DE
Sus. DU NOUVEAUX MÉMOISKS.
DE
SVR DE 2J0UVEAVX MÉMOIRES^
Chez F. J. DESOER, Imprimeur-Librairej fur Ie Pont-dIfle.
M, DCC. L X X X V I I,
DE
Svii DE ifouP'EAux Mémoires.
_iA ville de Calais fera a jamais memorable par les exemples de vertus quelle a donnés. Le dévoüment de fes fept Citoyens qui lirent le facrifice de leurs vies, pour fauvernbsp;leurs compatriotes, quÉdouard vouloic livrernbsp;au carnage, 1a immortalifée. Jean de Calais,nbsp;avant cette époque, eft un des Héros quinbsp;avoir le plus contribué a fa gloire. Le com-nierce amp; la navigation firent, de tour temps,nbsp;la principale occupation des Calailiens, Jean,nbsp;fbrmé par les lejons, Sc par les exemples de
-ocr page 6-a nbsp;nbsp;nbsp;Ilijioire
fon père, étoit devenu le Navigcteur le plus intrepide, amp; le plus grand Commerganc denbsp;1Europe : A ces heureux talens, il joignoitnbsp;les qualitéslesplusaimables; généreux, doux,nbsp;coropatiflant; il faifoic les délices de la So-ciéte; il en faifoit la richefle amp; la fureté , parnbsp;fon aftivité amp; par fon courage, quil exerganbsp;fouvent conrre les Corfaires, dont il avoirnbsp;purgé les mers voifines ; Il les avoir repouf-les loin de la cóte, amp; la terreur de fon nom,nbsp;qui secendoit fur une partie de lOcéan , faifoic jouir le commerce de Flandre, de la Pi-cardie amp; de la Normandie, dune liberté inaNnbsp;térable.
Un vaifleau arriva, un joutr dans le port de Calais, maltraité par des Corfaires, quinbsp;Iavoient attaqué a la hauteur des cótes denbsp;Bretagne : Jean frémit, a cette nouvelle, amp;nbsp;jura leur ruine. Il arma le même vaifleau,nbsp;après Pa voir acheté du pfopriétaire; fonnbsp;père le munic darmes amp; de vivres, amp; choi-lit les matelots amp; les gens qui devoient Pac-cotnpagner. X-Équipage étoit peu nombreux :nbsp;OÜ Pexpérience amp; la valeur dominent, lenbsp;grand nombre neil quun grand embarras.nbsp;,11 part; a peine a-t-il dépaflé les cótes de Normandie, quil apereoit trois vaif-feaux, qui venoient fi lui, a force de voiles.nbsp;Jean, inférieur en force, mais non en valeur,nbsp;crut quil devoir ufer dadrefle : Tant quenbsp;' les Corfaires allèrent de conferve, il les évita,nbsp;amp; fit femblant de fuir; il les fatigua long-temps , vint a boht de les féparer. Le Cor-
-ocr page 7-faire Ie plus léger sattacha è Ie pourfuivre : Jean de Calais fuit, jufquA ce quil Ie vit horsnbsp;de portée de tout fecours : Alors, il fondnbsp;fur Ie vaifleau, fait priibnnier Ie Commandant, amp; coule d fond tont Ie refte. Le fo-leil étoit couché, amp; les deux autres Corfai-res étoient trop éloignés, pour avoir aper9iinbsp;ce qui venoit de fe palier. Jean vole vers eux,nbsp;amp; force le Commandant prifonnier, lorfquilnbsp;eft a portée de fe faire entendre, de deman-der quun des Corfaires vienne au fecours denbsp;fon vaifleau prêc d'être fubmergé. Le Cor-faire, qui ne fe méfie de rien, approche, amp;nbsp;fubit le fort du premier. Jean vogue vers lenbsp;troifième, pafle tout au fil de lépée, amp; envoyenbsp;le Corfaire, avec une partie de 1équipage, anbsp;Calais, oü il devoit fe rendre, deux joursnbsp;après. Jean avoit promis la vie au Commandant ; il lui donna la liberté. Ce Chef denbsp;pirates, rempli de frayeur amp; de reconnoif-fance, fe jeta a fes pieds, amp; fit remarquernbsp;d fon libérateur deux vaifleaux, dont lesnbsp;voiles, comme un nuage imperceptible, fenbsp;dérobèrent, enfin, a leur vue. II lui appricnbsp;que cétoient deux Corfaires qui, ne voyantnbsp;plus ceux quil venoit de vaincre, amp; fe dou-Tant de leur fort, fe retiroient; quils em-menoient en efclavage plulieurs Chretiens,nbsp;quils avoient pris dans leurs courfes. Jean,nbsp;Voyant que, quelque diligence quil fit, ilnbsp;11e pouvoit les atteindre, reprit la route denbsp;Calais, après avoir fait metcre le Commandant d terre.
4 nbsp;nbsp;nbsp;Hijcoire
La 7ille de Calais lui préparoit Ia féte la plus brillante; tout, lur Ie port, refpiroit lanbsp;joie amp; les plaifirs. La Ville, qui Ie regardoicnbsp;comme Ie protefteur de fon commerce, voulutnbsp;que, déformais, Jean neüt plus dautre nom,nbsp;que celui de fa Pacrie , comme les Romainsnbsp;donnoient a leurs Généraux les ooms des lieuxnbsp;qui furenc Ie theatre de leur gloire, foit quilsnbsp;les euflent conquis, foit quils les euüent fau-vés; Get ufage auroit dü fe ccnferver parminbsp;nous.
II revenoit triomphanti les vents portoienC jufqua lui, les chants de vidloire done lesnbsp;Calaifiens faifoient retentir Ie port; il fe fai-foit une douce image de la joie quéprouve-roit fon père; lorfquune nuit affreufe couvr*nbsp;les airs ; un vent impétueux foulève les flotsnbsp;amp; Ie repoufle loin du canal de la Manche:nbsp;II lutte contre 1orage; fes voiles, quon na-voit pas eu Ie temps de plier, font déchirées;nbsp;un coup de vent emporte Ie vaifleau commenbsp;une flèche, fans que Jean puiffe favoir dansnbsp;quelles mers.
Enhn , la tempête fe diffipe, Ie jour repa-roit; Jean ne connoit point les mers dont il eft environné; il vogue au hafard, amp; décou-vre, enftn, une ile : II sélance dans la cha-loupe,'accompagné de huit foldats, amp; abordenbsp;fur une rive facile amp; agréable, couverte dunnbsp;bois épais; il eft furpris de Ie voir coupé denbsp;vaftes avenues Sr de prairies rafraichies patnbsp;mille ruifleaux, qui fe réuniflbient au dela dunbsp;bois, St formoient un canal qui fe perdoit dans
-ocr page 9-de Jean de Calais.
léloignemetit. II eft dautant plus étonné, quil avoir cru ce pays défert; il le parcoiiroit ennbsp;Iadmirant : II entendit parler a cóté de-lui;nbsp;il sava^ce, amp; diftingue, a travers le feuilla-ge , trois hommes magnifiquement habillés ,nbsp;qui sentretenoient en langue Flamande : Ilnbsp;franchit la haie qui les féparoit; il fe trouvenbsp;dans un cabinet de charmille, amp; ces trois étran-gers viennent an devant de lui. jean de Calaisnbsp;leur demande, dans la même langue, quel eftnbsp;ee pays enchante?
11 eft bien étonnant, lui répondirent les étrangers, que, de quelque lieu que vousnbsp; veniez , vous puiffiez ne pas connoitre 1ilenbsp; Heureufe; ceft le nom de celle on vousnbsp; êtes : Elle a été peuplée par une familienbsp; Flamande, qui y échoua, il y a environ unnbsp;f, fiècle. Le Chef de certe familie y bamp;tit unenbsp;habitation; fix Matelots, échappés au nau- frage, sy établirent aufli; ce qui faifoit dix- fept perfonnes, en y comprenant le Chefnbsp; amp; fon époufe, quatre filles, trois gardens,nbsp; amp; deux fervantes. Le Chef, nommé Pierre,nbsp; les raflembla tous, amp; leur propofa de fe fixernbsp; ici pour toujours : La terre y paroiflbit fer- tile; route inculte quelle étoit, elle pro- duifoit des fruits dun goftt délicieux; lesnbsp; ruifleaux étoient templis de poiflbn, amp; lanbsp; terre couverte de gibier; tous y confenti-gt;, rent : Alors, Pierre adopta les matelots amp;nbsp;gt;5 les fervantes pour fes enfans; elles étoientnbsp;5)jeunes, il les maria avec deux de fes fils;
il choilit les quatre matelots les plus agés,
amp; les donna a fes quatre filles : Le plus jeune de fes fils, amp; les deux matelots quinbsp; reftoient, furent deftinés pour les trois pre- mières filles qui naitroient. Le bonheur,nbsp; done les mariés jouiflbient, excita les re- grets des trois célibataires; leurs frères cher- choient, vainement, a les confoler; la di- vifion alloic fe inettre dans la familie; lenbsp;,, Père les appaifa par cette propofition. Mesnbsp;enfans, leur dit-il, jai un moyen afiuré denbsp; vous fatisfaire : Vous voudriez avoir, cha- cun, une femme, amp; vous voyez que celanbsp; eft impoffible; vous étes dun üge qui vousnbsp; permet epcore d'attendre; vos femmes fe-,, ront jeunes, lorfque celles de vos frères au- roftt perdu route la fraicheur de leurs char- mes. Si, dans ce temps-la, vos frères, excitésnbsp; par le même efprit qui vous anime aujour-,, dhui, vous enievoient vos époufes, le fouf-,, fririez-vous.irapunément? Si, même, ils re- gardoient votre bonheur avec un teil denvie,nbsp; voudriez-vous le partager avec eux? Et fi,nbsp; par une coupable commifération, elles lesnbsp; recevoient dans leurs bras, feriez-vous dif- pofés a leur pardonner cette infidélité? Ré-,, pondez. Le plus jeune sécria : Ah!nbsp;,, périfle la femme faufle amp; perfide qui peut,nbsp; indifféremment, prodiguer fes faveurs a celuinbsp;- quelle aime amp; a celui quelle n'aime pas;nbsp; car il efl; auffl impoffible au coeur humain denbsp;,, sattacher a deux objets a la fois, qua lanbsp;,, penfée de les embrafler en même temps. ¦nbsp; Les deux matelots témoignèrent la même
-ocr page 11-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;f
}, délicatefle, amp; jurèrent que, sils avoient une 5,époufe, ils voudroient en être aimés avecnbsp;la même ardeur quils auroient pour elle.
,,_Pourquoi done, leur dit Ie Père , mur-
j, mureZ'Vous du bonheur de vos frères, ou ), mótez-vous, par la délicatefle de vos fenti-}, mens, Ie projet, que javois formé, de vousnbsp;,, rendre touscontens. Ils voulurentfavoirquelnbsp; étoit ce projet. javois réfolu, reprit-il ,denbsp;^ faire tirer au fort nos femmes; amp; les trois quinbsp; vous feroient échues, auroient partagé leursnbsp;,, faveurs entre leurs époux amp; vous. Lesnbsp;,, jeunes gensparurent unpeu furprisMais,nbsp;,, penfez-vous, demandèrent-ils, quelles euf-fent voulu y confentir? Je lignore,- ré-,, pondit Ie bon Père; cependant, en fuppo-,, fant quelles obéiroient, fans repugnancenbsp;quels fentimens auriez-vous pour elles, ennbsp;fongeanr qu'elles rrahiroient leurs maris?nbsp;,, Le mépris amp; 1indignation, dirent-ils. nbsp;j, Et, fi je les avois forcées de voler dans vosnbsp;bras, malgré elles, leftime quelles vousnbsp;auroient infpirée, fans doute, è quoi vousnbsp;j, auroit-elle engagés? Ils répondirent, tout'nbsp;^ dune voix : A les rendre a leurs époux,
amp; a facrifier nos penchans criminels__Eh
,, hien , mes amis, reprit eet homme fage, ,, faites le facrifice de votre jaloufie : A peinenbsp;3, le plus êgé de vous trois touche-t-il a fanbsp; dix-huitième année; dans deux niois, aunbsp; plus tard, mon époufe va donner un nou- vel habitant a la Colonie; jefpère que cenbsp;feta une compagne pour 1un de vous. Déja
fgt; nbsp;nbsp;nbsp;Uijloire
y, deux de racs filles annoncent leur fe'condi-té; Je ciel bénira les autres, amp; vous aurez y Ie plaifir de voif croitre fous vos yeux,nbsp;daccommoder a vorre caraétère, ces enfans,nbsp;y, qui vous devront leurs vertus amp;leur amour.nbsp;,, Les jeunes geus foupirèrent, coururencnbsp;y, embrafler leurs frères, amp; vécurent, a 1a- venir, avec leurs foeurs, comme avec lesnbsp;mères de leurs époufes.
La prediction du Père-de-Famille sac- complit dans tous fes points : En rooins dun an, la peuplade fut augmentée de quatrenbsp; filles amp; de trois gargons, amp;, jufquau tempsnbsp; oü elles purent être mariées, on comptoitnbsp; foixante-quinze enfans. Dans un intervallenbsp;de vingt-cinq ans, la Colonie fut fi nom-breufe, que les habitations, bèties fuccef- fivement par les families qui avoient éténbsp; obligées de fe féparer, formèrent une villenbsp; confidérable. Le père de ce peuple navoitnbsp; pas encore atteinc fa foixantième année. Lanbsp; néceffité, amp; quelques connoiflances quilnbsp; avoit apportées dEurope, lui fuffirent pournbsp; établir, avec le fecours de fes enfans amp; denbsp; fix matelots, tous les arts utiles; il satta- cha a faire un corps de lois fimples, amp; peunbsp;,, nombreufes; elles avoient pour but 1unionnbsp;,, amp; la Concorde ; Il rendit les chatimens utilesnbsp;,, au coupable amp; a la Société. Celui qui avoitnbsp;,, violé la loi naturelle, étoit cité devantfesnbsp;,, frères, qui le for?oient davouer fon crimenbsp;amp; de fe juger lui-même. On apprenoit lesnbsp;lois aux enfans, en les inftruifant des de-
-ocr page 13-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;9
voirs quelles leur impofoient; Ie Légifla-,, teur croyoic quil étoit injufte de punir ,, celui qui conirevenoic a la loi ^ lorfqailnbsp;,, ignoroic la loi, a moins quil neüt conu-C- venu a la loi naturelle, qui eft dans tousnbsp;,, les coeurs.
, A la mort de Pierre, qui arriva a fa qaatre-vingt-quinzième année, Ie nombrenbsp;,, des habitaus alloit a prés de cinq mille,nbsp;,, parmi lefquels il voyoit fa cinquièmegénéra-,, tion. Avanc de inourir , il affembla lesnbsp; Chefs de routes les families. Mes enfans,nbsp; leur dit-il, bientót, vous ne maurez plus:nbsp;,, Je vous laifle, a ma place, des lois, dont lanbsp;,, iageflé selt aflez manifeftée par lordre amp;
i, nbsp;nbsp;nbsp;la paix qui ont régné, jufqua préfent,nbsp; parmi tous. Si je croyois que Ie même ef-,, prit, qui vous anime, amp; que la même dif- cipline , dont vous ne vous êtes point écar- tés, fe perpétuaflent dans vos defcendans,nbsp;,, je vous dirois : II ne vous faut poiat dautrenbsp;,, maicre que la loi; quelle foit écrite dansnbsp;tous les coeurs, amp; que 1aflemblée du peu- ple, repréfentée par ceux quil choifira pournbsp; la faireobferver, juge amp; récompenfe. Mais,nbsp; a mefure que ee peuple s'augmentera, lesnbsp; principes saltéreront, il perdra de vue fesnbsp;,, véritables intéréts; les paffions des ufts, les
j, nbsp;nbsp;nbsp;préjugés des autres, y jetteront Ie troublenbsp; amp; la confufion; La loi, qui neft que la raifonnbsp;9, même réduite en principe, naura qu'unenbsp;gt;gt; voix impuiflante ; chacun 1interprétera aunbsp;« gré de fon penchant. Il faut done, a la tête;
10 nbsp;nbsp;nbsp;Bijloire
de la Nation , ou un corps dépofitaire de la loi, OU un Chef, qui, laiflanc i la Na- tion , repréfentée par. un corps de Magif- trats quü nommera , Ie droit dinterpré-,, ter la loi, fe réferve la force pour la ftürenbsp;obferver, amp; partage, avec Ie corps de Ma-,, giftrats, la prérogative dajouter a la loi,nbsp;,, amp; de niodérer fa févérité en cas de befoin.nbsp;,, Je ne mattacherai pas a mettre fous vosnbsp;,, yeux les incohvéniens quoffrenc 1'un StTau-,, tre partis; Ie plus doux me paroit être celuinbsp; OU la Société remet fes intéréts entre lesnbsp;,, mains dun Chef; celui-ci confie une partie denbsp;,, 1autorité, dont la Nation 1a revêtu, aunbsp;corps des Magiftrats quil a choifis Voyez,nbsp; mes enfans, examinez quel eft Ie parti quenbsp; vous croyez Ie plus propre a votre félicité.nbsp;,, Remontez a lorigine de votre établiflem.entnbsp;,, dans cette ile; croyez-vous quil eüt mieuxnbsp; valu, pour votre bonheur, que notre petitenbsp;,, troupe fe fut gouvernée elle-même, ou pen-fez-vous qu'elle doive fes fuccès a lauto-,, rité paternelle, que jai exercée fur vous?nbsp;,, Quoiquil y ait une très-grande différencenbsp; entre une fociété de dix - fept perfonnes,nbsp;,, réunies par Ie befoin, amp; un peuple nombreuxnbsp;,, divifé par autant dintérêts, quhl y a denbsp; perfonnes qui Ie compofent, vous pouveznbsp;juger, par ce qui seft pafl'é jufquaujour-,, dhui , de ee qui arrivera dans les fiècles è.nbsp;,, venir.
Après avoir ainfi pdrlé, Ie Père-de-Familie fe retira, pour lailiér a la Nation la libertc
-ocr page 15-II
de Jean de Calais.
»,de délibérer. Cette matière fut long-terops difcutée ; on ne pouvoit pas saccorder,nbsp;,, lorfquun des plus anciens fe leva , amp; tiranbsp;1, un argument convaincant-contre Ie gouver- nement populaire, de la diverfité méme desnbsp;opinions des délibérans. Quoi, dit-il,nbsp;,, fi vGus ne pouvez pas vous accorder, pournbsp;,, favoir sil vaut mieux que vous vous gou- verniez vous-mêmes, ou qué vous foyeznbsp; gouvernés par un maitre, que fera-ce, lorf- quil vous faudra choifir les Magiflrats quinbsp; doivent repréfenter Ie corps de la Nation?nbsp; amp; fi vousavez a vous défendre contre quel-,, que peuple jaloux, comment choifirez-vousnbsp;vos Généraux? Le peuple, partagé en au- tant de corps quil y aura de prétendans,nbsp; fera la dupe de leurs intrigues, oulejouccnbsp; de leur éloquence , les plus adroits lempor- teront, amp; les plus braves, qui auront dé- daigné 1aviliflante reflburce de vanter unnbsp; mérite quils croiront dautant moins avoir,nbsp; quils lauront, en eöet, feront oubliés.nbsp; Chers Compatriotes! quel eft 1objet de nosnbsp;vffiux? le bonheur de teus. Dans le gou-,, vernement populaire, il ne faut quun ara- bitieuK pour jeter le défordre parmi les con-,, citoyens. Je fais que la fituation de notrenbsp; ile nous met 4 1abri de la paflion des con-quêtes; mais Pambition avide des richefles,nbsp;,, ou de lagloire, nous fera dautant plus fu- nelie, quelle ne pourra s'exhaler au dehors;
elle employ era, pour fe faire despartifans, -»^la Ibrce, 1adrefle, amp;, furtout, la corrup-
12 nbsp;nbsp;nbsp;Uifloire
tion; Si quand Ie peupk eft corrompu, on en fait tout ce quon veut.
Dans Ie gouvernement dun feul, la cor-.ruption gagne, du moins, avecplus de len-,, teur ; la corruption ne peut être ébranlée par les caufes deftruélives de tout gouver- nement: Mals, comme !a Cour amp; Ie peupjenbsp;,, fe règlent fur lexemple du Monarque, eÜenbsp;fe rëtablit alfément, auffi-tót que Ie Mo-narque Ie veut. Si Ie Souverain eft jufte,nbsp;5, grand, vertueux , voulant tout voir parnbsp;5, lui-même, qui eft-ce qui, fous un tel rè- gne, ofera ne pas être jufte, grand amp; vet-tueux? Quel fera Ie Miniftre qui sexpoferanbsp;,, a Ie tronaper? Si, fous un règne trop foiblenbsp; OU trop tyrannique, lEtac tombe dans lanbsp;,, langueur, il fe relève fous Ie règne fuivant,nbsp; pour fi peu dénergie que Ie Souverain aitnbsp; dans lame, de juftefle dans 1'efprit, pournbsp; connoitre amp; pour choifir les hommes quilnbsp;5, doit employer. Ainfi, mes diers Conci- toyens, vous ne devez pas héfiter de vousnbsp; débarrallèr du foin fatigantSt dangereux denbsp; vous gouverner vous-mêmes.
,, Tout Ie monde fut de 1'avis de ce Ci- toyen; il propofa de declarer Pierre Rol de ,,1ile; on lui applaudit : On courut è.
,, habitation; on Ie ramena dans laflemblée du peuple : On vouloit le'couronner; mais,nbsp;,, Pierre fit porter la couronne fur un au telnbsp;,, de gazon, amp; la plaga fur Ie livre de la Loi.nbsp;,, Mes enfans, leur dit-il, je fuis votrenbsp;,, Légiftateur, amp; votre père j ces detix titres
de lean de Calais, nbsp;nbsp;nbsp;13
valent bién celui de Roi. Jai mis tons mes loins a vous rendre heureux; quaurois-je punbsp;,, faire de plus fur Ie tróne? Vous vous décideznbsp;« pour Ie gouvernement roonarchique; je Ienbsp;j, croislemeilleur detous, pour Ie people, lorf-,, que Souverain eft Ie premier a fe foumet-¦ tre a la loi. Vous venez de mettre en mesnbsp;,, mains Pautorité fuprème ; fi je men fer- vois, ce feroit pour élire celui qui doit régnernbsp; fur vous : Je 1ai nommé dans mon coeur;nbsp;,, mais je veux quil foit élu dun confente-,, ment unanime. Le peuple Ie prelia denbsp; nommer; il fut inexorable; les voix fe trou-,, vèrent partsgées entre un fils de Pierre,nbsp;,, qui 1avoit aidé a rédiger les Lois, amp;, unnbsp; des Matelots, qui, dans mille occafions,nbsp;,, avoir appaifé des troubles, terminé desnbsp; différens, amp; rendu aux habitans les plusnbsp; importans fervices. On ne pouvoit saccor-,, der, lorfque le Matelot prit la parole. nbsp; Mon frère doit êtie Roi , sécria-t-il; J®nbsp;,, compte pour rien la pirérógative de fa naif~nbsp;,, fance ; Dès que fon père-nous a adoptés,nbsp; nous fommes tous égaux; maïs-, ce qui lenbsp;rend, a mes yeux, digne du tróne, ceftnbsp; que, né avec un penchant fecret a la fier-,, té, a lintempérance amp; a dautres vices, ilnbsp; seft, non feulement ^ toujours ihqntré le plusnbsp; fage amp; le plus vertueux de fes concitoyens,nbsp;mais encore, ceft que les Lois les plus fé- vères contre 1intempéfance, lórgueil amp; lesnbsp;», défaurs de fon car^élère, c'eft dui^ iqüi les- anbsp;«'faites, -ói il en a été le plus rigide
14 nbsp;nbsp;nbsp;' Hifïoire
vateur. Quiconque eft jufte a 1égard ds ,, foi, ne peut pas manquer de 1étre a 1é-,, gard des autres. Vous voulez récompenfernbsp;,, quelques vercus nées avec moi, done lesnbsp;,, unes font, peut-êcre, plutót 1effet de monnbsp;indolence naturelle, que dun goüt par-,, ticulier pour la vertu même; amp; les autres,nbsp;,, les fuites dune bonté que je tiens de la na-,, ture : Puis-je répondre que ces vertus nenbsp; mabandonneront pas fur Ie tróne? Juftenbsp;,, fans effort, je nai ni 1ame aliéz ferme pournbsp;,, réfifter aux piéges du flatteur, ni l'efpriEnbsp;,, affez étendu pour dévoiler les artifices denbsp; quiconque voudra me trompet. _
,, Le fils de Pierre convint de tous les pen- chans que fon concurrent lui avoir repro- chés, amp; foutint que, quoiquil les eut ré- primés jufqua ce jour, ils pouvoient re- prendre le deffus, lorfque rien ne les borneroit plus. Le Matelot prouva quil
s'obferverolt encore davantage, prit la cou- ronne de deiUis 1'autel, amp; la mit brufque- ment fur la tére de Pierre II; car on compta ,, le Legiflateur comme le premier Roi. Lenbsp; paqple applaudit: Le Roi choifit le Matelotnbsp;,, pour être fon premier Miniftre; il lui re-,, mit le livre de la Loi, amp; 1établit fon jugsnbsp;5gt; enire la Loi amp; lui, amp; entre cette mém®nbsp; Loi amp; fon peuple.
Le Légiflateur fut- le premier è fléchir le genou devant fon fils, amp;, comme le Roinbsp;,, voulojt 1en empécher :nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Ce. neft pas a
mon fils^ dit -il que je rends eet hommage.:
-ocr page 19-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;15
Comme ton père, je te dois de lamour, ,, des exemples amp; des legons : Si tu te ren- dois indigne de 1un ou de 1autre, ta cou- ronne ne mempêcheroit pas de te Ie re- procher ; ceft au Roi que sadreffent mesnbsp;,, refpeds : Dès que la Nation ta choifi pournbsp; fon Maïtre, ceft en toi quelle réfide, amp;nbsp;,, ceft elle que je révère en toi. Sois jufte»nbsp; bon, généreux, comme elle doit lêtre, amp;nbsp;,, fouviens-toi que ton bonheur eft infépara-ble du fien.
prendra , peut - être, ceft que , de deux ,,fils, quil a, quoique adorés du peuple amp;nbsp; remplis des talens les plus rates, il nen anbsp;,, choifi aucun pour lui fuccéder. II faut desnbsp; qualités particulières pour lesRois, bien dif-,, férentes de celles des fujets. II a défigné lenbsp;,,fils de fon Miniftre; mais, en laillant aunbsp; peuple la liberté de réformer ce choix, fi.nbsp;Pon trouvoit un plus honnéte horame anbsp;n metue a fa place.
