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Kast 289

Pi.L No.32

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POÉSIE FRANgAISE.

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2-% J?-S£

C ti O I X

DE

Foésie Francaise

DU XIX- SIÈCLE.

Pourvue de notes explicatives

PAK

H. ROOK,

Professeur de langue et de littérature franchises.

(jORJKCflKM , F. DUYM — ÉD1TEÜR.

aiSLJOTHtEK Dtl? RIJKSUNIVERSITEIT U T R E C H Ti

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VOORBERICHT.

Dit bundeltje Fransehe poëzie is samengesteld voornamelijk met het oog op Gymnasia en Hoogere Burgerscholen, waar wel veel Pransch proza, maar over het algemeen zeer weinig poëzie gelezen wordt (dramatische uitgezonderd), zóó weinig zelfs, dat op de eindexamens der H. B. scholen, de candidaten, die toch letterkunde heeten bestudeerd te hebben, hoogstens de namen van enkele dichters der 19e eeuw kennen en zoo goed als nooit hunne werken, laat staan er iets uit gelezen hebben. 1) Francois Coppée is de eenige schrijver, van wien de leerlingen somtijds iets meer weten dan den naam. Nu weet ik wel, dat bij den overvloed van vakken, waarin de Hoogere Burgerscholieren geëxamineerd worden, de eischen, vootal voor letterkunde, niet hoog kunnen worden gesteld, maar de examinator heeft toch het recht iets anders dan eene oppervlakkige kennis van enkele namen te verlangen. De volgende bladzijden bieden den leerlingen der hoogste klassen eene, mijns inziens geschikte en interessante, keuze der Fransehe poëzie dezer eeuw aan.

1

Als voorbeeld (onder vele) wil ik even vermelden, dat, op de vraag, wat Lamabtine alzoo had voortgebracht, een candidaat onbeschroomd antwoordde: „Les medicaments politiques!quot; Ik behoef natuurlijk niet te zeggen, dat hij bedoelde: „Les meditations poétiques.quot;

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Verder meen ik den candidaten voor de acte Fransch L. O. geen ondienst te doen met de publicatie van deze bloemlezing. Volgens het oordeel der examencommissie n.1. . uitgesproken in het laatste verslag, is de vaardigheid in het spreken der Fransche taal over het algemeen te gering en wordt den toekomstigen candidaten als „vruchtbare oefeningquot; het „van buiten leeren en reci-teeren van korte of langere gedichtenquot; warm aanbevolen. Ongetwijfeld zullen ook zij in dezen bundel iets van hun gading vinden.

Veen dam, 1899.

H. ROOK.

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Quelques menus eonseils pour bien eomprendre et lire les vers francais.

Le langage de la poésie fran^aise est peu diiférent de celui de la j^i\'ose. II n\'y a que quelques mots dont la poésie se sert de preference a d\'autres plus usités en prose. Tels sont: hymen au lieu de mariage. coursier au lieu de chevul; glaive au lieu d\'cpéejhuiitainsoxi iiiortelii pour hommes; forfait pour crime; les ondes pour les eaux; jadis, soudain, naguère au lieu de autrefois, aussitót et il n\'y pas longtemps que, etc. Ensuite il y a la suppression de quelques lettres, soit pour satisfaire aux exigences de la rime, soit pour ne pas dépasser le nombre fixé des syllabes d\'un vers. On rencontrera quel-quefois: je croi, remord, certe, que je die, encor au lieu de je crois, remords, certes, que je dise, encore.

Ce qui offre plus de difficultés pour bien saisir la signification de bon nombre de vers framjais c:est leur construction. II y a de certaines transpositions de mots que la prose n\'admettrait pas ou guère. Elles consistent a changer Fordre naturel des mots et peuvent être résu-mées dans les 4 cas suivants:

1°. Le verhe se place avant le sujet:

Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront prés d\'elle. (La jeune Captive p. 11)

La construction réguliére dirait:

Et ceux qui les passeront pres d\'elle craindront, comme elle, de voir finir leurs jours.

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2°. Le génitif est placé avant le mot dont il depend

D\'une prison sur moi les murs pèsent en vain

(La jeune Captive p. 11)

Des ormeaux qui bordent le diemin J\'ai passé les premiers a peine (Ibid. p. 12) Dans Tinculte Calédonie

De mon sort va changer le cours. (Adieux de Marie

Stuart p. 17)

De votre ami repetez les chansons. (La bonne Vieille p. 22)

etc. au lieu de:

Les murs d\'une prison pèsent en vain sur moi. J\'ai passé a peine les premiers des ormeaux qui

bordent le chemin.

Dans Tinculte Calédonie le cours de mon sort va changer.

Répétez les chansons de votre ami.

etc.

3°. Avant le verhe, le substantif ok l\'adjectif se place tout ce qui peut en dipendre (comme le compl. indirect, le circonstanciel etc.) :

L\'épi naissant mürit de la faux respecté (La jeune

Captive p. 11)

Ma veille au remords ni mon sommeil ne sont

en proie (Ibid. p. 12)

Des doux récits les jeunes gens avides (La bonne

Vieille p. 22)

A mon portrait quand votre main débile Chaque printemps suspendra quelques fleurs.

(Ibid. p. 23)

Avez-vous vu de nos gallons La foule, aux noees conviée .. ? (Les hirondelles p.24) etc. au lieu de:

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L\'épi naissant mürit respecté de la faux.

Ma veille ni mon sommeil ne sont en proie au remords.

Les jeunes gens avides des doux récits.

Quand chaque printemps votre main débile sus-pendra quelques fleurs a, mon portrait.

Avez-vous vu la foule de nos gar§ons, conviée aux noces . . ?

etc.

4°. Quelquefois, mais heaucoup plus rarement, on trouve d\'autres transpositions, p.e: le complément direct avant le ver be ou ent re l\'auxiliaire et le participe, même les parties d\'un seul mot séparées par une phrase;p.e:

Bien, dit-on, qu\'il nous ait nui, (Les souvenirs du peuple p. 33) au lieu de: Bien qu\'il nous ait nui, dit-on ...

Comme le vers francais, différent en ceci du vers hollandais, est syllabique, c\'est-a-dire, doit contenir un nombre déterminé de syllabes, il est nécessaire de ne pas en supprimer a la lecture. II faut done prononcer toute syllabe, même les e muets, a moins qu\'ils ne soient suivis d\'une autre voyelle ou d\'une h muette. En ce cas Ye muet disparalt dans la liaison de la consonne précédente avec le mot suivant. L\'e muet a la fin d?un vers ne compte pas. L\'e muet dans le corps d\'un mot a la suite d\'une autre voyelle se supprime toujours. Ainsi louerai, tuerons etc. se prononcent comme loürai, türons etc.

Voici, pour donner un exemple, la division en syllabes de la première strophe de La jeune Captive^. 11.

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L\'é I pi I nais j sant ] mü | rit de la faux | res j pec [té. 12 sylL

Sans! crain ! te j du; pres | soir | le j pam / pre tout | l\'é |té 12 syll.

Boit | les • deux | pré sents i de j 1\'au | ro \\ re. 8 syll.

Et 1 moi | com | me | lui | bel | le et | jeu | ne | com | me ] lui 12 syll. QuoilqueTheure\'pré\'senYeaitdeltrou\'Weet\'d\'ennui 12 syll.

Je Inejveux; point imou rir [ en; co i re. 8 syll.

II faut en outre prendre garde a la voyelle i. Parfois elle forme diphtongue avec une voyelle suivante et d\'autres fois elle forme une syllabe a part. Dites par exemple:

fiè |vre, pièce, ciel_, diable, lieu tejnant, com!bien, ai|mions, etc.

et

con fier, miliar, curieux, precieux,bes\'tiaux, diamant, etc.

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ANDRÉ CHÉNIER.

(1762 -1794).

LA JEUNE CAPTIVE, i)

L\'épi naissant mürit de la fanx respecté;

Sans crainte du pressoir, le pampre tout l\'été Boit les doux présents de l\'aurore;

Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,

Quoi que l\'heure présente ait de trouble et d\'ennui. Je ne veux point mourir encore.

Qu\'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,

Moi je pleure et j\'espère; au noir souffle du nord Je plie et relève ma tête,

S\'il est des jours amers, il en est de si doux!

Hélas! quel miel jamais nquot;a laissé de dégoüts ?

Quelle mer n\'a point de tempête ?

L\'illusion féconde habite dans mon sein.

D\'une prison sur moi les murs pèsent en vain, J\'ai les ailes de l\'espérance.

Echappée aux réseaux de 1\'oiseleur cruel.

Plus vive, plus heureuse, aux campagnes da ciel Philomèle chante et s\'élance.

O La jeune captive était une demoiselle Fran que tot de Coigny, qui avait épousé le due de Fleury en 1784 et qui, incarcéróe a Saint-Lazare avec M. de Montrond, devint, après divorce, Mme. de Montrond. Mon-trond et la citoyenne Franquetot fex-ducliesse de Fleury) furent efiacés de la liste des prétendus conspirateurs moyennant une somme de cent louis en or. André Chenier, moins heureux que ses compagnons dans le malheur, fut transféré a la prison de la Conciergerie, jugé et execute le 7 thermidor.

-) Béseau — net.

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LA JEUNE CAPTIVE.

Est-ce a moi de mourir? Tranquille je m\'endors,

Et tranquille je veille, et ma veille anx remords Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;

Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!

Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin Jquot;ai passé les premiers a peine.

Au banquet de la vie a peine commencé,

Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine.

Je ne suis qu\'au printemps, je veux voir la moisson

Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux ache ver mon année.

Brillante sur ma tige et l\'honneur du jardin,

Je n\'ai vu luire encor que les feux du matin Je veux acbever ma journée.

O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;

Va consoler les coeurs que la bonte, l\'effroi, Le pale désespoir dévore.

Pour moi Palès 1) encore a des asiles verts.

12

Les amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux point mourir encore.

^ Palès — déesse des bergers.

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LA JEUNE CAPTIVE.

Ainsi; triste et captif, ma lyre toutefois S\'éveillait, écoutant ces plaintes, eette voix,

Ces voeux d\'une jeune captive;

Et seconant le faix \') de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront a quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle;

La grace décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront prés d\'elle.

IAMBE.

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie

Ouvre ses cavernes de mort,

Patres, cbiens et moutons, toute la bergerie

Ne s\'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,

Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule et sur sa blanche laine

Entrela(jaient rubans et fleurs.

Sans plus penser a lui, le mangent s\'il est tendre,

Dans eet abime -) enseveli J\'ai le même destin. Je m\'y devais attendre.

!) Faix — last.

2) Cet ahitne: Ia prison de Saint-Lazare.

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iambe.

Aceoutumons-nons a roubli.

Oubliés comme moi dans eet aflreux repaire,

Mille autres moutons; comme moi,

Pendus aux crocs sanglants du chamier \') populaire,

Seront servis au peuple-roi.

Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie

Un mot a travers ces barreaux Eüt versé quelque baume en mon ame flétrie;

De For peut-être a mes bourreaux ....

Mais tout est précipice. lis ont eu droit de vivre,

Vivez, amis; vivez contents.

En dépit de Pouquier \'-) soyez lents a me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps J\'ai moi-mème, a 1\'aspect des pleurs de 1\'infortune,

Détourné mes regards distraits;

A mon tour aujonrd\'hui; mon malheur importune: Vivez, amis; vivez en paix.

IAMBE (Derniers vers d\'And ré Cheniek).

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire

Animent la fin d\'un beau jour,

Au pied de 1\'échafaud j\'essaye encor ma lyre. Peut-être est-ce bientót mon tour,

\') Chamier: garde-manger pour les viandes.

2) Fouquier: Accusateur public prés du tribunal révolutionnaire, guillotine lui-même en 1794.

14

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IAMBE

Peut-être avant que l\'heure en cercle promenée

Ait posé sur l\'émail brillant,

Dans les soixante pas oü sa route est bornée.

Son pied sonore et vigilant,

Le somtneil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur \') des ombres,

Escorte d\'infftines soldats.

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Eemplira de mon nom ces longs corridors sombres.

Recruteur — werver.

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P. J. DE BÉRANCER.

(1780—1857).

ADIEÜX DE MAEIE STÜART.

Adieu, charmant pays de France,

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance.

Adieu! te quitter c\'est mourir.

Toi que j\'adoptai pour patrie.

Et d\'ou je crois me voir bannir,

Entends les adieux de Marie,

France^ et garde son souvenir.

Le vent souffle, on quitte la plage, Et; peu touché de mes sanglots,

Dieu, pour me rendre a ton rivage,

Dieu n\'a point soulevé les flots!

Adieu, charmant pays de Francs,

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance.

Adieu! te quitter c\'est mourir.

Lorsqu\'aux yeux du peuple que j\'aime Je ceignis les lis éclatants,

II applaudit au rang suprème Moins qu\'aux charmes de mon printemps, En vain la grandeur souveraine M\'attend chez le sombre Écossais;

Je n\'ai désiré d\'etre reine Que pour régner sur des Francais.

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ADIEUX DE MARIE STUART.

Adieu, charmant pays de France,

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! te quitter c\'est mourir.

L\'amour, la gloire, le génie,

Out trop enivré mes beaux jours;

Dans l\'inculte Calédonie De mon sort va changer le cours. Hélas! un présage terrible Doit livrer mon coeur a l\'effroi! J\'ai cru voir, dans un songe hoiTible; Un échafaud dressé pour moi.

Adieu, charmant pays de France,

Qui je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance. Adieu! te quitter c\'est mourir.

France, du milieu des alarmes.

La noble fille des Stuarts,

Comme en ce jour qui voit ses larmes, Vers toi tournera ses regards.

Mais, Dieu! le vaisseau trop rapide Déja vogue sous d\'autres cieux;

Et la nuit, dans son voile humide, Dérobe tes bords a mes yeux!

Adieu, charmant pays de France^

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance. Adieu! te quitter c\'est mourir.

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MA VOCATION.

MA VOCATION.

Jeté sur cette boule.

Laid, chétif et souffrant; Etouffé dans la foule,

Faute d\'etre assez grand; üne plainte toachante De ma bouche sortit;

Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit!

Le cliar de l\'opulence M\'éclabousse \') en passant; J\'épronve rinsolenee Du riclie et du puissant; De leur morgue1) tranchante Eien ne nous garantit.

Le bon Dieu me dit; Chante, Cbante, pauvre petit!

D\'une vie ineertaine Ayant eu de l\'effroi.

Je rampe sous la chaine Du plns modique emploi. La liberté m\'eneliante,

Mais j \'ai grand appétit. Le bon Dieu me dit: Chante. Chante, pauvre petit!

L\'Amour, dans ma détresse, Daigna me consoler;

Mais avec la jeunesse Je le vois s\'envoler.

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1

) Morgue — dwaze trots, opgeblazenheid.

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MA VOCATION.

Prés de beanté touchante Mon coeur en vain patit. Le bon Dieu me dit: Chante. Chante, pauvre petit!

Chanter, ou je m\'abuse, Est ma tache ici-bas,

Tous ceux qu\'ainsi j\'amuse Ne m\'aimeront-ils pas?

Quand un eerde m\'encbante, Quand le vin divertit,

Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit!

LES OISEAUX.

L\'hiver, redonblant ses ravages,

Désole nos toits et nos champs; Les oiseaux sur d\'autres rivages Portent leurs amours et leurs chants. Mais ]e caline d\'un autre asile Ne les rendra pas inconstants; Les oiseaux que l\'hiver exile Heviendront avec le printemps.

A l\'exil le sort les condamne.

Et plus qu\'eux nous en gémissons! Du palais et de la cabane L\'écho redisait leurs chansons.

Qn\'ils aillent d\'un bord plus tranquille Charmer les heureux habitants. Les oiseaux que l\'hiver exile Keviendront avec le printemps.

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LES OISEAUX.

Oiseaux fixés sur cette plage.

Nous portons envie a leur sort.

Déja plus d\'un sombre nuage S\'élève et gronde au fond du nord. Heureux qui sur une aile agile Peut s\'éloigner quelques instants! Les oiseaiix que l\'hiver exile Reviendront avec le printemps.

lis penseront a notre peine, Et, l\'orage enfin dissipé, lis reviendront sur le vieux chêne Que tant de fois il a frappé.

Four prédire au vallon fertile De beaux jours alors plus constants, Les oiseaux que l\'hiver exile Reviendront avec le printemps.

MON HABIT.

Sois-moi fidéle, ó pauvre habit que j\'aimel

Ensemble nous devenons vieux.

Depuis dix ans je te brosse moi-même, Et Socrate n\'eüt pas fait mieux.

Quand le sort a ta mince étoffe Livrerait de nouveaux combats, Imite-moi, résiste en philosophe:

Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

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MON HABIT.

Je me souviens, car j\'ai bonne mémoire,

Du premier jour ou je te mis.

C\'était ma fête, et, pour comble de gloire, Tu fas chanté par mes amis.

Ton indigence^ qui m\'honore.

Ne m\'a point banni de leurs bras;

Tous ils sont prêts a nous fêter encore: Mon vieil ami. ne nous séparons pas.

T\'ai-je imprégné 1) des flots de muse et d\'ambre

Qu\'un fat exhale en se mirant?

M\'a-t-on jamais vu dans une antichambre ï\'exposer au mépris d\'un grand V Pour des rubans la France entière Put en proie a de longs débats;

La fleur des champs brille a ta boutonnière: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Ne crains plus tant ces jours de courses vaines

Oü notre destin fut pareil;

Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,

Mèlés de pluie et de soleil.

Je dois bientöt, il me le semble.

Mettre pour jamais babit bas.

21

Attends un peu, nous finirons ensemble: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

1

) loipvér/ner — doortrekken.

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LA BONNE VIEILLE.

LA BONNE VIEILLE.

Vous vieillirez, ó ma belle maitresse!

Yous vieillirez, et je ne serai plus.

Pour moi le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux ibis les jours que j?ai perdus. Survivez-moi; mais que 1\'age pénible Vous trouve eneor fidéle a mes le90ns; Et bonne vieille, au coin d\'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.

Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m\'auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides Diront: Quel fut eet ami tant pleuré\'? De mon amour peignez, s\'il est possible, L\'ar deur, Tivresse^ et même les soup90ns; Et bonne vieille, au coin d\'un feu paisible. De votre ami répétez les chansons.

On vous dira; Savait-il être aimable?

O O

Et sans rougir vous direz: Je l\'aimais. D\'un trait méchant se montra-t-il-capable ? Avec orgueil vous répondrez: Jamais. Ah! dites bien qu\'amoureux et sensible, D\'un luth 1) joyeux il attendrit les sons; Et bonne vieille, au coin d\'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.

\') Ln\'h — luit.

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LA BONNE VIKILLE.

Vous que j\'appris a pleurer sur la France, Dites surtout aux fils des nouveaux preux\') Que j\'ai chanté la gloire et l\'espérance Pour consoler mon pays malheureux. Rappelez-leur que Faquilon terrible De nos lauriers a détruit vingt moissons; Et bonne vieille, au coin d\'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.

Objet cliéri, quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs, A mon portrait quand votre main débile, -) Chaque printemps, suspendra qnelques fleurs, Levez les yeux vers ce monde invisible Oil pour toujours nous nous réunissons; Et bonne vieille, au coin d\'un feu paisible, De votre ami répétez les cliansons.

LES HIEONDELLES.

Captif au rivage du Maure, Un guerrier, courbé sous ses fers, Disait: Je vous revois encore, Oiseaux ennemis des hivers7 Hirondelles, que l\'espérance Suit jusqu\'en ces brülants climats, Sans doute vous quittez la France;

De mon pays ne me paiiez-vous pas?

!) Fveux — dapper, moedig ridder. -) Déhile — zwak.

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LES iriROXDELLES.

Depuis trois ans je vous conjure De m\'apporter un souvenir Du vallon oü ma vie obscure Se ber^ait d\'un doux avenir. Au détour d\'une eau qui chemine A flots purs, sous de frais lilas, \') Vous avez vu notre chaumine: -) De ce vallon ne me parlez-vous pas?

L\'une de vous peut-être est née Au toit oü j\'ai re^u le jour; La, d\'une mère infortunée Vous avez dü plaindre l\'amour. Mourante, elle eroit a toute heure Entendre le bruit de mes pas:

Elle écoute, et puis elle pleure. De son amour ne me parlez-vous pas ?

Ma soeur est-elle mariée?

Avez-vous vu de nos ganjons La foule, aux noces conviée, La célébrer dans leurs chansons ? Et ces compagnons du jeune age Qui m\'ont suivi dans les combats, Ont-ils revu tous le village?

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De tant d\'amis ne me parlez-vous pas?

J) Lilas — seringen. -) Chaumine — stulpje.

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LES HIROXDEriLES.

Sur leurs corps l\'étranger, peut-étre, l)a vallon reprend le chemin,

Sous mon chaume il commande en maitre; De ma soeur il trouble rhymen.

Pour moi plus de mère qui prie,

Et partout des fers ici-bas,

Kirondelles de ma patrie.

De ses malheurs ne me paiiez-vous pas?

MAUDIT PEINTEMPS.

Je Ia voyais de ma fenêtre A la sienne tout eet biver;

Nous nous aimions sans nous connaitre; Nos baisers se croisaient dans l\'air. Entre ces tilleuls sans feuillage,

Noui regarder comblait nos jours. Aux arbres tu rends leur ombrage; Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

II se perd dans Ia voute obscure, Cet ange éclatant qui lè,-bas M\'apparut, jetant Ia pature Aux oiseaux, uu jour de frimas: s) lis l\'appelaient, et leur manége Devint le signal des amours.

