BE
Due DE NORMANDIEi
Pour fervir dc fuite d celle de fon Pere.
Seconde Partib,
^hez F. J. DESOER, Imprimeur-L.ibraite, fur le Pont-dIfle.
-ocr page 4- -ocr page 5-DUC DE NORMANDIE,
Pour fervir de fuite d celle de fon Père.
P^ajies projets de vengeance de la Fee Minu-cieufe. Premiers combats de Richard. Enfant trouvé,
Limp LAC ABLE ennemie de la familie ^Hubert avoit fair fa propre affaire de 1an-cienne querelle de Mélifandre fa nièce; amp;, quoi-^uelles fuflent brouillées, depuis long-temps,nbsp;®lle ne ceflbit de chercher le moyen de^ fenbsp;Venger: II falloic une vidlime a fon reffen-^inient. Elk exer5a fa fureur contre le Gé-
A iij
-ocr page 6-nifi mal-adroit, qui navoitpas fu profiler d® 1évanouiflemenc deMathilde, amp; qui fe lailf»nbsp;fottement furprendre par Roberr. Ella Icnbsp;livra a fes deux finges noirs, qui, pendantnbsp;un tnois, lui cMtouillèrent la plance des pieds;nbsp;el Ie Ie bannit de fa préfence, jufqua ce quilnbsp;eüt raflemblé routes les particules du taliünatinbsp;que Ie Chimifte de Robert avoir décompofé,nbsp;amp; prefque réduit en fumée. Tous les Géniesnbsp;quelle avoir è fes ordres, éroient occupés inbsp;fervir fes haines particulières: Elle ne conce-¦voit pas pourquoi les aurres Fées, qui fa-Toient fa lituation, nétoient pas encore venuesnbsp;lui qfl'rii leur fecours; elle sen {Jaignit haute-ment, perfonne ne fit attention a fes plaintes.nbsp;Elle nauroit point héfité ^ rompre avec toutesnbsp;les Fées, mais Ie défir de Ie venger lemportanbsp;far tout Ie refte. Elle apprit, par fes corref-pondans, quentre Bayonne amp; Bordeaux, ré-gnoitun Génie aétif, fubtil amp; méchant, adroitnbsp;a prendre les forros^les plus féduifantes, pöf-fédant, furtout, 1art de fe vanter de con-quêtes quil ne fit jamais, dautant plus aiménbsp;des Fées, quil les avoir, prefque toutes, trom-pées, fe mêlant de toutes les aventures, pournbsp;avoir Ie plaifjr de les faire échouer. La Féenbsp;jMinucieufe réfolut de 1avoir, a quelque prixnbsp;que ce fdt; elle lui écrivit: Mais Brudner fnbsp;depuis long-temps dégoüté des Fées, ne daignanbsp;pas lui répondre; elle eut recours au feuinbsp;moyen quon puifle eniployerefficacement avecnbsp;les fourbes; elle lui tendit un piège, dansnbsp;lequel il ne pouvoic manquer de tomber.
-ocr page 7-Brudner aimoit les mortelles; il recherchoic celles du premier rang, pour Ie plaifir de publier leurs aventures, amp; de découvrir leursnbsp;perfidies; rnais il choififibit, prmi les au tres,nbsp;les objets de fes amours. Minucieufe prit lanbsp;forme dune jeune Bergère ; a force dart amp; denbsp;preftige,fon teint acquit la fraicheur de 1Au-rore, fa taille sélan9a, fa peau devint dunenbsp;blancheur éblouillante, amp; fes cheveux d'unnbsp;Doir éclatant; elle prit un air fimple amp; mo-defte , amp; , dans un quart - dheure , elle fenbsp;trouva dans une des avenues du beau chateaunbsp;de Brudner. II méditoit, en fe promenant,nbsp;une tracafl'erie, qui devoit brouiller fix families a la fois ; II aper^oit Minucieufe; jamais beauté ne lui parut plus raviflante: IInbsp;sapproche d'un air tendre amp; foumis; il luinbsp;demande, avec intérét, qui elle eft, dounbsp;elle vient: Elle affefte une pudeur, une timi-dité qui lui prêtent des charmes nouveaux: IInbsp;veut la conduite dans fon chateau; elle ré-fifte , il la preffe, elle rougit en fe défendant;nbsp;il étoit amoureux amp; vain; il fe retint, amp;nbsp;ne voulut emplo5*er dautre force, que celle denbsp;fon mérite. Le Génie Gafcon fe piquoit d'a-¦voir les plus belles fleurs du monde; il raanquoicnbsp;un bouquet a la Bergère, il lui demanda lanbsp;permiffion den cueillir un lui-mêrae, dansnbsp;lefpérance quon lui permettroit de le placer.nbsp;La Bergère accepta; mais, tandis quil fe baif-foit pour moiflbnner la jacinthe amp; la violette,nbsp;fille difparoït. Que devint Brudner, lorfquil nenbsp;tevit plus fe proie? II cherche autour de lui, il
Hifioire
1appelle, il poufle des cris affreux, il confulte fes talifmans, il n'apprend rien; il foule auxnbsp;piöds Ie bouquet funefte, amp; reprenoit avec fu-reur Ie chemin du chateau, lorfque la Fée, fousnbsp;fa véritable figure, paroit dans les airs, fur unnbsp;char de mille couleurs, attelé de fix fapajousnbsp;aurores, auxquels elle avoit donné des ailes denbsp;chauve-foutis, amp; quelle avoit drefles a voler.nbsp;Arrête, lui dit-elle, ceft en vain que tu fou-pires, la Bergère qui ta enfiammé eft en monnbsp;pouvoir : Je fuis la Fée Minucieufe, je puis lanbsp;fouftraire, ou la rendre i tes vosux : Tu peuxnbsp;1obtenir, amp; je rendrai fa beauté immortelle; jenbsp;ne mets quune condition i ce bienfait: Ceft denbsp;me venger, de perfécuter Ie fils de Robert, Ienbsp;célèbre R ichard, qui fe dit fans peur. 11 fautnbsp;que tu falies échouer tons fes projets; tu ennbsp;viendras facilement 4bout,fitupeux leffrayer:nbsp;A ce prix, Clorifette eft è, toi. Le Génie pro-mit, amp; demanda fa récompenfe. II faut, da-bord, la mériter, lui dit la Fée Normande;nbsp;mais, comme tu ne dois pas plus compter furnbsp;mes promefles, que moi fur ta parole, re^ois cenbsp;gage; il te répondra de ma foi: Elle lui donnanbsp;un ruban conftellé, au moyen duquel il auroitnbsp;1'alcendant fur tons les Génies de fon Ordre,quinbsp;pourroient traverfer fes defi'eins; elle y joignitnbsp;le pouvoir de fe rendre invifible, amp; de prendrenbsp;toutes les formes quil jugeroit è propos. Ellenbsp;lafïura, en méme temps, que, sil ne remplillbitnbsp;point fes engagemens, elle le rendroit encorenbsp;plus amoureux de Clorifette, qui deviendroitnbsp;la plus laide, la plus fantafque amp; la plus acari^-
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des mortelles, Le Génie frémit,.mais il ne ^enioigna rien de fa crainte. La Fée difparut*nbsp;|on char sabattic derrière un buiflbn; elle repritnbsp;figure de Clorifette, fe fit voir, è demi-nue,
^ deux cents pas de Brudner, prête a fe baigner dans une fontaine. Le Génie y courut, amp; nenbsp;^rouva que la Fée fur fon char, qui lui renou-^ala fes promefles, amp; difparut.
, Après la mort dAftolphe, Robert amp; fon ^Ppufe, nayant plus è craindre la malice desnbsp;^énies, gouvernoient la Nermandie avec unenbsp;douceur qui les faifoit adorer de leursSujets. Ilsnbsp;^Voient inftruit leur hls Richard de tout cénbsp;^nils avoient eu a effuyer des Génies mal-fai-fians. Richard, qui ne croyoit pas trop aux Gé-bies, sexer^oit en tout événement, pournbsp;ïriömpher deux, a fe rendre le plus redoutablenbsp;des Chevaliers, amp; le meilleur des hommes. IInbsp;'^ouroit la campagne, habitoit les forêrs, amp;nbsp;bavoit prefque jamais de demeure fixe, afinnbsp;PUe les malfaiteurs le cruflent par-tout oü ilsnbsp;be le voyoient pas. Comme la Providence,nbsp;il étoit préfent en tous lieux, les malheureuxnbsp;^touvoient en lui un père : Dès quil en favoitnbsp;bn,'ii quittoit tout pour le fecourir; amp;, afinnbsp;^Ue, bientót, il ny en eüt plus, il rendit tousnbsp;ics Chevaliers refponfables des crimes qui fenbsp;^ommettroient fur leurs terres. Quelques-unsnbsp;dtoient euxrmêmes des opprefleurs; il prit lanbsp;^aufe de leurs vaflaux, fit rnordre la pouffiérenbsp;tyrans, amp; diftribua leurs terres aux oppri-Il ne voulut jamais de fecond dans aucunenbsp;fes entreprifes les plus périlleufes i il navoit
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des compagnons que lorfquil les cróyoit nécef-faires pour porter des fecours plus prompts ^ ceux qui fouffroient. Les pauvres lappeloientnbsp;Richard Ie bon; fon intrépidité lui fit donner pafnbsp;tous les Che val iers Ie nom de Richard fans peur-Lorfque Brudner arriva enNormandie, il ap-prit que Richard fe difpofoit a partir de Rouen gt;nbsp;pour chaffer dune forêt voifine quelques brigands Irlandois qui syétoient réfugiés. Brudnernbsp;gagna les devans. Vers Ie milieu de la nuit, Ienbsp;brave Richard entra dans la forêt, amp; alloit fenbsp;cacher dans Ie fort Ie plus épais. Son chien lenbsp;fuivoit dans routes fes expéditions; il étoit nénbsp;du chien quAllolphe avoit donné a fon père»nbsp;amp;qui fut fon compagnon amp; fon convive, dans Ienbsp;temps que Robert contrefaifoit le fourd amp; lenbsp;muet. Cet animal étoit fi fatigué, que foonbsp;maltre defcendit, amp; le porta devant lui. Lorfquil fut parvenu au milieu du bois, les lutinsnbsp;que Brudner avoit i fes ordres, amp; quil avoitnbsp;difperfés fur des arbres, fe réunirent autournbsp;du Chevalier, en pouflant des cris affreux;nbsp;ils voltigeoient fur la croupe de fon cheval amp;nbsp;fur fes épaules : Richard fe mit a rire amp; faifitnbsp;fon épée : 11 crut dabord que cétoit un jeünbsp;des brigands pour 1épouvanter; il frappoit autour de lui, mais aucun coup ne portoit. Ilnbsp;ne recevoit aucun mal des lutins, il leur étoitnbsp;défendu de lui en faire : Le Génie, qui pro-tégeoit R.ichard, avoit menace Minucieufe denbsp;iui faire toraber les dents, amp; de la rendrenbsp;dternellement chaffieufe, fi elle portoit fa vengeance jufqaa attenter d fes jours i il ne lui
-ocr page 11-permis que de linquiéter, amp; delTayer j faire perdre Ie nom de fans peur. Lesnbsp;redoublèrent leurs cris; Richard, tran-amp; de fang-froid, commen^a de chanter»nbsp;de crier comme eux. Défefpérés de navoirnbsp;1'ébranler, ils faillrent'fon chien, 1enlevè-dans les airs, amp; Ie déchirèrent. Richardnbsp;très-fenfible a fa mort, amp; fon plus grandnbsp;^^hsgrin fut de ne pouvoir fe venger.
Le Génie ne fe rebuta pas, il réfolut de l^.^ndre des moyens plus détournés, amp; quenbsp;Richard ne püt pas fufpe(fler; il renvoya lesnbsp;^ïins, monta fur un arbre, amp; fe changea ennbsp;*^fanc nouveau né; il fe coucha dans un nidnbsp;de tourterelles, amp;, lorfqiie laurore parut, ilnbsp;mit é pleurer. Richard, qui continuoit fanbsp;, 1entsndit; il sarrête, amp;, regardantnbsp;doü pouvoient venir ces pleurs, il aper^utnbsp;deux pieds de 1enfant hors du nid. II futnbsp;^l^endri de ce fpeélacle; il defcendit, auffi-de cheval, amp; monta, de branche en branche; il ne put fe refufer de baifer cette innocente amp; malheureufe créature, qui lui fourit.
bon Richard sindigna de la dureté de ceux Shi avoient expofé eet enfant; il Ie prit, 1en-^eloppa dans un coin de fon manteau, Ie portanbsp;® une main, amp; , de lautre, s'aida^pour def-*^Sbdre comme il étoit monté; il Ie mit de-''^ntlui, fur Ie col du cheval, a la place dunbsp;^hien, amp;, au lieu de continuer fa route, ilnbsp;frit celle de fon Capitaine de chafles, amp; luinbsp;t^oommanda den avoir grand foin. Jufqua-^ors, Ie zèle de Richard ne lui avoit pas per^
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mis de verifier quel étoit le fexe de 1'enfant » la femme du Capitaine, plus curieufe, dé'nbsp;couvrit que cécoit une fille, qui promettoi^nbsp;d'être la plus belle du monde. Richard pri^nbsp;cette femme de sen charger, amp; lui promi'^nbsp;de payer largement fes peines. Heureufemenr*nbsp;elle fe préparoit a févrer fon fils; elle profit^nbsp;de cette circonftance pour nourrir la petitsnbsp;orpheline.
Richard étoit bien loin de foup9onner qus cet enfant, dont le fourire 1avoit frappé, amp;nbsp;dont 1innocence 1avoit attendri, fut un Génisnbsp;ennemi amp; mal-faifant. Brudner, par cette ru-fe, avoit rempli deuxobjets; 1un, de donnetnbsp;le temps aux voleurs Irlandois, quil pro-te'geoit, déviter Richard; amp;, 1autre, den-tamer une aventure, dont il concevoit les plusnbsp;grandes efpérances.
Richard entra dans la forêt; a peine eut-il fait quelques pas, quil vit un grand nombrenbsp;de chiens qui fuivoient plufieurs Cavaliers. Hnbsp;pique fon cheval, amp; arrive jufqua eux, lépéenbsp;a la main; il leur ordonne darrêter, amp; leutnbsp;demande pourquoi, fans fa permiffion, ils sa'nbsp;vifent de chafler dans fa forêt : Eux, fansnbsp;lépondre, le regardent, fe prennenc a riregt;nbsp;amp; continuent leur chafle. Richard les fuit denbsp;Ü prés, amp; leur porce de fi rudes coups, quenbsp;trois Chevaliers, arinés de routes pièces, fontnbsp;forcés de sarrêter. Ils baiflent leurs lances amp;nbsp;fondent, tons les trois, contre Richard, quinbsp;ne connoiflbit dautre arme que fon épée. Plusnbsp;indigné de leur Ikheté que de leur chufle, 11
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1?® attend, détourne fon cheval, évite leur amp;, en paflant au milieu deux, il ennbsp;®^teint un amp; Ie renverfe fur la felle; les deuxnbsp;?atres prennent du terrain, amp;, gardant tou-joürs un filence obftiné, ils reviennent contrenbsp;® Chevalier fans peur, qui, plus heureuxnbsp;®ricore cette fois que la première, jette, dunnbsp;v°ap de revers, un des Chevaliers par terre.
pouvoit Ie percer de fon épée, fa géné-^fité ne lui permet pas de trapper un homme pfarmé; il Ie laifla remonter a cheval; maisnbsp;'^rfquil y fut, les trois Chevaliers fe regardè-2nt 8c prirent honteufement la fuite. Richardnbsp;'^ourut après eux; il les pourfuivoit fi vive-^®nt, 8c étoit fur Ie point de les joindre, lorf-^aii vit a travers les arbres une troupe de gensnbsp;^ai danfoient, trois a trois, tous nus, quoiquenbsp;j,® différens fexes. Richard, furpris de cenbsp;Peftacle, abandonna les fuyards, amp; sappro-ba des danfeurs. Ils Ie regardent, 8c fufpen-leur danfe pour Ie faluer; les femmesnbsp;beurenc aucune honte de leur nudité; 8c,nbsp;qui Ie furprit Ie plus, ceft quelle nex-en lui, ni plaifir, ni peine j alors, il fenbsp;j^Ppela ce quon lui avoit fouvent raconténbsp;Ie pays, de la familie dHellequin.
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C H A P I T a E II.
flifloire dHclkqain amp; de fa familie. Prodl' ges, OU fe confond Vefprit de Richard,
H EtLEQUinr vivoit du temps de Chaf' les Martel; il fut un des Chevaliers dont 13nbsp;valeur illuftra Ie plus la Normandie : II étoitnbsp;riche, amp; avoit uiie familie très-nombreufe*nbsp;II avoit rendu de très-grands fervices a Chat'nbsp;les, qui Ie regardoit comme Ie boulevard icnbsp;plus inexpugnable de fes Etats. Dans 1®nbsp;temps que Charles étoit occupé è, conquérifnbsp;1Allemagne, les Sarrafins pénétrèrent e«Jnbsp;France. Charles envoya un Courtier a Hel'nbsp;lequin, amp; Ie chargea de lever des troupes»nbsp;Les Sarrafins avoient pillé les Provinces d3nbsp;lintérieur de la France: Largent manquoit»nbsp;Ie généreux Hellequin vendit fes terres,nbsp;sacquitta de fa commiffion avec un zèle quJnbsp;fut célébré par tous les Poëces du temps. Chaf'nbsp;les pric Ie commandement de larmée; ilnbsp;donna celui dune divifion au brave Helle'nbsp;quin. II lui reftoit encore un ohamp;teau, quhs'nbsp;bitoit fa familie. Les Sarrafins furent rC'nbsp;poufl'és jufqu'aux frontières : On prit d^^nbsp;quartiers dhiver, Charles revint dans la ca'nbsp;pitale; Hellequin eut 1honneur de commafgt;'nbsp;der en fon abfence. Dans Ie fond, il eö*'nbsp;mieux aimé revenij au fein de fa famiU®»
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il neüt pas été honnête de refufer Ie ^oiïitnandement dune armée; il lui en coütanbsp;chateau; il efpéroit sinderanifer fur Ienbsp;^'itin quon feroit a la première bataille.^ Onnbsp;®btre en campagne; Hellequin eft chargé denbsp;'¦boduire un décachement contre 1ennemi;nbsp;coup de flèche lui emporte un oeil : IInbsp;vrai que, dans ce combat, il tua dixnbsp;**8trarins de fa main, amp; quil en refta troisnbsp;*bille fur la place; maïs Hellequin, qui avoitnbsp;I'^rdu la moitié de fon fang, amp; fon mil, elinbsp;ïamené au camp. Charles Ie renvoye fur lesnbsp;derrières, en Ie comblant déloges; amp;, tandisnbsp;l.iil eft malade, on donne une bataille dé-^ïfive. Le butin, felon lufage, fe partagenbsp;®btre préfens; la paix fe fait; Hellequin re-chez lui, borgne, nayant pas le fou,nbsp;pour comble de malheurs, trouvant fanbsp;*^niiile dans la mifère, amp; ne fachant oü reefer fa tête. II comptoit fur les bontés denbsp;^harles, amp; derhanda une penfion : Sa demandenbsp;trouvée très-jufte, on la lui accorda; ilnbsp;®niprunta, en attendant léchéance de la pre-biière année. Dès que le lerme fut venu, il fanbsp;I'téfenta au Tréforier, qui lui repréfenta quenbsp;}a dernière guerre ayant épuifé les finances,nbsp;^1 étoit impoffible que 1Etat pöt payer desnbsp;I^nfions. Hellequin ne murmura pas; il re-^iot, en Normandie, gémir de fon fort, amp;nbsp;bISmer perfonne. Ses créanciers ne furencnbsp;aufii doux; nayant pas de quoi payer, ilsnbsp;faifirent de fa perfonne; amp; fes enfans, qui
^'itoieat pu gagnec de quoi fufteatet ieun
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Hifloire
père, amp; acquitter, peu d peu, leurs dettes» furent renfermés dans la méme prifon.
Ce fut alors que la patience échappa aü malheureux Hellequin. II complota, avec fesnbsp;enfans, de fe procurer la liberté: Son épou-fe, qui avoir la permiffion de fortir, deuXnbsp;fois la femaine, pour aller mendier quelquesnbsp;alimens groffiers, que les acquéreurs des biensnbsp;dHellequin 'lui donnoient pour fa familie gt;nbsp;dans 1'efpérance quelle renonceroit è quelquesnbsp;prétentions quelle avoic pour fa dot, four-nit aux prifonniers les inftrumens dont ilsnbsp;avoient befoin, Une nuit, Hellequin, amp; fesnbsp;enfans mamp;les amp; femelles, armés jufquauïnbsp;dents, fe firent jour, a travers la garde, amp;nbsp;fortirent de Rouen; leur projet étoit de f®nbsp;répandre dans la campagne, amp; dy vivre dunbsp;travail de leurs mains. Ils fe cachèrent dansnbsp;les bois; ils y apprirent quun jugement flé-triflant les condamnoit a la mort, pour sêtrenbsp;procure la liberté. Ce jugement paroiflbit finbsp;bizarre a Hellequin, quil nimaginoit pointnbsp;quon Ie mït jamais a exécution ; car, difoit'nbsp;il, fi quelquup doit être puni pour lévaquot;nbsp;lion dun prifonnier, ce neft pas Ie pri'nbsp;fonnier, ce font ceux qui Ie gardent, pareenbsp;que ceft a eux de prendre routes les precautions néceflaires. II en étoit fi perfuadé, quUnbsp;envoya fa femme amp; fes deux filles a Rouen»nbsp;il favoit, dailleurs, que fes créanciers n®nbsp;pouvoient pas les faire arrêter a caufe de feSnbsp;dettes. Apeineeurent-elles paru dansla ville*nbsp;quelles furent prifes amp; conduites en prifi^'
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jugement rendu contre route la familie, être exécuté , Péchaffaud étoit dreffé,nbsp;jotlque Ie Due de Normandie, inftruit quenbsp;jes vidlimes étoient les filles amp; la mère d'Hel-fit changer leur fupplice en une prifonnbsp;P^rpétuelle dans Ie donjon dun vieux chd»
; la mère y mourut, peu de jours après,
^ les deux filles, en voulanc fe fauver,sé-^^afèrent contre des rochers.
Le défefpoir sempara dHellequin amp; de fes 'i^^atre enfans; ils neurent point la force, denbsp;*^lilter a leurs malheurs; leurs têtes étoientnbsp;l^fofcrites; ils navoient dautre afyle quenbsp;fond des forêts, ni dautre demeure quanbsp;p creux des rochers, quelques racines étoientnbsp;j'lis alimens ordinaires. Mes amis, dit uanbsp;|°ür Hellequin a fes fils, paree que desnbsp;«intmes cruels ont confpiré notre mort,nbsp;que nous nous fentions coupables dau-j'iti crime, leur livrerons-nous notre vie fansnbsp;i^défendre? Périrons-nous de faim dans cesnbsp;l^féts, paree que nous avons eu Ie bonheurnbsp;^^chapper aux horreurs d'une infdme prifon ?
, mes amis, rendons guerre pour guerre; fupporté paciemment la privation de lanbsp;öerté , tant que jai cru que ma détentionnbsp;J^'ivoit renir lieu è mes créanciers des fom-^nbsp;j que jétois dans 1impoffibilité de leurnbsp;^^dre. Mais, è préfent, quils en veulenc inbsp;vie, paree que nous nous fommes livrésnbsp;V ^ penchant pour la liberté, inféparable denbsp;Ig exiftence, je fens que je ne fuis plu»'nbsp;'*'öitre de me modérer .* Tendons-leur chè-
S
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rement Ie bien quils veulent nous ravir. Nout fotnmes défarmés, commengons par nous prOquot;nbsp;curer des armes, amp; malheur, enfuite, aux perfides qui tomberonc fous nos coups; vous na-vez pas feulement une vie a défendre, maisnbsp;une mere amp; des loeurs a venger.
une mort infame, sils étoient pris.