Voila, continuèrent les Êtrangers, com- ment cette Golonie seft établie ; Pierre II règne encore; il touche a fa quatre-vingt-,, dixième année; il a toujours obfervé lesnbsp;^ Lois quil a faites: Si les circonftances 1ontnbsp;force dy changer quelque chofe, il ne lanbsp;jamais fait quavec Ie confentement de lanbsp; Nation ; II a toujours deux objets en vue;nbsp; Ie premier, de rendre fon peuple heureux,nbsp;il Ie remplit dans toute fon étendue ; Lenbsp; fecond, de former a la vertu celui qu'il anbsp; défigné pour lui fuccéder. Ce qui vous fur-
16 nbsp;nbsp;nbsp;Hifiolre
Nous vivons tons dans la plus grande ,, union ; cetoit le but de la légillation denbsp;Pierre. Coinme routes les profeffions, quenbsp;nous exerqons, tendent an bien de la So-,, ciété, tous les etats font egaux; Peftime eftnbsp; réfervée a celui qui remplit le mieux fesnbsp; devoirs : Ceft ce qui a fait que les arts fenbsp;,, font perfecftionnés en fi peu de temps, pareenbsp;que, comme nous regardons du radme oeilnbsp;,, le métier de Miniftre amp; celui de Laboureur,nbsp; aucun neft tenté de prendre une autre-pro- fefllon que celle de fon père, a moins quil
ne fe fente pas les talens néceflaires pour y réuflir : Le père de celui qui entretient cenbsp;jardin, etoit jardinier, amp; fes petits-fils lenbsp; feront, jufqua ce quils ne fe trouvent pasnbsp; les difpofitions néceflaires.
Ne regrettez point davoir été jeté dans cette ile , fi vous êtes vertueux ; Si vousnbsp; ne létes pas, croyez-moi, nallez pas plusnbsp;,, loin, non que vous ayez a craindre la moin-5, dre infulte de nos concitoyens; les droitsnbsp; de 1'hofpitalité font facrés pour eux : Maisnbsp;vous y ferez veillé de prés, amp; malheur inbsp; vous, fi vous cherchieza corromprenos In-¦fulaires. Si vous voulez vous faire une ideenbsp;j, de la beauté de ce féjour, montez fur cette
hauteur.
Jean de Calais fut étonné de la grandeur amp; de la magnificence de la Capitale, qui soffricnbsp;a fes yeux. Elle étoit fituée au milieu dunenbsp;plaine immenfe, traverfee du fuperbe canalnbsp;quil avoir aper9u, couverte des plus riches
-ocr page 21-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;17
moiSbns, h coupée de jardins, de vergers, amp; de bofquets délicieux. Jean, après avoir prisnbsp;congé des trois habitans, sachemina'vers 3anbsp;Ville. En parcourant la campagne , il étoitnbsp;étonné de fa fernlité: Parvenu a la Ville, ilnbsp;ne favoit ce quil devoir admirer le plus, denbsp;fa richefle, ou de fa fimplicité. On vint lenbsp;recevoir, a Ientree de la Ville; amp;, après luinbsp;avoir offert route forte de rafraichiffemens,nbsp;on le conduifit au palais du Roi; Il etoit fituénbsp;au centre , féparé par un jardin qui 1envi- .nbsp;ronnoit amp; qui dominoit fur la rivière. Jeannbsp;fut obligé de dire fon nom , amp; de raconternbsp;les principales aventures de fa vie; On le pré-vint que, quelque raifon quil eut de les ca-cher , il ne devoir rien déguifer, paree quilnbsp;navoit rien a craindre, amp; quil auroit a rif-quer, sil nétoit point fincère. Après cettenbsp;converfation , un homme qui 1'avoit ecrite,nbsp;amp; quil navoit point aperpu, le conduifit aunbsp;Roi, amp; lui remit le papier; Le Roi le iut,nbsp;tandis quon faifoit voir a Jean routes lesnbsp;beautés du palais. On le ramena au Roi , quinbsp;ne sinforma plus de rien, amp; qui le combla denbsp;careffes. Il lui demanda dans quel endroit denbsp;la Ville il vouloit être logé. Jean répondit quenbsp;ce feroit dans celui qui le mettroit le plus ènbsp;piortée de voir routes les beautés dun Étatnbsp;auffi floriffant. Le Roi 1exhorta de venir anbsp;la Cour le plus fouvent quil le pourroit, amp;nbsp;le fit conduire dans une maifon voiline dunbsp;port. Il y fut introduit par le ineme Officiernbsp;qui avoit écrit fa converfation. Ses hotes le
l8 nbsp;nbsp;nbsp;Uiftoire
re9urent comme sil eütété de la familie; ils eprent pour lui rous les égards quon auroicnbsp;pour un fils qui reviendroit dun long voyage:nbsp;Ils lui donnèrent leur fils ainé pour Ie con-duire dans la ville, amp; lui faire voir ce quil ynbsp;avoir de plus curieux.
On Ie mena fur une grande place, on la llatue du Roi régnanc écoit entourée dunnbsp;groupe qui repréfentoit 1Abondance amp;la Paix,nbsp;verfant leurs préfens fur un peuple heureux-Ce ne fut pas ce qui ie furprit Ie plus; fesnbsp;regards furent artirés par un fpeftacle horrible : II vit une troupe de chiens qui fe dif-putoient Ie cadavre dun homme qui paroif-foic mort depuis peu. jean, éconné de ce traitnbsp;dinhumanité de la part dun peuple qui luinbsp;paroiflbit fi doux, demanda pourquoi les Lois,nbsp;dont on lui avoit tant vanté la fagefie, fouf-froient que Ie corps dun citoyen fdt ainfinbsp;déshonoré après fa mort, On lui répondit quenbsp;les Lois ne donnant aucune aétion contre lesnbsp;débiteurs pendant leur vie, lespuniflbient ainfi»nbsp;lorfquils mouroient infolvables , ce qui né-toit arrivé que deux fois dans lile. Cettenbsp;punition parut fi fingulière a Jean, quil demanda è fon condudeur la raifon de cettenbsp;Loi: II apprit quelle tenoitde la Religion dunbsp;pays. Les habitans de cette ile font convain-cus que 1ame dun débiteur infolvable eft er-rante jufqua la fin des fiècles, amp; ne peut jamais participer aux récompenfes proniifes auxnbsp;hommes qui nont jamais fait aucun tort anbsp;leurs feniblables, d moins quil ne fe trouye
-ocr page 23-ï9
de Jean de Calais.
quelque citoyen compatiffant qui paye fes det-tes. La Loi, en ordonnant que Ie corps du débiteur infolvable fut jeté aux chiens, dans unö place publique, a eu deux objets; L'un, def-frayer les débiteurs par un exemple qui révolte 1humanité, maisqui, au fond, ne faicnbsp;aucun mal au coupable; amp; 1autre, dintéreflernbsp;les ames généreufes. a acquitter les dettes denbsp;ces malheureux. Jean de Calais demanda encore comment il falloit sy prendre pour payer.nbsp; II ne faur , dit Ie conduéteur, que fairenbsp;publier, a fon de trompe, que 1on eft pretnbsp;a payer les dettes dun tel, dont Ie cadavrenbsp;eft a la merci des chiens. Jean appela tout denbsp;fuite un trompette, amp;, dans une heure, tousnbsp;les créanciers fe trouvèrent fur la place. IInbsp;leur promit que, Ie lendemain , ils feroientnbsp;tous payés; amp;, fur fa parole, Ie cadavre futnbsp;enlevé.
II continua fa courfe vers Ie port, ou il 'trouva fon vaifleau ; il y prit 1argent né-ceflaire, amp; samufa a obferver Ie grand nombrenbsp;de navires qui abordoient des différentespartiesnbsp;de 1univers. La bonne-foi de ce peuple ynbsp;atciroit Ie commerce Ie plus florilfant. Jean,nbsp;après avoir admiré les magafins immenfes quinbsp;bordoient Ie port, fe retira chez fes hótes, oilinbsp;lon avoit tranfporté Ie cadavre quon avoipnbsp;mis dans un cercueil. II demanda pourquoi onnbsp;1avoit porté dans eet endroit? Ceft, luj ré-pondirent fes hótes, paree que Ie cadavre vousnbsp;appartient, amp; quil dépend de vous de pro-ionger op de finir les tourmens de fgn ^me
H/JIoire
errante; tourmens qui ne finiront que par It fepulture de ce corps. Auffi, dès quil fucnbsp;jour, Jean fit venir tous les créanciers, lesnbsp;paya, amp; fit au cadavre de magnifiques fune-railles. Les principaux Magiftrats amp; les parens du more, accompagnes d'un peuple in-rombrable, vinrent marquer leur reconnoif-fance a Jean de Calais, amp; 1on fit publiqua-ment fon éloge.
Jean vouloit faire connoitre i route 1Eu-rope une Nation fi extraordinaire : ,11 retourne fur le port, pour prendre les hauteurs de cettenbsp;terre, aiin de donner a fa pacrie le moyen denbsp;commercer avec ce peuple, amp; de prendre 1ef-prit amp; la fagefle de fon gouvernement. Commenbsp;il etoit fur le point de revenir chez fes hóres,nbsp;jl aper^ut, fur le pont dun vaifleau qui ve-noit de mouiller auprès du fien, deux femmes qui verfoient un torrent de larmes; 1é-clat de leur parure attira fes regards; il nenbsp;fut pas moins éronné de leur beauté que denbsp;leur affliftion. Il prêta 1oreille autant quilnbsp;lui fut poffible, amp; il entenditquelles parloiencnbsp;efpagnol. Jean de Calais, qui parloit cettenbsp;langue, leur demanda qui elles étoient, amp; silnbsp;pouvoit leur étre de quelquutilité.^ Les bellesnbsp;Etrangères répondirentquelles étoient efclavesnbsp;du Coifaire maïtre du vaifleau fur lequel ellesnbsp;étoient, 8c que, dans deux jours, il devoir lesnbsp;vendre a un autre Corfaire qui faifoit voilenbsp;pour Conftantinople. II sinforma sil néroicnbsp;pas poflible quelles fuflént vendues a dnii-tres: Elles répondireni que cétoit une chofe
-ocr page 25-de Jean de Calais, nbsp;nbsp;nbsp;% i
trés - indifférente au Corfaire, pourvu quil en eüt Ie prix quil demandoit. Jean les con-jura de ie tranquillifer, amp; leur promit que,nbsp;Ie lendemain, elles feroient libres.
De retour chez fes hótes, il leur raconta ce qui venoit de lui arriver : Autrefois,nbsp;lui dirent-ils, la Nation les eüt rachetées:nbsp;Nous ne voyons 1efclavage quavec horreur;nbsp;nous avions délibéré dinterdire ce commercenbsp;aux étrangers fur ces cótes, amp; on avoit faitnbsp;une loi, par laquelle tout efclave qui entroicnbsp;dans Ie port recouvroit fa liberté. Nous aper-5Ümes bientót que cette loi gênoit Ie commerce, amp; quaucun vaiffeau des pays oü 1efclavage a lieu , nabordoic chez nous ; alors ,nbsp;nous fimes publier que la loi fubfifteroit, maisnbsp;que la Nation racheteroit les efclaves, amp;; leurnbsp;donneroit la liberté. Les vaifléaux Africainsnbsp;Afiatiques revinrent, amp; ils amenèrent unnbsp;fi grand nombre defclaves, que Ie tréfor public fe trouva bientót épuifé. Le commercenbsp;eft une mine fi abundante, que ces pertes fu-rent réparées en très-peu de temps. Malgré lesnbsp;dépenfes que 1achat des efclaves entrainoit,nbsp;nous continuames encore pendant deux ans,nbsp;lorfque nous apprimes que les Corfaires, attires par Pappas du gain amp; la certitude de ven-dre leurs prjfes, faifoient desenlèvemens beau-coup plus fréquens, amp; défoloient une partienbsp;de 1Europe maritime : Quelques Nations voi-^nbsp;fines nous firent même folliciter de ne plusnbsp;acheter des efclaves. Ceft depuis ce tempsnbsp;que nous avons difcontinué une générolité.
22 nbsp;nbsp;nbsp;Hljloire
qui devenoit funefte par Pabus des vendeurs: Cependanc, la loi nö fut point abrogée, amp;,nbsp;en votre faveur, après ce que vous avez faitnbsp;pour ce débiteur infolvable, il vous fera aifénbsp;dobtenir la rangon de ces deux efclaves; nbsp;Jean eüt été faché dêtre privé ^e leur ren-dre ce fervice. II revint, Ie lendeinain, furnbsp;fon bord, fit appeler leCorfaire, amp;, Ie mar-ché ayant été auffi-tót conclu, il fe fit amener les deux efclaves: II leur donna la mainnbsp;pour defcendre fur fon vaifleau, amp; renvoyanbsp;Ie Corfaire.
Les deux Captives relevèrent leur voile i Si marquèrent leur reconnoiflance a leur nouveau Patron. Jean, étonné de leur beauté,nbsp;leur protefta quelles navoient plus de mai-tre, amp; quil étoit Ie plus efclave des trois. IInbsp;leur demanda oü elles vouloient quil les con-duisit. Les belles captives parurent pénétréesdenbsp;tant de générofité. La plus belle , amp;celle pournbsp;qui Jean fentoit déja la plus vive tendrefle,nbsp;lui dit que ce ne feroit quau retour du vaif-feau a Calais, quelle fe détermineroit. II leurnbsp;demanda la permiffion de les quitter pournbsp;quelques heurès, amp; leur promit de ne plus fsnbsp;féparer delles qua la fin de leur voyage. ,
II revint a la Ville, alia prendre conge du Roi, amp; recevoir fes ordres : II alia, en-fuite, chez fes bótes, qui ne purent Ie voitnbsp;partir fans regret : Ils laccompagnèrent juf-qua fon bord, 1embrafsèrent amp; lui remirentnbsp;Ie papier oü 'fa converfation au palais du Rolnbsp;avoit été écrite. Jean furpris, leur en de-
-ocr page 27-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;21
«J
manda la raifon : Ceft, lui répondirent-ils, afin que vous remportiez avec vous vos fecrets, fi ce papier en contient quelquun quenbsp;vous ne vouliez pas quon fache. La feulenbsp;precaution que nous prenons contre les érran-gers, ell décrire les réponfes quils font : Lanbsp;première , eft la feule fois quon les interroge;nbsp;on remet ces réponfes a 1hóte, chez lequelnbsp;Ie Roi les envoye, afin quon puifl'e saflurernbsp;sils nen ont point impofé , amp; fi leur conduite dément ce quils onr dit; daiis ce cas,nbsp;on les forceroit de fortir de 1ile. Nous nenbsp;fommes pas les feuls qui voudrions vous ynbsp;retenir: Le Roi, ayant appris que vous devieznbsp;partir , nous a fait dire de faire tons nos efforts pour vous engager a vous faire natura-lifer parmi nous. Hier, nous vous en parlêmesnbsp;indirediement, nous eflayames même de vousnbsp;faire fentir les avantages dont vous pourrieznbsp;jouir a la Cour; mais nous vous vimes fi.nbsp;prefle du défir de revoir votre Patrie, quenbsp;nous crümes inutile dinlifter plus long-temps.nbsp; Jean témolgna a fes hótes toute fa recon-noiffance; amp;, après les avoir priés de porternbsp;fes refpefts au Roi, il les embrafla, amp; alia re-joindre les deux captives.
Celle pour qui Jean senflammoit de plus Cn plus, lui marquoit auffi plus de reconnoif-fance. L'une amp; Iautre paroiflbient pénétréesnbsp;fon refpeft, de fes attentions amp; de fesnbsp;Sftces; il leur demanda leurs ordres pour met-Ji'e a la voile ; il voulut quelles. fixaflent ienbsp;jour amp; 1heure du depart.
-ocr page 28-24 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
II chercha tous les moyens de les amnfer pendanc Ie voyage : II leur en adouciflbit lesnbsp;peines, par les attentions les plus recherchées.nbsp;Jufquau moment oü Jean de Calais avoit vu «nbsp;pour la première fois, ces étrangères fur fonnbsp;bord, fon cmur infenfible navoit jamais ref-fenti Ie pouvoir de la beauté. Sa taille noblenbsp;amp; légere, des yeux, dans lefquels fe pei-gnoient la férénité de fon ame amp; la douceurnbsp;de fon caraètère , un regard ferme amp; prêt anbsp;sattendrir , Ie fourire des amours, un frontnbsp;qui annon90it Ie courage Ie plus intrépide,nbsp;une démarche lefte, un corps que la natur*nbsp;fembloic avoir modelé fur les proportions quenbsp;les Poëtes donnent au Dieu Mars, lavoientnbsp;rendu 1objet des voeux des Calaifiennes; La-mour, qui ne vouloit pas Ie rendre coupablcnbsp;dune infidélité , lempécha de senflammer »nbsp;pour Ie conferver k fa captive. II éprouvoitnbsp;auprès delle des fentimens quil ne connoiflbicnbsp;pas : Elle étoit Pobjet de tous fes voeux; fansnbsp;cede, elle étoit préfente a fa penfée ; un ref-ped, femblable a celui quhnfpire la divinité gt;nbsp;enchainoit les défirs done il étoit dévoré.
La belle captive néprouvoit pas des f^*quot; timens plus tranquilles : Ses yeux, hurnide®nbsp;de tendrefle, fixoient, quelquefois, fon libe'nbsp;rateiir, amp; fe détournoient, malgré elle, lorlquot;nbsp;quelle pouvoit en être aper5ue; ellejugeo^nbsp;de la fituation de 1ame de fon amant par 1*nbsp;fienne ; mals elle eüt voulu quil la lui eu^nbsp;avouée. Jean ne peut pilus fe contraindre; inbsp;tombe a fes pieds: Punlilez-moi, lui d;r'
-ocr page 29-de Jèah de Calais. , nbsp;nbsp;nbsp;25
il; jai jure que je navois dautre deflein, en vous arrachant des mains du Corfaire, quenbsp;de vous rendre la liberté ; Je Ie croyois, amp;nbsp;jétois bien éloigné de penfer que je fuflenbsp;excité par un autre fentiment que par celuinbsp;de la générofité. Un intérêc, moins noble, peut-être, mals plus preflant, me portoit a vousnbsp;rendre ce fervice : Je vous ai adorée du moment que je vous ai vue ; jai long-tempsnbsp;combattu ma tendrefle, amp;, fi vous favieznbsp;combien il men a cotaté pour ne pas vou»nbsp;la déclarer plutót, votre coeur ne pourroitnbsp;jamais soffenfer de 1aveu que je vous en fais.
La captive rougit amp; foupira : Quel que foit Ie motif, lui dit-elle, auquel je dois manbsp;liberté. Je n'en fuis pas moins pénétrée dunenbsp;reconnoiflance qui ne seffacera jamais de monnbsp;c(£ur: Loin de moffenfer de laveu de votrenbsp;tendrefle, oferai-je vous 1avouer, mon coeurnbsp;ie défiroit; jaurois, peut-être, du vous cachet plus long-temps 1impreflion que vosnbsp;vertus ont faite fur moi; je fuis peu faite a.nbsp;cet art de déguifer un fentiment, pour luinbsp;donnet' plus deprix. Dailleurs, je vouscon-nois aflez, pour avoir a craindre que vousnbsp;tiriez quelque avantage de ma fenfibilité. Avecnbsp;la même naïveté que je vous avoue la fituationnbsp;de mon.aine, je vous protefte quelle ne chan-gera jamais. Vous avez fait le mêm.e fermentnbsp;dans votre cmur, amp; jy ai pénétré trop avant,nbsp;pour que je fufpefte jamais votre fidélité.
, Jean étoit dans Iivrefle du plaifir amp; de la joie j 1'afliirance d'éue aimé le rendit plus ein-
B
-ocr page 30-a6
Bifioire
prefle de plaire« plus attentif amp; plus foumis encore: II ignoroit amp; le nom amp; la naiflancenbsp;de la belle captive; il navoit jamais fongénbsp;a le lui demander; il lui paroiflbic feulemencnbsp;quelle étoit dun rang au deffus de fa com-pagne. Un jour, il fe hafarda a la prier denbsp;lui dire comment elles étoienc tombées aunbsp;pouvoir du Pirate: Ne me foup9onnez pas,nbsp;ajouta-t-il, dune curiofité intéreliee; je ne dé-fire dapprendre les évènemens de votre vie,nbsp;que pour les partager: Votre naiffance, quellenbsp;quelle foit, na rien de commun avec notrenbsp;amour ; Comme léclat dune couronne nenbsp;fauroit 1augmenter, 1obfcurité de 1écat lenbsp;plus vil ne fauroit 1aifoiblir : Tout eft aunbsp;deflbus de votre beauté, de vos grkes amp; denbsp;vos vertus; amp; vous feriez encore dans 1efcla-vage, que je ne vous aurois pas offert ma main
avec moins de défir dêtre accepté__
__Je connois, reprit la captive, route 1é-
tendue de votre générofité ; étrangère, in-connue, portant encore les marques de la captivité, ceft des mains dun Corfaire quenbsp;vous tenez votre époufe ; mais, puifque jainbsp;regu votre foi, amp; que je vous ai, engage lanbsp;mienne, foyez afluré que vous naurez jamais a vous en repentir. Moi, men re-pentir! sécria Jean; ciel! aurois-je mérité..; nbsp; Non , reprit-elle; mais le myftère que jenbsp;dois vous faire de ma naiflance, exige quenbsp;vous érouffiez votre curiofité. II eft ellentielnbsp;que je vous cache , pour quelque temps, denbsp;quels parens je fuis née. Mon nom eft Conl-
-ocr page 31-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;af
tance; irabelleeftceluidemacompagne. Quant au refte, je dois garder lefilence, pour votrenbsp;intérêt méme.
Jean de Calais témoigna Ie plus fenfible rs-gret de fon indifcrétion , amp; réitéra a fon amanie la promefle de ne plus lui faire denbsp;demande femblable. Pour lui prouver quilnbsp;navoit eu aucun motif de méfiance, il lanbsp;pria de fixer Ie jour de leur union ; amp;, fur-tout, dabréger Ie terroe de fes défirs. Conf-tance fixa ce moment heureux au' lendemain.nbsp;Leur manage fut célébré fur les cótes dAn-gleterre, oü Jean avoit mouillé. Ifiibelle feulenbsp;paroiflbit Ie défapprouver, amp; fembloit crain-dre quil ne fut pas confirmé par les parensnbsp;de Conftance, ou par ceux de Jean ; car ,nbsp;refpedtanc Ie feeree de fon amie, elle parloitnbsp;des uns amp; des autres, amp; elle affedloic de laif-fer 1époux dans Ie doute. II fe contenta denbsp;lui répondre que la mort feule pouvoit brj-fer des nceuds formés par Ie Ciel, amp; que ,nbsp;quelque refpect amp; quelquamouv quil eür pournbsp;fes parens, Conftance lui étoit mille fois plusnbsp;chère.
Lunion de Jean amp; de Conftance avoit au-gtnenté leur amour. Tous les jours, ils croy oient öe pouvoit pas saimer plus quils ne sai-tnoient, amp;, tous les jours, il leur fembloitnbsp;^uils saimoient plus que la veille. Les défirsnbsp;fatisfaits étoient la fource de nouveaux défirs.nbsp;Jean, époux, étoit plus tendre amp; paroiflbitnbsp;P^us foumis quamant. La fortune, d'accordnbsp;^veclamour, confpiroita Ie rendre heureux i
B ij
-ocr page 32-aS
mjloire
les mavchandifes, quil avoit envoyées en An-gleterre , lui avoient produit un bénéfice im-mepfe, par la fagefle de fon fafteur; fon vaiffeau étoit chargé de tonneaux dor amp; dar-gent , amp; deffers rares, quil avoir pris ennbsp;écbange , amp; quil deftinoit a fon époufe, anbsp;Ilabelle amp; a fon père.
Jean fe reinbarqua pour fa parrie. Le bruic de fon retour 1y avoir devancé; fon père, amp;nbsp;tous les habitans, 1attendoient fur le port;nbsp;il arrive amp; sélance far le rivage, conduifancnbsp;Conftance par la main ; Mais quel fut fonnbsp;étonnement, lorfquil la préfenta a fon père;nbsp;il la re^ut avec dédain, amp; ne put cacher anbsp;fon fils fon inécontenrement dun mariagsnbsp;fur lequel il lui faifoit un crjme de ne 1avoirnbsp;pas confulté. Cent coups de poignard auroiencnbsp;été moins cruels pour Jean : Il embrafla lesge-noux de fon père; tout ce quil put lui direnbsp;des vertus de Conftance, de lélévation denbsp;fes fentimens, ne put affoiblir 1impreffionnbsp;quavoit faire fur lui, 1idée defclavage ; foi*nbsp;courroux senflammoit par les carefles qu®nbsp;Conftance faifoit a fon epoux, amp; par la fiertenbsp;avec laquelle elle recevoit les reproches de-daigneux de ce père inexorable. Il la menara de faire caller le mariage de fon fdf-Jean , fans sécarter du refpecft quil avoicnbsp;p.our fon père, protefta qu'il ne connoil'nbsp;foit point dautorité fur la terre quinbsp;le forcer a rompre des liens, quil, fortne-roit encore, sils nétoient pas formes; que *nbsp;lovfquil avoit époufé Conftance, il ^voi
29
de Jean de Calais.
cru pouvoir compter aflez fur 1'amitié de fon père, amp; fur la bonne opinion quil avoir denbsp;fon fils, pour navoir pas befoin de la vainenbsp;formalité dun confentement, quil nauroicnbsp;pu refufer fans injuftice. II ajouta , quen luinbsp;laiflant tour pouvoir relativemént au commerce, il 1avoit laifle Ie maitre dune fortunenbsp;que fon dernier voyage venoit d'augraenternbsp;confidérablement : Si javois été malheu-reux, vous vous feriez contenté de me plain-dre; jai fait Ie mariage Ie plus fortune pournbsp;moi, puifque jai époufé la vertu enrichie denbsp;tous les traits de la beauté, amp; vous youdrieznbsp;my faire renoncer! Non, mon père, en cé-dant a vos défirs , je me rendrois complicenbsp;de votre injuftice ; je me rendrois coupablenbsp;envers mon époufe amp; envers vous.
Tout Ie peuple attendri, prit Ie parti des jeu-nes époux ; ce qui irrita encore la févérité du père, qui les bannit de fa maifon, amp; leur ordonnanbsp;de ne plus paroitre a fes yeux. Toute la villenbsp;Ie foilicita vainement ; mais un ccEur, quinbsp;avoit été infenfible au mérite de Jean amp; aux:nbsp;grèces de Conftarice , pouvoit-il fe rendre knbsp;aucune follicitation ?
