BIBLIOTHÈQUE BLEUE
-ocr page 6- -ocr page 7-EDITION J. BUY AINÉ
PÜBllÉS, SUR lES MEIUEURS TEXTES, lUR UNE SOCIÉTÉ UE CENS 1)E LEITRES
SOUS la direction
DALFRED DELVAÜ
BIBLIOTHEEK DBR : UNIVERSITEIT
I UTSAËCH'^
PRÉCÉnÉS
D'UNE ÉTUDE SUR LES ROMANS DE GHEVALERIE ET SUR LES ORIGINES DE LA LANGUE FRANgAISE
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Literatuuronderzoek aan de Rijksuniversiteit te Utrecht
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ÉTUDE
ET
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A M. F. VIALAY, A PARIS, A SAINT-MANDÉ, OU DANS UN COIN QUELCONQUE DU MONDE. OU éles-vous d cette heure, mon cher ami ? Je ne vous rencontre jamais qu'une fois l'an^ au printemps^nbsp;avec les hirondelles, et chacune de ces rencontres-ldnbsp;me porie bonheur. Si j'avais l'honneur d'êlre dansnbsp;les petits papiers du dieu Hasard, je leprierais denbsp;me ménager avec vous de plus fréquentes et de moinsnbsp;rapides entrevues. Mais je suis brouillé, depuis manbsp;naissance^ avec ceOievAd et avec quelques autres,nbsp;II faut quejenprenne mon parti! En quelque lieu que vous soyez, cependant, mon ami, je vous dois Ie témoignage public de ma vive etnbsp;sincère sympathie pour votre chevaleresque caractèrenbsp;et pour votre vaillant cceur. Vous qui êtes si souventnbsp;venu en aide aux autres, de toutes les faQons, vousnbsp;me permettrez bien de m'acquitter envers vous avecnbsp;la seule monnaie dontje dispose. Ce livre est un monument. Je Ie dis avec d'autant moins de modestie qu'il nest pas mon ceuvre propre,nbsp;puisque les maUriaux principaux m'en ont été four~nbsp;nis par d'autres écrivains, et que je n'en ai été quenbsp;Vobsaur ouvrier, c'est-d-dire Vhumble transla-teur. Si ce livre était destiné d l'oubli, je me garderais soigncusement d'inscrire votre nom d la premièrenbsp;page. Mais il durera autant et plus que beaucoupnbsp;d autres : il est intéressant, dabord, ensuite il estnbsp;tiréd des milliers d'exemplaires, double raison pournbsp;moi de vous Ie dédier, afin de multiplier d Vinfininbsp;les témoignages de ma reconnaissance et de monnbsp;amitié. |
Adieu done, loyal et chevaleresque ami. J'espère vous serrer la main auxprochains muguets, dansnbsp;un an d'ici. Quant d moi, qui ne me suis tant exté-riorisé que pour vous saluer cordialement, je vaisnbsp;faire comme les animaux de nos forêts, qui effacentnbsp;leurs traces d la porte de leur tanière : je vais menbsp;retirer en moi. Les Grimeiles, juin 1859. Alfred DELVAU.On eiiricliit les Jangues en les fouillant. JoeneRT. Tout Ie monde na pas les reins assez fermes pour porter sans Iressaillementle rude fardeau denbsp;la vie. Beaucoup orient grace a mi-route, les reinsnbsp;cassés et lo cceur brisé, et se couchent tout denbsp;leur long dans Ie premier fossé venu peur ynbsp;dormir leur somme éternel. 11 fautêtre de la taillenbsp;de Montaigne et de la santé de Gharron pour jouernbsp;utilement, durant ce voyage, de eet instrumentnbsp;dont je nai jamais pu trouver Tembouchure pournbsp;ma part, et qui sappelle laPhilosophie, «cettenbsp;science qui faict estat de sereiner les tempestesnbsp;de l ame et dapprendre la faim et les fiebvres ènbsp;rire. » |
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Doux oreiller, en effet, pour dormir sa vie, que la philosophic; mats, pour le Irouver tel, il fautnbsp;avoir la tele aussi bien faite que Montaigne. Et lanbsp;tête du communi martyrum est assez mal faite ! Comment se souslraire, alors, aux giboulées désastreuses de la vie ? Comment éviter les heurlsnbsp;douloureux, les contacts malsains, les trivialitcsnbsp;écoeurantes ? En se réfugiant le plus souvent possible dans ce Paraclet qui s'apelle le Rêve, en faisant desnbsp;Contes ou en en lisant. « Faisons des contes, mes amis, faisonstoujours des contes. Tandis quon fait un conte, on est gai,nbsp;on ne songe amp; rien de facheux. Le temps se passenbsp;et le conte de la vie sachève saps quon sen apor-Coive. » Gest Denis Diderot un malheureux de génie qui a dit cela. Vous voyez quo la fatigue et lanbsp;douleur ne sont pas dïnvention récente, le malnbsp;de co siècle, corame on a voulu le faire croire. Etnbsp;avant Diderot, dautres illustres penseurs lavaientnbsp;dit aussi, en des langues différentes, Job toutnbsp;le premier. Nest-ce pas Bossuet qui a parlé donbsp;« eet insurmontable ennui qui fait le fond de lanbsp;vie humaine ?»Hélas 1 lhomme est en proie i\ celtenbsp;vilaine maladie-la depuis quil est en proie è cettenbsp;autre maladie qui sappelle la Vie, et dont la Mortnbsp;scule peut le guérir, LEnfer nevoulait plus aban-donner Proserpine depuis quelle avait mangé lenbsp;fameux pépin que vous save? -. lEnnui neveulpasnbsp;abandonner lhomme depuis que sa grandmèrenbsp;Ève a mangé, elle aussi, eet autre fameux pépinnbsp;non moins diabolique que le premier. Maudits pé-pins! Puisque le monde sennuie, il faut lamuser, bien quil soit aussi inamusable que ce maussadenbsp;vieillard qui sappelait Louis XIV. 11 est vrai quenbsp;madame de Maintenon sy prenait assez mal pournbsp;dislraire ce royal ennuyé, et que les amuseurs denbsp;la foule sy prennent aussi mal que madame denbsp;Maintenon. A lun les homélies du père La Chaisenbsp;et les austères entretiens de Bossuet. A 1autrc, lesnbsp;romans obscènes et les romans bêtes.Maigrenour-riture pour des cervelles en appétit de distractions 1 II y en a une autre: les Contes et les Romans de chevalerie. « Si Peau d'Ane métait conté Jy prendrais un plaisir extréme. Ainsi parlait Jean do la Fontaine, ce grand enfant qui se réfugiait dans le Bêve pour échapper ö lanbsp;Réalité, et qui sentrelenait familièrement avecnbsp;les bêtes, - pour navoir pas è causer avec lesnbsp;hommes. Faisons-nous done conter Peau d'dne^ ó mes amisl Peau d'dne et surtout Amadis de Gaule,nbsp;Arlus de Bretagne^ Lancelot du Lac, les Quatre pis |
Aymon, Huon de Bordeaux, Mdlusine, Tristan de Léonois, Pierre de Provence, Cléomades et Clare-monde, Gérard de Nevers, Guérin de Montglave,nbsp;Flores et Blanchepeur, la Comtesse de Ponthieu,nbsp;Roland amoureux, Boolin de Mayence, Eustache-le-Moine, Ciperis de Vineaux, l'Archevêque Turpin,nbsp;Ogier-le-Banois, Fier-a-Bras, Galien Réthoré, Per-ceval-le-Galloys, Jsaïe-le-Triste, Messire Clériadus,nbsp;Gérard de Roussillon, Gyron-le-Courtois, Jehan denbsp;Saintré, Jean de Paris, Gérard d'Euplirate, Oliviernbsp;de Castille, Méliadus de la Croix, le Chevaliernbsp;Mahrian, Geoffroy d la Grandquot;dent, le Preux Mer-vin, Giglan pis de Gauvain, etc., etc., etc. Lanbsp;lisle en est longue, et je marrêteici pour ne pasnbsp;fatiguer le lecteur par une énumération fastidieuse;nbsp;mais je la trouve trop courte, pour ma part. Je lesnbsp;ai lus tous aux jours lointains déjamp; de manbsp;rêveuse enfance, et, faute dautres, je les relis au-jourdhui. Pourquoi ny en a-t-il pas davantage,nbsp;hélas! je les lirais avec tant de joie jusquauxnbsp;heuresproches peut-êtreoil la nuit descendranbsp;sur mes yeux et sur ma vie! Ce nest pas mon sentiment seul que je vous donne lè. Cest le sentiment de bien dautres! Desnbsp;generations entières se sont nourries de cette lecgt;nbsp;ture que blament les gens graves et froids, nbsp;et ce nest pas cela qui les a poussées plus vite dansnbsp;la tombe, oit elles sont descendues, au contraire,nbsp;sans sen douler. Les romans de chevalerie nont été dangereux pour personne, excepté peut-être pour Paolo etnbsp;Francesca di Rimini, qui se donnèrent le baiser sa-voureux que vous savez en lisant ensemble Lancelot du Lao. Le livre tomba et Malatesfa entra,nbsp;féroce. Mais, amp; part ce douloureux accident, lesnbsp;romans de chevalerie nen ont jamais occasionnénbsp;dautres. La parodie de Michel Cervantes, elle-même,nbsp;nest pas une parodie, et son Don Quichotte est unnbsp;brave eoeur qui se battait centre des moulinsnbsp;comme il se seraitbattu contre des hommes. II nestnbsp;pas si fou que cela, ce vaillant coureur daventures,nbsp; ou, en tout cas, il a la folie des nobles coeurs, II Quest-ce, en effet, que les romans de chevalerie, sils ne sont pas une école de grandeur darae? Quonbsp;font, je vous prie, tous ces chevaliers errants,nbsp;sinon une guerre è outrance aux félons, aux mé-chants et aux laches? Le monde ne rêvaitpas, alors,nbsp;il élait en marche vers une emancipation qui senbsp;rapprochait dheure en heure, et il fallait bien con-courir è ce glorieux travail daffranchissement.nbsp;Lhumanité commenpait è émerger de ses ténèbres!nbsp;Lême commenpait è émerger de la raatière I « Onbsp;noble enfance de Fame, sécrie quelque partnbsp;George Sand, source dillusions sublimes et denbsp;dévouements héroïques!.. » |
SUR LES ROMANS DE CHEVALERIE.
