É C R I T E S
SECONDE PARTIE
-ocr page 2- -ocr page 3-ir
SECONDE PARTIE,
Et fe trouv».
Chez Pbault, Imprimeur du Roi, qual des Auguftins , a Tlmmortalité.
1788.
-ocr page 4- -ocr page 5-DES ÉDITEURS.
Su p PO s É que cette feconde Parrie foit auffi bien accueHIie du Public quenbsp;la été Ia première, nous tacheronsnbsp;de nous procurer quelques-unes desnbsp;lettres que les perfonnes que nous luinbsp;avons fait connoitre ont dü sécrirenbsp;depuis.
-ocr page 6-ïjbp'
â V
1/ nbsp;nbsp;nbsp;.
f^'4 ⢠' â nbsp;nbsp;nbsp;' i-*' ^
2*': U- nbsp;nbsp;nbsp;r4.4J;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;c
'J â -. nbsp;nbsp;nbsp;~
5i
ii
|
. nbsp;nbsp;nbsp;âc ^ '.. j ^ :r.7 |
tiJi, -.r |
â â quot; 'JJ |
|
â¢'V ⢠|
il' v.â' ââ¢:»-â *'quot;. |
. -t â -âB - :l- |
|
' ' â *»« nbsp;nbsp;nbsp;* . |
â nbsp;nbsp;nbsp;Sâ' | |
|
\ ' |
'). nbsp;nbsp;nbsp;.t^. .âi , â | |
|
.quot;âi | ||
|
â¢â 'S'-' ' . nbsp;nbsp;nbsp;; 'r |
' | |
|
\ |
- | |
|
' â | ||
|
ijâ-'â-^ - - -gt; - |
/â
',iÃr»a'' gt;
CONTINUATION
ÉCRITES DE LAUSANNE.
DIX-H LT TIE ME LE T T RE.
N ous attendons votre reponfe dans u.ie jolie maifon a trois quarts de lieues de Lau-fanne , cjue lon ma prêree. Les étrangers quinbsp;demandoient a louer la mienne, Sc qui lontnbsp;loiie'e, etoient preiïes dy entrer. Jy ai laiffe'nbsp;tons mes meubles; de forte que nous n avonsnbsp;, eu ni fatigue ni embarras. I! feroit poïïibi'enbsp;que la neige ne fe fondant pas, ou fe fondantnbsp;toiu-a-eoLip, nous ne puffions parrrr auffi-lót
Aiij
-ocr page 8-que nous Ie voudrions. A préfent cela mefl: afTezegali mais au moment oü nous quittamesnbsp;Laufanne j'aurois voulu avoir plus loin a aller,nbsp;amp; des objets plus nouveaux a pre'fenter auxnbsp;¦yeux amp; a Timagination de ma fille : quelquenbsp;tendreffe quon ait pour une mère, il menbsp;fembloit que fe trouver towte feule avecnbsp;elle au mois de Mars, pouvoit paroitre unnbsp;pen trifte. Ceüt éte' la première fois que jau-rois vu Cecile senniiyer avec moi, amp; défirecnbsp;que notre tête a tête fut interrompu. Je vousnbsp;avoue que, recloutant cette mortification,nbsp;iavois fait tout ce que javois pu pour menbsp;le'pargner. Un porte-feuille deftarapes quenbsp;mavoit prêté M. dEy * ^; les Mille amp; unenbsp;Nuits,Gilblas, les Contes dHamiltonSc Zadignbsp;avoientpris les devans avec un piano-forté 6cnbsp;une provifion douvrage. Dautres chofes quinbsp;nètoient pas dues a mes foins ontplus fait quenbsp;mesfoins. Mylord,fon parent, un malheureux
cbien,un pauvre nègre.....Mais, je veux
reprendre route notre hiftoire de plus haut.
Après vous avoir écrit,je me difpofai a aller dans une maifon ou je devois trouver tont Ienbsp;beau monde de Laufanne. Je confeillai k Cécile deny venir quune demi-heure après moi,
-ocr page 9-quand jaurois offert ma malfon amp; annoncé notre depart; mais elle me dit quelle étoitnbsp;intéreflée a voir Iimpreffion que je ferois.nbsp;Vous la verrez, lui dis-je ;il ny aura que lanbsp;première furpnfe amp; les premières queftionsnbsp;que mon arrangement vous e'pargnera. Nonnbsp;maman, dit-elle, lai/?êz-moi voir limpreflionnbsp;toute entière; que jen aye tout Ie plaifir ounbsp;tout Ie chagrin. A vos cote's, appuyée contrenbsp;votre chaife , touchant votre bras, ou feule-ment votre robe, je me fentirai forte de lanbsp;plus puifTante ,comme de la plus aimable pro-tedion. Vous favez bien maman combien vousnbsp;maimez, mais non pas combien je vous aime ,nbsp;amp; que vous ayant, vous, je pourrois fuporternbsp;de tout perdre, amp; renoncer a tout. Allonsnbsp;maman, vous êtes trop poltronne , amp; vousnbsp;me croyez bien plus foible que je ne fuis.nbsp;Eft-il befoin , mon amie , de vous dire quenbsp;jembralTai Cécile, que je pleurai, que je Ianbsp;ferrai contre mon fein; quen marchant dansnbsp;la rue, je rnappuyai fur fon bras, avcc encore plus de plaifir amp; de tendrelTe qua lor^nbsp;dinaire ; quen entrant dans la falie jeus foinnbsp;avant tout quune chaife fut placée pour elle,nbsp;un peu derrière Ia mienné. Ah f fans doute ,
A iv
-ocr page 10-vóus imaginez, vous voyez tout cela ; maïs, voyez-vous auffi mon pauvre coufin, amp; fonnbsp;ami langlois, venir a nous dun air inquiet,nbsp;«cherchant dans nos yeux lexplication de jenbsp;ne fais quoi quils y voyent de nouveau amp;,nbsp;detrange. Mon coufin, fur-tout, me regar-dolt, regardoit Cécile , fembloit défirer amp;nbsp;craindre a la fois que je ne parlafl'e amp; l'autrenbsp;qui voyoit cette agitation , partageoir fon in-térêt entre lui amp; nous, amp;. tantót paddit ma-chinalement Ie bras autour denbsp;nbsp;nbsp;nbsp;tantót
roettüit la main fur fon épaule, comme pour lui dire je deviens vëritablement votre ami; finbsp;on vous apprend quelque chofe de facheux,nbsp;vous trouverez un ami dans un étranger cheznbsp;qui vous navez vu jufquici que de Ia fimpa-thie, un certain rapport de caraClère ou denbsp;circonftance. Moi, qui navois fongé tout Ienbsp;jour a votre lettre amp; a ma réponfe , que re-lativement a ma fille , qui navois fonge' quanbsp;elle amp; a fes imprellions, je fus fi touchée denbsp;ce que je voyois de la paffion de 1un de cesnbsp;hommes, de la tendre compalfion de lautre,nbsp;du lêntiment amp; de Thabitude qui séloientnbsp;établis entr eux 6c nous , 6c de lefpèce dadieunbsp;quil falloil leur dire, que je me mis a pleurer.
-ocr page 11-Jugez ü cela les raflura, amp; fi ma fille fut furprife.
Notre fjlence ne'toit plus fupportable ; Tin* quie'tude auginentoit; mon parent paüfloit,nbsp;Cecile prefloit mon bras amp; me difoit toutnbsp;bas: mais maman, queft-ce done ? quavez-vous ? Je fuis folie , leur dis-ie enfin. De quoinbsp;sagit-il l dun voyage qui ne nous mène pasnbsp;hors du monde, pas même au bout du monde.nbsp;Le Languedoc neft pas bien loin. Vous, mon-fleur, vous voyagez, je puis efperer de vousnbsp;revoirjamp; vous, mon coufin, vous allez dunbsp;même cdie' que moi. Nous avons envie dallernbsp;voir une parente fort aimable, amp; qui meftnbsp;fort chère. Cette parente a auffi envie de notisnbsp;voir; rien ne sy oppofe, amp; je fuis re'folue anbsp;partir bientót. Allez mon coufin , dire a mdn-fieur amp; madame *** que ma maifon eit anbsp;louer pour fix mois.
II Ie leur dit. Langlois saffit.'Les tuteurs de ma fille, 6c leurs femmes, accoururent: My-lord nous voyant occuppées a leur repondre ,nbsp;sappuya contre la cheminee, regardant denbsp;loin. Le Bernois vint nous témoigner fa joienbsp;de ce quil pafieroit lete plus a portee denbsp;nous quil nel'aiiroit cru ; enfuite, vinrent les
-ocr page 12-étrangers qui louèrent fur Ie champ ma mai-fbn. 11 ne reftoit que lembarras de nous loger en attendant votre réponfe. On nous offrit unnbsp;logement dans une maifon de campagne quenbsp;des Angiois ont quitté en automne. Jaccep-tai avec empreflement; de forte que toutnbsp;fut arrange, amp; devint public en un quart-«1, heure ; mais la furprife, les queftions , lesnbsp;exclamations durèrent toute la folrée. Lesnbsp;plus intérefTés a notre depart en parlèrent Ienbsp;moins. Mylord fe contenta de sinformer denbsp;la diftancede rhabhation quon nous donnoii,nbsp;amp; nous alTura que de long-tems la route denbsp;Lyon ne feroit praticable pour des femmes :nbsp;ii demanda enfuite a fon parent , fi au lieu denbsp;o'ïmmencer par Berne, Balie, Strasbourgnbsp;Nancy, Metz, Paris, ils ne pourroient pasnbsp;tpmmencer leur tour de France par Lyon ,nbsp;Marseille amp;TouIoufe. Vous feroit-il plus aifénbsp;alors, lui dit-on, deqiiitterTouloufequa pre-fent de ny pas aller 1 Je ne fai, dit Mylordnbsp;plus foiblement amp; dun air moins fignifiantnbsp;que je naurois voulu. Apres avoir été fix fe-maines a Paris , lui dit fon parent, vous ireznbsp;ou vous voudrez.
Cécile me pria de laffocier a mon jeu,
-ocr page 13-if 11 )
difant quelle avoir fon voyage dans latète, de manière quelle ne joueroit rien qui vaille.nbsp;Après le jeu je demandai a M. dEy''' quilnbsp;nous pretat des eftampes amp; des livres; monnbsp;parent mofFiit fon piano-forte'; je Iacceptai;nbsp;fafemme nefl: pas muficienne. Le Bernois, quinbsp;a ici fon carofle amp;. fes chevaux, me pria denbsp;les prendre pour me conduire a la campagne,nbsp;amp; de permettre que fon cocher put favoirnbsp;tous les matins, dune laitiere qui vient ennbsp;ville , fi je voulois mefervir de lui pendant lanbsp;journe'e, Ce fera moi, dit Mylord, qui toutesnbsp;les fois quil fera un temps palTable , irai de-mander lesordres de ces dames amp; qui vousnbsp;les porierai. Cela ell: jufte , dit fon parent:nbsp;de pauvres etrangers nont a olfrir que leurnbsp;zèle. Le Bernois nous dit enfuite quil nau-roit pas long-temps le plaifir de nous êtrenbsp;bon a quelque cliofe, puifqu'il alloit a Bernenbsp;pour tacher de fe faire élire du Deux-cent ,nbsp;ayant obtenu pour cela une prolongation denbsp;femeftre, Comme fon pere eft mort, amp; quilnbsp;na point doncle qui foit Confeiller, on luinbsp;demanda sil e'pouferoit une fille aBareily- Lenbsp;Deux-cent eft le Confe-ii Souverain de Berne;nbsp;le Baretly eft le chapeau arec lequel on va
-ocr page 14-'( 12 }
en Deux-cent, amp; on appelle fille a Baretly celie dont Ie père peut donner une place dansnbsp;Ie Deux-cent a Thomme quelle epoufc. Nonnbsp;aflurementnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, je nai pas un coeur a don
ner en échange d un Baretly, amp; je ne voudrois pas receyoir fans donner. On paria des elections. On setonna que M. de eut dejanbsp;vingr-neuf ans. II en a trente. Le Baïilif parianbsp;du Senat amp; des Senateiirs de Berne. Sénat,nbsp;Se'nateurs, mon oncle ! secria le neveu; maisnbsp;pourquoi non ? On ma dit que lés Bburgue-maitres dAmfterdam e'toicnt quelquefois appelles confuls par leurs diens amp; par eiix-mêmes. Et vcus mon cher oncle ne feriez-vous point le pro-conful d'Afie , refidant anbsp;Athènes ? Mon neveu , mon neveu, dit lanbsp;Baülive , qui a de lefprit, avec ces plaiian-teries-la il vous faudroit époufer deux ou troisnbsp;Baretly pour être sur de votre edeöiön. Madame de * ^, la femme de mon parent, voyantnbsp;tout Ie monde autour de nous , sapprocha anbsp;la fin , amp; sadreffant a fon mari: amp; vousnbsp;Monfieur , puifque ces dames partent, vousnbsp;poiirrez enfin vous réfoudrc a partir; vousnbsp;cefferez davoir tous les jours des lettres anbsp;e'crire , des pretextes a imaginer. I! y a huit
-ocr page 15-jburs, a-t-elle ajouté , en affe(flant de rire, que fes malies font attachées fur fa voiture.nbsp;Tout Ie monde fe talfeit. Maïs tout de bon,nbsp;Monfieur, reprit-eJle , quand partirez-voiis ?nbsp;Demain , Madame, ou ce foir, dit-il en pa-lilTant, amp; courant vers la porte, après avoirnbsp;ferre la main a fon ami, il fortit de la falienbsp;amp; de la maifon. En elfet, il partit cette nuitnbsp;lïiême, éclairé par la lune amp; la neige.
Le lendemain, qui etoitlundi,amp; Ie fur-lendemain je fus en affaire, amp; ne voulus voir perfonne ; amp; mercredi dernier a midi nousnbsp;e'tions én carofTe , Ce'cile, Fanchon , Philaxnbsp;amp; moi fur lechemin de Renens.On avoir biennbsp;donne' lordre douvrir notre appartement, denbsp;faire du feu dans la falie a manger, amp; nousnbsp;compiions faire notre diner duné foupe aunbsp;lait amp; de quelques oeufs. Mais en approchantnbsp;de la maifon, nous fumes furprifes de voirnbsp;dl! mouvement, un air de vie , toutes les fe-nêtres ouvertes, de grands feux dans toutesnbsp;les cfiambres qui le difputoient au foleil pournbsp;fécher amp; récliauffer Fair amp; les meubles. Ar-rivées a la porte , Mylord amp; fon parent nousnbsp;aidèrent a defeendre de carofTe , amp; portèrentnbsp;dans la maifon les boïtes 6c les paquets, La
-ocr page 16-latle etoit mife, Ie piano-forte accordë , uti air favori ouvert fur le pupitre; un coiiffinnbsp;pour le cliien aupres du feu, des fleurs dansnbsp;des vafes fur la cheminee : rien ne pouvoi^nbsp;étre plus galant ni mieux entendu. On nousnbsp;fervit le meilleur dine j nous bumes du punch ;nbsp;ou nous laifla des provifions , un paté, desnbsp;citrons, du rum, amp; on nous fupplia de per-mettre quon vint une foisou deux chaque fe-maine diner avec nous.Quant a prendre le thé,nbsp;Madame, dit Mylord, je nen demande pas lanbsp;permiflion, vous ne refuferiez cela a perfonne.nbsp;A cinq heures on leur amena des chevaux, ilsnbsp;les laifsèrent a leurs domefliques, amp;. commenbsp;le temps etoit beau , qiioique tres-froid, nousnbsp;les reconduisimes jufquau grand chemin. Aunbsp;moment ou ils alloient nous quitter, voila unnbsp;beau chien danois qui vient a nous rafant denbsp;fon niufeau la terre couverte de neige, c etoitnbsp;un dernier effort , un monceaii de neige Iar-rête ; il cherche dun air inquiet, chancelle ,nbsp;amp; vient tomber aux pieds de Cécile. Elle fenbsp;baiffe. Mylord secrie amp; veut la retenir; matsnbsp;Cécile lui foutenant que ce neft pas un chiennbsp;enrage , maisun chien qui a perdu fon maitre,nbsp;un pauvreVhien a moitie mort de fatigue, de
-ocr page 17-faint 8c de froid, sobftine a le care/ïèr. Les laquais font envoyes a la maifon pour chcr^nbsp;eher du lait, du pain; tout ce quon pourranbsp;trouver. On apporie ; le chien boit amp; mange,nbsp;4St lèche les mains de fa bienfaitrice. Cecilenbsp;pleuroit de plaifir amp; de pitie. Attentive , en ienbsp;ramenant avec elle, a mefurer fes pas fur ceuxnbsp;de lanimal fatigue, a peine regarde-t-ellenbsp;fon amant qui seloigne; toute la foiree futnbsp;employee a rdchauffer, a confoler cet hotenbsp;fionveau, a lui cherclier un ncm , a faire desnbsp;conjeélures fur fes malheurs, a prevenir lenbsp;chagrin amp; la jaloufie de Philax. En fe cou-chant, ma fille lui fit un lit de tous les habitsnbsp;quelle ótoit, amp; cet infortund eft devenu lenbsp;plus heureux chien de la terre. Au lieu de rai-fonner , au lieu de moralifer, donnez a aimernbsp;a quelquun qui aiine; fi aimer fait fon danger, aimer fera fa fauvegarde; fi aimer faitnbsp;fon malheur, aimer fera fa conlolation : poupnbsp;qui fait aimerceft la feiile occupation , lanbsp;feule diftraéfion, le feul plaifir de la vie.
Voila le mercredi palfë, nous voila éta-hlies dans notre retraite, 5c lt;2ëci!e na pas iair de pouvoir sy entjuyer; elle na pas eunbsp;Tecours encore a la moitié de les reflources ?
les livres, Iouvrage, les eftampes font reftés dans un tiroir.
Le jeudi vient, les fleurs, Ie cliien , Ie piano fuffifent a fa matinee. Laprès - dinernbsp;elle va voir ie fermier qui occupe une par-tie de la maifon ; elle carefle fes enfans ,nbsp;catife avec fa femme; elle voit porter dunbsp;lait hoi-s de la cuifiiie , amp; elle apprend quénbsp;ceft h un malade quon le porte, a un neigrenbsp;mourant de h confomption, que des Angloisnbsp;dont il étoit le domeftique ont laiffe dans cettenbsp;maifon. Ils iont beaucoup recommandé aunbsp;fermier amp; a la ferraiere , amp; ont laiffé a imnbsp;banquier de Laulanne lordre de leur payernbsp;toutes les femaines tant quil fera en vie unenbsp;penfion plus que fuffifante pour les mett-renbsp;en état de le bien foigner. Cécile vint menbsp;trouver avec cette information Sc. me fup-plia daller avec elle aupiès du nègre, de luinbsp;parler anglois , de favoir de lui fi nous nenbsp;pouvions rien lui donner qui lui fut agréable,nbsp;On ma dit, maroan , quil ne favoit pas lenbsp;Francois; qui fait, dit-elle, fi ces gens, mal-gré toute leur bonne volonté, devinent fesnbsp;befoins. Nous y allames. Cécile lui dit les premiers mots danglois qneiie eut jamais pro-
noncés;
-ocr page 19-iioncé i ce que lamour avoit fait acquérlr j ihumanité en fit ufage. II parut les entendrenbsp;avec quelque plaifir. 11 ne fouffroit pas, malsnbsp;il avoit a peine quelque refte de vie. Douxjnbsp;patient , tranquille, il ne paroiffoit pas quilnbsp;fouhaitat ou regrettat rien : il étoit jeune ce-pendant. Ce'cile amp; Fanclion ne Tont prefquenbsp;pas quitté. Nous lui donnions tantót un peunbsp;de vin , tantót un peu de foupe. J étois allifenbsp;auprès de lui avec ma fille , dimanche matin ,nbsp;quand il expira. Nous reftames long-tempsnbsp;fans changer de place.
Ceft done ainfi quon finit, maman, dit Cécile , amp; que ce qui fent amp; parle, amp;. fe remue , cede de fentir, dentendre , de pouvoir fe re-miier l Quel étrange fiirt ! naitre en G-uinée,nbsp;ê'.re vendu par fes parens, cultiver du fucre a lanbsp;Jamaique, fervirdes .Angiois a Londres, mou-rir prés de Laufanne ! Nous avons répandunbsp;quelque douceur fur fes derniers jours. Jenbsp;ne fuis, maman , ni riche ni habile , je ne fe-rai jamais beaucoup de bien ; mais puifle-jenbsp;faire un peu de bien par-tout oii Ie fort menbsp;conduira , afiez feulement pour que moi amp;nbsp;les autres puiffions croire que ceft un biennbsp;plutót quun mal que jy fois venue ! Canbsp;TJ Panic,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;B
-ocr page 20-lt; iS ')
yauVre tiëgre ! maïs pourquoi dire ce pauvns nëgre ? mourir dans fon pays ou ailleurs, avoirnbsp;vécu long-temps öu peu de temps , avoir eunbsp;Mn pen plus ou un peu moins de peine ou denbsp;plaifir , il vient un moment ou eela eft biennbsp;egal : Ie R.oi de France fera un jour comme-cenbsp;¦ne'gre : Si moi auffi, interrompis-je , amp; toi....nbsp;amp; Mylord. Oui, dit-elle , ceft vrai; maisnbsp;fortons a préfent dici. Je vois'Fanchon quinbsp;revient de I ëglife , je Ie lui dirai. Elle alia anbsp;ia rencontre de Fanchon, amp; Tembralfa amp;nbsp;pleura , amp; revint carefl'er fes chiens en pleu-ïant. On enterre aujourdhui Ie nëgre. Nousnbsp;avons vu dans cette occafion la mort toutenbsp;jeule, fans rien de plus : rien deffrayant ,nbsp;rien de folemnel, rien de pathëtique. Pointnbsp;de parens , point de deull, point de regretsnbsp;feints OU fincères ; auffi ma fille na-t-ellenbsp;regu aucune imprellion lugubre. Elle eft re-lournëe auprès du corps deux ou trots foisnbsp;tous les jours; elle a obtenu quon ie laiffiitnbsp;'couvert amp; clans fon lit fans Ie toucher , amp;nbsp;que lon continuat a chauffer la chambre. Ellenbsp;ya lu amp; travaillë, Si il ma fallu ètre auffinbsp;iraifonnable quelle. Ah ! que je fuis contentenbsp;de voir quclle na pas cette fenfibilitë qui
-ocr page 21-fait qiion ruit les morts, les moürans, léi ihalheureuxl Au refte, je ne lui vois pas nonnbsp;plus ladivite' qui les cherche , amp; javoue quenbsp;j en füïs bien aife auffi. Je ne raimerois quenbsp;cbez une Madeleine pénitente : les Madeleines pe'cherelTes, elles-mêmes, ne devroientnbsp;faire du bien qua petit bruit, autrement ellesnbsp;ont lair dacheter du monde comme de Dieu,nbsp;non des pardons, maïs des indulgences.... Jenbsp;me tais ! je me tais ! amp; jen ai déja trop dit.nbsp;Quimporte aux pauvres quon foulage , Iairnbsp;quon a en les foulageant. Si quelquune desnbsp;fenimes dont je parle devoit lire ceci, je oi-rois ; ne faites aucune attention a mes impru-dentes paroles, ou dcnnez leur une attentioitnbsp;entière ; continuez a faire du bien , ne vousnbsp;privez pas des be'nëdidtions des malbeureux,nbsp;amp; nattirez pas fur moi leurs malédiélions,nbsp;ni la condamnation de celui qui vous a dicnbsp;que la charité couvre une multitude de pë-chës. Je vous ai exbortëes a faire 1aiimónenbsp;en fecret. Ceft Faumone fecretio qui eft lanbsp;plus agrëable a Dieu , amp; la plus fatisfaifantenbsp;pour notre cceur, paree que Ie motif en eftnbsp;plus fimple , plur pur, plus doux, moinsnbsp;tnêlë de eet amour-propre qui tourmente I.a
Bij
-ocr page 22-yie mais ici laóïion eft plus importante que ]e motif, 6i. peut-ètie que la bonne atS'ioilnbsp;renclra les motifs meilleurs, paree que lanbsp;vue du pauvre fouffrant amp; affligé ; la vue dunbsp;pauvre foulagé amp;. reconnoiflant pourra at-tendrir votre coeur amp;. ie changer.
-ocr page 23-Monsieur,
V o u S paroiïïiéz fi trifte hier que je ne pms mempêcher de vous demander quel lujetnbsp;de chagrin vous avez. Vous rehiferez peut-être de Ie dire, mais vous ne pourrez pasnbsp;mefavoir mauvais gré de Iavoir demande ; jenbsp;nai depuis hier que votre image dans lef-prit. Mylord vient nous voir prefque tousnbsp;les jours. H eft vrai qui! ne refte dordinairenbsp;quun moment. Vous parclt il quon y faïTenbsp;attention a Laufannej amp; quon puiiTe menbsp;blamer de Ie recevoir? Vous ie connolfteznbsp;autant quun jeune homme eft connoifTable;nbsp;vous connoifi'ez fes parens, amp;, leur fa^on denbsp;penfer, je ne doute pas que vous nayez lunbsp;dans Ie coeur de Cécile, dites-moi commentnbsp;je dois me conduire. Je fuis, Monfieur , votranbsp;très-humble amp;L tres-obéiflante fervanie.
Ui
-ocr page 24-VINGTIEME LETTRE.
M A D A M E gt;
I L eft vrai que fe fuis fort triüe. Je fuis fi
éloigné de vous favoir mauvais gré de vötre queftion que javois dëja réfolu de vous fairenbsp;nion hiftoire, mais je lécrirai; ce fera vinenbsp;forte doccupation amp; de diftralt;5iion, amp; lanbsp;feule dont je fois fiifceptible. Tout ce que jenbsp;puis vous dire , Madame , touchant Mylord ,nbsp;ceft que je ne lui connois aucun vice. Je ne fainbsp;sil aime Mademoifelle Cecile autant quelle Ienbsp;mérite ; mais je fuis prefque für quil ne regardenbsp;aucune autre femme avec intérêt, amp; quilnanbsp;aucune liaifon dune autre efpèce. II y a deuxnbsp;niois que j écrivis a fon père quil paroifToitnbsp;sattacher a une file fans fortune, mais, dontnbsp;la naiflance ^ léducation , Ie caraélère amp; lanbsp;fgure ne laifToient rien a defirer; amp; je luinbsp;demandois sil vouloit que fous quelque pré-texte je fifle quitter Laufanne a fon fils; caenbsp;chercher a Téloigner de vous, Madame, amp;nbsp;de Yotre file gt; ceut été luj dire , f y a quel'
-ocr page 25-(y«e cliofe de mieux que la beauté, Ia boftteg, ïes graces, amp; lefprit. Javois plus de raifonnbsp;quun autre de ne me pas charger de eetnbsp;odieux amp; abfurde foin. Le père amp; la merenbsp;mont écrit tous deux que pourvu que leurnbsp;filsazmat amp;. fütaimé ,quil épousat paramour,nbsp;non par honneur, après que lamour feroitnbsp;pafle', ils feroient très-contents, amp;. que de Ianbsp;fa9on dont je parlois de celle a laquelle ilnbsp;sattachoit, amp; de fa mère , ilny avoit rien denbsp;pareil a craindre. Ils avoient bien raifon, fansnbsp;doute ; cependant jai peint au jeune hommenbsp;Ia bonte, le défefpoir quon fentiroit en fenbsp;voyant oblige k acquitter de fens froid un engagement quon auroit pris dans un momentnbsp;dyvrelTe totale ; car, de manquer a un pareilnbsp;engagement, je nai pas voulu fuppofer quenbsp;ceia fut poffible.