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Non, rien d\'aussi beau que Ia neige! Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

Chaume — rieten dak. quot;) Frimas. — rijp.

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MAUDIT PIHNTEMPS.

Sans toi je la verrais encore,

Lorsqu\'elle s\'arrache au repos,

Fraiche comme on nous peint l\'Aurore Du jour entr\'ouvrant les rideaux.

Le soir encor je pourrais dire :

Mon étoile achève son cours;

Elle s\'endort, sa lampe expire.

Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

C\'est rhiver que mon eoeur implore :

Ah! je voudrais qu\'on entendlt

Tinter sur la vitre sonore

Le grésil ^ léger qui bon dit.

Que me fait tout ton yieil empire,

Tes fleurs, tes zéphyrs, tes longs jours?

Je ne la verrai plus sourire.

Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

LES ÉTOILES QUI FILENT

Berger, tu dis que notre étoile Régie nos jours et brille aux cieux.

— Oui; mon enfant; mais dans son voile La nuit la dérobe a nos yeux.

— Berger, sur eet azur tranquille De lire on te croit le secret:

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Quelle est cette étoile qui file, 2)-Qui file, file, et disparait?

\') Grésil — stofhagel. -) Filer — verschieten.

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LES ÉTOILES QUI FILENT.

— Mon enfant^ un mortel expire; Son étoile tombe a rinstant.

Entre amis que la joie inspire,

Celui-ei buvait en chantant.

Heureux, il s\'endort immobile Auprès du vin quïl célébrait.

— Encore une étoile qui file,

Qui file^ file^ et disparait.

- Hon enfant, qu\'elle est pure et belle! C\'est celle d\'un objet charmant:

Fille beureuse, amante fidéle.

On 1\'accorde au plus tendre amant. Des fleurs ceignent son front nubile, Et de Fhymen l\'autel est prêt . . .

— Encore une étoile qui file.

Qui file, file, et disparait.

— Mon fils, c\'est Fétoile rapide D\'un trés-grand seigneur nouveau-né. Le berceau qu\'il a laissé vide

D\'or et de pourpre était orné. Des poisons qu\'un üatteur distille C\'était a qui le nourrirait . . .

— Encore une étoile qui file.

Qui file, file, et disparait.

— Mon enfant, quel éclair sinistre! C\'était l\'astre d\'un favori

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Qui se croyait nn grand ministre Quand de nos maux il avait ri.

1) Xubile — huwbaar.

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LES ÉTOILES QUI FILENT.

Ceux qui servaient ce dien fragile Out déja cache son portrait , . .

— Encore une etoile qui file,

Qui file, file^ et disparait.

— Mon fils, quels pleurs seront les nótres! D\'un riehe nous perdons I\'appui,

L\'indigence glane chez d\'autres,

Mais elle moissonnait chez lui.

Ce soir méme, sur d\'un asile,

A son toit le pauvre accourait . . .

— Encore une étoile qui file,

Qui file, file, et disparait.

— C\'est celle d\'un puissant monarque! . . . Va, mon fils, garde ta candeur;

Et que ton étoile ne marque Par l\'éclat ni par la grandeur.

Si tu brillais sans être utile,

A ton dernier jour on dirait:

Ce n est qu\'une etoile qui file,

Qui file, file, et disparait.

LE ROY D\'YVETOT. quot;-)

(1813).

II était un roi d\'Yvetot

Peu connu dans I\'histoire,

Se levant tard, se couchant tót.

Dormant fort bien sans gloire;

\') Glaner — aren lezen.

-) Ces couplets renferment pour ainsi dire lo portrait négatif de Napoléon Ier.

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LE KOI D\'YVETOT.

Et couronné par Jeanneton D\'un simj)le bonnet de coton,

Dit-on.

Oh! oh!\'oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c\'était la!

La, la.

II faisait ses quatre repas

Dans son palais de chaume,

Et sur un ana, pas a pas,

Parcourait son royaume.

Joyeux, simple, et croyant le bien, Pour toute garde il n\'avait rien

Qu\'un chien.

Oh! oh! oh ! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c\'était la!

La, la.

II uavait de gout onéreux \'j

Qu\'une soif un peu vive;

Mais, en rendant son peuple heureux,

II faut bien qu\'un roi vive. Lui-même, a table, et sans suppót, Sur chaque muid 2) levait un pot Dïmpot.

Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah ! Quel bon petit roi c\'était la!

La, la.

\') Onéreux — lastig, ongemakkelijk.

-) mud (ook de naam van een maat voor wijn van 228 pinten).

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LE UOI D YVETOT.

II n\'agrandit point ses États,

Fut un voisin commode. Et. modèle des potentats,

Prit le plaisir pour code. Ce n\'est que lorsquïl expira Que le peuple qui 1\'enterra Pleura.

Oh! oli! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi e\'était la! La, la.

On conserve encor le portrait De ce digne et bon prince: C\'est Fenseigne d:un cabaret Pameux dans la province. Les jours de fête; bien souvent, La foule s\'écrie en buvant Devant:

Oh! oh! oh! oh ! ah ! ah! ah ! ah! Quel bon petit roi e\'était la! La, la.

LA MARQUIS DE CARABAS. \') (1816).

Voyez ce vieux marquis Nous traiter en peuple conquis ;

Son coursier décharné De loin chez nous Fa ramené.

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Vers son vieux castel

Béranger a autant aimé Napoléon Ier qu\'il a détesté la Kes-tauration et les mesures réactlounaires qu\'elle prenait.

ocr page 33

LE MARQUIS DE CAUABAS.

Ce noble mortel Marche en brandissant ün sabre innocent.

Chapeau bas ! cliapeau bas!

Gloire au marquis de Carabas!

Aumóniers; chatelainS;

Vassaus;_, vavassaux et vilains, ï)

C\'est moi, dit-il, c\'est moi Qui seul ai rétabli mon roi.

Mais, sïl ne me rend Les droits de mon rang,

Avec moi, corbleu!

J1 verra beau jeu.

Chapeau bas! chapeau bas!

Gloire au marquis de Carabas!

Pour me calomnier,

Bien qu\'on ait parlé d\'un meunier.

Ma familie eut pour chef ün des fils de Pépin le Bref.

D\'après mon blason Je crois ma maison Plus noble, ma foi.

Que celle du roi.

Chapeau bas! chapeau bas !

Gloire au marquis de Carabas!

Qui me résisterait?

La marquise a le tabouret. 1)

Pour étre évêque un jour Mon dernier fils suivra la cour.

31

1

-) Avoir le tabouret: le privilege de quelques grandes dames de s\'asseoir sur un tabouret en presence de la reine.

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LK MARQUIS DE CARABAS.

ilon fils le baron,

Quoiqu\'un peu poltron,

Veut avoir des croix;

II en aura trois.

Chapeau bas! chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas !

Vivons done en repos.

Mais Ton-nrose palier d\'impóts

A 1\'Etat, pour son bien. Un gentilbomme ne doit rien. Gnice a mes créneaux, •\') A mes arsenaux,

Je püis au préfet Dire un peu son fait.

Chapeau bas ! chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas!

Curé, fais ton devoir;

Remplis pour moi ton encensoir

Vous, pages et variets, :!) Guerre aux vilains, et rossez-les Que de mes aïeux Ces droits glorieux Passent tout entiers A mes héritiers.

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Chapeau bas! chapeau bas ! Gloire au marquis de Carabas!

Créneaux — tinnen, kanteelen. Encensoir — wierookvat. :t) FarJete—schildknapen.

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LES SOUVENIRS DU PEUPLE.

LES SOUVENIRS DU PEUPLE.

On pariera de sa !) gloire Sous le chaume bien longtemps. L\'hmnble toit, dans cinquante ans, Ne connaltra plus d\'autre histoire. La viendront les villageois Dire alors a quelque vieille; Par des récits d\'autrefois,

Mère, abrégez notre veille.

Bien, dit-on, qu\'il nous ait nui, Le peuple encor le révère,

Oui, le révère.

Parlez-nous de lui, grand\'mère; Parlez-nous de lui.

Mes enfants, dans ce village,

Suivi de rois, 11 passa.

Voila bien longtemps de 9a: Je venais d\'entrer en ménage. A pied grimpant le coteau Oü pour voir je m\'étais mise, II avait petit cbapeau Avec redingote grise.

Prés de lui je me troublai; U me dit: Bonjour, ma ehère,

Bonjour^ ma ehère.

33

— II vous a parlé, grand\'mère! II vous a parlé!

]) Sa: Napoleon Ier.

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LES S0UVEN1KS DU PBÜPLE.

L\'an d\'après, moi, pauvre femme.

A Paris étant un jour,

Je le vis avec sa cour:

II se rendait a Notre-Dame.

Tous les coeurs étaient contents; On admirait son cortège.

Chacun disait: Quel beau temps!

Le ciel toujours le protégé.

Son sourire était bien doux,

D\'un fils Dieu le rendait père,

Le rendait père.

— Quel beau jour pour vous, grand\'mère! Quel beau jour pour vous!

Mais, quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers,

Lui, bravant tous les dangers^

Semblait seul tenir la campagne.

Un soir, tout co mme aujourd\'hui,

JTentends trapper a la porte.

J\'ouvre. Bon Dieu! c\'était lui,

Suivi d\'une faible escorte.

II s\'assoit oü me voila,

S\'écriant: Oh! quelle guerre!

Oh! quelle guerre !

— II s\'est assis la, grand\'mère!

II s\'est assis la!

J\'ai faim, dit-il; et bien vite Je sers piquette et pain bis:

Puis il sèche ses habits,

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Mème a dormir le feu I\'invite.

1) Piquette — landwijn.

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LBS SOUVENIRS DU PEUPLE.

Au réveil, voyant mes pleurs, II me dit: Bonne espérance! Je cours, de tous ses malheurs, Sous Paris, venger la France. II part; et, comme un trésor, J\'ai depuis gardé son verre,

Gardé son verre.

— Vous l\'avez encor, grand\'mère! Vous l\'avez encor!

Le voici. Mais a sa perte Le héros fut entralné.

Lui, qu\'un pape a eouronné. Est mort dans une lie déserte. Longtemps aucun ne Fa cru; On disait: II va paraltre.

Par mer il est accouru,

L\'étranger va voir son maitre. Quand d\'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère! Fut bien amère!

— Dieu vous bénira, grand\'mère; I)ieu vous bénira.

LA PETITE FÉE.

Enfants, il était une fois Une fée appelée Urgande,

Grande a peine de quatre doigts, Mais de bonté vraiment bien grande.

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LA PETITE FEB.

De sa baguette !) un ou deux coups Donnaient félicité parfaite.

Ah ! bonne fee, enseignez-nous Ou vous cachez votre baguette!

Dans une conque 1) de saphir.

De huit papillens attelée,

Elle passait comme un zéphyr,

Et la terre était consolée.

Les raisins murissaient plus doux, Chaque moisson était complete. Ah! bonne fée; enseignez-nous Oil vous cachez votre baguette!

CTetait la marraine d\'un roi Dont elle créait les ministres;

Braves gens soumis a la loi, Qui laissaient voir dans leurs registres; Du bercail ils chassaient les loups Sans abuser de la houlette.;i)

Ah! bonne fée, enseignez-nous Oü. vous cachez votre baguette!

Les juges, sous ce roi puissant,

Etaient l\'organe de la fée;

Et par eux jamais l\'innocent Ne voyait sa plainte étouffée.

Jamais pour Terreur a genoux La clémence n\'était muette.

Ah! bonne fée, enseignez-nous Oü vous cachez votre baguette!

36

1

) Conque — schelp.

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LA PETITE FEE.

Pour que son filleul fiit béni,

Elle avait touché sa couronne;

II voyait tout son peuple uni Prêt a mom\'ir pom- sa personne. S\'il venait des voisins jaloux.

On les forfait a la retraite.

Ah! bonne fée, enseignez-nous Oü. vous cachez votre baguette!

Dans un beau palais de cristal,

Hélas! Urgande est retirée.

En Amérique tout va mal;

Au plus fort TAsie est livrée.

Nous éprouvons un sort plus doux;

Mais pourtant, si bien qu\'on nous traite, Ah! bonne fée, enseignez-nous Oü vous cachez votre baguette!

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A. DE LAMARTINE.

(1790-1869).

L\'ISOLEMENï.

Souvent sur la montagne, a l\'onibre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m\'assieds: Je promène au hasard mes regards sur la plaine Dont le tableau changeant se déroule ii mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes; II serpente, et s\'enfonce en un lointain obscur;

La le lac immobile étend ses eaux dormantes Oü l\'étoile du soir se léve dans l\'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres Le crépuscule encor jette un demier rayon.

Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déja les bords de Thorizon.

Cependant, s\'élan(jant de la flèche ^ gothique,

Un son religieux se répand dans les airs; Le voyageur s\'arrête, et la cloche rustique Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais a ces doux tableaux mon ame indifférente N\'éprouve devant eux ni charme ni transports; Je contemple la terre ainsi qu\'une ombre errante: Le soleil des vivants n\'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud a l\'aquilon, de l\'aurore au couchant. Je parcours tous les points de Fimmense étendue, Et je dis: Nulle part le bonheur ne m\'attend.

!) Fllche — torenspits.

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l\'isolemenx.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chanmières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Que le tour du soleil ou commence ou s\'achève D\'un oeil indifférent je le suis dans son cours:

En un ciel sombre ou pur qu\'il se couche ou se léve, Qu\'importe le soleil? je n\'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière^ Mes yeux verraient partout le vide et les déserts. Je ne désire rien de tout ce qu\'il éclaire;

Je ne demande rien a l\'immense univers.

Mais peut-être au-dela des bornes de sa sphère,

Lieux oü le vrai soleil éclaire d\'autres cieux.

Si je pouvais laisser ma dépouille a la terre,

Ce que j\'ai tant rêvé paraltrait a mes yeux!

La je m\'enivrerais a la source oü j\'aspire;

La je retrouverais et l\'espoir et l\'amour.

Et ce bien idéal que toute ame désire.

Et qui n\'a pas de nom au terrestre séjour.

Que ne puis-je, porté sur le cliar de l\'Aurore,

Vague objet de mes vceux, m\'élancer jusqu?a toi! Sur la terre d\'exil pourquoi resté-je encore?

II n\'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir se léve et l\'arrache aux vallons; Et moi, je suis semblable ii la feuille flétrie; Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!

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LK SÜIR.

LE som.

Le Soir ramène le silence.

Assis sur ces rochers déserts, Je suis, dans le vague des airs, Le char de la nuit qui s\'avance.

Vénus se léve a Fborizon;

A mes pieds Fétoile amoureuse De sa lueur mystérieuse Blanchit les tajjis de gazon.

De ce hêtre au feuillage sombre J\'entends frissonner les rameaux; On dirait autour des tombeaux Qu\'on entend voltiger une ombre.

Tout a coup, détacbé des cieux, Un raj-on de Fastre nocturne, Glissant sur mon front taciturne, Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d\'un globe de flamme. Charmant rayon, que me veux-tu\'? Viens-tu dans mon sein abattu Porter la lumière a mon ame\'?

Descends-tu pour me révéler Des mondes le divin mystère: Ces secrèts cachés dans la sphère Ou. le jour va te rappeler?

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LE SOIR.

Une secrete intelligence T\'adresse-t-elle anx rnalheureux V Viens-tu, la nuit, briller sur eux Comme un rayon de l\'espérance?

Viens-tu dévoiler l\'avenir Au coeur fatigue qui l\'implore?

Rayon divin, es-tu l\'aurore Du jour qui ne doit pas finir?

Mon cceur a ta clarté s\'enflamme, Je sens des transports inconnus, Je songe a neux qui ne sont plus; Douce lumière, es-tu leur ame?

Peut-être ces manes \') heureux Glissent ainsi sur le bocage: Enveloppé de leur image.

Je crois me sentir plus prés d\'eux!

Ah! si c\'est vous. ombres cbéries? Loin de la foule et loin du bruit, Eevenez ainsi, cbaque nuit,

Vous mêler ;i mes reveries.

Eamenez la paix et l\'amour Au sein de mon ame épuisée,

Comme la nocturne rosée Qui tombe après les fenx du jour.

Venez! . . . Mais des vapeurs funèbres Montent des bords de l\'horizon;

Elles voilent le doux rayon.

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Et tout rentre dans les ténèbres.

1) Mdne* — schimmen.

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LE LAC.

LE LAC.

Ainsi. toujours ponssés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais, sur rocéan des ages,

Jeter l\'ancre un seul jour\'?

O lac! 1\'année a peine a fini sa carrière,

Et prés des fiots chéris qu\'elle devait rev oir,

Regards! je viens seul m\'asseoir sur cefcte pierre Oü t.u la vis s\'asseoir!

ïu mugissais ainsi sous ces roches profondes;

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;

Ainsi le vent jetait l\'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.

Un soir, ten souvient-il? nous voguions en silence: On irentendait au loin, sur Tonde et sous les cieux. Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieus.

Tout a coup des accents inconnus a la terre Du rivage charmé frappérent les échos;

Le flot fut attentif, et la voix qni m\'est chére Laissa tomber ces mots:

,, O temps! suspends ton vol; et vous, heures propices!1)

„Suspendez votre cours:

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„Laissez-nous savourer les rapides délices „Des plus beaux de nos jours!

r) Propice — gunstig, gelukkig.

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LE LAC.

„Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

„Coulez, coulez pour eux ;

,Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent; „Oubliez les heureux.

„Mais je demande en vain quelques moments encore;

,Le temps m\'échappe et fuit;

„Je dis a cette nuit: Sois plus lente; et l\'aurore „Va dissiper la nuit.

„Aimons done, aimons done; de l\'heure fugitive,

„Hatons-nous, jouissons:

„L\'homme n\'a point de port, le temps n\'a point de rive ! ,11 coule, et nous passons!quot;

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d\'ivresse, Oü l\'amour a longs flots nous verse le bonheur, S\'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours du malheur!

Eh quoi! n\'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi! passés peur jamais! quoi! tout entiers perdus; Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus!

Éternité, néant, passé, sombres abimes.

Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez; nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?

O lac! rochers muets, grottes, forêt obscure!

Vous que le temps épargne ou qu\'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature.

Au moins le souvenir!

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LE LAC.

Qu il soit dans ton repos, qu\'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans I\'aspect de tes riants coteaux: Et dans ces noirs sapins, et dans ces roes sauvages Qui pendent sur tes eaux!

Qu\'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans 1\'astre au front d\'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire.

Que les parfums légers de ton air embaumé.

Que tout ce qu\'on entend, 1\'on voit ou Ton respire. Tout dise: lis ont aimé!

L\'AUTOMXE,

Salut, bois couronnés d\'un reste de verdure! Feuillages jaunissants sur les gazons épars!

Salut, derniers beaux jours! Ie deuil de la nature Convient a ma douleur, et plait a mes regards.

Je suis d\'un pas rêveur Ie sentier solitaire:

J\'aime a revoir encor, jjour la dernière fois, Ce soleil palissant, dont la faible lumière Perce a peine a mes pieds l\'obscurité des bois.

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L\'iUTOMNB.

Oui. dans ces jours d\'automne oü la nature expire, A ses regards voilés je trouve plus d\'attraits.

C\'est 1\'adieu d\'un ami, c\'esfc le dernier sourire Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.

Ainsi, prêt a quitter l\'horizon de la vie,

Pleurant de mes longs jours l\'espoir évanoui.

Je me retourne encore, et d\'un regard d\'envie. Je contemple ses biens dont je n\'ai pas joui.

Terre, soleil. vallons, belle et douce nature,

Je vous dois une larme au bord de mon tombeau. L\'air est si parfumé! la lumière est si pure! Aux regards d\'un mourant le soleil est si beau!

Je voudrais maintenant vider jusqu\'a la lie ^

Ce calice mèlé de nectar et de fiel:

Au fond de cette coupe oil je buvais la vie,

Peut-être restait-il une goutte de miel!

Peut-être l\'avenir me gardait-il encore ün retour de bonbeur dont l\'espoir est perdu! Peut-être dans la foule une ame que jïgnore Aurait compris mon ame et m\'aurait répondu ! . . . .

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire: A la vie, au soleil, ce sont la ses adieux;

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Moi, je meurs: et mon ame, au moment quelle expire, S\'exbale comme un son triste et mélodieux.

\') lie — droesem.

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BONAPARTE.

BONAPARTE.

Sur un écueil battu par la vague plaintive, Le nautonnier \') de loin voit blanchir sur la rive ün tombeau prés du bord par les flots déposé; Le temps n\'a pas encor bruni l\'étroite pierre.

Et sons le vert tissu de la ronce et du lierre On distingue. . . un sceptre brisé!

Ici git. . . point de nom! . . . demandez a la terre! Ce nom\'? il est inscrit en sanglant earactère, 1) Des bords du Tanaïs au soimnet du Cédar,

Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves Et jusque dans le cceur de ces troupeaux d\'esclaves Qu\'il foulait tremblants sous son char.

Depuis les deux grands noms qu\'un siècle au siècle annonce,

Jamais nom quïci-bas toute langue prononce Sur l\'aile de la foudre aussi loin ne vola.

Jamais d\'aucun mortel le pied qu\'un souffle efface, N\'imprima sur la terre mie plus forte trace.

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Et ce pied s\'est arrêté la! . . .

1

-) earactère — letterteeken.

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BONAPARTE.

II est la! . . . sous trois pas un enfant le mesure! Son ombre ne rend pas même un léger raurmure. Le pied d\'un ennemi foule en paix son eercueil.

Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne, Et son ombre n\'entend que le bruit monotone D\'une vague contre un écueil!

Ne crains pas; cependant. ombre encore inquiète, Que je vienne outrager ta majesté muette.