Jean, plus affligé de 1accueil que fon père avoit fait a Conftance , que faché de fa durnbsp;reté è 1égard dun fils qui navoit jamaisnbsp;cherché qua lui plaire, amp; auquel il devoitnbsp;la confidération dont il jouiflbit, fe retira ,nbsp;avec fes deux captives, dans une maifon ,nbsp;quil acheta fur Ie port. Malgré fa fierté, Conftance nétoit fenfibk a 1injuftice de fon beati-
B iij
30 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
père, qua caufe de fon époux. Vous voyez * lui difoit-elle, combien il eüc été heureuxnbsp;pour nous que je neuffe jamais fu Ie nom denbsp;votre père, amp; que je lui eulie été inconnue »nbsp;corame vous 1êtes au mien. Ne manquons jamais aux devoirs que la nature nous infpirenbsp;è leur égard; mais attendons, dans les brasnbsp;de 1amour, que Ie temps amp; 1ordre des évè-nemeris nous rendent leur amitié : La colèrenbsp;de votre père, amp; 1ignorance oü vous étes furnbsp;Ie compte du mien , doivent rendre notrenbsp;amour plus folide; ifolés, pour ainfi dire, furnbsp;la terre , nous navons pour appui que nous-mémes. Va , quelque traitemenc que ton pèrenbsp;me réferve, ne crains pas que jamais je menbsp;demente.
Conftance, avec une fermetéhéroïque, conquot; foloit fon époux; leur tendrefle fe fortifioit patnbsp;leurs adverficés : Lannée de leur mariage né-Toitpas encoreaccomplie,quellemit au mondenbsp;un gage de fon amour. 11 fut au comble denbsp;la joie; ce nouveau noeud rendit lunion desnbsp;jeunes époux plus agréable amp; plus indiffoluble:nbsp;Conftance voulut nourrir fon fils, amp; Jean fon-gea a lui laiffer une fortune qui püt Ie mettrenbsp;a portee de fe palier de celle de fon grand-père. Jean lui préfenta fon fils ; il refufa denbsp;Ie voir : Cèpendant, il ne fongea plus a fairsnbsp;annuller fon mariage; II eür,peut-être, trouvenbsp;des lois favorables a fa févérité; mais il neuCnbsp;trouvé aucun tribunal qui eüt jugé fans repugnance, entre un père qui navoit en lanbsp;faveur que la rigueur de la loi, amp; un nis qui
de Jean de Galais. nbsp;nbsp;nbsp;$ t
navoit pas cru la violet, St que fa Pacrie avoit pris fous fa protedion.
Jean fe prépara a faire un voyage dans 1ile Heureufe; fon projet étoit douvrir un commerce fuivi avec fa patrie. II arma un vaif-feau; amp; tout ce quon put obtenir de fonnbsp;père, fut quil contribuat aux frais de 1arme-inent amp; de 1équipage, a condition quil par-tageroit la perte amp; Ie gain, comme tout autrenbsp;étranger; ce qui étoit plus onéreux que profitable pour Jean : Mais il neft rien a quoinbsp;il ne fe foumit, pour méi'iter les bontés delim-pitoyable vieillard.
Jean amp; Conftance voyoient approcher avec chagrin Ie temps du départ, ils nofoienC ennbsp;parler : Jean, furtout, qui fe féparoit de foanbsp;époufe amp; de fon fils, amp; qui craignoit Ie ref-fentiment de fon père , frémiflbit : Lefpoirnbsp;daflurer une fortune a une familie adorée,nbsp;Ie foutenoit contre cette crainte. La tendrenbsp;Conftance verfoit fes chagrins dans Ie fein dI-fabelle, amp; cachoit fes pleurs a fon époux. Peunbsp;de jours avant ce terrible départ, ils étoientnbsp;fur Ie port; elle aper9ut Ie vaifleau amp; ne putnbsp;retenir fes larmes : Ah! ma chère Conf-lance , lui dit-il, je fens ta douleur plus quenbsp;la mienne; ceft pour notre fils, amp; pour toi,nbsp;que je vais entreprendre un voyage qui doitnbsp;mettre fin a routes nos peines : Mon pèrenbsp;menace de me déshériter; prévenons les malheurs qui en feroient les fuites. II faut fairenbsp;Un patrimoine a mon fils, amp; jefpère dy réuf-hr. Ceft dans Iifle Heureufe, que jai trouvé
B iv
S2 nbsp;nbsp;nbsp;Htfloire
letréforle plus précieXix; pourquoi ny trouve-rois-je pas encore des reffources centre nos malheurs? Le Ciel n'eft point favorable a demi; eeft la quil ta offert a mes yeux, amp; cell la,nbsp;fans doute, que la fortune mappelle. Je faisnbsp;quelles fout les marcliandifes qui y ont le plusnbsp;de cours. Les habitans les tirent, i grandsfrais ,nbsp;du Portugal, amp; les Poreugais vont les cherchernbsp;en Angleterre. J'ai chargé monvaiffeau de tou-tes les merceries que Londres fait venir denbsp;Calais; je les échangerai au premier portnbsp;dAngleterre, amp; je compte y doubler ma mi-fe : Les marchandifes que jembarquerai ennbsp;Angleterre , doubleront encore a Lisbonne ,nbsp;amp; celles qJi je prendrai a Lisbonne, gagne-xont encore les deux tiers dans 1lle Heuleu-fe.... Quoi, interrompit Conftance, vous
allez a Lisbonne! Ce détour...._Va, ne
talarme point; lamour me prêtera des ailes, amp;, dans hult mois au plus tard, j'efpère étre dsnbsp;retour--
Conftance eut de Ia peine a cacher fa joie amp; fa furprife, en apprenant que Jean alloitnbsp;a Lisbonne : Elle courut en avertir Ifabel-le, qui en parut alarmée. Conftance en con-cevoit 1efpoir le plus flatteur. II me vientnbsp;une idee, dit-elle a fon époux; quoique jenbsp;fache bien que vous portez mon image gra-vée en traits de flamme dans votre coeur, jfnbsp;défirerois, afin quétant toujours préfente anbsp;vos yeux, elle vous déterminat a revemrnbsp;plus promptement, quau lieu des figures or-dinaires, done on orneles poupes des vaif-
I»
ogt;gt;
de Jean de Calais.
feaux, vous me fiffiez peindre fur celle du vótre, tenant: mon fils entte mes bras, amp;nbsp;Ifabelle auprès de moi; mais en traits fi ref-femblans, quon ne put point sy raépren-dre. Jean embrafla Conftance, amp; fut f4-ché de navoir pas eu, Ie premier, cette idee.nbsp;II envoya chercher les peintres les plus habi-les, amp;, dans deux jours, 1ouvrage fut ache-vé. Je ne doute pas, dit-il, que, fous denbsp;tels aufpices, mon voyage ne foit trés-fortune. Hélas! lui répondit Conftance, puif-fe-t-il 1être autant que tu Ie mérites amp; que,nbsp;je Ie défire ; Je ne fais quel fecret prefienti-ment me dit que nous allons nous voir aunbsp;eomble de nos vceux. Cherépoux! va, pars;nbsp;que mon courage te raffure; Ie Ciel, oui, ceftnbsp;Ie Ciel, fans doute, qui me donne cette fer-meté : II y a buit jours que la feule idéé de,nbsp;ton départ gla^oit mon fang dans mes veines;nbsp;dans ce moment, oü je vois couler tes lar-mes, oü je fens, davance, toutes les horreursnbsp;de ton abfence, oü je donnerois la moitié denbsp;ma vie pour pouvoir te fuivre; je me fou-mets, fans effort, a la néceffité de ton entre-prife : Adieu; fouviens-toi que tu tiens dansnbsp;tes mains Ie fort dune époufe qui tadore ,nbsp;dun fils a qui tu te dols, amp; dune généreufenbsp;amie.
C'étoit par ces mots que la vertueufe Conf-ïance encourageoit fon époux, qui ne pouvoit sarracher de fes bras. Ils fe féparèrent, enfin;
vaifléau partitmais elle ne quitta Ie riva-que lorfquelle 1eüt perdu de vue : Aiors*
B V
-ocr page 38-34 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
fe jetant dans les bras dIfabelle, elle laiffi un libre cours a fes larmes; fes genoux fe dé-robèrenc fous elle: Ifabelle ne put la fouce-nir, amp; elles tombèrent fur Ie fable en sem-braüant. Malgré l'efpoir qui 1animoic, Conf-tance étoic bien éloignée de cette fermeténbsp;quelle avoit témoignée. On la ramène, amp; Isnbsp;trifte Ifabelle 1accompagnoit, prefque auflinbsp;affligée quelle.
Cependant, Jean vogue au port de Douvrest oü il ne sarrête quautant de temps quil luinbsp;en faut pour faire 1échange de fes marchandi-fes; il repart,amp;fait voile pour Ie Portugal. Ohlnbsp;combien de fois, pendant la route, Jean def-cendit dans la chaloupe pour conteroplernbsp;1image de fa chère Conftancef Jamais il na-voit fait de.voyage plus heureux; cette imagenbsp;adorée fembloit appeler les vents les plus fa-vorables, amp; repoufler les vents contraires.nbsp;Dans peu de jours, Ie vailfeau touche ault;nbsp;bords du Portugal, amp; fe rend au port de Lif-bonne. II aborda fous Ie chateau qui dominoitnbsp;fur la mei'.
La fingularité des peintures de la poupc attira une foule de peuple fur Ie rivage ; of*nbsp;demande ce quelles fignifient; les matelot»nbsp;amp; les gens de 1équipage, répondent quecettnbsp;un monument que 1amour a confacré a 11*7quot;nbsp;men. Dans quelque climat de la terre qfi®nbsp;ce Iblt, parmi les nations les plus dures »nbsp;les, plus barbares, il neft perfonne l**? nbsp;sattendrifle è 1idée dun heureuxnbsp;On avoit appris une partie des aventures
-ocr page 39-Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;35
Jean; tout Lisbbnne voulut voir fon vaifleau. Le bruit dun époux fi rare parvint jufquaanbsp;Roi; il voulut voir les peintures, donr on luinbsp;avoit exagéré la beauté. II fe fit tranfporter,nbsp;avec une partie de fa Cour, fur le bord denbsp;Jean, qui le regut avec tout le refped quilnbsp;devoit a un Souverain, amp; avec une nobleflenbsp;amp; des graces qui le charmèrent. II fut frappénbsp;de fon efprit amp; de fa beauté. La douceur denbsp;Jean lui captiva tous les coeurs. Le roi def-cendit dans la chaloupe amp; pafla derrière lenbsp;vaifleau; mais, a peine eut-il apergu le portrait de Conftance, quil demeura commenbsp;frappé de la foudre. II jetaun cri pergant; amp;nbsp;les courtifans, agités du même trouble, re-gardoient, tour a tour, leur Monarque amp; lenbsp;tableau, fans ofer profeter une parole.
Jean étoit confondu; il rompit, le premier, le filence, amp; demanda au Roi, sil avoit apergu,nbsp;dans le vaifleau, quelque chofe qui put lui dé-plaire. Non, répondit le Roi, en diflimu-lant, je rends, au contraire, les plusgrandesnbsp;graces a Dieu, de vous avoir fait aborder dansnbsp;mes Etats. On ma parlé de votre intelligencenbsp;dans le commerce, de votre fagefle, amp; de lanbsp;bravoure que vous avez montrée dans des oc-caflons très-périlleufes: Ce quejeftime le plusinbsp;en vous, ceft votre amour pour une époufenbsp;vertueufe. Je redens vos marchandifes, quelnbsp;quen foit le prix, je veux que vous foyeznbsp;traité dans mes Etats comme vous le méritez;nbsp;tnais, furtout, gardez-vous den fortir jufquanbsp;nouvel ordre.
B vj
36 nbsp;nbsp;nbsp;Hifloïre
Le Roi fortit du vailïêau, lam'e agitée de ce quil venoit de voir; fes courtifans 1'ac-compagnoient en filence. II sétoit aper9U quenbsp;le tableau de !a poupe du vaifleau de Jean»nbsp;avoit fait fur eux la même impreffion que fucnbsp;lui-même; ils attendoient quil leur en pariet:nbsp;Mais, avant de les renvoyer, amp; pour ne pas leurnbsp;donner le temps de divulguer un fecret dunenbsp;aufii grande importance, il voulut être éclaircinbsp;fur Ie champ. II fit ayertir Jean de venir luinbsp;parlei il 1attendit dans fon cabinet, avecnbsp;un feul de fes Miniftres, amp; ordonna au reftenbsp;des courtifans de ,ne fortir que lorfquil ie leurnbsp;ordonneroit.
Jean étoit dans la plus grande inquiétude: II ne coroprenoit pas ce qui pouvoit afiedernbsp;le Roi ;.il avoit remarqué que fon trouble étoitnbsp;né a la vue du portrait de fa femme; il ima-gina que, peut-étre, il en avoit été frappé,nbsp;amp; que fon coeur sétoit enflammé en la voyant.nbsp;Jean aimoit trop pour nêtre pas fufceptiblenbsp;de jaloufie. II igooroit 1hiftoire de la vie denbsp;Conftance; elle lui avoit dit que ca fecretnbsp;ïmportoit au repos de 1un amp; de 1autre; amp;nbsp;le Roi sétoit troublé en voyant fes traits :nbsp;Lauroit-il vue a fa Cour? Lauroit-il aimée?nbsp;!Nauroit-elle été fait efclave, qu'en fuyantnbsp;un amant? Cette incertitude accabloit le jeunenbsp;héros, lorfqu'on vint le chercher de la partnbsp;du Roi.
Jean sabandonne a Ia Providence, amp; mar-che dun pgt;as ferme ; Le Roi 1introduit dans fon cabinet. Je ne doute pas, lui dit-il,
-ocr page 41-%7-
de Jean de Calais.
que 1état oü vous mavez vu ns vous aic donné de 1inquiétude. La miemie eft au coin-ble, amp; vous pouvez feul la diffiper. La nobleflenbsp;amp; la candeur, qui brillent fur votre front,nbsp;mont prévenu en votre faveur ; votre airnbsp;annonce du courage, amp; vos manières une douceur qui m'a féduif, je vous eftime fans vousnbsp;connoitre, amp; je fuis sur que je vous aimerainbsp;quand je vous connoitrai mieux : Mais il fautnbsp;dtre fincère, amp;, quelles que foient les véritésnbsp;que vous avez a mapprendre, il faut ne menbsp;ien déguifer.
Avec 1opinion favorable que vous avez con9ue de moi, Sire, répondit Jean de Calais,nbsp;comment eft-il poflible que vous ayez pu menbsp;foupgonner capable de déguifer la véritéPLenbsp;délir de la gloire ne fe trouve jamais avec cenbsp;vief; des ames laches. L'honnêtehomine, intèr-logé fur un fecret quil a promis de garder, fenbsp;tait; mais il na paS recours au menfonge: Je nenbsp;voudrois pas tromper Ie plus cruel de mes èn-nemis; comment, Sire, pourrois-je en impo-fer a un Prince adoré de fes fujets, amp; dont lesnbsp;vertus mont plus étonné que la majefté?
Le Roi,' toujours plus rempli deftime-pour Jean, lui témoigna la plus grande confiance;nbsp;amp;, après de nouvelles carëfles, il lui demanda ,nbsp;du ton de 1amitié, quelles étoient les deuxnbsp;femmes amp; 1enfant qui étoient peincs fur lanbsp;poupe du vaifleau, Lune des deux, répondit Jean, eft mon époufe; 1enfant eft notrenbsp;fils, amp; 1aiure eft une de fes-amies; je les ai retirees, lune amp; 1'autre, 4es mains dun Corfairej
-ocr page 42-58
Hijloire
ma femme ma récompenfé de cette aflion» par Ie don de fa main; amp; cette main, quenbsp;nont pu flétrir les fers de 1efclavage, je 1au-rois préférée ö. celle des filles des plus grandsnbsp;Rois. Le Roi ne put retenir fes larmes :nbsp;Gcnéreux jeune homme , lui dit-il, quellenbsp;des deux eft votre époufe? Ceft la plusnbsp;belle, celle fur les genoux de laquelle eft 1en-fant. Mais de quelle familie eft-elle? nbsp;Sire, elle men a toujours fait un myftère ynbsp;amp; j'ai refpedté fon fecret; fille dun Bergernbsp;OU dun Roi, Conftance ne me fera jamaisnbsp;ui plus, ni moins chère. Elle sappelle Conftance, dites-vous, amp; fa compagne ne fe nom-me-t-elle pas Ifabelle ? Oui, Sire. Ciel!nbsp;je nen puis plus douter; mais, continuez, amp;nbsp;lacontez-moi par quel hafard ces deux jeunesnbsp;perfonnes font tornbées entre vos mains, dansnbsp;quels lieux, amp; comment Conftance seft dé-terminée d vous époufer? Noraettez aucunenbsp;circonftance. nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;'
Jean de Calais reprit fon hiftoire du moment de fon atrivée a IIfle Heureufe. Le Roi délira quil la reprit du moment de fa naif*nbsp;fance, afin de le mieux connoitre. Les détails ou il entra, le récit de plufieurs combatsnbsp;fur mer, amp; de quantité dadlions éclatantes»nbsp;la modeftie, avec laquelle il parloit de lui-m4me, lorfquil ne pouvoit éviter den paf-Ier, la naïveté avec laquelle il avouoit fesnbsp;fautes, ou, du moins, ce quil regardoitnbsp;comme des fautes, attendrirent le Roi;nbsp;avoit de la peine a ne pas lailler éclater 1 m-
-ocr page 43-S9
de Jean de Calais,
térêt quil lui infpirpit. Jean lui raconta comment il avoit délivré Conftance amp; Ifabelle. Je 1avouerai« ajouta-t-il, jaimai Conftancenbsp;du moment que je la vis: Pendant les premiersnbsp;jours, je nofois laifler paroitre mes feux;nbsp;enfin, je lui déclarai mes lentimens, en trem-blant: Soit reconnoiflance, foit que mes foinsnbsp;euflent touché fon ame, elle ne les rejetanbsp;point: Je lui demandai Ie nom de fa familie,nbsp;mais elle impofa a ma curiofité un filence,nbsp;que j'ai toujours obfervé depuis : Ceft alorsnbsp;quafluré de fa tendrefle, amp; brülant moi-même de 1amour Ie plus ardent, jofai luinbsp;offrir ma main, amp; lui demander la fienne. IInbsp;y a trois ans que nous fommes mariés; notrenbsp;amour eft toujours Ie même; la mort pourranbsp;nous féparer, mais je doute quelle puifle alté-rer nos fentimens.
Le Roi lui téraoigna fa furptife, fur Ie peu de'curiofité quil avoit témoignée a Conftance,nbsp;depuis fon mariage, au fujet de fes parens. nbsp;Et, fi le hafard, ajouta-t-il, 1avoit fait naitrenbsp;dune mère fouillée de mille vices, ou dunnbsp;père infdme ? Jen eftimerois encore davan-tage Conftance, répondit Jean, puifque, mal-gré 1exemple, elle auroit des vertus quonnbsp;trouve rarement dans les perfonnes du plusnbsp;haut rang. Japprouve votre générofité,nbsp;reprit leRoi; mais je crains bieu que, fi ellenbsp;devoit le jour a quelque familie qui tpuchStnbsp;de prés au rang fuprème, fes parens ne fuf-fent moins généreux, amp; ne vous enlevaflentnbsp;Votre Conftance. Ah! Sire, sécria Jean,
40
Hijloire
je ne puis rien contre 1'autorité : Dans ce casj. je confultei-ois Conftancè ; fi 1ambitionnbsp;excitoit en elle Ie moindre regret, je la ren-drois a fon premier état, quoique je fufle aflurénbsp;que ce facrifice me conduiroit au tombeau:nbsp;Mais, fi Conftance étoit toujours la méme,nbsp;je défendrois mes droits jufqua la dernièrenbsp;goutte de inon lang. Ah ! de grace, Sire,nbsp;continua-t-il en tombant a fes genoux, fouf-frez que jimplore vos bontés: Si jamais quel-que Grand, ou quelque Prince, venoit la re-clamer comme fa fille, ou comme fa parente, permettez-moi de la mettre fous la pro-teöion de votre juftice amp; de Votre Majefté.nbsp;Qui eft-ce qui oferoit violer üne fauve-gardenbsp;auffi refpeftable ?
Je la regois dès ce moment, lui dit Ie Roi, les yeux mouillés de larmes : Va, foisnbsp;1'époux de Conftance, elle eft ma fille, amp;nbsp;je légitime ton mariage. Que dites-vous»nbsp;Sire! Conftance, mon époufe... Votre fille...nbsp;O ciel! elle mauroit aimé jufqua ce point!nbsp;Elle avoit bien raifon de men faire un myf*nbsp;tère 1 Jamais, jamais je naurois confenti a uanbsp;mariage qui 1expofe a perdre une couronne.nbsp;Ah, Sire! elle eft votre fille, amp; vous étes Roi nbsp;Je Tuis perdu! Raflure-toi; je ne fuis Mo-narque que pour te furpaller en générofité. Manbsp;fille étoit efclave, amp; tu nas pas rougi de pépou-fer: Sans toi, elle feroit encore, ou dans lesnbsp;fers,dévouée aux caprices dun maltre impe-rieux, ou dans un ferrail, pour fer vir aux plauirsnbsp;d'un tyran, Tu as refpefté fa vertu j tu as me-
-ocr page 45-41
de Jean de Calais.
rité quelle taimat., amp; je roroprois des noeuds li légitimesl des feux fi purs! je déshonore-rois, pour un iudigne péjugé, ma fille, tonnbsp;fils amp; toi! Non, duffé-je menfévelir fous lesnbsp;ruines du truue, je défendrai mes enfans centre quiconque oferoit troubler une fi bellenbsp;union. En ce moment, il prit Jean par la main,nbsp;ouvrit la porte de fon cabinet, amp;, Ie mon-trant a fes Courtifans: Voilé, dit-il, Ie li-bérateur amp; 1époux de ma fille; il la fauvéenbsp;de 1'infamie, amp; je veux 1en récompenfer,nbsp;en Ie reconnoifl'ant pour mon Gendre : Faitesnbsp;alfembler Ie Confeil amp; les Grands de 1État. nbsp;Jean craignoit que Ie Confeil ne lui futnbsp;pas aufli favorable que Ie Roi; ce Monarquenbsp;Ie raflura. Ma fille, lui dit-il, étoit adoréenbsp;de la Cour amp; du Peuple; elle n% jamais employé fon crédit, que pour répandre des graces amp; des bienfiiits; elle faifoit chercher lesnbsp;inalheureux, pour les foulager; fi quelquenbsp;avide exaéleur profitoit des circonftances poürnbsp;fouler les peuples, ils mavoienr qua pouflernbsp;ün cri vers Conftance, amp; 1opprefleut étoitnbsp;forcé de leur rendre tout ce quil avoit pris;nbsp;elle ne connoiflbit pas de plus grand fupplicenbsp;pour ces fléaux des États. Tous, depuis monnbsp;premier Miniftre jufquau dernier de mes Su-jets, 1ont pleurée, amp;la regrettent encore.nbsp;Jean défiroit de favoir par quel hafard ellenbsp;étoit devenue la proie des Corfaires. Le Roinbsp;lui raconta que Conftance amp; Ifabelle fe pro-tnenoient fur le bord de la mer, amp; quayantnbsp;ïencoutré un Pècheur qui entroit dans fa
-ocr page 46-4^
mjloire
barque, elles voulurent voir jeter les filets; quelles y encrèrent avec lui, amp; allèrent anbsp;environ une lieue en mer, amp; que, dans Icnbsp;temps que Ie Pécheur étoic occupé a retirernbsp;fes filets, un Corfaire, caché derrière un rochet , décacha fa chaloupe avec quatre hommes, qui menacèrent Ie Pêcbeur de la mort,nbsp;sil faifoit aucune réfiftance : Ils Ie lièrentnbsp;amp; firent defcendre Conftance amp; fon am ie dansnbsp;la chaloupe, a laquelle ils attachèrent la barque, amp; les conduifirent dans Ie vaiflèau dunbsp;Corfaire, qui continua fa route; amp;, quen-fin , lorfquils furent hors de la vue des cótesnbsp;de Lisbonne, ils délièrenc Ie Pécheur, amp; luinbsp;permirent de ramener fa barque. Cétoit parnbsp;lui que Ie Roi avoir appris tous ces détails.nbsp;II ny avoif pas de recherches quil neütnbsp;fait faire, depuis prés de quatre ans; mais,nbsp;fans aucun fuccès, foit que Ie Corfaire eütnbsp;été pouffé, par les vents, fur des mers incon-nues, foit que Ie Pécheur 1eut mal défigné.nbsp;Le Roi, depuis Ie jour de 1enlévemenc de fanbsp;fille, étoit plongé dans le chagrin amp; la trif-tefle, nayant pas d'autre héritier de fa cou-ïonne que Conftance, amp; voyant déja fe formernbsp;plufieurs partis pour ie la difputer.
Pendant que le Roi entretenoit fon Gendre, le Confeil fe formoit; tous ceux qui lavoiencnbsp;fuivi dans le vaiflèau de Jean de Calais, synbsp;trouvèrent II les avoit requs avec tant dsnbsp;bonté , que tous lui étoient dévoués. Lorf-que le Confeil fut aflemblé, le Roj expolanbsp;tout ce qui sétoit pafle depuis le jour^ufi
-ocr page 47-43
de Jean de Calais.
Conftance fut enlevée; il peignit la généro-fité de Jean avec des couleurs fi fortes, quil ny eut perfonne qui put Ie blimer ; II futnbsp;fecondé par Ie Marquis de Silveiro, père dIfa-belle, qui eüt défiré que Jean put avoir deuxnbsp;femmes, ou qu'il eüt un frère pour lui offrirnbsp;fa fille. Le feul Don Juan, premier Princenbsp;du fang, qui avoit long-temps foupiré pournbsp;Conftance, vouloit que le roariage fut rompu,nbsp;paree que, difoit-il, un Roi neft pas tenunbsp;a la reconnoilfance, lorfquil y va de fa gloire,nbsp;amp; lorfquil sagit de 1héritière du Trtoe. IInbsp;foutenoit que Conftance nétoit plus au Roi,nbsp;mais è 1État, amp; que cétoit a 1État dennbsp;difpofer pour le bonheur des peuples. Le Roi,nbsp;fans difcuter a qui appartenoit le droit denbsp;difpofer de Conftance, demanda sil étoit plusnbsp;permis a 1État quau Roi, denlever le biennbsp;d'un particulier? Tous, amp; Don Juan lui-inê-me, répondirent, dune commune voix, quenbsp;ce feroit une injuftice. Ce mot a décidénbsp;la queftion, reprit le Roi : Ma fille appar-tient a Jean , non feulement paree quil 1anbsp;époufée fans la connoitre; mais encore pareenbsp;quil 1a achetée étant efclave. Vous alleznbsp;dire, quil fuffit de lui rendre fa ran?on;nbsp;mais ce feroit une nouvelle injuftice; il 1anbsp;ïichetée de bonne-foi, ne fachant pas quellenbsp;étoit Princefle : A préfent, quil le fait, ilnbsp;eft le maitre den porter le prix auffi hautnbsp;quil le trouvera a propos; amp; quel eft celui denbsp;Vous qui ofera 1apprécier? Don Juan noianbsp;ïepliquer, amp; fe tut, en jetant un regard de
-ocr page 48-dépit fur Jean de Calais. Comme Ie Rol igno-roit fa paffion pour Conflanee, il prit pour leffec du zèle, les mouvemens de fa jaloufie»nbsp;amp;, loin de lui en favoir mauvais gré, lorl-quil eut été décidé quon équiperoit une ef-cadre pour aller chercher la Princefle, il ennbsp;donna Ie commandement a Don Juan, amp; voulutnbsp;que Jean de Calais 1accompagn^t.
