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LES AUTEURS DES QUATRE EVANG1LES
DEVANT LA CRITIQUE MODERNE.
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ET
LES AUTEURS DES QÜATRE EVANGILES
PAR
CAMÉRIER D\'IIONNEUR DE SA SAIXTETÉ, CURÊ-DOYEN A WYCK-MAESTRICHT.
Honorandum eum (Jesum Chiistum) tan-quam sapientissimumvinim putant, colendum autem tanquam Deum negant.
Ils pensent qu\'on doit honover le Christ comme le plas sage lt;les hommes, ils nient qu\'on doive l\'adorer comme un Dien
Vn!lt; 16
p
St. Aug. De cons. Evang. c. VII, 11.
MAESTR1CHT, Imprimei\'ie St. Paul, 1887.
T P R I M A T U -R.
Rursemuodte, 25 Februarii 1887.
P. MANNENS, s. tiieol. doct.
PROF. MHIK)HUM CESSOU.
L\'ouvrage que je Hvre au public attaque bien des hommes qui jouissent, dans le monde antichrélien surtont, d\'une haute célébrité. Ce sent des philosophes, de prétendus théologiens que la elameur littéraire élève au premier rang ; des génies , dit-on , dont les idees doivent servir de phare a l\'humanité nouvelle , laquelle doit succéder a l\'humanitó vieillie formée par le Christ et par l\'Evangile.
J\'ai lu , avee beaucoup d\'attention , bien des pages de leurs écrits. J\'ai lu ces pages , non pour découvrir une doctrine qui valüt celle du Christianisme , ou une doctrine qui l\'expliquat mieux que la vieille Egliss Mère fondée par le Christ — celle-ci reste a tout jamais selonla parole de St. Paul, la base et la colonne de la Vérité — ; j\'ai lu ces pages, pour les montrer a d\'autres qui n\'ont ni le temps ni l\'occasion de les lire, ou qui les ont lues au détriment de leur foi et de leur vertu , afin de leur montrer en même temps ce qu\'elles renferment d\'erreurs, d\'hypocrisie et de mauvaise foi.
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Les hommos qui ont écrit ces pages , et quo cepon-dant la divine Providence avait parfois admirablement doües, n\'étaient point dirigés dans leurs critiques, dans leurs recherches, dans leurs travaux souvent considerables, par un veritable amour de la vérité religieuse. lis voulaient poser en inventeurs de sys-tèmes, et, s\'il fallait les en croire, rien n\'aurait été compris , rien n\'aurait été explique avant leur apparition sur la scène scientifique. C\'est la penséo de tous; pensee tacite chez les uns , formellement exprimée chez les autres; pensee absurde, pensée d\'un immense et aveugle orgueil! Comme si la vérité religieuse n\'avait pas été de tout temps le premier et le plus profond besoin de l\'homme , et ne devait avoir par conséquent ses intcrprétes , ses maitres sürs depuis qu\'un pied humain a foulé la terre.
Philosophe lui-même, Jean-Jacques Rousseau a tracé le portrait des philosophes au IVe livre de son Emile. II n\'tst pas inutile do le reproduire.
„Quand les philosophes seraient on ctat do dcconvrir la „vcritc ,.. . qui d\'entro eux prendrait intórêt ii olio ? . . . „Chacun salt bion quo son systemo n\'ost pas mieux fondd „que les autres: mais il lo soutiont paree qu\'il ost ü lui.. . „11 n\'y on a pas un seul qui, vonant a connaitro lo vrai quot;ou lo faux, no préférat lo mensongo qu\'il a trouvc a la „vëritó ddcouverto par un autre.. . Oil est lo philosophe qui „pour sa gloire ne tromperait pas volontiers lo genre humain ?... „Ou ost oelui qui , dans lo secret do sou coeur , so propose „un autre objet que do so distinguer ? Pourvu qu\'il s\'élóve „au-dossus du vulgaire, pourvu qu\'il ofl\'ace I\'dclat do ses ^concurrents, que domande-t-il do plus ? L\'ossentiol ost de „penser autrement quo les autres . . . Chez les croyants il „est athco , chez les athces il serait croyant.quot;
ün ne peut guère douter que cc portrait, du au crayon de Jean-Jacques lui-même, est fait d\'après
O
nature ; qu\'ils est done bien ressemblant. Du reste, les ennemis du Cliristianisme au dix-neuvième siècle, ne le cedent en rien a, leurs devanciers. Je ne puis croire ni a leur vertu ni a leur bonne foi.
St. Paul, auquel nul ne contestera le génie , avait aussi une médiocre estime des pliilosoplies. Le premier cliapitre de son Epitre aux Remains nous les dépeint avec un crayon plus noir encore que celui de Jean-Jacques. Et telsils étuient alors , tels ila sont aujour-d\'iiui, tels ils seront toujours : orgueilleux et sensuels.
Or on doit poser en axiome qu\'il n\'y a pas , qu\'il ne peut y avoir de véritable science religieuse dans un esprit dominé par I\'orgueil ct le sensualisme. Un tel esprit ne peut être sincere.
Je ne me suis jamais effrayé de ce qu\'on appolle le génie des ennemis du Cliristianisme. En examinant ce qu\'ils ont écrit contre le Christ et les Evangiles, je trouve en eux tant de ténèbres , taut d\'ignorance , volontaire ou affectée , tant de paradoxales opinions , tant de pretentions burlesques , qu\'une sorte de mépris mêlée do pitié vient saisir mon ame.
Je pense d\'ailleurs avec le comte de Maistre, qu\'il n\'est point nécessaire d\'etre l\'égal de Descartes pour avoir le droit de se moquer de ses tourhillons , ou d\'etre membre dt! quatre ou cinq académies pour sentir 1 extravagance de certaines tliéories.
Faut-il être grand astronome pour ae moquer des prétendus signes que la planète Mars donnerait aujourd\'hui iï la Torre ? Ou grand natural isto pour comprendre la folie du darwinisme et siflïer la doctrine que l\'homme descend du singe ? II suflit d\'avoir un peu de bon sens, et de aavoir qu\'il y a une folie scientiflque comme il y a une folie vulgaire.
De mêmo , pour stygmatiser comme elle le méritent
les ridicules theories que les modernos ont inventées contre le Christianisme, il suffit de los examiner a la lumièro memo du Christianisme, et de soulevoi contre elles la raison qu\'elles outragont et I\'histoire qu\'elles falsifient. Les noms les plus retentissants, en ce siècle surtout, ne sent pas toujours dignes de respect. Quand on sait d\'oii vient le bruit qui s\'élève autour d\'eux, I\'admiration cesse et le jugement commence.
Comment, du reste, ces prétendus maitres de la science, se sont-ils jugés entre eux ? lis se portaient une médiocre estime. Schelling haïssait Hégol et Hégel méprisait Schelling. Pour Schelling, la philo sophie de Hégol était „une semence de dragons\'quot;
— Dia Drachensaat des hegelschen Pantheismns —. Schopenhauer, l\'un des coryphées du rationalisme contemporain , appelait Schelling „un vide , obscur et stupide sophistequot;. 11 affirmait que placer son nom a cóté de celui de Schelling serait déja une veritable contamination — eine Contamination —. Hégel était pour lui „une tête vulgaire , un charlatan ignorant et dépourvu d\'esprit; sa philosophic une bouffonnerie d\'arlequin
— eine Hanswursterei — , une école de platitude et d\'ignorance.quot; Schopenhauer lui-mètue avait un orgueil sans limites, et un mépiis souverain, inexprimable pour tous les hommes — eine unsiigliche Menschenver-achtung — ; ce qixi ne Tcmpecha pas de donner tête baissée dans le sensualisme le plus honteux. II écrit quelque part qu\'il aurait préféré le Catholicisme au Protestantisme , s\'il avait pu s\'accommoder d\'une religion positive; mais qu\'il avait l\'intelligence trop fiére pour la laisser lier par des dogmes. Le coeur trop fier aussi probablement!...
Tout homme sensé comprend que la fierté n\'a
rien a voir dans la recherche consciencieuse de la vérité.
(joethe , le demi-dieu des allomands, „ne voulait rien savoir de la philosophie hégéliennequot; „von der Hcgelschcn Philosophie mag ich gar nichts wissen\'1. II n\'avait d\'autre philosophie que I\'adoration de soi-même, et la vie sensuelle poussée avec frénésie jusqu\'a la dernière limite. — Herder, le pasteur de quot;Weimar, appelle 1c système de Kant un royaume reinpli de toiles d\'araignée sorties d\'un esprit malade. — Kin Reich unendlicher Hirngespinnste. — 11 affirme que c est un marché ou s\'étale rimpudence la plus effron-tée — Kin Marktplutz hüchster Keckhcit —, le règne de la plus orasse ignorance — Ein Reich der crassesten Ignoranz.
Or Herder , qui écrit ces belles appréciations, avait été l\'élève de -Kant a Kcenigsberg.
llevenons un moment a Schelling. Voici comment il juge le docteur Paulus, professeur d\'exégèse a l\'université d\'Heidelberg. Selon lui, Paulus est un homme abondonné de Dieu — Ein von Gott verlassener Mcnsch — ; un homme qui se permet toutes les infamies — Er erlauhe sich alle Schandlichkeiten — ; un vieux péchcur de 82 ans. Schelling se moque de l\'explication rationalistc donnée par Paulus des miracles de l\'Evangile , „explication, dit-il, qui démontre a l\'évi-denee les hornes étroites de son espritquot;. „Pendant quarante ans , ajoute le professeur-philosophe , il m\'a poursuivi de sa haine la plus féroce , haine qui allait jusqu\'au délirequot;...
Schleiermacher, pasteur protestant, prédicateur de la Cour et professeur a l\'université de Berlin, était enfoncé dans le plus déplorable sensualisme; dont ses amis , comme Frédéric Schlégel, se plaignaient avec
amertume. Ses tristes et hnrailiantes défaillances , ses relations adultères, avec la Herz cntrc autres, sont connues. C\'était une de ses femmes juives qui exer^aient a Berlin une si grande influence. Ce singulier pasteur préférait la société juive a toute autre, ainsi qu\'il l\'affirmait lui-même.
Je m\'arrête devant plus de détails. (1) Mais voila comment nos philosoplies et nos docteurs modernes s\'estiinent et se jugent eux-memes ! ... Voila ceux dont les doctrines devraient remplacer Ijs doctrines du Christ!
Le comte de Maistre a mille fois raison, quand il dit; Dans toute discussion ce que je cherche d\'abord, c\'est la bonne compagnie ... Or la bonne compagnie co sont les hommes dont le cceur n\'a pas gaté la tête , et dont la haute intelligence, placée au-dcssus des passions vulgaires, subit les doucos et salutaires influences de la vertu.
Eh bien 1 dans ce cas la bonne compagnie est celle qui entoure Jésus-Christ, qui le defend avec toutes les armes de la science, et lui prodigue ses adora-rations. Je n\'en connais point d\'autre ...
Mais enfin, puisque les f\'ameux philosoplies, exégètes et critiques modernes, portent eux-mêmes un jugement si sévèrc contre Irurs systèmes ; puisqu\'ils se Iraitent avec une liberté qui no manque ni d\'insulte ni de mépris , a mou tour il me sera bien permis de dire franchement ce que je pense do leurs théories, d\'ap-peler mensonge ce qui est mensonge, déraison ce qui est déraison et folie ce qui est folie.
Pour être parfailcmcnt cdifié sur les philosoplies et les savants d\'AUemagne , lisez Tinteressant ouvrage de Mr. J. Jansen : Zei/- utui LcbcnsbiUer, et surtout le Chapitre intitule : Eine Culturdame unitihre Freunde.
Au reste, c\'est ü la jeunesse instruite que ces pagea s\'adressent spécialement. Tous, sans doute, jcunes hommes et hommes dun age mür, peuvent en faire leur profit, Mais la jeunesse surtout doit étre avertie, éclai-rée. Les doctrines qu\'on insinue ou qu\'on patronne , soit a nos Universités soit dans nos écoles moyennes et supérieures, sont loin d\'etre toujours d\'accord avec la vérité , que dis-je , sont les doctrines mêmes que nous combattons.
Malheureusement l\'arbre de la science du mal , planté par les gouvernements eux-mêmes , porte ses fruits. La foi eu Jésus-Christ en souffre , et bien des jeunes hommes qui reviennent des hautes écoles du pays, tout en restant extérieurement dans l\'Eglise et participant h ses Sacremehts , ont uu levain d\'incrédulité dans l\'ame. Les passions en profitent trop souvent, et alors la foi, alfaiblie d\'abord par un enseignement mensonger et coupable, finit par s\'éteindre entièrement.
Je leur offre done cc volume avec quelque eonfiance. lis y verront combien les attaques contre le Christ et nos Evangiles sout déraisonnables; ils y verront les folies et les crimes par lesquels on voudrait rcmplacer la foi. Dépouiller le Christ do sa divinité et les Evangiles de leurs véritables auteurs , voila, le double but de nos ennemis. Cette lutte a commencée en Allemagne, et so poursuit en Hollande, en Belgique, en France , partout. Cet ouvrage done , particulière-ment dirigé contre la philosophie et l\'exégèse protestante d\'Allcmagne, a une portée qui s\'étend bien au dela des frontières de ce pays.
„La lléforme , dit M. Gruizot, n\'a pleinement com-pris et accepté ni ses principes ni ses cffets.quot; (1\') Elle a done été une aveugle. Mais aujourd\'hui nous voyona
Hist, de la civil. 12c lcgon.
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ce que ses principes ont produit, et quels déplorables effets ils continuent d\'avoir dans le monde intellectuel, moral et rcligieux. Ce qu\'on reproche a la Réforme, dit encore M. Guizot, c\'est „la multiplicité des sectes, „la licence prodigieuse des esprits, la destruction de „toute autorité spirituelle , la dissolution de la société „religieuse dans son ensemble.quot; (1)
Oui, telles sont les fatales conséquences de la Réforme ; ce livre en fournira une nouvelle preuve.
Ibid.
Testimonia tua , Domine, credibilia facta sunt nimis.
Vos témoignages, Seigneur, sont trouves digncs dc toulc confiancc.
J\'s 93—5,
Dans cc livrc, résultat cl\'une etude consciencieuse, nous sommes aux prises avec deux écoles allemandcs dites théologiques, Técolo rationaliste ct récole my-thiepxe, issues Tune et l\'autre du protestantisme.
Lutlier a commence la prétendue réforme, et les tliéologiens protestants, aes disciples, armés de son principe du Jibre examen, l\'ont continuée depuis. lis l\'ont continuée si bion (pi\'aujourd\'hui il ne leur reste plus rien de 1\'oeuvre divine de Moïse et do Jésus-Christ: les derniers foudements ont été sapés et détruits.
La partie la plus avancée de l\'école mythique nie jusqu\'a 1\'existence terrestre de Jésus-Christ. Dans son amour du mensonge et sa haine de toute vérité, elle en fait un persoanage do création poétique, comrae ie Renaud du Tasse. II est vrai cependant que cette écolo ne ti-ouve plus guère d\'adhérents, la négation de rexistonee historique du Christ étant absolument absurde.
Comment Técole rationaliste se distingue-t-elle de l\'école mythique? 11 est nécessaire de le dire. Cette distinction n\'est pas radicale, puisque les deux écoles tendent au même but; la suppression du surnaturel, du miracle.
Los rationalistes admettent les faits évangéliquos ; mais ils expliquent naturellement l\'nir coté miraculeux, qu\'ils n\'admettent pas; les mythiqnes rejettent tout tait miraculeux et n\'y voient qu\'une fiction , une halluccination, xino fable. Ainsi les uns ctlesautres, supprimant les miracles , les remplacent on par des
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faits très-simples on par des idees. Dans les deux systèmes, il y a transformation arbitraire des évè-nements surnaturels, transformation qui entraine leur suppression, et qui, ne reposant sur aucune preuve historique, depend uniqueraent du plus ou moins d\'imagination de chacun.
II est done clair que Timagination qu\'on reproche aux Apotres et aux auteurs des quatre Evangiles, est remplacée par une imagination dout l\'arbitraire est sans limites.
Au surplus, eette operation rationaliste ou mytbique est très-facile et ne suppose pas .une forte dose d\'esprit. Nous le verrons bien.
M. Wallon, dans son beau livre De la croyance. due a l\'Evangile, dit parfaitement:
„L\'école mythique rejette les miracles comme l\'école „rationaliste ; mais avee la distinction marquee plus „haut: I\'une niant que le fait soit un prodige, I\'autre „que le prodige soit iin fait... . Elle suppose, aux „origines de cbaqiie histoire, toute une période ou „l\'esprit humain cróe comme instiuctivement le merveil-„leux, ou la pensee se traduit en symbole, oü lesidees „prennent des corps : scènes pbantastiques, étranges „personnages, qui gardent dans le monde réel oü la „croyance de la postérité les place, les caractères du „monde imaginaire oü ils sont nés.quot; (1)
Telles sont les deux écoles dont les „rêvesquot; ont remplacé, au sein du protestantisme, la vérité des faits et les témoignages unanimes de la tradition. Tout est par terra désormais ; la ruine de l\'édifice chrétien et divin est consommée.
Nous sommes loin de prendre pour des grands hommes les champions de cette lutte abominable et folic
Exposition p. 8.
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contre Dieu et contre son Christ; il n\'y a pas de vraie grantleur en dehors do la vérité. Tons sont panthéistes et sectateurs du juif Spinosa. Cetto vieille et méprisable erreur qui anéantit la notion de Dieu, de Thomme et de la société, est de venue ie dernier refuge des fils de l\'orgueil et do la luxure, „astres vagabonds, sans üxité, sans lumière durable, nuées sans eau, arbres stériles doublement morts et déra-einés,quot; ainsi que • s\'exprime l\'apötre St. Jude.
Le travail do ces hommes a été prolondément triste. lis n\'ont vu que des ténèbres la oi\\ les génies de tous les siècles, les Justin, les Tertullien, les Clément d\'Alexandrie, les Origène, les Grégoire de Nazianze, tous les Grégoire, les Basile, les Chrysostöme, les Augustin, les Thomas d\'Aquin, ont vu une divine et indispensable lumière. Que dis-je ? ces insensés (et méritent-ils un autre nom ?) se constituent avec arrogance les maitres des pères et des docteurs dc l\'Eglise, dont le génie dépasse et efface le leur, et dont la sainteté élève et soutient le génie.
Nous sommes certainement en droit de le demander: ont-ils exeellé par la sainteté, par une vertu supérieure, ou plutot ont-ils eu seulement uue vertu ordinaire, laquelle, en des questions si hautes, en des questions divines, impose par sa propre autorité et sert de garantie a 1\'impartlale et eonsciencieuse étude ?
N\'oublions jamais le grand mot de St. Augustin : Veritas una est qua illustrantur anima; sanctce. „La vérité religieuse est une et les times saintes en sont éclairéesquot;. Or ees atnes saintes, les rencontrons-nous chez les panthéistes ? lis ne se disent une partie , une évolu-tion de Dieu , que pour se soustraire aux devoirs de l\'homme. Le panthéisme et la vertu sont incompatibles, II traine après lui, comme conséquence, l\'irapeccabilité
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humaine , et cettc impeccabilité n\'est que la dérision de la conscience et le mensonge dans la corruption.
Est-ce done lorsqu\'on épouse \\ine chanteuse pour divorcer (|uel(]ues mois après , comme le fameux critique et théologien protestant Strauss (!!•), est-ce ainsi, dis-je , ([u\'on se rend digne de voir clair dans les chopes de Dien V Un veritable grand homme, St. Paul, a dit avec raison : Vir animalis non percipit eu quee sunt Spiritus Dei. „L\'homme. animal ne com-prend pas les secrets de l\'Esprit do Dieu.quot; 11 faut, pour les coraprendre, un ceil saiu et par consé-quent un coeur pur. Voila pourquoi le grand génie d\'Hippone ne cessait d\'insistor sur la purification de l\'aiil du caiur. Sa propre conversion lui avait démontré avec evidence la nécessité absolue de cette oeuvre préliminaire, pour quiconque vent étudier avec fruit le Cliristianisme ct arriver, par cette étude, a la lumière et a la vie. II faut de plus la prière, il faut la sincéritu d\'une intelligence qui clicrche Dieu et qui aspire a le posséder.
Non! ce n\'est pas avec une danseuse et une chanteuse sous le bras qu\'on doit frapper a la porte du Christianisme , ou aborder les grands et saints pro-blémes de la divinité du Christ et de son oeuvre immortelle ! Aussi quand Schelling , l\'une dos grandeurs de l\'AUeraagne protestante , après avoir vécu dans l\'adultère avec la fameuse Caroline, épouse de Frédéric Schlégel, (*) vient nous parlor du Christ et de l\'Evangile , nous sommes tenté de croiro ([ue c\'est iino farce , paree qu\'il nous parait impossible quo la divine vérité puisse se choisir un tel organe. Et quand ce voluptueux païen qui a nom Goethe, sort
(:5:) II est ii remarquer quele frère de Schelling, pasteur protestant, avait Iféui ce mariage. (\'■\'•) Pauvre pasteur!
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de ses intimités degradantes avec la Vulpius et tant d\'autres, pour jeter aux vérités évangéliques et catboliques les ordures de son lit de fange , qui done s\'étonnerait ? qui verrait autre chose dans ces attentats qu\'une inexorable logique, et qu\'on tue la vérité lorsqu\'on a tué la vertu ? (*)
Affirmons-le énergiquement; la science seule ne pénètre pas dans le sanctuaire de Dieu, elle n\'y pénètre que pour le profaner.
Mais, après tout, que veut-on dire quand on vient nous exalter Ia science moderne ?
Parle-t-on de la science géologique ? L\'immortel et consciencieux Cuvier a dit; „Moïse nous a laissé une „cosmogonie dont l\'exactitude se vérifie cbaque jour „d\'uhe maniére admirable Les observations géologi(juos „s\'aecordent parfaitement avec la (ienèse sur l\'ordre „dans lequel ont été successivement eréés tons les „êtres organises.quot;
„L\'ordre d\'apparition des êtres organisés, écrit Am-„père, est précisément l\'ordre de l\'oouvre des six jours, „tol que nous le donne la Genè.so ... Ou Moïse avait „dans les sciences une instruction aussi profonde que „celle do notie siècle, ou 11 était inspiré.quot;
Ces beaux textes sont connus et cites souvent.
r
Demerson a dit:
(:5:) Pour connaitre ce personnage , il faut lire le livre instructif du père Baumgartner : Goethe\'s Jugeud, Goethe\'s Lehr- und Wanderjahre etc.
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„Nous ne pouvons trop remarquer eet ordre admirable „(qui règne dans rhéxaméron de Moïse) si parfaite-„ment d\'accord avec les plus saines notions qui forment „la base de la géologie positive. Quel hommage ne „devons-nous pas rendre a 1\'bistorien inspiré ! quot; (*) Nérée Boubée dit a son tour:
„11 se présente une considération dont il serait „difficile de ne pas ëtre frappé Puisqu\'un livre, écrit „a une époque oü les sciences naturelles étaient si „peu avancées, renferme cependant, en quelques lignes, „le sommaire des conséquences les plus remarquables „auxquelles il n\'était possible d\'arriver qu\'après les „immenses progrès amenés dans la science par le „XVIII6 et le X1XC siècle; puisque ces conclusions „se trouvent en rapport avec des faits qiii n\'étaient „ni connus ni même soupconnés a cette époque, qui ne „I\'avaient jamais étéjusqu\'a nos jours, et que les pbilo-„ sophes de tous les temps ont toujours considérés „contradictoirement et sous des points de vue erronés; „puisque enfin cc livre si supérieur a son siècle sous „le rapport de la scLnce, lui est également supérieur „sous le rapport de la morale et de la phi\'osophio „naturelle, nous sommes obligés d\'admettre qu\'il y a „dans ce livre quelque chose de supérieur a l\'homme, „quelque chose qu\'il ne voit pas, qu\'il ne comprend „pas, mais qui le presse irrésistiblement.quot; (**)
Les autres grands géologues ne parient pas autre-ment. Marcel de Serres, Beudant et le sage Linnée reconnaissent la supériorité éminente de l\'oeuvre de Moïse, et lui rendent, au nom de la science, les plus éclatants hommages. (**•*)
(«) La Geologie enseignée, p. 408.
(»«) Géologie élérn. p. 60.
Voyez: Les eneurs modeines par 1\'abbé Uisorges, chap, septième
Uii naturaliste allemand même, Virchow, (lont la fatuité scientifique est bien connue, n\'a pu s\'empêcher de déelarer, dans un discours encore récent qui a fait le tour de la prease, que, jusqu\'a ce jour, rien n\'était démontré contre Ie récit de Moïse, et que ce que la science ennemie (dont cependant ils est lui-meme un corypliée) construisait de systèmes et élevait d\'affirmations contre ce récit, n\'était, considéré de prés, qu\'un ensemble de pures et fragiles hypotheses.
Los interprétations frivoles et arbitraires que MM. Camille Flammarion et Léon Brothier donnent du texte sacré, au Ir chapitre de la Grenèse, no serviront jamais a afïaiblir le récit mosaïque de la creation : elles prouvent , au contraire , que quand l\'esprit est obsédé de la passion antichrétienne, il devient incapable de jeter un regard tranquille et lumineux au fond de ces grandes questions. Traitant avec une légèreté indigne d\'un savant un texte aussi vénérable que celui de Moïse j ils lui imputent ce (|ui ne s\'y tronve ni implicitemcnt ni explicitement, ou ils Ie comprennent mal, ou ils le dénaturent. Et d\'ailleurs ce ne sont pas la des grands hommes 1
Paut-il parler des rêves darwinistes d\'un VogtV L\'expérience de toxis les ages les dénonce a notro mépris comme n\'étant appuyés sur aucune preuve positive, el invinciblement réfutés d\'ailleurs par la permanence et la séparation compléte des espéees. Et peuvent-ils contrebalancer le sublime récit de la création do l\'homme telle quo l\'expose le législateur hébreu ? II est profondément humiliant pour la raison humaine do produire do pareila monstms de doctrine. Quelle science oppose-t on done a Moïse ? La chhnie ? I\'astronomie, f la physique \'?
La chhnie, dans ses progrès, arrive a constater
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que ces blocs de granit, cette terre , cette eau , tout ce qui nous entoure, „ne sent après tout que des agrégations , un jeu de corps simples , élémentaires , liés ensemble par une oertaine loi d\'affinité, et qui , réduits par une décomposition chimiquo , ne laissent que des fluides ou gaz tellement immatériels qu\'ils échappent presque aux sens, invisibles, impalpables, impondérables qu\'ils paraissent.quot;
La science s\'arrète a cette limite, la limite des corps simples. Mais est ce Men une limite définitive ? Les savants tendent a la franchir : ils soupQonnent que les corps simples pourraient bien finalement se réduire a la masse éthérée , diversement modifiée par trois éléments fondamentaux : l\'électricité , la lumière et la chaleur.
„Les trois corps ou éléments fondamentaux se lieraient done a l\'unité (a l\'éther ou a la masse éthérée), — comme la Trinité a son ineffable unite,— La base du monde serait chimiquement démontrée dans son unité; son * développement serait dans lo travail combiné des trois corps fondamentaux, qui donneraient la multiplicité et la variété de la création. Ces trois corps , par la loi d\'affinité qui produit la force de cohésion , et par la loi d\'attraction qui produit la contiguité, nous donneraient les corps simples que la chimie n\'a pu encore décomposer, comme ceux-ci nous ont donné tous les corps sur lesquels s\'exerce la patiente investigation de nos savants. Ainsi la nature s\'éléverait de l\'unité éthérée aux trois corps simples , de ceux-ci aux gaz ou fluides, des gaz, par la loi de condensation, aux liquides , et des liquides , par le refroidissement, au solide.
„La matière, en sortant de la volonté do Dieu , aurait possédé, en quelque sorte, la fluidité de
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l\'esprit, et, par Taction de ces lois ai fécondea de la création, cette fluidité aurait successivement pro-duit les corps a l\'état fluide , a l\'état liquide, LTétat solide.
Ainsi la chimie jette uno admirable lumière sur ce profond versèt: Spiritus Domini ferebatur super aquas. „L\'Esprit du Seigneur était porté sur les fluides.quot; (1)
A quels résultats 1\'astronomie arrive-t-elle dans ses puissantes découvertes ?
Les astronomes découvrent dans les espaces stellaires des masses gazeuses phosphorescentes d\'une immense étendue. Les molécules qui les composent s\'attirent, se rapprochent, s\'unissent et des formes globulaires se constituent, a mesure quo leur densité augmente. Herschell, aidé de ses admirables télescopes , a pu suivre les progrès de cette condensation , distinguer les divers états des nébuleuses, parmi lesquelles celles dent la condensation atteint un degré supérieur se transforment en étoiles. Ainsi la masse gazeuse pbosphorescente, en se condensant, arrive a l\'état de nébuleuse; la nébuleuse elle-même, par 1\'effet d\'une condensation toujours plus forte, produit un noyau lumineux central entouré encore d\'une légere nébulosité, et quand celle-ci s\'est condensée a son tour, la naissance de l\'astre accomplit sa dernière phase.
Ainsi le fluide, la masse gazeuse, éthérée, apparait enoore dans les vastcs régions du firmament: le Tout-Puissant en forme les astres, comme il en a fait la terre et les eaux.
Au surplus, la physique donne la main a la géolo-
M. Tripard. Moisc, ou les lois fotulam. des sociétés. 1 vol., ch. 2.
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gie pour constater qu\'avant d\'arriver a 1\'état solide, 1
notre globe a d\'abord passé par l\'état liquide. c
Le grand Cuvier affirme quo , vers les .sommets t
des plus hautes montagnes , lorsqu\'on no trouve plus i
ni les débris d\'animaux marins ni les innombrables g
coquilles qui se rencontront dans certaincs couches 1
du globe , „on arrive a des couches d\'unc autre ?
nature , qui montrent, par leur cristallisation et leur ,
stratification memo, qu\'ellos étaient dans un état , liquido quand elles se sont tormécs.quot; Bremser dcduit
do la structure memo de la terre , quo priraitivement i
elle n\'était qu\'une masse liquide. M. Pouillet a dit; „La (
forme de la terre, applatie vers les polos, est, selon tous les physiciens, une preuve quo la terro , avant d\'arriver a l\'état solide , a passé par l\'état liquide.quot;
„Qu\'est-ce que le liquide ? demando M. Tripard C\'est la vapour condensée. On sent que nous approchons des fluides qui ont contribué a la formation de la terro. En remontant ainsi aux premiers principes de notre globe , neus sommes invinciblemcnt conduits a le concevoir primitivement a l\'état das nébuleuses.quot;
Ainsi il faut concluro avec le même auteur: „La matière première a done été extrêmement Aaide, puisqu\'on ne peut dire immatériello , au temps qui a précédé les formes qui lui ont été assignees par les lois de la création.quot; (*)
Ecoutons maintenant Moïse: In principio crenvit Deus ccelum et terrain. Le ciel et la terre , cola vent dire , dans le langage biblique, l\'univers ou la matière élémentaire de tont es choses. Cotte matière, nous la connais-sons déjïi : c\'est quelque chose de si pcu materiel, que c\'est invisible , insaisissable , intonïlo. Ainsi s\'exprime
M. T ii pa ril. Moisc etc. — Hid,
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lo loxtii grcc des Sept ante : Terra autevi erat invisibilis
Ct luOlllpüSltd , auf/flTnrr yju dxarnaxsiXMTda. Vlllgïlto
traduit: inanis ct vacua. Peut-on qualifier autrement un iluide , un gaz quelconque V Voila la masse éthérée sans forme appreciable. Ce n\'est pas même une nébu-leuse. Le livre de la Sagesse dit a Dicu : Omnipotent manus tua crcavit orhem terrarum ex materia invisa. „Votre „main toute-puissante a fait le globe de la terre avee „une matière invisible.quot;
Nous savons comment les saints Pères, St. üasile et St. Ambroise en particulier, ont expliqué l\'état primitif\' de la matière, mais nous sommes convaincu aussi que si le génie des sciences naturelles, alors dans l\'en-fance, les cut éclairés comme il nous éclaire aujourd\'hui, ils eussent ajouté aux pages splendides de leurs ho-mélies sur l\'examéron des pages plus splendides encoie.
St. Augustin, eet admirable génie, remporte, encore ici, la palme. II est allé aussi loin que pouvait aller l\'esprit de Thomine sans les merveilleuses découvertes modernes. II dit dans ses Confessions, en parlant Ji Uieu et en commentant le texte de Moïse: „Cette „teire que vous avez donnée aux enfants des hommes „pour étre vue et touchée par eux, n\'était point alors „telle que nous la voyons et la touchons aujourd\'hui, „non erat talis qualem nunc cernimus ct tanyimus .... Tout „co qui existait alors Cprimitivement, élémentairement) „n\'était presque rien, propa nihil erat, paree que toute „formc lui manquait, quoniam adhuc ornnino infonne „erat. Car vous avez fait le monde, Seigneur, d\'une „matière infonne, tihée du nkant et pkesque néant „elle-mkme, pour faire avec elle ces choses sublimes „qui iransportent d\'admiration los enfants des homines. „ Tu enhn, Domine, fecisti mundum dc materia informi,
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„quam Jccwli de nulla re penè nullam uem, unde facer es ]
„magna quce miramur Jilii hominum.quot; (*). ori
Quelle pensée ! Quelle expression 1 Quam fecisti de l\'A
nulla re penè nullam rem I „Une matière tirée du néant de
et presque néant elle-même!quot; Et cette expression gr
eat profondément méditée par le saint docteur; il la qu
répète a Dieu dans le même chapitre. „C\'est de cette Je
terre, qui n\'était ni visible ni ordonnée, qui était A
„informe, c\'est de oe presque rien, de quo penè inhilo, la
„que vous avez fait tout ce que renferme ce mondo si-
.,essentiellement variablequot;. L\'expression revient encore et
deux ou trois fois dans les chapitres suivants ... 11 m
en était done pénétré, préoccupé, saisi. Eb quoi! ne L
devinait-il pas ces fluidcs, ces gaz, ces corps et
simples, invisibles, sans forme appreciable, que la d
cbimie est venue nous faire connaitre au XIXquot; siècle ? n
Génie étonnant que le flls do Monique! I
Arrivona cependant a notre conclusion. La baute, p
la vraie science, géologique, cbimique, astronomique, b
physique, loin de trouver Moïse en défaut, arrive, c
aprèa des siécles de laborieuses recherches, a un ^
merveilleux accord avec lui. (
i i
Quelle est done la science qui infirmera enfin l\'autorité des Livres saints? Est-ee la Unguistiquef la philologie ?
Voila le grand cheval de bataille des théologiens protestants: ils sont philologues! Mais le sont-ils d\'avantage , le sont ils au même degré que ceux qui, dés les temps primitifs, ont défendu le Christianisme? Qui oserait l\'affirmer ?
{*) Confess. Livre XII, ch. 8.
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La plupart des documents évangéliques ont óté originairement écrits en grec. La traduction de l\'Anoien Testament, dite des Septante , a toujoursjoui de la plus grande autorité dans l\'Eglise; les Pères grecs s\'en sont toujours servi préférablement. Or quels hellénistes que les Clément et les Origène, ces deux illustres piofesseurs et écrivains de Tacadémie Alexandrine, qui brillèrent d\'un éclat sans pareil vers la fin du deuxième et au commencement du troisième siècle! Quels hellénistes que les Grégoire deNazianze et lesBasile, ces orateurs dans lesquels M. de Ville-main retrouve Isocrate et Démosthène! Le païen Libanius qui fut leur professeur d\'éloquence a Athènes, et qui enviait au Christianismc la possession de ces deux génies , pleurait d\'enthousiasme en lisant l\'Exa-méron do l\'illustre évêque de Césarée en Cappadoce; II con espondait par lettres avec ce dernier, et l\'on peut dire que son admiration pour lui était sans hornes. Lorsqu\'il recevait une lettre de Basile, il convoquait ses amis, leur en faisait la lecture, et éclatait en louanges sur ce style qu\'il trouvait digne des plus beaux temps de l\'antique Grèce. Parfois même ses amis la lui enlevaient pour I\'admirer plus h leur aiso et la communiquer encore a d\'autres. Après ces illustres Pères de l\'Eglise , nommer St. Jean Chrysostomc, n\'est-ce pas nommer l\'un des plus beaux génies qui aient honoré l\'humanité ? L\'éloquence lui a fait un nom spécial, elle l\'a appelé Bouche-d\'or. Certes , ce -fet la, au point de vue littéraire ou nous nous plagons , un grand et immortel helléne , possédant et maniant la languc de Platon avec une facilité , une pureté , une abondance qu\'cut admiré ce génie antique. „La pensée reste d\'abord confondue „devant les prodigieux travaux de eet liomme, devant
„l\'ardeur et la facilité de son génie a dit M. Ville-luain. Oui, sous ce rapport, il n\'a guère d\'égal.
Eh bien I ne se moquerait-on pas de nous , si nous avions la ridicule fantaisie de mettre a coté de ces hellènes éminents les allemands Eichhorn , Paulus , Reimarus , Lessing, Kant, Sehleiermacher, De Wette, Strauss, et tous les doeteurs passés , présents et tuturs des universités de la Germanie ?
Evidemment.
Qui done a le mieux eompiis le texte gree des Ecri-tures V Qui en a fait une plus profomle étude ? Les Pères grecs que je viens de nommer, et tant d\'autres, éminents aussi, que j\'ai passés sous silence, n\'étu-diaient que ee textc-la. Ils l\'étudiaient nuit et jour; ils le savaient par coeur ; le Livre saint était leur livre de prédileetion.
Que dirons nous des Péres latins ?
Ces mêmes allemands, doeteurs ot exégètes de la prétendue Heforme, soutiendront-ils une eomparaison queleonque, comme latinistes, avee les Cyprien, les Laetance, les Jérome, les Augustin, les Ambroise, les Léon, les Prudence, les Prosper V La version latino do nos Livres saints pourrait-elle avoir des appréciateurs et des interprètea plus digues d\'elle ? Que les ratio-nalisles et les mythiques protestants nous parient vanitcusement de leur philologie ; ils nous font sourire de pitié. Mais lorsque, dans leur folie pédanterie, ils commettont la sottise de mépriser les saints Pères, nous ne pouvons que déplorer les tristes écarts d\'un orgueil qui s\'ignore lui même.
Dès le commencement du IIP siècle, on vit paraitre un ouvrage de la plus haute importance au point de vue de la science philologique ; je veux parler des Jlexajjles et des Octajiles d\'Origène. Les Hexaples ren
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iermaient le toxto hébreu de la Bible, en caractère.s hébraïques d\'abord, puis en caractères grecs pour eeux. qui eomprenaient l\'hébreu sana savoir le lire. lis ren-fermaient ensuite la version d\'Aquila, surnoramé le pon-tique, devenu rabbin juif de chrétien apostat; — la version de l\'ébionite Symmaque; —eelle de ïhéodotion qui, de aectateur de ïatien et de Manès, devint membre de la synagogue ; — enfin la eélèbre traduction des Septante.
Les traductions d\'Aquila, de Symmaque et de Théo-dotion, taites dans un esprit hostile au Christianisme, prósentaient des alterations et des falsifications aux endroits ou il est question du futur Messie. Ajoutons que le texte hébreu lui-même avait été altéré et fal-silié par les rabbins, ainsi quo la version des Septante. Celle-ci, telle qu\'elle fut faite a Alexandrie sous Pto lémée Philadelphe, est la plus fidéle de toutes. S1 Jéróme la regardait commo inspirée. Les apötres s\'en sont servi et, comme déja je l\'ai dit plus haut, les pères grecs n\'en eurent point d\'autre.
Les Octaples contenaient deux nouvelles versions grecques trouvées depuis peu et dont on ignorait les auteurs. Toutes ces traductions furent soigneusemont examinées et collationnées par le savant Origène, en qui, dés le commencement du III0 siècle, la science philologique cut un représentant qu\'on chercherait vainement au XIXquot;.
Ce sont les Pères de l\'Eglise qui ont fondé cette science parfaitement ignorée des anciens. Le protestantisme, qui a égaré tant d\'Intelligences et propagé tant de mensonges, a voulu s\'en attribuer l\'honneur, mais i\'i tort. Los premiers apologistes du Christianisme étaient poussés vers cette scicnce par toutes les corruptions que les juifs et les hérétiques s\'effoi^aient
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d\'introduire dans le texto des Livres saints. lis y étaient pousaés cncore par la diffusion mêtne de ces Livres, lesquels, devant servir i affermir la croyance de tous les peuples de l\'univers, furent bientêt traduits en une foule de Ianguea. Multarum gentium Unguis scriptura tvcinsldtd j dit St. Jérome. In quat. Evang. can. Tract.
St. Jérome, que je viens de citer, mérite une mention tout a fait spéciale. Quel érudit, un peu au courant de la littérature sacrée, ignore ses immenses tra-vaux philologiques. II y dévoua son génie, ses forces, toute sa vie enfin. Profondément versé dans la littérature latine et la littérature grecque, il quitta Rome, pour apprendre, sur le sol même qui les a vues naitre, les langues sémitiques: le syriaque, l\'hébreu, le chal-déen: on le recontre a Atbènes, a Antioche, a, Alexan-drie, a, Jérusalem, a Babylone.
II consulte, dans ces différentes villes, les hommes los plus illustres, les linguistes, les savants les plus éminents; il s\'en fait le disciple, alors, écrit-il, que ses cheveux blanchissaient déja. Jam canis spargebatur caput. II fut en outre le disciple du docteur juif Baranina, dont il suivait les lecjons pendant la nuit, pour ne pas l\'cxposer et ne pas s\'exposer soi-même a la persécution des juifs. Ceux-ci, en effet, ne voulaient pas qu\'on enseignat la langue sacréo a des goïm (païens). (lm labors, dit-il, quo pretio Baraninam nocturnum hahni prmceptorem! Epist. LXXX1II. Et lorsque de disciple il fut devenu maitre, encore ne cessait-il, au péril de sa vie et même de sa réputation, de visiter les docteurs juifs les plus renommés, pour collationner les différents textes des copies hébraïques de 1\'Ancien Testament.
Donnons ici la parole a un écrivain célèbre, a ixn ancien docteur et rabbin, a M. Drach, dont la conversion au Catbolicisme a fait tant de bruit au commen
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cement de ce siècle. 11 a écrit un ouvrage infiniinent intéressant, trop peu lu peut-être, mais que ceux qui ont a cceur l\'étude approfondie de la question réli-gieuse eonnaissent et apprécieni, savoir : De Vharmonie entre VEglise et la Synagogue. Voici ce que ce savant hébreu y dit de St. Jéróme.
„Un docteur, profond dans la science divine, et a „qui personne après lui n\'a encore pu être comparé „pour les vastes connaissances, la rare sagacité, lo „jugement droit dans l\'interprétation scripturale (qui „ne voit que nous parlons du grand, de I\'admirablo „et jamais assez adrairé St. Jérome ?), un docteur „dont la sainteté égalait la prodigiouse instruction, „s\'est placé commo héhrdisant a la tête de tous les „interprètes et commentateurs des divines Ecritures... „Un grand nombre des écrits de St. Jérome, et en „particulier ses versions de l\'Ancien Testament, al tes-„tent jusqu\'a quel point eet esprit élevé était initié „dans les secrets de la langue originale du volume „sacré. Comme il en avait partaitement deviné le génie, „il a rendu avec une précision admirable chacune „des expressions du texte primitif, soit qu\'il commentat „ou qu\'il traduisït.quot; ch. m § ix.
Charles Nodier le nomme „un génie immensequot;.
Ainsi la science philologique moderne, s\'il lui ruste quelque bon sens, fera bien de respecter cette vieille et irrecusable autorité de St. Jérome. Personne, et je le dis saus faire injure a qui que ce soit, personne, ni au XVIIl11 ui au XIX® siècle, n\'a labouré en tout sens le champ des Ecritures comme le solitaire do Bethléhem. Personne ne lui est comparable, et n\'eut a sa disposition autant d\'exemplaires du texte liébreu et du texte grec des Ecritures. Ou sunt aujourd\'hui les traductions d\'Aquila, de Symmaque, de Théodolion
ct les deux autres du eanon d\'Origèno lt;iuo St. Jéromo possédait toutos V Oü est le texte cbaldéen qui était aussi entre scs mains ? De toixs ces trésors sacrés, il ne reste que des fragments. Aussi quand on a lu la correspondanee du saint doeteur et les prefaces (Procemia) des livres de FEcriture traduits et expliqués par lui, on demeure convaincu que pas un mot du texte sacré n\'a écbappé a l\'infatigable sagacité de sa science. II composa en outre deux ouvrages infiiüinont précieux pour l\'exégèse biblique : le Traité des lieux et des noms hébreux et les Questions hébrdiques. Les dif-ücultés géograpbiques, chronologiques, étymologiques y sont élucidées avec autant do soin que de profondeur. Dans ces temps encore primitifs du Cliristianisme et dans cette Palestine qu\'il avait tant parcourue et étudiée, il n\'a point vu les mythes protestants^ il n\'a vu que les divines réalités de nes Evangiles. Le papo St. Damase, dont il était l\'ami, lo soutanait et l\'en-courageait dans ses immenses travaux, dont l\'Eglise ne cessera jamais de recueillir les fruits et les bien faits inappréciables.
L\'importance des travaux pbilologiques do St. Jéróme n\'écbappa point au génie de St. Augustin. Le grand évêque d\'Hippone écrivit au savant exégète de Bethlébem, pour lui demander la véritablc intelligence de certains passages de la Bible. 11 le remercie de sa traduction des Evangiles du grec en latin , et le prie d\'exposer sa pensée sur les nombreuses différences qu\'on signale entre les exem-plaires hébreux et la version des Septante. „Ce u\'est „pas une légère autorité , ajoute-t-il, que celle d\'uno „version devenue si célébre , et dont les apótres se „sont servis, comme on le voit par de nombreux „exemples, et comme vous l\'avez attesté vous-même. Vous
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„rendrez uu grand service a l\'Eglise en la traduisant „exactement en latin.quot; (1)
Vers le meme temps florissait a Salamina un jihilo-logue distingué aussi, l\'aini de St. Jéröme , St. Epi-phane. II fut , dit uu aiiteur, le Jéróme de l\'Orieut. Afin de mieux eomprendre le texte sacré, il avait étudié profondément 1\'hébreu, l\'égyptien, le syriaquo; il parlait sutfisamment le latin, et écrivait trés-parement lo grec , sa languo maternelle.quot; (2) Voila o done encore un de ces savants qu\'on n\'écrase pas avec un sourire. La science ennemie , qui se donne des airs de triomphe et regarde les Pères de l\'Eglise avec une fastueuse commiseration , ou nc les connait pas ou se ment a elle-même. L\'hypocrisie , du roste , est un de ses caractères les plus trappants.
Pouvons-nous nc pas rappeler ici les deux Lautes écoles ehrétiennes, l\'académie d\'Alexandrie et cello do Césarée, véiitables foyers de lumière , 011 les langues anciennes et la science sacrée des Ecritures étaient enseignées et cultivées avec une ardour et un éelat dignes des meilleurs sicclos ? Ajoutons que ces deux grandes institutions, placées si prés des évènements évangéliques et par le temps et par les lieux, y ont vu tout autre chose que dos mythes. 11 est vrai que le mythe est un enfant de la haute science, c\'est-a-dire de la haute imagination ger-rnanique.
Voila des hommes et des faits. II faut done se moquer de la témérité et de l\'hypocrisie do eette éeole moderne, dont les prétendus théologiena , rationalistes ou mythiques, osent jeter un regard
Hier. Epist. 103—Aug. ad Hier.
Darras. Tome X, page 405.
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dédaigneux sur les Pères de l\'Eglise, auxquels oerles, la science linguistique et philologique n\'a point manqué. Par une disposition spéciale de la Providence , l\'Eglise , dés les premiers siècles , ent k sa disposition des hommes éminents, qui, bien loin de recevoir avee une aveugle erédulité le texte biblique , le soumettaient, au contraire , au creuset d\'une critique sévère et minutieuse. (•)
Ne faut-il pas cependant, dans cette question aussi, se tourner vers Rome V La vieille capitale du catho-licisme, sous les suceesseurs de Pierre plus encore que sous los consuls, fut toujours „Ie port de toutes les nationsquot;, partus omnium gentium, comme Cicéron la qualifiait dans son discours pro Milone. C\'est un fait qu\'on contestcrait en vain : nulle part la science linguistique et philologique ne fut poussée avec tant do vigueur et d\'intelligence. Le pape Clément V, pour no citer que lui, décréta que l\'hébreu, l\'arabe, 1c chal-déen seraient publiquemcnt enseignés partout oü so trouverait la cour romaine, ainsi que dans les univer-sités de Paris, d\'Oxford, de Salamanque et de Bologne. Rien d\'étonnant. Les papes qui gouvernent toutes les nations chrétiennes de la terre, peuvent-ils négligor les langues qu\'elles parient ou qu\'elles vénèrent, et puisqu\'ils sont préposés a la garde du texte des Ecritures divines, n\'est-ce pas le devoir saeré de leur Siége d\'en garder, en même temps, la science ? II y a trois langues surtout immortelles comme la papauté, comme l\'Eglise: l\'hébreu, le grec et le latin, paree que, dans les deux Testaments, elles servaient d\'abord d\'in-
terprètes et de dépositaires aux oracles de Dieu. Toutes les autres pourront passer (et plusieurs ne sont déja plus), celles-ci ne passeront jamais. (1)
Nous sommes autorisé a eonelure de eet exposé que la science de la linguistique sacrée était dignement représentée dés les premiers siècles de l\'ère clirétienne, par des savants, en même temps des saints, qui mé-ritent le rang le plus distingué; et que la papauté
Avant et pendant l\'époque de Julien l\'apostat, lequel monta sur le tróne en 3C2, de grands chrétiens brillaient dans renseignement public: St. Procope a Scytopolis, Prohérésius a Athènes, Apollinaire a Laodicéei Marius Victorinus a Rome. St. Procope, martyr sous Dioclétien et dont Eusèbe de Césarée a écrit les actes (de Mart. Palest. 1. I. c. I.), expli-quait la langue grecque en syro-chaldaïque. II possédait parfaitement les sciences helléniques, mais la divine science des Ecritures était, plus encore que les autres, l\'objet de ses études. Lorsqu\'on 1\'engagea a sacrifier aux quatre Empereurs, il cita, pour toute réponse, ce vers d\'Homèie : Oox dyarw KoXuxotpavii], eca xotpavoa évzu),—Kla Uaalksixr.
«A quoi bon que plusieurs me demandent ma foi ?
Jc n\'aime qu\'un seul maltre et ne veux qu\'un seul roi.»
Lorsque parut l\'édit impérial qui défendait aux chrétiens d\'enseijner, édit que le païen Ammien-Marcellin aurait voulu ensevelir dans un éternel silence, ohruendum perenni silmtio^ les doctes professeurs d\'Athènes, de Laodicée et de Rome suspendirent leurs cours. Prohérésius avait été, a Athènes, Tim des maitres d\'éloquence de Julien. Rome lui dressa une statue avec 1\'inscription : «La reine des cités au roi des orateurs.» — Jnlien, sans doutc par dcférence pour son ancien maitre et a cause de 1\'immense réputation dont il jouissait, accorda a Prohérésius le privilege de continucr ses legons. — Celui-ci toutefois refusa cette faveur. Apollinaire était le plus célèbre grammairien de toute la Syrië. 11 écri-vait en vers et en prose avec une élégance et une pureté attiques. Apollinaire le jeune, son fils, n\'avait pas moins de capacité que son père. Encore simple lede ur, il le supp\'.éait quelquefois dans ses legons d\'exégèse grammaticale. Celui-ci composa, en vers héroïques, un résumé de l\'Uistoire sainte, divisé en 24 chants, poème que l\'his-torien grec Sozomène, emporté par son enthousiasme, ose comparer a ceux d\'IIomère. II lit des comédies et des tragédies chrétienncs, des odes sacrées, beau cycle de poèmes malheureusement perdus. Apollinaire le jeune écrivit encore fas Dialogues pour expUquer 1\'Evangile, et un Discours de véri/é, dans le but de prouver l\'authenticité des
no permettra jamais, no pent jamais permettre qu\'elle périsse au sein de l\'Eglise.
Quelle est done la seience invoquee eontre les Livres saints par nos modernes eontradicteura ? Est-ce In science, historique f Depuis trois siècles, a dit le corate De Maistre, l\'histoire n\'a été qn\'une vaste conjuration eontre la vérité. Oui ; l\'histoire telle qiie les ennemis du Christianisme Tont faite, Tout défigurée et travestie. 1 je protestantisme, Luther en tête, a inauguré une (quot;\'re de mensonge et de dénigrement. Le mythe est venu eouronner eette parodie de l\'imposture ; on 1\'a introduit dans les premiers ages du monde décrits par Moïse ; on l\'a placé aux origines du Christianisme ra-oontées par les évangélistes. On a fait de tout cela un feu follet de poésie.
Livres saints, uniquement par les témoignages conformes des auteurs profanes. Nous savons qu\'il se trompa sur la personne du Christ,dont le corps, selon lui, était venu du ciel , el dont le Verbe seul animait la chair.
Marius Victorinus, vcnérable vieillard , enseignait a Rome depuis quarante ans, les lettres et la philosophic. II avait cté 1c inattre de tous les sénateurs et de tous les hommes considerables de la villc. 1-a reconnaissance publique lui avait érigc une statue au forum de Trajan. Lorsque le cruel édit de Julien lui imposa silence, il composa plusieurs ouvrages philosophiques et théologiques: un Traité contre les deux principes des Manichéens; un traite intitule: De physicis, contre les panthéistes et les déistcs de son temps. Son traite Dr la vraic chair du Christ devait être plus tard si utile a St. Augustin. J.e livre De la generation dn Verbe divin^ et les quatre livres contre Arius, sa disertation sur 1\'Homoousios^ son exegese complete des cpttres de St. Paul aux Galates, aux Philippiens, aux Ephésiens prouvent l\'ótenduc de la clarté de science.
Mais tout cela prouve aussi qu\'au sein du Christianisme, des les premiers siècles, il y avait un travail philologique, littéraire, scientifique vraiment admirable. Les fameux docteurs d\'IIeidelberg, d\'jcna, de Berlin peuvent s\'en édifier et croirc que, meme avant eux, il y avait des professcurs, non protestants, qui entendaient quelque chose aux langues et aux idéés.
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„L\'école allemaudo (protestante), dit très-bien M. Tripard , qui unit une science profonde a l\'imagination la plus déréglée, a cru découvrir dans les premiers chapitres de la Genèse les traces d\'uno mythologie antique ; mais tout repousse son hypothèse, et la langue, et le récit, et los faits, et le caractère de la race de Sem, dont la nature est profondément ennemie de la fable et des mythes. M. Renan combat ici ses maitres, les Ewald et les De Wette, taut est puissan te la force de la vérité. Ecoutons-le:
„Les cultes sémitiques n\'ont jamais dépassé la simple „religion patriarcale, religion sans mysticisme, sans „théologie subtile , confinant presque chez le Bédouin „a 1\'incrédulité. De la ce trait caractéristique que les „Semites n\'ont jamais eu de mythologie. La fatjon nette „et simple dont ils conyoivent Dieu séparé du monde, „n\'engendrant point, n\'étant point engendré, n\'ayant „point de semblable, excluait ces grands poèmes divins, „oü l\'Inde, la Perse et la Grrèce ont enveloppé leur „fantaisie, et qui n\'étaient possibles que dans 1\'imagi-„nation d\'une race laissant Hotter indécises les limites „de Dieu, de l\'humanité et de l\'univers. La mytholo-„gie c\'est le panthéisme en religion. Or l\'esprit lo plus „éloigné du panthéisme, c\'est assuréaiont l\'esprit sé-„mitique.quot; (1)
„Nous pouvons done hardiment nous avanqer dans l\'étude de la Genèse, ajoute M. Tripard, certains que nous sommes de n\'y point recontrer de fables, de mythes, mais 1\'histoire expresse de l\'huraanité.quot; (2)
M. Tripard poursuit cette demonstration dans le
3
Hist. yén. des langues sémit. T. I. p. 6.
Moïse ou les lois fmirlamentales des sociétés, 1\'histoire, les sciences et la plülosophie d\'après le Pcntateuque, par C. Tripard, avocat, membre de 1\'Académie de Besaugon. T. I. p. 243.
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chapitre cinquième de son beau livre, et qui a pour titre : Ilistoire critique de la Grèce. L\'époque antédilu-livienne, l\'époque mythologique, ou du déluge aMoïse, lui lournissent une étude aussi large qu\'intéressante et saisissante. L\'existenca du paradis terrestre, l\'unité de la race humaine, l\'age des patriarches, le déluge, la tour de Babel, la dispersion des peuples, l\'origine de 1\'idolatrie occupent des pages splendides oü 1\'histoire, la chronologie, la géologie, la géographie, 1\'étymologie viennent tour a tour soutenir et défendre le texte sacré. Les développements du savant auteur sur les Hyksos ou rois pasteurs de l\'Egypte, sur Joseph, Moïse et les hébreux sont du plus haut intérêt, et jettent un jour lumincux sur les évènements de ce temps re-culé a plus de quinze siècles avant Jésus-Christ. Ceux qui n\'ont vu la que des poëmes feront bien d\'ouvrir les yeux pour apprendre a discerner la fable de la vérité.
Et aujourd\'hui que se passe-t-il?
Ninive et Babylone, aprés tant de siècles de torn-beau, sortent de tcrre, pour attester la vérité du récit de Moïse et des oracles des prophètes qui lui succé-dèrent. La construction des portes de ces villes, les peintures raurales des palais, les inscriptions, les piorres massives, les briques elles memes viennent déposer de-vant l\'histoire et justifier jusqu\'au style des divines Ecri-tures. Le déluge, tel que Moïse le raconte, se lit tout entier sur les tablettes de la bibliothèque reü-ouvée d\'Assurbanipal. La prétendue „légende1\' de la Tour de Babel se rattache a un monument qui a véritable-ment existé, et c\'est le Birs-Nimrud (tour de Nemrod) des Arabes, ou la tour de Borsippa, restaurée par Nabuchodonosor, comme une inscription contemporaine l\'atteste. Le palais de ce despote est mis a découvert. II n\'y a plus de doute sur la patrie d\'Abraham: l\'Ur-
Kasdim, oü l\'Ecriture le fait naitre, est la ville nom-mée aujourcThui Mugéir, ville trés-importante déja plus de deux mille ans avaut le Christ. Les cuuéiformes (caractères assyriens), découverts a Mugéir même, l\'affirment; et d\'autres textes chaldéens, reeemment exhumés, jettent beaucoup de lumière sur la lutte soutenue par le patriarche contre le roi Chodorlabomor.
Taglat-Phalassar I (1130 avaut J.-C.), Sennaeliérib, Assar-Haddon et son successeur Assurbanipal, ont laissé derrière eux, a Ninive, offerte aujourd\'hui a nos regards, leurs palais gigantesques, leurs sérails, leurs temples, leur dieu Bel, leurs écuries, leurs boulangeries, leurs
caves et jusqu\'aux ustensiles de leurs tables..... A
Babylone, Nabuchodonosor reparait dans tout le faste et tout l\'orgueil que l\'Ecriture lui attribue, sur les incriptions faites par son ordre dans le superbe palais bati par lui. (1) Ses dieux Nébo et Mérodach y sont expressément mentionnés, ainsi que son père Na-bopalassar. A Mugéir, dans le temple de la déesse Sin, on a trouvé la liste des rois babyloniens qui se sont succédés depuis 2500 a,ns avant Jésus-Christ. On y lit une prière de Naboned, roi de Babylone. Le nom de sou fils Bel-Sar-Ussur ou Bel-Schazzar, le Baltlia-sar, très-problabement, dont nous parle Daniel, prince-régent, chargé par son père de défomlre la capitale __\' I
Le vieil historiën de Babylone , Béiose, et 1\'historien juif Josè-phe, a sa suite, afCmnèrent que cc palais avail été construit en quinzc jours. Natuvellement, la haute science moderne se moqua de leur sim-plicité. La chose était peu croyable, en effet. Cependant une inscription monumentale de Nabuchodonosor, dccouvcrte dans l\'édifice aflinne le fait: Ina XV yum sibirsa usaklil. En quinze jours fat terminé ce grand travail. J\'ai vu moi-même a Smyrne la cathédrale catholique qui fut élévée en 40 jours, paree que Ie firman turc n\'accordait que eet espace de temps.
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contre Cyrus, y est pareillement marqué ; ce qui dissipe-rait l\'obscurité de la Bible touchant le nom du dernier roi de Babylone. Enfin les fouilles assyriennes et babylo niennes, immenses dans leurs résultats a\\i point de vue biblique, sont venues, au XIXe siècle, justifier Moïse et les prophètes, et dissiper le fantorae sacrilege du mythe et de la légende née des brouillards de l\'exégèse protestante. (1)
Ajoutons encore a l\'appui de 1\'autorité de Moïse ces réflexions de Bossuet :
„Ce grand liomme recuoillit 1\'histoire des siècles „passés ; cello d\'Adam , cello de Noé , cello dAbraham, „celle d\'Isaac, celle de Jacob, cello de Joseph, ou „plutót celle de Dieu memo ot de ses faits admirables.
„II ne lui fallut pas déteirer de loin los traditions „de ses ancêtres. II naquit cent ans après la mort „de Jacob. Les vieillards de son temps avaient pu „converser plusieurs année.-i avec ce saint patriarche: „la mémoire de Joseph et des merveilles que Dieu „avait faites par ce grand ministre des rois d\'Egypte „était encore récente. La vie de trois 011 quatre „hommes romontait jusqu\'a Noé , qui avait vu les „enfants d\'Adam, et touchait, pour ainsi parler, a „1\'origine des choses.
„Ainsi les traditions anciennes du genre humain „et celles de la familie d\'Abrabam n\'étaient pas „malaisées a recueillir : la mémoire en était vive ; et „il ne faut pas s\'étonner si Moïse dans sa Genese „parle des choses anivées dans les premiers siècles „comme de choses constantes (connues) , dont méme „on voyait encore et dans les peuples voisins et dans „la terre de Chanaan , des monuments remarquables.
Consultez suv cc giiind sujet 1\'ouvrage de M. l\'abbé Vigouroux : La Bible et les découvevtes modemes,:! vol.
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„Dans le temps qu\'Abraham , Isaac et Jacob avaient „habité cette terre , ils y avaient érigé partout des „monuments des chosos qui leur étaient arrivéea. On y „montrait encore les lieux oü ils avaient habité ; les puits „qu\'ils avaient creusés dans ces pays secs pour abreuver „leur familie et leurs troupêaux; les montagnes oü „ils avaient sacrifié a Dieu , et oü il leur était ap-„paru ; les pierres qu\'ils avaient dressées ou entasséea „pour servir de memorial a lapostérité; les tombeaux „oü reposaient leurs cendres bénites. La mémoire de „ces grands hommes était récente , non-seulemeut dans „tout 1c pays, mais encore dans tout l\'Orient, oü „plusieurs nations célébros n\'ont jamais oublié qu\'ellea „venaient dc leur race.
„Ainsi quand le peuple hébrcu entra dans laTeire „Promise tout y célébrait leurs ancêtres ; et les villes „et les montagnes, et les pierres mêmes parlaient de „ces hommes merveilleux , et des visions étonnantes „par lesquelles Dieu les avait confirmés dans l\'ancienne „et véritable croyance.quot; (1)
Cos réflexions si vraies et si profondes de Bossuet prouvent a l\'évidence quo Moïse, homme de génie orné de toutes les sciences de 1\'Egypte, le plus ancien des écrivains et des législateurs, a une autorité qui s\'im-pose a tous les esprits sérieux, II n\'est done pas éton-nant que toutes les sciences, toutes les découvertes se réunissent aujourd\'hui pour lui rendre hommage. Au reste , l\'oeuvre du Christ a ses raeines dans celle de Moïse, qui d\'ailleurs fut lui-méme le prophéte et la figure vivante du Alessie.
Disc, sur 1\'llist. Univ. Ch. III, 2c partie.
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Posons maintenant la question ; Qui affirme devant Mam
la postórité que le Christ, que le Messie est venu? humaii
Qui en a tracé l\'histoire ? a la c
Les évangélistes Mattlneu, Mare, Luc et Jean. Sent- Pou
ils, en réalité, les auteurs de nos quatre Evangiles ? La livre,
science historique tant vantée peut-elle, avec quelque ajoute
ombre de raiaon, leur contester eet honneur ? Nullement, voas
et e\'est ce que nous demontrerons dans la suite. leur 1
lei nous affirmerons seulement que jamais 1\'bistoire QU(
n\'a eu des témoins comparables a ceux-la. loin i
Ce sont, en efFet, des témoins qui se nomraent; — de si
des témoins oculaires ; — des témoins qui s\'exposent a me n
tous les périls, a toutes les persécutions en rendant soit
témoignage ; — des témoins qui ne furent point réfutés des i
par leurs contemporains ; — des témoins qui racontent A.1
des faits publics, éclatants, extraordinaires, faciles a vieil
vérifier, — faciles a nier en cas d\'imposture; — des té- trou
moins dont la transformation intcllectuelle et morale,.... a cc
dont l\'béroïsme..... l\'influence sans comparai\'son sur les men
destinées de Fhumanité, sur l\'histoire du monde ... n^0(
sont inexplicables sans la vérité des prodiges qu\'ils tém
racontent; — des témoins qui, tout en écrivant a évè
d\'énormes distances les uns des autres, sont néanmoins ^
d\'un parfait accord dans leur narration, .... différent, déc
e\'est-a-dire se complétent, dans certains détails du bui
récit, mais ne se contredisent jamais ; — des témoins de
qui déposent avec une naïveté, une candeur, une sim- P^ plicité dont aucun historiën profane n\'offre un exemple,
racontant les choses les plus humiliantes tant pour un
eux que pour leur divin Maitre, les racontant dans ex
un style sans art comme sans fard, limpide, inimi- m
table; — des témoins enfin qui se font égorger, et D scellent de leur sang les pages du livre qu\'ils pré-
sentent aux hommages de l\'univers. „
— 39 —
ant Mainlenant, me placjant a un point de vue purement humain, écartant toute autre question, je m\'adresse a ]a critique historique, et je lui dis;
nt- Pour admettre, sans arrière pensée, la véracité d\'un Llt;a livre, pouvez-vous, dans vos plus grandes exigences, ue ajouter une qualité, une condition, a toutes celles que «t, vous fournissent les évangélistes et dont s\'entoure
leur témoignage ?
re Que dis-je! poussons la question beaucoup plus
loin pour êtrc plus exact: Pouvez-vous, depuis tant — de siècles que le monde existe et qu\'on écrit 1\'histoire, a me montrer un seul livre historique dont la véracité it goit appuyée sur des preuves aussi invincibles, sur !S des caractères de sincérité aussi incontestables ? t Avouez le : ni dans la vieille Grèce, ni dans la
a vieille Italie, ni avant, ni après le Christ, on ne trouve tine histoire dont les témoins soient comparables a ceux du récit évangélique. Ceux-ci dépassent im-ï mensément tous les autres témoins ;.. . et cela est nécessaire, après tout, paree que la grandeur de leur témoignage doit se mesurer a la grandeur même des événements a transmettre par eux a la postérité.
Concluons: done ou il faut anéantir l\'histoire, déchirer comme mensongères les annales du genre humain, ou il faut proclamer bautoment la vérité de 1 histoiro de Jésus-Christ, telle qu\'elle fut raeontée par les évangélistes.
L\'évèque Eusèbe de Césarée, un véritable savant, un écrivain d\'une immense érudition, après avoir examiné sous toutes les faces les témoins de cette merveilleu\'se histoire, dans son beau livre do la Demonstration évangélique, s\'exprime ainsi:
„Coux qui osent penser que de tels écrivains ont „eu recours a des fictions, pour nous tromper, et qui.
- 40 —
„leur imprimant la flétrissnre du déshonneur et du „rae-nsonge, tenteat de les faire passer pour des „imposteurs, comment ne voient-ils done pas qu\'ils ae „rendent ridicules eux-mêmes et dignes de mépris, „paree qu\'i\'s se constituent les ennamis do toute „vérité. Quoi! des hommes étrangers a tout artifice, „des hommes sans fard, et dont les écrits attestent „la sincérité et la bonne foi, on voudrait les trans-„former en insidieux et malicieux sophistes, comme „s\'ils avaient puisé dans leur imagination co qu\'ils „ont écrit, comme s\'ils avaient inventé, pour exalter „leur Maitre, des actions dont il n\'exit point été „1\'auteur I Certes, e\'est raisonner parfaitement que do „dire : S\'il faut croire aux autres historiens , il faut „croire absolument aussi aux disciples de Jésus ; ou „bien, si l\'on rejette ceux-ci, il faut pareillement „rejeter ceux-la.quot; (1)
C\'est ainsi que l\'ami de Constantin le Grand, Eusèbe de Césarée , s\'adressait, dés le commencement du quatrième siècle , a nos rationalistes et a nos mythiques, lesquels, comme on voit, n\'ont rien dit de tout a fait nouveau , au dix-nenvièreie siècle.
Le rêve de la fiction ou du mythe est déja vieux,
Qui vero tales viios fictionibus usos ac mentitos putant, et tanquam impostores infamia probroque notare conantur, cur non ipsi potius et ridiculi sunt, et odio invidiaque digni, tanquam omnis vevi tatis inimici, habentur. Qui quidem vivos tam ab omni malitia alienos tamque sine fuco , vercciuc sinceium animum in suis scriptis proe se ferentes, malitiosos quosdam et callidos audent fiogere sophistas, tanquam eos qui , quidquid scripserint commenti sint, et suo proeceptori, quae ille nunquam fecerit, ad gratiam tiibuerint ? Sane commodè mihi diclum videtur: Aut prorsus credere oportet Jesu tiiscipnlii, si reliqnis quoque scriptoribus; aut si non his, ne reliquis quidem. Dem. Evang. L. Ill, C. 5.
Tout cc cin(iuième chapitre de 1\'évêque de COsaree est remarquable comme style ct comme pensee.
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du et si la science moderne s\'est arrêtée 1h , elle n\'a les pas fait un pas de plus, malgré ses progrès tant se vantés , elle n\'a fait que prendre les objections que is, les Pères de l\'Eglise, è, défaut mètne du paganisme ito inorédule , se posaient déja et anéantissaient d\'avance ie, en vue de 1\'avenir.
nt Seulement la science moderne s\'annonce avec plus
is- d\'éclat , produit ses doctrines avec plus de tapage , ie et enveloppe son mythe dans les nuages de formules Is scientifiques, qui, hélas 1 nc le sauvent pas du naufrage.
On ne saurait , du reste , trouver une réfutation Lé plus péremptoire , plus pratique et plus claire de ce e rêve impie que celle que donne le savant évêque, t dans les pages vraiment splendides qu\'il consacre a li établir la vérité des faits évangéliques.
t Soit dit en passant, Eusèbe de Césarée était uu
bomme tout a fait remarquable ; il avait parcouru la ! Palestine , pour mieux apprécier le texte sacré, et se
i rendre compte sur les lieux et par lui-même des
évènements de la vie du Sauveur. Son amitié avec Constantin le mettait a même de recueillir bien des secrets , de savoir et d\'examiner bien des faits. Ce grand prince avait mis a sa disposition toutes les archives de l\'empire. Nul n\'était mieux placé ni plus favo-risé que lui pour avoir une pleine connaissance de ce qui s\'était passé a Jérusalem et aillcurs.Sa vie s\'est partagée entre deux sièclos (265—340); il appartient au troisième et au quatrième; époque assez rapprochée de celle du Christ et des apótrcs. Ses volumineux ouvrages prouvent 1\'élévation et la fócondité de son esprit orné d\'une érudition immense. II disposait de la bibliothèque très-considérable de l\'Eglise de Jérusalem et de celle de l\'académie de Césarée, formée par son ami St. Pamphile, laquclle ne comptait pas moins de trente mille volumes.
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Voila pourquoi, soit qu\'il écrive 1\'histoire do l\'Eglise,
dont il est le premier annaliste, soit qu\'il défende les auteurs dos quatro Evangiles, son témoignage a une valeur exceptionneile et fait prendre eu pitié la critique attardéo de Strauss et de ses disciples. Je sais quelle ombre offusque la mémoire d\'Eusèbe ; je sais qu\'il s\'est laissé entrainer dans le courant arien, mais ses grands tirts no sauraient effacer ses grands mérites, II cut deux amis dont l\'affection l\'honore devant la postérité: lo grand Constantin et le martyr St.
Pamphile,
J\'ajoute, pour finir cos réflexions, une pensee bien naturelle.
Quand on a le bonheur de goüter los Pères do TEglise, d être quelque peu initié a leur vie etaleur al
travaux, les faussaires modernes, protestants, de l\'Alle-magne paraissent petits et méprisables. Aussi le protestantisme recule devant cetto étude qui le tuerait (il le sait bien) et donnerait gain de cause a la vérité 1
catholique. 11 s\'agite convulsivement dans les boues du panthéisme, devenu le refuge object de sa hautaine et triste incrédulité. Ne ressemble-t-il pas a ces mauvais esprits dont parle l\'Evangile, qui, sur l\'ordre du Christ, passérent dans un troupoau immonde pour aller se précipitor dans la vase des mors? Et c\'est la,c\'est dans la vase impure, qu\'il prétend construire 1\'édifice de la negation ; la qu\'il déclamo philosophie et exégése; la qu\'il trouve la science qui devrait désormais rempla-cer la foi; mais c\'est la qu\'il étouffe, qu\'il périt, faute d\'air et de lumière.
Nihil tam absurdum quod non dictum fuerit ab aliquo philosophoriTm.
ClOÉRON.
Rien de si absurde qui n\'ait été soutonu par quelque philosophe.
Dicentes se esse sapientes^ stulti f acti sunt, lis s\'actribuent le nom de sages, et sont devenus des insensés.
A ve rit ate quidem audi turn avertent^ ad fabulas au tem convertentur. — lis détour-neront l\'oreille de la vérité, pour la prêter a des fables. St. Paul.
Lorsque parut, en 1835, avec privilege royal, la Vie de Jésus, par le docteur David-Frédério Strauss, répétiteur au Séminaire évangélique de ïubingue, l\'Allemagne, quoique déja profondément plongée dans l\'incrédulité et le sophisme, poiissa un gémissement d\'ineftablo douleur. Le ministère prussien effrayé con-sultait sar la conduite a tenir envers un homTne qui se donrtait pour mission d\'arracher au peuple la plus auguste et la plus chère de ses croyances. Dans les académies et dans les tavernes, partout, les têtes étaient en feu, et le bon sens indigné se pronoiKja avec horreur contre un livre qui lui parut n\'avoir d\'autre inspiration que celle de l\'ènfer.
Quelle était done la grande thèse de ce livre ?
II venait apprendre a l\'Europe que le Christ n\'est qu\'un mythe, e\'est a-dire que le Christ n\'a point existé tel que le dépciguent les Evangiles, que le génie de la fable s\'est emparé de ce personnage, sublime sans doute dans la morale qu\'il a donnée au genre humain, mais scmblable aux autres hommes pour tout le reste*
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Jésus de Nazareth est, cartes, le plus touchant idéal de la vertu, mais il n\'est pas le Fils do Dieu par nature ; ses oeuvres prétendüraent miraculeuses ne sont que des fictions charmantes, résultat de Tamour et de renthousiasme qn\'il sut inspirer a ses disciples, en mêmo temps qne de leur bonne foi et de leur ignorance/\'
Voila la these du livre de Strauss.
Etait-elle nouvelle ? Etait-il seul a la soutenir\'? „Strauss pronon^aquot;, dit Tholuck, „au péril de son „existence civile, un mot que beaucoup d\'hommes en „habit noir (il s\'agit des ministres protestants) ont „peut-être maintenant clans Ie coeur et qu\'ils n\'osent „laisser venir jusqu\'a leurs lèvres ; on voit combien „il est sur de n\'être pas un flot isole, mais de couler „au m\'lieu d\'un fleuve dont le lit étendu le protégera.quot;
Tholuck, s\'étonnant ensuite de l\'étonnement manifesté par les ministres de la prétendue Réforme, a l\'appa-rition du livre sacrilege du répétiteur dc Tnbingue, pose cette terrible qiiestion :
„Comment n\'aurait-il pas été accueilli avecjoiepar „une race si hypocrite et si lache, ce champion qui „s\'expose a toutes les fatigues et a la poussière du „combat, pendant qu\'eux, se cachant derrière les buis-„sons, se contentent de se frotter les mains et de se „sourire los uns aux autres ? (1)
Dela est horrible !
Uno gloire de l\'Eglise catbolique c\'est d\'etre entiè-remont étrangère a cotte hideuse et monstrueuse aberration. Ce suprème sacrilege, qui renferme tous les autres, appartient en propre au Protestantisme : il est le produit satanique de coux qu\'il appello ses théo-logiens. 11 a protesté par celui qui fut son père et
Tholuck. CrédibiUté. Trad. de Valiogei-, p. 32 et 33.
— 47 —
son auteur, par Luther, contre l\'autorité divine de l\'Eglise et de la tradition; il s\'est efforce d\'établir l\'autoi\'ité de la Bible et de la Bible seule; aujourd\'hui la Bible elle-tnême disparait, et tout, depuis Moïse jusqu\'a Jésus Christ, n\'est plus; qu\'un mythe, une hal-hicination, un vain fantome de l\'imagination éblouie.
Que Klaiber, I\'adversaire eonvaincu de Strauss s\'en plaigne, que Tholuck en gémisse avec amertume; nul n\'a le droit d\'arrêter ou d\'entraver dans son essor le lib re examen nne fois proelamé. La Capüvité de Bahylone, de Luther, aboutit a la Vic dc Jésus, de Strauss ; celle-ci descend en droite ligne généalogique de celle-la.; et, dut le pére Martin on rugir d\'iiulignation dans sa demeure d\'otitre-tombe, je dirais encore ([ue Strauss est son disciple autant etplus que Mélanchton Ze kcn-aimé.
Le juit Salvador a raison de dire ; „L\'ouvrage du „professeur de Tubingue a surtoiit un grand sens „comme dernière expression de I\'esprit du Protestan-„tisme. La Réforrne s\'était fait illusion a elle-meme „en se eroyant un mouvement tout chrétien, un retour „pur et simple aux doctrines évangéliques.quot; (1)
Cependant le radicalisme qui depuis de longues années s\'est affirnié et afïermi en Suisse, tressaillit de joie devant I\'oeuvre de Strauss. Aussi lorsque celui-ci fnt oblige de quitter I\'Ailemagne, on I\'appela a Zurich. Zurich lui confia la chaire de théologie. (!) Mais le gouvernement radical de cette ville avait compté sans le peuple , sans la partie honnete et croyante du canton. Dans la nuit du 5 au 6 sep-tembre 1839, le penple se souleva et les paysans, accourus de toutes parts du fond des campagnes,
Salvador. Jésus-Christ et sa doctrine. Preface XTX.
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armés de fusils et d\'instruments de labour, balayèrent et chassèrent le gouvernement et le professeur.
Les paysans voulurent venger leur foi outragée : seu-lement, pour empêcher le radicalisme de revenir , ils auraient dü. conserver une énergique attitude, et ne pas se laisser endorrair par les fades homélies da Comité de la Foi. (*)
Mais 1\'oeuvre de Strauss était-elle nouvelle ? Etait-ce a lui que revenait le triste honneur de rinvention du système mytliique ? Non. Son oeuvre n\'est nulle-ment originale , ellc est le résultat des aberrations pliilosophiques et exégétiques de toute une époque, Le répétiteur de Tubingue ne fut qu\'un plagiaire, qu\'un logieien; il a appliqué largement un système tout trouvé au personnage le plus vénérable de l\'his-toire , a la divine personae d\\i Christ; et il l\'a fait froidement, sans la moindre emotion, sans verser une larme , avec un cynisme effrayant.
• C\'est Spinosa qui est le véritable ancêtre des mytbiques.
Mais avant d\'arriver au mythe , c\'est-a-dire t\'i la transformation poétique et purement imaginaire d\'un événement tout simple, le libre examen, le sens privé de Luther et de ses réformés fit un détour aasez long dans les marais de Grérasa, région boueuse et brumeuse oü s\'avonturent les possédés et d\'im-mondes troupeaux de porcs , je veux parler du pan-théisme. Et c\'est la que nous rencontrons cette figure pale et maladive, solitaire et amaigrie, appelée Spinosa.
Ecoutons Strauss lui-même. Examinant, dans sa Dogmatique chrélienne, les idéés de Spinosa sur l\'in-
(*j Voyez Crétineau-Joly. Hist, du Sonderbund. 1 v.
— 49 -
it carnation, il dit: „Par a a negation autant quo par „hoi: affirmation , il a montré aux rationaliates com-i- „ment ils devaient construiro leur Christologie.quot; s Voila done Spinosa, le juif devenu mennonite et
s de mennonite devenu pauthéiste , proclamó par \'« Strauss lo père du ralionalisme allemand. Voilk I\'homme quo Schleiermaeher , le comtemporain do Strauss , le prédicateur do la cour de Berlin en 1830, osait mettre a coté du Christ et même au-dessus de i lui, et auquel il prodiguait 1\'épithète de saint! !!
Ignominie 1
3 Quelle est maintenant eette negation, quelle est cetto
affirmation dont parle Strauss V , „11 n\'est pas nécessaire pour le salut, dit le juif d\'Am-
! „sterdam, de croire a un Christ selon la chair; mats „il suf fit do la croyance a l\'éternel fils de Dieu, e\'est-a-„dire (rcmarquez cetto explication) a Tetornelle sagesse „de Dieu, qui s\'esi manifestée en toutes chases, puincii\'a.-„lement dans l\'esprit iiübiain, et par-dessus tout dans „Jésus-Christ.quot; (*)
Le langago est clair. Jésus-Christ, pour Spinosa, n\'est qu\'une simple personnalité comme Platon ou Spinosa lui memo, comme tout homme enfin. Dans ce peu de \'mols, selon l\'observation d\'un auteur, se trouve le résumé do la christologie do Strauss et de touto Pécole liégélienne.
Spinosa, n\'admettant qu\'une substance unique qui est en memo temps pensée et étendue, ne pouvait raison-ner autrement. Pour lui le Christ ne pouvant être qu\'une pensée comm ï une autre, plus vigoureuse, plus sublime qu\'une autre, mais point d\'une substance ou d\'uno nature différente. Elle ne pouvait done pas non plus se manifester autrement que celle de tous les
(*) Spinosa. Epist. XXI.
0
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humains. Voila pourquoi il faut rejoter les miracles et natv
s\'en tenir a, la doctrine ; voila pourquoi 1\'Incarnation son
se comprend aussi pen qu\'un cercle qui deviendrait que\'
carré. „(*) „Oui, dit-il a un de ses correspondants, a atiii
„Oldenburg, je prends a la lettre tous les récits des en
„Evangélistes qui se rapportent a la passion, n la „c\'(
„mort, a la sépulture du Christ; mais quant a la ré- „dis
„surrection, je l\'interprete allégoriquement.quot; „rif-
Jl va sans dire que, conséquent a lui-même, a son „pr
absurde principe d\'une substance unique, le juif men- „l\'u
nonite et panthéiste traite l\'Ancien Testament comme „lei
le Nouveau : les miracles de Moïse disparaissent comme „de
ceux du Christ, Enfin, dans son Traitéthéologico poli- „tr
iique, il affirme qu\'il faut surtout cherclier dans la „ui
Sainte Ecriture la religion naturelle, et il aime a croirc ]
qu\'e« cela, elle n\'est nul loment mendosa. depravata af que ct
On ne peut done le nier, e\'est Spinosa qui, par son 11
panthéisme, posa d\'abord le principe de la négalion. coi
Rejetant le Uieu créateur, personnel, extramondain, d\'c
il ne pouvait admettre un Eils de Dieu égalcment et personnel, ni aucun phénomène en dehors et au-dessus
des causes naturelles contenues dans sa substance l\'u
unique. Aussi Kant, Eichte, Hégol, Schelling, tout L\'
en s\'écartant considérablement de sa prétendue philo- un
sophie (car tous ces hommes-la ne sont jamais d\'accord on
et ne veulent d\'autre philosophic que la leur), ar ra rivent a la mème conclusion.
Kant s\'enferme dans son moi \\ il ne reconnait d\'exis- nt
tence que l\'idée et la logique. Eichte sort du moi ct 1\'i crée le non-moi ou l\'univers qui n\'est que la refraction
de sa pencée. Schelling pose l\'identité absolue de la in
--ai
(*) Spinoza, loco citato.
- 51 —
et nature et de la pensée, de la matière et de l\'esprit; )n son Dieu est le dieu-monde do Spinosa reproduit avec it quolques modifications, Hégel, en même temps que lui, a affirmait l\'indentité absolue, mais avec plus de force, is on idéalisant la matière. „L\'absolu, avait dit Schelling, a „c\'e.st l\'indentité entre l\'idéal et le réel. „L\'absolu,
„disait Hégel, c\'est IMdée, l\'Idée une, éternelle, impé-„rissable. En puissance (!) dans le principe, elle s\'ex-n „prime ou se réalise par la parole, et rexistence do
„l\'univers est le résultat de cette manifestation : touies b „los existences sont des moments, des parties ou des
3 „degrés du développement de l\'Idée, et la logique
„transcendentale, source de l\'Idée absolue, est la science i „universellequot;.
1 Dans cette étrange théorie que peuvent-être le Christ
1 ot le Cliristianisme ?
Hégel répond : l\'Idée se développant dans l\'humanité. II ose dire: l\'Idée abstraite c\'est le Ph-e\\ l\'Idée concrete ou se répandaut dans l\'humanité, et sortant d\'elle-même pour ainsi dire, par la création, c\'est le Fih, et enfin l\'Idée scientifique c\'est le Saint-Esprit.
II était nécessaire que l\'humanité vit et expérimentat 1\'unité du fini et de l\'infini, du divin et de l\'humain, L\'Idée devait done produire un homme en qui cetfe unité fut constatée et qui en cut la pleine conscience en lui-mème. Or Jésus fut eet homme, et telle est la raisou du terme: Incarnation.
Jésus est done l\'Idée consciente d\'elle-mème, sous une enveloppe historique, sous la forme concrete de l\'individu humain.
ïoutefois comme l\'Idée se développe dans cliaque individu, il est olair que chaque individu peut se dire, au mêmo titro que lui, Fils de Dieu.
II y a cependant une différenee, non pas essentielle
il est vrai, mais néanmoins profonde, entre Jésus ot les autres hommes. En effot, il se distingue do nous en ce qu\'il a eu la pleine conscience de l\'uuité du fini et de l\'infini, du divin et de l\'humain dans sa personne. Aussilaiin de ses enseignements est do communiquer cettu pleine conscience a tons.
Nous demandons ici s\'il n\'est pas étonnant que I\'\'Idee divine (Vest-a-diro Dieu, lo Père a l\'état abstrait) s\'ignore ellc-mêrac ? Quelle saino raison concjoit done r/dde divine, engourdie, paralysée, plongée dans une sorte dc lethargie, inconsciente d\'elle memo ? .. . N\'cst-ce pas I\'absurde, n\'est ce pas 1\'incroyable au suprème degré?
Cependant ne perdons pas courage.
L\'oeuvre rédomptrice de Jésns aura pour résultat d\'élever Dieu a l\'état d\'Esprit devenu le partage de toute la communauté humaine. Cquot;) Ce sera latroisième grande période de la vie divine.
L\'Idée divine consciente de Jésus iinira done par réveiller l\'Idée divine ignorante et impuissante dans tous. (!!)
Aussi quand l\'liumanité aura acquis la pleine conscience d\'olle même, c\'cst-a-diro quand Dieu apprendra enfin a se voir, a se oonnaitre, le règne de l\'Esprit aura atteint sou apogée, et cette pleine conscience s\'appellcra Foi.
Ce fatras; que le professeur do Berlin nous a donné pour do la scienco, sent Spinosa d\'un bout a I\'autre. Hégcl n\'a fait que formuler la billevesée christologi-(ine de cet esprit toujours encroüté do judaïsme. Strauss no s\'explique guèro autremont, ct n\'est que le copiste
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d\'Hégel. Son mérite .ypécial (!) est d\'avoir porté le röve spinosisto et liégélien sur lo terrain pratique, et d\'en avoir appliqué les consequences aux divers évc-noments de la vie de Jésus.
Nous avons Lien le droit de: le dire, voila les extravagances que la folie qui se croit sagesse débite aujourd\'hui ; voila ce que rAllemagne protestante ap-pelle pompousoment philosophie; \\oi\\.!dles saturnales de la science, selon le mot d\'Alexandre de Humbold (1); voila le bon sens, !e sens intime, le sens commun, la conscience, la notion du juste et de rinjuste foulés aux pieds par l\'imagination, par le rêve, par le délire de l\'orgueil humain.
ün ne saurait mieux chatier cette prétendue philo sophie ([ue ne 1\'a fait Edgar Quinet, d\'ailleurs si peu suspect d\'UlLrainontanisme. Voici ses très-remarqua-bles paroles:
„A force de se confondre avec la divinité, il arrive „que riiumanité s\'infatuo jusqu\'a la lolie. En voici un „exemple qui est devenu populaire, suivant la doctrine „de Vabsolu, réduite a son expression la plus simple. „Dien sommeillait dans un rêve moitié végétal, moitié „animal depuis des millions d\'années ; il ne donnait „d\'ailleurs pas le moindre signe de vie. Moïse ct le „Christ le tirèrent do eet engourdissement éternel. „Mals il y retomba bien vite et cette fois plus pro-„fondément que jamais. Les choses durèrent ainsijus-„qu\'a Tan 1804, avec quelques mélanges tie rêves in-
De Humboldt lui-même cependant étail un des esprits les plus irréligieux et Ids plus mauvais de ce siècle. 11 avait pour lui-même unc sorte d\'udoration; il méivisait tous les auties ; slt;m orgueil était insupportable, sans limites -• Voyez J. Jansen; Zeit und Lcbcnsbihier p. fi9-85 driltc AtiJInge. Du reste, celui (jui veut être edifié sur 1c coeur et le carac-tèe de Do Humbold n\'a qu\'a lire ses lettres a ISarnhagen et a Hansen. -- Quel orgueil ! quelle haine ! ijuelle hypocrisie ! (juclle basse envie !
— 54 -
„signifianis. An commencement de cette mème année, de V:
„Dien n\'avait pas encore la moindro conscience de ce qui iquot;
„qu\'il était ou pouvait être. Cc nc fut quo veis le établ
„milieu de l\'automne qu\'il fit définitivement connais- **n
„sance avee lui-même, dans la pei-sonno et la conscience hégél
„do M. le docteur Hegel. Cet épisode important de la est c
„vie de Dien se passa le 23 Octobre, sur le chemin curie
„de Bayreuth, a S1/^ h. de 1\'après diner. Depuis ce débit
„moment l\'Eternel se sentit vivre et negarda plus le le C
„moindre doute sur sa propre existence. Un peu plus ne c
„tard il fut nommé professeur ordinaire a l\'académie dans
„de Berlin. Alors sa carrière fut assurée.quot; (*) s\'il i
Quelle verge ! quelle satire ! En vérité, il faut re- L
mercier Q\\iinet d\'avoir écrit ces lignes pleines do bon c\'esl
sens et de verve gaiiloise. Et cependant il aurait du abslt;
se souvenir que lorsqu\'il écrivait un jour; „II faut m1
étonffer le Christianisme dans la bouequot;, il commettait cesi
une folie aussi atroce que celle qxie décbira la lame pen
acérée de son style. Car enfin, oté le Christianisme, vore
que reste-t-il V Un déisme vague qui n\'est que l\'avant- ^
courreur de 1\'inévitable panthéisme. qu\'
Considérée au point de vue moral, cette désastreuse s-\'U
doctrine légitime tons les forfaits, lache la bride a pai
toutes les passions ; I\'ldce divine inspirera, poussera néc
partout et toujours les hommes; au point de vue po- 1
litique, elle renverse touted les autorités, toutos les un
lois, elle aboutit nécessairement au communisme et soi au socialisme.
Et faut-il done un grand effoit d\'esprit pour trouver de
ces sortes do conceptions arbitraires et d\'imaginations mi
grotesques, qui appartiennent plutöt au domainc do Bi
la flclion qu\'a celui do la philosophio ? Elles me font pc
1\'effet de la forêt enchantée du Tasse et dos vaisseaux c\'
(*) L\'Allemagne et l\'Italie. T. I, page 128. a\'
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de Virgilo métamorphosés en nymphcs. C\'est un poëte (jui invente une fable, ce n\'ost pas un philosoplic qui cta!)lit uno doctvino.