II fuffit quon débute dans le crime po' ^ ne plus connoitre de frein; rien ne fut fa^'^nbsp;pour les Hellequins, Ils levèrent une psr'.,nbsp;troupe, avec laquelle ils affiégèrent les cl
Les jeunes gens nhéfitèrenc point, ils pro-mirent une armure a leur père avant la fiö du jour. Ils prirenc leurs mallues , ils allé'nbsp;rent fur ie grand chemin ; deux ChevaiietSnbsp;paflerent, les quatre frères les attaquèrent: b®nbsp;haine du genre humain, amp; le défefpoir, leafnbsp;donnèrent un nouveau courage; ils défarniè'nbsp;rent les Chevaliers, amp; semparèrènt de leufnbsp;chevaux , quils conduifirent è. leur père.nbsp;revinrent, au même endroit, attendre ufl®nbsp;nouvelle proie; elle ne tarda point a paroitï^'nbsp;Le Due de Normandie avoic fait publier i'nbsp;tournoi, les Chevaliers sy rendoienc denbsp;tes parts; les quatre frères leur propofoief*nbsp;le combat feul a feul, ou deux centre deu^t*nbsp;avec cette condition, que la dépouille reH®'nbsp;roit au vainqueur. Enfin, lorfqu'ils eurs^nbsp;des armes, le père, amp; fes quatre fils, foi'nbsp;tirent de leur retraite, ils jurèrent de ^nbsp;pas fe féparer, amp; commencèrent une guerl®nbsp;d'autant plus cruelle, quils avoient a crain^l^
ilH*
ie Richard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;19
^'sves Chevaliers tombèrent fous leurs coups, maifons de leurs créanciers furent dévaf-sils fommoient un chateau de fe rendre,nbsp;quot; falloit quon fe rendit a difcrétion; une dé-jenfe de vingt-quatre heures étoic punie parnbsp;® fer amp; par le feu, par la mort des hom-Jhes amp; par le déshonneur des femmes. PlusHel-*®quin amp; fa familie avoient été vertueux juf-^Ialors, amp; plus ils fembloient aimer le crime.nbsp;Oüvent, au milieu de ces excès , le fouve~nbsp;de leurs vertus paflees leur arrachoit desnbsp;^rrnes amères; mais, dès quil fe préfentoicnbsp;SHelquoccafion de piller, tout étoit oublié,nbsp;I's nen devenoient que plus furieux. Dansnbsp;'eur ivrefle, ils commettoient les cruautés lesnbsp;Kus inouies; veuves, orphelins, innocens, ounbsp;^uupables, tout étoit 1objet de leur barbarie.
Les cris amp; les murmures selevoient de tous ®utés; le Due de Normandie fut effrayé desnbsp;Kaux que les Hellequins avoient fairs; leurnbsp;troupe avoir groffi au point quil paroiflbit im-PplTible de la detruire fans des forces fupé-f'uures. II convoquala Nobleffe de fes Etats;nbsp;fut réfolu de faire la guerre en forme 4nbsp;armée de brigands. Cependant, avancnbsp;^6 faire aucun afte dhoftilité, onpubliaque,nbsp;Hellequin amp; fes enfans vouloient rentrernbsp;^3ns leur devoir , on leur feroit grace en fa-®ur des fervices quHellequin avoit rendus,nbsp;? des belles adions de fa vie. Hellequin re-jeta cette propolition avec mépris: Les ingrats,nbsp;, ils ne fe fouviennent de mes fervices,nbsp;we.paree que jai la force en main, amp; quijg
Hiftoire
me craignent! Quils me rendent mon épou-Ie, mes filles Si mes vercus, amp; je me fou-mettrai.
Le Due étoit jufte, il voulut voir Ie prO' cès dHellequin; il trouva que les dettes, quünbsp;avoic contradtées dans fon extréme nécefflté,nbsp;ne montoient point au quart des fommesquilnbsp;avoit réellement touchées, quelles étoieo'^nbsp;grolUes par les ufures les plus criantes. II ref'nbsp;toit encore deux de fes créanciers, ils fureotnbsp;condamnés è. mort. Quant è. 1évafion denbsp;familie dHellequin, il fut décidé que, li le*nbsp;Géoliers avoient veillé plus exaclement fur le*nbsp;prifonniers, ils ne fe feroient point échappés gt;nbsp;les Géoliers furent condamnés a une prifoi*nbsp;perpétuelle, pour n'avoir pas empêché quoönbsp;introduisït des armes, amp; autres inftrumens*nbsp;dans la prifon; ce qui navoit pu fe faire qu®nbsp;par leur négligence. II trouva 1arrét de mor^nbsp;févère, mais jufte, paree quun citoyen quinbsp;eft fous le pouvoir de la loi, peut bien pro'nbsp;liter de la négligence de fes gardes pour re'nbsp;couvrer la liberté, amp; même agir de rufe ; mai*nbsp;ne doit point ufer de violence, amp; il étoi*'nbsp;prouvé quHellequin avoit blelfé une des fefl'nbsp;tinelles.
Ce jugement, avec tons les motifs, fut ed' voyé aux Hellequins en méme temps que leufnbsp;grSce. Ils 1auroient acceptée, sils avoient ét®nbsp;feuls. Les Officiers de la troupe furent info^'jnbsp;més des offres quon faifoit a leurs Chefs/nbsp;En vain leur promit-on une amniftie gén^nbsp;rale, ils jurèrent la mort des Hellequins, si*
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^ournettoienc, amp; de continuer leurs brigan-fans eux. Hellequin renvoya le Hérault i)uc, amp; lui fit dire quil ctoit réfolu de fenbsp;'^^f'endre jiifqua la dernière goutte de fon fang.nbsp;, L'armée du Due, compofée de route la No-lefle de Normandie, de vieux foldats amp; denbsp;^itoyens, fe mit en campagne. Hellequin ran-la fienne en bataille; elle etoit inférieurenbsp;nombre a celle du Due, mais chaque fol-étoit déterminé a vaincre ou a mourir.nbsp;76s deux armées étoient trop irritées, pournbsp;j^mufer a de fimples efcarmouches : A peinenbsp;''^tent-elles en préfence, quelles en vinrentnbsp;mains : La valeur combattoit contre lanbsp;: Au premier choc, le champ de bataillenbsp;couvert de morts. Les brigands étoiencnbsp;^'¦iofles a la foret, on la tourna amp; on les en-6loppa; alors, le combat devint furieux,nbsp;naque combattant tuoit ou recevoit la mort,nbsp;j* ny avoit aucun quartier efpérer. Lesnbsp;^ormands fe feroient cru déshonorés de de-^^nder grace; les brigands fe faifoientun de-.°ir de ne pas en faire. La bataille dura depuisnbsp;heures du matin jufqua liuit: Trois filsnbsp;^ Hellequin , après avoir fait des prodiges d«nbsp;^?leur, voyant que tout étoit perdu, sélan-j^fent au milieu de larmée ennemie , tuè-un nombre prodigieux de foldats, amp; trou-.nbsp;.^fent la mort quils cherchoient ; Le qua-, blefle de plufieurs coups, fut fait pri-y*?riier; il fut conduit au Due , qui cherchanbsp;^^^nement a le confoler; il fe jeta fur 1épéenbsp;^Officier qui le conduifoit, amp; fe tua.
aa nbsp;nbsp;nbsp;WJioire
Hellequin fut trouvé au milieu dun nombi® eonfidérable de Normands quil avoit tués;nbsp;refpiioit encore; on Ie porta dans la tentenbsp;du Due, qui 1'embrafla, amp; qui lui promit denbsp;Ie rétablir dans Ie rang de fes ancêtres. CeOnbsp;eft fait, dit Ie malheureux père, je meurs»nbsp;amp; ceft Ie fort Ie plus heureux que Ie Cielnbsp;puifle me faire : Je péris Ie dernier de ma 6'nbsp;mille , amp; je regarde cette circonftance coni'nbsp;me une punition que je mérite. Jai conduitnbsp;mes enfans dans 1abyme, je les ai foulev^snbsp;contre leur patrie; homme foible amp; pufill»'nbsp;Bime, je nai pas eu Ie courage de fupportstnbsp;une vertu malheureufe, amp; jai eu la tém^'nbsp;lité de marmer contre tout ce que ihomin®nbsp;cloit refpeéter Ie plus, fa patrie; je 1ai eiinbsp;en horreur: Puifle-t-elle être fatisfaite p®*'nbsp;ma mort! Puifle Ie Ciel être touché denbsp;ïepentir! A peine eut-il prononcé ces mots»nbsp;quHellequin expira. Quant aux brigands,nbsp;xeftoient après la bataille, ils fe raflémblèrei^nbsp;tous, amp;, tournant leurs épées les uns co^'nbsp;tre' les autres, ils expirèrent tous fur Ie chainPnbsp;de bataille.
Telle eft lhiftoire de la familie dHellequi^' Depuis quelle avoir péri, Ie bruit sétoitnbsp;pandu que Dieu, a la bonté amp; a la juftit^
de oui nni!5 nvnns la témériré de nrpferire
dTiellequin, quindigné de fes crimes, condamné, lui amp; fa familie, derrer dans cettnbsp;même forêt; den fortir, dans certain teinf^jnbsp;pour annoncer a leurs concitoyens les cV
-ocr page 23-^Siiiens heureux ou mallieureux qui devoient Arrive?. Cette épreuve devoit durer un cer-nombre dannées, amp; , pendant ce temps-'a, ils devoient étre expofés a toutes les in-ïetnpéries des faifons, amp; a tons les accidensnbsp;affligent la nature humaine, quoiquilsnbsp;^euffent quun corps fantaltique amp; aérien ; IInbsp;^eur étoit permis de fe montrer aux hommesnbsp;Ibus telles formes quils voudroient prendre;nbsp;aprés ce temps expire, ils devoient aller re-cevoir la récompenfe de leurs vertus.
Richard congut, que les perfonnes quil quot;Voyoit, étoient cet infortuné 81 fa familie; ilnbsp;cn favoit 1hiftoire; plus il les confidéroit, amp;nbsp;plus il fe fentoit pénétré de refpeft; 1attirantenbsp;majefté de la vertu étoit fur leurs lèvres, amp; farnbsp;leur front la candeur de linnocenceamp;la modef-tie du repentir. II vit, parrai eux, un de fesnbsp;Ecuyers, qui étoit mort depuis un an. Richardnbsp;lui demanda, avec étonnement, par quel pro-dige il Ie revoyoit, après lavoir vu mourir amp;nbsp;enterrer, il y avoit plus dun an. II eft vrai quenbsp;je mourus, répondit PEcuyer. Qui ta donenbsp;reflufeité? reprit Richard. Je ne fuis point ref-fufeité, repliqua lEcuyer. Quoi, sécria Richard, tu voudrois me perfuader que tu nes ninbsp;mort, ni vivant! Parbleu, tu étois bien incon-lequent amp; bien fou , quand tu étois a mon fer-vice; inais, jamais il ne teft v5nu en fantaifienbsp;de me perfuader de femblables folies. Expli'-'lue-toi; enfin, quelle eft ton exiftence ?
Non, Monfeigneur, reprit-il, je ne fuis pas reffufeité; ce corps qui frappe vos yeux, neft
B iv
-ocr page 24-34 nbsp;nbsp;nbsp;Hiftolre
quune ombre vaine, coupable de quelques crimes, amp; douée de quelques vertus; 1Être Suprème, qui doit punjr Ie mal, amp; qui Ie plait a ïécompenfer Ie bien, ma impofé les mêmesnbsp;peines qua la familie dHellequin; nous fom-imes plufieurs dans Ie méme cas. Cette foréc eftnbsp;la même que celle oü il vint fe réfugier, avecnbsp;fes enfans, lorfquil séchappa de la prifbn denbsp;Rouen: Vous favez que jy venois fou vent chaffer , avec quelques amis qui étoient mortsnbsp;avant moi; nous avons confervé notre goücnbsp;pour ces lieux, amp; nous nous y fommes joints anbsp;la familie d'Hellequin : Ces femmes, que vouïnbsp;voyez, font fes deux filles amp; fon époufe. Nousnbsp;ne rougiflons point de notre nudité, paree quenbsp;cette pudeur, que la nature infpire aux hommes amp; aux femmes, nétant quun frein quellenbsp;oppofe i leurs défirs pour les iiriter encore da-vantage, amp; rendre plus efficace lafte par le-quel ils fe perpétuent, en Ie rendant plus vif,nbsp;devient inutile, dés que 1ame, dépouillée dunbsp;corps, na plus la faculté de fe reproduire.
Eh bien, mon ami, lui dit Richard, qui ne comprenoitpas trop ces fubtilités métaphy-fiques, puifque tu erres dans ces forêts, dis-moi quels font ces trois brigands que jai rencontrés, amp; qui savifenc dy chaflèr fansper-miffion ? Suivez-moi, lui dit 1Ecuyer, je vaisnbsp;¦vous faire voir celui que vous avez cru abattrenbsp;dun coup d'épée. Que jai cru abattre! disui? reprit Richard ; ne voudrois-tu pas menbsp;perfuader encore que je ne 1ai pas renverfénbsp;de fon cheval ? II eft vrai, répondit lEcuyer#
^Qe Ie Chevalier seft Cru blelie, amp; quil a le bonheur de croire quil etoir jeté parnbsp;^erre. Ecouce, secria Richard avec impatien-fais-tu que je naime pas routes ces éni-8nves-la, que je trouve très-mauvais que tunbsp;Ole difputes des fairs , done jai été, non feu-^einent, témoin, mais encore 1auteur. Ceft-a-
^ire, infiftoit 1Ecuyer, que vous avez cru......
Oh, tu me ferois enrager, interrompit Richard , tout phantóme que tu es, tu pourrois ^ien attraper quelque horion, ainfi que ce brigand ; mais, enfin, puifque tu veux me le fairenbsp;^oir, conduis-moi.
LEcuyer le mène au pied dune aubépine, ofi il vit, en effec, le Chafleur quil avoicnbsp;^enverfé, amp; qui fe leva pour le mieux rece-^oir. De quel droit, lui dit Richard, ofez-^ous chafler dans cebois, fans ma permiffion?nbsp;^e favez-vous pas quils font réfervés pournbsp;jOes plaifirs? Je le fais, répondit le Cheva-oer; mais, celui qui difpofede toi, peut biennbsp;^ifpofer de ta forét; eeft lui qui ma permisnbsp;oy chafler, je nai aucun compte a te rendre.nbsp;^ ces mots, Richard, ne fe poflfédant plus,nbsp;* clance fur le Chevalier. Quelle fut fa fur-ffife, lorfque, croyain le faifir par le mi-Ofiu du corps, il nembrafl'e quune ombre, amp;nbsp;lOil le vit è dix pas de lui, éclatant de rirenbsp;Vec 1Ecuyer. 11 sélance encore fur eux; leurnbsp;p^Diier mouvement fut un figne deifroi ; lenbsp;^'^pnd, un témoignage de dédain; tons ceuxnbsp;danfoient, amp; qui avoient vu de loin lanbsp;ïeur de Richard« accoururent comme invo-
Hijloire
lontairemsnt, puis sarrêtèrent en riant. Ceft aflez, dit Ie Chevalier impalpable : Ecoutenbsp;Richr.rd, amp; que ta furprife ceffe; je fuis Hel'nbsp;lequin; les deux Chafieurs que tu as rencontrés avec moi, font mes deux fils. Nous avonsnbsp;confervé, après notre mort, Ie goüc pour Hnbsp;chafle, que nous avions contradé pendant Hnbsp;vie. L'habitude de combattre, qui nous refte»nbsp;nous a porcés a tattaquer : Nos corps, ainftnbsp;que nos annes, ne font que des fimulacres jnbsp;tu nous a porté des coups inutiles; cepen-dant, comme nous fommes fufceptibles de®nbsp;mémes fenfations que toi, malgré nos- corpsnbsp;aériens, jai cru que tu mavois frappé réel'nbsp;lement, amp; je fuis tombé, par une fuite naturelle de mon illufion; jai, tout a 1heure»nbsp;éprouvé un véritable effroi, lorfque tu t'sinbsp;précipité fur nous ; un moment de reflexionnbsp;a diflipé toute cette crainte. Mes lilies amp; me*nbsp;Ills, par un mouvement femblable, font venusnbsp;a mon fecours; ainfi, nous éprcuvons des pal*''nbsp;fions, amp; méme des inaux, fans que notre exif*nbsp;tence puifle en être altérée.
Richard fit plufieurs queUions k Hellequin» il lui demanda bien des ctiofes qui étoieP^nbsp;cachées dans 1avenir; Hdlequin lui répondit»nbsp;que Dieu feul pouvoic fire dans les temps*nbsp;que cétoit pour Ie bonheur des hommes qul'nbsp;ne leur manifelloit pas les évènemens furufS»nbsp;que, conformémenc a cette providence, il fa^'nbsp;rolt tout ce qui devoit arriver a Richat^^nbsp;quil ne Ie lui diroit pas. Après une long^nbsp;converfation, ils fe fé^arèrent i Hellequin
-ocr page 27-ds Richard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;af
'Jonna une grande pièce de foie, amp; Richard fit une écharpe, dont il fe para tout denbsp;; jamais il nen avoit vu de plus belle.nbsp;Tu es pourfuivi par un Génie méchant amp; rufé,nbsp;dit Hellequin, amp; par des lutins qui fontnbsp;^ Tes ordres, ils ne manqueront pas detre ja-^oux de ton écharpe, je crains quils ne tenbsp;^racalient. Je défie 1'enferde me Ienlever, ditnbsp;Richard.
C H A P I T R E Ut
Origins Ju gout des Norniands pour les pommes. Sages Régleniens de Richard. Iticonvéniensnbsp;de la mendicité des Religiiux.
¦^Vprès avoir quitté Hellequin, Richard reprit fon chemin; il étoit nuit; les Chaf-Rurs, quil avoit fuivis a travers la forêt,nbsp;ïavoient détourné de fa route, il ne favoitnbsp;plus oü il en étoit. II aper^ut, au clair denbsp;ia lune, une fontaine couverte de quelquesnbsp;arbres taillés en berceau; il étoit fatigué, ilnbsp;öefcendit auprès de la fontaine; il vit, de~nbsp;Vant lui, un pommier chargé du plus beaunbsp;Ruit quil eüt jamais vu; il ne comprenoit pasnbsp;^omment un tel arbre fe trouvoit au milieunbsp;une forêt, amp; quon neüt point touché a unnbsp;*ruit que fa beauté invitoit a cueillir, dansnbsp;'^,n endroit oü paroiflbient aboutir les prin-^'Pales routes. Richard fecoua larbre, quel-
a 8 nbsp;nbsp;nbsp;Hijioirt
ques efforts quil fit, il nen put faire tombed aucune pomme; Iarbre etoit élevé, il fe tlif-pofa £ y monter; il 1embrafla des jambes amp;nbsp;des bras, il eft déja parvenu aux deux tiersnbsp;de la tige; mais, £l mefure quil monte, 1»nbsp;tige salonge, amp; les branches séloignent; Richard eft trop avancé pour reculer; il montffnbsp;toujours, il fe trouve a dix toifes de terre;nbsp;il monte encore, amp; voit le fommet des plu»nbsp;hauts arbres au deffous de lui. Le vent du midinbsp;fouffloit, il courba une branche, que le Chevalier faifit; a-peine 1eut-il touchee, quenbsp;Iarbre décrtit dans la même progreffion quilnbsp;avoit grandi, amp; revint, peu a peu, dans fonnbsp;état naturel. Richard cueillit une pomme Jnbsp;Auffi-tót quil 1eut arrachee, il en pouffa unenbsp;autre plus belle que la première; il cueillitnbsp;la feconde, amp;, foudain, il en parut une troi-fième plus belle que la feconde; il 1arrach*nbsp;encore, amp; il en fortit du méme endroit unenbsp;quatrième. Les trois quil avoit prifes étoièncnbsp;li grofles, què peine il pouvoit les foutenir»nbsp;aufli nen cueillit-il pas davantage, amp; def-cendit de Iarbre, dont il coupa une branche»nbsp;afin de pouvoir le retrouver.
Après avoir long-temps erré dans la forét» il reconnut une route, la fuivit, amp; arriva inbsp;Rouen a minuit; il fe coucha, après avoiïnbsp;lui-même enfermé fes pommes.
Le lendemain , au dellert ( cétoit jour d® gala a la Cour du Due Robert), Richardnbsp;apporrer les trois ppmmes: Tout Ie mondenbsp;fut frappé de la beauté de ce fruit. II racont*
-ocr page 29-de Rickard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;19
Comment il Iavoit cneilli, amp; la propriété iin-Sulière de Iarbre. On en cqpclut quil étoit Cnchanté, amp; qu'il feroit dangereux de mangernbsp;de ce fruit. On propofa den faire 1épreuvejnbsp;On partagea une pomme en plufieurs mor-ceaux, au lieu de pepin, on trouva une perlenbsp;lt;3e la grofl'eur dune olive, amp; dune très-telle eau. On fit venir un chien, amp; on luinbsp;jeta un morceau de la pomme; lorfquil vou-lut la prendre , le morceau séloigna de fanbsp;gueule, roula amp; fuit fur le parquet; plus lenbsp;olrien le fuit avec avidité, amp; plus le morceau fuit avec vitefl'e. Le chien de Robertnbsp;étoit fur les genoux de fon époufe: il femblenbsp;Admirer ce phénoroène; mais, enfin , impa-tienté de la durée de cette chafle finguliere,nbsp;ilsélance, attrape la pomme fugitive, amp; Ia-Vale La Duchefle crut fon chien empoifonné;nbsp;Ialarme fut dans route la Cour;le chien né-prouva aucun mal, amp; 1on fe détermina ènbsp;manger le refte de la pomme; on la trouvanbsp;plus déhcieufe encore quon ne Iavoit trouvénbsp;belle.
Richard reVint, le johr même, dans la forêt, pour chercher !e pommier; routes fesnbsp;recherches, furent inutiles. II fit puhlier quenbsp;celui qui ponrroit le découvrir obtiendroit,nbsp;pour récompenfe, une pomme dor auffi groflenbsp;que la-pomme quil feporteroit. Une foule denbsp;peuple fe répandit dans la forêt, amp; cherchanbsp;de tous cótés; on ne trouva rien. Richard étoitnbsp;défefpoir de navoir pas cueilli une plusnbsp;?tande quantité de pommes. II fit réferver lea
-ocr page 30-'30 nbsp;nbsp;nbsp;H'ljloire
pepins de celles quil avoit; amp;, qnoique la Diichefle fa irière euc grande envie den fairenbsp;de beaux pendans d'oreille, il les fema, de ftnbsp;propre main, après avoir eerie fon nom au-tour de chaqne pepin. En moins dun an, ilsnbsp;produifirent des tiges, qui furent en état décrenbsp;greffées; amp;, dans rrois, les arbuftes furencnbsp;chargés de fruits; mais bien dégénérés pournbsp;la grofleur amp; pour le gout.
Cependant tout le monde voulut avoir des pommes, pour en femer les pepins; Richardnbsp;nen refufoit a perfonne, elles devinrent communes, route la Normandie fut couverte denbsp;pommiers. Ceuxqui naimoient point ce fruit,nbsp;sy accoutumèrent, amp; tous ceux qui Iaimoiencnbsp;nen voulurent plus dautre. Lefpèce que Richard avoit découverce, fut appelée de fonnbsp;Eom. On n'en mangea, dabord, que pour fairenbsp;fa cour a Richard : Ce qui nétoit quun ton,nbsp;devint une habitude, amp; 1'habitude dégénéranbsp;en néceifité : Be la vient ce goüt pour les pom-ines, qui nait avec les Normands.