Don Juan nofa refufer ces funeftes honneurs: Cette commiffion mit Ie comble a fa rage:nbsp;Neveu du Roi, héritier du tróne de Portugal»nbsp;en défaut de Conftance, depuis long-tempsnbsp;aimant la Princefle, amp; efpérant de réunir, p^ïnbsp;ce mariage, fes droits amp; ceux de Conitance»nbsp;fe flattant darracher, par les intrigues de Innbsp;politique, ce que fon amour navoit jamaisnbsp;pu obtenir, Jean détruifoit fes efpérances :nbsp;Rival couronné des mains de 1amour, il ifnbsp;laiflbit plus aucune reflburce è fon ambition, anbsp;laquelle Ia perte de la Princefle avoir donb®nbsp;de nouvelles forces. II con9ut pour Jean lanbsp;haine la plus cruelle; mais il la cacha fi biennbsp;au fond de fon coeur, que Ie malheureux Jea^anbsp;Ie regardoit comme fon protefteur a la Cour-Don Juan ne 1appeloit que fon ami ; titrenbsp;que la perfidie ne manque jamais de donnet anbsp;Phonnête homme, qui, ne connoiflanc ni In^*-de tromper, ni Ie projet de nuire, ne peut lesnbsp;foupgonner méme chez fes ennemis.
Don Juan hèta.les préparatifs de ce voyage, Ie traitre sen faifoit un mérite auprès de Jeannbsp;de Calais amp; du Roi. Cependant, U femoit ennbsp;fecret, a la Cour, des bruits jnjurieux a ion
-ocr page 49-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;45
rival. Un aventurier, difoit-il, qui ni méme pas^ coixime fes femblables, 1avantagenbsp;de pouvoir cacher 1obfcurité de fa naiflancenbsp;fous des titres empruntés ou fabuleux, feranbsp;done un des premiers Souverains de 1'Europelnbsp;Le Portugal verra fur fon Tróne le fang royalnbsp;abforbé par un fang abjeft ! Le fils dun vilnbsp;marchand donnera des lois a la nation la plusnbsp;fuperbe, amp; foulera aux pieds le corps de no-blefle le plus généreux amp; le plus illuftre! Lesnbsp;premières places de IEtat feront remplies parnbsp;des inconnus, des etrangers, quil tirera de lanbsp;lie du peuple, amp;quel peuple que celui de Calais? Des matelots groffiers, des pirates accou-tumes au crime!--
Ces calomnies en imposèrent è peu de per-fonnes; on favoit que , quoique le père de Jean fut commer9ant, il appartenoit ^ Iilluftrenbsp;familie des Doria, qui avoient regardé le commerce comme le moyen le plus honnête denbsp;foutenir la grandeur de leur naiflance, en appelant la fortune dans les ports de Marfeille amp;nbsp;de Gènes.
Cependant., le Roi fit partir une corvette pour Calais, afin davertir Conflance de toutnbsp;ce qui venoit de fe pafler a Lisbonne : Donnbsp;Silveiro demanda la permiffion de prendre lesnbsp;devans, pour avoir la fatisfadlion de voir plutócnbsp;fa fille. Conflance, depuis le depart de fonnbsp;biari, vivoit dans la retraite, nayant dautrenbsp;fitisfaètion que de sentrerenir de lui avec Ifa-^slle, dapprendre k fon fils le nom de fonnbsp;amp; de fe le faire répéter mille fois par
I
-ocr page 50-46
Hifioire
jour. Elle parloit fouvent 4 fon amie de Ja furprife de fon père, lorfquil verroit Ie vaif-feau de Jean. Ifabelle, qui craignoit que Ienbsp;Roi, irrité du mariage de fa fille, ne sennbsp;vengedt fur fon époux, ne lui parloit que froi-dement de 1idée quelle avoit eue de fe fairenbsp;peindre fur Ie vaifleau; elle lui laiflbit mêmenbsp;entrevoirfescraintes. Non, lui difoitConf-tance, non, Ie Ciel ne peut quapprouver notrenbsp;hymen. Eh! pourquoi mon père, dont tu con-nois la bienfaifance, feroit-il plus inexorable.^nbsp;Devois-je moins è. qui ma fauvé 1honneur amp;nbsp;la liberté? Que pourroit-il, d'ailleurs, repro-cher a Jean? il a toujours ignoré qui jétois nbsp;Son mariage, loin détre une témérité, eft dunbsp;coEur leplusgénéreux: Je pouvois nêtre qu'unenbsp;perfonne abjefte; il na confulté que fon coeur:nbsp;Va, ma chère Ifabelle, mon père elJ jufte*nbsp;mon époux eft innocent; je i'aiiure que inoOnbsp;ftratagème réuffira.
Conftance amp; fon amie fe promenoient fur Ie bord de la mer, lorfqüelles aper9urent uonbsp;vaifleau de fort loin : Dabord, elles y firencnbsp;peu dattention; mais, a mefure quil appru-choit, Ifabelle crut reconnoitre Ie Pavillo^nbsp;Portngais; elle Ie fit obferver a Conflance-II nétoit pas extraordinaire de voir des vaif'nbsp;feaux de Lisbonne venir dans ce port. Le cffiufnbsp;de Conftance pal pita : Enfin, le vaifleau abor-de, amp; elle remarque que ceft une corvette avecnbsp;le Pavilion Royal. Conftance, qui, quelquesnbsp;jours auparavant, paroiflbit fi raliurée, devinr
pale amp; tremblante. Ah! cen eft fait, s e-
-ocr page 51-ie Jean de Calais, nbsp;nbsp;nbsp;47
eria-t-elle, mon fort eft décidé--Mais, re-
prenant bientóc fes efprits, elle sélance fur Ie bord de la mer. Ifabelle la fuit; mais quellenbsp;eft fa furprife! elle fe trouve entte les brasnbsp;de fon père, qui larrofe de fes larmes. Ellesnbsp;ne peuvent fuffire a 1excès de fa joie; ellenbsp;foulève fa téte, regarde fon père, fans pou-voir proférer une parole, amp; retombe fur Ienbsp;fein paternel. Conftance sapproche, recon-nok Don Silveiro, amp; ne voit, dans fes yeux,nbsp;que des lignes damour amp; de joie. II sarra-che, enfin, a fa fille, amp;, mettant un genounbsp;a terre, il kii annonce les ordres dont il eftnbsp;chargé. Conftance revole a fon amie, amp; 1em-brafle, fans avoir fongé a faire relever Donnbsp;Silveiro; elle revient a lui, Ie prie de 1ex-cufer, amp; revole vers fon amie. Enfin, lia-belle, moins agitée, prend fon père par lanbsp;main, qui donnela fienne a Conftance, amp;Usnbsp;fe retirent dans la maifon de Jean.
Le bruit de la deputation de Don Silveiro fe répand dans toute la ville; les habitans vien-nent, de toutes parts, rendre leuts hommages a la Princeife ; Chacun fe fèlicite déttenbsp;compatriote de Jean, II étoit adoré k Calais; il le fut encore davantage, lorfquon eucnbsp;sppris toute létendue de fa gloire; amp;, quoi-quil en fut digne, il neut pas un envieux.nbsp;^on père fe repentit, alors, du mépris quilnbsp;^voit eu pour Conftance; il cboifit le momentnbsp;les plus Grands de la Ville étoient cheznbsp;convint de fes torts , Sc la pria, devancnbsp;^out le monde, de lui pardonner fon impru-
-ocr page 52-dence. La généreufe époufe de Jean ne lui donna pas Ie temps dachever; mais, courantnbsp;a lui, les bras ouverts, elle Ie pria de nenbsp;plus la regarder que comme fa fille, amp; luinbsp;protefta quelle en avoir les fentimens, depuisnbsp;quelle étoit 1époufe de fon fils, amp; quellenbsp;les conferveroit jufqu'a la mort. Deux joursnbsp;sétoient a peine écoulés, depuis 1arrivée denbsp;Silveiro, quon entendit retentir Ie port amp;nbsp;la Ville de mille cris de joie : On vine averticnbsp;Conftance, quon apercevoit 1Efcadre Portu-gaife. Don Silveiro ne pouvoit pas ctoirenbsp;quelle put être arrivée en fi peu de momens»nbsp;amp; quelle eöt fuivi la corvette de fi prés. Lai-mable Conftance ne perdit pas Ie temps ennbsp;vaines conteftations; elle prend fon fils enttenbsp;fes bras, fe fait accompagner de Silveiro amp;nbsp;de fa fille, amp; vole fur Ie port, couvert de*nbsp;habitans de Calais fous les armes. Don Juannbsp;amp; Jean de Calais débarquent; les Magiftratsnbsp;fe préparent a les haranguer; mais, Conftan-ce, les repouflant avec douceur, sapproche»nbsp;remet fon fils entte les bras de fon époux»nbsp;amp; couvre- lun amp; 1autre de fes larmes.nbsp;de Calais n'eft' pas moins attendti; amp; lesnbsp;giftrats,'qui avoient fait, ou qui sétoieï^nbsp;fait faire un fort beau difcours, ne purei^nbsp;exprimerdeur joie, que par les pleurs du fs''nbsp;timent. Ils furent conduits chez Jean, au bruinbsp;des trompettes ¦, des timbales amp; des bénedinbsp;tions du peuple.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;«
II avoit écé régie , après bien des deba * par les Magiftrats de Calais, quds
-ocr page 53-49
de Jean de Calais.
pagneroient Don Juan, amp; 1époux de Conf-tance , é. fon hótel; que Conftance fe trou-'veroit au bas de 1efcalier, pour les recevoir; que Don Juan, comnie député par Ie Roi,nbsp;savanceroit Ie premier, mettroit un genounbsp;en terre, baiferoit la main de Conftance; quenbsp;Jean de Calais paroitroit enfuite, amp; feroit lanbsp;même chole. La precipitation de Conftancenbsp;dérangea cette importante cérémonie. On au-roit tort dattribuer a 1amour linvention denbsp;1étiquette. II fallut pourtant que Don Juannbsp;amp; Jean de Calais sy foumiflent ; Le premiernbsp;baifa la main de la Princefle; mais, au lieanbsp;de la préfenter a fon époux, elle le fit re-lever, amp;, étendant fes bras, elle 1embraflanbsp;mille fois, en lui répétant quil lui devoicnbsp;de 1amour amp; non des refpects, amp; que la qua-lité dépoufe lui étoit plus chère, que le ti-tre de Princefle. Les grdces, la tendrefle amp;nbsp;la beauté des deux époux, émurent tous lesnbsp;ccEurs : On nentendoit, de routes parts, quanbsp;les mots de vive Jean de. Calais, vive lanbsp;I^rinccJJc de Portugal.
Le feul Don Juan, force de joindre fes acclamations a celles du people, ne refpiroicnbsp;que haine amp; que vengeance. Plus on applau-diflbit a fon rival , amp; plus il 1abhorroit; lesnbsp;carefles que Conftance prodiguoit a fon époux,nbsp;étoient pour lui un tourment plus infuppor-table que les fouets des furies. Dans cesnbsp;ïaomens funeftes, il dévouoit a la morenbsp;cette Conftance quil adoroit. II voulut la voirnbsp;en particulier, foit quil efpérit de fu fédui-
-ocr page 54-re, ou quil cherchat: un moyen de Phumi-lier ; il prétexta que les ordres dont il étoit chargé, étoierrt crop importans pour étre rendus publics , amp; pria la Princefl'e de lui don-ner une audience particulière. Elle connoiflbitnbsp;trop les fentimens de Don Juan, pour la luinbsp;accorder ; Elle lui rcpondic quelle na-voitnbsp;point de feeree pour fon époux ; quil pou-¦voit sexpliquer devaut lui; que, dailleurs»nbsp;elle voyoit trop de preuves des bontés du Roinbsp;euvers Jean de Calais, pour que les ordres«nbsp;don: il étoit chargé, ne dulient pas lui étrenbsp;communiqués comrae a elle.
Don Juan pénétra le motif de la Princef-fe; mais, diflimulant fa haine amp; fes defleins, il lui rendit un compte fidelle de tout ce quinbsp;sétoit palfé a la Cour de Lisbonne entre lenbsp;Roi amp; Jean de_ Calais : Il lui peignit, at'CCnbsp;énergie, 1impatience oir fon père étoit del*nbsp;revoir, amp; Unit eu la conjurant de partir lenbsp;plutot quelle pourroit. Conftanca Iafluranbsp;quelle néprouvoit pas moins dimpatience denbsp;letourner auprès du Roi, quindependammeo*-de fon refpedt amp; de fa cendrefl'e pour lui^nbsp;elle étoit encore preflee par le defir de lui tc-iDoigner fa reconnoiflance de tant de bontes.nbsp;Après que Don Juan fe fut acquitté denbsp;commiflion, il fut conduit dans Iappartemei^*-qui lui étoit deftiné.
Enfin, délivrés de 1erobarras accablant de la cérémonie, les deux époux reftèrent feuls.nbsp;Vaines grandeurs, chimères brillantes, quenbsp;vouie éclat eft infipide aux yewx de deux
-ocr page 55-dt Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;51
amans, qui fe recrouvent après une longue abfence! Honneurs, gloire, richefles, applau-diflemens du peuple, tout cela ne vauc pasnbsp;un foupir que Ie fentiment arrache. Jean étoicnbsp;pénécré du facrifice que Conftance lui avoitnbsp;fait, en lui cachant fa naiflance amp; fon rang.nbsp;Eh ! mon ami, lui difoit naïvement la Prin-cefle, tu ne me dois rien a eet égard : Jenbsp;connois ta délicatefle; fi tu avois fu que jé-tois 1héritière dun Tróne, tu aurois craincnbsp;de me faire torr, amp; je taurois perdu, peur-êcre, pour toujoiirs. Tu vois done que monnbsp;filence étoic intérefl'é.Jean récompenfa cecnbsp;intérêc par les plus tendres carefles. II lui de-manda pourquoi, du moins, après leur manage, eile navoit pas voulu lui révéler cecnbsp;important fecret? Je connois, lui répon-dic-elle, la juftice amp; la bonté de mon père;nbsp;javois 1une amp; 1autre a ménager; nayantnbsp;point denfant, on eüt pu obtenir de luinbsp;de faire annuller notre mariage; au lieu quenbsp;jétois bien aflurée que fa juftice ne confen-tiroit jamais a rendre mon fils malheureux,nbsp;amp; a me déshonorer moi-méme.Jean fen-ïoit. route la délicatefle amp; la prudence de lanbsp;Conduite de fon époufe. Chacun fe félicitoicnbsp;de fon fort; 1un, de tenir tont de 1objet denbsp;amour, amp; 1aiitre, de les partager avecnbsp;lift; amp; chacun trouvoit des raifons daimernbsp;Cncpre davantage.
Don Juan preflbit Ie moment du départ 5 Jep.n .amp; Conftance ne quittoient point fansnbsp;^^gvet-une Ville oü ils étoient adorés : [eau
52 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
propofa a fon père de 1amener avec lui : Son époufa , qui n'avoit pas pour lui moins denbsp;refpeft amp; dégards que fon fils, fe joignit è.nbsp;fes prières; elles furent inutiles; Ce vieillard,nbsp;content de fa fortune amp; de leftime de fes con-citoyens, préféroic 1état paifihie de fimplenbsp;particulier, a routes les grandeurs dont il eütnbsp;pu jotiir a la Cour. Les deux époux donnè-rent une fête fuperbe amp; publique, pour laif-fer aux Calaifiens un témoignage de leur re-csnnoiflance : Ils répandirent leurs largelTesnbsp;fur Ie peuple, amp; promirent de leur donnetnbsp;fouvent des marqués de leur fouvenir; Ifabellenbsp;amp; Don Silveiro en firent autant; amp;, Ie joutnbsp;fixé pour Ie départ, tous les habitans les ac-compagnèrent fur Ie port, amp; plufieurs les at-tendoient dans des vaiiïeaiix, pour les efcor-ter jufquau dela. de la Manche.
Après avoir re?u les ordres de la Princefle» Don Juan fit mettre a la voile. Le temps étoi*^nbsp;calme amp; ferein, les vents étoient favorables, toutnbsp;fembloit promettre la navigation la plus heu'nbsp;reufe: Tout 1équipage, excepté Don Juan, étoJtnbsp;dans la joie; il maudiflbit amp; les vents propi*^^®nbsp;amp; lalégrefle des matelots; il invoquoit les teiu'nbsp;pêtes : II eüt défiré quun coup de ventnbsp;écrafé 1efcadre contre un rocher, amp; quilnbsp;fe fut fauvé que Conftance amp; lui. Le Cienbsp;exauce, quelqtiefois, les vmux des méchauS)nbsp;pour rendre leur punition plus terrible amp;nbsp;éclatante. Vers la fin du troiiième jour du ypy®'nbsp;ge, les vents changèrent, la mer!nugit5 ü spai^nbsp;nuages couvrirent les airs y une horrible terop*^'
-ocr page 57-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;53
te, telle que la défiroit Don Juan , offroit, de toutes parts, limage de la mort. Jean irembloitnbsp;pour Conftance, amp;; Conftance frémiflbit pournbsp;ion époux : Maïs, dans ces momens, ni les fu-reurs des flots, ni les éclats de la foudre, ninbsp;les écueils, nétoient autant a craindre pournbsp;eux, que la jaloufie de Don Juan : II épioitnbsp;Ie moment de la vengeance. Jean encourageoitnbsp;fon époufe, en même temps quil aidoit a lanbsp;manoeuvre : Inftruit dans Tart du pilotage,nbsp;il portoit fes foins par-tout; il étoit aux cordages amp; a la poupe; il ordonnoit des manceu-vresamp;en executoir ; Au plus fort de la tem-pête, il veut obferver Ie temps; Don Juan,nbsp;qui étoit derrière lui, faifit Ie moment oü ilnbsp;étoit Ie plus occupé, amp; Ie poufle dans la mer,nbsp;fans être vu de perfonne. II Ie vit, dun oeilnbsp;fatisfait, lutter quelque temps contre les flots;nbsp;mais il ne jouit de fon triomphe, que lorfquilnbsp;1eut perdu de vue. Le vaili'eau étoit emporténbsp;avec une fi grande rapidité, qu'il étoit déjanbsp;bien loin de lendroit oü Jean avoir été pré-cipité, lorfquon saper^ut quil avoit difparu.nbsp;La Princefle commence a sinquiéter, elle lenbsp;fait demander : On le cherche par-tout, ellenbsp;salarme, va le chercher elle-même. Don Juannbsp;partage fon inquiétude, marqué beaucoup denbsp;zèle pour Conftance, amp; de chagrin fur le fortnbsp;de Jean, Tout 1équipage eft dans la peine;nbsp;la confternation générale ne confirms que tropnbsp;a linfortunée Princefle, quelle avoit perdunbsp;fon époux. Elle étoit, dansce monient,auprèsnbsp;dIfabelle: Viens, ma chère amie, lui dit-
C iij
elle, cherchons-le encore, amp;, sil neft plus, Tiens être témoin de ma mort. Ifabelle,nbsp;qui connoiflbit fa vivacité, prit Ie fils de Jeannbsp;dans fes bras, amp; la fuivit. Elle sélance furnbsp;Ie Pont; Conftance 1appelle de routes fes forces, amp; fes cris fe font entendre fur lesflots,nbsp;malgré les fifflemens des vents amp; Ie bruit de lanbsp;foudre. Le traitre Don Juan sapprocha delle,nbsp;en verfant un torrent de larmes perfides; amp;,nbsp;après sêtre montrë le plus emprefle a le cher-cher, il lui lit entendre quun coup de ventnbsp;lavoit, fans doute, jeté dans les flots : IInbsp;paroiflbit pénétré du plus profond regret; ilnbsp;témoignoit, furtout, le plus grand embarrasnbsp;pour annoncer au Roi cette funefte nouvede.
Lorfque Conftance vit quil ne lui reftoic plus defpoir : Adieu, dit-elie a Ifabelle,nbsp;en 1embraiTant dun cell fee, je vais oü lenbsp;lieftin mappelle; amp; déja elle prenoit fon eflbrnbsp;pour fe précipker- dans les flots. Don Juan lanbsp;retint, amp; Ifabelle, fondant en larmes, lui pré-fente fon fils: Barbare, lui dit-elle, prendsnbsp;eet 'enfant, amp; enfevelis dans Ia iner tout cenbsp;qui refte de ton époux. Tu ne 1aimas jamais,nbsp;puifque tu nas pas la force de réfifter a tanbsp;douleur, amp; de te confer ver pour fon füs.nbsp;Conftance, étonnée amp; confondue, reftenbsp;moment comme infenfible; enfuite, fes larmesnbsp;commengant a couler avec abondance , ellenbsp;penche fa tête fur le vifage de fon fils, ^nbsp;fur le fein de fon ainie; des fanglots amp; desnbsp;pleurs font fes feules exprefiions; enfin, uic-combant au poids de ifa douleur, elle tombe
-ocr page 59-de Jean de Calais, nbsp;nbsp;nbsp;.55
évanouie aux pieds dIfabslle amp; de Don Juari» Le'lache , qui craini que la more ne la luinbsp;ravifie, donne des marqués d'une douleur quinbsp;fut fincère pour la piremière fois.
On enlève Conftance de ce lieu; Don Juan efnploye tous fes foins pour la faire revenirnbsp;a la vie : II lui rendit le jour, mais non lenbsp;calme. Elle nouvrit la bouche, que pour pro-noncer le nom de fon époux, du ton de voixnbsp;le plus lamentable : Tour, dans le vaifleau,nbsp;retentie de gémiffemens.
Lorfque Don Juan crut que la douleur de Conftance étoit calmée, il eflaya de la confo-ler; mais, foit quun doute fecret du crimenbsp;de Don Juan , foit que 1image amp; la perte de fonnbsp;époux, lui rendiflent ce monftre plus odieux,nbsp;elle refufa de lentendre, amp; lui défendit denbsp;Boffi'ir jamais a fes regards; Le fourbe fit fem-blant dobéir, amp; ne lui paria du refte du voyage, que par fes foupirs amp; fes larmes.
La tempete avoit cefle ; 1efcadre arriva, paifiblement, a Lisbonne ; Le port étoit couvert dun nombre prodigjeux dhabitans: Lar-rivée de la Princefle amp; le retour de Jeannbsp;étoient attendus avec impatience. Daulfi loinnbsp;quon avoit apercu 1efcadre, jufquau momentnbsp;oü elle aborda, on nentendit qqe des cris denbsp;joie, qui fe mêloient au bruit des timbales, desnbsp;hautbois amp; de toute efpèce dinftruraens denbsp;mufique. Le Roi lui-même, fui vi des principauxnbsp;Seigneurs de fa Cour, entra dans une gon-.nbsp;dole, ornée de tout ce que le goüt peut ima-ginet de plus élégant amp; de plus recherché,
amp; alia au devant de fa fille. Dès quelle ap-per^ut fpn père, elle fe fit defcendre dans la chaloupe avec fon fils amp; Ifabelle. Elle fe jetanbsp;dans fes bras, amp;, a travers mille pleurs amp;nbsp;mille fanglots, elle lui apprit la mort funeltenbsp;de Jean. Le Roi repandit des larmes fur cettenbsp;perte, non feulement a caufe de fa fille, maisnbsp;paree quil lui avoir infpiré, perfonnellement,nbsp;le plus fenfible intérêt amp; IeHime la plus fin-cere. Ce tendre père partagea les regrets denbsp;fa fille, amp; s'attacha particulièrement au filsnbsp;de Jean. Un deuil général fe repandit fur routenbsp;la nation ; On avoir fu que ce héros avoirnbsp;donné, dans plufieurs occafions , des preuvesnbsp;éclatantes de courage, amp; que, dans dautres»nbsp;il en avoit donné de la fagefle la plus con-fommee. On avoir efpéré quil porteroit furnbsp;le tróne routes les vertus qui peuvent contri-buer a reqdre le people heureux amp; 1État flo-riflant; au lieu qu'on redoutoit le règne denbsp;^ Don Juan, dont on connoifloit Iambition dé-mefurée, la fauflèté de coeur j amp; 1orgueilnbsp;leufe fierté.
Tandis que, dans Lisbonne, tons les cceurs fenfibles étoient livrés ó la triftefie, le fenlnbsp;Don Juan eprouvoit une fecrette joie, amp; re-fléchiflbir aux moyens de sunir a Conftance-II favoit quil ne devoit jamais efpérer denbsp;lui plaire; mais il étoit afluré que, sil ob-tenoit fa main , le devoir fuppléeroit a 1'a-mour. Dailleurs, il fatisfaifoit une autre paf-fion plus tyrannique, a laquelle routes étoiennbsp;fubordonnées; 1'ambition. Sans la main de
-ocr page 61-de Jean de Calais.
Gonftance, il ne pouvoic précendre au tró-ne; elle devoit Ie porcerrè celui quelle choi-iiroit pour fon époux; amp;, comme il iiavoic pas lieu de croire que, jamais, elle Ie choi-'sit de fon gvé, il falloit faire naitre des cir-conftances qui la concraignilient. II imaginanbsp;de fufciter une guerre.
II avoir des émiflaires fecrets dansIeRoyau-me des Algarves, qui jeroient des femences de mécontentement dans 1efprit du peuple,nbsp;tandis que , par les faux rapports quil fai-foit faire au Roi, par des traitans, qui luinbsp;étoient vendus, par 1immenfité des richeflêsnbsp;de ce pays, on leur faifoit fupporter les deuxnbsp;tiers des iinpofitions du Portugal. Les habi-tahs, pacifiques, payoient, fans murinurer :nbsp;Perfuadés que Ie Roi avoir befoin de fecours,nbsp;tls fe privoient du néceflaire; mais les étran-gers, que Don Juan avoir difperfés dans cenbsp;Royaume , féduifirent quelques mutins, fenbsp;plaignirent hautemenr des iinpóts, amp; mal-trnitèrent quelques exacteurs. Cec évènemenr,nbsp;qiwique très-particulier, fur traité de révoltenbsp;géivêrale. On envoya des troupes a difcrétion.nbsp;Les Algarves députèrent vers Ie Roi : On nenbsp;leur permit pas de Ie voir, amp; on leur répon-dit que ia Nation devoit sartendre au trai-temenr Je plus rigoureux , a moins quellenbsp;ne payat une fomme que Don Juan favoicnbsp;bien quelle ne pourroit point payer. Les, dé-putés jetèrent la Confternation dans Ie Rpyau-nie ; On. crut.fatisfaire a la juftice du Roi,nbsp;puniflani..deuxidesiprincjpaux mutins;
cela rnême fut' regaïdé comme un nouveau crime, paree que ]e plus, coupable étant uqnbsp;agent fecret de Don Juan, qui 1avoit chargénbsp;dans fes dépofitions, il prétendit que cettenbsp;dépoficion avoit été fuppofée amp; imaginée pacnbsp;les chefs de la nation. Les Algarves ne póu-vant pas payer la fomme exorbitante qu'onnbsp;leur avoit demandée, on leur envoya de nóu-velles troupes. Les Agens- de-Don jfuan firentnbsp;courir Ie bruit, que la Cour vouloit fairenbsp;fur eux un exemple qüi effrayac a jamais Ie reftenbsp;du Portugal; que Ie Roi marchoit en perfon-ne, pour faire e'Xécuter les principaux den-treux, amp; que Ie refte devoit êrre livré a 1»nbsp;brutalité du foldat amp; pafl'é au fil de 1épée.