On voit cepcndant ([ne rien ne manque au paathéismo liégélien, pas même la Trinité, I\'lucarnation, la Foi. Ceci est encore remarqnable eliez Scihelling. Rien de plus curieux, de plus fantastique que ce que ce professeur a débité dans sa chaire de Berlin, sur Dieu, l\'homme et le Christianisme. II fant absolument 1\'entendre: on ne croirait jamais que I\'esprit hnmain puisso donner dans d\'aussi éclatants, d\'aussi lamentables travers, s\'il n\'en fournissait lui-même la preuve.
L\'idée do I\'ctre absolu est la base de son système: c\'est ce que nous avons vu. Mais qü\'cst-ce que l\'être absolu V
„C\'est (qui done Tent jamais cru ?) Vitre aveugle, nécessaire, anlérieur a toute persée, a tout ce que la pensée ^)eut conccvoir. Dan blind nothwendige und un-vordenkliche Sein.quot;
Voila, sans doute, une conception étonnante ! Jus-(ju\'a Schelling on avait toujours ponsé ([ue la perfection si\'ule est line raison d\'existence, et que l\'ètre infiniment parfait est le seul être nécessaire. Un être aveugle, nécessaire eat complètement étranger a la raison Immainc.
On dit quo Schelling venait de faire une visite a une maison d\'aliénés, qnand cette idéé poussa dans son cervean! Etait-ce un propos do l\'un des patients?
„Toutefois eet être absolu aveugle est la substance de tout ce qui oxiste. C\'est Dion dans son état primitif, mais point comme Dieu, seulemcnt comme être {Sein), Bientót cepcndant Dieu s\'en dégago, par un actelibre, pour devenir l\'être nécessaire conforme a sa nature, c\'esl a-dire pour devenir Dieu en devenant Esprit. Cet acte s\'appollc thêor/onique (der /heogonische Process). II
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est suivi immédiatemenl de I\'tvcte cosmogonique [der cosmogomschc Process), puisque la creation est lo ré sultat inevitable du développement et de rachèvement do l\'être divin. En effet, pour être souverain, Dicu doit avoir un empire {uvi Herr zu sein, muss Gott Etwas zit heherschen haben), et connno la souverainetc est l\'es.sencu mêmo do la personnalité (das Wesen der Fersönlichkeü), il s\'ensuit quo Diou ne peut s\'élevcr a la personality quo par l\'aete oréatour ou cosmogonique. Cette personalité est alors réellement Trinitiquot;
On doit se demander comment dans Vêtre. aveugle peut se trouver un Dien intelligent et libre. Palpable contradiction. S\'il est aveugle, il n\'est done pas libre, puis que la liberté suppose rintelligence ; s\'il est libre, il n\'est done pas aveugle. Et üloii qui sc dégagc, qui sort de eet espèoe d\'etre chaotique, de pléróme gnostique, et qui, en sortant de la, devient esprit! Que d\'absurdités 1 Que nous sommes loin ioi de la sublime définition de la Bible, la scule que la raison avoue : Ego sum qui sim. Je suis Celui qui est. Mals Ie Dicu do Schelling, qui devient esprit, (!! )qu\'était-il done auparavant ? 11 n\'était pas l\'être aveugle, puia-qu\'il s\'en dégage, et puisqu\'en s\'en dégageant, il le fait disparaitre (wird aufgehohen). Passous sur le développement et Pachèvement de l\'être divin, sur la personnalité confonduo avec la souveraineté, sur la nécessité de l\'aete créateur, toutes fantaisies, toutes fictions panthéistiques repoussées par l\'idée de l\'être infiui, idéé claire pour la raison, qui voit un Dieu plcine-ment et essentiellement parfait, spirituel, éternel, libre et trouvant en lui-même sa gloire et sa beatitude.
„Peur donner une base (Unterlage) :i Tacto tliéo-gonico-cosmogonique, Scbelling prend dans Vêtrc avmgle. nécessaire trois puissances, qu\'il nomme aprioritcs de l\'être
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lcr {Aprioritaten des se ins). Co sont, premièrement, la •é volouté iiiconsciento {den heioustlosen Willen), cause
matérielle de la création , (la nature en Dieu); 3U deuxièmement, la volouté consciente {den hesonnenen f/f Willen) , cause efficiente de la création (la raison , f,5 le Vorbe, la lumière de Dieu) ; troisiémement, l\'union des deux volontés (die Einheit beider), cause finale !r de la création , secundum quam omnia fiant.quot;
}. Muis, ces trois puissances ótant arhitratrement don-
quot; nées, comment s\'accomplit l\'ceuvre créatrice {der
■g Weltschijpfungsproccs) ? Ceci est infiniment curieux.
D Don Quicliolte pliilosophe n\'inventerait rien de plus
extraordinaire.
„L\'ceuvre créatrice s\'accomplit par la tension des trois puissances en Dieu {die Spannung der drei l\'o-, tenzen m Gott), Par elle 1\'être divin ne disparait
pas {isl nich aufgehohen) , mais il est suspendu {ober doch suspendirt). Toutefois, par l\'effet do la tension, les puissances sont raises hors de Dieu {sind ausser Gott (jesetzt); elles sont, par conséquent (s\'il est permis de s\'exprimer de la sorte en frai^ais), commc dédivinisées {gleigsam entgottet) et ne demeurent plus en Dieu qu\'a l\'état de pure puissance {und hleiben nun mehr der Put enz naeh in Gott)quot;
Qui no prendrait en pitié ce pauvro philosoplie ,
Cu jus vel ut regri som n ia
Vudiu finguntur species!
„Aussitot, continuG-t-il, I\'etrc possible {das Sein könneuic) passa do la pussibilité a l\'acte et fut, de cetto fa9ou , placé hors de Dieu. Mais pendant que la première puissance fut soulevée {erregt wurde), la seconde, a son tour, passa de l\'état j.urement possible ti l\'état réel, et ehereba a vaincro la pre-niièro , pour la faire rentrer dans son centre et lui rendre l\'ètre divin. !! I Cello-ci toutefois, dans sou
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état centrifuge , devint la mattere du monde, celle-la exoeni
en devint le principe formol. Entiu lo but et la ten- place
danee de co procés (des processes) furent de faire que i
passer la troisième puissance do l\'état possible a (Vun
l\'état réel, et alors soulemont, comme complément qui a
et acbévemont do l\'oeuvro créatrice , l\'Esprit com- Av
men^a ii rayonner dans 1\'homme.quot; L\'a
Voila done Diou , lo monde et Fhomme ! Voilii la au ti
cacophraséologie (jiii doit romplacer le sublime créat
hexaméron de Moïse ! L\'idéo d\'un Dien personnel et trave
extramondain du législateur des Hébreux , cetto idéé alors
pure et magnifique ; la parolo créatrice , le sublime l\'Esi
fitd, et rhomme enfin fait a l\'image et a la ressem peut
blanco divines , devraient céder la plaoo a cette réali
fantasmagorie méprisable et impudonto. la ï
Spectatum admissi visum teneatis, amissi! vail
Prenons toutefois notro coeur a deux mains et ^
Cost par ce travail créateur du monde quo JJiou c011;
constitua sa trinité et parvint a sa perfection abso- , (jUe
lue. La première puissance est la porsonne du Pére se^
en taut quo réalisée (sortie du centre) et ramenée ^u(
dans le centre par la seconde puissance. Celle-ci est ^0(
le Pils pour aufant qu\'elle raméne en lui-mème 1\'ètre ( centrifuge du Pére , et puisque par la elle retourne,
ello aussi, comme personnalité dans le Pére. La
troisième puissance est la porsonne du Saint Esprit, teh pour autant que, comme fin et résultat du travail créateur, il s\'élève a l\'état réel, et retouine ainsi
avec lo Pils dans le sein du Pére. 1U
Telles sont les burlesques imaginations dignes tout f a fait d\'un bonze cbinois ou d\'un brahraane hindou ,
débitées a Berlin sur f)ieu et la création, par le ^
philosophe (!) Schelling. C\'est dans cos énormes p
cxoentricités ()ue donnent ceux (jiic lu Protestantisme place parmi ses grands penseurs, Peut ou conccvoir (jue de pareils monstres d\'idées sortent de la têto d\'un liorame qui a connu Muïse et Jésus-Christ et qui a conservé le bon sens V
Avaiic^ons toujours dans le pays des chimères.
L\'acte ou le travail théogoniquo no se terminc pas au travail cosmogonique. Paivenu jusqu\'au but de la création, c\'est-a-dire, jusqu\'a rhomme, il s\'eneliaine au travail de la Chute et do la Redemption, et c\'est alors seulement qu\'il se tormine. La raison en est que l\'Esprit, la troisième porsonne de la divine Trinité, ne peut arriver a son entière manifestation, a sa pleine réalité que par ce moyen, c\'est-a-dire par la Chute et la Redemption. Tel est done le second siadt\'im du travail théogonique.
Le hut et la fin (das Ziel und Ende) du travail do la création du monde (Weltschöpfungsprocess) est la conscience divine, cola vent dire la conscience réfléchie ■que 1\'Etre divin a de lui-mtmo. (Das Gotteshewust-sein). Or cette conscience divine ne peut se manifester que dans rhomme. Ainsi dans l\'hotnme seulement l\'oeuvre de la création arrive a son terme.
Grossier panthéisme gouverné par la loi de for de la fata lit él
Mais l\'homme empirique, individuel et brisé (gespal-tone) par la difference dos sexes , n\'est pas rhomme primitif. Celui-ci, co fut rhomme idéal, universel, su-praliistorique. Or dans eet état primitif, l\'homme idéal ne diffórait point do la conscience divine (War blos Gotteshcwustseiri), quoiqu\'il n\'on eüt pas la ] crcep-tion ! 11 (Er halte c.s aher nicht). Cependant dans cot état d\'inconscience et d\'ongourdissement,l\'homme n\'était pas pour Lieu un être ohjcctif, il était plutót absorbé
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Ce 1
par Dieu et touto la création l\'ótait avec lui. La re- par
lation cle rhomino a Dieu était réelle, mais elle n\'était iJéal
Or eet état ne pouvait durer. L\'homme devait par- naiurt
venir a nne véritable connaissance de Dieu; il devait, qu\'elli
par un acte propre et indivkluel, s\'élever jusqu\'a la , ^ [|/e;/
conscience divine, si Dieu voulait so manifester ploi- pourq
uemout et arriver a la réalité lu plus accomplie. 11 Dieu
était done nécessaire que riiomme sortit de son état Ha ^
piimitif {Urhewusisein) et par la-même de son état mi idéal. Or eette sortie (diezes Heraustreten) e\'est la
ü,lute\' ühers
La chute, par conséquent, ne présente rien de for- ses ^
tuit: elle fut plutöt mie divine nécessité, (eino rjottlichn pa
Nothwcndigkeit) , un moment solennel du travail nougt;
Mais comment la chute eut-elle lieu V |a ^
L\'ètie divin, suspendu pendant la tension des puis- ]
sauces, entra, vers la fin do la tension, c\'est-a-dire ieuï
lorsque le monde cut été créé, dans riiomme, créé le
dernier, et lui demeura immanent Ainsi l\'homme fut
une créature divinisée (yergottetss Geschüijf) ; il dovint ^
Dieu [ein gewordener Gott) , pour autant que les puis- s,U]
sances trouvèrent en lui leur unite. II aurait dü les ^
conserver en lui dans leur unite, en se soumettant ^
a Dieu. Mais, d\'un autre cóté, il était en son pouvoir ^u,
d\'exciter a nouveau leur tension dans le but d\'agir ()J,)
ou de légner avec elles comme un Dieu. ür, e\'est ce (jj(
Au licu de se soumettre a Dieu, il se tourna vers. p-
les puissances pour provoquer leur tension, et pour
acquérir ainsi le sentiment de sa propre divinité, pen Sl
content d\'en avoir la simple possession. (Uud so sich g(
als Gott zu filhlen, nicht zuf rieden dainit Gott zu sein)!!!
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Ce fut Ik la chute. (/Ms war der SitndenfaU).
Par cette clmtc, l\'homme sortit de Dieu, sou être idéal lui échappa ot il tomba sous l\'empiro ct dans los cliaiues d\'uno vie positivo ot terrestrc. Toute la nature cependant devait partager le même sort, paree qu\'elle u\'avait d\'appui ot d\'existenec que dans Vhomme. (Weil sie nur im Menschen ihren Bestand hatte), Voila, pourquoi la nature fut elle-meme eutrainée hors de Dieu par la chute do l\'homme, et de la aujourd\'hui sa décadence ; elle rossemble plus a une ruine qu\'a un edifice.
Done la chute fut un acte suprahis tori quo , (eine iibergeschichtliche lhat); ello n\'est historiquo que par ses résultats.
Parad ces résultats il taut d\'abord signaler une nouvelle suspension do l\'être divin (eine neue suspension des göltlichen Seins). L\'homme ayaut produit la tension des piussances, les a fait de nouveau sortir do Dieu ot los a ainsi privéos de leur gloire et do leur personnalité (entherrlicht und ihrer Persüulichkeit berauht). Mais mal lui en prit! Aussitot olies éta-blirent sur lui une domination ennemie, s\'emparèrent do sa conscience divine ot devinrent pour lui des puissances objectives, a la discrétion desquelles il fat livré sans merci.
Cost ce qu\'on doit afftrmor surtouc de la première puissance, car elle fut soulevée par la chute (wurde erre.gt) ct privéo de sa divinité. Dans eet état (in dieser Entgotiung), elle se présente désormais oomme puissance mauvaise {böse Potenz), établissant son empire sur l\'homme; ct voila ce qu\'on nomme Satan. Celui-ei n\'est done pas une créature , mais un être supérieur (ein ühergeschupjliches Weseii), pas une personnalité, mais un principe. Cost done riiomme qui,
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a, ce point de vuo, a produit Satan, lequel n\'est autre Or
chose que le mamais vouloir divin (dn- götlliche II»- gi(lU(
wiUe) excité par rhomme et luttaiit, dans le sein la ci
même do Dien, contre la volonté divine. Or, tout horame (ine
venant on ce monde subit le joug de ce principe : c\'est le s(
le pêché originel, s\'am
Ainsi Schelling a réhabilité Satan. Satan est le L\'ar
produit de I\'liomme et ne diffèro point ossentiellement ram^
de Dien, dont I\'liomme, a son tour, ne diffcre pas ! cons
Quolles inventions ! Et peuvent elles sortir d\'uno tête pati
quo le bon sens et la raison éclairent! Compritnons (auj
3ependant toutes nos pensées, tous nos .sentiments et pers suivons jusqu\'au bout les rêves insensés ot sangrenus du philosophe berlinois.
Par la chute de rhomme, la première puissance fut I
soulevée et privée do sa divinité, nous l\'avons vu. cas
Par cette même chute, la mëme catastrophe arriva ext
la seconde puissance, a la puissance démiurgique (die de
demiurgische Potenz). (Sic.) Elle fut séparée do Dien, et
dépouilléo de sa gloire et do sa divinité. Au terme du hrc
travail créateur, elle avait été élevée a l\'état glorieux Fi
de personnalité en Dien, mais la chute lui ravit cette an
gloire, et Dieu dut se retirer d\'èlle, et no put plus nu
adu, en acte, rester en elle, mais seulement potent ia- ta
liter, comme simple puissance [der Po tem nach). C\'est le
ce que TApotre exprime on disant que le Christ avant pt
son incarnation n\'était point Dieu (!), mais seulement er
iv iw/xpfi Vstiü, in fonua Dei; il no partagoait pas l\'es- d(
senco divine, mais la formo de Dieu (die Gestalt ai
Gottes), de manière a pouvoir se rendre mattre du ^ monde et vivre sur le même pied que Dieu (mit Ooit
nuf gleichem Fusse leberi). (*) c\'
(*) On ne peut vraiment concevoir comment un homme instvuit, un n-
peu au courant du textc lt;lc St, 1\'aul, puisse \\e comprcndre et l\'ex- ic
c
— «a —
Or il est a remarcjiier ([uo la puissance démiur gique fut une sorte do médiatrico dans I\'ceuvie do la creation , parce qu\'elle vainquit la première lors-quo cello ci out quitté sou centre , ot la ramena dans le sein de Dieu. Voila pourquoi, après la cliuto, ello s\'annonce de nouveau comme puissance médiatrice. L\'acte réparateur de cette médiatiou consiste a ramener dans le Père l\'otre tombé, et a brisor par conséquent le mauvais vonloir divin, l\'être rebollo, Satan , en un mot , dont la nature doit être détruite (aufgehohen) pour rétablir la naisssance des trois personnes divines , interrompue par la cliute.!!!
Telle est 1\'ceuvre de la Redemption.
Mais comment s\'est-elle aocomplie ?
La Redemption ne pouvait avoir lieu que dans In cas ou la puissance médiatrice renoncerait a son être extradivin {das aussergöttlichc Sein aufgnh) qu\'elle tonait de rhomme , puisqu\'il fut le corollaire de la chute , et I\'offrirait en sacrifice a Diou (nnd Gott zum Opfer brachti\'). Elle aurait pu , sans douto , le consorver: le Fils aurait pu s\'approprier la divinité (die Gottheit an sich reissen) et se constituer ainsi lo maitre du monde. Aussi bien et fut dans ce but que le tcn-tateur s\'approcha de lui. Mais le Fils préféra faire le sacrifice de son être extradivin , et, en entrant , par ce sacrifice , dans la soumission la plus absolue envers le Pcro , il mit le divin en liberté et vainquit de la sorte l\'être rebelle refoulé hors de Dieu (das ausser Gott gesetzte widevstrehende Sein). II suivit lo
pliquer comme Schelling. I/apótre met en antithese «la forme de Dieu,quot; iVsiiü «avec laforme de 1\'esclavequot; /w/xpij dauhiö comme il s\'exprime, c\'est-a-dire la nature divine avcc la nature humaine dans le mystere de I\'lncarnatioQ. Ad 1\'hil. II, 5, 0, 7. Le contexte d\'ailleurs est telle-ment clair, l\'affirmation de la divinité de Jesus-Christ tellcment évidente, ici comme en cent autres endroits de St.Paul, qu\'ll faut être philosophe comme Schelling pour n\'en rien voir.
I
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monde devenu lui memo étranger ii la divinité, et, pour Ie conserver et le sauver, pour le sóustraire au mauvais vouloir divin, il s\'en fit Ie complice, eu quelque manière, il se chargea du péclié et de toute la colère do Diou.
L\'actu par lequel s\'accomplit ce sacrifice s\'appelle Incarnation.
Or puisque l\'Incarnation n\'est autre chose que le changement de l\'ètre extradivin en homme, il s\'ensuit que la puissance médiatrice n\'en a pu prendre la ma-tière qu\'en ello-même: elle s\'est matérialisée elle-mêmc. La femme ne fut que le lien et 1\'instrument de cette transformation: le Logos en apporta la matière avec lui. 11 n\'y a done dans le Christ qu\'un seul et même sujet, subsiantiellement homme, suprasubstantiellement Dieu. Le divin c\'est la natura naturans, l\'humain la natura naturata!!!
Dans la mythologie (! !!) et l\'Ancienne Alliance, la puissance médiatrice n\'a surmonté qu\'extérieurcment le principe contraire a Satan ; mais par le sacrifice de son Incarnation elle lo surmonte intérieurement, en lui-même, et le raméne en Dieu. L\'Incarnation sert ainsi de preparation, de transition au grand acte, a l\'acte réel de la Reconciliation, et au rétablissement Je la vie divine, interrompue par la chute. Par elle la puissance médiatrice récupère sa personnalité divine commo vrai Fils de Dieu. Dés lors toute tension est terminée, et la troisième puissance apparait cotntne personne divine, comme Esprit (ct^s Oeist). La suspension de I\'Etre divin cesse, et la Trinité se eonstitue définitivement et parfaitement.
— Est ce que le dieu de Schelling qui, d\'après ce que nous venons de voir, est a la fois dieu , monde, homme et Satan, est done enfin parvenu a l\'apogée de son être ? Loin de la. —
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II n\'arrive a ce résultat que lorsqu\'enfin la Ré-demption se sera répandue sur tous les hommes, et quand lous les hommes auront revêtu l\'Esprit {den Geitst (ingezogen haben), Voila pourquoi le Christ après sa résurrection, demeuro toujours encore hors de Dieu, mais avee eette différenoe que cela a lieu du consentcment de la volonté divine, tandis qu\'aupara-vant il tenait son indépendance {seine Selbstandigkeü), son autonomie, de la chute de 1\'homme. Cependant, a la consommation de toutes choses, il retournera en Dieu avec tous les hommes, et Dieu sera tout en tous.
Tel est le système religieux de Schelling. J\'avoue qu\'il m\'a fallu beaucoup de patience pour traduire ces folies et prétentieuses reveries. C\'est le charlatanisme philosophique a sa plus haute puissance. Schelling a ri en lui même et s\'est moqué de ses auditeurs, en débitant a Berlin ces drogues tirées du pays des chimères. II a ri, sans doute, de Tincroyable bêtise hu-maine qui lui prêtait son attention et lui prodiguait son encens. Dans sa chaire, il me fait 1\'effet d\'un de ces dieux hindous, êtres fantastiques, ridicules, impossibles, aux membres les plus disparates, les plus mons-trueux, et néanmoins vénérés sur les autels. Ce bon Frédéric-Gruillaume IV qui appela Schelling a Berlin, pour avoir en lui unquot; aide, un soutien, dans son oeuvre de reconstruction du protestantisme ruineux ! Pauvre roi et plus pauvre doctrine a qui il faut un tel secours ! La langue allemande, d\'ailleurs si riche et si belle, se prête malheureusement, avec une étonnante facilité, a tous les nuages et a toutes les extravagances de l\'csprit humain; tandis que la langue franpaise, par sa logique, sa netteté et sa clarté, est elle même l\'en-nemie de cette logomacbic ténébreuse qui cache sous
5
— GO ~
ses grands mots les plus vides, comme les phis dé- love
testables inepties. Je ne comprends pas, en vérité, être
comment le savant abbe et professeur Stöckl, que j\'ai Q
consulté et suivi dans l\'exposé du système de Schelling, tira
puisse le trouver „liardi et spirituelquot; {k\'dhn und geist- les
reich), alors qu\'il est évident que ce n\'est qu\'nn amas Le
informe d\'incompatibilités, de contradictions, de con- dix-
ceptions arbitraires, de surprenantes imaginations de énij
L\'abbé Désorges a raison d\'écrire : „La fin du cle
dernier siècle et le commencement du notre virent a
enseigner (Vxns les écoles de rAllemagno et spéciale- apc
ment de la Prusse, dos systèmes tels que l\'on est Pèi
tenté de se demander si leurs auteurs n\'avaicnt pas vn
pour but direct de se moquer de la raison, et s\'ils juf
ne cherchaient pas lt;1 conquérir k l\'cnvi l\'un de l\'autre dé la palme de la folie On avait vu autrefois en Grèce
des sophistes insulter le bon sens, mais pas a ce po
degré-la, C\'est a Fichte, Schelling et Hégcl que nous la
devons ces élucubrations merveilleuses. Le rouge monte pa
au front, quand on songe que quelquos écrivains fran- K
cais ont mis leur gloire a les répandre parmi nous, pi
en s\'effor^ant toutefois de leur enlever ce qu\'elles ont „]
Revenons encore un moment a Schelling et voyons p
comment il termina son cours tie „Philosophic do la ê; Révélationp
„Le Christianisme, conclut-il, est un fait, et, li „comme tel, il exige une explication, J\'en ai donné
„la mienne. «■j\'il y en a qui soient en état d\'en don- d
„ner une autre , qu\'ils le fassent, mais que co soit / „une véritable explication.quot;
Ces paroles manquent do sincérité. Comme nous ,
Les erreurs mod. Ch. V. Pantb. p. 104. ^
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le verrons a Pinstant, Schelling n\'adraet pas qu\'il puisse être surpassé dans son explication du Christiamsme.
Quel homme de bon sens, cepfcndant, ne se sen-tirait ému do pitié devant les fluctuations, devant les moustres de la pensée protestante en Allemagno? Le Christianisme, fondé par Jésus-Christ depuis prés de dix-iiuuf siècles, n\'aurait done en qu\'une nature jusqu\'ici énigmatique, incomprise et inexplif|uée! C\'esl un Schelling (^ui , au XIXe siècle enfin , doit, avee sa clef philosophique , ouvrir ce sanctuaire ! Le Christ a mal pourvu a l\'ceuvre de la Redemption; soa apotres n\'ont rien fait; les brillantes étoiles des Pères et dea docteurs catholiques n\'ont donné aucune vraie lumièro ; tout est resté enveloppé de ténêbres , juaqu\'a ce qu\'enfin le philosophe allemand vint déchirer le voile ! . . . ,
C\'ette absurde pretention prouve a l\'évidence que , pour explicjujr le Christ et le Christianisme , il f\'aut la puissance, il faut l\'autorité constituée dans ce but par le Christ lui-même , il faut l\'Eglise.... Qui Ecclesiam non au dier it , sit tibi tanquam ethnicus et publicanm. „Celui qui n\'écoute pas l\'Eglise qu\'il soit „pour vous un païen et un publicain. „ Voila la parole du Maitre. Et, en effet, la Redemption une fois accom-piie devait ctre comprise immédiatement; elle devait être durable, éternelle, toujours la memo; le Christ ne pouvait done la jeter en pature aux capiices ni la livreiquot; aux fluctuations de la pensée humaine.
Qui ne s\'écrierait en voyant tous les honteux écarts de 1\'esprit moderne; Credo in imam sanctam, clt;itho-licam et npostolicarn Ecclesiam.\'
N\'était ee pas au fond la pensée de Schelling lui-même. lorsqu\'il écrivit, dans sa „Philosophie de la Révélationquot;, cette phrase remarquable:
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„On doit rendre cette justice a I\'Eglise catholique riva
„d\'avoir possédé la chose (le Christianisme) et de la Xlgt;
„posaéder encore aujourd\'hui, et son mérite consiste Se 1
„en ce qu\'elle 1\'a fidèlement conservée dans son enchai- I\'Al
„ncment historique avec le Christ.quot; (1). mai
Seulement, ce qui manque a I\'Eglise catholique, que
c\'est la vraie intelligence de la chose, intelligence qui d\'a
ne peut lui être donnée que par la Réforme, et surtout lois
que par la „Philosophic de la Révélationquot; de Schelling. de
Quelles contradictions dans cette réserve faite par a \'
le professeur-philosophe! Comment, en effet, bien con- far
server una doctrine dont on n\'a pas l\'intelligence V pu Comment la conserver pendant tant de siècles et au
milieu de tant de luttes ? On comprend que cela toucho Pa
a I\'impossible. Comment, au\' surplus, la conserver fi- W
dèlement dans son enchainement historique avec le Christ, pe si Ton n\'en a pas I\'intelligence ? Est-ce que Tun ne
suppose pas nécessairement l\'autre? Tout cela est et
contradictoire et souverainement illogiquc. De sa phrase so
en faveur de I\'Eglise catholique, Schelling aurait du oc
conclure, en bon logicien ; done la Réforme fut une m
erreur; done ma „Philosophic de la Révélationquot;, est !\'(
Arrivons maintenant a 1\'oxamen des doctrines do 11 l\'école rationaliste ct de l\'école mythiquo, doctrines qui c attaquent l\'histoire évangéliquc, la personne ct les ac- t tes miraculcux de Jésus-Christ. f Ce n\'est pas Schelling cependant, c\'est Hégol, son s ___s
Dem Katholicismus muss zu gestanden weiden, er h.itlc die Sac/ie und hat sic noch jetzt; sein Veidienst ist, diese, den geschichllichcn Zusammenhang mit Christo bewahrt zu haben.
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rival irréconciliablo, qui est l\'oracle de cette école au XlXe siècle. Mais longtemps avant eux, elle tendait a se former; longtemps avant eux, les professeurs de rAllemagne protestante n\'ont vu dans le Christ qu\'uue manifestation de l\'Idée, plus grande, plus éclatante que toutes les autres, mais qui cependant ne peut avoir d\'autres causes ni d\'autres lois que les causes et les lois universelles. lis ont done rejeté les faits miraculeux do la vie de Jésus comme impossibles, conime contraires a la vérité historique, comme des hallucinations, des fantömes d\'une imagination surexcitée, comme des faits purement mythologiques.
Ainsi ont raisonné ou plutót déraisonné Eichhobn, Paulus, Lessing, Semiek, Kant, Schleieumaoher, igt;e Wette. Nous nous arrêtej\'ons a chacun d\'eux, pour poser leurs sophismes dans la balance du sens commun.
11 y a , sans doute , une foule d\'autres philosophes et théologiens (!) protestants qui se sont acharnés a souiller les divines pages des Livres Saints at la divine couronne de Jésus-Christ; mais ceux que je viens de nommer et dont j\'examinerai les doctrines , résument 1\'esp rit général de cette vaste école d\'apostasie et de chimères : connaitre ceux-ci , c\'est apprécier ceux-la.
Je ferai une étude spéciale des théories de Strauss: j\'exposerai les différentes phases de sa Christologie. 11 est instructif de suivre dans ses évölutions sue-cessives eet esprit aventureux qui n\'a jamais su trouver la certitude. II est le père de cette école franoaise qui reconnait Renan pour maitre, et qui se distingue par sa légèreté et son manque total de sincérité scientifique.
11 a vécu de 1752 a 1827. II tut prot\'esseur de littérature oriëntale a Jéna , et plus tard prof\'esseur de philosophic a Groettingue.
„Tous les penples, dit-il, placent 1\'intervention divine ou le merveilleux a 1\'age primitif do leur histoire. En cela Torient et l\'oecident se font écho. Done ou il faut admeltre l\'intervention divine partout ou il ne faut l\'admettre nulle part.quot;
Examinons cette affirmation et cette conclusion,
J\'affirme d\'abord qu\'aucun peuple ne présente un surnaturalisme comme celui du peuple juif. A ce point de vue , le peuple juif est un peuple unique. Chez les autres peuples vous trouverez des héros d\'un idéal plus ou moins grossier; choz les Israelites le surnaturalisme a un caractère de grandeur et de sainteté cpi le sépare coinplèfement des mythologies antiques. Le Dieu d\'Abraham et d\'Isaae qui s\'y révèle revêt une majesté vraiment digne de l\'Etre suprème: il est le Dieu éternel, unique, souverainement parfait; le céateur qui a tiré l\'univers du néant et fait 1\'homme a son image et a sa ressemblance. Comparez a cc Dieu les divinités des autres peuples, des Phéni-ciens, des Egyptiens, des Grrcos, des llomains, quelle différence! Quelles divinités qui se piongent dans toutes los bassesses des passions humaines! Placez-les en face de la Loi du Sinaï, et cos dioux, souillés do tous les vices, ne sont pas meme des hommes. Cetlo Loi donnée par le Dieu véritable a Moïse, c\'est la loi éternelle de 1\'humanité, la loi naturelle, c\'cst a diro
iminuable comme la nature de Dieu et celle do l\'homme.
Le raerveil\'.cux chez les-Tuifs est un idéal qui trans-purte la raison Lumaine, par sa beauté réellement divine. Ces patriarches que Dieu coi^duit, ces propbè-tes que Dieu inspire et qui annoncent l\'avenir des siècles a 1\'avance; qui prédisent a Sidon, a Tyr, a Ninive, a Babyloue, a Jérusalem leur chatiment, cbati-ment accompli a la lettre; qui fixent l\'époquo de la venue du Christ et écrivent sa vie avec une abondance de détails, dont les évènements ont attesté de-jmis 1\'étonnante exactitude, — ont-ils une ressemblance, un rapport quelconque avec les sybilles qui, dans quelques vers obscurs, j^i\'oposaient des énigmes, ou avec ces quelques oracles a double sens dont on gra-tifie l\'Apollon de DelpliesV — Tout homme intelligent ct sincere doit avouer qu\'il n\'y a pas de compa-raison possible.
Bien plus, chez aucxm peuple vous ne trouvez, comme cliez le peuple Juif, le surnaturalisme a Vétat permanent ct empreignant sans cesse toute la vie de la nation. Depuis Abraham jusqu\'a Moïso , depuis Moïse jusqu\'a David, depuis David jusciu\'aux Machabées , e\'est-a dire pendant une longue suite de siècles , le surnaturalisme , le miracle , inspire , conduit , humilic , élève , préci-pite et sauve tour a tour les chefs, les rois et le peuple d\'Israël. 11 est, en toute vérité, Tame de toute 1\'histoire israélite.
L\'intervention divine, ou le merveilleux, ne se place pas seulcment è, l\'age primitif de I\'histoire israélite , mais la traverse et la remplit tout entière, la commence, la continue et 1\'achève. C\'est la un fait aussi patent, aussi indéniable que l\'existence du soleil, un fait qui sépare profondément et complète-ment I\'histoire israélite de toutes les histoires con
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mies. Elle occupe clans les annales du monde, un domaine a part, réservé.
II est facile do concevoir qu\'on ait environné do belles fictions le berceau do plusieurs pouples ; mais aucun de ces peuples , du moment qu\'il entro un peu dans l\'histoire , a une époque connuc et suffisammont explorée , n\'a songé a soutenir ce röle. Quand la lumière se fait la fiction cesse.
Le mythe , du reste , est toujours vague par sa nature; tandis que dans l\'histoire israélite tout est clair, précis : les faits s\'y suivent et s\'y enchaïnent dans un ordre constant; ce sont des causes et des effets , en un mot, c\'est la marche de la véridique histoire.
Eichhorn est done tout bonnement ridicule quand il compare le prétendu surnaturalisme des autres peuples a celui du peuple juif.
Mais ensuite , de co que Terreur existe ici oii la , il n\'est pas permis de conclure que la vérité n\'oxistc nulle part. La vérité précède Terreur comme Taffir-mation précède la négation ; et Terreur n\'est souvent, dans les mythologies anciennes, que le travestisse-ment de la vérité.
Eichhorn continue: „Or admottre un supernatura-lisme primitif\' commun a toutes les nations, c\'est créer un monde de fables.quot;
C\'est créer un monde de fables , si Ton admet que le supernaturalisme n\'a point d\'existence réelle , est a priori une erreur. et une impossibilité , concedo , et c\'est Taffirmation panthéiste; mais si l\'on admet que le supernaturalisme existe réellement, votre consé-quence, M. le professeur, manque absolument de
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n juatesse; vous auriez du diro: c\'est confondre la
vérité avcc Terreur.
e „L\'absencc de philosopliie (panthéiste....) , continue
s Ie sopliiste, voila ce qui explique la croyance au n merveilleux dans les temps anciens.quot;
t
3 Vous vous trompez. Platon était philosophe bien
plus que vous, et croyait au merveilleux. II n\'est i pas nécessaire , du reste , d\'être philosophe pour ad-: mettre la resurrection d\'un mort. II faut tuut sitn-
; plement avoir des yeux.
„Tant que l\'esprit humain n\'avait pas pénétré la véritable caiise des phénomènes , il dérivait tout de forces surnaturelles. (Quelle est cette cause 1 La est la question). Ce n\'était pas seulement le peuple qui cm-brassait ces faciles explications; les hommes supérieurs eux-mêmes n\'avaient aucun doute a eet égard , et se vantaient, avec une plcine conviction, (?) de relations mystérieuscs avec la divinité.quot;
Est-ce que César, est-ce que Pompée s\'en sont jamais vanté ? Est-ce que Socrate, est-ce que Platon s\'en sont vanté ? Et Cicéron ne disait-il pas qu\'il avait de la peine a comprendre qu\'un augure put en regarder un autre sans rire ? Les philosophes allemands sont d\'une incroyable naïveté dans le colossal orgueil qui les distingue tous: ils ont la prétention de croire qu\'avant eux rien n\'a été examiné sérieusement, et que les espi\'its se laissaient complaisamment duper pour le bon plaisir de propager des fables. Quelle pitié!
Mais Eiclihorn arrive k sa conclusion:
„Done il faut dépouiller les évènements de leur
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forme mythologique , et chercher souü les récits mor-veilloux de la Bible un fait tout simple et tout natuxel.quot;
Cela veut dire , en d\'autres termes , que , quand la Bible raconte un événement , chacun est libre de transformer eet événement selon ses eaprices, pourvu qu\'on le dépouille de cc qui géne horriblement nos doe. tcurs protestants, — du merveilleux. Le bon sens se moque d\'une conclusion semblable.
Quoi qu\'il en soit, cette prétendue régie se critique, Eiclihorn l\'applique résolument a 1\'Ancien Testament. Le Nouveau lui fait peur encore. La vie de Jésus-Christ, qui s\'est écoulée au siècle d\'Auguste et de Tibéro , en pleine paix , a une époque parfaitement connue et explorée , lui inspire un respect dont il ne peut se défendre. A peine ose-t-il appliquer sa. méthode au miracle de la Penteeote , aux apparitions évangéliques et a la conversion de St. Paul.
Mais le grand et premier pas étant fait, un esprit plus aventureux et moins timide devait nécessairement étendre aux Evaugiles mêmes la régie tracée par Eichhorn : ce tut
Professeur d\'exégése a runiversité d\'Heidelberg, Paulus écrivit un Commentaire sur le Nouveau Tonla-vient et une Vie de Jésus , vers l\'an 1800.
II distingua dans l\'histoire le fait réel, ou l\'élc-ment ohjectif, du jugement du narrateur , ou de Vélément suhjectif. Cette distinction n\'cst ni ncuve ni profonde.
„Le fait c\'est la réalité qui sert de fond au récit;
lo jugomont du fait, o\'ost la fa^on dont 1c spectateur ou le narrateur l\'a envisage, 1\'explication qu\'il a\'en est donnée a lui-raème , la manière dont le fait s\'est réfracté dans son intelligence. Or los Evangiles nous donnent l\'histoire du Christ composée par dos hommes crédules et de vive imagination.quot;
ïel est lo point de vue de Paulus.
Cependant il doit savoir qu\'il trahit ici la vérité. Co qui manquait complètement aux apotres c\'était l\'imagination ; ils étaiont grossiers, artisans, pêcheurs, ne connaissant que la vie quotidienne et pratique, lis no oroyaient pas vite ; il f\'allait l\'évidence irresistible pour leur amicher un acte de foi; ils dovaiont voir ot toucher. Tons ceux qui out lu attentivement les Evangiles savent cela parfaitement.
Mais poursuivons et exarninons la distinction ap-portée par Paulus.
Pour trouver la vérité historique dans la vie do Jésus , il faudra se placer au point do vue do l\'époque, et séparer le fait réel des embollissements dont ia foi crédule et lo gout du morveilleux Tont paré.
Ce sera la précisément la grande difficulté. Car il est évident que eette espèce d\'opération chimico-historique est très-compliquéo , .impossible meme. Nul, en efïet, ne pourra tracer la ligne juste, la ligne de demarcation, qui séparerait 1\'objectif du subjoctif. C\'est lo secret do 1\'esprit transformateur , qui a arrangé et tissé le récit.
Aussi Strauss lui-mêmo ne peut admcttre l\'exégèse de Paulus ; „Elle nous donne trop souvent du plomb „pour de 1\'or , nous dit-il , mais ici (dans la question „du Christ considéré comme Messie) olie verse en plein
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„dans la boue.quot; (:,!) II trouve, avec Schleiermacher , que sos explications du texte évangelique sont vio-lentes et arbitraires. II lui oppose ce dilemne: „Ou „bien les Evangiles sont de vrais documents histo-„riques , et alore le miracle ne peut être éliminé de „la vie de Jésus; ou bien le miracle est incompatible „avec l\'histoire, et alors les Evangiles ne peuvent „pas être des documents historiques.\'.
Ainsi les sophistes se réfutent entre eux. Au reste, la tbèse du miracle incompatible avec l\'histoire , est la thèse favorite de Strauss. C\'est sur cette palpable absurdité qu\'il construit toute sa Vie de Jésus. Et pourtant un miracle et un fait, visible et tangible comme un autre. Faut-il répéter sans cesse une chose aussi simple ! Or tout fait est du domaine de l\'his-toire. L\'insanité de Strauss ne mérite pas d\'ailleurs qu\'on s\'y arrête longtemps ici; nous l\'examinerons plus tard.
Signalens maintenant une autre conséquence c\'.e la distinction fuite par Paulus , c\'est qu\'il sera désormais impossible do savoir la vérité sur un événement bis-torique quelconque. L\'élémont subjectif, en effet, transformora l\'objectif partout et toujours : il faudra done fermer le livre du passé et no plus croire a la parfaite exactitude de quelque narration que ce soit,
II est tout a fait digne de remarque quo Paulns conserve fermement la vérité bistoriqiio des récits; il montro dans l\'histoire évangéliquo un étroit onchaine-ment do dates et de faits, mais il prétend les délivrer de leur enveloppe subjective et poétique; il fait des efforts désespérés pour établir que tont s\'explique naturellement et qu\'aw fond rien no sort de l\'ordre commun: Strauss lui oppose le dilemmo cité plus haut,
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Jésus-Christ n\'est pas , a ses yeux, le Fils de Dieu dans le vr-ai sens, dans le sens de l\'Eglise ; mais c\'est un homme sage et vertueux; ses ceuvres qu\'on dit miraculeuses sont dues au liasard, a la bonne tortune, a un concours houroux de circonstances. II est vraiment étonnant qu\'un seul homme sur la terre, le Christ, ait été le favori de ce hasard incomprehensible, de cette bonne fortune exceptionnelle, de cos circonstances sans pareilles.
Plus tard je produirai des exemples de la méthode de Paulus.
Je passe a
Nó en 1729 d\'un ministre protestant, il étudia la théologie a Leipzig et a Wittemberg. II fut succes-sivement secrétaire du général Pauenzien, directeur du grand théatre de Hambourg, bibliothécaire a Wolfenbuttel et conseillcr aulique. II mourut en 1781.
„Lessing, s\'écrie le fol enthousiaste Henri Heine, „ne fut que le prophéte qui, en comprenant le second „Testament, annonqa le troisiéme. (!!!) Depuis Luthcr „l\'Allemagne n\'a pas enfanté d\'homme plus grand „ni meilleur que (rottlob-Ephraïm Lessing!quot;
C\'est possible, hélas! mais nous attendons encore le troisiéme Testament. (1)
Je me hate d\'observer que Henri Heine est bien revenu, plus tard, de son fol enthousiasme pour Lessing et les autres perturbateurs de la pensée chrétienne. Voici comment il parle de la Bible, dans la Revue ties Dcu.x Momles, 15 Septembre 1854:
„C\'est a ce I.ivrequcje dois le réveil de mes sentiments religieux, et il „devient pour moi une source de salut auasi bien qu\'une inerveillc digne de ^la plus haute admiration. Chose cuiieuse! après avoir passé tant de folies „années de ma vie a causer dans les tavernes de la philosophic, après m\'être
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Qu\'était-il done ce grand Lessing ? Un spinosisto décidé. 11 no peut y avoir le moindre doute a eet égard. Sa couversation avec Jacobi en fournit la preuve.
Ses idéés exégetiques ont sur tout paru dans los Fragments (Vnn anonyme. {Fracjmejite eincs Ungenannten), plus eonnus sous le titre do Fragments de. Wolfenbuttel.
Dans cetto publication, qui fut un véritable scan-dale, il pretend établir la néeessité du rationalisme dans la religion (Ir fragment), et l\'impossibilité d\'une révélation qui ait pour tous les hommes le même degré de crédibilité (He fragment). 11 s\'élève contro les réeits de Moïse, surtout eontre le miraelo du passage de la mer-Rougo, dont il prétend démontrer l\'impossibilité par une arithmétique arbitraire, par la composition des eaux et la disposition du lit de la mer (fllc Fragment), sans songer que Celui qui a le pour voir de refouler et de suspendre les flots a bien aussi la puissance de tracer un cliemin. — II attaque comme contradictoire l\'histoire de la Resurrection du Christ, telle que les Evangélistes laraeontent,
„livru a toutes les cabrioles de Tespiit, sans trouver ma satisfaction,... nflrh ytoutes ces orgies de Ui raisonjc m\'agenouille devant la Bible....
„Cette grande figure de Moïse nc m\'a pas médiocrcment impose. Quel „gigantesqiie personnage ! Je ne puis mc figurer qu\'Og, roi de Bazan, ait été „plus grand. Comme le Sinaï semble petit quand Moïse se tient sur son „sommet! 11 constjuisait des l\'yramides d\'hommes, il ciselait dei; ohélis-,,ques luimains. II prit une pauvre tribu de bergers, Ia pótrit entre ses mains „et forma un pcuple capable de braver des siècles,... un peuple grand,... il „créa Israel. De même que le maitre, son oeuvre aussi, le peuple hébreu, i,n\'a jamais été traité par moi avec asscz dc vcnération. Jevois a présent que \'jles Grecs n\'ont jamais été que de beaux adolescents, tandis q\\ie les juifs „ont toujours\'élé des hommes, des hommes puissants.quot;
Va pour ces hommes puissants !
Heine cependant, qui était un dc ces hommes puissants, enfoncé dans Ia pourriture du bel esprit, dit Louis Veuillot, a regrelté les jours de la luxure et de la ripaille jusque dans son cercueil.
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n\'sto ossaie (^0 prouver, par la conduite des apötres cn-cet vers Sanliédrin , qu\'eux-mêmea n\'y croyaient pas et ]a n\'ont été que des imposteurs (Vc fragment). (*) II a done vu lui seul ee que n\'ont point vu los Augustin, les ]os Thomas d\'Aquin et tant do génies illustres, dont ce-ew^ pendant la vne portalt bien plus haut et bien plus tlél loin que la sienne.
an. Dans un Fragment partieulier qu\'il intitule : La fin mo que. sr. \'proposaienf Ji\'sus et ses disciples, il nie impudem-lne ment quo la doctrine des disciples ait été celle du ino Maitre ; et quant a Jésus lui-mêmo, il s\'offorce d\'éta tfe blir qu\'il n\'a jamais enseigné les deux grands mys-,]n tères du Ciiristianisme: la Trinité et la Rédomption. or Jésus, ose-t-il soutenir, ne s\'est jamais dit le Fils do ftj, Dieu : assertion pleine d\'effronterie et de mensonge, ](a reproduite si souvent depuis. Et, sans douto, pour prou-|e ver sa bonne foi dans une question do cetto impor-gt;n tance, l\'habilo sophiste oito les textes qui présontent j] quelque obscurité, en omottant eeux dont la elarté brille de tous los rayons de révidence.
t,
II avait écrit ailleurs; „Le Pentateuquo et tout ;l „l\'Ancien Testament fut un livro élémentaire pour aider L- „la marebe de l\'humanité ; l\'Evangile fut\' un second „livre, élémentaire aussi, quoique plus parfait; m.ain-. „tenant la raison bumaine éclairée doit marcher senle.quot; 1 Grands mots jetés comme un appat aux esprits fri-
r voles!
Comment des livres qui renf\'erment tant d\'absurdités et de contradictions, d\'après le sophiste, et (|ui sont, par conséquent, pleins d\'impostures sacrileges, peuvont-
(■•) J\'ai refute cette eneur de Lessing dans nies conférences sur le Christ et sur l\'Eglise. le Conf. a la fm.
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ils aider la marche ascendanle de l\'humanité ? Ou les laches deux Testaments renferment les principes eternals de impost la vérité et de la justice, ou ils ne les renferment pas. Mais S\'ils ne les renferment pas, ils n\'ont done pu contri- f0is en buer au progrès du genre liumain ; s\'ils les renferment peuple ils ne sont done point des livres élémontaires et tran- (liff sitoires, ces principes étanf immuables, éternels. songes Lessing dénigre avec passion les grands hommes de lèges , l\'histoire sainte ; il trouve les lois données au peuple aurait juif grossières et pernicieuses , ces lois quo les juris- mysté consultes les plus éminents ont toujours trouvées tait n admirables (*); dans tout ce qui est surnaturel, il peupl ne voit que des mensonges et des tromperies qui obstii tendent uniquement a assurer 1\'empire aux domina- n\'eut teurs et aux prêtres. Lessing ne réfléchit pas qu\'on ie tl n\'invente point des miracles commo ceux de Moïse , 1\'Egj des miracles opérés a la face de deux nations. Non , voila on n\'invente point des faits aussi publics, aussi pro- s\'acc digieux , sans qu\'aucune protestation contemporaine ou il s\'élève et en démontre la fausseté. Or nous défions sibili Lessing et tous los sophistes de sou école , d\'en pro- preu duire une seule, vraiment digne d\'etre écoutée et g\'i discutéc. S\'ils répondent que cette protestation a péri, turg qu\'ils le prouvent, eux qui n\'admettent rien sans a la preuve; ils ne le prouveront pas. Non, ils ne le pass prouveront pas ; car , vu la nature et 1\'immense im- allei portance des laits a démentir, une protestation de ce rien genre ne pouvait périr. C\'était, en cffet, une ques- fthi: tion d\'honneur pour les souverains et le peuple d\'Egypte toyt d\'éterniser un document qui les vengeait des plus juif __Jési
(*) Voyez le bel ouvrage déja cité plus d\'une fois: Moïse et les pOll lois fomlamentales des Sociétés etc., d\'après le Pentateuque, par
C. Tripard, avocat, membre de 1\'Acadcmic de üesangon. TjJ
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^es laches, des plus audacieuses, des plus infamantes impostures.
a®- Mais ensuite , a qui persuadera t-on que Moïse, une riquot; fois entré dans le désert, put, a son gré , mentir au nt peuple israélite? A qui fera-t on croire que ce peuple \'n\' si difficile^ a conduire , si obstiné , acceptat ces men-songes, plus ridicules encore qu\'impudents et sacri-\'(! loges , sans repulsion, sans protestation aucuno ? Moïse aurait-il pu , sans disposer de quelquo pouvoir aussi squot; mystérieux que grand , conduire ce peuple qui regret-tait raème resclavage et les oignons d\'Egypte ? Ce 1| peuple qu\'il avait tant de peine a contenir, ce peuple 11 obstiné ne I\'eut jamais suivi dans le désert, s\'il lquot; n\'eut vu en lui le héraut de Dieu, 1\'ambassadeur ct 11 le thaumaturge du Très-haut ? Israël a quitté gt; 1\'Egypto , passé la mer-Rouge et traversé le désert, i voila des faits certains. Or ces faits n\'ont pu s\'accomplir sans los causes les plus graves. L\'esclavage ou il était réduit, l\'orgueil du Pharaon et l\'impos-\' sibilité d\'une fuite, surtout par mor, en sont des preuves incontestables. . .,
S\'il avait plu a Lessing de s\'ériger en thaumaturge , d\'alfirmer de prétendus miracles faits par lui a la cour de Berlin , de feindre , par exemple , d\'avoir passé la Baltique a pied sec avec six cent mille allemands, croit-il que le peuple allemand n\'en eut rien dit, et que , du détroit du Sund aux bords du Rhin et du Danube , sa propre nation ne I\'eut impi-toyablement livré au ridicule? Pourquoi done les jaifs qu\'il aimait tant et dont la haine centre Jésus-Christ lui paraissait si raisonnable , n\'auraient-ils point accueilli de la mème manière le récit de Moïse ?
Non, des faits pareils ne s\'inventent pas , sur-
(*) Le juif Daveson seul était aupiès de lui lorsqu\'il est moit.
(J
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touli nc s\'iiivontent-ils pas par un homme commo Moïsc qui, quoiqu\'en puisse dire le sophiste, est l\'une dos plus pures et des plus sublimes figures do 1\'histoire. Du roste, les faits racontés par le légis-latour hebreu, n\'ont ils pas été attestés, depuis leur aceomplissement et de siècle en siècle, par les person-nages liistoriques les plus éminents, les plus saints, mille fois plus dignes d\'etre éeoutés qu\'un dramathurge ou qu\'un directeur de théatre ? 11 n\'est done point d\'évènements dans l\'histoire qui aient des tèmoins aussi vénérables que coux .qui déposent pour le grand légis-lateur des Hébreux.
David, dans ses psaumes immortels, les répétait a sa ration et en faisait Tobjet de sa reconnaissance et de ses transports pour le Dieu d\'Israël. Les prophètes, avant et après David, en rappelèrent constamment le glorieux souvenir.
Lorsque les Septante eurent traduit, trois cents ans avaut Jésus Christ, l\'ceuvre de Moïsb, Ptolémée, roi d\'Egypte, ami des sciences, avait une occasion solen-nelle de faire démentir le récit des miracles contenus dans le livre du chef hébreu. Ces miracles ont dü le frapper vivement ainsi quo les savants de sa cour. Or ont ils songé a les réfuter? Non. Et cependant cette réfutation, si ello out été possible, dut leur être facile.
L\'homme des Fragments de Wolfenhuttel ne peut non plus trouver une histoire divine dans le Nouveau Testament. D\'après lui,
„Le plan de Jésus est un plan politique (!); sou entre-„vue avec St Jean-Baptiste, une affaire convenue dans le „but de se relever 1\'un l\'autre aux youx de la foulo ; „la mort de Jésus un anéantissement de ses projets „qu\'il n\'avait nullemont prévu (et cette mort, il Va-
1
„vait tant da fois annoncée et prédite en détail), un „coiip (jue ses dicsiples ne surent réparer que par uu „subtil changement de sa doctrine.quot;
Quel est done ce changement ? Est-ce de l\'avoir pro-clamé Fils de Dieu et Rédempteur du monde ? Telle est, en effet, la pensée de Lessing. Et les douze pê-cheurs ignorants, pauvres et sans influence aucune, ont eu cette idéé, et 1\'ont imposée a 1\'univers, et sont morts pour la défendre ! Quelle merveille inouie, unique !
Et quelle reparation que le monde se prosternant devant le Christ comme devant le Fils de Dieu et le Rédempteur le genre humain par la Croix, se prosternant, dis-je, depuis Jerusalem jusqu\'a Rome, depuis les colonnes d\'Hereule jusqu\'a l\'Euphrate, jusqu\'a l\'ex-trême Asie !
Quoi! la mort de Jésus aurait óté nn anéantissement de ses proyAs qu\'ü n\'avait nullement prévu! Pourquoi done annon^ait-il a ses disciples, a difïérentes reprises, et avec tant de pompe, son futur triomphe sur la mort, sa glorieuse Résurrection ? Pourquoi done di.«ait-il a ses apótres: Vous serez mes témoins dans Jerusalem, dans la Judée, dans la Sam ar ie et jusqu\' aux extrémités de la terre ?■ ( St Luc. Actes des Ap. Ch. I.)
Ou voit qu\'il n\'est pas impossible de broyer les Fragments de Wolfenbuttel L\'ancien directeur du théatre de Hambourg parait croire qu\'on change 1\'his-toire comme on change les coulisses, et que tout n\'est que mise en scène dans ce monde.
11 en est qui prétendent qu\'un médecin débauché, Albert Thaers, hanovrien, fut l\'auteur des Fragments. Cet individu disait de hii-même: „La lccture des „cEiivres de Voltaire était ma seulo distraction lorsque „j\'étiiis fatigué de mes amourettes.quot; Fameux génie ! noble cceur 1
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On soutient aujourd\'hui que. Raimarus, I\'ami intime de Lessing est le veritable auteur do cette publication. Mais elle reflète\', elle rend la pensee de l\'un et de l\'autre. Lessing pourrait bien avoir eu autant de part que son ami dans la composition de cette oeuvre malfaisante et sophistique. 11 1\'a faite sienne, du reste, en la publiant. Vainement clierche-t-il a donner au style un air d\'antiquité, en employant qaolques vioilles formes de langage; c\'est sa manière, sa pensee a lui qu\'on y découvre sans difficulté, lorsqu\'on a lu ses autres productions. II dit avoir trouvé le manuscrit dans la bibliotbèque ducale, mais sa parole no mérite aucune confiance.
Dans Nathan le Sage, son chef d\'ceuvre dramatique, piece froide et sans aucune chaleur do vraie et noble poésie, il introduit un chevalier du temple qui fait fi du Christianisme, un juif, Nathan, qui se rit de Moïse, et un mahométan, Saladin, qui so moque de Mahomel: il tacbe d\'établir qu\'il est impossible, vu la force des préjugés de nation et de culte, qu\'une religion révélée devienne jamais une religion universolle. 11 en conclut Pinutilité d\'une revelation, et, de plus, qu\'on n\'en a pas besoin pour pratiquer les vertus les plus héroiques, dont il pretend fournir 1\'exemple dans les personnages fictifs éclos de son imagination.
(Suncta licent stultis pictoribus utque jooëtis.
Que n\'en a-t-il lui-même donné 1\'exemple ! Je plains le peuple condamné a mettre au rang de ses grands hommes un Gottlob-Ephraïm- Lessing.
Sa femme mourante lui reproe,ha d\'avoir exorcé sur elle une influence nefaste, par son irréligion ; et lui-même gémissait sous le poids d\'un accablement mortel pendant les derniers tristes jours de sa vie. Cost ce
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que raconte Jacobi dans sa lettre a Elise Reimarus, éoritc le 15 Mars 1781. (1)
A la biutale exégèse du dramathurgc de Harabourg succéda un système tout nouveau, inventé par
Co prétondu thóologien naquit en 1725 et mourut on 1791. Après avoir occupé uno chaire do poósie et d\'éloquenco a Alsdorf, il fut nommé professeur de théologie ii l\'université de Hallo, ou 11 resta juaqu\'a sa mort. Son système d\'accommodation l\'a surtout rendu fameux.
D\'abord il porta une main téméraire sur le canon des Ecritures.
„La veritable preuve do la divinité d\'un livre , dit-„il, est la conviction intérieure de la vérité de ce „(ju\'il contient, ce qui est proprement jides divina (\'i\'!) „et ce qu\'on a coutame de nommcr en style biblique, „mais pas très-clair, le témoignage du St. Esprit „dans Tiime du lecteur.quot;
Une conviction intérieure qui est proprement fides divina! Voila, sans douto, qui est clair et très-clair! Qui ent jamais cru qu\'il fallüt chercher la preuve de la divinité d\'un livre dans la conviction intérieure , et que cette conviction intérieure fut une fides divina \'!■ Comment un homme d\'esprit peut-il écrire une pnérilité semblable! Du resto, le témoignage du St. Esprit dans l\'ame du loctour, jugoant de rauthenticité d\'un
Es lag eifie gewaltige Schwermuth auf ihn^ und ich werde nie den Morgen vergessen den ich mit Hun zubrachte. Sein Gestekt wurde entsetz-lich; ich habe nie so ein Gesicht gesehen ....
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livre sacré, est lui-mème un principe protestant qui ne soutient pas 1\'examen, Tout cela n\'est ({uc Tar-bitraire , la pensee individuelle ot, en dernière analyse , la passion , le préjugé, lo fanatisme érigé en juge.
Armé do sa conviction intérioure, Semler proscrit impitoyablement du canon des Ecritures plusieurs livres partout et tonjours admis : plusieurs autres lui paraissent doutoux. (*) Le Pentateuque lui-mème n\'est plus 1\'oeuvre do Moïse, mais a été rédigé sur divera fragments dont on ne saurait préciser 1\'époque. — Alors comment osez-vous affirmer ee ([ue vous avoiiez ne pas savoir\'i\' — Richard Simon et le hollandais Vitringa partagèrent cette opinion. Voilïi ou conduit le plaisant critère de la conviction intérioure : au rojet de presque toute la Bible.
Ce qui est a remarquer , e\'est que Semler appello mythes les histoires de Samson et d\'Esther; et ce mot, sous sa plume, était 1\'équivalcnt de table. 11 est d\'ailleurs porté a couclure, dit-il , qu\'il exiato une sorte de mythologie Judaïque.
Ainsi la fides divina ou la conviction intérieure du panthéiste produit enfin le mythe. C\'eu est, dureste, l\'eufaut naturel.
Anivona maintenant a son système d\'accommodation, Le professeur do Halle \'se représente Jésus-Christ accommodant sa doctrine aux circonstances, aux opinions , aux préjugés des hommes de son époque. „II
y avait deux partia, dit-il, dans raneienne Synagogue _ t
(*) Froscrils •. Le Cantiquc des Canliciucs, les livres de Ruth, d\'Ksdras. d\'Esther et les Paralipomènes. Doulcnx: Les livres de Josué, des Juges, des Rois et celui de Uaniel. L\'l\'.celésiaste pourrait bien être l\'uuvrage de plusieurs auteurs.
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ow plutot dans la nation juivo , partis (^iii Voulaicnt la réforme. On était d\'accord sur le loud; on ne l\'était pas sur les moyens. Les uns, tout en adoptant un grand nombre dos idéés nouvelles, ne voulaient pas eependant une rupture avec la Synagogue; les autres voulaient briser toutes les barrières qui sépa-laient le peuple juif des autres nations. — Le Christ inénagea les deux partis , faisant des uoncessions a l\'un et a I\'autre.quot;
„S\'il a parlé des anges, des démons, du Mussie „promis , du jugement fufur , de la résurreelion des „morts, do renter, de 1 inspiration des livres saints, „c\'était par complaisance politique pour les préjugés „rabbiniques.quot; (1)
Voilii comment Semler s\'y prcnd pour éliminer, a litre de concessions, la majeure partie des dogmes du Cliristianisme.
Pour compléter ce systéme et détruire de plus en plus 1\'oeuvre- du Christ, il invente une théorie aussi singulière que nouvelle. 11 distingua dans l\'Evangile los vérités éternelles des opinions fugitives et locales. (!j .De cette manièrc , tout cc qui était empreint de mysticisme, de surnaturalisme, pouvait être impi-toyablement immolé , et, somme toute , il ne restait plus de l\'Evangile que quelques principes généraux de morale très-susceptiblea d\'interprétation large et bénigne.
Exposer ce système c\'est le réfuter. Les deux partis dont parlo Semler n\'ont jamais existé que dans son imagination. Les Hérodes mémes et leurs partisans
Chassay. Le Christ hist. I vol. Théol. de Semler. Ch. 5.
ne voulaient pas une rupture avec le Synagogue. Au d\'a
sein du pcuple juif il n\'y avait pas le moindre désir ses
de se confondre avec les autres peuples. Bien au sév contraire , le Messie qu\'il attendait, devait, d\'après | sta
ses vues grossières , 1\'élever au-dessus de tous et les mé
mettre tons sous son joug. Le savant Philon lui et
meme, juif et philosophe platonicien , n\'avait point Hé
d\'autre opinion du règne du Messie. les Dans le Sanhédrin, il y avait deux partis, il | ra*
est vrai, celui de Schammaï et celui d\'Hillel. eu
Scliammaï était le champion exagéré des traditions et g\\ des vaines observances, Hillel s\'attachait surtout a la ]oi. Ces deux docteurs juifs avaient chacun un nombre | ta
considérable de disciples: ils étaient la gloire de la on
Synagogue. Schammaï était plus sévère, Hillel plus C\'
indulgent dans 1\'interprétation des préceptes judaïques. E Voila pourquoi le Talmud dit itérativement: Schammaï ligat, HU\'el solvit: „Hillel délie ce que lie Schammaï.quot;
L\'école de co dernier était l\'école pharisaïque, si
souvent attaquée par le Sauveur. Les deux écoles se S
faisaient une guerre a outrance et n\'étaient unies que ni
dans leur opposition aux hérodiens et dans leur haine q
contre les sadducéens» Le Chvistianisme a trouvé deux n
illustres adherents dans l\'école d\'Hillel, savoir: Ga- h
maliel, petit-üls de ce dernier, et St. Paul, disciple S\'
de Gamaliel. Les deux maitres étaient morts dopuis p
quelques années, lorsque le Sauveur commenya sa vie t
pnblique. Voila ce que dit l\'histoire, mais, encore une ,J
fois, les partis mentionnés par Semler, même sous la s
politique pagano-juive des Hérodes, n\'existaient jioint, ]
et sont [lurement et simplemeut de son invention. 1
La conduite du Sauveur fut loin d\'avoir le carac- 1 tére hypocrite que le sophiste allemand ose lui attri-
buer: elle fut toujours noble et tranche, Plutót que (
d\'atténuer, en présence de ses contradicteurs et de ses ennemis, ce que sa doctrine avait de neuf et de sévère, il raccentuait, au contraire, dans ces circon-stances, avec plus de force et de liberté. Jamais iln\'a ménagé 1\'orgueil des pharisiens, des princes, des prêtres et des scribes, ni l\'hypocrisie des Saducéens et des Hérodiens. II leur jetait, sans le moindre ménagement, les qualifications terribles d\'aveugles, cVh/pocriks, de race de viper es, de sépulcres blanchis; il n\'avait pour eux ([u\'un vee épouvantable Chaque page de l\'Evan-gile 1\'atteste.
Le système d\'accommodation du professeur protestant ne repose done que sur une ignorance affectée ou sur lu mépris des faits liistoriques les plus évi\'lents. C\'est un édificc en l\'air, un véritable chateau en Espagne.
Cependant la semence jetée en Allemagne par Soraler, porta des fruits mortels. Ml\' l\'abbé Chassay, que nous avons souvent consulté, a dit avec raison que „de la double influence de Kant ct de Semler naquit l\'école socinienne, (piig^ileva au Christianisrae historique sa base sacrée en contestant la divinité de son fondateur. II faut classer dans cette école ces prétendus théologiens (tous protestants) plus ou moins téméraires, qui contribuèrent a saper la croyance en Jésus-Christ considéré comme Fils de Dieu, les Bret-schneider, les Wegscheider, les Schott, les Böhme, les Planck, les Trschirner, les Zitnmermann, les Nitsch, les Röhr, les Ammon et tant d\'auUes (|ui partagent les mêniCR opinions.quot;
Poitons maintenant nos regards sur le philosophe de Koenigsbcrg.
II naquit a Kujnigsberg en 1724 et y mourut en 1804.
Lorsqu\'on est un pen familiarise avoe le .système de ce rèveur (d\'autrew que moi diront; de ee génie), on voit anssitot qu\'il ne reeonnait d\'autoiité décisive, suprème , que eelle de la raison pure, L\'existenee de Dieu, rimmortalité de l\'arae et la loi morale qui en résulte, no sont pour lui que les postulats de la raison [jratique, o\'est a-dire, eomme il s\'en explique dans sa Critique de la raison pratique, qti\'une hypothese necessaire..\\\\\\ Eine l)los nothwendi(ic hypothesis.
Quel liomme raisonnable ne prendrait pas en j\'itié cette étonnante trouvaille du génie !
L\'aigle de Koenigsberg méprise, naturellemenl; , l\'Ancien et le Nouveau Testament. „Point do livre, „dit-il, qui doive servir do base a la religion.quot;
Cette affirmation de Kant, tout en effarouchant le Protestantisme, ne manque pas de justesse. Un livre même inspiré ne peut servir de base a la religion, c\'est-a-diro ne peut devenir la regie de foi*. La raison en est simple et décis^;. Un livre, en effotj se prête nécessairement aux interprétations les plus diverses, les plus contradiotoires. L\'expérience le démontre tous les jours a nos pauvres frères séparés. 11 faut done, dans la religion, une autorité vivante et pariante , une autorité infaillible: o\'est le principe catholique.
„Si l\'on veut néanmoins prendre un livre (et le peuple ordinairement a besoin d\'un secours de ce genre), il no faut point lui attribuer une autorité
— 91 -
suprème; il ne faut point non plus qu\'il impose des oroyances / sinou peut-être dans le uas oü la raison,
(se trouvaut d\'accord avec ees prescriptions, leur donne une valeur réelle, incoiitestable.quot;se trouvaut d\'accord avec ees prescriptions, leur donne une valeur réelle, incoiitestable.quot;
On le voit; Kant, en s\'exprimant de la sorte, proclame la suprematie absolue de la raison humaine. 11 rejette l\'inspiration divine de la Bible. II n\'admet done pas qu\'an livre soit inspiré. Tant pis pour
le philosopbe! La raison de I\'liomme peut se manifester a la raison de l\'homme, et la raison divine ne le pourra pas! Kant, assis dans sa cbaire de philosopbie, communique sa penséo a ses sum-blables, et Dieu, moins favorisé que Kant, sera torcé de eontenir sa penséo en lui-meme et de ne rien dire a ses creatures 1 11 a créé I\'liomme, mais il lui est défendu de rinstruire. Son esprit ne pourra sortir du sanctuaire do sa divinité, ni layonner au dehors pour éclairer Fiuiivers! Charmautes affirmations! Le bon sens nous dit cepondant qu\'il ne faut pas placer Lieu au-dessous de I\'liomme. Mais le Lieu de Kant est le Dieu du déiste, qui ne s\'occupe guère de l\'humanité, et qui, après , avoir créé le monde, s\'endort, sans souci, d\'un somiïieil éteruel.
„La loi donnée au peuple juif n\'était qu\'uno loi politique.quot;
Le loi religieuse, morale, tendant a rendre les hommes meilleurs, l\'tBil de Kant n\'en découvre pas, ni dans les livres de Moïse, ni dans los livres des propbètes. Quelle penetration ! Quelle originalité de génie !
La loi du Sinaï, la loi morale par excellence, est-elle aussi pour Kant une loi politique ?
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Mais, en vérité, ces puénles assertions méritent-clles done qu\'on s\'en oecupe ?
Cependant notre illustre penseur ne s\'arrêto pas la; il préfère le Paganisme au Judaïsme..
„Que si, dansles derniers temps de la nation israë-lite, les principes religieux s\'étaient dévoloppés en elle, ce fut (qui done le croirait si Kant n\'ctait la pour nous l\'apprendre !), ce fut, dis-je, grace a son contact avec les Grecs et les llomainsquot; ....
Est-ce done pour se moquer du lecteur qu\'on écrit un semblable paradoxe? L\'histoire inflige a Kant le plus formel démenti. L\'histoire atteste que les juifs, comme nation, ont toujours eu une véritable horreur des autres peuples, de leurs doctrines et de leurs pratiques religieuses. Strabon et Trogue-Pompée, le savant Varron et Seneque signal ent la difference profonde qui sépare le culte Israelite da culte païen. Loin de recevoir une doctrine religieuse des Grecs et des Remains, Israël, a 1\'époque du Christ, cherchait a, propager sa propre foi, et trouvait des prosélytes k üamas, a Alexandrie, a Athènes, a Corinthe, dans la Perse et dans l\'ltalie. \'A Home, les juifs étaient très-influents. Nous reviendrons, un pen plus loin, sur cette vérité historique.
Pour constater l\'absurdité de 1\'affirmation kantiste, on n\'aurait qu\'a consulter les satyres d\'Horace, de Perse ct de Juvenal. Ce dernier a dit des juifs:
Romanas autcm soliti contemnere leges,
Judaicum ediscunt ct servant ct metuunt jus,
Tiadidit arcano quodcumque volumine Moses.
Ce texte est clair: Les juifs méprisent les lois romaines, ,e)l n\'apprennent et n\'observent que la lot de Mdise.
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Taciteajoute; „Nee quidqnam prins imbuuntur quum contemnere deos, exuero patriam.quot; On lew- apprend des Venfance a mépriser les dieux et a renier la patrie rornainc.
Voila eomment, dans los derniers temps, les principes religieux d\'Israël s\'étaient développés, grace au contact avee les Grrecs et lcv3 Romainsü
Du reste, Kant lui-même avait dit auparavant „que le penple juif était l\'ennemi de tous les autres peuples, et par eux traité comme un ennemi exeluant le genre liumain teut entier.quot; Et il leur devrait le développement de ses principes religieux V Maia le génie a, sans doute, le droit de se contrcdire.
Toutefois nous ne sommes pas au bout des para doxales afiirmations du philosophe.
„Du sein du Judaïsme ainsi perfeetionné par le Paganisme, sortit le Christianisme.quot;
Puisquo le Paganisme n\'a point du tout pertee-tionné le Judaïsme , il est évident que le Christianisme n\'a pu sortir d\'une union qui n\'existait pas.
Que le Christianisme ait une base dans le Judaïsme et touche par eelui-ei au berceau du genre humaiu , que Moïse ait annoncé et préfiguré le Christ , rien n\'est plus vrai; mais que le Paganisme ait eu sa part dans la formation du Christianisme , en vérité , cette doctrine est, dans son genre , pire encore qxie celle qui fait descendre rhomme du singe. Noixs défions mille Kant de nous prouver qu\'un seul article du tij/mhole des apdtres a été pris dans la théogonie païenne. Le Paganisme et le Christianisme s\'excluent comme la negation exclut raflirmation. Comment ose-t-on comparer ce polytéisme honteux et abject au sublime monothéisme de 1\'Evangile? Comment celui-ei serait-il le produit de celui-la ? Comment établir un parallèle entre les augustes mystères de la religion chrétienne et les
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mystères pleins d\'afïreuses turpitudes do la lionne üéesse ou ceux d\'ELeusiaV Los dieux du Paganismo voulaient être servis par des impuretés dégoütantes; le Dieu trois fois saint du Christianisme exige la pureté la plus exquise de 1\'esprit et du coeur. Mais ce seiait faire trop d\'honneur a un monsonge aussi grossier, aussi palpable, que de nous y arrêter longtemps. D\'autres d\'ailleurs appellent notre attention.
„Le Christ, continue le professeur de Koenigsberg, „n\'a prescrit aucune pratique religieuse, aueune „profession de fui ; — elles sont essentiellement nulles „et, sans valeur; il n\'a exposé que des préeeptes mo-„raux qui seuls sanctifient les hommes.quot;
Y-a-t-il done un préeepte moral ■ sans pratique? N\'est-ce pas une contradiction flagrante? Et puis, n\'a-t-il prescrit aucune pratique religieuse Celui qui dira un jour aux élus : J\'ai eu faim et vous m\'atez nourri; J\'ai eu soif et vous m\'avez donué a hoire • .Tai eu besoin de logement et vous m\'avez logé; .Fai été nu et vous m\'avez revêtu; J\'ai été malade et vous m\'avez visité; J\'ai été en prison et vous êtes vonus me rendre visite.quot; (St. Matth. XXV) Par conséquent , il ne donne son royaume aux justes que paree qu\'ils ont fait des bonnes oeuvres. Personne ne contestera, j\'espère, que te sont bien la des pratiques religieuses.... La prière, n\'est-ce pas une pratique religieuse ? Et combien de foi.-5 le Christ n\'insiste-t-il pas sur le devoir sacré de la prière? 11 faut frier toujours) dit-il, et ne jamais cesser de prier. „Oportet semper orare et non deficere.quot;
Comment „sanctifier les hommesquot; sans sanctifier lours moeurs ? et comment sanctifier leurs mceurs sans pratiques religieuses ?
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Lorsque, ii la derrière Cène, le Christ, après avoir béni le pain et le vin, disait a se.s apótres : Faites ceci en mémoire de mot; lie leur pre.serivait-il pas une pratique religieuse, la plus sublime dos pratiques, dont le Protestantisme n\'a reteuu qu\'un vain simulaere?
Que dirona-nous de eetto proposition: „Le Christ n\'a preacrit aueune profession de foi i1quot; Que signifient done ees paroles: Celui qui croira et sera baptise, sera sauvé; — celui qui ne croira pas, sera condamné ? Pourquoi aurait il envoyé ses apótres a toutes les nations de la terre, s\'ii n\'avait voulu imposer aucune croyanee V Allez, leur dit-il, enseiynez toutes les nations, leur apprenant a observer toutes les choses que je vous at prescriies. St. Matth. Ch. XXVIII. Est-ce la le lan-gage d\'un législateur religieux qui ne veut imposer aucune profession de foi ? Déeidément l\'illustre philosophe Kant déraissonne misérablement: il ne connait pas FEvangile.
„Une pratique religieuse et une profession de foi sont essentiellement nulles et sans valeur,quot; nous dit le philosophe. — Faisons une distinction. Quand, égaré par un immense orgueil, I\'homme ne rcconnait d\'autre autorité que la raison et, par eonseqiient, que soi-mème, l\'affirmation kantiste a son motif; mais quand, a la lumière du bon sens, on voit ■clairement que Uieu a parlé a I\'homme dans le Christ, et lui a imposé des pratiques religieuses et une profession de foi, l\'affirmation kantiste est une profonde et déplo-rable erreur.
Quant „aux préeeptes moraux exposés par le Christ,quot; il va sans dire, selon Kant, que la raison en est jugo, et que, lorsqu\'elle les trouve en des accord avec ses principes, ils n\'ont pas la moindre
autorité. Done lorsque, arrivant avec sa raison pure, notre pbilosophc les trouve frappés au coin de eette même raison et en parfaite harmonie avec elle, le genre humain n\'a plus a tergiverser; il peut sans iuquiétude accepter les préceptes moraux exposés par le Christ.
ü vanas hominum meutes et yectora coeca!
Après cela notre grand hoinme, se dressant majes-tueusement devant 1\'adorable figure de Celui que deux cent millions d\'ames proclament leur Dieu et leur Sauveur, ose appeler l\'Evangile nn pauvrc petit ouvrage: ein Werkleinü! II a cru, sans aucun doute, que eet innocent volume ne valait pas, a beaucoup prés, une de ses leeons dites pbilosophiques.....
Ce qui m\'a toujours frappé en étudiant la vie et les écarts intellectuels des docteurs allemands, e\'est l\'orgueil démesuré et vraiment idiolatre qui les anime. Le Md est toute leur philosopliie. Chaeun d\'eux adore son Mot. Le Moi est tout, hors du Moi il n\'y a ricn. L\'univers même est le Moi qui s\'oppose au Moi comme Non — Moi. — Les rêves inaensés d\'un fou vulgaire ne vont pas jusqu\'a ce degré d\'inénarrable sottise. C\'est une espéce de delirium tremens philoaopliique.
Revcnons toutefois a la chaire de Koonigsberg.
„L\'histoire de Jésus so termine a sa mort. La rai-„son pure ne peut faire aucun cas do sa résurrection „et de son ascension; elle n\'admet aucun miracle.quot; Tel est l\'oracle de Kant.
La Résurrection et 1\'Ascension et tous les miracles du Sauveur, ne sont-ce done pas des faits qui tombent sous les sens, que les sens nous rapportent et qu\'ils transmettent a la raison, comme tons les faits histo-
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riques, comme la mort de César ou de Grermanicus, comrae Texistenco de Kant? Certes, il est compléte-ment impossible a ma raison pure, de ac rendre compte de 1\'existence de Kant; comment s\'en rendrait-elle compte, puisqu\'elle ne voit qu\'en elle-même et qu\'elle-même; mais lorsque je comprends que ma raison pure voit par mes yeux, entend pas mes oreilles, communique, en un mot, par mes sens, avec le monde ex térieur, j\'entre aussitot dans le domaine de l\'histoire; oü je rencontre, sur le rivage de la Baltique, le phi losopho Kant, et, bien avant lui, en Palestine, le Christ, et Lazare qu\'il a ressuscité, ct les aveuglcs, et les boiteux, ct tous les malades enün qu\'il a guéris, suivis des témoins do sa Resurrection triomphante et de son Ascension glorieuse.
11 parait ccpendant que, malgré sa raison pure, en-ferméc dans les étroites limites du Moi, Kant a voulu essayer de l\'histoire.
„Quant h l\'histoire primitive du Christianisme, dit-il, elle est très-obscure.quot; (!)
Les luttes grandioses des Apotres très-obscures! L\'établissement du Christianisme dans 1 Asie-mineure, daus la Grèce, dans l\'Italie, dans la capitale de l\'Egypte, très-obscurl Qui le croirait? Leplusmaigre des historicus oserait-il écrire une bévue comme celle-la ? Des témoins oculaires ont écrit l\'histoire primitive du Christianisme. St. Paul l\'écrili en partie dans ses Epitres , adressées aux Romains , aux Co lossiens , aux Corinthiens, aux Galates , aux Ephé siens , aux Thessalonitdens, aux ïïébreux. Ce \'ne sont paa des noms obscurs. St. Luc l\'écrit dans son livre des Actes des Apotres , et ces documents sont
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entre nos mains , et ils sont très-clairs et très-décisifs. Sénèque, le précepteur de Néron , placé aveo St. Paul et St. Luc, aux originea du Christianisme, écrit cette phrase remarquable : „Le culfce de ce peuple pervers (le païen écrivait en païen; son témoignage n\'en a que plus d\'autorité) a fait desprogrès si prodigieux que dkja toutb la terbe l\'a re9ü, ut jam per omnes terras recepta sit. les vaincus donnent des lois aüx vainqueürs. Victi victorihus leges dederunt, (1) Je ne par-lerai pas de Tacite, placé comme Sénèquo, aux origines du Christianisme, lorsqu\'il nous montre „la multitude énorme des chrétiens,quot; multitndo ingens, (Ann. XV, 44) et nous dépeint les supplies infligés par Néron aux chrétiens de Rome ; ni de Pline qui se plaint a Trajan de ce que les temples païens étaient vides , et les solem-nités suspendues, et seulement de rares victimes encore offertes aux dieux, victimes qui ne trouvaient plus même d\'acheteurs. Mais je demande si le Christianisme , s\'emparant du monde avec cette force irré-sistible , avec eet élan , avec ectte inévitable publicité, peut avoir eu des commencements obscurs , au juge-ment de tout homme qui connait l\'histoire ?
Le grand historiën de Koenigsberg continue:
„Si des miracles avaient eu lieu, les écrivains païens, qui admettaient facilement le merveilleux, nous les auraient transmis , paree qu\'ils les auraient connus.quot;
D\'abord les écrivains païens en ont parlé: il est étonnant que Kant ignore cela. Mais supposons qu\'ils n\'en eussent point parlé , comment expliquer les conversions opérées par les apotres et leurs successeurs ?
Voyez St. A.ug. De Civitate Dei, lib. VI c. 11.
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St. Paul disait déjk a ses néopliytes : Votre foi parte
; des fruits magnifiques dans tout Vunivers. Eh bien! quel ; homme raisonnable croira jamaia que cea fruits ex-i traordinairea (comme nous l\'avons vu par le témoignage gt; des païens), universels , fussent dus a la seule parole \' des apótres ? Ces ignorants , ces inconnus , ces bar-\' bares, en un mot, ces pêcheurs de la G-alilée , ces juifs détestés des Grecs et des Remains, et même de leura propres coreligionnaires, ont done pu, au bout ! d\'une treritaine d\'années , attirer le monde civilisé au ï pied d\'une Croix, iaire adorer un Dieu crucifié et ren-t verser les dieux du Paganisme ! Et Ton dira que cela a\'est fait sans intervention surnaturelle, sans miracle? Autant J vaudrait nier le principe de causalité. Car de cause naturelle, il n\'y en a pas. Les apótres, en effet, 3 de quelque cóté qu\'on les considère humainement, t n\'avaient rien en eux qui put produire eet effet; tout en eux, au contraire, devait rempêcher, Done ou une cause surnaturelle opérait avec eux, ou leur oeuvre i est inexplicable... Aussi, on a dit avec vérité qu\'en repoussant le miracle, on le ramène avec plus de force, car alors, quoi de plus miraculeux, comme l\'observe le grand St. Augustin^ que le monde devenu cbrétien sans miracle.. ..
3 Et pourquoi Kant fait-il un cas particulier du té-
i moignage des païens? Est-ce paree qu\'il serait plus t désinteressé?! Les chrétiens sont-ils moins dignes de foi, paree qu\'ils aont clirétiens ? Mais comment sont-ils devenus cbrétiens? Paries miracles évidemment, et, en t rendant témoignage aux miracles des apótres, ces s païens d\'autrefois, ces païens convertis signalaient au siècles futurs Ia cause, la véritable cause de leur ? conversion.
Prêtons 1\'oreille maintenant. „On ne aait pas non
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plus, reprend Kant, quelle fut l\'influence du Christia-nisme sur les mceurs de se? adhéronts; s\'ils furent des hommes moralemeiit plus parfaits que les autres, ou si leurs moeurs étaient les memosquot;. (!!!)
Vraiment, pliilosophe, vous no savez pas celalVous êtes naïf. Cette crasse ignorance est bien propre a inspirer le mépris. Et ces apötres détachés de la terre et mourant pour Jésus-Christ, et ces légions de martyrs qui, derrière cux, se dressent devant vous, héros incomparables, n\'étaient ce pas la des hommes tout nouvoaux et différant des païens comme l\'or diffère de la boue, comme le parfum le plus pur difïère du miasme infect et dégoutant, comme le jour diffère de la nuit, la lumière des ténèbres \'i Regardez done les vénérables et puissantes figures des Timothée, des Tite, des Policarpe, des Ignace d\'Antioche, des Irénée! N\'est-ce pas un fait incontestable que les premières communautés chrétiennes faisaient, par leur abnegation et leur charité, l\'admiration et l\'éton-nement des païens eux-meines ? St. Luc ne nous les montre-t-il pas, dans son fragment d\'histoire, mettant leurs biens en commun, persévérant dans la prière et la fraction du pain eucliari.stique\') Et co genre de vie était tellemont nouveau, teilemont ineompris pour les païens, tellement élové au-dessus de la terre et dos sens, que le grave Tacito nous rapporto qu\'i\'Zs étaient convaincus de hame contre le genre hurnain, odio qeneris humani convicti sunt. Oui, en effet, ils étaient, en quelque sorte , convaincus de haine contre ce Paganisme qui lachait lo frein a toutes los passions, qui les adorait mome, qui les pla^ait sur les autels. Le Christianisme, dans les moeurs de ses néophytes, formait le contraste le plus saisissant avec les fanges du Paganisme.
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»
On ne doit pas être surpris de voir Kant entasaer paradoxe sur paradoxe ; il ne connaissait pas I\'histoire du Christianisme. Pour ajouter une nouvelle preuve a toutes cellos que nous avons déja données, écoutez-le encore.
„L\'lnstoire du Christianisme, depuis qu\'il entra définitivement dans le domaine public, n\'est pas de nature a lui mériter la moindre recommandation , au point de vue de Taction bienfaisante qu\'on aurait pu attendre d\'une religion morale.quot; f1)
lei la mesuro de l\'absurdo est pleine. Kant ignore l\'inüuence bienfaisante du Christianisme ! II est aveuglo jusqu\'a ne point voir la transformation immense , prodigieuse, que le Christianisme a fait subir aux nations européennes, a toutes les nations par lui conquises 1 Les hommes les plus corrompus, les plus ennemis de la vérité, n\'out pu s\'cmpêcher de constater ce fait, le plus .extraordinaire , le plus colossal de I\'histoire. Quelles pages il y aurait ici a écrire !
„Le Christianisme , dit Mgt; Troplong dans son ad-„mirable ouvrage: Da Vinfluence du Christianisme sur „le droit civil des liomains , n\'cst pas seulement un „perfectionnement de la loi de Moïse et de cette „sagesse hébraïque resserrée dans les limites jalouses „d\'une petite contrée de l\'Orient, e\'est encore le „magnifique résumé de tous les anciens systèmes de „morale et de philosophic , dégagé de lours erreurs
J\'ai thé ces passages de Kant de son livré intitule: La Religion dans les limites de la ruis on pure. Die Religion inner halb der Grenzen der reinen Vernunft,
„et ramenés k des principes plus élevés et plus com-„plets; c\'est Ie point dejonction de toutes les vérités „partielles du monde oriental et du monde occidental „qui vont se confondre dans une vérité plus pure , „plus claire, plus vaste ; c\'est t.e progrès final par „lequel rhumanité a été mise en possession des principes ie la vraie civilisation universelle.quot; (1)
Voila ce que dit un savant magistrat qui avait étudié cette grande question de l\'influence du Chris-tianisme, dent Kant, nous osons le dire, no savait pas le premier mot.
Le Christianisme a balayé le Paganisme de la surface du monde qu\'il a pu conquérir, cela veut dire, selon Donoso Cortes, qu\'il a tiré le monde d\'un abime de corruption pour le tirer ensuite de la nuit de la barbarie.
II a aboli l\'esclavage ; il a fait cesser les sacrifices humains ; il a supprimé les sanglantes bouchuries des amphithéatres ; il a protégé la vie de 1\'enfant; il a relevé la dignité de la femme ; il a assuré Tindissolu-bilité et la sainteté du mariage ; il a créé le céllbat volontaire pratiqué par des milliers d\'hommes et de femmes dès les temps les plus primitifs de son origine; (2) il a humanisé et civilisé les peuplea, il les a tirés du sein des forête, il les a arrêtés dans leurs pérégrinations sauvages, dans leur existence nomade, pour lesréunir en cités. „Sous son „empire fécond, les sciences ont fleuri, les lois se sont
Ch. IV. A lire tout entier.
Voyez Minulius Felix, in Octavio, 31-—Tertullien^ Ad. uxor, 1—6 et tant d\'autres. Voyez de Champagny: Les, Antonins Ir vol., p. 206 et suivantcs.
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„perfectionnées, les moeurs se sont purifiéea, toutes les „grandes institutions domestiques, politiques et socialea „ont pris un admirable développement.quot; II a épuré et fixé la notion de Dieu, éparé et fixé la notion de 1\'homme; il a donné 1\'humanité une loi morale irré-prochable, sublime; il a plaoé lil société sur de nou-velles et inébranlables assises; il a affermi et relevé le pouvoir en lui montrant sa divine origine, et affermi et relevé par lè, meme l\'obéissance des peuples. Bref, un monde tout nouveau est sorti de son sein; et si l\'Europe aujourd\'hui surpasse de si loin et de si haut toutes les autres parties du globe, elle ne le doit qu\'a ce même Cbristianisme, dont le souffle puissant, divin, l\'anime, l\'inspire et la vivifie, souvent malgré elle, en dépit de ses laches insultes et de ses néga-tions insensées.
A la vue de ce tableau, trop étroit et trop pale il est vrai, mais suffisant, le paradoxe historique de Kant ne se présente plus que comme un blasphème stupide et gratuit.
Nous pousserons encore plus loin notre analyse des pensées chrétiennes ou plutot antichrétiennes de ce prétendu pbilosophe. On voit déja comment il outrage la raison et l\'histoire. Et c\'est pourtant a lui qu\'un enthousiaste (Jachmann, son disciple et son ami) applique ces vers qu\'florace adressait a Jupiter :
Nil majus generatur ipso,
Nec viget quidquam simile aut secundum 1 !!
Adulation puérile !
„Ses connaissances en fait de religion, dit Bo-„rowtiki, son biographe et son élève, n\'allaient pas „plus loin que 1\'époque ou il fréquenta lea lemons „dogmatiques du docteur F. A. Schulz. (1742) Avant
„d\'écrire son livre: La religion dans les Umites de „la raison ptire, il avait lu attentivement son ancien „catéchisme protestant, intitulé: Fondements de la doe-„ trine chrétienne,
Voila ce qu\'atteste Borowski. Mais St. Thomas, St. Augustin, les saints Pères, les grands apologistes de la religion, Kant ne les avait pas même effleurés. Rien ne lui a manqué plus complètement qu\'une étude approfondie des preuves et des trésors seiontifiques du Cliristianlsrae. II avait une érudition très-bornée. Sa vie s\'est passéo dans le rêvo et dans la prison d\'une subjectivité étroite. Comme il nVi eonnu, depuis sa naissance jusqu\'a sa mort, que la ville de Koenigsberg, ainsi il n\'a eonnu que son -Moi (et encore eomment 1\'a-t-il eonnu?), que sa prétendue raison pure, sans com-prendre les hautes et sublimes réalités do la religion, du Christianisme et de son histoire.
Au reste si la philosophic est la science de la raison, de ses lumières, de ses droits et de ses be-soins ; si elle embrasse l\'homme en hil-mème et dans ses rapports avec Dieu et la société, Kant n\'est pas un philosophe. Plongé dans le gouffre de sa subjectivité, il ne voit qu\'énigmatiquemont les vivantes réalités de la terro et du genre humain.
Pour lui, il n\'y a point, il ne peut y avoir do religion révélée, positive , objectivement ofïerte a l\'homme. A ses ycux le Christ, dont l\'existence est rangée parmi les hypothèses, n\'est pas le Messie, le Fils de Bieu, le Sauveur du monde ; il n\'est tout au plus qu\'un idéal de perfection morale.
A l\'entendre, la prière n\'est que du fétichisme: il lui parait absurde que l\'homme parle de ses besoins a l\'Etre suprème, qui est parfaitement au courant de ses besoins. Vieux, méprisable sophisme qu\'Origène
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réfutait déji au commencement du IIIe siècle, dans son beau traité de la prière. ihpt Euxya. (1)
Kant n\'était pas chrétien; il n\'a jamais fait profession extérieure de Christianisme. Son ami et son biographe Borowslü l\'affirme et le regrette pro-fondément pour la mémoire de son pauvre maitre. Pendant cinquante ans ce dangereux et prétentieux sophiste, armé d\'une pbraséologio bizarre et éuigma-
tique, a perverti la jeunesse allemande.