Je ne crois pas, Madame, quon trouve rien détrange a fes vifites ; il les avoit an-noncées avant votre depart devant tout lenbsp;monde. On le voit affidu a fes legons, amp;.nbsp;prefque tous les foirs en compagnie de femmes.nbsp;Jai re^u de Lyon des nouvelles de votramp;nbsp;parent : il ne lui étoit rien arrivé de fanbsp;cheux quoiquil fut allé nuit amp; jour , amp;. qu.^
B tv
-ocr page 26-les chemins folent couverts de nelge comtns ils ne lont jamais e'té dans cette faifon. linbsp;neft pas heureux,
3e me mettrai a écrire des ce foir peut-être» Jai Ihonnenr detre, Madame, amp;.c.,, amp;c.,nbsp;William ***.
-ocr page 27-M ON hiftoire efl: romanefque , Madame , autant que trifle , amp; vous allez être deTagréa-fclement furprife en voyant des circonftancesnbsp;a peine vraifemblables ne produire quunnbsp;Iiomme ordinaire.
Un frere que javois amp; moi naquimes pref-quen même-temps, amp; notre nailTance donna la mort a ma mère. Lextrême afRiélion denbsp;mon père , amp; Ie trouble qui régna pendantnbsp;quelques inftans dans toute notre maifon fitnbsp;confondre les deux enfans qui venoient denbsp;naitre. On na jamais fu lequel de nousnbsp;deux e'toit laine'. Une de nos parentes a tou-jours cru que ce'toit mon frère-, mais fansnbsp;en être sure, amp; fon têmoignage netant ap-puyé ni contredit par perfonne , a produitnbsp;une forte de préfomption , amp;. rien de plus ;nbsp;car lopinion quon avoit congue sevanouif-foit toutes les fois quon en vouloit examinernbsp;Ie fondement, Elle fit une le'gère imprefquot;nbsp;lion fur moi, mais nenfit jamais aucune furnbsp;mon frère. II fe promit de navoir rien quennbsp;commun avec moi; de ne fe point marier d
-ocr page 28-r
Je me mariois. Je me fis amp; a lui la mèmè promelTe; de forte que nayant qu^une famillönbsp;entre nous deux, ne pouvant avoir que lesnbsp;mêmes he'ritiers, jamais la loi nauroit eu 'anbsp;decider fur nos droits ou nos pretentions.
Si le fort avoit mis entre nous toute 1egalite pofllble, il navoit fait en cela quimiter lanbsp;nature Ieducation vint encore augmenter amp;nbsp;affermir les raports. Nous nous reflemblionsnbsp;pour la figure amp; pour Ihumeur, nos goutsnbsp;etoient les mêmes, nos occupations nousnbsp;etoient communes ainfi que nos jeux j 1un nenbsp;faifoit rien fans Iautre , amp; Tamitie entre nousnbsp;etoit plutot de notre nature que de notrenbsp;choix; de forte qua peine nous nous en ap-percevions ; eetoient les autres qui en par-loient, amp; nous ne la reconnumes bien quenbsp;quand il fut queftion de nous feparer. Monnbsp;frère fut defliné a avoir une place dans lenbsp;Parlement, amp; moi a fervir dans Tarmee;nbsp;on voulut Ienvoyer a Oxford, amp; me mettrenbsp;en penfion chez un Ingenieur ; mais le mo-moment de la feparation venu , notre trif-tefle amp; nos prières obtinrent que je le fuivroisnbsp;a rUniverfitêj amp; jy partageai toutes fes etudesnbsp;commelui toutes les miennes. Jappris avec luinbsp;le droit amp; Ihiftoire , amp; il apprit avec moi le.s:
-ocr page 29-matliëmatiques 6c Ie génie; nous aimions toU5 deux la litte'rature amp; les beaux arts. Ce futnbsp;alors que nous appréciames avec enthoufiafmenbsp;Ie fentiment qui nous lioit; fi eet enthou-fiafme ne rendit pas notre amitié plus fortenbsp;ri plus tendre, il la rendit plus produdbivenbsp;daélions, de fentimens, de penfëes; de fortenbsp;quen étant plus occupe's nous en jouiffionsnbsp;davantage. Caftor amp; Pollux, Orefte amp; Pilade,nbsp;Achille amp; Patrocle , Nifus amp; Euriale, David.nbsp;amp; Jonathan furent nos He'ros. Nous nousnbsp;perfuadames quon ne pouvoit être lache ninbsp;vicieux ayant un ami, car la faute dim aminbsp;rejailliroit fur lautre ; il auroit a rougir , ilnbsp;fouffriroit} amp; puis quel motif pourroit nousnbsp;entramer a une mauvaife aelion I Sur lun denbsp;lautre, quelles richellès , quelle ambition ,nbsp;quelle maitrelTe pourroit nous tenter alTez pournbsp;nous faire devenir coupables ? Dans 1hiftoire ,nbsp;dans la fable, par-tout nous cherchions'lamitie,nbsp;amp; elle nous paroifloit la vertu amp; le bonheur.
Trois ans setoient ëcoulés, la guerre avoir commence en Amerique : on y en-voya le re'giment dont je portois depuis long-temps Tuniforme. Mon frère vint me lap-prendre , amp; parlant du depart Sc du voyage ^
-ocr page 30-(28)'
Je fus furpris de lui entendre dire nous au liet» de toi; je ie regardai. Avois-tu cru que je tenbsp;laiflerois partir feul, me dit-il ? amp; voyant quenbsp;je voulois parler : ne mobjeóle rien , sécria-t-il, ce feroit Ie premier chagrin que tunbsp;maurois fait, épargne Ie moi. Nous allamesnbsp;palier quelques jours chez mon père , qui, denbsp;concert avec tous nos parens, prefTa monnbsp;ftère de quitter Ion bizarre projet. II fut ine'-branlable, amp; nous partimes. La premièrenbsp;campagne neut rien que dagrèable amp; dhonorable pour nous, LTn Sous-Lieutenant denbsp;ia compagnie ou je fervois ayant eté tue»nbsp;mon frère demanda amp; obtint fa place. Ha-billes de même, de même taille, ayant prefquenbsp;les mémes cheveux amp; les mèmes traits onnbsp;nous confondoit fans ceife quoiquon nousnbsp;vit toujours a cóté lun de lautre. Pendantnbsp;1hiver nous trouvames Ie moyen de continuer nos etudes, de lever des plans, de def-üner des cartes, de jouer de la harpe, d«nbsp;luth amp; du violon , tandis que nos camaradesnbsp;perdoient leur temps au jeu amp; avec des filles,.nbsp;Je ne les condamne pas. Qui eft-ce qui peutnbsp;ne rien faire amp; n etre avec perfonne ?
Au commencement de la feconde camr
-ocr page 31-pagTO.... Mais a quoi bon vous detailler cè qni amena pour moi Ie plus afFreiix des malheurs ? II fut blefle a mes cótés : pauvrenbsp;William, dir-il, pendant que nous lempor-tions, que deviendrez-vous ? Trois jours jenbsp;vècus entre la crainte amp; lefpérance; troisnbsp;jours je fus te'moin des douleurs les plusnbsp;vives amp; les plus patiemment foulFertes; enfinnbsp;Ie foir du troifième jour , voyant fon e'tatnbsp;empirer de moment en moment : fais unnbsp;miracle, o Dieu, rends Ie moi! mécriai-je.nbsp;Daigne toi-mème Ie confoler , dit mon frèrenbsp;dune voix prefque'teinte : il me ferre foible-ment la main amp; expire.
Je ne me fouviens pas diflinélement de ce qui fe pafTa dans Ie temps qui fuivit fa mort.nbsp;Je me retrouvai en Angleterre; on me menanbsp;a Briflol amp; a Bath. Jétois une ombre errante,nbsp;amp; jattirois des regards de furprife amp; de com-paffion fur cette pauvre, inutile moitie dexif-tencequime reftoit. Un jour jétois affis furlunnbsp;des bancs de la promenade , tantot ouvrant unnbsp;livre que javois apporté; tantot Ie repofantnbsp;a cüté de moi. Une femme que je me fou-vins davoir déja vue, vint safTeoir a lautrenbsp;exti'êmité du même bnc; nous reftames
-ocr page 32-long-temps fans rien dire, je la remarqtmis h peine ¦, je toiirnai enfin les yeux de forinbsp;cote, amp; je re'pondis a quelques queftions quellenbsp;riiadrelTa d une voix douce amp; difcrette. Jenbsp;crus ne la rartiener chez elle , queltjues mo-mens apres, qite par reconnoilfance amp;nbsp;politefle; mais le lendemain amp; les joursnbsp;fuivans je cherchai k la revoir, amp; fa doUcenbsp;converfation, fes attentions careilantes menbsp;la firent Lienfót pre'ferer k mes trifles reveries , qui etoient pourtant ition feul plai-fir. Califte, ceft le nom qui lui e'toit reftenbsp;dll role c|uellamp; avoit joue avec le plus grandnbsp;applaudiffement la premiere amp; unique foisnbsp;quelle avoit parn fuf le theatre, Caliile etoitnbsp;dune extraélion honnête , 6c tenoit k desnbsp;gens riches j mais une mere deprave'e amp; tom-bee dans la misère , voulant tirer parti denbsp;fa figure, de fes talens, 8c du pins beau forinbsp;de voix qui ait jamais frappé une oreille fen-fible, Iavoit vouee de bonne heure au métier cle Comedienne, 8c on la fit debuter parnbsp;le role de Califte, dans T/te fair penitent'',nbsp;Au fortir de la Comedie , un homme confrnbsp;derable Ialla demander a fa mere , Iachetanbsp;pour ainfi dire, amp; dès le lendemam partii
-ocr page 33-C 31 )
1*Vec elle pour Ie continent, Elle fut miie k Paris , malgre' fa religion , dans ime Abbayenbsp;dillinguee fous Ie feul nom de Califte fillenbsp;de condition, mats dont on cachoit Ie nomnbsp;de familie par des raifons importantes.
Elle fut adoree des Religieufes amp; de fes compagneSj.Sc Ie ton quelle auroit pu con-irader avec fa mère la de'celoit fi peu quonnbsp;la crut fille du Due de Cumberland, amp; confine par confequent de notre Roi; amp; cjuandnbsp;on lui en parloit, la roiigeur que lui donnoitnbsp;Ie fentiment de fon ve'ritable etat fortifioit Ienbsp;foupjon, aulieu de Ie detruire. Elle fit bientotnbsp;tous les ouvrages de femme avec une adredenbsp;etonnante.EIle commen^a a defilner amp; a pein-dre ; elle danfoit dej'a afiez bien pour que fanbsp;mèreeütpenfe a en faire une danfeufe; elle fenbsp;perfedionna dans eet art fi fediiifant; ellepritnbsp;auffi des le9ons de chant amp; de clarecin. Jalnbsp;toujours trouvé quelle jouoit amp; chantoitnbsp;comme on parle ou comme on devroit par-ler, amp; comme elle parloit elle-même. Jenbsp;veux dire quelle jouoit amp;. chantoit, tantutnbsp;de genie , tantot de fouvenir, tont ce quonnbsp;lui deroandoit, tout ce quon lui prefenioir,nbsp;fe lailTant interrompre amp; recommenfant mille
-ocr page 34-fois, fe livrant rarement a fes propfes iitt--preffions, amp; prenant flir-tout plaifir a faire triller Ie talent des autres. Jamais il ne futnbsp;une plus aimable mulicienne 5 jamais talentnbsp;ne para tant la perfonne. Mais ce degre denbsp;perfection amp; de facilité , ce ne fut pas a Paris qu'elle 1acquit , ce fut en Italië ou fonnbsp;amant pafl'a deux ans avec elle , uniquementnbsp;occupé dellq, de fon inflrudion amp; de fonnbsp;plaifir. Après quatre ans de voyages, il la ra-mena en Angleterre , amp; demeurant avec elle ,nbsp;tantdtcliez;Iui a la campagne, tanrót a Londresnbsp;chez Ie General D^, Ion oncle. II eut encorenbsp;quatre ans de vie amp; de bonheur; mais Ienbsp;bonheur amp; lamour ne fle'clulTent pas la mort:nbsp;une inflammation de poitrine lemporta. Jenbsp;ne lui lalde rien, dit-il a fon oncle, un moment avant de mourir, paree que je n'ai plusnbsp;rien; mais vous vivez, vous êtes riche, amp;nbsp;ce quelle tiendra de vous lui fera plus honorable que ce quelle tiendroit de moi : a eetnbsp;egard je ne regrette rien, amp; je meurs tran-quiüe.
Loncle, au bout de quelques mois, lui donna , avec une rente de quatre cent pieces,nbsp;cette maifon a Bath, oii je la voyois. 11 y
venoit
-ocr page 35-renoit pafler quelqucs femaines toutes les anne'es, amp; quand il avoit Ia goutte il Ia fai-foit venir chez lui. Elle vous relTemble, Ma^nbsp;dame , ou elle vous reffembloit, je ne fai le-quel des deux il faut dire. Dans fes penlees,nbsp;dans fes jugemens, dans fes manières, ellenbsp;avoit comme vous je ne fai quoi qui négli-geoit les petites confiderations pour allernbsp;droit aux grands intéréts, a ce qui caraéfèrifenbsp;les gens amp; les chofes. Son ame amp; fes dif-cours, fon ton amp; fa penfée étoient toujoursnbsp;daccord : ce qui nétoit quingénieux ne lin-téreflbit point , la prudence feule ne Ia dé-termina jamais , amp; elle difoit ne favoir pas
bien.ce que cétoit que la raifon, maïs ellequot; devenoit ingénieufe pour obliger, prudentenbsp;pour épargner du chagrin aux autres, amp; ellenbsp;paroiffoit la raifon mème quand il falloitnbsp;amortir des impreffions facheufes amp; ramenernbsp;Ie calme dans un coeur tourmenté, ou dansnbsp;un efprit qui ségaroit. Vous êtes fouvent gaienbsp;amp; quelquefois impétueufe , elle nétoit jamaisnbsp;ni lun ni lautre. Dépendante, quoiquado-rée , dédaignée par les uns tandis quelle étoitnbsp;fervie a genoux par dautres, elle avoit coH'.nbsp;traélée je ne fai quelle re'ferve trifle qui le-Part, IInbsp;nbsp;nbsp;nbsp;C
-ocr page 36-nolt tout enfemble de la fierte amp; de TefFroi i amp; fi elle eut été moins aimante elle eut pünbsp;paroitre fauvage amp; farouche, ün jour Ianbsp;voyant se'loigner de gens qui 1avoient abor-dée avec empreflement, amp; la oonfidéroientnbsp;avec admiration , je lui en demandai la raifon*'nbsp;Rapprochons-nous deux , me dit-elle ;ils ontnbsp;demandé qui je fuis, vous verrez de quelnbsp;air ils me regarderont! Nous fimes leflai:nbsp;elle navoit deviné que trop jufle , unelarmenbsp;accompagna Ie fourire amp; Ie regard par lequelnbsp;elle me lefit remarquer. Que vous importe,nbsp;lui dis-je ? Un jour peut-être cela mimpor-tera, me dit-elle en rougiflant. Je ne lenten-dis que long-temps après. Je me fouviensnbsp;quune autrefois, invitee chez une femmenbsp;chez qui je devois aller, elle refufa. Maispour-quoi, lui dis-je l cette femme, amp; tous ceuxnbsp;que vous verrez chez elle ont de lefprit amp;nbsp;vous admirent. Ah ! dit-elle, ce ne font pasnbsp;les de'dains marques que je crains Ie plus,nbsp;jai trop dans mon coeur amp; dans ceux quinbsp;me dédaignent de quoi me mettre a leurnbsp;niveau j c eft la complaifance, Ie foin de nenbsp;pas parler dune Comédienne, dune fillenbsp;entretenue, de Mylord, de fon oncle. Quand
-ocr page 37-Je vols Ia bonte' amp; Ie me'rite fouffrir pour moi, amp; oblige' de fe contraindre ou de s e*nbsp;tourdir , je foufFre moi-même. Du vivantnbsp;de Mylordla reconnoiïïance me rendoit plusnbsp;fociable, je tachois de gagner !es cceurs pournbsp;qu 'on naffiigeat pas Ie fien. Si fes domefti-ques ne meuflent pas refpedfee, fi fes parensnbsp;OU fes amis mavoient repouiTe'e , ou que jenbsp;les. euffe fui, il fe feroit brouille avec tout Ienbsp;monde. Les gens qui venoient chez lui se'-toient fi bien accoutumes a moi, que louventnbsp;fans y penfer ils difoient devant moi lesnbsp;chofes les plus olFenfantes. Mille fois jainbsp;fait (ïgne ^ Mylord en fouriant de les laiflernbsp;dire; tantöt jétois bien aife qu on oujjliat cenbsp;que jetois, tantót flattée quon me regardatnbsp;comme une exception parmi celles de manbsp;forte, amp; en effet ce quon difoit de leur ef-fronterie, de leur manege, de leur aviditénbsp;ne me regardoit aflurément pas. Pourquoi nenbsp;vous a-t-il pas epoufe'e , lui demandai- jeinnbsp;ne men a parlé quune feule fois, me re'pon-dit-elle; aiors il me dit : Ie mariage entrenbsp;nous ne feroit quune vaine ce'rémonie quinbsp;najouteroit rien a mon refpedl pour vous ,nbsp;ni a linviolable attachement que je yous ai
voué j cepetidant fi javois un tróne k voui donner ou feulement une fortune paflable jenbsp;nhéfiterois pas; mais je fuis prefque ruiné,nbsp;vous êtes beaucoup plus jeune que moi, quenbsp;ferviroit de ,vous laifler une veuve titrée fansnbsp;bien! Ou je connois mal Ie public , ou cellenbsp;qui na rien gagné a ètre ma compagne quenbsp;Ie plaifir de rendre Ihomme qui ladoroit Ienbsp;plus heureux des mortels, en fera plus refpec-tee que celle a qui on laifleroit un nom amp;nbsp;un titre ( ^ )
Vous êtes etonnéepeut-être , Madame ,de lexadlitude de ma me'moire, ou peut - êtrenbsp;me foup^onnerez-vous de fupple'er amp; dem-bellir. Ah! quand jaurai acheve' da vousnbsp;faire connoitre celle de qui je rapporte lesnbsp;paroles, vous ne Ie croirez pas, amp; vous nenbsp;ferez pas furprife non plus que je me fou-vienne fi bien des premières converfationsnbsp;que nous avons eues enfemble. Depuis quel-que temps (ur-tout elles me reviennent avecnbsp;un détail e'tonnant; je vois lendroit oh elknbsp;parloit, amp; je crois lentendre encore. Je re-
() II connoiflbit aial Ie public amp; railönnoit mal.
-ocr page 39-viens, pour yous la peindre mieux, aux com-paraiTons que je nai celTe de faire depuis le premier moment ou jal eu le bonheurnbsp;de vous voir. Plus filentieufe que vousnbsp;avec les indiferens, auffi aimante que vous,nbsp;amp; nayant pas une Cécile, elle étoit plusnbsp;carelTante, plus attentive, plus infinuan-te encore avec les gens quelle aimoit; fonnbsp;efprit netoit pas auffi hardi que le vdtre,nbsp;mais il e'toit plus adroit; fon expreffion étoitnbsp;moinsvive, mais plus douce; dans un paysnbsp;ou les arts tiennent lieu dune nature pit-lorefque, qui frappe les fens amp; parle aunbsp;coeur , elle avoir la même fenfibilité pour lesnbsp;ims que vous pour Iautre. Votre maifon eftnbsp;ftmple amp; noble, on eft chez une femme denbsp;condition peu riche ; la fienne étoit ornéenbsp;avec gout amp; avec e'conomie, elle epargnoitnbsp;tout ce quelle pouvoit de fon revenu pournbsp;de pauvres filles quelle faifoit élever, maisnbsp;elle travailloit comrae les fees, amp; chaquenbsp;jour fes amis trouvoient chez elle quelquenbsp;chofe de nouveau a admirer, ou dont onnbsp;jouifloit. Tantot cetoit un meuble commodenbsp;quelle avoit fait elle-même ; tantdt un vafenbsp;dont elle avoit donné le deffin, amp; qui fai-
C iij
-ocr page 40-foil la fortune de louvrier. Elle copioit des portraits pour fes amis, pour elle-même desnbsp;tableaux des meilleurs maitres. Quel talent,nbsp;quel moyen de plaire cette aimable fille na^nbsp;voii - elle pas!
Soigné , amufé par elle, ma fa ité re-vint; la vie ne me parut plus un fardeau fi pefant , fi iafipide a porter , je pleurai enfinnbsp;mon frère, je pus enfin parler de lui; jennbsp;pai 'ui; lans celTe. Je pleurois amp; je la faifoisnbsp;pleiner. Je vo's , dit-elle un jour, pourquoinbsp;voii' êies tendre, doux, amp;. pourtant un homme.nbsp;La plupart des hommes qui nont eti que desnbsp;camarades ordinaires amp; de leur fexe , ont peunbsp;de delicatelfe amp; d'aménité , amp; ceux qui ontnbsp;beaucoup vécu avec des femmes,plus aimablesnbsp;dabord que les autresi mais moins adroits,nbsp;moins hardis aux exercices des hommes , de-viennent fedentaires, amp; avec Ie temps pufil-lanimes , exigeans, egoïftes amp;. vaporeuxnbsp;comme nous. Vos courfes, vos jeux , vosnbsp;exercices avec votre frère vous ont rendu ro-bufte amp; adroit , amp;. avec lui votre coeur na-turellement fenfible eft devenu délicat amp;nbsp;tendre. Quil e'toit heureux, s ecria-t-elle unnbsp;jour que Ie cosur plein de mon frère jen avois
-ocr page 41-long-temps parlé ! heureufe Ia femme qui reffl* placera ce frère che'ri! amp; qui maimeroitcommenbsp;il maimoit, lui dis-je. Ce neft pas celanbsp;quil feroit difficile de trouver , me repondit-elle en rougiflant. Vous naimerez pas unenbsp;femme autant que vous Iaimiez, mais fi vousnbsp;aviez feulement cette tendrefle que vous pou-vez encore avoir, fi on fe croyoit ce quenbsp;vous aimezlemieux a preTent que vous naveznbsp;plus votre frère.... Je Ia regarde, des larmesnbsp;Gouloient de fes yeux. Je me mets a fesnbsp;pieds jje baife fes mains. Naviez vous pointnbsp;vu , dit-elle, que je vous aimois ? Non, luinbsp;d.is-je , amp;. vous etes la premiere femme quinbsp;me fafle entendre ces mots ü doux, Je menbsp;fuis dedommagee, dit-elle, en mobligeantnbsp;a maffeoir, dune longue eontrainte amp; dunbsp;chagrin de nêtre pas devinee ; je vous ainbsp;aime dès le premier moment que je vous ainbsp;vu, avant vous javois connu la reconnoif-fance amp; non point Iamour, je le connois anbsp;prefent quil eft trop tard. Quelle fituationnbsp;que la mienne ! moins je mérite detre ret-peélée , plus jai befoin de letre. Je verroisnbsp;une infulte dans ce qui auroit été des marquesnbsp;damour jaumoindre oubli de la plus févèrQ
C iv
-ocr page 42-(40)
decence, effrayee , humiliée , je me rappelle-rois avec horreur ce que jai été, ce qui me rend indigne de vous a mes yeux amp; fansnbsp;doute aux vótres, ce que je ne veux, ce quenbsp;je ne dois jamais redevenir. Ah ! je nai con-nu Ie prix dune vie amp; dune reputation fansnbsp;tache que depuis que je vous connois. Com-bien de fois jai pleuré en voyant une fille,nbsp;Ia fille la plus pauvre, mais chafte, ou feu-lement encore innocente ! A fa place je menbsp;ferois allé donner ^ vous , je vous aurois con-facré ma vie, je vous aurois fervi a tel litre,nbsp;a telle condition que votts auriez voulu; jenbsp;naurois été connue que de vous, vous aurieznbsp;pu vous marier, jaurois fervi votre femmenbsp;amp; VOS enfans , amp; je me ferois enorgueillienbsp;detre fi complettement votre efelave , de toutnbsp;faire amp; de tout fouffrir pour vous. Mais moi ,nbsp;que puis-je faire ! que puis-je offrir I connuenbsp;amp;. avilie je ne puis devenir ni votre égale, ninbsp;votre fervante.Vous voyez que jai penfé ^ tout;nbsp;depuis fi long-temps je ne penfe qua vousnbsp;aimer, au malheur amp; au plaifir de vous aimer;nbsp;niille fois jai voulu me fouftraire i tous lesnbsp;maux que je prévois; mais qui peut échap-per a fa deAinée ? Du moins en vous difant
-ocr page 43-combien je vous aime , me fuis-je donnée un moment de bonheur. Ne prévoyons pointnbsp;de maux; lui dis-je , pour moi je ne prévoisnbsp;rien; je vous vois, vous maimez. Le pré-fent eft trop de'licieux pour que je puifle menbsp;tourmenter de Iavenir, amp; en lui parlant je lanbsp;ferrois dans mes bras. Elle sen arracha. Je nenbsp;parlerai done plus de lavenir , dit-elle: je nenbsp;faurois me réfoudre ï tourmenter ce quenbsp;jaime. Allez a préfent,laiffez-moi reprendrenbsp;mes efprits; amp; vous, refléchilTez a vous amp; anbsp;moi, peut - être ferez vous plus fage que moinbsp;amp; ne voudrez-vous pas vous engager dansnbsp;nne liaifon qui promet fi peu de bonheur.nbsp;Croire que vous pourrez toujours me quitternbsp;amp; ne pas être malheureux, ce feroit vousnbsp;tromper vous-même; mais aujourdhui vousnbsp;pouvez me quitter fans être cruel. Je ne mennbsp;confolerai point, mais vous naurez aucun re-proche a vous faire. Votre fante' eft re'tablie,nbsp;vous pouvez quitter eet endroit. Si vous re-venez demain ce fera me dire que vous aveznbsp;acceptd mon eoeur , amp; vous ne pourrez plus jnbsp;fans éprouver des remords, me rendre tout anbsp;fait malheureule : penfez-y, dit-elle en menbsp;ferrant la main , encore une fois vous pouveznbsp;partir, votre fanté eft rétablie. Oui, dis-je,
-ocr page 44-maïs ceft avous que je la dois, amp;je men allai. Je ne delibe'rai, ni ne balangai, ni ne com-battis, amp; cependant comme fi quelque chofenbsp;mavoit retenu, je ne fortis de chez moi quenbsp;fort tard Ie lendemaio; Ie foir fort tard j,enbsp;me retrouvai a la porte de Califte fans quenbsp;je puibTe dire que jeulTe pris Ie parti dy re-tourner. Ciel ! quelle joie je vis briller dananbsp;fes yeux ! Vous revenez, vous revenez !nbsp;se'cria-t-elle. Qui pourroit, lui dis-je , fe dé*nbsp;rober a tant de fe'licité ! après une longue nuitnbsp;laurore du bonheur fe remontre a peine,nbsp;pourrois-jemy de'rober amp; me replonger dansnbsp;cette nuit lugubre! Elle me regardoit, amp;nbsp;ailife vis-a-vis de moi, levant les yeux aunbsp;ciel, joignant les mains , pleurant amp; fou-riant a la fois avec une expreffion célefte,nbsp;elle répétoit, il eft revenu ! Ah ! il eft revenu ! la fin, dit-elle, ne fera pas heureufe. Jenbsp;nofe au moins lefpe'rer , mais elle eft e'Ioigne'enbsp;peut-étre. Peut-être mourrai-je avant de deve-nir miferable, Ne me promettez rien , maisnbsp;recevez Ie ferment que je fais de vous aimernbsp;toujours. Je fui? sure de vous aimer toujours,nbsp;quand même vous ne maimeriez plus je ne cef-ferois pas de vous aimer. Que Ie moment oiinbsp;vous aurez a vous plaindre de mon cceur foit
-ocr page 45-Ie dernier de ma vie ! Venez avec moï, VC-nez vous affeoir fur ce mème banc ou je vous parlai pour !a première fois. Vingt foisnbsp;déja je me'tois approche'e de vous ; je navoisnbsp;ofe vous parler. Ce jour-la jefus plus hardienbsp;Béni foil ce jour! bénie foit ma hardielTe !nbsp;be'ni foif Ie banc amp; 1endroit ou il fut pofé Inbsp;Jy planteral un rofier, du chèvre-feuil amp;nbsp;du jafmin. En effet elle les y planta, lisnbsp;croilTent, ils profpèrent, ceft tout ce quinbsp;refte dheureux de cette liaifon li douce.
