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GÜILLAUME

LE

TACITFRNE.

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Rrdxeixes. — Tïp. Duoyiast-Chiiistopiie et Cquot;, kue Rlaes, 33.

RIJKSUNIVERSITEIT TE UTRECHT

1785 8287

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lt;# GUILLiTJME %-

LE

TACITURNE

d\'après

SA COKKESPONDMCE ET LES PAPIEKS D\'ÉTAT, Par Theodore JUSTE,

MEMDRE DE ACADÉMIE ROYALE RB BELCtQlB.

LA HAYE.

MARTINUS NIJHOFF, ÉDITEUR,

49, RAAMSTRAAT.

1873

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En étudiant la vie des grands hommes, on peut y recueillir de si précieux enseignements, disait naguère un publiciste, qu\'il est fort a désirer que le tableau de leurs actions soit détaché des pages de l\'histoire et placé devant le public dans la forme distincte d\'une simple biograpbie.

C\'est ce qua fait Plutarque pour les hommes illustres de la Grèce et de Rome; eest ce qu\'ont fait tant d\'autres éminents écrivains.nos devanciers ou nos contemporains; c\'est ce que je me suis proposé de faire aussi en détachant des annales du xvie siècle le per-sonnage historique le plus célèbre des anciens Pays-Bas, Guillaume leTaciturne.

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II AVANT-PROPOS.

Par une étude approfondie de sa vie, j\'ai désiré compléter une longue série de travaux sur la memorable revolution qui finit par abattre la puissance de l\'Es-pagne.

Exalte par les uns, rabaissé et flétri par d\'autres, le fondateur de la république des Provinces-Unies est resté, si I\'on peut s\'exprimer ainsi, la proie des partis. Faut-il toujours écouter les louanges sans restriction des premiers ou courber la tête sous les invectives des seconds? Est-il done impossible de demeurer calme, véridique, impartial?

« Un moyne dans un cloisire, disait un ancien ligueur, un ministre clans Genève n\'escrivent que sur de faux rapports. »

C\'est pourquoi j\'ai eu recours a d\'autres sources d\'informations. Je me suis attaché a dépeindre le Taci-turne d\'après ses propres correspondances, mais en contrólant celles-ci par les témoignages écrits de ses adversaires. De cette comparaison, de eet examen, de cette enquête doitjaillir la vérité. On se trouve ici de-vant des monuments d\'une autlienticité irrecusable.

Déja, au xvin0 siècle, pour ne pas remonter plus haut, on essaya en Hollande de retracer la vie du

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AVANT-PROPOS. Ill

prince d\'Orange. Mais la volumineuse composition de M. de Beaufort (i) était moins une biographie propre-ment dite qu\'un fragment de l\'histoire générale.

Ce n\'est que de nos jours qu\'il a été possible, grace a des publications d\'une importance capitale, de re-pandre une pleine lumière sur les projets et les actions de Guillaume de Nassau. Je fais allusion aux précieux recueils édités par M. Groen Van Prinsterer et par M. Grachard : on doit au premier les Archives ou Cor-respondance inédite de la maison d\'Orange-Nassau, et au second la Correspondance de Guillaume le Taci-turne.

Les Archives se composent de neuf volumes in-80. Conservateur des papiers de la maison d\'Orange, sous le roi Guillaume Ier, M. Groen obtint de ce souverain l\'autorisation de publier toutes les pièces qui seraient de nature a mieux faire coanaitre I\'illustre créateur de la république. Les documents réunis sous la denomination di Archives sont, a vrai dire, la correspondance

«

privëe de Guillaume le Taciturne, de ses frères et de ses principaux auxiliaires. Le savant éditeur y a joint

(1) Lenen van \'Willem I (Leyde et Middelbourg, 1732, 3 vol. in-80). — Le Gulielmus auriacus de Jean Meursius ne s\'étend que jusqu a l\'annóe 1570.

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IV AVANT-PROPOS.

d\'autres pièces empruntées aux dépóts de Besancon et de Paris. En outre, il a enrichi cette publication de longs et savants commentaires. II faut rendre un sin-cère hommage a la profonde érudition de M. Groen; mais, quant a ses conclusions, elles sont parfois très-contestables. On counait, au surplus, les opinions bien trancliées du chef des piétistes hollandais.

M. Gachard, archiviste general du royaume de Bel-gique, s\'est particulièrement attaché a recueillir les pièccs officielles émanées de Guillaume le Taciturne ou adressées a ce grand chef de la revolution des Pays-Bas. Dès avant 1830, il avait commencé ses recherches dans les archives de Bruxelles. II les étendit ensuite aux dépóts conservés dans d\'autres villes beiges, no-tamment a Gand et a Ypres,dont les collections muni-cipales sont une mine inépuisable. II poursuivit ses investigations dans les archives du royaume a laHaye, dans les archives de Simancas, a la bibliothèque impériale de Paris, partout enfin oü il avait l\'espérance ds retrouver les traces de son héros. Tant de persévérance a été récompensée. M. Gachard est parvenu a recueil-plus de new/ cents lettres de et a Guillaume le Taciturne, tandis que le nombre de celles qui ont été pu-

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AV ANT-PROPOS. V

bliees dans les Archives de la maison cl\'Orange-Nassau et dans d\'autres recueils n\'atteint pas tout a fait le chilïre de huit cent soixante et dix.

Les lettres exhumées par M. Gachard sont métho-diquement classées dans cinq volumes. Le sixième et dernier volume de la Correspondance se compose de deux parties : dans la première, lediteur a rassemblé quatre-vingt-onze documents concernant la proscription et l\'assassinat de Guillaume le Taciturne; dans l\'autre, il a rangé, sous le titre de Miscellanea aura-niaca, trente-six pièces de diverse nature, qu\'il n\'avait pu placer parmi les lettres. Ces dernières pièces concernent la familie, les revenus, les justifications, etc., du libérateur des Pays-Bas; on y trouve aussi les nohdes ou procès-verbaux du conseil d\'Etat.

De même que les Archives de la maison d\'Orange-Nassau, la Correspondance de Guillaume le Taciturne est indispensable pour celui qui veut approfondir le caractère de ce grand homme et se rendre compte de la part qu\'il a prise a la revolution des Pays-Bas. Get te participation a éié, d\'ailleurs, signalée nettement par M. Gachard lui-méme dans de savantes et conscien-cieuses introductions. Voulant remplir complétement

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VI AVANT-PROPOS.

la tache qu\'il avait entreprise, il ne s\'est point contenté de rassembler des pièces : lui aussi les a étudiees, com-mentees, expliquées. II en a tiré des exposés qui font ressortir l\'influence considérable du Taciturne sur ses contemporains, et son action puissante sur les evéne-ments qui enfantèrent la république des Pro vinces-Unies.

Je ne me suis pas borné a une étude minutieuse des Archives de la maison (XOrange-Nassau et de la Cor-respondance de Guillaiime le Taciturne. J\'ai eu aussi sous les yeux la Correspondance de Philippe II et Ia Correspondance de Marguerite de Panne, dont le public est également redevable au zèle et a lerudition de M. Gachard. Je n\'ai point negligé les Papiers d\'Etat du cardinal de GmnveM?, qui font partie de la Collection de documents inédits sur rhistoire de France. J\'ai mis a contribution les communications inédites livrées au public par les savants archivistes de Hollande, MM. De Jonge, Bakhuyzen-Van den Brink, Van den Bergh, Nijhoff, etc. J\'ai emprunté d\'autres renseignements aux mémoires contemporains, publiés dans la collection de la Société de V hist oir e de Belgique, par MM. le general GuilIaume,A.Wauters, Blaes,le chanoine Delevingne,

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AVANT-PROPOS. VII

Kervyn de Volkaersbeke, etc.,etc. Les precieux documents tirés des archives d\'Ypres par M. Diegerick n\'ont pas échappé a mon attention, et malgré tant de révélations, j\'ai pu recueillir encore des particularités intéressantes dans les archives de la Haye et de Bruxelles.

Si je ne m etais impose la loi de ne recourir qu\'aux sources de l\'histoire, je me ferais un devoir de signaler, en outre, les grands travaux de Prescott et de Motley, ainsi que la remarquable étude de M, Van Praet, l\'auteur des Essais sur Vlast oir e politique des derniers siècles.

C\'était une tache très-difflcile, très-délicate, que de retracer pour la première fois la vie même de Guillaume le Taciturne d\'après les documents nouveaux qui ont éte mis au jour. Mais on reconnaitra sans doute, j\'aime a le croire, que je n\'ai rien négligé pour mériter la confiance du lecteur.

Bruxelles, 4 novembre 1872.

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I

1»33 it isteo.

Introduction. — Les Nassau.— Naissance de Guillaume le Taciturne.— II obtient l\'héritage de René de Nassau, prince d\'Orange. — II est élevé amp; la cour de Charles-Quint. — II épouse Anne d\'Egmont, com-tesse de Buren.— Ses premières campagnes. — II est nommé général d\'une armée de vingt mille hommes. — Construction des forts de Philippeville et de Charlemont. — Guillaume assiste a l\'abdication de Charles-Quint. — II est nommé conseiller d\'État et chevalier de la Toison dquot;or. — II remplit diverses missions. — II notifie d la diéte de Francfort la renonciation de Charles-Quint é. Ia dignité impériale. — Mort d\'Anne d\'Egmont. — Le prince aux conférences de Cateau-Cambrésis et è Paris. — Confidences de Henri II. — Christine de Danemark et Dorothée de Lorraine. — Mme de Touteville. — Influence du prince sur ses confrères de la Toison d\'or et les états généraux.— II regoit le gouvernement de la Hollande, de la Zélande et d\'Utrecht. — Sentiments qu\'il professe a l\'égard des protestants. — II assiste au sacre de Francois II. — II devient chef de la maison de Nassau. — II sollicite et obtient le gouvernement de la Franche-Comté de Bourgogne.

La republique des Provinces-Unies, transformee en monarchie au commencement de ce siècle, a été creee par les Nassau. De cette lignée de héros il est permis

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GUILIAUME LE TA.CITURNE.

1533 de dire ce que Montesquieu disait des rois de Rome : « On ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels hommes d\'Etat et de tels capitaines. » Le Taciturne et ses illustres descendants, Maurice, Fredéric-Henri, Guillaume III, remplissent de leurs labeurs, de leurs sacrifices, de leurs triomphes, les annales du xvie et du xvii® siècle.

L\'oeuvre accomplie par le Taciturne a une grandeur peut-être incomparable. « Un petit coin de terre presque noyé dans l\'eau, qui ne subsistait que de Ia pêche du hareng, est devenu une puissance formidable, a tenu tétea Philippe II,adépouilléses successeurs de presque tout ce qu\'ils avaient dans les Indes orientales, et a fini enfin par les protéger (i). »

II ne faut pas voir cependant dans le fondateur de cette puissante république un héros accompli, a l\'instar des grands hommes embellis par le pinceau de Plu-tarque. Mais, si le Taciturne ne rnontra point toujours la ferveur, la piété, les tranquilles vertus et le désinté-ressement dun Washington; s\'il commit des fautes, il les fit oublier par son male courage et son invincible perseverance. Que Ion pénètre sans preventions dans ce tumultueux xvie siècle qui est, comme on I\'a dit encore, le siècle des grands caractères, au premier rang des défenseurs de la liberté et de la tolérance, on désignera le Taciturne. Aussi d\'une étude impartiale de la vie si laborieuse, si agitée et en même temps si attachante de celui qui s\'est immortalisé comme le libé-

(i) Voltaire.

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CHAPITRE PREMIER.

rateur des Pays-Bas, la postérité doit-elle recueillir 1533 les plus nobles et les plus salutaires enseignements.

Guillaume d\'Orange-Nassau appartenait a l\'une des nombreuses families souveraines de l\'empire d\'Alle-magne. Vers le milieu du xiie siècle, Waleram, comte de Laurenbourg, prit le premier le nom de Nassau.

Dans le siècle suivant, la maison, dont il était en quelque sorte le fondateur, se partagea ; la branche ainée resta exclusivement allemande et produisit l\'em-pereur Adolphe, qui fut tué en 1298 de la main de son compétiteur, Albert de Habsbourg; la branche cadette fut transplantée dans les Pays-Bas, tout en conservant en Allemagne Dillenbourg, Herborn, Siegen, le Wes-terwald et Beilstein.

Engelbert Ier de Nassau ayant epousé en 1404 Jeanne de Polanen, issue des anciens seigneurs de Breda, celle-ci lui apportaen dot les domaines braban-50ns dont elle était l\'héritière. II acquit, en outre, dans le Luxembourg le comté de Vianden et la seigneurie de Saint-Vit. Jean IV, son successeur, maréchal du duché de Westphalie, margrave d\'Anvers et sénéchal du Brabant, ajouta Biest et Sichem aux possessions de sa maison. II laissa deux fils : Engelbert II et Jean V. Le premier eut les possessions des Pays-Bas, tandis que les domaines allemands devenaient le lot du second. Ce partage se fit a la condition que les descendants males des deux frères pourraient hériter l\'un de l\'autre. Jean V ne se signala que par un voyage en Palestine; mais tout autre fut le róle d\'Engelbert II. Dur et redoutable capitaine, actif, entreprenant.cupide,

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GUII.LA.ÜME LE TAC1TURNE.

1533 il prit part aux expeditions de Charles le Teme\'raire, négocia le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien d\'Autriche, décida la victoire de Guinegate en 1479, et mit fin, en 1490, au formidable soulèvement des Brugeois. Ce fut lui qui fit construire a Bruxelles le palais des Nassau, non loin de la demeure des sou-verains. II avait adopté pour emblème un navire fen-dant les flots agités et pour devise : Ce sera moy Nassau. Devenu le principal personnage des Pays-Bas, Engelbert II en eut le gouvernement lorsque Philippe le Beau se rendit en Espagne en 1501. Trois ans après, il mourait a Breda sans laisser de postérité. Mais Jean V avait eu deux fils de son mariage avec Élisabeth de Hesse-Catzenellenbogen : ils s\'appelaient Henri et Guillaume. Au premier échurent les domaines que son oncle Engelbert II avait possedes dans les Pays-Bas; au second, les possessions allemandes qui avaient appartenu a Jean V

Henri de Nassau prit part a toutes les guerres et aux principales négociations qui signalèrent la mino-rité de Charles-Quint. Capitaine général de l\'armée, il sut contenir et repousser la redoutable bande noire du due de Gueldre, l\'ennemi acharné de la tnaison d\'Autriche. Comma chef de l\'ambassade chargée de solli-citer les suffrages des électeurs, il mit ensuite, selon les expressions de Guillaume le Taciturne,la couronne impériale sur la téte de son maitre. Celui-ci, reconnais-sant, le nomina son grand chambellan et doubla son revenu en lui faisant épouser en troisièmes noces dona Mencia de Mendoga, marquise de Zenette. Après avoir

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CHA.PITRE PREMIER.

fourni une longue et glorieuse carrière, Henri de 1533 Nassau, en 1538, termina egalement sa vie au cMteau de Breda, laissant, de son mariage avec Claudine de Chalons-Orange, un fils unique nommé René. Get adolescent devait marcher un jour sur les traces glorieuses de son oncle Philibert, chef de I\'opulente maison de Chalons-Orange.

Philibert, qui s\'était attache a Charles-Quint, le ser-vit avec une constante fidélité et une bravoure éclatante. II avait a peine vingt-quatre ans lorsque, après la mort du connétable de Bourbon, les Imperiaux qui assiégeaient Rome le mirent a leur tête. Nommé ensuite vice-roi de Naples et, guerroyant en 1530 contre les Florentins, il recut a travers le corps deux arquebusades qui furent mortelles. II avait légué la principauté d\'Orange a Rend de Nassau , auquel Charles-Quint, de son cóté, réservait le gouvernement de la Hollande, de la Zélande, d\'Utrecht et de Frise.

René eut constamment lepée è la main pour com-battre les adversaires de la maison d\'Autriche, et il contribua notamment, en 1543, a la conquéte déflnitive de la Gueldre. L\'année suivante, il accompagnait Charles-Quintdans son expédition contre Paris. N\'ajant pas eu d\'enfant de son mariage avec Anne de Lorraine et averti par un secret pressentiment, il demanda et obtint rautorisation de tester, sans qu\'il fü.t même interrogé sur ses intentions. II signa ce testament militaire le 20 juin 1544. Un mois après, le 19 juillet, il était mortellement blessé devant Saint-Dizier. L\'empe-

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1533 reur, dit Brantóme, alia le voir dans sa teute, le con-sola tant qu\'il put, et, lui disant adieu, le baisa a la bouche, puis se retira la larme a l\'oeil. Ladepouille du jeune héros fut transportée au chateau de Breda et déposée dans le caveau oü reposaient deja les comtes Engelbert II et Henri. La devise de René était : Je maintiendrai Chalons; son héritier devait dire : Je maintiendrai Nassau.

Le testament scellé au camp de Saint-Dizier ayant eté ouvert en presence de la reine Marie de Hongrie, gouvernante générale des Pays-Bas, on sut que René instituait pour son héritier son cousin germain, Guil-laume de Nassau, quivivait en Allemagne dans le chateau paternel de Dillenbourg. Indépendamment de la principauté d\'Orange, des baronnies situées au duché de Bourgogne et au Dauphiné de Vienne, cette opulente succession comprenait encore les domaines de la maison de Nassau situés en Brabant, dans la Flandre, en Hollande et dans le Luxembourg. Loin de contester les droits de son fils, Guillaume dit le Vieux, frère de Henri de Nassau, vint lui-méme a la cour de l\'empe-reur pour solliciter l\'exécution des dernières volontés de son neveu. Personne n\'eutla hardiesse de s\'opposer a leur accomplissement, a l\'exception du président Schoore, qui dit en plein conseil ; Filius hceretici non debet succedere. Mais Charles-Quint montra plus de tolérance et de loyauté.

Né au chdteau de Dillenbourg le 25 avril 1533, l\'héritier de René de Nassau avait alors onze ans. II était le fils ainé de Guillaume de Nassau, dit le Vieux,

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CHAPITRE PREMIER.

et de Julienne de Stolberg (i). Ce comte Guillaume 1544 avait conserve une forte impression de la memorable diète de Worms de 1521, et il se signala comme un des plus fermes adherents de Luther et du parti evan-gélique. Après la diète d\'Augsbourg de 1530, a laquelle il avait également participé, il introduisit des pasteurs luthériens a Siegen et a Dillenbourg. En 1538, il fut un des membres de la fameuse ligue de Smalkalde. Quelque temps auparavant, il avait refuse la Toison dor paree que les chevaliers devaient jurer le maintien de la religion catholique. On a pretendu néanmoins que, pour accroltre l\'importance et les richesses de la maison de Nassau en obtenant de Charles-Quint la sanction des dispositions testamentaires de Rene, Guillaume dit le Vieux avait transigé avec ses convictions et ramené son fils ainé au catholicisme. Mais, d\'autre part, on objecte que les protestants ne désespéraient pas encore de Charles-Quint; que précisément en 1544, e\'est-a-dire a 1 epoque oü le jeune Guillaume quitta ses parents pour entrer a la cour de l\'empereur, celui-ci montrait de bounes dispositions a legard des dissidents; que la confirmation même du testament de René de Nassau, malgré ceux qui ne voulaient pas laisser succéder le fils d\'un hérétique, était une preuve de moderation ; enfin, que le depart du jeune prince n\'entraï-

(1) Les autres enfants issus de ce mariage furent les comtes Jean,

Louis, Adolphe et Henri de Nassau et six filles: Marie, Anne, Elisabeth, Catherine, Julienne et Madeleine. Un autre fille, nommée également Madeleine, était née d\'un premier mariage de Guillaume dit le Vieux avec Walpurge d\'Egmont.

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8 - GUILLA.UME LK TACITURNE.

1551 nait nullement une abjuration absolue de sa foi. II n\'en est pas moins certain que, arrivé a la cour de Bruxelles, le fils ainé de Guillaume le Vieux, devenu prince d\'Orange comme héritier de René de Nassau, dut par-ticiper et participa a toutes les cérémonies du culte catholique. Ckarles-Quint lui avait, d\'ailleurs, donné pour gouverneur Jeróme de Granvelle, frère cadet de l\'évêque d\'Arras.

D\'abord placé auprès de la reine Marie, gouvernante générale des Pays-Bas, Guillaume devint ensuite page de la chambre impériale, oü sa gentillesse, sa modestie et sa réserve plurent infiniinent, selon la tradition, au mélancolique Charles-Quint. II y demeura prés de huit ans, puis il regut (27 juillet 1551) le commandement d\'une compagnie de deux cents chevaux (i). II avait alors dix-huit ans et venait d\'épouser (7 juillet) une noble demoiselle du même age, Anne d\'Egmont, fille et unique héritière d\'un des plus illustres capitaines de cette époque, Maximilien d\'Egmont, comte de Buren et de Leerdam.

Cette brillante alliance assurait au jeune prince d\'Orange le premier rang parmi les seigneurs des Pays-Bas ; déja même 11 les éclipsait par le luxe de sa mai-son et sa fastueuse hospitalité (2).

Nommé en 1552 colonel de dix enseignes de gens de pied, Guillaume prit part a la campagne d\'Artois.

(1) Voir Correspondance de Guillaume le Tacit urne, ■prince d\'Orange, publiée pour la première fois, etc., t. Iquot;, p. 473 et suiv.

(2) Voir Archives ou correspondance inédite de la maison d\'Orange-Nassau, t. Ier. passim.

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CHAPITRE PREMIER.

L\'année suivante, il regut la compagnie d elite qui avait 1555 appartenu au prince d\'Epinoy et, le 12 avril 1554, par un autre acte de l\'empereur, il devint chef definitif et capitaine de cinquante hommes darmes et de cent archers a cheval des ordonnances des Pays-Bas. Le 3 mai suivant, la reine Marie l\'informait quelle l\'avait choisi pour être premier commissaire au renouvelle-ment de la loi d\'Anvers. Quelque temps aprèsjl rejoint au camp de Renty le due Emmanuel-Philibert de Sa-voie, nommé capitaine gerféral de 1\'armee, et il assiste au siége de Béthune, oü son ancien gouverneur, Jéróme de Granvelle, meurt d\'une arquebusade.

Charles-Quint ne perdait pas de vue le jeune capitaine qui avait été en quelque sorte élevé sous ses yeux et dont l\'intelligence lui avait paru de bonne heurehors ligne. Le 22 juillet 1555, le prince d\'Orange succède au célèbre Martin Van Rossem, maréchal de Clèves, comme général d\'une armee de vingt mille hommes, qui avait été réunie prés de Givet pour garantir les fron-tiéres du Hainaut et du Brabant. Quoiqu\'il n\'eüt alors que viogt-deux ans, Guillaume était préféré aux plus vieux capitaines, aux comtes de Boussu, de Lalaing, d\'Arenberg, de Meghem, méme au comte d\'Egmont, qui avait douze ans de plus que lui. Ce commandement lui imposait de lourdes charges. On lui avait promis 500 florins par mois et douze hallebardiers, chacun a double paye. Or, il ne recut pour tous gages que 300 florins; ce qui ne suffisait point, selon ses expressions, pour payer les serviteurs qui tendaient ses tentes. II avouait qu\'il dépensait mensuellernent 2,500 florins.

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ÖUILLA.UME LE TACITURNE.

Le prince ayant levé son camp le 3 septembre 1555, alia loger a Sury, puis transféra son quartier général au hameau d\'Echerennes et commenca la construction du fort qui devint Philippemlle. 11 s\'attribua aussi l\'honneur d\'avoir édifié Charlemont, prés de Givet; en réalité, c etait Charles-Quint lui-même qui avait ordonné la construction de eet autre fort, et le prince d\'Orange avait preside a son achévement.

Le 28 septembre, Guillaume exprimait a sa femme le désir quelle vlnt le joindre a Bruxelles, oü il était, disait-il, mandé par l\'empereur, avec les autres seigneurs et deputes des états, afin de recevoir le roi Phi-lippe pour « maitre et prince. » Ce fut la main droite appuyée sur lepaule de Guillaume de Nassau que Charles-Quint entra, le 25 octobre, dans la grande salie du palais de Bruxelles, oü étaient réunis les per-sonnages illustres et les représentants des dix-sept pro-vinces devant lesquels il renonca solennellement a la souveraineté des Pays-Bas.

Dés le lendemain de l\'abdication, Guillaume était de retour a Écherennes. 11 se plaignait vivement de l\'abandon dans lequel on laissait ce camp, « oü, de-clarait-il, les soldats mouraient de faim et de froid, » et il manifestait amèrement la surprise qu\'il éprouvait d\'étre, pour ainsi dire, oublié. Philippe II l\'informa, le 18 novembre, qu\'il venait de le nommer conseiller d\'État; blessé de la sécheresse de la lettre royale, le prince y fit une réponse tout aussi laconique. Un mois après, le 29 décembre, il mandait au roi qüil avait donné le nom de Philippemlle au fort d\'Écherennes

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CHAPITRE PREMIER.

paree que celui-ci avait été bdti a rorigiue de son règne.

Après le licenciement d\'ane partie de l\'arinee, Guil-laume revint a Bruxelles (janvier 1556), et le due Emmanuel-Philibert de Savoie, qui avait succédé a la reine Marie dans le gouvernement général, eut plus d\'une fois recours a son influence pour obtenir les « aides » qu\'il sollicitait des villes du Brabant. Possé-dant dés lors une position éminente, Guillaume fut admis dans l\'ordre insigne de la Toison d\'or par le chapitre que Philippe II présida dans la cathédrale d\'Anvers.

Au printemps de 1557, le roi le chargea de voir l\'éleeteur de Cologne afin de I\'amener dans la ligue defensive qu\'il s\'agissait de eonclure avee les princes eatholiques d\'Allemagne, en vue d\'une nouvelle et inevitable guerre contre les Francais (i). A son retour dans les Pays-Bas, le prince s\'oecupa des préparatifs de la prochaine campagne, et se joignit a la vaillante armee qui devait se signaler par la victoire de Saint-Quentin. A la demande du roi, il consentit a recevoir, dans son chateau de Breda, le maréchal de Saint-André et le rhingrave, faits prisonniers, sans vouloir toutefois prendre la responsabilité de leur surveillance.

Charles-Quint, en s\'embarquant pour I\'Espagne, avait laissé au prince d\'Orange, au vice-chancelier Seld et au secrétaire Haller les pouvoirs nécessaires pour que, dans la prochaine diète, ils se rendissent les

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. Iquot;, p. 346 et auiv.

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12 GUILLAUME LE TACITURNE.

1558 interprètes de sa renonciation a la dignité impériale. Si nous en croyons la Taciturne, il n\'accepta cette mission qu\'avec un veritable chagrin, car il répugnait, disait-il, a óter de la tête de son maitre la couronne que ses prédécesseurs y avaient placée. Après divers ajourne-ments, les électeurs setant enfin réunis vers la fin de février 1558, le prince d\'Orange ne se borna point a notifier la renonciation de Charles-Quint; se conformant aux instructions de Philippe II, il s\'efforca en même temps de former une ligue qui devait servir de bouclier contre les pratiques des Francais au dela du. Rhin (i).

II revint d\'Allemagne a Breda, atteint d\'une fièvre violente, tandis qu\'Anne d\'Egmont seteignait dans le domaine ou setaient consumées les années de sa jeu-nesse. Elle mourut au chateau de Breda le 24 mars 1558, laissant deux enfants : Philippe-Guillaume, né le 19 décembre 1554, et Marie de Nassau, née le 7 février 1556.

On a supposé que cette première union du prince d\'Orange avait été médiocrement heureuse. Des bruits malveillants et sinistres furent mêmes répandus au sujet de la conduite violente du mari d\'Anne d\'Egmont. Or, nous possédons un assez grand nombre de lettres intimes que le prince adressait a sa femme pendant les campagnes de 1552 a 1557 (2): toutes respirent non pas un

(1) Le prince d\'Orange au roi Philippe II, Francfort, 8 mars 1558. Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. Ier, p. 30.

(2) Elles sont insérées dans les Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. Iquot;, p. 1 et suiv.

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CHAPITRB PREMIER. 13

amour passionné, mais des sentiments très-affectueux. 1358 « Tout ce qui est a mol est vótre, » lui écrivait-il du camp d\'Écherennes, oü il passa plus de six mois. « Après Dieu, je pense que vous êtes la mieux aimée,

et, si je n etais certain aussi de votre amour, je ne serais pas aussi a mon aise que je le suis maintenant... » Gardons-nous cependant de voir dans le prince un puritain rigide : il n\'était pas moins ardent ami des plaisirs que la plupart des autres jeunes seigneurs d\'Allemagne et des Pays-Bas. D\'une haute taille, d\'un tempérament robuste, le teint brun, les yeux brillants, Guillaume inclinait aux voluptés (i). Mais il était au-dessus de ses compagnons et de ses émules, par une intelligence sérieuse et meditative. Déja le politique prévoyant commencait a se révéler : il ne manquait aucune occasion de s\'attacher des créatures, et, sous des dehors pleins de franchise, il savait habilement cacher ses sentiments. En résumé, le prince d\'Orange mon-trait dès lors une certaine supériorité, tout en étant encore dissipé, sceptique et d\'une ambition toute mondaine, ne songeant qu\'a accroltre ses domaines et a augmenter l\'influence de la maison de Nassau.

Philippe II, fatigue de la guerre et impatient de re-tourner en Espagne, avait exprimé, au mois d\'aout 1558, le désir que le prince nouat adroitement des né-gociations avec le maréchal de Saint-André, remis en

(1) Justin de Nassau, fils naturel du Taciturne, naquit en 1559. II avait pour mére Ève Eliver, qui fut mariée plus tard au secrétaire de la ville de Hulst. Justin devait être un jour gouverneur de Breda et amiral de Zélande.

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GUILLAUME LE TACITÜRNE.

liberté sur parole. Cette mission ayant été remplie, le prince, Ruy Gomez de Silva et levéque d\'Arras fu-rent envoyés a Lille pour s\'aboucher avec le marechal de Saint-André et le connétable de Montmorency (i). Les pourparlers de Lille furent suivis des conferences de Cercamp et de Cateau-Cambrésis, ou le prince, selon le témoignage d\'un annaliste catbolique, tint le premier rang parmi les plénipotentiaires du roi d\'Es-pagne et se fit admirer des deux partis (2). Ces conferences aboutirent au memorable traité du 3 avril 1559.

Designé comme Fun des otages destines a garantir I\'accomplissement de la paix, Guillaume, au mois de juin suivant, se rendit a Paris, oü il retrouva le due d\'Albe et le comte d\'Egmont.

Un jour qu\'il accompagnait Henri II dans une partie de chasse au bois de Vincennes et qui! chevauchait a ses cotes, assez loin de leurs gens, le roi, supposant qu\'il était dans la confidence du due d\'Albe, lui paria des projets combinés avec celui-ci pour réprimer et anéantir les religionnaires qui infestaient la France et les Pays-Bas, fallüt-il y introduire l\'inquisition a la mode d\'Espagne. Le prince dissimula les sentiments qui l\'agitaient et feignit detre effectivement initië aux projets dont Henri II continua a lui révéler les détails; il apprit notamment que Philippe II se servirait des troupes espagnoles qu\'il se proposait de laisser dans les Pays-Bas pour chatier avec la dernière rigueur les

(1) Correspondance de Guillaume le Tacit urne, t. 1quot;, p. 402-405.

(2) Pontus Payen, Mémoires, t. Ier, p. 6.

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CHAPITRE PREMIER.

hérétiques, depuis le plus petit jusqu\'au plus grand. Le prince confessa plus tard, dans son Apologie, qu\'il fut tellement emu de pitié et de compassion, que, dès lors, il prit la resolution de contribuer de tout son pouvoir a leloignement des troupes espagnoles. Deux ou trois jours après, 11 allégua un prétexte pour obtenir l\'auto-risation de retourner a Bruxelles; il révéla a ses plus familiers ce qu\'il avait entendu au bois de Vincennes et leur conseilla d\'insister fortement sur le depart des troupes étrangères a la prochaine assemblee des états généraux (i).

La plupart des historiens out supposé que Guillaume aspirait au gouvernement general des Pays-Bas. Cette allegation nest pourtant pas démontrée d\'une manière certaine. Certes, le prince d\'Orange aurait pu invoquer la splendeur de la maison de Nassau, ses alliances de familie, qui embrassaient une grande partic du Nord, et les services que lui-même avait rendus dans les ambassades et dans la guerre. Mais, fils dun lutliérien, lié avec les principaux protecteurs de la réforme, quoiqu\'il fit profession de catholicisme, aurait-il pu vaincre les preventions de Philippe II? Puis, s\'il avait convenu a celui-ci de choisir son lieutenant parmi les seigneurs du pays, les titres du comte d\'Egmont ne balangaient-ils pas ceux du princequot;? Au surplus, loin de vouloir ac-

(1) Pontus Payen, Mémoires, liv. Ier. — Voir aussi, dans les Papiers d\'État du cardinal de Granvelle, t. VI, p. 567 et suiv., une lettre de celui-ci èi Philippe II, du 14 juin 1562, oü il revient sur les révélationa faites par Henri II au prince d\'Orange, concernant le projet d\'introduire l\'inquisition d\'Espagne en France et dans les Pays-Bas.

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flülLLAUMK LE ÏAC1TURNE.

1559 croitre encore l\'importance de la haute noblesse, si puis-sante sous Charles-Quint, Philippe était plutót décidé a réagir contre elle.

N\'ayant pas l\'espoir de parvenir lui-même au premier rang, Guillaume appuya Ia candidature de Christine de Danemark, duchesse douairière de Lorraine et nièce de Charles-Quint. II se proposait d epouser la fille cadette de la duchesse et de s\'attribuer ainsi une grande part de la puissance dont serait investie sa belle-mère. Christine fit de vives instances prés du roi catholique pour obteuir le gouvernement des Pays-Bas, tandis que, de son cóté, le prince d\'Orange sollicitait non moins vivement la haute intervention qui devait lui assurer la main de la princesse de Lorraine (i). Cette double tentative échoua : Marguerite d\'Autriche, fille naturelle de Charles-Quint et duchesse de Parme, fut nommée gouvernante générale, et Dorothée de Lorraine épousa le due Guillaume de Bavière.

Pendant qu\'il se trouvait naguère en France, le prince d\'Orange avait recherché tont aussi vainement une jeune et opulente veuve, fille unique et héritière du comte de Saint-Pol; c\'était madame de Touteville, qui n\'avait été mariée que deux ou trois mois au frère du roi de Navarre, M. d\'Enghien, tué devant Saint-Quentin (2).

Bien qu\'il conservat les apparences d\'une respec-tueuse soumission, le prince se montrait dès lors opposé

(1) Papiers d\'État du cardinal de Gram elle, t. V, p. 628 et Corres-pondance de Guillaume le Taciturne, t. Ier, p. 431.

i2) Archives de la maison d\'Orange Nassau, t. Ier, p. 36.

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OHAPJTRK PRBAUEK.

aux plus vifs désirs de Philippe II, Ce fut lui qui, 1559 dans ie chapitre de l\'ordre de la Toison d\'ov term a Gand, fit, malgré le roi, triompher les candidatures d\'Antoine de Lalaing, comte de Hoogstraeten, et de Floris de Montmorency, seigneur de Montigny; ce fut lui encore, comme il sen vanta plus tard dans son Apologie, qui détermina les états généraux a protester contre Timmixtion de soldats étrangers dans la garde du pays. Dissimulant son irritation, Philippe promitle départprochain des troupes espagnoles; maisil en retint trois mille hommes auxquels, par une adroite politique, il feignit de donner pour chefs le prince d\'Orange et le comte d\'Egmont, tandis que son veritable lieutenant dans le commandement de ces troupes était l\'Espagnol Julian Romero (1).

Lorsque Philippe, a la veille de partir pour I\'Es-pagne, fit entre les principaux seigneurs la repartition des gouvernements des provinces, le prince d\'Orange, par commission du 9 aoüt, recut les pays de Hollande, de Zélande et d\'Utrecht, en consideration des grands services qu\'il avait rendus, notamment comme lieutenant et capitaine général de l\'armée, dans la dernière guerre contre la France. En outre, le roi, reconnais-sant que le prince s\'était obere a son service, promit, par une cédule signée de sa main, de lui faire payer une somme do 40,000 ecus dans le terme de trois années; mais eet engagement resta sans execution (2).

Arrivé en Zélande, oü l\'attendait la Hotte qui devait

(1) Correspondance de Guillaume le Tacit urne, t. lquot;\'-, p. 421.

(2) Correspondance de Marguerite de Parmo, t. I0\'\', p. 83.

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GUILLAUME LE TACIT URNE.

1559 le conduire en Espagne, Philippe insista pour que le prince d\'Orange, qui l\'avait accompagné avec les autres principaux seigneurs, rentrdt au conseil d\'Etat dont 11 etalt membre depuis 1555. Guillaume le promit, mais non sans avoir d\'abord hésité. Comme membre du conseil et comme gouverneur, il devait tenir la main a lexécution rigoureuse des édits promulgués contre les hérétiques. Or, telle ne pouvait être, telle n\'était point son intention. II avoua plus tard, et avec sincérité, qu\'il n\'avait jamais haï les adeptes d\'une religion dans laquelle il avait éte lui-même nourri dès le berceau : malgré les cbangements survenus depuis qu\'il avait été appelé prés de Cliarles-Quint, elle avait laissé dans son coeur des racines indestructibles. II disait, en outre, que jamais ne lui avaient plu ces cruelles executions de prétendus hérétiques par le feu, le fer ou l\'eau. Avant de s\'embarquer, le roi lui ayant expressément commandé de faire mourir plusieurs gens de hien suspects d\'hérésie, Guillaume les avertit, paree qu\'il était contraire a cette persecution et que, selon lui, il fallait plutót obéir a Dieu qu\'aux hommes.

A la demande de Marguerite de Parme, le prince se rendit en Hollande pour y obtenir des états les subsides sollicités par le souverain. II était a Dordrecht lorsque lui parvint une lettre par laquelle Frangois II le requérait de se trouver a Reims le 15 septembre, aflnd\'y assister a son sacre. Le prince, garant de l\'exé-cution du traité de Cateau-Cambrésis, ne pouvait se refuser a cette invitation. II répondit a Francois II et au cardinal de Lorraine qu\'il était prét a se rendre a

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CHAPITRE PREMIER. 19

leur requisition; seulement les affaires importantes dont 1559 il était chargé en Hollande l\'obligeaient a demander un délai de cinq ou six jours, et si ce délai ne pouvait lui être accordé, il déclarait qu\'il se rendrait immédia-tement en France pour remplir les obligations qu\'il avait contractées comme otage. Avant de partir pour Reims, il vint prendre congé de la duchesse de Parme et, a l\'exemple du comte d\'Egmont, il exprima le désir d\'être indemnisé des grands frais que lui occasionnerait ce nouveau voyage.

Peu de temps après son retour a Bruxelles, Guil-laume apprit la mort de son père. Devenu chef de la maisonde Nassau, il adresse, le 15 octobre, au comte Louis une lettre dans laquelle il recommande instam-ment a ses frères de vivre en bon accord, promettant de les assister toujours. « Je m\'emploierai trés-volon-tiers, disait-il, pour vous assister en tout ce qui sera pour votre bien et l\'accroissement de notre maison. » II adjurait ses frères d\'aider leur mère et de lui com-plaire en tout ce qu\'ils pourraient. Quant a ses soeurs, il leur faisait dire que, si elles avaient perdu un père,

elles en trouveraient un autre en lui (i).

Jamais Guillaume le Taciturne ne perdit de vue les intéréts de sa maison. Au commencement de l\'année suivante, ayant appris que Claude de Vergy, chargé du gouvernement de la Bourgogne, était dangereusement malade, il s empressa de solliciter le poste qui allait devenir vacant, alléguant que ses prédécesseurs, Phili-

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. Ier, p. 47.

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20 auiLLXUMK LK ÏACITURNK.

bert et René de Chalon, 1\'avaient occupé. Marguerite de Parme ne repoussa point cette prétention. Elle prit en consideration la haute qualité du noble solliciteur ainsi que le zèle qu\'il montrait pour le service du sou-verain; et, rappelant aussi qu\'il était mieux « renté » en Bourgogne que qui que ce fut, elle pria Philippe II de satisfaire l\'héritier de la maison d\'Orange. Maïs, comme le prince était déja pourvu du gouvernement de la Hollande et d\'Utrecht et occupé au conseil d\'Etat, oü, disait la duchesse, il rendait de bons services, le roi pourrait, quant a la Bourgogne, le faire suppleer par un lieutenant qui dépendrait absolument de la gouvernante des Pays-Bas (i). Au mois de décembre, la duchesse insista encore pour que le gouvernement de la Bourgogne fut confié au prince d\'Orange, auquel on donnerait pour lieutenant le sieur Francois de Vergy, neveu, beau-fils et héritier du seigneur décédé. Le 10 février 1561, Philippe II approuva ces propositions, et, quelque temps après, le prince d\'Orange prêta un nouveau serment en qualité de gouverneur de la Franche-Comté de Bourgogne.

(1) La duchesse de Parme au roi, 18 janvier 1560. Correspondance de Marguerite de Parme, t. Ier, p. 94.

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II

1»00 u 1»61.

État de fortune et dépenses excessives de Guillaume de Nassau. — II est pressé par sas proches de se remarier. — Projet de mariage avec Anne de Saxe. — Assurances données a l\'électeur Auguste sur les dispositions religieuses du prince. — Langage différent tenu amp; Philippe II. — Important entretien avec l\'évêque d\'Arras. — La duchesse de Parme et Granvelle sont oontraires au mariage saxon. — Guillaume s\'efforce de les rassurer.—Le landgrave de Hesse s\'oppose au mariage de sa petite-fille. — Guillaume redouble néanmoins ses instances pour obtenir l\'autorisation du roi. — Le prince d\'Orange amp; Dresde. — Son retour au chateau de Breda. — Mission remplie par Louis de Nassau. — Appréhensions exprimées par Granvelle. — Le mariage du prince d\'Orange avec Anne de Saxe est célébré a Leipzig.

Bien que le deraier chef de la maison de Nassau eüt 15Go été aussi surnommé le Riche, sa succession, par suite d\'arrangements acceptés de part et d\'autre, n\'améliora guèrela situation defortune du prince d\'Orange. Celui-ci avait toujours a faire face a des dettes énormes, prove-nant, selon lui, des charges onéreuses qu\'il avait rem-

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1560 plies pour le service de Charles-Quint et de son fils. Dans son Apologie, 11 disait qu\'ii avait dépensé plus de quinze cent mille florins comme chef darmee, comme ambassadeur prés de Ferdinand et comme otage en France. II ajoutait, a Ia vérité, que sa maison, a Bruxelles et a Breda, avait toujours été ouverte et que, suppléant a la parcimonie du roi, il s\'imposait les dé-penses de luxe qui auraient dü être supportées par la cour. En effet, Theritier de Rene de Chalon et de Henri de Nassau défrayait, sans compter, les ambassadeurs étrangers qui visitaient les Pays-Bas. Après I\'abdication de Charles-Quint, il avait confessé a la reine douairière de Hongrie que ses dettes s\'élevaient a huit cent mille florins; sept années plus tard, il en devait au moins neuf cent mille (i). Telles étaient sas dettes personnelles. Des charges considerables gre-vaient aussi les possessions des Nassau en Allemagne. Le comte Louis, ayant dressé le bilan de sa maison, constatait quelle devait trois cent mille florins deFranc-fort ou, en d\'autres termes, un revenu de quatorze mille florins. Si les héritiers de Guillaume le Riche avaient encore attendu deux ans pour mettre ordre a leurs affaires, le gouffre se serait tant élargi qu\'il aurait fallu peut-être un demi-siècle pour Ie combler. Déjales anciens serviteurs de la maison avaient entièrement perdu conflance; même les principaux venaient dire a leurs maitres ; « Nous trouvons, messeigneurs, que vous êtes venus si avant que vous ne pourrez plus entretenir le

(1) Papiers d\'État du cardinal de Granvelle, t. VII, p. 51.

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CHAPITRE II.

crédit et la bonne renommee que vous avez toujours eus, et puieque nous ne voyons pas de remède, nous vous supplions de vouloir nous donner notre congé, car nous ne saurions voir la misère (i). »

Pressé par ses parents les plus proches de se rema-rier pour rétablir sa fortune et augmenter son influence, Gruillaume, après avoir vainenient sollicité la main de la princesse de Lorraine, jeta ses regards d\'un autre cóté. D\'après les suggestions du comte Louis, son frère, et du comte Gunther de Schwarzbourg, il avait, au mois d\'octobre 1559, pris la résolution depouser la fille unique de ce redoutable Maurice de Saxe, qui, en se placant a la tête des protestants, avait humilié la puissance de Cliarles-Quint.

Anne de Saxe, nee le 23 avril 1544, était issue du mariage de Maurice avec Agnès de Hesse, fille du cé-lèbre landgrave Philippe. Maurice était mort en 1553, et Agnès s\'était remariée, deux ans après, au due Jean-Frédéric de Grotha. Mais la jeune orpheline était restée a Dresde auprès de son oncle l\'électeur Auguste, qui l\'avait fait élever dans le protestantisme. Anne de Saxe, êigée de quinze ans en 1559, sans avoir une physiono-mie déplaisante, était mal faite de sa personne, même un peu boiteuse. Elle se signalait aussi par un carac-tère trés-souvent bizarre et parfois violent. Le prince d\'Orange n\'avait jamais vu l\'liéritière dont il recher-chait la main, et on doute même qu\'il possédat son por-

(1) Le comte Louis au prince d\'Orange. Dillenbourg, 10 mars 1563, dans les Archives, I, p. 149.

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(jUILLAUME le taciturne.

1560 trait. Mais il n\'ignorait pas que la fortune de la fille unique de Maurice était considérable et que sa parente était puissante. La dot, en effet, était importante pour l\'époque. Ella consistait dans un capital de cent mille thalers rhénans, auquel l\'électeur Auguste voulait ajouter un présent de trente-cinq mille autres thalers; en outre, la fiancée devait avoir la jouissance d\'une troisième somme de trente mille thalers a la mort du due Jean-Fredéric (i). C\'est cette dot qui avait, selou des contemporains, alléché le prince d\'Orange et ses proches. « Quand la faim, disaient-ils, fait sortir le loup du beis, il dévore tout. »

Le comte de Schwarzbourg, accompagné de George Van Holl, se rendit aDresde pour apaiser les scrupules luthériens de l\'électeur Auguste. II lui affirma que ïe prince d\'Orange était secrètement très-porté pour le protestantisme et que, si elle ne pouvait en faire pro-fession publique, Anne de Saxe aurait du moins son prédicateur évangélique et ne devrait pas abandonner son culte. Mais a Philippe II on tint un tout autre lan-gage.

Le 7 février 1560, Guillaume annonce au roi qu\'il a l\'intention d epouser une nièce du due Auguste de Saxe (sans spécifier laquelle); il lui demande son consente-ment et ajoute que, par ce manage, il espère acquérir plus d\'influence sur les seigneurs d\'Allemagne, dans l\'intérêt même du souverain ; il proteste, au surplus, de

(1) Cf. Von Raumer, Hist. Taschenbuch, 1836, p. 86; Bakhuyzen, Eet huicelyh van Willem van Oranje met Anna van Saxen, p. 13, et Archives de la maison d\' Orange - Nassau, I, p. 49.

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CHAPITRE II.

son a-ttachement invariable a la « vraie religion catho- i56o lique (i). » Cette notification imprévue ne plut que mé-diocrement a Philippe II. II répondit de Tolède, le 24, que 1\'affaire était trop importante pour qu\'il ne prit pas l\'avis de la gouvernante des Pays-Bas, a qui il trans-mettrait ses instructions. La lettre de Guillaume de Nassau fut renvoyée en effet è. la duchesse de Parme, qui ne devait statuer sur la requête qu\'après en avoir conféré secrètement avec ses conseillers ordinaires, l\'évêque d\'Arras et le président Viglius. Elle était d\'ail-leurs autorisée a déclarer au prince d\'Orange, si elle trouvait le point de la religion réglé d\'une manière satisfaisante, que le roi ne désapprouvait pas son manage, et a le détourner d\'y donner suite, au cas quelle eüt des doutes a eet égard (2).

Marguerite de Parme n\'avait eu aucune connais-sance préalable de la démarche faite par le prince auprès du roi; aussi marqua-t-elle une trés-vive surprise en recevant la lettre de celui-ci. Elle s\'empressa d\'en conférer avec Granvelle. De son cóté, Guillaume, informé du renvoi de sa lettre, alla trouver l\'évêque d\'Arras, et lui dit nettement qu\'il s\'agissait de la propre fille du feu due Maurice. Granvelle se récria : il fallait, d\'après lui, avoir grand égard a l\'opinion du monde, qui deja parlait étrangement de la conduite religieuse de Marie de Nassau (3). « Le roi et tout le monde

(1) Voir Correspondance de Guillaume le Taciturne, I, p. 430.

(2) Correspondance de Marguerite de Parme, I, p. 105 et Correspondance de Guillaume le Taciturne, I, p. 435.

(3) Cette soeur du prince d\'Orange avait épousé en 1556 Ie comte Guillaume Van den Berge (ou de Berghes), de la Gueldre.

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26 GUILLAUME LE TACITÜRNE.

1560 avaient pu connaitre, répondit Guillaume, le zèle quil avait toujours montré pour la religion, et il s\'était conduit de cette manière non-seulement comme serviteur du roi, inais encore pour l\'apaisement de sa propre conscience; quant a sa femme, quelle quelle fut, il ne consentirait jamais quelle vécüt autrement que comme vraie catholique : n etait-il pas au pouvoir du souverain de le chatier et elle aussi,dans leurs personnes et dans leurs biens, comme il serait juste/pour le cas oü ils contreviendraient aux edits royaux? » II ajouta cepen-dant que, dans les Pays-Bas, les mariages étaient libres; que 1 electeur\'de Saxe n\'étant pas l\'ennemi du roi et que lui-même s\'étant mis en règle pour ce qui regardait la religion autant que cela lui était possible, il aurait pu se remarier proprio motii, mais qu\'il avait bien voulu faire acte de soumission pour témoigner son profond respect au souverain. II reconnaissait que les informations de levêque d\'Arras touchant Marie de Nassau étaient exactes. La cause de cette conduite, disait-il, devait être attribuée au « prescheur » de celle-ci; du reste, il avait engagé sa soeur a Ie congédier et a vivre catholiquement, comme les édits royaux l\'exigeaient avec raison; sinon elle risquait, elle et son mari, de devoir se rendre fugitifs ou d\'aller mendier. II lui avait encore recommandé de surveiller 1 education de ses enfants afin qu\'ils ne s\'exposassent point a perdre leurs biens en adoptant de mauvaises opinions. Sa sceur lui ayant répondu que le prêcbeur dénommé avait été approuvé par le conseil de Gueldre, il avait répliqué que cela n\'était point croyable, puisque c\'était ce conseil

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CKAPITRE II.

qui s\'élevait contre lui, et il l\'avait conjuree de 1 eloigner, iseo Granvelle lui demanda ensuite comment son frère Louis de Nassau, celui qui avait été élevé a Strasbourg et a Grenève, se conduisait maintenant au sujet de la religion ; le prince répondit qu\'il venait avec lui a la messe et se conformait a toutes les pratiques des catholiques. L\'évêque l\'exhorta a le faire instruire; Guillaume re-pliqua qu\'il n\'avait pas négligé ce soin; son frère, ajouta-t-il, lui avait d\'ailleurs exprimé le désir detre instruit comme quelqu\'un qui, dès son enfance, n\'avait pas été initié aux doctrines de la religion catholique, et déja, pour le mieux éclairer, le marquis de Berghes avait été prié de lui préter un cure fort savant; a la vérité, son frère « mangeait de la chair » secrètement,

mais c\'était par le conseil du médecin et avec l\'autorisa-tion du curé, a cause d\'une indisposition qu\'il avait et a laquelle le poisson était contraire. En terminant I\'entre-tien, Granvelle recommanda de nouveau a Guillaume deviter le scandale parce qu\'il serait plus mal pris et plus sérieusement interprété de lui que d\'un autre : le roi, ajouta-t-il, risquerait plutót de perdre ses royaumes que d\'y tolérer, sans chatiment, des choses contraires a la religion catholique (i).

Le prince d\'Orange sollicitant une prompte décision, la duchesse de Parme, après avoir d\'abord hésité, l\'ap-pela le 16 mars a Tissue du conseil. En présence de Granvelle et de Viglius, président du conseil privé, elle lui fit entendre qu\'il était indispensable de savoir si la

(1) Granvelle au roi, 17 mars 1560, dans les Papiers d\'État, t. VI,

p. 29.

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1560 jeune princesse s efait engagée elle-même a se compor-ter comme una vraie catholique. N\'ayant pas cette assurance, ajouta-t-elle, son devoir I\'obligeait a prendre les ordres du roi. Guillaume, un peu trouble, repéta d\'abord les raisous qu\'il avait deja données a 1 evêque d\'Arras; il déclara ensuite qu\'il avait toujours fait profession d\'honneur en toutes clioses ; il trouvait done étrange que le roi se méfiat de lui, ne lui ayant donné pour cela aucun motif. Au surplus, il lui était impossible de suspendre les négociations du mariage, comme le désirait la duchesse, jusqu\'a ce qu\'elle recüt de nou-velles lettres du roi; car déja les noces avaient été fixees a huit jours après la mi-carême au plus tard (i).

II importait de ménager un des seigneurs les plus influents du pays : la soeur de Philippe II le compre-naitbien; néanmoins, malgréles declarations du prince, elie se montrait peu favorable au mariage projeté. Elle le croyait propre a domier des espérances aux héré-tiques. A la vérité, écrivit-elle au roi, l\'électeur Auguste avait consenti a ce que sa nièce vécüt catholiquement pourle cas oü le mariage s\'accomplirait; mais on netait pas encore assuré a eet égard de la volonté même de la princesse, et les anciens conciles ainsi que les canons ne défendaient-ils pas aux catholiques depouser des hérétiques? D\'autre part, elle ne dissimulait pas que le prince avait fait prés d\'elle les plus vives instances pour que l\'union projetée ne füt pas retardée; il lui

(1) La duchesse de Parme au roi, 17 mars 1560. dans la Correspon-danne de Marguerite de Parme, I, p. 150.

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CHAPITRB IX,

avait rappelé que le roi lui-mêtne, aprés avoir annoncé, 1560 au Pare de Bruxelles, la réponse négative de la duchesse de Lorraine, l\'avait engage a chercher un autre parti; enfin le prince, en toute hypothèse, sern-blait résolu a passer outre. Granvelle, de son cóté, écrivit plus nettement que i\'alliance dont il était question servirait peu les intéréts de l\'État et ceux de la religion.

Le 8 avril, Guillaume mande de la Haye a la duchesse de Parme que, voulant oter au roi et aelle-méme tout scrupule relativement a son inariage, il avait exigé de la princesse de Saxe une declaration précise tou-chant ie point de la religion. II s\'était mis d\'accord a eet effet avec les députés de 1 electeur venus a Deventer. Telle était l\'assurance qu\'il donnait également a Granvelle dans une autre lettre oü il l\'appelait « son bon seigneur et ami (i). »

Tout a coup le landgrave de Hesse s\'oppose au manage de sa petite-fille, sous prétexte que le prince d\'Orange, encore papiste, entendait la messe et que sa conduite privée netait pas exempte de blame. Le motif réel de son opposition était tout autre. Faisant bon marebé des intéréts d\'Anne de Saxe, le landgrave aurait voulu donner au prince d\'Orange une de ses filles, en autorisant celle-ci a erabrasser la foi catbo-lique (2). Aux remarques ironiques que lui fit le due de

(1) Le prince d\'Orange a l\'évêque d\'Arras, la Haye, 9 avril 1560, dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. ler, p. 437.

(2) Le comte de Schwarzbourg a l\'électeur de Saxe, Arnstadt, 24 aoüt 1560. Archives de la maison d\'Orange-Nassau, I, p. 60.

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GUILLAUME LE TACITURNE,

Saxe sur cette tolerance imprévue, Philippe le Magna-nime objecta qu\'une consideration semblable ne devait pas arrêter un père qui avait plusieurs filles, paree que alors on cherchait a les établir le mieux possible, mais que la fille unique d\'un électeur ne devait recevoir la loi de personne.

Au mois de mai, Guillaume se rendit en Allemagne, avec l\'assentiraent de la régente, pour y régler les affaires de la succession de son père. De retour en Hol-lande, il employa toute son influence a obtenir des états les subsides demandés par la cour de Bruxelles. Le 12 septembre, levêque d\'Arras écrivit au roi: « Le prince d\'Orange est grandement surpris qu\'après lui avoir si longtemps laissé attendre une réponse au sujet de son mariage avec la fille du due Maurice, Votre Majesté se borne a dire quelle n\'en a aucune a lui faire, dans ia persuasion qu\'il n\'est deja plus question de cette alliance. Les négociations, dit-il, sont au contraire aussi actives que jamais; seulement, avant de rien conclure, il veut absolument savoir des parents de la jeune princesse quelles sont ses intentions au sujet de la religion. Ce que j\'écris n\'a d\'autre but que de mettre Votre Majesté au courant de ce qui se passe (i). » Philippe répondit, le 5 octobre ; « Dans Tune de vos dernières lettres, vous sembliez espérer que le mariage du prince d\'Orange n\'aurait pas de suite. D\'après cette pensee, et voyant qu\'on ne m\'écrivait plus rien sur cette alliance, je considérai comme certain que le projet

(1) Papiers d\'Etat du cardinal de Grarvoelle, t. VI, p. 169.

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CHAPITRE II.

avait été abandonné, ce qui me causait un plaisir bien iseo sensible; car ce serait effectivement le meilleur et ce que je désirerais le plus. Mais maintenant que l\'aiïaire parait décidée, je ne sais plus qu\'en dire, et ne vois rien de mieux pour l\'instant que de m\'en remettre a ma soeur, qui, pour être plus au courant de ce qui se ne-gocie a ce sujet, verra mieux le parti qui reste a prendre, et s\'il est encore quelque chance de s\'y oppo-ser avec succès. Dans le cas contraire, il faudra bien donner l\'autorisation demandée pour ce mariage; mais s\'il y avait moyen de lempêcher, il ne faudrait pas bésiter a sen prévaloir; car je ne puis concevoir que le prince d\'Orange songe a épouser la fille d\'un bomme qui s\'est conduit a legard de l\'empereur, mon père, comme l\'a fait le due Maurice (i). »

Guillaume, que Ton disait « peu ami du basard », apportait alors, dans sa conduite politique et religieuse, une prudence craintive, sinon une étonnante dissimulation. Le 21 octobre, il exprimait a Gran veile son chagrin de voir les méchantes heresies se répandre dans sa principauté d\'Orange; il ajoutait qu\'il ne souflfrirait pas que l\'on portat préjudice a l\'ancienne et vraie religion , et annoncait l\'intention de réclamer contre les propagateurs des nouvelles doctrines l\'intervention des troupes papales d\'Avignon (2).

Cependant le prince se disposait a retourner en Alle-magne pour y assister aux noces du comte Guntber

(1) Papiers d\'État, t. VI, p. 175.

(2) Le prince d\'Orange a l\'évêque d\'Arras, la Haye, 21 octobre 1560,

dans la Correspondance de Guillaume le Tacit urne, I, p. 461.

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1560 de Schwarzbourg, seigneur d\'Arnstadt et de Sonders-hausen, qui épousait Catherine de Nassau, alors agée de dix-sept ans. Ce nouveau voyage était loin de plaire a la régente et a Granvelle, quoique Guillaume out cherché encore une fois a les rassurer. « Pour moi, écrivait levêque d\'Arras au roi(6 octobre), j\'aurais vive-ment désiré que ce voyage n\'eüt pas lieu, non plus que celui de plusieurs autres seigneurs de ces provinces que le comte a invités. Mais ils y mettent tant d\'em-pressement qu\'on ne pourrait s\'opposer a leur désir sans quelque scaudale; leur depart ne saurait en ce moment tarder beaucoup, le mariage devant avoir lieu au mois de novembre. Le prince d\'Orange estime que, dans cette occasion, l\'on remettra le sien sur le tapis, et m\'a assure que, lors même que Votre Majesté re prendrait aucun intérêt a cette affaire, jamais sa conscience ne lui permettrait d\'épouser une femme qui ne serait pas décidée a vivre dans la religion catholique; et comme Votre Majesté ne lui a rien répondu ni fait aucune difficulté sur ce sujet, il pense pouvoir en venir a la conclusion saus lui déplaire. J\'ignore ce qui en arrivera, et je ne me souviens point d\'avoir affirmé que cette union n\'aurait pas lieu, quoique je voie pourtant bien des raisons qui pourraient la faire manquer, telles que la difference de culte, l\'existence d\'enfants d un premier lit et autres semblables; d\'oü je conjecture avec assez de vraisemblance que la maison de Saxe pourrait bien tergiverser et même rompre lorsqu\'on arrivera a la conclusion. Quant au prince, son but essentiel dans cette alliance me semble être 1\'avancement de sa mai-

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CHAPITRE II.

son. 11 a demandé a la duchesse de Parme ce qu\'il 1560 pourrait faire a ces noces, pour le service de Votre Majesté, auprès des princes d\'Allemagne, qui s\'y trou-veront en grand nombre... Je suis persuade que le prince agir.i convenablement en cette circonstance; que, du moins et maintenant, il témoigne en toutes choses un très-grand désir de rendre ses services a Votre Majesté; et vraiment il a fait preuve des meil-leures dispositions dans les occasions qui se sont recem-ment otfertes (i). »

Les noces du comte de Schwarzbourg et de Catherine de Nassau furent celebrees le 18 novembre en presence d\'un grand nombre de gentilshommes des Pays-Bas. Guillaume n\'eut garde de negliger cette occasion et s\'efforga de gagner les bonnes graces de Mecteur et de l\'électrice de Saxe. II alia leur rendre visite a Dresde. II se montra très-assidu prés de l\'électrice et lasollicitainstammentd\'intervenir en sa faveur; comme elle manifestait quelques inquiétudes touchant la religion de sa nièce, Guillaume répondit non sans malice qu\'il ne l\'occuperait pas de ces choses mélancoliques,

mais qu\'il lui ferait lire, au lieu des saintes Écritures, Arnadis de Gaule et d\'autres livres amusants du même genre. Au surplus, la cour saxonne devait le croire k peu prés gagné a la cause luthérienne, puisqu\'il fre-quentait ouvertement le service évangélique (2).

Le ISdécembre, Guillaume assistait encore aux noces

(1) Papiers d\'Êtat, t. VI, p. 189.

(2) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, I, p. 102.

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1560 d\'Aime de Mansfeldt et de Jean-Philippe de Leiningen-Dachsburg. Mais, au milieu de ces nouvelles fêtes, il n\'oubliait point ses projets. Le 17,11 écrivait a lélec-trice de Saxe pour la remercier de lamitié et de la bonté qui lui avaient été témoignées a Dresde; il la priait en même temps de 1 aider efficacement afin que son mariage put s\'accomplir bientot et le délivrer d un pénible tourment. « Si vous saviez, disait-il, combien ce petit ver me ronge le coeur jour et nuit, vous aunez sans aucun doute grande pitié de moi (i). » Huit jours plus tard, il écrivait de Sondershausen au due Auguste que, en compagnie d\'autres seigneurs, il s était si souvent enivré en buvant a la santé de Leurs Excellences électorales, qua la fin il setait apercu que ces toasts fréquents devenaient plus quune habitude.

Le 30 janvier 1561, Guillaume informa le comte de Schwarzbourg de son retour a Breda en bonne santé, bien qu\'il eüt fait, disait-il encore, assez de désordre sur le chemin. 11 se plaignait ensuite de sa solitude et se souhaitait de nouveau en Saxe, tant pour revoir son beau-frère que pour être plus prés de la jeune princesse Anne (2). Quinze jours aprés, l\'électeur Auguste écrivit au prince d\'Orange qu\'il consentait au mariage, malgré l\'opposition du landgrave (3). Cette opposition ne tarda point a se manifester de nouveau : le E mars, le landgrave manda de Cassel au prince que son refus était fondé sur des motifs religieux (4). Guillaume envoya

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, I, p. 67.

(3) L\'électeur au prince, Dresde, 17 février 1561, ihid., I, p. 77.

(4) Archives, I, p. 81.

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CHAPITRE II.

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une copie de cette lettre a 1 electeur en lui disant qu\'il n\'en faisait pas grand cas. Cependant, tout en participant activement aux amusements de la cour de Bruxelles ou il était revenu, tout en pyenant grand plaisir a la chasse au héron, il nelaissait pas que de montrer encore une certaine inquietude. II résolut enfin de charger le comte Louis, alors a Siegen, d\'une mission verbale et confidentielle prés du due de Saxe. II lui fit con-naitre ses intentions par son secrétaire allemand. Le comte Louis devait rappeler a I\'électeur ce que le prince d\'Orange lui avait dit au bois, pendant son séjour a Dresde; qu\'il ne pouvait faire autre chose et, moins encore, prendre un engagement par écrit. Ces vagues paroles signifiaient que Guillaume ne voulait prendre aucune décision formelle au sujet du culte qui serait professé par sa fiancée. II ajoutait gracieusement; « Je vous prie de vouloir bien de ma part serrer la main de la princesse Anne et lui dire que je vous porte assez d\'envie que vous aurez ce bonheur de la voir; vous la remercierez de la bonne affection quelle me montre par toutes ses lettres, et vous la prierez, puisque le jour est fixé pour notre mariage et que les choses sont si avancées, qu\'elle veuille persévérer en la même affection et ne se laisser rien persuader qui pourrait être cause de la prolongation de cette affaire, lors même quon lui mettrait quelque chose en tête touchant la religion. Elle devra repousser toutes les instances qui lui seraient faites par ces paroles : « S\'il plait a Dieu « que cette affaire vienne a bonne fin, nous nous accor-« derons bien. » Elle peut d\'ailleurs être persuadée

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que de ma part je chercherai tous les moyens de si bien vivre avec elle que ce sera, je l\'espère, toujours a son contentement (i). »

Louis de Nassau ariiva a Dresde le 13 avril et fut recu par l\'électeur le lendemain a six heures du matin. Celui-ci lui dit, en somme, que, quoiqu\'il fut satisfait des assurances qui lui avaient été données par Guillaume a Dresde même, il désirait néanmoins avoir une petite declaration écrite, portant que la nouvelle princesse d\'Orange pourrait se conformer a la confession d\'Augs-bourg et lire pour son instruction les livres concus dans l\'esprit de la religion évangélique. Le jour même, Télee-teur exprima de nouveau ce désir dans une lettre qu\'ii adressa a Guillaume de Nassau; mais il nest pas démontré que le prince ait signé eet engagement, et encore moins celui de propager la religion luthérienne et d\'y faire élever ses enfants (2).

Dun autre cóte, Guillaume, dans ses rapports avec le roi, avec la duchesse de Parme et avec Granveile, multipliait les assurances de son constant dévouement a la religion catholique. Levêque d\'Arras écrivait a Philippe II le 4 février : « Le prince d\'Orange est de retour chez lui d\'oü il compte passer en Hollande, afin de se trouver a l\'assemblée des états de cette province, qui doit avoir lieu incessamment, et d\'y travailler dans l\'intérêt du service de Votre Majesté, pour lequel il témoigne toujours un grand zèle. D\'après la copie ci-

(1) Le prince d\'Orange au comte Louis de Nassau, Bruxelles, 23 mars 1561. Archives de la maison d\'Orange-Nassau, I, p. 93 et suiv.

(2; Voir Archives, I, p. 100 et suiv.

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CHAPITRE II.

jointe d\'une lettre que j\'ai recue de lui (i), Votre Majesté 1561 verra que son mariage est une affaire couclue. J\'ignore si les Allemands ne lui susciteront pas eucore quelques embarras exi son absence, comme il arrive assez fre-quemment en pareil cas, surtout lorsque le landgrave aura conféré en personne avec le due Auguste, lui qui s\'est opposé a cette union pour des motifs religieux, comme Votre Majesté en a déja été informee. II para\'it mêtne que son opposition pourrait devenir plus vive lorsqu\'ils auront terminé les arrangements qu\'ils pré-parent a Naumbourg. Pour moi, certes, j\'aurais désiré grandement que le mariage n\'eüt pas lieu, et cela pour toutes les raisons que j\'ai exposées dès le principe; mais il me semble actuellement trop tard pour y mettre obstacle. J\'aime pourtant a espérer des bonnes dispositions du prince que cette alliance ne leloignera pas de la vraie religion, bien que, a vrai dire, je le vois avec peine, dans le passage de sa lettre oü il traite ce point, parler de lui exclusivement, et ne faire aucune mention de sa future épouse (2). » A la vérité. Ia duchesse de Parme écrivit alors au roi que le prince lui avait donné

(1) Le 29 janvier précédent, le prince informait de Breda 1\'évêque d\'Arras qu\'il avaif; averti le roi que son mariage était définitivement résolu, avec prière de le trouver bon, puisqu\'il aurait, par cette alliance, meilleur moyen de lui pouvoir faire trés-lmmble service, et que, quant éi la religion, le roi pouvait être assuré qu\'il vivrait et mourrait en elle. quot;Je suis faché, ajoutalt il (Correspondance de Guillaume le Taciturne, II, p. 5), que beaucoup en parleront qui ne connaissent ma volonté et de quelle affection je me suis toujours employé au service de Sa Majesté;

mais une chose me console : e\'est que le temps et l\'effet donneront, avec l\'aide de Dieu, entier témoignage. »

(2) Papiers d\'État du cardinal de Graawlle, t. VI, p. 202.

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l\'assurance formelle que, s\'il épousait Anne de Saxe, elle vivrait, sans difflculte quelconque, catholique-ment (i).

Mais Granvelle était moins confiant : il déplorait sincèrement une union qui devait, selon lui, rendre pe-nible et difScile la position du prince a la cour catho-lique de la soeur de Philippe II. « Dieu, disait-il, tirera peut-être de cette union avec la princesse de Saxe quelque avantage pour son service; mais, s\'il ne fai-sait pas un tel miracle, je crains bien que, au lieu de relever l\'éclat de sa maison (but auquel il pretend viser exclusivement), le prince ne se voie plus tard plongë dans de graves embarras, ainsi qu\'on le lui a souvent et amplement donné a entendre (2). »

Le 13 juin, Guillaume informa Philippe II que ses noces seraient célébrées a Leipzig le 25 aoüt, et le pria d\'y envoyer un représentant pour montrer aux princes et seigneurs qui seraient la en grand nombre qu\'il lui était un bon maitre. Philippe lui répondit, le 28 juillet, qu\'il accueillait favorablement cette demande. En effet, il chargea la gouvernante des Pays-Bas de designer un chevalier de l\'ordre de la Toison d\'or pour assister aux noces du prince d\'Orange et présenter a l\'épousée, de la part du roi, une bague de trois mille écus. Marguerite choisit Floris de Montmorency, baron de Mon-tigny,quieut aussi la mission de remettre a la princesse

(1) La duchesse de Parme au roi, 11 mars 1561, dans la Correspon-dance de Marguerite de Parme, I, p. 423.

(2) Granvelle a Philippe II, Bruxelles, 12 juillet 1361, dans les Papiers d\'État, etc., t. VI, p. 333.

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un collier de perles de la part de la régente. Guillaume aurait voulu se faire accompagner a Leipzig de tous les gouverneurs, ses collègues; mais la ducliesse de Parme s\'y opposa, prétextaut les besoins du pays et la situation de la France. En réalité, elle avait la conviction que, en tout ce voyage de Saxe, ceux qui escortc-raient le prince d\'Orange n\'apprendraient rien qui ftlt utile au repos et a la prospérité des Pays-Bas (i).

Le mariage de Guillaume de Nassau et d\'Anne de Saxe fut, le 25 aout, célébré avec le plus grand éclat dans leglise de Saiut-Nicolas a Leipzig. Lelecteur Auguste était venu avec toute sa cour et plus de quinze cents chevaux, le prince d\'Orange avec une nombreuse suite de nobles des Pays-Bas et du comté de Nassau et plus de mille cbevaux. Le nombre des invités selevait a plus de cinq mille: on y remarquait dix-sept princes, parmi lesquels le rei de Danemark, les électeurs de Brandebourg et de Cologne, les dues de Brunswick et de Clèves. Tous ces personnages participèrent aux fêtes qui se prolongèrent pendant buit jours a I\'hotel de ville. Le landgrave de Hesse avait demandé qu\'on nelmvitat ni lui ni ses fils; mais il ne tarda point a se radoucir, et il envoya une chains d\'or a la princesse.

On remarqua que, pendant la cérémonie du mariage, Guillaume ne cessa encore de garder une extréme réserve quant a ses sentiments religieux. L\'électeur de Saxe, sans doute pour donner quelque satisfaction è ses coreligionnaires, avait fait proposer au prince,

(1) Correspondance de Marguerite de Parme, I, p. 505.

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1561 lorsque lepousée fut couchée publiquement prés de lui, selon la coutume du pays, qu\'il trouvat bon quelle con-tinuat l\'exercice de la confession augustane. « J\'agirai de sorte, répliqua tranquillement Guillaume,. a pouvoir repondre a Dieu et au monde. »

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Mauvais acoueil fait par la duchesse de Parme a la fllle de Maurice de Saxe.—Rupture entre le cardinal de Granvelle et le prince d\'Orange.

— Lettrecontre le cardinal adressée au roi. — Réponse de Philippe II.

— Granvelle contrecarre les projets du prince d\'Orange. — Conduite réservée de Guillaume; il fait ouvertement profession de la religion catholique. — Guillaume a la diète impériale de Francfort. — II sou-tient Simon Renard contre Granvelle. — Deuxième lettre adressée au roi par Guillaume et par les comtes d\'Egmont et de Hornes. — lis quittent provisoirement le conseil d\'État. — Réponse de Philippe II.

— Influence croissante du prince d\'Orange. — Rappel du cardinal de Granvelle. — Le prince reparalt au conseil d\'État. — Nouvelle lutte contre les cardinalistes. — La comtesse de Nassau a Breda. — Protestations de Guillaume contre la stricte exécution des placards de Charles-Quint. — Le comte d\'Egmont en Espagne. — Réunion de Vianen. — Rivalité de la comtesse d\'Egmont et d\'Anne de Saxe. — Ordres inflexibles de Philippe II.—Avertissement prophétiqjie du prince d\'Orange.

Lorsque ie prince d\'Orange reprit la route des Pays- isei Bas, il ne voulut pas qa\'Anne de Saxe lui fut délivrée avec la maison qu\'on lui avait formee dans son pays : une nouvelle suite de dames et de demoiselles vint è sa rencontre jusqu\'a Mayence. Guillaume s\'établit

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1561 d\'abord au chateau de Breda, oü il fut visité par uu grand nombre de seigneurs, et ceux-ci mandèrent a la régeute que déja la princesse entendait tous les jours la messe, et que, suivant toute apparence, elle vivrait daas la religion catholique, dont le prince, disaient-ils, setait toujours montré un si graud observateur (i).

Mais quand le prince vint pour la première fois a la cour de Bruxelles avec Anne de Saxe, ils y trouvèrent un accueil plus que froid. La régente demeurait muette et se bornait, selon un contemporain, a regarder bien vivement la princesse et sa noble compagnie, oü se trouvaient plusieurs chevaliers de Tordre de la Toison dor. C\'était Granvelle, prétendait-on, qui avait con-seillé a Marguerite de montrer un fier visage a cette luthérienne. Vivement froissée, Anne de Saxe secria : « A Dieu ne plaise que je sois ici regardée comme une folie! » et elle s\'en retourna sans faire non plus de grandes demonstrations de respect a la fille de Charles-Quint.

Une des premières conséquences du mariage luthé-rien de Guillaume de Nassau fut de modifier profon-dément la nature de ses relations avec Granvelle. Pendant longtemps, celles-ei avaient été empreintes d\'une exquise cordialité, qui se rattachait a des souvenirs de jeunesse et a un profond sentiment de gratitude de la part du prince. II avait eu, comme on sait, pour gouverneur un des frères de l\'évêque dArras, Jéróme

(1) La duchesse de Parme au roi, 18 octobre 1561, dans la Correspon-dance de Marguerite de Parme, I, p. 544.

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CHAPITRE III.

Perrenot, brave gentilhomme qui avait été tué en 1554 isei devant Bethune; un autre frère, Charles Perrenot,

abbé de Tavernay, remplissait encore dans sa maison les fonctions de maitre d\'hótel, et un cousin, Bourdel, tenait l\'office de grand écuyer. Guillaume, dit-on, res-pectait Granvelle comme son propre père, entretenait avec lui des communications secrètes et familières et ne faisait rien sans avoir pris son avis. De son cóté, 1 evêque d\'Arras avait empjoyé tout son crédit pour l\'avancer dans les honneurs et l\'agrandir de plus en plus afin de s\'en faire un partisan inébranlable et de l\'op-poser comme un boulevard a l\'envie et aux rancunes des autres seigneurs (i). Plus Granvelle selevait lui-même, plus augmentaient cette jalousie et cette aversion des grands chefs de la noblesse. L\'évêque d\'Arras avait d\'abord siége au conseil d\'Etat après le prince d\'Orange et le comte d\'Egmont; mais lorsque, au mois de mars 1561, il eut recu la barrette, il y pre-céda ces deux seigneurs. Le comte d\'Egmont, incapable de dissimuler ses sentiments, se montra le plus mortifié de cette espèce de déchéance et le plus irrité de l\'arro-gance du nouveau cardinal et de la domination qu\'il prétendait exercer. Ce fut Egmont qui s\'efforca d\'exciter le prince d\'Orange contre Granvelle; pour l\'entrainer, il lui disait assez brutalement qu\'il devait préférer le bien public a ses intéréts particuliers (2). Guillaume,

(1) Voir Mémoires de Pontus Payen, liv. Ier.

(2) C\'est ce que le vicaire général Morillon révéla plus tard k Granvelle. Voir les Archives de la maison d\'Orange-Nassau (Supplément, lre série), p. 49.

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\' aüILLAUME LE TACITURNE.

déja mecontent des observations de Granvelle sur son projet d\'union avec Anne de Saxe, finit par céder, quoique a contre-coeur, aux instantes prières du vain-queur de Gravelines.