Nous ne voulons pas encore en finir avec ce maitre étrange de religion qui a fait un mal immense au sein du Protestantisme allemand et au Christianisme, en général. Suivons-le maintenant pas a pas, pour ainsi dire, en citant scrupuleusement ses propres paroles. Nous nous sommes donné la peine de traduire sa phrase, souvent longuè , toujours lourde, sans grace et péniblement enchevétrée , hérissée en outre de parentheses et de néologismes sans nombre, ce qui achève de dénaturer le style. Kant n\'était pas écrivain. On dit qu\'il est obscur, paree qu\'il est profond; non; il parait profond, paree qu\'il est obscur, et il est obscur, paree qu\'il ne sait pas écrire. Son style ressemble a ces chemins creux et étroits qui tournent sans cesse et sont toujours obstrués par les courants d\'eau, la boue et les brousailles; loin do ressembler a une route ouverte, au tracé large et droit, a une route inondée d\'uu soleil bienfaisant.
Mais écoutons-le, et voyons avec quelle désinvol-
Voici les paroles de Kant : Das Beten als ein innerer förmlicher Gottesdienst und darum als Genademittel. gedacht, is ein aberglüu-bischer Wahn, ein Fetischmachen. (!l)
ture, avec quelle légèreté, il traite nos saintes Ecri-tures, le Judaïsme et le Christianisme, dans leur partie historique:
„ La lecture de la Bible, dit-il, ou la connaissance „qu\'un veut prendre de son contcnu, a pour fin de „rendre les hommes meilleurs ; mais la partie histo-„rique, qui ne contribue en rien è, l\'obtention de „cette fin (!), est chose indifférente: on en pense ce qu\'on „veut\'1 (quot;1)
lei on peut demander avec raison, si un homme intelligent est capable d\'écrire une pbrase aussi ridiculement absurde: c\'est y aller singulièrement avec l\'histoire en général, et en particulier avec l\'histoire du peuple hébreu et la vie du Christ, c\'est le scepticisme historique affirmé sans détour.
Toutefois cette affirmation at teint le comble dn ridicule, quand le sophiste ajoute, avec une audace et une assurance qu\'on croirait l\'apanage d\'une conviction profonde ;
„La foi historique est morte en elle-mêmc, c\'est-a-„dire que, considérée comme confession religieuse elle „ne contient absolument rien, elle ne conduit absolu-„ment a rien de ce qui pourrait avoir une valeur „morale pour nous.quot; (*)
Das lesen der heiligen Schriften, oder die Erkundigung nach ihren Inhalt, hat zur Endabsicht bessere menschen zu machen;... das Historische aber, was dazu nichts beitiascht, ist etwas an sich ganz gleich-gülliges, mit dem man es halten kann wie man will. — Der Geschichts-glaube ist «todt an ihm selbOM, d. i. für sich als Bekentniss betrachtet enthalt er nichts, fiihrt auch auf nichts was einen moralischen Werth fur uns hatte. Drittes Sttick. Von dem Siege des giiten Princips über das büse, p. 152. Edit, de 1796.
Voilé, comment Kant entre avec la faulx do sa brutale née;ation dans le surnaturel de la Bible 1 Voila comment il faucbe, comme une berbe stérile et dostinée au feu, tons les miracles de 1\'Ancien et rlu Nouveau Testament! Voila tont le Crédo par terre! La fausse pbilosopbie rond-elle done aveugle k ce point que Kant ne voit plus la vie qui jaillit de 1\'bistoire du Christ... St. Paul ne voulait avoir „d\'autre science que Jésus-Cbrist et Jéhus-Christ crucifié.quot; II vöyait dans le sacrifice de la Croix le salut du monde. . . Le Christ mort et ressuscité pour nous, c\'était l\'objet de ses pré3ications, aux Juifs, aux Grrecs , aux Remains. La croix était pour lui l\'objet de la Foi et la source de tous les dévouements.... Mais Kant, que la pbilosopbie a rendu miope, ne voit plus la divine morale qui résulte de l\'Incarnatlon du Verbe, de sa vie terrestre, de ses humiliations, de son obéissance de ses miracles, de sa mort, de sa insurrection, en un mot, de l\'bistoire du Cbrist. .. . „La „foi bistorique est morte en elle-même, neus dit le „triste pbilosophe, elle n\'est rien et ne conduit a „rien.quot; Et pourtant cette foi a produit et continue a produire tant de martyrs, tant de saints, tant de vertus; cette foi, jusqu\'a ce jour, encourage tant de sublimes efforts, et pousse a tant de sacrifices béroïques; cette foi allege, adoucit et sanctifie tant de souffran-ces! En outre, cette foi a produit tant de merveillea dans les arts, dans l\'éloquence, dans la poésie, dans la peinture, dans la sculpture, dans la musique; tant de merveilles dans les sciences, comme l\'attestent les oeuvres immortelles des Pères de l\'Eglise et de tant de cbrétiens illustres,
N\'insistons pas: 1\'affirmation kantiste n\'en vaut pas la peine. Retrancbez le Cbrist bistorique de l\'Evangile
et 1\'Evangile n\'est plus rien, et le dévouement chrétien, la grandeur chrétienne, la force, la sublimité du Chris-tianisme sont taris dans leur source.
Mais Kant apporte-t il une preuve pour soutenir son affirmation? Aucune. II en reviont toujours a sa religion de la raison {Verminftreliyion)\', „celle-ci, dit-il „gravement, pour no pas trop froisser le Protes-„tantisme orthodoxe, est l\'Esprit de Diou qui nous „conduit dans toute vérité.quot; Dlese Religion is der Oeist Gottes der uns in alle Wahrheit leitet (1).
Nous verrons plus tard ce que peut-être cette religion de la raison pure inventée par Kant.
Observons simpleraent ici qu\'il n\'y a point de fa-natique ni de sectaire si extravagant qui ne puisse, de cette facon, justifier ses folies ou même ses crimes. Au surplus, affirmer que la religion de la raison pure, c\'est 1\'Esprit de Dieu, n\'est-co pas en même temps donner a cette raison même un brevet d\'in-faillibilité ? En effet. La religion do la raison pure, nous dit Kant, c\'est „l\'Esprit do Dicu qui nous conduit dans toute vérité.quot; Or l\'esprit de Dieu est, de sa nature, infaillible. Done la raison pure, qui pose les principes de cette religion, qui en est la source unique , est infaillible elle-mème. Ainai Kant rejette le Christ, l\'Eglise et l\'autorité infaillible dont elle a besoin pour garder intact lo trésor de la révélation, et il octroie l\'infaillibilité a sa raison pure, c\'est-a-dire a toute raison humaine, a chaque individu hu-main. Pauvre raisonneur! En rejetant la vérité, il tombe tête baissée dans labsurde, ce qui d\'aillenrs est naturel.
Les profondes erreurs de Kant sur lo Christianisme proviennent de ce qu\'il nie la possibilité de la
Ibidem, loco citato, p. 162.
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révélation, c\'est-k-dire la possibilité pour Dieu de manifester sa pensée a sa créature raisonnable. Etrange manie que celle do nos philosophes! Ils veulent bien admettre (pas merae toujours, hélas!) un Dieu, un Dieu tel quel, matière et esprit, fini et infini, un Dieu-monde, un Dieu créateur et esclave de ses oeuvres. Mais un Dieu bon, tout-puis-sant et libro, qui puisse se manifester a l\'homme et donner a la vérité, e\'est-a-dire a ce qu\'il y a de plus auguste, de plus sacré et de plus nécessaire sur cette terre, — son propre et divin témoignage; un Dieu qui s\'occupe de Phomme livré, par la chute, k la concupiscence et au vague chimérique de ses pen-sées ; un Dieu père et nourricier de la grande familie humaine, qu\'il entoure de sa providence et embrasse dans sa charité ; — voila ce qui dépasse la hauteur de leurs conceptions!
II va sans dire que, n\'admettant pas la possibilité de la révélation. Kant n\'admet pas non plus celle de prouver que la révélation existe. En dépit de l\'histoire, en dépit des innombrables bienfaits du Christianisme et du pas immense qu\'il a fait faire k l\'humanité dans tous les genres do progrès, partout oü il fut établi, il ose mettre sur la même ligne la mythologie ancienne, Ie Judaïsme, le Budhisme, le Mahométisme et le Christianisme. Le bon sens profeste, sans doute, puisqu\'il aflirme, l\'histoire i la main, que l\'ancienne mythologie n\'a produit qu\'une idolatrie tnéprisable ; quo le Budhisme n\'a point fait faire un pas en avant, depiiis tant de siècles, aux peuples de 1\'Inde, ou il domine et reste immobile et accroupi dans ses avilissantes superstitions; que le Mahométisme est l\'ennemi juré de tout progrès par son Coran même, et n\'a rien fait, absolument rien,
pour les peuples de lAsie et de l\'Afrique qu\'il tient sous son empire. Ce sont la des vérités gêographiques aatant qu\'historiques, qae tout liomme qui a des yeux pour voir peut constater sans le moindre effort. Nous ne ferons pas au Judaïsme, c\'est-a-dire au culte des patriarches et des prophètes, de Moïse et de David, 1\'injure d\'une coiuparaison avec les cultes précédents, paree que tout point de comparaison fait défaut. Kant, du reste, aurait dü prouver en quoi il leur ressemble. Ne l\'ayant point fait, nous posons simplement la question devant l\'intelligence de tous eeux qui en ont fait une conscieneieuse étude.
Examinons ici comment l\'exégète de la raison pure eonsidére le Judaïsme dans ses rapports avec le Christianisme. Donnons-lui la parole.
„D\'abord, dit-il, c\'était do la part des premiers „propagateurs de la doctrine du Christ une conduite „habile de rapporter le Judaïsme au Christianisme, „pour donner entrée a l\'Evangile chez le peuple „juif; d\'en faire une pièce de la religion pour tous „les temps et tous les peuples, et de donner ainsi „a entendre que, pour devenir cbrétien, il faillait „d\'abord devenir juif.quot;
Coupons ici la phrase. Certainement, il en coütait très-peu aux apötres, aux premiers propagateurs du Christianisme, de rapporter le Judaïsme au Christianisme: il ne s\'agissait pas d\'etre habiles, mais bien de prendre ee qui s\'oSrait tout naturellement a eux. C\'est un fait, et Kant aurait dur le constater, qu\'a-verti par ses patriarches, par Moïse, son grand législateur, et par ses prophètes, toute la nation, au temps do Jésus-Christ, était dans une anxieuse at-
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tente dn Messie. Israël n\'était plus un peuple libre, autonome, il portait le jong des Romains, qui avaient placé a sa tete un tyran, un étranger, l\'iduméen Hérode ; il voyait que le sceptre allait échapper aux mains de Juda et se rappolait la fameuse propbétie du patriarcbe Jacob. (1) Les semaines d\'années fixées par Daniel allaient finir; le Désiró des nations ne pouvait done tarder a paraitre... Les écoles rabbi-niques créées au siècle d\'Esdras, ou des Machabées,
selon d\'autres, i\'etentissaient des promesses divines:
Israël était aux aguets et attendaitle Rédempteur.
Voilk un fait aussi peu niable que l\'existence de Kant et de Koenigsberg. II ne fallait pas être „habilequot;
pour le voir: il ne fallait qu\'avoir des yeux. Si le philosopbe a ignoré ce fait, e\'est que ses notions d\'bistoire étaient excessivement courtes et que ses connaissances bibliques étaient nulles.
Mais quelle valeur a son affirmation, que les apótres „donnaient ainsi a entendre que\', pour devenir cbré-tien, il fallait d\'abord devenir juif?quot; Comment cette penséo de certains juifs convertis du premier siècle de la Foi, vient-elle encore tourmentor l\'esprit pbilo-sophique de Kant? St. Pierre et les apótres réunis a Jérusalem déclarèrent solennellement, au nom de 1\'Esprit-Saint, que c\'était la une erreur (**). St. Paul prêcbait et écrivait aux Galates: „Demeurez fermes,
„et ne vous mettez pas sous le joug de la servitwle „(de la loi mosaïque). Car je vous dis, moi, Paul, que „si vous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous „servira de rien.quot; (Ch. V, 1, 2) Voila ce que les apótres „donnaient a entendre.quot; «
Au reste, n\'était-ce pas, aux yeux des païens, un argument convaincant et tout a la fois splendide, que
Gen. C. 49, 10. (**) Act. ap. C. XV,
le Christ paraissant sur la terre précédé d\'une longue suite de propliètes, qui écrivirent son histoire bien des siècles avant sa venue, que co Libérateur annoncé depuis le commencement du monde, après la chute du premier couple humain, annoncé par Dieu même aux pères du monde primitif, a Abraham, a Isaac, a Jacob qui déja détermine l\'époque de sa naissance? N\'était-ce pas la une riche et fécondo demonstration? N\'était-ce pas faire comprendre aux païens que, si 1c Fils de Dieu devait visiter la terre, c\'était bion la seule digne manière do l\'introduire dans ce monde?
Et les Greca et les Roraains et les autres peuples qui entendaient ce langage, de^aient ils avoir la pen-sée que, pour devenir chréticn, il tallait d\'abord de-venir juif? II est de fait que les païens qui se con-vertissaient avaient une pensée toute contraire, et ne voulaient pas entendre parler des observances juives, des préceptes mosaïques.
Achevons maintenant la phrase kantiste: la fin on sera aussi solide que le commencement.
„Cjpendant il n\'y a guère de liaison logique entre „croire a la révélatioa judaïque et a ne pas copendant en „pratiquer les préceptes, alors qu\'il faut pourtant adraet-„tre tout TAncien Testament comine divin et donné h „tous les hommes comme une révélation divine.quot; (*)
(Éi) Voici la phrascologie de Kant: Zuerst wird das von den ersten Ausbreitern der Lehre Chrisli kliiglich beobachtete Verfahren, ihr unter ihrem Volk Eingang zu verschaffen, für ein Stuck der Religion selbst fiir alle Zeiten und Völker geltcnd genommen, so dass man glauben sollte ein jeder Christ müsste ein Jude sein, dessen Messias gekommen ist; womit aber nicht wohl zusammenhangt, dass er doch cigentlich an kein Gesetz des Judenthums (als statutarisches) gebundeo sei, dcnnoch aber das ganze heilige liuch dieses Volks als göttliche für alle Men-schen gegebene Offenbarung glaubig annehmen miisse. Die Religion innerhalb der Grenzen etc. — Viertes Stiick, p. 288.
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Voila du nouveau, sans doute, du très-nouveau! Kant devrait se rappeler l\'adage: qui bene distinguit hene docet. La loi juive était essentiellement trausi-toire dans son culte et ses cérémonies: elle l\'était par la nature même de ee culte et de ces cérémonies. Elle n\'avait et ne pouvait avoir qu\'uu seul temple, celui de Jerusalem. Les sacrifices ne pouvaient avoir lieii que la. Ce temple unique était l\'image du Dieu unique, père et protecteur d\'Israël; tandis que le culto et les cérémonies préfiguraient le Christ dans sa passion et sa mort. Si Kant avait lu le IXe et le Xe chapitre de 1\'Epitre aux Hébreux, St Paul aurait pu lui apprendre ces belles et grandes choses et il aurait vu les points de comparaison. Loi essentiellement transitoire, a ce point de vue; et donnée comme telle, elle servait de preparation a la Loi chrétienne: Müïse par sa personne et par son oeuvre préiigurait et annon^ait Jéaus-Christ. Celui-ci une fois venu, cette oeuvre, quoique divine, tombait d\'elle-même ; elle avait rempli les desseins de Dieu. Dira-t-on qu\'il n\'est pas libre a Dieu de faire une révé-lation qui ne soit quo temporaire ? Si Kant l\'a pen-sé, e\'est que sa raiaon pure avait besoin d\'etre épurée.
Sans doute, il y a dans la loi juive des préceptes immortels, pour tous les temps, pour tous les peuples. II y a la loi du Sinaï, loi indestructible, loi immuable. Elle restera a jamais, paree qu\'elle exprime les rapports essentiels qui existent entre Dieu et l\'homme, entre l\'homme et ses semblablos. Ces rapports ne peuvent varier, paree qu\'ils sont naturels, c\'est a-dire le résultat memo de la nature dé Dieu et de la nature de Thomme.
Indépendarament des dix commandements qui con-
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stituent le droit naturel, il y a dana l\'Ancien Testament les idéés les plus justes et les plus sublimes sur Dieu, sur son essence et ses attributs, sur la cré-ation du monde et de 1\'homme ; il y a des enseigne-ments moraux d\'une sagesse et d\'une profondeur divines; idéés et enseignements qui rendent inutile toute philosophie humaine, et serviront toujours de lumiêre et de guide aux intelligences droites et aux cceurs de bonne volonté.
II faut conclure de ces réflexions si simples que Kant n\'a su distinguer, dans l\'Ancien Testament, la partie essentiellement transitoire de la partie essen-tiellement permanente, et qu\'ainsi la difïiculté qu\'il soulève ne vient que de la confusion de son esprit.
Mais une autre question surgit. Les apötres, en recourant a l\'Ancien Testament pour laire recevoir le nouveau, se sont-ils appuyés sur un fondement solide ? A cette question Kant répond négativement: il est dans son role.
„L\'authenticité du Vieux Testament, dit il, est diffi-„cile a constater; car elle n\'est nullement prouvée „par les passages que renfermcnt les livres des chrétiens, „passages qu\'ils utilisent pour atteindre leur but. . .. „Le Judaïsme n\'était pas entré dans le public instruit „avant l\'apparition du Christianisme, ni roème a l\'é-„poque oü déja celui-ci avait fait de remarquables „progrès, c\'est-a-dire qu\'il n\'était pas connu des sa-„vants contemporains chez les autres peuples; son „bistoire, par conséquent, n\'avait pu être contrulée; „et c\'est ainsi que son Livre saint était parvenu a „•une espèce de crédibilité historique a cause de sa „vétusté.quot; (1)
Nun setz es zugleicli mit der Authenticitat dieses Buches (welches
Les inexactitudes et les erreurs fourmillent dans ces assertions téméraires.
D\'abord, „les passages de l\'Ancien Testament que renferment les livres des chrétiens pour atteindre leur but,quot; sont tellcment clairs,, se rapportent si évidem-ment au Christ et a son Egiise que, pour tout homme intelligent qui a étudié cette matière mioux que Kant, ils doivent être considérés comme prophétiques et, par conséquent, inspires. I!s renferment done un argument en faveur de 1\'authenticité du Livre qui les fournit, paree qu\'il restera toujours vrai de dire, que Dieu seul connait l\'avenir, et que seul il est en état dele manifester des siècles a l\'avance.
Est il maintenant exact d\'affirmer que „le Judaïsme n\'était pas connu du public instruit, des savants contemporains (she?; les autres peuples, pas même lorsque déja le Christianisme avait fait de remarquables progrès?quot;
Laissons l\'histoire prononcer son jugement.
Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, les Juifs étaient répandus et connus dans tout l\'Orient. On dirait ce-pendant, a entendre Kant, qu\'nne espèee de muraille de Chine ait enveloppé le peuple d\'Abraham et do Moïse et l\'ait tenu eaché a tout l\'univers. David et Salomon avaient des relations très-suivies avec leurs yoisins de
dadurch dass Stellen aus demselben, ja die ganze darin vorkommen de heilige Geschichte in den Bilehern der Christen zum Behuf dieses ihres Zwecks benutz werden, lange noch nicht bewiesen ist) viel Schwierig-keit. — Das Judenthum war vor Anfange und selbst dem schon an. sehnlichen Fortgange des Christenthums ins gelehrte Publicum noch nicht eingetreten gewesen, dass ist den gelehrtcn Zeitgenossen anderer Völcker noch nicht bekanntj ihre Geschichte gleigsam noch nicht con-trollirt; und so ist ihr heiliges lUich wegen seines Alterthums zur histori-schen Glaubwürdigkeit gebracht worden. — Die Rel. innerh. der Grensén etc. Viertes stiick, pag. 238.
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Tyr et de Sidon. Salomon commenpa de batir le temple de Jerusalem en 1105 avant Jésus Christ, avec le concours d\'Hiram, roi de Tyr, qui lui foiirnit le bois et les ouvriers. La Judée fournissait k Tyr et a Sidon le froment, le baume, le miel, l\'huile et les résines. Les Jnifs n\'étaient done pas claquemurés en Palestine: on pouvait connaitre, mille ans avant Jésus-Christ, les Juifs et le Judaïsme. On pouvait les connaitre, on les a connus, n\'en déplaise a Kant.
Après la destruction de Jérusalem par Nabuchodo-nasor (vers 600), ils vécurent soixante-dix ans dans la captivité, a Babylone. Daniel, miraculeusement conserve dans la fosse aux lions, et les trois jeunes Hébreux miraculeusement préservés dans la fournaise ardente, avaient révélé au roi et aux Mages de Babylone la grandeur et la puissance du Dieu d\'Israël. Daniel viyait a Ia cour du prince, et la doctrine juive aussi bien que les miracles du Livre Saint ne pouvaient y rester inconnus .... Au reste 1\'explication du Ma7iè, Télcel, Pharès donnée par le jeune prophéte, et l\'évènement qui, sans_ retard) suivit et justiüa la prophétie, devaient vivement exciter la curiosité autour do la nation israélite.
Lorsque déja celle-ci, sur l\'ordre de Cyrus, fut retournée a Jérusalem ;. . .. des milliers de Juifs restèrent cependant dans 1\'Assyrie. Les „savants contemporainsquot; les connaissaient. Pour s\'en convaincre on n\'a qu\'a lire la Réponae h Appion, du célèbre historiën juif, Josèphe, ou bien le IXe livre de la Preparation Evangélique d\'Eusèbe de Césarée. Si Kant avait lu ces deux ouvrages, pourtanf très-connus du „public instruitquot;, il n\'aurait pas écrit un paradoxe historique comme celui que nous réfutons.
Tout le monde sait que le grand Alexandre fut
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pompeusement re9u a Jérusalem par le grand Prêtre Onias, et que celui-ci montra au vainqueur la prophétie de Daniel qui lui promettait l\'empire de ï\'Orient. Alexandre fut reconuaissant de l\'accueil et aecorda aux Juifs le droit de cité a Alexandrie. Dans cette ville fondée par le conquérant, les Juifs furent toujours en nombre considerable, trente a cinquaute mille. Or Alexandrie n\'était pas seulement la ville du commerce; elle avait une académie; elle était la métropole des sciences et des arts. Le Judaïsme ne pouvait done y rester inconnu du public instruit. J\'ai déja parlé, en examinant les sophismes de Lessing, de la célèbre traduction grecque dito des Septante, faite sur 1\'ordre de Ptoléméc Philadelphe, trois siècles avant le Christ. Or le savant Démétrius de Phalère fut le bibliotliécairo de Ptolémée. Comment done le Judaïsme pouvait-il rester inconnu, alors que les livres de Moïse et des prophètes étaient traduits dans une langue qui allait bientót devenir la langue universelle ? Le juif Pliilon enseignait et écrivait a Alexandrie pendant que le Sauveur vivait en Palestine, et jouissait tl\'une liaute considération, justement mérité e.
Si d\'Alexandrie nous nous transportons a Rome, nous verrons que, la aussi, les Juifs et le Judaïsme étaient parfaitement connua. lis étaient buit a. dix mille, agissants et turbulents, comme l\'affirme Cicéron-L\'orateur remain redoutait lexxr influence et leur audace dans les assemblées populaires: il le dit expressément dans son discours pro Flacco. (1)
II est vraiment interessant de consigner ici le passage de son
discours. Flaccus était accuse d\'avoir confisqué a son profit Tor juif
que, de tous les cótés de 1\'Asie-miueure, ex omnibus provinciis, dit
Cicéron, on transportait a Jérusalem. Dans le but de mieux nuire a
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Bref les juifs étaienl; disséminés dans les gran-des villos de l\'Italie, sur tout le littoral de la Me-diterranée , et les cités do la Grèce, Athènos, Corinthe, Philippes, Ephèse, Autioclie avaient des colonies juiyes très-considérables, de même que les iles do Rhodes, de Chypre, de Malte. Les apótres, dans leurs predications se sont d\'abord adressés a elles. C\'etaient los Juifs de la dispersion, comme on les appelait, dont le nombre montait a plus de six millions.
Or, s\'il faut s\'en rapporter a Kant, le Judaïsme était inconnu. On voit maintenant ce qui en est. Le Judaïsme était connu, paree que les Juifs étaient partout. L\'histoire juive, par conséquen1quot;, a pu etre connue et contrölée, de sorte que Joséphe, l\'historien juif a raison de dire : „Bien des écrivains ont parlé „longuement de notre nation.quot; II les nommo, du reste, et produit de longues citations de leurs ouvrages.
Ainsi lo Judaïsme n\'était pas un mystère pour ie monde antique. Comment d\'ailleurs un l\'égislateur comme Moïse aurait-il pu rester dans ï\'ombre ? Lycurgue et Solon palissent devant cette grande et saisissante figure. Lo peuple d\'Israël occupait, dans 1\'Asie-minoure, un espace assez considérable pour quo
Flaccus, son accusateur Laelius avait choisi, pour plaider l\'affaire, un endroit peu éloigné du quartier des juifs, afin qu\'on eüt un grand nombre d\'entre eux pour auditeurs. — Sequitur, dit Cicéron, auri ilia invidia judaici. Hoc nimirum est illud quod non longe a gradibus aureliis haee causa dieitur. Ob hoe crimen hie locus abs te. Laeli, at que ilia turba quaesita est. Seis quanta sit mantis^ quanta concordia, quantum
valeat in concionibus..... Summissa voce agam.....an turn ut judices
audiant; neque enim desunt, qui is tos in me atque in optimum quemque incitent: quos ego, quo id facilius faciant, non adjuvabo. Passage vraiment remarquable! »Israel, disait un prophéte, a un front qui ne salt rough* et une tête dure.quot;
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les autres peuples jetassent les yeux sur lui, et s\'enquérissent de son origine et de ses leis.
„A cause de sa vétusté, nous dit Kant, son Livre „saint était arrivé a une sorte de crédibilité histonque.quot;
Bossuet nous a déja parlé tout autrement de ce Livre dans nos Prolégommes: il nous a montré sur quels fondements historiques repose l\'ceuvre de Moïse. L\'esprit de Kant ne voyait pas si loin.
Du reste, ce Livre porte son autorité et son controle en lui-même. Sa première page, le récit admirable de la création, est un chef-d\'oeuvre que tons les progrès des sciences naturelles au XlXe siècle n\'ont pu convaincre d\'erreur. Nous avons vu que les plus grands géologues s\'extasient devant cette page, et vont jusqu\'a en déduire Vinspiration de l\'écrivain qui osa l\'écrire dans une antiquité aussi reculée, aussi dépourvue de toutes les ressources scientifiques.
Au surplus, avec quelle sureté, Moïse ne trace-t-il pas les grandes lignes de l\'histoire primitive du genre humain 1 Son exactitude est telle que toutes les dé-couvertes ethnographiques modernes la confirment avec éclat. C\' 3st aux fils de Noé, L Sem, Cham et Japhet que toute l\'histoire vient aboutir. Et s\'il est une vérité historique indéniable, e\'est que l\'Orient fut le berceau du genre humain.
Non-seulement les traditions des peuples anciens, mais aussi la géologie, dans ses découvertes modernes, vient confirmer l\'histoire du déluge, eet immense événement historique raconté par Moïse.
Quand aux prodiges dont Dieu le constitua 1\'instru ment, ils méritent, certes , une attention particuliére. lis entrent tellement dans la trame générale de l\'histoire
iaraélite, que les nier c\'est détruire oette histoire elle-même. Sans eux , en effet, on ne s\'explique ni la déli-vrance du peuple asservi sous les pharaons, ni la vie de oe peuple dans le désert.
Les modernes néanmoins les ont relégués parmi les mythes. C\'est fort commode. Malheureusement on ne découvra pas de mythes en Israël. Renan lui-même avoue que l\'esprit juif, l\'esprit sémitique en général, répugnait au mythe. Les mythes sont des fables a variantes diverses qui flottent pendant des siècles dans le clair obscur des temps antiques , dans le crépuscule d\'une époque qui ignore récriture. Or les faits prodigieux racontés par Moïse sont enrégistrés par lui immédiatement après leur accomplissement. D\'immortels cantiques d\'actions de graces, chantés aussitót par tout le peuple , en consacrent a, jamais la mémoire.
Oui, et qu\'on y songe bien , pour contróler css évènements , il y avait tout un peuple. Que des par-ticuliera mentent pour le besoin de leur cause ; que quelques associés le fassent, lorsque de puissants intéréts sont en jeu, cela est possible , cela s\'est vu maintes fois ; mais que tout un peuple conjure , dans tous ses monuments écrits , dans ses institutions , et pendant des siècles, pour donner son témoignago au mensonge , cela ne s\'est jamais vu, cela ne se verra jamais. Cela est impossible. Impossible surtout cbez le peuple juif, peuple remuant, revéche et difficile a soumettre.
Ce fut la dernière plainte de Moïse mourant. Il dit , en remettant son Livre , le Livre de la loi, entre les mains des lévites; „Prenez ce Livre et mettez-le „a cöté de l\'arche de l\'alliance du Seigneur votre „Dieu , afin qu\'il y serve de témoignage contra vous,
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„6 Israël! Car je sais quelle est votre obstination ) „je connais votre tête dure et inflexible. Pendant tout „le temps que j\'ai vécu et agi parmi vous , vous avez „toujours dispute et murmuré contre le Seigneur: „combien plus le ferez-vous quand je serai mort!quot; (1)
Eh bien! comment Moïse aurait il pu mentir a, un tel peuple ? Comment un tel peuple aurait-il re(;u Moïse, si celui-ci lui avait raconté des prodiges imaginaires ? Le caraetère du peuple juif nous garantit la vérité des miracles opérés par son législateur. Voila pourquoi Moïse, l\'instrument de Jehova, le thaumathurge d\'Israël, loin de diminuer dans l\'es-time et 1\'admiration du peuple juif, ne fit que grandir après sa mort.
Ainsi lorsquo Kant affirme que la Bible n\'est arrivée a uno espèee de crédibilité historique qu\'a cause de sa „vétustéquot; , il ne fait que nous prouvor qu\'il a peu lu et peu módité ce livre, si toutefoia il 1\'a jamais lu et médité.
Et quel livre renferme des idéés plus justes et plus sublimes sur Dieu, sur l\'essence divine et les attri-buts divins, sur l\'admirable économie de la divine Providence dans le gouvernement des nations et dans la conduite des individus? A.u surplus, est-il un livre qui enseigne une morale aussi pure, aussi élevée? Comment, loraqu\'on est sincère , comparer a ce livre les Védas et les Puranas de 1\'Inde, oü. 1\'or de quel-ques vérités se perd dans la boue des superstitions
Voici ce texte bien signilicatif;
Tol lite librum istum et ponitc eum in latere Arcse foederis Domini Dei vestri: ut sit tibi contra te in testimonium.
Ego enim scio contentionem tuam et cervicem tuam durissimam. Ad-liuc vivente me et ingrediente vobiscum, semper contentiose egistis contra Dominum; quanto magis cum mortuus fuero!.....
Deut. c XXXI, 25, 27.
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les plus ridicules et les plus grossières (•). Kant parait n\'avoir point vu cette profonde difïérence, ce qui ne prouve guère en faveur de la rectitude de sa raison pure.
Les psaumes de David n\'ont pu ravir son coeur (il n\'en avait pas); et pourtant quoi de plus admirable au point de vue dogmatique, moral et littéraire. Au jugement de Bossuet et de La Harpe, les plus beaux endroits d\'Homère et de Virgile ne peuvent ëtre comparés a la ravissante poésie de ces chants inspirés.
Les livres des prophètes ont une grandeur qui ra-vit d\'admiration tous les nobles esprits initiés a leur étude, toutes les intelligences capables de goüter le vrai, le bien et le beau. Les chatiments annoncés par les prophètes a Sidon, a Tyr, a Babylone, aux enne-mis d\'Israël, chatiments fidèlement accomplis sous les yeux de nation; les chatiments non moins fidèlement accomplis dont ils mena9aient Israël lui-mêrae dans ses prévarications, conciliaient a ces hommes vraiment extraordinaires, ainsi qn\'a leurs livres prophétiques, une vénération, un respect sans bornes.
La crédibilité historique de la Bible repose évidem-ment sur l\'autorité des faits et des hommes les plus éclatants (pour ne rien dire de plus); voila pourquoi la Bible n\'a point péri, voila pourquoi elle a le mérite, le privilège de la vétusté. Elle a traversé tant de
aiècles, elle est immorbelle enfin, paree qu\'elle a pour elle la vérité. .. .
Qua ces réflexions suffisont. Le sujet, auquel nous venons de toucher, renferme la matière d\'un volume considerable, et la proposition kantiste me parait suffisamment écartée.
„Quand raême, poursuit Kant, on accorderait la „crédibilité historique au Vieux Testament, il ne „suffit pas cependant de le connaitre par des traductions „et de le faire passer ainsi a la postérité, on exige en „outre, poui.\' la süreté do la foi ecclésiastique, (des „Kirchenglaubens) basée sur lui , qu\'il y ait dans „tont l\'avenir et chez tous les peuples des savants qui „sachent la langue hébraïque (pour autant que eela „est possible quand il s\'agit d\'une langue qui n\'a „qu\'un seul livro) ; ear ce n\'est pas seulement ici la „science historique qui est en jeu, mais aussi le salut „mênne des hommes: il faut done qu\'il y ait des „hommes qui connaissent suffisamment cette langue „pour assurer au monde la possession de la véri „table religion.quot; (1)
. En vérité, les ditïicultés qui arrêtent l\'esprit de Kant ne sont pas des montagnes, encore moins des rochers a, pics ; ce sont des mottes de terre.
Indessen, dieses auch eingeriüimt, ist es nicht genug, es in Uber-seUungen zu kennen, und so auf die Nachkommenschaft zu iibertragen, sondern zuv Sicherheit des darauf gegriindeten Kirchenglaubens, wird auch eifovdert, dass es auf alle kiinftige Zeit und in allen Vólkern Gelehrte gebe, die der hebraischen Sprache (so viel es in einer solchen möglich ist von der man nut ein einziges liuch hat) kundig sind, und es soil doch nicht blos eine Angelegenheit der historischen Wissenschaft überhaupt, sondetn eine, woran die Seligkeit der Menschen hangt, seyn, dass es Manner gibt welche derselben genugsam kundig sind, um der Welt die wahrc Religion zu sichern. — Viert. Stück. p. 238 et 239.
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Sana vouloir faire d\'autres considerations, je demande: une bonne traduction, une traduction exacte d\'un ouvrage écrit dans n\'importe quelle langue, est-elle done impossible ? Connait-on moins la prétendue philosophie de Kant, paroe qu\'on no I\'a pa i étudiée daus la langue allemande dont s\'est servi cet ideologue ? Et connait on moins les grands faits de l\'histoire sacrée, paree qu\'on ne les a pas lus dans le texte hebreu ? II serait puéril de l\'afifirmer.
Du reste , les savants sachant la langue hébraïque ont toujours été très-nombreux dans chaque siècle de l\'Eglise; et (soit dit pour apaiser les inquiétudes de Kant) ils ne manqueront pus jusqu\'a la fin des temps. Les papes, qui ont créé tant de cbaires d\'hébreu a Rome et dans los universités du moyen age, ne laisseront jamais périr cette langue , paree qu\'elle est sacrée, comme la grecque, comme la latine. Quand même elle ne serait plus enseignée nulle part (qu\'on nous permette cette supposition) , elle le sera encore la oü sera la papauté.
Mais ne faut-il pas rire (|üand I\'liomme de la raison pure, ouvre une parenthèse pour insinuer qu\'il est peut-être impossible d\'apprendre une langue qui n\'a qu\'un seul livre ? Délicieuse parenthèse 1 Mais ce livre unique , on le trouve partout, et certes les manuels pour apprendre la langue de ce livre ne manquent pas.... Cependant le salut des hommes n\'est point en jeu ici. II n\'y a pour le chrétien aucune obligation striete de savoir le contenu de l\'Ancien Testament. Le Protestantisme lui-méme qui n\'a d\'autre règle de foi que la Bible , n\'a jamais , sous peine de damnation , impose cette obligation a ses adoptes. Kant verse dans Terreur de tous cótés. Quand il sort de sa raison pure pour entrer dans le domaine des faits ,
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on dirait qu\'il perd la tete et qu\'il prend des buis-sons pour des cèdres.
„La religion chrétienne, continue-t-il, a le meme „sort (em ühnliches SchicksaV). Quoique les évène-„ments qu\'elle raconte se soient passés ouvertement, „sous les yeux d\'un peuple instruit, cependant sou „histoire s\'est attardée de plus d\'un age d\'homme „avant de pénétrer dans le public instruit de ce „peuple,... de sorte qu\'elle \'doit se passer, pour „l\'autbenticité de ces évènements, du témoignage des „contemporains.quot; (1)
Voila, certes, une phrase énigmatique! Les évènements de 1\'histoire du Christ „se sont passés sous les yeux d\'un peuple instruitquot;, et néanmoins „ils n\'ont pu pénétrer dans le public instruit de ce peuplequot;, qu\'après tout un age d\'homme et plus de temps encore! — Est-ce \\ine contradiction ou du galimatias?
Si les évènements „se sont passés sous les yeux
„d\'un peiiple instruit,quot; comment „n\'ont ils pu pénétrer
dans le public instruit de ce peuple que plus de
soixante ou de soixante-dix ans après?quot; Comment, de
plus, peut-il être vrai que ces évènements „doivent se
passer du témoignage des contemporains?quot; Cela ne se
conooit aucunement.
i
Parle t-on ici de l\'histoire écritet Mais St, Mathieu a écrit son Evangile vers l\'an huit après la mort du
Uie christliche Religion hat zwar insofern ein alinjiches Schick-sal, class, abwohl die heiligen Begebenheiten selbst unter den Augen eines gelehrten Volks öffentlich vorgefallen sind, dennoch ihre Ge-schichte sich melu als ein Menschenalter verspatet hat, ehe sie ia das gelehrte Publicum dessclben eingetreten ist, mithin die Authenticitiit derselben der Bestiitigung durch Zeitgeaossen entbehren muss. Ibid p. 239.
Christ. St. Marc et St. Luc ont écrit le leur peu de temps après, et tous les écrits du Nouveau Testament, en tête les fameuses Epitres de St. Paul, ont paru dans un espace de vingt-cinq ans (45—70 de notre ère), si l\'on excepte les écrits de St. Jean qui sont de la fin du premier siècle. — Mais l\'histoire évangélique, loin de s\'attarder do plus d\'un age d\'homme, fut prêchée immédiatement et partout, dans tout 1\'empire romain, par les apótres.
Or les quatre évangélistes étaient des contemporains, les apótres étaient des contemporains, et de plus ils avaient vu, de leurs yeux vu, les évènements. „Ce que nous avons vu de nos yeux, entendu de nos „oreilles, touché de nos mains, c\'est la ce que nous „vous annongons,quot; a dit St. Jean. Toute la Palestine avait vu le Christ et ses ceuvres merveilleuse.s; et quand les évangélistes Mathieu, Marc et Luc écrivaient, alors que déja la prédication dos apótres avait retenti et retentissait toujours de Jérusalem a, An-tioehe, d\'Antioche a Athènes, d\'Athènes a Home, c.e Rome a Alexandrie, d\'innombrables témoins oculaires vivaiont encore en Judée. Comment Kant pout-il done ajouter que l\'authenticité de ces évènements „doit se passer du témoignage des contemporains?quot;
Une telle manière d\'apprécier les évènemonts do la vie du Christ est incompréhensible pour tout homme de bon sens et de bonne foi, et vraiment au courant de l\'histoire. Et tous ces efforts insensés, toutes ces puérilos tentatives n\'ont d\'autre but que d\'éliminer le miracle, qui donne une peur bleue a nos sophistes.
Bans un autre endroit de son livre. Kant avait dit ironiquement en parlant du Sauveur:
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„L\'art et la sagesse humaine ne peuvent monter „au Ciel pour y examiner les lettres patentes de la „mission du premier Maitre. — On doit done se con-„tenter des signes qui peuvent résulter de la ma-„nière dont une telle foi a été introduite dans le „monde, — ce qui veut dire qu\'on doit se contenter „d\'informations humaines, — informations qu\'on doit „au surplus chercher a découvrir dans les temps „anciens, en des langues également anciennes et „mortes aujourd\'hui, afin d\'en peser ainsi en crédibilité „historique.quot; (1)
C\'est, au fond, prêcher le scepticisme historique, Non, ni l\'art ni la sagesse humaine, dussent-ils être incarnés dans le philosophe Kant, ne peuvent monter au Ciel pour y examiner les lettres patentes de la mission du premier et divin Maitre; et voila pour-quoi le Ciel descend jusqu\'è, nous pour nous les mon-trer. Ces lettres patentes sont les miracles, et c\'est par ces signes divins, qui font frissonner nos mo-dernes, que la foi dans le Christ comme vrai Fils de Dieu, a été introduite dans le monde. Ce premier Maitre, que le pauvre philosophe Kant a eu le malheur de no pas comprendre, disait a ses contemporains : „Si vous ne croyez pas a ma parole, croyez i mes oeuvres Alioquin propter opera ipsa credife. Joan, c. XIV, 12 — „Car les oeuvres que je fais me
Weil nun menschliche Kunst und Weisheit nicht zum Uimmel hinaufsteigen kan um das Creditiv der Sendung des eisten Lehrers selbst nachzusehen, sonderen sich mit den Merkmalen die ausser dem In-halt nog von der Art, wie ein solcher Glaube introducirt worden, her-genommen werden können, d. i., mit mensehlichen Nachrigten begnügen, die noch gerade in sehr alten Zeiten, und alten, jetzt todten Sprachen aufgesucht werden mussen, um sie nach ihrer historischen Glaubhaftig-kelt zu würdigen. Die Religion innerh. etc. Drittes Stuck, p. 153.
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„rendent témoignage et prouvent que c\'est le Père „céleste qui ra\'a envoyé.quot; Opera enim quce ego facio ipsa testimonium perhibent de me, quia Pater misit me. Joan. V, 36. Mais ce sont justoment ces ceuvres, c\'est-a-clire les miracles du Christ, qu\'on vout anéantir par la iiégatiou. „II n\'y a, dit Kant pour les attester, que dos informations humaines.quot; Nous avons déja dit ce quil faut penser do ces informations humaines. Si l\'histoire de Jésus-Christ, telle que quatre contemporains l\'ont écrite et pour laquelle les apotres et leurs disciples et la masse des martyrs du Ie siècle, se sont laissés égorgor, n\'atteint pas le plus hant degré de la certitude, il faut efFacer le criterium du témoignage humain et faire fi de teute riiistoire.
„Ces informations, dit Kant, il faut en outre les cherclior dans les temps anciens.quot; Oui, mais en des temps parfaitement connus et explorés; en des temps anciens, et toutefois modernes, éternellement modernes quant a l\'histoire du Christ, paree que cette histoire, telle qu\'elle fut écrite et prêchée par des contemporains, a sans cesse depuis retenti dans le monde, et tons les jours, sans interruption, elle est racontée, commentée ; et olie le sera sans fin jusqu\'au dernier des jours. Elle a ses tribunes immortelles, ses temples iiulestructibles partout, sous toutes les zones. Elle a done une destinée sans pareille ; elle est, elle restera toujours jeune, quoiqu\'elle se soit passée au siècle d\'Auguste et de Tibère.
„Mais, dit encore Want, elle est écrite en des langues „anciennes, mortes aujourd\'hui.quot; Oui, graces a Dieu! elle fut écrite en des langues anciennes, le grec, le latin, langues invariables, dont les mots et dont la phrase restent a jamais ce qu\'ils sont; — ce qui est
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la raeilleiire garantie pour 1\'exaotitudo du texte et
du sens...... E-st ce la uue difficulté ? Mais c\'est
tout lo coutralro ... Oa bion Kant suppose-t il quo très-peu d\'hommes soieut capables \'l\'apprendre le grec et lo latin? En savait-il lui-meme si pen de chose ? (1)
O philosophe! quo vous etos enne mi do la sagesse, cpand vous touoliez a Jésus-Christ I On dirait que pour lui, commo plus tard pour Schopenhauer, 1\'Homme Diea est un effrayant fantome (ein Schreck-bUd), qui trouble sa raison.
Cependant consolons nous. II trouvo que lo Chris-tianisme a du moins un grand avantage sur le Judaïsme.
„Le Christianisme sortit de la bouclio du premier „Maitre, non commo une religion qui impose des „croya icos, qui a dos prescriptions autoritairos, mais „comme une religion morale : et puisque, a ce point „de vue, il entrait dans I\'union la plus étroite „avec la raison, il put être répandu par elle, fa-„cilement ot suremcnt, chez tous les peuples et dans „tous les temps, sans qu\'il fut besoin de rocourir „a I\'histoiro.quot; (*;!:)
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Kant emploie souvent, pour donner de la lumièie a .ses idéés, des mots latins. Or, en bon allemand, au lieu d\'éciiic : propensio^ il écrit, plus d\'une fois: bropensio,
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Sans qu\'il fut beaoin de recourir a I\'histoire ! Cela vent dire, sans la divinité de Jésus-Christ, appuyée sur I\'histoire de ses miracles.
C\'est done a la raison quo le Christianisrae a du ses progrès rapides, prodigieux, incomparables ! N\'im-posant pas de eroyances, n\'ayant pas de préceptes autoritaires, n\'étant qu\'une religion parement morale (nous avons déja réfuté cette double insanité),*^ Christian isme est entré dans une étroite union avee la raison humaine, et c\'est eelle ci qui a triomphé en lui de tout l\'univers!,.. Voila une conception originele! Disons mieux: voila Ie paradoxe le plus gigantesque que puisse concevoir un adorateur de la raison pure! Voila les apotres tranformés en phi-losophes kantistes !
Nous no nions pas que le Christianisrae est d\'accord avee la raison, qu il ne blesse aucun des droits qu\'elle peut révendiquer, qu\'il n\'y a aueune contradiction entre lui et olie; mais do la a dire qii\'il doit sa propagation chez tous les peuples de tous les teraps a la raison, il y a 1\'immensité. S\'il est une chose évidente pour tous ceux qui ont iin peu étudié ses commencements et ses progrès, c\'est qu\'il a conquis les masses par son cdté surnaturel, en d\'autrcs termes, par le cóté le raoins accessible a la raison humaine.
Pour devenir chrétien et participer aux bienfaits du Christianisrae , il iallait avant tout croire au Fils de JJieu fait homme et crucilié pour racheter l\'homrae. II fallait done croire a un raystère qui confond la raison , non paree qu\'il la contredit, mais paree quïl la surpasse. Ce raystère est le point culminant du dograe et de la morale évangélique. Les apotres , loin de le cacher, l\'ont prêché sans atténuation ni détour. Jéaus
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crucifié, un Dieu crucifié et ressuscité d\'entre les morts pour le salut du genre humain , tel fut ie thème universe! de leurs prédications.
Kant n\'a-t-il done jamais lu la première Epitre de St. Paul, adressée aux Grrecs si policés et si corrom-pus de Corinthe, pour se faire une juste idéé des triomphes non de la raison , mais de la foi ? Avec quel dédain le grand apotre traite la raison humaine, c\'est-a-dire la fausse philosophie de son temps, qui n\'avait produit que le scepticisme 1 Corame il la rejette en arrière , déclarant qu\'elle n\'a rien a voir ni rien a faire dans l\'ceuvre du triomphe évangélique !
„II est écrit, dit-il dans la fameuso Epvtre que je „viens de citer , je perdvai la sagesse des sages nt je „réprouwrai la science des savanth.. .. En effet, ou „sont les sages, oü sont les doctes, oü sont les „savants du siècle parmi vous? Dieu n\'a-t-il pas con. „vaincu de folie la sagesse du siècle , — par le mépris „qu\'il en fait dans la propagation de son Evangile ? „Car la sagesse humaine n\'ayant point reconnu la „sagesse de Dieu dans les oeuvres memes de cette „sagesse qui s\'étalent et brillent de toutes parts , — „il a plu a Dieu de sauver ceux qui croiront en lui „par la folie de notre prédication. En effet, les Juifs „nous demaadent des miracles, les Grocs clierchent ^la philosophic , — et, pour toute réponse , nous leur „prèchons Jésus-Ciirist crucifié, quo les Juifs traitent „de scandale et les Grecs de folio. Judoeis scandalum, -gentibus antem stuliitiam.\'\'
N\'était-ce pas une sorte de folie que d\'ofïrir a l\'adoration du monde un Dieu crucifié ! Eh bien ! le monde a reyu cette folie , a laquelle la raison ne comprend absolument rien , et il l\'a re^ue comme étant „la sageste et la puissance même de Dieu.\'\' Credentihus autem sapientia et virtus Dei.
Voila comment le Clmstianisme fut établi, com. ment il s\'est divinement posé en face du Judaïsme et du Paganisme.
Non, los apótres n\'ont point fait un appel a la raison, pour établii\' la vérité chrétionne. Tous les moyens humains dcvaient manquer a cette oeuvre , paree qu\'ello devait être exclusivement surnaturelle , divine. „Je ne vous ai point fait entendre une parole „savante, pliilosopliique , afiu de ne point porter pré. „judice a la croix de Jésus-Christdit encore St. Paul aux Corintbieas. II veut dire : A la croix, instrumen abhorré du dernier supplice, a la ciuix, que les Juifs considéraient commo une damnation , a la croix, a laquelle il était défendu d\'attachor un citoyen romain , a la croix devenue enfin Finstrument auguste de la rédemption humaine par Jésus Christ, a elle doit appartenir le triomphe , le divin triomphe de l\'Evangile.
Voir dans Pierre, André , les deux Jacques, Jean, Thomas, et les autros apótres, des Socrates et des Platons, des Jambliques ot des Porphyres, faisant prévaloir l\'Evangile par la puissance do la raison humaine, en vérité, e\'est par trop fort!
Les pêcheurs illettrés du lac de Galilée ont pure-ment ot simplement demandé la foi auxpeuplcs qu\'ils évangélisaient, la foi aux plus profonds mystères; et le nrystère qui résumé tous les autres c\'est la croix.
„Toutefois, continue Kant, les fondatours des com-„munautés chrétiennes jugèrent nécessaire de lier „ensemble l\'histoire du Judaïsme et celle du Chris-„tianiame. En cela ils agirent avcc habilité, vu les „circonstances dans lesquelles ils se trouvaient alora, „mais peut être aussi uniquement h cause de ces cir-
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„constances. (! 1!) Ainsi l\'histoire juive est arrivée jusqu\'a „noas. Cepeudant les fondateurs de l\'Eglise placèrent „parmi les dogmes, ces moyens purement épisodiques (!!!) „de recomraander le Christianismo, et ils les augmen-„tèrent soit par la Tradition, soit par des explications „anxquelles les Conoiles donnaient force de loi; et „1\'érudition ello-mêrae y ajoutait ses témoignages, ses „explications. Quant a ces derniers et a leurs antipodes, „la lumière intérieure, que tout laïc peut aussi ré-„vendiquer pour lui, il est- impossible de préjuger „quels changements la foi doit encore en attendre: chose inévitable aussi longtemps que nous ne cher-„cherons pas la religion en nous-mêmes, au lieu de „la cherclier hors de nous.quot; (1)
Autant de lignes autant d\'erreurs grossières!
Non, il n\'y avait pas a tisser ensemble les deux Testaments; le tissu ou plutot la contcxture était faite par cette admirable Providence qui a conduit, pour ainsi dire, la religion depuis le berceau du genre humain et qui, depuis la chute, a divinement préparé les hommes et les évènements en vue du Rédempieur.
Aber die eisten Stifter der Gcnieinc!cn fanden es toch nöhtig, die Geschichte des Judenthums damit zu veiflechten, welches nach ihrer damaligen I.age, aber vielleicht auch uur für dieselbe, klüglich gehan-delt war, und so in ihrem heiligen Nachlass mi; an uns gekommen ist. Die Stifter der Kirche aber nohmen diese episodische Anpreisungs-mittel unter die wesentlichen Artickel des Glaubens auf, und vermehrten sie entweder durch Tradition, oder Auslegungen, die von Conciliën geselzliche Kraft eihielten, oder durch Gclehrsamkeit beurkundet wur-den, von welchcr letsteren, oder ihren antipoden den inneien Licht, welches sich jeder Laye auch anmassen kann, noch nicht abzusehen ist, wie viel Vcramleruiigen dem Glauben noch bevorstelien; — welches nicht zu vetmeiden ist, so lange wir die Religion nicht in uns, sondera ausser uns suchcn. Ibid. p. 239—240,
Ce ne fut done pas un „moyen épisodiquequot;, pour faire admettre le Christ et le Christianisme, au temps des apótres seulement. La contexture de toute la Bible est un fait toujours permanent, tou-jours a constater. L\'éloqucnte Epitre de St. Paul aux Hébreux nous en dévoile quelques pages avec une splendeur et nne vérité saisissantes. Kant, avec son erudition habituelle, nous raconte que les apótres en ont iait un article de foi. Les apótres n\'avaient pas le pouvoir do faire des articles de foi, ils n\'en ont fait aucun : ils n\'ont été et ne pouvaient être que les liéraults d\'une vérité divinement rcouo, d\'une vérité qui, dans le cas présent, éclate sur toutes les pages du Livre sacré. C\'est ce qui faisait diro aux docteurs du moyen-age, bien autrement au courant de cette question que le sophiste de Koenigsberg: Novum Testamentum in Vetere latet, Vetus Testamenturn in Novo patet, Ils répétaient une parole de S. Augusquot; tin, qui avait déjiï dit des siécles avant eux : Quan-quam in Vetere Novum lateat, et in Novo Vetus pateat. Si Kant n\'a point vu cette vérité , o\'est ququot;il n\'a jamais sérieusement étudié la Bible.
Mr l\'abbé Vigouroux a dit avec raison , en parlant de 1\'harmonie des deux Testaments: „Cette ponsée „unique qui constitue l\'admirable unité de la Bible , „c\'est le mystère de la rédemption, Jésus-Christ attendu, „voila tout l\'Ancien Testament; — Jésus Christ venu , „voila tout le Nouveau.quot; (1)
II n\'y avait done pas ici d\'habilité a déployer : les apótres n\'avaient qu\'a prendre ce qiii était la , ce que tout le monde pouvait voir, ce que tous lesSts. Pères
Manuel biblique. I vol. Introd., gén. p. 83. Lisez en outre 1c discours de Bossuet sur le caractere des deux Alliances , 3c dim. après l\'Epiphanie, et l\'admirable Conférence de Lacordaire sur l\'Ecruure.
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ont vu, ce qui fut l\'admiration de toaB les nobles esprits dévoués a, la eause du Christianistne.
Les apótres n\'ont pas insisté sur 1\'union des deux Testaments a cause des cireonstances ou do leur position vis-a-vis desJuifs, loin de la! ils ont simple-ment employé un argument immortel, non „épisodiquequot;, inais permanent, et qui conservera touto sa valeur aussi longtemps qu\'existera le Christianisme. Qui-conque veut saisir toute la foree de eet argument n\'a qu\'a lire le Discours sur l\'histoirc universellc par Bossuet.
„La Tradition , les Coneiles et les explications des érudits , s\'il faut en croire Kant, ne teront qu\'aug-menter indéiinimcnt les cliangements dans les choses de la foi.quot;
II faut, hélas! conclure de cette affirmation du philosophe , qu\'il ne sait trop ce qu\'est la Tradition et ce que sont les Coneiles. II ignore pareillemènt qu\'on ne peut, sous peine d\'etre absurde , les mettre sur la mème ligne avec les explications des érudits , sans parler de la part d\'influence que cbaque individu, selon lui, peut révendiquer dans les choses de la religion.
La Tradition est ce trésor de vérités diunes qui furent enseignées de vive voix par les apótres, et sont transmises de la mème manière aux chrétiens de tous les siècles, par le magistère des pasteurs légitimes. Or les apótres n\'ont enseigné quo ce qu\'ils avaient appris de Jésus-Christ lui-même ou du l\'Esprit de vérité que Jésus-Christ leur avait promis, et qui, selon la parole du divin Maitre, ,devait leur enseigner toute vérité.quot; Docebit vos ovinem veritatem. St. Paul écrivit au Thes-saloniciens : „ Demourcz iermes et gardez les tradi
„tions que vous avez apprises soit „par mes discours „soit par mes lettres.quot;
Je ne sais quelle singulièro idéé Kant s\'était formée de la Tradition, puisque, selon lui, elle a si peu de valeur et do stabilitè, taudis qu\'elle a la memo valeur et la raeme stabilité que l\'Evangile, dont elle est la partie non écrite, paree qu\'elle vient du Christ par les apótres, paree qu\'elle est un enseignement du Christ ou de 1\'Esprit de vérité, transmis de vive voix par les apótres. St Jean nous dit assez que „tout n\'a pas été écrit, non omnia scr/pta sunt
La Tradition est done immuable; elle enseigne aujourd\'hui ee qu\'elle a enseigne hier et avant-hier; le trésor de ses vérités no peut ni augmenter ni diminuer. II ne p«ut done être question, comme le prétend Kant, d\'augmenter les dogmes par la Tradition. Mais une vérité de l\'Evangile ou de la Tradition peut avoir été mal eomprise ou mal appréciée, et alors l\'autorité infaillible de l\'Eglise en fixe le sens. Or o\'est ee qu\'elle fait par les Coneiles. Les Coneiles ne sont point eonvoqués pour augmenter ni, par conséquent, pour créer des dogmes: Dieu seul a révélé les dogmes dans la juste mesure de nos besoins : les Coneiles servent uniquement a préserver les dogmes des contagions de l\'erreur et a les défendre cöntre les attaques de l\'hérésie.
C\'est ici le lieu de le dire : ou il y a dans l\'Eglise une aulorité capable de discerner la vérité divine de Terreur qui tend sans cesse a l\'offusquer, une autorité qui garde et explique infailliblement les enseig-nements du Christ,-—ou bien l\'Evangile est jeté inconsidérément aux quatre vents du eiel, et livré sans merci aux doutes, aux caprices et aux passions de 1\'homme.
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Le Protestantisme, qui n\'est qu\'une fourmillière de sectes, parfois les nnes plus extravagantes que les autres; lo Protestantisme, aboutissant aujourd\'hui au naturalisme et au nihilisme, prouve a l\'évidence, — ou que le Christ n\'a laissé qu\'une oeuvre imparfaite, impu:ssante, dérisoiro, — ou qu\'il lui a donné un gardien infaillible peur la conserver intacte et la mettre a l\'abri des atteintes, des altérations et des négations de l\'erreur, L\'autorité infaillible des Conciles est donola nnn pour forger dos dogmes (ce qui est une pensée absurbe), mais pour maintenir, expliquer et dótendre les dogtnes, les vérités révélées.
Au reste, les prouves et los explications do l\'éru-dition scientifique n\'ont aucune influence sur l\'exis-tence des dogmes, elles ne sont jamais do nature a produire un cbangement dans les choscs de la foi.
Kant, en affirmant le contraire, parle en protestant. Le protestantisme, en elïet, qui, par son libra examen, livre la foi aux appréciations de la raison individuelle de chacun, a vu, dés son apparition et plus spécialement auXVIII6 siècle et an XIXe , ses savants et ses érudits s\'acbarner sur les dogmes, sur les articles fondamentaux qu\'il prétendait rotenir encore, si bien qu\'aujourd\'hui la negation a tout envabi. Kant lui-merne est une preuve de Taction néfaste que les prétendus savants de la science laïque, do 1\'esprit priv^, cxerceraient sur les choses de la foi, lui qui, dans son fol orgueil, passe a cóté de Moi\'se , a cofé même do Jésus-Cbrist, comme il passe a eófé de Socrate et do Platon, sans se soitcier de I\'Evangile, rejetant toute Revelation, tout miracle, tout ce qui sent le surnaturel, pour n\'adorer que son moi sur le pic glacial et solitaire de la raison pure. Depuis, il est vrai, Fichtei
Schelling et Hégel Tont fait descendro de la et lui ont dit que sa philosophie est imcomplète, insuffisante, qu\'il en faut une autre et une rneilloure. Puis, a leur tour, ils ont entassé Pélion sur Ossa pour escalader Ie Ciel.
Ainsi, livrer la religion aux pliilosophes, i\\ 1\'esprit individuel, c\'est la condamner a d\'éternelles raéta-morphoses; c\'est en fairgt;; le jouet de 1\'orgueil huraain et des passions humuines.
Frédéric, le grand prussion, l\'ami de Voltaire, disait que, pour punir un peuple, il suffirait de lui donner un gouvernement de pliilosophes. II est encore plus vrai de dire que, si Ton voulait anéantir toute religion sur la terre, on n\'aurait qu\'a en eonfier l\'enseignemeut a ces hommes pleins d\'eux-mêmes et toujours en désaccord entre eux.
Ce désaccord, en dépit de la raison pure, est flagrant, indéniable. Et cepondant, ils arrivent, par des routes diverses, a la même conclusion, et cctto conclusion je l\'ai toujours appelée une conclusion de hom. Tous, en effet, disent a Thomme : Tu es le maitre, le seul maitre de ton ame et de ton corps ; fais ce qu\'il te plaira.
Afiranchir l\'ame de toute responsabilité devant un juge suprème, lui jeter en püture les voluptés char-nelles et toutes convoitises terrestres, tolle est la conclusion permanente et obligée de toute philosophie qui se place en dehors du Christianisme.
C\'est aussi son stygmate, sa condamnation.
Voila ce qu\'ont trouvé ceux qui ont cherché la religion en eux mêmes et non pas hors (Veuxm\'èmes comrae s\'exprime Kant.
Mais quo signifie cette phrase, misérable comme tant d\'autres ? Le chrétien, le vrai philosophe qui
admet, et qui n\'admet que sur preuves, la divinité du Christ et du Christianisme, ne fait-il done aueun retour sur lui même ? ne fait-il aueun eas de ee qui se passé dans son ame, dans son intelligence, dans sa raison ? Est ee que les Augustin, les Anselme, los Bonaventure, les Thomas d\'Aquin, et, parmi les modernes, les Bossuet, les Fénélon, les Pascal, les De Bonald, les De Maistre, les Lacordaire. méprisaient done la raison humaine ? Ont-il méconnu ses droits ? Ont-ils ignore ses hesoins ? Qui oserait le soutenir ?
La religion, il faut la cbercher en nous ét hors de nous : telle était leur pensée. II faut la chercher en nous. Elle constitue le lond de notra nature raisonnable. Ce n\'était pas sans motifs que les anciens définissaient rhomme: „un être religieuxquot;, animal religiosum. La raison nous prouve l\'existence de Dieu et nous parle du culto a lui rendro; mais cette „raison purequot;, vantée par Kant, cette raison retranchée pour ainsi dire en elle-même et réduito a ses seules ressources, hésite et n\'ose se prononeer sur des points essentiels devenus obscurs pour elle; le vague, l\'incertitude, le trouble règne dans ses pensées. C\'est la un fait psychologique que nul homme sincère ne peut raéconnaitre. Elle a l\'idée de Dieu, l\'idée de l\'Inftni; elle comprend, elle enseigne qu\'il faut l\'adorer et le servir, qu\'il réconr pense les bons et punit les méchants. Mais quelle8 seront ces recompenses? Quelles seront ces chatiments? Elle l\'ignore. Quel est le eulte d\'adoration que nous lui devons? Comment le servir de manière a lui être agréable? Elle n\'affirme que peu de chose sur ces graves questioi s. Quelle est la véritable notion et quelle est la véritable limite des vertus et des vices? La raison est incapable de nous l\'apprendre.
Au surplus , quelle est cette „raison purequot; dont
Kant fait une maitresse ubsolue dans la religion? La „raison purequot; ne peut-être que la raison complètement séparé du Christianisme ou de la Itevélation (Kant, du resle, n\'admet paa la Révélation); c\'est done la raison subissant les influences de notro inclination au mal; (1) c\'est done la raison païenne, telle qu\'ello existait au sein du Paganisme avant Jésus-Christ. Or la, je pense, au sein du Paganisme, enlièrement séquestrée, pure (!!), en im mot, elle a suffisamment montré ce qu\'elle est et ce qu\'elle peut. A coté de certains éclairs de vérités, quel chaos d\'eneurs! que do monstres!
Voila pourquoi les véritables philosophcs, sincères avec enx-mêmes. tout en reconnaissant les lumières et les droits de la raison, co.istatent son impuissance et, par conséquent, ses besoins. Ne trouvant pas en eux-mémes la solution certaine et parfaito des grands problémes du passé, du présent, de l\'avenir de rhommc, ils eberebent, ils se demandent si peut-être Dieugt; dans son amour de créateur et do père, n\'a point versé quelquo lumière spéciale aux ames qui désirent le connaitre, le servir et l\'aimer.
On sait que Socrate et Platen, dont la raison était puke, dont le génie valait mieux que celui de Kant, imploraient cette lumière, et qu\'ils pensaient que „1\'hommo ne peut parvenir a la possession de la vraie „sagesse, a moins que Dieu lui-même ne devienne son „précepteur.quot; „Q.u\'ü vienne done , ce libératour de la pensée humaine !quot; s\'éeriaient-ils. lis comprenaient que la raison pure ne leur donnait plus que des déhrh de vérités. „II faut cependant sur ces débris de vérités „qui nous rostent, co mme sur une nacclle. passer la mer
Kant constate et doit Ijien constater cette inclination au mal; quant au péché originel il ne 1\'admet pas, et 1\'histoirc de la chute n\'est a ses yeux qu\'une allegorie.
„orageuse de cette vie, a moins qn\'on ne nous donne „une voie plus süre, co mme quelque promesse divine, „quelque kévélation qui sera pour nous un vaisseau „qui ne craint pas les tempêtes (1). — II faut attendre, „ajoute Platon, que quelqu\'un vienne nous instruire „de la manière dont nous devons nous comporter envers „les dieux et les hommes, il n\'y a qu\'un dieu qui
„puisse nous écl.uuek. (2)
Or cette divine lumière qu\'attendait le génie de Platon et de Socrate, cette lumière qui purifie et compléte celle de la raison , qui éléve cette derniére et la place a des hauteurs qu\'elle n\'aurait pu atteindre abandonnée a elle-même; cette lumière qui, comme on l\'a dit, et pour l\'oeil de l\'ame ce que le télescope est pour l\'oeil du corps, c\'est la Révélation-
La Bible nous trace 1 bistoire de cette Révélation depuis le premier homme jusqu\'au Christ. EUe nous prouve cette vérité si belle , si consolante, si évidente en elle-même, que Dieu, qui a fait pour I\'liomme tout ce qui existe , l\'univers avec ses merveilles de tout genre, n\'a point voulu, dans sa bonté pour lui, qu\'il fut privé des vérités dont sa raison obscurcie ne lui rend plus conipte ou ne lui rund plus qu\'un compte inexact, et qui néanmoins lui sout nécessaires pour se connaitre soi même, pour connaitre son origine , ses devoirs et sea destinées.
Oui, toute ame sincère qui s\'étudie et so comprend elle-même, re^-oit avec reconnaissance le bienfait divin de la Révélation : clle sent que la raison aspire a ce bienfait, comme un homme qui a soif aspire h boire l\'eau des fontaines.
Plat, in Phoed.
Voyez Aug. Nicolas. Etudes phil. sur le Christianisme. Liv. 1 cli. 0. Nécessité d\'unc seconde révélation.
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Affirmons done que la Religion de la raison pure , rêvóe par Kant, ne sera jamais qu\'un chaos.
Une dernière question.
Comment se fera cette religion de la raison pure ? Comment parviendra t on k la eonstitucr ? Qui en sera l\'inventeur ? Kant et les philosophes ? Car la masse du peuple n\'a ni le temps ni rintelligence nécessaires pour constituer la religion de la raison pure. Mais les philosophes ne s\'entendent pas: ils ne savent qu\'opposer système a système. S\'il est un fait qui domine toute I\'histoire de la philosophie , e\'est la divergence profonde qui existe entre leurs doctrines , a part le mépris dont ils sont si pro-digues les uns envers les autres. L\'histoire de la philosophie n\'est que l\'histoire des contradictions de I\'esprit humain.
Est-ce que Kant n\'en est pas lui-mème une preuve. Ne veut-il pas renverser tout ce qui existait avant lui, et donner enfin , après tant de siècles , le vrai et dernier mot sur la religion ? ! ! Ceux qui Tont suivi se sont moqué de sa théorie et en ont con-struit une autre absurde comme la sienne.
Mais aupposons un moment que les philosophes, ou les hommes vulgairement appelés tels , eussent le privilége de fonder la religion de la raison pure, de concevoir une religion morale. Comment la faire ad-mettre au peuple ? Tont le monde, en efïet, devra participor a ce bienfait. lis devront écrire, ils devront catéchiser, prêcher ; ils devront constituer des com-munautés, uno église quelconque de la raison pure. II faudra un enseignement reposant sur des vérités certaines, immuables, en un mot sur des dogmes, car les dogmes ne sont pas autre chose. — Mais Kant n\'en veut pas. II ne veut pas de ce qu\'il appelle
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dans son beau langage: statutarische Gresetze, „des prescriptions autoritaires. II faudra pourtant croire , admottre et confesser quelque chose, et raême pra-tiquer quelque chose. Car enfin la raison pure ne peut pas ignorer que rhomme a un cóté pratique qu\'il faut régler , comrae elle ne peut pas non plus rejeter deraain ce qu\'elle admet aujourd\'hui.
Et maintenant un dernier mot sur Jésus Christ. Comment Kant 1\'a t-il compris ou plutót défiguré , et éliminé de la religion ? Oui, éliminé de la religion ! On va voir que Jésus Christ, la plus sublime figure de l\'histoire , le Sauveur du genre humain, „la lumière du monde,quot; n\'est rien pour le sophiste, et que sa „raison purequot; est tout, Débrouillons done de nouveau la phrase embarrassée, rude et indigoste , riidis indi-gestaque moles , de l\'idéologue potnéranien.
„La foi vive , dit-il, au prototype d\'une liumanité „parfaite (fils de Dieu) agréablo a Dieu , considérée „en elle même, se rapporto a une idéé rationelle „pour autant qu\'elle sert et de règle et de mobile a „nos actions, et , par conséquent , c\'est la même „chose que de partir de la comme d\'une idéé ratio-„nelle ou comme d\'un principe de bonne conduite. „Mais, au contraire, la foi a un prototype deperfec-„tion morale ayant apparu sous la forme humaine „(la foi a un Homme-Dieu), est une foi empirique „(historique), et elle n\'est pas la même cliose que le „principe lui-même d\'une bonne conduite (principe „qui doit être purement rationol); par conséquent, „on se placerait a un tout autre point de vue , si l\'on „voulait partir de la et en déduire lea conditions „d\'une bonne conduite. Le véritable objet de la foi
„qui sauve, n\'est pas rapparition de I\'Homme-Dieu . comme elle tombe sous les sens ou comme e!le peut „être reconnue par 1\'experience ;. ... c\'est\', au con-„traire , ce prototype de la perfection qui se trouve
„dans notre raison..... et que nous attribuons au
„personnage historique (pares que , pour autant que „ses exemples nous sont eonnus , il lui est trouvé con-„formo) ; et une telle foi se confond , s\'identifie avec le „principe d\'une vie agréable a Dieu. — Ainsi il n\'y „a pas iei deux principes différents, qui pourraient „nous conduire en des chemins opposes; mais une „seule et mème idéé pratique nous sert de point de „depart, d\'abord pour aufant quo ee prototype se „trouve en Dieu et vient de lui, ensuite pour autant „qu\'il se trouve en nous et virnt de notre raison ; „dans les deux eas il nous est donné comme la régie „de nos actions, et I\'antinomie n\'est qu\'apparente. „C\'est la même idéé pratique absolument , sous deux „rapports différents , qu\'on aurait tort de considérer „eomme deux principes de différente nature.quot;
Que faut-il conclure de ce baragouinage kantiste?
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II faut en conclure: Que la raison coiKjoit elle-même, sans secours, le prototype (Urbild) de la perfection morale:
Que ce type est différent du type empirique ou historique, pour autant que celui-ci peut être ou ne pas être;
Que le typo rationnel est le seul qu\'on doit suivre, paree que seul il existe réellement;
Que le type empirique, s\'il existe, n\'existe que par le typo rationnel, puisqu\'il doit lui être trouvé conforme;
Que le type rationnel est supérieur au type empirique, ce dernier n\'ayant de valeur que pour autant qu\'il est trouvé conforme au premier;
Que, par conséquent, Jésus-Christ, rHomme-Dieu, désigné par le type empirique, comme un exemple de bonne conduite, n\'est d\'aucune nécessité dans la religion;
Que le type rationnel, le type do la raison pure, doit être le guide moral unique, l\'unique principe de nos actions. .. .
Done la raison prime Jésus Christ, et nous pouvons nous passer de sa personne et do son Evangile.
Voila la pensée do Kant analysée et traduite en un langage clair et intelligible.
lüsst, er jencm gemass befunden wird), eigentlich das object des sehligma-chenden Glaubens, und ein solcher Glaube ist einerlei mit dem Princip eines Gott wohlgefülllgen Lebenswandels. — Also sind hier nicht zwei an sich vcrschiedene Principien, von deren cinem oder dem andern anzufangen, entgegen gesetzte Wege einzuschlagen waren, sondern nur eine und dieselbe practische Idee, von der wir ausgehen, cinmal, sofern sie das Urbild als in Gott befindlich und von ihm ausgehend, ein andermal, sofern sie es als in uns befindlich, beidemal abcr sofern sie es als Richtmaass unseres Lebenswandels vorstelt j und die Antinomie ist also scheinbar, weil sie eben dieselbe practische Idee nur in verschiedene Heziehung genommen, durch einen Missverstand, für zwei verschiedene Principien ansicht. Die Rel. etc. Drittes Stuck, p. 165.
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Je n\'insiste pas sur l\'incapaoité absolue de la raison a concevoir ce type de perfection morale rêvé par Kant: j\'ai déjii fourni cctte preuve. Aussi, en fait, olie ne l\'a jamais conou. Dans la supposition toutefois qu\'elie puisse le concevoir, ne devrait-ello pas, si olie était conséquente, nous le montrer réalisé en Jésus Christ, et, par suite, nous présenter eet Homme-Dieu, comme un éternel modèle a copier et a suivre?
N\'est-ce done rien que d\'avoir a, lafoisle principe et TexempleV D\'ailleurs l\'exemple u\'est-il pas plus en-trainant (^ue le principe ? N\'agit-il pas avec bien plus d\'efficacité sur les masses ot meme sur les pliiloscphes qui conservont le bon sens ?
Mais voyez jusqu\'oü va la témérité du sophiste!
„Si Ton voulait, dit-il un peu plus loin, établir, „comme mie condition essentielle de salut, la foi his-„torique a une existence parcille, laquelle aurait paru „une fois dans ce monde, — alors il y aurait deux „principes tout a fait différents (l\'un empyrique, l\'autre „rationel) , et il en résnlterait une opposition, uno „contrariété de maximes que jamais la raison ne pour-„rait faire disparaitre.quot;
Cette affirmation parait étrange, ridicule!
Pourquoi, en admettant ces deux types, en résulte-rait-il des maximes contraires? Le type historique pourrait-il être autre chose que la confirmation pratique, éclatante du type rationnel? L\'harmonic entre les deux serait done parfaite. La foi au principe ra tionnel irait de pair avec la foi a la realisation liis-torique. Pas de contrariété, pas d\'opposition possible.
En effet, pour trouver cette contrariété, Kant est obligé d\'entrer dans un ordre d\'idées tout différent.
et son protestantisme lui vient merveilleusement en aide pour défendre son paradoxe. Voici son raisonne-ment:
„La proposition; il faut croire qu\'il y a eu unjour „un homme, einen Menschen, (! ?) qui, par sa sainteté „et ses mérites, a satisfait nou aeulement pour lui-„même (au point de vue de ses devoirs), mais encore „pour les autres (pour autant qu\'ils out manqué a leurs „devoirs) (ce dont toutefois la raison ne nous dit rien), „afin de pouvoir espérer que , tout en menant une „bonne vie, nous nous sauverons par cette foi et par „elle seule; — cette proposition est toute différente „do celle-ci: il faut nous appliquer do toutes nos „forces a mener une vie agréable a Dieu, pour croire „avcc fondement, que l\'amour que Dieu nous porta „(amour que la raison nous démontre) suppléera, d\'une „faQon quelconque, a la défectuosité de nos actions, et „cola par égard pour notro bonne intention et pour „la bonne volonté que nous mettons a accomplir la „sienne.quot; (1) (2)
Pardon pour les parentheses: elles appartiennent a Kant.
Der Satz ; Man muss glauben, class es einmaal einen Mensclien^ der (lurch seine Heiligkeit und Verdienst jetzt sowohl für sich (in An-sehung seiner 1\'flicht) als auch für alle Anderen (und deren Ermange-lung in Ansehung ihrer Pilicht), genug gelhan, gegeben habe, (wovon uns die Vernunft nichts sagt) um zu hoffen dass wir selbst in cinem guten Lebenswandel, doch nur Kraft jeues Glaubens, selig werden kunnen, dieser Satz sagt ganz etwas anders, als folgender: Man muss mU allen Krüften der heiligen Gesinnung eines Gott wohlgefalligen Lebens wandels nachstreben, um glauben zu künnen, das die (uns schon durch die Vernunft versicherte) Liebe desselben zur Menschheit, sofern sie seinem Willen nach allem ihrem Vermogen nachstrebt, in Rücksich) auf die redliche Gesinnung, den Mangel der That, auf welche Art es aug sei, erganzen werde. Que/ style /
Die Rel. innerh, der Grenzen etc. Drittes Stiick, p. 106.
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11 y a plus d\'une erreur dans ces phrases. Le Christ, d\'abord, n\'avait pas a satis/aire pour lui-meme : il n\'etait pas péclieur. II n\'a point non plus satisfait pour tous dans ce sens que la foi seule en cette satisfaction suffirait pour noua sauver. C\'est la doctrine luthérienne, doctrine absurde qui voudrait transformer en encouragement au mal les mérites mêmes du Fils de Dieu. Le mot do Luther est connu: Crede fortiter et pecca fortius,
D\'après la saine doctrine, il faut, pour être sauvé, non seulement la foi, mais encore les ceuvres, dont les mérites du Christ ne nous dispensent aucunement. C\'est pat elles , au contraire, que ces mérites nous sont appliqués.
Nous admettons la seconde proposition, savoir, „que l\'amour de Dieu pour nous supplée, d\'une ,;fa9on quelconque, a ce qui nous manque malgré „tous les efforts de notre bonne volontéquot;, paree que précisement Dieu supplée a notre impuissance par les mérites et la grace de Jésus-Christ. Ainsi la croyance en Jésus-Christ et la croyance que Dieu supplée, dans son amour, a ce qui nous manque, sont en harmonie parfaite et s\'expliquent I\'uno par I\'autre.
On pourrait demander a Kant comment il ose, lui, parJer de la volonté de Dieu a accomplir par Thomme, Qu\'est-ce que sa raison pure peut lui dire de la volonté de Dieu? Rien. II ne trouve dans sa raison pure que sa raison pure. Et Dieu, après tout, n\'est pour lui qu\'un postulat de la raison pratique. Au reste, pour connaitre parfaitement la volonté de Dieu a notre égard, il est nécessaire que cette volonté se manifeste elle-même.
Ce qui est vraiment étonnant, c\'est que notre ideologue suppose sans cesse qu\'entre les données de
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y
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la raison, en matière de religion et de foi, et les donnéea de Thistoire, il existe toujours une opposition, de fapon qn\'il faudrait nécessairement rejeter les unes ou les aatres...
On voit assez que Kant arrive è. supprimer Jésus-Christ, paree qu\'il n\'a jamais voulu comprendre les deux vérités fondamentales sur lesquelles repose tout le Christianisme: la Chute et la Rédemption.
Pour Kant il n\'y a pas eu de Chute. L\'histoire de la Chute de rhomme, telle que la Grenèse la raconte, n\'était a ses yeux qu\'une allégorie, qui nous peint cette inclination au mal que nous constatons tous. Done l\'humanité n\'a pas eu besoin do Rédempteur,
II lui suffit de la raison pure pour se perfeetionner et aller a Tencontre de cette inclination au mal, qui est notro partage cotnmun et comme une pièce de notre nature. Aussi quand il parle de Jésus-Christ comme d\'un Homme-Dieu, ce n\'est jamais sincèiement, e\'est uniquement pour se conformer a la manière de parler de ses compatriotes protestants, et ne pas trop
exciter les colères de l\'orthodoxie.....L\'homme tel
qu\'il est au dix-neuvième siècle, fut toujours le même; il n\'a jamais rien perdu, rien ne s\'est jamais altéré en lui; son inclination au mal, si enracinée qu\'elle soit, n\'est pas originelle dans ce sens qu\'elle aurait son principe dans une taute commise par le premier homrae; — par conséquent, la pensée d\'un Rédempteur tombe d\'elle-même.
Cependant l\'humanité tout entière, toutes les traditions des anciens peuples nous parient de la Chute, et d\'un étatprimitif d\'innocence et de bonheur a jamais perdu. — Le monde ancien était plein d\'aspirations vers un Rédempteur premis. — L\'humanité, gémis-sant dans les chatnes de l\'idolatrie et du crime,
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sentait profondémont sa déchéance et ses malhevirs : elle appolait de ses vceux l\'Enfant divin qni pouvait y apporter remède. Mais qu\'imporle a Kant Ie cri de 1\'humanité souffrante ! Que lui importent les traditions universelles et leur harmonie avec la Bible! II est avaugle et sourd dans le domaine de l\'histoire.
Voltaire lui-même a dit; „La croyanee que riiomme „est déehu et dégénéré se trouve eliez tons les „anciens peuples. Aurea prima sata est aetas, est la „devise de toutos les nations.quot; Essai sur les moeurs, Ch. IV. Boulanger, Volnay, en un mot, les ennemis les plus acharnés du Christianisme avouent, aussi hien que les historiographes elirétiens, que, chez tous les anciens peuples, la tradition do la Chute s\'allie a l\'cxpectative et a l\'espérance d\'un Rédempteur. „On pourrait appeler l\'Orient, ajoute Boulanger, le „pole de l\'espérance do toutes les nations.quot;
La Chute et la Eédemption, voila deux faits, l\'un passé, l\'autre a venir, qui dominent les traditions universelles de l\'histoire antique: le contester, 1c nier, c\'est n\'avoir jamais mis le pied dans le domaine de cette histoire. (1)
Finissons-en avec Kant. II est évident qu\'il a éliminé Jésus-Christ de la religion, Le fils de Lieu, le Christ n\'est pour Kant qu\'une idéé : il lui est bien indifférent qu\'il ait existé ou non ; et, dans les deux cas, qu\'il ait existé ou non, il fut en tout semblable a 1\'homme, il ne dépasse pas la mosure de Kant.
Mais si le Christ n\'a pas existé , il a done été inventé par les Evangélistes. Cos pauvres ignorants
Voir les Etudes phil. sur le Christianisme^ par Aug. Nicolas, I vol. He Livre, Chap, 4. Traditions universelles. On ne saura.l Iron recommander aux hommes instruits, en gcnéral, la lecture cle cc bel
ouvrage.
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ont done trouvé cette magnifique „idéé do rhumanité dans sa perfection morale la pins aiigustecomme on nc la rencontre nnlle part ni dans les ouvrages do Kant, ni dans les conceptions de quelque penseuv (jiie co soit. Ce type extraordinaire , incomparable de de l\'Homme-Dieu , le publicain Matthieu et lepêcheur Jean l\'ont puisé non dans la réalité d\'une existence qui senlo était en état de le lenr fournir, mais clans leur imagination inculte et grossière. Le sophiste do Koenigsberg est bien débonnaire. Mais alors l\'Evan gile pent-il être encore „nn misérable petit ouvrage,quot; ein Werklein ?
Voici ce que lui répond un autre sophiste qui avait parfois des illuminations religicuses que Kant n\'eut jamais. „Dirons-nous , c\'ost ainsi que s\'exprime Jean-„Jacques Rousseau , que 1\'histoire de 1\'Evangile est „inventée a plaisir ? Non, ce n\'est pas ainsi qu\'on „invente. 11 serait plus inconeevable que plusieurs „lioinmes d\'aecord eussont fabriqué ce livre , qu\'il ne „Test qu\'un seul en ait fourni le sujet, Jamais des „auteurs juifs n\'eussent trouvé ce ton ; et l\'Evaiigile „a des caractères de vérité si grands , si frappants , „si parfaitement immitablea , que 1\'inventeur en serait „plus étonnant que le héros.quot;
Ces lignes de Jean-Jacques, que fout le monle connait, font prendre en pifié la negation kantiste. Muis qu\'elles sont profbndes les erreurs de cette vaste école qui , au fond , n\'a d\'autre but (^ue de supprimer Jésus Christ comme Homme-Dieu, et qui , tout au plus, lui laisse une place dans l\'bistoire, comme a Zoroastre , Confucius et Plafon !
Le protestantisme n:a pas a se plaindre de ces monstrucusos aberrations; lui-même il a poussé les esprits dans cette voie tie l\'orgueil; il a posé le
principe du libre examen: ses philosophes et ses théologiens (!) n\'ont fait, après tout, qu\'appliquer, ce principe, chacun a sa manière. Luther a rejeté l\'autorité de l\'Eglise; il a constitué la raison privée juge suprème, juge sans appel des Ecritures; Kant a fait un grand pas de plus ; la raison privée l\'a conduit jusqu\'k la raison pure : c\'est la logique de Terreur. (*)
Mais que reste-t-il de la divine personne et (lea miracles du Christ ? Que reste-t-il de la divine inspiration de l\'Equot; vangile i1 Une invention fantastique, une fable, un mythe, rien de plus. Strauss arrivera bientöt et produira ce mythe avec un éclat foudroyant, „non seulement pour servir la science, mais pour reprendrc et continuer la lli-forme,quot; (**) „L\'age de la iléforme avait sur nous eet „avantage, dit-il, qu\'il ne se heurtait qu\'è- la doctrine „et a la discipline de l\'Eglise, et qu\'il trouvait une pleine
„satisfaction dans les paroles de la Bible..... Mais
„aujourd\'hui la Bible aussi, ses enseignements et ses „récits sont mis en question par le doute, et c\'est sur „elle-même et en elle-même que doit s\'accomplir la „séparation de ce qui est vrai et obligatoire pour tous „les temps, et de ce qui, fondé seulement sur des „notions et des circonstances passagères, nous est
(») Le poëte hollandais, R. Feith, a véfulé Kant dans son beau poème : Lettres a Sophie. Brieven aan Sophie. II caractérise comme suit 1c style de ce débitant de philosophie:
Een wijsbegeerte.............
Die in een taal zich uit, zoo dor als stug van aard, Vol bastaardwoorden, meest gcdrogtlijk zaamgepaard, Zoo donker, dat zij elU verschillend om doet dolen,
En dan nog \'t ware wit voor allen houdt verholen :
Zulk eene donkere leer, vol strijds en ijdlen schijn,
Zou, \'t Christendom ten hoon, het licht der wereld zijn
(**) Nouvelle Vie de Jésus. Préface.
„devenu inutile et meme inacceptable. ... Et les parities valables et obligatoires elles-mêmes nc sont plus „reconnues telles en qualité de révélations divines „faites par des messagers miraculeusoment accrédités; „mais comme vraies en soi, conforrnes a la raison et it „Vexperience, fondés dans les lois de la nature et de la „■pensee humaines.quot; (1)
Ces phrases respirent la doctrine de Kant d\'un bout a, l\'autre. La raison, rien que la raiaon; et la Bible la ou elle est en harmonie avec la raison, et quand la raison lui donne une sanction qu\'elle ne peut avoir par elle même. Pauvre Bible! II ne peut done être question ni de révélation ni do miracle; lc surnaturel n\'existe pas,... c\'est l\'élément fictif, le mythe, en un mot. On comprend que la pauvre Bible est supprimée et qu\'il n\'en reste plus que le nom.
Arrêtons-nous raaintenant devant un homme qui a joué un grand róle, qui oucupa longtemps la chaire de théologie a Berlin, et fut prédicateur de la cour. Le pasteur
Frédéric Ernest Daniel Schieiermacher
naquit a Breslau, en 1768, et mourut, dans la capitale de la Prusse, en 1834. On a de lui une traduction do Platon, des Sermons, des Discours et une Dogmatique chrétienne. Ou connaït déja son culte ponr Spinosa. Schieiermacher était panthéiste.
Que vat\'i nous apprendre?
Ibidem.
„L\'unité du moi et de 1\'Infini, tel est 1ü l)ut du „savoir et de Taction; mais on y peut tendre aussi „par lo sentiment, et c\'est Ia ce qui constitue la vie „religieuse. La religion est lo sentiment de 1\'Infini,quot;
Voila le pantbéisme carrément posé. La religion, par suite, n\'est qu\'un sentiment.
Ce sentiment devait être tellement exagéré par Jacobi, qu\'il le place au dessus de toute certitude scientifique. Un sentiment au dessus de toute certitude scientifique! O théologiens protestants!
Mais rendons la parole au pasteur-philosophe.
„L\'univer.s incessamment actif se manifeste et agit „sur nous, a tout moment, par cbaqiic forme, chaque „existence, chaque événement qui sort de son sein „fécond. — Or recevoir toutes ces impressions, non „cbacune pour soi ou commc unc chose particuliere, „mais comme faisant partie de l\'ensemble (! !), commc „une expression de 1\'Infini (!!), et s\'en laisser mouvoir „et determiner (Quelle belle moralité sortira de la!), „voila ce qui constitue la religion, pour laquclle l\'être „et la vie sont être et vivre en Dieu et par lui.quot; (1)
Recevoir toutes les impressions, s\'en laisser mouvoir et determiner, voila ce qui constitue la religion! Toutes les malae hestiae, comme parle un apotre, tous ).es hommes les plus corrompus, les plus vils, pratiquent parfait ement cette religion-la. Cette affirmation du pasteur de Berlin, prédicateur de la cour, est un veritable stygmate. II faut l\'avouer pourtant, elleestla conséqucnee logique du panthéisme.
Voir son second discours sur l\'Esscncc de la religion.
La pensee de Schleiermacher est très claire. Mais peut-on eoncilier avee cette pensée ime religion révé-lée, positive? II est évident qno non. Dès-lors Moïse, Jésus-Christ, 1\'Ancien, le Nouveau Testament, n\'ont plus, a ee point de viio, la moimlre vaieur. lis sont une manifestation comme una autre de la vie divine qui opère et s\'agite au sein de l\'humanité tout entière. Soiis ee rapport, Mahomet et le Coran, Budha et les Védas, le Paganisme ancien et moderne ont une mome origine et sont également respectables.
„La religion, dit le pasteur protestant dans un de „ses discours, n\'étant pas en soi une doctrine (olie „n\'est qu\'un sentiment), ne peut-être enseignée.quot;
La religion n\'est pas en soi une doctrine 1 La religion ne peut-être enseignée! Qu\'auraient done dit Socrate et Platon, s\'ils avaient entendu cette énor mi té? lis auraieut déclaré atteint do vertige l\'homme (jui eut osé la proférer. Oui, a Athènes c\'eilt été de la folie , a Berlin ee fut de la science. C\'est pour cela, sans doute, c\'est pour des rêves de ee genre, qu\'aujourd\'hui les admirateurs de 1\'absurde (et il y en a tant) appel lent Berlin la cité de Vintelligence,
Mais quoi! la religion qui embrasse et résout les plus sublimes questions qii\'il soit donné a l\'homme d\'étudier, les questions les plus vitales pour les individus , les families , les sociétés , la religion n\'est pas une doctrine et ne peut être enseignée! Elle est abaudomiée au sentiment d\'un chacun ! Cette phrase sent le brulé et exale une odeur du mauvais lieu.
„Une veritable Eglise, poursuit Schleiermacher, „une société vraiment religieuse est une parfaite
„république oü chacun est tour a tour prêtre et „laïque.quot;
Des mots, rien que des mots! Cette Eglise .sera un superbe chaos. Peut-il y avoir des prêtres dans cette Babel? Le sentiment ira si loin qu\'on y trouvera k peine des hommes.