Non; la lyre aux tombeaux n\'a jamais insulté.

La mort fut de tout temps l\'asile de la gloire.

Rien ne doit jusqu\'ici poursuivre une memoirs;

Rien . .. excepté la vérité.

Ta tombe et ton berceau sont couverts d\'un nuage, Mais pareil a l\'éclair tu sortis d\'un orage. Tu foudroyas le monde avant d\'avoir un nom ;

Tel ce Nil dont Memphis boit les vagues fécondes Avant d\'être nommé fait bouillonner ses ondes Aux solitudes de Memnon.

Les dieux étaient tombés, les trónes étaient vides; La victoire te prit sur ses ailes rapides;

D\'un peuple de Brutus la gloire te fit roi!

Ce siècle dont l\'écume entralnait dans sa course Les moeurs, les rois^ les dieux ... refoulé vers sa source, Recula d\'un pas devant toi.

Tu combattis Terreur sans regarder le nombre;

Pareil au fier Jacob tu luttas contre une ombre; Le fantóme croula sous le poids d\'un mortel;

Et de tous ses grands noms profanateur sublime, Tu jouas avec eux, comme la main du crime Avee les vases de l\'autel.

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ocr page 50

BONAPAUTE.

Ainsi, dans les acces d\'un impuissant délire Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire, En jetant dans ses fers un cri de liberté,

Un héros tout a coup de la poudre se léve,

Le frappe avec son sceptre . . . il s\'éveille, et le rêve Tombe devant la vérité!

Ah! si, rendant ce septre a ses mains legitimes, Pla(;ant sur ton pavois \') de royales victimes, Tes mains des saints bandeaux -) avaient lavé 1\'affront! Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois même. De quel divin parfum, de quel pur diadème,

L\'histoire aurait sacré ton front!

Gloire, honneur, liberté, ces mots que Fhomme adore Retentissaient pour toi comme l\'airain sonore Dont un stupide écho répète au loin le son.

De cette langue en vain ton oreille frappée,

Ne comprit ici-bas que le cri de l\'épée,

Et le male accord du clairon!

Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,

Tu ne demandais rien au monde, que l\'empire! Tu marchais . . . tout obstacle était ton ennemi. Ta volonté volait comme ce trait rapide Qui va frapper le but oü le regard le guide,

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Même a travers un cosur ami!

Pavois: groot schild. 2) handeau — diadeem.

ocr page 51

BONAPARTE.

Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,

La coupe des festins ne te versa I\'ivresse;

ïes yeux d\'une autre pourpre aimaient a s\'enivrer! Comme un soldat debout qui veille sous ses armes, Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes,

Sans sourire et sans soupirer!

Tu n\'aimais que le bruit da fer; le eri d\'alarmes, L\'éclat resplendissant de l\'aube sur les armes!

Et ta main ne flattait que ton léger coursier,

Quand les üots ondoyants de sa pale crinière Sillonnaient, comme un vent; la sanglante poussière Et que ses pieds brisaient l\'acier!

Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure: Rien d\'humain ne battait sous ton épaisse arm ure; Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. Comme l\'aigle régnant dans un del solitaire, Tu n\'avais qu\'un regard pour mesurer la terre, Et des serres pour l\'embrasser!

S\'élancer dquot;uii seul bond au char de la victoire, Foudroyer l\'univers des splgndeurs de sa gloire. Fouler d\'un mème pied des tribuns !) et des rois; Forger un joug trempé dans l\'amour et la haine. Et faire frissonner sous le frein qui l\'enchalne Un jseuple échappé de ses lois;

\') Tribun — volksleider.

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ocr page 52

BONAPARTE.

Etre d\'un siècle entier la pensée et la vie,

Émousser ^ le poignard, décourager l\'envie; Ebranler, rafifermir Funivers incertain,

Aux sinistres clartés de la foudre qui gronde,

Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde: Quel rêve! ... et ce fut ton destin! . . .

Tu tombas cependant de ce sublime faite!

Sur ce rocber désert jeté par la tempête,

Tu vis tes ennemis déebirer ton manteau!

Et le Sort, ce seul dieu qu\'adora ton audace,

Pouv dernière faveur t\'accorda eet espace.

Entre le tróne et le tombeau!

Ob! qui nvaurait donné d\'y sonder ta pensée. Lorsque le souvenir de ta grandeur passée Venait, comme un remords, t\'assaillir loin du bruit! Et que, les bras croisés sur ta large poitrine, Sur ton front chauve et nu, que la pensée incline, L\'horreur passait comme la nuit!

Tel qu\'un pasteur debout sur la rive profonde Voit sou ombre de loiu se prolonger sur Tonde, Et du fleuve orageux suivre en flottant le cours; Tel du sommet désert de ta grandeur suprème.

Dans l\'ombre du passé te recherchant toi-même, Tu rappelais tes anciens jours!

lis passaient devant toi comme des flots sublimes Dont l\'ceil voit sur les mers étinceler les cimes: Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux;

Et. d\'un reflee de gloire éclairant ton visage,

Cbaque flot t\'apportait une brillante image Que tu suivais longtemps des yeux!

I) Émousser — stompmaken.

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ocr page 53

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La, sur un pont tremblant \') tu défiais la foudre! La, du désert sacré tu réveillais la poudre! Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain! La, tes pas abaissaient une cime escarpée!

La, tu changeais en sceptre una invincible épée! Ici. . . Mais quel effroi soudain ?

Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue?

D\'ou vient cette paleur sur ton front répandue\'? Ququot;as-tu vu tout a coup dans rhorreur du passé? Est-ce de vingt cités la mine fumanteV Ou du sang des humains quelque plaine écumante\'? Mais la gloire a tout efface.

La gloire efface tout . . . tout, excepté le crime!

Mais son doigt me montrait le corps dTune victime! -) Un jeune bomme, un héros, d\'un sang pur inondé; Le flot qui l\'apportait, passait. passait sans cesse; Et toujours en passant la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé! . . .

Comme pour effacer une tache livide.

On voyait sur son front passer sa main rapide;

Mais la trace du sang sous son doigt renaissait! Et comme un sceau frappé par une main suprème, La goutte ineffa^able, ainsi qu\'un diadème. Le couronnait de son forfait!

C\'est pour cela, tyran, que ta gloire ternie Pera par ton forfait douter de ton génie,

Qu\'une trace de sang suivra partout ton char,

Et que ton nom, jouet d\'un éternel orage.

1) Le pont d\'Arcole.

-) Allusion a la mort du due d\'Enghien.

ocr page 54

BONAPARTE.

Sera par 1\'avenir ballotté !) d\'age en age Entre Marius et César!

Tu moums cependant de la mort du vulgaire,

Ainsi qu\'un moissonneur va chercher son salaire, Et dort sur sa faucille avant d\'être payé!

De ton glaive sanglant tu t\'armas en silence,

Et tu fus demander justice ou récompense Au dieu qui t\'avait envoyé!

On dit qu\'aux derniers jours de sa longue agonie, Devant l\'éternité seul avec son génie,

Son regard vers le ciel parut se soulever!

Le signe rédempteur 1) toucha son front farouche! . . Et même on entendit commencer sur sa boucbe ün nom. . . quïi n\'osait acheyer!

Achève! . . . c\'est le dieu qui règne et qui couronne! C\'est le dieu qui punit! c\'est le dieu qui pardonne. Pour les héros et nous il a des poids divers!

Parle-lui sans effroi, lui seul peut te comprendre! L\'esclave et le tyran ont tous un compte a rendre, L\'un du sceptre, 1\'autre des fers!

Son cercueil est fermé! Dieu Fa jugé! silence! Son crime et ses exploits pèsent daus la balance: Que des faibles mortels la main n\'y touche plus! Qui peut sonder. Seigneur, ta clémence inflnie? Et vous, fléaux de Dieu! qui sait si le génie N\'est pas une de vos vertus? . . .

52

1

) Rédempteur — zaligmakend.

ocr page 55

LB PAPILLON.

LE PAPILLON.

Naif re avec le printemps, mourir avee les roses, Sur l\'aile dn zéphir nager dans un ciel pur; Balance sur le sein des fleurs a peine écloses, S\'enivrer de parfums, de lumière et d\'azur, Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes, S\'envoler comn.e un souffle aux voütes éternelles, Voila du papillen le destin enamp;hanté!

II ressemble au désir, qui jamais ne se pose. Et sans se satisfaire, effleurant toute chose, Ketonrne enfin au eiel chercher la volupté!

LE CRUCIFIX.

Toi que j\'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu,

Symbole deux fois saint, don d\'une main mourante, Image de mon Dieu!

Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j\'adore, Depuis l\'heure sacrée oü, du sein d\'un martyr,

Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir!

Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme, Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A Fenfant qui s\'endort.

53

ocr page 56

LE CRUCIFIX.

De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits frappés (Tune anguste beauté Sa douleur fugitive avait empreint sa grace, La mort, sa majesté.

Le vent qui caressait sa tête échevelée Me montrait tour a tour ou me voilait ses traits, Comme 1\'on voit flotter sur tin blanc mausolée L ombre des noirs cyprès.

Un de ses bras pendait de la funèbre couche, L\'autre, languissamment replié sur son coeur, Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L\'image du Sauveur.

Ses lèvres s\'entr\'ouvraient pour l\'embrasser encore, * Mais son ame avait fui dans ce divin baiser, Comme un divin parfum que la flamme dévore Avant de l\'embraser.

Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée, Le souffle se taisait dans son sein endormi.

Et sur 1 oeil sans regard la paupière afi\'aissée Retombait a demi.

Et moi, debout, saisi d\'une terreur secrète. Je nquot;osais m\'approcher de ce reste adoré,

Comme si du trépas la majesté muette L\'eüt déja consacré.

Je n osais . . . mais le prêtre entendit mon silence. Et de ses doigts glacés prenant le crucifix:

„Voila le souvenir, et voila l\'espérance: „Emportez-les,. mon fils !quot;

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ocr page 57

LE CRUCIFIX.

Oui, tu me resteras, o funèbre héritage!

Sept fois depuis ce jour l\'arbre que j\'ai planté Sur sa tombe sans nom a change son feuillage;

Tu ne m\'as pas quitté!

Placé prés de ee coeur, hélas! oü tout s\'efface,

Tu Tas contre le temps défendu de l\'oubli,

Et mes yeux, goutte a goutte, ont imprimé leur trace Sur l\'ivoire amolli.

O dernier confident de l\'ame qui senvole!

Viens, reste sur mon cceur, parle èncore, et dis-moi Ce qu\'elle te disait quand sa faible parole N\'arrivait plus qua toi.

A cette beure douteuse, oii l\'ame recueillie.

Se cacbant sous le voile épaissi sur nos yeux,

Hors de nos sens glacés pas a pas se replie,

Sourde aux derniers adieux;

Alors qu\'entre la vie et la mort incertaine,

Comme un fruit par son poids détacbé du rameau, Notre ame est suspendue et tremble a chaque baleine Sur la nuit du tombeau;

Quand des chants, des sanglots, la confuse harmonie N\'éveille déja plus notre esprit endormi:

Aux lèvres du mourant collé dans l\'agonie,

Comme un dernier ami,

Pour éclaircir l\'horreur de eet étroit passage.

Pour relever vers Dieu son regard abattu,

Divin consolateur, dont. nous baisons l\'image,

Eéponds! que lui dis-tuV

55

ocr page 58

LE CRUCIFIX.

Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines,

Dans cette nuit terrible oü tu prias en vain. De l\'olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu\'au matin!

De la croix, oü. ton oeil sonda ce grand mystère, -Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil; lu laissas comme nous tes amis sur la terre,

Et ton corps au cercueil!

Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soujjir;

Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir!

Je chercberai la place oü sa bouche expirante quot; Exhala sur tes pieds 1\'irrévocable adieu.

Et son ame viendra guider mon ame errante Au sein du tnême Dieu!

All! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, \') Triste et calme a la fois, comme un ange eploré, üne figure en deuil recueillir sur ma bouche L\'héritage sacré!

Soutiens ses derniers pas, channe sa dernière heure, Et, gage consacré d\'espérance et d\'amour,

De celui qui s\'éloigne a celui qui demeure Passe ainsi tour a tour!

Jusqu au jour oü, des morts perQant la voute sombre, Une vois dans le ciel les appelant sept fois.

Ensemble éveillera ceux qui dormaient a l\'ombre De l\'éternelle croix!

\') Funèbre couche — doodsbed.

ocr page 59

LA RETRAITE.

LA RETRAITE

Je sais sur la colline Une blanche maison; Un rocher la domine, ün buisson d\'aubépine Est tout son horizon.

La jamais ne s\'élève Bruit qui fasse penser;

Jusqu\' a ce qu\'il s\'achève On peut mener son rêve;

Et le recommencer.

Le clocher du village Surmonte ce séjour;

Sa voix, comme un hommage, Monte au premier nuage Que colore le jour.

Signal de la prière,

Elle part du saint lieu, Appelant la première L\'enfant de la chaumière A la maison de Dieu.

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Aux sons que Técho roule^ Le long des églantiers, 1) Vous voyez l\'humble foule Qui serpente et s\'écoule Dans les pieux sentiers.

1

Églantier — wilde rozelaar.

ocr page 60

LA RETRAITE.

C\'est la pauvre orpheline Pour qui le jour est court, Qui déroule et termine Pendant qu\'elle chemine Son fuseau \') déja lourd;

C\'est l\'aveugle, que guide Le mur accoutumé, Le mendiant timide Et dont la main dévide Son rosaire 1) enfumé ;

C\'est 1\'enfant qui caresse En passant chaque fleur, Le vieillard qui se presse: L\'enfance et la vieillesse Sont amis du Seigneur. La fenêtre est tournée Vers le champ des tombeaux, Oü l\'herbe moutonnée Couvre après la journée Le sommeil des hameaux. Plus d\'une fleur nuance Ce voile du sommeil;

La tout fut innocence. La tout dit: Espérance!

Tout pai-le de réveil! Mon ceil, quand il y tombe, Voit l\'amoureux oiseau Voler de tombe en tombe, Ainsi que la colombe Qui porta le ram eau,

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1

Rosaire — rozenkrans.

ocr page 61

LA RETRAITE.

Ou quelque pauvre veuve, Aux longs rayons du soir, Sur une pierre neuve,

Signe de son épreuve, S\'agenouiller, s\'asseoir,

Et Fespoir sur la bouche, Contempler du tombeau,

Sous les cyprès qu\'il touche^ Le soleil qui se coucbe Pour se lever plus beau.

Paix et mélancolie Veillent la prés des morts, Et Tame recueillie Des vagues de la vie Croit j toucher les bords.

ocr page 62

CASIM1R DELAVIGNE.

(1793-1843). LA MORT DE JEANNE D\'ARC.

Silence au camp! la vierge est prisonnière; Par un injnste arret Bedford croit la flétrir:

Jeune encore, elle touche a son heure dernière . . . Silence au camp! la vierge va périr.

Des pontifes divins, vendus a la puissance,

Sous les subtilités des dogmes ténébreux

Ont accablé son innocence.

Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux: Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice; Et c\'est au nom d\'un Dieu par lui calomnié, D\'un Dieu de vérité, d\'amour et de justice,

Qu\'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.

Dieu, quand ton jour viendra, quel sera le partage

Des pontifes s) persécuteurs?

Oseront-ils prétendre au céleste héritage

De rinnocent dont ils ont bu les pleurs? Ils seront rejetés ces pieux imposteurs Qui font servir ton nom de complice a leur rage, Et t\'offrent pour encens la vapeur du carnage.

\') Supplice — doodstraf. -) Fonlife — hoogepriester.

ocr page 63

L.V MORT DE JEANNE D\'ARC.

A qui réserve-t-on ces apprêts meurt,riers V Pour qui ces torches qu\'on excite?

L\'airain sacré tremble et s\'agite . . .

D\'oü vient ce bruit lugubre\'? Ou courent ces guerriers Dont la foule a longs fiots roule et se précipite? La joie éclate sur leurs traits,

Sans doute Thonneur les enflamme:

lis vont pour un assaut former leurs rangs épais ? Non, ces guerriers sont des Anglais Qui vont voir mourir une femme.

Quïls sont nobles dans leur courroux!

Qu\'il est beau d\'insulter un bras chargé d\'entraves! La voyant sans defense, ils s\'écriaient, ces braves:

„Qu\'elle meure! elle a contre nous „Des esprits infernaux suscité 1) la magie.quot;

Laches ! que lui reprochez-vous ?

D\'un courage inspiré la brülante énergie,

L\'amour du nom francais, le mépris du danger,

Voila sa magie et ses charmes;

En faut-il d\'autres que des armes,

Pour combattre, pour vaincre et punir l\'étranger?

Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l\'image; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents: Au pied de l\'échafaud, sans changer de visage,

Elle s\'avan9ait a pas lents.

Tranqnille, elle j monta; quand; debout sur le faite, Elle vit ce bücher qui l\'allait dévorer.

Les bourreaux en suspens 2), la flamme déja prête; Sentant son coeur faillir, elle baissa la tête.

Et se prit ó, pleurer.

1) Susciter — opwekken.

1) En suspens — aarzelend.

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ocr page 64

LA MORT DE JEANNE D ARC.

All! pleure, fille infortunée !

Ta jeunesse va se flétrir,

Dans sa fleur trbp tót moissonnée!

Adieu, beau ciel, il faut mourir.

Ainsi qu\'uue source affaiblie,

Prés du lieu même oü nait son cours Meurt en prodiguant ses secours Au berger qui passe et l\'oublie;

Ainsi, dans 1\'age des amours.

Finit ta cbaste destinée,

Et tu péris abandonnée

Par ceux dont tu sauvas les jours.

Tu ne reverras plus tes riantes montagnes. Le temple, le ham eau, les cbamps de Vaucouleurs,

Et ta chaumière et tes compagnes,

Et ton père expirant sous le poids des douleurs.

Après quelques instants d\'un horrible silence.

Tout a coup le feu brille, il s\'irrite, il s\'élance . . . Le coeur de la guerrière alors s\'est ranimé: A travers les vapeurs d\'une fumée ardente,

Jeanne, encor mena(;ante,

Montre aux Anglais son bras a demi consume. Pourquoi reculer d\'épouvante,

Anglais? son bras est désarmé.

La flamme l\'environne, et sa voix expirante Murmure encore: „0 Prance! o mon roi bien-aimé!quot; Que faisait-il ce roi? Plongé dans la mollesse,

Tandis que le malheur réclamait son appui,

L\'ingrat, il oubliait, aux pieds d\'une maitresse, La vierge qui mourait pour lui!

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ocr page 65

LA MOUT DE JEANNE D\'ARC.

Ah! qu\'une page si funeste De ce règne victorieux,

Pour n\'en pas obscurcir le reste,

S\'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux! Qu\'un monument s\'élève aux lieux de ta naissance, O toi. qui des vainqueurs renversas les projets! La France j portera son deuil et ses regrets,

Sa tardive reconnaissance;

Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès:

Puissent croltre avec eus ta gloire et sa puissance!

Que sur l\'airain funèbre on grave des combats,

Des étendards anglais fuyant devant tes pas,

Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.

Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats;

Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!

Qu\'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,

Cueille un rameau sacré, l\'y dépose et s\'écrie:

,A celle qui sauva le tröne et la patrie,

„Et n\'obtint qu\'un tombeau pour prix de ses exploits!quot;

Notre armée au cercueil eut mon premier hommage; Mon luth chante aujourd\'hui les vertus d\'un autre age: Ai-je trop présumé de ses faibles accents?

Pour célébrer tant de vaillance,

Sans doute il n\'a rendu que des sons impuissants; Mais, poète et Francais, j\'aime a vanter la Prance. Qu\'elle accepte en tribut de périssables flem-s. Malheureux de ses maux et fier de ses victoires. Je dépose a ses pieds ma joie et mes douleurs; J:ai des chants pour toutes ses gloires.

Des larmes pour tous ses malheurs.

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LIS MARRONSIER D\'ÉLISA.

LE MARRONNIER D\'ÉLISA.

Le marronnier planté pour elle Grandit sous la rosée; il monte, il prend Fessor. Que les hivers soient doux a sa tige nouvelle;

Que des troupeaux errants la denfc l\'épargne encor; Si je le vois jamais aussi beau qu\'elle est belle,

Jamais chêne orgueilleux n\'égalera l\'essor Du marronriier planté pour elle.

Le marronnier planté pour elle Livre au soleil d\'avril ses bourgeons entr\'ouverts. Printemps, de tes couleurs prodigue la plus belle; Nuit, tes pleurs les plus frais versés du haut des airs; Soleil, les plus doux feux de ta chaleur nouvelle; Donnez, prodiguez tout aux bourgeons entr\'ouverts Du marronnier planté pour elle!

Le marronnier planté pour elle Se eouronne en riant de ses premières fieurs.

L\'oiseau qui vient de naitre, a leur blancheur nouvelle, Vient confondre l\'éclat de ses jeunes couleurs;

Chantre léger des airs, tu deviendras fidéle En commen^ant d\'aimer sur les premières fieurs Du marronnier planté pour elle!

Le marronnier planté pour elle Perd tour a tour loin d\'elle et reprend ses rameaux. Quand ses jours sont fiétris en vain l\'homme rappelle Ceux dont il a jonché le chemin des tombeaux.

Plus de retour pour eux, plus de fraicheur nouvelle! . . lis s\'effeuillent pourtant ainsi que les rameaux Du marronnier planté pour elle.

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LK MARRÖSTNIBR D\'ÊLISA.

65.