Le 23 juillet, le prince d\'Orange rédigea a Bruxelles la lettre dans laquelle, de concert avec le comte d\'Eg-mont, il se plaignait a Philippe II de Fomnipotence que s\'attribuait le cardinal. Depuis le depart du roi pour l\'Espagne, disaient les deux seigneurs, ils avaient été appelés au conseil d\'Etat, le plus souvent pour des choses de nulle ou de bien petite importance, tandis que les affaires majeures étaient traitées a leur insu par une ou deux personnes. II en résultait que tout le monde se moquait d\'eux. lis auraient cependant pris patience, quoique lemal augmentat de jour en jour, si le cardinal ne s\'était avisé de dire, en conseil, que tous les membres seraient également responsables des événements qui pourraient survenir. Ne voulant pas avoir a répon-dre de ce qui se faisait sans eux, ils priaient le roi d\'accepter leur demission ou d\'ordonner que toutes les affaires fussent dorénavant communiquées, traitées et résolues en plein conseil d\'Etat (i).

Le comte d\'Egmont retint pendant trois semaines cet avertissement, qui devait paraitre très-hardi, et, durant cet intervalle, le mariage du prince d\'Orange avec Anne de Saxe devint une source de nouveaux griefs.

On assure que Guillaume, vivement épris d\'abord de

(li Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, I, p. 195.

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CHAPITRE III. 45

sa nouvelle épouse, ne lui cacha point les propos que 1561 lui avait tenus le cardinal pour rompre leur mariage.

Très orgueilleuse, Anne de Saxe congut une haine profonde conlre Granvelle et ne cessa, par ses plaintes et ses doléances, d\'exciter de plus en plus les soupgons de son mari contra le confident intime de Philippe II et d\'amener entre eux une rupture ouverte (i).

Une autre circonstance vint accroitre le déplaisir du prince. Par suite de l\'augmentation des siéges épisco-paux, Granvelle avait recu le nouvel archevêché de Malines, doté de labbayed\'Afflighem,quidonnaitséance aux états de Brabant. Or, Guillaume, qui y siégeait comme baron de Diest et qui y exercait une grande influence, appréhenda d etre supplanté par celui qu\'il considérait maintenant comme uu adversaire.

Le 29 septembre, Philippe II répondit a la lettre collective que le comte d\'Egmont lui avait fait parvenir pendant que le prince d\'Orange se trouvait encore a Dresde. II disait en substance aux deux seigneurs que c\'était sans aucun doute leur zèle pour son service qui les avait determines a lui écrire au sujet du cardinal de Granvelle, et qu\'il les en remerciait; le comte de Hornes, ajoutait-il, devant bientót partir pour les Pays-Bas, leur transmettrait la resolution qu\'il croirait devoir prendre; en attendant, il leur recommandait la bonne administration des provinces confiées a leurs soins, et les chargeait surtout de veiller au maintien de la religion et au chatiment de ceux qui agissaient contre elle.

(1) Mémoires de Pontus Payen, liv. Ier.

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1561 Ces dernières paroles devaieiit déplaire au prince d\'Orange et le troubler. Éclairë sur les projets du roi d\'Espagne par les confidences de Henri II, il n\'avait cessé depuis 1559 de les contrecarrer. II ne s\'était pas borné a miner la preponderance de Granvelle : il avait provoqué le départ des troupes étrangères qui étaient restées dans les Pays-Bas, persuade, comtne il le disait plus tard, que, par leur secours, on se serait efforcé d\'introduire une inquisition pire encore que celle d\'Espagne.

Le comte de Hornes, revenu a Bruxelles avec Ia dignité de conseiller d\'État des Pays-Bas, apportait cependant une decision qui paraissait devoir satisfaire les antagonistes du cardinal. En effet, la duchesse de Parme assura le prince d\'Orange et le comte d\'Egmont que rien ne serait plus dorénavant soustrait a leur connaissance (i). Mais ils ne tardèrent pas a s\'aperce-voir, malgré la dissimulation de Marguerite, que rien n\'était change et que les principales affaires de l\'Etat étaient, comme par le passé, réservées pour la consulte, c\'est-a-dire pour le cardinal de Granvelle, pour le président Viglius et subsidiairement pour le baron Charles de Berlaymont, chef du conseil des finances.

C\'était contre cette consulte que Guillaume, secondé par les comtes d\'Egmont et de Hornes et appuyé par la plupart des autres chevaliers de la ïoison d\'or, s\'efïor-cait de réagir. A ce conseil secret il voulait opposer les états généraux et, par leur aide, assurer la prépondé-

(1) Marguerite de Parme a Philippe 11, 13 décembre 1561. Papiers d État, t. VI, p. 444.

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CHAPITRE III.

rance du parti que nous pouvons justement appeler 1561 parti national, parce qu\'il repoussait la domination des étrangers et que, pour maintenir la pais publique, il réclanaait la tolerance religieuse.

Or, Granvelle, qui avait deviné le prince d\'Orange, ne cessait de déconseiller la reunion desétats generaux; en outre, il fit en sorte que Guillaume n\'obtint pas des états de Brabant le poste de surintendant qui I\'aurait rendu, en quelque sorte, maitre de la principale province des Pays-Bas (i). Enfin il s\'opposa a un autre désir du prince d\'Orange, qui aurait voulu envoyer Louis de Nassau dans le comté de Bourgogne pour y remplacer le seigneur de Vergy en qualité de lieutenant du gouverneur.

Malgre son vif mécontement, Guillaume de Nassau continuait néanmoins a traiter le cardinal avec courtoisie et a lui montrer un visage ami. Mais, hors de sa presence, il était moins réservé ; il laissait éclater sa

(1) Plug tard (14 juillet 1563) Granvelle écrivait au roi : « ... Aujour-d\'hui les seigneurs voudraient tout avoir en leurs mains, et parmi eux surtout le prince d\'Orange, qui convoite les quatre villes de Brabant (Louvain, Bruxelles, Anvers et Bois-le-Due); 4 la vérité, il n\'a pas tout a fait tort en ce qui regarde ses intéréts, car, avec I\'influence qu\'il exerce sur les autres membres des états de cette province (influence qui l\'en-hardit, a une époque récente, a réclamer la direction suprème des affaires des états, a quoi je me suis opposé avec une fermeté qui est un des principaux motifs de son ressentiment contre moi), avec eet ascendant, dis-je, il ne lui manquerait plus que de composer a son gré Ie margraviat .magistrat) de ces quatre villes, pour jouir dans Ie Brabant d\'une autorité supérieure a celle du souverain lui-méme, joignant a cela ses rodomontades sur les forces dont il dispose en AUemagne et Ia puissance des princes de cette contrée auxquels il est allié : car tel est son refrain perpétuel.... « Papiers d\'État, t. VII, p. 139. 2

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1562 colère; il ne pardonnait pas a Granvelle d\'avoir, disait-il, provoqué la lettre par laquelle le roi declarait eu son pouvoir de faire accueillir favorablement par les états de Brabant 1 erection des nouveaux évêches : une pareille allegation devait faire peser sur lui, prince d\'Orange, toute la responsabilité du non-succès (i).

Certes, il méritait le surnom de Taciturne, par lequel rtistoire l\'a immortalise, l\'babile politique qui dès lors savait agir de telle sorte qu\'il triomphait des plus violents soupcons de ses antagonistes naturels. Selon le témoignage des contemporains, il se conduisait si adroitement en matière de religion que les plus fins ne savaient rien discerner de ses opinions ; les catholiques le réputaient catholique, en le voyant assister journel-lement a la messe avec sa femme, et les luthériens le considéraient comme un des leurs, sachant quil tolérait l\'attachement secret d\'Anne de Saxe aux doctrines dans lesquelles elle avait été élevée (2). Granvelle lui-même écrivait a Philippe (13 mai) qu\'il ne saurait affirmer que le prince fut gaté sous le rapport de la religion, n\'ayant rien entendu dire sur son compte qui put motiver un jugement semblable. « Mais je ne vois point, ajoutait-il, qu\'on s\'occupe d\'instruire sa femme dans les doctrines de l\'Église catholique. Les frères et sceurs de ce prince, qui habitent avec lui sous le même toit, et quelques-uns des frères du comte de Schwarzbourg, qui ne le quittent presque pas, forment sa société habi-tuelle, et j\'appréhende beaucoup l\'effet de pareilles fre-

(1)*Granvelle è. Philippe II, 13 raai 1562. Papiers d\'État, t. VI, p. 552.

(2) Correspondance de Philippe II, t. II, p. 111.

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quentatious (i). » Philippe II répondit le 17 juillet : i562 « J\'ai été satisfait d\'apprendre que Ie prince d\'Orange manifestait de bons sentiments religieux, et qu\'on n\'en-teudait rien dire sur son compte. Mais una chose qui m\'afflige grandement en revanche, eest qu\'on ne fasse pas Ia moindre démarche pour instruire sa femme, et que tout au contraire sa maison soit fréquentée par des personnages qui ne sauraient manquer de lui faire beau-coup de tort (2). » Anne de Saxe restait, en effet, luthé-rienne. A deux reprises elle avait rassuré, quant a sa foi, Ie landgrave Philippe de Hesse; elle lui disait aussi quelle était satisfaite de son mari et quelle ne pourrait pas mieux être, fut-elle reine (3).

Une diète impériale était convoquée a Francfort pour le mois de novembre : I archiduc Maximilian devait y recevoir le titre de roi des Remains. Le prince d\'Orange désirait vivement représenter le roi d\'Espagne a cette assemblée. Philippe de Croy, due dArschot, lui ayant été préféré, il résolut d\'aller de son chef a Francfort, malgré les representations de la gouvernante. II allégua la nécessité de ce voyage pour I\'établissement de son frère, invoqua les intéréts de sa maison, prétexta Ie règlement de la dot de sa femme avec Ie due Auguste de Saxe, déclara enfin qu\'étant né Allemand, il ne pou-vait manquer a ce qu\'il devait a son sang et a sa patrie. Après avoir écrit au roi pour le prier de ne pas prendre son absence en mauvaise part, il se mit en

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GUILLAUMK LE TACITURNE.

1562 route, dans les derniers jours d\'octobre (i). II n\'avait pas même voulu attendre l\'accoucliement de sa femme qui, trois jours après son depart, mit au monde une fille que, d\'après les ordres du prince, on dut baptiser sui-vant le rit catliolique (2).

II y avait alors, a la cour de Bruxelles, un person-nage très-influent, qui avait été ambassadeur en France et en Angleterre et dont l\'ambition netait pas satisfaite par la dignité de conseiller d\'État : c etait le Bourgui-gnon Simon Renard. II attribuait a Gr an veile, son compatriote, la disgrace dans laquelle 11 était tombé. Pour se venger du cardinal, il s etait rangé parmi ses antagonistes et passait même pourêtre leur instigateur. Granvelle obtint du roi que Renard serait éloigné des Pays-Bas ; aussitót celui-ci se plaga sous la protection du prince d\'Orange et du comte dEgmont, et, pressés par lui, ces seigneurs ne craignirent pas daffirmer hau-tement qu\'il n\'était pour rien dans leurs sentiments hostiles a legard du cardinal. Or, cette hostilité, qui s\'aggravait cbaque jour, allait prendre un caractère menagant. De même que Simon Renard, le comte de Hornes était ulcéré contre Granvelle, a qui il attribuait aussi toutes les déceptions qu il avait rencontrees a la

(1) La duchesse de Parme au roi, 21 novembre 1562 {Correspondance

de Philippe II, t. Ier, p. 228).

(2) Gaspar Schetz, S-- de Grobbendoncq, trésorier royal, ecnvait d\'Anvers au prince d\'Orange (5 novembre 1562) « que l\'enfant, a cause de faiblesse et apparence de mort, avait été baptisé en hate et sans les cérémonies requises, et que sa femme, qui était présente, avait fait 1\'offlce de commére. » {Archives de la maison d\'Orange - Nassau, I, p. 138.) Granvelle, de son cöté, informait Philippe 11 que le baptême avait été célébré d\'une manière orthodoxe {Papiers d\'État, t.VH, p. 38).

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CHAPITRE III.

cour de Philippe II. Ce fut lui qui proposa de former ouvertement une ligue centre ie trop puissant ministre. «Je dis une ligue, écrivait celui-ci au roi, pour me ser-vir de leurs propres termes, car ils n\'en emploient pas d\'autres, bien que j\'aie fait observer a plusieurs per-sonnes, avec l\'intention que ce propos revint a leurs oreilles et leur servit d\'avertissement, que cetait une chose inconvenante de voir les sujets d\'un prince sou-verain s\'occuper de ligues sans l\'ordre ou le consente-ment de leur maitre, et qu\'a d\'autres époques, pour des motifs bien moins graves, on avait enjoint aux flscaux de procéder (i). «

Depuis son retour de Francfort, le prince d\'Orange, tout en feignant de se livrer avec ardeur a la chasse au faucon, poursuivait énergiquement la lutte commencée centre Granvelle. Lui et deux collègues, le comte d\'Egmont et le comte de Hornes, rédigérent une nouvelle lettre par laquelle ils demandaient a Philippe II, en termes clairs et positifs, ou qu\'il éloignat le cardinal ou, tout au moins, qu\'il lui otê,t l\'autorité dont il abu-sait. Selon son propre aveu, consigne dans une note confidentielle, Guillaume se proposait de changer en-tièrement une situation oü toute l\'autorité effective était entre les mains de Granvelle par la nullité du róle auquel en avait réduit les priucipaux seigneurs des Pays-Bas, sans parler de la suspension des états géné-raux. II lui répugnait, disait-il, d\'avoir i\'air, par sa presence au conseil, d\'approuver des ordonnances et

(1) Le cardinal de Granvelle a Philippe II, 10 mars 1563 {Papiers cVÉtat, t. VII, p. 11).

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GU1LLAUME LE TACIT URNE.

1563 des lois auxquelles il n\'avait point participé et dont il n\'avait même pas connaissance (i). Les chevaliers de la Toison d or et les gouverneurs des provinces étaient alors réunis a Bruxelles avec l\'assentiment de la ré-gente : le prince d\'Orange leur communiqua la fiére requête qu\'il se proposait d\'adresser au rol et s\'efforga d\'obtenir leur concours. Selon Granvelle, les chefs de la ligue employèrent tour a tour les promesses et les menaces, disant qu\'ils avaient formé une coalition et qu\'ils considéreraient comme leurs ennemis tous ceux qui entretiendraient quelques rapports avec le cardinal ou soutiendraient son parti (2). La démarche de Guillaume ayant été presque unanimement approuvée, il expédia le 11 mars la lettre collective, qui portalt, outre sa signature, celles des comtes d\'Egmont et de Hornes (3). Granvelle, irrité, dit publiquement a la table même du chancelier de Brabant; « II y a plusieurs fous en un chaperon qui m\'ont fait ce méchant tour; mais j\'en aurai la souvenance. »

Cette manifestation centre le puissant ministre fut le premier témoignage de l\'ascendant que le Taciturne exergait dés lors sur la noblesse. Non-seulement il tenait une table magnifique oü les petits compagnons, dit un contemporain, étaient aussi bien venus que les grands; mais il avait une parole douce et agréable avec laquelle il faisait au besoin ployer ses collègues.

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, Supplément, p. 20.

(2) Papiers d\'État, t. VII, p. 14.

(3; Un ouvrage contemporain {La déduction de ïinnocence du con.te de Hornes, etc.) constate que tous les gouverneurs des provinces, a l\'exception de Berlaymont, adhérérent a la lettre du II mars.

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CHAPITRE III.

Maitre de lui, jamais il n\'usait de menaces ni de pro-pos injuricux ou arrogants. Dcja il commengait aussi a gagner l\'affection du peuple ; il avait une manière gra-cieuse de saluer jusqu\'au plus humble et de s\'entretenir familièrement avec le bourgeois et l\'artisan.

Le prince et ses deux amis avaient pris la resolution de s\'absenter de la cour jusqua ce qu\'ils eussent la réponse du roi; si celle-ci était favorable, ils y revien-draient; dans le cas contraire, ils continueraient de s\'en tenir éloignés. Le prince et le comte d\'Egmont se rendirent effectivement dans leurs gouvernements, tandis que le comte de Hornes se retirait dans son cM-teau fle Weert.

Philippe II rëpondit le 6 juin, et cette réponse, par-venue a Bruxelles le 29, fut remise au comte d\'Egmont, ses deux collègues étant encore absents. Le roi leur fai-sait remarquer qu\'ils n\'alléguaient point de raisons particulières pour justifier leloignement de Granvelle, et comme, d\'autre part, le voyage qu\'il se proposait, depuis quelque temps déja, de faire dans les Pajs-Bas pourrait encore éprouver quelque retard, il exprimait le désir que I\'un deux se rendit en Espagne afin de mieux l\'instruire des motifs de leur démarche (i). Cette réponse, que Louis de Nassau appelait mauvaise et froide, n\'était pas de nature a satisfaire le prince d\'Orange, qui revint a Bruxelles le 10 juillet. Cédant a ses instances et a celles de ses collègues, la régente les avait autorisés, nou sans peine toutefois, a réunir

(1) Correspnndance de GióJlav.me le Taciturne, t. II, p. 41.

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GÜILLAUME LE TACITURNE.

1563 de nouveau les autres chevaliers de la Toison cl\'or et les gouverneurs des provinces. Dans ces conférences, il fut decide que personne ne se rendrait en Espagne, attendu qu\'un aussi long et si pénible voyage, entrepris dans le seul dessein d\'accuser le cardinal de Granvelle, ne con-venait point a leur reputation. II fut résolu, en outre, que le prince d\'Orange ainsi que les comtes d\'Egmont et de Homes s\'abstiendraient de paraitre désormais au conseil d\'État. Cette determination fut, le 21 juillet, communiquée a la régente par le prince au nom de tons.

Le 26, dans une seconde entrevue entre la régente et les seigneurs, Guillaume, prenant de nouveau la parole, insista sur l\'urgence d\'une assemblee des états généraux qui, selon lui, devait être le suprème remède. Trois jours après, il faisait connaitre directement au roi sa résolution et celle de ses deux collègues.

Marguerite de Parme commencait a s\'inquiéter du mécontentement qui se manifestait dans les provinces, et l\'intérêt du souverain lui parut exigerle sacrifice d\'un ministro dont elle-même avait pris ombrage. Le 13aoüt, elle fit partir pour FEspagne son secrétaire Tomas Armenteros afin de solliciter secrètement le rappel du cardinal; elle mandait a son frère que le maintenir aux Pays-Bas contre le gré des seigneurs pourrait entrainer de grands inconvénients et même le soulèvement du pays. Philippe, selon son habitude, voulut délibérer et refléchir longtemps avant de prendre une résolution.

Au mois de décembre, les députés des provinces furent convoqués a Bruxelles, avec la mission spéciale de renouveler l\'aide triennale votée en 1560 pour l\'en-

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CHAPITRE III.

tretien des garnisons. Le prince d\'Orange et ses amis, 1563 requis par le roi d\'user de leur influence auprès des dé-putés encore irrésolus, déclarèrent publiquement a la régente qu\'ils déclineraient toute participation aux tra-vaux de 1\'assemblee si le cardinal de Granvelle se trou-vait présent. Celui-ci eut le bon esprit de s\'éloigner momentanément, prétextant la nécessité d\'une tournée dans son diocèse. Alors les seigneurs, pour ranger les deputes de leur cóté, les invitèrent a de somptueux fes-tins. Le prince d\'Orange qui venait, sous la garantie de ses frères (Jean et Louis), de lever une somme considé-rable en Allemagne, traita les représentants de la Flandre et de l\'Artois, provinces gouvernées par le comte d\'Egmont, et celui-ci renditcette politesse a ceux de Hollande, d\'Utrecht et de Zélande (i).

Un propos attribué a Granvelle, que celui-ci nia, mals que le prince maintint toujours comme exact, porta son irritation au comble. En pleine assemblee des états de Brabant, réunis a l\'hótel de ville de Bruxelles, il dépeignit le cardinal comme un homme violent et contraire è leurs priviléges, ajoutant ironiquement que bientót les affaires pourraient se terminer au moyen de ses expé-

(1) Le 9 décembre 1563, Guillaume écrivait de Bruxelles A son frère Jean : quot; Nous avons été ici avec les États, leur faisant faire la meilleure chère qu\'il nous a été possible ; il y a beaucoup de choses qui se sont passées, trop longues a écrire et qu\'il vaut mieux dire de bouche... •gt; Précédemment (Breda, 12 novembre), il avait remercié le comte Louis de son intervention pour l\'emprunt dont il avait besoin : « Entre frères, ajoutait-il, il ne faut user de grands compliments, d\'autant plus que je suis assuré que vous connaissez la volonté que j\'ai de vous faire è. tous service, en tout ce que vous me voudrez employer, » (Archives, etc., t. Iquot;, p. 185 et 187).

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1564 dients, puisqu\'il ne fallait, selon lui, que couper une tête pour que tout fut fiai (i).

Dans les derniers jours du mois de février 1564, Tomas Armenteros revint a Bruxelles; mais rien ne transpira de la resolution qu\'il apportait. Par un cour-rier arrivé le ler mars, le prince d\'Orange regut la ré-ponse du roi a la lettre du 29 juillet. Philippe exprimait le désir que lui et ses collègues retournassent au con-seil, paree qu\'ils devaient mettre son service et le bien du pays avant toute autre consideration particulière. Guillaume montra beaucoup de mécontentement de cette courte et sèche réponse. Lui et le comte d\'Egmont (le comte de Hornes était encore a Weert) opposèrent un refus formel aux representations de la régente, qui les exhortait a obéir, e\'est-a-dire a retourner au con-seil d\'Etat. Mais tout changea lorsque, le 13 mars, Granvelle vint a quitter Bruxelles. II disait qu\'il allait visiter sa mère en Bourgogne : la vérité est que le secrétaire de la régente lui avait apporté une lettre secrète par laquelle le roi l\'invitait a seloigner des Pays-Bas.

Cinq jours après le depart de Granvelle, le prince d\'Orange reparaissait au conseil d\'État; mais, d\'accord

(1) Correspondance de Philippe II, t. Ier, p. 291 et Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. Ier, p. 203. Au surplus, le prince d\'Orange avait des intelligences jusque dans le cabinet de Philippe II, « entre autres, rapporte Pontus Payen, par le secrétaire Vandenesse, lequel, abusant de la\'privauté du roi son maistre, avoit (comme aulcuns veuil-lent dire) esté si téméraire de fureter sa poche pendant qu\'il estoit au liet, et lire les lettres secrètes qu\'il recepvoit de ladite dame (duohesse de Parme) et du cardinal Granyelle. faisant puis après entendre je contenu au prinee d\'Orange... ••

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CHA.PITRE III.

avec le comte d\'Egmont, il avait fait connaitre a la ré-gente qu\'il était bien résolu a s\'en absenter de nouveau si, comme on le prétendait, le cardinal devait revenir un jour (i). II n\'avait, d\'ailleurs, déclarait-il, nulla ini-mitié particulière contre Granvelle et, s\'il setail ligué avec les autres seigneurs, ce n\'etait pas contre lui, mais pour le service du roi. D\'un autre cóte, il se mon-trait, comme ses amis, plein d\'égards pour la régente, l\'accompagnait a la messe, la suivait a la chasse, s\'ef-forcait enfin, par son attitude courtoise et prévenante, de gagner son appui. II était également assidu au con-seil d\'Etat et travaillait souvent du matin au soir. En réalité, il ne négligeait rien pour assurer la prédomi-nance du parti dont il était le chef. Le but qu\'il pour-suivait étant de gouverner par le conseil d\'État et avec le concours des états généraux, il luifallait tout d\'abord réduire a l\'impuissance Viglius, président du conseil privé, Berlaymont, chef des finances, et les autres car-dinalistes, qui prétendaient maintenir l\'ancienne forme de gouvernement. Telle était encore l\'infiuence des hommes qui ^avaient blanchi au service de Charles-Quint, ou telle était la force des anciennes traditions, que les tentatives pour centraliser les affaires dans le conseil d\'Etat n\'eurent qu\'un succès éphémère et furent suivies d\'une sorte d\'anarchie. D\'autre part, les cardinalistes

(1) II écrivait au landgrave Gulllaume de Hesse (25 mars 1564) : » Je ne sgay que discourir sur ce subit partement, si non attendre ce que Ie temps nous apprendra; une chose me semble, que debvons toujours estre sur nostre garde et ne nous laisser tromper, car peut-estre par ce bon semblant Ton nous veult endormir... (Archives, etc., I. p. 226.)

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préteadaient aussi mainteiiir les édits promulgués par Charles-Quint pour écraser l\'hérésie, tandis que le prince d\'Ürange soutenait que le nombre toujours croissant des hérétiques ne permettait plus de les extirper par le glaive et le feu.

Si Guillaume s elevait contre 1 extermination des dissidents, il se gardait cependant de se ranger de leur cóte, et l\'on remarquait qu\'il continuait d\'apporter une extréme réserve dans sa conduite. L\'année précédente, c etait dans la forêt de Soignes qu\'il avait conversé secrètement avec le célèbre jurisconsulte Francois Baudouin, lequel travaillait a la réconciliation et a l\'union des deux religions. Quels que fussent a eet égard les sentiments du Taciturne, il se faisait un mérite auprès de Philippe II d\'avoir rnaintenu strictement dans sa principauté d\'Orange « la sainte foi catho-lique (i). » Plus récemment, la duchesse de Parme mandait au roi qu\'il ne s\'était rien fait au préjudice de la religion ni contre les placards pendant la visite que le prince et la princesse avaient rendue a la comtesse de Nassau, leur mère, venue au chateau de Breda avec la plupart de ses enfants et une suite de « sec-taires (2). »

Mais un jour, dans une circonstance memorable qui marqua la fin de l\'année, Guillaume, d\'ordiuaire cir-conspect et même timide, s\'exprima avec une véhémence extraordinaire. Sur la proposition de la régente, il avait été résolu que le comte d\'Egmont se rendrait en

(1) Le prince d\'Orange au roi,27 mars 1564. Archives, etc., I, p. 229.

(2) Correspondance dc Philippe II, t. Iei\' p. 381.

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CHAPITKE III.

Espagne pour faire connaiire au roi l\'état des provin- 1504 ces, et Viglius avait été chargé de rédiger ses instructions (i). Comme il setait gardé d\'aborder les questions qui préoccupaient avant tout le prince d\'Orange et ses amis, Guillaume le fit remarquer : il était temps, selon lui, de s\'expliquer avec franchise sur rimpossibilité d\'exécuter les placards et d\'accepter les nouveaux dé-crets du concile de Trente, puis encore sur la nécessité absolue d\'étendre le pouvoir du conseil d\'État. « Comment opposer, s\'écria-t-il, les vieux placards de Charles- -Quint a ces huguenots de Tournai et de Valenciennes qui chantent publiquement les psaumes de Marot; a ces réformés de la Flandre, qui ne craignent pas de tenir des prêches presque quotidiens; a ces hérétiques d\'Anvers qui n\'ont pas hésité a se jeter sur les officiers de justice pour arracher au bücher un moine apostat! Le roi doit savoir que les hérétiques, fiers de leur nombre, violent hardiment les édits et méprisent i\'auto-rité des magistrats chargés de les faire exécuter. *gt; Après avoir déclaré de nouveau qu\'il entendait vivre et mourir dans la religion catholique et romaine, Guillaume ajouta qu\'il ne pouvait cependant approuver la puissance tyrannique que les rois et les princes s\'attri-huaient de commander a la conscience de leurs sujets et de leur prescrire telle forme de religion que bon leur semblait. II lui paraissait urgent enfin d\'appeler l\'attention du roi sur la corruption qui setait glissée

(1) Viglius au cardinal de Granvelle, 10 décembre 1564. Archives, etc., I, p. 335.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

dans ladministration de la justice; il fallait la réformer, il fallait réformer le gouvernement, en enlevant au con-seil privé et au conseil des finances des attributions dent ils avaient fait un mauvais usage, et en augmen-tant, d\'autre part, [\'autorité du conseil d\'Etat.

Le comte d\'Egmont, arrivé a la cour de Madrid dans les premiers jours du mois de mars 1565, y recut le meilleuraccueil. Tout a fait rassuré, il écrivit au prince d\'Orange que le roi prenait en fort bonne part tout ce qu\'il lui disait et se montrait satisfait de leur conduite. Guillaume était plus defiant ; en communiquant les informations du comte a Louis de Nassau, il ne manqua pas d\'ajouter que la fin prouverait ou non la sincérité de ces demonstrations (i). En réalité, d\'Egmont fut comblé de faveurs personnelles; mais il n\'obtint de Philippe II ni le retrait des placards contre les heré-tiques, ni des modifications a l\'ancienne forme de gouvernement,

Lorsqu\'il revint a Bruxelles, le 30 avril, le prince d\'Orange en était parti pour aller faire ses péques au chateau de Breda (2). Celui-ci continuait de garder dans sa conduite la même prudence, la même circonspection. Au mois de février avait eu lieu a Breda le baptême du second enfant issu de son mariage avec Anne de Saxe ; quoique les parrains fussent deux luthériens avoués, lelecteur Auguste et Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse, tout, d\'après l\'affirmation de la

(1) Le prince d\'Orange au comte Louis de Nassau, de Bruxelles, 3 avril 1565. Archives, etc., I, p. 368.

(21 Archives, etc., I, p. 386.

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CHAPITRB III.

duchesse de Parme, s\'était passé catholiquement (i). 1565

Le comte d\'Egroont fit son rapport au conseil d\'Etat le 5 mai. Tant de sa relation verbale que des instructions écrites du roi, il résultait que la régente pouvait se concerter avec le conseil pour remédier aux désordres de la justice; elle était également autorisée a appeler deux ou trois évêques et quelques théologiens dans ce même conseil qui délibérerait avec eux sur le chatiment a infliger aux hérétiques, afin de refréner désormais l\'orgueil de ces sectaires qui, trop souvent, se glori-fiaient de mourir devant le peuple. Au surplus, Philippe II avait dit qu\'il aimerait mieux perdre cent mille vies, s\'il les avait, que de souffrir Therésie dans ses États.

De Breda, le prince d\'Orange setait rendu dans son gouvernement de Hollande. La régente lui envoya trois lettres pressantes pour qu\'il hatat son retour : elle ne voulait pas que Ton délibérat en son absence sur les instructions apportées d\'Espagne par le comte d\'Eg-mont (2). II reviüt le 28 mai, huit jours après la date fixée par la régente. On a prétendu qu\'il était mécontent de la manière dont le comte d\'Egmont avait rempli sa mission: il lui reprocbait, disait-on, d\'avoir été dupe du roi et, n\'épargnant point Fironie, il aurait même accusé son collègue de n\'avoir fait autre chose que remplir sa bourse. Mais l\'accord qui continua d\'exister entre les

(1) Correspondance de Philippe II, t. Iquot;, p. 341. — L\'enfant, né en 1562, navait vécu que fort peu de temps; celui-ci mourut dans le courant de l\'année 1565.

(2) Correspondance de Guillaume le Tacit urne, I, p. 91.

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1565 deux seigneurs permet de révoquer eu doute ces propos malveillants.

Le prince d\'Orange, le cotnte d\'Egmont et le comte de Hornes ne quittèrent point Bruxelles tout le temps que durèrent les délibérations des evêques et des theolo-giens convoqués avec l\'autorisation du roi. Toutefois, ils s\'abstinrent de siéger avec eux et, lorsque la régente leur soumit l\'opinion exprimée par ces derniers, ils re-fusèrent de faire connaitre leur avis, le roi ne l\'ayant pas demandé, prétendaient-ils, et n\'ayant tenu aucun compte de leurs representations.

L\'attitude du Taciturne était alors singulière, ou du moins pleine de contradictions. Le 22 juillet, la duchesse de Parme écrivait a Philippe II que le prince lui avait offert, pour demoiselle d\'honneur, sa fille unique (i), et quelle avait accepté cette offre avec empressement. De son cóté, Guillaume mandait a Louis de Nassau de veiller a la bonne renommee religieuse de leur frère Henri, qui venait de quitter l\'université deLouvain, afin que, avec le consentement du pape, il put devenir coad-juteur des prévotés de Hildesheim et de Halberstadt (2).

Au mois de septembre, le prince s\'absenta de nouveau pour visiter le due de Clèves qui était a Vianen, residence de ce Brederode dont le róle allait bientót

(1) Marie de Nassau, alors ague de onze ans, fllle d\'Anne d\'Egmont.

(2) Le prince d\'Orange a Louis de Nassau, de Bruxelles, 13 aoüt 1565. — Un peu plus tard, en novembre, informé du décès du flls ainé de; l\'électeur de Saxe,il écrivait au même:quot; ... Si nous pouvions tant faire qu\'il nous voulüt donner un de ces trois évêchés pour mon petit-flU, comme son flls les a eus, nous viendra merveilleusement a propos... •lt; Archives, etc., 1, p. 400 et 431.

s

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CHAPITKE HI.

acquérir tant d\'importance. La se retrouvèrent aussi le comte d\'Egmont, le comte de Hornes, le comtedeHoog-straeten et d\'autres seigneurs du même parti. Cette reunion parut suspecte aux espions de Philippe II; mais les correspondants du cardinal de Granvelle y atta-chèrent moins d\'importance : a leurs yeux, l\'accord n\'était plus aussi grand entre les personnages qui setaient ligués contre lui, et si leur coalition persistait encore, c\'est que nul d\'entre eux ne voulait être le premier a la rompre. La duchesse de Parme s\'ingéniait, au surplus, a semer la zizanie parmi eux. Ainsi que le mandait au cardinal le grave Viglius, elle comblait de prevenances la comtesse d\'Egmont, elle la faisait asseoir la première et buvait a sa santé, tandis que la princesse d\'Orange restait longuement debout et comme dédai-gnée (i). Ces procédés injurieuxn\'étaient point de nature a ramener le calme dans un esprit naturellement inquiet et malade : Anne de Saxe, par les bizarreries de son caractère, semblait, en elïet, prendre plaisir a eloigner de sa personne ceux qui lui étaient le plus proches, et le prince d\'Orange n\'en parlait plus qu\'avec froideur ou avee chagrin. Dès lors se révélaient en elle des signes de cette démence qui devait rendre si déplorables les dernières années de sa vie : elle ne consentait que bien rarement a sortir de sa chambre, füt-ce pour diner ou souper, et ne souffrait d\'autre lumière que la chandelle, même en plein jour, car ses fenêtres restaient constam-ment fermées (2).

(1) Archives, etc., I, p. 445.

(2) Archives, etc., I, p. 386.

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Cependant on approchait d\'une crise décisive. Les évêques et les théologiens, réunis au mois de juin, avaient proposé d etablir une distinction entre les sectes; ils auraient voulu rendre les peines moius rigoureuses, en les graduant; ils recommandaient même d\'amener, par une instruction secrète, quelques adoucissements a une répression trop sévère. Mais c\'était outre-passer la volonté de Philippe II. En effet, au commencement de novembre, la régente recut de nouvelles dépêches par lesquelles ie roi refusait non-seulement de toucher a la forme du gouvernement, mais prescrivait la stricte exé-cution des placards contre les hérétiques, ainsi que ie maintien de l\'inquisition. Ces ordres impolitiques aug-mentèrent les appréhensions de Marguerite; elle les garda huit jours avant de les communiquer au conseil d\'État. Alors, persévérant dans la résolution qu\'ils avaient prise, le prince d\'Orange et ses amis laissèrent au roi toute la responsabilité : puisque ses commande-ment/étaient si absolus, il ne restait pour eux qua s\'y soumettre. Guillaume s\'associa formellement, par sa présence et par son adhésion, a la délibération du conseil. Vigil us seul, craignant des mouvements populaires, proposait de surseoir aux ordres du souverain. Mais le prince d\'Orange fit prévaloir l\'avis contraire; puis, se tournant vers l\'un de ses voisins, il lui dit tout bas : « Nous verrons bientót le commencement d\'une belle tragédie. » Ceux qui ont attribué au Taciturue des arrière-pensées, méme la résolution arrétée dès lors de soulever le pays, ont vu dans ces paroles les indices d\'une conduite honteusement déloyale. Ne serait-il pas

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CHAPITRE III.

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plus vrai que Guillaume, partisan de la liberie de con- 1565 science, mals désespérant de l\'obtenir, deplorait, au contraire, une politique qui devait être fatale et désas-treuse, fatale pour Philippe II, desastreuse pour ses États ?

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IV

is»Gss a isiee.

Guillaume refuse d\'executei- les ordres de Philippe II concernant les inquisiteurs. — II demande d\'etre déchargé de ses emplois. — Marguerite de Parme n\'accepte pas cette démission. — But du Taciturne. — Réunions des principaux opposants a Breda et A Hoogstraeten. — Conduite de Guillaume k l\'égard des confédérés. — II revient A Bruxelles. — Délibérations du oonseil d\'Btat. —Conférences secretes a l\'hötel de Nassau. — Les confédérés présentent leur requête amp; la gouvernante. — Banquet des gueux. — Les préches publics. — Mission remplie par le Taciturne è Anvers.—La régente désapprouve les concessions qu\'il a faites aux dissidents. — Entrevue k Termonde avec les comtes d\'Egmont et de Hornes.

Le 18 décembre, Marguerite de Parme communiqua 1565 les ordres de Philippe II aux gouverneurs et aux conseils de justice. Ces injonctions excitèrent une stu-peur générale, sans abattre toutefois les dissidents ni intimider ceux qui avaient pris leur défense. Henri de Brederode, Charles de Mansfeldt et Louis de Nassau jetèrent les bases d\'une alliance des nobles ayant pour but de s\'opposer a la tyrannie religieuse qui devait, d\'après eux, causer la perte du pays. Louis de Nassau

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1566 fut même sounconnéd\'être l\'auteur ou I\'inspirateur d\'une violente protestation contre Imquisition, affichée dans les rues d\'Anvers pendant la nuit du 22 au 23 décembre. Guillaume, en lui mandant qu\'on faisait grand bruit de cette manifestation clandestine, l\'engagea a se teuir sur ses gardes (i). Mais lui-même allait faire connaitre ses véritables sentiments.

Du chateau de Breda, oü il s\'était de nouveau rendu, il adressa a Marguerite de Parrae, le 24 janvier 1566, une representation entièrement écrite de sa main contre les mesures dont on lui prescrivait l\'exécution en sa qualité de gouverneur de Hollande et d\'Utrecht. II y faisait valoir, a l\'appui de sa resistance, les plus sérieuses considerations : d\'abord, les placards de l\'em-pereur et ceux du roi avaient ete jusqu\'alors plutót adoucis et atténués que strictement executes; et si l\'on avait agi de la sorte dans un temps oü les esprits n\'étaient pas aussi agités et les circonstances aussi dif-ficiles, agir désormais autrement, ce serait inquiéter et indisposer les peuples, provoquer de nombreuses expatriations, enlever toute sécurité a ceux qui resteraient, affaiblir et troubler le pays sans aucun avantage pour la religion. Par une contradiction flagrante avec l\'opi-nion qu\'il avait soutenue au conseil d\'Etat, il demandait maintenant qu\'on attendit la venue du roi avant d\'exe-cuter ses ordres. Pour lui, il refusait positivement de soutenir de sa puissance les inquisiteurs; et, dans ïe

(1) Le prince d\'Orange a Louis de Nassau, Bruxelles, 12 janvier 1566. Archives, etc., t. II, p. 9.

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CHAPITRE IV.

cas oü l\'on voulüt ly contraindre, il deraandait d\'être 1566 décharge de ses fonctions, n\'entendant, a aucun prix, assumer la responsabilité des troubles qu\'il prévoyait et de la ruine totale du pays. « Je peux bien assurer Sa Majesté et Votre Altesse, poursuivait-il, que je ne dis ceci pour ne vouloir suivre ses commandements, ou vivre autrement que bon chretien, comme mes actions précédentes peuvent en rendre témoignage. Et j\'espère que Sa Majesté aura connu, par experience, que je n\'ai jamais épargaé corps ni biens pour son service, comme je désire continuer tant que la vie me durera, outre que, si les affaires du pays allaient autrement que bien a point, j\'y exposerais (par-dessus l\'obligation que je dols a Sa Majesté et a la patrie) non-seulement tout ce que j\'ai au monde, mais aussi ma personne, ma femme et mes enfants que, pour le moins, la nature me commande de préserver et garder (i). »

Marguerite de Parme n\'accepta point la démission du prince; dans une lettre quelle lui écrivit le 3 fé-vrier, elle attribua ses observations a son zèle pour le service du roi, et le pria de continuer a remplir sa charge de gouverneur jusqu\'a ce quelle connüt les intentions du souverain (2).

Quelles étaient a cette époque les pensées réelles du Taciturne? Assurément, il déplorait l\'aveuglement et le fanatisme de Philippe II; mais il était encore éloigné de vouloir recourir a la violence. Le 10 février, ému

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 106-110.

(2) Ibid., t. II, p. 112.

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des levées faites en Allemagne par le due Eric de Brunswick, a l\'instigation du gouvernement espagnol, il charge Louis de Nassau d\'appeler lattention des princes d\'outre-Rhin non-seulement sur les complications qui peuvent résulter de l\'imprudente obstination du roi, mais aussi sur son ardent désir, a lui, de pré-venir l\'explosion de troubles qui entraineraient sa propre ruine avec celle du pays. II n\'invoquait point les armes des princes allemands; il se bornait a leur demander, comme amis, des conseils. « Nos remon-trances au roi, disait-il, bien qu\'elles procèdent de bon coeur et pour empêcher que tant de sang innocent ne soit répandu, sont interprétées, et par le roi et par ceux de son conseil, comme demi-rébellion et désobéissance, de sorte que nous nous trouvons en grande peine; car, d\'un coté, il y a ruine évidente si nous nous taisons, et, d\'autre part, en contredisant, nous nous exposons au mauvais gré du maitre (i). « Le but du Taciturne était d\'obtenir par les voies légales l\'abolition de l\'inquisition et l\'établissement de la paix religieuse : c\'est pourquoi il s\'efforcait d\'accroitre l\'importance du conseil d\'État et de provoquer la reunion des états généraux, oü il espérait exercer une influence égalementprédominante.

La bouillante ardtur que montrait un certain nombre d\'autres mécontents s\' iccordait mal avec tant de réserve et de circonspection. Au mois de novembre précédent, plusieurs jeunes gentilsbommes, dans une réunion

(l) Le prince d\'Orange è. Louis de Nassau, Breda, 10 février 1566. Archives, etc., t. II, p. 27.

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secrète tenue a l\'hótel de Culembourg a Bruxelles, setaient déja confédérés pour combattre Imquisition. On les entendit se plaindre amèrement du Taciturne. Un des leurs, Nicolas de Hames, lui avait communiqué la « généralité » de l\'entreprise qu\'ils avaient congue, et il s\'y était montré contraire. « II nest encore d\'opi-nion, écrivait-il a Louis de Nassau (i), d\'user d\'armes, sans lesquelles il est impossible de mettre notre projet a execution. Nous attendons tous votre retour avec un incroyable désir, espérant que vous aiderez a faire luire le feu dans les cceurs de ces seigneurs (2)... Ils veulent que a l\'obstination et a l\'endurcissement de ces loups affamés nous opposions remontrances, requêtes et enfin paroles, la oü, de leur cóté, ils ne cessent de brüler, couper têtes, bannir et exercer leur rage en toutes facons... »

Louis de Nassau, attendu avec tant d\'impatience, ne tarda point a rejoindre au chateau de Breda la compagnie qui y recevait l\'hospitalité du prince d\'Orange. II y trouva le comte de Schwarzbourg, son beau-frère, deux capitaines allemands, George Van Holl et Wes-terholt, le comte de Homes, le marquis de Berghes, le comte de Hoogstraeten, et avec eux les principaux signataires du compromis qui avait eu pour rédacteur Philippe de Marnix. Les gentilshommes confédérés, d\'accord avec Louis de Nassau, persistèrent dans la

(1) Du chateau de Breda, 27 février 1566. Voir Archives, etc., t. II, p. 34 et suiv.

(2) II faisait allusion au prince d\'Orange et amp; ses collègues du conseil d\'État.

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resolution qu\'ils avaient déja prise de présenter a la gouvernante une requête demandant Tabolition de l\'in-quisition et la moderation des edits qui menacaient les dissidents religieux. De son cóté, le prince d\'Orange, bien qu\'il ne considerét point la confédération comme rébellion ou conspiration, émit de nouveau l\'opinion que le conseil d\'État ne devait point abdiquer au profit de cette nouvelle ligue.

La compagnie se rendit ensuite au chateau de Hoog-straeten; le comte d\'Egmont y arriva le 12 mars au soir et le lendemain le comte de Megbem l\'y rejoignit. Cette entrevue avec « ses frères et compagnons de la Toison dor » ne satisfit point le Taciturne : il aurait voulu, dit-il dans son Apologie, que, d\'accord avec lui, ils prissent, en raison de leurs grades et offices, les mesuresque nécessitait le bien du pays; mais il ne put rien obtenir, et cette reunion attesta seulement que, prévoyant de loin le mal, il avait chercbé les meilleurs moyens de le prévenir. Mécontent de ses collègues du conseil d\'État, il cessa de désapprouver la démarche que les confédérés se proposaient de faire prés de la gouvernante. « Estimant, dit-il lui-méme, que cette voie était la plus douce et vraiment juridique, je con-fesse n\'avoir trouvé mauvais que la requête füt pré-sentée. »

Avertie de l\'existence et des progrés de la confédération, la régente invita, dès le 13 mars, les conseillers d\'État a se trouver a Bruxelles pour délibérer avec elle. Le prince d\'Orange sen excuse, trois jours après, sur la maladie de sa femme et quelques affaires importantes

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qui le reteuaient a Breda (i). Mais, de même que les 1566 comte d\'Egmont et de Meghem, il crut devoir révéler a la régente, selon le témoignage de celle-ci, la « ligue de certains gentilshommes » et leurs projets (2). Marguerite de Parme insistant pour qu\'il reprit son siége au couseil d\'Etat, il se déclara prêt a obtempérer a ce désir, et, en effet, le 27 mars, il arrivait a Bruxelles, accompagné du marquis de Berghes et du comte de Hoogstraeten.

Lorsqu\'il reparut pour la première fois au palais, il se montrait agité. II signala les mauvais offices qu\'on lui avait rendus ; on avait excité le roi a lui faire cou-per la tête et a confisquer tous ses biens; et, d\'après ce qu\'il avait appris par diverses voies, l\'intention de Philippe II étail bien d\'en agir ainsi quand il en aurait la possibilité. En vain la régente essaya-t-elle de le désabu-ser. Poursuivant avec la même amertume, il dit encore qu\'il s\'était fait beaucoup d\'ennemis en Alletnagne pour setre montré défenseur si zélé de la foi catholique.

Le 28, le conseil d\'Etat se réunit, et la régente mit en délibération ce qu\'il convenait de faire au sujet de la requête que les gentilshommes confédérés se propo-saient de lui présenter. Guillaume connaissait cette requête, cornposée par Louis de Nassau; elle avait même été adoucie d\'après ses conseils. II avait exprimé lopiuion que les confédérés devaient venir en petit nombre et faire leurs remontrances avec modestie.

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 129 et 131.

(2) Marguerite de Parme a Philippe II, 24 mars 1566 (Supplément i Strada, t. II, p. 289).

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A la cour, il dit hautemeiit que ce serait faire un sensible affront a des gentilshommes que de leur interdire la presentation d\'une supplique, ce qu\'on ne refusait pas « au moindre du peuple ».

Lorsque, le jour suivant, le conseil fut appelé a dé-libérer sur la réponse a faire a cette requête, Orange opina pour des concessions. « Eu toutes choses.il faut, dit-il avec énergie, qu\'il y ait ordre, et surtout en la religion, pour maintenir le salut des ames et la tran-quillité du pays; mais eet ordre doit être tel, qu\'il puisse être observe. L\'empereur et le roi ont publié \\es placards dans de bonnes intentions; et toutefois, en ce moment, la religion se perd par l\'inquisition; car voir brüler un homme paree que celui-ci pense avoir bien agi, cela fait mal aux gens, cela les exaspère (i). »

Le ler avril, Guillaume adresse de nouvelles recom-mandations a son frère Louis : celui-ci doit faire en sorte que les confédérés ne soient pas accompagnés d\'une multitude d etrangers (on disait qu\'il en arrivait beaucoup des pays de Clèves et de Juliers); qu\'au contraire, ils se présentent en assez petit nombre et sans artnes; enfin, qu\'ils se gardent d\'inquiéter les habitants paisibles en faisant des salves dans la ville ou au dehors (2).

Dans la soiree du 3 avril, plus de deux cents gentilshommes confédérés, Brederode et Louis de Nassau en téte, entrèrent a Bruxelles; ils étaient tous a cheval

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et en équipage de guerre. Les deux chefs descendirent 1566 a l\'hótel de Nassau. La nuit, il y eut une conférence secrète entre le prince d\'Orange, le comte de Mansfeldt et le comte de Hornes. Celui-ci proposa a ses confrères de renvoyer en Espagne le collier de l\'ordre de la Toison dor et de prendre une attitude plus décidée. Guillaume inclinait vers eet avis ; mais le comte de Mansfeldt ayant refuse d\'y adherer, il ne fut pris a eet égard aucune resolution.

Le 5 avril, vers midi, les gentilshommes confédérés, au nombre de quatre cents environ, se rendirent au palais et présentèrent leur requête a la gouvernante des Pays-Bas, qui était ectourée des membres du con-seil d\'Etat, des gouverneurs des provinces et des chevaliers de la Toison d\'or. Le lendemain, ils revinrent en plus grand nombre encore, et Marguerite leur ren-dit la requête avec une apostille écrite en marge : elle disait aux remontrants quelle soumettrait au roi leurs demandes, et, en attendant sa décision, elle les exhor-tait a se conduire de manière a ne pas troubler la paix. Le soir, les confédérés se réunirent a l\'hótel de Culem-bourg dans uh banquet présidé par Brederode. Le prince d\'Orange jugea prudent de s\'y rendre un instant,

avec les comtes d\'Egmont et de Hornes, mais c\'était afin de ramener le comte de Hoogstraeten, envoyé par la régente, et surtout pour prévenir les résolutions irréfléchies qui auraient pu être prises dans une assemblee aussi tumultueuse. Tous les trois refusèrent de prendre place parmi les convives. lis restèrent debout pendant quelques minutes, tandis que ceux-ci buvaient

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1566 a leur santé, en criant : Vivent le roy et les gueux! et, après leur avoir fait raison, ils s\'en retournèrent,accom-pagnésdu comte de Hoogstraeten, sans attacher aucune importance a ce nom de gueux qui frappait pour la première fois leurs oreilles (i).

Le conseil d\'Etat avait exprimé le voeu qu\'un de ses membres fut envoyé immédiatement a Philippe II pour lui faire connaitre le véritable état des choses. Le marquis de Berghes ne voulut accepter cette périlleuse mission qu\'après avoir obtenu du baron de Montigny, frère du comte de Hornes, la promesse detre accom-pagné par lui. De son cóté, le prince d\'Orange, alle-guant toujours qu\'il était suspect au roi, manifestait Tintention de se retirer incontinent a Breda et même de s\'éloigner du pays. II avait résisté aux instances de la duchesse de Parrne, qui le priait de ne pas l\'aban-donner; mais quelques seigneurs lui ayant rappelé qu\'il avait logé dans son hotel Brederode et Louis de Nassau, les chefs avoués de la confédération, il se ra-visa tout a coup et déclara qu\'il resterait a la cour jusqu a ce que l\'on connüt la resolution du souverain. Au surplus, marié a une luthérienne, soupconné lui-même d\'hérésie, il confondait par sa conduite circonspecte les plus malveillants de ses dénonciateurs; et on le vit, le jour de Paques, assistant avec toute sa familie aux cérémonies de l\'église.

(1) lis ne surent que plus tard que les confédérés s\'étaient glorieu-sement emparés de l\'épithète méprisante qui avait été proférée contre eux par un des seigneurs du parti adverse, le baron de Berkymont. « Madame, avait-il dit k la gouvernante, n\'ayez crainte de rien, ce ne sont que gueux. «

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Plusieurs avaient dit assez haut que Philippe II 1566 devait s\'efforcer de gagner le prince d\'Orange en l\'ap-pelant a sa cour avec un traitement élevé, et en lui re-servant une place dans le conseil d\'Etat de la monarchie : Guillaume déclina formellement les ouvertures que la gouvernante lui fit a ce sujet. II se serait bien gardé d\'aller en Espagne, et il avait pour cela ses rai-sons : il venait d\'apprendre, par la voie d\'Augsbourg, disait-il, que le roi avait toujours l\'intention de le cha-tier dans sa personne et dans ses biens. En effet, Philippe était déja profondément irrité contre lui et il eüt été bien aise de le tenir en son pouvoir; mais loin de lui marquer du mécontentement, il s\'efforcait de le rassu-rer pour endormir sa vigilance. II lui faisait dire par la régente que, la bonne opinion qu\'il avait de lui étant connue, jamais homme ne s etait hasardé a lui faire des rapports défavorables sur son compte. Or, vers ce même temps Tèmas Armenteros, le secrétaire de Marguerite, dénoncait de nouveau au roi d\'Espagne le prince d\'Orange comme un hérétique dont il fallait se défier, et le montrait se préparant de longue main a la lutte qu\'il avait résolu d\'entreprendre.

La hardiesse des confédérés avait accru le courage et l\'ardeur des dissidents. Les sectateurs de Luther et de Calvin commencaient a se réunir publiquement, et en masses compactes, dans le voisinage des principales villes. Anvers surtout, oü les protestants avaient une immense influence, devait fixer l\'attention du gouvernement. La régente aurait voulu contenir et réprimer les sectaires par la force des armes ; le prince d\'Orange,

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de son cóte, se prononcait pour la douceur. Suivant son avis, nulle puissance extérieure ue pouvait, en ces questions qui touchaient a la foi, contraindre les coeurs et la volonté des hommes. Quoiqu\'il désirat d\'être envoyé comme pacificateur a Anvers, il déclina d\'abord cette mission délicate et méme périlleuse. II ne voulait pas toutefois laisser la grande métropole commerciale sous l\'influence exclusive de Brederode, ni sous Taction directe de Marguerite de Parme et des seigneurs ca-tholiques. En remplissant le róle de médiateur, il pouvait devenir l\'arbitre de la situation. II finitpar accepter la charge qu\'on lui offrait, mais après avoir déclaré a la régente, en plein conseil d\'État, qu\'ü n\'était pas en son pouvoir de faire cesser les prêches (i).

Le 13 juillet, dans la soirée, Guillaume arriva aux portes d\'Anvers. Brederode, avec una troupe de gan-tilshommes confédérés, setait porté a sa rencontre, ou, pour mieux dire, la ville entière était venue au-devant de lui. Plus de trente mille personnes couvraient la route, depuis Berchem jusqua l\'hótel qui lui avait été préparé. Les plus exaltés criaient : Vivent les gueux! Voila celui qui nous apporte la liberté! Voila celui qui nous apporte la confession d\'Augsbourg! Gruillaume s\'efforgait, par ses gestes,\'même par ses paroles, de modérer l\'effervescence de ses partisans; mais ils ne

(I) D\'après la Correspondance de Marguerite de Parme, le prince lui aurait promis en particulier, puis aurait renouvelé cette déclaration devant le conseil d\'État« quant aux presches, qu\'il feroit son mieux de les empescher en la ville, mesmement dehors, s\'il povoit, retenant toujours la dicte ville a la dévotion du roi. quot;

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CHAPITRE IV.

cessèrent de le saluer de leurs acclamations enthou-siastes. II se hata de délibérer avec le magistrat sur les moyens de contenir le peuple. Le 17, ayant fait assembier en sa présence le grand conseil de la commune, il accepta, sauf ratification de la régente, le gouvernement de la ville, et, d\'accord avec le magistrat, dit que, pour empêcher de plus grands maux, il fallait obtenir la reunion des états généraux et, en attendant, faire cesser les prêches et les assemblées illicites (i).

Or, en ce moment, les chefs et mandataires des confédérés étaient réunis a Saint-Trond, et la majorité de ces hardis gentilshommes ne parlait de rien moins que d\'exiger la liberté de conscience pleine et entière. Guillaume n\'allait pas si loin; favorable aux luthe-riens, qu\'il recommandait instamment au landgrave Philippe de Hesse et aux autres princes allemands, il se défiait des calvinistes et détestait les anabaptistes. Parlant des adherents a la loi de Calvin qui se trou-vaient dans l\'assemblée de Saint-Trond, il écrivait lel6 è, Louis de Nassau : « Comme ce sont gens qui, pour un peu de bon semblant qu\'on leur témoigne, prennent beaucoup d\'audace, il faut leur donner si peu d\'espoir qu\'il sera possible, en cas qu\'ils rëclament la protection des confédérés afin que ceux-ci les assistent en leurs prêches désordonnés. » II se montrait réellement irrité contre des gens qui, selon ses expressions encore, savancaient jusqua dire que, alors qu\'on leur permet-

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, passim.

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1566 trait la « confession augustane », ils ne s\'en conteute-raient pas (i).

La régente, craignaat les resolutions violentes qui pourraient être prises a l\'assernblée de Saint-Trond, chargea le prince d\'Orange et le comte d\'Egmont de s\'aboucheravecles mandataires des confédérés. L\'entre-vue eut lieu a Duffel, le 18 juillet (2). II n\'y eut point de discussion ; les représentants de la gouvernante se bornèrent a donner lecture d\'un memorial, qui conte-nait des déclarations très-rassurantes, et Brederode résuma celles-ci par écrit. La conférence fut rompue après que les confédérés eurent annoncé qu\'ils voulaient continuer la négociation a Bruxelles. Guillaume fit remettre a Brederode un autre mémoire oü il exprimait le voeu que les gentilshommes réunis a Saint-Trond ne commissent nul désordre qui put porter atteinte a leur réputation ; les députés qui seraient envoyés auprès de la duchesse de Parme devaient se com porter avec mo-destie et courtoisie; bref, il ne fallait point sortir des limites de la requête du 5 avril. Cette fois encore, Guillaume manifesta son antipathie contra les calvi-nistes et sa predilection pour les luthériens, qu\'il trou-vait gens de bien, paisibles, nullement enclins a la

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. II, p. 158.

(2) La duchesse de Parme éci\'ivalt le 16 au prince d\'O.\'ange : quot; ... Combien que je scjay vostre présence taut nécessaire en Anvers, néantmoings je ne trouve que l\'aultre négociation que sravez avec ces gentilshommes se puist effectuer sans vostre assistance ; pourquoy j ay advisé, avec mon bon cousin le comte d\'Egmont, du lieu de Duffle, pour vostre plus grande commodité... « Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 149.

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sedition et a la désobéissance, fort différents en cela 1566 des calvinistes (i).

Recus par la gouvernante le 30 juillet, en presence des membres du conseil d\'Etat, les deputes des confé-dérés lui remirent une nouvelle requête, qui avait eté sinon entièrement dictee, du moins revue par le prince d\'Orange afin de la rendre plus habile et plus courtoise.

Elle n\'en était pas moins, au fond, d\'une extréme har-diesse. Les confédérés demandaient la promesse for-melle, garantie par tons les seigneurs et chevaliers de l\'Ordre, qu\'on n\'inquiéterait en rien, par voie de fait ni en aucune facon quelconque, les vassaux et sujets du roi qui avaient participé a la requête du 5 avril et au Compromis. « Comme le prince d\'Orange, le comte d\'Egmont et le comte de Hornes, disaient-ils^aussi.ont le plus entendu de nos affaires depuis la présentation de notre première requête, nous supplions Votre Altesse leur commander qu\'ils nous veuillent dorénavant assis-ter de leurs conseils et nous prendre sous leur protection. »

Les confédérés se précautionnaient en outre contre toutes les éventualités. Leurs chefs décidèrent a Bruxelles méme, sauf Tapprobalion du prince d\'Orange,

qu\'ils entretiendraient quatre mille chevaux et quarante enseignes de piétons jusqu\'a ce qu\'ils connussent la ré-solution du roi. Guillaume ne refusa point son assenti-ment; car, le 30 aoüt suivant, intervint un accord formel entre le comte Louis de Nassau, agissant au nom de la

(1) Mémoire du prince cVOrange dans les Archives, etc.,t. II, p. 168.

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1566 noblesse confederee, et le capitaine Westerholt, pour une levée de mille chevaux. L\'execution était confiée a Jean de Nassau, qui résidait a Dillenbourg, et ce der-nier fut itérativement chargé de faire des levées en Allemagne au nom du prince d\'Orange et de la noblesse des Pays-Bas. Mais ces armements n\'avaient point pour but de combattre l\'autorité du souverain, de le renverser et de s\'emparer du pays. II s\'agissait d\'obte-nir le redressement des griefs exposés dans la requête des confédérés, l\'abolition de l\'inquisition, et la tolerance pour cette fraction considerable de la population qui était sans cesse exposée aux horribles supplices mentionnés dansles placards; il s\'agissait de défendre les priviléges nationaux contre le parti dont le due d\'Albe personnifiait a Madrid les tendances etfrajames; il s\'agissait enfin de contraindre Philippe II a sanc-tionner des concessions que l\'état des Pays-Bas exigeait impérieusement, et d\'empêcher, par un dernier effort, l\'asservissement de ces provinces aux Espagnols.

En ces conjonctures, Philippe s\'était adressé direcie-ment au Taciturne. Celui-ci croyait a tort, écrivit-il le ler aoüt, que le roi n\'avait pas toute confiance en lui; a eet égard, il devait s\'en rapporter aux lettres qu\'il avait regues et a ses propres ceuvres. Dans l\'état oü se trouvaient les Pays-Bas, non-seulement le roi ne pou-vait lui accorder la démission de ses charges ; mais il lui exprimait sa satisfaction au sujet de la mission qu\'il avait acceptée a Anvers. Toutefois il croyait devoir lui signaler les bruits qui couraient sur le comte Louis, son frère, et l\'engageait a voir s\'il ne faudrait pas l\'éloigner pour quelque temps.

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CHAPITRE IV.

Guillaume, revenu de Duffel a Anvers, avait continue 1566 loyalement ses efforts pour! faire cesser les prêches. II se flattait qu\'il aurait contenté les religionnaires en leur promettant une amnistie générale, a^la condition qu\'ils s\'abstinssent de toute assemblee et de tout exer-cice de la religion nouvelle jusqua ce que Ie roi, de l\'avis des états généraux, eüt modifie les placards. Get espoir fut décu/Les préches continuèrent; le 28 juil-let, il y en eut deux auxquels assistèrent 10,000 indivi-dus, hommes, femmes et enfants; eest la que fut arrêtée la confession de foi des calvinistes (i). Confirmé dans le gouvernement ou surintendance d\'An vers par des lettres patentes de la duchesse de Parme, Guillaume usait inutilement sa popularité dans la lutte légale qu\'il sou-tenait contre les religionnaires. Ceux-ci, devenus plus audacieux, finirent par déclarer qu\'ils ne se contente-raient plus de tenir leurs assemblees hors de la ville,

mais qu\'ils les feraient dans l\'enceinte méme de la commune. Cette déclaration menacante coïncidait avec le soulèvement de la populace hérétique et le saccagement des églises de la West-Flandre. N\'y avait-il pas a re-douter les mêmes excès dans Anvers, oü les religionnaires étaient presque dominants par leur nombre? Cependant le prince parvint encore a déjouer les projets des plus fanatiques et même a empêcher les préches dans la ville.

(1) Elle avait pour titre : Sommaire de la confession de foy que doivent faire ceulx qui desirent estre tenus pour membres de Véglise de Jesus-Christ \' Leu après la prédico.tion pv.blique, faite prés d\'Anvers, le XXVIII dejules 1566.

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Mallieureusement la régente lui avait ordonné de se trouver le 18 axmt a Bruxelles pour assister a l\'assem-blée des chevaliers de la Toison d\'or, appelés a delibe-rer sur la seconde requête des gentilshonimes confé-dérés. Ce jour-la même devait se célébrer la fête patronale des Anversois, et, dans l\'état d\'exaltation oü étaient les esprits, il suffisait d\'une étincelle pour determiner une explosion générale; aussi Guillaume, se rendant aux instances du magistrat, informa-t-il la gouvernante qu\'il ne quitteraitla ville que le lendemain de la fête. En même temps il insista fortement pour que, pendant son absence, il fut suppléé par le comte de Hornes ou par le comte de Hoogstraeten : au lieu de condescendre a ce voeu si sage. Marguerite, tou-jours méfiante, répondit que le magistrat suffirait pour maintenir la tranquillité dans la ville. Grace a la presence de Guillaume, les sectaires ne troublèrent point la grande procession de la « kermesse. » Pendant le parcours, il se trouvait a une fenêtre de rhótel de ville avec Anne de Saxe et le comte Louis. Le lendemain, lorsqu\'il partit pour Bruxelles, Anvers se trouvait encore dans un calme apparent.

Mais, dès le 20, la populace se soulevait et, après avoir saccagé la cathédrale, elle envahissait les autras églises ainsi que les monastères. Le 22, tandis qua les iconoclastes continuaient leur oeuvre de destruction, un ministre calviniste (i) prêcha le matin et l\'après-midi a Notre-Dame même devant un immense concours

(1) Herman Modet.

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chapitre iv.

d\'auditeurs. Au lieu de reprimer energiquement ces 156« désordres, le magistrat eut de nouveau recours au prince d\'Orange : des deputes furentenvoyés a Bruxelles pour solliciter, peur réclamer son retour. Ils trouvèrent la cour dans de terribles angoisses. On venait d\'y ap-prendre le so ulè vera ent et les excès de la populace dans la Flandre.

En proie a la plus vive et a la plus legitime exasperation, la régente avertit, dans la nuit du 21 au 22 aoüt, les seigneurs du conseil d\'État que, ne voulant point tomber entre les mains des sectaires, elle allait se retirer a Mous. Guillaume se récria contre une determination qui, selon lui, pouvait entrainer la ruine du pays : si Ia duchesse partait, lui et ses collègues convoqueraient immédiatement les états généraux, les-quels prendraientles mesures codvenables. Marguerite flnit par céder aux observations du prince d\'Orange, appuyé par les comtes d\'Egmont, de Hornes et de Hoogstraeten. Pour ramener la tranquillité, il valait mieux, d\'après leur avis,transiger avec les mandataires des confédérés que de prendre les armes contre les dissidents, ceux-ci formant presque la moitié du peuple des Pays-Bas. D\'accord avec le comte d\'Egmont, Guillaume conseillait, en outre, d\'adopter la paix de religion telle qu\'elle était en vigueur dans l\'Empire. Enfin Marguerite déclara qu\'elle donnerait aux confédérés le pardon et la süreté qu\'ils demandaient et qu\'elle per-mettrait aux dissidents d\'aller a leurs prêches dans de certaines limites; mais la force, disait-elle, lui arra-chait ces concessions. Les lettres d\'assurance furent

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1566 signees et remises le 25 aoüt aux deputes des confé-dérés; en même temps la régente adressait aux gouverneurs des provinces une ordonnance par laquelle l\'inquisition et les anciens placards étaient suspendus.

En informant Philippe II de ces graves événements, elle se plaignit avec amertume de la contrainte qui avait eté exercée sur elle, ajoutant que, n\'ayant pas le pou-voir de l\'obliger, il restait le maitre de révoquer, quand le temps serait venu, ce qu\'elle avait accordé. Froissée dans son orgueil, elle accusait Orange et ses amis de s\'être declares, en paroles et en faits, contre Dieu et le roi, et, sur la foi de dénonciations calom-nieuses, elle soutenait que le premier voulait se rendre maitre de l\'État et partager les villes avec les autres seigneurs.

Or, Guillaume ne se préoccupait alors que de rame-ner le calme, II ne se séparait point des confederés, auxquels il avait servi de garant; mais il s elevait avec indignation contre les briseurs d\'images (i), Ne pou-vant quitter la cour, il avait envoyé a Anvers, le 24 aoüt, Jean de Marnix et Nicolas de Hames, deux des promoteurs de Ia confédération, pour declarer au magistrat, en son nom, « qu\'il ne fallait en aucune ma-nière laisser les altérés prêcher dansles églises.comme ils avaient commence de le faire, mais seulement le

(1) II disait plus tard dans son Apologie : « Je\'crois qu\'il n\'y a aucun de voua qui ne sache assez que telles voies et manières de faire ne me plaisent aulcunement. « Voir aussi, dans les Archives de la maison d\'Orange-Nassau (t. II, p. 261), la lettre qu\'il adressa le 30 aoüt 1566 si Henri, due de Brunswick, è. Philippe et Guillaume, landgraves de Hesse, au due de Clèves et au comte Gunther de Selrwartzbourg.

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CHAPITRE IV.

leur permettre dans la nouvelle ville. » Revenu a Anvers le 26 aoüt, il écrivit a la gouvernante qu\'il n\'épargnerait aucun effort pour donner satisfaction aux catholiques maintenant opprimés. II tint parole : dès le surlendemain, trois briseurs d\'images étaient conduits sur le marché, pendus et étranglés en présence du prince. Eu même temps le magistrat faisait publier une ordonnance interdisant, sous peine de mort, de troubler l\'exercice du culte catbolique, d\'injurier les ecclésiastiques, de provoquer des mouvements sedi-tieux. Le ler septembre, leglise Notre-Dame était rouverte. Mais il avait fallu transiger avec la fraction la plus inlluente des dissidents, avec les adherents de Calvin. Aux termes d\'un accord conclu le 2 septembre, les réformés obtinrent trois endroits « dans la ville » pour y faire leurs prêches, les dimancbes et fêtes, a condition qu\'ils respecteraient les églises et les monas-tères. Guillaume, qui, au fond du coeur, était lutbérien, ne pouvait refuser aux martinistes ou adherents de la confession d\'Augsbourg les concessions qu\'il venait de faire aux sectateurs de Calvin. Trois endroits leur furent également assignés dans l\'intérieur do la ville aux conditions que les calvinistes avaient acceptées (i).

Le prince comprenait toute la gravité de ces der-nières resolutions. « Je ne conseillai jamais les prêcbes publics, a-t-ildit dans sou Apologie; toutefois les cboses étant venues en tels termes, je confesse avoir été d\'avis

(1) Pour ce qui coneernait les anabaptistes ou libertins, le prince était d\'avis de ne point les tolérer a Anvers.

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que la duchesse de Parme les accordat. » Ayant invité a sa table Thomas Gresham, le facteur de la reine Elisabeth a An vers, il ne lui dissimula point ses inquié-tudes et ses apprehensions au sujet des sentiments du roi d\'Espagne. « II savait bien, lui disait-il, que sa conduite ne serait pas approuvée par Philippe II. » Elle n\'obtint non plus l\'assentiment de Marguerite de Parme. Tout en rendant justice aux efforts du prince pour ra-raener Tordre a Anvers, la régente lui déclara formel-lement, le 6 septembre, quelle ne pouvait sanctionner deux des articles de la convention qu\'il avait conclue avec les dissidents, a savoir : la permission de tenir des prêches dans la ville et d\'exercer librement la nouvelle religion. Elle prétendait que ces concessions outre-passaient celles qui avaient eté faites aux confederes, et elle avait résolu, de I\'avis du conseil, d\'exposer l\'affaire au roi pour qu\'il décidat. Gruillaume maintint, de son cóté, qu\'il n\'avait ni outre-passé ses pouvoirs ci excédé les concessions octroyées aux confédérés, et ü persista dans l\'opinion que les prêches offraient moins de danger a l\'intérieur de la ville qua l\'extérieur. II se réjouissait, du reste, de ce que l\'attention du roi allait être appelée sur sa conduite : si l\'on pouvait mal l\'in-terpréter actuellement, on devrait finir, disait-il, par reconnaitre qu\'il avait réussi a sauver l\'importante cité de laquelle dépendait en grande partie le bien de tout le pays. Des personnages de la cour et la régente elle-méme prétendaient que les ordonnances faites par lui a Anvers étaient directement contraires au service de Dieu et du roi : il en avait été informé, et il se plaignit

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CHAPITRE IV.

de ces propos. Marguerite les désavoua, mais ses rela- iste tions avec le prince marquèrent dès lors une grande méflance de part et d\'autre (i). On n\'était même pas loin d\'une rupture definitive.

Le Taciturne ne pouvait être dupe de la duplicité de Philippe II. II n\'ignorait point les dénonciations diri-gées contre lui, car il setait, comme on le sait deja, procure, a prix dargent, des intelligences süresjusque dans le cabinet du roi, et il avouait qu\'il en coü-tait annuellement une grosse somme pour être tenu si bien au courant (2). Inquiet et perplexe, persuade que Ie moment était venu de prendre un parti décisif, le Taciturne voulut se concerter avec le comte d\'Egmont et avec le comte de Hornes. Un gentilhomme fut envoys par lui au comte d\'Egmont, afin de convier celui-ci a une entrevue; il était chargé de lui ouvrir les yeux sur les funestes desseins du conseil d\'Espagne qui,

sous prétexte de défendre le catholicisme, se proposait de plonger Ie pays dans une servitude sans example jusqu\'alors. Pour ne pas être témoin et victime des maux qu\'il prévoyait, le prince annoncait l\'intention de se retirer. « Néanmoins, ajoutait-il, si M. d\'Egmont et M. l\'amiral (comte de Hornes) ne trouvent pas bon qu\'on soit mis en telle servitude, le prince s\'offre de s\'employer, lui et les siens, en tout ce qui sera par leur avis résolu pour l\'éviter. »

(1) Voir les lettres éohangêes par Marguerite et le prince dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 226 et suiv.

(2) La duehesse de Parme au roi, 15 oetobre 1566 {Correspondance de Philippe II, t. Ier, p. 474).

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GUILLAUME LE TAOITÜRNE.

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L\'entrevue eut lieu a Termonde le 3 octobre, Louis de Nassau, le comte de Hoogstraeten et plusieurs gen-tilshommes engages dans la confederation se trouvaient également présents. Les nobles amis se communiquèrent d\'abord les griefs qu\'ils avaient contre la régente, et Louis de Nassau se plaignit avec amertume que Marguerite eüt voulu contraindre son frère a l\'expulser du pays. On produisit une dépêche attribuée a don Francès de Alava, ambassadeur de Philippe II a Paris, et qui révélait clairement le dessein formel de chatier le prince d\'Orange et ses deux allies, le comte d\'Egmont et le comte de Hornes. D\'accord avec son frère, Louis de Nassau dit nettement que si le roi envoyait une armée aux Pays-Bas pour y établir latyrannie, les seigneurs auraient le droit de lui résister les armes a la main et d\'opposer aux Espagnols les gens de guerre qu\'ils appel-leraient d\'Allemagne. On ne pourrait plus jamais, ajouta-t-on, se fier au roi; il fallait done changer de domination et négocier avec dextérité pour que le pays passat sous la souveraineté de l\'Empereur. Le but du Taciturne, en faisant mettre en avant ces éventualités extrémes, était de sonder le comte d\'Egmont et de s\'as-surer si, le cas échéant, il pourrait compter sur sou appui. Cette espérance fut décue : le comte refusa pé-remptoirement son concours. Grande et amère deception pour le Taciturne! Plongeant dans l\'avenir, il entrevoyait des ruines et du sang si Ton courbait a I\'avance la téte, tandis que, en se montrant sagement audacieux, on pouvait assurer la liberté des Pays-Bas. II l\'a dit dans sou Apologie : « Si mes frères et compa-

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CHAPITRE IV. 91

gnons de l\'Ordre et du conseil d\'État eussent mieux 1566 aimé joindre leurs conseils aux miens que de faire si bon marché de leurs vies, nous eussions tous employé corps et biens pour empêcher le due d\'Albe et les Espa-gnols de rentier dans le pays. »

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V

isee a ister.

Guillaume en Hollande. — Sa conduite a l\'égard des dissidents. — Avis duprince d\'Orange. — Placard de la régente ordonnant la cessation des prêches. — Perplexité du Taciturne. — Sas rapports avec les princes luthériens de FAllemagne. — Nouvelle réunion a Breda. — Egmont refuse 3ncore son concours. — Guillaume revient amp; Anvers.

— II ne consent pas a prêter le serment de servir le roi enters et contre tons. — Prise d\'armes des confédérés. — Conduite du Taciturne lors du combat d\'Austruweel. —II empêche le saccagement d\'Anvers.

— II est de nouveau désapprouvé par la régente. — II refuse itérati-vement de préter le serment imposé aux gouverneurs et se déclare suspendu de ses charges. — Dernière entrevue avec le comte d\'Egmont a Willebroeck. — Guillaume se retire a Breda, puis s\'achemine vers Dillenbourg.

Le prince d\'Orange, sous l\'empire das plus sombres 1566 preoccupations, retourna a Anvers et, le 12 octobre, après avoir remis, avec l\'autorisation de la régeute, le gouvernement de la ville au comte de Hoogstraeten, 11 se dirigea vers la Hollande pour y continuer son róle de médiateur.

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GUILLAUME LE TACITÜRNE.

1566 De Gorcum, oü il avait obtenu des réformés la promesse qu\'ils se contenteraient de prêcher hors de la commune, il se rendit a Vianen pour s\'aboucher avec Brederode. D\'après ce qu\'il écrivit a Marguerite, la conduite de ce seigneur, le chef de la confederation, lui paraissait celle d\'un bon serviteur du roi. II chercha de même a disculper le comte de Culembourg, rejetant sur ceux qui l\'entouraient la responsabilité des sacrileges commis dans ses domaines.

Le Taciturne, il ne faut pas le cacher, ne se confor-mait que malgré lui aux instructions de la régente ; ce qu\'il aurait voulu, cetait de fonder la paix publique sur la tolerance religieuse, et il le disait hautement. D\'Utrecht, il adressa aux états des provinces une sorte de manifeste sous le titre de : Avis de monseigneur le prince. On pouvait y voir un intéressant tableau de la situation des Pays-Bas. « Peu de gens, disait Guil-laume, prennent la chose publique réellement a coeur et s\'efforcent d\'y remédier. La plupart se montreot froids et insensibles : ceux-ci préfèrent leur avantage particulier au bien général; ceux-la, d\'une timidité pous-sée a l\'excès, n\'osent dire ouvertement leur opinion par la crainte de perdre les bonnes graces du maitre. Bien que moi-même j\'aie différé jusqu\'a présent d\'exposer mon avis, afin de netre point taxé de présomption, en voulant montrer plus de sagesse que mon age et mon expérience ne le comportent, j\'aime mieux, aujourd\'hui que le danger est plus imminent, encourir ce reproche que de garder plus longtemps le silence. C\'est le devoir de tous, vieux ou jeunes, en une nécessité si grande.

