reflet de l\'ordre éternel; la nécessité de ses lois quot;a pour dernier principe Dieu lui-mème, Dieu eonsidéré dans ses rapports avec le monde, et particulièrement avec l\'humanité, qui est le dernier mot du monde. Or, Dieu eonsidéré dans son action perpétuelle sur le monde et sur l\'humanité, c\'est la Providence. C\'est paree que Dieu ou la Providence est dans la nature, que la nature a ses lois nécessaires, que le vulgaire appelle la fatalité; c\'est paree que la Providence est dans l\'humanité et dans l\'histoire, que l\'humanité a ses lois nécessaires, et l\'histoire sa nécessité. Cette nécessité, que le vulgaire accuse, et qu\'il confond avec la fatalité extérieure et physique qui n\'existe pas, et par laquelle il désigne et défigure la Sagesse divine appliquée au monde, cette nécessité est la démonstration sans réplique de l\'intervention de la Providence dans les affaires humaines, la démonstration d\'un gouvernement du monde moral.
Les grands faits de l\'histoire sont les arrets de ce gouvernement, révélés a l\'humanité par sa propre histoire, et promulgués par la voix du temps. L\'histoire est la manifestation des vues providentielles de Dieu sur l\'humanité; les jugements de Fhistoire sont les jugements de Dieu même. Si l\'humanité a trois époques, c\'est que la Providence l\'a ainsi déterminé. Si les époques de
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VICTOR COUSIN.
rhumanité se développent. dans tel ordve, c\'est encore par un efifet des lois de la Providence. La Providence n\'a pas seulement permis, elle a ordonné (car la nécessité est le caractère propre et essentiel qui partout la manifeste) que rhumanité eut un développement régulier; pour que ce développement réfiéchit quelque chose d\'elle-même, quelque chose d\'intellectuel et d\'in-telligible; parce que la Providence, paree que Dieu est I\'intelli-gence dans son essence et son mouvement étevnel, et dans ses moments fondamentaux. Si I\'histoire est le gouvernement de Dieu, rendu visible, tout est a sa place dans I\'histoire; et si tout y est a sa place, tout y est bien, car tout y mène au but marqué par une puissance bienfaisante.
De la, Messieurs, ce haut optimisme historicjue, que je m\'honore de professer, et qui n\'est pas autre chose que la civilisation mise en rapport avec son premier et son dernier principe, avec celui qui l\'a faite en faisant rhumanité, et qui a tout fait avec poids et mesure, pour le plus grand bien de toutes choses. Ou I\'histoire est une fantasmagorie insignifiante et par conséquent une dérision amère et cruelle, ou elle est raisonnable. Si elle est raisonnable, elle a des lois, et des lois nécessaires et bien-faisantes, car toute loi doit avoir ces deux caractères. Soutenir le contraire est un blaspheme contre I\'existence de son auteur.
Je regarde Fidée de l\'optimisme historique, l\'idée d\'un plan général de I\'histoire, comme la plus haute idéé ii laquelle la philosophic soit encore par venue.
. Seule elle rend possible une philosophic de I\'histoire. Elle est la conquête de notre age: elle suffit pour lui donner le caractère de supériorité que doit avoir le dernier venu dans l\'espèce hu-maine; elle suffirait pour nous faire remercier la Providence de nous avoir fait naltre a une époque oü enfin on commence a comprendre et a amnistier I\'existence a tous les points de sa durée et par conséquent a comprendre et a révérer davantage celui qui l\'a faite.
(Introduction a I\'histoire fie la philosophie. Cours de 1827).
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AUGUSTIN THIERRY.
1795-1856.
Historiën de premier ordre, unissant a la grande curiosité riutuition poétique et la pureté du langage. — Principaux ouvrages: Conquête de l\'Angleterre par les Normands, 1825; Récits des temps merjmn-giens et Considérations sur 1\'histoire de France, 1840; Recueil des monuments inédits de l\'histoire du tiers-état, ISoO—ISSG, en collaboration avec Bourquelot et Louandre.
LA FIN DE GALES WINTHE.
Les noces de Gales win the furent célébrées avec autant d\'ap-pareil et de magnificence que celles de sa soeur Brunehilde; il y eut niême, cette fois, pour la mariée, des honneurs estra-ordinaires, et tous les Franks de la Neustrie, seigneurs et simples guerriers, lui jurèrent fidélité comma a un roi. Kangés en demi-cercle, ils tirèrent tous a la fois leurs épées, et les bran-dirent en Fair en pronoiu;,ant une vieille formule païenne, qui dévouait au tranchant du glaive celui qui violerait son servient. Ensuite le roi lui-même renouvela solennellement sa promesse de constance et de foi conjugale: posant sa main sur une chasse qui contenait des reliques, il jura de ne jamais répudier la fille du roi des Goths, et tant qu\'elle vivrait, de ne prendre aucune autre femme.
Galeswinthe se fit remarquer, durant les fêtes de sou mariage, par la bonté gracieuse qu\'elle témoignait aux convives: elle les accueillait comme si elle les eüt déja connus; aux uns elle ofi\'rait des présents, aux autres elle adressait des paroles douces et bienveillantes; tous l\'assuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une longue et heureuse vie. Ces vceux, qui ne
AÜGÜSTTN THIERltY.
devaient point se réaliser pour elle, raccompagnèrent jusqu\'a la chambre nuptiale; et le lendemain, a son lever, elle regut le. présent du matin, avec le ceremonial prescrit par les coutumes germaniques. En présence de témoins choisis, le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de 1\'autre il jeta sur elle un brin de paille, en pronon^ant a haute voix les noms .des cinq villes qui devaient, a l\'avenir, être la propriété de la reine. L\'acte de cette donation perpétuelle et irrevocable fut aussitöt dressé en langue latine: il ne s\'est point conserve jusqu\'a nous; mais on peut en reproduire jusqu\'a un certain point la teneur, d\'après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de l\'époque mé-rovingienne:
.Puisque Dieu a comraandé que l\'homme abandonne père et „mère pour s\'attacher a sa femme, qu\'ils soient deux en une „même chair, et qu\'on ne sépare point ceux que le Seigneur a „unis, moi, Hilperik, roi des Franks, homme illustre, a toi Ga-rleswinthe, ma femme bien aimée. que j\'ai épousée suivant la „loi salique, par le sou et le denier, je donne aujourd\'hui par ,tendresse d\'amour, sous le nom de dot et de morgane-ghïba, ,les cités de Bordeaux, Cahors, Limoges, Béarn et Bigorre, avec „leur territoire et toute leur population. Je veux qu\'a compter ,de ce jour, tu les tiennes et possèdes en propriété perpétuelle, „et je te les livre, transfère et confirme par la présente charte, ,comme je l\'ai fait par le brin de paille et par le handelang.quot;
Les premiers mois de inariage furent, sinon heureux, du moins paisibles pour la nouvelle reine: douce et patiente, elle sup-portait avec résignation tout ce qu\'il y avait de brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D\'ailleurs, Hilperik ent quelque temps pour elle une véritable affection; il Tainia d\'abord par vanité, joyeux d\'avoir en elle une épouse aussi noble que celle de son frère; puis, lorsqu\'il fut un peu blasé sur ce con-tentement d\'amour-propre, il l\'aima par avarice, a cause des grandes sommes d\'argent et du grand nombre d\'objets précieux qu\'elle avait apportés. Mais après s\'être complu quelque temps dans le calcul de toutes ces richesses, il cessa d\'y trouver du plaisir, et dès lors aucun attrait ne l\'attacha plus a Galeswinthe. Ce qu\'il y avait en elle de beauté morale, son peu d\'orgueil, sa cbarité envers les pauvres, n\'étaient pas de nature a le charmer; car il n\'avait de sens et d\'ame que pour la beauté corporelle. Aussi le moment arriva bientót oü, en dépit de ses propres résolutions, Hilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de 1\'ennui.
Ce moment, épié par Fredegonde, fut mis a profit par elle
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AUGÜSTIN THIERKY.
avec son adresse ordinaire. II lui suffit de se moutrer comme par hasard sur le passage du roi, pour que la comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fit revivre, dans le cceur de eet homme sensuel, une passion mal éteinte par quelques bouf-fées de vanité. Fredegonde fut reprise pour concubine, et fit éclat de son nouveau triomphe ; elle affecta même envers l\'ëpouse dédaignée des airs hautains et méprisants. Doublement blessée comme femme et comme reine, Galeswinthe pleura d\'abord en silence; puis elle osa se plaindre, et dire au roi qu\'il n\'y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu\'elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grace d\'etre répudiée, et oifrit d\'abandonner tout ce qu\'elle avait apporté avec elle, pourvu seulement qu\'il lui füt permis de retourner dans son pays.
L\'abandon volontaire d\'un riche trésor, le désintéressement par fierté d\'ame, étaient des choses incompréhensibles pour le roi Hilperik, et, n\'en ayant pas la moindre idee, il ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité. les paroles de la triste Galeswinthe ne lui inspirèrent d\'autre sentiment qu\'une defiance sombre, et la crainte de perdre, par une rupture ouverte, des richesses qu\'il s\'estimait heureux d\'avoir er. sa possession.
Maitrisant ses émotions et dissimulant sa pensee avec la ruse du sauvage, il changea tout d\'un coup de manières, prit une voix douce et caressante, fit des protestations de repentir et d\'amour qui trompèrent la fille d\'Athanaghild. Elle ne parlait plus de separation, et se fiattait d\'un retour sincère, lorsqu\'une nuit, par ordre du roi, un serviteur affidé fut introduit dans sa chambre et l\'étrangla pendant qu\'elle dormait. En la trou-vant morte dans son lit, Hilperik joua la surprise et l\'affliction; il fit même semblant de verser des larmes, et quelques jours après il rendit a Fredegonde tous les droits d\'épouse et de reine.
Ainsi périt cette jeune femme qu\'une sorte de revelation in-térieure semblait avertir d\'avance du .sort qui lui était réservé, figure mélancolique et douce qui traversa la barbarie mérovin-gienne, comme une apparition d\'un autre siècle. Malgré l\'affai-ïilissement du sens moral au milieu de crimes et de malheurs sans nombre, il y eut des ames profondément émues d\'une in-fortune si peu méritée, et leurs sympathies prirent, selon l\'esprit du temps, une couleur superstitieuse. On disait qu\'une lampe de cristal, pendue prés du tombeau de Galeswinthe, le jour de ses funérailles, s\'était détachée subitement sans que personne y povt.U la main, et qu\'elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s\'éteindre. On assurait, pour compléter le
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AUGÜSTIN THIERRY.
miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s\'y enfoncer a demi. De semblables récits peuvent nous faire sourire, nous qui les lisons dans de vieux livres écrits pour des hommes d\'un autre age; mais, au sixième siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche comme l\'expression vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires, on devenait pensif et l\'on pleu-rait en les entendant raconter.
(Récits des temps raérovingiens. Garnier Frères, 1880, Nouv.
Edition, lquot;1\' Récit).
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M I G N E T. 1796—1884.
D\'aboid avocat, puis journaliste, plus tan] directeur des archives au ministère des all\'aires étrangères. diplomate, historiën, secrétaire perpé-tuel de 1\'Académie des sciences morales et politiques. — Principaux ouvrages; un Tableau de la revolution francaise, paru en 1824 ; Négo-ciations relatives a la succession d\'Espagne. 183(3; Antonio Perez et Philippe II, 1845: una Histoire de Marie Stuart, ISSi ; Charles-Quint, sou abdication, son séjour et sa mort au monastère de Saint-,lust, 1854. — Xonibreux éloges historiques. — Nouibreux mémoires et notices lus ii l\'Académie.
LES DÉBUTS DE LA EÉFORME EN FRANCE.
La revolution religieuse, prêchée a la fois en 1517 sur les rives de 1\'Elbe par Luther, et sur les bords du lac de Zurich par Zwingle; accoruplie avant le milieu du seizième siècle dans la plus considerable partie de rAllemagne et de la Suisse, en Dane-mark, en Suède, en Angleterre; entièrement comprimée en Italië et en Espagne, ne fut entreprise serieusement en Prance que vers 1560. Jusque-la les doctrines nouvelles des réformateurs pénétrèrent dans ce grand pays sans pouvoir s\'y faire admettre. Elles le remuèrent alors pendant trente-sept ans, et la France, placée entre les Etats restés catholiques au midi et les Etats devenus protestants au nord de 1\'Europe, servit longtemps de champ de bataille aux deux cultes, qui se disputèrent sa foi, et qui semblaient y combattre avec acharnement pour l\'empire du monde. Le catholicisme l\'emporta dans cette longue lutte, sans que ]e protestantisme fut toutefois abattu, et les deux croyauces
jMIGNET.
demeiu-èrent sur le même sol, l\'une a cóté de 1\'autre, constitutes sous leur règle particulière et selon la mesure de leur force.
Jusqu\'alors la France avait dirige les grands mouvements de la société européenne. Au douzième siècle, elle avait donné le signal des croisades, et avait conduit ces vastes entreprises des-tinées a faire triompher le principe chrétien du principe musul-man, la civilisation de la barbarie; au treizième siècle, son uni-versité avait. été le brillant théatre óü l\'esprit du moyen age s\'était manifesté dans teute sa grandeur ; au quator/ième siècle elle était parvenue, a l\'aide d\'une revolution decisive, a séparer nettement le pouvoir temporel du pouvoir spirituel, a délivrer les rois de la dépendance des papes ; au quinzième siècle, enfin, soutenant l\'insurrection régulière de toute l\'j^glise contre les exces du pouvoir pontifical, elle avait essayé, dans les conciles de Pise, de Constance et de Bale, de rendre au sacerdoce chrétien sa legitime liberté, sans renverser la hiërarchie romaine, et de ramener la catholicité aux niceurs délaissées du christianisme sans en altérer les dogmes. Comment se fit-il qu\'elle prit une part si tardive et si incomplete aux innovations religieuses du seizième siècle, que suscitaient l\'exercice du droit d\'examen, 1\'a-mour de l\'indépendance, l\'ardeur d\'une piété austère et indocile, et surtout le besoin universel d\'une régénération morale ?
Rien ne l\'appelait a présider au grand acte d\'émancipation qui donna a ce siècle son caractère et sa destinée. Depuis quelque temps elle avait cessé de conduire la marche de l\'esprit humain. Ce n\'était pas dans ses villes, déchues de leur ancienne liberté, qu\'avaient été trouvés ces verres lenticulaires et fondus ces ca-ractères d\'imprimerie qui devaient mener a la connaissance des cieux, et renouveler les idéés de la terre. Ce n\'était pas sur ses bords hospitaliers qu\'avaient été recueillis ces fugitifs de Ia Grèce ijui apportaient aux Occidentaux, dont l\'intelligence était en travail, le puissant secours de la langue et des livres de leurs ancêtres. Ses ports étaient presque déserts, alors que les navires de Vasco de Gama et de Colomb, partis des cötes de Portugal et d\'Espagne, avaient rnarché a travers un océan inconnu, sur la foi de l\'érudition, a la recherche des Indes et a la découverte d\'un monde nouveau. Ses universités, qui avaient produit autrefois des oeuvres si hardies et des hommes si célèbres, semblaient avoir perdu leur ancienne fécondité et ce n\'était pas au milieu d\'elles que Peurbach et Regiomontanus avaient haté les progrès de la géométrie, Cardan et ïartaglia ceux de l\'algèbre; que Copernic, par l\'effbrt d\'une induction supérieure, avut deviné le système de l\'astronomie moderne, et qu\' Erasme, aiguisant les esprits par la finesse de ses critiques, avait préparé a croire des
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MIGNET.
choses nouvelles en atteignant par ses doutes les choses anciennes.
Le pays qui n\'avait pas vu surgir de son sein les régénéra-teurs des lettres et de la science ne devait pas enfanter les premiers novateurs religieus du siècle. Tout eoimne ses impri-meurs lui vinrent des bords du Rhin, ses professeurs de grec et d\'hébreu, ses savants et ses artistes d\'Italië, tout comme il navigua sur les niers nouvelles a la suite de l\'Espagne et du Portugal, ainsi il dut recevoir d\'Allemagne les semences de la reformation protestante. Ces semences y pénétrèrent même dif-ficilement, et eurent besoin de temps pour s\'y développer..
La vieille orthodoxie de la France, 1\'indépendance de son Eglise, consacrée par la pragmatique sanction de Bourges. fondée en 1438 sur les décrets du concile de Bale, la forme et les intéréts de son gouvernement Tattachaient également au catholicisme, dont la hiërarchie s\'adaptait a l\'organisation d\'une vaste monarchie, dont le culte répondait par sa pompe a la grandeur de 1\'Etat, dont la doctrine, résolvant d\'avance, avec précision, tous les problêmes de la philosophie religieuse et offrant avec abondance tous les moyens du salut chrétien, facilitait la soumission des esprits, et trouvait dans l\'université une école pour en répandre Tenseignement, dans la Sorbonne un tribunal pour en garder le dépot, dans les parlements des corps puissants pour en punir les écarts, et dans la royauté une volonté souveraine pour en commander le maintien.
La resistance de la royauté a la reformation religieuse, devait être le principal obstacle aux progrès de celle-ci et a son établissement. En effet, la information ne s\'était opérée nulle part sans le concours ou tout au moins sans l\'assentiment du pouvoir politique. Partout oü ce pouvoir lui avait été contraire, elle avait échoué. L\'opposition de l\'autorité royale était d\'autant plus redoutable pour elle en France, que cette autorité, sortie rriomphante de toutes les luttes du moyen age, s\'était fortement organisée, et avait acquis un ascendant irresistible.
C\'était cependant un roi de France qui avait rendu possible Ie succes des innovations religieuses au seizième siècle, en aifaiblis-sant le souverain pontifical au quatorzième. Ce roi avait af-franchi le pouvoir politique des États de la juridiction temporelle de Eome et par la il avait préparé ii d\'autres le moyen d\'affran-chir plus tard la conscience humaine de sa juridiction spirituelle. Philippe le Bel avait en quelque sorte suscité Luther. Mais cette revolution elle-même, qui avait ruiné sous Boniface VIII la suprématie absolue du saint-siége fondée par Grégoire VII; cette révolution, a la suite de laquelle les papes étaient restés pour ainsi dire soixante et dix ans en exil a Avignon sous la
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MIGSET.
surveillance de la royauté, qui avait enliardi les princes a protéger leurs sujets suspects pour leurs opinions, sans craindre de perdre leurs Etats, qui avait, permis a un hérétique de pouvoir être un réformateur, et a un prince d\'oser être un hérétique, avait éloigné les rois de France de tout changement nouveau.
Qu\'avaient-ils, en effet, a gagner en adoptant la réforme de Luther? Leur indépendance de la cour de Rome? ils l\'avaient conquise depuis Philippe le Bel. L\'obéissance de leur clergé ? ils l\'avaient rendu gallican par la pragmatique sanction, qui l\'avait soustrait a l\'infiuence politique du pape; monarchique par le concordat de Léon X, qui l\'avait placé sous la main du roi. L\'acquisition de ses biens? ils en disposaient par la nomination aux bénéfices, par la possibilité de s\'en approprier les revenus, ou même de les vendre.
Ainsi la réforme ne tentait pas leur ambition, mais il y a plus, elle excitait leur crainte. Ils étaient parvenus a détruire le caractère féodal de la noblesse, la tendance ultramontaine du clergé, les constitutions républicaines des villes; ils ne voulaient pas laisser pénétrer dans leurs JUtats des idéés d\'indépendance et des causes de contestation qui pourraient aider la noblesse a reconstituer la féodalité, le clergé a reconnaitre la suprématie romaine, les villes a rétablir la démocratie municipale. Aussi Francois I, tout en se déclarant le protecteur des lettres, disait-il en parlant du luthérianisme: „que cette secte et autres nouvelles sectes tendaient plus a la destruction des royaumes qu\'a l\'édifi-cation des ames.quot;
(Mémoires histoiiques, 3e Edition. Paris, Charpentier, 1854.
Établissement de la Réforme k Genève).
MARCHE DE LA CIVILISATION EN L\'EUROPE CENTRALE
Civiliser le centre et le nord de l\'Europe était une entreprise fort difficile. II suffit, pour s\'en convaincre, d\'observer quelle est la configuration géographique de cette partie de 1:ancien continent. L\'ceil y découvre tout d\'abord ce que l\'histoire y confirme ensuite, et l\'esprit y voit tracées pour ainsi dire d\'avance les longues destinées que déroulent les événements. Le territoire européen, si favorablement disposé pour conserver, entretenir, étendre la civilisation, était peu propre a en faci-liter les commencements. Je n\'examinerai pas derrièra quels abris, dans quelles conditions alimentaires les peuples se fixent sur le sol, peuvent s\'y défendre, savent s\'y nourrir, et deviennent
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MIGN\'ET.
aptes a cultiver leur intelligence, a étudier la nature, a inventer les arts, a développer la société humaine.
Je dirai seulement que la reunion de toutes les circoustances extérieures, nécessaires au grand et difficile passage de la vie errante a la vie stable, de la barbarie a la civilisation, est assez rare pour que des peuples appartenant ii la race indo-europeenne, la mieux douée de toutes les races, soient demeurés, faute d\'avoir rencontre ces circonstances, sans culture sociale depuis les temps les plus reculés jusqu\'a peu de distance de notre époque. Ces peuples out montré plus tard qu\'ils possédaient des facultés natives supérieures a celles des nations orientales qui les ont devancés dans la carrière des progrès sociaux. Leur race a fait par l\'intelligence et pour la civilisation tout ce qui s\'est opéré de plus grand et de plus heureux dans le monde, et aujourd\'hui, souveraine des autres races, elle domine sur presque toute l\'étendue du globe dent elle a cliangé la face. Mais son génie, pendant une longue série de siècles, est resté enveloppé en lui-miune, jusqu\'a ce qu\'il ait trouvé les conditions extérieures qui devaient en provoquer la brillante apparition et le magnifique déploiement. En ceci, les races bumaines dependent moins de leur organisation naturelle que de leur position géograpbique.
La vieille et primitive Europe possédait-elle quelques-unes de ces positions physiques qui, servant d\'abris aux hommes, leur permettent de se développer a leur aise et de sortir de leur stérilité en cessant leurs courses? Non. Elle n\'offrait, sur presque toute sa surface, que des forêts ou des marécages, des steppes stériles, des montagnes froides, des plaines couvertes par des bois immenses ou par des eaux mal dirigées, et elle manquait en général d\'arbres ii fruits et de plantes alimentaires. Elle ne présentait en outre aucun abri sur contre le choc incessant des nombreuses tribus nomades qui parcouraient librement sa vaste étendue. C\'était la l\'obstaele fondamental que devait rencontrer toute population disposée ii s\'asseoir sur le sol et a se civiliser dans le repos.
En eflfet, annexe de l\'Asie, a laquelle la chaine de 1\'Oural la lie dans une longueur d\'environ quatre cents lieues, et qui plus bas a de grandes ouvertures sur elle du cöté de la mer Caspienne et par les portes du Caucase, l\'Europe était exposée a l\'invasion de ses intarissables tribus errantes. Comme la masse de l\'Asie est a peu prés quatre fois et damie plus forte que la masse de l\'Europe, celle-ci devait opposer dans le principe, et même pendant longtemps, une faible résistance a Taction envahissante de 1\'autre. Ce n\'est pas tout: l\'Europe recevait la population nomade de l\'Asie sur sa partie la plus découverte et la plus compacte,.
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MIONET.
laquelle forme une vaste plaine, qui, depuis les versants de rOural, les bords de la mer Caspienne et de la uier Noire, s\'étend au Nord jusqu\'a la mer Glaciale, a l\'ouest jusqu\'aux cótes de l\'Océan Germanique, et ne s\'arrête au Sud qu\'a la chalne des montagnes Hercinio-Carpathiennes. Cette dernière chalne, qui se termine aux deux grandes extrémités de la plaine de l\'Europe, ne ferme même pas le cliemin qui conduit par le nord dans la vallée du Rhin, ni celui qui conduit par Test dans la vallée du Danube.
II y a dès lors un terrain de la plus spacieuse étendue qui ne présente que de faibles élévations, qui n\'est coupé que par des cours d\'eau hors d\'état de servir de barrières, puisqu\'ils sont gelés pendant l\'hiver, et oü les populations, n\'étant ni retenues ni déiendues par rien, devaient rester longtemps incapables de se plaire et de se fixer. Ce terrain, qu\'on peut prolonger jusqu\'a la ligne du Rhin et du Danube, insuffisamment protégée par la chaine Hercinio-Carpathienne, forme une masse solide a peu prés trois fois et demie plus considérable que le reste du continent europeen. Ainsi l\'Asie pesait d\'une partie de sa masse nomade sur l\'Europe, qui a son tour pesait de la partie la plus considérable de la sienne sur ses propres extrémités.
Comment celles-ci pouvaient-elles supporter un si grand poids et ne pas succomber sous lui ? Plus petites, mieux découpées que le reste de l\'Europe, elles s\'avan9aient presque partout en presqu\'iles dans la mer. Elles étaient placées sous un climat plus favorable, et elles devaient jouir facilement des productions des. autres pays, lorsqu\'elles y seraient apportées et qu\'il serait permis de les y cultiver. De plus, elles se trouvaient un peu mieux abritées par d\'énormes masses de montagnes qui s\'élevaient sur leurs derrières, comme des fortifications naturelles. La presqu\'ile de la Grèce était protégée par la chalne des Balkans, la presqu\'ile d\'Italie par la ceinture des Alpes, la presqu\'ile d\'Espagne par la muraille des Pyrénées. La Gaule, quoique trés faiblement couverte par le Rhin, participait a l\'avantage de leur forme détachée, qui les rendait plus aptes a enfermer un peuple, a composer un Etat, et plus faciles a défendre et a garder.
Cependant. malgré la force de la position et la faveur du climat, cette partie de l\'Europe ne pouvait pas entrer toute seule dans les voies de la civilisation. Ce qui l\'en empêchait, c\'était la population barbare qui, placée par couches presque concen-triques depuis la muraille de la Chine jusqu\'aux Alpes, la pressait irrésistiblement. Elle avait a supporter le choc de la masse européenne, qui subissait elle-même celui de la masse asiatique.
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Comine il n\'y avait pas de proportion entre la force d\'impul-sion et les moyens de résistance, les peuples qui étaient poussés vers ces confins maritimes de 1\'Europe y étaient sans cesse cul-butés. Quelque supérieure que fut leur nature, elle devait ètre longtemps paralysée par leur position.
II ne faut done pas s\'étonner si la stabilité des peuples a été récente sur le sol européén, si les invasions s\'y sont renouvelées fréquemment et prolongées tard, si la péninsule grecque n\'a été appelée a la civilisation qu\'un petit nombre de siècles avant notre ére, si la péninsule italique y est parvenue postérieuremeut, si celle d\'Espagne l\'y a suivie d\'assez loin, si la Gaule n\'y a participé que vers notre ère, si rAllemagne était encore dans l\'état de barbarie il y a a peine mille ans, et si le reste du continent n\'en est sorti qu\'après elle. Ces divers pays et radmi-rable race qui les occupait, seraient restés longtemps dans eet état s\'ils n\'avaient pas trouvé de l\'aide pour s\'en dégager.
Cette heureuse assistance leur vint des nations plus cultivées d\'Orient, qui communiquèrent leur civilisation aux peuplades européennes placées sur les bords de la Méditerranée, lesquelles apprirent a résister peu a peu a la barbarie environnante en opposant au choc de celle-ci une oi\'ganisation plus forte, en triomphant du nombre par Fintelligence, en suppléant a l\'imper-fection des lieux par les défenses de Tart. La Grèce, qui était dans le voisinage des pays orientaux et qui se trouvait dés lors la mieux située pour recevoir la civilisation, en eut la première communication. Depuis, celle-ci fut transmise de proche en proche sur le continent européen, en s\'y étendant sans cesse, quoique d\'une manière intermittente. Cette intermittence fut due a Paction réciproque et au triomphe alternatif des deux masses, civilisée et barbare, dont la première fit toujours des progrès, même après ses défaites, et dont la seconde continua ses pertes, même après ses victoires.
C\'est l\'un des plus décisifs de ces progrès qui doit ètre l\'objet du travail que je soumets ii l\'Académie.
(Introduction de la fierraanie dans la soclété civilisée; mémoire présenté ii l\'Académie des sciences morales et politiques,— Mémoires historiques).
CHARLES DE RÉMUSAT.
1797—1875.
Ministre de l\'intérieur, dans l un des cabinets-Thiers, en 1840, et ministre des affaires étrangères après Jules Favre, en 1871. — Pliilo-sophe de 1\'école de Cousin, historiën de l\'école de Guizot, litférateur de l\'école de Villemain. — Prindpaux ouvrages : Essais de philosophie, 1842; Abélard 1845; Saint Anselme de Cantorbéry, 1854; l\'Angleterre au 18« siècle, 1856; Bacon, 1858; Philosophie religieuse, 1864. — Ouvrage posthume; Abélard, drame philosophique, 1877, 3me Edition. — Correspondance.
TABLEAU DU XIquot; SIÈCLE.
■ Quoique nous n\'ayons pas fait usage de tous les monuments laissés par ie temps a notre disposition, on trouvera sans doute notre récit plus longuement développé qu\'il n\'importait a l\'histoire. Mais peut-être ne paraitra-t-il pas sans une sorte d\'attrait, si 1\'on veut bien se représenter l\'age de la société féodale oü saint Anselme a vécu, et pénétrer avec nous dans l\'ombre de ces monastères oü se sont réfugiés pendant plusieurs siècles les esprits les plus rares et les plus purs caractères. Les récits d\'un vieux passé, quand ils ne se réduisent pas a une séche chronique, prennent un intérêt indépendant de l\'importance des événements qu\'ils retracent. Comme le moindre vase, comme le plus humble ustensile couvert de la rouille du temps devient dans nos musées l\'objet précieux d\'une curiosité attentive, des fares bien simples, retrouvés a la distance des siècles avec leur caractère réel et naïf, acquiérent un prix singulier, et même un certain charme pour celui qui étudie l\'histoire avec un peu d\'imagination, et qui pratique dans ses lectures la maxime morale de ne tenir jmir indifférent rien de ce qui est humain. Mais il faut que 1\'esprit
CHADLES DE RÉMUSAT. 97
s\'y prète de lui-même, et que, libre de preoccupations plus sérieuses, il ait du temps pour s\'amuser complaisamment dn spectacle de ce qui n\'est plus. Si le lecteur tient a ne pas s\'en-nuyer du récit qu\'il a dans les mains, il voudra bien se figurer
- en idéé cette terre, qui devait être l\'Italie, la France et 1\'An-gleterre de nos jours, couverte de grandes forêts, de vastes landes et de rares cultures, qui laissent passage a quelques routes lon-gues et étroites, restes précieux de la domination des Romains. Cette terre est habitée par des guemers et par des paysans, les uns juges, propriétaires et maitres, les autres artisans ou colons
; s\'ils ne sont pas soldats, et partout a peu prés esclaves. A peine si dans quelques villes le travail et le commerce ont a demi affranchi, en les enrichissant, un bien petit nombre de ceux qui étaient destinés a servir. La guerre continuelle, la guerre générale ou partielle, publique ou privée, ravage ou menace a tous les degrés cette société en alarme. Seule en dehors de la guerre, plus rarement atteinte par ses périls, n\'y contribuant que par des sacrifices, une classe d\'hommes est exempte de travailler et de combattre; elle entre d\'une certaine manière en partage de la justice et de la propriété. Seule elle a le privilege d\'apprendre et de savoir, et, consacrée par état a la meditation des choses de 1\'esprit, elle en tire une autorité morale qui s\'impose aux guerriers et aux vilaius, aux maitres et aux serfs. Seule elle est tenue de connaltre la vérité, la justice, la pitié, de commander par elles, de souffrir pour elles.
De cette mission sans égale résultent souvent des vertus ad-mirables, quelquefois des vices impunis, presque toujours un peu
- d\'orgueil et de ruse. Tel est le olergé, le seul corps qui püt résister alors a la force autrement que par la force. Dans son
I sein et comme son arrière-garde se place le corps monastique; lié par des vceux plus étroits, par des devoirs plus austères, par des_ fonctions moins actives, son autorité est moins étendue, moins continue, mais accidentellement plus efficace. II a plus de temps pour la charité, et surtout pour l^ science. II peut s\'élever
; a des lumières et a des vertus plus pures: mais il peut s\'en-gourdir dans la contemplation comme s\'oublier dans une torpeur oisive ou même dans un obscur désordre. Toutefois, c\'est dans ses rangs surtout que se rencontrent les individus d\'élite qui surpassent leur temps par la délicatesse de l\'ame: la, surtout, sont les _ penseurs et les saints véritables. Au milieu d\'une société^ ainsi faite, il est aisé de se représenter un monastère de formation récente, déja mis en possession, par des donations pieuses, de champs et de batiments qui suffisent a son existence. La contrée est riche, habitée par des nobles puissants et sans
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cesse dévastée par des guerres seigneuriales ou royales. Dans le fond de la maison conventuelle, qui n\'éclate encore par aucune magnificence, dont la chapelle même a peu de valeur monumentale (car les beautés naissantes de 1\'architecture sacree n ont guère encore gagné les monastères), quelle doit être la vie d un homme pieux, doux, compatissant, aimant les livres. l etude, la meditation; unissant quelque crédulité mystique è,lafoiréflechie d\'une haute raison; parlant avec onction, avec esprit, et prenant. par 1\'autorité de sa personne, une influence persuasive sur tout ce qui vient prés de lui implorer la chante ou cliercher la vérité9 Bi l\'on ne trouve pas la peinture dune telle vie indigne d\'attention et de curiosité; si l\'on ne dédaigne pas jusqu aux traits naïfs dont les narrateurs contemporains lont semee aans leur crédule respect, on peut poursuivre et lire ce recit.
(Saint Ansel me de Cantorbéry. — Didier et C,e, 1868, 2me Edition).
ADOLPHE THIERS. 1797—1877.
Historiën et homme d\'État, émule de Guizot. — D\'abord avocat et journaliste, plus tard ministre de Louis-Philippe. — Orateur de l\'oppo-sition au Corps Législatif sous le 2lt;i Empire. — Président de la^.Sme Eépublique en -1871, et glorieusement surnomraé le Libérateur du ïerritoire. — Principaux ouvrages : Histoire de la Révolution Francaise. 1823—1827; Histoire dn Consnlat et de l\'Empire, 1845 — 1862. — Discours parleraentaires. — Critique de Thiers corame historiën par Lanfrey, ci-après.
NÉGOCIATIONS AVEC LE COMTE DE BISMARCK A VERSAILLES. - OCÏOBRE 1870.
Dans la nuit, M. Cochery revint (de Paris), apvès avoir traversé courageusement de grands dangers. II m\'apprit que le 31, jour oü j\'avais quitté Paris, una révolution avait été tentée, avait été comprimée, mais tout juste, at que les anarchistes a demi vaincus, secondes involontairament par las honnêtes gens dont le patriotisme égaré avait été surexcité par les événements de Metz, dominaiant complètament Paris. Je revis M. da Bismarck. Ja na lui dis pas tout ca que je savais; mais il était tout aussi renseigné qua moi, at il était convaincu que, avac toute la bonna volonté du monde, si ja faisais accepter ce qu\'il appelait le premier volume de la paix, c\'est-a-dira l\'armistice, je na ferais pas accepter le second. — „Oh! me dit-il, si je croyais que l\'éditeur voulüt mettre au jour le second volume, ja vous aiderais bian a publier le premier.quot; — Alors il me fit connaltre la condition qu\'il mettait a l\'armistice, c\'est-ü-dira, ou point d\'intro-duction da vivres, ou l\'abandon d\'un fort. — Je n\'étais pas
ADOLPHE THIERS.
autorisé a accepter une telle condition, et je dus rompre la négociation.
J\'étais désolé, je dois le dire, car convaincu par cequej avais vu, soit a Paris, soit a Versailles, qu\'on ne parviendrait qu a-prólonger les ravages de la guerre, et a empirer les conditions de la pais, j\'avais l\'ame brisée, et j\'entrevoyais des malheurs, encore plus grands que ceux qui nous accablaient. Et moi qui nquot;avais jamais songé qu\'a me mêler d\'un armistice tout au plus, sans me mêler des conditions définitives de la paix, je sentis en moi un mouvement involontaire, et je me demandai si le moment n\'était pas venu de s\'armer de courage, et de conclure tout da suite cette paix si cruelle, mais bien plus cruelle si on la retar-dait, et je songeai a me dévouer sur le champ a cette ceuvre si
douloureuse et si patriotique. , •
Je regardai M. de Bismarck, il me regardait lui aussi, et presque en même temps nous nous demandames si la paix ne serait pas immédiatement possible. Nous passames la nuit ensemble, et \'sans raconter ici des choses que 1\'histoire seule saura et devra dire, j\'acquis la certitude que la paix, une paix douloureuse, mais moins que celle qu\'il a fallu accepter plus tard, était des lors possible. Sur le champ, je résolus de me dévouer, et d\'aller a Paris même, m\'efforcer de la faire accepter.
M. de Bismarck me dit de bien me garder d\'aller moi-même a Paris; car je ne sortirais pas des mains des furieux qui dominaient la capitale. Je croyais ces dangers exagérés quoique reels ; mais je lui dis que si je n\'allais pas moi-même, je ne réussirais a rien, et je pris le parti de donner rendez-vous aux membres du Gouvernement dans le lieu qu\'il leur conviendrait de choisir, et de m\'y entendre sur une question qui était le
salut même de la patrie. .......
Je renvoyai M. Cochery qui avait déja réussi a penetrer dans Paris, et je lui donnai rendez-vous au pont de Sèvres. Le lendemain je m\'y trouvai. II fallut bien du temps encore pour franchir les avant-postes. J\'y parvins toutefois, et je fus conduit dans une maison abandonnée du bois de Boulogne et ravagée par les projectiles. Je ne trouvai au rendez-vous que M. Jules Favre, accompagné du général Ducrot. La situation était telle que M. Favie seul avait pu se détacher pour venir traiter avec moi. L\'entretien commencé avec mes deux interlocuteurs se concentra bientöt entre M. Jules Favre et moi, et je lui exposal la situation a Versailles. M. Jules Favre me fit connaitre la situation a Paris. Get homme courageux, qui devait avoir le courage de mettre fin a nos malheurs en signant la capitulation de Pans, me fit sentir Vimpossibilité en ce moment d\'amener la population de
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ADOLl\'HE THIERS.
Paris a une resolution raisonnable. II appréciait ce que je lui proposais, il le trouvait sage, acceptable, nos malheurs donnés; mais évideminent la Commune de Paris dominait déja la situation\' ■{|Uoiqu\'el!e n\'eüt pas encore 1c gouvernement materiel de la capitale. D\'ailleurs, il faut bien le dire, les honnêtes gens eus-mêmes, trompés sur nos moyens de resistance, partageaient les erreurs des anarchistes, sans partager la perversité de leurs sentiments.
Je quittai M. Jules Favre le cceur brisé, il me quitta aussi affecté que moi; et nous nous séparames au bord de la Seine, sans^ savoir si nous nous reverrions jamais, et même si Paris serait debout, lorsque nous parviendrions a nous rejoindre.
Je retournai a Versailles, oü j\'attendis une dépêche définitive du gouvernement de la défense nationale pour clore toute cette négoriation devenue inutile. Je quittai M. de Bismarck, fort affligé de voir la lutte se continuer, et je partis toujours accqm-pagné _ d\'officiers d\'état-major prussiens, fort distingués et fort courtois.
Arrivés entre Orléans et Tours, nous trouvames les hostilités recommencées, et les armées aux prises. Les avant-postes franchis, je pris passage sur une locomotive, et j\'arrivai a Tours assis sur un monceau de charbon.
(Deposition devaut la commission d\'enquête du gouvernement de ia Défense Nationale, 1872).
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M ICHELET. 1798—1874.
Apotre Je 1\'histoire au Collége de France, cours supprimé en 18ol ii cause des opinions avancées du professeur et de son autorité sur la jeunesse. — Vaste savoir historique mis au service des idees liberales extrêrnes. — Langage de 1\'école romantique appliqué au récit des e\\e-neraents. — Nombreux volumes sur l\'histoire de France. — Une His-toire Romaine. - La Bible de 1\'Humanité. - Du Prêtre, de la Femme, et de la Familie. - Série de petits ouvrages d\'histoire naturelle : 1\'Oiseau, rinsecte, la Mer, etc.
LE ROSSIGNOL.
Le célèbre Pré-aux-Clercs, aujouvd\'hui marché Saint-Germain, est, comme on sait, le dimanche, le marché aux oiseaux de Paris. Lieu curieux; a plus d\'un titre. C\'est une vaste menagerie, iié-quemment renouvelée, musée mobile et curieux de 1\'ornitlio-logie f\'rangaise.
Un dimanche de eet été, nous y fimes une visite cpie nous n\'oublierons jamais. Le marché n\'était pas riche, encoie moins harmonieux ; les temps de mue et de silence avaient commencé. Nous n\'en fümes pas moins saisis et vivement intéressés de la naïve attitude de quelques individus. Le chant, le plumage, ces deux hauts attributs de Toiseau, préoccupent ordinairement, et empêchent d\'observer leur vive et originale pantomime. Ln seul, le moqueur d\'Amérique, a le génie du comédien, marquant tous ses chants d\'une mimique strictement appropriée a leur carac-tère et souvent trés ironique. Nos oiseaux n\'ont pas eet art singulier; mais, sans art et a leur insu, ils expriment par des mouvements significatifs, souvent pathétiques, ce qui traverse leur esprit.
JHCHELET.
Dans une miserable cage fort petite, peuplée pêle-mêle d\'une demi-douzaine d\'oiseaux de tailles fort différentes, on me montra un prisonnier que je n\'aurais pas distingue, un jeune rossignol pris le matin même. L\'oiseleur, par un habile maehiavélisme, avait mis le triste captif dans un monde de petits esclaves fort gais et déja tout faits a la reclusion. C\'étaient de jeunes troglodytes, nés en eage et récemment; il avait fort bien calculé que la vue des jeux de l\'enfance innocente trompe parfois les grandes douleurs.
Grande évidemment, immense était celle-ci, plus frappante qu\'aucune de celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enfermée en soi, qui ne voulait que ténèbres. II était au plus loin reculé dans 1\'ombre, au fond de la cage, caché a demi au fond d\'une petite mangeoire, se faisant gros et gonflé de ses plumes un peu hérissées, fermant les yeux, sans les ouvrir même quand il était heurté dans les jeux folatres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient souvent sur lui. Visïble-ment, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni manger, ni se consoler. Ces ténèbres volontaires, je le sentais bien, étaient, dans sa cruelle douleur, un effort pour ne pas être, un suicide intentionnel. D\'esprit, il embrassait la mort, et mourait, autant qu\'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activité extérieure.
Notez que, dans cette attitude, il n\'y avait rien de haineux, rien d\'amer, rien de colérique, rien de ce qui eüt rappelé son voisin, l\'apre pinson, dans son attitude d\'eifort si violente et si tourmentée. Même l\'indiscrétion des oiseaux enfants qui, sans souci ni respect, se jetaient par moments sur lui, ne tirait de lui aucune marque d\'impatience. II disait visiblement: ,Qu\'im-porte a celui qui n\'est plus ?quot; Quoique ses yeux fussent fermés, je n\'en lisais pas moins en lui. Je sentais une ame d\'artiste, toute douceur et toute lumière, sans fiel et sans dureté contre la bavbarie du monde et la férocité du sort. Et c\'est de cela qu\'il vivait, c\'est par la qu\'il ne mourait pas, trouvant en lui, dans ce grand deuil, le tout-puissant cordijil inhérent a sa nature ; la lumière intérieurs, le chant. Ces deux mots disent même chose en langue de rossignol.
Je compris qu\'il ne mourait pas, paree qu\'alors même, malgré \'ui, malgré ce goüt de la mort, il ne laissait pas de chanter. Son cceur chantait le chant müet que j\'entendais parfaitement:
Lascia cite io pianga!
La Liberia .. .
La Liberté ! ... Laissez-moi, que jo pleure !
Je ne m\'étais pas attendu a retrouver la ce chant qui jadis.
M1CHELET.
par une autre bouche (une bouche qui ue s\'ouvrira plus), m\'avait déja mordu le cceur, et mis lil une blessure que le temps n\'effa-cera pas.
Je demandais a son geólier si l\'on pouvait l\'acheter. Cet homme rusé me répondit qu\'il était trop jeune pour être vendu, qu\'il ne mangeait pas encore seul: chose fausse évidemment, car il n\'était pas de l\'année, mais il le gardait pour le vendre a l\'hiver, lorsque la voix, revenue, donnerait un liaut prix. ün tel rossignol, né libre, qui seul est le vrai rossignol, a une bien autre valeur que celui qui nalt en cage: il chante bien autrement, ayant connu la liberté, la nature, et les regrettant. La meilleure part du génie du grand artiste est la douleur.. ;
Artiste! J\'ai dit ce mot, et je ne m\'en dédis pas. Ce n\'est pas une analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent: non, c\'est la chose elle-même.
Le rossignol, a mon sens, n\'est pas le premier, mais le seul, dans le peuple ailé, a qui Ton doive ce nom.
Pourquoi ? Seul il est créateur; seul il varie, enrichit, amplifie son chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul il est féeond et varié par lui-même; les autres le sont par 1 enseignement et 1\'imitation. Seul il les résumé, les contient presque tous: chacun d\'eux, des plus brillants, donne un couplet du rossignol.
Un seul oiseau avec lui, dans le naïf et le simple, atteint des effets sublimes: c\'est l\'alouette, fille du soleil. Et le rossignol aussi est inspiré de la lumière, tellement qu\'en captivité, seul, privé d\'amour, elle suffit pour le faire chanter. Tenu quelque temps dans 1\'ombre, puis tout a coup rendu au jour, il délire d\'enthousiasme, il éclate en hymnes. II y a toutefois cette diffé-rence : l\'alouette ne chante pas la nuit; elle n\'a pas la mélodie nocturne, l\'entente des grands efiéts du soir, la profonde poésie des ténèbres, la solennité de minuit, les aspirations d\'avantl\'aube, enfin ce poème si varié qui nous traduit, nous dévoile, eu toutes ses péripéties, un grand cceur plein de tendresse. L\'alouette a le génie lyrique; le rossignol a l\'épopée, le drame, le combat intérieur: de la une lumière a part. En pleines ténèbres, il voit dans son ame et dans I\'amour, par moments, audela, ce semble, de I\'amour individuel, dans 1\'océan de I\'amour infini.
Comment ne pas I\'appeler artiste? il en a le tempérament au degré suprème oü. l\'homme l a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités, défauts, en lui surabonde. II est sauvage et craintif, défiant, mais point du tout rusé. II ne consulte point sa süreté et ne voyage que seul. II est ardemment jaloux, en émulation égal au pinson. ,11 se crêverait a chanter,quot; dit un de ses historiens. II s\'écoute, il s\'établit surtout oü il y a écho,
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MIOHELET.
pour entendre et répondre. Nerveux a Fexcès, on le voit, en captivité, tantót dormir longtemps le jour avec des rêves agités, parfois se débattre, veiller et se démener. II est sujet aus attaques de nerfs, a 1\'épilepsie.
II est bon, il est féroce. Je m\'explique. Son cceur est tendre pour les faibles et les petits: donnez-lui des orpbelins, il s\'en charge, les prend a cceur; male et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement comme ferait une femelle. D\'autre part, il est extrêmement apre a la proie, engloutissant et avide; la flamme qui brüle en lui, et le tient presque toujours maigre, lui fait •constamment sentir le besoin du renouvellement: et c\'est aussi une des raisons qui font qu\'on le prend si aisément. II suffit de tendre au matin le filet, en avril et mai surtout, quand il s\'épuise a chanter dans toute la longueur des nuits. A 1\'aurore, exténué, faible, avide, il se jette a l\'aveugle sur l\'appat. lis est d\'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il vient également se faire prendre.
üne fois pris, si l\'on n\'avait soin de lier ses ailes, ou plutót de couvrir a l\'intérieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait par sa violence effarée et ses mouvements.
Cette violence est extérieure. Au fond, il est doux et docile: c\'est la ce qui le met si baut et le fait vraiment artiste. II est non seulement le plus inspiré, mais le plus éducable, le plus civilisable, le plus laborieux.
C\'est un spectacle de voir les petits autour du père, écouter attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu a peu leurs fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.
Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-méme, se juger, se perfectionner, s\'écouter sur de nouveaux thèmes ! Cette perseverance, ce sérieux, qui vient du respect de son art et d\'une religion intérieure, c\'est la moralité del\'artiste, son sacre divin, qui le met a part, ne permettant pas de le confondre avec le vain improvisateur, dont le babil sans conscience est un simple écho de la nature.
Ainsi l\'amour et la lumière sont\' sans doute son point de départ; mais l\'art même, l\'amour du beau, confusément entrevus et trés vivement sentis, sont un second aliment qui soutient son coeur et lui donne un souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l\'infini.
La vraie grandeur de l\'artiste. c\'est de dépasser sou objet, et de faire plus qu\'il ne veut, et tout autre chose, de passer pardessus le but, de traverser le possible, et de voir encore au dela.
De la de grandes tristesses, une source intarissable de mélan-colie; de la le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu\'il
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MICHELET.
n\'a jamais eus. Les autres oiseaux s\'en étonnent et lui deman-dent parfois ce qu\'il a, ce qu\'il regrette. Heureux, libra en sa forêt, il ne leur répond pas moins par ce que, dans son silence, ehantait mon captif:
La Liberté!... Laissez-moi, que je pleure!
(L\'oiseau. — Hachette et Cie, 1881, Quatorzième Edition).
PROCÉS DE JEANNE D\'ARC.
Le 21 février, la Pucelle fut amenée devant sesjuges. L\'évè-que de Beauvais l\'admonesta avec „douceur et charité,quot; la priant de dire la vérité sur ce qu\'on lui demanderait, pour abréger son procés et décharger sa conscience, sans chercher de subterfuges. — Réponse ; „Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger, vous pourriez bien me demander telles choses que je ne vous dirais point.quot; — Elle consentait a jurer de dire vrai sur tout ce qui ne touchait point ses visions. „Mais pour ce dernier point, dit-elle, vous me couperiez plutót la tête.quot; Néanmoins, on l\'amena a jurer de répondre „sur ce qui toucherait la foi.quot;
Nouvelles instances le jour suivant, 22 février, et encore le 24. Elle résistait toujours: „C\'est le mot des petits enfants, qu\'öM pend souvent les gens pour avoir dit la vérité.quot; Elle finit, de guerre lasse, par consentir a jurer „de dire ce qu\'elle sau-roit sur son proces, mais non tout ce qu\'elle sauroitquot; \'.
Interrogée sur son age, ses nom et surnom, élle dit qu\'elle avait environ dix-neuf ans. „Au lieu oü je suis née, on m\'appe-lait Jehannette et en France Jehanne . ..quot; Mais quant au surnom (la Pucelle), il semble que, par un caprice de modestie feminine, elle eüt peine a le dire; elle éluda par un pudique mensonge: „Du surnom, je n\'en sais rien.quot;
Elle se plaignait d\'avoir les fers aux jambes. L\'évêque lui dit que, puisqu\'elle avait essayé plusieurs fois d\'échapper, on avait du lui mettre les fers. „II est vrai, dit-elle, je 1\'ai fait; c\'est chose licite a tout prisonnier. Si je pouvais m échapper, on ne pourrait me reprendre d\'avoir faussé ma foi, je n\'ai rien premis.quot;
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On lui ordonna de dire le Pater et VAvé, peut-être dansl\'idée superstitieuse que, si elle était vouée au diable, elle ne pourrait dire ces prières.
1. Interrogatoire dn 24 février 1431.
MICHELET.
„Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais veut m\'ouïr en confession.quot; Adroite et touchante demande; offrant ainsi sa confiance a son juge, a son ennemi, elle en eüt fait son père spiritual et le témoin de son innocence.
Cauchon refusa, mais je croirais aisément qu\'il fut ému. II leva la séance pour ce jour, et le leudemain, il n\'interrogea pas lui-même; il en chargea un des assesseurs.
A la quatrième séance elle était animée d\'une vivacité singu-lière. Elle ne cacha point qu\'elle avait entendu ses voix: „Elles m\'ont éveillé, dit-elle, j\'ai joint les mains, et je les ai priées de me donner conseil; elles m\'ont dit: Demande a Notre-Seigneur.— Et qu\'ont-elles dit encore? — Que je vous repende hardiment.quot;
,. . . Je ne puis tout dire, j\'ai plutöt peur de dire chose qui leur déplaise, que je n\'ai de répondre a vous . .. Pour aujour-d\'hui, je vous prie de ne pas m\'interroger.quot;
L\'évêque insista, la voyant émue : „Mais, Jehanne, ondéplaït done a Dieu en disant des choses vraies? — Mes voix m\'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi.quot; Et elle ajouta vivement: ,Ah! s\'il les savait, il en serait plus aise a diner.. . Je voudrais qu\'il les süt, et ne pas boire de vin d\'ici a Paques.quot;
Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes: „Je viens de par Dieu, je n\'ai que faire ici, renvoyez-moi a Dieu, dont je suis venue. . .quot;
„Vous dites que vous êtes mon juge; avisez bien a ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée de Dieu, vous vous mettez en grand danger.quot;
Ces paroles sans doute irritèrent les juges et ils lui adres-sèrent une insidieuse et perfide question, une question telle qu\'on ne peut sans crime l\'adresser a aucun homme vivant: „Jehanne, croyez-vous être en état de grace?quot;
lis croyaient l\'avoir liée d\'un lacs insoluble. Dire non, c\'était s\'avouer indigne d\'avoir été I\'mstrument de Dieu. Mais d\'autre part, comment dire oui? Qui de nous, fragiles, est sur ici-bas d\'etre vraiment dans la grace de Dieu? Nul, sinon l\'orgueilleux, le présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin.
Elle trancha le nceud avec une simplicité héroïque et chré-tienne:
„Si je n\'y suis, Dieu veuille m\'y mettre, si j\'y suis, Dieu veuille m\'y retenirquot;\'.
Les pharisiens restèrent stupéfaits.
107
Mais avec tout son heroïsme, c\'était une femme pourtant...
1. Interrogatoire du 24 février.
MICHELET.
Après cette parole sublime, elle retomba, elle s\'attendrit, dou-tant de son état, comme il est naturel a une ame chrétienne, s\'interrogeant et tachant de se rassurer: „Ah! si je savais ne pas être en la grace de Dieu, je serais la plus dolente du monde. .. Mais si j\'étais en péché, la voix ne viendrait pas sans doute ... Je voudrais que chacun put 1\'entendre comme moi-même ...quot;
Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une longue pause, ils revinrent a la charge avec un redoublement de baine, et lui firent coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre.
Les voix ne lui avaient-elles pas dit de ha\'tr les Bourgui-gnons ? ... N\'allait-elle pas, dans son enfance, a 1\'arbre des fées ? etc ... Ils auraient déja voulu la brüler comme sorcière.
A la cinquième séance, on l\'attaqua par un cote délicat, dan-gereux, celui des apparitions.
L\'evêque, devenu tout a coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question: „Jehanne, comment vous êtes-vous portee depuis samedi? — Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière cbargée de fers, le mieux que j\'ai pu.quot;
.Jehanne, jeünez-vous tous les jours de ce carême? — Cela est-il du procés? — Oui, vraiment. — Eb bien! oui, j\'ai tou-jours jeuné.quot;
On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au Daupbin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions bostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu\'il lui apparaissait, saint Michel était nu?... A cette vilaine question, elle répliqua, sans comprendre, avec une pureté céleste: „Pensez-vous done que Notre-Seigneur n\'ait pas de quoi le vêtirquot; 1 ?
Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le diable. „Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des anges? — Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu.\'\' Cette réponse fut soigneusement notée.
Ils passent de la a l\'habit d\'homme, a l\'étendard; „Les gens d\'armes ne se faisaient-ils pas des étendards a la ressem-blance du vötre? ne les renouvelaient-ils pas? — Oui; quand la lance en était rompue. — N\'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur? — Son, je disais settlement: Entrez hardlment parmi les Anglais, et j\'y entrais moi-même.quot;
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„Mais pourquoi eet étendard fut-il porté en 1\'église de Reims,
1
Interrogutoire du 27 février.
MICHELET.
au sacre, plutót que ceux des autres capitaines ? ... — II avait été a la peine, c\'était bien raison qu\'il fut a rhonneurquot; 1.
„Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements? — Les pauvres gens venaient vo-lontiers a moi, paree que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais selon mon pouvoirquot; 2.
II n\'y avait pas de cceur d\'homme qui ne fut touché de telles réponses.
(Histoire de France, Vol. VI. — Marpon et Flammarioiu 1884, Nouvelle Édition).
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1
Interrogatoire des 3 et 17 mars
2
Ibidem, 3 mars.
RODOLPHE TÖPFFER-1799—1846.
Romancier de la Suisse Frangaise, que ses Nouvelles Genevoises (ISW) out fait admettre en France parnii les écrivalns de race. — Caricatu-riste distingué: M. Vienx-Bois, M. Jabot, M. Gryptogame, et autres albums burlesques. — Romans, outre les Nouvelles Genevoises : Le Pres-bytère, 1833: Rosa et Gertrude, -1846. - Voyages en Zig-Zag, illustrés par l\'auteur, IS\'i-S—1853. — Philosophie de l\'art: Réflexions et Menus Propos d\'un peintre genevois, 1839.
COMMENT DE LA BOSSE NAISSENT LES BEAUX-ARTS.
De sentir a vouloir reproduire, il n\'y a qu\'un pas. Si ce roeher couronné d\'arbres, percé de cavernes et formant una masse hardie qui se répète dans le cristal d\'une fontaine, vient è frapper mon sixième sens, de faijon qu\'il s\'ensuive le charme dont j\'ai parlé, l\'envie me prend aussitót d\'en reproduire l\'image.
Pourquoi cette envie ? C\'est qu\'imiter est un plaisir naturel A l\'homme, lequel volontiers s\'émerveille naïvement a voir naltre sous ses doigts la ressemblance de quelque chose. Mais c\'est plus ! imiter, pour Thomme c\'est créer ; or créer, c\'est volupté d\'amour-propre qui nous allèche; c\'est acte de puissance qui nous grandit; c\'est, 4 I\'ame, son plus noble passe-temps.
Lors done que eette envie me prend au pied de ma roche solitaire, j\'avise aux moyens d\'imiter. Suis-je de Mantoue, et m\'appelé-je Virgile, je prends des mots, et rien que de leur lieureux assemblage je forme la représentation de mon roeher. Chose merveilleuse ! dans des mots, je trouve des eouleurs fraiehes, suaves ou sévères ; je trouve des formes douees ou hardies, et avec des ingrédients qui n\'ont aueune ressemblance de nature
RODOLPHE TÖPFFER.
avec l\'objet que je veux peindre, je trace un paysage sublime, oil je prête encore a la nature quelques aimables traits qu\'elle avail oubliés.
Suis-je du pays de Flandre, et m\'appelé-je Potter ou Dujar-din, je broie avec de I\'huile quelques pincées de terre colorée, et trempant mes pinceaux dans ce melange, j\'y trouve des Tiuan-ces pour rendre, non pas seulement ma roche, pierre brute et sans vie, mais ma roche avec son gracieux ou son terrible, ma roche avec tous les pensers qu\'elle m\'inspire, paisibles ou sau-vages; j\'y trouve du transparent pour rendre la claire fontaine, du sourd pour rendre cette profondeur sombre qui se perd mystérieusement sous les mousses vives; et encore ici, si quelque tache dépare mon modèle, ou si quelque beauté que j\'ai entrevue lui manque, je détruis ce qui était, ou je crée ce qui n\'était pas.
Que si je ne suis ni Virgile, ni Potter, mais Cimarosa, ou seulement Eossini, je prends des sons et j\'imite, je crée encore. Mes couleurs sont plus vagues, mais plus riches; mon dessin moins précis, mais plus grand; mes traits moins fidèles, mais plus énergiques. Et si j\'amène, au pied de cette roche, Ariadne abandonnée, avec des sons aussi, j\'exprimerai la poignante dou-leur qui déchire son ame; bien plus, par les moyens particuliers que m\'offre mon art, confondant en un même tableau et les tristes impressions d\'une sauvage solitude, et le morne aspect d\'un ciel d\'airain, et les cris plaintifs de 1\'écho, et la gémissante voix de cette amante éplorée, je vous saisirai au coeur, et des larmes bouillantes poindront a votre paupière!
Enfin, que si je suis Pierre ou Jean, et de mon pays, ayant la bosse moins le génie, encore est-il qu\'ému de ces beautés, je m\'essaie a les dire, j\'en bégaie les traits, je cherche a qui com-muniquer ce qu\'elles me font ressentir. Jouir seul des beautés de la nature, c\'est jouir a demi; on l\'a dit: mais pourquoi ? Parce qu\'au sentiment vif se lie toujours le besoin d\'exprimer, de peindre, de représenter a soi-même et aux autres : seul point que je voulais établir.
C\'est done de la bosse que naissent les beaux-arts; mais est-ce a dire que la bosse n\'appartienne qu\'a Virgile, Potter, Rossini et consorts ?
Non pas. Ce sens particulier est aussi bien ce qui rend apte a goüter les chefs-d\'oeuvre de ces grands hommes, que ce qui rend propre a les faire; or, de dire que beaucoup d\'hommes ne soient pas aptes a goüter ces chefs-d\'ceuvre, ce serait absurde autant que faux.
Mais il y a plus ; cette poésie de 1\'esprit qui, dans les beaux-arts, s\'applique plus particulièrement aux objets d\'iinitation, peut
Ill
RODOLPHE TÖPFFEE.
indépendamment de toute imitation, s\'etendre a tout, et em-brasser tout ce qu\'aborde la pensee de Thomme.
N\'y a-t-il pas poésie dans l\'histoire des ages écoulés, poésie qui plane au-dessus et en dehors des faits dont elle se compose ? N\'y a-t-il pas poésie dans la religion, au-dessus et en dehors des rites ou des dogmes ? N\'y a-t-il pas poésie dans la. vie de l\'homme, dans le jeu de ses passions, dans les vicissitudes de ses jours, dans le mystère de sa destinée, dans la vertu, dans la douleur, et jusque dans le crime? Au-dessus de ces cho-ses considérées comme les faits de l\'existence humaine, n\'est-il pas une région calme et pure oü se retire votre pensee pour y goüter l\'émotion qu\'elles font naitre, et dont ces faits sont pour votre ame, comme la feuille pour les yeux, l\'occasion bien plus encore que 1\'objet?
Cette poésie-ci, poésie du coeur autant que de l\'esprit, je 1\'ai entendu nommer drólement. II a le la, disaient-ils, en parlant de celui qui en était doué, ni plus ni moins qu\'ils auraient dit d\'un croque-note a sa chanterelle. Entendaient ils comparer le coeur qui vibre aux émotions poétiques, a la corde qui vibre sous les coups d\'archet? Peut-être. Entendaient-ils autre chose? Je ne sais, mais ce qu\'il y a de sur, c\'est qu\'observant de quels hommes ils tenaient ce propos, je trouvai toujours que ces hommes avaient quelque étendue dans l\'esprit, quelque chaleur dans l\'ame, ou quelque générosité dans le coeur. Et c\'est de ce temps que, dans ma pensee, j\'ai toujours lié ces belles qualités avec la bosse, avec le la, avant même d\'entrevoir quel lien pouvait unir des idéés et des mots si étonnés de se trouver ensemble.
Mais patience, on s\'instruit en vieillissant; et s\'instruire n\'est autre chose que trouver les points d\'attache qui unissent les faits les plus distants, les plus disparates au premier coup d\'ceil. Oui, la bosse, le la, et les phis nobles qualités de Tame se donnent la main. A la vérité, Thomme sans poésie peut être honnête, probe, laborieux, actif et, comme dit 1\'autre, bon époux, bon père, bon citoyen ; mais ii coup sur, son coeur, son ame, sa pensée sont de petite taille. II ne bronche pas; le sentier qu\'il s\'est fait est trop étroit, mals il s\'y embourbe et n\'en saurait sortir ; il ne s\'égare pas, mais il reste en place ; il ne voit pas faux, mais il ne regarde rien. De cette espèce d\'êtres, j\'entends dire que notre age en est fécond ; j\'en sais parmi les jeunes hommes, et l\'oserai-je dire .... pourquoi non t\' d\'autres Font fait.... ils font nombre parmi nous.
(Réllexions et Meims-Propos, Vol. I. — Dubochet, Lechevalier et Cie, 1848).
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ALFRED DE VIGNY.
1799—186-3.
Poète et romancier. — Issu d\'une familie noble, il servit dans l\'ar-mée, de 1815 a 1828. — Les récits réuuis sous le titre de Servitude et Grandeur Militaires, 1835, doivent leur origine a des impressions et des souvenirs personnels. — Principal poème : Éloa, 1826. — Romans : Cinq-Mars, 1826; Stello, 1832. — Diames: Lamaréchale d\'Ancre, 18*30; Chatterton, 1835. — Traduction de l\'Othello de Shakespeare^ 1829.
LAUEETTE, OU LE CACHET ROUGE.
(récit de l\'ancien officier de marine).
Je leur criai;
Eh! elites done, mes petits amis! on a 1\'ordre d\'éteindre tous les fer.x du batiment. Soufflez-moi votre lampe, s\'il vous plait
Us soufflèrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas dans 1\'ombre comme des écoliers. Je me remis a me pro-mener seul sur mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du tropique ëtaient a leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardai en respirant un air qui sentait frais et bon.
Je me disais que certainement ces bons petits avaient deviné la vérité, et j\'en étais tout ragaillardL U y avait bien a parier qu\'un des cinq Directeurs 1 s\'était ravisé et me les recommandait; je ne m\'expliquais pas bien pourquoi, paree qu\'il y a des affaires d\'Etat que je n\'ai jamais comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et, sans savoir pourquoi, j\'étais content.
Je descendis dans ma chambre, et j\'allai regarder la lettre sous mon vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me
8
1
II s\'agit de la première Republique et Ju Directoire, qui remp^a de 1795 a 1799 la Terreur,
ALFRED DE VIGNY.
sembla qu\'elle riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa bonté, et je lui fis un petit signe d\'amitié.
Malgré cela, je remis mon liabit dessus ; elle m\'ennuyait.
Nous ne pensames plus du tout a la regarder pendant quel-([ues jours, et nous étions gais ; mais quand nous approcliames du premier degré de latitude, nous comniencames a ne plus parler.
Un beau matin je m\'éveillai assez étonné de ne sentir aucun mouvement dans le batiment. A vrai dire, je ne dors jamais que d\'un ceil, comme on dit, et le roulis me manquant, j\'ouvris les deux yeux. Nous étions tombés dans un calme plat. et c\'ëtait sous le 1° de latitude nord, au 27° de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer était lisse comme une jatte d\'huile ; toutes les voiles ouvertes tombaient collées aux mats comme des ballons vides. Je dis tout de suite : — J\'aurai le temps de te lire, va ! en regardant de travers du cöté de la lettre. — J\'attendis jusqu\'au soir, au coucher du soleil. Dependant il fallait bien en venir la: j\'ouvris la pendule, et j\'en tirai vivement l\'ordre cacheté.
— Eh bien! mon cher, je le tenais a la main depuis un quart d\'heure que je ne pouvais pas encore le lire: Enfin je me dis: — C\'est par trop fort! et je brisai les trois cachets d\'un coup de pouce ; et le grand cachet rouge, je le broyai en poussière. — Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m\'être trompé.
Je relus la lettre tout entière ; je la relus encore ; je recom-men9ai en la preiu.nt par la dernière ligne, et remontant a la première. Je n\'y croyais pas- Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m\'assis ; j\'avais un certain tremblement sur la peau du visage ; je me frottai un peu les joues avec du rhum, je m\'en mis dans le creux des mains, je me faisais pitié a moi-même d\'étre si béte que cela ; mais.ce fut l\'affaire d\'un moment ; je montai prendre Fair.
Laurette était ce jour-la si jolie, que je ne voulus pas m\'ap-procher d\'elle : elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus jusqu\'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait toujours. Elle s\'amusait ii tremper dans la mer son autre robe au bout d\'une corde, et riait en cherchant a arrêter les goëmons, plantes marines semblables a des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux des Tropiques.
— Viens done voir les raisins! viens done vite! criait-elle; et son ami s\'appuyait sur elle, et se pencbait, et ne regardait pas l\'eau, paree qu\'il la regardait d\'un air tout attendvi.
Je fis signe a ce jeune homme de venir me parler sur le gail-lard d\'arrière. Elle se retourna. Je ne sais quelle figure j\'avais, mais elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui dit:
114
ALFRED 1gt;E VIGNY.
— Oh ! n\'y va pas, il est tout pale
Cela se pouvait bien ; il y avait de quoi palir.
I] vint cependant prés de moi sur le gaillard ; elle nous re-gardait, appuyée contre le grand mat. Nous nous promenames longtemps de long en large sans vien dire. Je fumais un cigare que je trouvais amer, et je le cracliai dans 1\'eau. II me suivait de l\'ceil; je lui pris le bras ; j\'etouft\'ais, ma foi: ma parole d\'hon-neur, j\'étouffais!
— Ah ija ! lui dis-je enfin, contez-moi done, men petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous done fait a ees chiens d\'avoeats qui sont la comme einq moreeaux de roi ? II parait qu\'ils vous en veulent fièrement! O\'est dróle!
II haussa les épaules en pen eh ant la tête (avee un air si doux, le pauvre gallon!), et me dit;
— O mon Dieu! capitaine, pas grand\'ehose, allez : trois eou-plets de vaudeville sur le Direetoire, voila tout.
— Pas possible! dis-je.
— O mon Dieu, si! Les couplets n\'étaient méme pas trop bons. J\'ai été arrêté le 15 frnetidor et conduit a la Force ; jugé le 16, et eondamne a mort d\'abord, et puis a la déportation par bienveillance.
— C\'est dróle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien susceptibles: car cette lettre que vous savez me donne I\'ordre de vous fusilier.
II ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne con-tenanee pour un jeune homme de dix-neuf ans. 11 regarda seu-lement sa femme, et s\'essuya le front, d\'oü tombaient des gouttes de sueur. J\'en avais autant au moins sur la figure, moi, et d\'autres gouttes aux yeux.
Je repris :
— II parait que ees eitoyens-la n\'ont pas voulu faire votre affaire sur terre, ils ont pensé qu\'ici 9a ne paraltrait pas tant. Mais pour moi c\'est fort triste; car vous avez beau être un bon enfant, je ne peux pas m\'en dispenser; l\'arrêt de mort est la en regie, et I\'ordre d\'exéeution sigrié, paraphé, seellé; il n\'y manque rien.
11 me salua très-poliment en rougissant.
— Je ne demande rien, capitaine, dit-il avee une voix aussi douce que de coutume; je serais désolé de vous faire manquer a vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu a Laure, et vous prier de la protéger dans le cas oü elle me survivrait, ee que je ne crois pas.
— Oh ! pour cela, c\'est juste, lui dis-je, mon gallon ; si cela ne vous déplait pas, je la eonduirai a sa familie a mon retour
115
ALFRED DE VIGNT.
en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, a mon sens, vous pouvez vous flatter qu\'elle ne-reviendra pas de ce coup-la; pauvre petite femme !
II me prit les deux mains, les serra et me dit:
— Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce-qu\'il vous reste a faire, je le sens Viien ; mais qu\'y pouvons-nous ? Je compte sur vous pour lui conserver le peu quim\'ap-partient, pour la protéger, pour veiller a ce qu\'elle regoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n\'est-ce pas ? pour ga-rantir sa vie, son honneur, n\'est-ce pas ? et aussi pour qu\'on ménage toujours sa santé. — Tenez, ajouta-t-il plus bas, j\'ai a vous dire qu\'elle est très-délicate; elle a souvent la poitrine affectée jusqu\'a s\'évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu\'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant que possible, n\'est-il pas vrai ? Si elle pou-vait conserver les bagues que sa mère lui a données, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a besoin de les vendre pour elle,. il le faudra bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle!
Comme 5a commenijait a devenir par trop tendre, cela m\'en-nuya, et je me mis a froncer le sourcil: je lui avais parlé d\'un air gai pour ne pas m\'affaiblir; mais je n\'y tenais plus; — Enfin, suffit, lui dis-je, entre braves gens on s\'entend de reste.. Allez lui parler, et dépêchons-nous.
Je lui serrai la main- en ami; et comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier:
— Ah 9a! si j\'ai un conseil a vous donner, ajoutai-je, c\'est de ne pas lui parler de 9a. Nous arrangerons la chose sans qu\'elle s\'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; 9a me regarde.
— Ah! c\'est différent, dit-il, je ne savais pas . . . cela vaut mieux en effet. D\'ailleurs, les adieux ! les adieux, cela afiaiblit.
— Qui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, 9a vaut mieux. Ne I\'embrassez pas, mon ami, ne I\'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous êtes perdu.
Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai aller. Oh! c\'était dur pour moi tout cela.
II me parut qu\'il gardait, ma foi, bien le secret; car ils se promenèrent, bras dessus bras dessous, pendant un quart d\'heure, et ils revinrent, au bord de I\'eau, reprendre la corde at la robe qu\'un de mes mousses avait repêchées.
La nuit vint tout a coup. C\'était le moment que j\'avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu\'au jour oü nous sommes, et je le trainerai toute ma vie comme un boulet.
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ALFKED DE V1GNY.
lei le vieux commandant fut forcé de s\'aiTêter. Je me gardai de parler, de peur de détourner ses idees ; il reprit en se frappant la poitrine:
— Ce moment-la, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je sentis la colère me prendre aux cheveux, et en méme temps je ne sais quoi me faisait obéir et me poussait en ■avant. J\'appelai les officiers, et je dis a l\'un d\'èux;
— Allons, un canot a la mer ... puisque ii présent nous som-nies des bourreaux! Vous j mettrez cette femme, et vous l\'em-mènerez au large, jusqu\'a ce que vous entendiez des coups de fusil. Alors vous reviendrez. — Obéir a un morceau de papier ! car ce n\'était que cela enfin! II fallait qu\'il y eüt quelque chose dans l\'air qui me poussat. J\'entrevis de loin ce jeune homme .. . oh ! c\'était affreux a voir !.. . s\'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds. N\'est-ce pas que vous trouvez que j\'étais bien malheureux ? .. .
Je criai comme un fou : — Séparez-les ! nous sommes tous des scélérats! Séparez-les ... La pauvre République est un corps mort! Directeurs, Directoire, c\'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne crains pas tous vos avocats ; qu\'on leur dise ce que je dis, qu\'est-ce que 9a me fait? Ah! je me souciais bien d\'eux en efFet! J\'aurais voulu les tenir, je les \'aurais fait fusilier tous les cinq, les coquins! Oh! je 1\'aurais fait; je me souciais de la vie comme de 1\'eau qui tombe la, tenez ... Je m\'en souciais bien ! . . . une vie comme la mienne . . . Ah bien oui! pauvre vie . . . va !. ..
Et la voix du commandant s\'éteignit peu a peu et devint aussi incertaine que ses paroles; et il mareha en se mordant les lèvres et en fron^ant le sourcil dans une distraction terrible et farouche. II avait de petits mouvements convulsifs et donnait a son mulet des coups du fourreau de son épée, comme s\'il eüt voulu le tuer. Ce qui m\'étonna, ce fut de voir la peaujaunede sa figure devenir d\'un rouge foncé. II défit et entr\'ouvrit violem-ment son habit sur la poitrine, la découvrant au vent et a la pluie. Nous continuames ainsi a marcher dans un grand silence. Je vis bien qu\'il ne parlerait plus de lui-même, et qu\'il fallait me résoudre a le questionner.
— Je comprends bien, lui dis-je, comme s\'il eüt fini son histoire, qu\'après une aventure aussi cruelle on premie son métier en horreur.
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ALFRED DE VIGNY.
— Oil! Ie métier; ètes-vous fou ? me dit-il brusquemeut, ce n\'est pas le métier! Jamais le capitaine d\'un batiment ne sera obligé d\'etre un bourreau, sinou quand viendront des gouverne-ments d\'assassins et de voleurs, qui profiteront de 1\'habitude qu\'a xm pauvre homme d\'obéir aveuglément, d\'obéir toujours, d\'obéir comme une malheureuse mécanique, malgrë son cceur.
En mème temps il tira de sa poclie un mouchoir rouge dans lequel il se mit a pleurer comme un enfant. Je m\'arrêtai un moment comme pour arranger mon étrier, et, restant derrière la charrette, je inarch ai quelque temps a la suite, sentant qu\'il serait humilié si je voyais trop clairement ses larmes abondantes. J\'avais deviné juste, car au bout d\'uu quart d\'heure environ, il vint aussi derrière son pauvre équipage, et me demanda si je n\'avais pas de rasoirs dans mon portemanteau; a quoi je lui répondis simplement que, n\'ayant pas encore de barbe, cela m\'était fort inutile. Mais il n\'y tenait pas, c\'était pour parler d\'autre chose. Je m\'aperijus cependant avec plaisir qu\'il revenait a son histoire, car il me dit tout a coup :
— Vous n\'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n\'est-ce pas?
— Je n\'en ai vu, dis-je, qu\'au Panorama de Paris, et je ne me fie pas beaucoup a la science maritime que j\'en ai tirée.
— Vous ne savez pas, par conséquent, ce que c\'est que le bossoir?
— Je ne m\'en doute pas, dis-je.
— C\'est une espèce de terrasse de poutres qui sort de 1\'avant du navire, et d\'oü l\'on jette 1\'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait placer la ordinairement, ajoüta-t-il plus bas.
— Ah! je comprends, paree qu\'il tombe de la dans la mer.
II ne répondit pas, et se mit a décrire toutes les sortes de
canots que peut porter un brick, et leur position dans le batiment; et puis, sans ordre dans ses idéés, il continua son récit avec eet air affecté d\'insouciance que de longs services donnent infailliblement, paree qu\'il faut montrer a ses inférieurs le mépris du danger, le mépris des hommes, le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soi-même; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une sensibilité pro-fonde. — La dureté de l\'homme de guerre est comme un masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui renferme un prisonnier royal.
118
ALFRED DE VIGSST.
— Ces enibarcations tiennent six hommes, reprit-il. lis s\'y jetèrent et emportèrent Laure avec eux, sans qu\'elle eüt le temps de crier et de parler. Oh! voici une chose dont aucun honnète homme ne peut se consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n\'oublie pas une chose pareille! . . .
Ah! quel temps il fait! — Quel diable m\'a poussé a raconter i,\'a! quand je raconte cela, je ne penx plus m\'arréter, c\'est fini. Cast une histoire qui me grise comme le vin de Juramjon. — Ah! quel temps il fait! — Mon manteau est traversé.
Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette! — La pauvre femme ! — Qu\'il y a des gens maladroits dans le monde ! l\'officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est vrai de dire qu\'on ne peut pas tout prévoir. Moi je comptais sur la nuit pour cacher I\'affaire, et je ne pensais pas a la lumière des douze fusils faisant feu a la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari tomber a. la mer, fusillé.
S\'il y a un Dieu la-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous dire, moi je ne le sais pas, mais on l\'a vu et enten-du comme je vous vois et vous en tends. Au moment du feu, elle porta la main a sa tête comme si une balie l\'avait frappée au front, et s\'assit dans le canot sans s\'évanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on voulut et comme on voulut. J\'allai a elle, je lui parlai longtemps et le mieux que je pus. Elle avait l\'air de m\'écouter et me regardait en face, en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front rouge et le visage tout pale. Elle tremblait de tous ses membres comme ayant peur de tout le monde. Qa lui est resté. Elle est encore de mème, la pauvre petite! idiote, ou comme imbecile, ou folle, comme vous voudrez. Jamais on n\'en a tire une parole, si ce n\'est quand elle dit qu\'on lui öte ce qu\'elle a dans la tête.
(Servitude et Grandeur Militaires. — Jaccottet, Bour-dilliat et C\'^, 1857, 7« Edition).
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ARMAND CARREL-1800 —1S36.
Officier dans 1\'armée sous la Restauration. ■— Démissionuaire eu 1854. — Journaliste républicaiu et l\'un des rédacteurs du National, fondé en 1830. — Auteur d\'un grand nombre d\'articles réunis plus tard par Littré sous le titre: CEuvres politiques et littéraires. 1857. — Carrel fut mortellement blessé par Emile de Girardiu dans un duel amené par sa nianière hautaine et élevée d\'envisager la vocation de journaliste.
SUR LE SUICIDE.
(a ÏROPOS BE LA MOIir DE sautelet, jeune gérant du NATIONAL, QUI SE TÜA LE 12 MAI 1830).
Qui de nous n\'a pas songé une fois a l\'instant inappreciable qui marquera pour lui, un peu plus tót, uu peu plus tard, le passage du connu a l\'inconnu, de Ia réalité quelquefois triste a un état dont il n\'aura plus conscience et qui sera le vide, le rien, cette chose déconcertante pour la raison, qu\'on appelle d\'un mot confus le néant ? J\'ai pu conduire par la pensée ma vie jusqu\'a eet instant rapide comme l\'éclair oü la vue des objets, le mouvement, la voix, le sentiment m\'échapperont, et oü les dernières forces de mon esprit se réuniront pour former l\'idée: je meurs, mais la minute, la seconde qui suivra immédiatement, j\'ai toujours eu pour elle une indéfinissable horreur; mon imagination s\'est toujours refusée a en deviner quelque chose. Les profondeurs de 1\'enfer sont mille fois moins eflFrayantes a me-surer que cette universelle incertitude:
— — — To die, — to sleep — —
To sleep! perchance to dream.
AK3IAND CAUREL.
J\'ai vu chez tous les hommes, quelle que füt la force de leur caractère ou de leurs croyances, cette même impossibilité d\'aller au dela de leur dernière impression terrestre, et la tête s\'y perdre, comme si, eu arrivant a ce terme, on était suspendu au-dessus d\'un précipice de dix mille pieds. On chasse cette effrayante vue pour aller se battre en duel, livrer assaut a une redoute, ou affronter une mer orageuse; on semble même faire fi de la vie; on se trouve un visage assure, content, serein; mais c\'est que l\'imamp;gination montre le succes plutót que la mort, c\'est que l\'esprit s\'exerce bien moins sur le danger que sur les moyens d\'en sortir. Ce n\'est que dans la mort volontaire qu\'on est vraiment face a face avec l\'impression anticipée de sa propre destruction. Eien ici ne voile l\'ablme; nul moven de détourner les yeux. Le passage n\'est point facilité par l\'af-faiblissement des organes, comme le plus souvent dans la mort naturelle; ni par l\'exaltation de quelque autre passion ou l\'abru-tissement, comme dans les autres morts violentes; loin de la, il faut que l\'esprit soit présent, et fasse lui-même l\'office d\'exé-cuteur. L\'infortuné plein de vie et de raison qui, le pistolet appliqué contre la tête, pense encore, veut encore, sait qu\'il ne va plus ni penser ni vouloir aussitöt que du doigt il aura touché la détente fatale. II appelle toute sa resolution au secours de ce faible et suprème effort qui ne suffirait pas a écraser le moindre insecte. Sans doute il tremble, il s\'y reprend a plu-sieurs fois; enfin le mouvement échappe .... il s\'est élancé dans l\'incomprehensible infini, et Ton ne trouvera plus de lui que le cadavre d\'un supplicié.
Voila pourtant comme meurent tous les jours des hommes que nous avons aimés, avec lesquels nous avons vécu, et de qui 1\'on entend dire légèrement: ,11 s\'est brülé la cervelle,quot; comme s\'il en coütait si peu de se décharger une arme a feu dans la têtel
(GEuvres politiques et littéraires, V 314.)
MORT DE ZüMALAOARREGUY.
28 JUIN 1835.
La nouvelle de la mort de Zumalacarreguy, affiches aujour-d\'hui a la bourse, y a produit une sensation vive, mais qui s\'est manifestée plutót par les conversations que par le mouvement des fonds.
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ARMAXD CAKBEL.
ZumalacaiTeguy fut nommé pour ]a première fois, il n\'y a pas deux ans, et sa mort est un grand événement politique; s\'il meurt jeune, il laisse après lui deux années de sa vie bien employées.
II est des temps oü, avec de médiocres facultés, on peut devenir rapidement fameux; nous sommes, au contraire, a une de ces époques oü tout conspire contre le développement des grands caractères, et oü le travail des sociétés n\'amène a, la surface que des natures dégradées. C\'est une double gloire que de se faire un grand nom a travers ces jours d\'avilissement universel.
Quelque resserré qu\'ait été le theatre sur lequel s\'est présenté Zumalacarreguy, et bien qu\'il n\'ait commandé que de petites armées et n\'ait livré que de petits combats, l\'histoire ne pourra pas lui ravir le titre de héros que va lui décerner 1\'opinion qu\'il a servie, et dont il était a la fois la tête etl\'épée.
Zumalacarreguy était le créateur de tous les éléments qui ont concouru a lui faire une reputation; il avait fait son armée, son parti, et jusqu a l\'ombre de roi qu\'il s\'était donné pour maltre. Sa guerre était dirigée par des principes tellement a lui, qu\'on n\'a pas pu soumettre ses opérations aux régies ordi-naires, et ceux qui, de loin, auraient voulu les jugeiv n\'ont pu admirer que rinfaillibilité de leurs résultats.
On savait a peine d\'oü venait Zumalacarreguy, on savait moins encore jusqu\'oü il pouvait s\'élever; il annon^ait des forces a parcourir une carrière sans bornes. S\'il eüt été possible de terminer a l\'amiable la guerre civile, il eüt été le premier homme de l\'Espagne réconciliée.
La mort semble le partage naturel ei désirable des reputations qui ont atteint leur période de décadence; elle grandit celles qui sont arrêtées dans leur mouvement ascendant. L\'imagi-nation se charge d\'achever la statue qui n\'était qu\'ébauchée, et lui prête des proportions gigantesques.
Depuis 181-5, nos involutions avortées, nos luttes obscures, n\'avaient dans aucun parti, dans aucun pays, placé aucun hom-me aussi haut que le généralissime des provinces basques.
Les hommes rares, ce ne sont pas ceux qui, avec beaucoup de gendarmes, beaucoup de millions, beaucoup de corruption, trouvent moyen a grand\' peine de maintenir, par le massacre et l\'injustice, une autorité usurpée et contestée; ce sont ceux qui, par un ascendant irrésistible, s\'imposent a tout ce qui les entoure, et sont obéis et survis en vertu de la seule action qu\'exerce leur personne.
Zumalacarreguy avait été un de ces hommes séduisants; il a
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ARMANI) CARREL.
commandé et il a été reconnu ; il a eu pom- lui l\'acclamation populaire, et les supériorités du rang se sont éclipsées; il n\'a rencontré que des seconds et pas de rivaux, et il ne faut pas s\'étonner s\'il a inspiré de la sympathie même a ses adversaires. Quand un homme a mérité d\'etre envié a son parti par ceux qui le combattaient, il a touché a la véritable gloire, et sa mort est un deuil jusque dans les rangs oil son nom portait la terreur. Nous avons plus d\'une fois entendu des patriotes espagnols, humiliés des malheurs que le cabinet de Madrid attirait sur leurs amies, s\'enorgueillir de Zumalacarreguy, qui, libra dans ses inspirations et dans son courage, relevait 1\'Espagne aux yeux de I\'Europe.
(CEuvres, IV 287).
L\'INDÉPENDANGE DE LA POLOGNE
(COXTRE UN riSOOUES PRONOXCÉ PAR TlIIERS EX SEPTEMBRE 1831, APKÈS LA PRISE DE VARSOVIE PAR LES ARMÉES RUSSES).
II est bien malheureux que tout ce qui a été avancé hier, avec une si merveilleuse assurance, pour consoler la Chambre de la chute de la liberté polonaise, ne lui ait pas été dit lors de cette mémorable discussion de 1\'adresse, dans laquelle la Chambre fut quelque temps sans savoir si elle aurait la certitude ou seu-lement 1\'assurance que ia nationalité polonaise ne périrait pas. II s\'agissait alors, sinon d\'avoir une majorité amie, au moins de n\'avoir pas une majorité ennemie. Le ministère avait fait une faute; il avait attaché son existence a une question de diction-naire. II était dans la malheureuse nécessité de trouver un mot qui, pour I\'Europe, vouKit dire: „Nous laisserons périr la Pologne,quot; et qui signifiat pour la Chambre: „Nous sauverons la nationalité polonaise.quot; II y avait un moyen de sortir de cette discussion humiliante pour la Chambre, qui ne voulait pas mentir a la France, honteuse pour le ministère, qui voulait tenir parole a la Kussie; c\'eüt été qu\'on lanvat M. Thiers a la tribune. II eiit dit a la Chambre, il eüt dit - aux ministres : „Comment, vous vous disputez pour une équivoque misérable! Vous en êtes a vouloir, les uns toute la nationalité polonaise; les autres, cette même nationalité aux trois quarts ou aux sept huitièmes ? Vous n\'avez done pas lu les mémoires du grand Frédéric et les romans historiques de feu Rulhière? Vous ne savez done pas que la Pologne n\'a jamais eu dans le monde qu\'une existence précaire;
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AU MAND CAKREL.
que c\'est une nation indisciplinable, ingouvernable, qui n\'a jamais rien pu faire chez elle, et qui s\'est trouvé tout au plus bonne a sauver deux ou trois fois la clirétienté des invasions turques? Vous ignorez done qu\'après y avoir bien pensé, le grand Frédéric a trouvé que le plus grand service qu\'on püt rendre a ce pays, c\'était de le partager pour le pacifier; que 9a a été aussi 1\'avis de la grande Catherine et du prince de Kaunitz, qui avaient tous des têtes profondes? Voulez-vous que je vous fasse paraitre 1\'ombre de Napoléon ? II vous dira, comme moi, que jamais il n\'a songé a émanciper la Pologne, que c\'eüt été faire a l\'Autriche et a la Prusse une peine que les Polonais ne valaient pas, que c\'est une absurdité de vouloir aller contre le génie de Kaunitz, de Catherine et du grand Frédéric.quot;
Ce sont a peu prés la les raisons qu\'a fournies hier, au sérieux pres, M. Thiers, en faveur du principe de la non-nationa-lité polonaise. Comment done a-t-on attendu la chute de Varsovie pour avouer ce système ? Qui sait si la Chambre tout entière ne s\'y serait pas convertie en masse ? C\'était un beau coup de dé pour un politique de la grande école: cela délivrait tout de suite le gouvernement de juillet de eet embarras de pudeur qu\'il devait naturel lenient éprouver en se croisant les bras pour voir périr la Pologne, tout en jurant ses grands dieux quelle ne périrait pas, qu\'il en répondait, qu\'il en avait l\'assuranoe.
Mais quoi! C\'est a lire, a méditer I\'lnstoire, a penser avec Kaunitz, Catherine, Frédéric et Napoléon, que M. Thiers s\'est fait ee \'beau système ! O M. de Salvandy! vous qui avez écrit une si chevaleresque histoire de ee peuple aventurier, comme l\'appelle M. Thiers, de ce peuple né pour être partagé, comme l\'avait judicieusement pensé le grand Frédéric; de ce peuple destine a périr, comme l\'avait si prophétiquement déclaré M. Sébastiani, qui devait, en effet, en savoir quelque ehose! O M. de Salvandy ! Si c\'est vous qui commentiez avec tant de sympathie dans le Journal des Débats les bulletins de Skrzynecki, ne viendrez-vous pas a notre seeours ? ne protesterez-vous pas avec nous contre cette affreuse politique qui comptait avec dépit les jours de la résistance de Varsovie; qui soupirait après la catastrophe, pour en faire la démonstration d\'un système d\'abandon prémédité ? S\'il y a eu quelque part des convictions honnétes, attaehées a la défense de la politique expectative du ministère, comment ne se sentent-elles pas insultées, quand on les convie a venir se ranger derrière ces considerations d une prétendue haute politique; a prendre en hommes d\'Etat leur parti sur la mort d\'un peuple qui s\'était trompé en voulant vivre, en eroyant avoir le droit de ne pas être partagé, transplanté, exterminé ?
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A KM AND CARREL.
Pitoyable vanité que celle qui va fouiller les archives d\'un peuple, et faire de la science pour óter le remords a ceux qui font livré; pour leur persuader qu\'en déshonorant leur pays ils se sont rencontrés avec les meilleures têtes politiques du siècle dernier ; que leur laclieté a été presque du génie ; que la supé-riorité des amies russes a montré combien ils avaient sagement fait de ne pas se compromettre pour la Pologne! Oü mène 1\'esprit qui n\'est que de l\'esprit! L\'auteur de toutes ces beiles explications n\'a pas pensé qu\'au moment oü il venait faire applaudir par l\'ignorance et le plat égoïsme nne thèse préten-tieuse, il y avait la-bas des retrancbements comblés par les cadavres polonais, de sublimes tombeaux dans lesquels un ma-gnifique peuple vient de descendre, emportant avec lui le bien, le mal, son nom, ses dieux, ses grands souvenirs, et jusqu\'a l\'espérance.
(CEnvres, II 416),
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XIMENÈS DOUDAN. 1800-1872.
I.e public u\'a conmi Doudan qu\'après sa mort, par un recueil de Lettres et uu volume de Fragments. — Toute sa vie il est resté l\'ami obscur et devoué de la familie De Broglie. — Ses lettres (quatre volumes) révèlent un lecteur iufatigable, un critique de beaucoup de pé-nétration, mie ame élevée, et nn maitre-écrivain.
LA POÉSIE HOMÉRIQÜE.
Montez suv son vaisseau rapide avec le poète de l\'Odj-ssée ; voyez toutes ces iles qui se montrent a l\'horizon dans des voiles d\'or et de pourpre; dans tous ces lieux on rêve ce que peignait Homère: la guerre, les hasards des voyages lointains. On y jouit, sans vaine mélancolie, de cette nature gracieuse et sauvage comme les filles d\'Ithaque et de Corcyre. La Grèce avance en civilisation ; elle commence avec Hérodote a avoir des souvenirs distincts du passé, un certain enchainement de pensées, des vues plus longues, des desseins plus suivis, un développement plus raffiné de 1\'homme. La tragédie, dans Eschyle et dans Sophocle, reproduit tout ce progrès des intelligences et dans les choeurs retentissent des pensées profondes dont la liaison nous échappe mais oü nous entrevoyons la rêverie sur le monde invisible se mëlant, comme des ombres, a la splendeur sereine des images. Comme dans Platon, vous surprenez dans ces poètes des sentiments, des idéés, que vous ne suivez qu\'è demi. Pindare m\'é-chappe a tout moment; trop éclatant, il plane et je ne suis son vol qu\'a la trace des étincelles qu\'il laisse après soi en secouant ses ailes.
X1MESÈS DOUDAN.
Nous ne sommes plus les hommes qui assistaient aux jeux d\'Olympie. Notre imagination est plus froide, comme elJe est plus délicate et mieux réglee par la raison, et ce Platon, a qui tous les siècles out laissé le nom de divin, est bien loin d\'avoir pour moi la clarté que notre philosophie reelierche a bon droit. Je me sens comme enlacé dans un réseau d\'or inextricable, et ce peuple grec si renommé pour la clarté de ses conceptions,, quand je lis les écrits du plus brillant de ses philosophes, est pour moi comme une énigme. Les natures vives, ardentes, sub-tiles, sensibles et méditatives a la fois, qui pouvaient suivre les raisonnements qu\'entraine et que détourne une poésie secrète, ces générations ne sont plus.
Eien n\'est plus éloigné du siècle de Louis XIV que la haute antiquité grecque, et pourtant on ne peut nier que Tune n\'ait puisé des inspirations dans l\'autre, mais le modèle a agi comme rtoit agir un modèle : il a excité l\'esprit du dix-septième siècle sans régler sa marche ni déterminer ses pensées. II y a la même-\'\' différence entre ces deux époques qu\'entre un enfant jeune, hardi. de noble race et un homme grave, d\'un esprit mür, qui porte sérieusement le joug d\'une civilisation compliquée. Dans Homère, la civilisation n\'a pas encore caché les traits primitifs de la nature, mais elle a déja donné une sorte de noblesse et de mesure a tous les mouvements, a l\'expression de tous les sentiments. Tout l\'homme est encore vivant et rien n\'a amorti le ressort énergique des instincts qu\'il a regus de la Providence. Ses poèmes sent semblables aux grands tableaux de la nature qui présentent a la fois la magnificence de l\'ensemble et, 9a et la, un fini de détails qui étonne la raison et qui lui paralt une prodigalité incomprehensible.
A mesure que le temps marche et que cette raison se perfec-tionne, les hommes de talent peignent avec choix. Ils songent a l\'ensemble dans chaque détail; le calcul domine l\'inspiration et ils se font comme un devoir d\'esprit d\'étouffer mille idéés qui se rattachent a leur ceuvre de peur de, déborder leur cadre. Ils n\'ont plus rien de la profusion des ceuvres divines qui montre a Fintelligence et ce quelle comprend et ce qu\'elle ne peut sonder avec une sorte d\'indifférence. Homère est le peintre de cette nature riche et un peu désordonnée pour l\'ceil borné de l\'homme C\'est la jeunesse de toutes choses. Religion, sentiments de familie, besoin de gloire, instinct de conservation, heroïsme altier, mépris de la mort, invincible attache a la vie, amour du foyer, instinct voyageur, tous ces sentiments vivent et se heurtent avec una impétuosité de mouvement qu\'une longue habitude de la vie sociale règle et affaiblit tout ensemble. Ón voit la fumée
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XIMBNÈS DOUDAN.
du sacrifice, mais Ulysse sent aussi en imagination la fumée du toit domestique a l\'horizon lointain d\'Ithaque. Les rites de la religion sont a cóté de la vive et innocente image des plaisirs simples. Les femmes passent dans leurs longs vêtements, gar-dant déja la retenue qui est l\'idéal de leur sexe avec tout le vit\' éclat de leur beauté native. Les grands voiles recouvrent et laissent voir les longs clieveux blonds, et lagravité des mceurs se mêle a l\'ardeur impérieuse de la vie. Tout vit a la fois dans ces ames du monde primitif. Voyez les spectacles de leurs combats : les détails de ces luttes sanglantes, les cris des guerriers, le sang qui coule, la poussière autour des chars, le bruit des cbevaux et de l\'airain qui se lieurtent ne suffisent pas a absorber leur ardente et large imagination. Si un jeune soldat tué tombe dans la mêlée, s\'ü est comparé a un peuplier qui va tomber sous 1\'effort de la hache, le poète est tout a coup, a la manière de l\'imagination dans son premier essor, captive par cette image des campagnes paisibles. II oublie le tumulte des camps, la mêlée orageuse ; il suit de I\'ceil le peuplier qui tombe ; il voit les hautes. branches qui penchent avant de toucher la terre pour toujours ; il contemple les plaines d\'eau au hord desquelles il était planté; il revoit ces grands horizons tranquilles et mélancoliquesoü Ton n\'entend aucun bruit. Ainsi, souvent, dans une ame fortement émue, une image appelle une image contraire et s\'y arrête dans une sombre meditation comme si elle entrevoyait les liens qui unissent tous les points de la création, comme si elle surprenait des consolations secretes dans ce rapport entre les plus tristes événements et la douceur des images qu\'ils éveillent tout a coup. Moment unique que cette demi-barbarie pleine de sève et de grace, comme un siècle tel que celui de Louis XIV est aussi un moment unique, alors que la raison domine et garde encore, quoi-que captive, rimagination dans son éclat.
La poésie homérique ressemble a une jeune fille naive, née d\'un soldat intrépide et farouche; la poésie de Louis XIV, a une femme romaine d\'une race de sénateurs. C\'est cette atmos-phère large et pure oü I\'ceil plonge en tous sens et partout qui donne son principal charme a 1\'ceuvre d\'Homère. Je ne sais rien de plus charmant que tous ces petits tableaux qui se rattachent aux traits principaux du poème, comme fait Raphael dans ses peintures des Loges du Vatican. Un jeune homme est venu de loin, sur des chevaux rapides, pour défendre les murailles de la grande cité d\'Orient; il a laissé dans sa belle demeure au bord d\'un fleuve aux flots précipités, sa jeune femme unie a lui depuis peu de jours. La guerre a §mporté le jeune homme dans son tourbillon ; le fer d\'Achille le renverse dans la poussière et
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xniENÊS DOUDAN.
vous voyez de loin Ie palais désert, la jeune femme en pleurs, les cieux d\'Ionie sur la maison de deuil qui attend le maltre qui ne reviendra plus. Un autre est né sur les rives du Sperchius ; d\'un trait rapide le poète montre la mère aux jours de sa jeu-nesse se promenant avec sa familie qui veut exciter les trou-peaux. Les temps se mélent, vous suivez toute cette marche vive et lente des generations qui brillent et qui passent. Quand Nestor s\'assied au lever du jour aux portes de son palais de Pylos sur ces bancs de pierre posés par les aïeux, on dirait que toutes les ombres de sa familie sont derrière lui dans un silence bien-veillant. Vous retrouvez ainsi toutes ces simples et graves vicissitudes de la vie bumaine racontées avec la vivacité indifférente de la nature qui prodigue la vie, la force, les couleurs pour les éteindre et passer.
Voila pourquoi ce livre, si on peut 1\'appeler ainsi, ne fait pas songer a la manière des livres oü la pensee de l\'bomme est savamment développée dans l\'étendue que comporte l\'barmonie. On dirait qu\'Homère groupe les images, les faits et les pensées comme sont unis les fragments des ceuvres divines. II fait rêver comme on réve devant les lieux oü .l\'on est né ; comme on pense aux soleils de ses premières années, beaux et vifs comme les grands soleils d\'Arcole et des Pyramides. On dirait une image du monde passé, bercée sur les fiots tranquilles de la mer des Dardanelles. Aujourd\'hui qu\'ülysse, Hélène, Acbille, Hector ne sont plus que poussière et que le renom des batailles d\'Ilion ne parvient même plus aux oreilles des patres de 1\'Ida, je re-commande pourtant dans Homère ces vues qui ne sont pas au premier plan, ce sentiment profond et triste du passé qui enveloppe le poème comme un horizon majestueux et mélancolique.
(Pensées, Essais et Maximes. — Calmanu Levy, ISSO).
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SILVESTRE DE GACY FILS. 1801—1879.
Collaborateur du Journal des Débats, depuis 1828 jusqu\'ii sa inoi\'t.— Uii choix de ses rneilleurs articles a paru eiil858: Variétés littéraires, morales et historiques, deux volumes. — On a de lui des editions de Saint Francois de Sales, de Fénelon, de Made de Sévigné, etc. — A partir de 1830 il fut conservateur a la Bibliothèque Mazarine. — Sé-nateur sous le \'i\'1 Empire et précepteur du Prince Impérial.
SUR LE .CATALOGUE DES LIVEES DE LA BIBLIOTHÈQUE DE FEU M. DE BURE.quot;
Uu catalogue! Est-ce la peine de parler d\'uu catalogue? Four-quoi pas, si ce catalogue se recommande a 1\'attention de tous les gens de goüt par la beauté et la rareté des livres qui le composent, s\'il intéresse tous les bibliopliiles, depuis ceux qui n\'ont des livres que pour en parer les rayons d\'un cabinet, jus-qu\'a ceux qui ressentent un plaisir délicat, une volupté secrète a lire un ouvrage excellent dans un exemplaire d\'une condition parfaite, dans un exemplaire qui leur rappelle, par ses reliures ou par ses armoiries si c\'est un vieux livre, les contemporains de sa publication, le grand Condé ou madame de Sévigné, qui Font touché de leurs mains peut-être! si enfin la bibliothèque qui va étre vendue et dispersée appartenait a des possesseurs d\'un discernement sür, a des hommes dont le nom honorable se lie a l\'histoire de la bibliographie tout entière ? Telle est la bibliothèque dont M. Fortier publie le catalogue, et dont la vente commencera le Ier décembre prochain (1853).
C\'est la bibliothèque particulière de MM. de Bure, les deux frères qu\'il m\'est impossible de séparer dans mes souvenirs, ces derniers représentants de l\'ancienne librairie fran^aise, que nous avons tous connus si loyaux, si simples, jouissant avec tant de modestie d\'une fortune noblement acquise par leur travail et par celui de leurs péres, et aimant les livres pour leur propre
SILVESTKE DE SACY KILS.
compte, comme s\'ils n\'en avaient jamais fait un objet de commerce. Je les ai vus bien souvent 1\'un et l\'autre dans ce raagasin ou plutöt dans ce salon de la rue Serpente, n0 7, oü mon père, qu\'on me permette de le nommer, allait tous les jours, oü les Larcher, les Villoison, les Du ïheil, les Sainte Croise, s\'étaient si souvent réunis. Comme ils représentaient bien eette vieille bourgeoisie de Paris enrichie par un honorable commerce, ces families qui se transmettaient la même profession de père en fils comme une noblesse, avec le magasin souvent noir et enfumé de l\'aïeul et l\'antique enseigne, armoirie qui en valait bien une autre! Quelle franche et gracieuse bonhomie éulatait dans leur accueil! quel air de candeur et de loyauté parfaite était peint sur leur visage ! Le bon vieux temps respirait en eux tout entier. Point de prétention, point de morgue! rien qui sentlt dans leurs manières l\'humilité du gain ou l\'orgueil de la fortune acquise. Ils étaient heureux, autant qu\'on peut l\'ètre en ce monde, par la douce et paisible uniformité de leur vie, par une union qui ne s\'est pas démentie un moment, par le bonheur qu\'ils repan-daient autour d\'eux. Je me rappelle encore, entre autres raretés qu\'ils montraient a leurs amis avec une aimable complaisance, un vieux tableau de familie remontant, je crois, a 1\'année 1700, et représentant le mariage de 1\'une de leurs parentes dans Une église aujourd\'hui détruite, celle de Saint-André-des-Arts. La vue de cette peinture, d\'un mérite purement patriarcal, faisait briller sur leurs visages un contentement qu\'il était impossible de ne pas partager avec eux. Ah ! si c\'était la en effet les bonnes gens d\'autrefois, je suppose qu\'autrefois valait mieux qu\'aujourd\'hui. L\'esprit de familie, hélas! serait-il au nombre des vieilleries féodales que nous avons abolies ?