Que ne puis-je , Madame , vous peindre toute fa douceur, amp; Ie charme inexpri-mable de cette aimable fille J Que ne puis-jenbsp;vous peindre avec quelle tendrefle , quellenbsp;de'Iicatefle, quelle adrefle elle oppofa finbsp;long-temps lamour a lamour; maitrifant lesnbsp;fens par Ie cceur, mettant des plaifirs plusnbsp;doux a Ia place de plaifirs plus vifs, me fai-fant oublier fa perfonne a force de me fairenbsp;admirer fes graces, fon efprit amp; fes talens Jnbsp;Quelque fois je me plaignois de fa retenue,nbsp;que j'appellois durete' amp; indifference , alorsnbsp;elle me difoit que mon père me permettroitnbsp;peut-être de 1epoufer; amp; quimd je vouloisnbsp;partirpour demanderle confentement de mon
-ocr page 46-C 44;
pèfe: tant que vous ne lavez pas demandé, difoit-elle, nous avons Ie plaifir de croirenbsp;quon vous laccorderoit. Bercé par lamoufnbsp;amp; Iefpérance, je vivois aiiffi heureux quonnbsp;peut letre hors du calme, amp; quand toutnbsp;notre coeur eft rempli dune paffion quonnbsp;avoit Icng-tems regardee comme indigne doc-cuper Ie coeur dun Thomme. Oh mon frère!nbsp;mon frère! que diriez-vous? mécriois-jenbsp;quelquefois; mais je ne vous ai plus, amp; quinbsp;étoit plus digne quelle de vous remplacer !
Mes jours ne sécouloient pourtant pas dans une oihveté entière. Le Re'giraent ou je fer-vöis ayant èté enveloppé dans la difgrace denbsp;Saratoga , il eut falu ü on eut voulu me ren-voyer en Amérique me faire entrer dans unnbsp;autre corps; mais mon père dautant plusnbsp;défolé dy avoir perdu uh fils quil napprou-voit pas cette guerre, jura que lautre nynbsp;retourneroit jamais, amp; profitant de cette cir-conftance de la capitulation de Saratoga ilnbsp;prétendit que ma mauvaife fanté feule mayantnbsp;fe'paré de mon régiment, je devois être re-gardé comme appartenant encore a une armee qui ne pouvoit plus fervir coutre lesnbsp;Amériquains; de forte quayant en quelque
-ocr page 47-( 45 gt;
fagan quitté Ie fervice, quoique je neufle pas encore quitté iuniforme ni rendu monnbsp;brevet, je me préparois a la carrière du Parlement amp; des emplois, amp; pour y jouer unnbsp;róle honorable, je réfolus en même-temps quenbsp;je'tudierois les loix amp; lhiftoire de mon pays,nbsp;dapprendre a me bien exprimer dans ma lan-gue. Je définiflois Téloquence, Ie pouvoirnbsp;dentrainer quand on ne peut pas convaiacre,nbsp;amp; ce pouvoir me paroiflbit néceflaire avecnbsp;tantde gens, amp; danstant doccafions que jenbsp;crus ne pouvoir pas me donner trop de peinenbsp;pour lacquérir. A lexemple du fameux Lordnbsp;Chattam, je me raïs k traduire Cicéron , amp;nbsp;fur-tout Démoftène, brülant ma traduflion.nbsp;amp; la recommen9ant mille fois. Califte mahnbsp;doit a trouver les mots amp; les tournures,nbsp;quoiquelle nentendlt ni Ie grec ni Ie latin ;nbsp;mais après lui avoir traduit linéralement monnbsp;auteur je lui voyoisfaifir fa penfée fouventbeau-coup mieux que moi, amp; quand je traduifoisnbsp;Pafcal OU Bofluet, elle métoit encore dunnbsp;plus grand fecours.
De peur de négliger les occupations que je métois prefcrites, nous avions réglé Tem-ploi de ma journée, 8c quand, moubliant
-ocr page 48-auprès delle, jen avois pafTe' une dont je ne devois pas êtfe content, elle me faifoit payernbsp;«ne amende au profit de fes pauvres protegees. Jétois matineux : deux heures de manbsp;matine'e étoient confacre'es a me promenernbsp;avec Califte. Heures trop courtes, promenades délicieufes oii tout sembellifToit SCnbsp;sanimoit pour deux coeurs a IunifTon, pournbsp;deux coeurs a la fois tranquilles amp; charmés,nbsp;car la nature eft un tiers que des amans peu-vent aimer, amp; qui partage leur admirationnbsp;fans les refroidir lun pour lautre. Le reftenbsp;de mon temps jufquau diné e'toit employé anbsp;létude. Je dinois chez moi, mais jalloisnbsp;prendre le café chez elle. Je la trouvois ha-billée; je lui montrois ce que javois fait,nbsp;amp; quand fen étois un peu content, aprèsnbsp;Tavoir corrigé avec elle, je le copiois fousnbsp;fa diéfée. Enfuite, je lui lifois les nouveautésnbsp;qui avoient quelque reputation, ou quandnbsp;ïien de nouveau nexcitoit notre curiofité , jenbsp;lui lifois Roufleau , Voltaire, Fénélon, Buf-fon , tout ce que votre langue-a dc meilleurnbsp;amp; de plus agréable. J'allois enfuite a la falienbsp;publique, de peur, difoit-elle, quon ne criltnbsp;que pour me garder mieux elle ne m eut en-^
-ocr page 49-C 47 )
que
terre. Après y avoir pafle ime heure ou deux, il m etoit permis de revenir amp; de ne Ia plusnbsp;quitter. Alors, felon la faifon, nous nous pro-menions ou nous caufions, amp; nous faifionsnbsp;nonchalamment de la mufique jufquau fou-per, excepté deux jours dans la femaine otinbsp;nous avions un ve'ritable concert. Jy ai enten-du les plus habiles muficiens Anglois amp;nbsp;étrangers de'ployer tout leur art amp;. fe livrernbsp;a tout leur genie. Lattention amp; la feufibilité*nbsp;de Califte exeitoient leur emulation plus quenbsp;Tor des grands. Elle ny invitoit jamais per-fonne, maïs quelquefóis des hommes de nosnbsp;premières families obtenoient la permiffionnbsp;dy venir. Une fuis des femmes firent denbsp;mander la même permiffion, elle les refufa.nbsp;Une aiitre fois de jeunes gens entendantnbsp;de la mufique savisèrent dentrer. Califlenbsp;leur dit quils sétoient mépris fans doute ,nbsp;quils pouvoient refte- pourvu quils oblèr-vaffent Ie plus grand filence, mais quelle lesnbsp;prioit de ne pas revenir fans 1en avoir pré-venue. Vons voyex. Madame, quelle favoifnbsp;fe faire refpeder, amp; fon amant même n etoitnbsp;que Ie plus foumis comme Ie plus enchanténbsp;de fes admirateurs, O femmes ! femmes ,
II. Part, nbsp;nbsp;nbsp;*
-ocr page 50-vpus êtes mallieureufes, qiiand celui que vous aimcz fe fait de votre amour un droit denbsp;vous tyrannifer, quand au lieu de vous placer 'aflez haut pour slionorer de votre preference il met fon honneur a fe faire craindranbsp;amp;,a vous voir ramper a fes pieds!
Après Ie concert tious donnions un fouper a nos muficiens amp; a nos amateurs. II metoitnbsp;permis de faire les frais de ces foupers, 8amp;nbsp;cetoit la feule permiffion de ce genre quenbsp;feufle.. Jamais il ny en eut de plus gais. An-glois, Aliemands, lialiens, tous nos Vir-tuofes y mêloient bizarrement leur langage,nbsp;leurs pre'tentions, leurs pre'jugés, leurs habitudes , leurs faillies. Avec une autre que Califtenbsp;ces foupers euffent e'te' froids, ou auroient de-ge'néré en orgies ; avec elle ils étoient décens.
gais,
charmans.
Califte ayant trouvé que lheure qui fuivoit Ie fouper étoit, quand nous étions feuls , Ianbsp;plus difficile a pafler , a moins que Ie clairnbsp;de lune ne nous invitat a nous promener, ounbsp;quelque livre bien piquant a en achever lanbsp;letftüre, imagina de faire venir dans ces oc-cafions-la un petit Violoncel, ivro^ne , craf-feux, raais très-habile, Un figne imperceptible
fait
-ocr page 51-fait a fon Laqnais evoquoit ce petit gnome. Au moment ou je le voyois fortir comme denbsp;defTous terre je commengols par le maudirenbsp;amp;. je faifois mine de men aller, mais un regard ou un fourire marrêtoit, amp; fouvent lenbsp;chapeau fur la téte, amp; appuye' contre lanbsp;porte, je reftois immobile a e'couter les chofesnbsp;cliarmantes que produifoient la' voix amp; lenbsp;clavecin de Califte avec Iinftrument de momnbsp;mauvais ge'nie. Dautres fois je prenois ennbsp;grondant ma harpe ou mon violon, amp; jenbsp;jouois jufqua ce que Califte nous renvoyatnbsp;Tun amp; 1autre. Ainfi fe pafserent des femaines,nbsp;des mois , plus dune annee , amp; vous voyeznbsp;que le feul fouvenir de ce temps delicieux anbsp;fait briller encore une etincelle de gaieténbsp;dans un coeur navre de triftefle.
A la fin je regus une lettre de mon pere : on lui avoir dit que ma fame, parfaitementnbsp;remife , ne demandoit plus le féjour de Bath,nbsp;il me parloit de rèvenir chez 1 ui amp;. d epoufernbsp;une jeune perfonne, dont la fortune , lanaif-fance amp; 1education e'toient telles quon nenbsp;pouvoit rien demander de mieux ; je repon-dis queffedlivement ma fanté étoit remife ,nbsp;amp; après avoir parlé de ceile a qui jen avoisnbsp;n Partktnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;D
-ocr page 52-( 50 5
robligation, 8c que jappellai fans détour Ia maitreiTe de feu Lord L , je lui dis que jenbsp;ne me marierois point a moins quil ne menbsp;permit de 1epoufer ; amp; Ie fuppliant de nécou-ter pas un prëjugé confus qui pourroit faire re-jetter ma demande, je Ie conjurai auffi de sin-former a Londres, a Eath, par-tout, du carac-tère amp; des mosurs de celle que je voulois luinbsp;donner pour fille. Gui de fes ma:urs yxé^éxois-je, amp; fivous apprenez quavantla mort defonnbsp;amant elle ait jamais manqué a la dëcence, ounbsp;quaprès fa mort ells ait jamais donné lieanbsp;a la moindre tëmérité, ü vous entendeznbsp;fortir daucLine bouche aiitre chofe quunnbsp;éloge OU une bénedidlion, je renonce a monnbsp;efpërance la plus chère, au feul blen qui menbsp;falTe regarder comme unbonheurde vivre , amp;nbsp;davoir confervé ou recouvré la raifon. Voicinbsp;la rëponfe que je re^us de mon père.
« Vous êtes majeur, monfils,amp; vous pou-vez vous marier fans mon confentement : quant a mon approbation vous ne laurez jamais pour Ie mariage dont vous me parlez , amp;nbsp;fi vous Ie contratflez je ne vous reverrai ja-niais. Je naipoint defiré dilluftration, amp; vousnbsp;favez quejailailfë la branche cadette de notre
-ocr page 53-familie folllciter amp; obtenir un titre, fans faïfé la moindre tentative pour en procurer un anbsp;la mienne ; mais Ihonneur meft plus cbernbsp;qua perfonne, amp; jamais de mon confente-ment on ne portera atteinte a mon honneurnbsp;ni a celui de ma familie. Je fremis a Iide'enbsp;d'une belle-fille devant qui on noferoit par-ler de chaftete , aux enfans de laquelle jenbsp;ne pourrois recommander la chaftete fansnbsp;faire rougir leur mere. Et ne rougiriez-Vous pas aufti quand je les exhorterois anbsp;pre'ferer Ihonneur a leurs paflions, a nenbsp;pas fe laifter vaincre amp; fubjuguer par leursnbsp;paflions ? Non mon fils , je ne donnerainbsp;pas la place dune femme que. jadorois knbsp;cette belle-fille. Vous pourrez lui donnernbsp;fon nom, amp; peut-être me ferez-vous mou-rir de chagrin en le lui donnant , car monnbsp;fang fre'mit a la feule ide'e ; mais tant que jenbsp;vivrai elle ne safleyera pas a la place de votrenbsp;mere. Vous favez que la naiflance de mesnbsp;enfans ma coute' leur mere ; vous favez quenbsp;Iaraitie' demes fils Iun pourlautre ma coutenbsp;Pun des deux, ceft a vous a voir ft vousnbsp;voulez que le feul qui me refte me foit dtenbsp;par une folie paifion, car je naurai plus de
femme ».
Califte me voyant revenir chez elle plus tard qua lordinaire , amp; avec un air trifle amp;nbsp;defaii, devina tout de fuite la leltre; mayantnbsp;force a la lui donner, elle Ia lut, !k je vis chaquenbsp;mot entrer dans fon cceur comme un poignard.nbsp;Ne defefpérons pas encore tout-a-fait, menbsp;dit - elle , permettez-moi de lui ëcrire de-main ; a prëfent je ne pourrois; amp;. sétantnbsp;affife fur Ie canapé , a cóté de moi, elle fenbsp;penclia fur moi, amp; elle me careffoit en pleu-rant avec un abandon quelle navoit jamaisnbsp;eu. Elle favoit bien que j étois trop affligënbsp;pour en abuler. J'ai traduit de mon mieux lanbsp;la lettre de Califte , amp; je vais la tranfcrire. ,
« Soiiffrez, Monfieur, quune maibeureufe femme en appellecle votre jugement a vous^nbsp;même, amp; ofe plaider fa caule devant vous.nbsp;Je ne fens que trop la force de vos raifons ,nbsp;mais daigncz confidérer, Monfieur , sil nynbsp;en a point auffi qui foyent en ma faveur, amp;nbsp;quon puiffe oppofer aux confiderations quinbsp;me réprouvent. Voyez dabord fi Ie denouement Ie plus entier , la tendreflé la plus vive,nbsp;la reconnoiffance la mieux fentie ne pèfent
-ocr page 55-rien dansla balance que je voudrois que vous daignalHez encore tenir, amp; confulter dansnbsp;cette occafion. Daignez vous demander finbsp;votre iils pourroit attendre daucune femmenbsp;ces fentiroens au degré ou je les ai, amp; lesnbsp;aurai toujours , amp; que votre imagination vous-peigne s'il fe peut tout ce quils me feroientnbsp;faire amp; fupporter ; confidérez enfuite dautresnbsp;mariages, les mariag.es qui paroilToient lesnbsp;mieax afi'ortis amp; les plus avantageux , amp; fup-pofe' que vous voyez dans prefque tons desnbsp;inconve'niens amp; des chagrins encore plusnbsp;grands amp; plus fenfibles que ceux que vousnbsp;redoutez dans celui que votre fils defire ,nbsp;nen fupportereZ'Vous pas avec plus dindul-gence la penfee de celui-ci, amp; nen defirerez^'nbsp;vous pas moins vivement un autre ? Ah!.nbsp;sii ne falloit quune naiffance honorable,nbsp;une vie pure , une reputation intadie pournbsp;rendre votre fils heureux ; fi avoir ete' fagenbsp;e'toit tout; fi Iaimer paffionnement, unique-mentne'toit rien, croyez que je ferois alTez.nbsp;genereiile , ou plutot que je Iaimerois afieznbsp;pour faire taire a jamais le feul defir, lanbsp;feule ambition de mon cosur.,
Vous me trouvez fur-tout indigne detre
D üj
la mere de vos petits-enfants. }e me foumets en ge'miflant a votre opinion , fonde'e fansnbsp;doute fur celle du public. Si vous ne con-fultlez que votre propre jugement j fi vousnbsp;daigniez me voir , me connoitre , votre ar-rêt feroit peut-être moins févère j vous ver-riez avec quelle docilité je ferois capable denbsp;leur répéter vos le9ons , des lemons que jenbsp;nai pas fuivies, mais qiion ne mavoit pasnbsp;donrtées , amp; fuppofé quen pafl'ant par manbsp;boucbe elles perdilTent de leur force , vousnbsp;verriez du moins que ma conduite conflantenbsp;ofFriroit Texemple de Ilionnetetquot;. Toute avilienbsp;que je vous parois, croyez , Monfieur, quau-cune femme de quelque rang , de quelquétatnbsp;quelle puifle être na e'té plus a' labri quenbsp;mol de rien voir ou entendre de licencieux.nbsp;Ah Monfieur ! vous feroit-il difficile de vousnbsp;former une idee un peu avantageufe de cellenbsp;qui a fu sattacher a votre fils d un amour finbsp;tendre ! Je finis en vous jurant de ne confen-.nbsp;tir jamais a rien que vous condamniez ^nbsp;quand même votre fils pourroit en avoir lanbsp;penfee j mais il ne peut lavoir , il noublieranbsp;pas un inftant Ie refpeéb quil vous doit.nbsp;Daignez permeitre, Monfieur, que je par-^
-ocr page 57-tage au moins ce fentiment avec lui, 6c nerj rejettez pas de ma part rhumble amp; fmcèrenbsp;afllirance ».
En attendant la réponfe de mon père, toutes nos converfations roulèrent fur les parens de Califte , fon education, fes voyages,nbsp;fon hiftoire en un mot. Je lui fis des quef-tions que je ne lui avois jamais faites. Javoisnbsp;ëcartë des fouvenirs qui pouvoient lui êtrenbsp;facheux; elle móta mes craintes amp; mes më-nagemens. Je voulus tont approfondir, amp;nbsp;comme fi cela eüt du favorifer notre deffein ,nbsp;je me plaifois a voir combien elle gagnoit anbsp;être plus parfaitement cönnue. Hëlas ' cenbsp;ne'toit pas moi quil falloit perfuader. Elle menbsp;dit que par un effet de lextrême délicateflenbsp;de fon amant, perfonne, ni liomme ninbsp;femme , dans aucun pays, ne pouvok afiir-mer quelle etit ëté fa maltrelfe. Elle me ditnbsp;navoir pas effuyë de fa part uh feul refusnbsp;im feul inftant dhumeur ou de mécontente-ment, OU même de negligence. Quelle femmenbsp;que celle quun homme, fon amant, fonnbsp;bienfaiteur, fon maitre pour ainfi-dire , peutnbsp;trailer pendant buit ans comme une divinite' l'nbsp;Je lui demandai un jour fi jamais elle navois;
)
eu Ia penfée de Ie quitter. Oui, dit - elle, je lai eue une fois, mais je fus fi frappée denbsp;1ingratitude d un pareil defTein que je ne vou-lus pas y voir de la fagefTe : je me crus Ianbsp;dupe dun fantóme qui sappelloit la vertu,nbsp;amp; qui e'toit Ie vice, amp; je Ie repoulTai avecnbsp;horreur.
Pendant trois jours que tarda la lettre de inon père , jeus la permiffion de lailTer-la mes livres amp; Ie public. Je venois cheznbsp;elle dès Ie matin ; Ie chagrin nous avoit rendus plus familiers fans nous rendre moinsnbsp;fages. Le quatrième jour Califte re^ut cettenbsp;réponfc. Au lieu de la tranfcrire ou de Ianbsp;traduire, Madame, je vous lenvoye , vous lanbsp;traduirez ü vous voulez que votre parent lanbsp;life iin jour : je n'aurois pas la force de lanbsp;traduire.
M A D A M.E,
« Je fuis fache' detre force de dire des cliofes defagréables a une perfonne de voire fexe, amp;¦nbsp;jajouterai de votre mérite ; car fans prendrenbsp;des informations fur votre compte, cef quinbsp;feroit inutile , ne pouyant être determine' par
-ocr page 59-les chofes que japprendrois ] jai entenda dire beaucoup bien de vous. Encore une fois, jenbsp;fuis facbé detre oblige de vous dire des chofesnbsp;défagreables, mais laitTer votre lettre fansnbsp;réponfe feroit encore plus défobligeant quenbsp;la rëfiiter. Gefl: done ce dernier parti que jenbsp;me vois force de prendre. Dabord , Pda-dame, je pourrois vous dire que je nai dautrenbsp;preuve de votre attachement pour mon lilsnbsp;que ce que vous en dites vous-mème, amp; unenbsp;liaifon qui ne prouve pas toujours un biennbsp;grand attachement j mais en Ie fuppofant auffi.nbsp;grand que vous Ie dites, amp; javoue que je fuisnbsp;porté k vous en croire, pourquoi ne penfe-rois-je pas quune autre femme pourroit aimer mon fi!s autant que vous 1'aimez, amp;nbsp;fuppofé même quune autre femme quil cpoii-feroit ne laimat pas avec ia même tendrelTenbsp;ni avec un grand dëvouement, eft - iinbsp;bien sur que ce dégré dattachement futnbsp;un grand bien pour lui, amp; trouvez - vousnbsp;apparent quil ait jamais befoin de fortnbsp;grands facrifices de la part dun femme?nbsp;Mais, je fuppofe que ce foit un grand bien ,nbsp;eft-ce tout que eet attachement ? Vous menbsp;parlez des chagrins quon voit dans la plu-
-ocr page 60-part des ménages; mais feroit-ce une bien bonne manière de raifonner quede fe réfoudrenbsp;a foufFrir des inconvéniens certains, pareenbsp;qu ailleurs il y en a de vraifemblables ? denbsp;pafTer par deflus des inconvéniens quon voitnbsp;diftinéiement pour en éviter dautres quonnbsp;ne peut encore prévoir , amp; de prendre unnbsp;parti de'cide'ment mauvais , paree quil y ennbsp;auroit peut-être de pires ? Vous me deman-dez s*il me feroit difficile de prendre bonne opi-nipn de celle qui aime mon fils ¦, vous pouvieznbsp;ajouter amp; qui en eft aimée. Non fans doute,nbsp;amp; iai ü bonne opinion de vous que je croisnbsp;quen effet vous donneriez un bon exemplenbsp;a vos enfans, amp; que ioin de contredire lesnbsp;felons quon pourroit leur donner , vous leurnbsp;donneriez les mèmes legons, amp; peut-êtrenbsp;avec plus de zele amp; de foins quun autre.nbsp;Mais, penfez-vous que dans mille occafionsnbsp;je ne croirois pas que vous fouffrez de cenbsp;quon diroit ou ne diroit pas a vos enfansnbsp;amp; touchant vos enfans, amp; fur mille autresnbsp;fujets ? Et ne penfez-vous pas auffi que pipsnbsp;vous mintéreffietiez par votre bonté, votrenbsp;bonnêteté amp; vos qualités aimables, plus jenbsp;fouffiirois de voir , diataginer que vous fou£-
-ocr page 61-frez, amp; que vous nêtes pas auffi lieureufe,, auffi confidérée que vous mériteriez a beau-coup d egards de lêtre ? En vérité , Madame»nbsp;je me faurois mauvais gré a moimrèrne denbsp;navoir pas pour vous toute la 'confideration.nbsp;amp; la tendrelTe imaginables, amp; pourrant iinbsp;me feroit impoffible de les avoir, fi ce n eftnbsp;peut-être pour quelques momens quand je nenbsp;me fouviendrois pas que ceite femme belle,nbsp;aimable amp; bonne eft ma belle-fille; maisnbsp;auffi tót que je vous entendrois nommernbsp;comme jentendois nommer ma femme amp;nbsp;ma mère , pardonnez ma fince'rite, Madame ,nbsp;mon cceur fe tourneroit contre vous , jenbsp;vous haïrois peut-être davoir été fi aimablenbsp;que mon fils n eut voulu aimer amp; époufernbsp;que vous; amp; fi dans ce moment je croyoisnbsp;voir quelquun , parler de mon fils ou denbsp;fes enfans , je fuppoferois quon dit ceft Ienbsp;mari dune telle, ce font les enfans dunenbsp;telle. En vêrité, Madame, cela feroit iiwinbsp;fupportable, car a préfent que cela nanbsp;rien de reel, lidée rnen eft infupporta-ble ; ne croyez pourtant pas que jaye au-cun mépris pour votre perfonne, d feroijnbsp;trés-injufte d'en avoir je fuis difpcfé a ua
-ocr page 62-fentiment tout contraire. Je vous ai oBIiga4 tion , S^ceAfans rouglr de vous avoir obligation , de la promeffe que vous me faites anbsp;Ia tin de ^jotre lettre. Sans bien favoir pour-quoi jy ai une foi entière. Pour vous payernbsp;de votre honnêteté amp; du refpedl que vousnbsp;avez pour Ie fentiment qui He un tils a fonnbsp;père je vous promets , ainfi qua mon tils, denbsp;ne rien tenter pour vous féparer . amp; de neluinbsp;jamais reparler Ie premier daucun mariage,nbsp;quand on me propoferoit une PrincetTe pournbsp;belle-fiile, maïs a condition quil ne me re-parle jamais non plus que vous du mariagenbsp;en queftion. Si je me laitTois flécbir je fensnbsp;que jen aurois Ie regret Ie plus amer, amp; tinbsp;je réfiflois a de vives foHcitations , commenbsp;je ferois sürement, outre Ie deplaitir daffli-ger un Hls que jaiine tendrement amp; qui Ienbsp;me'rite, je me pre'parerois p.eut-être des regrets pour laveniry car un père tendre tenbsp;reproche quelque fois contre toute raifon denbsp;navoir pas ce'de aux inftances les plus de-raifonnables de fon enfant; Croyez, Madame,nbsp;que ce n eft déja pas tans douleur que jenbsp;vous afflige aujourdHui I'un amp; Iautre ».