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CHAPITRE V.

d\'aider et d\'assister la patrie de tout leur pouvoir. » 1336 Selon lui, il convenait avant tout, dans Imterêt même de la religion catholique, que le roi conflrmat les concessions faites par la régente aux confédérés : elles avaient eu pour effet de faire tomber les armes des mains du peuple, et elles auraient mis un terme aux troubles si l\'on n\'avait pas redoute la resolution finale du mo-narque. De la, l\'agitation et l\'inquiétude qui régnaient dans les villes et les campagnes. II n\'était pas possible, cependant, de faire des Pays-Bas un monde a part. La prospérité de ces provinces ne serait assurée désormais qua la condition de rapprocher leurs institutions de celles de l\'Empire, sauf les droits et les prerogatives du souverain. La médiation de l\'Empereur et des états de l\'Empire pourrait même donner naissance a, une ligue perpétuelle, qui garantirait pour jamais la sécu-rité et l\'indépendance des Pays-Bas. Guillaume finis-sait par une protestation énergique contre l\'emploi des armes et contre la violence, qui apporteraient la ruine et la desolation dans eet État, veritable « marché de la cbrétienté. » Son avis était par conséquent d\'autoriser un exercice limité de la religion nouvelle, soit en determinant dans chaque province certains lieux a eet effet,

soit en laissant au choix de chaque ville, seigneur ou gentilhomme ayant privilége de haute justice, la faculté de jouir ou non de l\'exercice lib re des nouvelles doctrines, sauf a respecter les catholiques dans leurs per-sonnes et dans leurs biens. Mieux valait, disait encore le Taciturne, transiger avec un mal désormais irrépa-rable que d\'en faire naitre un plus grand en provoquant

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1566 la ruine du pays et en entrainant dans cette catastrophe la religion ancienne (i).

Tel n etait point le sentiment des personnages qui entouraient la régente. Le 21 novembre, le consoil d\'État avait approuvé un placard ordonnant la cessation des prêches et des exercices de la nouvelle religion. Les dissidents protestèrent énergiquement. Réunis le ler décembre, les consistoires décidèrent qu\'il était licite de résister par « force d\'armes » contre le magistrat, « au cas qü\'il rompe et n\'observe les privileges, » et qu\'il fallait le faire si l\'on avait cbef ou chefs, argent et gans. Quant aux chefs, le meilleur, ajoutaient les consistoires, serait le prince d\'Orange, pourvu qu\'il pro-mette de conserver l\'exercice public de la religion reformee, suivant la confession des églises des Pays-Bas.

Tandis que le comte d\'Egmont voyait, dans la cessation provisoire des prêches, le moyen d\'apaiser Philippe II et d\'empêcher lenvoi d\'une armée espagnole, le Taciturne, de son cóté, voulait faire respecter le traité naguère conclu avec les chefs de la confédéra-tion. La régente lui avait mandé, le 5 décembre, que, s\'il pouvait obtenir la cessation des prêches, il rendrait non-seulement un service signalé a Dieu, a la religion catholique et a la patrie, mais qu\'il ferait aussi une « chose merveilleusement agréable au roi (2). » Or, l\'accomplissement de ce voeu, en admettant que Guil-

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. II, p. 429-445.

(2) Correspondance de Guülaume le Taciturne, t. II, p. 29-4.

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CHAPITRE V.

laume voulüt le seconder, au rait indubitablement sou- 1^66 levé la population d\'Amsterdam et des autres villes de la Hollande.

Le landgrave Guillaume de Hesse désirait que le prince d\'Orange se déclarat franchement pour la confession d\'Augsbourg, afin de s\'assurer les sympathies des princes luthériens. L\'hésitation du Taciturne se comprend : les adherents de Calvin exergaient une influence considerable dans lesPays-Bas, et bien qu\'il ne les affectionnat point, il tenait a les ménager. La reaction devenant triomphante et les princes alleraands persistant a subordonner leur intervention a une adhesion tranche et formelle aux doctrines de Luther, le Taciturne sortit un peu de sa réserve habituelle. II manda au landgrave de Hesse et a 1 electeur de Saxe qu\'il avait le projet de déclarer secrètement au roi son assenti-ment a la confession d\'Augsbourg, dans laquelle il était né et qu\'il n\'avait jamais effacée de son cceur (1). Ce projet, Guillaume ne le réalisa point; il se garda de se prononcer nettement, tout en poursuivant néanmoins ses démarches prés des princes luthériens afin de s\'assurer leur appui. Jean de Nassau ettrois autres gentils-hommes aliemands furent envoyés vers l\'électeur pala-tin, le due de Wurtemberg, le margrave de Bade et le due de Deux-Ponts. Dans leur instruction, datée du ler décembre, le Taciturne disait en substance que le roi ne souffrirait pas plus la confession d\'Augsbourg que celle des réformés, et qu\'il s\'apprétait a envoyer

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. II, p. -196 et suiv.

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une armee formidable dans les Pays-Ras pour extirper l\'une et l\'autre : dans ces conjonctures, périlleuses pour le pays et pour lui, Tintercession des princes allemands serait assurément une oeuvre agréable a Dieu (i).

Guillaume, ayant quitté Amsterdam le 22 ou 23 janvier 1567, se rendit a Harlem, oü il renvoya a la régente les dissidents qui sollicitaient de lui le libre exercice de leur culte; il passa ensuite a Leyde, oü il sanc-tionna quelques mesures relatives a la manière dont les prêches auraient lieu, et s\'arréta enfin a la Haye. Les états de Hollande venaient de lui voter un présent de 50,000 florins en reconnaissance des soins qu\'il s\'était imposes pour retablir la tranquillité dans la province. Bien que cette somme ne lui fut pas venue mal a propos pour I\'aider a acquitter les dettes qu\'il avait contractées au service du roi et a celui de l\'Empereur, son père (2), il la refusa pour deux motifs ; d\'abord, il avait a coeur de prouver que ses services n\'avaient pour mobile ni I\'avarice ni son intérêt particulier; en second lieu, il avait été prévenu que le roi allait exiger des gouverneurs des provinces un nouveau serment, et, sa

(1) Le landgrave de Hesse avait exprimé a Louis de Nassau le voeu formel de voir les réformés des Pays-Bas embrasser la confession d\'Augsbourg. U\'accord avee son frére, Louis de Nassau essaya de satisfaire i eet égard les princes luthériens. Le 24 décembre, les députés des communautés calvinistes étant réunis a Amsterdam, il leur proposa d\'accepter la confession d\'Augsbourg; la même proposition fut faite aux réformés d\'Anvers, de Tournai et de Valenciennes : elle rencontra partout un accueil trés-froid, et la fusion, recherchée par les politiques, ne put s\'accomplir.

(2) Le prince d\'Orange a Philippe II, 10 avril 1567 (Correspondance dc, Guillaume le Tacit urne, t. II, p. 300).

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CHAPITRE V.

conscience lui defendant de le préter, il avait pris [\'irrevocable resolution de renoncer a ses charges.

Arrivé a son chateau de Breda, Guillaume y fut rejoint par Hoogstraeten, Hornes, Van den Berg, Brederode et plusieurs autres confédérés. Cette reunion avait lieu au grand déplaisir de Marguerite de Parme, qui avait écrit trop tard au prince pour l\'einpécher. On y décida que Brederode présenterait a la régente une troisième requête ayant pour but de protester contre les entraves apportées a la liberté des prêches et a l\'exercice de la religion nouvelle ; puis Ton s\'efforcerait encore d\'obtenir Ie concours du comte d\'Egmont. Orange, Hoogstraeten, Nuenar (celui-ci, au nora du comte de Hornes, son beau-frère (i)) et Brederode écri-virent etfectivement au vainqueur de Gravelines pour Texhorter a signer avec eux une nouvelle ligue et alliance. lis s\'engageraient a faire cesser les prêches : le roi n\'aurait plus ainsi de prétexte pour employer la force; mais s\'il persistait dans le dessein d\'y recourir, d\'ériger des citadelles, de mettre des garnisons espa-gnoles dans les libres communes, de subjuguer enfin les Pays-Bas, les seigneurs ligués étaient decides a prendre les amies pour la défense de la patrie. Egmont n\'ayant pas répondu a eet appel, Hoogstraeten impa-tienté lui dépêcha un gentilhomme qui devait le persuader d\'avoir avec le prince d\'Orange et ses amis une entrevue oü Ton aviserait aux moyens de conserver les

(1) Herman de Nuenar était aussi allié au prince d\'Orange; il avait épousé la soeur consanguine tie celui-ci, Madeleine do Nassau, qui mourut le 18 aoüt 1567.

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GUILIjAÜME LK TAC1TUKNH.

libertés du pays, sans compromettre leurs personnes et leurs biens. Egmont refusa encore; il écrivit aux autres seigneurs pour les rendre attenlifs a ce qu\'ils faisaient, les exhortant en outre a se conduire comtne des vassaux fidèles; a défaut de quoi, il les tieiidrait pour ennemis. Orange et ses amis réclamèrent alors les lettres originales qu\'il avait d\'eux, et celles-ci leur furent renvoyées (i).

Le 4 février, le Taciturne rentrait a Auvers, qui . était devenu l\'asile des religionnaires déja proscrits dans la plupart des autres villes. Intimidé par les communications menacantes de la régente, le magistral, dès le 5, demanda au prince son concours pour amener la cessation des préches. Plus flexible que naguère, Guillaume promit d\'aider le rnagistrat, el Hoogstraeten pril le même engagement. Des pourparlers eurent lieu entre les chefs des calvinistes et des lulliériens, d\'une part; le prince d\'Orange, le comte de Hoogstraeten el le magistral d\'Anvers, de l\'autre. Des propositions furent ensuite soumises a la régente : elles tendaient a subordonner la cessation des préches a la promesse d\'une amnistie absolue. Le Taciturne aurail du prévoir rinsuccès de ceüe tentative. Anvers renfermait plus de 40,000 protestants qui, selon les expressions d\'un agent de la reine Élisabeth, mourraient plutót que de laisser étouffer la parole de Dieu. Or, la régente exigeait le déparl immédiat des predicants, la cessation

(1) Voir Correspondance de Philijpe II, t. lei\' passim.

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CHAPITRE V,

absolue des assemblees, la dissolution des consistoires, 1567 en un mot le rétablissement complet et exclusif du culte catholique; a ces conditions seules, elle promet-tait aux habitants qu\'ils ne seraient recherchés, mo-lestés ni poursuivis pour le fait de la religion, tant que le roi, de l\'avis des seigneurs, conseils et états du pays, n\'en aurait ordonné autrement. A toutes les observations du prince, les délégués des deux consistoires répondaient qu\'ils ne demandaient que l\'observation du contrat du 2 septembre, auquel la ville avait dü sa tranquillité. Le 2 mars, le bruit setant répandu qu\'une proclamation allait intprdire l\'exercice public du culte protestant, plus de deux mille personnes se rassem-blèrent devant la demeure du prince d\'Orange, et cette foule irritée ne consentit a se retirer qu\'après avoir recu du princelui-même l\'assurance que la proclamation n\'existait point.

Marguerite, cependant, continuait de se défier du Taciturne, dont elle dénongait au roi la connivence avec les chefs des confédérés et des sectaires. Le due d\'Ar-schot.les comtes d\'Egmont et de Mansfeldt et le baron de Berlaytnont avaient écrit au prince pour l\'avertif, comme « confrères de l\'ordre, » des bruits qui couraient sur son compte et le prier de s\'aboucher avec eux a Malines. Le 21 février. Herman de Nuenar vint a Bruxelles et se rendit chez les trois seigneurs afin de connaitre le but de l\'entretien demandé. Les explications qu\'il rapporta a Anvers ne satisfirent point le prince, qui déclina l\'entrevue. On voulaii obtenir de lui le serment, déja prêté par les autres gouverneurs,

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1567 de servir le roi « envers et contre tous, » et eet engagement redoutable, il n\'était nullement disposé a le prendre. II refusa de meme de se rendre a Bruxelles, oü la régente l\'appelait pour un jour ou deux, avec promesse « qu\'il pourrait ensuite librement retourner a Anvers, en ses gouvernements, ou ailleurs (i). »

Sur ces entrefaites, Brederode avait conclu a Anvers, avec les députés de toutes les communautés protestantes du pays, un pacte par lequel il promettait de les main-tenir dans l\'exerciee libre de leur religion ; de leur cóté, lis s\'obligeaient a lui fournir une somme qui serait re-partie sur leurs églises. Brederode obtint ainsi l\'argent nécessaire pour Fenrólement de gens de guerre, a pied et a cheval. Ces préparatife furent activement pour-suivis par ses lieutenants, après son départ pour Amsterdam, oü il avait été appelé afin d\'empêcher les troupes royales d\'y pénétrer. Sur l\'ordre de la régente. Orange fit défendre les enrólements ; mais on ne tint pas compte de cette injonction.Les sectaires, selon ce que Marguerite mandait au roi, se montraient même plus audacieux et téméraires qu\'auparavant, persuadés qu\'ils allaient être soutenus par les princes d\'Allemagne; Orange, Hoogstraeten et Hornes étaient, disaient-ils, de leur parti, et Brederode n\'aurait pas accompli toutes ces choses s\'il n\'avait été appuyé de plus grands que lui.

Avec les compagnies formées a Anvers, Jean de Marnix, seigneur de Thoulouse, essaya de se rendre maitre de Tile de Walcheren. Après avoir échoué dans

(1) La dnchesse de Parme au roi, 29 février 1567 (Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 405).

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CHAPITRE V.

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cetfe entreprise, il viut camper a Au struweel, attirant a is^ lui les bandes calvinistes de la basse Flandre. II n etait qua une demi-lieue d\'Anvers et pouvait, avec l\'aide de ses partisans, se rendre mattre de la ville. La régente le prévint en envoyant coutre lui l\'élite des troupes royales. Celles-ci attaquèrent, le 13 mars, les bandes ennemies, les mirent en pleine déroute et tuèrent leur chef. Les calvinistes d\'Anvers voulaient marcher au secours de leurs frères; mais, d\'accord avec le prince d\'Orange, le magistrat fit rompre le pont qui condui-sait a AustruAveel; la porte de sortie rasta fermée et des vedettes furent placées sur les remparts. Les calvinistes, désappointés, se rendent en armes a la place de Meir, declarant que le devoir les appelle au secours de Jean de Marnix. Le prince d\'Orange et le comte de Hoogstraeten, .accourus au milieu d\'eux, voient leur autorité méconnue. La multitude furieuse se dirige vers la porte de la ville; ils suivent ces hommes exasperes, espérant encore les détourner de leur projet; mais en vain le prince leur représente qu\'ils vont affronter inuti-lement la cavalerie catholique, ils ne veulent rien entendre ; les armes levées, ils profèrent contre les gouverneurs de terribles imprecations; ils les appellant mé chants traïtres, solclats du pape et mini stres de l\'ante-el irist. Un tondeur de draps va même jusqu\'a appli-quer son arquebuse chargée sur la poitrine duTaciturne, en lui disant: « Traitre sanshonneur et sans foi, c\'est toi qui es l\'auteur de ce jeu, et la cause que nos frères sont massacres a Austruweel! » Lafoule des calvinistes fut néanmoins contenue jusqu\'a ce que les royalistes

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ÜUILl.AUMli LE TAC1TURNK

1^67 vaiuqueurs eussent repris par Merxem la route de Lierre.

Un accord, ayant pour bases les contrats du mois de septembre, allait intervenir lorsque les réformés les plus exaltés reprireut les armes sur le bruit que les luthériens setaient joints contre eux aux catholiques. Le danger était grave, imminent : il s\'agissait de préserver Anvers de la domination d\'une populace qui me-nagait les prêtres d\'extermination et les bourgeois de pillage. Le Taciturne, se plagant résolüment a la tête des catholiques et des luthériens, réussit a diviser ses adversaires et a se concilier la fraction modérée des calviuistes. Le 15 mars, 11 fit enfin accepter par les uns et les autres l\'accord proposé la veille; accompagné du comte de Hoogstraeten, il alla lui-même proclamer les clauses de cette convention, d\'abord parmi les luthériens, ensuite devant les catholiques, enfin au milieu des calviuistes rangés sur la place de Meir. Après cha-cune de ces proclamations, il poussa le cri de : Vive le Roy (i)!

Marguerite commenga par blamer la convention du 15 mars, comme exorbitante; puis, après que Valenciennes, cette autre citadelle des religionnaires, fut re-tombée au pouvoir des troupes royales, elle refusa for-mellement de ratifier les nouvelles concessions du prince d\'Orange. Valenciennes succombe le 23 mars, et, le

(1) «Je puis assurer, écrivit l\'agent anglais, que le prince d\'Orange s\'est noblement conduit pour préserver cette ville du carnage et de la dévastation; ce qui fut arrivé, squot;il n\'avait été la, avec la perte peut-étre de vingt mille hommes, car jamais je ne vis des gens si déterrainés et impatients de comhattre... ••

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CHAPITRE V.

7 avril, la regente exige qu\'Anvers se soumette aux ordres du roi et regoive, sans délai, la garnison quelle se propose de lui envoyer. Trois jours après, elle veut, en outre, I\'expulsion immédiate des ministres et des predicants. La resistance ne pouvait se prolonger davantage : la reaction était victorieuse, les chefs de la haute noblesse avaient rompu leur union, la confederation de 1566 n\'existait plus. Parmi les proscrits, qui étaient menaces de la mort ou de l\'exil, il y en eut encore qui attribuèrent leur triste desüiiée au « double esprit » du prince d\'Orange, prétendaut qu\'il les avait abusés par des espérances fallacieusos.

Le Taciturne se trouvait comme acculé dans une impasse. Pour préserver les Pays-Bas de la tyrannie espagnole, il aurait fallu naguère dominer la regente ; main tenant, il fallait empêcher le due d\'Albe de fran-chir la frontière avec sou armée. Or, dans les Pays-Bas, le Taciturne se trouvait isolé, et, de l\'AUemagne protestante, il n\'avait rien a espérer. Tandis que le landgrave Philippe de Hesse lui recommandait de ne point se fier aux mielleuses paroles des Espagnols et de se mettre en süreté, le due de Saxe lui conseillait sérieu-sement ou ironiquement, on ne sait, de rester dans les Pays-Bas et d\'embrasser ouvertement la confession d\'Augsbourg (i)!

Après avoir apaisé la sedition quot;d\'Anvers, Guillaume persista a refuser le serment de servir le roi envers et contre tons. II se considérait, d\'autre part, comme su.\'

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. Ill, p. 32 et 48

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GUILLAÜME LE TACITURNE.

1567 pendu de ses charges, jusqu\'a ce que l\'on connüt les intentions de Philippe II. Par l\'ordre de la régente, et de l\'avis du conseil d\'Etat, le secrétaire Berty se rendit, le 23 mars,auprès de lui a Anvers. II devait l\'engager a revenir sur sa resolution. Guillaume fut inébranlable. II avait,déclara-t-il, refusé le nouveau serment paree qu\'on ne l\'avait pas demandé aux gouverneurs précédents; du reste, il avait déja juré de maintenir les privileges des provinces dont le gouvernement lui était confié et, si on lui donnait un ordre qui y fut contraire, il n\'y pourrait obeir; puis, dans la formule qu\'on lui avait envoyée, on n\'exceptait ni l\'Empereur, contre qui il lui était impossible de prendre les armes, étant son feudataire, ni d\'autres, parents ou amis, si bien qu\'en vertu du serment nouveau, on pourrait l\'obliger a livrer sa propre femme, puisqu\'elle était « intimement » luthérienne! Berty proposa au prince d\'avoir une entrevue avec les comtes d\'Egmont et de Mansfeldt, et avec le due d\'Ar-schot. Elle eut lieu, le 2 avril, a Willebroeck, entre Anvers et Bruxelles. Le secrétaire Berty, qui accom-pagnait les deux comtes (i), fit de nouvelles instances pour déterminer Ie prince a prêter le serment. Mais Guillaume répéta que, « jusqu\'a autre décision du roi, il se regardait comme déchargé ou du moins suspendu de tous ses emplois; » en conséquence, il allait se reti-rer a Breda, puis en Allemagne. En vain Egmont et Mansfeldt vinrent-ils en aide a Berty pour ramener le Taciturne a d\'autres sentiments. Aux raisons qu\'il avait

(1) Le due d\'Arschot n\'avait pu se joindre a ses collégues du conseil d\'Etat.

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déja exposées, s\'ajoutait la métiance dont il se savait 1567 l\'objet. Toutefois « il demeurait toujours, assura-t-il, très-humble serviteur du roi avec le serment de vas-selage, « Dans un entretien particulier, il fit entrevoir au comte d\'Egmont la destinée qui l\'attendait s\'il ne s\'opposait point a l\'entrée des Espagnols. « Prenez les armes, lui dit Guillaume, et je me joins a vous. » Egmont, ému, résista aux adjurations de son ancien ami et cherclia, de son cóté, a lebranler. « Ne quittez point le pays, lui dit-il; sinon vous aurez a regretter la ruine de votre maison. » — «La perte de mes biens, repartit Guillaume, ce nest pas de cela que je dois m\'inquiéter. » Les larmes aux yeux, il ajouta : « Votre confiance vous perdra! Vous serez le pont sur lequel les Espagnols passeront pour entrer dans les Pays-Bas,

et ils lerompront et le détruiront une fois qu\'ils y auront passé!... » Ainsi le comte d\'Egmont et d\'autres aimè-rent mieux, selon lenergique expression du Taciturne, « attendre les bourreaux » que de se soustraire a leur pouvoir par une virile resolution.

Deux jours après l\'entrevue de Willebroeck, Guillaume adressa d\'Anvers a la duchesse de Parme une lettre oü, reproduisant les motifs qu\'il avait déja fait connaitre au secrétaire Berty, il demandait itérative-ment detre remplacé dans ses gouvernements. La re-gente lui exprimales regrets que lui causait cette déter-mination, ajoutant quelle avait entendu volontiers l\'assurance qu\'il resterait toujours « serviteur, sujet et vassal du roi. »

Afin de préparer sa retraite, le Taciturne avait obteuu

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los aUILLAUME LE TACITURNE.

1567 des états de Hollaude un prêt de 20,000 florins, pour lequel il engagea les terres qu\'il possédait dans cette province. Marie de Nassau, sa fille, était a la cour de la gouvernante comme demoiselle d\'honneur; il la re-clama et laissa a l\'université de Loavain son flls ainé, Philippe-Guillaume (i).Le 11 avril, eut lieu son depart pour le chateau de Breda; deux jours après, il adressa H au marquis de Berghes une longue lettre oil il expli-quait sa conduite. « II ne m\'est pas possible, disait-il, d\'assister a la ruine de ce pays, encore moins de donner des avis ou conseils ou de prêter assistance en des choses que je sais être notre perte. Tels sont les motifs qui m\'engagent a me retirer pour quelque temps : ce que je puis faire avec d\'autant plus de liberté que Sa Majesté a ordonné d\'une manière absolue que ceux-la seraient démissionnés de leurs états et charges qui ne youdraient pas préter le nouveau serment. Or, je ne v puis aucunement le prêter pour p\'usieurs raisons pres-santes. Je vous en ai exposé une partie avant votre depart pour l\'Espagne, méme en présence des autres seigneurs en plein conseil. Et sans leurs sollicitations, je me serais retiré dès lors, pour éviter toutes calomnies ultérieures et, en outre, les peines et travaux que j\'ai du endurer depuis, au risque de ma vie. Vous pouvez être assuré que je ne my suis pas exposé pour la gratitude que je pouvais en attendre : le passé m\'éclairait a

(1) Marie de Nassau et Philippe-Guillaume étaient, comme on salt, issus du premier mariage du Taciturne avec Anne d\'Egmont-Buren. — Guillaume eut d\'Anne de Saxe le célèbre Maurice, Anne qui épousa un de ses cousins, et Rmilie, qui fut mariée a Emmanuel de Portugal.

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CHAl\'lTRE V.

eet égard; mais j\'ai été animé par le zèle qui m\'a tou-jours mü pour le service de Sa Majesté et le bien et le repos du pays. Je me suis comporté en cela aussi fidè-lement qu\'il m\'a été possible, cornme le temps présent me le commandait, et de manière a pouvoir répondre de mes actes devant Dieu et devant le monde (i). »

L\'approche des troupes qui avaient réduit Valenciennes et Maestricht lui ayant fait concevoir des craintes pour sa süreté, le Taciturne résolut définitive-ment de sortir du pays. Le 22 avril, il quitta le chateau de Breda et se dirigea vers Grave avec toute sa maison ; de Grave il se rendit a Clèves, puis s\'acliemina vers Dillenbourg, oü il setablit, au grand déplaisir de sa femme, Anne de Saxe, qui l\'avait suivi maigré elle(2).

Le départ de Gruillaume de Nassau avait accru l\'in-quiétude et même l\'effroi qui régnaient déja dans les Pays-Bas : des milliers de personnes de tous états, nobles, bourgeois, marchands, artisans, le suivirent dans l\'exil. Celui qui avait vainement cherché a prévenir la tyrannie espagnole avait été, du reste, bien avisé en se mettanten süreté. A peine foulait-il le sol allemand que le danger auquel il venait d\'échapper lui fut révélé par uu secrétaire de Philippe II dont il avait acheté la complicité. Ce secrétaire avait lu, dans des lettres

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 357-359.

(2) « Qnand il fut au pays de Cléves, » raconte Pontus Payen, quot; sa mauvaise femme, au lieu de le consoler, Taccueillit de belles injures, lui reprochant sa laclieté et couardise d\'avoir ainsi légérement abandonné ses biens et ses Estats sans esprouver la fortune des armes, qui ne

pouvoit estre au pis aller plus griefve que celle qu\'il enduroit.....

Mémoires, 1.

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GUILLAUME LE TAC1TURNE.

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1567 écrites par le roi, l\'ordre donne au due d\'Albe d\'arrêter le prince aussitót qu\'il pourrait mettre la main sur celui-ci, et de ne pas faire différer son jugement de plus de vingt-quatre heures.

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VI

1!gt;67 a 1B6».

Occupations de Guillaume dans sa retraite. — II se prépare a combattre la tyrannie du duo d\'Albe. — Le comte de Buren est conduit en Bspagne et son père cité devant le conseil des troubles. — Protestation du prince et sa Justification contre ses calomniateursII est supplié de prendre les armes. — Sacrifices des Nassau. — Bataille de Heyligerlée. — Guillaume est banni amp; perpétuité et ses biens sont confisqués. — Supplice des comtes d\'Egmont et de Hornes. — Indignation du prince d\'Orange. — Manifeste qu\'il adresse a rAllemagne. — Première expédition du prince; elle échoue. — II licencie ses troupes et va joindre l\'amiral de Coligny. — Son entrevue avec Brantöme. — Déguisé en paysan, il atteint Montbelliard et se retire de nouveau dans le comté de Nassau.

Arrivé dans les Pays-Bas avec dix mille vétérans, 1567 lelite des troupes espagnoles, le due d\'Albe fit, le 22 aoüt, son entree dans Bruxelles. Le premier article de ses instructions secrètes lui enjoignait « d\'arrêter et de chatier exemplairement les principaux du pays qui setaient rendus coupables pendant les troubles. » Joi-gnant la ruse la plus rafflnëe a une implacable cruauté, il lacba, en leur faisant bon visage, de rassurer, de

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GUILIjAUME I.!-: ÏACITI.\'KNK

1567 tromper ceux qu\'il avait ordre de mettre a mort, et sa sollicitude hypocrite avait surtout le Taciturne pour objet. Le comte d\'Egmont étant venu le saluer a Tir-lemont, le due lui dit qu\'il voulait écrire au prince d\'Orange : il était tout disposé a lui être utile, ainsi qua son fils, le comte de Buren; a Louvain, il embrassa eet adolescent (i) et secria qu\'il saisirait de bon coeur toutes les occasions de lui rendre service.

Le Taciturne semblait découragé, inactif, dans sa retraite. Au mois de juin, il écrivait au laadgrave Guillaume de Hesse qu\'il aimerait beaucoup, « pour l\'augmentation de sa foi, * employer le temps qu\'il serait hors des Pays-Bas « a la lecture et a la médita-tion de la parole divine. » Le landgrave, sur cette assurance, lui envoya un prédicateur évangélique, ainsi que le Corpus Christiana} doctrince de Philippe Me-lanchthon (2). Maisles actes violents du due d\'Albe vont bientót arracher Guillaume a cette paisible étude : re-fusant l\'asile que le roi de Danemark lui avait offert dans ses États, il se prépare a combattre de nouveau la tyrannie espagnole.

Le représentant de Philippe II avait jeté le masque en faisant arréter traitreusement (9 septembre) les comtes d\'Egmont et de Hornes. « Mieux vaudrait, dit alors le cardinal de Grauvelle, avoir le Taciturne seul que tout le reste ensemble. » A eet égard, Philippe II 110 se faisait plus illusion : il mandait au due d\'Albe (16 octobre) qu\'il eroyait comme lui qu\'aucun genre de

(1) Le comte de Buren avait alors treize ans.

(2) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. 111, p. 100 et suiv.

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CHAPITRK VI.

persuasion ne pourrait determiner le prince d\'Orange ises a revenir aux Pays-Bas. On essaya neanmoins de I\'at-teindre.

Le 24 janvier 1568, un huissier, escorte de six trom-pettes, pubiia, devant le palais des souverains, a Bruxelles, les lettres de prise de corps décernées contre le prince d\'Orange par le conseil des Troubles. Guil-laume était sommé de comparaitre endéans trois quin-zaines devant ce tribunal illegal comme « chef, auteur, promoteur, fauteur et receptateur des rebelles, conspi-rateurs, conjurés, séditieux, machinateurs et perturba-teurs du bien et repos public. » Quelques jours après, le 13 février, le due d\'Albe, se conformant aux ordres du roi, faisait, au mépris des privileges de l\'université, en-lever de Louvain le comte de Buren : ce pauvre enfant fut conduit a Anvers et de la a Middelbourg, oü on l\'em-barqua pour l\'Espagne. A peine était-il en mer qu\'ar-riva une dépêche oü le roi exprimait le désir que le jeune comte fut encore retenu dans les Pays-Bas : Philippe II redoutait le bruit que eet enlèvement ne pouvait manquer de causer en Allemagne. Ce contre-ordre étant arrivé trop tard, le roi décida que l\'héritier du prince d\'Orange achéverait ses études a Alcala, oü il serait traité convenablement et non comme prisonnier. En réa-lité, il fut, selon les expressions d\'un ancien auteur, « enfermé dans un chateau a la campagne. » Le due d\'Albe avait proposé de l\'indemuiser, a Naples ou en Sicile, de la perte de ses biens dans les Pays-Bas, paree qu\'il ne convenait en aucune manière, disait-il, qu\'il subsistat dans ces provinces rien qui rappeldt le prince d\'Orange.

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GUILLAUME I.E TAC1TURNE.

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1568 Mais celui-ci ne devail pas souffrir en silence les actes tyramiiques dont il était lobjet. Le 3 raars, il adresse ime énergique protestation au due d\'Albe et a son procureur général. II leur declare qu\'il différera sa justification jusqu\'a ce que l\'accusation se soit produite d\'une manière légale, régulière et non suspecte. En ces jours étranges, poursuit-il, ne suffit-il point de quel-ques affidés pour que le plus innocent devienne non-seulement suspect, mais encore odieux et abominable? 11 ne faut que le tenir et le réputer pour hérêtique. Ce point gagné, il se trouvera frustré du bénéfice de tous ses services passés, exposé aux imputations les plus iniques, accusable de rébellion et de tous les crimes et délits compris sous le titre de lèse-majesté. Dès lors, il n\'est plus possible que l\'accusé, quoi qu\'il fasse, puisse démontrer son innocence, espérer absolution ou grace ; alors même que les preuves manqueraient, on fera durer la procédure afin de le tenir dans une perpétuelle et misérable détention. Rappeler ces iniquités, eest justifier, disait-il encore, sa non-comparution devant le due d\'Albe. II invoquait, du reste, les priviléges de la Toison d\'or portant que les membres de l\'Ordre ne pou-vaient être ajournés que devant le chef et leurs confrères, de l\'avis de ces derniers. II rappelait comment les comtes d\'Egmont et de Hornes et son propre fils, ie comte de Buren, avaient été emmenés hors du pays de Brabant par une violation formelle des priviléges de cette province, et tirait de eet acte violent la consé-quence que le due d\'Albe élait décidé a ne respecter ni contrats, ni lois, ni coutumes et qu\'il serait impossible

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CHAPITRE VI.

d\'obtenir justice de lui. Ancien habitant du duché de 15G8 Brabant, il se croyait en consequence fondé a suspendre l\'obéissance qu\'il devait au roi jusqu\'a ce que, mieux informé, ce prince eüt réparé les atteintes portées aux privileges de cette province. II tenait done l\'ajourne-ment pour nul et de nulle valeur, récusait le due d\'Albe, et protestait de nouveau contre tout ce que celui-ci pourrait décréter ou faire décréter a son préjudice. 11 offrait, au surplus, de se présenter devant l\'Empereur, les électeurs, princes et états de l\'Empire ou autres juges compétents et non suspects.

Un mois a peine s\'était écoulé que paraissait la Justification du prince cïOrange contre ses calomniateurs (avril 1568). Ménageant encore lefils de Charles-Quint, le Taciturne y attribue au cardinal de Granvelle la res-ponsabilité tout entière des désordres survenus dans les Pays-Bas. Quels ont été, demandait-il, les chefs et les auteurs des troubles? Pour les reconnaitre et les de-raasquer, il faut seulement considérer quels étaient ceux qui pouvaient (pour quelque profit particulier) dé-sirer des « nouveautés », et qui ont été les premiers a les concevoir et a les mettre a exécution. II rappelle alors 1\'union qui régnait autrefois entre le souverain et le peuple, et que n\'avaient pu altérer les dix années de guerre contre la France. Ceux qui avaient trouble, puis dissous cette union, voila, disait-il, les vrais coupables qu\'il faudrait punir et chatier pour l\'exemple. Que l\'on prouve qu\'il est lui-méme l\'auteur de ce changement, et il acceptera volontiers la punition qu\'il aura méritée. On lui a reproché son ambition et le désir qu\'il aurait

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116 GUILLAUME LE TACIT URNE.

1568 eu d\'accroitre ses biens; mais si lui et les autres seigneurs s elaient retirés en leurs maisons pour s\'occuper de leurs affaires particulières, ils avaient la un meil-leur moyen d\'amasser Iresors et richesses qu\'en dépen-sant largement leurs fortunes a la cour. L\'usurpation qu\'on voudrait lui imputer, comment s\'est-elle manifes-tée? II n\'a cessé de conseiller la modération des cards afin de conserver la boune harmonie ent re le souverain et ses peuples, et ce moyen lui parait tou-jours valoir mieux que la persistance dans un système de rigueur... Qui done a altéré l\'union entre le souverain et ses peuples1? Qui a été le promoteur des troubles\'? C\'est le cardinal de Granvelle. II a irrité les peuples en voulant maintenir les placards et I inquisition; il a in-disposé les vassaux en prétendant concentrer toute I\'au-torité dans ses mains et ne se servir du conseil d\'Etat que pour colorer et déguiser son usurpation... Le cardinal, a la vérité, fut rappelé des Pays-Bas; mais ses creatures, reslées fidèles a son système, setaient altachées a le continuer. Ce fut aussi sa pernicieuse influence qui avait fait échouer la mission du comte d\'Egmont en Espagne et maintenir l\'inquisition avec les placards, malgré les avis et les representations des seigneurs les plus atfectionnés au souverain. De la, Ia confederation de la noblesse. Le Compromis, décla-rait-il, avait été fait « sans son aveu et a sou insu mais il ne l\'estimait pas pour rébellion, conspiration ou conjuration. II niait, de la manière la plus formelle, d\'avoir, a Hoogstraeten ou a Termonde, proposé d\'at-tenter contre lafidélité due au roi. li donnait des expli-

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CHAPITRE VI.

cations péremptoires sur les autres faits incrimiues et isös particulièrement sur la mission qu\'il avait remplie a Anvers. II croyait enfin pouvoir proclanaer hautement sa loyauté et, son désintéressement (a).

Le due d\'Albe se Mta d\'ordonner aux magistrats des villes d\'empócher la circulation de eet écrit séditieux et de chatier ceux qui en seraient dépositaires.

Le sol des Pays-Bas se couvrait alors de buchers et d\'échafauds. Le 13 avril, le due évaluait a plus de huit cents têtes le nombre des executions qui allaient avoir lieu, et il en informait son royal mailre (2). Déja un grand nombre de Beiges avaient supplié le prince d\'Orange de prendre les arraes. Les protestants tl\'An-vers lui promirent, s\'il voulait, pour recruter des troupes, mettre sa vaisselle a la monnaie, de lui rendre le double de sa valeur. 11 répondit qu\'il netait pas seulement disposé a sacrifler sa vaisselle, mals aussi a s\'employer de sa personne : il fournit 50,000 florins et vendit ses joyaux les plus précieux, ses tapisseries, tout ce qu\'il avait pu emporter de son chateau de Breda. Louis de Nassau souscrivit pour 10,000 florins et Jean de Nassau engagea ses biens et ses seigneuries. D\'un autre cóté, ceux qui passaient pour les protecteurs les plus puissants du prince, l\'électeur de Saxe et le landgrave Guillaume de Hesse, loin de lui venir en aide, blaraè-rent sa resolution.

(1) Le prince avait écrit lui-même cette remarquable plaidoirie ; puis il ravaitcommuniquée, avantla publication, au célébre Hubert Languet, qui était venu le joindre a Dillenbourg.

i2) Correspondance de Philippe II, t, II, p. 24.

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118 GUILLAUME LE TAC1TURNK.

1568 Toulefois on commenca bieutót dans une grande partie de TAllemagne a battre la caisse pour enróler des soldats, au nora du prince d\'Orange. Pro lege, rege et grege : telle était la devise qu\'il fit inscrire sur ses drapeaux (i); et, en eflfet, il ne se proposait point d\'en-lever les Pays-Bas au fils de Cbarles-Quint : ce qu\'il voulait, c\'était de renverser la tyrannie du due d\'Albe, de rétablir les antiques priviléges des Beiges et de con-quérir la liberté de conscience. Trois tentatives furent faites pour délivrer les provinces opprimées; une seule réussit : le 23 naai, Louis de Nassau rait en dëroute, prés de l\'abbaye de Heyligerlée, les troupes comman-dées par le comte d\'Arenberg, gouverneur de la Frise. Celui-ci succomba sur le cbamp de bataille; Adolphe de Nassau y périt ëgalement, et sa mort héroïque fut en quelque sorte le prélude des sacrifices que sa mai-son devait faire pour la liberté des Pays-Bas.

Impatient de venger d\'Arenberg et voulant contenir par la terreur les partisans du prince d\'Orange, le due d\'Albe décida que les chatiments, jusqu\'alors différés, s\'accompliraient presque simultanéraent, afin, mandait-il au roi, que l\'exeraple fut plus grand et plus salutaire. Le 28 mai, le conseil des Troubles condamna Guillaume de Nassau a un bannissement perpétuel, avec confiscation de ses biens (2). Le ler juin, des executions qui

(1) Uécharpe bleue, dit un document contemporain, était l\'enseigne du prince d\'Orange. Du reste, il est aujourd\'hui certain que le vieux drapeau de Guillaume le Taciturne est devenu le drapeau national des Pays-Bas.

(2) « Sadite Excellence (le due d\'Albe) bannit ledit adjourné (Guillaume de Nassau) hors de tous les païs et seigneuries de S. M. perpé-

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CHAPITRE VI.

font encore frémir ensanglantérent Ja place du Sablon 1558 a Bruxelles : dix-huit anciens confédéres ou capitaines des gueux y furent décapités. Quatre jours après, le comte d\'Egmont et le comte de Hornes étaient, eux aussi, livrés au bourreau et leurs têtes étaient ignomi-nieusement « fichées sur deux fourches de bois », en face de l\'hótel de ville. Ému, bouleversé, le Taciturne écrivit : « J\'ai cette ferme confiance en Dieu qu\'il ne permettra pas qu\'une si grande et injuste cruauté de-meure sans chatimeut (i). » Ou rapporte, d\'autre part, que, depuis ce triste jour, le prince se défia plus que jamais de tout le monde.

Quoique Maximilien eüt blémé les actes violents du roi d\'Espagne contre Guillaume de Nassau, il avait

tuellement et a jamais sur la vie, et conflsque tous et quelconques ses biens, meubles et immeubles, droits et actions, fiefs et heritaiges de quelque nature ou qualité et la part oü ils sont situés et pourront estre trouvés au prouffyt de Sadite Majesté... »

On trouve, dans Ia Correspondance do Guillaume le Taciturne, t. VI, p. 249, un quot; État du revenu des biens du prince d\'Orange conflsqués en 1567. » Ces biens étaient situés en Bourgogne, en Brabant, dans le Luxembourg, en Flandre et en Hollande. D\'aprés une relation offlcielle envoyée 4 Philippe II, en 1569, Ie prince d\'Orange aurait eu 152,785 florins de revenu, et ses charges s\'élevaient a 98,366 florins. — Les meubles qui garnissaient l\'hótel de Nassau a Bruxelles furent vendus aux enchéres publiques, en mai et juin 1569, aprés que le due d\'Albe se fut préalablement approprié les objets les plus précieux. Pierre Col, concierge de la« grande maison de Nassau »,fut arrêté par le grand prévöt de \\exercito et mené a la prison de Caudenberg, oü il fut soumis è, la tort ure pour avoir refusé de remettre un tableau de Jeronimus Bosseman (Jéróme Van Aeken) et avoir caché le buffet du prince d\'Orange, ainsi que des amies ot munitions de guerre.

(1) Voir la remarquable lettre adressée par le prince, de Dillenbourg, 19 juin 1568, a L. de Schwendi et destinée a être mise sous les yeux de l\'Empereur {Archives, etc., t. Ill, p. 244 et suiv.).

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ÖUILLAUME LE ÏACITCRNE.

1568 néanmoins cédé aux obsessions de la cour de Madrid en enjoignant a ce feudataire de cesser ses armements pour ne point troubler la paix de I\'Empire. Loin d\'obéir, Guillaume entreprit de justifier son attitude dans un écrit adressé le 20 juillet a rAllemagne tout entière (i). II y declare solennellement qu\'il se défend contre « Thor-rible tyrannic du due d\'Albe. » II prend Dieu a témoin qu\'il ne pretend autre chose que le rétablissement des Pays-Bas dans leurs anciens privileges, leloignement des soudards étrangers et la liberie de conscience. Pour lui, il réclame la sécurité de sa personne, que, jour et nuit, dit-il, secrètement ou publiquement. Ton tache de surprendre, voire jusqu\'au lit, et il demande aussi la restitution de ses biens. Moyennant ces satisfactions, il offre de renoncer a sa legitime defense, pour laquelle il appelle a son aide tous ceux, grands ou petits, qui possèdent un vrai coeur d\'Alletnand, qui aiment I\'honneur et la vertu, qui haïssent toute tyrannic et effusion de sang innocent. Outre cette Declaration, il adressa directement a I\'Empereur une lettre oil il justifiait plus amplement sa determination de s\'op-poser aux actes arbitraires, tyranniques et cruels du due d\'Albe.

L\'abattement du peuple rendit alors stériles les gé-néreuses résolutions du Taciturne. II n\'en demeure pas moins immuable. En apprenant que Louis de Nassau,

(1) Rescription et déclaration du très-illustre prince d\'Orange, con-tenant Voccasion de la défense inévitdble de Son Excellence contre Vhorrible tyrannic du due d\'A Ibe et sen adhérens, donnée le 20 juillet 1568.

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CHAPITRE VI.

battu a Jemmiugen (21 juillet), est obligé d evacuer la 1568 Frise, il ne se décourage pas; il écrit a son frère : « Je suis néanmoins décidé, avec l\'aide de Dieu, de passer outre. » Cependant la défaite de Jemtningeu devait re-froidir davantage encore, selon ses propres expressions, le coeur de ceux qui avaient naguère la volonté de lui donner toute aide et assistance.

Au commencement du mois de septembre, Guillaume avait rassemblé, prés du monastère de Romersdorf (dans levêché de Trèves), 18,000 piétons et 7,000 che-vaux. Malheureusement l\'argent manquait pour satis-faire les mercenaires allemands qui, selon leur habitude , réclamaient impérieusement leur solde deja arriérée (i). Une sedition éclata; Allemands et Wallons prirent les armes les uns contra les autres, et Guillaume se jeta eiitre les deux partis. L\'un des gentils-hoinmes qui l\'entouraient tomba mortellement frappé; lui-même fut couché en joue et la balie dirigée contre sa poitrine vint briser le pommeau de son épée. Ces bandes indisciplinées se dirigèrent enfin vers la Meuse, qu\'elles franchirent dans la nuit du 5 au 6 octobre. Guillaume, aprés s etre emparé de Tongres et de Saint-Trond, futrejointa Jodoigne par un corps de huguenots frangais. Mais il dut constater avec amertume que pas une ville ne se déclarait spontanément pour lui : aucun de ses partisans ne bougeait. Le due d\'Albe, qui avait eu le temps de réunir ses forces, obligea bientót le Ta-

(1) Des 300,000 écus qui lui avaient été promis dans les Pays-Bas, Guillaume en avait éi peine re^u 10,000 ou 12,000.

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GUILLAUA1E LE ÏACITURNE.

1568 citurne a rétrogader verg la Meuse. Ce dernier essaya vainement de pénétrer dans Liege ; ayant echoue dans cette tentative, il prit le parti de gagner la frontière de France par la Hesbaye, le Namurois, le Hainaut et le Cambrésis. « II avait résolu, lisons-nous dans un document contemporain, de servir a la gloire de Dieu en France, puisqu\'Il ne lui avait plu de bénir son labeur dans les Pays-Bas, oü il n\'avait trouvé aide ni faveur de personne. »

Le 17 novembre, Gruillaurae avait franchi la frontière. Un corps de troupes francaises, coramandé par le maréchal de Cossé, le suivait, cherchant a empêcher sa jonction avec l\'amiral de Coligny et le prince de Condé. Charles IX lui fit offrir la restitution de la prin-cipauté d\'Orange etune somme considerable pour payer ses gens, s\'il se décidait a ramener ceux-ci en Alle-magne. Gaillaume persista dans le projet de joindre l\'amiral en Normandie; mais, encore nne fois, il netait plus maitre de ses mercenaires. Les lansquenets vou-lurent étre ramenés dans leur pays, sous prétexte que leur serment les obligeait seulement a combattre le due d\'Albe. II fallut céder, et l\'armée se dirigea vers Strasbourg par la Champagne et la Lorraine. Guillaume la licencia ensuite, a l\'exception d\'un millier de reitres, et alia, avec Louis et Henri de Nassau, rejoindre Wolfgang de Bavière, due de Deux-Ponts, qui amenait d\'Allemagne pour les protestants frangais des auxi-liaires assez nombreux.

Le 22 juin 1569, après avoir surraonté bien des obstacles et des périls, il se trouva enfin dans le camp

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CHA.PITRE VI. 123

de 1\'amiral de Coligny. II prit part au combat de Roche- 156amp; l\'Abeille et se trouva au siége de Poitiers (25 juiilet-7 septembre). Ce fut a cette époque que Brautóme regut, dans son chateau, les chefs huguenots. II entre-tiut assez longtemps, dit-il lui-même, le prince d\'Orange en une allée de son jardin. Celui-ci lui parut un peu triste et comme accablé de la fortune; il lui paria du peu d\'effet de son armee et attribua son insuccès a la disette d\'argent. 11 ajouta toutefois « qu\'il ne s\'arrête-rait pas en si beau chemin et qu\'il revolerait bientót (i). » Trois jours avant le combat livré a Montcontour, Guil-laume quitta le camp, déguisé en paysan, lui cinquième,

avec sonfrère Henri, pour chercherde nouveaux secours en Allemagne. Echappé aux recherches des catholiques, il atteiguit Montbelliard, d\'oü il se retira de nouveau dans le comté de Nassau. La mission dont il s\'était chargé resta, d\'ailleurs, sterile : il ne réussit pas a entrainer les luthériens d\'Allemagne au secours des calvinistes de France (2).

(1) quot; II avoit une fort belle fagon, ajoute Brantöme, et estoit d\'une fort bell\'; taille... » Capitaines ét rangers, t. 11.

(2) A la cour du due Jean-Guillaume de Saxe, les prédicants disaient en chalre : « ... Ceux de la religion de France et Païs-Bas ne sont que mutins, rebelles, sacramentaires, briseurs d\'images, et Ton feroit grand service a Dieu et bien a toute la chrétienté de les abolir et ruiner... « Guillaume a Jean de Nassau, d\'Arnstadt, 2Gdécembre 1569(A;\'c/uue.s, etc., t. 111, p. 333).

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VII

is:70 a issr».

Poignantes épreuves. — Conduite coupable d\'Anne de Saxe. — Le doc-teur Jean Rubens. — Le Wilhelmus-lied. — Les gueux de mer. — Entrevues secrétes de Louis de Nassau avec Charles IX; le part age des Pays-Bas. — Prise de la Brielle par les gueux. — Proclamation de Guillaume aux habitants des Pays-Bas. — Soulévement du Nord. — Louis de Nassau s\'empare de Mons. — Assemblée de Dordrecht.— Seconde expédition du Taciturne; le massacre de la Saint-Barthélemy détruit ses espérances. — II se rend en Hollande. — Résistance héroïque du Nord. — Le prince se déclare membre de l\'église réformée. — II fait arrêter Guillaume de La Marck et repousse les propositions de Marnix, prisonnier des Espagnols.

Proscrit et vaincu, Guillaume allait subir de nou- 1570 velles et poignantes épreuves. 11 devait des sommes considerables aux capitaines qui l\'avaient servi dans la malheureuse expédition de 1568 et il avait pris l\'enga-gement, pour le cas oü le payement ne serait pas effec-tué dans un délai déterminé, de demeurer comme otage a Francfort ou dans quelque autre ville d\'AUemagne.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

II ne méconnaissait pas la parole qu\'il avait donnee, mais il objectait qu\'une exigence aussi rigoureuse pou-vait tout comprometfre. Mis au ban de l\'Empire ou se trouvant au pouvoir de l\'Empereur, tout espoir serait perdu pour ses créanciers, tandis que, s\'il demeurait libre, il pourrait rencontrer, avec la grace deDieu, des occasions dont il saurait tirer parti (i). II avait aussi a se précautionner contreles embücliesdesEspagnols,car il savait que le due d\'Albe le faisait épier. Après avoir change souvent de residence, il était allé se leger, au commencement de 1570, dans sa maison d\'Arnstadt (2), et il fit vendre ce qui lui restait de vaisselle et de meu-bles. Comme il n\'avait a sa disposition que quatre a cinq chevaux, il hésitait a revenir a Dillenbourg, de crainte d\'être surpris en route soit par des émissaires du due d\'Albe, soit par des soudards mécontents.

En vain avait-il appelé prés de lui Anne de Saxe. Depuis deux ans, elle s\'était établie a Cologne oü, tout en écoutant les ministres luthériens, elle s\'efforcait de recouvrer son douaire. A son retour de France, Guil-laume lui avait écrit d\'Heidelberg pour la prier de lui donner rendez-vous a Dillenbourg ou dans un autre lieu, pourvu qu\'il fut éloigné de deux ou trois journées du Rhin. Anne avait refuse dans des termes durs et injurieux, et répondu quelle avait fait le serment de ne jamais se trouver dans le comté de Nassau. « Avant cela, lui écrivit alors le Taciturne, vous avez promis

(1) Guillaume a Jean de Nassau, Sundershausen, ler janvier 1570 [Archives, etc., t. Ill, p. 339).

(2) Dans le comté de Schwarzbourg-Sondershausen.

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CHAPITRE VII.

devant Dieu et son église d\'abandonner toutes choses isw du monde pour suivre votre mari.., » II lui représen-tait ensuite que rien n\'adoucit l\'adversité comme detre consolé par sa femme et de voir « qu\'elle veut souf-frir la croix que le Tout-Puissant envoie a son mari,

lors même qu\'il s\'était proposé d\'avancer la gloire de Dieu et d\'obtenir la liberté de la patrie. » II ajoutait qu\'il ne pouvait, selon son conseil, chercher un asile en France ou en Angleterre : letat de la France ne le permettait pas, et quant a l\'Angleterre, il avait des raisons qu\'il ne pouvait écrire. « Nos affaires sont en tel état, poursuivait-il, que la question est de savoir oü Ton voudra nous recueillir; car, villes et républiques y regarderont a deux ibis avant de nous offrir un asile,

et jo pense que la reine d\'Angleterre, le roi de Dane-mark, le roi dePologne et bien des princes d\'Allemagne ne seront pas plus hardis (i). »

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Deux mois après (8 février 1570), Anne répond de Cologne qu\'elle ne vent se rendre qu\'a Leipzig, prés de l\'électeur de Saxe, ou a Braubach, prés du landgrave de Hesse. Le 6 avril, elie refuse formelletnent de re-joindre son mari et se plaint avec araertume de ne pas étre secourue et de ne pas recouvrer ce qui lui appar-tient. Plus triste encore qu\'irrité, Guillaume s\'adresse au landgrave de Hesse, pour que, d\'accord avec l\'électeur de Saxe, il intervienne afin d\'éviter le mauvais renom que tant d\'obstination va faire rejaillir sur sa femme. « Je peux jurer sur la damnation de mon ame.

(1) Dillenbourg, 11 novembre 1569 {Archives, etc., t. Ill, p. 326).

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GUILLAUMK IE TACIT URNE.

1570 ajoute-t-il, que depuis lougteraps j\'ai desiré que nous nous puissions voir et vivre ensemble selon que Dieu nous commande (i). » Enfin, sur le conseil de ses parents, la princesse se rend, en juin, a Marpurg, prés du landgrave Louis, et se decide a venir a Siegen, residence du comte Jean de Nassau, et ou Guillaume se trouvait alors lui-même.

11 ne fallait pas seulement attribuer la conduite d\'Anne de Saxe a la bizarrerie de son caraclère : si elle avait refusé avec tant d\'obstination de quitter Cologne, cetait parce qu\'une liaison coupable I\'y retenait. Parmi les exiles des Pays-Bas qui s\'étaient retirés dans cette ville, se trouvait un ancien échevin d\'Anvers, le doc-teur Jean Rubens. Anne le consultait pour essayer de sauver dela confiscation générale, qui frappait les biens du prince d\'Orange, la partie chargée de l\'hypothèque dotale. Admis peu a peu dans son intimité, le docteur subit la domination de cette femme impérieuse, pas-siounée et livrée a la boisson. Le départ de la princesse pour Siegen n\'avait méme pas interrompu ces relations coupables. Au mois de mars 1571, Jean Rubens était arrivé dans cette résidence lorsque, par ordre de Guillaume et de Jean de Nassau, il fut arrété et conduit captif a Dilleubourg. La grossesse dAnne de Saxe l\'avait trahie (2). Rubens confessa immédiatement sa faute; aprés avoir protesté d\'abord de son innocence, la princesse finit aussi par s\'avouer coupable dans une

(1) Archives, etc., t. Ill, p. 369 et suiv.

(2) Au mois d\'aout suivaut, Anne de Saxe mit au monde un enfant dont Guillaume et sa familie refusérent de reconnaitre la légitimité.

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CHAPITRE VII.

lettre adressée a son complice. Les Nassau auraient i5quot;1eu le droit de pro no neer une sentence de mort contre rhomme qui les avait si gravement offenses; mais,

pour ne point donner trop de retentissement a cette triste affaire, ils se contenlèrent de le tenir en leur pouvoir (i).

Les tourmenf s domestiques qui affligeaient le Taci-turne n\'avaient pu detacher sa pensee des provinces opprimces par le due d\'Albe. II entretenait des relations secrètes avec la plupart des villes de l\'Over-Yssel, de la Hollande et de la Zélande; il travaillait a ranimer le zèle de ses partisans; il méditait mie nouvelle expedition. Sur les routes et les fleuves qui conduisaient aux Pays-Bas, retentissait le faraeux Wilhelmuslied compose par Marnix pour pousser les coeurs vaillants sous les drapeaux du prince d\'Orange : « Je suis Guil-laume de Nassau, iié de sang allemand. Je resterai fidéle a la patrie jusqua la mort... — ... Je suis banni loin de mon pays et des miens; mais Dieu me rumènera au gouvernail... « Ainsi chantaient les gueux mar ins, ces hardis flibustiers qui, avee la connivence du héros exilé, attaquaient les vaisseaux espagnols et ródaient le long des cótes,préts a s elancer sur leur proie comme les oiseaux de mar auxquels on les coraparait.

Mais, tout en accordant son patronage aux corsaires

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1

Imlépendamment des pieces historiques insérées clans les1. Archives, etc. (t. Ill, passim), il faut consulter le savant ouvrage de M. Bakhuyzen sur le mariage d\'Anne de Saxe, et la notice insérée par M. Gachet dans le Bulletin de la commission royale d\'histoire, 2I! série, t. V. p. 285 et suiv.

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GUILLAUMK LE TACITURNE.

1571 néerlandais, tout en délivrant même des commissions a leurs chefs, Guillaume n\'avait point borné en eux ses espérances. Pour délivrer les Pays-Bas, il comptait aussi sur le concours de la France et de l\'Angleterre.

Après la paix conclue a Saint-Germain-en-Laye (8 aoüt 1570), Louis de Nassau, quoiqu\'il eüt pris la régence de la principauté d\'Orange restituée au chef de sa familie, n\'avait point quitté la Roebelle. La se tenait, aulour de Coligny, lelite des gentilshommes huguenots. lis se proposaient de fonder la prépoiidé-rance du parti protestant, en mettant a profit le changement qui setait manifesté dans la politique de Charles IX. Or, le chef des huguenots ne voyait point de moyenplus sur qu\'une guerre avec l\'Espagne, alaquelle on arracherait les Pays-Bas. Louis de Nassau, sasso-ciant aveuglément a cette idee, se rendit, sous un dé-guisement, au chateau de Lumigny, en Brie, et, dans une entrevue secrète (1571) qu\'il y eut avec Charles IX, 11 le supplia de s\'unir a l\'Angleterre et a l\'Allemagne pour renverser la domination espagnole dans les Pays-Bas et se partager ces provinces. La France victorieuse obtiendrait la Flandre et l\'Artois; le Brabant, la Gueldre et le pays de Luxembourg retourneraient a l\'Empire; enfin,la Zélande et les autres ües seraient le lot de l\'Angleterre. Le célèbre Walsingham, ambassadeur de la reine Elisabeth en France, appuyait cha-leureusement ces vues de Louis de Nassau, et il ne dissimulait pas que le prince d Orange était naturelle-ment désigné pour prendre le gouvernement des pro-vinces qui ressortissaient autrefois a l\'Empire. Jusqua

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CHAP1TRE VII.

quel point Guillaume coopera a ce projet de partage, 1572 c\'est ce qu\'il est encore difficile de determiner. Les preuves manquent; on n\'a jusqua present découvert aucune lettre dans laquelle le Taciturne avoue ou désavoue le plan qu\'avait suggere ou préconisé son frère. On peutaussi révoquer en doute qu\'il fut pleine-ment informé des négociations entamées par celui-ci,

sous la direction de Coligny, avec la cour de France et avec le représentant de la reine d\'Angleterre.

Un événement tout a fait imprévu, la prise de la Brielle par les gueux de mer (ler avril 1572), allait donner au soulèvement des Pays-Bas et a la lutte contre la domination espagnole un caractère franclie-ment national. Le prince d\'Orange se trouvait a Dil-lenbourg lorsque y parvint ia nouvelle que les gueux occupaient le « pays « de Voorne, oü est la Brielle. Cette expédition avait été tentée sans son commandement, et il fut loin d\'abord d\'approuver l\'initiative prise par Guillaume de La Marck : elle pouvait donner 1\'éveil au due d\'Albe et lui faire découvrir les entreprises que lui-même méditait et qu\'il n\'était pas encore pret a exécuter.Mais ces dispositions cliangèrent lorsqu\'il apprit que Fles-singue, oü il n\'avait aucune intelligence, setaitrévoltée, que les gueux de mer étaient entrés dans Delfsliaven et dans Schiedam, enfin que toutes les autres villes de la Hollande et de la Zélande étaient ébranlées.

Le 14 avril, Guiliaume de Nassau, agissant toujours comme stathouder et représentant du roi, adressa auxha-bitants des Pays-Bas une proclamation pour les exciter a se soulever contre la tyrannie d u due d\'Albe; il leurfaisait

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GCILLAUWE LK TACITURNE.

1572 lionte de la servitude dans laquelle ils gémissaient de-puis trop longtemps; il les exhortait a se joindre aux villes déja insurgées et prometlait de les seconder. « Chassez done, disait-il, les tyrans étrangers pour que, sous la protection divine, nous puissions voir re-fleurir l\'ancienne liberté des Pays-Bas (i). » Ce manifeste enflamma les populations et l\'insurrection s etendit dans le Nord ; Gouda, Dordrecht, Leyde, Harlem al-laient bientót reconnaitre lautorité du prince d\'Orange, qui fut aussi proclamée dans les provinces baignées par le quot;Wa^al et I\'Yssel.

Le gouvernement anglais favorisait secrètement les auxiliaires qui voulaient aller au secours de la Zélande. Lord Burleigh (2) écrivait a Walsingham : « Si le prince d\'Orange ne profite pas de cette occasion, ses affaires sont sans remède. » Telle ëtait aussi la conviction du Taciturne. II comptait d\'ailleurs, et non sans raison, sur l\'appui efficace de la France. Charles IX, sous I\'in-fluence de Coligny, écrivait le 27 avril a Louis de Nassau « qu\'il était determine, autant que les occasions et les dispositions de ses affaires le permettaient, a employer les forces que Dieu avait mises en sa main pour tirer les Pays-Bas de I\'oppression dans laquelle ces provinces gémissaient. »

Ce fut avec le concours des huguenots que Louis de Nassau s\'empara de Mons le 23 mai. En méme temps

(1) Miscellanea aurantiaca, dans la Correspondance de Gidllanme le Taciturne, t. VI, p. 297.

(2) William Cecil, baron de Burleigh, secrétaire d\'État sous Ëlisabeth, grand trésorier, etc.

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CHAPITRE VII.

le Taciturne pressait le rassemblement des troupes qu\'il 1572 levait en Allemagne : tache difficile, car Targeiit lui manquait de nouveau. Le 29 juin, il partit de Dillen-bourg, suivi de 1,000 chevaux, et, le Sjuillet, il passa le Rhin prés de Duisburg pour pénétrer dans la Guel-dre. Quelques jours après, le 15, Marnix se trouvait, comme mandataire du prince d\'Orange, a Dordrecht, au milieu des représentants des villes hollandaises déja émancipées. II leur indiqua dans quel esprit le soulè-vement devait être dirigé : le Taciturne voulait main-tenir la liberté de la religion, aussi bien de la religion réformee que de la religion romaine; il désirait que chacun put exercer librement son culte, en particulier en en public, dans les églises et les chapelles, ainsi qu\'il paraltrait le plus convenable a l\'autorité, sans que,

sous ce rapport, il fut oppose a personne aucun empê-chement ni aucune entrave ou difflculté. Liberté devait être également accordée aux membres du clergé; il ne fallait point les inquiéter, a moins qu\'ils ne se mon-trassent ennemis du pays ou adversaires de la liberté d\'autrui. De leur cóté, les députés déclarèrent quils reconnaissaient le prince d\'Orange pour gouverneur et lieutenant général du roi en Hollande, en Zélande, en West-Frise et a Utrecht, selon la teneur de la commission que Philippe II lui avait octroyée en 1559. Ils promirent de lui être fldeles, de ne point Tabandonner,

de le seconder par tous les moyens en leur pouvoir et de n\'entrer en aucun accord avec le roi sans le con-sentement de leur stathouder. Marnix, au nom du prince d\'Orange, jura aussi que ctlui-ci ne ferait aucun accord

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GUILLAUME LE TAOITURNE.

1572 avec le roi, sans l\'avis et le consentement des états et sans comprendre dans le traité ces deruiers et les pays qu\'ils représentaient. Enfin, l\'assemblée prit l\'engage-ment de veuir immédiatement en aide au prince et de garantir l\'entretien de son armee pour trois mois.

Après s\'étre rendu maitre de Ruremonde, le Taci-turne se proposait de pénétrer dans le Brabant et de se réunir aux huguenots francais que le Sr de Genlis devait lui amener,. après avoir disperse les troupes espagnoles qui cernaient déja Mons. Malheureusement ce fut le lieutenant de Coligny qui, le ITjuillet, essuya lui-meme une sanglante défaite non loin de Saint-Ghislain. Presque en même temps arrivait au camp des orangistes a Aldenlioven, prés de Ruremonde, un gentilhomme qui, au nom de l\'empereur Maximi-lien II, somma Guillaume de Nassau de renoncer a son entreprise. Celui-ci refusa d\'abandonner les populations qui l\'attendaient comme leur libérateur. Un mandement mit alors au ban de l\'Empire les ritmaitres qui suivaient le prince, et le prince lui-même, s\'il ne désar-mait pas.

Guillaume, ayant dressé ses tentes a Hellenrade, y attendait les renforts que devait lui amener d\'AUe-magne le colonel Mandelsloo, ainsi que l\'argent promis par l\'assemblée de Dordrecht. Les auxiliaires arri-vèrent enfin, et aussi les députés des états de Hol-lande. D\'un autre cóté, Coligny informait son allié qu\'il se proposait de prendre lui-méme le comman-demeiit de 12,000 arquebusiers dont on pressait la levee. Le 23, Guillaume passa la revue de ses troupes,

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CHAPITRE VII.

qui se composaient de 13,000 piétons et de 3,000 cava- 1-72 liers. Le lendemain, il signa une ordonnance ou, après avoir énergie, uement fletri les excès commis en Hol-lande par les bandes indisciplinées de La Marck, il enjoignait de respecter la liberté des catholiques comme celle des réformés. Le 27, il levait son camp et se dirigeait vers Diest après avoir adressé a l\'empereur Maximilien une lettre ou il s\'excusait de ne pouvoir obtempérer au mandement qui lui avait été signifië et justifiait la détermination qu\'il avait prise de faire la guerre au due d\'Albe. « II ne lui restait, disait-il, d\'autre moyen de prévenir la ruine de sa chère patrie, l\'anéantissement total des libertés de la nation, la perte de ses propres biens, et la tacbe qu\'une plus longue inaction aurait imprimée a son honneur. » L\'espoir du Taciturne étalt maintenant de soulever le Brabant et, après avoir opéré sa jonction avec Coligny, d\'assaillir et de disperser l\'armée espagnole qui assiégeait Mons, peut-être même d\'obliger le due d\'Albe a capituier.

Bientót la bannière des Nassau flotte sur les murs d\'Herenthals, de Tirlemont et de Diest; Bernard de Mërode pénètre dans Malines; Louvain fournit au libé-rateur de l\'argent et des vivres; Termonde regoit ses troupes, et un de ses plus hardis partisans s\'emparo d\'Audenarde. Tout le pays s\'agitait; les confidents du due d\'Albe craignaient une insurrection générale, lors-que le massacre de Coligny et des autres chefs huguenots, dans l\'horrible nuit du 24 aoüt, vint changer la face des choses : c\'était, disait le Taciturne lui-tnême, uu coup de massue qui le renversait. Tl continuanéanmoins

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130 GUILI-AUME LE TACITURNE.

1572 sa route vers Mons, iriais il tenta vainemeiil de deblo-quer la ville. Pendant la nuit du 11 septembre, les Espagnols surprireut soa camp prés d\'Harmigiiies; gt;

ils allaient pénétrer dans la teute oü le prince repo-sait; réveillé, dit-ou, par un petit chien qui couchait a ses pieds, il fut miraculeusement sauvé. Le lende-main, de bonne heure, il reprenait le chemin par oü il était venu, jugeant, disait-il, préférable de rétrograder soit pour donner l\'élan a la ville de Bruxelles ou a celle d\'Anvers et obliger ainsi le due d\'Albe a lever le siége de Mons, soit pour couper les vivres a l\'armée espagnole. S\'il était revenu vainqueur, le pays tout entier se serait soulevé sous ses pas; mais le vaincu ne fut pas écouté ; encore une fois, les populations beiges demeurèrent silencieuses. Louis deNassau renditMons;

de son cóté, Guillaume, après avoir passé trois jours a Malines, continua sa retraite vers la Gueldre et rentra dans Ruremonde. Le 3 octobre, il j revit son frère Louis qui, malade, allait se retirer momentané-rnent en Allemagne. Pour lui, il avail,le 24 septembre,

fait connaitre a son autre frére, Jean de Nassau, l\'état presque désespéré des affaires et annoncé qu\'il allait \'

joindre les insurgés du Nord. « J\'ai résolu, avec la grace de Dieu, disait-il, de maller tenir en Hollande ou Zélande et d\'attendre la ce qu\'il Lui plaira de faire (i). »

Déja, comme Guillaume se proposait de repasser le

(1) Archives, etc., t. Ill, p. 512. — Dans VApologie, il déclare qu\'il n\'alla pas de son propre mouvement s\'établir en Hollande. mais qu\'il cédait aux instances des « principaux des villes », etc.

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CHAPITRE VII.

Rhin a Orsoy, un aventurier allemand, nommé Heist, 1572 chevalier de l\'ordre de Saint-Michel, s etait glisse dans son camp, après êlre convenu avec le due d\'Albe de tuer le prince d\'un coup d\'arquebuse ou de pistolet. Le Taciturne avait échappé a ce guet-apens. Un nouveau péril l\'attendait a Orsoy meme : les mercenaires alle-mands, furieux de ne pas recevoir la solde promise, vou-laient le retenir en otage et même le livrer au lieutenant de Philippe II. II fut contraint, pour apaiser cette solda-tesque, de vendre ses munitions et son artillerie. Après avoir mis Zutphen en état de défense, il se dirigea,

sous I\'escorte de soixante cavaliers, vers Kampen, oil il arriva le 20 octobre. Deux jours auparavant,il écri-vait de Zwoll a Jean de Nassau : « J\'ai résolu de par-tir vers Hollande et Zélande pour y maintenir les, affaires tant qu\'il sera possible, decide a trouver la ma sépulture (i). » II traversa le Zuiderzée et débarqua a Enkhuyzen. II visita le quartier duNord, puis se rendit a Harlem, oil il était attendu par les états de Hollande. Ne croyant pas pouvoir resister seuls a la formidable puissance des Espagnols, ils voulurent connaitre les moyens qu\'il avait de les aider et de repousser I\'ennemi. Guillaume donna aux mandataires de la Hollande, et sur toutes choses, si bon espoir qu\'ils se déclarèrent prêts a aventurer avec lui tout ce qu\'ils avaient au monde. De Harlem, le prince alia a Leyde, puis a Delft,

oil il flxa sa residence.

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Les bandes espagnoles, qui l\'avaient suivi dans les

(1} Archives, etc., t. IV, p. 4.

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GUILIjAUME le taciturne.

1572 provinces du Nord, remettent bientót sous le joug la GueldreJ\'Over-Yssel et la Frise. La Hollande est alors assaillie, et a Naarden, comme naguère a Zutphen, les soldats de Philippe II se souillent par des cruautés inouïes. En décembre, don Fadrique de Tolède vint camper devant Harlem; mais la il devait trouver pendant plusieurs mois une hëroïque resistance.

Jean et Louis de Nassau, qui setaient ruines, comme leur frère, afin de secourir les Pays-Bas et qui déses-péraient alors de Ia cause pour laquelle ils avaient tout sacrifié, cherchaient, croyait-ou, a amener un ac-commodement par l\'intervention de l\'électeur de Cologne (i). lis laissaient entendre que, si on voulait rendre au prince d\'Orange, pour le soutien de ceux de sa ^maison, un revenu égal a celui de ses biens conflsqués, il s\'exilerait volontairement des Pays-Bas et livrerait même les villes qui s etaient révoltées (2). Tels netaient

(1) Pour fournir aux dépenses des deux expéditions de 1508 et de 1572. le prince d\'Orange avait, selon les Archives, contracté des dettes qui s\'élevaient amp; Ténorme somme de 2,400,000 florins. II avait hypo-théqué les biens qui lui restaient; il avait fait des emprunts é. ses proches et a ses alliés ; sa familie avait mis en gage perles, joyaux, argenterie, etc.

(2) Tels sont les renseignements qui se trouvent consignés dans une relation des conférences que le conseiller Foncq eut avec Velecteur de Cologne, les 24, 25 et 26 aoüt 1574, par ordre du grand commandeur de Castille. On lit dans ce document: « II y a deux ans (done en 1572;, que les comtes Jean et Louis de Nassau vinrent prier ledit électeur de faire en sorte, comme le prince le plus voisin de Pays-Bas, que S. M, (Philippe ii), spontanément ou par le moyen d\'un tiers, donnat au prince d\'Orange, pour le soutien de ceux de sa maison, un revenu annuel égal ó. celui de ses biens conflsqués, disant qu\'alors il s\'exilerait volontairement des Pays-Bus, et qu\'il livrerait a S. M. toutes les villes révoltées, en y rétahlissant la foi catholique. Mais, le due d\'Alhe n\'ayant

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CHAPITRE VII. 139

point, on peut rafflrmer, les sentiments du Taciturne. 1573 Dans une lettre adressée de Delft, le 5 février 1573,

a ses frères , 11 indique nettement les conditions aux-quelles, selon lui, on pourrait conclure la paix. II ne voyait d\'autres articles a proposer que le libre exercice de la religion réforrnee, la réintégration des provinces dans leurs anciens privileges et l\'expulsion des Espa-gnols.

Guillaume nepargna aucun effort pour soutenir les défenseurs de Harlem et amener leur délivrance. Lorsque la ville fut rédaite a l\'extrémité, il voulut prendre lui-mêrae le commanderaent des compagnies de volontaires accourus de tous cótés pour combattre les vieux regiments espagnols et wallons; il voulait, comme il le disait, « meltre le tout pour le tout, en pre-nant Dieu pour son aide » ; raais les états, craignant que tout ne fut en effet perdu s\'il venait a succomber, s\'opposèrent a sa determination (i). Guillaume de Bronckhorst, par qui il fut remplacé, essuya, le 8 j uil-let, un terrible échec, et la petite armee du prince d\'Orange fut presque totalement détruite. La consternation devint alors générale. A Leyde et dans les autres

point agréé ces ouvertures, que ledit électeur lui fit faire par son lieutenant, le ritmaltre Brempt, cette négociation fut abandonnée. lt;• Correspondance de Philippe II, t. Ill, p. 140.

(1) La comtesse Julienne de Nassau écrivSit S, son fils le 1G juin 1573 : u ... Le Seigneur vous soit en aide dans les grandes affaires que vous avez sur les bras ! k Lui est donnée toute puissance dans le ciel et sur la terre... Jamais il n\'abandonnera ceux qui se conflent en lui... Je prie Dieu qu\'il veuille fortifier aussl les braves gens de Harlem.... Mon coeur de mére est toujours auprès de vous. » Archives, etc. (supplément), p. 138.

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HO GUILLAUME LE TACITURNE.

1573 villes qui avaient secoue le joug espagnol, la multitude avait perdu toute confiance et s\'irritait contre celui qui s\'était annoncé comrne le libérateur du pays. Le bruit se répandit méme que les femmes de Leyde avaient crié devant les fenetres (ie sa maison : « Mechant traitre, sortez de la ville : vous nous avez abuses et menés a la boucherie. »

Mais le Taciturne, dans la lettre oü il annongait a son frére Louis la reddition de Harlem, prenait le Ciel a temoin d\'avoir fait, selon ses moyens, tout ce qui était possible pour secourir cette malheureuse cité (i). Les commissaires du princedans la Nord-Hollande lui ayant mandé que, s\'il n\'avait pas secrètement contracté une ferme alliance avec un puissant monarque, la resistance serait désormais inutile, le Taciturne, calme et persé-vérant, fit une tournee dans les villes de la Hollande méridionale et répondit, le 9 aoüt, qu\'il avait la ferme intention de continuer ia lutte, avec l\'appui du Très-Haut. II avait, disait-il, contracté avec le Prince des Princes une alliance si étroite qu\'il pouvait croire que lui et tous ceux qui se fiaient dans cette alliance seraient assistés; il ne négligerait pas cependant les autres moyens que le Seigneur mettrait a sa disposition (2).

La Providence, en etfet, semblail protéger le libérateur, dont la vie dés lors était sans cesse tnenacée. Le cardinal de Granvelle avait exprimé le voeu que l\'on

(1) Le prince d\'Orange a, Louis de Nassau, Delft, 22 juillet 1573. Archives, etc., t. IV, p. 175.

(2) Archives, etc., t. IV, p. 178.

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CHAPITRE VII.

put se débarrasser de Gruillaume de Nassau et de son 1573 frère Louis « comme de Turcs. » Juan de Albornoz, secrétaire intime du due d\'Albe, allait plus loin ; il écri-vait de Nimègue, le 12 février 1573, au principal secrétaire de Philippe II : « Celui qui apporta la téte de l\'amiral Coligny a offert d\'en abattre une autre, qui ne fait pas moins de mal a la clirétienté que celle de ce coquin qui est dans l\'enfer. Lui et deux autres sent par la; Dieu les assiste!... » Gabriel de Qayas mit la lettre sous les yeux de Philippe II, lequel écrivit en marge : « Je ne comprends pas cela, paree que je ne sais pas oü a été portée la tête de l\'amiral ou quelle est cette autre tête, quoiqu\'il paraisse que ce soit celle d\'Orange, Certainernent, ils out montré peu de coeur en ne le tuant pas, car ce serait le meilleur remède. « Ou assura, d\'autre part, que le due d\'Albe s\'était servi d\'un capi-taine albanais pour faire assassiner le prince; mais eet officier, ne connaissant pas la langue du pays, dut re-noncer ason dessein. Enfin Saint-Goard, I\'ambassadeur francais a Madrid, raandait a Charles IX que, pendant le siége de Harlem, le due d\'Albe et don Fadrique, son fils, avaient « gens affidés » pour tuer le Taciturne.

Mais Guillaume était sur ses gardes. Les espions ne lui manquaient pas : il avait des intelligences jusque dans le cabinet de Philippe II par le moyen d\'un principal clerc de ce même Qayas qui le vouait au poignard des assassins; il savait aussi ce qui se tramait aulour du due d\'Albe : il se servait principalement des femmes et, par elles, il était averti de tout. Au surplus, le grand commandeur de Castille révéla plus tard a Gabriel de

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GUILLAUME LE TACITURNE.

(^ayas que le prince d\'Orange avait pris et fait exécuter plusieurs de ceux qui étaient envoyes par le due d\'Albe pour se défaire de lui (i).