Mais la phrase que nous avons citée n\'est pas finie. Schleiermacher con^it done une société vraiment reli-gieuse „comme une parfaite république, oü chacun est „tour a tour prêtre et laïque, — recevant l\'impulsion „et la donnant.. . . (Quelle morale surgira de toutes ces „impulsions reques et données!); elle admet toutes les „nuances de la religion (c\'est-a dire toutes les religiom), „et rien n\'est plus contraire a la vraie piété (co?n.?ne?ilt; „parler de piété dans cette bagarre, dans cetce Jonge des „impulsions^) que la devise: Hors de 1\'Eglise point de „salut. Plus un homme est pieux, plus il respecte la „manière particuliere de voir d\'autrui.quot;
Quelle confusion d\'idées! Et pourquoi done Schleiermacher ne respectait-il pas la manière de voir des catholiques? Cet homme qui respectait tous les cultes, avait une horreur fanatique du Catholicisme, da Christianisme ultramontain. „Ces larves,quot; e\'est son mot, il les détestait, et il les détestait sans les eon-naitre. II ne voulait pas les connaitre, paree qu\'il avait peur de rencontrer la morale, la loi des moeurs, dont le Catholicisme est le seul vrai gardien (1) De son
Lorsqu\'il écrivait ses Discours sur la Religion,, il adiessa une lettre a la lierz pour lui dire —- qu\'il élait poussé a lui faire visite par la religion et four la religion, — «car je veux contempler en vous \'universum» ! !! Jansen, Zeit und Lebensb. p. 104.
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lutbéranisme il ne lui était resté que cette vieille haine, qui est le caractère de l\'hérésie. Et pourtant eet Ultramontanisme, digne de tous les mépris, n\'est il pas non plus une manifestation de l\'être divin qui, selon Schleiermacber, remplit l\'liamanité et qui est l\'huma-nité elle-meme. Un peu de logique. Monsieur le Pro-tesseur. Pourquoi le cóté ultramontain de l\'être divin serait-il done haïssable?
On respecte le Mahométisme et ses grossières ab-surdités et son abominable morale ou plutót immo-ralité; on respecte les multiples incarnations de Vishnu, devenu successivement cbien, loup, Hon et que sais-je encore ! on ose même préférer les avatars de ce dieu bindou , escorté de toutes ses criminelles voluptés, a la divine incarnation de Jésus Cbrist, et l\'on déteste 1\'Eglise-Mère qui a civilisé l\'Europe et produit les plus admirables saints. Voili la logique et le sentiment religieux de Schleiermacherl
Encore une citation.
„Pour ce qui est de la pluralité des religions, elle „était inévitable : elle est donnée dans l\'essence même „de la religion. (!!) Comme elle est surtout sentiment „(ce que Vintéressant pasteur n\'a jamais su prouver, et ce qui „legitime tous les fanatismes et toutes les corruptions), „intuition de 1\'Infini (par!,er d\'intuition a la raison „humaine, quelle sottise .\'), elle a dü afïecter des formes „diverses, selon la diversité des individus qui en sont „les organes.quot;
Le professeur de Berlin est plus que ridicule dans ce qu\'il avance. Nous ferons d\'abord remarquer que quand on parle de sentiment, on ne doit pas parler d\'intuition. Ces deux termes sont contradietoires.
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L\'intuition est lavuolaplus directe, la plus profonde et la plus haute de la vérité: c\'est voir la vérité intimoment et sans raisonnoment telle qu\'elle est... Or nécessairement la vérité est une. Veritas una est, c\'est le met de la raison et de St, Augustin .. . Done l\'intuition de l\'Infini ne peut produire des formes diverses et religion, olie ne peut en produire qu\'une seule,.. . commc l\'évidence d\'un problème mathéma-tique ne peut conduire qua une seule et mème solution. „La diversité des individusquot; n\'y fait rien. Tous ont l\'intuition de l\'Infini. Or l\'Infini est nécessairement le mème pour tous ; done tous voiont nécessairement la méme vérité.
II est vrai que l\'Infini des panthéistes comporte les manifestations les plus divergontes et mème les plus con-tradictoires. On y voit done tout co qu\'on y veut voir.
„Si 1\'on n\'avait pas fait consister la religion on „une doctrine systématique, on n\'aurait jamais eu la „singulière pensée d\'une religion universelle.quot;
Nous voila bien loin de ce que dit l\'Apótre des nations, tout plein de cette singulière pensée. Unas Dorninus, una fides, unum hap lis ma, umis Deus et Pater omnium. Un Seigneur, une foi, un baptême, un Dieupère de tous. (Ad. Eph. IV, 5). Et cependant, puisque les hommes sent partout les mêmes, puisque le fond de leur nature est parfaitement semblable, puisqu\'ils ont les mêmes besoins intellectuels etmoraux, il est juste, il est logique, il est nécessaire qu\'ils soient regis par une seule et mème loi religieuse. La religion done, prise dans son essence, doit être une et catholique, o\'est a-dire une et universelle.
Cicéron, ce noble esprit du Paganisme, a mieux
compris que l\'esprit gate ilo Schleiermacber l\'essenee do la religion et la nature de l\'homme. Après avoir parlé, en termos dignes d\'un philosophe , de la loi naturelle, „répandue daus tous les hommes, constante, „éternelle, qui ordonne et (jui défend, aux bons comme „anx méclumts, et qui n\'ordonne et ne défend jamais „en vain, dont nul ne peut être dispense ni par le „Sénat ni par le peuple, et qui s\'explique et s\'inter-„prète elle-même a la raison et a la conscience do „cliaque être humain,quot; il ajoute ces trés remarquables paroles:
„II n\'y aura point une autre loi a, Rome, une autre Ji Atbènes, une autre maintenant, une autre après ; „mais une seule et même loi, éteknei.le et immuable, „régira tous les peuples, dans tons les temps; et „Celui qui a porté, manifesté, promulgué cette loi, „dieu, sera le seul maitre commun et le souveuain „monakque de tous : quiconque refusera de lui obéir, „so fuira lui-mêmc et, kenon^\'ant a la nature humaine, „il subira, par cela seul, les plus terribles chati-„ments, düt-il d\'ailleurs échapper a tous les autres „supplices.quot; (*)
Voila le langage d\'un pbilosophe qui comprend la nature humain1, et parait avoir eu le pressentiment de cette loi unique, universelle que Dieu lui même, dans la personne du Christ, devait donner au genre humain, pour le gouverner en souverain et le conduire a scs éternolles destinées. Lactance, le Cicéron chré-
(fs) Nee erit alia lex Romae, alia Athenis; alia nunc, alia postea ; sed et omnes gentes et otnni tempore una i.ex et sempiterna et
IMMDTAlilUS CONTINEHIT, UNUSQUE ERIT COMMUNIS QUASI MAGISTER ET imperator ommlum deus ; ille legis hujus inventor, disceptator, lator : cui qui non parebit, ipse se fugiet, ac naturam hominis aspcrnalns^ hoe ipso luel maximas poenas, eliamsi cetera supplicia, quae putantur, effugerit.
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tien, rami de Constantin-le-grand, noua a conservé ce précieux passage du livre de la Républiqm (*).
La pensee du professeur allemand, niaise et taehée de boue panthéiste, s\'efiface devant Téclat de la pensée cicéronienne.
Nous le demandons maintenant: sont-ce lè, les théories d\'un homme raisonnable V II est clair que, par elles, le Christ et le Christianisme sont foulés aux pieds. Néanmoins, en dépit de son enseigne-ment universitaire, Schleiermacher osait encore les prêcher devant son auditoire royal de Berlin. Spinosa fut son véritable Christ, l\'Ethique de ce penseur extravagant fut son Evangile. Voltaire lui-même cependant, ne voyait dans le système du juif d\'Amsterdam qu\'ww galimatias triple; c\'est 1\'ex-pression dont il se sert.
Encore un mot, ou l\'on voit poindre Strauss.
„Les miracles de l\'Ancien et du Nouveau Testament „s\'écroulent devant les connaissances contemporaines. (!) „Ou l\'histoire qui les renferme doit être considérée „comrae une fable, ou il faut les regarder comme des „faits qui trouvent leur analogie dans la nature.quot;
Ajoutons un troisième ou: ou il y a un ordre sur naturel par qui ils subsistent.
Le surnaturel, dont le témoignage se trouve dans l\'histoire, dans la conscience universelle du genre humain, et dans l\'existence d\'un Dicu personnel, maitre absolu et non esclave des lois de la nature, le surnaturel, eet épouvantail de tous les mauvais esprits, résiste a toutes les attaques d\'une science monteuse et hypocrite.
(«\') Lib. III. Apiul Lactantium. Instil. lib. VI § VIII.
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Et quelles sont done les superbes eonnaissanees eon-temporaines, dont parle le naïf professeur? Sans doute, e\'est la religion du sentiment qui fait crouler tout cela; ce sont les deliramenta de 1\'exégèse protestante et du pasteur Schleiermacher, qui renversent do fond en eom-ble l\'ceuvre de Moïse et de Jésus-Clirist! Y-a-t-il a riro ou a, pleurer? Rien, au contraire, ne prouve mieux la divinité et la nécessité du Christ et de son Evan-gile, que les montagnes d\'absurdités entassées par les pvétendus géants de la science allemande, entassées, dis-je, contre le bon sens, centre 1\'liomme et centre Dieu.
J\'arrive i
e\'est a dire, s\'il faut en croire Tholueb, au plus seep-tique de tous les critiques modernes avant Strauss.
II naquit en 1780, dans le voisinage de Weimar. Après avoir aehevé ses études théologiques a Jéna, il fut nommé d\'abord professeur a l\'université de Heidelberg, et ensuite a celle do Berlin. Le gouvernement prussien, lui enleva, en 1819, son titre de professeur, avec défense d\'exercer une fonction pu-blique ou ccclésiastique dans le royaume. A cette époque, le baron de Kotzebue fut lachement assassiné par un étudiant. Le professeur de morale (1), De
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Wette, écrivit une lettre de consolation a la mere de l\'assassin, qui n\'était a ses yeux qu\'un „pieux jeune hommequot; et dont l\'acte meurtrier lui paraissait „un des beaux signes de son temps.quot; Ce fut la cause de sen bannissement. II se réfugia en Suisse, ce nid du radicalisme doctrinaire. L\'université de Bale lui ouvrit ses portes, en 1822, et le nomma a la chaire de théologie. Son enseignement y fut avidement suivi et goüté par les deux sexes. De Wette a contribué plus que personne a pousser la Suisse a la ruine religieuse, dans le gouffre du scepticisme.
Voyons maintcnaut quel flambeau le professeur de Bale a allumé dans lo domaiue de la science religieuse.
II s\'est attaché de préférence a détruire l\'autorité de 1\'Ancien Testament. Comme celui-ci est la base sur laquelle repose 1\'Evangile, comme le Christ a ses raeines dans l\'ceuvre de Moïse et des prophètes, il voulut porter la ses coups.
Edgar Quinet, qui a beaucoup fréquente De Wette, va neus donner une analyse de son oeuvre et nous mettre au courant de sa manière.
„Les cinq premiers livres de la Bible sont a ses „yeux l\'épopée de la théocratie hébraïque; ils ne „renferment pas, selon lui, plus de vérité que l\'épopée „des G-recs. De la même manière que l\'Iiiade et „l\'Odyssée sont l\'ouvrage héréditaire dos rapsodes (?), „ainsi le Pentateuque est, a l\'exception du Décalogue, „l\'ceuvre continue et anonyme du Saeerdoce. Abraham „et Isaac valent, pour la fable, Ulysse et Agamem-„non, rol des hommes. Quant aux voyages de Jacob, „aux fian^ailles de Rebecca, un Homère de Chanaan „n\'eixt rien invcnté de micux. (!) Le départ d\'Egypte, „les quarante années dans ie dósert, les soixante dix „vieillards sur les trónes des tribus, les plaintcs
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„d\'Aaron, enfin la législation mcme du Sinaï, ne sont „rien qu\'une série incoherente (!) de poèmes libres et „de mythes. (!) Le earactère seul de ces fictions „change avec cha([ue livre, juridiques dans l\'Exode, „politiques dans les Nombres, étymologiques, diplo-„matiques, généalogiqucs, mais presque jamais histo-„riques dans le Deutéronome,quot; (?)
Toutes ces affirmations sont bien légères.
Faut-il faire remarquer que si jamais deux livres présentèrent le contraste le plus complet, la diffé-rence la plus radicale, ce sont évidemment le Penta-teuque et les poèmes d\'Homère ? II n\'est pas memo possible de les comparer ensemble. Celui qui, connaissant les deux ouvrages, ne voit pas cette difference, ne mérite pas qu\'on la lui prouve. Comment a-t-on pu songer a Homère a propos du Pentateuque! II faut la burlesque imagination des fantaisistes de notre époque.
„Ju\'Exode, dit l\'abbé Grlaire, raconte l\'esclavage des „Israélitea en Egypte, la naissance et la vie de „Moïse, les dix plaies d\'Egypte, la délivrance des „Hébreux, le passage de la mer Rouge, la manne „du désert, la loi donnée sur le mout Sinaï, la „construction du tabernacle, la description des vases, „des ustensiles et de tout ce qui en fait Tornement. „Les quarante chapitres de ce livre embrassent cent „quarant-cinq années de l\'histoire des Hébreux, ü „compter depuis la mort de Joseph, jusqu\'a la seconde „année de leur sortie d\'Egypte.
„Le Lévitiquc, dans les vingt-sept chapitres dont „il se compose, contient les lois que doivent observer „les prêtres et les lévites, et traite de leur ordres et „de leur ministère, des sacrifices qu\'ils doivent offrir „et des fêtes qu\'ils doivent célébrer. Tons les faits
„contenus dans ce livre embrasseut seulement l\'espace „d\'un mois, savoir depuis la construction du taber-„nacle, le premier jour du premier mois de la „seconde année de la sortie d\'Egypte, jusqu\'au „second mois oxi le peuple fut dénombré.quot; C\'est un code religieux.
„On trouve dans les Nomhres le dénombrement des „guerriers d\'Israël, des premiers-nés et des lévites, „ainsi que les lois données aux Hébreux dans le désert et „l\'histoire de ce peuple dans le meme désert. Les trente-„six chapitres embrassent environ trente-neuf ans, sa-„voir, depuis la seconde année de la sortie d\'Egypte, „jusqu\'a la fin des quarante ans de séjour des Hébreux „dans le désert.
„Le Deutéronome, ou seconde loi, contient dans ses „trente-quatre chapitres une répétition des lois dé ja „connues, plusieurs lois nouvelles et quelques explications des anciennes Cetie seconde loi fut publiéc „par Moïse un peu avant sa mort. Le Deutéronome „comprend l\'histoire d\'environ deux mois.quot; (1)
C\'est un second code politico-religieux du peuple d\'Israël.
Comment, en lisant ce que je viens de transcrire, penser aux colères d\'Achille devant Troie et aux errements d\'Odyssée !
Le peuple juif a été formé par le Pentateuque de Moïse, qui renferme sa constitution politique et religieuse, ainsi que l\'histoire do ses ancêtres. II est historiquement incontestable que, depuis Moïse, il n\'eut d\'autre loi, d\'autres cérémonies que celles pcescrites par le Pentateuque. Depuis Josué jusqu\'aux Machabées, jusqu\'i, la ruine de Jérusalem par Titus,
Abrégé d\'Introduction aux livres de l\'Ancien et du Nouveau Testament. Deux. partie — lc sect. CIi. 1.
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son oxclavago en Egypte, sa délivrance ct les naer-veilles qui l\'accompagnèrent, sa vie dans le desert, lui furent rappolés sans eesse par sos grands hommes, par ses prophètes, par ses chefs spirituels et tem-porels, pour I\'exciter a la contiance.
Aujourd\'hui encore le voyageur en ces contréea suit scrupulcusement, depuis la mer Rouge jusqu\'au Jourdain, l\'intinéraire que parcoururent les Israélites, sous la conduite de Moïse ; et, le Livre saint a la main, comparant les descriptions aux lieux, il demeure ravi de l\'exactitude du récit mosaïque.
Mais quels fnrent done ces prètres qui composèrent, successivement et par lambeaux, le Pentateuque \'i1 De Wette ne le dit pas et ne le sait pas. Et comment done ont-ils pu rester ignores ? Ces livres si prodigues de noms (surtout le livra des Nomhres), ces livres oü 1\'on troiive si soigneusement cités ceux des chefs et inême des families principales des tribus, ceux des rois étrangers, ennemis d\'Israël, ceux des prévaricateurs de la loi, ne nous auraient point conservé les noms de ces prêtres distingués qui, d\'après De Wette, furent les législateurs et les fondateurs do la nation juive? Cette nation, qui leur devait tout, les aurait laissé périr dans l\'oubli? Quel esprit sensé lecroira?
L\'homme sincere qui lit l\'oeuvre de Moïse, la plus grandiose de tonto 1\'antiquité, ne peut s\'empêcher d\'y reconnaitre la meme touche, la même main, la même pensée. Les affirmations gratuites d\'un idéologue, les conjectures en l\'air d\'un De Wette, pcuvent-elles done contrebalancer le témoignage permanent, unanime de toute la nation juive, qui olle-même a re^n le Pentateuque des mains de Moïse, pour le transmettre, de génération en generation, a ses descendants ? Quand, au dix-neuvième siècle, on ose venir protester
contro l\'origino d\'un livre do cette nature, d\'un livre qui, avant comme après Jésus-Christ, fut ton jours adjugé au grand législateur des Hébroux, et qui, en definitive, ne peut avoir d\'autre auteur que lui, on devrait au moins, si I\'on avait un peu de pudeur scientifique, produire des preuves irréeusablea, des preuves qui fussent révidence même. Or ees preuves manquent totalement a De Wette. Nous n\'avons done qu\'a sourire en entendant extravaguer le professeur allemand.
Est-il vrai, dureste, que l\'lliade et l\'Odyssée soient „l\'ouvrage héréditaire des rapsodes ?quot; C\'est ce quo De Wette affirme pour le besoin de sa cause ; c\'est ce que l\'histoire de la littérature peilt nier formel-lement. Celui qui, en lisant l\'lliade et l\'Odyssée, ne voit pas qu\'elles sont la production d\'un seul et même génie, manque de jugement et de tact littéraire.
La Harpe, dont le jugement, en cette matière, a bien plus de valeur que celui de DeWetfe, ne men-tionne pas même cette frivole hypothese: il n\'en parle pas dans son Traité de. Littérature,. „Le nom de rapsodei, „dit il, (après la mort d\'Homère) restait particuliére-„ment a eeux qui, pour de 1\'argent, chantaient l\'lliade „et l\'Odyssée sur les théiltres et dans les places „publiques.quot; (1)
Lycurgue, qui recueillit les poèmes d\'Homère et les apporta a Lacédémone ; Hipparque, lils de Pisis-trate, qui, du temps de Solon, en fit faire une nouvelle copie a Atbènes; Calistène et Anaxarque, qui, sur l\'ordre d\'Alexandre-le-grand, en revirent soigneu-sement le texte ; Aristote, qui fut consulté pour cette revision ; Aristarque enfin, qui, 150 ans avant J.-C., sous Ptolémée Philométor, fit la dernière et la plus
Voyez la Harpe. Traité de Litér. ch. IV.
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célèbre édition, colle qui nous est restée, dca deux chefs d\'oeuvre du poóto grec; — tous cos grands hommes, places a quelques sièclos seulement do l\'au-teiir, k l\'époque raêrao des rapsodes, ont-ils done songé a contester a Homère la gloire de son immortelle composition ? Non.
Qui admettra jamais qu\'un ouvrage comrao la JilruHcdem dólivrée du Tasse, par exemple, pourrait otrc 1\'oeuvre de plusieurs troubadours, do plusieurs poètes italiens se succédant durant un certain laps de temps ? Que deviendrait le plan, le style, 1\'unité dans un livre ainsi compilé ?
De pareillos absurdités se touchent du doigt.
Mais comparer Abraham et Isaac a ülysse et a Agamemnon, cela est digne par excellence de la haute science exégétique moderne ! Franchement, un étudiant de collége ferait mioux. Ces rapprochements burlesques se réfutent d\'eux-mêmes. Traiter ainsi des persoimages éminemment historiques dont, après tant de siècles, les noms sent vénérés par deux peuples impérissables, le peuple juif et le peuple chrétien ; des personnages dont le souvenir vit en Orient (et nous en fümes témoin) comme s\'ils ne venaieut que de passer, vit, dis-je, sur les lieux oü ils ont vécu el jusque dans les mceurs actuelles de ces contrées ; des persomiiiges enfin dont le souvenir s\'attache, comme un lierre impérissable, aux villes, aux déserts, aux sources, aux monuments, aux arbres et aux grottes do Terre Sainte; c\'est Hétrir le titro do docteur, c\'est se moquer du bon sens public.
Oui, Rebecca et Jacob sont uno belle page du Livre saint; mais tout ce qui est beau est-il done faux en
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méme temps? Faut-il toujours inventor ce qui charme, et ne le rencontre-t-on jamais dans la réalité do la vie?
II n\'y a pas, dans toute l\'histoiro, un homme dont l\'existence soit mieux prouvée que cello de Jacob. Le père des douze tbibus lesquellos se sont partagé la Palestine en autant de provinces, portant chacune le nom d\'un file de Jacob; le père des douze tbiuus, dont les families ne se mêlèrent jamais, et qui existèrent séparées jusqu\'a la ruine de Jerusalem, ayant chacune leurs généalogies propres est certaines ; voila un géant historique tellemont ferme, tellement visible aux yeux de l\'historiograpbo et du géographe, quo De Wette lui-même, compare a Jacob, pourrait bien n\'étre qu\'un ennuyeux fantöme.
Comment toutefois le professeur de Bale a-t-il traité Jésus-Christ ? Lui-a-t-il réservé le sort de ses ancêtres solon la chair ? Chose singuliere I Jésus-Christ l\'effraio et lui inspire un respect involontaire.
„La pensée du Christ, dit l\'abbé Chassay, se dresse „toujours dans son imagination comme l\'ombre du „roi dans les rêvos de Macbeth. II lui semble quo la „parole du Sauveur, retentissant a travers les sièclcs, „a produit cette grando involution morale et sociale „a la fois, qui s\'appelle le Christianisme. II est impossible pour lui de determiner le pouvoir et le savoir „de eet être mystérieux qui n\'est pas un Dieu et „qui ne saurait être un fantóme. Supposer, comme „maintenant on l\'avance (il s\'agit ici de Téeole de „Strauss), que le Christianisme n\'est aiitre chose que „le résultat de l\'imagination et du mouvement des
„ma „au C dé ei l\'écc M que proc affir lisa\' tate (qu( il s ficti Cel; puis elle Ath Spa E pos;
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„masses, — c\'ost la une impossibilité morale que rieu „au monde no saurait fairo admettrc.quot;
Cette dernière reflexion est très-sage, très-juate, decisive, et elle seule renverse tonte la these de l\'école mytliique.
Mais pourquoi De Wette, qui trouve impossible que 1\'imagination ou le mythe, car e\'est tout un, ait produit la civilisation chrétienne, pourquoi, dis-je, affirme-t-il quo le mythe a créé la nation et la civilisation juives ? N\'est-ce pas se contredire ? Si le Pen-tateuque n\'est qu\'une fiction, qu\'une série incohérmte (quel mensongo!) de. poèmes libres et de mythes, comme il s\'exprime sous la plume de Quinet, comment cette fiction, ce mythe, a t-il enfanté un peuple, une nation? Cela ne s\'est jamais vu. Est-ce que Numa a fomlé la puissance romaine par le mythe ? Ses lois étaient-elles des mythes ? Est-ce que Solon a gouverné Athènes par le mythe? Est-ce que Lycurgue a régi Sparte par le mythe ?
Est-ce que eo qui est impossible partout, doit être possible dans 1\'histoire sacrée ?
Oïi fut le peuple régi par des lois mythes, e\'est-i-dire par des lois imaginaires ?
Evidemment un esprit rentré en enfance peut seul rever des fictions ou des mytlics jnridique:. solon 1\'ex-pression de Quinet, peut seul donncr au mythe cette prodigiause puissance. Fonder une nation, légiférer avee le mythe !! Cette imagination surpasso tout ce qu\'on pent jamais imaginer.
Cependant, no pouvant admcttre (|ue 1\'imagination ait produit !e Christianisine, De Wutte volt en Jésus-
Christ un persoimago historique; le fila do Marie a tout au moins existé. C\'est déji quelquo cho.se. Los disciples avancés do Strauss lui dénient jusqu\'a 1\'existenco.
„Mais qu\'était le Christ ? Qu\'a-t-il dit ? Qu\'a t-il „fait? Quelle est la part de ses apötres et des eon-„tinuateurs de son oeuvre ? L\'esprit du docteur Do „Wette s\'ofifraie devant ces terribles prablèmes, et au „lieu d\'essayer de les résoudre, il s\'enveloppe dans „des formules ténébreuses, comrno les dieux d\'Homorc „so cachaiont dans un nuago, pour éviter le fer do „la lance qui devait les frapper.quot; (1)
II se dit qu\'après tout, il n\'est pas obligo de résoudre tous les problèmes; puis il se retrancbe (o illusion !) dans une espèce de loi qui vit au fond de l\'ame. „Car co qui fait la vérité du Christianismo „c\'est qu\'il contient les idéos éternelles do la raison, „et le rationalisme n\'est qu\'uno raanière philosophique „de s\'approprier la foi révélée.quot;
Hélas! quelles humiliantes pauvretés! Le rationalisme, c\'est-a-diro la raison appnyée sur elle-meme et sur elle seule, n\'osl qu\'une manière philosophique do s\'approprier la foi révélée! Non, doctour, non, vous n\'avez jamais cru cola. C\'est, en effet, incroyable.
Et quelle est eette foi révélée? Si Jésus-Christ n\'est pas le Fils de .Uieu, eette foi n\'est qu\'un mythe, et c\'est le mythe précisément qui vous empêche do vous jeter a ses pieds.
Mais il faut poursuivre.
„La religion n\'est done autre chose pour De Wette „qu\'une révélation intérieure de Dien. Le Christianismo
Chistian. hist. v. II, ch. 10.
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„réveille dans notre amo cette inspiration divine, par „l\'influence des symboles et des imagos visibles.. . (?) „II faut done savoir distinguer le dogme de son enveloppe mortelle, puisque le développement du sym-„bole ne fait qu\'indiquer le sentiment religieux qui lui a „donné naissance.quot; (1)
Quel sens peut avoir ce jargon philosophico-germa-nique? II parait évident quo la revelation interiem-e de Dieu se suffit a elle-même, et peut, par conséquent, se passer du dogme. Pourquoi faut-il que celui-ci réveille oelle-la dans notre ame? Comment eoncevoir «nc inspiration divine intérieurc qui a besoin, pour être réveillée, d\'un élément étranger extérieur et purement humain (dans la pensée de Do Wette)? Si cette inspiration, cotte révélation intéricure de Dieu est impuissante par elle-mume, elle ne peut done constituer la religion; on si elle constitue la religion, elle n\'a dono pas besoin du dogme, elle doit puiser sa vraie force en elle-même.
Mais qu\'est-ce que le symbole ou l\'enveioppe mortelle du dogme ? Les miracles, sans doute, les grands mystères de la vie du Christ, sa naissance d\'une Vierge, sa résurrection, son ascension? Puisque cetle enveloppe n\'est que le produit du sentiment religieux, u\'est done qu\'une fiction, qu\'un mythe, comment voulez vous qiie ce mensonge de la pensée serve a réveiller la révélation intérieure de Dieu, l\'inspiration divine? Avouez, que l\'inspiration divine peut sans peine se passer des fictions de l\'homme.
L\'abbé Chassay. Ibid.
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Une sombre tristosse saisit I\'titno, uno profonde pitié s\'empare du ccBur, lorsqu\'on suit, dans ses chemins creux et tortaeux, cette science vraiment protestante, dont le dernier torme est la folie, Elle est d\'autant plus hautaine qu\'eUe est plus absurbe, d\'autant plus aftirraative (ju\'olle est plus destituée de preuves et d\'arguments: elle remplaee la vérité historique par rhypothèse et la fiction, deux mensonges dun esprit en délire.
St Augustin, ce vrai philosophe, eet incomparable théologien, nous représente ces hommes, qui, après tout, ont été de tous les temps, comme „vides et lé „gers, inanes et leves, entlés et superbes, injlciti et e\'.ati, „suspendus, pour ainsi dire, dans un milieu orageux, „entre le ciel et la terre, et tanquam inter cailum et „terram in ventoso medio pepmdernnt, ne sachant „comprendre la personne du Christ ni dans sa divinité „ni dans son humanité. Lo grand miracle de 1\'Incar-„nation divine, ils préfèrent l\'envisager comme une „fiction (un mythe) plutot que comme un fait. Hoe „tam grande miraculum malunt illud ficïuji putarc quam „factum.
On voit que le Protestantisme allemand n\'apporte au fond, rien de nouveau dans la grande controverse catholique ; les memos erreurs, a part quelques modifications, tournent éternellement dans le même cercle vicieux (1) Les théologiens protestants, devenus pantbéistes, ont perdu la vraie notion de Dieu et celle de l\'homme. Après avoir déchiré la divine con •
(«») jc ne veux pas, disait Mr dc Chateaubriand, qu\'on vienne me donner pour du neuf des gucnilles qui pendent depuis deux mille ans dans les écoles des philosophes et dans les pvêches des lierésiartiues chretiens.quot;
stitution de l\'Egliso pour affirmer la divine autorité de la Bible ct do la Rible seule, ils déchirent aujourd\'hui la Bible pour affirmer l\'autorlté de la science, e\'cst a dire, de chaque individu, de eliaque professeur de Berlin, de Halle ou de Jéna, qui débite avec empbase ses rêves germaniqaes. Si, tout au moins, ces rêves avaient le mérite de concordcr ensemble, mais non, ils se détruisent les uns et autres; et tous ces prétendus phiJosophes, tous ces soi-disant théologiens n\'ont rien taut a coeur que de renverser la thèse établie par leur collègue, et donnée par celai-ci comme la seule raisonnable et la seule par-faite. (*) C\'est ainsi que Strauss refute a sa manière tous ceux qui avant lui, ou même encore de sou temps, avaient travail! é a l\'ceuvre de démolissement entreprise contre la Bible et contre Jésus-Christ. A 1\'entendre, soul il a vu le vrai point de depart, soul il pose le principe qui doit servir de base a l\'interprétation exégétique et a la christologie.
Etudions done aérieusement ce nouveauravageur seien-tifique dont, après toul, le livre sur la Vie de Jésus n\'est pas une oeuvre originale, mais, dans le fond, le résumé et le complément des aberrations de touto une époque.
(*j Tous veulent arriver au néant des croyances j en ccla ils sont d\'accord; mais aucun nc vcut suivre le chemin de ses dévanciers : chacun d\'eux, réprouvant l\'ceuvre des autres, se llalle d\'avoir trouvé le vrai et unique chemin.
Homo sanctus in sapientia mnneu sicul sol; nam stultus sicut hum mutatur.
I.\'hommc verlucux demeure stable dans la sagesse, commc le soleil dans la lu mière; mais 1\'inscnsó est changeant commc la lune.
Kccli. c. XVII, 12.
CHAP1TRE II.
naquit en 1808, a Ludwigsbourg, dans le Wurtem-berg. 11 fit sos études au séminaire dc Blauburen et a celui de Tubinguo. Ici il devint répétiteur, en 1832, et y resta eu cette qualité jusqu\'en 1835, lorsque parut sa Vie de Jésus. On lui oörit alors sa démis-sion. Retourné a Ludwigsbouig, il accepta une place de professeur au gymnase de cette ville. Appelé a Zurich pour y professor la dogmatique et l\'histoire ecclósiastique, il en lut bientöt chassé par le peuple accouru en armes pour défendre sa vieille foi contre los théories radicales du professeur. En 1840, Strauss épousa la chanteuse Agnès Schébest, mais il divorga peu de temps aprèg, C\'était faire de la théologie radicale pratique. II vécut tantöt a Heilbron, tantöt a Heidelberg, et publia une foule d\'écrits tous dirigés contre le Christ et les Livres saints. Homme de désordre et d\'insurrection dans la science religieuse, il apporta pareillement son esprit révolutionnaire dans le domaine politique, et se présenta aux électeurs pour lo parlement de Frankfort, en 1848. II ne fut pas élu. Nommé peu do temps après membre de Tassembléo constituante du Wurtemberg, il n\'y tint pas, et quitta cette assemblée, oü la violence des
démocrates ne respectait pas la liberté de ses votes. Lorsque, en 1863, Renan publia son roman intitule \'• Vie de Jésus, Strauss donna une nouvelle édition de son travail sur la même matière. Elle parut sous le titre ; Nouvelle vie de Jésus, et fut traduite en frai^ais par A. Neiïtzer et Ch. Dolfus, seule traduction auto-risee par l\'auteur. Dans la préface et dans la longue Introduction de ce livre, publié en deux volumes, Strauss expose a nouveau toute la théorie de son système mythique. II y a réuni, comme dans un arsenal, les principales armes dont il disposait. Devant la raison profondément bouleversée du Protestantisme, l\'ceuvre du professeur allemand se présente redoutable ; devant la raison catholique elle n\'est qu\'un nuage qui se dissipe sans efforts au souffle de la vérité. Passant ensuite de négation en negation, effacant dans son ame jusqu\'au dernier vestige du Christianisme, ce friste écri-vain, véritable chevalier errant de la pensée, alia choir enfin dans l\'abime du matérialisme , et mourut dans sa ville natale, en 1875.11 va sans dire qu\'il fut franc-macon.
Nous devons a Strauss une attention particuliére, paree que, dans la vaste conjuration tramée contre Jésus-Christ, il fut le champion le plus hardi et le plus logique de Terreur.
La mere, en général, exerce une grande influence sur l\'esprit et le cceur de ses enfants. Heureux l\'homme qui a eu une bonne et pieuse mère! Strauss n\'eut point ce bonheur; il eut iine mére rationaliste. San père, nourri de fout autres idéés, ne pouvait trouver de paix pour son ame que dans la croyance au Dicu-Sauveur. Les articles de foi professés par lui étaient souvent robjet des moqueries de son épouse.
L\'enfant ressemblait a la mère.
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Pendant ses études univorsitaires, le jeune étadiant s\'attacha a chercher une doctrine qui put satisfaire, sur tons les points, son intelligence et son coeur. II était difficile de la trouver au sein du Protestantisme. S\'adressant d\'abord a la philosopliic kantiste, il par-courut ces steppes arides, repoussantes, et s\'en dé-tourna bientót pour entrer dans le plantureux do-maine de la philosophie de la nature, représentée par Schelling. Ce tut en vain. II quitta Schelling pour suivre dans ses extases fantaisistes le cordonnier Jacques Boehme. Lcs ccnceptions pseudobibliques de ce visionnaire étaient pour lui des oracles qu\'il véné-rait et auxquelles il tenait avec une foi ro\')uste, supernaturaliste, en quelque sorte. Nul vrai croyant u\'avait jamais respecté d\'avantage lcs paroles des propliètes et des apötres. Ce charme toutefois ne dura guére. Le mysticisme de Boehme, après tout, n\'était i|u uue science médiate puisée dans la lettre morte des Ecritures. II désirait une lumière immédiate. N\'y avait-il pas quelque part un voyant dont l\'intuition put devenir la sienne. Le voila done qui se jette dans le somnambulisme: les bergers, les fatuaires de bas étage, les tireurs de cartes et d\'horoscope deviennent ses mattres; leur grimoire sa philosophie. II seprend d\'enthousiasme pour Justin Kerner.
„C\'étaient dos jours superbes, riches, pleins de poésie que ceux que je passais alors a Weinsberg, écrit Stiauss. Le miracle, objet de nos recherches, n\'était plus loin de nous, il était vivant et présent; ee n\'était plus un phénomène particulier, extraordinaire, c\'était l\'élé-raent même dans lequel nous vivions.quot; (1) On le voit;
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Strauss. Justinus Kerner. llallische Jahrlnicher 1838.
il vogue a pleines voiles dans le mysticisme. C\'était, du reste, une des grandes maladies de I\'Allemagne protestante au commencement de ce siècle. Berlin et Frankfort étaient des centres oü plusieurs hommes éminents cherchaient la solution du problème spiritu-aliste et religieux dans les visions d\'une somnambulu. Mais cette sphere vague, maladive, pouvalt-ellc con-tenter et retenir dans ses mirages un esprit aussi critique, aussi difficile que celui de Strauss ? II était devenu un croyant; mais était-ce la une foi capable de satisfaire une intelligence sérieuse, un esprit élevé ? Hélas! l\'anéantissement de cettc foi chimé-rique devait accélérer peut-être l\'anéantissement de toute foi religieuse en son am * inquiète, sans appui dans ses recherches, et le faire aboutir fatalement au matérialisme qui fut son dernier mot, sa suprème pensée ....
Oü va se jeter eet esprit üottant, saus fixité, sans boussole, maintenant que ni les théories de la raison pure, ni le naturalisme de Schelling, ni les oracles do Boehme, ni les visions mystiques de Keruer n\'ont. pu le satisfaire V
II y avait, en ce temps-la, a Berlin, un homme, un prétendu théologien, un pasteur du saint Evangile (!) et un professcur de panthéisme tout a la fois, dont les lepons et les discours piquaient vivement la curio-sité publique. Get homme, nous le connaissons déja, c\'était Schleiermacher.
„Le Moi et le Tout confondus dans un même ctre et une même vie,quot; telle était la philosophie pour ce spinosiste. Et que voulait-il faire du Christianisme protestant ? II voulait le reconstruire, ,,comme on fait fondre des vases d\'or a formes antiques et passécs, pour leur donner des formes nouvelles, que réclame le goüt du temps.quot;
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Strauss écouta Schleiermaoher. „Ce pasteur mo-„derne, dit-il, trouva le vaisseau de la doctrine de „l\'Eglise (protestante) absolument trop chargé, tant a „cause de 1\'age même du batiment qu\'a cause du „tlot toujours montant de l\'époque; il conseilla de „jeter par dessu.s bord tout chargement devenu inutile, „pour ne garder que lo stricte nécessaire, et se plaga, „sans lo moindro lest embarrassant, dans 1\'esquif léger „d\'une pieuse conscience du moi.quot; (1)
Que peut être cette pieuse conscience du moi ? Elle ne peut être que le jugement privé, la pensée indi-viduelle transformant a son gré, re jetantet tronquant tour a tour les doctrines évangéliques.
Schleiermacber qui, commo nous l\'avons vu déja, était panthéiste dans la chaire de l\'uinversité et prédicateur de t\'Evangile dans la chaire du temple ; qui avait pour maxime qu\'„un pasteur protestant n\'est point tenu a croire les cnseignements que, comme liturgiste, il adresse a sa communautéquot; (1 !!); Schleiermacber, qui ne voyait dans le Christ qu\'un idéal et non une haute réalité historique, ne pouvait manquer do plaire, par ce coté, a 1\'esprit essentiellement critique, niveleur et négatif de Strauss. Cependant le piétisme du pasteur panthéiste, sa religion-sentiment ne s\'alliait nullement avec la nature froide du doc-teur wurtembergeois : elle ne lui fournissait, du reste, aucun des éléments nécessaires pour construire iin nouvel édifice sur les ruines accumulées par la critique. 11 se tourna vers Hégel.
Kr fand dassSchiff der Kirchenlehre fur sein miirbes Alter und die liocligehendenWogen der Zeit viel zu schwer befraehtet; er rieht, ausser dem Nothwerdigsten, Alles über Bord zu werfen, und selzte sich seinerseits ohne allen Hallast in den leichten Kalm des frommen Selbslbeiuustseiiis.CO
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La vie de Jésus et le miracle.
Le système de ce nouvel apotro de la philosophie protestante le ravit. L\'Idée absolue, embrassant dans son développement le monde et son histoire, Dien et I\'homme, le ciel et la terre, ce reve hégélien lui parut répondre aux exigences de sa raison et devoir servir de base a ses études sur le Christianisme.
Et, en effet, le fruit de sa critique bibliqne et de l\'idée fondamentale de la conception hégélienne, c\'est sa Vie de Jésus: Das Lehen Jem, kritisch bearbeitet.
Ecoutons ici Strauss lui-même.
„Lorsque je commengais la composition de ce livre, „dit-il, deux ou plutot trois opinions se présentèrent „amoi sur l\'histoire évangélique, et spécialement sur les „parties miraculeuses, qui furcnt, de tout temps, les plus „importantes dans la doctrine de la foi. La première „considérait ces parties, telles qu\'elles étaient données, „comme dos récits d\'évènements surnaturels, et los „acceptait en cette qualité : Or ü m\'est impossible d\'ub-„tenir de moi une foi pareille. — L\'autre opinion alfir-„mait de mème : Les faits sont véridiques, mais tout „s\'est déroulé naturellement; les narrateurs ne passent „sous silence que quelques évènements intcrmédiaires, „quelques circonstances de second ordre, paree qu\'ils „pensaient peut-être qu\'elles se produiraient d\'elles-„mèmes dans l\'esprit du lecteur, et de la sesemblant, „cette apparence do surnaturalisme qui les distingue: „Or ü m\'était impossible de me résoudre h admeJtre. une aussi „violente interpretation des récits bibliques. Une troisième „opinion se cachait a l\'arrière plan et représentait „tantót les faits, tantót les récits, comme une table, „conception aveugle de quelques imposteurs: ür un
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„td Houpqon me répnynait, (^ue faire par conséquent „peur trouver nne issue? Je jetais mos regards sur les „histoires saintes des religious anciennes, (*) bistoires „(pie poraonne aujourd\'hui n\'admet plus, ni comme „surnaturollos, avoe Hérodote, ni comme naturelle*, „avcc Enhémórus, mais comtne des mythes produits par nl\'imayination des peuples et de leur poëtes, saus indention ni malice aucunes. Des lors les iiistoires mira-„euleuses de l\'Evangile no furent plus pour moi, dans „leur généralité du raoins, que d\'innocents pr uluits du „mythe, poétisant aux origin es du Christianisme.quot;
Telles sont les paroles de Strauss, littéralement traduites
11 ne lui est pas possible de reeonnaitre et d\'ad-mettre la réalité dos miracles évangéliques, il ne vont pas non plus y avoir l\'ceuvre du mensonge et du l\'im-posture. Cette accusation, que Celse, Porphyre et Julien l\'apostat avaient laneée contre les Evangiles lui répuynait. Reproduite par les déistcs et les naturalises anglais tels que Morgan, Schubb et Thomas Woolston au XV1IC siècle et au XViIle, elle fut renouvelée en Allemagne par Lessing et Raymarus dans les Frayments de Wolfenbuttel.
11 n\'est pas étonnant i[ue eetle plate et grossière interpretation des miracles évangéliques excito des répugnances. Un grain do bon sens suffit pour com-prendre qu\'un phénomène aussi colossal , aussi immense et mervcilleux (]ue le Christianisme, doit
(i:) 11 n\'y a, avant 1c Christ, qu\'unc sculc histoire saintc, ccllc dc la religion juivc. Nc confondcz pas, s\'il vous plait. Ccllc histoire sainle a toujours étc distinguée profondement des mythologies anciennes-(•«•:?•) uas Lcbcn Jcsu kritisch bearbcitcil. 1 Th. 1885.
avoir un tout autre principe qu\'un mensonge. Si quelques pycheurs galiléens ont pu mentir ainsi a la face du monde et faire accepter la plus brutale, la plus impossible des impostures, do manière a attirer a eux , a leur oeuvre le monde romain , et cela au siècle d\'Auguste et de Neron, il faut dire quo le principe de causalité n\'est qu\'une chimère et que 1\'empire du monde appartient aux fous et aux jongleurs.
Ainsi la répugnance de Strauss s\'explique facile-ment. La vie du Christ, en effet, mème dépouillé de ses prétendus mythes, lui inspirait le respect; il la trouvait exceptionnellement sublime; et se promettait surtout „d\'en laisser intact le contenu dogmatique.\'\'
II ne vcut pas non plus, il dédaigne les tours d\'a-dresse auxquels se condamnent les rationalistes pour dépouiller les faits évangéliques de leur surnatura lisime, et leur donner une physionomio tout ordinaire. Cette explication violente, arbitraire, véritable lit de Procuste sur lequel ils ètendent le Christ des Evangiles, pour lui faire subir un nouveau genre de martyro, en le diminuant et le tronquant , sclon leurs visées subjcctives, individuelies, Strauss la condamne sans merci et en fait Tobjet de ses sarcas-mes et de ses risées. Paulus, qui fut, après Eichhorn et Semler, le grand représentant de cette école, attri-buant a des connaissances médicales, alors cachées, aux chances du hasard et des circonstances les mi racles du Sauveur, le faisait sourire.
11 se décida, en consequence, pour le mythe. Et pourquoi pas pour le miracle? Tout en avouant que l\'Eglise catholique qui admet le miracle, a pour elle la logique, il répond quil lui est impossible d\'avoir la foi dn miracle. (1) Les Evangiles, dit-il, ne peuvent
Solchen Glaubeu wusste ich nicht von mir zu crhaUen.
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raconter des t\'aits véritabloment historiques, ear alora ces faits seraient des miracles. Mais les miracles soul impossibles. Resto done Tinterprétation mythique.
Mais pourquoi Strauss rejette il lo miraele comme impossible, alors que les plus illustres penseurs, taut des ages païens q\\ie des sièeles chrétiens, l\'ont tou-jours admis?
II voulait d\'abord se montrer parfaitcment désinte-ressé dans cette question vitale, qui touche de si prés la conseience humaine. „Ce n\'était pas, disait-il d\'abord, pour se délivrer de certains préjugés reli-gieux et dogmatiques, résultat de ses études philoso-phiques d\'autrcfois, qu\'il entreprit sa campagne contre led miracles.quot; — Mais plus tard, en lötvi, lorsqu\'il rémania sa Vie de Jésus et l\'adressa au peuple alle mmid, il devint plus explicite, plus sincére. II disait alors: „Celui qui écrit sur les dominateurs de Ninive „ou sur les Pharaons de 1\'Egypte, peut ne mettre „dans ce travail qu\'un intérêt purement historique; „Ie Christianisme, au contraire, est une puissance si „vivante, et la question de son origine entraine des „conséquences si formidables pour le présent, que „tout examinateur qui ne se croirait intéressé qu\'his-„toriquement dans la solution de cette grave question, „commettrait une veritable stupidité.quot; (1)
C\'est parler sans ambages. Strauss est plus sincére encore quand il dit: „Si les Evangiles sunt des documents historiques, il est impossible de proscrire le „miracle dans la vie du Seigneur; mals, en retour, si „le miracle est incompatible avee I\'histoire, il est „impossible que les Evangiles soient des documents „historiques.quot; Il ajoutc en style boulevardier: „Celui
UasLebenJesu fur das deutsche Volk bearbeitet. 1864. Page XIII.
„(pi vcut cliasser les calottins de l\'Eglise, doit d\'abord „chasser le miracle de la religion.quot; (1)
Gette phrase, qui a une odeur de mauvaise conscience, prouve bien que le docteur de Tubingue n\'était point désintéressé dans la question des miracles; elle fait tort a son impartialité. Getto phrase cependant, oü perce une passion de bas étage, est parfaitement logique. La question du sacerdoce et celle des miracles de Jésus-Christ sont intimenent liées, La divine mission du sacerdoce n\'a d\'autro argument que la divine nature du Vcrbe fait cliair. Done, pour chasser le prètre de l\'Eglise, c\'est-a dire pour démontrer l\'inanité du pouvoir surnaturel dont il se croit révètu, prouvez, avant tout, que Jesus n\'est qu\'un homme, paree que le miracle n\'est qu\'un mythe.
Le miracle, dit Strauss, est impossible. Gette üiée, vraiment saugrenne, il 1\'a puisée dans son pau-théisme. Qu\'est-ce, en effete que Dieu pour le disciple d\'Hégel et de Spinosa ? Cest le grand Tout, e\'esfc le vaste amalgame de l\'esprit et de la matiure, e\'est le Dien-monde. G\'est l\'idce se développant dans le monde et surtout dans l\'humanité, d\'après des loia nécessaires, par des causes et dos effets correspon-dants, dans un enchainement logique ininterrompu. Une exception a ces lois n\'est done pas possible ; or le miracle serait cette exception.
Voila comment Strauss anivo a nier le miracle.
Wer die Pfaffcti aus dui Kirchu schaffen will, der muss irst d s Wundcr aus der Keligion schallen.
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Le juif Spinosa, ce pèro de tous les sophistoa do rAUomagne protestante, avait déji formulé eette orreur. „La possibilité objective ilu miracle, dit-il, „ne peut être affirmé qua par celui qui eonsidère „Dieu et la nature commo deux substances ou deux „forces différentes . . . Mais Dieu et la nature ue dif-„fèrent point, ils sont un; les lois de eette dcrnière „sont la volonté du premier dans sa manifestation „continue. Done tout phénomène contraire aux lois „générales de la nature serait en opposition avee „1\'Etre divin lui-même.quot;
Mais comment les panthéistes eux-mêmes ne voient-ils pas que dans les phénoraènes de la nature, il y a uue véritable hiérarchie. Tout est-il done uniforme ct plat dans les manifestations divines dont ils nous parient V N\'y a-t-il pas des lois supérieures a d\'autres qui occupent des degrés visiblement inférieurs ? Strauss lui méme cile le mot d\'Hégel: „Le monde animal est un miracle en comparaison du monde vé-gétal.quot; (1) Et comment nier, en elfet, des différences aussi prof\')ndos, aussi trancliées ? Comment mécon-uaitro les richcsses croissantes, les perfections ascen-dantes de la création, les degrés si multiples et si varies de la vaste éohelle dos êtres ?
Eh bien! si la volonté do Dieu opère de eette fagon dans la nature, en superposant les merveilles aux merveilles, en produ sant des catégories, des genres, des espèces, qu\'est-ce qui pourrait rompêcher d\'aller au-dela, of de produire des effets, des actes supérieurs, que nous a^pellerions miracles ?
Ou me dira: Cette conclusion est repout-sée
Das Tliiei- ist ein Wunder yegen die bloss vegetabilisohe Welf.
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par los panthéistes. Je le veux bien. Mais ici ao montre un des vices du système.
Les panthéistes eux meines cependant ne peuvent s\'empêcher de reeonnaitre radmirable hiërarchie des êtres. D\'ailleurs comment méconnaitre ce que tout le monde peut voir de ses yeux; ee que l\'histoire naturelle constate avee éclat? Eh bien! ou il y a une hiërarchie, il y a une disposition, il y a un ordre; ou il y a un ordre, il faut adraettro une intelligence qui dispose et qui ordonne; et oü il y a une intol-ligenee qui opère, il y a un ëtre librc qui opère.
Voila pourquoi la nëcessité qui pousse le dieu des panthéistes, les prétendues lois nécessaires qu\'il est obligë de suivre et qui le dominant, sont réfutées déja et mises a néant par le spectacle des créatures et les admirables degrés que présente réchelle des êtres.
Mais quand on parle de Dicu, peut-on parler d un ëtre aveugle, que tyrannise une indomptable nëcessité V Cette idëe ne heurte-t-elle pas violemment la raison hu maine et la raison universelle ï — Cette raison ne reconnait qu\'un Dieu infiniment parfait et, par consé-(|uent, intelligent et libre. Si Ton avait dit a Spinosa que Ia fable pbilosophique qu\'il a inventée a ëté en lui l\'etïet d\'une aveugle nëcessité, — ii se serait pro-bablement moqué de son interlocuteur.
Oui, rintelligence est dans le monde, et, par con séquent, la liberté est dans le monde, et, par suite, la nëcessité pauthéistiqixe n\'est qu\'uue chimère.
Eh bien, si cette intelligence, qui implique nëoes-sairement la liberté, est le partage de l\'homme, ne «era t ello pas le partage de üieu? Nul ne peut le nier, et le panthéiste lui même qui ne voit dans l\'homme qu\'un mode diviu ne peut récuser cette conclusion, s\'il est sincere.
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Envisageons done Dieu tel qu\'il est. 11 est l\'Etre infini, dont noua avons une idee juste, puisque nous Ie distinguons parfaitement de tont être iini.
L\'existence dea étres eontingents nous fait eonclure tï celle d\'un Etre nécessaire, incréé, (jui existe de soi même, qu\'aucune eausc n\'a pu borndr et qui, par suite, est infini dans son essence.
ür, l\'Etre infini ne peut avoir que des attributs, des perfections de merne nature: la raison declare que ce serait une contradiction manifeste do vouloir mêler le fini a l\'Etre infini, e\'est-a-dire a un Etre dont la nature le repousse et l\'exclut essentiellement.
Cel te contradiction, Spinosa ne la voit même pas. En supposant (]U0 Dieu et la nature sont la même substance, il unit ce qui essentiellement se repousse et s\'exclut. J\'ai dit; en supposant, car Spinosa n\'a pas donné la moindre preuve en faveur de sa substance unique: il part d\'une definition arbitrairement donnée, pour construire un système qui manque entièrement do base.
Sans apporter un argument quoleonque, il suffirait do lui dire: Quod gratis asseritur, gratis negatur. Cc que vans affinnez gratiiiternciit, nous le nions gratuitement.
Le dieu de Spiïiosa n\'est done pas le Dieu que la saine raison ploclame, que le sens commun de tous les peuples affirme, qixe la vraie philosopbie a toujours enseigné, le 13ieu créateur, libre et n\'ayant d\'aulre loi que sa volonté.
Eh bien! puisque 13ieu est libre, puisqu\'il répugne a la raison d\'admettre un Dieu esc1ave, il peut faiio ee qu\'il lui plait pour le bien des hommes... Puisque Dieu est libre, il peut suspendre les lois qu\'il a éta blies. N\'est-il pas puéril et absurde de rctuser a la volonlé divine le pouvoir et la liberté do faire ce que
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la volonté du législateuv humain fait tous les jours V Quel ètre monstrueux el ridicule (^ue lo dieu de Spinosa qu\'enchaine et que domino la loi de fer do la nécessité! II faut qu\'il marcho poussé par les lois générales qui vienneut de lui et dont il est l\'éternel esclavo.
Et pourtant, ou il faut admettro le miracle, ou il faut admettre un dieu do ce genre; co qui veut dire évidemmont quo quiconque a\'admet pas la possibililé du miracle, doit logiquoment nier l\'existence de Dieu.
Aussi, qu\'e-it co, au fond, que lo panthéisme? Uu athéisme déguisé.
Comment, en offet, concilier avec 1\'idéo de Dieu, do 1\'Etro infiniment parfait l\'existence des erreurs, des viees et dos crimes qui déshonoront l\'humauité V Comment concovoir un Dieu qui est a la fois plante, animal, homiur, astre, rocher et ij^ui no dédaigne pas de se transformer dans les rnatièros, dans los déjec-tion los plus vilos !
Baylo qui a fait si bien ressortir les absurdités palpabloa , los conséquoncos ridicules que reiifermc lo panthéisme spinosisto, ajoutc avec raison: „Un „bon esprit aimorait mieux défricher la terre avec „sos douts et sos ongles quo do cultivor une liypotlièse „aussi choquante et aussi absurde quo celle-la.quot; (1)
Faire de Diou Vagant ot lo patient do tout lo mal qui se commet dans lo monde, en faire tour i tour uu homme ot un singo, un imbécile et un fou, un tigre et un chat, uu chèno ot uu brin d\'herbe, con-séquences inévitables du systems spinosiste , cette immense juiverie, cette apostasie triplo, do Moïse, du
Haylc. Dictionnaire bist. et crit. Article Spinosa.
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Christ ct la raison humaiue, cette nionstruosité in-qualifiable eat dignc de servir do base a I\'Antichris-tianisme, dont le mystère d\'iniquité, pour parler commo Sr. Jean, se devoloppo de pins on plus dans 1c monde 1 Cast, on vérité, la seule philosophic qui convionne aux chaires de rAntéchrist.
Je veux m\'arrêter, uu instant encore, a la pensee fondaraentale du système.
Spinosa n\'admet qu\'une seule substance universelle, dont la pensée et l\'étondue, l espiit et la matière soraient des attributs et dont chaquc hoinme, chaque animal, cha([ue plante, chaque motte do terre seraient des modes, des manieren d\'etre divines.
Mais la substance une et universelle de Spinosa n\'existe pas; elle n\'est qu\'une abstraction chimérique, et les termes iïattributs et de modes, tels qu\'il les entend, ont un sens arbitraire, abusif et compléte ment faux.
Dans la réalité, il n\'y a que des natures, des suh dances individudies. Pour le voir immédiatement, il suffit d\'un regard jeté sur la creation. De ])lu3, toute nature, toute substance, tout étre est un corps ou un esprit, et l\'un ne pcut-être 1\'autre, la difference spéci-Jique ot la difference numérique étant d\'incontestalilcs réalités. Dire ([u\'un esprit est un attribut, c\'est-a-dirc une qualité, une perfection est absurde ; 1\'esprit con-stituc un étre, une substance, une nature a part-
Pour voir au premier coup-d\'ceil l\'absurdité de raffirmation spinosiste, „que tous les êtres particu-liers sont des modes de la substance unique, univcr-selloquot;, il sflffit de se regarder un peu soi-mème, dit avec raison 1c savant Bergier. „Je sens que jo suis moi et non un autre, une substance séparée de toute autre, un individu récl et non un simple mode; que
mes penséos, mes volontés, mes sensations sont a moi et non a un autre, et que celles d\'un autre ne sont pas les miennes.quot; Le sens intime révèle done a tout homme, son individuality, comtne sa conscience lui prouve sa rosponsabilité particulier.», personnelle.
Tout le système de Spinosa repose done sur de pitoyables equivoques, sur une confusion de termes qu\'on ne peut imputer qu\'a une insigne mauvaise foi. Equivoque et confusion, e\'est tout le système dans son principe.
Dans le chaos de sa substance universelle, unique et divine, le sophiste amalgame le fini avec Tinfini, 1\'esprit avec la matière, le temps avec l\'éternité, le nécessaire avec le contingent: sa divinité est done un assemblage impossible d\'éléments qui se repoussent et s\'excluent essentiellement. C\'est le chaos dépeint par le poète ;
Rudis indigestaque molen, Non bene functarum discordia semina rerum. (1)
Cicéron disait avec raison : Nihil tam absurdum quod non Juerit dictum ah aliquo philosophorum. „II n\'eat rien de si absurde qui n\'ait été affirmé par quelque philosophe.quot;
Voila done l\'idole d\'Hégel, de Schleiermacher, de Strauss 1 Voila l\'idole qu\'adore anjourd\'hui la préten due philosopliie née du protestantisme ! Le spectacle est hideux : on renonce a la raison, plutot que d\'ad-mettre le Dieu du Pentateuque, le Dieu de l\'Evangile, le seul üieu véritable, le seul qui tient dans ses mains les chatiments du crime et les récompenses de la vertu, le Dieu infini dans ses perfections, extra et supramon-dain, créateur du ciel et de la terre. Ce Dieu-lJi (et
Ovidc— Metamorphoses.
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il ne peut y on avoir d\'autre) soia étcrnolloment le Dieu des honnêtes gens, des belles ames, des coeura purs, des grands penseurs et des grands saints; mais aussi il sera toujours l\'éponvanto de tons les so-phistes, qui spéeulent sur Ie panthéisme pour prati r[uer la morale indépendante.
Ainsi le prétendu principe sur lequel s\'appuie toute la controverse moderne contro les miracles est palpablement faux, et cependant, dans sa fausseté memo, il n\'exolut pas des opc\'rations supérieures xtraordinaires, insolites, de la volonté divine; opé-atious que nous pouvons appeler miracles. Et cc ne serait pas alors du surdivin, qui ne peut exister, mais simplement du divin dans une catégorie plus haute sous un mode plus parfait. Ainsi, dans le système panthéiste, il faut encore logiquement admettre la possibilité du miracle. (1)
Au reste, les miracles sont des faits, comme neus l\'avons dit maintes fois déjk. A moins d\'ouvrir la voie au sceptcisme historique, on ne peut les arra-clior du sol de l\'histoire. Strauss a beau dire que lo miracle n\'entre pas dans l\'histoire, il y est, il y est malgré lui ot centre lui; et si, dans ce domaine, comme dans tous les autres, il n\'y a pas toujours eu un (lisccrnement éclairé sur le vrai ou le faux, cette erreur, purement subjective, ne touche pas au fond de la question. Au moins sort elle a constater, chez tous les peuplcs, la conviction profonde, innée, que Dieu, dont la toute-puissance brille dans le monde entier,
Voycz les magnifiques Conferences sur les miracles par Mgr Meignan, évêque de Chalons, 8e, 4e. Tie en Oe Legon, dans son bel ouvrage : f.cs Evangilcs ct la Critique au XIXc sicclc, Toules les objections mo-dernes y sont mises a néant.
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produit néanmoins, de temps en temps, des signes extraordinaires, possibles aoulement a lui, pour ré veiller les ames, et s\'en faire craindre ou aimer.
Certes, les spectacles de la creation, si grands, si magnifiques, devraient sufïire aux hommes pour s\'élever vers Dieu, l\'adorer et l\'aimer; mais la déplorable erreur des uns, qui prennent ces spectacles mêmes pour autant de divinités, et la coupable indifference des autres, qui n\'en regoivent plus les impressions salutaires, qui passent inattentifs devant les plus sublimes merveilles, engagent l\'aimable Providence a corriger et a réveiller, do temps en temps, les esprits par un événement, un jalt insolite, maccoutumé, qui, soit e.ii Ini-même, soit dans les circonstances données, excedü facultatem naturae, comme parle S. Thomas, sur passé, les forces de la nature. Et voilé, le miracle.
Et voila aussi les raisons dos miracles du Christ, des apótres et des saints. Aussi longtemps que ie témoignage humain restera l\'un des critères de la certitude, nul esprit droit, nulle conscience droite ne niera ce qui brille au grand soleil de l\'histoire. Nier les miracles d\'un S. Bernard, d\'un S. Francois de Paul, d\'un S. Francois Xavier, d\'un S. Alphonse et de teute cette belle lignée des disciples de Jésus-Christ, agissant au nom de leur divin Maitre, c\'esl nier I\'liistoite, o\'est nier l\'évidence du témoignage. Tant (jue le Chistianisme existera, il portera cc signe de la divinité, et l\'on verra s\'accomplir cottc parole de son divin Pondateur; „Je vous le dis en vérité, „celui qui croit en moi fera lui-même les oeuvres que „je fais, et en fera de plus grandes encore.quot; Amen, amen dico vohis, qui credit in me, opera quae ego facio et ipse faciet et major a ho rum Jaciet S. Joan. eh. XIV, 12.
(*) Voyez S. Thomas, Somme: Ia Ine, qu. CV, ait VII.
Mythes! dit aujourd\'hui la prétendue science. Ce mot do passé applhpié aux miracles du Sauveur, revient incessamment sous la plume et dans la bouche do Strauss et de son écolo.
Eeoutons ici ie R. P. Lacortlaire, dans sa belle conférence Snr les efforts du rationalisme pour dénaturer la vie de Jésus-Christ,
„Nierai je l\'existence des mythes ? Non, Messieurs, „1c mythe meparait historiqiiement la chose du monde „la plus véritable. J\'admets que Thomme, abandonné „ü la tradition pendant un long cours de siècles, finit „par ne plus bien discerner 1\'encadrement et le texte „primitif des événemcnts. Comme un tableau devant „lequel le spectateur recule toujours, le genre humain „tecule devant le passé, et, si bien qu\'il le regarde, „il vient un moment oü sa vue s\'obscurcit. . , Gepen-„dant l\'imagination travaillant sur co spectacle devenu „lointain , y ajoute des traits nouveaux ; . , . 1\'idée „\'1omine le fait, ... et il se produit quelque chose „qni n\'cst plus ni une histoire ni une fable, ... mais „que nous appelons mythe. . . La mythologie est l\'en-„semble de toutes los creations de l\'esprit humain „enlre 1\'ombre et la lumière de l\'antiquité. Car, „romarquez-le, quel est le theatre des mythes? C\'est „l\'antiquité, ou plutot c\'est la tradition abandonnée „toute scule au cours de riiumanité qui la potte en „avamjant et en la poussant. C\'est la tradition pure „qiri est le siége du mythe. — Mais la oü se lèvo „1\'écriture, la oü apparait le récit immobilise, la oü l\'ai-rain scriptural est posé en face des generations,—a Tin. „stant la puissance mythique de l\'homme s\'évanouit, Car „alors le iait resie dovant lui dans ses proportions véri-
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„cliques, il reste ou commandant h son imagination , et „mille ans n\'y penvent pas plus qu\'un jour. Jamais, „dopuis Hérodoto et Tacite , vous a-t-on signalé „des mythes dans Fhistoire? Charleraagne est-il de-„venu un mythe au bout de mille ans? Clovis au „bout de troize cents? Auguste, César, en s\'enfonpant „dans le passé, ont ils pris quelque apparence my-„tique? — Non, le point le plus éloigné 011 l\'historien „moderne cherche a découvrir le mythe, c\'est, par „exem])le, le commencement de liome, Romulus ct „Rémus. Pourquoi? Paree quo, bien qu\'on s\'approchat „de 1\'éciiture, bien quelle préexistat dans d\'autres „pays, ellc n\'avait ] as encore re^u la garde de l\'his-„toire romaine. Mais, une fois l\'écriture vivante, une „fois qu\'elle s\'est emparóe de la trame générale do „l\'histoire, a l\'instant le moule mythique est brisé.
„Or, Jésus-Christ n\'appartient pas au règne de la „tradition, — mais au règne de récriture.— il ost né „en pleino écriture, sur un terrain oü il est impos-„sible au mythe de prendre racine et de se déve-„lopper. ..
(^n\'on nous permette d\'interrompre un moment Ie beau texte du père Laordaire, Cette pensée que le Christ est né en pleine écriture, comme il s\'ex-prime, sur un terrain oh il est impossible au mythe de prendre racine et de se développer, est non-seulement do la plus grande justesse, mais encore do la plus haute importance. Figurez-vous, en effet, un Christ mythique en face dos haincs du sanhedrin, en face des persecutions des pharisiens, dos saducéens, des hérodiens, des scribes et des docteurs juifs? La Palestine, oü le Sauveur n\'avait que peu de disciples et un si grand nombre d\'ennemis-; la Palestine, gou-
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t vernée ot espioimée par les procurateurs romaiiis,
i, aurait été le pays des mythes \'i1 On comprend que
é e\'est la mie supposition impossible, abstraction faite
mème do l\'époque d\'Auguste et de Tibère, époque i éminemment historique et antimythique au suprème
t degré. Comment done, dirons-nous a Strauss, commtnt
se lait-il qu\'il n\'y ait de mytlio, a cette époque et i dans cette Asie, que pour Jesus-Christ V Mais, nous
le savons bien, ce que les ennemis du Christianisme t jugent impossible partout aillours, il I\'affirment pos-t sible et même nécessaire du moment qu\'il s\'agit du
s Christ et de son ceuvre. Cela prouve quelle est leur
sincérité et leur bonne foi.
) Mais continuons d\'écouter 1\'éminent orateur.
„La Providence avait tout prévu et tout prépai\'é i „do loin, et si vous vous êtes demandé quelquefois
i „pourquoi Jésus-Christ est venu si tard, vous en voyoz „maintenant une raison. ... II est venu si tard pour „n\'êtro pas dans l\'antiquité, pour être au centre de „1\'écriture; car il n\'est pas la première écriture, il „s\'en est bien gardé, il n\'est pas la première écriture, t „il est 1\'écriture après quinze cents ans, et si voiis ne
) „voulez compter que depuis Hérodote, il est encore
„l\'écriture après cinq cents ans. .. . Ainsi il est mo 3 „derne, et quand même le monde durerait des siècles
„saus nombre, comme au moyen de l\'écrituro tout est i „présent, pareu que, d\'un coup d\'oeil et avcc la rapidité
„de Péclair nous parcourons toute la chanio de l\'his-! „toire, Jésus-Christ est a jamais nouveau, .... assis
i | „dans la pleiuo réalité des événements qui composent
„la vie connue et certaine du genre humain.quot; j Ces bolles et victorieuses réflexions de l\'orateur
catholiquc renversent totalement la „machine mythiquequot;
de Strauss, d\'autant plus que celui-ci convient ex^ pressément que le mythe n\'est pas possible avee 1\'é-ciiture. 11 ne lui reste done qu\'a dire aux évangélistes: vous avez menti! Or e\'est ce qui lui répugne, il nous l\'a dit, et ce serait, du reste, se jeter en de nouvelles inextrieables diifieultés.
„L\'analogie est eontre Jésus Christ, reprend Strauss, „puisque le mythe est la base de toutcs les religions „eonnues.quot;
Laeordaire lui répond : „Je le nie. Le mythe est „la base des religions de i\'antiquité, sauf le mosaïstne, „paree (pie tous les cultes plongeaient leur racine „dans une tradition dont Teeriture n\'avait point ar-„rêté les ombres et prévenu les écarts. Mais, l\'écriture „venue, les faux cultes eux rnêmes, tels que celui de „Mahomet, ont pris une eonsistanee historique qui „les sépare manifestement des sacerdoces et des dograes „corrompus de I\'antiquité. La diftérence saute aux „yeux. C\'est pourquoi, nous ciirètiens, et vous qui „combaltez le Christianisme, il ne vous viendra pas „même a l\'esprit de combattre Mahomet en faisant „de sa personne un mythe et du Ooran un recuuil „mylhi([ue. La force de Técriture, sous l\'empire do „laquelle il a vécu, nous interdit jusqu\'a la pensee „d\'une aussi ehimérique témérité. Nous sommes contrahits d\'avouer qu\'il est un personnage réel, qu\'il a „écrit ou dicté le Coran, organise l\'Islamisme, et „notre seule ressource contre ses prétentions sur nous „est de le traitor d\'imposteur, de lui dire énergiqueraent: „tu as menti. Mais la chose est plus difficile en ce cas, „le succes tout autrement coüteux et voilïi pourqm i „le rationalisme dispute avee tant d\'art au Christ sa „puissante réalité. Quoi qu\'il en soit, l\'analogie qu\'on
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„invoque pour étcndro le uuago du mylhe jusque sur „lui est une analogie sans fondement. Une grande „ligne de demarcation sépare en deux hemispheres „tousles oultes connus, I\'liemisphere mythique et Thé-„misphere réel: celui-la eontient les cultes formés „dans les temps primitifs, sous l\'empire d\'une tradition „mobile; eelui-ci eontient les cultes vrais ou faux que „l\'écriture a en shainés dans une histoire et un dogme „determines. Pour rejeter les premiers, il suffit de leur „opposer leur nature mythique; pour rejeter les seconds, „il faut entrer dans la discussion de leur valeur hia-„torique, intellectuelle, morale et sociale.quot; (1)
On voit maintenant que le mythe appliqué par Strauss a. la vie du Sauveur no fait pas fortune. Je sais bien que, pour échapper au victorieux argument tiré de récriiure, incompatible a vee le mythe, comme ille declare lui-mème, il rejette la composition des Evangiles au deuxième siècle de l\'ère chrétienne, afin de laisser Hotter ainsi dans le vague la vie de TIIomme-Dieu et de donner au mythe le temps de se former; mais eet expedient ne lui réussit pas mieux que toutes ses autres machines, l\'histoire protestant formellement centre cette assertion ehimérique, comme nous le dé-montrerons plus tard.
Toutefois nous ne pouvons nous empêchef de repro-duire ici l\'éloquente et peremptoire réponse que Lacor-daire fait, sur ce point, au sophiste allemand.
„11 est vrai, dit l\'orateur philosophe, qu\'on a con-„testé a Jésus-Christ son caractére scriptural, mais „commentV Paree que, dit-on, il est impossible dVsta-„blir que la publication des Eva\'igiles ait eu lieu avant
Confer. Année 1846. De Jésus-Christ. Confer. 42=.
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„l\'an 150 dc Tére; d\'oïi il suit quo le type du Christ „a ilotlé pendant plus d\'un siècle a la merci do la „tradition. Messieurs, quand je I\'acoorderais! Quand „j\'accorderais qiie nos Evangiles n\'ont point parn „avant l\'an 140! Mais avant 150, lYicriturc existait en „dehors de l\'école chréticnne: olie existait chez les „Juifs, ehoz les Grecs, chez les Romains, sur tont le „théatre oü se débattait la question du Christianisme; „l\'histoire était fondée par la publicité et 1\'immutabilité „des monuments. Avant 150, on annonpait Jésus-Christ „mort et ressnscité dans toutes les synagogues qui „couvraient, et même au dela, la surface du monde „remain ; on l\'annor^ait publiquement dans le palais „des Césars et au prétoire de touw les proconsuls. „Avant 150, j\'ai cité Tacite et Pline le Jeune qui „attestent qu\'il en était ainsi. Ces prédications, ces „tcmoignages, ces discussions, cetto luttc, co sang, „tout était public, était écrit; ee n\'était pas une tradition „morte, livrée aixx chances du temps et de 1\'imaginatioi), „pendant mille ans d\'indifférence et de paix. — Oü „donnait au même moment sa parole et sa vie, et „trois soeiétés ensemble, souverainement intéressées a „ce qui se passait,... la société chrétienne, la société „juive et la société romaine, dont vous circonscrivez „vous-memes a un peu plus d\'un siècle la liinite tra-„ditionnolle. Et quoi! ces Juifs a qui l\'ou dis ait: vous „a,vez tué Jésus-Christl ces princes et ces présidonts „dont on foulait aux pieds les ordres au noir. de „Jésus-Christ; quoi! ])as un d\'eux ne s\'est aperyu qu\'il „s\'agissait d\'un mythe a l\'état de formation V — Nou, „tout le monde était dans le sang, et par conséquent „dans la réalité; tout le monde était dans la cIIscuh-,^ion, et par conséquent dans la force et la gloirc de ,,la publieité, qui est le fondement de toute l\'histoire,
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„Pen imporlo done la dato des Evangiles; car I\'liis-„toiro porto les Evangiles. S\'ils n\'ont paru (jiio cont-„vingt ans après Jésus-Christ, ils vivaient avant do „naitre, ils vivaiont dans la bouche des apotres, dans „le sang des martyrs, dans la haine du mondo, dans „la poitrino de millions d\'homtnes qui confessaient „Jésus-Christ mort et ressuscité. ... Quelle pitié, „Messieurs, quelle faiblosse! Comparer une religion „dont les origines sont aussi publiques et militantcs, „et dont la tradition n\'aurait préeédé 1\'ócriture quo „de eent-vingt ans, — et ces cultes sans liistoire, „piongés pendant deux mille ans dans les eaux mortes „d\'une tradition qui n\'était oonliée a personne — „et pour laquelle personne u\'a jamais donné une „goutte de son sang!quot;
Il\'nous semblo qu\'après dos coups aussi vigoureux, c\'en est fait du mythe allemand. S\'il pouvait avoir eu quelque solidité, il tombe disperse on poussièro sous le poing vigoureux de rorateur catholique. Cetto machine do guerre, construite sur le sol germaniquo par ie libro examen protestant, u\'offre aucun refuge assure aux eunemis du Christianisme.
Deux choses sont prouvées maintenant. La première (|ue le miracle est possible, paree ([ue ie principe panthéiste est faux, et paree que, fut-il vrai, il no Texclut pas esseutiollement: la seconde quo le mythe est impossible, paree quo la divine personne du Christ n\'appartient pas a la tradition, (1) mais a l\'écrituro.
je prcnds évidemmcnl cc mot dans 1c sens mythiquc.
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Strauss et i\'adorable personne du Christ.
liestu a voir maintenant comment Strauss nous montre et nous expli^ue la personne du Christ.
Ecoutons, a ee sujet, Edgar Quinet. 11 connaissait Strauss personnellement, il avait beaueoup étudié le livre de cet esprit dévoyé, et on peut lui croire, lorsqu\'il on résumo la doctrine dans cette sorto de litanie mctaphysique, ainsi qu\'il s\'exprime:
„Le Clirist, dit-il, n\'est pas un individu, mais une „idéé, on plutot un genre, a pavoir l\'humanité. Le „genre humain, voila le dieu fait hommo; voila I\'enfant „de la vierge visible et du père Invisible, c\'est ïi-dire „de la matière et do l\'esprit; voila le sauveur, le „rédcmpteur, rimpcccable; voila celui qui meuit, qui , ressuscite, qui monto au ciel. En croyant a ce Christ, „a sa mort, a sa resurrection, 1\'homme se justifie „devant Dieu.quot;
Comment l\'homme se justifierait-il, puisque, étant un développement de 1\'ldée, c\'est a-dire de Dieu, ii agit toujours divinement ?
.,Je cite ees paroles, continue Quinet, non-sculement „paree qu\'elles résument tout le système de 1\'auteur, „mais aussi parce qu\'elles sont I\'expression la plus „claire de cette apothéose du genre humain a laquollc „nous avons tons concouru plus ou moins depuis „quelques années. Dépouiller ï\'individu pour enrichir „1\'espèco, diminuer I\'liommo pour accroitre l\'humanité, „voila la pentc. On met sur le compte de tons ce ..qu\'on n\'osorait dire de soi. L\'amour-propre est en ..méme temps abattu et déiiié. Cette idéé a une cer
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„taine grandeur titanique qui nous enchante tons. „Cette grandeur cst-elle réelle et nu nous abusons-„nous pas étrangement les uns les autresV Voilïi la ,;(liiestion.quot; (\'•!:)
Cortes, voila la question, si toutefois Ton veut en t\'aire une question.
Mais admirez ici rinconséquence de Strauss. Pour anéantir la divine personne de Jésus-Christ, il invoque le mytho; puis, de ce prétendu mythe, il fait la réalité la plus haxxte, et I\'applique a rhumanité tout entière, pour la déitier. Belle logique! De quoi la sophistique moderne n\'est-elle pas capable!
Mais comment done le peuple s\'est-il obstiné ti no voir ici-bas la divinité que dans la personne du Christ?... La réponse de Strauss est curieuse. Jo traduis. ,,Cetto idéé générale et philosophique de „l\'humanité eonsidérée commo uno manifestation do la „divinité, le peuple de l\'ancien monde ne pouvait se „la représenter que dans la figure concrete d\'un indi-„vidu; le degré de son développement intellectuel no „permettait pas d\'avantage. . . . Mais commo le Dieu „de Platon créa le monde en contemplant l\'idée, ainsi „fit la communauté chrétienne. Lorsque, mue par la „personne et los dostinées de Jésus, olie esquissa l\'image „de son Christ, olie fut influencée, sans qu\'elle s\'cn „doutat, par l\'idée de rhumanité dans son rapport „intimo avec la divinité.quot;
,,C\'est la, commo Strauss en fait aillei.rs la re-,,marque, la vraie conséquence du systéme hégélien ,,et, en général, de la philosophic moderne, dans son .jdéveloppiMticiit de])uis S[)iiiosa.quot;
Ceci, nous le croyotis sans peine et nous 1\'avons
(■:i:) Edg. Quincl. AUcmagne f;l Italic, II. MO.
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exprimé plus d\'uno fois. Maia que la communauté chrétionuc des temps primilifti, apostoli(]ues, ait con(t!U I\'image do son Christ, sans qu\'ello s\'eu doutat, {unhe luusst) sous rinfluenco de l\'idée de riuimanité dans son rapport intime avee la divinité, c\'est la encore un do ces savants paradoxes dont TAllemagne protestante est si prodigue.
II est partaitement admissible, sans doute, qu\'on travaille, sans s\'en apercevoir pour le moment, sous l\'empire d\'une idéé; mais au moins faut-il que cette idee existe en nous, qu\'elle soit connue de nous et que nous en ayons eu conscience. II est évident que sans cela une influence, mème incousciente, est impossible. Or, comment supposer, avec une ombre de raison, que les premiers chrétiens, les apotres, les martyrs, aient eu, aient connu l\'idée panthéiate de l\'humanité dans soa rapport intime avec la divinité ? Comment sans rire faire do to us les disciples immcdiats du Christ autant de disciples d\'Hégel et de Spinosa? Strauss lui-même nous apprend que eette idéé arbitraire et ridicule est la vraie conséquence du panthéisme moderne, dont je viens de nommer los deux coryphées. Et néanmoins il Tattribue aux pro-miers cbrétiens, elle est déjii dans le cerveau des premiers chrétiens, elle y travaille, elle y enfante, a leur insu! cette grande, cette divine image du Christ, qui depuis fut adorée dans Punivers.
Contradiction naïve! rêve incohérent! Ce qui achève la confusion, c\'est quo Strauss a eommeucé par dire que le peuple de l\'ancien monde, n\'ayant pas encore atteint le développement intellectuel nécessaire, no pouvait concevoir cette idéé générale et philosophique de I humanité considérée eommo une manifestation de la divinité. Ainsi, d\'après lui, le
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peuple oliréticn no pouvait avoir cuttc idéé, et cepen-dant il imagiuo son Christ sous 1\'inliuenco do cetto idéé, qui n\'est quo la oonséquence nécessaire du pan-tbéisme moderne 1!! En vérité, cel a a\'appello être logicien !
Faut-il démontrer maintenant l\'impossibilité absolue do eotte conception du docteur allemand ? Je lui op-pose simplement la première phrase du symbolo chrétien, qui n\'a jamais varié depuia les origines du Christianisme jusqu\'a co jour;
Je crois en Dien le Père tout-puissant, créateur du del et de /a ter re, et en Jésus-Christ, son fils unique, Notre Seigneur.
Ou est ici le panthéisme, d\'oü l\'on prétend faire dériver, chez les chrétiens primitifs, le type adorable de l\'Homme Dieu ? Alors comme aujourd\'hui, rion n\'était ])lus contraire a l\'idée juive que le panthéisme. Moïse, dans la öenèse, glorific le Dieu créateur du ciel et de la terre. In principio creavit Deus cailum et terrain. Telle est la premiere phrase de son Penta-teaque Est-ce la le Dieu-monde, le Dieu-humanité do Spinosa et d\'Hégel! C\'est Dieu créant le monde, c\'est Dieu créant 1\'homme a son image et a sa res semblance. II est inutile d\'insister, rien n\'est plus clair. Or les apotres, los premiers chrétiens, juifs en grande partie, tous n\'ont jamais adoré que le Dieu créateur du ciul et de la terre, le Dieu do 1\'Evangile comme celui de la Genese. C\'cst la un fait patent, indubitable.
Done vouloir attribuer 1\'origine du type divin de Jé.sus-Ohrist, anno idéé panthéiste, et de plus ineons-ciento d\'elle-iiMjine dans la tête des apotres et do lours disciples, c\'est, outre le ridicule que nous avons signalé, ignorei la première phrase de leur symbolo.
D\'oü vicnt done le typo sublime, incomparable de rHomme UieuV
Un docteur juif, le eélèbre Drach, dont la conver sion au Catholieisme a fait tant de bruit dans la première moitié de ee siècle^ prouvo, dans son savant ouvrage intitule ; Harmonies rntrc VEglise et la Synagogue, que c\'était une doctrine secrete chez les Juifs, une tradition venue du Sinaï et gardée par les Anciens du peuple, que le Messie a venir serait un Homme-Dieu. Les preuves qu\'il en donne sont multiples et convaincantes ; elles Jettent un grand jour sur certains passages des Evangiles. Co n\'est pas toutefois par ce coté que nous prenons la question, quelque lumineux qu\'il soit. Nous affirmons que ce type de 1\'Homtne-Dieu, type né et apparu cliez les Juifs de la Palestine et porté depuis aux quatre coins du monde, ne peut devoir son existence qu\'a lui-mème.
Pourquoi ?
Paree que les pauvres pêcheurs du lac de Gralilée qui l\'ont prêché et annoncé, n\'étaient pas capables do l\'inventer. J\'ai déjk touché eet argument, en re-futant Ie Kantisme, argument auquel J. J. Rousseau ne résistait pas. Cependant ce n\'est pas cette preuve (jue jo veux faire valoir.
Je dis quo rien n\'était plus opposé a 1\'idée que les Juifs, en général, se formaiont de Dicu, que celle d\'un Dieu-Hnmme. lis ne concevaient Dion que comme un pur esprit, un être essentiellement imma-tériel, immortel, infini. De la l\'horreur que leur in-spiraient les dieux païens. De la qu\'il y avait entre eux et les autres pouples livrés au culte des faux dieux, un veritable mur de séparation. Do la leur aversion pour toute imago de la divinité. Non facies tibi sculp tile, leur avait dit Jehova. „Vous ne ferez
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point d\'imagc sculptée,quot; do pour de ravalei Dieu a la mesuro humaino. lis no conn lissaient done, ils n\'adoraient que Jéhova, 1c Dieu unique, uiajestueux et terrible, qui avait rcmpli lour histoire de prodiges inoui\'s, de morvcilles sans nombie. . . .
D\'ou peut done venir eette conception si nouvelle, si contraire aux idees juives recues, cette idee d\'un DieuHommo, laquelle surgit duis la Palestine? II est évident, ce nous semble, qu\'elle ne peut venir que d\'ollc-mëme, de sa réalité extrinsèque , de sa pnissanee iiistorique irrésistible: elle s\'est imposée avee éclat, avee une énergie dissipant toutes les ignorances, tous les préjugés.
Ainsi, on ne peut en douter, la conception de Strauss qxai attriliue a la première eommunauté ehré-tienne l\'invention de la personne théandrique du Christ, est aussi contraire aux doctrines qu\'aux faits ; elle n\'est qu\'un rêve de son imagination.
Examinons maintenant comment, selon lui, la com munauté chrétienne a élaboré dans ses détails le mythe de la personne du Dieu-Homme.
Cette personne du Christ, la plus originale de 1 histoire, n\'est aux yeux de ce romancier qu\'un pla-giat.. . Elle a été modelée sur différents types de 1\'Ancien Testament, même sur quelques types paiens. Ainsi, le Christ ebange-t il l\'eau en vin aux noces de Cana, e\'est une imitation de Moïse qui change l\'eau du Nil en sang, d\'Eliséo qui rend potable une eau malsaine; s\'entretient il avee la Samaritaine sur le bord dn puits de Jacob , e\'est une imitation d\'Eliézer dans sa rencontre avee Rebecca ; guérit il les malades , ressuseite t-il des morts ) e\'est une imitation des pro-phètes qui ont guéri des malades et ressuscité des morts.
Voyons comment il expliquc la scène grandiose de la Transfiguration.
„L\'idée do lumière est idontifiée ehez les Hébrenx avec celle de majesté suprème. La lumière est le vê-tement de Jehova, la parure des anges, l\'auréole dos saints. Le visage de Moïse resplendissait d\'un éolat oéleste. Le grand législateur fut aussi tranfisguré (??) sur la montagno du Sinaï et pénétra dans la nuée miraculeuse. L\'aneienue Eglise dovait done parer le front du Sauveur du nimbe éblouissant que les antiques légendes (!) donnent aux prophètos et aux messagers de rEtornel, roproduire daus la vie de Jésus le privilege accordé a Moïse, l\'exagérer même ne fut-ee (jue passagèrement, et lui attribuer, au lieu d\'une face resplendissante qu\'on pouvait couvrir avec un drap (!), un éclat rayonnant qui se répandait même sur ses vêtements. Platon aussi, dans le Banquet, glorifio son Socrate dans un certain sens, e\'est-a-dire qu\'il oompose par una voie naturelle et d\'une fagon comique, un groupe semblable a celui que les Evan-gélistes ont composé ici par voie surnaturelle et d\'une facjon tragique (?). Après un banquet, oü le vin fut prodigué, Socrate reste soul éveillé au milieu de scs amis qui donnent autour de lui; de même dans nos Evangiles, les apótres dorment (!) autour du Seigneur. Deux grandes figures veillent seules avec Socrate, oe sont le poète tragique et le poète comique, oui formaient les deux elements de l\'ancienne vie grecque, elements que Socrate réunissait en lui de la même facon. (!!!) Jésus s\'entretient avec le législateur et le prophéte, qui formaient les deux colonnes de la vie de 1\'Ancien Testament, et que Jésus renformait en lui et avec plus de puissance. Enfin dans Platon, Agatiion et Aristophane s\'cndorment a leur tour, et
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Socrate deraeure maïtre cln champ lie bataille; tie memo clans l\'Evaugile, Moïse et Elie disparaisent finalement, et les apótres no voient plus quo Jésus.quot;
Voila un cxomplo do la formation du mythe évan-géliquo; voila commout les apotres ot les disciples ont compose les miraclos du Christ. Socrato et Platon, Aristopbane memo et Agatlion lour ont servi de modèles, sans comptex■ Moïso et tous los autres. L\'ima-gination de Strauss qui voit tout ce travail dans Timagiiiatioii de Pierre, Jacques et Jean, est, certes, trés-fertile on rapprochements de touto sorto. Mai-heureusemeut touto base solide, scientifique, manque ici entièrement. et ce reve relatant un autre rève se dissipe au grand jour de I\'histoire.
Ne disons rion do cette orgie grecque, comparée a la Transfiguration du Sauveur: e\'est triste!
Que pensent les amis memos Jo Strauss de cette manière de raisonner, si toutefois e\'est la raisonner ? Edgar Ouinot, qu\'on ne pout soupQonner de bieu-voillance pour les doctrines catholiques, I\'ami du doc-tour allemand, profeste néanmoins énergiquement con-tre cette fa^on arbritraire et sotte d\'oxpliquer l\'origine dos taits évangéliques.
„L\'auteur, dit-il, substitue a la simplicité des „Ecritures uue abstraction qui me aomble répugner „étrangemont a leur génie. Ainsi la rencontre do „Jésus et do la amaritaine le renvoie naturellement „a celle d\'Eüézer et de Rebecca, do Jacob ot do lia-„cliol. La aamaritaine au bord du puits est remblêmo „d\'un peuple impur quia rompu Palliance avee Jéhova. „Le dialogue tout entier n\'est que la figure des re-„lationa des premiers chrétiens avec lea samaritains. „Mais commo l\'auteur nie ([ue cea relations aient ja-„mais existé en eftet, il no nousreste ([ue le symbole.
„la figure d\'un rêve, l\'ombre (Tune ombre. Ici le sol „manque sous les pas. De bonne foi, ees abstractions „redigées eu légendes ne sont elles pas fout le contraire de l\'esprit des Evangiles ? L\'auteur est ici „dans les theories modernes, dans lasyntbése de Hé-„gel. 11 est dans le XlXe siècle, non dans le premier.
„Ce qui ne peut manquer de frapper ceux qui en-„treront plus avant dans eet examen, e\'est qu\'au point „de vuo de l\'auteur, le Cbristianisme serait un effet „sans cause. Comment cette figure dépouillée du Christ, „ombie errante dont il ne reste aucun vestige appré „ciable, larve errante dans la tradition, auiait-elle „dominé tous les temps qui l\'ont suivie ? Je vois Funivors „moral ébranlé, mais le premier moteur m\'écbappe. Si „dans le Nouveau-Testament il n\'y a point de spon-„tanéité, d\'oü est sorti la vie? Le monde civilisé serait-„il né d\'un plagiat
„Quoi, cette incomparable originalité du Christ ne „serait qu\'une pcrpétuelle imitation du passé, et Ie „personnago le plus neuf de l\'liistoire aurait été pe:.--„pétuellement a se former, ou, comme quelques per-j.sonnes le disent aujourd\'hui, a se d\'après les fi-
„gures des anciens prophètes!.. . .A ccepterons-nous, „pour tout expliquer, la tradition populaire, c\'est-a dirc „le mélange le plus confus quo 1\'histoire ait jamais „laissé paraitre, un chaos d\'Hebreux, de Grrecs, d\'E-„gyptiens, de Remains? Dirons-nous que celte vague „multitude, oubliant les différenccs d\'origines, de croy-„ances, ^\'institutions, s\'est soudainement réunie en un „seul esprit] pour inventer le même ideal, pour créer „do rien et rendre palpable a tout le genre humain „lo caractère qui tranche le micux avec le passé et , dans lequel on découvre l\'unité la plus manifeste ? „On avouera au moins que voila le plus étrange mi-
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„raclo dont on ait entendu parler, et que l\'eau chan-„gée en vin n\'est rien aupres de celui-laquot; (*)
Cast done ainsi que s\'écroule l\'hypothèse de la formation dii mythe évangélique, sous les coups, jus-tement et üèrement appliqués, d\'un ami du doeteur allemand.
Une dernière réflexion. A-t-il existé jamais une société qui, ayant aimé et admire un liomme, en ait fait un mythe, e\'est-a-dire nn second peramp;onnage pu-rement imaginaire, poétique, chimérique ; qui ait fait de oe mythe le sujet de ses prédications dans le monde entier, qui ait fait accepter et adorer ce mythe par ses contemporains, qui lui ait suscité des milliers et millions d\'apotres, d\'adhérenis, de disciples, qui ait fait reculer devant ce mythe le Judaïsme et le Paganisme, et qui, dans la grande et épouvantable lutte par laquelle s\'ouvrit cette ére nouvelle et chrétienne, ne cessa de donner pour lui jusqu\'a la dernière
goutte de son sang ?.....Mais, ce qui met le comhle
au prodige, e\'est que tout le monde est resté aveugle sur ce mythe, personne ne l\'a découvert ; tout le monde l\'a accepté, vénéré, tout le monde lui a rendu des honneurs divins, le Juif comme le païen, l\'Asie comme l\'Europe, le savant comme l\'ignorant, Antiochc comme Jérusalem, Ephèse comme Antioche, Athènes comme Ephèse, Corinthe et Rome comme Athènes !