Je trouvai Calitte atfife a terre , la léte;
-ocr page 63-(Si gt;
sppuyee centre le marbre de fa ckeminee. Cert la vingtième place que jai depuis unenbsp;fieure , me dit-elie , je men tiensa celle-cinbsp;paree que ma tête bride. Elle me montra dunbsp;doigt la lettre de mon' père qui etoit ouvertenbsp;fur le canape'. Je maffis, amp; pendant quenbsp;je lifois, setant un peu tournee elle appuyanbsp;fa tête contre mes genoux. Abforbe dans mesnbsp;penfe'es , regretiant le pade , deplorantnbsp;Iavenir amp; ne sachant comment difpofernbsp;du preTent, je ne la voyois amp; ne la fen~nbsp;tois prefque pas. A la fin je la foulevai amp;nbsp;je la fis adeoir. Nos larmes fe confondirent.nbsp;Soyons au moins 1un a Iautre autant quenbsp;nous y pouvons être, lui dis-je fort bas, amp;nbsp;comnie fi javois craint quelle ne menten-dit; je pus douter quelle meut entendu ;nbsp;je pus croire quelle confentoit, elle ne menbsp;re'pondit point, amp; fes yeux etoient fermes.nbsp;Changeons ma Califte ^ lui dis-je , ce moment fi trifle en un moment de bonlieur.nbsp;Ah , dit-elle en rouvrant les yeux , amp; jettantnbsp;fur moi des regards de douleur amp; dedfoi,nbsp;it faut done redevenir ce que jetois. Non ,nbsp;lui dis-je apres quelques momens de fiience ,nbsp;il ne faiit rien, javois cru que vous mai-
rnsez. Et je ne vous aime done pas, dit - elle en paflant a fon tour fes bras autoiir denbsp;moi, je ne vous aime done pas ! Peignez-vous sil fe peut, Madame, ce quife pafToitnbsp;dans mon coeur. A la fin je me mis a fesnbsp;pieds, jembraifai fes genoux. ; je lui de-mandai pardon de mon impétuofite'. Je fainbsp;que vous maimez , lui dis-je, je vous ref-pedie, je vous adore, vous ne ferez pournbsp;moi que ce que vous voudrez. Ah ! dit-elle ,nbsp;il faut, je Ie vois bien , redevenir ce quiinbsp;me feroit affreux d etre , ou vous perdre , cenbsp;qui feroit mille fois plus alfreux. Non , disje, vous vous trompez, vous moffenfez :nbsp;vous ne me perdrez point, je vous aimerainbsp;toujours. Vous maimerez peut être , reprit-elle , raais je ne vous en perdrai pas moins.nbsp;Et quel droit aiirois-je de vous conferver Inbsp;Je vous perdrai, jen fuis fure, amp; fes lar-mes etoient prètes a la fulFuquer; maisnbsp;de peur que je nappellalTe du fecours, denbsp;peur de nêtre plus feule avec moi, elle menbsp;proroit de faire tous fes efforts pour fe calmer , amp; a la fin elle re'uffit. Depuis ce moment Caiiffe ne fut plus la même s inquiètenbsp;quand elle ne me voyoit pas, frémiffant
-ocr page 65-quand je la quittois, comme fi elle eut craint de ne me jamais revoir; tranfpor-tëe de joie en me revoyant; craignant tou-jours de me déplaire , amp; pleurant de plaifirnbsp;quand quelque chofe de fa part mavoit plu,nbsp;elle fut quelque fois bien plus aimable , plusnbsp;attendriflante, plus raviflante quelle navoitnbsp;encore été , mais elle perdit cette férënité ,nbsp;cette égalité, eet a propos dans toules fesnbsp;aélions qui auparavant ne la quittoit pas, amp;,nbsp;qui lavoit fi fort diflinguëe. Elle cherchoitnbsp;bien a faire les mêmes cliofes , $c cëtoientnbsp;bien en elfet les mêmes chofes quelle fai-foit; mais, faites tantót avec diftradbion , tan-tót avec paffion, tantót avec ennui, toujoursnbsp;beaucoup mieux ou moins bien quauparavant,nbsp;elles ne produifoient plus Ie même elFet furnbsp;elle ni fur les autres. Ah! ciel, combien jenbsp;la voyois tourmentëe amp; combattue! Emuenbsp;de mes moindres carelfes quelle cherchoitnbsp;plutót quelle ne les e'vitoit , amp; toujours ennbsp;garde contre fon dmotion, mattirant parnbsp;une forte de politique, amp; de peur que jenbsp;ne lui e'chapalfe tout-a-fait , fe reprochant denbsp;mavoir attiré , amp; me repouflant douceroent,nbsp;fachée Ie moment daprès de mavoir repouf-
-ocr page 66-fë; TefFroi amp; Ia tendreflè, Ia paflion amp; Ia reteniie fe fuccédoient dans fes mouvemensnbsp;amp; dans fes regards avec tant de rapidité quonnbsp;croyoit les y voir enfemble. Et moi tour-a-tour embrafé amp; glacé , irrité, charmé , at-tendri; Ie dépit , ladmiration , la pitié mé-nrouvant toiir-a-tour me Jaiffoient dans unnbsp;trouble inconcevable. FinilTons, lui dis-je unnbsp;Jour, tranfporté a la fois damoiir amp; de co-lère , en fermant fa porte a la clef, amp; fem-portant de devant fun clavecin. Vous ne menbsp;ferez pas violence, me dit-elle doucement,nbsp;car vous êtes Ie maitre. Cette voix , ce dif-cours mótèrent tout mon emporteraern, amp;nbsp;je ne pus plus que laiïeoir doucement furnbsp;mes genoux , appiiyer fa tête conire monnbsp;épaiile , amp; mouiller de larmes fes belles mainsnbsp;en lui demandant mille fois pardon , amp; ellenbsp;me remercia autant de fois dune manièrenbsp;qui me prouva corabien elle avoit réellementnbsp;eu peur ] amp; pourfant elle maimoit paffion-némem amp; foiifFroit autant que moi, amp; pour-Tnnt elle auroit voulu être ma maitrelTe. Unnbsp;jour je lui dis, vous nepouvez vous réfoudre anbsp;vous donner amp; vous voudriez vous êtes don-née. Ccla elt vrai, dit-elle, eet aveu ne me
fit
-ocr page 67-lit nefl obtenir ni même rlen entreprendrei Ne cfoyez pourtant pas, Madame, que tousnbsp;nos momens fulTent cruels, amp; que notre fi-'tuation neüt encore des charmes, elle ennbsp;avoit quelle tiroit de fa bizarrerie même amp;nbsp;de nos privations. Les plus petites marquesnbsp;damour confervèrent leur prix. Jamais nousnbsp;he nous rendimes quavec tranfport Ie pluSnbsp;léger fervice. En demander un étoit Ie rtloyennbsp;dexpiet une offenfe, de faire óublier unenbsp;querelle; nous y avions toujours recours,nbsp;amp; ce ne fut jamais inutilement. Ses careffesnbsp;a la vérité me faifoient plus de peur quenbsp;de plaifir, mais Ia familiarité quil y avoit -entre nous e'toit délicieufe pour Tun amp; pournbsp;lautre. Traité quelquefois cotnme unfrère,nbsp;öu plutót comitie une foeur; cette faveurnbsp;hiétoit prècieufe amp; chère.
Califte devint fujette , amp; cela ne voüs fur-Iprendra pas , a des infomnies cruelles. Je m oppofai a ce quellé prit des remèdes quinbsp;euffent pu déranger entièrement fa fanté, amp;:nbsp;je voulus que tour-a-tour fa Femme-de-Chambre amp; moi nous lui prócuraffions Ienbsp;fommeilen luifaifant quelque lefture. Quandnbsp;iious la voyions endormie, moi, tout aulïinbsp;Partx II,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;E
!i
-ocr page 68-ïcrupuleufement que Fanny, je me retiruU te plus doucement poffible, amp; Ie lendemainnbsp;pour récompenfe javois Ia permiffion denbsp;nte coucher a fes pieds, ayant pour chevetnbsp;fes genoux, amp; de my endormir quand jenbsp;Ie pouvois. Üne nuit je mendormis en li-fant a coté de fon lit, amp; Fanny appor-»nbsp;tant comme a lordinaire Ie déjeuner de fanbsp;Maiirefle a la pointe du jour , on abrégeoitnbsp;les nuits Ie plus quon Ie pouvoit, savan9anbsp;doucement amp; ne me révellla pas tout de fuite.nbsp;Le jour devenu plus grand jouvie enfin lesnbsp;yeux amp; je les vols ire fourire. Vous voyez,nbsp;dis-je k Fanny j tout eft bien refté commenbsp;vous Tavez laifle , la table , la lampe, le livrenbsp;tombé de ma main fur mes genoux. Oui,nbsp;ceft bien, me dit-elle, amp; me voyant em-barralïe de fortir de la maifon , allez feule-»nbsp;ment, Monfieur, amp; quand même les voifinsnbsp;vous verroient, ne vous mettez pas en peine.nbsp;Ils favent que Madame eft malade, nousnbsp;leur avons tant dit que vous viviez commenbsp;frere amp; foeur, quk préfent nous aurionsnbsp;beau leur dire le contraire ils ne nous croi-roient pas. Et ne fe moquent-ils pas de moi ?nbsp;lui dis-je. Oh non, Monfieur, ils setonnem
-ocr page 69-Je voila tout. Vous êtes aimës amp; refpeiïlei' iun amp; lautre. Ils sëtonnent Fanny, repris-je,nbsp;ils ont vraiment raifon ! Et quand nous lesnbsp;étonnerions moins , cefleroient-ils pour celanbsp;de nous aimer? Ah ! Monfieur, cela devien-droit tout différent. Je ne puis Ie croire , Fan^.nbsp;ny , luï dis-je, mais én tout cas sils lïgno-roient.... Ces chofes-la , Monfieur , me dit-elle naïvement, pour être bien cachées nenbsp;doivent pas êtré. Mais. II ny a point denbsp;mais, Monfieur ^ vous he pourriez vous ca-cher fi bien de James amp; de moi que nous nenbsp;vous devinaffions. James ne diroit rien , maisnbsp;il ne ferviroit plus Madame comme il la fert,nbsp;comme la première DuchelTe du royaume ,nbsp;ce qui prouve toujours quon refpeéle fa mai-treffe, amp; moi je ne dirois rien, mais je nenbsp;pourrois refter avec Madame, car je penferois,nbsp;ft on Ie fait un jour , cela me fera reprochénbsp;tout Ie refte de ma vie; alors les autres Do-meftiques qui mont toujours entendu louehnbsp;Madame foupfonneroientquelqué c}iofe,amp; lesnbsp;voifins qui favent combien Madame eft bonnenbsp;amp; aimable foup9onneroient auffi, amp; puis ilnbsp;viendroit une autre Femme-de-Chambre quinbsp;naimeroit pas Madapie autant que je 1aime,
Eij
-ocr page 70-8c bientót on parleroit. II y a tant de lafl* gues qui ne demandent quk parler! Quelleanbsp;ioiient OU blament , ceft tout un, poufvunbsp;quelles parlent. II me femble que je les en-tends. Vous vojyei^, diroient-ils* Etpuis fie^~.nbsp;vous aux aupparences. Cétoit un fi belle ré-forme ! Elk donnoit auxpauvres, elk alloit anbsp;VEglife. Ce quon admire a préfent feroit peut-êtrealors traite' dhipocrifie; mais, Monfieur ,nbsp;on vous pardonneroit encore moins qu a Madame ; car , voyant combien elle vous aime,nbsp;on trouve que vous devriez le'poufer , Senbsp;lon diroit toujours que ne Tepoufoit-il \ Ah !nbsp;Fanny , Fanny, se'cria douloureufement Ca-lifte, vous ne dites que trop bien. Quai-jenbsp;fait ? dit-elle en fran9ois. Pourquoi lui ai-jenbsp;laiiïé vous prouver que je ne puis plus changer de conduite, quand mêrae je Ie voudrois !nbsp;Je voulus répondre, mais elle me conjura denbsp;fortir.
Ün Marchand du voilinage, plus matineux que les autres, ouvroit déja fa boutique. Jenbsp;palTai devant lui tout expres pour navoir pasnbsp;lair de me fauver. Comment fe porte Madame ! me dit-il. Elle ne dort toujours pref-qne point, lui repondis-je. Nous lifons tout
-ocr page 71-ïes foirs Fanny Sc moi pendant une heure ou deux avant de pouvoir lendormir, amp; elle fenbsp;réveille avec laurore. Cette nuit jai lu ünbsp;long-temps que je me fuis endormi moi-même. Et avez-vous déjeüné , Monfieur,nbsp;me dit-il I Non, lui répondis-je. Je comptoisnbsp;me jetter fur mon lit pour elTayer dy dor-mir une heure ou deux. Ce feroit prefquenbsp;dommage , Monfieur , me dit-il. II fait fi beaunbsp;temps, amp; vous navez point lair fatigue' ninbsp;aflbupi. Venez plutót de'jeuner avec moi dansnbsp;mon jardin. J acceptai la propofition , me flat-lant que eet homme-la feroit Ie dernier dénbsp;tous les voifins a me'dire de Califte , amp; il menbsp;paria delle, de tout Ie bien quelle faifoit amp;nbsp;quelle me lailToit ignorer avec tant de plaifirnbsp;amp; dadmiration , que je fus bien payé de manbsp;complaifance. Ce jour-la même Califte re^utnbsp;one lettre de Tonele de fon amant, qui Ianbsp;priolt de venir inceftamment a Londres. Jenbsp;re'folus de pafler chez mon père Ie tempsnbsp;de fon ab/ence, amp; nous partimes en même-temps. Vous reverrai-je, me dit-elle? Eft-ilnbsp;sur que je vous revoye 1 Oui, lui dis-je , amp;nbsp;tout aufli-tót que vous ]e fouhaiterez , a moins.nbsp;que je ne fois mort. Nous nous promimes de
C 70 )
nous écrlre au moins deux fois par femaine ^ ^ jamais promefle ne fut mieux tenue. Lusjnbsp;ïie penfant amp;. ne voyant rien quil neut vouliinbsp;Ie dire ou Ie montrer a 1autre, nous avionsnbsp;de la peine a ne pas nous ëcrire encore plusnbsp;fouvent,
Mon père mauroit peut être mal re^u sil neut ëté tres - fatisfait de la manière dontnbsp;javois employé mon temps. II en étoit inf-truit par dautres que par moi, amp; heureu-fement il fe trouva chez lui des gens ca-pables felon lui de me juger , dont jenbsp;gagnai Ie fulFrage.On trouva que javois acquisnbsp;des connoifTances amp; de la facilité a mexpri-ïner amp;c on me prédit des fuccès qui flattèren.tnbsp;davance ce père tendre amp; difpofé pour moinbsp;a une partialité favorable. Je fis corinoifTancenbsp;avec la maifon paternelle que je navois revuenbsp;quun moment depuis mon depart pour 1 Aztjg-rique , amp; dans un temps ou je ne faifois attention a rien. Je fis connoifTance ayec lesnbsp;amis amp; les voifins de mon père. Je chafTainbsp;amp; je courus avec eux, amp; jeus Ie bonheurnbsp;de ne leur être pas défagréable. Je vous ainbsp;vu a YOtre retour dAmérique, ms dit un desnbsp;plus apciens ainis de notre familie , fi votre
-ocr page 73-lt;C 71 )
père doit a une femme leplaifir devous revolt tel que vous êtes a préfent, II devroit bien parnbsp;reconnoiflance vous la lailTer dpoufer. Les femmes que jeus occa/Ion de voir me firent unnbsp;accueil flatteur. Gombien il étoit plus aifénbsp;de re'uflir auprès do quelques -unes de cellesnbsp;que moH père hönoroit Ie plus , quauprèsnbsp;de cette fille fi dédaigne'e! Je ravouerai,nbsp;mon ame avoit un fi grand befoin de reposnbsp;que dans certains momens toute manière denbsp;men procurer m eut paru bonne , amp; Califtenbsp;setoit montre'e fipeu difpoféea la jaloufie quenbsp;lide'e que je pourrois la cbagriner ne me fe-roit peut-être pas venue. Je ne fentois pasnbsp;que toute diftraétion eft une infidélité; amp;nbsp;ne voyant rienqui lui fut comparable , il ne menbsp;vint jamais dans lefprit que je pufle lui devenirnbsp;véfitablement infidèle ; mais je dirai auffi awenbsp;toutes les autres manières, de me diftraire menbsp;paroiflbient préfe'rables a celles que moffroientnbsp;les femmes. II me tardolt quelquefois de fairenbsp;de mes facultés un plus noble amp; plus utilenbsp;ufage que je navois fait jufqualors. Je nenbsp;fentois pas encore que Ie projet du bien public neft qu une noble chimère; que la fortunsj,nbsp;les circonlrances, des évènemens que per'.
fonne ne prëvoit amp; namène changent nations fans les améliorer ni les empirer, amp;nbsp;qne les intentions du citoyen Ie plus vertueuxnbsp;nont prefque jamais influé fur Ie bien êtrenbsp;de fa patrie; je ne voyols pas que 1efclavenbsp;de 1ambi'tion eft encore plus puerile amp;. plusnbsp;maheureux que lefclave dune femme. Monnbsp;père exigea que je me prëfentalTe pour unenbsp;place dans Ie Parlement a la prernière election , amp; cbarme' de pouvoir une fois lui com-plaire , jy confentis avec joie. Califte mécri-voit.
« Si je fuis pour quelque cbofe dan' vos pro-» jets, comme jofe encore men flatter, vous » nen pouvez pas moins entrer dans un ar-.nbsp;» rangement qui vous obligeroit a vivre anbsp;» Londres. Un oncle de mon père qui anbsp;» voulu me voir vient de me dire que je luinbsp;» avois donné plus de piaifir en liuit jours,
que tous fes colate'raux amp; leurs enfans en » vingt-ans, amp; quil me laifferoit fa maifon 8cnbsp;» fon bien ; que je faurois rëparer amp; erabellirnbsp;» Tune amp; faire un bonufage de Iautre, au lieunbsp;gt;gt; que Ie refle de fa parente ne feroit que dé- 'nbsp;» molir amp; difliper plattement , ou épargnernbsp;» yilainement. Jevoas rapporte tout celapouc
-ocr page 75-Sgt; que vous ne me blamiez pas de ne mêtre » point oppoiee a fa bonne volonté ,iai dail-»nbsp;» leurs autant de droit que perfonnne a eetnbsp;» he'ritage ^ amp;, ceux quil pourroit regarder nenbsp;» font pas dans Ie befoin. Mon parent eft richanbsp;jgt; amp; fort vieux ; fa maifon eft très-bien fituéenbsp;» pres de Whitehall. Je vous avoue que lide'enbsp;» de vous y recevoir ou de vous la prêter manbsp;gt; fait grand plaifir. Sil vous venoit quelquenbsp;» fantaifie difpendieufe, ü vous aviez envienbsp;» dun tres- beau cheval ou de quelque tableau,
je vous prle de la fatisfaire , car Ie teftament » eft fait , amp; Ie teftateur ft opiniatre quil nennbsp;» reviendra surement pas. De forte que je menbsp;» compte pour riche dès a préfent, amp; je vou-» drois bien devenir votre créancière ».
Dans une autre lettre elle me difoit:
« Tandis que je mennuie loin de vous, » que tout ce que je fais me paroit inutile amp;nbsp;» inftpide, a moins que je ne puifle Ie rappor*nbsp;» ter a vous dune manlère ou dune autre . jenbsp;» vois que vous vous repofez loin de moi. Dunnbsp;» cóte', impatience amp; ennui de lautre faiis-» facftion amp; repos , quelle difference ! Je nenbsp;» me plains pas cependant. Si je maftligeoisnbsp;^ je noferois Ie dire. Suppofe que je viflè une
-ocr page 76-9 femme efttre vous amp; moi je maffligerofs; » bien plus, amp; cependant je ne devrois Ssnbsp;» noferois jamais Ie dire ».
Dans une autre lettre encore elle difoit :
« Je crois avoir vu votre père. Frappé de » fes traits qui me rapelloient les vótres, j®nbsp;» fuis reftée immobile a Ie confidérer. Ceü-» surement lui, amp; il ma auffi regardée ».
En efFet, mon père , comme il me l a dit depuis, l'avoit vue par hafard dans une courfenbsp;quil avoit faite a Londres. Je ne fai oii il lanbsp;rencontra, mais il demanda qui ëtoit cettenbsp;belle femme, Quoi , lui dit quelquun , vousnbsp;ne connoillèz pas la Califte de Lord L. 6e.nbsp;de votre fils ! Sans ce premier nom , me dit-il, 6t il sarrêta. Malheureux, pourquoi Ienbsp;pronon§kes vous!
Je commenfois a être en peine de la ma-nière dont je pourrois retourner a Bath, Ma fanté nétoit plus une raifon ni un pre'-texte , amp; quolque je neufle rien a faire ail-leurs, il devenoit bizarre dy commencer unnbsp;nouveau fe'jour. Califte Ie feniit elle-même , amp;nbsp;dans la lettre par laquelle elle mannonfa fonnbsp;de'part de Londres elle me témoigna fon inquietude la - delTus. Dans cette même lettre 3
-ocr page 77-elle me parloit de quelques nouvelles coftnoif-fances quelle avoit faites chez Tonde de My-lord L. amp; qui toutes parloient daller h Bath. II feroit affreux, ajouta-t-elle, dy voir tout.nbsp;Ie monde , excepté la feule perfonne du monde que je fouhaite de voir, Heureufement,
ill
( alüi's du moins je croyois pouvoir dire que cétoit heureufement ) mon père curieuxnbsp;peut-être dans Ie fond de Tame , de connokrenbsp;celle quil rejettoit, dentendre parler delfenbsp;ayec certitude amp; avec quelque détail, peut-être auffi pour continuer a vivre avec moinbsp;fans quil men coütat aucun ficriflce ; peut-être auffi pour rendre mon féjour a Bathnbsp;moins étrange , car tant de motifs peuvent fenbsp;réunir dans une feule intention , mon père,nbsp;dis-je, annonga quil palTeroit quelque moisnbsp;a Bath. Jeus peine a lui cacher mon extrémenbsp;jpie. Ah ! ciel , difois-je en moi-même, fi jenbsp;pouvois tout réunir, mon père, mes devoirs,nbsp;Califte, fon bonheur amp; Ic mien ! Mais, knbsp;peine Ie pro jet de mon père fut il connunbsp;quune femme , veuve depuis dix-huit moisnbsp;dun de nos parens, lui écrlvit que , defirantnbsp;dallef a Bath avec fon fils, enfant de neuf anbsp;dix ans, elle Ie prioit de prendre une naai-
fon oü ils puflent demeurer enfeniHe. Les idees de mon père me parurent derangeesnbsp;par cette propofition , fans que je puffe dé-jnêler fi elle lui étoit agréable ou défagréa*nbsp;ble. Quoiquil en foit il ne pouvoit que lac-cepter, amp; je fus envoyé a Bath pour arrangernbsp;un logement pour mon père, pour cette cou-fine que je ne connoiflbis pas, pour fon filsnbsp;amp; pour moi. Califte y étoit déja revenue.nbsp;Charmee de faire quelque chofc avec moi,,nbsp;elle dirigea amp; partagea mes foins avec un zèlenbsp;digne dun autre objet, amp; quand mon père 8cnbsp;Lady Betty B. arriverent ils admirèrent dansnbsp;tout ce quils voyoient autour d'eux une elegance, un gout quils navoientvu, difoient-ils,,nbsp;nulle part, amp;me témoignèrent une reconnoif-fance qui ne metoit pas due. Califte dans cettenbsp;occafion avoir travaille centre elle ; car, cerlai-nement. Lady Betty dès ce premier momentnbsp;me fuppofa de vues que fa fortune, fa figure amp;nbsp;fon age auroient rendus fort naturelles. Ellenbsp;se'toit mariée très-jeune, amp; navoit pas dix-feptnbsp;anslors de lanaiflance de Sir Harry B. fon fils.nbsp;Je ne lui reproche done point les idees quellenbsp;fe forma , ni la conduite qui en fut la con-fequence. Ce qui raetonne eeft Iinipreffioa
-ocr page 79-i 77 )
que me fit fa bonne volonté. Je nen fus pas bien flatté, mais jen fus moins fenfihle anbsp;lattachement de Califte. Elle men devintnbsp;moins précieufe. Je crus que toutes les femmesnbsp;aimoient, amp; que Ie hafard, plus quaucunenbsp;autre chofe, déterminoit Tobjet dune paf-fion a laquelle toutes e'toient difpofe'es davan-ce. Califte ne tarda par a voir que j etois change----Change ? non, je ne Ietois pas. Ce mot
dit trop , amp; rien de ce que je viens dexpri-iner n etoit diftinftement dans ma penfee ni dans mon cceur. Pourquoi etres mobiles amp; in-confequens que nous nous fommes, eflayons-nous de rendre compte de nous memes I Jenbsp;ne mapper^uspoint alors que jeuffe change,nbsp;amp; aujourdhui pour expliquer mes diftratftions,nbsp;ma fe'curite, mamolle amp; foible conduite jaf-figne une caufe a un changement que je ne
fentois pas.