Le ciel eut une éclaircie. Les bourgeois d\'Alkmaar soutinrènt a vee la plus rare bravoure les attaques d\'une armee de seize mille hommes et, après avoir été tenus assiégés pendant six semaines, obligèrent l\'enriemi a se retirer. Ce triomphe enflamma les autres villes du Waterland ; pas une ne voulut céder aux menaces du duo d\'Albe. En même temps les gueux résistaient héroïque-ment dans la Zélande; les soldats du Taciturne repre-naient Gertruidenberg; la flotte espagnole était vaincue prés d Enkliuyzen, et le comte de Boussu, qui gouver-nait la Hollande pour Philippe II, avait été obligé de se rendre. Marnix, surpris a Maaslandsluis, ayant été fait prisonnier par les Espagnols, Guillaume leur noti-fia qu\'il agirait, a iegard du comte de Boussu et des autres hommes de marque qui étaient en son pouvoir, de la même maiiière que les ennemis traiteraient l\'au-teur du Compromis et du Wilhelmuslied.

Pour mieux identifier sa cause avec celle des populations qui l\'avaient appelé a leur téte, le Taciturue se déclara membre de l\'Église réformée. Luthérien dans la maison de son père, catholique a la cour de Charles-Quint et de Marguerite de Parme, il s etait, depuis son

(1) Voir ( orrespondance de Philippe 11, passim; Renon de France, Ms, 2e partie, chapitre XXVIII; Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. VI, passim; Archives de la maison d\'Orange-Nassau, supplément, p. 129; Documents historiques, t. XIV (aux archives du royaume).

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GHAPIÏRE VU.

exil, efforcé de ménager l\'Empereur et les princes alle- 1573 mands dont l\'appui lui était nécessaire. Mais quoiqu il eüt, en plusieurs circonstances, avoué de la predilection pour le luthéranisme, il finit par se ranger parrai les réformés, parmi ceux-la même dont il parlait defa-vorablement en 1566 et 1567. Six ans après, le 23 oc-tobre 1573, il communia publiquement avec les adherents de Calvin (i). II resta néanmoins suspect aux ultra-réformés : ceux-ci ne lui pardonnaient point de vouloir maintenir les droits des catholiques. Mais Guil-laume comprenait très-bien que, pour détruire la tyrannic espagnole, il avait autant besoin des papistes, comme on disait alors, que des calvinistes. Décidé a protéger les uns comme les autres, il n\'avait pas hésité a faire arrêter, a Delft même, le terrible chef des gueux de mer et son lieutenant Barthold Entes, bourreaux de prêtres et de moines (2).

Marnix, transféré a la Haye, avait, dans un moment

(1) Bartholdus quot;Wilhelmi, ministre du saint Évangile a Dordrecht, écrivait amp; l\'église de Londres, le 23 octobre 1573 : « Fréres, je ne puis vous cacher la grace que notre Dieu nous a montrée en ce que le prince d\'Orange, notre pieux stathouder, s\'est rendu a la communauté, a rompu avec elle le pain du Seigneur, et s\'est rangé a la discipline, ce qui n\'est pas un petit événement a signaler. » [Archives, etc., t. IV, p. 226.)

(2) Guillaume de la Marck resta incarcéré ou du moins surveillé jus-qu\'en 1574. 11 faut citer ici VApologie; « Et ne me puis assez étonner de leur sottise quand ils n\'ont eu honte de m\'objecter les massacres des gens de leur Église, veu que non-seulement ils slavent mon naturel estre du tout éloigné de telles violences : mais aussi qu\'il vous est notoire et tout le monde que par mon commandement et ordonnance,

pour raison de tels excès qu\'ils me veuillent imputer, aulcuns furent exécutés a mort, et aultres de marcque et maison illustre, arrestez par

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GUIIXAUME LE TACITURN K.

1573 de lassitude et de défaillauce, cëdé aux suggestions de Noircarmes, le nouveau gouverneur de la Hollande pour l\'Espagne. Le 7 novembre, il écrivit, comme de son propre mouvement, au prince d\'Orange afin de l\'eii-gager a négocier un accommodement avec Philippe II; il lui conseillait de déposer les armes, dussent les ré-formés chercher en d\'autres contrées, avec une partie de leurs biens, la liberté de leurs consciences. Guil-laume consulta sur cette lettre inattendue les états de Hollande. Après avoir pris leur avis, il répondit de Delft, le 28 novembre, que de pareilles conditions con-duiraient a un traité désastreux, a un accord qui au-rait pour consequence plutót la ruine entière que la conservation des Pays-Bas. II déclarait de nouveau qu\'il n\'avait pas pris les armes contre le roi : il com-battait seulement les hommes pervers qui voulaient plonger le pays dans une servitude intolérable.

mes principaux serviteurs domestiques, et après avoir été détenus longtemps prisonniers, ils n\'ont esté delivrés, sinon pour raison de la maison dont ils avoient eu eest honneur d\'estre sortis, la longue déten-tion de leurs personnes leur estant allouée pour la peine qu\'ils avoient méritée.... »

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VIII

i£gt;gt;3 a

Relations du Taciturne avec la reine Elisabeth et les princes allemands. — Négociations avec Charles IX par Tentremise de Louis de Nassau ; contre-projet de Guillaume. — Don Luis de Requesens. — II lui est enjoiat de faire expédier le prince d\'Orange et son frère.»— Capitulation de Middelbourg. — Bataille de Mook; mort de Louis et de Henri de Nassau. — Conférences du prince avec Hugo Bonte et Marnix; Guillaume repousse itérativement les propositions du gouvernement espagnol. — Médiation de l\'empereur Maximilien II. — Le siége et la délivrance de Leyde.—Les états de Hollande étendent les pouvoirs du prince. — Conférences de Breda. — Les propositions des commissaires royaux sont rejetées.

Determine a continuer la lutte contra une execrable 1573 tyrannie, Ie Taciturne chercliait partout des allies. II désirait tout a la fois obtenir rintervention de l\'Empire, provoquer une rupture entre la France et l\'Espagne et amener l\'Angleterre a se prononcer ouvertement en faveur des Pays-Bas.

Quoique le gouvernement anglais favorisat les auxi-liaires qui passaient en Hollande et en Zélande, Ia reine Elisabeth montrait toujours une grande circoiispection dans sa manière d\'agir. Elle n\'osait point braver le puis-

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CtUILLAUME lk taciturne.

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1573 sant maitre de l\'Espagne et des Indes. De son cóté, lempereur Maximilien II, porté pour la tolerance, s\'in-téressait sans doute au sort des Pays-Bas; mais il avait resserré les liens de familie qui l\'unissaient a Philippe II en lui donnant en mariage rarchiduchesse Anne, sa fille. Quant aux princes allemands, en géné-ral, on a pu dire avec vérité qu\'ils ne témoignaient pas un grand empressementa seconder Guillaume d\'Orange. L\'électeur de Saxe n\'aimait point une lutte ouverte; le landgrave de Hesse, de son cóté, ne voulait pas s\'im-poser de trop lourds sacrifices. En résumé, comme on l\'a remarqué, les adherents de Calvin seuls, c\'est-a-dire l\'électeur palatin Frederic III et ses fils, se montraient tout a fait dévoués aux Nassau. Plein d\'astuce et d\'au-dace, Charles IX, d\'accord avec Catherine de Médicis, avait repris ses desseins ambitieux et, pour en facili-ter l\'accomplissement, il cherchait a atténuer l\'horreur qu\'avait inspirée en Allemagne et en Angleterre le massacre de la Saint-Barthélemy. II aspirait en méme temps a la dignité impériale et a la possession des Pays-Bas. Gaspard de Schonberg, envoyé au dela du Rhin, eut a Cassel une longue entrevue avec Louis de Nassau. Toujours impétueux, celui-ci, pour obtenir l\'appui de la France, proposait de mettre au pouvoir du roi toutes les places qui seraient conquises, même la Hollande et la Zélande, sous la condition que Charles IX s\'obligerait a conserver a ces provinces leurs anciens priviléges et a permettre l\'exercice de la religion ré-formée. Mais le Taciturne ne ratifia point ce projet; il rédigea lui-méme d\'autres articles contenant, selon lui,

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CHAPITRE VIII.

tout ce que les états voudraient et pourraient accorder. i573 Pour allumer une forte guerre entre la France et l\'Es-pagne, il consentait bien a mettre sous l\'obéissance de Charles IX les villes et terres qui tomberaient au pou-voir des insurgés, si elles étaient hors du territoire de la Hollande et de la Zélande; mais quant a ces deux provinces, il refusait de les livrer (i).

Un peu plus tard, Guillaume, s\'étant mis directement en rapport avec Charles IX, dépassa les limites de son premier projet. En échange des sacrifices qu\'il récla-mait de la France, il fit entendre au jeune roi que celui-ci pourrait exercer sur la Hollande et la Zélande même un protectorat direct, moyennant la conservation des priviléges et le maintien de la religion réfor-mée (2). Tout fut enfin régie dans l\'entrevue que Louis de Nassau eut a Blamont avec la reine mère et le duo d\'Anjou, au moment oü ce dernier quittait la France pour se rendre en Pologne, oü il avait eté élu roi. Charles IX consentait a aider le libérateur des Pays-Bas, de concert avec les princes d\'Allemagne, soit ou-vertement, soit en secret, comme ces princes protestants le jugeraient bon, et il promettait en outre les sommes nécessaires pour l\'expédition que préparaient alors le comte Louis et le due Christophe, fils de lelecteur palatin (3).

(1) Le prince d\'Orange h Louis de Nassau, avril 1573 (Archives, etc., t. IV, p 113-119).

(2) Instruction pour les députés du prince d\'Orange vers la cour de Prance, Delft, 21 mai 1573 (Archives, etc., t. IV, p. 119 et suiv.).

(3) Louis de Nassau au prince d\'Orange, décembre 1573 [Archives, etc., t. IV, p. 278 et suiy.).

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GUILLAUME LE TACITURNE.

Don Luis de Requesens y Zuniga, grand commandeur de Castille, designé pour succéder au due d\'Albe, rj\'avait pas encore pris possession du gouvernement lorsque, le 21 octobre 1573, Gabriel de Qayas lui en-joignit, par ordre du roi, de faire expédier le prince d\'Orange et le comte Louis de Nassau. « II devait charger de eet exploit des hommes détennines, ayant la discrétion et le courage nécessaires, et leur offrir la gratification qu\'il jugerait convenable ; seulement on ne devait pas savoir que la chose se fit par ordre du roi ni qu\'il en eüt connaissance. « Requesens ne désobéit point; mais il ue trouva, selon ses expressions, que des soutireurs dargent et peut-être des espions doubles, Philippe lui ayant ordonné itérativement de faire ce qui lui avait été prescrit, le grand commandeur avertit Qayas que le prince d\'Orange se gardait bien et que même il avait pris un des hommes qui s\'étaient chargés de le mettre a mort (i).

Comme les Espagnols faisaient de grands préparatifs pour débloquer Middelbourg, le prince d\'Orange se ren-dit en Zélande, allant d\'lie en ile, afin d\'entretenir la confiance de ses partisans. Le 21 décembre, il était a Zierikzee; il parut ensuite devani Berghes, au milieu de la fiotte zélandaise, excitant par ses discours éner-giques l\'enthousiasme des capitaines et des matelots : tous lui promireU de l\'assister jusqu\'a la dernière goutte de leur sang.Le 18février suivant, Middelbourg capitulait, et, le 23, le prince en prenait lui-même pos-

(1) Voir Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. VI, p. 5 et sui-vantes.

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CHAPITRE VIII.

session. Dès ce moment, il commandait sur toute la 1574 Hollande, Amsterdam et Harlem exceptés, et sur toute laZélande, moins les ilesde Sud-Beveland et deTholen; en outre, son autorité était reconnue dans la ville de Bommel, en Gueldre.

Cependant les troupes espagnoles, campées devant Lejde depuis le mois d\'octobre 1573, redoublaient d\'efforts pour reprendre cette ville importante. Louis de Nassau résolut de déjouer leurs projets. II rassembla a Wulpen, entre Aix-la-Chapelle et Maestricht, 3,000 cavaliers et 5,000 a 6,000 fantassins,Allemands, Gascons, Francais, Wallons et Lorrains. Par une diversion sou-dainesurlaMeuse.il voulait obligerRequesens a rappe-ler les forces qui menagaientLeyde, et, après avoir attiré les Espagnols sur ses pas, il se proposait de les éviter en allant rejoindre son frère. Sans s\'obstiner contre Maes-tricht, il s\'avanca entre la Meuse et le Wahal, afin de se réuuir, entre Grave et Tliiel, aux troupes du prince d\'Orange. Mais celui-ei, qui avait l\'expérience de la guerre, 11e se dissimulait pas combien i\'entreprise de son frère était hasardeuse. II ne s\'était pas trompé. Un des meilleurs capitaines de l\'Espagne, Sancho d\'Avila, atteignit, le 14 avril, l\'armée de Louis de Nassau a Mook (dans le duché de Clèves), et les auxiliaires du Taciturne furent taillés en pièces ; le valeureux Louis, ce Bayard hollandais, son frère Henri et Christophe de Bavière périrent les armes a la main (1).

Le lendemain de cette funeste affaire, le prince

(1) Louis ile Nassau, né en 1538,avait done trente-six ans. Hardi capi-

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GUILLAUME LE TAC1TURNE.

d\'Orange mandait de Gorinchem au comte Louis qu\'il venait a sa rencontre. Deux jours après, il était sur le Wahal, a Bommel, attendant ses frères. N\'ayant recu aucune réponse a sept lettres qu\'il leur avait adressées depuis le lü avril, il commenca a s\'alarmer; enfin, le 22, un message de Jean de Nassau lui apprit qu\'une bataille avait été livree a Mook. Guillaume retourna a Dordrecht; le7 mai, dans une autre lettre écrite de cette ville, il tient ses frères et le due Christophe pour bien morts, quoique leurs cadavres n\'eussent pas été retrouvés sur le champ de bataille. Surmontant sa dou-leur et reportant sa pensee sur le peuple qui le regar-dait comme un père, il rappelle a Jean de Nassau ce qu\'il lui avait dit autrefois sur la possibilité de dé-fendre la Hollande pendant deux ans contre toutes les forces du roi d\'Espagne. «... Mais il serait plus que temps, poursuivait-il, que quelques potentats nous ten-dissent la main. Si aucun ne montre cette volonté, et que, faute de secours, nous nous perdions, au nom de Dieu, soit!... Toujours nous aurons eet honneur d\'avoir fait ce que nulle autre nation n\'a fait avant nous, en nous défendant et en nous maintenant en un si petit pays, et contre les puissants eiforts de l\'Espagne, sans assistance quelconque. Et si les pauvres habitants d\'ici, délaissés de tout le monde, veulent s\'opiniatrer, comme ils ont fait jusque maintenant et comme j\'espère qu\'ils feront encore, et que Dieu ne veuille pas nous chatier,

taine, il avait pris pour devise : Nee sorte nee morte; et il avait fait inscrire sur ses drapeaux ; Recuperare aut mori. Le comte Henri avait vingt-quatre ans.

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CHAPITRE VIII, 151

il coütera a nos ennemis encore la moitié d\'Espagne, 1574 tant en biens qu\'en hommes, avant qu\'ils aient triomphé de neus (i) ».

Quelques jours après la bataille de Mook, le 19 avril, un ancien pensionnaire de Middelbourg, Hugo Bonte, s\'était rendu a Bommel, avec l\'assentiment de Reque-sens, afin de sonder les dispositions du prince d\'Orange et de savoir s\'il ne serait pas disposé a recourir a la clémence du monarque. Guillaume déclara que le dé-part desbandes espagnoles devait être considéré comma la condition préliminaire de la soumission ; du reste, il ne voulait pas implorer un « pardon *; en vraie et pure conscience, disait-il, devant Dieu et devant les hommes, il ne pouvait trouver qu\'il eüt offensó le roi. , Sans le respect absolu de la liberté de conscience et

, l\'éloignement des soldats étrangers, aucun accord ne-

tait possible. II ditencore qu\'il connaissait les -vicissitudes de la guerre et l\'humeur changeante du peuple. « Mais vienne l\'adversité, je ne serai point en peine, ajouta-t-il : j\'ai assez vécu, et je pourrai mourir même avec quelque gloire. » Le 30 juin, Hugo Bonte (2) revint a Rotterdam pour conférer de nouveau avec ie Taciturne. II devait lui proposer d\'envoyer des députés dans une ville du pays de Liége pour convenir avec des seigneurs catholiques d\'un arrangement tel que le roi, dans sa

(1) Le prince d\'Orange A Jean de Nassau, Dordrecht, 7 mai 1574. i Archives, etc., t. IV, p. 385 et suiv.

(2) Hugo Bonte n\'était que le mandataire d\'Elbertus Leoninus, professeur de l\'université de Louvain, mélé aux affaires politiques depuis 1572,

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GrUILLAUMI? LE TACITURNE.

1574 clémence, put l\'approuver. Recu le P\' juillet, Bonte exposa l\'objet de sa mission : Guillaume répondit que lui et les états de Hollande et de Zélande ne désiraieut rien plus que le rétablissement de la tranquillité; quant a la conférence proposée, il en référerait aux états; mais il ne caclia point que ni lui ni les états ne la trou-veraient süre, et que personne ne voudrait s\'aventurer. Les plénipotentiaires, poursuivit-il, craindraient de périr par la prison ou d etre assassinés, d\'autant plus que le pape dispensait des serments et que le concile de Constance permetfait de violer la foi donnée aux liéré-tiques. Non-seulement la conférence proposée serait inutile; mais elle tendrait a la diminution de la grandeur du roi, puisqu\'il n\'aurait traité avec des sujets que pour les tromper.

Un second entretien eut lieu le surlendemain et cette fois Guillaume consentit a une entrevue avec des seigneurs beiges, pourvu qu\'elle se tint a Woerden prés d\'Utreclit, ou prés de Gertruidenberg. En ce qui con-cernait le point le plus délicat, il déclara que, si la religion catholique était maintenue dans les provinces obéissantes, elle pourrait étre établie en Hollande et en Zélande, moyennant la conservation du culte réformé. Bonte s\'étant récrié contre tout changement, Guillaume lui fit observer que le Turc, malgré son fanatisme, per-mettait bien toute espèce de religion, et que le pape lui-même tolérait les juifs. Au surplus, il ne laissa pas ignorer que si, par la continuation de la guerre ou par des revers, les peuples de la Hollande et de la Zélande étaieiit réduits a Textrémité, eeux-ci mettraient ces pro-

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CHAPITRE VIII.

vinces en une main plus forte. «Ce pays, dit-il, est une 1574 belle fille qui a beaucoup de prétendants (i) ».

Quelques jours après, d\'autres émissaires vinrent encore le trouver. La réponse qu\'il leur fit fut simple et nette ; il désirait comme eux la fin des troubles, et le plus tót serait le mieux si l\'on voulait éviter l\'entière destruction du pays; mais il ne voyait pas comment on pourrait contenter le peuple sur l\'article de la religion, car le peuple et les bourgeois des villes étaient si attachés a la reformation qu\'il lui paraissait bien difficile de l\'extirper; quant a sa personne, il était prét,une fois les troubles apaisés, a se retirer du pays si telle était la volonté du roi (2).

Marnix, qui avait été conduit au chateau d\'Ulrecht, obtint du gouvernement de Requesens l\'autorisation de s\'aboucher, lui aussi, avec le prince d\'Orange. Le 17 juillet, il partit pour Rotterdam. Toujours sous l\'im-pression qu\'il serait impossible de vaincre la puissance espagnole, il expritna l\'opinion que les états de Hol-lande et de Zélande agiraient sagement en adressant une humble supplique au grand commandeur pour sol-liciter leur pardon. Guillaume déclara de nouveau que toute négociation devait être subordonnée a la sortie des bandes étrangères et au libre exercice de la religion protestante, du moins dans les provinces de Hol-lande et de Zélande, moyennant le consentement des

(1) Voir les relations de Hugo Bonte, dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 375 et suiv.

(2) Rapport de ce que le Sr de la Riviére et l\'avocat Treslong ont négocié a Rotterdam avec le prince d\'Orange. Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 393.

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1574 états généraux, qui seraient régulièrement convoqués après la sortie des Espagnols (i).

L\'agitation provoquée par la guerre des Pays-Bas inquiétait Maximilien II. Pressé par Requesens d\'user de son influence sur les rebelles, il résolut d\'envoyer vers le prince d\'Orange le beau-frère de celui-ci, le comte Günther de Schwarzbourg. Guillaume avait été informéqu\'on proposerait, comme transaction, de laisser aux reforrnes la faculté de sortir du pays en conser-vant leurs biens; il écrivit que lui et ses partisans prendraient la resolution de mourir, les uns aj^rès les autres, plutót que d\'abandonner leurs maisons, oü ils avaient encore, grace a Dieu, bons moyens de se dé-fendre (2).

Victorieux a Mook, les Espagnols avaient, le 26 mai, reparu devant Leyde et serré la ville de prés. Elle était dépourvue de garnison et, par la negligence du magistrat, il n\'y avait pas assez de vivres pour nourrir longtemps une population de 14,000 habitants. Le Taciturne déploya des efforts maguanimes afin de sou-tenir et de faire triompher l\'admirable résistance des bourgeois. Le 24 juin, il écrivait a Jean de Nassau ; « ... Que les princes de TEmpire nous tendent la main, et que, ayant pitié de nos misères, ils nous accordent leur assistance! S\'ils ne veulent pas préter l\'oreille a

(1) Mémoire de Ph. de Marnix, seigneur de Sainte-Aldegonde, sur ce qu\'il anégocié a Rotterdam avec le prince d\'Orange. Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 397.

(2) Le prince d\'Orange a Jean de Nassau, Delft, 28 septemhre 1574. Archives, etc., t. V, p. 69.

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CHAPITRE VIII.

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nos prières, nous remettrons notre cause a Dien, avec 1574 ferme espoir qu\'il ne nous abandonnera point, comma aussi, de notre cóté, nous sommes ici résolus de ne quitter la défense de sa parole et de notre liberté jus-qiiau dernier homme (1). » Reconnaissant qu\'il était impossible d\'attaquer par terre uu ennemi trop supérieur, il congut un dessein héroïque. Sur sa proposition, les états de Hollands ordonnèrent, le 30 juillet, de couper les digues, de lever toutes les écluses, de faire affluer les eaux vers Leyde et de se servir de cette mer artificielle pour ravitailler et sauver la ville. Le 3 aoüt, le prince, accompagné de quelques membres des états, se rendit sur la digue de l\'Yssel, a Kapelle, et la fit percer; en même temps il faisait venir de Zélande l\'amiral Louis de Boisot pour se concerter avec lui. Une circonstance fatale vint retarder le secours dont ie prince s\'occupait sans relache. II se trouvait a Rotterdam lorsque, le 10 aoüt, il fut saisi d\'une fièvre violente, et cette maladie, engendrée par le chagrin et la mélancolie, selon les médecins, fit de tels pro-grès et se prolongea tant, que le bruit de la mort du Taciturne courut parmi les insurgés et parmi les Espa-gnols. De terribles angoisses d\'esprit, surtout les craintes qu\'il avait pour Leyde, avaient certainement contribué aterrasser legrand adversaire de Philippe II;

mais lorsqu\'il sut que la résistance des habitants ne faiblissait pas, il remercia Dieu et sen tit renaitre ses forces. Bientót il put se montrer au peuple et re-

(1) Archives, etc., t. V, p. 38,

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GUILLAUME LE TACIÏURNE.

1574 prendre la direction des mesures destinées a secourir la ville (i).

Dans les premiers jours de septembre, Boisot avait atnene a Rotterdam les matelots de la Zélande, déja veterans de la guerre de I\'independance, et une flotte avait été équipée qui devait,a travers le pays submergé, aller au secours de Leyde. Cette périlleuse expedition réussit au dela de toute attente. Le 3 octobre, vers deux heures de l\'après-midi, comme le prince, alors a Delft, assistait au prêche dans l\'assemblée fran-caise, arriva un messager avec une lettre par laquelle l\'amiral Boisot annoncait son entrée dans Leyde. Le prêche üni, Guillaume fit passer la lettre au mi-nistre, et celui-ci en donna lecture a l\'assemblée. Des actions de graces eurent lieu dans le principal temple de la ville, ou le stathouder se trouva avec toute la noblesse et une grande partie du peuple. Le 4 octobre, vers le soir, le Taciturne dcbarqua lui-même a Leyde. II remercia avec effusion les bourgeois qui l\'entouraient, de s\'être\' comportés avec fant de vaillance et d\'avoir soutenu, sans assistance de gens de guerre, un siége si difficile; il promit qu\'on se souviendrait dun pareil service, et que l\'honneur en rejaillirait longtempssur euxei

(1) Le 28 septembre 1574, il écrivait de Delft a Jean de Nassau : « ... Brunynck vous dira aussl la débilité et indisposition grande de corps qui m\'a détenu quelque temps, et combien cela venoit mal a propos pour la conduicte de nos affaires, principalement en ceste saison que nous sommes sur le poinct de ravictuailler la ville de Leyden, qui en a plus que besoing. Mais, graces a Dieu, je me suis depuis aulcuns jours emja bien fort refaict, et espére en peu de temps avoir reconvert ma première santé... » Archives, etc., t. V, p. 67.

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CHAPITRE VIII.

sur leur posterite ; il expr ima aussila gratitude du pays 1574 aux chefs de la flotte de secours pour avoir contribué a la délivrance dune cite qui, par son importance, devait être considérée comme un des boulevards de la Hol-lande. Guillaume récompensa Leyde en y créant une université protestante qui ne tarda pas a rivaliser avec les écoles les plus célèbres.

La délivrance de cette ville avait eu aussi pour resul-tat d\'augmenter dans les provinces duMidilapopularité du prince d\'Orange. Dès lors, les Beiges le regardèrent comme leur futur libérateur; Requesens mandait même a Philippe II qu\'il n\'y avait pas dans tout le pays une seule maison oü le Taciturne n\'eüt quelqu\'un a sa devotion.

Guillaume venait de charger son secrétaire, Nicolas Brunynck, de se rendre a Dilleubourg, auprès de Jean de Nassau, pour conférer avec lui sur divers points d\'une grande importance. En annoncant sou arrivée pro-chaine aucomte Jean, Brunynckluiécrivait: quot; J\'ailaissé Sou Excellence en fort bonne disposition et les atfaires de Hollande en meilieur état qu\'elles n\'ont été de long-temps, grace a Dieu (i). » Le Taciturne, copendant, ne croyait pas devoir repousser ostensiblement la média-tion de Fempereur, au moment oü Maximilien II allait envoyer dans les Pays-Bas le comte Günther de Schwarzbourg pour servir d\'intermédiaire entre le gouvernement espagiiol et les insurgés. L\'empereur propo-sait de donuer au comte de Buren, détenu a Alcala,

(1) N. Brunynck au comte Jean de Nassau, 25 octobre 1574. Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. V, p. 85.

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GÜILLAUMË tiE TACXÏURNE.

1574 les domaines de sou père et de le subroger au gouvernement de la Hollande et de la Zélande, tandis que le prince d\'Orange irait vivre ou bon lui semblerait (i). Or, Brunynck était chargé de s\'enquérir si l\'empereur et les princes de la Germanie seraient contents de céder a son maitre quelque bien ecclésiastique ou autre en l\'Empire pour y demeurer, dans le cas oü la paix se ferait, Mais il fallait aussi s\'attendre, selon Guillaume,

(1) Le comte de Buren avait d\'aboi\'d eu beaucoup a se plaindre. Le due d\'Albe écrivait au roi, le 18 mars 1573 : quot; Ce que dit le comte de Buren, que son curateur ne peut lui envoyer ce dout il a besoin, est vrai, paree que ses biens sont occupés par son pére. Mais le due ne croit pas que, pour cela, le roi doive se mettre en dépense; il doit plutöt laisser le comte mourir de faim, ou au moins faire congédier tous les serviteurs qu\'il a, a 1\'exception de deux ou trois qui soient Espagnols : le revenu de quelques petites terres qu\'il possède en Flandre et prés de Buren, et que le prince d\'Orange n\'occupe point, suflira pour cela. II importe qu\'il ne reste auprès de lui aucun Flamand, et que l\'on veille a ce qu\'il ne s\'échappe pas. » (Correspondance de Fliüippe II, t. II, p.325.)—Philippe-Guillaume, alors même qu\'il continuait ses études a Alcala, était réellement captif, quoique ses relations avec sa familie n\'eussent pas été entiérement rompues. En 1576, il écrivait d\'Alcala au comte Jean et le remerciait « pour le continuel secours et grande assistance qu\'avec tant de loyauté il avait montré a monseigneur, son pére, durant ses adversités. » {Archives, etc., t. V, p. 309.) — II devint catholique fervent, mais sans jamais renier la maison dont il était issu. quot; Le capitaine qui le gardoit ayant parlé fort désavantageusement du prince Guillaume sou pére, ce Hls généreux, poussé de raffection naturelle qui l\'animoit au ressentiment, le prit par le milieu du corps, le jeta par la fenêtre et lui rompit le cou. II pensa étre inquiété pou.r une action si hardie, et sur cela, il y eut diversité d\'avis dans le con-seil du roi Philippe; mais enlin on résolut d\'user de douceur et d\'in-dulgence en cette occasion, Gabriel Osorio, jeune gentilhomme, qui se trouva présent a Taction, Tayant rapportée en faveur du prince, et dit que le gouverneur lui avoit manqué de respect. Ainsi cette mort fut donnée a son juste ressentiment... » {Mémoires pour servir a l\'histoire de la répiiblique des Provinces-Unies et des Pays-Bas, II.)

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CHAPITRE VIII.

a la continuation de la lutte, et c\'est pourquoi il con- 1374 venait d\'appeler en Hollande quelque digne person-nage, chrétien et parent du prince, afin de le remplacer, s\'il venait a succomber. Les états proposaient de rap-peler de Heidelberg le jeune Maurice de Nassau, auquel on eüt donné un conseil; mais le prince n\'était pas de eet avis, a cause de la tendre jeunesse de son successeur désigné.

Après des tiraillements nuisibles a la cause qui était celle de tous, selon les expressions du Taciturne, l\'ac-cord setait rétabli entre le stathouder et les états de Hollande. Le 20 octobre, Guillaume, a la fois irrité et découragé, avait offert de rendre aux états l\'autorité qu\'il exercait comme stathouder; mais il fut supplié (12 novembre) de conserver le pouvoir, et son autorité fut rendue en quelque sorte absolue et souveraine pour le gouvernement et pour la guerre. Toutefois il n\'était pas encore satisfait; il se plaignait amèrement de la par-cimonie des députés, lesquels ne voulaient pas accorder les sommes jugées nécessaires pour la continuation de la lutte contre l\'Espagne. II avait demandé 45,000 florins par mois; les états en ayant accordé 30,000, il refusa de se conformer a cette decision, blama la légè-reté des députés, déclara qu\'il n\'entendait pas se charger plus longtemps du gouvernement et que si, de leur cóté, ils ne tenaient leurs engagements, mieux valait,

pour eux et pour lui, qu\'il prit congé et qu\'il quittat le pays.—lis seront maitres alors, dit-il,de toutdiriger et avec toiue l\'économie qu\'ils souhaitent : ce a quoi les aidera son départ, car ils n\'auront plus son traitement

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G-ÜILLAUME LE TACITÜRNE.

1574 a payer ni sa garde a entretenir (i). — Devant cette menace si énergiquemeut exprimée, les états accordè-rent immédiatemeut les sommes demandées.

Le 26 novembre, le prince d\'Orange, écrivant de nouveau a Jean de Nassau, s\'exprimait en ces termes : « Quant au traité de la paix, je demeure toujours en la même volonté et dans le même désir de voir acheminer ces affaires vers une bonna tranquillite, a la gloire de Dieu et de son peuple, comme j\'ai toujours été. Mais il nest pas vrai que les états de Hollande sont désireux de la paix a tel point que, s\'ils voient l\'occasion de s\'ac-commoder, non-seulement ils m\'abandonneront, mais qu\'ils me livreront entre les mains de mes ennemis pour le cas oü je ne voudrais donner mon acquiescement. Les états et les villes de Hollande sont, au contraire, si bien résolus et animés qu\'il y a grand doute qu\'on les puisse faire incliner a quelque accord, vu la haine qu\'ils portent aux étrangers, jointe a leur fermeté pour ce qui concerne la religion, et aussi a cause de la dé-fiance qu\'ils nourrissent contre les procédés de l\'adverse partie. Ils sont, d\'ailleurs, avertis de bonne part que, bien que celle-ci soit contrainte de traiter avec nous, elle tacbera par tous les moyens de nous tromper. Et pourtant je vous prie de croire et de vous persuader fermement que je ne serai jamais celui qui voudra em-

(1) Brunynok écrivait vers cette époque a Jean de Nassau que Je prince n\'avait d\'autres ressources que son traitement et « quelque peu de son propre bien: «— ce qui ne sufflsait pas, a beaucoup prés, disait-il, aux grandes dépenses taut ordinaires qu\'extraordinaires que Son Excellence supportait journellement. »

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CHAPITRE VIII.

pécher une bonne et sure paix; je tacherai méme de 1574 l\'avancer de tout mon pouvoir, pourvu que Ton assure, par des conditions raisonnables, le repos et le conten-tement du peuple, tant en ce qui concerne la liberte politique que le fait de la conscience (i). »

Une junte réunie a Bruxelles par Requesens avait reconnu que, dans l\'état de détresse oü se trouvait le pays, il était urgent de négocier avec le prince d\'Orange et les états de Ilollande et de Zélande. En conséquonce, le docteur Elbertus Leoninus fut, le 30 novembre, chargé de se rendre prés du Taciturne, a leffet de s\'entendre avec lui au sujet des préliminaires de cette négociation. Mais un mois se passa avant qu\'il put rera-plir sa mission.

Guillautne était parti pour la Zélande dans le dessein de seconder une conspiration qui, si elle eüt réussi, devait hater la chute de la domination espagnole. II s\'agissait de s\'emparer d\'Anvers. Le 12 décembre, la Holte hollandaise, commandée par Louis de Boisot, se rapprocha de cette ville et, pendant les deux jours sui-vants, elle attendit le soulévement promis. Mais elle l\'attendit en vain. Les bourgeois n\'avaient osé, selon les expressions mêmes du Taciturne, mettre la main aux armes, bien que, selon les engagements pris, les bateaux et gens de guerre de Hollaude fussent arrivés pour les aider (2).

(juillaume, ayant fait venir Leoninus è. Middelbourg,

(I) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. V, p. 95 et suiv. ;2j Le prince d\'Orange a Jean de Nassau. Middelbourg, 25 décembre 1574 (Archives, etc., t. V, p.110).

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GUILLAÜMB LE TACITURNE.

1575 cut avec lui plusieurs conférences, oü divers points fu-rent convenus : les comraissaires du prince et des états de Hollande et de Zélande devaient se trouver a Ger-truidenberg le 15 février suivant et les mandataires de Requesens arriver le même jour a Breda, afin de tra-vailler ensemble a la pacification du pays. Guillaume n\'avait pas laissé ignorer que, pour ce qui concernait la liborté de religion, ii demeurerait inflexible; même, voulüt-il le contraire, il ne pourrait, disait-il, changer a eet égard les sentiments des états et du peuple.

Au mois de février 1575, des conférences eurent elfectivement lieu au chateau de Breda entre les mandataires de Requesens et les plénipotentiaires du prince d\'Orange et des états de Hollande et de Zélande. L\'Empereur y était représenté par le comte Güntherde Schwarzbourg, accompagné du comte Wolfgang de Hohenlohe, qui, en 1567, avait également épousé une des soeurs du Taciturne (i). Le 14 mars, les commis-saires royaux firent connaitre aux Hollandais les conditions que Philippe H consentait a leur accorder, s\'ils renoncaient a leur rebellion. Le roi confirmerait leurs priviléges et oublierait le passé; mais, de leur cóté, le prince d\'Orange et les états de Hollande et de Zélande seraient obliges de restituer toutes les villes, chateaux et forts qu\'ils détenaient. En ce qui touchait la religion

(1) Guillaume écrivalt a Jean de Nassau (4 mars 1575): quot; Le comte Günther de Schwarzbourg est émerveillé de voir uos affaires ici en si bon état et bien aultrement que le grand commandeur et aultres nos ennemis l\'avoient fait entendre a l\'Empereur. « (Archives, etc., t. V, p. 143.)

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CHAPITRB VIII.

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catholique, il fallait quelle fut maintenue et observee 1575 comme elle l\'était a 1 epoque de l\'abdication de Charles-Quint. A ceux qui dorénavant ue voudraient pas vivre en catlioliques, il serait accordé, pour cette fois seule-ment, l\'autorisation de se retirer du pays et de vendre leurs liens dans un délai a fixer.

Guillaume repoussa nettement ces prétendues concessions. « Nos ennemis, écrivit-il a Jean de Nassau (Dordrecht, 21 mars 1575), au lieu de nous accorder nos demandes si justes et si équitahles, a savoir la retraite des étrangers et la convocation des états gene-raux, voudraient que notre condition devint pire que celle des esclaves et des bêtes brutes (i). » La veille, il avait signé, avec les deputes des états et villes do Hól-lande et de Zélande, uue déclaration oü tous refusaient formellement de livrer les villes et forteresses de ces provinces et repoussaient l\'option qui leur était offerte d\'abjurer ou de s\'exiler. Les Espagnols essayèrent de gagner leur principal adversaire. Le corate de Schwarz-bourg s etant rendu a Anvers, Requesens lui dit que si le prince, son beau-frère, voulait proflter de la cle-mence royale, en ramenant les provinces rebelles sous l\'obéissance de l\'Eglise catholique et de leur souverain legitime, on oublierait le passé et on arrangerait ses afiaires. Dans un entretien que Guillaume lui-même eut a Dordrecht avec le colonel Mondragon, un des otages, celui-ci lui représenta qu\'il pouvait rendre au roi un si grand service que non-seulement 11 n\'aurait plus a

(1) Archives de la maison d\'Orange- Nassau, t. V, p. 150 et suiv.

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GÜILLAUME LE TACITURNE.

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1575 craindre cle sa part aucun ressentiment, mais encore qu\'il serait l\'objet de faveurs signalees; Philippe le nommerait même capitaine-général de quelqu\'une de ses armées. Guillaume repartit qu\'il n\'aspirait point a cette charge : il ne voulait rien pour lui. « Que le roi, dit-il, observe les privileges du pays, en fasse sortir les étrangers et assemble les élats généraux, tout sera fini. » Pour lui, il ne voulait plus être sujet que des états de Hollande et de Zélande, qui l\'avaient accueilli dans sa détresse. En résumé, les propositions du représentant de Philippe II furent énergiquement repous-sées par le peuple tont entier des provinces insurgées : la ddclaration délivrée le 11 mai aux commissaires du roi émanait a la fois du prince d\'Orange, des nobles et gentilshommes, des bourgmeslres et conseillers des villes, méme des confréries de trait et de rhétorique, des ghildes, enfin de tous les habitants appartenant au « commun négoce

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IX

f

i::r:; « i:: 2 r.

Le Taciturne épouse Charlotte de Bourbon. — Colère du landgrave de Hesse et de l\'électeur de Saxe. — Guillaume justitie son mariage. —

Mort d\'Anne de Saxe. — Union de la Hollande et de la Zélande. — gt; Les calvinistes et les catholiques. — Persévérance de Guillaume dans

sa lutte contre l\'Espagne. — Ambassade envoyée a la reine Elisabeth. — Soulèvement des Beiges aprésla mort de Requesens. — Guillaume les encourage. — II fait arrêter les membres suspects du conseil d\'État. — Convocation des états généraux. — La Pacification de Gand.

Avant de passer le Rhin en 1572 pour venir au se- 1575 cours des Pays-Bas, le Taciturne avait, dit-on, rencontré, chez l\'électeur palatin, une jeune femme, agée de vingt-six ans, qui, selon le témoignage du grave de Tliou, se disünguait par sa beauté autant que par son esprit. C etait Charlotte de Bourbon, fille de Louis, due de Bourbon-Montpensier, un des plus terribles ennemis ^ des huguenots, et de Jacqueline de Longueville. Sa

mère l\'avait secrètement élevée dans la religion ré-formée. Appelée par sa tante a 1\'abbaye de Jouarre,

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166 OÜILLAUME LR TAOITURNE.

1575 au diocèse de Meaux, Charlotte prononca ses voeux avaut lage present par les canons et protesta quelle les prononcait malgre elle et contrainte (i). Devenue abbesse du mouastère, elle vendit le prieuré de Saint-Christ au diocèse de Noyon et, avec l\'argent recueilli de cette alienation, partit secrètement pour Heidelberg, accotnpagnée de quelques religieuses (2).

Le roi de France intervint pour que la fugitive fut réintégrée dans sou monastère ; il envoja méme a Heidelberg le seigneur d\'Aumont afin de la raraener; naais elle refusa de quitter le Palatinat. De son cote, le due de Montpensier déclara préférer que sa fille restat en Allemagne aussi longtemps qu\'elle n\'aurait pas abjure la doctrine de Calvin. Charlotte resta done sous la garde de l\'électrice, Amelie de Meurs, veuve de Henri de Brederode. Plus tard, les Espagnols insinuèrent méchamment qu\'elle avait été profauée par le baron de Rentj, par le palatin Jean-Casimir et même aupara-vant par Louis de Nassau (3).

Le Taciturne, sur qui elle avait fait une vive impression, résolut de la prendre pour femme. C etait une grave determination, non point que l\'ex-abbesse de Jouarre ne fut pas de maison assez illustre (les dues de Bouillon et de Nevers avaient épouse ses soeurs), mais

(1) Aubery du Maurier, qui était bien informé, dit: « Sa protestation précéda sa profession. Elle fit Tune le 10 mars etl\'autre le 17 du même mois 1559, en Ia présence de dame Jeanne Cliabot, abbesse du Paracler, et pour lors prieure de l\'abbaye de Jouarre. » {Mémoires pour servir a Vhistoire de Hollande.)

(2) De Thou, liv. LI et LX.

(3) Mémoires de Martin-Antoine del Rio, t. II, p. 283.

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CHA.PITRE IX. 167

paree que cette alliance avec une religieuse fugitive 1575 serait généralement désapprouvée et que, d\'autre part, en s\'alliant a une Francaise, Guillaume perdrait en Allemagne et en Angleterre de nombreux amis et partisans. Ces considerations ne l\'arrétèrentpas: il chargea Marnix de se rendre a Heidelberg et de demander la main de Charlotte (i). Le roi de France avait recu préala-blement la confidence de son prqjet : comme Henri III voulait tout a la fois ménager le prince d\'Orange et le due de Montpensier, il s\'était borné a dire, d\'accord en cela avec Catherine de Médicis, que mademoiselle de Montpensier serait heureuse de rencontrer un si bon parti, et qu\'en somme ni lui ni sa mère ne trouve-raient mauvais ce quelle ferait par le conseil du comte palatin, mais qu\'il était convenable de demander 1\'ac-quiescement du due de Montpensier. Charlotte, sachant qu\'il ne fallait point espérer ce consentement, ne vou-lut pas l\'attendre. En cette affaire, elle entendait obéir seulement a l\'électeur palatin, quelle regardait comme son père, et lelecteur ayant répondu qu\'il ne saurait lui déconseiller un parti si honnête et étant de sa religion, elle déclara que son parti était définitivement pris (2). Guillaume crut de son devoir alors de lui don-

(1) Marnix avait recouvré sa liberté au mois d\'octobre 1574.

(2) Le licencié Zuleger au prince d\'Orange. Francfort, dernier jour de mars 1575 {Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. V, p. 165 et suiv.). — Un ministre calviniste, Feugheran, pasteur a Rouen et attaché temporairement a runiversité de Leyde, justiflaplus tard mademoiselle de Montpensier en ces termes : « ... En nos églises, nous ne faisons mille difllculté d\'espouser ceux qui font apparoistre du refus du père, qui ne seroit fondé que sur la seule cause de la religion, estant mêmement (ladite dame) émancipée par l\'age atteint et passé de 20 ans,

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108 GUILT,AÜME LE TACITURNE.

ner, par Jean de Nassau, de sages avertissements : elle ne devait point se faire illusion sur la destinée qui I\'attendait; elle allait unir son sort a un prince qui com-mencait a vieillir (il avait environ quaraate-deux ans), et qui s\'était endetté en dirigeant une guerre dont per-sonne ne pouvait prévoir le dénoüment. Comme tous ses biens étaient affectes aux enfants issus de ses deux premiers manages, il ne pouvait encore assignor un douaire a son épouse future ; mais, en attendant des temps plus propices, il lui offrait la maison qu\'il avait achetee a Middelbourg et celle qu\'il faisait construire a Gertrui-denberg (i).

Avant de prendre une resolution irrevocable, mademoiselle de Montpensier voulut avoir communication autbentique des informations et procédures concernant l\'adultère d\'Anne de Saxe. « L\'on m\'a fort presse, disait Marnix, d\'avoir, pour Tacquit dela demoiselle et justification du divorce, une sentence donnée sur lesdites informations et preuves. » De son cóté, le Taciturne désirait que l\'on enfermat la coupable quelque part, en Saxe, et que l\'on fit courir le bruit de sa rnort (2).

Charlotte de Bourbon persistant a unir sa destinée a

autorisée et induicte a ce faire par Mgr l\'électeur, qui luy avoit servy I\'espace de trois ans et demy et servoit encore de pére, fortiflée des advis de Mme la duchesse de Bouillon, sa soeur, des roi de Navarre et prince de Condé, ses parents bien proclies, qui ne l\'ont trouvé mau-vois... »

(1) Mémoire pour le comte de Hohenlohe allant de la part du prince d\'Orange vers le comte Jean de Nassau, l\'électeur palatin et Mquot;e de Bourbon. Dordrecht, 24 avril 1575 {Archives de la maison d\'Orange Nassau, t. V, p. 189).

(2; Le seigneur de Sainte-Aldegonde a Jean de Nassau. Heidelberg,

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CHA.PITRE IX.

celle du prince d\'Orange, ce dernier n\'eut égard ui aux 15 observations de Jean de Nassau, ni aux representations du landgrave de Hesse et de l\'éleceur de Saxe.

Jean de Nassau avait appris avec douleur la de\'ter-mination de son frère. II écrivit a Marnix : Prcecipitis consilii posnitentia comes, et qui amat periculum peribit in eo. II s\'efforca de lui persuader qu\'il ne fallait pas amener MlledeMontpeusier et que celle-ci devait quitter l\'électorat pour que la rupture devint definitive (i). Mais le confident du Taciturne ne tint pas compte de ces con-seils : il se mit en route pour la Hollande avec la fiancee, et Guillaume approuva entièrement la conduite de son ami. II ne rnanqua pas de l\'écrire a son frère; en même temps il le priait de lui envoyer promptement les « vraies attestations » du méfait commis par la femme qu\'il avait alors, selon ses expressions. En cas de refus, il serait contraint de le faire publier par écrit, au grand

2 mai \\quot;iö[A.rchives de la maison d\'Orange-Nassau, t.V, p. 192). Marnix écrivait: « Touchant la personne qui a commis le mésus, voilé, ce que Son Exc. mquot;en escrit, couclié en mots formels : « Quant au conseil du « Lantzgrave d\'emmurer (enfermer) celle que savez, et aprés faire courir « le bruit qu\'elle seroit morte, je ne le trouve point mauvais, pour las « raisons considérées en vos lettres; mais le lieu ne me semble point quot; propre aDillenbourg, pour ce qu\'il ne pourra estre tenu secret, estant » lieu fort fréquenté; davantage, 11 seroit plus convenable que ses « parents, comme le due de Saxe ou le Lantzgrave, la retirassent et quot; missent en quelque lieu plus caché et esloisgné de conversation « (comme ils en ont bonne commodlté), et qu\'ainsi s\'ensuyvist le bruit quot; de sa mort : en quoy j\'estime qu\'il n\'y a aucune ditflculté, veu le ■i conseil déja donné par le Lantzgrave. Vous en pourrez advertir mon « frère le comte Jean... gt;.

(1) Jean de Nassau au seigneur de Sainte-Aldegonde. Dillenbourg, 20 mai 1575 (Archives, etc., t. V, p. 201 et suiv.).

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ICS GUILT,AÜME LE TACITURNE.

ner, par Jean de Nassau, de sages avertissements : elle ne devait point se faire illusion sur la destinée qui I\'attendait; elle allait unir son sort a un prince qui com-raencait a vieillir (il avait environ quarante-deux ans), et qui s\'était endetté en dirigeant une guerre dontper-sonne ne pouvait prévoir le denoüment. Comma tous ses biens étaient affectes aux enfants issus de ses deux premiers manages, il ne pouvait encore assigner un douaire a son épouse future ; mais, en attendant des temps plus propices, il lui offrait la maison qu\'il avait achetée a Middelbourg et celle qu\'il faisait construire a Gertrui-denberg (i).

Avant de prendre une resolution irrevocable, mademoiselle de Montpensier voulut avoir communication authentique des informations et procédures concernant l\'adultère d\'Anne de Saxe. « L\'on m\'a fort pressé, disait Marnix, d\'avoir, pour I\'acquit de la demoiselle et justification du divorce, une sentence donne\'e sur lesdites informations et preuves. » De son cóté, le Taciturne désirait que l\'on enfermat la coupable quelque part, en Saxe, et que Ton fit courir le bruit de sa mort (2).

Charlotte de Bourbon persistant a unir sa destinée a

autorisée et induicte a ce faire par Mgr l\'électeur, qui luy avoit servy I\'espace de trois ans et demy et servoit encore de père, fortifiée des advis de Mquot;ie la duchesse de Bouillon, sa soeur, des roi de Navarre et prince de Condé, ses parents bien proches, qui ne l\'ont trouvé mau-vois.....

(1) Mémoire pour le comte de Hohenlohe allant de la part du prince d\'Orange vers le comte Jean de Nassau, l\'électeur palatin et Mlle de Bourbon. Dordrecht, 24 avril 1575 (Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. V, p. 189).

(2; Le seigneur de Sainte-Aldegonde a Jean de Nassau. Heidelberg,

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CHAPITRE IX.

celle dn prince d\'Orange, ce dernier neut égard ni aux 15 observations de Jean de Nassau, ni aux representations du landgrave de Hesse et de l\'éleceur de Saxe.

Jean de Nassau avait appris avec douleur la determination de son frère. II écrivit a Marnix : Prcecipitis consilii pcenitentia comes, et qui arnat periculum peribit in eo. II s\'efForca de lui persuader qu\'il ne fallait pas amener MlledeMontpensier et que celle-ci devait quitter I\'électorat pour que la rupture devint definitive (i). Mais le confident du Taciturne ne tint pas compte de ces con-seils : il se mit en route pour la Hollande avec la fiancee, et Guillaume approuva entiéreinent la conduite de son ami. II ne manqua pas de l\'éciire a son frère; en même temps il le priait de lui envoyer promptement les « vraies attestations » du méfait commis par la femme qu\'il avait alors, selon ses expressions. En cas de refus, il serait contraint de le faire publier par écrit, au grand

2 mai 1575(Arc7u\'i-es de la rnaison d\'Orange-Nassau, t.V, p. 192). Marnix écrivait : quot; Toucliant la personne qui a commis le mésus, voili ce que Son Exc. mquot;en escrit, couché en mots formels : quot; Quant au conseil du « Lantzgrave d\'emmurer (enfermer) celle que savoz, et après faire courir « le bruit qu\'elle seroit morte, je ne le trouve point mauvais, pour les « raisons considérées en vos lettres; mais le lieu ne me semble point lt;gt; propreaDillenbourg, pource qu\'il nepourra estre tenu secret, estant « lieu fort fréquenté; davantage, il seroit plus convenable que ses « parents, comme le due de Saxe ou le Lantzgrave, la retirassent et « missent en quelque lieu plus caché et esloisgné de conversation quot; (comme ils en ont bonne commodité), et qu\'ainsi s\'ensuyvist lo bruit « de sa mort : en quoy j\'estime qu\'il n\'y a aucune dillicultt\', veu le ii conseil déja donné par le Lantzgrave. Vous en pourrez advertir mon quot; frére le comte Jean... »

(1) Jean de Nassau au seigneur de Sainte-Aldegonde. Dillenbourg, 20 mai 1575 {Archives, etc., t. V, p. 201 et suiv.).

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GUILLAÜME LE TACIT URNE.

1573 deshonneur do toute Ia maison de Saxe (i). Les parents d\'Anne s\'efforgaient d\'étouiFer ce scandale: aussi, encon-sentant au confinement de l\'iufortunée, y mirent-ilspour condition que le chatiment resterait secret. De son cóté, le landgrave de Hesse se montrait furieux de la mission confide a Marnix;le mariage projeté par le prince d\'Orange était, a ses yeux, un acte insensé, et il le disait hautement. Quant a Jean de Nassau, il repre-sentait a son frère les graves consequences que pourrait produire le courroux des maisons de Saxe et de Hesse, et, dans le cas oü Charlotte de Bourbon Feut rejoint, il le conjurait de ne pas encore consommer son mariage avec elle (2). Mais Guillaume neut pas davantage égard a ces exhortations, quelque pressantes qu\'elles fussent.

II voulut toutefois se mettre en règle vis-a-vis des protestants rigides. Lorsque Marnix fut arrivé dans le « pays » de Voorn avec Mlle de Montpensier, il con-sulta, sur la légitimilé de l\'union qu\'il allait contractor, cinq ministres de l\'Eglise évangélique, tous Beiges et très-considérés parmi les calvinistes. Le 11 juin, ils lui remirent l\'acte suivant :

« Ayant très-illustre seigneur monseigneur le prince d\'Orange appelé les ministres de la parole de Dieu qui sommes ici soussignés, et nous ayant commandé de diligemment et soigneusement peser les témoignages et depositions recues et couchées par écrit par Michel

(1) Le prince d\'Orange a Jean de Nassau. Dordrecht, 21 mai 1575 {Archives, etc., t. V, p. 205).

(2) Jean de Nassau au prince d\'Orange. Dillenbourg, 3 juin 1575 [Archives, etc., t. V, p. 208).

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I

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CHAPITRE IX.

Vinne, notaire public, y entrevenant l\'autorité d\'un 1575 bourgmestre et échevin, touchant l\'adultère de dame Anne de Saxe, ensemble s\'il y a quelque autre chose tendante a cela, et de donner a Son Exc. notre jugement et avis si ledit seigneur prince est libre de sa première femme, et s\'il lui est licite de s\'allier a une autre par mariage, nous avons estimé que notre devoir était de rendre obéissance a Son Exc. et ainsi lui en declarer notre avis brièvement et clairement. Avons done lu et pesé les témoignages qu\'ont rendus, touchant eet adul-tère, nobles hommes le sieur d\'Alleudorlf, le sieur Flo-ris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix, seigneur du Mont de Sainte-Aldegonde, et le sieur Nicolas Bru-nynck, secrétaire de S. Exc., desquels toutes les depositions nous ont été mises entre mains par ledit notaire. Ayant aussi pesé le bruit commun de eet adultère et qui continue déja par l\'espace de prés de quatre ans entiers; ayant aussi monseigneur le prince, passé plus de trois ans, averti de eet adultère, par le comte de Hohenlohe, très-illustre prince, le due de Saxe, oncle de ladite dame Anne et le plus proche parent d\'elle, semblablement très-illustre prince le landgrave aussi son oncle, par le comte Jean de Nassau, et n\'y ayant été faite aucune réplique, contradiction ou complainte de tort et injure, ni par lesdits seigneurs due de Saxe et landgrave, ni par elle, ni par quelque autre en son nom.

« Finalement, ayant été avertis lesdits due de Saxe et landgrave et autres parents d\'elle, qu\'on traitait ce nouveau mariage entre le très-illustre seigneur le prince

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GU1LLAUME f,E TACITURNE.

1575 d\'Orange et très-illustre dame mademoiselle de Bourbon ; ayaiit aussi été publié en l\'église par trois divers dimanches.a la facon accoutumée, leur intention d\'ac-complir le mariage, et après ayaut encore diiféré sept jours avant de l\'executer, afin que personne, ayant quelque chose a y opposer, ne se peut plaindre d\'avoir été prévenu et forclos par brièveté de temps, et que ncanmoins personne nest comparu pour s\'y aucune-ment opposer. Tout ce que dessus bien et mürement pesé, et singulièrement lesdites depositions, nous esti-mons qu\'il y a assez de fondement pour nous résoudre qu\'il ne faut aucunement douter que l\'adultère n\'ait été par elle commis; dont s\'eusuit que monseigneur la prince soit libre, selon le droit diviu et humain, pour s\'allier a une autre par mariage, et que celle qu\'il épousera sera, et devant Dieu et devant les hommes, sa femme legitime. Fait au Briell, 11 de juin 1575. Gaspar Van der Heiden, ministre de la parole de Dieu a Middelbourg; — Jean Taffin, ministre de la parole de Dieu; — Jacobus Michaël, ministre de l\'église de Dordrecht; — Thomas Tylius, ministre de Delft; — Jan Miggrodus, ministre de l\'église de la Vere (i). »

Le lendemain, 12 juin, vers le soir, le mariage fut publiquement céiébré dans l\'église de la Brielle. Les nouveaux époux se rendirent ensuite a Dordrecht, oü ils furent recus avec allégresse.

a o

Le landgrave Guillaume de Hesse et l\'électeur de Saxe se vengérent de la ténacité du Taciturne en acca-

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. V, p. 224\'226.

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CHAPIÏRE IX.

blant d\'injures et d\'invectives, dans leurs lettres, celle 1575 qu\'ils appelaient la « Francaise » et la « Nonne. » Le prince d\'Orange, tout en conservant son calme habitue!, crut néanmoins devoir adresser a Jean de Nassau un mémoire pour la justification de son mariage. On y lisait : « Je vous puis assurer, monsieur mon frère, que mon intention, depuis que Dieu m\'a donné un peu d\'entendement, a tendu toujours a cela, de ne me sou-cier de paroles ni de menaces, en chose que je pusse faire avec bonne et entière conscience, et sans faire tort a mon prochain, même la oü je fusse assuré d\'y avoir vocation legitime et commandement exprès de Dieu. Et, de fait, si j\'eusse voulu prendre égard au dire des gens, ou menaces des princes, ou autres sem-blables difficultés qui se sont présentées, jamais je ne me fusse embarqué en affaires et actions si dange-reuses et tant contraires a la volonté du Roi, mon maitre du passé, et même au conseil de plusieurs miens parents et amis. Mais après que j\'avais vu que ni humbles prières, ni exhortations ou complaintes, ni autre chose, quelle quelle fut, y put servir de rien, je me résolus, avec la grace et l\'aide du Seigneur, d\'embras-ser le fait de cette guerre, dont encore je ue me repens. Je rends plutót graces a Dieu qu\'il lui a plu avoir égard par sa miséricorde a la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu\'il me donnait au coeur de ne faire état de toutes ces difficultés qui se présentaient, pour grandes qu\'elles fussent. Je dis aussi fout le même a présent de ce mien mariage... »

11 affirmait que la resolution qu\'il avait prise ne

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GrUILLAUME LE TACITURNE.

1575 pourrait augmenter le scanclale occasionné par la mau-vaise conduite cTAnne de Saxe, «tant la chose est veüue si avant, ajoutait-il, que, comme l\'on dit en proverbe, les enfants en vont a la naoutarde, tant en France, Italië, Espagne, Angleterre qu\'en ce pays par deca. » II répondait, en outre, a une objection ti\'ès-délicate de Jean de Nassau : « Quant a ce que vous alléguez qu\'en priant Dieu et m\'efforcant j\'eusse bien pu obtenir plus longtemps la grace et don de continence, sans prendre ce soudain conseil de me marier, je ne le veux pas débattre; mais, puisque le délai n\'eüt pu remédier a aucuns inconvénients par vous allégués, et aux autres y eüt pu beaucoup nuire,j estime que c\'eüt été peine perdue de pourchasser cette requête de Dieu, lequel ne m\'a jamais promis de l\'accorder, mais veut qu\'on embrasse les remèdes que lui-même propose en sa parole (i). »

La fin d\'Anne de Saxe fut lamentable. Pendant I\'Mver de cette année, elle fut remise a ses oncles; on la renferma a Beilstein, puis on la transféra dans le palais electoral de Dresde. Elle y était gardée dans une chambre dont les fenêtres étaient fermées et oü la lumière ne pénétrait que par une étroite ouverture pra-tiquée dans la partie supérieure de la porte. C\'est par ce guichet qu\'on lui passait sa nourriture. Chaque jour aussi, quoiqu\'elle eütdéja donné despreuves de démence, suites de ce terrible confinement, un prédicateur appa-raissait devant le guichet et adressait a la captive de saintes admonestations. Le 18 décembre 1577, après

(1) Le prince cTOrange au comte Jean de Nassau. Dordrecht, 7 juil-let 1575 (Archives dc la rnaison d\'Orange-Nassau, t. V, p. 244 et suiv.)

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CHAPITKE IX.

une agonie de deux ans, Tinfortunee fut délivrée de eet 1575 aiFreux supplice : elle mourut folie furieuse. Le leiide-main, les tristes dépouilles de l\'unique liéritière du cé-lèbre Maurice de Saxe furent ensevelies dans le tom-beau des électeurs a Meissen.

Le 4 juin 1575, les « membres « et villes de Hollande et de Zélande avaient conclu un traité d\'union pour résister a l\'ennemi commun, sous le gouvernement du prince d\'Orange, toujours qualifie de stalhouder du roi. Mais il devait non-seulement exercer ses anciennes fonctions de stathouder, il devenait, en outre, le clief suprème de l\'armée et il lui apparl,enait,en cette qualité, d\'ordonner tout ce qu\'il jugerait convenable pour la sürete et la defense du pays. Guillaume émit % quelques observations sur les articles qui définissaient

ses pouvoirs; il n\'acceptait point sans repugnance le conseil [Landraad) qui lui était adjoint en Hollande. D\'un autre cóté, les états de cette province exigeaient que, protégeant la religion réformée, il fit partout cesser l\'exercice du culte romain. 11 demanda et obtint une dénomination nouvelle et moins precise, car celle-ci, au lieu de menacer directement les catholiques, s\'ap-pliquait, en general, aux cultes qui coutrarieraient I\'Evangile. Se defiant toujours des catholiques qui n\'avaient pas abandonné les provinces insurgées, les calvinistes prétendaient toutefois réduire a l\'impuis-sance ceux qu\'ils regardaient comme leurs adversaires. £ lis finirent done par enlever aux catholiques remains

les églises dont ceux-ci avaient jusqu\'alors été en possession; en outre, ils les écartèrent des emplois impor-

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ÖUILLAUME LE TACIT URNE.

1575 tants. «—Iln\'était pasraisonnable, disaitGuillaume lui-même, que ces gens conservassent un privilege au moyen duquel ils avaient tenté de livrer le pays aux mains de reniiemi (i). »—Les catholiques ne furent plus que tolé-rés, de même que les anabaptistes et les lutheriens (2).

Jetant un regard sur les labeurs deja accomplis et les succés obtenus, le Taciturne, s\'adressant encore une fois a Jean de Nassau, lui disait : « Ce petit coin de pays a seul résisté a des armées que Ton a fait venir contre lui de tous les bouts du monde, sans que, durant cinq ou six ans, aucun autre Etat, aucun autre prince

(1) On lit aussi dans quot; ... Vous scavez combien defoisj\'ai esté accusé, pour ce que je m\'opposois trop froidement aux adversaires, que je les endurois trop, que je serois cause de la mine du pal\'s pour estre trop lent a les chasser et extirper. Et quand il a esté question de se défaire d\'aulcuns, les debvoirs que j\'ai faicts afin que un chascun peult vivre en paix et les uns avec les aultres. Mais les Estats, qui avoient trouvé, du commencement, propre et utile pour la conservation du pais que l\'une et l\'autre religion fussent entretenuës, si depuis par les insolentes entreprises et trahisons des ennemis meslez parmi nous, ont appris que leur Estat estoit en danger de mine inevitable, sinon qu\'ils empeschassent l\'exercice de la religion romaine, et que ceulx qui en faisoient profession, au moins les prebstres, avoient un serment au pape (comme ils ont partout) lequel ils preferoient a celui qu\'ils avoient au pais : tellement ququot;a l\'assemblée des estats faicte a Leyde, comme aussi en la conjonction des pais de Hollande avecq Zélande, eest article fut unanimement accordé... »

(2) L\'union des pays de Hollande et de Zélande n\'ayant eu qu\'un accomplissement partiel, selon la remarque du savant éditeur des Archives, fut confirmée par une autre convention du 25 avril 1576. « C\'est 4 peu prés la confirmation de la précédente : unité dans les mesures pour la défense commune ; maintien exclusif de la religion réformée évangélique; pouvoir du stathouder royal choisi par les États pour chef durant la guerre et souverain ad interim. Par cette union, la Hollande et la Zélande formérent durant plusieurs années, méme en s\'alliant a d\'autres provinces, un tout séparé. »

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CHAP1TRE IX.

lui ait seulemont tendu la main, hormis 1 electeur pa- 1573 latin, vous et mes trois autres frères, lesquels, outre leur bourse et tous les moyens que le seigneur Dieu leur pouvait avoir concédés, a\'ont aussi epargné leur vie, mais rent sacrifiée libéralement pour cette juste et equitable cause (i). » Aux 50,000 fantassins et aux 5,000 cavaliers de Requesens, le Taciturne n\'avait, eu effet, a opposer que quelques regiments réguliers et le brave peuple de Hollande et de Zélande. Mais lorsque les Espagnols eurent pris Oudewater et Schoonhoven, et qu\'ils furent venus mettre le siége devant Zierikzee, Guillaurne reconnut l\'urgente nécessité de rechercher audehors une ferme alliance pour continuer la guerre(2).

Les états de Hollande avaient pris la resolution do sollicker de nouveau l\'appui de la reine d\'Angleterre. Quant au Taciturne, comme il ue se dissimulait point qu\'il s\'était rendu suspect aux Anglais depuis son manage avec Charlotte de Bourbon, il eüt préfére que l\'on s\'adressat a Henri III et a Catheiüne de Médicis,

(1) Le prince d\'Orange a Jean de Nassau. Dordrecht, 30 juillet 1575. (Archives, t. V, p. 262 et suiv.)

(2) Quand les Espagnols eurent débarqué a Duiveland, è l\'est de l\'lle de Schouwen, une grande inquiétude régna autour du prince d\'Orange;

voici du moins ce que le secrétaire Berty mandait a Viglius, d\'Anvers, 30 septembre 1575 : « L\'on nous advise que les choses sont en grand bransle a Dordrecht et que le prince d\'Orange ne s\'y fiant va toutes les nuits coucher en une galère, aussi qu\'il en a retiré sa femme peur faire accroire amp; ceulx de la viile qu\'elle allait a la Briele lever un enfant de quelque homme principal entre eulx, et la fait passer a Leyde, ayant failli d\'étre prise par le colonel Verdugo qui, estant par la avec gens de guerre, l\'eust prinse s\'il en eust esfé adverti une heure plus tempre. » (Documents hisioriqucs, t. XIII, archives dn royaume.)

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GU1LLAUME LE TACIT URNE.

1576 dont naguère encore il implorait les bonnes graces (i).

11 n\'en adhéra pas raoins a la resolution adoptée par les élats et adjoignil Marnix aux délégués de l\'assemblée. Ceux-ci, ayant regu audience pendant les fêtes de Noël, firent ressouvenir Elisabeth que, descendant des anciens comtes de Hollande, elle avait des droits sur ce pays; etmoyennant les conditions dont on conviendrait, elle pourrait, suivant eux, être reconnue pour dame souveraine. Mais si la prudente Elisabeth s\'opposaiL a ce que le protectorat francais s\'étendit sur la Hollande et la Zélande, elle ne voulait pas non plus, comme on l\'a vu deja, rompre ouvertement avec le roi catholique. Ce qu\'elle désirait, c\'était de devenir arbitre dans la lutte engagée entre Philippe II et ses sujets ; ce qu\'elle désirait plus ardemment encore, c\'était de voir la domination espagnole affaiblie et les « naturels » des Pays-Bas reprendre le gouvernement de leur patrie.

Ce voeu allait étre exaucé après la mort de Reque-sens survenue le 5 mars 1576. Les états de Brabant, subissant l\'influence des partisans du prince d\'Orange, réclamèrent immédiatement la convocation des états généraux. — Partout, a pleine voix, écrivait a Philippe II le conseil d\'Élat (2), partout le peuple demar.de la convocation des états généraux et la paix avec la Hollande. — En attendant que l\'on se mit d\'ac-

(1) Le prince d\'Orange a la reine Catherine de Médicis. Rotterdam,

12 octobre 1575. [Archives, etc., t. V, p. 284.) Charles IX était mort le 30 mai 1574 ; le due d\'Anjou lui avait succédé sous le nom de Henri III, et le due d\'Alengon, le plus jeune des Valois, prlt le titre que portait le nouveau roi avant son avénement.

(2) Le conseil d\'litat avait pris le gouvernement intérimaire.

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CHAPITRE IX.

cord, les Espagnols poursuivaient aetivement le siége 1576 de Zierikzée et, malgré les efforts du Taciturne pour secourir cette place importante, elle dut capituler Ie 29 juin.

Guillaume, qui se trouvait alors a Middelbourg, ne cacliait point son chagrin (1). On inféra même de quel-ques-unes de ses paroles que, poussé par le désespoir, il voulait embarquer toute la population, percer les digues, rendre la Hollande a 1\'Océan, et aller, vers des régions inconnues, cherclier une autre patrie. Les moins crédules disaient qu\'il appellerait les Francais,

leur livrerait la Hollande et la Zélande, les mettrait aux prises avec les Espagnols, tandis que, decide a n\'être pas le conducteur ni le spectateur de cette nouvelle guerre, il se retirerait en Ecosse (2).

II fallait bien mal connaltre le Taciturne pour ajou-ter foi a ces propos. Ce qui était surtout remarquable chez eet homme eminent, écrivait vers cette époque un agent anglais, c\'était la fermeté qu\'il déployait dans l\'adversité (3). Pourquoi, d\'ailleurs, aurait-il désespéré de la cause a laquelle il setait dévoué? Tout le pays,

(1) II s\'était dans les derniers temps impose un labeur au-dessus de ses forces. « Son Exc. se porte, graces a Dieu, fort bien, mais demeure tant chargé d\'affaires, peynes, travaulx et labeurs, que depuis Ie matin jusques au soir ü n\'a quasi loisir de respirer... » N. Brunynck a Jean de Nassau. Middelbourg, 16 mai 1576. [Archives, etc., t. V, p, 360.)

(2) quot; On tenoit pour certain, » rapporte Renon de France, quot; que Ie prince d\'Orange avoit depesché son maistre d\'hotel avec partie de ses meubles pour préparer logis en Ecosse oü U destinoit se retirer... » (Mss, 3e partie, chapitre VI.)

(3) Thomas quot;Wilson a lord Burghley. Bruxelles, 3 décembre 1576.

[Queen Elisabeth and her times, t. II, p. 45 et suiv.)

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ISO OUILLAUME LE TAC1TURNE.

1576 selon les expressions de son secrétaire, était résolu a tenir bon et a se défendre jusqu\'au dernier homme. En outre, le Brabant et la Flandre, menacés par la muti-nerie des vieilles bandes espagnoles, appelaient a leur aide celui qui avait défendu la Hollande contre les armées du due d\'Albe et de Requesens.

Le conseil d\'État avait, le 2 aoüt, declare « ennemis du roi et du pays « les mutinés qui s\'étaient emparés d\'Alost. De leur cóte, les états de Brabant levaient des troupes Rationales. Guillaume de Hornes, seigneur de Hèze, a qui en fut confié le commandement, était un fil-leul du Taciturne. Le 23 aoüt, il vint communiquer aux états des lettres oü le prince d\'Orange les exhortait a ne point laisser échapper l\'occasion de se soustraire au joug des Espagnols et des autres soldats étrangers. Guillaume manifestait le désir de contracter amitié avec eux et affirmait qu\'il ne voulait point détruire la religion catholique; son but était seulement de défendre avec eux Ia liberté de la patrie. Enfin ilmettait en avant un projet d\'alliance entre la Hollande et la Zélande et les autres provinces des Pays-Bas. Les états décidérent, mais a la simple pluralité des voix, qu\'il serait fait une réponse courtoise au stathouder de la Hollande.

Voyant un obstacle a ses desseins dans le conseil d\'État tel qu\'il était composé, le Taciturne entreprit bientót de le réduireal\'impuissance. Ilavait jetéles yeux sur le seigneur de Hèze pour l\'exécution d\'un projet qu\'il croyait décisif, et lui avait promis, par une personne de confiance, son actif concours, ainsi que l\'appui des états de Hollande. Hèze proposa secrètement aux partisans

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CHAPITRE IX.

du prince de s\'emparer des membres du conseil soup-connés ftespagnolisme, puis de coiivoquer les états géaé-raux. L\'arrestation des conseillers suspects eut lieu le 4 septembre et, le 8, les états de Brabant convoquè-rent a Bruxelles les députés des autres provinces.

Le Taciturne recommandait instamment de former entre toutes une étroite et indissoluble union. II voulait une confederation ou alliance par laquelle toutes les provinces en general, et chacune en particulier, ainsi que tous les seigneurs et geatilshommes les plus notables, s\'obligeraient a jamais, par sermentet signature, a maintenir, jusqua la dernière goutte de leur sang, la liberté de la patrie contre la tyrannie des Espagnols et de leurs adherents et a cliasser ces étraiigers sous peine deternelle infamie. « II faut, disait-il, ou se preparer a servir, sur un échafaud, a toute la postérité, de miserable exemple d\'une désunion mal avisée, ou bien courageusement et unanimement repousser la violence étrangère, qui ne se peut supporter sans infamie éternelle et entière ruine. » II prenait aussi l\'engage-ment de travailler a la délivrance de la patrie tant que Vame lui demeurerait au corps (t).

Par suite d\'un accord avec les états de Flandre, le prince faitembarquer aFlessingueplusieurs de ses compagnies delite, avec de l\'artillerie, pour coopérer au siége de la citadelle de Gand. Ces vétérans de la guerre de l\'indépendance entrent dans la ville le 26 septembre; ils observent la plus exacte discipline, car ils ont

(1) Le prince d\'Orange a Jean de Hembyze, échevin do Gand, 17 septembre 1576. {Archives, etc., t. V, p. 412.\')

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GUILLAUME LE TACITURNE.

l\'ordre formel de respecter les catholiques, et, sur leurs drapeaux, on lisait ces simples mots : Pro fide et patria. Ce fut aussi le 26 que le prince écrivit au duo d\'Ar-schot pour l\'engager a provoquer une resolution ener-gique des états genéraux, affirmant, sur sa conscience, qu\'il ne prétendait a aucune innovation dans l\'État ni dans la religion. Les états généraux (i) décidèrent que leurs deputes reprendraient, avec des naandataires du prince d\'Orange et des états de Hollande et de Zélande, les négociations naguère entamées a Breda, Les nou-velles conférences furent ouvertes a l\'hótel de ville de Gand le 19 octobre. Or, le 2, les états généraux avaient décidé que, en acceptant ces pourparlers, ils enten-daient « ramener a l\'obéissance de Sa Majesté les pays de Hollande et de Zélande » et maintenir « Fobserva-tion de la religion catholique », sans souffrir aucune innovation. Vingt jours après, un des partisans du prince lui écrivait de Bruxelles qu\'il avait entendu lui-même les états généraux déclarer « qu\'ils ne souffri-raient pas l\'exercice d\'une autre religion que le catho-licisme dans tous les États du roi, même en Hollande et Zélande, dussent-ils risquer a eet etfet leur dernier homme. » En présence d\'une déclaration aussi catégo-rique, il fallut toute la sagacité et teute l\'habileté du Taciturne pour obtenir des concessions de nature a rendre possible l\'union avec la Hollande et la Zélande. II trouva, au surplus, dans l\'ordre ecclésiastique, des

(1) Ils n\'étaient encore composés que des mandataires du Brabant, de la Flandre et du Hainaut; les représentants des autres provinces se joignirent plus tard a ceux-ci.

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CHAPITRE IX.

auxiliaires précieux; Frederic d\'Yves, abbe de Ma- 1576 roilles, et surtout Jean Vanderlinden, abbé de Sainte-Gertrude a Louvain, ne cessaient de correspondre avec lui et de le seconder (i). Les plénipotentiaires se mirent enfin d\'accord et arrêtèrent le 28 octobre les clauses d\'un traité qui, accepté par les états genéraux le 2 no-vembre, fut ratifié par le conseil d\'Etat le 4, pendant que les bandes espagnoles mettaient a sac la métropole commerciale des Pays-Bas. Ce traité, c\'est la mémo rable Pacification de Gand. Elle stipulait une ferme union et inviolable paix entre les provinces représen-tées a Bruxelles, dune part, le prince d\'Orange, les états de Hollande, de Zélande et leurs associés, de l\'autre. Tous s\'obligeaient a réunir leurs forces pour chasser des Pays-Bas et tenir hora de ces provinces les soldats espagnols et autres étrangers qui s\'étaieut efforcés d oter la vie aux seigneurs et nobles, de s\'ap-proprier les richesses du pays, de réduire et tenir la nation en perpétuelle servitude. Incontinent après le depart des Espagnols et de leurs adherents, et lorsque la tranquillité serait entièrement rétablie, les deux

(1) Le prélat de Sainte-Gertrude se plaignait toutefois que les députés du prince et ceux de Hollande retardaient la pacification en mettant en avant des articles concernant les intéréts particuliers du stathouder. Le prince repoussa ce reproche, en ajoutant néanmoins ; « ... Mais aussl, M. le prélat, je vous prie de ne point trouver estrange qu\'ayant esté si longtemps privé de mes biens et tellement endebté le tont, comme je m\'asseure que vous cognoissez assez, pour le bien et utilité du pays, si j\'ai bien voulu en faire quelque mention; laquelle je n\'estime pouvoir estre préjudiciable a la conservation de la paix, mais qui pour-roit servir a l\'advenir, lorsqu\'il faudra a bon escient en parler... » [Archives, etc., t. V, p. 481.)