MM. de Bure représentaient aussi l\'antique fraternité des libraires et des savants. Leurs clients étaient leurs amis; souvent ils faisaient les frais coüteux de l\'impression d\'un livre d\'érudition uniquement sur le nom et sur le mérite de 1\'auteur, et avec peu d\'espoir de rentrer dans leurs avances. II leur était honorable que le livre parut chez eux, cela leur suffisait. II est vrai que de leur cóté les savants se faisaient un plaisir et un honneur d\'avoir MM. de Bure pour libraires. C\'était chez eux que l\'abbé Barthélémy avait fait paraltre son Voyage du jeune Anacharsis; M. Larcher, sa traduction i\'Hcrocïote ; M. Dacier, sa traduction de la Cyropédie.
A propos de M. Larcher, je ne puis m\'empêcher de racon-ter ici une anecdote qui est encore un de mes souvenirs de jeunesse. J\'ai connu M. Larcher dans les derniers temps de sa vie. Je crois le voir encore avec son costume antique.
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SILVESTRE DE SACY FILS.
son air sévère et le siècle presque entier qui pesait sur sa tête. Qu\'il me paraissait vieux! On était sur de le rencontrer tous les jours, a la même heure, assis au pied du même arbre dans le jardin du Luxembourg, en compagnie de sa bonne, presque aussi vieille que lui. Ancien universitaire, M. Larcher, par une simplicité que j\'aime, avait conserve l\'habitude de se donner congé tous les jeudis ; et ce jour de congé, il le passait dans les magasins de MM. de Bure, a causer avec eux des nou-velles de la république des lettres, ou a fureter, tant que ses forces le lui permirent, dans leurs rayons chargés de vieux livres. Les jours de jeune et de pénitence, M. Larcher, devenu très-bon catholique, avait inventé un moyen de se mortifier qui ne pouvait être bon que pour lui seul. Ces jours-la il ne lisait pas de grec, et se réduisait au vil latin. Je ne sais si c\'est paree que je deviens vieux moi-même, mais il me semble que les hommes que j\'ai connus dans ma jeunesse avaient une originalité de physionomie et un piquant de caractère qu\'on ne retrouve plus aujourd\'hui. J\'ai vu toute l\'ancienne Académie des inscriptions. Sans faire tort a personne, on aurait de la peine a en composer une pareille maintenant, je le crois du moins. Dieu et la nouvelle Académie me pardonnent si je me trompe! Ce qu\'il v a de sür, c\'est que les printemps et les étés étaient plus beaux dans ce temps-la qu\'ils ne le sont aujourd\'hui. Qui dira le contraire en a menti. Pourquoi les savants ne se ressentiraient-ils pas de l\'universelle décadence ? — — —
Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque de MM. de Bure n\'existera done plus! Ces livres qu\'ils avf.ient ras-semblés avec amour vont se partager entre mille mains étran-gères et sortir de ce petit cabinet ou ils étaient gardés avec un sein si tendre! D\'autres bibliothèques s\'en enrichiront pour être dispersées a leur tour I Triste sort des choses humaines! O mes chers livres ! un jour viendra aussi oü vous serez étalés sur une table de vente, oü d\'autres vous achèteront et vous possèderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maltre actual! lis sont bien a moi pourtant, ces livres ; je les ai tous choisis un a un, rassemblés a la sueur de mon front, et je les aime tant! II me semble que par un si long et si doux commerce ils sont devenus comme une portion de mon iime! Mais quoi ? Eien n\'est stable en ce monde, et c\'est notre faute si nous n\'avons pas appris de nos livres eux-mêmes a mettre au-dessus de tous les biens qui passent ét que le temps va nous emporter, le bien qui ne passé pas, 1\'immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse.
(Variétés. — Didier, 1801).
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EMILE LITTRE.
1801-1881.
Philologue et philosophe, auteur d\'un célèbie Üictionnaire de la .augue fraugaise, 1863—1869, et d\'uu résumé de la philosophie positive ■d\'Auguste Comte, 1845. — Uu des hommes les plus savants de^.soii siècle. — Docteur en médecine, il entreprit une nouvelle traduction des oeuvres d\'Hippocrate, 1839—1861. — Traduction de la Vie de Jésus de Strauss, 1840. — Traduction de rilistoire Naturelle de Pline, 1848. — Collaborateur ii plusieurs volumes de 1\'Histoire Littéraire de la France.— Rédacteur du Journal des Savants. — Traductions partielles d\'Homère •et de Dante en vieux frangais.
EMPIRE EOMAIN.
L\'anarchie dans laquelle était tombée Home, dominatrice des nations, rendait inevitable une crise politique; et cette crise fonda i\'empire. L\'empire fut uue dictature, avec une administration et des lois (Tadministration et les lois romaines sont célèbres), mais sans institutions. J\'entends par institutions tout mode régulier par lequel les gouvernés interviennent dans le gouvernement qui les regit.
Comme I\'empire, fait par Jules César, constitue une longue période qui aboutit a une catastroplie inou\'ie, la domination des barbares, c\'est a l\'origine qu\'il faut l\'examiner, et dans le carac-tère que lui imprima son fondateur. La se forme le nceud qui ne se dénouera pas, mais que tranchera le glaive des Goths, des Burgundes et des Francs. Évidemment les choses tournèrent aussi mal qu\'il est possible Mais, en même temps, il faut montrer, \'
■ce qui est veritable, comment dans cette période de décadence ofli-cielle s\'élevèrent des forces restauratrices qui, ne se bornant pas ii limiter le mal, produisirent un ordre intellectuel et moral, ca-
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pable cl\'équivaloir, comme völe intermédiaire, a Fordre intellec-t.uel et moral de 1\'antiquité.
L\'empire ne s\'établit point sans une lutte terrible. Le parti qui s\'y opposa était puissant: Labiénus et 1\'Espagne, Pompée et Pharsale, Caton et 1\'Afrique, en font foi. Mais, si la force des armées se balanijait, la capacité des chefs ne se balan^ait pas ; et la supériorité du plus rapide vainqueur qui fut jamais, se manifesta partout. Le parti républicain, se sentant encore des ressources, le tua et recommemja le combat contre un maltre et le pouvoir absolu. II est done certain qu\'a ce moment Rome-était violemment partagée, et que beaucoup dófendaient la répu-blique, tandis que beaucoup, ne s\'en souciant plus, prêtaient leurs bras a qui voulait la renverser.
Devant cette crise qui, pour tant de siècles, décida du sort du monde civilisé (car dans l\'empire romain était enclose l\'oeuvre de civilisation, oeuvre suprème a laquelle les Parthes a l\'Orient, les Germains au Nord, étaient étrangers); devant, dis-je, cette crise redoutable, l\'histoire s\'arrête un moment pour juger ce qui s\'est fait; puis, quand la solution est accomplie, elle ne considère plus que le phénomène, dont il faut étudier le développement et les consêquences. Sous le règne de Tibère, Crémutius Cordus nomma, dans une histoire, Brutus et Cassius les derniers des Eomains ; l\'ombrageuse tyrannie du successeur d\'Augusie punit de mort cette parole, et de destruction le livre oü elle était consignée. Le fait est que, généralement, l\'antiquité penc\'na, dans ses jugements, vers le parti républicain. Mais, de nos temps, regardant César comme le chef et le représentant du parti plébéien ou populaire, on a dit que son triomphe avait été le triomphe légitime et l\'événement heureux.
Cela est-il vrai? César a-t-il en eft\'et combattu pour la plèbe, assure ses droits, accru son importance politique? Est-elle après lui plus libre, plus puissante, plus grande ? D\'ailleurs la plèbe antique est-elle l\'analogue de la démocratie moderne? Enfin, la plèbe qui suivit Clodius, Catilina et César lui-même, était-elle encore la plèbe de la vieille république et des Gracques ?
D\'abord, écartons comme fausse l\'assimilation de la plèbe antique avec notre démocratie moderne. La plèbe antique avait au-dessous d\'elle les esclaves et tout ce qui n\'était pas classé ; elle formait un corps essentiellement propriétaire, et, a vrai dire, une aristocratie intermédiaire entre les patriciens et la tourbe libre et non libre dont on ne tenait compte ni pour la paix ni pour la guerre. Au lieu que, depuis Tissue du moyen age et du servage, la démocratie moderne a pour élément, a cóté de la bourgeoisie, ces classes de travailleurs que l\'antiquité ne connais-
ÉMILE LITTRÉ.
sait que comme classes serviles ou n\'admettait qu\'a regret et avec defiance dans ses cadres politiques.
S\'il imports de distinguer la plèbe antique de la démocratie moderne, il importe aussi de distinguer la plèbe en sa fleur de la plèbe en sa décadence. Eien ne fut plus sujet a décadence que la plèbe ; et cela se congoit; car c\'était un corps fermé qui se recrutait insuffisamment, et un corps de petits propriétaires, a qui toutes sortes d\'accidents ravissaient la propriété. C\'est par la dissolution de la plèbe que toutes les républiques antiques ont manqué : et Rome ne fit pas exception.
La plèbe romaine, depuis l\'institution des tribuns, devintun corps vigoureux, discipliné, admirable, qui lutta a la fois pour des idéés politiques et pour des idéés qu\'aujourd\'hui nous nom-merions socialistes. Dans l\'ordre des idéés politiques, elle réclama avec une indomptable ténacité l\'égalité a l\'égard des patriciens, et le droit de partager les hautes magistratures qui longtemps leur avaient été exclusivement dévolues. Dans l\'ordre des idéés socialistes, comme elle sentait a tout moment que la propriété, qui faisait sa force, lui échappait, elle demanda sans cesse a être protégée contre la misère et la dissolution par des partages de terres dont la conquête lui oft\'rait de fréquentes occasions. Victorieuse politiquement, elle fut vaincue socialement. Les Gra-cques, suprémes socialistes de la plèbe romaine, succombèrent; le sénat noya leurs projets dans leur sang et dans celui de la plèbe, qui dès lors marcha rapidement vers une irrémédiable decomposition.
Le nom seul en demeura ; et c\'était chose accomplie au temps de César. A la place d\'une commune (qu\'on me passé cette expression du moven age) ardente a conserver, a étendre certains droits qui lui étaient chers, il n\'y eut plus qu\'une tourbe chez qui tout sentiment politique avait disparu. Dépourvue des anciens mobiles, et ne s\'en étant point donné de nouveaux, par ses penchants a la fois séditieux et mercenaires elle appartenait sans conteste a qui l\'agitait ou a qui l\'achetait, prêtant, pour la ruine de l\'État, le grand pouvoir du forum et des cornices aux ambitions par qui Rome était déchirée. Refaire une plèbe comme il s\'en était produit une spontahément, six a sept siècles auparavant, a 1\'aurore des vieilles républiques, était impraticable, avec Rome conquérante et le monde conquis ; abolir 1\'esclavage et inaugurer la vraie démocratie était aussi loin des faits que des idéés ; il ne restait done que le débat sur lequel roula la guerre civile: ou 1\'empire dictatorial avec César et Auguste, ou la république aristocratique avec Pompée et Brutus.
Rien n\'est done plus faux que de se figurer César comme le
ÉM1LE LITTKÉ.
représentant de la plèbe; on ne représente pas ce qui n\'existe plus. Cela se vit bien a l\'épreuve : sous l\'empire il n\'y a plus que cette multitude réclamant a Rome du pain et des jeux, panem et circenses, et, dans les provinces, s\'affaissant graduel-lement sons le poids de la fiscalité impériale.
Remarquez (ce qui est caractéristique de l\'anéantissement politique de la plèbe) que César n\'eut pas besoin d\'un programme ; je me sers de cette expression moderne, qui rend bien la situation. La plèbe ne lui en imposa aucun, soit explicite, soit tacite. Si bien qu\'il sembla d\'abord que ce ne füt qu\'une querelle entre César et Pompée. Quelques républicains s\'y trompèrent et sui-virent César ; mais, quand après Pharsale on se retrouva a Rome, ils virent bien que la république était finie et qu\'ils avaient un maitre. Ils se vengèrent de leur méprise par un coup de poignard.
César accomplit ce que Catilina venait de tenter. Je n\'accepte pas contre ce sombre et audacieux conspirateur toutes les imputations qu\'on lit dans les Catilinaires 1 ; il fut vaincu et tué, ne laissant personne pour défendre sa mémoire si elle a pu être dêfendue. Mais ce qui est certain, c\'est qu\'il recruta ii Rome et hors de Rome une bande hostile au gouvernement, et sans souci de plèbe, de république ou de liberté. Réussissant, il établissait quelques années plus tót un empire peu différent de selui qui fut, établi effectivement.
Ecartons done le fantöme du plébéianisme, et voyons ce qui fit vraiment la force de César et la durée de son établissement. L\'empire, fondé par lui représenta l\'ordre sous la forin.3 de la dictature ou pouvoir absolu. Beaucoup lui en surent gré; et les premiers Césars, Auguste surtout, jouirent de la faveur que conciliait a l\'empire la tranquillité générale, ou, pour me servir de l\'expression de Pline, l\'immense majesté de la paix romaine. Mais plus tard cette paix, cette majesté disparurent; les guerres civiles éclatèrent, les guerres étrangères n\'eurent que des trèves, et une mena^ante destinée s\'appesantit sur Rome.
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II n\'est pas sans importance de considérer ce que devint la plèbe sous l\'empire et par de la l\'empire. Par ce mot j\'entends maintenant non pas la plèbe politique, celle-la est morte, mais l\'ensemble des gens librès qui n\'appartenaient ni a l\'aristocratie nobiliaire et territoriale, ni a l\'aristocratie administrative, en d\'autres termes le corps des petits hommes libres. Sa destruction ne fut point arrêtée par le nouveau régime qu\'on dit aujourd\'hui avoir été fait pour elle. Déja sous Vespasian, Pline l\'ancien déplorait qu\'elle eut dispara des campagnes italiques, s\'écriant
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Série de discours politiques attribués a Ciceron et dirige\'s contre Catilina.
É5IILE L1TTBÉ.
avec douleur que la grande propriété avait perdu l\'Italie {lati-fundia perdidere Italiam). Dans les siècles suivants, la fiscalité impériale, de plus en plus écrasante, la rongea incessamment et réduisit ce qui en restait au désespoir. Les barbares arrivèrent; dans la confusion, dans les partages, dans 1\'insécurité, la plèbe n\'eut plus oü reposer sa tête, si bien que, sous les Carlovingiens, elle avait dispara jusqu\'au dernier homme; il ne restait plus un seul individu libre, et chacun était devenu Vhomme d\'un supérieur. Si l\'on revient par la pensée sur ce long changement social, on voit que la plèbe antique, souvent si grande et si belle, n\'ayant, a cause de sa position entre 1\'aristocratie et les esclaves, qu\'une base étroite, ne se maintient pas; que, disparais-sant graduellement, elle vient se perdre dans le vasselage de l\'aristocratie féodale, et que de la elle renalt sous une forme plus haute, celle de la démocratie moderne. Done, si, par un coté, il y a eu décadence et destruction, il y a eu, par l\'autre, rajeunissement et reproduction. Certes je ne veux pas dire, car je ne le sais pas, que la destruction de la plèbe antique, Tab-\'\' sorption de tout plébéien dans le vasselage féodal, et Tissue, hors du sein de ce vasselage, de notre démocratie, soient trois phases nécessairement coordonnées. Mais, eet incontestable fait d\'évolution se réalisant, il a fallu que la situation totale ren-fermat des principes actifs qui ont fait prévaloir le progrès et le bien malgré de longues, de dures, de cruelles traverses.
Ayant noté que la plèbe, ou corps des petits hommes libres, déchut et décrut sous l\'empire, il m\'importe de noter ce que sous ce même empire devint l\'aristocratie. Elle perdit tout ce que donne la politique, mais elle garda tout ce que donne la richesse. Le sénat fut maintenu, non dans son autorité mais dans son opulence; soixantequatre ans après la bataille de Philippes, Junie, femme de Cassius et sceur de Brutus, mourut laissant une immense fortune ; e\'est a ses funérailles qu\'on porta les images de vingt illustres families, mais oü manquèrent celles de Cassius et de Brutus, d\'autant plus resplendissantes, dit l\'historien, qu\'on ne les y voyait pas.
La grande propriété territoriale s\'agrandit encore, et l\'on peut juger de ce qu\'elle était par ces quatre seigneurs qui, a eux seuls, possédaient toute la province d\'Afrique, et que Néron mit a mort pour prendre leurs biens. Ainsi, tandis que les petits diminuaient, les grands se conservaient; chose naturelle; car, dans cette époque chaque jour plus inclémente, les petits n\'eurent pas la constitution assez robuste pour résister. Si la vie de l\'empire n\'avait pas été coupée par les barbares ; si, après le ■développement religieux et le christianisme, il y avait eu le
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temps pour que se fit un developpevnent politique, on peut affirmer qu\'il se fut fait par les riches, par les puissants, par les aristocrates qui auraient réclamé, arraché des droits politiques et rintervention dans le gouvernement. Ainsi une solution féodale était dans la nature des choses bien plus qu\'on n\'est porté a le croire; et, bien loin de s\'étonner de 1\'institution de la féodalité, il faut y voir le produit de conditions sociales dès longtemps déterminées. Cela est si vrai que cette solution ne nuisit en rien a revolution totale; car la féodalité enfanta la commune, et la commune enfanta a son tour la démocratie.
(Les barbares et Ie moyen age. Introduction. — Didier et Ciquot;, \'1883, 4» édition.)
1_E PERE LACORDAIRE. 1802—1861.
Célèbre prédicateur, appartenant ii l\'ordre des Dominicains. — Regu par Guizot comrae membre de l\'Acadérnie Fraiigaise, 1860. — Devenu séminariste a vingt-trois ans, après avoir fait des études de droit. — Disciple de Lameunais avant l\'apostasie de celui-ci. — Plus tard, ami A\' de Montalembert et porte-drapeau des idéés ultramontaiues en France. — Auteur de nombreuses Conférences religieuses, -1835—1850; d\'une Lettre sur le Saint-Siège, 1836; d\'une Vie de Saint-Dominique, 1840 ; et d\'un recueil d\'Oraisons Funèbres : O\'ConnelI, Ozanam, etc.
FRÉDÉRIC OZANAM.
II me faut traverser bien des années pour retrouver l\'heure oü je vis Ozanam pour la première fois. Que me voulait-il ? Ce n\'était pas la lumière de la foi qu\'il avait a me demander. Le souffle d\'un doute réel n\'avait en aucun temps terni la clarté de son ame. Enfant de la Trance par le sang qu\'il avait re9u, il l\'était aussi de 1\'Italië par son berceau, et ce n\'était pas en vain que la ville de saint Ambroise et celle de saint Irenee avaient uni, pour le baptiser, les graces de leurs traditions. II avait en lui l\'influence de deux ciels et\' de deux sanctuaires. Lyon lui avait donné l\'onction d\'une piété grave, Milan quelque chose d\'une flamme plus vive, et ces deux sources d\'ardeur, loin de s\'aiïaiblir avec l\'age, s\'étaient grossies en chemin de la sève d\'une forte education. Ozanam avait eu ce bonheur, de rencontrer au tenue de ses études littëraires un maltve capable d\'éveiller sa raison. Une philosophie élevée, en lui ouvrant sur l\'homme les mêmes points de vue que la foi, avait produit dans son intelligence eet accord tout-puissant des révélations et des fa-cultés, qui agrandit et fortifie les unes par les autres, fait du
LE PÈEE LACÜKDAIEE.
chrétien un sage, du sage une creature qui ne s\'enorgueillit ni de la science ni de la vertu. Tel était Ozanam lorsqu\'il entra dans ma chambre et s\'assit prés de mon feu pour la première fois. C\'était dans l\'hiver qui liait 1833 a 1834. II devait avoir vingt ans.
Je ne me rappelle rien qui m\'ait frappé dans sa personae. II n\'avait pas la beauté de la jeunesse. Pale comme les Lyonnais, d\'une taille médiocre et sans élégance, sa physionomie jetait des éclairs par les yeux, et gardait néanmoins dans le reste une expression de douceur. II portait, sur un front qui ne manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et longue, qui lui donnait eet air un peu sauvage que les Latins rendaient, si je ne me trompe, par le mot d\'incomptus. Sa parole ne m\'a point laissé de souvenir. Mais, soit qu\'on me l\'eüt fait remarquer comme un jeune homme d\'espérance, soit que la renommee ait depuis ranimé ma mémoire, je le vois très-bien au lieu oü il était, et tel qu\'il était.
Que me voulait-il done? C\'est une grande chose pour un jeune homme que ses premières visites a des hommes qui ne sont pas de son age, qui Tont precede dans la vie, et dont il espère, sans qu\'il sache bien pourquoi, un accueil bienveillant. Jusque-la il n\'a vécu que des caresses de sa familie et des famUiarités de ses camarades ; il n\'a pas vu l\'homme, il n\'a pas abordé cette plage douloureuse oü tant de flots déposent des plantes amères et creusent d\'apres sillons. II ignore, et il croit. Ozanam ignorait aussi, et il croyait. Je n\'étais pas d\'ailleurs un homme pour lui, j\'étais un prêtre. L\'enfant qui s\'est ouvert au prêtre en conserve un instinct de rapprochement, et ce que la femme est pour le coeur qu\'agitent les passions, le prêtre Test pour le coeur qui travaille a devenir pur. Ozanam venait done a moi paree qu\'il était chrétien et paree que j\'étais un ministre et un représentant de sa foi, dont il avait ouï parler. Mais il y venait aussi, peut-être, par une sympathie d\'un autre ordre, sympathie qui se liait dans son esprit a tout ce qu\'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie, la vérité, le bien, l\'avenir du christianisme et l\'avenir de la vérité.
Le vendredi saint de l\'année 1851, il prit la plume et écrivit cette préface d\'une oeuvre oü il voulait rassembler, a la gloire de Dieu et de son Christ, tous les travaux de sa vie: „Je me propose d\'écrire l\'histoire littéraire du moyen age „depuis le Ve siècle jusqu\'a la fin du XIIIe et jusqu\'a Dante, „a qui je m\'arrête comme au plus digne de représenter cette „grande époque. Mais, dans l\'histoire des lettres, j\'étudie sur-„tout la civilisation dont elles sont la fleur, et dans la
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LE PKRE LACOEDAIRE.
,civilisation j\'aper9ois principalement l\'ouvrage du ehristianisme. „Toute ]a pensee de mon livre est done de montrer comrcient ,1e ehristianisme sut tirer des ruines romaine.s et des tribus ,campées sur ees ruines une société nouvelle eapable de posséder „le vrai, de faire le bien et de trouver le beau.
„En presence d\'un dessein si vaste, je ne me dissimule point ,mon insuffisance: quand les matériaux sont innombrables, les „questions diffieiles, la vie courte et le temps plein d\'orages, il „faut beaueoup de présomption pour eommeneer un livre destine ,a l\'applaudissement des hommes. Mais je ne poursuis point „la gloire, qui ne se donne qu\'au génie; je remplis un devoir „de conscience. Au milieu d\'un siècle de scepticisme, Dieu m\'a „fait la grace de naitre dans la foi. Enfant, il me prit sur les „genoux d\'un père chrétien et d\'une sainte mère ; il me donna ,pour première institutrice une sceur intelligente, pieuse comme ,les anges qu\'elle est allee rejoindre. Plus tard, les bruits d\'un ,monde qui ne croyait point vinrent jusqu\'a moi. Je connus itoute 1\'horreur de ces doutes qui rongent le coeur pendant le ,jour, et qu\'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de lar-,mes. L\'incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. Je m\'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, ,et je croyais les sentir se briser sous ma main. C\'est alors ,que l\'enseignement d\'un prêtre pbilosophe me sauva. II mit ^ans mes ponsées l\'ordre et la lumière; je -crus désormais ,d\'une foi rassurée, et, touché d\'un bienfait si rare, je promis ,a Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me ,donnait la paix.
„Depuis lors, vingt ans se sont écoulés. A mesure que j\'ai ,plus vécu, la foi m\'est devenue plus chère ; j\'ai mieux éprouvé .ce qu\'elle pouvait dans les grandes douleurs et dans les perils publics, j\'ai plaint davantage ceux qui ne la connaissaient point. ,En même temps la Providencc, par des moyens imprévus et ,dont j\'admire maintenant 1\'économie, a tout disposé pourm\'ar-,racher aux affaires et m\'attacher au travail d\'esprit. Le concours des circonstances m\'a fait étudier surtout la religion, le idroit et les lettres, c\'est-a-dire les trois choses les plus néces-isaires a mon dessein. J\'ai visité les lieux qui pouvaient m\'in-.struire, depuis les catacombes de Rome, oü j\'ai vu le berceau ,tout sanglant de la civilisation chrétienne, jusqu\'a ces basiliques .superbes par lesquelles elle prit possession de la Normandie, ,de la Flandre et des bords du Rhin. Le bonheur de mon temps „m\'a permis d\'entretenir de grands chrétiens, des hommes illus-„tres par l\'alliance des sciences et de la foi, et d\'autres qui, „sans avoir la foi, la servent i\\ leur insu par la droiture et la
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LE PÈKE LACORDAlliE.
„solidité de leur science. La vie s\'avance cependant, il faut saisir ,1e peu qui reste des rayons de la jeunesse. II est temps d\'é-„crire et de tenir a Dieu mes promesses de dix-huit ans. —quot;
Dieu ne voulut pas que ce grand ouvrage, préparé par vingt ans de reclierches, d\'éloquence et de charité, recjut de la main de son auteur le sceau de la perfection. La mort devait le signer bien avant qu\'il füt fini. Mais ce qui en reste suffit a l\'illustra-tion d\'Ozanam, et ce qui en est perdu se retrouvera au livre oü sont écrits les sacrifices des enfants de Dieu.
On avait franchi la Paque de 1852. Ozanam était retenu dans son lit par la fièvre. II apprend que son auditoire l\'attend a la Sorbonne, et que cette bouillante jeunesse, sans se préoccuper des causes qui la privent de son professeur, le demande en criant et en s\'agitant. Aussitöt, malgré ses amis, malgré les pleurs de sa femme et les ordres du médecin, il se léve et court a sa chaire: „Je veux, dit-il, honorer ma profession.quot; Lorsqu\'il entra dans la salie de la Sorbonne, pale, exténué, plutöt comme un mort que comme un vivant, le remords et l\'admiration s\'emparèrent de la foule, qui lui prodigua de frénétiques applaudissements. Ces transports se renouvelèrent a plusieurs reprises dans le cours de la le^on, et, ranimant l\'infortuné sous le coup mortel, l\'éle-vèrent au-dessus de lui-même une dernière fois. On eüv, dit que les acclamations avaient le secret de Dieu, tant elles devinrent passionnées lorsque le professeur termina ainsi: .Messieurs, on „reproche a notre siècle d\'etre un siècle d\'égoïsme, et l\'on dit „les professeurs atteints de l\'épidémie générale. Cependant c\'est „ici que nous altérons nos santés, c\'est ici que nous usons nos „forces ; je ne m\'en plains pas : notre vie vous appartient, nous „vous la devons jusqu\'au dernier souffle, et vous l\'aurez. Quant „a moi, Messieurs, si je meurs, ce sera a votre service!quot;
ïels furent les adieux d\'Ozanam a un auditoire qui l\'avait aimé et applaudi douze ans. Courtes années des orateurs! assemblees éphémères qui se forment des quatre vents du ciel autour de la parole d\'un homme, et qui se dispersent ensuite pour ne plus se réunir! Ozanam avait re9u le don de les émouvoir, ce grand don de l\'éloquence: maintenant encore la source n\'en était pas tarie; mais l\'instrument extérieur et terrestre était brisé, il ne restait a l\'inspiration que le faible souffle qui suffit au foyer domestique, aux confidences de l\'amitié, a ce shant du cygne que la poésie célébre, mais que le monde n\'a jamais entendu, paree qu\'il se chante tout bas a une ou deux ames aimées.
Ozanam avait une grande tendresse de cceur, une grande foi aux choses domestiques. Quoiqu\'il füt très-sobre, et que souvent
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LK PKRK LACORDAIRE.
même il ne s\'apenjüt pas de ce qui lui était servi, il tenait extrême-ment a ce que, le dimanche et les jours de fêle, il y eüt sur la table quelque mets plus délicat que de coutume. C\'était lui qui le comman-■ dait d\'ordinaire, et quelquefois qui l\'apportait. Etranger a toute idéé de luxe, peu soigneux de son vêtement, content des plus simples meubles, il attachait du prix a un bouquet de fleurs. II aimait a en avoir prés de lui, sur son bureau. De beaux livres, de belles gravures, le tentaient aussi, et il ne résistait pas a l\'aequisition de quelque petit tableau dont le mérite avait cap-tivé ses yeux. Les voj^ages aux grands lieux du monde étaient encore un de ses faibles; il courait a un lac, a une vallée, et quand les ombres de l\'histoire descendaient avec celles de la nature sur un champ ou sur une ruine, il s\'y sentait attiré par une invincible sympathie. Ce n\'était pas, a vrai dire, une ame austere ; la poésie 1\'avait consacré teut enfant, et il n\'y avait pas de muse qui n\'habitat en lui.
Le 23 de chaque mois, date chère a .sa mémoire paree que c\'était celle de son mariage, il ne manquait jamais d\'offrir ii sa femme quelques plantes fleuries. Même a la veille de sa mort, il n\'oublia point de le faire, et le 23 aoüt qui la précéda, étant encore au village de l\'Antignano, il envoya cbercher une branche de myrte qu\'il avait remarquée au bord de la mer, peur la donner a celle qui depuis douze ans charmait et fortifiait sa vie.
II avait eu pour sa mère vivante un culte qu\'il lui conserva toujours, et j\'ai remarqué dans ses lettres qu\'il en parlait sans cesse avec une tendre admiration. Quand il l\'eut perdue, sa douleur fut extréme ; mais, le premier déchirement passé, il se fit en lui un phénomène qu\'il appelle quelque part la conviction de la presence réelle de sa mere. II lui semblait qu\'elle le suivait encore, et qu\'elle l\'inspirait, qu\'elle le récompensait, comme au temps de son enfance, par des caresses sensibles.
L\'amitié ne fut pas pour Ozanam le sentiment éphémère d\'une jeunesse rapide. Ni les années, ni le mariage, ni la célébrité, ne tarirent en lui le besoin d\'aimer des égaux. II les recherchait même au-dessous de son age par une cöndescendance qui fut récompensée, et, ayant moi-méme aimé quelqu\'un de ceux qu\'il aimait, j\'ai eu de touchantes preuves de l\'affection qu\'il savait inspirer.
Sa piété était vive et douce. Elle prit de bonne heure le caractére d\'un dévouement actif a cette grande société des ames que Dieu a fondée sur la terre par le sang de son Pils, et il se crut même appelé a quitter le monde pour apprendre a le bénir. Quelque chose le retint, soit un peu de faiblesse devant le sacrifice, soit la crainte de perdre une part de sa liberté, soit
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LE PKKE LA CORD AIRE.
plutót que Dieu voulüt en lui un cceur de prêtre dans une vie d\'homme du siècle. Ce mot le peint tout entier. Nul chré-tien en France, et de notre temps, n\'aima davantage l\'Eglise, ne sentit mieux ses besoins, ne pleura plus amèrement les fautes de ceux qui la servaieut, n\'eut enfin dans une existence laïque un plus véritable et plus profond apostolat. La prière et la méditation des clioses divines le soutenaient a cette hauteur surnaturelle, malgré la preoccupation incessante de ses travaux d\'esprit. Chaque matin il lisait dans une Bible grecque quelques versets ou quelques pages de l\'Écriture sainte, suivant que 1 onc-tion de Dieu le retenait plus ou moins sur ce qu\'il avait lu. C\'était la première demi-heure de sa journée. II y avait puisé une connaissance efficace de la parole de Dieu.
Jamais il ne se rendait a son cours sans avoir prié a genoux, pour qu\'il ne dit rien de contraire a la vérité, ou dans le seul but de s\'attirer des applaudissements. On remarquait dans sa controverse une attention infinie a ne pas blesser ceux qui discutaient avec lui, quelles que fussent leurs erreurs. II lui semblait, dès qu\'une intelligence traitait de Dieu, que déja elle était sur la voie de le trouver, et qu\'un mot superbe ou trop vif pouvait lui faire une blessure irréparable. Mais cette douceur n\'allait jamais jusqu\'au déguisement de sa pensee. II professait sa foi avec la courageuse humilité du cbrétien qui connalt le peu qu\'est le monde; et si le respect des ames lui inspirait una exquise moderation, le respect de la sienne s\'élevait au-dessus de toute crainte humaine.
(Notices et Pauégyriques. — Poussielgue Frères, 1880).
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VICTOR HUGO.
1802-1885.
Le plus grand ecrivain fraugais du siècle, poète, romancier, et historiën. — Ancien Pair de France, ancien Depute, Sénateur jus-qu\'a sa mort. — Principaux ouvrages en prose, a partir de 1823; Han., d\'Islande, Bug-,Iargal, Notre-Dame de Paris, Les Misérables, Les Tra-vailleurs de la Mer, L\'Homme qui rit, Quatre-vingt Treize. — En outre, a partir de ISa? : Preface de Cromwell, Le deruier jour d\'un Condarnnó, CEuvres Oratoires, Discours de l\'Exil, William Shakespeare, Histoire d\'un Crime, etc. — Mad« Hugo a puhlié en 1803, ouvrage a peu prés autobiographique : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
C O S E T T E.
Comme l\'auberge Thénardier était. dans cette partie du village qui est prés de 1\'église, c\'était a la source du bois du cóté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l\'eau.
Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu\'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l\'église, les boutiques illuminées éclairaient le chemin, mais bientót la dernière lueur de la dernière baraque dispfirut. La pauvre enfant se trouva dans l\'obscurité. Elle s\'y enfonija. Seulement, comme une certaine emotion la gagnait, tout en marchant elle agitait le plus qu\'elle pouvait l\'anse du seau. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie.
Plus elle cbeminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. II n\'y avait plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre ses lèvres; Mais oü peut done aller eet enfant ? Est-ce que c\'est un enfant-garou ? Puis la femme reconnut Cosette.
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VICTOR HUGO.
— Tiens, dit-elle, c\'est I\'Alouette !
Cosette travevsa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et dé-sertes qui teimine du cóté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu\'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux cótés de son chemin, elle alia assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement d\'une chandelle a travers la fente d\'un volet, c\'était de\' la lumière et de la vie, il y avait la des gens, cela la rassurait. Cependant, a mesure qu\'elle avan-yait, sa marche se ralentissait comme machinalement. Quand elle eut passé Tangle de la dernière maison, Cosette s\'arrêta. Aller au dela de la dernière boutique avait été difficile ; aller plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le seau a terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit a se gratter lentement la tête, geste propre aux enfants terrifies et indécis. Ce n\'était plus Montfermeil, c\'était les champs. L\'es-pace noir et désert était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité oil il n\'y avait plus personne, oil il y avait des bêtes, oü il y avait peut-être des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui marchaient dans I\'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui donnait de I\'audace : — Bah! dit-elle, je lui dirai qu\'il n\'y avait plus d\'eau ! — Et elle rentra résolüment dans Montfermeil.
A peine eüt-elle fait cent pas qu\'elle s\'arrêta encore, et se remit a se gratter la tête. Maintenant, c\'était la Thénardier qui lui apparaissait; la Thénardier bideuse avec sa bouche d\'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. L\'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. Que faire ? que devenir ? oil aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier; derrière elle tous les fantömes de la nuit et des bois. Ce fut devant la Thénardier qu\'elle recula. Elle reprit le chemin de la source et se mit a courir. Elle sortit du village en courant, elle entra dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n\'écoutant plus rien. Elle n\'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle n\'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue.
Tout en courant elle avait envie de pleurer.
Le frémissement nocturne de la forêt 1\'enveloppait tout entière.
Elle ne pensait plus, elle ne voyait plus.
L\'immense nuit faisait face a ce petit être D\'un cóté, toute I\'ombre ; de I\'autre, un atome.
II n\'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois a la source. Cosette connaissait le chemin pour I\'avoir fait plu-sieurs fois le jour. Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste
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d\'instinct la conduisait vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni a droite ni a gaucbe, de crainte de voir des clioses dans les branches et dans les broussailles. Elle arriva ainsi a la source.
C\'etait une étroite cuve naturelle creusée par l\'eau dans un sol glaiseux, profonde d\'environ deus pieds, entourée de mousse et de ces grandes herbes gaufrées qu\'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée de quelques grosses pierres. Un ruisseau s\'en échappait aves un petit bruit tranquille.
Cosette ne prit pas le temps de respirer. II faisait très-noir, mais elle avait l\'habitude de venir a cette fontaine. Elle chercha de la main gauche dans l\'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d\'appui, ren-contra une branche, s\'y suspendit, se pencha et plongea le seau dans l\'eau. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu\'elle était ainsi penchée, elle ne fit pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. \' La pièce de quinze sous tomba dans l\'eau. Cosette ne la vit ni ne l\'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l\'herbe.
Cela fait, elle s\'aper9ut qu\'elle était épuisée de lassitude. Elle eüt bien voulu repartir tout de suite; mais Telfort de remplir le seau avait été tel qu\'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien forcée de s\'asseoir. Elle se laissa tomber sur l\'herbe et j demeura accroupie.
Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pour-quoi, mais ne pouvant faire autrement. A cöté d\'elle, l\'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient a des serpents de feu blanc.
Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l\'ombre semblait se pencher vaguement sur eet enfant.
Jupiter se couchait dans les profondeurs.
L\'enfant regardait d\'un ceil égaré cette grosse étoile qu\'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en effet, était en ce moment très-près de 1\'horizon et traversait une épaisse cooche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume, lugubrement empourprée, élargissait l\'astre. On eüt dit une plaie lumineuse.
ün vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fralches lueurs de l\'été. De grands branchages s\'y dressaient affreusement. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes herbes fourmillaient sous la bise
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Gomme des anguilles. Les ronces se tordaient comma de longs tras armés de griffes cherchant a prendre des proies. Quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient rapidement. et avaient l\'air de s\'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait. De tous les cotés il y avait des étendues lugubres.
L\'obscurité est vertigineuse. II faut a l\'homme de la clarté. Quiconque s\'enfonce dans le contraire du jour se sent le cceur serré. Quand l\'ceil voit noir, l\'esprit voit trouble. Dans 1\'eclipse, dans la nuit, dans l\'opacité fuligineuse, il y a de l\'anxiété, même pour les plus forts Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparait dans la profondeur indistincte. L\'inconcevable s\'ébauche a quelques pas de vous avec une netteté spectrale.
On voit fiotter, dans l\'espace ou dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d\'insaisissable comma les rèves des fleurs endormies. II y a des attitudes farouchas sur l\'horizon. On aspire las affluves du grand vide noir. On a peur et envie da regarder derrière soi. Les cavités da la nuit, les choses davanues hagardas, des profils taciturnes qui sa dissipant quand on avanca, das écbevèlaments obscurs, das touffas irritées, des flaques lividas, le lugubre reflété dans le funèbra, Timmansité sépulcrala du silence, las êtres inconnus possibles, das penche-ments da branches mystérieux, d\'effrayants torses d\'arbres, de longues poignées d\'barbes frémissantes, on ast sans défansa contre tout cala. Pas de hardiesse qui ne tressaille et qui ne santé le voisinage de l\'angoisse. On éprouve quelque chose de hideux comma si 1\'ame s\'amalgamait a l\'ombre. Cette pénétra\'ion des ténèbras est inexprimablament sinistre dans un enfant.
Las forêts sont des apocalypses; et le battement d\'ailes d\'une petite ame fait un bruit d\'agonia sous leur voüta monstrueusa.
Sans se rendre compte de ca qu\'elle éprouvait, Gosette se santait saisir par cette énormité noire de la nature. Ce n était plus saulement de la terreur qui la gagnait, c\'était quelque chose de plus terrible même qua la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce qu\'avait d\'étrange ce frisson qui la gla9ait jusqu\'au fond du cceur. Son ceil était devenu farouche. Elle croyait santir qu\'elle ne pourrait peut-être pas s\'empêchar de revenir la a la même heure le landemain.
Mors, par une sorte d\'instinct, pour sortir de eet état singulier qu\'elle ne comprenait pas, mais qui 1\'effrayait, elle se mit a compter a haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu\'ii dix, at quand elle eut fini, elle racommenf;a. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui 1\'entouraient. Elle sentit le froid a
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■ses mains qu\'elle avait mouillees en puisant de l\'eau. E!le se leva. La peur lui était revenue, une peur naturelle et insur-montable. Elle n\'eut plus qu\'une pensee, s\'enfuir; s\'enfuir a toutes jambes, a travers bois, a travers champs, jusqu\'aus mai-sons, jusqu\'aus fenêtres, jusqu\'aux cbandelles allumées. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l\'effroi que lui inspirait la Thénardier qu\'elle n\'osa pas s\'enfuir sans le seau d\'eau. Elle saisit 1\'anse a deux mains. Elle eut de la peine a soulever le seau.
Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était lourd, elle fut forcée de le reposer a terre. Elle respira un instant, puis, elle enleva l\'anse de nouveau, et se remit a marcher, cette fois un peu plus longtemps. Mais il fallut s\'arrêter encore. Après quelques secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la tête baissée, comme une vieille ; le poids du seau tendait et roidissait ses bras maigres. L\'anse •de fer achevait d\'engourdir et de geler ses petites mains mouil-\'1 léés ; de temps en temps elle était forgée de s\'arrêter, et chaque fois qu\'elle s\'arrêtait, l\'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d\'un bois, la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c\'était un enfant de buit ans; il n\'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette •chose triste.
Et sans doute sa mère, hélas!
Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes •dans leur tombeau.
Elle soufflait avec une sorte de ralement douloureux; des sanglots lui serraient la gorge, mais elle n\'osait pas pleurer, tant elle avait peur de la Thénardier, même loin. C\'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était-li.
Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. Elle pensait avec quot;angoisse qu\'il lui faudrait plus d\'une heure pour retourner ainsi a Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se mêlait a son épou-vante d\'etre seule dans le bois la nuit. Elle était harassée de fatigue et n\'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue prés d\'un vieux chataignier qu\'elle cohnaissait, elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit a marcher •courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s\'empêcher de s\'écrier; O mon Dieu! mon Dieu!
En ce moment, elle sentit tout a coup que le seau ne pesait
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plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir 1\'anse et la soulevait vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d\'elle dans l\'obscurité. C\'etait un homme qui était arrive derrière elle et qu\'elle n\'avait pas entendu venir. Get homme, sans dire un mot, avait empoigné l\'anse du seau qu\'elle portait. II y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L\'enfant n\'eut pas peur.
(Les Misérables, 2™® Partie, Tome III. — A. Lacroix, Verboeckhoven et C\'o, 1762).
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CU VILLIER—FLEURY Né en 1802.
A survécu a tons les plus anciens collaborateurs du Journal des Débats. — D\'abord secrétaire de l\'ex-roi de Hollande, Louis Bonaparte; ensuite précepteur du due d\'Aumale, fils du roi Louis-Philippe. — Ui} grand nombre de ses articles de journal ont été réunis en volumes: Voyages et voyageurs; Portraits politiques etrévolutionnaires ; Historiens, poètes et romanciers, etc. — M. Cuvillier-Fleury est membre de l\'Aca-quot; démie Francaise depuis 1866.
LE CHATEAU DE CHAMBORD.
Le batiment est appuyé, sur une ligne d\'environ quatre-vingts toises, par quatre grosses tours, de soixante pieds de diamètre, a toit pointu et surmonté d\'une lanterne. TJn escalier magnifique, percé a jour et ;i double montée, forme l\'axe du chateau, et se termine en un délicieux campanile qui s\'élance, avec une har-diesse infinie et par une seule rampe, jusqu\'au belvéder qui la couronne. Vues a quelque distance, ces arcades a jour qui per-mettent aux rayons du soleil de pénétrer au milieu de la masse énorme des batiments et de se jouer entre les pierres, d\'une blancheur inalterable; tout eet amas de flèches, de tourelles, de cheminées, découpées en fine broderie, qui s\'élèvent au-dessus des toits étincelants comme un panache de föte sur le front d\'un roi; ces sculptures magiques qui courent le long des croi-sées, ou se dressent en colonnes orgueilleuses, ou se courbent mollement sous les arceaux flexibles ; en un mot tout eet ensemble monumental ainsi jeté comme une oasis merveilleuse dans l\'im-mense solitude d\'une forêt, et se détachant par la grace de ses formes et le génie capricieux de ses ornements sur le fond monotone et sauvage d\'un désert, croyez-moi, c\'est la un des spec-
CU VILLIER-FLEURY.
tacles les plus imposants, les plus charmants, et, si je l\'osais dire avec Si. de la Saussaye, le savant historiën de Chambord, une des scènes les plus fantastiques qui puissent frapper 1\'ima-gination, toucher le coeur et fasciner les yeux!
Vous voyez que je ne vous ai encore parlé que d\'une seule facade du chateau de Chambord ; il en a quatre. Je ne vous ai uommé qu\'un escalier, il en a treize, dont deux a jour qui serpentent aux deux angles des principales cours et jusqu\'au sommet du batiment, dans une cage admirable, ciselée comme les plus beaux ivoires de Dieppe et coiffee d\'une riche coupole. Voila pour les grands escaliers. II y en a une quantité innombrable de plus petits qui circulent, mystérieux et discrets, dans l\'épaisseur des murailles, et conduisent aux appartements des dames. II y a quatre-cents pièces de toute grandeur, et des cheminées de luxe dans toutes; des galeries, des terrasses suspendues; des plates-formes a perte de vue; plus de huit cents chapiteaux d\'une variété infinie de forme et de dessin; une profusion de salamandres, couchées sous les plafonds, aussi nombreuses que ces nuées de sauterelles qui couvrent quelquefois la campagne; una collection de chiffres sculptés et couronnés, a, defrayer une matinée d\'historiographe; enfin, et partout un goüt si pur, une originalité si vive, une disposition si savante, un si merveilleux talent d\'assouplir la pierre, de la tordre, de la dompter, de la suspendre en arceaux légers ou en degrés massifs le long des spirales tournoyantes, une si incroyable sagacité dans l\'art de ménager les issues, de multiplier les points de rapport, de faire pénétrer l\'air, la lumière, le mouvement au sein de ce labyrinthe, qu\'il faut aussi bien renoncer a le décrire qu\'a le peindre. La peinture vous donnera quelques profils, la description épuisera ses nomenclatures; mais un pareil monument qu\'on n\'a vu que sur la toile ou dans une savante notice, c\'est comme un bon livre dont on n\'aurait lu que la table. Ouvrez le livre et lisez-le. Quittez Paris pour quarante-huit heures, et allez visiter Chambord! D\'autant plus que le temps presse, que ces murs se lézardent, que ces voütes, si légères qu\'elles soient, menacent ruine, que ces escaliers bientót ne vous porteront plus ! Hatez-vous done, car dans quelques années peut-être, la prudence obligera a fermer les portes du vieux chateau, et une fois fer-mées, murées par 1\'inflexible main du temps, hélas! hélas! quelle est la puissance qui les ouvrira?
(Le Figaro, 22 Juillet 1877).
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PROSPER ME RIM EE.
1803—1870.
Archeologue, historiën, et romancier. — A rendu de grands services comme Inspecteur Général des Monuments Historiques. — En littéra-\'\' ture, disciple de Henri Beyle. — Principaux ouvrages historiques: Chronique du règne de Cliarles IX, 1829; Histoire de Don I\'èdre 1quot; roi de Castille, 1843; Les faux Démétrius, épisode de l\'histoire de Russie, — Romans et Contes: Golomba, Carmen, Matteo Fal
cone, Tamango, La partie de tric-trac, Le vase étrusque, etc. 1830 — 1847. — C\'est Mérimée qui a révélé a la France le génie du romancier russe Tourguénef. — Correspondance.
LA BALLATA.
Orso trouva Colomba un peu alarmée de sa longue absence ; mais, en le voyant, elle reprit eet air de sérénité triste qui était son expression habituelle. Pendant le repas du soir, ils ne parlèrent que de choses indifférentes, et Orso, enbardi par Fair calme de sa soeur, lui raconta sa rencontre avec les bandits, et hasarda même quelques plaisanteries sur Téducation morale et religieuse que recevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de son honorable collègue, le sieur Castriconi.
— Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba; mais, pour Castriconi, j\'ai entendu dire que c\'était un homme sans principes.
— Je crois, dit Orso, qu\'il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L\'un et I\'autre sont en guerre ouverte avec la société. ün premier crime les entraine chaque jour a d\'autres crimes; et pourtant ils ne sont peut-être pas
PROSPER MÉRIMÉE.
aussi coupables que bien des gens qui n\'habitent pas le maquis.
Un éclair de joie brilla sur le front de sa sceur.
— Oui, poursuivit Orso, ces misérables ont de l\'honneur a leur manière. C\'est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu\'ils mènent. — II y eut un moment de silence.
— Mon frère, dit Colomba en lui versant du café, vous savez peut-ëtre que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passée? Oui, il est mort de la fièvre des marais.
— Qui est ce Pietri?
— C\'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine, qui a reyu le portefeuille de notre père mourant. Sa veuve est venue me prier de paraitre a sa veillée et d\'y chanter quelque chose. II convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c\'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comma le nótre.
— Au diable ta veillée, Colomba! Je n\'aime point ü voir ma sceur se donner ainsi en spectacle au public.
— Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts a, sa manière. La hallata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique. Madeleine n\'a pas le don, et la vieille Fiordispina, qui est la meilleure voceratrice du pays, est malade. II faut bien quelqu\'un pour la ballata.
— Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l\'autre monde si Ton ne chante de mauvais vers sur sa bière? Vas h la veillée si tu veux, Colomba: j\'irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n\'improvise pas; cela est incon-venant a ton age, et... . je t\'en prie, ma sceur.
— Mon frère, j\'ai promis. C\'est la coutume ici, vous le savez, et, je vous le répète, il n\'y a que moi pour improviser.
— Sotte coutume!
— Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain j\'en serai malade; mais il le iaut. Permettez-le-moi, mon frère. Souvenez-vous qu\'ó, Ajaccio vous m\'avez dit d\'improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je done improviser aujourd\'hui pour de pauvres gens qui m\'en sauront gré, et que cela aidera a supporter leur chagrin ?
— Allons, fais comme tu voudras. Je gage que tu as déja compose ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.
— Non, je ne pourrais pas composer cela d\'avance, mon frère. Je me mets devant le mort, et je pense a ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient a 1\'esprit.
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PEOSPEK MÉRIMÉE.
Tout cela était dit avec une simplicite telle qu\'il étaitimpossible de supposer le moindre amour-propre poétique chez la signora Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit avec sa susur a la maison de Pietri. Le mort était couché sur une table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brülaient autour de la table. A la tête du mort se tenait sa veuve, et derrière elle un grand nombre de femmes occupaient tout un coté de la chambre; de 1\'autre étaient rangés les hommes, debout, tête nue, l\'ceil fixé.sur le cadavre, observant un profond silence. Chaque nouveau visiteur s\'approchait de la table, embrassait le mort1, faisait un signe de tête a sa veuve et a son fils, puis prenait place dans le cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des assistants rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt. „Pourquoi as-tu quitté ta bonne femme? disait une commère. N\'avait-elle pas bien soin de toi? Que te manquait-il? Pourquoi ne pas attendre un mois\' encore ? ta bru t\'aurait donné un fils.quot;
ün grand jeune hom me, fils de Pietri, serrant la main froide de son père, s\'écria; „Oh! pourquoi n\'es-tu pas mort de la ma-lemort 2 ? Nous t\'aurions vengé !quot;
Ce furent les premières paroles qu\'Orso entendit en entrant. A sa vue le cercle s\'ouvrit, et un faible murmure de curiosité annon^a l\'attente de l\'assemblée excitée par la présence de la voceratrice. Colomba embrassa la veuve, prit une de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeux baissés. Puis elle rejeta son mezzaro en arrière, regarda fixement le mort, et, penchée sur ce cadavre, presque aussi pale que lui, elle com-men^a de la sorte :
sChaiies-Baptiste ! le Christ recoive ton ame ! — Vivre, c\'est souffrir. Tu vas dans un lieu — oü il n\'y a ni soleil ui froidure. — Tu n\'as plus besoin de ta serpe, — nl de ta lourde pioohe. — Plus de travail pour toi. — Désormais tous tes jours, sont des dimanches. — Gharles-Baptiste, le Christ ait ton ame ! — Ton fils gouverne ta maison. — J\'ai vu toraber le chêne — desséché par le Libeccio. — J\'ai cru qu\'il était mort. — Je suis repassée, et sa racine — avait poussé un rejeton. — Le rejeton est devenu un chêne, — au vaste ombrage. — Sous ses fortes branches, Maddelè, repose-toi, — et pense au chêne qui n\'est plus.quot;
Ici Madeleine commemja a sangloter tout haut, et deux ou trois hommes qui, dans l\'occasion, auraient tiré sur des chré-
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1
Cet usage subsiste encore a Bocognano (1840).
2
La mala mor te, mort violente.
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tiens avec autant de sang-froid que sur des perdrix, se mirent a essuyer de grosses larmes sur leurs joues basanées.
Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s\'adres-sant tantót au défunt, tantót a sa familie, quelquefois, par une prosopopée fréquente dans les hallata, faisant parler le mort lui-même pour consoler ses amis ou leur donner des oonseils. A mesure qu\'elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime; son teint se colorait d\'un rose transparent qui faisait ressortir davantage l\'éclat de ses dents et le feu de ses prunelles dilatées, C\'était la pythonisse sur son trépied. Sauf quelques soupirs, quelques sanglots étouffés, on n\'eüt pas entendu le plus léger murmure dans la foule qui se pressait autour d\'elle. Bien que moins accessible qu\'un autre a cette poésie sauvage, Orso se sentit bientót atteint par l\'émotion générale. Eetiré dans un coin obscur de la salie, il pleura comme pleurait le fils de Pietri.
Tout a coup un léger mouvement se fit dans l\'auditoire: le cercle s\'ouvrit, et plusieurs étrangers entrèrent. Au respect qu\'on leur montra, a l\'empressement qu\'on mit a leur faire place, il était évident que c\'étaient des gens d\'importance dont la visite honorait singulièrement la maison. Cependant, par respect pour la ballata, personne ne leur adressa la parole. Celui qui était entré le premier paraissait avoir une quarantaine d\'années. Son habit noir, son ruban rouge a rosette, l air d\'au-torité et de confiance qu\'il portait sur sa figure, faisaient d\'abord deviner le préfet. Derrière lui venait un vieillard voüté, au teint bilieux, cachant mal sous des lunettes vertes un regard timide ét inquiet.
II avait un habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf encore, avait été évidemment fait plusieurs années auparavant. Toujours a cóté du préfet, on eüt dit qu\'il vou-lait se cacher dans son ombre. Enfin, après lui, entrèrent deux jeunes gens de haute taille, le teint brülé par le soleil, les joues enterrées sous d\'épais favorls, 1\'oeil fier, arrogant, montrant une impertinente curiosité. Orso avait eu le temps d\'oublier les physionomies des gens de son village; mais la vue du vieillard en lunettes vertes réveilla sur-le-champ en son esprit de vieux souvenirs. Sa présence a la suite du préfet suffisait pour le faire reconnaltre. C\'était l\'avocat Barricini, le maire de Pietiv.nera, qui venait avec ses deux fils donner au préfet la représentation d\'une ballata. II serait difficile de définir ce qui se passa en ce moment dans l\'ame d\'Orso; mais la présence de 1\'ennemi de son père lui causa une espèce d\'horreur, et, plus que jamais, il se sentit accessible aux soup 90ns qu\'il avait longtemps combattus.
Pour Colomba, a la vue de 1\'homme a qui elle avait voué une
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PROSPER MÉRIMÉE.
haine mortelle, sa physionomie mobile prit aussitöt une expression sinistre. Elle palit; sa voix devint rauque, le vers commence expira sur ses lèvres ... Mais bientöt, reprenant sa ballata, elle poursuivit avec nne nouvelle vehemence;
))Quand l\'épervier se laments — devant son nid vide, — les etour-neaux voltigent alentour. — insultant a sa douleur.quot;
Ici on entendit un rire etoufie; c\'étaient les deux jeunes gens nouvellement arrivés qui trouvaient sans doute la métaphore trop hardie.
iL\'epervier se réveillera ; il deploiera ses ailes, — il lavera son bee dans le sang! Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis — t\'adressent leur dernier adieu. — Leurs larmes ent assez coulé. — La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. — Pourquoi te pleurerait-elle? — Tu t\'es endormi plein de jours — au milieu de ta familie, — préparé\'\' a eomparaitre — devant le Tout-Puissant. — L\'orpheline pleure son père, — surpris par de laches assassins, — frappé par derrière ; — son père dont le sang est rouge — sous l\'amas de feuilles vertes. — Mais elle a recueilli son sang, — ce sang noble et innocent; — elle I\'a répandu sur Pietranera, — pour qu\'il devint un poison mortel. — Et Pietranera restera marquée, — jusqu\'a ce qu\'un sang coupable — ait effacé la trace du sang innocent.quot;
En achevant ces mots, Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle rabattit son mezzaro sur sa figure, et on I\'entendit sangloter. Les femmes en pleurs s\'empressèrent autour de I\'im-provisatrice; plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et ses fils; quelques vieillards murmuraient contre le scandale qu\'ils avaient occasionné par leur presence. Le fils du défunt fendit la presse et se disposait a prier le maire de vider la place au plus vite; mais celui-ci n\'avait pas attendu cette invitation. II gagnait la porte, et deja ses deux fils étaient dans la rue. Le préfet adressa quelques compliments de condoléance au jeune Pietri, et les suivit presque aussitót. Pour Or so, il s\'approcha de sa sceur, lui prit le bras et l\'entraina hors de la salie.
— Accompagnez-les, dit le jeune Pietri a quelques-uns de ses amis. Ayez soin que rien ne leur arrive! —Deux ou trois jeunes gens mirent précipitamment leur stylet dans la manche gauche de leur veste, et escortèrent Orso et sa sceur jusqu\'a. la porte de leur maison.
(Colomba. — Calmann Lévy, 1881. Nouvelle Edition).
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ALEXANDRE DUMAS. 1803—1870.
Homme de lettres. — Nombreuses pièces de théatre, réunies en vingt-cinq volumes: Antony, 1831; Charles VII chez ses grands vassaux, 1831 ; Catherine Howard, 1834; Mademoiselle de Belle-Isle, 1839, etc. — Romans plus nombreux encore: Les trois Mousquetaires, Le comte de Monte Cristo, La reine Margot, 1841 ii 1845, etc., au delii de deux cent cinquante volumes. — Nombreux Voyages et Impressions de voyage. — A coté de Balzac, d\'Eugene Sue, de Frédéric Soulié, de George Sand, Alexandre Dumas a éte l\'écrivain d\'imagination le plus prodigieux et le conteur le plus infatigable de son temps.
MILADY.
D\'Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le che-min de Paris a Saint-Germain.
Tout le long de la route, ce qu\'Athos avait dit au jeune homme de madame Bonacieux lui revenait a l\'esprit. Quoique d\'Artagnan ne füt pas d\'un caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression réelle sur son cceur: comme il le disait, il était prèt a aller au bout du monde pour la cherclier. Mais le monde a bien des bouts, par cela même qu\'il est rond; de sorte qu\'il ne savait de quel cóté se tourner.
En attendant, il allait tacber de savoir ce que c\'était que milady. Milady avait parlé a l\'homme au manteau noir, done elle le connaissait. Or, dans l\'esprit de d\'Artagnan, c\'était l\'homme au manteau noir qui avait enlevé madame Bonacieux une seconde fois, comme il l\'avait enlevée une première. D\'Artagnan ne men-tait done qu\'a moitié, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu\'en se mettant a la recherche de milady, il se mettait en même temps a la recherche de Constance.
ALEXANDRE DUMAS.
Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps 1111 coup d\'éperon a son cheval, d\'Artagnan avait fait la route et était arrivé a Saint-Germain. II venait de longer le pavilion oil dix ans plus tard devait naitre Louis XIV. 11 traversait une rue fort déserte, regardant a droite et a gauche s\'il ne reconnaitrait pas quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsqu\'au rez-de-chaussée d\'une jolie maison qui, selon l\'usage du temps, n\'avait aucune fenêtre sur la rue, il vit apparaltre une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le premier.
— Ehl Monsieur, dit-il, s\'adressant a d\'Artagnan, ne remettez-vous point ce visage qui bailie aux corneilles?
— Non, dit d\'Artagnan; et cependant je suis certain que ce n\'est pas la première fois que je le vois, ce visage.
— Je le crois pardieu bien, dit Planchet; c\'est ce pauvre Lubin, le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si \'\' bien accommodé il y a un mois, a Calais, sur la route de la maison de campagne du gouverneur.
— Ah! oui bien, dit d\'Artagnan, et je le reconnais a cette heure. Crois-tu qu\'il te reconnaisse, toi?
— Ma foi. Monsieur, il était si fort troublé que je doute qu\'il ait gardé de moi une mémoire bien nette.
— Eh bien ! va done causer avec ce gar^on, dit d\'Artagnan, et informe-toi dans la conversation si son maitre est mort.
Planchet descendit de cheval, marcha droit a Lubin, qui en effet ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent a causer dans la meilleure intelligence du monde, tandis que d\'Artagnan poussait les deux chevaux dans une ruelle; et, faisant le tour d\'une maison, s\'en revenait assister a la conférence derrière une haie de coudriers.
Au bout d\'un instant d\'observation derrière la haie, il entendit le bruit d\'une voiture, et il vit s\'arrêter en face de lui le car-rosse de milady. II n\'y avait pas a s\'y tromper, milady était dedans. D\'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval afin de tout voir sans être vu.
Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des ordres a sa femme de chambre.
Cette dernière, jolie fille de vingt a vingt-deux ans, alerte et vive, véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du mar-che-pied, sur lequel elle était assise, selon l\'usage du temps, et se dirigea vers la terrasse oü d\'Artagnan avait aper9u Lubin.
D\'Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s\'acheminer vers la terrasse. Mais par hasard un ordre de 1\'intérieur avait appelé Lubin, de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous cótés par quel chemin avait dispara d\'Artagnan.
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ALEXANDRE DUMAS.
La femme de chambre s\'approcha de Planchet, qu\'elle prit pour Lubin, et lui tendant un petit billet:
— Pour votre maitre, dit-elle.
— Pour mon maitre? reprit Planchet étonné.
— Oui, et très-pressé. Prenez done vite.
La-dessus elle s\'enfuit vers le carrosse, retourné a 1\'avance du cote par lequel il était venu; elle s\'élanca sur le marche-pied, et le carrosse repartit.
Planchet tourna et retouma le billet, puis accoutumé a I\'o-béissance passive, il sauta a bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra au bout de vingt pas d\'Artagnan, qui, ayant tout vu, allait au-devant de lui.
— Pour vous. Monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune homme.
— Pour moi ? dit d\'Artagnan ; en es-tu bien sur ?
— Pardieu! si j\'en suis sur ; la soubrette a dit; „ Pour ton maitre.quot; Je n\'ai d\'autre maitre que vous, ainsi... Un joli brin de fille, ma foi, que cette soubrette !
DArtagnan ouvrit la lettre et lut ces mots :
„Une personne qui s\'intéresse a vous plus qu\'elle ne peut le dire, voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous pro-mener dans la forêt. Demain, a l\'hötel du Champ-du-Drap d\'Or, un laquais noir et rouge attendra votre réponse.quot;
— Oh ! oh ! se dit d\'Artagnan, voila qui est un peu vif. II paralt que milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh bien ! Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes? il n\'est done pas mort?
— Non, Monsieur, il va aussi bien qu\'on peut aller avec quatre coups d\'épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allonge quatre, a ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je I\'a-vais dit a Monsieur, Lubin ne m\'a pas reconnu, et m\'a raconté d\'un bout a I\'autre notre aventure.
— Fort bien. Planchet, tu es le roi des laquais ; maintenant, remonte a cheval et rattrapons le carrosse.
Ce ne fut pas long ; au bout de cinq minutes on aper^ut le carrosse arrêté sur le revers de la route ; un cavalier richement vêtu se tenait a la portiere.
La conversation entre milady et le cavalier était tellement animée, que d\'Artagnan s\'arrêta de I\'autre cóté du carrosse sans que personne autre que la jolie soubrette s\'aper^ut de sa presence.
La conversation avait lieu en anglais, langue que d\'Artagnan ne comprenait pas ; mais, a l\'accent, le jeune homme crut devi-ner que la helle Anglaise était fort en colère; elle termina par
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ALEXANDRE DUMAS.
un geste qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation : c\'était un coup d\'éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin vola en mille morceaux.
Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer milady.
D\'Artagnan peusa que c\'était le moment d\'intervenir ; il s\'ap-procha de l\'autre portière, et se découvrant respectueusement:
— Madame, dit-il, me permettrez-vous de vous offrir mes services ? il me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot. Madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie.
Aux premières paroles, milady s\'était retournée, regardant le jeune homme avec étonnement, et lorsqu\'il eut fini;
— Monsieur, dit-elle en très-bon fra^ais, ce serait de grand cceur que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle n\'était point mon frère.
— All! excusez-moi, alors, dit d\'Artagnan; vous comprenez que j\'ignorais cela, Madame.
— De quoi done se mêle eet étourneau, s\'écria, en s\'abaissant a la hauteur de la portière, le cavalier que milady avait désigné comme son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?
— Étourneau vous-même, dit d\'Artagnan en se baissant a son tour stir le cou de son cheval, et en répondant de sou cóté par la portière; je ne passé pas mon chemin paree qu\'il me plait de m\'arrêter ici.
Le cavalier adressa quelques mots en anglais a sa soeur.
— Je vous parle francais, moi, dit d\'Artagnan ; faites-moi done, je vous prie, le plaisir de me répondre en la même langue. Vous êtes le frère de Madame, soit, mais vous n\'êtes pas le mien, heureusement.
On eüt pu croire que milady, craintive comme l\'est ordinaire-ment une femme, allait s\'interposer dans ce commencement de provocation, afin d\'empècher que la querelle n\'allat plus loin: mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher;
— Touche a l\'hotel!
La jolie soubrette jeta un regard d\'inquiétude sur d\'Artagnan, dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
Le carrosse partit et laissa les derux hommes en face l\'un de l\'autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus.
Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais d\'Artagnan, dont la colère déja bouillonnante s\'était encore aug-mentée en reconnaissant en lui 1\'Anglais qui, a Amiens, lui avait gagné son cheval et avait failli gagner a Athos son diamant, sauta a la bride et Farrêta.
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ALEXANDRE DUMAS.
— Eh ! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi, car vous me faites l\'effet d\'oublier qu\'il y a entre nous une petite querelle engagée.
— Ah ! ah ! dit l\'Anglais, c\'est vous, mon maltre. II faut done toujours que vous jouiez un jeu ou un autre ?
— Oui, et cela me rappelle que j\'ai une revanche a prendre. Nous verrons, mon cher Monsieur, si vous maniez aussi adroite-ment la rapière que le cornet.
— Vous voyez bien que je n\'ai pas d\'épée, dit l\'Anglais; voulez-vous faire le brave contre un homme sans armes ?
— J\'espère bien que vous en avez chez vous, répliqua d Ar-tagnan. En tout cas, j\'en ai deux, et, si vous le voulez, jevous en jouerai une.
— Inutile, dit l\'Anglais, je suis muni suffisamment de ces ?ortes d\'ustensiles.
— Eh bien! mon digne gentilhomme, reprit d\'Artagnan, choisissez la plus longue et venez me la montrer ce soir.
— Oü cela, s\'il vous plalt ?
— Derrière le Luxembourg, c\'est un charmant quartier pour les promenades dans le genre de celle que je vous propose.
— C\'est bien, on y sera.
— Votre heure ?
— Six heures.
— A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis ?
— Mais j\'en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie que moi.
— Trois ? a merveille 1 comme cela se rencontre! dit d\'Artagnan, c\'est juste mon compte.
— Maintenant, qui êtes-vous ? demanda l\'Anglais.
— Je suis monsieur d\'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes, compagnie de M. des Essarts. Et vous?
— Moi, je suis lord de Winter, baron de Sheffield.
— Eh bien! je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit d\'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles a retenir.
Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de Paris.
Comme il avait l\'habitude de le faire en pareille occasion, d\'Artagnan descendit droit chez Athos.
II trouva Athos couché sur un grand canapé, oü il attendait, comme il l\'avait dit, que son équipement le vint trouver.
II raconta a Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de M. de Wardes.
Athos fut enchanté lorsqu\'il sut qu\'il allait se battre contre un Anglais. Nous avons dit que c\'était son rêve. On envoya chercher a 1\'in-
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ALEXANDRE DUMAS.
stant raeme Porthos et Aramis par les laquais, et on les mit au courant de la situation.
Porthos tira son epée hors du fourreau et se mit a espadonner contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un danseur.
Aramis, qui travaillait toujours a son poème, s\'enferma dans le cabinet d\'Athos et pria qu\'on ne le dérangeat plus qu\'au moment de dégaïner.
Athos demanda par signe a Grimaud une bouteille. Quant a d\'Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous verrons plus tard 1\'exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps, passaient sur son visage, dont ils éclairaient la rêverie.
(Les Trois Mousquetaires, Vol. I. Ch. XXX. — Calmann ^ Lévy, ISSS. Nouvelle Édition).
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EDGAR QUINET. 1803—1875.
De 1842 a 1846 professeur au collége de France et collègue de Michelet. avec qui 11 publia en -1843 le livre des Jésuites. — Expulsé de France en 1852. — ïraducteur de Herder. — Épopées eu prose: Ahasuérus, Napoléon, Prométhée. — Le génie des religions, 1842. — Fondation de la république des Provinces-Unies (étude sur Mar-nix de Sainte-Aldegomle) 1854. — Philosophie de 1\'histoire de France, — Comme Michelet, Edgar Quinet met son enseignement et ses écrits au service de Ia cause démocratique. — Made Quinet a publié, en 1868, les Mémoires d\'Exil de son mari.
LE „WILHELMUSLIEDquot; ET „LA RUCHE.EOMAINE.quot;
Qu\'est-ce done que le Wilhelmus-Lied ? Chant du banni, du póvre gueux, resignation a la défaite passée, encouragement a la vie-toire future, consolation dans la ruine, prière du soldat, du matelot, confiance dans un héros, surtout espoir en Dieu, ce chant explique mieux que tous les raisonnements pourquoi ces hommes ont fini par vaincre. Comment auraient-ils été détruits, ceux qui, le soir de la défaite, se ralliaient ainsi dans le Dieu des Machabées? Plus Tart est étranger ii eet hymne, mieux il s\'insinuait partout. Le peuple ne s\'approprie que ces monuments humbles comme lui dans la forme, profonds eomme lui par le sentiment: un psaume rustique, un cantique de Déborah dans la mer du Nord. C\'est le prince d\'Orange lui-même qui parle, ear seul il est encore debout au milieu de la rr.ine de tous. On voit tin grand homme qui soutient tout un peuple de sa force morale et le nourrit de la moëlle de ses os. En même temps que Marnix relève le cceur des masses au niveau du
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EDGAR QUINET. 165
héros, il fait de Guillaume un tel idéal de désintéressement, d\'ab-négation chrétienne, qu\'il l\'enclialne a la justice par sa louange même; il ne permet a son prince que la conquête du royaume éternel de la justice. Au récit de Guillaume, les gueux des bois, les gueux de mer, sortent de leurs retraites et répètent avec lui le chant du réfugié. De pareils poèmes sont absolument intraduisibles; ii peine si l\'on peut reproduire quelques accents, qui, privés du rythme populaire, restent décolorés;
„Moi, Guillaume de Nassau, né de sang allemand, je suis resté fidéle a la patrie jusqu\'a la mort. J\'ai résolu de vivre dans la loi de Dieu, et pour cela je suis banni loin de mon
Ipays et des miens; mais Dieu me conduira comme un bon instrument: il me ramènera au gouvernail.pays et des miens; mais Dieu me conduira comme un bon instrument: il me ramènera au gouvernail.
„Vous, hommes au cceur loyal, tout accablés que vous êtes, Dieu ne vous abandonnera pas; vous qui voulez vivre dans la ; justice, priez-le jour et nuit qu\'il me donne la force de vous sauver.
„Je ne vous ai épargné ni ma vie, ni mes biens, et mes frè-res aussi, grands par le nom, ont fait comme moi. Le comte Adolphe est resté en Frise dans le combat; il attend dans la vie éternelle le jugement dernier.
„ Soyez mon bouclier et ma force, ó Dieu! o mon Seigneur! en vous je me repose; ne me délaissez jamais. Conduisez votre :■ serviteur fidéle ; faites que je brise la tyrannie qui m\'ensanglante le coeur.
„Comme David dut se cacher devant Saül le tyran, ainsi j\'ai dü m\'enfuir avec mes nobles hommes ; mais Dieu a relevé David du milieu de l\'ablme: dans Israël il lui a donné un grand royaume.
„Si mon Seigneur le veut, tout mon désir royal est de mourir avec honneur sur le champ de bataille et de conquérir un | royaume éternel, comme un héros loyal.
„Rien ne me fait plus de pitié dans ma détresse que de vous voir, vous, Espagnols, dévaster la bonne terre du roi. Quand j\'y pense, 6 douce, noble Néerlande! mon noble cceur en saigne.
„Avec mes seules forces, moi, prince de haute lignée, j\'ai affronté 1\'orgueil et le combat du tyran. Ceux qui sont ensevelis f a Maëstricht ont éprouvé ma puissance. On a vu courir mes
hardis cavaliers a travers la plaine.
j „Si le Seigneur l\'avait voulu, j\'aurais repousse loin de vous 1\'effroyable tempête; mais le Seigneur d\'en haut, qui régit toutes choses, il faut le louer toujours: il ne l\'a pas voulu.quot;
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Par cette oeuvre, qui n\'a rien de commun avec la littérature cultivée et écrite, Marnix toucba le eoeur du peuple, devetiu insensible en apparence. Sans lui reproclier sa dureté, il 1 en fit rougir. Les écrivains du seizième siècle, voyant ce miracle d\'une poésie populaire, nomment Marnix un autre lyrtee, allerum quasi Tyrtaium. La vérité est que, dans cette messénienne bi-blique, il donne un rytbme il la revolution, bientöt elle va se relever et s\'élancer de nouveau a la cadence de ces vers incul-tes, moitié psaume, moitié chanson de guerre.
Toutefois ce n\'était pas assez de réveiller 1 enthousiasme du peuple; Marnix entreprit une chose beaucoup plus difficile, et il y réussit de même. Pour mieux dissiper la peur, il veut contraindre le peuple de rire entre les mains des Espagnols. Chose assurément remarquable dans l\'histoire littéraire, c est dans les années les plus sanglantes de la terreur catholique, au moment oü le due d\'Albe déchirait avec le plus de fureut les entrailles des Pays-Bas, c\'est en 1569 et en 1571 cju Aldegonde compose et publie en flamand sa gigantesque satire de ) église catholique, la Ruche romaine 1, créant ainsi la langue hollandais e au milieu d un rire tragique et héroïque. Cet ouvrage. fut un des plus grands triomphes de la parole au seizième siècle sur la force déctalnée. „II fut re (ju du peuple, dit Bayle, avec un applaudissement incroyable.quot; Rien de pareil ne s\'etait vu depuis les colloques d\'jlirasme. On reconnut un frère de Rabelais et d\'ülrich de Hutten. Le livre de Marnix fut pour les réformés dans le nord plus puissant même que les ouvrages de Calvin. C\'était Gargantua ou Grandgousier s\'épanouissant du haut des échafauds dans une kermesse flamande. On crut entendre le nca-nement de toutes les têtes de morts qu\'avait tranchées le due d\'Albe. En même temps, l\'Église du moyen age semblait s ablmei sous cette huée immense, colossale, monstrueuse, dont aucun écrivain n\'égalera jamais la témérité. Par un raffinement d au-dace et d\'ironie, Marnix avait dédié son livre eft\'royable a 1 un des chefs de 1\'inquisition, l\'évêque Sonnius: en voici le début, traduit par Marnix lui-même en francais plus de vingt ans avant la Ménippée :
„La ruche en laquelle nos mouches se logent, s\'assemblent et font leur ouvrage, se fait de souples et fortes claies et osiers de Louvain, de Paris ou de Cologne, bien subtilement entrela-cées; on les nomme communément a Louvain sophismes: on
1
De Bijenkorf. Les principales editions sont de 1572, 1597, 159E, 1600, 1638,1047,. 1064, 1733, 1761. Cet ouvrage a été traduit en latin, en francais, en anglais et \'\'n. allemand. \'Apiarium sive Alvearium Romanum. Quinet.
EDGAR QUINET.
les trouve a vendre chez les corbeillers de l\'Église romaine, comme chez Jean Scot, Thomas d\'Aquin, Albert le Grand et autres semblables maitres qui out été fort subtils en cet art. Or, pour la plus grande süreté. il faut encore lier ces claies et les joindre ensemble avec de gros cables ou cabales judaïques ou thalmudiques, et y tirer dessus de bon ciment bien compose de vieilles ruines, dont les vieux et caducs conciles ont été ma^onnés, brisé et estampé bien menu, et mêlé avec de la paille coupée que les apothicaires nomment palea decretorum, l\'arrosant a chaque fois de l\'écume ou bave des anciens docteurs, et y mê-lant aussi quelque peu de chaux fraiche de Trente. Tout cela, bien broyé ensemble, se mêle avec du sablon tiré des puits creu-sés de l\'humaine superstition, ou bien de ce sable dont les anciens hérétiques enfilaient leurs cordons; tu peux aussi ajouter un peu de ce limon glueux, ou bitume des Indes, qui est une matière fort lente et tillasse, dont jadis la ville et la tour de Babel fut cimentée, et se tire hors du lac de Sodome et Go-morrhe. . . car cela est plaisant a l\'ceil, et est cause que les mouches y logent et conversent plus volontiers.quot;
Que pouvaient les haches et les gibets contre une arme sem-blable? II se trouvait des mains invisibles pour déposer la itec/^e jusque sur les marches des échafauds; le bourreau lui-même y perdit son sérieux, le due d\'Albe a son tour se sentit vaincu comme Granvelle; il était devenu ridicule. Par 1\'hymne de Guil-laume, Marnix avait ranimé 1\'enthousiasme religieux et guerrier; par la Buche romaine, il rend a tous le vrai sentiment de la force; la joie, l\'hilarité dans [\'extréme peril; il peut désormais attendre TefFet de ses paroles.
(Marnix de Samte-Aldegonde. — Gemier Baillère et Cie, 1876. 5e Edition).
CAEACTÈRE DE PHILIPPE DE MARNIX.
L\'originalité de Marnix comme théologien est d\'afi\'ranchir Ie calvinisme de 1\'esprit puritain. Selon lui, le caractère sombre, atrabilaire du calvinisme, voila le grand obstacle a la victoire des réformés. Lorsqu\'il a converti le prince d\'Orange, ce dernier lui a longtemps opposé le rigorisme genevois comme le houclier d\'Ajax. Lui-même, Aldegonde, déclare que la morositë calviniste est le contraire de sa nature, portée aux rires, aux jeux, a la jovialité brabangonne. II veut un christianisme serein, aimable, enjoué, qui ne défende rien de ce qui n\'est pas formellement
167
168 EDGAR QUINET,
défendu par 1\'Évangile. C\'est lui qui a dü. prononcer ce mot re-péte depuis : ,11 ne suffit pas que vous soyez aimable pour Dieu ; faites que les hommes en voient aussi quelque cliose.quot; Aussi ce rigide théologien se plaisait-il a la danse, au grand scan-dale des doeteurs et des pharisiens, qui ne manquaient pas de lui reprocher qu\'un pareil divertissement s\'accordait mal avec la gravité de sa position; a quoi il répondait dans ses vieux jours : „Je ne me suis jamais fait scrupule dans aucune situation de réeréer mon esprit et de réparer mes forces après le travail et les études par la course, par les jeux, par des gestes visibles et même par la danse au son de la guitare. Si l\'on me prouve que j\'ai péché en cela, je tacherai de me corriger, bien qu\'il soit difficile a mon age de revêtir una autre personne que celle qui a été la mienne jusqu\'ici.quot;
Un plan d\'éducation qu\'il adressa a Jean de Nassau, el que j\'ai lu en manuscrit a la bibliothèque de Bruxelles, compléte lieu-reusement les oeuvres religieuses de Marnix. On j trouve une foule d\'apenjus nouveaux encore au moment ou j\'écris. C\'est un système veux tique,
ens, de tout le peuple; je veux que leurs études aient pour but de les preparer a la discussion des affaires publiques, a la pratique des intéréts populaires, £i 1\'administration des villes et des États. II faut done que la langue latine soit snbordonnée a la langue nationale, non pas celle-ci a la latine.quot; L\'obligation de la mère de nourrir son enfant est appuyée sur les mêmes raisons que dans VEmile: la sainteté des mceurs, 1\'amour du foyer. Marnix a aussi deviné la méthode et presque le mot de Eousseau: „Des faits, des exemples, non des maximes.quot; Pour principal système, l\'induction socratique; que l\'enfant découvre lui-même la règle et qu\'il ait la joie de la découverte; éveiller la spontanéité de 1\'esprit plutöt que la mémoire; non pas une science morte, mais une science dont la confirmation puisse se trouver dans les actes de la vie privée et publique; que l\'édu-cation soit partout, dans les conversations, a table, dans les jeux, les promenades, plus que dans les écoles; point de rhétorique. beaucoup d\'histoire, surtout l\'histoire nationale dans la langue nationale; parmi les anciens, les Grecs; parmi les Grecs, Thu-cydide et Plutarque; chez les modernes, Froissard. Cpmmines; pour les plus délicats, Érasme, Mélanchthon ; 1\'étude comparée au moins de deux langues modernes; la physique, la géométrie, la cosmographie, l\'économie politique; un art manuel, une sorte de métier semblable a celui de l\'orfèvre qui exerce en même
EDGAR QUIN\'ET.
temps le gout, rintelligence, at tiemie le corps en lialeine; au reste, ni verges, ui fouet, ni sévérité exagérée dont 1\'effet est d\'hébéter les facultés natives et de changer les hommes en trou-peaux, mais une sorte de tribunal moral dont les membres se-raient les enfants eux-niêmes, qui jugeraient entre eux les fautes dans les cas ordinaires, institution ingénieuse empruntée aux Perses de Xénophon, qui aurait pour but de nourrir le sentiment de la justice; — et pour couronner ce système d\'éducation oü tout est vie, nature, mouvement, _ observation, fécondité, formation d\'une créature libre dans un Etat libre, les voyages en Prance, en Allemagne, en Angleterre, partout en Europe, excepté dans la molle Italië, qu\'il est trop périlleux de visiter avant les vingt-cinq ans écoulés! Ce même esprit de sérénité, d\'indépendance, d\'élévation indulgente qui est le contraire des idéés sous lesquelles nous voyons ordinairement la révolution du seizième siècle, éclate a chaque ligne dans ce plan d\'éducation qui semble bien souvent une ébauche de VJÉmile, corrigé par Franklin.
(Marnix de Sainte-Aldegonde. — Geimer Baillère et C\'?, •187G, 5«^ Edition).
TABLEAU DE8 DIFFÉRENDS DE LA RELIGION.
L\'historien De Thou disait a propos de eet ouvrage: M. de Sainte-Aldegoncle a mis la religion en rabélaiserie, et l\'on ne peut nier que cela ne soit vrai a l\'égard du papisme. Chaque page, pleine d\'une verve monstrueuse, donne l\'idée d\'une procession orgiaque a travers les mystères. Voyez la marche sacrée du Silene de Rubens au milieu des faunes et des Satyres a jambes tortes. vous aurez pour la hardiesse et le coloris une idee de l\'ouvrage de son compatriote le bourgmestre d\'Anvers. Mon étonnement fut grand, lorsque pour la première fois tomba entre mes mains un des rares exemplaires de ce livre, échappé, je ne sais comment, au bücher, J\'étais surpris que 1\'auteur d\'un ouvrage oü la langue fran9aise a servi a livrer de si terribles assauts fut entièrement inconnu dans mon pays. - Une si impitoyable ardeur a déchirer de haut en bas le voile de l\'Eglise, e\'est ce que je n\'avais jamais vu. II me sembla un moment que Voltaire même était craintif et repentant auprès de ce hardi ravageur qui secoue avec tant de fui\'eur les colonnes du temple. Je découvris bientót que ce qui autorisait Aldegonde a tout oser et a combattre sans masque, c\'est qu\'il avait gardé une foi profonde a travers les ruines; il extirpait en conscience jusqu\'a la dernière relique du
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EDGAR QÜIXKT.
moyen age, sans s\'incjuiéter si son ironie corrosive ne bralait pas jusqu\'a la racine de i\'arbre d\'Eden, et par la je m\'expliquai clairement, pour la première fois, comment, chez les anciens, des hommes tels qu\'Aristophane ont pu conspuer les dieux sans cesser de croire a leur divinité. Marnix a souvent des traits de la fantaisie d\'Aristophane; mais telle est la sureté de sa foi, qu\'au milieu de son ironie de bacchante il ne craint jamais que les cieux des réformés en soient éclaboussés. Pour nous, a la distance oil nous sommes, nous ne marquons plus assez bien ces limites. Quand nous voyons la moquerie déchainée a travers 1\'infini, nous ne savons plus exactement oil commence, ou finit son empire legitime.
Voulez-vous avoir 1\'impression vraie de ce livre? üne église, celle du moyen age, s\'élève dans les ténèbres ; vous en passez le seuil. Un ricanement aristophanesque, rabelaisien, sort des cata-combes ; il est répété d\'échos en échos par les murailles; il s\'élève jusqu\'au falte. Chaque figure sur les chapiteaux, en haut, en bas, dans les moindres recoins, gonfle ses joues dans un rire éternel. Des agencements de mots monstrueux frappent vos oreilles, comme si les goules et les salamandres, rampant autour des chapiteaux, vous expliquaient leurs mystères barbares ; au milieu de ces bruits moqueurs, I\'Eglise s\'ablme dans un las de boue; les lutins et les esprits follets sifflent sur les ruines. L\'esprit même qui a soufflé sur elles a dispara; il ne reste qa\'un vieux livre ■ poudreux a demi consumé par le temps, avec cette épi-graphe: liepos aillcurs!
Ce livre marque mieux qu\'aucun autre le chemin fait par la réfor-me en moins cl\'un siècle. Qu\'il y a loin de la aux premières incertitudes de Luther, a ses violents assauts mêlés de retours subits et de repentirs! Que le ton a change en Hollande depuis Erasme, et que celui-ci me semble glacé a cóté des torches ardentes de Marnix! Sa moquerie donne a la victoire un caractère irrévocable. II ose tout paree qu\'il a la double audace de l\'esprit et du caractère, et que de plus il parle, il raille, il provoque au nom d\'une foi nouvelle. La est le caractère qui marque son vrai rang dans 1\'histoire de la langue et des lettres franpaises du seizième siècle. Nos plus hardis écrivains, Montaigne, Rabelais, sonc arrivés a, l\'indifférence, sinon au mépris de toute espèce de religion,ce qui ne les empêche pas de conclure au profit de celle du moyen age. Quand le sage Charron a étalé son dédain, son aversioa pour tous les cultes, il se ravise dignement, comme devait le faire un cha-noine de Notre-Dame. L\'auteur de Vile sonnante dit la messe a, Meudon ; Voltaire communiera a Ferney par-devant notaire. Cette diplomatie, ces arrière-pensées portées dans la philosophie reli-
170
I
EDGAR QUINET. 171
ait gieuse peuvent produire de fort beaux livres, une littérature iiii 4 brillante, difficilement des moeurs süres et des institutions solides,
les Nous avons affiché un si grand dédain pour la réforme du sei-
ms zième siècle, que nous nous sommes fait une loi d\'en ignorer
de I\'histoire. Avouons modestement que cette revolution religieuse
\'oi, était la forme de la liberté au sortir du moyen age, et recon-
ue naissons que ceux qui n\'ont pn conquérir cette liberté ont été
la jusqu\'a ce jour impuissants a en établir une autre.
en Ce qui ajoute a I\'ouvrage de Marnix une force extraordinaire,
!rs c\'est le parfait accord de sa vie et de ses paroles, de sa croyance
lit et de ses conclusions. Son inspiration est celle des gueux, bri-seurs d\'images; son ironie, c\'est la colère de la Bible retrouvée
5e, par la renaissance; tempête de 1\'esprit qui disperse aux quatre
le vents tout ce que Luther, Zwingle, Calvin, ont pu laisser sub-
ta- sister par hasard de 1\'ancien édifice. Si Ton pouvait se repré- ^
\'é- senter la moquerie d\'un Voltaire plein de foi, on ne serait pas
it, loin de Marnix. II faudrait y joindre le pittoresque de Rabelais
re sur le fond sérieux d\'une ébauclie de Pascal; la manière abon-
is, dante, le génie plantureux des Plandres, accompagnés des éclats
es de malédictions qui partent d\'une ame éprouvée par quarante
3u ans de combats en pleine mêlée. II me semble que lorsqu\'on
s; n\'a pas lu Marnix de Sainte-Aldegonde, on ne sait pas tout ce
quot;it que renferme encore de fiammes et d\'ironie vengeresse la langue
ix fran^aise. On trouve dans la même page un croyant, un profane,
ii- un homme d\'Etat, un grand artiste; il restait a voir ces oppositions d\'humeur, dont aucun de nos écrivains ne donne peut-
r- être une juste idéé, je veux dire le mélange de 1\'enthousiasme
;i- religieux et de la moquerie burlesque, David et Isaïe donnant
ts la main a Téniers et a Cal lot.
e, Jusqu\'ici on avait contesté a I\'esprit francais la faculté de
ie réunir ces hardis contrastes dans une même ceuvre : les Italiens
e. citaient Pulci, les Espagnols Quevedo, les-Anglais Butler, les
e- Allemands ülricb de Hutten. Nous pouvons leur opposer Alde-
ie gonde; il est de leur familie. Un Gargantua religieux, entbou-
is siaste, sublime de foi et d\'espérance, qui s\'y serait attendu?
e. Marnix compléte ainsi le domaine de la langue fran^aise; elle
a nous gardait des trésors caches pour les temps de disette.
ii A un autre point de vue, Marnix óte au protestantisme sou
3- apprêt et sa roideur. 11 a su concilier avec le tour d\'esprit le
s plus populaire l\'élévation continue de la doctrine. Vif, aventu-
i- reux dans son style de cape et d\'épée, osant tout, bravant tout,
a il répand sur Ie dogme une joie, une bonne humeur, une hi-
e larité inépuisable. On ne peut guère le lire sans penser aux chaudes représentations de la Bible par les peintres hollandais:
EDGAR QÜIKET.
a, travers les tavernes fumeuses, j\'apergois dans Ie lointain, sur un ardent sommet, le Golgotha de Rembrandt.
Ce livre, veritable catapulte, le plus grand, le plus sanglant, le plus robuste des pamphlets que la langue frangaise ait pro-duits, parut en 1599. Ce fut le dernier mot du seizième siècle: l\'ironie en plein triomphe, non plus réservée et craintive comme dans Erasme, non pas amère et douleureuse comme dans Ulrich de Hutten, mais pleine, surabondante, rassasiée de butin, festoy-ant la victoire, enivrée de 1\'avenir. Le cadavre du passé est traine sept fois au milieu d\'un rire inextinguible autour de la vieille Ilion du moyen age.
(Maniix de Saiute-Aldegonde. — Germer Baillère et C\'\'1, 1876, öe Edition)-
172
I
DELPHINE GAY. (MADE DE GIRARDIN) 1804—1855.
A écrit pour le journal La Presse, foiidé par sou mari, mie série d\'admirables Lettres Parisiennes, signées Vicomte de Launay et reünies plus tard en quatre volumes, -1843. — Romans: Le Lorgnon, 1831; La | canne de M. de Balzac, \'1886; Contes d\'une vieille iille, 1832—1839, etc. — Pieces de théatre; Lady Tartulfe, 1853: La joie fait peur, 1854; Le chapeau d\'un horloger, 1854, etc. - Notice par ïhéophile Gautier, en tête des Lettres Parisiennes.
L\'OBBLISQUE DE LOUQSOE 1.
Vraiment, c\'était un beau spectacle que cette place immense remplie de monde, que cette longue terrasse des Tuileries cou verte de monde, que cette longue allée des Champs-Elysées, peuplée de monde aussi; et toute cette foule silencieuse et immobile, deux cent mille personnes, dit-on, et point de tumulte et point de bruit! car ce n\'était ni un peuple, ni une foule, c\'était un public, un parterre de deux cent mille personnes, parfaitement bien composé. Les rangs des loges, c\'étaient les deux terrasses des Tuileries, les avant-scène, c\'était l\'hótel de la marine, et les magnifiques hotels qui lui servent de pendants. La familie royale occupait le pavilion de l\'liötel de la marine, le balcon qui doune sur le jardin des Tuileries ; la loge du roi était tendue en bleu; la belle galerie de l\'hótel était occupée par le corps diplomatique,
et parée des plus jolies femmes de la cour de Juillet. La terrasse -
1. Posé sur son piëdestal en 1836, le 25 Oetobre.
mt, )ro* ïle: me ich oy-est la
DELPIIINE GAY.
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qui termine l\'liotel était aussi garnie des parents et des amis des femmes de chambre et du portier de la maison; e\'était l\'amphithéamp;tre de la salie. A une fenêtre de la rue Royale, on apercevait la comtesse de Lipano, qui se cachait comme dans une loge grillée ; nous n\'avons reconnu personne dans le paradis. La representation a duré quatre heures. Dans les entr\'actes, un orchestre militaire se faisait entendre. Puis, dans la foule immobile, on apercevait un cercle d\'hommes qui tournaient. Le cabestan ! le cabestan! disaient toutes les voix, et l\'obélisque reeommenijait a s\'élever doucement.
Le dernier entr\'acte fut le plus long; on entendit des coups de marteau, comme on en entend derrière la toile lorsqu\'on place une décoration importante a l\'opéra. Enfin la pièce a réussi. Elle a été vivement applaudie. Sérieusement tout le monde a battu des mains quand Tobélisque s\'est assis sur sa base, et l\'orchestre a joué le grand duo des Puritains; e\'était un bruit charmant a entendre que ces faibles applaudissements de deux cent mille personnes qui se perdaient dans l\'immensité de la salie. Malgré ce brillant succès, les jeunes spectateurs a idees nouvelles parlaient toujours avec amertume des quatre millions de la mise en scène. Ils se demandaient si la vue du monolytbe superbe valait cela. Les autres étaient plus indulgents, grace a leurs souvenirs; ils se rappelaient d\'avoir vu, sur ce même theatre, une representation qui avait coüté plus cher a la Prance; un drame sanglant et terrible dont l\'image leur serraiï le cceur 1. II leur tardait que eet échafaud fut détruit, ils avouaient que depuis que eet appareil de machines attristait leurs yeux, ils ne pouvaient traverser la place Louis XV sans horreur; et ils savaient bon gré a ce monument age de trois mille ans d\'avoir quitté les sables de l\'Égypte pour venir effacer leurs alfreux souvenirs. La nouvelle du jour était que le roi n\'avait point été assassiné, et l\'on disait cela devant la femme de Murat, la veuve du roi fusillé, et tout cela se disait sur la place de la Revolution, oü tomba la téte du roi guillotiné ; et songeant a cela, nous qui rie sommes d\'aucun parti, nous avons fait comme le peuple, nous avons crié vive le roi! car notre cceur est géné-reux, et nous avons pitié des trónes. La familie royale a été accueillie a son passage par les plus vives acclamations. Les princesses étaient dans le fond de la voiture, le roi des Prantjais, le roi des Beiges étaient sur le devant. M. le due d\'Orléans était entre eux deux; il était assis de manière a laisser plus de place aux deux rois, mais de manière aussi a cacher presque
1
Le supplice de Louis XVI et de Marie Antoinette.
DELPHINE GAY.
entièrement sou père. II y avait beaucoup de grace dans cette attitude du jeune prince, et en se rappelant la dernière tentative d\'Alibaud, on ne pouvait le regarder sans attendrissement.
Quand le spectacle fut terminé, la foule se retira en silence. Alors la salie nous sembla un immense bassin rempli de peuple dont les flots divisés en quatre fleuves allaient se répandre dans toute la ville, Le premier fleuve s\'écoula sur le pont Louis XVI; l\'autre déborda du cóté de la rue de Rivoli. Un troisième, mais plus faible, ce n\'était a vrai dire qn\'unbras de rivière, se dirigea vers la rue des Champs-Élysées. Enfin, le quatrième, le plus imposant, le plus majestueux, s\'é-pandit comme la Loire dans toute la rue Royale. Une sorte de petite émeute, ou plutöt une espèce de tourbillon se manifesta au milieu du lac, c\'était l\'auteur que 1\'on avait re-connu, M. Lebas que l\'on reconduisait en triomphe 1. Enfin, tout s\'est bien passé. Le temps était non pas beau, mais bon. Point de soleil, c\'est ce qu\'il fallait pour regarder longtemps la même chose. Le parterre était meilleur encore puisqu\'il est resté quatre heures sur ses pieds sans cabaler et sans se plaindre. Quand tout a été fini, deux hommes sont montés au sommet de l\'obélisque pour hisser le drapeau final, sur lec[uel on remar-quait une ancre, ce qui veut dire que la marine revendique la gloire de cette entreprise; deux autres hommes sont allés planter sur la pointe de l\'aiguille des branches de saule, c\'est le laurier des masons. Ces trophées valent bien les couronnes qu\'on jette a mademoiselle Taglioni et a mademoiselle Essler.
(Lettres Parisiemies, Vol. I. — Michel Lévy, ISG^.
Édition Compléte).
DEFINITION DU BONHEUR.
Depuis ce matin tous les petits enfants se réjouissent; ils sautent gaiement devant les fenêtres, en criant:, „II fait beau, maman, il fait beau ; nous irons aux Champs-Elysées voir les boutiques!quot; Et tout un avenir de crpquettes et de pain d\'épice s\'ouvre devant eux. En allant savoir des nouvelles de votre cheval favori. qui est un peu triste depuis quelque temps, qui ne mange plus, car le noble animal subit comme vous Tinfluence printa-nière, en traversant la cour, vous rencontrez l\'enfant de votre portière, paré d\'une auréole de papillotes blanches. Get éclat
i--
1. Le nom de l\'inge\'nieur Lebas figure sur le socle.
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DELPH1NE GAY.
inaccoutumé voiis dévoile des projets extraordinaires. L\'enfant, que vous intevrogez, vous répond avec une joie concentrée : ,J\'irai ce soir a la fête avec papa, ma tante et le domestique a madame Girard.quot; Les papillotes sont expliquées : „Tiens, dites-vous alors, voila de quoi acheter des gateaux.quot; Et vous donnez vingt ou quarante sous a l\'enfant, selon le hasavd de votve monnaie, et l\'enfant vous remercie en baissant les yeux d\'un air sombre et confus; mais a peine avez-vous le dos tourné qu\'il relève la tête avec fierté, qu\'il ouvre de grands yeux brillants de plaisir, qu\'il gambade comme un chevreuil, et qu\'il s\'en va montrer sa picce blanche a tous les gens de la maison. „C\'est le monsieur de l\'entre-sol qui m\'a donné Qa pour acheter des gateaux,quot; dit-il; et vous avez acquis en un instant une superbe réputation dans le quartier, et, dorénavant, vous ne pourrez plus faire un pas dans la rue sans entendre de petites voix intéressées vous dire poliment: „Bonjour, monsieur.quot; Et vous qui aurez oublié votre générosité passagère, vous ferez de très-belles reflexions sur la bonne éducation que re9oivent les enfants du peuple; et vous ne devinerez pas la part immense que vous avez dans cette belle civilisation.
Aujourd\'bui toutes les petites filles sont heureuses, elles ont toutes des robes neuves; il est si facile de faire une robe neuve a une petite fille! Le moindre vieux cbifibn suffit pour cela; les rebuts maternels sont la parure de l\'enfance; et comptez-vous pour rien la joie d\'une pauvre petite fille qui se croit une robe neuve! Comme elle se regarde dans la glacé avec orgueil, comme elle se tient droite! quelle importance elle acquiert a ses propres yeux! comme elle aime ce jour mémorable qui amène pour elle ce triomphe, ce jour dont la solennité a en-tralné sa mère ii lui faire ce beau présent! Une robe neuve, pour elle c\'est de la joie; ce n\'est pas tout, on lui a donné un vieux fichu de soie, c\'est du délire, et de vieux gants, c\'est de l\'orgueil; les gants sont une dignité chez les enfants du peuple; c\'est le luxe par excellence, c\'est un symptöme d\'oiseveté!
Voila done une jeune pensée heureuse pour tout un jour : n\'est-ce rien? Faut-il dédaigner de tels plaisirs? Helas! le bonheur n\'est pas autre chose que cela: une suite de petites joies, de niais contentements, de satisfactions imbéciles ; chacun les prend selon ses gotits et son caractère; mais le bonheur est la, il ne faut pas le chercher ailleurs. Un regard, un mot, un sourire pour ceux qui aim ent; un chapeau bien fait pour celle-ci, un bouquet de violettes pour celle-la; un bon diner pour les uns, une bonne rime pour les autres; une promenade en bateau, des fraises nouvelles, un livre amusant, une jolie romance, du feu
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DELPHINE GAY.
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en hiver, de la glacé en été, du vin passable pour le pauvre, un cheval anglais pour le riche: tels soni les détails, les ingredients dont se compose le bouheur.
Depuis des siècles on se figure que le bonheur est une grosse belle pierre précieuse qu\'il est iin|)Ossible de trouver, que l\'on cherche, mais saus espérance. Point du tout, le bonheur, e est une mosaïque composée de mille petites pierres qui, sêparément et par elles-mèmes, ont peu de valeur, mais qui, reünies avec art, torment un dessin gracieux. Faites monter cette mosaïque avec soin. et vous aurez une jolie parure; sachea comprendre avec intelligence les jouissances passagères que le hasard vous jette, que votre caractère vous donne ou que le ciel vous envoie, et vous aurez une existence agréable. Pourquoi toujours regarder a 1\'horizon, quand il y a de si belles roses dans le jardin que l\'on habite ? Eh mon Dieu 1 ce qui empêche de trouver le bouheur, c\'est peut-être de le chercher.
.
(Lettres Pai-isieiines, Vol. I. — Micliel Lévy, 18C2, liiiition compléte).
SAINTE-BEUVE.
1804—1869.
Poète, romancier, historiën, critique littéraire. — C^ltection précieuse de feuilletons réunis sous le titre de Gausenes du Lundi C18\'\'! l0quot;-\' et de Nouveaux Lundis (1803-1868).- Portraits litteraires et Portraits contemporains, 1832-1840. - Histoire de Port-Royal, Ife-tO—1800. -Chateaubriand et son groupe littéraire sous 1 empire, 18b0. — Poesies de Joseph Delorme, quot;1829. — Roman: Volnpté, ■1^34. -0^bl®aQu \'ie poésie franeaise et du théatre francais au 10quot; siècle, 1828—-Étude sur Virgile, 1857.
LE GÉNIE VIEGILIEN.
Bornons ici l\'énumération. J\'ai parcoum les priacipaux points qu\'assemble sous son astre et qu\'anime de son doux rayon cette beauté, cette puissance d\'un ordre unique, cette chose parfaite et cbarmante qu\'on appelle le génie virgilien ; amour de la nature;— culte de la poésie, respect déja classique des maltres, imitation savante ; — érudition et science d\'antiquaire ; patriotisme; bumanité, piété, sensibilité et tendresse; c\'est la une première esquisse par laquelle il était juste de commencer. Mais je n\'aurais pas dit ce qui est surtout ii remarquer et ce qui donne a ce génie de Virgile, comme a un degré un peu moindre, je le crois, I celui de Racine, — comme, dans un autre ordre de productions, au génie de Eaphaël, — son principal caractère et sa perfection, si je n\'insistais dès a présent sur cette qualité souveraine qui embrasse en elle et unit toutes les autres, et que de nos jours on est trop tenté d\'oublier et de méconnaltre: je veux parler
SAINTK-BEÜVE.
de l\'unité de ton et de couleur, de rharmonie et de la convenance deS parties entre elles, de la proportion, de ce goüt soutenu, qui est ici un des signes du génie, paree qu\'il tient au fond eomme a la fleur de l\'ftme, et qu\'on me laissera appeler une suprème délicatesse; je multiplie tous les noms pour rendre ce que je sens, ce que les autres sentent comme moi, et ce qui n\'a sou entière definition que dans le sentiment même. Mais, s\'il est malaisé de définir en soi cette qualité essentiellement virgilienne, qui consiste souvent, comme tout ce qui est d\'un art exquis et d\'un art moral, a n\'agir qu\'ii l\'intérieur et a se dérober, combien il nous serait facile de la mieux faire com-prendre et de la montrer par ses contraires !
Les contraires, hélas! ce sont bien des choses qui nous entou-rent et qui sont les marques et les symptómes des littératures vieillies, riches encore et fécondes, mais curieuses a la fois et blasées il l\'exeès; c\'est tout ce qui force le ton, tout ce qui jure et crie dans la couleur, dans le style, dans la pensee, dans l\'ob-servation et la description des objets extérieurs, dans les décou-vertes et les analyses a perte de vue qu\'on prétend donner de la nature humaine, et qui en déplacent violemment le centre, qui en bouleversent l\'équilibre. De grands talents sont compatibles avec ces défauts : que dis-je ! ils en vivent, ils s\'en glo-rifient et s\'en parent, ils en triomphent comme de beautés nou-velles et de conquêtes. J\'aime peu a parler, dès que je n\'y suis plus obligé, des productions de nos jours; non que je ne les apprécie et que je n\'admire bien souvent tout ce qu\'il faut de verve, de jet vif et abondant, de récidive féconde, de main-d\'ceuvre liabile et rapide pour occuper et amuser en courant, pour arrêter, ne füt-ce qu\'un instant au passage, une société de plus en plus exigeante et affairée. A ces productions modernes, dès qu\'un e beureuse qualité, un signe d\'invention s\'y marque, il est juste de leur savoir gré de tout, de leur tenir compte des difficultés sans nombre, et de leur laisser, fussent-elles destinées a périr jeunes, le peu de vie et le succès d\'une.saison qui leur est accordé. Mais pourtant une étude de la poésie latine et de cette moyenne antiquité a laquelle nous atteignons si aisément, et dont le commerce n\'a pas cessé de nous être facile, serait trop incomplète, serait trop inactive et trop morte si l\'on n\'en tirait a l\'occasion les consequences naturelles et les lemons qui peuvent nous convenir et nous éclairer. Or quelle le^on nous donna avant tout le génie, l\'art de Virgile, lorsqu\'on en a parcouru en idéé les principaux mérites et qu\'on le considère un moment dans son ensemble ?