Le marronnier planté pour elle Voit se faner les miens dans l\'été de mes ans; Ne viendra-t-elle done que si la mort Tappelle? Eh bien! que-je suceombe; et, sous l\'herbe des champs. En tombant de ses mains qu\'une feuille se mêle Aux feuilles que sur moi jettera tous les ans Le marronnier planté pour elle.

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ALFRED DE VIGNY.

(1797-1863).

LA MOET DU LOUP.

I

Les images couraient sur la lune enflammee Comme sur l\'incendie on voit fuir la fumée.

Et les bois étaient noirs jusques a I\'horizon.

Nous marchions, sans parler, dans Thumide gazon.

Dans la bruyère épaisse et dans les liautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils a ceux des Landes, Nous avons apercju les grands ongles marqués Par les loups voyageurs que nous avions traqués.

Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plains Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement La girouette en deuil criait au firmament:

Car le vent, élevé, bien au-dessus des terres, N\'efileurait de ses pieds que les tours solitaires.

Et les cbênes den bas, contre les roes penchés, Sur leurs eoudes semblaient endormis et couchés.

Bien ne bruissait done, lorsque, baissant la tête^ Le plus vieux des chasseurs qui s\'étaient mis en quête A regardé le sable en s\'y couchant; bientöt,

\') .BmmZe-arlmste des Landes.

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LA MORT DU LOII\'.

Lui que jamais ici on ne vit en défaut,

A déclaré tout bas que ces marques récentes Annon^aient la démarche et les griffes puissantes De deux grands loups-eerviers 1) et de deux louveteaux. Nous avons tous alors préparé nos couteaux, Et, eachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions pas a pas en écartant les branches.

Trois s\'arrêtent, et moi, cherchant ce qu\'ils voyaient, J\'apercjois tout a coup deux yeux qui flamboyaient, Et je vois au dela quatre formes légères Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères, Comme font chaque jour, a grand bruit sous nos yeux, Quand le maltre revient, les lévriers joyeux.

Leur forme etait semblable et semblable la danse;

Mais les enfants du Loup se jouaient en silence, Sachant bien qu\'a deux pas, ne dormant qu\'a demi. Se couche dans ses murs l\'homme leur ennemi.

Le père était debout, et plus loin, contre un arbre. Sa louve reposait comme celle de marbre Qu\'adoraient les Romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.

Le Loup vient et s\'assied, les deux jambes dressées, Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.

II est jugé perdu, puisqu\'il était surpris;

Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;

Alors il a saisi, dans sa gueule brülante,

Du chien le plus hardi la gorge pantelante,

Et n\'a pas desserré ses machoires de fer,

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair. Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

!) Loup-cervier— los of lynx.

-) VeJic — behaard.

a) Pantelant — hijgend.

67

ocr page 70

68 LA MORT DU LOUP.

Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu\'au dernier moment oü le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu\'a la garde, \') Le clouaient au gazon teut baigné dans son sang Nos fusils l\'entouraient en sinistre croissant.

II nous regarde encore, ensuite il se recouche.

Tout en lêchant le sang répandu sur sa bouehe, Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Eefermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J\'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant a penser, et n\'ai pu me résoudre A poursuivre sa Louve et ses fils, qui, tous trois, Avaient voulu l\'attendre, et, comme je le crois,

Sans ses deus louveteaux, la belle et sombre veuve Ne l\'eüt pas laissé seul subir la grande épreuve;

Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre a bien souifrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l\'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devanl lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

III

Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d\'Hommes, Que j\'ai honte de nous, débiles que nous sommes! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

\') Garde — hecht.

ocr page 71

LA MOBT DU LOUP.

C\'est Tons qui le savez, sublimes animaux!

A voir ce que Ton fut sur terre et ce qu\'on laisse,

Seul le silence est grand; tout le raste est faiblesse.

— Ali! je t\'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m\'est allé jusqu\'au eoeur!

II disait: „Si tu peux, fais que ton ame arrive,

A force de rester studieuse et pensive,

Jusqu\'a ce haul degré de stoïque fierté

Oü, naissant dans les bois, j\'ai tout d\'abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lacbe.

Fais énergiquement ta longue et lourde tache

Dans la voie oü le sort a voulu t\'appeler.

Puis, après, corame moi, souffre et nieurs sans parler.quot;

LE CHEMIN DE EER.

Que Dieu guide a son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts,

Qu\'un ange soit debout sur sa forge bruyante,

Quand elle va sous terre ou fait trembler les pouts Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières, Transperce les cités et saute les rivières,

Plus vite que le cerf dans l\'ardeur de ses bonds!

Oui, si l\'ange aux yeux bleus ne veille sur sa route, Et le glaive a la main ne plane et la défend,

S\'il n\'a compté les coups du levier, sïl n\'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant, S\'il n\'a l\'ceil sur les eaux et la main sur la braise: \') Pour jeter en éclats la magique fournaise,

II saffira toujours du caillou d\'un enfant.

) Braise — vuurgloed.

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LE CHEM1X DE KER.

Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle; L\'horame a monté trop tót. Nul ne connalt encoi-Quels orages en lui porte ce rude aveugle,

Et le gai voyageur lui livre sou trésor;

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage !)

Dans le ventre brülant du taureau de Carthage, Qui les rejette en cendre aux pieds du dieu \'de Tor

Mais il faut triompher du temps et de 1\'espace,

Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux. L\'or pleut sous les cliarbons de la vapeur qui passe Le moment et le but sont Fuuivers pour nous.

Tous se sont dit: „Allons!quot; mais aucun n\'est le maitre Du dragon mugissant qu?un savant a fait naitre;

Nous nous sommes joués a plus fort que nous tous.

Eh Men, que tout circule et que les grandes causes Sur des ailes de feu lancent les actions,

Pourvu qu\'ouverts toujours aux généreuses choses, Les chemins du vendeur servent les passions.

Béni soit le Commerce au hardi caducée, -)

Si, 1\'Amour que tourmente unè sombre pensée Peut franchir en un jour deux grandes nations.

Mais, a moins qu\'un ami menacé dans sa vie Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,

Ou qu\'avec son clairon la France nous convie Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir;

70

A moins qu\'au lit de mort une mère éplorée Ne veuille encor poser sur sa race adorée Ces yeux tristes et doux qu;on ne doit plus revoir.

\') En otage — ten onderpand. quot;quot;) Caducée — Mercuriusstaf.

ocr page 73

LE CIIEMIN DE FER.

Évitons ces chemins. — Leur voyage est sans graces,

Pnisqn\'il est aussi prompt, sur ses lignes de fer,

Que la flèche lancée a travers les espaces

Qui va de 1\'arc au but en faisant siffler 1\'air.

Ainsi jetée au loin, 1\'linmaine créature

Ne respire et ne voit, dans toute la nature,

Qu\'un brouillard étoufFant que traverse un éclair.

On iventendra jamais piaffer sur une route Le pied vif du cheval sur les pavés en feu:

Adieu, voyages lents, bruits lointains qu\'on écoute, Le rire du passant, les retards de l\'essieu.

Les détours imprévus des pentes variées,

Ün ami rencontré, les beures oubliées,

L\'espoir d\'arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le Monde est rétréci par notre expérience Et l\'équateur irest plus qu\'un anneau trop étroit. Plus de hasard. Cbacun glissera sur sa ligne Immobile au seul rang que le départ assigne.

Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Eêverie amoureuse et paisible

N\'y verra sans horreur son pied blanc attaché;

Car il faut que ses yeux sur chaque obiet visible

Versent un long regard, comme un fleuve épanché

Qu\'elle interroge tout avec inquiétude,

Et, des secrets divins se faisant une étude;

Marche, s\'arrête et marche avec le col penché.

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CE QUE ME DIT LA NATURE.

CE QUE ME DIT LA NATURE.

Elle me dit: „Je suis l\'impassible theatre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs;

Mes marches d\'émeraude et mes parvis ^1) d\'albatre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n\'entends ni vos cris ni vos soupirs; a peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

„Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre

A cóté des fourmis les populations;

Je ne distingue pas leur terrier 2) de leur cendre.

J\'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

;,Avant vous, j\'étais belle et toujours parfumée, J\'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers. Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l\'axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l\'espace oü tout s\'élance,

Jïrai seule et sereine, en un chaste silence Je fendrai 1\'air du front et de mes seins altiers.quot;

72

CTest la ce que me dit sa voix triste et superbe. Et dans mon coeur alors je la hais et je vois Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe, Nourrissant de leurs sues la racine des bois.

1

\') Parvis — Voorhof.

2

) Terrier — hol.

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CE QUE MB DIT IA NATURE.

Et je dis a mes yeux qui lui trouvaient des charmes: „Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes, Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.quot;

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c\'est votre loi;

Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,

L\'homme, humble passager, qui dut vous être un roi;

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,

J\'aime la majesté des souffrances humaines;

Vous ne recevrez pas un cri d\'amour de moi.

73

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VICTOR HUGO.

(1802-1885).

LA FILLE D OTAÏTL

Oh! dis-moi, tu veux fair ? et la voile inconstante Va bientót de ces bords t\'enlever a mes yeux ?

Cette nuit, j\'entendais, trompant ma douce attente, Chanter les matelots qui repliaient leur tente, „Je pleurais a leurs cris joyeux!

Pourquoi quitter notre liequot;? En ton ile étrangère Les cieux sont-ils plus beaux\'? a-t-onmoins de douleurs? Les tiens, quand tu mourras; pleureront-ils leur frère? Couvriront-ils tes os du plane l) funéraire BDont on ne cueille pas les fleurs?

Te souvient-il du jour oil les vents salutaires ï\'amenèrent vers nous pour la première fois ? Tu m\'appelas de loin sous nos bois solitaires,

Je ne t\'avais point vu jusqu\'alors sur nos terres, „Et pourtant je vins a ta voix.

\') Plane — abréviation de platane.

ocr page 77

LA FILLE D\'OTAÏTI.

BOh! j\'étais belle alors.... mais les pleurs m\'ont flétrie, ,Reste, 6 jeune étranger! ne me dis pas adieu. „Ici, nous parierons de ta mère chérie;

,Tu sais que je me plais aux chants de ta patrie^ „Comme aux louanges de ton Dieu.

„Tu rempliras mes jours: a toi je m\'abandonne. , Que t\'ai-je fait pour fuir? Demeure sous nos cieux. ,Je guérirai tes maux, je serai douce et bonne,

„Et je t\'appellerai du nom que Ton te donne „Dans le pays de tes aïeux!

„Je serai, si tu veux, ton esclave fidéle,

„Pourvu que ton regard brille a mes yeux ra vis. „Reste, 6 jeune étranger! reste, et je serai belle.

„Mais tu n\'aimes qu\'un temps, comme notre hirondelle: „Moi, je t\'aime comme je vis.

„Hélas! tu veux partir.—Aux monts qui t\'ont vu naitre „Sans doute quelque vierge espère ton retour. „Eh bien! daigne avec toi m\'emmener, 6 mon maitre! „Je lui serai soumise, et l\'aimerai peut-être,

„Si ta joie est dans son amour!

„Loin de mes vieux parents, qu\'un tendre orgueil enivre, „Du bois oü dans tes bras j\'accourus sans effroi,

„Loin des fieurs, des palmiers, je ne pourrai plus vivre. „Je mourrais seule ici. Va, laisse-moi te suivre, „Je mourrai du moins prés de toi.

„Si rtumble bananier accueillit ta venue,

„Si tu m\'aimas jamais, ne me repousse pas.

„Ne t\'en va pas sans moi dans ton lie inconnue, „De peur que ma jeune ame, errante dans. la nue, „N:aille seule suivre tes pas!quot;

75

ocr page 78

LA KILLE D\'OTAÏTI.

Quand le matin dora les voiles fugitives,

En vain on la chercha sous son dóme léger; On ne Ia revit plus dans les bois; sur les rives. Pourtant la douce vierge, aux paroles plaintives, N\'était pas avec l\'étranger.

A UNE JEUNE FILLE.

Vous qui ne savez pas eombien l\'enfance est belle, Enfant! n\'enviez point notre age de douleurs,

Oü le coeur tour a tour est eselave et rebelle,

Oü le rire est souvent plus triste que vos pleurs.

Votre age insouciant est si doux qu\'on l\'oublie! II passe, comme un souffle au vaste champ des airs, Comme une voix joyeuse en fuyant aifaiblie,

Comme un alcyon ^ sur les mers.

Oh! ne vous hatez point de mürir vos pensées! Jouissez du matin, jouissez du printemps: Vos heures sent des fleurs Tune a l\'autre enlacées ; Ne les effeuillez pas plus vite que le temps.

Laissez venir les ans! le destin vous dévoue,

Comme nous, aux regrets, a la fausse amitie,

A ces maux sans espoir que Forgueil désavoue A ces plaisirs qui font pitié!

Riez pourtant! du sort ignorez la puissance;

Uiez! n\'attristez pas votre front gracieux,

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Votre ceil d\'azur, miroir de paix et d\'innocence, Qui révèle votre ame et réfléchit les cieux!

\') Alcyon *- oiseau de mer (ijsvogel).

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EXTASE.

EXTASE.

J\'étais seul prés des flots, par une nuit d\'étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mars pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les raonts, et teute la nature Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d\'or, légions infinies,

A voix haute, a voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu;

Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n\'arrête, Disaient, en recourbant l\'écume de leur crête;

C\'est le Seigneur, le Seigneur Dieu!

POUR LES PAÜVRES.

Dans vos fêtes d\'hiver, riches, heureux du monde, Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde, Quand partout a 1\'entour de vos pas vous voyez Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres, Candélabres ardents, cercle étoilé des lustres,

Et la danse et la joie au front des conviés;

Tandis qu\'un timbre d\'or sonnant dans vos demeures Vous change en joyeux chant la voix grave des heures, Oh! songez-vous parfois que, de faim dévoré,

Peut-être un indigent dans les carrefours sombres S\'arrête et voit danser vos lumineuses ombres Aux vitres du salon doré?

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ocr page 80

POUR LES PAUVRES.

Songez-vous qn\'il est la sous le givre \') et la neige,

Ce père sans travail que la famine assiège?

Et qu\'il se dit tout bas: „Pour un seul que de biens!

„A son large festin que d\'amis se récrient!

„Ce riche est bien heureux, ses enfants lui sourient!

„Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miens !quot;

Et puis a votre fête il compare en son ame Son foyer, oü jamais ne rayonne une flamme, Ses enfants affamés, et leur mère en lambeau,

Et, sur un peu de paille, étendue et muette,

L\'aïeule, que l\'hiver^ hélas! a déja faite Assez froide pour le tombeau!

Donnez, riches! L\'aumóne est soeur de la prière.

Hélas! quand un vieillard sur votre seuil de pierre, Tout raidi par I\'Mver, en vain tombe a genoux;

Quand les jjetits enfants, les mains de froid rougies, Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies_, La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez! afin que Dieu, qui dote les families,

Donne a vos fils la force et la grace a vos filles.

Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit.

Afin qu\'un blé plus mfir fasse plier vos granges,

Afin d\'etre meilleurs, afin de voir les anges Passer dans vOs rêves la nuit!

Donnez! il vient un jour oü la terre nous laisse. Vos aumönes la-haut vous font une richesse.

Donnez! afin qu\'on dise: ,11 a pitié de nous!quot;

Afin que I\'indigent que glacent les tempêtes,

Que le pauvre qui souffre a coté de vos fêtes.

78

An seuil de vos palais fixe un ceil moins jaloux.

!) Givre — ijzel.

ocr page 81

POUR LES PAUVRES.

Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme, Pour que le méchant même en s\'inclinant vous nomme, Pour que votre foyer soit calme et fraternel;

Donnez! afin qu\'un jour, a votre heure dernière,

Contre tous vos péchés vous ayez la prière D\'un mendiant puissant au del!

L\'ENFANT. Q)

Lorsque I\'enfant parait; le cercle de familie Applaudit a grands cris; son doux regard qui brille

Pait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-étre, Se dérident soudain a voir I\'enfant paraitre,

Innocent et joyeux.

Soit que juin ait. verdi mon seuil, ou que novembre Passe autour d\'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucber,

Quand I\'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l\'appelle, et sa mère Tremble a le voir marcher.

Quelquefois nous parlous, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de Fame

Qui s\'élève en priant;

79

L\'enfant paralt, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints! La grave causerie S\'arrête en souriant.

!) Hildebrand a fait une traduction brillanto de cette poésie: flAls \'t kindje binnenkomtquot;, etc.

ocr page 82

l\'bnpant.

La nuit, quand l\'homme dort, quand l\'esprit rêve, a rheure Ou l\'on entend gémir, conime une voix qui pleure,

L\'onde entre les roseaux,

Si l\'aube tout a coup la-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d\'oiseaux!

Enfant, vous êtes l\'aube et mon ame est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez;

Mon ame est la fóret dont les sombres ramures S\'emplissent pour vons seul de suaves murmures Et de rayons dorés!

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies; Car vos petites mains, joyeuses et bénies,

N\'ont point mal fait encor;

Jamais vos jeunes pas n\'ont touché notre fange;

Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! Bel snge A l\'auréole d\'or!

Vous êtes parmi nous la colombe de 1\'arche.

Vos pieds tendres et purs n\'ont point l\'age oü l\'on marcher

Vos ailes sont d\'azur.

Sans le comprendre encor, vons regardez le monde, Double virginité! corps oü rien n\'est immonde,

Ame oü rien n\'est impur!

II est si beau, 1\'enfant, avec son frais sourire,

Sa douce bonne foi; sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés!

Laissant errer sa vue étonnée et ravie,

80

Offrant de toutes parts sa jeune ame a la vie Et sa bouche aux baisers!

!) liamure — gezamenlijke takken.

ocr page 83

I/ENFANT.

Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j\'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis méme

Dans le mal triomphants,

De jamais voir, Seigneur, l\'été sans fieurs vermeilles. La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants !

ELLE AVAIT FRIS CE PLI.

Elle i) avait pris ce pli dans son age enfantin De venir dans ma ohambre un peu chaque matin; Je l\'attendais ainsi qu\'un rayon qu\'on espère;

Elle entrait et disait: „Bonjour, mon petit père;\'-\' Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s\'asseyait Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait.

Puis soudain s\'en allait comme uu oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la téte un peu moins lasse, Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent Quelque arabesque folie et qu\'elle avait tracée. Et mainte page blanche entre ses mains froissée Oü, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fieurs, les astres, les prés verts. Et c\'était un esprit avant d\'etre une femme.

Son regard reflétait la clarté de son ame.

Elle me consultait sur tout a tous moments.

Oh! que de soirs d\'hiver radieux et charmants.

81

Passés a raisonner langue, histoire et grammaire;

!) Elle, c\'est une des iilles de Victor Hugo, noyée en Seine a Villequier avee son mari en 1843.

ocr page 84

ELLE ATAIT PMS CE PL1.

Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout prés, quelques amis causant au coin du feu! J\'appelais cette vie être content de peu!

Et dire qu\'elle est morte! hélas! que Dieu m\'assiste! Je n\'étais jamais gai quand je la sentais triste;

J\'étais morne au milieu du bal le plus joyeus Si j\'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

QUAND NOUS HABITIONS TOUS ENSEMBLE.

Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d\'autrefois,

Oü Feau court, oü le buisson tremble. Dans la maison qui touche aux bois,

Elle ^ avait dix ans, et moi trente; J\'étais pour elle 1\'univers. Oh! comme l\'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospére, Mon travail léger, mon ciel bleu. Lorsqu\'elle me disait: „Mon père/\' Tout mon cceur s\'écriait: „Mon Dieu!quot;

A travers mes songes sans nombre, J\'écoutais son parler joyeus.

82

Et mon front s\'éclairait dans l\'ombre. A la lumière de ses yeux.

1) Elle-\\o\\Y la note a la page 81.

ocr page 85

QUAND NOUS HABITIONS TOUS ENSEMBLE.

Elle avait Fair d\'une princesse Quand je la tenais par la main:

Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe,

En se cachant aux yeux de tous Oh! la belle petite robe Qu\'elle avait, vous rappelez-vous?

Le soir, auprès de ma bougie,

Elle jasait a petit bruit.

Tandis qu\'a la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle. Que son bonjour était charmant! Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l\'avais, si jeune encore, Vue apparaitre en mon destin! C\'était l\'enfant de mon aurore. Et mon étoile du matin!

Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieus, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine! Comme nous courions dans les bois!

Puis, vers la lumière isolée Etoilant le logis obscur.

Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur;

83

É

ocr page 86

QUAND NODS HABITIONS TOUS ENSEMBLE.

Nous revenions, coeurs pleins de flamme; En parlant des choses dn ciel. Je composais cette jeune ame.

Comme l\'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées,

Elle était gaie en arrivant...—

ïoutes ces choses sont passées Comme l\'ombre et comme le vent!

ELLE ÉTAIT PALE.

Elle 1) était pale, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent: „Je n\'ose,quot; Et ne disait jamais; „Je veux.quot;

Le soir, elle prenait ma Bible Pour y faire épeler sa sceur, Et. comme une lampe paisible,

Elle éclairait ce jeune coeur,

Sur le saint livre que j\'admire, Leurs yeux purs venaient se fixer; Livre oü l\'une apprenait a lire, Oü 1\'autre apprenait a penser!

84

Sur Fenfant, qui n\'eüt pas lu seule, Elle pencbait son front charmant, Et Ton aurait dit une aïeule Tant elle parlait douceraent!

^ Elle-\\oiv la note a la page 81.

ocr page 87

ELLE ÉTAIT PALE.

Elle lui disait: „Sois bien sage!quot; Sans jamais nommer le démon;

Leurs mains erraient de page en page Sur Moïse et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse, Sur Moloch et Leviathan,

Sur l\'enfer que Jésus traverse, Sur l\'éden oü. rampe Satan!