Eh bien ! l\'histoire declare que cela ne s\'est jamais vu ; la raison declare que cela est impossible, 11 est de ces savantes absurditéa qu\'on peut toucher du doigt, et ici nous en touchons une .... Chose éton-nante ! Ce qui ne s\'est jamais vu nullc part, ce qui est impossible et absarbe en soi, on l\'affirme cyni-
Edg. Quinet. AUemngne et Italië, T. II. Voyez aussi Chassay: Jésus, lumière du monde. La Transfiguration T. JI.
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(juement du Christianisme, on 1\'érige en fait, en vérité. Evidemment, dans eet immense succès du Christianisme, le mythe se détruit lui-même, et le miracle) (ju\'il devait supprimer, revient avec force et se pose rayonnant et invincible devant la raison et devant l\'histoire.
Mais voyons encore. La lumière do ce mytheadis-sipé les ténèbres do la barbarie; son influence a exeité, développé, perfectionné le génie des sciences et des arts ; il a soulevé la pensée des Augustins, des Thomas, des Pascal ; il anima la parole des Chrysos-tóme et des Bossuet; il guida le pinceau des Raphael, inspira les accords des Palestrina et lanca Colomb a la découverte d\'un nouveau monde : bref, il créa une terre nouvelle, une humanité nouvelle qu\'il orna do splendeurs et de merveilles sans nombre.—
Mais ce qui est plus étonnant encore, ce qui est le comble du comble, s\'il est permis de le dire, e\'est que le prétendu mythe chrétien, après deux mille ans d\'existence, de triomphe, durccncore: la fausse science ne peut le vaincre, la fausso politique ne peut le briser: il est monté sur los échafauds du XVIlIe siècle, comme il monta sur les büchers dulr; on l\'a noyé dans le sang, on l\'a carbonisé dans les flammes, et il vit, et il n\'a rien perdu de sa force. II a balayó les mythes antiques do la Grèce et de Rome, le vieux Zeus, le bel Apollon, 1\'invincible Hercule et tous les dieux, défendus cependant par toute la puissance des Césars; et depuis, d\'autres Césars étant survenus, ennemis comme les premiers, il a déployé la même énergie et toujours chanté la même victoire.
Quel mythe et quel destin !
II a toujours eu pour amis, pour serviteurs, pour culorateurs les meilleurs d\'entre les hommes, ceux que
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leur perfection intellectuellc et morale placa au premier rang, les génies et les saints, tons eeux qui veulent vivre sans tache ici-bas ou secouer le joug des passions mauvaises; en un mut, la portion la plus pure, la plus saine de l\'humanité en a fait toujours l\'objet de son eulte et de son amour, tandis que ses ennemis, ses transfuges, ses persécuteurs portent le stygmate de l\'avilissement; e\'est, dans les coaelies in-férieures de la sooiété, la tourbe des mauvais sujets, ce sont, plus haut et prés du trone ou sur le trone, les hommes sensuels qui n\'adorent que la richesse et la volupté, qui saciifient leur conscience a leur ambition, les contempteurs\'de lavertu, les champions de la morale indépendante, les parvenus, possesseurs de fortunes seandaleuses, les hommes dc l\'arbitraire et de la violence, les tyranneaux et les tyrans, enfin la partie la plus souillée, la plus dégradée de 1\'espèce humaine....
Encore une fois, quel mythe et quel destin !
Mais qui ne voit que devant ces faits éclatants, uniques dans 1\'histoire, il no reste pas une ombre dc ce pauvre mythe, et qu\'on ne peut prononeer ce mot en face du Christianisme sans se mettre au ban de la raison et du sens commun.
C\'est avee inflniment de raison que, dès le début do cette grande controverse, on objecta a Strauss; si la communauté chrétienne a créé, par le mythe, son Christ miraculeux, qui done a créé la communauté chrétienne, puisqu\'elle n\'était chrétienne que par sa foi en ce mème Christ? N\'était elle done pas devenue chrétienne dans sa pleine liberté et en pleine eon-naissance de cause, de juive et de païenne qu\'elle était auparavant? N\'est-ce pas un véritable cercle vicieux ? D\'un coté la communauté chrétienne crée le mythe, et d\'un autre coté le mythe crée la commu
nauté chrétienne. Comment sortir de cette contradiction ?
On disait encore a notre docteur; raontrez dans l\'histoire nn mythe qui ait créé qnoi que ce soit. Le röle du mythe dans la vie du genre humain est par-faitement eonnu; il s\'est toujours attaché a ce qui existait déja soit dans la nature soit dans l\'histoire, comme ehez les Indiens et les Hellenes; mais il n\'a jamais créé quclque chose. Jamais! Quel est done ce mythe singulier, ce prétendu mythe chrétien qui boule-verse et ren verse un monde pour en établir un tout nouveau ? Peut-on concevoir une plus grande ineom-patibilité que celle d\'une telle eause fivec un tel efïet ?
Au reste, 1\'époque oü iurent écrits les Evangiles, époque éminemment historique; leur caractère, qui porte l\'empreinte visible de faits absolument authen-tiques, ne pouvant avoir été déposés que par des contemporains (1); le peu de temps qui, même d\'après Strauss, s\'écoula entre la réalité des évènements et leur enrégistrement par l\'écriture, tandis (jue le mythe ,en général a besoin de] plusieurs siècles pour se former, et encore a dos époques sans écriture comme sans histoire; l\'oppogition formelle des écrits évangé liques avee 1\'esprit des compositions juives de ce temps; toutes ces raisons et d\'autres encore, présentées victorieusement, par Hug, Tholuck et Ullmann, dés 1\'apparition de la Vie de Jésus, montrèrent tons les yeux le pen do consistanco, ou plutót l\'inanité de Thy-pothése mythique imaginée par Strauss.
Ce qui frappait snrtout ses adversaires et ce qui est, en effet, surprenant, c\'est 1\'explication qu\'il pré-
Voyez sur cette matière les belles conferences de Mgr. Meignan dans son ouvrage; l es Evangiles et la critique au XIXe siècle.
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tend donner du miracle de la Résurrection; elle n\'a pas memo un air de vraisemblance. 11 rcjette I\'hypo-thèse rationaliste affirmant que la mort de Jésus ne fut que simulée, et se réfugié dans rhypothèse des msions. Tous les disciples de concert ont pris, en mêtne temps, pour des apparitions léelles du Sauveur, ce qui n\'était que des hallucinations de leurs sens pro-fondément troublés et des fantömes de leur imagina tion. — Mais, outre l\'arbitraire et I\'impossibilite in-trinsèque d\'une telle affirmation, il y a un document, dont aucune critique n\'ose nier la parfaite authenti-cité, la première Epitre aux Corinthiens. St. Paul y écrit au 15« chapitre: „Mes frères, je vous ai donné „la doctrine que j\'ai recue, a savoir que le Christ est „mort pour nos pécliés, conformément aux Ecritures ; „qu\'il a étó cnseveli et qu\'il est ressuscité le troisième „jour, selon ces mêmes Ecritures; qu\'il s\'est fait voir „a Pierre, et après, aux Onze; qu\'ensuite il a été „vu de plus do cinq cents frères a la fois, dont quelques-„uns sont raorts et dont plusieurs vivent encore au-„jourd\'hui; que, de plus, il s\'est fait voir a Jacques, „puis a tous les apötres; qu\'en dernier lieu enfin il „s\'est montré a moi-même, qui ne suis qu\'un avor-„ton.quot; (3-8)
Comment Strauss explique iesmiracles du Christ
Voila co ([ue les hommes éclairés répondaient a Strauss. . . Cclui-ci ne sut trop comment ramasser sa pauvre hypothese, brisée et broyée par le marteau de la critique. — Comment, du reste, déclarer my-thyques tous les miracles aitribués au Christ? Lui-même avouait (jue c\'ctait impossible. Mais que faire? Comment les expliquer? L\'hypnthèse naturaliste, si
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souvent décriée par lui, devint alors son unique refuge. „La puissance quo le Christ exer^ait sur les „esprits et sur los coeurs, puissance a laquelle se „joignaient peut être quelques rcmèdcs physiques, réa-„lisa des guérisons que nous nous hasardons a éclaircir „par l\'analogie que nous on présente la force magné-,,tique.quot; (1)
On le voit: Strauss „se hasarcle a éclaircirquot;. Ces éolaircissements has ar dés ne sont guère scientifiques: elles ne tranchent rion et laissent toute la difficulté debout. II est impossible du reste qu\'uu homme sin-cére ait pu écrire la phrase suivante:
„Pour toutes les guérisons miraculeuses il y a nn „point auquel nous en pouvons rattacher rintclligence, „savoir, lo pouvoir ascendant el descendant, a des de-„grés incalculables, de l\'esprit sur l\'oi ganisme; et, ce „point de départ posé. je puis me iigurer, comme „possible, une explication pour l\'expulsion des démons, „la guérison des paralytiques, des aveugles ete. ; je „ne voudrais pas même récuser de croire que la puis-„sanco supérieure du génie religieux répanduo dans „1\'organismc soit capable de rallumer, dans un homme „qu\'on tient pour mort, l\'étinci\'lle vitale, alors qu\'ex-„térieurement elle parait éteinte, mals qu\'en réalité „elle jette encore intérieurement et avant son „exsfinction entière, quelques f\'aibles lueurs.quot; (2)
Seiner Macht über die Gemüther, mil welcher vielleicht aucli eine physischc Heilkrafl verblinden war, gelungen Cu ren, die wir uns etwas durch die Analogie der mognetischen Kraft zu verdeutlichen wagen. Streitsehriften. III. Heft.
Voiei cette phrase, vraiment allemande, du sophiste :
Für alle Heilungswunder I)il(Iei einen l\'unkl, um unser Verstandniss daran anzuknüpfen, die in unberechenbaren Graden auf- und absteigende Macht des Geistes über seinen Organismus, imd von hieraus kann ich
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Eésmnons cette pliraséoiogie allemande
11 est impossible de déterminer quelle eat la puissance d\'uu esprit vraiment supérieur sur le corps, sur Torganisme. 11 est done possible quo eette [mia-aance va juaqu\'a guérir des démoniaques, des para-litiques, des avengles, et memo jusqu\'a rappeler a la vie eeixx qui, tout en paraissant morts, conservent néanmoins encore une étincelle de vie. Done il se peut (jue les soi-disant miracles de Jésus n\'aient eu d\'autre principe.
U faut l\'avouer, c\'est la une manière burlesque de raisonner. Raiaonner c\'est démontrer une propositie;! incertaine par une proposition certaine, en vertu du lieu intime qui existe entre elles. Mais dans Ie raisonnement do Strauss tout est douteux, vague, incertain: les pré-miases ct la conclusion, 11 se déclare done lui-méme im-puissant a élever une démonstration claire et peremptoire centre lea miracles du Christ. Nulle part, on effet) on ne saurait la trouver dans son livre. 11 marelie au doute par le doute, pour ébranler la conviction des es-prils faibles, qui ne savent analyser ses pauvres arguments.
Que dirons- noua, que diront tons les homines sonsés de cet esprit supérieur que Strauss suppose être capable de guérir des ]iara]ytiques, dos aveugles, do ressusciter des morts ou ceux qui passent pour tels? Quel est done ce Génie religieux dont il parlo, et a qui il atiribue cette influence étonnante, incompréhonsiblo?
nicht allein fiir die Demonen-austrcibung, sondern auch fiir die Ilei-Uing GelHhmtei\', lilindcr u. s. w., cine mögliche EiklSrung denken ; ja selbst dessen wiirde ich micli nicht schlechlhin weigeren, zu glauben, dass die auch in seinen Organismus ausgegossene höhcre Kraft des reli-giösen Genius den iiusserlich erloschcnen. nur im Inneren nocli vnr dem giinzlichen Verschwinden schwach fortglimmcnden Lebensfunken im TodgeglauLten wieder anzufachen im Standc sei.
Un éerivain qui suj)pose, qui accorde gratuitement a l\'esprit de l\'liomme une force, une action aus.si extraordinaire, aussi évidemment au-dessus do la capacitó humaine, est-il de bonne foi? A-t il écrit ces lignes sérieusement et sans rire? Je ne le crois pas. Con\'est pas possible 1 Je no sache pas qu\'on puisse mieux étaler au grand jour Tirapiiissance oü Ton est de trouver des armes vraiment respectables et dangereu-ses contre les miracles du Christ, que de produire des insanités pareilles.
Cependant l\'esprit bypothétique de Strauss va eber-cber dans l\'histoire moderne du Cbristianismo des phénomènes que l\'on appelle miraculeux, dit-il, paree qu\'ils vont au dela dos phénomènes ordinaires, accon-tumés.
„Souvenez-vous seulement des visionnaires qu\'on „rencontrait parmi les camisards ct des miracles „opérés au tombeau du saint (!) diacre Paris.quot; (*)
Eh bienl une cause qu\'on défend avec de tels exemples et dans de tels termes, est, selon moi, une cause perdue. II y a eu, en France, en 1727, le diacre Pails, mais il n\'y a point eu de saint de ce nom. Donner au janséniste révolté contre i\'Eglise et le Pontife remain, au janséniste q\\xi passa jusqu\'k deux années entiéres sans communier, le titre de saint, e\'ast être bien généreux! Traiter de miracles lee convulsions indécentes et burlesques d\'une centaine d\'hommes et de lemmes fanatisésj appeler miracles quelques supercheries, quelques jongleries de la secte, dont les autorités religieiises et civiles ont aussitot
(1) Ich errinnere nur an die Visioniire unter den camisarden, an die Wunder am Giabe des heiligen (!) Paris,
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fait justice, dénote un esprit pen au courant de l\'his-toire ou enclin a tromper sciemment ses lecteurs. Disons-] e sans détour: tout cela est indigne et hon teux! Cette manière de discuter, dont aucun homme instruit ne peut-être dupe, devrait répugner a un écrivain qui porte Ie titre de docteur.
Au surplus, comment rappeler dans une controverse aussi haute, aussi sérieuse, l\'exemple des camisards ! Tout Ie monde connait la triste et ridicule histoire de ces sectaires impurs et extravagants qui se croyaient prophètes et qui, en se soufHant dans la bouche, se communiquaient le Saint-Esprit!!! C\'était dans les Cévennes, en Dauphiné, au commencement du XVIIlc siècle. Troupe lanatique, violente et fé-roce, ces huguenots, centre lesquels le gouvernement francais dut faire intervenir la force armée, couraient les campagnes, brulaient et pillaient les églises, mas-sacraient les curés et éventraient les femmes. Ils égorgèrent, en 1704 environ quatre mille catholiques et quatre vingts prêtres. Qu\'on lise la lettre pastorale de Fléchier, l\'éloquent évèque de Nimes, lettre dans laquelle ce témoin, ce contemporain expose et flétrit, comme ils le méritent, les abominables exces de ces cruels et impurs disciples de la réforme.
C\'est done la, c\'est tlans les Cévennes auprès des camisards, c\'est au cimitière do St. Médard a Paris, sur la tombe d\'un diacre janséniste, qu\'en désespoirde cause, le critique allemand, l\'auteur de la Vie de Jéms, va se réfugier. C\'est Ik qu\'il pretend trouver des tails qui soutiennent la comparaison avec les miracles du Christ! II faut avoir lu le texte memo de Strauss pour y croire. Nous lerépétons: tout cela est indigne et honteux !
Continuous de citer,
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„Ces phénomènes ont, en partie, une ressemblance „avoc ceux du magnétisme animal, de mêmo qne les „phénomènos démoniaques du Nouveau Testament ac-„cuseut une ressemblance avee les possédés de date „plus récente qu\'on a pu étudier.quot; (1)
Strauss observe ensuite que, dans tous ces cas, deux choses attirent surtout l\'attention, d\'abord la vision, le don da clairvoyance, la faculté de voir même a des distances extraordinaires ; ensuite une puissance d\'action considérablement augmentée, tant de l\'amc sur le corps quo d\'un individu sur 1\'organisme morbide d\'un autre. Après cette observation il arrive a sa conclusion :
„C\'est done de cette maniêre que los guérisons des „Jésus, surtout celles des possédés et des paralytiques, „entrent dans lo domainc des faits d\'ailleurs connus ; „et mème cë qu\'on ne peut aussi directement atteindre „par des analogies, comme la guérison des lépreux, „d\'un aveugle-né, on peut néanmoins, en concluant a „minori ad majus, le rendre croyable en quelque ma-„nière, puisque, la possibilité des guérisons plus fa-„ciles, dans un état d\'oxaltation moins forte, étant „donnée, on comprend celle des autres, plus difïiciles, „dans l\'état d\'une exaltation incomparablement plus „intense, telle qu\'elle existait au temps de Jésusquot; (2)
Zum Theil haben diese VoiTalle Aehnlichkeit mit den Krscheinun-gen des thierischen Magnetismus, Mie die demonischea des Neuen Testaments mit den neuerlich beobachteten Besessenen.
liiermit riicken die Heilungen Jesu, besonders die von Besesse-nen, Gelahmten in das Gebiet des auch sonst Geschehenen ein, und nuch, was nicht so unmittclbar durch Analogiën zu belegen ist, v/ie die Heilung der Aussatziger, cines Blindgeborenen, lasst sich durch den Schluss a minori ad majus in der Art glaublich machen^ dass, wenn auch bei einer verhaltnismassiger minder bedeuienden Aufregung jenes Leichtere, so bei der ohne vergleichung grösserer zu Jesu Zeit, wohl auch dieses Schwehere möglich ware. A. a. O. Ill, S. 88.
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Conclusion générale : los miracles du Christ ou les faits qu\'on tient pour tels, n\'ont d\'autre cause que la puissance magnétiqne extraordinaire, exceptionnelle dont il était doué. Jésus a été hu magnétiseur liors ligno! — Mais les morts qu\'il a ressuscités ? Strauss s\'en est déja débarrassé : les morts, nous a-t-il dit, n\'étaient point morts en réalité, mais seulement en apparence ; la vie était encore latente en eux. Nous savons en oulre que la mort et la résurrection do Jésus ne lui content pas un argument de plus,
Concoit on cepend-ant qu\'un homrno qui ne voit qu\'un mythe dans la vie miraculeuse du Christ, se donne ensuite tant do peine pour expliquer les miracles, alors qu\'il s\'est tant moqué de co mêmo procédé naturaliste, en combattant Paulus et sou écolo ? Mais faisons-lui grace de cctte nouvelle contradiction.
Jésus un magnétiseur! Cela s\'écrit dans cetto Al-lemagne oü la science prétend remplacer la foi, disons plutót, oü lo vertigo des esprits, dans le domaine re-ligieux, est a son comble ! Quel magnétiseur 1 En vit-on ianiais de pareil? 11 n\'est plus depuis prés de dix-neuf siècles, et son courant magnétique n\'est pas épuisé ; il continuo a s\'emparer des amos. Strauss lui même a toute la peine du monde a se défondre contrc son influence, qu\'il subit enco.ro malgré lui. C)n ne peut on disconvenir : „fluidequot; merveillcux sort de cbacunc de ses paroles, de chacun de ses actes, de chacune do ses soufFrances, de sa croix, de son sépulcrc, de son pieux souvenir ... Ce „fluidequot; divin lui a suscité deux cent millions d\'adorateurs, et des millions d\'ames qui ne cherchent d\'autre honncur que du lo suivre, d\'autre béatitude quo de l\'aimer, d\'autre richcssc que de ie posséder. Quol magnétisme quo celui la ! La puissance lt;lc ce cnuraut produit d\'autres types que quelquos
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aomnambules ! Et cela dans 1\'univers entier, partout, et en inême temps, et sans cesse !
Qu\'il faut plaindre les hommes victimes de la tansse science; les hommes qu\'elle aveugle a ce degré, comme nous le voyons dans notre pauvre docteur! lis redou-tent le miracle, ils le refoulent loin d\'eux, et ils in-ventent des hypotheses qui, tout en étant fausses, ridicules, palpablement absurdes, ramènent le miracle par leur faussoté, leur ridicule, leur absurdité mêrne !
C\'est le chatiment providentiel de la ftiusse science: elle se perce de ses propres traits. —
Ce que Strauss admire en Jésus-Christ.
Voyons maintenent comment Strauss no sait se dé-fendre de l\'influence de Celui qu\'il bl isphème si pi-toyablement.
„Jésus est pour moi aussi, dit-il, la personnalité la „plus grande que nous montre l\'histoire : (1) son point „de vue, au sommet le plus élévé do la conscience „religieuse, son sens humain si pur et son originalité „se révélèrent par des discours aussi sublimes qu\'in-„structifs et pleins de doctrine.quot; (2)
Dans ces paroles se traduisent l\'admiration et la lutte, la vérité et 1\'erreur; mais on y sent „le üuidequot;. Ecoutons encore.
„Comme Homère, Sophocle et Raphael étaieut des „génies artistiques, ainsi Jésus est, sous le rapport „religieux, une personnalité supérieurement douée: „la critique, qui dans son appréciation accorde au
Jesus ist audi mir die grösste l\'ersönlichkeit, welche die Geschichte uufzuweisen hat.
(»*) A. a. O. s. 153.
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„domaine religieux le premier rang, assigne pareil-„lement la première place aux héros de ce domaine, „préférablement a tous les autres; oui, elle regarde „même coinme possible la demonstration que désormais „pour tous les siècles a venir, personne ne parviendra a „s\'élever au-dessus du Christ dans la sphere religieuse, „c\'est-a-dire dans la plus haute de toutes les „sphères.quot; (*)
Constatons, cncore dans ces lignes, la présence du „fluidequot;, mais disons plutot la présence de cette vertu seci\'ète, dont parle l\'Evangile, vertu qui sort du souvenir même du Christ, comme autrefois de sa personne. Strauss n\'a pas écrit tout ce qu\'il a pensé et senti sous ce rapport.
Passons-lui cette étrangeté d\'élever a jamais le Fils de l\'homme au-dessus de tous les enfants des hommes, et de lui trouver cependant un terme de comparaison avee deux poètes et uu peintre, beaux génies, sans doute, mais qu\'il place lui même bien au-dessous de Jésus et dans une sphere bien inférieure.
II avoue encore „qu au point do vue religieux, „Jésus-Christ est ce que nous r pouvons connaitre et „imaginer de plus sublime.quot;
Cependant, il faut en convenir, ce jugement qui fait de Jésus une personnalité a jamais incomparable, a jamais unique, est très-difficiloment a coneilier avee le mythe. S\'il n\'est qu\'un homrne, après tout, pour-quoi ne serait il jamais surpassé V Pourquoi la sphere leligieuse ne produirait-elie pas un jour son égal ou meme, qui sait f un personnaü.e jjlus admirable encore ? L inconséquence est flagrante. Mais Strauss quot; était sous l\'influence du „fluidequot;, en écrivant ces phrases:
(*) Ibid. s. 100.
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il avait oublié lo mythe, et sans qu\'il s\'en rendit compte, il glorifiait le Fils de Dieu dans le Fils de riiomme. Comment \\iii magnétiseur et, en définitive, un jongleur pourrait-il monter si haut f
Poursuivons cependant nos citations ; nous revien-drons après a la puissance magnétique attribuée au Sauveur.
, Le seul culte qui reste aux hommes inatruits de „notre temps, dans la décadencc religieuse dont nons „sommes témoins. c\'est le culte du Génie. Or le „Christ aussi est un Grénie ; il prend part aux hon-„neurs que nous consacrons aux grands esprits, par „lesquels le Père do tous les esprits se manifeste „aux hommes.
„Veut-on découvrir le caractère du Génie dans „l\'harmonie dos forces de l\'ame,..., il faudra dire que „dans aucau hommo cette harmonie n\'exista aussi „pai\'faite ([ue dans l\'ame incomparablement belle de „Jésus. — Reconnatt-on le Génie a une grande idéé qui „domiue Ia vie tout entière, pour en inspirer les pen-„sées, les discours, les actions; en qui trouvera-t-on „une idéo plus grande jointe a uue aetivité plus dé-„vorante et a une immolation plus sublime qu\'en „Jésus ? — Croit on que le Génie se montre dans la „puissance avec laquelle il agit sur ceux qui l\'entouro.nt, „soit pour les attirer avec une force en quelque sorte „magnétique, soit, d\'un autre coté, pour susciter des „contradictions, semblable au soleil qui, par l\'éclat „de ses rayons, tire d\'un sol marécageux les noires „vapeurs dont le nuage voudrait l\'ofFusquer ; jamais „personne n\'a provoqué dans Fame do ses contemporains, „los explosions de 1\'amour et do la haine autant quo
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„Jésus. — Enfin s\'il faut troiiver la preuve la plus cer-„taine du véritablc Génie dans 1\'influence qu\'il exerco „sur la postérité, quel liomme done a fondé une „oeuvre qui ait répandu sur tant d\'hommes et de na-„tions, pendant le cours de tant de siècles, des ri-„chesses plus véritables et un bonheur plus réel que „l\'ceuvre qui porte le nom de Jésus-Christ ?quot; . ..
„Ainsi eomme l\'humanité ne sera jamais sans la „religion, de menie elle no sera jamais sans le Christ; „car vouloir être religieux sans le Christ, ce serait „autant que de vouloir jouir de la poésie sans Sha „kespeare. Or ce Christ, étant inseparable do la reli-„gion prise dans sa conception la plus augusto, „est uiSTOKiQUE, il ii\'est point mythique ni un simple „symbole, mais un individu .. . Cependant, si le Christ „nous reste, s\'il nous reste en lui, au point de vue „religieux, ce qu\'il nous est donné de connaitre et de „conccvoir de plus parfait, si enfin lorsqu\'il est ab-„sent de la conscience, la vraie piété n\'est plus „qu\'une chimère; il faut avouer dés lors qu\'en lui „nous reste aussi l\'essence même du Christianisme.quot; (1)
A part quelques hypocrisies, ces belles paroles sont è, recueillir sous la plume de Strauss. Le Christ est historique, est un individu, est ressence, même du
So wenig also die Menschheit jemals ohne Religion sein vviid, so \'.venig wird sie ohne Christum sein j denn Religion haben wollen ohne Christum, wrire nicht minder widersinnig, als der Poüsie sieh er-freuen wollen ohne Shakespaere. Und dieser Christus sofern er unzer-trennlich ist von der höchsten Gestaltuog der Religion, ist ein his fori-scher^ kein rnythischcr^ ein Individuiim, kein blosscs Symbol, Bleibt uns aber Christus, und bleibt er uns als das höchste was wir in religiöser He-ïiehung kennen und zu denken vermogen, als dasjenige ohne dessen Gegenwart im Gemüthe keine volkommene Frömmigkcit möglich ist, nun so bleibt uns in ihm wohl das Wesentliche des Christenthums.
Vergangliches und Üleiben des. II II.
Christianisme. Le mythe est tenu prudemment en réserve. II lo fallait bien. La chaire de théologie a Zurich était en perspective, et, eomme Strauss n\'y pouvait monter affublé de son mythe, il devait 1\'at-ténuer et le rendre a peine visible, pour avoir la (ihance de réussir. Devant un cas aussi pratique, notre docteur, épris et subjugué, rendit au Christ d\'écla-tanta hommages, qui lui valurent une chaire et un traitement.
Strauss et Ie magnétisme animal.
Mais si le Christ est tel qu\'il l\'a dépeint, comment ses actes miraculeux peuvent-ils faire penser avix impures extravagances des camisards et aux jongleries bouftonnes qui eurent lieu sur la tombe du diacre Paris ? Voila ce qui est incompréhensible. Comment vouloir trouver pour les prodiges opérés par le Fils de la Vierge, un terme de comparaison dans le magné ■ tisme\'? S\'il est si grand, peut-il avoir été si petit?
Eevenons un moment a cette misérable hypothese.
Que le fluide nerveux, qu\'on a depuis nommé magné tisme animal, ait eu sa part dans les convulsionnaires du cimetiére de St. Médard et les fanatiques des Cé-vennes, nous n\'y contredisons pas. De pareils spectacles peuvent avoir une telle cause. . . Mais supposer l\'infhience du magnétisme animal dans les miraclss du Christ ou tout est calme et solennel, oü un simple contact do la part du malade, comme dans la guérison de la chananéenne, — oü un mot, comme dans la résurrection du fils de la veuve, — oü un cri poussé de loin, comme dans la résurrection de Lazare, — oü une affirmation donnée a plusienrs lieues de distance, comme dans la guérison du fils du Centurion, opèrent
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les plus sublimes merveilles, c\'est, nous le disons saus detour, c\'est être iusensé. Et quel savant, qui respecte veritablement la science, oserait affirmer qu\'un paralytiqne, malade depuis trente-huit ans, couime celui de la piscine de Eetlie.sda, pourrait être, et en un moment, guéri par una influence nerveuse quelconque? II est humiliant qu\'on doive poser de pareilles questions. L\'expérience a-t-ello done prouvé, par des faits dumont constatés, cetto prodigieuse puissance du liuidc magnétique? Nul-lement. Rien, absolument rien, n\'est venu autoriser, a ce point de vue, une affirmation quelconque.
Pour le prouver invinciblement, il est nécessaire d\'entrer dans certains détails.
Le magnétisme animal, est la communication d\'un lluide nerveux, capable, dit-on, de produire certains efFets thérapeutiques. (1) Ce n\'est pas le magnétiseur qui est I\'acteur principal, mais le sujet ou lapersonne magnétisée.
„La personne magnétisée, laquelle est ordinairement „du sexe féminin, entre dans un tel état de sommeil ou „d\'assoupissement, appelé somnambulisme magnétique, que
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On saL que Mesmer, médecin allemand, est l\'inventeur du magnétisme animal. II faisait usage, pour la magnétisation, d\'un baquet a couverele peveé, de branches de fer, d\'une corde plaeée autour du corps des malades pour les unir les uns aux autres, et d\'un piano destiné a donner le branie par des airs varies et a communiquer meme le fluide magnétique. Né en 1731-, Mesmer mourut en 1815.11 aséjourné successivement en AUemagne, en France, en Angleterre. A Paris, 1\'ap-partement oü il magnétisait ses malades était de l\'élégance la plus re* cherchée. Dans la salie oü le traitement avait lieu, et oü pénétrait un demi-jour heureusement ménagé, on respirait les parfums les plus exquis et Ton entendait une musique délicieuse .. . Aussi les femmes aflluaient la, et courraient après le magnétisme comme elles courent après les modes, les spectacles et les bals.
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„ni le plus grand bruit fait a ses oreilles, ni la vio-„lence du for et du feu ne sauraient 1\'en tirer. Le „magnétiseur seul, qui a obtenu son eonsentoment, (car „le consentement est nécessaire) la fait tomber dans „eette espèce d\'extase, soit par des attouchement.s et des „gesticulations en divers sens, s\'il est auprès d\'elle, „soit par un simple commandement intérieur, s\'il on est „éloigné même de plusieurs lieues.
„Alors interrogée de vive voix ou mentalement sur „sa naaladie ou sur celles de personnes absentes, qui „lui sont absolument inconnues, cette magnétisée, no-„toirement ignorante, se trouvc, a 1\'instant, douée d\'une „science bien supérieure è, eelle des médecins : elle donne „des descriptions anatomiqucs d\'une parfaite exactitude; „elle indique le siége, la cause, la nature des maladies „intimes du corps humaiu les plus difficiles a connaitre „et a caractériser, elle en détaille les progrès, les varia-„tions, elle en prescrit les remèdes les plus simples et „les plus efficaces.
„Si la personne pour laquelle on consulte la magné-„tisée est présente, le magnétiseur la met en rapport „avec celle-ci par le contact, Est-elle absente ? nue „bouclé de ses clicveux la remplace et suffit. Aussitót „que cette bouclé de cheveux est seuloment approchée „contre la main de la magnétisée, celle-ci dit ce que „c\'est sans y regarder, de qui sont ces cheveux, ou est „actuellement la personne de qui ils viennent, ce quelïe „fait; et sur la maladie elle donne immédiatement les „renseignements énoncécs ci-dessus, et cela av^\'C autant „d\'exactitude que si elle faisait l\'autopsie du corps,
„Enfin la magnétisée ne voit pas par les yeux. On „peul les lui bander et elle lira quoi que ce soit, même „sans savoir lire, un livre ou manuscrit,qu\'on aura placé, „ouvert ou fermé, soit sur sa tête, soit sur son ventre.
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„C\'est aussi de cette region qui semblent sortir ses paro-„les. Tirée de eet état, soit par un eommandement même „intérieur du magnétiseur, soit comme spontanément „a l\'instant annoncé par elle, elle parait complètement „ignorer tout ee qui lui est arrivé pendant l\'accès, „quelque long qu\'il ait été ; ce qu\'on lui a demandé. „oe qu\'elle a répondu, ce qu\'elle a soufFert, rien de „tout cela n\'a laissé aucune idéé dans son intelligence, „ni dans sa mémoire la moindre trace.quot;
Tel fut 1\'exposé du Magnétisme animal que Mgr. 1\'évêque de Lausanne adressa, le 19 Mai 1841, a la Sacrée Pénitencerie, ïi Rome, et Ton sait que celle ci décida que „l\'usage du magnétisme, tel qu\'il est exposé, n\'est point permis.quot; ,
Cet exposé est complet: il renferme tous les phéno-raèncs dont ce glorifient les partisans du mesmérisme. Ces pbénoménes cependant n\'ont pas toujours été constatés. Qu\'on se rappelle l\'enthousiasme (jue Mesmer exoita chez les dames de Paris, surtout cliez les plus cocjuettes, vers la fin du dernier siècle. Le gouvernement francais s\'en émut et nomina une commission pour examiner le magnétisme. Quatre médecins; Darcet, Majault, Sallin et Giiillotin, de la faculté de médecine, et cinq membres de l\'académie des sciences: Francklin, Leroy, Bailly, Lavoisier et do Bory furent nommés. Les commissaires done assistè-rent aux opérations, s\'y soumirent eux-mêmes et n\'éprouvirent absolument rien. Bailly, au nom de 1\'aca démie des sciences, lit son rapport défavorable: il eon-cluait que l\'imagination faisait fout. Le jugement de la faculté de médecine acbeva de déconsidérer le magnétisme. Non-seulement la faculté le déclara dénué de prcuves, mais elle affirma que les moyens employés pour le mettre en action peuvent devenir dangereux.
et que les traitements faits par ces procédés pouvent amcner des accidents spasmodiques et convulsifs do Ja plus haute gravité. Ce fut en 1784. Déja quelques annécs auparavant, Tacadeniio de Berlin avait traité Mesmer de visionnaire. En 1825 et en 18157. a l\'épo-que mêmo oü la Vie de Jésus soulovait rAllemagne, l\'acadéniie royale de médecine, a Paris, nomma de nouveau des commissions pour examiner la question ; et Ia conclusion fut, en 1837, quo les faits ne sont rien moins que concluants en faveur de la doctrine du magnétisme même, et qu\'ils ne peuvent avoir rien de commun soit avec la physiologic soit avec la théra-peutique. A ces jugements d\'hommes compétents ajou-tons celui de Mr Rostan, qui déclare, dans son Die-tionnaire de médecine, que „le magnétisme est aussi dan-gereux pour la morale publique qn\'il peut être dan-gereux pour la santé.\'\' II va jusqu\'a dire que lc gouvernement devrait en interdire 1\'exercice avec sé-vérité; et ne le permettre qu\'a des hommes qui offrissent les garanties désirables.
Aprés ces détails sur le magnétisme, revenons l\'objection straussienne. Nous pourrions dire au professeur allemand : Votre terme de comparaison pour expliquer les miracles dii Christ est vague et incer-tain ; car\' les savants et les corps savants se pro-noncent contre le magnétisme ct la valour dos phé-nomènes magnétiques. Done nous n\'avons pas a nous en occuper, et vous péchez coutro les régies du rai-sonnemont on les apportant en preuve.
Nous pourrions, de plus, poser la question: les pliénomènos magnétiques sont-ils d\'ordre purement naturel ? Est-il naturel quo I\'esprit do la personne
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maguétisée saclie tout d\'un coup et révèle les ohoses les plus cachées, soit dans le domaine des faits ou dans celui des sciences, dos choses dont, avant corame après le somraeil magnétiqxie, elle n\'a plus la moindre notion ? Cette vision, ce savoii\' extraordinaire, étrange, cette lumière étrangère, inconnue, ne vient pas du magnétiseur, puisqu\'il ne l\'a pas ; d\'oü vient-elle done ? La question est très-sérieuse, et des magnétiseurs n\'ont pu la résoudre qu\'en affirmant la présence d\'un esprit révélateur, qu\'ils ont appelé un Esprit de vérité. (*) Si done cette vision, ce savoir, cette lumière était l\'effet d\'unc cause surnaturelle, qiie deviendrait l\'induction de Strauss ? II nierait le surnaturel, en s\'appuyant sur un fait qui enseraitune nouvelle preuve.
Cependant acceptons un moment sans examen la vérité des phénoménes signalés dans la consultation de Mgr. l\'évêque de Lausanne. Considérons deux choses ; les opérations préliminaires du magnétiseur et le somnambulisme de la magnétiséc avec toutes ses consé-quences. Le magnétiseur par ses gesticulations, ses attoucliements, tonte sa mimique enffii, communique le lluide nerveux, et la magnétiséc, en le recevant, entre dans un état qu\'on appelle sommeil n:agne-tique, état d\'exaltation mentale, ou elle jouit de visions ct de connaissances qui dépassent la portee de 1\'intelligcnce humaine.
Cela posé, nous demandons : quelle relation y a t-il entre ces pratiques et les miracles du Sauveur ? Comment le Christ a-t-il agi sar les malheureux qui venaient implorer son secoiirs ? Son action fut tou-jours tranquillc, sans le moindre effort ct instantanée
(») Ne serait-ce pas l\'lispnl de mensonye? Du magnétisme esl né aujourd\'hui le spiritisme.
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dans sos effets. Un ordre donné de loin, un mot, un simple attouchement de sa robe fait a son insu suf-tisaient pour rendre la santé aux raalades, la vie anx morts. Ne faudrait-il pas renoncer a toute raison, a toute sincérité, pour mettre en parallèle les phéno-ménes magnétiques avec la guérison immédiate, in-stantanée, des boiteux, des paralytiques, des lépreux, des possédés dont nous parle 1\'Evangile? Est-ce avec le secours du Huide nerveux que Jésus a apaisé les vents et les flots sur le lac de Galilée , qu\'il a deux f\'ois nourri, en plein désert, des milliers d\'hommes, lors-qu\'il ne disposait que de quelques pains et de quel-ques poissons ?
II fant en eonvenir, e\'est une triste et ridicule controverse que celle hasardée par Strauss. A quelles pauvretés n\'a-t-il pas recours dans sa lutte insensée autant que sacrilege contre Jésus-Christ ?
Et que dire de sa conclusion a minor i ad vut jus ? Quand le minus est si profondément absurde, que sera-cc du majus 1 Cette phrase hypocrite et qui porto un cachet si particulier de mauvaise foi, Strauss n\'a pu l\'écrire sans se moquer intimement de lavérilé et de ses lecteurs. Quoi! guérir un aveugle-né par le charme qu\'un individu exerce sur l\'organisme morbide d\'un autre, par le degré d\'exaltation du sujet! ! Mais n\'est ce pas une creation qu\'une guérison pareille ? Ces yeux qui n existent pas, qui n\'ont jamais existé, ne faut-il pas les faire, les produire, les créer ? Quoi de plus élémentaire, de plus évident! La guérison d\'un aveugle-né ne peut être que l\'effet d\'une création et atteste, par conséquent, la presence de la divinité.
Mous savons que Mesmer prétendit avoir rendu la vue et la santé a M*-quot;0 Paradis, célcbre musidtenne de de cette époque. (1777) Strauss, en tirant sa fameuse
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conclusion ci minori ad ma jus, a probablement songé k cutte guérison, (lont les contemporains se sont tant raoqué. Cependant on pent ooncevoir que, dans la sur-excitation et l\'exaltation du système nerveux, sur-tout chez les femmes, il soit possible, dans uncus yar-tioulier, qu\'un organe simplement affaibli on motnentané-ment arrêté dans sa fonction se rétablisse ; mais do la a la guérison dos aveugles en général, et do raveuglo-né dont parle l\'Evangile, de la a la resurrection d\'un mort, il y a loin, il y a I\'infini: la raison le proclame !
Strauss nous présente done, encore iei, des nuages, des impossibilités palpables, dont il aurait bonte de se servir dans toute axitre controverse que celle di-rigée contre le Christianisme. Get bomme n\'a point eu de conviction; nous le verrons bien dans la suite. Tout est dans la phrase, dans l\'ageneement des mots, dans une apparence de raison artificielloment obtenue, rien dans le tond !
Tjes détails dana lesquels nous sommes entré rela-tivement au magnétisme, paraitront peut-être su-porflus a certains esprits éclairés et au courant de la matière. J\'espère eependant qu\'ils ne seront pas inutiles pour d\'autres (pri, fa^ilement ébranlés par cc que j\'appellerai les demi-mots et los insinuations jier-fides de la domi science, ont besoin d\'etre mis au courant de la question, afin de voir par èux mêmes toute la fausseté do ses procédés analogiques, toute la perfidie do ses inductions.
Strauss et la chaire de théologie a Zuricn-Palinodies.
En parlant dos hommages rendus par Strauss k Jésus Christ, nous disions que la chaire de théologie,
a Zurich, était en perspective. Pour y monter et en lever les dorniers scrupules des autorités zurichoises, il réédita son ouvrage : Ce qui est passager et ce qui ent durable dans le Christianisme. Vergangliches und Bleibendes im Christenthum. II y ajouta une nouvelle preface, et s\'adressa directement, par un écrit public, au peuple do Zurich, afin de repousser les accusations qui tendaient a rendre impossible sa nomination comme professeur, II le fit avec la ruse du serpent, mais non avec la simplicité de la colombe. Quelle du-plicité! quelle tartuferie! Mais écoutons-le, c\'est le meilleur moyen de le juger.
Naturellement on I\'accusait de ne point croire aux miracles. Et quoi do plus vrai I Or que répond notre sincère docteur ?
„On se trompe, dil-il. Nous ne nions pas le mi-„racle. Nous qu\'on accuse de ne pas croire aux mi-„miracles que Dieu fit dans la Palestine, nous n\'y „voyons rien de si extraordinaire, simplement parce „qu\'a nos yeux ils disparaissont, comme une goutte „d\'eau dans le vaste océan, parmi les miracles sans „nombre que Dieu opère, chaque jour et a chaque „heure, dans toutes les parties do cet univers, dont „il est le créateur et le conservateur... . Ce n\'est pas „une fois seulement que Dieu a arrêté, pour ane „couple d\'heures, le solcil et la lune, au temps de „Josué; il porte, il arréte, il conduit, dans leurs „routes sublimes, tous les soleils, toutes les lunosi „tons les mondes, toute l\'armée des étoiles, depuis „leur origine jusqu\'a co jour..
Et le voila, avec ces belles paroles, purgé du rc-proche de ne pas croire aux miracles?
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Mais nous demandons si o\'est la de la sincérité V Si co n\'est pas la esquiver la question etjoter, comme on dit, de la poussière aux yeux des simples ? — Les miracles! Vous croyez que je les nie? Mais lemende eu est rempli, et, en me présentant devant vous, ne craignez rien, j\'on ai les mains pleines, — Si ce n\'est pas la du charlatanisme, nous n\'y comprenons rien! II trompe son public et il vent le tromper. Mais suivons-le.
„Cependant, dit-on, que devient alors le Christ ? II „n\'a plus rien de particulier. II n\'est plus le Fils de Dieu, „mals un enfant des hommes comme les autres. Je „réponds: il est un homme, un veritable homme, oui! „mais un homme ordinaire, non ! Et le Fils de Dieu „aussi nous reste, mais point dans la conception „grossière qui choque la raison. On raconte que deux „fois, du haut des cieux, Dieu l\'a nommé son Fils „bien-aimé en qui il prend sa complaisance. Eh bien! „que perdons-nous en doutant do cos récits? Pas plus „qu\'en détachant d\'un tableau magnifique une cédule „qu\'on y aurait accoléo, portant la déclaration bien „superflue quo cette peinture est admirable : o\'est ce „que nous savons sans qu\'on ait besoin de nous le „certifier, . ..quot;
N\'est ce pas habile? N\'est-ce pas sournoisement donner le change? Mais vit-on jamais un superbe tableau portant pareille marque? Nous en doutonsfort. On on voit bien, et pour une bonne raison, qui portent le nom do Raphael, de Rubens etc., afin que Ton sache qui en est I\'auteur. On oomprend done que la comparaison do Strauss olocho étrangement Toutefoia suivons-le toujours.
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„On me domande si le Christ a guéri des malades „par un simple mot, par un simple contact ? Dieu „peut l\'avoir investi d\'une puissance particuliere pour „produire des ceuvres pareilles, et e\'etait ce qu\'il „devait aux hommes de ce temps la; quant a nous, „e\'est par son Esprit qu\'il purifie nos cceurs; il nous „ressuscite en nous faisant participer a sa vie, a la-„quelle il nous associé, pour nous communiquer tine „vie nouvelle de justice et de sainteté.quot;
Nous le demandons, en présence de ce texte que nous avons fldèlement traduit, n\'est ce pas la l\'hypo-crisie poussée jusqu\'^i sa dernière limite? Si Strauss croit ce qu\'il écrit, que devient son mythe? S\'il ne le croit pas (et, d\'après sou système, il ne peut le croire), il ment de propos délibéré, il trompe sciem-ment le peuple zurichois, il n\'a pas le courage de son opinion. Mais une carrière s\'ouvrant devant lui, la chairo de Zurich et l\'intérêt souriant a son ambition, il fallait bien faire quelques reculades, il fallait bien caclier le serpent du mythe sous les lieurs insidieuses de quelques affirmations plus ou moins equivoques, et se condamncr k des platitudes indignes qu\'on n\'arra-chera jamais a. un homme qui se sent en possession de la vérité.
Continuons notre traduction.
„Mais, nous dit on encore, que devient, dans votre „système, la mort réconciliatrice de Jcsus ? Penser „que la colére du Dieu ne pouvait èfre apaisée avant „ce temps, serait déraisonnable et indigne de Dieu. „Cependant la mort de Jésus est pour nous l\'image et „le gage du pardon et du salut. — Aussi bien le „Christianisme antique af\'firme sa resurrection et son
„ascension après sa mort. Nous les affirmons également, „avec cette difFérence toutefois qu\'elles n\'ont pas eu „lieu une foia seulement, Ji, la fin do sa vie terrestre; „depuis Ie Christ est toujours rossuscité d\'entre les „morts auxquels il ordonne, dans son Evangile, d\'en-„sevelir lours morts, et c\'ost a cette mème vie qn\'il .,appelle déji, au dela de la tombe, tous ceux qui le „suivent. S Jean V, 24. Quant a son ascension, il „monta au ciel, durant toute sa carrière torreste, par „chaque prière adressée a son Père céleste. Sa vio „étant une prière continuelle, il s\'en suit qu\'il la „passait sans interruption auprès de Dieu, dans le ciel.— „Ö. Jean III, 13. Aux Phil. Ill, 20. — Croyez vous, „nous demande-t-on enfin, que le Christ viendra juger „le monde? Le Seigneur a son tribunal en nous, et „chaque jour il est notre juge; car il a répandu son „Esprit dans nos cceurs, et cet Esprit nous juge, nous „punit ou nous récompense clans la paix et le salut. „Mais, pour la vie future, le Juge divin assignera a „chacun de nous, dans la maison de son Père, le sé-„jour dont il se sera rendu digne ici-bas.quot;
Tel est le prêche édiiiant et obligeant de Strauss?
Notre digne pasteur prêche-t-il autrementf
On ri a fait que changer quelques mots seulement
Mais, dit avec raison le docteur Hettinger, n\'a-t-il pas senti le rouge lui monter aa visage, en relisant plus tard son manifeste ! Car tout cela, considéré au point de vue do son panthéisme, n\'est qu\'un jeu plein d\'hypocrisie, un lache abus des tormes chrétiens que cependant il ne voulait et ne pouvait accepter dans leur vrai sens. II se déclare done ici
.... wic unser Pfavrer audi, Nur mit cin bischen andcrn Worten ....
monteur lui-motne et fait mentir le Christ aveo lui. Et c\'est pour gagner une place, pour so procurer un état de vie!
On sait quel fut le résultat. II eut la place, mais ne put s\'y tenir, et fut congédié au mois de Mars 1839. Depuis il s\'enfonca, de plus en plus, dans les ténèbres de la negation. Dans la préface de son écrit; Charaktcristilcen und Kritiken, il nia l\'authenticité de l\'Evangile de St. Jean, affirmée par lui dans la troi-sième édition de sa Vie de Jésus. On dirait qu\'une sorte de colère antireligieuse s\'est emparée de lui. Le dogme est le caucbemar de son esprit emporté.
„Le dogme et la science s\'excluent ; le dogme c\'est „I\'idiotisme; il faut ou reculer jusqu\'au Credo quia „absurdum, on marcher en avant vers la science pure, „délivrée des chatnes de la toi.quot;
Bruyants paradoxes, formules insensces mille f\'ois raises a néant par la science et les études transcen-dantes dos génies chrétiens de tous les siècles! Nous les entendons encore, ces paradoxes, nous les entendons plus que jamais, et ils ne sont, en derniére analyse, quo la brutale attaque des passions désordon-nées do Thomme contre des vérités saintes, qui doivent lour sorvir de frein, et sauver ainsi la dignité hu-maine. 11 serait bien naïf celui qui prendrait au sé-rieux ces clameurs ridicules, cos affirmations grotesques, dont on connatt assez 1\'origine et la sincérité.
„Que les croyants gardent leur foi, continue Strauss,
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„et (ju\'ils nous laisaent notre philosophie, (! !) et s\'ils „nons excluent de l\'Eglise, ce ne sera jamais qu\'un „gain pour nous ; pen a pc.u, du rente, Us états s\'hahi-„tueront a des citoyens et a des gouvernants non baptises.quot; (1)
Qu\'il y a loin de co langage a celui (|u \'il tenait au peuple de Züricli, lorsque la chaire de théologie souriait a son désir! Quelle contradiction manifeste, éclatante! Comme tous les hommes de son espèce, Strauss change d\'opinion du jour au lendemain, d\'aprés les circonstan-ces. Au fond, ce grand critique, comme on l\'a appelé, est un homme frivole, qui a beaucoup étudié, sans doute, beaucoup lu, mais qui n\'a aucune conviction fixe, qui est toujours flottant, emporté par la passion et le préjugé, habile a détruire, mais impuissant a édifier ijuoi que ce soit. Quelle pitié de rouler comme lui de contradiction en contradiction jusqu\'au fond de I\'abime du matérialisme le plus sceptique 1 Et ce serait la un des hommes destinés a éclairer et a conduire l\'esprit humain!
Nous l\'avons entendu glorifier le Christ et le Chris-tianisme. „Le Christ est ce qu\'il y a et ce qu\'on peut imaginer de plus sublime ; sans lui la vraie piété est impossible ; comme l\'humanité ne sera jamais sans la religion, de méme elle ne sera jamais sans le Christ; il est possible de démontrer que pour tous les siècles a venir, personne ne parvicndra a s\'élever au dessus du Christ dans la sphere religieuse, c\'est a-dire dans la plus haute de toutes les spheres.quot;
Quelque temps après avoir écrit ces lignes, il prend la contre-partie et trace, avec la méme assurance, les paradoxes suivants;
„Aussi bien qu\'Homère, qui cependant était l\'ex-
Nach und nach weiden die Staaten auch an ungetauften Biirger und Regenten sieh gewöhnen. A. a. O. II. s. 624.
„pression parfaite de 1\'esprit divin considéré comme „l\'e.sprit religicnx general de la nation grecque (!!), „a perdu toute autorité dans le domaine de la reli-„gion; ainsi le Nouveau Testament pourrait perdre „un jour cello dont-il jouit, s\'il s\'annoncait jamais une „ere, un développeraent de l\'humanité qui serait au „progrès chrétien ce que celui-ci fut au progrès hel-„lénic^ue.— II est vrai que la vioille foi orthodoxe „n\'admet pas cette hypothèse, paree que, a son point „de vue, l\'esprit clirétien est Tabsolue perfection ello-„méme; mais du moment qu\'au point de vue de la „nouvelle philosophic de la religion, on considère le „premier (l\'esprit hellénique) comme l\'une des mul-„tiples manifestations du second (de l\'esprit ciiré-„tien), (!!!) on doit admettre que ce dernier pout avoir, „après lui aussi bien qu\'avant lui, d\'autres manifes-„tations encore.— Que cela n\'arrivera jamais, ii ne faut „pas le supposer, comme Schleiermacher dans sa „GlauhensUhre, mais il faut le prouver, et il faut le „prouver mieux que ne l\'a fait Hégel, qui pose ie „Christianisme en religion absolue, sans songer que „cette proposition, fausse en elle-mème, 1\'est en-„core au point de vue de sou propre système.quot; (1)
So wenig Homer, der doch auch der volkommene Ausdruck des göttliehen Geistes als religiösen Gemeingeistes der giiechischen Nation war, für die ehristiche Welt noch normahles Ansehen in religiösen Dingen hat, so wenig könnte das Neue Testament ferner ein solches ansprechen, wenn jemals eine Zeit imd eine Entwickelung der Menscli-hcit eintriite, welche sich zu der christlichen so verhielte, wie die christ-liche sich zur griechischen verhallt. Dass eine solche niemals eintre-ten werde, ist die christliche Vorauszetzung, welche auf altorthodoxem Boden mit der Gleichsetzung des christlichen und des absoluten Geistes als solchen gegeben war ; sobald wie, auf dem IJoden der neueren Religionsphilosophie, der erste nur eine der verschiedenen Formen des jetzteren ist, kan er andere dergleichen eben so gut nach sich als vor sich haben, und dass dies nicht der Fall sein werde, darf nicht, wie in der
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Nous le domaudous: Peut on se contredire plus carrément? Peut-on, après des affirmations si solen-nelles, se j eter en des négations aussi oontradicloires? Quoi! Vous dites que le Christ est nécessaire a l\'humanité, qu\'il n\'y aura jamais de religion sans lui; vous dites qu\'on peut prouver que personno ne s\'élèvera plus haut que lui dans la sphere reli-gieuse, — et vous affirmez ensuite que, d\'après la nouvelle philosophie de la religion, le Christianisme qui est son oeuvre, qui est lui même, pourra dispa-raitie devant uno nouvelle manifestation de 1\'esprit divin ? Quelle pitié! Oü done est votre logicpie ? Ou sont vos convietions ! Strauss n\'a pas de convictions; il est un de ces hommes que nous peint St. Paul, et „qui flottent emportés par tons les vents de doctrinequot;, qui circumferuntur ah omni vento doctrinae, semblables a un navire saus gouvernail et sans boussole sur une mer agitée; un homme par conséquent qu\'on ne peut prendre au sérieux, qui niera demain ce qu\'il affirme aujourd\'hui et dont la parole se démolit elle-même.
Et puis, faire d\'Homère une sorte d\'évangéliste, de Christ peut être, pour le peuple grec, nous représen-ter ce poëte comme un organe accompli de l\'Esprit divin, der nollkomrnme. Aiisdruck des göttlichen Gets fes, en des poëmes ou dos divinités imagiuaires et pos-sédées des passions les plus brutales, luttent les unes contre les autres autour des murs d\'une petite forte-resse de la Grèced\'Asie; declarer que ce même Esprit divin, inspirateur du vieux Paganisme, est aussi l\'au-teur du Christianisme, que ce sont la deux maniies-
Schleiermacher\'schen Glaubenslehre, vorausgesetzt, sondern muss bewiesen werden, und /.war besser als bei Hegel, durch die blosse in sieh selbst und dein System widersprechende Bezeiehnung des Chrislenthums. als der absoluten Religion, geselielien ist. A. a. O. p. 180.1« I.
tations différentes provenant d\'une seule cause, d\'un principe unique; — en vérité, c\'est abdiquer le bon sens, c\'est outrager 1\'bistoire et la raison. . . Tont le monde suit, qu\'a cause de l\'antagonisme si prononeé du Paganisme et du Christianisme, il y a en, dans tout l\'empire remain, la plus longue et la plus san-glante bataille de 1\'esprit qu\'aient jamais enrégistrée les annales du genre bumain, une bataille de trois siècles, et que le Christianisme n\'a pu vivre qu\'après avoir tué son adversaire. Et c\'est le meme Esprit divin qui produit le pour et le contre, qui vit do contradiction, comme Strauss, qui affirme dans le monde païen ce qu\'il nie dans le monde ebrétien, qui se nomme tantót Eélial et tantót Jésus-Cbrist! 1 !
Nous saisissons parfaitement la pensee du pa,n-théiste, savoir, que l\'Idée ou l\'Esprit divin se révèle et se développe dans le monde et surtout dans l\'hu-manité; chimère qui n\'a rien de neuf, puisqu\'au fond, c\'est la vieille chanson de Virgile:
Mens agitat molem et mag no se corport miscel. /Ed. VI.
Mais que cette Idéé, eet Esprit unique et divin, devienne tour a tour, dans ses manifestations insen-sées, païen, juif, chrétien, l\'inspirateur de Budha et l\'ame de Mahomet, et réserve Dieu sait quelles éton-nantes surpluses encore aux siècles a venii-, voila, certes, ce qui est incompréhensible, ce qui déroute la raison bumaine et la condamne a un désespoir ir-rémédiable.
Or telle est, sans doute, „la nouvelle philosophie de la religion!quot; Nous avons le droit d\'en sourire et de la declarer absurde. Du reste, peut-elle être autre chose, toute doctrine qui se poso en ennemie du Christ et de I\'Evangile?
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Egaré par cette prétendue philosophie, Strauss avance résolument dans la voie de la negation. II signale le principo de rimraortalité personnelle comme le dernier ennemi de „la Nouvelle philosophie de la religion,quot; ennemi qu\'elle doit combattre et dont elle doit triompher; il nie la création du monde, lequel a toujours existé ainsi que Dieu ; il rojette la création de l\'homme et considére Adam et Jésus-Christ comme des idéés abstraites personnifiées. Pour expli-qner son hypothèse de l\'apparition spon!anée des êtres vivants en général et de l\'homme ea particulier, il lui suffit (qui le croiraitV), il suffit a eet hyper-critique (!) de l\'exemple du ver solitaire qui, dit-il, ne peut être produit que par la generatio cequiooca. (?) On voit qu\'il n\'est pas difficile sur le choix des arguments, lorsqu\'une hypothèse a le don de lui plaire. „Vraisemblablement, continue-t-il, les couples humains „apparurent par milliers, ei en même temps, sur plu-„sieurs points du globequot; ..
Son livre de La doctrine chrétienne dc la fox (Die christliche Glaubenslehre), ou toutes ces erreurs s\'amal-gament et se confondent danj les nuages épais du panthéisme, porte la marque d\'un esprit qui ne sait rien établir, rien créer, et dont tout le travail se borne a nier et a détruire. II s\'y donne le facile plaisir de combattre le dogme chrétien, qu\'il expose mal, paree qu\'il ne l\'a jamais compris, et les doc-teurs catholiques, qu\'il n\'a guère étudiés, — car il lui arrive de prendre les objections qu\'ils réfutent pour la doctrine mème qu\'ils soutiennent !
Ainsi Strauss, empêtré dans son panthéisme, mécon-nait partout la raison, l\'histoire, la géologie, les au-
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torités les phis respectables. II est essentiellement ré-volutionnaire dans le domaine religieux; et cepen dant, par une de ces contradictions qu\'on rencontre souvent chez les hommes de son espèce, il est couser-vateur et monarchiste dans le domaine politique. Voici comment il s\'exprime a ce sujet. „II y a dans „la monarchie, dit-ii, quelque chose d\'énigmatique, oui „mème quelque chose d\'absurde en apparence ; mais „c\'est précisément en cela que git le mystère de sa „supóriorité . .. Chaque mystère parait absurde, et ce • „pendant rien de ce qui est vraiment profond, comme „la Vie, l\'Art, l\'Etat, n\'est sans mystère.quot; (*)
Fort bien 1 Nous souscrivons volontiers la formule: „Rien de ce qui est vraiment profond n\'est sans mya-„tère/\' Mais la religion n\'est-elle done rien de profond ? Dieu n\'est-il rien de profond ? La nature Immaine n\'est-elle rien de profond ? Ei les relations qui dé-coulent et de la nature de Dieu et de la nature de l\'liomme, relations qui constituent la religion, n\'ont-elles rien de profond ? Oïi est done la logique ? Oü est la conséquonce ? La Vie, l\'Art, l\'Etat, ce dieu moderne, ont pour Strauss des mystères contre lesquels il ne pro-teste point; mais la religion, horreur! Comment ad\' mettre des mystères dans la religion ï Ce serait ou-trager la science ... !
On sent quelle profonde injustice, quelle incurable hypocrisie se cache dans les tristes contradictions d\'un écrivain qui s\'incline devant la monarchie, paree qu\'il y voit un mystère, et qui refuse de croire en Jesus-Christ, parce que le mystère le révolte!
(ss) In der monarchie ist etvvas Rathselbaftes, ja etwas scheinbai-Absurdes ; docli gerade darin liegt das Geheimniss ilires Vorzugs. Jedes Mysterium erscheint absurd, nnd (/och is! nicJUs Tieferes weder Leben^ noch Kunst, noch Staat ohne Mysterium.
IJer alte und neuc Glaube. 0 Aufl. s. 271.
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Fatigué peut-être d s luttes tliéologignes, Strauss se tourna, pendant quelque temps, du coté do la litté-rature et de Thistoire. IL écrivit d\'abord la Vie de Scliubart, puis succsssivement celle de Frischlin, de Mcerklin et d\'ülrich de Hutten. Nous ne uous arrête-rons qu\'a la première et k la dernière. Schubart, per-sonnage malheureux, bizarre, extravagant, flétri par la débauehe et la prison, tour a tour musicien, poète publiciste aux idéés révolutionnaires, mélauge inexplicable de cynisme et d\'aspirations piétistes, tel est le héros allemand du XVIIIe siècle dont Strauss se fait le biographe au XIXe. II est vrai que par son orgueil, ses contradictions, ses passions désordonnées, son journalisme et ses talents, Scliubart semblc ap-partenir au XlXe siècle plus encore qu\'au précédent. C\'est une des raisons, sans doute, pour lesquelles Strauss 1\'a préféré. Une autre, c\'est quo cette vie prètait a des attaques contre le Christianisme. S\'il faut l\'en croire, en effet, le Christianisme est la cause des débauches et des scandales de cette nature in-disciplinée. Pourquoi ? Paree quïl est impuissant a déraciner la sensualité dans 1\'homme.
„11 le voudrait bien, dit-il, mais, ne le pouvant pas, „ü ferme l\'oeil et la laisse faire sous main, pourvu „qu\'elle reste dans certaines hornes.quot; (1)
lei Strauss se méprend étrangement. Ce qu\'il dit doit ètre affirmé du Protestantisme; mais le Protestantisme n \'est pas le Christianisme; il s\'en iaut! II a tué la vie chrétienne, il en a proscrit les sources, les
Kigontlicli mochle es (das Christenthum) die Sinnlichkeit ausiot-en; da es diess nicht kann, so drückt es ein Auge zu und cs liisst sie unter der Hand gewahren, so fern sie nur in gewissen Schranken bleibt.
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sacrements, et, par son principe de l\'inutilité des bonnes oeuvres pour le salut, il lache la sensualité qu\'il „laisse faire sous main, pourvu qu\'elle reste dans certaines bornes,quot; c\'est-a-dire pourvu qu\'on sauve les apparences. Sa vertu obligatoire ne va pas pins loin. Mais dire que c\'est la le Christianisme, c\'est calomnier et méconnaitre les enseignements et la croix du Christ; c\'est calomnier et méconnaitre les vertus des apotres, et de toute cette phalange innombrable de saints dont l\'histoire remplit les aunales de l\'Eglise véritable jusqu\'a nos jours, histoire qui constate une victoire compléte et permanente sur les appétits sensuels, sur l\'homme animal, qui prédominait dans le protestant Schubart.
„Le cHrétien, selon Strauss, n\'est, dans le meilleur „cas, qu\'un ange a cheval sur une béte apprivoisée, „ce n\'est pas un homme tout d\'une pièce. 11 est dans „un danger continu^], car la bete peut rompre ses „chaincs ot s\'émanciper a roccasion.quot; (*)
Qu\'il y ait de laches chrétiens de ce genre, nul n\'en doute; mais que l\'Evangile, que l\'Eglise du Christ ne prodiiise essenticllement que ces chrétiens la, c\'est une contre-vérité monstrueuse qui attaque l\'histoire autant q\\^e l\'ceuvre de la redemption clle-même. Est-cequeSt. Bernard, est-ce que St. Franijois d\'Assise, est-ce quo St. FranQois Xavier, est-ce que St. Francois de Sales n\'étaiant pas des hommes d\'une pièce? Et St, Vincent de Paul et Fénélon ? Disons-le franchcment: le malheur de Strauss
(ss) Der Christ ist im besten Falie nur ein auf einer gezahmten Bes-tie reitender Kngel; kein Mensch aus einem Guss. Eben desnegen bleibt aber immer die Gefahr, d iss die gebandigtc liestie sieh gebgent-lich emar.cipire.
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c\'est de n\'avuir jamais conr.u que le pseudo-christia-nisme de la réforme: c\'est une des grandes raisons pour lesquelles il tatonne toujours sans trouver jamais ; la certitude lui manque, il est balotté de système a systèmigt;, d\'idée a idéé, toujours en contradiction avec lui-même, paree qu\'il n\'a pas connu I\'Evangilc, ayant ignoré la véritable Eglise du Christ. Voycz maintenant oü le pousse sa folie ou ion désespoir!
„Ne point opprimer la base naturelle de l\'être hu-„main, mais l\'humaniser par ses propres forces, fill)
„C\'EST CE QUE LES GKECS SEULS ONT COMPKIS. (1)
Comment 1 voila maintenant les grecs, les païens, qui surpassent les chrétiens, et tantot ce même homme, nous af\'firmait, avec la même assurance, que le Chris-tianisme était un progrès sur le Paganisme I . .. Mais qu\'importe une contradiction de plus ou de moins! Au surplus, que signifie cette pLrase absurde de tout point ? Quelle est cette base naturelle qu\'il ne f\'aut point opprimer, mais qu\'il f\'aut humanieer pas ses propres forces? Est-ce la bete, comme 11 s\'est tantot exprimé ? La bete évidemment restera toujours conséquente a elle même ; elle ne sera jamais ni plus ni moins que la bete. Est-ce done l\'homme tel qu\'il est aveclebienet le mal qui sont en lui, et s\'humaiiiHant par ses propres efforts, cV*st a-dire domptant la béte et faisant préva-loir l\'ange ?
Strauss ne s\'explique p \'s et se cache derrière sa terminologie amphigourique. 11 nous cite les grecs comme des modèles de perfection. Quels grecs? Legrand
Die naliirlichc Grumllage des mensdiliclien Wesens nicht 7.11 unterdriicken, (?) sondern auss sich selbst heraus zu humanisiren, (?! ! ) das haben nur dip Giiechen vcvstandcD. . . .
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Socrate, qui reste accnsé jusqu\'a ce jour d\'avoir été un corrupteur de la jeunesse? Le divin Platon, quichas-sait los poètes de sa république imaginaire, et y ad-mettait les proamp;tituées ? Est-ce Alcibiade, le vainqueur de Marathon, si connu pour ses debauches ? On pai\'lera d\'Aristide, surnomjné le juste. Mais quelle était cette justice? Que sait on aujourd\'hui de sa vie privóe?Ce qu\'on sait c\'est que la vic patenno rmversait „la veritable base naturelle de l\'être humainquot; et assurait, en vertu mêmo du culte des dieux, le triomphe de la „betequot; sur „l\'angequot;. II est bion naturel, du reste. qu\'un hom-me comme Strauss, un renégat du Christ et du Chris-tianisme, exalte les moeurs (!) du Paganisme.
Citons encore quelques uns de ses paradoxes.
„C\'est par la resurrection de leurs écrits (des „grecs), quo les peuples chrétiens ont été éclairés a „nouveau sur la vraie notion de la vie humaine. Nour-„ris a leur école, nos deux grands classiques Gcethe et „Schiller ont réalisé, dans la vie pratique commo dans „la poésie, la fusion du charnel avoc le spirituel, du „sensuel avee le moral.quot; (*)
Que de paradoxes rcnfermés dans ces quelques lignes 1 On dirait que les écrits des anciens étaient morts et inconnus avant Grcethe et Schiller; qu\'il a fallu les reasusciter ? Et Corneille ! et Racine 1 et nos moines du moyen ago qui souls, en les copiant et en les conservant, les ont préserves d\'une per! e inevitable!
(«) Mit der Wiedeierweckung ihrer Schriften ist den christlichen Vólkern erst wider der liegriff dieses wahrhaft menschlichen Daseins atfge-gangen. An ilmen grossgenahrt, haben erst unsere beiden klassischen Dichter Göthe und Kcliillor diesc durchdiingung des Naliirlichen mit dem Gciste, der Sinnlichkeit met der Sitte im Leben wie in der l\'oesie dargestelt.— (!!) Schubart\'s Leben. v. II p. 408.
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Comme si le Christianisme les avait ignorés avant l\'apparition des deux poètes allemands cités par Strauss ! Depuis les premiers siècles de l\'Eglise, ils furent toujours entre les mains de la jeunesse des écoles chrétiennes. II est vrai que dans le fatras de leurs divi-nités ou dans la vie de leurs grands hommes que dé-gradent lant d\'indignités et de bassesses, on ne s\'est guère appliqué a chercher „la vraie notion de la vie humaine. II serait, du reste, intéressant d\'apprendre de Strauss ce qu\'il entend par Ik et ce que, de leur propre aveu, les grands païens, comme Platon, comme Cicéron, no trouvaient pas eux-mêmes. Probablement, la fubion des deux éléments, dc la chair et do l\'esprit des sens et de la raison.
Ce qui est certain c\'est que cette phraséologie straussienne exhale une forte odeur de volupté. On sent que ce lameux critique en vout au Christianisme, paree que celni-ci condamne rhomme charnel, l\'homme animal, et qu\'alors il s\'écrie ; Vive 1\'ancienne trréce ! Liï dii moins il y avait une déesse appolee Vénus, et la ma ière n\'était pas moins sacrée que l\'esprit!
Et n\'est-ce pas le dernier mot de toute science an-tielirétienne ?
Strauss publia la biographie d\'ülrich de Hutten en trois volumes, dont le dernier parut en 18GÜ. Tons ceux qui ont lu l\'histoire de la Réforme connaissent ce chevalier qui ne s\'est sigualé que par son banditisme, sa haine contre Home et son insatiable volupté. Hutten travail la aux Kpistolm ohscurorum virorum, une sale et répugnantc publication.
Pendant seize ans son corps fut en proie a une mala-die vénéréenne, dont l\'odeur nauséabonde le rendait insupportable même a ses amis. II mourut dévoré par cette lèpre, en 1523, a l\'age de 36 ans, dans la
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petite ile d\'Ufnau que baigne le lac de Zurich. II suf-fit de ces indications pour donner une idéé du singulier personnage que Strauss, I\'hypercritique allemand, entreprit de glorifier.
Le bandit et le sybarite trouveut chen lui des excuses dignes de l\'auteur et du héros; mais I\'ennemi de Rome surtout est porté jusqu\'aux nues.
„Aujourd\'hui toutefois il trouverait Home en plus „d\'uu consistoire protestant, car le Protestantisme a „apostasie de lui même et ne vit plus que dans un „petit nombre d\'individus. — Oui, son indignation „éclaterait plus encore contre nous que contre 1\'Eglise „romaine, parce que, dégénérés que nous sommes, nous „n\'avons point répondu k ses espérances.quot;
Le but de Strauss, en écrivant la vie d\'Ulrich de Hutten, était de soulever les mauvaises passions contre les concordats que, respectivement, 1\'Autriche, le duché de Bade et le royaume de Wurtemberg venaient de conclure avec le St. Siége; il voulait fournir des aimes aux ennemis de la papauté et de la paix des peuples.
Mais pendant qu\'il se livrait a cette honnête étude, Mr Ernest Renan vint le distraire et le troubler par la publication de sa Vte de Jésvs. Les lauriers du publiciste francais, la vogue, le succes de son livre, bientót traduit cn allemand l\'empêchaient de dormir. La Vie de Jésus, publiée et inventée par lui même, n\'avait pas, comme celle imaginée par Renan, pénétré aussi profondément dans les masses populaires pro-testantes. Et pourtant Renan n\'était que son disciple,
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Renan lui devait tout, Renan n\'existerait pas sans lui. Mais le disciple avait eet avantage sur le maitre, que, laissant de coté le lourd bagage de la science allemande, toutes les formules obscures d\'un philoso-phisme et d\'une exégèse de contrebande, il plagait son Jésus dans un tableau parfaitement accessible a toutes les intelligences, entouré et éclairé de poésie descriptive; il en faisait un portrait tour a tour noble et touchant, portrait de lantaisie, sans doute, mais attrayant, mais ou se reflétait, en méme temps, l\'ima-gination maladive de l\'époque, dont la culture exagérée, surfaite, souffre cependant de ia corruption des instincts les plus dépravés.
Strauss sentait combien, a ce point de vue, le professeur de Paris lui était supérieur, et résolut d\'écrire sa Nouvelle Vie de Jésus, et de l\'écrire spé-cialement pour lo peuple. 11 la publia en 18G4. Mais, hélas! le peuple la laissa passer et ne la lut point. Qu\'était-ce, en effet, que son Jésus qui arrivait devant le peuple chargé de grec et de latin, et comme perdu dans un nuagc toujours grandissant de discussions bistoriques, philosophiques, exégétiques et terminologiques ? C\'était, comme M. l\'abbé Hettinger l\'a dit fort bien, un fantóme vague, insaisissable. Or il faut au peuple une réalité vivante , tangible et qui le flatte, une vérité sortie de son sein, mais belle, élévée, poétique, sans être tout h fait exempte de ces faiblesses qu\'il se pardonne ai volontiers lui-même. C\'est ce que Renan avait purfaitement compris ; c\'est a cette babileté qu\'est dü le succès de son livre, je veux dire de son roman. Avec une bouche souriante, avec un respect dont il ne peut se défendre, il s\'est approché du Christ, pour lui donner un baiser, comme ce inalheuroux disciple, et la foule n\'y a point vu la
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trahison, quoiqu\'il y eut trahison et déicide; elle n\'y a vu que eet acte extérieur de haute sympathie, et eut la simplicité de le croire sincére. Strauss, lefroid allemand, ne sait pas employer de ces ruses-la,: il prétend raisonner, et ce n\'est pas en raisonnant qu\'on entraine la foule.
II y a dans son appreciation christologique deux nouveautés, par lesquellos la Nouvelle vie de Jésns difïóre de la première. Dans cclle-ci il considérait les Evangiles comme l\'oeuvre d\'osprits naïfs, poétisant leur héros sans malice et sans mauvaise intention aucuno. Mais Strauss était de ccux dont un livre qui ne ment pas a dit qii\'„ils changcnt comme la lunequot;, stultus ui luna mutaiur. Ce qu\'il affirmait aujourd\'hui comme vrai, il l\'aban\'lonnait le lendeinain comme faux. C\'est ainsi (jne, abandonnant son affirmation premiere, il considère, dans sa Nouvelle Vie de Jésus, les Evangiles comme des écrits de tendance. II lui plait de voir, en elïet. deux courants dans le Christianisme primitif: le courant pagano-chrétien et le courant judéo-chrétien, courants qui n\'out jamais existé que dans son imagination déréglée. Or, selon lui, les Evangiles tendent a concilier ces deux opinions.
11 y avait dans l\'Eglise primitive ou platót aux premières origines de l\'Eglise, cenx qu\'on appelait. jndaïzantes, judéisants, paree qu\'ils gardaient encore certaines observances légales, comme la circoncisior.. Les apótres ont d\'abord toléré ces vieux usages, qui n\'étaient pas mauvais en soi; mais ensuite le Concile de Jérusalem déclara solennellement, par la boucae même de St. Pierre, que ces pratiques étaient abolies a jamais, et que, juifs et gentils, tous désormiiis seraient sauvés et justifiés par la grace seule de Jésus-Christ. Act. Apost. XV, 9, 1U, 11. On sait
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du reste, avec quel zèle St. Paul, qui lui meme pour-tant avait circoncis son disciple Timothée, s\'est élevé contre le maintien des observances juives, lesquelles disparurent bientót entièrement.
Quant a des pratiques païennes, jamais les tidéles, a l\'origine du Christianisme, ni plus tard, n\'en ont gardé aucune. Et cela se conooit aisément: elles étaient diamétralement opposées aux pratiques chré-tiennes. II n\'y a eu qu\'un doute, a savoir, s\'il était permis de se servir du sang et des viandes qui avaient été immolés aux dieux, et les apötrcs décla-rèrent, dans ce même Concile de Jerusalem, que c\'é tait un devoir de s\'en abstenir. (Ibid. 29)
Sont-ce done la los deux courants de Strauss? Evidemment non. Les deux courants qu\'ils suppose auraient, d\'après lui, divisé l\'Eglise jusqne vers l\'an 130 ou 150 de 1\'ère (;brétienne. Le malheur de Strauss c\'est qu\'il fait de l\'histoire a sa convenancc, de l\'histoire de phantaisie. Ce reproclie, qu\'il adresse si maladroitoment aux auteurs des quatre évangiles, il lo mérite lui-même au degré suprème. — Les évangiles n\'ont qu\'une tendance, faire connaitre et adorer Jésus-Christ, et il n\'y avait, qu\'un courant dans l\'Eglise, au premier comme au deuxième siècle, un immense courant de foi et d\'abnégation héroïqaes: témoins des milliers de martyrs! II y avait alors les juifs, il y avait les hérétiques de toutes nuances qui luttaient contre elle, le diacre Nicolas, Ebion, Cérinthe, Marcion, Valentin et plusieurs autres; mais, dans le sein memo de l\'Eglise, comme il n\'y avait qu\'un Dien, il n\'y avait non plus qu\'une foi et qu\'un bap-tême, aelon la parole de St. Paul.
Un autre caractère distinctif de sa Nouvelle Vie de Jésus, c\'est que la religion du Christ, même telle qu\'il
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l\'avaifc (1\'abord concjue lui-même, ne le satisfait plus. „La religion du Christ, dit il, doit être perfectionnée „et devenir en se perfectionnant la religion humani-„taire. II est vrai que parmi tous ceux qui se sont „efforcés de perfectionner l\'idéal de 1\'humanité, Jésus „de Nazareth se trouve en première ligne ; eependant „il n\'est ni le premier ni le dernier.\'\'
Qui done est le premier? Strauss ne le dit pas: il se coutente d\'affirtner sans preuves.
,11 n\'est pas le dernier, paree que, dans la vaste „sphère oü s\'agite la vie humaine, il n\'a pas fourni „d\'idéal (?) ou n\'a fourni qu\'un idéal faible et défec-„tueux aux différentes situations qui la distinguent, „comrae la vio dans la familie, dans l\'état, et le „domaine du travail et de Tart. Done le perfection-„nement, le progrès de l\'idéal de l\'humanité, reste, „meme après lui, la tache qui incombe a l\'humanité „tout entière.quot;
Voiia done un homme aveuglé au point de ne plus voir quelle magnifique transformation le Christianisme a fait subir a la familie, a l\'état et au domaine du travail et de Tart! Puisqu\'il plait a Strauss de trou-ver que l\'idéal évangélique a ces différents points de vue est imparfait, il aurait du nous fournir des explications, et nous prouver d\'abord qu\'il a vraiment eompris eet idéal pour nous en montrer ensuite la défee-tuosité. Mais quels beaux livres a écrire : La familie dans le Christianisme, l\'Etat dans le Christianisme, l\'Art, le Travail dans le Christianisme! Qui, quels beaux livres, et quelle sublime apologie pour la doctrine de Jésus - Christ!
Constatons eependant, une fois de plus, les contra-
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dictions de l\'hoinme de Tubingae. — Jésus, avant pen d\'années, était pour lui l\'idéal le plus parfait, l\'expression la plus magnifique de la beauté morale ; sa doctrine était la perfection suprème; et maintenant ce même Jésus n\'est ui le premier ni le dernier . . . et sa doctrine sera remplacée par un idéal plus élevé, fruit du travail de l\'humanité tout entière! 1
Pauvre critique! Homme inconséquent! Sa peusée est cotnme les flots de la mer, toujours en mouvement, toujours changeante, ne pouvant s\'arrêter a rien, et constamment balottée en sens contraire par „tous les vents de doctrine,quot; pour reprendre l\'expression d\'un apotre. On voit que le Nihilisme est a la porte, qu\'il l\'attend et que le malheureux va s\'y plonger en désespéré ....
Toutefois avant de dire son dernier mot, il écrit son Voltaire, qu\'il dédia a son Altesse royale la prin-cesse Alice, la future reine de Prusse et, si l\'empire continue d\'exister, la future impératrice d\'Alle-magne ...I!! Strauss, dans eet ouvrage, a compléte-ment changé dc ton et de style, comme le remarque le savant Hettinger: 1\'oeuvre doit son origine a la plus haute aristocratie et en porte l\'empreinte k chaque page. Strauss trouve, sans doute, k critiquer dans Voltaire, mais il le vénère, il l\'exalte: „sans lui nous n\'aurions pu si rapidement marcher en avant, dit il: sa forte cognée a briaé la roche et ouvert le chemin.quot;
Oui, il a ouvert le chemin vers le Nihilisme, car voici enfin l\'ouvrage qui le révéle tont entier; qui ouvre l\'abime large et béant: La vieille et la nouvelle
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Foi, Strauss appelle cet ouvrage; Sa confession, et ce titre lui convient a merveille. L\'homme du Nihilisme, I\'liomme du néant, homo nihili (1\'expression est de St. Augustin) se déoouvre devant la société dans toute sa misère intellectuelle et morale: il ne lui reste plus rien. , . Après qu ar an te ans de travail in-tellectuel, a doux pas de la tombe, il est sans foi, sans espoir, sans amour, forcé par Timplacable néces-sité, par 1\'enchauieraent inexorable des causes physiques, a périr a jamais ! . . . Le monde pour lui c\'est I\'Enfer de Uante;
Lasciate ogni sperama, vol ch\'entrale!
Ecoutons-le: „Si vous admettez la tlivinité du Christ, „la distinction entre prêtre.3 et laïques; si vous ad-„mettez en outre que l\'hnmanité a besoin d\'etre éclai-„rée et conduite, dans les questions religieuses et „morales, par un pouvoir divinement établi, vous ne „puuvez dés lors refuser d\'admettre la nécessité d\'un „pape infaillible qui réponde a ce besoin: — .... „si, au contraire, vous refusez de reconnaitre le Fils „de Dien en Jcsus; si vous ne voyez en lui qu\'un „homme, fut-il le plus parfait des hommes, — vous „n\'avez plus le droit de lui adresser vos prières, d\'en „faire 1\'objet principal de votre culte religieux, de „prêcher sa doctrine, ses gestes, ses destinées,, . .. „maintenant surtout que ses actes les plus importants „doivent être regardés comme fabuleux,. .. que son „enseignement ne se trouve plus en harmonie avec les „idees et les theories que Ton conceit aujourd\'hui sur „1\'homme et sur le monde. ..
„Or, en voyant tomber ainsi tont culte ecclésias-„tique, nous confessons ne plus eomprendre a quoi
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„nons servirait en général un calte divin quelconqno, ou „quelle pourrait etre l\'utilité d\'une association comme „l\'Eglise, alors que nous possédons l\'Etat, TEcole, la „Science, i\'Art, auxquels nous participons tous. ..
Voila done la conclusion! Plus de culte religienx: ... l\'Etat, l\'Ecole, la Science, l\'Art, c\'est de quoi se contente Strauss!.... Sou Nihilisme religieux est complet.. ,
Ce Nihilisme toutefois renferme un éclatant aveu. Strauss dit aux protestants; Ou vous preniroz l\'Evan-gile tel que l\'entendent le Papa et l\'Eglise catho liqae, ou vous le jetterez au rebut, Cela donne a réfléchir... Lc Christianismc ou le Nihilisme. .. Strauss est enfenné dans celte alternative. Mais il ne vent a aucun prix du Cliristianisme du Pape. A-t-il jamais bien étudié ce Christiauisme-la ? Je ne le crois pas. II préfère done le néant a tout cela, en se réservant quatre idoles: l\'Etat, I\'Ecolc, la Science et l\'Art!!! Hélas, ce sont de bien pauvres idoles, et que fora la masso du peuple avee ces idoles-la? Est-ce la ce qui reste ïi 1\'homme pour traverser les épreuves de la vie?
Cependant résignons-nous a donncr une courte analyse de son dernier ouvragc, Strauss en róduit tout le contenu a quatre grandes questions:
„Sommes-nous encore chrétiens? Avons-nous encore „une religion? Quelle est notre théorie du monde? ..Quelle est la règle de notre vie.quot;
Aux deux premières questions Strauss répond né-gativemont.
„Non, dit-il, nous ne .sommes plus chrétiens, paree „que nous ne pouvons considéier comme Dieu Jésus
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„de Nazareth, ainsi que l\'entend le système orthodoxe; nous ne pouvons non plus le considérer „comme un homme privilégié, auquel l\'humanité de-„vrait rester attachée plus qu\'a aucuti autre de ses „grands hommes, pour arriver au perfectionnement „ou a l\'achèvement de sa vie intime, — car ce que „nous savons de 1\'existence de Jésus est tout k la „fois insuffisant et incertain.quot;
Done le Christ est effacé: nous ne sommes plus chrétiens. . .
„Jésus était un enthousiaste (1). Or un enthousiaste „ne peut être le chef d\'une doctrine religieuse.quot;
II l\'a été pourtant depuis bientót deux mille ans, et il le sera a jamais. — Et si Strauss et la bande de ses dupes abjurent le Christianisme, il reste encore des millions pour adorer Jésus-Christ et se soumettre a son Eglise.
Sa réponse negative a la question: Sommes nous encore chrétiens? n\'a done d\'autre portée que lui-même et ses adeptes.
Faut-il s\'arrêter encore a cette absurdité historique; „Ce que nous savons de 1\'existence de Jésus est tout a la fois insuffisant et incertain ?quot; Alors que nous possédons des témoins oculaires de cette existence, et les monuments écrits de ces mèmes témoins, les plus intègres, les plus généreux qu\'ait jamais eus l\'histoire, témoins multiples, témoins qui se laissent égorger plutot que de démentir ce qu\'ils ont affirmé dans leurs écrits ... L\'histoire de Jésus-Christ n\'est pas un récit comme les récits d\'Hérodote et do Thucy-
Jesus war ein Schwarmer....
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dide; c\'est une histoire sans cesse répétée par des milliers d\'écrivains et do prédicateurs, écrite et attestée avec le sang de millions de martyrs, toujours la meme pendant dix-neuf siècles, et par la toujours ancienne et toujours nouvelle.
Elle est, cette histoire et restera moderne, co mme 1\'afïirme, avec beaucoup de raison, le père Lacordaire, un autre homme, vraiment, que le variable sopbiste Strauss.
Après avoir attaqué quelques maximes évasgeliques qui appartiennent a la haute perfection chrétienne, et dont il ne saisit pas le sens, paree qu\'il no sait ou ne veut distinguer ce qui est do conseil seulemeot de ce qui est de précepte, Strauss doit bien reconnaïtre que le Christ a le premier propagé parmi les hommes les nobles enseignements de la charité, de la misé-ricorde, de 1\'amour des ennemis, de la fraternité hu-maine ; —• mais, après tout, ces enseignements ne lui appartiennent pas exclusivetnent. Sans parler du Bu-dhisme. Rabbi Hillel et les Stoïciens les avaient déja proclamés, (!!) Notre critique se console ü cette pensee. Rien n\'appartient en propre au Christ, qui n\'est qu\'un plagiaire; il a changé le monde, il a créé la fraternité humaine, les merveilles de la charité et de la miséricorde; il continue a faire prati-quer l\'amour des ennemis, mais ce n\'est rien, n\'en soyons pas troubles ; au fond ce sont les Stoïciens, c\'est Hillel, bien mieux, c\'est le dieu hindou, c\'est Budha.
„Cepcndant, dit avec raison M. Hettinger, si Bu-dha, llabbi Hillel et les Stoïciens enseignaient ce qu\'a enseigné le Christ, comment se fait-il done que la doctrine dn Christ, olio seule, a eu cette protli-gieuse influence, qu\'elle a, elle seule, conquis, moralisé et
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civilisé le monde, alors que Hillel et les Stoïciens n\'ont laissé aucune traco de leur passage, et que Budha a laissé tomber ses fidèles dans l\'idolatrie la plus honteuse ?quot;
Au i\'este, cette thèse do Strauss, absurde en elle-même, est antihistorique au suprème degré. Cet homme va périr; il est emporté par le courant du fleuve et tacho de saisir, pour se sauver, les lierbes du rivage. . . Hélas! vains efforts!
„Et toutefois, dit-il, ces doctrines de la charité, „quelques bonnes qu\'elles soient, nous les corrigeons, „nous les dépouillons de co qu\'elles ont d\'étroit et de „partial dans le Christianisme. C\'est pourquoi, si nous „voulons parler en hommes d\'honneur, nous dovons „confesser que „nous no sommes plus chrétions.quot;
Magnifique! Hommo d\'honneur que Strauss! II n\'est plus chrétien !
Qu\'est-il done ?
11 tiont avec Hutno „que co n\'est ni l\'ainour de la „science ni 1\'amour do la véiité, niais bien plutót la „recherche intéressée, égoïste du bion-être qui a conduit originairement les hommes a la religion. Au „surplus, dit notre docteur, \'a théorie d\'Epicure qui „fait dériver la religion de la crainto a quelque chose „d\'iucontestablement exact.quot;
On comprend qu\'ainsi considérée la religion est bien peu do chose, et que les grands esprits (!! !) comme Strauss no veulent utre ni égoïstes ni craintifs....
„Le monothéisme professé par la horde juive n\'é-„tait autre chose que l\'égoïsme diviuisé a 1\'effet de
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„pogséder un dieu national; on en fit une conception „tonte spiritnaliste pour l\'opposer aux divinités uia-„térielles des nations ennomies qu\'on avait a com-„battre.quot; Au reste, la philosophic et rastronomio ont depuis longtomps détróné \\q VvQViX Dieu personnd: „ils „ont démontré que l\'univers n\'est autre chose que „l\'infiuité dos mondes et Ie ciel qu\'uno illusion d\'op-„tique.quot;
En vérité, Strauss n\'est pas exigoant dans les démonstiations philosophiques et astronomiques, pourvu qu\'ellos soient dirigécs contre le Christianisme, l\'é-ternel cauchemar de sou ilrne mortellement malade. Assurément sa petite philosophie ne ressomble on rien a la grande philosophie des Platon, des Cicéron, des Augustin, des Thomas d\'Aquin, des Bossuet, des Pénélon, des Descartes, dos Leibnitz: son astronomic ne monte pas a la hauteur de celle des Newton, des Hirchel, des Euler. Ces véritables génies ont affirmé le Dieu personnel et créateur, dont les cieux racon-tent la gloire et dont „l\'infinité des mondesquot; célébre la puissance et la grandeur. Ils n\'ont pas cherché „le cielquot; dans l\'immensité do l\'espaee, ou une „illusion d\'optique,quot; mais dans la revelation des magnificences de l\'Etre divin lui rnême.
Le bon sens s\'efface de plus en plus dans ee pauvre Strauss a mesure qu\'il accomplit ses variations inces-santes. En attendant I\'mexorable logique l\'entraine dans le Nihilisme.
Plus de Dieu, dit-il, partant plus d\'immortalité!
„Après la dissolution du corps, l\'ame demeure aussi „peu que le milieu du cercle dont on a effacé la cir-„conférence, Quand done on demande finalement: ai
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„nous avons encore uae religion, nous devons répondre: „oui et non, d\'après le sens qu\'on y attache. Car nous „deraandons pour notre Unioersnm la même piété que „1\'hommc religieux du vieux style avait pour son „Dieu.quot;
Voila done Strauss a genoux devant V Universum, devant le Grand Tout! Singulier spectacle, plein d\'absurdité et de ridicule! C\'est le cas de le dire; Tout est Dieu pour lui excepté Dieu-même. La né-gation du principe de eausalité, qui est un des premiers principes constitutifs de la raison, l\'a fait tom-ber si bas.