Mais, revenons ,aux exploits de Richard: II airnoit beaucoup la forét oü il avoit déjanbsp;trouvé un fi grand nombre daventures. Unnbsp;jour, quil la traverfoit, il entra dans unenbsp;Chapelle, amp; vit un mort quon y avoit ex-pofé : Richard étoit pieux, il fe mir a ge-noux, amp; pria 1Êcre Suprème de faire gricenbsp;è 1ame de eet homme, amp; il fortit. A peinenbsp;étoit-il remonté a cheval, quil fentit quel-quun sélancer fur la croupe; il fe retourne,nbsp;amp; fe volt embrafle par un hoinme nu. Cécoir
-ocr page 31-de Richard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;31
même, pour lequel il venoit de prier, amp; de la léthargie , etoit retombé dans lenbsp;^Élire. II tenoit Richard, amp;, de temps ennbsp;^fitnps, le tnordoit amp; lui donnoit de grandsnbsp;poups. Le Chevalier avoit beau fe débattre,nbsp;il ne pouvoit pas sen débarrafler. II trouvenbsp;lur fes pas une livière, il efpère quen y en-ifant, cet hormne, effrayé, Iabandonnera : Ilnbsp;y pouffe foD cheval; inais, plus il avance,nbsp;amp; plus ce malheureux ferre Ricffard dans fesnbsp;bras; déja 1eau couyre le cheval, amp; parvientnbsp;aux épaules des Cavaliers ; efforts inutiles !nbsp;Enhn, Richard revient fur fes pas amp; fort denbsp;la riviere ; Alors, Ihomme en délire reprendnbsp;fes fens, defcend, amp; remercie Richard, quinbsp;hiet lui-méme pied è terre. Il apprit que cenbsp;malheureux étoit iin père de familie, quunnbsp;coup de foleil avoit reduit a 1extrémité; qua-près trois jours de délire, il étoit tombé ennbsp;lethargie, amp; que, vraifemblablement, on 1a-Voit cru mort; mais quayanr gagné fa maladienbsp;n travaillant pour fes enfans, il étoit éronnénbsp;quils fe fuffent fi prefles de le porter au torn-beau.
Richard Ie ramena chez lui; il rronva fa feniine amp; fes enfans dans les pleurs. II fucnbsp;channé de la joie quil vit renairre parminbsp;^tix, lorfqu'iMeur rendit leur père. II leurnbsp;^cprocha de 1avoir tranfporté trop vite. Ilsnbsp;'ïépondirent que les Moines sen étoient em-parés, amp; 1'avoient enlevé malgré les cris denbsp;fa familie. Richard revint a la Chapelle, ine-les Moices, amp; ordonna qua 1avenir,
-ocr page 32-3.4 nbsp;nbsp;nbsp;Hifloire
les mores ne feroient enterrés que deux fois vingt-quatre heures après quils auroient expire, amp; quii y auroit toujours deux ReligieuXnbsp;pour les veiller. Cette ordonnance fut publiésnbsp;Ie lenderaain, avec ordre è tous les Précresnbsp;amp; Religieux de sy conformer fous les peinesnbsp;les plus févères. Linfortuné, que la fraicheurnbsp;de 1eau avoit guéri, 8c qui devoit Ia vie anbsp;Richard, vécut encore plulleurs années, Sc vicnbsp;fa familie établie avant fa mort.
Ce ne fut pas le feul fervice que Richard eut occafion de rendre *. II vit, dans lanbsp;forét, un Moine que le Supérieur de fon Cou-vent, amp; un Soldat, fe difputoient i ils étoienCnbsp;préts den venir aux coups. Richard les fé-para, 8c leur demanda le fujet de leur que-relle. Le Soldat prit la parole, 8c dit: Mon-feigneur, je fuis chargé de lever des troupesnbsp;pour le Roi de France; eet horame, qui fenbsp;dit Moine, 8c qui ma promis, il y a un an,nbsp;de fervir fous la bannière du Seigneur.de monnbsp;village, refufe de venir avec moi; il eft finbsp;peu Moine, que je viens de le furprendrenbsp;avec fa maïtreflè. Seigneur Chevalier, répon-dit le Supérieur, il y a dix ans que ce Moine
Onlifoit, dans quelques anciennes éditions, que Richard rencontra le Diable, amp; un Ange, qui fe difputoient IVne duu Vloine. jai rétabii le lexie que des ennemis denbsp;la vie religieufe avoient, fans .doute, altCré. Les préten-tions du Diable fur 1ame dun Moine, font injurieufes au*nbsp;Religieux; au lieu quil eft tout Cmple quun Frêre Quêteurnbsp;puiffe être tenté, Stfuccomber. Les plus faints Fondateurs,nbsp;amp; notamment Saiat-Bnuio, fe foamp;t fort eievds coatre lanbsp;Qudtc.
-ocr page 33-' au Convent, amp; quil en potte 1habit: II -vrai que je 1envoyai, 1année dernière,nbsp;faire une quête a Paris; mais, quand mêinenbsp;auroit promis daller fervir le Roi, cet en-^gement ne pourroit avoir lieu, attendu quilnbsp;®toit engagé avec fon Convent: Lhabit quilnbsp;Porte eft une preuve que ce Soldat eft unnbsp;^nipofteur. Mon Père, nous allons voir, re-Ptit Richard; Ihabit ne fait pas le Moine.nbsp;Alors, il interrogea le jeune Religieux : IInbsp;demanda sil étoit Prêtre ; il repondit quilnbsp;^5 1étoit pas, amp; convint quil avoir promisnbsp;fervir, mais que détoit par un motif denbsp;^barité, pour empêcher quon ne prit un jeunenbsp;«otnme, qui, du travail de fes mains, en-^retenoit fon père qui étoit fort vieux, fanbsp;^ère qui étoit' malade, amp; fes deux foeurs.nbsp;Richard loua beaucoup le Moine , amp; étoitnbsp;Ptêt de le rendre a fon Supérieur pour cettanbsp;Peule bonne a'étion. Il reftoit Particle de 1»nbsp;MaJtrefle; le Moine nia dabord : Le Soldatnbsp;jure quil a dit la vérité, amp; offre de fairsnbsp;Venir la jeune fille, quihabitoit une petitenbsp;hiaifon dans la forêt même. Le Chevaliernbsp;Piit le Soldat au mot, amp; le Moine palit :nbsp;Rn raoins dun quart-dheure, la jeune fillenbsp;^rrive. Richard lui demande qui elle eft, amp;nbsp;*1 elle connoit le Religieux? Hélas/ oui, ré-Pondit-elle dun air naif, ceft lui qui a em-P,^ché mon frère daller è la guerre. Oh, oh!nbsp;* écria Richard, je vois bien quil ne fautnbsp;pas juger dune aélion, fans en connoitre lenbsp; *^otif; Pourfuivez, dit-il a la jeune fille j
-ocr page 34-par quel hafard vous a-t-il amenée ici ? II a dit a mon pêre, continua-t-elle, quil Icnbsp;plaignoit beaucoup davoir une familie fi noin-breufe, amp; quil vouloit Iaider è la placer;nbsp;il a propofe a mon frère de Ie faire recevoirnbsp;Frêre Portier, mais mon frère a refufé, amp;nbsp;il a mis ma fceur auprès de la nièce du Supérieur. Et vous, ma fille, dit Richard? Moi!nbsp;ceft pour lui quil me deftine, répondit-ell®nbsp;naïvement, il nattend quune difpenfe dcnbsp;Rome pour confirmer notre mariage. Ce motnbsp;de mariage étonna Richard, qui ne croyoitnbsp;pas les chofes fi avancées. A force dinterro-get 1'innocente Payfanne , il apprit que 1®nbsp;Moine, après lui avoir fait entendre que le*nbsp;Religieux avoient leurs Religieufes, séroitnbsp;fait marier par le Sacriftain, amp; quil lui avoitnbsp;perfuadé quavant de rendre leur mariage public , il falloit avoir la confirmation du Pape»nbsp;fans quoi les traitres excommuniés,.qui hail-foient les Moines, pourroient leur porter vpnbsp;grand prejudice. Nen dites tien, Monfei'nbsp;gneur, je vous prie, ajouta-t-elle, ce fecretnbsp;neft fu que de vous, du Père Supérieur amp; dunbsp;Sacriftain. Richard ne put sempêcher de rire dCnbsp;lafimplicitédecette enfant, carelle navoirpa®nbsp;encore quinze ans. Bientót 1indignation fuc-céda'a ce premier mouvement; il adjugea I®nbsp;Moine au Gendarme, auquel il recommanda d®nbsp;veiller foigneufement fur fa conduite, amp; de 1®nbsp;lui repréfenter, lorfque la guerre des Francoisnbsp;feroit terminée, sil nétoit pas tué : Il retir®nbsp;la fceur daiipres de la nièce du Supérieur, ^
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ramena ces deux jeunes filles au cMteau. II leur fit connoitre 1abyme 011 Ie fcélérat lesnbsp;avoit plongées, les fit rendre a leur père, amp; afluranbsp;'ine penfion a cette honnête familie, au fein denbsp;laquelle 1hypocrifie avoir eflayé dintroduirenbsp;la corruption. Richard ne fe horna point è lanbsp;punition du Moine, il remonca a la fourcenbsp;du mal: II vit que la quête cntraïnoit, nécef-fairement, une vie errante amp; diflipée; quellenbsp;Offroit aux Religieux des occafions périlleufes,nbsp;auxquelles la vertu des plus grands Saintsnbsp;avoir bien de la peine k réfifter. En confé-quence, il défendit aux Moines de quêcer,nbsp;amp; leur donna des terrains incultes d défrichernbsp;amp; d faire valoir. Les Religieux ne manquè-tent point de crier a 1impiété, amp; de mena-cer Richard de leurs anathèmes. II fit punirnbsp;les plus mutins; amp;, tant quil fut Ie maitre,nbsp;on ne vit point de Quêteurs. Comment vou-lez-vous, difoit-il aux Moines, quejextirpenbsp;la mendicité, fource de la plupart des mauxnbsp;qui affligent les États, lorfque vous en faitesnbsp;hn précepte, amp; que vous eh donnez 1exemple ?
C H A P I T R E rV.
Étrange mariagt de Richard. Mort de fort Époufe. Qoi die étoit.
A fille, que Richard avoir donné a clever ^ fon Capitaine des Gardes, croiflbit a vuenbsp;loeil : A fept ans, elle étoit auffi forinée
-ocr page 36-gö nbsp;nbsp;nbsp;Eifioire
quune autre è quinze. Sa beauté étoit frap-pante; cétoient les grSces les plus naives f les yeux les plus tendres, la bouche la plusnbsp;agréable; elle réunilibit tous les caraélères denbsp;la beauté; en forte quelle plaifoit égalemencnbsp;è tout Ie monde. Ceux qui naimoient quenbsp;les beautés ingénues, étoient féduits par fon airnbsp;limple amp; modefte; les ccEurs qui ne pouvoientnbsp;étre frappés que par des traits vifs amp; piquans,nbsp;trouvoient en elle tout ce qui pouvoit leurnbsp;plaire : Elle recueilloit les fufFrages de celuinbsp;qui préféroit les brunes, amp; 1adniiration denbsp;celui qui couroit après les blondes; fon efpritnbsp;amp; fon caraélère prenoient Ie ton de tous lesnbsp;caraélères amp; de tous les efprits. Vive, indolente, capricieufe avec les uns, toujours égalenbsp;avec les autres; fenfée ou folatre felon lesnbsp;circonftances; médifante ou-difcrète, rai-fonnable ou inconféquente, avare ou généreu-fe, févère ou compatifiante, affable ou iin-périeufe, elle ferendoit charmante tous ceuXnbsp;qui 1approchoient.
Richard ne put échapper è fes charmes; il fe félicitoit, chaque jour, de 1avoir fauvée;nbsp;il mettoit tons fes foins é. former fon coeur amp;nbsp;a cultiver fon efprit. Ses fuccès paflbient fesnbsp;efpérances; il avoit commencé par 1aimernbsp;comme fa fille, il en vint ó ne voir en ellenbsp;quune maitrelfe adorée; amp;, lorfquil voulucnbsp;fe rendre compte de fes fentimens, il ne futnbsp;plus Ie maitre de les combattre. Malgré fonnbsp;amour, il ne fongeoit point a en faire fonnbsp;époufe; il avoit trop de délicatefle pour neo
de Richard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;37
faire que Iobjet de fes plaifirs, il fe bornoit ^ iaimer, fans fonger encore a ce que devien-J^roi: fon amour. Üne circonltance a laquellenbsp;n'avoic pas penfé, Ie for^a de faire dosnbsp;ïéflexions fur fon état.
Robert étoit vieux, fon époufe étoit morte, ^ Richard étoit Ie feul efpbir de la Normandie. II sexpofoit aux aventures les plus pé-rilleufes, amp; il pouvoit être enlevé a fes fujets.nbsp;Les^ Barons amp; les Chevaliers saflemblèrenc ;nbsp;ds lui repréfentèrent combien Ie peuple feroitnbsp;^ plaindre, sil ne laiflbit pas de fuccefleur.nbsp;CÉtat étoit menacé dune iiivafion par lesnbsp;Anglois, les Francois foutiendroient leurs pré-^ehtions, amp; les Seigneurs les déchireroient parnbsp;'eurs faftions. Ils Ie fupplièrent, au nom denbsp;la Nation, de choifir une femme, qui pütluinbsp;donner des héritiers, amp; conferver la Normandie a fes anciens Maitres. Richard leur ré-Ppndit quil auroit égard a leurs repréfenta-tions.
Si la tendrefle pour Éléonore; ceft ainfi puil avoir nommé la jeune orpheline, eütnbsp;Pu augmenter, la fituation oü Ie mettoientlesnbsp;ïepréfentations de fes fujets, lauroient portéenbsp;^ lexcès, II fentoit fon coeur incapable deunbsp;^inier une autre quelle; il ne pouvoit pen-i la quitter fans une peine infupportable,nbsp;^ nofoit fonger a 1époufer fans honte. Lanbsp;d^iflance dÉléonore Ie défefpéroit; un en-; trouvé par hafard, né, peut - étre,nbsp;j Une mère infame! Ces idéés Ie jetoient dansnbsp;coqftetnatioo. Éléonoie sen aperjut,, amp;
-ocr page 38-voulut favoir la caiife de fon chagrin. Richard lui avoua fon amour amp; fon embarras : Éléo-nore, quiconnoiffoit liropreffion quelle avoicnbsp;faite fur fon cmur, au lieu de fe plaindre dunbsp;fort, exborta fon amant a choifir une époufenbsp;digne de lui. Elle lui nomma les objets leSnbsp;plus aimables. II les rejeta avec mépris; plusnbsp;elle lui marquoit du défintéreüément, amp; plusnbsp;elle 1enchaïnoit. Enfin, ne pouvant plus ynbsp;réfifier, il tombe a fes genoux, amp; lui pro-tefte quil eft déterminé a 1époufer: Elle com-battit cette réfolution avec force; elle favoitnbsp;bien que plus elle mettroit déloquence a 1eOnbsp;détouiner, amp; plus elle 1y affermiroit.
Enfin, Richard convoqua une aflemblée dC tous les États, amp; déclara quil avoir choiönbsp;une époufe, amp; que, dans ce choix, il navoitnbsp;confulté que Pintérêt de fes peoples. II leufnbsp;perfuada quil avoit évité de former une alliance avec les Princes voilins, afin que jamai*nbsp;fes Etats ne puflent palier a des SouveraiU^nbsp;étrangers; Sc quau cas de défaut denfans,nbsp;puflent être gouvernés par les Seigneurs d®nbsp;la nation; quil avoit aflez de parens pour na-voir point a craindre de manquer de fuccef'nbsp;feur, amp; quen tout événement, il Ie défiquot;nbsp;gneróit avant fa mort. II ajouta quil navoi'^nbsp;pas voulu, non plus, choifir parmi les fiH^^nbsp;des Seigneurs de fa Cour ; quil connoifl'oi''nbsp;leur mérite , mais quil navoit pas jugé a prOquot;nbsp;pos dexciter la jaloufie de perfonne. AlofSnbsp;il raconta comment il avoit rencontré lanbsp;ïü^onore, les foins quil avoit pris poux 1'
-ocr page 39-former amp; la rendre digne detre leur Souve-laine. Les Seigneurs éroient fi prévenus en faveur de 1orpheline, que Ie choix de Richardnbsp;fut univerfellement approuvé : Sil y en eutnbsp;lui Ie blamèrent, ce furent ceux qui afpi-loient a sen faire aimer.
^ Le mariage du Due avec Éléonore fut cé-lébré avec la plus grande magnificence. II y ®ut un carroufel, oü Richard fe diftingua: IInbsp;combattit fucceffivementcontre le Comte dA-lengon, le Comte de la Marche amp; le Duenbsp;dAquitaine; il les vainquit dans toutes for-dexercices. Plufieurs autres Chevaliers synbsp;lt;iiftinguèrent; le Comte de Vendóme abatticnbsp;Comte de Champagne amp; 1Amoureux denbsp;Galles ; On appeloit ainfi le Chevalier défi-§né pour époufer la Princefie dAnglecerre.nbsp;Éléonore préfidoit aux joutes amp; diftribuoit lesnbsp;Prix. Jamais mariage ne fut, en apparence, plusnbsp;heureux que celui de Richard ; mais qüe danbsp;Contradiftion lui fit efluyer fon époufe! Ellenbsp;le tourmentoit de manière que, quelques rai-fons quil eüt de fe plaindre, il étoit forcénbsp;de convenir , lorfquil examinoit les chofesnbsp;de prés, que cétoit lui feul qui avoit tort:nbsp;Elle lui donnoit, a tout moment, fujet dêtr»nbsp;jaloux, amp; fes moindres foup9ons paroiflbiencnbsp;des injuftices. Elle le contrarioit fans cede;nbsp;^dtoit toujours elle qui fe plaignoit dêtrenbsp;uontrariée, amp; lui feul fe croyoit coupable;nbsp;Jl 1adoroit, amp; elle lui reprochoit, fanscefle,nbsp;fun indifférence Elle fit tout ce quelle putnbsp;Pour le rendte injufte, cruel amp; méchant; mais
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elle ne put jamais parvenir d changer fofl caractère.
Enfin, après fept ans de mariage , Ia Du-chefle Éléonore, ennuyée, fansdoute, de ne pouvoir faire tomber fon mari dans Ie piége»nbsp;feignit une maladie mortelle; elle effedoit denbsp;fouffrir des douleurs infupportables. Richardnbsp;étoit défolé ; plus il témoignoit de chagrin»nbsp;amp; plus elle jetoit de cris. Elle ne vouloit êtrenbsp;fervie que par lui, il ne la quittoit pas unnbsp;inftant: Elle tomba dans Ie délire; elle frap-poit tous ceux qui 1approchoient, amp;, furtout»nbsp;Richard. Dans certains momens, quelle étoicnbsp;tranquille , elle 1appeloit, amp; lui demandoitnbsp;pardon du mal quelle lui avoit fait ; Richardnbsp;fondoit en larmes amp; 1embraflbit; elle profitnbsp;toit de cette circonftance pour rentrer en fu-leur amp; 1accabler.
Dans un de ces intervalles de tranquillité,» elle lui dit quelle avoit une grace a lui de^nbsp;mander , amp; lui fit promettre de lui accorder-Cen eft fait, lui dit-elle, je vous perds,nbsp;fens que ma fin approche; puiiTe une autrSnbsp;époufe» plus digne de vous, vous confolefnbsp;de ma perte. Je vous dois tout, cell vougt;nbsp;qui m'avez élevée, du fein de la misère, aUnbsp;faxte de la grandeur : Si je meurs avec quel'nbsp;que regret, c'eft de navoir pas eu plus daC'nbsp;traits k vous facrifier; lagiice que je vous pri®nbsp;de maccorder, ceft de me faire enterrer so*nbsp;lieux oü jai été élevée. Vous me ferez tranf'nbsp;porter dans Ie maufolée que je mquot;y fuisnbsp;cqnftruire : II eft au mjlieu de la fork. Qua»^
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Wion corps y aura été dépofé , je défire de être veillée que par vous: Je mourrai tran-, fi je fuis affurée que vous me doimereanbsp;dernier témoignage de votre amitié.nbsp;Richard, en fanglotant, 1'embrafle, lapreflenbsp;^ans fes bras, amp; ny trouve plus quun ca-?nbsp;quot;^avre inanimé. II' jette un cri pergant , S5nbsp;^Otnbe évanoui auprès de fon lit: On accourt,nbsp;1einporte, il ne revienc a ]a vie que poucnbsp;Sémir amp; verfer un torrent de larmes : Toutnbsp;^biier a fa douleur, il étoit infenfible au^nbsp;^^refles de fon père amp; a toute forte de consolation. On fit d'inutiles efforts pour lem-Pêcher dexécuter les dernières volontés de fonnbsp;®Poufe ; il accompagna fon corps au lieu de lanbsp;Sepulture, 1y fit dépofer avec beaucoup dap-Psreil, renvoya tout Ie monde, amp; ne gardanbsp;^oprès de lui quun Chevalier : Ils pafsèrentnbsp;nuit auprès delle. Richard ne cefla de pleurer,nbsp;^1 ne pouvoit fe perfuader quil alloit étre féparénbsp;Pour jamais de tout ce que la nature avoitnbsp;Produit de plus beau.
Vets Ie point du jour, Richard entenditdu dans Ie cercneil; un rayon defpérancenbsp;l^nime fes fens; il fe léve, mais Ie cercueilnbsp;de toutes parts avec un fracas horrible;nbsp;i'^^cadavre jette un cri qui fait retentir Ianbsp;Lintrépide Richard admire amp; neseflraycnbsp;; mais, par un mouvement naturel, metnbsp;. ®pée a la main. Richard, Richard , sécrienbsp;^ cadavre en safl'eyant, une femme morténbsp;, Ons fait peur, vous a qui les Génies, ni lesnbsp;'^^%ands aont jaroais infpiré de crainte. Hélasl
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dit Richard , ee neft pas Ia crainte qui raa-gite , ceft 1efpoir de te voir encore faii'amp; ma félicité : Ciel, ell-il poflible que tu ref-pires! Quoi, ta mort ne feroit quune illufion!nbsp;Ton Eléonore nétoit quévanouie , dit-elle gt;nbsp;ïe Ciel nous réferve encore des jours heuretix;nbsp;mais Ie teraps prefle, je fens quun peu deaunbsp;fraiche meft ahfolument néceflaire; allez ^nbsp;la fontaine voifine, vous trouverez un vafenbsp;qui fert aux Bergers, vous Ie remplirez amp;nbsp;vous me 1apporterez auffi - tót, fans en ré-pandre une gontte. Richard ne perd point uonbsp;moment, il court a la fontaine : Tandis quilnbsp;y puife, il entend dans Ie tombeau Ie cri duönbsp;homme frappé dun coup mortel : II reviencnbsp;amp; ne trouve que Ie Chevalier, quil avoitnbsp;laifle dans Ie maufolée, expirant; Ie cadavrsnbsp;Sc Ie cercueil avoienc difparu. Richard enlèvSnbsp;hors de ce lieu Ie malheureux Chevalier,qui»nbsp;a peine, a Ie temps de lui apprendre que foijnbsp;Eléonore nétoit quun niéchant Génie quinbsp;sétoit transformé en femme, pour faire tombeinbsp;Ie füge Richard dans les pié-ges du crime , ePnbsp;Ie rendanc paffionné pour fes charmes. Richardnbsp;pe potivoit croire ce quil entendoit. Hélas»nbsp;dit Ie Chevalier, je fuis fa viélime : La hontenbsp;de navoir pti, ni vous effrayer, ni corrompr®nbsp;votre vertu , 1a rendu furieux ; il seft élanc®nbsp;fur mol, ma faifi dans fes bras, amp; , ennbsp;difant ce que je viens de vous répéter, il m^nbsp;empoifonné de fon haleine infeéte. Richard »nbsp;jnour Ie faire revenir, lui jeta 1eau quil te-noit, mais il vic auffi-tót expirer fon malheW'
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compagnon: II ne fereffouvintdEleono-re, *lue pour abhorrer fa perfide beauté, il ne re-gtetta que le Chevalier \ il lui fit faire lesnbsp;plus belles funérailles.