Moi, j\'écoutais... — O joie immense De voir la soeur prés de la sceur! Mes yeux s\'enivraient en silence De cett.e ineffable douceur.

Et, dans la chambre humble et déserte Oü nous sentions, cachés tous trois, Entrer par la fenétre ouverte Les souffles des nuits et des bois.

Tandis que^ dans le texte auguste, Leurs cceurs, lisant avec ferveur, Puisaient le beau, le vrai, le juste, II me semblait, a moi, rêveur.

Entendre chanter des louanges Autour de nous, comme au saint lieu; Et voir sous les doigts de ces anges Tressaillir le livre de Dieu!

85

ocr page 88

PENDANT QOB LE MARIN.

PENDANT QUE LE MARIN.

Pendant que le marin, qui calcule et qui doute, Demande son chemin aux constellations; *)

Pendant que le berger, l\'ceil plein de visions, Cherche au milieu des bois son étoile et sa route; Pendant que l\'astronome, inondé de rayons,

Pèse un globe a travers des millions de lieues, Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur. Mais que ce saphir sombre est un ablme obscur! On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues Des anges frissonnants qui glissent dans l\'azur.

NAPOLÉON EN RUSSIE.

II neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l\'aigle baissait la tête. Sombres jours! l\'empereur revenait lentement^ Laissant derrière lui braler Moscou fumant, II neigeait. L\'apre hiver fondait en avalancbe. Après la plaine blanche une autre plaine blanche. On ne connaissait plus les chefs ui le drapeau. Hier la grande armee, et maintenant troupeau. On ne distinguait plus les ailes ni le centre: II neigeait. Les blessés s\'abritaient dans le ventre Des chevaux morts; au seuil des bivouacs désolés On voyait des clairons a leur poste gelés

1) Constellation — gesternte. •

86

ocr page 89

NAPOLÉüX EN RUSSIE.

Eestés debout, en selle et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

Boulets ^), mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs

Pleuvaient,; les grenadiers, surpris d\'etre tremblants,

Marchaient pensifs, la glace a leur moustache grise.

II neigeait, il neigeait toujours! la froide bise

Sifflait; sur le verglas, 1) dans des lieux inconnus,

On n\'avait pas de pain et l\'on allait pieds nus.

Ce n\'étaient plus des coeurs vivants, des gens de guerre;

C\'était un rêve errant dans la brume, im mystère,

üne procession d\'ombres sur le ciel noir.

La solitude, vaste, épouvantable a voir,

Partout apparaissait, nmette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse

Pour cette immense armée un immense linceul;

Et, chacun se sentant mourir, on était seul.

— Sortira-t-on jamais de ce funèbre empire\'?

Deux ennemis! Le Czar, le Nord. Le Nord est pire.

On jetait les canons pour bmler les affüts.

Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,

lis fuyaient; le désert dévorait le cortege.

On pouvait, a des plis qui soulevaient la neige.

Voir que des régiments s\'étaient endormis la.

O, chutes d\'Annibal! Lendemains d\'Attila!

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières, a)

On s:écrasait aux ponts pour passer les rivières.

On s\'endormait dix mille, on se réveillait cent.

Ney, que suivait naguère mie armée, a présent

87

1

) Verglas — ijzel.

;i) Civière — draagbaar.

ocr page 90

NAPOLÉON EN RÜSSIE.

S\'évadait, disputant sa raontre a trois cosaques.

Toutes les uuits, qui vive! alerte! assauts! attaques! Ces fantómes prenaient leurs fusils, et sur eux lis voyaient se nier, effrayants, ténébreux,

Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves, D horribles escadrons, tourbillons d\'hommes fauves. Teute une armée ainsi dans la nuit se perdait. L\'empereur était la, debout, qui regardait.

II était comme un arbre en proie a la cognée.

Sur ce géant, grandeur jusqu\'alors épargnée. Le malheur, bücheron sinistre, était monté;

Et lui, chêne vivant, par la hache insulté.

Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches, II regardait tomber autour de lui ses branches.

Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour. Tandis qu\'environnant sa tente avec amour.

Voyant son ombre aller et venir sur la toile,

Ceux qui restaient, croyant toujours a son étoile, Accusaient le destin de lèse-majesté,

Lui se sentit soudain dans 1\'ame épouvanté.

Stupéfait du désastre et ne sachant que croire, L\'empereur se tourna vers Dieu; l\'homme de gloire Trembla; Napoléon comprit quïl expiait Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,

Devant ses légions sur la neige semées:

— Est-ce le chatiment, dit-il, Dieu des armées? —

88

ocr page 91

TOULON.

TOÜLON. !)

I

En ces temps-la, c\'etait une ville tombée Au pouvoir des Anglais, matures des vastes, mers^ Qui, du canon battue et de terreur courbée, Disparaissait dans les éclairs.

C\'etait une cité qu\'ébranlait le tonnerre A l\'heure oü la nuit tombe, a l\'heure ou le jour nait, Qu\'avait prise en sa griife Albion, qu\'en sa serre La Eépublique reprenait.

Dans la rade couraient les frégates meurtries; Les pavilions pendaient troués par le boulet;

Sur le front orageux des noires batteries La fumée a longs flots roulait.

On entendait gronder les torts, sauter les poudres; Le brülot s) flamboyait sur la vague qui luit;

Comme un astre effrayant qui se disperse en foudres La bombe éclatait dans la nuit.

Sombre histoire! Quel temps! et quelle illustre page! Tout se mêlait, le mat coupé, le mur détruit, Les obus, le sifflet des maltres d\'équipage.

Et Fombre, et rhorreur, et le bruit.

l) Ce morceau fait preuve de radmiration profonde de Victor Hugo pour Napoléon Ier et en même temps de la haine invétérée qu\'il ressent a l\'endroit de Napoléon III et le second empire.

*) Brfdot — brander.

89

ocr page 92

TOULON.

0 France! Tu couvrais alors toute la terre Du choc prodigieux de tes rebellions.

Les rois liichaient sur toi le tigre et la panthère^ Et toi, tu lachais les lions.

Alors la République avait quatorze armées.

On luttait sur les monts et sur les océans.

Cent victoires jetaient au vent cent renommées On voyait surgir les géants!

Alors apparaissaient des aubes rayonnantes.quot; Des inconnus, soudain éblouissant les yeux; Se dressaient et faisaient aux trompettes sonnantes Dire leurs noms mystérieux.

lis faisaient de leurs jours de sublimes offrandes; lis criaient: Liberté! guerre aux tyrans! mourons! Guerre! — et la gloire ouvrait ses ailes toutes grandes Au dessus de ces jeunes fronts!

II

Aujourd\'hui c\'est la ville oü toute honte échoue. La, quiconque est abject, horrible et malfaisant, Quiconque un jour plongea son honneur dans la boue, Nöya son ame dans le sang;

La, le faux monnayeur pris la main sur sa forge, L\'homme du faux serment et 1\'homme du faux poids, Le brigand qui s\'embusque et qui saute a la gorge Des passants, la nuit, dans les bois ;

90

ocr page 93

TOULON.

La, quand I\'heure a sonne, cette heure nécessaire, Toujours, quoi qu\'il ait fait pour fuir, quoi qn\'il ait dit^ Le pirate 1) hideux, le voleur, le faussaire, 2) Le parricide, le bandit,

Qu\'il sorte d:un palais ou qu\'il sorte d\'un bouge, Vient, et trouve une main, froide comme un verrou^ Qui sur le dos lui jette une casaque rouge Et lui met un carcan 3) an cou!

L\'aurore luit, pour eux sombre et pour nous vermeille, Allons! debout! lis vont vers le sombre Oeéan. II semble que leur chatne avec eux se réveille,

Et dit: me voila; viens-nous-en!

lis marcbent, au marteau présentant leurs manilles, ) A leur cbalne cloués, mêlant leurs jDas bruyants^

Train ant leur pourpre infame en bideuses guenilles. Humbles, furieux, effrayants.

Les pieds nus, leur bonnet baissé sur leurs paupières, Dès l\'aube barassés, l\'oeil mort, les membres lourds, lis travaillent, creusant des rocs; roulant des pierres, Sans trêve, bier; demain, toujours.

Pluie ou soleil. biver, été, que juin flamboie, Que janvier pleura, ils vont, leur destin s\'accomplit, Avec le souvenir de leurs crimes pour joie;

Avec une plancbe pour lit.

91

1

\') Pirate — zeeschuimer.

2

-) Faussaire — falsaris.

3

) Carcan — IJzeren halsbeugel van den schandpaal.

Manille — Anneau de métal, porté aux jambes par les formats.

ocr page 94

TOULON.

Le soir, comme un troupeau Fargousin !) vil les compte. lis montent deux a deux l\'escalier du ponton,

Brisés^ vaincus, le coeur incliné sous la honte,

Le dos courbe sous le baton.

La pensée implacable habite encor leurs têtes.

Morts vivants, aux labeurs voues, marqués au front, lis rampent, recevant le fouet comme des bêtes, Et comme des hommes l\'affront.

III.

Ville que l\'infamie et la gloire ensemencent,

Oü du format pensif le fer tond les cbeveux,

O Toulon! c\'est par toi que les oncles commencent. Et que finissent les neveux!

Va, maudit! 1) Ce boulet que^ dans les temps stoïques, Le grand soldat, :l) sur qui ton opprobre s\'assied, Mettait dans les canons de ses mains héroïques,

Tu le traineras a ton pied.

Écrit en arrivant a Bruxelles, 12 décembre 1851.

92

1

) Napoléon III.

ocr page 95

AUGÜSTE BARBIER.

(1805—1882).

L\'IDOLE.

I.

Allons, chauifenr, allons, du charbon, de la houille,

Du fer, du euivre et- de l\'étain;

Allons, a large pelle, a grands bras plonge et fouille,

Nourris le brasier, vieux Vulcain:

Donne force pature a l\'avide fournaise;

Car pour mettre ses dents en jeu,

Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse,

II lui faut le palais en feu.

C\'est bien, voici la flamme ardente; folie, immense.

Implacable et couleur de sang^

Qui tombe de la voute, et l\'assaut qui commence,

Chaque lingot \') se prend au flanc;

Et ce ne sont que bonds^ rugissements, délire,

Cuivre sur plomb et plomb sur fer;

Tout s\'allonge, se tord^ s\'embrasse et se déchire

Comme des damnés en enfer.

Enfin l\'ceuvre est finie, enfin la flamme est morte.

La fournaise fume et s\'éteint,

L\'airain bouillonne a flots; cliautfeur, ouvre la porte

!) Lingot — staaf.

ocr page 96

l\'idole.

Et laisse passer le hautain!

O fieuve impétueux! mugis et prends ta course,

Sors de ta loge, et d\'un élan,

D\'un seul bond lance-toi comme un flot de la source,

Comme une flamme du volcan!

La terre ouvre son sein a tes vagues de lave;

Précipite en bloc ta fureur.

Dans le moule profond, bronze, descends esclave, Tu vas remonter empereur.

II

Encor Napoléon! Encor sa grande image!

Ah! que ce rude et dur guerrier Nous a coüté de sang, de larmes et d\'outrage

Pour quelques rameaux de laurier!

Ce fut un triste jour pour la France abattue,

Quand du baut de son piédestal,

Comme un voleur bonteux, son antique statue

Pendit sous un cbanvre 1) brutal.

Alors on vit au pied de la baute colonne,

Courbé sur un cable griuijant,

L\'étranger, au long bruit d\'un hourra monotone,

Ebranler le bronze puissant;

Et quand sous mille efforts. Ia tête la première,

Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre

Roula son cadavre d:airain,

Le Hun, le Hun stupide, a la peau sale et rance,

L\'oeil plein d\'une basse fureur,

Aux rebords des ruisseaux, devant toute la France,

Traina le front de Tempereur.

Ah! pour celui qui porte un cceur sous la mamelle

\') Chanvre — hennep, touw.

94

ocr page 97

l\'idole.

Ce jour pèse comme un remord;

Au front de tout Pranijais, c\'est la tache éternelle

Qui ne s\'en va qu\'avec la mort.

J\'ai vu Tinvasion a l\'ombre de nos marbres

Entasser ses lourds chariots;

Je 1\'ai vue arracher l\'écorce de nos arbres,

Pour la jeter a ses cbevaux;

J\'ai vu l\'homme du Nord, a la lèvre farouche,

Jusqu\'au sang nous meurtrir la chair.

Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche

S\'en venir respirer notre air;

J\'ai vu jeunes Francais, ignobles libertines,

Nos femmes, belles dïmpudeur,

Aux regards d\'un Cosaque étaler leurs poitrines,

Et s\'enivrer de son odeur:

Eh bien! dans tous ces jours d\'abaissement, de peine.

Pour tous ces outrages sans nom,

Je n\'ai jamais chargé qu\'un être de ma haine. . , . Sois mandit, o Napoléon!

III.

O Corse a cheveux plats! que ta Prance était belle

Au grand soleil de messidor! 1)

C\'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d\'acier ni rênes d\'or;

Une jument sauvage a la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois^

Mais fiére, et d\'un pied fort heurlant le sol antique,

Libre pour la première fois.

95

Jamais aucune main n\'avait pa\'ssé sur elle

\') Messidor — oogstmaand (10e maand van den republikeinschen kalender.)

ocr page 98

l\'idolb.

Pour la flétrir et l\'outrager;

Jamais ses larges flancs iravaient porté la selle

Et le harnais de l\'étranger ;

Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde^

L\'ceil taut, la eroupe en mouvement,

Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, et sitót que tu vis son allure,

Ses reins si souples et dispos.

Dompteur audacieux tu pris sa cbevelure,

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre.

La poudre, les tambours battants,

Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre

Et des combats pour passe-temps :

Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes;

Toujours Fair, toujours le travail,

Toujours comme du sable écraser des corps d\'hommes,

Toujours du sang jusqu\'au poitrail.

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,

Broya les générations;

Quinze ans elle passa, fumante, a toute bride,

Sur le ventre des nations;

Enfin, lasse d\'aller sans finir sa carrière,

D\'aller sans user son chemin,

De pétrir l\'univers, et, comme une poussière

De soulever le genre hu main;

Les jarrets épuisés, haletante et sans force,

Prés de fiéchir a chaque pas,

Elle demanda grace a son chevalier corse;

Mais, bourreau, tu n\'écoutas pas!

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse, \')

I) Xerveux — gespierd.

96

ocr page 99

L IDOLE.

Pour étouffer ses cris ardents;

Tu retouruas le mors dans sa bouche baveuse,

De fureur tu brisas ses dents;

Elle se releva; mais un jour de bataille,

Ne pouvant plus mordre ses freins,

Monrante, elle tomba sur un lit de mitraille Et du coup te cassa les reins.

IV.

Maintenant tu renais de ta cluite profonde:

Pareil a Taigle radieux,

Tu reprends ton essor pour dominer le monde,

Ton image remonte aux cieux.

Napoléon n\'est plus ce voleur de couronne,

Cet usurpateur effronté,

Qui serra sans pitié, sous les coussins du tróne,

La gorge de la Liberté;

Ce triste et vieux format de la Sainte-Alliance

Qui mourut sur un noir rocher,

Tralnant comme un boulet l\'image de la France

Sous le baton de l\'étranger;

Non, non, Napoléon n\'est plus souillé de fanges ;

Grace aux flatteurs mélodieux,

Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges,

César est mis au rang des dieux.

Son image reluit a toutes les murailles;

Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment, comme au fort des batailles

II résonnait sur les tambours.

Puis de ces hauts quartiers oü le peuple foisonne.

Paris, comme un vieux pèlerin,

Redescend tous les jours au pied de la colonne

97

ocr page 100

l\'idole.

Abaisser son front souverain.

Et la, les bras chargés de palmes éphémères, Inondant de bouquets de fleurs

Ce bronze que jamais ne regardent les mères, Ce bronze grandi sous leurs pleurs;

En veste d\'ouvrier, dans son ivresse folie,

Au bruit du fifre et du clairon.

Paris d\'un pied joyeux danse Ja carmagnole Autour du grand Napoléon.

V.

Ainsi, passez; passez, monarques débonnaires,

Doux pasteurs de Tbumanite;

Hommes sages, passez comme des fronts vulgaires Sans reflet dïmmortalité!

Du peuple vainement vous allégez la chalne; Vainement, tranquille troupeau.

Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans peine, S\'acbemine vers le tombeau:

Sitoi. qu\'a son déclm votre astre tutélaire :l)

Epancbe son dernier rayon,

Votre nom qui s\'éteint sur le flot populaire Trace a peine un léger sillon.

Passez, passez, pour vous point de haute statue: Le peuple perdra votre nom;

Car il ne se souvient que de l\'homme qui tue Avec le sabre ou le canon;

II n\'aime que le bras qui dans des champs humides Par milliers fait pourrir ses os;

II aime qui lui fait batir des Pjramides Porter des pierres sur le dos.

Passez! le peuple, c\'est la fille de taverne,

\') astre tutélaire — leidsstar.

98

ocr page 101

l\'idole.

La fille buvant du vin bleu,

Qui veut dans son amant un bras qui la gouverne,

Un corps de fer, un ceil de feu,

Et qui, dans sou taudis, ^ sur sa couche de paille

99

N\'a d\'amour chaud et libertin Que pour l\'liomme hard! qui la bat et la fouaille Depuis le soir jusqu\'au matin.

\') Taudis — krot.

ocr page 102

FÉLIX ARVERS.

(1806-1851).

UN SECRET.

Mon ame a son secret, ma vie a son mystère: Un amour éternei en un moment conr-u;

Le mal est sans espoir, aussi j\'ai dü le taire. Et celle qui Fa fait n\'en a jamais rien su.

Hélas! j\'aurai passé prés d\'elle inaper^u Toujours a ses cótés et pourtant solitaire; Et j\'aurai jusqu\'au bout fait mon temps sur la ter N\'osant rien demander et n\'ayant rien re^u.

Pour elle, quoique Dieu Fait faite douce et tendre, Elle suit son chemin distraite et sans entendre Ce murmnre d\'amour élevé sur ses pas.

A l\'austère devoir pieusement fidéle,

Elle dira, lisaut ces vers tout remplis d\'elle:

„Quelle est done cette femme?quot; et ne comprendra

ocr page 103

ALFRED DE MUSSET.

(1810-1857).

CHANSON.

J\'ai dit a mon cceur, a mon faible eoeur; X\'est-ce point assez d\'aimer sa maltresse\'? Et ne vois-tu jjas que changer sans cesse, Cquot;est perdre en désir le temps du bonbeur?

II m\'a répondu: Ce n\'est point assez, Ce n\'est point assez d\'aimer sa maltresse? Et ne vois-tu pas que cbanger sans cesse Nous rend doux et cbers les plaisirs passés?

J\'ai dit a mon cceur, a mon faible cceur: N\'est-ce point assez de tant de tristesse? Et ne vois-tu pas que cbanger sans cesse, C\'est a, cbaque pas trouver la douleur?

II m\'a répondu: Ce n\'est point assez, Ce n\'est point assez de tant de tristesse; Et ne vois-tu pas que cbanger sans cesse. Nous rend doux et cbers les cbagrins passés

ocr page 104

102 PUISQUE L\'OISBAÜ DES BOTS.

PÜISQÜE L\'OISEAÜ DES BOTS.

Puisque l\'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche oü ses oeufs sont brisés dans le nid; Puisque la fleur des champs entr\'ouverte a 1\'aurore Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,

S\'incline sans murmure et tombe aveo la nuit;

Puisqu\'au fond des .forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisqu\'en traversant l\'immortelle nature,

L\'homme n\'a su trouver de science qui dure,

Que de marcher toujours et toujours oublier;

Puisque, jusqu\'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c\'est un engrais 1) que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d\'herbe sacré qui nous donne le pain;

O, Muse! que m\' importe ou la mort ou la vie? J\'aime, et je veux palir; j\'aime et je venx souffrir; J\'aime, et pour un baiser je donne mon génie;

J\'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible a tarir.

J\'aime, et je veux chanter la joie et la paresse. Ma folie expérience et mes soucis d\'un jour,

Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu\' après avoir juré de vivre sans maltresse,

J\'ai fait serment de vivre et de mourir d\'amour.

ï) En gr ais — mest.

ocr page 105

rUISQUE L OISEAU DBS BOIS.

Dépouille devant tons l\'orgueil qui te dévore, Ccenr gonflé d\'amertume et qui t\'es cru fermé. Aime, et tu ren altras; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore; II faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

TRISTESSE.

Jai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma galté;

J\'ai perdu jusqu\'a la fierté Qui faisait croire a mon génie.

Quand j\'ai connu la Vérité,

J\'ai cru que c\'était une amie;

Quand je l\'ai comprise et sentie, Jquot;en étais déja dégoüté.

Et pourtant elle est \'éternelle,

Et ceux qui se sont passés d\'elle Ici-bas out tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu\'on lui réponde, Le seul bien qui me reste au monde Est d\'avoir quelquefois pleuré.

103

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LE KniX ALLEMAKD.

LE RHIN ALLEMAND.

Par Becker. Traduction fran^aise.

lis ne l\'auront pas. Ie libre Rhin allemaiid, quoiqu\' ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides;

Aussi longtemps qu\'il roulera paisible. portant sa robe verte; aussi longtemps qu\'une rame frappera ses Hots.

Ils ne l\'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les cceurs s\'abreuveront de sou vin de feu;

Aussi longtemps que les roes s\'élèveront au milieu de sou courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales se refléteront dans son miroir.

Ils ne l\'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.

Ils ne l\'auront pas, le Rhin allemand, jusqu\'a ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues.

LE RHIN ALLEMAND.

Reponse a la chanson de Becker.