Une le^on de goüt, d\'harmonie, de beauté humaine soutenue
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SA1NTE-BEUVE
180
et modérée. Essayons un peu d\'opposer ii cette impression que Ton doit au noble poète quelques-uns de nos défauts habituels ; et pour ne rien cboquer, qu\'on me laisse un moment métamor-phoser les clioses, leur donner un air de mythologie, en les re-vêtant de quelques-unes des images et des figures que la lecture même de Virgile et des anciens nous suggère. Je me suis quel-quefois demandé ce qu\'un de ces personnages extraordinaires, fabuleux, monstrueux en partie, qui out du divin et de la bete, un de ces Titans qui voulurent escalader le Ciel et que Jupiter foudroya ; ou eet Encelade qui faisait bouilloniier l\'Etna et trembler toute la Sicile toutes les fois quïl se remuait; ou bien ce Cyclope cousin des Titans et géant lui-même, ce Polyphème qui. dans sa jeunesse pourtant, jouait si habilement de la flute; ou bien un de ces Spbinx de mystère, une de ces magiciennes dont il nous est fait de si terribles peintures, mais qui avaient aussi quelques parties supérieures et spécieuses, et le don de divination et de prophétie; une de ces Nymphes, de ces deesses secondaires qui ont quelque chose en elles de la Chimère ou de la Sirene ; ou quelqu\'un encore de ces demi-dieux champêtres qui bondissaient ii la suite du dieu Pan ; un de ces êtres, en un mot, qui sont a la fois au-dessus et au-dessous de 1\'homme (et, prenons garde! eet être-la, eest bien aisément nous-memes si \'nous n\'avons re^u du Ciel le plus heureux mélange, et pour peu que nous nous abandonnions), — je me suis done demandé ce qu\'il en serait si quelqu\'un de ces êtres, démons ou gémes, se civilisant en apparence, était supposé tout d\'un coup dcue de talent, du talent d\'écrire, de composer des livres, des poemes, des romans, etc. ; s\'il avait appris enfin tout l\'usage qu\'on peut tirer de ce petit instrument qu\'on tient a la main, une plume. Bon Dieu! que d\'étonnantes choses on verrait! que deprodiges a première vue! que de coups de force! que de touisd adresse ! que de pénétration ! ce serait, par moments, a donner le vertige. Mais on le voit trop aussi, et Ton a déja achevé ma pensée : a cóté de ces prouesses gigantesques de talent, ou de ces mer-veilles et de ces splendeurs de peinture et de ces magnificences de tissu, ou de ces projections infinies et subtiles dans les sentiments raffinés. ou de ces mouvantes et soudaines constructions de récits, que de chutes, que de catastrophes, et, pour tout dire, que d\'éclaboussures ! car, faute du goüt humain, il n y a aucune garantie ; a cóté d\'une apparence de beauté, d\'un commencement de beauté, ou de grandeur, ou d\'émotion. tout d\'un coup une énormité, un quartier de rocher qui vous tombe sur la tête, une crudité qui vous révolte, en un mot, une offense a la delicatesse. Oh ! jamais avec Virgile, jamais avec un génie de cette
SAINTK-BEUVB.
familie si bien née, avec un talent nourri de cette lecture et qui la sent profondément, jamais vous n\'avez amp; craindre de telles rencontres, de telles subites avanies, qui (je parle du moins pour moij corrompent tout plaisir, et qui glacent dans sa source le bonheur de 1\'admiration.
(Étude sur Virgile. — CTarnier Frères, 1857).
CHARLES IMAGNIN. \'
Je veux résumer encore une fois, au moment de finir, mes souvenirs essentiels sur M. Magnin, tel que je l\'ai connu avant que la maladie tut venue l\'affaiblir et attrister ses dernières années ; j\'ai besoin de rassembler en quelques mots les impressions que m\'a laissées sa personne en des saisons meilleures, et de fixer aux yeux de tous comme aux miens l\'idée de sa vie, de ses moeurs, de son habitude studieuse, réfléchie, une sensible et pariante image qui ne puisse se conlbndre avec nulle autre. La physionomie de l\'homme m\'y invite, et le cadre également.
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Si l\'étude, en eiïet, a des douceurs qui ont souvent été célé-brées, il fut donné a M. Magnin de les goüter et de les savourer dans des conditions particulières qui valent la peine qu\'on les rappelle et qu\'on les décrive. Placé au sein de la plus grande bibliothèque du monde, logé dans les batiments qui en dépendaient, il pouvait, aux heuves pü le public n\'y pénétrait pas, ou dans les parties réservées interdites aux profanes, se considérer comme dans le plus vaste et le plus silencieux des cloitres. A le voir passer dans ces grandes salles et glisser légèrement a pas menus et discrets le long des boiseries sombres et des armoires grillées, il semblait qu\'il craignït d\'y faire bruit lui-même et d\'y éveiller 1\'écho de tant de générations d\'auteurs endormis; c\'était un des leurs, un peu en retard, un ami qui, même quand il avait a les consulter, semblait ne vouloir troubler que le moins possible leur repos. Je 1\'y ai suivi, ou mieux, surpris plus d\'une fois dans le cours de ces recherches paisibles; tout se taisait, le jour tombait, il était seul, lisant prés d\'une fenêtre ; le bruit des feuillets qu\'il froissait entre ses doigts ressemblait a ces craquements mystérieux qui, dans les froides et muettes nécropoles, marquent seuls par intervalles le travail du temps. On se figure peu, et dans quelques années on ne se figurera plus du tout ce
1. J)e sou vivant, l\'un des conservateurs a la Bibliothèque Nationale,
SAINTE-BEUVE.
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au\'était \'.a Bibliothèque du roi dans sa première et tranquille beauté, avec la morne tristesse de sa cour rectangulaire, ayec le iard\'in austère, fermé d\'une cloture, qui en occupait une moitie et quot;oü l\'on n\'entrait pas, la yasque de pierre verdatre au milieu, d\'oü un maigre filet d\'eau jaillissait a peine ; puis les escahers solennels, les salles antiques et les galeries de ce beau palais Mazarin, conservées presque comme aux jours oü s\'y promenait M. le Cardinal et oü il s\'y faisait rouler dans son lauteuil deja mortuaire entre deux rangées de chefs-d\'oeuvre et de magnificences. Kien quen y entrant, le respect et le génie des graves etudes vous saisissaient; l\'air qu\'on y respirait n\'était plus celui du dehors: la lumière elle-même y prenait une temte egale et monotone. Cette Bibliothèque auguste, telle que nous l\'avons vue encore du temps de M. Van Praet, avant Tinyasion du grand public et 1\'irruption d\'un peuple de lecteurs, était restee l\'ideal de M. Magnin: c\'était son cadre, c\'était sa patne; il dut en porter le deuil dans son coeur quand elle changea et se transforma en vue du mieux, jusqu\'a se défigurer. Sa vie a lui-même etait tout ordonnée et ménagée par rapport a ses fonctions debiblio-thécaire et d\'écrivain: désirant couper sa journée de la manière la plus favorable a ce double emploi, il s\'était arrange pour diner vers trois heures et demie, a l\'heure oü il se trouvait hbre et débarrassé du public ; son diner fait, le plus souvent ehez lui, diner frugal et fin, qu\'il faisait suivre d|un petit tour de promenade solitaire au Palais-Eoyal, il rentrait, se remettait a 1\'étude; il recommen9ait sa journée, et la c\'était un travail incessant, minutieus, méthodique, sans fureur et sans verve, mais non sans un charme infini: une citation dix fois reprise et vérifiée, une diligente comparaison de textes, un rapprochement piquant, une date ressaisie, une oeuvre d\'hier rattachee a une pièce ancienne oubliée, a une chronique vieillie, une page de son texte a lui, recopiée, remise au net pour la troisièmeou cmatrième fois, et celle-ci la bonne et la définitive. Et tout cela pour obtenir la gloire? oh! non pas! il sayait bien qu\'ilnavait pas en lui de quoi la tenter; — pour faire bruit pendan„■ les huit ou quinze jours C[u\'une Revue reste exposee dans sa pn-- meur aux yeux du public ? pas davantage ; il n\'y pretendait même pas, et tout retentissement lui était antipathique ; — maïs tous ces soins, ces scrupules, cette conscience, rien que pour le plaisir de se satisfaire, de ne pas se sentir en faute, deparaitre exact et sans reproche a un infiniment petit nombre de juges, de posséder toute une branche d\'érudition ténue et délicate, et de la faire avancer, ne füt-ce que d\'une ligne: _voila quelle etait rinspiration et l\'ame de l\'étude pour M. Magnin. Je nele plain-
SAINTE-BEDVE.
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drai point d\'avoir tant depensé pour si peu, je l\'envierai plutót: il a joui de lui-même pendant de longues heures, il a pratique le precepts du sage: Cache ta vie; il a fait d\'une toute petite santé un long et ingénieux usage; il a souri dans la solitude a d\'innocentes pensees et s\'est egare a loisir dans les sentiers qu\'il préférait; enfin, lettré par vocation et qui n\'était que cela, il a réalisé, selon ses forces et dans sa mesure, un rêve paeifique et doux.
(Nouveaux Lundis, Vol. V. — Michel Lévy, 1866).\'
JULES JANIN. 1804—1874.
A été rlu rant pres (ie quarante aiis critique littéraire et dramatique an Journal des Uébats. - On grand nombre de ses feuilletons out etc réunis plus tard en volumes. — Premier roman: Lane mort et la femme guillotinée, 1829. - Plusieurs volumes de coutes et uouveUes, de voyage, etc. - Roman historique sur la Révolution; Barnave 1«dl. — Études sur Ie 18e siècle: La fin d\'un monde et du neveu de Ha-meau 1873. - Études sur les poètes latins: Horace, Ovide, etc. -Noml\'reuses contributions pour des publications du jour: Les 1-rancais peints par eux-mêmes, etc.
LE GOMMIS-VOYAGEÜB.
A la table oü nous étions assis dans cette ville dela Belgique ; nuelle est cette ville? Je 1\'ignore! Vous sauvez seulement, si cela peut vous servir a la reconnaltre, qne_ 1\'auberge en question est placée entre deux clochers. L\'ombre gigantesque de ces deux clochers fait sentinelle a la porte de l\'église, et voila pourquoi peut-être l\'hotelier n\'osait pas sevvir la soupe grasse un vendredi.
A la table done oü nous étions, il y avait beaucoup de monde, beaucoup de ces gens qu\'on ne voit pas plus a table qu\'on ne les voit en voiture, qui mangent et qui boivent, et qui ne sont occupés qu\'a faire en sorte que pas un plat ne leur écbappe, intrépides et malheureux gloutons, qui ne pensent qua arrtver ehez eux aussi commodément et aussi bien repus que possible. Je n\'ai done pas a parler de ces gens-la.
Mais tout en face de moi un homme, jeune encore, se deta-chait du rests de la société d\'une manière assez tranchée pour cue j\'y fisse attention tout d\'abord; non pas que eet homme eüt des manières plus distinguées, une casquette de loutre plus
Jt\'LES JA NIX.
étoffee et un appét.it moins glonton que mes autres compagnons de table; mais il était si différent des autres, tout en leur ressemblant par ses manières, par sa casquette et par son appétit, que force me fut de le considérer avec la plus grande attention. Quel homme, en effet! Taciturne, pensif, raécontent, sentencieux, respecté de l\'aubergiste, aimé de la fille d\'auberge! C\'était vraiment une puissance, a cette table oü il était étranger comme nous, eet homme. Par je ne sais quelle attraction incon-cevable, tons les mets de la table venaient se ranger autonr de lui.
II fut servi le premier, et sans le demander; il eut des pommes de terre le premier: le premier il attaqua le fricandeau, 1\'atroce et éternel fricandeau, monstre toujours renaissant sous la dent du pauvre voyageur: la première aile de poulet fut pour lui; le premier pot de crème pour lui; les deux uniques pèches pour lui.
ün prince qui voyage incognito, je dis un prince qui possède encore des états héréditaires, n\'est pas servi avec plus de soin, plus de zèle, plus d\'attention que l\'était eet homme. Lui cepen-dant, en homme habitué a de pareilles deferences, distribuait a droite et a gauche la louange ou le blame!
— Ce veau n\'est pas assez roti, ces écrevisses ne sont pas fraiches, ces pommes de terre sont excellentes. Pardieu! voila un pigeon cuit Èi ravir!
Et tout ce qu\'il disait était écouté avec respect par l\'hötelier et par ses gens. Et aussitót le veau condamné etait porté a l\'autre bout de la table, et aussitót les écrevisses disgraciées passaient aux voisins de droite et de gauche. Quant aux succulents pigeons, on disait deux ou trois fois a notre convive:
— Vous plait-il (Ven manger encore. ? avant de porter les pigeons ailleurs.
Mors, je le vis sortir de son silence par monosyllabes trés significatifs a qui savait les entendre ; car il ne parlait que par monosyllabes; du reste il parlait des affaires, du temps, dn gouvernement nouveau, de 1\'influence du clergé, car c\'est la ie grand champ de bataille; jiuis de la Belgique il passa a la Prance:
— Car je suis Francais, dit-il.
Puis il ajouta d\'un son de voix creux et solennel, et en laissant retomber son verre a demi-plein ; plein de bière, il est vrai:
— Pauvre France!
Plus eet homme disait de monosyllabes, plus il poussait de soupirs, et plus je me demandais avec ardeur; Quel est eet homme?
Je résolus done de l\'interroger, malgré la distance qu\'il y avait entre lui, placé si haut dans l\'estime de l\'aubergiste, et moi, a coup sür placé si bas.
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JULES JANIN.
— Mais, monsieur, lui dis-je, pourquoi done dites-vous: Pauvre France? Je vous demande bien pardon de ma question.
Le monsieur me regarda avec de grands yeux fauves; puis il poussa un nouveau soupir, en répétant: Pauvre France.!
Tl acheva son diner en silence. Quand le diner fut fini, il tira une longue bourse, et paya 3 francs; il donna une petite tape sur la joue de la fille d\'auberge, qui lui fit un plus grand merci qu\'a moi qui lui donnais 20 sous. Cependant, le conducteur de la diligence s\'impatientait, et, je crois, les chevaux aussi.
Vous devez juger si ce convive tout puissant, a cette table d\'hóte, si ce despote qui avait pour flatteur un aubergiste, si ce dédaigneus jugeur de tant de plats succulents m\'intriguait au dernier point! Je fis done comme tous ses voisins, j\'obéis a ses moindres caprices. Je laissai sans l\'acbever mon roti commence, que je trouvais fort bon. Je demandai avec empresse-ment du pigeon que je n\'aime guère. Ma soumission m\'attira un sourire flatteur, mais pas une seule parole de l\'inconnu.
Cet homme n\'était pas de notre voiture; nous allions a Bruxelles, il allait a Paris. Je ne saurai done pas quel est cet homme? A la fin, je me décidai ó, le demander. Le premier venu put répondre a ma question.
— Quel est ce monsieur qui parle si bien, et qui a de si bonnes manières, monsieur?
— C\'est un commis voyageur, monsieur.
J\'eus a peine la force de grimper ii ma place sur la banquette, la-haut. Et quand je fus lii-haut, quand la voiture fut en route : Quoi! me dis-je a moi-même, voila done ce que c\'est qu\'un commis voyageur? J\'aurai done vu un commis voyageur avant de mourir! j\'ai done dlné avec un commis voyageur! Disant cela, je me rappelai que ce n\'était pas la première fóis que j\'avais dlné avec un commis voyageur.
Je me souvenais enfin (la jeunesse est si frivole I) qu\'autrefois, lors de mon premier pas dans la vie, je venais de quitter ma mère et mon père pour la première fois: j\'avais rencontré aussi un commis voyageur! mais quel commis voyageur celui-la! Quelle difiérence entre celui-la et celui-ci, celui de tout a-l\'heure ! Voyez-vous, c\'est un problème que je n\'ai pas encore résolu. Feut-être en est-il du premier commis voyageur qu\'on rencontre dans la vie comme de la première femme qui se présente a nous.
La première femme que vous rencontrez a seize ans, qu\'elle est belle! quelle auréole brillante l\'entoure! quels parfums invisibles s\'échappent de ses vêtements ! quel sixième sens s\'empare de vos cinq sens, les enveloppant dans un nuage couleur de rose! Feu a peu l\'illusion disparalt, les parfums s\'envolent, le rose se
186
JULES JASIN.
dissipe, vous étes moins ébloui d\'abord, puis vous ne l\'êtes plus qu\'ii vos heures. C\'est ainsi peut-être que m\'est apparu le premier commis voyageur que j\'ai rencontré dans ma vie.
Ce n\'était pas, il est vrai, comme en Belgique, entre deux langnissantes bouteilles de bière, a une triste table d\'auberge, oü le repas n\'a qu\'un quart-d\'heure pour paraïtre, s\'étaler et disparaltre, pressé, poussé. retourné, dissipé, dévoré, analysé en tous sens. C\'était, je m\'en souviens bien, dans la patrie du vin de Oote-Rotie, dans una noble vieille cité du midi, vis-a-vis le Rhóne pétulant et grondeur, sur la table rougie d\'un joyeux cabaret, que je rencontrai mon premier commis voyageur; mais qu\'il était différent du second, celui-lii!
Celui-la était un effréné jeune bomme, aussi considéré que 1\'autre dans les auberges ; mais animé, moqueui-, flaneur, bien disant, par-lant haut, parlaut beaucoup, parlant de toutes les clioses ! De quoi n\'a-t-il pas parló, ce jour-la, juste ciel! mon premier commis voyageur ? 11 a parlé de toutes clioses clout on parlait dans le monde, et dont je n\'avais jamais entendu parler. II me paria de Louis XV11I, de M. Praissinous, du Gonstitutionnel et de M. Scribe; il comparait entre eux les romans de Pigault-Lebrun, et il pré-férait tout haut a M. Botte les Hitssards de Felsheim; il savait par coeur les chansons de Béranger, et il les chantait tout haut, ma foi! 11 savait par cceur les discours de Benjamin-Constant, et il les déclamait tout haut, ma foi! C\'était 1\'opposition en chair et en os, ce commis voyageur; il aimait, il adorait, il estimait Bonaparte! il gagnait a lui seul la bataille de Water-loc, par une certaine contre-marche qu\'il m\'a expliquée trés en détail, que je trouvais fort juste, et que j\'ai oubliée depuis.
Voila pour la politique de mon homme ; sa littérature était a la hauteur de sa politique. En fait de littérature, il était abonné aux Victoires et Conquêtes, de M. Panckouke, dont il avait un volume dans sa valise. 11 estimait beaucoup la Charte-Touquet et le Voltaire-Touquet. II avait vu des premiers Mme Manson, dont il connaissait l\'écriture; Mlle. Dupuis lui avait versé a boire a Tivoli.
Que ne savait-il pas, mon Dieu! Quelle verve inépuisable! Je vivrais mille ans que je me souviendrais toute ma vie de ses discours variés, brillants, inépuisables! II jugeait tout, il savait tout; il disait l\'heure et la\' minute de la chute de la maisou de Bourbon. II disséquait, il brisait, il renversait le gouvernement.
Et non-seulement moi, pauvre enfant, qui n\'avais jamais quitté ma mère et le précepteur de mon village, mais tout le monde, les jeunes, les vieillards, les hommes faits, tous les enthousiastes
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JULES .TANTN.
et tous les mécontents du rivage, tout le monde se pressait autour de ce commis voyageur. On écoutait avec avidité ses moindres discours d\'opposition politique et religieuse.
On applaudissait a ses saillies ; on lui souriait, on lui faisait fête. On pleurait avec lui sur l\'armée de Ja Loire. On riait beaucoup avec lui du roi de France qui allait a confesse. Quel homme! quel succès il avait dans ce cabaret dont l\'écho se fa-tiguait a répéter ses paroles! Puis le soir, quand il eut tout dit, il pla^a tout ce qu\'il voulut de marchandises, sans même qu\'on demandat a voir les échantillons d\'un homme qui donnait par-dessus le marché, dans tous ses marchés, un exemplaire de la Charte-Touquet!
Tels étaient mes souvenirs au sommet de la diligence de Bruxelles! Comma j\'avais le temps de me souvenir, vous sentez bien que je poussai cette occupation aussi loin que possible. Puis, bientót, par une association d\'idées inévitables, j\'arrivai du commis voyageur de ma première jeunesse au commis voyageur de tout-a-l\'heure. Je les comparais entre eux, Fun si triste, 1\'autre si gai; I\'un si pensif, I\'autre si parleur : Tun qui eüt brisé la Restauration d\'un coup de poing comme on brise une noix au dessert, I\'autre immobile et sanscolère! D\'oü vient cela, je vous prie ? La race des commis voyageurs s\'est-elle abatardie en France ? Le commis voyageur est-il au nombre des puissances qui se sont évanouies depuis quinze ans ? Grand problème!
A moins que vous ne vous arrêtiez comme moi a cette supposition, c\'est que depuis la involution de juillet, le commis voyageur a été étrangement dérangé dans sa voie ; c\'est qu\'une fois que la révolution, a laquelle il a poussé de toutes ses forces, et a laquelle il n\'a pas peu contribué, soyons justes, a été établie sur sa base, le commis voyageur, vainqueur sur tous les points, a trouvë qu\'il lui manquait quelque chose. Ce qui lui manque, au commis voyageur, c\'est l\'opposition. Autrefois l\'op-position était toute sa force, tout son bonheur, tout son orgueil. II était le porteur des idéés nouvelles. II colportait en même temps ses étoifes et ses opinions. II jurait a la fois par Ternaux et par M. Isambert, Laffitte et Béranger, tels étaient ses dieux visibles.
II était a genoux matin et soir devant Casimir Périer. Pour lui le dieu de l\'éloquence c\'était M. Dupin, c\'était M. Barthe; pour lui le poète francais, essentiellement francais, c\'était M.. Casimir Delavigne. Vous étiez tous ses dieux et ses héros, vous autres, après Voltaire cependant, et Voltaire, après Bonaparte
Le commis voyageur, ainsi appuyé sur ces grands hommes passés et présents, dont il était la sentinelle avancée, dont il était le défenseur officiel et poétique, avait beau jeu a remuer
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JULES JANIN.
I\'ame des hoteliers, les plus dures ames du peuple ; ainsi rien n\'e,lt;;alait dans ce temps-la I\'influenue du commis voyageur.
Mais aujourd\'hui tout manque au commis voyageur. II a trop complétement triomphé pour n\'être pas écrasé et étonné quelque peu. Voyez! tous ses dieux a lui sont montés sur leur autel: M. Dupin est président de la Chambre des deputes; M. Barthe est garde des sceaux de France ; Bonaparte est debout au sommet de la colonne, sans que désormais aucune force possible puisse le renverser.
Ce sont la de cruelles vérités pour le commis voyageur, qui est de trop bonne foi pour s\'en plaindre. Seulement, il ne sait plus qui défendre, qui próner aujourd\'hui. Ajoutez a ces raisons de tristesse que plusieurs incidents de ce drame, dans lequel il a joué un des premiers röles, lui paraissent aussi bien inconcevables.
Casimir Périer, par exemple, mort chef d\'un système politique, mort tout puissant, sans avoir consulté le commis voyageur !
M. Ternaux, mort brülé sans avoir pris congé du commis voyageur!
Béranger, qui a fait la naïve et belle préface de son dernier recueil sans la lire au commis voyageur, et sans parler de lui, qui 1\'a tant chanté, qui l\'a taut fait counaltre, et qui le chante encore!
Quelles déceptions I
Le commis voyageur ne coruprend plus rien a ce qui se passé dans ce monde !
(Portraits et Caractères contemporains. — .J. lletzel, 1859).
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GEORGE SAND. 1804—1876.
De son vrai nom : baronne Dudevant, née Aurore Dupin. Brille surtout dans ses lettres (six volumes de Correspondance, publiés après sa mort) et dans la première partie de son Histoire de ma vie, loo . — Nombreux romans, appartenant a trois genres différents: Questions sociales (Indiana, Valentine, Lélia, etc.. 1832). — Idylles (Francois le Champi, etc.. 184(5), Études de caractère (Le marquis de Villemer, etc., -1861) — Plusieurs pieces de théatre, dont quelques-unes tirées des romans. - La revolution de 1848 fit pour 1111 temps de George Sand une femme politique.
MADELEINE BLANCHE!\'.
Un matin que Madeleine Blanchet, la jeune meuuière du Cor-niouer, s\'en allait an bout de son pré pour laver a la fontaine, elle trouva un petit enfant assis devant sa planchette, etjouant avec la paille qui sert de coussinet aux genoux des lavandières. Madeleine Blanchet, ayant avisé cet enfant, fut étonnée de ne pas le connaltre, car il n\'y pas de route bien achalandée de passants de ce cote-la, et on n\'y rencontre que des gens de I\'endroit.
— Qui es-tu, mon enfant? dit-elle au petit garden, qui la reo-ardait d\'un air de confiance, mais qui ne parut pas comprendre saquot; question. Comment t\'appelles-tu ? reprit Madeleine Blanchet en le faisant asseoir a cóté d\'elle et en s\'agenouillant pour laver.
— Francois, répondit I\'enfant.
— Francois qui ?
— Qui? dit I\'enfant d\'un air simple.
— A qui es-tu fils ?
OEOUGE SAND.
— Je ne sais pas, allez !
— Tu ne sais pas le nom de ton père !
— Je n\'en ai pas.
— II est done mort V
— Je ne sais pas.
— Et ta mère ?
— Elle est par la, dit l\'enfant en montrant uue maisonnette fort pauvre qui était a deux portées de fusil du moulin et dont on voyait le chaume è. travers les saules.
— Ah! je sais, reprit Madeleine, c\'est la femme qui est venue demeurer ici, qui est emménagée d\'hier soir ?
— Oui, répondit l\'enfant.
— Et vous demeuriez a Mers ?
— Je ne\' sais pas.
— ïu es un gar^on peu savant. Sais tu le nom de ta mère, au moins ?
— Oui, c\'est la Zabelle.
— Isabelle qui ? tu ne lui connais pas d\'autre nom ?
— Ma foi non, allez!
— ^Ce que tu sais ne te fatiguera pas la cervelle, dit Madeleine en souriant et en commen^ant a battre son linge.
— Comment dites-vous? reprit le petit Framjois Madelein le regarda encore; c\'était un bel enfant, il avait des yeux ma-gnifiques. C\'est dommage, pensa-t-elle, qu\'il ait 1\'air si niais. Quel age as-tu? reprit-elle. Peut-être que tu ne le sais pas non plus.
La vérité est qu\'il n\'en savait pas plus long lii-dessus que sur le reste II fit ce qu\'il put pour répondre, honteux peut-être de ce que la meunière lui reprochait d\'etre si borné, et il accoucha de cette belle repartie: Deux ans!
— Oui-da! reprit Madeleine en tordant son linge sans le regarder davantage, tu es un véritable oison, et on n\'a guère pris soin de t\'instruire, mon pauvre petit. Tu as au moins six ans pour la taille, mais tu n\'as pas deux ans pour le raisonnement.
— Peut-être bieu! répliqua Francois. Puis, faisant un autre effort sur lui-même, comme pour secouer l\'engourdissement de sa pauvre ame, il dit: Vous demandiez comment je m\'appelle? On m\'appelle Francois le Champi.
— Ah! ah! je comprends, dit Madeleine en tournant vers lui un oeil de compassion; et Madeleine ne s\'étonna plus de voir ce bel enfant si malpropre, si déguenillé et si abandonné a l\'hébé-tement de son age.
— Tu n\'es guère couvert, lui dit-elle, et le temps n\'est pas chaud. Je gage que tu as froid?
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•jg2 GEORGE SAND.
— Je ne sais pas, répondit le pauyre champi, qui était si liabitué ii souffrir qu\'il ne sen apercevait plus. , .
Madeleine soupira. Elle pensa a son petit llnie f im\'un an et qui dormait bien chaudement dans son beiceau,
gardé par sa grand\'mère. pendant que ce pauvre champi ^elotta
tout seul au bord de la fontaine, preserve de s y noyei par la seule bonté de la Providence, car il était assez simple pom i • pas se douter qu\'on meurt en tombant dans 1 eau.
Madeleine, qui avait le coeur tres-chantable, PlltlebJas 1\'enfant et le trouva cliaud, quoiqu\'il eut par instants le et que sa jolie figure fut très-pale.
_ Tu as la fièvre? lui dit-elle.
— Je ne sais pas, allez ! répondit 1\'enfant, qui 1 ayait toujours Madeleine Blanchet détacha le chéret lt;le lame qtn lm couviai les énaules et en enveloppa le champi, qui se laissa taire, et i e témoigna ni étonnement ni contentement. Elle ota toute la paille JSlf .rat .... ... g.no.K .t M en fit ..
ilas de s\'endormir, et Madeleine acheva de lavei les nippes cte son petit Jeannie, ce qu\'elle fit lestement, car elle le nournssait,
et avait hate d\'aller le retrouver. vgt;)n«lmivd
Quand tout fut lavé, le linge mouille etait devenu plu ou de moitié, et elle ne put emporter le tout. IJle laissa son battoii et une partie de sa provision au bord de 1 eau, se proniettai , de réveiller le champi lorsqu\'elle reviendrait de la inaison, ou elle porta de suite tout ce qu\'elle put prendre avec elle
Madeleine Blanchet n\'était m grande m loite- ^ etaf ; très-jolie femme, dun fier courage, et renommee poui sa dou
quot;Qu^d quot;n^ouvHt la porte de sa maison, elle entendit^ur le
elle, et, en se virant, elle vit ie cnampi ^ quot; jl Z cÓ„ Jinae qui lui apportait son battoir, son savon, le leste de son D
et son chéret de lame. . ,, tn
- Oh! oh! dit-elle en lui mettant la main sui lepaule, tu
„\'es pas si béte que je croyais, toi car tu es
rmi a bon cceur nest jamais sot. Entre, mon enfant, viens
te reposer. Voyez ce pauvre petit! il porte plus lourd que
^^\'Telz, mère, dit-elle a la vieille meunière qui lui prjen-tait son enfant bien frais et tout souriant, voila un p™ champi qui a l\'air malade. Vous qui vous connaissez a la iievre,
il faudrait tacher de le guérir. ... . i vieille en
- Ah! c\'est la fièvre de misere! répondit la viel regardant Francis; qa se guénrait avec de la bonne so p.,
GEORGE SAND.
mais 9a n\'en a pas. C\'est le champi a cette femme qui a ernme-nagé d\'hier. C\'est la locataire a ton homrne, Madeleine. Qa parait bien malheureux, et je crains que 9a ne paie pas souvent.
Madeleine ne répondit rien. Ella savait que sa bella-mère at son mari avaient peu de pitié, et qu\'ils aimaient I\'argent plus que le prochain. Elle allaita son enfant, et quand la vieille fut sortie pour aller chercher ses oies, elle prit Francis par la main, Jeannie sur son autre bras, et s\'en fut avec eux chez la Zabella.
(Fraugois le Champi, Chap. I. — Michel Lévy, 1869, Nouvelle Edition).
PENDANT LA GUERRE.
Nohant, 6 novembre 1870.
Me voila revenue au nid. Je me suis échappée, ne voulant pas encora amener la familie ; ja retournerai ce soir a la Chatra, et je reviendrai demain ici. J\'an suis partie il y a deux mois par una chaleur ecrasante, j\'y reviens par un froid très-vif. Tout s\'est fait brutalement cette annéa.
— Pauvre vieux Nobant desert, silencieux, tu as l\'air facbé de notra abandon. Mon chian na me fait pas le moindre accueil, on dirait qu\'il ne me reconnalt pas: que sa passe-t-il dans sa tête ? II a eu froid ces jours-ci, il me boude d\'avoir tant tarda a ravenir. II se prassa contre mon feu et ne veut pas ma suivra au jardin. Est-ce que les cbiens eux-mêmes ne caressent plus ceux qui les negligent? Au fait, s\'il est mécontent de moi, comment lui parsuaderais-je qu\'il ne doit pas l\'être? J\'attise le feu, je lui donne un coussin et je vais me promener sans lui. Peut-atra me pardonnera-t-il.
Le jardin que j\'ai laissé dessécbé a reverdi et rafleuri comma s\'il avait le temps de s\'amuser avant les gelees. II a rapoussé des roses, des anemones d\'automne, des mufliers panachés, das nigelles d\'un bleu charmant, des soucis d\'un jaune pourpra. Las plantas frilausas sont rangées dans leur cbambre d\'hiver. La volière est vide, la campagne muette. Y raviendrons-nous pour y raster ? La maison sera-t-elle bientót un pauvre tas de ruines comma tant d\'autras sanctuaires de familie qui croyaient durer autant que la familie ? Mes fleurs seront-ellas piétinéas par las grands cbevaux du Mecklembourg ? Mes vieux arbras seront-ils coupes pour chauffer les jolis pieds prussiens ? Le major Boum ou le caporal Schlag coucheront-ils dans mon lit après avoir jeté
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•jyj. GEOKGE SASi).
au vent mes hevbiers et mes paperasses ? Eli bien ! Nohant a qui \'ie viens dire bonjour, silence et recueillement ou j ai passé au moins cinquante ans de ma vie, te dirai peut-ê rebientot adieu Dour touiours. En d\'autres circonstances, cent etc un adieu déchirant mais si tout succombe avec toi, le pays, les affections, l\'avenir, je ne serai point laclie, je ne songerai m a toimamoi en te qu\'ittant! J\'aurai tant d\'autres Glioses a p.eiuei .
Dimanche 29 janvier 1871.
nip,, es4. fait! Paris a capitulé, bien qu\'on ne prononce pas pneore ce mot-la. Un armistice est signé pour vingt et un jours. Convocation d\'une assemblee de deputes a Bordeaux : c est Jules quot;Favre ciui a traité a Versailles. On va proceder a la hate aux i On ne sait rien de plus. Y aura-t-il ravitaillement pour
Kr™ IT? J il .lïquot;». 1« 5» ««-•
■I nrésent\' La paix sortira-t-elle de cette suspension daimes . Pouironsnous communiquei avec Paris? A quelles conditions a t on obfenu ce sursis au bombardement? II est impossible que 1\'ennemi n\'ait pas exigé la reddition d\'un ou de plusieuis foit.. II n\'v a pas d\'illusion a conserver. Cela deyait fimr amsi. h émeu.i 1 dü être plus\' crave qu\'on ne l\'a avoue. Les Prussiens enpio-fitent Malheureux agitateurs 1 que le désastre, la bonte et le désespoir du pays vous étouffent, si vous ayez une conscience .
Le désordre \'et le dégout oü Ton a jete la Fraaee lendaien. noU-e perte inevitable. Mais fallait-il laisser dire a nosennemis.
- Ce peuple insensé se livre lui-même ! Les hames qui le dmsen. ont fait plus que nos boulets, plus que la famine elle même
Ah ! mécontents de Paris, vous qui accusez vos chefs de tia bison et vous aussi qui les abandonnez paree qu ils veulent én ar ener la vie des émeutiers, si les choses sont^ comme elles waraisoent vous étes tous bien coupables, maïs si malheuieux qu on vous plaint tous et qu\'on tacbera d\'arracher de son cceur cette page de votre histoire pour ne se rappeler que cmq mo riatlence d\'union, d\'héroïsme veritable . T-
On vous plaint et on vous aime tous quand méme W n\'êtes plus écrasés par les bombes, vos pauvres enfaiits vont avoir du pain. On respire en dépit d\'une douleur profonde, et on veut la paix, - oui, la paix au prix de notre dernier ecu pour vu que vous échappiez a cette torture! Quantamoi, iletuit L-dessus de mes forces de la contempler plus longtemps, favoue qu\'en ce moment je suis irritée contra ceux qui repro-
GEORGE SAND.
client a votre gouvernement d\'avoir cedé devant l\'horreur de vos souffrances. On réfléchira demain, aujourd\'hui on pleure et on aime: arrière ceux qui maudissent!
(Journal d\'un Voyageui\'. — Michel Lévy, 1871).
ERNEST REN AN.
Je suis de ceux pour qui un livre de M. Renan est comme un jour doux et clair oü passent beaucoup de nuages tour a tour brillants et sombres, tous beaux de couleur et de forme 1. Le soleil est souvent voilé et puis les nuées se dissipent, et il reparait triomphant pour se voiler encore. On aime ces alternatives, qui sont l\'image exacte de la conscience humaine aux prises avec l\'idéal.
La vraie puissance de ce merveilleux talent est dans sa douceur, dans sa modestie généreuse, dans l\'esprit de veritable cbarité qui le pénètre et qui émane de lui. C\'est un rare type de pen-seur. Epris de raison et de liberté jusqu\'a tout sacrifier s\'il le fallait a ces lois sublimes, il reste l\'apötre fervent du sens divin dans riiomme; sa conviction désarme le positivisme le plus méfiant.
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Dire que le livre est beau, e\'est dire ce qui frappe tous les lecteurs de M. Renan. Mais disons aussi qu\'il est bon ; que son mérite n\'est pas purement littéraire ; qu\'il nous réconcilie avec le bon sens, tout en développant de plus en plus en nous le sentiment de l\'idéal, enfin qu\'il assure nos pas sur la terre, tout en aidant nos ailes a pousser. N\'est-ce pas la, en effet, le grand, le vrai problème ? Ne faut-il pas que nous échappions radicalement aux illusions du passé, et qu\'en même temps nous gardions la foi et le culte des vérités sacrées sans lesquelles nous assimilerions les idéés aux faits et perdrions la notion de la grande synthèse ? La nature est immorale, nous disent les savants. Elle ne fait pas de choix ; elle frappe sans souci du mérite des êtres, elle obéit a des lois qu\'aucune considération morale n\'entrave et ne fait même hësiter. Voila qui est vrai pour les forces de la matière; mais, que l\'homme soit matière ou esprit, le voila qui entre en lutte contre cette force aveugle et qui la combat a son profit; aussitót que vous lui accordez le discernement de ce qui est utile ou nuisible, il faut bien lui
1
Cette page fut ëcrite apropos dos celèbres Dialogues et Fragments Philosopliilt;iuest dont la première t\'dition remonte a 1876.
^96 GEORGE SAND.
accorder la liberté et la connaissance du bien et du mal. Si la morale est un fait primordial, vérifié par 1\'experience et au-dessus de tout raisonnement, la morale est, dune certame ma-nière dans la nature; car, non seulement I\'bomme appartient a la\' nature, mais encore il en est, quant a notre monde, 1 expression la plus baute, 1 expression i aisonnée.
Nobant, wai 1876.
(Dernières Pages. — Calmanu Levy, 1877).
A GUSTAVE FLAUBERT, A LUCERNE.
Nobant, 6 juillet 1874.
(Hier soixante-dix aus.)
J\'ai été a Paris du 30 mai au 10 juin, tu n\'y étais pas Depuis mon retour ici, je suis malade, grippes, rbumatisee et souvent privée absolument de l\'usage du bras droit. Je n ai pas le courage de garder le lit; je passe la soiree avec mes enfants et i\'oublie mes petites misères, qui passeront ; tout passe. Voile, pourquoi je n\'ai pu fécrire, même pour te remercier de la bonne lettre que tu m\'as écrite a propos de mon roman. A Fans, j ai été surmenée de fatigue. Voila que je vieillis et que je commence a le sentir; je ne suis pas plus souvent malade, mais la maladie me met plus a las. ^a ne fait nen, je n\'ai pas le droit de me TDlaindre, étant bien aimée et bien soignee dans mon md. Je pousse Maurice a courir sans moi, puisque la force me manque pour l\'accompagner. II part demain pour le Cantal avec un domestique, une tente, une lampe et quantite d ustensiles pom examiner les micros de sa circonscription entomologique. Je lui dis que tu t\'ennuies sur le Rigbi. II n\'y comprend nen.
Du 7.
Je reprends ma lettre, commencée bier; j\'ai encore beaucoup de peine a remuer ma plume, et même, en ce moment, J ai une douleur au cóté, et je ne peux pas .. .
A demain.
Du 8.
Enfin ie pourrai peut-étre aujourd\'bui; car j\'enrage de penser que tu m\'accuses peut-être d\'oubli, tandis que je suis empëcbee
GEORGE SAND.
par une faiblesse toute physique, oil mon cceur n\'est pour rien. Tu me dis qu\'on te trépigne trop. Je ne lis que le Temps, et c\'est déja beaucoup pour moi d\'ouvrir un journal et de voir de quoi il parle. Tu devrais faire comme moi et ignorer la critique quand elle n\'est pas sérieuse, et même quand elle Test. Je irai jamais bien vu en quoi elle sert a I\'auteur critique.
La critique part toujours d\'un point de vue personnel dont I\'artiste ne reconnait pas l\'autorité. C\'est a cause de cette usurpation de pouvoirs dans I\'ordre intellectuel que Ton arrive a discuter le Soleil et la Lune ; ce qui ne les empêche nullement de nous montrer leur bonne face tranquille.
Tu ne veux pas être l\'homme de la nature, tant pis pour toil Tu attaches dès lors trop d\'importance au détail deschoses humaines, et tu ne te dis pas qu\'il y a en toi-même une force naturelle qui défie les si et les mais du bavardage humain. Nous sommes de la nature, dans la nature, par la nature, et pour la nature. Le talent, la volonté, le génie, sont des phéno-mènes naturels comme le lac, le volcan, la montagne, le vent, l\'astre, le nuage. Ce que l\'homme tripote est gentil ou laid, ingénieux ou béte ; ce qu\'il re^oit de la nature est bon ou mau-vais ; mais cela est, cela existe et subsiste. Ce n\'est pas au tri-potage d\'appréciation appelé la critique, qu\'il doit demander ce qu\'il a fait et ce qu\'il veut faire. La critique n\'en sait rien ; son affaire est de jaser.
La nature seule sait parler a 1\'intelligence une langue impé-rissable, toujours la même, paree qu\'elle ne sort pas du vrai éternel, du beau absolu. Le difficile, quand on voyage, c\'est de trouver la nature, paree que partout l\'homme l\'a arrangée et presque partout gatée ; c\'est pour cela que tu t\'ennuies d\'elle probablement, c\'est que partout elle t\'apparalt déguisée ou travestie. Pourtant les glaciers sont encore intacts, je presume.
Mais je ne peux plus écrire, il faut que je te dise vite que je t\'aime et que je t\'embrasse tendrement. Donne-moi de tes nou-velles. J\'espère que, dans quelques jours, je serai sur pieds. Maurice attend pour partir que je sois vaillante : je me dépêche tant que je peux! Mes petites t\'embrassent, elles sont superbes. Aurore se passionne pour la mythologie (George Cox, traduction Baudry). Tu connais cela? Travail adorable pour les enfants et les parents. Assez, je ne peux plus. Je t\'aime ; n\'aie pas d\'idées noires et résigne-toi a t\'ennuyer si Tair est bon la-bas.
(Correspondaiice, Vol. VI. — Calmami Levy, 1884).
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EUGENIE DE GUÉRIN.
1805—1848.
N\'a été comuic du public qu\'après sa mort par iin Journal et des Lettres qui respirent une fervente piété clirétienue jointe a beaucoup d\'iudépeudance d\'esprit et ;i une grande douceur de caractere. Appartenant a une familie noble, sans fortune, et yivaut a la cam-paane, Eugénie de Guérin se consacra tout entière a 1 avenir de sou fr^re Maurice, plus jeune qu\'elle de ciuq anuées. Maurice, quidonuait de grandes espérances comrae écrivain. mourut a la fleur de age en 1839.
Le 18 Novembre 1834. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante béte vient de m\'enlever un petit pigeon que ie réchauffais au coin du feu. II commenQait a revivre, e pauvre animal ; je voulais le priver, il m\'aurait amiée, et voila tout cela croqué par un chat! Que de mécomptes dans Ja yie . Get événement et tous ceux du jour se sont passés a la cuisine ; c\'est la que je fais demeure teute la matinee et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. II faut suryeiller la cuisi-nière, papa quelquefois descend et je lui lis prés du^fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquites de 1 Eguse anglo-saxonne. Ce gros livre étonnait Piernl Que de monts aqui dédins 1 / Get enfant est tout a fait drole. Ln soir il me demanda si 1\'ame était immortelle; puis après, ce que c enait qu\'un pliilosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu Yois. Sur ma réponse que c\'était quelqu\'un de sage ec de savant: ,Donc, mademoiselle, vous êtes pliilosophe. Ce lut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon séneux de catechiste-
1
Eu patuis du pays; Que de mots U-dedans!
EU GÉK IE DE OUÉRIN.
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s\'en alia pour la soiree. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, ii son grand regret ; il était a terme le jour de la Saint-Brice. Le voila avec son petit cochon cliercliant des truffes. S\'il vient par ici, j\'irai le joindre pour lui demander s\'il me trouve toujours l\'air philosophe.
Avec qui croirais-tu que j\'etais ce matin au coin du feu de la cuisine? Avec Platon ; je n\'osais pas le dire, mais il m\'est tombé sous les yeux, et j\'ai voulu faire sa connaissance. Je n\'en suis qu\'aux premières pages. II me semble admirable, ce Platon; mais je lui trouve une singulière idee, c\'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S\'il eüt consulté une femme, Platon n\'aurait pas écrit cela : tu le penses bien ? Je le pense aussi, et cependant, me souve-nant que je suis philosophe, je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé etjouir du soleil. II suffit d\'ailleurs d\'un peu de piété dans le cceur, d\'un peil d\'amour de Dieu pour renoncer bien vite a ces idolatries, car une jolie femme s\'adore. Quand j\'étais enfant, j\'aurais voulu être belle ; je ne rêvais que beauté, paree que, me di-sais-je, maman m\'aurait aimée davantage. Grace a Dieu, cet enfantillage a passé, et je n\'envie d\'autre beauté que celle de l\'ame. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges.
Le 12 Mars 1836. — J\'admirais tout a l\'heure un petit paysage de ma chambrette qu\'enluminait le soleil levant. Que c\'était joli! Jamais je n\'ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, a travers des arbres en peinture. C\'était diaphane, transparent; c\'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le becm pour tout le monde? Tons nos oiseaux cbantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plait, quoiqu\'il me distraie un peu. Je m\'arrête pour écouter; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques ii Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le cliarme de l\'entretien avec Dieu, ils ne le goütent pas; il faut avoir une ame pour le sentir. J\'ai ce bonheur que n\'ont pas les oiseaux. II n\'est que neuf beures et j\'ai déja passé par l\'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L\'heureux, c\'est le soleil, l\'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs a moi.
EUGÉNIE DE GUÉRTN.
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En all ant a Cabuzac, j\'ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeuve au dela de la Vère. C est la femme de la com-plainte du Rosier que je t\'ai contee, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j\'ai vu un grabat d\'oü s\'est levée une tête de mort ou a pen prés. Cependant elle m\'a connue. J\'ai voulu m\'approclier pour lui pari er. et j ai vu de 1 eau, une bouibe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ee pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C\'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux : vivre la! pauvre creature ! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, coucbée sur du chanvre et des pommes de terre qu\'elle tenait la pour les préserver de la gelee. Une femme, qui nous suivait, 1\'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots ; nous avons fait du feu, nous l\'avons assise sur un séhic, \'et comme j\'étais fatiguée, je me suis mise auprès d\'elle sur le fagot qui restait. Je lui pariais du bon Dieu ; rien n\'est plus aist\'0 que d\'etre entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C\'est que leur cceur n\'a rien qui les empêobe d\'entendre. Aussi, qu\'il est aisé de les consoler, de les résigner a la mort! L\'ineftable paix de leur ame fait envie. Notre malade est heureuse, et rien n\'est . plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle creature, dans une pareille demeure. C\'est pire cent fois qu une étable a cochon. Je ne vis pas oü poser mon chale sans le salir. et, comme il m\'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d un saule qui se trouve devant la porte. Encore y avait-il dessous ...
Le 14. — Une visite d\'enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J\'aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir, tout savoir. II me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j\'apprêtais le papier. Puis il m\'a fait descendre ma guitare qui pend alamu-raille pour voir ce que c\'était; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Quès aco qui canto aqidx ? Le vent qui soufflait fort a la fenêtre l\'éton-nait aussi; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j\'avais vu le palais d\'Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j\'ai dans ma chambre, lui plaisaient beaucoup; il voulait les avoir et les voir tous a la fois, et sa petite tête tour-nait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir
1. Qu\'y a-t-il la qui chante ainsi?
EUGÉNIE DE GUÉMK.
infini, toute ravie a mon tour de ces charmes de l\'enfance. Qua doit sentir une mère pour ces gracieuses creatures \'
Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu\'il a voulu, je lui ai demandé une boude de ses cheveux, lui ofFrant une des miennes. II m\'a regardée, un peu surpris: „Non, m\'a-t-il dit, les miennes sont plus jolies.quot; II avait raison; des clieveux de / trente ans sont bien laids auprès de ces boucles blondes. Je n\'ai done rien obtenu qu\'un baiser. lis sont doux les baisers d\'en-fant: il me semble qu\'un lis s\'est posé sur ma joue.
Éliza vient de nous quitter ii mon grand regret. ïous les départs attristent; pour me consoler, j\'ai une lettre bien tendre et bien aimable devant les yeux et dans le cceur. Ce n\'est pas de toi, e\'est d\'E*** qui me dit toujours de mille faijons qu\'elle m\'aime, qu\'elle souffre de corps et d\'ame, et que je sais jeler quelqtics fleurs sur les heitres frop souvent arides de sa vie. Pauvre amie! pauvre femme! que je m\'estime heureuse de lui faire du bien! aussi je jn\'en vais lui donner tout ce que je j^our-rai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu\'un lui a fait du mal! comme cela me porte a la guérir, a lui indiquer des remè-des! Je n\'en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visible-ment en aide a cette pauvre iime; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son coeur plus tourné du cóté du ciel, et cela fait tout espérer.
Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j\'accorde tout aux malades. G\'est pour la mettre en musique: union d\'iimes entre nous encore plus intime, le prin-temps et le rossignol, le musicien et le poète! il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas I il y a si longtemps que je n\'ai rien fait; et ce n\'est pas facile de bien faire, d\'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit! On sent que c\'est fait pour nous, que nous avons été la, que cette grandeur était la nótre et que nous ne sommes plus que les nains de I\'intelligence. O chute, chute qui se retrouve partout! Je continuerais s\'il neme fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie est a la foire, plus heureuse que . ..
Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j\'ai planté la mon cahier. J\'y viens parler ce soir d\'une lettre de Pélicité qui me dit: „Maurice tousse encore.quot; Depuis, j\'ai cette toux en moi, j\'ai mal a la poitrine de mon frcre. Oh! quand
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EUGÉNIE DE GUÉRTN.
serai-je tranquille? quand le serai-je sur la chère santé et la chère ame malade aussi? L\'une ne dépend pas de toi; si fait 1\'autre, et tu me laisses toujours souffrir, toujouvs trembler pour ce qui m\'intéresse. Adieu; bon soir, méchant que j\'aime.
(Journal et Lettres cl\'Eugénie de Guérin. — Dirlier et C\'e , ■1802).
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ALEXIS DE TOCQUEVILL.E,.
1805—1859.
Historiën et homme politique. —- Ministre des affaires étrangères sous la République de 1848. — Prineipaiix ouvrages: Le système péniteu-tiaire aux États-Unis, 1832: La démocratie en Amérique, 1835; L\'An-cien régime et In Révolution, 1850. — Correspoudance et csuvres pos-thumes. — Par son livre sur l\'Ancien régime et la Kévoiution, qui n\'est pourtant que le début d\'un ouvrage resté inachevé, Tocqueville a été le créateur des nouvelles études sur la Révolution francaise de 1789.
NAPOLÉON.
Ce que je voudrais peindre, c\'est moins les faits en eux-mèmes, quelque surprenants et grands qu\'ils soient, que l\'esprit des faits, moins les différents actes de la vie de Napoléon, que Napoléon lui-mème: eet être singulier, incomplet, mais merveilleux, qu\'on ne saurait regarder attentivement saus se donner l\'un des plus cu-rieux et des plus étranges spectacles qui puissent se rencontrer dans l\'univers.
Je désirerais montrer ce que, dans sa prodigieuse entreprise, il a tiré réellement de son génie et ce que lui ont fourni de facilités l\'état du pays et l\'esprit du temps: faire voir comment et pourquoi cette nation indocile courait en ce moment d\'elle-même au-devant de la servitude; avec quel art incomparable il a découvert dans les ceuvres de la révolution la plus démago-gique tout ce qui était propre au despotisme, et Ten a fait na-turellement sortir.
Parlant de son gouvernement intérieur, je veux contempler 1\'effort de cette intelligence presque divine grossièrement employee a comprimer la liberté humaine; cette organisation savante et perfectionnée de la force, telle que le plus grand génie au milieu
ALEXIS DK TOCQÜEVILLE.
du siècle le plus éclairé et le plus civilisé pouvait seul la con-cevoir. Et, sous le poids de cette admirable machine, la société comprimée et étouffée devenant sterile; le mouvement de l\'in-telligence se ralentissant; l\'esprit liumain qui s\'alanguit, les ames qui se rétrécissent, les grands hommes qui cessent de paraltre; un horizon immense et plat, oü, de quelque cöté qu\'on se retourne, n\'apparait plus rien que la figure colossale de l\'empereur lui-méme.
Arrivant a sa politique extérieure et a ses conquêtes, je cher-eherais a peindre cette course furieuse do sa fortune a travers les peuples et les royaumes : je voudrais dire en quoi ici encore l\'étrange grandeur de son génie guerrier a été aidée par la grandeur étrange et désordonnée du temps. Quel tableau extraordinaire, si on savait peindre, de la puissance et de la faiblesse humaines, que celui de ce génie impatient et mobile faisant et défaisant sans cesse lui-même ses ceuvres, arrachant et replayant sans cesse lui-même les bornes des empires, et désespérant les nations et les princes, moins encore paree qu\'il leur faisait souffrir que par l\'incertitude éternelle oü il les laissait sur ce qui leur restait a craindre!
Je voudrais enfin faire comprendre par quelle suite d\'excès et d\'erreurs il s\'est de lui-même précipité vers sa chute; et malgré ces erreurs et ces excès faire bien suivre la trace immense qu\'il a laissée derrière lui dans le monde, non-seulement comme souvenir, mais comme influence et action durable: ce qui est mort avec lui, ce qui demeure.
Et pour terminer cette longue peinture, montrer ce que si-gnifie l\'Empire dans la revolution frai^aise; la place que doit occuper eet acte singulier dans cette étrange pièce dont le dé-noüment nous échappe encore.
Voila de grands objets que j\'entrevois : mais comment m\'en saisir ? .. .
(Fragments posthumes).
DÉVELOPPEMENT GRADÜEL DE L\'ÉGALITÉ.
Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-ünis, ont attiré mon attention, aucur n\'a plus vivement frappé mes regards que l\'égalité des conditions. Je découvris sans peine l\'influence prodigieuse qu\'exerce ce premier fait sur la marche de la société; il donna a l\'esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois; aux gouvernants des maximes nouvel les, et des habitudes particulières aux gouvernés.
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ALEXIS DE TOCQUEVILLE.
Bientót je reconnus que ce même fait étend son influence fort au dela des mceurs politiques et des lois, et qu\'il n\'obtient pas moins d\'empire sur la société civile que sur le gouvernement; il crée des opinions, fait naitre des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu\'il ne produit pas.
Ainsi done, a mesure que j\'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l\'égalité des conditions, le fait gé-nérateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central ou toutes mes observations venaient aboutir.
Alors je reportai ma pensée vers notre hémisphère, et il me sembla que j\'y distinguais quelque chose d\'analogue au spectacle que m\'offrait le nouveau monde. Je vis l\'égalité des conditions qui, sans y avoir atteint comme aux Etats-Unis ses limites extremes, s\'en rapprochait chaque jour davantage ; et cette même démocratie, qui régnait sur les sociétés américaines, me parut en Europe s\'avancer rapidement vers le pouvoir.
Lorsqu\'on pareourt les pages de notre histoire, on ne rencontre pour ainsi dire pas de grands événements qui depuis sept cents ans n\'aient tourné au profit de l\'égalité.
Les croisades et les guerres des Anglais déciment les nobles et divisent leurs terres ; l\'institution des communes introduit la liberté démocratique au sein de la monarchie féodale; la dé-couverte des armes a feu égalise le vilain et le noble sur le champ de bataille; l\'imprimerie ofire d\'égales ressources a leur intelligence ; la poste vient déposer la lumière sur le seuil de la cabane du pauvre comme a la porte des palais; le protestantisme soutient que tous les hommes sont également en état de trouver le chemin du ciel. L\'Aménque, qui se découvre, présente a la fortune mille routes nouvelles, et livre a l\'obscur aventurier les richesses et le pouvoir.
Si, a partir du onzième siècle, vous examinez ce qui se passé en Prance de cinquante en cinquante années, au bout de chacune de ces périodes, vous ne manquerez point d\'apercevoir qu\'une double involution s\'est opérée dans l\'état de la société. Le noble aura baissé dans l\'échelle sociale, le roturier s\'y sera élevé; l\'un descend, l\'autre monte. Chaque demi-siècle les rapproche, et bientót ils vont se toucher.
Et ceci n\'est pas seulement particulier a la France. De quelque cóté que nous jetions nos regards, nous apercevons la même révolution qui se continue dans tout l\'univers chrétien.
Partout on a vu les divers incidents de la vie des peuples tourner au profit de la démocratie ; tous les hommes l\'ont aidée de leurs efforts : ceux qui avaient en vue de concourir a ses
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ALEXIS DE TOOCJÜEYILLE.
succes et ceux qui ne songeaient point a la servir; ceux qui out combattu pour elle, et ceux mêmes qui se sent déclarés ses ennemis; tous ont été poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé en commun, les uns malgré eux, les autres a leur insu, aveugles Instruments dans les mains de Dieu.
Le développement gradual de l\'égalité des conditions est done un fait providential, il en a les principaux caractères: il est univarsel, il est durable, il échappa chaque jour a la puissance humaine ; tous las événaments, comme tous les hommes, servent a son développement.
Serait-il sage de croire qu\'un mouvement social qui vient de si loin, pourra atre suspendu par las efforts d\'une generation? Pense-t-on qu\'après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et les riches ? S\'ar-rêtara-t-alla, maintenant qu\'ella est devenue si forta et ses ad-versairas si faiblas ? Oü. allons-nous done ? Nul na saurait le dire ; car déja les termes de comparaison nous manquant: les conditions sont plus égales de nos jours parmi les chrétiens, qu\'ellas na Tont jamais été dans aueun temps ni dans aucun pays du monde; ainsi la grandeur de ca qui est déja fait em-péche de prévoir ce qui peut se faire encore.
Le livra anti er qu\'on va lire a été écrit sous 1\'impression d\'una sorta de terreur religieuse produite dans 1\'ama de l\'auteur par la vue de catta revolution irrésistibla qui mareha dapuis tant de sièeles a travers tous las obstacles, et qu\'on voit encore aujourd\'hui s\'avaneer au milieu des ruines qu\'elle a faites.
II n\'est pas nécessaire que Dieu paria lui-méme pour qua nous découvrions des signas certains de sa volonté; il suffit d\'axaminer quelle est la marche habituella de la nature et la tendance continue des événements ; je sais, sans que le Créateur élève la voix, que les astras suivant dans l\'aspace les courbes que son doigt a traeées.
Si da longues observations et des méditations sineères ame-naiant les hommes de nos jours a reconnaitre que le développement gradual et prograssif da l\'égalité est a la fois le passé et 1\'avanir da leur histoire, eette seule déeouverte donnerait a ce développement la caractèra saeré de la volonté du souvarain maitre. Vouloir arrater la démocratie paraitrait alors lutter contra Dieu mêma, et il na restarait aux nations qu\'a s\'accommoder a l\'état social qua leur impose la Providence.
Les peuples chrétians ma paraissant offrir de nos jours un effrayant spactaela ; la mouvement qui las amporte ast déja assez fort pour qu\'on na puisse la suspendre, et il n\'ast pas ancore
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ALEXIS DE TOCQUEVILLE.
assez rapide pour qu\'on désespère de le dinger : leur sort est entre leurs mains ; mais bientöt il leur échappe.
Instruire la démocratie, ranimer s\'il se peut ses croyances, purifier ses mceurs, régler ses mouvements, substituer peu a peu la science des affaires a son inexperience, la connaissance de ses vrais intéréts a ses aveugles instincts; adapter son gouvernement aux temps et anx lieux; le modifier suivant les cir-constances et les hommes : tel est le premier des devoirs impose de nos jours a ceux qui dirigent la sociuté.
II faut une science politique nouvelle a un raonde tout nouveau.
(De la Démocratie en Amérique. Introduction. — Michel Levy Freres, 1805, lie Éelition),
LES FRANCAIS DU SIÈCLE DEENIER.
Les hommes du dix-huitième siècle ne comiaissaient guère cette espèce de passion du bien-être qui est conime la mère de la servitude, passion molle, et pourtant tenace et inalterable, qui se mêle volontiers et, pour ainsi dire, s\'entrelace a plusieurs vertus privées, a l\'amour de la familie, a la régularité des mceurs, au respect des croyances religieuses, et même a la pratique tiède et assidue du culte établi, qui permet Thonnêteté et defend 1\'héroïsme, et excelle a faire des hommes rangés et de laches citoyens. Ils étaient meilleurs et pires.
Les Francais d\'alors aimaient la joie et adoraient le plaisir; ils étaient peut-être plus déréglés dans leurs habitudes et plus désordonnés dans leurs passions et dans leurs idéés que ceux d\'aujourd\'lmi; mais ils ignoraient ce sensualisme tempéré et décent que nous voyons. Dans les hautes classes, on s\'occupait bien plus a orner sa vie qu\'a la rendre commode, a s\'illustrer qu\'a s\'enrichir. Dans les moyennes même, on ne se laissait jamais absorber tout entier dans la recherche du bien-être; souvent on en abandonnait la poursuite pour courir après des jouissances plus délicates et plus hautes; par to ut on pla9ait, en dehors de l\'argent, quelque autre bien. „Je connais ma nation,quot; écrivait en style bizarre, mai\'s qui ne manque pas de fierté, un contemporain ; .habile a fondre et a dissiper les métaux, elle n\'est point faite pour les honorer d\'un culte habituel, et elle se trouverait toute prête a retonrner vers ses antiques idoles, la valeur, la gloire, et j\'ose dire la magnanimité.quot;
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ALEXIS DE TOCQUEVILLE.
II faut bien se garder, (Tailleurs, d\'évaluer la bassesse des hommes par le degré de leur soumission envers le souverain pouvoir : ce serait se servir d\'une fausse mesure. Quelque soumis que fussent les hommes de l\'ancien régime aux volontés du roi, il y avait une sorte d\'obéissance qui leur était inconnue: ils ne savaient pas ce que c\'éfcait que se plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu\'on honore peu, que souvent on méprise, mais qu\'on subit volontiers paree qu\'il sert ou peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours étrangère. Le roi leur inspirait des sentiments qu\'aucun des princes les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n\'a pu faire naitre, et qui sont mênie devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la Revolution en a extirpé de nos cceurs jusqu\'a la racine. Ils avaient pour lui tout a la fois la tendresse qu\'on a pour un père et le respect qu\'on ne dolt qu\'a Dieu. En se soumettant a ses commandements les plus arbitraires, ils cédaient moins encore a la contrainte qu\'a l\'amour, et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur ame très-libre jusque dans la plus extréme dépendance. Pour eux, le plus grand mal de l\'obéissance était la contrainte ; pour nous, c\'est le moindre. Le pire est dans le sentiment servile qui fait obéir. Ne méprisons pas nos pères, nous n\'en avons pas le droit. Plüt il Dieu que nous pussions re-trouver, avec leurs préjugés et leurs défauts, un peu de leur grandeur !
On aurait done bien tort de croire que l\'ancien régime fut un temps de servilité et de dépendance. II y régnait beaucoup plus de liberté que de nos jours; mais c\'était une espèce de liberté irrégulière et intermittente, toujours contractée dans la limite des classes, toujours liée a l\'idée d\'exception et de privilege, qui permettait presque autant de braver la loi que l\'arbi-traire, et n\'allait presque jamais jusqu\'a fournir a tous les citoyens les garanties les plus naturelles et les plus nécessaires. Ainsi réduite et déformée, la liberté était encore féconde. C\'est elle qui, dans le temps même oü la centralisation travaillait de plus en plus a égaliser, ii assouplir et a ternir tous les carac-tères, conserva dans un grand nombre de particuliers leurorigi-nalité native, leur coloris et leur relief^nourrit dans leur cceur Forgueil de soi, et y fit souvent prédominer sur tous les goüts le goüt de la gloire. Par elle se formèrent ces ames vigoureuses, ces génies fiers et audacieux que nous allons voir paraitre, et qui feront de la Révolution fra^aise 1\'objet tout a la fois de 1\'admiration et de la terreur des générations qui la suivent. II seraït bien étrange que des vertus si males eussent pu croitre sur un sol oü la liberté n\'était plus.
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ALEXIS DE TOOQUEVILLE.
Mais, si cette sorte de liberté dereglée et malsaine préparait les Francais a renverser le despotisme, elle les rendait moins propres qu\'aucun autre peuple, peufc-être, a fonder a sa place I\'empire paisible et libre des lois.
(I/Aiicien Régime et la Revolution. — Michel Lévy Frères, ISGG, óquot; Edition).
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DANIEL STERN. CCOMTESSE D\'AGOULT). 1805—1876.
Fille d\'un émigré fiangais et d\'uue dame Bethrnann, de Francfort-sur-le Main. — A rencontré dans sa jeunesse Gmthe, vieillard. — A débuté dans la Revue des Deux-Mondes, sous le nom de Daniel Stern, par des études sur rAUemagne. — Principaux ouvrages; Essai sur la liberté, ; Histoire de la revolution de Février, 1851; Florence et Turin, 1862; Dante et Gcpthe, I860. En outre une étude sur la revolution des Pavs-Bas au 16e siècle. — Roman: Nélida,1845. — Ouvrage posthume : Mes Souvenirs, 1877. - Amie de George Sand, madame d\'Agoult s\'est vivement intéressée a la involution de 1848.
PENDANT LES JOUENÉES DE JTJILLET.
La pais régnait encore autour de nous, aucune lutte n\'ét.ait engagée sur la rive gauche. On n\'y avait pas élevé de barricades. Nous passames la journée du mercredi 28 sans apprendre grand\'chose. Les bruits étaient confus et contradictoires. Ou était le roi ? 1 Oü était le prince de Polignac ? Que faisait le Maréchal ? On ne savait trop. A six heures du soir, en nous mettant a table, nous apprlmes par des amis de M. de Vitrolles que celui-ci allait et venait incessamment de Paris a Saint-Cloud, de Saint-Cloud a Paris, pour arracher au roi quelques concessions et les faire agréer des insurgés. Tout allait mal, nous dirent-ils : l\'insurrection était partout victorieuse. Le maréchal demandait du renfort et n\'en pouvait obtenir! . . .
Quant aux desseins des libéraux, quant a ce ((ui se passait dans les reunions publiques, nous demeurions dans une ignorance compléte.
1
11 s\'agit du roi Charles X.
DANIEL STERN\'.
On ne parlait pas chez nous du Due d\'Oi-léans 1. L\'absence de ]a Dauphine et de la vicomtesse d\'Agoult nous laissait sans nou-velles directes des princes, et, nous en étions réduits aux conjectures. üne longue nuit se passa encore dans eet état. Le iendemain jeudi 29, notre quartier s\'agitait; des colonnes d\'étu-diants et d\'ouvriers, parties de l\'Odéon, assaillant les postes, s\'avanQaient par les quais et la rue du Bac, vers le Louvre et les Tuileries. Nous entendions le canon et la fusillade ; I\'attaque du Louvre commenlt;jait. Les gardes-suisses postés sous la colonnade, aux fenêtres du palais, sous le guichet qui fait face a I\'lnstitut, repoussaient les combattants qui mena^aient de passer le pont des Arts ; on ne me permettait plus d\'aller sur la ter-rasse. Des fenêtres du pavilion de Flore et de la caserne du quai d\'Orsay, on tirait contre le pont Royal, oü les insurgés essayaient de construire une barricade et de planter leur drapeau.
Des bruits de tous genres et des plus sinistres nous arrivaient d\'heure en heure ; Marmont trahit; deux regiments de ligne ont passé a 1\'insurrection; un armistice est proclamé, etc. Des fenêtres du second étage, nous voyons un spectacle inouï : le jardin des Tuileries rempli de troupes qui fuient en désordre; des soldats qui sautent par les croisées du rez-de-chaussée et se précipitent par la grande allée du milieu vers le pont tournant: des cris, des clameurs, des carreaux brisés avec fracas, des meu-bles jetés par les croisées, un bruit de mer orageuse; le drapeau tricolore enfin, hissé sur le pavilion de l\'Horloge; la monarchie en déroute!
Dans la soirée qui suit ces scènes incroyables, les royalistes se forgent des chimères plus incroyables encore. Selon les uns, Marmont a trahi, mais Bourmont est en route; il arrive. Avec lui, le Dauphin marche sur Paris, Déja l\'on conseille amamère de faire ses approvisionnements en cas de siége; selon d\'autres, plus raisonnables, M. de Polignac se retire;.M- de Mortemart est nommé président du conseil et va tout arranger.
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Le Iendemain au matin — vendredi 30 — on lit sur toutes les murailles des placards invitant le peuple francais a donner la couronne au due d\'Orléans. Les nouvelles se précisent et se précipitent. Coup sur coup, on apprend que le Dauphin rem-place le due de Eaguse dans le commandement des troupes ; que le roi a quitté Saint-Cloud, Trianon ; qu\'il part, pour Rambouillet; qu\'il y est rejoint par la Dauphine ; qu\'il retire les ordonnances; qu\'il nomme le due d\'Orléans lieutenant-général du royaume; qu\'il abdique; que le Dauphin abdique, etc.
1
Le futir roi Louis-Philippe.
DANIEL STERN.
Cependant les jours s\'ecoulent. La session a éte ouverte par le due d\'Orléans — 3 aoüt — On s\'inquiète, dans Paris, de savoir le roi si proche, a la tête de troupes nombreuses et fideles. On se porte tumultuairement, en armes, sur Kambouil-let; quand la multitude y arrive, le drapeau tricolore flotte sur le chateau. Les princes l\'ont quitté. On se félicite; on a hate de rapporter ii Paris la bonne nouvelle; on s\'empare des fourgons, des carrosses de la cour; on monte dedans, dessus, derrière. Sous le fouet des cochers improvises, les beaux chevaux des écuries royales franchissent ventre a terre la distance de Eambouillet a Paris. De ma fenêtre, je vois passer au galop ce bizarre cortège. Ou ne savait ce que c\'était. Ces attelages somp-tueux couverts de poussière et d\'écume, ces hommes en blouses, en vestes, en uniformes d\'emprunt, coiffés de képis, de bonnets a poil, de casquettes, armés de carabines, de sabres, de piques, avinés, enroués, chantant, hurlant a tue-tête, quelques-uns couchés, endormis sur les coussins de satin blanc! Jamais je n\'oublierai ce grotesque grandiose !
L\'aspect de Paris était désolé- Au tumulte de l\'émeute, au bruit des charges de cavalerie, aux roulements des tambours, au son du canon et du tocsin, succédait soudain un silence morne. Les rues dépavées, les réverbères brisés, les boutiques fermées, et, quand venait le soir, les lampions des bivouacs populaires, toutes ces choses, avec l\'incertitude qui planait au-dessus de nous, nous jetaient en grande tristesse.
Enfin toute incertitude se dissipa.
üne royauté disparaissait, une autre prenait sa place. Le 9 aoüt, je vis de ma terrasse passer dans une voiture découverte Louis-Philippe et sa familie. Ils revenaient du Palais-Bourbon, oü les deux chambres avaient. proclamé le roi des Franrais. „II y avait une fois un roi et une reine,quot; dis-je a la marquise de Bonnay qui regardait avec moi le modeste cortège royal. Elle sourit; nous avions toutes deux la même impression. Cette royauté qui passait nous faisait un peu l\'effet d\'un conté. Nous ne la prenions pas au sérieux. Elle n\'avait a nos yeux ni con-sécration ni prestige. De notre point de vue chrétien, selon nos idéés de familie, elle était la tristerécompense d\'une triste félonie. Je me rappelais le mot de la vicomtesse d\'Agoult; „Je n\'aime pas ces gens-la.quot; Je pensai qu\'elle avait raison 1,
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1
Mes opinions en se formant pen a peu me firent plus tard considërer la revolution de 1830 d\'un autre ceil et sous un autre aspect; mais elles ne ramenèrent point a cette opinion que la quasi-le\'gitimitë de la royauté bourgeoise ëtait la forme définitive et parfaite du gonvernement qui seul convenait a la démocratie franfaise.
Daniel Sters,
DANIEL STEUN.
LA FEMME ET LE SALON DANS L\'ÉTAT DÉMOCEATIQÜE.
Le salon de madame Kecamier allait bientót se fermer. Elle mourut dans cette mêrae année 1849, d\'une atteinte de choléra. Déja la révolution de 1848 avait eu son effet sur la vie du monde, et eet effet n\'était pas, comme on peut croire, très-favorable.
Après la proclamation de la république démocratique, les salons du juste milieu prirent l\'attitude qu\'avaient eue les salons du faubourg Saint-Germain après la proclamation de la royauté bourgeoise. On bouda; on eut peur; on resserra les dépenses. Les hommes du gouvernement nouveau n\'avaient ni le loisir ni la faculté d\'improviser des salons. Madame de Lamartine, qui seule l\'aurait pu, n\'en avait pas le désir. A supposer qu\'elle l\'eüt eu, elle était entourée d\'un cerele de dames légitimistes qui lamentaient cliez elle sur le malheur des temps, et ne l\'auraient point aidée a reprendre les allures de la belle conversation. Quand vint le coup d\'État, il n\'y avait plus grand\' chose a faire pour achever de déconcerter et de disperser la bonne compagnie.
Lorsque, au bout de quelques années, l\'empire ramena le luxe et les fétes, on s\'apei^ut que nos mceurs avaient entière-ment change, et que rien ne serait plus impossible que de faire revivre en France l\'ancien esprit framjais.
Le monde d\'antrefois n\'existait plus. Se formerait-il un monde nouveau ? il n\'y avait guère apparence. Sans parler des circon-stances particulières a l\'empire, qui s\'opposaient a la formation des salons : la vie politique très-amoindrie, une cour sans ancien-neté et plutót cosmopolite que fran^aise 1; la\'condition générale des moeurs, l\'instabilité des fortunes, le triomphe des parve nus, le milieu ne donnait plus cette fleur délicate des loisirs aristocratiques, sans laquelle point de compagnies exquises: la grande dame.
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Ni la bourgeoisie privilégiée du règne de Louis-Philippe, ni
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Sans vouloir dunner aux bruits de ville plus d\'importance qu\'ils n\'en mëritent, il faut bien dire que l\'aspect de Napoleon III n\'avait absolument rien de fran9ais, et ■que ses manières tenaient de TAngleterre ou de la Hollande beaucoup plus que de la France. Quant a rimpëratrice Eugenie, elle avait dans sa tenue et dans sa conversation le mouvement et la familiaritë des dames espagnoles, mais non du tout la manière d\'etre et de dire de la grande dame franjaise. — Daniel Stern.
DANIEL STERN.
la démocratie egalitaire qui, a partir de la Republique, envahit et absorbe ehez nous toutes choses, n\'avaient le secret, le don inné, qui avaient fait de la grande dame fran^aise, pendant deux siècles, la reine des elegances européennes.
Sous le règne de Louis-Philippe, la bourgeoisie parvenue l\'imita, mais gauchement; l\'importation des habitudes anglo-américaines: le dab, le sport, le cigare, la lionne, hatèrent la déconvenue des salons. Sous I\'empire, dans le bouleversement des traditions, dans la déroute de toutes les anciennes fiertés, la femme qu\'on ne sait comment qualifier, la femme qu\'on appelle du demi-monde entra brusquement en scène, avec fracas. Ce fut elle qui donna le ton; et quel ton! A la place des intimités discrètes et des fines galanteries, elle apporta une familiarité brusque et criarde ; a la place du langage choisi, uu argot; a la place des élégances, les tapages de la richesse; a la place des raffinements de l\'esprit, les grossièretés de la chair !
Quand un tel monde prendra fin, et il ne saurait durer si la décadence de l\'esprit francais n\'est pas chose fatale, on sera stupéfait du néant qu\'il laissera après lui. Les habitudes sérieuses d\'une saine démocratie remplaceront un jour ces déviations, ces dérèglements de notre goüt national; elles seront a leur tour en honneur, je n\'en fais pas doute ; mais les graces de la vie aristocratique, 1\'élégance des chateaux et des salons ne refleuri-ront point, telle que je les ai vues.
La démocratie fran9aise, en eüt-elle un jour de loisir, ne chercherait point a les retrouver. Dans notre pays, tout ce qui est du passé semble très-vite absurde ou ridicule. A nos géné-rations révolutionnaires, les nobles traditions sont suspectes, la courtoisie semble une gêne, la politesse une hypocrisie, l\'intluence des femmes dans un salon paraitrait un renversement des lois.
Le démocrate fran9ais honore, en principe et dans ses écrits, la mère et 1\'épouse, mais, en réalité, dans sa maison, il la veut subalterne, et sans autre contenance que celle de ménagère. L;l femme du démocrate ne sait a cette heure ni ce qu\'elle pourrait ni ce qu\'elle devrait être et vouloir.
Trop humble ou trop roide, trop soumise ou trop guindée, un peu apprêtée toujours, la bourgeoise n\'a point encore Failure simple et gracieuse que donne le sentiment héréditaire d\'une valeur et d\'une liberté incontestées. II faudrait beaucoup de choses que Ton n\'entrevoit pas encore pour qu\'elle prit a son tour une importance dans la société nouvelle, pour qu\'elle y exei^at son ascendant et qu\'elle ramenat en nos moeurs l\'aménité. Elle le souhaite tout bas, bien qu\'elle ose a peine le dire. La femme a le sentiment inné des délicatesses sociales. Même inculte,
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DANIEL STERN.
elle devine la coquettevie de Tesprit, elle inventerait le salon si on la laissait faire. J\'ai vu, même au village, des finesses d\'in-st.inct. des graces naturelles qui m\'ont charmées. Yt\'Étcrnel-féminin du poète germanique ne disparaltra jamais entièrement du milieu de nous; mais combien il sera lent, n\'y étant point aide par un esprit chevaleresque, a pénétrer la rudesse de nos mceurs industrielies et la pesanteur de nos calculs !
(Mes Souvenirs. — Calrnann Lévy, 1877).
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ERNEST LEGOUVE
NÉ EN 1807.
Auteur dramatique, écrivain. et conférencier. — En collaboration avec Scribe il a donné plusieurs pièces, tlont deux sont restées populaires: Adrienne Lecouvreur, 1849, et Bataille de dames, 1851. — Une tragédie en vers: Médée. — Un drama inédit: Les deux Reines. — Un petit nombre de romans. — Quantité d\'articles de critique, des biographies, etc. — M. Legouvé, qui possède a un haut degré le talent de bien lire en public, est depuis \'1855 merabre de l\'Académie franoaise.
MARIA MALIBRAN.
Mon goüt pour la musique ne se produisit qu\'assez tard. étouflë par une singuliere superstition de familie. La mémoire de mon père, le nom de mon père étaient pour moi l\'objet d\'un culte facile a comprendre ; je n\'avais pas de plus grande ambition que de lui ressembler, et mes parents entretenaient soigneu-sement en moi ce pieux désir 1. Or, mon père n\'aimait pas la musique et avait la voix fausse ; aussi, quant au collége je pariais de prendre des lemons de solfège :
— C\'est inutile, me répondait-on, ton père avait la voix fausse !
Et je rengalnais immédiatement mon voeu. Je ne me croyais pas permis d\'aimer ce que mon père n\'aimait pas Deux ans plus tard, j\'avais seize ans alors, on me conduisit a 1\'Opéra-co-mique, oil I\'on représentait le Prisonnier de Della-Maria; je fus touché de la grace simple de certains accents, et je me hasardai a dire timidement;
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Le père de M. Legouvé, mort en 1812, fut un écrivain dramatique estimé, et ea outre l\'auteur d\'un poème sur le Mérite des Ferames qui eut quarante éditions.
EllNEST LKGOÜVÉ.
— II me semble que j\'aime la musique.
— Mais non ! Mais non ! Ton père avait la voix fausse. L\'argument me parut encore sans réplique, et ma piété filiale exor-cisa soudain cette velléité irréligieuse. Un an plus tard, je fus conduit a la Dame Blanche. Le trio du premier acte m\'enthou-siasma, et je m\'écriai: Mais j\'aime la musique!
— Mais non ! Ton père avait.. .
— Oh! je ne sais pas quelle voix avait mon père, mais je sais bien ce que je sens la ! Et j\'aime la musique! J\'aime la musique!... J\'aime la musique! II fallut bien me passer ue goüt. bizarre, et il continua a se développer doucement dans les ré-gions tempérées de la musique d\'Opóra-comique, jusqu\'au jour ou. une rencontre itnprévue vint tout a coup changer mon goüt en passion et me transporta violemment dans les regions supérieures de Part. On parlait alors beaucoup ii Paris de l\'arrivée d\'une jeune cantatrice, fille du célèbre ténor Garcia, femme d\'un négociant américain, M. Malibran, et qu\'on annon9ait comme une rivale de Mme Pasta. Ma bonne chance me conduisit au Conservatoire a un concert de charité, le jour oü elle chantait a Paris pour la première fois. La 1\'oule était immense, I\'atteute trés vive. Placée sur l\'estrade au milieu des dames patronnesses, la nouvelle venue était 1\'objet de la curiosité générale. Rien de remarquable ni dans sa personne, ni dans sa physionomie. Sous la petite capote mauve oü se cachait ii demi sa figure, elle ressemblait a, une jeune miss. Son tour de chanter étant venu, elle se léve, ote son chapeau, et se dirige vers le piano, oü elle devait s\'accompagner elle même
A peine assise, la transformation commence. D\'abord, sa coiffure étonne par sa simplicité; pas de boucles, pas de savant échafau-dage de cheveux ; des bandeaux plats et lisses, dessinant la forme de la téte; une bouche assez grande, un nez plutót court, mais un si joli ovale de figure, un si pur dessin de cou, d\'épaules, que la beauté des traits était remplacée par la pureté des lignes; et enfin, des yeux comme on n\'en avait pas vu depuis Talma, des yeux qui avaient une atmosphere. Virgile a dit; Natantia lumina somno; des yeux nageant dans le sommeil; eh bien, Maria Malibran avait, comme Talma, des yeux nageant dans je nesais quel fluide électrique, d\'oü le regard jaillissait a la fois lumi-neux et voilé, comme un rayon de soleil qui traverse un nuage. Ses regards semblaient tout chargés de mélancolie, de rêverie, de passion. Elle chante la romance du Saule, dans Otello. A la vingtième mesure, le public était conquis ; a la fin de la première strophe, il était enivré, a la fin du morceau, il était fou. Quant a moi, j\'éprouvai ce qu\'éprouve un homme placé dans
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la nacelle d\'un ballon captif. au moment oü on coupe la corde. üne seconde auparavant, il se balan^ait doucement a. quel-ques mètres du sol, et le voila tout a coup lancé comme une flèche dans les sphères éthérées. C\'est-ce qui m\'arriva. La musique, jusque la, n\'avait été pour moi qu\'un art aimable, fait de grace et d\'esprit. Elle m\'apparut tout a coup comme rinter-prète le plus pur et le plus pathétique de la poésie, de 1\'amour, de la douleur. ün monde nouveau s\'était ouvert devant moi, le monde de la grande musique dramatique; les representations de la Sémiramide, de la Gaxza laclra, de Ternerede, achevèrent mon initiation; le génie de Kossini et le talent de la Malibran m\'avaient servi d\'initiateurs. Je fis bientót un pas de plus dans eet art, et ce fut encore la Malibran qui me le fit faire.
Mon tuteur étant lié avec sa familie, je lui avais été présenté, et je fis bientót partie des cavalcades d\'amis qui l\'accompagnaient dans ses promenades ;i cheval. Un jour, a Saint-Cloud, oü. nous déjeunions, impatienté de la longueur du service, je m\'écriai:
— Gar (jon, des assiettes!
Elle se retourne et me dit:
— Tiens! vous avez un baryton.
— Qu\'est-ee que Qa, Tin baryton?
— Une trés jolie espèce de voix. La vötre est bonne, vous avez lancé sur le mot assiettes une note trés vibrante; prenez done un maltre.
J en pris deux: un maltre de solfège et un maïtre de chant, et e\'est ainsi que j\'entrai en communication directe avec les chefs-d\'ceuvre de la musique dramatique, que je montai du role d\'au-diteur au róle d\'interprète, que ma passion devint une occupation et mon plaisir un travail, que je passai snccessivement (VOthello a Don Juan, de Fidélio a Iphigénie en Tauride, du Mariage secret a Freyschutz, et qu\'enfin je .... Mais e\'est trop parler de l\'initié, parlons de I\'initiatrice.
II y a dans les langues humaines certains mots qui semblent formés de lumière, comme jeunesse, amour, beauté. Eh! bien, il y a dans I\'art certains noms qui rayonnent du même éclat. Telles sont Adrienne Lecouvreur, Mile Rachel, Maria Malibran. Toutes trois sont mortes avant lage; et cette fin prématurée ajoutant a leur talent le charme de l\'inachevé, de I\'interrompu, a établi entre elles une sorte de parenté; on les voit volontiers comme trois soeurs de gloire.
Maria Malibran a trouvé dans Alfred de Musset un chantre admirable. Les stances qu\'il lui a consacrées sont dans toutes les mémoires; mais ces stances disent-elles tout? Non. La poésie ne peut pas tout dire. La poésie chante, elle n\'analyse
ERNEST LEGOUVÉ.
pas; elle immortalise les êtres supérieurs, mais elle les transfigure. Le détail de leur caractère, de leur génie, leur nature intime disparalt dans la grandeur du portrait. Certes, Bossuet n\'a rien écrit de plus sublime que son oraison funèbre sur Madame ; mais il y a place, Èi cöté, pour le simple et véridique récit de Mme de Lafayette. Le biographe ne contredit pas l\'ora-teur, il le compléte; il ne corrige pas le portrait, il l\'lmmanise. Les imperfections mème y font partie de la ressemblance, et la vérité y ajoute sa poésie a elle!
Je voudrais faire pour Alfred de Musset ce que Mme de Lafayette a fait pour Bossuet; il a célébré Maria Malibran, je voudrais essayer de la peindre. Quel fut le trait distinctif de son talent ? La date de son début a Paris peut nous aider a le trouver. Elle y arriva vers 1829, c\'est-ii-dire en pleine revolution poétique, dramatique, pittoresque et musicale.
Hernani, Freyscliutz, les symphonies de Beethoven, le Naafrage de la Méduse avaient déchainé dans le domains de l\'art, des puissances et des orages inconnus; l\'atmosphère y était toute chargée d\'électricité. Eh bien, la Malibran fut le représentant de eet art nouveau, comme la Pasta avait été l\'interprète sublime de l\'art classique. Mème dans les oeuvres de Eossini, la Pasta mélait ii 1\'émotion une dignité, une gravité, une noblesse, qui se rattachaient a 1\'ancienne école. Elle était vraiment la fille de Sophocle, de Corneille, de Racine; la Malibran fut la fille de Shakespeare, de Victor Hugo, de Lainartine, d\'Alfred de Musset. Tout, dans son génie, était spontanéité, inspiration, effervescence!.... Mais en même temps, et la est un des cötés les plus caractéristiques de cette organisation si complexe, en même temps, par une contradiction singuliere, la nature la condamnait a 1\'effort, au travail opiniatre et sans cesse renouvelé. La fée mystérieuse qui avait présidé a sa naissance lui avait accordé tous les dons d\'une grande actrice et d\'une .grande cantatrice, sauf un seul, un instrument complet. Alfred de Musset dit dans ses vers:
Ainsi nous consolait sa voix fraiche et sonore.
Puis plus loin:
Ou sont-ils ces accents Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée Comme un parfum léger sur l\'aubépine en fleur ?
Eh bien, non, la voix de la Malibran ne voitigeait pas! La voix de la Malibran n\'avait rien d\'un parfum léger, la voix de la Malibran n\'était pas ce qu\'on nomme une voix fraiche et sonore. Son organe pathétique et puissant était dur et rebelle.
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ERNEST I.EOOCVÉ.
Quand la Sontag chantait, les sons s\'échappaient de son gosier si limpides et si brillants qu\'on eüt dit un pur flot de lumière. La voix de la Malibran ressemblait au plus précieux des métaux, c\'était de l\'or, mais il fallait l\'aiTacher du sein de la terra; c\'était de l\'or, mais il fallait le dégager du minerai; c\'était de l\'or, mais il fallait le forger, le frapper, l\'assouplir, comme le fer sous le marteau. Je 1\'ai entendue a Rome un jour oü elle devait jouer le Barbier, travailler pendant plusieurs heures les traits de sa cavatine, et de temps en temps elle s\'interrompait pour interpeller sa voix, lui disant, avec une sorte de colère: ..Te te forcerai bien a m\'obéir! ...quot; La lutte était done chez elle un besoin, une habitude qui, jointe a sa ténacité indomptable et a son amour de l\'impossible, prêtait un caraetère bien plus puissant et bien plus original a son talent que le poète ne l\'a dit; il l\'a amoindrie en supprimant Telfort. Si on veutserendre compte de ce qu\'elle était, qu\'on pense a quelle école elle avait été formée. Garcia, son père, joignait une writable science de compositeur a un merveilleux talent de virtuose. Nourrit m\'a raconté que, avant de débuter, il alla lui demander des conseils.
— Quel morceau m\'apportez-vous?
— L\'air du Mariage sccret, Pr la cl te spiinti.
— Chantez.
Arrivé au point d\'orgue, Nourrit exécuta un trait d\'un très-joli goüt.
— C\'est bien, faites-m\'en un autre.
Nourrit en fait un second.
— Faites-m\'en un autre.
Nourrit en fait un troisième.
— Faites-m\'en un autre.
— Je suis a bout d\'invention, répond Nourrit.
— Après trois points d\'orgue! Un vrai chanteur doit en im-proviser dix, vingt s\'il le veut, car il n\'y a de vrai chanteur que le vrai musicien.
Tel fut le maitre admirable, mais rude, rarement satisfait, de la Malibran.
Un jour (elle avait alors, je crois, quatorze ou quinze ans) Garcia, après une heure de travail, lui dit:
— ïu ne seras jamais qu\'une choriste!
Redressant sa petite tête de quatorze ans:
— J\'aurai plus de talent que vous, lui répondit-elle.
Deux ans plus tard, c\'était a New-York, il entre dans sa chambre et lui dit de cette voix devant qui tout tremblait:
— Vous débuterez samedi, avec moi, dans Otello.
— Samedi! mais c\'est dans six jours 1
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EEN EST LEGOÜVÊ.
— Je le sais bien.
— Six jours pour répéter un role comme celui de Desdémo-na, pour m\'habituer a la scène !
— Pas d\'objections ! vous débuterez samedi et vous serez excellente, ou sinon, a la dernière scène. . . ., quand je suis sensé vous frapper d\'un coup de poignard, je vous frapperai réelle-ment! .. . .
Comment résister a un pareil argument? Elle répéta, elle joua, elle eut un succès immense et trouva a la fin un effet tout a fait inattendu, surtout pour son père. Ceux qui ont vu la Malibran dans Desdémone, se rappellent quel caraetère nouveau elle avait imprimé au personnage. Mme Pasta était sublime, mais elle jouait le röle en femme de vingt ans. La Malibran lui en donna seize. C\'était presque une jeune fille. De la un charme délicieux d\'innocence, de faiblesse touchante. de naïveté enfantine, mêlé d\'explosions d\'indignation ou de terreur qui faisaient courir le frisson dans toute la salie. A la dernière scène, quand Othello marche sur Desdémona, le poignard levé, la Pasta allait au-devant du coup, forte de sa vertu et de son courage; la Malibran se sauvait ëperdue, elle courait aux fenêtres, aux portes, elle remplissait cette chambre de ses bonds de jeune faon épouvanté. Or, le jour de son début, quand son père la saisit au milieu de sa fuite et tira son arme, elle entra si profondément dans son double personnage d\'artiste et de fille, l\'expression effrayante des yeux louches de son terrible père lui sembla tellement son arret de mort, qu\'arrêtant la main qui s\'abaissait sur elle, elle la mordit jusqu\'au sang. Garcia poussa un cri sourd de douleur qui passa pour un cri de fureur, et l\'acte s\'acheva au milieu d\'un délire d\'applaudissements Eb! bien, la voila tout entière ! La voila telle que le théatre la faisait! si violemment saisie parfois par la situation dramatique qu\'elle en était comme possédée!
(Le Temps, 21 Mai 1880).
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ALFRED DE MUSSET.
1810-1857.
Poète, romancier, et auteur dramatique. — Principaux ouvrages en prose; deux volumes de Nouvetles et Contes, trois volumes de Comedies et Proverbes, un roman personnel : Confession d\'un enfant du siècle, des mélanges de Littérature et de Critique, et un volume d\'CEuvres Posthumes.— Avant de se révéler comme prosateur, de 1835 a 1848, Alfred de Musset était depuis sa vingtième année célèbre comme poète. — Peu d\'auteurs francais modernes ont été anssi souvent réim-primés après leur mort.
UN SOUPER CHEZ MAD\'-\'* RACHEL.
A MADAME***
Merci d\'abord, madame et cbère marraine, pour la lettre que vous me coinmunif|uez de l\'aimable I\'aolifa Cette lettre est bien remarquable et bien gentille: mais que dirai-je de vous, qui ne manquez jamais une occasion d\'envoyer un peu de joie a ceux qui vous aiment ? Vous êtes la seule creature humaine que je connaisse faite ainsi.
Un bienfait n\'est jamais perdu: en réponse a votre lettre de Uesdémone, je veux vous servir tm souper chez mademoiselle Bachel, qui vous amusera, si nous sommes toujours du même avis, et si vous partagez encore mon admiration pour cette sublime fille. Ma petite scène sera pour vous seule, d\'abord paree que la noble enfant déteste les indiscretions, et ensuite paree qu\'on a fait,
1. Mademoiselle Pauline Garcia.
alfred de musset.
depuis que je vais quelquefois chez elle, tant de sots propos et de bavardages, que j\'ai pris le parti de ne pas même dire que je l\'ai vue au Ïhéatre-Pranijais.
On avait joué Tancrcde ce soir, et j\'étais allé dans l\'entr\'acte lui faire compliment sur son costume, qui était charmant. Au cinquième acte, elle avait lu sa lettre avec un accent plus touchant, plus profond que jamais; elle-même m\'a dit qu\'en ce moment elle avait. pleuré et s\'était sentie émue a tel point, qu\'elle avait craint d\'etre forcée de s\'arrêter. A dix heures, au sortir du theatre 1, le hasard m\'a fait la rencontrer sous les galeries du Palais-Royal, donnant le bras a Félix Bonnaire, et suivie d\'un escadron de jeunesses, parmi lesquelles mademoiselle Rabut, mademoiselle Dubois, du Conservatoire, etc. Je lasalue; elle me répond: „Je vous emmène souper.quot;
Nous voila done arrivés chez elle 2. Bonnaire s\'éclipse, triste et faché de la rencontre ; Rachel sourit de ce piteux depart. Nous entrons ; nous nous asseyons, les amis de ces demoiselles chacun a cöté de sa chacune, et moi a cótó de la chère Fanfan. Après quel-ques propos insignifiants, Eachel s\'aperijoit qu\'elle a oublié au theatre ses bagues et ses bracelets ; elle envoie sa honne les cher-cher. — Plus de servante pour faire le souper! Mais Rachel se léve, va se déshabiller et passe a la cuisine, ün quart d\'heure après, elle rentre en robe de chambre et en bonnet de nuit, un foulard sur 1\'oreille, jolie comme un ange; tenant a la main une assiette dans laquelle sent trois biftecks qu\'elle a fait cuire elle-même. — Elle pose l\'assiette au milieu de la table, en nous disant: ,Rógalez-vous puis elle retourne a la cuisine, et revient tenant d\'une main une soupière pleine de bouillon fumant et de l\'autre une casserole oü sont des épinards. — Voila le souper ! — Point d\'assiettes ni de cuillers, la honne ayant emporté les clefs. Rachel ouvre le buffet, trouve un saladier plein de salade, prend la fourchette de bois, déterre une. assiette, et se met a manger seule.
„Mais, dit la maman, qui a faim, il y a des couverts d\'étain k la cuisine.quot;
Rachel va les chercher, les apporte et les distribue aux convives. Ici commence le dialogue suivant, auquel vous allez bien reconnaitre que je ne change rien.
La Mère.
Ma chère, tes biftecks sont trop cuits.
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1
La trag«:(lie commei^ait ;i huit heures et ne durait guère qu\'une lieure et demie
2
Mademoiselle Kachel demeurait alors passage Véro-Dodat.
alfred de musset.
Rachel.
C\'est vrai; ils sont durs comme du bois. Dans le temps oil je faisais notre ménage, j\'étais meilleure cuisinière que cela. C\'est un talent de moins. Que voulez-vous! j\'ai perdu dun cöté, mais j\'ai gagné de l\'autre. — Tu ne manges pas, Sarah ?
Sarah.
Non ; je ne mange pas avec des couverts d\'étain.
Rachel.
Oh ! c\'est done depuis que j\'ai acheté une douzaine de couverts d\'argent avec mes économies que tu ue peux plus toucher a de l\'étain ? Si je deviens plus riche, il te faudra bientöt un domes-tique derrière ta chaise et un autre devant.
Montrant sa fourchette.
Je ne chasserai jamais ces vieux couverts-la de notre maison. lis nous ont trop longtemps servi. N\'est-ce pas, maman ?
La Mère, la bouclie pl(;ine.
Est-elle enfant!
RaCHEL, S\'adroapant a moi.
Figurez-vous que, lorsque je jouais au theatre Molière, je n\'avais que deux paires de bas, et que tous les matins...
Ici la soeur Sarah se met a baragouiner de l\'allemand pour empêcher sa soeur de continuer.
RaCIIEL, continuant.
Pas d\'allemand ici 1 — II n\'y a point de honte. — Je n\'avais done que deux paires de bas, et, pour jouer le soir, j\'étais obligée d\'en laver une paire tous les matins. Elle était dans ma chambre, il cheval sur une ficelle, tandis que je portais l\'autre.
Moi.
Et vous faisiez le ménage ?
Rachel.
Je me levais a six heures tous les jours, et a huit heures. tous les lits étaient faits. J\'allais ensuite ii la halle pour acheter le diner.
224
ALFRED DE MUSSET.
Moi.
Et faisiez-vous danser l\'anse du panier ?
Rachel.
Non. J\'étais une très-honnête cuisinière, n\'est-ce pas, maman?
La Mere, tout en mangeant.
Oh! 9a, c\'est vrai.
Rachel.
Une fois seulement, j\'ai été voleuse pendant nn mois. Quand j\'avais acheté pour quatre sous, j\'en comptais cinq, et, quand j\'avais payé dix sous, j\'en comptais douze. Au bout du mois, je me suis trouvée a la tête de trois francs.
Md, sévèrement.
Et qu\'avez-vous fait de ces trois francs, mademoiselle ?
La Mere, voyant que Rachel se tait.
Monsieur, elle s\'est acheté les cenvres de Molière avec.
Moi.
Vraiment!
Rachel.
Ma foi! oui. J\'avais déja un Corneille et un Racine; il mefal-lait un Molière. Je l\'ai acheté avec mes trois francs, et puis j\'ai confessé mes crimes. — Pourquoi done mademoiselle Rabut s\'en va-t-elle? Bonsoir, mademoiselle.
Les trois quarts des eunuyeux, s\'emiuyant. font comme M\'16 Rabut. La servante revient, apportant les bagnes et les bracelets oubliés. Ou les met sur la table; les deux bracelets sont magnifiques : ils valent bien quatre ou cinq mille francs, lis sont accompagnés d\'une couronne en or et du plus grand prix. Tout cela carambole sur la table avec la salade, les épinards et les cuillers d\'étain. Pendant ce temps-la, frappé de 1\'idée du ménage, de la cuisine, des lits a faire et des fatigues de la vie néeessiteuse, je regarde les mains-de Rachel, craignant quelque peu de les trouver laides ou gatées. Elles sent mignonnes, blanches, potelées et effilées comme des fuseaux. — Ce sont de vraies mains de princesse.
Sarah, qui 11e mange pas, continue de gronder en allemahd. — II est bon de savoir qu\'elle avait fait, le matin, je ne sais quelle escapade, un peu trop loin de l\'aile maternelle, et qu\'elle n\'avait obtenu son pardon et sa place a table qu\'a Ia prière répétée de sa steur.
RaCHEL, répondant aui grogneries allemandes.
Tu m\'ennuies. Je veux raconter ma jeunesse, moi. Je me sou-viens qu\'un jour je voulais faire du punch dans une de ces cuillers
1 5
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alfred de musset.
d\'etain. J\'ai mis ma cuiller sur la chandelle. et elle m\'a fondu dans la main. A propos, Sophie! donne-moi du kirsch. Nous allous faire du punch. Ouf! c\'est fini; j\'ai soupé.
La cuisinière apporte uue bouteille.
La Mèbe.
Sophie s\'est trompée. C\'est une bouteille d\'absinthe.
Moi.
Donnez-m\'en un peu.
Rachel.
Oh! que je serai contente si vous prenez quelque chose chez nous !
La Mere.
On dit que c\'est très-sain, l\'absinthe.
Moi.
Pas du tout. C\'est malsain et détestable.
Sarah.
Alors pourquoi en demandez-vous ?
Moi.
Four pouvoir dire que j\'ai pris quelque chose ici.
Rachel.
Je veux en boire.
Elle verse de l\'absinthe dans un verre d\'eau et boit. Ou lui apporte un bol d\'argent, oü elle met du sucre et du kirsch; après quoi elle allume sou punch et le fait flamber.
Rachel.
J\'aime cette flamme bleue.
Moi.
C\'est bien plus joli quand on est sans lumière.
Rachel.
Sophie, emportez les chandelles.
La Mère.
Du teut, du tout! Quelle idéé! par exemple !
Rachel.
C\'est insupportable!.. . Pardon, chère maman ; tu es bonne, tu es charmante ;
Elle Teinbrasse.
mais je désire que Sophie emporte les chandelles.
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alfred de musset.
Ua monsieur quelconque preud les deux chandelles et les met sous la table. — Ell\'et de crépuseule, — La maman, tour ii tour verte et bleue, ii la lueur du punch, braqne ses yeux sur moi et observe tons mes mouvements. — Les chandelles reparaissent.
Us Flatteür.
Mlle Eabut n\'était pas belle ce soir.
Moi.
Vous êtes difficile ; je la trouve assez jolie.
Un Autre Flatteur.
Elle n\'a pas d\'intelligence.
Rachel.
Pourquoi dites-vous cela ? Elle n\'est pas si sotte que beaucoup d\'autres, et, de plus, c\'est une bonne fille Laissez-la tranquille. Je ne veux pas qu\'on parle alnsi de mes camarades.
Le punch est fait Rachel remplit les verres et en distribue a tout le monde; elle verse ensuite le reste du punch dans une assiette creuse, et se met a boire avec une cuiller; puis elle prend ma can ne, tire le poignard qui est dedans et se cure les dents avec la pointe. — lei finissent le verbiage vulgaire et les propos d\'enfant. Un mot va suffire pour changer tout le caractère de la scène et pour faire paraitre dans ce tableau la poésie et 1\'instinct des arts.
Moi.
Comme vous avez lu cette lettre, ce soir! Vous ótiez bien émue.
Rachel.
Oui, il m\'a semblé sentir en moi comme si quelque chose allait se briser.. .. Mais c\'est égal; je n\'aime pas beaucoup cette pièce-la (Tancrède). C\'est faux.
Moi.
Vous préférez les pièces de Corneille et de Racine.
Raohbl.
J\'aime bien Oorneille; et cependant il est quelquefois trivial, quelquefois ampoule. — Tout cela n\'est pas encore la vérité.
Moi.
Oh! doucement, mademoiselle.
Rachel.
Voyons: lorsque dans Horace, par exemple, Sabine dit:
227
alfred de müsset.
On peut changer d\'amant, mais non changer d\'epoux.
Eh bien ! je n\'aime pas cela. C\'est grossier.
Moi.
Vous avouerez, du moins, que cela est vrai.
Rachel.
Oui; mais est ce digne de Corneille? Parlez-moi de Racine? Celui-]a, je 1\'adore. Tout ce qu\'il dit est si beau, si vrai, si noble!
Moi.
A propos de Racine, vous souvenez-vous d\'avoir re(;u, il y a quelque temps, une lettre anonyme qui vous donnait un avis sur la dernière scène de Mithridate?
Rachel.
Parfaitement; j\'ai suivi le conseil qu\'on me donnait, et depuis ce temps la je suis toujours applaudie a cette scène. Est-ce que vous connaissez cette personne qui m\'a écrit?
Moi.
Beaucoup ; c\'est la femme de tout Paris qui a le plus grand esprit et le plus petit pied. — Quel róle étudiez-vous mainte-nant?
Rachel.
Nous allons jouer, cet ete, Marie Stuart; et puis Polyeude; et peut-être . . .
Moi.
Eh bien?
RaCHEL, frappant du poing sur la talile.
Eh bien, je veux jouer Phcdre. On me dit que je suis trop jeune, que je suis trop maigre, et cent autres sottises. Moi, je réponds; C\'est le plus beau role de Racine; je pretends le jouer.
Sarah.
Ma chère, tu as peut-être tort.
Rachel.
Laisse-moi done! Si on trouve que je suis trop jeune et que le róle n\'est pas convenable, parbleu! j\'en ai dit bien d\'autres en jouant Eoxane; et qu\'est-ee que cela me fait? Si on trouve que je suis trop maigre, je soutiens que c\'est une bêtise. Une femme qui a un amour infame, mais qui se meurt plutöt que de s\'y livrer; une femme qui a séché dans les feux, dans ies larmes, cette femme-la ne peut pas avoir une poitrine comme
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alfred de musset.