Richard ne fe confoloit point davoir eu pour époufe un monftre auifi déteftable: Alors,nbsp;h'étanc plus fafciné par fes perfides attraits,nbsp;^1 fe rappela , avec douleuf,' les tourmens quenbsp;la faufl'e Eléonore lui avóit fait fouffrir. II nenbsp;penfoit pas, fans rougir, a la honte davoirnbsp;époufé une fille abandonnée, amp; davoir dé-daigné des Princefl'es qui lui auroient fait dil-Itiftres alliances. II défiroit que le Génie pritnbsp;Un corps paffible, amp; quil vint le defier avecnbsp;tomes les forces de 1enfer': Richard étoit linbsp;animé par la vengeance, quil fe fentoit lenbsp;Courage de le combattre , amp; quil étoit aflurénbsp;öe la viftoire. Cependant, il nofoit pas pu-l^lier quelle étoit Eléonore ; il réfolut de garden , la defïus, le plus profond fecret, le feuinbsp;qui efit pu le révéler netoit plus. II feignitnbsp;öêtre affiigé de Ja perte de fon époufe; amp; , afinnbsp;que perfonne ne put foup^onner la vérité, Unbsp;ut fermer le tómlVeau, amp; défendit que perfonne louvrit.
Cependant, tout le Clergé de Normandie faifoit retentir les Eglifes de prières amp; dorai-fuus funèbres pour la'Duchefle Eléonore. Richard ne favoit comment les faire ceder; Employer fon autorité, fans en donner aucunnbsp;^otif, eut paru une chofe extraordinaire , amp;,nbsp;Peut-ètre , impie ; Dun autre cóté , i] nenbsp;fouvoit foulfrir quon adrefl'^t des prières aa
Cij
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Ciel pour un Efprit infernal. II prit, enfin, foU parti, il aflembla les Évéques, amp; leur avouanbsp;tout ce quil fayoit de la faufle Eléonore :nbsp;II Ie conürma par Ie récit de la mort du Chevalier, amp; les conduifit a la porte du raau-folée, oü 1on croyoit fauffemeiit que repo-foient les cendres de la Duèhetle. A peinenbsp;ieut-on óuverte, qu'une odeur empeftée sex-hala dan? la forét : Lorfque la vapeur futnbsp;diffipée, on entra dans Ie monument, on vitnbsp;les debris du cercueil, mais on ne trouvsnbsp;aucun vettige du cadavre. Richard fit exhumer Ie Chevalier, amp; Pon reconnut quil avoitnbsp;ëté étouffe : On Ie fit enterrer, une fecondenbsp;fois, avec les inêmes cérémonies quc la première.
Richard, indigné davoir pafl'é fept année* avec un tel monftre, réfolut de ne plus fe rna-rier : II senferma dans PAbbaye de Fécamp»nbsp;dont il étoit Fondateur, avec irois des 0^'nbsp;ciers de fa maifon, détettant Ie Génie qu*nbsp;1avoit trompé, mais ne penfant jamais ^nbsp;la manière dont il sy étoit pris, ni è 1quot;nbsp;figure quil avoit empruntée, fans fe fentifnbsp;attendri.
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damp; Richard fans peur.
C H A P I T R E V.
3'riomphe de Richard- II enUve Ia PriticeJJe d'^nghterre d fon amant. Combats. Cartels.nbsp;Déclaration de. guerre.
¦R-iCHARD avoit paffe deux années entié-res dans fa retraite de Fécamp, oü il fe Convainquit que fi les Monaftères renferment,nbsp;^uelquefois, de mauvais Religieux, il en eft:nbsp;dont les moeurs pares letnportent de beau-Coup fur 1auftérité, tant vantée, des Phi-'ofophes de 1antiquité. II ne fortit de 1Ab-baye, qui 1occafion du Tournoi que Charlemagne fit publier dans route 1Europe. Cenbsp;ï*i'ince, qui réuniflbit fous fa puiflance lanbsp;Prance amp; 1Empire dOccident, amp; qui, pournbsp;Ie bonheur du monde, eüt mérité den êtrenbsp;Ie Souverain, venoit daflurer au Pape Ienbsp;Gouvernement de Rome. II voulut célébrer,nbsp;par des fétes, fon retour dans fes États. IInbsp;cnvoya des Courriers de tous cótés, invitanbsp;^cs Chevaliers de tous les pays de venir em-bellir cette féte, amp; indiqua Paris, fa capitale,nbsp;Pour Ie lieu du rendez-vous. Dès que Richard en fut inftruit, il fe mie en route,nbsp;^ arriva a Paris, en mème temps quAymé,nbsp;Guc de Bavière, Roger, Due de Danemarck,nbsp;Olivier amp; Roland, coufins du Roi Charle-bïagne Thierri dArdenne, Salomon de Brc-
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tagne, Renault de Montauban amp; fes troi's :frères, Charles, Comte dAlen9on, Ie Comtenbsp;dc Vendóme, Ie Due de Bourbon, amp; 1Amou-reux de Galles, qui bonduifoit i ces fêtes lanbsp;belle Clarice, fille du Rol dAngleterre. Lorf-quils furent tons arrivés, ils alièrent enfemblenbsp;féliciter 1'Empereur fur fon retour, amp; fur lesnbsp;établiflemens utiles quil venoit de faire dansnbsp;fa capitale. Charlemagne les regut avec cecnbsp;air de bonté amp; de grandeur dont il accom-pagnoit toutes fes aélions ; II les félicita, anbsp;fon tour, fur leurs exploits amp; fur la gloirenbsp;quils venoient acquérir dans les joutes : Hnbsp;fixa Ie Tournoi au Dimanche fuivant. Comme'nbsp;les Chevaliers étoient en grand nombre, ilnbsp;fut décidé qu'ils fe partageroient en deux troupes, amp; que 1une combattroit contre 1autre»nbsp;Ce fut Ie fort qui en décida. La premièrenbsp;troupe fut formée de Roger Ie Danois, dunbsp;Comte de Pragrae, dOligier de Vienne, founbsp;coufin, amp; de plufieurs autres. Cette troupsnbsp;devoit tenir les joutes en dedans du camp»nbsp;Richard fans peur, Salomon, Due de Bretagne , les quatre fils du Comte Aimon, Thierri«nbsp;Seigneur dArdenne, Ie Due de Bourbon amp; Ienbsp;Comte d'Alenjon, compofoient la fecondenbsp;troupe.
Le Tournoi commen9a vers une heure après-midi. LImpératrice-Reine de France f®nbsp;pla9a fur un échafaud couvert dun brocaffinbsp;dor; elle étoit a'ccompagnée de plufieurs PriU'nbsp;cedes; elle avoir, a fon cóté, Clarice, dontnbsp;ia beauté attiroic les regards des Chevalier*
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^ des fpedlateurs : Derrière les Princefiès» ^toient placées les autres Dames de la Cour,nbsp;Routes magnifiquement parées, mais plus re-Riurquables par leurs attraits que par leur parure.
Les Chevaliers, précéde's de leurs Hérauts, Couverts de leurs armes étincelantes, firent Ienbsp;tour du camp, en baiflant leurs lances devancnbsp;les Dames : Comrae chacun avoir la fiennenbsp;fur 1éehafaud de la Reine, cétoit a quinbsp;montreroic plus de grdce amp; dagilité. Aprèsnbsp;cettemontre, les Chevaliers rejoignirent leurnbsp;troupe. LdlTque les Hérauts eurent donnénbsp;Ie fignal, amp; que les trompeites eurent faicnbsp;retentir les airs, Richard, qui montoic uanbsp;cheval de race, quil avoic formé lui-m^nbsp;tne , courut Ie premier ; Ie brave Roland ,nbsp;I'Heftor de fon fiècle, courut, de fon cóté,nbsp;contre Richard ; deux roehers dégale grandeurnbsp;lt;lui fe détachent du fommec de la niême mon-tagne, ne tombent pas avec une rapidité plusnbsp;égale. Ils fe frappent, amp; leurs lances fe bri-fent fur leurs écus. Ils reprennent du terrain,nbsp;h partent avec plus dimpétuoiité ; Richardnbsp;atteint Roland fur Ie heaume, amp; Ie défargon-tie. Roland fe temet; Ils reviennent, fe me-lurent, amp; fe frappent avec une telle force ,nbsp;'ïuils vont tomber, avec leurs chevaux, anbsp;''Inge pas 1un de 1'autre : Leur chute fut iinbsp;t'iolente , quils reftèrent d terre prefquéva-houis amp; fans connoiflance. Chacun des com-l^attans étoit Ie chef dun parti. Les Chevaliers , qui ne les voyoient pas fe relever, cou-
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rurent è, eux amp; levèrent leur vifière;^ 1aif récablit leurs forces, amp; ils remontèrenc furnbsp;leurschevaux. Olivier, coufin de Roland, pritnbsp;fa place, amp; Salomon, Due de Bretagne , celienbsp;de Richard; Olivier terrafla amp; mit Salomonnbsp;hors de combat. Les joutes devinrent générales, les deux partis fe battoient 1un contra l'autre. Gui de Bourgogne amp; Oger sefl-trechoquèrent, amp; tombèrent, cliacun de fonnbsp;cóté. LAmoureux de Galles, done Ie courage amp; la force fembloient doublet, par icnbsp;défir de plaire ri la Princefle dAngleterre, avoitnbsp;rnis hors de combat Ie vaillant Iroc de Bour-nbsp;gogne amp; Ie robufte Comte dAlen^on, moinsnbsp;jaloux , dans ce moment, de plaire è leursnbsp;Maitrefles, que dobtenir 1eftime de Charlemagne. L'Amoureux de Galles sapplaudif-foit de fon triomphe : Richard fut indigné denbsp;tant dorgueil; il réfolut de Ie mortifier auXnbsp;yeux de fa Maitrefle; il sélance contra lAn-glois, amp;, du premier coup, Ie renverfe ^nbsp;dix pas de fon cheval. Les deux troupes nenbsp;fe ménageoient point: Richard fit des prouef-fes incroyables, pour forcer Ie parti qui étoicnbsp;en dedans, défendu par Roland, qui lui op-pofoit une réfiftance invincible. Richard faitnbsp;Ie tour du camp, amp; tout ce qui fe préfentcnbsp;d fes coups, il 1écarte ou l'abat. Tous Ie*nbsp;Chevaliers Ie redoutent : Par-toutoü il pafle,nbsp;il eft comtne 1aimant au milieu de la limaill®nbsp;de fer, lorfque leurs poles font oppofés; ünbsp;règne iin grand intervalle entre lui amp; fes enne-mis. Enfin, 1avantage eft égal entre les deuic
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P'isfs; Richard re9Ut Ie prix du Tournoi par
Dames du cóté de dehors, amp; Roland 1ob-tint de celles du dedans.
, Charlemagne loua chaque Chevalier en pajj-^iculier, il ne mit aucune difference entre les ^ainqueurs amp; les vaincus, encourageanc lesnbsp;'^Hs amp; les autres. II donna un feftin, auquelnbsp;^es Chevaliers, les Seigneurs amp; les Dames foment invités. La bonne opinion que 1Amou-ïeux de Galles avoit témoignée de lui-même,nbsp;?Voit indifpofé Richard : Soit prevention, foitnbsp;Jsloufie, il Ie vit a regret 1amant de Clari-
: Le hafard Ie pla5a, è. table, a cóté delle; ^^ichard lui marqua les attentions amp; les foinsnbsp;ïes plus empreffés, Clarice ny fut point in-fenfible.
Richard, qui, depuis la trahifon du Génie , ^toit en garde contre la beauté , avoit éténbsp;fnrpris de celle de la Princeffe dAngleterre :nbsp;La converfation de Clarice, le fon de fa voix ,nbsp;changèrent Padmiration de Richard enun fen-timent plus tendre; avant la fm du repas, ilnbsp;5n étoit plus amoureux, quil ne 1avoic jamais été dÉléonore. Lorgueilleux Angloisnbsp;^':t)it placé vis a vis : La jaloufie dans le coeur,nbsp;^ le dépit fur le front, il les obfervoit, ré-Pondoit a fon voifin dun air diftrait, amp; lan-§oit fur fa Maitreffe des regards foudroyans.nbsp;Richard étoit gai, complaifant, aiinable.nbsp;^Anglois étoit fombre, exigeant amp; févére.nbsp;diehard étoit modefte, fembloit ignorer fonnbsp;hérite, amp; parut étonné que Clarice eüt en-^^ödu parler de fes exploits. LAnglois ne ccf-
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foit de vanter les fiens, amp; les exagéroit a fa^ Maitrelle. Les femmes ont un inftinét finguliefnbsp;pour apprécier les bonnes ou les mauvaifesnbsp;qualités de leurs amans. Si leur cceur fe tromp®nbsp;fouVent, lorfquil fe donne, leur efprit iieftnbsp;jamais en défaut lorfqu'il nous juge. Le pa-rallèle que Clarice fit de Richard amp; de 1A-moureux de Galles, lui fit voir, dans ce deiquot;nbsp;nier, tous les défauts quelle navoit fait qua-percevoir; la fureur, qu^elle voyoit dans fesnbsp;yeux, lui fit trouver ces défauts infupporta-bles. Richard vanta le bonheur defAnglois»nbsp;8: Iqua le choix de la Princefle. Elle rougit»nbsp;Sc lui dit naïvement quelle navoit pas 'éiénbsp;4 portee de choifir, Sc que le Prince de Gallesnbsp;lui avoit été donne par fes parens; qua lanbsp;vérité , il 1adoroit, mais quelle navoit jamais pu le fouifrir.
La fin du fouper interrompit Richard. II demanda a la Princefle la permifTion de la fer-vir : LAraoureux de Galles ne tarda pointnbsp;a les joindre. Chevalier, lui dit-il, vousnbsp;étes auffi preflant auprès des Belles quauXnbsp;Tournois; mais il me femble que Clarice vouSnbsp;coütera plus a vaincre que fon AmantC®nbsp;brufque reproche fit rougir Richard, amp; nein-barrafla pas rnoins la Princefle. Seigneur Chevalier, répondit 1intrépide Normand, les aiquot;nbsp;mes font journalières, vous avez été vaincu»nbsp;aujourdhui, je le ferai, peut-ètre, demain*nbsp;Quant a la belle Clarice , je fens quil fa®'nbsp;droit étre bien téméraire pourofer entreprendre
de Richard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;51
pied de la lettre le compliment de Richard. Je fais ce quelle ma couté , reprit-il, vousnbsp;y perdriez vos peines : Ainfi, croj'ez-moi,nbsp;la France vous offre mille beautés moins dif-ficiles, attaquez-les; Clarice amp; moi applaudi-rons a vos viftoires. Clarice, dir Richard, menbsp;^lommera les cceurs qiie je dois attaquer, fouf-fi'ea que je la confulte , amp; que je lui oflre raesnbsp;Services en échange de fes confeils. LAn-glois ne répondit rien, prit un air fombre,nbsp;amp; conduifit Clarice é la Reine, qui venoicnbsp;a eux.
Le lendemain, Richard fit demander a la IlinceiTe dAngleterre la permilfion de la voir.nbsp;LAmoureux de Galles, Edouard, en fut in-fbrmé, il fe trouva chez Clarice, lorfque Richard y arriva. Tons les trois éprouvoient lanbsp;amp;éne la plus cruelle : La Princefle fe fentoicnbsp;penchant fecret pour Richard, qui, de fonnbsp;cdté, brüloit pour elle. Les yeux d'un jalouxnbsp;font pénétrans, mais 1orgueil dEdouard étoicnbsp;un voile qui le rafluroit. Il les obfédoit fansnbsp;cefle,amp; cette contrainte, en irritant les feuxnbsp;de fon rival, contribua beaucoup è lui en-Icver fa Maitrefl'e. Huic jours fe pafsèrent dansnbsp;cette gêne ; Richard, enfin, profita dun moment favorable, pour déclarer fa paffion a Cla-'¦ice. Si vous aimiez Édouard , lui dit-il, finbsp;'Votre ccEur ieut préféré a dautres, je nau-jamais fait connoitre mon amour. Ceftnbsp;due déloj^auté que de chercher a défunir deuxnbsp;Cceurs que 1amour a joints : Il abufe de 1au-^biité que vos parens ont fur vous : Il doit
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en être puni. Clarice héfiroit; malgré lamonr quelle avoir pour Richard, fa reconiioiflancenbsp;pour IAmoureux de Galles balangoit fa nouvelle paffion. Sijlorfque vos parens, reprit-il,nbsp;vous dettinèrenc a Édouard, ils avoient con-lulté votre coeur, 1auriez-vous accepré ? Non tnbsp;Tépondit la Princefie. Eh bien, dit Richard,nbsp;je vous rends vos droits ; Vous navez riennbsp;promis, vous navez pas a craindre détre par-jure. Clarice fur fi ébranlée par tout ce qua-jouta Richard , quenfin, elle Iaccepta pournbsp;amant. II lui promit de la délivrer du jalouxnbsp;qui 1obfédoit, ou, dumoins, de la mettre ennbsp;état de fe choifir librement un époux.
Après que les fêtes eurent pris fin, amp; que le depart de Clarice fut fixe, Richard, quinbsp;avoir fu adroitement quÉdouard devoir lanbsp;reconduire en Angleterre, amp; la faire pafl'er parnbsp;la Normandie, partit, deiix jours avant, nenbsp;sarreta point a Rouen, amp; alia senfermer dansnbsp;iin Chateau a dix lieues au dela, fur le cheminnbsp;qui conduit a la mer; il ne pirir, avec lui,nbsp;quun Écuyer, auquel il ordonna de refternbsp;dans le donjon du Chkeau, dobferver toutnbsp;ce qui paroitroit fur le chemin de Paris, amp;nbsp;de 1averrir lorfquil verrolt une Dame ac-compiagnée de deux Demoifelles montees furnbsp;des haquenees blanches, efcortees de onze Chevaliers. Cet ordre donné, Richard sarraa, tinenbsp;fon cheval tout prêt, amp; attendit 1avis de fonnbsp;3icuyer. Il fut un jour entier dans cette attente, montant, a toutinftant, au donjon, dansnbsp;la cninte que 1Ecuyer ne sendormic^ amp; *
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paree quil fembloit qu'en obfervant lui-même y ils les apercevroit plutót.
II les vit, enfin, è une lieue de dillance. Êdouard marchoit a cóté de Clarice, les deuxnbsp;Demoifelles les fuivoienc, quatre Chevaliersnbsp;les précédoient, amp; les fix autres fermoient Ianbsp;rnarche. Richard ne les a pas plutót aper9us,nbsp;quil tnonte a cheval, prend fa lance amp; vanbsp;au devant deux. Dès quil eft a portee de fenbsp;faire entendre, il leur ordonne de fe retirer,nbsp;St de lui abandonner la Princefle quils con-duifent, amp; qui lui appartient. Clarice reconnucnbsp;aifément la voix du Chevalier. LAmoureuxnbsp;de Galles, qui ne Ie remit pas, lui cria ; In-fenfé! quelle eft ton audace, dofer, feul, tex-pofer k une entreprife, pour laquelle cent com-ine toi ne feroient pas encore aflez forts? Ceftnbsp;ce quil faudra voir, repart Richard, en met-tant lépée a la main ; Edouard alloit en venirnbsp;au combat, deux des Chevaliers qui Ie précédoient 1en empêchèrent, amp; 1un deux prit fanbsp;place; mais, dun feul coup, Richard fit recu-ler au loin Ie cheval amp; celui qui Ie montoit:nbsp;Le fecond eut Ie même fort. Alors, quatre Chevaliers réunirent leurs forces, amp; baiffèrent leursnbsp;lances contre lui. II les évite avec adrefle,nbsp;Voltige autour d'eux, frappe 1un a la tête,nbsp;Pautre è la cuifl'e, un troifièrae dans la vi-fière, amp; enlève ie quatrième de fon cheval,nbsp;le précipite è. terre, amp; lui enfonce la têtenbsp;dans le fable jufqua la poitrine : Ses jambes, en sagitant, frappent le cheval de 1A-hioureüx de Galles, amp; lui portent, dans le
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poitrail, iin coupdéperon qui Ie met en fang-Edouard eft furieux; ft reconnoit Richard La honte amp; la jaloufie redoublent fes forces ; IInbsp;court a lui: Richard 1atrend. Edouard lui portenbsp;un coup dépée, qui eüt du féparer en deuxnbsp;Ie Chevalier U fa monture; mais Richard,nbsp;qui voic Ie coup, Ie fait gauchir, amp; lépéanbsp;vole en éclats. Richard sélance fur lui, Ienbsp;prend dune main , amp;, de 1autre, tient lanbsp;pointe de lépée au défaut de larmure, pretnbsp;B la lui plonger dans Ie fein, sil refufe denbsp;fe rendre. Dans Ie moment que Richard eftnbsp;ainfi occupé, deux Chevaliers couroient furnbsp;lui, amp; alloient Ie terrafler : Cen étoit fait denbsp;lui, fi Clarice ne fut accourue amp; neüt dé-tourné leurs lances. Ace moment, Edouard,nbsp;qui fe voit trahi, fait un foupir, demandenbsp;grace a Richard, amp; lui dit quil fe rend. Anbsp;peine Richard Ia-t-il quitté, quil voit lenbsp;pertide prendre fon poignard amp; le lever furnbsp;le fein de la princefle : Richard jette un cri,nbsp;poufle fon cheval, pafle entre Édouard amp;nbsp;Clarice, la fauve, revient centre Iaflaflin, lenbsp;défarme, du mcme poignard, 1étendauxnbsp;pieds de fa MaitrelTe. II reftoit encore quatrenbsp;Chevaliers; Clarice leur propofe de fe retirer;nbsp;ils refufent. Lépée de Richard étoit émouf-fée, amp; les Chevaliers 1attaquent è la fois.nbsp;Une des compagnes de Clarice defcend denbsp;cheval, prend deux épées des Chevaliers étendus fur le fable, en donne une a Richard*nbsp;amp; garde 1autre, en cas dévénemenr. Le Chevalier attend les ennemis de pied ferme»
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loiTquils font prêts a le frapper , il fe dé-tourne amp;. pafle derrière eux. II ne les frappe pas, mais il porte de fi rudes coups far la croupenbsp;de leurs chevaux, que tous les quatre, ennbsp;un din dceil, font emportes a plus de deuxnbsp;cents pas; deux des chevaux s-abattirent amp;nbsp;Cxpirèrent fur la place; les deux auti-es refu-fèrent dobéir a la voix amp; a 1éperon. Richardnbsp;He voulut point profiter de 1avantage quilnbsp;avoit detre a cheval, il donna le fien a gar-der a une des Dames, amp; fe préfenta au combat centre les deux Chevaliers, qui étoiencnbsp;4 pieds. Ils rougirent de 1attaquer a la fois;nbsp;Ibichard les blefla fun après 1'autre, amp; lesnbsp;laida fur le fable; il savance vers ks deuxnbsp;qui reftoient : Étonnés des prodiges dont ilsnbsp;venoient detre temoins, ils lui demandèrencnbsp;grdee ; il la leur accorda ; ils fe rendirent. Richard envoya ordre a fon Écuyer de fairenbsp;enterrer les morts, amp; Je faire tranfporter lesnbsp;blefles a Rouen dans fon Palais.