Nous l\'avons eu, votre Rhin allemand,

II a tenu dans notre verre,

ün couplet qu\'on s\'en va chantant Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang?

104

ocr page 107

LE TUIIX ALLEIIAND.

Nous l\'avons eu, votre Bhin allemand.

Son sein porte une plaie ouverte,

Du jour oü Condé triomphant A déchiré sa robe verte.

Oü le père a passé, passera bien l\'enfant.

Nous l\'avons eu, votre Ehin allemand.

Que faisaient vos vertus germaines,

Quand notre César tout-puissant

De son ombre couvrait vos plaines? Oü. done est-il tombé, ce dernier ossement?

Nous l\'avons eu, votre Rbin allemand.

Si vous oubüez votre histoire.

Vos jeunes filles, sürement,

Ont mieux gardé notre mémoire;

Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

S\'il est a vous, votre Rhin allemand,

Lavez-y done votre livrée;

Mais parlez-en moins fièrement.

Combien, au jour de la curée,

Étiez-vous de corbeaux contre l\'aigle expirant?

Qu\'il coule en paix, votre Rbin allemand.

Que vos catbédrales gothiques S\'y reflètent modestement;

105

Mais craignez que vos airs bachiques \') Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

\') Air hachique — drinklied.

ocr page 108

LE RIDEAU DE ,MA VOISINE.

LE RIDEAU DE MA VOISINE.

Le rideau de ma voisine Se soulève lentement.

Elle va, je rimagine.

Prendre Fair un moment.

On entr\'ouvre la fenêtre;

Je sens mon coeur palpiter.

Elle veut savoir peut-être Si je suis a guetter.

Mais, hélas! ce n\'est qu\'un rêve; Ma voisine aime un lourdaud^ Et c\'est le vent qui soulève Le coin de son rideau.

CHANSON DE PORTÜNIO.

Si vous croyez que je vais dire

Qui j\'ose aimer,

Je ne saurais pour un empire Vous la nommer.

Nous allons chanter a la ronde.

Si vous voulez.

Que je 1\'adore, et qu\'elle est blonde Comme les blés.

106

ocr page 109

CHANSON DE FORTÜXIO.

Je fais ce que sa fantaisie

Veut m\'ordonner,

Et je puis, s\'il lui faut ma vie, La lui donner.

Du mal qu\'une amour ignorée

Neus fait souffrir,

J\'en porte Tarae déchirée Jusqu\'a mourir.

Mais j\'aime trop pour que je die ■\')

Qui j\'ose aimer,

Et je veux mourir pour ma mie, ~) Sans la nommer.

\') Que je die — Voir p. 7.

•\') Ma mie — m\'amie. ma amie. mon amie.

107

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THÉOPHILE GAUTIER.

(1808-1872.)

PREMIER SOÜRIRE DU PRINTEMPS.

Tandis qu\' a leurs ceuvres perverses Les hommes courent haletants^

Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.

Pour les petites paquerettes, Sournoisement lorsque tout dort, II repasse des collerettes Et cisèle des boutons d\'or.

Dans le verger et dans la vigne, II s\'en va, furtif perruquier,

Avec une houppe de cygne,

Poudrer a frimas Tam andier.

La nature au lit se repose; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges, Qu\'aux merles il siftie a mi-voix, II sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.

ocr page 111

PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS

Sur le cresson de la fontaine Oü. le cerf boit, l\'oreille au guet. De sa main cachée il égrène Les grelots d\'argent du muguet.

Sous I\'herbe, pour que tu la cueilles, II met la fraise au teint vermeil, Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite, Et que son règne va finir,

Au seuil d\'avril tournant la tête, II dit: „Printemps, tu peux venir!quot;

TRISTESSE EN MER.

Les mouettes volent et jouent; Et les blancs coursiers de la mer, Cabrés sur les vagues, secouent Leurs crins écheveles dans I\'air.

Le jour tombe; une fine pluie Eteint les fournaises du soir,

Et le steam-boat crachant la suie Rabat son long panache noir.

Plus pale que le ciel livide Je vais au pays du charbon, Du brouillard et du suicide; — Pour se tuer le temps est bon.

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TKISTESSE EN MER.

Mon désir avide se noie Dans le gouftre amer qui blanehit; Le vaisseau danse, l\'eau tournoie, Le vent de plus en plus fralchit.

Oh! je me sens l\'ame navrée;

L\'Océan gonfle, en soupirant, Sa jioitrine désespérée,

Comma un ami qui me comprend.

Allons, peines d\'amour perdues Espoirs lasses^ illusions Du socle idéal descendues,

Un saut dans les moites sillons!

A la mer, soufirances passées, Qui revenez toujours, pressant Vos blessures eicatrisées Pour leur faire pleurer du sang!

A la mer, spectre de mes rêves,

Kegrets aux mortelles paleurs Dans un cceur rouge ayant sept glaives, Comme la Mère des douleurs.

Chaque fantóme plonge et lutte Quelques instants avec le flot Qui sur lui ferme sa volute 1) Et 1 engloutit dans un sanglot.

Lest de l\'ame, pesant bagage,

l\'résors misérables et chers,

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Sombrez^ et dans votre naufrage Je vois vous suivre au fond des mers!

1

Volute — draaiende golf, draaikolk.

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TRISTKSSE EN MER.

Bleuatre, enfié, méconnaissable,

Bercé par le flot qui bruit, Sur l\'humide oreiller du sable Je dormirai bien oette nuit!

... Mais une femme dans sa maute Sur le pont assise a l\'éeart, Tne femme jeune et charmante Léve vers moi son long regard.

Dans ee regard, a ma détresse La Sympathie aux bras ouverts Parle et sourit, soeur, ou maltresse. Salut, yeux bleus! bonsoir, Üots verts!

Les mouettes volent et jouent;

Et les blancs coursiers de la mer, Cabrés sur les vagues, secouent Leurs crins échevelés dans l\'air.

LE MONDE EST MÉCHANT.

Le monde est méchant, ma petite, Avec son sourire moqueur II dit qu\'S, ton cöté palpite Une montre en place du cceur.

— Pourtant ton sein ému s\'élève Ei s\'abaisse comme la mer, Aux bouillonnements de la sève, Circulant sous ta jeune chair.

111

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LE MONDE EST MÉCHANT.

Le monde est méchant, ma petite: II dit que tes yeux vifs sont morts Et se meuvent dans leur orbite A temps égaux et par ressorts.

— Pourtant une larme irisée Tremble a tes cils^ mouvant rideau; Comme une peiie de rosée

Qui n\'est pas prise au verre d\'eau

Le monde est méchant, ma petite; II dit que tu n\'a pas d\'esprit,

Et que les vers qu\'on te récite Sont pour toi comme du saiascrit,

— Pourtant, sur ta bouehe vermeille, Eleur s\'ouvrant et se refermant,

Le rire, intelligente abeille.

Se pose a cliaque trait charmant.

112

C\'est que tu m\'aimes, ma petite^ Et que tu hais tous ces gens-la. Quitte-moi; — comme ils diront vite; Quel cceur et quel esprit elle a!

L\'AVEUGLE.

Un aveugle au coin d\'une borne, Hagard comme au jour un hibou, Sur sou flageolet, d\'un air morne, Tatonne en se trompant de trou,

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LAVEUGLE.

Et joue un ancien vaudeville Qu\'il fausse imperturbablement; Son cMen le conduit par la ville, Spectre diurne a l\'ceil dormant.

Les jours sur lui passent sans luire: Sombre, il entend le monde obscur Et la vie invisible bruire Comme un torrent derrière un mur!

Dieu sait quelles chimères noires Hantent eet opaque cerveau! Et quels illisibles grimoires L\'idée écrit en ce caveau!

Ainsi dans les puits de Venise, Un prisonnier a demi fcru,

Pendant sa nuit qui s\'éternise,

Grave des mots avpc un clou.

115

Mais peut-être aux heures funèbres, Quand la mort souffle le flambeau, L\'iime habituée aux ténèbres Y verra clair dans Ie tombeau 1

LA SOURCE.

Tout prés du lac filtre une source. Entre deux pierres, dans un coin; Allégrement l\'eau prend sa course Comme pour s\'en aller bien loin.

Opaque — ondoorschijnend, dof.

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LA SOURCE.

Elle murmure: Oh! quelle joie!

Sous la terra il faisait si noir! Maintenant ma rive verdoie,

Le ciel se mire a mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues Me disent: Ne m\'oubliez pas! Les libellules de leurs queues M\'égratignent dans leurs ébats :

A ma coupe l\'oiseau s\'abreuve; Qui sait? — Après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallens, rochers et tours.

Je broderai de mon écume Fonts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume A TOeéan oü tout finit.

Ainsi la jeune source jase.

Formant cent projets d\'avenir; Comme F eau qui bout dans un vase. Son flot ne peut se contenir;

Mais le berceau touclie a la tombe; Le géant futur meurt petit;

Nee a peine, la source tombe Dans le grand lac qui l\'engloutit!

114

ocr page 117

NOÉL.

NOËL.

Le eiel est noir, la terre est blanche; Clocbes, cariilonnez gaiment! —

Jésus est né! — La Vierge penche Sur lui son visage cbarmant.

Pas de courtines festonnées Four préserver 1\'enfant du froid.

Uien que les toiles d\'araignées Qui pendent des poutres du toit.

II tremble sur la paille fraiobe, Ce cber petit enfant Jésus,

Et pour Féchauffer dans sa crèche L\'ane et le bceuf soufflent dessus.

La neige au cbaume coud ses franges, Mais sur le toit s\'ouvre le eiel Et, tout en blanc, le chceur des anges Chante aux bergers: „Noël! Noël!quot;

LE MERLE.

Ün oiseau siffie dans les branches Et sautille gai, plein d\'espoir. Sur les berbes, de givre blanches, En bottes jaunes, en frac noir.

C\'est un merle, chanteur crédule. Ignorant du calendrier.

Qui rêve soleil^ et module L\'hymne d\'avril en février.

115

ocr page 118

LE MERLE.

Pourtant il vente, il pleut a. verse; L\'Arve jaunit le Rhone bleu,

Et le salon tendu de perse, 1)

Tient tous ses hótes prés du feu.

Les monts sur l\'épaule ont I hermine, Comme des magistrals siégeant;

Leur blanc tribunal examine ün cas d\'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu\'il essuie, L\'oiseau persiste en sa chanson, Malgré neige, brouillard et pluie, II croit a la jeune saison.

II gronde l\'aube paresseuse De rester au lit si longtemps Et, gourmandant la fleur frileuse, Met en demeure 2) le printemps.

II voit le jour derrière l\'ombre; Tel un croyant, dans le saint lieu, L\'autel désert, sous la nef 3) sombre, Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se eonfie.

Car son instinct pressent la loi.

Qui rit de ta philosophie.

Beau merle, est moins sage que toi

116

1

) Perse — Perzisch behangsel.

2

) Metlre en demeure — aanmanen (gerechtelijk).

3

) La nef — het schip (eener kerk).

ocr page 119

FUMEÉ.

FüMEÉ.

La-bas, sous les arbres s\'abrite üne chaumière au dos bossu;

Le toit penclie; le mur s\'eÖrite. Le seuil de la porte est moussu.

La fenêtre, un volet la bouche;

Maïs du taudis, comme au temps froid La tiède lialeine d\'une bouche, La respiration se volt.

Un tire-bouehon de funiée,

Tournant son mince filet bleu.

De Fame en ce bouge enfermée Porte des nouvelles a Dieu.

117

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J. M. SOULARY.

LES DEUX CORTEGES.

Deux eortèges se sont rencontrés a l\'église.

L:un est mome: — il conduit le cercueil d\'un enfant

üne femme le suit, presque folie, étouffant

Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

Uautre, c\'est un baptéme: — au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise;

Sa mère, lui tendant le doux sein qu\'il épuise, L\'embrasse tout entier d\'un regard triompbant!

On baptise, on absout, et le temple se vide.

Les deux femmes, alors, se croisant sous Tabside ^

Ecbangenffun coup d\'oeil aussitot détourné;

Et — merveilleux retour qu\'inspire la prière — La jeune mère pleure^en regardant la bière,

La femme qui pleurait sourit au nouveau-né!

\') ahside — gewelf, altaargewelf.

ocr page 121

PIERRE DUPONT.

(1821—1870),

LES BCEUFS.

J\'ai deux grands bceufs dans mon étable,

Deux grands bceufs blancs, marqués de roux ; La cbarrue est en bois d\'érable, 1)

L\'aiguiHon 2) en branche de houx;

C\'est par leurs soins qu\'on voit la plaine Verte l\'hiver, jaune 1\'été;

lis gagnent dans une semaine Plus d\'argent qur ils n\'en out coüté.

Sïl me fallait les vendre,

J\'aimerais mieux me pendre;

J\'aime Jeanne ma femme, eh bien! j\'aimerais mieux La voir mourir, que voir mourir mes bceufs.

Les voyez-vous, les belles bêtes,

Creuser profond et tracer droit,

Bravant la pluie et les tempêtes.

Qu\'il fasse chaud. qu\'il fasse froid.

Lorsque je fais halte pour boire,

Un brouillard sort de leurs naseanx.

Et je vois sar leur come noire Se poser les petits oiseaiix.

\') Érdhle — ahornboom.

-) Aiguilion — prikkel, dryfstok.

ocr page 122

LES liCEUKS

S\'il me fallait les vendre.

J\'aimerais mieus me pendre;

J\'aime Jeanne ma femme, eh bien! j\'aimerais mieux La voir mourir, que voir mourir mes bceufs.

lis sont forts comme un pressoir d\'hnile,

lis sont doax comme des moutons.

Tons les ans on vient de la ville Les marchander dans nos cantons Pour les mener aux Tuileries,

Au Mardi-Gras \') devant le roi,

Et puis les vendre aux bouaheries;

Je ne veux pas, ils sont a moi.

Sïl me fallait les vendre,

J\'aimerais mieux me pendre;

J\'aime Jeanne ma femme, eb bien! j\'aimerais mieux La voir mourir, que voir mourir mes bceufs.

Quand notre fille sera grande.

Si le fils de notre Régent 1)

En mariage la demande.

Je lui promets tout mon argent;

Mais si pour dot il veut qu\'on donne Les grands bceufs blancs marqués de roux.

Ma fille, laissons la couronne quot;)

Et ramenons les bceufs cbez nous.

S\'il me fallait les vendre.

J\'aimerais mieux me pendre;

J\'aime Jeanne ma femme; eh bien! j\'aimerais mieux •La voir mourir, que voir mourir mes bceufs.

120

1

) Régent — celui qui professe dans un college communal.

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LECONTE DE LISLE.

(1820—1894.)

L\'HOLOOAUSTE \')

C\'est 1\'An de grace rail quot;six cent dis-neuf; le seize De juillet, en un vpste et riche diocèse Primatial, 1) Le ciel est pur et rayonnant.

Bom\'dons et cloches vont sonnant et bourdonnant. La Ville en fête rit au clair soleil qui dore Ses pignons, ses hauts toits et son fleuve sonore, Ses noirs convents hantés de spectres anxieux, Ses masures, ses ponts bossus^ abrupts et vieux,

Et le massif des tours aux assises obliques Sous qui hurlaient jadis les hordes catholiques.

Pareil au grondement de l\'eau hors de son- lit,

Un long murmure, fait de mille bruits, emplit Berges et carrefours et culs-de-sac et rue;

Et la foule y tournoie et s\'y heurte et s\'y rue Péle-mêle, les yeux écarquillés, les bras En l\'air: moines blancs, gris ou bruns, barbus ou ras Chaux ou déchaux, 2) ayant capes, fracs ou cagoules, ^3) Vieilles femmes grin^ant des dents comnie des goules,quot;) Cavaliers de sang noble, empanachés, pattus, (i)

1

-) Frimatial — tot den primaat behoorond.

2

) Chaux oh déchaux - geschoeid of barrevoets.

3

*) Goule — femme vouée onx mauvais esprits, qui se nourrit de eadavres. c) Pattn — se dit de certains oiseaux qui out de la plume jusque sur les pieds.

ocr page 124

L HOLOCAUSTE.

Rogues, earacolant sur les pavés pointus,

Dames a, jupe roide et carrosses et chaises,

Gras citadlns bouffis dans la neige des fraises,

Avec la rouge fleur des bons vins ii la peau,

Estaliers ^ et soudards, -) et le confus troupeau Des manants et des gueux et des prostituées.

Plein de clameurs, de chants d\'église, de huées.

De rires. de jurons obscènes, tout cela

Vient pour voir brüler vif eet homrae que voila.

Debout sur le bücher, contre un poteau de ehêne,

Les poings lies, la gorge et le ventre ii la chalne,

Dans sa gravité sombre et son mépris amer

II regardait d\'en haut cette mouvante mer

De faces, d\'yeux dardés, de gestes frénétiques;

11 écoutait ces cris de haine, ces cantiques

Funèbres d\'hommes noirs qui venaient, deux a deux,

Enfiévrés de leur rêve imbecile et hideux,

Maudire et conspuer par dela l\'agoine

Et de leurs sales mains souffleter son génie,

Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux

lis le mangeaient déja, comme eussent fait des loups.

Et la bonte d\'etre homme aussi lui poignait Fame.

Soudainement, le bois sec et léger prit fiamrae,

Une langue écarlate en sortit, et, rampant

Jusqu\'au ventre^ entoura Fhomme, comme un serpent.

Et la peau grésilla, puis se fendit, de mème

Qu\'un fruit mür; et le sang, mêlé de graisse blême

Jaillit, et lui, sentant mordre l\'borrible feu.

122

Les cheveux hérissés, cria: — Mon Dieu ! mon Dieu ! —

1) Estafier — lakei. -) Soudard — snorrebaard.

ocr page 125

l\'holocauste.

Ün moine, alors, riant d\'une joie effroj^able.

Glapit: — Ah ! chien maudit, bon pour les dents du Diable

Tu erois done en ce Dieu que tu niais hier?

Va! cuis, flambe et reeuis dans 1\'éternel Enfer! —

Mais I\'autre, redressant par dessus la fumée

Sa dédaigneuse face a demi consuraée

Qui de sueur bouillante et rouge ruisselait,

Regarda l\'être abject, ignare. !) lache et laid,

Et dit, menant a bout son héroïque lutte:

Ce n\'est qu\'une fa(jon de parler, vile brute! —

Et ce fut tout. Le feu le dévora vivant.

Et sa chair et ses os furent vannés 2) au vent.

LA CHANSON DU ROUET.

O mon cher rouet. ma blanche bobine, Je vous aime mieus que Tor et 1\'argent! Vous me donnez tout, lait, beurre et farine, Et le gai logis, et le vêtement.

•Te vous aime mieux que Tor et 1\'argent, O mon cher ■rouet, ma blanche bobine!

O mon cher rouet, ma blanche bobine,

123

Vous chantez dès l\'aube avec les oiseaux; Eté comme hiver, chanvre ou laine fine. Par vous, jusqu\'au soir, charge les fuseau.v. Vous chantez dès l\'aube avec, les oiseaux, O mon cher rouet, ma blanche bobine!

«) lynare — onwetend. -) Vanué — verstrooid.

ocr page 126

LA CHANSON DU ROUET.

O mon cher rouet, ma blanche bobine,

Vous me filerez mon suaire i) étroit,

Quand, prés de mourir, et courbant réchine, Je -ferai mon lit éternel et froid.

Vous me filerez mon suaire étroit,

O mon cher rouet, ma blanche bobine!

LE CCEÜR DE HIALMAR.

Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont la qui dorment sans tombeaux, L\'épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.

La lune froide verse au loin sa pale flamme.

Hialmar se soulève entre les morts sanglants,

Appuyés des deux mains au tromjon 2) de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.

— Holti! Quelqu\'un a-t-il encore un peu d:haleine, Parmi tant de joyeux et robustes gallons Qui, ce matin, riaient et chantaient a voix pleine Comme des merles dans 1\'épaisseur des buissons?

124

Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J\'entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer et des loups.

r) Suaire — doodskleed. -) Trongon — stomp.

ocr page 127

LE CfflüK DE HIALMAB.

Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d\'hommes t Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer,

Tu nous retrouveras demain t,els que nous sommes, Porte mon cceur tout cbaud a la fille d\'Ylmer.

Dans Upsal, oü les Jarls ï) boivent la bonne bière. Et chantent, en heurtant les eruches d\'or, en chceur, A tire-d\'aile vole, o ródeur de bruyère!

Cherclie ma fiancée et porte-lui mon coeur.

Au sommet de la tour que liantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d\'argent fin lui pendent aux oreilles, Et ses yeux sont plus clairs que Fastre des beaux soirs.

Va, sombre messager, dis-lui bien que je l\'aime.

Et que voici mon coeur. Elle reconnaltra •

Quïl est rouge et solide et non tremblant et blême, Et la fille d\'Ylmer, corbeau, te sourira!

Moi, je meurs. Mon esj^rit coule par vingt blessures. J\'ai fait mon temps. Buvez, o loups, mon sang vermeil. Jeune, brave, riant; libre et sans fiétrissures,

Je vais m\'asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.

LA VERANDAH.

Au tintement de 1\' eau dans les porphyres 1j roux Les rosiers de 1\' Iran mêlent leurs frais murmures. Et les ramiers:l) réveurs leurs roucoulements doux, Tandis que 1\' oiseau gréle et le frelon2) jaloux,

125

1

) Les porphyres — de vazen van porfier.

2

Frelon — horzel.

ocr page 128

LA VERANDAH.

Sifflant et bourdonnant, mordent les figues müres, Les rosiers de Tiran mêlent leurs frais murmnres Au tintement de l\'eau dans les ■ porphyres roux.