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Pour moi, comme pour tous ceux qui ont lu les romans de chevalerie,-^les héros et los héroïnesnbsp;de ces romans-lA ont vécu dune vie vraie, toutnbsp;aussi bien que les heros et que les héroïnes de lhis-toire et de la réalité. Ils ont vécu mieux encore,nbsp;puisquils ont toujours pour nos imaginations l'êgenbsp;que leur ont donné leurs auteurs, et que jamaisnbsp;aucun deux ne peut vieillir. Pour moi, ils ont toujours vingt ans, ils sont toujours beaux, toujours dévouós, toujours cheva-leresques, ces héros de romans, et je comprends ènbsp;merveille quils fussent aimés, Lancelot du Lac, denbsp;la reine Genièvre, Tristan de Léonois, dYseult-la-Blonde et dYseult-aux-Blanches-Mains, Olivier, de Jacqueline, Roland, de Belleaude, nbsp;Pierre de Provence, de Maguelone, Gérard denbsp;Nevers, d'Euriant, Raimondin, de Mélusine, nbsp;Urian, dHermine, Guion, de Florie, Gléoma-des, de Claremonde, Huon de Bordeaux, dEs-clarmonde, Artus de Bretagne, de Jeannette, nbsp;Arnault, de Frégonde, Régnier, dOlive, etc. Sans faire lemoindretort k la Biograptiie-Michaud, il me semble que tous ces types charmants de vail-lance et de grace valent bien les personnages ènbsp;I histoire desquels on a consacré tant dinutilesnbsp;pages et élevé tant dinutiles colonnes,Habacue,nbsp;Dagobert, Aboul-Hassan, Phocas, Manco-Capao,nbsp;Féodor Alexiowitz, Arsace, Artaban, Zabulon, Pa-tisilhès, Smerdis, Noureddin, Lélex, Jovien, Go-thrun, Frauenlob, Cresphontes, Bodillon, Rufm,nbsp;Joruandès, Ruben, Tetricus, Dermot, Adherbal, etnbsp;autres Josaphat. Norns historiques, tous ces noms-lèl Tant pis pour eux et pour nous, alorsl Ils ont vécu, ils sont inorts. lis ont été cadavres, ils sont aujourdhui poussière, ces hommes célèbreslnbsp;Gest bien la peine den parler, vraiment 1 Quont-ils fait de bon, de beau, de grand, dhéroïque, denbsp;sublime, en leur vie? Rien. Pourquoi alors fgnt-ilsnbsp;ainsi saillie sur Ie souvenir public? Paree que Ie paganisme dure toujours, sous un aulre nom, et que,nbsp;pour rassasier lappétit dadoration et dadrairationnbsp;auquel l'humanilé est en proie depuis si longteraps,nbsp;on a cru nécessaire dinventer des hommes célèbres,nbsp;de creuser dans un Panthéon gigantesque une multitudes de petites niches pour une multitude denbsp;petits saints civils et militaires. La foule a Ie cultenbsp;des héros, de quelque nature quils soieiit; ellenbsp;adore les statues et les statuettes, et paie volontiersnbsp;les frais de marbre, de bronze ou de platre, nbsp;pourvu que ca ne coüte pas trop cher. Gela dispensenbsp;si bien daimer les vivants, lamour des mortsl... |
Eh bien! jen suis vraiment faché pour la foule et pour la Biographie-Michaud, mais je nai pas Ienbsp;moins du monde Ie culte des héros de carton. Lesnbsp;héros, dabord, men ont dégoüté, et les salons denbsp;Gurtius, ensuite. Quand jcn aurai Ie loisir, je ferainbsp;même concurrence, k ce sujet, ö langlais Carlislenbsp;dont Ie livre a fait un bruit du diable, en sonnbsp;temps. Le paganisme pur et simple vaut mieux quenbsp;ce paganisme déguisé. Ginq mille statues de Dieuxnbsp;et do Déesses ne me déplairaient en aucune fagon,nbsp;paree que les statues des Dieux et des Déessesnbsp;de la Grèce étaient trés bien fades, en trés beaunbsp;marbre et en trés beau bronze, et que cela devaitnbsp;faire un grand plaisir aux yeux de les regarder, nbsp;surtout les statues des Déesses. Mais vos Dieuxnbsp;bourgeois, vos Dieux habillés, quel plaisir cela peut-il vous faire de les contempler? Quel orgueil avez-vous è citer les noms ridicules que jai cités plusnbsp;haut, et ceux, non moins ridicules, que je nai pasnbsp;cités du tout, é cause de leur trop grand nombre? Ah! mes héros de romans sont préférables é vos bonshommes célèbres^ et ils sont tout aussi célèbres, après tout. Interrogez eet enfant qui passe;nbsp;demandez-lui des nouvelles du Prime charmant ounbsp;de la Belle aux cheveux d'or, ou du Petit Poucet :nbsp;il vous en donnera avec plaisir, car il connait lenbsp;Petit Poucet comme il connait son petit frère, car ilnbsp;connait la Belle au bois dormant comme il connaitnbsp;sa soeur ainée, car il connait Riquet a la Houppenbsp;comme il connait son papa... Interrogez ce vieil-lardeet autre enfant qui passe; demandez-luinbsp;des nouvelles de la Reine Genièvre, A'Yseult-auco-Blanches-Mains, de Belleaude, de Maguelone, denbsp;Mélusine, de Viviane, de cinquante autres bellesnbsp;filles et belles fées : il battra le rappel de ses souvenirs, et lui, quinese souvient plus de rien aunbsp;monde, ni de son père, ni de sa mèro, ni de sesnbsp;fils,nide ses filles,qui tous sontmorts,il évoqueranbsp;cette légion damoureuses et de charmeresses, etnbsp;son vieux coeur palpitera daise et frémira de vo-lupté comme autrefois, aux heures roses de sonnbsp;adolescence, quand il lisaité deuxces intéressants romans de chevalerie que nous réimprimonsnbsp;aujourdhui. II ne faut renier rien ni personne dans la vie. Ne renions done pas nos traditions. Les romans denbsp;chevalerie les romans de la Table-Ronde prin-cipalement ont eu une influence incontestablenbsp;sur le siècle oü ils sont nés et sur les siècles quinbsp;sont venus après. On les lisait partout oü lon sa-vait lire, manuscrits ou imprimés. Le savantnbsp;Sleeren disait que sans la chevalerie le Moyen-Agenbsp;aurait été vóué au mépris de la postérité : il auraitnbsp;pu dire la même chose des romans de chevalerienbsp;qui étaient le Gode par excellence,le code dunbsp;bon ton, de la courtoisie, des grands sentiments,nbsp;de la galanterie, de la vaillance. Quand ce ne seraitnbsp;què cause de cela, il me semble que ces Romans-lènbsp;ont bicii mérité qu'on les sauvat de loubli. III Ils ont un autre mérite. Ils sont, pour ainsi parler, les étapes de la langue francaise. En effet, les premiers romans de chevalerie ne |
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ressemblenf'pas comme fstyle| aux derniers. La langue sessaye, la langue bégaye, la langue senbsp;forme, et Ton peut suivre ses progrès pas è pas, nbsp;nbsp;nbsp;cest-S-dire roman k roman. Bégaiements dune langue géante, bégaiements prodigieux comme ceux de Gargantua qui, è sonnbsp;entrée dans le monde, « brasmoit demandant anbsp;boyre, a boyre, a boyre, » ce qui dénotait denbsp;serieuses dispositions! Toutes les langues ne par-lent pas aussi distinctement k leur début, et oellesnbsp;qui bégaient, dordinaire, le font avec Iinintelligi-bilité du bégaiement. Mais la langue francaise, nbsp;appelée Si dominer le monde, h se substituer auxnbsp;autres langues parlées, devait avoir une enfancenbsp;virile, et elle Ia eue. II ne faut pas aller cbercher bien loin pour en avoir la preuve : les Chansons de Geste et les Romans de la Table-Ronde la fournissent irréfutable-ment. II nest ici question que de la langue dOil, le roman du nord, comme la langue dOc était lenbsp;roman du midi, Gest la langue par excellence, lanbsp;langue nationale, la langue maternelle. Nest-ce pasnbsp;la France que les trouvères ont cbanlée dabord,nbsp;avant tout et avant toutes, quand les troubadoursnbsp;chantaient les dames, puis les dames, et encore lesnbsp;dames? Les dames, cest intéressant i chanter,nbsp;certes, plus intéressant encore k aimer. Mais lanbsp;France est la dame suprème, cest le flanc qui anbsp;porté le monde, ce sont les entrailles doii estnbsp;sortie la Liberté, cest-k-dire Ilntelligence. Cest done la France que chantent les premiers trouvères. Cest k la France que sont dédiées lesnbsp;chansons des douze pairs, les Chansons de Geste, nbsp;nbsp;nbsp;comme celle de Roland, par exemple. Jai donné trois extraits de ce merveilleuxpoëme, kla suite etk propos de Guérin de Montglavc,oilnbsp;se trouve le récit émouvant de la défaite de Ronce-vaux. Jaurais voulu avoir la place et Iautorisationnbsp;de citer les quatre mille cinq cents vers qui le com-posent. Mais le peu que jeu ai cité suffit ample-meiit è la démonstratioii de cette double vérité, knbsp;savoir que cest un poëme national, un poëmenbsp;francais, et quil est du x* siècle, corame lesnbsp;poëmes de Robert Wace. Je parlais, tout k l'heure, des étapes de la langue frangaisc. II serait intéressant de les signaler une knbsp;une, certes; mais il faudraitpour cela des volumes,nbsp;et je ne dispose que de quelques pages. Et puis, lesnbsp;origines vraies dune langue sont comme cellesnbsp;dune nation, k peu prés indéchiffrables, et je suisnbsp;bien force de laisser de cóté cette quête des sourcesnbsp;du Nil pour commencer Ik oü commencent les auteurs de lhisloire littéraire de la France, cest-k-dire aux environs du x* siècle. |