Alors, Richard dit a Clarice quil avoit rempli la promefie quil lui avoit faite, denbsp;mettre a portée de fe choifir un époux.nbsp;Vous etes libre, lui dit-il, je vous adore:nbsp;Mais, fi je ne puis vous plaire, ordonnez,nbsp;jirai moi-méme vous remettre dans les brasnbsp;de 1Üeureux époux que vous choifirez. Clarice lui repondit que fon choix étoit fait}nbsp;ihais quelle dependoit du Roi fon père. Richard la raflura, amp; Clarice lui jura quellenbsp;^auroit jamais dautre époux que lui. Lenbsp;^bevaiier tomba a fes genoux, amp; lui jura ,
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a fon tour, une fidélité a toute épreuve.
Quand les mores amp; les blefles fiirent enle-vés, Richard, Clarice, fes deux compagnes, amp; les deux Chevaliers prifonniers, prirent Ienbsp;chemin de Rouen, oü ils furent re9us avecnbsp;la plus grande joie. Richard eut Ie plus grandnbsp;foin des blefles; il y en eut trois qui guérirencnbsp;.de leurs bleflures. Peu de jours après, Richardnbsp;convoqua les Etats, amp; raconta tout ce qui sé-toit pafi'é depuis Ie moment qu'il avoir vunbsp;Clarice, jufquau combat de 1Amoureux denbsp;Galles. II fut interrompu par un murmure quinbsp;seleva dans 1aflemblée. Ce Prince, que Richard croyoit avoir tué, palpitoit encore,nbsp;lorfquon fe difpofoit a l'enterrer. LEcuyernbsp;Ie fecourut, amp; fes foins Ie rendirent a la vie*nbsp;ll lui demanda Ie fecret Ie plus inviolable;nbsp;1Ecuyer Ie promit. Edouard fut rétabli, ennbsp;peu de jours; il fe montra a quelques amis anbsp;Rouen. II leur dit que Ie Due ne manqueroicnbsp;pas de fe vanter de 1avoir tué, mais qu'ennbsp;cela, comme fur bien d'autres exploits, ilnbsp;avoit lart d'en impofer è la crédulité dunbsp;peuple.
Lorfque Richard, en parlant aux EtatS, en '4'inta la mort dÉdouard, ceux qui Pavoientnbsp;vu, ne manquèrent pas de fe récrier. Richardnbsp;interpella Clarice; elle proiefta quelle Pavoifnbsp;vu tomber è fes pieds. On fit venir 1Écuyer,nbsp;qui avoua la vérité. Un inconnu préfenta aUnbsp;Due une lettre, quun^ Anglois, quil navoicnbsp;jamais vu, lui avoit remife, amp; qui sétoit em-barque dans Ie même moment. Le Due louvrc
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lit en prefence des États : Edouat^d, Prince de Galles, a Richard,nbsp;t^uc DE Normandie. Tu mas ravinbsp;jj ce que javois de plus cher; amp;, comme fi lenbsp;«titre de Ravifleur ne te fuffifoit pas pournbsp;te déshonorer aux yeux des Nations, tu tenbsp;}f vantes davoir donné la more a ton rival;nbsp;3gt;|e te préviens que jepars, amp; que, fi, dansnbsp;quatre jours, tu ne me renvoyes pas Claricenbsp;i»a Londres, je viendrai, avec une puiflantenbsp;39 armee, ravager la Normandie, tarracher tanbsp;rgt; ptoie , amp; punir, par ton fupplice, ta per.»-fidie amp; ton impofture.
Après la ledlure de cette lettre, Richard dit i fes fujets quhl etoit pret de foutenir,nbsp;les armes d la main, que tout ce quil avoirnbsp;taconté, è. Iexception de la mort d'Edouard,nbsp;^uil croyoit certaine, étoit exaftement vrai;nbsp;sue, sil avoit befoin de fe juftifier auprèsnbsp;deux, il ny avoit qud interroger les Prifon-uiers. Tout le monde, dune voix unanime,nbsp;secria que eetoit une chofe inutile, amp; quonnbsp;Cn devoit croire Richard. Je prevois, ajouta-t'il, que nous allons avoir fur les bras unenbsp;guerre fanglante avec le Roi dAngleterre,nbsp;SuÉdouard na pas manqué de prévenir. Monnbsp;dellein étoit de vous propofer Clarice pournbsp;Souveraine; vous voyez fa beauté, amp; vousnbsp;^ez fouvenc entendu parler de fes vertus.nbsp;Elle neut afpiré qua faire votre bonheur amp;nbsp;mien : Jaurois pu 1époufer, fans vous con-lulter; mais, comme vous êtes chers a monnbsp;^Oiur, cétoit de vous que je voulois la tenir.
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La menace dÉdouard eft une circonftanee qui mérite vos réfiexions. Ceft a vous a délibe'nbsp;ler, fi vous aimez mieux que votre Souverainnbsp;fe cou vre d'un opprobre qui réjaillira fur vous»nbsp;en renvoyant une jeune princeffe k des ty-rans, ou fi vous préférez mon honneur, amp;nbsp;vórre, a une quil faudroit acheter par uosnbsp;ignoininie. On ne perdit aucun temps a délibe^nbsp;rer; toutel'affetnbléesécria: Clarice,
L A G u E R R E.
Aufli-tót Richard didla lui-même Ie Cartel, quil fit écrire par un de fes Miniftres* Richard, Due de Normandie, nbsp;Edouard, Prince de Galles. tJ'nbsp;ravifleur eft celui qui, coinme toi, abuf^nbsp;,, de 1autorité dun père injufte, pour fe refl- dre maJtre dun coeur done il neft pas di- gne, amp; auquel il ne laiffe pas la liberté dbnbsp; choix. Je nai délivré Clarice de ta tyran-nie, que pour lui rendre cette liberté; elisnbsp; en difpofe en ma faveur; fi elle meüt or-,, donné de la rendre a tes voeux, jaurois ref-,, peélé fes ordres; mais, pour Ie bonheur denbsp; mes fujets, elle préfère dêtre leur Souve- raine a 1honneur de régner, un jour, avecnbsp;toi , fur lAngleterre. Si tu n'avois paSnbsp; craint de combattre feul a feul contre moi»nbsp;^ tu naurois pas été chercher 1appui dunsnbsp;yy armée. De quelque manière que tu viennesnbsp;yy en Normandie, je ty attends. Mes fujetsnbsp;yy fe difpofent a recevoir tes troupes: II nennbsp;y, eft aucun qui nait ri de tes menaces; jog®nbsp;,) du cas que jen fais.
-ocr page 59- On applaudit a ce Cartel. Richard 1envoya P^r un Héraut, qui conduifit, en méme temps,nbsp;prifonniers au Roi dAngleterre. II étoitnbsp;öéja prévenu que Clarice acceptoit la mainnbsp;Richard. II jura la perte du Due, amp; pro-iefta quil auroit Clarice, malgré lui. II avoitnbsp;'!éja donné des ordres pour lever des troupes,nbsp;Edouard en raüembloit de tous cótés. Le Roinbsp;Voulut commander lui-même fon armée ; IInbsp;fit Édouard fon Lieutenant-Général, amp;, fousnbsp;lui, le Due de Northumberland amp; le Comtenbsp;fie Winchefter. Tousles Seigneurs Anglois de-tiiandèrent a 1accompagner. II fit un arme-tuent confidérable , quil chargea de toutenbsp;fiorte de munitions; amp;, lorfque tout fut raf-femblé, on sembarqua, amp; 1armée Angloifcnbsp;fiefcendit a Dieppe.
CHAPITRE VI.
s
t)efcente des Anglois en Normandie. Rencontre de Richard. Bataille , viamp;oire extraordi~nbsp;naire. Portie de chafe. Miroir conflellLnbsp;Etrange aventure de Richard.
J/E Roi dAngleterre fit fa defcente fans tgt;fiftacle ; Richard ne fit aucun effort pour synbsp;®Ppofer. II attendit les Députés du Roi, quinbsp;fommèrent de rendre Clarice, sil ne vou-oit expofer fon pays a la deftruftion, amp; fesnbsp;fi''fiitans a routes les horreurs de la guerre,
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RichaM répondit quil défendroit fon époufe jufcjua la dernière goutte de fon fang, amp;nbsp;quil coinptoit aflez fur la fidélité de fes fu-jets, pour efpérer qne, tant quil en refteroit,nbsp;als ne 1abandonneroienc pas.
Richard avoir demandé du fecours a Ro-kftd amp; a Renaud de Montauban ; Ils ne purent lui en donner aucun; ils étoient occupés a lanbsp;guerre , que Charlemagne faifoit contre lesnbsp;Sarrafins, qui, après avoir été chafles de lanbsp;France, y étoient encore entrés, amp; menagoiencnbsp;de semparer de 1Aquitaine. Le Roi dAn-gleterre fe félicita de leur abfence, amp; crut que «nbsp;fans eux, Richard ne pourroit jamais foutenitnbsp;fes efforts. II affembla fon Confeil, amp; il futnbsp;décidé de profiter du défordre oü 1arrivéenbsp;des Anglois avoit dü jeter les habitans. Lesnbsp;ennemis étoient campés au dela de Dieppe.nbsp;Dès que Richard fut la réfolution du Confeil*nbsp;il ne voulut point les attendre, amp; marcha versnbsp;eux avec audace : II avoit pour maxime, quanbsp;la guerre, il faut fe lailTer attaquer le moinsnbsp;quon peut. II avoit donné 1aile droite a commander au Comte de Mortaigne , amp; la gauchsnbsp;au Comte dAlen^on.
Dans le temps quil étoit en marche pour joindre les ennemis, il apergut, au fond dunnbsp;valon , un jeune homme richement armé, furnbsp;un cheval noir de la plus grande beauté. Lenbsp;jeune Chevalier sapprocha dun air modefte ,nbsp;amp; Richard fut frappé de fa figure : II luinbsp;trouvoit une refl'emblance lingulière avecnbsp;Eiéonore, il foupira} amp; neut aucune mé-
de Richard fans peur.
fianee. II lui- demanda par quel hafard, dans un jour qu 1on fe préparoit a combattre, ilnbsp;fe trouvoir dans cet endroit écarté. Je fuisnbsp;écranger, ditle j.eune, homme, amp; nai pris au-cun parti. Cependant, votre valeur minté-refle, Ie petit nombre de vos troupes, bab-fence de Roland ,amp; de Renaud , fur lefque.'snbsp;vous comptiez, 1orgueil du Prince de Galles,nbsp;me déterminent a vous Öffrir mon bras; nion,nbsp;fecours ne vous fera, peuuêtre, pas indifférent;nbsp;quoique jeune , ces mêmes Renaud amp; Rolandnbsp;ont daigné mapplaudir, quelquefois; je con-npis larmée ennemie; la langue angloifb meftnbsp;auffi familière que la frangoife ; a la faveurnbsp;de mon annure étrangère, je puis parvenitnbsp;jufque dans la tente du Roj, amp; affifter a fesnbsp;confeils les plus fecrets. Si vous daignez accepter mon fecours, je vóus 1pffre , mais anbsp;condition que, lorfque j^aurai befpin du vótre,nbsp;vous ne me Ie refuferez pas,..dans qpelquenbsp;circonftance que je me trouve. Richard y con-fentit., amp; Ie jeune hpmme lajiur.a^que , tancnbsp;quils. ferpient .unis, larmée navoit rien anbsp;craihdre. Richard, avoit bieii de: la .peine, dnbsp;concilief Pair modefte de, cp jeun.e'.'hpram^nbsp;;Lvec les prouefles. dont il fe vantplt., '
Le Diic, accompagné du Chevalier inconnu ^ fe mit a la tére de. fes troupes. Dês qqe je?nbsp;deux axmées furent en.préfence, Ie jeune Che-valier, .avec.la pefnjplfion de Richard , . ficnbsp;donnet je fignal de' la .bafainé par les trom-peptes; ce brufquè, empreffement,. auqueTl^nbsp;Anglpis né safténdoientj^as ,.'.leshtoMa.'Majjp
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ils furent bien plus furpris, lorfque les deux Chevaliers fe précipitèrent au milieu deiix,nbsp;amp; abattirenf plus de mille hommes en moinsnbsp;dune demi - heure. Le feu qui dévore uijnbsp;chaume eft moins prompt a nectoyer un champ.nbsp;Leurs chevaux étoient comme deux lions. Ilsnbsp;devan^oient les ennemis, qui prenoient la fuite,nbsp;amp; , les formant de revenir fur leurs pas , lesnbsp;fugitifs faifant face a ceux qui vouloient fuir,nbsp;les choquoient, ils sembarraflbient les uns lesnbsp;autres, amp; ne fongeoient point a fe défendre.nbsp;11 ny eut pas un feul coup de leurs épées quinbsp;portat a faux. A la faveur de ces deux Héros ynbsp;les Normands pénétrèrent dans les lignes desnbsp;ennernis, amp; les enveloppèrent de tous cótés.nbsp;Hdouard eflaya de les rallier amp; de former une-colonne qui fit face de tous cótés. Les Chevaliers sapérgurent de cette mancEUVre , il^nbsp;1atraquèrent de front, pénètfèrenc jufquaunbsp;'deritre', amp; oüvrirent un paflage auxNormands,nbsp;qui diffipèrent cette malïe énorme. Le Chevalier inconnu rèncontra le Roi dAngleterre; Unbsp;voulut le coriduire a Richard: II lui própofanbsp;de fe rendre; ce Prince igt;e lui répondit quenbsp;par uh coup dépée, leqeune ChèValiêr ldbat-tit a fes pieds diun coufi de ja flenne. De fonnbsp;cóté , Richard aypit rencontré, le Prince denbsp;t:gt;hll'éy , qui/cherchoit a l^êviter. Pour cette'nbsp;fpis, lui dit lè Due, je tóterai le moyen denbsp;ihe démenti'r, quahd onpubliera que quot;je tajnbsp;tuéfl'aóffi-töt il lui abat la tête dun revers,nbsp;¦amp;' drdönne'quon la mette au bóut ddné piquénbsp;amp; Huijp ïa'porte'a'R«ueiir' quot;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;-
Dés que Ie bruit de la mort du Roi fut ré-pandu dans fon armée, amp; quon vit la tête du Prince de Galles, les Anglois prirent lanbsp;lliite avec precipitation, amp; plufieurs fe noyè-rent en sembarquant, croyant avoir toujoursnbsp;les Chevaliers a leurs troufles. Linconnu , ennbsp;les voyant fuir, les défioit; fa voix les faifoitnbsp;fuir encore plus vite. Enfin, ils difparurent,nbsp;amp; leur camp refta tout entier au pouvoir desnbsp;Normands, fans que les Anglois euflent em-porté un feul pavilion.
Le Chevalier inconnu vint rejoindre Richard, lui demanda sil étoit content de fon fervice. Le Due le combla déloges amp; de té-moignages da reconnoiflance. 11 le pria de luinbsp;dire qui il étoit, amp; ce quil pourroit faire pournbsp;lui. Me tenir votre parole, lui dit PInconnu;nbsp;quant a mon nom, ceft un fecret qui nefl;nbsp;pas en mon pouvoir de vous dire. Richard'nbsp;voulut 1amener a Rouen amp; lui donner desnbsp;fétes, 1Étranger le remercia ; il lui proroicnbsp;quils fe reverroient, gagna la forét, amp; dif-parut.
Le Due, accompagné des Chevaliers amp; des Seigneurs de fa Cour, qui sétoient le plusnbsp;diftingués a la bataille des Anglois, réntranbsp;dans Rouen, au milieu des fétes amp; des acclamations du peuple. Clarice vint au devant denbsp;lui; fa joie étoit altérée par la douleur quellenbsp;avoir de la mort du Roi fon père. Elle ayoitnbsp;appris quun Inconnu , qui avoir voulu le tairenbsp;prifonnier, lavoit tué. Richard, qui nen vou-loit quau'Prince de Galles, h qui euc défiré
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Hiftoire
que Ie Roi fe fut porcé a un accomraodement, Ie pleura avec elie amp;: la confola peu a ptu.nbsp;Le Tróne dAnglecerre fut occupé par la Reine, qui fit fa paix avec Richard, amp; qui lairaanbsp;comme fon fils.
. Peu de jours après la bataille, Richard voulut donner a fa femme le plaifir de la chaffe. Lenbsp;rendez-vous étoit au milieu de la forét. Lorf-que les Chafleurs furent affemblés, le Due sa-per9ut que fes chiens étoient harrafles amp; couverts de bleflures. II sen plaignit a fes Officiers,nbsp;qui lui dirent quil y avoit un gros.fangliernbsp;blanc qui ravageoit la forét, amp; qui attaquoicnbsp;également les bétes fauves amp; les chiens. Richard fe propofa de le chaffer; fes piqueursnbsp;lui dirent que ce fanglier appartenoit aux Feesnbsp;Clorifandre amp; Eglantine, qui avoient pris foinnbsp;de 1'élever dans leur pare; il sétoit échappenbsp;depuis quelque temps, amp;les Fées avoient pro-inis une récompenfe magnifi.que a celui qui lenbsp;leur rameneroit en vie. Richard alia lui-mêmenbsp;chez les Fées, leur demanda la permiffion denbsp;chaffer leur fanglier, amp; leur promit de le leurnbsp;lamener. Elles furent fenfibles a 1attention danbsp;Richard, amp; le remercièrent de fes foins, quoi-quils fuffent inutiles, paree quil étoit dansnbsp;la deftinée de eet animal de ne pouvoir êtrenbsp;pris que par un Due de Normandie, né duncnbsp;Chrétienne amp; dun Sarrafin. Richard fut ffichénbsp;decettecirconftance, nentreprit point la challè ¦nbsp;du fanglier, offrit fes fervices aux Fées, amp;nbsp;retira. Elles lui firent préfent dun petit mirnbsp;iQir de poche conftellé, qui avoit la vertu
de Richard fans peur.
de détruire ks enchantemens. Elles lui appri-rent la manière de sen fervir. Quoiquon ne chafsdt pas Ie fanglier blanc^ la Ducliefle nenbsp;fut pas moins fatisfaite de fa partie de chafle.
Le Due sétoit beaucoup fatigué. II étoic dans le plus profondfomtneil, lorfque, vers mi-nuit, il futéveillé en furfaut: Sa porte sou-vre, amp; le Chevalier inconnu, qui 1avoic linbsp;bien fecondé le jour de la bataille de Dieppe,nbsp;ouvte fes rideaux. Richard, lui dit-il, je viensnbsp;vous fommer de votre parole : II ny a pasnbsp;un moment è perdre, armez-vous amp; fuivez-inoi. Richard avoir quitté fon lit avant quenbsp;1Étranger eüc cede de parler. Lorfquil futnbsp;armé, il lui demanda oü il falloit le fuivre.nbsp;A une aventure, dit 1Inconnu , oii vousnbsp;pourriez bien perdre le beau titre de Chevalier fans peur, que tout le monde vous don-ne. Jy perdrai plutót la vie, reprit Richard,nbsp;j'ai été tourmenté par des lutins, tracalié, pen-dantfept ans, par ma femme, qui étoit unvrainbsp;démon; jai danfé avec les Hellequins, je menbsp;fuisbattuavec les Chevaliers les plus renommés,nbsp;Tien de tout cela ne ma effrayé. Nous verrons,nbsp;interrompit le jeune homme, fuivez-moi.
Richard fuivit fon conduéleur dans la forêt ; ils y trouvèrent douze Chevaliers qui fe pré-paroienta combattre, amp; qui sexer9oienr, ennbsp;attendant le jour. Richard demanda qui ilsnbsp;étoient. Des Paladins, répondit 1Étranger,nbsp;qui ne craignent guère votre intrépidité, amp; qui,nbsp;certainement, vous feront trembler. Jeunenbsp;hoDMne, sécria Richard ^ iais-tu que tu me
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donnes envie de les attaquer, pour te prouvet que je ne les crains pas ? II neft pas temps encore , lui dit 1inconnu, réfervez votre couragenbsp;pour une meilleure occafion.
Toute la vengeance que la Fée Minucieufe vouloit tirer de Richard , confiftoit d lui fairenbsp;perdre fon nom d'intrépide; Ie Génie Brud-ner sy étoic engage, mais fes rufes amp; fesnbsp;eftbrts avoient toujours échoué. II avoir ré-folu, cette nuit, de venir a bout de fon entre-prife. Lorfque Richard amp; Ie Génie, car 1In-connu étoit Brudner lui-même, furent biennbsp;enfoncés dansla forêt,un Écuyer,dune figure hideufe, amp;portant une torche dans cha-que main, paroit, amp; sécrie: Que tardes-tu?nbsp;Le grand Nazoméga Fattend. Ce Chevaliernbsp;fanfaron, qui doit te fervir de fecond, pour-quoi ne 1amènes'tu pas? Ne devois-tu pasnbsp;prévoir quil feroitanffi effrayé que roi, lorf-que tu lui propoferois de combattre contrenbsp;nous ? Richard pouvoit fe modérer a peine;nbsp;laifle-moi faire, dit-il a fon condufteur, tunbsp;vas voir rouler fa tête fur le fable. Le jeunenbsp;homme 1arrêta; Richard dit a 1Écuyer: Rendsnbsp;gr^ceau mépris que jai pour toi, fi tu refpi-les encore; mais, va dire a celui qui tenvoye,nbsp;que,fdt-il efcortédePenfer,je le combattrois.nbsp;Eh bien, reprit le hideux Ecuyer, en fecouancnbsp;fes torches, amp; en riant, fuivez-moi. A peinenbsp;ont-ilsfait quelques pas, que les atbres qui lesnbsp;en vironnent fe courbent, éclatent, amp; que toutenbsp;la forêt feinble crouler fur leurs têtes- LE-cuyer, ayec une de fes toLehês, met le fe.ö
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d une feuille , amp; , dans Pinilant, Richard fe trouve fous une voüte de flamme. II voit,nbsp;d chaque branche , un glaive fufpendu: Unnbsp;vent violent agitoir ces glaives qui sentrecho-quoient, Le jeune Chevalier paroiflbit traniinbsp;de peur. Que crains-tu, lui dit Richard, cou-rons-nous plus de danger ici quau centre desnbsp;colonnes Angloifes? Avons-nous d perdre»nbsp;aujourdhui, une vie de plus quen un jou*nbsp;de bataille? Get Écuyer tannon^oit un com-«nbsp;bat, ou done font nos adverfaires? Quel eiènbsp;le juge des joutes a qui nous devons nousnbsp;adrefler? A peine a-t-il parlé, quun coupnbsp;de foudre frappe un arbre voifin, fend 1écorcesnbsp;amp; en fait fortir un démon dune taille pro-digieufe; il navoit quun ceil placé au milieunbsp;de la poitrine ; il avoir dix oreilles amp; pointnbsp;de mains; il navoit rien qui put defigner foanbsp;fexe: Une balance étoit fufpendue devant lui;nbsp;d fes pieds, étoit un tas de couronnes amp; uanbsp;glaive, LEcuyer conduifit les deux Chevaliers devant le démon. Nazoméga parut ennbsp;mêine temps; il aceufa le jeune Chevalier da-voir violé fa fille, amp; Richard davoir aflaffinénbsp;le Roi d'Angleterre, après avoir enle vé Clarice.nbsp;Nazoméga olfrit la preuve de tous ces fairs.nbsp;J'ignore, dit Richard, fi ce jeune homme 2nbsp;violé ta fille, inais je fais que tu mens, lorfquenbsp;tu avances que jai tué Ie Roi dAngleterre,nbsp;amp; que jai enlevé Clarice. Le Roi a péri ennbsp;brave guerrier, par les mains dun guerriernbsp;plus brave que toi, amp; Clarice ma choifi libre-ment pour épQux: Quiconque dit le contraire,
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ment, amp; je fuis tour prêt a ]e lui prouver a pied amp; a cheval, amp;avec telles armes quilnbsp;jugera a propos. Nazoméga parut furieux; Unbsp;demanda aujuge de leur oftroyer Ie champnbsp;de bataille, qui fut accordé dans 1inftant. 11nbsp;jeta fon gantelet; Richard alloit Ie relever,nbsp;lorfque Ie Chevalier Ie prit, en repréfentantnbsp;au Due quil sétoic offert pour fecond, amp;nbsp;que, nayant pas dautre adverfaire, il ne devoir combatcre que dans Ie cas oü Ie premiernbsp;tenant feroit vaincu. Richard fe pla^a a cóténbsp;du Juge, pour être fpedtateur du combat.