Le fils de Lady Betty, ce petit gar^on denviron dix ans, e'toitun enfant charmant amp; il reffembloita monfrere. II me le rappelloit fi vi-vement quelquefois, amp; les jeux de notre en-»nbsp;fance, que mes yeux fe remplilToient de larmesnbsp;en le regardant. li devint mon élève, mon cama-rade , jene me promenois plus fans lui, amp; jenbsp;le menois prefque tous les jours chez Califte
-ocr page 80-Un jour que jy étois allé feul, je trouval cliez elle un gentiihomme campagnard denbsp;très-bonne mine qui la regardoit deffiner. Jenbsp;cachai ma furprife amp; mon déplaifir. Jenbsp;voulus refter après lui, mais cela fut impolli-We, il lui demanda 'a fouper. A onze heures jenbsp;pre'tendis que rien ne fincommodoit tant quenbsp;de fe coucher tard, jübligeai mon rival,nbsp;oui, cétoit mon rival, 'a fe retirer auifi biennbsp;que moi. Pour la première fois les heuresnbsp;ni'avoient paru bien longues chez Califte. Lenbsp;nom de eet homme ne m etoit pas inconnu.nbsp;Cétoit un nom que perfonne de ceux quinbsp;1avoient porté navoit vendu brillant; mais fanbsp;familie etoit ancienne, amp; confidérée depuisnbsp;long-temps dans une province du Nord denbsp;lAngleterre. ConnoilTant Tonele de Lord L'*'',nbsp;amp; ayant vu Califte avec lui k lOpéra ^ il avoitnbsp;fouhaité de lui être préfenté, amp; avoit deman-»nbsp;de' la permiftion de lui rendre vifite. II futnbsp;chez elle deux ou trois fois, amp; crut voir ennbsp;réalité les mufes amp; les graces quil navoitnbsp;vues que dans fes livres clafliques. Après fanbsp;troifième vifite , il vint demander au Generalnbsp;des informations fur Califte , fa fortune amp; fanbsp;familie. On lui répondit avec toute la vériténbsp;polfibie, Vous étes honnête homme j Mon-
-ocr page 81-ïïcur , dit alors Tadmirateur de Califte , me confeillez - vous de lépoufer ? Sans doute ,nbsp;iui fut-il repondu, fi vous pouvez Tobtenir.nbsp;Je donnerois Ie même confeil a mon fils , aunbsp;fils de mon meilleur ami. II y a un imbecilenbsp;qui Tainie depuis long - tems, amp; qui nofenbsp;ie'pouler, paree que fon père, qui nofe Ianbsp;voir de peur defe lailTer gagner ne veut pasnbsp;y confentir. Ils sen repentiront toute leurnbsp;vie j mais dépechez-vous, car ils pourroientnbsp;changer.
Voila rhomnie que javois trouvé chez Califte. Le lendemain je fus chez elle denbsp;très-bonne heui e , amp; je lui exprimai mon de-plaifir amp; mon impatience de Ia veille- Quoi Inbsp;dit-elle, cela vous fait quelque peine ! autre-fois je voyois bien que vous ne pouviez fouf-frir de trouver qui que ce foit avec moi, pasnbsp;même un artifan ni une femme mais depuis quelque tems vous ne ceflez de inenernbsp;avec vous le petit Chevalier, jai cru quenbsp;cetoit expres pour que nous ne fuffions pasnbsp;feuls enlemble. Mais, dis-je, cefl: un enfant.nbsp;II voit amp; entend comme un autre , dit-elle.nbsp;Et fi je ne 1 amène plus, repris-je , ce/Terez-vous de recevoir lhomme qui m'importuna
-ocr page 82-^üer ? Vous poirvez raméner toujöufs, dit:-elle, mals moi je ne puis renvoyer lautre j tant que perfonne iiaura fur moi des droitSnbsp;plus grands quenen amon bienfaiteur, quimanbsp;fait faire connoiffance avec lui, amp; ma pridènbsp;de Ie bien recevoir. 11 efl: amoureux de vous ^nbsp;lui dis-je, aprèsmétre promenéquelque temsanbsp;grand pas dans la cliambre, il na point de père,
ilpourra.....Je ne pus achever. Califle ne me
répondit rien, on annonfa Thomme qui me tourmentoit, amp; je fortis. Peu après je revins;nbsp;Je réfolus de maccoutumer a lui, plutót quënbsp;de me laifler bannir de chez moi, car cétoitnbsp;cbez moi. Jy venois encore plus fouvent quanbsp;lordinaire amp; jy reftois moins long-temps.'nbsp;Quelquefois elle étoit feule, amp;. ce'toit unenbsp;bonne fortune dont tout mon être e'toit ré-joui. Je namenois plus Ie petit garqon, quinbsp;au bout de quelques jours sen plaignit amè-rement. Un jout, en préfence de Lady Betty,nbsp;il adrefla fes plaintes a mon père , amp; Ie fup-plia de Ie mener chez MiftrilT Califta, puif-que je ne ly menois plus. Ce nom, la manièrénbsp;de Ie dire firent fourire mon père avec unnbsp;mélange de bienveillance amp; dembarras. Je nynbsp;vais pas moi-mérae, dit-il a Sir H^rry. Eft-ce
t Sr )
r'üï
0ue votre fils ne veut pas voiis y mener gt; reprit I entant ? Alt I {1 vous aviez y ete quel-quefois vous y reiourneriez tous les joursnbsp;comme lui. Voyant mon père ému amp;attendri,nbsp;je fus fur Ie point de me jetter a fes pieds,nbsp;jnais la prëfence de Lady Betty ou ma maigt;quot;nbsp;vaife étoile, ou plutót ma maudite foiblelTenbsp;me retint 1 Oh Califte combien vous aurieznbsp;éte' plus coiirageufe que moi ! Vous aurieznbsp;profitë de cette occafion prëcieufe ; vous auriez tentë amp; rëuffi , amp; nous aurions paflénbsp;enfemble une vie que nous navons pu ap-prendre a palTer lun fans 1autre. Pendantnbsp;quincertain , irrëlolu je laiflois échapper cenbsp;nioment unique, on vint de Ja part de Ca-Jide, a qui javois dit les plaintes de Sirnbsp;Harry , demander a Mylady que fon fils putnbsp;diner chez elle. Le petit gar^on nattenditnbsp;pas la rëponle , il courut fe jetter au cou denbsp;James amp; le pria de lemmener. Le foir , lenbsp;lendemain , les jours fuivans il paria tant denbsp;ma maiirelTe quil impaiienta Lady Betty Scnbsp;commen9a tout de bon a intërelTer mon père.nbsp;Qui fait ce que nauroit pas pu produire cettenbsp;efpèce dinterceffion ? Mais mon père fut obli-gë daÜer pafler quelques jours chez lui pournbsp;II Parcle^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;F
-ocr page 84-des affaires preffantes, amp; ce mouvement dè bonne volonté une fois interrompu ne putnbsp;plus être redonnë.
Sir Harry se'tablit fi bien chez Califte que je ne la trouvois plus feule avec fon nouvelnbsp;amant. II fut je penfe aulfi importune' de len-fant que je pouvois lètre de lui. Califte dansnbsp;cette occafion déploya un art amp; des reflourcesnbsp;de génie, defprit amp; de bonté que jétois biennbsp;éloigné de lui connoitre- Lhabitant de Norfolk ne pouvant ientretenir vouloit au moinsnbsp;quelle Ie charmat comir.e a Londres par fa voixnbsp;amp;. fon claveffin , amp;. demandoit des ariettesnbsp;franfoifes , italiennes, des morceaux dopéra;nbsp;mais Califte trouvant que tout cela feroit vieuxnbsp;pour moi, amp; ennuyeux pour Ie petit gargon ,nbsp;amp; que je me foucierois peu dailleurs dalder anbsp;leffet en Iaccompagnant comme a mon ordinaire , fe mit a imaginer des romances dontnbsp;elle faifoit la mufique , dont elle maidoit anbsp;faire les paroles , quelle faifoit cbanter parnbsp;lenfant, amp; juger par mon rival. Elle chantanbsp;amp; jüua, amp; parodia , la cliarniante romancenbsp;Have you feen my Hanna, de manière anbsp;marraclier vingt fois des larmes. Elle voulutnbsp;auffi que nous appriflions a deffiner aSir Harry,
-ocr page 85-gt pour pouvoir fe refufer fans rudeiTe a cette niufique perpëtuelle, elle fe procura quel-ques-uns de ces tableaux de Rubens amp; denbsp;Snyders, ou des enfans fe jouent avec desnbsp;guirlandes de fleurs, amp; les copiant k laidenbsp;dun paiivre peintre fort habile , que Ie hafardnbsp;lui avoit aniené , dont elle avoit démêlénbsp;Ie talent elle en entoura fa chambre , laiffantnbsp;entre eux de lefpace pour des confoles fur lef-queües devoient être place'es des lampes dunenbsp;forme antique, amp; des vafes de porcelaine ; cenbsp;travail nous occupoit tous , amp; fi 1enfant feulnbsp;étoit content, tout Ie monde e'toit amufë.nbsp;Surpris moi-même de TefFet quand lapparte-ment fut arrange , amp; trouvant queÜe navoitnbsp;jamais eu autant daëfivitë ni dinvention, jeusnbsp;la cruauté de lui demander fi cëtoit pournbsp;rendre a M.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;fa maifon plus agre'able.
Ingrat ! dit-elle. Oui , mécriai-je, vous avez raifon , je fuis un ingrat, mais auffi quipour-roit voir fans humeur des talens, dont on nenbsp;jouit plus feul, fe de'ployer tous les jours dunenbsp;fagon plus brillante ? Ceft bien , dit-elle, denbsp;leur part Ie chant du cigne. On entendit heur-ter a Ia porte. Frëparez-vous a voir, dit Ienbsp;petit Harry , comma sil y avoit entendu li-
snefiè , notre ëternel Monfieur de NorfóIK.* Ce'toiilui en efFet.
Nous menames encore quelques jours ia même vie, mais ce nëtoit pas linten-tion de mon rival de partager roujours Ca-iifte avec un enfant amp; moi. II vint lui direnbsp;lin matin, que daprès ce quil avoir apprisnbsp;deile par Ie Ge'nerai D. amp; Ie public,nbsp;mais fur-tout daprès ce quil en voyoit lui-mème, il étoit réfolu a fuivre Ie pen^.hantnbsp;de fon cceur amp; a lui ofTrir fa main amp; fa fortune. Je vais, dit-il, prendre une connoif-fance exatSfe de mes affaires, afin de pouvoirnbsp;vous en rendre conipte. Je veux que votrenbsp;anii, votre proietfieur a qui je do.s Ie bonheurnbsp;de voiis connoitre, examine amp; juge avec vousnbsp;fi mes offres font dignes detre acceptëes ; maisnbsp;quand vous aurez tout examine , vous êtes tropnbsp;généreufe pour we faire aJtendre une réponfenbsp;décifive , amp; fi je vous trouvois enfemble ilnbsp;ne faudroit que quelques momens pour decider de mon fort. Je voudrois être moi-mémenbsp;plus digne de vos offres, lui dit Califte, aufïïnbsp;troubiëe qui fi elle ne sétoit pas attendue anbsp;fa de'claration i allez, Monfieur, je fens toutnbsp;1Konneur que vous me faites. J examinerainbsp;avec moi-mêine fi je dois laccepter, amp; après
-ocr page 87-votre retour je ferai bientót dëcidée. Sir Har* ry amp; moi la trouvames une heure après linbsp;pale, fi cbangée quelle nous efFraya. Eft-ilnbsp;croyable que je ne me de'cidai pas alors ? Jenbsp;ravois certainement quun mot a dire. Jenbsp;paflai trois jours prefque du matin au foirnbsp;ctiez Califte a la regarder, k rêver, a héfiternbsp;amp; je ne lui dis rien. La veille du jour oijnbsp;fon amant devoit revenir, jallai chez ellenbsp;Faprès-diner, je venois feui. Je favois que fanbsp;Femme-de-cbambre ëtoit allez cliez des parens a quelques milles de Baih , amp; ne devoitnbsp;revenir que Ie lendeinain matin. Califte tenoitnbsp;une cafiette remplie de petits bijoux, denbsp;pierres grave'es, de miniatures quelle avoitnbsp;apporte'es dItalie, ou que Mylord lui avoitnbsp;données. Elle me les fit regarder amp; obfervanbsp;lefquelles me plaifoient Ie plus. Elle me msEnbsp;au doigt une bague que Mylord avoit toujoursnbsp;portee , amp; me pria de la garder. Elle ne menbsp;difoit prefque rien. Elle métonna amp; me parutnbsp;différente deile-même. Elle étoit careffanle,nbsp;amp;. paroiffoit Irifte amp; réfignée. Vous naveznbsp;rien promis a eet bomrae , lui dis je l Rien,nbsp;dit-elle , amp; voila les feuls mots que j aye panbsp;aw rappeller d une foirée que je me fuis rap».
F
tê
;/é11
' - lil
pellee milled mille fois. Maïs je nouMierai dè ma viela manière dont nous nous féparames. Jenbsp;regardai ma montre. Quoi, dis-je, il eft déjanbsp;ïieuf heures ! amp; je voulus men aller. Reftez,nbsp;me dit-elle. II ne meft pas poffible, lui dis-je,nbsp;mon père amp; Lady Betty mattendent. Vousnbsp;fouperez tant de fois encore avec eux, dit-elle. Mais, dis-je, yous ne foupez plus!
¦ Je fouperai. ¦ On mapromis des glacés.
' Je vous en donnerai (il faifoit exceffive-ment cbaud. ) Elle nétoit prefque pas ha-billée, Elle fe mit devant la porte vers la-quelle Je mavangois; je Iembraflai en lótant un peu de devant la porte. Et vous ne laiffe-rez done pas de pafler , dit-elle. Vous êtesnbsp;cruelle, lui dis-je , de mëmouvoir de la forte !nbsp;- Moi , je fuis cruelle ! jouvris la porte,nbsp;je fortis, elle me regarda fortir, amp; je lui entendis dire en la refermant , e'e/i fait. Cesnbsp;mots me pourfuivirent. Après les avoir millenbsp;fois entendus, je revins au bout dune denii-heure en demander lexplication. Je trouvainbsp;fa porte fermëe a la clef. Elle me cria dunnbsp;cabinet, qui étoit par de-la fa chambre, quellenbsp;se'toit mife dans Ie bain , amp; quelle ne pou-Yöit mowvrir nayantperfonne avec elle. Mafej
-ocr page 89-'( 8 7 5
5i5-je , s'il vous arrivoit quelque chofe !ll né ni airivera rien , me dit-elle. Eft-il bien sur,nbsp;lui dis-je , que vous nayez aucun deffein ü-niftre. Très-siir, me rëpondit-elle ; y a-t-ilnbsp;quelquautre monde ou je vous retrouvafle Inbsp;Mais je raenroue, amp; je ne puis plus parler.nbsp;Je men retournai chez moi un peu plus tran-quille, mais c'ejl fait ne put me fortir denbsp;lefprit amp; nen fortira jamais, quoique jayenbsp;revu Califte. Le lendemain matin je retournainbsp;cliez elle. Fanny me dit quelle ne pouvoit menbsp;voir; amp; me fuivant dans la rue , qu eft-il donenbsp;arrivé a ma maitrefle, me dit-elle ? Quel chagrin luiavez-vous fait ? Aucun, lui dis-je , quinbsp;me foit connu. Je Iai trouvée, reprit-elle dansnbsp;un éiat incroyable. Elle ne seft pas couchéenbsp;cette nuit.... Mais je nofe marrêter plusnbsp;long'temps. Si ceft votre faute, vous naureznbsp;point de repos le refte de votre vie. Elle rentra , je me retirai très-inquietj uneheure aprèsnbsp;je revins: Califte étoit partie. On me donnanbsp;la caflette de la veille amp; une lettre que voici:
« Quand jai voulu vous retenir hier je nai » pu y réulTir. Aujourdhui je vous renvoye, amp;nbsp;» vous obéilTez au premier mot. Je pars pou?nbsp;» vous epargner des cruautés qui empoifoa-»
F ÏK
-ocr page 90-neroient Ie re/le cle votre vie fi votjs venie^ » un jour a les fentir. Je mëpargne a motnbsp;» Ie tourment de contempler en detail un mal-» heur amp; des pertes dautant plus vivementnbsp;» fenties que je ne fuis en droit de les repro-» cher a perfonne. Gardez pour lamour denbsp;» moi ces bagatelles que vous admirates bier ,nbsp;Sgt; vous Ie pouvez avec dautant moins denbsp;» fcrupule que je fuis reTolue a me réferver Ianbsp;» propriëté la plus entière de tout ce que jenbsp;» tiens de Mylord ou de fon oncle ».
Comment vous rendre compte, Madame, du flupide abattement oü je reflai plongé ,nbsp;amp;, de toutes les puëriles, ridicules, maisnbsp;peu diftinéJes confide'raiions auxquelles fenbsp;torna ma penfëe comme ü ie fufTe devenunbsp;incapable daiicune vue faine, daucun raifon-rement ? Ma lethargie fut-elle un retournbsp;du derangement quavoit caufé dans monnbsp;cerveau Ia mort de mon frère 2 Je vou-drois que vous Ie cruffiez, autrement comment aurez-vous la patience de continuernbsp;cette ledJure 2 Je voudrois parvenir fur-toutnbsp;a Ie croire moi-même, ou que Ie fouvenirnbsp;de cette journée put sanëantir. II ny avoitnbsp;pasune demie-heure quelie ëtoit partie , pour*
-ocr page 91-ijHoI ne Ia pas fuivre , queft-ce qui me retint? Sil eft des intelligences tëmoins de nos pen-fëes, quelles me difent ce qui me retint ? Jenbsp;mallis a Tendroit ou Califte avoit ëcrit, jenbsp;pris fa plume, je la baifai, je pleurai; je croisnbsp;que je voulois écrire ; mais bientót importunenbsp;du mouvement quon fe donnoit autour denbsp;moi pour mettre en ordre les meubies amp; lesnbsp;hardes de ma maJtreffê , je fors de fa maifon ,nbsp;je vals errer dans la campagne, je reviensnbsp;enfuite me renfermer chez moi. A une hsurenbsp;après minuit je me couche tout habillé ; jenbsp;mendors, mon frère, Califte, mille fantómesnbsp;lugubres viennent malTaillir; je me réveillenbsp;en furfaut tout couvert de fueur; un peu remisnbsp;je penfe que jirai dire a Califte ce que jainbsp;fouffertla veillejamp;la frayeurque mont caufénbsp;mes rêves. A Califte? Elle eft partie; ceftnbsp;fon depart qui me met dans eet état affreux :nbsp;Califte neft plus a ma portee , elle neft plusnbsp;a moi, elle eft a un autre. Non, elle neft pasnbsp;encore a un autre , amp; en méme-temps jap-pelle , je cours, je demfinde des chevaux ;nbsp;pendant quon les mettoit a ma voiture jallainbsp;éveiller fes gens amp;leur demander sils navoientnbsp;ïien appris de M.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Ils me dirent quii
^toit arrivé a huit heures du foir, amp; quil avoit pris a dix Ie chemin de Londres. A Iinflant manbsp;têie sembarrafla , je voulus móter Ia vie, jenbsp;méconnus les gens amp; les objets, je me per-fuadai que Califte étoit morte j une fortenbsp;faignée luffit a peine pour me faire revenirnbsp;a moi, amp; je me retrouvai dans les bras denbsp;mon pere qui joignit aux plus tendres foinsnbsp;pour ma fanté celui de cacher Ie plus quilnbsp;fut poffible létatoü javois été. Funefte pre'-caution! Si on Iavoit fu il auroit efFraye peut-être, amp; perfonne neut voulu s'alTocier a monnbsp;fort.
Le lendemain on mapporta une lettre. Mon pere qui ne me quittoit pas me pria denbsp;la lui laifler ouvrir ; que je voye une fois,nbsp;me dit-il, quoiquii foit trop tard, ce qu étoitnbsp;cette femme. Lifez , lui dis-je, vous ne ver-rez certainement rien qulne lui fade honneur.
« li eft bien sur a prefent que vous ne » mavez pas fuivie. II n y a que trois heuresnbsp;» que jefpe'rois encore. A prefent je menbsp;» trouve heureufe de penfer quil neft plusnbsp;» poffible que vous arriviez , car il ne pour-» roit en refulter que les chofes les plus fa-» neftes, mais je pourrois recevoir une lettre.
-ocr page 93-» II y a des inftans oü je m en flatte eti-^ xgt; core Lhabitude e'toit ü grande , amp; il eftnbsp;» pourtant impofïible que vous me haïffiea,nbsp;» OU que je fois pour vous comme une autre-agt; Jai encore une heure de liberté. Quoiquenbsp;» tout foit pret, je puis encore me de'dire ;nbsp;3gt; mais fi je napprends rien de vous, je nenbsp;» me dédirai pas. Vous ne voullez plus denbsp;» moi, votre /ituation auprès de moi étoitnbsp;» trop uniforme ; il y a long-temps que vousnbsp;» en êtes fatigue. Jai fait une dernière tenta-t» tive. Javois prefque cru que vous me re-*nbsp;» tiendriez ou que vous me fuivriez. Je ne menbsp;» ferai pas honneur des autres motifs qui ontnbsp;» pu enfrer dans ma re'folution, ils font tropnbsp;» confus, jceft pourtant mon intention denbsp;agt; chercbier mon repos amp; Ie bonheur dautruinbsp;» dans mon nouvel etat, amp; de me conduirenbsp;» de fagon que vous ne rougiffiez pas de moi.nbsp;» Adieu, rheure se'coule, amp; dans un inftantnbsp;» on viendra me dire quelle eft paffee; adieu,nbsp;» vous pour qui je nai point de nom , adieunbsp;jgt; pour la dernière fois». La lettre ëtoit lacbe'enbsp;de larmes, celles de mon père tombèrent furnbsp;les traces de celles de Califte, les miennes,. ..nbsp;Je fais la lettre par coeur, mais je ne puis plas
-ocr page 94-Ia lire. Detix jours après, Lady Betty tetianr Ia gazette, lut a Iartkle des mariages , (Charlesnbsp;M* ** of Norfolk , with. Maria Sophia**nbsp;Oui, elle lut ces mots; il fallut les entendre.nbsp;Ciel ! avec Maria Sophia !,.. Je ne puis pasnbsp;accufer Lady Betty dinfenfibiüté dans cettenbsp;occafion. Jai lieu de croire quelle regardoitnbsp;Califte comme une fille honnête pour fonnbsp;e'tat, avec qut javois vecu , qui maimoit encore quoique je ne rainiafle plus, qui voyantnbsp;que je m ëtois détaché delie, Sc. que je nenbsp;1 epouferois jamais, prenoit avec chagrin Ienbsp;parti de fe marier, pour faire une fin honorable; certainement Lady Betty nattribiioitnbsp;ma triflefle qu a la pitië ; car , loin de mennbsp;favoir mauvais grë , elle en eut meilleur opinion de mon coeur. Toute cette manière de
juger ëtoit fort naturelle amp; ne differoit de Ia vëritë que par des nuances quelle ne pouvoitnbsp;deviner.
Huit jours fe pafsèrent, pendant lefquels il me fembloit que je ne vivois pas. Inquiet,nbsp;ëgaré, courant toujours comme fi javois cher-Chë quelque chofe . ne trouvant rien, ne cher-chant mêrne rien , ne voulant que me fuir moi-mêine , amp; fuir fucceffivement tous les objets
-ocr page 95-t 95 )
qui frappoient mes regards! Ah ! Madame t ijuel étal! amp; faut-il que j eprouve quil en eftnbsp;un plus cruel encore ! Un matin, pendant Ienbsp;déjeuner, Sir Harry sapprochant de moi, menbsp;dit : je vous vois fi trifte , jai toujours peurnbsp;qui vous ne vous en alliez auffi, II meft venunbsp;«ne idee. On parle quelquefois a maman de fenbsp;remarier, jaimerois mieux que ce fut vousnbsp;que tout autre qui devinfiez mon père ; alorsnbsp;vous refteriez auprès de moi, ou bien vousnbsp;me prendriez avec vous, fi vous vous en alliez. Lady Betty fourit. Elle eut lair de pen-fer que fon fils ne faifoit que me mettre furnbsp;les voies de faire une propofition a laquellenbsp;javois penfé depuis long-temps. Je ne rëpon-dis rien, Elle criit que c etoit par embarras,nbsp;pat timidite'. Mais mon filence devenoit tropnbsp;long. Mon père prit la parole: vous avez-lanbsp;une très-bonne idee mon ami Harry, dit*il,nbsp;amp; je me flatte quune fois ou 1 autre tout Ienbsp;monde en jugera ainfi. Une fois ou lautre Jnbsp;dit Lady Berty, Vous me croyez plus prudenbsp;que je ne luis. 11 ne me faudroit pas tant denbsp;lems pour adopter une idee qui vous feroitnbsp;agrëable , ainfi qua votre fils amp; au mien. Mortnbsp;père me prit par la main, amp; me fit fortir.
-ocr page 96-Ne me puniflez pas, me dit-il , de navoir pas fu faire céder des confidérations qui me pa-roiflbient viélorieufes a celles que je trouvoisnbsp;foibles. Je puis avoir été aveugle, mais jenbsp;nai pas cru être dur. Je nai rien dans Ienbsp;monde de fi cher que vous. Méritez jufquaunbsp;bout ma tendrefle; je voudrois navoir pointnbsp;exigé ce facrifice, mais puifqu il eft fait,nbsp;rendez Ie méritoire pour vous amp; utile anbsp;votre père i montrez-vous un fils tendre amp;nbsp;généreux en acceptant un mariage qui paroi-troit avantageux a tout autre que vous, amp; don-nez-moi des petits fils qui intéreffent amp; amu-feut ma vieillefTe, amp; me de'dommagent denbsp;votre mère, de votre frère amp; de vous , carnbsp;vous navez jamais éte' 6c ne ferez peut-êtrenbsp;jamais a vous , a moi, ni a la raifon.