Avant cette époque, il y a des ténèbres, il y a le rommum rusticum,le roman rustique, la languenbsp;vulgaire des Gaules, forraée du celtique, du grec etnbsp;du latin; puis, après ce roman rustique, une languenbsp;qui sest débarrassée de ses langes primitifs et k la-quelle va succéder la véritable langue roraane, lanbsp;mère de la langue francaise. Le romanum rusticumnbsp;a peu de monuments écrits; le roman du ix* sièclenbsp;en a davantage. Mais les ténèbres ne sen font pasnbsp;moins sur ses évolutions, sur sou développement,nbsp;sur sa formation. Son travail de gestation ei de parturition sest accompli mystérieusement, k linsunbsp;de tout le monde : la langue romane est arrivée knbsp;terme, elle est née, mais on ne connalt exacte-ment ni son père ni sa mère. Elle est née viable, nbsp;voilk tout. Le premier monument, Ie monument capital de la langue roraane, cest le poëme sur Boèce,surnbsp;ce grand homme qui fut persècuté si odieusementnbsp;par Théodoric, roi des Visigoths, lequel le fit mettrenbsp;k mort après lavoir laissé en prison pendant long-temps. Boëce avait compose dans sa prison unnbsp;Traité de la Consolation de la Philosophic,- ce fut knbsp;propos de ce remarquable ouvrage que fut écrit lenbsp;poëme qui nous occupe, et oü se trouve racontéenbsp;avec éloquence Iaustère vie de ce philosophe Chrétien. Avec éloquence, ai-je dit. Permettez-moi de citer les douze premiers vers: ils ont un double intérèt,nbsp;comme pensée et comme expression. On y retrou-vera des formes tout-a-fait franQaises, des formesnbsp;grammaticales daujourdhui, des idiotismes, kcóténbsp;de mots grecs, latins, celles, gothiques, et de desinences roraano-meridionales: « Nos joveomne, quam dius que nos estam, De gran follia per folledat parlam, Quar no nos memora per cui viuri esperam, Qui nos soste, tan quan per terra annam E qui nos pais que no murem de fam, Per cui salves mesper, pur tan quell daman. Nos jove omne menam tan mal jovent, Que us non o preza sis trada son parent Senor, ni par, sill mena malamentnbsp;Ni lus vel lailre, sis fai fals sacrament; Quant o fait, mica no sen repent Et ni vers Deu non fait emendament... (Nous tous, tant que nous sommes jeunes, nous ne faisons que des folies et ne coramettons que desnbsp;erreurs, et nous ne nous souvenons point de Geluinbsp;qui nous fait vivre, nous soutient pendant que nousnbsp;marchons k travers la vie, et qui nous repalt afinnbsp;que nous ne mourions pas de faim -, Gelui que jin-voque sans cesse, et par qui jespère mon salutnbsp;éternel. Nous, jeunes hommes, nous raenons mal notre jeunesse. Lun trahit son seigneur, son parent, sonnbsp;père, son ami; Iautre fait méchancelés, vilenics etnbsp;faux serraents k foison, et ni Iun ni Iautre ne sennbsp;repentent, ni Iun ni Iautrc ne se corrigent...) Tout cela est dune haute éloquence et dun austère langage. Tout cela est digne du philosoph |
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a propos duquel cest écrit. Le souffle court sur ces vers: cest la raison qui parle èi des fous. HélasInbsp;les fous persistent, afin de donner prétexte k lanbsp;raison de persister aussi. Jai soulijziié è dessein certains mots, certaines phrases. Quar est la conjonction frangaise cgtr,-pais, cest la troisième personne de lindicatif dunbsp;verbe fraugais rqmüre; parent est le substautifnbsp;francais parent; sen repent est une constructionnbsp;toute frangaise; quant est ladverbe frangais quand;nbsp;menam tan mal jovent est une forme grammaticalenbsp;toute moderne, mener mal sa jeunesse, etc., etc.nbsp;Nous ncn finirions pas si nous voulions citer dau-tres idiotismes, dautres formes grammaticales pu-rement frangaises, qui se trouvent dans le courantnbsp;de ce poëme, telles que : Guérir son corps et sonnbsp;dme, faire semblant, jeter en prison, tenir pour seigneur, ne faire que mal penser, bdti de foi et denbsp;charité, se faire petit, etc., etc., etc. Je renvoie lesnbsp;curieux au manuscrit de la Bibliothèque dOrléans. Après le poëme sur Boëce, vient un roman com-posé par Philoména,«lequel livre contient lhistoire de la prinse des villes de Narbonne et de Carcassonne par Gharlemaigne, » comme le dit Guillaume de Gatel, dans ses Mémoires du Languedoc. Après le roman de Philornéna, les Chansons de Geste, les romans de chevalerie,les poëmes anglo-normands, les actes publics, les sermons. Mais lenbsp;Romanum rusticum est loin déjè, la langue dOil estnbsp;arrivée, dégagée k peu prés de ses broussailles la-tines, avec son corlége darticles, de déclinaisons,nbsp;de conjugaisons, dadverbes, avec sa physionomie,nbsp; avec son originalité, en un mot. Sa vieille rivalenbsp;lutte encore; mais la langue romane du nord estnbsp;jeune, hardie, avenlureuse, k elle laveriir, è ellenbsp;le mondei Les savants seuls entendent le latin;nbsp;mais personne ne le parle plus. La langue romane,nbsp;au contraire, devient la langue de la foule, pareenbsp;quelle est devenue la langue des écrivains, desnbsp;poëtes, des trouveurs. Laissez-la faire, laissez-lanbsp;grandir k son aise, laissez-la se développer en li-berté, et ses allures vont prendre plus de vivacité,nbsp;plus de hardiesse, plus de grace encore : elle vanbsp;devenir la langue de Thibault de Champagne, denbsp;Guillaume de Lorris et de Joinville; puis la languenbsp;de Christine de Pisan et de Froissard; puis la languenbsp;de .Monstrelet, dAlain Ghartier, de Charles dOrléans et de Frangois Villon; puis la langue de Clément Marot, de Frangois Rabelais et de Mathurinnbsp;Régnier; puis la langue de Jacques Amyot, de Pierrenbsp;de Brantóme et de Pierre de Ronsard; puis la langue de Wichel de Montaigne, de Pierre Charron etnbsp;dEtienne de la Boëlie; puis la langue de Blalherbe,nbsp;de Balzac, de Pascal, de Descartes, de Bossuet, denbsp;Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière, donbsp;Mallebranche, de Labruyère, de Fénelou; puis lanbsp;langue de Buffon, de Voltaire, de Jean-Jacquesnbsp;Rousseau, de Denis Diderot; puis la langue desnbsp;deux Ghénier, de Chateaubriand, de Volney, de madame de Staël, de madame de Genlis, de Laclos, denbsp;Baour-Lormian et de Luce de Lancival; puis enfinnbsp;la langue do Victor Hugo, de Lamartine, de Béran-ger, de Paul-Louis Courier, de La Mennais, dHo-noré de Balzac et de George Sand. |
IV Mais comme je nécris pas précisément lhistoire littéraire de la France, on me permettra de rovenirnbsp;è raon point de départ, cest-h- dire aux romansnbsp;de chevalerie. Jy revions done. Les romans, en général, sont beaucoup plus lus que les histoires, et leurs lecteurs sont beaucoupnbsp;plus jeunes et plus intéressants aussi, paree quenbsp;ces lecteurs-lk sont ordinairement des leclrices.nbsp;LIiistoire est une pédante, mal habillée de corps etnbsp;de visage, rogue et marmiteuse, sombre et maus-sade, qui ignore la grace et qui na jamais su sou-rire. La Fable est une fée rayonnante de beauté,nbsp;une cliarmeresse court-vêtue, qui conduit on nenbsp;sait pas oü, dans des abimes charmants oü Tonnbsp;oublie la vie. Pour aimer lune, il faut navoir plusnbsp;ni dents, ni cheveux, ni illusions, ni rien du tout.nbsp;Geux qui aiment lautro sont dignes detre airaésnbsp;eux-mêmes. Voilé toute la différence. Viande creuse, soit. 'Mais on se contente de si peu, k virigt aiisl Vingt ans, nest-ce pas lage oünbsp;lon vit « daraour et deau fraiche,» comme disent ironiquement les vieux et les vieilles qui viventnbsp;de tisanes et de racahout des Arabes? Gest unenbsp;bonne chose. Peau fraiche 1 Meilleure chose encore,nbsp;lamour! Et les romans, done?... Je lai dit en commehgant: Les contes, les romans, les rêves, sont le Paraclet dans lequel on doit se réfugier pour se soustraire aux trivialitésnbsp;écoeurantes et aux réalités monstrueuses de la vie. II y a romans et romans. II y en a quon declare immorauxetqui sont innocents coinmedes agneaux;nbsp;dautres, au contraire, sont tenus pour raoraux, quinbsp;sont malhonnêtes en diable. La morale est unenbsp;monnaie comme une autre : chaque epoque lanbsp;frappe a son effigie et lui donne un cours force, nbsp;jusquau jour oü celte morale dor, dargent ou denbsp;cuivre se trouve démonétisée et jetée au grandnbsp;creuset du bon sens, ou placée dans un médaillernbsp;comme objet de curiosité. Qui de nous na, dans sanbsp;tête, une collection plus ou moins riche de morales? II est bien entendu quici je ne parle pas le moins du monde de la morale élernelle, cette lampenbsp;sacrée quest chargée dentretenir cette vestalenbsp;quon appelle la conscience humaine. La vraie morale na rien é voir Ut dedans. Quebpies écrivains chagrins ont condamné les romans de chevalerie comme immoraux, sous lesnbsp;prétextes les plus étranges et les plus puérils, et ce |
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nest pas de leur faule si les manuscrits et les incu-1 nabies de la Bibliothèque impériale sont encore intacts. Les lauriers d'Omar ont dü plus dune foisnbsp;erapècher de dormir ces sages renfrognés qui bla-nient les fruits verts paree quils nont plus de dentsnbsp;pour mordre aprèsl Je ne défendrai pas les romans de chevalerie qui se défendent trés bien deux-mêmes. Je me con-tenterai de les annoncerèceux qui daventure nenbsp;les ont pas lus comme des romans curieux, trésnbsp;curieux, excessivement curieux è tous les titres. Ainsi, cl coté des luttes grandioses, des combats gigantesques, des prouesses épiques, auxquelsnbsp;prennent part tous les preux du roi Artus et tousnbsp;les vaillants chevaliers de lempereur Charlemagne,nbsp;robustes coeurs dans de solides armures, il y anbsp;toute une série de fées et denchanteurs, de bellesnbsp;filles et de nains aimables, Morgane et Obéron, Mé-lusine et Esterelle, Viviane et Merlin, fabricateursnbsp;delixirs de longue vie, marchandes de philtresnbsp;amoureux, sirènes et providences, abimes et paradis 1... Pour moi, qui revois sans cesse La lumineuse fleur des souvenirs lointains, je ne sais pas beaucoup de livres aussi attrayants, aussi merveilleux, aussi amusants, car Ie rire synbsp;mêle k la terreur, les grands coups de vin auxnbsp;grands coups dépée, les gaberies aux maledictions,nbsp;les baisers daraoureux aux incantations fantasti-ques, et lon sort de ces romans de chevalerienbsp;comrne on sort dun rêvet... Je naurais pas loin amp; aller pour chercher et trou-ver mes preuves : je nai qui tourner les feuillets au hasard, assuré davance de tomber sur unenbsp;situation savoureuse é limagination. Connaissez-vous, par exemple, quelque chose de plus frais, de plus gracieux, de plus poétique que Ienbsp;commencement de Guérin de Montglave: « Gétaitnbsp;k Tissue de Thiver, è cetle époque de Tannée oünbsp;commence Ie joii temps de priraavèrc, oü Ton voitnbsp;les arbres verdoyer et leurs fleurs sépanouir, oünbsp;Ton entend les oisillons chanter si joyeusement,nbsp;que les cceurs tristes, pensifs et dolents sen réjouis-sont eux-mêmes malgré eux, et délaissent, sans scnnbsp;douter, leurs fócheux pensements et leurs vilainesnbsp;songeries. » Tout Ie roman continue sur ce ton et de ce style auquel je nai rien changé, par respect pour sonnbsp;éloquente simplicité. II y a Ti-dedans une vraie mèrenbsp;et un vrai père, Mabillette et Ie vieux due Guérin.nbsp;11 faut voir comme elle pleure, la pauvre femme, aunbsp;départ de ses quatre beaux enfants auxquels sonnbsp;mari vient de reprocher rudement leur oisiveté.nbsp;Elle voudrait les garder toujours auprès delle,nbsp;n dans son giron, comme sils étaient poussins ünbsp;peine éclos. » Mais Ie vieux due, un compagnon denbsp;Charlemagne, trouve qu'il est temps « quils aillent |