Sous les-treillis d\'argent de la vérandali close,

Dans l\'air tiède embaumé de l\'odeur des jasunns, Oü. la splendeur du jour darde uue flèche rose, La Persane royale, immobile, repose,

Derrière son col- bran croisant ses belles mains. Dans l\'air tiède, embaumé de l\'odeur des jasmins. Sous les treillis d:argent de la verandah close.

Jusqu\'aux lèvres que l\'ambre arrondi i) baise encor. Du cristal d\'oü s\'écbappe une vapeur subtile Qui monte en tourbillons légers et prend l\'essor, Sur les coussins de soie écarlate, aux fieurs d\'or, La branche du hüka£) róde comme un reptile Da cristal d\'oü. s\'échappe une vapeur subtile Jusqu\'aux lèvres que l\'ambre arrondi baise encor.

Deux rayons noirs, chargés d\'une muette ivresse, Sortent de ses longs yeux entr\'ouverts a demi; Un songe 1\'enveloppe, un souflie la caresse:

Et paree que l\'effluve invincible l\'oppresse.

126

Paree que son beau sein qui se gonfle a frémi, Sortent de ses longs yeux entr\'ouverts a demi Deux rayons noirs, chargés d\'une muette ivresse.

T) L\'umhre arrondi — het rondgebogen barnsteenen mondstuk. Huk a — Yiica, Youc, plante liliacée.

ocr page 129

LA VÉUANDAir.

Et l\'eau vive s\'endort dans les porphyres roux, Les rosiers de I\'lran ont cessé leurs murmures.

Et les ramiers rêveurs, leurs roucoulements doux. Tout se tait. — L\'oiseau gréle et le frelon jaloux Ne se querellent plus autour des figues mfires. Les rosiers de Tiran ont cessé leurs murmures Et Feau vive s\'endort dans les porphyres roux.

LES HÜRLEÜRS.

Le soleil dans les flots avait no3ré ses flammes, La ville s\'endormait aux pieds des monts brumeux. Sur de grands rocs lavés d\'un nuage écumeux La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.

La nuit multipliait ce long gémissement.

Nul astre ne luisait dans l\'immensité nue;

Seule, la lune pale, en écartant la nue,

Comme une morne lampe oseillait tristement.

Monde muet, marqué d\'un signe de colère,

Dél^ris d\'un globe mort an hasard dispersé,

Elle laissait tomber de son orbe glacé Un refiet sépulcral sur l\'océan polaire.

Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffaiits, L\'Afrique, s\'abritant d\'ombre épaisse et de brume, Aifamait ses lions dans le sable qui fume,

Et couchait prés des lacs ses troupeaux d\'éléphants.

Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,

Parmi des ossements de boeufs et de chevaux. De maigres cbiens, épars, allongeant leurs museaux. Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.

127

ocr page 130

LES IIÜRLEURS.

La queue en cercle 1) sous leurs ventres palpitants, L\'ceil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles, Accroupis ca et la, tous hurlaient, immobiles,

Et d\'un frisson rapide agités par instants.

L\'écume de la mer collait sur leurs éehines De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir: Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir, Leurs dents blanches elaquaient sous leurs rouges babines,

Devant la lune errante aux livides clartés,

Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes. Faisait pleurer une ame en vos formes immondes? Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés?

Je ne sais; mais, o chiens qui hurliez sur les plages, Après tant de soleils qui ne reviendront plus,

J\'entends toujours, du fond de mon passé confus, Le cri désespéré de vos douleurs sauvages!

LE MANCHY. ~)

Sous un nuage frais de claire mousseline,

Tous les dimanches au matin^ Tu venais a la ville en manchy de rotin, 2) Par les rampes de la colline.

La cloche de Féglise alertement tintait;

Le vent de mer ber^ait les cannes; Comme une grêle d\'or7 aux pointes des savanes, Le feu du soleil crépitait,

128

1

\') cercle — gebogen.

2

) Rotin — rotting, rotang Cannes — riet.

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LE MANOHY.

Le bracelet aux poings, I\'anneau sur la cheville,

Et le mouehoir jaune aux chignons,

Deux Telingas portaient, assidus compagnons,

Ton lit aux nattes de Manille.

Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,

Souples dans leurs tuniques blanches, Le bambou sur l\'épaule et les mains sur les hanches, lis allaient le long de l\'Étang.

Le long de la chaussée et des varangues 1) basses

Oü les vieux créoles fumaient.

Par les groupes joyeux des ISToirs, ils s\'animaient Au bruit des bobres \') Madécasses.

Dans Fair léger flottait 1\'odeur des tamarins;

Sur les boules illuminées.

Au large, les oiseaux, en dïmmenses trainées,

Plongeaient dans les brouillards marins.

Et tandis que ton pied, sorti de la babouche, 2)

Pendait, rose, au bord du manchy,

A Fombre des Bois-noirs touffus et du Letchi

Aux fruits moins pourprés que ta bouche;

ïandis qu\'un papillon, les deux ailes en fleur,

Teinté d\'azur et d\'écarlate.

Se posait par instants sur ta peau délicate En y laissant de sa couleur;

129

1

*) Varangue — legger.

2

Babouche — Oostersche pantoffel.

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LE MANCHY.

On voyait, au travers du ridfiau de batiste,

Tes boucles dorer l\'oreiller,

Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller, Tes beaux yeux de sombre améthyste.

Tu t\'en venais ainsi, par ces matins si doux.

De la montagne a la grand\' vnesse,

Dans ta grace naïve et ta rose jeunesse,

Au pas rytbmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,

Sons les chiendents, 1) au bruit des mers, Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, O charme de mes premiers rêves!

ÜN ACTE DE CHARITÉ.

Certes, en ce temps-la, le bon pays de Prance Par le fait de Satan fut trés fort éprouvé,

Pas un grêle fétu du sol n\'ayant levé -)

Et le maigre bétail étant mort de souffrance.

130

Trois ans passés, un vrai déluge, nuit et jour; Ruisselait par les champs oü débordaient les fleuves. Or, chacun subissait les communes épreuves, Le bourgeois dans sa ville et le sire :i) en sa tour.

\') Chiendent — hondsgras. \'L) Lever — opgaan, opschieten. 3) Sire — seigneur.

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UN ACTE DE CHARITÉ.

Mais les Jacques J), Seigneur! Dévorés de famine, lis vaguaient au hasard le long des grands chemins, Haillonneux et geignant et se tordant les mains, Et faisant rebrousser les loups, rien qu\'a la mine!

L\'été durant, tout mal est moindre, quoique amer; On se pouvait encor mourir, malgré le Diable;

Mais oü la chose en soi devenait effroyable.

Sainte Vierge! c\'était par les froids de l\'hiver.

De vrais spectres, s\'il est un nom dont ou les nomme. Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois,

Ralaient. On entendait se mêler dans les bois Les cris rauques des chiens aux hurlements de l\'liomme.

C\'étaient d\'horribles nuits après des jours affreux; Et les plus forts tendaient aux plus faibles des pièges. Et le Maudit put voir des repas sacrilèges Oü les enfants d\'Adam se dévoraient entre eux.

Done, en ces temps damnés, une trés noble Dame Vivait en son terroir, prés la cité de Meaux.

Quand le pauvre pays fut en proie a ces maux, Une grande pitié s\'éveilla dans son ame.

Elle ouvrit ses greniers aux gens saisis de faim, Sacrifia ses boeufs. ses vaclies, par centaines,

Fondit ses plats d\'argent, vendit Tor de ses chalnes. Donna tant, que tout vint a lui manquer enfin.

Alors, par bonté pure, elle se fit erranta;

Elle allait conduisant son monde exténué,

Long troupeau qui n\'était jamais diminué.

131

Car, pour dix qui mouraient, il en survenait trente.

\') les Jacques — les paysans.

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132 UN ACTE DB OHARITÉ.

Mais les villes baissaient les herses dans la peur Que la horde affamee engloutlt leur réserve.

En ce siècle. — que Dieu du pareil nous préserve! — Les bourgeois avaient plus d\'angelots 2) que de eceur.

Les campagnes étant désertes, tout en friche,

II fallait en finir. La Dame résolut De délivrer les siens en faisant leur salut;

Car en charité vraie elle était toujours riche.

Üne nuit que six cents mendiants s\'étaient mis A l\'abri du grand froid en une vaste grange,

Pleine de dévoüment et d\'une force étrange,

Elle barricada tous ses pauvres amis.

Aux angles du réduit de sapin et de chaume,

Versant des pleurs amers, elle alluma du feu; — J\'ai fait ce que j\'ai pu, je vous remets a Dieu, Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume! —

Tous passérent ainsi dans leur éternité;

Prompte mort, d\'une paix bienheureuse suivie.

Pour la Dame, en un cloltre elle acheva sa vie. Que Dieu la juge en son infaillible équité.

\') Her se — valpoort.

\'J) Angelot — oude Fransche munt, engeldaalder.

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CHARLES BAUDELAIRE.

(1821 — 1867.) L\'ALBAÏKOS.

Souvent, pour s\'amuser, les liommes d\'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaus des mers. Qui suivent. indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils deposes sur les planches, Que ces rois de l\'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches, Comme des avirons trainer a coté d\'eus.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule! 3 Lui, nagnère si beau, qu\'il est comique et laid! L\'un agace son bee avec un briile-gueule, ■!) L\'autre mime, en boitant, I\'mfirme qui volait!

Le poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de 1\'archer;

Exilé sur le sol au milieu des huées.

Ses ailes de géant l\'empêchent de marcher.

I) Veule — slap, krachteloos. -) Bryie-yuenle — kort pijpje.

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ÉDOÜARD PAILLERON.

(1834— ) CHANSON.

C\'était en avril, un dimanche.

Oui, le dimanche!

J\'étais heureux.....

Vous aviez une robe blanche Et deux gentils brins de pervenche, ^ Oui. de pervenche.

Dans les cheveux.

Nous étions assis sur la mousse, Oui, sur la mousse Et saus parler.

Nous regardions l\'herbe qui pousse, La feuille verte et l\'ombre douce, Oui, l\'ombre douce,

Et l\'eau couler.

Un oiseau chantait sur la branche, Oui, sur la branche,

Puis il s\'est tu.

J\'ai pris dans ma main ta main blanche.

C\'était en avril, un dimanche,

Oui, le dimanche .... ï\'en souviens-tu?

1) Pervenche — jnaagdenpalm.

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SULLY PRUDHOMME.

(1839- .) LE VASE BRISÉ.

Le vase oil meurt cette verveine \') D\'un coup d\'éventail fut fêlé;

Le coup dut effleurer a peine.

Aucun bruit ne l\'a révélé.

Mais la légere meurtrissure.

Mordant le cristal chaque jour,

D\'une marche invisible et sure En a fait lentement le tour.

Son eau fraiche a fui goutte a goutte, Le sue des fleurs s\'est épuisé; Personne encore ne s\'en doute, N\'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu\'on aime, Effleurant le cceur, le meurtrit;

Puis le cceur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt;

Toujours intact aux yeux du monde, II sent croitre et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde,

II est brisé; n:y touchez pas.

Verveine — verbena.

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136 COMME ALOUS.

COMME ALORS.

Quand j\'étais tout enfant, ma bouche Ignorait un langage appris,

Du fond de mon étroite couche J\'appelais les soins par des cris;

Ma peine était la peur cruelle De perdre un jouet dans mes draps, Et ma convoitise était celle Qui supplie en tendant les bras.

Maintenant que sans être aidées Mes lèvres parient couramment, J\'ai moins de signes que d\'idées, On a changé mon bégaiement.

Et maintenant que les caresses Ne me bercent plus quand je dors, J\'ai d\'mexprimables tendresses,

Et je tends les bras corame alors.

INTUS.

Deux voix s\'élèvent tour a tour Des profondeurs troubles de Tame: La raison blasphème, et lamour Rêve un dieu juste et le proclame.

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INTUS.

Panthéiste, athée, ou chrétien, ïu connais leurs luttes obscures; C\'est ruon martyre, et c\'est le tien, De vivre avee ces deux murmures.

L\'intelligence dit au eoeur: ,Le monde n\'a pas un bon père, Veis, le mal est partout vainqueur,quot; Le cceur dit; „Je crois et j\'espère,

Espère, o ma soeur, crois un peu, C\'est a force d\'aimer qu\'on trouve: Je suis immortel, je sens Dieu.quot; L\'intelligence lui dit: „Prouve.quot;

LA MALA.DE.

C\'était au milieu de la nuit, üne longue nuit de décembre; Le feu. qui s\'éteignait sans bruit. Rougissait par moments la chambre.

On distinguait des rideaux blancs, Mais on n\'entendait pas d\'baleine; La veilleuse aux rayons tremblants Languissait dans la porcelaine.

Et personne, hélas! ne savait Que 1\'enfant fut a l\'agonie; De lassitude, a son cbevet,

Sa mère s\'était endormie.

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LA MALADE.

Mais, pour la voir, tout bas, pieds iras, Entr\'ouvrant doucement la porte, Ses petits frères sont venus;

Déja la malade était morte.

lis ont dit: „Est-ce qu\'elle dort? Ses yeux sont fixes; de sa bouche Nul murmurs animé ne sort,

Sa main fait froid quand on la touche.

Quel grand silence dans le lit!

Pas un pli des draps ne remue,

L\'alcove effrayante s\'emplit Dans une solitude inconnue.

Notre mère est assise la;

Elle est tranquille, elle sommeille; Qu\' allons-nous faire ? Laissons-la Que Dieu lui-même la réveille!quot;

Et sans regarder derrière eux,

Vite dans leurs lits ils rentrèrent: Alors se sentant malheureux,

Avec épouvante ils pleurèrent.

QUI PEUT DIRE.

Qui peut dire: mes yeux ont oublié l\'aurore? Qui peut dire: c\'est fait de mon premier amour ? Quel vieillard le dira si son coeur bat encore, S\'il entend, s\'il respire et voit encor le jour?

138

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QUI PEUT DIRE.

Est-ce qu\'au fond des yeux ne reste pas I\'empreinte Des premiers traits chéris qui les ont fait pleurer? Est-ce qu\'au fond du coeur n\'ont pas dii demeurer La marque et la cbaleur de la première étreinte?

Quand aux feux du soleil a succédé la nuit.

Toujours au même endroit du vaste et sombre voile Une invisible main fixe la même étoile Qui se léve sur nous silencieuse et luit....

Telles, je sens au coeur, quand tous les bruits du monde Me laissent triste et seul après m\'avoir lassé, La présence éternelle et la doucear profonde De mon premier amour que j\'avais cru passé.

PLUIE.

II pleut. J\'entends le bruit égal des eaus; Le feuillage, humble et que nul vent ne berce, Se penebe et brille en pleurant sous l\'averse; Le deuil de Fair afflige les oiseaux.

La bourbe monte et trouble la fontaine,

Et le sentier montre a nu ses cailloux.

Le sable fume, embaume et devient roux, L\'onde a grands flots le sillonne et l\'entraine.

Tout Fhorizon n\'est qu\'un blème rideau; La vitre tinte et ruisselle de gouttes ;

Sur le pavé sonore et bleu des routes II saute et luit des étincelles d\'eau.

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PLUIE.

Le long d\'un mur; un chien morne a leur piste. Trottent, mouillés, de grand bceufs en retard; La terre est boue et le eiel est brouillaid. L\'homine s\'ennuie: oh! que la pluie est triste !

A UN DÉSESPÉRÉ.

Tu veux toi-même ouvrir ta tombe; Tu dis que sous ta lourde croix Ton énergie enfin succombe; Tu souffres beaucoup, je te crois.

Le souci des choses divines Que jamais tes yeux ne verront, Tresse d\'invisibles épines Et les enfonee dans ton front.

Tu répands ton enthousiasme Et tu partages ton manteau. A ta vaillanee le sarcasme Attache un risible écriteau.

Tu demandes a l\'apre étude Le secret du bonheur humain, Et les clous de l\'ingratitude Te sont plantés dans chaque main.

Tu veux voler oü vont tes rêves Et forcer lïnfini jaloux.

Et tu te sens, qüand tu t\'enlèves, Aux deux pieds d\'invisibles clous.

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A UN DÉSESPÉRÉ.

Ta bouche abhorre le mensonge, La poésie y fait son miel,

Tu sens d\'une invisible éponge Monter le vinaigre et le fiel.

Ton coeur timide aime en silence. II cberche un cceur sous la beauté, Tu sens d\'une invisible lance Le fer froid percer ton cóté.

Tu souifres d\'un mal qui t\'honore,

Mais vois tes mains, tes pieds, ton flanc; Tu n\'es pas un vrai Christ encore,

On n\'a pas fait couler ton sang;

Tu n\'as pas arrosé la terre De la plus chaude des sueurs,

Tu n\'es pas martyr volontaire,

Et c\'est pour toi seul que tu meurs.

LES DANAÏDES. i)

Toutes, portant I\'ainphore, -) une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agavé,

Esclaves d\'un labeur sans cesse inachevé.

Courent du puits a Furne oil l\'eau vaine s\'épanche.

1) Les Dana/ides — fillcs de Danaüs, condamnées a remplir d\'eau un tonneau sans fond.

2) Amphore — vaas voor water of wijn.

141

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LES DANAÏDES

Hélas! Ie grès 1) rugueux meurtrit Fepaule blanche, Et le bras faible est las dn fardeau soulevé:

„Monstre, que nous avons nuit et jour abreavé, O goufim, que nous veut ta soif que rien n\'étanche ?quot;

Elles tombent, le vide épouvante leurs coeurs;

Mais la plus jeune alors. moins triste que ses soeurs,

Chante, et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l\'oeuvre et le sort de nos illusions:

Elles tombent toujours, et la jeune Espéranee

Leur dit toujours: „Mes soeurs, si nous recommencions!quot;

LES BLESSURES.

Le soldat frappé tombe en poussant de grands cris; On l\'emporte; le baume assainit la blessure,

Elle se ferme un jour; il marche, il se rassure, Et, par un beau soleil, il eroit ses maux guéris.

Mais, au premier retour d\'un ciel humide et gris, De l\'ancienne douleur il ressent la morsure;

Alors la guérison ne lui paralt pas süre, Le souvenir du fer git dans ses flancs meurtris.

142

Ainsi, selon le temps qu\'il fait dans ma pensée, A la place ou mon ame autrefois fut blessée II est un renouveau d\'angoisses que je crains;

\') Grhs — zandsteen, aardewerk.

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LES BLBSSÜKES.

Une larme, un chant triste, un seul mot dans un livre, Nuage an ciel limpide oü je me plais a vivre.

Me fait sentir au cceur la dent des vieux chagrins.

LE DOUTE.

La blanche Vérité dort au fond d\'un grand puits, Plus d\'un fuit eet abime ou n\'y prend jamais-garde; Moi, par un sombre amour, tout seul je m\'y hasarde, J\'y descends a travers la plus noire des nuits:

Et j\'entraïne le cable aussi loin que je puis.

Or, je l\'ai déroulé jusqu\' au bout: je regarde. Et, les bras étendus, la prunelle hagarde,

J\'oscille sans rien voir ni rencontrer d\'appuis.

Elle est la cependant, je 1\'entends qui respire;

Mais, pendule éternel que sa puissance attire, Je passé et je repasse, et tate l\'ombre en vain.

143

Ne pourrai-je allonger cette corde flottante, Ni remonter au jour dont la galté me tente ? Et dois-je dans Thorreur me balancer sans fin?

ÉTHEE.

Quand on est sur la terre étendu sans bouger, Le ciel paralt plus haut, sa splendeur plus sereine, On aime a voir, au gré d\'une insensible haleine. Dans 1\'air sublime fuir un nuage léger;

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ÉTHEB.

II est tout ce qu\'on veut: la neige d?un verger, Un archange qui plane, une écharpe qui traine. On le lait bouillonnant d\'une coupe trop pleine; On le voit différent sans l\'avoir vu changer.

Puis un vague latnbeau lentement s\'en détache, S\'efface, puis un autre, et l\'azur luit sans tache, Plus vif, comme I\'acier qu\'un souffle avait terni.

Tel change incéssamment mon être avec mon age Je ne suis qu\' un soupir animant un nuage. Et je vais disparaltre, épars dans I\'infini.

144

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FRANCOIS COPPÉE.

(1842— )

LE GALION.

A travers la mer tropicale,

Sous un soleil a rendre fou,

Avec des lingots J) plein sa cale 5) Le navire vient du Pérou.

Le blason d\'Espagne et d\'Autriche Palpite sur son pavilion,

Vent arrière, pompeux et riche, 11 revient, le lourd gallon.

La ran^on de vingt rois voyage i)ans son flanc de Tonde emergeant Et I\'ecume de son sillage Est comma une sueur d\'argent.

Sa marche est imposante et fiére: Gonflé d\'or, il est tout doré, Des fanaux 1) du chateau d\'arrière Jusqu\'au Neptune du beaupré;

1

) F anal — scheepslantaarn.

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146

Et Ia caronade !) qui ballle Au sabord sculpté d\'ornements Semble être chargée a mitraille De saphivs et de diamants.

Mais, a bord du vaisseau féerique Naviguant sous des cieux sereins, L\'immonde virus 1) d\'Amérique lufecte la sang de marins.

La hideuse floraison pousse,

Sans que rien y puisse obvier,

Sur le frais visage du mousse Et sur le front brun du gabier 2)

Tous ont les honteuses macules Du poison qui fait son travail; Les mains sont noires de pustules Du pilote a son gouvernail;

Et, défiguré par un chancre, 3) Songeant qu\'il faudra bien, un jour, Rentrer au port et jeter l\'ancre, L\'amiral a peur du retour.