Tels furent lés bruits que Don juan fit fe-mer. A la terreur,-fuccéda Ie murmure, enfin, une révolte ouvertc : Ses Agens fureftV'nbsp;les premiers a courir aux armes, foit poi'irnbsp;paroitre moins fufpeéts, foit pour exciter 18nbsp;peuplepar leur exemple. Larmée des rebeiidesnbsp;étoit nombreufe, amp; dautant plus redoutablr»nbsp;que Ie fupplicebe plus affreux étoit deftjnénbsp;aux vaineuX Don Juan obtint Ie'eommaride-ment de larmée quon envoya dans Ie Royau-me des Algarves :-ri favoir quil ne pouvoi*^nbsp;pas lui être refufé; amp; ce nétoit que pour fi*nbsp;lendre néeeflliire, quil avojt force ce peupl®nbsp;a fe foiilever: Moyen abominable, maisidoncnbsp;lhiftoire fouïn'itplufieurs exemples-
Don JtKin ne fut pas moins heureuxa chutist les rebelleSKfiud 1avoit été a les faire fou-kvér ; lis sétoient retranchés au bord dune
-ocr page 63-59
de Jean de Calais.
rivière, fur laquelle ils avoient appuyé ]eur aile droite ; Tandis que Don Juan les atta-quoit par leur gauche, une parcie de fon armee paflbic la rivière au delibus de leur camp.nbsp;Les rebelles, qui avoient porté leurs forces dunbsp;cóté de 1attaque, amp; qui fe croyoient, dail-leurs, en fureté du cócé de la rivière, négli-gèrent cette partie; èlle fut pouflee vivement,nbsp;amp;, tandis que Ie detachement pénétroit dansnbsp;les retranchemens par la droite, Don Juan,nbsp;avec la plus grande partie de fes forces, pro-fitant de 1étonnenient des rebelles, renveiTenbsp;les détachemens de la gauche, amp;, fe rend maï-tre du champ de bataille : II remporta unenbsp;viétoire complettei Ie carnage fut affreux; ilnbsp;prit routes les villes des Algarves, amp; fit péritnbsp;dans les fupplices quiconque avoit eu part ènbsp;vine réhellion dont il étoit Pauteur. II foumicnbsp;de nouveau ce malheureux peuple au Roi denbsp;Portugal; amp;, par une trahifon encore plusnbsp;odieufe que la première, il forqa les Algarvesnbsp;a laimer, en obtenant du Roi quil leur ótdtnbsp;ies deux tiers des impóts, dont Ie fourbe lesnbsp;avoit fait accabler. Ilrevinta Lisbonne, com-blé déloges par les vaincus amp; par les Ecatsnbsp;aflèrablés de Portugal, qui lui décernèrent lesnbsp;honneurs du triomphe.
II navoit commis tant dhorreurs, que pour arriver a la dernière : II fe fervic du butinnbsp;immenfe quil avoit fait chez les Algarves,nbsp;pour engager les Etats a demander la Princeflenbsp;«n.mariage. II avoit prévu tous les obftaclesnbsp;quil avoit a furmoDter. Le premier étoic,
C vj
6ó nbsp;nbsp;nbsp;Hijioire
que ces mèmes Etats, ayant foufcrit a Selection de Jean, après la mort du Roi, il étoic de leur honneur de la faire valoir, è 1égarJnbsp;de fon fils, en qui Ie Roi avoir mis fes efpé-rances. II leva cette difficulté, en corroropantnbsp;les principaux Membres des Etacs. Le fecondnbsp;étoit de faire confentir Conftance a ce maria-ge, qui lui écoit odieux, amp; qui privoit fonnbsp;fils du Tróne : II crut quil en viendroit ^nbsp;bout, en confentant que le fils de la Princeffenbsp;régnat après lui. Lorfquil eut gagné tous lesnbsp;efprits, on propofa ce mariage au Roi, amp; onnbsp;le préfenta fous un point de vue fi favorable,nbsp;que ce Monarque faifit avidement ce projet:nbsp;II en paria a la Princeffe, qui ne Pentendicnbsp;quavec' horreur. La plaie de fon ccEur fenbsp;louvrit avec une douleur pire que la première.nbsp;Après la perte de fon époux, elle ne concevoitnbsp;pas de plus grand malheur, que celui dépou-fer Don Juan ; Elle protefta au Roi, quellenbsp;fe donneroit plutót la mort, que dy con-fentir.
Le Roi fut affligé de la réfiftance de fa fille : On 1y avoit fi bien préparé, amp; fon efprit étoitnbsp;fi frappé de la beauté de ce projet, quil nenbsp;défefpéra point du fuccès. II laiffa écouler quel-ques jours, amp; fit de nouvelles propofitions :nbsp;La Princeffe marqua la même repugnance.
Je fuis affligé prefque autant que toi, dit-il, de la mort du malheureux Jean; nnbsp;ét;oit ton époux, amp; ce titre le faifoit monter au Tróné : Sa naiffance, cependant, menbsp;lailibit le droit dlannuller votre mariage ; j a-
-ocr page 65-6i
de Jean de Calais.
vois affez de moyens pour y réuffir, fi je neulTe plus confulté mon amitié pour lui, amp; ma ten-drefle pour toi, que mon autorité paternellenbsp;amp; la fierté de la nobleflé Portugaife, qui neücnbsp;obéi qua regret d un Souverain, Ie premiernbsp;de fa race. Tu fais 1accueil quil a re^u denbsp;moi ; Sil vivoit encore, amp; quil voulüt accepter la moitié du Tróne, de mon vivant,nbsp;je Ie partagerois avec lui; mais de quel avan-tage font a 1'État nos vains regrets? Eft-cenbsp;pour nous feuls que nous régnons ? Le cielnbsp;na donné des Rois a la Terre, que pour fairenbsp;le bonheur des peoples. Ce bonheur exige denbsp;grands facrifices. Sil eft des circonftances oünbsp;le Souverain doit fe fouvenir que tous les hommes font formés du méme limon que lui, ilnbsp;en eft dautres, öü il doit fe mettre au deliusnbsp;des foiblefles de 1humanité; amp;, peut-être,nbsp;neft-ce que par ces efforts, que les Rois fontnbsp;au defllis des hommes. Telle eft celle oü nousnbsp;nous trouvons. Ton refus peut expofer 1Étatnbsp;a des guerres fanglantes: Je touche au termenbsp;de ma vie; 1Etat me demande un fuccefleur: Jenbsp;fais que ton fils doit lêtre; fes droits au Trónenbsp;font inconteftables: Mais connois-tu les troubles inféparables dune minorité? Tu régnerasnbsp;pour lui; mais, combien de fois tes mains,nbsp;peu faites a tenir les rênes de 1Etat, ne fe-ront-elles pas expofées a les abandonner ü 1a-dreffe dun politique habile, qui te dreffera desnbsp;cmbüches inevitables? Don Juan a des droitsnbsp;au Tróne; jufquici, il m'a rendu les fervi-ces les plus fignalés; je nai jamais reconnu.
6$ nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
en lui, que des vues droites amp; légitimes; mais» qui fait fi fon ambition ne senfiammera point;nbsp;fi, irrité de tes refus, il ne cherchera pas anbsp;sen venger fur Ie fils dun étranger, amp; nenbsp;foulevera pas la nation contra lui? Quil aitnbsp;Ie poiivoir en main, amp; tu verras ces mêmesnbsp;Grands, qui ontdéfigné ton fils pour me fuccé-der, arracher Ie Iceptre de fes mains: Cédonsnbsp;aux temps, ma chère fille, en donnant tanbsp;main d Don Juan; il confent que ton fils règnenbsp;après lui; il devient ton protedeur amp; fon
père.----Dieu! quel père! sécria Conftan-
ce, amp; pouvez-vous penfer, sil a des enfans, quil ne mettra pas tout en oeuvre pour lesnbsp;faire régner , au prejudice de mon fils?
Le Roi fut frappé de cette objeétion, quit étoit bien aifé de prévoir; mais il trouva unnbsp;expedient qui nobvioit a rien ; cétoit, ennbsp;alTurant le fceptre a Don Juan, de le declarer tuteur amp; Régent pendant 1interrègne. Enfin , a routes ces raifons, il en ajouta tantnbsp;dautres, amp; un défir fi marqué, que Conf*nbsp;tance fe vit forcée de confentir a ce funeftenbsp;mariage, que le peuple, féduit par 1appa-rence des vertus de Don Juan , amp; par fes lar-geffes, fembloit défirer. Les Etats furent in-formés du confentement de Ia Princefle, amp;nbsp;il fut permis a Don Juan daller lui préfenteinbsp;fes hommages.
La première fois que Conftance le relt;;ut, fon cceur fe fouleva, amp; un torrent de lar-mes coula de fes yeux ; Le Prince eflaya vai-aement de la confoler: Le traitre favoit fi bien
de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;53
prendre route e'fpèce de formes, quil pleura avec elle, amp; necefla de kii faire 1éloge dunnbsp;époux, qui, difpit-il, 1avoit plufielirs foisnbsp;flatcé de fon amitié, amp; qui avoir acquis furnbsp;foil caur des droits que le temps neffaceroitnbsp;jamais. Don Juan sapprocha du fils de Conf-tance, amp; lurprodigua les carefles' les plus ten-cres; il ne iappela que.fon fils, loua fa beauté , admira fes traits de reffemblance avec fonnbsp;malheureux ¦ père amp; fe promit bien de Janbsp;former dans Harr des combats, amp; de lui ap-prendre a regner.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;' v
Le Roi fixa le joiir de la célébration du mariage ; li voulut que ce fCit le même quinbsp;svoit été pris' pour le rriomphe que les Etatsnbsp;avoient décerné a Don Juan. Conftance, quinbsp;edc. préféré la mort a ces affreux préparatifs,nbsp;pn abandonna le foin a fon père-. II ordolinanbsp;}es fetes les plus eclarantes, fit publier desnbsp;lournois, regia la marche du triomphe qrrinbsp;devoir être fuivi dun repas magnifiqne,'amp;nbsp;cette journee auroit fini par un bal; le len-^emain , les fêtes devoient recommencerquot;, ce-jour auroit été dcïliné aux tournois -amp; auxnbsp;Routes, amp; devoit fe terminer par un fpééta-cle, dont le Roi avoir fait placer le tlié^trenbsp;dans la plus belle., falie du chiteau ; Ces fé-
tes devoient;, durer buit jours. _Omtae de
inon époux, sécria la Princefle, pardotine un Cicrifice que je fais'^-.ton fils amp; ilEtat; ilnbsp;ny a que le cieUamp;jtoi-qui puiffiea favoir cenbsp;quU va me couter 1 *nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.
64
Hijloire
riage; Conftance, obfédée par Don Juan« sefforgoit, vainement, de paroitre moins trif-te: EUeétoit entre les mains de fes femmes,nbsp;qui la paroient; Ifabelle foutenoit fon courage. On avoit drelie un camp hors des murs denbsp;la ville; la plus grande magnificence y ré-gnoit; route la Cour sy étoic rendue. Cefi;nbsp;de la que , dans un char fuperbe, Ie Triom-phateur, fuivi de route la Noblefle, devoitnbsp;partir, amp; aller prendre la Princelle pour lanbsp;conduite a 1Autel, amp; achever, enfuite, avecnbsp;elle, fa marche triomphale.
Don Juan venoir de quitter Conftance, pour fe trouver au lever du Roi, amp; lui demandernbsp;fes ordres : Elle Ie vit partir avec une joienbsp;fecrette; la contrainte oü elle sétoit trou-yée, lui caufa un léger évanouiflement : Ifabelle courutelle-même, dans fon appartement,nbsp;chercher un elixir , dont elle avoir fouventnbsp;éprouvé la vertu, afin que Conftance pilt pré-venir de femblables accidens pendant Ie reftenbsp;de la journée. En traverfant une des coursnbsp;du Chateau, elle aper^ut, dans les offices,nbsp;un homme dont la figure la frappa: Une longue barbe cachoit une pattie de fon vifagenbsp;p^le amp; exténué ; fes- yeux étiocelans paroil-fbient agités; par Iinquletud'e-;- ii étoit nusnbsp;pieds,.amp; de fales haillons couvroient a peinenbsp;fon corps. Ifabelle Ie fixa,-plaignit fa mifère,nbsp;amp; fe difpofoit è lui faire 1aümóne: Elle len-*nbsp;tendit, foupirer amp; vit iqiPil. la regardoit,nbsp;fon tour , dun air embarlrafle. Ifabelle l'exa-rnbsp;mina de plus prés elle;
-ocr page 69-de Jean de Calais.
traits de Jean de Calais; la reflemblance de eet homme avec ce malheureux époux, 1at-tendric plus qu'elle ne 1'étonna: Bon-hom-ine, lui dit-elle, la larme a lceil? en luinbsp;donnant deux pieces dor, priez Ie Ciel pournbsp;une infortunée, qui va fe facrifier pour fau-ver fon fils, amp; pour empêcher les plus grandsnbsp;maux. Le pauvre tendit la main pour rece-voir les deux pièces dor, amp; Ifabelle recon-iHit le diamant que Conftance avoit donnénbsp;a fon époux: Interdite amp; tremblante, elle re-garde attentivement eet homme, qui lui fourit.nbsp;Ifabelle ne put plus méconnoitre Jean de Calais ; elle alloit crier, amp; Iembralfer peut-étre ;nbsp;tnais il lui fit figne de garder le filence, denbsp;crainte quil ne fut découvert par quelquunnbsp;des valets de Don Juan. Ifabelle fe modéra,nbsp;amp; fe contenta de lui demander, dun air indifférent, amp; dun ton aflez élevé pour être entendu de tout le monde, ce quil faifoitdansnbsp;le Palais, amp; a quel ufage on 1employoit. Jeannbsp;lui répondit, quun des domeftiques de lanbsp;Princefle, touché de fa pauvreté, lui avoitnbsp;permis de fe chauffer au feu de la cuifine;nbsp;quon lui avoit raconté fon mariage avec Donnbsp;Juan , amp; quil devoit être employé a porternbsp;le bois dans les appartemens. Ifabelle lui fitnbsp;un figne qui ne fut entendu que de lui. Jeannbsp;fe retira amp; demanda aux autres domeftiquesnbsp;quelle étoit cette pérfonne charitable, il com-prit aifément, par leurs réponfes, quils na-voient rien entendu de leur converfation,nbsp;qui put faire fufpeéler lun ou lautre.
65 nbsp;nbsp;nbsp;Hifloire
Ifabelle remonta dans Iappartement de Conftance; elle fic forcir tout Je monde, amp;,nbsp;déguifant fon trouble : Ma chère Conftance, lui dit-elle , votre douleur mafflige;nbsp;je fens, autant que vous, coinbien votre cceurnbsp;fouffre, amp; tout ce que vous aurez a fouifrirnbsp;pou-r accomplir ce funeJie facrifice; iintérètnbsp;de vo'tre fils doit exciter votre courage. nbsp;Je 1ai promis, reprit Conftance; quoi quilnbsp;men coute, jaurai la force de remplir ce fu-nefte engagement: Don Juan aura ma main;maisnbsp;quil ne compte jamais de régner fur mon coeur;nbsp;je ne fais pourquoi mon ame fe foulève a ft)0nbsp;afpeft; dautres mont offert leurs hommages,nbsp;je les ai refufés fans mépris; je les vois avec indifference ; leur nom ne me caufe aucun dépit;nbsp;celui de Don Juan excite toute ma haine; a peinenbsp;puis-je retenir ma fureur,lorfque je Ie vois; amp;nbsp;jepaflerois dans fes bras, amp;Don Juanattendroitnbsp;de moi les tranfports d'une amante! Ifabelle !nbsp;quil craigne dy trouver la rage dune furie l-'nbsp;Ifi^belle, qui connoiffoit la douceur de Conf*nbsp;tance, avoit de la peine a expliquer un changement auffi prodigieux. Elle favoit que Donnbsp;Juan avoit été Ie rival de fon épou^f ;nbsp;1ambition, peut-être plus que 1amour,nbsp;avoit fait demander la main de fon amie;nbsp;mais cettehaine ,fumplacable, étoitfi peu fait®nbsp;pour ie caraélère de Conftance, quelle paroif'nbsp;Ibit un phénomène dans 1ordre de la naturenbsp;amp; même de la morale. Avec de telles dif-pofirions, lui dit Ifabelle, je ne confentirainbsp;jamais quovvousépoufiez Don Juan. -Et, quel
-ocr page 71-67
de Jean de Calais.
ffloyen prendrois-tu, dempêcher, de différer ménie ie fort quon me prépare? Ah! fi tunbsp;en connois quelqu'un, hrlte-toi de me Ie dire?nbsp;jamais 1amitié naura fait une adion plus gé-néreufe. En voici un ;je publierai que votrenbsp;époux neft point mort. Que dis-tu ? monnbsp;époux? Ah, Ilabelle! 1artifice eft tropgroffier;nbsp;amp; qui pourroit Ie croire, lorfquune époufenbsp;na pgt;u sen flatter ? Jaccréditerai ce bruit;nbsp;je fufciterai des témoins. Eh 1 qui fait, ennbsp;effet, fi Jean ne refpire plus! un coup de ventnbsp;1a précipité dans les flots; eft-il Ie premiernbsp;quun coup de vent, pflus heureux, eüt rejeténbsp;fur Ie rivage, ou contre un rocher, ou dansnbsp;une Ifle ? Si 1on a vu Ie hafard, dans lesnbsp;plus fortes tempétes, offrir au matelot luttancnbsp;contre les vagues, les débris dun vaifleau,nbsp;amp; Ie fauver de naufrage, pourquoi la Provi--dence nauroit-elle pas fait Ie même miraclenbsp;en faveur de votre époux ? II eft vrai quil ynbsp;a deux ans que nous 1'avons perdu, amp; quilnbsp;femble que, s'il vivoit encore, nous 1aurionsnbsp;appris; mars, que favons-nous fi des obftaclesnbsp;infurniontables ne fe font pas oppofés, jufquici,nbsp;a. fo.n retour ?
Conftance 1interroropit, Pourquoi, lui dit-elle, ces inflexions font-elles fi tardives?nbsp;ma chère amie, cette illufion , que vous vou-lez faire adopter au public, me féduit, malgrénbsp;fon invraifemblance: En effet, quelle preuvenbsp;avons-nous de fa mort? quel outrage, fi Jeannbsp;me trouvoit 1'époufe de fon rival ?Oui, Jeannbsp;peut revenir; la reflburce des malheureux.,
lefpérance, navoit jamais lui mon cceur; ceft a toi .que je la dois. Va publier par-toucnbsp;que Jean na point écé englouti fous les flots.nbsp;ïu pourras, dis-tu , fufciter des témoins; Lenbsp;menfonge eft afFreux, mais le motif en eft tropnbsp;beau pour que notre confcience nous en falie unnbsp;crime; quils le perfuadent a tout le monde;nbsp;hélas! quils me le perfuadent, sil fe peut,nbsp;a moi-même ! Que dis - je ? malheureufe ! oünbsp;mégare une erreur trop chère ! Crains, Ifa-belle, davoir fait luire è mes yeux un éclairnbsp;qui me rendra les ténèbres plus affreufes. Hnbsp;neft que trop vrai que Jean neft plus, quenbsp;je vais époufer fon rival, amp; manquer a la foinbsp;que javois jure de lui conferver au dela dunbsp;tombeau. Un fecret preüentiment, que jenbsp;ne puis comprendre, reprit Ifabelle , que jenbsp;combats en vain , magite , depuis quelquenbsp;temps : Oui, jefpère que le jour ne fe paf-fera pas fans quelque événement heureux. Lorf-que jai cru , comme vous, que vous avieznbsp;perdu votre époux fans retour, jaurois re-gardé comme un crime dentretenir en voUSnbsp;une efpérance chimérique ; dans ce moment,nbsp;au contraire, tout me porte a 1exciteri j^^nbsp;partagé vos pleurs, ne foyez point infenfiblsnbsp;a ma joie : Elle eft trop vive, pour quelle n®nbsp;foit point fondée.
Conftance étoit étonnée du calme amp; de lu fermeté de fon amie. Hélas! 'lui dit - elle *nbsp;ft tu as dautres raifons defpérer que cellesnbsp;que tu m'as dites, ne me les cache pas.-gabelle , alors, fuppofa quelle venoit de voir
-ocr page 73-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;6g
un homme qui difoit avoir parlé èi Jean de Calais, depuis environ un an. Conftance fixanbsp;attcntivemenc ion amie , amp; l'embrafla; ellenbsp;la pria de la conduire vers eet homme :nbsp;Non, dit-elle, je craindrois 1excès de vosnbsp;tranfports; je nai pas eu Ie temps de Pinter-roger, ii vaut mieux que je vous répète fidel-lement tout ce quil mapprendra, Conftance , impatiente, pria, prefia fon amie, quinbsp;la conduifit, par dégrés, au point de pouvoirnbsp;lui apprendre, fans danger, que Jean étoicnbsp;dans Ie chateau ; elle ajouta que la moindrenbsp;indifcrétion pouvoit lexpofer au rellentimeni:nbsp;de fon rival. Lorfquelle fut bien afiurée quenbsp;Conftance fe modéreroit, elle alia, elle-méme,nbsp;ordonner, devant les autres domeftiques, knbsp;Jean, de porter du bois dans la chambre denbsp;la Princefle. Je mintérefle a ta misère , luinbsp;dit-elle, je lui ai parlé de toi; elle te retientnbsp;au fervice de Don Juan ; viens, je te pré-feiiterai a elle. Ifabelle eut foin de lui re-comtnander, en particulier, de fe contraindrenbsp;autant quil lui feroit poifible.
Jean amp; Conftance ne fe virent point avec autant de circonfpeélion quils 1avoient pro-rois; cependant, ils ne furent entendus quenbsp;dIfabelle. Lamour , la furprife amp; la joie ,nbsp;les tenoient comme enchantés : Jean, fous fesnbsp;haillons, étoit un Dieu pour Conftance ; ellenbsp;étoit dans fes bras, lorfquon annon^a Ie Roi,nbsp;qui venoit voir fa fille, avant daller joindrenbsp;Don Juan, au lieu oü devoit commencer ianbsp;marche trioinphale.^ Conftance alla au devant
-ocr page 74-fO
mjloire
de fon père, les yeux noyés de larmes de tendreffe , amp; les bras ouverts pour lembraüer,nbsp;II parut furpris quelle ne fut point encorenbsp;parée : Elle Ie pria dempécher que perfonnenbsp;de fa fuice nentr^t; amp; , lorfque tout Ie mondenbsp;fut forti, elle fejeta a fes pieds: Oh, monnbsp;père ,* sécria-t-el!e, vous aimiez linfortunénbsp;Jean de Calais ; vous -aviez confirmé notrenbsp;mariage, amp; vous mavez dit, Ibuvent, quenbsp;Vous partagiez avec mol Ie regret de fa perte ;nbsp;daignez me Ie répéter encore; daignez map-prendre ce que vous feriez , li vous avieznbsp;quelque certitude de lexiftence de Jean. nbsp;Le Roi 1aflura que, sil en eüt eu feulementnbsp;Ie moindre doute , jamais il ne 1auroit prefl'éenbsp;daccepter la main de Don Juan. Mais,nbsp;ajouta-t-il, pourquoi ces queftions inutiies.^nbsp;II neft que trop vrai que Jean eft mort. nbsp;Non, Sire, sécria Jean de Calais, en tombantnbsp;è fhs genoux; non , votre fils neft point mort,nbsp;il vit pour adorer Conftance, amp; pour répandre,nbsp;sil le faut, jufqua la dernière goutte de foonbsp;fang pour yous.
Le Roi fut frappé comme dun coup de foudre : II remit Jean, malgré 1état oü il V^~nbsp;roillbit; il les fit relever 1un amp; 1'autre, appel^nbsp;un de fes Officiers, amp; fit ordonner quon fnf'nbsp;pendit la féte jufqua nouvel ordre , amp;
Don Juan iattendit au lieu oü il étoit, jufqua ce quil eüt terminé une affaire de la plus grande importance, qui étoit furvenue. Le Roinbsp;saffit entre fa fille amp; Jean , amp;Ifabelle lui ra-conta ce qui sétoit palie, depuis le aiomeiic
-ocr page 75-?*
de Jean de Calais.
quelle avoit rencontré Jean , fervant fes Cui-finiers. Conftance nétoic pas moins itnpatiente que Ie Roi, de favoir quel heureux hafard luinbsp;avoit fauvé la vie.
Ceneft, Sire, ni un coup de vent qui ma expofé a la perdre , ni Ie hafard qui menbsp;1a confervée. Plus inquiec pour les jours denbsp;Conftance, que pour les miens, dans Ie fortnbsp;de la tempéte qui a caufé nos malheurs, jenbsp;montai fur Ie pont, pour examiner .ft ellenbsp;dureroit encore long-temps; les ténèbres dontnbsp;ia mer étoic couverte, mempêchoient de voirnbsp;autour de moi; quelques éclairs qui fillonnè-rent les airs, me firent apercevoir Don Juannbsp;è mes cótés. Je favois quil avoit long-tempsnbsp;füupiré pour Conftance; mais la conduite quilnbsp;avoit tenue a notre égard, fon refpeét pournbsp;mon époufe, amp; Tamitié quil me témoignoit,nbsp;ne me laiübienc aucun lieu de me méfter denbsp;lui. Je mapproche en tatonnant; il me parlenbsp;du fecours que javois prété a la manceuvre,nbsp;amp; me prie de laider a voir ft les écoutillesnbsp;étoient bien fermées ; il me tenoit par 1»nbsp;bras, amp; me conduifoit-: Je Ie fuivis, amp;, lorf-queje fus furie bord, il pafla derrière moi,nbsp;amp; me précipita dans les flots
Le Roi, I fabel! e, amp; Conftance furtout, frémirent: Conftance fut la moins étonnée;nbsp;elle expliqua aifémenr, alors, la caufe denbsp;la haine invincible quelle avoit pour Dotinbsp;Juan. Ifabelle trerobla pour fon amie, ennbsp;1'ongeant que ce monftre avoit été fur le pointnbsp;de lépoufer; amp; le Roi fe reprocha davoir
-ocr page 76-72 nbsp;nbsp;nbsp;Hijioire
prefle cette union détellable. II jura y de ce moment, de punir fa perfidie, amp; die è Jean denbsp;continuer.