Nazoméga étoit dune taille gigantefque; fes yeux étoient rouges amp; étincelans, fon neznbsp;avoit la forme, dune trompe déléphant,nbsp;étoit dune grofleur énorme, amp; alloit fe perdrenbsp;fous fon menton. Sa tête, pointue, étoit chauvenbsp;duncóté amp; couverte dune forétépaille de clie-veux de 1autre: Toute fon arraure étoit dunnbsp;criftal deroche très-poli; il étoit monté fur unenbsp;écrevifle, qui, depuis la tête jufqua 1extré-mité de la queue, avoit une toife amp; demie,nbsp;fes antennes avoient quinze pieds. On propofanbsp;au Chevalier Ie choix entre une monturenbsp;femblable amp; fon cheval; il préféra la dernière.nbsp;Ils prirent du terrain, le Chevalier sélan^anbsp;fur fon adverfaire ; Nazoméga, qui avoitnbsp;arraché une des antennes de 1écrevifle, amp; quinbsp;sen fervoit au lieu de lance, 1attendit denbsp;pied ferme. Le Chevalier rompit fa lance fuEnbsp;1écu du Géant; Sc, tandis quil fe retournoicnbsp;pour prendre du terrain, 1écrevifle ne fitnbsp;quéteudre fa jambe» faific le Chevalier avec
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fa pi nee, 1enlève de deffus fon chevalamp; Ie ter-rafle. Le Chevalier demanda grace amp; savoua vaincu : Quon le garde, dit Nazoméga, amp;nbsp;quon le donne, demain, a mon écrevifle,nbsp;après fon avoine.
Richard monte a cheval amp; prend du terrain; il entend un coup de tonnerre , voit, aulli-tót,la voute enflammée voinir, de routes parts, des démons qui voltigent, amp; quinbsp;prennent leurs places pour être témoins dunbsp;combat. Nazoméga pique fon écrevifle, quinbsp;ne fait que sappuyer fur fes pattes de derrière, amp; joint le Due : Nazoméga lui portenbsp;un coup dantenne, elle fe brife contre fesnbsp;arraes. Le Monftre met 1'épée a la main,nbsp;Richard ne demande pas mieux; il aper9utnbsp;la monture de Nazoméga qui levoit la pince ;nbsp;le Due fe retourne a propos amp; la coupe dunnbsp;revers, il en revint auffi-tót une nouvelle;nbsp;alors, le combat devint furieux, les coupsnbsp;tomboient fur leurs heaumes comme la gréle :nbsp;Nazoméga en portoit de fi terribles, que lenbsp;plus dur rochet eüt volé en éclats. Richardnbsp;eüt du périr mille fois, mais il ne fentoitnbsp;tien; il pafla deux ou trois fois fon épéenbsp;au travers du corps de fon adverfaire, quinbsp;ne Sen portoit pas plus mal.
Ce combat fut interrompu par 1arrivée des douze Chevaliers, que Richard avoit rencontrés dans la forêt. Deux étoient montésnbsp;fur des tigres, deux fur des léopards, les deuxnbsp;auires fur des lions, les deux qui fuivoient furnbsp;des rhinoceros; deux fur des dromadaires,
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amp; les deux derniers fur des chevaux allés, Richard fe vit attaqué, d la fois, par ces douze cornhattans , plus épouvanta-Wes par leurs figures, que par les animauxnbsp;quils montoient. Leurs yeux paroiflbientnbsp;immobiles amp; dardoient des rayons qui éblouif-foient Richard. II ne seffraya de rien, il feinbsp;jeta au milieu deux, amp; Ie mit tous hors danbsp;combat. Alors, Nazoméga dit a Richard tnbsp;Tu 1emportes; mais fais-tu pour qui tu tenbsp;bats, ceft pour ton Génie perfécuteur, lanbsp;même que tu as époufé fous Ie nom dEléo-nore, amp; qui ta fi bien' fecondé dans la bataillenbsp;contre les Anglois. Comment, traitre! sécrianbsp;Ie Due, tu voudrois me perfuader que cenbsp;brave Chevalier eft un Génie, un Enchan-teur, un Démon. Tu mens, amp; je fuis précnbsp;a te prouver quil eft Ie plus vaillant denbsp;tous les Chevaliers que jai vus. Homme té-méraire, reprit Nazoméga, fais-tu contre quinbsp;tu combats? Sans doute, dit Richard, contrenbsp;de Faux-monnoyeurs amp; des Brigands déguifésnbsp;qui dévaftent ma forêt. Tu te trompes, ré-pondit Ie Chevalier au nez courbé, ceft contre des Démons, que ca Génie a évoquésnbsp;des enfers. Je ne fais quel eft fon deliein;nbsp;il nous rafiemble, ici, pour te combattre juf-qui ce que tu avoues que tu as peur. Oh!nbsp;parbleu, vous combattrez trop long-temps,nbsp;lui dit-il, car, de ma vie je nai menti, ninbsp;ne menrirai. Sil eft un Génie, comme vousnbsp;ledites, pourquoi 1avez-vous terrafle? Pour-
de. rüchard fans peur. nbsp;nbsp;nbsp;f i
battu! Pour teffïayer toi-même, répondic Nazoméga. N'importe, dit Richard quelnbsp;quil foit, je Ie regarde comme .très-vaillantnbsp;amp; très-loyal, amp; je fuis ici pour Ie foutenir,nbsp;Chevalier obftiné, reprit Nazoméga, fais-tunbsp;qu'il y va de ta vie, amp; que quiconque ofenbsp;lutter avec nous doit fuccomber a la fin;nbsp;crois-moi, foumets-toi, rends-moi les armes,nbsp;fléchis Ie genou devant Ie grand Juge, amp; nousnbsp;te laiflerons aller; auffi bien, as-tu befoin denbsp;lepos. Richard ne replique au harangueur quenbsp;par un grand coup dépée par Ie nez. Leurnbsp;combat recommence; mais Richard, voyantnbsp;que les coups quil porte a fon adverfaire, nenbsp;lui font aucun mal, amp; , enfin, convaincunbsp;quil fe bat contre les Démons, tire adroi-tement de fa poche Ie miroir que lui avoientnbsp;donné les Fées Eglantine amp; Clorifandre,nbsp;lattache è. fon heaume, amp;, a mefure quenbsp;les objets enchantés fe peignent dans la glace,nbsp;ils difparoilfent. Les Démons reftèrent iinmo-biles; leurs corps phantaftiques sévaporè-rent dans les airs, amp; leur efprit rentra dansnbsp;les demeures fombres : Les feux , qui for-moient la voute du champ de bataille, pa-lurent un brouillard léger, qui tomba en ro-fée , amp; Richard fe trouva feul avec Ie Chevalier inconnu.
II y avoit vingt-quatre heures que Ie charme duroit, amp; que Richard combattoit: 11 étoitnbsp;une heure après-rainuir. Lorfquil eut détruitnbsp;1enchantement, il sadrefla au jeune Chevalier. Puifquil ny a plus de combattans, luï
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dit-il, il eft temps que je me retire, k moins que je-ne puifle vous fervir encore : En attendant , dites-fnoi fi tout ce que ma dit cenbsp;phantöme au grand nez, eft vrai ou faux?nbsp;Je vois bien quil y avoit de 1enchantement ;nbsp;mais feroit-il poffible que je me fufle battu',nbsp;tout un jour, contre Ie Diable? Eft-il vrai quenbsp;vous Ie foyez vous-méme? Le faux Chevaliernbsp;lui avoua quil avoit promis a la Fee Minu-cieufe de la venger : II lui raconta 1hiftoirenbsp;de 1antipathie qui régnojt encre elle amp; lanbsp;familie de Richard depuis le mariage du Duenbsp;Hubert, les efforts inutiles de différens Géniesnbsp;contre Hubert amp; fon époufe, contre Robert ,nbsp;amp;, enfin , les moyens quil avoit imaginésnbsp;lui-méme, pour faire perdre a Richard fa reputation de Chevalier fans peur. Vous me faüesnbsp;une injure cruelle, lui dit-il, en me confon-dant avec les Démons que vous avez com-battus. Ces efprits fubalternes font foumis ènbsp;nos ordres, un pouvoir fuprème les oblige 4nbsp;nous obéir, raalgré eux-mêmes; je les ai évo-qués, amp; ceft moi qui leur ai prefcrit tout cenbsp;que vous venez de voir; fans votre talifman,nbsp;jaurois poufle les chofes plus loin.
Tout ce que difoit le Génie étoit nouveau pour Richard ; il lui expliqua 1'origine desnbsp;Génies, des Fées, des Sylphes, des Efpritsnbsp;aériens, des Salamandres, des Ondins amp; desnbsp;Gnomes. Les Génies ont un art denfeigner amp;nbsp;dinftruire avec une fi grande facilité, quunnbsp;mot leur fuffit pour mettre un homme au faitnbsp;du fylième Ie plus compliqué. Richard, après
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un quart-dheiire dinftruélion, en favoit au-tant que Brudner lui-même, amp; ceft, dU-on, dun defendant du Due y que le Comte denbsp;Gabalis avoir appris les fecrets quil eut 1im-prudence de communiquer a un certain Abbénbsp;babillard, qui en fit part au public : On a,nbsp;depuis, porcé 1indifcrétion jufqua les mettrenbsp;fur les trois théatres de Paris.
Quelques promeffes, dit le Génie au Due, que jaye faites a la Fée Minucieufe de la ven-ger, je vois bien quil mefl; impoffible denbsp;rcuffir; je ne fais quel eft le Génie qui vousnbsp;protege, il eft fupérieur a moi : Au furplus,nbsp;quand il ne le feroit pas, votre valeur amp; votrenbsp;cai-aétère m'attachenc a vous pour toujours;nbsp;Je fais que jai tout a craindre de la Fee Minucieufe, mais, il en arrivera ce quelle vou-dra; comptez fur moi dans routes les occafionsnbsp;OÜ je pourrai vous être utile. A ces mots, lenbsp;Génie amp; le cheval difparurent. Richard, fenbsp;trouvaut feul, réfiéchit fur tout ce qui ve-noit de fe paffer, amp; conjedura que la plupartnbsp;des évènemens, dont les Philofophes fe don-noient rant de peines inutiles pour découvrirnbsp;les caufes, nen avoient dautres que les En-chanteurs amp; les Génies. Il fe retira dans fonnbsp;palais, 0Ü fon époufe 1'attcndoit avec impatience : Il lui raconta fon combat, elle fré-niiflbit a chaque mot, amp; ne comprenoit pasnbsp;comment fon mail nen faifoit que tire.
-ocr page 74-Combats amp; viamp;oires muhipliés de Richard. Ba-taille contre les Sarrajins. Hijloire de Hea-riette amp; dua Chevalier Frangois.
R^ichard soccupoit, h Rouen, du bon-heur de fon peuple, dont il partageoit lamouf avec Clarice; elle adoroit fon époux, quinbsp;sétudioit toujours è. lui donner des preuvefnbsp;de fa tendrefle. Deux enfans furent les gagesnbsp;quils fe donnèrenc de leur amour. II en def-tina un a lui fuccéder au tróne dAngleterre,nbsp;amp; 1autre, au Duché de Normandie. II nenbsp;Confulta, pour leur education, ni les Courti-fans, ni les Philofophes; il ne confulta que lanbsp;nature, amp; nenvifagea que leur deftinatjon. II lesnbsp;éloigna également de la vie molle des Grands ynbsp;amp; de la trop grande application aux fcien-ces abftraites: II aimoit amp; refpedoit les Savans,nbsp;mais il croyoit quun Roi navoit befoin quenbsp;d'être éclairé fur 1utilité des fciences : II VOU-lut que fes enfans connuflent aflez les arts,nbsp;pour récompenfer ceux qui les faifoient fleurirnbsp;dans leurs Ëtats, amp; pour nêtre pas la dupenbsp;des Charlatans. II fe réferva Ie foin de former leurs coeurs, par 1exemple de fes vertus;nbsp;31 étoit perfuadé que les le9ons de la moralenbsp;ne germent, prefque jamais, quand elles tom-benc fur un caraftère natqreüement pervej»
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oa qa'on na pas eu foin de le difpofet dès 1ige le plus tendre.
Le Due de Normandie fe livroit d ces devoirs itnportans, plus elTentiels è. la félicité publique, amp; plus honorables pour le Souve-rain, que les fairs darmes les plus éclatans,nbsp;lorfquè Cliarlemagne apprit que les Sarrafins,nbsp;que Charles-Martel avoir éloignés des fron-tières de la France, mena9oient encore TAqui-taine. Charles ne voulut point leur donner lenbsp;temps dexécuter leur entreprife. Pour les pré-venir, il réfolut de les atraquer, lui-même*nbsp;fur leurs propres foyers. II envoya des Hérautsnbsp;dans routes les Provinces, amp; chez tous fesnbsp;Feudataires : II invita tons les Chevaliersnbsp;Francois, amp; tous fes allies, de fe rendre au-pres de lui, pour partir en même temps : IInbsp;manda au Comte de Touloufe, quayant affi-gné les plaines qui entourent fa capitale, poutnbsp;le rendez-vous general des troupes, il les ynbsp;attendJt pour les recevoir, amp; que tous lesnbsp;Chevaliers, qui devoient accompagner leurnbsp;Roi dans Iexpedidon des Sarrafins, y arrive-loient, dans peu de jours, avec lui.
Lorfque iinvitation de Charlemagne fut paivenue a Richard,,il écrivit au Roi qu'ilnbsp;Je rendroit d Paris auffi-tdt qu.il auroit faitnbsp;avertir les Comtp dAlèn^on, de Mortai-gne amp; de Caen, a chacun defguels il donnanbsp;trois cents Gendarmes a conduire, outre ceuxnbsp;quils avoient fous leurs ordres :.I1 fe joignicnbsp;encore a eux un grand nombre de Chevaliers.nbsp;Cette troupe fe niit en marche, queiques jours
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Bijloire
avant Ie départ de Richard : Lorfquil com-prit quils étoient prés darriver, il fe couvriC de fes plus belles armes; rien nétoic comparable a leur éclat amp; a leur bonté, que leur magnificence. Un jeune homme dune beauténbsp;furprenante, quil avoit rencontré,, quelquenbsp;temps avant, au milieu de la forêt, les luinbsp;avoit remifes. Cétoit fans deflein que Richard sarma; il monta è cheval, amp; ne pricnbsp;quun Écuyer avec lui. II arriva, Ie lende-inain, dans la forêt Royale, è environ unenbsp;lieue de Paris, amp; s'y cacha dans 1endroit Ienbsp;plus épais.
Dès que Ie jour eut paru, Richard fit parer magnifiquement fon Ecuyer, amp; 1envoya versnbsp;Charlemagne, avec la plus févère défenfe denbsp;dire fon nom. LEcuyer trouva Ie Roi, envi-ronné de douze Pairs, des Chevaliers amp; des Barons : II dit au Roi, Sire, dès que VOS ordresnbsp;ont été connus du Chevalier, mon raaitre, il anbsp;mis la plus grande diligence i les remplir: IInbsp;efl: dans la forê,t Royale; amp;, avant que de venirnbsp;a votre Cour, il défireroitdéprouver fon courage contre quelquun de vos Chevaliers, foitnbsp;a la lance, foit ülépée. L'Ecuyer demanda per-miffion pour fon maitre de défier les Chevaliers qui étoient préfens.
Olivier, Comte de Vienne, accepta Ie défi, amp;. dit k 1Ecuyer, quil pouvoit annoncer d fonnbsp;maitre j quel quil föt, que , puifquil défi-ïoit combattre, il pouvoit étre' afluré quilnbsp;trouveroit, dans la forêt, un rival qui t4-chérojt; de fe rendre digne de lui. L'Ecuyer
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alia porter cette réponfe a Richard. Olivier le fuivit de prés, armé dune lance k routenbsp;épreuve. Dés quil parut dans la forêt, ilnbsp;trouva Richard, qui attendoit, prêt a com-battre centre le premier qui fe préfenteroit.nbsp;Après sêcre falués, ils prirent du terrain amp;nbsp;sélancèrent 1un contre 1autre, avec la ra-pidité dun aigle qui fond fur fa proie. Quoi-que la lance dOlivier eüt été éprouvée, lef-fort avec lequel il frappa Richard, amp; la bonténbsp;de 1armure de celui-oö, la fit voler en éclats.nbsp;Richard fut ébranlé (t: coup, il fe remit :nbsp;Olivier lui oppofa vainement fon écuj la foresnbsp;quil mit k lui réfifter ne fervit qua accélérernbsp;fa chute; il tomba renverfé par deflus la croupenbsp;de fon cheval, quifutfiépouvanté, quil aban-donna Olivier. Ce Chevalier fe releva toutnbsp;honteux; amp;, après que fon Écuyer lui eutnbsp;ramené fon cheval, amp; raflèmblé les piéces denbsp;fa lance, ils repartirent : Olivier revinr a lanbsp;Cour de Charlemagne, amp; raconta, avec fran-chife, ce qui venoit de lui arriver.
Oger le^Danois ne put entendre, de fang-froid, Ie rédt de ce combat, il fe propofa de venger Olivier. Ilsarraa amp;partitpour la forêtnbsp;Royale. Richard sattendoit bien qüe la dé-faite dOlivier lui fufeireroit un nouvel ad-verfaire : II étoit è lentrée de la forêt; ilsnbsp;ne saperqurént pas plutót, quils fe mirencnbsp;^ combattre. Oger pórta un coup 11 terrible ,nbsp;quil renverfa le chéval-de Richard fur' la croupe ; mais il fe relerva auflï- tót, amp; Richard,nbsp;furieuxj porta un coup defiance a Oger, qui
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, Ie jeta furla pouffière, amp; lui fit perdrecon-coiliance : Aprés sétre remis, il remonta; amp; , ne voyant plus paroïtre fon adverfaire,nbsp;qui sétoit retiré dans la foréc lorfquil avoirnbsp;vu tomber Oger, il sen retourna tout affligénbsp;è la Cour. Olivier vint au devant de lui,
Ie voyant trifte amp; rêveur , il lui demanda des nouvelles du combat. Mon cher coufin, luinbsp;dit-il, nous navons rien è nous reprocher, jenbsp;nai pas écé plus heureux que vous.
Oh! parbleu, nous verrons, dit Roland, qui fera Ie plus fort; il y aura bien du malheur, fi jene venge 1un amp; 1autre. II ordonne,nbsp;auffi tót, a fon Ecuyer de lui amener fon che-val, amp; de lui aparter fon écu amp; fa lance.nbsp;II bruloit dimpatience den venir aux mains;nbsp;il savanqa dans la foréc avec joie, dans lef-pérance dy trouver un Chevalier digne de lui.nbsp;Richard reconnut Roland è fa marche fiére amp;nbsp;rapide. II :alia i fa rencontre, amp; régla Ie pasnbsp;de fon cheval fur celui de fon adverfaire. Ilsnbsp;fefrappèrent enméme temps, amp;, comme deuxnbsp;corps égalemenc folides, lancés 1un contrenbsp;1autre avec la méme rapidité, ils reculèrentnbsp;avec la méme vitefle. Richard fut renverfé furnbsp;la croupe de fon cheval amp; fe retint; maïs,nbsp;Roland avoir fait un fi grand effort, qu'ilnbsp;tomba par terre avec Ie fien , quil eut beau-coup de peine a faire relever. II y remontanbsp;a iaide, de fon Ecuyer : II chercha par-toutnbsp;fon ennemi, faifant retentir laforétde fes cris:nbsp;Cétoit la première fois quil lui arrivqit décrenbsp;vaincuj il vouloitlè yengei:, Richard, q«i n»
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combattoit que pour faire controitre fa valeur, amp; è qui il fuffifoit davoir Iavantage fur fesnbsp;rivaux , difparut au moment que Roland futnbsp;par terre, amp; cruc inutile de recommencer unnbsp;combat qui pouvoit finir par la mort de 1unnbsp;ou de 1autre.
Charlemagne ne put sempêcher de rire en voyant la fureur de Roland : Cependant, ilnbsp;le confola, amp; fe félicira, avec lui, davoirnbsp;k fon fervice un Chevalier auffi brave. Il fal-loic être bien téméraire, pour ofer, après lanbsp;défaite de Roland, tenter de fe battre avecnbsp;ce Chevalier inconnu : Mais, plus cette vic-toire paroiflbit furprenante, amp; plus on sobf-tinoit A la croire un effet du hafard. Le Duenbsp;de Bretagne voulut sen convaincre par lui-mêine : Il court A la fordt. Richard 1'atten-dit de pied ferine, amp;, dédaignant de prendre Ieflbr, il noppofa au Due que fa proprenbsp;léfillance, amp;, femblable A un ballon pouflenbsp;contre un roeber , le Due alia tomber A dixnbsp;pas, amp; fe demit la cuifle. Richard , au dé-fefpoir de cet accident, defeend, amp;, avec lenbsp;fecours de leurs deuxEcuyers, il le lit tranf-porter A Paris.
Guy de Bourgogne fucceda au Due de Bretagne; excepté quil ne fe démit pas la cuifle, il ne fut pas plus heureux. Thierry dArden-ne, qui avoit prévu la défaite de Guy, étoicnbsp;parti, peu dheures après lui: Il le rencontranbsp;qui sen retournoit tout honteux. Il ne fenbsp;découragea point: Il difoit en lui-méme, finbsp;e Chevalier inconnu a abattu Roland, quo
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perfonne navoitpu vaincre, pourquoi ne puisje pas efpérer que le même hafard me fer-vira contre lui auffi heureufement. Le hafard fuc inexorable; Thierry sen retourna avecnbsp;une bleflure au bras: 11 eut la gloire de nêtrenbsp;pas terrafle.
line noble emulation piqua les autres Chevaliers : Renaud de Montauban voulut en ef-fayer ¦: II me terraflera, peut - être, comme les autres, difoit-il; que mimporte? je nennbsp;feral pas moins brave, amp; il en fera plus dignenbsp;de fervir Charlemagne avec nous. Ce que Renaud avoit prévu arriva ; Apres être reve-nus, trois fois, 1un contre 1'autre, avec unnbsp;égal avantage, Richard défarjonna Renaud,nbsp;dont le cheval, épouvanté, 1emporta dansnbsp;la forét. Après Renaud, fe préfentèrent fuc-ceffivement Guerin de Lorraine, Geofroid denbsp;Bordeaux, Noel, Comte de Nantes, Lambert, Prince de Bruxelles, Geofroid, Comtenbsp;de Frife , Samfon de Picardie, amp; plulieursnbsp;autres Chevaliers, qui furent tons abattus.