leurs erres. » Comme il y a lü-dedans un sentiment profond de la familie 1 La mère pleure, mais elle senbsp;résigne, paree que son mari « soiii seigneur etnbsp;maitre »a parlé. Les quatre fils aiment leur mère,nbsp;mais ils obéissent, paree que leur père a parlé.nbsp;Bonne chance, jeunes éperviers 1nbsp;Les dernières pages de Guérin de Montglave sont,nbsp;k mon estime, un chef doeuvre. Elles contiennent Ienbsp;récit de la faraeuse défaite de Roncevaux,ce Waterloo de Tempereur Charlemagne. II y a lü trois ounbsp;quatre cent lignes qui valent des volumes, et je nenbsp;connais pas dhistorien qui soit jamais arrivé è cettenbsp;male éloquence, è cette grandiose poésie, qui vousnbsp;tient Ie cceur battant pendant tout Ie temps quenbsp;dure Ie récit navrant de cette sanglante bataille. Les Sarrasins savancent, « menant un grand bruit.»Ils sont deux cent mille, et Tavant-gardenbsp;de Tarmée de Charlemagne, commandée par Roland, a tout au plus vingt mille hommes. Avais-jenbsp;raison de comparer Roncevaux ü Waterloo? Les Sarrasins savancent. Les compagnons de Roland, un peu effrayés par cette avalanche humaine qui les menace, Ie supplient de sonner du cor pournbsp;que son oncle vienne ü son socours. « Seigneurs, » répond Théroïque Roland, « Charlemagne est trop loin ; il ne mentendraitnbsp;pas. Aucun de vous na voulu aller vers lui lorsquilnbsp;en était temps encore; il sagit de mourir debout,nbsp;comme de vaillants chevaliers que nous sommes...nbsp;Mourons done ici, compagnons, puisque cest Ienbsp;bon plaisir de Dieu 1... »nbsp;lis meurent tous, en effet, les uns après les au-tres, mais comme des héros, en luttant jusquünbsp;leur dernier souffle, en essayant déclaircir, dunbsp;trongon de leurs vaillantes épées, les rangs des Sarrasins « plus nombreux que les sables de la mer,nbsp;plus nombreux que les brins dherbe des plaines.» II ne reste bientót plus autour du preux Roland quune poignée de chevaliers,-parmi lesquels Olivier et Tarchevéque Turpin. « Cependant, au bout de quelque temps, en face de ce sinistre champ de bataille, oü étaient couchés,nbsp;endormis pour Téternité, dix-huit è dix-neuf millenbsp;de ses compagnons, Ie brave Roland se résolut amp;nbsp;faire ce è quoi il sétait si obslinément refusé jus-que-lè : il sonna du cor. « Le cor disait: Charles, roi Charles, empercur Charles, venez, venez, venez vitemont, car aujour-dhui celui que vous airnez le mieux au monde seranbsp;mort!... « Roland sonna par trois fois du cor; il en sonna avec une telle force quune de ses veines se rompit,nbsp;et que le sang vint écumer en une mousse rosée surnbsp;ses lèvres... « Compagnon, lui cria en ricanant Marsille, le roi païen, vous avez corné pour néant! » Marsille a raison : Charlemagne nentendra pas le son du cor, et il ne viendra pas au secours de |
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ses preux. 11 faut décidément mourir IJj, et ils y meurent. Cest dabord Olivier, quo son fils Galien vient de retrouver. « Galien sapercut alors quOlivier changeait af-freusement de visage. De vermeil comine feu quil dlait dabord, il devint tout-Si-coup vert comraenbsp;feuille, puis noir comme charbon. « Père! père! sécria-t-il, vous mourez done? Ahl cher père, il faut nous quitter ici-bas, je le voisnbsp;bien... Je prie Jésus-Christ quil vous veuille reco-voir en sa gloire de Paradis, ear vous en êtes plusnbsp;digne que nuls au monde, vous et vos vaillantsnbsp;compagnons... « Lors il lui prit la têfe en son giron et le baisa plus de cent fois. Olivier était mort. « Beau fils, dit a .son tour Roland dune voix quon entendait h peine, noublie pas de saluer Bel-leaude en mon nom, et de lui dire que je Iai aiméenbsp;jusquk la dernière minute de ma vie mortelle...nbsp;Prie-la de ne jamais se marier... Quelle entredansnbsp;une abbaye et y consacre sa vie au Seigneur... et ènbsp;mon souvenir... De cette fagon, peut-êtrepourrons-nous nous revoir encore quelque part... IJi oü vontnbsp;les créatures qui ont aimé et nont pas su haïr...nbsp;Adieu!.., « Sire, répondit Galien navré, ne vous inquié-tez (le rien... je ferai religieusement votre message auprès de votre mie... mais jai peur quelle nenbsp;meure de deuil en lapprenant, car elle vous aimenbsp;de bon co^ur... « Ainsi soit-il 1 raurmura Roland, en se roidis-sant dans une dernière convulsion. « Galien se pencha sur lui et le baisa au front: Roland était mort. «II alia vers larchevêque Turpin. « Beau fils, rala ce vaillant homme, noublie pas de saluer Charlemagne de ma part,.. « Et, cela dit, il expira. » Est-co suffisamment éraouvant, tout cela? Ges rudes hommes dautrefois savaient-ils mourir? Savaient-ils aimer aussi? Ahl Jacqueline! Ah! Belleaudel répondez pour moi. « Charlemagne se rendit au palais, oü il manda Belleaude, qui accourut. Le vieux roi lattira sur sanbsp;poitrine, la baisa au front et lui dit: ^ « Belle amie, savez-vous de quoi je vous prie? C est de ne point vous dolenter outre mesure de cenbsp;que je vais vous apprendre... « Et quavez-vous done amp; mapprendre, Sire ?... demanda Belleaude, pale et tremblante. « Vous avez perdu Roland, votre ami, et Olivier voRe frère, traltreusement occis a Roncevaux 1 répondit Charlemagne, en embrassant de nouveaunbsp;belleaude. «Quand elle eut entendu cette cruelle parole, öut le sang de son corps se changea et retourna, etnbsp;® tomba tout de son long ü terre, morte. |
« Quelle piteuse flnl murmura Charlemagne en contemplant la pauvre Belleaude. Ah! Ganelon!nbsp;Ganelon 1 comme je te ferai mourir vilainement 1...» Voilü pour Guérin de MonUjlme. Roman « immoral, » nest-ce pas? II y en a encore dautres! Mélusine, Tristan de héonois, Huon de Bordeaux, Pierre de Provence,nbsp;Ogier le Danois, etc., etc. Mélusine est un roman fait au xiv® siècle sur la légende populaire, et il a été, pendant longtemps,nbsp;aussi populaire que la légende. Je ne sais pas si Mé-lusine est«immorale;»je sais seulement que cettenbsp;pauvre serpente ma vmlemment intéressé dans manbsp;prime-jeuaesse, et que jai souvent envié le sortnbsp;de son bel ami Rairaondin, malgré le chatimentnbsp;navrant qui punit sa curiosité. Dabord Mélusine est fllle de fée, ce qui a son charme; ensuite elle est riche comrne il nest permis ü personne de lêtre; puis, et cest ce quinbsp;vaut le mieux,elle est dune beauté non-pareille,nbsp;qui ne se flétrit pas un seul instant, malgré les an-nées qui saccumulont sur sa tête et malgré les en-fants qui sortent de ses flancs charmants. Elle estnbsp;grandmère, et elle est toujours aussi belle que Ienbsp;jour OU Raimondin la rencontrée dans la forêt denbsp;Colombiers, prés de la Fontaine-de-Soif, par unenbsp;lune « claire-luisante, sébattant sur lherbe en compagnie de deux gentes dames blanches. » Ninon denbsp;Lenclos avait trouvé le moyen dêtre encore sédui-sante è quatre-vingts ans; Mélusine, plus favorisée,nbsp;trouve moyen dêtre belle et jeune a lège oü lesnbsp;femmes sont vieilles et respectables : quoi quellenbsp;fasse, elle a toujours vingt ans! Ce roman venge Eve, Pandore, Psychó, Sémélé, toutes les curieuses profanes et sacrées. Raimondin est heureux; il est aimè dune femmenbsp;charmante, il est riche, il est père, il a tout cenbsp;quon peut désirer de bonheur en ce monde : ilnbsp;faut que la curiosité vienne le mordre au coeur 1nbsp;Pendant vingt ans, il na pas songé un seul instantnbsp;è sinquiéter de ce que Mélusine pouvait faire lenbsp;samedi. Mais voilü quun jour le soupgon entrenbsp;dans son esprit, « soupgon amer comme fiel,nbsp;ardent comme braise, aigu comme acier 1 » II veutnbsp;voir et savoir 1 « Raimondin, pMe et tout en sueur, regarda devant lui, par le pertuis quil avait fait, etil aper-gut Mélusine toute nue, blonde et merveilleuse denbsp;beauté, qui sébattait au soleil dans une large cuvenbsp;de marbre blanc, bordée darbres épais sur les ra-,nbsp;mures desquels chantait un peuple doiseaux ra-res... A un mouvement plein de grêce que fit Mélusine, et qui découvrit la parlie de son corps quinbsp;baignait dans leau de la piscine, Raimondin re- |
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marqua avec étonnement que cetle partie du corps se terminait en queue de serpent... » Hélas! voilé quel élait Ie secret de la pauvre Mélusine : femme pendant six jours de la semaine,nbsp;elle devenait serpente le septième jour, pournbsp;expier je ne sais quelle faule commise par ellenbsp;avant son raariage. II faut lire les mélancoliques reproches de Mélusine é Rairnondin : nbsp;nbsp;nbsp;«Mon doux ami, lui dit-elle, Dieu vousnbsp;veuille pardonner cette fauteque vous avez commisenbsp;au prejudice de notre mutuel repos et de notrenbsp;mutuel bonheurl... IIle peut, lui qui est omnipotent, lui qui est le vrai juge et le vrai pardonneur,nbsp;lui, la légitime fontaine de pitié et de raiséricorde...nbsp;Quant é moi, vous savez bien que je vous ai par-donna de bon coeur, puisque je suis votre femmenbsp;et votre araie... Mais, pour ce qui est de ma de-meurance avec vous, cest tout néant: Dieu ne lenbsp;permet... nbsp;nbsp;nbsp;« Pour Dieu et pitié 1 sécria Rairnondin,nbsp;veuillez demeurer, ou jamais plus je naurai joienbsp;au coeur... _ « Adieu 1 adieu 1 adieu 1 répondit Mélusine en se penchant vers Rairnondin et en 1 accolant doucement. Adieu, mon ami, mon bien, monnbsp;coeur, ma joie 1 Tant que tu vivras, jaurai, quoi-que absente de toi, bonheur é te voir et é te ren- dre heureux..... Mais jamais, au grand jamais, tu ne me verras en forme de femme.....Adieu done, raoitié de mon ame! Adieu done, moitié de ma vie 1... « Lors done quil était heure de partir, malgré que tout la retint Ié, elle sélanoa incontinent horsnbsp;de la fenêtre sous forme dune serpente ailée, longue d'environ quinze pieds, au grand ébahisse-raent de la compagnie. » Voila pour le roman de Mélusine, tout aussi immoral que Guerin de Montglave, comme on voit. Les puritains se sent escrimés surtout coiitre Tristan de Léonois et contre Lancelot du Lac, nbsp;et, h cause de cela, je serais tenté de les préférernbsp;aux autres, s'il pouvait y avoir des préférencesnbsp;pour ces romans si pleins dattraits, depuis le premier jusquau dernier 1 Les puritains en question naiment pas les gens qui s'airnent, et Ton conjugue beaucoup lenbsp;verbe amare dans Tristan de Léonois et dans Lancelot du Lac. Aimez-vousl aimez-vous toujours,nbsp;jeunes hommes et jeunes femmes 1 ïoule la vienbsp;est li. |