•celle de Mquot;10 Paradol. Ce serait un contre-sens. J\'ai lu le róle dix fois, depuls huit jours; je ne sais pas comment je lejouei-ai, mais je vous dis que je Je sens. Les journaux ont beau faire, ils ne m\'en dégouteront pas. lis ne savent quoi inventer pour me nuire, au lieu de m\'aider et de m\'encourager; mais je jouerai, s\'il le faut, pour quatre personnes.
Se tournant ver.s moi.
Oui, j\'ai lu certains articles pleins de franchise, de conscience, et je ne connais rien de meilleur, de plus utile; mais il y a tant de gens qui se servenc de leur plume pour mentir, pour détruire! ceux-la sont pires que des voleurs ou des assassins, lis tuent I\'esprit ft, coups d\'épingle! oh! i! me semble que je les empoisonnerais!
L.\\ Mère.
Ma chère, tu ne fais que palier; tu te fatigues. Ce matin, tu étais debout a six heures; je ue sais ce que tu avais dans les jambes. Tu as bavardé toute la journée, et encore, tu viens de jouer ce soir: tu te rendras malade.
Rachel, avec vivacite.
Non; laisse-moi. Je te dis que non! cela me fait vivre.
En se tournant de mon cóte\'.
Voulez-vous que j\'aille cbercher le livre? Nous lirons la pièce •ensemble.
Moi.
Si je le veux!.. . Vous ne pouvez rien me proposer de plus agréable.
Sarah.
Mais, ma chère, il est onze heures et demie.-
Rachel.
Eh bien, qui t\'empêcbe d\'aller te coucher?
Sara va, en effet, se coucher. Rachel se leve et sort; au bout d\'uu instant, elle rSvieut tenant dans ses mains\'le volume de Racine; son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de religieus ; on dirait un officiant qui se rend a l\'autel, portant les ustensiles sacrés. Elle s\'assoit prés de moi et. mouche la chandelle. La maman s\'assoupit en souriaut.
rachel, ourrant le livre avec un rospect singulier et s\'inclinant deasu?.
Comme j\'aime eet homme-la! Quand je mets le nez dans ce livre, j\'y resterais pendant deux jours, sans boire ni manger!
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ALFRED DE MUSSET.
Rachel et moi, nous eommen(jons a lire Fhèdre, le livre posé sui- la table entre nous deux. Tout le monde s\'en va. Rachel salue dun léger signe de téte chaque personne qui sort, et continue la lecture. D\'abord, elle récite d\'un ton monotone, comme une litanie. Peu a peu, elle s\'anime. Nous échangeons nos remarques, ros idees sur chaque passage. Elle arrive enfin a la déclaration. Elle étend alors son bras droit sur la table; le front posé sur la main gauche, appuyée sur son coude. elle s\'abandonne entière-ment. Cependant elle ne parle encore qu\'a demi-voix. Tout a coup ses yeux étincellent, — le génie de Racine éclaire son visage; — elle palit, elle rougit. — Jamais je ne vis rien de si beau, de si intéressant; jamais, au theatre, elle n\'a produit sur moi tant d\'effet.
La fatigue, un peu d\'enrouement, le punch, l\'heure avancée, une animation presque fièvreuse sur ces petites joues entourées d\'un bonnet de nuit, je ne sais quel charme inouï répandu dans tout son être, ces yeux brillants qui me consultent, un sourire enfantin qui trouve moyen de se glisser au milieu de tout cela; enfin, jusqu\'a cette table en désordre, cette chandelle dont la flamme tremblote, cette mère assoupie prés de nous, tout cela compose a la fois un tableau digne de Rembrandt, un chapitre de roman digne de Wilhelm Meister, et un souvenir de la vie d\'artiste qui ne s\'effacera jamais de ma mémoire.
Nous arrivons ainsi a minuit et demi. Le père rentre de l\'Opéra, oü il vient de voir Mlle Nathan débuter dans la Juive. A peine assis, il adresse a sa fille deux ou trois paroles des plus brutales pour lui ordonner de cesser sa lecture. Rachel ferme le livre, en disant : ,C\'est rëvoltant! j\'achèterai un briquet, et je lirai seule dans mon lit.quot; Je la regardai: de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
C\'était une chose révoltante, en effet, que de voir traiter ainsi une pareille creature! Je me suis levé, et je suis parti plein d\'admiration, de respect et d\'attendrissement.
Et, en rentrant chez moi, je m\'empresse de vous écrire, avec la fidélité d\'un sténographe, tous les détails de cette étrange soirée, pensant que vous les conserverez, et qu\'un jour on les. retrouvera.
(OEnvres Posthumes. — Charpentier, 1867).
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MON TAL EM BERT. 1810—1870.
Historiën, homme politique, et publiciste religieux. — Fut, avec Lameiinais et Lacordaire, I\'lin des premiers rédacteurs du journal ul-tramontain et démocratique l\'Avenir. — Pair de France sous la monarchie de Juillet, Député sous la république de \'1S48, membre du Corps Législatif sous le 2\'! empire. — Principaux ouvrages : Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, 1830; Les Moines d\'Occident, et La conquête d\'Angleterre par les Moines, 1860—1807. — Nombreuses brochures: Un Débat sur l\'Iiide au Parlement anglais, ■1858 ; Uiie Nation en Deuil (la Pologne), -1861, etc.
DÉFEICHEMENTS MONASTIQUES.
Toute l\'existence des moines au fond des forêts n\'était qu\'une longue série de travaux pénibles et persévérants, dont les populations voisines et la postérité devaient recueillir les bienfaits. C\'était a lui seul un bienfait capital que le. défrichement des forêts, entrepris success!vement sur tous les points de la Gaule et poursuivi avec une infatigable constance par la bêche et la cognée du moine. Le déboisement, qui est devenu aujourd\'lmi une menace et quelquefois une calamité réelle, était alors la première des nécessités. II s\'opérait d\'ailleurs avec prudence et mesure. Des siècles s\'écoulèrent avant que la disette des bois se lit sentir, même dans les tristes provinces de notre Midi, d\'oü la végétation forestière semble avoir aujourd\'hui disparu pour toujours : et pendant ces siècles, les moines continuaient è entamer sans relache les grandes masses forestières, a les per-cer, a les diviser, a les éclaircir et a les remplacer 9a et la par de vastes clairières, qui s\'agrandissaient sans cesse pour
MONTALEMBEKT.
être livrées a une culture réguliere. lis apportaient le travail, la fécondité, la force et l\'intelligence humaine dans ces solitudes jusqu\'alors abandonnées aux bêtes fauves et au désordre stérile de la végétation spontanée. lis consacraient leur vie entière a. transformer en gras paturages, en champs soigneusement labourés et ensemencés, un sol liérissé de bois et de halliers.
Ce n\'était pas une tache douce, courte ou facile: il fallait. pour en venir a bout, toute l\'énergie que donne une volonté librement soumise a la foi, toute la persévérance qui nait de l\'esprit de corps, jointe a uue sévère discipline. Cette persévérante énergie ne leur manqua jamais. Nulle part ils ne reculent, nulle part ils ne restituent volontairement au désert ce qu\'ils ont une fois entrepris de lui disputer. Au contraire, on les voit sans cesse atteindre dans leurs explorations et leurs établissements l\'extrême limite des facultés humaines ; disputer aux glacés, aux sables, aux rochers, les derniers fragments de sol cultivable ; s\'installer tantöt dans des marécages réputés jusqu\'alors inaccessibles, tantót dans des sapinières chargées de frimas pendant les trois quarts de l\'année. Quelquefois il leur fallait avoir recours a l\'incendie pour se frayer un chemin dans les bois et se débarras-ser des vieux troncs qui eussent rendu toute culture impossible. Mais le plus souvent c\'était la bêche a la main qu\'ils parvenaient a déblayer un espace de terrain propre a être ensemencé ou ii devenir une prairie. On commen^ait par le pourtour de la celluie primitive, placée en général auprès d\'un cours d\'eau qui aidait a la création des prairies. Peu a peu le jour se faisait de plus en plus loin et a travers les plus épais ombrages. Les grands chênes tombaient pour être remplacés par des moissons.
Quand saint Brieuc et ses quatre-vingts religieux arrivent de la Grande-Bretagne, débarquent en Armorique et reconnaissent le site oü s\'est élevé depuis la ville qui porte son nom, ils pro-cèdent tout comme les soldats de César dans les forêts sacrées des druides. lis par cour ent d\'abord, dit la Chronique, avec curio-site les immenses futaies, ils fouillent de tous les cótés ces ombrages séculaires. Ils arrivent enfin daus une vallée qui se bifurque, dont les flancs sont partout recouverts de frais ombrages, dont le fond est creusé par une source d\'eau transparente. Tous se mettent a l\'ouvrage ; ils abattent les grands arbres, ils rasent les taillis, ils coupent les halliers et les broussailles; bientót ils ont créé une plaine ouverte la oü il n\'y avait qu\'un impénétra-ble fourré. Cela fait, ils ont recours a la bêche et a la houe ; ils défoncent le sol, ils le sarclent, ils l\'ameublissent avec un soin minutieux, et le mettent ainsi en état de prcduire d\'abon-dantes récoltes.
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MONTALEMBEBT.
Souvent ils remplai;aient les arbres fovestiers par des arbres a fruits; comme ce Telio, moine breton, qui planta de ses propres mains, avec l\'aide de saint Samson, un immense verger, ou, comme dit la légende, mie vraie forêt d\'arbres fruitiers, ayant trois milles de long, dans les environs de Dol. C\'est è, lui qu\'on fait remonter l\'introduction du pommier en Armorique, oü le cidre est resté la boisson nationale. D\'autres plantaient la vigne dans une exposition favorable, et réussissaient ii l\'acclimater dans ces contrées septentrionales de la Gaule qui se sent appe-lées plus tard la Bretagne, la Normandie, la Picardie, oü 1\'on a vainement essayé de la conserver. L\'éducation des abeilles 1 eur inspirait aussi une sollicitude particulière, comme on l\'a vu par le pacte conclu eiitre l\'abbé de Dol et l\'évêque de Paris. Aucun métier d\'ailleurs ne leur semblait trop pénible, pas plus celui de charpentier et de ma^on que celui de bücberon et de jardi-nier. Celui-ci broyait sous la meule qu\'il avait lui-même fabriquée le froment dont il se nourrissait. Celui-la creusait auteur de la fontaine qu\'il avait découverte ou fait surgir par ses prières un réservoir en pierre, afin que d\'autres pussent en jouir après lui; et la postérité reconnaissante se donnait garde d\'oublier le bieu-fait et le bienfaiteur.
L\'iuüuence de tels travaux et de tels exemples se faisait promptement sentir sur les populations rustiques, qui avoisiuaient ces cultures naissantes, ou qui pénétraient dans les forêts a la suite des solitaires pour contempler leurs ceuvres, pour trouver en eux des guides et des protecteurs. De 1\'admiration elles passaient volontiers a l\'imitation. Souvent aussi ces paysans devenaient les coadjuteurs volontaires des moines, et, sans embrasser la vie religieuse, les aidaient a défricher et a con-struire leurs demeures. Quelquefois les brigands eux-mêmes, qui d\'abord en avaient voulu a leur vie. ou avaient prétendu leur interdire l\'accès des forêts, finissaient paf devenir agricul-teurs a leur instar. Ainsi s\'explique l\'accroissement rapide de la population rurale dans le rayon des établissements monasti-ques, comme aussi 1\'immensité des travaux de défrichement que les cénobites pui-ent entreprendre, et dont les résultats subsistent et nous étonnent encore.
Est-ce le récit authentique d\'tm incident réel qu\'il faut voir dans ce chapitre de la vie de l\'abbé Karilef, oü il est dit que ce saint, en remuant avec sa bèche le terrain qu\'il défo^ait autour de sa celluie dans la forêt du Perche, y déoouvrit un trésor, ce dont il se réjouit ardemment avec ses frères, paree qu\'il y trouvait le moyen a la fois de soulager les exilés et les pèlerins et de récompenser les pauvres paysans qui l\'aidaient a
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MONTALEMBERT.
batir son oratoire ? on n\'est-ce pas plutót la traduction symbo-lique de I\'admiration qu\'inspirait a la population rurale le spectacle de tant de travaux entrepris avec de si faibles ressources, suivis de si excellents résultats et relevés par una si généreuse cbarité? On ajoute que, si 1\'abbé et ses disciples labouraient a la bêche, c\'était paree que les moyens de labourer a la charme leur manquaient.
Mais la charme ne leur manqua bientót nullepart. II était naturel qu\'elle devlnt le principal instrument de la culture monastique, et l\'on peut dire sans exagération qu\'elle pourrait servir, avec la croix du Eédempteur. d\'enseigne et de blason a teute l\'histoire des moines pendant des siècles. Cruce et aratro, cette devise résumé la vie d\'un grand moine du Vie siècle, dont il nous reste a parler. Théodulphe, né en Aquitaine, était issu d\'une longue lignée d\'ancêtres particulièrement illustres par la noblesse autant que par la piété. S\'étant fait moine a Saint-Thierry, prés Reims, il désira être spécialement employé aux rudes travaux de I\'exploitation agricole du monastère: on lui confia deux bceufs de labour qu\'il mena a la charrue pendant vingt-deux ans. Avec eet attelage il faisait autant de besogne que d\'autres avec deux, trois et même quatre frères. II y avait des gens qui doutaient du bon sens de eet homme assez fou pour user sa vie par de tels travaux et pour braver toutes les in-tempéries des ■ saisons, comme un simple paysan, au lieu de vivre, comme ses aïeux, des fruits du travail de ses sujets. Mais tons admiraient un tel laboureur, encore plus infatigable que ses bceufs; car, pendant que ceux-ci se reposaient, lui rempla^ait la charrue par le hoyau, la herse ou la bêche, et quand il revenait au monastère après des journées si bien remplies, il était toujours le premier aux oflices et aux psalmodies de la nuit. Après ces vingt-deux ans de labourage, il fut élu abbé de sa communauté. Alors les habitants du village le plus voisin s\'emparèrent de sa charrue et la suspendirent dans leur église comme une relique. C\'en était une en effet; noble et sainte re-lique d\'une de ces vies de travail perpétuel et de surnaturelle vertu, dont l\'exemple a heureusement exercé un plus fécond et plus durable empire que celui des plus fiers conquérants. II me semble que nous la contemplerions tous avec émotion, si elle existait encore, cette charrue de moine, deux fois sacrée, par la religion et par le travail, par l\'histoire et par la vertu. Pour moi, je sens que je la baiserais aussi volontiers que 1\'épée de Charlemagne oir la plume de Bossuet.
(Les Moines d\'Occident, tome II. — quot;Victor Lecoffre, \'1878, 6° Edition).
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THÉOPHILE GAUTIER. 1811—1872.
Poète, romancier, voyageur, critique d\'art. — Principal roman : Le capitaine Fracasse, 1 ■63. — Voyages eu Espagne, en Italië, en Russia, en Turquie. — Nombreux compte-rendus du Salon annuel de peinture. — Quantité de gracieux feuilletons littéraires, non encore réunis en volumes. — Célèbre recueil de poésies : Émanx et Camées, 1852.
LES BARBARES MODERNES.
L\'interdiction de Mahomet, qui semblait devoir tuer a, jamais 1\'art cliez les nations musulmanes, n\'a fait que le déplacer. Les païens et les catholiques ont donné une place immense a l\'homme clans leurs créations plastiques; les musulmans se sent développés dans le sein de 1\'ornementation et de la couleur: ils ont appliqué leur génie a l\'invention d\'arabesques compliqüées, oü les lignes mathématiques, décomposées a l\'infini, produisent des combinaisons toujours nouvelles et toujours charmantes. On ne saurait imaginer, quand on n\'a pas vu les stucs découpés qui plaquent les murs de l\'Alhambra, quelle variété, quelle fécondité le génie humain peut atteindre dans un espace aussi fatalement circonscrit: des angles, des carrés, des ovales, des lignes brisées sous diverses incidences forment, avec quelques fleurs et des lettres arabes, une création abstraite, puisque rien n\'y rappelle la vie, d\'une élégance, d\'une richesse et d\'un charme surprenants. La, tout est imaginaire, inventé, tiré de rien, les types de cette ornemen-tation n\'existant pas dans la nature, et les formes ornementales n\'étant que dans des formes mathématiques rhythmées. Plus
THÉ0PH1LE GAUTIER.
d\'un Arabe ou d\'un Turc, qui peut-être aurait été Michel-Ange ou Raphael sous une autre religion, a dépensé des facultés im-menses a l\'invention ou a la deduction de ces merveilleux dédales qui servent a exprimer des rêves d\'infini tout aussi bien que la Madone ou le Pensiero.
Privés du dessin proprement dit, les Orientaux ont acquis une prodigieuse finesse de coloris. Leurs facultés artistiques, com-primées a d\'autres endroits, se sent singulièrement développées en ce sens; personne ne les a jamais égalés dans l\'art de rompre les nuances, de les marier, de les contraster, de les employer par masse ou par filets, de les proportionner dans une eurbythraie infaillible. Le moindre teinturier de Damas, le moindre tisseur de tapis de Smyrne, en sait plus sur les couleurs que M. Chevreul avec ses travaux chimiques et ses roues bariolées. Nous ne pouvons associer deux couleurs sans qu\'aussitót elles se mettent a burler, et encore nous faut-il, par ces accouplements qui réussissent si mal, consulter scientifique-ment les affinités prismatiques. Ce doit être cette impuissance confusément sentie qui nous a poussés a adopter les teiiroes neutres de notre uniforme noir. Notre costume contient I\'aveu implicite de nos disgraces dans ce genre. Nos bleus sontsicrus, nos rouges si durs, nos jaunes si criards, nos roses si vineux, nos verts si malsains, que nous avons renoncé a les employer; et qu\'ils donnënt quelque chose de commun a quiconque ose ks porter. Désespérant de I\'harmonie, nous nous sommes jetés dans l\'effacement, et nous avons évité, par un deuil général, ces contrastes qui grincent a I\'oeil, et que nous ne savons pas ménager. Et cependant voyez un Turc vêtu de I\'ancien costume oriental; malgré la diversité des couleurs, le papillotage des détails, l\'éclat des broderies d\'or et d\'argent, il reste toujours barmonieux, et charme 1\'ceil comme un bouquet. Faites exécuter les pièces de ce costume par les ouvriers européens les plus habiles, vous produirez un affreux charivari de tons pleins de dissonances et de notes fausses.
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I] y a une notable différence entre le goüt turc et le goüt indien. Une rapide inspection des vitrines qui contiennent les produits des deux pays vous la fait sentir tout d\'abord Ön comprend qu\'on est en présence de deux civilisations, ou, si vous 1\'aimez mieux, de deux barbaries différentes. L\'énorme panthéon des dieux hybrides se réfléchit dans l\'art indien par un fourmillement lumineux et une multiplicité touffue qui ne se
1. Ces pages ont ete écrites a propos de rEsposition Universelle de 1862, a Londres, section d\'Orient.
THÉ0PH1LE GAUTIER.
retrouve pas dans Tart mahometan, plus sobre, plus contenu, sur lequel plane un dieu solitaire et jaloux, Allah, Ticonoclaste qui ne veut voir son image nulle part. L\'Inde, mêtne dans sa beauté, a nous ne savons quoi de monstrueux, d\'excessif, de démesuré, que n\'ont ni l\'Espagne, ni la Turquie, ni l\'Afrique de l\'islam, toujours réglées, même dans leurs exces l\'astueux, par une sorte de gout relatif. On n\'y voit pas ce vertige de somp-tuosité folie, cette débauche eftrénee de splendeur, cette rage insensée de lumière qui caractérise les gigantesques prodigalités indiennes, et cette confusion de tous les éblouissements de la nature, couleurs étincelantes, or, argent, diamants, pedes, fleurs, nacres, ailes de scarabées, entassés sur le même vêtement, comme si celui qui le porte voulait s\'assimiler l\'univers et sentir toute la création palpiter sur ses épaules. Le luxe, pour les Orientaux, se concentre dans les amies, les habits, les harnais de chevaux, les pipes et tout ce qui est en contact direct avec Tindividu. Leur vie se complique de beaucoup moins d\'ustensiles que la nötre. C\'est un mélange de magnificence et de simplicité; un tapis, un divan bourré de coton composent l\'ameablement de ces personnages splendides, aussi richement habillés quelepaon. Un cavalier porte sur lui et sur son cheval toute sa fortune, et tel a une selle de dix mille francs qui couche par terre sur un rouleau de natte et se nourrit d\'une poignée de riz ou de dattes. Le confortable, qui serait peut-être une gêne dans les pays chauds, n\'existe pas pour eux; la beauté y passé avant la com-modité.
Aussi cette exposition turque, qui vous transporte en plein Londres dans le bezestan de Constantinople, a-t-elle Pair du vestiaire d\'un conté oriental. Ce ne sont que velours, satin, soies rayées, brocart d\'or ou d\'argent, mélanges des couleurs les plus fralches et les plus tendres, gazes lamées, mousselines scin-tillant sous une pluie de paillettes, pantoufles, blagues a tabac, sachets brodés; a chaque instant l\'écarlate disparalt sous l\'or, 1\'azur sous 1\'argent, et des fleurs de pierreries s\'épanouissent sur des champs de lumière: voila des machlas de Damas, des zëbrures splendides, des katnarias de soie brochés d\'or, des draps de lit et des serviettes de bain frangés d\'argent, des gants en or et en perles que nous préférons, pour notre part, a ceux de Jouvin, düt-on nous appeler sauvage; des saltahs ou jaquettes de velours étincelantes de broderies et de paillon, des costumes albanais avec la fustanelle, les knémides qui rappellent les jam-bards d\'étain des guerriers d\'Homère, les vestes roides de soutaches et de passementeries, luisant au soleil comme des cuirasses; des selles aux ornements enlacés et déliés comme Técriture arabe;
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THÊOPHILE GAUTIÈE.
des armes constellées de nacre, de covail, de diamants et de rubis; des fusils de filigrane d\'argent, des lames de Damas oü dans la moiré bleue de 1\'acier courent en lettres d or des versets du Goran, des tasses a café sculptées dans des coquilles de nacre, des cuillers d\'ambre jaune, des bouquins de même matière, cerclés de turquoises et de perles; des tuyaux de pipe en jasmin, en ébène, en cerisier, a faire concevoir 1\'idée du vol au fumeur le plus honnête; des bottes d\'écuyer en maroquin rouge rama-gées de dessins en similor d\'un goüt merveilleux; des glands de fez, des jarretières de soie et d\'argent, des courtes-pointes cia-moisies, piquées d\'or, sous lesquelles se tapissent les odalisques frileuses, lorsque la brise, venant de Russie, souffle par les treillis vernissés. La laine, le feutre, le drap qu on parvient a distinguer quelquefois sous la floraison touffue des broderies, montrent qu\'on a atl\'a 1 re avec un Orient moins^ torride et plus voisin de notre Europe. Le goüt general, quoique magnifique, montre qu\'on n\'a pas toujours sur la tête un soleil chauffé a blanc, et n\'indique pas cette lutte désespérée contre la lumière, dont nous parlions tout a l\'heure a propos de l\'Inde.
(L\'Orient, tome I. - Charpentier, -1877, 4«quot;; Édition).
LÉON GOZLAN.
NÉ EN 1806 — MORT EN 1866.
De Suisse, le 15 Septembre.
Rien de plus sinistre que l\'arrivée d\'un télégramme a la campagne, le soir. La sonnette de la grille tinte comme un glas dans le silence ; aussitót s\'éveillent les aboiements furieux des chiens de garde, qui arrivent au pas de course, du fond du pare, sentant un étranger. Les chiens de l\'intérieur répondent au va-carme, de leur voix plus grêle, avec une persistance rageuse, et bientot le battant entr\'ouvert de la porte laisse apercevoir le facteur du télégraphe, encadré par la nuit. Un domestique l\'accompagne, pour empêcher que les molosses qui lui flair\'3nt
les talons ne le dévorent. i .
Autour d\'une table brillamment éclairée, la chatelaine, les amis et les hötes de la maison sont en train de souper; les conversations joyeuses, les propros aimables, tout le pétillement d\'esprit s\'arrête brusquement. Les poitrines sont oppressées,
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THÉOPHILB GAUTIER.
l\'inquiétude se lit dans tous les yeux. On ne sait pas encore a, qui le télégramme est adressé. Chacun tremble pour l\'être cher qui n\'est pas la, et rimagination parcourt. en une seconde, avec une effroyable vitesse dépassant celle de la lurnière, toutes les séries de catastrophes possibles et impossibles. Qui va être frappé panni cette troupe naguère si gaie, car on n\'envoie un télégramme nocturne que pour une raison grave ? Ce moment d\'an-siété est terrible. Enfin le facteur s\'approche, jette le pli sur la table, et prie la personne a laquelle il s\'adresse de vouloir bien signer l\'heure et la minute d\'arrivée, et alors les domes-tiques s\'agitent pour chercher une plume qui ne se trouve pas, un encrier qu\'on a cbangé de place; on se fouille, etl\'onamène du fond de sa poche un crayon émoussé. La réception du télégramme est accusée.
C\'était a nous que la missive était destinée. Nous l\'ouvrons d\'une main fiévreuse, et nous y lisons cette phrase écrite avec 1\'effrayant laconisme du style électrique:
„Léon Gozlan est mort cette nuit.quot;
Kien de plus. Cette nuit, c\'était la nuit de jeudi a vendredi. üne telle nouvelle si inattendue, si peu préparée par ces ru-meurs de maladie qui accoutument a l\'idée de la mort, nous jeta dans une stupeur inorne. Ce fait brutal, sans détail, sans explication, nous écrasait. De tous les convives présents, nous seuls nous connaissions personnellement Léon Gozlan. Mais son charmant esprit n\'était ignoré de personne, et sur la table du salon VHistoire d\'un diamant était ouverte a cette poignante scène de la fascination du Naja sur le col de Nanny par Hadir-Zeb.
Sans attendre l\'arrivée des journaux de Paris, qui sans doute apporteront ce matin leurs renseignements nécrologiques, rendons a cette mémoire les honneurs qui lui sont dus ; tressons-lui avec quelques lignes de feuilleton une couronne de jaunes immortelles. lis commencent a être rares les survivants de cette phalange autrefois si serrée qui s\'était formée vers 1830, et que reliaient autour du drapeau romantique les mêmes sympathies, les mêmes admirations, les mêmes rêves de rénovation littéraire. A des instants de plus en plus rapprochés, une balie invisible siffle, et un vide se fait dans les rangs, vide qui ne sera pas rempli, car qui se soucie aujourd\'hui des idéés dont nous étions enflammés jusqu\'a la folie? La génération nouvelle a ses ainours, ses haines, ses préoccupations, ses afl\'aires, comme c\'est son droit, et ne regarde pas souvent en arrière: elle marche confusément vers l\'avenir, vers Tineonnu, et nous autres, nous restons la, avec nos dieux oubliés, sur le champ de bataille a compter nos morts gisant parmi quelques momies classiques pourfendues
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THÉOPHILB GAÜTIEK.
jadis a grands coups d\'estoc. L\'heure est tiiste, le jour descend et la nuit va venir. Du soleil on n\'apei^oit plus qu\'un inince fragment de disque échancré par la silhouette noire des affüts brisés. Notre armée est, non pas vaincue, mais décimée, et les soldats qui sont encore debout se regardent avec inquietude, voyant leur petit nombre. Le poids du harnois de guerre leur pèse, quoiqu\'ils n\'en disent rien et qu\'ils se redressent avec la fierté de ceux qui jadis ont pris part aux batailles des géants. Chacun a 1\'air de dire a 1\'autre: BSi c\'est toi qui est destine h faire l\'oraison funèbre de la troupe, ne m\'oublie pas.quot;
Quelle étrange chose que la mort, et comme l\'esprit a de la peine a s\'y ployer. Quand on se quitte, ne füt-ce que pour une heure, qui sait si 1\'on se reverra jamais! C\'est une banalité qu\'une reflexion pareille, et cependant qu\'elle est navrante ! La dernière fois que nous rencontrames Léon Gozlan, c\'était sur le pont des Saints-Pères, il n\'y a guère plus de huit jours; il allait d\'un cöté, nous de 1\'autre. Nous échangeamesune rapide poignée de main, deux paroles amicales, et ce regard profond et compréhensif de gens qui ont vu ensemble les choses d\'au-trefois. II nous parut uu peu pale, — c\'est la couleur des lettres, car le refiet du papier s\'attache a nos figures; — mais jamais nous n\'aurions imagine que c\'était notre rencontre .suprème avec lui sur cette terre et que nous ne le reverrions plus: — Netler, oh.\' never more, — comme dit Edgar Poë dans le sinistre refrain de sa ballade du Corbeau. Quelques pas de plus, et la trappe cachée s\'ouvrait sous ses pieds, dans ceplan-cher perfide qui couvre l\'ombre éternelle et le mystère inson-dable, et il allait rejoindre Martin, Méry, sou compatriote, et Roger de Beauvoir, sans compter les morts plus anciens, s\'il y a un age dans le tombeau.
Nous ignorons tout du fatal événement; nous ne savons que la nouvelle dans toute sa sécheresse télégraphique ; mais nous dirons ce que notre mémoire nous rappellera, a travers notre trouble, du Léon Gozlan que nous connaissions depuis une trent-aine d\'années. Dans sa jeunesse, il possédait au plus haut degré la beauté du juif d\'Orient: — nous ignorons s\'il était Israelite de fait ou de descendance. — II avait la tête un peu grande peut-être pour sa taille, mais d\'une correction parfaite ; un nez légèrement aquilin ; des yeux noirs a paupière souple et large, d\'oü s\'échappaient des fiamboiements de lumière; des cheveux fins. lustrés, brillants, d\'un noir de jais et qui, comme ceux des Maltais, se tordaient naturellement en petites spirales ; un teint olivatre, uni, coloré d\'un chaud hale méridional; il était Phccéen comme Méry, comme Guinot, comme Amédée Achard, comme
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THÉOPHTLE 6AÜTIER.
tant d\'autres, qui ont su faire honneur aux lettres et a leur ville natale. II était très-elegant, très-soigné et recherché dans son costume. Les poètes et les écrivains d\'alors avaient tous une veine de dandysme: Alfred de Musset imitait Byron et surtout Brummel; Roger de Beauvoir, Balzac mème par boutades, se piquaient d\'etre aussi bien mis que le comte d\'Orsay; et, si Ton n\'écrivait pas avec des manchettes de dentelles comme Buffon, au moins on mettait des gants paille ou gris-perle après avoir fait de la copie.
Léon Gozlan, a ce qu\'il parait, avant de venir a Paris, avait été inarin : il avait fait vers des contrées lointaines des voyages restés mystérieux, et les petits journaux du temps l\'accusaient même d\'avoir tué son capitaine et de s\'être livré a la piraterie. En cette époque d\'enthousiasme pour les corsaires. les Uscoques. les Lara, les Giaours et autres héros byroniens, l\'aecusation était flatteuse, et Léon Gozlan laissait dire. Mais avec son fin sourire et son intraduisible accent de Marseillais il répondait: ,Je l\'ai tué, mais je 1\'ai mangé, ce qui a fait disparaitre toute trace du crime.quot;
La qualité dominante du talent de Léon Gozlan était l\'esprit, non pas un esprit d\'improvisateur comme celui de Méry, mais un esprit taillé a facettes, coupant sur toutes ses carrés comme un diamant, et ce diamant lui a suffi pour écrire son nom sur cette glacé banale oü tant de visages viennent se regarder sans laisser trace. Personne n\'a fait mieux que lui la nouvelle a la main, l\'article de petit journal. Ses critiques étaient comme ces stylets vénitiens a lame de cristal qui se brisaient dans la plaie, mais dont les manches n\'en étaient pas moins des chefs-d\'oeuvre de ciselure et d\'orfévrerie.
Ce n\'était la sans doute qu\'un des cotés de cette nature si bien douée ; mais, avant toute chose, Gozlan éb.louissait par un pétillement d\'étincelles de toutes les nuances. Car son esprit n\'était pas incolore comme celui des gens purement spirituels a la fa^on de Voltaire, de Chamfort et de Stendhal; il s\'y mèlait beaucoup d\'imagination, de poésie et de pittoresque.
Ce n\'était pas a développer quelque lieu cotnmun de bon sens que Léon Gozlan employait eet esprit, mais bien a soutenir quelque incroyable paradoxe, auquel il finissait par donner toutes les apparences du vrai par la subtilité des déductions et l\'appro-priation de détails confirmatifs de la donnée primitivement fausse. II n\'eut dans ce genre, qui rappelle les exercices des sophistes grecs, d\'autre rival que Méry. Ces jeux de la pensée demandent toute la souplesse d\'organisation des méridionaux.
Si notre mémoire ne nous trompe, le début de Gozlan dans
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THÉ0PH1LK GAUTtER.
Ie livre fut un roman intitulé les Intimes. d\'un style chaud et passionné, qui fut lu avidement. Le M.edecin du PecJ. les Nuds du Pèrc Lachaise, Aristide Froissard, et d\'autres romans, prou-vèrent que Gozlan n\'avait pas seulement de 1 esprit , mais qu ii savait écrire un ouvrage de longue lialeine, intéressant, lempli de piquantes observations et de peintures curieuses.
Nous avouons pourtant que ce que nous préférons de lui, ce sont trois petites nouvelles, des chefs-d ceuvre, des diamants de la plus belle eau, sertis dans la plus fine monture: la Frédérique, aistoire d\'une tasse en porcelaine de Saxe ; Rog, oix 1 on raconte les malheurs d\'un chien ; le Croup, oü. Ion voit la mort d un enfant, et que nous n\'avons jamais pu lire que la poitrine oppressée, la gorge étranglée de sanglots, et les yeux plems de larmes. Gozlan excelle aussi dans les contes orientaux. Son style alors ressemble a ces vitrines de la Compagnie des Indes aux expositions universelles : 1\'or, 1\'argent, les perles, les diamants. les saphirs, les paillons, les ailes de scarabée y luisent sui le fond disparu du brocart et du cachetnire. II fait aussi trés-bien la marine, témoin VHistoire de cent trente femmes. Maiscen:est la que la moitié de cette vie littéraire. Gozlan eut toujours des aspirations vers le théatre, contrairement a la plupart des io-mantiques, qui préféraient donner leur spectacle dans un fauteuil a le produire sur la scéue après les mutilations demandees pai les directeurs et les concessions nécessaires faites aux philistius du parterre et des loges. II s\'obstina et fit bien. La Mam droite et la Main gauche fut un des grands succès de 1\'Odéon et prouva, malgré l\'opinion des charpentiers dramatiques, qu un romancier pouvait faire une piéce. Son répertoire est assez nom-breux, et une petite pièce. Une temp\'ete dans un verre d\'eau, paralt souvent sur l\'affiche du Théatre-franQais.
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Le Lion empaillé tut joyeusement accueilli aux Vauetes. Mais, quoiqu\'il ait obtenu de véritables et fructueux succès sur diverses scènes, nous aimons mieux le Gozlan du livre et du journal que celui du théatre. II était de sa nature ce qu\'on appelle, dans le jargon moderne, un paroxyste, c\'est-a dire un tempérament poussant tout au paroxysme el a l outrance, le paradoxe, la fantaisie, le style, la couleur, 1 esprit. II tiouvait tout froid, tout plat, tout insipide et sans relief, et, avec une énergie incroyable, il haussait le diapason naturel des choses er écrivait sur des portées impossibles pour tout autre. Düt-on nous taxer de „marinismequot; et de „gongorismequot;, nous avouons que cette recherche extréme et pleine de trouvailles 1 nous va mieux
1
Allusion au style réputé précieux des premières aunées du 17e siècle: Marini en xtaiie et en France, Gongora en Espagne.
THÉOPHILE GAUTIER.
que les idees communes coulées comme una pate baveuse dans le gaufrier du lieu commun.
Mais c\'est assez de littérature comme cela, toute analyse critique est superflue, sinon déplacée. Ce qu\'il y a de sur, c\'est que nous ne reverrons plus l\'homme que nous avons coudoyé pendant trente ans, avec qui nous étions en symphatie d\'idées, que nous rencontrions au foyer des theatres, aux réunions et aux diners intimes, et qui faisait partie de 1\'ordre da Cheval rouge, institué par Balzac. Depuis la fondarion de 1\'ordre, sans compter Balzac, le grand maitre, ce qu\'il est mort de simples Chevaux rouges, nous n\'osons le dire. Le banquet réunirait a peine trois ou quatre personnes. On peut affirmer aussi que le ciel parisien a perdu une de ses vives étoiles qui scintillaient sur son azur noir d\'un éclat infatigable, et que ce petit point brillant comme un diamant en combustion sera plus difficile a remplacer qu\'on ne pense.
(Portraits contemporains. — Charpentier, 1874, Sme Edition).
MADEMOISELLE FANNY ELSSLER.
On ne s\'occupe guère dans les feuilletons que du talent et du jeu des actrices. On n\'analyse pas leur beauté, on ne les envisage jamais sous le cóté purement plastique. Quelquefois seulement on parle de leur grace, de leur gentillesse, et c\'est tout.
Cependant une actrice est une statue ou un tableau qui vient poser devant vous, et l\'on peut la critiquer en toute siirete de conscience, lui reprocher sa laideur comme on reprocherait a un peintre une faute de dessin (la question de pitié pour les défec-tuosités liumaines n\'est pas ici de saison), et la louer pour ses charmes, avec le même sang-froid qu\'un sculpteur qui, placé devant un marbre, dit: Voici une belle épaule ou un bras bien tourné.
Aucun feuilletoniste n\'insiste sur ce cóté important; en sorte que les renommées de jolies actrices se font au hasard, et sont la plupart du temps fort loin d\'etre méritées; d\'ailleuis, beaucoup de ces imputations de beauté durent depuis tantót un demi-siècle; c\'est trop en vérité.
Une multitude d\'héroïques généraux, de délicieux fonctionnaires de 1\'empire et de non moins délicieux provinciaux, voire même de Parisiens de race, en sont encore a admirer la fralcheur
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244 THÉOl\'IÏILE GAUTIEK.
traditionnelle, mythologique et remontant aus ages fabuleux de mademoiselle Mars, rinimitable Célimène.
En o-énéral, les belles actrices sont assez 1 aideseest uue iusticequot; a leur rendre, et si elles n\'avaient pas le theatre pour piëdestal, personne n\'y ferait attention ; elles rentreraient dans la classe des femmes ordinaires ou des femmes honnetes, qui eües-mêmes n\'ont d\'autre mérite que de n\'être pas des hommes, comme on peut s\'en convaincre lorsqu\'elles quittent les habits de leui
sexe pour prendre les nótres. , ■ 4. j ,
Ceci ne regarde pas mademoiselle Fanny Elssler, qui est dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, et a 1\'avantage de ne pas avoir été admirée par nos grands-pères. *
Mademoiselle Fanny Elssler est grande, souple et bien decouplee; elle a les poignets minces et les chevilles fines; ses jambes, d un tour élégant et pur, rappellent la sveltesse vigoureuse des jambes de Diane, la chasseresse virginale ; les rotules sont nettes, bien détachées, et tout le genou est irréprochable; ses jambes différent beaucoup des jambes habituelles des danseuses, dont tout le corps semble avoir coulé dans les bas et s\'y ètre tasse. Ce ne sont pas ces mollets de suisse de paroisse ou de valet de trefle qui esci-tent 1\'enthousiasme des vieillards anacréontiques de 1 orchestre et leur font récurer activement les verres de leur telescope, maïs bien deux belles jambes de statue antique dignes d etre moulees
et amoureusement étudiées. .
On nous pardonnera, je 1\'espère, d\'msister si longtenips sui les jambes, mais nous parions d\'une danseuse. Autre sujet d eloge.
mademoiselle Elssler a des bras ronds, bien tournes ne laissant pas percer les os du coude, et n\'ayant nen de la misère de formes des bras de ses compagnes, que leur affreuse maigreui fait ressembler a des pinces de homard passées au blanc d tspagne. Sa poitrine même est assez remplie, chose rare dans le pays ües entrechats, oü la double colline et les monts de neige tant celebres par les lycéens et les membres du caveau paraissent totalement inconnus. L\'on ne voit pas non plus s\'agiter sur son dos ces deux équerres osseuses qui out Vair des racines d une ai e arrachée.
Quant au caractère de sa tête, nous avouons qu il ne^nous par alt pas aussi gracieux qu\'on le dit. Mademoiselle Elssler possède de superbes cheveux qui s\'abattent de chaque cote de ses tempes, lustrés et vernissés comme deux ailes d\'oiseau; la teinte
jgt;ai-tie (le la haute société.
THÉOPIIILE GAUTIEU.
foncée de cette chevelure tranche un peu trop méridionalement sur le germanisme Lien caractérisé de sa physionomie; ce ne sont pas les cheveux de cette tête et de ce corps. Cette bizarrerie inquiète l\'oeil et trouble l\'harmonie de l\'ensemble; ses yeux, très-noirs, dont les prunelles ont l\'air de deux petites étoiles de jais sur un ciel de cristal, contrarient le nez qui est tout allemand, ainsi que le front.
On a appelé mademoiselle Elssler une Espagnole dn Nord, et en cela, on a prétendu lui faire un compliment; e\'est son défaut. Elle est Allemande par le sourire, par la blancheur de la peau, la coupe de la figure, la placidité du front; Espagnole par sa chevelure, par ses petits pieds, ses mains fluettes et mignonnes, la cambrure un peu hardie de ses reins. Deux natures et deux temperaments se combattent en elle; sa beauté gagnerait a se decider pour l\'un de ces deux types. Elle est jolie, mais elle manque de race; elle hésite entre l\'Espagne et l\'Allemagne. Et cette même indecision se remarque dans le carac-tére du sexe: ses hanches sont peu développées, sa poitrine ne va pas au dela des rondeurs de l\'hermaphrodite antique ; comme elle est une trés-charmante femme, elle serait le plus charmant gat\'Qon du monde.
Nous terminerons ce portrait par quelques avis. Le sourire de mademoiselle Elssler ne s\'épanouit pas assez souvent; il est quelquefois bridé et contraint; il laisse trop voir les gencives. Dans certaines attitudes penchées, les lignes de la figure se présentent mal, les sourcils s\'effilent, les coins de la bouche remon-tent, le nez fait pointe; ce qui donne a la face une expression de malice sournoise peu agréable. Mademoiselle Elssler devrait aussi se coiffer avec plus de fond de tête; ses cheveux, places plus bas, rompraient la ligne trop droite des épaules et de la nuque. Nous lui recommandons aussi de teindre d\'un rose moins vif le bout de ses jolis doigts effilés: c\'est un agrément inutile.
(Portraits contemporains. — Charpentier, 1874, 3mlt;-\' Edition).
EMMA LIVEY.
NÉE ES 1842 — MOKTE Eïi 1863.
Emma Livry avait vingt et un ans a peine. Dès ses débuts dans le pas A\'Herculanum, elle s\'était révélée danseuse de premier ordre, et l\'attention publique ne l\'avait plus quittée. Elle
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THÉOPHILE GAUTIEF..
appartenait a cette chaste école de Taglioni, qui fait de la danse ïin art presque immatériel a force de grace pudique, deiesei ve décente et de virginale diaplianéité. A l\'entrevoir a travers les ti-ansparences de ses voiles dont son pied ne faisait que soulever le bord, on eüt dit une ombre heureuse, une apparition élyseenne jouant dans un rayon bleuatre; elle en avait la légèreté nnpon-quot;dérable et son vol silencieux traversait l\'espace sans qu pn en-tendlt le frisson de 1\'air. Dans le ballet, le seul qu ell.a ait cree. bélas! elle faisait le röle dun papillon, et ce n\'était pas la une banale galanterie chorégrapbique. Elle pouvait imiter ce vol fantasque et charmant qui se pose sur les fleurs et ne les courbe pas. Elle ressemblait trop au papilion: ainsi que lui, elle a brülé ses ailes a la flamme, et conime s\'ils^ voulaient escorterle convoi d\'une sceur, deux papillons blancs n\'ont cessé de voltiger au-dessus du blanc cercueil pendant le trajet de 1\'église au cimetière. Ce détail oü la Grèce eüt vu un poétique symbole, a été remarqué par des milliers de personnes, car une foule immense accompagnait le char funèbre. Sur la simple tombe de la jeune danseuse, quelle épitaphe écrire, sinon celle trouvée par un poète de 1\'Anthologie pour une Emma Livry de l\'antiquite: „O terre, sois-moi légère; j\'ai si peu pesé sur toi!
Certes, dans eet intérêt si vif et si tendre de toute une population, le talent, la jeunesse, la mort fatale de la victime et sa longue söuifrance étaient pour beaucoup; mais il y avail encore une autre raison: on voulait honorer cette vie pui e dans une carrière facile aux entrainements, cette vertu ^modeste devant laquelle se taisait la médisance. eet amour de 1\'art et du travail, qui ne demandait de seductions qu\'a la danse seule : on voulait montrer qu\'on respecte l\'artiste qui salt se respectei lui-même. Si quelque chose peut consoler les regrets d\'une mé re, c\'est ce convoi si grave, si attendri, d\'un recueillement si rrieux, que suivaient dans une voiture de deuil, parmi les célé-brités de l\'Opéra, les deux scaurs de Charité qui avaient soigne la méritoire et chrétienne agonie de la pauvre fille.
(Portraits contemporains. — Charpentier, 1874, 3me Édit.on).
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JULES SANDEAU. 1811—1883.
Romancier et auteur dramatique. — De sou roman : M\'le de La Sei-glière, lui-même a tiré une comédie qui fait partie du répertoire du Théiitre Francais depuis 1851.— A collaboré avec Émile Augier a une autre comédie non moins populaire : Le gendre de M. Poirier, 1854. — Romans : Le docteur Herbeau, 1841 ; Jean de Thommeray, 1872, etc. — G\'est la première moitié du nom de Sandeau qui a fourni ii George Sand son pseudonyme.
UN FILS PEODIGUE.
Qui n\'a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précé-dèrent rinvestissement 1, ne saurait se faire une idéé de la phy-sionomie qu\'il présentait alors. A la confusion, au désarroi, a l\'efifarement qu\'avait jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les males pensees et les fermes resolutions. On se tenait prêt pour les grands sacrifices ; -un courant d\'he-roïsme avait traversé tous les cceurs. Déja les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les jardins publics étaient trans-formés en pares d\'artillerie, les places en champs de manoeuvres oü les cito_yens devenus soldats s\'exer^aient au maniement du fusil, toutes les classes mêlées et conforidues ne formant qu\'une ame, l\'arne de la patrie. Les tambours battaient et les clairons sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, tralnés sur leurs affüts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang de la France guerrière. Des bataillons de marins
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Le siège de 1870.
JULES SANDKAU.
traversaient la ville pour aller occuper les forts : les gardes mobiles des départements, accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient ca et la sous des tentes improvisées A cóté d^ ces spectacles fortifiants, il y en avait d\'autres d\'une réalité navrante et qui marquaient a toute heure les progrès de I\'m-vasion. Refoulées sur la capitale par l\'approche des armées en-nemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son enceinte. Ce n\'était partout que longues files de yoitures charges de meubles et d\'ustensiles de ménage enlevés précipitam-raent. J\'ai vu de pauvres gens attelés eux-mêmes a la charrette qui portait toute leur richesse et ne sachant pas oü ils iraient coucher le soir ; d\'autres poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des contrastes oü la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un gai soleil d\'automne, éclai-raient ces scènes désolées. ^ „ ,
J\'étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fievreuse attente oü personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les bruits, me mêlant ii tous les groupes, lecueil-lant toutes les nouvelles. ün matin, sur le quai Voltaire, enj\'e le Pont-Koval et le pont des Saints-Pères, je me trouvai face a face avec Jean. — A la bonne heure ! lui dis-je en l\'abordant.
vous êtes resté, c\'est bien. _ _ _ . , ■ -j
—- Oui, je suis resté, répliqua-t-il, j\'avais a liquider ma 101-tune, Aujourd\'hui. c\'est cliose faite. Toutes mes mesuies sont prises ; je pars ce soir pour aller vivre a l\'étranger.
- Vous partez ? m\'écriai-je; c\'est quand votre patne agomse que vous songez a la quitter !
- La patrie. Monsieur 1 L\'homme sage 1\'emporte partout avec lui. Vous-même, que faites-vous ici?
- Je n\'y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus crand\'chose ; mais c\'est ici que j\'ai connu les bons et les mauvais Tours. Paris a fait de moi le peu que je suis. Je veux m;associer a ses perils, ne füt-ce que par ma presence. Je vivrai de ses emotions, je partagerai ses angoisses, et, s\'il doit souffrir de la faim, j\'aurai 1\'honneur d\'en souffrir avec lui; maïs vous, Jean de Thommerav, mais vous! Je vous savais bien malade, maïs je ne pensais\' pas que vous fussiez tombé si bas. Le pays est envahi, — et vous, jeune homme, au lieu de sauter sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille ! La fortune de la France est prés de sombrer, et vous n\'avez d\'autre souci que de réaliser votre avoir! Demain l\'ennemi sera a nos portes, et vous bouclez votre valise, vous vous enfuyez lacliement! Ce n\'était pas assez d\'avoir plongé votre familie dans le deuil et le désespoir : vous lui infligez cette honte !
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JULES SANDEAU.
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Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses yeux. — Pardon, Monsieur, pardon! Voila de bien grands mots, ce me semble. Yous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous puissions nous entendre. Je ne m\'enfuis pas, je m\'en vais. Ce qui se passe n\'est pas fait pour me retenir. Paris ne m\'intéresse point. Qu\'il soit chatié, ce n\'est que justice. Quant a ma familie, elle est a l\'abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait interdit d\'aller chercher pour mon propre conipte, soit a Bruxelles, soit a Londres, soit a Florence, la paix et la sécurité dont ils continueront de jouir en Bretagne.
Je sentais mon cceur submerge de dégout. J\'allais m\'éloigner, quand tout a coup Jean tressaillit. — Ecoutez ! dit-il. — Je prêtai l\'oreille et j\'entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d\'abord et presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous. Je regardais en même temps que j\'écoutais : j\'aperijus a la hauteur du pont de Solférino une masse confuse et qui s\'avan^ait en chantant. C\'était un chant lent et grave, d\'un caractère presque religieux, et qui n\'avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous étions habitues. Jean s\'était accoudé sur le parapet. Je l\'observais, il était très-pale. Cependant la masse de moins en moins confuse se rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne et le son du biniou 1 : les gardes mobiles du Finis-tère faisaient leur entrée dans Paris. L\'hermine au képi, vêtus de toile grrse, le bissac de toile grise au dos, ils s\'avan9aient d\'un pas net et ferme, marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En tête, a cheval, le chef de batail-lon ; derrière lui, l\'aumönier et deux capitaines. La tête de colonne n\'était plus qu\'a quelques pas de nous. A mon tour, j\'avais tressailli. Je regardai Jean: sa main s\'abattit sur la miemie. — Mon père! . .. mes deux frères ! dit-il d\'une voix sourde. — Et Jean vit passer devant lui, sous\' leurs formes les plus saisissantes, les éternelles vérités qu\'il avait si longtemps méconnues : Dieu, la patrie, le devoir, la familie. Tout le cortege de ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le dernier coup. A 1\'un des balcons du quai, je venais d\'apercevoir sa mère. — Malheureux! m\'écriai-je, vous disiez qu\'il n\'y avait plus de femmes. Tenez, en voici une, la recon-naissez-vous ? — Madame de Thommeray agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef de bataillon, avec la courtoisie d\'un vieux gentilhomme, s\'inclinait sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l\'ceil morne
1
Le biniou est la coruemuse des Bretons
JULES SANDEAU.
et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai a la mei\'ci de Dieu.
Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray assistait a I\'appel de son bataillon. L appel terminé, il passait devant les rangs, lorsqu\'un mobile en sortit et lui dit: — Commandant, on a oublié d\'appeler un de vos hommes.
— Comment vous nommez-vous?
— Je m\'appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux.
— Qui êtes-vous ?
— Un homme qui a mal vécu.
— Que voulez-vous ?
— liien mourir.
— Êtes-vous riche ou pauvre?
— Hier encore je possédais une riehesse mal acquise : jem\'en suis dépouillé volontairement. II re me reste que mon fusil et mon bissac.
— C\'est bon ! — Et d\'un geste il le fit rentrer dans les rangs.
II y eut un long silence. Le commandant était venu se placer
devant le front du bataillon. — Jean de Thommeray ! cria-t-il.
Une voix male répondit: — Présent 1
(Jean de Thommeray. — Michel Levy. 1874).
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CLAUDE BERNARD ] 813—1878.
Physiologiste. pliilosoplie. écrivain. — Successeur de Magendie an Collége de France. — Auteur d\'uu grand nombre d\'ouvrages spéciaux, et d un célèbre livre général : Introduction a 1\'étude de la médecine expérimer.tale, 1865. — Était membre de 1\'Académie Frangaise. — A été enterré anx frais de 1\'État avec des honneurs extraordinaires, sur rinltiative de Gambetta.
DU PEOGRÈS DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
La recherche des causes premières, avons-nous dit, n\'est point du domaine scientifique. Quand rexpérimentateur est parvenu au determinisme des phénomènes, il ne lui est pas donné d\'aller au dela, et sous ce rapport la limite de sa connaissance est la même dans les sciences des corps vivants et dans les sciences des corps bruts.
La nature de notre esprit nous porte d\'abord a rechercher la cause première, c\'est-a-dire l\'essence ou le pourquoi des choses. En cela, nous visons plus loin que le but qu\'il nous est donné d\'atteindre, car 1\'expérience nous apprend bie\'ntot que nous ne pouvons pas aller au dela du comment, e\'est a dire au dela du déterminisme qui donne la cause prochaine ou la condition d\'existence des phénomènes.
Ce que nous appelons le determinisme d\'un phénomène n\'est rien autre chose que la cause déterminante ou la cause prochaine, e\'est-a-dire la circonstance qui détermine l\'apparition du phénomène et constitue sa condition ou Tune de ses conditions d\'existence. Le mot déterminisme a une signification tout a fait différente de celle du mot fatalisme. Le fatalisme suppose la manifestation nécessaire d\'un phénomène indépendamment de ses conditions, tandis que le déterminisme n\'est que la condition nécessaire d\'un phénomène dont la manifestation n\'est pas forcée.
CLAUDE BERNARD.
Le fatalisme est done anti-scientifique a l\'égal de 1\'indéterminisme.
En médecine aussi bien qu\'en chimie, il n\'est pas scientifique de poser la question du pourquoi: cela ne peut en effet que nous egarer dans des questions insolubles et sans applications. Serait-ce pour se moquer de cette tendance anti-scientifique de la médecine, qui results de 1\'absence du sentiment de cette limite de nos connaissances, que Molière a mis dans la boucne de son candidat docteur, a qui I\'on demandait pourquoi 1\'opium fait dormir, la réponse suivante: Quia est in eo virtus dormitiva, cujus est natura sensus assoupire? Cette réponse parait plaisante ou absurde; elle est cependant la seule qu\'on pourrait taiie.
De mème, si Ton voulait répondre a cette question: „Pourquoi 1\'hydrogène, en se combinant avec de rox3Tgène, fait-il de I\'eau?quot; on serait oblige de dire: „Paree qu\'il^y a dans I\'hydro-gène une propriété capable d\'engendrer I\'eau.
C\'est done seulement la question du pourquoi qui est absurde, puisqu\'elle entralne une réponse qui parait naive ou ridicule, II vaut miens reconnaltre que nous ne savons pas, et que c est la que se place la limite de notre eonnaissance. Nous pouvons savoir comment et dans quelles conditions I\'opium fait dormir: mais nous ne saurons jamais pourquoi.
L\'expérimentateur peut modifier tous les pbénomènes de la nature qui sont a sa portée.
Par une disposition que nous devons sans doute trouver toit sage, il ne pourra jamais agir sur les corps eélestes; c est pourquoi 1\'astronomie est condamnée a raster a tout jamais une
science d\'observation pure.
„Sur la terre, dit Laplace, nous faisons varier les phenomenes par des expérienees ; dans le ciel, nous observons avee som tous eeux que nous offrent les mouvements eélestes.quot; _
Si la médecine, par exemple, voulait rester une science d observation, le médecin devrait se contenter d\'observer ses mala-des, se borner a prédire la marcbe et 1 issue de leuis maladies, mais sans y toucher plus que 1\'astronome ne touche a ses pla-nètes. Done le médecin expérimente dès qu\'il donne un remède actif, ear c\'est une véritable expérienee qu\'il lait en essayant d\'apporter une modification quelconque dans les symptómes de la maladie. L\'expérimentation scientifique dolt être fondée sur la connaissanee du déterminisme des pbénomènes, autrement l\'expérimentation n\'est encore qu\'aveugle et empirique. i\'m^i-risme doit être subi comme une période nécessaire de Involution de la médecine expérimentale; mais il ne saurait être éngé en système, comme 1\'ont voulu quelques médeeins.
(La science expérimeataie. — Barrière et Fils, 1878, 2™« Edition).
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LOUiS BLANC. 1813—1882.
Historiën, journaliste, hornme politique. — A joué, jeune encore, un röle trés en vue dans la revolution de 1848. — Principal ouwage : Histoire de Dix Ans, -1830—1840. — Fut obligé. a la suite des journées de Juin 1848, de chercher un refuge a 1\'étranger, et se retira en Angleterre, oü il resta jusqu\'ii la chüte du 2il Empire. — Établi ii Londres, il y fut correspondant du journal Le Temps. — Ses Lettres sur l\'Angleterre, reünies en 18G6 quot;n deux volumes, forment un de ses meilleurs livres.
L\'ENPANT DU PAUVRE.
Londres, 21 Septembre 1861.
Samedi dernier, un voyageur se présentait, pour y louer un appartement, dans une raaison située , Trinity square, Southwarkquot;. Get homme paraissait avoir une trentaine d\'années. Ses manières étaient celles que donne l\'habitude du grand monde. Du reste, rien en lui de remarquable, sauf des moustaches et des favoris qu\'un ceil exercé eut peut-être tenus pour suspects. A peine installé, il dit en confidence a la mallresse du logis qu\'il venait de Bruxelles; que sa femme avait quitté cette ville avant lui; qu\'il n\'était pas, depuis quelque temps, en bons termes avec elle paree qu\'elle s\'était laissé empoisonner 1\'esprit par d\'injustes discours; qu\'on les avait séparés ainsi l\'un de l\'antre, mais qu\'il brülait d\'en venir a un rapprochement. En conséquence, il priait la „landladyquot; de voir si elle ne pourrait pas lui procurer une entrevue avec sa femme, sachant, dit-il, qu\'elle était descendue a quelques pas de la, dans une maison qu\'il désigna.
LOUIS BLASC.
La dame promit ses bons offices, se rendit a la maison indiquée, et fut informée du moment oü la femme du voyageur, alors absente, rentverait. A l\'heure dite, le voyageur sonne, il est admis; mals voila que, comme il était en train de jeter dans son chap eau sa moustache fausse et ses faux favoris, un inspecteur de police, qu\'on avait fait avertir dans l\'intervalle, paralt soudain et l\'arrête.
Pourquoi ? Voici 1\'histoire; _
Le voyageur en question se trouve être M. Richard Guinness Hill, membre d\'une des families les plus anciennes et les plus considerables d\'lrlande, parent dun célèbre biasseui de Dublin, et mari de la petite-fille de sir Francis Burdett.
Au commencement de 1859, les deux époux quittaient Dublin, madame Hill, qui était alors enceinte, ayant témoigné le désir d\'accoucher a Londres. lis avaient atteint Rugby, lorsque la dame est avertie par ses souffrances de l\'impossibilité de con-tinuer le voyage. On la porte dans une petite taverne, a un mille de la station, et c\'est la qu\'elle accouche. Quant au mari, sans perdre de temps, il court chez le fonctionnaire chargé, a Ru quot;by, de tenir le registre des naissances, et fait enregistrer «011° enfant . . . sous de faux noms. Ce n\'est pas tout: une semaine après la naissance de l\'enfant, il engage la mère a le mettre en nourrice, 1\'y determine, et, dans ce but, se rend a Londres. Or, par un jour de pluie, il passait dans „Windmill street, Haymarketquot;, lorsqu\'il apei^ut une mendiante qui tenait^ un enfant dans ses bras, pendant qu\'un autre était a cóté d\'elle dans le ruisseau. II approche d\'un pas furtif, glisse un shelling dans la main de la mendiante, passé, repasse devant elle, et enfin 1\'attire par un signe dans la partie la plus obscure de la rue. La: „Voulez-vous, dit-il, vous charger d\'un enfant? II ne sera pas nécessaire que vous le traitiez comme vous appartenant. et vous pourrez disposer de lui, en le plagant soit dans un workhouse, soit dans un asile.quot; La pauvresse demanda du temps pour consulter une amie, promettant de se trouver è, la mème place dans la soirée du lendemain. De part et d\'autre on fut fidéle au rendez-vous; et, cette fois, la yieille femme reQut 1\'offre de 16 livres sterling pour le cas oü elle consentirait a prendre l\'enfant. L\'offre est acceptée; un nouveau rendez-vous est fixé au vendredi suivant, et Ton se sépare.
Ces faits constituent le premier acte du drame, tels du moins qu\'ils résultent du témoignage ultérieur de la mendiante, corroboré
par nombre d\'indices.
Cependant le mari mande a sa femme que tout est pour le mieux, qu\'il a fait des arrangements dont elle sera satisfaite, et
LOUIS BLANC.
qu\'elle n\'a plus qu\'a lui envoyer I\'enfant a Londres, par uii train qu\'il spécifie. L\'enfant n\'était agé que de dix jours. II fut enveloppé dans un chile, confie a una petite fille de quatorze ans, et, sans plus de retard, envoyé au père, qui 1\'attendait a la station, et qui, en presence de la petite fille, le remit a deux f\'emmes, ivres toutes les deux, d\'après le témoignage de celle-ci.
Pour la mendiante, quel était le prix du marché ? On Fa vu: 16 livres sterling. Et pour l\'autre partie contractante ? L\'espoir, a ce qu\'il parait, d\'un revenu annuel de 14,000 livres sterling, dans le cas oü sa femme serait morte sans enfants !
Voila comment il se fait que, quelquefois, les deux extrémités de la société se rejoignent. Pour les vices d\'en haut, la misère d\'en bas est un complice tout trouvé. Faute de mieux, le crime est la qui rapproche les distances !
Dans 1\'occasion dont il s\'agit, la mendiante se sentait si bien fondée a traiter avec l\'liomme riche sur un pied d\'égalité, qu\'elle exigea impérieusement et obtint la remise du chale dans lequel l\'enfant avait éte enveloppé. Et pourtant, la mère, qui attachait a ce chale un prix d\'affection, avait bien recommandé qu\'on le lui rapportat. Mais il est des vices dont il n\'est pas facile de marchander le salaire. Le chale de madame fut done abandonné a la mendiante: circonstance qui devait servir plus tard a éclaircir tout ce mystère.
Richard Guinness Hill étant retourné auprès de sa femme avec Catherine Parsons, la jeune fille qui avait re^u la charge de l\'enfant. celle-ci ne cacha point a la mère qu\'on l\'avait remis en de fort mauvaises mains ; mais M. Hill affirma le contraire, et tout fut dit.
Un mois, deux mois, six mois, un an, deux ans, deux ans et demi se passèrent. Qu\'était devenu l\'enfant ? A cette question, que madame Hill ne manqua pas, comme on pense bien, d\'adres-ser a son mari, lui ne pouvait faire et ne fit que des réponses évasives: — D\'abord l\'enfant se portait bien, et il n\'y avait pas a s\'en inquiéter; — puis, il se trouva être mort; puis — la production de l\'acte de décès étant exigée — il se trouva avoir été envoyé en Australië. La mère avait con9u d\'étranges doutes... Et, franchement, on s\'étonnerait a moins! II y eut entre les deux époux une violente querelle, suivie d\'une rupture absolue.
Peu après, madame Hill avait recours a un solicitor, lequel. a son tour, eut recours a la police. D\'actives recherches furent commencées; des affiches, mises dans tous les quartiers impurs de Londres, promirent 20 livres sterling de recompense a qui trouverait le fil conducteur. 20 livres sterling sont aux yeux des blêmes habitants de Saint-Giles les mines de Golconde. On ne tarda pas a obtenir les renseignements désirés.
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LOUIS BLANO.
II y a dans Londres, cette ville qui regorge de richesses et oü des palais remplis de trésors s\'étendent sur une surface de plusieurs lieues, d\'affreux repaires, des repaires sans nom, habités par des èmes cadavéreuses, dans des corps hideux, des repaires tels qu\'il n\'en existe de semblables sur au sun point du globe... lei, pour qu\'on re m\'accuse point d\'exagération. je laisse la parole a l\'auteur d\'un rapport qui a fait le tour des journaux anglais :
„M. Brett, l\'agent de police chargé des investigations, après avoir visité tous les coins et recoins de Saint-Giles, arriva dans une sale petite allée nominee „Lincoln\'s court, Drury-Lanequot;. La il découvrit la demeure de la femme Andrews — nom de la mendiante. C\'était une petite chambre située au second étage. Dans un coin gisait un moribond, presqu\'entièrement nu. Des femmes, littéralement couvertes de lambeaux, se tenaient accrou-pies sur le parquet. L\'aspect de ce lieu était effroyable, et il s\'en exhalait une puanteur impossible a supporter. Un des habitants de l\'horrible caverne était l\'héritier de 14,000 livres sterling de rentes. 11 avait un haillon aulour du corps et il était rongé de vermine. Ses pieds nus étaient tout meurtris ; et sa tête, son corps, portaient ies traces non équivoques de 1\'abandon et des mauvais traitements. De la base au falte, la maison paraissait occupée par des prostituées et des mendiants. Ce fut, l\'argent a la main, et seulement par ce moyen, que l\'agent de police parvint a emporter l\'enfant a travers la foule en guenilles qui obstruait toutes les issues.quot;
Si cette description est exacte, j\'en fais a la civilisation mon bien sincère compliment!
Les déclarations, très-nettes, très-précises, parfaitement con-cordantes, de la femme Andrews ; la découverte du chale, qu\'elle avait mis en gage et qui 1\'ut retiré; celle d\'une bolte oü l\'on avait entassé le linge de l\'enfant lorsqu\'on l\'avait envoyé a. Londres, tout concordait a établir l\'identité. L\'enfant a done été rendu a sa mère, et le père placé sous le coup d\'un mandat d\'arrêt.
II était alors a Bruxelles, cherchant a se rapprocher da sa femme, qui y était aussi. Pour l\'attirer hors d\'une contrée oü sa liberté ne courait aucun risque, la police a employé un stratagème dont le succès a bien vite prouvé Tefficacité. Elle a obtenu que madame Hill vlnt a Londres, pensant que son mari l\'y suivrait. C\'est ce qu\'il a fait, dans l\'espoir d\'échapper aux poursuites, a l\'aide d\'un déguisement. Je vous ai dit le reste.
Vous aurez sans doute, monsieur, noté dans ce récit des points singulièrement obscurs Comment expliquer, par exemple, qu\'une femme de haut rang, une femme riehe, consente a envoyer son
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LOUIS BLANC.
enfant en nourrice, au lieu d\'appeler une nourrice auprès d\'elle, si elle en veut une? Et comment expliquer que, pendant deux longues, deux mortelles années, une mère souffre qu\'on la tienne en suspens sur le sort de l\'être qui doit tenir la première place dans les inquiétudes de son coeur? II y a évidemment derrière les détails livrés au public d\'autres détails qui ne sont pas encore connus, et que, peut-être, le procés révélera.
Dans le compte rendu qui a servi de point de départ a tous les commentaires, en fournissant matière a toutes les conversations, je remarque cette plirase :
,11 est bien satisfaisant d\'apprendre que 1\'héritier d\'une fortune représentée par un revenu annuel de 14,000 livres sterling reprendra dans la société la place qui lui appartient.quot;
Je n\'y contredis point, a Dieu ne plaise! Mais, faut-il que je l\'avoue ? je voudrais qu\'en Angleterre la sollicitude qu\'éveille l\'enfant du riche s\'étendlt un peu a 1\'enfant du pauvre. Et, malheureusement, les tendances, les préjugés, les habitudes de ce pays ne sont pas, sur ce point, sans donner prise a la critique.
II y a huit jours, je traversais Kensington-Gardens. Tout a coup j\'entends des cris per^ants. Je cours vers le lieu d\'ou ils partaient, et j\'aper^ois un des gardiens qui, armé d\'une grosse canne, en frappait a coups redoublés un petit enfant couvert de guenilles. Le crime du malheureux était-il de s\'être aventuré, sous 1\'uniforme de l\'extrême misère, dans un aussi beaujardin? Je ne m\'arrêtai point a le demander, et je fis ce que chacun aurait fait a ma place: j\'arrachai la victime au bourreau.
La fureur du gardien était telle, qu\'elle allait se tourner con-tre moi, lorsque je lui dis: „Est-ce qu\'en Angleterre il n\'y a pas des lois pour la protection des animaux ?quot; Ce mot, dont il comprit 1\'amertume, et auquel il ne s\'attendait pas, l\'arréta court.
Les Anglais sont essentiellement bumains, même très-charita-bles, comme le prouvent, du reste, et leurs nombreuses institutions de bienfaisance, et l\'empressement avec lequel ils répondent a tout appel fait par le magistrat a la compassion publique. D\'oü. vient done la sévérité que, trop souvent, on déploie ici a 1\'égard de l\'enfant du pauvre? Elle vient, monsieur, de ce que l\'humanité et la charité des Anglais ne les empêchent pas d\'etre, en dépit qu\'ils en aient, hostiles a la pauvreté. S\'il est vrai que la langue d\'un peuple soit, sous beaucoup de rapports, le miroir de ses idéés, on n\'a qu\'a voir quelle application singulière ils ont donnée aux mots respectable et respectability. De même qu\'ils honorent la ricbesse, considérée en soi et abstraction faite
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LOUIS BLANC.
de ses diverses origines, de même ils méprisent la pauvreté, sim-plement paree qu\'elle est la pauvreté et abstraction faite soit de ce qui 1\'a engendrée, soit de ce qu\'a son tour elle engendre. II semblerait qu\'a leurs yeux elle soit marquée du sceau de la reprobation.
Encore s\'ils se bornaient a la condamner dans l\'adulte, comme résultat supposé de la paresse et de l\'inconduite! Mais que prouve la pauvreté d\'un enfant, sinon qu\'il n\'a pas dépendu de lui de naitre ricbe? ,11 est bien satisfaisant d\'apprendre que rhéritier de 14,000 livres sterling de rente reprendra dans la société la place qui lui appartient.quot; Eh! pourquoi done n\'avoir pas dit: „11 est bien satisfaisant d\'apprendre qu\'un enfant a été rendu a sa mère ?quot;
(Lettres sur l\'Angleterre. — Lacroix, Verboeckhoven et C\'f, 1860).
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ERNEST HAVET. Né en 1813.
Philologue classique. ancien professeur d\'éloquence latine a la Sor-bonne et an Collége de France, helléniste. — Principaux ouvrages: Una excellente edition des Pensées de Pascal, 1852—1866; des articles de premier ordre sur les Origines du Christiaiiisine dans la Revue des Deux-Mondes, 4863 et années suivantes — A cette série appartiennent les études sur THellénisme, réunies en deux volumes et qui sont con-sidérées comme le principal titre littéraire de l\'auteur.
P I N D A R E.
II y a une grande force chrétienne, la predication, qui semble d\'abord manquer au paganisme. La prédication est néanmoins chose toute grecque ; mais ce n\'est pas précisément la religion des Grecs qui 1\'a faite ; elle a été 1\'ceuvre des penseurs qui en-seignaient la sagesse. Cependant, méme avant le temps des penseurs, la religion ne manquait pas a ce qui est un de ses premiers devoirs, celui d\'enseigner et d\'exhorter. Elle le faisait, comme on l\'a vu, d\'une manière plus particuljère dans les Mys-tères ; mais la foule même qui restait en dehors du bercail d\'Éleusis avait aussi ses docteurs, qui n\'étaient autres que les poètes. J\'ai déja parlé de ces chanteurs que l\'Odyssée nous représente comme revêtus d\'un ministère religieux et moral. Les homérides ou rhapsodes, qui récitaient les vieux poèmes ou qui en composaient de nouveaux en l\'honneur des dieux et des héros, et surtout les auteurs de ces poèmes orphiques, qui se produisaient sous le nom de chantres des ages primitifs, avaient hérité de ce ministère. 11 en était de même de ceux qui, comme Tyrtëe et Solon, haranguaient la foule dans leurs elegia, comme les appelaient les Grecs, d\'un nom qui n\'emportait pas avec lui le sens que nous attachons au nom d\'élégie. Mais c\'est surtout la poésie chorique qui devint, au VIe siècle avant l\'ère chré-
ERNEST HAVET.
tienne, une vraie pvédication populaire. Son nom lui vient des choeurs qui figuraient dans les fêtes et qui y ehantaient les légendes sacrées. Ces choeurs, exécutant des danses et revêtus de costumes, donnaient un spectacle d\'oü sortirent ceux du théa-tre. La poésie chorique, d\'origine dorienne, dont le plus illustre représentant avant Pindare fut Stésichore, s\'inspira de la science religieuse d\'alors, dorienne elle-même, comme le théatre d\'Athè-nes devait s\'inspirer de la science d\'Athènes.
Ce ministère sacré d\'interprète des dieux et d\'instituteur des hommes, que la tradition prête a Orphée, était encore, a l\'ou-verture du Ve siècle, celui de Pindare. „C\'est la Muse, dit-il lui-même, qui apporte dans les esprits la sagesse et la paix.quot; Et au début d\'un de ses chants, il salue la poésie avec un enthousiasme qui témoigne que la poésie est alors tout autre chose qu\'un simple talent ou un luxe de civilisation élégante. Cette lyre aux cordes frémissantes, il nous la montre qui éteint la fouclre de Jupiter et endort son aigle; elle charme le coeur d\'Arès, le dieu des armes, et lui fait tomher l\'épée des mains. „Seuls, dit-il, les ennemis des dieux ont horreur d\'entendre la voix des Muses.quot; Et il nomme Typhon, l\'affreux géant aux cent têtes. J\'imagme qu\'au moyen age on se figurait aussi le diable comme ne pouvant supporter les purs accords des chants sacrés.
Pindare met la mythologie en moralités ; il tire de la légende des dieux et des demi-dieux une suite d\'exemples pour recom-mander toutes les vertus et autoriser les sentences des sages. II corrige, s\'il le faut, la mythologie elle-même; il rejette les fables qui lui paraissent indignes de la majesté des dieux. .Car blamer les dieux est une pernicieuse sagesse, et un orgueil imprudent est bien prés de la folie. Ne fais done pas de tels ba-vardages. Ne mêle pas les dieux dans les querelles et les combats.quot; Mais s\'il s\'inspire de la sévérité morale des penseurs, il n\'a pas pris leur esprit critique; la critique ne sied pas au prédicateur. II accepte sans difficulté les miracles, il les justifie comme font les croyants aujourd\'hui encore, quand ils essayent de raisonner: „Uien ne m\'étonne, dit-il, rien ne me parait in-croyable quand ce sont les dieux qui Tont fait.quot; II revient sans cesse sur la grandeur des dieux et sur la faiblesse des hommes. Les uns sont immortels dans leur ciel inébranlable, les autres sont d\'un jour, et ne sont jamais sürs du lendemain. — „Qu\'est-ce que d\'être ? qu\'est-ce que de n\'être pas ? L\'homme est une ombre en rêve.quot; — „Hélas 1 combien est trompée cette pensee éphémère, qui ne sait rien !quot; — „Nous mourons également tous, au terme d\'une destinée différente.quot; — ,Le plus heureux, le plus beau, le plus fort doit se souvenir que ses habits couvrent des
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ERNEST HAVET.
membres mortels, et que la fin de tout est de revêtir la ter re:\' On croit entendre Bossuet ou Pascal. Pindare développe avec complaisance la croyance nouvelle en une autre vie, oü les bons sont recompenses et les méchants punis. „Le corps de tous les hommes est abandonné a la mort, plus forte. Mais une image de nous-mêmes demeure ^vivante, car elle seule vient des dieux.quot; Et il décrit brillamment les plaisirs des heureux et les supplices de ceux qui expient. Disons en passant que e\'est dans Pindare que nous rencontrons pour la première fois la fable du déluge. L\'histoire de Deucalion et celle de Noe ont évidemment une source commune, qui doit ètre encore cherchée dans I\'Orient.
Pindare prend quelquefois a titre de poète des libertés pareilles a celles que prendront plus tard les penseurs, ou les ministres d\'une parole divine. II ne craint pas d\'adresser aux puissants des prières qui sont en mème temps des avertissements. C\'est ainsi qu\'au nom de la Muse et d\'Homère, il presse un roi de rappeler un proscrit: Jupiter, dit-il, a fait grace aux Titans.
II faut avouer pourtant que la morale de Pindare est froide en même temps qu\'imposante. Son esprit est comme celui des Pythagoriques, sinon de Pythagore, trop purement religieux, je dirais volontiers ecclésiastique: il n\'aime pas assez la justice et la liberté. A l\'approche de l\'invasion des Perses, il ne fut pas ému, et il trouva que les Thébains avaient raison de ne pas s\'érnouvoir, puisque Thèbes n\'était pas directement menacée. II célébra magnifiquement les Mens de la paix, d\'une paix qui livrait la Grèce aux barbares, et ne s\'apergut qu\'après le dévouement et la victoire d\'Athènes et de Sparte que ceux qui avaient com-battu avaient tout sauvé.
Les lemons de la poésie étaient répétées par tous les arts, et entraient dans les esprits par toutes les portes. Au XVe siècle, la mère de Villon, une bonne vieille, simple et ignorante, et qui ne savait pas lire, apprenait sa religion en regardant les vitraux ou les sculptures peintes de l\'église de sa paroisse. Elle y voyait, comme nous le dit son fils:
Paradis painct, ou sont harpes et lus,
Et uug enfer ou darauez sont boullus.
La religion et l\'histoire sacrée de la Grèce parlaient de même aux yeux de tous cötés. Ces images, comprises de tous, por-taient partout avec elles la pensée qui les avait inspirées. De sorte que la poésie d\'Homère, et la religion et la sagesse sorties d\'Homère, atteignaient jusqu\'aux regions barb arcs qui ne parlaient pas sa langue, et c\'est Pindare encore qui en témoigne.
(L\'Hellénisme, Vol. I. — Calmann Lévy, 1880, 3rae Édition).
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VIOLLET—l_E—DUG. 1814—1879.
Architecte, dessinateur, écrivaiu. — Auteur d\'uu Dictionnaire Rai-sonné de 1\'architecture frangaise du 11« au 16e siècle, d\'un Essai sur l\'architecture militaire au moyen age, et d\'un Dictionnaire du mobilier francais, de l\'époque carlovingienne a la Renaissance, 1853—18(18. — A été de nos jours le principal restaurateur du goüt de l\'architecture chez les Francais. — Sainte-IJeuve lui a consacré, a propos des Entre-tiens sur l\'Architecture, l\'uiie de ses Causeries.
NOTRE-DAME DE PARIS.
C\'est au coucher du soleil, pendant les beaux jours, qu\'il faut voir le grand portail de Notre-Dame. Son front s\'illumine des couleurs les plus chaudes, les verrières semblent jeter des étin-celles; ces myriades de figures, ces êtres étranges quigarnissent les galeries, paraissent s\'animer comme pour un mystérieux concert Rien d\'ailleurs, dans eet ensemble, n\'est abandonné au ha-sard ou a la fantaisie, ainsi qu\'on le repète trop souvent, ignorants que nous sommes des choses du moyen age. Tout se tient dans ces grandes compositions; la science et l\'art se prêtent un appui mutuel. L\'architecte, le sculpteur, le peintre, le verrier ont travaillé, inspirés par une seule pensee; et s\'ils n\'ont point, le plus souvent, laissé leur nom sur ces ceuvres, ils ont su, bien mieux, y graver ce caractère de grandeur et d\'unité dont nous poursuivons vainement l\'expression aujourd\'hui, préoccupés que nous sommes de notre personnalité et d\'un succès éphémère.
C\'est encore un jour de fête nationale qu\'il faut s\'acheminer vers Notre-Dame, quand les portes de la grande fagade engloutissent cortéges brillants, peuple, soldats, que les cloches sonnent a toute
VIOLLET-LE-DUC.
volée, que gronde 1\'artillerie, et que sous ses larges nefs se ré-pand une raer vivante. C\'est alors qu\'on a le sentiment de sa grandeur et qu\'on ne saurait sans emotion coudoyer ces piliers, témoins impassibles de la vie d\'un des peuples les plus agités de la terre.
Quand, au-dessus de cette foule, des milliers de lumières dorent l\'atmosphère poudreuse, que les vitraux jettent des lueurs na-crées, que résonnent les grandes orgues, la vieille église paralt se réveiller et participer a la vie, aux sentiments du peuple qu\'elle abrite. Ce n\'est pas par la richesse des marbres, par l\'éclat des peintures que ee grand vaisseau séduit les yeux, mais par l\'harmonie parfaite de ses lignes, le juste rapport entre l\'en-semble et les détails. Fait pour l\'homme, le monument le protégé mais ne l\'écrase pas sous sa puissante masse par le luxe des matières rares et curieuses. Grand problème d\'architecture que ces maltres du moyen age ont su résoudre!
(Paris-Guide, lrc Partie. — Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1867).
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JOHN LEMOINNE.
Né en 1815.
Est, après M. Cuvillier-Fleury, l\'ainé des rédacteurs du Journal des Débats. — Une partie de ses contributions pour eette feuille ont été réunies en 1862 sous le titre; Études critiques et biographiques. — Familiarisé depuis son enfance avec l\'anglais, il a beaucoup écrit sulles hommes et les choses de ce pays. — Dans le journalisme frangais il représente les anciennes traditions de finesse et d\'urbanité, avant l\'invasion du langage démocratique.
LA COLONIE ANGLAISE A PARIS.
C\'est a 1\'eglise que l\'on peut retrouver le plus collectivement la société anglaise de Paris. Le dimanche. on n\'a qu\'a remonter le faubourg Saint-Honoré vers deux heures ; on croise toute une procession d\'Anglais et d\'Anglaises sortant de la rue d\'Aguesseau, avec leur livre a la main et avec leur air du dimanche. Nous disons 1\'église, nous devrions dire les églises, car les Anglais ont fini par avoir, a Paris, presque autant de chapelles qu\'ils ont de religions. II y a la chapelle de l\'ambassade pour les anglicans de la religion établie ; une chapelle episcopale anglaise, rue Bayard ; une autre chapelle anglaise, rue Royale; une sha-pelle écossaise presbytérienne; deux églises méthodistes, rue Roquépine, sans compter les chapelles américaines. Ce n\'est pas a dire que les Anglais observent le dimanche, a Paris, aussi strictement qu\'ils sont obligés de le faire dans leur pays. Le respect du sabbat est un costume qu\'ils savent très-bien oter quand ils sont chez les autres. On voit bien de temps en temps, le dimanche, quelque particulier en habit noir et invariablement orné d\'un parapluie, avoir l\'air d\'oublier, sur un banc d\'un
JOHN LEMOINNE.
jardin public, un petit ecrit imprimé qui est fait pour être ramassé par le premier passant, et qui se trouve être une dissertation sur l\'observation du dimanche. 11 y a peut-être encore quelques hotels spécialement destinés aux Anglais et ou la Société biblique fait me\'tre, dans cbaque cbambre a coucher, un exemplaire des Saintes-Ecritures avec son estampille. Cette ardeur de propagande commence toutefois a se calmer, et en général les Anglais ne sont pas les derniers a user de la liberté du dimanche a Paris. Quiconque a vu ce jour-la a Londres doit sentir la difference. Tout Francais qui a failli mourir non-seulement d\'ennui mais de faim et de soif pendant l\'heure des offices en Angleterre, en entendant retentir le talon de son pas solitaire sur le trottoir du dimanche, comprendra le soulagement qu\'éprouve un Anglais en voyant que tout lui est ouvert a toute heure, a Paris, a Versailles, a Saint-Germain, partout. II y a bien quelques families anglaises qui ne resolvent pas le samedi soir, parce que le plaisir ou la dause pourraient empiéter sur le dimanche; mais ce qui est un péché sur le territoire anglais n\'en est pas un sur le territoire francais, et les Anglaises ne se font aucun scrupule de passer minuit dans un salon parisien.
II y a tant de choses que les Anglais ne feraient pas chez eux et qu\'ils font sans la moindre vergogne chez les autres! Une fois dehors, ils se dódommagent de la reserve nationale ; c\'est sur 1\'étranger qu\'ils se vengent des entraves de leur étiquette et de leurs lois sociales. Quand ils ont passé le Détroit, ils jettent le froc aux orties et leur bonnet par-dessus les moulins. A Londres, ils n\'iront a l\'Opéra que tout de noir habillés ; ici ils y vont en vareuse et en chapeau mou ; ils se reposent en se déshabillant de s\'être tant habillés. Voyez-les sur les boulevards avec leurs airs dégingandés, avec leurs paletots de confection, ces produits de la Belle-Jardinière, d\'une Belle-J.ardinière anglaise Quelles jaquettes! quelle tenue ! quelle allure ! quelles jambes ! quelle barbe! quelles moustaches! Car une des particularités de l\'Anglais de nos jours, c\'est la ressemblance qu\'il cherche a se donner avec un singe de grande espèce. II n\'est plus, il est mort l\'Anglais d\'autrefois si soigneusement rasé, si correctement mis, qui avait une salutaire antipathie pour l\'air soldat, et qui aurait cru ne s\'être pas lavé s\'il avait gardé un jour de barbe. Nous avons vu le temps oü un Francais qui passait le détroit et voulait avoir l\'air comme il faut était obligé de faire le sacrifice de sa moustache, et oü les caricatures anglaises ne re-présentaient jamais les Fra^ais qu\'avec de longues barbes mal peignées. Aujourd\'hui c\'est le contraire. Ce sont les Anglais qui arborent les moustaches et les oreilles de chien, et qui copient
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JOHN LB5I01NNE.
les portraits du Juif errant. Cette mode date de la campagne de Crimée et a atteint son apogée depuis l\'institution des volontaires. Maintenant, avec eet air inculte, eet aspect de forêt vierge, ces jambes démesurées encore allongées par lesjaquettes de collégien, avec ces grands bras qui traversent toutes les foules, ces larges estomacs qui engloutissent tous les vivres, les Anglais lachés sur Paris ont 1\'air de faire une descente de barbares dans un pays conquis. II est impossible d\'avoir un plus parfait mépris pour les naturels du pays dans lequel ils se trouvent. On ne peut pas dire, quand ils se mettent a leur aise, qu\'ils font comme chez eux : au contraire, jamais ils ne feraient teut cela chez eux. De même que parmi nous un homme grave peut accidentelle-ment se costumer pour aller au bal, se mettre au besoin en pierrot, figurer dans un quadrille, et le lendemain reprendre ses fonctions de conseiller d\'Etat ou de référendaire ; ainsi l\'Anglais se précipite dans le monde étranger comme dans un grand bal masqué, y met un faux nez, y danse des pas extravagants qu\'il appelle des danses frangaises, fait la cabriole, soupe, se grise; et quand il a fini son tour de France, il reprend tranquillement ses fonctions, je ne dirai pas de membre du Parlement, mais simplement ses fonctions d\'Anglais. Car c\'est une fonction dans le monde que d\'etre Anglais, et qui n\'a pas même besoin d\'babit; l\'air anglais suffit.
Les femmes aussi, quand Paris n\'a pas encore fait sur elles l\'effet du Jardin d\'Acclimatation, les femmes ont l\'air d\'apparte-nir a une autre espèce. On les reconnalt a des travestissements incroyables ; des chapeaux de bergères ornés de jardins potagers, des casaques a couleurs éclatantes, des crinolines impossibles, des cachemires francais, ainsi appelés paree qu\'on n\'en voit que sur des Anglaises. II n\'y a qu\'elles pour porter des chapeaux de paille au mois de janvier et des fourrures au mois de juillet. Eegardez-les arpenter les boulevards et embolter le pas comme des centgardes ! Et quels pas !
Mais ne vous y trompez pas, dans ce bloc encore inculte il y a tous les éléments d\'une superbe oeuvre d\'art. Quelle belle construction ! Quelles fermes assises ! quelle grande architecture ! Attendez que Fart y ait mis la main ; attendez que l\'Anglaise ait appris a marcher, a se tenir, a s\'habiller, et qu\'a sa beauté native, elle ait ajouté la grace acquise, vous aurez le plus 1;eau type de la création et de la civilisation. La femme née Anglaise et naturalisée Parisienne est la perfection.
(Paris-Guide, 2» Partie. — Lacroix, Verboeckhoven et C\'e, 1867).
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EDMOND SCHEPER.
Né en 1815.
Critique littéraire, sorti Je la théologie protestante. — Trés versé dans les littératures anglaise et allernamle. — Connait a fond tous les prin-cipaux ouvrages historiques et philosophiques. — S\'est beaueoup occui é de Dante. — M. Scherer passe pour le premier critique littéraire francais après Sainte-Beuve. — II est Sénateur, et 1\'uu des rédacteurs du journal Le Temps. — Une partie de ses travaux ont été réunis dans plusieurs volumes d\'Études Critiques, 1863 etc.
G (E T H E.
Goethe n\'est vraiment original et tout a fait supérieur que dans ses poésies lyriques et dans Faust, j\'entends le premier, le seul qui compte. Ce sont la des ceuvres immortelles, et pour-quoi? Paree qu\'elles sont sorties d\'un sentiment personnel, et que le système ne les a pas figées ; Gcethe les a composées a un age et dans des circonstanoes oü il était plus homme et moins artiste.
Et encore Gcethe a-t-il travaillé a gater ses poésies lyriques. II les a corrigées sans fin, et en les amenant a ce degré de perfection oü nous les trouvons aujourd\'hui, il les a attié-dies. II est certain qu\'on leur en veut malgré soi de ce tour achevé, de ce fini irréprochable qui les caractérise. On sent rhomme qui a été ému et qui ne Test plus, qui ne l\'a inéme jamais été tout a fait, qui a toujours pensé aux vers qu\'il ferait lors même qu\'il semblait le plus déchiré. Je sais bien qu\'un poète se dédouble toujours un peu, qu\'une moitié de lui s\'occupe toujours a regarder l\'autre ; e\'est la condition a la fois et la malediction de sa vocation; mais Gcethe se regardait trop
ED3I0ND SCHEREK.
vivre et souffrir, partant ne souffrait pas assez. Les Lied er de Heine, par exemple, ont une saveur d\'amour et d\'amertume, un arrière-gotit de larmes et de passion qui manque a ceux de Goethe. Heine est peut-être un lyrique moins parfait, mais il est plus homme, plus vivant, et cela est pourtant aussi une partie, une moitié de l\'art.
II en est de l\'art comme de toutes les choses humaines, il repose sur une contradiction. II faut que le génie se combine avec la science, car autrement il n\'y a point d\'art, mais effort seulement ou caprice ; et, d\'un autre coté, trop de science perd l\'art, car la science éteint le feu sacré qui reste pourtant le principe des grandes beautés. Ainsi Part tend perpétuellement a s\'anéantir lui-même ; je le rëpète, c\'est la condition universelle des choses et le mot mime de la vie.
II y a, dans les poésies légères de Gcethe, une jolie bluette:
Limitation de la nature,
De la belle nature,
Eh, mon Dieu, raoi aussi j\'ai voulu m\'en mêler;
J\'ai voulu peu a peu Accoutuiner mon goüt A s\'y plaire;
Mais bah! a peine devenu homme,
C\'est aux Grecs que j\'appartiens!
Eh bien, j\'en demands pardon a Goethe, ce n\'est pas tout a fait ainsi que les choses doivent se passer. On consulte les Grecs, mais on étudie la nature ; on s\'inspire des modèles, mais c\'est au modèle des modèles, a la réalité souveraine, a 1\'éternel Frotée qu\'il faut éternellement s\'attacher, pour le serrer de plus prés, le lier plus puissamment, lui arracher tout ce qu\'on peut 3 e son secret.
Au surplus, Gcethe a eu le bonheur de rencontrer de bonne heure un sujet qui, sans se prêter a ses défauts, devait solliciter toutes les facultés de son génie Je veux parler de Faitst. Gcethe avait commence a s\'en occuper dés 1774, l\'année de la publication de Werther et, comme nous l\'avons vu, il en avait publié des fragments considérables en 1790, puis les avait completes en 1808. II faut se féliciter que l\'ouvrage eüt été déja si avancé a l\'époque du voyage en Italië, car autrement il est a craitidre que l\'auteur ne s\'en füt détourné comme d\'une création gothi-que, malsaine peut-être. Ce qui est certain, c\'est qu\'il ne put y glisser ses préoccupations d\'art antique, ou du moins qu\'il fut obligé de les réserver pour la seconde partie, Le premier Faust resta, bon gré mal gré, un vieux conté rajeuni pour devenir le
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EDMOND SCHEKER.
poème de la pensee et de la vie moderne. Cette espèce d\'adap-tation était évidemment una grosse difficulté; il était impossible de mener la fable a bonne fin; le pacte entre le docteur et le diable ne pouvait se réaliser, de sorte que la donnée première du sujet échappait, et que le drame restait sans dénoüment. II faut done accepter Faust comme un ouvrage qui n\'est pas terminé et qui ne pouvait l\'être. Mais en revanche, le choix de ce sujet avait toutes sortes d\'avantages pour Goethe. A la place du symbolisme assez froid dans lequel son esprit se complaisait. il lui irnposait des croyances populaires. Au lieu de Fobliger a produire un drame de toutes pièces, il lui permettait de pro-céder par épisodes et scènes détachées. Enfin, dans un sujet fan-tastique et diabolique, il était difficile que l\'imitation des modèles-trouvat place. J\'ajoute qu\'en mettant en présence les aspirations humaines représentées par Faust, et l\'itnpitoyable ironie repré-sentée par Méphistophélès, Goethe trouvait l\'emploi naturel de ses vives observations sur toutes choses. Tant il y a que Faust est resté 1\'une des grandes oeuvres de la poésie, et peut-être la plus étonnante de notre siècle. La fable, le sujet n\'existent pas comme ensemble, mais chaque épisode en particulier est parfait, et l\'exécution ne laisse nulle part rien a désirer. Faust est un trésor de poésie, de pathétique, de la sagesse la plus haute, d\'un esprit inépuisable et acéré. II n\'y a pas, depuis la première ligne jusqu\'ii la dernière, un ton faux ou un vers faible.
Si j\'avais a signaler le point saillant, le vrai fond du génie de Gcethe, la maitresse faculté chez lui, je dirais que Goethe est avant tout un moraliste ou, mieux encore, un penseur. II a profondément réfléchi sur la nature et la vie humaine. II a le don de la généralisation élevée, hardie, ingénieuse. II y a de lui, soit dans ses poésies épigrammatiques et autres, soit dans ses pensées en prose, une grande quantité de ces mots qui éclairent la destinée paree qu\'ils la résument, qui saisissent paree qu\'on y reconnait tout a coup le lien eommun des expé-riences incohérentes, qui ecnsolent en même temps et apaisent paree qu\'elles vont au dernier fond des choses et en formulent la souveraine fatalité. La part du convenu et du préjugé est vraiment chez lui réduite a un minimum : son regard va droit a la substance dernière de tout phénomène, la ou il n\'y a plus lieu ni a l\'étonnement, ni a l\'indignation, mais simplement a la constatation. M. Caro, qui a fait un livre sur la philosophie de Goethe, a eu le tort de chercher beaucoup trop a ramener les idéés du poète a des doctrines; Goethe a dédaigné toute sa vie la métaphysique et toute formule philosophique; son libre-esprit répugnait 4 ces entraves. Mais il reste a éerire, sur Goethe
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EDMOND SCHEREK.
moraliste, un chapitre que j\'espère bien trouver dans la suite des ouvrages de MM. Bossert et Mézières.
J\'ai examiné rapidement, et comme on peut le faire dans des articles de journal, la vie, les oeuvres et le génie de Goethe. Lorsqu\'on essaie, a la fin d\'une étude de ce genre, de pronon-cer un dernier jugement, on se trouve assez embarrassé. On a devant soi une masse considerable d\'écrits très-divers,1 ce qui est sans doute une preuve de puissance, mais ces écrits sont presque tous, soit des tentatives malheureuses, soit des imitations ingénieuses et réussies; il ne reste qu\'une oeuvre vérita-blement hors ligne et unique, et encore cette oeuvre est-elle un fragment. Goethe a eu une immense activité, mais non pas une forte initiative. II a laissé une très-grande renommee, grandie par la reconnaissance superstitieuse d\'un peuple qui n\'avait pas de littérature avant lui, et qui n\'en a guère eu depuis, mais il n\'a pas laissé de trace profonde dans la poésie ni dans le goüt de son siècle. Le chancelier de Muller rapporte que Goethe, en 1808, s\'était mis a étudier de plus prés notre littérature, et qu\'il ne pouvait s\'empêcher de s\'écrier : „Quelle culture infinie les Francais n\'avaient-ils pas déja traversée dans un temps oü nous autres, Allemands, nous n\'étions encore que de grossiers jouvenceaux!quot; Gcethe avait raison; mais ce qu\'il n\'a pas vu; c\'est qu\'on ne regagne jamais l\'avance ainsi prise par d\'autves, c\'est que la .littérature allemande moderne est née vieillie, paree qu\'elle a été forcément condamnée a l\'imitation de ses alnées; c\'est que ces soi-disant novateurs qui trouvaient tant a dire et si sensément contre les conventions de notre théatre, par exem-ple, n\'ont pas su créer un drame véritablement national. Le théatre de Gcethe et de Schiller est au fond plus factice, plus voulu, plus faux que celui de notre XVIP siècle. Gcethe, en résumé, est un poète plein d\'idées et d\'observation, plein de sens et de goüt, plein de sentiment même aussi bien que d\'esprit, et tout cela joint a un don de versification incomparable; mais Gcethe n\'a pas de naïveté, pas de feu, pas d\'invention ; il manque de la fibre dramatique et n\'est point créateur; la réfiexion, chez lui, a fait tort a l\'émotion, le savant a la poésie, la philosophic de 1\'art è, l\'artiste.
Goethe n\'en reste pas moins l\'un des très-grands entre les fils des hommes. „Après tout, disait-il a l\'un de ses amis, il y a 9a et la d\'honnêtes gens qui sont éclairés par mes livres, et quiconque les lit et se donne la peine de me comprendre, re-connaltra qu\'il y a gagné une certaine liberté intérieure.quot; Je voudrais écrire ces mots sur le socle de la statue de Gcethe ; on ne peut faire de lui un plus juste éloge, et, a dire vrai, on
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EDMOSD SOHERER.
ue peut en faire d\'aucun homme un plus élevé ni plus enviable.
(Études Critiques et Etudes sur la Littérature Contemporaine. — Caltnann Levy, 1876, 1878).
LA DÉFORMATION DE LA LANGUE FRAXyALSE.
LETTRE a US JOURNALISTE.
La déformation de la langue par la presse quotidienne a plu-sieurs causes. L\'une de ces causes est l\'ignorance des stylistes du journalisme amusant, qui se sont faits écrivains paree qu\'ils se sont senti un certain entrain de tempérament, une certaine verve d\'expression, mals qui n\'ont jamais su l\'orthographe ni, a plus forte raison, la grammaire. Une autre cause de la decadence que je signale est la hate avec laquelle le journaliste est oblige d\'écrire, le manque du loisir nécessaire pour relire son manuscrit avec attention ou corriger ses épreuves avec soin. Mais, ne nous y trompons pas, la cause principale de toutes nos fautes comme écrivains, e\'est que nous ne sommes pas assez sérieux, partant pas assez simples, et que, n\'ayant rien de for-tement pensé a dire, nous cherchons a y suppléer par l\'inattendu de l\'expression. Incapables d\'instruire ou d\'intéresser, nous nous rabattons a piquer et amuser. De la uue recherche continuelle de tours et de mots nouveaux. L\'important c\'est de faire autre-ment que le voisin. Plus on s\'éloigne des sentiers battus, de la manière tout unie et familière de dire, plus on se croit écrivain. Or, une fois entré dans cette voie, il n\'y a pas moyen de s\'arrê-ter. II faut renchérir tous les jours sur le rédacteur de la feuille voisine, sur soi-même, s\'il est possible. C\'est a cette espèce de course au clocher sur le terrain de la recherche, que le vocabulaire doit de s\'être accru depuis quelque temps des plus grotesques conquêtes.
Une culture superficielle, qui a perdu le sentiment de la pro-priété des termes et un besoin de raffinement qui veut innover a tout prix, tels sont done les principaux agents de la corruption de cette magnifique langue que trois siècles de grands écrivains avaient amenée a un degré de perfection incomparable. Je mets sur le compte de la première, je veux dire de la grossièreté du goüt, de l\'oblitération du sens littéraire, soit des tautologies ridicules comme mais cependant, href enfin, une panacee univer-selle un mirage décevant; soit 1\'argot emprunté au langage des
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EDMOND SOHBBER.
affaires: le ler courant, pour le ler du courant, par contre pour au contraire, a nouveau pour de nouveau; soit enfin des mots commodes, mais mal faits, vulgaires, odieux, tels que ces agisse-ments, qu\'on retrouve aujourd\'hui dans chaque colonne de cha-que journal. Mais la recherche, l\'affectation, le besoin de ne pas dire les choses comme tout le monde, sont responsables de plus de méfaits encore. C\'est au désir instinctif de dissimuler le néant de l\'idée sous la nouveauté du vocabulaire que la presse a cédé lorsqu\'elle nous a dotés de tant de néologismes, qui ne sont la plupart du temps que de ridicules quiproquos. On ne dit plus un Ueu, mais une localité, une personne, mais une personnalité, ime quantité, mais une masse; on ne dit plus deux, mais double, ni nonibreux, mais multiples, ni semhlables, mais similaires ou congénères; on ne dit plus pro fit er, mais bénéficier; clore, mais clötnrer\'; distinguer, mais différencier; on ne dit plus un objet, mais un objectif, ni hnmain, mais humanitaire. La chasse egt;t devenue Vart cynégétique, la danse la chore graphic, et les bains des stations balnéaires. Ou bien on détourne les mots de leur usage grammatical et l\'on dit d\'une chose qu\'elle est réussie et d\'un homme qu\'il est impossible. Quelquefois on fait des em-prunts a une langue étrangère, a 1\'anglais surtout, mais en pre-nant les mots dans un sens qui n\'est nullement celui de l\'origi-nal, comme lorsqu\'on écrit humorislique pour spiritual et un snob poiir un soi.
Tout cela est pervers, tout cela est scandaleux. tout cela ferait désirer que 1\'Académie Prangaise eüt un droit de haute et basse justice sur les malfaiteurs qui attentent a cette chose sainte entre toutes, la langue maternelle. Eh bien, il en est de plus malfaisants et de plus coupables encore.
La répugnance a dire les choses simplement ne fait pas seu-lement créer des mots, elle fait inventer des circonlocutions, des tournures, et quelles tournures! Je lisais dernièrement dans un journal qu\'un crime „venait de s\'accomplir dans des conditions d\'atrocité inouïe.quot; Vous représentez-vous, mon cher ami, l\'état mental d\'un homme qui peut écrire une pareille phrase? Faut il, pour en arriver la, être assez abandonné de Dieu et des hommes ? Et ne sommes-nous pas en droit de nous eerier, dans le langage de Voltaire, qu\'il n\'y a point assez de camouflets en France, assez de bonnets d\'ane, assez de piloris pour de pareils faquins ?
(Études Critiques et Études sur la Littérature Contemporaine. — Calmann Lévy, 1876, -1878).
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EUGENE FROM EN TIN. 1820—1876.
Peintre, voyageur, écrivain. — Auteur d\'un roman distiugué; Dominique, 1863^ et de deux Uvres pleins de charme sur 1\'Algérie; Uu été dans le Sahara, 1856, et Une année dans le Sahel, 1858. - Une série d études sur les grands peintres flamands et hollandais du moyen-age et du 17e siècle, a paru sous le titre ; Les maitres d\'autrefois, 1876.— Comme peintre, Eugène Fromentin appartient a l\'école de Delacroix.
EL-KANTARA.
^ El Kantara — le pont — garde le défilé et pom- ainsi dire l\'unique porte par oü l\'on puisse, du Teil, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une déchirure étroite, qu\'on dirait faite de main d\'homme, dans une énorme muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d\'élévation. Le pont, de construction ro-maine, est jeté en travers de la coupure. Le pont franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours d eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous étes dans le Sahara.
Le docteur T.. . nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de Khedoudja; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous cria:
„Messieurs, ici on salue!quot;
Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration, et que les musiques se soient mises a jouer d\'enthousiasme? Je ne sais la-dessus que ce qu\'on m\'en a dit;
EUGÈNE FROMBNTIN.
mais, ce soir-la, le spectacle que j\'avais sous les yeux m\'eüt fait croire a cette tradition.
Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d\'or, enfoui dans des feuillages verts déjè, chargés des fleurs blanches du printemps; une jeune fills qui venait a nous, en compagnie d\'un vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du desert, portant une amphora de grés sur sa hanche nue; cette première fille a la peau blonde, belle et forte d\'une jeunesse précoce, encore enfant et déja femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une vieillesse hative; tout le desert m\'apparaissant ainsi sous toutes ses formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c\'était, pour la première, une étonnante vision. Ce qu\'il y avait surtout d\'in-comparable, c\'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait, empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages detaches du grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comma une frange d\'écuma au bord d\'une mer troubles. Au delè commen^ait l\'azur; et alors, è, des profondeurs qui n\'avaient pas da limites, a travers des limpidités inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique aérienne, du fond de ce village en üaurs; les dattiers, agités doucement, ondoyaient avec des rayons d\'or dans laurs palmes; et l\'on en-tendait courir,. sous la forêt paisible, des bruits d\'eau mêlés aux froissements légers du feuillage, a des chants d\'oiseaux, è, des sons de flute. En même tamps un Muezzin, qu\'on na voyait pas, se mit a chanter la prière du soir, la répétant quatra fois aux quatra points de 1\'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tals accents, que tout semblait se taire pour l\'écouter.
(Un été dans le Sahara. — Pion et C\'e 1877, 4e Edition).
UNE FEMME MAURESQUE DANS SON INTÉRIEUR.
Blidah, février 1853. II est dix heuras du matin, mon ami, et dans deux haures j\'irai voir si 1\'appartement d\'Haoüa ressambla a, l\'admirable tableau de Delacroix: les Femmes d\'Alger. 1
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Oui, mon ami, c\'ast tout samblable. Cast aussi charmant. Ce
1
Ce tableau fait partie de la Galerie du Louyre.