Charlemagne, étonné de la valeur de Iin-connu, ne dédaigna pas de jouter avec lui: II part avec un feul Ecuyer, entre dans lanbsp;forét, amp; le défie. Richard, averti par fonnbsp;Ecuyer que cétoit le Roi, abat fa lance,nbsp;amp; la brife contre terre en mille pièces; def-cendant, enfuite, de fon cheval, il met unnbsp;genou è. terre, léve la vifière de fon cafquenbsp;amp; fe nomme. Le Roi 1embrafla, amp; lui con-firma le titre dintrépide ; Charlemagne lenbsp;conduiflt a Paris, amp; le préfenta è tous les
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Chevaliers, qui Ie rejurent avecles témoigna-ges de la plus vive amitié.
Peu de jours après, les troupes de Normandie , de Picardie, de IIfle de France ^ sétant répandues a Paris, Ie Roi fe mit ennbsp;marche avec fes Chevaliers ; Ils allèrent re-joindre Ie refte de larmée, qui les attendoicnbsp;dairs les environs de Touloufe. Lorfquils fu-rent réunis, larmée de Charles fe montoitnbsp;è plus de cent mille hommes : Elle traverfanbsp;les Pyrénées, amp; fe rendit en Efpagne. Charles rencontra les Sarrafins fur les frontièresnbsp;de fes États : II les forga de reculer, leurnbsp;enleva Huefcar, Barcelone, Gironne, Pam-pelune, amp; plufieurs autres, quil remit a Al-phonfe, Roi dEfpagne. Ses Chevaliers fenbsp;diHinguèrenc par des exploits incroyables, Scnbsp;Richard fit des prodiges de valeur, qui fontnbsp;trop connus dans les faftes efpagnols, pournbsp;les rapporter ici. Je dirai feulement quunnbsp;des Généraux de larmée ennemie promit iiinbsp;celui qui prendroit Richard en vie , de luinbsp;donnet autant d*or que Richard en peferoit,nbsp;amp; a celui qui, ne pouvant Ie prendre vivant,nbsp;Ie tueroit, de lui donner la moitié de cettenbsp;fomme. Richard, un jour de bataille, pritnbsp;lui-même ce Sarrafin, exigea de lui les deuxnbsp;récoinpenfes, quil fit diftribuer a larmée denbsp;Charlemagne, amp; envoya fon prifonnier.
Après la conquête dune partie de 1Efpagne fur les Sarrafins, Charlemagne sen retour-noit avec fes Chevaliers; Richard les de-vangoit. Dans un village en de9a des Pyré-
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nées, il mit fin une aventure des plus ex-traordinaires : II rencontra, devant la porte dun chateau, une foule de peuple, qu'unnbsp;Chevalier, armé de routes pièces, seffor^oitnbsp;décarter. Richard demanda pourquoi tout cenbsp;peuple vouloic entrer dans Ie chiteau, mal-grécet homme, qui paroiflbit en étre Ie Seigneur. On lui dit que tout Ie village étoicnbsp;infeété de Podeur du cadavre dun rival quilnbsp;voit fait mourir dans un fouterrain dependant du chSteau, oü il retenoit auffi fa femme.nbsp;Richard épouvanté de ce fupplice horrible,nbsp;amp; frappé de la puanteur du cadavre, malgrénbsp;Ie grand éloignement, sapproche du Chevalier, amp; lui dit : Homme déloyal, permets,nbsp;dans 1'inftant, è ce peuple daller enterrer lanbsp;Viétime de ta cruauté, amp; délivre ton époufenbsp;du fupplice abominable que tu lui fais fouf-frir. Si ta jaloufie te portoit è lui donner lanbsp;jnort, pourquoi prolonger fa vie dans lesnbsp;tourmens ? On peut excufer leifet dun premier mouvement dans un cmur fenfible amp;nbsp;vivement irrité, mais une vengeance lentenbsp;amp; réfléchie, neft quun long aflaffinat, ou,nbsp;plutóc, un tiflu daflaffinars amp; de meurtres.nbsp;Celui qui poignarderoit injuftement centnbsp;hommes en un jour, feroit, fans doute,nbsp;plus coupable envers la fociété, mais moinsnbsp;criminel envers foi-même, que 1hommenbsp;atroce qui mettroit cent jours a faire expirernbsp;un feul homme dans des tourmens continuels.
Le Chevalier écouta Richard de fang-froid, amp; lui dit : Si vous étiez a ma place.
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pëut-être porteriez-vous plus loin votre vengeance. Avant que de me condamner, il fal-loit mentendre. Richard Ie pria de lui ra-conter Ie fujet qui Ie portoit i ces extrémités. Le Chevalier commenga ainfi:
Chevalier, ainfi que toi, duneMaifon illuf-tre amp; dune fortune confidérable, eftimé a la Cour, aimé de mes vaflaux, amp; ne moccupancnbsp;que du foin de foulager les malheureux; tousnbsp;les jours que mon devoir ne inattachoit pointnbsp;t la Cour, je les paflbis dans mes terres, en-courageant ceux qui les cultivoient, par mesnbsp;bienfaits, amp; vivant avec eux comme avecnbsp;tnes enfans ; Jétois jeune; un de mes Fer-miers, a qui javois donné ma confiance, amp;nbsp;qui la méritoit, eut une fille. Je me chargeainbsp;de fon éducation ; je la conliai a une femmenbsp;lefpedable, ma parente; elle tdchoit de luinbsp;infpirer routes les vertus de fon fexe; il fem-bloit que la jeune élève alMt au devant denbsp;fes le9ons : Les plus heureux talens fe dé-veloppèrent dans la jeune Henriette; beauté,nbsp;-graces, voix féduifante, efprit vif amp; péné-trant, mémoire prodigieufe, dextérité fur-prenante, aptitude la plus grande a apprendrenbsp;amp; a concevoir tout ce quon lui enleignoit,nbsp;elle réuniflbit tout. Malheureux! je me laif-fai furprendre par ces charmes, qui ne devroientnbsp;être que 1enveloppe de la vertu. A dix ans,nbsp;Henriette étoit un prodige; 4 dix ans, ellenbsp;fit fur moi une impreffion que fa perfidie nanbsp;pas encore effacée. Je redoublai de foins pournbsp;fon inflruc'lion, je fis tout pour lui plaire;
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hélas! je neus que trop Ie malheur dy réuf-ür. Henriette sattacha a moi; elle fentoit Ie prix de mes bienfaits; je ne voulus point de fanbsp;reconnoiflance, je ne lui demandai que 1ami-tié la plus pure; amp; 1amour fe fit entendrenbsp;dans fon coeur auffi violemment que dans Ienbsp;mien, elle sy livroit de bonne-foi, maisnbsp;avec innocence : Ses fens parloient un langagenbsp;quelle ne comprenoit point encore; elle éprou-voit toute la force des défirs, fans quellenbsp;put diftinguer quel en étoit Ie but.
Son père sen aper9ut dautant plus aifé-ment, que 1innocence de fa fille lui permet-toit de lire au fond de fon ame. II me vine trouver, dun air confterné , les larmes cou-loient de fes yeux. Ah! Monfeigneur, menbsp;dit-il, vous avez cru faire Ie bonheur dHen-riette amp; Ie mien, amp; vous avez fait fa hontenbsp;Si mon malheur; la reconnoiflance, que jeluinbsp;ai toujours infpirée pour vos bontés, a pro-duit en elle uue paffion qui va faire monnbsp;tourment. Je vous connois trop honnête pournbsp;vous croire Ie complice de fes fentimens; maisnbsp;il neft que trop vrai que vous en êtes 1objet.nbsp;Sil en eft encore temps, Monfeigneur, aidez-moi a guérir ma pauvre fille; ce fera pournbsp;elle un bien, plus grand que tout celui dontnbsp;vous nous avez comblés jufqui préfent. Va,nbsp;raflure-toi, mon pauvre Pierre, lui dis-je,nbsp;je connois les fentimens de ta fille, amp; je vaisnbsp;te faire part des miens. Affieds-toi. Ah! Monfeigneur ! sécria Ie Fermier. Affieds-toi, amp; nenbsp;minterromps point, repris-je en balbutiant.
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de Rickard fans peur.
Quand jai vu croïtre Henrietre, je ne croyois avoir pour elle que lamitié que 1onnbsp;éprouv'^e pour les objets de norre bienfai-fance. Je la regardois précifément commenbsp;ma fille. Sa beauté , qui fa développa, fesnbsp;talens amp; fon efprit me la rendoienc chère,nbsp;1habitude me fit une néceffitc de la voir. Anbsp;la Cour, a larmée, au milieu des affairesnbsp;les plus embarraffantes, Henriette étoit pré-fente a mon efprit. Mon cher Pierre, quandnbsp;je voulus mexaminer moi-même, je me trou-vai Ie plus amoureux des hommes. Je cher-chai a me diftraire par les plaifirs, je formalnbsp;des liaifons avec des femmes de mon état,nbsp;1indifférence amp; 1ennui étoient tout ce quenbsp;j'éprouvois auprès delles, amp;, par une confé-quence néceffaire, tout ce que je pouvois leurnbsp;infpirer; je revenois auprès de mon Henriette ; fa beauté, qui augmentoit de jour en jour,nbsp;amp; les épreuves mêmes que javois faites pournbsp;me guérir, ne fervirent qua augmenter manbsp;paffion. Ne talarme point, mon ami, je fisnbsp;tous mes efforts pour la diffimuler a ta fille :nbsp;Si je navois couru quaprès Ie plaifir, il medcnbsp;été facile de la féduire; cette idéé fut tou-jours bien éloignée de mon cceur. Cependancnbsp;je brülois : Je réfolus den faire ma femme;nbsp;elle navoit que quinze ans, amp; jen avoisnbsp;trente. Je craignis quHenriette, éblouie parnbsp;roes bienfaits, amp; trompée par fa reconnoil-fance, ne prit pour de 1amour ce qui nanbsp;pouvoit êrre que la délicateffe dune amenbsp;bien née ; jaimai mieux attendre encore.
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que de lexpofer è fe repentir-, un jour ^ de sêtre livrée, a vee imprudence, a un premiernbsp;penchant jai fait plus, je 1ai menée a lanbsp;Cour, fous Ie nom dune parente; elle y anbsp;été admirée, elle a fait des conquêces bril-lantes ; mais plus elle plaifoit, amp; plus elle fenbsp;trouvoic flattée quon la fit apercevoir dunnbsp;mérite qui la rendoit digne de moi: Jaffeélai denbsp;la lier avec deux ou trois courtifans beaucoupnbsp;plusjeunes que moi, d'une figure amp; dune taillenbsp;plus avanrageufes; Ils cherchèrent a sen fairenbsp;aimer : Mon coeur en fouffroit, mais jauroisnbsp;fait un plus grand facrifice encore, fi Hen-riette fe fvlt attachée è 1un ou a 1autre; jenbsp;voulus que fon choix fCit libre. Jai eu Ie bon-heur de voir Henriette, infenfible a leur ten-drefle, me raconter, naïvement, tous les efforts quils faifoient pour lui plaire , amp; lesnbsp;plaindre bonnemenc de leur peu de fuccès. Enfin , Ie croirois-tu? Henriette, éclairée parnbsp;1ége amp; par 1expérience, mavoua, la première , quelle naimoit que moi, amp; que, quel-que parti que je prille , jamais elle ne pour-roit fe réfoudre a en aimer une autre. Alors,nbsp;je lui déclarai mon amour : Je lui dis que, de-puis buit ans, je brülois dun feu que, pournbsp;Ibn intérêt même, javois eu la précautioanbsp;de lui cacher : Je lui dis exaftement tont C9nbsp;que je viens de t'apprendre. Elle fut la première a me faire fentir la diliance quil y avoitnbsp;entre nous, non pas du cóté de la fortune,nbsp;me dit-elle; je fens que ce facrifice eft celuinbsp;qui doit coüter Ie raoins a, une ame telle que
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Ia vótre, mais du cóté de la naiflance : Fait pourparvenir aux premières dignités de FEtat,nbsp;notre union pourroit vous en exclure. Ellenbsp;jugeoit bien, par la délicateile que javois mifenbsp;dans route ma conduite, que je navois jamais prétendu en faire ma Maitrefle : Elle menbsp;propiofa de fe retirer dans iin Couvent, amp; denbsp;fe facrifier a ma gloire. Je fus elfrayé de cettenbsp;réfolution. Je 1aflurai que mon parti étoit prisnbsp;depuis long-temps, amp; que jétois décidé denbsp;1é-poufer. Elle combattit fortement mon pro-jet. Enfin, vaincue par fon amour, amp; par mesnbsp;larmes, elle crue avoir tout arrangé, en menbsp;propofant un raariage fecret. Je rejetai cettenbsp;propofition comme injurieufe a elle amp; a moi.nbsp;Ces moyens ne conviennent quaux époux quinbsp;ont è rougir 1'un de Fautre. Henriette a denbsp;la vertu, elle eft fille dun homme qui en anbsp;plus que les gens les plus qualifies, je puisnbsp;avouer 1un amp; lautre fans bonte.
Pierre voulut me difluader de ce mariage, il fit tout ce qui dépendit de lui, il me me-ra9a de refufer fon confentemenc i fa fille.nbsp;Je pouyois ufer de violence , je ne voulus devoir Henriette qua elle-même amp; a fes parens;nbsp;Je leur fis comprertdre quun amour nourri »nbsp;pendant buit ans, dans Ie filence, combattunbsp;par tout ce que la prudence amp; la raifon peu-vent fugge'rer de plus puiflant, nétoit pointnbsp;Felfet dune effervefcence.paflagère, amp; navoitnbsp;rien a craindre de iinconftance. Enfin , job-tins Ie confenternent du bon Fermier, qui fenbsp;jeta a ipes genoux» amp; me deraanda pardoa
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Hijloira
de me 1avoir refufée : Je connoiflois trop bien les motifs de fon refus pour lui en favoir mau-vais gré. Henriette avoit accompli fa dix-hui-tièraeannée, lorfque je 1époufai. Depuis monnbsp;mariage, jenai été ni moins tendre, ni moinsnbsp;empreflé. Nous eümes deux enfans: Henriettenbsp;Jie me parut jamais avoir change a mon égard,nbsp;amp;, de mon cóté, javois en elle la confiancenbsp;la plus aveugle.
VoiH, continua Ie Chevalier, en sadref-fant a Richard, quelle a été ma conduite avec cette femme, dont vous prenez la défenfe ;nbsp;Voici fes crimes. Je recevois, chez moi, tousnbsp;les Seigneurs des environs; je procurois a manbsp;femme tous les amufemens que je pouvois;nbsp;elle étoit jeune amp; belle; je navois aucunenbsp;raifon de ne pas la croire vertueufe, amp; jenbsp;voyois , fans aucun ombrage, les jeunes geusnbsp;qui venoient chez moi lui faire des déclara-tions amp; des carefles, que je croyois innocen-tes. Un domeftique mavertit quelles ne 1'é-toient pas autant que je me 1imaginois, amp;nbsp;je Ie chaliai. Dautres perfonnes cherchèrencnbsp;A me faire naitre des foup^ons, amp; je les re-qus très-mal. Je répétr.i même, t mon épou-fe, tout ce quon mavoit dit, amp; je 1avertisnbsp;de fe méfier de ces gens-la. Elle fuivit monnbsp;confeil, amp; fut plus réfcrvée è Tavenir.
Le fils de mon ancien Ecuyer, A qui javois fait donner une éducation conforme a fon état amp; a fa fortune, amp; qui avoit acquisnbsp;les plus belles connoiflances, venoit chez moi;nbsp;je le recevois avec plaifir; il vivoit avec nous,
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comme étant' de la maifon; je Ie deftinois a lemplacer fon père, qui a ézé tué dans unnbsp;Tournoi ; Sijavoiseu des difpofitions a êtrenbsp;jaloux, cétoic 1homme Ie moinscapable de menbsp;dormer des foupgons. Les mêmes perfonnes,nbsp;avec qui je métois brouillé pour avoir voulunbsp;men infpirer, revinrent a la charge , amp; ma-vercirenr que ma femme aimoit ce jeune hom-me , amp; quils me trahiflbient 1un amp; 1autre.nbsp;Cette obftination de la part des perfonnes quinbsp;mavoient de grandes obligations, amp; qui,nbsp;dans Ie fond, ne pouvoient avoir aucun in-térêt è troubler notre union , me piqua ;nbsp;Je réfolus de méclaircir , plutót pour con-fondre les calomniateurs, que par méliance.nbsp;Le hafard me fervic mieux que je n'auroisnbsp;pu 1efpérer : Tefprit agité, amp; nayant punbsp;dormir de route la nuit, je me mis, un matin,nbsp;a la fenétre; elle donne fur mon jardin, quinbsp;ell vafte, amp; orné de quatre bofquets fortnbsp;épais. Un moment après, je vis entrer la perfide, avec fon amant, par une porte dérobée :nbsp;Je ne les perdis pas de vue; ils fe croyoiencnbsp;feuls ; Je vis le jeune homme embrafler monnbsp;époufe avec ardeur; elle lui rendoit fes ca-refles avec plus dardeur encore. II en vintnbsp;è des jeux plus férirax, elle fe livroit a luinbsp;avec plus de volupté quelle ne sétoit jamais-livrée a moi : Je fus fur le point daller lesnbsp;poignarder 1un amp; lautre ; Je me modérai,nbsp;cependant, amp; jattendis une autre occafion,nbsp;pour navoir rien a me reprocher. Ma femmenbsp;in'engagea de prier Dupuyj cétoit le nom
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de fon amant, h. fouper, Ie foir même. Je lui répondis qu'il favoic bien quil étoit Ienbsp;maitre : Nous nous mimes a table; je diffi-mulai toujours, jobfervois tous leurs geiles,nbsp;leurs coups-doeil; je les vis fe preffer lanbsp;main par deflbus la table; jétois furieux,nbsp;mais je voulois les prendre fur le fait. Jenbsp;feignis de recevoir une lettre pendant lenbsp;fouper, je Iouvris, amp; je lus devant eux , quenbsp;le Comte de Touloufe me prioit de venir inbsp;fa Cour pour une affaire très-preffante; jenbsp;parus avoir quelque chagrin dêtre obligé denbsp;partir.
Le lendemain, je dis è mon epoufe, que, pour cviter la chaleur da jour, je partiroisnbsp;a 1entrée de la nuic : Elle approuva fortnbsp;mon projet : Je fis préparer mes chevaux,nbsp;amp; je donnai tons les ordres néceflaires. Ellenbsp;ne manqua point de faire avertir fon amant,nbsp;par une vieille domeftique, qui avoir fanbsp;confiance, de venir, a minuit. Je pars; mais,nbsp;quand je fus arrivé dans une de mes terres,nbsp;i une lieue dici, je marrêtai environ deuxnbsp;heures. Un de mes voifins, qui mavoit avert!nbsp;des debordemens de ma femme, sétoit engagé,nbsp;non feulement, de mefournir 1occafion de lanbsp;prendre fur le fait, mais encore de me don-ner des preuves que ma vie couroit le plusnbsp;grand danger.
En effet, il ne tarda pas a venir toe joindre : Je lui racontai tout ce que javois vu. Si votrenbsp;vie, me dit-il, neüt pas été menacée, jamaisnbsp;je nc -Bie ferois avifé 4e pccter le trouble
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dans votre coeur; je me ferois contenté da-vertir votre femme, amp;jaurois gardé le plus profond filence : Je ne me fuis déterminé anbsp;le rompre, que paree qu'il y va de vos jours.nbsp;Vous vous rappelez que vous tuates, dansnbsp;une joute, un jeune Chevalier, paree quilnbsp;combattit centre vous avec des armes quenbsp;les lois de 1honneur défendent, tandis quenbsp;vous vous préfentiez avec une lance amp; unenbsp;épée a fer émouflé. Ce Chevalier avoit réfolunbsp;de fe défaire de vous, amp; votre femme éroitnbsp;fa complice : Quant a Dupuy, voici deuxnbsp;lettres qui vous mettront au fait. Je les lus:nbsp;La première contenoit des preuves non équi-voques de 1amour de Dupuy amp; de ma femme.nbsp;On ne voulut me livrer la feconde, quanbsp;condition que je promettrois de ne pas attenter aux jours de la perfide. Je ne vouloisnbsp;rien promettre, mais cet homme sy pricnbsp;avec une telle adrefle, amp; fut 11 bien me toucher, quenfin, jengageai ma parole dhon-iieur. II me remit la lettre, amp; j'y lus quenbsp;Dupuy envoyoit a fa maitrefle le flacon donenbsp;ils étoient convenes, amp; quil falloit fubf-tituer la liqueur enchantée a un des flaconsnbsp;de liqueurs fpiritueufes que je porte ordi-nairement, en cas daccident, d la chaflenbsp;ou dans mes voyages. Mon voifin me dienbsp;de faire apporter mes flacons, il sen trouvanbsp;un cafle , afin que je fufl'e obligé de menbsp;fervir de Iautre. Je fis 1épreuve de la liqueur, jy trempai du pain, que je donnai inbsp;un chien : Deux heures après que cet animal
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-ocr page 92-Convair.cu de la perfidie de mon époufe, je repris Ie chemin du chkeau : Je m'y in-troduifis, fecreccement, avec deux domefli-ques; un troifième va firapper a la porte denbsp;la chambre de ma femme; il la prie dou-vrir, pour prendre, difoit-il, quelque chofenbsp;que javois oublié, amp; que je renvoyois cher-cher. Ma femme fit lever la vieille , qui cou-ehoit dans Ie même appartement, lui défenditnbsp;delailier entrer le domeftique, amp; lui ordonna denbsp;lui remettre ce quildemandoit. La vieille obéitnbsp;exadement, entrouvre la potte ;mais Ie domeftique, plus agile, fous précexte de prendre cenbsp;quon lui donnoit, faille la vieille a la gorge,nbsp;entre amp; je Ie fuis avec deux autres de niesnbsp;gens, dont 1un portoit une torche allumée. Jenbsp;mapproche du Ut, amp; je trouve les deux trai-tres couches enfemble. Je les fis lier 1un amp; 1au-Tte, ainfi que la vieille; je les conduifis dansnbsp;Ie fouterrain, oü ils font encore ; amp;, la, 1é-pée levée fur leur fein, je for9ai la perfidenbsp;de verfer, elle-même, Ie relte du flacon dansnbsp;iin verre, amp; de 1'offrir a fon amant : Jobli-geai celui-ci, ou de Ie boire, ou de s'atten-dre au fupplice Ie plus afFreux amp; Ie plus long.nbsp;II nhéfita point, amp;, une demi-heure après,nbsp;il expira ; Quant a ma femme, javois pro-*nbsp;mis de lui laifier la vie; je 1enfermai avecnbsp;Ie cadavre de fon amant, amp; ne voulus pasnbsp;la féparer dun homme quelle avoit tant ai-mé. La vieille eft enfermée avec elle; on a
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foin de leurapporter, tous les jours, a travers une ouverture que j'ai laillee dans Ie rnur, du pain amp; de 1eau. Jugez , ajouta Ienbsp;Chevalier, en finiflant, fi la vengeance fur-pafle 1'affront que jai 1-6911.
Richard convint que latrocité de cette femme méritoit la mort; moins encore pareenbsp;qudle avoir trompé Ie meilleilr des époux ,nbsp;que paree quelle aVoit voulu Ie faire périr.nbsp;Je ne vous blamerois pas, ajouta-t-il, finbsp;vous les euffiez poignardés, lun a cóté denbsp;Iamre, dans Ie lit, ou même dans Ie fouter-rain; mais, perpétuer un fupplice mille foisnbsp;plus cruel que la mort même 1humaniténbsp;fe révolte. Chevalier, vous allez plus loin quenbsp;les lois; jamais elles ne punirent les crimesnbsp;les plus horribles de peines auffi cruelles. Vousnbsp;pouviez vous venger par Ie fecours des lois,nbsp;amp; ne pas recourir a des excès qui vous rendentnbsp;prefque auffi coupable quelle. Enfin , Richard,nbsp;a force de prières , obtint du malheureuxnbsp;époux, quelle feroit transférée dans un Cou-yenc, ou elle inoufut, cinq a fix ans après.