Mais qu\'est-ee que eet Universum qui est devenu son Dieu, l\'objet de sa piété ? (!!!) Quelle est sa théorie du monde?
„Le monde, le grand Tout, Universum, écrit-il, se „répand incommensurablement, sans limites, a travers „tous les temps et tous les espaces.quot;
Des mots, ricn que des mots ! II s\'en tient a Darwin pour expliquer l\'oiigine des étres. II renchérit même sur lui, pour expliquer les phénomènes intérieurs do l\'ame.
„A eertaines conditions, le moiivcment se change „en chaleur, pourquoi ne puunait-il pas de même „se transformer en sentiment ? ! Les conditions existent, „savoir: le eerveau et le système nerveux.. . Le „mouvement excite le nerf, d\'un eoté, le nerf se trans-„torme dans son mouvement intérieur, et, de l\'autre „coté, il en sort un sentiment, une perception, il en „jaillit une pensée, et cette pensée, ce sentiment
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„réagit alors, a son tour, vers l\'extérieur et se trans-„formo lui-mêrae en mouvement dans les membres „du corpsquot;.!!!
Quel tas d\'absurdités dans ces quelques lignes!
Nous demandons au iriveleur allemand: comment, par quel mystèro, le mouvement du nerf se transforme-t-il en pensée et en conscience de soi mêmef Est-ce que la pensée et le travail intellectuel se mesurent a la quantité et a la qualité du mouvement V Nous pourrons done mesurer a l\'aune ou au metre, la longueur d\'une pensée et la profondour d\'un sentiment! Et quand le mouvement cesse, que devient la pensée?
Absurdités gigantesques que Strauss dévore dans sa phrénésie antireligicuse, plutot que d\'admettrc ce que tons les peuples barbares et civilisés onttoujours admis, l\'existence et la spiritualitó de l\'ame humaine.
On concjoit qu\'avec do telles bypothèses on no puisse assignor aucun but, aucune fin tléterminée a l\'existence du monde. . . C\'est un mouvement, un travail perpétuel qui marche au basard, comme il peut et sans savoir oü il aboutira.
„Enfin, il viendra un temps oü notre planète (la „terre) cessera d\'existor. Alors rien ne survivra; tous „les travaiix de la science et de l\'art, toutes les „merveilles du gouvernement des Etats, tous les êtres „vivants et intelligents, avec tout ce que leur activité „a jamais produit, seront absorbés dans le néant.quot;
Belle consolation! Votre théorie du monde, docteur, ne vaut pas un jeu de carte d\'enfants. Le démon du désespoir enfante, non pas dans votre esprit, mais dans votre pauvre coeur, ces stériles et sombres doctrines.
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Et oes doctrines sort aussi vides, aussi gratuites que stériles et sombres. Hypotheses, imaginations d\'un eer-veau malade ! On sent quo la vérité que vous avez répudiée, vous répudie a son tour et vous ferme a jamais son divin sanctuaire. Transfuge du Christianisme, vous êtes devenu le transfuge do la raison elle-même.
Voyez comme il descend deplus en plus dans l\'abime du Nihilisme. Comment réglons-nous nntre vie.\'} O\'est la dernière question qu\'il pose. Question difficile a ré-soudro pour un homme qui n\'admet ni Dieu ni fame. Quelle sera sa morale, en offet V Et il faut pourtant uno morale pour réglor la vie.
„La morale, dit gra^ement le critique, est le déve-„loppement ultérieur de l\'instinct social.quot; — „II faut „convenii\'j poursuit-il, que cliez les animaux eet in-„stinct a des hornes: il les pousse a chcrcher la „noiirriture et i se défendre centre leurs ennemis; mais, „du reste, ils demeurent ce qu\'ils sent. . . . Cependant „chez celte familie d\'animaux qui était destinée a „pousser son développement jusqn\'a la formation de „rhomme, (sic) l\'instinct social ren contra une mor „veillcuse disposition a la culture, non seulement quant „aux membros extérieurs, mais encore et surtout quant „a la voix et au cerveau: la, par conséquent, il „put agir avec plus de succes et do plus nobles lé-„sultats. — Alors, par nne expérience souvent amère „et parfois sanglante dans co qui était utile ou nuisiblo, „on vit se former pen a pen parmi les races dos dif-„férents peuples, les coutumes d\'abord, les Jois enauite et „enfin la morale ou la doctrine des devoirs.quot;
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Voilk ce que Strauss ose écrirc sérieusement. Cette prétendue morale ne pout être que l\'égoïsme le plus étroit et lo plus cruel, c\'ost-a-dire, ce qii\'il y a de plus enncmi de la morale. Car enfiu cotte morale ne con-sistera qu\'a hitter centre ce qui est macêriellemmt nui-sible, et pour ce qui est matériellemmt utile a chaque individu.
L\'idée du sacrifice, qui est le fondement de teute morale, ne peut entrer da,ns la vie de l\'amimal humain, qui n\'ost quo matière et qui en suit inexorablement, fatalcment toutes les lois ....
Dieu étant systématiquement écarté, l\'ame étant systématiquement écartée, Vimtinct social seul produira toutes les vertus, toutes les lois qui doivent orner et régir la société humaine, L\'instinct social! L\'oxpérience nous apprend ce que e\'est que eet instinct. L\'on ueil, l\'envie, la volupté, toutes les plug hideuses passions qui déchirent et divisent les hommes, nous apprennent tous les jours les mei-veilles de l\'instinct social. Les tribus encore sauvages aujourd\'bui nous montrent bien quell es vertus et quelles lois l\'instinct social est capable de produire. N\'est-il pas évident, pour quiconque n\'a pas abjure la raison, que I\'inslinct social, qui est réellcment dans I\'hommn comme dans 1\'animal, ne lui est donné que pour la propagation de IVspece et la vie sociale? Mais li il s\'arrêtc. La l\'instinct doit être contenu, réglé par la morale et les lois.
La morale et les lois en différent comme le ciel diffère de la terre. Elles appartiennent a la partie la plus élevée de l\'ètre humain, elles Ie saisissent dés son entree dans la vie, et tout en étant, en général, l\'expression de sa nature raisonnable, elles le dominent, elles n\'attcndeiit pas a être faite-, con^ues, élaborées par lui, elles existent immuablement et toujours au-
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dessus de lui. Elles sont le résultat de principes éter-ncls, invariables, qui viennent du dehors, du Dieu qui a crée l\'homme, mais qui retentissent dans la conscience de Thomme et que nul ne peut nier sans se méconnaitre lui-meme.
La morale, les lois, venir de l\'instinct, en faire l\'ceuvre de l\'instinct, c\'est-ïi-dire d\'un penchant aveu-glo ? Car l\'instinct n\'est que cela. Quelles absur-dités ne faut il pas croire pour devenir philosophe moderne ! Affirtnez done qiie les ténèbres produisent la lumière. Mais quand on fait venir l\'homme du singe, devant quelle absurdité reculera-t on ? Quand on écrit, sans pouvoir donner aucune preuve, que le mouvement du nerf se transforme en persée, on peut bien écrire aussi que la morale est le résultat del\'a-veugle instinct.
Au fond, dans toute cette perversité intellectuelle, dans cette profonde et lamentable chute d\'une ame qui se renie elle même, éclate une vérité a laquells il faut revenir souvent et sur laqiielle il faut insisted avec force, savoir: lorsqu\'on foule aux pieds le Christianisme on finit ordinairement par fouler aux pieds la raison elle-même.
Ecrivons-le sans hésiter: Strauss est un fou, mais un fou d\'une espèce particulière : il a travaillé toute sa vie a le devenir: sa folie n\'est point le résultat d\'un malheur, d\'un organe lésé ou d\'une cause équivalente, non, c\'est une folie ac^twe, fnrit mortel d\'une science qui s\'écarte de Dieu.
Pourtant ce matérialiste, eet insensé, qui pretend qu\'il n\'y a rien après la mort, ne peut se défaire de la pensée du ciel. J1 clierche done son ciel sur la terre. lei sa folie se montre tout entière.
Quel est done le ciel de Strauss ?
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Ecoutons 1
„Ouvrir son ame aux granda intéréts de 1\'humani-„té. . . Ainsi, dans ces derniers temps, nous avons „pris la part la plus large a cette grande „guerre nationale et a la formation de l\'empire alle-„mand: succès aussi inattendu que splendide qui nous „a fait tressaillir et grandir dans le plus intime de „notre être.quot; !!
Ce ciel de Strauss fut évidemment l\'enfer de son disciple Renan, et d\'autres francais qvii lui ressemblent.
C\'est a n\'y pas croire; et cependant je n\'invente rien. II y a mieux encore.
D\'après notre allemand, une partie du ciel pour le peuple, „c\'est le privilege de contcmpler, ne fut ce „que depuis les pieds jusqu\'aux genoux, les admirables „statures de Von Bismarck et de Von Molkte.\'^ (1} Voila, le ciel que Strauss destine au prolétariat; au proletariat allemand, Lien entendu, car le prolétariat franpais ne s\'accommoderait guère de cette vision ; il aurait horreur de ces bottes ensanglantées.
Mais ne faut-il pas avoir perdu la tête pour écrire des enfantillages, oui, des enfantillages semhlables 1
„Ajoutez , continue-t il, les compositions de nos „grands poètes et les ceuvres de nos grands virtuoses, „représentées et exécutées sur nos theatres; nous y „trouvons pour l\'esprit et pour le coeur, pour l\'ima-
Da müssen nun audi die steifnfickigsten und borsligsten unter jenen Gesellcn sich bequemen, uin wenig aufwiirts zu blieken, um die erhabcnen Gestalten (! !!) wenigstens bis zum Knie in Sicht zu be-komnien. —
O adulateur puéiil et méprisablg
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„gination ot pour le sentiment dos satisfactions qui „ne laissent rien 11 désirer. — Celni qni désirc autre „chose, n\'est point assez mür encore pour s\'élever au „point de vue oü nous sommes plaeés.quot; — (*)
Certes, Strauss n\'est pas exigeant; il se contente d\'un ciel a petites dimensions. Le theatre toutefois parait être l\'un des grands attraits de ce ciel vrai-ment moderne: c\'est, a pon prés, 1\'apogée du bon-heur. Avouons que les hommes sensés ne se sentiront pas assen murs encorc pour ne se contenter que de ce ciel-lii, et qu\'ils hu préférerons 1\'ancien, le vieux ciel de la vieille foi, le ciel d\'Abraham et de Jacob, du Christ et des apótres.
Mais Strauss se trouvo-t-il done si bien dans son eiel moderne, veritable ciel des viveurs et des comé-diens, qu\'il y goüte un bonheur sans mélange ?
Le sacriüoe du dogme de la Providence lui pèse. .
„Par suite, dit-il, on se voit transporté dans 1\'im-„mense machine du monde avec ses roues de fer „dentelées qui tournent avec fracas, et les lourds „marteaux et les pilous massifs qui retombent avec „un bruit formidable, étourdissant. L\'homme, placé „dans cette macliine terrible, se sent privé do toute „défense et do fout secours ; il n\'a pas un moment „d\'assuré. Au moindre mouvement imprudent, une „roue peut le saisir et le déchirer, un marteau peut „le broyer, et ce sentiment d\'etre livré et abandonné „saus ressource.. . . , est finalement épouvautable. — „Mais pourquoi nous faire illusion? Tous nos vceux ne „changeront pas le monde, et notre raison nous mon-„tro (?!) qu\'il est, en otfet, une machine pareille..
(^) 1st lür unteren Standpunkt noch nicht reif. . . .
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Mais que devient alors le ciel ? une telle machine n\'est-elle pas nn véritable enfer ? Nul homme scnsé ne 1c contestera. Mais Strauss trouve un remède i tout.
„Heurcusement, dit il, notre dicu-machine n\'a pas „quo dos roues; il nous verse aussi de I\'huile.quot;
Quelle est done eette huilo guérissante ?
„C\'est la néeessité; e\'est l\'enchainoment invariable „des causes physiques dans le monde, oet enchaine-„ment qui est la raison elle-mêmequot;, nons dit grave-ment notre docteur allemand. „Désirer une exce])tion „quelconque aux lois de la nature, ce serait désirer „l\'anéantissement universel. (!!!) Notre dieu-machine „nous conduit finalement, par I\'aimable puissance de „la coutume, a nous habituer a uu état imparfait „devenu notie sort, et a nous faire comprendre que „tout ce qui est extérieur n\'est qu\'uno forme, et que „le bonheur ou le malheur dependent entièrement de „notre disposition inférieure.quot;
On ne saurait mieux se eontredire.
Un pen plus haut, Strauss affirme que c\'est chose terrible d\'etre livré aux roues et aux pilons impla-cables de la néeessité; ils peuvent nous enlever et nous broyer a tout moment; et ici il affirmo que ce n\'est rien, que notre bonheur ou notre malheur dé-pendent de nous. — Comment! Le bonheur ou le malheur peuvent-ils dépondre de nous, la ou tout subit la dure et inflexible loi do la néeessité?
Du roste, les paradoxes abondent dans ces rêves malsains. Qui ne voit que l\'hommo dispose générale-inent des forces physiques, naturelles, qui sont a sa portée, et qu\'il les conduit aux fins que leur pose sa science, sou intelligence V Est-il uu fait plus patent?
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Et le dieu-machine de Strauss est un dien aveugle, impuissant, qui ne dispose d\'aucune force, qui n\'en domine aucune, et qui est incapable de diriger ou d\'arrêter un mouvement. Et pour ce dieu aveugle barbare, repoussant, Strauss nous demande (nous ne mentons pas) de la piisté, une akfection kelioieuse, une amoureuse confiance!
Jusqu\'oü peut aller la folie humaine!
La libre personnalité humaine se prosternerait de-vant le Fatum! L\'intelligence et la conscience re-connaitraient leur seigneur et maitre souverain dans un être dépourvu de conscience et de volonté!...
O délire! ó juste chatiment do 1\'orgueil!
Ecoutons encore quelques moments ce pauvre franc-ma^on: il a des remords. Que faire?
„Dans les douleurs de la conscience, dit-il, nous „recourons a la consolation que nous donne l\'assu-„rance que nous avons de nos généreux et sérieux „efforts (1); mais, paree qiie cette consolation est in-„suffisante (oli! oli!), nous nous sentirons portés et „encouragés a doubler ces efforts. ,
II est inutile d\'examiner ce verbiage. Ainsi dérai-sonne un homme qui ne sait plus quel secours in-voquer, qui sent partout le sol s\'eflondrer sous ses pas, et qui descend dans l\'abime en invoquant hypo-critement des chimères dont il est impossible quil n\'ait pas vu le néaut.
Voici encore une dernière consolation que se donne le pauvre naufragé: apprenons comment il appaise sa conscience troublée.
In dera llcwustscin des unablassigen ernsten ötrebens.
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„Certes, dit-il, dans la region échérée ou nous „transportent nos grands poèl;es, dans la mer d\'har-„monie que nos grands virtuosos répandent autour de „nous, toute douleur terrestre s\'évanouit et se dis-„sout, pour ainsi dire ; alors nous voyons disparaïtre „comme par enchantement toutes les taclies, dont „nous ne réussissons pas a noui\' défaire autrement.... „Mais — cela ne dure malheureusement que quelques „instants; ... cela n\'a lieu que dans la sphère de „l\'imagination : ... du moment que nous retournons „dans l\'apre réalité et la vie étroite de chaque jour, „notre ancienne détresse (die alte noth) nous accable „de nouveau et nous étreint de tous eotés.quot;
Quel aveu! Oui, vous ne savez vous dépouiller de l\'horrible misère morale qui vous accable, qui vous étreint, paree que vous avez perdu la vieille foi et paree que, en perdant la foi, vous avez perdu la raison. Vous êtes un malbeureux en détresse, malgré votre théatre, vos poètes et vos virtuosos, qui ne sont ici qu\'une dérision; vous êtes un désespéré qui ne sait plus 011 accrocher sa pensée aux abois, et c\'est ainsi que vous vous débattez dans le gouffre du Nihilisme, oü vous trouverez a la fin, hélasl autre chose que le néant que vous invoquez.
Strauss mourut a Ludwigsbourg, dans le Wur-temberg, en 1874. La franc-macjonnerie, a laquelle il appartenait, voulut faire du bruit autour do sa tombe, mais clle no trouva point d\'écho et ne souleva que du dégout.
Quod fuit ab initio, quod audivimus, quod vidimus oculis nostris, quod perspeximus, et manus nostrae contrectaverunt de Verbo vitae. . . . annuntiamus vobis.
Nous vous annongons le Verbe de la vie, tel qu\'il fut parmi nous des le commencement, tel que nous I\'avons entendu ct que nous I\'avons vu de nos yeux, tel qu\'une connaissance pavfaite nous l\'a montré, te\' enfin que nous I\'avons touché de nos mains.
S. Jean. Ep I, c. I.
Les auteurs des quatre Evangiles.
La coutrovorse sur los auteurs des quatrt) Evangiles est profondéinent triste. On n\'y trouve, en eifet, ni bon sons ui bonne foi.
L\'Allemagne surtout s\'en donno les honneurs au XIXe siècle. L\'incrédulité franQaiso au siècle dix-iiuitièrae, cotte incrédulité qui osa tant, n\'a point, en general, coutesté l\'authenticité do nos Evangiles. i.\'ersonno dans les siècles antérieurs n\'avait osé for-muler un doute contre uno vérité quo jamais, dès les tomps les plus primitifs de l\'Eglise, aucun liérésiarque n\'eut essayé d\'ébranler.
Comment, en effet, contester leur oeuvre a St. Mattliieu, a St. Marc, a St. Luc, a St. Jean! On cut cru, et cola a juste titre, so couvrir do ridicule en ouvrant uno tlièse aussi paradoxale.
Mais aujourd\'hui le paradoxe est en honneur. II faut dire du nouveau, et la scionco germanique se croirait en défaut, si elle afflrmait ce que tout le monde tient pour indubitable. — D\'aprés elle, ceux que nous appelons communément Evangélistes u\'ont pas écrit les Evangiles ; mais des inconnus ont, vers
Ie milieu ou dans la seconde moitié du He siècle, réuni sous les quatre noms qu\'ils portent et rédigé enfin avec quelque ordre, un choix de tous les documents évangéliques répandus jusqu\'alors parmi les chrétiens. De tant de données éparses, confuses, in-certaines et flottantes, mythiques naquirent enfin, on ne sait comment ni par qui, nos quatre Evangiles. ün les attribua, pour leur assurer Ia vogue nécessaire, a deux apotres et a deux disciples des apotres.
Voila comment l\'Allemagne de Luther, qui rejeta si fièrement l\'autorité de l\'Eglise pour s\'en tenir uniquement a l\'mcontestablo autorité de l\'Evangile, traite aujourd\'hui ce même Evangile, épuisant les efforts de sa prétendue science pour prouver qu\'il ne mérite plus la moindre confiance.
II doit parattre étonnant d\'abord que 1\'on ne sache pas nous dire quels sont done, en définitive, les auteurs de ces quatre livres qui contiennent l\'abrégé des doctrines et de la vie de Jésus.
Nous connaissons 1\'auteur des Gréorgiques et de l\'Enéide, Tautenr de la Pharsale; l\'auteur bien plus vieux de La Retraite des Dix mille, du Phédon, des Travaux et des Jours; tout le monde nomme Virgile, Lucain, Xénophon, Platon, Hésiode ; et nos prétendus savants qui effacent, sur le titre de nos Evangiles, les noms ai connus et si populaires de St. Matthieu, de St. Marc, de St. Luc et de St. Jean, ne savent les remplacer par aucun autre!
Est-il bien possible que ces quatre biographies, qui ont si profondément remué les esprits par le type extraordinaire d\'un Homme-Dieu qu\'ils osent entrepren-
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dre de nous tracer, aient paru tout d\'un coup, après le milieu du IP siècle, avec des noms d\'auteurs supposes, sans qu\'on trouvc les auteurs véritables, sans que per-sonne, ni ami ni ennemi, ne signale cette supercherie?
Cela parait-il croyable0
Comment comparer avec toute espèce de documents évangéliques qui, au dire des sophistes, circulaient alors, cos quatre livres, si ressemblants et si différents, si d\'accord sur l\'ensemble et si variés dans les détails et dans la forme ? Ponrquoi, si quelqu\'un avait eu 1\'idée de recueillir toutes los pieces évangéliques éparses et fugitives, no pas les réunir dans un livre unique sous le vocable axitorisé de St. Jean, par exeinple V et comment a t-il songé a Marc et ïi Luc, personnages subor-donnés et n\'appartenant point au Collége apostolique, soul confident intime du Christ, de sa doctrine et de ses ceuvres ? On comprond sans difficulté que I\'hypo-thése allemande, si antibistorique, donne, la déjè, sur un écucil qui la livre au naufrage.
Nous ne pouvons nier que, dés son apparition, le Christianisme vit paraitre une foule d\'écrits sur l\'ado-rable persoimc du Sauveur. Mais, qu\'on le remarque bien, ces écrits furent parfaitement distingués et séparés des quatre Evangiles, tels alors que nous les possédons encore aujourd\'bui. Ceux-ci, et uniquement ceux-ci, avaient aiitorité dans l\'Eglise; l\'Eglise n\'en a jamais recju d\'autres. Ceux-ci, et uniquement ceux-ci, étaient lus dans 1\'assemblée des fidéles, comme étant écrits sous l\'inspiration de l\'Esprit de Dieu par St. Mattbieu, St. Marc, St. Luc et St. Jean. L\'Eglise n\'a point re-connu d\'autres évangélistes que ces quatre, mais aussi
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elle les a toujours reconnus dès son origine. Quant aux autres compilations, elle ne s\'en est pas souciée, sinon lorsque ces sortes d\'ouvrages pouvaient servir è, égarer la bonne foi des fidèles, et alors c\'était pour les combattre. II y a eu, dans la primitive Eglise, des doutes et des divergeaces d\'opinions sur la canonicité et l\'authenticité de l\'Epitre aux Hébreux, de 1\'Epitre de St. Jude, de 1\'Apocalypse ; mais sur authenticité et la canonicité des quatre Evangiles, non, jamais! Jamais Cetc\'est un fait historique clair comme Ie jour) il n\'y a eu sur eux ni doute ni divergence.
On voit aisément, a la clarté de ce fait historique indéniable, que les Evangiles, loin d\'etre confondus avec toute cspèce de documents évangéliques, occu-paient une place refusée a ces derniers, et que le privilége divin de l\'inspiration, qui leur fut toujours reconnu, les séparait radicalement, entièrement, do cer-taines compilations, ceuvres de 1\'hérésie, ou de l\'enthou-siasme d\'une piété naïve et irréfléchie.
L\'hérésie, en corrompant les ceuvres des quatre évangélistes, a donné naissance aux faux evangiles, pour égarer la foi des fidèles; et 1\'enthousiasme d\'une piété naïve et irréfléchie a produit une multitude d\'évangile.s, plus spécialemont nommés apocryphes, qui, sous un prétexte d\'édification, mêlaient la fable a rhistoire. (1) Les apocryphes furent très-nombreux aux origines du Christianisme. Fruits d\'une imagination
Le mot gvcc fatixpuyaa signifit: cache. II y avait chez les paiens des livres qui étaient tenus secrcls : Ihfihn (li:(\'jXftult;foc, comme le remarque M1\'. Vigouroux, et qui contenaient une doctrine ésotérique ou des mystères qui n\'étaient révélés qu\'aux initiés. — Nos apocryphes nc sont point de cette nature. S\'. Clément d\'Alexandrie a, Ie premier, donné ce nom a certaines compositions qui traitaient de la vie du Sauveur et de sa très-sainte Mère, et même aux Kvangiles fdsifiés par les hérétiques.
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tantöt brillante et ingérme, tantot sans règle et sans trein, c\'est en eux qu\'il faut voir l\'effloraisQn de la poésie (nous ne dirons pas du mythe) qui entoure toute grande et mystérieuse création d\'ici-bas.
Nous parierons de ces divers écrits, si improprement appelés évangiles, dans L3 cours de cette controverse; il nous suffit pour le moment d\'en donner cette simple indication.
II faut observer cependant que ces documents évangéliques avaient, dès le début, leur forme définitive, de même que les quatre Évangiles véritables, qui n\'ont pas été composes a l\'aido de feuillets volants, si je puis m\'exprimer de la sorte, mais qui sont tels aujourd\'bui qu\'ils existèrent dès le premier moment de leur apparition.
On signale, il est vrai, quelques diffférences sur la date de leur apparition. Tout bomme un peu au courant de l\'bistoire sait parfaitement qu\'autant le monde moderne s\'attacbe a garder la date précise d\'un événement remarquable, autant l\'antiquité s\'en souciait peu. Trouve t-on cette scrupuleuse exactitude a préciser les dates dans Cornélius Nepos, Tacite ou Tite-Live ? Nullement. C\'est même un fait étonnant que la negligence des anciens a consigner les jours et les années ou s\'accomplirent les grandes cboses qu\'ils racontent a la postérité, ou a déterminer l\'année de la naissance et de la mort des héros qu\'ils célèbrent. II n\'est done pas étrange que la date précise de l\'apparition des quatre Évangiles ne soit pas hors de conteste: los chrétions du premier siècle se conten-taient de les posséder. Ce n\'étaient pas d\'ailleurs ces livres, si précieux qu\'ils soient, qui servaient de règle a leur foi; c\'était la prédication apostolique.
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l\'ensoignement vivant et parlant de 1\'Eglise. Car l\'Eglise fut fondée avant (^uö l\'Evangile füt écrit: elle le fut par Jésus-Chiist lorsqu\'il dit a Pierre: „Tu es Pierre, et sur cette pierro, je batirai mon „Eglise.quot; Cet argument a été apprécié par Lessingj qui l\'emploie victorieusement contre le pasteur protestant Groetze, de Hambourg. II lui prouve que l\'Eglise existait avant qu\'il y eut un texte évangélique écrit, et que par conséquent le texte écrit ne peut être la seule règle de foi. C\'est done l\'Eglise qui, en reeevant ce texte, le conserve, le préserve et atteste sa vraie valeur: ainsi demeure-t-il le fidéle écho de la doctrine du Christ.
Les quatre Evangélistes. St. MATTHIEU.
St. Matthieu a le premier écrit son Evangile, comme l\'atteste toute 1\'antiquité chrétienne. II l\'a écrit en hébreu ou en syro-chaldéen, qui était la langue des juifs de ce temps-la. II l\'adressa spécialement a ceux d\'entre les juifs qui, ayant cru en Jésus-Christ, ne gardaient plus l\'ombre de l\'ancienne Lui, a laquelle succédait la vérité évangélique. Oh horum nempe vel maxime causam scrip sit qui in Jesum crediderant ex Judaeis, ei nequaquam Legis umbram , succedente Evangilii veritate, servubant. (1)
Froiem. in Comm. super Matthaeum,
D\'autres editions de St. Jerome portent: nequaquam legis umbra seceden te, Kvangelii vcritatem servabant. 11 faudra. traduire alors : «Et qui, ayant cru en Jésus, pratiquaient la vérité évangélique, tout en
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Get évangile emporté dans l\'Inde par St. Barthé-lémy, au diro du mème St. Jéröme, y aurait existé encore, dans sa langue originalo, au temps de l\'em-pereur Commode, s\'il faut en croire Eusèbe de Césa-rée. Le fait est que le texte syro-chaldéen de St. Matthieu s\'est perdu depuis. On peut admettre ce-pendant que l\'Evangile des Nazaréens, que St. Jéróme affirme avoir vu et qui se consorvait dans les biblio-thèques de Césarée et de Béryte, fut une copie assez exacte de roriginal.
Voici ce que dit le savant solitaire de Bethléhem: „L\'oeuvre de St. Matthieu, écrite avec les caractères „et les mots hébraïques, hebraicis litteris verhisque, se „trouve aujourd\'hui encore dans la bibliothèque de „Césarée, bibliothèque formée avec le plus grand soin „par le martyr St. Pamphile. Les Nazaréens, ajoute-„t-il, se servent de ce volume et m\'ont procuré l\'oc-„casion de le transcrire.quot; (1)
Ce qui est digne de remarque, c\'est que le St. doeteur ne dit pas que cette copie eut subi des alté-rations ou des changements. II observe et prouve
Ipsum hebraicum habetur usque hodie in Caesariensi bibliotheca, quam Pamphilus martyr studiosissismè confecit. Mihi quoque a Nazarreis, qui in Beroea, urbe Syria, hoc volumine utuntur, describendi facultas fuit. De Vir. illustr. c. III. Quand St. Jerome affirme que l\'Evangile de St. Matthieu fut écrit avec les caractères et les mots hébraïques, il ne veut pas parler de l\'ancien hébreu. Celui-ci cessa d\'etre une langue vivante après la captivité de Babylone. Du temps de Notre-Seigneur, les juifs parlaient le syro-chaldéen ou araméen. Ce rameau des langues sémitiques ne se distingue point, par les caractères généraux, de l\'hébreu lui-même.
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que l\'Evangéliste se sert toujours du texte hébreu primitif, et non de la version des Septante, partout ou il invoque l\'autorité du Vieux Testament.
L\'hérétique Ebion, comme l\'affirme avec raison le pape St. Gélase, en déprava le texte.
„Les Ebionites, ajoute St. Irénée, ne se servent „que de l\'Evangile selon St. Matthieu, et cependant „c\'est par eet Evangile même qu\'on peut les convaincre „de la fausse idéé qu\'ils se font du Seigneurquot;.
Ebionei Evangelio quod secundum Matthuium solo uttn-tes, ex Ulo ipso convincnntur non rede proesumentes de Domino. Adv. Hoer. lib. Ill c, XI. Au reste, ce Père est le seul qui ait cru que eet Evangile ne fut composé que pendant la prédication de St. Pierre et de St, Paul k Rome, vers l\'an G2.
I/auteur de la traduction grecque est inconnu. „On „ne sait pas au juste qui en fut 1\'auteurquot;, dit encore St Jérome dont l\'autorité a tant de poids, puisque rien ne lui manquait pour éclaircir cette question comme tant d\'autres, ni la science, ni le zèle, ni les circonstances de temps, de lieux, de personnes. Qfriod quis postea in gr cecum transtulerit, non satis certum est. De Vir. illust. c. III. Ce qui est certain, c\'est que cette traduction grecque fut trouvée exacte par les apótres et les hommes apostoliques, puisque l\'Eglise n\'en adopta jamais d\'autre et s\'en servit dès les temps les plus primitifs.
„Le second Evangéliste est St. Marc, ainsi s\'exprime „St. Jérome, l\'interprète de l\'apotre Pierre, et le „premier évêque de l\'église d\'Alexandrie ; il n\'avait „pas lui-mëme vu le Seigneur, mais il raconta ce qu\'il
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„avait entendu precher par son maitre et, dans sa „narration, il s\'attache d\'avantage a la fidélité qu\'a „l\'ordre de l\'histoire.quot; (quot;)
Pour écrire son Evangile, St. Marc parait s\'être servi du texte hébreu do St. Matthieu, comme le traducteur de St. Matthieu parait s\'étre servi du texte grec de St. Marc. St. Jérome, dans sa lettre au pape St. Damase, et St. Augustin dans son beau livre: De consensu Evangelistarum, L- I, C. II, affirment, contrairement a quelques assertions, qu\'il a écrit en grec. St. Augustin le norame Matihmi breviator, „l\'abréviateur de St. Matthieuquot;; il raconte en elïet i peu prés les meines ehoses que eet Evangéliste, mais plus briévement. Nous disons : a peu prés; paree que, tout en se rencontrant souvent jusque dans l\'expression avec St. Matthieu, il cite des évène-ments dont celui-ci ne fait aucune mention, oii enrichit de nouveaux détails le fait déja raconté. „En certains „endroits, dit St. Augustin, il est plus étendu, et „quelquefois il ajoute, en peu de mots, des ehoses „très-importantes.quot; II écrivit environ dix ans après la passion, avant son départ pour Alexandrie, vers l\'an 45 de notre ére. C\'est ce que pensent Eusèbe, Euthymius et Baronius. St. Pierre Tenvoya a Alexandrie l\'an trois de la SOBquot; Olympiade, coïncidant avec l\'an trois du règne de l\'ompereur Claude.
„Quand le prince des apotres eut pris connaissance de „1\'ceuvre de St. Marc, ajoute St. Jérome, il l\'approuva et „la publia pour que, par son autorité, elle fut lue dans „1\'Eglise entière, ainsi que l\'affu\'ment Clément, dans le
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„sixième livre de ses Hypotyposes, et Papias, évêque „d\'Hiérapolis. St. Pierre fait mention de Mare dans „sa première Epitre, ou, désignant figurément la ville „de Rome sous le nom de Babylone, il dit; L\'églisc „qui est dans Bahylone, et qui est élue comma Vous, et „won. fils Mare, vous saluent.quot; De Vir. illust.
Le troisième Evangéliste est St. Lnc, peintre et médecin, natif d\'Antiocho, en Syrië. II fut le disciple et le compagnon de voyage de St Paul. Ses écrits in-diquent assez que la langue grecque lui fut très-ia-milière. II écrivit son Evangile dans l\'Acliaïe ou la Béotie, vers l\'an 52 de notre ére, selon les uns, ou vers la deuxième année du régne de Néron, la 56e ou la 57e de notre ère, selon Baronius. Ces deux dates se rattachent a deux séjours de St. Paul dans ces contrées, et dont le premier fut considérablement plus long qiie le second. II est parfaitement inutile de débattre cette question qui problablement ne sera jamais résolue. St Jérome affirme que St. Paul parle de St. Luc, quand il écrit dans sa IP Epitre aux Co-rinthiens: „Nous avons envoyé avec lui fquot;Titus) le frère „qui, par son Evangile, s\'est rendu célèbre dans toutes „les eglisesquot;. Misimus cum illo (Tito) fratrem, cujus laus tst in Evangelio per omnes ecclesias. Ad Cor. II. C. VIII, 18. Comme St. Luc était intimement lie avec I\'apotre des nations, Tertiillien nous apprend que plusieurs chrétiens de son temps lui attribuaient cet Evangile. Lucae digestum Paulo solent adscribere, dit-il. Contra Marc. 1. IV, c. 4.
Le motif qui engagea St. Luc ü écrire son Evangile nous est manifesté par lui-même. L\'enthousiasme
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qu\'excite tout homme extrdordinaire est cause que plusieurs ne peuvent résister au plaisir d\'écrire sa vie et de résumer sa doctrine. Ces ouvrages ne brillent pas toujours par leur exactitude. II en fut ainsi du Sauveur. Plusieurs écrivains sans compétence, sans autorité et sans mission tentèrent d\'écrire le récit de sa vie merveilleuse ct de ses enseignements. Mais Terreur et la fable s\'étaient glissées dans ces compositions et pouvaient égarer les fidèles. Voila pourquoi St. Luc écrit son Evangile. II nous le dit en commencant:
„Plusieurs ayant entrepris d\'écrire l\'histoire des „choses qui se sont accomplies parmi nous, — moi, sur „le rapport que nous en ont fait ceux qui dés le com-„raencoment les ont vues de leurs propres yeux, el „furent parmi nous les ministres de la parole éternel-„le, — j\'ai cru, cher Théophile, qu\'après avoir été „exactement informé de toutes ces choses depuis leur „commencement, je devais a mon tour vous en repré-„senter par écrit toute la suite; — afin que vous con-„naissiez la vérité exacte sur tout ce qui vous a été annoncé. Cliap. I, v. I, 2, 3, 4.
On le voit, St. Luc visait les Evangiles apocryplies, trés répandus de son temps, et dont les fables mena-^aient la vérité de l\'histoire,
Au reste, il supplée ïi ce qu\'avaicnt écrit avant lui St. Matthieu et St. Marc, particulièrement en ce qui regarde la naissance de St. Jean Baptiste et 1\'enfance de Jésus Christ.
Nous ne disons rien ici des Actes des Apótres com-posés par lui et dont il avait été le témoin oculaire ; ils ne se rapportent pas a notre sujet. St. Paulin de Nole, un contemporain do St. Augustin, écrit ces beaux vers sur St. Luc et ses deux ouvrages :
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Hie medicus Lucas, prins arte, deinde loqueld. Bis medicus Lucas: ut quondam corporis wgros Humana cur ah at ope, et nunc mentibus atgris Cornposuit gemino vitcc medicamina lihro.
Le quatrième Evangile est de St. Jean, le disciple bien-aimé, fils de Zébédee et de Salomé, et frère de 1\'apótre St. Jacques décapité par Hérode. II écrivit sou Evangile pour deux motifa. II voulut d\'abord satisfai-re aux voeux des évêques d\'Asic, qui l\'engageaient a écrire un Evangile pour confondre Cérintho ainsi que d\'autres hérétiques, et surtout la doctrine alors naia-aante des Ebionites qui prétendaient que le Christ n\'exista point avant Marie. Voilk ce que rapportent St. Irénée, St. Jérome et plusieurs autrea Pèrea. Un second motif qui le détermina a écrire son Evangile, e\'eet que, „ayant lu les trois autres, il „approuva bien le fond de leur récit et reconnut qu\'ils „avaient dit la vérité; mais il trouva qn\'ils avaient écrit „l\'histoire seulement d\'une année, c\'est-a dire de celle ou „souflritle Christ aprés l\'emprisonnementde Jean. Alors „laissant l\'année dont les trois autres évangélistes „avaient exposé les faits, il raconta ceux des temps anté-„rieurs a l\'incarcération de Jean, et l\'on peut s\'encon -„vaincre en lisant avec attention les quatre Evangiles. „Cette explication, du reste, ote la discordance qui „semble exister entre Jean et les autres.quot;
Ainsi s\'exprime St. Jéróme. St. Epiphane ajoute que „St. Jean fut poussé intérieurement par l\'Esprit saint a „écrire son Evangile, retenu qu\'il était d\'aiileurs par le ^sentiment d\'une crainte révérentielle, et qu\'il l\'écrivit „dans sa vieillesse la plus avancée, lorsque déja il
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„avait passé sa quatre-vingt-dixième année, è, son re-„tour de Patmos, oü il avait été exilé parl\'empereur „Domitienquot;. (1)
Son Evangile est sans contredit, le plus sublime de tous. II s\'attache plus particulièrement k la démonatra-tion de la divinité du Christ, a cause des hérésies qui déja attaquaient cetto vérité a son époque, et il saisit la pensée de rhomme-Dieu avec une profondeur sans égale.
On a appelé les trois premiers Evangiles sj/noptiques, paree que leurs auteurs voient et racontent, dans un court résumé, les mêmes évènements ou a peu prés : mais 1\'Evangile de St. Jean porte un cachet tout particulier. Son caractère interne est plus élevé; sa doctrine est la mème que celle des trois autres; son personnage est le mêmc absolument, mais dans une expression plus pure, plus parfaite encore. Neque tantum in exordia, sed in toto Evangelii decursu caeteris sublimior est, dit l\'illustre Chrysostome. „Ce n\'est pas „seulement dans le commencement, mais dans toute „la suite de son Evangile, que St. Jean est plus su-„bliine que les antres Evangélistes.quot; Les discours de Jésus qu\'il reproduit nous le représentent sous une face nouvelle; il y a ia des profondeurs vraiment divines; on y sent, pour ainsi dire, l\'apötre qui a reposé sur le cceur de l\'Homme-Dieu, pour y puiser tous les trésors de l\'amour divin, de la sagesse et de la science divine. Enfin, de quelque manière qu\'on envisage l\'ceuvre du disciple bien-aimé, elle se pré-
Spiritus Sanctus Joannem, invitum licet, et rcligione quadam et reveientia refugientem, ad scribenduin impulit, cflbeta jam aetate, utpote qui nonagesimum annum exccdciet, postquam ab Insula l\'athmo rever-sus est. Hoer. c. 51.
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sente comme le complément providentiel et magnifique des trois autres Evangiles. (1)
St Jean l\'écrivit dans la première année du règne de Nerva, salon Eusèbe, c\'est-a-dire la quatre-vingt seizième de notre ere et la soixante-troisième de la passion. 11 vécut jusqn\'aux temps de Trajan, dit St, Irénée, usque in Trajani tempora.
VoilJi les auteurs et la date assignés par toute l\'antiquité chrétienne a nos Evangiles. Toute l\'anti-quité chrétienne affirme unanimement qu\'ils ont été écrits et publiés au premier siècle par ceux-la mêmes dont ils portent les noms. Or ce témoignage est aussi irrécusable que victorieux.
II importe peu de savoir au juste en quelle année tel Evangéliste a composé son oeuvre; la n\'est pas la question. La question est celle-ci: Les Evangiles furent-ils composés dans le courant du premier siècle par ceux dont ils portent les noms ? Eli bien, soit dit encore une fois; toute l\'antiquité chrétienne répond unanimement a cette question de la manière la plus affirmative. Les hérétiques eux-mêmes, tout en falsi-fiant certains textes pour les besoins de leur cause, se prévalaient des auteurs. Nul, dans les deux premiers siècles, n\'a songé a disputer a St. Matthieui St. Marc, St. Luc et St. Jean la propriété de leurs ceuvres. La-dessus il n\'y avait pas le moindre doute. Alors, comme au temps de St. Auguslin, les quatre Evangélistes étaient célèbres dans tout l\'univers. Liua-
Pierre, patriarche cTAlexandrie, affirme qu\'on gardait encore a Ephèse, au VIC siècle, l\'autographe de St. Jean, zó Idcuyetpuv,
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tuor Evangelisto1, universo terrarum orbe notissimi. De Cons. Evang. c. 11. L\'univers chrétien savait aussi qu\'ils étaient quatre en nombre, et qu\'ils n\'étaient que quatre. St. Cyprien, évêque de Cartage dans la première moitié du Hie siècle, compare l\'Eglise au paradis terrestro plein d\'arbres aux meilleurs fruits. Comme le paradis terrestre était arrosé de quatre grands fleuves, ainsi l\'Eglise est fécondée par quatre Evangiles. Has arbores rigat quatuor Jluminibus, id est, Evangeliis quatuor. Ep. ad Jubaianum, LXXIII. St. Paulin de Nole, un père et un poète du IVe siècle, nous représente, dans une de ses épitres, l\'Eglise debout sur la pierre dans la personne du Sauveur, pierre de laquelle s\'élancent quatre sources sonores, les Evangélistes, dit-il, ces fleuves d\'eau vive qu\'a fait jaillir le Christ.
Petram, superstat ipsa petra Ecclesiae,
De qua so nor i quatuor fonies manant, Evangelistai, viva Chnsti jlumina.
St Justin phiiosophe, apologiste et martyr.
Imraédiatement après le dernier des Evangélistes, St Jean, nous rencontrons sur le chemin do la grande tradition chrétienne, un homme d\'uno importance majeure, le philosophe-martyr, St Justin. 11 naquit environ la même année que mourut St. Jean, vers I\'an 103. II vécut a Eplièse, a Alexandrie, a Rome. (*) Tour a tour stoïcien, péripatéticien, pythagoiicien, platonicien, il nc put trouver nulle part, ni en Grèce; ni en Egypte, ni en Italic, la vraie science, objet de
(®) II est digne de remarque qu\'il affirme avoii\' vu, a Alexandrie) les rtidera, ruines des cellules occupées par les Septante, lorsqu\'ils tra-duisirent la liible, a la prière de Ptolémée-Philadelphe. Et nos mo-dcrnes nc voient qu\'une fable daus le rccit des «cellulesquot;.
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ses constantes recherches et de ses pérégrinations lointaines. Son esprit et son coeur ne furent satisfaits que lorsqu\'il fut devenu chrétien. La vérité évangé-lique le saisit telleinent qu\'il en devint l\'apologiste et le martyr.
Ses principaux ouvrages sont les deux Apologies, adressées, la première, i Antonin le pieux, la seconde, au Sénat romain, et son célèbre Dialogue avec le juif Tryphon. Strauss lui-même n\'élève aucun doute sur l\'authenticité de ces trois ouvrages, et il avoue que Justin a écrit sous Antonin le pieux, c\'est k-dire, pour-suit il, de 138 a 161, après Jésus-Christ.
On ne peut done récuser ce témoin : tout le recom-mande, et l\'époque oü il a vécu, et sa science, et son amour pour la vérité qui est allé jusqu\'au martyre.
Or quelles sont les sources oü St Justin a puisé dans sa défense du Christianisme? In Commentariis, dit il, dans son Dialogue avec Tryphon, quos ah ejus (Christi) apostolis korumque discipulis scripios dico. „Dans les Mémoires que j\'affirmo avoir été écrits par „les apotres et leurs disciples, § CIII. Ces mots : Mémoires des apotres et de leurs disciples, sont répétés jus-qu\'a neuf fois dans les paragraphes GUI, CIV, CV, CVI, CVII de son Dialogue.
Or ces Mémoires ne sont et ne peuvent étre que nos Evangiles. Les testes cités par lui ne sont tirés que de nos Evangiles. Dans les paragraphes, 15, 16, 17 de sa première Apologie, il cite prés de quarante textes, tous pris dans nos Evangiles.
Strauss lui-même est obligé de constater ce qu\'il appelle „les rapports de Justin avec chacun de nos Evangiles, rapports „consldérablesquot; avec St. Matthieu et St Luc, „plus raresquot; avec St Mare „plus rares encorequot; avec St Jean.
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Oh! qu\'est-ce qui pouvait obliger le philosophe-martyr a citer nos Evangélistes un nombre égal de fois ? II les a cités, eela sufifit. Et Strauss, hélas! ne peut indiquer une autre source ou lo saint philosophe aurait puisé ses textes, qu\'wrw source, (qui le croirait?) inconnue!!! C\'est son mot. Et cependant, soit dit encore une fois, ces textes se trouvent dans nos Evangiles.
Pourquoi done notre contradieteur recourt-il h une source inconmie, alors que les textes citéa par St Jus-tin se trouvent dans nos quatre Evangiles, source par/ai-tement connue ? C\'est que St, Justin, au lieu de se servir toujours du terme „Evangilequot; se sert aussi, surtout dans ses Apologies, du mot Mémoires. Mais est-ce la un argument pour tout homme qui pense ? Zes Mémoires des apotres, dit le philosophe martyr, c\'est a-dire, de St. Matthieu et de St. Jean, apolres; les Mémoires des disciples, e\'est-a-dire de St. Marc et de St. Luc, disciples des apdtres.
Ajoutons que le terme .Kwm^e était nouveau, tandis que celui de Mémoires, commentarii, était usité chez les grecs et les remains; c\'est pour eela que St. Justin s\'en est servi quelquefois ct même souvent. Mais, s\'il pouvait rester un doute sur cette question, le saint philosophe a pris soin lui-même de le dissiper dans sa le Apologie, LXVI. Après avoir établi dans les termes les moins ambigus, la présence réelle de Jésus-Christ dans le Sacrement eucharistique, il ajoute; Nam apostoliin commentariis suis, quivocantur evanoelia, ita sibi mandasse Jesum tradiderunt. „Carles „apOtres, dans leors miómoires qüi s\'appbllent evan-„Giles, nous ont appris qu\'ainsi Jésus le leur avait „ordonné.quot; (1)
Je renvoie celui qui voudrait plus de lumière sur cette question a mon ouvrage: St. Justin, philosophe, apologiste et martyr, vengé des
N\'insistons plus. Les Mémoiies ou les Evangiles furent i\'ceuvre des apotres et des disciples; St. Justin 1\'affirme . . . Done ils existaient au premier siècle ; done ils portent véridi(|ueinent les noms de leurs auteurs; et la chimère qui leur donne une origine si singulière vers la moitié du deuxièmo siècle, retjoit encore ici le démenti le plus formel.
Invoquons maintenant le témoignage d\'un ennemi.
Fas est et ah hoste doceri, a dit excel lemm ent le poète. II est permis de se laisser instruire même par un ennemi.
Cet ennemi c\'est \'Jelse.
„Qa\'il nous suffise, dit le grand Chrysostóme, peur „établir invinciblement l\'ancienneté de nos livres sacrés, „qu\'il nous suffise de ceux qui out dispute contre „nous, c\'est-a-dire de Celse et de Batanéotès qui „vint après lui; certes, ils ne combattaient pas des „faits et des doctrines \'publiés après eux. Et d\'ailleurs, „ajoute-t-il, n\'avons-nous pas le témoignage de l\'univors „entier? aurait-il pu admettre et recevoir ce qui „n\'existait pas?quot; (1)
Certainement, Celse n\'a pu se servir do nos Evangiles que paree qu\'ils existaient avant lui. II fut lo Voltaire du Ilc siècle de notre ère. Esprit intelligent
Sufficiant autem et qui contra nos disputarunt ad testimonium antiquitatis nostiorum librorum ferendum, nempe Celsus et Bataneotes qui post illum fuit. Non enim contradicebunt iis qui post eos edita fuerant; alioquin etiam totus orbis qui uno consensu id suscepit. Chrys. Hom. VII in Iam ad Corinth. § 3. — Lc Batanéotès dont parle ici St. Jean Chrysostóme, n\'est plus connu.
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et .souplo, il se constitue le défenseur de la raison et do la science contre la Foi. Sa polémiquo contre le Christianisme est pleine d\'habileté et d\'érudition : rironie, le sarcasme et le ridicule ajonteut a son ai1-gumentation une vigueur peu commune. II maniait l\'arme du sophisme aveci un art consommé, et fut, dès ia première moitié du He siècle jusqu\'a 1\'appa-rition d\'Origène, l\'adversaire redouté des chrétiens. Son ouvrage est perdu. Mais, en lisant les fragments considerables que nous en a conserves son adversaire ot son vainqueur, on en comprend assez toute la valeur ct tout le danger. Les modernos ennemis du Christianisme ont largement pxiisé a cette source. II fallait un génie eomme Origène pour triompher d\'un écrivain do cette taille. Celse intitala son ouvrage /l^rij Ao/on-, Discours veritable, II vécut sous l\'empereur Adrien et après: Adriani aetate et postca vixit, dit Origène. Or Adrien succéda a Trajan en Tan 117, et règna jusqu\'cn Tan 138. Celse apparut done aux origines du Christianisme et fut le contemporain de St. Justin.
Son attaque fut savante, vive, violente. Mais par la manière même dont il conduisit son attaque, il devient aujourd\'hui iin apologiste, a cause du témoignage qu\'il rend a nos Evangiles et a leurs auteurs.
Ah! si ces Evangiles n\'avaicnt pas existé alors dans leur forme definitive; s \'il avait pu mettre leur authenticité on doute; si les doctrines et les miracles du Christ avaient été écrits sur des feuilles volantes et sans autorité, Celse aurait eu beau jeu! „Comment, aurait-il dit, vous autres chrétiens, vous ne savez pas mème produire un seul écrit d\'un seal homme qui ait vu et entendu votre Christ! Vous parlez de miracles, de prophéties, de prodiges de toutes sortes. Certes, plus les choses (pie vous dites accomplics par votre
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Jésus ho ut extraorclinaires, plus sos disciples devaient prendre soin de les recueillir, de les écrire et de les attester. Mais il parait uien qu\'ils eroyaient si peu aux miracles de leur Maitre, qu\'ils ne se sunt pas même donné la peine de les consigner eu des Mémoires, en des écrits, pour les faire passer ainsi a la postérité. Platon a mieux aimé son Socrate que Jean n\'a aimé son Jésus.quot;
Oui, si nos Evangiles n\'avaient eu leur forme dé-terminée et leurs auteurs bien connus; s\'il n\'y avait eu que des fragments divers sans autorité, Celse au-rait raisonné de la sorte ; eet argument n\'aurait pas échappé a la sagacité de son esprit; et il aurait eu raison. Mais il possédait nos Evangiles et ne doutait nullement qu\'ils eussent été écrits par Matthieu, Mare, Luc et Jean. II tourna done l\'argument et, se for-geant une arme avec les oeuvres mèmes des disciples du Christ, il écrivit, avec sa malice ordinaire: „qu\'ils „ont trompé le public; que les miracles et les prophé-„ties du Christ ne sont que des fables inventées par „sas disciples dans le but de glorifier leur maitre, et „ces miracles et ces prophéties, il les attribue a leur „jactance et a leur ambition.quot; Ainsi raisonne-t-il en digne prédécesseur des Strauss et des Renan.
Les récits et les doctrines qu\'il attaque il les tire de nos Evangiles. Unda haec didicisti, Celse, nisi ex Evangeliis nostris ? lui dit ürigène. Oii avcz-vous appris ces choscs sinon dans nos Evangiles ? L. II, 34. Aussi Celse ne nie nulle part l\'existence de nos Evangiles, comme il ne nie nulle part aussi qu\'ils aient Matthien, Mare, Luc et Jean pour auteurs.
„J\'ai bien des choses a. dire, ainsi s\'exprime-t-il, sur „les faits et gestes de Jésus, des choses vraies, et
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„bien différeates de celles que ses didples ont écrites. „Lil). II, 13. S\'adressaut directement a cos derniers, il leur dit; „Quoique vous ne nous ayez régalés que „do pures fictions, ra cependant vous n\'avez
„pas même su donnor a ces fables le coloris delavé-„ritéquot;. Ibid. 26. 11 reproche aux chrétiens en général, „de ressembler a ceux que la folio pousse a se tuer „eux-mêmes, puisque (selon-lui) ils out déja, trois, „quatre, plusieurs fois, fait des changomonts aux textes
„pkimitiks de l/évanc.ile, éx tya-/mnr/n yfgt;a/gt;s\'.(r th snayyskKrj,
„et cela pour sc débarrasser plus facilemcnt des objee-„tions qui se présentent.quot;
Origène lui répondit avoc raison; „Je n\'en connais „point d\'autres qui aicnt eorrompu le texte évangé-„Hque que Marcion, ainsi que les sectateurs de Valcn-„tin , et de Lucain peut-être. Ce crime ne doit pa.s „nous ctre impute a nous, mais aux vrais coupables, „qui Evangelia dapravare audmt, qui poussent l\'audaco „jusqu\'a corrompre les Evangiles. Comme on accuserait „injustcmont la véritable philosopbie , si on lui attri-„buait les erreurs des sophistes, des épicuréens, des „péripatéticiens et d\'autres fausses opinions; de même „ne faut il point accuser le véritable Christianisme, „paree que quelques uns ont eorrompu le texto des „Evangiles, ot introduit ainsi des doctrines nouvolles „contraires a la doctrine de Jésus.quot;
S\'il est une chose évidente, e\'est que Celse, en atta-([uant le Christianisme, ne s\'en prend qu\'aux récits do nos Evangiles. „Toutes ces choses, dit-il lui-même, „je les ai prises dans vos propres Ecritures. \'/■\'* roiv „unsTspwv rTuvyfmiJijariüv. Voila mes témoins; je n\'en veux „point d\'autres. Car vous me fournissez vous mêmcs le „glaive qui vous tue.quot; L, 11. § 72.
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Du roste, celui qui a lu 1c Traité contre Celse, cetto cBuvre magistrale tl\'Origène, voit avee evidence lavéri-té tie la thèse que nous défentlons. Lo sophiste grec ])ossédait nos Evangiles et ne doutait pas de lours auteurs. II traita ces derniers comme Julien Tapostat les traita plus tard, comme Voltaire les traita au XVIIP siècle, avee mépris, mais il n\'a jamais songé a leur ravir la pateiuité des quatre Evangiles.
Tirons done do nouveau la conclusion. Rappelons-nous que Celse écrivit sous l\'empereur Adrien, (117 a 138), dans la première moitié du IP siècle. II est done évident que nos Evangiles existaient avant ce temps; et les savants (hélas!) quirêvent aujouid\'hui, au XIX\'; siècle, que ces ceuvres sublimes ne furent compiléos que vers le milieu ou vers la fin du second, fontpreuve d\'une grande ignorance, ou comptent immensément, comptent trop sur celle do leurs lecteurs. Oh! co qui manque généralemcnt ïi la science antichrétienne, e\'est ia bonne foi.
1\'roduisons maintenant tin de nos témoins les plut éclatants. —
Quoi de plus accablant, en effet, pour les novateurs modernos qui placent la composition de nos Evangiles vers le milieu du douxième siècle, que le témoi-gnage contraire de St. Irénée ?
Ce Père avait puisé la science clirétienne prés de sa source: il fut disciple de St. Polycarpe qui lui-mèmo fut disciple do St. Jean i\'Evangéliste. Voici ce qu\'écrit St. irénée a Florinus, un de ses amis qu\'il engage a se défier de cei\'taines doctrines erronées ;
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„Je vous ai connu, loraque j\'étais jeune hommo, „disciple do Polycarpe, dans rAsie-mineure. Vous „faisiez tout ce qui était en vous pour mériter son „approbalion, en raême temps que vous occupiez une „place distinguée dans le palais du gouverneur. Les „évènements de ce temps la sont profondément graves „dans ma mémoire: je me les i\'appelle beaucoup mieux „que d\'autres plus récents. Car ce que nous apprenons „dans notre jeunesse s\'identifie pour ainsi dire avecnotre „esprit et y reste ineffacjablement. Ainsi, aujourd\'hui „mêine, il me serait facile d\'indiquer la place oü le bien-„heureux Polycarpe était assis lorsqu\'il nous expliquait „la doctrine; de vous dire quelles étaient ses allées „et venues, sa manière de vivre et la conformation de „son corps; je pourrais vous répéter les discours qu\'il „faisait au peuple et ce qu\'il racontait du commerce „intime dans lequel il avait, vécu avec St. Jean et avec „les autres apotres, (jui avaient vécu avec le Christ „lui-mème; je pourrais vous dire enfin comment il rap-„portaisb leurs propres paroles et tont ce qa\'il avait „appris d\'eux touchant le Seigneur. Quant aux mi-„racles et aux enseignements de ce dernier, notre „maitre Polycarpe nous les exposait toujours de la „même manière, tols qu\'il les tenait de la bouche de ,,ceux qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de la „vie, et sans qu\'il y ent jamais le moindre désaccord de „sa narration avec mos Ecritures. Voila les leoons ([u\'a „cette époque, par une faveur spéciale de la divine „clémence, j\'écoutais avec la plus grande attention : je „les écrivis non sur le parchemin, mais dans mon coeur „et, avec la grace de Dieu, je los répète et les re-passe sans cesse encore.quot; (;!:)
(*) Vidi enim tc, cum adhuc pucr essem, in infciiorc Asia, apud Po-lycarpum, splendidc agcntem in palatio cl magnopcre laborantem ut te
Voila St Irénée, voila le lémoin que je cite, témoin a qui l\'on ue pent refuser ni la science ui la vertu. Voila ce qu\'il a vu, ce qu\'il a entendu, cc qu\'il a recju de St. Polycaipe lui-même, disciple des apotres et particulièrement de l\'apótre St. Jean. II est né dans l\'Asie-mineure, vers l\'an 120, et fut envoyé en Europe par St. Polyearpe dans la seconde moitié du deuxième siècle. Prêtre de l\'Eglise de Lyon, en 177, il subit le inartyre, comme évèque de cette église, vers 203.
St, Irénée possède, par conséquent, toutes les quali-tés et tons los avantages requis pour nous renseigner sur los Evangilcs et sur leurs auteurs. II est rhomme du deuxième siècle, qu\'il commit dans toutes ses doctrines, dans toutes ses productions philosophiques et religieuses. (*) Sa vie s\'est écoulée pendant ce siècle, et son grand ouvrage Contra les heresies est la pour nous éclairer sur ce qui se passait dans le monde chrétien a cette époque.
illi approbares. Etenim ea quce tune temporis gesta sunt melius memu-ria tcneo quam ea qua; nuper aeciderunt. Quippe ea quoe pueri didis-cimus simul eum animo ipso eoaleseunt eique penitus inhcerent. Adeo ut et locum ipsum possim dieere in quo beatus Polyearpus sedens dis-serebat, processus quoque ejus et ingressus, vitaiquc totius formam et corporis speciem; sermones denique quos ad populum habebat, et famili arem consuctudinem qua; illi cum Joanne, ut narrabat, et eum reliquis (jui Dominum ipsum vidissent, intercesserat 5 et qualiter dicta illorum com-memorabat, et qiuccumque de Domino ab iisdem audierat. De miracu-lis quoque illius ac de doctrina, prout ab lis qui Verbum Vita; ipsi con. spexerant l\'olycarpus magister acceperat, eodem prorsus modo referebat in omnibus cum Scrip/ura sacra conscnticns, h iïtiï(/.(T\'/,(/.Xigt;(T Ih/Xoxapiorr dnrrf\'ysiïs -dvra (rn/Kpojva Taco- ypayaln. Hajc ego divina mihi largiente dementia studiose audiebam, non in charta, sed in corde meo audita describens: eadem, per Dei gratiam, assidue repeto et revolvo. Euscb. Hist. Eccl. 1 , S 23.
(*) irena;us, dit Tertullien, et e\'est Erasme qui le cite, omnium doc-trinarum curiosissimus explorator. Erasm. in epist. nuncupatoria.
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Eh bien ! nos Evangiles existaient-ils dans 1 Eglise de Smyrne et dans celles d\'Asie, existaient-ils dans la première moitié du 11« siècle, tels que nous les avons aujourd\'hui ?
lis existaient sans aucnn doute et dans la torme actuelle.
Remarquons d\'abord ce que St. Irénée dit a l1 lori-nus, dans sa lettre, dont nous avons cité lo fragment qui regarde plus spécialeraent cette controverse. „St. „Polycarpe exposait les miracles et la doctrine du „Christ tonjours de la me me manièrc et sans quil y „eflt jamais le moindre désaccord de sa narration avec „nos Ecritures.quot; Done ces Eeritures existaient, et elles ne pouvuient être que nos Evangiles, puisque le discours du saint maitre Polycarpe ne roulait que sur les miracles et la doctrine du Christ.
C\'est évident. Mais voici. maintenant la déclaration expresse, claire et peremptoire du savant apologiste. 11 écrit au premier Chapitre du 111° livre de son ouvrage Centre les hérésies:
„Matthieu a écrit son Evangile durant son séjour „parmi les hébreux et dans leur langue, lorsque Pierre „et Paul évangélisaient la ville de Rome et y jetaient „les fondoments do l\'Eglise (*). Après leur mort, .jMarc, disciple et interprète de Pierre, nous a „donné le sien d\'après les predications de eet „apotre. Quant a Luc, disciple de St. Paul, il a „réuni dans un livre l\'Evangile prêchépar son maiti-e. „Enfin Jean, disciple du Seigneur et qui reposa „sur la poitrine de Jésus, a écrit aussi son Evan-
(*; t^ucl argument contrc ccs inscnscs qui vont jusqu\'a nier la presence de St Pierre a Rome!
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„gile, lorsqu\'il demeurait a Ephèse dans 1\'Asie-„mineure.quot;
Voila la déclaration expresse d\'Irénée; voila les quatro Evangiles que le docteur des Gaules emporta avee lui du seiu de l\'A.sie, et qu\'il avait recus des mains de St. Polycarpe qui les avait repus de St. Jean lui-même.
Ceux qui voudront avoir sur ces quatre Evangiley plus de lumière qu\'il n\'en faut, une lumière sur-abondante, qu\'ils ouvrent eux-mémes l\'ouvrage de St. Irénée, au 111c Livre. lis y trouverunt une analyse compléte de nos Evangiles avee les noms de leurs auteurs. Le neuvième, le dixième, le onzième, le ([uatorzième et le tlix huitièrae chapitres sent, a ce point de vne, particuliérement instructifs, et suffisent, a eux seuls, pour jeter la déconsidération et le mépris sur la fausse science qui prétend, au XVllIe et au XlXe siècles, dépouiller nos Evangiles de leurs auteurs sacrés, ot en placer la composition vers la seconde moitié du lle siècle.
St. Irénée écrase cette science avec son incontestable autorité. II cite, dans les chapitres indiqués plus liaut, le commencement et Ia fin des quatre Evangiles: en un mot, son témoignage est tellement clair, tellement précis qu\'après l\'avoir lu le doute est devenu impossible.
Mais il faut encore l\'entendre.
(*j Matluuus, in UebraeU, ipsorum lingua, scripturam editlit Evangclii, cum Petrus et Paulus Rohul\' evangelizarent et fundarent Ecclesiam. Post veio horum decessum, Marcus, discipulus et interpres Petri, el ipse quae annunciala erant, percripta nobis tradidit. 1*\',1 I.ucas autem, sectator Pauli, quod al) illo praedicabur ICvangelium in liliro condidit. Postea el Joannes, discipulus Domini, qui ct supra pectus ejus recumbobat, et ipse edidit Evangelium, lOphesi Asiae commorans.
Contra Haer. L. Ill, c. I.
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F ant a est autem circa hasc Evangelia firmitas, ut et ipsi heretici testimonium reddant ei, et ex ipsis egrediem unusquisque eorum conetur confinnare doctrinam.
„L\'authenticité de ces Evangiles est telle que les „hérétiqaes mêmes lui rendent témoignage, puisque „chacun d\'eux, puisaut a cet\'e source, s\'efforce d\'en „tirer des preuves pour détendre sa doctrine,quot;
„Ainsi, continue t-il, les Ebionites so servent de „l\'Evangile de St. Matthieu, Marcion s\'approprie celui „de St. Luc. Ceux qui séparent Jésus du Christ {qui Jesum separant a Christo) et qui affirment que Jésus „soul a souffert et non le Christ, préfèrent l\'Evangile „tie St. Marc. Les Valentiniens se servent largement „de l\'Evaiigile do St. Jean, plenissime utentev.\'\'
Or toils ces hérétiques vivaient soit au commencement et au milieu du lig siècle, soit a la fin du L, du siècle même des apotres. Vérité historique incontestable.
Quelle pieuve done, quel invincible argument coiitre la folic pretention do l\'école mythique! Quel coup de massue assommantl Qu\'ils viennent nous dire les De Wette, les Strauss et tous les faux doc-teurs de Ia science moderne, que les Evangiles ne datent que de la seconde moitié du ilu siècle ! N\'est-il pas permis de leur répondre: ou vous êtes des ignorHiits ou vous êtes des monteurs?
Mais n\'a t-on pas admis d\'autres Evangiles que ceux-la V Irénée, „I\'explorateur le ])lus curieux dos ceuvres et des doctrines de son sièclequot;, le disciple de Poly-carpo qui fut 1; disciple de St .Jean, ajouto immédia-toment:
Non!
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Neqne enim plura numero qnam haic sunt, nequs rursi\'» pauciora (ostensio nosha) capit esse Evangelia.
„Notrc détnoiiHtratioii n\'admet ui plu« ui moins d\'E-vangiles que ceux-la.quot;
Est-ce clair? Voici plus de clarté encoro.
Le savant disciple de Polycarpe affirme qu\'il y a quatre Evangiles comme il y a rpmtre parties du monde; peusée (jue nons retrouvous plus tavd chez St. Augustiu: un monde en quatre parties, un Evan-gile en quatre livres.
„II y a quatre parties du monde, écrit St, Irénóo, „et quatre vents principaux, et l\'Eglise, dont l\'Evan-„gile et l\'Esprit vivifiant sont les termes soutiens, est „dispersée sur toute la terra. Ainsi, il est conséquent „qu\'elle s\'appuie sur quatre colonnes et que quatre „soufHes puissants répandent dans tout l\'univers et „dans les entrailles du genre humain l\'ineorruptibilité „de la vie.quot; (1)
„Tl est évident, par tout ce que nous avons exposé, „continue St. Irénée, que le Verbe qui a fait toutes „clioses, omnium artifcx rerum; ([ui s\'assied sur les „Chérnbins et rcnferme les types de tous les étres, „enfin manifesté aux hommes, dedil nobis quadriforme „ Evangelium quod in una Spiritu continetur, nous a donné „un Evangile en quatre formes différentes qu\'unit un „scul et même Esprit.quot;
Quoniam enim quatuor regiones mundi sunt in quo sumus et quatuor principales spiritus^ — et disseminata est Ecclesia super omnem terram. Columna autem et firmamentinn Mcclesiae est Evangelium et Spiritus vitae, consequens est quatuor habere earn columnas undique flantes incorruptibilitatem et vivificantes homines. I,. Ill, c. xi. — Le chapitre XI, d\'oü nous tirons ces citations; est exticmement remarquable et semble écrit spécialcmcnt pour notie époque.
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St. Irénéo ne se contente pas d abattro ainsi d\'a-vance 1c ridicule mensongc qui. place les apocryphes a cóU\' des vóritables Evangiles dans l\'Eglise primitive, en leur donnant la mume valeur; il pousse la démon stration jusqu\'aux dernières limites do révidence, s\'il est permis de le dire.
Mais uno reflexion, avant de continuer ma démon-stration.
Aujourd\'hni encore on peint St. Luc accompagné d\'un boeuf, St. Matthiou accompagné d\'une figure hu-maine, St. Marc avec un lion, St. Jean avcc un aigle.
Eh bien ! et qu\'on admire ici 1\'inflexible fldélité de la tradition catholique jusque dans ces sortes do détails qui paraissent accessoires, St. Irénée apporte de l\'Asio ces grandes images, par lesquelles on re-présente Jésus-Christ.
II montre le Fils de I\'Hommo dans la vision d\'Ezé-chiel porté sur ces quatre figures symboliques, images des attributions du Fils de Diea, imagines dispositionis Filii Dei.
„Le premier animal, semblable au lion, indiquo sa „puissance royale; le second, semblable au boeuf, in-„dique sa puissance sacerdotale; le troisiémo, ayant „un visage Immain, indique son incarnation; lo qua-„trième enfin, représentant un aigle volant, signifie la „grace de I\'Esprit de Dieu descendant dans l\'Eglise.quot;
Voila ce ijiie dit St. Irénée.
„Or les Evangiles correspondent a ces images, et „lc Seigneur Jésus est porté sur olies. El Evanyelia „iyitw, his consonant ia, in quibus insidet Dominns Jesus,quot;
Telle est l\'explication do la grande vision d\'Ezéebiol, selon le savant disciple de Polycarpe. II achéve cette explication en ces termes;
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„On place un bceuf auprés de St. Luc, parce qu\'il „commence son Evangile an sacerdoce do Zacharic, „et quo le bceuf est le symbole du sacrifice. On place „une figure hutnaine auprés de St. Mattliieu, parce «qu\'il commence son Evangile par la génération hu-„maine de Jésus-Christ, Fils dc David, Eils d\'Abraham.quot;
11 est vrai, il faut que je signale ici unc légere différcnce d\'apprécmtion. St. Irénée place l\'aigle auprés de St. Marc, parce que cct Evangéliste commence son Evangile par uno prophétie d\'lsaie, cet uigle parmi les prophètes qui annonca dans les tormes les plus sublimes 1\'avénement du Christ, ses miracles, ses doulenrs, ses triomphes et son Eglise, St. Jéröme, St. Augustin et les autres Pères de l\'Eglise attribuent l\'aigle a St. Jean, a cause de la sublimité de son Evangile, dans lequel il s\'éléve, tout en le commencant, jusqu\'a réternelle génération du Eils do Dieu; aigle majjestueux qui con-temple le soleil de la divinité et nous en révéle les secrets. lis attribuant le lion a St. Marc, a cause de la prédication dc St. Jean-Baptiste, par laquelle il commence son Evangile, et qui est comme la voix de celui qui crie dam le desert. — Mais c\'est la un détail qui ne touche on rien au fond de Targument.
St. Irénée ajoute avec raison: Qualis igitur dispositio Filii Dei talis et animalium forma; et qualis animaliuvi forma talis et character Evangelii. — „C\'est ainai que „les attributions du Eils dc Dieu (roi, prétre, homme „et Dieu) nous sont indiquées par la nature des ani „maux, et que par la nature des animaux nous est „indiqué lo caractére de chaque Evangile.quot;
Je demande done ici: Quelle lumiére répandue sur
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les Evangilos par un contemporain du disciple immé-diat du phis grand des Evaugélistes ! Quelle lumière!
11 termine en disant: Quadriforniia autem anima/ia e.t quadrljorme, Evangclium et quadrijormis dispositio domini. „Les animaux symboliques ont quatre formes ; „les Evangiles ont quatre formes, et les attributions „du Seigneur sont au nombre de quatre.quot; (:i:)
Que de questions sont done tranchées! II est certain quo les quatre Evangiles furent composes avant le milieu du deuxième siècle, a l\'époque mêrne des apotres ; il est certain que l\'Jiglise n\'a jamais admis d\'autrcs que ceux-la. Le témoignage de St Irénée renverse de fond en eomble l\'odieusc machine des apocryplies, construite par les rêveurs rationalistes pour dépouiller de leur autorité les Evangiles véritables.
Prêtons de nouveau l\'oreille a leurs rêves ;
L(;ssing imagine un Evangile primitif, un proté vangile ([u\'il intitule: Evangile des apotres. D\'après lui, eet Evangile ful compose et écrit par les premiers juifs qui se convertirent au Chriatianisme, tont en con-servant leurs pratiques juives. Ces juifs pour se dis-tinguer plus tard des gentils qui avaient embrassé la foi, mais ne pratiquaient pas la loi de Moïse, accep torent et retinrent la dénomination de Nazaréens, tandis que les antres se nommèrent chrétiens.
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Ce détail historiqae de Lessing mériterait un examen ; mais passons la-dessus.
Leur Evangile, continue le sopliiste, eompilation de divers auteurs (! !), disciples et auditeurs des apótres, fut revu et traduit en gree par St Matthieu. C\'est eette traduction que nous avons encore sous sou nom.
Telle est l\'hypothèse, la supposition (rien de plus) de Lessing. A-t-il du moins, pour produire son liy-potlièse, un soul texte historique qui la soutienne V
Pas un !
Papias, disciple des apótre.3, affirme le contraire: il assure, lui qui vivait dans PAsie-mineure avee les apótres, que Matthieu a d\'abord ccrit son Evangile en hébreu ou syro chaldéen de l\'époque, et que chacun alors traduisait eet ouvrage le mieux qu\'il pouvait c\'est-a-dire selon qu\'il connaissait plus ou moins la langue syro-chaldéenne et avant que le toxte grec, que nous possédons aujourd\'hui de eet Evangile, fut définitivement fixé. (1) Papias, qui pouvait le savoir, Papias, évéque d\'Hiéropolis et contemporain des apotres, a tort; — Lessing pretend avoir raison. St. Iré-
C\'est la ccrtainemcnt la signification de ces mots de Papias citós par Kuscbc Pamphile : Interprctatns est autcm illa (oracula Kvangelii) unusquisquc pront potuil (h aura (her (hvarov sxaaTDa.
Puisque le texlc hébreu existait seul. chacun (dans la Grcce d\'Asie) le traduisit le mieux qu\'il put, selon qu\'il avait plus ou moins de con-naissance de eelte langue. Lessing fait le plus étrange abus de cclte phrase si claire pour celui qui veut voir. Ce dangereux sophisle s\'en-tend a brouiller les choses les plus évidentes; il contredit sculement pour contredire, sann avoir le moindre souci de la verité chrctiennc, puisqu\'il est d\'avis que toute religion positive doit et re i)annie de la terre. C\'est, en effet, l\'idee qu\'il développe dans son colloque n-nïque: Ich itnd Jhi. Son traité intitule : Nouvelle hypothese sur les Evangélisles^ est un chef-d\'oeuvre de sophistique ; chaquc lignc renfermc unc erreur, mais jamais le mensonge ne s\'est montré plus habile ni plus insinuant.
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iiée renverse sa these impossible ; Eusèbe, lo père de l\'histoire ecclésiastique, affirme co que déja avait dit Papias, ot résumé dans son affirmation eclle des trois premiers sièeles ; St. Cyrille de Jerusalem nous dit, eomme eux : Matlhuius qui Evancjelium scripsit, hehraica illnd lingua conscripsit, „Matthieu, ([ui a écrit un Evan-gile, 1\'a écrit en hébreuquot;\';(*) St, Jérome a qui Ton no peut contester la science ni I\'esprit critique, ignore complètement 1\'Evangile des Apotres, et assure que le premier Evangile écrit i\'ut de St. Mattbieu, qu\'il n\'y en avait point d\'autre et que l\'apotre l\'écrivit en liébreu. Arrive Lessing, au XVIIIquot; siècle, qui con^oit une hypothese contraire, a laquelle il prétend donner une valeur bistoriquo plus grande et plus decisive qu\'a raffirmation solonnelle et unanime des té-moins les plus autorisés. Ce qiii met le comble a, sa pretention germanique, c\'est que tous les Pères, tons sans exception, sont d\'aceord pour attribuer a St. Matthieu la composition du premier Evangile en hébreu. Lessing constate lui-même cet accord, et pourtant la fable qu\'il a imaginéo, inventée, vaut mieux que les preuves les plus décisives. C\'est tout bonnement sc moquer du témoignage historique et substituer la t\'antaisie a la réalité.
Nous lui laissons volontiers I\'honneur qui lui revient de son hypothese.
II n\'est pas seul toutefois a construire des hypotheses ; c\'est, en définitive, un métier facile.
L\'allemand Eichhorn a inventé 1\'hypothèse d\'un Evangile priinitif, qui, selon lui, aurait été écrit en languo araméenne ; Evangile perdu ( ! ! ), il est vrai, Eichhorn le dit lui-même ; mais qui n\'en aurait pas moins été la source oü nos Evangélistes puisèrent leur récit.
(») Ciitfch, XIA . 15.
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On voit comment Fliypothèse d\'Eichhorn est pen d\'accord avec I\'hypotheFe de Lessing. Eh! ne faut-il pas étre neuf\', et le pays de chimères n\'est-il pas in-définiment vaste !
Cepcndant Herder, le pasteur rationaliste de Weimar, l\'anii des Goethe et des Wieland, s\'empara del\'hypo-thèse d\'Eichhorn.
Raisonnons. Sur quelles preiives repose Fexistence de eet Evangile primitif, araméen? Sur aucune. Ni Herder ni Eichhorn n\'en ont donné. II fant croire, puisque ces grands hommes raffirment ou le suppo-sent(!!), qu\'il a existé nn Evangile unique et inconnu, dont personne n\'a jamais possédé un feuillet, dont or. ne trouve pas la moindre trace dans I\'histoire,
Oh! les insensés ! ils admettrons 1\'inconnu, I\'absurde plutot que la vérité, alors mêmo qu\'elle s\'entoure des plus éclatants témoignages. Cette vérité leur fait pour, et non sans rai son.
Ecoutons ici une conversation de M. Cousin, et con statons a nouveau le bel accord qui règne dans les régions dites scientifiques.
Ce protestant éclectique et avide de nouveautés, a\'est plu a visiter certains chefs de l\'école rationaliste allemande. Voici ce qu\'il écrit a ce sujet.
„Eichhorn m\'avait donné De quot;Wette pour un exégéto „distingué. II (De Wette) avait été professeur a Hei-helberg et il avait étudié a Jéna : j\'étais done sü.-^de trouver en lui un libre-penseur. — Je débutai par „lui demander ce qu\'il pensait de 1\'hypothése d\'nn „Evangile primitif\', oü avaient puisé les quatre Evaa-„gélistes, comme le veut Eichhorn dans son Introduction au Nouveau Testament.... II me répondit quei „quant aux trois premiers Evangélistes, on ne peut
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„(louter, a la presque identité de leur récit et surtout „a eelle des expressions et des forraes, qu\'ils n\'aieat „tout puisé a uue source commune.quot;
Oui, dirons-nous en passant a De Wette, et cetto source commuae, c\'est la vie même de Jésus-Christ, et non un Evangile dont aucune histoire ne pat\'le et qui n\'existe que dans l\'imagination malade dn rationaliste. Du reste, les discours du Christ n\'avaient-ils pas leurs expressions propres, et sa vie et ses miracles n\'avaient-ils pas leur forme déterminée? II est done elair que lorsque trois auteurs différents racontent scrupuleusement les paroles, les discours et la vie d\'un persounage, ils doivent nécessairement et souvent se rencontrer jusque dans l\'expiession: c\'est bien ce qui atteste la vérité de leur récit,
Continuons la narration de M. Cousin.
„Sclileiermaclier, poursuivit De Wette, dans son „dernier écrit sur St. Luc, a prétendu que l\'Evangile „de St. Luc n\'est qu\'une compilation d\'écrits anté-„rieurs qu\'il appelle des Mémoires; (1) et, sans adopter „aucune hypothèse, il faut bien admettre quelque „chose (! 1) d\'antérieur anx Evangiles.quot; (2)
Voilé, la conversation de M. Cousin avec De Wette, . conversation, du reste, trés-banale. Nous demandons a ce dernier: pourquoi done faut-il bien admettre quelque chose d\'antérieur aux Evarigélistes? Qu\'est-ce, ce quelque chosel 1\'ourquoi faut-il admettre ce qui
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Mémoires inconnus de Schlciermacher comme de tout 1c monde. A-t-il trouvé cette expression dans St. Justin, qui se seit de ce mot pour designer nos Evangiles ?
(* *) Revue fiangaise. Mars 1838.
n\'existe pas dans I\'histoire? Pourquoi faut-il admettre ce que vous n\'avez pas prouvé et ce que vous ne prouverez jamaisV Pourquoi faut-il admettre ce qui est démenti par toute la tradition primitive? Pourquoi faut-il admettre quelque chose d\'antérieur aux Evan-gélistes, alors qu\'il n\'y a rien d\'antérieur a eux, puis qu\'ils ont été les disciples et les apotres mêmes du Christ, ses amis, ses contemporains? En un mot, pourquoi faut-il admettre l\'absurde, quand la vérité brille et éclate de toutes parts.
Non, il n\'y a pas en d\'Evangile primitif; la vie même, la vie seule du Christ est la source divine et commune oü puisèrent ceux qui se trouvaient immé-diatement auprès d\'elle: Matthieu, Marc, Luc et Jean, Nous n\'avons qu\'a sourire des faux docteurs de Tu-bingue, de Heidelberg, de Halle, de Jéna, de Berlin, lesquels, il faut bien le dire, paraissent parfois dé-pourvus du bon sens lo plus vulgaire. Et, en effet, il est une science qui tue le bon sens, et que Jacobi, un rëveur pourtant auasi, appelle avec justesse „ixne ignorance acquise.quot;
Je 1\'avouerai: on peut sans témérité admettre un texte primitif, un texte-type de la doctrine, des miracles, dc la vie ot de la mort de Jésus-Christ, un texte fixé par les apötres et communiqué aux disciples avant leur dispersion dans le monde. Cette supposition est raisonuable. Avant de se livrer au ministère de la prédication évangélique, n\'était-il pas utile d\'en régler la méthode et d\'en tracer le cadre V Mais ce texte-type était-il écrit? On n\'en voit aucune trace dans 1\'bis-toire de l\'Eglise primitive. Ce n\'était pas, du reste, la
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coutume des juifs, cotnmo le prouve Mgr. Meignan. (*) lis récitaient de mémoire ce qu\'ils avaient vu et entendu.
D\'ailleurs 1\'E sprit Saint était doscendu sur les apótres et sur les disciples, pour ressusciter en eux la mémoire des fars accoinplis, pour leur en-seigner toute vérité, selon le mot du Sauveur, et pour les préparer, de cette manière, a, la prudication de l\'Evangile. Jésus-Clirist leur avait dit: Daho vobis os et sapientiam ad non poterunt resistere el contradicere omnes adversarii vestri. „Je vous donnerai moi-même „une bouche et une sagesse a laquelle tous vos cnne-„mis ne pourront ré^ster, et qu\'ils ne pourront „contredire.quot; (Luc. e. XXI, 15.) II no s\'agissait done point d\'écrire, il s\'agissait de parler. La parole parlée devait se faire entendre a toute creature, piuedioate Evangelium omni creaturae.
St. Luc qui, dans les Actcs des Apótres, nous parle avec des détails si nombreux, des prédications de Pierre et de Paul et de tout ce qui regarde l\'Eglise naissante, nc mentioime ancun texte écrit par un apótre quelconque, au début de la propagation de l\'Evangile, ni mêrae aucune réunion des apotres et des disciples ou un texte type ent été verbalement fixé. Cependant nn pareil acte apostolique eüt été digne de mémoire. Ce texte done, qu\'il ne nous ré-pugne pas d\'admettre, n\'est néanmoins, après tout, qu\'une hypothèse. Ce qui est une certitude, e\'est que l\'Esprit Saint avait écrit dans leurs ames un texte-type inefïaijable et infaillible.
Retournons auprés do nos critiques modernes, et constatons dc plus en plus les errements et les contradictions de ces pen édifiants docteurs.
(*■) Voyez les helles et savantes conférences intitulées: Les Evan-gi/cs cl Ia Critique au XIsicc/e, Vingl •unicme Legon.
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De Wette admet 1\'Evangile de St. Jean; il lui donne de grands éloges. Selon lui, eet Evangile est plus complet que tous les autres, plus développé, plus raisonné : Jésus s\'y exprime plus nettement. (*)
Micliaélis ne lui refuse pas l\'inspiration, non plus qu\'a l\'Evangile de St. Matthieu.
Mais le docteur Bretschneider, dans son ouvrage intitule: Probabilia, Probabilités, et dirigé contra la non-authenticité du quatrième Evangile, y trouve juste le contraire de ce qu\'adrairent De Wette et Micliaélis. 11 trouve les discours de Jésus „obscurs „et destitués de tout caractère. interne do vérité; ils „ne reproduisent ni le temps, ni les lieux, ni les „hommes avec lesquels Jésus vivaitquot; — (Peut-on calomnicr avec plus d\'impudeur! Quel parti pris contre l\'évidence de la vérité !), — „tandis qu\'ils ex-„priment parfaitement la couleur d\'un age qui a suivi „les temps apostoliquesquot; . . . (**)
Après ces affirmations aussi audacieuses que men-teuscs, ce moderne docteur ose ajouter que ni l\'a-pótre ni aucun juif converti ne pourrait en être rauteur, maïs seiilement quelque gentil devenu chré-tien, qui probablement (!!) le rodigea vers le milieu du 11« siècle, pour répondre aux adversaires de la divinité de Jésus,
St. Irénée nous a déja édifié sur ce paradoxe histo-rique : il va nous édifier encore. „L\'Evangile selon St. „ Jean,a étéécrit par St. Jean,dit-il,disciple du Seigneur, „poui1 réfuter les erreurs de Cérinthe et celles, plus „anciennes encore, des Nicolaïtes, volens aufferre evm „qui a Gerintho inseminatus est hominibus errorem etmulto
f*) Cousin. Revue fran^aise, Mars 1838.
Probabilia. 31.
„prins ah his qui dicuntur Nicolditcv, afin de confondre „les fausses idees qu\'ils répandaient sur la eréation „du monde et sur la personne du Christ. C\'est pour „cela qu\'il commence la doctrine évangélique par ces „mots: sic inchoaiiit in ed quca est secundum Evangelium „doctrina: Dans le principe était le Verbe etleVerbe „était avec Dieu, et le Verbe était Bieu. Toutes choses „ont été faites par lui et rien n \'a été fait sans lui.quot; etc. (*)
Ainsi on n\'a pas besoin de cliercher les adversaires de la divinité de Jésus au IIe siècle, pour compiler un Evangile selon St. Jean; tout homme instruit, no füt-il point docteur, doit savoir que ces ennemis exis-taient dés le premier siècle. Les Juifs, contemporains du Christ, n\'entraient-ils pas en fureur lorsque le Christ parlait de lui-mème comme du Fils de Dieu? Et les Nicolaïies et les Cérinthiens n\'étaient ils done pas des hérétiques du 1« siècle, du siècle du Christ et dea apotres? Bretschneider, au lieu d\'afflrmer que „les discoxirs de Jésus dans eet Evangile expriment par-faitement la couleur d\'un age qui a suivi les temps apostoliquesquot;, aurait dü étudier le savant ouvrage de St. Irénée, Contra les heresies, pour y apprendre que „les discours de Jésus expriment parfaitement la couleur de l\'age apostoliquequot; auquel touchait le disciple de Polycarpe, et qu\'il connaissait bien mieux que les doctcurs modornes. Aussi ce même Irénée, si redou-table pour nos faussaires en exégèse, affirme t-il solen-nellement que l\'Evangile qui commence par l\'éternelle et glorieuse génération du Verbe au sein de sou Père, est digne de toute confiance, omni Jiducid plenum est Evangelium istud. (**) Et il parle ainsi, paree (ju\'il l\'a
Lib. Ill, c. XI.
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reou des mains de Polycarpe, qui l\'avait recju des mains do St. Jean lm-meme.
Que l\'Evangile de St. Jean ait une autre couleur que celle des trois synoptiques; qu\'il soit plus „obs-eurquot;, c\'est-a-dire plus profond, plus sublime que les autres dans les discours de Jésus; qu\'il les compléte d\'une manière admirable dans l\'exposé de la doctrine et des faits; qu\'il réponde ?i des questions qui agite-ront 1c monde aussi longtemps que durera la lutte des intelligences; nous le concédons volontiers. C\'est la, en effet, ce qu\'il a do grand et de providentiel; c\'est pour cela qu\'il fut écrit le dernier, et un assez grand nombre d\'annécs après les trois autres. Mais qu\'il n\'ait pas „la couleur locale, qxi\'il ne reproduise ni le temps, ni les lieux, ni les hommes avec lesquels Jésus vivait,quot; c\'est une tiése absurde qu\'aucun esprit droit et sérieux, au courant de l\'histoire de la nation juive cette époque, n\'osera jamais affirmer. Nul n\'a mieux saisi. ni mieux dépeint le caractère juif dans ses obstinations et ses colères contre Jésus que le disciple bien-aimé. Enfin si Bretschncider veut voir, ce qu\'il n\'a su voir par lui-mêmo, l\'admirable „caractère interne de véritéquot; que renfermc eet Evangile, il n\'a qu\'a lire le savant commentaire qu\'en a fait un homme, un génie, qui a des yeux plus sains et plus pei\'Qants que lui, St, Augustin.
Laissons pari er maintcnant le pére de l\'histoire de l\'Eglise, le savant Eusèbe de Césarée, qui apparait sur la scène de la controverse chrétienne un gros siècle et demi après la mort de St. Jean. Doué d\'une sagace et vaste intelligence, il avait heaucoup voyagé,
beaucoup étudié les hommes et les évènements ; il avait tout lu, tout compulsé. Son Histoire ecclésiastique et ses deux ouvrages : La Preparation évangélique et La Demonstration évangélique, sans en citer d\'autres, suf-fisent ponr le prouver.
Voici done ce qu\'on lit dans le Ille livre de son Histoire, sur l\'Evangéliste St. Jean.
„Matthieu, ayant d\'abord prêché la foi aux Hébreux „et se pioposant d\'évangéliser d\'autres peuples, écri-„vit son Evangile dans la langue maternelle (l\'hébreu „ou 1c syro-chaldéen), afin de suppléer par l\'écriture „a sa personne qui allait désormais leur manquer. „Plus tard, lorsque Mare et Luc eurent pareillement „écrit chacun son Evangile, on rapporte que Jean, „qui jusque la s\'était contenté de prêcher de vive „voix la parole du Seigneur, se rósolut a écrire a „son tour, pour le motit que je vais indiquer. Déja „les trois premiers Evangiles étaient universellement „connus, et, par conséquent, de Jean. Celui-ci les „approuva et confirma, par son témoignage, la „vêrité des récits; seulement il y chercha vaineraent „la narration des faits accomplis par le Christ au „commencement de sa prédication. Voila ce qu\'on „rapporte ; et certes il en est ainsi. Les trois premiers „Evangélistes, en effet, ont seulement consigné par „écrit les actes du Sauvexir accomplis après l\'em-„prisonnement de Jean-Baptiste, pendant l\'espace „d\'une année. C\'est ce qu\'ils disent d\'ailleurs ouver „tement au commencement de leurs ouvrages. Mat-„thieu, après le jeune des quarante jours, et la ten-„tation du Christ, fixe ainsi l\'époque de son histoire. „Jésus apprenant qtie Jean avait été livré a Herode, se „rc.tlra dans la Galilée. Mare fait de mi-me : Lorsque „Jean fut livré, dit-il, Jésus passa dans la Galilée,
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„Quant a Luc, avant de raconter les gestes du Sau-„veur, il indique de la mdme manière l\'époque ou „commence sa narration, (ju and il dit; Tlérode ajout a „ce crime a tous les autres qu\'il avait commis, et or-„donna que Jean füt mis en prison. — Pour ces causes, „dit-on, Jean, sur les instances de ses amis, embraasa „dans son Evangile, le temps que les autres Evan-„gélistes avaient passé sous silence et tous les actes „du Sauveur compris dans eet espace, ce que d\'ail-„leurs il affirme lui-méme en disant: Hoe initium mi-raeulorum feeit Jesus. Void le commencement des miracles „opérés par Jesus. Ensuite e\'est seulement dans le „cours de sa narration qu\'il parle de Jean-Baptiste, „lorsque celui-ci baptisait a Ennon, vis-a-vis de Salem, „ce qui devient évident par ces \'paroles; Nondum „Joannes conjeclus erat in carcerem. Jean n\'avait pan „encore éti jeté en prison. II est done hors de doute „que le disciple bien aimé renferme dans son Evangile „les évènemcnts qui signalèrent la vie du Christ avant „que Jean-Baptiste füt constitué prisonnier, tandis que „les autres Evangélistes racontent ceux qui eurent „lieu après. II passa a coté de la généalogie du Christ „selon la chair, parce que Luc et Matthieu I\'avaient „déja développée, II part, lui. de sa divinité, parce „qu\'elle lui avait été réservée par l\'Esprit-Saint, „comme au plus grand des Evangélistes. Voilaceque „j\'ai a dire sur son Evangile.quot; (1)
Ce passage d\'Eusèbe, qui résumé toute le tradition des trois premiers siècles, est accablant pour les faussaires de la science, comme Bretschneider. L\'évêque de Césarée atteste de nouveau I\'authenticite des quatre Evangiles, et nous montre 1\'auteur du quatriéme la
Lib. Ill, § xxv.