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liUILLAUME LE TACITURNE.

partis convoqueraient une nouvelle assemblee des états généraux dans la forme qui avait été usitée pour l\'abdi-cation de l\'empereur Charles-Quint. Cette assemblee statuerait sur le fait de l\'exercice de la religion dans les pays de Hollande et de Zélande; mais, hors de leur territoire, la religion catholique devait être res-pectée, sous peine pour les transgresseurs d etre punis comme perturbateurs du repos public. Jusqu\'a decision ultérieure des états généraux, les anciens placards concernant l\'hérésie étaient suspendus. Pour ce qui touchait le prince d\'Orange, 11 était maintenu en letat d\'amiral general et de gouverneur en Hollande et Zélande, dans l\'ile de Bommel et autres places asso-ciées, avec les prérogatives dont il jouissait. Le traité prononcait enfin l\'abolition des confiscations ordon-nées depuis l\'an 1566 et enjoignait de restituer a leurs légitimes possesseurs ou béritiers les biens sé-questrés.

Le Taciturne entrevit immédiatement tous les avan-tages qu\'il pourrait recueillir du nouveau pacte : contre cette confédération viendraient se briser les forces de l\'Espagne, si ceux qui y avaient adhéré devaient joindre toujours la sagesse a 1 energie.

Dans une remarquable lettre adressée aux états généraux, Guillaume les conjura de demeurer constam-ment fidèles au traité qu\'ils venaient de conclure. « Un faisceau, étant délié en plusieurs petites verges ou baguettes, leur disait-il, se rompt bien aisément; mais quand il est très-bien joint, il n\'y a bras si robuste qui le puisse forcer. Ainsi pareillement, si vous vous tenez

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CHAPITRE IX.

Hés et unis, toute TEspagne avec 1\'Italie sera impuis-eaute pour vous faire mal (i). »

(1) II leur disait aussi que cette union générale ferait changer les dispositions du roi et le détournerait des résolutions violentes qui l\'avaient dirigé jusqu\'alors. « On luy a donné a entendre (ainsi s\'exprl-mait le Taeiturne) que ce n\'estoit qu\'un tas de rebelles et mutins, ou des hérétiques luthériens, qui cherchoient remuement d\'Estat et de religion, et, pour cela, se servoient d\'un prétexte forgé de la tyrannie et insolence des Espagnols, mais que, en général, tout le pays et commun peuple en estoit assez content et satisfait, ou, pour le moins, s\'en tiendroient bien contents, s\'il n\'y avoit un ou deux des principaux qui les incitassent a se mutiner, et comme le roy mesme me disoit en termes expres et formels, quand il estoit question, en Tan 1559, de faire sortir les Espagnols : Que, si los estados no tuviessen pilar es, no hablarian tan alto (que, si les états n\'avaient pas des soutiens, lis ne parleraient pas si haut). Maintenant, il ven-a, au contraire, que c\'est une voix générale de tout Ie peuple, aussi bien de petits que de grands et de grands que de petits, aussi bien des prélats, abbés, moines, reli-gieux, que des seigneurs, gentilshommes, bourgeois et paysans ; brief, qu\'il n\'y a age, sexe, condition ni qualité de personnes qui ne le crie d\'uue mesme voix et désir dune mesme volonté.... »

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a i:: r y

Arrivée de don Juan d\'Autriche. — Le Taciturne conseille de le faire arrêter. — II se met en rapport avec le due d\'Anjou.— II s\'efforce de faire échouer les négociations entamées par les états généraux avec don Juan. — L\' Union de Bruaelles. — Don Juan accepte les conditions des états généraux. —h\'Édit perpétuel. — Nouveaux efforts du prince d\'Orange pour exciter les états contre le frère de Philippe II.

— II repousse les avances de don Juan. — Eatrevue avec Elbertus Leoninus. — Don Juan est investi du gouvernement. — La conférence de Gertruidenberg. —Don Juan s\'empare du cMteau de Namur.

— Rupture avec les états généraux. — Ceux-ci sont contraints par le peuple d\'appeler le prince d\'Orange. — Son entrée a Bruxelles.

Don Juan, après avoir pris le costume d\'un esclave 1576 maure, s\'était, avec six hommes darmes, placé a la suite d\'Octavio de Gonzaga, et, le 3 novembre, cette petite troupe, qui venait de traverser rapidement la France, entrait dans la ville de Luxembourg. Le len-demain (c etait ce jour de sinistre mémoire oü les bandes espagnoles mirent a sac la métropole commerciale des Pays-Bas), le chevaleresque vainqueur de Lepante

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GUILLAÜME LE TACITURNE.

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1576 annonca sa venue au conseil d\'État. « Je viens, disait-il, d\'arriver si depourvu de tout, que je me trouve sans secrétaire. C\'est pourquoi je ne vous écris pas en francais : quoique je la parle, je ne saurais l\'écrire, et j\'at-taclie tant de prix a ne pas perdre de temps dans aucune chose, que, plutót que de chercher un secrétaire, je veux tracer cette lettre de ma main en espagnol... Ayant couru de grands hasards, et n\'étant parvenu dans cette ville qu\'avec bien de la peine, je m\'en console, puisqu\'il a plu a Dieu .que je sois ou, en remplissant les ordres que Sa Majesté m\'a donnés, je satisferai en même temps au grand désir que j\'ai de travailler a la prospérité et a la tranquillité de ces États. A eet effet, je dois profiter de vos avis, et j\'ai besoin de connaitre votre volonté, celle de Sa Majesté et la mienne, en son nom, étant de vous complaire danstoutes vos demandes et prétentions qui soient justes; et, pour manifester plus particulièrement cette intention de Sa Majesté et Ia mienne, il conviendra que vous m\'envoyiez, le plus tót possible, une ou plusieurs personnes de votre choix. Mais, en attendant, il importe grandement au service de Dieu notre Seigneur, a celui de Sa Majesté et au bien du pays, que les armements qui, selon que j\'ap-prends, s\'augmentent de tous cótés, cessent, et que tout le monde s\'apaise. Je vous en prie pour ma part, tant que je puis; car j\'ordonnerai aussi aux gens de guerre espagnols, et aux autres que vous m\'indiquerez, d\'ar-rêter leurs mouvements : ne doutant pas que, en trai-tant ces affaires entre nous, dans les termes que je dis de tranquillité et de repos, elles auront une fin par

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CHAPITRE X.

laquelle üieu sera servi, ainsi que Sa Majesté, vous 15~6 aurez lieu d\'être contents, et le pays recouvrera la paix (i)... »

Que don Juan fut siacère ou non, et jusque-la rien n\'autorisait a mettre en doute sa loyauté, le Taciturne considérait sa presence comme une calamité qui mena-cait l\'union encore si récente et si précaire du Nord et du Midi. II se voyait de nouveau a la veille de perdre le fruit de tant de labeurs et de sacrifices. Aussi n\'hé-sita-t-il pas un instant. II demanda non-seulement que Ton interdit provisoirement a don Juan l\'entrée du pays, mais que, de plus, Ton s\'assurat de sa personne, s\'il franchissait les frontières des Pays-Bas. « ... Attendu, disait-il, que ledit seigneur don Juan est venu sans sauf-conduit, ne pouvant ignorer en quels termes étaient les affaires en ce pays, l\'avis dudit seigneur prince serait quVi f\'audrait par tous moyens se tenir assuré de sa personne; car, si nous pouvons une fois nous en assurer, il est certain que, sans aucune effusion de sang,

sans dépense et oppression du peuple, et autres maux infinis que la guerre amène, nous mettrons facilement,

avec l\'aide de Dieu, fin a cette guerre, car il est liors de doute que le roi, vu resütne en laquelle il l\'a, aimera mieux nous accorder nos justes requêtes, laissant par-tir les Espagnols que de le laisser en tel état (2)... »

En rnême temps le prince songeait a opposer éven-

(1) Collection de documents inédits concerno,nt Vhistoire de la Belgique, t. ler, p. 356.

(2) Avis du prince d\'Orange aux états généraux. Middelbourg, 9 no-vembre 1576. (Archives, etc., t. V, p. 494 et suiv.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

6 tuellement le frère de Heijri III au frère de Philippe II. Sa correspoiidance avec Mondoucet, l\'ambassadeur de France, découvre ses projets a eet égard. II attendait, lui écrivait-il, la conclusion de la paix négociée a Gand pour prendre une resolution; du reste, il n\'avait cessé de stimuler, par ses intelligences secrètes, les seigneurs des Pays-Bas a embrasser le parti qui lui avait semblé le plus avantageux; aussi son dévouement ne pouvait être mis en doute par le due d\'Anjou; mais il aimait mieux, quand on viendrait au fait, plus tenir que beau-coup prometlre (i). Toutefois il importe de remarquer que, a la mort de Maximilien II, Gruillaume s\'était em-pressé de faire complimenter Rodolphe II, le nouveau chef de l\'Empire, s\'efforcant de gagner les bonnes graces de ce prince, qui était un zélé catholique (2).

Le comte Philippe de Lalaing, en son nom et comme

(1) Le prince d\'Orange a M. de Mondoucet. Middelbourg, 9 no-vembre 1576 {Archives, etc., t. V, p. 503). Un gentilhomme gascon qui s\'était mis au service du Taciturne, Jean Théron ou le seigneur Théron (comme il l\'appelait), le même qu\'il devait bientöt employer k Bruxelles avec Marnix, avait servi d\'intermédiaire dans les premiers pourparlevs avec le due d\'Anjou. D\'après les mémoires de Martin-Antoine del Rio, Théron était un noble ruiné qui, après le naufrage de son patrimoine, avait pris son refuge vers le prince... « L\'indulgence de Requesens l\'avait sauvé de la hart a Anvers. »

(2) Un agent de la cour de France écrivait de Ratisbonne, 3 no-vembre 1576 : « L\'Empereur baillant audience lundi dernier a l\'homme du prince d\'Orange (Théodore Van Nienbourg, de Harlem), lui montra fort bon visage et donna eutière asseurance de sa bonne volonté envers ledit Sr prince, lequel il prioit aussi vouloir toujours demeurer affec-tionné serviteur k S. M. 1. et toute sa maison. Aprés l\'avoir ainsi congédié, commanda a un gentilhomme de l\'aller trouver a l\'hostellerie et luy dire qu\'il n\'eust é. deloger que premiérement il n\'eust autre aver-tissement. Le lendemain, comme il craignoit qu\'on le voulust Uetenir

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CHAPITRB X.

inierpréte d\'autres seigneurs et gentilshommes, écrivait 1576 de Gaud, le 9 uovembre, au prince d\'Orange, que, après le désastre d\'Anvers, le pays u\'avait plus d\'espérance qu\'en lui. De leur cóté, le magistral et la commune de Bruxelles lui avaient envoyé une deputation pour l\'en-gager a ne plus différer sou retour dans le Brabant. II répoudit ; « Pour plusieurs raisons que vous-même, je l\'espère, jugerez raisonnables, je ne puis encore entièrement satisfaire a vos louables désirs. II est vrai qu\'en partie j\'y ai satisfait, envoyant mes compagnies a Gand, au lieu que messieurs des états ont ordonné...

Mais quant a ma personne, laquelle, bonne occasion se présentant, je l\'estimerai toujours bien employée pour votre service, je ne vois point que je puisse encore passer de la; car, en premier lieu, je ne suis encore assuré de la paix, puis le seigneur don Juan d\'Austria étant venu en Luxembourg et ne sacbant encore quelle resolution messieurs des états prendront sur sa venue, je ne pense pas aussi pouvoir résoudre de mon passage, paree qu\'étant assez averti de ses desseins, qui ne sont meilleurs que ceux du due d\'Albe, je n\'ai aucune-ment délibéré de me mettre en lieu oü il soit le plus fort(i)... »

Consulté par les états généraux et par le due d\'Ar-

icy prisonnier, le S1\' Empereur, ainsi que j\'entend, luy envoyant une petite lettre escrite de sa main pour porter a son maistre, lui feit de sa part faire present d\'une chaisne de 200 escus. Ce qui peut estre fait pour tasclier de rendre le Sr Prince d\'autant plus enolin et facile au traité de la paix des Pays-Bas. » (Archives, etc., t. V, p. 426.)

(1) Le prince d\'Orange au magistrat et a la communauté de Bruxelles, 10 novembre 1576. [Archives, etc., t, V, p. 507.)

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OrUILLAUME LE TACITURNE.

schot sur la cessation darmes que don Juan proposait, Guillaume estime qu\'il ne faut pas y adliérer. Ce serait, selon lui, arrêter lelau national. Cependant il ne se montre pas contraire a toute négociation, pourvu que, au préalable, le représentant de Philippe II fasse reti-rer les Espagnols, restitue les privileges et approuve tout ce que les états ont fait (i).

L\'assemblee de Bruxelles ayant voulu connaitre plus amplement les conditions qu\'il convenait d\'imposer a don Juan, Philippe de Marnix remit, le 2 décembre, uiie réponse écrite par le prince d\'Orange lui-même (2).

C\'est la un document capital, une fiére et admirable revendication des anciens droits constitutionnels des Pays-Bas. « Ne croyez pas, dit Guillaume, que je cède a quelque passion particulière ou que je veuille entre-tenir ces pays en alteration : je peux prendre Dieu a témoin que mon but n\'a jamais été autre sinon de voir ce pays gouverné, comme de tout temps, par les états généraux. » II mettait eeux-ci en garde contre les embüches dressées parle gouvernement de Philippe II. « Voyant, poursuivait-il, que, par votre facilité et votre bonté accoutdmées, vous commencez a préter l\'oreille aux belles paroles et propositions de don Juan, je ne vous veux celer la crainte que j\'ai que vous ne vous laissiez aller aux desseins de ces Espagnols, nos ennemis jurés. » A ses yeux, la soudaine venue de don Juan, conseillée par les partisans dun gouvernement

(1) Le prince d\'Orange aux états généraux. Middelbourg, 14 no-vembre 1576. (Correspondance de Guillaume le Tacit urne, t. Ill, p. 157.)

(2) A Middelbourg, le 30 novembre.

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CHAPITRE X.

absolu et tyranuique, n\'a d\'autre but que d\'assoupir et d\'annihiler les états generaux. II fallait done déjouer ce complot et maintenir la liberté de la patrie. « Vous avez a en répondre, continue le Taciturne, devant Dieu et les hommes... Vous devez penser en quelle reputation vous tomberez devant toutes nations, si elles voient que vous êtes plus attentifs a donner satisfaction a don Juan d\'Autriche qua vous ressentir de la violence faite a vos compatriotes en cette bonne ville de Maestricbt et en cette jadis si puissante et florissante ville d\'An-vers... »

II insiste pour que les états prennent leurs precautions contre le chatiment que tót ou tard leur infli-gera Philippe II : « Vous devez savoir que vous aurez, tous, selon vos dignités, les premières places au banquet qu\'il vous prépare, nonobstant tous pardons et oubli des choses passées dont on vous remplit les oreilles; car les princes n\'oublient jamais telles choses, sinon autant que le moyen de sen venger leur manque, sachant bien dissimuler cependant jusqu\'au moment opportun, comme on a vu en toutes les actions passées, qui ne sont que trop notoires et dont les plaies sent toutes récentes, coulant encore devaut nos yeux le sang de messieurs d\'Egmont, de Hornes et de tant d\'autres gentilshommes et bons bourgeois, nonobstant toutes les paroles a eux données. » Enfin il recommandait de ne conclure aucun traité avec don Juan avant la sortie préalable des Espagnols; et, si la nécessité contrai-gnait le représentant de Philippe II a accepter cette condition, il fallait néanmoins conserver le gouverne-

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192 quot; GU1LLAUME LE TACIT URNE.

1576 schot sur la cessation darmes que don Juan proposait, Guillaume estime qu\'il ne faut pas y adliérer. Ce serait, selon lui, arrêter lelau national. Cependant il ne se moiitre pas contraire a toute négociation, pourvu que, au préalable, le représentant de Philippe II fasse reti-rer les Espagnols, restitue les priviléges et approuve tout ce que les états ont fait (i).

L\'assemblée de Bruxelles ayant voulu connaltre plus amplement les conditions qu\'il convenait d\'imposer a don Juan, Philippe de Marnix remit, le 2 décembre, une réponse e\'crite par le prince d\'Orangelui-même (2).

C\'est la un document capital, une fiére et admirable revendication des anciens droits constitutionnels des Pays-Bas. « Ne croyez pas, dit Guillaume, que je cède a quelque passion particulière ou que je veuille entre-tenir ces pays en altération : je peux prendre Dieu a témoin que mon but n\'a jamais été autre sinon de voir ce pays gouverné, comme de tout temps, par les états généraux. » II mettait ceux-ci en garde contre les embüches dressées parle gouvernement de Philippe II. « Voyant, poursuivait-il, que, par votre facilité et votre bonté accoutdmées, vous commencez a préter l\'oreille aux belles paroles et propositions de don Juan, je ne vous veux celer la crainte quej\'aique vous ne vous laissiez aller aux desseins de ces Espagnols, nos ennemis jurés. » A ses yeux, la soudaine venue de don Juan, conseillée par les partisans d\'iui gouvernement

(1) Le prince d\'Orange aux états généraux. Middelbourg, 14 no-vembre 1576. [Correspondance de Guillaume le Tacit urne, t. Ill, p. 157.)

(2) A Middelbourg, le 30 novembre.

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CHAPITRE X.

absolu et tyranuique, na d\'autre but quo d\'assoupir et d\'anniliiler les états généraux. II fallait done déjouer ce complot et maintenir la liberté de la patrie. « Vous avez a en répondre, continue le Taciturne, devant Dieu et les hommes... Vous devez penser en quelle réputa-tion vous tomberez devant toutes nations, si elles voient que vous êtes plus attentifs a donner satisfaction a don Juan d\'Autrichequa vous ressentir de la violence faite a vos compatriotes en cette bonne ville de Maestricht et en cette jadis si puissante et florissante ville d\'An-vers... »

II insiste pour que les états prennent leurs precautions contre le cbatiment que tót ou tard leur infli-gera Philippe II : « Vous devez savoir que vous aurez, tous, selon vos dignités, les premières places au banquet qu\'il vous prépare, nonobstant tous pardons et oubli des choses passées dont on vous remplit les oreilles ; car les princes n\'oublient jamais telles choses, sinon autant que le moyen de s\'en venger leur manque, sachant bien dissimuler cependant jusqu\'au moment opportun, comme on a vu en toutes les actions passées, qui ne sont que trop notoires et dont les plaies sont toutes récentes, coulant encore devant nos yeux le sang de messieurs d\'Egmont, de Hornes et de tant d\'autres gentilshommes et bons bourgeois, nonobstant toutes les paroles a eux données. » Enfin il recommandait de ne conclure aucun traité avec don Juan avant la sortie préalable des Espagnols; et, si la nécessité contrai-gnait le représentant de Philippe II a accepter cette condition, il fallait néanmoins conserver le gouverne-

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1576 ment et la garde du pays en assurant aux\' états géné-raux le droit de nommer les conseils, de se réunir deux ou trois fois l\'an, de faire démolir les citadelles et d\'autoriser ou de refuser toute levee de gens de guerre. « Voila, disait-il, comme il me semble qu\'il faut traiter; car, faisant autrement, il serait a craindre que, pensant donner contentement a don Juan et par ce moyen re-mettre le pays en tranquillité, vous ne vous trompiez vous-même et ne vous mettiez en une plus grande division que jamais; car il y en a beaucoup qui ne se fieront jamais aux paroles du rol ni de don Juan d\'Autriche, s\'ils voient abaissée et anéantie l\'autorité des états ge-néraux, dans la prudence desquels ils ont mis leur conflance (i). »

En s\'exprimant de la sorte, le Taciturne avait pour but de rendre impossible un accord entre don Juan et l\'assemblée; les chefs de la noblesse catholique, qui disposaient de la majorité, voulaient, au contraire, aboutir a un accommoderaent (2); aussi les conseils hardis de Guillaume ne furent-ils point goütés. Tandis qu\'il dictait sa lettre du 30 novembre, l\'assemblée arrê-

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tait que don Juan serait admis comme gouverneur 1576 général s\'il cousentait a faire sortir les Espagnols, s\'il approuvait la Pacification de Gand et tout ce que les états avaieut fait, s\'il jurait le maintien des anciens privileges et promettait de lie se servir, dans son conseil et autrement, que de gens du pays. Des deputes par-tirent pour Luxembourg afin de s\'abouclier avec lui. Guillaume ne tarda pas a être mis au courant de ces pourparlers, dont le Sr de Trelon alia, de la part des états, lui rendrecompte.Le frère de Philippe II j avait tenu a son égard un langage assez equivoque. « Le roi, avait-il dit, ouvrira la voie de la justice au prince d\'Orauge pour se justifier etpurger de son fait, comme souventes fois ledit seigneur Prince avait demandé. »

Mais le Taciturne était maintenant trop puissant, il exercait un trop grand ascendant sur le peuple pour accepter jamais un pardon liumiliant (i). II n\'ignorait

(1) Une note autographe de Guillaume, adressée sans doute a l\'un de ses plus intimes confidents, révélait sa pensée véritable : quot; Slt;javoir pre-miérement des états absolument leur intention, s\'ils se veulent ranger sous tel impérieux gouvernement de don Juan, — s\'ils disent que oui,

leur protester que c\'est entièrement contre le premier article de la Pacification de Gand et la liberté du pays, — et qu\'ils ne trouvent étrange que nous serons sur notre garde et mettrons tel ordre comme trouverons convenir pour notre süreté... quot; [Archives, etc., t. V, p. 585.)

II ne négligé rien pour exciter la défiance des états et amener une rupture. A Marnix, il écrit (15 décembre) : quot; ... J\'avais espéré que la lettre interceptée de don Juan a Roda eut ouvert les yeux de ceux de par dela... » A Théron (14 décembre), il signale les ruses de l\'ennemi qui ne tend qu\'a abuser le monde. A Haultain, qu\'il envoie au comte de Lalaing (28 décembre), il donne pour instructions de représenter que,

sous ombre de traiter avec don Juan, Ton recule ou pour le moins l\'on retarde entièrement les choses qui avaient été trouvées bonnes et con-clues pour remettre le pays en son ancienne liberté. «

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1576 pas, (Tailleurs, les propos tenus a Gand par des ultra-catholiques lorsque ses compagnies étaient entrees dans la ville : « Nous avons en cage les oiselets et nous esperons avoir aussi le grand oiseau. »

Mais le peuple l\'entendait autrement. Le 13 décem-bre, plus de six cents bourgeois envahirent la maison de ville de Bruxelles oü siégeaient les états généraux, et ne se retirèrent qu\'après avoir obtenu la promesse que la place de I\'Eeluse serait remise immédiatement au prince d\'Orange, ann qu\'il y eüt libre communication entre la Flandre et la Zélande. Pour déjouer les intrigues espagnoles, quelques-uns des partisans les plus notables du prince (l\'abbé dé Sainte-Gertrude, Philippe de Lalaing, le seigneur de Hèze et le comte Maximilien de Boussu) proposèrent, le 29 décembre, un acte d\'union des états des Pays-Bas\', qui compre-naient a cette époque les députés des dix-sept provinces, a l\'exception du Luxembourg. Les signataires de eet acte, conclu le 9 janvier 1577, déclaraient qu\'ils s\'étaient unis pour s\'assister les uns les autres avec armes, conseil, gens et deniers contra les bandes espagnoles, promettant, en outre, d\'entretenir inviolable-ment et a jamais cette union et association. lis n\'avaient d\'autre but, ajoutaient-ils, que « la conservation de la religion catholique, I\'accomplissement de la Pacitica-tion de Gand, l\'expulsion des Espagnols et de leurs adherents, l\'obéissance due au roi, le maintien de tous les privileges du pays, enfin le bien et le repos de la patrie. » Les députés de la Hollande et de la Zélande, en apposant leurs signatures sur eet acte memorable.

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firent une réserve importante : ils n\'entendaient point, en ce qui concernait Ia religion, déroger aux stipulations de la Pacification de Gand.

Uunion de Bruxelles était dirigée contre cette fraction des états dont un des plus énergiques partisans du prince d\'Orange, le S1 de Beersel, disait, au moment oü les négociations avec don Juan devaient continuer a Namur : « Je crains fort qu\'ils se laisseront mener comme les bufiles par les narines (i). » Le 17 janvier, Guillaume envoyait a Bruxelles trois gentilshommes (Haultain, Mansart et Henri de Bloeyere), chargés de faire connaitre ses sentiments et de donner des instructions nouvelles a ses partisans dévoués, le comte de Lalaing, le sénéchal de Hainaut, le vicomte de Gand, les Srs de Montigny, de Hèze, de Beersel, de Noyelles, de Glymes et de la Motte. Le prince d\'Orange commen-cait a s\'effrayer des progrès de don Juan, vers lequel on s\'efforcait de pousser le peuple; et plusieurs des siens partageaient a eet égard ses inquiétudes. Déja même, on lui avait conseillé de faire saisir les person-nages principaux du gouvernement et du conseil d\'Etat soupgonnés d\'avoir des intelligences avec le représentant de Philippe ÏI ou « d\'étre mal affectionnés a la liberté de la patrie; » mais il n\'avait jamais voulu autoriser eet acte de violence et il n\'y consentirait pas encore, a moins que les seigneurs auxquels 11 s\'adres-sait ne trouvassent bon de le faire et a condition que nul mal n\'adviendrait aux personnes dont on s\'assure-

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Le S1quot; de Beersel au prince d\'Orange. Bruxelles, 21 décembre 1576. {Archives, etc., t. V, p. 572.)

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1577 rait. A défaut de ce moyen, Guillaume n\'en voyait d\'autre que de rompre irrévocablement Ia négociation avec don Juan, « tenant pour ennemis de la patrie ceux qui entreraient en communication avec lui, ou quelqu\'un de sa part, jusqua ce que les Espagnols fussent préala-blement sortis du pays, la Pacification de Gand ratifiae et effectuée en tous ses points, le fait des iétats avoué et les privileges redresses (i). »

Du reste, le Taciturne ne nourrissait pas l\'espoir d\'obtenir de si grandes concessions : l\'Espagnol ne con-sentirait point a quitter ainsi les Pays-Bas; du moins, quant a lui, il en était persuade, ainsi qu\'il 1 ecrivait, un mois auparavant, au comte de Boussu, devenu son ami depuis qu\'il lui avait rendu la liberté (2).

La plus grande confusion régnait dans l\'assemblée des états; chacun voyait avec evidence, selon un contemporain, que les affaires ne pouvaient demeurer plus longtemps dans cette situation. Or, qui viendrait les débrouiller? « On tournait généralement les yeux vers le prince d\'Orange, ajoute eet écrivain royaliste; lui seul était sage, disait-on, et capable de souteiiir la Belgique sur le penchant de sa ruine (3). » Cependant les états généraux venaient de décider que, pour la der-nière fois, des deputes seraient envoyés a Huy vers le frère de Philippe II, mais avec la charge expresse de ne pas prolonger au dela de quatre jours ces nouvelles

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. Ill, p. 181 et suiv.

(2) Le prince d\'Orange au comte de Boussu, 18 décembre 1576. [Archives, etc., t. V, p. 570.)

(3) Mémoires de Martin-Antoine del Rio, t. Ier, p. 175.

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négociations. Tel navait pas eté l\'avis de plusieurs membres influeHts de la noblesse, les seigneurs de Havré, de Lalaing, de Fresia (Charles de Gavre), de Beersel et de Hèze, qui, le 23 janvier, remirent au Sr de Bloeyere un mémoire de ce que, de leur part, il aurait a déclarer au prince d\'Orange. Soupconnant que don Juan ne consentirait point a la sortie des Espa-gnols et qu\'il s\'effurcerait seulement de gagner du temps pour attirer a son parti certains membres des états, lesdits seigneurs, partisans du Taciturne, avertirent celui-ci de se tenir pret pour venir a Bruxelles. Ils ofFraient de lui faire ouvrir le chateau de Gand, de re-cevoir ses troupes en garnison a Termonde et de lui permettre d\'avoir a Bruxelles et ailleurs telle garde qu\'il voudrait. En outre, ils prenaient l\'engagemeut d\'empêcher tout attentat contre sa personne et de le venger « jusques a la dernière goutte de leur sang. » Mais, de son cóte, Guillaume devait promettre que par lui, ni autres sous son commandement, il ne serait rien fait ni innové contre la religion catholique romaine. Les mêmes seigneurs conflrmèrent leur declaration dans une seconde lettre, oü ils insistaient pour que le prince se tint prêt a répondre a leur appel et è. venir les assis-ter de « sa presence, avis et bon conseil (i). »

Guillaume, après avoir entretenu le Sr de Bloeyere, le renvoya immédiatement a Bruxelles avec une ré-ponse favorable. II remerciait les seigneurs qui l\'avaient appelé, et félicitait les états généraux de la resolution

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 189 et suiv.

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prise de rompre avec don Juan. II protestait de son dévouement a la cause commune; il n\'avait d\'autre dé-sir que de se joindre a « tous les bons et fidèles pa-triotes » qui voulaient, comme lui, rétablir « cette pauvre et affligee patrie en son ancienne fleur et pros-périté. » Toutefois, afin d\'empêcher que les chemins et les passages ne pussent lui être coupés du cóte d\'An-vers, il demandait que la ville de Hulst fut jointe aux autres places qu\'on lui avait offertes pour sa garantie. En ce qui concernait le culte catholique, il promettait de le respecter et de le faire respecter; mais il devait lui être loisible d\'avoir en sa maison l\'exercice de sa religion. L\'envoyé du prince était également chargé de faire connaitre ces intentions auxétats généraux (i).

Le Sr de Bloeyere remplit fidèlement son importante mission. Le ler février, le marquis de Havré, au moment de se rendre aux états.le fit appeler: « Étes-vous bien assure, lui demanda-t-il, que le prince d\'Orange, si j\'allais le chercher, consentirait a se rendre avec moi a Bruxelles? » La réponse de l\'envoyé fut d\'un caractère afifirmatif : la bonne affection que le prince portait au bien et aurepos de la patrie était si connue, que cer-tainement Son Excellence se mettrait incontinent en cbemin avec le marquis. Sur quoi, celui-ci répliqua : « Nous allons tout a l\'heure finalement besoigner sur cette affaire afin d\'obtenir le consentement de la géné-ralité (2). »

(1) L\'instruction pour le Sr de Bloeyere et la lettre aux états généraux sent datées de Middelbourg, 26 janvier 1577.Voir Correspondance de Guülaume le Tacit urne, t. III, p. 195 et 201.

(2) Le Sr de Bloeyere au prince d\'Orange. Bruxelles, Ier février 1577. (Archives, etc., t. V, p. 609.)

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Mais, de leur cóté déja, les commissaires de l\'empe- 1577 reur Rodolphe, chargés de servir de médiateurs entre don Juan et les états generaux, avaient prié instam-ment le prince d\'Orange dene pas se rendre a Bruxelles,

afin de ne point interrotnpre le cours de leurs negocia-tions. La menace seule de l\'appeler exerca une influence decisive sur les determinations du frère de Philippe II: le 27 janvier, il déclarait a Huy qu\'il approuvait la Pacification de Gand. Les négociations avec les états furent poursuivies et aboutirent a XÉdit perpêtuel, signé le 12 février a Marche en Famenne. Cetait l\'accepta-tion des conditions exigées par les états. Don Juan accordait, au nom du roi, une amnistie compléte; il consentait au renvoi des soldats étrngers, et ratifiait, sur la foi des attestations délivrées par les évéques et le conseil d\'État, toutes les clauses religieuses et poli-tiques de la Pacification de Gand. De leur cóté, les états généraux avaient pris l\'engagement, « sur leurs consciences, foi et honneur, devant Dieu et tous les hommes, » de maintenir en tout et partout la foi catho-lique, apostolique et romaine, ainsi que l\'obéissance due au roi.

Aprés que les adversaires secrets du Taciturne eurent résolu de faire accepter par les états les concessions déja promises par don Juan, deux députés, accompa-gnés d\'un des commissaires de l\'Empereur, furent, le 7 février, envoyés vers le prince d\'Orange pour con-naitre son intention. La réponse du Taciturne se fai-sant attendre a dessein, les Joannistes, comme on les appelait, s\'impatientèrent. Dans une reunion particu-

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lière du conseil d\'État et de membres influents des etats géuéraux, il fut decide que ce n elait pas pour que le prince d\'Orange approuvat Ia négociation qu\'il lui en avait été rendu compte (ce qui était vrai), mais seulement afin de i\'instruire de ce qui se passait. La majorité des états se conforma a cette resolution et, le 17 fevrier, au son des trompettes et des clairons, XÉdü perpétuel fut publié a Bruxelles, du baut de la maison de ville. Le même jour, deux nouveaux envoyes furent chargés de se rendre prés du prince pour justifier la conduite des états : s\'ils avaient agi autrement, ils auraient provoqué contre eux, disaient-ils, la juste indignation de Dieu, de l\'Empereur, de la reine d\'Angleterre, des princes de l\'Empire et de tous autres potentats de la ebrétiente\', lesquels les avaient presses d\'achever une oeuvre si cbrétienne (i).

Guillaume conseilla de nouveau de bien se précau-tiotiner coutre les embücbes et le ressentiment des Es-pagnols. « Un prince, disait-il, n\'attend que I\'beure propice pour se venger, un, deux, voire douze ans après (2). » D\'accord avec les états de Hollande et de Zélande, il consentit, mais non de bonne grace, ni avec une entière sincérité, a donner son adbésion au fait accompb (3). Après avoir critiqué vivement plusieurs

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 212.

(2) Besoigne du S\'^eZweveghem et pensionuaii\'e Adolf deMeetkercke vers mons1\' le prince d\'Orange, dans les Bijdragen voor vaderlandsche geschiedenis, Ire partie, p. 280 et suiv.

(3) II écrivait A Jean de Nassau, le 24 févrler : quot; ... L\'on s\'est fort haté é. faire et conclure ladite paix, en quel les ambassadeurs de l\'Empereur ont bien aidé, mais ne S9ay si ce sera ó, l\'advantage du pays et de leur maltre... « {Archives, etc., t.V, p. 633.)

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clauses du traité, il deplara qu\'il le signerait, pourvu que les états généraux s\'obligeassent a cesser toute communication avec don Juan s\'il arrivait que les Espa-gnols et autres étrangers ne fussent pas sortis du pays a lepoque fixée, et dans le cas encore oü la Pacification ne serait pas exécutée dans toute sa teneur. La promesse exigée par le prince de concert avec les états de Hollande et de Zélande fut délivrée le ler mars par les états généraux.

En réalité, le Taciturne n\'avait feint d\'adhérer au traité deMarche que paree qu\'il avait la conviction que don Juan n\'accomplirait point ses promesses. Dès lors, il travailla sans relache a faire partager sa méfiance par les états généraux et a provoquer la rupture qu\'il désirait. Marnix, qui avait toute sa confiance, envoya a Bruxelles un long mémoire oü 11 s\'efforcait de de-montrer que, sous des apparences hypocrites, don Juan avait pour mission réelle de rétablir dans le pays la domination espagnole et de cMtier ceux qui avaient osé résister a la tyrannie de l\'étranger. Guillaume lui-même chargea le Sr de Mansart de retourner dans le Brabant et de communiquer ses defiances et ses apprehensions aux seigneurs et aux gentilshommes qui étaient de son parti. 11 les exhortait a prendre des me-sures efficaces avant que don Juan, étant regu pour gouverneur, « eüt moyen de planter et de faire raciner la semence d\'une domination absolue et souveraine. » II fallait ou démolir les citadelles ou y mettre des gouverneurs et capitaines dévoués; il fallait que les états généraux maintinssent leur autorité; enfin, il était né-

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cessaire, selon la promesse faite au prince et aux états de Hollande et de Zélande, de s\'uuir tous par une ferme et étroite alliance, se promettant mutuellement, par ser-ment, en cas ou les Espagnols ne seraient pas sortis du pays au terme fixe, de rompre avec le représentant de Philippe II, sans plus admettre aucune excuse (i).

Executant les clauses du traité de Marche, don Juan avait ordonné le départ des vétérans du due d\'Albe et de Requesens. Pendant que les troupes espagnoles s\'acheminaient vers le Luxembourg, il s\'avanca jusqu\'a Louvain, oü il fut triomphalement recu le dernier jour de février. II établit sa cour au Collége du pape et chercha a se rendre populaire. « II fit tant de beaux présents, dit un contemporain, et usa de tant de libéra-lités qu\'il était adoré comme un petit dieu. » Mais les témoignages de sympathie avec lesquels il avait été accueilli ne l\'avaient point tranquillisé : l\'attitude du prince d\'Orange lui inspirait même de sérieuses apprehensions. II eüt tout donné pour gagner ce « Taiseur » dont l\'ascendant et le prestige ne faisaient que croitre. « C\'est,écrivait-il lui-même a Philippe II, le pilote qui conduit cette barque, et lui seul peut la perdre ou la sauver. »

Après avoir conféré avec le due d\'Arschot, don Juan manda le docteur Leoninus et le chargea de se rendre prés du prince d\'Orange. II s\'agissait de rassurer celui-ci sur la loyauté du nouveau gouverneur et de l\'enga-ger a rétablir en Hollande et en Zélande la religion

(1) Cette instruction était datée de Middelbourg, 6 mars 1577. Voir Correspondance de GuiUaiirne le Taciturne, t. Ill, p. 257.

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catholique, ainsi que l\'autorite du roi. L\'envoyé devait 1577 chercher aussi a le séduire par l\'appat de brillantes recompenses : le service rendu par le prince lui vau-drait non-seulement le pardon de ses fautes, mais encore la bienveillance du roi et tous les honneurs qu\'il pourrait désirer. « Je veis, écrivait don Juan a Philippe II, que 1 etablissement de la paix ainsi que le maintien de la religion catholique et de l\'obéissance due a Votre Majesté, dans ces provinces, dependent maintenant de lui, et que les choses en sont arrivées au point qu\'il faut faire de nécessité vertu. S\'il prête l\'oreille a mes propositions, ce ne sera qua des conditions très-avantageuses pour lui ; mais il faudra en passer par la plutót que de perdre tout. »

Le 11 mars, Leoninus eut a Middelbourg un premier eutretien avec le prince d\'Orange; se conformant aux instructions verbales de don Juan, il lui dit que toutes les süretés qu\'il demanderait pour la restitution de sou tils (le comte de Buren), de ses biens et de ses Etats lui seraient données : le duo d\'Arschot était pret a venir le trouver en tel lieu qu\'il jugerait convenable, et don Juan lui-même s\'offrait a avoir une entrevue avec lui,

sans égard au péril qu\'il pourrait courir. Guillaume répondit froidement « qu\'il remerciait Son Altesse de la bonne intention quelle témoignait pour le repos public, qu\'il lui serait agréable de conférer avec le duo d\'Arschot et de remercier Son Altesse par lettre, mais qu\'il ne pouvait ni n\'oserait faire ni l\'un ni l\'autre, sans en donner connaissance aux états (de Hol! and e), par l\'avis desquels il s\'était conduit dans toutes les occur-

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1577 rences; qu\'en agissant autrement il pourrait se rendre suspect de trahison et d\'iutelligences secrètes; qu\'en consequence il devait différerde dotmer suite aux ouvertures qui lui étaient faites, jusqu\'au 25 mars, date fixée pour rassemblée a Dordrecht des états de Hollande et de Zélande. « Une seconde entrevue eut lieu le lende-main : Guillaunae y persista dans sa résolution. II dit a Leoninus que, ayant demandé a Dieu de I\'inspirer, il estimait que Ie plus sur parti était d\'avertir avant tout les états. « II ne pouvait oublier, poursuivit-il, ce qui était arrivé aux comtes d\'Egmont et de Hornes, ni la manière dont avait été violée la pronaesse faite par Ia duchesse deParme aux gentilshommes confédérés, ni la conduite du roi de France envers I\'amiral de Coligny. II avait des avis d\'Espagne, d\'Italie, d\'AIlemagne et des Pays-Bas qu\'on était décidé a lui faire la guérre ainsi qu\'aux états de Hollande et de Zélande, et ils prendraient leurs mesures en conséquence. » Dans un troisième entretien, qui eut lieu le soir après le souper, Guillaume se plaignit que les représentants des autres provinces se fussent tant pressés de conclure avec don Juan ; I\'engagement pris d\'entretenir .et de faire entre-tenir Ia religion catholique romaine était, selon lui, for-mellement en désaccord avec la Pacification de Gand, qui avait remis ce point essentiel a une assemblée future des états généraux. Le 13, au moment de prendre congé, I\'envoyé de don Juan renouvela ses efforts pour amener Ie prince a d\'autres sentiments : Guillaume resta inébranlable. Leoninus l\'ayant prié de lui décla-rer s\'il y avait quelque apparence d\'uu arrangement

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pour l\'avenir, il répondit que, pour lui, il n\'esperait pas 15~7 qu\'on put reussir jamais a s\'entendre (i).

Toutefois don Juan conserva ses illusions et se pro-mit de faire bientót de nouvelles tentatives auprès du Taciturne. « Je ne connais, disait-il a Philippe II, d\'autre voie, pour prévenir la ruine de l\'Etat, que la reduction de eet homme qui exerce tant d\'inÜuence sur la nation. »

Le prince d\'Orange, de son cóté, persistait dans la pensee que le moyen le plus sür d\'empêcher le rétablis-sement de la tyrannie espagnole était de s\'assurer de la personae du représentant de Philippe II. Vers cette époque, deux agents du due d\'Alencon, les sires de Bonnivet et de Belangreville, lesquels s\'entendaient avec plusieurs membres des états généraux, se rendirent a Louvain avec l\'intention de s\'emparer de don Juan. Le complot fut éventé, et les deux gentilshommes arrê-tés; mais lorsqu\'ils se furent réclamés du roi de Franceses états généraux les firent mettre euliberté(2). Le Taciturne fut soupgonné, et non sans fondement, de n\'avoir pas ignoré leur dessein.

Le Iei\' mai, vers le soir, don Juan entra dans Bruxelles, et, le 4, après avoir prété serment aux états généraux, il était reconnu comme gouverneur du pays. Presque aussitót il fit une nouvelle tentative prés du Taciturne pour le determiner a donner son adhesion a ledit de Marche-en-Famenne. II voyait nettement que,

(1) Relation du docteur Leoninus, dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. Ill, p. Liv et suiv.

(2) Renon de France, Mss, 3e partie, chap. XXI.

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1577 sans le concours de Thomme dont l\'ascendant était de-venu irresistible, tous ses efforts en vue de rétablir lautorité royale demeureraient impuissants. II mandait a son frère que le prince d\'Orange avait comme ensor-celé les personnages les plus influents. « lis raiment, le craignent et veulent l\'avoir pour seigneur; ils 1 aver-tissent de tout et ne prennent aucune resolution sans le consulter. »

Don Juanenvoya a Gertruidenberg le due d\'Arschot, le baron de Hierges, le Sr de Willerval et Adolphe de Meetkercke, a qui les états generaux adjoignirent Gaspar Schets, Sr de Grobbendoncq, et le docteur Leoninus; l\'ambassadeur de l\'Empereur, le docteur André Gaill, assesseur de la chambre de Spire, faisait aussi partie de cette deputation. Les conférences avec les représentants directs de don Juan commencèrent le 20 mai et durèrent plusieurs jours. Guillaume était assisté des deputes de Hollandeet de Zélande : Philippé de Marnix, Nyvelt, Van der Mylen, Coninck et Vosbergen. Toujours méfiant, il avait d\'abord exigé que toutes les propositions fussent remises par écrit; sur les objections de Leoninus que ce mode de discussion absorberait un temps précieux, il consentit, mais non sans peine, a ouïr les explications verbales de la partie adverse. Un débat très-vif s\'engagea sur l\'observation de la Pacification de Gand et sur les garanties qui étaient nécessaires. Le prince déclarait qu\'il n\'était tenu de donner aucune assurance. — De sorte, dit l\'un des plénipotentiaires royaux, que vous voudriez que, après vous avoir remis toutes les villes et places de la Hol-

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lande et de la Zélande, et vous avoir livre encore le 1577 gouvernement d\'Utrecht et d\'Amsterdam, nous n\'aurions nulle assurance de votre cóté que vous tiendrez la Pacification. — Mais, repartitie prince, si dès maintenant nous raccomplissons, que veut-on de plus de nous, ou quelle assurance sommes-nous tenus de donner? — A ce compte, objectèreiit les autres, après avoir tout ce que vous demandez, et vous être par ce moyen fortifies plus que vous n\'avez jamais été, vous pourriez nous faire la guerre? — La guerre! répondit Guil-laume. Qu\'est-ce que vous craignez\'? Nous ne sommes qu\'une poiguée de gans, un ver.contre le roi d\'Espagne; et vous êtes quinze provinces contre deux : qu\'avez-vous a craindre? — Nous avons bien vu, dit l\'un des autres, ce dont vous étes capables, quand vous êtes maitres de la mer; ne vous faites done pas si petits. — Jamais, répliqua Marnix, nous ne vous avons fait ui pu faire la guerre, sinon défensive. Or, si nous la vou-lons faire défensive, il faut que nous soyons offenses les premiers, car nous n\'avons jamais assailli les autres provinces. — La dispute recommenca sur les assurances exigées pour l\'observation de la Pacification de Gaud. — Le principal point de la Pacification, dit Grobbendoncq, stipule que vous soumettrez aux états généraux le fait de I\'exercice de votre religion : quelle assurance avons-nous que vous observerez ce point,

après que vous aurez obtenu ce que vous demandez?—

Mais quelle occasion nous avons-vous donnée, répliqua le prince, de vous défler de nous, puisque nous sommes restés fidèles a la Pacification? — Promettez-vous, dit

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1577 Grobbendoncq, de vous soumettre a tout ce que les états généraux ordonneront, tant en ceci comme en tous autres points, ainsi que vous y êtes oblige? — Je ne sais, repartit Ghiillaume; car déja vous avez enfreint et violé la Pacification, ayant, sans notre aveu, fait accord avec don Juan, et l\'ayant ensuite recu pour gouverneur. — Do sorte, dit Grobbendoncq, que vous ne voudrez pas accepter la decision des états. — Je ne dis pas cela, répondit le prince. — Vous voulez, con-tinua Meetkercke, tenir la Pacification ponr rompue?

— Ce nest pas nous, dit Guillaume, qui Tavons rom-pue, mais vous; et toutefois nous ne refusons pas de nous y soumettre, moyennant que nous puissions alle-guer nos raisons... Mais déja vous nous avez condamné par la promesse que vous avez donnée a don Juan de maintenir la religion catholique romaine en tout et partout, et en imposant a tous le serment qu\'ils la main-tiendraient. Nous n\'avons, en consequence, a espérer du jugement des états que detre condamnés sans remission. — Done, vous ne voudriez, reprit Grobbendoncq, vous soumettre aux états touchant l\'exercice do la religion? — Non certes, répondit Guillaume; car, pour vous dire la vérité, nous voyons que vous nous voulez extirper, et nous ne voulons pas étre extirpés.

— Ho! s ecria d\'Arschot; il n\'y a personne qui veuille cela. — Si fait, repartit le prince. Nous nous sommes soumis a vous en bonne foi, espérant que vous décide-riez pour le bien du pays, sans avoir égard a autre chose, ce qui serait convenable ; et vous allez, selon la volonté de don Juan, vous obliger que vous maintien-

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drez et ferez maintenir en tout et partout la religion 1577 catholique romaine, et la-dessus vous faites une ligue,

dans le dessein de contraindre tout le monde a pareille promesse, laquelle ne peut être accomplie quen nous extirpant. » Malgre les observations des deputes, Guil-laume maintint cette assertion.

II fut encore plus explicite en s\'entretenant avec le baron de Hierges et le due d\'Arschot. — II faut con-tenter le peuple, dit-il au premier, par la raison que ce qui se fait pour le peuple a des effets durables. — Au due d\'Arschot il donna le conseil de ne point se fier au roi, s\'il ne voulait voir tomber sa têtej pour lui, il n\'aurait jamais confiance en ce monarque, paree que Philippe II l\'avait souvent trompé et avait pour maxime que hcvreticis non est servanda fides. «Je suis cbauve déja, poursuivit-il, et calviniste, je veux mourir calvi-niste. »

A une lettra autographe de don Juan, Guillaume re-pondit de sa main (Gertruidenberg, 24 mai) de la manière la plus courtoise, mais sans modifier en rien sa resolution. II se référait aux entretiens qu\'il avait eus avec le due dArschot et ses collègues, et répétait que, avant tout, il fallait procéder a l\'entier accomplissement de tous les points contenus dans la Pacification de Gand. Le EO juin, s\'adressant de Harlem aux états généraux, il insiste de nouveau sur laccomplissement de ces clauses qui pour lui contenaient le salut, la liberté et la grandeur du pays.

Une si froide infiexibilité ne faisait qu\'augmenter rirritation de don Juan. II devait bientót écrire a Phi-

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212 GU1LLAUME LE TACITURNE.

lippe II ces paroles odieuses : « Ce que ie prince abhorre le plus au monde, c\'est Votre Majesté; s\'il pouvait boire le sang de Votre Majesté, il le ferait (i). »

Don Juan était vraiment exaspéré de n\'avoir réussi ni a séduire le Taciturne ni a Tintimider. Guillaume navait pas accepté YÊdit perpétuel, quoique eet acte eüt été ratifié par le roi, et il en avait interdit la publication dans les provinces de Hollande et de Zélande, dont les députés s\'étaient, du reste, retires de lassem-blee de Bruxelles. Tous ses efforts tendaient a consoli-der son autorité dans le Nord. II avait repris Harlem, il bloquait Amsterdam; il rentrait dans Utrecht, dont le peuple, soulevé, lui avait ouvert les portes. Maitre de la Hollande et de la Zélande, il menacait de subju-guer par son seul ascendant les autres provinces des Pays-Bas (2).

Don Juan, s\'attaquant au Taciturne, semblait étre, dit un contemporain, l\'apprenti qui défie son maitre. Mécontent des états généraux, redoutant Tinfluence de son grand adversaire, et craignant de tomber dans quelque embüche dressée par celui-ei, il s\'était retiré a Malines (3). Bientót, ne s\'y croyantplus en süreté, il S3

(1) Voir, pour toutes ces revelations, la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, passim.

(2) Don Juan lui-même écrivait a Philippe II(deLouvain,7 avril 1577): quot; ... Le prince d\'Orange continue de se fortifier a grande furie en Hollande et Zélande .. La plus grande part des Pays-Bas est a sa dévotion, les uns par l\'amour qu\'ils lui portent et les autres pour estre trompés par ceux-ci... »

(5) Robert de Melun, vioomte de Gand (le fameux marquis de Roubaix, tué au siége d\'Anvers en 1585), avait averti don Juan que Théron, l\'agent du prince d\'Orange a Bruxelles, complotait avec de Hêze,

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CHAPITRE X.

rendit a Namur, sous prétexte de recevoir Marguerile 1577 de Valois, qui allait prendre les eaux de Spa, mais, en réalité, pour se précautionner contra de nouveaux com-plots. Le 24 juillet, il s\'empara par surprise du chateau de Namur et ordorma aux troupes royales dont il pou-vait encore disposer de se concentrer autour de cette ville. D\'après des mémoires royalistes, des familiers même du prince d\'Orange avaient persuade de nouveau a don Juan que sa vie était en jeu (i). Or, il avait ré-solu, disait-il, de résister a celui que les joannistes appelaient « fusil de guerre civile », « père de rebellion », etc., et de protéger contre lui les vrais catho-liques et les fidèles vassaux du roi. Lui-même écrivit aux états généraux qu\'il avait voulu mettre sa personne en süreté. Mais l\'existence du Taciturne était aussi exposée a des dangers contiuuels. Antonio Perez, qui jouissait alors de toute la confiance de Philippe II, avait . engagé Escovedo, le secrétaire de don Juan, a trouver une bonne occasion de se défaire du prince d\'Orange, et Escovedo avait répondu : « Je n\'ai pas oublié cette

de Lalaing et beauooup d\'autres pour se saisir de lui et le jeter en prison.

(1) Martin-Antoine del Rio raconte qu\'un intime ami du Taciturne avait, par lettre, prévenu don Juan de veiller k sa süreté individuelle,

et de se défier de Marnix et de Théron, auxquels le prince d\'Orange avait donné Tordre de s\'assurer de sa personne. Mais il faut dire que Guillaume, dans la lettre qu\'il envoya aux états généraux (de Medem-blick, 2 aoüt 1577), repoussa énergiquement les inculpations de don Juan. quot; Les accusations prétendues par Son Altesse contre moy ne sont que couleurs et ombres empruntées pour colorer ce désir de guerre et quand et quand couvrir l\'appétit de vengeance et Ia hayne qu\'il a conijue non-seulement contre moy et ceux de par degi, mais aussi et singulièrement contre vous autres... •• (Archives, etc., t. VI, p. 123.)

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GUILLAUME LE TACIT URNE.

1577 recommandation et ne l\'oublierai point jusqu\'è ce que le coup soit fait. »

Le but évident du Taciturne était de rallier a lui toutes les provinces des Pays-Bas. Aussi conseillait-il aux états généraux de prendre les armes avant que son adversaire eüt eu le temps de rappeler les troupes espa-gnoles, italiennes et bourguignonnes. Mais les catho-liques répugnaient a une rupture ouverte, et, quant au parti aristocratique, il cberchait maiutenant a concilier son aversion pour don Juan avec son antipathie pour le Taciturne, dont les principaux du pays commen-caient a redouter la popularité croissante. A l\'un et a l\'autre, la haute noblesse catholique voulut opposer l\'archiduc Mathias d\'Autriche, neveu de Philippe II, et alors égé de vingt ans (i). Elle l\'appela secrètement dans le Pays-Bas, espérant bien gouverner en son nom (2). Mais elle avait trop présumé de son habi-leté.

Le peuple de Bruxelles qui, depuis plusieurs mois, ne cessait de réclamer des états généraux le rappel du prince d\'Orange, flnit par l\'exiger (3). Le 6 septembre,

(1) II étaft le troisiéma flls de l\'empereur Maximllien II, et Iv.i-inême occupa le tróne Impérial (1612-1319), aprés la mort de Rodolphe II, son frère alné. «... Nullus etc Imporatoris MaaimUiani filiis visits est moribus amabtUortbus... Natus est anno Domini 1557. 24 die Februarii. Inde ipsi inditum est Mathice nomen. « Huberti Languetl Epislolm, p. 289.

(2) Le eomte Ph. de Lalaing dit, dans ees Mémoires, que l\'archiduc Mathias fut appeié paree que Ton apprëhendait que le peuple voulüt faire du prince d\'Orange le gouverneur du pays, tant était grand son crédit.

(3) Marnix, dans une lettre adressée è Jean de Nassau le 28 Juillet

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CHAPITUE X.

i\'assemblée, oü depuis quinze jours siégeaient de nou- 1577 veau des mandataires de la Hollande et de la Zélande, décida, mais a la simple majorité, qu\'une deputation serait envoyee au prince d\'Orange, alors a Gertruiden-berg, pour le prier de se transporter immédiatement a Bruxelles, afin de pouvoir se eoncerter avec lui, en sa qualité de membre du conseil d\'État. Pour qu\'il ne fut pas publié calomnieusement que I\'assemblée, a l\'instiga-tion du prince, ne « tendait qu\'a changement de souve-rain et de religion », il était prié aussi de permettre, suivant la Pacification de Grand, l\'exercice de la religion catliolique dans les villes qui avaient été remises entre ses mains de même qu\'en Hollande et en Zélande, et de s\'opposer è ce que le culte réformé fut exercé dans les autres provinces. Le Taciturne fit aux députés (i) un gracieux accueil, Ion a les états généraux de vouloir resserrer les liens de l\'union entre les provinces, leur demanda copie de leurs instructions et, le 13 septem-bre, leur remit une réponse également écrite. 11 souhai-terait vivement de se transporter immédiatement a Bruxelles « pour le désir qu\'il avait de revoir sa chère patrie et jouir de la bonne compagnie de ses meilleurs amis et frères au lieu oü, dès sa jeunesse, 11 avait été nourri. » Mais ses obligations envers les états de Hollande et de Zélande exigeaient qu\'il eüt préalablement

1577, signalait la móflance des états, ■■ pensans que je pense a leur introfluire monsieur le prince, pour par après amener le changement de religion; et semble qu\'ils ayment mieulx se perdre sans nous que de se sauver avec nous... » (Archives, etc., t. VI, p. 118.)

(1) Ces députés étaient l\'alibé de Sainte-Gertrude, Cliampagney, Leoninus et Liesvelt.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

iet? la-dessus leur avis et consentement. En ce qui touchait l\'exercice de la religion catliolique roinaine dans ces deux provinces, il ne pouvait rien faire, disait-il, sans Tasseiitiment des états; quant au maintien exclusif du catholicisme hors des limites de la Hollande et de la Zélande, il se référait a la resolution que les états généraux prendraient a eet égard, selon la Pacification, promettant de la respecter et de la faire respecter.

Après avoir obtenu le consentement des états de Hollande et de Zélande, il se mit en route pour Anvers oü il arriva le 18 septembre au soir. II était dans une litière avec trois autres seigneurs; les capitaines des quarters et de la milice bourgeoise, la nation des Osler-lins, etc., étaient allés au-devant de lui et le conduisi-rent a l\'abbaye de Saint - Michel, oü il devait étre défrayé par la ville. Les états généraux ne tardèrent pas a lui envoyer de nouveaux députés pourle complimen-ter et raccompagner jusqua Bruxelles. Le 23 septembre, Guillaume s\'embarqua avec les députés de la commune bruxelloise et les délégués des états généraux (i). Trois cents bourgeois d\'Anvers, armés d\'ar-quebuses, lui servaient d\'escorte et portaient ses cou-leurs, lesquelles flottaient aussi sur les barques qui le conduisaient lui et sa suite. Après avoir été rejoint a Vilvorde par les écbevins venus a sa rencontre, il con-tinua sa route vers Bruxelles. A quatre heures de laprès-midi,ildescenditau débarcadère, oül\'attendaient

(1) Voir Brief recueil des choses plus memorables passées ès Pays-Bas (Mss de la Bibliothèque royalel et Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. IV, passim.

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CHAPITRE X.

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lesprincipaux membres des élats et de la noblesse. Monté sur un beau cheval, que lui offrit le Sr de Hèze, il fit son entree dans la quot;ville, ayant a sa droite l\'ambassa-deur d\'Angleterre et a sa gauche le due d\'Arschot. Trente enseignes de bourgeois formaient la haie et mêlaient leurs acclamations a celles du peuple qui rem-plissait les rues sur son passage. La Grand\'Place avait été magnifiquement décorée; Guillaume la traversa pour se diriger ensuite vers le palais de Nassau, oü il lui tardait d\'arriver. Quand il fut rentré dans cette demeure, qu\'il avait dü fuir dix années auparavant, les bourgeois firent avec leurs arquebuses les salves de bienvenue : il avait été défendu de tirer auparavant de peur « de quelque traitre coup. » Le soir, des feux de joie illuminèrent tous les quartiers de la cité, tandis que le Taciturne soupait chez le due d\'Arschot avec les membres les plus marquants des états.

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XI

isry a isrs.

Popularité du Taciturne. — 11 prend placc aux étafs généraux et fait échouer un projet d\'accord avee don Juan. — Arrivée de Tarchiduc Mathias. —Les partisans du prince font nommer celui-ci nacard du Brabant.—Ilapprouve l\'arrestation k Gand du ducd\'Arschot etd\'autres seigneurs ou fonctionnaires catholiques. — II déchatne ainsi le parti ultra-calviniste et dómocratifiue.—Guillaume él Gand.—II est nommé lieutenant général de l\'archiduc. — Déroute des troupes fédérales 4 Gembloux. — Les états généraux se transportent é, Anvers. — Violences du parti ultrA-calvinlste dans la Flandre. — II appelle k son aide le palatin Jean-Gasimir, tandis que le due d\'Anjou arrive a Mons. — Le Taciturne fait promulguer l\'édit du 22 juillet 1578 qui accorde la liberté du culte. —Cette ordonnance est le signal de nou-velles discordes. — Rupture du parti catholique avec le prince d\'Orange. — Celui-ci s\'efforce d\'apaiser les ultra calvinistes de Gand. — Traité avec le due d\'Anjou. —Habileté du Taciturne; sa déférence S, regard des états généraux.—Baptême de Catharina-Belgia. — Les Malcontents. — Guillaume se rand de nouveau A Gand pour s\'opposer aux ultra-calvinistes et faire accepter la paix de religion.

La popularity du prince d\'Orange était alors è sou 1577 apogée. II la devait non-seulement è, la lutte héroïque qu\'il avait soutenue contre les Espagnols, mais aussi

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GUILLA.UME LE TACITÜRNE.

a sa débonnaireté et au facile accès .de sa personne. Plutarque rapporto qüe Themistocle était agréable a la multitude a cause de son attention a saluer chaque citojen par son nom. Le Taciturue ne se montrait ni raoics prévenant ni moins habile. « II donnait la main a un mercier, dit un pamphlétaire catholique, saluait un boucher par son nom, buvait avec un pilote de Hol-lande et jurait, le verre a la main, que si ce pilote était prisonnier, il donnerait 20,000 ecus, il donnerait son trésor pour le ravoir (i). » C\'est ainsi qu\'il devint I\'idole du peuple. « On lui rendit a Bruxelles, dit un écrivain royaliste, a peu prés les honneurs divins, comme s\'il s\'agissait de la venue du Messie, si désirée par les juifs.» Une autre relation contemporaine nous apprend que dans les rues les femmes tombaient a genoux et joignaient les mains lorsqu\'il passait. Tout en se mon-trant ému de ces marques de la sympathie populaire, Guillaume était trop sage pour se laisser éblouir. II pen-sait sans doute comme Gustave-Adolphe, eet autre héros, qui, a la veille de la bataille de Lutzen, voyant se pressor autour de lui la foule enthousiasmée, lui disait : «Je crains bien que Dieu, offensé de vos acclamations, ne vous apprenne bientót que celui que vous semblez ré-vérer comme un Dieu nest qu\'un homme mortel. » Le Taciturne usait de son ascendant sur la classe populaire pour lui donner d\'utiles conseils; les paroles qui

(1) Voir Le Renart découvert (Mons, 1580, in-12). Un autre contemporain, également hostile a Guillaume, disait de lui : « Sy estoit singu-lièrement aimé et bien vollu de la commune, pour uue gracieuse f\'agon de faire qu\'il avoit de saluer, caresser et arraisonner privément et familièrement tout Ie monde... »

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OHAPITRE XI.

sortaient le plus-souveut de sa bouche étaient celles-ci: 1577 « Rendez obéissance aux magistrats; ne faites pas de mal a votre prochain et n\'altérez pas le repos public. »

Avant l\'arrivée du prince d\'Orange a Bruxelles, les états généraux avaient transmis a don Juan de nou-velles propositions d\'accommodement, et le lieutenant de Philippe II, dans l\'abandon oü le laissait celui-ci,

avait accédé le 21 septembre a toutes les concessions qui lui étaient demandées. Impatient de mettre fin a eet accord, Guillaume, le soir meme de son arrivée, fit decider qu\'il en serait référé de nouveau a l\'assemblée générale. Le lendemain, il se rendit a l\'hótel de ville, oü siégeaient les états. Après que le due d\'Arscliot, au nom de l\'asserablée, l\'eut complimenté sur son retour, Guillaume dit aux représentants des provinces qüil venait, comme baron de Breda et membre de l\'état noble de Brabant, prendre part a leurs travaux; il se déclara prét a sacrifier pour leur cause sa vie, ses biens et tout ce-que Dieu lui avait donné; il n\'avait pas en vue, d\'ailleurs, d\'obtenir quelque gouvernement ni le dessein d\'apporter des changements quelconques a la religion; tous ses efibrts ne tendraient qua l\'apaise-ment des troubles, ainsi qu\'a raccomplissement et au maintien de la Pacification de Gand. Ces paroles pro-duisirent une grande impression sur l\'assemblée. On remit en délibération le projet d\'aceord avec don Juan,

et il fut résolu qüune nouvelle rédaction serait proposée par une commission oü siégerait le prince d\'Orange. Celui-ci usa de son influence pour faire introduire dans le projet des modifications qui devaient ie rendre inac-

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222 GUILLAUME LB TACITURNE.

ceptable. 11 eut a combattre d\'abord une assez vive opposition; mais, dourgt;, selon le témoignage des contemporains, dune admirable éloquence, 11 atteignit le but qu\'il avait en vue.

Don Juan était d\'autant moins disposé a subir les nouvelles et dures conditions des états qu\'il avait été avisé que les troupes espagnoles retirées dans le Mi-lanais avaient re^u de Madrid l\'ordre de reprendre le cbemin des Pays-Bas. Le 2 octobre, 11 se dirige vers Luxembourg, après avoir protesté contre les « injustes et déraisonnables » prétentions de l\'assemblée de Bruxelies. De leur cóté, les états généraux décident et lui font savoir qu\'ils ne le reconnaissent plus pour gouverneur. La rupture, provoquée et amenée par le Taciturne, était dés lors définitive. Quelqu\'un se plai-gnant a lui, sur la Grand\' Place a Bruxelies, que c\'en était fait de la paix, il répondit vivement: « Ce serait une belle paix que celle qui me couperait la tête l »

En subissant 1\'ascendant de Gruillaume de Nassau, la majorité catholique et aristocratique des états avait voulu ménager le peuple qui l\'appuyait et prévenir un soulèvement. C\'est ce qui faisait dire aDruitius, évêque de Bruges : « La religion catholique était menacée d\'une ruine imminente, si les états n\'avaient assuré son main tien, en appelant le prince d\'Orange. Celui-ci s\'est chargé de la defense de la foi romaine et aposto-lique (i). »

A la vérité, le Taciturne se comportait avec la plus

(1) Mémoires de Martin-Antoine del Rio, t. II, p. 225.

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CHAPITRE XI. 223

grande circonspection. Lui, le vaillant soutien de la ist? liberté de conscience; lui qui,malgré les représentations de Maruix et d\'autres calvinistes rigides, avait naguère (26 janvier 1577) étendu la tolerance aux anabaptistes même; lui qui, plus recemment, avait vivement sollicité les états généraux en faveur d\'un pauvre artisan de Malines menace de mort pour avoir assisté a des prê-ches; lui qui, en s\'appuyant sur le peuple, était tout-puissant, il s\'abstenait pourtant de professer le culte qu\'il avait embrassé, afin de ne point froisser les catho-liques (i).

Par son ultimatum, envoyé de Luxembourg le 14 oc-tpbre, don Juan exigeait des états qu\'ils missent bas les armes et qu\'ils reuvoyassent le prince d\'Orange, ses adherents, fauteurs et ministres. La majorité du clergé et de la haute noblesse n\'eüt pas mieux demandé que d eloigner le Taciturne, et c\'était même pour neutraliser son influence, pour I\'annihiler en quelque sorte, que naguère le due d\'Arschot et d\'autres avaient appelé secrètement de Vienne le jeune frère de l\'empereur Rodolphe.

(1) Charlotte de Bourbon, qui allait s\'établir pour quelque temps a Dordrecht, écrit au prince, le 24 septembre : « ... Je voudrois vous savoir bien de retour a Auvers et ne suis guère a mon repos jusques a ce que j\'entende l\'occasion de vostre soudain partement... » Le 5 oc-tobre : « Je desirerois bien estre asseurée que vous n\'allez plus si souvent manger hors de votre logis du soir... Je vous supplie de prendre un peu plus de garde a ce qui est pour votre conservation. Aussy je désirerois fort savoir sy les estats ne vous auront poinct permis quelque exercice de la religion, soit secrètement ou aultrement; car je ne voys point comme vous pourrez demeurer plus longuement sans cela... » (Archives, etc., t. VI, p. 172 et 177.)

Les sentiments de tolerance du Taciturne sont attestés par tous les

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ÖÜILLAUME LE TACITURNE.

1577 Larchiduc Mathias était déja a Cologne lorsque Philippe de Croy annonga enfia aux états généraux (le 9 octobre) que, de concert avec plusieurs seigneurs principaux de Brabant, de Flandre et d\'autres pro-vinces, il avait jugé convenable de mander un des nis de l\'empereur Maximilian II pour lui confler le gouvernement du pays. Quels que fussent les sentiments du Taciturne, et on doit les comprendre, il ne laissa paraitre aucun mécontentement (i). Lui-même avait, Tannée précédente, dans sa correspondance avec l\'abbé de Saiute-Gertrude, proposé d\'appeler l\'arcliiduc Maxi-milien : il est vrai que celui-ci appartenait a la confession d\'Augsbourg, Au surplus, les partisans de Guil-laume ne tardèrent point a déjouer l\'intrigue ourdie contre lui. Ils exigèrent que le prince d\'Orange fut nommé gouverneur ou ruward du duclié de Brabant. Comma la noblesse, sous l\'influence du due d\'Arschot, aussi bien que le clergé refusaient leur acquiescement a cette innovation, la salie oü délibéraient les états de Brabant fut envahie par des bourgeois de Bruxelles,

annalistes sérieux. A un fanatique qui lui reprocliait sa modération a l\'égard des catholiques et des anabaptistes, il répondit ; « Apportez-moi une chaise a trois pieds, séez-vous-y dessus, elle sera assnrée ; mais, si vous penchez plus d\'un cöté que d\'autre, ou que vous veniez a couper un des pieds qui la soutiennent, elle renversera et ne pourra plus supporter sa charge. »

(I) Le prince écrit le même jour k Jean de Nassau, qui récemment était arrivé en Hollande avec ses niéces, les comtesses Marie et Anne, filles du Taciturne : « . L\'archiducq Mathias, Ills de l\'empereur défunct, vient par dega pour gouverner ces Pays Bas, au lieu de don Joan : j\'espérede brief vous en faire plus ample advertence... quot; [Archives, etc., t. VI, p. 196.)

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CHAPITRE XI.

d\'Anvers, de Louvain et do Bois-le-Duc, et la nomina- iöquot;7 tion du prince, comme ruward du duché, proclaraée au milieu du tumulte et des menaces (i).

Les états genéraux sont ensuite requis par les dé-légués des trois membres de la commune de Bruxelles, auxquels s\'étaient joints les doyens des métiers d\'Anvers, de ratifier le choix des états de Brabant. Le 22 octobre, ils confirmèrent la nomination, pourvu que le prince promit de nouveau de respecter la religion catholique, et que les états particuliers des provinces donnassent leur assentiment a la resolution de leurs mandataires. Le due d\'Arschot vit dans cette dernière condition un moyen de contrecarrer le Taciturne (2). Lui-même setait fait nommer gouverneur de la Flan-dre et, d\'après ses suggestions, les prélats et nobles de cette province assemblés a Gand désapprouvèrent l\'élection du prince d\'Orange paree qu\'il était manifes-tement d\'une autre religion que la romaine, qu\'il était déja pourvu du gouvernement de la Hollande et de la

(1) On a dit avec raison que, a Bruxelles, l\'attachement pour Guil-laume allait jusqu\'a l\'idolatrie. » Les habitants montaient nuit et jour la garde devant son palais, et formaient son escorte dans les lieux oü il allait... Un jour qu\'il était resté plus tard que de coutume aux états, les bourgeois s\'en inquiétèrent: craignant quelque traliison, ils prirent les armes. La rumeur fut aussitöt générale; les bourgeois coururent occuper les portes de la ville, tandis que des groupes nombreux se dirigeaient vers le local oü les états tenaient leurs séances. Le trouble ne cessa que lorsque le prince se fut montré a une fenêtre. gt;• Voir Correspondance de Guillaurne le Taciturne, t. IV, et les Lettres de Hubert Languet a Ph. Sidney, neveu du comte de Leioester.

(2) Dans ses Mémoires, le due Charles de Croy reconnait que la nomination du prince d\'Orange comme ruward du Brabant s\'était faite contre la volonté du due d\'Arschot, son pére, et contre la sienne.

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GU1LLAUME LE TACITURNli.

is1/? Zélanck», outre l\'État d\'Utrecht, qu\'il possédait de plus l\'amirauté de la mer, etc.

Mais la satisfaction du due d\'Arschot ne fut point de longue durée. S\'il avait pour lui le clerge et la noblesse, le Taciturne était appuyé par la commun-e, a qui, mal-gré de nombreux opposants, il avait fait rendre naguère les privileges cocfisqués par Charles-Quint après la révolte de 1539. 11 entretenait les meilleures relations avec les chefs du parti démocratique, Francois de la Kethulle, S1\' de Ryhove, grand bailli de Termonde, et le redoutable Jean de Hembyze. Dans la nuit du 28 octobre, ceux-ci arrêtérent et emprisonnèrent le due d\'Arschot, ainsi que d\'autres personnages considerables (i). Cinq jours auparavant, Guillaume était parti pour Anvers, oü Jean de Nassau et Charlotte de Bourbon devaientle rejoindre(2). Avaut de quitter Bruxelles, il avait réuui a sa table les dix-huit commissaires des

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Ferdinand de la Barre, S1\' de Mouscron, grand bailli de Gand; Maximilien Vilain, baron de Rassenghien, conseiller d\'État, gouverneur de Lille, Douai et Orchies; Fran?ois.de Halewyn, S1\' de Zve-veghem, oapitaine et grand bailli d\'Audenarde; Corneille Scheppers, Sr d\'Eeclie; Jacques Hessele, conseiller de Flandre, etc. Le 30 octobre, on arrêta aussi l\'évêque d\'Ypres. Dix mois plus tard, Champagney, fait prisonnier\'a Bruxelles et transféré a Gaud, allait rejoindre dans leur prison les autres détenus.

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CHAPITRE XI.

« nations (i) » et les deputes de la Flandre; il leur tint un long discours, leur promit de revenir et jura qu\'il serait avec eux jusqua la mort. En apprenant a Anvers le coup de main accompli a Gand, 11 envoja aussitót a Bruxelles un gentilhomme pour se disculper auprès des états généraux. Mals cette démarche même ne fit qu\'augraenter les soupcons et, de fait, il y avait assez d\'indices pour attribuer au prince une part notable dans cette audacieuse entreprise. Lorsque Ryhoveetait venu lui communiquer son projet, il avait feint de se récrier; il l\'avait renvoyé a Marnix, et celui-ci avait fini par donner a Ryhove le conseil de passer outre s\'il en avait le courage, et sans plus en parler au prince d\'Orange. Guillaume ne tarda point, d\'ailleurs, a envoyer de l\'ile de Walcheren a Gand des troupes pour y renforcer le parti démocratique (2).

Le 30 octobre, l\'archiduc Mathias arriva a Lierre, oil il avait été convenu qu\'il séjournerait jusqu\'a ce que les états des provinces eussent ratiflé les conditions auxquelles les états généraux subordonnaient sa reception comme gouverneur général. On prétendit que c\'était encore une manoeuvre du prince d\'Orange : si l\'archiduc s\'était rendu directement a Bruxelles, il au-rait pu attirer a lui, disait-on, la plus grande partie de la noblesse et affaiblir ainsi l\'influence du Taciturne.

désirant fort, monseigneur, que eussiez eaté en présence pour nous faire raison... »

(1) Les métiers de Bruxelles étaient partagés en neuf « nations. »

(2) Voir Les mémoires sur les troubles aclvenus en la ville de Gand, Van 1577, etc. \\Mss de la bibliothéque de Bourgogne.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

Guillaume, toujours habile, monlrait cependant la plus grande déférence pour l\'archiduc. Quand, le 21 no-vembre, celui-ci vint s\'établir a Anvers, le Taciturne alia a sa rencontre jusqu\'a Berchem; la il mit pied a terre et s\'inclina profondément devant le jeune prince qu\'on lui avait oppose pour anéantir son autorité. 11 l\'avait ensuite conduit, avec les bourgeois en armes, jusqua l\'abbaye de Saint-Michel (i).

Les états généraux déclarèrent, le 17 décembre, qu\'ils ne tenaient pas le Sgr don Juan pour lieutenant, gouverneur et capitaine général, mais qu\'ils le regar-daient comme infracteur de la pacification par lui jurée et ainsi ennemi de la patrie. Trois jours après, ils com-plétaient leur oeuvre par une nouvelle « union » ayant pour but d\'amplifier et d\'éclaircir l\'acte du 9 janvier précédent que le prince d\'Orange disait avoir été dirigé contre lui. Oette fois, catholiques et réformés promet-taient de se comporter en amitié et union les uns envers les autres et tous ensemble d\'employer tous leurs moyens contre les ennemis de la patrie.

Pour se conformer au désir qui lui avait été exprimé par les divers partis, Guillaume, accompagné de Jean de Nassau, prit, le 28 décembre, le chemin de Gand; cent soixante et dix bourgeois d\'Anvers leur servaient d\'escorte. lis passèrent la nuit a Tamise,oü deux cents soldats gantois, conduits par le Sr de Croovelde,

(1) La veille de l\'arrivée de Mathias, le prince d\'Orange avait quitté l\'abbaye de Saint-Michel, résidence ordinaire des souverains, et s\'était logé dans la maison des Fuggers. {Documents historiques, t. XIII, archives du royaume.)

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CHAPITHE XI.

vinrenl les chercher. A quelque distance de Gand, Guil- iö\'7 laume vit s\'avancer au-devant de lui le baiili, des deputes de l\'echevinage, des notables, des nobles, des marcliands, tons a cheval, au nombre de deux cents et, en outre, quatre cents bourgeois volontaires, bien ar-mes, pour former sa garde dans la ville. Quand il eut franchi la porte, cinquante-quatre garcons des métiers portant des flambeaux se rangèrent, pour l\'accompa-gner, a droite eta/gauche du coche oü il se trouvait avec son frère (1).

Les états généraux et les représentants de la Flandre avaient supplié ^Guillaume]d\'intervenir en faveur des personnages captifs. Leur désir ne fut point exaucé : le Taciturne craignit trop sansMoute de mécontenter ceux qui s\'étaient declares pour lui, c\'est-a-dire les adherents de Ryhove et d\'Hembyze. A la verite, il avait re-pondu aux supplications deMmedeZweveghem: « Soyez a votre repos : devant trois jours, vous aurez ce que vous désirez. » Mais il^quitta Gand sans setre occupé activeruent de la liberation des rnalheureux prisonniers,

et de nouvelles, instances ayant \'été faites dans une assemblee tenue a Termonde, il répondit assez brusque-ment : « C\'est merveille que Ton insiste tant pour ces seigneurs, le semblable n\'ayant pas été pour le comte d\'Egmont ni autres. » Le due d\'Arschot avait été toute-fois relaché dès le 10 novembre (2); mais toute l\'in-

(1) Beschryvinghe van het ghene dat vertoocht icierdt ter Incomste van d\'Excellentie des princen^van Orangien binnen der stede van Ghendt, den XXIX Decembris [anno MDLXXVII. (Imprimé en 1578.)