Je rentrai dans la chambre. Pardonnez mon peu déloquence, dis-je a Mylady, amp; croyeznbsp;que je fens mieux que je ne mexprime. Sinbsp;vous voulez me promettre Ie plus grand fe-cret fur cette affaire , amp; permettre que jailknbsp;faire un tour 'a Paris amp;. en Hollande, je par-tirai dès demain, amp; reviendrai dans quatrenbsp;inois vous prier de réalifer des intentions quinbsp;me font fi honorables amp; fi avantageufes. Dans
-ocr page 97-'quatre mois! dit Mylady; amp; il faudroit men* gager au plus profond fecret ? Pourquoi cenbsp;fecret, je vous prie ? Seroit-ce pour ménagernbsp;la fenfibilité de cette femme ? nimporte mesnbsp;motifs, lui dis-je j mais je ne mengage quanbsp;cette condition. Ne foyez pas fache', dit Sirnbsp;Harry, maman ne connoit pas Miftrifs Ca-lifta. Je tépouferai toi, mon cher Harry , finbsp;Jépoufe ta mere, lui dis-je-en IembralTant.nbsp;Ceft bien auffi toi que je'poufe, 5c je tenbsp;jure tendreffe amp;fidélité.Madame efl: trop raigt;nbsp;fonnable , dit avec gravite mon père, pour nenbsp;pas confentir au fecret que vous voulezquonnbsp;garde ; mais pourquoi ne pas vous marier fe-crettement avant que de partir ? Jaurai dunbsp;plaifira vous favoir marié; vous partirez auffi-tót quil vous plaira après la celebration, Denbsp;cette manière on ne foup9onnera rien, amp; finbsp;Ion parloit de quelque chofe , VOtre departnbsp;détruiroit ce bruit. Je comprends biennbsp;comment vous avez envie de faire un voyagenbsp;de garqon , ceft-a-dire, fans femme. II futnbsp;queftion de vous envoyer voyager avec votrenbsp;frère au fortir de luniverfité , mais Ia guerrenbsp;y mit obftable. Lady Betty fut fï bien ap-paife'e par Ie difcours de mon père qu elle
-ocr page 98-¦confentit a tout ce quil vouloit j amp; trouva plairant que nous fuffions maries avant unnbsp;certain bal qui devoit fe donner peu de joursnbsp;apres. Lerreur oil nous verrions tout lenbsp;monde, difoit-elle, nous amuferoit elle amp;nbsp;mois. Avec quelle rapidite je roe vis enframe 1nbsp;Je connoiffois Lady Betty depuis environ cinqnbsp;mois. Notre mariage fut propofe , traité amp;nbsp;conclu en une heure. Sir Harry etoit fi aifenbsp;que jeus peine a me perfuader quil put êtrenbsp;dilcret. II me dit que quatre mois etoientnbsp;trop longs pour pouvoir fe taire, mais quilnbsp;fe tairoit julqua mon depart fi jepromettcisnbsp;de le prendre avec rooi.
Je fus done roarié, amp; il nen tranfpira rien, quoique des vents contraires amp; unnbsp;temps tres-orageux retardaflent mon de'partnbsp;de quelques jours quil etoit plus naturel denbsp;paffer n Baih qua Harwich. Le vent ayantnbsp;change je partis laiflant Lady Betty grofTe.nbsp;Je parcourus en quatre mois les principalesnbsp;villes de la Hollende , de la Flandre amp; dunbsp;Brabant; amp; en France , outre Paris, je vis lanbsp;Normandie amp;, la Bretagne. Je ne voyageainbsp;p?s vite a caufe de mon petit compagnon denbsp;voyage j mais je reftai peu par-tout oil je fus,
-ocr page 99-amp; je ne regrettai nulle part de ne pouvoir y refter plus long-temps. J'étois li mal difpofénbsp;pour lafociété, tout ce que jappercevois denbsp;femmes me faifoit ft peu efperer que je pour-rois être diftrait de mes pertes , que par-toutnbsp;je ne cherchai que les edifices, les fpec»nbsp;tacles, les tableaux, les artiftes. Quand jenbsp;voyois Qu entendois quelque chofe dagréable,nbsp;je cherchois autour de moi celle avec quinbsp;lavois fi long-temps vu amp; entendu, celle avecnbsp;qui jaurois voulu tout voir amp; tout entendre ,nbsp;qui mauroit aide a juger, amp; mauroit faitnbsp;doublement fentir. Mille fois je pris la plumenbsp;pour lui e'crire , mais je nofai ecrire ; amp; comnbsp;jnent lui aurois-je fait parvenir une lettrenbsp;telle que jeufte eu quelque plaiftr a Te'crire^nbsp;amp; elle a la recevoir 1nbsp;Sans le petit Harry je me ferois trouve' feulnbsp;dans les villes les plus peuplées, avec lui jenbsp;ne'tois pas tout-'a-fait ifolé dans les endroit»nbsp;les plus écartés. II maimoit, il ne me fut jamais incommode , amp; javois mille moyeninbsp;de le faire parler de Miftrifs Califta, fansnbsp;en parler moi-même. Nous retournames eHnbsp;Angleterre ; dabord a Bath , dela chez rnonnbsp;père, amp; enfin a Londres, ou mon mariage
devint public lorfque Lady Betty jugea qii'il étoit terns de fe faire préfenter a la cour. Onnbsp;avoit parlé de moi amp; de mon fiére commenbsp;dun phénomène damitiéj on avoit parlé denbsp;moi comme dun jeune homme rendu inté-rellant par la paffion dune femme aimable,;nbsp;les amis de mon. père avoient prétendu quenbsp;je me diftinguerois par mes connoiflances amp;nbsp;mes talens. Les gens a talens avoient vanténbsp;mon gout amp; ma fenfibilité pour les arts quilsnbsp;profefloient. A Londres, dans Ie monde , onnbsp;ne vit plus rien qu un homme trifle, filentieux.nbsp;On se'tonna de la pallion de Calixle amp; dunbsp;choix de Lady Betty; amp; fuppofé que les premiers jugemens portés fur moi neulTent pasnbsp;été toui-a-fait faux, je conviens que les der-niers étoiStit du moins parfaitement naturels,nbsp;fit jy étois peu fenfible ; mais Lady Bettynbsp;sapperccvant du jugement du public, ladoptanbsp;infenfiblement, amp; ne fe trouvant pas autantnbsp;aimée quelle croyoit Ie mériter , après sêtrenbsp;plainte. quelque tems avec beaucoup de viva-cité, chercha fa confolation dans une efpècenbsp;de dédain quelle nourriflbit, amp; dont elle sap-plaudiflbit. Je ne trouvois aucune de fes impref-fions alTez injufte pour pouvoir menofFenfer
-ocr page 101-OU Ia combattre. Je nauroisfu dailleurs comment my prendre,amp; javoue que jeny prenois pas un intérct aflez vif pour devenir la-deffusnbsp;bien clairvoyant ni bien ingénieux, encorenbsp;moins poi r en avoir de I humeur; de fortenbsp;quelle fit toutce quelle voulut, amp; elJe voulutnbsp;plaire Schriller dans Ie monde , ce que fa jolienbsp;figure,la gentillefle Sc eet elpritde re'partie,quinbsp;réufllt toiijours aux femmes, lui rendoit fortnbsp;aifé. D'une coquetterie ge'ne'rale , elJe en vintnbsp;a une plus particulière , car je ne puis pasnbsp;appeller autrement ce qui la détermina poucnbsp;1homme du Royaume avec lequel une femmenbsp;pouvoit ètre Ie plus flattée detre vue, maisnbsp;Ie moins fait, du moins k ce quil me fembla,nbsp;pour prendre ou infpirer une paffion. Je parus ne rien voir , Sc ne moppofai k rien , amp;nbsp;après la naiCance de fa fille , Lady Betty fenbsp;livra fans réferve a tous les amufemens quenbsp;la mode ou fon gout lui rendirent agre'able.nbsp;Pour Ie petit Chevalier, il fut content denbsp;moi, car je moccupois de lui prefquunique-ment, auffi me rella-t-il fidelle, Sc Ie feulnbsp;veritable chagrin que mait fait fa mère ceftnbsp;davoir voulu obftinement quil fut mis en
( ICO )
petifion a Weftminfter lorfquaprès fes couches nous allames k la campagne,
Ce fut vers ce temps-la que mon père mayant mené promener un jour a quelquenbsp;diftance du chateau , me paria a coeur ouvertnbsp;du train de vie que prenoit Mylady, amp; menbsp;demanda fi je ne penfois pas a my oppofernbsp;avant quil ne devint tout-a-fait fcandaleux.nbsp;Je lui re'pondis quil ne me'toit pas poffiblenbsp;dajouter a mes autres chagrins celui de tour-menter une perfonne qui sétoit donnde a moinbsp;avec plus davantages apparens pour moi quenbsp;pour elle , amp; qui dans Ie fond avoit a fenbsp;plaindre.il ny a perfonne, lui dis-je, au coeur,nbsp;a lamour-propre amp; a Tadlivité de qui il nenbsp;faille quelqualiment. Les femmes du peuplenbsp;ont leurs foins domeftiques, amp; leurs enfans,nbsp;dont elle font obligees de soccuper beaucoup;
les femmes du monde quand elles nont pas un mari dont elles foyent Ie tout, amp; qui foitnbsp;tout pour elle, ont recours au jeu, a la galanterie OU a la haute devotion. Mylady naimenbsp;pas Ie jeu, elle efl dailleurs trop jeune encorenbsp;pour jouer, elle eft jolie amp; agréable, ce quinbsp;arrive eft trop naturel pour devoir sen plain-
-ocr page 103-dre, amp; ne me touche pas afTez pour que j'e veuille men plaindre. Je ne veux me dü«necnbsp;ni lhumeur, ni Ie ridicule d'un mari jaloux.nbsp;fi elle étoit fenfible, fe'rieufe, capable en unnbsp;tnot de mecouter amp; de me croire ; sil ynbsp;avoit entre nous de veritables rapports de ca-radJère , je me ferois peut-être fon ami,nbsp;amp; je Texhorterois a éviter leclat amp; 1inde-cence pour separgner des chagrins, amp; nenbsp;pas aliéner Ie public; mais comme elle nenbsp;mecouteroit pas, il vaut mieux que je con-ferve plus de dignité , amp; que je laifle ignorernbsp;que mon indulgence eft re'flechie. Elle ennbsp;fera quelques ëcarts de moins fi elle fe flattanbsp;de me tromper. Je fai tout ce quon pourroitnbsp;me dire fur Ie tort quon a de tole'rer Ie dë-fordre, mais je ne fempêcherois pas, a moinsnbsp;de ne pas perdre ma femme de vue. Or, quelnbsp;cafuifte aflez fe'vère pour ofer me prefcrirenbsp;une pareille tache 1 Si elle métoit prefcritenbsp;je refuferois de m y foumettre , je me lailfe-rois condamner par toutes les autorite's, amp;nbsp;jinviterois lhomme qui pourroit dire quil nenbsp;tolère aucun abus, foit dans la chofe publi-que, sil y a quelque diredlion , foit dans fanbsp;maifon, sil en a une, ou clans la conduite
( 102 )
de fes enfans s11 en a} foit, enfin , dans la fienne propre ; jinviterois, dis-je, eet hom-me-la a me jetter Ia première pierre.
Mon père, me voyant fi determine, ne me rëpliqua rien. II entra dans mes intentions,nbsp;amp; vécut toujours bien avec Lady Betty i amp;nbsp;dans Ie peu de tems que nous fumes encorenbsp;enfemble, il ny eut point de jour quil nenbsp;me donnat quelque preuve de fon extrémenbsp;tendrelTe pour moi. Je me fouviens que dansnbsp;ce tems-la un Evêque, parem de Lady Betty,nbsp;dinant chez mon père avec beaucoup de monde , fê mit a dire de ces lieux commons moi-lié piaifans, moitié moraux , fur Ie mariage,nbsp;lautorité maritale, amp;c., amp;c. quon pourroitnbsp;appeUer plaifanteries ecclcfiaftiques, qui fontnbsp;de tous les tems, amp; qui dans cette occafionnbsp;pouvoient avoir un but particulier. Après avoirnbsp;laifle ëpuifer a neuf ce vieux fujet, je dis quenbsp;cetoit k la loi amp;a la religion ,ou 'a leurs Mi-niftres a contenir les femmes, amp; que fi on ennbsp;chargeoit les maris, il faudroit au moinsnbsp;vine difpenfe pour les geus occupe's, qui alorsnbsp;auroient trop a faire , amp; pour les gens douxnbsp;amp; indolens qui feroient trop malheureux. Sinbsp;on navoit cette bonté peur nous, dis-je avec
-ocr page 105-une forte demphafe , Ie manage ne convien-droit plus quaux tracaffiers amp;. aux imbeciles , a Argus, amp; 'a ceux qui nauroient point dyeux.nbsp;Lady Betty rougit. Je crus voir dans fa fur-prife que depuis long-tems elle ne me croyoitnbsp;pas affez defprit pour parler de la forte. Hnbsp;ne mauroit peut-être fallu pour rentier en fa-veur auprès delle dans ce moment que les.nbsp;pre'fe'rences de quelque jolie femme. Un malnbsp;entendu, quil ne vaut pas la peine de rappeller me Ie fit preTumer. II faut que dans Ienbsp;fond , quoiquil ny paroiffe pas toujours, les,nbsp;femmes ayent une grande confiance au juge-ment amp; au gout les unes des autres. Unnbsp;homme eft une marchandife , qui en circu-lant entre leurs mains, haulTe quelque temsnbsp;de prix , jufqua ce quelle tombe tout-a-coup
dans un décri total, qui n eft dordinaire'que trop jufte.
Vers la fin de Septembre je retournai k Londres pour voir Sir Harry. Jefpérois auflinbsp;quy étant feul de notre familie dans une fai-fon OU la ville eft de'ferte, je pourrois allernbsp;par-tout fans quon y prit garde, amp; trouvernbsp;enfin dans quelque café, dans quelque taverne , quelquun qui me donneroit des nou-
G iv
-ocr page 106-vellës de Califtci II y aVoit un an amp; quelquês jours que hoUs nous étions féparés. Si aucunenbsp;de ces rentatives ne mavoit réufll je feroisnbsp;allé chez Ie Généïal D ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, ou chez Ie vieux
oncle qui vouloit lui laifler fon bien. Je ne pouvois plus vivre fans favoir Ce quelle fal-foitgt; amp; Ie vuide quelle mavoit laifle fe fai-foit fentir tous les jours dune maniére plusnbsp;cruelle. On a tort de penfer que ceft dansnbsp;les premiers tems quune veritable perte eftnbsp;la plus douleureufe. II femble alors quon ne
foit pas encore tout-a-fait für de fon malheur. On ne fait pas tout-a fait quil eft fans re-mede gt; amp; Ie commencement de la plus cruellenbsp;féparation neft que comme une abfence. Maisnbsp;quand les jours, en fe fuccédant, ne ramè*nbsp;nent jamais la perfonne dont on a befoin , ilnbsp;femble que notre malheur nous foit confirménbsp;fans ceffe, amp; a tout moment Ton fe dit ceftnbsp;done pour jamais !
Le lendemain de mon arrivée k Londres j après avoir pafle le jour avec mort petit ami,nbsp;jallai Ie foir feul a la Comédie, croyant ynbsp;rêver plus a mon aife quailleurs. II y avoitnbsp;peu de monde même pour le tems de lannée,nbsp;paree quil faifoit très'-chaud , amp; Ie ciel me-
-ocr page 107-na^oit dorage. J'entre dans une loge. J'etois diftrait, long-tems je my crois feul. Je voisnbsp;enfin une femme cachée paf nn grand chapeau qui ne sëtoit pas retournëe lorfque jetoisnbsp;entrë) amp; qui paroifloit er.fevelie dans la rêverie la plus profonde ; je ne fai quoi dans fanbsp;figure me rappella Califte, maïs Califte menéenbsp;en Norfolfshire par fon mari, amp; dont per-fonne a Londres navoit parlé jufquau milieunbsp;de rëté, devoir être fi loin dela, que je nenbsp;moccupai pas un inftant de cette penfëe. Onnbsp;commence Ia piece, il fe trouve que c efl:
fair penitent. Je fais une efpèce de cri de furprife. La femme fe retourne. Cétoitnbsp;Califte ; quon juge de notre étonnement, denbsp;ïiotre emotion, de notre joie , car tout autrenbsp;fentiment céda dans linftant menie a Ia joienbsp;de nous revoir. Je neus plus de torts, je neusnbsp;plus de regrets, je n eus plus de femme , ellenbsp;neut plus de mari, nous nous retrouvions ,nbsp;amp; quand ce neut été que pour un quart-dheure, nous ne pouvions fentir que cela.nbsp;Elle me parut un peu pale amp; plus ne'gligée ,nbsp;jnais cependant plus belle que je ne Tavoisnbsp;jamais vue. Quel fort, dit-elle , quel bonheur !nbsp;Jetois venue entendre cette niême pièce, qui
-ocr page 108-fuf ce même Theatre décida de ma vie, Ceft la première fois que,je viens ici depuis cenbsp;jour-la. Je navols jamais eu Ie courage dynbsp;revenir, a prëfent dautres regrets mont ren-due itifenfible a cette efpèce de honte. Je veneis revoir mes commencemens, amp; méditernbsp;fur ma vie, amp; ceft vous que je trouve ici,nbsp;vous , Ie veritable, Ie feul intërêt de ma vie ,nbsp;Tobjei conftant de ma penfée, de mes fouve-nirs, de mes regrets, vous que je ne me flat-tois pas de jamais revoir. Je fus long-temsnbsp;fans lui rëpondre. Nous fumes long-tems anbsp;nous regarder, comme fi chacun des deuxnbsp;eüt voulu salTurer que cëtoit bien lautre.nbsp;Eft-ce bien vous ? lui dis-je enfin. Quoi,nbsp;c eft bien vous! Je venois ici fans intention ,nbsp;par deTceuvrement, je me ferois cru heureux
dapprendre feulement de vos nouvelles apres milles recherche que je me propofois de faire,nbsp;amp; je vous trouve vous-même, amp; feule, amp;nbsp;nous aurons encore au moins pendant quel-ques heures Ie plaifir que nous avions autrefois a toute heure, amp; tous les jours! Alorsnbsp;je Ia priai de trouver bon que nous fiffionsnbsp;tous deux lhiftoire du tems qui sétoit paffe depuis notre féparation, pour que nou*
-ocr page 109-puflions enfuite nous mieux entendre amp; par» Ier plus a notre aife. Elle y confentit, me ditnbsp;de comtnencer amp; mecoutafans prefque mm-terrompre-feulementquand je maccufois^ ellenbsp;mexcufoit ; quand je parlois delle , elle menbsp;fourioit avec attendrilTement; quand elle menbsp;voyoit malheureux, elle me regardoit avecnbsp;pitie, Le peu de liaifon quelle vit entre Lady Betty amp; moi ne parut point lui faire denbsp;plaifir , cependant elle nen afFeöla point denbsp;chagrin. Je vois, dit-elle , que je nai jamaisnbsp;ëte' entièrement dëdaignée ni oubliée ; ceftnbsp;tout ce que je pouvois demander. Je voiis ennbsp;remercie, amp; je rends grace au ciel de cenbsp;que jai pu le favoir. Je vais vous faire auffinbsp;rhiftoire de cctte trifle armee. Je ne vousnbsp;dirai pas tout ce que jeprouvai fur la routenbsp;de Bath a Londres, treflaillant au moindrenbsp;bruit que jentendois derrière moi , nofantnbsp;regarder, de peur de maffurer que ce netoitnbsp;pas vous; eclaircie enfuite malgre' moi, me
flattantde nouveau ,de nouveau défabufëe.....
Ceft aflez: fi vous ne fentez pas tout ce que je pourrois vous dire, vous ne le compren-driez jamais. En arrivant a Londres japprisnbsp;que Ioncle de mon pere etoit mort il y avoit
-ocr page 110-quelques jours, amp; quil mavoit lailTe fon tien, qui, tous les legs paye's , tnontoit,nbsp;outre fa maifon, 21 prés de trente millenbsp;pieces.
Cet e'venement me frappa, quoique la mort dun homme de quatre-vingt-quatre ans foitnbsp;dans tous les inftans moins étonnante que fanbsp;vie, amp; je fentis une efpèce de chagrin dontnbsp;je fus quelque tems a démêler la caufe. Jenbsp;la démêlai pourtant, Javois une obligation denbsp;plus a ne pas rompre mon mariage. Avoirnbsp;^ écouté auparavant M. M'*'^ , amp; Ie rejetternbsp;au moment oii javois quelque chofe a donnernbsp;cn échange dun nom , dun etat honnéte , menbsp;parut prefquimpoffible. II en feroit réfulténbsp;pour moi un genre de déshonneur auquel jenbsp;nétois pas encore accoutumee. II arriva Ienbsp;lendemain, me montra un état de fon bien ,nbsp;auffi clair que Ie bien même , amp; un contratnbsp;de mariage tout drelTé, par lequel il me don-noit trois cens pieces par an pour ma vie ,nbsp;amp; outre cela un douaire de cinq mille pieces.nbsp;II ne favoit rien de mon heritage; je le luinbsp;appris. Je refufai la rente mais je demandainbsp;que fuppofé que le mariage fe fit; phrafenbsp;que je répétois fans celTe j je confervafle la
-ocr page 111-( 109 )
jouiflance amp; la propriété de tout CC que j e tenois amp; pourrois tenir encore des bien-faits de Tonele de Lord L., amp; je priai quonnbsp;me regardat comme abfolument libre juf-quau moment ou jaurois prononcé oui ^nbsp;TEglife. Vous voyez , MonEeur, luidis-je,nbsp;combienje fuis troublee, je veux que jufquesnbsp;la mes paroles foyent pour ainfi dire comp-tees pour rien , amp;. que vous me donniez votrenbsp;parole dhonneur de ne me faire aucun re-proche fi je me dédis un moment avant quenbsp;la cérémonie sachève. Je Ie jure, me répon-dit-i!, au cas que vous changiez de vous-même; mais ü un autre venoit vous fairenbsp;changer , il auroit ma vie ou mol la Eenne.nbsp;Un homme qui vous connoit depuis Ci long-tems, amp; na pas fu faire ce que je fais nenbsp;mérite pas de m etre préféré. Après ce mot,nbsp;ce que javois tant fouhaité jufqualors ne menbsp;parut plus que la chofe du monde la plus anbsp;Craindre. II revint bientót avec Ie contratnbsp;changé comme je Tavois demandé mais ilnbsp;my donnoit cinq mille guinées pour des bijoux , des meubles on des tableaux qui map-partiendroient en toute propriété. Le Miniftre
-ocr page 112-étoit averti, la licence obtenue , les témoins trouvës. Je demandai encore une heure denbsp;folitude amp;. de liberté. Je vous écrivis, je don-nai ma lettre au fidelle James. II nen vintnbsp;point de vous. Lheure ëcoulée nous allamesnbsp;a lEglife 6c on nous maria. Laidez-moi ref-pirer un moment, dit-elle, amp; elle parutnbsp;ëcouter les adteurs amp; la Califle du Theatre ,nbsp;qui rendirent affez naturels les pleurs que nosnbsp;voifins lui voyoient verier. Enluite elle reprit : quelques jours après, les affaires quinbsp;regardoient I héritage étant arrangées, amp; monnbsp;mari ayant été mis en poffeffion du bien, ilnbsp;me mena a fa terre; Tonele de Lord L.nbsp;mavoit fait promettre quand je lui dis adieunbsp;de venir Ie voir routes les fois quil Ie de-manderoit. Je fus parfaitement bien re^uenbsp;dans Ie pays que jallois habiter. Domefliques ,nbsp;Vaflaux , amis, voifins, méme les plus fiers,nbsp;OU ceux qui auroient eu Ie plus de droit denbsp;Têtre, semprefsèrent a me faire ie meilleurnbsp;accueil, amp; il ne tint qua moi de croire quonnbsp;ne me connoiffoit que par des bruits avanta-geux. Pour la première fois je mis en doutenbsp;ü vütre père ne se'toit pas trompé, amp; sil
-ocr page 113-etoit bien sur que je portafTe avec moi le deshonneur. Moi, de mon cote je ne né-gligeai rien de ce qui pouvoit donner du plai-fir , ou compenfer de la peine. Mon anciennenbsp;habitude darranger pour les autres mes actions, mes paroles, ma voix, mes geftes ,nbsp;jufqua ma phifionomie me revint , amp; menbsp;fervit fi bien que jofe aflurer quen quatrenbsp;mois M. M * neut pas un moment qui futnbsp;défagréable. Je ne pronon9ois pas votre nom;nbsp;les habits que je portois,la mufique que je jouoisnbsp;ne furent plus les mêmes qu'a Bath. Jétoisnbsp;deux perfonnes, dont Tune netoit occupéenbsp;qua faire laire Iautre amp; a la cacher. Lamour ,nbsp;car mon mari avoit pour moi une veritablenbsp;paffion , fecondant mes efforts par fes illufions,nbsp;il parut croire que perfonne ne mavoit étênbsp;aufli cher que lui. II méritoit fans doute toutnbsp;ee que je faifois amp; tout ce que jaurois punbsp;faire pour fon bonheur pendant une longuenbsp;vie , amp; fon bonheur na dure' que quatre mois.nbsp;Nous e'tions a table chez un de nos voifins.nbsp;Un homme arrive de Londres paria dun manage célébré déja depuis long-terns, maisnbsp;devenu public depuis quelques jours. II ne fenbsp;rappella pas dabord votre nomj il vous
-ocr page 114-( iia )
comma enfin. Je ne disrien, mais je tombai évanouie , amp; je fus deux heures fans aiicunenbsp;connoiffance. Tous les accidens les plus ef-.nbsp;frayans fe fuccédèrent pendant quelques jours,nbsp;amp; finirent par une fauffe-coucbe, dont lesnbsp;fuites me mirent vingt fois au bord du torn-beau. Je ne vis prefque point M. M *nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;*¦.