Je ne suis pas seul de mon avis a ce propos, comme bien vous pensez. M. Paulin Paris, dans sesnbsp;Notices sur les manuscrits de la Bibliothèque impériale, fait uu grand éloge du Tristan. Quant aunbsp;Lancelot, voici ce qu'en dit M. Léon Plée dans sonnbsp;excellente Introduction au Glossaire francais polyglotte : « Le Lancelot est faible dintrigue, maisnbsp;dun style admirable, clair, limpide, incidenté,nbsp;plein dune foule de mots fort jobs qui font imagenbsp;et somblent tout nouveaux, soit par leur composition, soit par leur emploi, soit par leur forme elle-même. Un (rès grand nombre de sentences, daxio-mes amoureux, ont passé de cette oeuvre dans lesnbsp;livres qui Pont snivie. Quelques passages sent im-prégnés dun parfum de gaité qui donne la mcil ¦nbsp;leure idéé de ce que Ton nomme Iancienne gaiténbsp;francaise. » Quant aux reproches dimmoralité, néant! Si ces romans de chevalerie sent licencieux, ils ne le sent qué la fagon des rossignols. VI M. Léon Plée parle du « style admirable » de Lancelot du Lac, et de la « foule de mots fort jobs » quon y rencontre. II a raison, et ce qu'il ditnbsp;de ce roman, i! aurait pu le dire aussi des autres.nbsp;Gest pour quon en püt juger é coup sur que jainbsp;cité quelques passages de Mélusine et de Guerinnbsp;de Montglave. Gar, quoique ce ne soit pas le style primitif dans toute son intégrité, style plein de saveur,nbsp;seulement pour les lettrés,jai fait tous mesnbsp;efforts pour lui conserver sa naivete, sa gréce, sanbsp;bonhomie, son originalilé, en un mot. Ai-je réussi?nbsp;Les lecteurs prononceronf. II y avaitla un ccueil. Ges romans de chevalerie sent intéressants comme fond et comme forme.nbsp;Même traduits bbrement, comme quelques-unsnbsp;Pont été par le comte de Tressan, ils eussentnbsp;conserve quelques-unes de leurs séductions, cellesnbsp;de leur fabulation; mais eet accent, ce parfum,nbsp;cette saveur quils ont dans leur langue du xii® ounbsp;du xiv^ siècle, comment la leur conserver ? A cela je nai vu quun moyen, é savoir de suivre pas a pas et de traduire mot k mot le manuscrit ounbsp;le roman primitifs. De cette fagon, si ce nest pasnbsp;le vêtement exact du xii' siècle, du moins ce nestnbsp;pas le costume du xix' siècle. Les vieilles chansonsnbsp;doivent être chantées sur de vieux airs ! Une OU deux phrases entre mille, comme exemples: « Quant il vist lespée que il tenoit é si bonne, il soup re fort, puis dit; Ha espée, que ferés vous desnbsp;oresrnais! Nelepuisplus céler,jesuis vaincus.Lorsnbsp;commence é plourer trop plus durement quil nenbsp;fist aulrefois, et quant il a assés efforcéement pleuré,nbsp;il dit, etc., elc. « Lesqueiles phrases jai traduites par : « Quand il vit sa vaillante épée, il soupira et dit : « Ah ! raon épée, que ferez-vous désormais ? car, je ne le puis plus céler, ma vie est finie!... « Lors il recommenga è pleurer plus araèrement quil navait fait jusque-lé, et quand il eut, etc. » Le procédé est aussi simple que peu coüteux. Je |
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1ai presque toujours suivi avec la même fidélité, excepté toutefois pour la traduction de quelquesnbsp;endroits indéchiffrables dans les manuscrits. II a eunbsp;pour moi eet avantage de me perraettre de conser-ver une foule dexpressions adorables, tombées ènbsp;tort en désuétude, et une foule de mots énergiquesnbsp;et pittoresques que je regrette de ne plus rencon-trer dans la circulation, Ainsi, jai conserve : Sonnermot, pour 'parler; sous ombre de, pour sous prétexte de; souventes fois,nbsp;pour souvent; toutes et quantos fois, pour toutes lesnbsp;fois que; par ainsi, pour ainsi, par conséquent; dnbsp;l'accoutumée, pour de coutume; encore que, pournbsp;quoique; n'engendrer point de mélancolie, pour êtrenbsp;d'humeur gaie; une jeunesse, pour une jeune fiUe ;nbsp;s'entreconnaitre; entreouïr; être attaché dune grossenbsp;chaine; Ie vouloir, pour la volonté; marmiteux, pournbsp;ennuyé; s'ébahir, pour s'étonncr; perlurber, pournbsp;occasionner du désordre; réconforter, pour réjouir;nbsp;déconforter, pour chagriner; plaisant, pour agréa-ble; mener mal sa jeunesse; tenir pour seigneur;nbsp;faire semblani; bdtir de foi et de charitó; trouvernbsp;bon; se faire petit; guérir son corps et son dme;nbsp;déambuler, pour se promencr; sesclaffer, pour écla-ter de rire; gabeler, pour railler; remembrer, pournbsp;se souvenir; accoler, pour embrasser; bailler, pournbsp;donner; rancaur, pour rancune; et cent autres forces grammaticales qui datent des premiers joursnbsp;de la langue dOil, et quon a cru devoir remplacernbsp;depuis, je ne sais trop pourquoi, puisque cesnbsp;formes-lk suffisaient et quelles disaient éloquem-nient ce quelles voulaient dire. « Toutes les langues roulent de lor, » dit trés bien M. Joubert dans sa magnifique Etude sur Ienbsp;Style. La langue romane surtout, notre langue nationale, Pourquoi la langue franpaise daujourdhuinbsp;est-elle moins riche que la langue franpaise dautre-tois? Pourquoi a-t-elle cbangé son or contre dunbsp;cuivre? Ah 1 il serait bien temps, è ce quil me sem-hle, de la retremper aux sources fortifiantes dontnbsp;6lle sest éloignée si dédaigneusement. « Rendrenbsp;3UX mots leur sens physiqiie et primitif, dit encore M. Joubert, cest les fourbir, les nettoyer,nbsp;leur restituer leur clarté première; cest refondrenbsp;cette monnaie et la remettre plus luisante dans lanbsp;Circulation , cest renouveler, par Ie type, des em-Pceintes effacées. Remplir un mot ancien dun sensnbsp;Nouveau dont lusage ou la vétusté lavait vide pournbsp;ainsi dire, ce nest pas innover, cest rajeunir. Onnbsp;cnrichit les langues en les fouillant. II faut les trai-ter comme les champs : pour les rendre fécondes,nbsp;?uand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuernbsp;n de grandes profondeurs. » ^ A ces causes, jai respecté les vieux mots dont caucoup sont si nouveaux 1 A ces causes, jai con-P^écieusement les vieilles expressions qui ontnbsp;®^®inence plus vraie que celle de beaucoupnbsp;c res expressions modernes. On ne trouvera pas, , |
dans ces romans, Ie style flévreux, exubérant, extravagant, que lon trouve dans les romans ordi-naires; mais, tout au contraire, un style simple, naïf, expressif comme amour et comme colère,nbsp;éloquent comme tendresse et comme fierté. Lesnbsp;beaux sentiments nont pas besoin doripeaux; lesnbsp;grandes pensées nont pas besoin dêtre traduitesnbsp;par des phrases è grelots et è pompons, orgueilleu-ses comme des mules espagnoles. VII Je regrette de navoir pu traduire sur lceuvre première, sur les poëraes romans ou sur les poëmesnbsp;latins, composés longtemps avant linvention denbsp;limprimerie. Je Ie regrette, paree que ces poëmes-lè sont plus beaux encore, plus grandioses, plusnbsp;éloquents, que les romans en prose. Je parlais toutnbsp;è rtioure de lépisode de la bataille de Roncevauxnbsp;qui SC trouve dans Guérin de Montglave : cest unnbsp;épisode émouvant, certes, et peu décrivains sau-raient atteindre h ce pathMique. Ge nest rien au-près du poëme de Thurold, la Chanson de Roland /nbsp;De même pour Ogier-le-Banois, de même pour lanbsp;plupart des autres romans de chevalerie. Mais je ne pouvais traduire des vers picards ou de la prose latino en prose francaise; cela nattei-gnait pas Ie but que sétait proposé 1éditeur do lanbsp;Bibliothèque bleue, qui voulait faire lire aujourdhuinbsp;les romans qui ont été lus en Europe jusquê la finnbsp;du XVI® siècle, cest-ê-dire les romans en prose,nbsp;manuscrits et incunables. Jai done dü traduire surnbsp;les manuscrits et sur les incunables que possède lanbsp;Ribliothèque impériale. Les poëmes sur lesquels ont été faits les romans en prose ne remontent guère au delê du xi® siècle.nbsp;Ils ont été faits eux-mêmes sur les Chansons de Geste, écrites en mauvais latin, puis dans les diversnbsp;idiomes qui se formaient alors, lesquelles Chansons célébraient les gestes, les faits, les dits, les actions déclat, h mesure quils avaient lieu. Gétait lépoque des grandes guerres et des grandes boucheries de nations è nations : cétait Ie Moyen Agel Les Wisigoths dAlaric, les Francs denbsp;Glovis, les Huns dAüila, les Suèves de Radagaise,nbsp;les Vandales de Genseric, tous les Rarbares! nbsp;envahissaient les Gaules et sy établissaient petit ènbsp;petit, de par la loi du plus fort. Puis Gharles-Martelnbsp;vainquait les Sarrasins, Pépin-le-Bref marchait contre les Saxons, Gharlemagne guerroyait contre lesnbsp;Lombards, Roncevaux arrivait 1 Puis encore, lesnbsp;Gascons, les Normands, les Hongrois, les Alle-mands, les Arabes, les Groisades! La terre réson-nait comme un tonnerre sous les pas pesants de cesnbsp;nombreuses armées de conquérants et de conquis l II fallait bien chanter tout cela 1 De lê les trouvères, de lê « cette nuée de chanteurs qui, depuis Ie ix* siècle jusquau xvi% vont |