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oi il faut uniquement le chercher. Je ne doia pas oublier ce qu\'il écrit au commencement de ce para-graphe du IIIe livre de son Histoire:
„Son Evangile (de St Jean), célèbre dans toutes „les églises de 1\'univers, doit être reou sans la moinilre „hesitation.quot; Evangelium ipsius, universis per orbem terrarum ecclesüs notissimum, sine ulla duhitatione suscipien-dum est.
Certes, la première pensée du disciple bien-aimé, en composant son Evangile, fut de compléter l\'his toire de Jésus-Christ, comme le dit Eusèbe: mais sa composition fut providentiellement retardée pour répondre a deux hérésies capitales de ce temps-la, hérésies qui travaillent encore les hommes superfi-ciels de notre temps. Nous avons vu que ce motif fut allégué par St. Irénée ; il Test aussi par St. Epiphane.
„L\'Esprit-Saint, dit-il, excita St Jean a écrire son „Evangile, lorsque Tapotre était déja parvenu a son „extréme vieillesse, a l\'age de plus de quatre-vingt-„dlx ans, après son retour de Patmos, sous le César „Claude, dans l\'Asie-mineure, qu\'il habita pendant un grand nombre d\'années. II ne devait pas parler Ion-„guement de rincarnation du Verbe; ce point, en „effet, avait été suffisamment éclairci. Mais, s\'avan-„(^ant, pour ainsi dire, par derrière et prenant par „le dos ceux qui allaient trop loin et s\'exposaient a „périr en des lieux escarpés, en des chemins non fra-„yés et remplis d\'épines, il résolut de les ramener „dans la voie de la vérité et de leur dire : Pourquoi „vous trompez-vous ? Oü allez-vous ? Quelle séductioij
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„vous égare, vons, Cérlnthe, vons, Ebion, et d\'aiitres „encore ! (1)
Done, deux motifs ongagèrent St Jean a composer son Evangile : il voulut d\'abord compléter l\'histoire de Jésus-Christ, et répondre ensuite aux erreurs de Cérinthe et d\'Ebion. Or ces deux motifs ne s\'excluent en aucune sorte.
Maintenant disons au surintendant de Gotha, a Bretscbneider, qui attribue I\'Evangile de St Jean a quelque païen do la moitié du lle siècle, qu\'il se trompe grossièrement: l\'histoire proteste contre son assertion ; chimère en faveur de laquelle il ne peut citer une seule preuve positive. (2)
Mais l\'illustre Bretscbneider declare que l\'histoire ne lui dit rien, que son témoignage est sans valour pour lui. II est évident cependant que co témoignage est uniquement valable dans nne question de fait. Le caractère interne du quatrième Evangile lui déplait. Done il ne vient pas de St. Jean. Raisonnement pué-
Coegil sanctus Spiiitus Joannem, in senecta ipsius,postnonaginta annos vita; ejus, post reversionem ipsius a Patmo, quie facta est sub Claudio Caesare, postquam multos annos in Asia transcgisset, — Evangelium ex-ponere. Et non erat ipsi opus de Incamationis negotio per longum tractate. Jam enim munitus erat hie locus. Sed velut a tergo quorum-dam incedens et videns ipsos ulterius progredientes, et ad asperiora seipsos exponentes et in avia ac spinosa, revocare ipsos in rectam viam cogitavit, et ipsis prsedicare conslituit, et dixit: Quid erratis? Quo ver-timini? Quo reducimini, tu, Cerintlie, et Ebion et alii?
Contra Haereses. Lib. II. Contra haeresim qutc non suscipit Evaa-gelium Joannis et Apocolypsim. LI.
Dans notre ouvrage intitulé: St. Justin, philosophe, apologistc et martyr, vengé des mensonges du docteur David Frederic Strauss, nous avons prouvé que ce père de I\'Eglise, qui naquit a l\'c])(iquc oil mourut St. Jean, citc clairement 1\'Kvangile du voyant de Patmos.
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ril! Je 1\'a1 déja dit, De Wette trouvait ce caractère admirable, et, en cela, il avait parfaitement raison. Herder disait souvent en parlant du quatrième Evan-gile : „La main d\'un ange l\'a écrit.quot; Eu reste, nous aimons a le répéter, St. Augustin a fait éclater la di-vine profondeur et la ravissante beauté de 1\'oeuvre du disciple bien-aimé dans un sublime eommentaire, que los doeteurs de 1\'Allemagne protestante feraient bien de lire et de méditer. Avant le grand évêque d\'Hip-pone, Origène et St Jean Chrysostome avaient déja commenté eette oeuvre, oü, depuis la première page jusqu\'a la dernière, la divinité de Jésus-Christ, rayonne avec una splendour morveilleuse. Est-oe la ce caractère interne qui déplalt si fort aux lacbes sophistes de notre époque ? A l\'école de ces génics qu\'on a si justement appelés Pères de l\'Eglise, Bretscbneider et sos pareils auraient pu apprendre immensément: ils auraient pu dissiper lour ignorance et nous fournir une preuve au inoins do leur bonne foi. Muis ces prétentieux docteurs ajoutent au ridicule de leurs tbèses eontre les Evangiles le ridicule de leur juge-ment eontre ces nobles esprits, dont la science et l\'é-loquence se rehaussent de Téclat des plus pures ver-tus. II est utile et même nécessaire de les suivre aus-si sur ce terrain, et de montrer ainsi l\'jnsigrie mau-vaise foi qui est l\'un des caractères do leur lutte an-tiehrétienne et coupable.
Strauss soutient, comme Bretscbneider, que St. Jean n\'est pas l\'auteur du quatrième Evangile. II est done naturel que le savant Eusèbe, l\'bistorien de l\'Eglise des trois premiers siècles, déplait singulièrement a ce
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sophiste. Mais d\'abord, a-t il cité le texte d\'Eusèbe que nulls avons reproduit ? Non, il no cite que la première phrase, qui regarde St. Matthieu : sur tout le reste silence complet. (1) 11 n\'en parle pas même a. l\'endroit oü il prétend établir que St. Jean n\'est pas l\'auteur du quatrième Evangilo. C\'est pourtant une belle page a montrer, mais pour lui elle avait le défaut d\'etre trop belle. II s\'attaquo a la légende d\'Abgar, roi d\'Edesse, et a la lettre que le Christ aurait écrite a ce prince.
„Le plus frappant exemple, dit il, de la facilité avec „laquelle on acceptait en ce temps-la toutes les in-„ventions édifiantes, c\'est la correspondance du Christ „avec Abgar, roi d\'Edesse. Eusèbe qui prétend 1\'avoir „trouvée dans les archives d\'Edesse, nous donne la „traduction qu\'il en a faite sur 1\'original syriaque.quot;
Eusèbe done a vouhi voir de ses yeux et toucher de ses mains le curieux document qui se trouvait dans les archives de la ville d\'Edesse. 11 n\'aeceptait pas, par conséquent, avec une facilité legére „les inventions édifiantes.quot; 11 vérifiait, puis écrivait en hon et con-sciencieux critique.
Strauss nous le dit lui-même malgré lui.
Puis, ayant raconté le fait, il ajoute: „Ce qui est „remarquable, c\'est qu\'Eusèbe n\'avait pas le moindre „doute sur l\'authenticité d\'un document dont la mala-„droite fausseté saute aux yeux, .... puisqu\'il place „dans la bouche du Christ des citations du quatrième „Evangile.quot; (! !!)
Belle preuve, en vérité! Le quatrième Evangile
Voyez la Nouvelle Vie de Jesus: Les Evangélistes.
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(levrait-il done parler autrement que n\'a parlé le Christ?
Mais voici le trait ;
„Or eet Eusèbe, le premier historiën de l\'Eglise, „est une des grandes autorités dont on invoque le „témoignage pour établir l\'authenticité des Evan-„giles.quot; (1)
Quelle conclusion?. .. Done cette authenticité ne repose que sur des témoignages très-sujets a contestation.
J\'ai déja dit ce qu\'il faut penser d\'Eusèbe. Le ju-gement que j\'en ai donné est celui de la vraie et saine critique. Placé avec son génie heureux et in-vestigateur assez prés du siècle des apotres, ayant fait des Evangiles et des contrées ou les faits évan-géliques se sont passés, une étude spéciale, son autorité vaut sans doute un peu plus que celle du franc-maijon Strauss au XlXe siècle.
Du reste, pour dire d\'une histoire que „sa maladroite fausseté saute aux yeux,quot; il faut ou qu\'elle soit impossible en elle-même ou qu\'elle se compose d\'éléments diacordants et ridicules. Or l\'histoire de l\'ambassade d\'Abgar au Sauveur et de la lettre du Sauveur a Abgar, n\'est certainement pas impossible en elle-mème, et, de plus, il n\'y a la rien de discordant ni de ridicule. Done dire que c\'est „une maladroite fausseté qui saute aux yeuxquot;, c\'est évidemment tirer une conclusion d\'une „maladroite fausseté.quot;
Je n\'insiste pas sur l\'argument par lequel le so-phiste prétend prouver quo ce document est faux, notamment par la raison qu\'il place dans la bouche du Christ des citations, — e\'est-a-dire des vérités, des
Nouvelle vie de Jésus. Les trois piemieis Kvangiles, IX.
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enseignements — qu\'on retrouve dans le quatrième Evangile. Poar tons ceux qiii savent ce que e\'est que le quatrième Evangile, ce serait plutöt une preuve de son authenticité. Si, ea eifct, le Christ, dans sa lettre au roi Abgar, parle comme St. Jean le fait parler dans son Evangile, il est clair que eette lettre et eet Evangile se corroborent mutuellement.
Mais enfin Eusèbe attache-t-il a ce document une importance extraordinaire ? Non. En historiën fidéle , il tire l\'évènement qu\'il raconte „des archives rnêmes de la ville d\'Edesse,quot; e,x ipsius Edessoe tabellarüs,
„Car, dit il, dans les monuments publics oü se con-„servent les antiquités de la ville et qui contiennent „les gestes du roi Abgar, nous avons trouvé cerécit, „fidèlement conservé jusqu\'a ce jour.quot; Siquidem in rnonuniends publicis in quibus antiquitates urbis et res Ahgari qestce continentur, huec etlam ad nostrum usque cBtatem conservata reperimus.
Puis l\'historien catholique donne la lettre telle qu\'il la tire des archives, litteras ex archivis deprornptas, et par lui traduite du syriaque en grec.
Tout cela est-il done si „maladroitquot;\' et si faux ? C\'est sur ces lieux mêmes que l\'historien a voulu se convaincre de la valeur du récit; il a voulu lire de ses yeux la piece originale ou que Ton tenait pour telle; il affirme, il expose simplement ce qu\'il a trouvé.
Ah! si Strauss, ou quelque écrivain de son espèce, avait déterré quelque part, dans la poussière de quelque vieille bibliothéque, un document du deuxiéme siècle déposant contra les auteurs de nos Evangiles, comme il triompherait! comme la piéee aurait de la valeur 1 comme il s\'indigncrait contra ceux qui osaraient
jeter un doute sur son authenticité! Mais Eusèbe a examine les archives de la ville d\'Edesse; la piéce qu\'il traduit, il l\'a vue de ses yeux et touchée do ses mains; et c\'est accepter facilement toutos les inventions édifiantes, c\'est être dépourvu de tont esprit critique! Les ennemis du Christ et de son Evan^ile acceptent avec bien plus de facilité les „inventionsquot; malfaisantes de la science devenue impiété et folie.
Telle est la tactique de nos adversaires. lis so taisent sar les textes clairs et irrésistibles renfermés dans le trésor des ceuvres des Pères et des docteurs de l\'Eglise, sur les textes qui renversent leurs theses; puis ils s\'emparent de quelquo détail étranger a, la question, et ce détail, ils ne le donnent encore que pour le caloinnier.
Retournons maintenant aux preuves qui établissent 1\'authenticité de nos Evangilos; accumulons-les, car elles sont nombreuses.
Tertullien, contemporain de St. Irénée, Tertullien qui remplit de son nom 1\'Egliso d\'Afrique durant la seconde moitié du IIe siècle et les premières années du IIIU, jusque vers l\'an 216, , Tertullien est aussi un redoutable adversaire de ce délire moderne qui passe outrageusement pour de la science et de la haute science. II dirait bien a ces docteurs protestants qui n\'ont fait que nier et détruire depuis Lutber: Plus togae laesere rempublicam quani loricae. (1) „Les „toges des docteurs out été plus désastreuses pour la „république chrétienne quo même les armes de ses „plus mortels ennemis. Rien de plus vrai!quot;
De l\'allio. C. V.
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Le savant africain réaurae dans ses écrits toute la tradition du deuxiéme siècle on partioulior. Eh bien! il cito sans interruption les quatre Evangiles dans ses ouvrages. Pour s\'en convaincre on n\'a qu\'a ouvrir son livre imraortel Da Prescriptions, ce livre qui écrase d\'avance toutes les hérésies: du reste, Matthieu, Marc, Lue et Jean reviennent sans cesse dans tous ses savants ouvrages.
J\'ouvre iei, en particulier, son eélèbre Traité contre Mardon: Je l\'ouvre au deuxiéme chapitre du IVe livre. Voici ce qu\'il écrit;
Constituimus in prirnis evangelioqm thstru.mentum apos-tolos auctores habere, quibus hoe mumts Euangelii promui-gandi ah ipso Domino sit impositum.
„Nous affirmons d\'abord que VInstrument évangéliqne „a les apötres pour auteurs, la charge de promulguer „l\'Evangile leur ayant été itnposée par le Seigneur „lui-même.quot;
On voit encore iei ce que devient l\'Evangile pri-mitif de Lessing, l\'Evangile arainéen d\'Eichhorn, ainsi que les Mémoires de Schleiermacher.
Tertullien continue: „S\'il y a parmi les auteurs „des Evangiles des hommes apostoliques (c\'est-a-dire „des disciples des apötres), ils ne sont pas seuls „néanmoins, mais avec les apötres et immédiatement aprés eux.quot; Si et apostolicos, non tarnen solos, sed cum apostolis et post apostolos.
„11 fallait que 1\'autorité des maitres (de la doctrine), „ou plutöt celle du Christ, par qui les apötres furent „constitués maitres, assistat les disciples, pour ne pas
:-52i —
„les exposer, auprès de la postérité, au soupoon d\'a „voir roclierché une vaine gloiro,quot;
Quoniam praedicalio discipulnrum suspecta fieri posset de gloriae studio si nou adsista\' illi auctoritas magistrorum, imvio Chris ti, qui mag is tros apostolos fecit.
„Ainsi parmi les Apótres Jean et Mattbieu nous „enseignent la foi, et, quant aax hommes apostoliques, „aux disciples, Luc et Marc nous la font connaitre, „en suivant les mèmes principes, lorsqu\'ils traitent „ou du Dieu unique et créateur, ou de son Christ „né d\'une Vierge, complément de la Loi et des „prophetes.quot;
Denique nobis ex apostolis Joannes et Matt/urus insinuunt; ex apostolicis Lucas et Marcus instaurant, iisdem regnlis exorsi quantum ad unicum Detim et creatorem, et Christum ejus natum ex Virgine, supplementum Leg is et prophet arum.
Quel horame qui a des yeux pour lire pourrait encore douter ici un moment ? En presence de la deposition d\'un témoin comme Tertullien, d\'un génie aussi vaste qu\'indépcndant, ot qui passa du Paganisme au Christianisme dans la seconde moitié du lie siècle, que deviennent ces prétendus Evangiles, rèves de la science allemande, qui n\'auraient été composes qu\'ü cette époque ? Quo deviennent les Mémoires do Schloiermacher ? Que devient I\'Evangile primitif de Lessing et d\'Eichhorn ?
Folie 1
St. Irénée nous a déjc\\ dit que Marcion, qui vivait sous Antonin le Pieux et fut comtemporain de Si. Po-lycarpe, s\'attachait a I\'Evangile de S\'. Luc, Tertullien affirme le même fait.
„Pour ce qui regarde I\'Evangile de S1. Luc, dit il, „puisque Marcion s\'en sort aussi bien que nous en
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„tliaputant sur lus cJioaes dc la foi^ il taut on conclure „(jue c.ot Kvangile, tel quo nou.s l\'avons, est plus „anoion quo lui, si bieu lt;|u\'il fut nn temps ou Maroion „y oroyait lui-mêmo.quot;
lt;luo(l ergo pevtinet ad Rvmujti\'mm Lucck i/iilt;tleiiiis communie ejns inter non et Marcionem de veritatc disceptat, ndeo auti-fjuiits Mardon,e es/ r/noil est secundum iio.c. ut et ipse ill/ Mardon aliqnando eredülerit.
Mais Maroion avait corrompu l\'oeuvre de 1\'Evan-gélisto. Voici dono oomment le t\'atnoux afrioain raisonne :
„Maroion soutient, quant a l\'Evangilo de S1. Luc, „quo des interpolations y ont été oommises par quel „ques protectours du Judaïsme, pour faire eoneorder „aveo eet Evangilo la Loi ot les prophètos, et pour „oréer de cotte manière la personno du Christ, l^li „bion ! il no peut critiquer que Toeuvre qn\'il a trouvéo. „Personne, en effet, no peut critiquer uno (Euvre qui „n\'oxiste pas encore, paree qu\'il ne sait si olie paraïtra „un jour . . . La correction no préeède jamais la faute. — „Mais co corruptour d\'uii Evangilo, qui aurait vécu .,entro Tibère et Antonin, o\'est Maroion le promicT, „o\'est Maroion soul, nous n\'en rencontrons point „d\'autre, Maroion attendu jusque-la pur le Christ, — „qui se repent maintenant, sans doute, do s\'êiro „trop ható d\'onvoyer ses apótrea avant de leur avoir „ménagé lo socours de ce grand homme !quot;
Kvangelium quod Lucm refertur, Mardon arguit ut inter-polati/m u protedorihus Judaismi ad concorpurationem Legin e/ prophctarum, t/ua etiam Christum inde cigt;nj/.gerent.; i/ti.yne nun poti/isset arguere nisi quod invenera/. Nemo post futura re-prel/eudi/ qua ignorut futura ; emendatio cutpam non antecedit, Kmendator sane Kvangelii, a Tiberianis usque ad Antonini
tempora eversi, Mardon primus el soius olwenit, expectatus lamdiu a Chrislo, pamilmtem jam quod apostolus prwmisisse properassef. sine pnvsidio Mardonis. (*)
L\'ironie do ces derniers mots ost sanglante. Elle frappe toute l\'éeole rationaliste et mythique du dix liuitièino siècle et du dix neuvième.
Tin chapitro plus loin, tranchant la question, le grave Tertullien compléte sa pensée en disant:
„11 faut demauder ïi Marcion pourquoi, laissant de „coté los Evangiles de St. Jean, do St. Matthieu et „de St. Marc, il no s\'appuie que sur celui de St. Luc, „commo si les Eglises no les avaient possédés des „l\'origine, aussi bi en que celui de St. Luc.quot; Quas non et h(je.c (Evangelia) upiul Ecclesias a primordio fuerint (/iiemadmodnm et Lucd-
Tertullien est un terrible raisonneur. Nul n\'ost plus clair, plus 1\'igique, plus afFirmatif dans la question des Evangiles. [I connaissait a tond le 116 siècle: il éorit dans le dernier quart de co siècle, comme pour protester contre toutes les erreurs qui jusque-la s\'é-taient élevèes contre Jésus Christ; et tous les saints Pères venus après lui rondent hommage a sa vaste science ct a son implacable dialootique. 11 domine do son génie et do son eloquence toute cette tourbe d\'hérétiques qui, depuis le commencement dn lie siècle, avaient corroinpu ou profane ce qu\'il appelle ïInstrtimen f éoangélique. Aussi n\'est-il pas ètonnant que nos modornes sopliistes le détestent, ot qnn Strauss, entre
(:i;) Adv. Marcionem. L. IV, c. 4.
autres, s\'inite contre eet avocat dn barreau de Carthage devenu, en se convertissant, 1\'avoeat de la grande canse dn Christ.
„Tertnllien, demande-t-il avec impudence, est il „donc l\'écrivain exact dans ses recherches et digne „de confiance, qu\'on puisse croire pins capable qn\'un „faux Origène (l\'auteur des Philosoplionmena que „Strauss suppose être un faux Origène) — de distingner „entre le fondateur d\'une secte et ses disciples.quot; (!!!)
Distinguer entre le fondateur d\'une secte et sen disciples !
11 faut, en offet, du génie pour faire eette distinction la!!! —
„Tous ceux qui ont lu ses oeuvres savent le contraire/\' — oui, le contraire de ce que Strauss affirme ici avec tant do jactance, d\'hypocrisie et de raauvaise foi —
„et quand il dit d\'ailleurs en propres termos qu\'il „lui semhle seulemont que Valentin possédait un Tes-„tamont complet, — nous aurions tort de vouloir en „apprendre plus de lui. (!!!) C\'est a peu prèe de la „même manière, avec le memo vague, qu\'il parle de „Marcion comme ayant rejeté et. par conséquent, déja „connu 1\'Evangile de St. Jean.quot; (:!:)
Voila comment le faussaire allemand Strauss ose traiter le grave Tertullien. Evidemment c\'est l\'aveu de son impuissance devant ce redoutable joüteur. 11 le fuit, après quelques laches injures. C\'est que Tertullien est armé de toutes pieces; c\'est qu\'après avoir lu son livre sublime: De Praiscriptionïbm, Des Prescriptions, et ses livres contre Marcion, il est impossiible de
{*) Nouv. Vie lt;le Jésus. Introd. L\'Kvjingile de St. Jean, in line.
conserver le moindre doute sur l\'oiigino ot lus auteurs do nos quatre Evangilos.
Voici maiutcnant la plirase qui rogarde 1\'hérétiqne Valentin et dont Strauss tire une si étrange et si puérile conséciuence. Aprés avoir signaló lo fail quo Mareion ohangc et falsifie le texte de l\'Evangile, tandis que Valentin rintcrprète mal sans lo corrompre, alius maniL scriptwas, alius sens us expositione intervertit,
il ajoute ;
iVer/zie uniin si Valentimis intuyro Instrumento uti videtur, non oallidiore inijenio i/i/am Mardon inaniis iutulit vcritati-„Car ([uand mome Valentin parait se servir d\'un Evan-„gile complet, il n\'en attaque pas moins la vérité avee „plus de ruso encore que Mareion.quot; (*)
Cost do cette phrase si simple, si naturelle que lo sopliiste Strauss tire la conclusion quo le témoignage de Tertullien n\'a aucnno valour, et „quo nous aurions tort do vouloir on apprendre plus do lui!\'\' Quelle logiijiie! Y a t il done un rapport quelconque entre cette conclusion et la phrase de l\'éloquent carthaginois V Ah! Strauss ne vout rien apprendre lui, ot cepondant Tertullien a de grandos logons ïi lui donnor ; mais co maitre lui fait pour, car il démasqué ii l\'avance les perfidies de la science moderne; il lui .suftit d\'un coup de style pour déchirer le long tifisu de taut de men-songes.
„Cost a peu prés de la mèmo nuuiiére, continue „Strauss, et avoc le memo vague, qu\'il parle de Mar-„cion comme ayant rojeté et, par consé(iuent, connu „l\'Evangile de St. Jean.quot;
Nous allons le voir. Jo citerai textuellement la phra-
(•i;) De praescript. XXWIll.
se de Tertullieii. S\'adi\'ussant ii Murcion i|t\\L niait la réalité do lauliair du Christ, il lui dit:
iiï Mcripturas ojnnioni tuat resistente» non, de indiislria alias rejccisses alias eorrupisses, eonfudisset te in hue specie Evangelium Jounnis.
„Si des Ecrituros qui résistent a tcs opinions, tu „u\'avais malicieusement rejetó les unes et eoriompii les „autres, l\'Evangile ilc St, Jean aura it rót\'uté la vaine „image, la simple apparence que tu roves dans la „eliair du Christ.quot; (1)
Voila le vague dont se plaint Strauss, dans une phrase aussi elaire (jiie le jour. Parrni les KeriUii\'es (|ue rejette Mareion, Tcrtuliien eite l\'Evangilo de St. Jean. Après cola, Tertullien ue doit plus ètre eonsulté, il ne peut plus rien nous apprendre ! ! ! On eroit rèver quand on lit ees ehoses, éc,rites avee une hardiesse, une assurance qu\'on penserait ne pouvoir être le par-tage ipie do la verite cllc-nicme. Mais on voit en même temps quel vide affreux, quelle profonde hypocrisie l\'oeuvre du méprisable sophiste allenumd renferme, et combien il est dangercux de la lire, lorsqu\'on n\'est pas initié a la science de la tradition catholique.
h\'t pourtant il y a pis encore !
Soulier, dans sa folio antichrétienno, va jusqu\'a diro ([ue plusicurs ouvrages de Tertullien et toua les ouvrages de St Irenée scut supposes, et out ctc fabri-qués a .Rome par une sociétó d\'ecclésiiistiques, pour le besoin do la cause. Nous no t\'aisons mention do cotto folio, enfant du mensonge le plus effronló, que pour la livrcr au mépris of a la ri,-óo d\' tons loses-
I gt;c carnc Christi, c. Ill
prits sincArcs! Nun. lt;jii lie rófulo [ins mie assertion (Ie rotto cspèut\', inais, ainsi i[uc s\'cxprimeut les éditcurs do Tortullicn, il suffit de s\'en moquer, ticilh ast nl reftrobata derideantur.
Je termine co paragraphe en souscrivant au juge inent d\'Eselr nmayer, lorsqu\'il caraetérise ainsi 1\'exé-gèse rationaliste, qui exeree sur les éooles germaniques jirotestantes une si fatale, une si redoutable inlluenee :
Uepuis oolui qui a renic le premier l\'Esprit-„Haint et trahi le Fils de Dien, on vult I\'iscakiotismk „te propager a travers tous les ages, et relever la „tcte avee une force nouvelle dans les raffinements „de la science et de la critique modernes.quot; (\'\'|:)
L\'iscahiotismh 1 Oui, il faut inlliger cette llótrissure a cette fausse science, ïi cette science au mensonge autlacieux et rafüné, qui s\'acharne sur ic Fils de Dieu et qui, le plus souvent, n\'est que la negation dans 1\'absurde ct la trabison dans le blaspliomo.
Kst ce pour se réhabiliter lui inctne et toute cette vaste école de blasphémateurs dont il est le (lisci])le, (pie Re nan a tenlé de réhabiliter Judas? Vains ct coupables efforts ! La marque imprimée sur le front du traitre est indélébile.
Rentrons maintenant dans la cuntroverse.
11 me reste a produirc le témoignage d\'un bom me dont nul ne contestora jamais le prodigieux génie, le témoigmu\'.e d\'Origène. 11 naquit vers 1\'an 185, a
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Alexnndrie, la ville scientifique par excellence, a cetto époque. Dès sou onfance il fut grand homrtu-, dit St. Jérome, magnum ah infant ia virum. A dix huit ans, l\'humble catécliiste, parlant en maitre de la doctrine dans la cliaire de 1\'académie catholique, occupée avant lui avec lant d\'éclat par St. Clément, l\'autour dos Stromates, a dix huit ans, dis-je, il ef-frayait les docteurs païons par la sagacité de sou génie. Le produire comme témoiiii c\'est done annon-eer un homme de la plus incontestable competence, un homme parfaitement au courant do toutes les questions de son époque. Eh bien ! rien de plus formol, de plus décisif quo son affirmation sur les quatro Kvangiles. Cette affirmation, nous la trouvons au début de son commontaire sur l\'Evangile de St. Jean.
Voici ses paroles:
Arhitror ego, etiamsi i/uatuor sint Evangelia, veluti elementa ndei Ecclesiaiy ex quibvs dementis totns constat hie rmnilus Deo per Christum reconcUiatus, simt in/juit Paulvs : Deus crat in Chnsto mundnm sibi reconcilians; vu jus Dinndi j/eccatum sustuht Jesns: de mundo emm Kcclcsuv sen no iste est scrip tus ; hcce Agnus Dei qui aufert peccatum mundi; —Kvangelioruin primitias Evangelium esse Joannis.
C\'est-a-dire:
„Quoiqu\'il y ait quatre Kvangiles, comine autant „d elements de la foi do 1\'Eglise (^), elements qui sont „les constitufifs du monde réconoilié avec Dieu par le „Ciirist, selon la parole de St. Paul: Dieu dtait dans le „Christ, se réconciliant le monde, puisque Jesus en a „óté le péché, d\'après\'co qui ostécrit: void V Ay man „de, Jheu qui nte ie jjectir dn mande; cepondant jo
„considère rEvaiigile de St. Joan oomme les prémices „do nos Evangiles.quot;
Cetto expression, prémices, deviondra olaire tantoi: le grand doeteur entend par la que e\'est le plus beau, le plus sublime do nos Evangilos. Aussi il continuo;
Idque. arhitror considerans (jenenlogiam texoitem et in-cipientem ah Ko qui (jenealogia caret.
„Ce qui mo confirme dans oette pensee o\'est quo, „lorsque Jean expose la généalogie du Christ, il commence par Celui dont l\'être éternel n\'en connaït au-„cune.quot;
Nam Mattlnvus (/nideiti cnm ncriberet Hehraeis qui Venturum cx Abraham et Davide expectahant; Libcr, inipiit, generation its Jesu C/iristi, Filii David, Filii Abraham. Marcus vera scieits (/nod scribit, inithm enarrat Evangelii, fortassis quod invenia mus Jinem ipsius apud Joannein qui in principio Verbum Deum fuisse iaquit. Lucas etiam cum dixisset: Primum quidem sermo-nem feci de omnibus q%iai ccepit Jesus J\'acere est docere, -—■ viajores perfectioresque senuones reserved ei qui supra pectus J esu recit-buit. Nu/lus vero connn eide\'n /nirè manifestavit illius divinita-tem ut Joannes, lt;[uippe (/tii induoat ilium dicentem : Ego sum lux niuncli; Ego sum via, Veritas ctvita; Ego sum resurrectio ; Effo sum ostium; Ego sum Pastor bonus; et in Apocalypsi: /■jgo sum a et lt;«, principiim et Jinis, primus et novissimus. Au-deamus ergo dicere, ■primi/ias Scripturanm oniuium Evangeliuui esse, Euangeliorum vero /jriinitias Kvangelium a .Joanne, tra-ilitum. (*)
„Matthieu, en etfet, en «\'adressant aux Hébreux, „(jui attendaient do la race d\'Abraliam et do David „ie Sauveur a venir, écrit: Livro do la génération „du Christ, tils do David, iils d\'Ahiahain. Marc co-,,pendant, qui aussi savait co qu\'il avait a écrire, „commence directement la narration dos taits évangé-
(*) In Kvang. Joan. I, Initium.
;];!() —
„üqucs, peut-ótru pont\' quo nous on trouvious hi Hu „dana l\'Evangilo de Öt Jean i[ui atfirnic lt;[ue d.uis le „prineipo le Vorbe était Dieu. De même Luc, après „avuir dit; -J\'ai parlé d\'abord de tont ce i^ue Jésua „a fait et onseigné, ré.sei\'ve a celui qui a reposé sur „la poitriue de Jésus, dos onseignements plus par-,,faits, plus sublimes, l^t, certes, nul d\'entre eux n\'u „manifesté aussi elaireiuent la divinité do Jésus quo „Jean, ear e\'est lui cpii l\'introduit disant : Je suis la „lumière du monde ; — Je suis la voie, la vérité et „la vie; Je suis la resurrection; —Je suis la porto „par laquelle on entre dans la vie cternelle; — J o „suis lo bon pasteur; et dans l\'Apocalypsc : — Je suis „l\'alpha et l\'oméga, le principe et la fin, le premier „et le dernier.—Osons affirmer en consequence qui.1, „comme nos Evangiles sont les prémices des divines „Ecritures, ainsi nous pjssédons dans 1\'Evaugile de „St. Jean les prémices de nos Evangiles,quot; (1)
II est évident que le mot prémiees u\'est la que pour significr les onseignements les plus beaux, les plus sublimes.
On voit done combien ce témoignage est clair et dcei sif. Origène, qui était au courant de toutes les questions de son époque, et dont rintelligence avide et bardie trop hardie, a remué tant de problémeset menie sou-levé tant d\'orages, tant de disputes irritantes ; Origène. loin d\'émettro le moindre douto sur l\'authenticité des quatre Evangiles et sur leurs auteurs, affirme cette autlientieité avee éclat ot se fait le magnifique orgauc de la tradition et de l\'Eglisc dans eotte question si audaeieusement posée au XIX0 siècle. Du reste. il achèvera de nous édifier sur cot important sujet dans
In Kvang. Joan. § 1, Initium.
la (jiK\'stiou \'lus Apocryplios (jiio uuus aliurdurons bieu-Idt. 11 n\'y a pas tl\'objcotion a tairo, su parole est ausai (ilairc ([iio formello.
(^uo fora Strauss ? Pour avoir du moins un air do siuoói\'itó, il no pout pas no pas touohor a ürigèno. Mais rion do jilus curieux quo la manière dunt il ox pédio la dit\'liculté; rien de plus honteux, en memo temps, puur lo .sopliisto wmtembergoois. Cost, oneoro une lois, 1\'impnissance, la dét\'aito. J1 passé sur ürigèno plus lestemont mème (jue sur Tertullien: sans faire aueune oitatiou. Contestant a St. Joan \\Evangile ([uo nous possédons de 1\' i, et auqael lo célèbre dooteur d\'Aloxandrie vienr, de rendro un si superbe hommage, dans le texte que j\'ai eité, Straus s\'en prend aux l\'hilosophomnena Origevis, „dont la dccouvorto est ré-„eonte, dit-il; on en a voulu tirer la preuve quo les ^plus anciens gnostiquos eounaissaient et utilisaient „Jean. En eltot, on y cite, eomme tiroes d\'un livro do „la seoto dos Ophites, dos paroles qui appartionnont „incontostablement au (|iiatrième Kvangile (1, 3—ill, 5); „mais de quelle époque était oe livrei* ou ue le dit pas „et nous u\'en savons rion.quot; ... Puis, après avoir ravalé les l\'hüosophoumena, comme très-incorroets et Irès-obseurs, il renvoie lo faux Origène „comme indigno de foute oonfiance.quot; (*)
Soit! Mais alors pourquoi no pas vous adres,sor au „veritable Vquot; Ou adniet génóraK\'ment quo co doiuior u\'ost jins l\'auteur dos I\'hilosopliouinnia, vous lo savez, et c.\'est a celui-ci, a eet auteur inconnu, o\'ost au Nouv. vie do lésus. Introd, l/lsvangilc de St. Jean.
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„faux Origènequot;, que vous vous adressen? ! Le véritable Origène, vous ne rinterrogez pas, vous ne le citez pas; et copendant il nous a laissé taut de savants ouvrages, tant de magnifiques commentaires sur les Evangiles et, en particulier, un eommentaire sur 1\'E-vangile de St. Jean, dont je viens de copier une page qui vous dit assez (juelle fut sa pensee sur l\'autcur du quatrième Evangile. Vous auriez pu consulter encore son beau dialogue: De recta in Deum Jidc, „De la vraie foi en Dieuquot;, oü, dés les premières pages, Origène vous aurait suffisamment éelairé sur nos Evangiles et leurs auteurs.
Mais Strauss recourt expressément a un ouvrage qui n\'est pas d\'Origène pour combattre celui-ci et en donner une pauvre idee; pour tromper le commun des lecteurs, ceux qui ne connaissent pas la tradition catholique; pour leur inspirer la pensee que les dé-tenseurs des Evangiles, en voulant établir que St. Joan est l\'auteur du quatrième, sont obliges de recourir, dans leur embarras (!), a un ouvrage suppose et incorrect, comme s\'ils n\'avaient pu trouver d\'autre preuve dans les véritables ouvrages, si volumineux, du véritable Origène.
Strauss ne dit pas cela, mais il le donne a penser, et c\'est la sa perfidie. Et voila I\'homme dont les écrivains superficiels admirent l\'esprit d\'analyse et de critique; voila I\'homme qui, dans ses préf\'aces, ose en appeler a la pureté de sa conscience.
Pureté do la conscience ! C\'est de quoi tout ratio-naliste se soucie le moins. Et d\'ailleurs comment accoupler le nihilisme avec la conscience!
Arrivons maintenunt a une autre question, qui ré-pandra plus de lumière encore sur celle de nos Evangiles, a la question des faux Evangiles, des Evangiles apoeryplies. C\'est une de celles que l\'école rationa-liste et mythique a soulevées avec le plus de mal-veillance et de mauvaise foi.
Cependant les plus irréconciliables ennemis de la foi catholique n\'ont pu s\'empecher de voir et de confesser, a leur manière, la profonde difference qui existe entre nos quatre Evangiles et les productions apocryphes.
Lu Liberie de penner, revue frangaise dont, je pense, Edgar Quinet fut le fondateur, et qui s\'inspire de la philosophic et de l\'exégèse protestante d\'Allemagne, qui done croit au mythe plutot que de croire au bon sens et i\\ l\'histoire, s\'exprime ainsi sur la question des faux Evangiles:
„Toute creation mythique traverse deux phases „Men distinetes: l\'age créateur, ou se tracent au fond „de la conscience populaire les grands traits de la „légende, — et Tage de remaniement, d\'ajoutage, „d\'amplification verbeuse, oü la grande veine poétique „est perdue (!!!), oü l\'on ne fait que réchauffer les „vieilles fables d\'après des procédés donnés et qu\'on „ne dépasse plus (?). Le premier age dans la création „du mythe de Jésus est celui qui a produit les quatre „Evangiles canoniquos, .. . tons empreints d\'un mëme „c.aractère de sobriété, de simplicité, de grandeur et „de naïve vérité. — Lq second est celui des Evan-
— .\'WI
„gilos apoc-ryplies,, . , pules esquiaae.s do lienx c.oinmiuiy „obliges dont tls n\'osont jamiiis s\'écartor, et, (ju\'ils s« „contentent de roproduire par des moyens d\'aiupHii-„cation encore obliges (apparitions d\'anges, eantujucs, „postiches de 1\'Ancien Testament). Rion no ross. mble „mieux aux machines de convention des épopées fac-„tices des ages de décadence Los apocryphes sont „exaotement aux canoniqnes ce que les Anté-Homerica „ct les Post-Homerica sont a Homère. C\'est une facon „de prendre les mythes du vieux temps, ct de les „amplitier en fondant tous les traits de l\'original dans „le nouveau réeit, et en faisant, en quclque sorto, la „monographic de ce qui, dans la grande fable primi-„tive, n\'était qu\'un menu détail, et sans aucnno „invention, sans jamais s\'écarter du thème donné. „On ajoute ce qui a dü vraisemblablement arriver, „on développe la situation, on fait des rapprochements „etc. C\'est, en un mot, une composition réfléchie ot, „on un sens, littéraire, ayant pour base une creation „spontanéo.quot;
II y aurait beaucoup ïi dire sur ces réliexions do la Liberté de pmser.
D\'abord la théogonie d\'Homèio est restée la mèmo. On l\'a reproduite en d\'autres poèmes; mais b; fond ost resté le même, la forme soule est changée. Ensuito le Christ do nos Evangilos dilïère coin|)!ètement tlo celui des Apocryphes. Dans ceux-ci on uo renconfre nullement tous les traits de l\'original; au contrairr-, on y rencontre des traits tout différents; on u\'ajoutc pas co qui a du vraisenblablemcnt arriver, maïs bion oe qui n\'arriva jamais et ne put jamais arriver; on no développe pas la situation, muis on crée une situation nouvelle et impossible.
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11 y a, du resto, coiifrailiotion tout, ouci ct
la première declaration (1(! l\'éorivain de la Liberie de pensar, puiscjue i nc voil d\'abord dans les Apooryphos (pio de „pales esquisses de llcux eommuns obligesquot;, tandis que „les (lanoniiuies sout tons empreints, dit-il, d\'nn mème carnetcve de sohriété, do simplieité, de grandeur et de naïve vérité.quot; L\'écrivain rationaliste constate done nne diiférenco totale ; cola nous suffit. Sa vraio pensee est la. Si, en la développant, il tombe en des contradictions, c\'est (ju\'olles sont le résultat de son système. On i;e peut pas ne pas reconnaitre la difference, et cependant on veut y voir mie pa-renté.
La différenee est manifeste cependant; elle est pro-fonde. Ce (|ui n\'erapêelie pas un des exégètes les plus en vogue de rAllemagne protestante, Latzelbor-ger, de ne pas la voir.
„On se trompe, dit-il, (piand on croit découvrir „dans St. Matthieu, St. Luc, St. Mare et St, Jean, „infinimeut plus d\'esprit religieux que dans les évan-„giles rejetés. Vous dites que les Evangiles aetuols .,sont plus édifiants que les Apocryplies; il n\'en est „rien, car ce sout tous des edifices eoneus et éxécutés „parfaitcinent. d\'après le mème plan.quot;
Nous défions Lutzelberger de soutenir sérieusement eette tlièse ridicule. 11 doit savoir le contraire; il ment a sa science et a sa conscience. Mais ce qui suit surpasse tout.
„Seulement les evangiles Apocryplies que vous ,.avez rejelés sont, en general, un pon moins tner-„veilleux, moins exorbitanls que nos qual i e Kvangiles, „qui out èté rédigés beaucoup plus tard...(!! !)
- :i;56 —
Mais commont Lutzelberger peut il écrire ces pa-nidoxales assertions !
Nous avons vu tantot que la Liberté de pe.mer affirme juste le contraire: elle affinne, en effet, que les Apocryphes ont été composés beaucoup plus tard.
„Le premier age dans la création du mythe de .,Jésus, dit-elle, est celui qui a produit les quatre
„Evangiles canoniquesquot;----Voila encore un échan-
tillon du brillant accord qui règne cbez nos adver-saires.
Au reste, ce qui distingue surtout les Apocryphes, c\'est l\'absence d\'enseignement; c\'ost une chaine non interrompue de prodiges dont tout esprit sérieux sent l\'exagération et la fausseté. Je ne m\'arrête pas a la contre-vérité historique que nos vrais Evangiles ont été composés plus tard: elle est déj^ mise a néant, et ne mérite plus qu\'on s\'y arrête.
Lutzelberger va plus loin. „Parmi les miracles apo-„cryphes, ajoute-t-il, il y en a beaucoup qui sont plus „spirittiels, plus intellectuels et moins extravagants ([ue „los canoniques.quot; (*)
Evidemment, écrire une méprisable phrase comme cello-la, c\'est vouloir faire de l\'opposition envers et contre toxit bon sens.
Sont ce des miracles extravagants que toutes ces guérisons opérées par le Christ pour le soulagement de rhumanité souffrante? Est-il extravagant d\'ouvrir Toreillo des sourds et Toeil des aveugles ? Est il extravagant de redresser les membres des boiteux et des paralytiques, de nourrir les affamés, de purifier les lépreux, de ressusoiter les morts? Ne faut-il pas
Jésus surnommó le Cli\'ist. Trad. Emerbeck.
extravaguer, no faut-il pas avoir renonué au bon sens pour écrire ce grossier blaspheme ?
Ah! le peuple qui suivait en triomphe THomme-Dieu, ce peuple euivré de sa parole et de ses miracles, avait raison de s\'écrier: „Jamais homme n\'a „parlé comme Lui! Omnia bene fecit! II a blen fait „toutes clioses! II a fait entendre les sourds et parler „les muets! Et surdos fecit audire et mutos loqid!quot;
Voila comment le peuple de la Palestine jugeait les miracles du Christ, dent I\'impudence de I\'esprit sectaire d\'aujourd\'hui ose méconnaitre la divine et salutaire influence, et qu\'il ose traiter d\'extravagants!
Cependant plus j\'avance dans cette controverse et plus je vois qu\'il est absolument nécessaire d\'exliiber quelques miracles des apocryphes, afin que le lecteur puisse en juger par lui même.
J\'ouvre VEvangile de la Nativité de Marie et de VEn-fance du Sauveur. L\'auteur raconte que, pendant la fuite en Egypte, un grand nombre de dragons, sor-tant d\'une caverne, vinrent adorer le divin Enfant, qui quitta les bras de sa mère et se placa devant eux. Les lions et les leopards faisaient route avec lui. lis prenaient les devants, montrant le chemin a Mar\'ie et a Joseph, baissant leurs têtes. lis marchaient avec les bffiufs, les anes et les bêtes de somme nécessaires, no faisaient aucuu mal et restaient éga\'ement plcins de douceur au milieu des brebis et dos béliers, que Joseph et Marie avaiont amenés avec eux dela Judée.
Les loups ne manquaient pas non plus au cortege durant le voyage.
Le troisième jour de la route, Marie, fatiguée, s\'as-
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sit «011« un palmier du desert. Elle désirait cueillii\' des fruits de oet arbre. J^e divin Enfant, entendant la conversation qn\'elle avait a cc sujet avee St. .lo-sepli, dit au palmier: „Arbre, incline tes rameaux et nonnis ma mère de tes fruits.quot; Aussitöt le palmier inclina sa cimc jusqu\'atix pieds de Marie, qui en re-cueillit les fruits pour se nourrir. Et le palmier resta incline, jusqu\'a que le divin Enfant lui dit: „Relève-toi, palmier, et sois le compagnon de mes arbres qui sont dans le paradis de mon Père. Que de tes racines surgisse une source qui est cachée en terre et qu\'elle nous fournisse l\'eau ponr étancher notre soif.quot; Le palmier alors se releva, et la source jaillit d\'entre ses racines.
Le lendemain, au moment du depart, Jésus, se tournant vers le palmier, lui dit: „Ecoute, palmier; j\'ordonne qu\'une de tes branches .soit transporté par mes ange.s, et planlée dans le jardin de mon Père. Puis, en signe do benediction, je t\'accorde qu\'il sera dit a tous ceux qui auront vaincu dans le combat de la foi: „Vous avez remporté la palme de la victoire.quot; A ces mots. l\'ange du Seigneur apparut sur le pal-mier, en détacha une branche et s\'cnvola par le milieu du ciel, tenant cette branche a la main.
Voilk un échantillon des Apocrypha?. Oü est la le sérieux de nos Evangiles ? Est-ce la un de ces miracles que Lutzelberger appelle plus spirituels, plus intellectuels et moins extravagants ?
Dans VEvangile de VEnfance de Jésus, (C\'hap. XX, XXI, XXII), il est raconté, aveo les circonstances les plus extraordinaires, comme quoi un jeune homme fut change en mulet (! !!) par des femmes jalouses, et rendu par le divin Enfant a sa forme hu-maine. „Hélas ! mon Pils, lui aurait dit Marie, gué.
ris ce mulct, par tin ertet de ta grande puissance ; et fais que eet homme reeouvre la raison dont il a été privé.quot;
Invention saugrenue, ridicule, 011 Ton découvre une main enncmie, éerivant pour outrager le Christ et sa divine Mère . . .
Tantót Jésus-Christ taQonne, avec de la terre détrem-pée, divers animaux, loups, iines, oiseaux, puis leur commando de vivre, de se metfre en marche ou de s\'en-voler ; tantót il jettc clans la chaudière d\'un teintu-lier toutes les étoffes qu\'il peut trouver, et les en retire avec la couleur qui convient a chacune. Quand l\'ouvrage de Joseph, son père putatif, se trouve être trop long ou trop court, Jésus étend la main, et l\'objet est aussitót tel que Joseph le désire. On ajoute que cc dernier, n\'était pas habile dans le métier de me-nuisier.... Or le miracle précité arriva surtout dans une grande cireonstance, le roi de Jérusalem, (! 1!) ayant commandé a Joseph de lui faire un tróne, d\'après la dimension de la place oü il avait coutumc de s\'as-
secir.....On ajoute que le bois de ce tróne existait
déja du temps de Salomon.
Ne sont-ce pas la des contes de grand\'mére, qu\'on me permette 1\'expression! Ces citations, que nous faisons sans choix, ne prouvent-elles pas que des Apocryphes a nos quatrc Evangiles la distance est immense. Non, cela n\'y ressemble pas! Cela est puéril,
futile, absurde.
Cependant dans l\'Evangile de St. Thomas on trouve
bien d\'autres histoires! St. Cyrille de Jérusalem (315—38G) signale eet Evangile dans sa catéehèse: De Uho Duo, „Que personne, dit-il, ne lise VEvangile. „selon St. Thomas, car il ne vient pas de 1\'un dos „douze Apófres, mais d\'un méehant disciple de Ma
„nés.quot; (1) Or ces disciples furent; Thomas, Baddas et Hermas.
Ce faux F^vangilo nous montre le divin Enfant irritable, violent, emporté, en des scènes vraiment burlesques. Pour se venger d\'une legére offense de la part de ses petits compagnons de jeu, il fait les miracles les plus singuliers. Cettc manière d\'agir attire a la sainte familie la haine des habitants. II se faohe contre Joseph qui se voit oblige de le reprendre et de le punir. Un jour done que Joseph le prit par l\'oreille et le tira avec force, le jeune thaumaturge, enflammé de colère, lui dit: Tu agis en insensé! et dquot;au-tres douceurs. 11 eut les plus singulières aventurea avec ses maitres d\'école; il fut un petit éléve très-indocile, trés arrogant et ne craignant pas de traiter d\'ignorants et d\'hypocrites cenx qui lui enseignaient les lettres de l\'alphabet. (2)
Je termine ici mes citations. Dans ces inventions pleines d\'incongruités de foute sorte, entièrement dé-pourvues de sel et de jugement, blasphématoires même, reste t-il encore quelque chose du caractère et de la personne du Christ, fels que nous les présentent nos Evangiles? Qu\'il y a loin de cos folies et cou-pables imaginations a ces admirables, simples et su blimes paroles de St. Luc: Kt dcscendit cum eis et venit Nazareth: et erat suhditus illis. Kt Jesus proficiehat sapientia et aetate, et gratia a pud Deiirn et homines... „11 „partit avec eux, et vint a Nazareth ; et il leur était
(♦) Nullus, quaeso, legat Evangelium secundum Thomam. Non enim est unius é cUi«decim apostolis, sed unius dc pravis Manis discij ulis.
Voyez Gustave Brunei: Traduction des Apocryphes.
„soumis .. Et Jésus croissait en sagesse, en Age et cn „grace duvant Dien et devant les hommes.quot; (C. 11).
Voila des paroles digues de Tenfauce et de la jeu-nesae d\'un Homme-Dien; voila une source iuépuisable d\'enseignements touchants et sublimes, d\'exemples et de lemons pour la jeunesse et même pour tous les ages 1 . . . Et dire que Lutzelbergcr trouve les Apoeryphes plus spirituels, plus intellectuels que ie texte de nos Evangiles! En vérité, ou il n\'a jamais lu les Apo cryphes ou tout jugement lui fait défaut.
Voici comnient un veritable savant, J. A. Moehler, 1\'auteur de la Symbolique et de la Patrologie, a jugé les Apocryplies.
„De quelque manière qui Ton considère ces ouvrages, „dit-il, soit q\'i\'il faille les prendre littéralement ou „commc des allegories, il est inconte; table qu\'ils sont „mal faits, que leurs auteurs o:it manqué d\'udresse „et de tact, qu\'ils blessent souvent le sentiment cbré-„tien et qu\'ils contiedisent l\'idée que les Evangiles „authentiques nous donnent de Jésus-Christ.quot;
Moehler écrit ces lignes après avoir tait 1\'analyse des Apoeryphes. (1)
St. Irénée sur les Apoeryphes.
Aussi en quelles mains se trouvaient los Apoeryphes a leur apparition dans ie domaine du Christianisme
Les hérétiques s\'en servaient de préférenoe.
Nous avons un témoin du fait, St. Irénée, l\'élève de St. Polycarpe, 11 mérite d\'être entendu. Dans sou Traité contre les heresies, il parle des Apoeryphes et de leur origine. Voici ses paroles :
Patrol. SMppl. aquot;.
— 342 —
Super hrec mdcm inenarrabilem mullitudincm apocry-pharum ct perperum scripturarum quas ipsi (hairetici) Jin-xcrunt, ajferunt, ad sfuporem insensatornm, ct lt;juw sunt veritatis non scientium litter as.
„A la grande stupeur des insensés et de tous ceux „(j^ui ignorent les Saintes Lettres que seules lavérité „inspire, ils (les hérétiques) apportent une multitndo „innombrablo de récits apoeryphes et de f\'ausses écri-„tnres qu\'ils ont eux-mêmes fabriqués.quot; (:t;)
Ainsi, d\'après St. Irénée, témoin compétent assuré-mont, — qui se servit des apoeryphes, dans Ia primitive Eglise, a l\'époque on florissait Polycarpe, disciple de St. Jean, ct qu\'apostasièrent Valentin et Marcion V
Les hérétiques.
Qui les a composés ? Quels en turent les auteurs V
Les hérétiques.
Le tcmoignage de l\'apotrc des Gaules est forrael. Les chrétiens de la primitive Eglise ont méprisé ces ceuvres pleJnes d\'insanités et d\'impostures. Les enjie-mis des chrétiens, les hérétiques les ont fabriquées pour (romper et séduire les simples.
Mais, peut on objeeter, s\'agit-il bien, dans le pas sage de St. Irénée, des apoeryphes en question V On n\'en peut douter, car St. Irénée cite immédiatement un fait tiré de VEvangilc selon St. Thomas.
„C\'est ainsi, dit il, que, pour étonner les simples, „ils lacontcnt ce mensonge entre autres, Lorsque le „Seigneur, encore enfant, apprenait a lire, son maitre, „comme c\'est la coulume, lui dit do prononcer la „lettre A; il lui répondit A. Lorsque ensuite lo maltre „l\'engagea a prononcer la lettre Ji, le Seigneur aurait
— 343 -
„répondu ; — Dis-inoi d\'abord co ([u\'iiulique la lotlre A, „ot jo to dirai ensuito ce (|uo c\'est (|uo la lettro 13. — „ürlos hérétiques oxpliciuent cola coinmc siJésnssoul „out su oo que signifie la lettre A,quot; (*)
On pout comparer eet endroit de St. Irénec avec le VI0 ot le XIVe cliapitres du faux Evcmgile sdun St. Thomas. Cost lo même fatras absolument, avec des dóveloppoments du même acabit.
Or voila ce ([uo los savants de la Liberté de penser, appollont, sans doute aussi pour tromper ct étonner les simples, „des amplifications, dos dévoloppements,quot; oui, même „la monographie do la grande fable primitive!quot; Cost ainsi que „les grands traits do I\'original sout fondus dans le nouveau récitquot;!! Ah! que cola fait pitié! Que do pareils mensonges sont indignes do la discussion! Sur quoi se fie-t-on done quand on oso ccriro dos indignités, oui, des indignités semblablosV Faut il rappeler ici le mot d\'ordre: Mentez, mentez, il on restera toujours quolque choseV
Je n\'ignore certainement pas que les Apocryphos s\'odor cent dc remplir les lacunes de l\'histoire évan-gélique et de compléter, en quolque sorte, la vlo do Jésus; mais nul hommo qui sait ce qu\'il dit n\'appollera ces pieces mal cousues ensemble ct plus mal enoorc rattachées au textc sacré, „des amplificationsquot; ou „des dévoloppements;quot; pas plus qu\'on n\'appellerait uno nouvelle figure tracéo par (^uclque barbouilleur sur un tableau de Raphael ou de Rubens une amplification
(®) Assumunt autem in hoe cl illam falsiUkmem, ([uasi Doiuinus, cum puer cssetot disceret littcras, cum dixisset magister cju-, c|uemadmodum \'n consuctudine est: — IJie A, — icspondit; —- A. — Rursus eum magister jussisset dicere eum ; - B,— respondisse Dominum : — Tu prior die mihi, quid est A ; tunc ego dicam tibi, (juid est 1!. — Kt hoe expomint quasi Ipse solus eognitum scierct quid manifestavit in typum A. ■ Irca., loco cit.
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ou un développement du chof-d\'ceuvre de ces sublimes artifetcs. Nos advcrsaires devraient mieux rétléchir aux termes dont ils se servent coatre nous, dans cette polemique.
lis sont, du reste, réfutés depuis des siècles par des hommes de génie parfaitement au courant de la question. Je nomme encore Origène, je Ie nomino comme un maïfre devant lequel Quinet, Strauss et tous les écrivains de cette espéee, n\'ont qu\'a s\'incliner. Voici ce qu\'il dit des Apocryphes, dans la preface de sou commentaire sur St. Luc :
„Autrefois, chez le pcuple juif, plusieurs se flattaient „d\'etre prophètes, mais il y avait parmi eux de faux „prophètes, comme Ananie, flls d\'Agot; d\'autres, an „contraire, étaient de véritables prophètes, et, par la „grace du discernemcnt des esprits qui était dans Ie „peuple, on rejetait les uns et Ton recevait les „autres, comme un habile banquier discerns facilement „la bonne monnaie de la fausse. Or c\'est de la même „manière que plusieurs oi.t tenté d\'écrire dos Evan-„giles, dans la Nouvelle Alliance, mais tons n\'ont pas „été rcQus.
„Et pour que vous sachiez qu\'on a écrit non seule-„ment quatre Evangiles, mais plusieurs autres encore „dont on a séparé ceux que nous possédons et qui „furent donnés aux églises, consultons simplement lo „commencement de I\'Evaiigile dc St Luc, qui debute „ainsi; — pi.usikiiks aijant tenté d\'écrire 1\'hisfoire des „choses qui se non/ accomplies parmi nous.
„Les mots: ayant tenté renferment une accusation „litente a l\'adresse de ceux qui, sans la grace do
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„l\'Esprit-Saint, ont poussé la témérité jiihiciu\'ii vouluir „écrire des Pjvangiles.quot; (*)
On voit quelle lumière se dégage de ces paroles du philosophe, orateur et commentateur d\'Alexandrie et de Césarée. Cette hunière deviendra plus vivc encore. II distingue parfaitement los Evangiles inspires, les quatre que possèdent les óglises, de ceux qui no le sont point, qui no sont que des oeuvres pureraent humaines. Continuons done notre citation :
„Car MattLieu, Marc, Jean et Luc n\'ont point ten té „d\'écrire, mais ont écrit les P^vangiles, pleins qii\'ils „étaient de l\'esprit de Dieu.quot;
Les paroles qui suivent sont trés remarquables:
„L\'Eglise possède quatre Evangiles; les hérésies „sont en grand nombre, et elles ont donné naissance ïi „un Evangile intitule: Selon les Egyptiens, et ü un autre : „Selon les douze Apötres, Basilide lui-même (**) a osé „écrire un Evangile auquel il a apposé son noin. Oui, „plusieurs ont tentê d \'écrire, plusieurs ont essayé de tisser
(®) Sicut olim in populo JucUeonim multi prophetiam pollicebantur ct (|iiidam crant pseudo-propheta\', e quibus unus fuit Ananias, filius Ayol; alii vero prophetic, et erat gratia in populo discernemlorum spiritmiin, per quem alii inter prophetas aecipiebantur, nonnulli, quasi ab exereitatissimis trapezitis, reprobabantur; ita et nunc in Novo Te-ta inento multi conati sunt scribere Kvangelia, sed non omnes reoepti. — Kt ut seiatis non solum quatuor Kvangelia, sed plurima esse eonscripta, c quibus hiec ([ua.\' habemus electa sunt et tradita ecclesiis, ex ipso prooemio I,uc£E, quod ita contextitur, cognoscamus: — Quoniam quidem multi conati sunt ordinare narrationera, quic in nobis completa; sunt, rerum. — Hoc quod ait, conati sunt, latentem habct accusationem eomm qui, absque gratia Spiritus sancti, ad scrlbenda Kvangelia prosilierunt.
(iii») llercsiarque du premier siècle, qui eut pour maltre Simon le magicien. (Jn croit ipie c\'est lui qui apporta de Perse le manichéisme. 11 mourut sous l\'empereur Adrien, vers 130,
„l\'histoire, maïs quatuk ióvanhilus shulkment sont ai-„i\'uouviis, ct e\'est d\'cux (ine, sous Fautorité ilc la „porsonno mi\'me du Seigneur, notrc Sauvour, nous .jtirons los enseignements de la vérité. — Je sais „qu\'il y a un certain Evangile qui s\'intitule : Helon „•St. \'Ihovias et un autre : Selon St. Matthias, d\'alitres „encore, en grande quantité, que nous avons lus, do „peur de paraitre ignorer quelque chose aux yeux „do ceux qui pensent savoir beaucoup, parce qu\'ils „connaissent ces sort es d\'ouvrages . . . Mais en tout „cela nous n\'approuvons que ce qn\'approuvc rEglise, „c\'est-a-diro lt;juatre Evangiles seulement, a recevoir par „tons.quot; (*)
Telles sont les victorieuses affirmations d\'Origène.
11 en résulte:
(^ue quatre Evangiles seulemeut out été donnés aux églises : do St. Matthieu, do St. Mare, do St. Luc, de St. Joan ;
Quo jamais les églises n\'en ont aucopté d\'aulres;
(^ue seuls ils ont été composés avoc Tassistanec de n?\'sprit de Dieu;
(^ue plusieurs autres Evangiles, improprement aji pelés tols, ont été écrits, memo par des hérétiques notoires;
(:i:) ^Tatthaeus quippc ct Marcus et Joannes ct Lucas non si.nt cotiali bcribcrc. seel Spiritu sancto pleni scripserunt Evangclia.
Ecclesia quatuor habet Evangclia, hnjreses plurimas, c (iiiihus quudilam scribitur secundum .Kgyptios, aliud Juxta duodceim Apostolus. Ausus fuit ct Masilides scribcre Evangelium et suo illud nomine titulaic. Multi eonali sunt scribcre, sed et multi conati sunt ordinarc. Quatuor tantum Evangclia sunt probata, e quibus sub persona Domini et Salvatoris nostii. pioferenda sunt dogmata. Scio quoddam Iwangclium quod appcllatur secundum Thomam et juxta Matthiam : et alia plura legimus nc quid •gnorare videremur propter cos qui sc putant aliquid scire si ista cognove-rint. . . . Sed in his omnibus nihil aliud probamus nisi quod Ecclesia, ilt;l est, quatuor tantum Evangclia esse recipienda.
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Que les églises ne lew out jamais recus, mais les out tuujoiu\'s rejetés;
Qu\'ils ont été composes sans la grace ot 1\'assistanoe de l\'Espvit tie Dien.
La profonde difference (pu existe entieles premiers Evangiles et les seconds on les Apocryplies, a tou-jours été vivement saisic par les docteurs catholiques et tous les fidèles; jamais la-dessus il n\'y a eu Ie moindre doute; jamais la bonna foi des premiers ohrétiens n\'a pu être surprise par des compositions malsaines, qui n\'ont pu, mème subrepticement, péné-trer dans leurs assemblées saintes.
Voila done comment Origène, ce pénétrant géhie, ce génie d\'une témérité parfois inexcusable, pose et résout la question des Evangiles. 11 avait lu les faux Evangiles, „pour nc pas paraitre les ignorer en face do ccux qui pensent savoir quelque chose, paree qu\'ils savent cela.quot; 11 ne les avait pair\', lus pour s\'instruire; ils étaient jetés au rebnt, les véritables chrétiens n\'y songeaient pas; mais alors, comme maintenant, des apostats, des esprits inquiets et prétentieux s\'en em-paraient pour les opposer aux Evangiles canoniqucs. On voit qu\'iei encore Ie progrès du XIX^ siècle n\'est qu\'un miserable plagiat du second, n\'est que l\'erreur éternellement en permanence contre la vérilé.
St. Cyrille de Jerusalem, St. Augustin et St Jéröme sur les Apocryphes.
Comme je tions a être irrét\'atable dans cettc cion-troverse et a placer la vérité dans une lumière sans mélangi\', jo produis d\'autres témoignages d\'une autorité aussi incontestable ([tie les précédents. Ceux qui vi\'ulent voir n\'auront qu\'a ouvrir les yeux.
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St. Cyrille, patriarche de Jérusalem, prélat élo-qtient, a\'élève aussi centre les Apecryplies, dans sa eatéchése: Dc. docam dogmatibus, prêcliée dans l\'égliso du St. Sépulcre 11 dit a son auditoire:
„N\'ayez rien de eommun avec les Apocryphes. Nihil „cion Apocryphis habeto commune. Meditez et feuilletez „avec zèlc ces livres seulement que nons li,sons „dans l\'Eglise avec une confiance qui ne peut troraper „personno. Kos solos (l.ibros) studiose meditarc et versa „quas titiam in Ecclesia cinn ccita fiducia legimus. Les „apotres et les anciens évêques préposés au gouver-„nement de l\'Eglise, . . . plus prudents et plus reli-„gieux que vous, nous les ont transmis. Vous done „en qualité de fils de l\'Eglise, ne transgressez aucune .,des lois établies. „Mnlto prudentiores et religiosiorcs „te erant apostoli it veteres episcopi qui eos tradidère. „ Ta ergo Ulius Ecclesia; cum sis, ne leges po si tas trans-„verte. •
§ XXXV.
„11 u\'y a que quatre Evangiles dans le Nouveau „Testament, continue le zélé patriarche, car les „autres portent trompeusement ce titre et ne peuvent „que nuire. Novi autem Testamenti sunt quatnor dumtaxat „Evangelia, nam caetera falso inscripta sunt et noxia. „Les Manichéens, a leur tour, ont écrit un Evangilo „sclon St. Thomas, lequel, étant colore et paifumé du „titre d\'Evangile, corrompt les ames simples. Scripse „runt et Maniehei secundum Ihomam Evangelium, quad „evangelical appellationis fragrantia coloratum simplicia-„rum animas corrumpit.
Le saint patriarche termine ce paragraplie en sla-tuant cette régie :
„ Qiiceciinyue hi ecclesiis non leynntnr, iUa nc.qun secre-„turn Ifjaa, sunt jam andisli. Les écriiures ([ui no sunt „pas Ino? dans les égliscs, vous ne devez pas non „plus ies lire lt; n secret, ainsi (juo déja jn vous 1\'ai „dit.quot; § XXXVI.
Ecjoutons inaintonant St. Augustin. Son nom suff\'it. et vaut tous les noms modernes les plus illustres. Son jugemeut contre les Apocryplies est formol.
„Quant a ces hommes, dit il, qui ont essayé d\'é-„crire ou ont osé écrire certai/ies choses sur la vie „du Seigneur et des Apotres, ils no furent point tels, „au temps on ils vécurent, (jue l\'Eglise ait jamais „songé ü leur donner sa foi ou a recevoir lours ócrits „dans le Canon des Saintos Ecritures. Elle en agit „ainsi avec eux, non-seulement paree qu\'ils n\'offraient „aucnne garantie qui dut légitimer sa croyance; mais „aussi paree que, dans leurs écrits, ils ont fallacieuse-„ment introduit des choses que rejetto la saine „doctrine et que eondamne la règle do foi catholiquo „et apostolique,quot; (*)
Tenons nous a St. Augustin. Gloriousement assis sur la limite du lVe et du siècle, plein de toute la grande tradition du passé, il est juge compétent. Cet admirateur de Plafon et do Cicéron, ee génie qui surpassa le leur, et qui ne parvint enfin a saisir la vérité qn\'après nne lutfe a mort avec sos opinions et
(■:5}) Ccetcri au tem humincs qui de Domini vel Apostolorum aetilms aliqua scribe re eonali vel ausi sunt, non tales suis temporibus extiterunt ut eis fidem haberet Ecclesia, atque in auctoritatem canonicam Sanctorum Librorum eorum scripta reciperet: nee solum quia illi non tales erant quibus credi oporteret, sed etiam quia scriptis suis (puvdam fallaciter indiderunt, quae catholica atque apostolica regula fidei et sana doctrina condemnat. De Consensu Evang. L. 1 c. 1.
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aveo lui-mêmo, ne dit (jue cc sait, n\'al\'firmc (juo ce qu\'il voit; ot il voit beaucoup mieux et beaucoup plus loin dans toutes les questions chrétiennes, que les écrivains de la Liberie de pemcr et do la vieille et jeune Alleraa^\'nc proteslante.
Un dernier témoin: St. Jerome. Comment ne pas 1\'introduire dans cette controverse? Ce voyageur in t\'atigable, eet orientaliste hors ligne, cet explorateur savant du vaste champ des Ecritures, a voix decisive dans cette question. L\'Ancion ct, plus particnlière-ment, le Nouveau Testament, était son étude privilé-giée, unique. II a passé sa vie a l\'expliquer et a le traduire. Voici ce qu\'il dit des Apocryphes;
„Que plusieurs ont écrit des Evangiles, c\'est ce que „l\'Evangéliste St. Luc atteste; c\'est ce que prouvent „aussi les monuments qui existent aujourd\'hui encore, „et qui, produits par divers auteurs, ont été le principe de diversos hérésies. Tel est 1\'Evangile suivant „les Egyptiens, l\'Evangile de St, Thomas, 1\'Evangile „de St. Matthias, I\'Evangile de St. Barthélemi et cclui „des douze Apotres, celui de Basilide, d\'Apelles et „d\'autres auteurs qu\'il serait trop long d\'énumérer; „car, en ce moment, il est seulemeut nécessaire de „dire qu\'il y a eu certains hommes qui, sans I\'Esprit „ui la grace de Dieu, se sont efforcés d\'arrangcr a „leur manière une narration plutót que de s\'attacher „a la vérilé de 1\'histoire.quot; (:i:)
(*) I\'liires fuis-e qui Evangclia senj serunt et Lucas Evangelista tes-laliu- et i eiieverAntia usque in prae ens monumenta declarant, quae a diver-is auctoiibus edita, diversarum haeresión fneie pi\'inclpi:i, ut est
Ou les voit, il y a eu mie toule d\'évangiles apo-oryphcs, St. Jérómo l\'affirme après St. Irénée et tant d\'autres Pères, prétemlus évangiles écrits par des hommes qui n\'avaient pour cette sainto mission ni VEsprit ni la (jidro. de Dien. Cet Esprit et cette grace ne furent donnés qu\'aux ([uatre Evangéliates: St. Mat-thicu, St. Marc, St. Luc et St. Jean.
„A tous lea autrea, continue le savant solitaire de „Bethlehem, on peut justcment appliquer cette parole „du prophéte: — Malheur a ccux qui prophétisent „d\'aprés leur coeur; qui marchent après leur esprit, „et qui disent: Voici ce que dit le Seigneur ! alors „que le Seigneur ne les a point envoyés. — C\'est „d\'eux encore que le Sa.uveur a dit dans 1\'Evangile „de St. Jean : — Tous ceux qui sont venus avant moi „ont été des voleurs ot des larrons. Qui sont venus. „dit-il, non pas qui out été envoyés; — car lui même „a dit: — Us mnaient, ot je nc les envoyais pas. — „Dans ceux qui venaient, il y a présomption et „témérité; dans les envoyés il y a obéissance de „serviteur.
„Mais l\'Eglisc, que roracle du Seigneur a for.dé „sur la pierre, l\'Eglise jette quafre Jteuves ïi l\'instar „du paradis terrestre; l\'Eglise a quatre angles et „quatre anncanx, par lesquels, ainsi que l\'Arche du
illud juxta ACgyptios. et \'rhom.im, ct Matthiam, et liartholomeum, duo-deciin quoque apostolorum, lgt;asilidis quoque atque Apellis ac reliquorum quos enumerare lon^issimum est, quum hoe tantum in present ia rum neeesse sit dieere: extitisse cpujsdam (\\\\n sine Spiritu ae gratia Dei eonati sunt magis ordinare narralionem fpiam historia? texere veritatem. Prooem. in comment, super Matth.
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„Testament, cotto garcHcnno de la Loi du Seigneur, elle est portee sur des bois immobiles.
Les quatre Heuves, les quatre angles, les quatre anneaux sont les Evangiles véritables, — et les bois immobiles sont les immuables vérités qu\'ils contiennent.
C\'cn est assez; finissons cette controverse. Pour eontester I\'authenticite de nos quatre Evangiles, pour les confondre avee les Apoeryphes, il faut ne pas connaitre les uns et les autres ; il faut rnéeonnaitrc la tradition catholique dans ses représentants les plus élevés; il faut être aveugle dans une question historique oü la lumière surabonde. Ajoutons un dernier mot de St. Jérome qui, se moquant au IVe siècle déja de Ia science tapageuse et hypocrite du XIXe, jette spirituellement les Apoeryphes au rebut, en les appelant, „tristes fables, chants des mortsquot;, apocryphorum neniae, qu\'il ne faut pas moduler aux hommes ecclésiastiques qui sont vivants, mais aux hérétiques qui sont morts, mortuis may is haereticis quam ecclesiasticis vivis canendae. (**) Cette plaisanterie du saint docteur prouve que, dans la primitive Eglise, un abïme, pour ainsi dire, séparait les Apoeryphes des Evangiles véritables.
(■*) Quibus jure potest illud propbeticum coaptari: Vcc qui prophetant de corde suo^ qui ambulant post spirituni suum^ qui dicunt: hccc dicit Dominus ct Dominns non viisit cos. (K/.ccli. XIV, 3) De quibus et Sal-vator in Evangelic Joannis loquitur: Omnes qui ante me veneruntfures fuerunt ct latrones. — (Joan. X, 8). Qui venerunt, non missi sunt. Ipse enim ait : — Veniebant et non mittebam eos. in venientibus enim pnxj sumptio temeritatis ; in missis obsequium servitutis est. Ecclesia auteiv qiue supra petram, Domini voce, fundata est, quatuor flumina, paradisi instar, eructans, quatuor angulos et annulos habet, per quos quasi area \'iestamenti et custos Leg is Domini, lignis immobilibus, vebitur.
Loco cit.
On a pu observer que lorsque les hérétiques com-menoèrent ft, soulever la question sur les vrais et les faux Evangiles, les Pères et, los docteurs catholiques en appelèrent a l\'Eglise, qui n\'avait jamais admis d\'autres Evangiles que U\'S quatro composés par S\'. Matthieu, S\'. Mare, S1. Lue et St. Jean . . . . Ceux-oi souls, disaieut-ils unanimement, ont été donnés a l\'Eglise par les apötres, ont été lus dans les as-aemblées des fidéles et ont été expliqués par les pasteurs legitimes; a oeux-ei seals fut reconnu le privilege de l\'inspiration.
C\'était placer la question sur son véritable terrain. L\'Egüso est lo meilleur jugo et memo le seul jnge dans cette controverse.
„Chaque peuple, dit Mk1\'. Duvoisin, doit étro cru sur sou liistoire, chaque religion sur ses monuments, sauf les restrictions que la critique a droit de mettre ft, cette conflance. Mais ([uelles raisons pourraicnt contrebalancer la foi de l\'Eglise et 1\'autorité de la tradition ?
„Une société immense répandue dans tont l\'univers, respectable par les vertus et lo savoir d\'une multitude de ses membres qui l\'ont iUustrée dans tous les Mges; une société dont la naissance, les pro grès et les dilTérentes ré volutions nous sont connus par une suite continuello de monuments ineontestab\'es; l\'Eglise elirélieune nous présente un Livie qu\'elle dit avoir ref;u des mains de ses fondatenrs: dans ce
Livre sont renfermes les titres ot les régies de sa croyance, les maximes do sa morale, les cérémonies
de son eulte, les lois de sa discipline ;.....depuis
que le nom de Jésus-Christ est connu dans lo monde, — ce Livre est répandu partout, il est traduit dans toutes les langues; les chrétiens le lisent, le méditent,
10 révèrent commo la parole de Dien même.
„S\'il s\'élève parini eux quelque dispute sur la foi, e\'est a ee Livre qu\'on en appelle ; e\'est Toraole que tons les partis consultent avec un égal respect; — son autorité est si bien établie que, au lieu de la contester, les plus hardis uovateurs tuehent de se la rendre favorable par des interprétations nouvelles et forcées. Tel est le témoignage solennel que l\'Eglise cbrétienne rend au Livre du Nouveau-Testament.
„Une possession si ancienne, si constante forme au moins un préjugé qui ne pourrait être détruit qui; par des démonstvations évidentes, — une prescription qui ne pourrait être ébranlée que par dvs titres incontestahles......
„Ce n\'est point a nous qu\'il faut demander la preuve de rauthenticité de nos Ecritures, notre possession settle nous tient lieu do titre.....C\'est a
vous qui prétendcz troubler cetle possession, de nous faire voir ce qu\'elle a de vicieux; c\'est a vous de nous dire en quel temps et par qui, ces livres onl été supposésquot;......
Nous ajouterons: 11 no s\'agit pas de venir avec des suppositions, des hypotheses, c\'est a-dire des riens;
11 faut dos arguments certains, irréfragables pour ébranler notre prescription; il taut des certitudes, des évidences pour nous débouter do notre possession. Vous, rationalistes, vous, mythiques, vous dovez prouver clairement, invinciblemont que ni Matthieu ui Mare
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ni Luc ni Jean u\'ont écrit los Evangiles ot que d\'autres, a nomtnoi\' par vous, n\'ont fait ([ue rocueillir sous les noms de ces apotres et de ees disciples dos feuillets sans valeur, des eontea saus autoi\'ité.
Or voila les preuves que nous attendons toujours, et quo vous ne donnez jamais ; et vous no les don-nez poin\', paree qu\'elles vous manqueut, paree qu\'elles sont impossibles.
Je continue avee Mgr. Duvoisin ;
„C\'est a vous de nous expliquer coimncnt les écrils d\'un faussaire onf. pu tout-a-eoup inonder 1\'Eglise entière ,. . . et prendre uue place qui n\'était due qu\'a eeux des apotres ; — do uous montrer par quel art, par quel onchantemenl on a ])u tromper la vigilance tle.-gt; pasteurs, surprendre la religion des peuples, étoulu^ une multitude de voix prêtes a réclamer contre rim-posture. Tant (juo ces questions demeureront sans réponse, nous nous croirons en droit do supposer quo los clirétiens du second siècle n\'ont admis les livres du Nouveau-Tostament que sur le témoignage unanime do leurs pères, lesquels los tenaient immédiatoment do la main des apotres et do leurs disciples.quot; (*)
Ces réfiexions du savant évèque de Nantes sont sans réplique.
Que peuvont contro cotto ])os.scssion do 1\'Eglise tous lea doutes, toutes los liypothèses, tous los mythes inventés par los modernos sectaires ? Absoluinont rien. J/Egliso leur dit avec Tortullien :
„Qui êtes-vous ? Dejjuis quand et d\'oü êtes vous „venus ? Quo faites vous cliez moi n\'étant pas des „mions ? A qu -1 titro, Marcion ! ooupez vous ma forêt V „Qui vous a permis, Valentin, do détonrner mos ca „naux V Qui vous autorise, A])lt;diès, ïi éhranler mei
{■ ) 1/.uilorit • des livres du N. 1. contrc les iucrédulep. 50,
„bornes V Je. miis m possession, ot vous voudriez, (3liez „moi, seiner et vivrc selon vos caprices V Encore une „f\'ois, je suis en possession : jo possède depuis long-„temps, je possède la première ; j\'ai des origines in-„attaqnables, je descends des auteurs nu\'-mes ü qui „appartenait co bien; je suis, moi, l\'héritière des „apötres : ce (|Uo je possède je lo garde conformément „aux dispositions de leur testament, aux charges du „fidéi-ooramis, au sorment que je leur ai prêté.quot; (_1)
Changez les noms, au lien do Marcion, do Valentin, d\'Apellès, mettez les noms de nos modernea faussaires, et les paroles de Tertullion auront au XIXc siècle le même poids qu\'ils ont en au second.
Oui, l\'Eglise est en possession des quatre Evangiles depuis le temps des apótres; elle le declare par les bouches et los plumes les plus autorisées ; tons les saints Pères, tous les doctours sans exception n\'ont qu\'une voix dans ce magnilique concert; les èglisos de l\'Asie, de 1\'Europe, de l\'Afriquo sont unanimes k reconnattre, a vénérer les Evangiles comme vonant do St. Mattbien, de St. Mai-c, de St. Luc ot do St. Joan ; et voila qu\'au dix-buitième et au dix-neuvième sièclos des liommes comme Strauss et Renan voudraient la troubler dans sa possession, et lui contestor un bieu que les apotres lui ont oux-mèmes donné ot dont ils lui ont confié la garde jusqu\'a la consommation des siècles.
Qui estis ? Quando ef unde venislis ? Quid in mco agitis, nor. mei ? Quo deniqiie, Marcion, jure sylvam meam civdis ? Qua licontia, Valentine, fontcs mcos transvertis ? Qua poteslatc, Apelles, limitcs meos commoves? Mea est posscssio; quid hie c;eteri ad voluntatem vestrarn seminatis et pascitis. Mea est possessio, olim possideo, prior possideo, habeo origines finnas, ab ipsis auctoribus quorum luit res; ego sum h.i res apostolorum; sicut caverunt testamento suo, sicut fidei commise-nmt, sicut adjuraverunt, ita teneo. l\'raescript, XXXVII.
C\'est avoc laisou ([iic le savant évéque d\'Hippone, St. Augustin, disait au manicliéen Faustus: Istum lihrnm credite esse Matt had, quern ex illo tempore quo Mattluuus ipse in came vixit, Ecclesia, certa conncxionis successione, usque ad tempora ista perduxit. L. XVIII c. 2.
„Croyez que le Livre qui porte le nom de St. Mat-„thieu l\'a réellemont pour auteur, puisque 1\'Eglise, ayant „reou ce Livre au temps méme ou St. Matthieu vivait „dans la chair, nous l\'a depuis fidèlement gardé, par „une succession non intcrrompue, jusqu\'a 1\'époque oü „nous vivons.quot;
Eh bien ! il est évident que ce que St. Augustin affirmo de I\'EvangUo de St. Matthieu, il faut I\'affir-mer des trois autres. L\'argument qui vaut pour un seul plaide icd pour tous les quatre.
Allez, disait encore Tertullien aux mauvais génies de son temps, ... et, si une louable curiosité vous pousse, „parcourez les églises apostoliques, oü président „jusqu\'a ce jour, aux mcmes places, les chaires jadis „occupées par les apotres ; lïi vous entendrez la lec-„ture de leurs Ecritures authentiques et vous croirez „entendre encore le son de leurs voix, et voir réap-„paraitre leurs physionomies augustes. Si vous êtes „prés de TAchaïe, vous avez Corinthe; si vous n\'êtes „pas loin de la Macédoine, vous avez \'Philippes et „Thessalonique ; si vous pouvez vous rendre en Asie, „vous avez Ephèse ; mais si vous ctes a proximité de „l\'Italie, vous avez Rome, dont l\'autorité s\'étend pa-„reillement sur nous, . . . Qu\'elle est heureuse cette „Eglise, au sein de laquelle les Apótres out répandu „non-seulement leur sang, mais encore teute la doctrine du salut; oü Pierre a mérité d\'etre crueifié „comme son divin Maitre, oü Paul fut couionné du „inêmc trépas que St. Jeau-Baptiste et d\'oü 1\'apótre
„Jean, sorti .sain ft sauf do I\'lmile bouillante, fut „relégué dans uno Ue. Voyons co ime Rome a ap-„pris, co que Rome enseigne, of. (juellos doetrinea „lui ^ont communes avec les églises d\'Afrique. „Kilo ne connait qu\'un seul J)iou, lo créateur de „toutes choses, et Jesus-Christ né de la Vierge Marie „et Fils du Dieu créateur ; elle oonfesse la résurrection „dc In chair. Elle re^oit avec la Loi et les prophètes „les Evangilcs et. les lettres des apotres, et c\'est „dans ces sources qu\'elle puise sa foi.quot; (:,!)
L\'argumentation de Tertullien est de tons points victorieu.se. L\'Egiise est en possession : les Ecritures qu\'elle possède, elle declare qu\'elle les a revues des mains des apotres: depuis prés do dix-neuf siècles elle rend cc témoignage, elle maintient cette aflir-malion en face de l\'humanité enlière. . . . Sur cet\'e grave question, elle n\'a jamais eu qu\'une voix dans le moude entier. Aujourd\'hui, comme a l\'époque de Tertullien et de St. Irénée, elle depose, dans tout l\'unhers, en Europe, en Amérique, en Asie, en
Pcrcurre ecclesias apostolicas, apud quus ipsa; adhuc calhciliae apostolorum suis locis president; apud quas ipsic authenticoe littcra1 corutn recitantur sonantes voccm et repnvsentantes faciem unius-cujus(|ue. Proximi est tibi Achaïa, habes Corinthum: si non longc abes a Macedonia, habes riiilippos habes Thcssalonicenses; si potes in Asiam tendere, habes Kphesum ; si autera Italia: adjaces, liabes Roniam, unde
nobis quoque auctoritas prees to est..... Ista quam felix ICeclesia cui
totam doctrinam apostob\' cum sanguine suo profuderunl: ubi Petrus passioni Dominica-\' adïequatur, ubi Paul us Joannis exitu coronatur, uli apostolus Joannes, postciiquam in oleum igneum demcrsus, nil passus est, in insulam ndegatur ! \\\'idenmus quid didicerit, quid docuerit, qu.d cum africanis qnoque ecclesiis tontesscmrit. I num I)cum nnvit, creato-rem univer.^itatis, ct Jesum Christum ex Virgine Maria l ilium Dei creatoris. ct carnis rcsurrectionem, legem ct prophetas cum Kvangelicis et Ap\'».si(»lieis liiteiis misccL \'•! in-\'e pol t (idem.
De i\'ra.scripi. NXX\\\'!.
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Afrique, ello clóolure que Matthieu. Marc, Luc et Jean lui out hiiawé quatre Evangilea (lont ils sont loa auteurs.
Que peut contre cette possegsion Ia prétendue science de quelques esprits rebelles qui, comtne ïtnir vie nous l\'atteste, préférent subir le joug de 1\'orgueil et dos passions plutót que d\'éooater la voix de cette Mère et de porter le joug des vertus chrétiennesV
Que pout contro cette possession toute l\'année des matérialistes, des athées, des pantbéistes, des rationa-liates de touto espèce et de toute couleur, tons ces camélions de la pbilosopbie et de l\'exégèse, que cliaque siècle enfante, comme dans les règnes de la nature, dans le règne animal et le règne végétal, on voit apparattre des monstros, des herbes et des plantes vénénenses, des produits inutiles et nuisibles?
Ils ont beau étaler leur science en des hypotheses les unes plus singulières que les autres, et le plus souvent contradictoires; outre que cos hypotheses n\'ont aucune valeur intrinsèque, probante, comme hypotheses, les contradictions qu\'elles ronferment opposées qu\'elles sont les unes aux autres, achévent d\'en démontrer le néant. Toute cette prétendue science, déja si miserable en elle memo, va se briser, selon la comparaison d\'un apótre, „comme les flots d\'une mer furieusequot;, Jluctus feri maris, contre la roche inébran-lable de la tradition.
Le grand St. Augustin sentait si bien la force de cetto tradition de l\'Eglise, qu\'il écrivit un jour cette maxime taut de fois répétée depuis: Kgo vero Evangelio non crederem, nisi mc Kcc.lesiao commovevet auctoritas. „Quant a moi, je no croirais pas a rEvangile, si jo u\'y „étais determine pas 1\'autorité do l\'Eglise.quot;
Grande maxima, parole qui acquiert d\'autant plus
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de poids qu\'elle sort, do la pcntióe d\'un paroil génie!
Or, co mme on l\'a fort bien remarqué, il ne s\'agit pas iei du privilege surnaturel de rinf\'aillibilité. „Non, „St. Augustin, dit nn auteur, ne considère iei l\'Evan-,.gile que eorame un livrc ordinaire, attribué ii un „eertain auteur que Ton sait avoir vécu en un temps „determine; il ne regardc l\'Egli.se que commo une „soeiété humaine, qui a commeneé en un certain tem];s, „qui fait profession d\'une eertaine doctrine, qui a été „gouvernée par des hommes connus, et qui doit être „instruite de sa propre doctrine et de l\'origine de aes „titres.quot; (1)
Cortes, comme déja nous l\'avous exprimé plus d\'une fois durant le cours de eet ouvrage, le privilege divin de rinf\'aillibilité met le comble a notre certitude dans cette controverse comme dans toutes les autres. . . liien aussi ne nous en montre mieux l\'indispensable néeessité que ces Huctuations incessantes, ces contradictions per-pétuclles des opinions humaines. En vérité, si ce privilege n\'existait pas, il faudrait rinventer... Mais il existe: Celui qui n écoute pas VEglise quil soit your vous comme un palen ct nn puhlicainquot;, a dit le divin Maitre. Elle est connue cette parole, immortelle comme Poeuvre qu\'elle a fondée: Tu es Pierre, et sur cette jjierre je butirai tnon K/jlise ct les partes de Venter ne prévaudront point contra elle; et je te dunner ai les clefs du royavme des cieux, et tont ce que tu derus sur la terre sera lie dans les cieux ct tout ce qhe tu ddheras sur In tei\'i e sera délié dans les cieux.
I-cipier. Diet, ihcul. ml l\'.vangiK-.
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Quand Pierre jiarlo au iiom do l\'Eglise ou quaml 1\'Eglise parle par la bouche de Pierre, ce ([ui est toiit un, la cause est jugce et tDiito controverse est inutile. Non, le Christ, I\'Homine Dieu ne peut avoir mis a la tète de son Eglise un chef capable de l\'égarer. Or il y a longtemps (jue 1\'Eglise altirme et elle no cesse do I\'affirmer par la bouche de Pierre, qu\'elle possèdo quatrc Evangilos, (^u\'elle n\'en possède quo quatre, et qu\'elle los a rectus des mains de ceux dont ils portent sur leurs litres les noms augustos et veneres.
C\'ommulavcnint vcritatcni Dei in menda-cium.
lis ont mis 1c mcusongc cn la place de la vcrilé de Dieu.
St. l\'aul. Ad Rom. C 1. 25
Miltet illis Deus operaliooem erroris, ut crcdaiU mendacio.
Dieu, pour les ehatier, les livrera nu despotisme de 1\'errcur, el ils eroiront au mensonge.
Idem. Ad Thess. 11« e. II, 10.
CHAP1TRE IV.
L\'ccolü ratioualislc ot mythiquo, ot les miracles du Sauvour.
Longtempa avant quo Paulas ot Strauss ouHsenf attaqué nos Evangélistes, on a tenté do déposséder Homére ot Virgile aussi de leur gloiro épique. Le père Hardouin est peut-être le veritable ot premier maitre de Téeole rationaliste et mythique : il onfanta, on le sait, des paradoxes qui feront rire a jamais la postérité. Eh! ü ue s\'était i)as levé tons les jours a quatre heitres du matin pour ne dire, que. ce que dé ja les dutres avaient dit avant lui! Mais, lui répondit un spirituol interlooutour, il arrive qu\'en so levant de si bonne lieuro , on n\'est pas bien réveillé, et qu\'ainsi on débito les reveries d\'une mauvaise nuit pour dos vérités démontrées . . . . \'
Aussi les hommos do bon sens ot de bonno scieneo ont vu bien vite a quelles extréniités déplorables le système ullemand se précipiterait un jour. On s\'en est moqué avoc beaucoup d\'esprit dans une broeliure très-romarquable, on, „en quelques pages légeros qui
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la léi\'utatiun d\'un l)ioii grand nomlire de savants „livres, dit Mi Wal Ion, on raontro Comma quoi Na-„jjoléon ii a jamais axis té, par des rai^ons dont lesyin-„bolisme classique pourrait, en plus d\'un cas, en vier „la ressemblanee.quot; Le savant auteur ajoute: „On ne „le pouvait pas faire plus sérieusement pour une „histoire qui se passé pendant les règnes d\'Auguate „et de Tibère, dans le plus grand apaisement du „monde, au sein de la Judée soumise et ealmo, sous „les yeux du gouvorneur remain. (li:)
Strauss tlétrit avec énergie, en plus d\'un endroit de son ouvrage, „ces productions monstrueuses d\'un „système qui remanie Diistoire sans trein ni règle.quot; Nous verrons bien que cette condamnation, lancée contre l\'école rationaliste, atteint et frappe aussi bien l\'école mythique. Eu prétendant dépouiller de leurs mythes les faits évangéliques, en les remaniant ainsi volonté pour leur substituer des fruits de pure imagination, des suppositions, des rêves, n\'arrive-t-on pas ïi construire une série d\'évènements fantastiques tans objectivité aucune, sans réalité historique aucune, purement subjectif\'s et qui varieront a l\'infini, sol on le plus ou moins de fécondité du cerveau dont ils émanent? Est-ce done la user d\'un frein et d\'une r\'aglc en traitant I\'liistoire V
Mais il est temps de voir la fausse sciencj a 1\'oeuvre. .Ie ra\'attaeberai spécialement aux miracles les plus connus et los plus sublimes de 1\'Evangile.