Une femme qui écouiamon hiftore, amp; plaignit ma fituation, Ie tint éloigné de moi pournbsp;que je ne viffe pas fon chagrin, amp; nenten-difie pas fes reproches ; amp; dans Ie mèmenbsp;tems elle ne négligea rien pour Ie confoler ,nbsp;ni pour lappaifer: elle fit plus. Je métois mifenbsp;dans lefprit que vous vous étiez marië fe-erettement avant que jeufle quitté Bath; quenbsp;vous étiez déja engage avant dy revenir ;nbsp;que vous maviez trompee en me difant quenbsp;vous ne connoiffiez pas Lady Betty j que
vous maviez laiffé arranger lappartement de ma rivale , amp; que vous vous étiez fervi denbsp;moi, de mon zèle, de mon induftrie, denbsp;mes foins pour lui faire votre cour; quenbsp;lorfque vous maviez témoigné de lhumeurnbsp;de trouver chez moi M.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;vous étiez
déja promts, peut-être déja marié. Cette femme me voyant moccuper fans celfe de
toutes
-ocr page 115-toutes ces douloureufes fuppofitions, amp; reve-nir mille fois fur les plus de'chirames images , sinforina fans men avertir de Timpreffionnbsp;quavoit fait fur vous mon depart, de la conduite de votre père, du moment de votrenbsp;mariage , de celui de votre depart retardénbsp;par Ie mauvais tems; de votre conduitenbsp;pendant votre voyage, amp; a votre retour.nbsp;Elle fut tout approfondir, faire parler vosnbsp;gens amp; Sir Harry , amp; fes informations ontnbsp;te bien juftes , car ce que vous venez de menbsp;dire y répond parfaitement. Je fus foulagée,nbsp;je la remerciai mille fois en pleurant, ennbsp;baifant fes mains que je mouillois de larmes.nbsp;Seule la nuit, je me difois, je nai pas du moinsnbsp;a Ie me'prifer ni a Ie haïr ; je nai pas été Ienbsp;jouet d un complot, dune trahifon prémëdi-tée. II ne seft pas fait un jeu de mon amournbsp;amp; de mon aveuglement. Je fus foulagëe. Jenbsp;me rëtablis aflez pour reprendre ma vie ordinaire , amp; jefpe'rois de faire oublier a monnbsp;mari, a force de folns amp; de prevenances,nbsp;laffreufe impreffion quil avoit regue. Jenbsp;nai pu en venir a bout. Léloignement,nbsp;fi ce neft la haine , avoit fucce'de' a 1amour.nbsp;Je lintërelTois pourtant encore, quand desnbsp;Parr. 11.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;H
-ocr page 116-retours mon indifpofition fembloient me-nacer ma vie; mais des que je me portois mieux, il fuyoit fa maifon , amp; quand en ynbsp;rentrant il retrouvoit celle qui, peu aupara-vant la lui rendoit délicieufe , je Ie voyoisnbsp;trefl'alllir. Jai combattu pendant trois moisnbsp;cette mallieureufe difpofition, amp; cela biennbsp;plus pour 1amour de lui que pour moi-même.nbsp;Toujours feule, ou avec cette femme quinbsp;mavoit fecourue, travaillant fans ceife poufnbsp;lui ou pour fa maifon, nécrivant amp; ne re-cevant aucune lettre, mon chagrin, mon humiliation , car fes amis mavoient tous aban-donne'e , me fembloient devoir Ie toucher,nbsp;mais il etoit aigri fans retour. II ne lui échap-pa jamais un mot de reproche ; de forte que jenbsp;neus jamais loccafion den dire un feul dex-cufe ni de juftification. Une fois ou deux jenbsp;voulus parler, mais il me fut impoffible denbsp;proférer une feule parole. A la fin , ayantnbsp;regu une lettre du General, qui me di-foit quil e'toit malade, amp; quil me prioit
de Ie venir voir feule, ou avec M. M
je la mis devant lui. Vous pouvez aller, Madame , roe dit-il. Je parfis des Ie lendemain, amp; lailfant Fanny j pour navoir pas fair de
-ocr page 117-( 115 )
dléferter la maifon, ni den être bannie . je lui dis de laiffer mes armoires amp; mes caf-fettes ouvertes, a portee de rexamen denbsp;tout le monde, mais je ne crois pas qwonnbsp;ait daigné regarder rien , ni faire la moindrenbsp;queftion fur mon compte. Voila comme ellnbsp;revenue a Londres celle que Mylord a tantnbsp;aimëe, amp; quune fois vous aimiez; amp; au-joLirdhui je me revois ici plus malheureufe amp;nbsp;plus delailTee que quand je vins jouer fur cenbsp;même Theatre, Öc que je nappartenois anbsp;perfonne qua une mere qui me donna pournbsp;de 1argent.
Califte ne pleura pas après avoir fini fon recit ; elle fembloit conlïdérer fa deftinéenbsp;avec une forte de'tonnement, mêle' dhorreur ,nbsp;plutot quavec triilefle. Moi, je reftai abiménbsp;dans les plus noires reflexions. Ne vous af-fligez pas , me dit-elle en fouriant ; je nennbsp;vaux pas la peine. Je le favois bien que lanbsp;fin ne feroit pas heureufe, amp; jai eu des mo-mens fi doux! Le plaifir de vous retrouvernbsp;ici rachetteroit feul un fiècle de peines. Quenbsp;fuis-je au fond, quune fille entretenue quenbsp;vous avez trop honorée ! Et dune voix , fitnbsp;dun air tranquille, elle me demanda des
Hij
-ocr page 118-nouvelles de Sir Harry, amp; sil careilóit fa petite foeur. Je lui parlai de fa propre fanté.nbsp;Je ne fuis point bien , me dit-elle, amp; je nenbsp;penfe pa5 que je me remette jamais, mais jenbsp;fens que Ie chagrin aura long tems a fairenbsp;pour tuer töut-a-fait une bonne conftitution.nbsp;Nous parlames un peu de lavenir. Feroit-ellenbsp;bien de chercher a retourner a Norfolk oiinbsp;fon devoir feul, 1'ans nul penchant, nul at-trait,nulle efpe'rance de bonheur, la feroitnbsp;aller ? Devoit-elle engager Tonele de Lord L.nbsp;a la mener pafler Thiver en France ? Si ellenbsp;amp; moi pallions Thiver a Londres pourrions-nous nous voir, pourrions - nous confentir anbsp;ne nous point voir? La piece finie nous for-times fans être convenus de rien , fans favoirnbsp;oil nous allions, fans avoir penfe a nous fe-parer, a nous rejoindre, a refter enfemble.nbsp;La vue de James me tira de cet oubli de tour.nbsp;Ah James! mecriai-je. Ah , Monfieur , eeft:nbsp;vous! Par quel hafard , par quel bonheur ?..,nbsp;Attendez. .1 appellerai un fiacre au lieu de cettenbsp;chaife. Ce fut James qui decida que je feroisnbsp;encore quelques momens avec Califte. Oilnbsp;voulez vous qu il aille , lui dit-il ? au pare S.nbsp;James, dit-elle apres mavoir regarde'. Soyons
-ocr page 119-«ncore un moment enfemble, perfonne ne Ie faura. Ceft Ie premier fecret que James aitnbsp;jamais eu a me garder; je fuis bien surenbsp;quil ne Ie trahira pas, amp; li vous voulez quonnbsp;nen croye pas les rapports de ceux qui pour-»nbsp;roient nous avoir vus a la Comedie , ou quonnbsp;ne fade aucune attention a cette rencontre,nbsp;retournez a la campagne cette nuit, ou de-main] on croira quil vous a été bien egalnbsp;de me retrouver puifque vous vous éloigneznbsp;dc moi tout de fuite. Ceft ainfi quun peunbsp;de bonheur ramène Iamour de la dicence ,nbsp;le foin du repos dautrui, dans une ame géné-reufe amp; noble. Mais, ecrivez-moi , ajouta-t-elle , confeillez-moi, dites-moi vos projets.nbsp;II ny a point dinconve'nient a pre'fent que jenbsp;receive de terns en terns de vos lettres. Jap-prouvai tout. Je promis de partir amp; decrire.nbsp;Nous arrivames a la porte du pare. II faifoitnbsp;fort obfeur , amp; le tonnerre commen9oit anbsp;gronder. Navez-vous pas peur? lui dis-je.nbsp;Quil ne tue que moi, dit- elle, amp; tout feranbsp;bien. Mais sil vaotmieuxnepas nous eloignernbsp;de la porte amp;. du fiacre , alTeyons-nous ici furnbsp;unbanc;amp; aprèsavoir quelque temsconfiderénbsp;le ciel, alTurément perfonne ne fe promène ^
^it-el!e , perfonne ne me verra ni ne mecou-tera. Elle coupa prefquk tatons une toufFe de mes cheveux, quelle mit dans fon fein, amp;.nbsp;pafTant fes deux bras autour de moi, elle inenbsp;dit, que ferons-nous lun fans 1autre ? Dansnbsp;«ne demi heure je ferai comme il y a un an,nbsp;comme il y a fix mois, cómme ce matin :nbsp;que feiai-je, fi jai encore quelque tems anbsp;vivre ? Voulez-vous que nous nous en allionsnbsp;enfemble l Nayez-vous pas affez obéi a votrenbsp;père l Navez-vous pas une femme de fon.nbsp;choix amp; un enfant ? Reprenons nos véritablesnbsp;liens. A qai ferons-nous du mal ? mon marlnbsp;mehait, il ne veut plus vivre avec moi; votrenbsp;femme ne vous aime plusAh ne rëpon-dez pas, sécria-t-elle en mettant fa main furnbsp;ma bouche. Ne me refufez pas, amp; ne confenteznbsp;pas non plus. Jufquici je nai été que mal-heureufe, que je ne devienne pas coupable;nbsp;|e pourrois fupporter mes propres fautes,nbsp;mais- non les vótres; je ne me pardonneroisnbsp;jamais de vous avoir degrade ! Ah combiennbsp;je fuis malheureufe , amp; combien je vous aime 1nbsp;Jamais homme ne fut aimé comme vous l amp;nbsp;me tenant e'troitement embrafle , elle verfoitnbsp;«n torrent de larmes. Je fuis ilne ingrate^ dit-
-ocr page 121-r 119)
'elle un inftant après, je fuis une i ngrate de dire que je malheureufe ; je ne donneroisnbsp;pour rien dans Ie monde Ie plaifir que jainbsp;eu aujourdhiii, Ie plaifir que jai encore dansnbsp;ce moment. Le tonnerre étoit devenu efi-frayant, amp; le ciel étoit comme embrafé : Ca-lille fembloit ne rien voir amp; ne rien entendre jnbsp;mais James accourant, lui cria, au nom du cielnbsp;Madame venez ! voici la grêle. Vous avez éténbsp;fi malade ! amp; la prenant fous le bras dès quilnbsp;put lappercevoir , il lentraina vers le fiacre ,nbsp;Ty fit entrer amp;, ferma la porfiere. Je reftainbsp;feul dans lobfcurité ; je ne lai jamais revue.
Le lendemain, de grand matin , je repartis pour la campagne. Mon père étonné de mortnbsp;retour amp; du trouble oü il me voyoit, me fitnbsp;des queftions avec amitié. II sétoit acquis desnbsp;droits k ma confiance, je lui contai tout. Anbsp;votre place , dit-ilj mais ceci neft pas parlernbsp;en père, a votre place je ne fai ce que je fe-rois. Reprenons, a-t-elle dit, nos véritablesnbsp;liens. Auroit-elle raifon ? mais elle ne voudroitnbsp;pas elle-même.... Ce na été quun momentnbsp;dégarement, dont elle eft bientot revenue. Jenbsp;me promenois a grands pas, dans la galerie outnbsp;nous étions. Mon père , penché fiir une table ^
Hiv
-ocr page 122-avolt fa tête appuyée fur fes deux mains ; du monde que nous entendimes mit fin a cettenbsp;étrange fituation.
Mylady revenoit dune partie de chafle; elle craignit apparemment quelque chofe de fa-cheux de mon prompt retour, car elle cbangeanbsp;de couleur en mevoyant; mais je palTai a cóténbsp;delle amp; de fes amis fans leur rien dire. Je neusnbsp;que Ie tems de mhabiller avant Ie diner, amp; jenbsp;reparus atableavec mon air accoutumé. Toutnbsp;ce que je vis m annon^a que Mylady fe trou-voit heureufe en mon abfence , amp; que les retours inattendus de fon mari pouvolent nenbsp;lui point convenir du tout. Mon père en futnbsp;fi frappé, quau fortir de table il me dit, ennbsp;me ferrant la main avec autant damertumenbsp;que de compalïïon, pourquoi faut-il que jenbsp;vous aye óté a Califte ! Mais , vous, pourquoinbsp;ne melavez-vous pas fait connoitre ! qui pou-voit favoir, qui pouvoit croire quil y eutnbsp;tant de difference entre une femme amp; unenbsp;autre femme , amp; que celle-la vous aimeroitnbsp;avec une fi veritable amp; fi conftante paffion Jnbsp;Me voyant entrer dans ma chanibre il mynbsp;fuivit, amp; nous reftames long-tems affis lunnbsp;vis-a-vis de lautre fans nous rien dire. Un
-ocr page 123-( I2I )
bruit de caroilê nous fit jetter les yeux fur Javenue. C etoit Mylord ^ * ,le père du jeunenbsp;homme avec qui vous me voyez. II montanbsp;tout de fuite chez moi, amp; me dit auffi-tot,nbsp;voyons fi vous pourrez , fi vous voudrez menbsp;rendre un grand fervice. Jai un fils uniquenbsp;que je voudrois faire voyager. II eft tres-jeune; je ne puis Iaccompagner , paree quenbsp;ma femme ne peut quitter fon père, amp; quellenbsp;mourroit dinquie'tude 8c dennui sil lui fal-loit être a la fois privee de fon fils amp; de fonnbsp;mart.Encore une fois, mon fils eft ti'ès-jeune,nbsp;cependant jaime encore mieux Ienvoyernbsp;voyager tout feui, que de le confier a quinbsp;que ce foit dautre que vous. Vous nêtes pasnbsp;trop bien avec votre femme , vous navez éténbsp;que quatre mois hors dAngleterre; mon filsnbsp;eft un bon enfant, les frais du voyage fenbsp;payeront par moitie. Vo3rez. Puifque je vousnbsp;tronVe avec votre père , je ne vous laiffe anbsp;tous deux quun quart-d heure de re'fiexion. Jenbsp;jette les yeux fur mon père. II me tire a 1 ecart.nbsp;Regardez ceci, mon fils, dit-il, comme unnbsp;fecours de la providence contre votre foi-bleffe, amp; contre k mienne. Celle qui eft
-ocr page 124-( 132 )
pour ainfi dire chafTee de chez fon mari ^ amp; qui fait a Londres les delices dun vieil-lard , fon bienfaiteur, pourra refter a Londres.nbsp;Je vous perdrai, mais je Iai mérité. Vousnbsp;rendrez fervice a un autre père amp; a lin jeunenbsp;homme dont on efpere bien; ce fera unenbsp;confolation que je tacherai de fentir. Jirai,nbsp;dis-je en me rapprochant de Mylord, mai*nbsp;a deux conditions, que je vous dirai quandnbsp;jaurai pris fair un moment. Jy foufcris da-vance, dit-Il en me ferrant la main , amp; jenbsp;vous remercie. Ceft une chofe faite. Mesnbsp;deux conditions etoient Tune, que nous com-men9affions par Tltalie, pour que je neuflenbsp;encore rien perdu de mon afcendant fur lenbsp;jeune homme pendant le féjour que nous ynbsp;ferions; Iautre quapres une année, contentnbsp;ou mecontent de lui, je pufte le quitter aunbsp;moment ou je] le voudrois fans defobligernbsp;fes parens. Cette nuit même jécrivis a Califtenbsp;tout ce qui sétoit pafte. Jexigeois quelle menbsp;repondit, amp; je promis de continuer a luinbsp;ecrire. Ne nous refufonspas, lui difois-je,nbsp;un plaifir innocent, amp; le feul qui nous refte.
Je fus davis que nous fiftjons le voyage
-ocr page 125-C 125 )
par mer, pour avoir cette experience de plus. Nous nous embarqiiames a Plymouth;nbsp;nous debarquames a Lisbonne. De-la nousnbsp;allames par ferre a Cadix, puis par mer anbsp;Meffine oii nous vimes les affreux veftigesnbsp;du tremblement de terre. Je me fouviens,nbsp;Madame, de vous avoir raconte cela avecnbsp;detail, amp; vous favez comment apres unenbsp;anne'e de fejour en Italic, patTant le montnbsp;S. Gotard , voyant danS le Valais !es glaciersnbsp;amp; les bains, au fortir du Valais les falines ,nbsp;nous nous fommes trouves au commencementnbsp;de rhiver a Laufanne, oii quelques traits denbsp;reffemblance mattacherent a vous, ou votrenbsp;maifon me fut un afyle, amp; vos bontes unenbsp;confolation. II me refte a vous parler de lanbsp;rnalheureufe Califte.
le requs fa reponfe a ma lettre un moment avant de membarquer. Elle plaignok fon fort , mais elie approuvoit ma conduite , nvon voyage , amp; faifoit raille veeux pournbsp;quil fut heureux. Elle ecrivit auffi a monnbsp;pere pour le remercier de fa pitie , amp; luinbsp;demander pardon des peines dont elle e'toitnbsp;la caufe. Lhiver vint. Loncle de Lord L,
-ocr page 126-ïie fe rëtabliflant pas tien de fa ffoutte eTIe fe dëcida a refter a Londres. II fut mêmenbsp;malade pendant quelque tems dune ma-nière aflez fërieufe, amp; elle pafTa fouventnbsp;les Jours amp; la moitië des nuits a Ie foigner»nbsp;Quand il fe portoit mieux, il vouloit lamu-fer amp; sëgayer lul-méme, en invitant clieznbsp;lui la meilleure compagnie de Londres eitnbsp;hommes. Cëtoient de grands dines ou desnbsp;foupës alTez bruyans, après lefquels Ie jeunbsp;duroit fouvent fort avant dans lanuit, amp; ilnbsp;aimoit que Califte ornat la compagnie juf-qua ce quelle fe fëparat. Dautres fois il len-gageoit a aller dans Ie monde, lui difant quunenbsp;retraite abfolue lui donneroit 1air de sêtre attire la difgrace defon mari, amp; que lui-mêmenbsp;jugeroit delle plus favorablement sil apprenoitnbsp;quelle ofoit fe montrer amp; quelle étoit par-toutnbsp;bien regue. Cen étoit trop , que toutes cesnbsp;différentes fatigues pour une perfonne dontnbsp;la fantë, après avoir re9U une fecoulTe violente, étoit fans celTe minëe par Ie chagrinnbsp;(quon me pardonne de Ie dire avec unenbsp;efpèce dorgueil que je paye alfez cher)nbsp;par Ie chagrin , par Ie regret continuel
-ocr page 127-C 125 5
vivre fans moi. Ses lettres toujours remquot; plies du fentiment Ie plus tendre ne menbsp;lailToient aucun doute fur 1invariable conf-tance defon attachement.Vers leprintems ellenbsp;m en écrivit une qui me fit en même-tempsnbsp;un grand plaifir amp; Ia peine la plus fenfible.nbsp;» Je fus hier a la Comédie, me difoit-elle ; jenbsp;» métois afiure'e une place dans la même logenbsp;» du mois de Septembre. Je crois que monnbsp;» bon ange habite eet endroit-lL A peinenbsp;» étois-je affife que jentends une jeune voixnbsp;» sécrier : ah voici ma chère Miftrifs Ca-» lifta ! Mais combien elle a maigri. Voyez-» la a préfent, Monfieur. Votre fils ne vousnbsp;y a jamais mené chez elle , mais vous pou-y vez la voir a préfent. Celui a qui il parloitnbsp;» étoit votre père. II me falua avec un airnbsp;» quil ne faut pas que je cherche a vousnbsp;y peindre , fi je veux que mes yeux menbsp;y fervent a écrire, auffi bien feroit - il dif-» ficile de vous rendre tout ce que fa phi-» fionomie me dit dhonnête, de tendre amp;nbsp;» de trifle. Mais, quavez-vous fait pour étrenbsp;y li maigre l me dit Sir Harry. Tant de chofesnbsp;» moix ami i lui dis-je. Mais vous, you?
-ocr page 128-» avez grandi, vous avez lair davoir été tou-» jours hien lage amp;bien heureux. Jefuispour-» tant extrêrncment faché , ma-t-il répondu, » de nêtre pas avec notre ami en Italië , amp; ilnbsp;» me femble que javois plus de droit d êtrenbsp;» avec lui que Ion coufiiij mais jai toujoursnbsp;» foupfonne maman de ne lavoir pas voulu,nbsp;» car ce fut auffi elle qui voulut ablolumentnbsp;» que Ion me mit a Wellminfter, pour luinbsp;» il mauroit gardé volomiers , amp; sofFioitnbsp;» a me faire faire toutes mes le9ons , ce quinbsp;ïgt; auroit étéplus agréable pourmoi que lécolenbsp;» de Weftminfter, amp; nous aurions fouventnbsp;» parlé de vous.. II y a fi long-teras que jenbsp;» ne vous ai vue , il faut que je vous parlenbsp;» a cosur ouvert! Tenez , j'ai fouvent cru quenbsp;» de vous avoir tant aimée , amp; davoir été finbsp;» trifle de votre depart ne mavoit paS fait
» grand bien dans lefprit de raaman; mais » je nen dirai pas davantage, car elle menbsp;» regarde de la loge vis - a - vis, amp; ellenbsp;» pourroit deviner ce que je dis a mon air.nbsp;» Vous jugez de lefFet de cbacune de cesnbsp;» paroles. Jenofóis, a caufe des regards denbsp;» Lady Betty, avoir recours a mon flacon ,
-ocr page 129-¦» amp; Je refpirois avec peine. Mais vous » n etes pas pale au moins, dit Sir Harry ,nbsp;» amp;.je me flatte, a caufe de cela, que vousnbsp;» nêtes pas malade. Ceft que jai du rouge ,nbsp;» lui dis-je. Mais vous nen mettiez pointnbsp;» il y a dix-huit mois. Enfin , votre père luinbsp;» dit de me lailTer un peu tranquille, amp;nbsp;» quelques momens après me demanda ünbsp;» javois de vos nouvelles, amp; me dit Ie con-» tenu de vos dernières lettres. Je pus refternbsp;» a ma place jufquau premier entrade;nbsp;» mais les regards de votre femme , amp; denbsp;ïgt; ceux qui laccompagnoient, toujours atta-» che's fur moi, mobligèrent enfin a fortir.nbsp;» Sir Harry courut chercher ma chaife amp;nbsp;» votre père eut la bonté de my conduire ».
Vers Ie mois de Juin on lui confeilla Ie lait daneffe. Le Géne'ral voulut que cenbsp;fut chez elle quelle le prit, saflurant quellenbsp;nauroit qua fe montrer a eet bommenbsp;quil avoit vu fi paffionné pour elle, amp;nbsp;quil reprendroit les fentimens quelle mé-ritoit dinfpirer. Ceft moi, dit-il, en quel-que forte qui vous ai mariée, je vous ramè-nerai chez vous, 6c nous verrons ft on ofenbsp;vous y mal recevoir. Califte obtint la permif-
-ocr page 130-fion den prevenlr fon mari, mais non celle dattendre fa réponfe. En arrivant die trouvanbsp;cette lettre. « M. Ie Ge'néral a parfaitemenrnbsp;» raifon , Madame , amp; vous faites très-biennbsp;» de venir chez vous. Tachez dy rétablirnbsp;» votre fanté, amp; foyezy maitrelTe abfolue.nbsp;» Jai donné a eet egard les ordres les plusnbsp;» pofitifs quoiquil nen fut pas befoin , carnbsp;» mes domelliques font les vótres. Je vousnbsp;» ai trop aimée, amp; je vous eflime trop pournbsp;» ne pas me flatter de pouvoir vivre encorenbsp;» lieureux avec vous; mais dans ce momentnbsp;» Jimprelïïon du chagrin que jai eu eft tropnbsp;» vive encore, amp; malgré moi je vous la laif-» fercis trop voir. Je vais faire , pour ta-» cher de la perdre entièrement, un voyagenbsp;» de quelques raois dont jefpère dautant plusnbsp;» de fuccès que je ne fuis jamais forti de mon
» pays. Vous ne pouvez me'crire ne fa-V chant oii madrelTer vos lettres , mais je » vous écrirai , amp; Ton verra que nous nenbsp;» fommes pas brouilles. Adieu Madame , ceftnbsp;5) bien fincèrement que je vous fouhaite unenbsp;» meilleure fanté ,¦amp; que je fuis faché davoirnbsp;» te'moignë tant de chagrin dune chofe in-
» volontaire ,
-ocr page 131-» volontaire , amp; que vous avez fait tant def-
V nbsp;nbsp;nbsp;forts pour réparer, mais mon chagrin alor$nbsp;» étoittrop vif. Témoignez biende lamitié anbsp;» M''®. Elle la blen mérite, amp; je lui rendsnbsp;» a préfent juftice. Je ne pouvois croire quil
V nbsp;nbsp;nbsp;ny eüt point eu de correfpondance fecret-» te, aucune relation entre vous amp; Iheureuxnbsp;» homme auquel votre coeur sétoit donné,nbsp;gt; elle avoit beau dire que votre furprife ennbsp;» étoit la preuve, je nécoutois rien »,
Le depart de M. nbsp;nbsp;nbsp;ayant fait plus
dimprellion que fes ordres, Califte fut dabord alTez mal Te9ue, mais fon protedeur le pritnbsp;fur un ton fi haut, amp; elle montra tant denbsp;douceur, elle fut fi bonne, fi charitable,nbsp;fi jufte, fi nuble que bientót tout fut a fesnbsp;pieds, les voifins comme les gens de la mai»nbsp;fon, amp; ce qui neft pas ordinaire chez desnbsp;amis de campagne, ils furent auffi difcretsnbsp;quemprefles; de forte quelle prenoit fonnbsp;kit avec tous les ménagemens amp; la tran-quillité qui pouvoient dépendre des autres.nbsp;Elle me'crivit quil lui faifoit un peu de bien,nbsp;amp; que lon commengoit a lui trouver meilleurnbsp;vifage , mais au milieu de fa cure le Généralnbsp;tomba malade de la longue maladie dont ilnbsp;Pan, II.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;1
-ocr page 132-tfl: mort. II fallut retourner a Londres; 8c leS peines, les veilles, le chagrin porterent ^nbsp;Califte une trop forte amp; dernière atteinte.nbsp;Son conftant ami, fon conftant protedieur amp;nbsp;bienfaiteur lui donna en mourant le capitalnbsp;de fix cens pièces de rentes au trois pournbsp;cent, a prendre fur la panic de fon bien lanbsp;moins cafuelle , amp; dapres Ieftimation qiii ennbsp;feroit faite par des gens de loix,
Dabord apres fa mort elle alia habiter fa maifon de Whitehall quelle setoit déja amu-fe'e a reparer Ihiver pre'cedent. Elle continuanbsp;a y recevoir les amis de Lord L. amp; de fonnbsp;oncle, amp; recommenga a fe donner chaquenbsp;femaine le plaifir dentendre les meilleursnbsp;muficiens de Londres, amp; ceft prefque direnbsp;de IEurope. Je fus tout cela par elle-meme.nbsp;Elle mecrivlt auffi quelle avoir retire cheznbsp;elle une Chanteuie de la comédie qui setoitnbsp;de'goutee du theatre, amp; lui avoit donne de quoinbsp;époufer un Muficien très-honnête homme. « Jenbsp;» tire parti de Tun amp; de Iautre , diloit-elle,nbsp;» pour faire apprendre un peu de mufique anbsp;» de petites orphelines a qui jenfeigne moi-» même a travailler, amp; qui apprennent cheznbsp;» moi une profeffion. Quand on ma dit que je
-ocr page 133-» les préparois au me'tier de courtifanne ; fai » fait remarquer que je les prenois très-pauvresnbsp;» amp;i tres joIieSjCequi, joint enfembleamp; dansnbsp;» une ville comme Londres, mène a une pertenbsp;» prefquesüre amp; entière, fans que de favoirnbsp;» un peu chanter ajoute rien au peril, 8c jainbsp;y même ofe dire quaprès tout il valoit en-» core mieux commencer amp; finir commenbsp;» moi, quarpenter les rues amp; périr dans unnbsp;» hopital, Elles chantent les choeurs dEfthernbsp;» amp; dAthalie que j'ai fait traduire, amp; pournbsp;» lefquels on a fait la plus belle mufique ; onnbsp;» travaille a me rendre Ie même feryice pournbsp;» les Pfeaumes cent trois amp; cent quatre. Celanbsp;» mamufe, Sc. elles nont point dautre recréa-» tion. » Tous ces details ne devoient pas,nbsp;vous lavouerez Madame , me preparer a iaamp;nbsp;freufe lettre que je re5us il y a huit jours.nbsp;Renvoyez la moi, amp; quelle ne me quittenbsp;plus jufqua ma propre mort.