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nous coraposant une foule de chants, dhistoires, dépopées, admirables inspirations de notre na-tionalité naissante, que nous avons répudiées aunbsp;XVII*, pour faire de lantiquité grecque etlatine notre champ de culture poétique. » De la, enfin, les romans de chevaleric. VIII 11 y a quatre divisions importantes è établir parmi ces norabreux romans que nous rééditonsnbsp;aujourdhui. Les uns appartiennent au cycle denbsp;Charlemagne, les autres sont les Romans de lanbsp;Table-Ronde; puis viennent les Romans des Neufnbsp;Preuoó et les Romans des Amadis. Les premiers sont: La Chronique de Turpin, oü Se trouvent racon-tés les exploits de Roland ét sa mort i Roncevaux. Beuves de Hantonne, dont Taction est antérieure au règne de Charlemagne. Les Quatre fils Aymon, qui reproduisent assez fidèlement les luttes opinidtres qui sélevaientnbsp;entre Ie prince suzerain et ses grands vassaux, aunbsp;temps de la féodalité. Maugis dAigremont, qui est consacré au récit des mèchants tours que ce « négroraant »joue aunbsp;roi Charlemagne. Li Reali di Francia, roman italien qui est la traduction dun texte francais, et oü sont conte-nues les origines royales de France, et les traditions fabuleuses relatives ü Roland. Berthe-au-Grand-Pied, qui contient Ie récit des amours de Pépin-le-Rref, père de Charlemagne. Guérin de Montglave, qui parie trés peu de Gué-rin de Montglave, et beaucoup de ses quatre fils, Renaud, Milon, Regnier et Girard. II y a aussinbsp;dans ce roman un hors-doeuvre qui sappelle lanbsp;bataille de Roncevaux, mais ce hors-doeuvrenbsp;est tout simplement un chef-doeuvre. La Reine Ancroia, qui fait suite ü la Chronique de Turpin, et oü Ton voit figurer pour la premièrenbsp;fois une femme guerrière, une sorte de reine desnbsp;Amazones. Ce roman pourrait tout aussi biennbsp;sappeller Guidon-le-Sauvage, puisquil est beaucoup question de ce fils batard de Renaud denbsp;Montauban. II est trés curieux. La Chroniqu£ du chevalier Mabrian qui fait suite aux Quatre (ils Aymon, et oü commenQa la fusionnbsp;des romans Carlovingiens et des romans de lanbsp;Table-Ronde. La Conquêie du grand roi Charlemagne des Espagnes, qui est Ie récit des fails et gestes de cenbsp;puissant monarque. La Conquête de Vempire de Trébisonde, qui est Ie même ouvrage, k peu prés, que Ie précédent. Huon de Bordeaux, oü Ton voit apparaitre Obéron, Ie roi de Féerie. |
Boolin de Mayence, oü il est encore question des querelles de Charlemagne avec ses grandsnbsp;vassaux. Gérard d'Euphrate, qui contient Thistoire des amours et des actions déclat de ce fils de Doolinnbsp;de Mayence. Ogier-le-Danois, oü il est souvent question de la fée Morgane, qui protégé comme marraine et quinbsp;aime comme femme. Ogier est une sorte denbsp;Porthos, qui accomplit vaillamment toutes sortesnbsp;de prouesses, tant guerrières quamoureuses. 11 y anbsp;quelque chose de trés saisissant et de trés originalnbsp;dans cette fantaisie de Tauteur, qui consiste ü fairenbsp;dormir Ogier, pendant deux cents ans, dans lesnbsp;bras de Morgane, et ensuite ü Ie laisser revenirnbsp;dans la vie, « oü il trouve bien du changement. » Meurvin, fils de Morgane et dOgier-le-Danois. GalienRethoré, quon devrait intituler Galien-le-Restauré, dans lequel Charlemagne arrête Ie soleil, é Tinslar de Racchus et de Josué. Milles et Amys, un roman charmant qui fait pMir la renommée de tous les Damon et de tous lesnbsp;Pythias de la terre; cest Ie poëme de Tamitié. Girard de Slaves, fils dAmys, est la suite naturelle du précédent roman. Jourdain de Slaves, fils de Girard, est Ia suite des deux précédents romans. Puis viennent Théséus de Cologne, Valentin et Orson, Gériléon d'Angleterre, Ponthus, Flores etnbsp;Slanchefleur, Fier-d-Sras, Milon d'Anglante,nbsp;Richard-sans-Peur, Robert-le-Diable, Guillaume-au-Court-Nez et beaucoup dautres, touchant denbsp;prés OU de loin ü Thistoire fabuleuse ou véridiquenbsp;de Charlemagne, Ie grand empereur dOccident. Les romans dits de la Table-Ronde sont: Le Saint-Graal, qui contient Thistoire mysté-rieuse du saint vase apporté de Rome par saint Joseph dArimathie. La vie et les prophéties de Merlin, contenant les fails et gestes de cet enchanteur célèhre, fondateurnbsp;de la chevalerie de la Table-Ronde. Cest un romannbsp;trés extravagant et trés intéressant. Percevalrle-Gallois, histoire du chevalier prédes-tiné, du Golaad vaillant et chaste, chargé dache* ver les aventures du Saint-Graal. Gest un des plusnbsp;curieux romans de la Table-Ronde. Lancelot du Lac est un des romans les plus charmants de cette série. La reine Genièvre est une bien agréable maitresse 1 Méliadus de Léonois, oü se trouvent damples renseignements sur tout ce qui se rattache k Thistoire des chevaliers de la Table-Ronde. Tristan de Léonois, fils de Méliadus.Cest la suite naturelle du roman précédent. Jai donné plusnbsp;haut, ü Tappui de mon opinion, celle de MM. Pau-lin-Péris et Lèou Plée. Isaïe-le-Triste, fils de Tristan et dYseult, la blonde reine de Cornouailles, Tamie de la reinenbsp;Genièvre, la rivale dYseult-aux-Blanches-Mains. |
SUR LES ROMANS DE CHEVALERIE. 15
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Gest dans ce roman quil est question dun des avatars du roi de féerie Obéron, condamné, pournbsp;je ne sais quelles peccadilles, Èi passer un certainnbsp;temps sur la terre sous des formes laides et mes*nbsp;quines. Pauvre Tronc-le*Nain 1nbsp;Le Roman fait a la perpétnation des chevaliers denbsp;la Table-Ronde. Le titre est long, raais il a 1avan-tage de dire tout ce que louvrage contient. Entrau-tres choses curieuses ^ on y trouve les noms desnbsp;trente-deux chevaliers de la Table-Ronde, qui sont;nbsp;Le roi Artus, Lancelot du Lac, Hector desnbsp;Mares, son frère, Lyonnel, leur cousin, nbsp;Gauvain dOrcanie, Agravain, son frère, Galerie, son autre frère, * Galheret, son troisièmenbsp;frère, le roi Méliadus, Tristan de Léonois,nbsp;son fils, Bliombérls dö Cannes, Greux, lenbsp;sénéchal dArtus, Baudoyer, son connétable, nbsp;Sègurades, Sagremor, Gyron-le-Gourtois, nbsp;Galehaut-le-Blanc, fllsdArtus, le roi Garados,nbsp; Hardi-lé-Laid, le Morhoult dIrlande, le roinbsp;Pharamond, Palamède de Listenois, Mordrecnbsp;dOrcauie, Brandelis, Gyster, Dinadam,nbsp;Amand-le-Beau-Joüteur, Perceval-le-Gallois, -Bréüs-sans-Pitié, le due Houel, Kercado, sonnbsp;sénéchal, et, enfin, Arodian de Cologne, chroniqueur, qui assistait aux combats pour les décrire. Gette liste, je lai donnée è dessein : elle mévite ninsi Ténumération quil me restait k faire desnbsp;nutres romans de la Table-Ronde. Quant aux romans dits des Neuf Preux, ils se composent de : Les Neuf Preux,- les Chroniques de Judas Macho/-béus; Hector; Alexandre-le-Grand; les Trois grands, savoir : Alexandre, Pompée et Charlemagne; lanbsp;Généalogie, avec les gestes de Godefroy de Bouillon,-etc., etc. Quant aux romans des Amadis... Mais nous leur réservons une notice spéciale, placée en tête dunbsp;volume, également spécial, que nous préparons ennbsp;ee moment. Bestent maintenant des romans qui ne sont amp; classer dans aucune des quatre divisions indiquéesnbsp;plus haut: Olivier de Castille, Gérard de Nevers,nbsp;w Chevaliers du Soleil, Flores de Grèce, Gérard denbsp;oussillon, Jean de Paris, Pierre de Provence,nbsp;élusine, Cléomades et Claremonde, etc., etc. Genbsp;®ent des romans de chevalerie, trés intéressants,nbsp;ndè tout, et cela sufflt pour que nous les publiions,nbsp;comme nous publierons les principaux romansnbsp;c chevalerie des différents peuples, arabes, espa-Snols, scandinaves. IX adr^^^* ®®nrs de cette publication, il ma été on certain nombre de lettres dans lesquellesnbsp;de f ^^niandait les noms des auteurs des romansnbsp;6valerie, et dans lesquelles aussi on relevait |
certaines erreurs dhistoire et de géographie, assez graves, commises cè et lè dans les romans. Je dois déclarer dabord que jai respecté les textes que javais sous les yeux, lesquels con-tiennent une quantité innombrable danachronismesnbsp;et de parachronismes, de bévues historiques et denbsp;bévues géographiquesi Je navais pas mission denbsp;chdtier ni dexpurger en aucune fagon ces texteSnbsp;manuscrits ou imprimés : jaurais eu trop k faire,nbsp;en vérité, et jaurais détruit peut-êtfe un desnbsp;attraits de ces romans, è savoir la fantaisie. Si vousnbsp;traduisiez le Paradis-Lost, de Milton, supprimeriez-vous les passages oü il est question de Partillerie? Ainsi,pour ne preildre quequelques exemples au hasard, lauteur A'Huon de Bordeaux faitnbsp;mourir violemment Gharlot, fils de Charlemagne,nbsp;et Chariot mourut tranquillement dans son lit,nbsp;en 811, trois ans avant son père. II parle, aunbsp;VIII® siècle, de labbaye de Cluny, qui ne fut fondéenbsp;quau X® siècle. II parle d la raême époque, desnbsp;Cordeliers et des Glairettes, dont lordre ne futnbsp;fondé que quatre cents anS après. II place, en Arable, une Babylone qui na jaffiais existé que dansnbsp;son imagination, car, jusqua présent, je nai connunbsp;que la Babylone de la Chaldée, sur les bords denbsp;lEuphrate, laquelle nexistait plus au viil® siècle.nbsp;II invente un port de Tauris, ce qui est assez difficile, Tauris étant au milieu des terres, trés loin dunbsp;golfe Persique, etc., etc., etc. Tous les romans do chevalerie fourmillent de ces erreurs volontaires ou involontaires. Je les ai lais-sées, comme on laisse auX. bouteilles de bon vinnbsp;les toiles daraignées et les moisissures qui attes-tent leur antiquité : cest aux lecteurs de les eu-lever en les buvant, je me trompe, en les lisant. Je serai plus h mon aise pour répondre au para-graphe des lettres quon ma fait lhonneur de menvoyer, touchant les noms des auteurs de cesnbsp;romans, quoique beaucoup soient anonymes etnbsp;quil me semble, en outre, que les noms importentnbsp;peu aux oeuvres. SaveZ-vous qui a construit Notre-Dame de Paris? Jean de Chelles, A ce quon pré-tend. Oui, Jean de Chelles, ou un autre. Quim-porte? Notre-Dame est un merveilleux monument;nbsp;cela suflit. Je vais dire ce que je sais. Mélusine est un roman du xiv® siècle, composé par Jean dArras. Judas Macchabeus est de Gh. de Saint-Gelais. Lancelot du Lac, Perceval le Gallois, Le Chevalier du Lion, sont de Ghrestien de Troyes, lAIexan-dre Dumas du xiii® siècle. Jekan de Saintré est dAntoine Lasalle , mort lannée de lavénement de Louis XI, cest-a-direnbsp;en 1461. Gérard de Nevers est attribué k. Gibert de Mon-treuil, qui vivait au xiii® siècle. Anseis de Carthage est de Pierre du Ries. |
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ETUDE SUR LES ROMANS DE CHEVALERffi.