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C H A P I T R E VIII.
Tempéte. Enlevement de Richard far Ie mont Sinat Défaite dun affreux Géant. Richardnbsp;eft tranfporté en Anp,kterre. Sa vicioire lt;S?nbsp;fon couronnement.
I^ICHAK-D reprit Ia route de fes États: II apprit, en rraverfant la France, que la Reinenbsp;dAnglererre, mère de fon époufe, étoit morte:nbsp;Le tróne appartenoit a la Duchefle; amp;, commenbsp;elle nambitionnoit pas lhonneur de régner,nbsp;elle tranfmit fes droits a Richard. II fe difpofanbsp;a fe faire reconnoitre. II fit équiper douzenbsp;grands vaifleaux : II navoit rien épargné pournbsp;rendre cette flotte brillante : Le Due montanbsp;le premier; le Comte dAlen^on, le fecond,nbsp;avec cent Chevaliers; plufieurs Chevaliers amp;nbsp;Seigneurs montèrent les autres vaifleaux.
A peine furent-ils en pleine mer, que la flotte fut attaquée par une violente tempéte.nbsp;Lair sobfcurcit amp; fa troubla, la mer raugitnbsp;amp; senfla, les vaifleaux farent difperfés : Richard faifoit faire des manoeuvres pour les re-joindre : Ilordonnoit, ilexécutoit, toujoursnbsp;ferme, toujours intrépide. II apergut, d lanbsp;lueur des éclairs, les debris dun vaifl'eau prêtsnbsp;a être fubmergés; ils portoient une femmenbsp;xnagnifiqueraent paree amp; dune beauté ravif-laute. Elle verfoit un torrent de larmes fur
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Ie fort de fes malheureux amis amp; de fon frère , quelleavoit, difoit-elle, vu engloutir par lesnbsp;flots. Un coup de vent porta ces débris versnbsp;Ie vaifleau de Richard : II avoir entendu fesnbsp;plaintes, il eut Ie bonheur de la fauver : IInbsp;lui demanda qui elle étoit. Vous voyez, dit-elle, une Princefle , fille du Roi dEfpagne;nbsp;jallois, en Ecofle, époufer Ie Roi de ce pays;nbsp;Mon père mavoit donné pour efcorte cin-quante Chevaliers, conduits par mon frère:nbsp;Tout a été fubmergé : Père infortunél unenbsp;vague lui a ravi route fa familie.
A peine fut-elle fur Ie bord de Richard, que Ie vaifleau partit comme la foudre, amp; alia fe brifernbsp;fur les cótes de Gênes, Ie feul Richard fe fauva «nbsp;lescadavres des Chevaliers flottoient furies ondes. La faufle Princefle difparut, Richard la chet-cha vainement; il plaignoit fon fort, lorfqu'ilnbsp;aper9ut, dans les airs, un démon, quil recpiinucnbsp;pourNazoméga. Cécoitlui qui avoit fufcité Po-rage, qui avoit pris la figure de la Princefle dEfpagne , amp; qui fit échouer Ie vaifleau : Depuisnbsp;Ie combat, quil avoit foutenu contre Richard,nbsp;la Fée Minucieufe 1avoit pris fous fa protection , amp; 1avoit mis è la place du Génie.
Richard gravit fur des rochers, amp; fe trouva dans une ile très-agréable; il y étoit feul,nbsp;amp; la nuit approchoit : La fraicheur du lieu,nbsp;la fatigue quil avoit efluyée pendant la tem-pête , lengagèrent a sendormir. Nazoméganbsp;ne pouvoit pas comprendre comment Ie Due ,nbsp;infenfible a fes coups, rompoit toutè fortenbsp;denchantemens : II fe fit fuivre de plufieurs
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demons quil avoit évoque's, amp; fit enleveif Richard dans les airs. Son fommeil écoit; finbsp;profond, que Nazoméga amp; les demons lenbsp;tranfportérent fur le mont Sinai, fans quilnbsp;sen aper^fit. Get enlèvement fut fi rapide,nbsp;quils y arrivèrent avant la fin du jour; tousnbsp;les démons difparurent avant le réveil de Richard. Le projet de Nazoméga étoit de le livrernbsp;d un Géant, qui faifoit mourir tous les Chevaliers qui alloient a Jérufalem amp; dans la Pa-leftine.
A fon réveil, Richard, qui fe croyoit dans 1ile OÜ il avoit échoué, jeta les yeux denbsp;tous cötés : A la place dun lieu défert, ilnbsp;vit, dans léloignement, des maifons, desnbsp;églifes amp; des monafLères : II fe crut encorenbsp;dans les bras du foromeil amp; dans 1illuiionnbsp;dun fonge. II avance, amp; entre dans unenbsp;églife; il interroge, amp; on lui répond quil eftnbsp;dans un monallère du mont Sinaï. Ne pou-vant plus douter quil neüt été tranfporténbsp;dans ce lieu par un pouvoir fuprème, il fe prof-terne, amp; prie la Divinité de le protéger contrenbsp;fes ennemis vifiblesamp; invifibles. Auffi-tót, unenbsp;voix lui ordonne de prendre 1épée qui eftnbsp;entre les mains de la ftatue de Catherine, anbsp;qui ce Temple étoit confacré, amp; de sen fer-vit' pour tuer le Géant quil trouveroit furnbsp;Ie port des Pélerins, oü il faifoit fa réfiden-ce , pour être plus a portée de les voir ar-liver; A mefure quils débarquoient, il les en-levoit amp;. les faifoit mourir dans des_ tourmensnbsp;affreux.
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Richard sapproche avec reTpeft de la ftatue, qui tend le bras amp; lui prefence 1épée, fym-bole du zèle avec lequel ia Sainte avoir tou-jours defendu la vérité de fa religion. Cettenbsp;épée étoit dans fon fourreau, pour marquer quenbsp;la Religion, douce amp; tranquille, ne fait quenbsp;fe défendre, amp;c nattaque jamais, quelle eftnbsp;prodigue de fon fang, amp; avare de celui denbsp;fes ennemis. Richard re9Ut 1épée, en pré-fence des Religieus quil avoit appelés. II lanbsp;tira de fon fourreau, a leur grand étonnetnent;nbsp;car ils lui racontèrenc que ni eux, ni pdufieursnbsp;Chevaliers qui 1avoient eflayé, navoientnbsp;jamais pu en venir a bout, quelques effortsnbsp;quils euffent fairs.
Lef Religieus Ie félicitèrent; ils lui racon-tèrent tout ce que le Géant faifoit fouffrir aux Pélerins, pour les empécher daller a lanbsp;ville de Jérufalem, done il deftinoit la con-quête aux Sarrafins. Richard leur promicnbsp;quil efpéroit,de les en délivrer. IJ arrive furnbsp;le port amp; ne tarde point è. voir paroitre lenbsp;Géant : II avoit douze pieds de haut, ceft-a-dire , fis de plus que Richard : Le Due nenbsp;fut point effrayé de fa taille: Arrête , luinbsp;dit-il, prépare-toi au combat, ou rends-toinbsp;mon puifonnier. Le Géant le regarda aveenbsp;mépmis ,¦ amp; agita dans les airs le trone dunnbsp;-gros chêne qui lui fervoit de maflue.' Denbsp;quel droit, continua-t-il, empêches-tn lesnbsp;Chrétiens daborder a Jérufalem amp; les maf-facres tu? Le Géant, fans daigner lui répon-dre, laiffe toraber fa iouide maffue fur Ri-
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chard, dont 1écu fe trouva fracafle; il tomba lui-méme. Le Gdant la relevoit, mais, Richard , profitanc de ce moment, lui portenbsp;iin coup terrible dans le bas-ventre, amp; faitnbsp;poufl'er au Géant un cri qui retentit le longnbsp;des cótes de la mer : La mafliie lui échappanbsp;de la main, amp; alia tomber fur un vaifleau,nbsp;quelle déméta. Richard voltigeoit avec agi-lité autour du colofle, qui cherchoit a le fai-fir. II prenoit fi bien fes mefures , quil lenbsp;bleflbit a chaque inftant : Dun revers, il luinbsp;emporta la main droite; dun fecond, il luinbsp;coupa la jambe au deflus du pied, amp; le Géantnbsp;tomba, comma un chêne fous le dernier coupnbsp;de hache; il fe défendoit encore avec fa mainnbsp;gauche, dont il arrachoit des quartiers de rochet , quil langoit contre fon adverfaire :nbsp;Adroit a les eviter, Richard selance, amp; luinbsp;coupe encore cette main. Rends-toi, lui di-foit-il, renonce a ta cruauté, reconnois lanbsp;Dieu qui ma donné le courage de te com-battre amp; la force de te vaincre, amp; je puisnbsp;encore , par des fecours qui te font incon-.nus , conferver ta vie. Commence, lui repond le féroce Géant, par me rendre monnbsp;pied amp; mes mains, rapporte-moi ma maflue,nbsp;amp; je verrai. Richard le prend par les che-veux, amp; 1exhorte toujours a fe rendre. Tunbsp;as entendu mes conditions, dit le Géant,nbsp;xemplis-les; quand jaurai ma maflue, qui anbsp;échappé de mes mains, amène-moi encore cenbsp;Dieu dont tu paries, amp; fi toi, ou lui, pouveznbsp;me vaincre, je te proiners détrs ton pri-
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fonnier. Richard indigné de ce blafphème, amp; voyant qu'il ny avoit rien a efpérer denbsp;fa vilaine anie, lui Ibulève la tête, amp; la fé-pare de fon corps.
Chargé de ce trophée, Richard regagne Ie haut du mont, amp; préfente la tête du Géantnbsp;aux Religieux, qui ne pouvoient aflez admirer fa valeur. Ils lui firent préfent de 1épée,nbsp;amp; ofFrirent de Ie faire conduire, a leursnbsp;dépens, en Angleterre, oü il étoit fort prelïenbsp;de fe rendre. Richard accepta loffre de Ie conduire , mais il ne voulut pas que Ie Couvencnbsp;en fit les frais. Tandis quils combattoient denbsp;générofité, il fe préfente un jeune Ecuyer, quinbsp;promet au Chevalier, sil veut Ie prendre anbsp;fon fervice, de Ie défendre centre route fortenbsp;denchantemens. Richard reconnut Nazoméga ^nbsp;malgré fon déguifement. Il porta la main furnbsp;la garde de fon épée, lorfque la même voix,nbsp;qui lui avoit ordonné daller combattre lenbsp;Géant, fe fit entendre: Elle ordonna au Génienbsp;de fe transformer en cheval ailé, amp; de tranf-porter le Chevalier en Angleterre.
Tu 1emportes, sécria 1'Enchanteur , en Sadreflant a Richard; mon pouvoir eft anéantinbsp;par lêtre qui te protégé : jallois te tranf-porter au pays qu'habitent les enfans dunbsp;foleil, dans les rochers brulans, que ne con-noifient point encore tes compatriotes, maisnbsp;OÜ un démon plus redoutable que moi, lenbsp;démon de 1'avarice, conduira, un jour, linenbsp;partie des peoples de 1'Europê; Ceft la quenbsp;je roe propofois de te tenter, par la vue des
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tréfors que la terre y recèle, amp; que jaurois découverts a tes yeux. Si je n'avois pu t'é-blouir par leur éclac, qui doic féduire tancnbsp;de Nations, je taurois traufporté au milieunbsp;des glacés du Nord: Ceft la que tu aurois eunbsp;a combarcre des peoples de Géans: II tau-roit été impoffible de réfifter a leur fureur:nbsp;Si Ie Ciel teut fauvé, je tabandonnois dansnbsp;les déferts de 1Afrique, je ty aurois expiofénbsp;a des monftres plus efFroyables encore: Tonnbsp;courage t'eüt été inutile, amoinsque Ie Cielnbsp;ne teüc prêté des ailes ; Les -monftres quinbsp;liabitent ces forêts font moins dangereüx quenbsp;ceux qui y peuplent les airs; Sils ne tavoiencnbsp;pas arraché la vie, je fuis, du moins, aüurénbsp;quils tauroient efFrayé, amp; ceft tout ce quenbsp;je défirois; mais, enfin , je fuis vaincu ; Ienbsp;Ciel m'enchaine; je fuis forcé de lui obsir,nbsp;amp; de tannoncer que tu nauras plus a craindrenbsp;les perfécutions des Enchanteurs, des Gétiies,nbsp;ni des Démons, amp;: que Ie Ciel les foumet A tesnbsp;ordres.
A ces mots, les bras amp; les jambes de Nazo-méga sétendent, fon col salonge, fa tête fa courbe vers la terre , amp; des pdumes sélèventfurnbsp;fon dos. II devient un che val magnifique, il dé-ploye fes ailes, Richard sélance fur lui, Ssnbsp;Ie Démon fend les airs avec plus de viteflenbsp;que laigle qui fond fur fa proie. II parcourt,nbsp;en un clin-dmil, des regions immenfes, ilnbsp;plane au deflus des plus hautes montagnes;nbsp;il avoit foüS fes pieds des mers orageufes:nbsp;LeDéajoa Ie tranfforte au deüus du Véfuve,
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amp; Richard a le temps de plonger fa vue au fond du gouffre embrafé : II traverfe 1Italie,nbsp;sélève au dellus des Alpes , le bruit quil fait,nbsp;en paflant fur leur fommet, effraye les aiglesnbsp;amp;dautres oifeaux, quifortent de leurs aires»nbsp;amp; qui voltigent autour de lui; Richard eftnbsp;obligé de les écarter avec fon épée. Son chevalnbsp;le fait paffer au travers dun nuage épais,nbsp;qui s'eft .élevé fur une vallée profonde; lenbsp;tonnerre gronde fous fes pieds, amp; la foudrenbsp;lillonne les airs autour de lui; elle frappe fonnbsp;écu, quelle fond dans fes mains fans le blefler.nbsp;Ilparcourt la France, arrive a Calais amp; franchitnbsp;le Canal; enfin, Nazoméga , arrivé fur lesnbsp;bords de la Tamife, sabat, amp; pofe , douce-ment, a terre Richard, qui, nayant plusnbsp;befoin de fon fecours, lui ordonne dallernbsp;apprendre fon arrivee, fous telle figure quilnbsp;lui plaira de prendre, aux Religieux du montnbsp;Sinai. I
Lorfquil fut parti, Richard prend le che-min de Londres; il avoit aper^u, en paflant, quelques-uns des vaifleaux quil avoit pris ennbsp;partant de Normandie , amp; qui avoient éténbsp;battus de la tempête. II entre dans la Ville,nbsp;bientóc, il eft reconnu par un des prin-cipaux Seigneurs de fa Cour, qui demeurenbsp;immobile de furprife.On croyoit Richard en-feveli fous les flots: On avoir vu fon vaifleaunbsp;febrifercontre des rochers; trois autres avoientnbsp;peri. Dés que les Nonnands furent informesnbsp;de fon arrivée, ils firent éclatcr leur joie.nbsp;Ils apprirent au Due que Je peuple Anglois,
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qui ne vent que des Rois quil puifle tenif fous fa dépendance, saflembloic déja pour eanbsp;nommer un de fa nation. Richard, done lanbsp;politique étoir toujoiirs demployer la douceur , avant den venir a des nioyens extrèmes«nbsp;fit publier foil arrivée. II aflembla le peuple.nbsp;Be lui paria ainfi :
Le défir, que vous montrez, dêtregouvernés par un Souverain né parmi vous, ne m'oftenfenbsp;point; il meft, au contraire, un garant de votrenbsp;fidélité: Un peuple qui aime fa patrie, doit,nbsp;néceflaireinent, être attaché a ceux qui le gou-vernent, lorfquils sappliquent è procurer anbsp;cette patrie le bonheur amp; la gloire; eeft lanbsp;mon unique defiein. ]e ne fuis pas né parminbsp;vous, mais jexerce des droits que ma tranfmisnbsp;une femme, votre compatriote, que jadore,nbsp;dont les moeurs amp; le courage mont donnénbsp;de votre nation Iopinion la plus avantageufe,nbsp;amp; dont le caradtère ma fait vous aimer avancnbsp;de vous connoitre. Anglois, fon père étoicnbsp;votre idole , amp; fa mémoire doit vous êtrenbsp;chère : Refufer a fa fille les mêmes fenii-mens, feroit une contradiftion qui nell pointnbsp;dans votre manière de penfer. Ceft cette fille,nbsp;au nom de laquelle je viens régner fur vous :nbsp;Elle aime fa patrie, amp; je chéris tout ce qu'ellenbsp;aime.
Voyant que les murmures continuoient encore , Richard reprit ainfi : Je hais la force amp; la violence, amp; jedéteftelesquerellesciviles. Jefe-rois au défefpoir, fi je croyois quil en coutacnbsp;une goutte de fang a mes fujets. Que ceux qui
-ocr page 103-font oppofés è mon éledion, choififlent un Chevalier, je Ie combattrai; Sil eft vainqueur,nbsp;iabandonne mes prétentions; fi je Ie fuis, vousnbsp;vousréunirez tousfous mon obéiflance. A cettenbsp;propofition, il séleva des applaudiflemens denbsp;routes parts, amp; raliemblée fut renvoyée aunbsp;lendemain.
Les Anglois choifirent un Prince defcendant dAlfred Ie Grand, jeune homme élevé dansnbsp;les montagnes dEcofle, accoutumé, dès fonnbsp;enfance, alutter contrelesmonftres des forêts,nbsp;amp; ne connoiflant dautres armes qiie fa maflue,nbsp;nn poignard h fa valeur. Richard fe renditnbsp;fur la place , amp; Ie brave Alfred fe préfenta:nbsp;Le Due ne voulut point combattre a armesnbsp;inégales , il fe faific dune maflue amp; diinnbsp;poignard, comme fon ad verfaire. Les Anglois,nbsp;divifés en deux partis, faifoient des veeux,nbsp;les uns pour Richard, amp; les autres pour lanbsp;libercé. Les deux combattans sélancent, unnbsp;filence profond règne dans laflemblée. Alfrednbsp;avoit levé fa pefante maflue, Richard 1évite,nbsp;amp; le poids de larme dAlfred fait courbernbsp;fa tête fur le col de fon cheval. Richard edenbsp;pu profiter de ce moment, pour écrafer fon ad-verfaire ; il lui donna le temps de fe remettre.nbsp;lis reviennenc 1un contre lautre, leurs maf-fues fe choquent; amp; , quoiquelles fufl'ent denbsp;racine de cèdre, armées de pointes acérées,nbsp;le choe les entrouvre 1une amp; Pautre, lesnbsp;coups, quelles peuvent porter dans eet état,nbsp;ne font plus dangereux, amp; le combat eut encore dure long-temps, fi Richard, au lieu de
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frapper Alfred , neüt adreffé des coups mul-tipliés fur la téte du cheval; il létourdit: Le courfier entraine Alfred, qui ne peut Ienbsp;raniengr contre fon adverfaire. Richard de-daigne de profiter de fon embarras, il de-meure fimple fpeftateur. Alfred eft force denbsp;defcendre ; le Due defcend de fon coté, amp;nbsp;tous les deux, le poignard a la main, fe me-furent amp; marquent la place de leurs coups: Richard évite ceux dAlfred, amp; le faifit par lenbsp;milieu du corps; ils cherchent a fe terrafler ;nbsp;les efforts même quils font pour fe renverfer,nbsp;femblent les rendre iramobiles. Richard feintnbsp;de céder, fon adverfaire sébranle, mais, raflem-blant routes fes forces, Richard , profitantnbsp;dun inftant favorable, le met fous fes piedsnbsp;amp; le défarme. II ne tenoit qua lui de luinbsp;plonger le poignard dans le fein : Avoue-toinbsp;vaincu, lui crie-t-il. Alfred ne répond quenbsp;par les efforts quil fait pour fe dégager, maisnbsp;Richard le tient prefle contre le fable. Alors ,nbsp;le peuple, divifé, fe réunit, amp; crie , vive Richard , vive h Roi. Dès que ce cri a frappénbsp;loreille dAlfred , il cede, amp; convient quenbsp;Richard eft vainqueur. Richard le relève ,nbsp;lembraüe, amp; lui dit que les Anglois ne pou-voient choifir un Chevalier plus vaillant amp;nbsp;plus fort: II le pria de lui accorder fon amitié,nbsp;amp; lui promit la fienne.
Pendant le combat, il sétoit élevé un bruit, dont Richard, trop occupé, havoit pas de-mandé la caufe; cétoit fon époufe , qui, ayantnbsp;appris la tempête que la flotte Normande
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iz Richard fans peur.
avoit effuyée, tremblant pour Ie forc du Due, écoit venue a Londres pour en favoir des nou-velles. Elk arriva au moment oü Richardnbsp;luttoit contre Alfred, elle perga la foule amp;nbsp;fut témoin de fon triomphe._ Cen fut un nouveau pour lui, lorfque, fortant des bras dAl-fred, qui lui marquoit fon eftime, amp; qui ré-pondoit è, fes careflès, il fe trouva dans ceuxnbsp;de fon époufe. II la préfenta aux Anglois,nbsp;qui tombèrent aux pieds de leur Princelle.nbsp;Les deux époux furent couronnés, Ie lende-main, avec la plus grande folemnité ; il y eut,nbsp;pendant quinze jours, des fetes amp; des tournois.nbsp;Richard amp; fon épioufe fe fixèrent en Angle-terre; amp;, lorfque Ie Roi fut oblige daller ennbsp;Normandie pour régler les affaires de PEtatnbsp;quil quittoir, amp; inftaller fon fils, quil nom-ma fon fucceffeur, il fut obligé de laiffer lanbsp;Reine en otage, tant ils craignoient de Ienbsp;perdre. Ils régnèrent long-temps, amp; les meil-leurs Rois qui ont occupé, après leur mort, Ienbsp;tróne dAngleterre, nont pu faire oublier anbsp;la Nation, les bienfaits de Richard amp; les ver-tus de cette Princefle.
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d/HAP IT RE I. F'aftes projets de vengeance de la Fée Minucieufe. Premiers combats denbsp;Richard. Enfant trouvé-nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Page 5
Chap. II. Hijloire dHellequln amp; de fa familie. Prodiges, ou fe confond fefprit de Richard.
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Chap. III. Origine du goüt des Normands pour les pommes. Sages réglemens de Richard. In-coiivéniens de la mendicité des Religieux. 27nbsp;Chap. IV. Étrange mariage de Richard. Mortnbsp;de fon Epoufe. Qui elle étoit.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;35
Chap. V. Triomphe de Richard. Il enlève la Princejfe d'.dngleterre d fon amant. Combats.nbsp;Cartels. Déclaration de guerre.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;45
Chap. VI. Defcente des Mnglois en Normandie. Rencontre de Richard. Bataille; viSloirenbsp;extraordinaire. Partie de chajfe. Miroirnbsp;confiellé. Etrange aventure de Richard. 59nbsp;Chap. VII. Combats amp; viSloire multipliés denbsp;Richard. Bataille contre les Sarrajins. Hif-toire de Henriettij amp; duti Chevalier fran~nbsp;pis.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;74
Chap. VIII. Tempête. EnUttement de Richard fur Ie mont Sinaï. Défaite dun affreux Géant.nbsp;Richard eft tranfporté en Mngleterre, Sa vic~nbsp;toire amp; fon couronnement.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;94
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