« Ceft bien a préfent mon ami que je puis y vous dire ce/1 fait. Oui ceft fait pour tou-y jours. II faut vous dire un étemel adieu. Je nenbsp;y vous dirai pas par quels fymptómes je fuisnbsp;» avertie dune finprochaine; ce feroitme fa-y tiguer a pure perte, mais il eft bien sur que
I ij
-ocr page 134-C 132 )
» Je ne rous trompe pas, amp; que je ne mé » irampe pas moi-même. Votre père meftnbsp;» venu voir hier : je fus extrêmement touchéenbsp;5gt; de cette bonte. II me dit : fi au printems,nbsp;» Madame , fi au printems.... ( il ne pouvoitnbsp;» fe réfoudre a ajouter) vous vivez encore,nbsp;» je vous menerai moi-même en Provence ,nbsp;» a Nice ou en Italië. Mon fils eft a préfentnbsp;» en Suifle, je lui écrirai de venir au devantnbsp;» de nous. II eft trop tard, Monfieur , lui disnbsp;jgt; -je, mais je nen fuis pas moins touchêenbsp;de votre bonté. II na rien ajouté , maisnbsp;» cétoitpar mênagement, car i! fentoitbiennbsp;» des chofes quil auroit eu du penchant a dire.nbsp;5gt; Je lui ai demandé des nouvelles de votre fille,nbsp;» il m a dit quelle fe portoit bien , amp; quil menbsp;» lauroit de'jaenvoye'e ft elle vous reflembloitnbsp;» un peu; mais, quoiquelle nait que dix-huitnbsp;» mois, on voit déj^ quelle reftemblera a fanbsp;» mère. Je lai prié de menvoyer Sir Harry,nbsp;» amp; lui ai dit que par fes mains je lui feroisnbsp;» un préfent que je nofois lui faire moi-même.nbsp;» II ma dit quil recevroit avec plaifir de manbsp;» main tout ce que je voudrois lui donner ;nbsp;» la-deflus je lui ai donné votre portrait, quenbsp;» vous mavez envoyé dItalie; je doimerai a
É
-ocr page 135-'( I5J gt;
V nbsp;nbsp;nbsp;Sir Harry la copie que jen ai faite, mais jenbsp;» garderai celui que vous mavezdonné lepre-» mier, amp; je dirai qu on vous le remette aprèsnbsp;» ma mort.
» Je ne vous ai pas rendu heureux, amp; je vous
V nbsp;nbsp;nbsp;lailTe malheureux, amp; moi je meurs; cepen-5» dant je ne puls me réfoudre a fouhaiternbsp;» de ne vous avoir pas connu : fuppofé quenbsp;» je duflè me faire des reproches^ je ne Ienbsp;y puis pas] mais Ie dernier moment oii jenbsp;» vous ai vu mell quelquefois revenu dans Tef*nbsp;» prit, amp; jai craint quilny aiteu unecertainenbsp;» audace impie dans eet oubli total du dangernbsp;» quipouvoit menacer vous ou moi. Ceftcelanbsp;» peut-être quon appelle braver Ie cieljmaisnbsp;9 un atóme,,un peu de pouffière peut-il bravernbsp;» 1 etre tout puilTantlPeut-ilen avoir la penfée?nbsp;» amp; fuppofé que dans un moment de délirenbsp;9 on put'ne compter pour rien Dieu amp; fesnbsp;» jugemens,Dieu pourroit-il sen irriteriSi
V nbsp;nbsp;nbsp;pourtantje tai offenfé, père amp;maitre dunbsp;9 monde, je te demande pardon pour moi amp;nbsp;9 pour celui a qui jinfpirois le même oubli, la
même folie amp; téméraire fëcurité.Adieu mon 9 ami,écrivez-moi que vous avez re9u ma let»nbsp;» tre, Rien que ce peu de mots; il y a peu dap»
I jij
-ocr page 136-( 134 )
» parence quils me trouvent encore en vie^ » mals fi je vis aflezpour les recevoir, jaurainbsp;» encore une fois !e plaifir de voir de votrenbsp;» écriture ».
Depuis cette lettre, Madame, je nai rien recH. Ceft trop tard , elle a dit ceft trop tard.nbsp;Ah ! malheureux j ai toujours attendu quil futnbsp;trop tard , amp; mon père a fait comme moi.nbsp;Que na-t-elle aimé un autre homme, amp; quinbsp;eut eu un autre père ? elle auroit vécu, elle nenbsp;ïnourroit pas de chagrin.
é
-ocr page 137-VINGT-DEUXIEME LETTRE, Madame,
J E nai point encore re9U de lettres. II y a des inftans ou je crois pouvoir encore efpé-rer. Mais non, cela neft pas vrai. Je nefpe'renbsp;plus. Je Ia regarde déja comme morte , amp; jenbsp;me défole. Je métois accoutumée a fa mala-die comme a fa fagefle, comme a fon amant.nbsp;Je ne croyois point quelle fe marieroitj jenbsp;nai point cru quelle put mourir, amp; il faut quenbsp;je fupporte ce que je navois pas eu Ie couragenbsp;de prévoir. Avant que Ie dernier coup foitnbsp;porté,oudu moins tandis que jelignore, je vaisnbsp;profiler d un refte de fang froid pour vous direnbsp;«ne chofe qui peut-être ne fignifie rien, maisnbsp;quil me paroit que je fuis oblige de vous dire.nbsp;Depuis quelques jours, tout entier k mes fou-venirs que lhiftoire que je vous ai faite a rendus comme autant de cliofes préfentes, je nenbsp;parloisplusa perfonne, pas même a Milord.nbsp;Ce matin je lui ai ferré la main quand il eftnbsp;venu demander fi javois dorrai, Sc au lieunbsp;de repondte : jeune homme, lui ai-je dit, ê
-ocr page 138-Jamais vows intéreffêz Ie coeur dune femme vraiment tendre amp; fenfible, amp; que vous nenbsp;fentiez pas dans Ie vótre que vous pourreznbsp;payer toute fa tendreffe , tous fes facrifices,nbsp;eloignez-vous delle , faites-vous en oublier,nbsp;OU croyez que vous lexpofez a des malheursnbsp;fans nombre, amp; vous même a des regrets af-freux amp; éternels. II eft refté penfif auprès denbsp;nioi, amp; une heure après me rappellant ce quenbsp;javois dit un jour des diifërentes raifons quenbsp;votre fille pouvoit avoir de ne plus vivre avecnbsp;nous dans une efpèce de retraite, il ma de-mandé fi je croyois quelle eut du penchantnbsp;pour quelquhin. Jelui ai répondu que je lavoisnbsp;foupfonné. II ma demandé li cétoit pour lui.nbsp;Je lui ai répondu que quelquefois je lavoisnbsp;cru. Si eek eft, ma-t-il dit, ceft bien dom-mage que Mademoifelle Cécile foit une fillenbsp;fi bien nee, car de me marter a mon %e onnbsp;ny peut pas penfer. Encore une fois eek nenbsp;ftgnifie rien. Je nai jamais rien dit ni rien pen-fé de pareil , j'aurois en tout tems préférénbsp;Califte a ma liberté comma a une couronne ,nbsp;amp; cependant quai-je fait pour elle ? Souventnbsp;on a tout fait pour celle pour laquelle onnbsp;croyoit quon ne feroit rien.
-ocr page 139-( 137 )
( 137 )
ff
VINGT-TROISIEME LETTRE.
u E L intërêt pouvez-vous prendre , Madame, au fort de lhomme du monde Ie plus malheureux en effet, mais Ie plus digne denbsp;fon malheur ! Je me revois fans celTe dans Ienbsp;paflë, fans pouvoir me comprendre. Je ne fainbsp;fi tous les malheureux dëchus par degré denbsp;la place ou Ie fort les avoir mis, font commenbsp;moi; en ce cas-lk je les plains bien. Jamaisnbsp;ie'chalFaut fur lequel pe'rit Charles premier nenbsp;ma donnë autant de pitie' pour lui que la com-paraifonque jai faite aujourdhui entre lui Sc.nbsp;moi. II me femble que je nai rien fait de cenbsp;quil auroit été naturel de faire, Jaurois dünbsp;1e'pouferfansdemander un,confentement dontnbsp;je navois pas befoin. Jaurois du lempêchernbsp;de promettre quelle ne mépouferoit pas fansnbsp;ce confentement. Si mille efforts navoientnbsp;pu fléchir mon père , jaurois du en faire manbsp;maitrefle , amp; pour elle amp; moi ma femmenbsp;quand tout fon coeur Ie demandcit malgrénbsp;elle, Sc que je Ie voyols malgré fes paroles.nbsp;Jaurois du lentendre lorfquayant écarté toutnbsp;Ie monde, elle voulut raeropêcher de la quit-
I
ter. Revenu cliez elle, jaurois du brlfer {a porte; Ie lendemain, la forcer a me revoir,nbsp;OU du moins courir après elle quand ellenbsp;jneut écliappé. Je devois refter libre amp; nenbsp;pas lui donner Ie chagrin de croire que javoisnbsp;donné fa place davance; quelle avoir été tra»nbsp;hie, OU quelle étoit oublie'e. Layant retrou-vée jaurois du ne la plus quitter j être aunbsp;moins auffi prompt, auffi zelé que fon fidelenbsp;James, peut-être ne faurois-je pas laiifé for-tir feule de ce carroffe; peut - ètre Jamesnbsp;mauroit-il cache auprès delle; peut-êtrenbsp;laurois-je pu fervir avec lui; je'tois inconnunbsp;a tout Ie monde dans la maifon de fon bien-faiteur. Et cette automne encore , amp; eet hi-ver.... Je favois que fon mari lavoit fui; quenbsp;nallois-je, au lieu de rêver a elle au coin denbsp;votre feu, foigner avec elle fon protedfeur ynbsp;foulager fes peines, partager fes veilles; lanbsp;faire vivre a force de carefles amp; de foins,nbsp;OU au moins pour prix dune paffion fi longuenbsp;amp; fi tendre , lui donner Ie plaifir de me voirnbsp;en mourant, de voir quelle navoit pas aiménbsp;un automate infenfible; amp; que fi je navoisnbsp;pas fu laimer comme elle Ie méritoit, jenbsp;faurois la pleurer J Mais ceft trop tard, mes
-ocr page 141-regrets font auffi venus trop tard, fit elle les ignore. Ellesles a ignores, faut-il dire : il fautnbsp;bien avoir enfin le courage de la croire morte;nbsp;sil y avoit eu quelque retour defpérance ,nbsp;el!e auroit voulu adoucir Iimpreffion de fanbsp;lettre, car elle, elle favoit aimer. Me voicinbsp;done feul furh terre, Ce qui m aimoit neftnbsp;plus. Jai été fans courage pour prevenir cettenbsp;perte ; je fuis fans force pour la fupporter.
-ocr page 142-VINGT-QUATRIÈME LETTRE. Madam e,
AlYANT appris que vous comptez partu dernain , je voulois avoir Thonneur de vousnbsp;aller voir aujourdhui pour vous fouhaiter ,nbsp;ainfi qua Mademoifelle Cécile, un heureuxnbsp;voyage , amp; vous dire que Ie chagrin de vousnbsp;voir partir neft adouci que par la ferme ef-^nbsp;férance que jai de vous revoir Tune amp; Tautre,nbsp;mais je ne puis quitter mon parent, Timpref-fion que lui a fait une lettre arrivée ce matinnbsp;a été fi vive, que M. Tiflbt ma abfolumentnbsp;défendu de Ie quitter, ainfi qua fon Domef-tique. Celui qui a apporté Ia lettre ne Ie quitte
pas non plus, mais il eft prefquau/E affligé que lui, amp; je crois qu il fe tueroit lui - menienbsp;plutót quil ne Iempecheroit de fe tuer. Jenbsp;vous fupplie , Madame , de me conferver desnbsp;bontés dont jai fenti Ie prix plus encore peut-être que vous ne lavez cru, amp; dont ma re-connoilTance ne finira quavec ma vie.
Jai Ihonseur detre, amp;c,
r
Edouard * *,
-ocr page 143-VINGT-CINQÜIEME LETTRE.
Cl E L L E qui vous aimoit tant eft morte avant hier au foir. Cette manière de la défignernbsp;neft pas un reproche que je lui fais: il y avoirnbsp;long-temps que je luiavois pardonne, amp; dansnbsp;le fond elle ne mavoit pas offenfe, II eft vrainbsp;quelle ne mavoit pas ouvert fon cosur , je nenbsp;fais fi elle Iauroit du , amp; quand elle me Iauroitnbsp;ouvert il neft pas bien sur que je ne Teufle pasnbsp;dpoufee , car je Iaimois paffionnément. Ceftnbsp;la plus aimable, amp; je puis ajouter qua mesnbsp;yeux, amp; pour mon coeur, ceft la feule ai-mable femme que jaye connue. Si elle nenbsp;ma pas avert!, elle ne ma pas non plusnbsp;trompe , mais je me fuis trompe moi-xneme, Vous ne Iaviez pas e'poufe'e; letoit-il croyable quc vous aimant elle neut pas fanbsp;ou voulu vous determiner a Iepoufer ? Vousnbsp;favez Ians doute combien je fus cruellementnbsp;défabufé ; amp; quoiqua prefent je me repentenbsp;davoir témoigné tant de reffentiment 6e denbsp;chagrin ; je ne puis mème encore aujourdhuinbsp;metonner de ce que perdant a la fois la per-fuafion den être aime', amp; I'efpe'rance davoir
-ocr page 144-on enfant dont elle auroit ëté la mere, jai manqué de moderation, Heureufement, il eftnbsp;bien sürque ce neftpas cela qui Ta tuée. Cenbsp;neft certainement pas moi qui fuis caufe denbsp;fa mort, amp; quoique jaye ëté jalonx de rousnbsp;jaime encore mieux a prëfent être a ma placenbsp;qua la vócre. Rien ne prouve cependant quenbsp;Vous ayez des reproches a vous faire, amp; jenbsp;vous prie de ne pas prendre mes paroles dansnbsp;ce fens-la. Vous me trouveriez, amp; avec rai-fon, injufte amp;, témeraire auffi bien que cruel,nbsp;car je vous luppole très-afflige'.
Le mêrae jour que nbsp;nbsp;nbsp;vousëcrivit fa
dernière lettre, elle mëcrivit pour me prier de la venir voir. Je vins fans perdre un inftant; jenbsp;trouvaifamaifon comme dune perfonne qui fenbsp;porte bien , amp; elle-même alTez bien en appa»nbsp;rence, exceptë fa maigreur, Je fus bien aife denbsp;pouvoir lui dire qu'elle ne me paroilToit pasnbsp;aufli ma' quelie le croyoit; mais elle me ditnbsp;en luuriaiU que jëtois trompë par un peu denbsp;rouge quelle mettoit dès le matin, amp; quinbsp;avoit déja épargné quelques larmes a Fanny,nbsp;amp; quelques foupirs a James. Je vis le foir lesnbsp;petites fUes quelle fait élever; elles chantè-rent, üc elle les accompagna de 1orgue :nbsp;ce'toit une mufique touchante, amp; telle a-peu-
-ocr page 145-pres que jen ai entendu en Italië dans quelque* Eglifes. Le lendemain matin elles chantèrentnbsp;dautres hymnes du même genre , cette mu-(ique finilToit amp; commengoit la journée. En-fuite M. M ^ ^ me lut fon teftament, menbsp;priant, fi je voulois quelle y changeat quelquenbsp;chofe de le lui dire librement, mais je nynbsp;trouvai rien a changer, Elle donne fon biennbsp;aux pauvres, de cette manière. La moitié , quinbsp;eft le capital de trois cent pièces de rente,nbsp;fera k perpétuité entre les mains des Lordsnbsp;Maires de Londres, pour faire apprendre anbsp;trois petits gar9ons, tires chaque année denbsp;rhópital des enfans trouve's, le me'tier de pilote , de charpentier ou débénifte. La premièrenbsp;de ces profeffions, dit-elle, fera choifie par lesnbsp;plus hardis, la feconde par les plus robuftes ,nbsp;la troifième par les plus adroits. Lautre moitiénbsp;de fon bien fera entre les mains des Evêquesnbsp;de Londres, qui devront tirer chaque anne'enbsp;deux filles de lhópital de la Madeleine, amp; lesnbsp;alTocier k des marchandes bien e'tabliés ennbsp;donnant k chacune cent cinquante pièces anbsp;mettre dans le commerce auquel on les af-fociera ; elle recommande cette fondaiionnbsp;a la piété amp;. a Ia bonté de lEvêque, de fa
-ocr page 146-femme amp; de fes parentes. Sur les cinq mille pieces dont je lui avois fait préfent, elle nanbsp;vouiu difpofer que de mille en faveur de Fanny , amp; de cinq cent en faveur de James; ce-pendant Ie bien de fon oncle quelle ma ap-porté en mariage vaut au moins trente-cinqnbsp;mille pièces.
Elle ma prié de garder Fanny, difant que je lui ferois honneur par la auffi bien quanbsp;une fille qui mëritoit eet honneur, amp; quinbsp;nayant jamais fervi a tien que dhonnête,nbsp;ne devoit pas être foup5onnée du contraire.nbsp;Elle donne fes habits amp; fes bijoux a Miftrifsnbsp;^ ^ de Norfolk, fa maifon de Bath, amp; toutnbsp;ce quil y a dedans, a Sir Harry B. Elle veutnbsp;que fes funerailles payees, fon argent comp-tant, amp; le refte de fon revenu de cette annëenbsp;foit diftribuë par ëgales portions aux petitesnbsp;Elies amp; aux domeftiques quelle avoit outre
James amp; Fanny. S ëtant alTuree quil ny avoit rien dans ce teftament qui me fit de la peine,nbsp;ni qui fut contraire aux loix, elle ma fait pro-mettre, ainfiqua deux ou trois amis de Lordnbsp;L. amp; de fon oncle, de faire enforte qu'il futnbsp;pondluellemcnt exëcutë; après cela elle a continué a mener fa vie ordinaire autant que fes
forces,
-ocr page 147-forces, qui diminuoient tous les jours pou-* voient le lui permettre, amp; nous avons plusnbsp;caufe enfemble que nous navions jamais faitnbsp;auparavant. En vérité , Monfieur , jauroisnbsp;donne tout au monde pour la conferver , lanbsp;lenir en vie, fut-ce dans Tetat ou je la voyois,nbsp;amp; pafler le refte de mes jours avec elle.
Beaucoup de gens ne vouloient pas h croire aufll malade quelle létoit ^ amp; onnbsp;continuoit k lui envoyer, comme on avoitnbsp;fait tout rhiver, beaucoup de pieces en versnbsp;qui lui etoient adrellees , tantot fous le ncmnbsp;de Califte, tantot fous celui dAfpafie i maisnbsp;elle ne les lifolt plus. Un jour je lui parloi*nbsp;du plaifir quelle devoit avoir en fe voyantnbsp;eftimee de tout le monde. Elle malTuranbsp;quayant été autrefois fort fenfibie au mé-»nbsp;pris, elle ne letoit jamais devenue a Ieftime,nbsp;Mes juges ne font, dit-elle , que des hommesnbsp;amp; des femmes ; ceft-a-dire , ce que je fui*nbsp;moi-meme, amp; je me connois bien mieux quilsnbsp;ne me connoiflent. Les feuls eloges quinbsp;mayent fait plaifir font ceux de Ioncle dcnbsp;Lord L. II maimoit fur le pied dune perfonnenbsp;telle que felon lui on devoit être, amp; si!nbsp;avoit eu k changer dopinion cda lauroitnbsp;Fartie II,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;K
-ocr page 148-foft derange. Jen aurois étë fachée comme de mourir avant lui. II avcit befoin en quel-que forte que je vëculTe , amp; befoin de meC*nbsp;timer.
On ne l a jamais veille'e. Jaurois voulu cou-cber dans fa cliambre, mais elle me dit que cela la gêneroit. Le lit de Fanny nétoit fë-paré du fien que par une cloifon qui souvroitnbsp;fans effort amp; fans bruit : au moindre mou-\'ement Fanny fe rëveilloit amp; donnoit a boirenbsp;I fa maitrefle. Les dernières nuits je prisnbsp;fa place, non quelle fe plaignit detre tropnbsp;fouvent réveillée , mais paree que Ia pauvrenbsp;fille ne pouvoit plus entendre cette voixnbsp;C affoiblie, cette baleine ü courte fans fon-dre en larmes. Cela ne me faifoit cerialne-ment pas moins de peine qua elle; mais je menbsp;contraignois niieux. Avant bier , quoiquenbsp;M'b quot;quot; fur pi'»* opprelTée , amp; plus agitëenbsp;quauparavant, elle voulut avoir fon concertnbsp;du mercredi comme a Iordinaire; mais e!Jenbsp;ne put fe mettre au clavefïïn. Elle fit exë-cuter des niorceaux du Meffiah de Hendel,nbsp;dun Mifercre quon lui avoit envoyë dItalie»nbsp;amp;. du Stabat Mater de Pergolefe. Dans unnbsp;interralie elle óu une bague de fon doigt,
-ocr page 149-Zc el!e me la donna. Enfuite elle fit appeller James, lui donna une boire quelle avoit tiréènbsp;de fa poche, 8c lui dit portez-Ia lui vous-même, amp; sil fe peut reftez a fon fervice,nbsp;Ceft la place, amp;. dites Ie lui James, que jajnbsp;long-temps ambitionne'e pour moi. Je mennbsp;ferois contentée. Après avoir eu qaelquesnbsp;momens les mains jointes amp; les yeux levésnbsp;au ciel elle seft enfoncée dans fon fauteuil,nbsp;amp; a ferme les yeux. Je lui ai demande', lanbsp;voyant très-foible , fi elle vouloit que je fifenbsp;ceder la mulique, elle ma fait fgre qirc non,nbsp;amp; a retrouvé encore des forces pour me re*nbsp;mercier de ce quelle appeiloit mes bontés.nbsp;La piece finie, les muficiens font fonts furnbsp;Ia pointe des pieds, croyant quelle dormoit,nbsp;xnais fes yeux e'toient fermés pour toujours.
Ainfi a fini votre Califte; les uns diront comme unepayenne, les autres comme unenbsp;fainte; niais les cris de fes Domeftiques,nbsp;lespleurs despauvres, la conflernation de tousnbsp;Ie voilinage, amp; la douleur dun raari quinbsp;croyoit avoir a fe plaindre, difent mieux quenbsp;des paroles ce quelle étoir.
En me forfant, Monfieur , a vous faire ce técit ü trifte, jai cru en quelque forte Isji
-ocr page 150-complaire amp; lui obéir; par Ie tnême motif, par Ie même tendre refpeél pour fa mé-moiré , fi je ne puis vous promettre denbsp;lamitié, jabjure au moins tout fentiment denbsp;haine.
Fin de la feconde Partie.
-ocr page 151-JTage 8,, Hgne i8 , circonflance; circonftances. *
Page 2 3 j ligne 2, plus de raifon ; plus de raifons.
Page 26, ligne 9, les rapports, üfeT;^ ces rapports.
Page 31, Hgne , du Due de Cumberland , Ufe^ du feu Due de Cumberland.
Page 32 j ligne 13, amp; demeurant avec elle tantót chez lui a la campagne, tan tót a Londresnbsp;ebez Ie General D ** fon oncle. 11 eut encor©nbsp;quatre ans de vie amp; Ie bonheur; UJe^ fon oncle,,nbsp;il eut encore, amp;c.
Page 3 2 gt; ligne 16, Inflamation; infla-mation.
Page 3 3, ligne derniere, contraélée, life^ contraélé.
Page 43, ligne 5, mettez un point après hardie.
Page 44, ligne 8 , dun rhomrae; li/e^ dun homme.
-ocr page 152-Page 49, Hgne 15 , Dénioftene; Dé-mofthene.
Page 4p, ligne 6, chapeau; l\fe^ chapeau fans accent circonflexe.
Page 51, ligne 15 , dune fetnme; dune femme.
Page 5 3 , ligne 11, fuppofe que vous voye's; life^ voyiez.
Page yy, ligne 2 3, dun femme 3 Hfe^ dune femme.
Page 68 , ligne 6, aux aupparences, Ufe:^ aux apparences.
Ibid, un Ü belle re'forme; Ufe^ une fi belle.
Page 76, lig. 20, me fuppofa de vues; HJex^ des vues.
Page 77, lig. 13, que nous nous fommes; UJe:!^ que nous fommes.
Page So, lig- 8, ^ grand pas, Ufe^ a grands
pas.
Page 8 r, lig. 2, fi vous avies y été; life^ £1 vous y avies étd.
Page 85 , lig. 4, que je ne me dtódai pas; que je ne me fois pas decide.
Idib. ligne 11, Je favois que fa femme de chambre e'toit allez; Uje^ dtoit allee.
-ocr page 153-Page 93 , ligne 9, devinfiésj
Page 96, ligne 6 , elle amp; mois; li/e:^ elle amp; tnoi.
Page 106, ligne 19, milles recherche; mille recherches.
Page 13 ¦; , hgne 5 , Je ne me fuis accoH-» tvimée; accoutumé,
i
-ocr page 154-.i1
i^fiojsrijji Ti 5 or '.-nïfif . gt;1nbsp;-iior-'s sit.'i ü-iai :?rj V. ,-^ -T/ra-l' lt;; gt; ï .''{nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.-
' 7'
'^s- . gt; ir.rA-.v quot;;
kJ