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Le Chevalier au hel Écu est de Guillaume Gier, Normand. Mërangis de Porlesquez est de Raoul de Houdan, cest-k-dire du xiii® siècle. Florimont a été composé en 1188 par Aimé de Varannes. Le SaintrGraal est attribué k Hélie de Borron, qui vivait sous Heari II dAiigleterre. Tristan de Léonois est attribué k Luces de Gast, qui vivait k la même époque et k la raême cour. Berthe-aurgrand-Pied, Buève de Comarchis et Cléomades et Claremonde sont attribués au belnbsp;Adenès, ménestrel du due de Brabant Henri III. Garin le Loherain est de Jean de Flugy, qui vivait k la même époque quAdenès. Floret de Grèce est de Nicolas dHerberay, seigneur des Essarts, traducteur des Amadis, lequel servait dans les premières charges de Tartillerienbsp;sous FranQois I®' et Henri H. Gériléon d'Angleterre est dEstienne de Maison-neuve, qui vivait k Ia raême époque. Les Chevaliers du Soleil sont de Fr. de Rosset, qui vivait au xvi® siècle. Les Quatre Fils Aymon, Renaud de Montauban, Maugis d'Aigremont, Beuves d'Aigremont, Boolinnbsp;de Mayence, Ciperis de Vineaux, sont attribués knbsp;Huon de Villeneuve. Quant k Artus de Bretagne, Pierre de Provence, Ogier le Danois, Flores et Blanchefleur, etc., etc.,nbsp;il serait aussi difficile de leur assigner un noranbsp;dauteur quune date dapparition. Ils sont, nbsp;voilk tout ce quon en sait. Le champ des conjectures est ouvert et chacun a Ie droit dy faire sanbsp;moisson. Maigre raoissonl Je dois ajouter que les noras dauteur indiqués plus haut ne sont donnés que sous toutes réserves.nbsp;II y a eu pour ainsi dire, pour un seul de ces romans de chevalerie, autant dauteurs quil y a eu denbsp;manuscrits. Comment sy reconnaitre? Ainsi, jai donné Ghreslien de Troyes, Hélie de Borron, Luces de Gast, comme les auteurs de lanbsp;plupart des romans de la Table Ronde. Or, ces ro-mans-lk avaieut été écrits en lalin, quelques sièclesnbsp;auparavant, par Ruslicien de Puise, lequel lesnbsp;avaitlui-mêmetirés des fabuleuses chroniques bre-tonnes de Melchin et de Telezin. |
Ge nest pas tout. Ghrestien de Troyes était un trouvère,cest-k-dire quil nécrivait pas en prosenbsp;comme Hélie de Borron et Luces de Gast. Or, Lancelot du Lac, Perceval le Gallois, le Chevalier dunbsp;Lion, qui lui sont attribués, sont en prose. Comment cela sexplique-t-il?« A peine, dit M. Léonnbsp;Plée, dans sa remarquable introduction au Glos-saire francais-polyglotte, k peine les romans denbsp;le Table-Ronde avaient-ils paru dans leur versionnbsp;en prose, que les trouvères sabattirent sur cettenbsp;riche mine de contes et de poésies. Ghrestien denbsp;Troyes fut au premier rang parmi ceux qui versi-fièrent les chefs-doeuvre des Borron et des Lucesnbsp;de Gast; il rima en partie le Lancelot sous le nomnbsp;de Roman de la Charette, mais il neut pas le tempsnbsp;dachever un ouvrage que termina Godefroy denbsp;Leigny; il rima aussi, sous le nom de Perceval lenbsp;G«llow,une partie du Tmia» quacheva Manessier.nbsp;On lui attribué aussi un roman en vers du Roi Marenbsp;et de la Reine Yseult, pris au même Tristan. 11nbsp;ajouta dailleurs aux romans de la Table-Ronde, lenbsp;roman d'Èrec et d'Énide, le roman de Cliget, lenbsp;roman du Chevalier du Lion ou les Aventuresnbsp;d'Ivain, fils d'Urien. On lui a attribué enfin la traduction en vers du Saint Graal et un roman denbsp;Guillaume d'Angleterre. » Pour ne pas exposer nos lecteurs k toraher de Charybde en Scylla, je déclarerai au plus vite quenbsp;les traductions faites aujourdhui 1ont été, soit surnbsp;les manuscrits, soit sur les incunables que possèdenbsp;la Bibliothèque impériale, et que nous navons riennbsp;emprunté que le litreaux déplorables édi-tions de la veuve Oudot, de Troyes. Imagerienbsp;dÉpinal, littérature de Troyes, cela se vaut. IInbsp;y a Bibliothèque bleue et Bibliothèque bleue ! Geilenbsp;que lon a connue jusquici était cornposée de romans parfailement incohérents et imprimée avecnbsp;des têtes de clous sur du papier a chaiidelles. Nousnbsp;espérons quon ne fera aucun de ces reproches Ik knbsp;la nótre. Me voilk arrivé aux limites extrêmes de cette Étude; le voyage a été long et peut-être péniblenbsp;pour ceux qui Font fait avec moi. Mais, par bon-heur, les romans sont Ik, derrière cette page, pournbsp;réconforter les lecteurs. Tournez la page! Comme tous les ciceroni du monde, jai employé votre temps et le mien k vous parler du monument,nbsp; et a vous empêcber dentrer dedans pour le visiter k votre aise. Et, comme tous les ciceroni, jenbsp;ne me suis apergu de ma maladresse que lorsquilnbsp;était trop tard pour la réparer. II ne me reste donenbsp;plus quk vous demand er pardon. Mes intentionsnbsp;étaient bonnes 1... Ahl mes amis, connus ou inconnus,faisons et lisons toujours des contes I Tandis quon fait unnbsp;conté, on est gai, on ne songe k rien de facheux.nbsp;Le temps se passe, et le conté de la vie sachèvenbsp;sans quon scn apergoive. Alfred DELVAU. |
SLR CETTE NÜLVELLE TRADUCTION DES
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Voici un livre espagnol qui pourrait bien ctre francais, cest-èi-dire picard. Nicolas d Herberay,nbsp;sleur desEssarts, lieutenant du rol Franeoisl®'^,ennbsp;sou gouvernement de Picardie, avouait 1 avoir traduit du caslillan, tout en faisanl ses réservesnbsp;en faveur de sa nation. Dun autre c6té, cetle sérienbsp;des Amadis a été altribuée, tantót i un Portugais,nbsp;Vasco de Lobeira, tantót a un Italien, Féralite,nbsp;disciple de Pétrarque, tantót a un Espagnol, Garcias Ordognès de Montalvo; il y a même des savantsnbsp;qui prétendent que ce curieux ouvrage a été écritnbsp;originairemenl en langue grecque. Voila bien des raisons de croire que 1ouvrage est picard, nest-ce pas? Dans tous les cas, nousnbsp;avons Ie bénéfice du doute, et, è celte cause, nousnbsp;continuerons amp; croire que les Espagnols nous ontnbsp;emprunté la fable des Amadis. Quant aux pomponsnbsp;et aux afiiquets de style dont ils ont cru devoirnbsp;1affubler, ainsi quTls font pour leurs femmesnbsp;et pour leurs mules, nous leur en laissons vo-lontiers la gloire et la responsabilité. Ce que nousnbsp;réclamons comme nótre, cest purement et simple-ment lhistoire é'Amadis et de Galaor., cest-a-dire deux ou trois volumes sur les trente ou qua-rante qui composent celte interminable série. |
Car, il faut 1avouer a nos lectcurs, nous ne leur donnons ici que les quatre volumes in-folio de lanbsp;Bibliothèque impériale. Si nous leur avions donnénbsp;tous les volumes qui traitent des Amadis, ils au-raient pu nous trailer de bourreaux, et avecnbsp;infiniment de raison, quoiquen somme, nousnbsp;neussions fait que notre devoir. Mais cela ne les eut pas avancés du tout. Lhistoire des Amadis a un commencement, mais elle na pas de fm. Le procédé employé pour celanbsp;est aussi simple que peu coüteux. Vous preneznbsp;un homme bien constitué et vous lui failes fairenbsp;un enfant. Lhomme sappelait Périon, lenfantnbsp;sappellera Amadis. Amadis grandit et devientnbsp;homme : vous le faites marcher sur les traces denbsp;son père, et il a un enfant, é son tour. Le pèrenbsp;sappelait Amadis, lenfant sappellera Esplandian.nbsp;Puis, de Périon en Amadis, dAmadis en Esplan-diaii, dEsplandian en Lisvart, de Lisvart en Amadis de Grèce, vous arrivez jusquau règne de |
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ETUDE.