(2) Guillaume disait a ses partisans qu\'ils n\'avaient rien a redouter

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1577 fluence qu\'il pouvait avoir dans la capifale de laFlandre était anéantie : lors du renouvellement du magistrat, fait sous les auspices du prince d\'Orange, Jean de Hem-byze avait été noirimé premier échevin de la Keure, c\'est-a-dire chef de la puissante commune.

II avait été convenu que larcliiduc Mathias serait recu a Bruxelles le 5 janvier 1578, en qualité de gouverneur general. Or, les délégués de la communie de cette ville n\'y voulurent consentir qu\'a la condition que le prince d\'Orange serait maintenu dans la charge de gouverneur du Brabant et, en outre, nommé lieutenant général de l\'archiduc. Cetait la reine Elisabeth qui, après avoir conclu un traité d\'alliance avec les états généraux, avait exigé que l\'archiduc Mathias prit pour guide Guillaume le Taciturne (i). Les négociations, les discussions entre les adversaires du prince et les délégués de la commune se prolongèrent jusqu\'au 8 janvier. Guillaume, en apparence, se montrait inditférent : a l\'entendre, le gouvernement de la Hollande et de la Zélande était déja un faix assez lourd pour lui \'et, d\'autre part, il ne se souciait pas de devenir une cause de discorde (2). II fut enfin résolu, par pluralité des voix, que le prince serait maintenu dans le gouvernement duBrabantet que les états requerraient l\'archiduc

du duequot; d\'Arschot, dont la sottise et la légéreté étaient les seules qua-lités remarquables.

(1) Par le traité conclu le 22 décembre 1577 et ratiüé le 7 janvier 1578, la reine d\'Angleterre s\'était engagée a prêter aux états généraux 100,000 livres sterling destinées è lever des troupes.

(2) Le prince d\'Orange è ... (Gand, Sjanvier 1578.)Arc7m:es, etc., t.VI. p. 278.

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CHAPITRE XI.

de le choisir pour son lieutenant general,a cause de sa 15\'8 « grande experience des affaires d\'État. »

Le 18 janvier, le jeune Mathias fit son entrée a Bruxelles, accompagné du prince d\'Orange, qui le pré-cédait, ayant a. sa droite le comte de Boussu et a sa gauche le comte d\'Egmont. Le cortége se dirigea vers la Grand\'Place. Pendant qu\'il la traversait, les acclamations du peuple s\'adressèrent surtout au Taciturne, qui avait le chapeau a la main et témoignait par sa contenance toute la joie que lui faisait éprouver cette manifestation. Le 19, I\'archiduc I\'accepta sans aucune objection pour son lieutenant general; mais Guillaume lui-même n\'y mit pas autant d\'empressement, et il fallut insister pour obtenir son adhesion (i). Le lende-

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ÜUILLAUME LE TACIÏORNE.

1578 main, l\'un et l\'autre prêtèrent a l\'hótel de villo les ser-ments requis, le prince, d\'abord comme gouverneur du Brabant, et ensuite oomme lieutenant general de l\'ar-chiduc (i).

Cette belle journée fut malheureusement suivie d\'un grand revers. Le 31 janvier, les troupes fédérales étaient mises en déroute a Gembloux par les vieilles bandes qu\'Alexandre Farnèse avait ramenées a don Juan. Tirlemont, Diest, Nivelles et Louvain retombè-rent au pouvoir des Espagnols. Le 6 février, les états généraux, ne se croyant plus en süreté a Bruxelles, se trausportent a Anvers oü, le surlendemain, ils tiennent leur première séance a l\'abbaye de Saint-Michel. Cetait le jour même oü Amsterdam, pressé par la famine, se rendait aux troupes du prince d\'Orange, qui y rame-nèrent les citoyens anciennement bannis pour cause de religion. « C\'est ainsi, dit un écrivain royaliste, que le calvinisme, péuétrant dans Amsterdam, après en avoir expulsé la religion catholique, devint maitre de toute la Hollande. »

Le principal souci du prince d\'Orange était alors d\'obtenir des représentants du pays les subsides nécessaires pour l\'entretien et l\'augmentation des troupes fédérales. Le 6 mars, il se rendit, avec l\'archiduc et les membres du conseil d\'État, au sein de l\'assemblée, prit la parole et conjura les députés de n\'épargner aucun effort, aucun sacrifice. Mais toutes ces patriotiques

(1) Le traitement de rarchiduc fut fixé k 7,000 florins et celui du prince d\'Orangp a 2,800 florins tons les mois.

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CHAPITRE XI.

exhortations devaient deraeurer slériles (i). Déja l\'union conclue naguère entre les diverses provinces était me-uacee d\'une ruine prochaine.

En cornmettant la faute de provoquer, d\'autoriser du moins, l\'arrestation du due d\'Arschot et de ses adherents, le Taciturne avait laissé aux duumvirs de Gand, Hembyze etRyhove, un pouvoir dictatorial dont ceux-ci devaient faire le plus deplorable usage. Hembyze, de-ven u premier échevin de la Keure, et Ryhove, qui devait se faire nommer bientót grand bailli de Gand, y établirent.selon des expressions contemporaines, une veritable tyrannie calvinistique. Ils ne se contentèrent pas de lancer la populace contre les églises et les mo-nastères et de proscrire les ordres inendiants; sous leur execrable domination, on vit aussi des auto-cla-fé : le 28 juin, quatre frères mineurs et deux auguslins furent briilés sur le Marché du Vendredi. Puis, au lieu de contribuer a la defense de la généralité, les duumvirs employèrent les troupes levées et soudoyées par eux a étendre leur tyrannie dans les autres villes de la Flandre.

Sur ces entrefaites, on apprit que le comte Philippe de Lalaing, gouverneur du Hainaut, avait introduit des troupes frangaises dans Mons, et que le due d\'An-jou était lui-même arrivé dans cette ville le 12 juillet. En butte a la jalousie persistante et a la méfiance de la

(1) Les états généraux, cependant, donnèrent le 7 mars una marque de conflance au prince en chargeant leur tresorier de lui fournir men-suellement 5,000 livres durant la guerre quot; pour les affaires secrètes, * avec autorisation de les employer quot; ii sa disorétion. gt;•

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GUILf.AÜME IjE TACITÜRNE.

1578 haute noblesse catholique, Gnillaume neut pas de peine a pénétrer les arrière-pensees de Lalaing et de ses adherents. lis ne voulaient pas encore d\'une res-tauration espagnole, mais au gouvernement de l\'archi-duc Mathias, placé sous la tutelle du prince d\'Orange, ils prétendaient opposer maintenant lautorité du frère de Henri III. lis ne pouvaient soutFrir que le prince fut parvenu a une telle auforité et puissance, comme disait un contemporain, « qu\'il commandat a baguette aux Pays-Bas, en empruntant faussement le nom de l\'archiduc et des états généraux. »

Certes, le Taciturne avait toujours été grand partisan de l\'alliance francaise; mais, dans les conjonctures oü l\'on se trouvait, il croyait sage de ne pas méconten-ter l\'Angleterre et de ne pas froisser l\'Allemagne. Avee une rare habileté, il détourna le coup que l\'on voulah porter a son influence. II se mit directement en rapport avec le due d\'Anjou, le flatta dans ses lettres et dans celles que Charlotte de Bourbon écrivait sans doute sous sa dicte\'e; il réussit enfin a se servir de lui pour l\'accomplissement de ses desseins futurs (i). De leur cóte, les ultra-calvinistes de la Flandre, a qui la tolerance du Taciturne était suspecte, résolurent de lui opposer un autre rival en appelant le palatin Jean Casi-mir avec les reitres que les subsides de la reine Élisa-, beth lui avaienl permis de lever en Allemagne (2).

(1) Voir Archives, etc., t. VI, p. 371 et suit.

(2) Jean-Casimir de Baviére, né en 1543, comte palatin du Rhin, frére de l\'électeur palatin Louis VI et flls de Frédéric III, dit le Pieux, mort en 1576. On lit dans une lettre a W. Cecil que Casimir parlait le

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CHAPITRE XI.

Brave soldat, mais capitaine et politique médiocre, 1578 exalté et passionné lorsqu\'il aurait fallu se montrer tolérant et modéré, Jean Casimir, quoiqu\'il eüt d\'abord recherché la confiance du prince d\'Orange, ne tarda point a contrarier les projets d\'unipn de ce grand politique, et son intervention personnelle dans les Pays-Bas devint ainsi une véritable calamité (i).

Le Taciturne, qui avait recommandé a ses coreli-gionnaires de se contenter d\'assemblées particulières, voyait partout ses exhortations méconnues. En Brabant, commo en Flandre, les prêches redevenaient publics; a Gand, les ultra-réformés étaient tout-puissants et, comme nous l\'avons dit, ils travaillaient a étendre leur domination. Les fameux colléges des Dix-huü,\\nsi\\i\\iés d\'après les suggestions du prince d\'Orange pour faire passer le pouvoira la classe populaire et retenir celle-ci sous son influence, avaient pleinement réussi (2). Sous

francais comme Tallemand : » gallicce linguce et maternce ex aqito peritus. *

(1) P. Beutterich, le principal conseiller de Casimir, écrivait a Jean de Nassau (Lautern, 6 juin 1578) : quot; ... Surtout vous supplié-je de don-ner a entendre et asseurer mon dit Sr le Prince qu\'il nquot;a meilleur ny plus affectionné ami au monde que mon maistre et qu\'il désire que M. le Prince et luy soient deux testes en un chaperon...»[Archives, etc., t. VI, p. 377.)

(2) Les Dix-huit, placés amp; cöté des magistrats ordinaires pour neu-traliser leur autorité, étaient chargés spécialement des intéréts du peuple. ABruxelles, ils avaient été institués en septembre et a Gand le ler novembre 1577; a Bruges et a Arras, en mars 1578, etc.

quot; Le prince d\'Orange, dit Renon de France, faisoit plus de caresses ^ un pensionnaire ou simple bourgeois qu\'il ne faisoit è, un principal seigneur. Aussi la populace ne croyoit en aultre dieu, et si quelque bénéfice ou office estoit a conférer, et quelque renouvellement de magistrat a faire, le plus asseuré chemin d\'y parvenir estoit celui de sa faveur et recommandation ou de ceulx qui lui appartenoient... ••

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GUILLAUWE LE TACITURNE.

1578 leur autorité, le peuple, qui fournissait presque exclu-sivement les adherents de la réforme, était vraiment maitre dans les principales cités des Pays-Bas méri-dionaux. Le Taciturne espera le contenir, le modérer, en lui accordant la liberté pleine et entière du culte.

Le 17 juillet, il se rendit a Termonde, oü étaient réunis les deputes de la Flandre, afin de traiter avec eux, de la part des états genéraux, des affaires de la religion et de leur communiquerun projet d edit destiné, croyait-il, a mettre un terrae a tous différends (i). Pro-mulgue le 22 juillet par l\'archiduc Mathias, d\'accord avec les états généranx, l\'édit contenait cette immense concession : « Chacun, en ce qui touche les deux religions, peut demeurer libre et franc, et selon qu\'il en veut répondre devant Dieu, en telle sorte que Ton ne pourra s\'irriter l\'un contre l\'autre et que chacun, soit ecclésiastique ou séculier, pourra posséder et retenir ses biens en paix et en repos, et servir Dieu selon la connaissance qui lui en a été donnée. » Réformés, ca-tholiques, partout oü cent families en manifesteraient le désir, devaient jouir du libre exercice de leur culte.

Tel était le fanatisme des deux partis, que cette paix de religion n\'obtint l\'assentiment d\'aucun. Au sein même des états généraux, les prélats et gens d\'église, que le Taciturne s\'était conciliés par sa courtoisie et sa

(1) Chargé aussi de solliciter les subsides nécessaires pour la défense de la généralité, Guillaume dit aux députés : quot; Ce n\'est pas temps de marchander ici, comme s\'il était question de faire quelque contrat de marchand. II faut qu\'un chacun s\'emploie gaiement et courageuse-ment et que, k l\'envi, un chacun apporte les moyens qu\'il a pour secou-rir notre pauvre et affligée patrie. »

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CHAPITRE XI. 237

bienveillance pleine de simplicité, commencèreut a lui marquer une sorte de répulsion; ils le nommaient main-tenant quot; herétique, vraie peste du monde, imprudent infracteur de la Pacification de Gand, etc. » Quand il proposa le fameux édit, quelques-uns des deputes de l\'Artois et du Hainaut lui représentèrent que ce n etait pas le moment de disputer ni de traiter de la religion; il ne fallait songer qua résister a l\'ennemi commun.— C\'est bien parlé, répliqua Guillaume; mais si on ne nous accorde maintenant la liberté, jamais elle ne nous sera accordée; au contraire, je me tiens pour tout assure que sitót que vous serez au-dessus de vos affaires par mon travail et mon industrie, vous me ferez la guerre et a ceux de ma religion; ne trouvez done pas étrange que nous pourvojions a notre sécurité pour l\'avenir. — Ainsi les catholiques, qui s\'étaient fies j usque-la au prince d\'Orange, se croyant degus, chan-gèrent en haine mortelle l\'amitié qu\'ils lui portaient auparavant (i). L\'abbe de Sainte-Gertrude de Louvain, avec lequel depuis nombre d\'années il entretenait une correspondance presque intime, se détacha également de lui et entreprit méme de le faire empoisonner (2).

(1) Mémoires de Pontus Payen.

(2) Jean Van der Linden, abbé de Sainte-Gertrude a Louvain, avait été aussi un des députés pour Ia Pacification de Gand. On lit dans VHistoire de la vie de messire Philippe de Mornay que, par 1\'entremise d\'un nommc Masson, Bourguignon demeurant a Bruxelles, l\'abbé de Sainte Gertrude avait traité avec un excellent empoisonneur nommé Guerin, Marseillais, pour faire mourir don Juan et que, aprés sa rupture avec le Taciturne, il traita avec le même Guerin pour empoisonner sou ancien et puissant allié. Guerin vint a cette fin dans la ville d\'Anvers; mais le prince, averti, sut se mettre eu garde.

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238 GUILLAUME LE TACITURNE.

1578 Si les provinces wallonnes refusaient toute tolerance aux réformés, de même ceux-ci ne se montraient pas moins exclusifs la oü ils dominaient, coname en Hol-lande, en Zélande et surtout dans la capitale de la Flandre. Ici les églises et les cloitres furent donnés aux calvinistes ou transformés en casernes et enécuries, tandis qu a Bruges trois carmes étaient brülés sur Ia place du Bourg et tous les moines expulsés. Envoyé a Gand comme mandataire du prince d\'Orange, Marnix exhorta les chefs de la commune a se conduire avec plus de patriótisme: pour le satisfaire, on publia, le 30 juillet, au son des trompettes, une ordonnance qui menacait de la peine de mort les briseurs d\'images et les violateurs des temples catholiques.

Deux jours auparavant, le prince d\'Orange avait eu a Anvers une conférence avec les ambassadeurs de la reine Elisabeth; il leur signala l\'urgence de traiter avec le due d\'Anjou pour satisfaire le Hainaut et empécher un démembrement. Le 7 aoüt, il pressa les états gé-néraux de conclure avec le prince francais et, cinq jours après, le traité était signé. Le due d\'Anjou promettait d\'assister de ses forces et moyens les états généraux qui, de leur cólé, lui conféraient le titre de « Défemeur de la liberté des Pays-Bas contre la tyrannie des Espa-gnols et de leurs adhérents. » De plus, ils s\'obligeaient, pour le cas oü ils voudraient changer le souverain du pays, a choisir le due d\'Anjou par preference a tout autre prince. Mais Francois de Valois avait dü pro-mettre de vivre avec le Taciturne « en bonne intelligence el parfaite union. » II avait dü aussi prendre

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CHAP1TBE XI. 239

l\'engagement de se conféderer avec la reine d\'Angle- 1578 terre, le roi de Navarre et le palatin Casimir,

Cette convention eut le sort de la paix de religion.

Elle déplut et aux Wallons, qui voyaient passer leur Défenseur sous la dépendance du Taciturne, et aux protestants, qui se défiaient a justetitre du prince francais, aussi astucieux que dépravé (i).

En même temps qu\'ils traitaient avec Aujou, les états généraux, sous rinfluence descatholiques.avaient également renoué des négociations avec don Juan. Mais, après diverses péripéties, celui-ci déclara le 29 aoüt que le roi Philippe avait remis la négoeiation entre les mains de l\'Empereur com me arbitre, et qu\'il avait désigné a eet eifet l\'ancien vice-roi de Sicile, le due de Terranova. De son cóté, le cardinal de Gran-velle écrivait de Rome a, Philippe II (le 11 juin 1578) que, aussi longtemps que le prince d\'Orange vivrait, on ne pourrait pas espérer grand\'chose de bon dans les Pays-Bas et que celui qui délivrerait le monde d\'une si grande peste rendrait service a Dieu.

Un contemporain disait a cette époque du Taciturne : « C\'est le plus fin qui soit aujourd\'hui entre les vivants; il s\'est fait aimer du peuple par son humilité,

(1) L\'auteur d\'une apologie des Gautois disait : quot; ... Pensez-vous que le Francais puisse estre Défenseur de la liberté belgique, qui a esté oppresseur de la liberté gallique?... » Faisant allusion au comte Philippe de Laluing et a son frére Emmanuel, baron de Montigny, il disait encore : gt;• 11 est notoire que le due d\'Anjou a été praticqué par ces mignons pour maintenir la tyrannie, la seule religion catholique et romaine, soubassement d\'icelle, et faire teste a celuy auquel les grauds de ce pays ont toujours porté envie...» Le way patriot aux bons patriots, 1578. (Bibliotheca Duncanniana, la Haye.)

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GUILLAUME I.E ÏACITURNE.

sa libéralité, son eloquence, sa prévoyance et la viva-cité de son esprit, et s\'est rendu admirable aux plus grands. » Guillaume montrait surtout une suprème habilete dans ses rapports avec les états generaux. Ainsi, le 9 septembre, informant l\'assemblée « qu\'il a plu a Dieu lui envoyer une fille, » il lui demande en quelque sorte Tautorisation de la faire baptiser selon sa religion. II ajoutait que, depuis plus d\'un an, il setait abstenu de faire profession du culte réformé; mais, comme maintenant on 1\'exercait publiquement dans Anvers, il ne voulait pas, après avoir toutefois averti au préalable les états, être moins libre que ses coreligionnaires. Les provinces wallonnes s\'opposèrent a ce que l\'assemblée se fit représenter au baptême. Mais la majorité fut plus tolérante et plus reconnaissante. Elle donna en présent au prince le comté de Lingen, « a charge den rendre au profit de sa fille, par an, trois mille florins de rente héritière au denier seize. » Le méme jour, c\'est-a-dire le 21 septembre, entre cinq et six heures du soir, la troisième fille issue du manage de Guillaume de Nassau avec Charlotte de Bourbon fut solennellement baptisée, selon les cérémonies de la religion réformée. Elle regut le nom de Catha-rina, de la part de la comtesse de Schwarzbourg, soeur de Guillaume, et celui de Belgia, de la part des états généraux. Le soir, eeux-ci assistèrent a un magnifique banquet a l\'hótel du prince (i).

(1) Resolutions Mss des états généraux, fol. 102. — De son union avec Charlotte de Bourbon, Guillaume eut six filles : Louise-Julienne,

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CHAPITRË XI.

Dans la hitte ouverte qu\'il soutenait maintenant 1578 conlre les sectaires de Gaud, le Taciturue avait pour lui tous les patriotes, car ils eutrevoyaient dans la désuuion le retour certain de la domination espagnole. Ph. de Mornay, appelé récemtnent dans les Pays-Bas par le chef de la revolution, s\'était également prononcé avec énergie contre. Hembyze et sa faction; a la de-mande de Guillaume et des états géneraux, il écrivit mème un traité oü il signalait Tiniquité, l\'inutilité et le domraage des violences exercées contre les catholiques. Le23 septernbre, Guillaume, en sa qualité de lieutenant général chargé de veiller sur les intéréts de la géné-ralité, adressa aux Gantois un manifeste oü il infligeait le blame le plus sévère a la faction des ultra-réformés. « ... C\'est a tort, disait-il, que vous alléguez comme excuse le désir d\'avancer la religion évangélique : je la professé depuis longtemps cette religion, j\'y ai même été converti bien avant vous, et je déclare que, avec la grace de Dieu, jusqua mon dernier soupir, je serai animé d\'autant de zèle pour sa propagation que vous pouvez l\'être vous-mêmes; mais le chemin que vous prenez est tout a fait en opposition avec la doctrine évangélique, qui s\'appuie sur une autre puissance que

qui épousa Frédéric IV, électeur palatin; Elisabeth, femme de Henri de la Tour, due de Bouillon; Catherine Belgique, qui épousa Philippe-Louis, comte de Hanau; Charlotte Brabantine, épouse de Claude, due de la Trémouille; Flandrine, qui, ayant embrassé le catholicisme,

devint abbesse a, Poitiers; enfin, Émilie II, quiépousaFrédéric-Casimir, due de Lansberg. Flandrine avait été dotée en 1581 par les quatre me/nhres de Flandre d\'une rente pour laquelle le prinee et la princesse d\'Orange demandaient les biens de Loo-Christy.

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GUILLAUMB LE ÏAC1TÜRNE.

1578 celle du glaive et attire les coeurs par des moyens plus doux (i). »

Déja les troupes wall onnes, qui étaient campées dans le quartier de Gaud, avaient pris hautement la defense de leurs coreligionnaires; ces Malcontents, comme ils s\'appelaient, étaient de vieux fantassins appartenant aux regiments fédéraux de Montigny, de Hèze, d\'Egmont et de Bours. Tandis qu\'ils s\'emparaient de Menin, de Bailleul et dePoperinghe, Jean-Casimir arrivait a Gaud avec ses reitres(10 octobre): il y avait été appelé par la faction dominante comme protecteur de la religion ré-formée, et ses partisans parlaieut d\'en faire un comte de Flandre. Pour neutraliser son influence, Guillaume, d\'accord avec les états généraux, fait envoyer a Gand une ambassade solennelle qu\'accompagne Marnix, et il adjure de nouveau les chefs de la commune de mettre un terme a des dissensions qui ne pouvaient profiler qua l\'ennemi. Cette fois il fut mieux ecoule. Marnix ëcrivit a Anvers que ceux de Gand se montraient disposés a permettre le libre exercice de la religion romaine et a rendre aux ecclésiastiques la jouissance de leurs biens, pourvu que la religion réformée fut admise dans toutes les autres villes et places des Pays-JBas. Mais tout a coup on apprend a Gand que les cbefs des patriotes d\'Arras, pour s\'étre opposes a la sécession de l\'Artois, ont été condamnés les uns a une mort ignominieuse, les autres a I\'exil (2).

(1) Correspondance cle Guillaume le Taciturne, t. IV, p. 72 et suiv.

(2) Un narrateur impartial, P. Colins, dans sou 11 Utaire des seigneurs

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CHAPITRE XI.

Cette nouvelle bouleverse les Gantois, qui s\'irritent 1378 aussi contre les états généraux, paree quo ceux-ci ne veulent pas admettre que le culte réformé pourra être introduit • dans toutes les provinces. Guillaurae les blame de nouveau et declare que leur opiniatreté peut avoir les plus funestes consequences. II parvient enfin a ramener a lui le fougueux et sanguinaire Ryliove,

dont Tinfluence balancait le pouvoir que s\'arrogeait Hembyze.

Appele par les quatre menibres de Flandre, le prince d\'Orange se rendit a Gaiid,le 2 décembre, accompagné de son frère Jean de Nassau, gouverneur de la Gueldre depuis quelques mois, et de sou fidéle conseiller, Mar-nix de Sainte-Aldegonde. On avait donné au Taciturne l\'assurance « qu\'il ne serait pas attente contre sa vie. » Quoiqu\'il eüt été bien accueilli par la bourgeoisie, il se trouvait néanmoins a la merci d\'une populace fana-tisée. Du haut de la chaire de Saint-Bavon, Pierre Datlienus, le plus fougueux des ministres calvinistes,

avait declare que Guillaume, en demandant la tolerance pour le culte catliolique, ne montrait de respect

d\'Enghien, retrace en ces termes une des terribles scènes dont Arras fut le théatre: quot; II y avoit un habile et opulent advocat a Arras, nommó Gosson, de grande autorité et de créanoe entre le peuple, qui mainte-noit fort et ferme que la désunion ne se devait faire de la. généralité pour traiter une paix particuliere; que c\'estoit jeter le feu d\'une guerre civile a tous les coins de la patrie et la mettre en totale combustion, coucluant qu\'il lalloit tendre a une paix générale. Ceux qui ont veu et examiné de prés les événements ont peu juger si son advis estoit fondé en raison. Quoi qu\'il en soit, on le condamna d\'avoir la téte tranchée au soir, a la lueur des llambeaux... »

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GUILLAUME LE TAC1TURNE,

1578 ni pour Dieu ni pour la religion (i). Le Taciturne ne se dissimulait pas que de cette affaire de Gand, selon ses expressions, dépendait « toute la conservation » du pays, soit qu\'on eüt égard a l\'union des provinces et a l\'apaisement des guerres civiles qui les rnenagaient, soit que l\'on considérat les moyens de porter remède aux nouveaux embarras qui allaient surgir (2). Don Juan s etait éteint dans son camp de Bouges, le ler oc-tobre précédent, etil avaiteu pour successeur Alexandre Farnèse, prince de Parme, digne, par ses talents mili-taires et politiques, de lutter contre le Taciturne. Or, autant celui-ci travaillait a maintenir l\'union des pro-vinces, autant Farnèse s\'efforcait-il de la détruire. Guillaume parut l\'emporter. Après de laborieuses négo-ciations, la paix de religion, qu\'il recommandait aux Gantois, fut, le 16 décembre, acceptée par le bailli, les échevins et les doyens des métiers (3). Le 27, elle fut solennellement promulguée a l\'hótel de ville.

(1) Guillaume néanmoins avait taché de se concilier les ré form és en assistant aux prêohes du prédicateur de sa cour, qui était alors l\'ancien abbé de Saint-Bernard (prés d\'Anvers). Memorieboek der stad Ghent, 111« P.

(2) Les poincts sommaires proposés a l\'assemblée des estats géné-raulx par le Sr de Sainte-Aldegonde, au nom et de la part de Mgr le prince d\'Orange. (Archives de la Haye, Acto Statuum Belgii, t. III.)

(3) Le même jour, Guillaume écrivit aux états généraux que les Gantois s\'étaient entièrement conformés a leur intention et les adju-raient, pour ne pas perdre le fruit de cette négociation, de faire en sorte que le pays de Plandre fiit délivré de toute « ultérieure vexation •gt; des Wallons. — Guillaume avait écrit a Marnix, le 23 octobre précédent, qu une des raisons principales qui le faisaient hésiter d\'entreprendre un voyage a Gand était l\'impossibilité de s\'opposer aux Wallons, faute de troupes sufflsantes d\'infanterie. 11 ajoutait: « Je vous prie tenir tou-jours la main a ce que messieurs de Gand s\'accordent le plus qu\'il sera possible. «

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XII

iky».

Causes de la separation du Midi et du Nord. — Le traité d\'Arras. — Exhortations de Guillaume aux états généraux.—L\' Union d\'Utrecht.

— Le Taciturne eüt préféré le maintien de l\'union générale. — Nou-velles violences des ultra-calvinistes a Gand.—Le congres de Cologne; tentatives du duo de Terranova pour gagner le prince d\'Orange. — Celui-ei rejette les propositions qui lui sont faites.— L\'abbé de Sainte-Gertrude offre de faire tuer le Taciturne.—Le cardinal de Oranvelle suggère l\'idée de proscrire le chef de la rebellion des Pays-Bas. — Libelle d\'un Malcontent contre le Taciturne et réponse de Marnix. — Guillaume offre aux états de se démettre de ses fonctions et de s\'éloi-gner. — Ses efforts pour réprimer les violences de la faction gantoise.

— II se rend de nouveau amp; Gand. —II renouvelle Ie magistrat è. Gand et 4 Bruges — II accepte ensulte le gouvernement de la Flandre. — Granvelle propose formellement de mettre au prix de 30,000 écus la tête du Taciturne. — Celui-ci réitère l\'offre de sa démission.

Deja les violences des ultra-calvinistes et des déma- 1578 gogues de la Flandre avaient brisé le faisceau que les Pays-Bas formaient depuis 1576. En vain l\'assemblée générale conj ura-t-elle (12 décembre 1578) les états d\'Artois de ne point accomplir une scission qui aurait

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GUILLAUME I.E TACITURNE.

1579 pour tous les plus funestes consequences : il ótait trop tard. Après avoir de nouveau protesté contre les violences sacrileges comrnises dans la Flandre, les deputes du Hainaut et de la ville de Douai, réunis aux états d\'Artois en l\'abbaye de Saint-Vaast d\'Arras, for-mèrent, le 6 janvier 1579, une ligue défensive, dont le but était de prote\'ger la religion catbolique et de preparer une réconciliation avec Philippe II, moyenhant Ie mainlien des stipulations politiques de la Pacification de Gand, de l\'Union de Bruxelles et de I\'Édit per-pétuel (i).

Le prince d\'Orange et Ia princesse, qui I\'avait rejoint le 7 janvier, repartirent de Gand pour Termonde Ie 19 (2). Trois jours après, de retour a Anvers, Guil-laume fit un rapport aux états généraux sur la mission qu\'il venait de remplir. Pour rétablir le pays en une bonne et indestructible union, il lui fallait nouvelle « alliance générale » entre les provinces, afin de re-pousser l\'ennemi commun. « Si elles se séparent I\'une de I\'autre, elles iront, disait-il, en totale mine et decadence, I\'une avant, I\'autre après, par guerre, tyrannie et oppression. « En ce qui Ie regardait, il voulait employer son sang pour la conservation de la « généra-

(1) Renon de Prance dit que la haine du 110m et de la nation espa-gnole « estoit tellement plantée ès cceurs de tous, tant ecolésiastiques, nobles que du tiers état, qu\'il n\'y avoit moyen de leur persuader de retenir aucuns estrangers en ces pays jusqu\'a la reduction des autres provinces, et en cela tous furent d\'accord. »

(2) De son cöté, le palatin Casimir s\'embarqua, le 15 janvier, pour l\'Angleterre, afm de s\'y justifier auprès de la reine Elisabeth par qui sa conduite avait été vivement blamée.

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chapitre xii.

lité. « Les états exprimèrent au prince leur gratitude 1579 pour ses efforts patriotiques et résolurent de signaler de nouveau a la ligue d\'Arras les dangers des traités particuliers que les provinces wallonnes prétendaient faire avec rEspagnol.

Malheureusement le Taciturne avait perdu tout son ancien prestige sur le peuple du Hainaut et de l\'Ar-tois, fermement attaché a la foi catkolique et ramené vers son « prince naturel » par la conduite insensée des Flamands. On disait ouvertement, a Arras et a Mods, que Ton avait été décu par les « appats » de Guillaume de Nassau, et on l\'appelait injurieusement « prince des ténèbres. » Le Taciturne devait supporter beaucoup de calomnies, comme l\'écrivait Marnix, pour s etre conduit avec moderation et n\'avoir jamais voulu céder « aux passions et affections débordées » des uns et des autres. Ce qu\'il faut reprocher pourtant au grand adversaire de Philippe II, c\'est d\'avoir, par sa connivence avec Ryhove, déchainé la tempête dans laquelle allait disparaitre la confederation de 1576.

En présence de l\'attitude depuis longtemps equivoque et douteuse des Wallons, les provinces oü domi-nait le calvinisme avaient aussi pris la résolution de former une ligue particulière. Dans son Apologie, le Taciturne s\'est gloriflé d\'avoir procure cette autre Union, de l\'avoir avancée et maintenue. « Si sous l\'ombre dune paix, disait-il, les adherents de l\'Es-pagne nous tramaient une division; s\'ils s\'assemblaient tantót a Arras, tantót a Mons, en nous donnant tou-jours de belles paroles, et ce, pour se disjoindre et

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1579 attirer a leurs cordelles des esprits légers semblables a eux : pourquoi ne nous était-il licite de nous joindre et lier de notre part?... » En réalité, l\'union, procla-mée a I\'hotel de villa d\'Utrecht le 29 janvier, était l\'cBiivre de Jean de Nassau : c\'était lui qui l\'avait signee six jours auparavant avec les états de Hollande, de Zélande, d\'Utrecht et des Ommelanden et avec la noblesse de la Gueldre; ce fut encore lui qui, dès le mois de juillet précédent, l\'avait fait proposer aux de-putés de la Hollande et de la Zélande.

Tandis que le Taciturne songeait déja a faire du due d\'Anjou le souverain des Pays-Bas, il s\'efforcait, d\'un autre cóté, de réunir les partis, d\'accorder une égale liberté aux catholiques at aux réformés, da retenir enfin dans un même faisceau les dix-sept provinces qui for-maient les Pays-Bas.Bientót cependantlaFriseJ\'Over-Yssel etGroninguaadhérèrent a l\'union d\'Utrecht. Dans les provinces méridionales, Gand, Venloo, Ypres, An-vars, Bruges et le Franc da Bruges s\'y associèrent éga-lement. Quant a Guillauma, il attendit trois mois avant d\'y souscrire; il y apposa sa signature le 3 mai, mais après avoir vainement essayé de constituer l\'union générale ou, comme on l\'a dit, d\'organiser, sur d\'autres bases, une confédération nouvelle qui eüt rendu inutile et remplacé l\'union d\'Utrecht (i).

(1) L\'acte célèbre du 29 janvier 1579 devait donner naissance a la république des Provinoes-Unies. En voici les dispositions essentielles : quot; Les provinces confédérées seront unies entre elles comme si elles ne fermaient qu\'un seul corps; chaque province conservera sa constitution et ses priviléges; elles devront toutes se porter mutuellement seeours si on les attaque, soit pour la cause du roi d\'Espagne, soit pour celle

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CHAPITRE XII.

Les confédérés d\'Arras justifièrent, au surplus, 1^*9 l\'oeuvre de Jean de \'Nassau lorsque, le 19 mai, ils conclurent avec le prince de Parme un traité par lequel lis rentraient sous l\'autorité de Philippe II et repous-saient tout autre culte que le culte calholique. En communiquant eet accord aux provinces restées fidèles a l\'union générale, Guillaume voulut expliquer Ia conduite qu\'il avait tenue depuis qu\'il avait été nommé lieutenant de larchiduc Mathias et la mettre en opposition avec la défection des personnages qui violaient outrageusement le serment qu\'ils avaient prêté na-guère. « ... Quoiqueje ne veuille nier, disait-il, que j\'ai désiré de tout mon coeur ravancement de la religion de laquelle je fais, grace a Dieu, profession, et espère la faire jusqu\'è la fin de ma vie, toutefois ayant fait le serment, lorsque vous m\'avez élu lieutenant géné-ral, de conserver également les sujets du pays, je me sens bien acquitté de ma promesse, n\'ayant jamais consenti que tort ait été fait a aucun; que si aucun mal a été fait, je n\'y ai, en facon du monde, consenti, me représentant que Dieu est juste et qu\'il ne laisse jamais un parjure impuni. Mais maintenant, puisque

de la religion; les subsides ne pourront être réglés que par le consen-tement unanime des provinces, ainsi que tout ce qui concernera l\'union, la guerre, la paix et les alliances. La Hollande et la Zélande pourront se comporter, quant é. la religion, comme bon leur aemblera. Les autres provinces se gouverneront selon le placard du 22 juillet 1578, ou bien elles pourront, soit en généraI,soit en particulier, adopter tel ordre qui serait jugé meilleur pour le maintien de la paix et la conservation des propriétés, « demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu\'d, cause d\'icelle personne puisse être recherché. gt;•

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1579 non-seuleraent une grande partie de ceux qui avaient donné serraent a la généralité l\'out abaudonnée, mais, qui plus est, délibèreut de l\'assaiilir par arraes, je vous ai bien voula envoyer les copies do leur accord, pour vous faire entendre leur dessein et en menie temps vous declarer et a tout le monde que je me tiens quitte du serment que j\'ai fait en taut qu\'il les touche, délibe-rant de me garder de leurs entreprises tant que Dieu m\'en ferala grace (i)... »

Ce n\'est pas qiic le Taciturne se dissimulat les justes griefs des catholiques. Violant la paix de religion na-guère acceptée de ses mains, les ultra-calvinistes de Gand avaient (mars 1579) recommencé leurs odieuses violences. Guillaume en était navré. Le 2 mai, écrivant au due d\'Arscliot, l\'un des deputes de l\'archiduc Ma-thias et des élats généraux aux conférences de Cologne, il lui disait, après l\'avoir averti de la defection pro-chaine desWallons et de leurs démarches pour étendre aux autres provinces le traité de reconciliation avee l\'Espagne : « De vrai, ces émeutes de la Flandre gatent entièrement nos aiïliires (2). » II n\'avait cessé, d\'ailleurs, de représenter aux chefs de la commune gantoise que de pareils excès multiplieraient les defections, sans parler du tort grave qu\'en eprouverait la religion réformée (3).

(1) Lettres de Myr le prince d\'Orange, enmyées aux provi.ices et villes des Pays-Bas demeurées en Vunion générale, sur le traicté passé enire le prince de Parme et les provinces désunies(}xgt;~^, sans indication de lieu d\'impression).

(2) Itecueil de la négociation de la paix traitée a Cologne, p, 16.

(3) Le prince d\'Orange aux quatre membres de Flandre et au magis-

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CHAPITRE XII,

Le gouvernement espagao!, qui n\'avait épargné ni 1573 Tor ni les honneurs pour gagner les chefs de la noblesse walloime, espera un moment que Guillaurae de Nassau lui-même ne serait pas insensible a ses seductions. S\'il voulait quitter les Pays-Bas, le due de Terranova était autorisé a lui offrir la mise en liberté de son fils, le comte de Buren, a qui seraient conférées toutes ses charges ou dignitésetrestitués tous ses biens; il pouvait méme promettre au prince cent mille ducats pour le payement de ses dettes. Terranova se mit en rapport avec lui par l\'entremise du comte de Schwar-zenberg, grand maréchal de la cour de 1\'empereur Ro-dolphe II et Fun de ses représentants au congrès de Cologne. Aux instances du ministre imperial, Gruillaume répondit (29 avril) qu\'il était persuade qu\'une négocia-tion dont Schwarzenberg s\'entremettrait ne pourrait que lui être avantageuse. Dans une seconde lettre, il lui mandait qu\'il serait heureux de traiter de son affaire particulière et qu\'il lui enverrait pour cela un de ses conseillers les plus intimes. II choisit son secrétaire N. Brunynck, qui arriva a Cologne sur la fin de juin et s\'aboucha avec le comte de Schwarzenberg. Une lettre fut eusuite adressée au prince pour l\'engager a se faire représenter personnellement au congrès, sous promesse que la négociation aurait lieu sous les auspices des commissaires impériaux. Deja Terranova espérait d\'avoir, sinon gagné, du moins compromis leTaciturne;

trat de Gand, d\'Anvers, 11 mars 1579. {Archives, etc., t. VI, p. 586 et suiv.)

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attirer a leurs cordelles des esprits légers semblables a eux : pourquoi ne nous était-il licite de nous joindre et lier de notre part?... » En réalité, runion, procla-mee a Ihótel de ville d\'Utrecht le 29 janvier, était 1 oeuvre de Jean de Nassau : c\'était lui qui l\'avait signe\'e six jours auparavant avecles états de Hollande, de Zélande, d\'Utrecht et des Ommelanden et avec la noblesse de la Gueldre; ce fut encore lui qui, dès le mois de juillet précédent, l\'avait fait proposer aux dé-putés de la Hollande et de la Zélande.

Tandis que le Taciturne songeait déja a faire du due d\'Anjou le souverain des Pays-Bas, il s\'efforcait, d\'un autre cóté, de réunir les partis, d\'accorder une égale liberté aux catholiques et aux réformés, de retenir enfia dans un même faisceau les dix-sept provinces qui for-maient les Pays-Bas. Bientót cependantlaFriseJOver-Yssel et Groningue adhérèrent a l\'union d\'Utrecht. Dans les provinces méridionales, Gand, Venloo, Ypres, An-vers, Bruges et le Franc de Bruges s\'j associèrent éga-lement. Quant a Guillaume, il attendit trois mois avant d\'y souscrire; il y apposa sa signature le 3 mai, mais après avoir vainement essayé de constituer l\'union générale ou, comrae on l\'a dit, d\'organiser, sur d\'autres bases, une confédération nouvelle qui eüt rendu inutile et remplacé l\'union d\'Utrecht (i).

(1) L\'acte célébre du 29 janvier 1579 devait donner naissance é. la république des Provinces-Unies. En voici les dispositions essentielies : « Les provinces confédérées seront unies entre elles comme si elles ne formaient qu\'un seul corps; chaque province conservera sa constitution et ses priviléges; elles devront toutes se porter mutuellement secours si on les attaque, soit pour la cause du roi d\'Espagne, soit pour celle

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CHAPITRE XII.

Les confëderés d\'Arras justifièrent, au surplus, 15*9 l\'oeuvre de Jean de \'Nassau lorsque, le 19 mai, ils conclurent avec le prince de Parme un traité par lequel ils rentraient sous l\'autorité de Philippe II et repous-saient tout autre culte que le culte catholique. En communiquant eet accord aux provinces restées fidèles a l\'union générale, Guillaume voulut expliquer la conduite qu\'il avait tenue depuis qu\'il avait été nommé lieutenant de l\'archiduc Mathias et la mettre en opposition avec la défection des personnages qui violaient outrageusement le serment qu\'ils avaient prêté na-guère. « ... Quoique je ne veuille nier, disait-ü, que j\'ai désiré de tout mon coeur ravancement de la religion de laquelle je fais, grace a Dieu, profession, et espère la faire jusqu\'è la fin de ma vie, toutefois ayant fait le serment, lorsque vous m\'avez élu lieutenant géné-ral, de conserver également les sujets du pays, je me sens bien acquitté de ma promesse, n\'ayant jamais consenti que tort ait été fait a aucun; que si aucun mal a été fait, je n\'y ai, en facon du monde, consenti, me représentant que Dieu est juste et qu\'il ne laisse jamais un parjure impuni. Mais maintenant, puisque

de la religion; les subsides ne pourront ètre réglés que par le consen-tement unanime des provinces, ainsi que toutce qui concernera l\'union, Ia guerre, la paix et les alliances. La Hollande et la Zélande pourront se comporter, quant £l la religion, oomme bon leur semblera. Les autres provinces se gouverneront selon le placard du 22 juillet 1578, ou bien elles pourront, soit en général.soit en particulier, adopter tel ordre qui serait jugé meilleur pour le maintien de la paix et la conservation des propriétés, quot; demeurant un chacun lïbre en sa religion, sans qu\'ii cause d\'icelle personne puisse être recherché. •lt;

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1579 non-seuleraent une grande partie de ceux qui avaient donné serment a la généralité l\'ont abaudonnée, mais, qui plus est, déübèrent de l\'assaillir par armes, je vous ai bien voulu envojer les copies de leur accord, pour vous faire entendre leur dessein et en même temps vous declarer et a tout le monde que je me tiens quitte du serment que j\'ai fait en taut qu\'il les touclie, délibe-rant de me garder de leurs entreprises tant que Dieu m\'en fora la grace (i)... »

Ce nest pas qüe le Taciturne se dissimuMt les justes griefs des cathuliques. Violant la paix de religion na-guère acceptée de ses malus, les ultra-calvinistes de Gand avaient (mars 1579) recommencé leurs odieuses violences. Guillaume en était navré. Le 2 raai, écrivant au due d\'Arschot, l\'un des députés de l\'arcbiduc Ma-thias et des élats genéraux aux conférences de Cologne, il lui disait, après l\'avoir averti de la defection pro-chaine desWallons et de leurs démarches pour étendre aux autres provinces le traité de reconciliation avec l\'Espagne : « De vrai, ces émeutes de la Flandre gatent entièrement nos affaires (2). » II n\'avait cessé, d\'ailleurs, de représenter aux chefs de la commune gantoise que de pareils excès multiplieraient les défec-tions, sans parler du tort grave qu\'en éprouverait la religion réformée (3).

(1) Lettres de Mgr le prince cl\'Orange, envoyées aux provinces et villes des Pays-Bas demeurées en I\'union générale, sur le traicté passé entre le jjrince dc Parme et les provinces désunies (1579, sans indication de lieu d\'impression).

(2) Recueil de la négociation de la paix traitée h Cologne, p. 10.

(3) Le prince d\'Orange aux quatre membres de Flandre et au magis-

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Le gouvernement espagnol, qui n\'avait épargné ni 1579 l\'or ni les honneurs pour gagner les chefs de la noblesse walloime, espera un moment que Guillaume de Nassau lui-même ne serait pas insensible a ses seductions. S\'il voulait quitter les Pays-Bas, le due de Terranova était autorisé a lui offrir la mise en liberté de son hls, le comte de Buren, a qui seraient conferees toutes ses charges ou dignitésetrestitués tous ses biens.; il pouvait même promettre au prince cent mille ducats pour le payement de ses dettes. Terranova se mit en rapport avec lui par l\'entremise du comte de Sclrvvar-zenberg, grand maréchal de la cour de l\'empereur Ro-dolphe II et l\'un de ses représentants au congrès de Cologne. Auxinstances du ministreimperial, Guillaume répondit (29 avril) qu\'il était persuade qu\'une négocia-tion dont Schwarzenberg s\'entremettrait ne pourraitque lui être avantageuse. Dans une seconde lettre, il lui mandait qu\'il serait heureux de traiter de son affaire particulière et qu\'il lui enverrait pour cela uu de ses conseillers les plus intimes. II choisit son secrétaire N. Brunynck, qui arriva a Cologne sur la fin de juin et s\'aboucha avec le comte de Schwarzenberg. Une lettre fut ensuite adressée au priuce pour l\'engager a se faire représenter personnellement au congrès, sous promesse que la négociation aurait lieu sous les auspices des commissaires impériaux. Déja Terranova espérait d\'avoir, sinon gagné, du moins compromis leTaciturne;

trat de Gand, d\'Anvers. 11 mars 1579. (Archives, etc., t. VI, p. 586 et suiv.)

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1579 il s\'empressa d\'annoncer a Schwarzenberg que si, par son moyen, Guillaume de Nassau se décidait a sortir des Pays-Bas, et si ces provinces se replagaient sous lautorite royale, Philippe II donnerait a ce dernier 20,000 ecus comptant, outre une commanderie de 4,000 ducats qu\'il lui ferait obtenir en Espagne (i).

Le 13 juület, Guillaume répondit au comte de Sch-warzenberg et aux autres ambassadeurs de l\'Em-pire qui s\'étaient associés a sa démarche; mais sa lettre coupait court a toute tentative ultérieure et déjouait l\'habileté du due de Terranova. II leur écrivait ; « Je ne me suis point mêlé des affaires des Pays-Bas de mon autorité privée; j\'ai été appelé a le faire par la généralité : en cela, je n\'ai jamais ambitionné autre chose, sinon que ce pauvre pays füf délivré de la tyrannic étrangère. Ce que je puis prétendre et ce que prétendent les états généraux est (out un : ainsi il ne serait pas convenable a moi de me séparer de ceux envers qui je suis lié par serment. J\'ai toujours pensé, d\'ailleurs, que les arrangements qui assureraient la paix et le repos du pays me procureraient aussi les avantages que je puis espérer. Par ce motif, il m\'a paru que, si j\'avais voulu, dans le principe, traiter de mon affaire particulière, j\'aurais plus retardé qu\'avancé la négociation principale J\'espère done que Vos Seigneu-

11) Granvelle, arrivé le 3 aoüt 1579, a l\'Eseurial, oü il avalt été appelé par Philippe II lorsque ce monarque résolut la chute d\'Antonio Perez (celui-ci fut arrêté le 28 juillet), écrivait a Marguerite de Parme le 12 : « ... A Cologne jusques ici il se faict peu, ny se fera chose asseurée ny qui vaille, demeurant le prince d\'Orange au pays... gt;• (Les Archives farnésiennes a Naples (par M. Gachard), p. 45.)

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ries ne prendront pas en naauvaise part que je n\'aie 1579 jusqua présent envoye aucun plénipotentiaire a Cologne, et que je n\'en envoie encore aucun, mais que je m\'eu remette, au contraire, a ce qui se conclura avec la genéralite (i). »

Parmi les ambassadeurs des états généraux a Cologne se trouvait Jean Van der Linden, abbé de Sainte-Gertrude a Louvain, devenu, comme on sait, l\'ennemi mortel du Taciturne. Ce plénipotentiaire des états avait offert au due de Terraiiova de faire tuerle prince d\'Orange s\'il ne voulait se retirer des Pays-Bas. Le 26 juin, le due écrivait a Philippe II ; «... En premier lieu, Votre Majesté saura que j\'ai voulu essayer de tous les moyens pour faire sortir le prince d\'Orange des Pays-Bas, et même de ce monde, s\'il est possible.

Je ne me suis done pas contenté des pratiques enta-mées avec lui, afin de parvenir a un accommodement;

mais, voyant que l\'Ecossais, ainsi que je l\'écrivis de Prague a Votre Majesté, qui s etait offert a le tuer, et qui est venu a Cologne dans ce but, différait d\'exécuter sou dessein, a cause qu\'il ne trouvait l\'occasion d\'aller sürement a Anvers (2); sachant, d\'autre part, que

(1) Voir Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. IV. — Le prince pouvait done dire avec vérité dans son Apologie : « ... Jamais on n\'a seulement s^eu gaigner sur moyce point, a sgavoir quej\'envoyasse articles particuliers et en mon nom, aius j\'ai toujours répondu que je n\'entendois ni directement ni indirectement me séparer de la cause commune. . »

(2) A Prague, un Bcossais était venu, en février 1579, offi ir k D. Juan de Barja (ambassadeur de Philippe II k Vienne) de tuer le prince d\'Orange, demandant six mois pour Texécution de son entreprise, et le due de Terranova, mis au courant de la proposition, lui avait promis

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15quot;9 l\'abbé de Sainte-G-ertrude peut compter sur beaucoup de colonels et de capitaines de l\'artnée des états, et qu\'il est un de ceux qui ont le plus de partisans et d\'amis, je pressai ce dernier, aussitöt qu\'il se fut attaché au service de Votre Majesté, afin qu\'il m\'indiquat ce qu\'il y avait a faire pour que le prince d\'Orange quittat les Pays-Bas. II me répondit qu\'il ne connais-sait que deux moyens : oü de le faire consentir a s\'éloi-gner de ces provinces, au moyen d\'une grosse somme dargent, ou de le tuer, s\'il s\'y refusait; ajoutant que, pour le service de Votre Majesté et le bien public, il se chargerait des deux choses; qu\'il allait d\'abord écrire a Orange, pour lui proposer la première, et que, en cas de refus, il s\'occuperait de la seconde... II écrivit aus-siiót après a Orange, Tengageant a faire la paix et a sorür des Pays-Bas. Orange lui ayaut répondu, sans laisser entrevoir l\'espérance d\'arranger le point de la religion..., l\'abbé arésolu de recourir au second moyen, et, pour se mettre en mesure, il m\'a demandé quelque argent, que jelui ai donné tout de suite... »

Quelque temps après, le due de Terranova signa un acte par lequd il s\'engageait a payer 20,000 ecus a l\'abbé de Sainte-Gertrude si le prince d\'Orange succom-bait dans les six semaines, et, en ce cas, a luiremettre en outre, comme don personnel, une autre somme de 10,000 écus (i).

25,000 écus. Ayant Uifféré l\'exécutioa sous prétexte que rarchiduc Mathias ne lui avait pas donné l\'occasion d\'aller a Anvers, il se tint a Cologne, oü le duo de Terranova pourvut a sa subsistance. {Correspon-dance de Guülaume le Tacitume, t.VI, p. 15.)

(1) Correspondance de Guülaume le Tacitume, t. VI, p. 17.

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CHAPITRE XII.

Mais le Tacitunie avait prés de Fliilippe II un ennemi encore plus redoulable que ue l\'était Ia due de Terranova. Le cardinal de Granvelle, devenu principal mi-nistre de la monarchie espagnole, voulait, lui aussi, la proscription et la mort du chef de la revolution des Pays-Bas. « Toute somme d\'argent, e\'crivait-il a Philippe II (8 aoüt 1579), serait bien employee en cela; mais il conviendrait d\'entamer beaucoup de negocia-tions de ce genre, et par différentes voies, en ne don-nant l\'argent qu\'a celui qui ferait le coup, a la réserve de ce qui serait nécessaire pour le preparer; et non-seu-lement il n\'y aurait pas de mal a ce que le prince dé-couvrit quelqu\'uue de ces machinations, mais encore cela serait utile, paree que, comme il est vii et lache, il serait troublé de peur (i). » D\'autre part, Granvelle se félicitait que le nombre des opposants au prince d\'Orange augmentait, et que déja s\'imprimaient contre lui des livres qui découvraient ses impostures et la fin a laquelle il tendait (2).

Le plus véhément de ces libelles avait pour titre : Lettre dun genlilhomme, vray patriate, a MM. les états généraux assemblés en la ville cl\'Anvers (3). Organe de la faction Malcontents, le gentilhomme en question (c\'était un Wallon) se proposait d ecraser Guillaume de Nassau sous ses outrages et ses calomnies. II l\'ap-pelait « vassal hérétique, parjure, infame et traitre de

(1) Correspondance de Guillaume le Tacit urne, t. VI, p. -10.

(2) Granvelle a la duchesse de Parme, de l\'Escurial, Il\'septembre 1579. (Archives farnésiennes, p. 49.)

(3) Ellc était datée de Bruxelles, 2 juillet I57Ö.

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1579 son prince; » il lui iraputait de vouloir implanter for-cement dans les Fays-Bas, contre le gré du roi el la meilleure partie des patriotes, « la séditieuse et abominable secte des sacramentaires; » de vouloir intro-duire « une domination calvinistique sans comparai.-gt;oii plus dangereuse, griève et tyrannique que celle qu\'ils baptisent de l\'Inquisition d\'Espagne; » il lui reprochait d\'abuser les simples avec une religions freiheit, a nulle autre fin que « d\'introduire indirectement et subrepti-cement les sacramentaires, puis d\'extirper les catho-liques. « Si le pouple, poursuivait-il, coimaissait véri-tablement ses menées, ses trames et ses machinations, il le déchirerait et le massacrerait « comme le plus faux, méchant et déloyal traitre qui soit aujourd\'hui au monde. »

Marnix vengea Guillaume de Nassau dans sa Ré-ponse a un libelle fameux (i). S\'adressant égalemeiu aux états généraux, il retra^a les labeurs patriotiques, il rappela le dévouement, la persévérance, l\'abnégation du prince d\'Orange, du père de la patrie, comme il le nommait. «... Tu estimes, disait-il, pour faux, méchant et déloyal traitre celui que tout le monde sait étre un prince héroïque et vertueux, qui emploie sa vie, son esprit et toutes ses facultés pour aider le pauvre peuple a se tenir hors de tyrannie; qui a perdu une infinite de terres et possessions et exposé tout son bien en une si

(1) Response a un libelle fameux naguère publié contre Mgrle prince d\'Orange et intitulé ; Lettre d\'un gentilhomme, vkay patriüte, etc., faicte par Philippe de Marnix, seigneur du Mont-Sainte-Aldegonde, conseüler d\'Estat, d messieurs les estats généraulx des Pays-Bas. (Anvers, chez Giles Van den Rade, 1579, in-40.)

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CHAP1TRE XII.

sainle et si honorable querelle, j a laissé trois frères et 1579 une infinite de bons amis et serviteurs, a été volé de son propre flls et airae encore mieux en être privé,

voire être comblé de toutes misères, travaux et pénibies sollicitudes, que, pour son intérêt particulier, faire et promettre, si peu que ce soit, au prejudice du bien et du salut public!... « Marnix raontre ensuite que le chef de la revolution des Pays-Bas est admiré non-seule-ment dans la chrétienté, mais même chez les Turcs et les Barbares.

Au surplus, le gentilhomme, « vrai patriote », re-connaissait qu\'il n\'avait eu d\'autre but, en attaquant Ie Tacit urne, que d\'arracher les Pays-Bas a son influence ou plutót a sa domination; et c\'est pourquoi il le rendait responsable de tous les maux endures par ces pro-vinces. Le prince d\'Orangeétait,disait-il, le vrai originel feu dont ce pauvre pays brülait et all ai t en combustion.

Au moment ou il se trouvait l\'objet de ces violentes attaques, le Taciturne allait donner une preuve de son abnégation. Des catholiques, partisans secrets de l\'Es-pagne, l\'accusaient, comme le gentilhomme malcontent, de s\'opposer par ambition aux conditions conciliantes proposées a Cologne par les médiateurs impériaux. Or, le 28 juillet, en presence de l\'archiduc et des colonels de la ville d\'Anvers, il dit aux états généraux qu\'il était très-bien averti, tant d\'Allemagne et de France que de plusieurs villes des Pays-Bas, qu\'on le rendrait responsable de la continuation de la guerre. Protestant contre cette allegation, il ajouta que si l\'archiduc et les efats voulaient négocier sur les bases proposées a Cologne,

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1579 ü élait content de s eloigner, afin de clore ainsi la bouche a tout le monde. Les députés supplièrent le prince de ne pas prendre garde a de méprisables calomnies et l\'adjurèrent de ne point priver la « généralité » de son assistance et de ses conseils (i). II était, d\'ailleurs, peu sensible aux injures.Un jour qu\'il se trouvait a l\'assem-blée, le secrétaire commenca la lecture d\'une lettre ano-nyme ou il était vivement attaqué. On I\'mterrompit; mais Guillaume demanda la lettre et, avec le plus grand sang-froid, la lut a haute voix jusqua la fin.

D\'après les Malcontents, partout on reconnaissait la detestable influence du Taciturne : il était, selon le gen-tilhomme libelliste, le promoteur, le conseiller et le directeur « de toutes les insolences et de l\'effrénee rage des Gantois. » II eüt été plus vrai de dire que Guillaume s\'efforcait de tout son pouvoir de maintenir la paix de religion. Naguère, a Anvers, le jour de l\'As-cension, il était accouru avec sa garde, dans 1 eglise de

(1) On imprimait alors : Remonstrance en forme de complaincte et doléance a messieurs les députez des estats généraux et des Provinces-Unies par les habitans et commune de la ville d\'Anvers avecq advis pour remédier audésordre du pays (1579). 11 résulte de ravertissement au lecteur que cette pièce, adressée d\'abord au prince d\'Orange, fut de son avis envoyée aussi aux députés des Provinces-Unies alors a Utrecht. On y proposait que les états généraux remissent tout a fait le gouvernement 4 Guillaume de Nassau, dont l\'archiduc n\'eüt fait que ratifler les résolutions. Ce qui existait « pouvait, disait-on, se comparer a un chariot attelé; quelques chevaux tirent de tout leur pouvoir; les uns ne savent et néanmoins font semblant de tirer; les autres reculen: a rebours et la plupart tirent tantöt d\'un cöté et tantöt de l\'autre: et ainsi sadite Exc., pour soubstenir ledict chariot, afin qu\'il ne renverse du tout, a recours a remonstrances amiables, exhortations douces, priéres instantes, a quoy toutefois ne se montrent tous unanimement si prompts et résolus qu\'il serait requis... »

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CHAPITRE XII.

Notre-Dame, pour proteger les prêtres et les moines 1579 qui s\'y étaient réfugiés, après que la processiou générale, a laquelle assistait l\'arcliiduc, eüt été dispersée par la multitude (i). Partout, on peut le dire, il réprou-Tait et combattait la violence. II désirait surtout mettre un terme aux désordres des Gantois et arraoher des mains de Hembyze un pouvoir dont celui-ci abusait. Le 24 juillet, il s\'adresse en ces termes aux échevins, doyens, etc., de Gand : «... Ce serait une chose qui devrait être incroyable qu\'il se trouve quelques-uns qui vinssent mettre en doute le zèle que je por te a la religion pour laquelle j\'ai tant souffert. Je desire que Ton compare ce que tels accusateurs ont fait depuis dix ans avec ce que j\'ai fait. Je confesse que je n\'ai point ap-prouvé la facon dont quelques-uns ont usé; mals, en ce qui toucbe le vrai avancement de la religion, je n\'en voudrais céder a personne, vu méme que ceux qui si hardiment m\'accusent n\'ont liberté de parler que celle que je leur ai acquise par le sang des miens, mes labeurs et mes excessives dépenses, et lesquels me doivent pour le moins cela qu\'ils peuvent parler en telle liberté. Pour ce qui touche en particulier 1 etat de notre ville quant a la religion, comme je n\'ai jamais contraint aucun, mais me suis servi de la bonne volonté de plu-sieurs pour avancer la liberté de l\'Église et du pays,

(1) De Leone belgico, p. 43. — Cette intervention lui valut de nou-velles injures de la part de quelques bourgeois fanatisés : ils lui repro-ehérent d\'avoir, douze ans auparavant, été cause du massacre du Sr de Thoulouse et des siens a Austruweel. {Mémoires anonymes, t. IV,

p. 129.)

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GUILLAUME LE TACITURNK.

1579 aussi ne voudrais-je entreprendre chose aucune, sinon par votre avis et conseil (i)... «

Guillaume avait annoncé sa prochaine venue a Gand. Voulant le prévenir, Hembyze y fit entrer clandesti-nement des troupes et, contrairement aux privileges, nomma de sou autorité privée de nouveaux magistrats, qui étaient entièrement a sa dévolion. Obéissant aux inspirations de l\'orgueilleux dictateur, Dathenus avait rédigé un manifeste contenant en 14 articles les raisons pour lesquelles l\'arrivée du prince netait pas a dési-rer (2): ce manifeste fut répandu a profusion. Contraires a Hembyze, Ryhove et ses partisans firent prévaloir un avis opposé, en imposant toutefois au prince certaines conditions. Guillaume, n\'en tenant compte, s\'embarqua le 15 aoüt pour Termonde, escorté de dix ou douze bateaux. Le 8, au matin, il fit son entree a Gand; sa garde l\'entourait et derrière lui marchaient cinq compagnies bourgeoises, ainsi qu\'un grand nombre de nobles et de notables a cheval; tous raccompagnérent

(1) Archives, etc., t. VII, p. 18 et suiv.

(2) On lit dans VHistoire de la vie de messire Philippe de Mornay : quot; M. le prince d\'Orenge craignoit d\'aller a Gand, ou ja M. de la Nouë, duquel la prohité et la modestie estoit reconnue de tous, avoit receu un affront. Et ne se pouvoit lasser M. du Plessis de luy dire que la chose valoit le tenter; qu\'un Empereur Charles, en Tan 1539, pour garentir une telle ville de rebellion, n\'avoit pas fait difficulté d\'y accourir dquot;Es-pagne, de se mettrepour abbreger son chemin a la discretion d\'un Roy de France. Enfin, trouva a propos que M. du Plessis, soubs prétexte de visiter les terres du Roy de Navarre, qui sont grandes en Flandres, conferast a Gand, Bruges, le Franc, avec les plus amateurs du bien publiq, la plus part desquels il avoit pour amis particuliers; et les disposast éi le recevoir pour pourvoir a tels désordres. Ce qu\'il fit, com-men?ant par Gand si soudainement et si seurement, qu\'è son retour Ie prince d\'Orenge se rósolut de partir... «

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CHAPITHE XII.

jusqu\'a son logement (a la cour de Saint-Bavon). Da- ifgt;79 thenus, qui I\'avait outrage, n\'osa pas l\'attendre; dès le 13, il setait secrètement éloigné (i).

Le 19, Guillautne se rendit deux fois a l\'hótel de ville, et notitia par écrit ce qu\'il désirait. Le lende-main, il révoqua le « magistrat » nommé par Hembyze et en fit créer un autre, conformément aux privileges de la commune. Hembyze lui-même ayant eté dépouillé de son pouvoir, ses partisans s\'agitèrent en sa faveur et des rassemblements tumultueux se formèrent a plu-sieurs reprises devant le logis du prince. Mais Guil-laume sut tenir tête a Forage; haranguant lui-même la multitude, il la réprimanda avec sévérité. Lorsque Hembyze, mandé par lui, se fut présenté, le 29, avec plusieurs des siens, tous armés, le Taciturne sortit de son calme habituel; il apostropha durement le Catilina gantois, le traitant non en gentilhomme, mais comme un boute-feu et un fauteur de troubles. Le lendemain, Hembyze, a son tour, sortait secrètement de la ville et s\'embarquait, au Sas pour Ia Zélande; de la, il alia en Allemagne, oü le palatin Casimir lui accorda, ainsi qua Dathenus, un honorable asile a Heidelberg.

L\'ordre ayant été rétabli a Gand, Guillaume se rendit a Bruges, oü il renouvela également le magistrat; puis il accepta, moyennant certaines conditions, le gouvernement de la Flandre. Le 2 octobre, dans la soirée, il repartit pour Anvers (2).

(1) Voir Mémoires sur .les troubles de Gand (1577-1579), par FranQois de Halewyn, seigneur de Zweveghem, p. 84 et suiv.

(2) Grande chronique de HoUande, t. II, p. 388 ; Gendsche geschiedenissen, t. II, p. 168 et suiv.

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GU1LLAUME LE TACITURNE.

1579 Les représentants des provinces rlevaient se réunir dans cette ville le 25, afin de s\'occuper des clauses de la pacification négociee a Cologne. Or, tout dépendait de la confirmation de la « paix de religion ». Mais Philippe II accorderait-il jamais pareille concession, et, de son cóté, le prince d\'Orange pourrait-il intervenir dans un accommodement qui n\'eüt pas octroyé la liberté du culte? Guillaume de Nassau était done, lui seul, 1\'obstacle que le conseil d\'Espagne voulait faire disparaitre.

Le 13 novembre, Granvelle proposa au roi catholique de mettre au prix de 30,000 ecus la tête du Taciturne. Philippe, ayant approuvé cette horrible proposition, signa, le 30, la lettre par laquelle il était enjoint au prince de Parme de preparer un edit formeljie proscription contre le prince d\'Orange.

Quatre jours auparavant, Guillaume s\'était rendu au sein des états généraux et, après s etre plaint de nouveau de la lenteur de leurs deliberations et d\'une im-puissance qui entravait tout, il avait réitéré l\'ofFre de sa demission. Mais, cette fois encore, les états refu-sèrent de l\'accepter, declarant, au surplus, être très-tristes d\'avoir entendu ses «justes doléances. » II revint a la charge, le 12 décembre; il leur exposa ses vues sur les moyens de résister a I\'ennemi et leur déclara que, si par leurfaute et leurnonchalance, desmesures efficaces et promptes n\'étaient prises, il ne serait pas respon-sable de leur ruine devant Dieu et devant les hommes.

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XIII

issso.

öuillaume propose de transférer la souverainetó des Pays-Bas au due d\'Anjou. — Mécontentement en Allemagne. — Le prince d\'Orange i Utrecht. — Défection du comte de Rennenberg. — Le Taciturne s\'oppose de nouveau k la réaction calviniste. — Députation envoyée au due d\'Anjou. — Édit de proscription contre le prince d\'Orange. — 1.\'Apologie. — Traité de Plessis-lez-Tours. — Lettres réversales en faveur du prince d\'Orange.

Ne voulant point s abaisser devant Philippe II et ne isso pouvant obtenir ni la protection sérieuse de l\'Alle-magne, ni I\'mtervention declaree de l\'Angleterre, le Taciturne se rattacha a l\'alliance francaise et fut d\'avis de transférer la souveraineté des Pays-Bas au due d\'Anjou. Le 3 janvier 1580, les états généraux l\'invi-tèrent a preparer les clauses d\'après lesquelles on pourrait traiter aveclefrère de Henri III. Appelé en Hollande, Guillaume disposa tout avant son depart,

afin d\'assurer le succès de la candidature d\'un petit-flls

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guilIjAhme i.r tacit urne.

1580 de Francois r!r. II sen fallaitpourtant. que cetle candidature fut généraiement approuvée : non-seulement on se défiait des Francais, mais on ne se sentait guère attiré vers le prince faible, faux et corrompu a qui Brantóme dèvait dédier ses Dames galant es.

En Allcmagne, la predilection de Guillaume de Nassau pour le due d\'Anjou excitait une véhémente reprobation. Interprète des sentiments de ses compatriotes, L. de Scliwendi écrivait au prince d\'Orange : « ... Vous avez été jusqu\'ici merveilleusement conseillé et seconde de Dieu et des hommes. Je supplie Votre Excellence d\'user de sa fortune modérément et de ne point désespérer pour l\'avenir ni d\'embrasser des desseins extrêmes et précipités... Ne vous hatez trop avec les lubriques et frauduleux Francais, avec lesquels jamais Etat ou prince n\'a abordé a bon port. Attendez avec patience une nouvelle négociation de paix qui vous ac-cordera, comme j\'espère, entièrement ce qui par avant a été refuse... Ne faites pas si grande erreur et faute de chasser ou de révoquer l\'archiduc (Mathias), la pré-sence duquel vous a conservé votre autorité et a em-pêché les affaires de tomber en entière confusion; croyez assurément que vous n\'eussiez tant dure sans lui. J\'espère fermement que Ton vous le laissera encore pour gouverneur avec l\'exercice de la religion libre... D\'autre part, si vous traitez avec les Francais, vous at les vótres seront abhorrés de tout le monde et repousses a jamais de leur patrie (i). » Guillaume répondit

(1) L. de Schwendi, baron de Hohenlansberch, au prince d\'Orange. Küningslieim, 27 févner 1580. {Archives, etc., t. VIT, p. 229.)

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CHAPITRE XIII.

que, loin d\'avoir jamais ete dispose a embrasser des 1580 desseins extremes et precipites, il avait toujours fait preuve de patience et pour sa persoime et dans les conseils qu\'il avait donnés pour I\'administration de l\'État.

S elevant ensuite contre I\'inertie et I\'attitude presque hostile de TAllemagne, il attribuait le miserable état des Pays-Bas a ceux qui,au lieu de les secourir, comme ils y étaient obliges, les avaient laissés dans I\'aban-don, avaient condamné leur cause et approuvé le schisme des provinces qui s\'étaient retirees de I\'union de la genéralite. L\'Empereur lui-même n\'avait-il pas désavoué, abandonné son propre frère? Par cette conduite, les Allemands ont fait tomber le pays en cette nécessité oü il se trouve de cherclier ailleurs secours et assistance. « Voila pourquoi il me semble, ajoutait-il, que si, par aventure, ce pays, se voyant traité de la facon susdite, se résolvait a changer de Prince, ce que encore pour le présentje ne puis savoir s\'il fera, la faute doit en être rejetée sur ceux qui en sont cause, et non pas sur ce pauvre peuple qui, se trouvant dans une extréme nécessité, se détermine a prendre son pain de la main de celui qui le lui présente. » II disculpait enfin les Francais des reproches sanglants que leur adressait L. de Schwendi, en rappelant que nulle part leur domination n\'avait été aussi abhorrée que celle des Espagnols (i).

Guillaume s\'efforca d\'ailleurs de combattre dans les

(1) Le prince d\'Orange a M.de Schwendi,... avril 1580. [Archives, etc.,

t. Vil, p. 230 et sniv.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1580 provinces du Nord les preventions dont le frère de Henri III y était lobjet. Le 21 janvier, il informait les mandataires de la Flandre que, suivant l\'avis du con-seil d\'État et des états généraux, il allait se rendre a Utrecht « pour aider a tenir jointes et bien résolues les provinces » dont les deputes devaient s\'assembler en cette ville le ler février. II se rendit d\'abord a son chateau de Breda, accompagné de l\'archiduc, qui re^ut une splendide hospitalité.De Breda,il se dirigea versla Hollande. Le ler février, il était a La Haye, qu\'il quitta pour se rendre a Utrecht, oü il se concerta avec les de-légués des nouvelles Provinces-Unies. II voulait aussi s\'entretenir avec Jean de Nassau, qui avait déja manifesté l\'intention de s\'éloigner des Pays-Bas (i). Le 2 mars, Guillaume était a Elburg, d\'oü il écrivait au fondé de pouvoirs du due d\'Anjou : « Je trouve en ces quartiers les coeurs plus enclins et disposés vers Son Altesse que du passé, bien que, par les menées de nos ennemis, plnsieurs y sent encore contre-minants (2). » En se rendant a Elburg, et de Ia a Kampen, il avait voulu prëvenir la défection de George de Lalaing, comte de Rennenberg, gouverneur de la Frise et de l\'Over-Yssel (3). Mais il était trop tard : le 3 mars, Lalaing

(1) II ne parvint pas a dissuader son frére, dont le départ fut encore préoipité par la mort de sa mère, la comtesse Julienne de Nassau, qui s\'éteignitle 18 juin 1580, agée de 77 ans. Le Taciturne lui écrivit pour la dernière fois le 8, pour l\'assurer qu\'il désirait la paix, mais sans abandonner la parole de Dieu.

(2) Le prince d\'Orange ó, M. de Pruneaulx. Elburg, 2 mars 1580. {Archives, etc., t. VII, p. 242.)

(3) II était le frére cadet il\'Antoine de Lalaing, comte de Hoog-straeten.

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CHAPITRE XIII.

s\'eraparait de Groningue au nom du roi d\'Espagne. Comme les Montigny, les d\'Egmont, les Hèze et tant d\'autres capitaines catholiques, lui aussi, qui avait toute la confiance et l\'affection du Taciturne, venait de trahir la cause fédérale. A qui se fier désormais?... Jean de Nassau, a cette époque critique, avait raison de se plaindre de tout, raême des patriotes, qu\'on ne pouvait amener, disait-il, a reconnaitre les besoins et les dangers de la patrie, ni a respecter les ordres de leurs chefs. « Le prince et moi, ajoutait-il, sommes surcharges de travaux, et Ton en veut partout a notre reputation, a notre honneur, a notre vie. »

En ce moment même, Philippe II pressait Farnèse de publier ledit que, le 30 novembre précédent, il lui avait donné l\'ordre de dresser pour mettre a prix la tête du Taciturne.

Celui-ci n\'en poursuivait pas moins son oeuvre. Revenu a Anvers, il travaillait a amener un accord entre les états généraux et le due d\'Anjou, tandis qu\'il s\'efforcait aussid\'apaiser les protestants,exaspërés paria defection de la haute noblesse catholique. Dans plusieurs pro-vinces, les églises et les monastères avaient été saccagés; a Bruxelles même, le magistrat setait vu obligé de décréter la suspension du culte catholique et romain. Guillaume s\'opposait de tout son pouvoir a cette violente et imprudente réaction. Le 19 mai, Marnix, revenu a Gand, déclarait aux échevins qua c\'était le désir et la volonté de l\'archiduc Mathias et du prince d\'Orange que les catholiques eussent Ie libre exercice de leur culte : s\'ils ne l\'obtiennent pas, ajouta-t-il,

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GUILLA.UMB LE TACITURNE.

1580 douze enseignes de gens de guerre viendront rétablir l\'ordre.

Le 12 juillet, les états généraux avaient enfin decide qu\'une deputation, dont Marnix faisait partie, serait envoyée au due d\'Anjou pour lui offrir la souveraineté des Pays-Bas. Le prince d\'Orange voulut accompagner les ambassadeurs jusqu\'a Flessingue, oü ils s\'embar-quèrent le 24 aoüt (i).

Dans les provinces réconciliées avec le souverain, les conseils de justice faisaient publier le ban ou edit qui proscrivait le Taciturne. Cet acte dressé, comme nous l\'avons dit, conformément aux instructions de Philippe II, revélait un ressentiment implacable (2).

Philippe y rappelle d\'abord les faveurs que Guil-laume de Nassau avait recues de Charles-Quint lors de I\'ouverture de la succession de René de Chdlons, prince d\'Orange, son cousin, et I\'avancement que, quoique étranger, il avait obtenu du même empereur. De son cóté, il l\'avait fait de son ordre et de son conseil d\'État; il l\'avait créé son lieutenant general aux gouvernements

(1) Pour discréditer a la fois le prince d\'Orange et le duo d\'Anjou, les Espagnols firent circuler une lettre interceptée, dirent-ils, du premier au second. Elle portait la date du dernier de juillet et on y lisah ; « Quant au point de la religion, il est tout évident et clair en matiere d\'Estat que nul prince aspirant a choses grandes s\'en doibt aulcunement soucier. » Guillaume, a qui ces paroles étaient attribuées, engagaait ensuite le due d\'Anjou a se rendre sans tarder dans les Pays-Bas et lui suggérait les moyens de s\'emparer par fraude ou par violence des prin-cipales places du Brabant et de la Flandre. Or, cette lettre avait été forgée par les adversaires du Taciturne ; lui-même la signala, comme « faulse et contrefaicte par ses ennemis,« dans une communication aux états généraux du 25 janvier 1581.

(2) 11 portait la date du 15 mars 1580,

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CHA.PITRK XIII.

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de Hollande, Zelande, Utrecht et de Bourgogne. Les serments de fidélité que le prince avait prêtés en consequence de ces dignités et des seigneuries, fiefs et terres qu\'il tenait comme vassal, l\'obligeaient a main-tenir tout repos dans le pays. Or, chacun sait, disait Philippe, que, aussitót après le depart du roi, Guil-laume de Nassau setait efforce, par ses sinistres pratiques et ses trames astucieuses, de se concilier les mé-contents, chargés de dettes, ennemis de la justice, et surtout ceux qui étaient suspects de la religion. Ce fut lui qui devint le veritable promoteurde la première requête présentée a la duchesse de Parme par les gentilshom-mes confédérés; ce furent lui et ses adherents qui intro-duisirent les prêches publics; ce fat avec sa participation que les bandes hérétiques dévastèrent les églises. Obligé par le rétablissement de l\'autorité souveraine de quitter ses gouvernements et le pays, il menaga de se venger. Et, en effet, il attaqua l\'année suivante, mals sans succès, les provinces qu\'il n\'avait pu soulever. Plus tard, il ne fut regu par les insurgés de la Hollande et de la Zélande qua la condition de mainte-nir Tautorité du roi et de respecter l\'ancienne religion, et que, comme stathouder, il les assisterait seulement et les défendrait contre le due d\'Albe. Au mépris de eet engagement, il se fit l\'oppresseur des catholiques et l\'introducteur de la liberté de conscience. Les monas-téres furent abattus; les religieux et religieuses bannis et exterminés, s\'ils ne voulaient apostasier et violer leurs voeux. Lui-même, quoique marié, et sa seconde femme encore vivaute, il tint prés de lui uae abbesse

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GUILLAUME LE TACITURNE.