EUGENE FROMENTIK.
n\'est pas plus beau. Dans la nature, la vie est plus multiple, le détail plus imprévu; les nuances sont infinies. Tl y a le bruit, les odeurs, le silence, la succession du geste et la durée. Dans le tableau, le caractère est definitif, le moment déterminé, le choix parfait, la scène fixée pour toujours et absolue. C\'est la formule des choses, ce qui doit être vu plutót que ce qui est, la vraisemblance du vrai plutöt que le vrai. II n\'y a guère. que je sache, d\'autre réel en fait d\'art que cette vérité d\'éleetion, et il serait inutile d\'etre un excellent esprit et un grand peintre, si Ton ne mettait dans son oeuvre quelque chose que la réalité n\'a pas. C\'est en quoi l\'homme est plus intelligent que le soleil, et j\'en remercie Djeu.
A midi précis, je frappai a, la porte d\'Haoua. J\'entendis a rintérieur plusieurs voix qui crièrent a la fois: Minhou ? qui est la? — Et au-dessus de ma tête, dans une chambre formant étage, une autre voix facile a reconnaltre qui répétait; Ache Jcoune? qui est-ce? — Puis un volet fermé fit du bruit, et ia même voix dit aussitöt: Ya Assra, heull el bab (Assra, ouvre la porte). La négresse vint ouvrir.
Je traversal la cour, oü j\'aperQus, dans quatre chambres, quatre ménages juifs, desfemmes quisavonnaientdeslanges,beaucoup d\'en-fants jouant fraternellement au seuil des portes, et des nouveau-nés que leurs mères balan^aient dans des berceaux mobiles en forme de hamacs. L\'étage était en galerie; j\'en fis le tour avec Assra, qui me précédait, trainant ses talons nus sur les carreaux de faïence, les reins pris, comme par un sarrau, dans son étroit fouta d\'étoffe orange et bleue. Arrivée devant la chambre de sa maitresse, la noire servante tourna la tête a demi de mon cöté, et fit exactement le geste que tu peux voir dans le tableau de Delacroix, pour écarter le rideau de mousseline a fieurs.
Je vis, en entrant, Haoüa qui m\'attendqit, couchée de cöté sur un long divan bas et large, au milieu d\'une quantité de petits coussins, dont l\'arrangement prouvait qu\'elle avait dormi.
— Bonjour, me dit-elle, asseyez-vous.
Je m\'assis, non pas a cóté d\'elle, mais a ses pieds, et pas trop prés, de manière a la bien voir.
Un narghilé brülait au milieu de la chambre; elle en tenait 1\'extrémité entre ses doigts chargés de bagues, et regardait volei-la fumée qui s\'échappait en filet tremblant par l\'orifice du bou-quin d\'ambre. Le long tuyau, annelé de brun et d\'or, s\'enroulait autour de sa jambe fine, nerveuse, jaune comme du vieux ivoire et semblait la presser d\'un noeud vivant, comme le serpent de Cléopatre. Elle était pale, immobile, a demi souriante, et la vie dont était animé ce corps tranquille soulevait paisiblement son
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EÜGÈNE FROMENTIN.
étroit corsage. Rien ne manquait a sa toilette pour la rendre aussi accomplie que possible; elle avait pris des soins exquis pour se parer, se parfumer et se peindre. Coiffée de foulards noirs et bleus, et peut-être un peu moins déshabillée que ne 1\'est une femme mauresque dans son intérieur, elle portait un-corset de drap bleu richement doré sous un caftan bleu sans manche, et contre l\'usage du pays, une sorte de ceinturon d\'or a fermoir massif retenait autour de sa taille un peu grêle un fouta très-ample de couleur écarlate. Son costume, ainsi compose de trois couleurs, mais oil le rouge ardent écrasait tout, exage-rait encore, par ce contact extrêmement vif, la paleur morne de sa peau. Elle avait les yeux bordes d\'antimoine, les mains enluminées de henné, les pieds aussi; ses talons, rougis par la teinture, „ressemblaient a deux orangesquot;.
{Une année dans 1c Sahel. — Pion et C\'®, 1877, 4« Edition).
PAUL POTTER.
Avec la Legon (Tanatomie et la Bonde de nuit, le Taureau de Paul Potter est ce qu\'il y a de plus célèbre en Hollande. Le musée de la Haye lui doit une bonne part de la curiosité dont il est l\'objet. Ce n\'est pas la plus vaste des toiles de Paul Potter ; mais c\'est du moins la seule de ses grandes toiles qui mérite une attention sérieuse. La Ghasse a l\'ours du musée d\'Amsterdam, a la supposer authentique, même en la dégageant des repaints qui ia défigurent, n\'a jamais été qu\'une extravagance de jeune homme, la plus grosse erreur qu\'il ait commise. Le Taureau n\'a pas de prix. En 1\'estimant d\'après la valeur actuelle des oeuvres de Paul Potter, personne ne doute que, mis en vente, il n\'atteignit aux encbères de l\'Europe un prix fabuleux. Est-ce done un beau tableau ? Nullement. Mérite-t-il l\'impor-tance qu\'on y attache? Sans contredit. Paul Potter est done un très-grand peintre? Très-grand. S\'ensuit-il qu\'il peigne aussi bien qu\'on le suppose ? Pas précisément. II y a lè un malentendu qu\'il est bon de faire disparaitre.
Le jour oü s\'ouvriraient les encbères fictives dont je parle et par conséquent oü 1\'on aurait le droit de discuter sans nul égard les mérites de cette oeuvre fameuse, si quelqu\'un se risquait amp; faire entendre la vérité, il pourrait dire a peu prés ce qui suit;
„La imputation du tableau est a la fois très-surfaite et trés-
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EUGÊNE FROMENTIN.
légitime: elle tient a un équivoque. On le considère comme une page de peinture hors ligne, et c\'est une erreur. On croit y voir un exemple a suivre, un modèle a copier oü des generations ignorantes peuvent apprendre les secrets techniques de leur art. En cela, on se trompa encore, et du tout au tout. L\'oeuvre est laide et n\'est pas coriQue; la peinture est monotone, épaisse, lourde, blafarde et sèche. L\'ordonnanee est des plus pauvres. L\'unité manque a ce tableau qui commence on ne sait oü., ne finit pas, regoit la lumière sans être éclairé, la distribue a tort et a travers, écliappe de partout et sort du cadre, tant il semble peint a fleur de toile. II est trop plein sans être occupé. Ni les lignes, ni la couleur, ni la distribution de 1\'effet, ne lui donnent ces conditions premières d\'existence, indispensables a toute oeuvre un peu ordonnée. Par leur taille, les animaux sont ridicules. La vache fauve a tête blanche est construite avec une matière dure. La brebis et le bélier sont moulés dans le platre. Quant au berger, personne ne le défend. Deux seules parties de ce tableau semblent faites pour s\'entendre, le grand ciel et le vaste taureau. Le image est bien a sa place : il s\'éclaire oü il faut et se colore de même oü il convient d\'après les besoins de l\'objet principal, dont il a pour but d\'accompagner ou de faire valoir les reliefs. Par une sage entente de la loi des contrastes, le peintre a bien dégradé les couleurs claires et les nuances foncées de 1\'animal. La partie la plus sombre s\'oppose a la partie claire du ciel, et ce qu\'il y a de plus énergique et de plus fouillé dans la béte a ce qu\'il y a de plus limpide dans l\'atmosphère; mais c\'est a peine un mérite, étant donnée la simplicité du problème. Le reste est un hors-d\'ceuvre qu\'on pourrait couper sans regret, au seul avantage du tableau.quot;
Ce serait la de la critique brutale, mais exacte. Et cependant l\'opinion, moins pointilleuse ou plus clairvoyante, dirait que la signature vaut bien le prix.
L\'opinion ne s\'égare jamais tout a fait. Par des chemins in--certains, souvent pas les mieux cboisis, elle arrive en définitive •a F expression d\'un sentiment vrai. Quand elle se donne a quel-qu\'un, les motifs en vertu desquels elle se donne ne sont pas toujours les meilleurs, mais toujour\'s il se trouve d\'autres bonnes raisons en vertu desquelles elle a bien fait de se donner. Elle se méprend sur les titres, quelquefois elle prend les défauts pour les qualités; elle prise un homme pour sa manière de faire, et «\'est la le moindre de ses mérites ; elle croit qu\'un peintre paint bien quand il peint mal et paree qu\'il peint avec minutie. Ce qui émerveille en Paul Potter, c\'est limitation des objets pous-sée jusqu\'au travers. On ignore ou l\'on ne remarque pas qu\'en
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EUGÈNE FROMENTIN.
pareil cas l\'ame du peintre vaut mienx que l\'oeuvre et que la manière de sentir est infiniment supérieure au résultat.
Quand il peignit le Taureau en 1647, Paul Potter n\'avait pas vingt-trois ans. C\'était un tout jeune liomme ; d\'après camp; que le commun des hommes est a vingt-trois ans, c\'était un enfant. A quelle école appartenait-il ? A aucune. Avait-il eu des maltres ? On ne lui connalt d\'autres professeurs que son père Pieter Simonsz Potter, peintre obscur, et Jacob de Weth (de Harlem), qui n\'était pas de force, lui non plus, a agir sur un élève, soit en bien, soit en mal. Paul Potter ne trouva done autour de son berceau, ensuite dans I\'atelier de son second maitre, que de na\'ifs conseils et pas de doctrines; par extraordinaire, l\'élève ne demandait pas davantage. Jusqu\'en 1647, Paul Potter vécut entre Amsterdam et Harlem, e\'est-a-dire entre Frans Hals et Rembrandt, dans le foyer d\'art le plus actif, le plus remnant, le plus riche en maltres célèbres que le monde ait jamais connu, sauf en Italië un siècle auparavant. Les professeurs ne manquaient pas ; il n\'avait que I\'embarras du cbois.. Wynants avait quarante-six ans, Cuyp quarante-deux ans, Ter-burg trente-neuf, Ostade trente-sept, Metzu trente deux, Wou-werman vingt-sept, Berghem, a peu prés de son age, avait vingt-trois ans. Plusieurs même, parmi les plus jeunes, étaient membres de la confrérie de Saint-Luc. Enfin le plus grand de tous, le plus illustre, Rembrandt, avait déja produit la Ronde de nuit, et c\'était un maitre qui pouvait tenter.
Que devint Paul Potter ? Comment s\'isola-t-il au coeur de cette fourmillante et riche école, oü l\'habileté pratique était extréme, le talent universel, la manière de rendre un peu sem-blable, et cependant, chose exquise en ces beaux moments, la manière de sentir très-personnelle ? Eut-il des condisciples ? On ne le voit pas. Ses amis, on les ignore. II nait, e\'est tout au plus si Ton sait avec exactitude en quelle année. II se révèle de bonne heure, a quatorze ans signe une eau forte charmante; a vingt-deux, ignorant sur bien des points, il est sur d\'autres d\'une maturité sans exemple. II travaille et produit ceuvres sur oeuvres; il en fait d\'admirables. II les accumule en quelques années avec hate, avec abondance, comme si la mort le talon-nait, et cependant avec une application et une patience qui font que ce prodigieux travail est un miracle. II se mariait, jeune pour un autre, bien tard pour lui, car c\'était le 3 juillet 1650 ; et le 4 aoüt 1654, quatre ans après, la mort le prenait ayant toute sa gloire, mais avant quïl ne sut tout son métier. Quoi de plus simple, de plus court, de plus accompli ? Du génie er. pas de le9ons, de fortes études, un produit ingénu et savant de
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EUGÈNE FROMENTIN.
vue attentive et de réflexion ; ajoutez a cela un grand charme naturel, la douceur d\'un esprit qui médite, I\'application d\'une conscience chargée de scrupules, la tristesse inséparable d\'un labeur solitaire et peut-être la mélancolie propre aux êtres mal portants, et vous aurez a peu prés tout Paul Potter.
A ce titre, le charme excepté, le Taureau de la Haye le représente i\\ merveille. (Test une grande étude, trop grande au point de vue du bon sens, pas trop pour les recherches dont elle fut 1\'objet at pour I\'enseignement que le peintre en tira.
(Les Maitres d\'autrefois. —• Pion et C\'ie, 1876, 2\'* Édition).
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NADAR. Né en 1820.
Dessinateur, photographe, aéioiiaute, écrivain. — De sou vrai nom: Félix Tournachon. — A été longtemps collaborateur du Charivari, du Journal pour rire, et autres feuilles illustrées. — A rendu en -1870, lors du siège de Paris, de grands services par son aptitude a la navigation aérostatique. — Dès 1863 il fit des voyages en ballon restés célèbres, et dont il publia les relations dans deux ouvrages: Mémoires du Géant (c\'était le nom de son ballon) -1864, et Le droit au Vol, 1865.
LE DESSÜS DE PARIS, LA NUIT, EN BALLON.
Mais n\'avons-nous pas oommencé a descendre ? La brise caresse nos joues, soulève nos cheveux, et, signe certain, les löngues banderolles en papiers de couleurs, fixées tout autour de la nacelle et qui flottaient tout a l\'heure étendues et ondulantes comme les tentacules d\'un énorme polype, ces banderolles, re-dressées peu a peu au-dessus de nos têtes, se sont étroitement appliquées contre notre cercle, tandis que plus haut leurs extré-mités frétillent énergiquement. Le gaz qui nous enlevait, dilate sous les derniers feux du soleil oouchant, s\'est raréfié a mesure que le grand foyer s\'éloignait oblique, — et, dès qu\'elle a com-menoé, notre descente s\'accélère de seconde en seconde, par obéissance è, la loi de gravitation.
Nous apercevons bientót, comme une plaine d\'or liquide et sanglant. les nuages que nous avons traverses il y a quelques instants, et a peine avons-nous aper^u ce brasier que nous nous y plongeons. G\'est le cas de jeter un sac de lest encore pom-regagner notre équilibre, car notre descente est devenue une veritable chute, et nous ne sommes plus qu\'a quelques centaines de mètres du sol.
Le spectacle, d\'ailleurs, vaut bien un temps d\'arrêt.
NADAB.
A notre gauche, le soleil nous aveugle de ses derniers rayons. Devant et derrière nous, partout, l\'immense, rutilante four-naise.....
Toutes les tonalités du rouge viennent marquer, dans eet infini en fusion, de grandes vagues fulgurantes : elles éclatent a 1\'envi et luttent de flamboiements jusqu\'a ce que bientot les valeurs orangées et jaunes, safrans, ocres et soufres, entonnent leur gamme dans l\'éblouissante fanfare.
Mais a peine nos yeux ont-ils eu le temps d\'embrasser ces pompes que, comme une suite de tableaux trop rapides devant le spectateur extasié, d\'autres leur ont succédé-déja, variations précipitées du même thème divin. L\'incandescence tombe: de larges rubans d\'un rouge sanglant et sombre, frangés de carmin vif, s\'étendent auteur de nous. D\'autres banderolles corallines, vineuses ou fauves, entrent dans la cadence et persistent encore a chanter la gloire du rouge. Mais elles palissent bientót, ou, par places, se foncent sous le brun et le marron ardents encore. C\'est bien le premier acte qui finit en même temps que commence le second, car voiei l\'améthyste qui s\'avance, inexorable héraut du bleu. Mollement et süres d\'elles-mêmes, les grandes ondes roses et violacées ont déja pris leur place sur la scène harmonieuse, sous les glacis diligents du lapis et du saphir que s\'efforce de déchirer (ja et la le vert de Taigue-marine, aigu comme l\'éclat de rire du fifre dans cette palette mélodieuse.
Cependant, entre les accords rhythmés de l\'outre-mer et du cobalt, l\'indigo indique plus profondément en contre-point sa basse continue. II domine enfin !
Mais, exactes et jalouses, les ombres crépusculaires ont envahi sourdement I\'orchestre ... Sur la symphonie qui s\'éteint, elles laissent tomber leurs crêpes assoupissants, leurs ouates fuligi-neuses .. . Le noir intense règne. Tout s\'est tu. La nuit a remplacé le jour.
Nuit profonde, morne, pour nous qui plongeons lentement dans les épaisseurs de plus en plus opaques de ces ombres, séparés même de l\'avare lueur des étoiles.
11 semble pourtant que nous commen(;ons a nous entrevoir, a nous distinguer presque sur la plate-forme de la nacelle.
Nos yeux se sont-ils faits aux ténèbres ? Non; évidemment le noir blémit. Une lueur relative semble augmenter de seconde en^seconde, non plus chaude et rubéfiante, mais pale et blafarde. Les ombres se font bleuatres: c\'est comme le crépuscule d\'une
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NADAB.
phosphorescence. En même temps, une vague, lointaine rumeur semble vouloir rompre le charme de notre ravissement muet; a notre oreille, redevenue attentive, cette rumeur se révèle, s\'accuse, — et, tout d\'un coup, comme par la subite déchirure d\'un voile, apparait sous nous un immense foyer de lumière.
C\'est encore Paris! Paris la nuit. Le vent a continué de se taire : nous n\'avons fait que monter et descendre sur place.
Comme le halo du météore, une atmosphere polarisée enveloppe la grande ville a une hauteur déterminée, oü elle se fond dans les ombres de la nuit.
A travers cette couche diaphane, la Seine nous apparait première, étroit et long lingot de plomb figé sur un lit de cendres ardentes.
A mesure que nous descendons, la rumeur augmente et se fait bruit,.. .
Ceinture sinueuse et irrégulière, coupée (ja et la sur de longs espaces, les cheminées usinières des banlieues arborent au plus loin leurs aigrettes de tlamme tantót fixes, tantöt haletantes. Sur le vaste périmètre, chaos de clartés, des millions de points lumineux se détachent peu a peu symétriques, pour dessinerles vastes artères et les moindres vaisseaux de ce corps géant qui ne dort jamais. La nuit resplendit comme lejour, et, lëerie permanente dans ses éblouissements, la Fête de Pékin aux lanternes dure ici d\'un bout a 1\'autre de l\'an.
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Plus nous approchons, mieux nos yeux se retrouvent dans la confusion du premier aspect. Places et boulevards, rues et palais, tout se dispose et se classe dans son ordre capricieüx, et par le milieu des chaussées, entre les cordons qu\'aligne le gaz, im-mobiles et sans fin, — des scintillations, folies, témoignant de la vie par le mouvement, vont, viennent, s\'entre-croisent toujours courant, pareilles a ces étincelles qui protestent contre le foyer éteint et s\'obstinent a broder de toute leur vitesse des arabesques fantastiques sur le papier consume et noirci.
Et le bruit augmente, bruit fait de mille bruits, sons etvoix,. accents et échos. Le sol mat nous renvoie le roulement des voitures, le coup sec du sabot qui piaife, le claquement du fouet, et la discordante harmonie de la cacophonie humaine
NADAR.
monte vers nous de plus en plus distincte : cris ou murmures, bourdonnements, éclats, rires et plaintes.
Et nous descendons si bas que nous rasons les toits fumeux sous lesquels tout cela veille ou rêve, les assouvis et les afifamés de par 1\'antagonisme éternel et impie, les vaincus et les forts, les féroces et les niais ; ce qui pense et ce qui digère : toutes les félicités menteuses de l\'heure présente et toutes les détresses, le cri du nouveau-né et les affres du mourant, baccarats de club et rales d\'hópital, crime sur le pavois et vei-tu conspuée, ovations et martyres, fausses joies et désespoirs sombres, chimères, tra-hisons, fiels et venins . ..
Mais un souffle du vent qui se léve nous emporte loin de ces misères. Béni soit-il!
Tout fuit sous nous, lumière et bruit . ..
La grande cité, de moins en moins visible, va disparaltre derrière nous vers l\'extrême horizon : ce n\'est plus que la pale et dernière lueur que jette le falot. ..
Elle s\'éteint...
— nous poursuivons notre vol, au hasard, par le sombre infini.....
(Paris-Guide, fïme Partie. — Lacroix, Vei\'boeckhoven et Ci«, -1867).
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GUSTAVE FLAUBERT. 1821—1880.
Romancier, et l\'un des chefs de la nouvelle école dite réaliste ou uaturaliste. — Principaux ouvrages: Madame Bovary, 1857 ; Salammbó, 4862; ïrois Contes, 1877. — Des lettres de Flaubert out été publiées deruièremeut dans la Nouvelle Revue. — Intéressante étude sur lui dans les Souvenirs Littéraires de Maxime du Camp, 1882. — II occupt une place considerable dans le dernier volume de la Correspondance de George Sand.
L\'ARRIVEE D\'HAMILCAR A CARTHAGE.
L\'Aunonciateur-des-Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple d\'Eschmoun, pour signaler avec sa trompette les agitations de l\'astre, aper^ut uu matin, du cóté de l\'Occident, quelque chose de semblable a un oiseau frölant de ses longues ailes la surface de la mei\'.
C\'était uu navire ii trois raugs de rames; il y avait a la proue un cbeval sculpté. Le soleil se levait; l\'Annonciateur-des-Lunes mit sa main devant les yeux; puis saisissant a plein bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand cri d\'airain.
De toutes les maisons des gens sortirent; on ne voulait pas en croire les paroles, on se di-putait, le móle était couvert da peuple. Enfin on reconnut la trirème d\'Hamilcar.
Elle s\'avanyait d\'une faijon orgueilleuse et farouche, 1\'antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mat, en fen-dant 1\'écume autour d\'elle; ses gigantesques avirons battaient l\'eau en cadence; de temps a autre l\'extrémité de sa quille, fahe comme un soc de charrue, apparaissait, et sous l\'éperon qui
GUSTAVE FLAUDERT.
terminait sa proue, le cheval a, tête d\'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer.
Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l\'on apei^ut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c\'était lui, le suffète Hamilcar 1 II portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient; un manteau rouge s\'attachant a ses épaules laissait voir ses bras; deux perles très-longues pendaient è, ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe noire, touffue.
Cependant la galère ballottée au milieu des rochers cótoyait le móle, et la foule la suivait sur les dalles en criant:
— „Salut 1 benediction! OEil de Khamon! ah! délivre-nous! C\'est la faute des Riehes ! ils veulent te faire mourir! Prends garde sk toi, Barca!quot;
II ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles 1\'eüt complétement assourdi. Mais quand il fut sous 1\'escalier qui descendait de 1\'Acropole, Hamilcar releva la tête, et les bras croisés, il regarda le temple d\'Eschmoün. Sa vue monta plus liaut encore, dans le grand ciel pur; d\'une voix apre, il cria un ordre è, ses matelots; la trirème bondit; elle érafla l\'idole établie a Tangle du möle pour arrêter les tempêtes; et dans le port marchand plein d\'immondices, d\'éclats de bois et d\'écorces de fruits, elle refoulait, éventrait les autres navires amarrés a des pieux et finissant par des machoires de crocodile. Le peuple accourait, quelques-uns se jetèrent ;Y la nage. Déja elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se leva, et la trirème disparut sous la voute profonde.
Le Port-Militaire était complétement séparé de laville; quand des ambassadeurs arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles, dans un couloir qui débouchait a gauche, devant le temple de Khamoün. Cette grande place d\'eau, ronde comme une coupe, avait une bordure de quais oü étaient baties des loges abritant les navires. En avant de chacune d\'elles montaient deux colonnes, portant è, leur chapiteau des cornes d\'Ammon, ce qui formait une continuiïé de portiques tout autour du bassin. Au milieu, dans une Üe, s\'élevait une maison pour le Suffète-de-la-mer.
L\'eau était si limpide que l\'on apercevait le fond pavé de cailloux blancs. Le bruit des rues n\'arrivait pas jusque-la, et Hamilcar, en passant, reconnaissait les trirèmes qu\'il avait autrefois commandées.
II n\'en restait plus qu\'une vingtaine peut-être, i\\ l\'abri, par terre, penchées sur le flane ou droites sur la quille, avec des poupes très-hautes et des proues bombées, couvertes de dorures
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GUSTAVE FLAUBEKT.
et de symboles mystiques. Les chimères avaient perdu leurs ailes, les Dieux-Patseques leurs bras, les taureaux leurs cornes d\'argent; — et toutes a moitié dépeintes, inertes, pourries, mais pleines d\'bistoire et exbalant encore la senteur des voyages, comme des soldats mutilés qui revoient leur maltre elles sem-blaient lui dire: „C\'est nous! c\'est nous! et toi aussi tu es vaincu!\'\'
Nul, bormis le Suffète-de-la-mer, ne pouvait entrer dans la maison-amiral. Tant qu\'on n\'avait pas la preuve de sa mort, on le considérait comme existant toujours. Les Anciens évitaient par la un maltre de plus, et ils n\'avaient pas manqué pour Hamilcar d\'obéir a la coutume.
Le Suffète s\'avan9a dans les appartements deserts. A chaque pas il retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui l\'étonnaient cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer Melkartb. Ce n\'était pas ainsi qu\'il espé-rait revenir 1 Tout ce qu\'il avait fait, tout ce qu\'il avait vu se déroula dans sa mémoire : les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes, Drepanum, Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d\'Eryx, cinq ans de batailles, — jusqu\'au jour funeste oü, deposant les armes, on avait perdu la Sicile. Puis il revoyait des beis de citronniers, des pasteurs avec des chèvres sur des montagnes grises; et son coeur bondissait a l\'imagination d\'une autre Carthage établie la-bas. Ses projets, ses souvenirs, bour-donnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage du vais-seau ; une angoisse l\'accablait, et. devenu faible tout a coup, il sen tit le besoin de se rapprocber des Dieux.
Alors il monta au dernier étage de sa maison; puis ayant retiré d\'une coquille d\'or suspendue a son bras une stapule garnie de clous, il ouvrit une petite cbambre ovale.
De minces rondelies noires, encastrées dans la muraille et transparentes comme du verre, l\'éclairaient doucement. Entre les rangs de ces disques égaux, des trous étaient creusés, pareils a ceux des urnes dans les columbarium. lis contenaient chacun une pierre ronde, obscure, et qui paraissait très-lourde. Les gens d\'un esprit supérieur, seuls, honoraient ces abaddirs tombés de la lune. Par leur chute, ils signifiaient les astres, le ciel, le feu; par leur couleur, la nuit ténébreuse, et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une atmosphère étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que le vent avah poussé sans doute a travers la porte, blanchissait un peu les pierres rondes posées dans les niches. Hamilcar, du bout de son doigt, les compta les unes après les autres ; puis il se cacha
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GUST AVE FLAUBERT.
le visage sous un voile de couleur safran, et, tombant a genoux, il s\'etendit par terre, les deux bras allongés.
Le jour extérieur frappait contre les feuilles de lattier noir. Des arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se dessinaient dans leur épaisseur diaphane ; et la lu-mière arrivait, effrayante et pacifique cependant, comme elle doit être par derrière le soleil, dans les mornes espaces des creations futures. II s\'effor^ait a bannir de sa pensée toutes les formes, tous les symboles et les appellations des Dieux, afin de mieux saisir I\'esprit immuable que les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires le pénétrait, tandis qu\'il sentait pour la mort et pour tous les hasards un dédain plus savant et plus intime. Quand il se releva il était plein d\'une intrépidité sereine, invulnérable a la miséricorde, a la crainte, et comme sa poitrine étouflait il alia sur le sommet de la tour qui dominait Carthage.
La ville descendait en se creusant par une courbe longue, avec ses coupoles, ses temples, ses toits d\'or, ses maisons, ses touffes.de palmiers, 9a et la, ses boules de verre d\'oüjaillissaient des feux, et les remparts faisaient comme la gigantesque bordure de cette corne d\'abondance qui s\'épanchait vers lui. 11 apercevait en bas les ports, les places, 1\'intérieur des cours, le dessin des rues, les hommes tout petits presque a ras des dalles. Ah! si Hannon n\'était pas arrivé trop tard le matin des iles iEgates ! Ses yeux plongèrent dans 1\'extrême horizon, et il tendit du cóté de Rome ses deux bras frémissants.
La multitude occupait les degrés de 1\'Acropole. Sur la place de Khamon on se poussait pour voir le Suffète sortir, les terrasses peu a peu se chargeaient de monde ; quelques-uns le reconnurent, on le saluait; il se retira, afin d\'irriter mieux l\'impatience du peuple.
(Salammbo. Ch. VII. — Charpentier, 1881. Edition définitive).
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HENRI MURGER-
1822—1861.
Poète, romancier, et auteur dramatique. — Principal roman; Scèues de la vie de Bohème, 1851. - De ce livre l auteur a tiré, avec le secours de Théodore Barrière, une pièce de théatre qui est restée longtemps populaire. — Deux petites comédies pleines d\'esprit: Le bouhomme Jadis, 1852; Le serment d\'Horace, 1860. - Charmant recueil de poesies: Les Nuits d\'hiver, 1861. - Ballades et Fantaisies en prose, 1854. -Onvrage posthume en prose: Le roman du Capucin.
LE PREMIER PÉCHÉ DE MARGUERITE.
I
Elle s\'appelait Marguerite, et on l\'attendait au paradis. Car Dieu avait dit: „C\'est une ame excellente, et, commeilpourrait lui arriver malheur la-bas, je la rappellerai un de ces jours, — si j\'y pense.quot; C\'était une humble et douce fille, — et on Vavait surnommée l\'ange du lieu.
Matinale comme l\'aube, et fralche comme elle, tous les jours en s\'éveillant elle faisait la prière que lui avait apprise sa mère, et s\'habillait ensuite dans son alcöve. — Et, n\'ayant point de riches atours, elle se passait de miroir.
Puis, comme elle avait fait la veille, et comme elle ferait le lendemain, pour vivre honnêtement, elle se mettait a 1 ouvrage.
Et, cigale en même temps qu\'abeille, — elle travaillait en
chantant _ .
Une vieille chanson de gloire et d amoui\', qui avait deja passé sur bien des berceaux, mais dont les vers pouvaient traverser une ame innocente sans troubler sa limpidité.
HENRI MUEGER.
II
ün soir d\'été, elle était assise devant sa maison. filant le lin domestique.
C\'etait a Fheure oü les étoiles naissent une a une dans le ciel, et servent de signal aux araoureux, J
Qui courent aux rendez-vous, avec les bonnes jambes de vingt ans, et qui arrivent avant l\'heure,
Car le coeur devance toujours le cadran.
Marguerite chantait sa chanson en tournant son rouet, Lorsque passa devant elle une de ses voisines, qui allait a une fête prochaine. siquot;V^
Elle était vêtue d\'habits neufs, et courait, appelée par le bruit des tambourins que le vent apportait d\'alentour.
Mais elle s\'arrita devant Marguerite,
Pour qu\'elle vit sa robe neuve, et son collier, et ses pendants d\'oreilles,
Et lui donna la main
Pour qu\'elle put voir un anneau d\'or qui brillait a son doigt. Puis elle se sauva en riant.
Et Marguerite la suivit d\'un regard — qui donna de l\'inquiétude a son bon ange.
Et le lin filait moins rapidement entre les doigts de Marguerite, et le rouet ne faisait plus entendre son bruit monotone, et le fuseau tomba de ses mains.
Et, comme le bruit qu\'il avait fait en tombant fit sortir la jeune fille de sa rêverie, en relevant les yeux, elle trouva, debout devant elle.
Tenant a la main un feutre, oü flottait une plume, souple comme une flamme, un cavalier magnifiquement vêtu, qui lui fit un respectueux salut, et, d\'une voix douce et galante, — lui demanda:
Le chemin de la ville?
Marguerite le renseigna, et étendit la main pour mieux lui indiquer la route qu\'il devait suivre.
Alors l\'étranger s\'inclina, et, en échange du service qu\'elle venait de lui rendre, il tira de son doigt un anneau d\'or, dans lequel était encbassé un diamant brillant comme une étoile, et le passa au doigt de Marguerite,
Qui trouva le diamant plus beau que celui de sa compagne. Et le visage du cavalier s\'illumina d\'un sourire étrange.
Mais survint alors un bomme mendiant, vêtu de haillons, qui s\'arrêta aussi devant Marguerite, — et, d\'une voix bvisée. lui demanda :
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290 HENRI MURGEB.
— La charite, ma belle demoiselle !
Marguerite retira l\'anneau de son doigt, et le donna au pauvre. L\'etranger poussa un cri de rage, et étendit la main ver»
11 lllais le pauvre, qui n\'était autre que 1\'ange gardien de Marguerite, métamorphosé, — la couvrit de ses ailes. ,, , Et Satan, venu pour la tenter, recula devant 1 esprit celest . Et, le soir même, - l\'ange gardien alia conter 1 affaue au bon Dieu, et lui dit; „Seigneur,
— II serait bon de la rappeler ici.
Et Dieu répondit: „En effet, j\'y songerai.
Mais le lendemain il n\'y pensait plus. ,
Et, un an après, en sortant de VEglise, Marguerite rencontra un ieune homme qui lui offrit de 1 eau bémte .
II avait un coeur d\'enfant et an esprit séculaire,
Et se nommait Faust.
Février 1848.
(Ballades et Fantaisies. — Michel Lévy, 1854).
ERCKMANN—CHATRIAN. Nés, le premier en 1822, le second en 1826.
Romanciers populaires et auteurs dramatiques. — Out créé eu France, après George Sand, le genre de la paysannerie ou Dorflrjesclnchle, avec l Alsace pour principal theatre et les souvenirs militaires de lalreRé-publique et dn 1quot; Empire comma fond do tableau. —De l\'un de leurs plus beaux récits, L\'ami Fritz, ils ont tiré une comédie qui appartient au répertoire du Théatre Francais. — Autres pièces de théatre: Le juif polonais, 1869, etc.
L\'AMOUR DE LA GLOIRE.
Tous les convives entraient, on peut se figurer dans quel état, Tonele en tête, son grand feutre, orné de rubans, sur l\'oreille, et la mère Wagner au bras; puis Yéri-Hans avec Margrédel; le bourgmestre avec Madame Seypel, et les autres a la suite, deux a deux, rouges comme des écrevisses. L\'oncle, le bras en 1\'air, poussait des; „hourra!quot; des „hourrasa!quot; a faire trembler la Madame-nütte; le grand canonnier se pencliait, les yeux humides, vers Margrédel, et causait avec elle d\'un air amoureus en rétroussant ses moustaches.
A cette vue, je me mis a souffler tellement fort dans ma clari-nette, que les canards se suivaient sans inten-uption, et que Waldhorn, n\'y tenant plus, s\'écria:
,Kasper, es-tu sourd? Tiens. tais-toi, pour l\'amour de Dieu! tu vas mettre toute la baraque en fuite.quot;
Que me faisaient ses cris? ma désolation était si grande que je n\'écoutais personne.
Cependant l\'oncle se mit a valser avec la mère Wagner, en lui posant les mains sur les épaules, a la vieille mode; puis tous les invités, et je ne vis plus rien; tout tournait autour de moi, la baraque et les gens. J\'entendais le cor ronfler, la trompette chanter, la seconde clarinette nasilier, les souliers trainer sur le plancher; je voyais les rubans voltiger, la poussière
EUCKMANN- CHATRIAN.
monter, les bras des danseurs se lever avec la mam des danseuses , les têtes riantes tourbillonner au-dessous, comme ces images de Montbéliard, oü Ton voit les gens de la nooe qui descendent è, l\'enfer en riant, en sautant, en s\'embrassant, en se gobergean .
Comme ie rêvais a ces choses, la valse finit, les danseurs con-duisirent les danseuses a leurs places, et j entendis 1 oncle Stavolo
s\'écrier: „
Yéri, voici le moment, allons, es-tu pret.
_ Oui, monsieur Stavolo,\'\' répondit le canonniei.
II se fit un grand silence. T, ■ j. j.
Je compris qu\'ils allaient latter ensemble. J eus un instant 1\'esüérance que Yéri-Hans enfoncerait deux ou trois cotes a 1 oncle et au\'ils deviendraient ennemis a mort. Je me representai Margrédel revenant amp; moi, et je me dis: „Ah! ah! tureviens mam-tenant: mais je te connais, je ne veux plus de toi!
Ce fut comme un éclair, et les choses presentes reprenant le dessus, je regardai I\'oncle Conrad et Yéri-Hans sortirde la hutte. La foule les suivait en masse. En passant, Margredel et Yen-Hans se regardèrent; Margrédel était toute pale, ell e resta dans la Madame-Hutte, prés de la porte, ne voulant point assister a la bataille; Yéri souriait, je le vis inclmer la tete et je me ae-mandai: „Qu\'est-ce qu\'il a voulu dire par ce signe?
Mais presque aussitöt j\'entendis crier dehors: „Faites place!
faites place!quot;
C\'était la voix de I\'oncle Conrad.
Waldhorn et deux ou trois de mes camarades, ne pouvant quitter 1\'estrade, ven ai ent d\'óter une planche de la baraque, pour voir sur la place. Je m\'approchai de cette ouverture, et ie vis au-dessous la foule qui formait déja le cercle: des hommes, des femmes, et quelques enfants sur les épaules de leurs pères. Au milieu du cercle, Tonele Stavolo et Yéri-Hans, ayant oté tous deux leurs vestes et donné leurs chapeaux a temr, s\'observaient gravement Tun 1\'autre. _
,Yéri, nous allons nous prendre cette fois corps a corps, dit
1 01^ Comme vous voudrez, monsieur Stavolo, je vous attends,
répondit le canonnier.
— Eh bien done, en avant et sans rancune! cna 1 oncle a une
voix de tonnerre.
— Sans rancune,\'\' répondit Yéri-Hans.
lis s\'empoignèrent avec une force terrible, les jambes cioisées, les bras impnmés dans leurs reins comme des cordes, cherchant a se bousculer et soupirant, Técume aux lèvres.
Je vis d\'abord cpe Tonele Conrad voulait montrer son tour
292
EECKMANN-OHATBIAN.
a Yéri-Hans; mais celui-ci le connaissait, il se init a sourire et retira sou bras. L\'oncle alors essaya de poser sa jambe en équerre, pour renverser 1\'autre par-dessus; mais Yéri-Hans imitale même mouvement de 1\'autre cöté, de sorte qu\'il s\'agissait de savoir lequel aurait la force de pencher son adversaire, chose aussi difficile pour Fun que pour 1\'autre.
L\'oncle était tout pale, comme la première fois; Yéri tout rouge. La foule autour regardait en silence, quand un enfant sur le dos de son père s\'écria;
„Le canonnier est le plus fort!quot;
Alors Tonele, tournant la tête, regarda Tenfant d\'un air furieux, et presque au même instant Margrédel, restée derrière, se fit place dans le cercle, et je vis qu\'elle regardait Yéri-Hans fixement, comme pour lui rappeler quelque chose. Le grand canonnier ... avait les yeux rouges, les moustaches hérissées; il tenait l\'oncle Stavolo en l\'air; celui-ci, les jambes écartées, se donnait un tour de reins terrible, cherchant a retrouver terre sans pouvoir y parvenir; il allait être renversé; mais il peine Margrédel ent-elle paru. que les yeux de Yéri s\'adoucirent, et, soupirant, il laissa le père Stavolo reprendre pied. Puis, au-bout d\'une minute, ayant l\'air de perdre haleine, il se laissa enlever lui-même et lancer a terre, au milieu des cris d\'étonnement universels. En essayant de se lever, il s\'affaissa sur le dos et les deux épaules touchèrent, de sorte que l\'oncle Conrad était vainqueur.
L\'oncle alors, stupéfait de sa victoire, car il s\'étaitjugé perdu, l\'oncle accourut, prit les mains du grand canonnier et lui demanda :
„Yéri, as-tu du mal?
— Non, monsieur Stavolo, non, grace a Dieu, répondit Yéri-Hans en regardant Margrédel de ses yeux flamboyants, non, je ne me suis jamais mieux porté. Mais a vous la palme, maitre Conrad, vous m\'avez vaincu!\'\'
II s\'essuyait le pantalon en disant ces choses.
L\'oncle, transporté d\'enthousiasme, s\'écria:
„Yéri, tu es l\'homme le plus fort au collet que je connaisse; moi je suis le plus fort a bras-le-corps, c\'est vrai; mais pas de rancune, embrassons-nous !
— Je veux bien,quot; dit le canonnier en regardant toujours Margrédel.
Ils s\'embrassèrent, et Margrédel, les observant de loin, porta la main sur son coeur. Alors je compris tout: ce grand gueux de canonnier s\'était laissé vaincre par amour, sachant que, s\'il renversait l\'oncle sur la place, jamais il ne pourrait revoir Margrédel ni la demander en mariage; c\'est par la ruse qu\'il venait de gagner 1\'affection de l\'oncle Conrad, homme orgueilleux, plein
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ER0KMA.NN-CHATR1AN.
de vanité, et d\'autant plus aveugle, qu\'il avait eu peur de Yéri-Hans, et ne comprenait pas lui-même sa victoire. Son unique ci\'ainte maintenant était d\'êtve forcé de donner sa revanche au o-rand canonnier; aussi l\'embrassa-t-il sur les deux joues en
O \'
répétant: . „
„Oui, Yéri-Hans, au collet il n\'y en a pas un qui te vaille. Et se tournant vers la ftrale:
„Entendez-vous, au collet voici rhomme le plus fort! 0 est moi, Stavolo, qui le dis, et si quelqu\'un ose soutenir le contraire, c\'est a moi qu\'il aura affaire. — Ah ! Yéri, tu m\'as donné de la peine, mais è, cette heure il faut se réjouir; prends Mar-grédel, Yéri, prends Margrédel: dansez ensemble, mes enfants, réjouissez-vous ! Tu resteras a la maison tonte la fete, entends-tu, Yéri? nous allons nous réjouir, nous faire du bon temps; oui, tu resteras a la maison.
— Je veux bien, monsieur Stavolo, c\'est un grand honneur
pour moi.
— Un honneur! allons done! l\'honneur est de mon cote.
— Hé! irez vous bientöt au diable, vous autres?quot; criaTonele aux gens qui l\'écoutaient tout ébahis, car il craignait encore que fa vue du cercle n\'inspirat la mauvaise idee a Yéri-Hans
de recommencer.
II boutonna sa veste, aida le grand canonnier a passer les manches de son uniforme, puis, le prenant par le bras :
„Ah! camarade, s\'écria-t-il, hein, si Ton nous défiait nous deux I dix, quinze, vingt hommes, toute la fête, hein, est-ce que nous aurions peur ?quot;
Ainsi paria ce vieux feu, comma un enfant de six ans. Le canonnier riait sans répondre ; mais la vue de Margrédel l\'attendrissait. II boutonna sa veste, et finalement il dit.
„Mademoiselle Margrédel, maintenant que je suis vaincu par votre père, il ne faut pas avoir honte de danser avec rapi.
— De la honte ! s\'écria Tonele, je voudrais bien voir sela ; est-ce que tu n\'es pas le plus fort au collet ? De la honte ! Écoute, Margrédel, le plus grand plaisir que tu puisses me faire, c\'est de danser avec Yéri-Hans. Moi, je vais boire un coup aux Trois Pigeons. Garde ma fille, Yéri; je reviendrai tout a Theure.\'
Get homme, autrefois si raisonnable, aurait alors donné femme, enfant, maison et tout, pour être le plus fort du pays. Rien cju© d\'y penser, encor© aujourd\'hui les chGveux iïi\'gii dress©nt sur la tête; voila pourtant Tamour de la gloire!
(!.e Joueur de Clarinette. — I. lletzel, 1863).
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ERNEST REMAN.
Né en 1823.
Ürientaliste, philosophe, écrivain. — Principaux ouvrages: Systèmes comparés des langues sénaitiques, J 845; Études d\'histoire religieuse, 1857 ; Origines du Christianisine, série de plusieurs volumes s\'ouvrant par la célèbre Vie de Jésus, 1863. — Traductions des livres de Job, de l\'Ecclésiaste, du Cantique des Cantiques. — Plusieurs travaux d\'histoire, de philosophie morale, de critique littéraire, de métaphysique.— M. Renau est administrateur du Collége de France (oil il occupe la chaire d\'hébreu), membre de l\'Académie des Inscriptions, et membre de l\'Académie Frangaise. En 1860 il a été chargé par le gouvernement francais d\'une mission en Syrië.
LA VIE DES SAINTS.
Quelle incomparable galerie, en elfet, que celle de ces 25,000 héros de la vie désintéressée! quel air de haute distinction! quelle noblesse! quelle poésie! II y en a d\'humbles et de grands, de doctes et de simples, d\'obscurs et d\'illustres, mais je n\'en connais pas un seul qui ait l\'air vulgaire. Tous m\'apparaissent tels que les pose Giotto, grandioses, hardis, détachés des liens terrestres et déja transfigurés. Ils.plaisent peu au sens positif, je l\'avoue; jamais ils n\'entendirent rien en économie politique; on ne peut dire que les sociétés qui ont possédé beaucoup de saints aient été les plus prospères et les mieux organisées. Mais qu\'ils ont, après tout, mieux compris la vie que ceux qui l\'em-brassent comme un étroit calcul d\'intérêt, comme une lutte insignifiante d\'ambition et de vanité! II eut mieux valu sans doute ne pas placer leur idéal dans cette nuageuse hauteur, oü, pour les contempler, il faut une position si tendue; mais qu\'on
ERNEST KENAN.
retrouve bien mieux dans leurs sublimes folies les grands instincts de la nature humaine que dans ces existences affairees que n\'a jamais traversees le rayon divin! Voila pourquoi les pays riches et lieureux comptent si peu de saints, tandis que les pays tristes et pauvres en ont produit un si grand nombre. La Bretagne et l\'Irlande en ont des milliers; la Normandie n\'en a pas un seul, au moins de race normande. On en compte très-peu de condition bourgeoise et ayant exercé les professions dites libérales; tous sent évêques ou meines, hommes de guerre ou ermites, rois ou mendiants. II y a, je crois, un ou deux Saints médecins, mais leurs légendes sont apocryphes. La Bretagne eut seule le privilége de faire adopter un Saint avocat, saint Yves; et encore la conscience populaire protesta contre cette intrusion, et se vengea en chantant a sa fête:
£5 Advocatus et non latro, Bes miranda populo! 1
Et en effet! s\'il est une ceuvre profondément populaire, e\'est le travail secret qui créait le saint, avant que la papauté se fut attribué le privilége exclusif de la canonisation. La foule y met-tait tous ses instincts et ne conférait ce haut titre qu\'a ses favoris. De la le caractère essentiellement démocratique de la plupart des saints, redresseurs de torts, défenseurs des faibles, hauts et fermes devant les puissants; de la aussi l\'étonnante diversité d\'origine que présente au premier coup d\'oeil la troupe des bienheureux. II y a de tout dans ce panthéon populaire: des martyrs d\'une cause chérie, de vieux héros oubliés, des personnages de romans; Roland, Guillaume d\'Aquitaine, les dames de la cour d\'Arthur elles-mêmes finissent par la sainteté.
O\'est que le peuple aime avant tout le grand et le noble ; facile et coulant sur bien des points, il canonise pour leur bonne mine toutes ses vieilles connaissances; ce qui est simplement honnéte et sensé ne le touche guère; il ne juge pas des choses par des considérations d\'utilité et de raison, mais par leur grand air.
M. Guizot a parfaitement établi que les légendes de saints furent la vraie littérature de la première moitié du moyen S,ge, et servirent d\'aliment a la vie intellectuelle, morale, esthé-tique même de ce temps. On se prend d\'émotion en songea,nt combien d\'ames simples cette lecture a consolées, que de vies pales et monotones elle a colorées, quel immense ennui elle a soulagé. Durant cette longue nuit d\'hiver que traversa l\'huma-nité du VI« au\' Xquot; siècle, le monde des saints était un idéal qu\'on opposait è la triste réalité, une sorte d\'Astree, 2 le rève
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1
Chose ëtonnante, c\'est un avocat, non un brigand !
2
Allusion au célèbre roman pastoral de D\'ürfé, 1610.
ERNEST KENAN.
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d\'un monde de moralité et de douceur oü les faibles et les humbles prenaient leur revanche contre le monde violent et fort, une révolte de rimagination contre l\'insupportable uniformity de la vie. —
(Études d\'Histoire Religieuse. - Michel Lévy, frères, 1858, 3» Edition).
DES ÉCRITS Dü 17quot; SIÈCLE.
On ne peut refuser au dix-septième siècle le don spécial qui fait les littératures classiques, je veux dire une certaine combi-naison de perfection dans la forme et de mesure (j\'allais dire de médiocrité) dans la pensée, grace a laquelle une littérature devient Tornement de toutes les mémoires et l\'apanage des écoles; mais les limites qui conviennent aux écoles ne doivent pas être imposées a l\'esprit humain. De ce que telle littérature est l\'instrument obligé de teute éducation, et qu\'ii n\'est personne qui ne doive dire d\'elle: Puero mihi prof uit olim1, ce n\'est pas une raison pour lui attribuer un caractère exclusif d\'excellence et de beauté. Ce caractère exclusif, je ne puis l\'accorder aux écrits du dix-septième siècle en particulier, quelles qu\'en soient les durables et solides qualités. Les nations étrangères, sauf celles qui n\'ont aucune originalité littéraire, ne comprennent pas l\'attrait extraordinaire qu\'ont pour nous les ouvrages de ce temps, et n\'y voient qu\'une littérature tertiaire, si j\'ose le dire, un écho de la littérature latine, écho elle-même de la littérature grecque. Les Allemands, si larges et si éclectiques dans leur goüt, qui ont travaillé avec tant de passion a éclaircir les moindres particularités de la littérature italienne, de la littérature espagnole, de notre moyen age provenijal, ne s\'occupent presque jamais de notre grand siècle, et ont peine a en voir l\'intérêt. lis ont grand tort, suivant moi; mais leur négligence tient a une cause fort grave. Cette littérature est trop exclu-sivement franQaise: elle souffrira quelque chose, je le crains, de l\'avénemènt d\'une critique dont la patrie est l\'esprit humain, et dont le propre est de n\'avoir pas de préférences exclusives. On ne lui contestera pas son titre de classique; on la laissera en possession des écoles, oü elle seule peut offrir un aliment appro-prié a la jeunesse; les curieux la liront, comme ils lisent toute chose, a titre de document pour l\'histoire d\'une époque mémo-rahle; les écrivains y chercheront le secret d\'exprimer en notre
1
Jadis, daus raon enfunce, ell« m\'a profité.
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langue même des pensées qui lui furent d\'abord étrangères. Mais qu\'elle reste dans son ensemble la lecture exclusive des hommes de goüt, que les esprits distingués de tous les temps continuent d\'y recourir, pour s\'élever, se consoler, s eclairer sur leurs destinées, voila ce dont je doute. Nous avons depasse l\'état intellectuel oü cette littérature se produisit; nous voyons mille choses que les hommes les plus pénétrants du dix-septième siècle ne voyaient pas ; le fonds de connaissances dont ils vivaient est a nos Veux incomplet et inexact. II est ditficile que a faveur du public qui lit, non par acquit de conscience, maïs par besoin intime, s\'attache indéfiniment a des livres ou il y a peu de chose a apprendre sur les problèmes qui nous preoccupent, oü notre sentiment moral et religieux est fréquemment blesse, et oü nous relevons a chaque pas des erreurs, tout en admirant le génie de ceux qui les commettent.
(Essais de Morale et de Critique. — Michel Lévy, frères, -18ii9).
LA POÉSIE DES RACEa CELTIQÜES.
L\'Irlande. surtout dut offrir dans ces siècles reculés une phy-sionomie religieuse tout a fait a part, et qui paraitrait siiigu-lièrement originale, s\'il était donné a l\'histoire de la reveler tout entière. En voyant, aux sixième, septième et huitième siecles, ces légions de saints irlandais qui inondent le continent et arrivent de leur ile apportant avec eux leur opimfttrete, leur attachement a leurs usages, leur tour d\'esprit subtil et reaiiste; en voyant jusqu\'au douzième siècle les Scots (c\'est le nom que 1 on donnait anx Irlandais) servir de maltres en grammaire et en littérature a tout l\'Occident, on ne peut douter que 1 Irlande, dans la première moitié du moyen age, n ait ete le theatre cl un singulier mouvement religieux Philologues studieux et hardis philosophes, les moines hibernais furent surtout des copistes infatigables, et c\'est en partie grace a eux que le trayau de la plume devint une oeuvre sainte. Columban, averti secretement (ine sa dernière heure est proche, achève une page de psautier qu\'il a commencée, écrit au bas qu\'il lègue la continuation a son successeur, puis s\'en va a l\'église pour mourir. ^nlle part la vie monastique ne devait trouver de sujets si dociles. Oredule comme l\'enfant, timide, indolent, porté a se soumettre et a obéir, l\'Irlandais seul était capable de se prêter a cette abdication compléte entre les mains de l\'abbé, que nous trouyons si caractérisée clans les monuments historiques et légendaires de-
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ERNEST KENAN.
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I\'EgHse hibernaise. On reconnait bien le pays oil, encore de nos jours, le prêtre, sans provoquer le moindre scandale, peut, le dimanche, avant de quitter I\'autel, donner tout haut des ordres pour son diner, indiquer la ferme oü il ira s\'attabler et oü il entendra les fidèles en confession. En presence _d\'un peuple qui ne vivait que par l\'imagination et les sens, 1\'Église ne se crut pas obligee d\'etre sévère pour les caprices de la fantaisie reli-gieuse ; elle laissa faire l\'instinct populaire, et de cette liberté sortit le culte le plus mythologique peut-être et le plus analogue aux mystères de 1\'antiquité que présentent les annales du christianisme, un culte attaché ii certains lieux et consistant presque exclusivement en certains actes considérés comme sacramentels.
La légende de Saint Evandan est sans contredit le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme cbrétien. Le goüt des moines hibernais pour les pérégrinations maritimes a travers 1\'archipel, tout peuplé de monastères, des mers d\'Écosse et d\'Irlande 1 ; le souvenir de navigations plus lointaines encore dans les mers polaires, four-nirent le cadre de cette étrange composition, si riche d\'impres-sions locales. Au milieu de ces rêves apparalt avec une surpre-nante vérité le sentiment pittoresque des navigations polaires: la transparence de la mer, les aspects des banquises et des lies de glacé fondant au soleil, les phénoraènes volcaniques de l\'Islande, les jeux des cétacés, la physionomie si caractérisée des fiord de la Norvège, les brumes subites, la mer calme comme du lait, les lies vertes couronnées d\'herbes qui retombent dans les flots. Cette nature fantastique, créée tout exprès pour une autre hu-manité, cette topographie étrange, a la ibis éblouissante de fiction et pariante de réalité, font du poème de Saint Brandan une des plus étonnantes créations de l\'esprit hutnain et l\'expression la plus compléte peut-être de 1\'idéal celtique. Tout y est beau, pur, innocent: jamais regard si bienveillant et si doux n\'a été jeté sur le monde; pas une idéé cruelle, pas une trace de fai-blesse ou de repentir. C\'est le monde vu a travers le cristal d\'une conscience sans tache : on dirait une nature humaine comme la voulait Pélage, qui n\'aurait point péché. Les animaux eux-mêmes participent a cette douceur universelle. Le mal apparalt sous la forme de monstres errants sur la mer, ou de cyclopes
1
Les saints irlandais couvraient iï la lettre les mers do l\'Occideut. Un très-grand nombre des saints de Bretagne, saint Tenenan, saint Kenan, etc., sont des Irlandais emigres. Les légendes bretonnes de Saint Malo, de Saint David, de Saint Pol de Léon sont remplies de voyages analogues vers des iles lointaines de l\'Occident,
ERNEST KENAN.
relégués dans des lies volcaniques; mais Dieu les détruit les uns par les autres, et ne leur permet pas de nuire aux bons.
(Essais de Morale et de Critique. — Michel Lévy, frères, 1859).
LA RÉVOLTE JÜIVE SOUS BAR-COZIBA.
La guerre fut longue et terrible. Ella dura plus de deux ans; les meilleurs généraux paraissent s\'y être usés. Tineius Rufus se voyant débordé, demanda du secours; son collègue Publicius Marcellus, légat de Syrië, accourut; tous deux échouèrent. II fallut, pour écraser la révolte, faire venir de son commandement, en Bretagne, le premier capitaine du temps, Sextus Julius Severus. Celui-oi fut revêtu du titre de légat de la province de Judée, a la place de Tineius Rufus. Quintus Lollius IJrbicus le seconda eu qualité de légat d\'Adrien.
Les révoltés ne se montraient jamais en rase campagne; maïs ils étaient maltres des hauteurs; ils y élevaient des fortifications et creusaient entre leurs bourgs crénelés des chemins couverts, des communications souterraines, éclairées d\'en liaut par des soupiraux, qui y donnaient 1\'air et le jour. Ces couloirs secrets leur servaient de refuge, quand ils étaient refoulés, et leur permettaient d\'aller défendre un autre point. Pauvrerace! Chassée de son sol, elle semblait vouloir s\'enloncer dans ses entrailles plutöt que de le quitter ou de le laisser profaner. Cette guerre de taupes fut extrêmement meurtrière. Le fanatisme atteignait en intensité celui de 70. Julius Severus n\'osa nulle part en venir a un engagement avec ses adversaires ; voyant leur nombre et leur désespoir, il craignait d\'exposer les lourdes masses ro-maines aux dangers d\'une guerre de barricades et de mamelons fortifiés. II attaquait les rebelles séparément; grace au nombre de ses soldats et a l\'habileté de ses lieutenants, il réussissait presque toujours a les affamer et a les cerner dans leurs traachées.
Bar-Coziba, acculé a l\'impossible, devenait chaque jour plus violent. Sa domination était celle d\'un roi. II ravageait tout le pays aux alentours. Quant a son róle de Messie, il parait que, pour le soutenir, il ne reculait pas devant de grossières impostures. Le refus des chrétiens de reconnaltre son caractère mes-sianique et de faire cause commune avec lui, l\'irritait. II en vint contre eux aux plus cruelles persécutions. La messianité de Jésus était la négation de la sienne et un capital obstacle a ses plans. Ceux qui refusaient de renier et de blasphémer le nom de Jésus étaient mis a mort, flagellés, torturés. Juda, qui
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ERNEST RENAN.
semble avoir été alors évêque de Jerusalem, peut avoir etó du nombre des victimes. L\'indifférence politique des Chretiens, leur fidélité loyale a 1\'empire, devaient être prises par les exaltes comme des manques de patriotisme. II parait, du reste, que les juifs senses témoignaient aussi avec franchise leur mécontente-ment. Un jour qu\'Aquiba, a la vue de Bar-Coziba, s\'écriait : ,Voilé, le Messie!quot; — „Aquiba, lui répondit Rabbi Johanan ben Torta, 1\'herbe aura poussé entre tes miichoires avant que vienne le fils de David.quot;
Rome, comme toujours, flnissait par avoir raison. Chaque centre de resistance tombait a son tour. Cinquante des forteresses im-provisées que les révoltés s\'étaient baties, neuf cent cinquante-cinq bourgs, furent pris et ruinés. Beth-Rimmon, sur la frontière d\'Idumée. garda le souvenir d\'une affreuse tuerie de fugitifs. Le siége de Béther fut particulièrement long et difficile. On alia jusqu\'aux dernières extrémités de la faim et de la soif. Bar-Coziba y périt sans qu\'on sache rien dos circonstances de sa mort.
Le massacre fut horrible. Cent quatre-vingt mille Juifs, furent tués dans les diverses rencontres. Le nombre de ceux qui pé-rirent par la faim, le feu, la maladie, ne se put calculer. On égorgea de sangfroid les femmes, les enfants. La Judée devint a la lettre un désert; les loups et les hyènes entraient dans les maisons avec des hurlements. Beaucoup de villes du Darom furent ruinées pour toujours, et l\'aspect désolé qu\'offre aujourd\'hui le pays est encore le signe vivant de la catastrophe arrivée il y a dix-sept siècles et demi.
(L\'Église Chrétienne. — Calmann Lévy, 1870).
T R É OU I E R.
Tréguier, ma ville natale, est un ancien monastère fondé. dans les dernières années du Ve siècle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs religieux de ces grandes éraigrations qui portèrent dans la péninsule armoricaine le nom, la race et les institutions reli-gieuses de l\'ile de Bretagne. üne forte couleur monacale était le trait dominant de ce christianisme britannique. II n\'y avait pas d\'évêques, au moins parmi les émigrés. Leur premier soin après leur arrivée sur le sol de la péninsule hospitalière, dont la cöte septentrionale devait être alors trés peu peuplée, fut d\'établir de grands couvents dont l\'abbé exerpait sur les popu-
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ERNEST EENAX.
lations envivonnantes la cure pastorale. Un cercle sacré d\'une ou deux lieues, qu\'on appelait le minihi, entourait le monastère et jouissait des plus précieuses immunités.
Les monastères, en langue bretonne. s\'appelaient^dftw, du nom des moines (papa). Le monastère de Tréguier s\'appelait ainsi Pahu-Tual. II fut le centre religieux de touté la partie de la péninsule qui s\'avance vers le nord. Les monastères analogues de Saint-Pol-de-Léon, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Saint-Samson, prés de Dol, jouaient sur toute la cóte un róle du même genre. lis avaient, si on peut s\'exprimer ainsi, leur diocèse; on ignorait complètement, dans ces contrées séparées du reste de la chrétienté, le pouvoir de Eome et les institutions religleuses qui régnaient dans le monde latin, en particulier dans les villes gallo-romaines de Eennes et de Nantes, situées tout prés de la.
Quand Noménoé, au lXe siècle, organisa pour la première fois d\'une manière un peu régulière cette société d\'émigrés a demi sauvages, et créa le duché de Bretagne en réunissant au pays qui parlait breton la marche de Bretagne, établie par les carlo-viugiens pour contenir les pillards de 1 Ouest, il sentit le besoin d\'étendre a son duché l\'organisation religieuse du reste du monde. II voulut que la cóte du nord eüt des évêques, comme les pays de Eennes, de Nantes et de Vannes. Pour cela, il érigea en évêchés les grands monastères de Saint-Pol-de-Léon, de Tréguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol. II eüt bien voulu aussi avoir un arclievêque et former ainsi une province ecclésiastique a part. On employa toutes les pieuses fraudes pour prouver que saint Samson avait été métropolitain ; mais les cadres de l\'Eglise uni-verselle étaient déja trop arrêtés pour qu\'une telle intrusion püt réussir, et les nouveaux évêchés furent obligés de s\'agréger a la province gallo-romaine la plus voisine: celle de Tours.
Le sens de ces origines obscures se perdit avec le temps. De ce nom de Pabu Tual, Papa Tual, retrouvé, dit-on, sur d\'au-ciens vitraux, on conclut que saint Tudwal avait été paps. On trouva la chose toute simple. Saint Tudwal fit le voyage de Eome; c\'était un ecclésiastique si exemplaire que, naturellement, les cardinaux, ayant fait sa connaissance, le choisirent pour le siège vacant. De pareilles choses arrivent tous les jours . .. Les personnes pieuses de Tréguier étaient trés fières du pontifieat de leur saint patron. Les ecclésiastiques modérés avouaient cepen-dant qu\'il était difficile de reconnaitre, dans les listes papales, le pontife qui, avant son élection, s\'était appelé Tudwal.
II se forma naturellement une petite ville autour de, Tévêché; mais la ville laïque, n\'ayant pas d\'autre raison d\'etre que l\'église, ne se développa guère. Le port resta insignifiant; il ne
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ERNEST KENAN.
se constitua pas de bourgeoisie aisée. üne admirable cathedrale s\'éleva vers la fin du XIIIe siècle: les couvents pullulèrent ii partir du XVII1\' siècle. Des rues entières étaient formées des longs et hauts murs de ces demeures cloitrées. L\'évêché, belle construction du XVIIe siècle, et quelques hotels de chanoines étaient les seules maisons civilement habitables. Au bas de la ville, a 1\'entrée de la Grand\'Rue, flanquée de constructions en tourelies, se groupaient quelques auberges destinées aus gens de mer.
Ce n\'est que peu de temps avant la Revolution qu\'une petite noblesse s\'établit a cöté de Tévêché; elle venait en grande partie des campagnes voisines. La Bretagne a eu deux noblesses bien distinctes. L\'une a dü son titre au rei de France, et a montré au plus haut degré les déf\'auts et les qualités ordinaires de la noblesse fran9aise; 1\'autre était d\'origine celtique et vraiment bretonne. Cette dernière comprenait, dès l\'époque de l\'invasion, les chefs de paroisse, les premiers du peuple, de même race que lui, possédant par béritage le droit de marcher a sa tête et de le représenter. Rien de plus respectable que .ce noble de campagne quand il restait paysan, étranger a 1\'intrigue et au souci de s\'enrichir ; mais, quand il venait a la ville, il perdait presque toutes ses qualités, et ne contribuait plus que médiocrement a 1\'éducation intellectuelle et morale du pays. La Revolution, pour ce nid de prêtres et de moines, fut en apparenceun arrèt demort.
Ije dernier évêque de Tréguier sortit un soir par une porte de derrière du bois qui avoisine révéché, et se réfugia en Angleterre. Le Concordat supprima Févèché. La pauvre ville décapitée n\'eut pas même un sous-préfet; on lui préféra Lan-nion et Guingamp. villes plus profanes, plus bourgeoises ; mais de grandes constructions, aménagées de fa^on a ne pouvoir servir qu\'a une seule chose, reconstituent presque toujours la chose pour laquelle elles ont été faites. Au moral, il est permis de dire ce qui n\'est pas vrai au physique: quand les creux d\'une coquille sont trés profonds, ces creux ont le pouvoir de reformer 1\'animal qui s\'y était moulé. Les immenses edifices monastiques de Tréguier se repeuplèrent; l\'ancien sëminaire servit a l\'établis-sement d\'un collége ecclésiastique trés estimé dans toute la province. Tréguier, en peu d\'années, redevint ce que l\'avait fait saint Tudwal treize cents ans auparavant, une ville tout ecclésiastique, étrangère au commerce, a l\'industrie, un vaste monastère oü nul bruit du dehors ne pénétrait, oü Ton appelait vanité ce que les autres hommes poursuivent, et oü ce que les laïques appellent chimère passait pour la seule réalité.
(Souvenirs d\'Enfance et de .Teiinesse, — Calmann Lévy, 1883).
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ERNEST KENAN.
VICTOR HUGO.
M. Victor Hugo a été une des preuves de l\'unité de notre conscience fran^aise1. L\'admiration qui entourait ses dernières années a montré qu\'il y a encore des points sur lesquels nous sommes d\'accord. Sans distinction de classes, de partis, de sectes, dquot;opinions littéraires, le public, depuis quelques jours, a été suspendu aux récits naVrants de son agonie; et maintenant il n\'est personne qui ne sente au coeur de la patrie un grand vide. II était un membre essentiel de l\'Église en la communion de laquelle nous vivons; on dirait que la flèche de cette vieille cathédrale s\'est écroulée avec la noble existence qui a porté le plus haut en notre siècle le drapeau de l\'idéal.
M. Victor Hugo fut un trés grand homrae; ce fut surtout un homme extraordinaire, vraiment unique. II semble qu\'il fut créé par un décret spécial et nominatif de l\'Éternel. Toutes les catégories de l\'histoire littéraire sont en lui déjouées. La critique qui essaiera un jour de démêler ses origines se trouvera en présence du problême le plus compliqué. Put-il Francais, Allemand, Espagnol ? II fut tout cela et quelque chose encore. Son génie est au-dessus de toutes les distinctions de race; aucune des families qui se partagent l\'espèce humaine au physique et au moral ne peut se l\'attribuer.
Est-il spiritualiste ? Est-il matérialiste ? Je 1\'ignore. D\'un cöté, il ne salt pas ce que c\'est que 1\'abstraction; son culte principal, j\'ose presque dire unique, est pour deux ou trois énormes réalités, telles que Paris, Napoléon, le peuple. Sur les ames, il a les idéés de Tertullien ; il croit les voir, les toucher; son immortalité n\'est que 1\'immortalité de la tête. II est avec cela hautement idéaliste. L\'idée pour lui pénètre la matière et en constitue la raison d\'etre. Son Dieu n\'est pas le Dieu caché de Spinoza, étranger au développement de l\'univers; c\'est un Dieu qu\'il estpeut-être inutile de prier, mais qu\'il adorait avec une sorte de tremblement. C\'est l\'ablme des gnostiques. Sa vie s\'est passée dans la puis-sante obsession d\'un infini vivant, qui l\'embrassait, le débordait de toutes parts, et au sein duquel il lui était doux de se perdre et de délirer.
Cette haute philosophie, qui fut l\'entretien journalier des longues heures qu\'il passait seul avec lui-mème, est le secret de son génie. Le monde est pour lui comme un diamant a mille faces, étincelant de feux intérieurs, suspendu dans une nuit sans
1
Ceci fut écrit au lendemain de la mort du poète.
EKNEST REN AN.
bornes. II veut rendre ce qu\'il voit, ce qu\'il sent; matérielle-xnent, il ne le peut. Le tranquille état (Tame du poète qui croit tenir Tinfini ou qui se résigne facilement a son impuissance, ne saurait ètre le sien.
II s\'obstine, il balbutie; il se raidit contre l\'impossible; il ne consent pas a se taire; comme le prophéte hébreu, il dit volontiers: Aaa, Domim, nescio loqui. Sa prodigieuse imagination compléte ce que sa raison n\'apergoit pas. Souvent au-dessus de l\'humanité, parfois il est au-dessous. Comme un cyclope, a peine dégagé de la matiére, il a des secrets d\'un monde perdu. Son oeuvre immense est le mirage d\'un univers qu\'aucun ceil ne sait plus voir.
Ses défauts furent ainsi des défauts nécessaires; il n\'eüt pas existé sans eux, ce harent les défauts d\'une force inconsciente de la nature, agissant par l\'effet d\'une tension inférieure. II était né pour étre le clairon sonore qui renverse les murailles des villes devenues vieilles., II s\'agissait de rompre avec le culte exclusif d\'un passé glorieux, mais insuffisant.
Le dix-septième et le dix-huitième siècle avaient excellé dans une conception bornée de l\'esprit humain. Les grands écrivains de ce temps n\'avaient voulu voir que le fini; les choses leur apparaissaient dans leur état définitit; ils ne les voyaient jamais en train de se faire. lis n\'aimaient que ce qui est clair et certain. L\'infini, le développement, leur échappaient Les mystères des origines, les prodiges de l\'instinct, le génie des foules, l\'esprit des nations, l\'inconscient, le spontané, sous toutes ses formes, les dépassaient. Au commencement de notre siècle, le mal était a son comble.
La contemplation physique de l\'nnivers faisait des miracles; la Mécanique celeste de Laplace et la Méccmique analytique de Lagrange, composées séparément, arrivaient a s\'embrasser comme deux hémisphères combinés exprès pour se\'rejoindre. Mais la contemplation morale de l\'univers, c\'est-a-dire la littérature, était devenue un jeu puéril, quelque chose de vide, de factice, d\'étriqué.
M. Victor Hugo fut le plus illustre parmi ceux qui entre-prirent de ramener aux plus hautes aspirations cette culture intellectuelle déprimée. Un souffle vraiment poétique le remplit; ehez lui tout est germe et sève de vie. Une singulière décou-verte coïncida avec celle de l\'espvit nouveau, c\'est que la lan-gue fraiKjaise, qui pouvait ne plus sembler bonne qu\'a rimer des petits vers spirituels ou aimables, se trouva tout a coup vibrante. sonore, pleine d\'éclat. Le poète qui vient d\'ouvrir a l\'imagination et au sentiment des voies nouvelles, révèle a la
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poésie fraiKjaise son harmonie. Ce qui n\'était qu\'une cloche de ijlomb devient entre ses mains un timbre d acier.
La bataille fut gagnée. Qui voudrait aujourd hui demander compte au général des manoeuvres qu\'il empioya, des sacrifices (mi furent les conditions du succès? Le général est obligé d\'etre égoïste. L\'armée, c\'est lui; et la personnalité, condamnable chez le reste des hommes, lui est imposes. M. Hugo était devenu un symbole, un principe, une affirmation, 1quot;affirmation de I\'ldeaJisme et de l\'art libre. II se devait a sa propre religion; il était comma un dieu qui serait en même temps son prêtre a lui-méme.
Sa haute et forte nature se prêtait a un tel róle. qui eüt ete insupportable pour tout autre. O\'était le moms libre des hommes, et cela ne lui pesait pas. Un grand instinct se taisait jour nar lui. II était comme un ressort du monde spiritual. II n avait pas le temps d\'avoir du goüt, et cela d\'ailleurs lui eüt peu servi. Sa poétique devait être celle qui allait le mieux a sa bataille Elle était en réalité subordonnée a ses grandes strategies littéraires, et parfois elle dut en souffrir, comme toute chose de premier ordre qu\'on réduit a l\'état de chose secondaire et nu\'on sacrifie a un but préféré.
A mesure qu\'il avan9ait dans la vie, le grand idealisme qui l\'avait toujoars rempli s\'ólargissait, s\'épurait. II était de plus en plus pris de pitié pour les milhers d\'êtres que la na^un-immole a ce qu\'elle fait de grand. Eternel honneur de notre race! Partis des deus póles opposes, M. Hugo et Voltaire se rencontrent dans 1\'amour de la justice et de l\'humamte. En 1878 les vieilles antipathies littéraires sönt tombées; les troides tragédies du XVIIIquot; siècle sont oubliées; Victor Hugo décerne a son adversaire l\'apothéose, non certes pour son bagage litteraire, mais malgré son bagage littéraire. Le libéralisme est 1\'ceuvre nationale de la France; on est jugé dans l\'histoire d apres la mesure des services qu\'on y a rendus.
Que se passera-t-il en 1985, quand le centenaire de Victor Huoo sera célébré a son tour? Devant les obscurités d\'un avemr nui0 nous apparait fermé de toutes parts, qui oserait le dire ^ Une seule chose est bien probable. Ce qui est resté de Voltaire restera de M. Hugo. Voltaire, au nom d\'un admirable bon sens, proclame que l\'on blasphème Dieu quand on croit servir sa cause en prêchant la haine. M. Hugo, au nom d\'un instinct grandiose, proclame un père des êtres, en qui tous les êtres sont freres Les prêtres feront défaut aux funérailles de M. Hugo Cela est loyal; il eüt mieux valu que les ohoses se fussent passées aver la même correction aux funérailles de Voltaire. Pour moi, si i\'avais le droit de porter la simarre et le rabat d\'un culte quel-
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ERNEST KENAN.
conque, et que Ton m\'appelat pour donner le dernier adieu a de tels morts, je dirais ce qui suit, en versant sur les fiammes saintes quelques grains d\'encens:
„Prères et soeurs, t\'aites monter, avec eet encens, vos meil-leures prières, en souvenir de ces grands hommes a qui la fagon éjiurée dont ils se figurèrent les choses divines n\'a pas permis de désirer les chants et les rites ordinaires. ün si fort idéal remplit leur ame, qu\'ils s\'affirmèrent l\'immortalité de cette tune, comme l\'immortalité de l\'idéal lui-même.
„Ils crurent si énergiquement au vrai. au bien, a la justice, (ju\'ils congurent ces apparentes abstractions comme une réelle et suprème existence. Leur langage sur ce point fut celui des plus simples _ d\'entre vous. Ils se\' plurent aux mots dont vous vous servez; ils évitèrent la faute de beaucoup d\'esprits subtils (jui, pour ne point parler comme les siècles crédules, s\'exténu-ent a chercher des synonymes a Dieu.\'\'
(Le Figaro du 23 Mai 1885).
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ALEXANDRE DUMAS FILS. Né en 1824.
Romancier, auteur dramatique, publiciste, morahste. Auteur du drame; La dame aux camélias, tiré du roman du meme nom, et d un irrand nombre d\'autres pièces de théatre dont la dermère De.use, est de 1885. - Aprés la guerre out paru; Nouvelle lettre de Junius, Lettre ii M Thiers, L\'Homme-Femrae, Le Divorce, etc. — Edition specia e des ceuvres dramatiques, avec d\'admirables prefaces par 1 auteu,-. M. Dumas est membre de 1\'Académie Fraugaise.
LES PEBMIÈRES REPRESENTATIONS A PARIS.
Je le déclare ici, devant VEurope assemblee, je n ai jamais vu le public injuste, méchant, ni béte, c\'est le mot dont on se sevt a son égard quand on n\'est pas dans ses faveurs. La ou il se porte il y a toujours quelque chose, so.t dans la pensee même de 1\'oeuvre, soit dans son interpretation, qui mérite son déplacement. La oü il ne veut pas aller il y a une raison tou-
iours très-bonne pour qu\'il n\'aille pas. -
II ne demande qu\'a s\'amuser, et il a raison, le theatre n etant nas un lieu d\'épreuves et de mortifications. II a ete plus souvent indulgent pour ce qui était médiocre qu\'inmtelligent pour ce ciui était bon. D\'une masse d\'hommes réums pour rer.dre un verdict dans les choses de la conscience et de l\'espnt, il se degage une moyenne qui est toujours la justice.
Cependant on parle de cabale, c\'est-a-dire a une Première un certain nombre de spectateurs venus avec la ferme resolution de siffler et de faire tomber la pièce. Pendant assez longtemps, quand un ouvrage dramatique tombait, maïs tombait ce qui
alexandre dumas fils.
s\'appelle bien, 1\'auteur et le directeur disaient: II y avait une cabale; les amis, les artistes, les employés, les machinistes répé-taient: II y avait une cabale; et le public disait naïvement: II parait qu\'il y avait une cabale.
Erreur! Consolation de l\'amour-propre blessé! Argument des gens en faute! II y a toujours une cabale ; il n\'y en a jamais, c\'est-a-dire qu\'a toute Première il entre un certain nombre d\'in-dividus très-désireux d\'assister a nne chute. Affaire de concurrence, de rivalité, d\'envie entre auteurs, directeurs et comédiens, paree qu\'il y a encore en France cette conviction que l\'homme qui occupe une situation élevée nous prend cette situation, qu\'il n\'y avait justement que cette place-la pour tout le monde, et que si celui qui l\'occupe ne l\'occupait pas, nous l\'occuperions tous. Mais il se trouve aussi que ces jaloux, ces envieux, ces ennemis, sont précisément les seuls spectateurs qui ne peuvent pas manifester tout haut leur opinion secrète; et comme ils tiennent eux-mêmes dans l\'art une position quelconque, ils sont par cel a même condamnés au silence, ou, ce qui est plus douloureux encore, a une apparente sympathie. Disons tout. Si peu artistes que soient ces adversaires naturels, quand 1\'oeuvre est bonne ils se laissent entralner, et ils applaudissent très-franchement.
Je me rappellerai toujours le mot d\'un de nos confrères, homme de talent, mort aujourd\'hui, et qui avait conquis dans la litté-rature dramatique uq rang assez élevé. II avait écouté, sans décroiser les bras, les quatre premiers actes d\'une comédie qui obtenait un grand succès, tout autour de lui, et qui allait le faire descendre de deux ou trois échelons. Au cinquième acte, l\'artiste l\'emporta tout a coup sur l\'homme, et suivant le mouvement général, il s\'écria, malgré lui, en battant des mains ;
— Ma foi, tant pis, il faut que j\'applaudisse !
Et, depuis ce jour, il fut un des partisans les plus sincères de l\'auteur qu\'il n\'avait jamais voulu connaitre jusqu\'alors.
Voila ce qui arrive de toutes les eabales : elles sont étouffées quand l\'ceuvre est bonne, elles triomphent justement quand l\'oeuvre est mauvaise; bulle de savon ou rochers de granit, selon le vent qui souffle.
La cabale est une légende qui nous vient des grandes soirees de 1830 a 1835. Le public se divisait alors en deux camps bien tranchés, 1\'un résolu a siffler toujours, l\'autre a battre des mains quand même. Ce n\'était- plus une cabale, c\'était deux eabales, l\'une pour, l\'autre contre. Ces représentations étaient des batailles qui n\'étaient jamais ni complétement gagnées ni complétement perdues. Comme après certaines batailles véritables, on chantait le Te Demn des deux cótés. Aujourd\'hui le public ne nous fait
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plus tant d\'honneuv. Les choses se passent d\'une manière plus simple, et quand nous tombons, c\'est qu\'il n\'y a vraiment pas moyen de faire autreinent.
Tout ce que nous pouvons pour nous-mémes, c\'est d\'avoir 1\'aiv de croire encore a la cabale, quand nous voyageons et que nous sommes forces d\'expliquer nos mésaventures a des person-nes de province ; mais celui de nous qui voudrait invoquer sérieuse-ment cette excuse, au milieu de ses confrères, se ferait rire au nez.
Les deux seuls exemples de cabale qui aient eu lieu dans ces derniers temps se sont produits, 1\'un a l\'Odéon 1, l\'autre au Théa-tre Francais2. Mais ce n\'étaient pas des cabales littéraires, c\'e-taient des cabales politiques ; ce n\'était pas aux écrivains qu\'on en voulait, c\'était aux personnes.
Non-seulement il nquot;y a pas de cabales, mais, au contraire, les salles sont faites de manière a assurer le succès ; les quelques protestations qui se font jour quelquefois, — bien rarement, — aux Premières, ne sont causées le plus souvent que par les amis de I\'auteur et par la claque, qui veulent imposer trop vite et trop brayamment le triomphe de leur opinion. II est tout naturel, en eft\'et, qu\'un jour de Première, nous remplissions la salle de nos amis, des amis de nos amis, des amis du directeur et des amis de leurs amis, des amis des comédiens, etc., etc ... Mais nous . ne saurions trop engager tous ces anus réunis a ne s\'enthousiasmer que pen a peu par un crescendo dont la gra dation est d\'un effet stir.
Ce jour-la et la veille de ce jour-la, nous faisons bien assez de mécontents au dehors sans nous en créer encore au dedans, puisqu\'il nous est impossible de répondre d\'une manière etficace a toutes les demandes qu\'on nous adresse et de taire pénétrer dans la salie tous les amis que nous avons.
Socrate, auteur dramatique ou directeur de théatre, reviendrait bien vite, ce jour-la, sur ce qu\'il disait des amis véritables. II est vrai que le lendemain il se retrouverait tout seul dans sa petite maison d\'Athènes; car nos amis, a qui nous n\'avons pu faire voir la première, se soucient fort peu de la seconde. Pour ma part, je n\'ai jamais trouvé, jusqu\'a présent, qu\'un seul ami qui m\'ait toujours demandé pour mes Secondes, et pour mes Secondes seulement, les deux places que je lui aurais voluntiers données pour mes Premières. II est vrai que c\'est un artiste qui ne se laisse pas influencer par le tapage du premier jour, quel qu\'il soit. C\'est le Trois cent-unième qui se fait reporter,
1
Gaëtana, d\'Edmond About, 1 Janvier 1862.
2
He ii riet te Marëchal, des frères Goncourt, Décenibre 1865.
ALEXANDRE DUMAS TILS.
comme on dit a la Bourse. II veut connaltre I\'oeuvre, I\'entendre, la juger, la goüter. II est de ces malins qui viennent dejeuner dans les maisons oil Ton a i\'ait un grand repas la veille.
Cette mode des Premières a pris un tel développement chez nous, qu\'on ne saura jamais le parti qu\'un auteur en renom on en vogue pourrait tirer, ce jour-la, de sa situation exceptionnelle. 8a femme, ses enfants, ses amis, son domestique, sa femme de ménage, ses fournisseurs, ses voisins, ses eréanciers, le quelqu\'un qui connait quelqu\'un qui le connalt, quieonque a le moindre rapport direct ou indirect avec lui devient un personnage important.
On le caline, on le dorlote, on le fiatte, on I\'appelle: , — Mon eher maitre, — mon petit vieux, — mon illustre ami, — mon plus ancien camarade, — toi que je n\'ai jamais oublié.quot; — On lui fait des citations, on le tutoie en latin, on le compare a Molière, a Beaumarchais: Kegnard n\'est pas suffisant; on lui parle de sa mère ; on lui rappelle nne personne aimée ; on met tout en jeu : les points suspensifs, les points d\'exclamation, la plaisantei\'ie, la tristesse, la grace, la ruse ; les uns écrivent quatre pages, les autres un seul mot qui doit tout dire. Celui-ci fait valoir qu\'il vous a rencontré il y a six mois; il est vrai qu\'on ne I\'a pas revu depnis. mais on 1\'a rencontré il y a six mois, c\'est un titre cela; celui-la a beaucoup connu monsieur votre père, il le voyait chez une dame qui est morte, bien malheureu-sement; I\'un est jeune, l\'autre est vieux, l\'un est un homme, I\'autre est une femme, voilé des droits ou je ne m\'y connais guère. Bref, tous les gens qu\'on connalt, une grande partie de ceux qu\'on ne connalt pas, veulent assister a votre nouveau iriomphe, et pour cela, naturellement, ils s\'adressent a vous, et, c\'est comme fait exprès, ils veulent tous être a la Première, et tous aux meilleures places.
II y a des amis plus terribles que ces derniers, lesquels, en somme, ne sont pas des amis; ce sont les amis sincères et dis-crets, qui n\'osent pas vous ennuyer de leurs demandes, qui se disent que vous penserez a eux parce que vous les aimez, que vous aimez en effet, et a qui vous ne pensez pas. Au beau milieu de la representation, tout a coup leur nom se met a flam-boyer sur tous les décors, ou bien vous les apercevez en chair et en os dans la salle. lis ont payé, sans rien dire, leur stalle ou leur loge, ils applaudissent tant qu\'ils peuvent; ou bien ils n\'ont pu entrer, quoi qu\'ils aient fait, et ils vous écrivent le lendemain pour vous féliciter dès qu\'ils ont appris votre succès. Ces amis-la sont rares.
(Paris-Guide, 1™ Partie. — Lacroix, Yerbneckhoven et O, -1867).
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EMILE MONTÉGUT.
Né en 1826.
Critique littéraire distingué. — A donua de belles traductions de l\'oeuvre philosophique d\'Kmerson, de 1\'histoire d\'Angleterre par Mac-aulay, et du tliéatre complet de Shakespeare. — Depuis 1847 collaborateur de la Revue des Deux-Mondes; depuis 1857 successeur de Gustave Planche pour le compte-rendu des nouvelles publications littéraires dans cette_ Revue. — Un volume d\'études artistiques et littéraires sur lltalie, un autre sur l Angleterre, un tnnsième sur la France.
Dü GÉNIE DE ROSSINI.
II importe vraiment de ne pas laisser oublier ce qu\'est un homtne de génie et de rappeler les signes certains auxquels on le reconnait, surtout a une époque oü le monde des arts présente quelque ressemblance avec le spectacle que présenta 1 Olympe a 1\'époque de la decadence du polythéisme. Jamais il n\'y eut tant de dieux qu\'a l\'époque oü il cornmengait a ne plus y en avoir. La vaste familie des immortels, si longtemps féconde, avait cessé d\'engendrer, et l\'Olympe se recrutait. comme sur la terre les families consulaires et patriciennes, par le système de 1\'adoption. Les dieux étrangers entraient et prenaient place dans les rangs de eet Olympe vieillissant, qu\'ils étonnaient toujours et scandalisaient quelquefois. Étaient-ce bien des dieux? Oui, sans doute, et cependant pourquoi portaient-ils leur divmité avec un effort si visible, tant de lourdeur, de gaucherie on d\'or-gueil? On remarquait surtout leur manque de souplesse et leur quot;persistance dans une attitude unique a laquelle ils semblaient comme contraints. Le dieu syriaque ou persan, aux vêtements constellés de pierreries, semble vouloir faire bonte par sa pompe bizarre aux légères et simples draperies des vieux habitants de
ÉMILE MONTÉGUT.
l\'Olympe. Le dieu nomade protnène éternellement antour de lui des yeux remplis d\'une immuable et morne gravité. Le dieu barbare parait comme figé dans une attitude de fiére impassi-bilité. On peut imaginer que plus dune fois quelque vieil Olympien, impatienté de ce faste emphatique ou de cette auto-matique fierté, fut tenté de leur dire: „O dieux nouveaux, nous gémissons vraiment de la contrainte que vous paraissez subir; mettez-vous done a l\'aise, nous vous en prions; vous êtes chez vous. Pourquoi ces mines rébarbatives, et a qui en veulent ces yeux menagants ? Est-ce pour bien marquer que vous êtes des dieux? Nous vous en croyons sur parole. Est-ce pour nous étonner de votre majesté quot;? Nous ririons de cette prétention. Les dieux se gouvernent avec liberté, et leur puissance ne leur pèse pas plus que leur immortalité. Ah 1 si notre vieillesse désormais sterile pouvait être réjouie par la naissance d\'un rejeton de notre race, si le destin permettait aux nymphes d\'etre encore fécondes, vous verriez comme eet enfant divin qui naitrait de nous croltrait sans connaltre la gaucherie, l\'emphase et la roi-deur; avec quelle abondance les paroles musicales s\'échappe-raient de ses lèvres, quelle aisance et quelle souplesse distingue-raient ses mouvements, et comme sa majesté lui serait légère. II ne serait ni fier ni vain de sa divinité, car il ne comprendrait même pas qu\'il put être autre chose qu\'un dieu. Si vous étiez vraiment des dieux, vous seriez plus insouciants de vos dons, car vous sauriez que vous ne pouvez pas en être depouillés.quot;
Le discours de ce vieil Olympien, Rossini a dü le tenir bien des fois, en riant des efforts laborieux ou pénibles de plus d\'un contemporain pour se hisser sur le piédestal de la renommee. Ces luttes difficiles de la volonté contre les lenteurs d\'un instinct rebelle, il ne les a pas connues. II n\'est pas de ceux qui ont eu a accomplir sur eux-mêmes le miracle de Moïse frappant le dur rocher pour en faire jaillir la source. Son ame est musicale comme le soleil est lumineux, et les melodies tombent de ses lévres sans plus de peine qu\'il n\'en coüte a l\'eau de couler. Ses ceuvres sont le produit d\'un instinct naturel irrésistible et inné, et c\'est pourquoi elles sont si parfaites et laissent chez les auditeurs une telle plénitude de bonheur et une sensation de volupté si intense. Elles agissent sur nous comme les objets naturels qui nous donnent toujours complètement la sensation, quelle qu\'elle soit, qu\'ils doivent nous donner, et qui ne nous laissent jamais a demi satisfaits. Quelle fralcheur pourrait-on ajouter a la fralcheur de l\'eau lorsqu\'elle s\'échappe de son lit souterrain ? Quel rayon pourrait-on ajouter au soleil lorsqu\'il brille dans un ciel sans nuages ? Quelle mollesse pourrait-on
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ÉMILE MONTÉGUT.
ajouter a la clarté de la lune pendant les sereines nuits de 1\'été? U en est de mêrae des oeuvres de Rossini. II n\'y a rien a ajoutei\' a 1\'allégresse et au bonheur dont elles nous remplissent.
II taut s\'enteudve pourtant quand nous disons que Rossini est una incarnation du génie italien; il ne représente qu\'une moitié de ce génie, la plus briilante et la plus joyeuse. Cette terre classique par excellence aime les genres et les types tran-chés, et ne connalt pas les nuances, si bien qu\'il semble que, par amour de la netteté, elle ait scindé son ame et en ait fait deux parts qui vivent chacune d\'une vie qui lui est propre. II n\'y a pas de caractère moins complexe que le caractère italien; aussi peut-on dire que ce peuple, qui passe pour dissimulé, est au contraire condamné fatalement a la franchise, car il y est force par la simplicity classique de sa nature. Ne cherchez pas chez lui l\'enchevêtrement romantique de facultés, de vertus et de vices contraires qui distingue les autres nations de I\'Europe et surtout les nations septentrionales. Ce caractère ne met en saillie que les points extremes, essentiels, importants de la nature humaine. Cette hardie netteté se fait remarquer en tou-tes choses, dans la vie active comme dans la vie morale, dans les arts comme dans la politique. Aussi peut-on dire que Fame de ritalie est en quelque sorte manichéenne, car elle se présente sous -deux aspects absolument contraires. D\'un coté, elle n\'est que sourire et lumière; de I\'autre, elle n\'est que ténèbres et douleurs. II y a toujours eu deux Italies qui se sont dérou-lées parallèlement sans jamais se confondre et qui ont chacune leurs représentants glorieux.
II y a, d\'une part, une Italië grave, sombre, douloureuse, 1\'Italië de Dante, de Michel-Ange, de Machiavel. Les hommes qui appartiennent a cette Italië se distinguent par une ardeur sérieuse et une intensité de passions qu\'on chercherait vainement ailleurs. Jamais la note de la douleur et du désespoir ne tut donnée avec une telle puissance et une si implacable apreté, pas mème dans ces vieux cantiques hébreux on. Fame fait pourtant un appel si formidable au Dieu de miséricorde et de vengeance. Et, d\'autre part, il y a une Italië gaie, heureuse, légère, amoureuse des brillantes sensualités, éprise des beautés du raonde, aussi radieuse que 1\'autre Italië est sombre et sévère, aussi expansive que 1\'autre est désespérée. Comme cette Italië est naï-vement dépourvue de scrupules et gracieusement immorale! Comme elle est male dans ses sensualités, tt comme sa bonne humeur est cordiale! Son rire résonne tranc et sans contrainte, sa joie jaillit en tlots luminenx. Jamais time, ce semble, ne fut plus robuste aux plaisirs et plus richement étoffée pour le bon-
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ÉMTLE JIONTÉGÜT.
hem-. Le pathétique ne manque pas cependant dans cette Italië heureuse; mais les larmes de ce pathétique sont douces a verser, et ses douleurs, loin d\'étreindre le coeur, 1\'inondent comme une volupté délicieuse. Le monde n\'a pas connu de plus hardi et plus brillant contraste que celui de ces deux Italies.
Bonheur, malheur, toute 1\'Italie est dans ces deux mots, et ils expliquent toute son histoire. Ce sont les deux notes que son génie fait retentir avec une incomparable puissance. Avais-je tort de dire que les Italiens n\'avaient jamais voulu coraprendre de la nature humaine que ce qu\'elle a d\'essentiel et d\'important? Bonheur, malheur, il n\'y a pas dans le langage humain une troisième expression qui ait une signification et une importance égale a celles de ces deux-la. Cette Italië heureuse est celle que représente Rossini. Rossini, c\'est Arioste s\'exprimant par la langue des sons : même bonne humeur inspirée, même cordialité lumineuss, même virile sensualité, même grace robuste. Je souligne trés a dessein cette épithète de robuste, pour bien marquer que dans cette grace il n\'y a rien des aimables faiblesses qu\'on décore souvent de ce nom: pas de mièvrerie, pas de préciosité, pas de fadeur mélancolique, pas de sentimentalité maladive. Tout, chez Rossini, est de qualité et de substance solides, de qualité sterling, comme diraient les positifs anglais, fait pour durer longtemps et braver les vicissitudes de l\'opinion, les intempéries de la mode et les injures des systémes : tout est male, sain et riche, même la sensualité, même la frivolité, même la vulgarité.
Personne, je crois, et dans aucun art, n\'a exprimé avec autant de puissance et de charme les sentiments qui sont doux au cceur de l\'homme. Rossini est par excellence le chantre du bonheur. On a tout dit en vérité sur sa musique, lorsqu\'on a dit que son caractére est d\'être radieuse et de porter l\'allégresse dans les ames de ses auditeurs. Ne lui cherchez aucun point de res-semblance, même éloignée, avec l\'autre Italië,TItalie douloureuse et sombre. Le bonheur est tellement l\'essence de sa nature et la pente nécessaire et instinctive de son génie, que, même lorsqu\'il exprime les passions les plus cruelles ou les sentiments les plus graves, — la jalousie, 1\'amour tragique, le patriotisme et la passion de la liberté, la terreur religien.se et l\'élévation de l\'ame vers Bieu, — je ne sais quelle joie et quelle ivresse découlent de ses chants. II m\'est impossible de me représenter son Moïse autrement que sous la forme d\'un beau prélat romain plastique-ment majestueux, et arrachant l\'obéissance non par la terreur, mais par l\'enthousiasme respectueux qu\'inspire sa noble personne. Les terreurs de Sémiramis sont a peu prés aussi tragiques que l\'aimable eff\'roi qu\'on éprouve lorsqu\'on entre dans une belle
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église, éclairée par un jour crépusculaire, tout odorante des parfums de l\'encens et. toute mélodieuse encore des prières des pré-tres. On a remarqué que les chants d\'amour de Mozart avaient quelque chose de religieux et qu\'ils pourraient facilement être transfovmés en chants d\'église. On pourrait dire de Rossini^ que tous ses chants religieux ou tragiques ont quelque chose d\'heu-reux et pourraient être transformés en sérénades. Quoi qu\'il fasse, il ne peut échapper a la charmante l\'atalité de son génie; il lui faut bon gré mal gré laisser apparaltre le sourire. II a trouve moyen de rendre rayonnante et mélodieuse la douleur de la Mère dont le cceur fut percé des sept glaives. Comme cette douleur est bien cadencée et bien rythmée! Beaucoup s\'obstinent a voir dans le Stal/at de Rossini une ceuvre religieuse ; religieuse a l\'italienne, c\'est possible; mais religieuse dans l\'acception propre du mot, non. Tout ce qu\'on peut en dire de plus vrai, c\'est que si, par hasard, les rossignols sont chrétiens, c\'est a peu prés ainsi qu\'ils doivent fêter le vendredi saint.
(Poètes et Artistes ile l\'Italie. — Hachette et C\'e, 1881).
ÉMILB MONTÊGUT.
ALBERT REVILLE.
Isé en 1826.
Occupe au Collége de France, après avoir été durant viugt ans mi-nistre léformé a Rotterdam, la nouvelle chaire consacree a I\'histoire des religions. — Nombreux ouvrages théologiques et de critique reii-gieuse. — Articles littéraires dans la Revue des Deux-Mondes et dans la Nouvelle Revue. — Dernières publications: Prolégomènes de I\'histoire des religions, \'1881; Religions des peuples non-civilisés, \'1883; Religions du Mexique etc., 1885.
DE LA RELIGION ET DÜ SENTIMENT EELIGIEÜX.
Supposons qu\'un habitant de Sirius ou de Saturne, doué d\'intelligence, capable de juger tout ce qui se passe parmi nous, mais absolument bonié, quant a sa faculté de connaltre, aux notions de besoins physiques, de travail prévoyant, de vie sociale, d\'art, de science et de morale, ait trouyé moyen de venir sur notre terre et d\'assister invisible a tout ce qui s\'y fait. II verrait que notre espèce a beaucoup travaillé depuis qu\'elle est sur notre planète, il observerait nos sociétés, nos armées, nos gouvernements, nos arts, nos sciences, nos mceurs, et il com-prendrait tout cela. Pourtant il y aurait tout un groupe de faits terrestres qui serait pour lui absolument incomprehensible. II verrait des édifices trés nombreux et de formes difterentes se remplir a certains jours, a certaines heures: pourquoi faire? II verrait des multitudes s\'astreindre a des mouvements bizarres, génuflexions, mains jointes, tètes baissées, modifier leur nour-riture ou même s\'en abstenir, parler, ou chanter, ou se taire, des hommes autrement vêtus que les autres, des images, les unes hideuses, les autres ravissantes, des sacrifices, des proces-
ALBERT RÉVILLE.
sions, des discussions, des livres, peut-être des supplices, peut-êt,re des guerres sanglantes, — et le motif, la raison de tout cela lui échapperait absolument C\'est en vain qu\'il s\'ingénievait a la conjecture!\'. Son dépit redoublerait si quelqu\'un pouvait lui dire qu\'il ne découvre en tout cela que la surface trés extérieure d\'un monde a, part qui plonge dans les profondeurs de la vie terrestre, soit collective, soit individuelle. II se verrait forcé de retourner dans son étoile, ayant tout compris dans la vie terrestre. excepté cette détermination-la, qui est la religion.
Schleiermacher a eu raison de signaler le sentiment de dépendance comme faisant partie intégrante du sentiment religieus. En effet l\'esprit avec lequel l\'homme veut se savoir uni doit lui être supérieur. Autrement il ne pourrait trouver dans runion avec lui cette synthèse victorieuse du monde et de la destinée qui fait 1\'essence même de la religion sous toutes ses formes. (J\'est par égard pour la vérité historique que nous nous bor-nons a l\'idée de supériorité. En se développant, le sentiment religieux élève cette supériorité a la souveraineté absolue. C\'est a cette condition seulement que la synthèse est légitime. Mais csci n\'est vrai que pour les religions avancées, beaucoup se con-tentent de la simple supériorité. Toutefois nous découvrons ici l\'une des grandes raisons qui ont fait que l\'objet des adorations bumaines a toujours été con «ju comme un être conscient et personnel. C\'est même la une des causes qui font que la religion varie. A mesure que l\'épaisse ignorance des premiers jours se dissipe, l\'homme découvre que bien des objets qu\'il prenait pour des personnes ne sont en réalité que des choses. A partir du moment oü il en a la certitude, il ne les adore plus. Car l\'homme qui sent, qui pense et qui veut, se sentira toujours supérieur a ce qui n\'a ni sentiment, ni pensée, ni volonté. C\'est le com-mentaire de la grande pensée de Pascal sur la noblesse supérieure de rhomine devant l\'univers inconscient, quand même cet univers l\'écraserait; mais l\'homme „sait qu\'il meurt, et l\'avan-„tage que l\'univers a sur lui. l\'univers n\'en sait rien quot;
Nous voyons done par la que le sentiment de dépendance n\'est religieux que s\'il se rapporte a un esprit. Nous dépen-dons toujours de forces et de phénomènes inanimés qui échap-jient a notre libre action, les intempéries, par exemple, ou les maladies. Nous ne songeons pas a en faire des dieux. Qaand on les adora, c\'est qu\'on les avait personnifiés
L\'erreur de Schleiermacher est de n\'avoir pas vu, ou du moins fait entrer en ligne de compte, que dans le sentiment religieux le sentiment de dépendance se mêle étroitement au sentiment de l\'union, de la réciprocité, de la mutualité, lequel n\'est pas moins
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ALBERT KKVILLK.
essentiel a la religion que le premier. C\'est le un-stérieuy Dein Me in inscrit sur le cor de Charlemagne a Aix-laChapelle. L\'a-nalyse du sentiment religieus n\'est compléte que si Ton met sur une même ligne ces deux facteurs premiers, le sentiment de la dépendance vis-a-vis de l\'objet religieux et le sentiment de Fu-nion réelle ou a réaliser entre cet objet et le sujet.
En fait, le sentiment religieux posséde une saveur propre qu\'on nequot; peut comparer qu\'a elle-même, comme le sentiment du beau ou du vrai. La définition s\'arrête ici comme devant un élément irréductible et sans analogie. Mais il se compose ensuite d\'autres éléments hétérogènes qu\'il ramène a l\'unité, dont ii se nourrit, et qu\'il frappe a son empreinte. On peut y voir une double gamme ou une double série de sentiments que l\'on peut énumérer dans l\'ordre de l\'intensité toujours plus marquée.
II y a la gamme qui se rattache au sentimeut de dépendance et que nous pouvons dérouler de cette manière:
Bespeel, vénération, crainte, effroi. terreur.
II y a ensuite la série se rattachant au sentiment de l\'union réciproque :
Admiration, joie, eonfiance, amour, extase.
Nous inscrivons l\'extase comme le moment suprème de la seconde série, paree que le sentiment religieux, surexcité dans une ame très-impressionnable, va jusqu\'a l\'extase, qui est un des phénomènes religieux les plus digues d\'attention.
(Prolégoinénes ile l\'histoire des religions. — Fisclibaclier, ISS\'l, 3nu\' Édition).
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PAUL DE SAINT-VICTOR.
1827—1881.
Gentilhomine-littérateur, successivement critique dramatique et cri-tique d art aux journaux Le Pays, La Presse, La Liberté, et Le Mcmi-teur. — Recueil d\'études variées: Hommes et Dieux, \'1867. — Etude générale sur le tliéatre ancien et moderne: Les deux Masques, dont la seconde partie n\'a paru qu\'après la mort de l\'auteur. — On a réuni dans un volume spécial les articles de Paul de Saint-Victor sur Victor Hugo, quot;1880.
LES CONTES DE FÉES.
I
II n\'est pas un bibliophile qui ne connaisse Ia première edition des Hist oir e$ ou Contes du temps passé avec des moralités, publiés chez Charles Barbin, en 1697. Venerable et charmant bou-quin imprimé en grosses lettres, comme pour être lu plus a 1\'aise par les lunettes troubles des aïeules et les yeux éblouis des petits enfants. II a pour frontispice une belle estampejaunie par le temps qui représente une vieille assise a son rouet, dans une chambre éclairée par une lampe antique, et contant ses contes a trois marmots groupés autour d\'elle, le nez en 1\'air, et la bouche ouverte. Au-dessus de la vieille se déroule un écriteau qui porte ces mots: Contes de ma Mére lOye.