Jallai, reprit - il, par mon propre poids» f, jufquau fond de la mer; alors, frappant lanbsp;^ terre du pied, amp; divifant 1'eau avec inesnbsp; bras, je revins fur les dots; ils étoient finbsp; agites, que mon expérience dans 1art denbsp; nag'er ne me fervit prefque de rien; je com- batiis contre leur fureur, tantót porté danSnbsp; les airs par une vague, amp; tantót fubmergénbsp; par celle qui venoit la frapper. Je fentis uonbsp; coup violent; cétoit la quille dune cha-^ loupe, qui avoir été, fans doute, écraféenbsp; contre quel que rocher; je 1embraflai, ^nbsp; me livrai au caprice des flots : Un coupnbsp;^ de vent me poufla vers la terre: Alors, lu®nbsp; tenant accroché è la quille par un bras, j®nbsp; nageai de Iautre, jufqua ce que mes pied*nbsp;,, portèrent a terre; dès que je la fentis, j®nbsp;^ ne fis quun léger elFort, amp; je me trouvainbsp;,, fur un rivage inconnu,
Je métendis fur Ic fable, accablé de fa' tigue, Si pouvant a peine refpirer. La p®^'nbsp;jj fidie de Don Juan, amp; le fouvenir de Conf-tance, abandonnée a fes fureurs, furent lesnbsp;feuls objets qui moccupèrent jufquau re- tour de 1aurore. Dès que le jour fut afle*nbsp;grand pour me conduire, je me levai,
regardai autour de moi, Si je me vis dans une lie déferte. Figurez-vous la fituationnbsp; dun homme qui perd tout ce quil a de plunbsp; Cher, ou, du moins, qui le fait a la men^
-ocr page 77-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;fS
dun infame aflaflin, amp; qui ne voit aucun ,, moyen de Ie fecourir : ]e remerciai, ce-,, pendant, Ie ciel de mavoir fauvé la vie :nbsp; J'efpérai que, puifqvtil mavoit retiré dunbsp;fond des mers, il me rendroit, un jour,nbsp; Conftance amp; mon' fils. Je parcourus toütenbsp; rile, amp; je n^y trouvai aucun veilige dhom-,, me. Toute inculte amp; fauvage quelle étoit,nbsp; jy découvris des bois agréables, done lesnbsp; arbres paroifibient êcre de la plus grandenbsp; antiquité il y en avoit plufievirs, qui étoientnbsp;,, chargés de fruits; ce fuc mon feul aliment,nbsp; pendant quelques jours. Ün coutean, quenbsp;javois fur moi, me fervit a couper quel-,, ques branches; jen élevai une cabane fur Ienbsp; bord de la mer, afin dêtre a portee de menbsp; faire entendre, sil pafibit un vaifleau. Jenbsp;,, me fis des inilrumens commodes pour Ianbsp; chafle : Cétoient des pieux amp; des efpècesnbsp; de filets, tiflus dun ofier très-mince ; anbsp; 1aide d'un caillou amp; de mon couteau, jenbsp; me procurai du feu. Jai palie deux annéesnbsp; danscette ile, dont je faifois, Ibuvent, Ienbsp;,, tour, dans 1efpérance de découvrir quel- que vaifleau. Je montois fur les arbres les plusnbsp; élevés, amp; jejetois, inutilement, ma vue denbsp; tous cótés. Lefpolr ma toujours foutenu.nbsp; Grand Dieu! difois-je quelquefois, ren- dez-moi Conftance amp; mon fils, amp; je renonce
pour toujours a fortir de ces lieux____
Jai paffé deux années dans cette cruelle 5, incertitude, lorfque, gagnant, un jour, anbsp;«mon ordinaire, Ie bord de la mer, je vis
f4 nbsp;nbsp;nbsp;Hijïoire
forth' d'un bois épais un homme qui paroif-,, foit venii' au devant de moi. A cette vue, la joie sempara de moi; lefpoir ranimanbsp; mon courage ; je crus que quelque vaifleaunbsp; avoir échoué fur la cóte, amp; je bénis la Pro- vidence qui me faifoit éprouver un bien- fair fur lequel javois toujours compté : Jenbsp;,, volai au devant de eet étranger , pournbsp;,, lui donnet du fecours, sil avoir fait nau-,, frage,^ou pour lui en demander, sil devoicnbsp;,, continuer fa route, je 1abordai; la douceurnbsp;,, écoic peinte dans fes yeux; je ne fais quoinbsp;,, de célefte brilloit fur fon vifage ; je menbsp;,, fentis entrainé, malgré moi, par 1amournbsp;,, amp; par Ie refpedt. Ses cheveux, en treflesnbsp; ondoyantes, flottoient au gré des zephyrs;
lenjouement étoic fur fon front amp; la con-,, dance fur fes lèvres; fa jeuneflè infpiroic ,, 1intérêc Ie plus tendre ; fon fourire étoiCnbsp; celui de la bienfaifance qui vient de fairsnbsp;,, un heureux. Jeune-homroe, lui dis-je»nbsp;,, quel que foit Ie fort qui vous amène ennbsp; ces lieux , foit que la curiofité vous alt enquot;nbsp;,, gagé a defcendre dans cette ile inhabitée»nbsp;,, foit que vous y ayez été jeté par la tem- pête , ordonnez, vous pouvez difpofer denbsp;,, moi, peut - être ne vous feral - je pas inu'nbsp; tile, II y a deux ans quun perfidenbsp;Je fais, me répondit-il, votre jnalheureuf®nbsp;aventure; je fais quavant vous, perfonnenbsp; navoit abordé dans ce féjour inconnu aunbsp; refte des moreels. Je fus furpris que cenbsp;^ écranger puc favoir raon hiftoire» qui »8
-ocr page 79-75
de Jean de Calais.
,, pouvoit être connue que deDonJuan amp; de moi. Comment, lui dis-je, Don Juannbsp;,, a-t-il ofe confier a quelquun ce déteftablenbsp;gt;, aflallinat? li ny a pas de crime, re- prit-il dun air grave, qui ne pénètre, tótnbsp; OU tard ; ceux dont il sefl: rendu coupablenbsp;gt;, depuis celui-la, fout mille fois plus atroces.nbsp;11 a excité les Algarves a fe révolcer, afinnbsp; que Ie Rol de Portugal lui confiAt Ie com-,, mandement de 1armée quil enverroit poucnbsp; les chacier ; Son. projet a réuffi ; il a faitnbsp; couler des torrens de fang, pour aflouvirnbsp;y, fon ambition : Ceft peu ; il a corrompanbsp;j, 1aflemblée des Étacs, pour faire demandernbsp;,, au Roi, comme une récompenfe de fa vic- toire, la main de ton époufe ; On sefl; fervinbsp; du prétexte du bonlieur public, amp; Ie Roinbsp;j, lui-même u été encrainé dans ce projet,
Je vois que ce difcours te furptend; tu ne congois, ni comment j'ai abordé dansnbsp;cette ile, autour de laquelle ru naper^oisnbsp; aucun vaifleau , ni comment jai pu favoirnbsp; ce qui te regarde; eh bien! Jean de Ca-,, lais, apprends que ceft pour toi feul que jenbsp;», fuis venu ; que ce neft point la mer quinbsp; ma apporté, amp; que jai fuivi des routesnbsp;yy inconnues aux mortels, pour te rendre anbsp;5, une époufe qui tadore, amp; è. ton fils, donenbsp; on a juré la mort. Ceft demain que doit fenbsp; terminer Ie funefte hyménée, qui livre aunbsp;yy barbare Don Juan , ton fils amp; ton époufe.nbsp;yy Oh Ciel! mécriai-je, féparé par tantnbsp;ïyde merSy.que me fert détre inftruic d?
7^ nbsp;nbsp;nbsp;Hifloire
malheurs auxquels je ne puis moppofer? ft Vous rendez mon fort mille fois plas alfreux;nbsp;i, j'efpérois que la même main qui m'avoitnbsp;5, retiré du fond des abymes , me rameneroit,nbsp;,, unjour, auprès de Conftance; je me flat-,, tois que fa vertu rendroit inutiles tous lesnbsp; efforts de Don Juan; amp; ceft demain quilnbsp;,, 1'époufe! V engeance célefte ! di vous per-,,mettez ce forfait! Et vous, jeune Étran-,, ger, que je prenois pout 1envoyé dun Diesnbsp;,, bienfaifant, pourquoi neft-ce^u'au rhomentnbsp; que Ie facrifice efl: prêt de saccomplir ^ que
vous me 1annoncez?---Afin de te faire
mieux connoitre, me répondit-il, que, daus quelquétat que lbomme fe trouve, il eftnbsp;conduit par une providence fecrette, dontnbsp; il ne peut apercevoir les rellbrts. Si je fa- vois plutót inltruit des deffeins de DoHnbsp; Juan; li je tavois facilité les moyens de tenbsp; rendre a Lisbonne, pour te venger, crois- tu que ton rival, dont la fourde politiquenbsp; a fait foulever un Royaume entier, «dtnbsp; manqué de moyens ^pour te faire périr- Homme aveugle! 1Être Suprème fa titcnbsp; du néant, amp; tu doutes quil puifle fair®nbsp;,, tout ce qui te paroit impolfible. Adore-le»nbsp; abandonne-toi a fa volonté, amp; ne fondsnbsp;jamais fes déerets.
Je me profternai aux pieds de lincofl' nu. DelBllez mes yeux, luinbsp;que vous foyez; Efprit célefte, cache lou^nbsp; cette enveloppe huraaine, ou mortelnbsp; me moi, mais animé duae vertu plus p -
-ocr page 81-11
de Jean de Calais.
yy fe, foyez mon garanc auprès de TÊtre des j, êtres; quels que foient fes defleins furnbsp;,, rnoi, je my foumets, amp; les coups les plusnbsp;,, terribles, ne marracheront aucun mur- mure. Lincomnv me releva, me ra-
conta tout ce qui sétoit paffe depuis Ie moment quon mavoit cru mort; il maf-,, fura que Conftance métoit fidelle,.amp; quellenbsp; ne furvivroit point è fon mariage, silnbsp; saccompliflbit; que je lui ferois, bientót,nbsp; rendu, amp; que, malgré lesapparences, Donnbsp; Juan ne feroit jamais fon époux.
Jécoutois a vee une furprife mêlee dad- miration amp; de crainte; il me propofa de nous affeoir auprès dun arbre, (cétoic hier, aanbsp;,, coucher du foleil); amp;, après ne mavoirnbsp;,, laiffé ignorer aucun détail de tout ce quinbsp;,, regarde Ie Roi, Gonftance amp; Don Juan ,nbsp;,, il me tint les propos les plus fublimes, furnbsp; la vertu, fur la profpérité des méchans, furnbsp;les infortunes des bons; fur 1ordre moralnbsp;,, 8i phyfique de lunivers , oü Ie triomphenbsp;,, du mal ne pouvoit être que momentané ,nbsp; paree que 1ordre étant une émanation denbsp;,, iEtre incréé, il étoit néceffaire que toutnbsp; rentrdt dans 1ordre, quelque renverfemencnbsp;quil efft éprouvé, comme 1huile, mêléenbsp; avecdautres liquides, gagne toujoursle def- fus, avec quelque violence quon les air agi- tés amp; confondus enfemble.
Déja les ombres couvroient la face dek ,, terre, je 1écoutois avec tranfport, un fom- meil importun semparoit de moi; je /e chaf-
D iij
-ocr page 82-f8 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloiri
,, fois en vaih. Jufqualors, je 1appelois, tous ,, les jours, au fecours de mes peines; dans cenbsp;,, moment, il maffligeoit: Jeus beau Ie com-,, battre, mes yeux sappefantirent: Je pris lanbsp;,, main de 1inconnu, je la portois a ma bou-}, che, pour la baifer, lorfque, tout a coup,nbsp; je perdis connoiflance.
Quel a été mon étonnement, loriquau ,, lever de 1aurore, mes yeux fe font ouverts!nbsp;,, Linconnu eft Ie premier objet quils ontnbsp;,, cherché; jai gémi en ne Ie voyant plus: Jainbsp; regardé autour de moi, jai fixé ma vue furnbsp; ce Palais, que jai eu dabord quelque peinenbsp; a reconnoitre. Enfin, je nai plus douté denbsp; tout ce que 1étranger mavoit dit dansnbsp; 1ile, amp; j'ai femercié 1Êcre Suprème. Ja- vois plus deroprefl'ement de revoir Conf-tance, que jenétois embarrafle des moyensnbsp; de my préiènter : Les foins que la Provi- dence venoit de prendre de moi, me laiflbientnbsp;fans inquietude pour 1'avenir; la magnifi- cence amp; la pompe du triomphe de mon ri- val, que je comparois avec 1état miférablenbsp;OU je fuis, étoient plutót un objet datnu- fement pour moi, que de chagrin amp; de hon-,, te. Jai rencontré plufieure domeftiques dnnbsp;,, Palais; ils mont demandé par quel hafardnbsp; 3'étois, fi matin , dans les cours: Je leur ainbsp; répondu que jétois un paflager quune ho^nbsp; rible tempête avoit jeté dans les flots, amp;nbsp; qui avoit eu Ie bonheur de fe fauver,
,, qui avoit tout perdu : Je me fuis arnufe un moment a iroplorer leur cbarité. Les plus
-ocr page 83-79
de Jean de Calais.
,, riches mont méprifé, en me traitant de ,, parefieux amp; de vagabond.; Ceux a qui la for-,, tune commence a fourire, amp; qui nont punbsp;,t oublier encore leur ancienne misère, montnbsp;,, refufé plus honnêtement; mais je nai trouvénbsp; des cceurs fenfibles, que dans les plus pau- vres. Ceft un jeune homme lahorieux,nbsp; qui fere a 1office, tk qui, après avoir vunbsp; Iaccueil que les autres mavoient fait, eftnbsp;,, venu mapporter la moitie de fon déjeüné,nbsp;amp; a obtenu quon memployeroic. Ceft avecnbsp; lui quIfabelle ma rencontré: Si je nétoisnbsp;,, occupé de foins plus importans, je deman- derois au Roi la permifl'ion de faire la mêmenbsp; étude fur les courtifans.
Jean de Calais cefla de parler, amp; fon epoufe fe rejeta dans fes bras : Le Roi fit appelernbsp;un ancien Gouverneur du Royaurae des Al-garves, que Don Juan avoir fait condamnernbsp;a une prifon perpétuelle, pour avoir ofé porter au pied du Tróne les plaintes du people.nbsp;On le tira des fers, amp; on Iintroduifit dansnbsp;1'appartement de Conftance : Le Roi alia aunbsp;devant de lui. Infortuné vieillard , luinbsp;dit-il, me pardonnerez-vous les maux que jenbsp;vous ai faits : Mon people vous avoir choifinbsp;pour être auprès de moi 1interprète de fanbsp;douléur; amp;, par la plus affreufe des injufti-ces, je vous ai traité comme un fcélérat, amp;nbsp;jai défolé votre pays. Don Juan ma aveu-glé; il en fera puni, amp; moi, je me punis denbsp;inêtre livré aux confeils dun perfide , ennbsp;avouant inon injuftice. Allez chez les Algar-
D iv
-ocr page 84-So
Hijloirs
¦ves; foyez mon protedeur auprès d'eux; re-prenez vos emplois, amp;, furcovu, annoncez-leur que je reparerai les maux que Don Juan 3eur a faits fous mon nom : Vous leur portereznbsp;fes dépouilles, amp; vous ferez arrêter fes complices. Vous partirez demain ; mais, de craintenbsp;que le coupable néchappe a ma vengeance,nbsp;lentrez encore, pour quelques inttans, dansnbsp;votre prifon.
Le Roi lui demanda les preuves des manoeuvres de Dop Juan. Le Gouverneur, dans la crainte que ce Miniftre inndelle ne les f icnbsp;enlever, les avoit confiées a un ami feereenbsp;quil avoit a Lisbonne : II lui ecrivit, amp; lenbsp;Roi les eut dans 1inftant méme.
II étoit dangereux amp; difficile darréter Don Juan : La plus grande partie de la Cour lanbsp;craignoit; 1'autre étoit intéreflee d le ména-ger,.amp; le refte lui étoit vendu. Toutes lesnbsp;troupes qui étoient dans Lisbonne étoient fouSnbsp;les armes, pour honorer fon triomphe; ellesnbsp;avoient combattu fous lui, amp; il avoit fu fenbsp;les arracher , en leur permettant le pillage desnbsp;villes quil avoit affiégées. 11 avoit marqué ajinbsp;peuple toutes les vertus qui pouvoient le fé-duire : 11 avoit aclieté Iamrour des uns parnbsp;fes libéralités, amp; le refpeft des autres, parnbsp;1ufage quil faifoit de fon autorité.
Don Juan attendoit le Roi, depuis long-temps , pour commencer la marche de fon triomphe: Quelques é vanouiflemens, que Conf-tance avoit eus dans la matinée , loi firentnbsp;imaginer de fe fuppofer beaucoop plus ma-
-ocr page 85-St
ie Jean de Calais.
-lade : On fit cachet Jean de Calais; amp; le Roi forcit de Iappartement de fa fille, aflez émunbsp;de tout ce qui venoit de fe pafler , pour au-torifer le bruit qu'on vouloit répandre. Ifa-belle appela les femmes de Conftance dun airnbsp;inquier, en difant que la Princefle étoit très-Tnal. Les courtifans, qui attendoient le Roi pournbsp;le fuivre au camp, amp; qui 1entendirent, ajou-tèrent i la nouvelle les circonftances les plusnbsp;funeftes. On nentendit, bientót, que des crisnbsp;amp;; des gemiflemens interrompus-par ces mots,nbsp;la Princejfe fe meurt. De la Cour, le bruitnbsp;pafle a la ville, amp; Cent émiflaires le portentnbsp;au camp de Don Juan. II palit, en apprenantnbsp;cette nouvelle, amp; vient lui-meme au palais,nbsp;fans efcorte. Le Roi sy étoit attendu, amp;, dèsnbsp;quon le vit entrer, on lui dit quavant dal-ler a Iappartement de Conftance , le Roi dé-firoit lui parler: II fe rend a fes ordres fansnbsp;méfiance. Don Juan , lui dit-il, vous aveznbsp;de cruels ennemis! je les ai decouverts ; ce-toient eux qui vous perdoient dans Iefpritnbsp;de ma fille ; Ils vont plus loin , aujourdhui,nbsp;Ks vous attribuent la caufe de fa maladie;nbsp;ils difent que vous 1avez empoifonnee. Nenbsp;penfez pas que leur calomnie ait fait la moin-dre impreffion fur mon efprit; elle eft trop dé-pourvue de vraifemblance; 1inutilité de cenbsp;crime vous juftifie dans mon efprit; mais cenbsp;n'eft pas aflez pour vous : je veux que vousnbsp;confondiez les calomniateurs en plein Con-feil, afin que, fi le ciel nous enlève Conftance , celui qui doit me fuccéder au Trdne ,
foit exempt de foup^on aux yeüx de fes ftr-jets.
Don Juan, innocent de ce crime, étonné de la bizarrerie de cetce aceufation , paria denbsp;fes calomniateurs avec plus de mépris que denbsp;haine. II fupplia Ie Roi dafl'embkr, au plusnbsp;vice, fon Confeil, amp; de lui nommer fes ac-cufateurs. II neft pas encore temps, ditnbsp;Ie Roi; votre triomphe en fera'bien plus éclatant, lorfquaprès vous être juftifié, Ie Confeil amp; moi vous les nommerons, pour vousnbsp;laifler Ie maïtre de leur fort. Je les .ai faitnbsp;arrêter, ils font gardés a vue; pour vous,nbsp;inon Palais... Non, Sire, reprit Don Juannbsp;dun air ferme, les Idches croiroient que j'ainbsp;choili moi-même eet afyle, pour me mettrenbsp;en fureté. Quand an eft innocent, quand onnbsp;na rien a craindre, tout ce qui peut ref-fembler a la proteftion , eft iin outrage ; Desnbsp;fers, amp; votre juftice, voik tout ce que jenbsp;demande.
Don Juan vouloit aller fe rendre en pri-fon ; Ie Roi Ie fit confentir a prendre un appartement dans Ie Palais, amp; a fouffrir quunenbsp;garde veillat fur lui, pour la forme. II d®quot;nbsp;manda la permiffion de voir Conftance : Lenbsp;Roi laccompagna lui - mérae a fon appartement; mais on leur dit quelle fe trouvoitnbsp;beaucoup mieux, amp; quelle repofoit. Le Rolnbsp;fe tourna vers Don Juan, amp; lui témoiguanbsp;quil navoit pas befoin dautre juftification»nbsp;amp; quil étolt tenté de naflerabler le Conleilnbsp;que pour procéder contre les caloniniaieurs.
-ocr page 87-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;83
Don Juan voulat, au contraire, que fon triomphe fut éclatant, amp; que les coupablesnbsp;lui fufl'ent confrontés. Le Roi le conduiiit,nbsp;alors, dans 1appartement quil setoit choifi,nbsp;amp;nomma les Officiers qui devoient le garder.
Cependant, Ic bruit fe répand que Don Juan eft arrêté; 1impreffion quil fait fur les ef-prits produit différens effets ; le peuple mur-mure amp; les troupes fe mutinent. Le Roi, quinbsp;connoit 1efprit altier amp; prefomptueux dunbsp;Prince , lui fjiit dire que, sil nappaife lesnbsp;troupes, leur fédition confirmera les foupgonsnbsp;que fes ennemis peuvent avoir répandus furnbsp;fon innocence dans Iefprit du peuple. Donnbsp;Juan donna dans le piège , amp; écrivit a fesnbsp;Officiers; Que cétoit volontairement quilnbsp;étoit prifonnier; quil sétoit rerais lui-merae ,nbsp;inalgré leRoi, afin dedécouvrirquelques enne-mis fecrecs qui 1aecufoient d^avoir attenté auxnbsp;jours de la Princefle, qui nattendoit plus quenbsp;fa convalefcence pour lui donner fa main :nbsp;Accufation ridicule, amp; fi peu vraifemblable,nbsp;que le Roi navoit confenti qu'avec répu-gnance a radmettre a fe juftifier: Quil étoitnbsp;de fon intérêt, amp; de fon honneur, dêtrenbsp;jugé, pour effrayer, par le fupplice des coupables, les laches auteurs dune telle impof-ture. II leur ordonnoit, en conféquence, denbsp;punir avec la plus grande févérité , quicon-que éleveroic la voix en fa faveur, foitnbsp;avant, loit après le jugernent : II leur en-joignoit a eux-mémes, fous les peines les plusnbsp;rigoureufes, de nobeii quau Roi.
D vj
Quant au peuple, qui croit toujours les cho-fes les plus extraordinaires, il fuffifoic que la vie de la Princefle fut en danger, pour que Ienbsp;feul mot dempoifonnement, prononcé myf-térieufement par quelques émillaires fecrets,nbsp;rendic évident 1attentat de Don Juan ; Dail-leurs, corame on navoit point a craindre quenbsp;ce Prince eüt aucune communication au dehors , on fit courir Ie bruit que Jean de Calais vivoit encore; ce qui donna lieu a denbsp;nouvelles conjeftures qui amusèrent Ie peuple,nbsp;amp; lui rendoient Don Juan, tout au moins,nbsp;fufpeél.
Dés que Ie Confeil fut aflemblé, Ie Roi fit doubler la garde de Don Jiian; il avoua quenbsp;lempoifonnement de la Princefle étoit unnbsp;¦crime imaginaire, dont laccufation fuppoféenbsp;navoit été quun prétexte, pour óter au cou-pable les moyens déchapper a la punition denbsp;crimes non moins atroces amp; plus réels. II de-manda au Confeil quelle étoit la peine quenbsp;les lois infligeoient a un fujet ambitieux,nbsp;qui avoit abufé de fon crédit amp; de fon pou-voir pour exciter amp; pour forcer tout un peuple a fe révolter contre fon Souveraip. Il n/nbsp;eut perfonne qui héfitèc de prononcer que cé-toit la mort la plus infame. Le Roi ajouta:nbsp;Quel feroit le fupplice quon devroit lui fair®nbsp;fubir, 11, abufant des bontés de fon maicre,nbsp;il avoit fufcité cette révolte pour fe faire don-ner le commandement de 1armée, qud au-loit mis fon Roi dans la nécefllté denvoyernbsp;contre ies rebelles ? Le Confeil frémi: de
de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;85
1atrocité dun tel crime. On répondit quil ny avoit pas de Légiflateur qui eut pu prévoirnbsp;un cas femblable, amp; que, dans ces occafions,nbsp;cétoit aux Rois a prononcer.
_Ce neft pas tout, dit Ie Roi; fi Ie monf-
tre qui a commis tous ces crimes, amp; qui vou-loit saflurer Ie Tróne, avoit réciamé, en faveur de fes abominables fervices, la main de la fille de fon Roi; fi, craignant de ne pasnbsp;lobtenir, il avoit foutenu les prétentions quenbsp;fa naillance lui donnoit è la Souveraineté, danbsp;la menace de troubler 1État, afin de forcernbsp;fon maitre, puur prévenir les malheurs dunenbsp;guerre civile, a lui facrifier fa fille : Un telnbsp;homme ne fe feroit-il pas rendu coupable dunbsp;crime de lèze-Majefté ? Tons répondirentnbsp;affirmativement; mais quelques-uns rougirent:nbsp;Le Roi sen aper^ut. II les raiïura, en leurnbsp;difant, quil avoit été trompé, comme eux,nbsp;par 1apparence du bien public, amp; par la bonnanbsp;opinion quon avoit du coupable amp; des fervices fignalés quil avoit rendus.