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bénite solennellement de main episcopale, action infame non-seulement selon la religion chrétienne, mais aussi salon les lois romaines. Pour sortir enfin des calamités de la guerre, les états generaux des Pays-Bas avaient conclu avec lui le traité de Gand sur les deux bases du maintien de la religion et de lobéissance due au roi. Presque en même temps arrivait don Juan d\'Autriche comme mediate ur : aussitót ledit d\'Orange (disait encore le manifeste royal) se declare son antagoniste et travaille a faire échouer sa mission; il finit par sus-citer la discorde entre les états et oblige le lieutenant du roi a se mettre en süreté dans Ie chateau de Namur. II fait échouer une seconde tentative de reconciliation entre les états et don Juan; il accourt a Bruxelles, remplace la paix par Ia guerre, se fait par tumulte populaire ruwaert du Brabant et gouverneur de Flandre, second lieutenant dans les Pays-Bas. Régnant et triomphant par l\'appui des sectaires, il repousse également la mediation de l\'Empereur et les articles de la paix proposés par le congrès de Cologne; et, comme quelques provinces catholiques se prépa-raient a former une ligue pour la conservation de l\'autorité royale et de l\'ancienne religion, il leur oppose la ligue des provinces protestantes qui se forme a Utrecht sous son patronage en vue de maintenir la rebellion centre le souverain legitime et l\'Église ro-maine. II fallait a tout prix débarrasser la terre de cette peste publique; aussi le souverain de l\'Espagne et des Indes promettait-il vingt-cinq mille ecus dor et I\'anoblissement a celui qui tueraitGuillaume de Nassau,

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CHAPITRE XIII.

désormais proscrit, maudit et retranche du monde (i). nso Si l\'édit de proscription avait pu surprendre le

(1) « Pour ces causes qui sont si justes, raisonnables et juridiques, poursuivait Philippe II, nous usant en ce regard de l\'autorité qu\'avons sur luy, tant en vertu des serments de fidélité et obéissance qu\'il nous a souvent faits, que comme estant prince absolu et souverain desdits Pays-Bas; pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour estre luy seul chef, autheur et promoteur de ces troubles, et principal pertur-bateur de tout notre Estat, en somme, la peste publicque de la répu-blicque chrestienne, le declairons pour trahistre et meschant, ennemi de nous et du pays. Et, comme tel, l\'avons proscrit et proscrivons per-pétuellement hors de nos dits pays et tous autres nos Estats, royaumes et Sies, interdisons et defeudons a tous nos subjects de quelques estat, condition ou qualité qu\'ils soyent, de hanter, vivre, converser, parler ni communique!\' avec luy, en appert, ou couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer vivres, boire, feu, ni autres nécessités en aucune manière, sur peine d\'encourir nostra indignation.

Ains permettons a tous, soyent nos subjects ou aultres, pour l\'exécu-tion de nostre dite déclaration, de l\'arrêter, empêcher et s\'assurer de sa personne, même de 1\'offenser tant en ses biens qu\'en sa personne et vie, exposant a tous ledit Guillaume de Nassau comme ennemi du genre humain, donnant a chacun tous ses biens, meubles et immeubles, oü qu\'ils soient situés et assis, qui les pourra prendre, occuper ou conqué-rir : excepté les biens qui sont présentement sous nostre main et possession. Et afin même que la chose puisse étre effectuée tout plus promptement, et pourtant plus tut délivrer notre dit peuple de cette tyrannie et oppression, veuillant appremier la vertu et chatier le crime, promettons en parole de roi et comme ministre de Dieu que s\'il se trouve quelqn\'un, soit de nos sujets ou étrangers, si généreux de coeur et désireux de notre service et bien public, qui sache moyen d\'exécuter notre dfU ordonnance et de se faire quitte de cette dite peste, le nous délivrant mort ou vif, ou bien lui ótant la vie : nous lui ferons donner, pour lui et ses hoirs, en fonds de terre ou deniers comp-tants a son choix, incontinent après la chose effectuée, la somnae de vingt-cinq mille écus d\'or : et s\'il a commis quelque délit ou forfait (quelque grief qu\'il soit), nous lui promettons pardonner et dés main-tenant lui pardonnons, même s\'il ne fut noble, l\'anoblissons pour sa valeur : et si le principal facteur prend pour assistance en son entre-prise ou exécution de son fait autres personnes, leur ferons bien et mercéde et donnerons a chacun d\'iceux selon leur degré et service qu\'ils

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GUILLAUMK Lli TA01TURNK.

1580 prince d Orange, il n\'ubattit pas du. moius son courage. Après avoir pris l\'avis de plusieurs personuages notables et consulté les conseils de justice des provinces fédérées, il estima, lui aussi, qu\'il importait, pour (lf:-fendre son honneur outrage, de réfuter les accusations du roi d\'Espagne. Mais Guillaume ne voulut pas seule-ment se défendre : il se proposa de demasquer le sou-verain qui aspirait a redevenir le tyran des Pajs-Bas. Pour composer le manifeste, qui devait avoir un si grand retentissement, il trouva prés de lui un écrivain a la fois énergique et habile : c\'était son prédicateur francais, Pierre l\'Oyseleur, Sr de Villiers et de Westhoven, ancien avocat, originaire de Lille. Le prince, avec l\'aide de ce confident, rédigea sa réponse a Philippe II, cette fameuse Apologie qui a tant contribué a \' l\'immortaliser (i).

nous auront rendu en ce point, leur pardonnant aussi ce que pourraient avoir méfait et les anoblissant semblablement. Et pour autant cj«ie les receptateurs, fauteurs et adhérents de tels tyrans sont ceux qui sont cause de les faire continuer, nourrir et entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les méchants dominer longuement: Nous déclarons tons ceux qui dedans un mois aprés la publication de la présente ne se retireront de tenir de son cóté, mais continueront de lui faire faveur et assistance, ou autrement le hanteront, fréquenteront, suivront, assis-teront, conseilleront et favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d\'ores en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemis du repos public, et comme tels les privons de tous biens, noblesse, honneurs et graces présentes et ó, venir, dormant leurs biens et personnes oü qu\'ils se puissent trouver soit en nos royaumes et pays ou hors d\'iceux a ceux qui les occuperont... »

(1) Voir Grotius, liv. lil et Bor, liv. XVI. — II est dit, dans un avis au comte de Leicester (avril 1587), que le prince d Orange ne prenait aucune résolution importante, sans en avoir conféré cl abord avec deux ou trois de ses plus « confidents «, comme Marnix et Villiers.

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CHAPITRE XIII.

Le 13 décembre, Guillaume présenta aux etats gé-néraux, qu\'il avait convoqués a Delft, sa « Üéfense contre le ban et édict publié par le rol d\'Espagne. » L\'assexnblee renfermait dans son sein les représentants du Brabant, de la Flandre, de Malines, de la Gueldre, de la Hollande et de la Zélande, de la Frise et d\'Utrecht. La lettre du prince, sous forme de remon-trance, était concue en ces termes : « Messieurs, vous avez deja vu une certainè sentence, en forme de pro-scription, qui a été envoyee par le rol d\'Espagne, et de-puis publiée par ordonnance du prince de Parme. Et comme, par eet acte, mes ennemis, contre tout droit et raison, se sont essayés de toucher grandement a mon honneur, et faire trouver mes actions passées mau-vaises, j\'ai bien voulu prendre l\'avis de plusieurs per-sonnages notables et de qualité, même des principaux conseils de ces pays. Mais, pour raison de la qualité de cette proscription, les énormes et atroces crimes desquels je suis chargé, bien que ce soit a tort, j\'ai été conseillé ne pouvoir satisfaire autrement a mon honneur, sinon en montrant, par écrit public, combien injustement j\'étais accusé et chargé de plusieurs crimes comme aussi j\'étais publiquement injurié et calomnié. D\'après eet avis, messieurs, attendu que je vous recon-nais seuls en ce monde pour mes supérieurs, je vous présente ma Défense écrite, contre les inculpations de mes adversaires, par laquelle j\'espère non-seulement avoir signalé leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement justiflé toutes mes actions passées. Et, d\'autant que leur principal but et intention est de cher-

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274 GUILLAUME LE TACITURNE.

1580 cher tous les moyens de m\'óter la vie, ou bieri me faire bannir de ces pays, et pour le moins diminuer l\'auto-rité qu\'il vous a plu me donner, comme si, obtenant telle chose, le tout leur viendrait è, souhait; et d\'autre part, d\'autant qu\'ils m\'accuseut que, par moyens illi-cites, je retiens mon autorité, je vous supplie, messieurs, de croire, bien que je sois content de vivre, tant qu\'il plaira a Diea, entre vous, et vous continuer mon fidéle service, toutefois que ma vie que j\'ai dédiée a votre service, et ma presence au milieu de vous, ne me sont point si cliéres que très-volontiers je n\'abandonne ma vie, ou que je me retire du pays, quand vous con-naitrez que l\'un ou l\'autre ne vous peut plus servir pour vous acquérir une certaine liberté. — Et quant a l\'autorité qu\'il vous a plu me donner, vous savez, messieurs, combien de fois je vous ai supplié de vous con-tenter de mon service, et me décbarger, si vous trouvez qu\'il convienne pour le bien de vos affaires, comme encore je vous en requiers : offrant, toutefois, comme j\'ai toujours fait en tout ce qu\'il vous a plu me commander, de continuer a m\'employer au service de la patrie, au prix de laquelle je n\'estime rien de ce qui est en ce monde, comme je vous le remontre plus amplement en cette méme Défense, laquelle, si vous jugez convenir, je vous supplie trouver bon qu\'elle soit mise en lumière, afin que non-seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde puisse juger de lequité de ma cause et de l\'injustice de mes adver-saires. »

Le lendemain, les états, ayant enlendu la lecture de

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CHAPITRE XIII.

YApologie, en votèrent séance tenants Timpression; ils 1580 renvoyèrent a l\'examen de cinq commissaires la remon-trance que le prince y avail jointe, et lui offrirent, pour la sürete de sa personne, une garde de cent cinquante hommes, tous vieux cavaliers. Le 17, sur le rapport de leurs commissaires, les états déclarèrent non fondés les crimes énormes qui, dans ledit de proscription, étaient imputes au prince afin de le rendre odieux; ils affirmaient de plus que les charges qu\'il remplissait, il ne les avait acceptées, après y avoir été élu, qua leurs instantes requêtes, et que c\'était aussi a leurprière, et a l\'entière satisfaction du pays, qu\'il avait continué de les exercer. Les deputes le suppliaient de ne pas les abandonner, mais de conserver ses fonctions, lui pro-mettant, de leur cóté, toute aide et assistance, sans rien épargner. Ceux de la Gueldre et d\'Utrecht dirent néanmoins que, avant d\'approuver cette résolution, ils voulaient en référer a leurs commettants ou prin-cipaux.

Guillaume fit immédiatement imprimer son Apologie en trois langues, en francais, en hollandais et en latin;

puis il l\'adressa aux principaux souverains et princes de l\'Europe. La lettre d\'envoi était datée de Delft, le 4 février 1581. Guillaume y expliquait pourquoi, après avoir jusqu\'alors supporté tant d\'injures sans jamais prendre le roi Philippe a partie, il changeait de résolution... « Je supplie très-humblement Votre Majesté, disait-il, avant que juger de ce mien écrit, vouloir con-sidérer la qualité des crimes et blames dont je suis chargé par cette proscription, et celle de ma personne.

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GUILLAUME LE TACITÜRNE.

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1581 Car si le roi d\'Espagne se füt contenté de me retenir mon fils et mes biens, qu\'il a en sa possession, et encore de présenter, comme il fait, vingt-cinq mille écus pour ma téte, de promettre d\'anoblir les homicides, de leur pardonner tels crimes qu\'ils pourraient avoir com-mis : j\'eusse essayé par tout autre moyen, comme j\'ai fait auparavant, de me conserver moi et les miens, et de pouvoir rentrer en ce qui est mien, et j\'eusse suivi la même fagon de vivre. Mais le roi d\'Espagne ayant publié par tout le monde que je suis peste publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, traitre etméchant: ce sont injures, sire, que nul gentilhomme, voire des moindres sujets naturels du roi d\'Espagne, ne peut et ne doit endurer. Tellement, sire, quand je serais l\'un de ses simples et absolus vassaux, par telle sentence, et si inique en toutes ses parties, et ayant été par lui de-pouillé de mes terres et seigneuries,a raison desquelles je lui aurais eu serment par ci-devant, je me tiendrai absous de toutes mes obligations envers lui, et essaie-rais, comme nature l\'enseigne a un chacun, par tous moyens de maintenir mon bonneur, qui me doit être, et a tous hommes nobles, plus cher que la vie et les biens. Toutefois puisqu\'il a plu a Dieu me faire la grèce d\'étre né seigneur libre, ne tenant d\'autre que de l\'Em-pire, comme font les princes et autres seigneurs li bres d\'Allemagne et d\'Italie, et en outre que je porte titre de Prince absolu, bien que ma principauté ne soit bien grande ; quoi qu\'il en soit, ne lui étant sujet naturel, ni ayant rien tenu de lui, sinon a raison de mes seigneu-ries, desquelles il m\'a entièrement dépossédé : il ma

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CHAPITRE XIII.

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semblé ne pouvoir satisfaire a mon hoaneur et donner contentement a mes parents proches, a plusieurs princes auxquels j\'ai eet honneur d\'appartenir, et a toute ma posterite sinon en répondant par écrit public a cette accusation produite en la face de toute la chrétienté. » 11 Apologie fit, par sa véhemence, tressaillir les amis comme les adversaires du libérateur des Pays-Bas. Se redressant fièrement sous les accusations dont le roi d\'Espagne voulait l\'accabler, Guillaume, comme nous l\'avons dit, se montrait, lui aussi, violent et implacable. II ne se borne point a se défendre et a se justi-fier; il accuse, il invective, il se venge. C\'est le ressentiment, c\'est la colère, c\'est la vengeance qui lui arracbe tant et de si terribles accusations contre le roi d\'Espagne. Mêlant les rumeurs calomnieuses aux crimes reels, il impute a Philippe II le meurtre d\'Élisabeth de Valois, sa femme, de don Carlos, son fils, du marquis de Berghes, d\'une centaine de riches marchands de la ville de Grenade, dont il voulait s\'approprier les biens; il l\'accuse aussi d\'avoir excité le cardinal de Granvelle a empoisonner l\'empereur Maximilien. Fouillant a son tour dans la vie privée de son accusateur, il lui reproche d\'avoir été marié secrètement a dona Isabel Osorio et d\'en avoir eu même plusieurs enfants, dans le temps qu\'il épousait l\'infante Marie de Portugal, et d\'avoir, du vivant d\'Élisabeth de Valois, tenu ménage ordinaire avec dona Eufrasia. Respectueux envers la mémoire de Charles-Quint, il confond, dans sa haine contre Philippe II, Marguerite de Parme, qu\'il accuse d\'avoir voulu le faire empoisonner, et Alexandre Farnèse, qu\'il

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GUILLAUME LE TACITURNE.

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1581 dépeint ironiquement comme l\'héritier universel des vertus de ses ancêtres. II avertissait les états que, par l\'ëdit de proscription, le roi d\'Espagne poursuivait un double but : séparer le peuple d\'avec son chef et extir-per la religion réformée. Sans examiner quelle est la vraie religion, disait-il, l\'état du. pays est tel, qu\'il n\'existerait pas trois jours si l\'on empêcliait l\'exercice libre du culte réformé ; en effet,- provoquer le bannisse-ment d\'un si grand nombre d\'hommes, ce serait rendre le pays désert et pauvre. II conjurait les états de raster unis et de se dévouer, sans marchander, a la défense de la patrie. « Quant a ce qui me touche en particulier, ajoutait-il, vous voyez, messieurs, que c\'est cette tête qu\'ils cbercbent, laquelle a tel prix et si grande somme dargent ils ont vouee a la mort, et ils disent que, tant que je serai entre vous, la guerre ne prendra fin. Plut a Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel ou même que ma mort vous püt apporter une vraie dé-livrance de tant de maux et de calamités, que les Espa-gnols vous apprêtent! O que ce bannissement me serait doux, que cette mort me serait agréable! Car pourquoi est-ce que j\'ai exposé tous mes biens? est-ce pour m\'en-ricbir? Pourquoi ai-je perdu mes propres frères que j\'aimais plus que ma vie? est-ce pour en trouver d\'autres ? Pourquoi ai-je laissé mon fils si longtemps prisonaier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer si je suis père? m\'en pouvez-vous donner un autre? ou me le pouvez-vous restituer? Pourquoi ai-je mis ma vie si souvent en danger? Quel prix, quel loyer puis-je attendre de mes longs travaux qui sont parvenus pour votre service

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CHAPITRE XIII.

jusqu\'a la vieillesse et la ruine de tous mes biens, sinon issi de vous acquerir et ache ter, s\'il en est besoin, au prix de mon sang, une liberté,. Si done vous jugez, messieurs, ou que mon absence ou que ma mort même vous peut servir, me voilé, prêt a obéir : commandez, envoyez-moi jusqu\'aux fins de la terre, j\'obéirai. Voilé, ma tête, sur laquelle nul prince ni monarque n\'a puissance que vous : disposez-en pour votre bien, salut et conservation de votre république. Mais si vous jugez que cette médiocrité d\'expérience et d\'industrie qui est en moi, et que j\'ai acquise par un si long et si assidu-travail; si vous jugez que le reste de mes biens et que ma vie vous peut encore servir (comme je vous dédie le tout et le consacre au pays), résolvez-vous sur les points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque amour a la patrie, que j\'aie quelque sufii-sance pour conseiller : croyez que c\'esOe seul moyen pour nous garantir et délivrer. Cela fait, allons ensemble de même coeur et volonte, embrassons ensemble la défense de ce bon peuple qui ne demande que bonnes ouvertures de conseil, ne désirant rien plus que de le suivre. Et ce faisant, si encore vous me continuez cette faveur que vous m\'avez portée, j\'espère, moyennant votre aide et la grdce de Dieu, laquelle j\'ai sentie si souvent et en clioses si perplexes, que ce qui sera par vous résolu, pour le bien et la conservation de tous, vos femmes et vos enfants, toutes choses saintes et sacrées,

je le maintiendrai. »

Les paroles véhémentes et patliétiques de l\'illustre proscrit émurent les coeurs en Hollande, en Zélande et

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1581 dans les autres provinces qui restaient fidèles a la cause fédérale. Guillaume de Nassau venait de rompre irré-vocablement avec le souverain des Pays-Bas. La violence de ses invectives montrait a tous sa volonté im-muable de saffranchir de la domination de l\'Espagne. Mais cette violence ne fut pas généralement approuvée, même parmi les parents du prince. On le trouvait imprudent ; on redoutait qu\'il n\'indisposat toute la maison d\'Autriche et ne s\'aliénat pour jamais l\'Empereur, dont l\'appui pouvait encore étre recherché (i).

La transmission de la souveraineté des Pays-Bas au due d\'Anjou allait porter jusqu\'au délire la haine que ressentaient contre le Taciturne les défenseurs de Philippe II. Un traité, conclu a Plessis lez-Tours le 19 sep-tembre 1580, fut ralifié a Bordeaux le 23 janvier 1581 par le futur due de Brabant. II s\'engageait a respecter les anciens priviléges du pays et a confirmer les ordon-nances émanées de l\'archiduc Mathias et de l\'assem-blée nationale; il devait, en outre, réserver les grandes charges de l\'État pour les nationaux et maintenir la religion sur le pied existant. S\'il venait a mourir sans laisser de postérité, les états généraux auraient le droit de choisir son successeur. Quant a la Hollande et a la Zélande, elles faisaient l\'objet de dispositions particu-lières ; ces deux provinces conservaient le privilége « de demeurer comme elles étaient au fait de la religion et autrement. » Au raste, il semble hors de doute

(1) Le prince d\'Orange au eomte Jean de Nassau, Delft, 20 février, et Jean de Nassau au prince d\'Orange, ... avril 1581. (Archives, etc., t. VII, p. 508 et 536.)

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CHAPITRE XIII.

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que Marnix avail obtenu du due d\'Anjou des lettres issi réversales assurant au prince d\'Orange la souveraineté des deux provinces que celui-ci avait si courageuse-ment et si perseveramment défendues (i).

(1) Les Bulletins de I\'Académie royale de Belgique contiennent (2e série, t. XXXI) le texte de la promesse qui aurait été faite parle due d\'Anjou au prince d\'Orange, le 29 décembre 1580. Elle est reproduite d\'aprés une copie communiquée par M. Kervyn de Lettenhove, at qui provient des papiers de la reine Elisabeth, conservés au chateau de Hatfield.

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XIV

1SSS1 a 1SS3.

Pourquoi le prince d\'Orange abandonne I\'archiduc Mathias pour le due d\'Anjou. — Déchéance de Philippe II. — Guillaume demeure lieutenant général jusqu\'a l\'arrivée du due d\'Anjou. — Celui-ci est inauguré a Anvers comme due de Brabant. — Tentative de Jaureguy centre la vie du Taciturne. — Mort de Charlotte de Bourbon. — Dettes énormes du prince d\'Orange; dons qui lui sent faits. — Le due d\'Anjou et le prince d\'Orange a Bruges; complot de Salcedo et de Baza. — Le proteetorat francais; odieuse trahison. — La Furie frangaise. — Vietoire de la bourgeoisie d\'Anvers. — Guillaume re-commande une réconciliation avec le due d\'Anjou. —II épouse Louise de Coligny.—Aversion des Anversois pour les Francais. — Le prince, a la suite d\'une sédition, s\'embarque pour Middelbourg.

Guillaume Mtait de toute son influence lavénement 1581 du frère de Henri III. II avait besoin d\'un appui; et la protection de l\'Empire lui faisant défaut, comme nous l\'avons dit, il abandonnait I\'archiduc Mathias, quoique ce rejeton de la maison d\'Autriche convint mieux aux Pays-Bas que le fils de ce Henri II qui avait jure leur perte. Entre France et Autriche, le peuple ne pouvait

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GrUILLAUME I.E TACIT URNE

1581 hésiter; mais, pour la première fois, Guillaume s\'aveu-glait.

Le 23 mai, il vint au milieu des députés qu\'il avait convoqués a Amsterdam et leur déclara de bouche « comment, au grand dommage de la patrie, dans la dernière réuuion a Delft, aucune résolution fructueuse n\'avait été prise. » Le 7 juin suivant, les états accep-tèrent la démission de l\'archiduc Mathias et, le 26 j uil-let, réunis a la Haye, ils prononcèrent solennellement la decheance de Philippe II comme souverain des Pays-Bas (i). Cet acte audacieux fut encore impute au Taciturne et devait accroitre le désir de vengeance que Ton nourrissait a l\'Escurial.

Le 18 aoüt, Burleigh écrivait a Walsingham que la reine d\'Angleterre était résolue de ne pas laisser échouer Yentreprise des Pays-Bas-, mais quelle ne voulait lui donner aucun pouvoir particulier d\'offrir du secours : elle alléguait pour raison que la chose était allee si loin que le rol de France n\'abandonnerait pas son frère (2).

Après avoir obligé le prince de Parme a lever le siége de Cambrai, le due d\'Anjou était parti le ler no-vembre pour TAngleterre, afin de solliciter lui-même l\'appul d\'Élisabeth et même sa main.

(1) Placart des estats généraux des Provinces- Unies des Pays-Bas par lequel(pour les raisons en icelvy au long contenues) on déclare le roy d\'Espaigne estre decheu de la seigneurie et principauU de ces pays : et se dé fend de plus user d\'ores en avant de son nom et sceau ès mêmes Pays-Bas, etc. (Anvers, MDLXXXI. De rimprimerie de C. Plantin.)

(2) Dépêches de Walsingham, p. 452,

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CHAPIÏRE XIV.

De son cóté, le priuce d\'Orange avait déclaré aux 1581 ëtats généraux que la retraite de l\'archiduc Mathias,

dont il avait été lieutenant géneral au gouvernement des Pays-Bas, le déchargeait de eet office. Mais les états l\'avaient requis de le conserver jusqu a la fin du mois de janvier suivant,c\'est-a-dire jusqu\'a l\'avénement du due d\'Anjou. Le prinee accepta « pour leur service et le bien de la patrie. » II se chargea provisoirement de la direction des affaires publiques, aidé d\'un conseil qui se composait de députés désignés par les provinces encore representees aux états généraux.

Tournai avait dü capituler le 30 novembre. Guil-laume l\'ignorait encore lorsque, le ler décembre, il remit aux députés des états, réunis en petit nombre a Anvers, une remontrance oü il rejetait avec énergie la responsabilité des nouveaux désastres qu\'il prévoyait. « Aujourd\'liui Tournai étaut assiégé, nous n\'avons, disait-il, aucun moyen non-seulement de faire lever le siége, mais aussi d\'approcher l\'ennemi, et si vous de-mandez a qui la faute doit étre imputée, je réponds que e\'est a vous, messieurs, et aux autres qui avez rejeté mon conseil, vous excusant eependant les uns sur les autres. Que si nous eussions eu prêts les gens de guerre que je vous ai dits (i) quand Son Altesse s\'est si cou-rageusement présentée en Cambrésis et que nous eussions joint lesdites forces avec celles de Son Altesse,

nous fussions a présent hors de la guerre et eussions

(1) 11 avait proposé de prendre au service du pays trois mille chevaux étrangers et deux régiments de corselets.

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6UILLAÜME LE TACIT URNE.

1581 chassé l\'ennemi par dela la Meuse. » II ajoutait : « II y a deux mois entiers que les états devaient être assem-blés en cette ville, et toutefois il n\'y a encore espérance ni de les voir ni de donner ordre a aucune affaire, comme si nous n\'avions aucun ennemi, tandis que nous pouvonsjusqu\'ici ressentir les coups de canon qui bat-tent Tournai et en voir, par manière de dire, les assauts qui se donnent... Cette nonchalance, messieurs, est un mal incroyable... Le peuple ne pense pas que cette guerre est sa guerre, comme si on ne combattait point pour sa liberté et de corps et de la conscience; et de la vient cette autre faute que quand on demande quelque aide dargent, sans lequel ni moi ni autre ne saurait faire la guerre, lis en traitent et répondent comme s\'ils répondaient au feu empereur; mais, au contraire, ils devraient penser que, les moyens fail-lants, ce nest pas a moi qu\'ils faillent, c\'est a eux-mêmes, et disant : Nous ne voulons plus rien donner, c\'est dire : Nous voulons quitter le pays et la religion (i)... »

Cinq jours après, se plaignant de nouveau des diffi-cultés qu\'il éprouvait pour réunir les députés en nombre sufflsant, 11 écrivait aux échevins et conseil de la ville de Gand : « Quant a moi, je suis dédié au service public ; aussi suis-je délibéré de suivre ce qui sera trouvé être le meilleur pour le bien du pays. Cependant j\'ai écrit aux provinces pour qu\'elles batent l\'envoi de leurs députés, car, sans une bonne assemblée, il n\'y a

(1) Archives, etc., t. VIII, p. 39 et suiv.

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CHAPITRE XIV.

moyen de donner ordre au redressement de nos 1582 affaires (i). »

Le due d\'Anjou, si impatiemment attendu dans les Pays-Bas, avait flni par être honorablement éconduit par la reine Elisabeth. Un brillant cortege de lords et de gentilshommes anglais l\'accompagna a travers la Manche, et la reine écrivit aux états généraux pour leur recommander Francois de Valois, disant quelle faisait état de ce prince « comme d\'un autre soi-même. » Le 10 février 1582, le frère de Henri III de-barque aFlessingue et neuf jours après il est solennel-lement inauguré a Anvers comme due de Brabant. Le Taciturne, en lui agrafant le manteau ducal.lui dit ces paroles ; « Monseigneur, il faut bien serrer ce bouton,

afin que personne ne puisse arracher ce manteau a Votre Altesse. »

Le nouveau souverain alia loger a l\'abbaye de Saint-Michel, oü l\'exercice du culte catholique fut toléré pour lui et sa suite. Mais, appuyé par le prince d\'Orange et par Marnix, il voulait davantage, il récla-mait le rétablissement de la paix de religion. Les ré-formés s\'y opposant, Guillaume et Marnix menacèrent de quitter la ville avec le due, si Ton ne faisait droit a leur demande. Enfin le large conseil, oü les calvinistes étaient pourtant en majorité, satisfit le Taciturne,

sans que les catholiques fussent néanmoins réintégrés dans les églises qu\'occupaient leurs adversaires.

Le règne de Francois de Valois devait commencer

(1) Verhandelingen en onuitgegeven stukken, p. 72 et suiv.

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GUILLAUME IE TACITURNE.

1582 sous ile siiiistres auspices. Celui qui l\'avait appdé, celui qui lui avait mis la couronne sur la tête, était un proscrit dont la vie était constamment menacée. On ne devait pas tarder a I\'apprendre.

Un marchand biscaïen établi a Anvers, Gaspar Anastro, avait essuyé des pertes considerables; il fit connaitre sa position a un de ses compatriotes, Juan d\'Yssunca, qui avait rempli la charge de commissaire des vivres aux Pays-Bas, et qui était alors a Lisbonne, oü 11 avait suivi Philippe II. Anastro lui manifesta-t-il l\'intention d\'exécuter 1 edit de proscription dirigé contre Guillaume de Nassau, ou l\'idée vint-elle d\'Yssunca? Toujours est-il que Yssnnca écrivit au marchand qu\'il avait traité fort secrètement avec le roi ; celui-ci avait fait une capitulation signée de sa main, dans laquelle il promettait, dès qu\'il aurait nouvelle certaine de la mort du prince d\'Orange, de donner, a I\'homme qui aurait mérité cette récompense 80,000 ducats en argent ou la valeur de cette somme en rentes, outre une com-manderie de Saint-Jacques et d\'autres charges honora-bles. Lecommer^antruinéfutébloui; mais il ne se sentit pas l\'audace de frapper lui-même le Taciturne; il en fit la proposition a son teneur de livres, Antoine de Venero, agé de dix-neuf a vingt ans. Ce jeune homme temoi-gnant des scrupules, Anastro s\'ouvrit a un autre employé, nommé Jean Jaureguy, un pen plus agé que Venero et, comme lui, originaire de Bilbao en Bis-caye. Ce dernier se trouvait depuis le mois de juillet précédent au service d\'Anastro, dont il copiait les lettres. Cetait un gar^on simple d\'esprit et très-fana-

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CHAPITRE XIV.

tique. Non-seulement il ne fit aucune objection, mais il irj82 ne voulut aucune recompense : il agissait pour être agréable a celui dont il avait mangé le pain. Un moiae de l\'ordre des jacobins, Antoine Timmerman, natifde Dunkerque et age de trente et un ans, était alors cha-pelain de la nation espagnole. 11 disait assez fréquem-ment la messe dans le logis d\'Anastro, par qui il était payé. Jean Jaureguj alia, le 16 mars, se confessor a lui, lui communiqua son projet et demanda l\'absolu-tion : le moine ne lui dissimula point qu\'il allait s\'expo-ser a un grand danger; mais, puisque ce n\'était point la cupidité qui armait son bras, puisqu\'il n\'avait en vue que la gloire de Dieu et qu\'il n\'était animé que d\'un pur zèle pour la religion catholique romaine, illui était permis d\'exécuter son dessein. Avec cette réserve, Timmerman lui donna l\'absolution et lui administra l\'eu-charistie. Oü était alors Anastro? Après avoir fasciné les deux malheureux jeunes gens qui étaient a son service, après avoir armé l\'un et fait de l\'autre son complice (ce dernier ayant connaissance du complot et ne le révélant poini), le lache avait quitté Anvers le 13 mars et s\'élait retiré a Calais ; ce fut de la qu\'il pré-vint Juan d\'Yssunca que leur criminel espoir serait bientot réalisé.

Le dimanche, 18 mars, le prince d\'Orange, après avoirouï le prêche dans l\'église de la citadelle, retourna a sa demeure, qui était contigue, et entra dans la grande salie pour y diner publiquement, selon sa cou-tume. II avait réuni autour de lui, outre ses enfancs et deux de ses neveux, fiis de Jean de Nassau, les comtes

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ÖU1LLAUMB LE TACIÏURNE.

1582 de Laval et de Hohenlohe, Bonnivet, des Pruneaux et d\'autres geiitilshommes. II mangea avec beaucoup d\'appetit, même avec excès, cotnme cela lui arrivait quelquefois, car il aimait les plaisirs de la table. Le diner aclievé, il se léve et, en se dirigeant vers sa cbambre, s\'arrête un instant pour faire remarquer au comte de Laval une tapisserie qui représentait des soldats espagnols. En ce moment apparut a la porta de la salie un jeune homme de mine chétive, petit, le visage pale, vêtu tout de noir avec un pourpoint blanc. Comuie un hallebardier le repoussait, il s\'écria qu\'il avait une requête a présenter au prince. II tendit effec-tivement une supplique, et le Taciturne s\'étant baissé pour y jeter les 37eux, Jaureguy (car cetait lui) di-rige vers Guillaume un pistolet qu\'il tenait sous son manteau, et fait feu : la balie frappe le dessous de l\'oreille droite, traverse le palais et sort par la joue gauche. Accourus au bruit de la detonation, les gen-tilshommes n\'ont que le temps de soutenir le prince qui chancelait. L\'assassin avait été lui-méme blessé a la main; se voyant perdu, il cherche la dague qu\'il avait cachée dans une des poches de ses chausses; mais il ne put l\'en retirer assez vite ; les seigneurs et gen-tilshommes présents setaient précipités sur lui lepée haute; Bonnivet lui perce le coeur et un hallebardier lui fend Ia (éte d\'un seul coup.

Le prince, d\'abord étourdi, se rendit bientót compte de ce qui s\'était passé. «Neletuez point! s\'écria-t-il. Ja lui pardonne ma mort. » Puis, se tournant vers les seigneurs francais, il ajouta : « Oh! que SonAltesse perd

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CHAPITRE XIV.

ua fidéle serviteur! » En Ie soutenant sous les bras, on 1582 le mena dans sa chambre. La, apercevant un des bourg-mestres : « Monsieur, lui dit-il, s\'il plait a Dieu, mon Seigneur, de m\'appeler a lui dans cette conjoncture, je me soumets a sa volonté avec patience, et je vous re-commande ma femme et mes enfants. » Enfin le chi-rurgien arriva et pansa la blessure. Guillaumö se croyait mortellement atteint : il dit même adieu a Du-plessis-Mornay, venu en toute hate a la citadelle, et écrivit sur des tablettes (car il lui était défendu de par-ler) qu\'il le priait de reporter sur ses enfants l\'affection qu\'il avaif eue pour leur père. A son pasteur calviniste, M.deVilliers,ildemanda comment il rendrait compte a Dieu de tant de sang répandu. Le ministre ayant allé-gué les justes causes de la guerre, Guillautne reparüt; « J\'ai recours a la miséricorde de Dieu : en la seule miséricorde de Dieu consiste mon salut (i). »

La plus grande desolation régnait dans la demeure du Taciturne, dont le comte de Hohenlohe avait fait fermer les portes, car on se défiait autaut des Francais que des Espagnols. Charlotte de Bourbon semblait anéantie, tandis que les princesses sanglotaient autour d\'elle. Quant au prince Maurice, resté prés du cadavre de l\'assassin, il le faisait fouiller : on trouvala dague,

avec laquelle Jaureguy avait voulu se tuer, puis quel-ques livrets, des lettres et des notes en espagnol. Le

(1) Yie de Philippe de Mornay et Mémoires, passim. — W. Herlle ^ lord Burghley, Anvers,20 mars 1582 [Archives de la m ai son d\'Orange-Nassau, supplément, p. 220). — Bref recueil de l\'assassinat commis en la personne du très-illustre prince, Mgr le prince d\'Orange, comte de Nassau, etc. (Anvers, MDLXXX1I), passim.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1582 fils de Guillaume s\'en etnpare. — Voila ce que le raé-chant avait sur lui, dit-il en pleurant a Fun de leurs ser-viteurs. — Monsieur, lui répondit celui-ci, ne vous découragez pas : Dieu a la puissance de préserver monsieur votre père. Mais gardezbien ces papiers; car nous sommes en una peine extréme pour découvrir quelque chose sur le compte de ce malheureux. — Et, en effet, le bruit courait déja que ceux mêmes qui avaient tué l\'assassin étaient ses complices; les soup-cons tombaient jusque sur les domestiques et sur les meilleurs amis du prince.

Après avoir jeté un manteau sur les épaules de son jeune maitre, le serviteur l\'engagea a venir avec lui mettre en süreté les pièces saisies et s\'enquérir de l\'état du blessé. Mais se ravisant bientót après : « Peut-être, au lieu de me suivre, lui dit-il, ferez-vous biende pour-suivre vos premières reclierclies. » Maurice retourna prés du cadavre de Jaureguy et trouva, avec plusieurs objets de dévotion, de nouveaux documents. II les porta lui-même au fidéle serviteur qui, ayant rompu lenve-loppe d\'un des paquets,reconnut que les lettres avaient été écrites par un Espaguol a un autre Espagnol. Sur ces entrefaites arriva Marnix. « II nous faut, dit-il, prendre conseil de ce qui est a faire; il y a uu grand trouble en la ville. »

De fait, la nouvelle de l\'alteritat semblait avoir sou-levé Anvers : les bourgeois s\'étaient rangés sous leurs enseignes; les cbaines avaient été (endues dans les rues, les places et les remparts étaient occupés. Des imprécalions rctentissaient contre les Francais et du

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CHAPITRE XIV.

sein des attroupements qui s etaient formés devant Tab- 15S2 baye de Saint-Michel sortaient de terribles menaces contre le due d\'Anjou lui-rnême. II eüt mieux valu, s\'écriait-on, que l\'Angleterre n\'eut jamais apporté celte peste francaise : Francois de Valeis et sa suite n\'au-raient jamais été recus a Anvers si la reine Elisabeth n\'eüt répondu peur eux en les faisant accompagner par tant de personnages honorables.

Marnix avait procédé a l\'examen des papiers et des autres objets trouvés sur Jaureguy. Les lettres étaient d\'origine espagnole; quant aux livres, c\'étaient des Heures, un catéchisme des jésuites et des ta-blettes, également en espagnol. II n\'y avait plus de doute ; l\'assassin appartenait a la nation ennemie. Marnix décida qu\'il irait lui-même chez le due d\'Anjou et a la maison de ville, en passant par les corps de garde, pour faire connaitre, avee les preuves al\'appui, que le crime était « fait d\'Espagne. » Francois de Va-lois, qu\'il ne tarda pas a rencontrer, était atterré : croyant que la blessure du prince d\'Orange était mor-telle, il se lamentait et disait en pleurant que la mort de son propre père ne l\'eut pas affligé davantage. Pour faire tomber les soupcons de la multitude, il demanda que les bourgeois fussent chargés de la garde de sa demeure et remplagassent les troupes suisses dont il disposait. II envoya aux échevins, par leur propre gref-tier, les lettres saisies sur Jaureguy en leur commandant d\'examiner les personnes a qui elles étaient adres-sées. De plus, il chargea les états généraux, le conseil d\'État, les bourgmestres et échevins, les colonels, capi-

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OUILLAUME LE TACITURNE.

1582 taines et doyens des métiers de la ville d\'Anvers, de désigner des deputes lesquels auraient pouvoir d\'infor-mer sur le crime qui venait d\'etre commis, et de procéder extraordinaireroent contre ceux qui en seraient trouvés fauteurs et complices. Les lettres remises au greffler et les explications de Marnix dissipèrent les doutes du magistrat : il reconnut et fit publier que l\'at-tentat commis sur la personne du prince d\'Orange était Touvrage des Espagnols. Puis, dès qu\'il eüt été démon-tré par l\'inspection des papiers et des tablettes que l\'assassin appartenait a la maison de Gaspar Anastro, ordre fut donné par le magistrat d\'arréter tous ceux qui se trouveraient dans cette demeure.

Toutefois les compagnies bourgeoises n\'éfaient pas encore satisfaites : elles voulaient savoir, d\'une ma-nière positive, si le prince d\'Orange était mort ou vivant. L\'un des capitaines se rendit au chateau et, sur ses instances, on l\'introduisit dans la chambre ou le prince reposait. Guillaume croyaittoujours qu\'il succom -berait bientót, et sa principale préoccupation était de maintenir, avec l\'ordre dans la ville, la confiance de tous dans le chef qu\'il avait appelé. « Recommandez-moi bien au peuple, dit-il a l\'envoyé des bourgeois, et lui dites qu\'il ne fasse point de trouble : puisqu\'ii plait a Dieu de me rappeler a lui, qu\'il obéisse a Mgr le due d\'Anjou et serve fidèlement ce prince, car je n\'en connais point en la terre de meilleur et qui lui soit plus propre. »

Quelques instants après, Francois de Valois venait lui-même visiter le Taciturne.

Déja le magistrat s\'était assuré que Gaspar Anastro

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CHAPITRE XIV.

était fugitif et que, le mardi précédent, il avait pris le i582 chemin de Bruges. Mais on avait arrêté Antonio Venero et, sur les indications de celui-ci, le dominicain Timmerman. Comme on ignorait encore lenom de l\'accusé, on mit le cadavre sur une civière et on le conduisit a travers les rues les plus fréquentées ; sur le Grand Marché, il fut enfin reconnu. Au surplus, Venero ne tarda point a confesser que le meurtrier était bien Juan Jaureguy. Après avoir été porté devant la maison communale, oü il resta pendant une lieurelivré aux regards du peuple, le corps fut mis en quatre quartiers, qui furent attachés aux quatre portes principales de la ville, tandis que la téte était fixée au haut d\'un mat sur le dernier boulevard du chateau (i).

Le procés de Venero et de Timmerman fut meué rapidement. Le 27 mars, le magistrat les condamna l\'un et l\'autre a êfre étranglés et écartelés sur la Grand\'Place; leurs têtes devaient étre en suite expo-sées sur deux des boulevards du chateau, et les quartiers de leurs corps accrochés aux portes et aux murs de la cité. Si le sort des complices de Jaureguy avait dépendu du prince d\'Orange, il n\'eüt pas sans doute

(1) Jean de Saulx, fils du célèbre Gaspard de Tavannes, tout en exousant l\'entreprise de Jaureguy paree que le Taciturne était un prince -hérétique, révolté contre son supérieur, dit: quot; Jean Georgui (Jaureguy) ne s\'estoit aussi résolu a la mort, que par ce qu\'ayant esté persuadé par les jésuites, lis luy avoient fait croire qu\'aprés qu\'il auroit tué le prince d\'Orange, par la grace de Dieu il deviendroit invisible, et que la Vierge Marie le sauveroit : de cela font foy plusieurs oraisons que l\'oa treuva sur luy, qui font mention des priéres qu\'il faisoit a Dieu et aux saincts de sauver son corps après qu\'il auroit fait le coup... ••

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GUILLAUME LE TACIÏURNE.

1582 demandé leur vie : il envoya Marnix vers le magistrat avec la letlre suivante : « Mr de Sainte-Aldegonde, j\'ai entendu que Ton doit demain faire justice des deux prisonniers, complices de celui qui m\'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne très-volontiers de ce qu\'ils me peuvent avoir offense; et s\'ils ont, peut-ê(re, mérité un chatiment grand et rigoureux, je vous prie de tenir la main devers Mrs du magistrat qu\'ils ne les veuillent faire souffrir grand tourment et se contenter, s\'ils Tont mérité, d\'une courte mort. » Le lendemain, 28 mars, les complices de Jaureguy furent, conformément a la sentence prononcée contre eux, d\'abord étranglés,puis écartelés (i). Anastro, qui avait trouvé un refuge a Calais, n\'ayant pas comparu, fut banni a perpétuité.

Dés le 19, le due d\'Anjou, d\'accord avec le conseil d\'Élat, avait present un jeune public et des prières extraordinaires, afin de demander a Dieu la guérison

(l) Aprés la capitulation d\'Anvers\'en 1585, on pla^a, dans l\'église des Dominicains, une inscription funéraire congue en ces termes :

R. P. F. ANTONIO TIMMERMANS,

ALIAS FABRO, DÜYNRERCKANO,

DOMINICANO ANTVERPIENSI,

QUI, ALUS RELIGIOSIS EXPULSIS, CATHOLICORUM IN SUMMA ^EDE CUM SUMMA LAUDE ECCLESIASTES SINGULARIS FUIT :

HIC DUM CONFESSIONEM SACRAMENTALEM REVELARE NOLLET (O EGREGIAM CONSTANTIAM !)

QUESTIONIBUS TORTUS, AC DEMUM STRANGULATUS, PUBLICEQUE IN FORO DISSERTUS, MARTYRII CORONAM OBTINUIT, ANNO CHRISTIANS SALUTIS CIO. 10. LXXX1I. V. KAL. APRIL.

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CHAPiTRE XIV.

du prince d\'Orange. Ce jour de devotion, flxé au 21 par le magistrat, amena, dans les églises des deux langues, une telle affluence que de mémoire d\'homme on ne se rappe\'.ait avoir assisté a pareil spectacle. Le prince, cependant, se rétablissait, grace a son excellente con-stilution; déja même il était en pleine convalescence lorsqu\'un accident imprevu vint réveiller toutes les craintes. Le 31 mars, une des veines s\'ouvrit, et il fut impossible d\'arrêter le sang qui coulait a flots de la plaie. Pour cettefois, Guillaume se crut perdu. Marnix vint, le ler avril, dans Tassemblée des états généraux et communiqua une lettre écrite de la main défaillante du prince. Celui-ci conjurait les états « de demeurer unis sous le due d\'Anjou, s\'il plaisait a üieu de faire de lui sa volonté, selon qu\'il y avait apparence, a la suite de la grande hémorragie survenue la veille. » Les deputes chargèrent Marnix de remercier hauteraent Guillaume de ses bonnes exhortations, ainsi que de tous les services qu\'il avait rendus aux Pays-Bas. lis n\'oublieraient point, dirent-ils, ces services et sauraient se montrer reconnaissants envers les héritiers du prince, dans le cas oü ils auraient le malheur de le perdre. Ils exprimè-rent aussi l\'espoir de rester si unis sous le due d\'Anjou que, par la grace de Dieu, ils réussiraient a s\'affran-chir pour jamais de la tyraunie du roi d\'Espagne.

Cependant Leonard Botalli, chirurgien piémontais attaché au due d\'Anjou, avait imagine un moyen aussi simple qu\'efflcace pour sauver le blessé ; c\'était de faire tenir continuellement le pouce sur la plaie par des per-sonnes qui se relayeraient tour a tour. Ce moyen

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GUILLAUME LE TACIT URNE.

1582 reussit. Le SSavril, les états generaux en corps allèrent féliciter Guillaume de sa guérison, et, le 2 mai, de nou-velles actions de graces furent célébrées a Anvers, ainsi que dans les autres villes du pays. Le lenderaain, les états generaux déliberèrent sur la lieutenance; mais ils ne purent se mettre d\'accord : ils résolurent toutefois, eu égard aux anciens services du prince d\'Orange, de lui continuer le traitement annuel de 36,000 florins dont il jouissait comrae lieutenant general.

Une nouvelle épreuve était réservée au Taciturne. Charlotte de Bourbon, après avoir assisté avec son époux aux actions de graces célébrées le 2 mai dans l\'église du chateau, fut saisie d\'une fièvre violente. Trois jours après, elle succombait; le 5, a trois heures du matin, elle n\'était plus.

Guillaume, surmontant son affliction, vint le jour méme dans l\'assemblée des états générauxafin de conjurer les députés, qui allaient se rendre prés de leurs commettants, de hater leur retour. II finit son exhortation en déclarant de nouveau qu\'il voulait leur vouer tous les moyens que Dieu lui avait donnés, même la vie, si besoin était (i).

Le 9 mai, les dépouilles mortelles de Charlotte de Bourbon furent portées au grand temple d\'Anvers (na-guére l\'église Notre-Dame) et ensevelies dans la cha-pelle de la Circoncision, en présence du rnagistrat, des colonels, des capitaines et des gildes de la métro-pole (2).

(1) Mss de Ia Bibliothéque royale, nquot; 15904.

(2) Grande Chronique de Hollande, t. II, p. 449. — En informant.

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CHAPITRE XIV.

En recevant les premiers avis de Ia criminelle tenta- 1582 tive de Jaureguy, Farnèse, qui se trouvait a Tournai, n\'avait point, dissimulé sa joie : comme il lecrivit cyni-quement a Philippe II, il tenait le Taciturne « pour expédié. » Dés le 24 mars, il avait adressé des lettres aux villes qui tenaient le parti des états et du due d\'Anjou pour les engager a se réconcilier avec le roi, puisque le prince d\'Orange, seul et unique instrument, disait-il, de tant de misères et calamités par elles souf-fertes, n\'était plus la pour leur barrer le chemin. Mais eet appel aux villes fédérées neut ancun succès. Au surplus, Farnèse n\'était pas au courant de ce qui se passait a Anvers; malgré les espions et les messagers qu\'il envoyait partout, il ne parvenait point a obtenir des informations süres. Anastro qui, au mois d\'avril, se trouvait aussi a Tournai, oü il sollicitait la recompense promise par l\'édit de proscription, écrivait le 17 a Philippe II : « J\'ai public par ici que la mort d\'Orange était en punition de cette déshonnête Apologie qu\'il a faite centre le ban de Votre Majesté, et que,

si je ne la lui avais pas donnée, trente autres hidalgos seraient venus de men pays, chacun a part, jusqu\'a ce que l\'un d\'eux y füt parvenu. Le seigneur prince de

le 29, le prince de Condé de la mort de la princesse d\'Orange, Guillaume écrivait: « Plusieurs gens de bien y ont perdu avec moi, pour la grande amitié et affection qu\'elle a portées d tous ceux qui ont aimé Dieu. quot; [Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 100.)

LeducdeMontpensier, que l\'on avait cru inflexible, n\'avait pas attendu pourtant la mort de Charlotte de Bourbon pour se réconcilier avec son gendre. Au mois de juillet, 11 exprima même é celui-ci le désir d\'avoir prés de lui une de ses petites-filles (Louise-Julienne).

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GU1LLAUME LE TAC1TURNE.

Parme avait d\'abord approuvé que je répandisse ce bruit, paree que c\'élait uue lecon conveuable pour d\'autres. »

A la fin du mois de mai, Farnèse etait encore dans la persuasion que le Taciturne avait succombé. Le cardinal de Granvelle, aussi mal informé a Madrid que Farnèse 1 etait a Tournai, regrettait, dans une lettre qu\'il adressait le 7 mai au cardinal de la Baulme, que le prince d\'Orange ne fut pas mort dix-huit ou vingtans auparavant. Quelques jours après, le 12, s\'adressant au prevót Foncq, il disait que le due d\'Anjou s\'enten-drait toujours a grand\' peine avee les Hollandais, les Zélandais, les Frisons, les Flamands, les Gueldrois, dont il ignorait l\'idiome; — et « avec son rez de pan-toufies, » ajoutait-il, il aurait bien a faire encore pour se mettre dans la bonne grace du peuple eomme était le prince d\'Orange, « qui savait banter, converser et boire » avec les bourgeois; qui savait aussi, « avec la langue, les tirer a ce qu\'il voulait (i). »

Plusieurs autres semaines secoulèrent avant que Farnèse süt d\'une manière positive la vérité sur la tentative de Jaureguy. Le 19 juillet, il mande d\'Audenarde a Philippe II que le prince d\'Orange n\'est pas mort,et que, au contraire, il est rétabli de sa blessure, quoique un peu empêcbé de la langue et faible. « J\'espère, ajoute-t-il, que ce résultat tournera a la plus grande confusion du prince et que le roi pourra quelque jour lui faire donner le cbatiment que mérite un homme si

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 98.

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CHAPITRE XIV. 30 i

mediant et si pernicieux, d\'une manière beaucoup plus 1582 rigoureuse quecelle dontil a été usé la dernièrefois(i). »

Au mois de septembre, Anastro retournant en Es-pagne, Farnèselui remit une lettre, oü il le recommaa-dait au roi en ces termes : « Votre Majesté doit donner la récompense quelle jugera convenable, tant a lui qu\'aux parents du jeune bomme qui a dorme le coup. De cette manière, tout le monde verra quelle reconnait des volontés aussi dévouées et d\'aussi bons services, et d\'autres seront excites a entreprendre de pareilles choses et d\'autres encore, quelque difficiles qu\'elles soient, certains quelle leur en tiendra compte. »

Philippe II accéda-t-il aux pressantes instances de Farnèse, ou refusa-t-il de récompenser une entreprise qui n\'avait pas réussi? Cette question ne peut encore être résolue (2).

De leur cóte, les provinces féderees se plurent a montrer leur reconnaissance au Taciturne pour le de-vouement patriotique dont il leur avait donné tant de preuves.

Le duo dAnjou avait, le 18 mai, appelé l\'attention des états de Brabant sur les poursuites auxquelles le prince d\'Orange était exposé, a cause des dettes qu\'il

(1) Corres\'pondance de Guillaume le Taciturne, t. VI, passim.

(2) Le savant éditeur de la Correspondance de Guillaume le Taciturne A\\i que, a partir du mois de septembre, il n\'a plus retrouvé la trace d\'Anastro, si ce n\'est dans un écrit du mois de janvier 1583, du prévöt Foncq, devenu garde des sceaux des Pays-Bas a Madrid. « Foncq, ajoute-t-il, y fait connaltre qu\'Anastro s\'est retire auprès de lui; il y exprime le regret qu\'il n\'ait pas réussi dans son entreprise contre la vie du prince d\'Orange, et il ajoute qu\'il souhaiterait que, parmi sa parenfé, il y eut une Judith qui tuat eet Holopherne. quot;

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GUILLAUME LE TACIT URNE.

1582 avait contractées en vue d\'obtenir la délivrance du pays : ces dettes, qui remontaient aux expeditions de 1568 et de 1572, s\'étaient encore accrues depuis (i).

Invoquant une des clauses de la Pacification de Gand (2), il sollicitait le consentement des états au don qu\'il se proposait de faire au prince des biens de l\'ab-baye d\'Afilighem. Sa demande fut approuvée par les nobles de Brabant et aussi par la bourgeoisie d\'An-vers et celle de Bruxelles. Le prince d\'Orange fit des démarches personnelles auprès des états de Brabant et auprès des états de Flandre dont l\'intervention était éga-lement requise pour d\'autres propositions. II écrivit a l\'un de ses partisans que ses dettes Taccablaient : il avait grand besoin d\'y donner ordre de son vivatt; siuon toute sa postérité serait enveloppée dans la mine qui le menacait non par sa faute, mais par suite de tons les sacrifices qu\'il s\'était imposes dans l\'intérêt du pays. Les états ne refusèrent point le legitime dédom-magement qui leur était demandé (3).

(1) II résulterait d\'un document authentique, communiqué précé-demment aux états géaéraux, que le prince d\'Orange avait dépensé 2,200,000 florins pour Ia liberté des Pays-Bas: les deux campagnes de 1568 et de 1572 lui avaient coüté 1,050,000 florins; il devait 150,000 florins a, l\'électeur palatin, 60,000 francs au landgrave de Hesse, 570,000 au comte Jean de Nassau, et d\'autres sommes encore.

(2) Les mandataires de la Hollande et de la Zélande avaient alors proposé que la généralité des Pays-Bas prlt a sa charge « toutes les dettes par le seigneur prince d\'Orange contractées pour faire ses deux expéditions et grosses armées. «

(3) Voir Correspondance de Guillaume le Tacit urne, t. V, p. 36 et suiv. « Le prince d\'Orange, dit le savant éditeur, ne put guére retirer de fruit de toutes ces donations, les districts oü étaient situés les biens dont elles se composaient n\'ayant pas tardé a étre replacés par Alex. Farnèse

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CHAPITRE XIV.

Le Taciturne, qui avait revêlu naguère Francois de 1582 Valois du manteau ducal de Brabant, assista egalemeut a l\'inauguration de ce prince comme comte de Flandre: le 17 juillet, il était a ses cótés lorsque le descendant des rois de France fit son entree en la ville de Bruges. La furent arrêtés Nicolas Salcedo, né Francais, mais d\'origine espagnole, etun Italien, Francesco de Baza : on les accusait d\'avoir comploté la mort du due d\'Anjou et celle du prince d\'Orange. Mais il résulte d\'une lettre de Farnèse, adressée a Philippe II, que ces soupcons étaient mal fondés : Salcedo, mis en rapport avec le prince de Parme, avait été chargé simplement de l\'in-struire de co qui se passait dans le camp ennemi: c etait un espion, ce netait pas un assassin. Quant a Francesco de Baza, qui appartenait a la cavalerie royale, Farnèse l\'avait adjoint a Salcedo paree que, homme de confiance et de bon jugement, nul mieux que lui ne saurait recueillir des renseignements exacts sur les forces et les projets des fëderes. Mis a la torture, Baza expira dans les tourments, sans faire aucun aveu. On obtint de Salcedo la révélation de desseins criminels contre Henri III : conduit a Paris, il y fut écartelé par arrêt du Parlement (i).

Pendant son séjour a Gand et a Bruges, Guillaume

sous 1\'autorité du roi d\'Espagne. » On rapporte toutefois que Philippe-Guillaume, fils alné et héritier du Taciturne, refut en 1609 la somma de 300,000 florins, a, titre d\'iudemnilé, pour renonciation è. ses droits sur le comté d\'Alost et les abbayes d\'Afflighem et de Tronchiennes qui avaient été donnés a son pére. Celui-ci avait aussi obtenu le marquisat de Berghes.

(1) Corrcspondance de Guillaume le Taciturne, t. VI, passim.

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GUILLA.UME LE TACITURNE.

1582 u\'avait pu se méprendre sur les sentiments des Fla-mands, qui n\'acceptaient qu\'avec repugnance le protec-torat francais.

De son cóté, la reine d\'Angleterre, s\'adressant a lui, commea l\'lioinme qui avait éte, disait-elle, Ie principal instrument de la venue du frére de Henri III dans les Pays-Bas, se plaignait vivement de la parcimonie et de l\'ingratitude des états généraux a l\'égard de ce dernier: « ilssemblent par celie conduite vouloir le contraindre a se retirer derechef,—par manière de dire, — comme en pourpoint et a son déshonneur (i). » Guillaume, qui venait de témoigner sa reconnaissance au comte de Leicester pour la sollicitude que celui-ei lui avait temoignee a l\'occasion de sa blessure, s\'empressa de dissiper les inquiétudes de la reiue au sujet du due d\'Anjou : les états se seraient empresses, disait-il, de s\'acquitter de leurs obligations si la grandeur des né-cessités qui se présentent journellemeut et la puissauce de leur ennemi ne leur faisaient un devoir de ménager leurs ressources déja fort restreintes (2). Au surplus, le Taciturne s\'était fait d\'étranges illusions sur la soli-dité du pouvoir déféré au prince francais : naguère il exprimait même l\'espoir que celui-ei aurait le moyen de venir se fixer avec sa cour a Bruxelles (3). C\'était faire

(1) La reine d\'Angleterre au prince d\'Orange, 9 aoüt 1582. {Archives, etc., t. VIII, p. 120.)

(2) Le prince d\'Orange a la reine d\'Angleterre. Gand, 23 aoüt 1582. {Archives, etc.,t. VIII, p. 125.)

(3) Le prince d\'Orange a, M. de Bloyere, bourgmestre de Bruxelles, d\'Anvers, 8 juin 1582 {Correspondance, etc., t. V, p. 50).

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trop bon marche du génie et des forces du prince de ir)82 Parme. Quoi qu\'il en fut, Guillaurae usait de touto son iiifluence sur les états généraux afin qu\'ils tinssent les promesses faiies au frère du roi de France et qu\'ils ac-cordassent libéralement les sommes nécessaires pour résister aux efforts des Espagnols (i).

Faraèse avait demandé et obtenu Ie retour des troupes étrangères qui, après la conclusion du traité d\'Arras, étaient sorties pour la seconde fuis du pays. Au commencement de leté, il avait mis ie siége devant Audenarde, « la plus forte ville de toute la Flandre; »

mais les assiégés, ne voyant pas venir le secours qu\'ils attendaient, s\'étaient rendus, tandis que le due dAnjou et le prince d\'Orange se trouvaient encore a Gaud. Guillaume, qui avail prévu ce nouveau succès des Espagnols, setait en vain elforcé de lempêclier (2). Quant au due dAnjou, il était en proie a d\'autres preoccupations. Jaloux du Taciturne, liumilié de devoir partager i\'autorité suprème avec les états généraux, il allait pré-

(1) Le 10 septembre et le 2 noyembre, le prince vint lul-même dans l\'assemblée a eet elfet, et le 19, se trouvant indisposé, il se fit suppleer par Marnix, qui donna lecture d\'un long et pressant mémoire. (Corres-poyidance, t. V, p. 54 et 07.)

(2j II écrivalt aux échevins et conseil de la ville de Gand dés le G dé-cembre 1581 : « ... Quaut au faict d\'Audenarde, je suis marri que ceulx de la viile se veulleut opiniastrer a ne recepvoir point plus grande garnison; non pas, üieu mercy, que je soy beaucoup esmeu de ce qu\'ils semblent vouloir mespriser mon authorité, mais a raison que je crains qu\'ils n\'attirent l\'ennemy a les assiéger, quand il verra qu\'ils font si bon marché de leur ville, laquelle ne se peut deffendre que liar uombre de geus de guerre, et m\'asseure si l\'ennemy la voioit bien fournie que jamais.ne l\'oseroit assaillir... » {Verliandelingen en onuitgegeven stukken, t. II, p. 72.)

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ÜU1LLAUME LE TACITURNE.

1582 parer perfidement le complot odieux qui devait rendre peur jamais son nom execrable. II ne prêtait plus qu\'une oreille distraite aux sages avis du prince d\'Orange et avait résolu de s\'affrancliir d\'une tutelle qui paralysait ses desseins secrets. Toute sa confiance appartenait a une miserable coterie appelée le conseil du cabinet et composée de ses mignons, de partisans secrets de l\'Espagnol, et même de pensionnaires de Philippe II. Ce furent ceux-ci qui lui mirent en téte que ni le prince d\'Orange ni les états ne le respectaient comme « prince absolu quot;,et qui lui suggérèrent l\'idée de s\'emparer des principales villes du pays pour substituer son autorité a celle de I\'assemblée et faire refleurir la religion ro-maine sur les ruines de l\'liérésie. Ce projet criminel avait été longuement prémédité; car, dès le mois de novembre, quatre mille Suisses, sept mille Francais et quinze cents reitres, sous la conduite du jeune due de Montpensier, suivaient le littoral pour pénétrer en Flandre. Les généraux, les capitaines et un grand nom-bre de genlilshommes se rendirent d\'abord a Anvers, sous prétexte de rendre leurs devoirs au frère de Henri III et de former sa maison, mais en réalité pour coopérer avec lui a une indigne trahison. Peu a peu les Suisses, une partie des troupes francaises et les reitres se rapprochèrent de la ville, qui n\'avait point de garnison étrangère, et allèrent occuper le faubourg de Borgerhout, ainsi que le Kiel, derrière la citadelle et le long de l\'Escaut.

Le due avait eu soin deloigner du Plessis-Mornay, dent la loyauté l\'importunait. L\'ami de Marnix avait,

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CHAPITRE XIV.

selon ses propres paroles, penetré la dissimulation et i\'83 craint la perfidie ; il fut chargé, ave3 le due de Bouillon, d\'une mission en Allemagne. Avant de partir, il laissa deviner au Taciturne les apprehensions qui l\'agi-taient,sans ioutefois lui découvrirentièrementses soup-50ns, de peur, a-t-il dit lui-même, de troubler la bonne opinion que Guillaume avait de Francois de Valois. En ces graves conjonctures, la perspicacité du Taciturne fut mise en défaut, ou bien il ne voulut point s\'avouer qu\'il setait mépris sur le caractère du prince auquel il avait confié les provinces fédérées.

Le 9 janvier 1583, le due d\'Anjou fit appeler le Sr de la Fougère et le chargea de s\'emparer, en son nom,

de la ville de Bruges. II était seul en son cabinet et se montrait exaspéré. II se récria eontre les humiliations qu\'il avait a subir jusqu\'au seuil de sa demeure, et dé-clara que, pour la conservation de sa reputation et de sapersonne, il voulait faire en sorte que l\'autorité de prince absolu lui demeurat entre les mains. II devait,

a eet effet, s\'assurer des prineipales villes, afin de gar-der libre le ehemin vers la France, le cas advenaut que les nationaux voulussent le livrer aux mains de ses ennemis pour faire la paix avec l\'Espagnol. II se plai-gnit aussi de Fintolérance des calvinistes qui, dans leur haine aveugle eontre les catholiques, les persécu-tait partout et jusque dans sa propre cour; or, il ne voulait point gagner en France le renom de prince athée, au lieu de celui de très-ehrétien. On le vit, agenouillé sur son lit, les mains jointes, recom-mander a Dieu le bon suecès de son entreprise, et

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GUILLAUME LE ÏACITURNE.

1D83 faire ie voeu, en presence de plusieurs gentilshommes, de s abstenir dorénavant de toute lubricité et paillar-dise (i).

Le 17 janvier, jour fixe pour I\'execution du complot, ie due d\'Anjou se rendit de bonne heure a la ciladelle auprès du prince d\'Orange. Celui-ci était encore au lit, car c etait sa coutume de se lever tard, tout en recevant les personnes qui avaient a l\'entretenir. Le due lui de-manda s\'il ne voulait point l\'accompagner pour voir son armee; il allait, prétendait-il, la passer en revue, puis l\'éloigner d\'Auvers, afin de dissiper les soupcons du peuple. Guillaume se montrait disposé a accepter cette olfre; mais il réfiéchit et refusa. Dans la même matinee, il revit le due et, parlant des bruits qui couraient, il lui déconseilla de sortirde la ville ce jour-la, d\'autant plus, disait-il, qu\'il ne savait si ceux du magistral y consentiraient. D\'Anjou refréna la colère qu\'il eprou-vait, et, prenant cougé du Taciturne, qu\'il ne devait plus jamais revoir, il alia au-devaut des troupes qui déja s\'avancaient pour s\'emparer d\'Anvers (2).

•Mais la résistance de la bourgeoisie fut héroïque. Catboliques et réformés coururent aux armes etrepous-sèrent les bandes francaises. Quinze cents hommes périrent du cóté du due d\'Anjou et quinze cents autres restèrent prisonniers. Le prince d\'Orange s\'était porté avec sa garde et ses gentilshommes sur le rempart de

(1) Dépositions faites par le Sr de la Fougère aux députés des deux colléges de Bruges et du Franc, lequot;22 janvier 1583. (Archives du royaume, Documents historiqy.es, t. XIV.)

(2) Relations contemporaines dans le Sitpplément aux Archives de la maison d\'Orange-Nassau, p. 227.

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la ville « pour modérer, dUj ua ancien annaliste, Ia juste furie des bourgeois qui n\'eussent cessé de faire jouer leur artillerie sur Farraee du due, s\'il ne leur eüt défendu, voire prié. » II prit sous sa protection environ deux cents des domestiques du tlue, lesquels ne furent ni offenses ni maltraités. D\'autres Francais menaient avec eux Justin de Nassau, fils naturel du prince, disant qull répondait de leur vie. lis furent également sauvés, grace a ce stratagème.

Repoussées d\'Anvers, de Bruges, d\'Ostende et de Nieuport, les troupes du due d\'Anjou oecupèrent Duu-kerque, Dixraude, Termonde, Alost, Menin\'et Vilvorde. En somme,cette entreprise, dirigée avec autant de folie que de déloyauté, échoua.

II est regrettable pour la renommee du Taciturue qu\'il ait sernblé être dupe des mignons de Francois de Valois. Toutefois il n\'avait pas conserve jusqu\'au bout sa quietude et ses illusions, car Rosny (le futur due de Sully), qui se trouvait auprès de lui trois heures avant lentreprise, l\'entendit dénoncer a Marnix les projets des Francais. Pourquoi done u\'employa-t-il point de plus grands efforts pour empêclier une entreprise dont Tissue, quelle qu\'elle fut, ne pouvait que lui être fatale (i)?

(1) Du Plessis-Mornay, retiré a Nérac prés du roi de Navarre, écri-vait, le 14 février 1583. au prince d\'Orange : « ... Ce qni est advenu a Anvers nous a esté plus desplaisant qu\'estrange. Loué soit Dieu, qui vous a délivrés et de vos ennemis tant de fois et maintenant de tels amis. Je pense que V. Ex. se sera ressouvenue de moi k ce propos. Car je craignois,lorsque je partis, pis que je n\'osois dire et me sembloit que ne vous faisois plaisir de vous troubler Ia bonne opinion que vous aviez. De moi, jquot;ai loué Dieu mille fois de ce qu\'on me reculait de 14, et surtout de la rupture du voyage d\'Allemagne... » [Mémoires de Ph. de Mor nay-Du Plessis, t. Ier, p. 167.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1583 Comment n\'enprévint-il point l\'exécution? Croyait-il que la bourgeoisie d\'Anvers ne lutterait point avec avan-tage contre les Suisses et ]es reifres? voulait-il jusqu\'a la fin ménager le prince qui tenait de lui seul son éle-vation, ou espérait-il qu\'au dernier moment celui-ci reculerait devant un acte entachant son honneur et pouvant entrainer sa ruine?

La criminelle tentative du due d\'Anjou devait avoir de funestes consequences. On s\'efforca de les conjurer; la reine d\'Angleterre, aussi bien que Catherine de Médicis, s\'empressèrent d\'envoyer des agents sürs prés de Guillaume de Nassau, afin de recueillir de sa bouche les détails de levénement et surtout pour lui recom-mander le prince malheureux (i). 11 ne fallait pas oublier, disait Catherine de Médicis, que Francois de Valois, contre lequel s etaient levés les Anversois, avait pour appui un rol de France (2).

Déja Guillaume, dans une lettre remarquable(27 janvier), n\'avait pas dissimulé au due dAnjou son affliction et son mécontentement. Le duo et ses gentilshommes avaient clairement connu la sincère affection qu\'il avait eue pour son service, estimant que sa grandeur était unie avec le bien et la prospérité de ces pays. Or, tout ce qui semblait tendre a l\'accroissement de cette grandeur avait été en un instant changé : le peuple, aupa-ravant si attaché au due qu\'il serait mort a ses pieds,

(1) La reine d\'Angleterre au prince d\'Orange. Richmond, 22 janvier 1583. {Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 142. i

(2) La reine mére de France au prince d\'Orange. Paris, 30 janvier 1583. [Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 147.)

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CHAP1TRK XIV.

est maintenant tellement irrité qu\'il aimerait mieux 1583 mourir des mains des ennemis que de s\'exposer encore aux chances d\'un si miserable exploit. Guillaumeavait vu aussi, avec un regret infini, que le due, au lieu de sVffor-cerde dissiper les défiances dont il étaitdevenu l\'objet, eüt donné aux deputes envoyés vers lui une réponse qui était loin de pouvoir amener un accommodement (i).

Quoique atterré dans le premier moment, leTaciturne essaya bientót de se roidir contre l\'exaspération générale; il voulut rechercher froidement ce qui importait le plus au salut du pays. Selon lui, il fallait tenter encore une réconciliation. Aussi, le jour mérae oü il s\'efforcait de dessiller les yeux d\'un prince perdde, adressait-il aux états généraux un discours pour les exhorter a un accommodement. La, il ne dissimule aucun des reproches, aucune des accusations que l\'on peut justement adres-ser a Frangois de Valois. Celui-ci s\'est, a la vérité, montré parjure, sanguinaire, ennemi de la religion. Mais si les provinces qui se sont soustraites a la domination de l\'Espagne ne se réconcilient pas et ne traitent pas avec lui, ne seront-elles pas bientót contraintes, par leurs divisions et leur faiblesse, a reprendre le joug qu\'elles out secoué? En résumé, il fallait traiter ou avec le due d\'Anjou ou avec le roi d\'Espagne et, entre les deux, il n\'y avait point a hésiter, puisque l\'un souffri-rait l\'exercice des deux religions, tandis que l\'autre ne voulait ni régner ni vivre s\'il n\'avait exterrainé le protestantisme (2).

(1) Archives, etc., t. VIII, p. 144.

(quot;2) Correspondance de GuiUav.me le Tacitwne, t. V, p. 302 et suiv.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1583 Les états géneraux approuvèrent les vues du prince; mais d\'autres sentiments pre\'dominaient dans Ie conseil géneral de laville d\'Anvers. Le 24 janvier, Guillaume setant rendu dans ce conseil et s\'efant également efforcé de le ramener vers le prince francais, avait échoué. — Point d\'accommodement, s\'écriaient les assistants, point d\'accommodement avec le Francais, traitre et méchant, ancien ennemi de la nation : mieux vaut faire la paix avec le roi Philippe. — Si vous vou-lez l\'Espagnol, repartit Guillaume, tuez-moi plutót. — II sortit fort triste de l\'assemblée. L\'avis lu aux états géneraux ne modifia point les dispositions du conseil general de la commune; elles restèrent profondément hostiles a legard des Francais.

Cependant.par une résolution du ler février, les états généraux avaient confié an prince le gouvernement intérimaire, avec le concours du conseil d\'État. Pressé par le magistrat, les colonels, les capitaines et quar-tiers-maitres d\'Anvers de dire librement son avis sur la situation, Guillaume adressa aux états généraux un second discours, oil il insistait sur la nécessité de se réconcilier avecle due d\'Anjou,tout en protestant que, quelle que fut la détermination des états, si la religion •demeurait entiére et assurée, il était décidé a achever le reste de ses jours au service de la généralité et en particulier de la ville dAnvers (i).

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Les représentants du pays avaient suivi le conseil du prince. Le 18 mars, un traité préliminaire fut con-

(1) Correspondance de Guillaume te Taciturne, t. V, p. 95 et suiv.

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CHAPITRE XIV.

clu a Termonde avec le due d\'Anjou : celui-ci remit 1583 cette ville aux états et ordonna l\'évacuation des autres places encore occupées par les troupes francaises. Quant a lui, il se retira a Dunkerque, oü les deputes des états generaux devaient le rejoindre pour travailler a un traité définitif.

Le mariage de Guillaume le Taciturne avec Louise de Coligny allait porter une nouvelle atteinte a sa po-pularité.

Fille du célèbre chef des protestants francais, Louise de Coligny était née le 28 septembre 1555. L\'amiral, ■ sou père, l\'estirnait fort, disent les contemporains, a cause de sa prudence et de sa modestie. En 1571, elle épousait le seigneur de Téligny qui, l\'année suivante, périt, comme l\'amiral de Coligny, dans l\'horrible massacre du 24 aoüt. Louise se trouvait alors en Bourgogne avec sa belle-mèreet son jeune frère, Francois deChatil-lon (i) : ils eurent grande peine a gagner la Suisse, oü ils cherclièrent un asile. Après la mort de Charlotte de Bourbon, le prince d\'Orange rechercha Mrae de Téligny, sur Ih réputation de sa vertu; car, selon le témoignage même du cvnique Brantóme, elle était trés-bdle, sage et honnête dame. « Elle avait de rares vertus, dit Au-bery du Maurier (2)... Elle gagnait d\'abord l\'amour et le coeur d\'un chacuu par une parole douce et charmante; et l\'estime générale, par un raisonnement fort, et par une bonté angélique. Elle était oien faite de sa per-

(1) II devint plus tard colonel de Tinfanterie de France.

(2) Mémoires, p. 197 et suiv.

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GUILLAUME LE TAC1TURNE.

1583 sonne, quoique sa taille füt petite. Ses yeux étaient beaux, et son teint extraordinairement vif. »

Ainsi que nous l\'avons déja dit, les contemporains nous dépeignent le prince d\'Orange lui-même comme un homme bien proportionné, de hauteur plus que moyenne, ayant la couleur et la barbe brune, et plutót maigre que gros.

L\'union, qui allait accroitre les defiances des anti-Francais, avait été décidée, comme le prince d\'Orange le fit savoir aux états de Hollande, avant la tentative du due d\'Anjou. En épousant Louise de Coligny, cette ferme chrétienne et cette alliée du prince de Condé, Guillaume Youlait, selon ses expressions, fortifier leglise du Christ et nouer des liens plus étroits avec la reine d\'Angleterre et le roi de Navarre.

Le 7 avril, la noble fiancee débarque en Zélande et s\'y repose quelques jours. Le 11, le prince d\'Orange, avec quatre navires, s\'avance a sa rencontre jusqua Lillo. Arrivée a Anvers, Mme de Téligny va, avec sa suite, loger dans une hótellerie jusqu\'au lendemain. Lel2,lemariage est célébré a leglise de la citadelle(i).

Le prince avait convié au banquet nuptial les princi-paux colonels et capitaines de Ia ville. Mais celle-ci voulut prendre a sa charge toutes les dépenscs et, de plus, elle fit au prince un présent de trente-six mille florins, selon les uns, de quatre-vingt mille, selon d\'au-

(1) quot; ... Vous aurez sceu, monsieur, comme Mr mon pére s\'en est marié avec Mme de Téligny, le 12 de ce moys: Dieu leur veuille octroyer sa bénédiction, » Le comte Maurice a son oncle Jean de Nassau, de Leyde, 18 avril 1583. {Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 189.)

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CHAPITRE XIV.

tres, pour lui marquer sa satisfaction de ce qu\'il avait 1583 effectué la paix avec le due d\'Anjou. En réalité, runion de Guillaume avec Mme de Téligny était très-impopu-laire : la nation francaise était alors, pour employer des expressions contemporaines, en execration dans les Pays-Bas. Cependant, le lendemain du mariage,a huit heures du soir, on tira le canon en signe de joie et on mit en branie la plus grande cloche de la ville. Le bruit courait que les états de Hollande et de Zélande, grace au zèle de quelques partisans devoués, ne tarde-raient pas a reconnaitre le prince d\'Orange en qualité de comte héréditaire de ces pays (i).

Le 27 avril, Guillaume remit aux états généraux un nouvel avis, dans lequel il s\'attachait a les convaincre que le duo d\'Anjou, appuyé sur le roi de France, était leur seule ancre de salut. En même temps 11 faisait ré-pandre unécrit qu\'il avait appelé Balance et dans lequel il s\'efforcait de démontrer qu\'il fallalt opter entre le Francais et l\'Espagnol ; si l\'on ne s\'accommodait avec le due d\'Anjou, on serait subjugué par Henri III (2). Mais il sen fallait que l\'opinion du Taciturne fut goütée dans toutes les provinces encore unies (3). Le peuple d\'Anvers surtout portait jusqu\'a la fureur son ressentiment contre les Francais, et Guillaume lui-même,

(1) Lettres écrites d\'Anvers (1581-1584). quot;Willems, Mengelingen. —

Advis extraithors diverses lettres d\'Anvers en date du 13 et du 17 avril 1583. Documents historiques, t. XIV (archives du royaume).