N\'est-elle pas, en efïet, notre mère a tous, cette vieille filand?.ère ? Elle a bercé nos premiers rêves, donné des ailes a nos idéés naissantes; elle a fait voler l\'oiseau-bleu sous le ciel de notre berceau. Humble Scheherazade de la France 1 elle n a ni la bouche d\'or, ni l\'imagination magnifique de sa grande sceur orientale. Elle ne raconte pas ses histoires sur la terrasse d\'un sérail, accoudée
PAUL DE SAINT-VICTOR.
au lit d\'un calife. Elle n\'a pas devant elle, comme la conteuse arabe, pour inspirer ses récits, cet horizon de Bagdad, d\'oü Ton découvre tant de pays enchantés, depuis la Syrie jusqu\'au fond de I\'lnde. Dans les Müle et une Nuits, la splendeur des fables veflète, en les grossissant, les pompes de la civilisation et de la nature orientale. Tout est prodiges et prestiges : les arbres chantent, l\'eau parle, les pierres précieuses font l\'amour, les lieurs proposent des énigmes. Des oiseaux fabuleux emportent du bout de leur beo les talismans des pélerins, et les turbans des marchands pleins de sequins d\'or : on trouve des diamants dans les poissons éventrés. Le tapis magique transportant trois princes de la Chine a l\'lnde fróle en l\'air les ailes de 1\'oiseau Koe dont 1\'envergure éclipse le ciel. — Parcourez ces villes merveilleuses. Les maisons peintes se reflètent dans des eaux dormantes; des leopards a la chame gardent leurs cours tapis-sées de cachemires, oü trépignent des chevaux qui descendent du coursier de Job. Les bazars, sombres et splendides, allongent a perte de vue leurs petites boutiques garnies de plumes d\'au-truche et d\'écuelles pleines de pierreries. Q\'a et la, des oreilles clouées sur les auvents, servent d\'enseigne aux marchands pré-varicateurs. Sur les places publiques stationnent des elephants, aux trompes peintes, qui portent des tours chargées de jongleurs et de baladins. Dans les temples, de graves idoles assises, jambes croisées, suivent partout, de leurs yeux d\'escarboucle, ceux qui les regardent. Le despotisme et le destin frappent sur la foule des coups de théatre éblouissants. Le caftan du visir tombe subitement sur les épaules de l\'esclave; le mendiant se réveille sur le tróne du calife; des fils de roi demandent l\'aumöne a la porte de la mosquée. — L\'Euphrate bruit la-bas sous les platanes, roulant dans ses flots le co ff\'re mystérieux oir git la „Dame massacrée.quot; Des palanquins passent par les rues, escortés d\'eunu-ques criards et de cymballers qui font rage. De grands nègres a demi sauvages vont noyer au fleuve les odalisques infidèles, cousues dans des sacs. Amine, enveloppée de ses voiles de mousseline, parcourt le bazar des fruits et le bazar des épices, et fait ses provisions pour régaler les Trois Galanders. Le ,Petit Bossuquot; joue du tambourin dans la boutique du tailleur. — Voyez entrer, par la porte de la ville, cette caravane de muiets chargés de grands vases de cuir . . . c\'est une bande de voleurs qui passe ; chacune de ces outres contient un des brigands de la caverne Sésame. — Cette femme, masquée d\'un manteau, qui rase les murs comme une chauve-souris, et enfile la porte du cimetière, est une goule qui va souper d\'un cada-vre fraichement enterré. — Suivez cette vieille qui vous fait de
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PAUL DE SAINT*VICTOR,
loin des signes mystérieux : elle vous conduira dans la maison, oü Chalne-des-Coeurs vous attend, couchée sm- mi sopha d\'am-bre, devant une table garnie de cédrats, de vins de Schiraz et de tartelettes au gingembre. — Cependant, prenez garde a cet homme drape d\'un burnous noir, qui róde par la ville, suivi d\'un compagnon respeotueux. II épie les mystères des nuits a la porte des caravansérails et sous le figuier des citernes. Par moments, son sourcil se fronce, un éclair jaillit da son oeil oblique, comme une lame sortie du fourreau . .. L\'Ange Noir, qui marque, la nuit, du bout de sa lance, les portes de ceux qui mourront le matin, n\'est pas plus terrible. Passez en tremblant devant ce ródeur nocturne ; rentrez en vous-même, et repassez voc actions du jour. Demain, des têtes coupées allongeront leurs barbes entre les créneaux du palais. C\'est le juge absolu, le justicier suprème, le Commandeur des Croyants, le calife Ha-roun-al-Raschid qui fait sa ronde, suivi de Giafar, son fidele visir.
Comme a la porte des mosquées le musuiman dépose ses sandales, de même l\'Européen laisse au seuil de ce livre ses pensées inquiètes et actives. Le calme des pays chauds qu\'il exhale se communique a l\'esprit. Peu de passions, nul mouvement d\'idées ; 1\'amour ne s\'y montre que sous la forme maté-rielle des épouses passives ou des Péris sans ame. Le sang y coule indiff\'éremment, comme pour remplacer le vin défendu. II y est aussi naturel de couper des têtes que de cueillir des oranges. On n\'y cherche pas le bonheur, on le trouve dans un tré-sor découvert, ou gagné par quelque acte d\'hospitalité. Le travail se réduit a attendre paresseusement le chaland, accroupi sur une natte, en roulant les grains du rosaire. A quoi bon lutter et combattre? Un fatalisme immuable régit ce monde si mouvant en apparence, rempli de métamorphoses et de catastrophes. Dieu est Dieu, chaque homme a son Génie, chaque destinée a son étoile. Le glaive du Sultan erre comme la foudre sur les Croyants ; sa faveur vole sur eux comme l\'aigle: elle choisit dans la foule les élus de Dieu et les porte jusque sur les marches du tröne. — Eésigne-toi, attends et courbe ta tête: elle tombera demain, si Allah le veut... peut-être aussi se relèvera-t-elle couronnée.
II
Tout au contraire, la Mère-l\'Oie de nos contes est née dans les forêts de la Germanie, sous un ciel chargé de brouillards; et si vous sautez brusquement des contes arabes a ses légendes.
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i! vous semblera passer du plein soleil a un clair de lune. Plus de Génies aux ailes d\'aigle ni de Péris lumineuses; mais des gnomes qui ram pent sous la mousse, des nains velus qui the-saurisent dans le creux des pierres, des nixes aux dents vertes qui gardent au fond de l\'eau les ames des noyés, des ogres qui mangent la chair fraicLe, des vampires qui boivent le sang chaud, des vierges-serpents qui rampent dans des souterrains, des pre-neurs de rats qui emportent les petits enfants, des sorcières a califourchon sur des chats d\'Espagne, des mandragores qui chantent sous les potences, des homoncules qui vivent, comme des sang-sues, au fond d\'une bouteille... toute une mythologie folie et sinistre, dont le diable est le Jupiter et donr, le sabbat est l\'Olympe.
Cette sorcellerie excentrique n\'a sans doute ni Pharmonieuse beauté de la Fable grecque, ni l\'éclat du conté de 1\'Orient. Et _ pourtant, que de poésie dans ses cauchemars! que d\'aurores boréales dans cette nuit du Nord ! que d\'apparitions délicieuses surgissent a chaque détour de la forêt des légendes! — C\'est la Willis dansant du bout de ses pieds morts sur l\'herbe pale des clairières; c\'est l\'Ondine folie et sans ame peignant ses cheveux d\'or au bord des fontaines; c\'est la Femme-Cygne qui dépouille. lorsqu\'elle vient a terre, sa robe de plumage; c\'est la Walkirie qui raye de ses patins d\'argent l\'opale a perte de vue des glacés scandinaves; ce sont ces volées de lutins et de farfadets dont les noms seuls brillent comme des gouttes de rosée au soleil: Origan, Marjolaine, Saute-aux-Champs, Saute-Huisson, Saute-au-Bois, Verd-Joli, Jean-le-Vert, Jean-des-Arbrisseaux. Fleur-de-Pois, Grain-de-Moutarde: diminutifs de faunes, monades de sylvains, parcelles d\'Amours, ames des fleurs, elixirs des plantes, atomes incarnés, globules animés de l\'air! — C\'est encore, la Fée, reine de cette ruche de génies ailés, jeune comme 1\'aurore dont elle réfléchit les couleurs, millénaire comme Ia montagne qu\'elle habite, chan-geante comme la lune sous la quelle elle, danse, perfide comme l\'eau qu\'effleurent ses pieds aériens. La Fee, c\'est-a-dire la Nymphe antique il l\'état fluide et incorporel: un être aux mille visages, aux mille masques, aux mille nuances, tantöt bete et tantót étoile; une forme illusoire, nuageuse et mobile, comme la nature de l\'Occident dont elle est l\'image.
Ce terrible et doux grimoire, compliqué par les traditions étrangères, alia de siècle en siècle s\'allongeant et s\'embrouillant sur les lèvres des nourrices et des vieilles femmes. Les nourrices surtout en perpétuèrent les récits. C\'est de leur sein rustique qu\'a jailli cette voie lactée de la féerie qui sillonne d\'une si vague clarté le ciel de l\'enfance. Charles Perrault écrivit son livre sous la dictée do ces muses crédules. L\'accompagnement naturel de sa lecture
PAUL DE SAINT-VICTOR.
serait. Ie bourdonnement d\'un rouet, le branie assoupissant d\'un berceau.
Ijivre unique entre tons les livres, mêlé de la sagesse du vleil-lard et de la candeur de 1\'enfant. II incarne le mensonge, il persuade Fimpossible, il apprivoise les chimères et les hippogriffes, et les fait s\'ébattre dans la maison, comme des animaux domes-tiques. Tous les êtres fabuleux qui, dans la légende, voltigent a une distance.infinie de la vie réelle, Perrault les privé et les humanise. II leste d\'un grain de bon sens francais ces Esprits évaporés que la lune gouverne; il les revêt de clarté et de vraiserablance, il leur donne l\'air familier d\'une race fraternelle. Le conteur emmène l\'enfant jouer au pays des songes, et l\'enfant croit courir dans le jardin de sa mère.
Ses Fées, ployées en deux sur leurs baguettes fatidiques, ressemblent aux raères-grands du temps, courbées sur leurs longues Cannes a bec de corbin. Ses jeunes princesses, si polies et si sages, sortent d\'hier de la Maison de Saint-Cyr. Les fils de reis qui les rencontrent dans les bois, en revenant de la chasse, ont la haute mine et la courtoisie des dauphins de France. Le style Louis XIV répandu sur ces féeries gothiques leur donne un charme nouveau. On aime a retrouver dans le pal ais de la Belle-au-Bois-Dormant les filles d\'honneur, les gen-tilshommes de la chambre, les mousquetaires, les vingt-quatre violons et les „Suisses au nez bourgeonnéquot; de la grande galerie de Versailles. II nous plait que la méchante reine veuiile manger la petite Aurore ,a la sauce Robert.quot; Les .mouches de la bonr.e faiseusequot; vont k ravir aux sceurs de Cendrillon. Quand le Petit-Poucet, , après avoir fait quelque temps le métier de courrier et y avoir amassé beaucoup de bien,quot; achète pour son père et pour ses frères „des offices de nouvelle création,quot; cette conclusion de 1\'histoire paralt un dénoüment naturel. Mascarade piquante et naïve! II nous semble voir Obéron en habit de marquis, se promener avec Titania coiffée a la Fontanges, dans une chaise a porteurs aérienne, qu\'escortent Ariel et Puck, déguisés en pages.
La couleur du XVII® siècle, empreinte sur ces légendes immé-moriales, n\'est plus, aujourd\'hui, un anachronisme, mais une harmonie. N\'est-il pas déja un temps de féerie, le siècle royal, oü tout un peuple de courtisans vivait enchanté dans le cercle de 1\'étiquette, au milieu des statues et des jets d\'eau d\'un jardin magique? La trompe des chasses de Marly et de Rambouillet sonne d\'aussi loin a nos oreilles que le cor d\'Artus, dans la forêt de Broceliande. Les lourds carrosses qui transportaient proces-sionnellement cette cour pompeuse de palais en palais et de fête en fête, ont une tournure aussi étrange que les dragons volants
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I\'AUL DE SAINT-VICTOE.
et les citrouilles attelées de souris. Les rondes des fées et les menuets des duchesses se dessinent dans le même lointain brumeux et bleuatre. — Ainsi, les histoires de la Chevalerie étaient deja bien vieilles lorsque les tisseurs de la Flandre les déroulaient sur leurs tapisseries de haute lice. Aujourd\'hui, l\'étoffe séculaire semble contemporaine du roman brodé sur sa trame: sa vieillesse mêlée a son antiquité ne fait plus qu\'une avec elle.
Les contes de Perrault ont gardé d\'ailleurs, sous leur costume rococo, le caractère fantastique des légendes dont ils sent sortis. Pour avoir été débrouillée par Le Notre et taillée par La Quin-tinie, cette sylve enchantée n\'en conserve pas moins ses échos antiques, et ses racines se rattachent aux plus profondes traditions. Les Fées de Perrault arrivent directement des forêts cel-tiques; ses Ogres descendent des Rakshas de 1\'Inde et du Cyclope homérique. Le Petit-Poucet est l\'incarnation gauloise de ces-1\' Nains qui remplissent les légendes allemandes de tours subtils joués aux géants. Le Chat Botté revient du sabbat, et la terreur qu\'il inspire s\'explique par les métamorphoses félines des sor-cières. Le palais de la Belle-au-Bois-Dormant correspond, par des passages secrets, a la caverne des Sept-Dormants et a cette montagne de la Thuringe oü 1\'empereur Frédéric, au milieu de sa cour, dort accoudé sur une table de pierre dont sa barbe rousse fait trois fois le tour. La pantoufle de Cendrillon s\'appa-reille a la sandale de Ehodope, enlevée par un aigle et jetée par lui sur la poitrine de Psammétique, roi d\'Egypte, qui fit chercher, par toute la terre, la femme a qui elle appartenait, et 1\'épousa dès qu\'on 1\'eut trouvée. Peau-d\'Ane remonte peut-étre a l\'Ane d\'or d\'Apulée. Les antiquaires, en s\'approchant de très-près, reconnaissent dans Barbe-Bleue un roi breton du VIe siècle, nommé Comorus, qui tuait ses femmes, que ressuscitait ensuite saint Gildas. De temps en temps, des formules anciennes se détachent sur le clair langage du conteur, pareilles a des inscriptions archaïques enchassées entre les pierres neuves d\'un edifice reconstruit. — „Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien „ venir ? — Je ne vois rien que le soleil qui poudroie etl\'herbe „qui verdoie.quot; — „Tire la chevillette, la bobinette cherra.quot; — „Elle vient de douze mille lieues de la.quot; — „Elle alia done bien „loin, bien loin, encore plus loin..— C\'est la voix cassée et lointaine de la Tradition interrompant un récit moderne.
Mais, encore une fois, le talent de Perrault est d\'avoir revétu ces vieilles légendes qui couraient le monde, de formes propres a séduire l\'imagination enfantine. —Un grand poète nous montre le lion de Némee, l\'hydre de Lerne, le triple Géryon, le sanglier d\'Erymanthe, tous les monstres vaincus par Hercule, qui rodent
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PAUL DE SAINT-VIOTOR.
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dans la chambre d\'Omphale et fixent sur son rouet un oeit humilié 1. De meme, dans le livre du charmant conteur, les génies et les ogres, les fées et les géants, créatures difformes. du chaos des mythes, effroi de la légende, terreur des campagnes, viennent, conduits et apprivoisés par ce doux esprit, tourner pacifiquement autour d\'un berceau.
(Hommes et Dieux. — Michel Lévy, 1872, 4« Edition).
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Victor Hugo: Les Contemplations. - Le Rouet d\'Oinigt;hale.
MARCELLJN BERTHELOT Né en 1827.
Chimiste célèbre, collègue et émule de Würtz et de J.-B. Duinas. — Professeur de chimie organique au Collége de France depuis 1864. — Quantité d\'ouvrages spéciaux. — Recherches historiques sur l\'état de la science ehiraique chez les Anciens. — S\'est révélé comme penseur et comme écrivain dans une réponse a M. Renan, publiée dans les Dialogues et Fragments Philosophiques de ce dernier, 1876.
DE LA SCIENCE IDÉALE.
J\'ai dit ce qu\'était la science positive, son objet, sa méthode, sa certitude; je vais maintenant parler de la science idéale. Commen9ons par son objet.
La science positive n\'embrasse qu\'une partie du domaine de la connaissance, telle que l\'humanité l\'a poursuivie jusqu\'a présent. Elle assemble les faits observés et construit la chalne de leurs relations; mais cette chalne n\'a ni commencement ni fin, je ne dis pas certains, mais même entrevus. La recherche de l\'origine et celle de la fin des choses échappent a la science positive. Jamais elle n\'aborde les relations du fini avec l\'infini. Cette impuissance doit-elle être regardée comme inhérente a 1\'in-telligence humaine? Faut-il, avec une école qui compte en Prance et ailleurs d\'illustres partisans, faut-il regarder comme vaine teute curiosité qui s\'étend au delü des relations immédiates entre les phénomènes? Faut-il rejeter parmi les stériles discussions de la scolastique tous les autres problèmes, paree que la solution de ces problèmes ne comporte ni la même clarté, ni la même certitude?
La réponse doit être cherchée dans l\'histoire de l\'esprit hu-
MABOELLIN BERTHELOÏ.
main: c\'est la seule manière de rester fidéle a la méthode elle-même. Or la science des relations direotement observables ne répond pas complétement et n\'a jamais répoudu aux besoins de 1\'humanité. En deija comme au dela de la chains scientifique, 1\'esprit humain coiKjoit sans cesse de nouveaux anneaux; la oil il ignore, il est conduit par une force invincible a construire et a imaginer, jusqu\'a ce qu\'il soit remonté aux causes premières. Derrière le nuage qui enveloppe toute fin et toute origine, il sent qu\'il y a des róalités qui s\'imposent a lui, et qu\'il est forcé de concevoir idéalement, s\'il ne peut les connaltre. II sent que la résident les problèmes fondamentaux de sa destinée Ces réalités cachées, ces causes premières, l\'esprit humain les rattache d\'une manière fatale aux faits scientifiques, et, réunis sant le tout, il en forme un ensemble, un système embrassant 1\'universalité des choses matérielies et morales.
Ce procédé de l\'esprit humain représente done un fait d\'ob-servation, prouvé par 1\'étude de chaque époque, de chaque peuple, de chaque individu; il n\'est pas permis de refuser de 1\'apercevoir. C\'est ici un fait comme tant d\'autres: son existence nécessaire dispense d\'en discuter la légitimité. II se passé dans l\'ordre intellectuel et moral quelque chose d\'analogue a ce qui existe dans l\'ordre politique. L\'existence actuelle d\'un gouvernement idéal et quot;absolument parfait a toujours été a bon droit regardée comme chimérique; et cependant jamais un peuple n\'a pu subsister un seul moment sans un système gouvernemental plus ou moins imparfait. De même, dans l\'ordre de Tintelligence, la connaissance rigoureuse de l\'ensemble des choses est inaccessible a l\'esprit humain, et cependant chaque homme est force de se construire ou d\'accepter tout fait un système complet, embrassant sa destinée et celle de l\'univers.
La métaphysique cependant n\'est pas un simple jeu de l\'esprit humain; elle renferme un certain ordre de réalités, mais qui n\'ont pas d\'existence démontrable en dehors dn sujet. La véri-table signification de cette science a été clairement établie p ai-Kant dans sa Critique de la raison pure. Elle étudie les conditions logiques de la connaissance, les catégories de l\'esprit au-main, les moules suivant lesquels il est obligé de concevoir les choses. Par la, la métaphysique aussi peut être regardée comme une science positive, assise sur la base solide de l\'observation. Hatons-nous d\'ajouter cependant que ces moules, envisagés indé-pendamment de toute autre réalité, sont vides, aussi bien quu ceux des mathématiques, qui d\'ailleurs dérivent des mèmes notions, quoique dans un ordre plus restreint.
Non-seulement la critique directe de la raison prouve qu\'il en
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est ainsi, mais on arrive au même résultat par ]\'examen des systèmes qui se sont succëdé dans 1\'histoire de la plülosopliie. Tout système métaphysique, quelles qu\'en soient les pretentions, n\'a de portée que dans l\'ordre logique; dans l\'ordre réel, il ne fait autre chose qu\'exprimer plus ou rnoins parfaitement l\'état de la science de son temps; c\'est une nécessité a laquelle per-sonne n\'a jamais échappé.
(Répouse il Einest Kenan. — Calmami Lévy, 1876).
J.-J. WEISS. Né en 1827.
Critique littéraire, journaliste, et hornme politique. — Ancien prefes-seur d\'histoire a la faculté de Dijon, ancien conseiller d\'Etat sous Émile Ollivier, ancien sous-secrétaire d\'État aux Affaires Etrangères sous Gambetta. —• A été nommé récemraent bibliothécaire a Fontaine-bleau. — M. Weiss est sorti de l\'École Normale Supérieure, en mème temps que Prévost-Paradol, Edmond About, Taine, Sarcey, etc.
■LE DRAME DANS VICTOR HUGO.
M. Victor Hugo possède a un haut degré le don des accessoires et de l\'appareil du drame. II ne possède pas le don du drame même. Shakespeare et Racine représentent les deux extremes du drame moderne; M. Victor Hugo est aussi éloigné de 1\'un que de I\'autre, ce qui ne veut pas dire qu\'il soit entre les deux. L\'entre-deux est assez bien repré-senté chez nous par Ponsard, qui a réussi è, faire entrer 1\'allure de Shakespeare dans le cadre de la tragédie classique.
Qu\'est-ce que le drame shakespearien ? C\'est une succession d\'actes et d\'évënements qui se déroulent immédiatement et crtiment sous les yeux mêmes du spectateur, et qui naissent logiquement d\'une situation fondamentale et du choc de passions dominantes et contradictoires. II y a dans Othello un nombre infini d\'incidents infiniment divers. lis concourent tous vers le même but. lis enveloppent tous, sous la variété de leurs formes, comme une éclosion inévitable, la fureur finale du More et le destin tragique de la patricienne de Venise.
Qu\'est-ce que le drame racinien ? C\'est l\'analyse minutieuse des mouvements de l\'ame, pour trois ou quatre personnages
J.-J. WEISS.
principaux, dans la crise capitale de leur passion dominatrice on de leur vie. Le spectateur n\'assiste pas aux événements qui la préparent; il n\'assiste pas davantage aux actions qui la dénouent. Les uns se sont passes bien longtemps avant le moment du drame; les autres sont perpétrées le plus souvent dans la coulisse. Mais leur reflexion sur le coeur de chaque personnage en scène est présente, vivante et poignante; et ce coeur s\'ouvre et palpite jusqu\'en ses replis les plus cachés devant le spectateur, qui per^oit a 1\'instant meme l\'effet nécessaire des événements et l\'explication indubitable des actes. Non seulement, quoi qu\'ait dit M. Taine, la tragédie classique, pourvu que ce soit Racine, Corneille, ou a tout le moins Voltaire qui la manie, est une action et un drame; mais encore c\'est le drame sous sa forme la plus concentrée et par conséquent la plus saisissante. Quelle que soit d\'ailleurs la différence de figure du drame racinien et\'\' du drame shakespearien, quelque ablme qui sépare dans l\'un efc l\'autre drame les procédés de composition, les mceurs, la conception historique et poétique, il n\'est pas moins vrai que la nature du pathétique et sa genèse restent les mêmes. Moi, spectateur, je ne suis pas affecté (VOthello, en somme, autrement que de Phèdre. Dans l\'un et l\'autre cas, j\'ai devant moi une situation que je saisis sans effort, des tempéraments qui sont dans la nature et dans 1\'histoire et qui n\'ont pas été arbitraire-ment i\'orgés par le poète en sa fabrique cérébrale; des passions puissantes, ici plus brutales et plus nues, la décorées d\'un vête-ment plus raffiné, simples pourtant et qui sont celles de tous les ètres créés, du lion courageux et du faon timide comme de l\'homme lui-même. Le poète a subi le premier, sincèrement et naïvement, 1\'emotion tragique qu\'il cherche a me communiquer; il a pleuré, il s\'est indigné, il a tremblé avant de prétendre me faire m\'indigner ou pleurer ou trembler. La forme du drame est ce qu\'on voudra. La forme mise a part, le poète ne s\'est rien permis, pour le fond de l\'ame, d\'artificiel et d\'arbitraire.
Qu\'est-ce que le drame de M. Victor Hugo ? C\'est une succession de thèmes philosophiques et historiques, oü manque presque toujours la psychologie de Findividu comme cells des situations sociales, mais qui sont\' traités avec une éloquence poétique. C\'est du drame de M. Victor Hugo, et non du drame fran9ais au XVIIe siècle, qu\'on doit dire que tout s\'y passe en discours et en déclamations. On sourit aujourd\'hui quand on songe de quelles épigrammes acérées le cénacle, en 1830, pour-suivait le système des tirades de l\'ancienne tragédie et l\'insti-tution antique et vénérable du confident. C\'était bien la peine de tant se moquer du confident de tragédie pour le remplacer
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par le monologue interminalile, procédé qui n\'exige pas, de la part du poète, un plus grand efifort d\'imagination et qui est beaucoup moins vraisemblable. C\'était bien la peine de regarder a la loupe la rhétorique si discrète de Eacine et de la dénoncer avec fracas, pour nous apporter a la place les antithéses patiem-ment construites, les périodes d\'une complication implacable et préméditée, les énumérations colossales !
Dans les tragédies ou drames en vers de M. Victor Hugo, on ne sent pas un déroulement progressif de Paction. Le nojud se donne des airs de noeud gordien; il est en réalité le plus lache du monde; les incidents sont forcés, inattendus, souvent baroques, toujours trop brusques; tout cela ne fait pas une péripétie. Les costumes, les gestes et les attitudes remplacent les caractères; les passions sont incertaines ; le poète, qui peint a fresque, ne prend pas même la peine de dessiner nettement les positions réciproques. Quoi de plus incousistant qu\' Hernani, ce bandit aragonais qui ne parle que de meurtre et d\'échafaud, qui joue l\'Erynnie attachée au pas de don Carlos — De ta suite, j\'en suis l... — qui veut sans cesse le tuer, le tient sans cesse au bout de son poignard et ne le tue jamais! Quoi de plus incompréhensible que Euy-Blas, qui, étant favori de la reine et premier ministre dans un Etat despotique, souffre d\'etre menacé et perdu par un scélérat qu\'il a vingt moyens de faire taire? Le drame s\'eflbndre si 1\'on ne fait pas 1\'effort trés difficile de supposer que ce Ruy-Blas, amoureux, ambitieux et patriote, est paralysé jusqu\'a l\'idiotisme subit par l\'idée qu\'il a étó laquai? ! L\'a-t-il été, seulement? r^tait-ce être laquais, dans ce temps-la, qu\'être attaché a la maison d\'un grand seigneur en qualité de valet de chambre secrétaire? Admettons que Ruy-Blas ait été laquais. II ne l\'a été que d\'une fa^on accidentelle; et ce ne serait pas la peine d\'en parler tant s\'il n\'éprouvait le besoin irrésistible d\'etre un homme fatal. Je ne sais si c\'est M. Victor Hugo qui a inventé l\'homme fatal. Je suis porté a le croire: Hernani est venu avant Antony. Toujours est-il que s\'il n\'a pas créé l\'homme fatal, il l\'a popularisé. C\'est son héros favori. C\'est lui, c\'est ce maudit de la nature et de la société, c\'es; ce révolté élégiaque, pittoresque ou furieux contre la société et la nature, que M. Victor Hugo a installé dans tous ses drames.
Hernani, Triboulet, Ruy-Blas, Didier, Otbbert jouent tous le personnage de l\'homme \' fatal. En créant l\'homme fatal cepen-dant, M. Victor Hugo a plutót créé un travers qu\'un caractére Othbert, Didier, Ruy-Blas, Hernani, Triboulet lui-mème sont des êtres faibles, titanesques seulement dans leur language, a qui les rebellions fécondes sont inconnues.
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Mais ce qui fait surtout défaut dans le drame de M. Victor Hugo, c\'est la passion sincère et l\'émotion jaillissante. II ysup-plee par l\'appareil théatral. Ses drames sont, avaik; tout, des spectacles. II y aurait beaucoup a dire sur ce chapitre. Nous ne contestons pas tout ce que M. Victor Hugo, par le soin du costume et l\'activité de la raise en scène, a ajoute au drame de cliquetis et de mouvement. II faut pourtant quelque autre chose. Le cerceuil de Lucrcce Borgia, le cortège lugubre de Marie Tudor, le sac sinistra du Ttoi s\'amuse, la litière écarlate du cardinal dans Marion Delorme, nous communiquent tout d\'abord un choc rapide de terreur ou bien plutót de surprise. Mais La Harps: 1\'a dit: „Malheur a qui ne cherche qua etonner ; oar on n\'étonne pas deux fois !quot; On est resté insensible I\'autre jour devant le sac oü s\'enveloppe le cadavre de Blanche: c\'est que le sac était prévu, connu et escompté.
S\'il n\'y a dans le drame hugolesque ni action dramatique, ni emotion dramatique, ni caractère dramatique, il n\'y a done rien ? II y a, au contraire, beaucoup. II y a un grand écrivain qui y développe la langue créée par lui. II y a un grand poète qui y dérouie sa poésie. H y a une ame-peuple touohée d\'un rayon du soleil de 1830, qui s\'y exprime et y resplendit. II y a un Titan révolté, celui-la réel et vrai; il y a une muse déchalnée de la colère tribunitienne, qui, sous le coup des événements, fera un jour retentir les Chdtiments, et qui, jusque-la, s\'épanche en des fictions contre tout le bas, tout le vil, tout le méchant, tout le grotesque des gouvernements de despotisme et de déca-dence. Et il y a aussi les ondines rêveuses et les sylphes vapo-reux, la harpe, pleine de grace, et la lyre, pleine de frissons étranges, du romantisme. Partout oü l\'ceuvre théatrale exprime avec saillie le poète, le tribun, l\'écrivain, elle se relève; elle n\'en devient pas pour cela un drame; elle devient n\'importe quoi de tressaillant, de musical, qui subjugue et qui charme.
La langue de M. Victor Hugo, qui est ce qu\'on a le plus contesté en lui, restera sa gloire dans la postérité comme elle est sa conquête. II fallait que cette langue tut. A la fin du premier empire, la belle langue franQaise était devenue, entre les mains des derniers épigones du genre classique, semblable a une cavale autrefois noble, qui est main tenant épuisée et efflanquée. M. Victor Hugo a monté la cavale, il l\'a piquée de l\'éperon ; et il lui a donné un mors aux dents superbe. Ou bien, si Ton veut, il l\'a désarticulée, démembrée, désossée, massacrée; il l\'a jetée tpute vive dans la chaudière bouillante, comme fit Médée pour Eson, et il l\'a tirëe de la rajeunie. La langue franQaise a recouvré, avec lui et par lui, la puissance de coloris et l\'heu-
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veuse brutalité de l\'expression oratoire qu\'elle avait perdues depuis Bossuet; elle s\'est enflee, comme jamais, de colère et d\'orgueil; et cela, quoi qu\'on ait dit, selon Ja loi rationnelle devolution qui était en elle. A beaucoup d\'égards, M. Victor Hugo doit être tenu pour un formidable perturbateur de 1\'esprit francais, non de la langue elle-même. II a cree ii profusion des formes, des couleurs, des rythmes et des sons. II a été peintre avec le mot et musicien avec le vers.
La belle enfance de fils de soldat, la plus heureuse qu\'on puisse rêver, la plus féconde pour un poète, Fa promené, de sa nais-sance a sa douzième année, a travers la Prance, I\'ltalie et I\'Es-pagne, parmi les gestes grandioses de l\'épopée impériale. C\'est alors qu\'il a amassé a son insu son premier trésord\'impressions, de couleurs et de lumières. L\'Espagne surtout, en bien comme en mal, s\'est marquée fortement en lui; sa poésie a bien souvent, trop souvent, la magnificence aride de la sierra castillane. II a acquis pour toujours, dans cette odyssee de l\'enfance, le sens de la couleur locale et celui de la couleur liistorique. Quelles que puissent être les erreurs historiques matérielles qu\'on trouve dans ses drames, l\'impression générale du moment historique y lt; st presque toujours juste ; la divination de 1\'histoire y est pres-que toujours süre et exacte. Nous sommes bien, avec Lucrèce Borgia, dans 1\'Italie des tyrans du moyen age; avec Uernani et liuy-Blas, dans l\'Espagne du XVIl! siècle et dans celle du XVIP siècle: avec Marion Belorme, dans la Prance de Louis XIII. La magie de la résurrection historique par la poésie; malgré l\'excès, malgré le débordement des particularités fausses, pédan-tesques, arbitraires, est poussée dans les Burgraves a un point de puissance incroyable. On y tient, dans l\'étroit espace d\'un burg, l\'Allemagne profonde et touflue du XIIe siècle. Un vent frais du Danube allemand et du Rhin court a travers ces pages. Que disons-nous? le Danube lui-même y semble couler avec son ampleur de grace: le Ellin, avec son mystère tranquille et son apre douceur. Remarquons, en passant, qu\'ici c\'est peut-être la race qui agissait en M. Victor Hugo. Son père était de Lorraine, son nom de familie Hugo est allemand; les prénoms de son père, Leopold-Sigishert, sont encore plus caractéristiques dans le même sens. L\'Espagne est l\'un des grands facteurs de la poésie hugolesque; l\'Allemagne en est un autre.
Aussi M. Victor Hugo a pour véritable empire la ballade, le romancero, l\'épopée. II a le don de l\'épopée autant qu\'il a peu celui du di-ame. II l\'a a un degré unique dans notre littérature. Sa langue, comme sa forme d\'imagination, est épique. Comment se fait-il qu\'ayant été seul ou presque seul épique dans la France
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des temps modernes il n\'ait pas donné a la littérature fi-an9ai3e l\'épopée qui lui manque? Ce n\'est pas le lieu d\'en chercher les raisons. M. Victor Hugo ne laissera, dans le genre qui était le sien, que les splendides fragments de la Légende des siècles et des Quatre Vents de VEsprit. Mais tout ce qu\'il a écrit, qui n\'était pas purement lyrique s\'est tourné de soi-même au ton de l\'épopée. C\'est la loi qui domine sou théatre. Hernani, Carlos, don César, Barberousse, Magnus, Othbert, Régina, la reine d\'Es-pagne, qui ne sont pas des personnnges de drame, sont en revanche des héros d\'épopée, de romancero et de ballade. Les drames oü ils se meuvent impliquent une ballade ou un poème épique dialogués. Quand la langue n\'y fléchit pas, quand le vers ne s\'y perd pas dans la diffusion, comme généralement la sensation historique s\'y trouve aveo la sensation épique, nous sommes enveloppés de sublime ; nous sommes enlevés dans le courant des siècles et de leur légende. C\'est le grand effet que produisent sur nous, par endroits. Hernani, Buy-Blas, et surtout les Bur-graves, la plus belle oeuvre peut-être (intrigue dramatique mise a part) qui soit sortie des mains du poète.
(Revue Politique et Littéraire, 2 Décembre 1882).
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EDMOND ABOUT.
1828—1885.
Romancier, publiciste, journaliste, auteur dramatique. — Romans célèbres; ïolla, Le roi des Montagues, Les manages de Paris, Ger-maine, 1856 etc. — Satires; La Grèce contemporaine, 1855; La question romaine, ISBl. — Économie politique: Le Progrès, quot;1864; 1\'A. B. C. du Travailleur, 1868; Histoire d\'un Fellah, 1869. —Pièces de théatre: Guillery, 1856; Gaêtana, 1862, et un recueil intitulé: Théatre Impossible, Ï861. — Nommé membre de l\'Académie Frangaise, Edmond About est mort peu de jours avant la date fixée pour sa réception.
UNE LETTRE D\'ADIEU.
Elle dormit d\'un sommeil agité, et s\'éveilla le lendemain avec un grand mal de tête. Elle se leva, se tralna péniblement jus-qu\'a son petit miroir, et s\'effraya en voyant combien ses traits étaient altérés. Sa faiblesse, et un frisson qui ne dura pas plus de dix minutes, la for9èrent de rentrer au lit. Quand les reli-gieuses vinrent savoir de ses nouvelles, elle avait le pouls violent, le visage rouge, la peau sèche, la gorge enflammée, les entrailles brülantes: le progrès fut si prompt et si imprévu, qu\'on n\'eut pas le temps de la renvoyer a sa familie, comme le prescrivait la règle du couvent. La conitesse, mandée en teute hate, accou-rut avec son médecin. Le docteur Ely reconnut tous les sym-ptómes de la fièvre typboïde, et pratiqua immédiatement une saignée. II s\'efibrQa de rassurer la comtesse en affirmant que, de toutes les formes de la maladie, la forme inflammatoire était celle qui laissait le plus d\'espérances: il se garda de lui dire que le mal était presque toujours incurable lorsqu\'il était engen-dré par des causes morales. Mme Feraldi aurait voulu qu\'on
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transportat sa fille, soigneusement enveloppée, jusqu\'a son palais : elle accusait 1\'air du couvent d\'etre malsain. Le docteur rappor-tait le mal a d\'autres causes, telles que le chagrin, les privations et la nostalgie. Tolla avait souffert au dela de ses forces, elle avait vécu de jeune et d\'abstinence, et, depuis la veille du ler mai, elle s\'était esilée du printemps, du grand air et de la liberté.
Pendant sept jours entiers elle vécut sans sommeil, sans repos, agitée par des rêves pénibles, accablée par un mal de tête insupportable qui pesait sur toutes ses pensees. Lorsque le délire la quittait, elle consolait sa mère. Elle ne douta pas un instant que sa raaladie ne fut mortelle. Dès le second jour elle voulut écrire une lettre pour Lello.
,\'Si j\'attendais plus longtemps, dit-elle, je ne pourrais plus lui faire mes adieux.quot;
En l\'absence de la comtesse, une jeune religieuse écrivit sous sa dictée la lettre suivante :
„Te souviens-tu, Lello, que nous sommes convenus autrefois de ne jamais nous mettre au lit sans avoir fait la paix ensemble ? Eéconcilions-nous, rnon ami: je vais dormir longtemps. Je me suis coucbée hier matin avec une grosse fièvre, il parait que c\'est la fièvre typhoïde. Le cher docteur assure qu\'on n\'en meurt presque jamais; moi, je sens bien que je n\'en guériraipas. C\'est ma faute; j\'ai passé trop de nuits en prière, j\'ai jeüné trop souvent. J\'aurais dü savoir qu\'on ne joue pas impunément avec la santé. Ne cherche pas d\'autres causes a ma mort: c\'est le chatiment d\'une longue imprudence. Ma mère s\'imagine que l\'air du couvent m\'a fait mal, mais le docteur affirme que non : je te dis cela pour te prouver que tu n\'as pas de reproches a te faire ; tu auras assez de tes chagrins! Voila tous nos projets bien changés! Nous n\'irons ni a Venise,, ni a Lariccia, ni a Capri. Quand je comparaltrai en presence du bon Dieu, j\'espère qu\'il me pardonnera de t\'avoir aimé plus que lui. Toi, tu vas vivre longtemps ; je prierai mon ange gardien qu\'il ajoute més années aux tiennes. Sois heureux pour tout le bonheur que tu m\'as donné. Quand tu me disais : Tolla mi a! je voyais les cieux ouverts. Tu m\'as promis de ne pas te marier si tu venais a me-perdre: c\'est une promesse qui était bonne autrefois, dans le temps oü nous nous croyions éternels ; maintenant je te commande-de l\'oublier. Tu ne désobéiras pas a ma volonté dernière ? Choisis une femme douce et pieuse, qui ne te défende pas deprierpour moi. Si tu as une fille, tache d\'obtenir qu\'on l\'appelle Tolla: de cette fagon, tu te souviendras de mon nom toute ta vie. Je crois
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que nous aurions eu de beaux enfants et que je les aurais bien élevés. Adieu. Quand tu recevras cette lettre, donna un baiser a mon pauvre petit portrait: c\'est tout ce qui restera sur la terre de ta fidéle
„Tolla.quot;
Cette lettre, signée de la propre main de Tolla, fut portée discrètement a la poste: elle partit le soir même par la voie de terre, a l\'insu de la familie Feraldi.
(Tolla. — Hachette et Cie, 1855).
GÉNIE MAEITIME DES GRECS.
La marine grecque est aussi ancienne que le peuple grec. La première fois que la nation s\'est fait connaitre au monde, c\'est lorsqu\'elle est allee sur des vaisseaux piller la ville de Troie. Le veritable héros de la Grèce, ce n\'est pas le fougueux Achille, qui ne savait qu\'aimer, hair, pleurer et combattre. Achille est un homme du continent, élevé loin de la mer; Achille a Tame droite ; Achille ne calcule pas ; Achille n\'a rien gagné a la guerre de Troie, que la mort et Fimmortaiite ; Achille n\'est Grec qu\'a demi. On dirait, au contraire, que la Grèce s\'est incarnée tout entière dans I\'insulaire Ulysse, qui sait naviguer et mentir, qui spécule sur ses affections et sur ses malheurs; qui, lorsqu\'il échange ses armes avec un ami, fait en sorte de gagner au change ; qui, avant de tuer les prétendants, conseille a sa femme de leur demander de riches présents; Ulysse le héros marin, marchand et fripon.
Si Ulysse ressuscitait aujourd\'hui et qu\'il se trouvat trans-porté au milieu des Athéniens aux belles cnémides, devant le café de la Belle-Grèce, il leur dirait:
„Je vous reconnais, quot;vous êtes mes enfants. Vous aimez comme nous Tor fauve et 1\'argent étincelant; comme nous vous aimez le bien d\'autrui; comme nous vous avez des barques solidement baties, qui glissent sur le dos de la mer: vous savez acheter, vendre et dérober. Comme nous vous convoitez une grande ville située vers le soleil levant, au dela des mers profondes. Vous espérez, quand vous I\'aurez prise, réduire les citoyens en esclavage, et vous asseoir, les bras croisés, dans les palais bien batis. Mais, croyez-moi, si vous ne voulez pas vous preparer des repentirs amers, attendez, comme nous, le moment favorable. Attendez que
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Jupiter vous ait donné des chefs habiles et courageux, que Vulcain vous ait forge des armes invincibles, et surtout que vous soyez deux contre un : car c\'est la tout le secret de la guerre.quot;
On cite au bazar d\'Athènes rhistoire d\'un capitaine marchand qui aurait fait radmiration d\'Ulysse. Ce brave homme était né a Lisbonne; il avait vendu sa cargaison et de plus son navire. Ses matelots lui demandèrent: „Comment nous ramèneras-tu au pays ? ïu nous as promis de nous rendre au Pirée.
— Soyez tranquilles, répondit le capitaine, je me charge de tout. Vous serez bientót en route. En attendant, voulez-vous faire un tour en mer ? J\'ai vendu le navire, mais il me reste le canot. L\'acquéreur m\'a laissé un petit mat qui est encore bon, et une voile qui n\'est pas trop déchirée. Je vous offre une promenade.quot;
Les matelots s\'embarquèrent sans défiance. II les conduisit, en \'\' flanant, a Gibraltar; de Gibraltar il les transporta a Marseille, oü il devait sans faute leur procurer un embarquement; de Marseille il les mena voir Toulon; de Toulon il les entralna jusqu\'a Gênes. Au bout de six mois, le canot entrait triom-phant au Pirée.
II y avait dans ce marin 1 etolfe d\'un diplomate. II y a dans chaque Grec Tetolfe d\'un marin.
Deux insulaires se rencontrent sur le port de Syra.
„Bonjour, frère ; que fais-tu ? (c\'est-a-dire : Comment vas-tu \'?)
— Bien; merci. Que dit-on de nouveau?
— Le Dimitri, le fils de Nicolas, est revenu de Marseille.
— A-t-il gagné beaucoup d\'argent?
— Vingt-trois mille six cents drachmes, a ce qu\'on assure. C\'est beaucoup d\'argent.
— II y a longtemps que je me dis : II faut que j\'aille a Marseille. Mais je n\'ai pas de bateau.
— Si tu voulais, nous en ferions un a- nous deux. N\'as-tu pas du bois?
— J\'en ai bien peu.
— On en a toujoui\'S assez pour faire un bateau. J\'ai de la toile a voiles^ et mon cousin Jean a des cordages: nous nous mettrons ensemble.
— Qui est-ce qui commandera ?
— C\'est Jean: il a déja navigué.
— II nous faudra un petit gar^on pour nous aider.
— J\'ai mon filleul Basile.
— Un enfant de huit ans! II est bien petit.
— On est toujours assez grand pour naviguer.
— Mais quel chargement prendrons-nous?
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— Notre voisin Petros a des vallonées: le papas a quelques tonnes de vin; je connais un homme de Tinos qui a dn coton; nous passerons a Smyrne, si tu veux, pour charger de la soie.\'r Le bateau se construit tant bien que mal; l\'équipage se recrute dans une ou deux families; on prend chez les voisins et les amis toutes les marchandises qu\'ils veulent vendre, on va a Marseille en passant par Smyrne ou mêrne par Alexandrie; on vend la cargaison; on en prend une autre ; et, lorsqu\'on revient a Syra, le navire est payé par le fret, et les associés se partagent encore quelques drachmes de bénéfice.
(La Grèce contemporaine. — Hnchette et C\'e, 1872, 6mlt;\'Edition).
LES PAYSANS GRECS.
C\'est chez les paysans qu\'il faut voir et étudier la familie.
Un soir, a la fin de mai, après une longue course dans les montagnes de l\'Arcadie, nos guides nous arrêtèrent au village Cacolétri. La première maison qui se présenta devant nous nous attira par un charme irresistible. Ce n\'est pas qu\'elle fut plus belle ou plus curieuse que les autres. Elle s\'élevait, comme ses voisines, Lau milieu d\'un petit massif d\'arbres du Nord et du Midi, d\'oliviers frileux et de poiriers robustes, de figuiers et de noyers- Elle était précédée, comme les autres, d\'un modeste métier de bois ou les filles du logis passent le jour a tisser du coton. Toutes ces chaumières sont construites sur le même plan, comme dans un phalanstère. II est vrai que c\'est le plan le plus simple de tous, celui que la nature semble avoir enseigné a tous les hommes : quatre murs et un toit, une porte basse oü nous manquions rarement de nous heurter la tête, et deux étroites fenêtres fermées par des volets. De cheminée, point. La fumée s\'enfuit par oü elle peut. Aussi le toit est-il du plus beau noir, et, comme on ne le ramone jamais, la suie s\'y suspend en stalactites. Le mobilier est uniforme. Quelques grosses urnes de terre : c\'est le grenier ; on y renferme l\'huile et le grain, quand on en a. Quelques troncs d\'arbres creusés, quelques paniers d\'osier ou de roseaux, revêtus de bouse de vache: ce sont les armoires. Quelques grossiers tapis de feutre: ee sont les lits ; quelquefois une outre pendue au mur; c\'est la cave ; chez les plus riches, on trouve un coffre de bois: c\'est la qu\'on renferme les choses précieuses, qui ne le sont guère. L\'argent est si rare dans ces campagnes que la dot des filles se paye en vêtements. Les habitants, comme aux premiers jours du monde,
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EPMOND ABOUT.
échangent directement des fruits contre du lait, du lait contre du coton. J\'ai vu nos agoj-ates payer je ne sais quelle dépense avec des clous. On ouvrirait ce coffre qui enserre tous les trésors de la maison, on y trouvevait les mêmes richesses que chez le berger de la Fontaine:
.....Des lambnaux,
L\'habit d\'uu gardeur de troupeaux,
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette.
Et, je pause, aussi sa musette.
La partie la plus intéressante du mobilier, c\'est le berceau. II est si humble, ce berceau du pauvre, il tient si peu de place, il rampe si prés de terre, qu\'on passe a coté sans 1\'apercevoir, et qu\'on le voit sans deviner qu\'un petit homme grandit la dedans. Quelques jours a^ant le mariage, le fiancé s\'en va dans la forêt prochaiue, choisit un arbre, met le feu au pied: l\'arbre tombe. Alors le jeune bomme coupe un morceau du tronc ou de quelque grosse branche ; il en ote l\'écorce, il le fend en deux par le milieu, abandonne une des moitiés, et creuse dans l\'autre une petite place. C\'est dans ce creux que tous ses enfants dormiront l\'un après l\'autre, et que la mère les bercera par un mouvement imperceptible du pied, en chantant quelque chanson, celle ci peut-être:
Namia, iianna, mem cher fils,
Mon cher petit Pallicare.
Dors bien, mon cher enfant.
Je te donnerai quelque chose de beau :
Alexandrie pour ton sucre,
Le Caire pour ton riz,
Et Constantinople Pour y régner ti-ois ans:
Et puis trois villages.
Et trois monastères:
Les villes et les villages Pour t\'y promener Et les trois monastères Pour y prier. 1
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Ncmna ou nanni est, comme notre mot dodo, une de ces onomatopées que personne n\'explique et que tout le monde comprend.
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J\'ai dit que l\'ambitioii fait le fond du caractère de tous les Grecs. ITest-ce pas un spectacle curieux que cette paysanne qui promet Constantinople a son marmot?
ED3I0KD ABOUT.
Suv le seuil de cette pauvre maison nous avions aper^u des costumes eblouissants et une familie de statues.
C\'était, au premier plan, une jeune femme grande et bien faite, et d\'une majesté presque royale. Ses yeux bleus nous regardaient avec une curiositë tranquille, comme ces grands yeux vagues des statues qui contemplent depuis vingt siècles la vie tumultueuse des hommes. Son visage, de l\'ovale le plus fin, avait la paleur élégante du marbre. Deux longues boucles de cheveux, qui tombaient naturellement le long de ses joues, al-longeaient encore son visage et lui donnaient quelque chose de rêveur. Sa taille, qui n\'était point gênée dans un corset, lais-sait deviner sa souplesse élégante et sa chaste vigueur. Ses mains et ses pieds nus montraient des attachés délicates a faire envie a une duchesse; on voyait dans tout son être une telle fleur de beauté qu\'elle eüt embelli la plus riche toilette, sans pouvoir être embellie. Son costume, merveilleusement assorti a sa personne, décelait une coquetterie pleine de goüt; on trouve dans ces campagnes autant d\'habillements différents qu\'il y a de femmes ; rien n\'est plus varié que la toilette des paysan-nes : elles choisissent a leur gré l\'ajustement qui sied le mieux a leur beauté : chacune d\'elles est un artiste dont lo costume est un chef-d\'oeuvre.
La jeune femme avait jeté sur sa tête un grand foulard jaune et rouge dont la pointe retombait entre ses épaules. La longue chemise de coton qui descendait jusqu\'a ses pieds était omée d\'un petit dessin rouge et noir qui courait autour du-collet des manches comme l\'attique d\'un vase étrusque. Une veste courte a raies fines enfermait sa poitrine sans la serrer et s\'agrafait au-dessous du sein ; une ceinture noire a gros plis se tordait mollement autour de sa taille; un tablier et un gros surtout de laine blanche, sobrement brodé de couleurs voyantes, achevaient de la vêtir. Ses cheveux, ses mains, son cou, étaient chargés de pièces de monnaie, d\'anneaux, de colliers, de verroteries de toute espèce, et elle portait au\'dessous du sein deux grosses plaques d\'argent repoussé, semblables a deux petits boucliers. Luxe modeste, bijoux de mauvais argent qui se transm attent de la mère a la fille, et qui n\'ont de valeur que par le souvenir qu\'ils consacrent et la grace étrange qu\'ils ajoutent a la beauté.
Cette femme, ainsi vêtue, surprenait les yeux par une splen-deur singulière.
Toute la familie, jusqu\'aux petits enfants qui s\'enfuyaient a notre approche, était d\'une beauté remarquable, malgré la misère et la malpropreté. L\'usage da peigne est inconnu dans ces parages, et ces beaux cheveux sont aussi incultes que des forêts.
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vierges. Ces mains effilees et délicates ne voient le savon que lorsqu\'elles vont laver le linge i la fontaine, et ces jolis ongles roses sont condamnés a un denil ótornel. L\'eau du torrent voisin est trop froide pour qu\'on y prenne des bains.
(La Grèce contemporaine. — Hachette et Cie, quot;1872, 0™quot; Edition).
ATHÈNES MODERNE.
Voulez-vous voir le peuple grec sous son vraijour, promeuez-vous dans les rues.
De tout temps les Grecs ont vécu en plein air. Les Eomains ëtaient, dit-on, fort épris de la place publique, et Ton assure qu\'ils haïssaient le logis. Je les défie de 1 avoir jamais haï comme les Grecs, car il pleut a Rome dix fois plus qua Athènes. gt;•
Lorsqu\'on examine ce qui reste de la ville ancienne, on est frappé de la petitesse des maisons, qui toutes ont laissé leur trace sur le sol. On ne croirait jamais, si 1\'histoire ne faisait foi, que de pareils taudis aient été habités par des hommes. L\'abbé Barthélemy a tracé dans son livre le plan d\'une maison athénienne. Je me ferais fort de donner un bal ii cinquante maisons atbéniennes dans la maison de l\'abbé Barthélemy. Ces baraques, que nous pouvons mesurer avec une canne, n\'étaient pas tenables pendant le jour; tout au plus j pouvait-on souper et dormir. On passait la journée au marché, dans la rue ou sur la place.
Ainsi fait-on encore aujourd\'hui, quoique les maisons soient plus commodes et plus spacieuses qu\'au siècle de Périclès.
II est toujours difficile de traverser le carrefour central de la ville, a Tembrancbement de la rue d\'Eole et de la rue d\'Hermès. C\'est la que les citoyens, assis devant les cafés ou debout au milieu de la chaussée, agltent les questions-de paix et de guerre et remanient, en fumant des cigarettes, la carte de l\'Europe.
Tandis que les hommes d\'Etat professent en plein air, les étudiants, ramassés en groupes devant l\'université, devisent tu-multueusement; les papas, devant leurs églises, débattent quel-ques points d\'orthodoxie ; les bourgeois font retentir de leurs discussions la boutique de l\'épicier, du barbier ou du pharmacien. Ces trois sortes d\'établissements sont des salons de conversation a l\'usage du peuple. Le pharmacien réunit surtout les gens établis et l\'élite de la bourgeoisie. Les causeurs ne s\'entassent pas dans la boutique; ils se tiennent de préférence sur le seuil, un pied sur le trottoir, une oreille dans la rue, pour saisir les nouvelles qui circulent.
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Le bazar est peut-être l\'endroit le plus fréquente de la ville. Le matin, tous les citoyens, quel que soit leur rang, vont eux-mêmes a la provision. Si vous voulez voir un sénateur portant deux rognons dans une main et une salade dans I\'autre, allez au bazar a huit heures du matin. Jamais les servantes de Lander-neau ne sauront caqueter aussi dru que ces honorables en faisant leur marohé. lis se promènent de boutique en boutique, s\'in-formant du cours des pommes, du prix des oignons, ou rendant compte de leur vote de la veille a quelque changeur qui les arrête au passage.
Le changeur a, comme autrefois, sa boutique au marché. Les anciens l\'appelaient l\'homme a la table. II n\'a changé ni de nom, ni d\'emploi, ni de table, depuis le temps d\'Aristopbane ; seulement, grace au progrès de la civilisation, il a couvert sa table d\'un treillis de fer qui protégé les monnaies d\'or et d\'argent.
A huit heures du soir, en été, le bazar prend un aspect fëerique. C\'est l\'heure oü les ouvriers, les domestiques, les sol-dats, viennent faire emplette de leur souper. Les gourmets se partagent entre sept ou huit une tête de mouton de six sous: les hommes sobres achétent une tranche de pastéque rose ou un gros concombre qu\'ils mordent a belles dents, comme une pomme. Les marchands, au milieu de leurs légumes et de leurs fruits, appellent a grands cris les acheteurs; de grosses lampes, pleines d\'hüile d\'olive, jettent une belle lumière rouge sur les monceaux de Agues, de grenades, de meions et de raisins. Dans cette confusion, tous les objets semblent brillants; les sons dis-cordants deviennent harmonieux: on ne s\'apei^oit pas qu\'on patauge dans une boue noire et Ton sent a peine les odeurs nauséabondes dont le bazar est infecté.
A quelque heure du jour que vous sortiez dans les rues, vous entendrez prononcer deux mots que vous retiendrez bientöt. Ils •sont dans toutes les bouches, et l\'étranger qui débarque les a appris avant d\'avoir fait cinquante pas.
Le premier est le mot drachme;
Le second, le mot lepta.
On peut affirmer, sans faire un paradoxe a la fa^on de Figaro, que ces deux mots sont le fond de la langue. L\'usage et l\'abus qu\'on en fait prouvent abondamment que le peuple grec a le génie du commerce.
Un étranger qui tomberait a Athénes vers minuit, au mois de juillet, ne serait pas médiocrement surpris de trouver les rues couvertes de manteaux. S\'il croyait qu\'on a fait une telle jonchée en son honneur, et s\'il s\'avan9ait étourdiment a travers cette friperie, il sentirait le sol s\'agiter, il verrait des bras et
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EDMOND ABOUT.
des jambes sortir de terre, et il entendrait un concert de gro-gnements énergiques.
Le peuple a l\'habitude de coucher dans les rues depuis le milieu de mai jusqu\'a la fin de septembre. Les femmes dor-ment sur les terrasses et sur les toits, a la condition que les toits soient en terrasse.
\'On a pu remarquer que les femmes tiennent peu de place dans ce chapitre; c\'est que les femmes tiennent peu de place dans les rues. Elles sortent rarement, et c\'est pour rentrer au plus vite. Jamais elles ne vont au bazar. Les hommes ont con-servé ce privilége depuis la domination turque, ou plutót depuis l\'antiquité.
La voie publique est, pour les Grecs du sexe fort, un salon ■et une cbambre a coucher. Pourquoi leur chambre n\'est-elle jamais faite? Constantinople est peut-être la seule grande ville qui puisse enlever a Athènes la palme de la malpropreté. On rencontre dans les rues ici un corbeau mort, la une poule écrasée, plus loin un chien qui se decompose.
Je crois, en vérité. que, si un cheval de fiacre venait a mou-rir devant le café de la Belle-Grèce, le Tortoni d\'Athènes, on laisserait aux vautours le soin de l\'emporter.
La police permet aux particuliers de creuser de grands trous a chaux devant leurs maisons, au risque de faire cinq ou six Décius tous les soirs. Elle laisse séjourner des flaques d\'eau dans les rues: on n\'a jamais songé a couvrir ce grand fossé qui traverse le beau quartier de la ville. II y a plus: le pont qui joint les deux rives de ce cloaque, devant l\'Imprimerie royale, a perdu, il y a huit ans, une traverse de bois. et rien n\'est plus facile que de s\'y c.asser la jambe. La planche qui manque pour-rait être remplacée pour deux drachmes; mais personne n\'y .a jamais songé.
Les rues sont éclairées a l\'huile, excepté les nuits ou 1\'on •compte sur la lumière de la lune. Si l\'almanach se trompe ou si la lune se cache, il est permis a tous les Athéniens de se aompre le cou.
(La Grèce contemporaine. — Hachette et Cie, 1872, Cme Édition).
HADGI—STAVEOS.
Notre interrogatoire allait commencer. Hadgi-Stavros, au lieu de nous faire comparaltre devant lui, se leva gravement et vint s\'asseoir a terre auprès de nous. Cette marque de déférence nous
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EDMOND ABOUT.
parut d\'un favorable augure. Mme Simons se mit en devoir de 1\'interpeller de la bonne sorte. Pour moi, prévoyant trop bien ce qu\'elle pourrait dire, et connaissant l\'intempérance de sa langue, j\'offris au Eoi mas services en qualité d\'interprête. II me remercia froidement et appela le Corfiote, qui savait I\'anglais.
„Madame, dit le Roi a mistress Simons, vous semblez cour-roucée. Auriez-vous a vous plaindre des hommes qui vous ont conduite ici?
— C\'est une horreur! dit-elle. Vos coquins m\'ont arrêtée, jetée dans la poussière, dépouillée, exténuée et affamée.
— Veuillez agréer mes excuses. Je suis force d\'employer des hommes sans éducation. Croyez, madame, que ce n\'est pas sur mes ordres qu\'ils ont agi ainsi. Vous êtes Anglaise?
— Anglaise de Londres!
— Je suis allé a Londres; je connais et j\'estime les Anglais. Je sais qu\'ils ont bon appétit, et vous avez pu remarquer que je me suis empressé de vous offrir des rafraichissements. Je sais que les dames de votre pays n\'aiment pas a courir dans les rochers, et je regrette qu\'on ne vous ait pas laissée marcher amp; votre pas. Je sais que les personnes de votre nation n\'empor-tent, en voyage, que les effets qui leur sont nécessaires, et je ne pardonnerai pas a Sophoclis de vous avoir dépouillée, sur-tout si vous êtes une personne de condition.
— J\'appartiens a la meilleure société de Londres.
— Daignez reprendre ici 1\'argent qui est a vous. Vous êtes riche ?
— Assurément.
— Ce nécessaire n\'est-il pas de vos bagages?
— II est a ma fille.
— Eeprenez également ce qui est a mademoiselle votre fille. Vous êtes très-riche?
— Très-riche.
— Ces objets n\'appartiennent-ils point a monsieur votre fils?\'
— Monsieur n\'est pas mon fils; c\'est un Allemand. Puisque je suis Anglaise, comment pourrais-je avoir un fils Allemand?
— C\'est trop juste. Avez-vous bien vingt mille francs de revenu ?
— Davantage.
— Un tapis a ces dames! Êtes-vous done riche a trente mi\'ile francs de rente?
— Nous avons mieux que cela.
— Sophoclis est un manant que je corrigerai. Logothète, dis qu\'on prépare le diner de ces dames. Serait-il possible, madame,, que vous fussiez millionnaire?
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EDMOND ABOUT.
— Je le suis.
— Et moi, je suis confus de la manière dont on vous atrai-tée. Vous avez assurément de belles connaissances a Athènes?
— Je connais le ministre d\'Angleterre, et si vous vous étiez permis ! .. .
— Oh! madame!... Vous connaissez aussi-des commei^ants, des banquiers ?
— Mon frère, qui est a Athènes, connait plusieurs banquiers de la ville.
— J\'en suis ravi. Sophoclis, viens ici! Demands pardon a ces dames.quot;
Sophoclis marmotta entre ses dents je ne sais quelles excuses. Le Roi reprit:
„Ces dames sont des Anglaises de distinction ; elles ont plus d\'un million de fortune; elles sont revues a l\'ambassade d\'Angleterre ; leur frère, qui est a Athènes, connait tous les banquiers de la ville.
— A la bonne heure ! s\'écria Mme Simons. Le Eoi poursuivit:
„Tu devais traiter ces dames avec tous les égards dus a
leur fortune.
— liien! dit Mme Simons.
— Les conduire ici doucement.
— Pourquoi faire ? murmura Mary-Ann.
— Et t\'abstenir de toucher a leur bagage. Lorsqu\'on a l\'hon-neur de rencontrer dans la montagne deux personnes du rang de ces dames, on les salue avec respect, on les amène au camp avec deference, on les garde avec circonspection, et on leur offre poliment toutes les choses nécessaires a la vie, jusqu\'a ce que leur frère ou leur ambassadeur nous envoie une ran (jon de cent mille francs.quot;
Pauvre Mme Simons ! chère Mary-Ann! Elles ne s\'attendaient ni l\'une ni l\'autre è cette conclusion. Pour moi, je n\'en fus pas surpris. Je savais a quel rusé coquin nous avions affaire.
(Le Roi iles Montagues. — Hachette et C\'i\', 1867, 7ml! Edition).
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PIERRE LANFREY. 1828—1877.
Philosophe ct historiën. — Principal ouvrage; Histoire de Napoléon Premier, 1867. — En 1857 : L\'Église et les philosophes au ]8e siècle. — En 1858: Essai sur la Revolution frangaise. — En 1860: Histoire politique des papes. — M. Lanfrey a publié en 1863 un recueil d\'Études et Portraits Politiques, dans lequel il critique vivement l\'Histoire du Consulat et de 1\'Erapire par M. Thiers. — Correspondance, 1885.
BONAPARTE Pquot; CONSUL ET NAPOLÉON EMPEEEÜR.
Bonaparte premier consul se fait proclamer président de la republique cisalpine, de même qu\'une fois empereur il se fera proclamer roi d\'Italie. En quoi différent ces deux actes, et comment approuver le premier sans absoudre le second? Tous deux s\'inspirent de la même ambition, ou, comme dit M. Thiers, du même désir de faire le bonheur de 1\'Italie.
II en est de même lorsque, pour emprunter une autre expression de 1\'auteur, le premier consul „exerce en Suisse sa bienfaisante dictature,quot; c\'est-a dire y envoie une armée, et dispose de ses institutions selon sa convenance. L\'Empereur n\'eut jamais d\'autra intention que d\'exercer cette bienfaisante dictature dans d\'autres Etats plus puissants, et e\'est la ce qui constitue essentiellement 1\'esprit de conquête. Sous Ie Consulat, il n\'étend pas ses vues si loin, par la bonne raison qu\'en toute chose, il faut commencar ■par le commencement; il se contente done d\'appliquer ce principe a la Cisalpine, a la Suisse, a la Hollande, au Piémont, qu\'il réunit par décret a la France, au duché de Toscane, qu\'il céde aux Espagnols en échange de la Louisiane. Sous l\'Empire, il
PIERRE LANFREY.
voulut aussi faire le bonheirr de l\'Espagne, de la Prusse, de 1\'Autriche, de 1\'Europe entière, et c\'est ce qui le pevdit.
On peut examiner un a un tous les autres actes de la politique consulaire a l\'extérieur; on verra que l\'Empire n\'a pas fait, autre chose que les continue!-. Le recez de 1803, qui est I\'objet de l\'admiration particulière de M. Thiers et que le premier consul impose a 1\'Allemagne vaincue, avec I\'appui de la Russie, est une première épreuve de la Confédération qu\'il y organisa plus tard sous son protectorat. Dans le second cas comme dans le premier, il se borne, comme dit M. Thiers, a „imposer sa propre volont.é a I\'Allemagne pour le him même de TAllemagne.quot; Seu-lement, en 1803, les peuples n\'étaient pas encore aussi blasés qu\'ils le furent plus tard sur cette félicité suprème de recevoir les lois du vainqueur.
La politique du premier consul envers les neutres, ses efforts pour les contraindre a se liguer avec lui contre 1\'Angleterre, et è, briser ainsi la seule resistance qu\'il put redouter en Europe, n\'est pas autre chose que le programme même du blocus continental. En ceci encore Napoléon pouvait dire qu\'il n\'avait en vue que le bien de I\'Europe; mais c\'est se faire une étrange idee de la gravité de 1\'histoire que de s\'attacher a démontrer que la destruction de I\'Angleterre importait, en efi\'et, a l\'intérèt des nations, et que la pensée de les contraindre a cette guerre était „une résolution dont on ne saurait nier la justice.quot;
On pourrait prolonger indéfiniment ce parallèle entre ces deux époques de la vie de Napoléon et montrer que sa diplomatie a toujours été semblable a elle-même, tantöt souple et insinuante, tantöt violente et brusque, merveilleusement habile a exciter les convoitises, a donner des espérances sans rien promettre, a engager autrui sans se lier soi-même. Les événements qui amenèrent la rupture de la paix dAmiens mettent en lumière, autant qu\'on peut le désirer, la parfaite conformité de diplomatie du Consulat avec celle de l\'Empire. Ce sont les mêmes calculs et les mèmes arrière-pensées sous une rondeur apparente, c\'est le même ton impérieux, la même imprudence de langage. La scène fameuse entre le premier consul et lord Withworth n\'a rien a envier a celles qui éclatèrent plus tard\' entre l\'Empereur et M. de Met-ternich. En toute chose se révèle déja le futur dominateur de I\'Europe. En pleine paix, dans un exposé de la situation de la République adressé aux grands corps de l\'Etat, il éclate brus-quement: „Quel que soit a Londres le succès de Tintrigue, elle n\'entralnera pas d\'autres peuples dans des ligues nouvelles. Le gouvernement le dit avec un juste orgueil, seule, I\'Angleterre ne saurait aujourd\'hui lutter contre la France.quot; Funeste défi
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PIERRE L.VNFKEY.
a la suite duquei s\'ouvrit entre les deux nations un abime oil devaient s\'engloutir tant de vies! Telle est la politique que M. Thiers se plait a opposer a celle de TEmpire. Au reste, s\'il se croit tenu de blamer eelle-ci dans son ensemble comme trop aventureuse, il se dédommage de cette contrainte en I\'exaltant en détail outre mesure, en sorte que le lecteur se demande vainement quel est le mot de l\'énigme. Ce mot, c\'est que sous le consulat le soleil se léve, et que sous I\'Empire il se coucbe.
Ces regrets, si souvent exprimés, révèlent la pensee de ce livre. II a pour dernier mot une hypothèse dont l\'auteur déplore plus d\'une fois la non-réalisation, et dont le succès eüt été, selon lui, un ideal sans pareil dans Thistoire du monde. Cette utopie, c\'est Napoléon parvenant a contenir son ambition dans la limite précise oü elle ne pouvait plus lui nuire et restant ,1e maltre du continent.quot; Avant de discuter la sublimité de ce spectacle, il f\'audrait d\'abord examiner s\'il est bon et juste que le continent ait un maltre. S\'il est, au contraire, démontré qu\'un tel pouvoir, quel qu\'en soit le dépositaire, est incompatible avec le libre génie, les formes variées qui font la vie, la grandeur, l\'o-riginalité de la civilisation moderne, tout le système sur lequel est échafaudé ce livre s\'écroule, et le seul lien qui en rattache les parties disparait. Or il n\'est pas une vérité qui soit mieux établie. jSTapoléon lui-même avait défini avant son historiën l\'état de choses qu\'eüt impliqué la realisation d\'un tel réve : -Une fois l\'Europe soumise, a-t-il dit, il eüt été possible de se livrer a la chimère du beau idéal de la civilisation. C\'est dans eet état de choses qu\'on eüt trouvé le plus de chances d\'amener partout l\'unité des codes, celle des principes, des opinions, des sentiments. des vues, des intéréts.quot;
L\'histoire entière du monde moderne est un démenti donné a ce beau idéal. Toutes les nations qui ont sacrifié a ce dieu fatal de l\'uniformité ont été aussitöt frappées de torpeur et d\'impuissance. Eome l\'a adoré, et Rome en est morte. On le retrouve encore assis au chevet de quelques peuples de l\'im-mobile Orient, qui ont oublié jusqu\'aux songes qui ber^aisnt autrefois leur sommeil.
(Études et Portraits politiques. — Charpentier, 1864).
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FRANCISQUE SARCEY. Né en 1828.
Critique dramatique au journal Le Temps, depuis \'1867. — Ancien professeur de lycée, sorti de 1\'École Normale Supérieure. — A succes-sivement travaillé pour divers journaux (Le Figaro, Le Gaulois, Lel9e Siècle) et travaillé encore pour Le Gagne-Petit. — Recueil de iiou-velles satiriques: Le Mot et la Chose, 18G2. — Un livre sur le Siège de Paris, 1871. — Publication récente: Souvenirs de Jeunesse, 1885.— La critique dramatique de M. Sarcey jouit d\'une grande autorité, comparable a celle qu\'on attribuait dans le temps ii la Hamburr/ische Dra-maturrjie de Lessing.
DU MOUVEMENT ET DU RHYTHME DRAMATIQUES.
II y a des écvivains qui ont, soit de parti pris, soit par instinct, Tallure ample et majestueuse; le mouvement n\'en est pas moins chez eux trés net et trés décidé.
Tenez ! Eacine, par exemple. Vous trouverez fort rarement dans Racine de ces dialogues coupés, rapides, oil chaque inter-locuteur se répond vers a vers, et qui semblent emporter I\'action d\'un élan rapide vers le but marqué d\'avance. Tout en écrivant ces lignes, je cherche a me rappeler dans Racine une scène comme il y en a tant dans Corneille ;
— Oil me conduisez-vous?
— A la mort!
— A la gloire!
Et encore:
Rodrigue, as-tu du cceur?
— Tout autre que raon père, etc.
Racine ne procédé guére que par conversations, oü cbacun des personnages expose d\'un seul bloc toutes les raisons qu\'il a
FRANCISQUE SARCEY.
d\'agir, et passe, quand il a fini, la parole a son interlocuteuiv
Et oependant la scène marche ! O\'est que les flots longs et puissants qu\'elle soulève suivcnt nne pente qui les entraine vers un point marqué d\'avance. Ce n est pas qu on ne püt la concevoir autrement faite. Ce n\'est pas qu au lieu de ces grandes nappes de style qui se développent avec cette superbe lenteui, il ne fut permis d\'imaginer des répliques passionnées, haletantes,-qui se précipiteraient a flots pressés et tumultueux vers le même but. Qu\'hnporte, pourvu qu\'on y arrive.
Je suis allé hier soir entendre a nouveau Mile Sarah Bernhardt dans Audroiii(KjiiC. J\'écoutais au quatrième acte cette scène singulière oü Pyrrhus vient avouer a Hermione ce quelle sait déja, qu\'il la trahit pour couronner Andromaque. La scène, a vraiment parler, est un hors-d oeuvre ; on ne 1 attend ni ne la désire ; ce n\'est pas, comme nous disons quelquefois, la scène a faire. II fallait a Racine une grande audace pour la hasarder car il est trop clair que Pyi\'rhus n\'a point d excuses a presenter, et que, dans cette situation, ce qu\'un homme a de mieux a faire, c\'est d\'éviter le visage de la maltresse qu\'il abandonne lachement. Si Eacine a passé par-dessus cette considération, c\'est paree que la démarche de Pyrrhus lui donnait occasion d\'ajouter quelques dernières touches au caractère d Hermione.
il pouvait done ne pas faire la scène, mais du moment qu il la faisait, il est évident qu\'elle devait aboutir a ce mot.
Va, cours, mais crains encor d\'y trouver Hermione!
C\'est le point final, celui vers lequel toute la scène doit êtie dirigée. II faudra, pour qu\'il y ait mouvement, que l\'on se sente emporté a travers toutes les incriminations, toutes les plaintes, tous les retours de tendresse de la passion, vers le dénoüment qui est fatal ;
Va, cours, mais crains encor d\'y trouver Hermione!
Et maintenant, il vous est loisible de construire et de distri-buer la scène de plusieurs fa9ons, qui toutes seront aussi bonnes les unes que les autres, pourvu que le mouvement nous emporte au même but.
Est-ce que vous ne pouvez pas vous imaginer, par exemple, quand Pyrrhus arrive en scène, au lieu du long discours qu\'il prononce, Hermione se plantant devant lui, froide, irritée, et lui disant (en beaux vers, cela va sans dire, et avec toutes les bienséances tragiques) : — Votre conduite n a pas de nom, vous me trahissez! Pourquoi? Que vous ai-je fait? Avez-vous une bonne raison ?
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FBANCISQUE SABCEY.
Pyrrhus, agacé de l\'apostrophe et cherchant, comma tous les hommes en pareilles circonstances, de mauvaises raisons, ou le prenant plus haut qu\'elle encore :
„C\'est vous qui êtes venue me relancer en Epire!... Est-ce que ces choses-la se font ? ... Si vous aviez attendu comme une honnête fille que l\'on vïnt vous cherclier chez vous, tout cela ne serait pas arrivéquot;, et les répliques se succédant rapi-des, flamboyantes, comme des coups d\'épée dans un assaut.
La scène atteindrait ainsi son point culminant de fureur, jusqu\'au revirement de tendresse qui prendrait Hermione, revi-rement naturel a toutes les amantes délaissées. Elle se jetterait a genoux, pleurante et suppliante : ,Non, ce n\'est pas possible T Tu m\'aimes encore! Tu verras comme je t\'aimerai!quot; Les hommes sont toujours un peu sots, mettons désarmés pour être poli,, quand la conversation prend ce tour; les larmes d\'une femme les gênent; ils s\'en tirent, les uns en prenant leur chapeau sans rien dire, les autres en jetant des phrases embarrassées qui signifient clairement; Vous m\'ennuyez a la fin ! Qa ne peut pa s durer plus longtemps ; et ils filent en faisant claquer les portes. Et l\'abandonnée furieuse leur crie dans l\'escalier :
— C\'est bon, mais je te retrouverai, toi!
C\'est le dénoüment inevitable, celui du reste que Eacine a mis en scène:
Ton coeur impatient de revoir la Troyenne Ne souffre qu\'a regret qu\'une autre t\'entretienne .. .
Sauve-toi de ces lieux ...
Et, comme Pyrrhus obéit, le dernier mot, le mot de la fin : Va, cours, mais crains encor d\'y trouver Hermioue!
La scène, telle que je viens de l\'indiquer sommairement, sera impétueuse, coupée, violente; elle prêtera a des jeux de scène pleins d\'emportement; Hermione pourra se suspendre au cou de Pyrrhus ou se jeter 4 ses pieds ; Pyrrhus, de son cóté, pourra vouloir ouvrir la porte et Hermione se précipiter au devant de lui, pour l\'empêcher de sortir. La scène, comme on dit au-jourd\'hui, sera trés mouvementée. Aura-t-elle plus de mouvement que celle de Eacine ? Assurément, non, puisque Eacine est arrivé juste au point qu\'il s\'était fixé, sans que l\'intérêt ait langui un moment, sans qu\'il ait óté prononcé un mot inutile, sans qu\'il ait été fait un pas hors de la ligne droite.
II y a mieux : supposez que la scène que je viens d\'esquisser soit remplie par un homrne qui n\'entende pas le theatre, qui
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FRANCISQUE SAECEY.
n\'ait pas I\'instinct du mouvement. II lui arrivera sans doate de ne pas la distribuer par grandes masses, de revenir sur un sentiment déja exprimé, de tourner sur place, et alors il ira moins vite que Racine, tout en ayant I\'allure plus rapide : comme ces hommes affaires, qui s\'agitent, orient, se démênent, sans rien conolure; comme ces domestiques. qui bouleversent toute une maison, sans pouvoir achever un nettoyage.
Les musiciens ont I\'habitude de certains rhythmes oü ils revien-nent de préférence. II en est de même des écrivains dramati-ques. Racine a toujours et partout le mouvement noble. II procédé par tirades qui s\'opposent et se répondent, et c\'est même cette considération du rhythme qui explique la fa(jon dont cer-taines scènes sont distribuées chez lui.
Les critiques du dix-huitième siècle se sont donnés beaucoup de mal pour excuser la scène d\' Jphigénic en Aulide oü ia jeune fille, soutenue de sa mére Clytemnestre, demands a son pére la grace de ne pas étre livrée au fer de Calchas. II y a la trois grands diables de morceaux, l\'un de quarante vers, l\'autre de soixante-dix, encadrant un discom-s qui n\'en a pas moins de trente. Cette économie de scène a fort inquiété les Laharpe. II leur paraissait peu naturel que Clytemnestre, une mère fu-rieuse, attendit ainsi paisiblement que son mari développat ses motifs et n\'éclatat qu\'après qu\'il avait fini. Elle aurait dü tout de suite, disaient-ils, se jeter dans la mélée, interrom-pre. Laharpe, le grand justicier, tachant de trouver des raisons, qui lui même sans doute ne le satisfaisaient qu\'è, moitié; Clytemnestre, disait-il, se demands; „Voyons ce qu\'il pourra dire pour justifier un crime aussi abominable. Gardons le silence, jusqu\'a ce qu\'il ait montré tout ce qu\'il a dans l\'ame.quot; Et elle ronge ainsi son frein, formant sa bouche a se taire, jusqu\'au moment oü, la parole lui étant rendue, elle s\'échappe en implications :
Vous ne démentez point une race funeste,
Oui, vous êtes le sang d\'Atrée et de Thyeste.
Toutes ces suppositions sont fort ingénieuses. II ne s\'y trouve pas un grain de vérité.
Quel est le point vers lequel se dirige la scène ? c\'est celui-ci; Vous voulez me tuer ma fille; eh bien ! Vous ne l\'aurez pas; je la garde. — Ce que Racine traduit en sa langue harmonieuse :
Et vous, rentrez, ma fille, et du moins a mes lois Obéissez encore une dernière fois.
La scène comporte un certain nombre de sentiments, qui tous
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FRANCISQUE SARCEY.
■doivent mener la. Ces sentiments doivent étre présentés dans un certain ordre : c\'est chez la jeune fille le désir de la vie, le regret de perdre Achille, une resignation douce,\' si elle n\'obtient rien de son père ; c\'est chez Agamemnon la douleur vive com-mandée par la raison d\'Etat, le respect aux dieux et l\'honneur. C\'est chez Clytemnestre la revendication emportée des droits de la mère, avec les invectives contre I\'msensibilite d\'un mari qui ■sacrifie la via de sa fille a de prétendues nécessités politiques.
II faut que tous ces sentiments s\'y trouvent, et non pèle-méle, mais avec un certain ordre, qui mène de l\'un a l\'autre jusqu\'au but final.
On parle toujours de la réalité. Eh! mon Dieu, oui ! dans la réalité, cet ordre n\'existe pas. Iphigénie a sans doute pleur-niché; elle n\'a pu trouver, pour exprimer son émotion, qtfe quelques paroles entrecoupées. Agamemnon et Clytemnestre se sont disputes; ils sont revenus cent fois, comme il arrive dans toutes les discussions, sur les mém es arguments, quittant l\'un pour reprendre l\'autre, au hasard de la dispute, et qui sait ? peut-être même n\'ont-ils pas conclu.
L\'art et la réalité, ce sont deux choses bien distinctes ; et de même le théatre et la vie. Je ne cesse de le répéter: la vie ne se pique point de logique, et la logique est souveraine maltresse au théatre. II fallait done a la scène distribuer ces sentiments d\'une fa9on rhythmique et les pousser d\'un mouvement égal vers la conclusion marquée d\'avance :
Et vous, rentrez, ma fille ...
Racine a préféré cette régulière économie de trois vastes phrases musicales qui se font pendant l\'une aux deux autres ; c\'était son droit, du moment que ces phrases portent l\'esprit de l\'auditeur vers le point qu\'il avait dessein d\'atteindre. Si j\'avais un reproche a adressèr a la scène, ce ne serait point du tout le long silence de Clytemnestre, silence qui est absolument conforme au rhythme adopté par le poète. C\'est que le couplet de Clytemnestre, sa phrase, si vous aimez mieux, a soixante dix vers, ce qui est trop long par coraparaison avec les autres, et gate le parallélisme.
II faut, en effet, que Ie discours d\'Agamemnon soit plus court, paree que ce n\'est pas lui, dans ce débat, qui est partie principale ; il est passif et n\'a que peu de raisons a donner et de médiocres. Et surtout ce n\'est pas lui qui doit avoir le dernier mot, ce n\'est pas lui qui doit dire, pour conclusion :
Et vous. rentrez. ma fille .. .
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FRANCISQüE SARCEY.
11 est done tout naturel... pardon, le mot n\'est pas juste f il est done tout artistique qu\' Iphigénie tienne le dé plus long-tenips que lui, et Clytemnestre plus longtemps que 1\'un et 1\'autre. Je crois pourtant que la proportion n\'a pas été exaete-meut observée par Eacine; qu\'il faudrait supprimer une dizaine de vers de cette énorme tirade; et je sais bien oü je les prendrais.
J\'effacerais depuis le vers:
Que dis-je? eet objet de tant de jalousie
jusqu\'a celui-ei
Cette soif de régner que rien ne peut éteindre.
Et ee n\'est pas seulement paree que ees quatorze vers sont en dehors du sentiment qui emporte la seène, paree qu ils n\'ont été éerits que pour rappeler un fait utile au dénoüment de la pièee, mais qui n\'a rien a voir la; e\'est surtout paree qu\'ils allongent une réponse qui n\'a plus dans les ehoses dites précé-demment de eontre-partie suffisante. C\'est paree qu\'il y a la rupture de rhythme et arrêt de mouvement.
(Le Temps, 20 Aoiit 1877).
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HIPPOLYTE TAINE.
Né en 1828.
Historiën, philosophe positiviste, critique littéraire et critique d\'at t.— quot;Travaux de jeunesse : sur Lafoutaine, sur Tite-Live, sur les philosophes frangais du 49e siècle. — Voyage aux Pyrénées, 1855; voyage en Ualie, •1866. — Travaux de premier ordre : llistoire de la littérature anglaise, 1864; De l\'Intelügence, 1878; Origines de la France contemporaine, 1876 — 1885. — Notes sur Paris, ]867 ; Notes sur l\'Angletei re, 1868; deux volumes d Études Critiques, et plusieurs traités sur la philosophie de 1\'art. — M. Taine est menibre de l\'Académie Frangaise et professeur d\'estliétique ii TÉcole des Deaux-Arts.
LA FONTAINE: L\'HOMME.
II était dans ce monde charmant oü. les hommes sensés n\'en-trent jamais, qui n\'est ouvert qu\'aux simples d\'esprit, aux gens ün peu fous, aux rêveurs. II n\'avait pas besoin de se guinder pour y monter. II s\'y trouvait tout porté et de naissance. C\'est cette faculté qui transformait et embellissait en lui toutes les autres; c\'est elle qui, prenant la sensualité, la moquerie, la gaieté, toutes les inclinations gauloises, les rendait innocentes et charm antes; c\'est elle qui écartait de lui la médiocrité, la sécheresse, la vanité et 1\'affectation, qui ordinairement gatent notre genre d\'esprit. II était enthousiaste. II oubliait tout de suite le vrai caractère des choses, et les voyait telles qu\'il se les figurait. II s\'oubliait lui-même, il s\'enfon^ait si bien dans ses personnages fictifs, qu\'il s\'intéressait a eux, leur parlait, revenait a eux comme a d\'anciens amis, leur donnait una place dans sa vie, s\'effa^ait devant eux, et mettait au jour de vérita-bles êtres. Vis-a-vis des personnages reels, il se perdait dans i\'admiration et dans la louange, élevait les gens jusqu\'au ciel,
IIIPPOLYTE TAINB.
les y installait a demeure. „Savez-vous bien que, pour peu que j\'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu\'une taupe qui au rait cent pieds de terre sur elle ? Dès que j\'ai un grain d\'amour, je ne manque pas d\'y mêler tout ce qu\'il y a d\'encens dans mon magasin.quot; En toutes choses il exagérait, et sincère-ment. II se prenait tout d\'un coup et se donnait sans réserve. A vingt ans, la lecture de quelques livres pieux l\'avait jeté au séminaire. Deux ans après, la lecture d\'une ode de Malherbe le ravit; il ne lit plus autre chose, il passe les nuits a l\'appren-dre par coeur, il va déclamer son poète a 1\'écart. Quand Platon l\'eüt pris. désormais a table il ne voulait plus parler que de Platon. On se rappelle le jour oü, par hasard, ayant lu Baruch, il aborda tout le monde avec ce nom sur les lèvres. Lorsqu\'il cause, il suit son idee avec une préoccupation si grande, qu\'il n\'entend pas Boileau tout a coté de lui qui l\'injurie pour s\'amuser. II a beau dire aux dames des galanteries convenues; I\'adoration perce sous les oripeaux mythologiques ; il est heureux de les louer ; pour lui, elles sont vraiment déesses ; un sourire de leurs lèvres roses le comble et l\'enchante II rêve toute une nuit de la princesse de Conti qu\'il vient de voir parée et prête a partir pour le bal:
L\'herbe l\'aurait portée, une fleur n\'aurait pas Regu 1\'empreinte de ses pas .. .
Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs 1;
Allez en des climats ineonnus aux zéphyrs.
Les champs se vêtiront de roses.
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L\'illusion le prend, sa raison s\'en va, les choses se transfigu-rent, une lumière divine se répand sur le monde, le^ vieux moqueur atteint 1\'accent, le ravissement de Platon et de Virgile. C\'est parmi ces emotions qu\'il faut le voir si on veut le connaltre. Elles sont tout ce qu\'il y a de beau et de bon dans rhomme. Peu importe leur source: une grande conception, une noble action peut les soulever aussi bien qu\'un élan d\'amour ; mais celui-la n\'a pas vécu qui ne les a pas eues. Neus mangeons, nous dormons, nous songeons a gagner un peu de considération et d\'argent; nous nous amusons platement, notre tram de vie est tout mesquin, quand il n\'est pas animal; arrivés au terme, si nous repassions en esprit toutes nos journées, combien en trouverions-nous oü nous ayons eu pendant une heure, pendant une minute, le sentiment du divin ? Et ce sont pourtant ces heures si clair-semées qui donnent nn prix a notre vie. Une
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A la duchesse de Bouillon.
HIPPOLYTE TAINE.
grosse toile vulgaire, uniforme, sur laquelle de loin en loin on aperijoit une belle fleur délicatement peinte, voila Fimage de notre condition ; celui-la seul est a envier qui peut montrer sur sa trame beaucoup de fleurs pareilles. Ni 1\'extérieur, ni le rang, ni la fortune, ni la conduite ou le caractère visible ne font 1\'homme ; mais le sentiment intérieur et habitual. II peut être pauvre, maladroit, negligent, sensuel. II peut prêter a la moquerie, être la risée des sages, „effarouclier les jeunes filles:quot; ces apparences n\'y font rien; il a peut-être eu plus de bonheur, il est peut-être plus digne d\'admiration que le personnage le plus correct et le plus éclatant. C\'est par ce cöté et dans ce fond intime qu\'il faut regarder La Fontaine. C\'est par la que la vie d\'un poète vaut quelque chose. Celui-ci s\'est donné sans cesse le concert que ses vers nous offrent encore. II a erré parmi des milliers de sentiments fins, gais et tendres ; son creui,; lui a fourni une fête, la plus piquante, la plus gracieuse, toute nuancée de rêveries voluptueuses, de sourires malins, d\'adora-tions fugitives. II s\'est promené a travers tous les sentiments humains, quelquefois parmi les plus nobles, d\'ordinaire parmi les plus doux. En ce moment, on n\'aper^oit plus sa basse condition, ses mceurs irrégulières; bien des gens ne changeraient pas son coeur ni sa vie contre le cceur ou la vie du grand roi.
(La Fontaine et ses Fables. — Hachette et Cie , quot;1883, Édition).
MADAME DE LA FAYETTE.
Ce style et ces sentiments sont si éloignés des nötres, que nous avons peine a les comprendre. lis sont comme des parfums trop fins: nous ne les sentons plus; tant de délicatesse nous semble de la froideur ou de la fadeur. La société trans-formée a transformé l\'ame. L\'homme, comme toute chose vivante, change avec l\'air qui le nourrit. II en est ainsi d\'un bout al\'autre de 1\'histoire; chaque siècle, avec des circonstances qui lui sont propres, produit des sentiments et des beautés qui lui sont propres; et, a mesure que la race humaine avance, elle laisse derrière elle des formes de société et des sortes de perfection qu\'on ne rencontre plus. Aucun age n\'a le droit d\'imposer sa beauté aux ages qui précédent; aucun age n\'a le devoir d\'em-prunter sa beauté aux ages qui précédent. II ne faut ni dénigrer ni imiter, mais inventer et comprendre. II faut que l\'histoire soit respectueuse et que l\'art soit original. II faut admirer ce
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HIl\'POLYTE TAIN K.
que nous avons et ce qui nous manque; il faut faire autrement qua nos ancêtres et louer ce que nos ancêtres ont fait. Entrez dans Notre-Dame; au bout d\'une demi-heure, lorsque dans l\'om-bre des piliers énormes vous avez contemplé l\'essor passionné •des frêles colonnettes, renchevêtrement douloureux des figures bizarres et le rayonnement divin des rosaces épanouies, vous comprenez l\'extase mystique de la foule maladive qui, agenouil-lée aux sons des orgues, apercevait la-bas dans une lumière d\'or le sourire angélique de la Vierge et les mains étendues du Christ. Un quart d\'heure plus tard, au musée de la Renaissance, une statue de Michel-Ange vous montrera par la fierté de sa structure héroïque, par l\'élan efïréné de ses bras tordus, par la montagne des muscles soulevés sur son épaule, les superbes passions, la grandeur tragique, le déchalnement des crimes et le paganisme sublime du XVIe siècle. Ouvrez maintenant un volume de Racine, ou cette Princesse de Clèves, et vous y verrez la noblesse, la mesure, la délicatesse charmante, la simplicité et la perfection du style qu\'une littérature naissante pouvait seule avoir, et que la vie de salon, les moeurs de cour, et les sentiments aristocratiques pouvaient seuls donner. Ni l\'extase du moyen-age, ni le paganisme ardent du XVIe siècle, ni la délicatesse et la langue de Louis XIV ne peuvent renaltre. L\'esprit humain coule avec les événements comme un fleuve. De cent lieues en cent lieues le terrain change : ici des montagnes brisées, et toute la poésie de la nature sauvage; plus loin de longues colonnades d\'arbres puissants qui enfoncent leur pied dans l\'eau violente; la-bas de grandes plaines régulières, et de nobles horizons disposés comme pour le plaisir des yeux; ici la fourmilière bruyante des villes pressées avec la beauté du travail fructueux et des arts utiles. Le voyageur qui glisse sur cette eau changeante a tort de re-gretter ou de mépriser les spectacles qu\'il quitte, et doit s\'at-tendre a voir disparaitre en quelques heures ceux qui passent en ce moment sous ses yeux.
(Essais de Critique et d\'Histoire. — Hachette et Cie, 1874^ 3e Edition).
RACINE.
J\'arrive enfin a la pure et profonde source d\'oü a coulé sa poésie, et a qui tout le reste n\'a fait que fonrnir un lit, je veux dire la délicatesse et la vivacité des sentiments. II était passionné, ardent a soutenir son opinion, fécond en raisons, en images, en railleries, jusqu\'a facher quelquefois Boileau, son
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ami le plus ancien et le plus intime, ingénieux, brillant, abondant, livré a la verve au point de ravir d\'admiration ceux qui l\'écoutaient. Mais en même temps il était doux, plein de ménagements, de tendresses, prompt aux affections, „tout sentiment et tout coeurquot;. Une phrase de Nicole l\'avait blessé lorsqu\'il travaillait pour le theatre; il se crut désigné comme „un empoisonneur public,quot; prit feu, et répondit par la lettre la plus maligne ; la seconde était prête, et allait lui attirer, avec la faveur des jésuites, 1\'ap-plaudissement de tous les gens d\'esprit, lorsqu\'il réfléchit, com-prit que son action pourrait être entachée d\'ingratitude, et sup-prima son écrit. Bien longtemps après il se repentait encore; ayant enfin obtenu le pardon de M. Arnaud, „il entra chez lui avec la confusion et l\'humilité peintes sur le visage, etquoiqu\'on füt en nombreuse compagnie, il se jeta a ses pieds.quot; Cette ame trop fine s\'attachait a tous les devoirs avec exces et scrupule; quand il fut nommé historiographe par le rei „peur se mettre ses devoirs devant les yeux, il fit une espèce d\'extrait du traité de Lucien sur la manière d\'écrire l\'histoire.quot; II assembla les traits qui avaient rapport a son office, les écrivit, puis, pour étudier les précédents et les modèles, se mit a extraire Mézerai, Siri, et a dépouiller toutes sortes de Mémoires, d\'instructions et de lettres, transformant sa sinécure en un fardeau de lourd labeur. On voit dans sa correspondance avec son fils qu\'il se représente avec excès les émotions des autres, qu\'il adoucit le blame, qu\'il a toujours peur d\'avoir la main maladroite ou pe-sante, que sa sensibilité est inquiète, timide et presque fémi-nine. Un jour, a Saint-Cyr, la jeune fille qui jouait Esther, manqua de mémoire; il s\'écrie avec sa vivacité ordinaire: „Ah! mademoiselle, quel tort vous faites a ma pièce!quot; La pauvre enfant s\'étant mise a pleurer, il courut a elle, prit son mouchoir, essuya ses larmes et pleura lui-même. Ce cceur si tendre avait besoin de s\'attendrir; ayqnt renoncé aux vers, il poursuivait innocemment la poésie, et allait aux vètures, dit Mme de Sévigné, paree qu\'il „voulait pleurer.quot; C\'est encore par bonté de cceur qu\'il s\'attira sa demi-disgrace, ayant donné a Mmlt;! de Maintenon un mémoire sur les misères du royaume et sur les moyens d\'y remédier. Dans ses lettres, dans ses actions il y a cent traits de cette humanité, si rare alors, et qui chez lui était si naturelle. On se souvient des vers dignes de Fénelon oü son Joad recommande au nouveau roi la compassion et le soin du pauvre peuple. Ailleurs, sortant d\'une magnifique revue, il s\'écrie: „J\'étais si las, si ébloui de voir „briller les épées et les mousquets, si étourdi d\'entendre des „tambours, des trompettes et des timbales qu\'en vérité je me
HIPPOLYTE TAINE.
„laissais conduire par mon cheval sans plus avoir d\'attention ,a rien, et j\'eusse voulu de tout mon coeur que tous les gens „que je voyais eussent été chacun dans leur chaumière ou dans „leur maison, avec leur femme et leurs enfants, et moi dans „ma rue des Ma5ons avec ma familie!\'\' En effet, il s\'y trouvait plus heureux qu\'ailleurs, jouant avec ses enfants, les instruisantr les redressant, d\'une simplicité parfaite, d\'une bonté admirable,, tellement qu\'un jour, étant invité chez M. Ie due et averti qu\'une. nombreuse compagnie l\'attendait pour diner, il refusa, disant qu\'il n\'avait point vu depuis buit jours sa femme ni ses enfants, qui comptaient sur lui pour manger une belle carpe. Puis,, avec une naïveté charmante, il montra au messager la carpe, qui coütait environ un écu : „ Jugez vous-même si je me puis „dispenser de diner avec ces pauvres enfants qui ont voulu me-„régaler aujourd\'bui, et n\'auraient plus de plaisir s\'ils mangeaient „ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette raison „auprès de Son Altesse Sérénissime.quot; On voit que s\'il avait les fagons d\'un courtisan, il n\'en avait point Tame. Cette sensibility éclate encore mieux dans sa pénitence : pour expier ses tragédies, il voulut d\'abord se faire chavtreux, et n\'en fut détourné qu\'a grand\'peine; plus tard il refusa de relire les éditions de ses ceuvres ; une seule fois il y consentit, et ne put s\'empêcher de faire des con-ections en marge; puis tout d\'un coup il jeta 1\'exemplaire au feu. üne autre fois on lui demanda de donner des le9ons de déclamation a une jeune princesse ; mais quandil vit qu\'il s\'agissait de lui faire réciter un morceau amp;Andromaque, il supplia en grace qu\'on Fen dispensat. Ne sont-ce point la des sacrifices étranges de la part d\'un poète qui avait tant aimé-la gloire et son art encore plus que la gloire ? II était passionné-dans la religion comme dans le reste; 1\'enthousiasme le prenait d\'abord ; il s\'attacbait ardemment aux choses, et sa parole enlevait ses auditeurs. M. de Seignelay étant tombé malade, il allait prés de son lit lui lire les psaumes ; la-dessus il s\'enflammait, et en faisait sur-le champ la plus éloquente paraphrase, ün autre jour, dans un entretien sur Sophocle, il saisit VCEaipe rot et le traduit de verve devant ses amis.
„Rien n\'a jamais approché, dit M. de Valincour, du trouble oü me jeta cette lecture; au moment oü j\'écris, je m\'imagine voir encore Eacine, le livre a la main, et nous tous consternés autour de lui.\'\' C\'est cette sorte d\'ame qui fait les grands artistes, délicate, excessive, troublée et malheureuse, mais de temps en temps comblée de douceurs ou de ravissements dont les autres hommes n\'ont point l\'idée. Quand je veux me figurer Racine, ce n\'est point è. sa table,, occupé a mettre en vers le plan de sa tragédie; il n\'y a lü
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que le labeur et le métier; c\'est le soir revenant de la cour ou de Saint-Cyr, vers cette triste rue Saint-André-des-Arts ou des Mar;ons-Sorbonne, l\'esprit rempli des nobles figures qu\'il avait vues. et des nobles sentiments qu\'il y devinait ou qu\'il y supposait. C\'est dans ces moments qu\'il a été heureux, se rappelant un geste, un fin sourire, la pudeur d\'une rongeur subite, la générosité d\'un silence et ces mille témoignages de Fame qui, pour être réprimés, n\'en sent que plus forts. C\'est pendant que la voiture longe les plates cultures et les longues rangées d\'ormes poudreux, qu\'un personnage se léve de lui-même dans l\'imagination inattentive, se reforme, se développe, agit, tellement qu\'on le bait ou qu\'on 1\'aime, et qu\'ensuite on attend son retour comme celui d\'un ami ou d\'un ennemi. C\'est alors qu\'il était lui même au spectacle, et goütait au centuple 1\'élégance et la dignité, la passion et la vertu qu\'il répandait a pleines mains sur ses héros. Jug^z des mille reveries dont un personnage comme Esther ou comme Monime sont 1\'abrégé et Tissue ; tout Kacine est dans ces songes ; tant d\'années de silence et de pénitence n\'avaient fait que les détourner ailleurs et les cacher aux yeux. La piété a été pour lui une autre espèce d\'amour: ainsi se sont formés secrètement en lui Esther, Athalie et les cantiques. II me semble qu\'en tenant ce petit volume j\'ai toute sa vie dans la main, du moins tout ce qui dans la vie vaut la peine qu\'il y tienne, tous les moments oü il a oublié les choses réelles, n\'en détachant que la partie la plus fine et pourtant la plus précieuse, la retirant du contact grossier de toutes les circonstances lourdes ou plates qui 1\'écrasaient ou la déformaient, comme un habile ouvrier qui retire un bijou sous les scories du creuset; en sorte que dans ce théatre, qui ne parle ni de son temps ni de sa vie, je trouve l\'histoire de sa vie et de son temps.
(Nouveaux Essais. — Hachette et Cie, 1865).
SIENNE.
De Chiusi a Sienne, le pays s\'aplatit; on est entré dans la Toscane: des marécages étendent dans le lointain leur verdure sale et malade. ün peu plus loin sont des collines basses, puis des coteaux grisatres, oü la vigne tord ses sarments noirs : c\'est un maigre et plat paysage de France. Une vieille cité, entourée de murailles rousses, apparait a gauche sur une colline, et l\'on entre a Sienne.
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Cest une ancienne république du moyen-age, et bien souvent, dans les cartes du seizième siècle, j\'avais contemplé sa silhouette abrupte, hérissée de bastions, peuplée de forteresses, toute rem-plie des témoignages des guerres publiques et des guerres pri-vées. Guerres publiques contre Pise, Florence et Pérouse, guerres privées entre les bourgeois, les nobles et le peuple, combats des rues, massacres d\'bótel de ville, bouleversements de la constitution, exil de tous les nobles en état de porter les armes, exil de quatre mille artisans, proscriptions, confiscations, pen-daisons en masse, ligues des exilés contre la ville, coups de main populaires, désespoir porté jusqu\'a l\'abdication de la liberté et a la soumission aux mains d\'un étranger, révoltes soudaines et furieuses, clubs semblables a ceux des jacobins, associations pa-reilles a celles des carbonari, siége désespérë semblable a celui de Varsovie, dépopulation systématique pareille a celle de la Pologne, — nulle part la vie n\'a été si tragique. De deux cent mille habitants, la cité tomba a six mille. Ce qu\'il avait fallu de haines pour épuiser un peuple si vivace ne peut se dire. L\'Italien feodal fut de toutes les creatures humaines la plus richement munie de volonté active et de passions concentrées, et il s\'est saigné, on l\'a saigné jusqu\'au dernier sang de ses veines avant de le coucher dans la tranquillité monarchique. Cosme II, pour rester maitre, détruisit par la faim, la guerre et les sup-plices cinquante mille paysans. Alors on voit dans les gravures se déployer sur la piazza républicaine les cavalcades pompeuses, les chars mythologiques, les parades et la livrée du nouveau prince. L\'artiste, au bas de son dessin, se répand en adulations infinies. Les moeurs résignées, puis somnolentes, la galanterie fade, 1\'inertie universelle, vont s\'établir. Sienne devient une ville de province, visitée par les touristes. Un ecclésiastique que je rencontre me dit que, lorsqu\'il vint ici en 1821, l\'immobilité et l\'ignorance étaient parfaites. On mettait deux jours en vetturino pour aller de Sienne a Florence. Un noble, avant d\'entrepren-dre ce voyage, se confessait, et faisait son testament. Point de bibliothèque, aucun livre. Un jour, mon ecclésiastique, qui est savant et libéral, s\'abonne a deux journaux francais; queiqu\'un lui fait visite : „Comment, vous avez un journal francaisLe visiteur touche des mains le journal francais, cette cbose tom-bée du ciel, miraculeuse. Un quart d\'heure après, 1\'ecclésiasti-que va se promener ; la première personne qu\'il rencontre lui dit: „Cest done vrai, vous avez un journal fran9ais ?quot; La seconde personne fait de même. Le bruit s\'était répandu en un instant, comme un rayon de lumière dans une chambre de cloportes.
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Üne ville ainsi conservée est comme un Pompéi da moyen-age. On monte et Ton descend dans de hautes mes étroites,. pavées de dalles, bordées de maisons monumentales. Quelques-unes ont encore leur tour. Aux environs de la Piazza, elles se suivent en files, alignant leurs énormes bossages, leurs porches bas, leurs étonnantes masses de briques percées de rares fenêtres. Plusieurs palais semblent des bastions. La Piazza en est bor-dée, et nul spectacle n\'est plas propre è mettre devant l\'imagi-nation les mceurs municipales et violentes des anciens temps. Cette place est irrégulière de forme et de niveau, étrange et frappante comme toutes les cboses naturelles que n\'a point défor-mées ou réformées la discipline administrative. En face, s\'étale le Palazzo-Publico, mas.-if hotel de ville, bon pour résister aux coups de main et jeter les proclamations a la foule assemblée sur la place. On en a lancé bien des fois par ces fenêtres ogi-vales, et aussi des corps d\'hommes tués dans les séditions, Une bordure de crénaux le hérisse ; la défense, en ce temps la, se rencontre sous l\'ornement. A sa gauche, une tour gigantesque elève iï une hauteur prodigieuse sa forme svelte et son double renfiement de créneaux ; c\'est la tour de la cité qui plante a la cime son saint, son drapeau, et parle de loin aux cités voisines. Au pied, la fontaine Graja, qui pour la première fois au XIVe siècle, parmi les cris de joie universels, apporta de l\'eau sur la place publique, s\'encadre sous le plus élégant baldaquin de marbre.
Le scir baissait, je ne suis entré qu\'un instant dans Ia cathé-drale. L\'impression est incomparable: celle que laisse Saint-Pierre de Eome n\'en approche point: une richesse et une sin-cérité d\'invention étonnantes, la plus admirable fleur gothique, mais d\'un gothique nouveau, épanoui dans un meilleur climat et parmi des génies cultivés, plus serein et plus beau, religieux et pourtant sain, et qui est a nos cathqdrales ce que les poèmes de Dante et de Pétrarque sont aux chansons de nos trom\'ères ; un pavé et des piliers de marbre oü s\'étagent des assises tour a tour noires et blanches, une légion de statues vivantes, un mélange naturel de formes gothiques et de formes rom nines, des chapiteaux corinthiens qui portent un labyrinthe d\'arceaux dorés et des voütes plafonnées d\'azur et d\'étoiles. Le soleil couchant entre par les portes, et l\'énorme vaisseau, avec sa forêt de colonnes, poudroie dans l\'ombre au-dessus de la foule agenouillée dans les nefs, dans les chapelles, autour des piliers. La multitude fourmille indistinctement dans la noirceur profonde jusquau pied de l\'autel: qui tout d\'un coup, avec ses candé\'abres, ses figures de bronze, les cliapes damasquinées de ses prêtres, et
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toute la prodigue magnificence de son orfévrerie et de ses lu-mières, se léve comme un bouquet de splendeurs magiques.
(Voyage en Italië, Vol. II. — Hachette et 0\'«, 1866).
LA RÉPÜBLIQUE JACOBIN E.