Enfin, reprit le Roi, fi eet homme abo. minable, pour aflbuvir fon amour amp; fon ambition , avoit aflaffiné 1'héritier de la couron-ne, 1époux de la fille de fon Souverain, pournbsp;en faire fon époufe, a quels tourmens pour-roit-on le condamner, pour lui faire expiernbsp;fon crime? Ah! Sire, sécria un des Mi-niftres du Roi, on a, fans doute, furpris vo-tre Majefté; il eft impoffible quun feul honj-me ait pu fe rendre coupable de tant de forfaits. II eft aifé de le prouver» reprit le
-ocr page 90-86
Hijloire
Roi. II ordonna quon fit venir Ie Roi des Algarves, amp;, en même temps, il remit aunbsp;Confeil routes les pièces qui conftatoient les -manceuvres de Don Juan. II y avoit une grandenbsp;quanticé de fes lettres, quon avoit furprifesnbsp;a fes émiflaires, amp; une lifte de fes agens fe-crets, dont plufieurs avoient péri par fes or-dres, lorfquil sétoit méfié de leur difcrétion.nbsp;Le Gouverneur avriva, amp; mit Ie Confeil aunbsp;fait de route cette intrigue. Les récompenfes inbsp;qu'il avoit obtenues de fon crime , ceft-a-dire, le, commandement de 1armée, le butinnbsp;immenfe fait fur les Algarves, la main denbsp;la Princefle quon lui avoit accordée, amp; 18nbsp;triomphe quon lui décernoit, étoient afleznbsp;manifeftes; Un feulcrime avéréfutlapreuvedenbsp;tous les autres. Le feul aflaffinat de Jean reftoitnbsp;a prouver; mais le Roi réferva ce crime pour lenbsp;dernier, amp; après quon auroic prononcé furnbsp;les autres. On appela Don Juan pour le con-fronter avec le Gouverneur. Comme il lenbsp;vit feul, amp; quil ne fe doutoit pas quaprèsnbsp;avoir langui dans les prifons, il eüt pu con-ferver des preuves de fa trahifon, Don Juannbsp;demanda fi cétoic la fon accufateur. Je n®nbsp;fuis pas furpris , dit-il, quun fcélérat,nbsp;vil rebelle qui sattendoit a cxpirer dans unnbsp;cachot, me fuppofe un empoifonnement; quandnbsp;il ny trouveroit dautre avantage, que denbsp;revoir un moment la lumière, il auroit dunbsp;maccufer de forfaits encore moins vjaifeni-blables. Que parlez-vous de poifon , dit lenbsp;Gouverneur, qui nétoit préparé fur rieuj
-ocr page 91-de Jean ie Calais,
ceft de la révolte des Algarves, dont je vous accufe détre 1'auteur. Impofteur ! sécn'anbsp;Don Juan, prét a fondre fur lui.... Le Con-feil 1arrêta, amp;ron init fous fes 5'eux fes lettres amp; celles de fes agens. Don Juan ne putnbsp;les nier; il précexta des raifons fecrettes, foii-tint quil ne les avoir écrites que pour décou-vrir les complices de la conjuration : On luinbsp;prouva quil avoir écarté du Tróne tous ceux quinbsp;auroient pu édaircir le lloi fut la pureté des intentions des Algarves; on lui fit voir des libel-les, quil avoir fait compofer, amp; quil leur attri-buoir; enfin, on le for9a de convenir de tout,nbsp;Le Roi lui fit les reproches les plus amersnbsp;fur les moyens quil avoir pris pour 1engagernbsp;a lui donner fa fille. Don Juan réponditnbsp;quil navoit intérefl'é que fa bonté royale.nbsp;Le Roi fit lire un mémoire, dont lui feulnbsp;avoir connoiflance, parlequel, fous prétextenbsp;daflurer fon mariage, amp; le bonheur des peoples , on infiftoit fur le crédit de Don Juan ,nbsp;amp; fur les fecours quil ne manqueroit pas denbsp;trouver chezles Algarves même, pourdépof-féder Conftance, amp; fon fils, après la mort dunbsp;Roi. Don Juanjura quil navoit aucune parenbsp;a ce mémoire faftieux. Mais le Roi gt; qui ,nbsp;dés le matin, avoir fait arrêter un Secrétairenbsp;de Don Juan, lui en montra le projet écritnbsp;de fa propte main. II en convint; mais il pré-tendit fe juftifier par la pureté du motif: - IInbsp;avoir, dit-il, voulu empêclier que le Royaumenbsp;tombdt entte les mains du fils dun aventu-lier.
-ocr page 92-88 nbsp;nbsp;nbsp;mjioire
Jean de Calais, que Ie Roi avoit fait avertif depuis Ie commencement du Confeil, étoicnbsp;caché dans un cabinet voifin. Des aven-turiers tels que lui, reprit Ie Roi, qui joi-gnent les vertus les plus pures a une naiflancenbsp;honnête, font plus propres a gouverner lesnbsp;Empires, que des fcélérats, qui n'ont dautresnbsp;titres que Ie hafard heureux qui les a placesnbsp;prés du tróne^, amp; leurs intrigues abominables.nbsp;Je douce que, fi Jean de Calais vivoit encore»nbsp;vous euffiez ofé lui parler en face avec cenbsp;mépris. Sire, répondit Don Juan, je n'ainbsp;dit, devant vous, que ce dont je 1avois forcenbsp;de convenir lui-même dans Ie vaifleau oü ilnbsp;a péri. Dices plucót, ajouta Ie Roi, oünbsp;vouslavez alfaffiné. Don Juan ne réponditnbsp;que par un ris moqueur. Si Jean de Calais anbsp;péri, ceft, fans doute, paree que , mal inf-truit dans fon premier métier, il na pas fiinbsp;évicer les accidens auxquels les macelocs lesnbsp;plus ignorans ne fuccombent pas toujours. nbsp;Ceft ce quil eft aifé de juftiiier , repric Ie Rolnbsp;avec fureur; Paroiflez, Jean de Calais. Donnbsp;Juan demeura immobile, en voyanc reparoitrenbsp;ce rival, quil croyoic au fond des mers. Sanbsp;confufion lui óta 1ufage de la parole. Jeannbsp;tomba aux genoux du Roi, amp; demanda lanbsp;grdce du coupable : Elle neft pas en monnbsp;pouvoir, dic-il; ceft au Confeil alejuger.nbsp;II expofa comment Don. Juan avoit faifi l8nbsp;moment oü il fut, fans témoins, pournbsp;cipiter Jean dans les flots, doü il avoit érenbsp;reciré comme par miracle. Don Juan convint
-ocr page 93-de Jèan de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;S9
de tout, amp; marqua, après eet a ven , amant de Idcheté quil avoit marqué de force jufquanbsp;ce moment. On Ie fit retirer, amp; Ie Confeilnbsp;prononqa fon arrêc de mort, qui fut exécuténbsp;deux heures après, malgré tons les efforts quenbsp;put faire Jean de Calais pour lui Xauver lanbsp;vie. On fit publier lArrêt dans Ie camp amp;nbsp;dans la ville; amp; , comme on y avoit eirconf-tancié tous les crimes du coupable, perfonnenbsp;nofa murmurer. Conftance feule, qui 1avoitnbsp;haï vivant, fut touchée de fon fupplice, quonnbsp;ne lui apprit quaprès quil 1eut fubi.
Dès Ie lendemain, Jean de Calais, conduit par Ie Roi, fe rendit au camp : II harangua lesnbsp;troupes, rendit juftice aux vertus guerrièresnbsp;de leur Général ; regarda leur attachemencnbsp;comme la preuve la plus complette de fes tulens amp; de fon mérite, les aflura que, quelqu©nbsp;amour que Don Juan eüt pour Ie fbldat, ilnbsp;en auroit encore davantage; quil nétoit pasnbsp;poffible quun homme qui sétoir rendu coupable de fi grands crimes, ne fe füt démenti,nbsp;tót OU tard : II termina fon difcours, en pro-meitant aux foldats de ne rechercher perfonnanbsp;fur Ie butin fait dans 1expédition des Algar-ves, route injufte quelle avoit été. II séten-dit fur Ie malheur de ce Royaume; /fe, commenbsp;Don Juan avoit incorporé, dans fes troupes,nbsp;une grande quantité de payfans Algarves,nbsp;dont il avoit dévafté les terres, ils sécriè-xent tous : Vive Ie Roi, vive Jean denbsp;Calais, Les Officiers fupérieurs, a quinbsp;toute 1adreffe de Don Juan n'avoit pu dégui-
-ocr page 94-90 nbsp;nbsp;nbsp;Uifloire
fer une partie de fes intrigues, amp; qui étoient convaincus de la juftice de fa mort, vinrentnbsp;tous faire au Roi, amp; a Jean de Calais, 1»nbsp;ferment de fidélité Ie plus folemnel.
Les troupes demandèrent que Jean de Calais montSt fur Ie char qui avoit été deftiné pournbsp;Ie triomphe de Don Juan. Non, sécria-t-il : périflent a jamais les monumens amp; Ienbsp;fouvenir dune viftoire achetée par les crimesnbsp;du vainqueur. Votte courage, foldats, na pasnbsp;été flétri par la trahifon de Don Juan; vousnbsp;ïgnoriez fes dedeins; vous devez vous ap-plaudir de votre valeur, amp; détefter Ie perfidenbsp;dont vous étiez les inftrumens.
Jean de Calais rentra dans la ville, accom-pagné des troupes amp; de toute la Noblefl'e qui sétoit rendue au camp. Don Juan éroit dé*nbsp;tefté ; Les fétes, qui avoient été préparées,nbsp;fervirent a célébrer Ie retour de Jean de Calais, amp; fa reunion avec Conftance : II défiranbsp;feulement que Ie Roi fit publier un Carrou-fel. II étoiï bien aife de faire voir que, finbsp;Don Juan sétoit acquis quelque eftime patnbsp;fa valeur, il avoit droit de prétendre au mêm8nbsp;avantage ; Mais un événement, auquel 18nbsp;fupplice de Don Juan donna lieu, fervit mieuXnbsp;Jean de Calais que tous les combats dadrefle-Don Juan avoit un neveu qui, au défaut denbsp;fon oncle amp; de fes enfans, avoit droit denbsp;prétendre au Tróne de Portugal: Don Alonzonbsp;nattendoit que Ie moment de voir Don Ju»nnbsp;1'époux, de Conftance, pour fe débarraflérnbsp;fecrectement, d'C 1un amp; delaucre, amp;en venir.
-ocr page 95-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;51
enfuite, a main armee, attaquer le Roi, amp; le forcer, tout au moins, a partager le Trónenbsp;avec lui. Don Juan, qui ne fe méfioit pointnbsp;d'Alonzo, Pavoit mis de moitié dans toutesnbsp;fes perfidies. Comme le fecret des reflbrtsnbsp;employés pour opérer le foulèvement des Al-garves, étoit entre les mains de plufieurs per-fonnes, amp; quil pouvoit pénétrer, Alonzonbsp;avoir perfuadé a Don Juan quil falloit avoirnbsp;fur les frontières du Portugal, des troupesnbsp;levées au nom du Roi, amp;. qui fufient eiitiè-rement dévouées a leur General : Don Juannbsp;lui fit expédier une commjffion illimiree, amp;nbsp;lui fit délivrer des fommes confidérables.nbsp;Alonzo raflembla tous les bandits du royaumenbsp;de Léon, de IAndaloufie, de 1'Eltramadure,nbsp;amp;des provinces dEfpagne voifines du Portugal; il leur afligna des quartiers, créa desnbsp;Officiers qui lui étuient entièrement dévoués,nbsp;amp; qui aguerrirent ces fcelérats, en leur per-mettant tous les excès done ils étoienc capa-bles, inais, en même temps, en punifl'ancnbsp;avec la plus grande févérité la moindre fautenbsp;contre la fubordination, amp; en condamnancnbsp;aux verges amp; a la mort quiconque avoirnbsp;donné des foup^ons fur fon courage : Le pillage, le viol, le meurtre, commis avecintré-pidité, étoient regardés comme des aélionsnbsp;héroïques. Tels étoient les foldats dAlonzo ;nbsp;Ils avoient ordre, au moindre fignal, de fenbsp;raflembler, amp; de macfher. par-tont oii leurnbsp;General les conduiroic.
5 nbsp;nbsp;nbsp;2nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
Ce qui fe paffoit; Alonzo-avoit encore des efpions lecrecs a Lisbonne. II étoic averti-,nbsp;par fon oncle, quil alloic époufer 1héritièrenbsp;du Tróne, quil feroit Ie tuteur du fils denbsp;Conftance, jeune enfant dont il trouveroitnbsp;bientót Ie moyen de fe débarralfer; il favoicnbsp;que Don Jnan avoit obtenu les honneurs dunbsp;triomphe, amp; que fon mariage devoit fe cé-lébrer Ie même jour. Les efpions dAlonzo»nbsp;-qui nattendoit que de voir Don Juan ennbsp;pofleffion de la main de Conttance, pour fairenbsp;périr 1un amp; 1'aurre, lavertirent dès quil fucnbsp;arrêté, amp;, fix heures après, il apprit fon fup'nbsp;plice. II favoit que fon oncle avoit la con-iiance des troupes, amp; quil étoit aimé dunbsp;peuple : II crut quil navoit pas un moment a perdre, amp;, dès Ie lendemain, fonnbsp;armée fut raflemblée amp; en état de marcher»nbsp;.11 fit venir les principaux Officiers, prefquSnbsp;tous chargés de dettes ou de crimes, bannisnbsp;de leur pays, ou par la rigueur ou par lanbsp;crainte des lois; il leur paria de la mort.denbsp;fon oncle comme de 1effet dun complo^nbsp;odieux; leur fit entrevoir Ie pillage de Lilquot;nbsp;bonne comme une fortune immenfe qui lesnbsp;attendoit, amp; ia prife de cette vüle comn^enbsp;un jeu, amp; dautant plus certaine, que lesnbsp;'troupes qui y étoient, fe joindroient a euX»
6 nbsp;nbsp;nbsp;ne demandoient que de venger la mort denbsp;leur Général.
Le cinquième jour, depuis Ie fuppljee de Don Juan, lorfque Lisbonne recentiUbit denbsp;cris de joie, quon célébfoit la nomination gt;
-ocr page 97-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;93
que Ie Roi avoït faire, de Jean de Calais a la dignité de Lieutenant-Général du royaumenbsp;ck de Généraliffime des troupes; lorfque Conf-tance partageoit avee lui les bénédiclions dunbsp;peuple amp; des foldats, dont il avoir fair au-gmenter la paie, quelques payfans, eftrayés,nbsp;vinrent porter lalarme dans la -ville, amp; an-Doncèrent quune armée, que leur crainte grof-fiffoit encore, savarrQoit comma un torrent,nbsp;8: dévaftoit, dans fa raarche, les villes amp; lesnbsp;campagnes .Ces jcyfans, que Jean de Calaisnbsp;interrogea lui-même, ne purent donner quenbsp;des lumières vagues : lis dirent feulemencnbsp;quautant quils avoient pu Ie compreiidre,nbsp;c'éroit une armée Efpagnole. Le Roi, quinbsp;étdic en pleine paix avec le Roi dEfpagne,nbsp;qui, daülèurs, favoit quAlonzo étoit fur lanbsp;froncière, amp; qui ne le foup^onnoit pas davoirnbsp;aucun deflein de venger fon oncle, qui, ennbsp;apparence, lui témoignoic une froideur dontnbsp;toute la Cour avoit été témoin, amp; qui, depuisnbsp;eet événement, avoit écrit au premier Mi-niilre, quil étoit pret de remettre au Roinbsp;la coinmiffion dont il étoit chargé, fi on lenbsp;foup9onnoit de quelque intelligence avec Donnbsp;Juan, ne comprenoit point ce qui lui attiroitnbsp;ces ennemis fur les bras.
Dans le temps que le Roi amp; le Confeil étoient a délibérer, Jean de Calais raflémbloitnbsp;les troupes, amp;les animoit au combat. En-fans de la viéioire, leur difoit-il, voici lenbsp;oioment de faire voir a votre Roi, que, ftnbsp;j/üus avea été les foldats dun naitre, vous
-ocr page 98-54 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloin
ne futes jamais fes complices. Vous avez com-battu en héros pour Ie crime, fans Ie con-noitre; quelle ardeur 1'amour de TÉtat, que vous allez défendre, ne doic-il pas vous inf-pirer? Don Juan vous conduifoit au carnagenbsp;dun peuple dont il avoir flétri la valeur^inbsp;je vous mène contre un ennemi qui paroitnbsp;redoutable, amp; qui fe montre digne de vouS»nbsp;puifquil eft 1aggrefleur.
Un efpion dAlonzo, qui, pendant la fête^ sécoit mêlé parmi Ie peuple, ivre de vin amp;nbsp;de plaifir, avoir tenu quelques propos qui 1®nbsp;firent foup9onner davoir quelques connoif'nbsp;fances dans 1armée ennemie; on fe fouvinCnbsp;davoir entendu dire a eet homme, Ienbsp;demain du fupplice de Don Juan, que fonnbsp;fang pourroit produire des fléaux bien redou-tables au Portugal. On larrête, on Ie menace
de la torture, amp;ilavoue que, quoiquAlonZO
eüt formé Ie deflein de faire aflalliner foji oncle, il ne doucoit pas que ce ne fut lui-même,qui, fous prétexte de Ie vengèr, oenbsp;vint porter Ie fer amp; Ie feu dans Lisbonne, pou'^nbsp;semparer de la fouveraineté, qu'il croyoicnbsp;lui appartenir.
CependantJean de Calais, inllruit du dennemis quil avoir a combattre, part, ^nbsp;marche avec ordre; il apprend que 1arm®®nbsp;des conjurés eft è. Evora; il prend un déta-chemenr, s'avance amp; découvre un camp fo'^quot;nbsp;midable en avant de la yille ; Heureufementf
Alonzo ne fut pas averti a temps de la de Jean, de forte que celui-ci eut la facilite oc
-ocr page 99-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;95
choilir Ie terrain. Entre Évora amp; 1armée du Roi, il y avoir una hauteur qui dominoicnbsp;la plaine circonvoifine, amp; dont la pente abou-tiflbit, de chaque cóté, a des bois de pins.nbsp;Jean, qui vit la fécurité des ennemis, profitanbsp;du jour pour conduire fes troupes derrièrenbsp;la hauteur; il remplit les bois de fon infanterie legére, amp;, dés que la nuit put dérobernbsp;fes manoeuvres a lennemi, il conduifit fonnbsp;armee fur lélévation, de roanière, cepen-dant, que, fe tenant rangée en bataille unnbsp;peu plus qua demi-cóte, elle ne put êtrenbsp;aper9ue, que lorfqu/llonzo fe remectroit ennbsp;niarche. Jean de Calais éroit réfolu de gardernbsp;cette pofition, jufqu'a ce quil vit Ianneenbsp;ennemie fe mettre en mouvement.
Alonzo, qui ne sétoic arrêté que pour at-tendre des nouvelles de ce qui fe palïoit i Lisbonne, impatient de ne pas voir arrivernbsp;fes efpions, craignit, en fuppofant quils euf-fenc écé découverts, de laifler au Roi Ienbsp;temps de prendre des mefures. II ordonna ènbsp;1armée de fe mettre en marche avant Ie pointnbsp;du jour : Jean sapergut dè ce mouvement;nbsp;il la laifla sengager dans la plaine : Lorfquilnbsp;la vit aflèz éloignée dÉvora, il fait fairenbsp;^ fes troupes un mouvement en avant : Lesnbsp;ennemis étoienr au pled du monticule , amp; déjènbsp;leur avant-garde étoit a demi-cóte. Jean, profi-tantde lavantage du terrain amp;de leur furprife,nbsp;les fait charger avec une vigueur a laquellenbsp;ils ne sattendoient pas. Larmée des conjurés»nbsp;qui marchoit fur trois colonnes, fe reunie
-ocr page 100-96
HiJIoire
amp; fe range en ordre de bataille, fans fonger a faire fouiller les bois : Les troupes qui ynbsp;etoient, fonent en force; amp;, tandis quunenbsp;partie attaque fes flancs, laucre,a la faveurnbsp;des ravins, gagne les derrières, amp; Alonzo fenbsp;trouve entouré de routes parts.
Jean de Calais avoir a craindre la garni-fon dEvora; mais, comme il aper9ut, de fa hauteur, que les équipages de 1armée dA-lonzo en défiloient, il envoya ordre a fesnbsp;troupes légères de former un détacheraent»nbsp;de mettre le feu a ceux qui etoient fortis denbsp;la ville, dy pénétrer a la faveur du tumul-te , de couper les jarrets des chevaux quinbsp;trainoient les voitures, amp;, d'empecher quenbsp;la garnifon ne fortit.
Les conjurés tentèrent de faire face de tons cótés; mais, comme ils ignoroient le nom-bre de troupes qui pouvoient être dans lesnbsp;bois, ils nofoient ni dégarnir leurs flancs poutnbsp;lenforcer leur front, que Jean de Calais com-inen9oit dattaquer, ni diminuer leur fron'^nbsp;pour repoufler les troupes qui aitaquoienr leursnbsp;flancs. Lincendie de leurs équipages, dont ilsnbsp;pouvoient apercevoir les flammes, augment»nbsp;leur inquiétude : Leurs bataillons étoient agiquot;nbsp;tés comme les flots de la mer ; On voyo'^nbsp;Alonzo ordonner en même temps des manoeuvres oppofées. Jean les attaqua brufquement-Enfin, ne pouvant fe battre en retraite, fa'^®nbsp;sexpofer aux mèmes dangers quen acceptantnbsp;le combat, ils prirent le parti de vendre che-renient leur vie; car ils nefpéroient
-ocr page 101-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;97
gtSce, sils étoient vaincus. Jean fit avancer fa premiere ligne, amp; fondit avec impétuofité furnbsp;celle de Iennemi. Lattaque amp; la défenfe furencnbsp;générales : Alonzo, fuivi de quelques-uns denbsp;fes Officiers, amp; de fes meilleurs foldats, gravicnbsp;jufqu'au fommet de la hauteur; tanffis quenbsp;Jean , emporté par fon courage, avoir péné-tré jufquau centre des ennemis : II vit lenbsp;mouvement dAlonzo, amp; revint l^ur fes pas.nbsp;Le combat devint furieux fur la hauteur :nbsp;Alonzo fur repouffé, amp; la troupe, quil avoitnbsp;amende, fe précipitant dans la plaine, 1en-traina , malgré lui. Jean de Calais, avec lenbsp;refte de fon armée, le fuivit : Le carnagenbsp;devint terrible. Jean cherchoit Alonzo, pournbsp;terminer le combat dan feul coup; il terraf-foit tout ce qui soffroit a lui : Déja il étoitnbsp;parvenu jufquau Général; mais un gros denbsp;rebelles le dérobèrent.
Les ennemis avoient quelque avantage fur les troupes qui gardoienc les bois de la gauche : Jean proflta de cette circonftance; il fitnbsp;filer, dans 1épaifleur du bois, un corps de ré-ferve, quil avoir laifle derrière la hauteur,nbsp;avec ordre de fe ranger en bataille au delanbsp;dun large ravin qui bordoit les bois : 11 en-voya dire, en même temps, a la troupe quinbsp;sy battoit en retraite, de fe retjrer fur cenbsp;nouveau corps : Les ennemis la fuivirent ennbsp;force. Alonzo, qui crut sêtre ouvert un che-min pour la retraite, fit filer une partie denbsp;fon armée dans le bois ; Lórfquelle y futnbsp;«ngagée, Jsan de Calais fit mettre le feu i
E
-ocr page 102-98 nbsp;nbsp;nbsp;Hijïoire
.quelques niafures qui étoient fur la Hlière: La flamme fe communiqua bientót aux arbresnbsp;réfineux; lés conjures nofant retourner dansnbsp;la plaine, done Jean étoic Ie maitre, conti-nuèren: leur marche avec precipitation, amp; ennbsp;défordre : Mais ils trouvèrent de nouvellesnbsp;troupes de 1'autre cóté du ravin. On leurnbsp;propofa de fe rendre a difcrétion; ils refusè-rent. Alojs -commen9a un combat plus af-freux que Ie premier; ceux qui paflbient Ienbsp;ravin sélangoienc fur Ie Portugais, qui lesnbsp;paflbient au fil de 1épée; ceux qui rentroiencnbsp;dans Ie bois, étoient aveuglés par des tour-billons de fumée ; Enfin, ils mirent bas lesnbsp;armes, amp; fe rendirent prifonniets. Leur nomquot;nbsp;bre étoic diminué de plus des deux tiers :nbsp;Alonzo étoit dans la plaine avec 1autre par-tie de fon armée; Jean de Calais lui avoitnbsp;coupé route communication avec celle quinbsp;sétoit enfoncée dans Ie bois, de forte quilnbsp;ignoroit fa deftinée. Lorfque Jean en fut in-formé, il raflembla fes troupes, amp; fit propo-fer a Alonzo de fe rendre a la merci du Roi-Alonzo, regardant cette propofition commenbsp;une preuve de défavantage du cóté de fonnbsp;ennemi, infulta Ie héraultamp; ne répondit quennbsp;recommengant Ie combat avec plus dachar-nement; Jean de Calais, fans lui donner I2nbsp;temps de faire de nouvelles difpofitions»nbsp;tombe fur lui avec toutes fes forces amp; Ie re-poufle vers Ie bois de la droite, dont lesnbsp;troupes, qui navoient point encore agi, Ienbsp;je9oivent avec vigueur. Alonzo fait un mou-
-ocr page 103-59
de Jean de Calais.
vemeiit pour gagner la hauteur; Jean, qui lavoit prévu, avoit envoyé ordre au corpsnbsp;de troupes qui navoit plus rien a faire dansnbsp;Ie bois de la gauche, de la défendre. Alonzo*nbsp;fe voyant fans reflburce, ne prenant confeilnbsp;lt;iue de fon défefpoir, sélance au milieu de*nbsp;Portugais, amp; porte des coups terribles : Sesnbsp;foldats, animés par fon exemple, ne fontnbsp;arrétés, iii paria crainte du plus grand nom-bre, ni par 1'afpeft d'uhe mort inevitable;nbsp;tant que Jean les avoit vu fe battre en régie,nbsp;amp; fuivre les mouvemens dun courage éclairé,nbsp;il avoit excité fes foldats au carnage amp; a lanbsp;fureur; il sétoit conduit avec une iropétuoliténbsp;néceliaire; mais, lorfquil voit les rebelles fenbsp;livrer a une rage aveugle, il fe contente denbsp;tenir fes troupes enfemble, amp; de les faire com-battre avec prudence: En effet, ellesnefaifoiencnbsp;que savancer gravement, en préfentanc leursnbsp;piques amp; leurs épées, amp; les ennemis venoient,nbsp;eux-mêmes, recevoir la mort quils fe propo-foient de donner : En nioins dune heure,nbsp;Tarmée dAlonzo fut réduite au quart. Jeannbsp;lui propofa encore de fe rendre. Alonzo sa-drelia aux troupes qui lui reftoient: Mesnbsp;amis, leur dit-il* foit qu'on nous falie grke,nbsp;foit quon nous rende juftice, 1ignominie nousnbsp;attend a Lisbonne. Geux qui preferent unenbsp;vie^ infame a une mort glorieufe, font lesnbsp;Hiaitres daller implorer la clémence du Vain-queur; les autres peuvent mimiter. Acesnbsp;fiiots, il fe frappe, amp;, donnant fon épée, fu-Kiante de fon fang, auhérayltVa,dit-il j
100 nbsp;nbsp;nbsp;Hijioire
donne-la, d.e ma paijt, a ton raaitre, amp; a Jean fon fuccefleur: Ceft un préfent que je leur avoisnbsp;deftiné. A peine a-t-il fini ces mots, quilnbsp;tombe de fon cheval; Quelques Officiers 1imi-tèrent, amp; le refte fe rendit.