(2) Mémoires de Charles de Croy.

(3) Le cardinal de Granvelle, vers cette époque même, rappelait qu\'il avait toujours pensé que les Francais et les Flamands ne s\'accorde-

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1583 naguère l\'idole de la grande metropole des Pays-Bas fédérés, était devenu l\'objet des soupcons les plus inju-rieux. Le 28 mai, dans l\'après-midi, le bruit se répan-dit que des troupes franoaises, conduites par le maré-chal de Biron, avaient occupé la plaine du chateau. Aussitót quinze ou seize compagnies de bourgeois en armes, enseignes deployées, se dirigèrent vers la cita-delle, oü trois jours auparavant était mort le comte Günther de Schwarzbourg; elles eutourèrent la de-meure du prince d\'Orange; des injures et des maledictions sortaient de leurs rangs; on l\'appelaitquot; traitre et introducteur des Francais. » Cescitoyens exaspérés vou-laient le faire sortir lui-même du chateau, ïemmener dans la ville, sur la place de Meir, et l\'obliger a y ré-sider. Mais les colonels, intervenant, réussirent a calmer les capitaines des bourgeois, et ceux-ci s\'efforcèrent ensuite d\'apaiser le peuple. Les compagnies anversoises finirent par se retirer, après avoir acquis la certitude que les Frangais n\'occupaient point la citadelle. A la vérité, le mare\'chal de Biron y était venu; mais on l\'avait obligé a partir sur l\'heure.

Ce n\'était pas la première fois, selon un contemporain, que les colonels de la bourgeoisie préservaient le

raient pas longtemps et que leur réconciliation, si elle s\'effectuait, ne serait encore qu\'éphémère. C\'était Orange qui, se voyant abandonné s\'il perdait l\'appui de Ia France, voulait, disait-il, cette réconciliation. Voir Archives de la rnaison d\'Ürange-Nassau, t. VIII, p. 176. — quot;II n\'y a de salut pour ces païs-la qu\'en l\'alliance de la France. » Telle était la maxime de Guillaunie le Taciturne, comme on peut le voir dans VHistoire de la vie de messire Philippe de Mornay, etc. (Leyde, 1647), p. 76.

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CHAPITRE XIV.

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prince d\'Orange de la furie du peuple (i). Mais la der- 1583 nière sedition, qui marquait tant d\'ingTatitude, avait navre Guillaume; le sejour d\'Anvers lui devint insupportable : il ne pouvait pardonner au magistrat d\'avoir, par son indifference, encourage en quelque sorte ceux qui l\'avaient accablé d\'outrages. Quelquesjours après la reddition de Dunkerque aux Espagnols, le 22 juillet, il partit d\'Anvers pour se rendre a Middelbourg, oü les états ge\'néraux devaient se réunir.

(1) Lettre écrite d\'Anvers, le 28 mai 1583. Willems, Mengelingen.

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XV

1KS3 A

Impopularité du due d\'Anjou dans la Flandre et en Hollande. — Le gouvernement général est offert au prince d\'Orange; sa réponse. — Formation d\'un conseil provisoire. — Le prince refuse la souveraineté du duché de Brabant. — Réfutatioa d\'un libelle de Champagney. — Le Taciturne veut accepter le titre de comte héréditaire de Hollande et de Zélande. —Patriotiques exhortations adressées aux Gantois.— Le prince justifie sa politique. — II persiste dans ses vues è Tégard du due d\'Anjou—Explications qu\'il adresse amp; la reine Elisabeth. — II est a la veille d\'etre proclamé comte de Hollande. — Devise adoptéa par Guillaume.—Naissance et baptême de Frédéric-Henrl de Nassau. — Dernier entretien avec Marnix. — Immuable résolution.

Les persistanles tentatives de Guillaume de Nassau 1583 pour replacer le due d\'Anjou a la tête du gouvernement federal trouvaient surtout une énergique resistance dans la Flandre. Ici les Francais étaient plus que de-testés : le parti ultra-calviniste et démocratique pré-tendaits\'appuyer sur l\'Allemagne, dont il sollicitait l\'in-tervention; les Gantois venaient même de rappeler du Palatinat le trop célèbre Hembyze et de le replacer,

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GÜILLAÜME LE TAC1TURNE.

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1583 comme premier eclievin, a la tête de la commune. Inquiet, le prince d\'Orange écrivit de Flessingue, le 22 aoüt, a la régence de Gand pour l\'exhorter a ne pas se séparer des états généraux. Mais Fagitation netait pas moins grande en Hollande. Le 25, les états de cette province envoient une deputation au prince pour le conjurer de ne plus se fier au due d\'Anjou, attendu que le peuple, dans toutes les villes hollandaises, re-fuserait de contribuer encore aux frais de la guerre, si l\'on persévérait dans une voie que plusieurs jugeaient funeste et manifestement contraire a la parole de Dieu (i).

Dans ces graves conjonctures, les états généraux, réunis a Middelbourg, jugèrent qu\'il importait avant tout de reconstituer le gouvernement général.Le 2 sep-tembre,ils résolurent de le remettreau prince d\'Orange, et le lendemain leurs mandataires lui en firent Toffre formelle. Le Taciturne répondit qu\'il voulait réfléchir avant de prendre une determination sur une affaire de si grande importance. Le 5, il fit parvenir aux etats généraux une sorte de manifeste, en fiamand et en francais, oü ii examinait toutes les difficultés qui se rattachaient a l\'offre dont il avait été honoré. II faisait remarquer d\'abord que plusieurs des provinces fédérées n\'avaient pas jusqu\'ici envoyé leurs représentants al\'as-semblée générale et qu\'il était convenable de connaitre leur opinion. II reraerciait les députés réunis a Middelbourg d\'avoir conflance en son patriotisme; mais il

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 420.

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CHAPITRE XV.

rappelait qu\'il u\'était pas un puissant monarque ayant 1383 par lui-même les moyens de les secourir et de les délivrer. Si, depuis quinze ou seize ans, il travaillait,

avec la grace de Dieu, pour assurer la liberté de la patrie et résister a la tyrannie des consciences, il n\'avait eu, même dans l\'origine, et avant d\'être sou-tenu par les états de Hollande et de Zélande, d\'au-tres coopérateurs que ses frères et quelques amis et parents; aussi avait-il espéré que les états, prenant en consideration ses longs et durs labeurs, auraient voulu l\'affranchir d\'un nouveau fardeau et lui auraient procure un peu de repos dans son age déja avancé; que, en conséquence, ils auraient choisi una autre personne plus capable. Le vulgaire, disait-il, s\'accou-tumait trop a le rendre responsable de toutes les fautes et de tous les revers. Si Tassemblée persistait néanmoins dans sa resolution, il désirait avoir un acte par lequel il serait autorisé a se déinettre libre-ment de la charge qui lui aurait été conférée, pour le cas oü il n\'obtiendrait point rassentiment general des provinces ou du moins des principales villes qui de-vaient étre consultées. Du reste, le jour oü il plairait aux états de choisir un autre gouverneur general, il résignerait l\'autorité entre ses mains. En attendant que les diverses provinces se fussent mises d\'accord, il demandait enfin qu\'il füt établi un conseil pour le gouvernement du pays. Cette proposition ayant été accueillie, l\'assemblée de Middelbourg décida, le 7 septembre, que, pour éviter toute jalousie, le conseil provisoire recevrait le titre suivant : Le prince

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1583 d\'Orange, etc.,les antres du conseil d\'État des Provinces unies (i).

Trois années auparavant, Jean de Nassau exprimait l\'opinion qu\'il de\'pendait de son frère d\'exercer le gouvernement general, et que les Pays-Bas eussent préféré I\'avoir pour chef que de traiter avecles Francais. Après l\'indigne traMson du due d\'Anjou, plus facile encore eüt été l\'élévation du Taciturne s\'il avait cru possible de renoncer au protectorat francais. Non-seulement il montra peu d\'empressement pour le gouvernement general, mais encore il refusa la souveraineté du duche de Brabant. Aux deputes qui vinrent la lui offrir (2), il répondit qu\'il n\'avait pas le moyen de procurer a leur pays la protection qu\'ils avaient le droit d\'attendre de leur souverain : et il ne youlait point donner au roi d\'Espagne le prétexte de l\'accuser d egoïsme et d\'ambition, comme s\'il n\'avait eu d\'autre mobile dans sa carrière que de lui enlever ses pays patrimo-niaux.

Quelque opinion que l\'on se forme de la sincérité du Taciturne, il est indubitable qu\'il refusa le plus riche domaine de l\'Espagne dans les Pays-Bas et même la souveraine puissance. On essaya toütefois de le flétrir dans l\'opinion publique. Du fond de sa prison, le frère du cardinal de Granvelle, Champagney, se renditl\'in-terprète de tous les adversaires, de tous les ennemis

(1) Correspondance de GuiUaume le Taciturne, t. V, p. 173 et sui-vantes.

i2) Septembre 1583.

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CHAPITRE XV.

de Guillaume de Nassau. II prétendit le démasquer. 1583 Mais la defense ne se fit pas attendre (i).

« Tu t\'adresses, disait l\'avocat du Taciturne, au prince d\'Orange et, pour nous en degoüter, le dis être cause de tous ces troubles. Tu dis qu\'il ne cherclie qua nous tyranniser et faire son profit parmi ces guerres ;

qu\'il ne desire point d\'en venir a bout, et que, pour les tirer en longueur, il trouve toujours nouvelle matière. Tu dis qu\'il affecte la domination du pays et se veut faire seigneur de ces provinces. Tu dis qu\'il n\'a d\'entendement assez pour nous maintenir et qu\'il est incapable d\'avancer aucune bonne affaire. Tu discours dé nos calamités comme si elles advenaient par sa faute. Tu comptes les villes que nous avons perdues et les moyens d\'y remédier qu\'il aurait méprises. Tu le taxes d\'avoir abusé l\'archiduc Mathias et n\'avoir traité sincèrement avecle due d\'Anjou. Tu le soupconnesd\'ail-leurs de 1\'entreprise faite sur Anvers et autres lieux et dis qu\'il en avait connaissance. Tu dis que la maison de Nassau, dont il est issu, a été de tout temps ennemie de nous et de ces provinces. En somme,tu fais un amas de soupcons confus et tu nepargnes aucune sorte de calomnie... Que si tu ne connaissais le Prince étre l\'arrêt de tous tes desseins et la bache qui coupe toutes tes entreprises; que c\'est lui qui fait évanouir tes déli-bérations quand il est cru et qui rend inutiles toutes tes forces : tu ne l\'attaquerais si fort pour le rendre odieux

(1) Response d\'nn bon patriot et bourgeois de la ville de Gand au libelle fameux intitulé : Avis d\'un bourgeois de la ville de Gand, qui se ressent amèrement des calamités de sa ville. (1583.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1583 au peuple; tu ne médirais si impudemment de ses actions jusques a taxer celles-la. mêmes qui sont les plus louables. Les loups accusèrent aussi les cWens envers les brebis et, les disant auteurs de tous leurs maux, conseillèrent de les cbasser. Cette fable nous rend sages et assure le Prince contre tes calomnies... »

Le Taciturne, qui n\'avait pas accepté le duché de Brabant et qui avait décliné le gouvernement general des provinces federees, ne refusait point le titre de comte héréditaire de Hollande et de Zelande.Mais cette recompense de son heroïque obstination, ce dédomina-gement des sacrifices qu\'il avait faits a la cause commune, il ne l\'avait pas sollicité non plus. La haute dignité de comte de Hollande lui avait été formelle-ment offerte par les états qui, après avoir vaincu Philippe 11, ne voulaient pas se soumettre aun due d\'Anjou. Le 14 aoüt 1582, le Taciturne setait mis d\'accord avec les représentants de la province et, n\'ayant en vue que l\'intérêt general, il avait accepté les restrictions qui devaient réduire cette dignité a une sorte de magistra-ture républicaine (i).

Le 26 mars de l\'année suivante, les états de Hollande décidèrent que les lettres par lesquelles ils acceptaient le prince d\'Orange en qualité de comte seraient rédigées, puis signées et scellées par les nobles

(1) Le pouvoir était formellement partagé entre le comte et une oligarchie, composée de vieux nobles et de bourgeois notables, oligarchie qui se perpétuait dans les magistratures communales et composait les états. Encore ceux-ci s\'étaient-ils attribué la plus grande part de Tautoiité. C\'est ce qu a sutlisamment démontré l\'éminent éditeur des Archives de la maison d\'Orange-Nassau.

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CHAPITRK XV.

et toutes les villes. Le 7 décembre, les représentants 1584 de la noblesse et des villes, Amsterdam et Gouda excep-tés, presentèrent au prince Facte qui lui conférait even-tuellement le titre de « comte de Hollande. » Le 30, les « points et articles relatifs a l\'acceptation » furent déflnitivement arrêtés a la Haye par les états et le prince. La ratification des conseils municipaux était encore nécessaire; mais cette adhesion ne paraissait pas douteuse, quoique Fattitude de Gouda et d\'Amster-dam pdt faire craindre de nouvelles lenteurs.

De la Hollande, oü il s\'était retire de nouveau comme dans une forteresse inexpugnable, le Taciturne cependant ne perdait pas de vue les autres provinces fedérees. II apprenait avec une poignante douleur les progrès du prince de Panne, déja maitre de Zutphen et du pays de Waes; il déplorait la perversion de son beau-frère le comte de Berg, stathouder de la Gueldre. arrêté a la veille de trabir la cause nationale; il ne s\'inquiétait pas moins des projets de Hembyze et l\'ex-hortait patriotiquement a ne point se séparer de la généralité. Le 8 janvier 1584, il lui écrivit de Delft pour lui démontrer l\'urgence d\'envoyer les députés de Gand a l\'assemblée générale des Provinces-Unies et la nécessité de se soumettre aux résolutions de la majo-rité; lui-même promettait de donner l\'exemple de cette soumission, car c\'était, disait-il, la seule voie pour re-dresser les affaires et conserver ce qui restait (i).

Quelque temps après, le 22 février, prenant pour

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 300.

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1584 confident son frère Jean de Nassau, il lui dépeint l\'anarchie qui régnait dans les Provinces-Unies, sans gouvernement genéral, sans cohesion, se fiant impru-demment a la fallacieuse promesse dun secours pro-chain des princes et villes protestantes de l\'Allemagne : ce défaut d\'union avait déja éte cause de la perte de onze ou douze belles et fortes villes, outre la meilleure partie de la Flandre (le pays de Waes). Guillaume lui signale ensuite les intrigues des « papistes » et des « Espagnolisés, » qui recommandaient la réconcilia-tion avec le roi d\'Espagne et réussissaient dans leurs efforts : parmi ceux mêmes qui s etaient toujours declares, poursuit-il, pour la religion réformee, il en est aujourd\'hui qui publient hautement que, si Ton pouvait obtenir seulement liberté de conscience, mieux valait se réconcilier et s\'accorder avec le roi d\'Espagne que de demeurer plus longtemps en guerre; plusieurs ajcu-tent que, puisqu\'il fallait être tyrannisés, il était plus raisonnable de supporter cette tyrannie de la mère que de la maratre. Le Taciturne prenait en pitié ces adver-saires du protectorat francais. « II s\'en faut, disait-il, que cela m\'ait aucunement intimidé ou ait altéré mon affection a l\'avancement de la gloire de Dieu et au bien du pays : je vous puis, au contraire, assurer de n\'avoir, nonobstant tant de traverses, délaissé, comme aussi je ne délaisse encore, d\'encourager tout le monde et de parler librement et ouvertement de tout ce que, pour le maintien de la religion réformee, le bien, la liberté et la conservation du pays je trouve opportun; et je puis, sans vantardise, dire, avec bonne conscience devant

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CHAPITRE XV. 327

Dieu et les hommes, de metre tellement en tous en- 1581droits acquitté de tout ce qui pouvait concerner le bien de nos affaires, que je m\'assure assez qu\'elles ne seraient venues aux termes auxquels nous les voyons présente-ment réduites et n\'aurions eu aussi les pertes de tant de villes et places fortes, si Ton avait voulu me croire et se conformer a mes conseils (i). »

Plus le Taciturne déployait d\'efforts en faveur du protectorat frangais, plus sa popularité diminuait dans les Pays-Bas. En vain Mornay avait-il essayé de lui montrer l\'impossibilité d\'un raccommodement : Guil-laume ne le crut pas et s\'irrita contre lui (2). En vain Jean de Nassau, qu\'il avait consulté, lui déconseillait-il absolument tout rapprochement avec le Valois : il ne parvint point a convaincre son frère. Celui-ci déclara, sur le salut de son ame, en presence des deputes aux états generaux, qu\'il n\'y avait d\'autre moyen de conser-ver la religion et les privileges du pays que l\'alliance et le secours de la France. II adressa, en outre, au comte Jean une apologie de sa conduite. La fausse confiance dans les promesses vennes d\'Allemagne avait été, d\'après lui, la cause des revers essuyés en Flandre:

1

un si libre service. » (Mémoires de Mornay, t. Ier, p. 268.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1584 les princes d\'Allemagne, loin de venir en aide aux Pays-Bas, avaient meme abandonné l\'électeur de Cologne, et la chute de la ville de Bonn, son dernier refuge, avait douloureusement retenti de ce cóté (i). « On pretend, poursuivait le Taciturne (2), que je me dois défier du parti de France. Les dangers qu\'il y a de ce cóté ne me sont point inconnus; mais peut-être mieux connus qua ceux qui en parient, et ils me tou-chent même de plus prés. Mais a qui done veut-on que je me fie? Aux princes d\'Allemagne qui ont ete si sou-vent sollicites et dont nous n\'avons recu aucun secours? Voyant que devant leurs yeux ils laissenl fouler a deux pieds par les papistes leur propre frère (lelecteur de Cologne), qui soutient une si juste cause a leurs portes, je ne pense pasétre estimé de si peu dejugement qu\'en me puisse mener jusque dedans la fosse par paroles, comme on a fait le pauvre peuple de Flandre, lequel, se fondant sur tels discours, se trouve maintenant sous la cruelle patte de TEspagnol, bien loin des promesses qu\'on lui faisait et des assurances que ses propres théologiens lui donnaient (3). » Jusqu\'a present, il avait bien ouï des calomnies et de faux rapports sur ses

(1) L\'électeur de Cologne, Gebhard Truchsess de quot;Waldbourg, obligé de fuir I\'Allemagne et abandonné de la plupart des siens, trouva un refuge è. Delft, oü, le 20 avril, il fut amicalement accueilli par le prince d\'Orange.

(2) Le prince d\'Orange amp; Jean de Nassau, 18 mars 1584. (Archives, etc., t. VIII, p. 339 et suiv.)

(3) Le 5 mars, Gand avait résolu de traiter de la paix avec le prince de Parme, et le prince de Chimay (Charles de Croy), gouverneur de la Flandre, trompant le parti des protestants, avait associé Bruges et le

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CHAPITRE XV.

conseils et sa politique, mais point de raisons solides. 1584 « Les bonnes villes et les provinces entières, ajoutait-il en exagérant, disent ouvertement qu\'il faut avoir secours de France ou s\'accommoder de bonne heure avec l\'Es-pagnol, pendant qu\'il y a encore quelque moyen. Ils disent rondement que, dans le cas oü le peuple serait sürement averti que toute négociation avec la France serait rompue, il faudrait le lendemain traiter avec l\'Espagnol. Les états généraux la-dessus délibèrent ce qui leur plait. S\'ils me demandent si je vois secours d\'ailleurs, je ne les puis tromper : je dis que non. S\'ils me demandent si je suis assure de celui de France, je dis que non aussi. La-dessus, s\'ils resolvent de s\'adres-ser a la France, tant pour ne Tavoir pour ennemie que pour tenir le rei d\'Espagne en peine, je confesse que je ne veux point m\'y opposer. » II réfutait les objections des théologiens calvinistes, soutenant qu\'il n\'était pas licite de traiter alliance avec les catboliques : d\'abord tous les habitants des Pays-Bas n\'appartenaient point a la religion réformée; puis oubliait-on l\'exemple des Polonais qui avaient choisi un « roi papiste, » et l\'exemple des électeurs d\'Allemagne qui avaient un empereur ca-tholique? « Je ne vois point, disait Guillaume, que les théologiens écrivent contre ceux-la. Pourquoi est-ce qu\'ils s\'adressent a moi et non auxautres? Si e\'est par leur propre mouvement, je désire en euxequité; s\'ils sont poussés par autrui, je désire intégrité. Et encore vous

Franc k cette résolution.Toutefois, le23, Hembyze, accusé de trahison,

était dépouillé de la dignité de premier échevin et conduit prisonnie r dana sa maison.

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GUILLAÜME LE TACITURNE.

1584 m\'écrivez qu\'il y en a de si présomptueux que de toucher ma conscience et mon honneur, ce que je trouverais fort étrange si je neconnaissaisde longue main Tingratitude qui est aux hommes et le désir effréné de mal parler. Qui est l\'homme du monde si hardi que d\'oser toucher a la conscience d\'autrui? Et quant a mon honneur, puis-qu\'il faut que je le défende, il me sera plus licite, par-lant a mon frère, de parler plus hardiment que si je pariais a un étranger. Y a-t-il quelqu\'un qui se puisse glo-rifier (la gloire, toutefois, en soit a Dieu) d\'avoir plus travaille.plus souffert, plus perdu que moi pour planter, avancer, maintenir les églises, que je n\'ai fait? S\'il y en a de perdues, ne le sont-elles pas pour avoir suivi le conseil qui est trouvé si bon par mes accusateurs ? Et, au contraire, me peut-on montrer une seule ville perdue de celles qui m\'ont obéi? ... Ayant, par la grace de Dieu, avancé jusque-la, je ne sais pas qui peut avoir en ce monde cette puissance de toucher a ma conscience, laquelle, s\'il plait a Dieu, se défendra bien... »

Une autre communication avait pour objet de ré-pondre méthodiquement au mémoire dans lequel Jean de Nassau signalait les dangers du protectorat francais. Ces dangers étaient manifestos; car Mornay lui-même, l\'honnête Mornay ne devait pas tarder a faire remettre a Henri III son » Discours sur les moïens de dinunuer l\'Espagnol, » c\'est-a-dire de contraindre les Pays-Bas de se jeter entre les bras du roi de France (i).

(1) Ce discours, inséré dans les Mémoires de Philippe de Mornay, t. Ier, p. 356 et suiv., porte la date du 24 avril 1584.

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CHAPITRE XV.

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« On allègue, disait le Taciturne, qu\'il n\'y a aucune 1584 assurance avec les Frangais, que par eux nous serons trompés, qa\'ils ne sont point amis de la religion, et que, pour le bien de notre maison, nous ne devons, ap-puyés sur un si faible fondement, irriter nos ennemis; car de répondra a ce qu\'on dit que j\'ai assez rendu mon nom célèbre, je ne pense pas que ce soit nécessaire, puisque jamais telle vanité ne m\'a emu a souffrir tant de travaux et tant de pertes, et a soutenir de si dangereuses inimitiés. Et quand Dieu me ferait la grace de me pouvoir, après m\'être accommodé, retirer en quelque lieu de süreté, bien que je ne voie point oü je puisse être plus sürement qu\'en ce pays, toutefois ce nombre infini de peuple et de gens de bien, qui ent em-brassé la religion et se sont opposes a la cruauté et a la tyrannie de l\'Espagnol, en quel lieu se pourraient-ils retirer?... » La destinée de la maison de Nassau était désormais indissolublement liée a l\'existence même des provinces qui combattaient encore pour leur liberie. « Je me tiens assure, poursuivait Guillaume, que vous, Mr mon frère, et moi avons fait de si bons offices au roi et a l\'Empereur, et que la mémoire en est si avant imprimée en leurs coeurs que jamais nous ne leur pour-rions faire service qui en effacerait la souvenance, ce que je ne désire en facon quelconque d\'éprouver, mais plutót m\'exposer a toute extrémité pour la defense de ces pays, de la religion el de la liberté, espérant que Dieu ne m\'abandonnera point (i)... »

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 349-363.

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ÖUILLAUME I.E TACITURNE.

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1584 Le Taciturne, cependant, continuait a recherclier l\'aide de la reine Elisabeth. Une mission fort délicate \\Tenait d etre confiée a John Norrits, officier anglais au service des Provinces-Unies depuis 1580 : il s\'agissait d\'aller au-devant des defiances et des soupcons de la reine, jalouse a la fois de Henri III, dont la politique cauteleuse lui semblait menagante pour les Pays-Bas, et du prince d\'Orange, dont lelévation prochaine au rang de comte de Hollande entraverait d\'autres projets égalementambitieux. Norrits avait ordre de lui déclarer toutd\'abordque MM. les états avaient envoyé leurs ambassadeurs vers le roi de France et le due d\'Anjou, mais que leurs mémoires et instructions étaient en tout conformes a ce qu\'il avait plu a Sa Majesté faire entendre au prince d\'Orange par son secrétaire, Wal-singham. II devait dire en second lieu que le prince était informé des\'propos semés par ses ennemis a rai-son de ce qui se traitait entre les états de Hollande et sa personne; mais celui-ci n\'avait adhéré a leur offre qu\'après müre délibération, et après avoir consulté plu-sieurs gens d\'honneur; et s\'il avait consenti a Tajour-nement, c\'était pour éviter les calomnies des méchants et les soupcons d\'autres, qui n\'étaient pas mauvais, mais pourraient sinistrement interpreter ledit traité « sans en savoir la vraie cause et le vrai fondement. » Norrits était chargé de déclarer a la reine et a MM, de son conseil, que jamais le prince n\'eüt passé outre si de vives et suffisantes raisons, proposées par plusieurs personnes de qualité, connues pour leur piété envers la religion et l\'affection envers le pays, ne l\'avaient

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CHAPITRE XV.

persuade qu\'il était lui-même nécessaire, pour la con- I58t servation de la religion et pour empêcher que tant de gens de bien ne soulfrissent la mort injustement paria cruauté des ennemis et autres, ou, « vivant en simpli-cité, » ne fussent séduits « par les trafics des enfants de ce siècle; » et encore, étant les affaires en leur état présent, si l\'on pouvait lui montrer une plus sure voie, il était prét a la suivre et a cheminer constamment après celui qui la lui montrerait (i).

Le Taciturne allait atteindre le but vers lequel l\'en-trainaient a la fois son ambition et son patriotisrae. Dans les premiers jours du mois de juin, quatorze villes de Hollande avaient donné leur adhésion a l\'accord conclu pour l\'élévation du prince a la dignité de comte. Si l\'opposition d\'Amsterdam paraissait insurmontable,

elle n\'était cependant pas inspirée par un sentiment hostile ; Amsterdam aurait voulu que la Hollande et la Zélande se pronongassent en méme temps (2) afin de courir les mémes risques; car, dans le cas contraire, l\'Espagne pourrait user de représailles a 1 egard de la Hollande et miner son commerce dont s\'enrichiraient les Zélandais. Amsterdam désirait done un ajourne-ment de I\'lnauguration, c\'est-a-dire de la prise de possession du pouvoir par le nouveau comte, tandis que le Taciturne voulait maintenant hater le dénoüment.

(1) Archives de la maison d\'Orange-Nassau, t. VIII, p. 367. Cette mission fut confiée a John Norrits au mois de mars 1584.

(2) Le 20 décembre 1582, le titre de comte avait été également offert au prince d\'Orange par les états de Zélande; mais dans cette province il y avait aussi des dissidences.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

Jusqu\'alors le libérateur avait su résister aux tem-pêtes déchainées contre lui. « Ayant le coeur plus haut que les orages », selon la belle expression d\'un de ses admirateurs, il venait de prendre pour emblème un alcyon planant au-dessus des vagues, avec cette légende : Scevis tranquillus in iindis. Le choix de cette devise coïncida, dit-on, avec la naissance da Frederic-Henri de Nassau (i), dont le baptême fut solennellement célébré a Delft le 12 juin. Les parrains étaient le roi de Danemark, représenté par son ambassadeur, et le roi de Navarre, représenté par le jeune comte Maurice ; l\'enfant fut aussi tenu sur les fonts par les députés de la Hollande, de la Zélande et d\'Utrecht et par les représentants de Delft. Au banquet qui suivit la cérémonie religieuse assistaient les états généraux; on y remarquait encore Marnix, devenu bourgmestre d\'An-vers sur la proposition de Guillaume, et Martini, gref-fier de cette grande ville. Le Taciturne avait mandé son ancien confident pour s\'entretenir avec lui. Dans une longue et secrète entrevue, il lui ouvrit son coeur et lui exposa l\'état des affaires : il s\'applaudissait sur-tout d\'avoir amené les états généraux a envoyer de nouveaux députés en France pour se réconcilier avec le due d\'Anjou et obtenir l\'appui de Henri III. II eut avec Marnix et Martini une autre conférence sur le danger qui menacait Anvers : il les avertit des desseins de Farnèse contre ce boulevard des Provinces-ünies. quot; II veut, leur dit-il, mettre la hache a la racine de

(1) Frédéric-Henri, issu du mariage de Guillaume avec Louise de Coligny, était né le 29 janvier 1584.

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GHAPITRE XV.

l\'arbre. » Après leur avoir donné ses instructions, et 1584 tandis qu\'ils prenaient congé, il ajouta allegreraent que,

avec la grace de Dieu, il viendrait a leur aide avant deux mois.

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En hatant le moment oü il poserait sur sa téte la couronne comtale de Hollande, en acceptant un hon-neur qui devait l\'exposer a de nouveaux perils, Guil-laume laissait voir assez qu\'il n\'avait point le dessein de s\'abaisser humblement devant Philippe II et de se retirer dans ses domaines allemands : son immuable volonté était de triompher ou de périr avec le pays oü, disait-il douze ans auparavant, il venait chercher sa sepulture.

«.•.VUVkvWquot;.

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XVI

Balthasar Gérard. — Ses rapports avec le prince de Parme et le con-seiller d\'Assonleville. — Le Prinsen - Sof, a Delft. — Portrait et habitudes du Taciturne. — Balthasar Gérard le tue. — Confession et supplice du meurtrier. — Affliction du peuple. — Fermeté des états de Hollande. — Funérailles du prince d\'Orange. — Sa pauvreté. — Philippe II exalte Taction de Balthasar Gérard. — Les Provinces-Unies aprés le Taciturne. — Conclusion.

Le roi catholique et ses partisans ne desespéraient 1584 point d\'atteindre celui qui a leurs yeux était le grand coupable. On disait hautement, on prédisait que, a l\'exemple de tous les auteurs de guerres civiles, Gruil-laume de Nassau ne finirait autrement que d\'une mort soudaine et violente; car les histoires anciennes et modernes attestaient que, lorsque les princes n\'avaient moyen de chatier sur un échafaud de semblables perfidies, Dieu suscitait extraordinairement quelque ame génereuse contre le rebelle (i).

(1) Voir messire Renon de Prance, président d\'Artois. (Mss de Ia Bibliothéque royale de Bruxelles.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

Déja se dirigeait vers Delft rhomme fatal qui devait recommencer avec plus de succès la tentative de Jau-regui.

Né a Villefans, en Bourgogne, Balthasar Gerard, alors age de vingt-sept ans, était issu d\'assez bonne race : Jean Gerard, son père, avait exercé les fonctions de chatelain et de juge de Villefans, et il avait eu pour mère mie damoiselle Barbe de Eemskercke, originaire du comté de Hollande. Dès son adolescence, trouble par les clameurs des catholiques, il manifestait une profonde aversion contre le grand adversaire de Philippe IL A Dole, chez le procureur ou il était employe, on l\'avait vu tirer sa dague et la clouer dans une porte en s\'écriant : « Je voudrais que ce coup ftit a travers du coeur du prince d\'Orange. » Très-souvent il disait a ses compagnons qu\'il le tuerait, et il répétait cette menace avec une vébémence extraordinaire.

L edit de proscription vint encore encourager et fortifier cette détermination : au fanatisme se mêla la cupidité, le désir de gagner la récompense promise par le roi d\'Espagne.

Au mois de février 1582, Gérard quitta la Bourgogne et s\'achemina vers les Pays-Bas, bien décidé a exécuter le commandement de Philippe II. Arrivé a Luxembourg, la rumeur publique lui apprit l\'attentat de Jauregui. Croyant que justice était faite, selon ses expressions, il entra comme premier clerc cbez Jean du Pré, secrétaire du comte de Mansfeldt, gouverneur du duclié de Luxembourg. Mais lorsqu\'il sut que le prince d\'Orange n\'avait pas été tué, il reprit sa pre-

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CHAPITRE XVI.

mière resolution et, pour l\'exécuter plus surement, il enleva plusieurs cachets volants (blancs seings) au comte de Mansfeldt. Au mois de mars 1584, il était a Trèves, ou il logeait au collége des jésuites.

La Gérard, s\'étant confessé a l\'un des pères, lui révéla son projet. Le religieux, d\'après l\'aveu de l\'assassin lui-même, déclara d\'abord qu\'il ne se mêlait pas volontiers de « telles affaires. » Mais,après s\'étre entretenu avec trois de ses collègues, il changea de ton : il encouragea son penitent et lui dit que, s\'il succombait dans cette entreprise, il serait mis au nombre des martyrs. Pour le surplus, 11 lui conseilla de communiquer son dessein au prince de Parme (i).

Décidé a suivre ce conseil, le jeune Bourguignon se rendit a Tournai, oü se trouvait alors le lieutenant de Philippe II. II rédigea une requête, qu\'il fut admis a présenter en personne ; il demandait cent écus pour faire le voyage de Hollande, promettant de mettre son dessein a exécution avant six semaines. Le prince examina le pétitionnaire et fut très-peu content de sa petite stature, de sa contenance humble et timide. Pour s\'en débarrasser, il le renvoya au conseiller d\'Etat Chris-tophe d\'Assonleville.

Gérard dit a celui-ci que Dieu l\'avait choisi pour exécu-teur de ledit de proscription lancé par le rol d\'Espagne. Et comme le conseiller lui objectait qu\'il ne serait pas facile d\'atteindre, au centre de la Hollande, le prince d\'Orange, au milieu de ses gardes et de ses intimes amis,

(1) Comme on le verra pins loin, la torture arracha ces révélations a B. Gérard.

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aUILLAUME LE TACITORNE.

il répliqua qu\'il ne sen souciait point, qu\'il avait offert sa vie a Dieu « pour venir a bout de ce monstra at da catte paste publique. »

Après s\'être concerté avec la prince de Parma, le conseiller d\'Assonlaville déclara a Gerard qu\'on ne pou-vait lui avancer aucune somme, mais que, s\'il donnait suite a son dessain, il aurait certainament droit, lui, ou sas liéritiers, a la recompense promise. — « Allez, enfant, lui dit d\'Assonleville en le congediant, si vous parachevez ce fait, le Roi vous tiendra tout ce qu\'il a promis, et vous serez immortalise. » — Un cordelier alors célèbre, le frère Géri fut aussi le confident du jeune homme; et loin de la dissuader, il le bénit en lui promettant de prier Dieu pour lui.

Au mois de mai, Balthasar Gerard arriva dans la ville de Delft. Lancia» cloitre de Sainte-Aguthe, au-jourd\'hui trausformé en caserne, servait dans catte villa de demaure au prince d\'Orange et, pour ce motif, était appelé la Cour du prince {Prinsenhof). En face de ce modeste édiöca sa drassent encore les hautes muraillas da la vieille église, qui nest séparée que par un pont du convent de Saintc-Agathe. On voit de la rue la petite chapelle ou le Taciturne assistait au prêche.

Gerard ne tarda point a se rendre a la cour et a se placer sur la passage du prince; car, malgré Tadit da proscription, l\'accès vers le père Guillaume, comme on l\'appelait, était rasté facile (i). « On ne parvint a

(1) Le prince d\'Orange donnait audience publique une heure ou deux heures par jour, « sans se cacher, dit un contemporain, ou enfermer hors de la quot;vue de ceux qui avaient affaire a lui. »

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CHAPITRE XVI.

bout de lui que par une trahison qu\'il aurait évitée, dit i.rgt;84 un ancien écrivain, s\'il ne se füt confié en la bienveil-lance des peuples qui lui servaient de gardes et qui le considéraient comme leur père et comme le dieu tuté-laire de leur pays. »

Le Taciturne avait alors cinquante et un ans. Les contemporains (on le sait) le représentent comme un homme de belle taille, dont le visage était plus bruu que blanc, et plutót maigre que gras, avec le poil cM-tain, la barbe de même et un peu fourchue. La tête était assez grosse et ronde; les yeux a fleur de tête, clairs et d\'un gris foncé, tirant sur le brun; le nez plus long -que court, assez gros aussi et bien ouvert. Au surplus, la mine entièrement froide et immobile. Quant au costume, le prince portait ordinairement unpourpoint de drap noir,et une calotte cachait sa calvitie. A son cou était suspendue la médaille des gueux ou confédérés(i).

Balthasar Gérard, lorsqu\'il apercut Guillaume de Nassau, lui tendit une requête signée Frangois Guy on,

dans laquelle 11 se prétendait en mesure de rendre un grand service au pays (2). Le prince renvoya le sollici-

(1) Le meilleur portrait du Taciturne se trouve dans la salie du con-seil, a l\'hötel de ville de Delft; il a été paint par Mierevelt (né a Delft en 1568 et mort en 1641), d\'après l\'original de Cornells de Visscher.

(2) Dans une lettre datée de Delft, 6 mal 1584, et signée Fr annoys Guy on, Gérard disait au prince : « M\'ayant le Seigneur par sa bonté infinie voulu cholsir parmy tant d\'aultres pour luy servir, je ne peux moins (memement en ce temps de tout point misérable) que me ranger par effect avec les aultres de son Église militante, servir et assister (ainsy que tous fidéles évangélistes sont tenus) aux valeureux desseins de V. Exc. par toutes les manières que se peuvent: attendu que, comme chef et principal défenseur, elle supporte de si longtemps presque tout

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GUILLAUME LE TAC1TURNE,

1584 teur a sou conseiller et chapelain, Pierre l\'Oyseleur, dit de Villiers. Le jeune Bourguignon déclara a ce per-sonnage, et avec beaucoup d\'assurance, qu\'il s\'appelait effectivement Francois Guyon; il avait toujours été, disait-il, dévoué au prince d\'Orauge, comme vicomte de Besancon et Ie plus grand seigneur de la haute Bourgogne, dévoué aussi a la religion réformée, pour laquelle son père avait été brülé vif a Besancon. Alors il avait quitté son pays, avec un bon cheval et des armes, pour s\'enróler dans une compagnie des états généraux. Mais un sien cousin, le sieur du Pré, secrétaire du comte Pierre-Ernest de Mansfeldt, l\'avait re-tenu a Luxembourg. La, dans la maison méme du gouverneur, il avait donné un coup de poignard a un prêtre romain qui avait voulu le faire passer pour un bérétique. Après cette malbeureuse affaire, force avait été pour lui de se réfugier a Trèves, et de Trèves il était venu en Hollande pourypratiquerlibrement sa religion. A l\'appui de cette fable, Gerard présenta au conseiller les blancs seings enlevés au comte de Mansfeldt. Avec ces blancs seings, on pourrait, soutenait-il, essayer de surprendre l\'uneou l\'autre ville au pouvoir des Espagnols.

le soucy et faits de sa querelle, joinct tant d\'aultres raisons quy a ce me poussent lesquels je tairay ici pour nattedier V. Exc. Ainsy ,je n\'ose sans son commandement dire la cause de ma venue par dega; ains la supplie três-humblement vouloir députer son secretaire ou aultre fidéle pour m\'ouïr, voir ce que c\'est et en faire rapport 4 V. Exc. afin qu\'elle soit servie si bon lui semble... quot; Cette lettre, retrouvée a la bibllo-thèque du British Museum par M. Vanden Bergh, a été puWiée par le savant archiviste de la Haye, dans les Bijdragen voor Vaderlandsche geschiedenis.

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CHAPITRE XVI.

Tel ne fut point l\'avis du prince d\'Orange. Après s\'être concerté avec le sieur des Pruneaux, représentant du due d\'Anjou, il crut qu\'on tirerait un meilleur parti des blancs seings du comte de Mansfeldt en les remettant au maréchal de Biron, désigné pour commander a Cambrai. En consequence, il désira que M. de Carron, qui se rendait en France, emmenat Gerard avec lui.

Le maréchal venait précisément d\'étre informé que le due d\'Anjou était mort a CMteau-TMerry le 10 juin, et il avait aussitót écrit des lettres destinées au prince d\'Orange et aux états généraux (i) : Gerard insista pour que ces lettres lui fussent confiées, afin d\'avoir l\'occa-sion de retourner a Delft.

Guillaume, ayant recu les dépêches de France, fit venir le messager dans sa chambre pour obtenir de lui de plus amples détails. Celui-ci fut aussitót conduit devantle lit oü le prince reposait encore. Voyant l\'occa-sion si favorable, Gérard regretta, comme il l\'avoua plus tard,de n\'avoir pas sur lui une dague, un couteau, voire même un canif, pour mettre a execution son immuable dessein.

II s\'efforgait.au surplus, d\'inspirer confiance en mon-trant un zèle extréme pour la religion réformée. Non-seulement il ne manquait a aucun préche, mais on le rencontrait souvent dans les rues de la ville, tenant a la main soit un psautier, soit la Seconde Semaine de

(1) Guillaume écrivit, de son cöté.le 24 juin a Henri III et a Gatherine de Médicis. II disait a la reine mére : « ... Nous ne voyons plus aultre efuge en nos affaires, sinon vers la majesté du Roy et la vostre... gt;•

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GUILLAUME LE TACIT URNE.

1584 Dnbartas ; el lorsqu\'il ródait autour du Prinsenhof, il entrait chez le concierge, lui empruntait sa Bible et en lisait devant lui quelques chapitres. Toutefois sa presence devint a la fin importune, et on le lui fit sentir. Alors il demanda quelque argent, montrant que ses chausses et ses souliers étaieutusés. Le prince ordonna qu\'on lui remit dix ou douze écus : eet argent lui fut donné le dimanche, 8 juillet. Le lendemain, il acheta de deux soldats de la garde une paire de petits mous-quetons, qu\'il eut sein deprouver a plusieurs reprises.

Le 10, a une heure et demie de l\'après-midi, il se rendit de nouveau au Prinsenhof sous prétexte de de-mander un passe-port. 11 se posta au bas de l\'escalier que Guillaume devait descendre pour se rendre de la salie de réception dans la salie a manger. Lorsque la trompette eut annoncé le diner, le prince parut avec Louise de Coligny; et Gerard s\'approchant lui demanda un passe-port, mais d\'une voix mal assurée et même tremblante. La princesse l\'examina et, suspectant sa mauvaise mine, voulnt savoir qui il était : Guillaume lui répondit tranquillement que ce jeune homme venait chercher un passe-port; puis il passa dans la pièce voi-sine, ou. il se rait a table. Avec lui dinaient la princesse, sa femme, la comtesse de Scbwarzbourg, sa soeur, ses deux filles ainées et la plus jeune de toutes; il n\'y avait d\'autre étranger qu\'un député du magistral de. Leeuwarden, R. Ulenburgh ; le prince l\'avait placé auprès de lui, et pendant le ropas il l\'entretint de la situation politique de la Fri.se. Voyant le prince a table, Gerard

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CHAP1TRE XVI.

courut a sou hótellerie; après avoir chargé ses pisto- 1^84 Iets, l\'uu de trois balles et l\'autre de deux, il les glissa sous sa ceinture, du cóié gauche, et les couvrit d\'un pan de son manteau. En attendant la fin du repas, il alia so promener derrière I\'hotel, le long des écuries qui se trouvaient dans la direction des remparts de la ville; il revint ensuite a l\'entrée principale, entra dans la galerie et se placa derrière un pilier, tenant un papier dans la main droite.

En ce moment Guillaume sort de la salie a manger et fait quelques pas dans la galerie; mals a peine a-t-il mis le pled sur le premier degré de Tescalier que l\'as-sassin, s\'avancant, lui décharge a bout portant sous la mamelle gauche trois balles, qui, après l\'avoir pcrcé, entrèrent dans la pierre de taille d\'une porte. Lo prince chancelle et s\'écrie : « Mon Dieu! aie pitié de mon Ame; je suis fort blessé. Mon Dieu! aie pitié de mon ame et de ce pauvre people. » L\'écuyer Jacques de Malderen, accouru au bruit de la detonation, soutient sou maitre et l\'assied sur les marches de l\'escalier. La comtesse de Schwarzbourg, saisie d\'eflfroi, se penche vers lui et lui demande en allemand « s\'il ne recommande point son ame a Jésus-Christ. — Oui, » répond-il d\'une voie mou-rante.

Unluestdressé ala hate dans la salie a manger: on y transporte le prince. Quoiqu\'il ne parlê,t plus, il parais-sait avoir encore pleiue connaissance de sa situation. II regardait dun oeil triste la comtesse de Schwarzbourg, sa soeur, et la malheureuse Louise de Coligny, qui, après avoir vu déja massacrer, pour la mêrae

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GUILLAÜME LE TACITÜRNE.

1584 cause, Famiral de Coligny, son père, et Téligny, son premier man\', assistait maintenant a l\'agonie du libéra-teur des Pays-Bas.

Cette agonie ne fut pas longue. Bientót la plus grande consteruation régna dans la ville, et tel était le deuil general que, selon les expressions dun témoin oculaire, jusqu\'aux petits enfants, tout le monde pleu-rait dans les rues (i).

Les chirurgiens procédèrent a l\'autopsie et consta-tèrent que, sans le coup funeste qui l\'avait tué, le

(1) quot; ... L\'accueil doux et favorable qu\'il faisoit a tous ceux qui l\'abor-doient, fut un puissant charme pour lier toutes les volontéa populaires aux siennes, se concilier les coeurs des grands, s\'acquérir les petits, et en tout cette grande autorité dans les Paj\'s-Bas, qui faisoit balancer tout le reste sous sa conduite. II estoit également almé, honoré, bering, populaire, affable A tous, rude a personne, et souvent on l\'a veu pa.1 les rues s\'arrêter pour faire raison a des matelots, qui beuvoient a sa santé et qui aprés luy portoient le pot, pour y boire leurs restes k la hollan-doise... ii —La Pise, Tableau de VHistoire des princes et principauté d\'Orange, p. 550.— quot; II vivait avec tant de douceur et de civilité avec Ie commun peuple, qu\'il ne niettait jamais de chapeau par les rues, oü tout le monde, de tout age et de tout sexe, accourait pour le voir. Ses plus familiers ont dit k mon pére (Aubery du Maurier, longtemps rési-dent de France a la Haye), qu\'allant par les villes, s\'il entendait du bruit en une maison, et qu\'il vit qu\'un mari et une femme se disputassent, il y entrait, écoutait patiemment le différend et les exhortait a la con-corde avec une douceur incroyable. L\'accord fait, Ie maitre du logis lui demandait s\'il ne voulait point tater a leur biére; le prince disait qu\'oui. La biére venue, le bourgeois, selon la mode du pays, buvait le premier k sa santé, dans un vaisseau qu\'ils appellent une canne, et qui d\'ordi-naire est de terre bleue; puis, essuyant Técume de la bière avec la paume de Ia main, présentait la canne au prince, qui lui faisait raison. Et comme ses confidents lui disaient qu\'il se familiarisait trop avec des gans de peu, et qu\'il les traitait trop civilement, il leur répondait qu\'un homme s\'acquérait a bon marché, qui ne coütait qu\'un coup de chapeau ou qu\'une petite complaisance. » Mémoires de Hol lande, p. 166.

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CHAPITRE XVI.

prince etait constitué pour dépasser lage de ses pères.

Cependant l\'assassin, profitant de la confusion, était parvenu a sortir et fuyait vers les remparts. Un de ses pistolets, qu\'il avait par megarde laissé tomber, servit a mettre sur ses traces les hallebardiers et les domes-tiques. II fut atteint au moment oü il allait se jeterdans les fossés de la ville qui étaient remplis d\'eau. Comme il ne savait pas nager, il comptait les traverser a l\'aide de deux vessies dont il avait eu la precaution de se munir, ainsi que d\'un chalumeau destine a les enfler; après quoi, il eut gagné dans la campagne un endroit oil l\'attendait un clieval tout sellé. Trompé dans ses calculs, il n\'en montra pas moins une contenance re-solue. Tandis que les hallebardiers l\'emmenaient dans les écuries, l\'un d\'eux l\'ayant appelé « méchanttraitre: n — quot; Non, répliqua-t-il, j\'ai fait ce que le roi ra\'a com-mandé. — De quel roi parles-tu? — Du roi d\'Es-pagne, mon maitre, » répondit Gérard. On lui dit que Dieu avait veillé sur les jours du prince. « Quoi! s\'écria-t-il, aurai-je failli? Maudite soit la faute! »

Le meurtrier fut bientót reconduit dans le Prinsenhof. Comme il traversait la porte par oü il avait fui : « Ah! porte, porte, s\'écria-t-il, tu m\'as trompé: je vois bien que je suis mort. » Les magistrats de la ville arri-vent dans la chambre du concierge et commencent l\'in-terrogatoire. Alors Gérard, ayant demandé du papier, des plumes et de l\'encre, se mit a rédiger la Confession par laquelle il fait connaitre son veritable nom. Dans ce document, dont le texte tout entier n\'a été re-

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GUILLAUME LE TACITURNE.

15S4 trouvé que de nos jours (i), il fait preuve d\'une assez grande véracité, tont en dissimulant, selon sa promesse, les rapports qu\'il avait eus avec le prince de Parme et le conseiller d\'Assonleville. Mais la surtout se manifestaient sa perversion et son fanatisme. II y declare que, s\'il était a mille lieues de Delft, il s\'etfor-cerait dy revenir pour tuer le prince d\'Orange. Et, après avoir remis sa confession au magistrat, il ajouta qu\'il n\'eüt jamais reculé, le prince eüt-il été accom-pagné de cinquante mille hommes. On lui cacha que le prince était mort; on lui laissa seulement entendre qu\'il était blessé. II n\'en témoigna pas moins une joie extréme, et s\'écria que sa victime n\'en réchapperait pas.

Transféré dans la prison de la ville, l\'assassin y fut soumis a un second interrogatoire et appliqué le soir même a la question, selon les barbares coutumes de 1 epoque. Cinq fois le bourreau lebattit violemment de verges; puis, lorsque son corps fut en sang, on l\'endui-sit de miel, et un bouc, le léchant avec sa langue apre et raboteuse,lui enleva la chair. Gérard fut mis ensuite dans un van, les pieds liés et garrottes avec les mains en forme de boule. Bien que la torture eüt duré une parüe de la nuit, elle fut recommencée le lendemain avant l\'heure du diner. Malgré ses atroces souflfrances, le Bourguignon montrait une resolution extraordinaire. — « Que voulez-vous faire de moi? disait-il aux magis-trats. Je suis résolu de mourir, méme d\'une mort cruelle. Je n\'aurais pas abandonné mon entreprise; ni

(1) On doit cette déeouverte a M. Gachard, archiviste général du royaume de Belgkjue,

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CHAPITRE XVI.

mainteiiant encore, si j\'étais libra, je ne l\'abandonne-rais, dussé-je souffrir mille morts. « — Mais, quelle que fut son impassibilité, les tenailles, en s\'enfoncant clans ses chairs, finirent par lui arracher l\'aveu de ses rapports avec le prince de Parrae,le conseiller d\'Asson-leville et le cordelier de Tournai.

Les états de Hollande, désirant de plus amples détails, décidèrent que le meurtrier serait soumis a une troisième épreuve,et le bourreau d\'Utrecht fut adjoint le 13 a celui de Delft. Lorsque le patient eut été liisse en l\'air, les mains liées derrière le dos, on attacha a chacun de ses orteils un poids de 150 livres. II resta une demi-heure dans cette position. Puis on le placa nu devant un grand feu; on lui mit des souliers de cuir cru frottés d\'huile et on laissa couler sur son corps de la graisse ardente. En outre, les bourreaux le brülèrent sous les aisselles et lui endossèrent une chemise trem-pëe d\'eau-de-vie a laquelle ils mirent le feu; ils lui enfoncèrent aussi de longues aiguilles entre les ongles et la chair des doigts... Vaincu par la souffrance. Grérard confessa enfin les encouragements qui lui avuient été donnés par le jesuite de Trèves. Mais il ne demanda ni répit ni grace. II ne témoigna jamais le moindre repeutir; il disait, au contraire, qu\'il était pret a recommencer, düt-il perdre dix mille vies.

II écouta avec la même fermeté l\'horrible sentence qui lui fut notiflée le 14 juillet, et qui émanait du con-seil provincial de Hollande, d\'accord avec la justice de Delft et les échevins de la ville. Cette sentence eifroya-ble allait être impitoyablement exécutée.

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GUILLAUME LE TACITURNE.

Le 15, avarit midi, lo coupable fut conriuit sur le marché, oü Fatteadait une foule exaltée et furieuse. Quoiqu\'il eüt les pieds en lambeaux, il marchait flère-ment entre les executeurs justiciers de Delft et d\'Utrecht. Lorsque, parvenu sur lechafaud, il fut attaché au po-teau d\'infamie, il vit dun oeil tranquille faire tous les apprêts de son supplice. Les bourreaux commencèrent par briser sur une enclume le mousqueton dont il setait servi pour accomplir son crime. Puis ils de-lièrent le patient, lui ótèrent son pourpoint, lui prirent la main droite, la mirent dans un gaufrier ardent et l\'y laissèrent jusqu\'a ce qu\'elle fut presque entièrement brülée. Les bras, les jambes et les cuisses furent, en outre, tenaillés avec un fer rouge... Telle était cepen-dant la fermeté de Grerard qu\'il alia de lui-même se placer sur le banc ou billot oü il devait mourir. Mais la pitié commengait a gaguer quelques spectateurs. Une femme dit a ceux qui l\'entouraient : « Pourquoi faire tant de mal a ce pauvre hère? II n\'a tue qu\'un homme et on le fait mourir de mille morts. » Cette exclamation provoqua un grand tumulte. Quelques bourgeois, furieux contre la miséricordieuse créature, la chassèreut avec des injures. D\'autres, qui étaient plus loin, ignorant la cause de cette rumeur, crièrent « aux armes! » Les tambours, en battant aux cliamps, augmentèrent encore la confusion. Les bourreaux eu-rent peur a leur tour et furent sur le point d\'abandou-ner le meurtrier. Mais les magistrals, qui assistaient a l\'exécution, leur crièrent de continuer.

Alors ceux-ci ressaisirent le patient, lui coupèrent

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CHAPITRE XVI.

les géoitoires, lui ouvrirent le ventre, dont ils arra- 1584 chèrent les entrailles, puis la poitrine, dont ils tirèreut le coeur, qu\'ils lui jetèrent au visage... Gerard rendit le dernier soupir sans avoir exhalé une plainte et en remnant les lèvres comme s\'il priait mentalement.

Les bourreaux partagèrent ensuite son corps en quatre quartiers, qui furent plantés sur des « four-clies » aux quatre portes de la ville. Quant a la tête,

elle fut exposée sur une « lance, » derrière le Prinsenhof, oü Gruillautne de Nassau avait été assassiné.

Le héros qui le seul, en ce siècle, avait eu l\'honneur de fonder un Etat, comme disait un contemporain, mou-rut pauvre et endetté. On ne trouva pas chez lui plus de cent florins en espèces. II laissa ses affaires en un tel désordre que ses tapis, ses tentures, le linge de sa maison durent étre vendus publiquement au profit des créanciers (i).

Cependant des sentiments virils avaient déjaremplacé les premières angoisses de la nation, si cruellement éprouvée par la soudaine disparition de son chef. Quel-

(1) Le 26 juillet, la veuve du prince d\'Orange écrivait a Jean de Nassau : « ... Comme maintenant cette pauvre familie, tant moi que tous les enfants, n\'avons en ce monde aultre pére que vous, aussi je vous prie bien liumblement de nous vouloir en nos affaires monstrer votre affection paternelle... » Le lendemain, N. Brunynck, le fidéle secrétaire, lui disait: •lt; ...Vostre seigneurie cognoist pour la plus grande part l\'estat de cette maison, la quantité des en flans de divers lits, et combien il sera besoin de conduire le tout par ordre et bon accord, pour éviter tous différéns et débats, n\'ayant Son Exc., de trés-haulte et trés-heureuse mémoire, eu moyen d\'achever le testament que quelques semaines devant son trespas, A Fassistance de divers personnages de savoir et d\'entendement, avoit esté conceu, mais est demeuré impar-fait... » (Archives, etc., t. VIII, p. 448 et 457.)

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GUILLAUME LE TACITURNE.

1584 ques hcures après le meurlre, les états de Hollande prenaient soleunellemeut la résolution de défendre jus-qu\'au bout la bonne cause, avec laide de Dieu. Un agent de la reine d\'Augleterre lui écrivit : « La mort du prince d\'Orange n\'a causé de terreur ni chez les peu-ples, ni chez les magistrals : elle a plutöt animé leur courage et grave dans leur coeurla résolution de venger le crime commis par le tyran espagnol et de défendre fermement leur liberté contre lui et ses adhérents par tous les moyens que Dieu leur a donnés, tant qu\'il leur restera une goutte de sang (i). »

Le vendredi, 3 aoüt, les obsèques du Taciturne furent célébrées avec beaucoup de magnificence par ordre et aux dépens des états de Hollande, de Zélande, de Frise et d\'Utreclit (2). De toutes les villes voisines étaient accourus de nombreux assistants qui étaient venus gros-sir la population de Delft. Traversant les flots pressés de ce peuple, le cortege s\'achemina vers 1\'église neuve de la cité : en tête marchaient les compagnies bourgeoises, avec les armes renversées; buit chevaux les suivaient, couverts de drap noir, sur lesquels se déta-chaientles armoiries de Breda, Kampveer, Flessingue, Chalons, Diest, Vianden, Catsenelnbogen, Nassau et Orange : chaque cbeval était conduit par deux gentils-bommes. Puis défilaient les guidons et les drapeaux de Guillaume, ornés de devises, ainsi que les bannières de ses grands fiefs patrimoniaux : Nassau, Stolberg,

(1) William Herle a la reine Elisabeth, 22 juillet-ler aoüt 1584.

(2) P. Bor, Oorsproak der Nederlandse]te beroerten, liv. VIII, p. 435, et Hooft, Nederlandsche historiën, liv. XX, p. 897.

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CHAPITRE XVI.

Hesse et Koningslexjn. Des personnages éminents ve- 1 naient a la suite, portant chacun une pièce de l\'armure du prince : celui-ci le casque; celui-la la cotte darmes ; un autre lepée nue et la couronne dor. Le cheval de bataille était également conduit par un gentilhomme. Derrière le cercueil, porté par douze membres de l\'ordre équestre, s\'avancait le comte Maurice de Nassau, couvert d\'une robe trainante : il avait a sa droite Gebbard Trucbsess, prince électeur de Cologne, réfugié a Delft; a sa gaucbe, Ie comte Philippe de Hobenlohe; et, a sa suite, les comtes Guillaume-Louis et Philippe de Nassau et le comte Everhard de Solms. Immédiatement après arrivaient les membres des états généraux; les conseil-lers d\'État; les membres des états de Holiande; les membres du grand conseil et de la cour de Holiande, avec leurs grefflers; les magistrats de la ville de Delft et les predicants. Les gardes du corps des princes fer-maient la marche. Lorsque les dépouilies de Guillaume eurent été déposées dans le choeur de leglise, un des prédicateurs, Arent Corneille, prononca un discours sur ces paroles de l\'Apocalypse do saint Jean ; « Ileu-reux sont les morts qui meurent dans le Seigneur! Dés maintenant, dit l\'Esprit, ils se reposent de leurs tra-vaux; car leurs ceuvres les\' s ui vent (chap. XIV, v. 13).» Chacun écouta ce sermon avec une attention religieuse et les larmes aux yeux.

Mais, a Rome, enEspagne, rnême dans les provinces espagnoles et catholiques des Pays-Bas, l\'assassin du Taciturne fut bonoré comme un martyr. Des poëmes furent compoés pour célébrer sa vaillance, et, dans les

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GUILLAUM15 LE TAC1TURNE.

1584 moiiasléres, tandis que les outrages étaient prodigués au prince d\'Orange, sacrilege et incestueux, moqueur de Dieu el des hommes, le nieurtrier était exalté comme un bienheureux rival de Phinus, juste executeur des décrels de son roi (i). Le xviu siècle avait la foi, une foi ardente, poussée dans les deux camps jusqu\'au plus implacable fanatisme.

Philippe II se montra reconnaissant envers la me-moire de celui qui,selon ses propres expressions, avait « avec si grande valeur óte de ce monde feu Orange. » II anoblit (4 mars 1589) a perpétuité les frères et les soeurs de Balthasar Gérard et leurs descendants; en outre, il leur fit remettre, en terres et domaines, con-fisqués en Bourgogne sur Ie prince d\'Orange, la valeur de la recompense promise par l\'édit de proscription.

Les provinces révoltées tomberaient, croyait-il, avec le Taciturne. Les Pays-Bas méridionaux reuLrèrent, en effet, sous la domination du roi catholique, et l\'oeu-vre a laquelle setait dévoué Guillaume de Nassau fut ainsi détruite en partie. Tant d\'efforts pourtant, tant de sacrifices, une si grande et si héroïque persévérance ne devaient pas demeurer stériles. La république qui setait formée dans les Pays-Bas duNord s\'appuyait sur des fondements désormais iadestructibles : refusant de se soumettre, elle voulut survivre, et elle survecuz a son fondaleur.

(1) Voir Relation de frére Jean Ballin, religieux a Clermarete-lez-Saint-Omer. (Bibl. de Mons). Cette relation a été écrite en aoüt 1584. Cf. Les cruets et horribles tormens de Balthazar Gérard, Bourgv.ijnon, vrai martyr, etc. (Paris, 1584).

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CHAP1TRB XVI.

La federation batave avait, sous Guillaume, lutté 1584 pendant douze années contre la formidable Espagne. « Avec bien peu de mojrens et quatre ou cinq mille lioromes, moi, disait Ie prince d\'Orange, et messieurs de Hollande et Zélando lui en avons rompu (a Philippe II) et fait consumer plus de 60,000. » Plus forte,

plus aguerrie, mieux soutenue sous Maurice et Frédé-ric-Henri de Nassau, les dignes fils du héros, elle devait, pendant plus d\'un demi-siècle encore, combattre Philippe Het ses descendants. Elle couvrit les mers de ses vaisseaux, abattit la puissance espagnole et planta jusque dans les Indes le glorieux drapeau de 1572.

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Le triomphe des Provinces-Unies fut éclatant. Vain-cue, FÉspagne dut reconnaitre soleiinollement I\'indé-pendance de cette république, dont la religion réformée était, selon les expressions d\'un Nassau, le sang, voire le coeur même. Plus profonde fut alors la veneration du peuple pour la mémoire de sonlibérateur, de l\'homme supérieur qui avait donné sa vie pour la liberie politique et religieuse de la Hollande. Les états avaient fait ériger, dans Yéglise neuve de Delft, un magnifique mausolée en son honneur. Mais déja la renommée du créateur des Provinces-Unies s\'étendait jusqu\'aux extreraités du monde; et ainsi se trouva de nouveau justifiée cette belle parole que Thucydide met dans Ia bouche de Périclès : « La tombe des grands hommes est I\'univers entier. »

FIN

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TABLE DES MATIÈRES.

Avant-propos..................I-VII

I. — 1533 k 1660.

Introduction. — Les Nassau. — Naissance de Guillaume le Taciturne. — II obtient Théritage de René de Nassau, prince d\'Orange. — II est élevé è la cour de Charles-Quint. — II épouse Anne d\'Egmont, com-tesse de Buren. — Ses premières campagnes. — II est nommé général d\'une armée de vingt mille hommes. — Construction des forts de Philippeville et de Charlemont.—Guillaume assiste k Tabdication de Charles-Quint. — II est nommé conseiller d\'État et chevalier de la Toison d\'or. — II remplit diverses missions. — II notifie él la diète de Francfort la renonciation de Charles-Quint a la dignité impériale. — Mort d\'Anne d\'Egmont. — Le prince aux conférences de Cateau-Cambrésis et k Paris. — Confidences de Henri II. — Christine de Danemark et Dorothée de Lorraine. — Mml! de Touteville. — Influence du prince sur ses confrères de la Toison d\'or et les états généraux.— II reeoit le gouvernement de la Hollande, de la Zélande et d\'Utrecht. — Sentiments qu\'il professe k l\'égard des protestants. — II assiste au sacre de Franijois II. — II devient chef de la maison de Nassau. — II sollicite et obtient le gouvernement de la Franche - Comté de Bourgogne.................Page 1

II. — 1560 6. 1661.

État de fortune et dépenses excessives de Guillaume de Nassau. — II est pressé par ses proches de se remarier. — Projet de mariage avec Anne de Saxe. — Assurances données 4 l\'électeur Auguste sur les

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TABLE DES MA Tl KR IS.

dispositions rcligieuses du prince. — Langage different tenu a l\'liilippe II. — Important entretien avoc révéque d\'Arras. — La duchesse de Parme et Oranvolle sont contraires au mariage .«axon. — Ouillaiime s\'efTorce de les rassurer. — Le landgrave de Ilesse s\'oppose au mariage de sa pctite-fllle. — üuillaume redouble nóanmoins ses instances pour obtenir l\'autorisation du rol. — Le prince d\'Orange ix Dresde. — Son retour au chateau do lireda. — Mission reraplie par Louis de Nassau. — Apprehensions cxprimées par Granvelle. — Le mariage du prince d\'Orange avec Anno de Saxe est célébré k Leipzig..................Pago 21

III. — 1561 k 1565.

Mauvais accueil fait par la duchesse do Parmn 4 la fillo de Maurice de Saxo. — Hupture entro )e cardinal de Granvelle et lo prince d\'Orange.

— Lettre contre le cardinal adressée au roi. — Réponsede Philippe II.

— Granvelle contrecarre les projets du prince d\'Orange. — Conduite róservée de Ouillaumo; il fait ouvertement profession de la religion catholique. —Guillaume a Ia diète impériale de Francfort. — II sou-tient Simon Renard contre Granvelle. —Deuxiéme lettre adressée au roi par Guillaume et par les comtes d\'Egmont et de Hornes. — lis quittont proviBoirement le consoil d\'État. — Réponse de Philippe II.

— Influence croissante du prince d\'Orange. — Rappel du cardinal do Granvelle. — Le prince reparalt au consoil d\'État. — Nouvelle lutfo contre los cardinalistes. — La comtesse de Nassau A Breda. — Protestations do Guillaume contre Ia stricte exécution des placards do Charlos-Quint. — Le comto d\'Egmont en Espagno. — Réunion de Vianon. — Rivalité do la comtosse d\'Egmont et d\'Anne de Saxe. — Ordres inflexibles do Philippe II. — Avertissoment prophétique du princn d\'Orange...............Page 41

IV. — 1565 A 1566.

Guillaume refuse d\'exécuter les ordres de Philippe II concernant les inquisiteurs. — II domande d\'ötre d«\'chargé de ses emplois. — Mar guerito do Parmo n\'accepte pas eetto démission. — But du Taciturne.

— Réunions dos principaux opposants !l Breda et A Hoogstraeton. — Conduite de Guillaume li I\'égard des confódérós. — II reviont d. Bruxelles. — Délibérations du consoil d\'État. — Conférences secretes a l\'hfttel clo Nassau. — Los confédórés présentont leur requête ii la gouvernante. — Banquet dos gveux. — Les prêches publics. — Mission romplio par lo Taciturne !l Anvors. — La régonte désapprouve

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TABLE DBS MA.TIERES.

les concessions qu\'il a faites aux dissidents. — Kntrevue a Termonde avec les comtes d\'Egmont et de Hornes.......Page G7

V. — 1566 A 1567.

Guillaume en Hollande. — Sa conduite è l\'égard des dissidents. — Avis du prince d\'Oro.n/je. — Placard de la régente ordonnant la cessation des prêches. — Perplexité du Taciturne. — Ses rapports avec les princes luthériens de TAlIemagne. — Nouvelle réunion amp; Breda. — Egmont refuse encore son concours. — Guillaume revient a Anvers.

— 11 ne consent pas !i prêter le serment de servir le roi etwers et contre tous. — Prise d\'armes des confédérés. — Conduite du Taciturne lors du combat d\'Austruweel. —11 erapêche le saccagement d\'Anvers.

— II est de nouveau désapprouvé par la régente. — II refuse itérati-vement de prêter le serment impose aux gouverneurs et se déclare suspendu de ses charges. —Derniére entrevue avec lecomte d\'Egmont a Willebroeck. — Guillaume se retire il Breda, puis s\'achemino vers Dillenhourg................Page 93

VI. — 1567 è, 1569.

Occupations de Guillaume dans sa retraite.— 11 se prépare a combattre la tyrannic du due d\'Albe. — Le comte de Buren est conduit en Espagne et son pére cité devant le conseil des troubles. — Protestation du prince et sa. justification contre ses calomniateurs. — II est supplié de prendre les armes.— Sacrifices des Nassau. - Bataille de Heyligerlée. — Guillaume est banni a perpétuité et ses blens sont conlisqués. — Supplice des comtes d\'Bgmont et de Homes. — Indignation du prince d\'Orange. — Manifeste qu\'il adresse a rAllemagne.

— Première expédition du prince; elle échoue. — II licencie ses troupes et va joindre I\'amiral de Coligny. — Son entrevue avec Brantöme. — Béguisé en paysan, il atteint Montbelliard et se retire de nouveau dans le comté de Nassau.......Page 111

VII. — 1570 él 1573.

Poignantes épreuves.— Conduite coupable d\'Anne de Saxe. — Le doc-teur Joan Rubens. — Le Wilhelmus-lied. — Les gueux de mer. — Entrevues secretes de Louis de Nassau avec Charles IX; le Ipartage des Pays-Bas. — Prise de la Brielle par les gueux. — Proclamation de Guillaume aux habitants des Pays-Bas. — Soulévement du Nord.

— Louis de Nassau s\'empare de Mons.—Assemblee de Dordrecht. —

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TABLE DES MATIÈRES.

Seconde expédition du Taciturne; le massacre de la Saint-Barthélemy détruit ses espéranees. — II se rend en Hollande. — Résistance héroïque du Nord. — Le prince se déclare membre de l\'église róformée. — II fait arrêter Guillaume de La Marek et repousse les propositions de Marnix, prisonnier des Espagnols. . . Page 125

VIII. — 1573 è. 15*76.

Relations du Taciturne avec la reine Elisabeth et les princes allemands.

— Négociations avec Charles IX par l\'entremise de Louis de Nassau; contre-projet de Guillaume — Don Luis de Requesens. — II lui est enjoint de faire expédier le prince d\'Orange et son frère. — Capitulation de Middelbourg. — Bataille de Mook; mort de Louis et de Henri de Nassau. — Conférences du prince avec Hugo Bonte et

j Marnix; Guillaume repousse itérativement les propositions du gou-

/ vernement espagnol. — Médiation de l\'empereur Maximilien II. —

ƒ Le siége et la délivrance de Leyde. — Les états de Hollande étendent

I les pouvoirs du prince. — Conférences de Breda. — Les propositions

i des commissaires royaux sont rejetées.......Page 145

IX. — 1575 k 1576.

Le Taciturne épouse Charlotte de Bourbon. — Colère du landgrave de Hesse et de l\'électeur de Saxe. — Guillaume justifle son mariage. — Mort d\'Anne de Saxe. — Union de la Hollande et de la Zélande. — Les calvinistes et les catholiques. — Persévérance de Guillaume dans sa lutte contre l\'Espagne. — Ambassade envoyée k la reine Elisabeth.

— Soulèvement des Beiges après la mort de Requesens. — Guillaume les encourage. — II fait arrêter les membres suspects du conseil d\'État. — Convocation des états généraux. — La Pacification de Gand .... —:—: . . ^ .....quot;TT . Page 165

X. — 1576 è, 1577.

Arrivée de don Juan d\'Autriche. — Le Taciturne conseille de le faire arrêter. — II se met en rapport avec le due d\'Anjou. — II s\'efforce de faire échouer les négociations entamées par les états généraux avec don Juan. — L\' Union de Bruxelles. — Don Juan accepte les conditions des états généraux. — LSÉdit perpétuel. — Nouveaux efforts du prince d\'Orange pour exciter les états contre le frére de Philippe II.

— II repousse les avances de don Juan. — Entrevue avec Elbertus Leoninus. — Don Juan est investi du gouvernement. — La confé-

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TABLE DES MAÏIÈRES.

rence de Gertruidenberg. — Don Juan s\'empare du chateau da Namur. — Rupture avec les états généraux. —Ceux-ci sont con-traints par le peuple d\'appeler le prince d\'Orange. — Son entrée a Bruxelles.................Page 187

XI. — 1577 amp; 1578.

Popularité du Taciturne. — II prend place aux états généraux et fait échouer un projet, d\'accord avec don Juan. — Arrivée de l\'archiduc Mathias. — Les partisans du prince font nommer celui-ci ruward du Brabant. — II approuve l\'arrestation a Gand du due d\'Arschot et d\'autres seigneurs ou fonctionnaires catholiques. — II dóchalne ainsi le parti ultra-calviniste et démocratique. — Guillaume a Gand. — 11 est nommé lieutenant général de l\'arclüduc. — Déroute des troupes fédé-rales a Gembloux. — Les états généraux se transportent a Anvers. — Violences du parti ultra-calviniste dans la Flandre. — II appelle a i son aide le palatin Jean-Casimir, tandis que le due d\'Anjou arrive a \' Mons. — Le Taciturne fait promulguer l\'édit du 22 juillet 1578 qui accorde la liberté du culte. — Cette ordonnance est le signal de nou-velles discordes. — Rupture du parti catholique avec le prince d\'Orange. — Celui-ci s\'efiorce d\'apaiser les ultra-calvinistes de Gand — Traité avec le due d\'Anjou. — Habileté du Taciturne; sa déférence a l\'égard des états généraux. — Baptéme de Catharina-Belgia. — Les Malcontents. — Guillaume se rend de nouveau a Gand pour s\'opposer aux ultra-calvinistes et faire accepter fa paix de religion. Page 219

XH. — 1579.

Causes de la séparation du Midi et du Nord. — Le traité d\'Arras. — Exhortations de Guillaume aux états généraux.—\\S Union d\'Utrecht.

_Le Taciturne eüt préféré le maintien de l\'uuion générale. — Nou-

volles violences des ultra-calvinistes a Gand.—Le congres deCologne; tentatives du due de Terranova pour gagner le prince d\'Orange. — Celui-ci rejette les propositions qui lui sontfaites.—L\'abbé de Sainte-Gertrude offre de faire tuer le Taciturne.—Le cardinal de Grdnvelle suggère l\'idêe de proscrire le chef de la rebellion des Pays-Bas. — Libelle d\'un Malcontent contre le Taciturne et réponse de Marnix. — Guillaume olïre aux états de se démettre de ses fonctions et de s\'éloi-gner. — ges efforts pour réprimer les violences de la faction gantoise.

_11 se rend de nouveau a Gand. —11 renouvelle le magistrat a Gand

et a Bruges — II accepte ensuite le gouvernement de la Flandre. — Granvelle propose formellement de mettre au prix de 30,000 écus Ia tête du Taciturne.—Celui-ci róitère 1 olïre de sa démission. Page 245

S61

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TABLE BES MATIÈRES.

XIII. — 1580.

Guillaume propose de transférer )a souveraineté des Pays-Bas au due d\'Anjou. — Mécontentement en Allemagne. — Le prince d\'Orange a Utrecht. — Défection du com te de Rennenberg. — Le Taciturne s\'oppose de nouveau a la réaction calviniste. — Dépiuation envoyée

j au due d\'Anjou. — Edit de proscription contre le prince d\'Orange. — IS Apologie. — Traité de Plessis-lez-Tours. — Lettres réversales en faveur du prince d\'Orange...........Page 263

XIV. - 1581 è, 1583.

Pourquoi le prince d\'Orange abandonne l\'archiduc Mathias pour le due d\'Anjou. — Déchéance de Philippe II. — Guillaume demeure lieutenant general jusqu\'a l\'arrivée du due d\'Anjou. — Celui-ci est inauguré a Anvers comme due de Brabant. — Tentative de Jaureguy contre la vie du Taciturne. — Mort de Charlotte de Bourbon. — Dettes énormes du prince d\'Orange; dons qui lui sont faits. — Le due d\'Anjou et le prince d\'Orange A Bruges; complot de Salcedo ec de Baza. — Le protectorat francais; odieuse trahison. — La Furie fran^aise. — Victoire de la bourgeoisie d\'Anvers. — Guillaume re-commande une réconciliation avec Ie due d\'Anjou. —II épouse Louise de Coligny.—Aversion des Anversois peur les Francais. — Le prir.ee, a la suite d\'une sédition, s\'embarfiue pour Middelbourg. Page 283

XV. — 1583 è, 1584.

Impopularité du due d\'Anjou dans la Flandre et eu Hollande. — Le gouvernement général est offert au prince d\'Orange; sa réponse. — Formation d\'un conseil provisoire. —Le prince refuse la souveraineté du duché de Brabant. — Réfutation d\'un libelle de Champagney. — Le Taciturne veut accepter le titre de comte héréditaire de Hollande et de Zélande. —Patriotiques exhortations adressées aux Gantois.— Le prince justifie sa politique. — II persiste dans ses vues a l\'égard du due d\'Anjou —Explications qu\'il adresse a la reine Elisabeth. — 11 est a la veille d\'étre proclamé comte de Hollande. — Devise adoptée par Guillaume.—Naissance et baptême de Frédéric-Henri de Nassau. — Dernier entretien avec Marnix. — Immuable résolution. Page 319

XVI. — 1584.

Balthasar Gérard. — Ses rapports avec le prince de Parme et le con-seiller d\'Assonleville. — Le Prinsen-Hof, a Delft. — Portrait et

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TABLE DES MATIERES.

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habitudes du Taciturne.— Balthasar Gérard le tue. — Confession et supplice du meurtrier. — Affliction du peuple. — Fenneté des états de Hollan\'le, — Funérailles du prince d\'Orange. — Sa pauvreté. — Philippe II exalte Taction de Balthasar Gérard. — Les Provinces-Unies après le Taciturne. — Conclusion......Page 337

FIN Dü LA TABLE DES MATIERES.

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