RlSÜM TENEATISj AMICl!
I)c hi croyancc due a I\'l\'van mK\'. Exposition,
Les aveugles guéris. Ces aveuglea n\'étaient point avengles, d\'après Strauss, qui était la, saus dnute, pour Ie oonstater. et qui, grace a la métemp sycose, est venn nous apprendre cel a anx XIX« siècle, lis étaient atteints d\'une oplithalmie, dont on trouve la cause dans la fine poussièrc du pays. . . (I) J\'ai été en Palestine, j\'ai adoré le Sauveur la oil il a vécu, j\'ai done marché dans cette tine poussière dont parits le docteur allemand, et j\'afïïrme, sur mon ame et conscience, que ce qn\'il en dit est une pure sottise. 11 y a la autant de maladies d\'yeux qu\'en Europe, et la fine poussière dn pays, qui est remplacée très-souvent par le gazon et la roche du pays, n\'y cou-tribue guère. Rêve done, mythe, que cette ophtbalinie!
Jésus touche-t il de sa salive l\'ocil de l\'aveugle ou la langue du muet, Paulus et Venturini transforment cette salive en onguent. lis savent cela, eux, ils ont vu cela! Ils ajoutent, sans la moindre preuve, bien entendn, que ces guériaons, opérées instantanérneut, ne 1\'étaient qu\'c?i principe, et que, quoi qu\'en puissent affirm or les Kvangélistes, c\'est a-dire les témoins oculaii\'es etc., elle.s ont eu besoin de temps pour s\'accomplir. Evidemment, puisque nos fantaisistes imaginent cela, e\'est a prendre ou a laisser. Comment ne pas rire !
La tempête apaisée. Encore un fait tout simple. Jésns avait vu les signes précurseurs qui en présa-geaient la fin. Eh ! Pierre, André et les autres, ces vieux mariniers qui connaissaient, sans doute, la nier et avaient vu plus d\'une tempête, n\'ont-ils done pas vu ces signes ? Evidemment ils les ont vus. Mais alors pourquoi cricr ; üomine, salva nos, perimus ! „Seigneur, „sauvez-nous, nous périsaons!quot; Ils auraieut du dire: A quoi non le réveiller ? dormc a son aise ; voici
la lin de la bourrasque.
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Quant au miracle du Sauveur marchant sur les flots de la mer, Paulus se tiro parfaitemeut d\'affaire, avec une étonnante presence d\'esprit. II affirme (!) qu\'il faut lire ; marchant. sur Us bords de la mer. Paulus, savant professeur a 1\'univorsité d\'Heidelberg, a vu cela mieux et de plus prés que los apótres qui vi-vaient avec le Christ! Hélas ! Ie fameux professeur alle-mand aurait du so rappeler qu\'ow ne refute pas les Jaits en les changeant a volonté. Voici le raisonnemont du fantaisiste : cela peut s\'être passé ainsi; done cola s\'est passé ainsi. Pauvre logique! La saino raison pose eet invincible axiome: A posse ad esse non valet con-clnsio. Toute conclusion de la possibility a l\'ètre est radicalement nulle.
La multiplication des pains dans le désert.
Le docteur Paulus, aidé, cette fois, du docteur Srauss (car nous avons affaire ici a des docteurs, ne l\'oublions ])as), trouve la multiplication dos pains fort simple aussi. comme tout le reste- Ecoutons : „Si la plupart „nianquaient de vivres, plusieurs cependant avaient cu „soiu de s\'en pourvoir; et l\'oxemple de Jésus diatri-„Ijuant les cinq pains et les poissons autour de lui, „engagea ceux qui on avaient a les partager avec „ceux qui n\'en avaient pas.quot; Nous voila renseignés i Paulus, doublé de Strauss, a vu ce que les témoins oculaires, qui ont distribué le pain et le poisson tt tons sans exception, n\'ont point vu lis ont tous les deux óvidemmont la vue excellente; a 1\'aide d\'unolu nette nouvelle, de lour invention, ils pcuvent, dit-on, rogarder, a travei-s les siècles, les évönements les plus reculós do l\'histoiro antique. Admirables personnagos ! Mais plais mteri i a part; c\'est toujours la raême manie ! Ces hommos croient qu\'ils réfutent les faits on
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Jos changeant solon leur caprice. Ne veulent-ils done pas compremlre (ju\'il est impossiljle, oui, ivipossible, d\'inveuter la multiplication des pains, comme les Evangélistes la rapportent ? Comment mentir ïi la face de milliers de lémoins? a la face de toute une oontrée ? Mentii\', dans uu fait aussi étonnant, sans ètro désavoué, contredit ? Quoi ! si quelqu\'un parmi nous, pour glorifier un liomme influent, s\'avisait de debitor, d\'écrire surtout, un mensongc aussi colossal, il nc serait pas contredit ? II ne serait pas hué, sifflé ? Allans done!
La résurrectiou du fils de la veuve et de la fille d3 Jaïre. En général, pour les morts ressuscités, le grand secret du miracle, e\'est que les morts n\'étaiont pas morts. Pour prouver, en effet, que lo fils de la veuve do Naïm vivait encore, quoique déja il fut au cerceuil et porté en terre, Paulus, lo savant Paulus, cherche la raison dans révènement mêmo „Lo jeuno liomme était vivant, dit-il, car (6 admirable raisonnement!) Jésus-Christ lui parle et il rentend; il Ventend si bien qu\'il se leve au bruit de cette voix. Done il n\'était point mort.quot; N\'est-co pas, je lo domande, le sublime de l\'esprit humain ? Ei l\'on nous vend cela pour de la science ! Et cc sont la les lumiores dont se vanto le progrès moderne !
Pour la resurrection de la jeune lille, le critique n\'eet pas plus embarrassé. Oh ! l\'enfant de Jaïre surtout était pleine do vie, et il s\'en rapporto au témoignage do Jésus lui mome : „La jeune fille n\'est „pas moite, mais elle dort. „Non ent envtn moriua pnella, sed dormit. (Sf. Math. Ch, .IX) II ne comprcnd pas, le fameux professeur, que ce laogage oonvient a un Dion, pour leiiud il osl anssi facile do rossusciter
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un mort qu\'il B.-if, facile de réveiller uu dormant. 11 passe sur touted les circonstances qui prouvent uno mort düment constatée, sar la prière du pèro dés-espéré, sur la presence, dans la maison, des joueurs de liute et d\'une troupe de gons qui remplissent tout de leurs pleurs et de leurs cria, pour donner une interprétation d\'une fausseté palpable anx divines paroles du Sauveur. Miserable taclique, qui no suppose pas la moindro science, et qui est a la portee des moindres esprits 1
La résurrection de Lazare. Mème tactique. Jésus a dit: „Lazare, notre ami, dort,quot; Lazarus amicitfi noster dormit, (S1. Jean Ch. XI, v. 11) Done Lazare nest pas mort, il dort seulement. Mais, mallieureuse-raent, Jésus s\'explique et dit, trois versets plus loin: Lazarus mortnus est. „Lazare est mortquot;; et, ajoute-t-il, en s\'adressant ïi ses disciples, „Je m\'en „réjouis a cause de vous, pour quo vous appreniez „do plus en plus quo je suis le Fils de i)leu.quot; Sed gaudeo propter wos, ut credatis. Mais nos fameux exégètes ne font nulle attention a cette dernière affirmation du Christ, paree qu\'ils ne veulent pas (ils sont très-scrupuleux) 1\'accuser de mensonge. Délicatesse extréme ! Ils savent cependant que, dans le langage biblique, le mot dormir est souvent employé pour désignor la mort. Du reste, Lazare ost embaumé a la manière juive, — serré dans les bandelettes, — inhumé — et au sépulcre depuis quatre jours. Marthe, au commandement d\'öter la pierre, s\'écrie : Domine, jam fodd! „Seigneur, il sent déja mauvais!quot; lt;iu\'ü cola ne tienne 1 co ne sont pas la dos difficultés pour ik)h savants. Marthe se trompe: ses paroles n\'étaionl qu\'mie conjecture.
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Mais cette meme Marthe, a l\'arrivée de Jésus, lui avait déja dit expressément: Domine, si fuisses Mc frater mens nonfuisset mortuus. „Seigneur, si Vous avioz été ici, mon frère ne serait point mort,quot; Sa soeur Maria répéta la memo phrase. N\'importel elles so trompaient; pure conjecture! Oü est done la cause du miracle? Elle est multiple et surtout toute naturelle. L\'odeur des aromates, la fraicheur de la grotte, l\'air que respira La/are lorsque la pierre fut levée, voila les causes du miracle. (!! !) Ah! Pharisiens, scribes et vous tous, ennemis mortals du Christ, que n\'aviez-vous a Jerusalem, do votre temps, les Paulus, les Strauss, les Venturini et tant d\'autres histrious de la science moderne pour vous expliquar les fourberies sacrüèges de Jésus! J.1 est vrai, vous n\'auriez ajouté aucune croyance a leurs rêves, vous vous seriez amè-rement moqué de leurs stupides explications, plus extraordinaires que la miracle memo qu\'elles veulent anéantir, Vous u\'avez pas nié la resurrection de Lazara, parce que le prodige se dressait devant vous dans son incontestable réalité et sou affrayante grandeur!
Je reviendrai sur la insurrection da Lazare, au chapitra consacré a Renan.
Le baptême de Jésus. Venturini cité par Strauss arrange ainsi l\'évènement. „Les ciaux qxii s\'ouvrent, le Saint-Esprit sous lorme de Colombo, la voix du ciel na représentent qu\'un nuagc qui se dissipe, une co-lomba veritable planant par hasard au dessus de Jésus, ou ancora, si Ton veut, un éclair accompagné d\'un coup de tonnarre.quot; Nos savants, il faut I\'avouer, ont rimagination féconda: un élève de poésie en tcrait bien autant. Qui ne trouverait dans le ciel la foudre at la tonnerre? qui ne s\'aviserait de chercher una
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colombe dans le joli bosquet de la rive da Jour-dain, oü l\'on montre, aujourd\'hui encore, l\'endroit du bapteme de Jésus? Mais pourquoi garder Ia colombe de l\'Evangile V Autant vaudrait mettre a la place une pie on un merle. Et, en déftnitive, eet oiseau, n\'était-ce pas une hallucination? On a cru voir; mais a-t-on vu réellemont? Et encore ces mots: „Voici mon Fils bien aimé, robjet de mes complaisances/\' Jean, qui aimait spécialement Jésus, qui l\'aimait comme proche parent, et dont Jésus recevait le bapteme, ne peutil pas les avoir proférés a voix haute al\'insudela foule? Eb! que ne peut on pas supposer? II y a dans tout cela autant de profonlour, autant de science que dans cette conversation; „Je suis dans ma chambre et j\'y suis entré par la porte.quot; — Non, me dit un étranger qui m\'arrive a l\'instant, et qui ne sait rien de co qui s\'est passé, vous y êtos entré par la fenêtre et même vous n\'y êtes pas.quot;
N\'oublions pas toul.efois que le docteur Strauss de-mande si Dien a une voix. Rcnan demanderait bien si )iou a une boucbe. Et tous les deux, en entendant IJavid chanter sur un ton sublime: „La terre est l\'escabeau dos pieds de Jéhovaquot;, demanderaient, sans doutc, volontiers si Dieu a des pieds, La pire espèce de sots personuages est partois celle qui se coilïe du bonnet de docteur et s\'affuble du manteau de la science.
La transfiguration do Jésus. S\'il faut en croire les docteurs Paulus et Strauss, car eette école est par excellence une école de copistes, la Transfiguration fut une extase (?), un songe (un songe a trois !), ou ququot;l-que rêve entro sommo et veille. C\'est bien trouvé I Les apótres se croient ct se disent très-éveillés, mais
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ils s\'ignorcnt eux raêmo^ ; les savaats de laGerraanie sont mieux instruits de ce qui se passé: il faut bien que, roalgré eux et en déplt de leur état de veille, les apötres dorment. Et que sout Moïse et Elie ? Oh! ne soyons pas perplexes pour si peu de chose ! Moïse et Elie sont tout bonneraent deux disciples cachés qne les apótres, mal réveillés ou mal endoimis, n\'ont pu reconuaitro. Foi de Paulus et de Strauss, voilïi la Transfiguration ! Pierre, Jean et Jacques ont vu cola autrement, ils se sont fait égorger ponr la véracité de leur récit, rien n\'y tait ; nos docteurs ar-rangent cela a leur guise et a leur convenance. Ce changement ne leur coüte qu\'uu trait de plume et pas une goutte de sang. Pourtant n\'auraient-ils pas mieux fait, au lieu d\'inventer ce demi-sommeil, de placer Jésus Christ, sur le Thabor, avec deux disciples secrets, dans la clarté dun feu de Bengale, allumé, dans ranfractuosité du rocher, par quelque physicien du temps V Inveutez, biodez, délirez sur ce thème: le champ est vaste, saus bornes, et tout le monde peut y courir. L\'homrae raisonnable toutefois so gardera bien d\'y entrer. L\'apologie la plus éloquente du Christianisme, une des preuves les plus saisissantes de sa divine vérité, e\'est que tous les esprits qui le combattent fombent, de chute en chute, dans le néant des chimères.
La resurrection de Jésus. Nous touchons ici au fait capital de l\'histoire du Christ et du Christianisme. Si Christus non resurrexd vana est fides nostra, s\'écrie St. Paul. „Si le Christ n\'est pas ressuscité, „notre foi est vainelquot; Contre ce fait capital l\'exégèse moderne aura, sans doute, dressé ses plus puissantes machines. Si elie parvient a emporter ce mur, ce boulevard, la citadelle est prise, tout Pédifice de la religion chrétienne s\'écroule.
Voyons done ce qu\'elle en a fait.
Ella a taché d\'établir deux hypotheses: la première, que le Christ crueifié n\'était pas mort et que, par suite, il ne pouvait ressusciter; la seconde, que le Christ vivant, quoique épuisé par les douleurs de sa passion, a été enlevé du tombeau par les apötres et guéri ensuite. Sur cos deux points elle a coneentré son attaque. Avee quel succès ? On va le voir: il n\'est pas brillant.
La première hypothèse est nouvelle; la seconde, en partie, est trés ancienne. L\'enlèvement de la dépouille sacrée de Jésus par les apötres est la vieille calomnie répandue d\'abord par les soldats, gardiens du sépulcre, calomnie adoptée ou inventée par le Sanbédrin, et consignée plus tard dans le Talmud. Les Evangélistes n\'ont pas manqué d\'emégistrer cette étrange invention, a laquelle les auteurs et les propagateurs n\'ont jamais cru eux mèmes. On répondait aux soldats: Ou vous dormiez, et alors, n\'ayant pu vous apercevoir de rien, vous n\'osez affirmer, sans vous rendrc ridicules, que les apötres ont enlevé le corps de leur Maitre; ou vous ne dormiez pas, et alors vous no deviez point permettre eet enlevement. Vous mentez, dans le premier cas; vous prévariquez, dans le second. Ce di-lemme leur fermait la bouche. Mais soutenir a Jéru-salem, que Jésus crueifié eüt passé, vivant encore, de la croix dans le tombeau; le soutenir trois jours aprés les ineffables douleurs du drame sanglant de la passion, douleurs dont toute la ville avait été le théatre et le témoin teut a la fois, — personne ne l\'eüt osé. Personne n\'y songea. Les pbarisiens, qui donnèrent dans la grossière imposture des gardes, et accueillaient facilement tous les bruits défavorables a la cause du Christ, n\'ont rien inventé de pareil, alors mêmequela
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nouvelle de la résurrection commencjait a se disséminer et prenait, de jour en jour, plus de consistance.
C\'est done aujourd\'hui, après plus de dix-huit sièeles d\'intervalle, qu\'on affirme, qu\'on écrit que Jésus encore vivant, raalgré son supplice. fut enlevé du sé-pulcre. Le fait-on sérieusement ? Je ne le croirai jamais.
Maïs éeoutons Voici comment s\'explique le profes ■ seur Bahrdt. II suppose que Jésus s\'exposa par calcul au crucifiement, „coraptant qu\'en inclinant de bonne „heure la têtc, il serait bientót détaché de la croix „et guéi\'i ensuite par des hommes instruits dans la „médecine et faisant partie de ses associés secrets, afin „d\'enthousiasmcr le peuple par l\'apparence d\'une résur-„rection.quot; D\'autres mythiqucs supposent (car le domaine des suppositions est saus limites, et Ton peut tout supposer, pourvu qu\'on n\'admette pas l\'Evangile) „que les disciples onl, par un breuvage, jeté le Sauveur dans une mort apparente et détaché a temps de la croix.quot; (1)
Vraiment! on ne peut concevoir qu\'un homme de bon sens écrive, de sang rassis, ces étourdissantes lé-gertés. D\'abord, rien que des suppositions! et pour de pures suppositions, qui, de plus, se détruisent, se contredisent entre elles, il faudrait renoncer aux texte évangélique, a un grand nombre de térnoins oculaires dont le témoignage, comine je l\'ai montré,
Bahrdt fut le disciplc de Raimaius et de Lessing, qui, dans leurs «Fragmente eines Ungenanntenquot;, attaciuèrent la Bible et 1\'adorable per-sonne du Sauveur. Bahrdt écrivit surtout pour le peuple. 11 fut suc-cessivement professeur de Théologie a Leipsick, a Halle et a Giessen, directeur d\'une société philantropique et enfin simple aubergiste. Pour comprendre 1\'homme, eitons de lui cette phrase: „Si les orthodoxes «(protestants) m\'avaient payé pour cela, j\'aurais écrit en faveur de leur »système; mais maintenant qu\'ils ne 1\'ont point fait, j\'écris pour les »autres.quot; Quelle conviction ct cjuelle moralité ! Cc saltimbanque mou-rut en 1703.
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est d\'une incomparable valeur ! II faudrait y renoncer pour admettro I\'absurde, I\'lmpoasible.
Depuis son arrestation au jardin des Oliviers jus-qu\'a son dernier soupir sur le Golgotha, — le Christ fut constamment au pouvoir de ses plus mortelsenne-mis, de ceux qui voulaient sa mort, qui I\'exigeaient du gouverneur romain, qui criaient a Pilate: Crucifige, .crucifige mm! „Crueifie-le!quot; Secundum legem nostram debet viori! U\'apres notre lot, il doit mourir! Oui, jusqu\'a son dernier soupir, il fut au pouvoir de ceux qui, avant leur turaulte au prétoire, dès la veille du cruoifiement, avaient crié dans le tribunal du grand prêtre : Reus est mortis ! „II est digne do mort Iquot; Jésus avait été condamné a mort par Caïphe avant de l\'être par Pilate, et ceux qui l\'avaient arrêié n\'avaient d\'autre but que de le faire mourir. i^ussi les Princes des prêtrcs, les Scribes et les Anciens gardaient-ils leur proie avec sollicitude: ils étaient présents sur le Calvaire; ils assistaient, en ricanant et en blas-phémant, a l\'agonie et a la mort de leur douce et liumble victime. Ils lui disaient, avec des accents sataniques ; „Toi qui veux détruire le temple et le „rebatir en trois jours, sauve-toi toi-même : si tu es le „Fils le Dieu, descends maintenant de la croix !quot; Vah ! qui destrids templum Dei et in triduo illud recedificas, salva temetipsum : si Films Dti es, descende de crvce. „II „a sauvé les autres, et voila qu\'a cettc heure il ne peut „se sauver lui-même !quot; Alios salvos fecit, seipsum non potest salvum facere, „II met sa confiance en Dieu, si „done Dieu l\'aime, qu\'il le délivre maintenant, puia-„qu\'il a dit: Je suis le Fils de Dieu,quot; Confidit in Deo; liberet nunc, si vult, eum; dixit enim : quia Filius Dei sum. St. Matlh. Cb. XXVI. Voila comment les Princes des prêtres, les Scribes et les Anciens, impla-
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cables dans leur haine, prodiguaient au Christ expi-rant le sarcasme et l\'ironie. lis no quitterent la mon-tagne que lorsque le dernier soupic fut rendu. . ..
Et que significnt done la flagellation, le couronne-ment d\'épines, le portement de la croix P N est-il pas étonnant que la victime ait pu arriver vivante sur le Calvaire? Et l\'on soutiendra sérieusement que le cruci-fiement surajouté a toutes ces tortures, et encore le cru-cifieinent par les clous, n ait pas brise la vie de 1 homme de douieurs? Et que signifie la déclaration expresse du centurion a Pjlate que Jósus avait expire ? Les soldats envoyés sur le lieu du supplice pour rompre les jambes aux suppliciés, n\'ont pas touché au corps de Jésus, „pavee qu\'ils lo voyaient déja mort.quot; ut vlderwit eum jam mortunm, St. Jean, (^h. XIX.
Les reveurs de l\'école mythique invoquent 1 etonne-ment do Pilate, a la nouvelle du trépas de Jésus. Pilate s\'étonna non que l i mort fut survenue si vite, mais que le grand thaumaturge, dont la doctrine et les miracles avaient si longtemps émerveillé la Judée, eüt enfin cesser de vivre. Tel fut l\'étonnemcnt du gouverneur. II no put avoir d autre pensee, lui qui, croyant émouvoir les enneinis de Jésus par le spectacle des plus épouvantables souffrances, leur avait présenté, du haut de son Lithostrotos, le divin martyr, en criant a la foalc frémissante: Ecce homo! Voila 1 Homme do douieurs!
Les eunemis de Jésus continuent leur campagne centre sa résurrection en épiloguant sur le coup de lance et sur la lanee même, sur le sang et l\'eau qui sortirent do la plaie, sur l\'endroit de la plaie, tou-jours pour arriver a l\'hypothese (car ils no peuvent jamais rien établir de certain) qu il etait possible qu\'en dépit de tout cela, 1\'auguste martyr vécüt en-
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core: arguties puérilea, conjectures en I\'air, indignes do lixer rattention du lecteur. .. lis demandent aux anatomistes si ce sang put être mélangé d\'eau ? et les anatomistes affirmant que, dans certains cas, cela est possible; ils concluent immédiatement, ces grands logicions, que, dans le cas donné, cetto possibilité n\'existait pas. Pauvres hommes ! Pauvre science 1 ou, plutot, ignoble et satanique comédie jouée au pied memo de la croix !
Et pourtant il faut poursuivre, il faut boire le calice d amortume que présente au Christ, et, après lui, au chrétien la main souillée de la science en délire.
Les disciples ont soustrait Ie corps, dit-on, ou même ils out aide a Vevasion de Jesus. On va jusqu\'a con-stater le progrès de son rétablissement, en classant les apparitions a convenance. D\'abord il apparait a Madeleine, prés de la grotte; dans 1\'après-midi, il peut deja marcher jusqu\'a Emmaüs, et, les jours sui-vants, ils se transporte dans la Galilée. II faut 1\'avouer, la guerison se fait a la vapeur; le médecin traitant n\'a pas son paieil, même au XlXe siècle, même en Allcmagnc ! Cetto guerison est une merveille qui approche d\'uno resurrection. — Et pourtant Renan nous dit que la science de la médecine n\'existait pas chez les Juifs. . . Au surplus, la classification des apparitions est tout a fait fantastique et arbitraire: on ne lit rien de pareil dans l\'Evangile. Pourquoi admettre une partie du récit et rejeter l\'autre partie? De quel droit ? La mauvaise foi et l\'hypocrisie percent de tous cotés.
Je ne veux pas omettre un mot de Paulus et de Strauss. L Evangile affirme que Jesus ressuscité entra dans la salie ou se tenaient les disciples, les portes étant fermées. „Elles étaient fermées, disent nos fa-
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„meux exégètes, mais on les ouvrit!quot; Voila assu-rément un trait de génie! Quelle naïveté! Quelle profondeur! Risum teneaiis, amict!
Suivons toujours les rêveurs clans leurs rêves. Dicentes se esse sa-plevies stulti facti sunt. „Ils sont devenus insensés en s\'attribuant le nom de sages.quot; St. Paul, Ad Rom., c. I.
Ainsi Jesus est guéri, grace a un traitement pro-digieux, miraculeux. Mais, voyons, comment a-t-il pu sortir de la grotte, du tombeau ? Les disciples I\'ont aidé. Mais les gardes étaient la: c\'étaient les soldats juifs, attachés au temple, des soldats aux ordres des princes des prêtres et du sanhédrin, places la par eux. — De plus, le sépulcre était scellé: il portait le sceau du sanhédrin. Une énorme et lourde pierre en fermait l\'entrée. — Pourquoi toutes ces précautions V Pour rendre impossible 1 \'enlevement du cadavre. Qu\'on le sache bien: les soldats répondaient sur leur tête de la conservation de la dépouille commisealeur garde. Comment done renlèvement a-t il eu lieu ? Pendant la nuit, lorsque les gardes dormaient ? Qu\'on se rappelle le dilemme qui anéantit cette supposition. Mais enfin, au cas que renlèvement eut eu lieu de cette manière, pourquoi les gardes n\'ont ils pas été punis ? Pourquoi les a-t-on laissé débiter leur piteux mensonge, inspire peut-être par les pharisiens eux-mèmes. Pourquoi ? La chose est claire, évidente. C\'est qu\'une irrésistible et miraculeuse disparition du corps sacré de Jésus venait d\'avoir lieu, c\'est que l\'Hotnme-Dieu était sorti du sépulcre par sa seule puissance. Ou les gardes devaient être punis de mort, ou le Christ était ressuscité, et, en ressuscitant, avait rendu inutile et impossible toute résistance.
Au reste, les apötres, peu de semaines après la
mort et la résurrection de Jésus, prochèrent hardiment dans Jerusalem, devant des milliers d\'auditeurs qui se convertissaieut a K ar voix, cetle mort ct cette ré-surrection. L\'enssent-ils osé si, sur ces deux faits, un doute raisounable eüt été possible. Non, cortes ! Qui les a contredit ? Personne. lis reprochaient aux Juifs, dans Ie temple memo et dans le sauhédrin qui avait prononcé la condamnation a mort, avee les termes Ls plus énergiques, lo crime du Calvaire, le déicide; ils appliquaient les oracles dos prophètes au divin prodige de la Resurrection. Les princcs des prêtres se turent; a défaut d\'argumonts ils répondirent par la violence, la prison, les chatnes.
Mais suivons jusqu\'au bout 1\'hypothèse dos profos-seurs allemands. Jésus ost guéri, bioH guéri. Cost la grande satisfaction qn\'ils se donnont. Quel role va-til jouer a l\'avenir ? Nos fantaisistes no peuvent évi-dcmment pas prolong^r son existence visible au dela du grand événement de l\'Ascension. La finit, dans l\'histoire, le rolo terrestre et personnel dn Christ. Comment done le faire disparaitre ? car il le faut bien. Ah! c\'est ici qu\'il faut entendre les doeteurs 1 Ils sont précieux, admirablos 1 Lo jour, dit communément de l\'Ascension, Jésus se rendit avee les disciples sur le mont des Oliviers. La, au plus haut soinmet, „ils le virent s\'élever,quot; videnlibus illis elevatus est\', „et il entra „dans une nuéo qui le déroba a leurs yeuxquot;, et nubes suscejnt evm ah oculis corum Ainsi parle St. Luc. A ctes dos Ap. Ch. 1. Nos fins savants expliquent bien vite ces paroles, „lis lo virent s\'éleverquot;, cola vont dire qu\'il se dressa devant enx poiu- les bénir; s\'clever c\'est so dresser 1 Si non è vero, dirait-on en Italië, è bene irovato. Resto la nuéo dans laquollo il entra et qui le déroba a leurs youx. Rion do plus naturel!
C\'est un nuage, nne espéce de brume épaisse qui le déroba a lenrs regards, comme il se retirait derrière les oliviers. A la bonne heure! Le nuage brumeux vient a-propos Mais 1\'Evangéliste affirme que Jésus mont.a au ciel, in coelum, Oli! voila le mythe 1 l\'Evan-géliste a mal éerit, et surtout il a mal vu, ainsi que toute la troupe pieuse qui se trouvait sur la mon-tagne. Paulus et Strauss, nouveaux propliètes, pro-pbètos a rebours, qui voient dans le passé et non dans l\'avenir, ont promené leur scientifiquo regard sur la montagne des Oliviers, et constaté (|uo les disciples, ce jour la, le jour do 1\'Ascension, souffraient de la berlue. O docteurs d\'Heidolberg et do Tubingue! que vous êtes sublimes ! Ce n\'est pas sans mison que la science allemande vous couronne! Vous méritez une statue d\'or dans le temple du progrès moderne 1
ïoutes les difficultés cependant ne sont pas levés. Oü Jésus s\'est-ii rendu lorsqu\'il se déroba aux apotres V Babrdt émet la supposition qu\'il se cacha dans une colonic essénieune. Laquelle? ou ? Ab! cela ne se dit pas. Brennecke, encore un illustre du royaume des songes, le fait sortir de la, deux années après, pour se montrer a St. Paul sur le cbemin de Damas.
Magnifique 1 Pour convertir Saul, 1\'ardent persécu-teur, pour en faire un apotre, Jésus n\'a qu\'a se montrer. Paulus trouvo le cas un peu autre, ct fait mourir le Sauveur peu de temps après la passion, déclarant qu\'il ne s\'était jamais bien remis des suites de son crucifiemeut. — Et pourtant, presque immé-diatement après, au sortir du tombeau, il se trouvait en parfaite guérison, il allait et venait, il f\'aisait de longs et fatiguants voyages, a Emmaüs, en Gralilée, et jusqu\'au dela du lac de Tibériade !
Les Anges que les disciples virent au tombeau et
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qui leur parlèrent, no sont — que des linges blancs (!) qu\'ils prirent pour des anges. II y a, en effet, une touchante analogie, et, naturellement, pourquoi des linges ne parleraient-ils pas ï Mais les anges qui apparurent a rascension du Seigneur, et qui annon-cèrent aux apótres que Jésus reviendrait du ciel, un jour, corame ils l\'y avaient vu monter, ce sont deux initiés I!!
Ou sont les preuves ? Les mythiques, eomrae par-tout, comme toujours, n\'en donnent aucune. Comment voulez-vous qu\'une école toute subjective, toute con-jecturale, s\'appuie sur des documents historiques? Et pourtant c\'est l\'uniqup: moyen de becïifieb l\'his-toire, s\'il y a lieu. Ello ne peut que substituer les billevesées aux faits, la fausse monnaie a la bonne.
II faut en convenir, l\'école rationaliste et mytbique est le chef-d\'ceuvre de la folie bumaine. Ces hommes malheureux et coupables qui ne veulent plus voir Dieu, qui ne veulent voir en tout et partout qua la nature, „s\'égarent dans leurs vains raisonnements, „selon les paroles de St. Paul, et leur folie pensée „se remplit de tenebres. Evanuerunt in cogitationibus suis et obscuratum est insipiens cor illormn. Eux aussi „mettent „le mensonge en la place de la vérité de Dieu,quot; Commutaverunt veritatem Dei in mendacium. Et quel mensonge? Le plus grossier, le plus puéril souvent et le plus niais. Si c\'est la la science, qu\'elle périsse ! Mais ce n\'est pas la science, il s\'en faut. C\'est la débaucbe sacrilege d\'une imagination en délire. Et dire quo ces insensés trouvent des disciples ! Dire qu\'ils trainent après eux une masse d\'esprits qui croient a la supériorité du leur 1 Si le genre humain veut perdre le bon sens, qu\'il écoute et qu\'il applaudisse de tels docteurs. L\'Allemagnc qui par ses Hégel, ses Fichte, ses Scbel-
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ling, ses Feuerbach, a brisé toutes les barrières de la saine raison dans le domaiiie philosophique, cette meme Allemagne a brisé ces mêmes barrières dans le domaine théologiquo. Ainsi Dieu, méconuu, bias phémé, bumilie 1\'orgueil de cette fauss!gt; science, qui trouve son plus redoutable cbatiment en elle-même.
L\'impossible, l\'absurde est devenu son domaine.
II faudrait croire que Jésus-Christ, qu\'ils osent eux-mêmes nous présenter comme un homme sublime, a été le plus habile des imposteurs, unimposteurquin\'aurajamais son pareil.il faudrait croire que les apótres ont été joués par lui pendant plas de trois ans ; que la Palestine en-tière, témoins de ses miracles, a été jouée par lui pendant plus de trois ans; que les Pharisiens, les Scribes, les Docteurs de la loi, les Princes des prêtres ont été joués par lui pendant plus de trois ans, car eux aussi n\'ont pu nier ses prodiges, Ou bien il faudrait croire que les disciples dc 1\'Ho mme-Dieu ont été eux-mêmes les imposteurs les plus infamos, en inventant une série de mythes et de mensonges; mythes et mensonges pour lesquels ils sont morts; mythes et mensonges qui rè-gnent sur le monde depuis dix-neuf siècles; mytheset mensonges qui ont produit, sur les ruines du Paganisme abattu par eux, les merveilles inco sparables de la civilisation chrétienne; mythes et mensonges sans lesquels, jusqu\'a présent, aucun peuple n\'a pu sort:r des langes de son impuissance et des fanges de sa barbaric ; mythes ct mensonges qui, dans tous les genres d\'arts et de sciences, ont formé les hommes les plus ex traordinaires, qui, dans tons les genres de vertus, ont formé les ames les plus saintes, les coeurs les plus héroïques; mythes et mensonges qui furent la source des réalités les plus vivantes, les plus grandioses, qui ont, en particulier, rempli l\'Europe de toutes les ri-
chesses morales et intellectuolles et en ont fait le jar-din de délices de 1\'univers.
Par cotfc écolo exégétique monstrueuse qui est sortie de son sein, le Protestantisme continue le cycle de ses négalions. Deja sous I\'inflnence de cesdoctiines déléthères se forment aujourd\'hui ses rainistres, qui, dans notro petit pays aussi bien qu\'en Allemagne, déclioient de plus en plus. Le brigandage intellectuel, l\'arbitraire dans le domaine de l\'histoire sacrée, infes-te nos univorsités protestantes, et onlève les dornières pierres de l\'édifice chrétien. Luther avait démoli l\'autel et brisé le tabernacle; ses disciplcs aujourd\'hui renver-sent los murs mèines du sanctuaire, et en arrachent jusqu\'aux fondements.
Lutber avait déclaré que la Bible est la pure parole de Dieu et l\'unique règlo de foi; ses disciples n\'y voient plus qu\'un tissu d\'imaginaire poésie, que des légendes sans réalité et san; valeur. Lu! hernia l\'auto-rité de l\'Eglise, qui n\'était a ses yeux qu\'une infame Babylone; ses disciples nient la divinité du Christ, qui n\'est pour eux qu\'un personuage purement mylhique. Ainsi la négation poursuit son oeuvre avee une inflexible logique, avec une inexorable fatalité, jusqu\'a l\'anéantis-sement do la notion d\'un Dieu personnel, objectif, pour se plonger enfin au sein d\'un panthéisme qui confond tout, l\'esprit et la matière, I\'mfini etlefini, le contingent et le nécessaire.
Un dernier mot. Juste a l\'époque oü l\'éeole my-tbique commenpait a émouvoir l\'opinion, vers le milieu de la première moitié de ce siècle, un savant allemand, qui avait tréqucnté a Berlin, les cercles les plus dis-tingués et souri aux doctrines nouvelles, Clement Brentano, philosophe poète, était assis, dans une étroito cellule, au chevef du lit d\'une humble religieuse ex-
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pulsée, pauvre carnpfignavdo sans instruction litteraire, et écrivait en allemand co qii\'elle dictait en patois de son pays, au milieu des plus cruolles souf-frances. A. chaque page nouvelle le savant tressaillait de bonheur, et s\'extasiait devant le Clénie profond, inconnu, merveilleux, qui parlait par cette bouche et dirigoait cette pensée. ü était évident, en offet, qu\'un Esprit, qui n\'était pas le sien, vivait en elle, et lui manifestait, en des visions sublimes, des secrets igno rés de la science. — La sainte fille racontait d\'ad-rairables détails sur les grands personuages de l\'Ancien Testament, mais surtout la Vio de Jésus, et suivait, jour par jour, les traces de l\'Homme-Dieu. Des trésors historiques, topographiques, ethnographiques, archéo-losiques immenses tombaient de ses lèvres. Elle savait par coeur la Bible, l\'histoire sacfée ct profane, sans les avoir jamais lues. Et cette Vie de Jésus, recueillie en plusieurs volumes, cette vie si belle, si touchante, dictée par Anne-Cathérine Emmerich, pendant troi.s ans, de 1821—1824, au milieu dos plus crncifiantes douleurs, a Clément Brentano, dans une petite ville ignorée de la Westphalie, a Duimen, venait protester contre cette école de rêveurs impies qui portaient leur sacrilege audace jusqu\'a supprimer n éme la personne adorable du Saumir. C\'est bien le cas dire: „Je vous „confesse, 6 inon Père, que vous avez caché ces choses „aux sages et aux savants du siècle, et que vous les avez „manifestées aux humbles.quot; Confiteor tihi, Pater, quia abscondisti htvx a sapientibus et prudentibus et revelasti ea parmlis.
Plus d\'une fois déja nous avons rencontré Renan dans cette controverse sur le Christ et les auteurs des quatre Evangiles II est un élève de Técole protestante d\'Allemagne, dont il a propagé les idéés dans sa patrie.
II a beaucoup écrit et ne cesse encore d\'écrire sur la Bible, sur 1\'Ancien et le Nouveau-Testament. Les doctrines rationalistes et mythiques ont trouvé en lui un champion érudit et versatile. C\'est encore la une de ces intelligences molles, élastiques qui vivent d\'hy-pothèses et dont toute la force consiste a répandre des doixtes sur les questions chrétiennes.
Nous ne pouvons voir dans Renan un esprit sérieux ni surtout une ame sincere. Sa Vie de Jésus est une oeuvre superficielle, bien faite toutefois pour entrainer les esprits frivoles de ce siècle. II a su lui doaner les couleurs du roman, et c\'est pourquoi elle a eu le suc-cès éphémére de ces sortes de productions. Ce n\'est pas, en effet, un de ces livres fondamentaux qui restent, malgré les erreurs qu\'ils contiennent, c\'est plutot un ouvrage qui, fait pour l\'engoueraent et la mode, passent d\'autant plus rapidement qu\'ils ont eu d\'a-bord plus de vogue.
II faut cependant s\'arrêter un moment devant cette oeuvre malsaine, qui doit laisser un remords terrible
dans le cceur du tran.sfugü. Car, tout en portant le Christ aux nues comme le plus parfait des hommes, comtne ayant „absorbé le divin plus ([ue tous les autres hommesquot;, il lui a attribué cependant les fai-blesses les plus indignes, los plus viles. Ce qu\'il ose dire des pensees de Jésua agonisant au jardin des Oliviers, est impardonnable et trahit une coiruption d\'esprit et de cceur peu commune.
Aujourd\'hui cette corruption s\'est donnée pleine carrière dans le dratne intitule : L\'Ahbesse de Jouarre. Re-nan, qui s\'était d\'abord contenu, montre enfin ce qu\'il est, dans eet ouvrage „oü le ridicule le dispute a l\'o-dieuX; dit un auteur, oü la platitude et l\'obscénité vont de pair.quot;
Pour apprécier l\'homme qui juge de si haut le Christ et les divines Ecritures, citons quelques lignes de la préface de ce dernier ouvrage.
„Ce qui doit revêtir a 1\'heure de la mort ca-„ractère de sincérité absolue, c\'est 1\'amour. (?!) Je „m\'imagine souvent que si l\'humanité acquerrait la „certitude que le monde dut finir dans deux ou trois „jours, 1\'amour éclaterait de toutes parts avec une „sorte de frénésie, car ce qui retient 1\'amour ce sont „les conditions absolument nécessaires que la conven-„tion morale de la société humaine a imposées.. .. „Quand on se vei\'rait en face d\'une mort subite et „certaine, la nature seule parlerait; le plus puissant „do ses instincts, sans cesse bridé et contrarié, re-„prendrait ses droits; un cri s\'échapperait de toutes „les poitrines, quand on saurait qu\'on peut approcher „avec une entière légitimité de l\'arbre entouré de „tant d\'anathèmes. Cette sécurité de conscience fondée „sur l\'assuranee que ramour n\'aurait aucun lendemain, „amènerait des sentiments qui mettraient Tinfini en
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„(^iiülques heurey, les sensations auxquelles on s\'tiban-„(loiinerait saus craindre do voir la source do la vie „se tarir. Le monde boirait a pleine coupe et sans „arrière-pensée un aphrodisiaquo puissant qni le feraif „mourir de plaisir.quot;
Voila, sans doute, une page qui n\'a pas besoin de commentaires.
Voila l\'homme qni prétcnd juger Jésus-Christ, dont la bouche divine a proclamé cette beatitude ;
Bienheureiix les emirs purs, cnr ils verron\' Dien.
Comment, lorsqu\'on a l\'esprit souillé de semblables images et le cceur hanté par les spectres immon-des de la luxure, comment, dis-je, ose-t-on regarder en face l\'Homme-Dieu et se prononcer sur son (Buvre ? Dans de telles conditions, peut-on être autre chose qu\'un blasphémateur ? Je reviens volontiers l\'idée du comte do Maistre. Dans toutes les questions, mais surtout dans les questions religieuses, il cher-oliait d\'abord lx bonne compagnie. Or l\'homme qui ose livrer au public l\'/l bbesse de Jouarre et jeter en pature aux frivolcs parisiens la pourriture littéraire dont nous avons vu un échantillon, eet homme n\'ap partient pas a la „bonne compagnie.quot; Nous savons que l\'orgueil en a fait un transfuge de la foi, et depuis co raème orgueil l\'a plongé dans le sensualisme de VAhhesse de Jouarre. Cost la règlo : l\'orgueil enfante la luxure et la luxure enfaute le blaspheme.
Mais voyons comment Renan s\'expliquo sur les miracles du Christ, en particulier. Car ee point seu lemeut sera l\'objet de notre examen. C\'est Strauss, moins les allures scientifiques.
L\'incrédulité moderne veut se défaire des miracles du Christ en les reléguant parmi les légendes. La
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prétenduc suiunuc en est la. Cost trèa-commode, assu-rément; de oette manièro on so dispense de les réfu-ter. JIais Dion est tout-puissant, done le miracle est possible. Dicu a librement établi lei- lois de la nature, et sa liberté lui de me ure éternellement; done il ne peut être esclave de ces lois, done il pent y déroger quand il lui plait, done le miracle est possible. Dien est omniscient; done il a piévu les exceptions anx lois générales, done le miracle fait partie intégrante du plan providentiel, done le miracle est possible.
M. Renan, dans la préface de son livre, exprime le désir que Dieu, quand il aura l\'envie de faire des miracles, los fasse devant l\'académie des sciences de Paris, plutöt que devant des témoins de toute sorte. Eh! M. le professeur, laissez done au Tout-puissant sa liberté! Sans outrager la raison, il est permis do penser qu\'il en use a propos, et qu\'a ce point de vue, sa sagesse vaut bieu la votre. Ensuite, co serait vraiment demander trop. L\'académie de St. Péters-bourg pourrait réclamor le memo droit que cello de Paris; puis encore cello de Berlin, colic de Vienno, et enfin toutes les académies ponrraient, sans trop d\'immodostie, formuler los mêmes prétentions. Après quolquos années, il faudrait bien copendant (|ue Dieu se présentat do nouveau a la porto des aeadémiciens avec 1\'un ou 1\'autro miracle; car ([uand un corps savant sera mort et enterré, celui qui lui succédera voudra juger également de visu et no point se oonten-ter de ce qn\'ont vu et examiné los au tres. 11 y sera d\'autant plus autorisé que lo progrès actuel et indéfini des sciences lui donnera plus do scrupules en augmen-tant les lumières. De cette sorte, Dieu pourra faire sans cesse le tour du monde, suppliant MM. les savants do vouloir poser ses aotes dans la balance du progrès
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et d\'y apposer le scohu de leur autorité, autorité sans laquelle, évidemment, les faits qu\'on dit miraeuleux ne seraient que de pures tantasmagoiies.
Ouvrons cependant plus loin la Vie de Jéstts, au ehapitre XVI, consacré par llenan aux miracles de Jésufl. Ces pages d\'un style doxitoux, reflètent une ame aussi légere quo superficielle et impie. La science calholiqne peut fièremont dédaigner d\'hypocrites in-epties de ce genre.
Dans ce ehapitre, le professeur parisien parle d\'abord des guérisons en général (car il eraini les détails, il les fait) opérées par l\'Homme Dieu. Après avoir atfirmé, sans preuve, que la médccine scienti-fique était inconnue des Juifs de Palestine, il continue: Jians eet état de coiinaissances, la presence homme supe
rieur, traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes sensibles i\' assvrance de son rétablissement ( ? !) est souvent vn reinèdc de\'cisif.
Renan I\'affirme, il a sans doute le secret de ces signes. Pourquoi, lui, homme supérieur, n\'a-t-il pas, par la vertu de ces signes, guéri sa pauvre sceur, morte a cöté de lui, en Orient, a Biblos ?
Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des lesions tout a fait caractérisées, le contact d\'une personne exquise ff!) ne vaut pas les ressources de la pharmacie ? (pour chasser la fièvre de la belle mère de St. Pierre, ou guérir la cliananéenne, etc., etc.) Le plaisir de la voir guérit (.?..! C\'est bienhoureux). Elle donne.ee qu\'elle peut (je le crois bien), tin sourire (admirable!), une espérance (oh oui!) et celn ritst pas vain (pas tout a tait vain).
On ne sait vraiment, en lisant ces pauvres phrases, si l\'homme qui les éorit jouit de toutcs ses tacultés.
Pour le moment, j\'en tire simplement cette conclu-
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sion quo ni avant ni après Jésus-Cluist, ni mêmu au XIX1\' wiècle, jamais, en un mot, la science do la médecine n\'a possédé un homme rralm ent supérieur, puisque, parmi les innombrablos médecins do tont ago et de tout pays, I\'liistoire ne nous en montre aucun qui ait été en état do guérir ses tnalados par son contact, ])ar das signes, par un sour ire l par le seal plaisir de sa presence. Cela n\'ost pas flatteur pour la thérapontique.
Renan ne croit pas aux possessions diaboliqucs, mais il a une foi plus robnste ; il croit quo chcz les jemmes ce n\'étaient que des troubles hystdriques; chez d\'autres, Cépilepsie, les maladies men,tales et nerveuses, les infirmitds (font la cause n\'est pas apparente, comme hi surdité, Ie mutisme. Voila la toi do Renan. II est fils du XIXe siècle, il fait ii de tous les diables. Cela se conQoit. Les diables appaitiennent a la légende comme les miracles, ot sont aussi importuns, plus importuns mèrne que los miracles.
Dieu ot le diable, voila deux idéés extrcmemont embarrassantes, capables d\'inspirer 1\'inquiétude et do troubler le sommoil, non pas le sommoil des justes, mais le sommeil do Renan. Comment d\'ailleurs croirait il au diable, lui, dont la foi s\'élève a une hauteur bien plus prodigiouse, lui qui croit a la toute-puissance d\'un signe, d\'un sourire !
Soyons un instant d\'accord avec le professeur de Paris, Ainsi point de possessions diaboliques !
Mais le savant éerivain admet „les troubles hysté-„riques, 1\'épilepsie, les maladies mentales et nerveuses, „la surdité, le mutisme . . . Or, d\'après Renan, il n\'a fallu au Christ, pour guérir tous ces malheureux, liystériques, épileptiques, aliénés, sourds et muots, qu\'un signe, qu\'un sourire, que son contact, que le
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plaislr occasionné par sa présouce. Que veut on de plus i N\'ost-ce pas la lo procligo ii sa plus haute puissance V N\'est-ec pas lii alïirmer lo miracle, en prélendaiit le nier V
Mais enfin, comment l\'étonnant professenr s\'arrange-t-il avce los morts ressusoités par lo Christ? Kiende plus simple. D\'après lui aussi, los morts n\'étaieut point morts. II faut l\'avouer, l\'élève vaat sos maitros. Eeoutons-le encore un moment: il s\'agit de la resurrection de Lazare. 11. semble qna Laiwe était ma lade, et (jiic ce fnt menie sur un messaye den sceura cilannées (fic Jcsus quittu la Pérce. La joie de son arrivée put ramener Lazare a la vie. lei done Lazare était réellement mort.) Peut-ktkk aussi Vardent désir de fermer la bouche a oeux \'l\'ti niaient outrayeusement la mission divine de leur ami entra\'i-na-t-clle ces persoimes passionnées (li done, ê laclio !) «quot; dela do toutes les hornes. Peut-ètke Ijatare, pale encore de sa ma-ladic (ici done Lazare a été réellement malade, plus haut ü semhlait seulement qu\'il le fut), se fit-il entourer de bandelettes cnmme un mort et enfermer dans son tombcan lt;le familie.
Je pourrais m\'arreter ici et demander ([uelle conclusion il y a a tirer do oes ü semble, de ces peut-être et en sus de ces contradictions ? Si les faits sont si peu certains pour Renan, s\'il no peut opposer au ré-cit évangélique que des il semble ot des peat ctre et des contradictions, qu\'il cesse d\'écrire, paree qu\'il n\'a jias la moindre preuve a donner.
O incrédulité! apostasie fiérement athiblée de les il seinble et de tea ppu\'-rtiv, ((uo tu c s ridicule et sotte ! Ta reputation usurpée ne vaut pas celie d\'un histrion de foire! Notez, du roste, la supposition. Liiziire
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vivant qui se laisse oiitourei\' do bandelettes, comme un mort, ot en former dans lo tombeau! ! Cost unc puro supposition, mais loin d\'avoir lo mérite de la vraisemblance, elic fait sourire de pitié, tant elle pa-rait excentrique. (^ui done, pour faire plaisir a un ami, se laissera traiker comme un mort, lier, entourer de bandelettes et enfermer quatre jours dans un répulcre !
Mais prenons patience et poarsuivons le récit re-nancsque.
Marlhe et Marie vinrent au-devant de Ji\'sus, ct saus le laisser enlrer clans Jiethanie, le conduisirent a la grotte. Remarquons : sans le laisser entrcr en Bethanie. Comme si le Christ cüt été dominé par les soeurs de Laz ire, comme si los soeurs de Lazare, voulant jouer au miracle, eussent craint que la foule s\'assemblat.
Double accusation, dont nous défions Renan de four nir les preuves . . . Le peuple savait l\'arrivée do Jésus, 1\'accompagnait et se massait devant le sépulcre. Au reste, tout le texte dit clairement que Jésus n\'avait aucune intention d\'entrer d\'ubord dans Béthanie, mais qu\'au contraire, il voulait se rendre directement au tombeau.
Mais voyons plus loin.
„Uemotion qn\'tlprouve JSsus /ii\'ès dn toni,beau de sou ami qn\'il croyait mort, put ktuh prise par les assistants ponr ct trouble, ce frémissement i/ni accompaynait les miracles (■ oh ! vraiment ), I\'opinion populaire voulant la vertu dirinefüt dans l \'homme comme un principe e\'pileptüjue el convulsif.quot;
Et comment eette opinion aurait elle été populaire en Judée ? Moïso n\'avait il pas fait des miracles avec c tte gravité et cette dignité tranquilles qui sied a l\'e ivoyé do Dicu V .losué, en prolongeant le jour, en proférant cotte parole sublime; Sta, sol; Isaïe, en faisant rétrograder l\'ombre dn cadran ; Elio lui méme.
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en faisant descendre le feu du ciel, ces thaumaturges tombaient-ils done en syncope, épouvaient-ils un mouvement convulsif?
Aliens done!
Mais, pour en venir a notre sujet, Temoiion du Christ, les larmes quo les juifs présents a ce spectacle attribuèrent justement a son amour et a sa douleur, en (|uoi, je le demande, ressemblent-elles a une convulsion, a un mouvement épileptique ?
En ricn !
Voyez eet Homme-Dieu, II fait ses miracles avec un calme surhumain, avec una majesté toute divine. „Jeune homme, dit-il, au fils dse la veuve désolée, je „vous l\'ordonne, levez-vous !quot;
„Allez, dit-il au centurion, qui le suppliait de I\'ac-„compagner dans sa maison pour y guérir son servi-„teur, votre serviteur est guéri.quot; L\'hémorroïsse est guérie en touchant la frange du vêtement de Jésus. ..
Eut-il un mouvement convulsif, épileptique lorsqu\'il ressuscita la fille de Jaïre, ou lorsqu\'il multiplia les pains dans le désert, ou lorsqu\'il redressa le paraly-tique, ou lorsqu\'il ordonna Ia pêche miraculeuse, ou lorsqu\'il apaisa les mers et les tempêtes, ou lorsqu\'il ouvrit les yeux des aveugles et les orcilles des sourdsV
Quel calme en tout cela! quelle majesté! et ce calme et cette majesté ne 1\'abandonnèrent jamais.
Mais nous comprcnons Renan. Esprit léger et frivole, il écrit pour ses pareils et pour un public de badauds; a ccux-la il peut impunément présenter le Christ comme un corybante.
Quand, au tombeau de Lazare, il ent un moment pleuré son ami et adressé quelques paroles solennelles ii son Père céleste, il dit tranquillement et divine-ment; Lazare, veni fora?,! Lazare, vievs dehors! fci
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done encore, oü est le jongleur? Car voila si quel role raudacieux Renan vent réduire ie Sauveur.
Jésus, continue t il, croyait son ami mort, et, d\'aprrs lilt il se trompait: Lazare était tout vivant dans 1c tombeau. D\'oii Renan sait-il cola? (Quelle prenvo donne-t-il? II le suppose, il pense que Lazare a pu se trouver vivant dans le tombeau. Mais que faut-il en conclure ? Rien, sinon que Renan suppose cela.
Jésus, disent les témoins oculaires, savait que son ami était gravement malade, il parlait du danger de son état et les instances réitérées de ses apótres ne purent le determiner a se rendre a Béthanie.
11 attendit que Lazara fut mort, II partit seulement alors, et, arrivé prés du bourg, il fut re^x par les deux sceurs Marthe en Marie, venues a sa rencontre.
On eonnait leuis plaintes sur la mort de leur frère: „Seigneur, dirent-elles h Jésus, si vous aviez été ici, notre. J\'ri\'re ne serait point mort. Ma is, tnême maintenant qu\'il est mort, nous savons que tout ce que vous dernanderez a Dien, il raus Vaccordera.— Jésus répondit: Votre frère ressuscitera.
Continuons avec Renan. Jésus, {toujours dans Vhypothese ci-dessus énoncée) (ainsi done ce n\'est qu\'une hypothese, une supposition, un rien) désira voir encore une fois ce-lui qtiil avait aimé, et, la pierre ayant été .écartée, Lazarc. sortit avec .\'C3 handelettw et la tête ent our éc d\'un suaire, Ainsi, Jésus, qui croit son ami mort, est un ignorant, un dupé ou unfourbe. Lazare et ses soeurs, c\'est a-diro les personnes les plus respectables et les plus ver-tueuses de la contrée, sont des hypocrites et des comédiens, et tout le peuple accoum en grand nombre, ami et ennemi, a laissé passer cette jongleric sans examen, sans réclame.
Jésus lui-mêrae s\'est moqué dn public, heureux de
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recucillir le bénctice de la jdus insigne comme de la plus indigtiü supcrchorio.
Voila ce quo suppose Renan, car eet liomtuo suppose toujours et ne prouve jamais. Renau suppose, et e\'est toute sa forec. L\'ineroyable, Pabsurde peut être vrai, exceptó la vérité clle-même. D\'un eóté Jésus est Ie plus lache, le plus fourbe des Immains, comme dans oetle circonstauce, et, d\'un autre cóté, il a absorbu le divin plus qu\'ancun autre hnmme et mtrité le titre suprème de Fils lt;le Dieu.
Ronan veut nous faire avaler toutes ces stupides et sacrileges contradictions.
On cherchcrait en vain, dans l\'auteur de la Vie de Jésus, les ([ualités du penseur sérieux et consciencieux : elles font complètement défaut. Je ne découvrepas même en lui un sophiste de quelque valeur. Ecoutons le encore. Cette apparition (de Lazare) dut nécessairement (!! quelle nócessité y avait-il la, I ieu du cicl!) être regardée par tout le monde comme une n\'s ar reet ion. Et les pbarisiens, les scribes et le grand conseil do la nation, le sanhedrin, durent ils nécessairement aussi se laisser trom-per? Eux qui en voulaient a mort a Jésus Christ!
lis pouvaient faire, de droit, toutes les investigations. Mais ils étaient tellement convaincns de la vérité do cette résurrection, qu\'ila ne songèrent qn\'a en étoufïer le bruit, et nullement a faire une en([uêto) qui leur aurait été si facile.
Phrase absurde done, suivie d\'une ])hi,ase plus absurde encore, et (jue voici; La J\'oi ne connait d\'antre loi que l\'intérêt de ce qu\'elle eruit le vrai. La foi de Renan, passé ! mais la foi de Lazare, de Marthe et de Marie, la foi du catholieisme, non, mille fois non!
Pour Renan, les suppositions los plus fausses, les affirmations les plus gratuites deviennont des preuves
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dans la guerre iinpio ut antisociale qu\'il a déelarée au Christ.
„La foi ne eonnait d\'autre loi que riutérèt de i:e ([u\'olle eroit le vrai.quot; — Tuute atne sincere, tout coeur iroit so révolte devant une proposition en apparence si débonnaire, inais en réalité si pleine de méehan-eeté et de fiel. Le bel intérêt qui vous condamne a mourir a vous-même et a toutes les voluptés, a ae-eepter les persécutions et le martyre.
lei cepcndant, dans la résurreetion de Lazare, Vin-tdrêt de Jésus étant de paraitre aux yeux des Juifs un thaumaturge extraordinaire, et ee but ne pouvant l ire obtenu (jue par le mensonge le plus ealenlóetla fourberie la plus insigne, les deux seeurs Marthe et Marie n\'ont j)as reculé devant ces moyens, pour glori-iier Ce!ui qu\'elles aimaient pasaionnóment. Telle est la pensee de llenan. Ainsi non content de ravalor Jésus-Christ, le transfuge, avcc un cynisme digno de lui, jotte encore In déconsidération sur les hótes de Bé-thanie et sur l\'amour saint, désintéressé, liéroïque qu\'ila avaient vuué au Sauveur.
II parait done bien que Vintérdt de Vapostasie est de blaspliémer et do dénigrer ce (ju\'on a adoré et admire autrefois.
Cui assimilastis mc cl fccislis me hiniilem: A qui m\'avcz-vous Tail rcssemlilcr ? (.Hii avcz-vous rendu scmblable a moi?
Is\'aie: C. XLVI, 0. Non hunc, sed TSaiabbam !
l\'oir.t Jésus, niais Harabbasl
Les Juifs devant I\'ilale.
La science moderne, celle (|uo l\'Apotre traite Je folie, a osé déterrer ce vieux jongleur, peur faire pièce au Fils de Dien. C\'est en Alletnagne que leparallèle tut de nouveau tracé: il sort de l\'école hégélienne. Ainsi, puisqu\'on a l\'audace aujourd\'hui d\'opposer Apol-lonius a Jésus-Christ, il est utile de faire eonnai-tre co personnage. Les lecteurs, en général, ne Ie connaissent que de nom, et ceux qui, imitant uno vieille tactique païenne, s\'en font un argument contre le Sauveur, se garderont bien de Ie montrer tel qu\'il est.
Lucien (11« siècle), le spirituel el, satirique auteur des Dialogues des moris, l\'ennetm du Christianisme, parle d\'Apollonius commo d\'un imposteur fameux dont les habitants de Tyane, dit-il, savaient par coeur toute la tragédie. Dion-Cassius (111e siècle), eet honnête romain, l\'appelle, dans son Histoire, un enchantcur ct un magicien habile. L\'Evêque Eiisèbe de Césarée (IIIe et lVe sièclcs), dans son livre contre Hiéroclès, gouverneur romain en Bitbynie, qui avait réchauffé ce roman, l\'appelle „un ane couvert de la peau du „lion, un sophistn courant les villes en veritable „charlatan, un magicien plutót qu\'un philosophe.quot;
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Asiuus leonis teclus exuviits, ct saphisUi ciroidatorem per civitates nf/ens; itimo omnino vukjus manifeste /ifo philosopho deprehen-(litur. Cont. 1 lier. V.
Apollonius, dans ses prétondus voyages aux régions lointaines do l\'Asie et do VAfrique, cut pour oom-pagnon un certain Damis, de Ninive, d\'autres disent do Babylono. Damis anrait éciit doa Mémoires. Ces Mémoires, longtemps pordus, auraient été déeouverts, on nc sait comment, vors Ie commencement du IIIe siècle. Une impératrico bel esprit, la femme do l\'cmpereur Septime-Sévère, Julie, les possédait et les donna a un rhéteur nommé Philostrate, qui fréquen tait la cour et 1\'impératrico a titre d\'hommo de lettres, et occupait la chaire d\'éloquence grecque, payéo par los empereurs memos, dans la ville dos Césars.
Avant Philostrate on n\'a jamais connu Damis ni ses Mémoires. DApollonins Ini-metno, personno parmi ses contemporains n\'en fait mention, pas menie Dion-Clirysostome dont il aurait été tour a tour l\'ami et ronnemi. On cite un minco passage d\'Epictète qui révèle son existence. Tacito n\'en parle pas et Plu tarque l\'ignoro, Cliose incompréhonsible si lo pcrson-nage avait ou une valour plus qu\'ordinaire, surtout s\'il avait vécu a la cour do Néron et deVospasien.
On no peut cependant contester son existence. On no pout memo contester qu\'il ait laissé des ouvragos ; Eusèbe de Césarée en a cité un fragment.
Quelle fut done, d\'après Philostrate, la vie do eet homme V Je vais en retracer quolques détails. On verra (pxe I\'absurde et le contradictoire y ont la grande jjlace.
[1 est né quatre ans avant l\'ère chréticnne, sous Anguste. Lorsque sa mèi\'e en était enceinte, Frotée lui apparut. (!) Etïrayée, olie lui demand,a quel en-
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fant elle mettrait au monde V Le dien sous-tnarin lui j\'épondit: Me ipsvvi. Ce sera moi tnême !! ! Mais qui est-tu, répliqua la femme intriguée, — Je suis Trotéo, l\'égyptien. —
Fable grossière et stupide !
Mais continuous. La mère doit done ent\'anter Protée, vieux dieu mythologique qui sait prendre toutes lea formes. Virgile a dit, au IV livre des Géorgiques :
gt;11 fuit, il prend la forme «D\'un tigre furicux, (run sanglier énorme:
»Ser[3cnt, il s\'entrelacc ^ et lion, il rugit j ♦C\'est un feu qui pétille, un torrent qui mugit.»
Voila Protée!! Tel sera Apollonius !!
(Jr il arriva que des cygnes mystérieux aidèrent sa mère a le donner au monde, au milieu d\'un pré émaillé de fleurs ....
II est done sur la terre, le nouveau Protée. Se distinguera-t-il des autres mortels ? Evidemment. II dit a, Damis, son ami: „Moi, je sais toutes les langues, quoique je n\'en aie appris aucune. — N\'en sois pas étonné, car je sais aussi tous les secrets que les hutnains cachent au fond de leurs coeurs.quot; — Nous verrons bientót que ce mensonge se tuera lai-même.
En efïet, pou après, l\'historien se contredit formel-lement et raconte naïvement que, lorsque Apollonius eut atteint sa quatorzième année, sou père le conduisit a Tarsc auprès d\'Eutbydème, pbénicien de naissance et rhéteur éminent, pour le faire instruire, iUumqnc instituit. II vaqua a l\'étude do la philosophie avec les péripatétieiens et les scctateurs de Platon et de Chrysippe, médita le système d\'Epicuro et ne négligea aucune branche de 1\'arbre philosopliique. Toule\'ois les doctrines pythagoriciermes 1\'absorbèrent plus que toutes les autres; il les aai ai t, il les embrassa avec
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une force d\'intollicence pour uinsi dire inexprimable. ]?ijthajovicci vcru ine/fabili (/uaddiii meiitis vi comprchendit.
L\' voila done philosophe pythagoricien. Cela du moins est admissible. Nous n\'y trouvons rien a redire.
Et toutetbis voici de nouveau la fable, ou la légende, ou le mytlie, comma on dit maintenant.
Philostrate écrit, avee le plus grand sérieux : Apol-„lonius apprit aussi la langue des animaux!!! Or, il apprit „cette langue (il ne la savalt done paw, lui qui savait „d\'inspiration toutes les langues !) dans I\'Arabie, en „voyageant parmi les peupbs de cette région, qui en „possèdent la science et 1\'usage.quot; Superbe! la langue des animaux d\'abord ! ! Et puis les arabes qui en out la science et I\'usage 1! Mais voyons, comment les Arabes, apprennent-ils cette langue? Le grave rheteur, ami de l\'impératriee Julio, nous le dira. „lis 1 apprennent „en mangeant du coeur ou du fiel de dragons.
Je prie le lecteur de eroire que je traduis tidèle-ment et que je n\'invente pas. Voila Philostrate et voila Apollonius !
Suivons maintenant le héros a la cour d\'un roi de Babylone, appelé Bardane. La il so vante d\'etre dis-cijde de Pythagore, „qui lui a appris, dit-il, a vénérer les dieux de manière a les comprendre, ?oit qu\'ils se montrent soil qu\'ils se cachent a mes regards, et a m\'entretenir avec eux.quot; Or, Philostrate I\'afFinne, le sophiste qui lui enseigna la philosophic de Pythagore était de moeurs infiimes, ventri et veneri dedUus, un certain Euxène, d\'Héraclée dans le Pont, »ququot;i, ajoute le rhéteur grec, savait les sentences du philo-sophe dc Samos aussi bien que les perroqucts savent ce que les hommes leur ont appris.quot; Quel style ! quelle comparaisonl Eusèbe a raison de s\'écrier : Vak! absurditatem! Et c\'ost par un tol maitre quo le dis-
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oiple (loit-etro initié a l\'art supremo do converser aveo los dieux!
Mais enfiu on voit rpo ce charlatan qui se vantait. a Damis do tout savoir ne sait ricn et doit tout ap-prendre.
Nous en venoas de plus belles encore.
Apollonius quitte la cour de Bardanc (?) et pénètre dans l\'Inde. Sur la route il rencontre le démon Em-pnse et tout un cortöge diaboliqne, qu\'il cliasse par aes puiasantes objurgations. II permet a Damis de manger les viandes qui leur aont offertes, et s\'en abs tient en vrai disciple de Pythagore. Enfin il arrive au palais du roi Phraotas. (7) Mais son embarras est grand, il ne comprend pas le prince 1 .. . II lui faut un intreprète. . . 11 interroge le roi sur sa nourriture !.... II lui demande un guide au pays dos Erabmanos. ... Tout-a-coup le roi renvoie lo irnchement, et commence a parler le grec avec une facilité et une abondance qui jettent Apollonius dans la plus grande admiration, et dans des questions, d\'ailleurs futiles, mais qui prouvent que celui qui se disait conuaitre les secrets des coeurs les ignorait parfaitement.
Bientót après il se met en chemin vers le séjour des Brahmanes. D\'abord il rencontre une femme toute blanche de la tête aux reins, et de la aux pieda d\'un noir d\'ébène ! ! . . Buis il traverse des montagnes, plantées de poiriers, habitées par des singes et des dragons d\'une grandeur épouvantable, magniludine stu-penda, sur le front desquels on voyait scintiller des Hammes qui sont des pierres précieuses incrustées dans leurs têtes !!!
II arrive enfin a la hauteur occupée par les Brahmanes. La il contemple un puits plein d\'une eau ver meille. admirable, mvdnraehivm jmfeum, \'Hptd\' planè
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mirabilis, vidit!! A coté du puits, il y avait un cra-tère, qui voraissait un feu de couleur de plomb .. • Mais tout cela n est encore rien. II aperlt;jivt deux im-menses tonneaux, faits d\'une pierre tirant sur le noir, dont l\'un renfermait les pluies et l\'autre les vents i aux ordres des gyinnosopliistes de l\'Inde, pour les dispenser ïi ceux qu\'ils aiment, (juand le besoin s en fait sentir. . . Les statues des dieux grecs ne man-([uaicnt pas non plus. — On le voit, nous sommes dans le monde des MUIg ct uiig nuits. J archas, clief des Brahmanes, était assis sur un trone élevé, habillé en satrape plutot qu\'en philosophe. Or le trone était d\'airain et orné de statues d\'or. II etait fait de telle manière qa\'a 1\'aide de certains prestiges, il pouvait se mouvoir et se déplacer lui-même. Les autres sièges étaient plus bas. Dès que Jarclias eut aperiju Apollo-nius, il le salua ei lui demanda, en langue grecque, la lettre dont le roi Phraotas l\'avait chargée. Pour prouver au pytliagoricien qu\'il en savait le continu, il lui dit qu\'a l\'écriture de la missive royale man-quait un delta! Puis il expliqua au philosophe le secret de sa naissance, de son éducation, de ses pérégrinations lointaines, de son voyage chez les Biahmanes.
On le voit. Rien que des tables grossières! Pien qui soit digne de la raison humaine! Rien qui ait une ombre de réalité 1
Philostrate néanmoins ne s\'arrête pas en si beau chemin: ces contes de fées paraissent luiplaire.
Le charlatan de ïyane entre avec les Brahmanes dans un bain. Avant de descendre au bain, tou9 s\'étaient frottés avec un ongu^nt d\'ambre jaune.
Dansant en chceur auteur do lui, les brahmanes frappant la terre de leur batons, scipionibus. Sou.
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(lain la terre, sautant en bosse, l is soulèva tons, et tous restent suspendus an-dossus du sol, a une Lau teur de deux coudées. Quel tableau ! — Ce ne sont pas les seuls exploits des Brahmanes. lis savent attirer a eux les feux du soleil et les conduire a volonté ! ! — Mais on va se mettre a table. O prodige nouveau! Quatre trépieds de pierre, semblables a ceux de la Pythie, s\'avancent d\'eux-mêmes et viennent se placer devant les hótes. Quatre échansons, aniinés et vivants quoique d\'airain, se tiennent dessus,m üs,pour servir, qui ministrarent, Bientot deux trépieds se changent en fjntaines de vin. Des deux autres, l\'un répand de l\'eau froide, l\'autre do l\'eaii chaude, afin qu\'on puisse en mélanger le vin a volonté. Or les échansons d\'airain y puiaent largement et portent, pendant le repas, les verres pleins a ceux qui les désirent; un lit raoëlleux de verdure et de mousse est venu s\'étendre spontanément sous les pieds des voyageurs !! !
Quelle fantasmagorie ! Et dire quo Philostrate, un rhéteur, et Hiéroclès, un gouverneur de Bithynie, ont pu avoir la pensée d\'opposer ce corybantiasme absurde au récit sublime et touchant des Evangélistes ! Et dire qu\'il y a, au XIXe siècle encore, des hommes que la frénésie antichrétionne a poussésjusqu\'a mettre un Apollonius en regard de Jésus-Christ!
II est done bon, il est utile, nécessaire inume d\'ex-humer cettc vie charlatanesque, et de dépouiller cette momie de la science anticatholique ancienne et moderne. On jette en avant le nom d\'Apollonius de Ty-ane, dont la comédie est un mystère pour la plupart, surtout pour le demi-monde de la scieuee ; on a Fair do produire la un argument redoutable; ehbien! qu\'on appronne a connaitre ce pantin auquel la sot-tiso bumaine a remis ses ficelles!
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Je continue done ma narration. Le repas étant ainsi préparé, le roi de 1\'Inde arrive. II s\'emporte eontre la philosophie, mange bien, boit encore miexix, s\'en-ivre, et dispute au soleil même 1\'empire de monde, Un interprète explique son discours a Apollonius, qui répond par 1\'intermédiaire du chef des Brahmanes. Celui-ci, interrogé par le pytbagoricien sur l\'origine de sa caste, assure qu\'ils sont tous des dieux. Puis Jarehas, pour prouver sa divinité, se met a boire a longs traits, tirant son vin et en versant a tous d\'nne coupe merveilleuse qui ne se vide jamais.
Entretemps la conversation continue. Jarchas ra-eonte comma quoi son ame vécut autrefois dans le corps d\'un roi et quelle fut alors sa destinée ; Apollonius, a son tour, narre comment jadis il fut capitaine d\'un vaisseau égyptien, et quels furent ses faits et gestes en cette qualité. II demande aux Brahmanes si Ton ne trouve pas ehez cux une eau d\'or; s\'ils ne con-naissent pas des hommes habitant des regions souter-raines, des pygmées, des ombripèdes (1); si l\'on ne rencontre pas dans leur pays un animal a tête hu-maine et a corps de lion, qui, au lieu de queue, pro-jette des poils d\'une coudée de longueur, semblables
des feuilles d\'acanthe, et qu\'il lanee, eomme des flèches, au chassseur qui le poursuit. Jarchas le ren-seigne sur les pygmées. lis habitent des grottes pro-fondes sous le lit du Gange, ou ils passent leur vie; quant aux autres, il affirme qu\'ils n\'existent pas.
Quel colloque philosophique 1 Cherchez done une conversation d\'un genre plus burlesque dans une mai-son d\'aliénés!
Ce sonl iles hommes au pied tellement long et large qu\'il letr sert non seulement a marcher, mais encore a se metlre a IVimbie!! !
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Mais ne nous rebutons pas ; avan(;ons toujours aveo le uonlident do rimpératrice Julio.
Los robes des Brahmanes étaient faites d\'une laino qui sort spontanément du sein do la terre. Chacun d\'eux possède une canne ot un anncau d\'une veriu secrete et merveilleuse.
Cependant Apollonius ne leur cede on rien. 11 dó-livre un possédé; son seul attouehement guerit uu homme soutfrant d\'une apophyse : il rend la vue a un aveugle, 11 ranime une main desséchée.
Ici Ton voit une parodie sacrilègo des miracles du Christ.
Avant de quitter la demeure de Jarchas, Apollonius eut avec lui un entretien secret, auquel Damis lui mcme ne fut point admis. II reijut du chef des Brahmanes sept bagues précieuses sur lesquelles étaient gravés les noms des planètes. Le philosopho les porta dans la suite, les adaptant aux jours de la semaine. Enfin il quitta 1\'Inde et revint dans la Grèoe, sa patrie.
L)u fond de l\'Asie, l\'historien apporte la grande nouvelle que les dieux eux-mêmes l\'y ont déclaré leur ami, leur confident, socium deorum, Eh ! n\'est il pas Protée en personne? S\'ignoro-t il done Ini-mêmeV Les Arabes, les Mages et les Indiens lui ont, en outre, enseigné les choses les plus étonnantes. ... A lui qui savait tous los secrets! . ..
Quels prodiges allocs nous voir? Lc grand homme, célébré par Philostrate, explique dans une assemblée le langage d\'un passereau qui on invitait d\'autres a partager son petit butin! ! Quel theme pour son eloquence ! A Ephèse. oü sévissait la peste, il rencontre lo fléau sous les traits d\'un vieux mendiant couvert de haillons. Apollonius ordonne que I\'ennemi
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des hommes soit, lapidé, Assailli d\'une grèle de pierres, les yeux du monstre Jettent des Hammes, puis tout a coup il est métamorphosé en cliien. L\'aiiiinal vomis-sait des écumes, comme font ceux qui sont atteints de la rage. L\'épidémio eessa. Apollonius lui-même raconte Ie fait a Domitien, dans son apologie adressé a ce prince. 11 faut done bien le croire.
Autre miracle. II visite le tombeau d\'Aehille; il évoque les manes de 1\'ami de Patrocle. Celui-ci lui apparait couvert d\'une cblamyde, tantót de cinq, tantót de douze coudées de longueur. Achille se plaint a lui des Thessaliens et des Troyens, puis, avec la permission des Parques, l\'autorise a lui adresser cin(| questions. Ces (questions, toutes mythologiques, sont trop sottes pour être rapportées ici, et révèlent d\'ail-leurs une ignorance peu commune. Si vous demandez au cliarlatan pourquoi Achille a bien voulu lui appa-i\'aitre, il répondra: „Ce n\'est pas en creusant une „fosse, comme Ulysse, ni en immolant des agneaux „aux manes, que je l\'ai évoqué, e\'est par des prières „spéciales que les Indiens croient devoir être adres-„sées aux héros.quot; Or l\'évocation eut lieu pendant la nuit, en l\'absence de Damis : Apollonius seixl vit le géant do l\'arraée grecque, qui disparut, au chant du coq, avec un léger bruit de tonnerre.
Arrivé dans la Thessalie, il s\'irritc contre les habitants qui refusent de lui offrir des sacrifice\'--. II ne veut pas se réconcilier avec les Troyens, qui ccpendant lui présentent des offrandes et des libations, paree que, plusieurs années auparavant, ils l\'avaient acca blé d\'injures. — II ordonne de reconstruire lo tombeau ruiné de Palamède.
A Athènes il ne tut pas heureux; le grand prêtre do Cérès le repoussa, comme magicien, et refusa da
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1\'initier aux mystères d\'Eleusia, lui, Protée, lui , l\'ami, le coniident des dienx !
Le voila dans la grande Home, sous Néron, sous Vespasien, sous Domitien ; car il a vécu pres de cent ans, d\'après Philostrate, et a vu encore le règne do Nerva. On parle d\'une jeune romaine ressuscitée par lui, inais Philostrate Jui-même en doute, car, dit-il, pout-être qu\'un dernier soufflé de vie scintilla aurcevi-talis, caché dans l\'enfant, avait échappé a l\'oeil clairvoyant des raédecins. L\'enfant, du reste, transpirait encore,
Dans la grande cité, l\'étrangeté de sa mise attire tous les regards. Le consul Télésinus, converti a sa doctrine, lui perraet d\'habiter les temples des dieux, d\'instruire les prêtres, de réformer le culte et de re-lever le zèle religieux.
II y cut une éclipse, en ce temps-la, accompagnée d\'un coup de tonnerre. Apollonius s\'écrie: quelque chose do grand sera et ne sera pas ! ! Or, a ce moment, la foudre éclatait sur la table de Néron et bri-sait la coupe que le tyran portait a sa boacbe.
Accusé devant Tigellin, préfet du prétoire, on trouve, au jour da jugement, le libelle d\'accusation en blanc 1 !
Mais il arriva qu\'un édit do Néron exila tons les philosopbes. Apollonius part pour la Sicile, et de la, par les colonnes d\'Hercule, passé en Afrique. lei la carrière est de nouveau ouverte au merveilleux, Assis sur des chameaux, lui et ses compagnons arrivent auprès de ces philosopbes appelés Nudi. Aussitöt, sur l\'ordre d\'un gymnosophisto, un arbre, un orme, salue Apollonius, d\'une voix articulée pleine de douceur feminine, voce articulatd et muliebri! /! Au dela de la patrio des gymnosophistes, il trouve los pygmées, et les antropophages, et les ombripèdos, plus un Satyre
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qu\'il se donna le plaisir d\'enivrer,.. Tons les babi-tanis de la haute et tie la basse Egypte le vénèrent comme un personnage divin, et s\'éeartent sui\' son passage, eomme devant les porteurs des choses saerées.
Après la prise de Jérusalem, il entre en relations avec Vespasien et Titus. II prodigue a ce dernier les conseils et les oracles. Vespasien, un jour, se jeta a Kes pieds et, le vénérant comme une divinité, le con-jura en suppliant de le declarer empereur, imperatorcm me facito. Apollonius lui répondit solennellement: Jam feci. Cost par moi que dcja vous l\'êtes!
Figurez-vous Vespasien, le vieux soldat a genoux devant le vieux tbéurgiste et lui demandant 1\'empire, qu\'il tenait déja de sa vaülante épée.
C\'est le cas de dire avec Cicéron : Quam hoe non ci e-dibile in Iw. !
Quoi qu\'il en soit, Vespasien admit Apollonius dans son intimité. Apollonius conseillc a Vespasien de faire entrer pareillenient dans son conseil secret Euphrate et Dion-Chrysostome, „mes anciens amis, dit-il, ear ce sont des sages.quot; „Les sages, réplique rempereur, trou-„veront toujours les portes de mon palais ouvertes.quot;
Hélas ! quelques années après, un dissentiment étant survenu entre Apollonius et Euphrate, la scène change. Euphrate se voit en butte a une persécution atroce; le charlatan jjythagoricien l\'accuse, dans une lettro a Domiticn, de n\'être qu\'un marchand en gros, qu\'un vil coquetier, qu\'un sale usurier, qui exploite !a faveur des princes pour se procurer des trésors. On ne saurait étre plus charitable. Dans le fait, a I\'epoque de Vespasien, Apollonius, choyé, feté, presque adoré, dut être la coqueluche de la cour et de Tarinec. Le héros de (ramala et de Jotapa, qui, eomme on salt, avait lui-même essayé du miracle, se plaisait, sans
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doute, infiniment en la compagnie de ce vieux sorcier vagabond, contour de prodiges lointains, couronné d\'une certaine auréole de sagesse et d\'intrépidité.
Essentiellemont nomade, Apollonius, qui a rencontré Vespasien en Egypte, est partout et n\'est nulle part. II quitte l\'Egypte pour la Phénicie, la Cilicie, l\'Ionie et la Grèce. Véritable juif errant, on dirait qu\'il ne trouve de repot, en aucun pays du monde. Cependant son destin le ramène a Rome. Déjii Domitien tenait les renes de l\'etnpire, on sait que ce César ne ressemblait guère a son père ni a son frère. Apollonius en aura des preuves. Domitien le fait jeter en prison. L\'em-perenr no ponvait supporter, dit Philostrate, la véné-ration excitée par Apollonius, qu\'on adorait et a qui Ton adressait des prières pour trouver des trésorsü! La jalousie du tyran s\'en alluma, et le sage en fut la victime. Dans la prison, le Protée de Tyane encourage les prisonniers et les exhorle a supporter gónéreusement les douleurs de la eaptivité, a l\'exem-ple de Saturue et de Mars. .. Magnilique exemple ! Que dire du prodige des chaines? II lui suffit d\'un acte do sa volonté pour les faire tomber. Deux leis l\'accusé parait devant Domitien. Apollonius fait son apologie. On y trouve los cboses les plus sottes. „Vespasien t\'a donné 1\'empire, dit il a son juge im-„périal, mais moi je 1\'ai donné a Vespasien.quot; Sedéfen-dant de raecusation de magie, il dit que „les magi-„ciens représentent les cboses qui sont comme si elles „n\'étaient pas, et celles qui ne sont pas comme si „elles étaient.quot; II se livre aux considérations les plus niaises sur le Fatum ou rinllexible destinée. „Quand „le destin vcut que quelqu\'un soit artisan, alors, dut „il êtr.; déebiré en pieces, il le sera. Quand le destin „décerne a quelqu\'un la palme des jeux olympiques.
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„dut-on lui aniputor la cuisse, il y sora vainqueur. „Quand los Parques ont décrété que quelqu\'un sera „habile dans 1\'art de lancer dos fleches, düt-on lui „crever les yeux, il no manquera jamais ie but.quot; Quelles absurdités! Pour coinbler la mesure, il cite des exemples de rois dépouillés de leur autorité et renvorsés du tróne par lours enfants, ou d\'autres membres de leur familie déja morts, ou qa\'ils oroyaient morts; et cola, parco que le destin le voulait ainsi, ad/uvantibus fatis. Le vieux radoteur ne craint pas de dire a Domitieu qu\'il connait sa vie, que sa propre destinée roceupe. Cost, par una faveur du destin, que l\'emporeur, jeune encore, a échappé a Vitellius et que ce derni / a péri; „mais, ajoute-t-il, je déteste le cbant des flatteurs (car il me parait faux et dissonant), je romps done cette corde ; je ne veux pas que tu penses que je songe a tos affaires.quot;
Ce n\'est pas mal, e\'est filer doux. Aussi 1\'auditoire d\'applaudir et Domitien d\'absoudre. Après avoir ren du grace a 1\'empereur, Apollonius s\'élève contre ses calomniateurs. Enfin il ajoute, avec toute la majesté d\'un thaumaturge : „On ne peut rien sur mon amo, „ni mème sur mon corps!quot; pviis ... il disparattll!
Oü le retrouvons-nous ? 11 a dit a son ami Damis d\'aller l\'attendre a Pouzzoles, et e\'est la que tont a-coup il se place devant lui.
Passant en Grèce avec son ami, il assistc auxjeux olympiques. Les prêtres de Trophonius lui ayant refuse l\'entréede la caverne sacrée, il y pénètre de force Le dieu lui écrivit une lettre qu\'on y conserve encore, dit Phüostrate. — En lonie, tous les rhéteurs se voieat abandonués, et Ton ne veut plus écouter qii\'Apollonius. Dans Ia ville d\'Ephèse, il est témoin du meurtre de Domitien tué a Rome. — Nerva, successeur de Domitien,
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l\'appello a la cour. Maia Apollonius ne a\'y rond pas: seulement il envoio Damis, son intime ami, a l\'eir.pe-reur pour lui romettre une longue épitro politique.
lei se termine son histoire. Damis parti, Apollonius ne laisse plus de trace. II en est qui 1c font mourir a Ephèse, d\'autres a Lindo, d\'autres dans l\'ile de Crète. Cependant, quoiqu\'on ne sache rien do sa mort ni du lieu de sa mort, Philostrate lui réserve une apothéose, et affirme qu\'il est monté en corps et en ame au séjour des immortels. Le héros étant entré dans un temple, les portes s\'en fermèrent tout-a-coup, et un choeur céleste de vierges se mit a chanter: Veni, veni in ccelum, veni! Viens, viens au Ciel, viens ! Le naïf Philostrate nous apprend ontin qu\'il a parcouru toute la terre, universum oihein, qua late patet, et n\'a pu nulle part rencontrer son tombeau Eh! il n\'a pas été enterré, puisqu\'il fut subitement et tout en-tior enlevé au ciel!
Dans les dernières pages de l\'ceuvre du rhétear grec, on sent de nouveau qu\'il a voulu présenter quelque chose qui put rivaliser, selon lui, avec la resurrection et l\'ascension de Jésus Christ.
Doisje cependant demander, s\'il est possible a un homme raisonnable d\'établir une comparaison entre rhistrion de Tyane, païen, adorateur des faux dieux, et l\'adorable personne du Sauveur? Non. je n\'insis-terai pas : lea taits parlent assez eux-mémes. II suftit do parcourir rapidemcnt le texto d\'une vie de ce Rcnre pour en voir le néant, l\'absurdité, la fiction. Qao\'le trace, cet homme a-t il laissée dans I\'esprit et dans le cceur do rhumanité? Aucuue! Quelle ceuvre a-t il lais éo aprés lui? Aucune ! Quel pas a t il fait faire, je ne dis pas au genre humain, mais a ses contemporains? Quel progrés quelconque lui doivent-
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ils? Aucun! Quelle signification utile peuvenl avoir et les merveilles qu\'il voit (I) et los merveilles qu\'il opère? (!) Aucune! Et quel contemporain l\'a connu? Je ie répète: Tacite, le grave historiën de l\'empire, Tacite, l\'ami de Vespasien et de Tite, le protégé et le favori de Domitien lui-même, Tacite, qui fut consul en l\'an 77, sous Nerva, ne dit rien, absolument rien, d\'Apollonius. — Dion Clirysostöme, qui a beau-coup écrit et qu\'Apollonius nomine son ami, n\'en fait aucune mention. Et comment, lorsqu\'on a connu de si prés un homme si extraordinaire, lorsque, de plus, on est écrivain, ne rien transmettre a la postérité do tant de choses prodigiouses dont on fut l\'admirateur el. le témoin ? — Personne, avant la temme de Septime-Sóvère et son courtisan, le maladroit sophiste Phi-lostrate, n\'a jamais vu les Mémoires do Damis, qui lui-même (dans la supposition qu\'il ait écrit et existé) raconte bien des faits qu\'il n\'a jamais vus et dont il tient le récit d\'Apollonius seulement! Au temps de Philostrate, il existait une vie de l\'imposteur écrite par un certain Méragène. II est très-possible qu\'a l\'aide de ce document perdu depuis, Philostrate ait composé son roman, et quo tout ce qu\'il n\'y trouva point soit de son invention.
Ainsi, fandis que la prédication des apótres boule-versait le Paganisme, effrayait, armait et domptait les Césars, remplissait et transformait le monde; tandis que toute la terre retentissait du grand nom, du nom adorable de Jésus-Christ et voyait s\'élever l\'Eglise sur les décombres des temples des faux dieux; le nom d\'Apollonius vivant rampe a peine a la surface, et n\'est définitivement produit, avec un luxe de fables impossibles, que vers la fin du IIP siècle,
Que devient done le parallèle entre Jésua-Christ et eet homme ? De même que Philostrate a fait un roman d\'une vie au fond très-simple; de même les apöires et les évangélistes auraient embelli et poétisé la vie, au fond trés simple, du Sauveur! Ce seraient li deux légendes, deux mythes de même valeur! En vérité, quand la difference entre l\'absurde et le divin n\'est plus comprise, il est complètement inutile de raisonner. Ovri, quand la science about!t a la folie, il ne reste plus qu\'a la mépriser.
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Pages: /.i^nrx: 1 commencée .... 7S vanté (deux fois) . . 21quot; et 22e 100 qu\'un veut..... 127 en credibilité. . . . 1(1« |
commencé. refuge abject, amici. vantcs. du genre luimain. qu\'on vein. de la nation, la crédibilitc. habileté. séparóe. itinérnire. iejette-t-il. fantaisie. |
I.e lectcnr vondra liien corriger Ini-nu\'mc d\'anlres peliies inexaclituile«.
Pages
Prëface..................................1
Proldgomenes............................ö
Chapitre I.
Publication de la Vie do Jësus par Strauss .... 45
Schleiermacher..............153
Chapitre II.
Premiers tatonncments...........177
La Vie de Jésus et le miracle........180
Panthéisme do Spinosa...........185
Strauss et 1\'adorable personno du Christ.....200
Comment Strauss explique les miracles du Christ. . 213
Ce quo Strauss admire en Jésus-Christ.....220
Strauss et le magnótisme animal........224
Strauss et la chairo de théologie a Zurich. - Palinodies. 231
Strauss jetto le masque...........23()
De chute en chute.............241
Uans I\'abitno...............262
Chapitre III.
Los auteurs dos quatre Evangiles.......271
II TABLE DES MATIHKES.
1\'agtj
Les quutre óvangóliateH:
St. Justin philoaophe, apologisto et martyr .... 28,r)
Les sophistes...............301
Eusèbe de Césarëe.............310
Strauss contre Euscbe...........31\'»
ïertullien................3 111
Strauss oontre Tertullien..........323
Strauss contre Origcne...........331
Les Evangiles apocryphes.
Opinions des sophistes...........333
Echantillons des Apocryphes.........337
St. Irënce sur les Apocryphes.........341
St. Cyrille de Jerusalem, St Augustin ot St. Jerome
sur les Apocryphes............347
Témoignage de 1\'Eglise universelle.......354
Chapitre IV.
Travestissement des fait» évangéliques, — L\'ccole ratio-
naliste et mythique et les miracles du Sanveur . . 363
Les aveugles guéris. — La tempête apaisco .... 3(35
La multiplication des pains..........3(56
La résurrection du fils de la veuve et do la fille do Jaïro. 367
La résurrectin de Lazare..........3G8
Le bap tome de Jdsus...... .....369
La Transfiguration.............370
La Résurrection et I\'Ascension........371
Apollonius de Tyano............397