Jean envoya les Prifonniers a Lisbonne» coucha fur le champ de bataille, amp; fe- rendit, le lendemain, a Evora, ou il ne trouvanbsp;que cinq cents homines de garnifon, qui n3nbsp;firenc aucune refinance. II diftribua aux habi-tans, amp; a fes foldats, tous les équipages de 1av-mée enneraie; butiu immenfe, formé des volsnbsp;êi des brigandages des rebelles. LoiTque toutnbsp;fut foumis, Jean ordonna quon enterrSc lesnbsp;morts, dont la plaine étoit couverte : II ficnbsp;tranfporter a Lisbonne les bleii'és amp; le corpsnbsp;dAlonzo, Prince rempli dun courage féro-ce, amp; plus criminel encore que Don Juan. Hnbsp;fit indemnifer tous les habitans de cette plaine fnbsp;a qui cette bataille avoit fait quelque tort.nbsp;Si arrêta lincendie, qui duroit encore dansnbsp;les bois de pins.
Quand tout fut réparé, Jean reprit le che-min de Lisbonne. A peu de dlftance de la ville, jl rencontra le Roi amp; Conftance,, quinbsp;venoient au devant de lui : II defcendit dsnbsp;cheval, amp; Conftance, fe precipitant de fonnbsp;char, vola dans fes bras. Lesalarmes que cettenbsp;Princefle avoit éprouvées, pendant cinq joursnbsp;qu'avoit duré cette fanglante amp; glorieule ex-pédition, avoienc rendu fa beauté plus tou-chante. Son père avoit été obligé de^fe fervifnbsp;de fon autorité, pour empécher cette tendrs
-ocr page 105-loi
de Jean de Calais.
éponfe daller chercher Jean au milieu des combats, amp; de partager fes périls amp; fes travaux, Le Roi lembrafia, Ie félicita, amp; Ie remercia.nbsp; Ce neft pas a moi, dit-il, en sad'reflantnbsp;aux troupes qui Pentouroient; ceft a eux, quenbsp;ces felicitations font dues : Je nai ed quenbsp;ihonneur de commander; ils combatcoientnbsp;pour leur Roi; leur courage a tout fait.nbsp;Ces mots pafsèrent de bouche en bouche, amp;cnbsp;1air retentit du nom de Jean de Calais, dunbsp;héros dEvora;'nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ce moment, 'le titre de
Due dEvora lui fut donné par le Roi, amp; con-firmé.par 1Etar.
Le Roi fit monter Jean dans fon char, a cóté de la Princeffe. IIs entrèrent en triom-phe ü Lisbonne, dont lesfétes, interrompuesnbsp;par cette guerre, recommeneèrent avec unnbsp;nouvel éclat. Piufieurs habitans étoient com-pliqués dans le double complot de Don Juannbsp;amp; de fon neveu. II y avoit encore, parmi lenbsp;people, piufieurs efpions de ce dernier;*on ennbsp;avoit arrété quelques-uns, on ignoroit les nomsnbsp;des autres; amp;¦ 1on faifoit des recherches pournbsp;les découvrir. On en punit deux, auxquels onnbsp;fit fouifrir des fupplices plus effrayans quenbsp;cruels. On sattendoit a une profcription plusnbsp;confidérable, mals le Due dEvora obtint dunbsp;Roi quil accordèt une amniftie générale, avecnbsp;cette condition, que tous les complices con-rus OU inconnus; ceux qui auroient eu quel-que relation direde ou indirede avec Donnbsp;Juan OU fon neveu; ceux qui, ayant euquel-que connoiflance, tant des defleins de Don
E iij
-ocr page 106-Stjloire
fe trouver abfens lors de la publication, Ie
Juan, fur les perfonnes du Roi, de Conftan-ce, de Jean de Calais amp; de fon fils, que des complots patricides de Don Alonzo, fur lanbsp;perfonne du Roi, amp; fur celle de Don Juannbsp;Jon oncle, amp; de Conftance, ne les auroientnbsp;pas révélés dans Ie temps, viendroient dé-pofer tont ce quils fauroient a eet égard «nbsp;ibit par leurs fecrettes intelligences avec Ie*nbsp;coupables, foit par toute autre voie que cenbsp;put étre; avec promefle royale, que leurs ré-:vélations, de quelque nature quelles fufl'ent,nbsp;4demeureroient fecrettes amp; ne pourroient leurnbsp;faire aucun tort, pourvu, toutefois, que lesnbsp;lévélans fe préfentafl'ent dans huitaine, paflenbsp;lequel temps, ils ne pourroient jou ir de 1effecnbsp;de 1amniftie : Et, pour ceux qui pourroient
R-oi promettoit dy avoir égard , en prouvant, néanmoins, quils auroient fait la plus grandenbsp;diligence pour venir a révélation, dès quenbsp;1amniftie leur auroit été connue.nbsp;s Ce inoyen raflura Ie peuple, amp; produifitnbsp;un meilleur effet que routes les recherchesnbsp;quon avoit faites jufqualors. Ce qui inté-reflbit Ie plus, après la mort de Don Juan amp;nbsp;dAlonzo, étoit de connoitre leurs ageiis fe-crets, afin de veiller fur leur conduite a 1a-venir. Comme on avoit la confiance la plusnbsp;aveugle au Due dÉvora, il fut mis i la têtenbsp;de la commifBon, prépofé pour recevoir lesnbsp;lévélations: Rien ne lui fut cache ; les lettres de grace furent expédiées a tous ceuxnbsp;qui fe préfentèrent; il réfulta, de ces dépo-
-ocr page 107-loc
de Jean de Calais.
fitions, une hiftoire fi abominable des com- ¦ plots de 1oncle amp; du neveu, que Ie Conleilnbsp;jugea a propos den dérober la mémoire lanbsp;poftérité.
II ne reftoit qua pourvoir au fort des pri-fonniers fairs a la bataille dÉvora : Ils étoient prefque tous Efpagnols; Ie peu quil y avoirnbsp;de Portugais étoient coupables de haute tra-hifon , pour avoir été pris les armes a la mainnbsp;centre leur patrie, amp; leur Roi, amp; méritoientnbsp;la mort. On fe contenta de les difperfer dans,nbsp;diiférentes villes du Royaume, avec ordre auxnbsp;Gouverneurs de veiller fur leur conduite, amp;nbsp;den répondre. Quant aux Efpagnols j au nom-bre de quatre mille, on leur propofa leurnbsp;liberté, a condition que chacun retourneroitnbsp;chez foi; amp; , pour sen affurer, on fe dif-pofoit a écrire au Roi dEfpagne, qui enver-roit fur les frontières une fdre efcorte, pournbsp;en faire ce que bon lui fembleroit. Mais, cesnbsp;inalheureux, prefque tous fugitifs, pour crime, OU pour dettes , fe croyant perdus, fup-.nbsp;plièrent Ie Due dÉvora dobtenir quil leurnbsp;fut permis, ou daller ailleurs que dans leurnbsp;pays, OU de refter en Portugal, offrant, pournbsp;nêtre point a charge a la nation, de gagnernbsp;leur vie a tous les travaux dont on voudroicnbsp;les charger. Jean de Calais, qui avoit éténbsp;témoin de leur valeur, obtint quils feroientnbsp;incorporés dans les troupes du Roi. Ceftnbsp;ainii que Jean donnoit un avant-godt de fonnbsp;règne, amp; favoit faire, de fcélératsdévoués auxnbsp;fupplices, des citoyens utiles. Les prifonniers
104 nbsp;nbsp;nbsp;Hijioife
firent édater leur joie, amp; offrifent I Ifiur H* bérateur dentreprendre, fous fes ordres, lesnbsp;chofes les plus périlleufes. Ils lui donnèrentnbsp;fouvent des preuves de la fincérité de leurnbsp;converfion.
Conftance jouiflbit de lagloire de fon époux; leur amour fembloit saccroitre par leurs ver-tus. La fagelle amp; la valeur que le Due dÉvoranbsp;avoir montrées dans la courte guerre contrenbsp;Alonzo , lui avoient acquis 1amour amp;c la veneration du foldat. Quoique dune naiflancenbsp;illuftre, qui ne 1excluoit point da rang desnbsp;Souverains, le titre de fils de Commergant»nbsp;dont il fe glorifioit» amp; qui fembloit rappro-Cher le peuple de lui, 1en rendoit 1idole,nbsp;amp; fa modeftie le faifoit également chérir desnbsp;Grands, Laimable Conftance fembloit recueil-Jir les fufirages de la nation , pour en fairenbsp;part a foti époux. Elle fe félicitoit de ce quilnbsp;avoir trouvé une occafion de faire connoitrenbsp;fon mérite amp; fes talens pour la guerre, amp;nbsp;prioit le ciel que, jamais, il ne sen pré-fendt dautrerElle sétoit fait raconter routesnbsp;les circonftances de cette terrible journée; ellenbsp;frémifibit de fes périls, quoique pafles; ellenbsp;étoit enchantée de le revoir vainqueur; maisnbsp;elle eftt bien défiré que fes lauriers neuflentnbsp;point été arrofés de fang. Il manquoit encore quelque chofe au bonheur de Conftance:nbsp;Aufti attentive dans 1amitié, que tendre amp;nbsp;paflionnée dans fon amour, Ifabelle étoit de-fon age, amp; Ifabelle languiflbit dans unnbsp;trifte eélibat. Conftance ne croyoit pas quon
-ocr page 109-105
105
de Jéan de Calais. heureufe fans
püt
ehe
Elle cher-amp; fans té-
être heureufe fans aimer, un moment, oü , feules,nbsp;moins, elle put engager Ifabelle a lui ouvrir
fon cceur. _ Votre indifférence métonne,
dit-elle un jour a fon amié; vous ignorez Ic plaifir daimer amp; dêtre aimée, amp; vous fuyeznbsp;1'hymen comme une chame pénible. Jeune gt;nbsp;douce, compatiflante, faite pour 1amitié ,nbsp;vous feriez Ie bonheur dun époux; vousnbsp;prenez rant de foins pour faire celui de vos
amies. _Chère Conflance, reprit-elle, un
époux feroit-il Ie mien? On peut trouver quelques égards dans un amant qui défire;nbsp;trompé par fon illufion, il neft rien quilnbsp;ne fade pour parvenir a plaire : Je crols mê-me que, dans ces momens, il eft de la meil-leure foi du monde; mais fi-tót quil eft époux,nbsp;Je charme cede, amp; cette maitrede adorée neftnbsp;plus pour lui quune compagne, fouvent im'nbsp;portune----
Conflance combartic ce tableau, tracé da-près quelques mariages malheureux, dont elle ne ppuvoit fe faire quune idéé très-impar-faite. Elle lui cita Ie den pour exemple. nbsp;Ne vous eftimeriez-vous pas heureufe, luinbsp;dit-elle, d'avoir un époux tel que Jean denbsp;Calais? Ifabelle foupira amp; fe précipita au counbsp;de la Princede : Ma chère Conftance, sé-cria-t-elle en rougidant, sil eft quelquun
qui lui redemble , ceft----- pardonnez au fe-
cret que je vous en fais; mon indifférence neft quapparente; jaime : Qui? Cruel-le, nommez-le-moiquel quil foit, je vous
io6 nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
Ie jure, il fera votre époux. De trop grand* obftacles nous féparent : Lamour amp; 1a-micié les applaniront. Ceft Ie Comte dEl-vas ; vons connoiflez fon mérite ; aimé desnbsp;jeunes feigneurs de fon age, quoique.fa fa-gefle foit une éternelle fatyre de leurs mmurs;nbsp;adoré des Courtifans, quoiquil 1emporte furnbsp;eux par fes talens amp; par fa fortune; eftiménbsp;de fon Roi, quoiquil ait eu Ie courage denbsp;lui dire, quelquefois, des vérités dures; courunbsp;des belles, quoiquil naime que moi; je 1a-dore; il Ie fait, amp; nen eft que plus conftant-Combien de fois a-t-il déliré detre Jean denbsp;Calais, amp; que je fufle Conftance? Mais denbsp;quoi nous fert de foupirer? jamais dElvasnbsp;lie fera mon époux; mon peu de fortune, amp;nbsp;Tavarice de fon père, qui lui deftine la plusnbsp;Tiche héritière du Royaume, ne ie permet-tront jamais.
Conftance la raffura : Elle lui demanda quelle étoit cette perfonne fi riche; amp;; quandnbsp;elle fut que cétoit la fille de Manuël Pacheco , qui avoit acquis fes immenfes richeflesnbsp;par les vexations quil avoit faites dans Ienbsp;Royaume des Algarves, fous la proteétion denbsp;Don Juan, elle laflura que jamais dElvas nenbsp;feroit fon époux. En effet, dès Ie jour mé-me, Jean de Calais fit venir Pacheco, amp; luinbsp;propofa pour fa fille Ie Marquis dAcughna»nbsp;d'une illuftre naiflance, dun mérite rare ;nbsp;mais pauvre, amp; pouvant 4 peine fe foutenirnbsp;a la Cour.
10^
de Jean de Calais.
première objeèlion quil lui fit, fut quil avoir promis fa fille au Due dElvas pour fon fils,
Ie feul parti dont la richetiè put aller de pair avec celle de fa fille; la feconde fut quA-eughna étoic d'une misère a faire peur. nbsp;Ceft par ccs raifons-la même, lui répondit Ienbsp;Due dÉvora , quil faut que vous donnieznbsp;votre fille a Acughna , dont vons ferez lanbsp;fortune, afin que dElvas puilie faire celle denbsp;quelquautre. Pacheco, qui ne trouvoicnbsp;pas fon compte dans un arrangement qui luinbsp;paroiflbit de linconféquence la plus bizarre,nbsp;refufa brufquement. Don Manuël, lui dit,nbsp;alors, d'un ton ferme, Ie Due dÉvora, jenbsp;connois la fource impure de vos richefles; Ienbsp;Roi, par fon amniftie, a fait grke aux complices de Don Juan; mais cette grace ne sé-tend pas jufquè conferver aux déprédateursnbsp;des Algarves, des biens injuftement acquis.nbsp;Le père dAcughna, comme vous favez, étoitnbsp;un des plus riches Seigneurs de ce Royaume ;nbsp;En vous propofant fon fils, jai cru vous-don-ner le moyen le plus honnête dacquitter votre confcience; fi, pourtant, on peut croirenbsp;quun horome dun nom tel que le vótre,nbsp;qui seft avili a faire 1indigne métier dexac-teur, ait encore une confcience. Songez - ynbsp;bien, Don Manuël; ou donnez, de bonnenbsp;grdce , votre fille a Acughna, avec tout lenbsp;bien que vous tenez de cette maifon, ou ne .nbsp;défapprouvez pas que je fois le proteöeur de rnbsp;ce jeune homme auprês dy Roi, pour luinbsp;faire reftituer ce;qui luj appaitient; alors,
-ocr page 112-vous ferez le maitre de difpofer de votre fil-le. Pacheco, qui vit, dun coup dcEil» que, ii la juftice fe mêloit de fes affaires,nbsp;elle ne fe borneroic point a cette reftitution,nbsp;promit lout, amp; le mariage dAucughna avecnbsp;la fille de Pacheco fut conclu, au grand dé-fefpoir du Due dElvas. *
Le Due ignoroit que fon fils aim^t Ifabellé: Don Silveiro, fon père, étoit dune des premières families du Portugal; amp; , quoique fesnbsp;ancêtres y euflent occupé des places importances, ils ne lui avoient laifle quun modi-que patrimoine: Cétoit aux yeux du Due unnbsp;crime impardonnable, amp; fon argument ordinaire étoit : II eft fan« mérite, puifquil eftnbsp;fans fortune. Le Due Jbllicitoit pour lui lanbsp;Vice-royauté des Algarves: II sadreüa a Jeannbsp;de Calais: Vousquot; mavez ruiné, lui dit lenbsp;vieux avare; on dit que vous éres julle : Sinbsp;cela eft, vous me devez une indemnité, Ssnbsp;je viens vous la demander. Jean ne com-pr-enoic pas comment il avoit pu ruiner unnbsp;hemme quil connoiübit a peine: Oui, reprit le Duc, ceft vous qui avez forcé Pacheconbsp;è donner fa fille au petk Acughna, par ma-nière de reftitution, amp; a memanquer de parole:nbsp;Par ce mariage tour fon Uien entroit danamp;manbsp;familie; ceft une perte immenfe que vous menbsp;faites faire : Je viens vous propofer un moyennbsp;de la réparer; ceft de me faire donner la 'Vice-royauté des Algarves. Vous venez troptard,nbsp;lui dit Jean de Calais : Elle eft promifé ^ Donnbsp;Silyeiro.Eft-ce ,une plaifanterie?'Silveiro!
-ocr page 113-109
dé Jean de Calais.
lui? il eft plus gueuxque ne Peut été Pacheco, ft on lui eüt fait rendre tout Ie bien qui nenbsp;lui appartient pas. Eh l ceft précifémencnbsp;paree quil eft pauvre, que Ie Roi lui donnenbsp;la Vice-roj'auté. Il.faut convenir que, de-puis que vous confeillez Ie Roi, il a détrangesnbsp;idéés; Pardonnez ma franchife, rnais je croisnbsp;que la tête tourne a tout Ie monde. Silveiro,nbsp;Vice-roi des Algarves! je nen ^evienspas.nbsp;Ce qui va plus vons furprendre, ceft quilnbsp;refufe cette digniré, Je lapprouve fort, aunbsp;contraire; au fond, il yferoit une fotte figure;nbsp;amp; puis, eft-ce quil a jamais fu tirer parci denbsp;rien? Sil refufe, je puis done efpérer que vousnbsp;vous intéreflerez pour moi: Parbleu, je croisnbsp;bien valoir un pauvre Gentilhomme, qui nanbsp;pour rout bien qu'une réputation amp; fon Ifa-belle. Eh bien ! cette Ifabelle eft Ie concurrent Ie plus redoutable que vous ayez anbsp;craindre. Eft-ce quon veut la faire lce~nbsp;roi? Je Ie voudrois, pour la rareté du fait. nbsp;Le Roi a promis la Vice-royauté a celui quellenbsp;choifirapour époux. Quel eft fon choix?nbsp;Elle nen a pas fait encore; fon indifference,nbsp;a eet égard, étonne tout le monde. II menbsp;vient une idéé ; je fuis veuf, je veux mariernbsp;mon fils, je vais me trouver feul; jai envienbsp;de me mertre fur les rangs : Je fuis riche,nbsp;on dit que cette Ifabelle na dautre défautnbsp;que dêtre la fille dun homme fort pauvre;nbsp;oui, je fuis perfuadé quelle macceptera. nbsp;Je ne vous le confeille p^as, vous auriez denbsp;la peine a marier votre fils, fi vous contrac-
-ocr page 114-IXO
Hijloire
tiez un fecond mariage. Eft-ce que vous au-riez envie de vous marier? Moi? pcinc du tout, ce nefl: que par occafion , a caufenbsp;de la Vice-royauté. Mais ne pourroit-onnbsp;pas trouver. un moyen ?... Quoi, davoirnbsp;la Vice-royauté fans la femme ? parbleu , jenbsp;1'aimerois bien mieux. Non, 1un ne peutnbsp;aller fans 1autre: Mais, votre fils, ne pourrions-nous pas Ie propofer? il eft dage a plaire. Oh!nbsp;peu mimporte, quil plaife, ou quil ne plaifenbsp;pas; ce neft pas de quoi il sagit. Ceft la plusnbsp;riche parti du Royaume, voila Ie point; monnbsp;intention eft de Ie marier, en lui affurant toutnbsp;mon bien, après ma mort, amp; en débourfantnbsp;Ie moins que je pourrai, quand je Ie marierai.nbsp;Je conviens que la Vice - royauté eft un grandnbsp;objet, amp; qud, puifqu'il eft écrit que je nenbsp;1aurai pas, je ne ferai pas fkhé que monnbsp;ills 1obtienne. Vous me laiffez done Ie mai-tre de cette affaire ? Oui, mais è une condition ; ceft quon fe contentera de mon fils,nbsp;amp; quon ne me demandera rien de mon vi-
vant____Quoi, rien, Due dElvas! Songez-
vous que c'eft votre fils? Ne fais-je pas un affez grand facrifice, en confentant quilnbsp;fe fépare de moi ? Due dEvora, ceft toutnbsp;ce que je puis faire.
Le Due dElvas, après avoir long - temps difputé , confentit a faire les frais de la noce ,nbsp;amp; a donnet a fon fils, pour fe mettre en étatnbsp;de foutenir fa nouvelle dignité, une penfionnbsp;de cent mille cruzades, dont il payeroit lanbsp;première'anhée davance.
-ocr page 115-de Jean de Calais.
Ill
Le Due dEvora alia rendre compte de fa rrégociation a Conftance amp; a Ifabelle , quilnbsp;mit au comble de la joie. 11 conduifit, le len-demain, le Due dElvas amp; fon fils, chez leRoi,nbsp;qui voulut préfenter lui-même le Comte a Ifabelle. Le manage fucterminé danspeude jours.nbsp;Le Due, qui saper9Ut quIfabelle amp; fon filsnbsp;saimoient depuis long-temps, fuc fèché da-voir confenti a la penfion, mais il netoit plusnbsp;temps de faire des difficultés.
Ce mariage, amp; la nomination du Comte dElvas a la Vice-royauté, furent une occa-fion de nouvelles fétes. Conftance triomphoitnbsp;du bonheur de fon amie, amp; ne fe reflbuve-noit plus quelle en étoir lauteur.
Tous les troubles étoient appaifés; 1abon-dance amp; la paix régnoient dans le Portugal: Jean de Calais, fans avoir le titre de Roi,nbsp;dirigeoit les rênes de 1État. II éroit lamenbsp;du Confeil, en foumettant toujours fes lu-mières a celles des aiures; il étoit le premiernbsp;^ applaudir a un avis qui contredifoit le fien,nbsp;lorfqufil y voyoit un plus grand avantage pournbsp;1État. II étoit également aimé du'Roi, dunbsp;Peuple, amp; des Grands. 11 fit régner les mceurs,nbsp;amp; raremenr avoit-on recours, dans les rribu-naux, a la févérité des lois : II inftitua desnbsp;fètes publiques amp; créa des fpedacles, paresnbsp;quil penfoit que la gaieté foutient la vertu,nbsp;amp; que les devoirs du citoyen ne font jamaisnbsp;mieux remplis, que lorfque le plaifir les ac-compiagne.
Le Roi voulut, enfin, récompenfer tant d®
-ocr page 116-til nbsp;nbsp;nbsp;Hijloire
vertus; il fixa Ie jour oü il devoit declarer Jean de Calais fon fuccelleur a la couronne»nbsp;amp; ihéritief de fes Étars j après fa more : Jeannbsp;avoir refufé de saöeoir fur Ie Tróne, a c6ténbsp;de lui. II repréfenta au Roi, que, fi jamaisnbsp;il régnoit, il ne Ie pouvoit que comme épouxnbsp;de Conftance, amp; que ce ne feroit qua cSnbsp;titre quil tranfmettroic Ie Royaume a fonnbsp;fils; que, fi Ie Roi 1aflbcioit a 1Empire denbsp;fon vivant, oucre quil priveroit fa fille dunnbsp;droit quelle tenoit du Cicl amp; de fa naiflance,nbsp;ies peuples auroient, peut-étre, raifon de mur-murer de ce quon leur donnoit pour Sou-verain un étranger, qui ny étoit appelé quenbsp;par fa fortune.
Le Roi invita tous les Grands du Royaume pour raugufte cérémonie de la proclamationnbsp;delafucceffiondeJeanamp; deConftance au Trónenbsp;de Portugal amp; dAlgarves. 11 y eut un car-roufel, oü Jean fe diftingua, amp; remportanbsp;plufieurs prix, des fpeftacies de route efpècenbsp;amp; un feftin magnifique.
On fe livroic au piaifir amp; a la joie, lorfquon vit entrer dans la falie du feftin un hommenbsp;dune taille majeftueufe amp; dune démarche noble amp; legére, qui, fans sétre fait annoncer,nbsp;jette un regard- fier fur lalïemblée, fourit aunbsp;Roi, fixe Conftance, amp; savance vers Jean denbsp;Calais, qui fe léve amp; sincline profondémen»nbsp;devant lui. Tout le monde eft faifi dun ref-peét involontaire. Jean de Calais, lui dit-il,nbsp;tu nétois pas né pour le Tróne, mais il neftnbsp;point détat fur la terre oü la vertu ne puiliè
-ocr page 117-de Jean de Calais. nbsp;nbsp;nbsp;113
élever 1'homme. Ta fageffe a mérité les fe-cours dont Ie ciel ta comblé, par mon minif-tère. Je fuis TAnge tutélaire des Rois:- Ceft moi qui tai foutenu fur les flots, oü Ie trai-tre Don Juan te précipita; c'eft moi qui tainbsp;conduit dans 1ile déferte, oü, pendant deuxnbsp;ans, ta vertu ne seil point démentie; ceft moinbsp;qui, pendant ce temps, ai protégé Conftancenbsp;contre les infames.defléins de Don Juan; je tainbsp;ramené, de cette ile, aviprès de ton époufe;nbsp;ceft moi qui avois conduit Ie Corfaive quinbsp;ienleva auprès de ton vaiffeau, oü tu 1'ache-tas, dans Ie feul defl'ein de lui rendre la liber-té; c'eft moi, enfin, a qui tu dois fon amour;nbsp;mais tu ne dois ma proteftion qu'a ta vertu.nbsp;C'eft de la part du Dieu de toute fagefle, quenbsp;je viens te rendre ce témoignage : Fourfuis ,nbsp;amp; compte fur fes fecours.
Cet Être célefte, revêtu dun corps aérien, difparutauffi-tót, amp;, enfediffipant, laiffadansnbsp;la falie un parfum délicieux, quon y refpi-roit encore plufieurs années après. Cet événement redoubla la vénération des peuples, Fef-time amp; 1amitié du Roi pour Ie Due dEvora.nbsp;II ny ent que 1amour de Conftance qui nau-gmenta point , pwee qu'il étoit au eomblenbsp;dés Ie premier jour, amp; quil fe foutint jufquaunbsp;dernier de leur vie; car ils eurent lebonheurnbsp;de mourir, en mème temps, après un règnenbsp;très-Iong, amp; plus heureux quaucun des règnesnbsp;précédens.
'FIN.
-ocr page 118-V,
r
i' ¦
¦f : '
. i 1 nbsp;nbsp;nbsp; v:, s jr '.r.; i
' i .' ¦ f ' . '
-' lt; nbsp;nbsp;nbsp;' U ¦jii
j i nbsp;nbsp;nbsp;.. ......