Horreur! grace au vent qui l\'entraine, Le sinistre vaisseau-trésor Ramène une double gangrène,

La lèpre 4) et le besoin de For;

1

s) Virus — smetstof.

2

) Gabier — marsgast.

3

\'O Chancre — kanker.

4

) Lèpre — melaatsehheid.

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147

Et pour qu\'elle s\'y développe De nation en nation.

Ces maudits portent a l\'Europe L\'in curable contagion.

Pavilion flottant, tête basse,

lis vont, monies, dans la splendeur . . . .

Vois ce riche insolent qui passe,

II a la peste dans le coeur!

LE MAGYAR.

Istvan Benko, magnat de la steppe hongroise,

Le même qui portait au pouce une turcjuoise

Qui palissait, dit-on; quand le Turc arrivait,

Prodigua follement tout le bien qu\'il avait.

Ce seigneur fut vraiment magnifique^ et Ton conte

Que, dans un bal champêtre, un jour, le riche comte

Vint, parmi ses vassaux en superbes habits.

Couvert de diamants, de saphirs, de rubis

Et de lourds sequins d\'or, i) qu\'il avait, par caprice,

Mal attachés exprès au drap de sa pelisse.

Afin que, tout le temps qu\'il serait a danser,

lis tombassent par terre et qu\'on put ramasser.

Certes^ les pauvres gens ne s\'en firent pas faute.

Mais, quand ce fut fini. leur noble et, puissant bote

Alia droit vers un vieux qui, resté dans son coin,

S\'était croisé les bras en regardant de loin,

Vrai Magyar, en manteau de laine aux larges manches.

En talpack noir, et dont les deux moustaches blanches

Tombaient sévèrement sous un nez de vautour.

\') Sequin — Italiaansche munt (zechine.)

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TjE MAGYAR

„Je voudrais te donner quelque chose a ton tour, Père, lui dit le comte Istvan avec malice;

Mais je n\'ai plus un seul sequin sur ma pelisse. Dis-moi; Pourquoi n\'as- tu voulu rien raraasser?quot;

Le vieillard répondit:

..11 fallait se baisser.quot;

PITIÉ DES CHOSES.

La douleur aiguise les sens; — Hélas! ma mignonne est partie! Et dans la nature je sens Une secrète sympathie.

Je sens que les nids querelleurs Par égard pour moi se contraignent, Que je fais de la peine aux fieurs Et que les étoiles me plaignent.

La fauvette semble en effet De son chant joyeux avoir bonte, Le lys sait le mal qu\'il me fait, Et l\'étoile aussi s\'en rend compte.

En eux j\'entends, respire et vois La chère absente, et je regrette Ses yeux, son haleine et sa voix. Qui sont astres. lys et fauvette.

148

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ÉTOILES FILANTES.

ÉTOILES FILANTES.

Dans les nuits d\'autorane, errant par la ville, Je regarde au ciel avee mon désir,

Car si, dans le temps qu\'une étoile file, On forme un souhait, il doit s\'accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes: Quand un astre tombe, alors, plein d\'émoi, Je fais de grands vceux afin que tu nr\'aimes Et qu\'en ton exil tu penses a moi.

A cette chimère, hélas! je veux croire,

N\'ayant que cela pour me consoler.

Mais voici l\'hiver, la nuit devient noire.

Et je ne vois plus d\'étoiles filer.

OBSTIPATION.

Vous aurez beau faire et beau dire, L\'oubli me serait odieux;

Et je vois toujours son sourire Des adieux.

Vous aurez beau dire et beau faire, Sans espoir je dois la chérir; J\'en souffre bien, mais je préfère En souffrir.

149

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150

Vous aurez beau faire et beau dire, Dtit-elle même lïgnorer,

Je veux, fidéle a mon martyre, La pleurer.

Vous aurez beau dire et beau faire, Seule, elle peut mon mal guérir. Et j\'aime mieux^ s\'il persévère, En mourir.

L\'ÉTAPE.

Les longs récits autour du poêle, è, la caserne. La guinguette \') et l\'amour ne sont plus de saison Bouclé ton sac et sangle a tes reins la giberne; Gonscrit, le régiment change de gamison.

La route est séche et blanche, et lointain l\'horizon Si tes pieds sont meurtris, marche dans la luzerne Et ne regarde pas les houx de la taverne Les trainards ont la belle étoile pour maison.

— Je suis du régiment de misère. La tombe, Dernière étape, est loin encore^ et je succombe De fatigue, de faim, de soif et de chaleur.

Je marche, sans espoir que mon tourment s\'apaise, Et, comme un soldat fait de l\'arme qui lui pèse. Je ne puis que changer d\'épaule ma douleur.

Guinguette — herberg, uitspanning. 2) Luzerne — spurrie.

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LE LYS.

LE LYS.

•

Hors du coffret de laqué aux clous d\'argent, parmi Les fieurs du tapis jaune aux nuances calmées,

Le riche et lourd collier, qu\'agrafent deux camées, Ruisselle et se répand sur la table a demi.

Un oblique rayon 1\'atteint. L\'or a frémi.

L\'étincelle s\'attache aux perles parsemées,

Et midi darde moins de fleches enflammées Sur le dos somptueux d\'un reptile endormi.

Cette splendeur rayonne et fait palir des bagues. Éparses, oü l\'onyx a mis ses reflets vagues Et le froid diamant sa claire goutte d eau;

Et, comme dédaigneux du contraste et du groupe,

Plus loin, et sous la pourpre ombreuse du rideau. Noble et pur, un grand lys se meurt dans une coupe.

LE PÈRE.

II rentrait toujours ivre et battait sa maitresse.

Deux sombres forgerons, le Vice et la Détresse, Avaient rivé la chaine a ces deux malheureux.

Cette femme était chez eet homme, — c\'est affreux! Seulement par l\'effroi de coucber dans la rue. L\'ivrogne la trouvait toujours aigre et bourrue Le soir, et la frappait. Leurs oris et leur jurons Paisaient connaltre Theure aux gens des environs. Puis c\'était un silence effrayant dans leur cbambre.

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I LE PÈIIE.

Un jour que par 1 horreur, par la faim. par décembre, Ce couple épouvantable était plus assailli,

II leur naquit un fils, berceau mal accueilli,

Humble front baptise par un baiser morose.

Hélas! et qui n\'était pas moins pur ni moins rose. L homme revint encore ivre le leudemain,

Mais, s\'arrêtant au seuil, ne leva point la main Sur sa femme, depuis que c\'était une mere.

Le regard noir de haine et la parole amère,

Celle-ci se tourna vers son horrible amant Qui la voyait bercer son fils farouchement.

Et, raillant, lui cria:

,,Frappe done. Qui t\'arrête? Notre homme, j\'attendais ton retour. Je suis prête. L\'hiver est-il moins dur? Le pain est-il moins cher? Dis! Et n\'es-tu pas ivre aujourd\'hui comme hier?quot;

Mais le père, accablé, ne parut point l\'entendre, Et, fixant sur son fils un ceil stupide et tendre,

Craintif, ainsi qu\'un homme accusé se defend, II murmura:

„J\'ai peur de réveiller l\'enfant!quot;

LA BENEDICTION.

Or, en mil huit cent neuf, nous primes Saragosse. J\'étais sergent. Ce fut une journée atroce.

La ville prise, on fit le siège des maisons. Qui, bien closes, avec des airs de trahisons,

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LA BENEDICTION.

Faisaient pleuvoir les coups de feu par leurs fenétres.

On se disait tout bas: „C\'est la faute des prêtres.quot;

Et, quand on en voyait s\'enfuir dans le lointain,

Bien qu\'on eut combattu dès le petit matin,

Avec les yeux brülés de poussière et la bouche

Amère du baiser sombre de la cartouche,

On fusillait gaïment et soudain plus dispos

Tous ces longs raanteaux noirs et tous ces grands chapeaux.

Mon bataillon suivait une ruelle étroite.

Je marchais, observant les toits a gauche, a droite,

A mon rang de sergent, avec les voltigeurs, \')

Et je voyais au eiel de subites rongeurs

Haletantes ainsi qu\'une haleine de forge^

On entendait des cris de femmes qu\'on égorge,

Au loin; dans le funèbre et sourd bourdonnement.

II fallait enjamber des morts a tout moment.

Nos hommes se baissaient pour entrer dans les bouges, ~)

Puis en sortaient avec leurs baïonnettes rouges.

Et du sang de leurs mains faisaient des croix au mur,

Car dans ces défilés il fallait ètre sür

De ne pas oublier un ennemi derrière.

Nous allions sans tambour et sans marche guerrière.

Nos officiers étaient pensifs. Les vétérans.

Inquiets, se serraient des coudes dans les rangs

Et se sentaient le coeur faible d\'une recrue.

Tout a coup, au détour d\'une petite rue.

On nous crie en francais: ,,A Faide!quot; En quelques bonds Nous joignons nos amis en danger et tombons Au milieu d\'une belle et grave compagnie De grenadiers chassés avec ignominie

*) voltigeurs regiment de fantassins de petite taille, destines a tirailler 2) houge — krot.

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LA BENEDICTION.

Du parvis !) d\'un convent senlement défendu

Par vingt moines, démons noirs an crane tondn,

Qui sur la robe avaient la croix de laine blanche,

Et qui, pieds nus, le bras sanglant hors de la manche

Les assommaient a coups d\'énormes crucifix.

Ce fut tragique: avec tous les autres je fis

Un feu de peloton qui balaya la place.

Froidement, méchamment, car la troupe était lasse

Et tous nous nous sentions des ames de bourreaux.

Nous tuames ce groupe horrible de héros.

Et cette action vile nne fois consommée,

Lorsque se dissipa la compacte fumée,

Nous vlmes, de dessous les corps enchevêtrés.

De longs misseaux de sang descendre les degres.

Et, derrière, s\'ouvrait Téglise, immense et sombre.

Les cierges étoilaient de points d\'or toute l\'ombre; L\'encens y répandait son parfum de langueur; Et, tout au fond. tourné vers I\'autel, dans le choeur Comme s\'il n\'avait pas entendu la bataille,

ün prêtre en cheveux blancs et de trés haute taille Terminait son office avec tranquillité.

Ce mauvais souvenir si présent nr\'est resté Qu\'en vous le racontant je crois tout revoir presque Le vieux couvent avec sa facade moresque.

Les grands cadavres bruns des moines, le soleil Faisant sur les pavés turner le sang vermeil,

154

Et, dans l\'encadrement noir de la porte basse, Ce prêtre et eet autel, brillant comme une chasse, -) Et nous autres cloués au sol, presque poltrons.

i) Parvis — voorhof, voorplein. 2 Chêsse — relequienkast.

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155

Certes; j\'étais alors un vrai sac a jurons,

Un impie; et plus d\'un encore se rappelle Qu\'on me vit une fois, au sac 1) d\'une chapelle,

Pour faire le gentil et le spiritual,

Allumer une pipe au cierges de l\'autel.

Déja j\'étais un vieux tralneur de sabretache;

Et le pli que donnait ma lèvre a ma moustache Annon^ait un blasphème et n\'était pas trompeur. — Mals ce vieil homme était si blanc qu il me fit peur.

„Feu! dit un officier.

Nul ne bougea. Le prêtre Entendit, a coup sür, mais n\'en fit rien paraltre, Et nous fit face avec son grand saint sacrement, Car sa messe en était arrivée au moment Oü le prêtre se tourne et bénit les fidèles.

Ses bras levés avaient une envergure d\'ailes.

Et chacun recula, lorsqu\' avec l\'ostensoir !)

II décrivit la croix dans Fair et qu\'on put voir Quil ne tremblait pas plus que devant les dévotes, Et quand sa belle voix; psalmodiant les notes,

Comme font les curés dans tous leurs Oremus.

Dit:

Benedicat vos omnipotens Deus,

„Feu!quot; répéta la voix féroce, ou je me fache.quot;

Alors un d\'entre nous, un soldat, mais un lache, Abaissa son fusil et fit feu. Le vieillard Devint trés pale, mais, sans baisser son regard Étincelant d\'uu sombre et farouche courage:

1) Sac — plundering.

2) Ostensoir — toonvaas.

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156

Pater et Filiiis, reprit-il.

Quelle rage Ou quel voile de sang affolant un cerveau Fit partir de nos rangs un coup de feu nouveau? Je ne sais; mais pourtant cette action fut faite. Le moine, d\'une main s\'appuyant, sur le falte De l\'autel et tachant de nous benir encor.

De l\'autre souleva le lourd ostensoir d\'or.

Pour la troisième fois il tra9a dans I\'espace Le signe du pardon, et d\'une voix trés basse,

Mais qu\'on enten dit bien, car to us bruits s\'étaient tus, II dit, les yeux fermés:

El Spiritus sand us.

Puis tomba mort, ayant achevé sa prière.

L ostensoir rebondit par trois fois sur la pierre. Et comme nous restions, meme les vieux troupiers. Sombres, Fborreur vivante au eoeur et I\'arme aux pieds. Devant ce meurtre infame et devant ce martyre :

Amen! dit un tambour en éclatant de rire.

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JOSÉ MARIA DE HÉRÉDIA.

(1842— )

DAÏMIO.

Sous le noir fouet de gnerre a quadruple pompon, L\'étalon belliqueux en hennissant se eabre,

Et fait bruire, avec des eliquetis de sabre. La cuirasse de bronze aux lames du jupon.

Le Chef, vêtu d\'airain, de laqué et de crépon,

Otant le masque a poils de son visage glabre Eegarde le volcan sur un ciel de einabre ]),

Dresser la neige oü rit l\'aurore du Nippon.

Mais il a vu, vers l\'Est éclaboussé d\'or, 1\'astre, Glorieux d\'éclairer ce matin de désastre,

Poindre, orbe 2) éblouissant, au-dessus de la mer;

Et pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne bouge, II ouvre d\'un seul coup son éventail de fer Oü dans le satin blane se léve un Soleil rouge.

Cinabre — vermiljoen. c) Orbe — cirkel.

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LES CONQUER ANTS.

LES CONQUÉRANTS.

Comme un vol de gerfauts i) hors du charnier natal, Fatigues de porter leurs misères hautaines,

De Palas de Monguer, routiers et capitaines, Partaient ivres d\'un rêve héroïque ct brutal.

lis allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango 1) uiürit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés 2) inclinaient leurs antennes 3) Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir espérant des lendemains épiques L\'azur phosphorescenc de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d\'un mirage doré;

Ou, penchés a Favant des blanches caravelles, ■r\') lis regardaient monter dans un ciel ignore Du fond de l\'Océan des étoiles nouvelles.

REDONDILLAS.

Debout au milieu de l\'arène,

Sous l\'ceil des taureaux andalous, Je n\'ai jamais tremble, ma Reine, Qu\' a 1\'éclair de tes yeux jaloux.

158

1

) Cipango — probablement le Japon.

2

) Vents alizés — passaatwinden.

3

) Antenne — spriet.

ocr page 161

REDONDILLAS. 159

J\'ai vu crier dix mille bouches.

J\'ai vu sur moi, doux ou hagards,

Parmi les beuglements farouches,

Se poser dix mille regards;

J\'ai vu — comme moi tu t\'en railles! — Avec des bonds désespérés,

Tralnant de lourds paquets d\'entrailles, Courir les chevaux éventrés;

J\'ai vu sortir la corne rouge Du dos troué d\'un picador;

Mais, pour si peu, mon coeur ne bouge Sous le satin pailleté d\'or.

Ni le bravo d\'une main blanche,

Ni l\'ceillade d\'un long ceil noir.....

Je reste, le poing sur la hanche,

Sans rien entendre et sans rien voir.

C\'est men taureau que je regarde Et, souriant, j\'attends le choc Pour lui pousser jusqu\'a la garde ün éblouissant coup d\'estoc

Mais, sous tes yeux ardents, je tremble Et me signa a leurs feux rnaudits, Car j\'y vois flamber tout ensemble Et l\'Enfer et le Paradis.

1) Estoc — lange en smalle degen.

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PAUL VERLAIKE.

(1844—1897). CHANSON D\'AUTOMNE.

Les sanglots longs Des violons

De Tautomne Blessent mon cceur D\'une langueur Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand Sonne I\'heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure.

Et je m\'en vais Au vent raauvais Qui m\'emporte De9a, dela Pareil a la Feuille morte.

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GASPABI) HAÜSER CHANTB.

GASPARD HAUSER CHANTE:

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes; lis ne m\'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d\'amoureuses flammes M\'a fait trouver belles les femmes ; Elles ne m\'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi Et trés brave ne l\'étant guére, J\'ai voulu mourir a la guerre: La mort n\'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tót ou trop tard? Qu\'est-ce que je fais en ce monde ? O vous tous, ma peine est profonde Priez pour le pauvre Gaspard!

UN VEÜP PARLE.

Je vois un groupe sur la mer.

Quelle mer? Celle de mes larmes. Mes yéux mouillés du vent amer Dans cette nuit d\'ombre et d\'alarmes Sont deux étoiles sur la mer.

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ÜN VEUF PABLE.

C\'est une toute jeune femme Et son enfant déja tout grand Dans une barque oü nul ne rame,

Sans mat ni voile, en plein courant . . . Un jeune gar^on, une femme!

En plein courant dans l\'ouragan!

L\'enfant se cramponne a sa mère

Qui ne sait plus oü, non plus qu\'en . . . ,

Ni plus rien, et qui, folie, espère

En le courant, en l\'ouragan.

Espérez en Dleu, pauvre folie,

Crois en notre Père, petit.

La tempête qui vous désole,

Mon coeur de la-haut vous prédit Qu\'elle va cesser, petit, folie !

Et paix au groupe sur la mer.

Sur cette mer de bonnes larmes!

Mes yeux joyeux dans le ciel clair. Par cette nuit sans plus d\'alarmes,

Sont deux bons anges sur la mer.

IL PLEUEE DANS MON CCEÜE.

II pleut doucement sur la ville.

(Arthur Rimbaud).

II pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville,

Quelle est cette langueur Qui pénètre mon coeur?

162

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IL PLEUEE DANS MON C(EUE.

O bruit doux de la pküe Par terre et sur les toits! Pour un ccEur qui s\'ennuie O le chant de la pluie!

II pleure sans raison,

Dans ce coeur qui s\'écoeure. Quoi! nulle trahisonquot;? Ce deuil est sans raison.

C\'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi,

Sans amour et sans haine, Mon cceur a tant de peine.

163

ocr page 166

TABLE.

ANDRÉ CHÉNIER.

Pages.

La jeune captive............11

lambe................13

lambe (derniers vers)...........14

P. J. DE BÉRANGER.

Adieux de Marie Stuart;..........16

Ma vocation..............18

Les oiseaux..............19

Mon habit..............20

La bonne vieille............22

Les hirondelles.............23

Maudit printemps............25

Les étoiles qui filent...........26

Le roi d\'Yvetot............28

Le marquis de Carabas..........30

Les souvenirs du peuple.........33

La petite fée.............35

A. DE LAMARTINE.

L\'isolement..............38

Le Soir...............40

Le lac......... ......42

L\'automne..............44

ocr page 167

165

Pages

Bonaparte..............

Le papilion..............

Le crucifix..............

K 7

La retraite..............

CASIMIE DELAVIG^E.

La mort de Jeanne d\'Arc.........60

Le marronnier d\'Elisa..........64

ALFRED DE VIGNY.

La mort du loup............66

Le chemin de fer............6^

Ce que me dit la nature.........

VICTOR HUGO.

La fille d\'Otaiti............74

A une jeune fille...........-76

Extase................77

Pour les pauvres............

1\'Enfant...............79

Elle avait pris ce pli...........81

Quand nous habitions tous ensemble.....82

Elle était pale.............84

Pendant que le marin..........86

Napoléon en Russie...........86

Toulon...............89

AUGÜSTE BARBIER.

I\'Idole................93

FELIX ARVERS.

Un secret...............I®9

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166

ALFRED DE MUSSET

Chanson...........

Puisque l\'oisean des bois.....

Tristesse...........

Le Rhin allemand........

Le rideau de ma voisine.....

Chanson de Fortunio.......

THÉOPHILE GAÜTIER.

Premier sourire du printemps........108

Tristesse en mer............^09

Le monde est méchant..........111

L\'aveugle. . . . ...........112

La source..............113

Noël................115

Le merle.....•.........115

Fumée.............. 117

J. M. SOÜLARY.

Les deux eortèges............118

PIERRE DÜPONT.

Les boeufs.................

121

123

124

125 127

LECONTE DE LISLE.

L\'Holocauste. .

La chanson du rouet Le coeur de Hialmar La Verandah Les Hurleurs .

Pages. 101 102

103

104 106 106

ocr page 169

167

Pages.

Le Manchy........•.....128

Un acte de charité...........130

CHARLES BAUDELAIRE.

L\'albatros...............133

ÉDOUARD PAILLERON.

Chanson...............134

SULLY PRUDHOMME.

Le vase brise.............135

Comma alors.............136

Intus................136

La malade..............137

Qui peut dire.............138

Pluie................139

A un désespéré.............140

Les Danaïdes.............141

Les blessures.............142

Le doute...............143

Éfcher................143

PRANgOIS COPPÉE.

Le galion...............145

Le Magyar ..............147

Pitié des choses............148

Etoiles filantes.............149

Obstination..............149

L\'étape...............150

Le lys................151

Le père...............151

La bénédiction.............152

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168

JOSÉ MAMA DE HÉRÉDIA.

Pages.

Daïmio...............157

Les Conquérants . . . ;........158

Redondillas..............158

PAUL VERLAINE.

Chanson d\'automne...........160

Gaspard Hauser chante:..........161

üii veuf parle.............161

II pleure dans mon coeur.........162

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