Si la Eépublique jacobine meurt, ce n\'est pas seulement paree qu\'elle est décrépite et qu\'on la tue, c\'est encore paree qu\'olle n\'est pas nee viable: dès son origine, ii y avait en elle un principe de dissolution, un poison intime et mortel, non seulement pour autrui, mais pour elle-même. — Ce qui maintient une société politique, c\'est le respect de ses membres les uns pour les autres, en particulier, le respect des gouvernés pour les gouvernants et des gouvernants pour les gouvernés, par suite, des habitudes de confiance mutuelle; chez les gouvernés, la certitude fondée que les gouvernants n\'attaqueront pas les droits privés; chez les gouvernants, la certitude fondée que les gouvernés n\'assailliront pas les pouvoirs publics ; chez les uus et chez les autres, la reconnaissance intérieure que ces droits, plus ou moins larges ou restreints, sont inviolables, que ces pouvoirs, plus ou moins amples ou limités, sont légitimes; enfin, la persuasion qu\'en cas de conflit le procés sera conduit selon les formes admises par la loi ou par 1\'usage, que, pendant les débats, le plus fort n\'abusera pas de sa force, et que, les débats clos, le gagnant n\'écrasera pas tout a fait le perdant. A cette condition seulement, il peut y avoir concorde entre les gouvernants et les gouvernés, concours de tous a 1\'ceuvre commune, paix intérieure, partant, stabilité, sécurité, bien-être et force. Sans cette disposition intime et persistante des esprits et des coeurs, le lien manque entre les hommes. Elle constitue le sentiment social par excellence ; on peut dire qu\'elle est I\'ame dont 1\'Etat est le corps. Or, dans I\'Etat jacobin, cette ame a péri; elle a péri, non par un accident imprévu, mais par un effet fbrcé du système, par une consequence pratique de la théorie spéculative qui. érigeant chaque homme en souverain absolu, met chaquehomme en guerre avec tous les autres, et qui, sous prétexte de régénerer l\'es-pèce humaine, déchalne, autorise et consacre les pires instincts de la nature humaine, tous les appétits refoulés de licence, d\'arbitraire et de domination. — Au nom du peuple idéal qu\'ils déclarent souverain et qui n\'existe pas, les Jacobins ont usurpé violemment tous les pouvoirs publics, aboli brutalement tous les droits privés, traité le peuple réel et vivant comme une béte de somme, bien
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pis, comme un automate, appliqué a leur automate humain les plus dures contraintes, pour le maintenir mécaniquement dans la posture anti-normale et raide que, d\'après les principes, ils lui infligeaient. Dès lors, entre eux et la nation, tout lien a eté brisé; la dépouiller, la saigner et l\'affamer, la reconquérir quand •elle leur échappait, i\'enchainer et la baillonner a plusieurs reprises, ils l\'ont bien pu; mais Ia réconcilier a leur gouvernement, jamais. — Entre eux, et pour la même raison, par une autre conséquence de la même théorie, par un autre effet des mêmes appétits, nul lien n\'a pu tenir. Dans l\'intérieur du parti, chaque faction, s\'étant forgé son peuple idéal selon sa logique et salon ses besoins, a revendiqué pour soi, avec les privileges de l\'ortho-doxie, le monopole de la souveraineté; pour s\'assurer les béné-fices de l\'omnipotence, elle a combattu ses rivales par des elections contraintes, faussées ou cassées, par des complots \'et des trahisons, par des guets-apens et des coups de force, avec les piques de la populace, avec les baïonnettes des soldats; ■ensuite, elle a massacre, guillotiné, fusillé, déporté les vaincus, comme traitres, tyrans ou rebelles, et les survivants s\'en sou-viennent. lis ont appris ce que durent leurs constitutions dites éternelles; ils savent ce que valent leurs proclamations, leurs serments, leur respect du droit, leur justice, leur humanité ; ils se connaissent pour ce qu\'ils sent, pour des frères Caïns, tous plus ou moins avilis et dangereux, salis et dépravés par leur lt;euvre. Entre de tels hommes, la defiance est incurable. Faire des manifestes, des décrets, des cabales, des revolutions, ils le peuvent encore, mais se mettre d\'accord et se subordonner de coeur a l\'ascendant justifié, è 1\'autorité reconnue de quelques-uns ou de quelqu\'un d\'entre eux, ils ne le peuvent plus. — Après dix ans d\'attentats réciproques, parmi les trois mille législateurs qui ont siégé dans les assemblées souveraines, il n\'en est pas un qui puisse compter sur la déférence êt sur la fidélité de cent Francais. Le corps social est dissous; pour ses millions d\'atomes désagrégés, il ne reste plus un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination stable. Impossible a la France civile de se reconstruire elle-même; cela lui est aussi impossible que de biitir une Notre-Dame de Paris ou un Saint-Pierre de Rome avec la boue des rues et la poussière des chemins.
II en est autrement dans la France militaire. — La, les hommes se sont éprouvés les uns les autres, et dévoués les uns aux autres, les subordonnés aux chefs, les chefs aux subordonnés, et tous ensemble a une grande oeuvre. Les sentiments forts et sains qui iient les volontés humaines en un faisceau, sympathie mutuelle, confiance, estime, admiration, surabondent, et la franche cama-
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raderie encore subsistante de Tinférieui- et du supérieur, la fa-miliarité libre et gaie, si chère aux Francais, resserrent le fais-ceau par un dernier noeud. Dans ce monde préserve des souillu-res politiques et ennobli par l\'habitude de l\'abnégation, il y a tout ce qui constitue une société organisée et viable, une hiér-archie, non pas extérieure et plaquée, mais morale et intime, des titres incontestés, des supériorités reconnues, une subordination acceptée, des droits et des devoirs imprimés dans les consciences, bref, ce qui a toujours manqué aux institutions révo-lutionnaires, la discipline des cccurs. Donnez a ces hommes une consigne, ils ne la discuteront pas; pourvu qu\'elle soit légale ou semble l\'être, ils l\'exécuteront, non seulement contre des étrangers, mais contre des Fran9ais; c\'est ainsi que déja, le 13 vendémiaire, ils ont mitraillé les Parisiens, et, le 18 fructidor, purgé le Corps législatif. Vienne un général illustre; pourvu qu\'il garde les formes, ils le suivront et recommenceront l\'épu-ration encore une fois. — II en vient un qui, depuis trois ans, ne pense pas a autre chose, mais qui, cette fois, ne veut faire-1\'opération qu\'a son profit; c\'est le plus illustre de tous, etjus-tement le conducteur ou promoteur des deux premières, celui-la même qui a fait, de sa personne, le 13 vendémiaire, et, par les mains de son lieutenant Augereau, le 18 fructidor. — Qu\'il s\'autorise d\'un simulacre de décret, et se fasse nommer, par la minorité d\'un des Conseils, commandant général de la force armée: la force armée marchera derrière lui. — Qu\'il lance les proclamations ordinaires, qu\'il appelle a lui „ses camavadesquot; pour sauver la République et faire évacuer la salie des Cinq Cents : ses grenadiers entreront, baïonnettes en avant, dans la salie, et riront même en voyant les députés, costumés comme a l\'Opéra, sauter précipitamment par les fenétres. — Qu\'il ménage les transitions, qu\'il évite le nom malsonnant de dictateur, qu\'il prenne un titre modeste et pourtant classique, romain, révolutionnaire, qu\'il soit simple consul avec deux autres: les militaires, qui n\'ont pas le loisir d\'etre des publicistes et qui ne sont républi-cains que d\'écorce, ne demanderont pas davanlage; ils trouve-ront trés bon pour le peuple fran9ais leur propre régime, le régime autoritaire sans lequel il n\'y a pas d\'armée. le comman-dement absolu aux mains d\'un seul. — Qu\'il réprime les Jacobins outrés, qu\'il révoque leurs récents décrets sur les otages et l\'emprunt forcé, qu\'il rende aux personnes, aux propriétés, aux consciences la süreté et la sécurité, qu\'il remette l\'ordre, l\'économie et l\'efficacité dans les administrations, qu\'il pourvoie aux services publics, aux höpitaux, aux routes, aux écoles: toute la France civile acclamera son libérateur, son protecteur, son
HIPPOLYTE TAINE.
réparateur. — Selon ses propres paroles, le régime qu\'il apporte 4st „Talliance de la philosophic et du sabre.quot; Par philosophie, ce qu\'ön entend alors, c\'est 1\'application des principes abstraits k la politique, la construction logique de l\'État d\'après quelques notions générales et simples, un plan social uniforme et rectiligne; or. comme on l\'a vu, la théorie comporte deux de ces plans, \' lun anarchique, 1\'autre despotique. Naturellement, c\'est le second que le maitre adopte, et c\'est d\'après ce plan qu\'il batit, en homme pratique, a sable et a chaux, un édifice solide, habitable, bien approprié a son objet. Toutes les masses du gros oeuvre, code civil, université, concordat, administration prefectorale et centralisée, tous les détails de 1\'aménagement. et de la distribution, con courent ;i un effet d\'ensemble, qui est Tomnipotence de l\'État, l\'omniprésence du gouvernement, l\'abolition de l\'initiative localg et privée, la suppression de l\'association volontaire et libre, la dispersion graduelle des petits groupes spontanés, rinterdiction préventive des longues oeuvres héréditaires, l\'extinction des sentiments par lesquels l\'individu vit au dela de lui-même, dans le passé et dans l\'avenir. On n\'a jamais fait une plus belle caserne, plus symétrique et plus décorative d\'aspect, plus satis-faisante pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon sens vulgaire, plus commode pour l\'égoïsme borné, mieux tenue et plus propre, mieux arrangée pour discipline!quot; les parties moyennes et basses de la nature humaine, pour étioler ou gater les parties hautes de la nature humaine. — Dans cette caserne philosophique, nous vivons depuis quatre-vingts ans.
(Origines de Ia France Contemporaine. La Révohition. Vol. III. — Hachette et O\', 1885).
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PRÉVOST-PARADOL.
1829—1870.
Brillant journaliste fto l\'opposition sous le 2d Empire. - S\'est douiié la mort a Washington en Juillet 1870, au lendemain de sou arrivéc dans cette ville comme ministre de France aux États-Unis. — Soil célèbre ouvrage: la France Nouvelle, paru en 1868, fait aujourd\'lnn 1\'impression d\'une prophétie. — Autres écrits; plusieurs séries d\'Essais de politique et de littéraire; des Études sur les moralistes fVancais; un livre sur Jonathan Swift: un livre sur Henri Quatre et Elisabeth, etc. — Prévost-Paradol était membre de 1\'Académie Frangaise depuis 1866.
DE LA ÏRISTESSE.
II faut distinguer la tristesse de la douleur qui le plus souvent la precede, ou qui, pour mieux dire, prend elle-même le nom de tristesse, lorsque émoussée par le temps, mais se faisant encore sentir, alle a en quelque sorts perdu son aiguillon. On dira, par exemple, qu\'un père qui vient de perdre son enfant est dans le désespoir ou dans la douleur; au bout de quelques années on dira qu\'il est attristé par la perte de son enfant; plus tard encore, s\'il reste incline sous le coup, on dira simple-ment qu\'il est triste, et, comme on perdra de plus en plus de vue la cause éloignée de sa tristesse, on dira que sa nature est d\'etre triste, que la tristesse est dans son caractère. C\'est alors, en effet, que ce sentiment méritera le mieux le nom de tristesse, paree qu\'il sera le plus éloigné qu\'il est possible de la douleur aiguë qui en aura été la cause, paree qu\'il vient surtout de la reflexion, qu\'il suppose l\'intelligence, en un mot, qu\'il est humain et qu\'il nous distingue de tous les autres êtres qui peuvent souffrir ici-bas.
PRÉVOST-PARADOL.
La tristesse est done une sorte de crépuscule qui suit la «louleur: et malgré ropinion des poètes qui se piquent volon-tiers d\'etre tvistes sans raison et qui chantent la mélaneolie comma un don fatal du ciel, comme un mystérieux privilege des ames délicates, il n\'y a pas plus de tristesse sans cause qu\'il n\'y a de galté sans motif.
La jeunesse et la santé sont deux remparts qui bravent les assauts de la tristesse, et tant qu\'ils nous protégent, elle ne peut guère remporter sur nous que de faibles et courts avantages. Mais ces murailles protcctrices sont sans cesse minées par le temps, et les deceptions de la vie en détachent chaque jour quelque pierre, jusqu\'a ca que la brêche, étant une fois ouverte et s\'élargissant toujours, la tristesse passé et repasse a son aise. en attendant qu\'elle s\'établisse au coeur de la place et n\'en sorte plus. Qui de nous ne l\'a connu, ce merveilleux ressort de \'la jeunesse et de l\'inexpérience, si prompt a se redresser sous la plus dure étreinte ? Eebondissant sous le choc, comme nos balles rapides, et s\'élevant d\'autant plus haut qu\'elle a été frappée plus fort, notre anie adolescente, rabattue par les premières deceptions de la vie, ne s\'en élance que mieux dans le vaste champ de ses espérances; mais après tant d\'élans hardis et tant de chutes profondes, elle perd sa force, et, sans réagir davantage contre le coup qui la frappe, elle languit a terre, amollie, flétrie, souillée, roulée par le sort comme par le pied d\'un passant.
C\'est ainsi que s\'épuise en nous ce fonds de force et de vie, cette alacrité de Fame qui nous permet de résister si aisément aux premiers efforts de la tristesse. Cette réserve une fois con-sommée, l\'équilibre est rompu contre nous, et comme un homme qui voit tous les jours croltre ses dépenses et diminuer ses richesses, nous avons de plus en plus de peine a faire face aux chagrins de la vie. Les illusions s\'en Vont une a une, et nous avons beau restreindre de plus en plus nos espérances, comme pour tenter par notre modération la générosité du sort, comme pour faire au-devant de lui la moitié du chemin, il nous trompe toujours, et nous demande incessamment un sacrifice après un sacrifice. Comme l\'impitoyable Romain, qui après avoir dit au peuple de Carthage: „Donne-moi tes vaisseaux, donne-moi tes éléphants, donne-moi tes armes,quot; lui dit enfin: „Donne-moi ta cité, que je veux détruire, et vas habiter plus loin,quot; ainsi le sort nous presse : et après nous avoir dépouillés de cette illusion, il nous dit; „Quitte encore cette autre; donne-moi enfin ce que tu as de plus sacré ou de plus cher, il faut que j\'atteigne le fond de ton coeur.quot; Et alors mème que par une sorte de négligence
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PRKVO ST-TAltADOL.
quelque chose nous est laissé, alors même que par une faveur singulière nous avons accompli ou possédé une partie de ce qui excitait nos désirs, quelle ame humaine n\'a en elle-même, an bout d\'un certain temps, assez d\'illusions détruites, assez de déceptions accumulées, assez de ruines intérieures pour qu au moindre souvenir qui les agite il ne s\'en échappe, comme une noire vapeur, un nuage épais de tristesse ?
(Journal des Débats, 1864).
DE L\'AVENTR.
1868.
La France approche de l\'épreuve la plus redoutable qu elle ait encore traversée. L\'objet de eet ouvrage n\'étant pas d\'exa-miner ni de critiquer les fautes du gouvernement imperial, maïs simplement d\'exposer l\'état des choses et de joindre a quelques conseils pour le présent quelques conjectures sur l\'avenir, il est inutile d\'insister sur les actes, connus de tout le monde et oondamnés par la raison publique, qui nous ont amenés au point
oü nous sommes.
Quel est done, pour la France, le résultat des eyenements de 1866? è, quoi nous mènent ils? La marche envahissante de la Prusse en Allemagne se poursuivra-t-elle en paix, ou bien tenterons-nous de l\'arrêter ou au moins de la suspendre par la force des armes? On admettra aisément qu\'il n\'y a pas d\'autre alternative.
Quels sont, en effet, les deux seuls points du continent oü la France puisse appliquer a son profit le principe des nationalités. nu moins au nom de Yidcntité, et aveo ou sans le consentemenf des populations revendiquées, ce qui est déj;i une derogation au principe ? C\'est la Belgique et la partie fran^aise de la Suisse. Mais, en échange du repatriement de ce petit nombre d\'Euro-péens parlant la langue fran^aise, il nous laudrait_ approuver, sous peine de la contradiction la plus flagrante, l\'union plus ou moins prompte en un seul État de 51 millions d hommes pai-lant allemand (sans compter l\'Alsace), et l\'union ultérieure de toutes les races slaves sous le drapeau russe! Noirs deyons done reeonnaitre que le principe des nationalités, même appliqué par nos propres mains et a notre profit, n\'en consacrerait pas moins et n\'en préparerait pas moins, par ses autres applications, devenues alors légitimes, l\'abaissement de la France. 11 paraltrait done nécessaire, en cas de succès contre la Prusse, de laisser de cöté ce fameux principe et d\'en revenir simplement au droit de
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PREVOST-PARADOI
la victoire, limité, comme autrefois, par les convenances générales et par la nécessité de l\'équilibre. Et certes, l\'usage de la victoire, même ainsi entendu, ne serait pas sans embarras pour le présent et pour l\'avenir; car ie principe des nationalités, si longtemps encourage et flatté par nous, continuerait, en dépit de notre tardif repentir, a troubler encore longtemps le monde; le mouvement de 1\'unité allemande, excité par la défaite même, reprendrait plus tard son cours, et les événements seraient peut-être suspendus plutót que dófinitivement arrêtés par eet effort heureux de la vaillante main de la France. Flaise au ciel, ceper.-dant, qu\'après avoir rendu par nos fautes cette grande lutte inévitable, nous n\'ayons a compter de la sorte qu\' avec les embarras de la victoire !
Car la victoire peut nous être infidèle et il nous faut en visa-ger maintenant 1\'hypothèse d\'une défaite. Supposons done un instant que la Frusse, seule ou secondée par la Èussie, 1\'ait em-porté. II n\'est pas besoin d\'insister pour faire sentir que ce serait le tombeau de la grandeur frai^aise. La France ne serait certainement pas anéantie. II reste encore en Europe assez de notions sur la nécessité d\'un certain équilibre pour que notre existence amoindrie parut encore utile il plusieurs puissances, et, lorsque la jalousie de tous contre nous serait amplement satisfaite par notre irréparable abaissement, la jalousie des vain-queurs entre eux ou la jalousie des neutres contre notre unique vainqueur tendrait sans doute a nous laisser subsister, sans force et sans honneur, au milieu de nos ruines. II est même possible qu\'on ne nous enlève pas dés lors l\'Alsace et la Lorraine : mais ce qui nous serait enlevé sans retour, ce serait le moven de nous opposer a ce démembrement le jour oü notre rivale triom-phante le jugerait praticable et utile a ses intéréts, et ce jour ne tarderait guère.
Quelque traité limitatif sur nos forces de terre et de nier, réduites au minimum indispensable pour le maintien de l\'ordre intérieur et pour la surveillance de notre commerce, 1\'abandon probable des débris de notre empire colonial et de l\'Algérie, quelques rectifications de frontières au profit de la Frusse, triste prélude de pertes plus considerables : telles seraient, en attendant et en voyant les choses sous le jour le plus clément, les conséquences immédiates de nos revers. Ce n\'est pas tout: en même temps que la France descendrait dans eet abime, la Frusse et la Êussie s\'élèveraient d\'autant; l\'unité allemande, hatée par la puissance et par le prestige de la Frusse victorieuse, s\'achèverait d\'un seul coup ; 1\'Autriche, traitée immé-diatement comme une autre Turquie ou réservée a une destruc-
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tiou plus tardive (selon sa conduite dans la guerre) serait, en tout cas, une proie assurée dont les débris allemands seiaient destinés a 1\'Alleniagne nouvelle et les débris slaves a la Russie ; enfin la question \'d\'Orient serait bientót réglée de manière ou d\'autre entre les vainqueurs sans qu\'il lut naturellement question de la France, et l\'Angleterre, sufBsamment payée de sa complaisance par la possession tranquille de l\'Egypte et par la vue de notre désastre, ne génerait probablement pas sur ce point les combinaisons des nouveaux arbitres du continent.
(La France Nouvelle. — Calmann Levy, 188L IS™\'\' Edition).
FUSTEL DE COULANGES.
Né en 1830.
Occupe a la Sorbonne la chaire d\'histoire du moyen age. — A été directeur de TEcole Normale Supérieure. — Priucipaux ouvrages: i° l.a Cité Antique, recherches sur le culte, Ie droit et les institutions chez les Grecs et les Remains; 2° Institutions politiques de l\'ancienne France, études sur l\'histoire de la Gaule dans les premiers siècles qui ont suivi la domination romaine. — Dans ce dernier livre M. Fustel de Coulanges reprend et compléte les travaux analogues d\'Augustin Thierry.
DE LA NÉCESSIÏÉ D\'ÉÏÜDIER LES PLUS VIEILLES CKOYANGES DES ANCIENS POUR CONNAITEE LEÜRS INSTITUTIONS.
On se propose de montrer ici d\'apvès quels principes et par ijuelles régies la société grecque et la société romaine se sont gouvernées. On réunit dans la même étude les Romains et les (irecs, paree que ces deux peuples, qui étaient deux branches d\'une même race, et qui parlaient deux idiomes issus d\'une même langue, ont eu aussi les mêmes institutions et les mêmes principes de gouvernement et ont traversé une série de involutions semblables.
On s\'attachera surtout a faire ressortir les differences radica-les et essentielles qui distinguent a tout jamais ces peuples anciens des sociétés modernes. Notre systéme d\'éducation, qui nous fait vivre dés 1\'enfance au milieu des Grecs et des Romains, nous habitue a les comparer sans cesse a, nous, a juger leur hitoires \'l\'après la nótre et ii expliquer nos involutions par les leurs. Ce
FUST KL DE COULAKGKS.
(|ue nous tenons d\'eux et ce qu\'ils nous ont légué nous fait croire qu\'ils nous ressemblaient; nous avons quelque peine a les considérer comme des peuples étrangers ; c\'est presque toujour» nous que nous voyons en eux. De la sont venues beaucoup d\'erreurs. Nous ne manquons guère de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les regardons a travers les opinions et les faits de notre temps.
Or les erreurs en cette matière ne sont pas sans danger. L\'ideo que Ton s\'est faite de la Grèce et de Rome a souvent trouble nos générations. Pour avoir mal observé les institutions de la cité ancienne, on a imaginé de les faire revivre chez nous. On s\'est fait illusion sur la liberté chez les anciens, et pour cela seul la liberté -cbez les modernes a été mise en péril. Nos quatre-vingt dernières années ont montré clairement que 1\'une des grandes difficultés qui s\'opposent a la marche de la société moderne, est l\'habitude qu\'elle a prise d\'avoir toujours l\'antiquité grecque et romaine devant les yeux.
Pour connaitre la vérité sur ces peuples anciens, il est sage de les étudier sans songer a nous, comme s\'ils nous étaient tout a fait étrangers, avec le même désintéressement et l\'esprit aussi libra que nous étudierions l\'Inde ancienne ou l\'Arabie.
Ainsi observées, la Grèce et Rome se présentent a nous avec un caractère absolument inimitable. Rien dans les temps modernes ne leur ressemble. Rien dans l\'avenir ne pourra leur ressembler. Nous essayerons de montrer par quelles régies ces sociétés étaient régies, et Fon constatera aisément que les mêmes régies ne peuvent plus régir l\'humanité.
D\'oü vient cela ? Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne sont-elles plus les mêmes qu\'autrefois ? Les grands changements qui paraissent de temps en temps dans la constitution des sociétés, ne peuvent ëtre l\'efiet ni du hasard, ni de la force seule.
La cause qui les produit doit être puissante, et cette cause doit résider dans l\'homme. Si les lois de l\'association humaine ne sont plus les mêmes que dans l\'antiquité, c\'est qu\'il y a dans l\'homme quelque chose de changé. Nous avons en effet une par-tie de notre être qui se modifie de siècle en siècle ; c\'est notre intelligence. Elle est toujours en mouvement, et presque toujours en progrès, et. ü cause d\'elle, nos institutions et nos lois \'sont sujettes au changement. L\'homme ne pense plus aujourd\'hui ce qu\'il pensait il y a vingt cinq sièoles, et c\'est pour cela qu\'il ne se gouverne plus comme il se gouvernait.
L\'histoire de la Grèce et de Rome est un témoignage et un exemple de 1\'étroite relation qu\'il y a toujours entre les idéés
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FÜSTEL DE COULANGES.
de Fintelligence humaine et l\'état social d\'un peuple. Eegardez les institutions des anciens sans penser a leurs croyances, vous les trouvez obscures, bizarres, inexplicables. Pourquoi des pa-tviciens et des plébéiens, des patrons et des clients, des eupa-trides et des thètes, et d\'oü viennent les différences natives et ineffa^ables que nous trouvons entre ces classes ? Que signifient ces institutions lacédémoniennes qui nous paraissent si contraires a la nature ? Comment expliquer ces bizarreries iniques de l\'an-cien droit privé: a Corinthe, a Thebes, défense de vendre sa terre; a Athènes, a Rome, inégalité dans la succession entre lfj frère et la soeur ? Qu\'est-ce que les jurisconsultes entendaient par Vagnation, par la gens ? Pourquoi ces revolutions dans le droit, et ces revolutions dans la politique ? Qu\'était-ce que ce patriotisme singulier qui effa^ait quelquefois tous les sentiments naturels? Qu\'entendait-on par cette liberté dont on parlait saus cesse? Comment se fait-il que des institutions qui s\'éloignent si fort de tout ce dont nous avons l\'idée aujonrd\'hui, aient pu s\'établir et régner longtemps ? Quel est le principe supérieur qui leur a donné l\'autorité sur l\'esprit des hommes ?
Mais en regard de ces institutions et de ces lois, placez les croyances ; les faits deviendront aussitöt plus clairs, et leur explication se présentera d\'elle-même. Si, en remontant aux premiers ages de cette race, c\'est-a-dire au temps oü elle fonda ses institutions, on observe l\'idée qu\'elle se faisait de l\'être humain, de la vie, de la mort, de la seconde existence, du principe di-vin. on apercoit un rapport intime entre ces opinions et les régies antiques du droit privé, entre les rites qui dérivèrent de ces croyances et les institutions politiques.
La comparaison des croyances et des lois montre qu\'une religion primitive a constitué la familie grecque et romaine, a établi le mariage et l\'autorité paternelle, a fixé les rangs de la parenté, a consacré le droit de propriété et le droit d\'héritage. Cette même religion, après avoir élargi et étendu la familie, a formé une association plus grande, la cité, et a régné en elle comme dans la familie. D\'elle sont venues toutes les institutions comme tout le droit privé des anciens. C\'est d\'elle que la cité a tenu ses principes, ses régies, ses usages, ses magistratures. Mais avec le temps ces vieilles croyances se sont modifiées ou effacées ; le droit privé et les institutions politiques se sout modifiées avec elles. Alors s\'est déroulée la série des involutions, et les transformations sociales ont suivi régulièrement les transformations de I\'mtelligence.
II faut done étudier avant tout les croyances de ces peuples. Les plus vieilles sont celles qu\'il nous importe le plus de con-
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naitre. Car les institutions et les croyances que nous tvouvons aux belles époques de la Grèce et de Rome, ne sont que le dé-veloppement de croyances et d\'institutions antérieures; il en faut chercher les racines bien loin dans le passé. Les populations grecques et italiennes sont infiniment plus vieilles que Romulus et Homère. C\'est dans une époque plus ancienne, dans une antiquité sans date, que les croyances se sont formées et que les institutions se sont ou établies ou préparées.
Mais quel espoir y a-t-il d\'arriver a la connaissance de ce passé lointain ? Qui nous dira ce que pensaient les hommes, dix ou quinze siècles avant notre ére? Peut-on retrouver ce qui est si insaisissable et si fugitif, des croyances et des opinions? Nous savons ce que pensaient les Aryas de l\'Orieut, il y a trente-cinq siècles; nous le savons par les liymnes des Védas, qui sont assurément fort antiques, et par les lois de Manou, oü l\'on peut distinguer des passages qui sont d\'une époque extrêmement reculée. Mais, oü sont les hymnes des anciens Hellenes? lis avaient, comme les Italiens, des chants antiques, de vieux livres sacrés; mais de tout cela, il n\'est rien parvenu jusqu\'a nous. Quel souvenir peut-il nous rester de ces générations qui ne nous ont pas laissé un seul texte écrit?
Heureusement, le passé ne meurt jamais complétement pour 1\'homme. L\'homme peut bien l\'oublier, mais il le garde toujours en lui. Gar, tel qu\'il est il chaque époque, il est le procuit et le résumé de toutes les époques antérieures. S\'il descend en son iime, il peut retrouver et distinguer ces différentes époques d\'après ce que chacune d\'elles a laissé en lui.
Observons les Grecs du temps de Périclès, les Romains du temps de Cieéron; ils portent en eux les marques authentiques et les vestiges certains des siècles les plus reculés. Le contemporain de Cieéron (je parle surtout de l\'homme du peuple) a 1\'imagination pleine de légendes; ces légendes lui viennent d\'un temps très-antique, et elles portent témoignage de la manière de penser de ce temps-la. Le contemporain de Cieéron se sert d\'une langue dont les radicaux sont infiniment anciens; cette langue, en exprimant les pensées des vieux ages, s\'est modelée sur elles, et elle en a gardé l\'empreinte qu\'elle transmet de siècle en siècle. Le sens intime d\'un radical peut quelquefois révéler une ancienne opinion ou un ancien usage; les idéés se sont transformées et les souvenirs se sont évanouis; mais les mots sont restés, im-muables témoins de croyances qui ont disparu. Le contemporain de Cieéron pratique des rites dans les sacrifices, dans les funérailles, dans la cérémonie du mariage; ces rites sont plus vieux que lui, et ce qui le prouve, c\'est qu\'üs ne répondent plus aux
FUSTEL DE COULAXGES.
croyances qu\'il a. Mais qu\'on regarde de prés les rites qu\'il observe on les formules qu\'il recite, et on y trouvera la marquo de ce que les hommes croyaient quinze ou vingt siècles avant lui.
(La cité antique, Introductioii. — Hactiette et Ci8, 1872, 4« Éditiou).
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FERDINAND FABRE.
Né en 1830.
Romancier, peintrc des mceuis et des passions ecclésiastiques con-teinporaiues. — Après l\'Abbé ïigrane, par» en 1873. l\'auteur a donné: Men oncle Célestin, et dernièrement J.ucifer. tons ouvrages de valeur. — Dans I\'intervalle il a publié mie étude considérable sur son ami J.-P. Laurens, de qui les tableaux rappellent quelquefois, dans d\'autres cadres, les sujets de predilection du romancier.
RUFIN CAPDEPONT.
L\'abbé Kufiu Capdepont était né vers 1815, a l\'extrémité du diocèse, sur la frontière d\'Espagne, dans le petit village de Harros. U vint a Lormières a vingt ans seulement, pour entrei-au grand séminaire. Ses études classiques avaient été baclées a la diable, au hameau natal, par un vieux cure, plus soucieux de tendre des filets aux truites dans les eaux poissonneuses de la monfagne que de défricher l\'intelligence du jeune Rufin. Heureu-sement la terre était bonne, et quelque négligence que l\'on mlr a jeter la semence, les rares grains tombés de temps a autre dans le sillon levèrent si rapidement que l\'élève demanda lui-même de nouveaux maltres et voulut quitter le pays.
Les débuts de Capdepont au grand séminaire, oü ii entra comme boursier du diocèse, ne furent pour lui ni sans amertume ni sans souffrance. Les jeunes gens, même ceux sur qui pése ïa discipline la plus dure, ent les travers de leur age: ils sont moqueurs, taquins, agressifs. Au séminaire, comme partout ailleurs, il faut que jeunesse se passe. Or Rufin Capdepont. dont les traits beurtés dans le courant des années s\'étaient fondus harmonieusement, dont le visage avait pris a la longue
FERDINAND FABRE
un caractère de rigidité froide qui n\'était ni sans distinction ni sans noblesse, avait, a vingt ans, una face anguleuse et blafarde, iles yeux a, teinte jaunatre qu\'on eüt dit troués avec une vrille, nn nez long et plantureux, fendu an bout par une entaille très-apparente, une chevelure embroussaillée, a pointes vives comm*-un buisson de houx.
,Quel museau! quel musean!quot; lui criaient ses camarades, gambadant autour de lui.
Tl eüt dü rire. Mais non, ses poings se crispaient. Volontiers, il eüt fondu sur ses ennemis.
Un jour, le tonsure Mieal, malin comme un singe, ayant raillé la fa^on désordonnée et sans goüt dont le naturel de Harros plantait son rabat autour de son long cou de cigogne, celni-ci s\'élan9a le bras levé; puis, réprimant ses ardeurs sauva-ges, il s\'éloigna, et alia verser en un coin isolé les pleurs de rage qui lui remplissaient les yeux.
Une chose déplaisante chez les Méridionaux, c\'est leur manie d\'infliger des surnoms. Par quel sobriquet désignerait-on le nouveau séminariste? Ces têtes juveniles travaillaient.
Un matin, a la lei-on A\'histoire ecclésiastique, le professeur adressa cette question au jeune Rufin: sPourriez-vous me noni-mer quelqu\' un des rois qui, avec Cyrus, coopérèrent a la prise de Babylone?
— Tigrane, roi d\'Arménie,quot; répondit l\'abbé Capdepont.
Tons ses condisciples, ëbahis, le regardèrent.
Le mot que 1\'on cherchait était trouvé.
,Eb, Tigrane! Tigrane!quot; lui cria-t-on de toutes parts, quand l\'heure de la recreation fut venue.
Pour le coup, le vigoureux paysan de Harros ne put se contenir, et, s\'en prenant a l\'abbé Lavernède, le premier de ses camarades qui lui tomba sous la main, il le saisit d\'un poignet nerveux et le renversa brutalement sur le sol.
,Ah! tigre!... Tu es un tigre!quot; gémit le malheureux Lavernède, dont le genou droit, entamé, avait laissé plus d\'une goutte de sang aux cailloux aigus de la cour.
Mais Capdepont eut beau jouer des bras, on avait deviné ses instincts, et on ne l\'appela plus désormais que l\'abbé Tigrane.
Que faire cependant? Comment imposer quelque trève ii des persecutions devenues intolérables ? Son orgueil ne montra a. Capdepont qu\'une voie ouverte pour obtenir ce résultat important : il fallait qu\'il s\'élevat au-dessus de tous, et par la régularité de sa conduite et par son assiduité au travail. Le jour oü il serait le premier élève de sa classe, oü les directeurs
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FERDINAND FABRE.
rendraient publiquement témoignage de sa bonne tenue, qui oserait l\'attaquer?
II en alia ainsi qu\'il l\'avait voulu. Huit mois après son entree uu grand séminaire, l\'abbé Rufin Capdepont. par des succès continus, avait conquis tous ses maltres et réduit au silence ses condisciples, tout ahuris, tout penauds de I\'avoir si long-temps méconnu.
Aux vacances, quand chacun volait joyeusement vers sa familie, notre jeune ecclésiastique, dans toute la ferveur de ses études, sollicita et obtint la permission de ne point quitter le grand séminaire.
Au fait, qu\'irait-il faire dans ses montagnes ? Revoir sa mere ? mais sa mère se portait bien ; il le savait. Revoir le vieux cure, son premier précepteur ? mais quel profit intellectuel retirerait-il de cette visite? Au moins s\'il eüt dü trouver, a Harros, rinépuisable bibliothèque qu\'il pouvait consulter ici a toute heure, a toute minute! II resta, passant ses journées dans la lecture ou la meditation, ses soirées dans des entretiens, devenus de plus en plus familiers et cordiaux, avec les directeurs.
Oh! alors, que de discussions, de débats, de dissertations dans les grandes cours vides des Sous-Diacres et des Tonsurés, a la lueur des étoiles! Dans ces luttes entre professeurs, luttes oü le jeune abbé n\'osait encore placer son mot, son esprit tou-jours en\' éveil s\'aiguisait singulièrement a I\'argutie scolastique. Quand pourrait-il parler avec la même facilité, la même abondance, le même éclat que ses maltres?...
Après les aifaires les plus chaudes ii propos de dogmc, de morale, d\'hist oir e ecclésiastique, les professeurs qui s\'étaient le plus vivement combattus dormaient depuis longtemps, que lui. voulant se faire une opinion sur le cas en litige, descendait a pas de loup a la bibliothèque, recherchait les textes cités, et passait souvent a cette besogne la plus grande partie de la nuit.
L\'abbé Rufin Capdepont vecut les ordres mineurs ; puis, un an après, le sous-diaconat.
C\'est vers cette époque que, se voyant irrévocablement engage dans la cléricature, il songea, pour la première fois, a diriger ses facultés vers les études qui pouvaient le plus utilement servir sa carrière. La casuistique n\'était pas décidément son fait. Sa nature ardente, passionnée, demandait plutöt a batailler contre les hommes que contre des subtilités oiseuses, et il lui parut que Vhistoire était le vrai domaine oü se complairait son esprit. Or quelle histoire plus attachante, plus grandiose, que l\'histoirc ecclésiastique, laquelle, durant des siècles, résumé l\'histoire du monde ? . Quel intérêt! les papes établissant l\'unité de
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t\'ERDINAND IABKK.
doctrine; les papes, rois efFectifs de l\'univers, domiant 1\'inves-titure des royaumes ; les papes pétrissant en quelque sorte l\'Eui\'opi-et tirant du type divin du gouvernement de l\'Eglise toutes les monarchies terrestres. Puis quel réve! dire que jusqu\'a ce tröne de la Papauté, le plus laaut de tons et le plus éclatant. Sixte-Quint, un simple gardeur de pourceaux, avait pu s\'élever, un jour !. . . .
A son insu, Capdepont, comme afiblé par la splendeur de segt; visions, songeait que, lui aussi, tout enfant, dans les forêts de chênes qui dominent Harros, il avait plus d\'une fois mené les marcassins a la glandée. Du reste, son patron, Tyrannus Hufin lui indiquait nettement de suivre cette voie : n\'avait-il pas tvaduii lui-même en latin, vers le commencement du V\'\' siècle, VHisfoirc eccldsiasfique d\'Eusèbe de Césarée ?
A vingt-cinq ans, Fabbé Capdepont fut ordonné prêtre \'et attaché, en qualité de vicaire, a la paroisse de Saint-Frumence, a Lormières. L\'évêque, a qui était arrivé le retentissement de ses succès scolaires, avait tenu a ne pas placer trop loin de lui un sujet aussi distingué.
Mais, en dépit de nouveaux témoignages de hienveillance qu\'il regut de Monseigneur Grandin, quatrième successéur de Monseigneur de la Guinaudio, au bout de deux ans seulement de vica-riat, a Saint-Frumence d\'abord, puis a Saint-Irénée, Capdepont se sentit gagné par un insurmontable ennui. Administrer les sacrements aux malades, entevrer les morts, confesser des dévotes incorrigibles cette besogne, accomplie toujours sans le moindre murmure, dans le fond l\'excédait affreusement. Oü d\'ailleurs tous ces devoirs si ponctuellement remplis le mèneraient-ils ? 1\'eut-être, au bout de vingt ans, serait-il nommé curé-doyen de quelque pauvre canton dans les montagnes. Etait-ce done pour cela qu\'il avait tant pali sur les livres, qu\'il étudiait encore avec une sorte d\'acharnement, et préparait -pour un célèbre éditeur de Paris, une traduction nouvelle, avec notes, des oeuvres de saint Thomas d\'Aquin ? II fallait, coüte que coüte, tourner bride a une vie absorbée dans de si mesquines pratiques, noyée pour ainsi dire dans des vulgarités professionnelles auxquelles tanl d\'autres suffiraient mieux que lui.
Hélas! comment secouerait-il son joug ? Comment conquê-rait-il sa liberté ? . . ..
(I.\'Abbé Tigianc. — Alphonse f.ernarre, 1873).
VICTOR CHERBULIEZ.
Né en 1832.
Romancier, critique d\'art, publiciste. — Série de romans, ouverte en •I8f)3 par Ie Comte Kostia et couronnée en 1871 par Méta Holdenis. — Etudes sur l\'art grec et sur la renaissance italienne: A propos d\'un cheval, •18(30; T.e prince Vitale, 1864. — Nombreuses contributions pour la Revue des Deux-Mondes, signées Valbert et reünies en volumes sous Ie titre de: Hommes et Glioses d\'Allemagne, Hommes et Chokes dn temps présent, etc. — M. Cherbnliez est membre de 1\'Académie Fran-i\'aise.
LA RENAISSANCE ITALIENNE.
Connaissez-vous le dialogue du Tasse sur Part? II y enseigne que notre ame est composée de nombres, d\'harmonie et de pro-poi-tlons musicales; 11 nous enseigne aussi qu\'elle est un résumé, un précis de l\'univers, paree qu\'elle porte en elle les formes divines de toutes ehoses, des éléments, des plantas, des animaux, des spheres celestes. Le Tasse jugeait des autres par lui-même. II était né avec une ame musicale et chantante, et 11 trouva fort mauvais que la vie refusat de chanter la haute-contre pour accompagner son motet. A peine sorti du berceau, il portalt dans sa tête le plan idéal de l\'univers, et il se facha de ce que le soleil et les étoiles, les ehoses et les hommes, n\'étaient pas toujours conformes a l\'idée qu\'il s\'en faisait. Lisez ses oeuvres morales, il n\'en est pas une oü il n\'ait esquissé I\'idéal de quelqüe chose ou de quelqu\'un : I\'idéal de la dignité, I\'idéal de l\'honneur, I\'idéal de la courtoisie, I\'idéal du plaisir honnête, I\'idéal du père de familie, I\'idéal du prince et de I\'empereur, I\'idéal du parfait amant. .. Un jour même, irrité des retards qu\'éprouvait l\'im-pression d\'un de ses ouvrages, il résolut de composer un traité
VICTOR CHERBULiEZ.
du parfait imprimeur, car dans cette téte, qui etait comme une galerie de tableaux, il y avait une logette pour Videa del buono stampatore. Ah! mon ser baron, qu\'il est dangereux de vivre dans un si étroit commerce avec I\'ideal! Comme cela vous rend délicat, irritable, susceptible!.. . Mais de toutes ses imaginations, celle qui fit le plus de tort au Tasse fut 1\'idée precon^ue qu\'il s\'était faite de la destinée du poète dans ce monde et de ses relations avec les princes... Ce fut la sa plus chère utopie, et cette utopie causa tous ses malheurs... Voilii mon idéé, et je serais heureux si je vous la faisais partager.
,— Ah! monseigneur, d\'avance je vous l\'avoue, votre idéé me choque un peu, car bien que je n\'en porte pas la mine, je me suis toujours senti un faible pour Platon et pour l\'idéal.
,— Mon ser idéaliste, je ne dirai plus de mal de vos amis» d\'autant qu\'ils ne m\'en ont jamais fait. Et après tout, si le Tasse fut un utopiste, il en faut moins accuser son culte pour Platon que le siècle oü il vécut, de tous les siècles le plus pro-pice aux chimères. Oh! le grand, le beau siècle! Age des grandes entreprises, des désirs eö\'rénés et des trouvailles miracu-1 en ses I On venait de dëcouvrir un monde par-dela les mers, ou en découvrait un autre pièce a pièce en grattant la terre, et on batissait Saint-Pierre. Eien ne semblait impossible, les rêveurs avaient beau jeu; a chaque inspiration, il éntrait dans les poi-trines deux fois plus d\'air qu\'aujourd\'hui et il y avait dans eet air quelque chose qui grisait; les esprits les plus sages n\'étaient pas sans un grain de folie. De nos jours, on se pique de rendre la vie agréable et commode; alors elle. était belle et on en jouissait d\'autant plus que la scène du monde était plus agitée, plus fertile en catastrophes; on savourait son bonheur comme un beau jour entre deux orages. Pour bien sentir tout ce qu\'il y avait alors de joie dans les esprits, il ne faut pas lire les historiens; les Machiavel, les Guichardin sónt moroses et sombres comme la politique des Borgia et des Charles-Quint. Adressez-vous aux peintres de la vie privée, aux conteurs, a la charmante et nombreuse familie des novellieri. Connaissez-vous Bandello, le Boccace du seizième siècle? On lui reproche d\'avoir été un peu trop lombard dans son style et d\'avoir eu trop de goüt pour les contes falots. Ai-je lu ses nouvelles ? II ne m\'est pas permis de m\'en souvenir; mais les prefaces de ses nouvelles, je les ai lues, je les relis encore, charmantes épitres dédicatoires qui toutes commencent ii peu prés en ces termes :
, Princesse très-vertueuse, vous souvient-il de ce beau jour de „printemps, oü, m\'étant rendu dans votre chateau. . . ?quot; Ou bien : „Dame très-humaine et très-courtoise, quelle fête il se donna
VICTOR OHEÜBULIEZ.
,chez vous le jour que la signora Camilla, votre fille, ayant ,épousó le valeureux marquis della Tripalola..
„Quand je lis ces préfaces, je me crois transporté dans quelque riche villa de la Lombardie ou du Mantouan; je parcours de grandes salles tendues de velours cramoisi, pleines d\'objets d\'art, de cristaux, e di tutte le delicafure e worhidesze orient all; j\'erre dans les allées de beaux jardins, moins majestueux que celui oü nous sommes, et qui se ressent du voisinage de Rome, mais plus agréables, plus doux au regard: c\'est un mélange exquis de ce que 1\'art et la nature ont de plus charmant, l\'architecture mariant ses grandes lignes régulières aux caprices d\'une végétation libre et touffue, la blancheur du marbre unie a l\'éclat de la verdure, des colonnades ou s\'enlacent le lierre et la vigne. Et dans ces jardins dont Fair est embaumé par les orangers en fleurs, je vois se presser une foule de gentils-bommes, l\'épée au cote, la plume au vent, et de nobles dames vêtues de soie brochée d\'or, — au milieu d\'eux. des bommes de guerre, des architectes, des peintres, des musioiens, des pbiloso-phes, des poètes. Tout ce monde est en fête ; toiir a tour on se promène, on danse, on chante, on cause, on plaisante, on disserte ... A I\'heure la plus brülante du jour, en sortant de table, la maitresse de la maison se retire pour faire la sieste; alors les cavaliers s\'en vont s\'asseoir sous un berceau de verdure ou dans un bouquet de peupliers, au bord d\'un clair ruisseau, et ils raisonnent sur la politique ou se livrent au plaisir de médire tout doucement du procbain, al piacere delmotteggiare... Tout a coup on entend aboyer les cbiens de manchon de madame. Èlle a fait sa sieste, elle redescend au jardin. On accourt au-devant d\'elle ; on prend place dans la loggetta, et tour a tour on cause, on brode des contes, les hommes de guerre font le récit de leurs campagnes, les philosopbes disputent sur les nombres et les idéés, les peintres raisonnent sur leurs tableaux, les poètes récitent des vers, les musiciens chantent en s\'accom-pagnant de leur viole d\'amour. .. Des contes, des reflexions morales, de la métapbysique a petite dose, des chansons des airs de guitare, le parfum des orangers en fleur, quelle fête! Et en 1\'honneur de qui cette fête-? ... Ah! ne vous y trompez pas, 1\'heureuse aventure qu\'on célèbre ici, dans ces jardins. dans cette loggetta, ce n\'est pas seulement le mariage de la vertueu.se signora Camilla avec le marquis della Tripalola, — mais un autre mariage encore d\'une bien autre conséquence, les épousailles de la science et du monde ... Ils avaient vécu pendant des siècles sans se connaltre, ou si parfois ils s\'étaient rencontrés, ils n\'avaient ressenti 1\'un pour l\'autre que de l\'indifférence ou du mépris.
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VICTOR CHEUBULIEZ.
Au moyen age, l\'humanité se partageait en deux classes, les hommes d\'épée et les clercs ; d\'une part. des chevaliers ignorants, ne sachant lire ni écrire, vivant dans leurs tristes chateaux forts perches comme des aires de vautour sur la pointe d\'un rocher, et n\'en sortant qae pour guerroyer ou chasser au faucon, — eten face de eette chevalerie bardée de fer, des clercs, des moines lisant, écrivant, raisounant dans rombre silencieuse des cloltres... Mais un beau jour ia dar gin jette le froc aux orties. rompt sou ban, se met a courir le monde : elle arrive en Italië, un chevalier desceuvré qui s\'ennuyait l\'accueille, lui découvre du mérite, se lie d\'amitié avec elle, se laisse instruire par ses lemons, et a sou tour il fait son education, la dépouille de son appareil pédantes-([ue, lui apprend a vivre, a parler; bref ils s\'épousent, ils font bon ménage, et voila ce qu\'on appelle la renaissance.
(I.p Piincc Vitale. — llicliel l.évv. 186\'4).
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GUS TAVE DROZ.
Né en 1832.
Anteui\' ilu roman: Monsieur, Madame et Bébé, dont il existe plus de cent editions. — Autres études dc mosurs contemporaines: Eutre-Nous, La Cahier Bleu, Babolain, Antour d\'une Source, üne femme gênante. — D.ernière publication, inspirée par un den il de familie : Tris-tesses et Sourires.
L\'0 M E L E T T E.
La pluie 411! tonibait depuis le matin semblait s\'être lassée; elle était devenue si line qu\'elle ressemblait a ces brouillards légers qu\'on apei-Qoit le soit- an-dessns de la prairie. Nous ve-nions de diner; M. Bébé,-qui s\'était endormi au dessert, avait regagné son dodo, et tous deux, Louise et moi, debout devant la fenêtre oiiverte, nous chantonnions en\' regardant l\'horizon.
— Si nous sortions de l\'arche, papa Noé ? me dit ma femme
— C\'est que je n\'aper^ois pas d\'arc-en-ciel, ma chère.
— Raison de plus, allons au-devant.
Elle s\'éloigna et revint bientöt encapuchonnée, bottée, pan tee. Elle me prit le bras, mais solidement, s\'appuyant pour de bon et se serrant contre moi comme il arrive en ces bons jours on Ton se retrouve, ne s\'étant pas vus depuis longtemps.
— Ah ! que je suis contente de sortir ! Sens-tu le bon air ? ■Te voudrais marcher, marcher .... Si nous allions bien loin ? II fait encore grand jour.
Et, ce disant, elle me poussait en riant, faisant de grandes enjambées pour régler sa marche sur la miemie.
Nous longeames la haie, et, prenant a gauche, nous entrames dans le bois. Nous l\'aimions tant, notre cher bois ! II était silen-cieux a cette heure, tout humide et détrempé. La, mousse, gon-flée par l\'eau, cédait sous le pied comme une éponge qu\'on
GUSTAVE ÜP.OZ.
presse, et a chaque feuille des branches trop pesantes se balau-9ait une goutte transparente toute prête a tomber,
— Tu seras bien mouillée, ma chérie, dis-je a Louise en m\'arrê-tant.
— Bah! j\'ai mes grosses bottes. allons toujours.
Nous poursuivimes notre promenade ii travers le bois, qui dégouttait silencieusement comme la barbe d\'un dieu marin.
Je savais gró a ma femme d\'etre aussi brave ce soir-la, car rien au monde n\'est joli comme Ia forêt humide, a cette heure du jour surtout oü tout se tait et s\'apaise, oil le vent est calme, oü la pluie fatiguée rentre dans ses nuages, oü les oiseaux eux-mêmes commencent a s\'endormir et songent a se sécher. J\'aimais cela, paree qu\'il y a un charme, lorsqüon est deux et qu\'on se tient sous le bras, :x se sentir bien seuls et a marcher sous les grandes voütes vertes, a respirer l\'odeur penetrante cha bois humide, a frapper de sa canne sur les gros troncs de chêne qui rendent un bruit sonore et long que tous les autres troncs répètent a la file, a s\'arrêter tout court au cri d\'une branchette qui se brise, au munnure des gouttes d\'eau qui de temps en temps chuchotent en tombant de feuille en feuille, a respirer a pleins poumons Pair pur qu\'a lavé la pluie, a écouter par les yeux, si je puis dire, l\'harmonie délicate de tous ces tons finset discrets.
Ce n\'est point pour le plaisir d\'enfiler des mots que j\'use de cette métaphore devenue banale a force d\'etre vraie.
Par un beau jour, quand le soleil s\'abaisse vers l\'horizon, tout s\'empourpre et se colore comme le visage d\'une belle fille qui file auprès d\'un grand feu. Les tons s\'animent et s\'échauffent, la bonne nature est vibrante, émue ; on sent que durant ie jour elle a beaucoup aimé, beaucoup joui, beaucoup travaillé. La forêt est chaude, et dans son feuillage on voit des diamants, des rubis, des émeraudes, et sur ses troncs moussus de temps en temps aussi s\'étale une plaque d\'or qui fait frissonner. C\'est un orchestre avee tous ses effets, c\'est une harmonie riche, éblouissante comme un écrin royal qu\'on ouvre tout a coup, comme une cathédrale oü les trompettes éclatent tandis que tout un peuple chante Alleluia! ■
Par un temps gris, c\'est tout autre chose; point d\'allégresse, point de bruit éclatant, la bonne nature se couche sans tambour ni trompette et les yeux humides, ayant un peu baillé. Les violons, ce soir-la, chargés de l\'endormir, mettent leur sourdine et résonnent lentement; les archets, un peu tristes, frólent a peine les cordes; il faut prêter l\'oreille pour saisir leur musique qui ressemble a un rêve; mais leur voix est si douce, leur har-
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monie si tine, que les flaneurs gourmets qui aiment la musique des yeux seraient bien embarrassés de choisir entre les trompettes et les violons, entre la forêt cachée derrière son voile grisatre nu éblouissante sous ses reflets dorés. _
Nous cheminions sous des bouleaux lorsqu\'un petit vent bien doux passa au-dessus de nos têtes en caressant le sommet des arbres, qui aussitot se mirent a chuchoter et, se secouant comme un oiseau mouillé, laissèrent tomber sur nous un déluge de
beaux diamants humides.
_ Ah! mon Dieu! s\'écria Louise en s\'arrêtant tout net; le
vilain vent! je suis trempée! . , ,,
Ra jupe flottait un peu, et j\'apercevais ses deux petites bottes molles, serrées l\'une contre l\'autre et a moitié cachées dans
l\'herbe. , . •
— Trempée, trempée; mon capuchon s\'est souleve, et j ai un
déluge dans le cou, une rivière!
— Et oil cela, ma pauvre chérie ?
— Oü cela? Je te le dis, dans le cou, au milieu, dans le
petit endroit. . .
Elle me regarda, et nous nous mimes a nre. te petit enclroit était celui oü je 1\'embrassais toujours; — si jeune qu\'on soit, l\'on prend des habitudes.
J\'essuyai le cou, je rajustai le capuchon, et quand elle tut bien séchée, elle me dit en souriant:
— Tu es bien mignon.
Je crois même que je l\'embrassai. Cela la mit en belle humeur, de sorte que nous sautions par dessus les fougères, elle, s\'appuyant sur mon bras; puis tout a coup, comme nous rentnons dans le silence sonore de la haute futaie, elle se mit a chanter, sui 1 an de la Hiarseillaise:
Marchons, vilain petit mari Qui n\'aime pas sa petite femme,
Pas Ju tout, tout, tout.
Tout, tout, tout.
Et elle disait tout cela d\'un petit air si crane en mai chant a arands pas, me montrant ses jolies dents blanches et me serrant si tendrement le bras, que je me mis a chanter avec elle.
Nous étions enfants, nous en avions conscience, et nous en iouissions, sachant que e\'est une bonne chose.
Tout a coup nous nous arrêtames devant une londnère. maie
tarie, carrière oubliée... je ne sais, mais k cet endroit le sol etait bousculé, les arbres semblaient écrasés, et l\'on voy ait sailhr des racines furieuses qui se tordaient au milieu des ionc.es.
GUSTAVK DUUZ.
— Tu crois que nous n\'allons pas nous perdre? lit Louise en me regardant.
— Mais non, clière petite.
— Et si nous nous perdions, que dirait il denilin, le pauvre biclion, qui dort la-bas dans son dodoblanc? Veux-tu retourner, dis? veux-tu retourner?
— Mais nous sommes ii vingt minutes de chez nous, pas davantage.
— Oui, oui, tous les voyageurs qui se perdent dans les l\'orêts s\'imaginent toujours qu\'ils sont a vingt minutes de chez eux. Je n\'aime pas ces vilains arbres tordus: il doit y avoir un tas de bètes entre ces racines.
Elle frissonna. et, se penchant comme quelqu\'un qui écoute:
— Tieus, entends-tu? Tu n\'entends pas des coups sourds? Chut... tiens, tiens. . . c\'est sourd, sourd! A cette heure-ci, dans la forêt, qu\'est-ce que cela peut être?... Le soleil se couche, si nous retournions ?
Je prêtai l\'oreille, et j\'entendis en effet un bruit sourd dont je devinai immédiatement la cause. J\'aurais bien pu lui dire cette cause; mais j\'avais taut de plaisir ii la voir la, prés de moi, sérieuse, l\'oreille tendue, la bouclie entr\'ouverte, ses yeux interrogeant les miens; j\'avais tant de bonheur a la sentir fris-sonnante contre ma poitrine et rét\'ugiée en moi, si je puis dire, que, comme un égoïste, je répondis sans sonrciller:
— Oui, en etfet, c\'est étrange! J\'entends des coups sourds. .. Allons voir, cela ne peut être bien loin.
— Aller la! tu es fou, Georges, mon chéri!
Elle m\'entoura de ses deux bras, et se haussant jusqu\'a mon oreille:
— J\'ai bien peur, me dit-elle tout bas; retournons, je t\'en prie, retournons.
— Comme tu es peureuse! Tu n\'as done pas reconnu le coup de maillet des fendeurs qui travaillent dans la vente?
— Et tu crois me rassurer avec tes fendeurs? Qu\'est-ce qu\'ils fendent, ces fendeurs-la ?
— lis lendent de grosses billes de chêne pour en faire des douves de tonneau; voila tout le mystère!
— Tu en es bien sur ?
— Oui, ma chère.
— Et ce sont d\'honnètes gens, ces fendeurs ?
— Surtout ceux-la, que je connais bien. Viens les voir, c\'est a trois minutes.
Elle se décida a me suivre, non sans se faire un peu trainer. Quelques minutes après, nous étions dans 1\'endroit le plus pit-
GüSTAVE PHOZ.
toresque du monde, en face de deux ou trois cabanes semblables ü ces huttes de sauvages que Ton aperijoit, dans les récits de Cooper, au bord du lac Ontario. Imaginez un amas de planches et de troncs H\'arbres, le tout noiratre, moussu, sombre, humide sous l\'épaisse forêt et surmonté d\'une cheminée blanche, d\'oii s\'échappait un beau panache de iümée bleue, qui se perdait sous la voute verte. Autour de ce campement, des troncs d\'ar-bres ainoncelés, des copeaux en montagnes, des planches d\'un jaune rouge, rangées en pyramide, et, sur une corde tendue d\'un arbre a l\'autre, deux ou trois linges essayant de sécher. Autour de ces huttes, le sol était battu, et, devant la petite porte-basse, une dizaine de poules assemblées dévoraient le grain que leur jetait une vieille.
— Bonsoir, monsieur et madame, fit la bonue femme en nous voyant approcher. Ne voulez-vous pas entrer vous chauffer un peu ? II fait bien frais ce soir.
Louise regardait tout cela comme on regarde au theatre un décor réussi. Nous entrames. — Le contenu était digne du contenant.
Au milieu de la hutte d\'une forme irréguliere, toute pleine de coins et de recoins, flambait a terre le plus beau feu du monde, entre quatre barres de fer qui retenaient les tisons et indiquaient la place du foyer. La üamme montait haut, le toit étant percé comme dans Vimpïuvium d\'une maison romaine, et, au dela de l\'ouverture, a travers une large cheminée béante par oil le jour descendait et montait la fumée, l\'on apercevait les branches et le ciel gris; — dans les cendres un pot oü quelque chose bouillait, et dans les coins dè la eabane, en-combrée de matériaux, de débris et. d\'outils de toutes sortes, trois hommes, dont un petit vieillard aux joues creuses et rouges comme la brique, cognaient a tour de bras. C\'étaient le père, le fils et le gendre; ils vivaient ensemble, et, d\'un bout de l\'année a l\'autre, été comme hiver, dans cette cahute oü nous étions et qui leur servait d\'atelier, fendaient et refendaient des chênes.
Une fois par semaine environ, le fils allait au village chercher des provisions, et c\'était tout. Le dimanche, toute la familie jouait aux boules a l\'ombre des grands arbres.
Quand nous entrames, les travailleurs s\'arrêtèrent, et chacun d\'eux, après nous avoir salué, déposa l\'énorme hache brillante dont il était armé, effroyable instrument, espèce de couperet de guillotine muni d\'un petit manche, lame épaisse, pointue. énorme, bien faite pour exécuter des chênes, mais d\'un aspect sinistre. Louise se rapprocha de moi sur le petit banc oü nous étions assis.
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GUSTAVE DROZ.
— Nous ne vous empêchons pas de travailler? dis-je au vieillard.
— Merci, mon bon monsieur, mais nous allons souper.
Les deux jeunes gens abaissèrent leurs manches,et ils approehèrent
une grosse table primitive forinée d\'une planche et de quatre pieds ii peine dégrossis. Pendant qu\'ils disposaient les assiettes toutes petites, épaisses, en faïenoe bleuatre, la vieille avait été ehercber une grande poêle et jetait au feu une brassée de co-peaux.
Au milieu de eet intérieur étrange et rude, Louise me pa-raissait si fine et si délicate, si élégante avec ses longs gants de Suède, ses petites bottes molles et sa jupe retroussée! De ses deux mains étendues elle se garautissait de la cbaleur de la flamme, et du coin de l\'oeil, tandis que je causais avec les l\'endeurs, surveillait le beurre qui commen^ait a chanter dans la poêle.
Tout a coup elle se leva, et prenant la queue de cette poêle des mains de la vieille femme:
— Laissez-moi vous aider a faire l\'omelette, voulez-vous ?
La bonne mère lacha Finstrument en souriant, et Louise se trouva seule dans 1\'attitude d\'un pêcheur a la ligne qui tient son roseau au moment oü le bouchon commence a s\'agiter. Le leu l\'éclairait en plein; elle avait les yeux fixés sur le beurre liquide, les bras tendus et se mordant un peu les lèvres, saus doute pour se donner plus de force.
— Cast un peu lourd pour les petites mains de madame, fit le vieillard; je parie que c\'est la première fois que vous faites une omelette dans une cabane de fendeur, n\'est-ce pas, ma petite dame?
Louise fit signe qua oui sans détourner les yeux.
— Les ceufs ! les ccufs! cria-t-elle tout a coup avec une telle expression d\'inquiétude que nous partlmes tous d\'un grand éclat de rire.
— Les ceufs! le beurre se gonfle! ... Arrivez vite ou je ne réponds plus de rien.
La vieille battait les ceufs avec animation.
— Et les herbes! cria le vieux..
— Et le lard et le sel! dirent les jeunes gens.
Alors tout le monde se mit a l\'oeuvre; on hachait, on taillait, on pilait, tandis que Louise, frappant de son pied et le teint animé, s\'écriait:
—\' Dépêchez-vous! mais dépêchez-vous done!
Enfin il se fit un grand vacarme dans cette poêle, et le grand oeuvre commei^a. Nous étions tous autour de ce feu, regardant
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GUSTAVE UllOZ.
avec anxiété, car, chacun ayant mis la main ii la pate, le re-sultat de l\'opéi-ation intéressait tout le monde. La bonne femme, a genoux prés d\'un grand plat, soulevait de son couteau les coins de l\'omelette, qui commen^ait a se dorer.
— Maintenant, madame n\'a plus qu\'a retourner, dit-elle.
— Un petit coup sec, ajouta le vieillard.
— Faut pas y mettre de force, observa le jeune homme.
— D\'un seul coup ; houp ! chère enfant, dis-je a mon tour.
— Si vous me parlez tons a la fois. ..
— Dépêcbez-vous, madame.
— Si vous me parlez tous ii la fois, je n\'oserai jamais . . . (J\'est que c\'est lourd comrae le diable !
— ün petit coup sec.
— Mais je ne peux pas ! Q\'a va chavirer ! Ah ! mon Dieu !
Dans le feil de Taction, son capuchon était tombé. Elle était
rose comme une pêche, ses yeux brillaient, et, tout en maudis-sant son sort, elle éclatait de rire de temps en temps. Enfin, aprés un suprème effort, la poêle s\'agita, et l\'omelette roula, un peu lourdement. je dois le dire, dans le grand plat que tendait la vieille
Jamais omelette n\'eut meilleure mine.
— Je suis sur que la petite dame doit avoir les bras fati-gués, dit le vieux fendeur en coupant de larges tranches dans son grand pain rond.
—, Mais non, pas trop, dit ma femme en riant de boncceur; seulement j\'ai bien envie de goüter mon . .. notre omelette.
Et nous nous asslmes tous autour de la table, en face d\'as-siettes bien propres. — Au fond de la mienne se pavanait un uoq tricolore. — Quand nous eümes goüté l\'omelette et le vin de ces braves gens, nous nons levames et nous reprimes la route de notre chez nous. Le soleil était couché, et toute la familie du fendeur, sortie de la cabane, nous souhaita le bonsoir et nous regarda partir.
— Voulez-vous que mon fils vous accompagne ? nous dib de loin la vieille.
II commen9ait a faire sombre et humide sous la futaie, et peu a peu nous nous mimes a marcher d\'un bon pas.
— Ces gens-la sont heureux, me dit Louise au bout de quel-ques pas; nous viendrons un matin déjeuner chez eux, veux-tu ? Xous mettrons Bébé dans 1\'un des paniers de i\'ane, et dans l\'autre un gros paté avec du bon vin ... Tu n\'as pas peur de te perdre, Georges ?
— Non, ma chère, sois sans crainte.
— ... Avec un gros pilté et du bon vin ... Qu\'est-ce que je ■ vois la-bas ?
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GUST AVE DUO/.
— Ce n\'est rien, c\'est un tronc d\'arbre.
— Un tronc d\'arbre ... un tronc d\'arbre ! murmurait-elle. Et derrière nous, n\'entends-tu pas ?
— C\'est le vent dans les feuilles ou quelque branche morte, qui se brise en tombant.
Bien heureux ceux qui, le soir, au beau milieu d\'un bois, se sentent aussi calmes qu\'assis au coin de leur feu.
On ne tremble pas, mais le silence agace. Involontairement on cberclie des yeux dans Fombre, on voudrait définir les formes confuses qui apparaissent et se transforment a chaque instant. Tout un monde crie sous vos pas, se brise. et si Ton s\'arrête, on entend au loin les hurlements plaintifs des chiens de ferme, le cri des chouettes qui s\'appellent, et d\'autres bruits encore lointains ou proches qu\'on ne peut s\'expliquer. Quelque chose d\'étrange vous enveloppe et pèse sur vous. Si I\'on est seul, mi marche plus vite; si Ton est deux, on se rapproche et volon-tiers 1\'on se donne le bras. Ma femme se pendit au mien.
Veux-tn nous faire bücherons ? Nous batirons une jolie cahute, bien simple, mais gentille; j\'aurais de petits rideaux aux fenêtres, un tapis par terre, mon piano dans un coin.
Elle disait tout cela a voix basse, et de temps en temps sa main tremblait sur mon bras.
— Tu en aurais bien vite assez de ta cahute, ma petite chérie.
— Oh ! le vilain !
Et puis elle ajouta au bout d\'un instant:
— Tu crois done que je ne vous aime pas, toi et ton tils ? Oh ! si, mes amis, je vous aime ... Oh ! si!.... oh !... . si!... . Le bonheur de chaque jour ne peut pas s\'exprimer ; on en vit si bien qu\'on ne s\'en apergoit plus. .. C\'est comme le pain du soir et du matin : qui done songe a, lui óter son chapeau ? et cependant c\'est la vie... est-ce pas ? Mais de temps en temps, quand on se regarde soi-mème, qu\'on met sa tête entre les mains et qu\'on pense, on se dit:
— Je suis ingrat, car je suis heureux, et je ne remercie personne.
Ou bien encore, quand on est bien seuls et qu\'on se promène bras dessus bras dessous .. . Tiens dans ce moment-ci... 9a n\'a I\'air de rien ce moment-ci, eh bien... je t\'aime, mon amour, je t\'aime!
Elle pencha sa tête sur mon bras et me pressa bien fort.
— Mon Dieu ! disait-elle, si je te perdais!
Elle parlait tout bas, comme quelqu\'un qui a peur. Etait-ce la nuit et le bois qui I\'effrayaient ainsi, ou bien ce ciu\'elle disait ?
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GÜSTAVE DROZ.
— Moi, j\'ai bien souvent rêvé, poursuivit-elle, que je vous disais adieu. Vous pleuriez tous les deux, et je vous serrais si fort contre moi que nous ne faisions qu\'un... C était des cau-chemars, tu sais, mais je ue leur en veux pas, car ils m\'ont bien fait voir que je vivais eu vous, mes amis.. . Qu\'est-ce qui craque ? N\'as-tu pas vu quelque chose qui passait devant nous ?
Pour toute réponse, je la pris dans mes bras et je l\'embrassai de tout mon cceur.
Et nous continuames a marcher ; mais il nous fut impossible de renouer la conversation. De temps en temps elle me serrait le bras en s\'arrêtant et me disait:
— Chut! écoute. . . Non, 9a n\'est rien.
Enfin, nous aper^ümes a travers les arbres une petite lumière qui disparaissait de temps en temps, cachée par un tronc d\'arbre, et reparaissait ensuite. C\'était la lampe qui nous attendait derrière le rideau du salon. Nous poussames la barrière, et nous fümes chez nous. II était temps : nous étions trempés.
J\'allai chercher moi-même un gros fagot, et, quand la fiamme fut pétillante et claire, nous nous asslmes dans la grande che-minée. Elle frissonnait, la pauvre femme. Je la déchaussai et j\'approchai ses pieds de la flamme, tout en les protégeant de ma main.
— Merci, mon ami, merci, me disait-elle en s\'appuyant sur mon épaule, et elle me regardait avec tant de tendresse que je me sentais prés de pleurer.
— Qu\'est-ce que tu m\'as done raconté dans ce vilain bois, chère petite ? lui dis-je lorsqu\'elle fut mieux.
— Tu y penses done ? J\'avais peur, voila tout, et quand 011 a peur, 011 voit des fantómes.
— Nous nous ferons bücherons, n\'est-ce pas ?
Et m\'embrassant en éclatant de rire, elle dit:
— Viens nous coucher ; viens, homme des bois !
Ce fut, je crois bien, notre dernière promenade, et e\'est pour cela que je m\'en souviens. Bien souvent depuis j\'ai refait cette course par un temps sombre, quand le soleil se couctiait; bien souvent j\'ai repassé dans ces fougères oü son pied s\'était posé, et de ma main j\'ai écarté les herbes. pauvre fou que j\'étais! pour retrouver la trace effacée de ses pas. Souvent je me suis arrêté dans la clairière sous les bouleaux qui nous avaient mouil-lés, et j\'ai cru voir dans l\'ombre sa jupe s\'agiter ; j\'ai cru entendre ses petits cris d\'effroi, et, revenant le soir, j\'ai retrouvé sur ma route tous les souvenirs qu\'elle y avait laissés, depuis le hurlement lointain jusqu\'aux craquements des branchettes.
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GUSTAVE DROZ. 897
depuis les frissons de sou bras jnsqu\'au bai.ser (jne je lui avais donné.
üne fois, j\'entrai chez le fendeur. Je revis ces braves gens, la caliute enfumée, le petit banc oil nous nous étions assis, et je demandai a boire pour regarder le verre oil ses lèvres s\'étaient posées.
— Et la petite dame qui faisait si bien les omelettes ? Elle n\'est pas malade, bien sur ? me dit la vieille femme.
Sans doute elle s\'aperijut que des 1 arm es tombaient de mes yeux, car elle n\'ajouta rien, et je m\'en allai.
C\'est ain.si qu\'excepté dans mon cceur, oü elle est tout entière, tout ce qui fut elle s\'efface, s\'éloigne et s\'obscurcit.
O\'est la loi, mais c\'est cruel! Mon pauvre enfant, lui aussi, apprend a l\'oublier, et quand je lui dis, — c\'est malgré moi:
— Cher petit, te rappelles-tu ta mère quand elle faisait ceciquot;\' on cela ? — il me répond oui, mais je vois bien, hélas ! qu\'il ne s\'en souvient plus.
(Entre Nous. — Hetzel, 7quot; Edition).
ANDRE THEURIET.
Né en 1833.
Romancier iüéaliste, amant de la forèt. — Excelle dans la peinture des sentiments délicats. — Claude Blouet, .Mad\'1quot;-\' Guignon, Le Don Juan de Virelonp, etc., etc., contes distingués. — Sous-Beis, titre général d\'un recueil de souvenirs de la campagne francaise. — Dernièrement M. Theuriet, qui a pnblié anssi des poésies, a donné au Théatre de l\'Odéon mie comédie tirée d\'un roman nouveau. — II est 1\'auteur de la petite pièce .Tean-Marie. l\'un des beaux róles de Made Sarah Bernhardt.
LA CHANSON DU JARÜINIEK.
La chapelle était close, et le sacristain de Puteau. après l\'avoir verrouillée, s\'en retournait, emportant dans une bolte oblongue le calice qui avait servi pour la messe. La petite prairie était redevenue solitaire et les ombres des pommiers s\'allongeaient. Nons avons plié bagage, afin de visiter avant la nuit la Gorge -au-Diable qu\'on nous a beaucoup vantée. Le dernier incident du pèlerinage nous a laissés pensifs et taciturnes. Tristan, seul, songeant a sa Pranoeline, aussitöt perdue cpe retrouvée, exhale tout haut sa mélancolie: -— Elle est heureuse, elle. soupire-t-il en secouant les cendves de sa pipe ; elle a un mari, des enfants, et elle se console dans ce milieu récliauffant de la familie. Quand le nid est bati, l\'oiseau ne vagabonde plus a travers la forêt. A mesure qu\'elle devient plus intense, la vie de familie rétrécit de plus en plus son rayonnement. Seul, le célibataire est semblable iï ces ronds circulaires que la chute d\'une pierre produit dans une eau paisible ; il étend de plus en
ANDRE Tl IET KIKT.
plus ses cercles oiidoyants, et les pousse élargis et inutileii vers des rives désertes....
Je ne sais quelle fée nous a enguignonnés, mais nous errons comme des ames en peine dans la forêt de Beaulieu, sans pouvoii-trouver l\'entrée de la Gorge-au-Diablf. Le jour tombe, la futaie s\'enténèbre : impatientés, nous finissons par prendre le premier sentier venu et nous le suivons a l\'aventure. Au bout d\'une heure, nous atteignons un espace vague et découvert qui, dans la nuit, nous fait 1\'effet d\'une vaste clairière vaporeuse. •— Oü diantre sommes-nous ?
— Le cri d\'une poule d\'eau et l\'air plus humide qui nous caresse le visage nous apprennent enfin a quel point nous nous sommes fouryoyés.
— Parbleu! s\'écrie Everard, depuis deux heures nous piétinons sur place, et nous revoiliï quasi au point de depart. Ce que nous prenions pour une clairière est un étang, et ces formes blanches qui dansent la-bas comme des fantómes, sont tout bon-nement des buées de brouillard.
— Je parie, ajoute le Primitif, que Tristan nous a égarés expres, afin de nous ramener vers la maison de la dame de ses pensees!
Tristan ne répond rien et fait de vains efforts pour s\'orienter.— Nous ressemblons, dit Everard, au Petit-Poucet, perdu dans les bois avec ses frères, et je vais comme lui grimper a un arbre pour essayer de voir par-dessus la brume.
En méme temps, il escalade un tremble et se hisse jusqu\'a la fourche des dernières branches.
— Sauvés! nous crie t-il, j\'aper^ois une lumière a l\'autre extrémité de l\'étang. Ce doit être le logis de l\'Ogre; allons y bravement.
Nous nous remettons a longer prudemment la lisière. Peu ii peu la lumière annoncée par Everard , commence a percer la brume ; un chien aboie ; nous nous dirigeons de son cöté et nous distinguons une petite croisée a travers laquelle brille le lumignon d\'une lampe. Encore quelques pas, et la maison forestière, — car e\'en est une, — dresse devant nous sa fagade blanche et son toit en colombage. Nous poussons la barrière d\'un potager et nous heurtons timidement.
Une porte s\'ouvre, — et c\'est Pranceline elle-mème qui vient au-devant de nous et nous sert d\'introduoti-ice. Nous sommes chez son oncle, le garde de la forêt de Beaulieu Nous lui racontons comment nous nous sommes fourvoyés en cherchant la Gorge-au-Diable. — Asseyez-vous, Messieurs, dit le forestier et chauffez-vous, car la soiree est fraiche ... A cette heure,
ANDRE TIIEURIET.
vous ne trouverez plus rien ii manger ü, Futeau ; nous alliens justement nous mettre a table, et vous partagerez notre souper.
On nous a fait une bonne flainbee et nous nous sommes assis sous la cheminée, en lace de Pranceline, qui déshabillait son plus jeune enfant, tandis que deux autres gallons s\'amusaient a édifier un chateau de cartes. Le mari est ventre sur ces entrefaites, et, après un premier mouvement de surprise, il nous a cordialement tendu la main. La glace était rompue, la femme du forestier a posé sur la table une marmite pleine de pommes de terre fumantes, et nous nous sommes mis a table.
Tout en arrosant de claire piquette les pommes de terre rissolées et farineuses, on a reparlé du pèlerinage.
— II paralt, a dit le garde, qu\'il n\'y avait pas grand monde: tous les ans le nombre des pèlerins diminue ... Si vous voulez voir la vraie féte de saint Bouin, il faut venir ici le lundi de la Pentecóte; alors il y a un rapport auprès de I\'ermitage; on goüte sur l\'herbe, on danse dans le pré, e\'est plus gai et il y vient souventes fois deux mille personnes.
La conversation ne tarissait plus. Tristan et Franceline restaient seuls silencieux. lis ne semblaient pas encore remis de l\'émotion de cette rencontre inattendue, et l\'ombre du temps passé, qui venait de ressuciter pour eux, suffisait a occuper leurs esprits. Peut-être aussi constataient-ils mutuellement les méta-morphoses inévitables que vingt ans produisent au dehors et au dedans de nous ? En tout cas, leur pensée était mélancolique et attendrie plutót que joyeuse, car leurs yeux restaiert rêveurs, et parfois un soupir passait sur leurs lèvres. De temps a autre, Tristan caressait le front de l\'un des bambins, assis entre lui et Franceline ; celle-ci, a son tour, prenait la tête de I\'enfant et y déposait un baiser. Get heureux bambin était comme une sorte de jeune dieu Terme, a la discrétion duquel les deux anciens amoureux confiaient leurs muettes effusions. Pourtant, au dessert, Tristan, d\'une voix mal assurée, a demandé a sa voisine si elle se souvenait encore de la chanson du Jardinier.
— Certainement, et je la chante parfois pour endormir les enfants.
— Voudriez-vous nous la chanter ce soir, avant que nous pre-nions congé de vous ?
Elle a rougi légèrement, puis, ayant d\'un regard rapide sol-licité et obtenu le consentement du mari, elle a commencé la chanson qui avait fait passer tant de nuits blanches a Tristan.
G\'est, comme celui-ci me l\'avait dit, l\'histoire d\'un jardinier galant et volage, qui a encouru la disgrace de son amoureuse, une vraie tille d\'Eve, qui, lasse de bonder, rappelle bien vite I\'inconstant;
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AXD1SÉ THEURIKT. 401
Heviens demaiu, reviens ce soir,
Moii bel ami!
Oui, je le jure, je veux t\'atteiulre Toute la miit.
I.e galant n\'a pas iiiaiK|ué l\'heure Que sa maitresse lui avait dit,
lit ii \'la porte il a frappé
Trois petits coups: — Hé ! tlormez-vous, sommeillez-vous,
Mon coeur joyeux ?
A votre porte est arrivé Votre amoureux.
— Non, je ne dors ni ne sommeille, Toute la nuit je pense ii vous.
Parlez tout bas, marchez tout doux,
Mon bel ami.
Car si mon père vous entend,
Morte je suis . . .
lis ne furent pas le quart d\'une heure ensemble
Que le eoq a chanté miuuit.
— Oh! je voudrais, oh je voudrais
Pour cent louis,
Que Ie coq qui chante minuit Soit bien roti! \'
Us ne furent pas le quart d\'une heure ensemble
Que l\'alouette chanta le jour.
— Pgt;elle alouette, belle alouette,
Tu as menti!
Tu as chanté la pointe du jour,
II n\'est que minuit...
L\'uis, après ce cri passionné, qui ressemble en effet ii l\'excla-mation de Roméo sur le balcon de Juliette, le poète rustique, tont échauffé par son amoureux récit, prend la parole pour son compte et s\'écrie, en guise de moralité:
A h ! si l\'amour prenait racine, J en planterais dans mon jardin ; .l\'eu planterais si long, si large,
Aux quatre coins,
Que j\'en donnerais a toutes les filles Qui n\'en out point.
402
— Peuh ! a dit le vieux garde, m\'est avis que Qa serait de la semence perdue, car il n\'est si laide fille qui n\'ait son brin d\'a-mour au coeur dès qu\'elle attrape ses quinze ans.
II se faisait tard, et nous devious le lendemain quitter 1\'Ar-gonne. Nous avons pris cordialement congé de nos botes. Tristan et Franceline se sont serré la main une dernière fois, puis, ayant gravi la cbaussée, nous avons aperiju devant nous la route de Futeau. Le brouillard s\'était dissipé, le premier quartier de la lune brillait encore et faisait courir des moires argentées sulles eaux de l\'étang. Tristan s\'est retourné vers la maison fores-tière et s\'est accoudé un moment aux poutres de l\'écluse. Le rez-de-chaussée de la maison était resté éclairé, une ombre ;■ passé dans la baie de la fenêtre, puis, quelques minutes après, une petite lumière grésillante s\'est moutrée iï une chambre haute, dont la croisée paraissait ouverte.
Tristan ne bougeait pas. II lui coütait trop de s\'en aller. Tout a coup, dans le silence des bois et 1\'atmosphère sonore de l\'étang, une voix claire et bien timbrée s\'est fait entendre, et ce couplet est venu jusqu\'a nous ;
lis ne furent pas le lt;|nart rt\'iine henre ensemble
Que l\'alouette chanta le jour.
Belle alonette, helle alonette,
Tn as menti!
Tu as chauté la pointe dn jour,
II n\'est que minuit.
Cétait Franceline qui couchait ses enfants.-Par un délicat sentiment bien féminin, elle envoyait a son ami d\'enfance ce refrain de leur jeune temps, en guise de dernier adieu.
(Sons Bnis; impressions (Tun Forestier. — Chaipentier, 1S78).
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Nés, run en 1S22, I\'autre en 183U.
Historiens et critiques d\'art, romanciers. - Line liistoire ile la société francaise pendant la Revolution et sous le Directoire (1855). — Études sur le IS1\' siècle; Sophie Arnould (1857), Marie-Antoinette (1858), Made Du Barry, Made de Pompadour, la ducliesse de Chateau-i oux (1860). — ],a Femme au 18e siècle, 1862. — L\'Art an 18,. siècle, \'1874. — Série de romans naturalistes dont le plus beau est intitulé; Renée Mauperin. — MM. De Goncourt ont jusqu\'en 1870, quand le plus Jeune des deux mourut, publié tous leurs ouvrages en collaljora-tion fraternelle. Novateurs dans l\'histoire de l\'art francais, ils om en rnême temps inauguré comme romanciers. — üne pièce de théatre, llenriette Maréchal, toinbée avee éclat en 1SÖ5, a été favorablement accueillie pai\' un public nouveau en 1885.
LA JEUNE FILLE MODERNE.
COXVKKSATIOK AU BORD DE LA SEINE.
— Vous n\'aimez pas le monde, mademoiselle?
— Vous ne le direz pas ? J\'jr avale ma langue . . . Voila l\'effet que me fait le monde, a moi. Peut-être 9a tient. a ce que je n\'ai pas eu de chance. Je suis tombée sur des jetmes gens sérieux, des amis a mon frère, dés jeunes gens a citations, comme je les appelle. Les jeunes personnes, on ne peut leur pari er que du dernier sermon qu\'elles ont entendu, du dernier morceau de piano qu\'elles ont étudié, ou de la dernière robe qu\'elles ont jnise: c\'est borné, 1\'entretien avec mes contemporaines.
— Vous restez. je crois, toute l\'année a la campagne, mademoiselle ?
404 EDMUND ET JULES DK G0XC0URT.
— Qui. .. Oh ! nous sommes si prés de Paris . .. Est-ce joli ce qu\'on a joué a 1\'Opéra-Coraique ces jours-ci? Avez-vous vu ?
— Oui, mademoiselle, charmant. . . une musique d\'une ■maestria.. . 11 y avait tout Paris a la première representation. Je vous dirai que je ne vais qu\'aux premières.
— Pigurez-vous que c\'est le seul spectacle oü on me mène, l\'Opéra-Comique . . . avec les Francais ... et encore aux Francais, quand on y joue des chefs-d\'oeuvre . .. C\'est moi qui trouve lt;ja tannant, les chefs-d\'oeuvre! Penser qu\'on me défend le Palais-Koyal! Je lis les pièces, par exemple ... J\'ai passé un temps a apprendre les Saltimbanques par coeur. . . Vous pouvez aller partout, vous . .. vous ètes bien heureux... L\'autre soir, il y a eu une discussion entre ma soeur et mon beau-frère, pour le bal de 1\'Opéra . .. Est-ce que c\'est vrai que c\'est impossible d\'y aller ?
— Impossible, mademoiselle ? .. . Mon Dieu .,.
— Voyons, si vous ëtiez marié, est-ce que vous y mèneriez votre femme . . . une fois . .. pour voir ?
— Si j\'étais marié, mademoiselle, je n\'y mènerais même pas...
— Votre belle-mère, n\'est-ce pas ? .. . C\'est si affreux, vraiment ?
— Mais, mademoiselle, il y a d\'abord une composition...
— Panachée ? Je connais 9a. Mais c\'est partout... On va bien a la Marche... Et il y en a lii une composition, Dieu merci! des dames ... un peu dróles . . . qui boivent du champagne dans les calèches... Et le bois de Boulogne, done!... Que c\'est béte d\'etre jeune personne, vous ne trouvez pas?
— Par exemple, mademoiselle! Pourquoi done ? Je trouve, au contraire . ..
— Je voudrais vous y voir! Vous verriez ce que c\'est que cette scie-la, la scie d\'etre convenable! Tenez, nous dansons, n\'est-ce pas? Vous croyez cpie nous pouvons causer avec notre danseur? Oui, non, non, oui... voila tout! II faut pincer le monosyllabe tout le temps . . . C\'est convenable 1 Voila l\'agrément de notre existence ... Et pour tout, c\'est comme 9a .. . Ce qui est très-convenable, c\'est de faire la grue .. . Moi, je ne sais pas... Et puis de rester a bavardichonner avec les personnes de son sexe ...• Quand on a le malheur de les lacher pour la société des hommes . . . j\'ai été assez grondée pour 9a par inaman! üne chose encore qui n\'est pas convenable du tout, c\'est de lire. II n\'y a que deux ans qu\'on me permet les feuilletons dans le journal... II y a dans les Faits divers des crimes qu\'on me fait sauter: ils ne sont pas assez convenables. .. C\'est comme les talents d\'agrément qu\'on nous permet.. . il ne faut pas que 9a dépasse une certaine petite moyenne: au delii du morceau a quatre mains et de la mine de plomb, 9a devient du genre, de
EDMONI) ET .lÜLÈS DE GOXCOURT.
la pose... Tenez! Je fais de 1\'huüe, moi; 9a désole ma familie... •Ie ne devrais peindre que des roses a l\'aquarelle . . . Tiens! -Te commence a avoir une faim... Et vous ?
— Mais, mademoiselle, je crois que je ferai honneur au diner...
— Ah! je vous préviens, je mange.
— Comment cela, mademoiselle\'?
— Oui, je manque de poésie a l\'heure des repas ... Je vous cacherais que j\'ai un estomac, que je vous tromperais . .. Vous êtes du même cercle que mon beau-frère ?
— Oui, mademoiselle, je suis du même cercle que M. Davarande.
— Avez-vous beaucoup de geus mariés a votre cercle ?
— Mais beaucoup, mademoiselle.
— C\'est singulier... Je ne m\'explique pas comment un homme se marie. Si j\'avais été homme. il me semble que je n\'aurais jamais pensé iï me marier ...
— Heureusement que vous êtes femme, mademoiselle! . ..
-— Ah 1 oui, voila encore un de nos malheurs ; nous ne pou-vons pas rester ganjons, nous autres. .. Mais voulez-vous me dire pourquoi on se met d\'un uercle quand on est marié ?
— Mais, mademoiselle, il faut être d\'un cercle, d\'abord, a Paris .. . Tout homme un pen bien . .. quand ce ne serait que pour j aller fumer . . .
— Comment! il y a done encore des femmes sans compartiment pour les fumeurs ? Moi, je permettrais ... je permettrais la pipe d\'un sou!
— Avez vous des voisins, mademoiselle ?
— Oh! nous voisinons très-peu ... il y a les Bourjot, a Sannois, oü nous allons quelquefois.
— Ah! les Bourjot. . . Mais, ici, il ne doit y avoir personne a voir\'?
— Oh ! il y a le cure ... Ah I ah ! la première fois qu\'il a dine a la maison, il a avale son rince-bouche ! Ah ! c\'est mediant ce que je dis la . . . un si brave homme . . . qui m\'apporte tou-jours des bouquets .. .
— Vous montez a cheval, mademoiselle ? Ce doit être pour vous une grande distraction.
— Oui, j\'adore f a. C\'est mon grand plaisir. II me semble que je ne pourrais pas m\'en passer ... Ce que j\'aiine surtout, c\'est une chasse a courre... J\'ai été élevée la dedans, dans le pays de papa. .. Oh ! je suis une enragée. .. Savez-vous que je suis restée un jour sept heures a cheval sans descendre ?
— Oh! je sais ce que c\'est, mademoiselle... Je chasse a courre tous les ans, dans le Perche, avec la meute de M. de P)eaulieu... Vous en avez peut-être entendu parler? une meute
405
40Ö EDMOSD Eï JULES DE GOSCOURT.
qu\'il a fait venir d\'Angleterre ... Nous uvons eu l\'année dernière trois curées chaudes admirables . . . Vous avez ici les chasses de Chantilly ...
— Je n\'en manque pas une avec papa... La dernière t\'ois, vüye/.-vous, (j\'a été superbe. II y a eu un moment, quand tout le monde s\'est rejoint... il y avait bien quarante chevaux .. . vous savez, 9a les excite d\'etre ensemble... on est parti d\'un train de galop... je ne vous dis que ^a! C\'est ce jour-la que nous avons eu un si beau coucher de soleil dans l\'étang... L\'air, le vent dans les cheveux, les chiens, les fanfares, les arbres qui vous volent devant les yeux .. . c\'est comme si on était grise! Dans ces moments-la, je suis brave, mais brave ...
— Dans ces moments-la, seulement, mademoiselle ?
— Oh ! mon Dieu, oui . .. seulement ii cheval... car a pied... je vous dirai que j\'ai très-peur la nuit, que je n\'aime pas du tout le tonnerre .. . et que je suis joliment contente qu\'il y ait trois personnes qui nous manquent ce soir a diner.
— Et pourquoi, mademoiselle\'?
— Nous aurions été t rei ze !... C\'est moi qui aurais fait des bassesses pour avoir un quatorzième ... vous auriezvu! . . . Ah! voila mon frère avec Denoisel, qui vont nous amener le bateau. Regardez done comme c\'est beau d\'ici, tout 9a, a cette heure-ci
Et d\'un regard elle indiqua la Seine, les deux rives, le ciel.
De .petits images jouaient et roulaient a 1\'horizon, violets, gris, argentés, avec des éclairs de blanc a leur cime qui semblaient mettre au bas du ciel l\'écume du bord des mers. De la se levait le ciel, infini et bleu, profond et clair, splendide et déjti palissant. comme a l\'heure oü les étoiles commencent a s\'allumer derrière le jour. Tout en haut, deux ou trois nuages planaient, solides, immobiles, suspendus. Une immense lumière coulait sur l\'eau, dormait ici, étincelait la, faisait trembler des moires d\'argent dans 1\'ombre des bateaux, touchait un mat, la tète d\'un gou-vernail, accrochait au passage le madras orange ou la casaque rose d\'une laveuse.
La campagne, le faubourg et la banlieue se mêlaient sur les deux rives. Des lignes de peupliers se montraient entre les maisons espacées comme au bout d\'une ville qui Unit. II y avait des masures basses, des enclos de planches, des jardins, des volets verts, des commerces de vins peints en rouge, des acacias devant des portes, de vieilles tonnelles atfaissées d\'un cóté, des bouts de mur blanc qui aveuglaient; puis des lignes sèches de fabri-ques, des architectures de brique, des toits de tuile, des couver-lures de zinc, des cloches d\'ateliers. Des fumées montaient tout droit des usines, et leurs ombres tombaient dans l\'eau commot
EUMOXD ET JULES DE GONCOUIIT.
des ombres de colonnes. Sur une cheminée était écrit: Taboe. Sur une facade en gravois, on lisait: Dor emus, dit Ldbiche, relayeur de bateaux. Au-dessus d\'un canal encombré de chalands, un pont tournant dressait en 1\'air ses deux bras noirs. Des pêcheurs jetaient et retiraient leurs lignes. Des roues criaient, des oharrettes allaient et venaient. Des cordes de halage rasaient le chemin rouillé, durci, noirci, teint de toutes couleurs, par les décharges de charbon, les résidus de minerais, les dépots de produits chimiques. Des fabriques de bougies, des fabriques de glucose, des féculeries, des raffineries semées sur le quai, au milieu de maigres verdures, il sortait une vague odeur de graisse et de sucre, qu\'emportaient les emanations de l\'eau et les senteurs du goudron. Des tapages de fonderies, des sifflets de machines a vapeur décbiraient ii tout instant le silence de la rivière. C\'était a la fois Asnières, Saardam et Puteaux, un de ces paysages parisiens des bords de la Seine, tels que les peint Hervier, sales et rayonnants, misérables et gais, populaires et vivants, ou la Nature passé ca et lil, entre la batisse, le travail et 1\'industrie, comme un brin d\'herbe entre les doigts d\'un homme.
(Renée Manperin. — G. Charpentier, 1877, Nouvelle Edition).\'
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LUDOVIC HALEVY. Né en 1884.
A composé, en collaboration avec Al. Jleilliac, plusieurs spirituelles parodies C|iii ont défrayé le répertoire du compositeur Offenbach. — Coraédie en cinq actes: Froufrou, 1869. — S\'est retire du théatre après la guerre et a publie des romans : l.\'abbé Constaiitin, Criquette. etc., et des satires de mrnurs contemporaines parmi lesquelles «xcelle 1\'his-toire de Madame et Monsieur Cardinal. M. Halévy est membre de l\'Académie Francaise.
ANTOINETTE.
JuHlet 1871.
Ma femme, après Sedan, avait montré beaucoüp de caractère. ,Mon ami, me disait-elle, il faut raster ici, il faut défendre notre maison.quot; J\'ajoutai, moi: „Et nos camélias!quot;
Le 17 septembre, a buit lieures du matin, un de mes fermiers arrive haletant, éperdu. 9Les uhlans! monsieur, ils sont a Corbeil, vous les aurez ici dans une heure, etc., etc.quot; Voila ma femme prise de terreur „Partons, mon ami, je ne veux pas voir ces uhlans, partons tout de suite, emmène-moi, conduis-moi n\'im-porte oü.\'\' On met tout de suite les chevaux a la calèche et nous partons.
Nous laissions au chateau sept ou huit domestiques, dont une petite femme de chambre, Antoinette, une Parisienne, très-jolie, très-intelligente, très-fine et très-hardie, qui ne cessait de me dire: ,N\'ayez-pas peur, monsieur, je recevrai les Prussians, et je saurai leur parler, et ils n\'emporteront pas une allumette.quot;
Le lendemain nous arrivions a Trouville; ma femme tombait sérieusement malade et pendant quinze jours je fus très-inquiet.
De chez moi, toutes les semaines, je recevais une lettre d\'An-
LUDOVIO HALÉVV. 409
toinette. „Que monsieur ne s\'inquiète pas, me disait-elle, tout va bien ici. nous avons eu le bonheur de tomber sur uu excellent colonel prussien et sur des officiers très-aimables. C\'est grace ii ces messieurs que je peux ainsi faire passer mes lettres a monsieur, etc.. etc.quot;
Et le jardinier m\'écrivait: .Monsieur devra bien de la reconnaissance a Antoinette. C\'est elle qui a tout sauvé par son idée. ■le n\'ose pas en dire davantage a monsieur, a cause des Prussiens qui pourraient lire ma lettre, et cependant les Prussiens, grace a Antoinette, ne sont pas mediants pour nous.\'quot;
Vers le 20 octobre, ma femme étant complètement rótablie, un matin, je fais mon sac et je pars: je voulais revoir mes camélias, et je voulais surtout savoir ce que c\'était que cette idée d\'Antoinette qui avait tout sauvé. Je vous fais grace du récit de mon voyage. II fut original cependant. J\'ai mis sept, jours a aller de Trouville a Corbeil; j\'ai été arrété trois fois comme espion prussien par les Francais et quatre fois comme espion francais par les Prussiens.
Enfin j\'arrive, très-ému; je revois ma\'grande allée de maron-niers ; au bout de l\'allée, ma grille ; je traverse ma cour qui était toute pleine de chevaux, de fourgons, de canons, de dragons et d\'artilleurs prussiens... Je monte mon perron. . . Me voici chez moi, dans mon vestibule.. . Les meubles, les tableaux, les tentures, tout était a sa place.. . et moi, ravi, troublé, je restais immobile, comme une béte, mon sac de voyage a la main, au milieu de cinq ou six dragons prussiens qui m\'examinaient curieusement. Un de ces dragons, un sous-officier — il avait un galon d\'or au col de sa tunique — vient a moi et me dit;
— Qu\'est-ce que vous voulez ? Qu\'est-ce que vous venez faire ici ?
Ce que je venais faire chez moi! Je réponds que je désirais parler au colonel.
— II est occupé. II déjeüne. Qui êtes-vous ?
— Mon Dieu! je suis le propriétaire de cette maison.. .
— Ah! le propriétaire... C\'est vous le propriétaire... Atten-de/, alors. Je vais prévenir le colonel.
Quelques secondes après, une porte, uue de mes portes, s\'ouvre, et je vois venir a moi un grand Prussien botté, éperouné, a longs favoris grisonnants, qui, les deux mains tendues, s\'écrie en excellent francais:
— Monsieur Rivet! c\'est vous monsieur Rivet. ..
— Oui, c\'est moi.. .
— Ah! que vous avez bien fait de venir... que je suis content de vous voir!
LUDOVIC IIALÉVV.
Et ces deux mains prussiennes étaient toujours tendues vers moi, qui tenais patriotiquement, a distance, le plus loin possible, derrière mon dos, mes deux mains franRaises et très-fran^aises.
— Ah! des préjugés, dit le colonel en éclatant d\'un gros rire l)ète et pesant, je vois ce que c\'est, des préjugés! C\'est bien, c\'est trés-bien. Vous vous corrigerez de 9a. Mais vene/. done, venez done vite. Nous sommes a table.
— A table, mais je ne veux pas du tout déjeuner . ..
— Vous 11e voulez pas déjeuner avec nous. Encore des préjugés! Mais il faudra bien que vous en preniez votre parti, car la baronne déjefme avec nous et elle sera si heureuse de vous voir!
— La baronne!... Une baronne heureuse de me voir!
Mais, sans m\'écouter, sans me répondre, le colonel m\'avait
empoigné par le bras et, me ponssant devant lui, il me faisait traverser mon salon : puis, ouvrant la porte de ma salle a manger, il s\'écria:
— Madame la baronne, c\'est votre oncle, c\'est monsieur Kivet.
Et alors je vois assis a ma table huit ou dix officiers prus-
siens et, au milieu de ces officiers, Antoinette, Antoinette qui avait sur les épaules une robe de velours de ma femme, aux oreilles des boutons de diamants de ma femme, au;: doigts tou-tes les bagues de ma femme, et le collier de perles noires de ma femme autour du cou, et tous les bracelets de ma femme autöur des poignets, et des rubis dans les cheveuy, et des sa-phirs iï son corsage. Antoinette n\'était plus Antoinette: c\'était une devanture de bijoutier, c\'était une boutique de la rue de la Faix.
Antoinette, en me voyant entrer, se leva brusquement, devint très-rouge, laissa échapper ce cri: ,Monsieur, c\'est monsieur!.. quot; puis, tout d\'un coup, quittant la table, elle se précipita au-devant de moi, se jeta violemment a, mon cou et se mit a m\'embrasser avec fureur en s\'écriant: .Ah I que je suis heureuse de vous voir!\'\' Et elle me réembrassa, en me disant tout bas a 1\'or ei lie; „Embrassez-moi, embrassez-nioi très-ten-drement. . .quot; Alors, moi, je l\'embrassai: et elle recommen^a encore a me réembrasser, en continuant a me jeter de petites phrases dans I\'oreille: , Ayez fair plus ému que «ja, je suis votre nièce, tutoyez-moi, i^a vaudra mieux, c\'est pour sauver les diamants de madame, etc., etc.quot;
Nous n\'en finissions pas de nous embrasser sous les regards de ces Prussiens. La chose n\'avait, d\'ailleurs, rien de désagréable, Antoinette étant une charmante personne. Tous ces officiers me regardaient et aval ent l\'air de se dire: „Est-il heureux de
r.UDOVIO HALÈVY.
s pouvoir embrasser ainsi, a, bouche que veux-tu, cette jolie fille !...quot;
i- Et, naturellement, moi, 9a m\'excitait.
3. Gependant, après deux ou trois minutes consacrées a ces étrein-
e tes mêlées de confidences et d\'explications, Antoinette me prit
i, par la main, me fit faire le tour de la table, m\'obligea a m\'as-
e, seoir a cöté d\'elle; puis, uvec beaucoup de grace et d\'aplomb,
elle me présenta successivement tous mes botes prussiens : , Monsieur le colonel un tel. du 2e dragons; monsieur le major un é- tel, du 3quot; hussards, etc., etc.quot; Moi, j\'etais comme un homme
i, ivre et, je vous assure, il faut me pardonner d\'avoir pu ainsi
le rester assis, pendant une heure, a cette table, au milieu de tous
ces dragons et de tous ces hussards. Je ne savais plus du tout on j\'etais, ni ce qui se passait autour de moi, et pourtant j\'ai it gardé un souvenir très-net de la conversation extraordinaire qui
.it s\'engagea, et a laquelle, bon gré mal gré, je fus obligé de prenj,
a- dre part.
- Eb bien, monsieur Rivet, dit le colonel, j\'espère bien que it. vous allex tout de suite faire venir madame Rivet. Nous me-s- nons ici une existence charmante ... Votre nièce peut vous le ui dire . . . Nous ne sommes pas du tout des sauvages, comme ix disent vos bêtes de journaux.
u- Et alors le colonel se laissa aller ii un éclat de ce mème
de gros rire, qui déja tout a l\'heure m\'avait pris sur les nerfs.
ne Aussitót tous les officiers, ensemble, comme obéissant a un coin-
;a- mandement, s\'abandonnèrent ii une violente hilarité. II y a une
lit gaieté vive et legére qui est la gaieté fran9ui.se; et puis il y a
de une autre gaieté, lourde et brutale, qui est la gaieté prussienne.
— Non, nous ne sommes pas des sauvages, continua le colonel, ut et vous ne pouvez condamner madame Rivet a passer tout l\'hiver . quot; dans un trou, au bord de la mer ... Car nous sommes ici pour in- tout l\'hiver . . . Pas ii cause du siége de Paris... Oh! non. Paris i a sera pris dans cinq ou six jours ... le lei\' novembre au plus ju- tard ... Mais il y aura peut-être certaines difficultés pour le remt tablissement de 1\'empereur.
en- — Le rétablissement de l\'empereur?
19a — Oui certainement, vous pensez bien que, dans votre intérèt
tes mème, nous serons obligés de vous débarrasser de cette absurde
uis république ... Et puis, voyez-vous, l\'eiupereur aura rei;u une
per bonne le^.on ; il sera devenu raisonnable; il ne dérangera plus
la paix de l\'Europe, tandis qu\'avec votre république on ne serait rds sür de rien . . . Oui, nous vous rendrons votre empereur, malgré
jle, toutes les criailleries de vos bêtes de journaux.
me Et la-dessus nouvel éclat de rire du colonel, suivi d\'une nou-
de veile explosion générale, üno discipline admirable, il faut le
411
U DOVIC HALÉVV.
reconnaitre. régne dans cette armée allemande. ïous ces gens la l iaient militairement, a la prussienne, com me ii la manceuvre. Aussi longtemps que le colonel se parnait. aussi longtemps les officiers, avec un ensemble remarquable, se tordaient: puis tous les éclats de rire s\'arvêtaient court, avec le dernier éclat de rire du colonel, ainsi que s\'arrête un roulement de tambours quand s\'abaisse la canne du tambour-major. II y eut bien buit ou dix de ces grossiers acces de rire, pendant que le colonel, pérorant avec une verve poméranienne, refaisait la carte d\'Europe, s\'em-parait des provinces allemandes de l\'Autricbe, débarquait en An-gleterre, etc. ; mais l\'hilarité devint de la fureur, de l\'épilepsie, ((iiand le colonel entama sur les Bavarois mie série de plaisan-teries qui devaient lui être familières.
— Ab! vous êtes heureux, me dit-il, d\'avoir eu des Prnssiens, de vrais Prussiens ... car nous sommes de vrais Prussiens . .. Si vous aviez eu des Bavarois! Que de cboses vos bétes de jour-uaux pourraient dire sur les Bavarois 1 .. . Notre roi est trop bon d\'avoir permis aux Bavarois de se battre a cöté de nous Prussiens, vrais Prussiens.. . Les Bavarois ne devraient être autorisés a servir que comrae musiciens dans l\'armée prussienne ... Le roi Louis serait feld-marécbal de toutes les musiques alleinandes, etc., etc.
Nous arrivames enfin au bout de eet odieux déjeuner. Le colonel se leva, renvoya ses officiers et s\'approcbant de moi : „Et maintenant, me dit-il, je veux vous conduire moi-même a votre serre, je veux vous montrer vos camélias. — Mes camélias ! — Oui, oui, je connais votre passion . . . Madame la baronne a eu la bonté de me dire que vous adoriez vos camélias ; alors j\'ai fait venir votre jardinier. et je lui ai bien expliqué qu\'il serait fusillé, devant la serre, s\'il laissait mourir un seul camelia. (J\'était une plaisanterie, vous comprenez ; je ne l\'aurais pas fait fusilier, nous sommes un peuple civilisé ; mais je ne me serais pas gêné pour le faire attacber a un arbre, pendant vingt-quatre beures, sans boire ni manger. Cela n\'a pas été nécessaire. Vos camélias sont en parfaits santé. Venez les voir.quot;
Nous descendlmes tous les trois : le colonel, Antoinette et moi... Oe Prussien me fit les bonneurs de mon pare. La eolère m\'étran-glait. Dix fois j\'ai failli éclater, mais Antoinette s\'éiait accrocbée a mon bras et elle me faisait de si dróles de petites grimaces suppliantes, et elle était si gentille, sous les arbres, en plein midi, avec sa pacotille de diamants et de bijoux, que je m\'apaisais et rongeais mon frein.
Nous entrons dans la serre. Elle était embaumée, riante et fleurie. Mes camélias avaient été ealinés, cboyés. dorlotés, mis-dans du coton.
f.rDOVIi\' HALÉVY.
— Eh bien, me dit le colonel triomphant, vous voyez bien, nous ne sommes pas des Vandales. Maintenant au revoir, je vous laisse en familie. A tantöt.,. Vous nous fere/,, je pense, le plaisir de diner avec nous.
II m\'invitait è. diner chez moi! Mais je ne trouvai pas un mot a lui répondre. .. II parfait; c\'était tout ce que je désirais. J\'allais être seul avec Antoinette ... Et eelle-ci, sans attendre mes questions, dès que le colonel se fut éloigné :
— Ah! monsieur, me dit-elle, avez-vous vu comme il m\'a regardée, en s\'en allant ? C\'est horrible, monsieur, c\'est horrible 1 Ce Prussien est amoureus de moi! II ne faut pas me gronder, monsieur. II faut me plaindre et me remercier. Je me suis de-vouée pour votre maison, voila tout. Quand ce colonel est arrivé, le 18 septembre, il est entré dans une colère bleue, en appre-nant que les maitres étaient partis.
.Ah! c\'est comme 9a, criait-il. Ah! 1\'on se sauve quand nous arrivons ! Ah! Ton nous prend pour des barbares! Eh bien, elle va en voir de belles, cette baraque-la! Je vais mettre mes che-vaux dans le salon.quot; Alors, moi, monsieur, comme je m\'étais tenue blottie dans un petit coin, et comme le colonel ne m\'avait pas vue, j\'ai vite grimpé quatre a quatre les escaliers, j\'ai mis une robe a madame, je suis redescendue tout de suite, et j\'ai dit que j\'étais la nièce de monsieur, madame la baronne de Barneville. .. LTn nom ronflant, pa ne fait jamais de mal.. .
II faut croire que je n\'ai pas été trop maladroite, car voilii un mois et plus que je le mène par le bout du nez, ce colonel, et sans que ga me coüte rien, comme vous pouvez penser; je suis trop bonne Frangaise pour me laisser toucher du bout du doigt par un être pareil.. . Mais, en attendant, il y a ici un millier de dragons et de hussards que je fais marcher è, la baguette. J\'ai sauvé votre argenterie, j\'ai sauvé vos chevaux, vos voitures et vos camélias. Quant aux diamants de madame, si je les porte tous comme ga sur moi, ce n\'est pas pour le plaisir d\'avoir 1\'air d\'une chasse, mais c\'est paree qu\'ils sont plus en süreté sur moi que dans les tiroirs. Je ne sais pas ce que valent les Bavarois, mais les vrais Prussiens ne valent pas grand\'chose, c\'est moi qui vous le dis. Et maintenant, monsieur, si vous vou-lez me faire un plaisir, vous allez vous en aller tout de suite, paree que dans ces choses-la les hommes ne sont bons a rien. J\'ai été obligée de vous marcher deux ou trois fois sur les pieds, pendant le déjeuner, pour vous empêcher d\'éclater, et ce n\'est pas le róle d\'une femme de chambre de marcher, sous la table, sur les pieds de son maitre. Je vous donnerai un bon laisser-passer prussien et vous emporterez tous les diamants ch-\'
413
LUDOVIC HA LÉVY
madame. Je vais les mettre dans une petite caisse et Pierre vous ernmenera dans le break. Quant a moi, je continuerai a faire bonne garde. Et puis, voyez-vous, 9a m\'amuse beaucoup de me moquer de ces Prussiens et de leur faire croire que je suis une femme du monde.
Antoinette avait débité son petit discours avec tant de feu ei de conviction que je me trouvai tout attendri quand elle eut cessé de parler.
— Vous êtes une brave fille, Antoinette, lui dis-je, une brave Hlle et une fille d\'esprit. Je voudrais vous demander une cliose, ft je m\'en irai après.
— Quelle chose, monsieur ?
— La permission de vous embrasser.
— Comme nièce ou comme femme de chambre?
— Comme femme de cbambre. Antoinette.
— Eh bien, allez, monsieur, allez.. .
Je l\'embrassai de tout mon cceur, et je lui dis;
— Allez faire la petite caisse, Antoinette, mais 11e niette/. pa.lt; ce bracelet dans la petite caisse. Ayez l\'obligeance de le garder pour vous.
—• Avec plaisir, monsieur. . . Attendez-moi ici, dans un quart d\'heure je viens vous chercher; mais ne faites pas d\'imprudence, n\'ayez pas de querelles avec ces Prussiens.
Èlle s\'en alla en courant. A peine était-elle partie que je me rappelai que ma fille m\'avait demandé de lui rapporter deux photographies, qui étaient sur sa cheminée dans de petits che-valets. Je retourne au chateau. Je monte 1\'escalier, et prés de la porte je m\'arrête fort surpris. On jouait du piano dans la chambre de ma fille. Je frappe très-discrètement. Entrez. J\'entre. C\'était un des officiers de dragons, un grand jeune homme blond, qui, le lorgnon dans l\'ceil, jouait une valse de Chopin sur le piano de ma fille.
— Ah! c\'est vous, dit-il, monsieur le propriétaire, entrez, entrez done, je vous en prie.
— Je viens chercher quelque chose dans cette cbambre.
— Mais tout ce que vous voudrez, monsieur, tout ce que vous voudrez.. .
II reprend sa valse interrompue. Moi, je m\'approche de la cheminée et dans les deux petits chevalets je trouve, au lieu de mon portrait, la photographic du roi Guillaume et la photogra-phie de Monsieur de Bismarck, au lieu du portrait de ma femme ! Le sang me monte a, la tête et d\'une voix étuanglée par ia colère;
— Monsieur, dis-je a l\'officier prussien, il y avait la deux portraits. Je voudrais bien savoir qui vous a permis de rempla-
LUDOVTC HALÉVY.
eer ces portraits par les photographies de ces deux coquins?
- Vous dites, monsieur?
— Je dis : ces deux coquins !
Et, arrachant les photographies, je les déchire en morceaus ; puis, avec beaucoup de calme. je jette ces morceanx dans la cheminée. L\'officier se léve. Tl était très-piile. II s\'approche de moi; la question n\'était plus que de savoir qui recevrait le premier soufflet, et je crois bien que ce n\'est pas inoi qui 1\'aurais re^u, quand Antoinette se précipita dans la chambre.
— Eh bien, demanda-t-elle, qu\'y a-t-il done ?
— C\'est monsieur qui s\'est permis d\'enlcver de ces cadres deux photographies que je venais chercher.
— Vous avez fait cela, monsieur, et oii sont-elles ces photographies ?
— Mais dans ce tiroir.
— Donnez-les-moi. \'\'
— Les voici...
Et docilement l\'officier prussien apporte les deux photographies a Antoinette, qui me les donne en disant:
— Est ce bien cela que vous cherchiez ?
— Oui, c\'est cela.
— Venez alors . ..
Elle m\'emmène. Le Prussien, depuis l\'entrée d\'Antoinette, 11\'avait pas bronché. J\'étais confondu. Antoinette avaitjoué toute cette petite scène avec le sang-froid et l\'aplomb d\'une grande comédienne.
— Comme vous avez Fair étonné! me dit-elle, pendant que nous descendions rescaiier.
— C\'est que je le suis . . .
— II n\'y a cependant pas de quoi l\'étre.. . Ah 9a, est ce que vons croyez qu\'il n\'y a que le colonel qui soit amoureux de moi .. .\'?
(Mailc et Mr. Caiilinal etc.. 188\']. — (\'alnianii l.évv, 20° Éditiou).
415
ALPHONSE DAUDET
Né en 1840.
A ilébu\'é par iles contes pleins (Je charme, et par mie spirituelle satire cJes travers flu caractère provengal: Tartarin de Tarascon. — Romans: Fromont .temie et Risler Ainé, lack, Le Nabab, I.es rois en Exil, L\'Evangéliste, Sapho, surtout Noiima Roumestau. — Plusieurs pieces ile theatre, ilont une, rArlésienne, musique Je P.izet, a été re-prise dernièrement ii l\'Odéon. — Dans 1\'ouvrage hollandais: Mannen ran Beteekenis, se trouve une biographie compléte d\'Alphonse Daudet par le professeur Van Hamel, de Groningue.
LE PHOTOGRAPHE.
Comme ils avaient l\'air d\'un tout petit ménage et que leur mobilier tenait dans une charrette a bras, on leur a fait payer le lover d\'avance. ün loyer d\'essuyeur de platres, car ils habi-t.ent le einquième d\'une maison toute neuve, sur un de ces grands boulevards inachevés, pleins d\'écriteaux, de gravats, de terrains vides entourés de planches. II y a une odeur de peinture frai-•;he dans ces trois petites pieces très-éclairées d\'une lumière «Iroite, qui rend plus saisissante la nudité des murs. Voici d\'abord 1\'atelier avec son vitrage grand comme une cloche a melon, sa cheminée a la prussienne sombre et froide, et r.n petit fep. de coke tout préparé qu\'on n\'allumera que s\'il vient du monde. Les photographies de la familie sont accrochees au mur: le père, la mère, les trois enfants, assis, debout, enlacés, séparés, dans toutes les poses possibles: puis quelques monuments, des vues de campagne mangées de soleil. Oela date du temps oü ils étaient riches, et oü le père faisait de la photographie pour s\'amuser. Maintenant la mine est arrivée, et n\'ayant pas d\'autie
ALPHONSE DAUDET.
métier sous la main, il essaie de s\'en faire un avec son passe-temps du dimanche.
L\'appareil, que les enfants entourent d\'une admiration crain-tive, occupe la place d\'honneur, au milieu de l\'atelier, et dans ses cuivres flambants neufs, ses gros verres bombés et clairs, semble avoir absorbé tout le luxe, toute la splendeur du pau-vre petit logis. Les autres meubles sont vieux, cassës, vermou-lus et si rares! La mère a une méchante robe de soie noire, fripée, an bout de dentelle sur la tête, la tenue d\'un comptoir ou les chalands ne viennent guère. Le père, lui, par exemple. s\'est payê une belle toque a, l\'artiste, une veste en velours pour impressionner le bourgeois. Sous cette défroque reluisante, avec son grand front lunaire, plein d\'illusions, ses yeux étonnés et bonasses, il a 1\'air aussi neut\' que son appareil. Et comme il s\'agite, le pauvre homme! Et comme il se prend au sérieux ! II faut l\'entendre dire aux enfants: „N\'entrez pas dans la cham-bre noire.quot; La chambre noire! on croirait l\'antre d\'une pytho-nisse ... Au fond, le malheureux est très-troublé. Le loyer payé, le bois, le charbon, il ne reste plus un sou en caisse. Et si les clients ne montent pas, si la vitrine d\'expositiou qui est en bas au coin de la porte n\'accroche personne au passage, qu\'est-ce que les petits mangeront ce soir ?.. . Enfin, a la garde de Dieu. L\'installation est terrainée. II n\'y a plus rien il preparer, » faire reluire. A présent tout depend du passant.
Minutes d\'attente et d\'angoisse. Le père, la mère, les enfants, tout le monde est sur le balcon, i\\ guetter. Parmi tant de gens qui circulent, il se trouvera bien un amateur, que diable! . . . Mais non. La foule va, vient, se croise le long du trottoir. Personne ne s\'arrète. Si pourtant A\'oila un monsieur qui s\'appro-che de la vitrine. II regarde les portraits l\'un après l\'autre ; il a l\'air content, il va monter. Les enfants enthousiasmés parient déjci d\'allumer le poèle. — „Attendons encore,quot; dit la mère prudemment. Et comme elle a bien fait! Le monsieur continue sa route en flanant. Une heure, deux heures. Le jour devient moins clair. II y a de gros nuages qui passent. Pourtant a cette hauteur, on pourrait faire encore d\'excellentes épreuves. A quoi bon, puisque personne ne vient? A chaque instant ce sont des emotions, des fausses joies, des pas qu\'on entend dans l\'escalier, qui arrivent tout pres de la porte, puis s\'éloignent brusquement.
line fois même on a sonné. C\'est quelqu\'un qui demandait 1\'ancien locataire. Les figures s\'allongent, les yeux s\'emplissent de larmes.
„Ce n\'est pas possible, dit le père ... II faut qu\'on aitdécro-ehé notre cadre ... va done voir, petit.quot; Au bout d\'un moment
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ALPHONSB DAUDEÏ.
1\'enfant remonte, consterné. Le cadre est toujours a sa place, mais c\'est oomme s\'il n\'y était pas. Personne n\'y fait attention.
D\'ailleurs, 11 pleut ... En effet, sur le vitrage de l\'atelier, la pluie commence a tomber avec un petit bruit narquois Le boulevard est noir de parapluies. On rentre, on ferme la fenêtre. Les enfants ont froid; mais on n\'ose pas allumer le poèle qui contient sa dernière boueliée de charbon. Consternation générale. Le père marche a grands pas, les poings crispés. Pour qu\'on ne la voie pas pleurer, la mère se cache dans la chambre . . . Soudaiu un des enfants, qui a profité d\'une éclaircie pour passer sur le bulcon, tape vivement aux carreaux ; .Papa, papa ... II y a quelqu\'un en bas a l\'étalage.\'\' II ue s\'est pas trompé. C\'est une dame, une dame très-bien, ma foi! Elle regarde un moment les photographies, hésite, léve la tête . . . Ah! si toutes les paires d\'yeux braqués de la-haut sur elle avaient un brin d\'aimant, comme elle grimperait l\'escalier quatre a quatre.. . Enfin la dame se decide. Elle entre, elle monte. La voila. Vite l\'allumette sous le feu, les petits dans la piece a cóté. Et pendant que le père rajuste sa toque, la mère se précipite pour ouvrir, étnue, sou-riante, avec le froufrou modeste de sa vieille robe de soie.
„ — Oui, madame, c\'est bien ici...quot; On s\'empresse, on la fait asseoir. C\'est une personne du Midi, un peu bavarde, mais bien eomplaisante, et pas avare du tout de son profil. La première épreuve est manquée. Eh bien! on la recommencera, té! pardi!... Et. sans la moindre mauvaise humeur, la dame du Midi remet son coude sur la table et son menton dans sa main. Pendant que le photographe dispose les plis de la jupe, les rubans du bonnet, on entend des rires étoulfés, des poussées contre la petite porte vitrée. Ce sont les enfants qui se bousculent pour regarder leur père passant sa tête sous le drap vert de l\'appareil et restant la sans bouger comme une béte de l\'Apocalypse avec un gros ceil transparent. Oh! quand ils seront grands, ils se feront tous photographes ... Enfin volei une bonne épreuve que l\'opérateur apporte en triomphe, toute ruisselante.
Dans ce blanc et ce noir la dame se reconnalt, commande douze cartes, les paye d\'avance et sort enchantée . . .
Elle est partie, la porte est fermée. Vive la jol a ! Les enfants délivrés dansent eu rond autour de l\'appareil. Le père, très-ému de sa première opération, s\'essuie le front majestueusement; puis, comme la journée touche a sa fin, la mère descend bien vite chercher le diner, un bon petit diner d\'extra en Phonneur de la crémaillère, et aussi — car il faut de l\'ordre — un grand registre a dos vert sur lequel on écrit en belle ronde le jour de la livraison, le nom de la dame du Midi et le chifïre de l\'en-
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ALPHONSE DAUDET. 419
ce, caisse, douze francs ! 11 est vrai de dire que grace au paté, au
jn. saint-honoré avec lesquels on a fêté la crémaillère. grace encore
la A quelques petites provisions de chauflage, de sucre, de bougies,
)u- le chilfre des dépenses est juste égal a celui des recettes. Mais
re. licib ! si on a fait douze francs aujourd\'hui, un jour de pluie,
^ui d\'installation, jugez un peu ce qu\'on fera demain. Et la soiree
de. se passé en projets. C\'est incroyable ce qu\'il peut tenir de projets
\'on dans un petit appartement de trois pièces, au cinquième, sur le devant!...
ser Le lendemain, un temps superbe, et personne. Pas un cliënt
11 de tout le jour.
est Qu\'est-ce que vous voulez? C\'est le commerce, cela. D\'ailleurs
3nt il reste un peu de paté, et les enfants ne se couchent pas le
res ventre vide.
nt, Le surlendemain rien encore. Les stations sur le balcon re-
me commencent de plus belle, mais sans succes. La dame du Midi
)us revient chercber sa douzaine, et c\'est tuut. Ce soir-la, pour avoir
ere du pain on a ëté oblige d\'engager un des matelas ... Deux jours,
)ïi- trois jours se passent ainsi. Maintenant c\'est la vraie détresse.
Le malheureux photographe a vendu sa toque en velours, sa vaalt reuse; il ne lui reste plus qu\'a vendre son appareil, et a entrer Len gar^on de magasin quelque part. La mère se désole, les enfants ire découragés ne vont même plus regarder sur le balcon.
Tout a coup, un samedi matin, au moment oü ils s\'y atten-
iet dent le moins, voila qu\'on sonne. C\'est une noce. toute une noce,
[ue qui a monté les cinq étages pour se faire photographier. Le
tet, marié, la mariée, la demoiselle et le gallon d\'honneur, braves
rte gens n\'ayant mis qu\'une paire de gants dans leur vie et tenant
jur a en éterniser le souvenir. Ce jour-la on fait trente-six francs,
mt Le lendemain le double. C\'est fini. La photographie est installée...
ros Et voila un des mille drames du petit commerce parisien.
Jus (Étiules et Paysages, 1874. — K. Dentu, 3rat Edition), ïur
L ILLUSTRE DELOBELLE. — ENTEREEMENT DE DÉB1RÉE.
nts
.^s. La nommée Delobelle est morte. monsieur le commissaire. Quand
nt. je vous le disais quelle ne recommencerait plus. Cette fois, la
ieu mort lui a épargné le chemin et la peine ; elle est venue la
eur prendre elle-même. Et maintenant, homme incrédule, quatre bon-
lrul nes planches de sapin solidement clouées vous répondent de cette
. parole d\'enfant. Elle avait promis de ne plus recommencer ; elle
eu. ne recoramencera plus.
ALPHOUSE DAUDET.
La petite boiteuse est morte. C\'est la nouvelle du quartier des Francs-Bourgeois mis en rumeur par ce lugubre événement. Non pas que Désirée y fut très-populaire, elle qui ne sortait jamais et montrait seulement de temps en temps aux vitres tris-tes sa paleur de recluse et ses yeux cernés d\'ouvrière infatigable. Mais a l\'enterrement de la fille de l\'illustre Delobelle, il ne pou-vait manquer d\'y avoir beaucoup de comédiens, et Paris adore ces gens-la. II aime a les voir passer dans la rue, en plein jour, ces idoles du soir; a se rendre compte de leur vraie physionomie dégagée du surnaturel de la rampe. Aussi, ce matin-la, pendant que sous la petite porte étroite de la rue de Braque on ten-dait les draperies blanches a grands coups de marteau, les curieus envahissaient le trottoir et la chaussée.
C\'est una justice a leur rendre, les comédiens s\'aiment entre eux. ou du moins ils sont tenus par une solidarité, un lien de métier qui les rassemble a toutes les occasions de manifestations extérieures: bals, concerts, repas de corps, enterrements.
Bien que l\'illustre Delobelle ne fut plus au théatre, que son nom eüt entièrement disparu des comptes rendus et des affiches depuis plus de quinze ans, il suffit d\'une petite note de deux lignes dans un obscur journal de théatre; M. Delobelle, ancien premier sujet des Ihédtres de Mets et d\'Alengon, vient d\'avoir la doi(lei(r, etc... On se réunira, etc.. . Aussitor,, de tous les coins de Paris et de la banlieue, les comédiens accoururent en foule a eet appel.
Fameux ou non fameux, inconnus ou célèbres, ils y étaient tous. ceux qui avaient joué avec Delobelle en province, ceux qui le rencontraient dans les cafés de théatre oii il etait cotnine ces visages toujours aperejus sur lesquels il est difficile de mettre un nom, mais que l\'on se rappelle a cause du milieu oil on les voit constamment et dont ils semblent faire partie; puis aussi des acteurs de province, de passage a Paris, qui venaient la pour .leverquot; un directeur, trouver un bon engagement.
Et tous, les obscurs et les illustres, les Parisiens et les pro-vinciaux, n\'ayant qu\'une preoccupation, voir leur nom cité par quelque journal dans un compte rendu de l\'enterrement. Car a ces êtres de vanité tous les genres de publicité semblent envia-bles. Ils ont tellement peur que le public les oublie, qu\'au moment oü ils ne se montrent pas, ils éprouvent le besoin de faire parler d\'eux, de se rappeler par tous les moyens au souvenir de la vogue parisienne si flottante et si repide.
Dès neuf heures, tout le menu peuple du Marais, — cette province cancanière, — attendait aux fenêtres, aux portes, dans la rue, le passage des cabotins. Des ateliers guettaient a leurs
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ALPHONSE DAUDET.
vih-es poussiéreuses, des petits bourgeois dans 1\'embrasure de leurs rideaux croisés, des ménagères un panier au bras, des ap-prentis un paquet sur la tête.
Enfin ils arrivèrent, a pied ou en voiture, solitairement ou par bandes. On les reconnaissait ii leurs figures rasées, bleuatres au menton et aux joues, a leurs airs peu naturels, trop empha-tiques ou trop simples, a leurs gestes de convention, et surtout a ce débordement de sentimentalité que leur donne l\'exagération nécessaire a l\'optique de la scène. Les ditférentes famous dont ces braves gens manifestaient leur émotion en cette circonstance dou-loureuse étaient vraiment curieuse a observer. Ghaque entree dans la petite cour pavée et noire de la maison mortuaire était comrae une entree en scène, et variait selon l\'emploi du come-dien. Les grands premiers röles, Fair fatal, le sourcil froncé, commenQaient tous en arrivant par écraser du bout de leur gant une larme du coin de l\'ceil qu\'ils ne pouvaient plus retenir ; pufe soupiraient, regardaient le ciel, et restaient debout au milieu du theatre, c\'est-a-dire de la cour. le cbapeau sur la cuisse, avec un petit piaffement du pied gauche qui les aidait a contenir leur douleur. „ïais-toi, mon cceur, tais-toi.quot; Les comiques, au contraire, ,1a faisaieutquot; a la simplicité. Ils s\'abordaient d\'un air piteux et bon bom me, s\'appelant entre eux „ma pauv\' vieillequot; avec des poignées de main convaincues et vibrantes, des trem-blements fiasques dans le bas des joues, un abaissement du coin des yeux, du coin des lèvres qui faisaieut descendre leur attendris-sement a l\'expression triviale de la farce. Tous maniérés, et tous sincères....
Sitöt entrés, ces messieurs se séparaient en deux camps. Les comédiens célèbres, arrivés, regardaient dédaigneusement les Ro-bricart inconnus et sordides, dont l\'envie répondait a leur mépris par mille marques désobligeantes : „Avez-vous vu comme un tel a vieilli, comme il est marqué?... II ne pourra pas tenir l\'emploi longtemps.quot;
Entre ces deux groupes, l\'illustre Delobelle, vêtu de noir, ganté de noir minutieusement, allait et venait, les yeux rouges, les dents serrées, distribuant des poignées de main sileucieuses. Le pauvre diable avait le cceur plein de larmes, mais cela ne l\'avait pas empêché de se faire \'friser au petit fer et coifïer en demi-Capoul peur la circonstance. Etrange nature! Personne n\'aurait pu dire en lisant dans son ame le point oil la douleur vraie et la pose de la douleur se séparaient, tellement elles étaient mêlées Tune a l\'autre ... II y avait aussi parmi les comédiens plusieurs figures de notre connaissance: M. Cbèbe, plus important que jamais, et qui rödait d\'un air empressé auteur
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des acteurs en vogue, pendant que madame Chèbe tenait compagnie ]a-haut a la pauvre mère. Sidonie n\'avait pas pu venir; mais Risler ainé était la, presque aussi emu que le père, le bon Risler, l\'ami de la dernière heure, qui avait payé tous les frais de la triste cérémonie. Aussi les voitures de deuil étaient ma-gnifiques, les tentures de la porte frangées d\'argent, et le catafalque jonché de roses et de violettes blanches. Dans l\'allée miserable et noire de la rue de Braque, ces blancheurs discvètes sous les cierges, ces fleurs tremblantes et baignées d\'eau bénite. ressemblaient bien a la destinée de cette pauvre enfant dont les moindres sourires avaient étó toujours trempés de larmes.
On se mit en route, pas a pas, lentement, par les rues tor-tueuses.
En tête marchait Delobelle, secoué par les sanglots, s\'atteii-drissant presque autant sur lui-méme, pauvre père enterrant son enfant, que sur sa fille morte, et, an fond de sa douleur sincere, gardant son éternelle personnalité vaniteuse restée la comme une pierre au fond d\'un ruisseau, immuable sous les flots changeants. La pompe de la cérémonie, cette file noire qui arrêtait la circulation sur son passage, les voitures drapées, le petit coupé des Risler que Sidonie avait envoyé pour faire du genre, tout cela le flattait, l\'exaltait, quoiqu\'il en eüt. A un moment, n\'y pouvant plus tenir, il se pencha vers Robricart, qui marchait a cóté de lui:
— As-tu vu ?
— Quoi done ?
Et le malheureux père, en s\'épongeant les yeux, murmura non sans quelque fierté:
— II y a deux voitures de maitre. . .
Chère petite Zizi, si bonne et si simple ! Toutes ces douleürs poseuses, ce cortege de pleureurs solennels, n\'étaient guère faits pour elle,
Heureusement que la-haut, a la fenétre de 1\'atelier, la maman Delobelle, qu\'on n\'avait pas pu empêcher de regarder partir sa petite, se tenait debout derrière les persiennes fermées.
— Adieu . .. adieu ... disait la mère tout bas, presque a elle même. en agitant la main avec un geste inconscient de vieillard ou de folie.
Si doucement que eet adieu fut dit, Désirée Delobelle dut l\'entendre.
(Livre ill Chap. VI de Fromont Jeune et Risler Ainé, 187C. — G. Charpentier, löe Edition).
ATPHONSE DAUDET.
LE SOÜS-PRÉFET AUX CHAMPS.
M. Ie sous-préfet est en tournee. Gocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-prefecture Femporte majestueusement au concours regional de la Corabe-aux-Fées. Pour cette journée memorable, M. Ie sous-préfet a mis sou bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante a bandes d\'argent et son épée de gala a poignée de naere ... sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu\'il regarde tristement.
M. Ie sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré; il songe au fameux discours qu\'il va falloir prononcer toiit a 1\'heure devant les habitants de la Combe-aux-Pées ... ,Messieurs et chers administrés.. .quot; Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt fois de suite. .. .Messieurs et chers administrés. .la suite du discours ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas ... II fait si chaud dans cette calèche! . . . A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du .Midi . . . L\'air est embrasé . . . et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de pous-sière blanche, des nülliers de cigales se répondent d\'un arbre a l\'autre.. . Tout-a-ooup. M. le sous-préfet tressaille. La-bas, au pied d\'un coteau. il vient d\'apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe.
Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe ;
.Venez done par ici, monsieur le sous-préfet, pour composer votre discours, vous serez bien mieux sous mes arbres ..M. le sous-préfet est séduit; il saute a bas de sa calèche et dit a ses gens de 1\'attendre, qu\'il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts
Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l\'herbe fine .. . Quand ils ont apergu M. le sous préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrètés de chanter : les sources n\'ont plus osé faire de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon . .. Tout ce petit monde-la n\'a jamais vu de sous-préfet, et se demande a voix basse quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d\'argent.
A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d\'argent . . . Pendant ce temps-lft, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fralcheur du bois, relève les pans de son habit, pose son claque sur l\'herbe, et s\'assied dans la mousse au pied d\'un jeune chêne : puis il ouvre sur
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AU\'ÜONSK DAUDET.
ses genoux sa grande serviette en chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier-ministre. ,C\'est un artiste!\'\' dit la fau-vette. „Non, dit le bouvreuil, ce n\'est pas un artiste, puisqu\'il a une culotte en argent; c\'est plutöt un prince.quot;
„C\'est plutöt un prince, dit le bouvreuil. — Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol qui a chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture... Je sais ce que c\'est, c\'est un sous-préfet!quot; Et tout le petit bois va chucho-tant; „C\'est un sous-préfet! c\'est un sous-préfet!quot; „Coinme il est cbauve !quot; remarque une alouette a grande huppe. Les violet-tes demandent: „Est-ce que c\'est mécbant?quot;
„Est-ce que c\'est méchant?quot; demandent les violettes. Le vieux rossignol répond : „Pas du tout!quot; Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent a chanter, les sources a courir, les violettes a etnbaumer, comme si le monsieur n\'était pas-la .. . Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M le sous-préfet invoque dans son coeur la muse des cornices agricoles, et, le crayon levé, commence a déclamer de sa voix de cérémonie: „Messieurs etchers administrés ...quot;
„Messieurs et chers administrés,quot; dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie ... ün éclat de rire l\'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu\'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut con-tinuer son discours; mais le pivert l\'interrompt encore et lui crie de loin.: „A quoi bon? — Comment! a quoi bon?quot; dit le sous-préfet, qui devient tout rouge ; et, chassant d\'un geste cette béte effrontée, il reprend de plus belle: .Messieurs et chers administrés.quot;
„Messieurs et chers administrés,quot; a repris le sous-préfet de plus belle; mais alors, voila les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement; ,Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon ?quot; Et les sources lui font sous la mousse une musique divine, et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs, et tout le petit bois conspire pour l\'empêcher de composer son discours.
Tout le petit bois conspire pour l\'empêcher de composer son discours ... M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement de résister au charme nouveau qui l\'en-vahit. II s\'accoude sur l\'herbe, dégrafe son bel hf.bit, balbutie encore deux ou trois fois : „Messieurs et chers aciministrés .. .
messieurs et chers admi.....messieurs et chers .. Puis il
envoie les administrés au diable, et la muse des cornices agricoles n\'a plus qu\'a se voiler la face.
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ALPHONSB DAUPET.
Voile-toi la face, o muse des cornices agricoles ! .. . Lorsque, au bout d\'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maltre, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d\'horreur ... M. le sous-préfet était coucbé sur le ventre, dans l\'berbe, débraillé comme un bohème. II avait mis sou habit bas, et tout en machonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers.
(Lettres de mon Moulin. — Hetzel et G\'e . fjquot; Édition).
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ÉMILE ZOLA. Né en 1840.
Chei\' rie la nouvelle école littéraire dite réaliste 011 naturaliste. — Le principal ouvrage de M. Zola est 1\'Histoire des Rongon-Macquart, dont Ie 14e volume vient de paraitre. — En outre, plusieurs volumes de nouvelles, de critiques littéraires, et d\'essais dramatiques. — M. Zola a fait ses premières armes dans les journaux Le progrès de Lyon, le Petit Journal, 1\'Évènement, le Gaulois, la Cloche, le Corsaire, etc. — Aucun autre romancier francais n\'a fait autant parler de lui dans ces derniers temps. — Jugement sur l\'oBuvre de M. Zola par Mr. Jules I.e-maitre, ci-après.
UN MEETING DE CHARBONNIERS, LE SOIR, DANS LA FORÊT.
Oinq heures sonnèrent, le crépuscule venait déja. Encore un tour, jusqa\'a la forêt de Vandame, pour decider qui gagnait la casquette et le foulard: et Zacharie plaisantait, avec son indifference gouailleuse de la politique: ee serait dróle de tomb er lè-bas, au milieu des eamarades. Quant a Jeanlin, depuis le depart du coron, il visait la forêt, avec son air de battre les champs. D\'un geste indigné, il menara Lydie, qui, travaillce de remords et de crainte, parlait de retourner au Voreux cueillir ses pissenlits: est-ce qu\'ils allaient lacher la reunion? lui, vou-lait entendre ce que les vieux diraient. II poussait Bébert, il proposa d\'égayer le bout de chemin, jusqu\'aux arbres, en déta-chant Pologne et en la poursuivant è, coups de cailloux. Son idee sourde était de la tuer, une convoitise lui venait de 1\'em-porter et de la manger, au fond de son trou de Eéquillart. La lapine reprit sa course, le nez fusé, les oreilles rabattues; une pierre lui pela le dos, une autre lui coupa la queue; et, malgré l\'ombre croissante, elle y serait restée, si les galopins u\'avaient apergu, au centre d\'une clairière, Etienne et Maheu debout.
ÉM1LE ZOLA.
Éperdument, ils se jetèrent sur la bfite. la rentrèrent encore dans le panier. Presque a la rnême minute. Zacbarie, Monquet et les deux autres, donnant le dernier coup de crosse, lan^aient la cholette, qui roula a quelques mètres de la clairière. Ils tom-baient tous en plein rendez-vous.
Dans le pays entier, par les routes, par les sentiers de la plaine rase, c\'était, depuis le crépuscule, un long acheminement, un ruissellement d\'ombres silencieuses, filant isolées, s\'en allant ]iar groupes, vers les futaies violatres de la forêt. Chaque co-ron se vidait, les femraes et les enfants eux-mêmes partaient comme pour une promenade, sous le grand ciel clair. Mainte-nant, les chemins devenaient obscurs, on ne distinguait plus cette foule en marche qui se glissait au méme but, on la sentait seulement, piétinante, confuse, emportée d\'une seule ame. Enti-e les haies, parmi les buissons, il n\'y avait qu\'un frólement léger, une vague rumeur des voix de la nuit.
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M. Hennebeau. qui justement rentrait ii cette beure, monté sur sa jument. prfitait l\'oreille a ces bruits perdus. II avait rencontré des couples, tout un lent défilé de promeneurs. par cette belle soirée d\'hiver. Encore des galants qui allaient, la bouclie sur la boucbe, prendre du plaisir derrière les murs. N\'étaient-ce pas la ses rencontres babituelles. des filles culbutées au fond cle chaque fossé, des gueux se bourrant de la seule joie qui ne cou-tait rien? Et ces imbeciles se plaignaient de la vie, lorsqu\'iis avaient, a pleines ventrées, eet unique bonheur de s\'aimer! Vo-lontiers, il aurait crevé de faim comme eux, s\'il avait pu recom-mencer 1\'existence avec une femme qui se serait donnée a lui sur des cailloux, de tous ses reins et de tout son cceur. Son malheur était sans consolation, il enviait ces misérables. Latête basse, il rentrait, au pas ralenti de son cheval, désespéré par ces longs bruits, perdus au fond de la campagne noire, et ou il n\'entendait que des baisers.
C\'était au Plan-des-Dames, dans cette vaste clairière qu\'une coupe de bois venait d\'ouvrir. Elle s\'allongeait en une pente douce, ceinte d\'une haute futaie, des hêtres superbes, dont les troncs, droits et réguliers, l\'entouraient d\'une colonnade blanche, verdie de lichens; et des géants abattus gisaient encore dans l\'herbe, tandis que, vers la gauche, un tas de bois débité alignait son cube géométrique. Le froid s\'aiguisait avec le crépuscule, les mousses gelees craquaient sous les pas. II faisait nuit noire
ÉMILE ZOLA.
ii terre, les branches hautes se découpaient sur le oiel pale, oü la lune pleine, montant è l\'horizon, allait éteindre les étoiles.
Prés de trois mille charbonniers étaient au rendez-vous, une foule grouillante, des hommes, des femmes, des enfants, emplis-sant peu a peu la clairière, débordant au loin sous les arbres; et des retardataires arrivaient toujours, le flot des têtes, noyé ■d\'ombre, s\'élargissait jusqu\'aux taillis voisins. ün grondement en sortait, pareil ii un vent d\'orage, dans cette forêt immobile et glacée.
En haut, dominant la pente, Etienne se tenait, avec Rasseneur et Maheu. üne querelle s\'était élevée, on entendait leurs voix, par éclats brusques. Pres d\'eux, des hommes les écoutaient: Levaque les poings serrés, Pierron tournant le dos, trés inquiét de n\'avoir pu prétexter des fiévres plus longtemps ; et il y avait aussi le père Bonnemort et le vieux Mouque, cote a cóte sur une souche, Fair profondément réfléchi. Puis, derrière, les bla-gueurs étaient la, Zacharie, Mouquet. d\'autres encore, venus pour rire; tandis que, recuellies au contraire, graves ainsi qu\'a l\'église, des femmes se mettaient en groupe. La Maheude, muette, hochait la téte aux sourds jurons de la Levaque. Philoméne toussait, reprise de sa bronchite depuis l\'hiver. Seule, la Mou-quette riait a belles dents, égayée par la fa^on dont la mére Brülé traitait sa fille, une dénaturée qui la renvoyait pour se gaver de lapin, une vendue, engraissée des liichetés de son hommo. Et, sur le tas de bois, Jeanlin s\'était planté, hissant Lydie, formant Liébert a le suivre, tous les trois en Pair, plus haut que tout le monde.
La querelle venait de Rasseneur. qui voulait procéder régu-lièrement a 1\'élection d\'un bureau. Sa défaite, au Bon-Joyeux, l\'enrageait; et il s\'était juré d\'avoir sa revanche, car il se flattait de reconquérir son autorité ancienne, lorsqu\'on serait en face, non plus des délégués, mais du peuple des mineurs.
ijtienne, révolté, avait trouvé l\'idée d\'un bureau imbécile, dans cette forêt. II fallait agir révolutionnairement, en sauvages, puisqu\'on les traquait comme des loups.
Voyant la dispute s\'éterniser, il s\'empara tout d\'un coup de la foule, il monta sur un tronc d\'arbre, en criant;
— Camarades ! camarades !
La rumeur confuse de ce peuple s\'éteignit dans un long sou-pir, tandis que Maheu étouffait les protestations de Rasseneur. Etienne continuait d\'une voix éclatante:
— Camarades, puisqu\'on nous défend de parler, puisqu\'on uous envoie les gendarmes comme si nous étions des brigands, c\'est ici qu\'il faut nous entendre ! Ici, nous sommes libres, nous
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BMILB ZOLA. 429
sommes chez nous, personne ne viendra nous faire taire, pas plus qu\'on ne fait taire les oiseaux et les bêtes !
ün tonnerre lui répondit, des cris, des exclamations.
— Oui, oui, la forêt est ii nous, on a bien le droit d\'y causer .. . Parle !
Alors, Etienne se tint un instant immobile sur le tronc d\'arbiv. La lune, trop basse encoi\'e a 1\'horizon, n\'éclairait toujours que les branches hautes; et la foule restait noyée de ténèbres, peu a peu calmée, silencieuse. Lui, noir également, faisait au-dessus d\'elle. en haut de la pente, une barre d\'ombre.
II leva un bras dans un geste lent, il commen^a; mais sa voix ne grondait plus, il avait pris le ton froid d\'un simple mandataire du peuple qui rend ses comptes. Enfin, il pla^ait le discours que le commissaire de police lui avait coupé au Bon-■Toyeux ; et il débutait par un bistorique rapide de la grève, en afifectant 1\'eloquence scientifique: des faits, rien que des faits D\'abord, il dit sa repugnance contre la grève : les mineurs ne l\'avaient pas voulue, c\'etait la Direction qui les avait pro-voqués, avec son nouveau tarjf de boisage. Fuis, il rappel a la première démarche das délégués chez le directeur, la mauvaise foi de la Régie, et plus tard, lors de la seconde démarche, sa concession tardive, les dix centimes qn\'elle rendait. après avoir taché de les voler. Maintenant. on en était la, il établissait par des chifFres le vide de la caisse de prévoyance, indi-quait l\'emploi des secours envoyés, excusait en quelques phrases l\'Internationale, Pluchart et les autres, de ne pouvoir faire davantage pour eux, au milieu des soucis de leurconquête du monde. Done, la situation s\'aggravait de jour en jour, la Compagnie renvoyait les livrets et mena^ait d\'embaucher des ouvriers en Belgique ; en outre, elle intimidait les faibles, elle avait décidé un certain nombre de mineurs a redescendre. II gardait sa voix monotone comme pour insister sur ces mauvaises nouvelles, il disait la faim victorieuse, l\'espoir mort, la lutte arrivée aux fièvres dernières du courage. Et, brusquement, il conclut, sans hausser le ton.
— C\'est dans ces circonstances, camarades, que vous devez prendre une decision ce soir. Voulez-vous la continuation de la grève? et, en ce cas, que coniptez-vous faire pour triompher de la Compagnie?
Un silence profond tomba du ciel étoilé. La foule, qu\'on ne voyait pas. se taisait dans la nuit, sous cette parole qui lui étouffait le coeur ; et Ton n\'entendait que son souffle désespéré, au travers des arbres. (Germinal, Partie VI, VII. — Charpentiep
et O, ]885, 12mc mille).
ARNOLD MORTIER.
1845—1885.
A oréé ii Paris, sous le noin d\' Uu Monsieur de 1\' Orchestra, uue nouvelle variété de la critique draraatique, dite !a Soiree Théatrale. — Reiiseignemeiits précieux pour l\'histoire anecdotique du théatre francais contemporain. — Hollandais d\'origine, Mortier est venu a vingt ans s\'élablir ii Paris. — Ses Soirées ïhéatrales, réunies par lui-mèrne, composent une série de plusieurs volumes.
LA DEUX-CENÏIÈME D\'HAMLET.
21 février 1883.
11. était certainement impossible de mieux fêter la deux-cen-tième amp; Hamlet qu\'en obtenant le concours de Mme Fidès Devriès, une des plus charmantes Ophélies dont nous eussions gardé le souvenir.
La cantatrice s\'était retirée de l\'Opéra en pleine jeunesse, en plein talent, en pleine reputation, trés aimëe, trés fêtée, sympa-thique a tous, aux abonnés, a ses camerades, a, la presse.
Pille d\'une grande et admirable chanteuse hollandaise, Mme Rosa Devriés — sa mére, comme je l\'ai raconté jadis, lamitau monde a Tissue d\'une représentation du Prophéte, d\'ou le nom de Pidés qu\'elle porte — d\'une familie d\'artistes — ses fréres, MM. Maurice et Hermann Devriès, appartiennent a des théatres de l\'étranger ou de la province; sa sceur, Jeanne Devriès, soprano délicieux, est la femme de M. Dereims — la triomphatrice de ce soir adovait son art, mais détestait le théatre. Elle se trouvait mal a l\'aise dans les coulisses, et les acclamations du public la laissaient froide.
— Chaque fois que je vais a l\'Opéra, nous disait-elle un jour, il me semble que je marche au supplice !
ARNOLD MORTIER.
En l\'épousant, M. Adler n\'eut done pas grand mal ii la decider a, quitter le theatre. Voila deja plusieurs années qu\'on ne I\'a entendus que de trés loin en trés loin, dans quelque concert de charité. üne seule ibis elle prit part a une representation véri-table et compléte, au theatre de la Have, je crois, mais ce fut au bénéfice d\'un de ses fréres.
Chez elle, dans son appartement des Champs-Elysées, Mme Adler continua, par exemple, a se faire entendre souvent a un auditoire privilégié, compose de quelques amis intimes. Elle s\'as-seyait au piano, aprés diner, sans se faire prier. chantant tan t qu\'on voulait et tout co qu\'on voulait. Elle n\'y mettait qn\'une seule condition : celle d\'ouvrir toutes les portes, et toutes grandes, car malgré les proportions de son salon, sa voix puissante s\'y trouvait génée.
Cette voix a pris mie am pleur extraordinaire et une étendue telle, qu\'a 1\'exemple de sa mére, Pidés De vries chanterait aussi bien un röle de soprano qu\'un róle de contralto. Elle pourrait, être la Pidés du Prophete comme elle est l\'Ophélie lt;VHamlet.
Mme Devriés s\'est-elle réellement décidée a rentrer au theatre, ou bien la belle représentation a laquelle nous venons d\'assister ne doit-elle pas avoir de lendemain?
Ceux qui prétendent^ que l\'adorable cantatrice s\'engagera, don-nent pour cela des raisons d\'une nature toute privée, mais qu\'on peut raconter sans crainte de blesser personne.
Mme Devriés adore les bébés et — comme on dit dans les mélo-drames — le ciel n\'a pas béni son union.
Ah! si elle avait eu un petit garejon ou une petite fille ! La mére eüt a jamais étoufle l\'artiste!
Tandis qu\'aujourd\'hui la jeune femme demanderait volontiers aux occupations et aux preoccupations artistiques du theatre de lui faire oublier ce grand chagrin de sa vie: le vide du foyer, la maison sans enfants.
Mais Mme Devriés jure ii qui veut l\'entendre qu\'elle a chanté ce soir par amitié pour Ambroise Thomas et que, malgré toutes les sollicitations, elle est bien décidée a ne plus reparaltre sur la scène. De son cóté, M. Vaucorbeil en disait autant, ce soir, a tout le monde.
Je n\'ai aucune raison pour suspecter la sincérité de ces declarations.
Mais 1\'accueil qu\'on a fait a Mme Devriés a été si chaleureux, si sincérement enthousiaste, que la ravissante artiste finira peut-être tout de mème par se laisser tenter et par signer un bon et bel engagement qui la liera a 1\'Opéra pour quelques années.
II est certain que, depuis l\'inauguration du nouvel Opéra,
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ARNOLD MORTIER.
je n\'y ai jamais assisté a un succès aussi colossal que celui de ce soir. Après le trio de l\'oratoire, dont l\'eft\'et a été immense et après Facte de la folie, toute la salie, une salie bondée, magni-fique, une vraie salie de gala, électrisée, grisée d\'enthousiasme, a fait a la revenante des ovations sans fin. Trois rappels après le quatrième tableau, une tempête de bravos, des applaudisse-ments dont on ne saurait se faire aucune idée. Je ne croyais plus le public de l\'Opéra capable de se laisser aller a de pareils entralnements.
Lassalle a eu sa large part dans ce triomphe. Les ovations de ee soir avaient leur signification.
A Lassalle, qui, pour le moment, est toujours décidé k quitter l\'Opéra, elles disaient: „Restez !quot;
Et ü Fidès Devriès : ,Revenez !quot;
(Les Soirees Parisieimes, \'10e Année. — Dentu, 1884).
M. LAROCHELLE ET LA CHALEÜR.
24 mai 1883.
L\'affiche de la Galté annonce pour demain samedi la reprise d\' Henri III et sa Cour, mais, d\'autre part, plusieurs journaux, généralement bien informés, affirment que cette representation n\'aura lieu que si la cbaleur ne s\'y oppose pas. Si la chaleur persiste, M. Larochelle parait décidé è retarder son nouveau spectacle.
Cette lutte de M. Larochelle avec la chaleur promet d\' être intéressante. Je connais le directeur de la Gaité; si réellement il s\'est mis dans la tête de ne pas reprendre Henri III tant qu\'il fera chaud, il ne cédera pas.
Est-ce la chaleur qui cédera?
Je n\' apprendrai rien a personne en affirmant que la chaleui-n\'a jamais beaucoup aimé les directeurs de théatre. Et cela se con^oit. Ces messieurs, quand ils ont Toccasion de parler d\'elle, le font en des termes généralement blessants:
— Insupportable chaleur! Oh ! cette chaleur ! Maucite chaleur!
De la des relations extrêmement tendues. II est probable que la chaleur ne voudra rien faire pour M. Larochelle. Peut-être même inaugurera-t-elle quelque niche énorme. Elle aurait 1\'air de se retirer; M. Larochelle, se croyant victorieux, reprendrait Henri III, et aussitót la reprise lancée, la chaleur opérerait un retour ofïensif. II faut avouer que ce serait atroce.
Moi qui assiste tous les jours aux combats, aux intrigues, au
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grand steeple-chase de la vie théatrale, je me demande, avec line certaine curiosité. quel va être le resultat de ce tournoi original.
Si la chaleur a seulement quelques légères notions de litte-rature, elle ne voudra pas empêcher la reprise dune pièce qui passe pour une des meilleïires d\'Alexandre Dumas.
Mais ces notions, les a-t-elle?
Tous ceux qui ont écrit sur la chaleur, depuis Grove jusqu\'a Davy, ont estimé qu\'elle est un fluide imponderable, répandu dans la masse des corps, d\'oü, sous I\'influence de certaines conditions, il peut s\'échapper pour se transmettre a d\'autres corps, lis ont constate qu\'elle dilate les corps ou qu\'elle les fait passer de 1\'état solide a l\'état liquide; qu\'elle se propage au contact ou a distance; mais dans tous ces écrits. dans toutes ces études sur la chaleur, il n\'a jamais, au grand jamais, été question de ses tendances littéraires.
Et même, eüt-elle du goüt pour les lettres, ce qui, commè je viens d\'avoir 1\'honneur de le dire, n\'est nullement prouvé, voulüt-elle démontrer ii la corporation des directeurs de théatre, en la personne de celui de la Gaité, qu\'elle ne leur est pas systématiquement hostile, son embarras n\'en serait que plus grand.
S\'il faut qu\'elle disparaisse pour faire éclore la reprise ft Henri III, il est indispensable qu\'elle continue a nous rester pour faire pousser les petits pois. Or, Henri III ne sera repris que pour les seuls Parisiens, tandis que les petits pois pousseut, pour la France entière. Au point de vue patriotique, nous voila done forcés d\'espérer que M. Larochelle ne parviendra pas a avoir raison de la chaleur.
Mais, d\'autre part, les sympathies que j\'ai pour tout ce qui touche au théatre, me font volontiers former des vceux con-traires. Malheureusement, ces vceux ne serviront pas a grand\' chose. Un bon conseil vaudrait mieux. Je n\'en vois qu\'un seul a donner a M. Larochelle.
Qu\'il ferme son théatre, qu\'il fasse semblant de se retirer de la Galté et qu\'il dise a la chaleur:
— Entrez, vous voila chez vous, régnez ici en maltresse, je tous cède la place!
Peut-étre l\'idée de prendre la direction de la Gaité efl\'raiera-t-elle la chaleur et s\'enfuira-t-elle bien loin, bien loin. Je crois sincèrement qu\'il n\'y aurait que ce moyen-l;\\ !
(Les soirees Parisieimes, \'10«; Année. — Dentu 1884).
ARNOLD MORTIER.
CORNEILLE N\'EST PAS PSCHUTÏ!
6 juin 1883.
II fuut savoir dire la vérité a tout le monde, surtout aux grands.
Certes il m\'en uoiite d\'avoir des remontrances a faire a uu personnage de la taille de Corneille, une des gloires les plus incontestées des lettres fran^aises, mais il m\'est arrivé assez souvent de dire du bien de l\'auteur du Cid, pour qu\'il me soit permis, une fois par hasard, de lui adresser un léger reproolie.
Or, Corneille est un grand homme, personne ne le niera; il fait trés bien le vers et salt charpenter un drama aussi bien que le jeune Decourcelle, qui s\'appelle Pierre comme lui; seu-lement. . . voila, Corneille n\'est pas pschutt!
S\'il était pschutt! il saurait comme tout le monde que la vie parisienne, mondaine, élégante et théatrale finit avec le Grand-Prix; qu\'après le Grand-Prix, il n\'y a plus ni solennité drama-tique, ni fête boulevardière d\'aueun genre; que tout le monde part, que tout le monde est parti et que, par conséquent, il ne devrait pas, trois jours après la victoire de Frontin, nous envoyer une invitation pour fêter son anniversaire.
Voila plusieurs années que cela dure; plusieurs années qu\'il s\'acharne a nous faire célébrer sa fête après le great event de Longchamps; il est done temps de risquer quelques observations respectueuses.
Je sais que Corneille n\'a jamais posé pour l\'élégance. II raccommodait ses souliers lui-même, s\'habillait trés simplement de noir et n\'avait pas la prétention de faire la mode. Mais le temps a marché. Les poètes ne sont plus aujourd\'hui les hommes chevelus, mal mis et peu soignés, que les bourgeois toisaient d\'un air de mépris.
Voyez Richepin, il s\'habille chez le meilleur faiseur; Catulle Mendés dine volontiers a la Maison-d\'Or. J\'en pourrais citer beaucoup d\'autres. II n\'y a pas de danger qu\'un de ceux-bï nous dérange pour quoi que ce soit, une fois 13 Grand-Prix couru. Ils sont dans le mouvement, tandis que Corneille n\'y est pas.
Abusant de son autorité, il nous a conviés encore une fois ce soir, a une representation au Théatre-Fra^ais du Menteur, A\'Horace, et d\'un a-propos en vers, Corneille et Richelieu, par un jeune auteur de beaucoup de talent: M. Emile Moreau.
Je ne sais pas ce que feront les autres, s\'ils iront qnand ménie.
434
ARNOLD MORTIER.
payer au grand homme le tribut d\'hommage qui lui est d;i. s\'ils voudront applaudir Maubant dans le vieil Horace, Mounet-Sully dans Horace le jeune, Got dans Cliton, Delaunay dans Dorante et Laroche dans Eichelieu, moi je pro teste; je me dis que les gens vraiment psclmtt, ceux qui font les clowns che/. M. Molier et ceux qui exécutent des pirouettes en maillot au cercle de la rue Royale 1, ne seront pas aux Francais ce soir et, espérant que cette petite legon profitera au grand homme, je n\'assisterai pas .a la célébration de son anniversaire.
Corneille n\'avait qu\'a être psclmtt, il ne Test pas, tant pis ^ pour lui.
\'■ (1-es sohées Parisiennes, 10« Aimée. — Dentn. 1884).
il
ii -
i-
LES OIES DU CIRQUE FRANCONI.
ie
4 novembre 1883.
a-
le Elles sont en passe de devenir aussi célèbres que leurs sceurs
ie -de I\'antique Rome.
er Pensez done? des oies dressées en liberté, des oies travailleuses,
des oies plus savantes que la moyenne des électeurs! J\'avais eu \'il bien raison de vous prédire, lors de la réouverture du Cirque
ie d\'hiver, qu\'elles feraient courir tout Paris chez M. Franconi.
ns Quand on les a vues une fois se démener de si plaisante faijou
sur la piste circulaire dont M. Loyal est le centre immuable, on II retourne volontiers a ce spectacle qui en vaut pas mal d\'autres.
nt J\'y suis done retourne comme tout le monde; mais j\'avais encore
le nn autre motif que la distraction des yeux.
ie.s Je voulais voir de prés M. Nava, le professeur et le Barnum
mt de toute cette intéressante volaille. II me semblait que 1\'homme
de génie qui a inventé un numéro de cirque, que 1\'artiste inspire lie qui a su créer un genre, a droit aux honneurs de la publicité —
ter en attendant sa statue au Jardin des Plantes.
-la Et puis, je tenais absolument a pénétrer ses secrets. Comment
rix avait-il dressé ses oies? Quels sont ses principes artistiques, sa
a\'y méthode d\'entrainement ? Que pense-t-il de ses jeunes éléves?
Que pensent-elles de lui-même? Quels furent les incidents des i ce répétitions ? — Bref. autant de questions que les spectateurs,
Mr, avides d\'indiscrétions, se posent avec une anxiété égale a la
435
par mienne.
1
Allusion aux Cirques d\'amateurs, organises dans ces demh-rs temps par des jeune» gens du monde.
ARNOLD MORTIElt.
Les grands homines ne sont pas fiers. M. Nava voulut biere me révéler les détails historiques que je lui demandais.
A peine engage par M. Franconi, sa grande préoccupation fut d\'inventer, en l\'honneur du public parisien dent il avait grand\'-peur, quelque attraction inconnue jusque-la.
Avec une connaissanue approfondie du cceur humain, il se mit a dresser un petit cochon. Malheureusement pour lui, Billy-Hay den l\'avait devancé en présentant a Paris un compagnon de même espèce. Tl ne fallait pas abuser des meilleures choses, et M. Nava se sépara de son cochon au profit d\'un charcutier qui en fit du boudin, du jambonneau, des saucisses plates ou longues, des cer-velas a Tail et de la galantine.
M. Nava prit alors des petits chats en pension. Mais, après deux mois d\'efforts, de luttes, d\'égratignures et de coups de martinet, il dut reconnaitre que les résultats obtenus avec les chats ne valaient pas la peine de les fouetter plus longtemps.
Après avoir lu Buffon, qui ne lui fournit aucune idee, M. Nava promenait un jour son découragement dans les environs de Bordeaux, lorsqu\'il fut oblige de se ranger sur la route pour laisser passer un troupeau d\'oies.
Leur fa^on si comique de marcher, de porter la tête et de sauter les menus obstacles du chemin, lui fut une révélation.
— Quel dommage, se dit-il, que ces bêtes-la soient si bêtes!
Mais, les examinant mieux, il se ravisa bientöt.
C\'est qu\'elles n\'avaient pas l\'air si béte que 9a!. . . Qui sait s\'il n\'y a pas une longue et cruelle injustice dans cette opinion sur les oies ?
Ma foi! toutes réüexions faites, il n\'y avait plus a hésiter, et M. Nava s\'écria résolument:
— Voila mon affaire : je dresserai des oies !
A peine arrivé a Paris, le nouveau pensionnaire du Cirque courut au Jardin d\'acclimatation.
II vit la deux espèces d\'oies. La première, l\'oie de Toulouse, lui parut trop lourde ; la seconde, l\'oie de Guinee, est de structure particulière et diffère par trop de l\'oie domestique: le public aurait cru qu\'on lui présentait du faux.
M. Nava fit venir alors tout simplement une douzaine d\'oies ordinaires de Lorraine, choisies parmi les plus robustes et prises a la fleur de 1\'age.
Dès qu\'elles furent livrées, il s\'enferma avec elles.
Disons-le, la première entrevue de ces treize personnages fut peu animée.
436
ARNOLD MORTIER.
L\'homme et les oies se tinrent, face a, face, sur une réserve froide et de bonne compagnie. On ne se menayait pas, mais on se regardait en chiens de faience.
Comprenant qu\'il fallait se montrer digne de la confiance des oies, l\'homme se contenta alors de les nourrir pendant quinze jours. On fit connaissance a table peu a peu et, ce premier délai passé, la eordialité s\'établit complètement; il s\'enbardit jusqu\'a leur taper sur le ventre.
Cette marque de familiarité les amusa fort: la glacé était tout a fait rompue.
On pouvait s\'entendre.
Dès ce moment, commen^a le travail le plus acbarné, le plus énervant, voire le plus gigantesque.
Après s\'être adressé aux appétits, aux bons sentiments de ses oies, M. Nava s\'occupa enfin de leurs abatis. Chaque jour, durapt six mois, il les fit courir sur une petite piste ad hoe qu\'il avait fait établir chez lui ; chaque jour il les prenait, 1\'une après 1\'autre, pour les exercer a tourner au pas, au trot, au galop. Puis vinrent les études d\'obstacles variés et de fantaisie comique.
La douceur était encore le meilleur moyen d\'action de ce remarquable dresseur. Jamais de coups, de mauvais traitements, de privation de nourriture.
Un moment, la fatalité sembla peser sur cette noble tentative d\'éducation. Les oies, surmenées par ce rude labeur pour lequel elles ne semblaient pas nées, devinrent tristes et maladives. Ce fut ensuite la mort qui s\'en méla, et M. Nava dut en tuer quelques-unes. afin de pouvoir au moins les servir sur sa table avec des marrons dans l\'abdomen.
Suprème, mais insuffisante consolation !
A la suite d\'autopsies faites par le vétérinaire sur ces inno-centes victimes, il fut constaté par la science que la fatigue avait atteint le foie et le cerveau. Les óies, surmenées et trop savantes, mouraient de méningite.
Six volaüles sexüement ont pu survivre a leurs infortunées compagnes. Ce sont les six triomphatrices du Cirque, oü le public en délire les acclame comme des divas d\'opérette. Succes mérité d\'ailleurs, mais que doit partager leur excellent maitre. Si les oies du Cirque vont jamais au Capitole, M. Nava aura lt-fdroit d\'y monter avec elles.
(Les Soiiées l\'arisieiines, lO\' Aunée. — Dentu, 1884).
437
JULES LEMAITRE
Né vers 1850.
Ancien professeur de Faculté, arrivé récerament de la province a Paris, oü il a fait rapidement fortune par ses brillantes critiques littéraii es, parnes d\'abord dans la Revue lileue et dès-a-présent reünies en volumes. I.es directeurs du Journal des Débats font choisi pour succéder a M. I.-.I. Weiss en qualité de rédacteur du feuilleton littéraire et dramatique de cette feuille importante.
M. ÉM1LE ZOLA.
Cjtiels modèles doit-ou prendre ? Dans quelle mesure peut-on choisir et, par suite, élaguer ? C\'est affaire de gout et de tempérament. II n\'y a pas de lois pour cela; celui qui en édicte est un faux prophéte. L\'art, même naturaliste, est nécessairement una transformation du réel : de quel droit fixez-vous la limite qu\'elle ne doit point dépasser ? Dites-moi pourquoi je dois goüter médiocrement Indiana ou même Julia dc Trécmir et Mét a Holdenis 1) Et quelle est cette étrange et pédantesque tyrannie qui se méle de régenter mes plaisirs ? Elargissons nos sympathies (M. Zola lui-même y gagnera) et permettons tout a Fartiste, sauf d\'etre médiocre et ennuyeux. Je consens mêne qu\'il imagine, en arrangeant ses souvenirs, des personnages dont la réa-lité ne lui offre pas de modèles, pourvu que ces personnages aient de l\'unité et qu\'ils imitent les hommes de chair et d\'os par une logique particuliere qui preside a leurs actions. Je i\'avoue sans honte, j\'aime encore Lélia, j\'adore Consuelo et je
1
Indiana est un roman »le George Sand, .Julia d«\' Trecteuv un roman d\'Octave Fuuillet, Méta Holdenis un roman de Victor Clierbuliez.
JULES LEMAiTRE.
supporte jusqu\'aux ouvviers de George Sand; ils ont une sorte de vérité et expriment une part des idees et des passions de leur temps. 1
M. Zola n\'est point un critique et n\'est point un romancier ,naturalistsquot; au sens oü il 1\'entend. Mais M. Zola est un poète épique et un poète pessimiste. Et cela est surtout sensible dans ses derniers romans.
J\'entends par poète un écrivain qui, en verfcu d\'une idéé ou en vue d\'un ideal, transforme notablement la réalité et, ainsi modifiée, la fait vivre. A ce compte, beaucoup de romanciers et d\'auteurs dramatiques sont done des poètes; mais ce qui est intéressant,- e\'est que M. Zola s\'en défend et qu\'il Test pourtant plus que personne.
Tout jeune, dans les Contes ü Ninon. M. Zola ne montrait qu\'un goüt médiocre pour la , vérité vraiequot; et donnait volon-tiers dans les caprices innocents d\'une poésie un peu fade. II n\'avait certes rien d\'un „expérimentateur.quot; Mais déja il manqualt d\'esprit et de gaieté et se révélait 9a et la descripteur vigoureux des choses concrètes par l\'infatigable accumulation des détails.
Maintenant qu\'il a trouvé sa voie et sa matière. il nous ap-parait, et de plus en plus, comme le poète brutal et triste des instincts aveugles, des passions grossières, des amours char-nelles, des parties basses et répugnantes de la nature humaine. Ce qui Tmtéresse dans 1\'homme, c\'est surtout l\'animal et, dans chaque type humain, l\'animal particulier que ce type enveloppe. C\'est cela qu\'il aime a montrer, et c\'est le reste qu\'il élimine, au rebours des romanciers proprement idéalistes. Eugène Delacroix disait que chaque figure humaine, par une hardie simplification de ses traits, par l\'exagération des uns et la réduction des autres, peut se ramener a une figure de béte: c\'est tout a fait de cette fa 9 on que M. Zola simplifie les am es.
439
M. Zola emploie, pour composer les ensembles, la mëme méthode d\'audacieuse simplification. Prenons par exemple Pot-Bouillc : non que ce soit le meilleur de\' ses romans, mais c\'est un de ceux oü s\'étale le plus franchement sa manière. Les procédés grossissants qui, simplifiant la réalité, en font saillir outre mesure certains caractères, reviennent de dix pages en dix pages. — C\'est la domesticité de la maispn commentant d\'une fenêtre a l\'autre, dans la puante cour inférieure, les aventures des bourgeois, déchirant les voiles avec d\'obscènes gouailleries. C\'est l\'antithèse ironique que fait la gravité décente du grand escalier
1
Allusion a trois autres romans de George Saml: Lélia, Consiielo, et Le compagnon dn tour d^ France.
440 JULES LEMAITRE.
avec ce qui se passé derrière les belles portes d\'acajou: cela revient après toutes les scènes partieulièrement ignobles, comme un refrain de ballade. Et, de même que la maison a son grand escaliei- et ses portes d\'acajou, toujours 1\'oncle Bachelard a son nez rouge, Duvejrrier ses taches sanguinolentes, Mrac\' Josserand sa vaste poitrine, Auguste Vabre son ceil gauche tiré par la migraine ; et le petit père Josserand a ses bandes, et le vieux Vabre a ses fiches, et Clotilde a son piano.
M. Zola use et abuse du procédé des „signes particuliers.quot; Et partout nous le voyons choisir, abstraire, outrer. Si de toute la magistrature il a pu tirer un Duveyrier (qui d\'ailleurs n\'est guère plus magistrat que notaire ou charcutier), et de toutes les bourgeoises de Paris une Mmi\' Josserand, c\'est assurément par uue sélection aussi hardie que celle par ou sont extraites du faubourg Saint-Germain les femmes de M. Octave Peuillet.
Ajoutez une autre application du même procédé, par laquelle M. Zola a pu réunir dans une seule maison tant de méprisables personuages et. de toutes les maisons bourgeoises de Paris, ex-traire celle-la. Ainsi les conventions surabondent. Pas une figure qui ne soit hyperbólique dans l\'ignominie ou dans ..a platitude ; leur groupement même est un fait exccptionncl; les moindres détails ont été visiblement choisis sous l\'empire d\'une idéé unique et tenace, qui est d\'avilir la créature humaine, d\'enlaidir encore la laideur des vices inconscients et bas. Si bien qu\'au bout de quelque temps la fausseté de certains détails ne choque plus, n\'apparait même plus dans l\'exagération générale. On a sous les yeux le tableau dru, cru, plus grand que nature, mais har-monieux, monotone même, de la crasse, de la luxure et de la bêtise hourgeoise; tableau plus qu\'idéal, sibyllin par la violence continue, presque apocalyptique. C\'est la bourgeoisie qui est ici Ja Bétequot;. La maison de la rue de Choiseul devient „un templequot; oil d\'infames mystères s\'accomplissent dans 1\'ombre. M. Gourd, le concierge, en est „le bedeauquot;. L\'abbé Mauduit, triste et poli, est „le maitre des cérémoniesquot;, ayant pour fonction de „couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposéquot; et de „régler le bel ordre des sottises et des vicesquot;. A un moment — caprice d\'une imagination grossière et mystique, — l\'image du Christ saignant surgit sur ce cloaque. L\'immeuble Vabre devient on ne sait quelle vision énorme e\': symbolique.
Done la bestialité et l\'imbécillité sont aux yeux de M. Zola le fond de l\'homme. Son oeuvre nous présente un si prodigieux amas d\'êtres idiots ou en proie au „sixième sens\'\', qu\'il s\'en exhale comme uu miasme et une buée d\'un fumier, — pour la plupart des lecteurs un écoeurement profond, pour d\'autres une tristesse noire «t pesante.
JULES LEMAlïRE.
a Expliquerons-nous eet étrange parti pris de l\'auteur de Pot-
Le Bouille ? Dira-t-on que c\'est qu\'il goüte la force par-dessus tou-
d tes choses et que rien n\'est plus fort que ce qui est aveugle,
n rien n\'est plus fort que les instincts de l\'animalité ni que la
d veulerie et I\'avachissement (aussi a-t-il beaucoup plus de brutes
ia que de gredins); et rien n\'est plus invariable, plus formidable
x par son eternite, son universality et son inconscience, que la bêtise? — Ou plutót n\'est-ce pas que M. Zola voit en effet le
3t monde comme il le peint ? Oui, il y a chez lui un pessimisme
ia d\'ascète tenté et, devant la chair et ses aventures, une ébriété
st morose qui l\'envahit tout entier et qu\'il ne pourrait secouer
3S quand il le voudrait. S\'il est vrai que les hommes d\'aujourd\'hui
it reproduisent, avec plus de complication, les types des siècles
3S passés, M. Zola a été, dans le haut moyen age, un moine trés
t. chaste et trés sérieux, mais trop bien portant et d\'imagination
le trop forte, qui voyait partout le diable et qui maudissait la cor-
3S ruption de son temps dans une langue obscène et hyperboliqüe.
s- C\'est done une grande injustice que d\'accuser M. Zola d\'im-
re moralité et de croire qu\'il spécule sur les mauvais instincts du
! ; lecteur. Au milieu des basses priapées, parmi les visions de mau-
3S vais lieu ou de clinique, il reste grave. S\'il accumule certains
ie détails, soyez sürs que c\'est chez lui affaire de conscience,
re Comme il prétend peindre la réalité et qu\'il est persuadé qu\'ellc
ie est ignoble, il nous la montre telle, avec les scrupules d\'une
ls, ame délicate a sa fa\'^on, qui ne veut pas nous tromper et qui
as nous fait bonne mesure. Parfois il s\'oublie; il brosse de vastes
ir- peintures d\'oü 1\'ignominie de la chair est absente: mais tout a
la coup un remords le traverse, il se souvient que la béte esr
ce partout, et, pour ne pas manquer ii son devoir, au moment
lei qu\'on s\'y attendait le moins il glisse un détail impudique et
equot; comme un memento de l\'universelle ordure. Ces sortes de repen-
■d, tirs sont surtout remarquables dans le développement des róles
li, de Denise et de Pauline (Au Bonheur des dames et la Joie de
■ir vivrè). — Et, comme j\'ai dit, une mélaricolie affreuse se léve de
équot; toute cette physiologie remuée.
o- Si l\'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien
— mon compliment a ces esprits fins et délicats pour qui la
)le mesure, la décence et la correction sout si bien le tout de
ie. l\'écrivain que, même après la Conquête de Plas saus, la Fautc
nd de l\'abhc Mouret, VAssommoir et la Joie de vivre, ils tien-
:es nent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient a
mi l\'école paree qu\'il n\'a pas fait de bonnes humanités et que peut-
uu étre il n\'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me
te. guinder a un jugement aussi distingue. Qu\'on refuse tout lts
441
.1 L\'LES LKMAÏTUE.
reste a M. Zola, est-il possible de lui denier la puissance créa-trice, restreinte a ce qu\'on voudra, mais prodigieuse dans le domaine oü elle s\'exerce? J\'ai beau m\'en défendre. ces brutalités même m\'imposent, je ne sais comment, par leur nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts réguliers d\'Hercule embourbé, M. Zola met en monceaux les immondices des écuries d\'Augias (on a même dit qu\'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce qu\'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de M. Zola, c\'est la vigueur infatigable et patiente. II voit bien les choses concretes, tout l\'extérieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu\'il voit, une fa-eulté spéciale; c\'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande quantité de détails qu\'aucun autre descripteur de la même école; et cela froidement, tranquillement, sans lassitude ni dégout et en donnant a toute chose la même saillie nette et crue. En sorte que l\'unité de cbaque tableau n\'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des détails (toujours peu nombreux) a l\'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur interminable monocliromie. Oui, eet artiste a une merveilleuse puissance d\'entassement dans le même sens. Je crois volontiers ce qu\'on raconte de lui, qu\'il écrit toujours du même train et fait cbaque jour le même nombre de pages. II construit un livre comme un maQon fait un mur, en mettant des moellons l\'un sur l\'autre, sans se presser, indéfiniment. Vraiment cela est beau dans son genre, et c\'est peut-être une des formes de la longue patience dont parle Buffon et qui serait du génie. Ce don, joint aux autres, ne laisse pas de lui faire une robuste origi-nalité.
N\'avais-je pas raison d\'appeler M. Zola un poète épique? et les caractères dominants de ses longs récits, ne sont-ce pas pré-cisément ceux de 1\'épopée? Avec un peu de bonne volonté, en abusant un tant soit peu des mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait un grand fond de vérité sous l\'artifice de ce jeu de rhétorique.
Le sujet de l\'épopée est un sujet national, intéressant pour tout nn peuple. intelligible a toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont toujours trés généraux, peuvent être compris de tout le monde, n\'ont rien de spécial, d\'exceptionnel, de ,cu-rieuxquot;; c\'est l\'histoire d\'une familie d\'ouvriers qui sombre dans 1\'ivrognerie, d\'une fille galante qui affole et mine les hommes, d\'une fille sage qui finit par épouser son patron, d\'une grève de mineurs, etc.; et tous ces récits ensemble ont au moins la prétention de former l\'histoire typique d\'une seule familie. L\'histoire des Jiougon-Macqiiart est done, ainsi qu\'un poème épique,
442
443
l\'histoire ramassée de toute une époque. — Les personnages, dans l\'épopée, ne sont pas moins généraux que le sujet, etr comme ils représentent de vastes groupes, ils apparaissent plus grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola, bien que par des procédés contraires: tandis que les vieux poètes tachent a diviniser leurs figures, on a vu qu\'il animalise les siennes. Mais cela même ajoute a l\'air d\'épopée, car il arrive, par le mensonge de cette reduction, a rendre a des figures modernes une simpliuité de types primitifs. — II meut des masses, comme dans l\'épopée. — Et les Roiujon-Macquart ont aussi leur mer-veilleux. Les dieux, dans l\'épopée, ont été a l\'origine les personni-fications des forces naturelles: M. Zola prête a ces forces, librement déchalnées ou disciplinées par I\'industrie humaine, une vie effra-yante, un commencement d\'ame, une volonté obscure de monstres. Le merveilleux des Bougon-Macquart, c\'est le Paradou, 1\'as-sommoir du père Colombe, le inagasin d\'Octave Mouret, la mine de Germinal. II y a dans l\'épopée une philosophic naïve \'ét rudimentaire. De même dans les Itougon-Macquart. La seule différence, c\'est que la sagesse des vieux poètes est généralement optimiste, console, ennoblit 1\'hom me aïitant qu\'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et désespérée. Mais c\'est de part et d\'autre la même simplicité, la même ingénuité de conception. — Enfin et surtout Failure des romans de M. Zola est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur puissante, le large courant, 1\'accumulation tranquille des détails, la belle franchise des procédés du conteur. II ne se presse pas plus qu\' Homère. II s\'intéresse autant (dans un autre esprit) a la cuisine de Gervaise que le vieil aède a celle d\'Achille. II ne craint point les répétitions ; les mêmes phrases reviennent avec les mêmes mots, et d\'intervalle en intervalle on entend, dans le Bonheur des Dames le „ronflementquot; du magasin, dans Germinal la „respiration grosse et longuequot; de la machine, comme dans l\'IUade le grondement de la mer.
Si done on ramasse maintenant tout\'ee que nous avons dit, il ne paraltra pas trop absurde de définir les Rougon-Macquart une épopée pessimiste de l\'animalité humaine.
(Revue Bleue, mimero du 14 Mars 1885)^
GUY DE MAUPASSANT. Né vers 1850.
Romancier et poète. — Soiti tie l\'école de Flaubert, M. De Maupassant est cousidéré. après M. Émile Zola et II. Alphonse Daudet, comrae l\'un des jeunes romanciers frangais qui donnent le plus d\'espérauces. — On a de lui uu volume de poésies, une série de nouvelles, de souvenirs de voyage, et trois récits plus complets: Une Vie, Lessoeurs Rondoli, et Bel-Ami. — La prose de M. De Maupassant brille surtout dans les parties descriptives.
UN LEVER DE SOLEIL ES ALGÉRIE.
11 «tait trois lieures du matin quand un spahi vint m\'éveiller •en frappant fortement a la porte de la pauvre auberge de Boukhrari. Quand j\'eus ouvert, 1\'homme se présenta avec sa veste rouge brodée de noir, son large pantalon plissé, fmissant au genou, la oü commencent les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C\'etait un Arabe de taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d\'un coup de sabre et la cicatrice lais-sait ouverte toute la narine du coté gauche. 11 s\'appelait Bou-Abdallah. 11 me dit:
— Mossieu, ton cbeval il est prêt.
Je demandai:
— Le Lieutenant est il arrivé ?
11 me répondit:
— Va venir.
Bientót un bruit lointain s\'éleva dans la plaine obscure et nue ; puis des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que nous prenions pour un voyage de vingt
GUY DE MAUPASSANT.
jours dans une solitude a peine connue des officiers eax-mèmes.
Puis, bientótr toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit le galop rapide d\'une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui s\'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d\'un autre spahi et d\'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande tente, d\'une illustre familie indigène.
Je montai immédiatement a cheval, et 1\'on partit. La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après avoir remonte quelque temps vers le nord en suivant la vallée du Chélif, nous tournames a droite dans un vallon, juste au moment oil le jour naissait.
En ce pays, soir et matin, le crépuscule n\'existe presque pas. Presque jamais on ne voit non plus ces belles nuées tralnantes. empourprées, découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou en-flammées, qui colorent nos horizons du Nord au moment oü le soleil se léve, ainsi qu\'a l\'heure oü le soleil se couche.
Ici, c\'est d\'abord une lueur très-vague, qui augmente, s\'étend\', envahit tout 1\'espace en quelques instants. Puis soudain, a la crëte d\'un mont ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparait tel qu\'il va monter au ciel. et sans avoir eet aspect rougeoyant, comme endormi encore, qu\'ont ses levers en nos pays brumeux.
Mais ce qu\'il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c\'est le silence. — Qui ne connalt, che/. nous, ce premier cri d\'oiseau bien avant le jour, dès les premières paleurs du ciel, puis eet autre cri qui répond dans l\'arbre voisin, puis enfin eet incessant charivari de sifflets, de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et continu des eoqs, toute. cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette gaieté des voix dans les feuilles ? Ici, rien. L\'énorme soleil s\'élève au-dessus de cette terre qu\'il a dévastée, et il semble déja le regarder en maitre, comme pour voir si rien de vivant n\'existe plus. Pas un cri de béte, sauf parfois le hennissement d\'un chevai; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu\'on a campé -dans le voisinage d\'un puits. le long, lent et muet défilé des troupeaux qui s\'en vien-nent boire.
(Au Soleil. — Revue Bleue 1883, 1CT Décembre).
445
GUY DE MAUPASSANT.
LA PLAINS ALGÉRIENNE, LE SOIR.
Le soleil, prés de disparaitre, se teintait de rouge au milieu d\'un ciel orange. Et partout, du nord au midi, de Test a l\'ouest, les files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu\'aux extremes limites du regard étaient roses, d\'un rose extravagant comme les plumes des flamants. On eüt dit une féerique apothéose d\'opóra, d\'une surprenante et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé et contre nature, et de singuliérement admirable cependant.
Le lendeinain, nous redescendions dans la plaine de l\'autre cóté de la montagne, une plaine infinie que nous mimes trois jours a traverser, Men qu\'on vit distinctement la chaine du Üjebel-Gada qui la fermait en face de nous.
C\'était tantöt une morne étendue de sable, ou plutöt de pous-siére de terre, tantöt un océan de touffes d\'alfa piquées au ha-sard dans le sol et qui for^aient nos chevaux a ne marcher qu\'en zigzag.
Ces plaines d\'Afrique sont surprenantes. Elles paraissènt nues et plates comme un parquet, et elles sont, au contraire, sans cesse traversées d\'ondulations comme une mer après la tempête, qui, de loin, semble toute calme paree que la surface est lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes de ces vagues de terre sont insensibles ; jamais on ne perd de vue les montagnes de l\'horizon; mais dans 1\'ondulation paralléle, a deux kilométres de vous, une armée pourrait se cacher, et vous ne la verriez point.
C\'est ce qui rendit difficile la poursuite de Bou-Amama sulles hauts plateaux alfatiers du Sud oranais.
Chaque matin, on se remet en marche, dés 1\'aurore, a travers ces interminables et mornes étendues ; chaque soir, on apergoit venir quelques hommes a cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous les jours les mêmes choses ; on cause un peu, puis Ton dort ou l\'on rêve.
Et si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie, loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, 1\'immense pays de sable aride 1
Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette terre; et la pourtant on ne désire rien, or. ne regrette rien, on n\'aspire a rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumiére et désolé, suffit a l\'ceil, suffit ii la pensée, satisfait les sens etle
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rêve, paree qu\'il est complet, absolu, et qu\'on ne pourrait le concevoir autrement. La rare verdure même y choque conmie une chose fausse, blessante et dure.
C\'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle : le feu mangeant un monde ; et, sitót que le soleil s\'est couché, la lune a son tour, se léve sur l\'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu a peu, le désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure lumière vous calcine la peau ; et l\'on voudrait devenir nomade a la fa^on de ces hommes autour de vous qui changent de pays sans jamais changer de patrie. au milieu de ces interminables espaces toujours a peu prés sem-blables.
(Kevne Bleue 1883. I Décembre).
LA FÊTE DES ROIS.
RÉCIÏ DU VlEIIi A]\\ri CUANTAL.
Ècoute. Voila de cela quarante-et-un ans. quarante-et-uu ans aujourd\'hui même, jour de l\'Epiphanie. Nous habitions alors Roüy-le-ïors, sur les remparts; mais il faut d\'abord t\'expliquer la maison peur que tu comprennes bien. Roüy est bati\' sur une cöte, ou plutöt sur un mameion qui domine un grand pays de prairies.
Nous avions la une maison avec un beau jardin suspendu. soutenu en 1\'air par les vieux murs de defense. Done la maison était dans la ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaiue. II y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d\'un escalier secret qui descendait dans l\'épaisseur des murs; comme on en trouve dans les romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d\'une grosse cloche, car les paysans. pour éviter le grand tour, ap-portaient par la leurs provisions.
Tu vois bien les lieux, n\'est-ce pas\'? Or, cette année-la, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On eut dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, 9a nous faisait froid dans 1\'ame, eet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis On eut dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l\'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t\'assure que e\'était bien triste.
Nous demeurions en familie a ce moment-la, et nombreux, trés nombreux: mou pére, ma mère, mon oncle et ma tante,
GUY DE MAUPASSANT.
mes deux frères et mes quatre cousines : c\'étaient de joliesfület-tes; j\'ai épousé la dernière. De tout ce monde la, nous ne sommes plus que trois suvvivants : ma femme, moi et ma belle-sceur ((iii habite Marseille.
Sacristi, comme 9a s\'égrène une familie! (ja me fait trembler quand j\'y pense! Moi, j\'avais quinze ans, puisque j\'en ai cin-quante-six.
Done, nous allions fêter les Kois, et nous étions trés gais, trés gais! Tout Ie monde attendait le diner dans le salon, quand mon frére alné, Jacques, se mit a dire : „11 y a un ehien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes ; 9a doit êti-e une pau-vre béte perdue.quot;
II n\'avait pas fini de parler, que la cloclie du jar din tinta. Elle avait un gros son de cloche d\'église qui faisait penser aux morts. Tout le monde en frissonna. Mon père appela le domes-tique et lui dit d\'aller voir. On attendit en grand silence; nous pensions a la neige qui couvrait toute la terre. Quand l\'homme revint, il affirma qu\'il n\'avait rien vu. Le chien liurlait toujours, saus cesse, et sa voix ne changeait point de place.
On se mit a table; mais nous étions un peu éir us, surtout les jeunes. Oa alla bien jusqu\'au roti, puis voila que la cloche se remet a sonner, trois ibis de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu\'au bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous restions a nous regarder, la fourchette en l\'air, écoutant toujours, et saisis d\'une espéce de peur surnaturelle.
Ma- mére enfin paria: „C\'est étonnant qu\'on ait attendu si longtemps pour revenir; n\'allez pas seul, ijaptiste; un de ces messieurs va vous accompagner.quot;
Mon oncle Francois se leva. C\'était une espéce d\'Hercule, trés fier de sa force, et qui ne craignait rien au monde. Mon pére lui dit: „Prends un fusil. On ne sait pas ce que 9a peut être.quot;
Mais mon oncle ne prit qu\'une canne et sortit aussitót avec le domestique.
Nous autres, nous demeurames frémissants de terreur et d\'an-goisse, sans manger, sans parler. Mon père essaya de nous ras-surer. -Vous allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant, ou quelque passant perdu dans la neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu\'on n\'ouvrait pas tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n\'ayant pu y parvenir, il est revenu a notre porte.quot;
L\'absence de mon oncle nous parut durer une heure. II revint enfin, furieux, jurant: „Rien, nom de nom,c\'ertun farceur! Rien que ce maudit chien qui hurle a cent mètres des murs. Si j\'avais pris un fusil, je l\'aurais tué pour le faire taire.quot;
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On se remit a diner, mais tont le monde demeurait anxieux: on sentait bien que ce n\'etait pas fini, qu\'il allait se passer quelque chose, que la cloche, tout a 1\'heure, sonnerait encore.
Et elle sonna, juste au moment on on coupait le gateau des Rois. ïous les hommes se le verent ensemble. Mon oncle Francois, qui avait bu du champagne, affirma qu\'il allait le massacrer, avec tant de fureur, que ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour rempêcher. Mon père, bien que trés cal me et un peu impotent (il tralnait la jambe depuis qu\'il se l\'était cassée en tombant de cheval), déclara a son tour qu\'il voulait savoii- ce que c\'était, et qu\'il irait. Mes frères, agés de dix-huit et de vingt ans, coururent chercher leurs, fusils; et comme on ne fai -sait guère attention a moi, je m\'emparai d\'une carabine do jardin et je me disposal aussi a accompagner l\'expédition.
Elle partit aussitöt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec Baptiste, qui portait une lanteme. Mes frères Jacques et Paul suivaient, et je venais derrière, malgré les supplicatiolis de ma mère qui demeurait avec sa soeuv et mes cousines sur le seuil de la maison.
La neige s\'était remis a tomber depuis une heure; et les arbres en étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêteraent livide, pareils a des pyramides blanches, a d\'énormes pains de sucre; et on apercevait a peine, a travers le rideau gris des flocons menus et presses les arbustes plus légers, tout pales dans 1\'ombre. Elle tombait si épaisse, la neige, qu\'on y voyait tout juste a dix ]ias. Mais la lanteme jetait une grande clarté devant nous. Quand on commenQa a descendre par l\'escaliev tournant creusé dans la muraille, j\'eus peur vraiment. Tl ine sembla qu\'on marchait derrière moi; qu\'on allait me saisir par les épaules et m\'emporter; et j\'eus envie de retourner; mais comme il fallait retraverser tout le jardin, je n\'osai pas.
J\'entendis qu\'on ouvrait la porte sur la plaine; puls mon oncle se remit a jurer. „Nom d\'un nom, il est reparti! Si j\'aper-i;ois seulement son ombre, je ne le rate -pas ce c ... la.quot;
C\'était sinistre do voir la plaine, ou, plutöt, de la sentir devant soi, car on ne la voyait pas ; on ne voyait qu\'un voile de neige, sans fin, en haut, en bas, en face, a droite, il gauche, partout.
Mon oncle reprit: „Tiens, revoila le chien qui hurle ; je vas lui apprendre comment je tire, moi. 9a •seiquot;a toujours 9a de gagné.quot;
Mais mon père, qui était bon, reprit: ,11 vaut mieux Taller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. II aboie au secours, ce miserable; il appelle, comme un homme en détresse. Allons-yquot;.
Et 011 se mit en route a travers ce rideau, a travers cette
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GITY DE MAUPASSANT.
tombée épaisse, continue, a travers cette mousse qui emplissait la nuit et l\'air, qui remuait, flottait, tombait et gla^ait la chair en fondant, la glagait comme elle l\'aurait brülée, par une dou-leur vive et rapide sur la peau, a chaque toucher des petits fiocons blancs.
Nous enfoncions jusqu\'aux genoux dans cette pate molle et froide; et il fallait lever trés baut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria: ,Le voici!quot; On s\'arrêta pour I\'ob-server, comme on doit faire en face d\'un ennemi c(u\'on rencontre dans la nuit.
Je ne voyais rien, moi; alors je rejoignis les autres, et je I\'rtperQus ; il était effrayant et fantastique a voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de berger ii grands poils et a tête de loup, dressé sur ses quatre pattes, tout au bout do la longue trainee de lumière que faisait la lanterne sur la neige. II no bougeait pas ; il s\'était tu ; et il nous regardait.
Mou oncle dit; „C\'est singulier, il n\'avauce ni ne reculo. J\'ai bien envie de lui flanquer un coup de fusilquot;.
Mon père reprit d\'une voix ferme : „Non, il faut le prendrequot;.
Alors mon frère .Jacques ajouta : „Mais il n\'est pas seul. II y a quelque chose a cóté de luiquot;.
11 y avait quelque chose derrière lui, en efiet, quelque chose do gris, d impossible a distinguer. On se remit en marche avec precaution.
En nous voyant approcher, le chien s\'assit sur sen derrière. II n\'avait pas l\'air méchant. II semblait plutót content d\'avoir réussi a attirer des gens.
Mon père alia droit a lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains ; et on reconnut qu\'il était attaché h la roue d\'une petite voiture, d\'une sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait a une niche roulante, on apenjut dedans un petit enfant qui dormait.
Nous fümes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon père se remit le premier, et comme il était de grand coeur, et d\'ame un peu exaltée, il étendit la main sur lo toit de la voiture et il dit: „Pauvre abandonné, vu seras des nötres!quot; Et il ordonna a mon frère Jacques, de rouler devant nous notre trouvaille.
Mon père reprit, pensant tout baut: „Quelque enfant d\'aniour dont la pauvre mère est venue sonner a ma porte en cette nuit d\'Epiphanie, en souvenir de rEnfant-Dieu\'\'.
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fiUV Igt;K MAI\'I\'ASSANT.
II s\'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cru quatre Ibis a travers la nuit vers les quatre coins du ciel: ,Nous l\'avons reoueilli!quot; Puis, posant la main sur 1 epaule de son frère, il murmura : ^Si tu avais tiré sur le chien, Francois?.. .
Men oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l\'ombre, un grand signe de croix, car il était trés religieux, malgré ses airs fanfarons.
On avait détaché le chien qui nous suivait.
Ah! par exemple, ce qui fut gentil a voir, c\'est la rentree a la niuison. On out d\'abord beaucoup de mal a monter la voiture par l\'escalier des remparts; on y parvint cependant, et on la roula jusque dans le vestibule.
Comme maman était dróle, contente et effarée ! Et mes quatre petites cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient a quatre poules autour d\'un nid. On retira enfin de sa voiture l\'enfant qui dormait toujours. C\'était une fille, agée de six se-maines environ. Et on trouva dans ses langes, dix mille francs en or, oui, dix mille francs! que papa plaga pour lui faire ttne dot. Ce n\'était done pas une enfant de pauvres . . . mais peut-être l\'enfant de quelque noble avec une petite bourgeoise de la ville ... ou encore ... nous avous fait mille suppositions et on n\'a jamais rien su .. . mais la, jamais rien ... jamais rien ... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. II était étranger au pays. Dans tous les etis, celui ou celle i|ui était venu sonner trois fois a notre porte connaissait bien )iies patents, pour les avoir choisis ainsi.
(Supplément Litteraire du Figaro, 16 Janvier 1886).
PAUL BOURGET
Né en 1852.
Ciitique littéraire, poète, lomaucier. M. Bourget passe une partic de son temps en Angleterre, et n\'occupe en Fiance anciine position, ni dans i\'enseigneraent, ni dans le journalisme. Son crmvre la (iliis origi-nale, jusqii\'a présent, se compose d\'une série d\'études sur les princi-paux écrivains francais contemporains, complétées par mie étude sur Ie romancier russe Tourguéniev et le philosophe gencvols Ainiel. Cet ouvj\'age, paru sous le titre d\'Kssais de Psychologie Contemporaine, 1883 — 1885, a tont de suite valu ;i M. Bourget. malgré sa jennesse, nn rang parmi les écrivains do race.
LES FEMMES DE TOURGUÉNIEV.
Les mdioiition.s qui précédent, et qui inarquent les points oü Tourguéniev se sépare de nos romanciers, sèvaient incompletes si l\'on n\'évoquait ici le peuple charmant de ses femines. Poui\' tout écrivain d\'imagination, c\'est d\'ailleurs la une épreuve nécessaire. C\'est en effet dans la creation de ses heroines que 1\'écrivain manifeste avec le plus d\'évidence le tour particulier de son esprit. Ne sont-elles pas, en dernière analyse, son rêve du bonheur. animé, vivant et rendu reel pour quelques minutes? L\'écrivain se complait-il a flétrir les figures desfemmesde ses romans, ii les dévêtir de poésie, a montrer sous la mobilité de leur fantaisie les désordres de leur physiologie, et, dans le fond de toutes leurs tendresses, les exigences de leur système nerveux, tenez pour probable que cet honnne a souflert des mensonges de l\'amour. Son mépris de la nature feminine est la confession mystérieuse de son cocur. Rencontrez-vous au contraire dans un roman quelqu\'un de ces visages dessinés avec une sympathie songeuse, oü toute la grace du doux esprit
PAUTj BOL\'KG ET.
t\'éininin se joue dans un décor attendri, soyez assure que l\'auteur a conserve a travers sa vie eet amour de 1\'amour ([ui dictait a Balzac cette phrase de sa Correspondance: „N\'aurai-je done jamais auprès de mei un de ces doux esprits de femme pour lesquels j\'ai tant fait ? . ..quot; et quelques années plus tard, accablé par l\'expérience, mais non désabusé, il disait: „Je me déshabi-tuerai peut-être de mes idees sur la femme, et j\'aurai passé sans en avoir reQU les choses que je lui demandais ..
lialzac cependant, comme Tourguéniev, était un romancier d\'observation, et tous les deux ont essayé de peindre les femmes (pi\'ils mettaient en scène, avec exactitude et sans lyrisme. Ce n\'est ni l\'ange ni le démon des romantiques qu\'ils nous repré-sentent; e\'est la creature vraie et que nous avons vue nous-méme, hier, dans le monde ou dans la rue, avec ses gestes menus et ses idéés souvent pareilles a ses gestes, avec ses pré-jugés d\'enfant capricieuse, avec ses ruses d\'etre trop faible. Voila bien l\'étrange compagne, toujours a la veille de devenir o,u l\'incomparable amie ou l\'ennemie invincible ... Mais de ce que l\'écrivain d\'observation traite la femme comme un sujet d\'étude sans lyrisme, il ne s\'en suit pas qu\'il puisse l\'étudier ainsi sans emotion propre. Nous supposons aisément que l\'observation abdique tout a fait sa personnalité pour mieux comprendre eelle des autres hommes, ses semblables. II n\'en saurait être de même quand il s\'agit d\'analyser cette subtile, certe décevante nature des filles d\'Eve, si éloignée de nous par tant de caractères, et que nous connaissons surtout par notre experience sentimentale. Oui, la femme que nous avons aimée, celle qui nous a fait souffrir ou qui nous a prodigué le bonheur, est toujours celle i|ui nous sert involontairement de type et de modèle quand nous essayons de formuler quelques vérités sur ses sceurs du même sexe. C\'est pour cela que les figures de femmes esquis-sées par chaque écrivain lui sont plus personnelles encore que les figures d\'hommes. On pourrait a la rigueur concevoir un Macbeth ou un Othello créé par un .autre que Shakespeare; mais 1\'Imogène de Cynibdine, mais la Rosalinde de Comme il rous plaira, mais la Miranda de la Tempêtc, sont des créations sans analogues dans 1\'oeuvre de la poésie humaine ; il en est ainsi des femmes qui traversent les romans de Tourguéniev.
Quand on veut résumer la sörte de charme dont ces femmes de l\'écrivain russe sont parées, c\'est le terme de mystère ijul vient aux lèvres tout de suite. Cela seul lui donne une place unique parmi les analystes contemporains. II a gardé devant l\'être féminin 1\'impression de l\'inconnu, de la charmante et teudre énigme, (|ui s\'en va du cceur de l\'homme avec la chimère
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des belles, des nobles amours. Tout autour des joues minces des heroines de ses romans flotte cet inexprimable sourire que le plus moderne des peintres de la Renaissance, Léonard de Vinci, promène lui aussi sur la bouche de ses Jocondes, — sourire sur lequel tant de commentaires ont été donnés, sourire qui no sera jamais défini, tout simplement paree qu\'il est du mystère copié. II faut, a dit profondément un philosophe, com-prendre l\'incompréhensible, comme incomprehensible. Pareille-ment, il n\'y a pas une des t\'emmes de Tourguéniev dont on ne puisse dire la phrase que prononce un de ses personnages a l\'occasion de Lise dans la Nichée de gcnülsliommcs: „L\'ame d\'autrui, vois-tu, c\'est une forêt obscure.quot; Jamais il ne lui arrive de résoudre ce mystère en une simple analyse de physiologic. l\'récisément paree qu\'il considère cette nuance de demi teinte comme la marque propre de l\'ame feminine, Tourguéniev respecte la pudeur de ses héroïnes ainsi que le ferait 1\'amant le plus tendrement passionné. Cette pudeur lui apparaït comme un fait psychologique d\'une importance souveraine, et il lui semble que ne pas en tenir compte serait un signe de gauche-rie dans l\'analyse. Aussi n\'y a-t-il pas d\'écrivain plus chaste, quoiqu\'il ait, lui aussi, montré avec une hardiesse de savant tous les égarements des adultères et des seductions. Mais noramer avec des mots certaines choses secrètes de 1\'amour, c\'est les Hétrir, et Tourguéniev a toujours roculé devant cette fiétrissure.
Examine/ les done, les unes après les autres, les femmes dont il a peuplé ses livres, et voyez comme une ombre demeuredans l\'arrière-fond de leurs yeux, cachant la pensée criminelle ou l\'infinie douceur, mais toujours impénétrable. Trois types prin-cipaux passent et repassent dans ces romans. C\'est d\'abord la femme perverse, celle que M. Barbey d\'Aurevilly appelle la Diabolique, curieuse et dangereuse créature qui s\'empare de l\'homme a la manière d\'une possession et le conduit par les chemins coupables au déshonneur et a la mort C\'est, dans les Fmux printanières, Marie Nicolaïevna qui s\'amuse a ensorceler Dimitri Pavlovich Savine, simplement paree qu\'elle le voit rempli d\'un veritable amour pour une autre C\'est, dans la Nichée de geniilshommes, Madame Lavretsky, l\'adultère souriante, hypocrite et heureuse. Mais nulle part comme dans Fumée, et a l\'occasion du personnage d\'Irène, le romancier n\'a fixé ce caractère de la coquette avec tous ses ondoiements et toutes ses contradictions. Ce n\'est plus ici la femme uniquement méchante, car la coquette aime sincèrement a plaire; elle a besoin d\'etre aimée, quoiqu\'elle ne soit pas capable d\'aimer elle-même jusqu\'au don définitif et entier de son être intime. Elle est sincère, même
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PAUt BOURGET.
dans ses mensonges, car c\'est a elle-même qu\'elle ment d\'aboid. Elle a soif tout ensemble et horreur de trop sentir. Que veut-elle ? Que ne veut-elle pas ? ... Irène a connu Litvinof quand elle était jeune fille, elle l\'a aimé, puis elle s\'est raariée avec un autre, en proie a une nostalgie de la haute vie qu\'elle ne pout vaincre. Elle retrouve son ancien ami et se reprend a lui faire la cour. Oui, c\'est elle qui va vers lui, prodiguant les aveux, prodiguant les espoirs, jusqu\'a ce qu\'il lui sacrifie la jeune fille qu\'il doit épouser. Elle lui doit sa vie maintenant, et il lui demande de fuir avec lui. Mais ce sacrifice suprème, elle ne veut pas le faire. Que dis-je? Elle ne peut pas. Une obscure influence est sur elle qui l\'empêche d\'aller jusqu\'au bout de la passion, et sou désir s\'arrête a mi-chemin de l\'amour ... On pose le livre, on ferme les yeux, et voici apparaitre la creature adorable et dangereuse, avec son sourire qui promet la tendresse, avec ses regards qui révèlent une ame efl\'rénée, avec sa paleur qui dit l\'émotion sincère, — et cependant elle n\'aime pas, ello ne peut pas aimer. Et une question se pose, un pourquol auquel le romancier ne répond pas, auquel il ne doit pas répondre, car cette creature est une énigme pour elle-même, et on ne la montre telle qu\'elle est, qu\'en ne montrant pas tout ce qu\'elle est, puis qu\'elle s\'ignore et s\'ignorera toujours, — ame incertaine et mouvante comme l\'eau, troublée comme elle, et comme elle insondable au songeur qui se penche sur elle et ne sait plus s\'il n\'y a pas un mort dans eet ablme. — En regard des coquettes, il faut placer les mystiques. El les sont rares dans les romans de nos écrivains, elles abondent dans ceux de Tourguéniev. Les plus saisissantes sont la Sophie Yla-dimirovna rVÉirange histoire, la Machourina de Terres Viergcs, et la Clara Militch, lt;VAprès la mort. Celles-la sont des ames religieuses qui ont besoin de mettre leur existence en accord avec un idéal et qui vont cherchant la paix du cceur : la première dans le dévouement insensé aux besoins d\'un prophéte de carrefour, a demi féroce, a demi idiot; la seconde dans les héroïsmes criminals d\'une conspiration politique; et la troisième dans le suicide! Jamais on n\'a montré avec plus d\'intensité le pouvoir d\'enthousiasme qui fait les saintes et les martyres, et la sorte d\'ógarement désespéré dont il s\'accompagne.
„Paix a ton cceur, pauvre être incomprehensible,quot; dit le romancier a propos de Sophie Vladimirovna. Est-ce qu\'un désordre organique sufiit en eftet a expliquer eet appétit déréglé du sublime ? Est-ce qu\'il n\'y a pas, dans la fièvre exaltée de ces victimes du besoin de l\'au-dela, un je ne sais quoi de plus réel peut-être que notre science, de plus raisonnable que notre raison ?
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Et de même encore, il y a de rincompréhensible dans les plus touehantes de ces femmes de Tourguéniev, dans ses Antigones, car, lui aussi, comrae le poète Shelley, 11 a airae cette divlne image de la pitié, du courage, de la pureté. Cast une Antigone que la Marianne de Terr es Vier ges qui suit Nedjanof sisimple-ment, si noblement. C\'en est une que Lise, dans la Nichóe de Gcntilshommes. Ces deux jeunes filles apparaissent comme le symbole adorable de tout ce qui peut tenir de sincérité dans un cceur délicat et fragile. Et toujours, même dans le fond de ces êtres charmants, le romancier montre quel que chose d\'inex-primable et d\'inaccessible. Ou dépravée, ou egarée, ou sublime, la femme est ainsi a son regard: — uu univers a part de nous, une personne solitaire en son essence et inabordable a notre analyse, peut-être a notre amour, si ce n\'est dans de rares minutes et par un de ces hasards de la destinée qu\'il ne faut pas même souhaiter, car ils ne durent pas. Et comment se consoler d\'avoir vu, d\'avoir étreint le bonheur, pour le perdre ensuite, a jamais?
Cette vision si particuliere de Tourguéniev s\'explique par deux raisons. La première réside dans la nature même de la femme russe, que le romancier a copiée de son mieux et que tous ceux qui 1\'ont connue s\'accordent a représenter comme une creature inquiétante, énigmatique, aussi malaisée a définir qu\'a oublier. La seconde raison doit être cherchée dans Tame de 1\'écrivain. A travers toutes les analyses que nous venons de faire, comment se montre-t-elle a nous, cette ame du grand artiste ? Nons I\'a-vons vue a 1\'extrémité de toutes ses idéés rencontrer, quoi ? Le vague, l\'indéfini abtine du rêve, C\'est ce goüt du rêve qui a inspiré a ce réaliste des nouvelles comme Apparitions et comme le Chant de Vamour triomphant, dont la mysticité rappelle la Ligéia ou la Morella d\'Edgar Poë. C\'est ce pouvoir de rêve qui lui fait apercevoir dans toute existence, même médiocre, une solitude et une poésie. C\'est ce pouvoir de rêve qui I\'a sauvé des misanthropies desséchantes du pessimisme. C\'est lui encore qui le fait demeurer en présence de la femme avec cette emotion, ce respect et eet étonnement Ah ! le rêve, ainsi com-pris, n\'a rien de cominun a.vec les songeries heureuses de l\'a-dolescent a qui ses désirs teintent la vie de couleurs roses! C\'est bien plutót un frémissement tragique et douieureux, celui de l\'homme qui sent que notre univers est un miracle continu, que toute réalité plonge dans une nuit ténébreuse. C\'est, si l\'on veut, la vision constante de ce que les positivistes appellent l\'Inconnaissable, aperr;u comme source et comme aboutissement de tout ce qui est. TTne telle vision se retrouve a l\'origine de
PAUL BOFRCET.
toutes les races, mais Tceuvve de la vie sociale est de nous en distraire. Eparse dans mille curiosités de détail, la pensee du civilisé se soucie peu que le monde soit ou non explicable en sa racine, et que teute vie hamaine soit une comédie jouée sur le bord d\'un gouffre de mystère. C\'est en ce sens-la qu\'on peut dire que l\'esprit d\'analyse est justement le contraire du rêve. Chez Tourguéniev, ses deux elements se rencontrent cependant et se mêlent, et il arrive que le second, celui qui n\'est pas acquis, transforme insensiblement le premier. Les idéés sont bien puissantes par elles-mêmes, mais il y a quelque chose de plus puissant qu\'elles ; c\'est l\'esprit qui les admet, qui se les assimile et qui les tourne en sa substance propre. II y a quelque chose de plus puissant encore que l\'esprit: c\'est la race, dont eet esprit n\'est que l\'ouvrier d\'un jour. Heureux les hommes qui peuvent, comme Tourguéniev, se rendre, en mourant, cette justice, qu\'ils ont été de bons serviteurs de l\'ceuvre a laquelle leur race travaille ! . . . Heureux surtout s\'ils ont vu justement quelle était cette oeuvre ! ...
(Nouveaux Essais ile Psycliologie Contemporainp. — Alphoiise Lemerre, 1886, 2\'quot;» Edition).
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