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Louis-Philippe, après dix-tiuit cents ans de pé-régrinations. Le voyage serait un pen long, et il pourrait vous fatiguer outre mesure. Eh bien 1 cest ainsi, ou peu prés ainsi, quont procédé les auteurs, translateurs, continua-teurs et imitateurs des Amadis. Nous ne deman-dons pas la croixdela Legion-dHonneur, pour avoirnbsp;sauve nos contemporains du danger de lire deuxnbsp;cents volumes; mais cela mérite considération,nbsp;et nous comptions sur cette bonne action, pournbsp;nous faire pardonner les défectuosités qui pourrontnbsp;se rencontrer dans cette présente traduction. Mademoiselle de Lubert couronnée Muse par ce galant centenaire qui avait nom Fontenelle nbsp;avait osé aller jusquau deuxième livre de Ia traduction de Nicolas dHerberay, sieur des Essarts. M. de Tressan ce dérangeur des romans de chevalerie avait osé aller jusquau troisièmenbsp;livre. Nous avons été plus audacieux : nous ne nous sommes arrêtés quau douzième. II Peut-être, après tout, que nos lecteurs ne nous sauront pas le moindre gré de notre audace. Etnbsp;cependant, nous navons été si courageux quennbsp;vue de leur être agréables, Certes, on peut reprocher aux derniers livres de ressembler aux livres du milieu, de raêmenbsp;quon peut reprocher aux livres du milieu de ressembler aux livres du commencement. Ce sontnbsp;toujours des batailles, toujours des enchantements,nbsp;toujours des amours. Nous le savons bien; raaisnbsp;est-ce que la vie réelle est composée dautrenbsp;chose? Est-ce que le canevas nest pas toujours lenbsp;mêrae? Est-ce que la monotonie nest pas sauvéenbsp;par la broderie? Eh bienl la broderie existe dans cette série i'Amadis que nous faisons défiler devant vous, nbsp;une broderie charmante, gaie et tapajeuse k loeilnbsp;et k lesprit. Amadis et Galaor naiment pas de lanbsp;même fagon. Les combats du chevalier de lAr-dente Epée sont dun autre genre que ceux dunbsp;chevalier de la Mer. II y a trop de géants pour-foüdus, daccord. Mais ces géants-lè vaincusnbsp;par de vaillants chevaliers beaucoup plus petitsnbsp;queux, nest-ce pas une allégorie, celle de lanbsp;matière vaincue par lesprit, de la force brutalenbsp;vaincue par le sang-froid et le courage? N'est-cenbsp;pas, en un mot, réternelle fable de David et denbsp;Goliath ? |
Que si, daventure, on reprochait k ce roman la prodigieuse consommation de géants quil fait,nbsp; « comme en se jouant, » nous rappellerionsnbsp;que si lon nen voit plus aujourdhui parmi nous,nbsp;race de pygmées, on en a vu beaucoup autrefois,nbsp;et nous en donnerions comme preuve le cha-pitre 1quot; du livre II de Pantagruel : « Le premier géant fut Chalbroth, « Qui engendra Faribroth, « Qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de soupes et régna au temps du déluge, « Qui engendra Nembroth, « Qui engendra Atlas, qui, avec ses épaules, garda le ciel de tomber, « Qui engendra Goliath, « Qui engendra Erix, lequel fut inventeur du jeu des gobelets, « Qui engendra Titye, « Qui engendra Eryon, « Qui engendra Polyphème, « Qui engendra Cace, « Qui engendra Etion, lequel premier eut la jaunisse pour navoir pas bu frais en été, commenbsp;témoigne Bertachin, « Qui engendra Encelade, « Qui engendra...» Mais je vous fais grace des cinquante autres géants dont lénumération annotée vous condui-rait jusquau noble Pantagruel, le héros denbsp;maitre Frangois Rabelais. Vous êtes convaincusnbsp;maintenant, je suppose, que les Amadis nen outnbsp;pas fait une consommation si exorbitante. Et, pendant que je parle de lceuvre de lim-mortel Tourangeau, moins Tourangeau que Parisien, cependant, laissez-moi signaler unnbsp;rapprochement assez curieux entre la description que fait du Valais d'Apottidon Nicolas dIIer-beray, sieur des Essarts, et celle que fait Rabelaisnbsp;de VAbbaye des Thélémites. Cest, é trés peu denbsp;chose prés, la méme description, et qui la luenbsp;dans Gargantua peut sabstenir de la lire dansnbsp;Amadis. Lequel la emprunté è 1autre ? La Chronique gargantuine lembryon du Gar-gantua que nous connaissons aujourdhui, ¦ parut en 1532. Les premiers livres de la traduction A'Amadis., par Nicolas dHerberay, sieur desnbsp;Essarts, parurent en 1540, huit ans après.nbsp;Lavantage de la date est pour Rabelais. Dun autre cóté, comment admettre quon em-prunte si audacieusement a un contemporain? |
ETUDE. Ill
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Gela se voit fréquemment aujourdhui, je le sais bien. Mais autrefois on était plus scriipuleux.nbsp;Dailleurs, Rabelais était un remarquable polyglotte; outre le grec et le latin, quil connaissaitnbsp;comme un théologien, il parlait k merveille Iita-lien, Iespagnol, Ianglais, Tallemand, lhébreu nbsp;et le patois liraosin. Pourquoi naurait-il pas em-prunte tout naturellement sa description de \'Ab-baye de Thélème au Palais d'ApoUidon de Vasco denbsp;Lobeira ou de Garcias Ordognès de Montalvo?... Ill Le défaut de la cuirasse esl ailleursl Ainsi, malgré mon affection de parrain pour ces Amadis, je ne puis inempecher de conve-nir quil y a, dans ce voluraineux roman, de nom-breuses reminiscences de romans antérieurs, desnbsp;etnprunts volontaires ou involontaires fails anxnbsp;(Buvres JIIélie de Borron, de Luces de Gast, dA-denès, de Jean dArras, de Chrestien de Troyes,nbsp;de Guillaume de Lorris et des autres. Lauteur es-pagnol avait une mine dor k sa disposition, ilnbsp;1a vaillarament exploitée. Gest ainsi quon peutnbsp;dire avec raison que Ioriginal des Amadis est francais. Lauteur espagnol na fait que coudre desnbsp;morceaux et en composer un tout trés curieuxnbsp;et trés intéressant. Cest comme Ihabit dArlequin,nbsp;qui était composé de couleurs appartenant k diffè-rentes nations, ce qui nerapeche pas Arlequinnbsp;detre citoyen de Bergame. Que Iauteur des Amadis soit ou non Castilian, il il nen est pas moins vrai qu'il y a dans les innom-brables volumes dont se compose son ceuvre desnbsp;^mprunts évidents k nos premiers romanciers. Onnbsp;y seiitun ressouvenirde Gérard de Nevers^ deLaw-du Lac, de Guérin de Montglave, de Tristannbsp;de Léonois, des Quatre fils Aymon et de quelquesnbsp;autres. Les manuscrits de ces roraans-lk couraientnbsp;Ck etlk, en vers ou en prose, en latin ou en lan- gue dOil; il était tout naturel quon sen era-Parkt. Mais laissons Ik, cette digression qui naboutirait pas. Il doit nous importer peu, k cette heure, denbsp;savoir quel est le véritable auteur des Amadis. Lanbsp;fccherche dela paternitè est interdite par le code. |
Ce quil est permis de dire, cest que ce nest pas pour rien que ces merveilleuses aventures ontnbsp;amusé la cour galante et spirituelle de Franqoisnbsp;etde Marguerite de Valois, comme ellesavaientnbsp;amusé, cinquante ans auparavant, la cour brillantenbsp;et spirituelle dIsabelle et de Ferdinand. Ce nestnbsp;pas pour rien non plus quelles ont eu, au xvi® siècle, cet immense retentissement et cette énormenbsp;influence. « Dieu, ma dame et mon roi, » des chevaliers francais tel est le caractère. On se bat vail-lamment pour faire respecter la religion et la royauté, et surtout pour faire respecter lesnbsp;femmes. Tout ce bruit de ferraille quon entendnbsp;résonner depuis la première page des Amadis jus-quk la dernière, cest en 1honneur du « beaunbsp;sexe » quil résonnel Gest pour lui plaire que cesnbsp;jeunes seigneurs, fils de rois et dempereurs, senbsp;déguisent en chevaliers errantset en coureurs da-ventures' Quelle agitation! quel mouvement! quelnbsp;remue-ménagel quel tohu-bohu fantaslique! quelsnbsp;cbamaillis féroces! quels abattis extravagants! Unenbsp;armée de médecinsetde chirurgiens ne suffiraientnbsp;pas k panser les plaies que sy font ces rudes jou-teurs avec leurs lances et avec leurs épées, ni anbsp;rebouter les bras et les jambes quils se fracturentnbsp;mutucllement, paiens et chrétiens, admajorem Deinbsp;gloriam! Et ne croyez pas que les hommes seuls bataillent et ferraillent dans cette mêlée furieuse! Les femmes aussi sen melent: Pintiquinestre, Galafie, Gal-dafée, Zahara, Gradasilée, des reines de Californie,nbsp;du Gaucase, des Amazones et dailleurs. Gestnbsp;superbe! Comme on sent bien lépoque ok ce roman-la a été écrit ou traduit! époque batailleuse et galante. Ces deux faces, vousles trouvez dansrimraortel livre de Rabelais, car le Pantagruel et Ie Gar-ganiua sont des romans de chevalerie, et vousnbsp;les retrouvez dans la série des Amadis que nousnbsp;vous offrons aujourdhui, On sy bat beaucoup, on y mange beaucoup aussi, raais on sy aime peut-être davautage. Anbsp;cause de cela, peut-être rencontrerez-vous gk etnbsp;la des quelques gaillardises, jentends des plusnbsp;céantes. Noubliez-pas quau moment oü Nicolasnbsp;dllerberay, sieur desEssarts, faisait sa traduction,nbsp;la belle Marguerite de Navarre, soeur de Francois F*', écrivait son Heptaméron. Pourquoi unnbsp;lieutenant royal serait-il plus chaste que la Marguerite des Marguerites? |
IV
ETUDE.
lyEt puis, ce nest pas pour rien non plus, vrai-raent, que ce roman de cape et dépée sappelle Amadis. Ce nom est fait sur le theme d'amaior,nbsp;amant, et nom oblipe comme noblesse. Aussi aime-t-on le plusquon peut tout le long, tout le long, tout le long de cet adorable romannbsp;de chevalerie, et chacun k sa manière, qui estnbsp;toujours la bonne. Amadis premier du nom est le type de Ia-mant et lidéal du chevalier. 11 est epris de sa raie Oriane, comme Pétrarque de sa Laure, commenbsp;Dante de sa Beatrix, comme Michel-Ange de sanbsp;Viltoria Golonna. II est heureux de tout etde rien;nbsp;voir sa maitresse, baiser un pan de sa robe, unnbsp;bout de ses doigts, un cil de ses yeux, une tressenbsp;de ses cheveux, cela lui suflit; il emporte avec celanbsp;une provision de bonheur qui Iemparadise, nbsp;provision facilement renouvelable, comme on de-vine bien. Aussi quel crève-cceur, quelle rnélan-colie, quelle douleur, lorsquOriane Ia seulementnbsp;regardé de travers! Comme il va se chalier du caprice de sa maitresse! Comme il sernpresse de lanbsp;dcbarrasserde sa presence ! Comme il sehale dai-ler senterrer dans la solitude, pour pleurer sonnbsp;amour méconnu et son bonheur perdu, ce Beatenbsp;Ténébreux ! Tout au conlraire dAraadis, son frère Galaor est plus fringant, plus cavalier envers les dames.nbsp;Il a la papillonne de Fourier. Il va de fleur en fleur,nbsp;de lèvre en lèvre, et laisse derrière lui une trainee dArianes soupirantes qui nont pas raême lenbsp;courage de le rnaudire, tant il a été agréable-ment scélérat et aimablement perfide. Galaor estnbsp;le père de Don Juan, qui a été le père de tantnbsp;dautres, hélas! Je nai pas a me prononcer sur les mérites res-pectifs des deux frères, dabord paree que eest chose délicate, ensuite paree que les femmes noiitnbsp;eu depuis longtemps quune voix la-dessus ennbsp;faveur de Galaor. Pauvre Amadis! |
Le roman commence par une scène amoureuse entre le roi Périon et la belle Elisène, dite la Dé~nbsp;vote-Perdue, si bien quaprès Ie départ de cenbsp;prince, lintervention de Lucine se trouve indispensable. Amadis est né. Quand on commence ainsi, il faut continuer. Lauteur cspagnol, ou grec, ou portugais, ounbsp;italien, ou picard, continue done, et le romannbsp;nest plus quun enchantement perpétuel. Les ra-miers et les tourterelles ne roucoulent pas mieuxnbsp;que ne font ces belles princesses et ces vaillantsnbsp;chevaliers. Gest Vubi amor par excellence, et lonnbsp;pourrait volontiers écrire sur la couverture de cenbsp;livre : ici lon saime 1 Vénus dabord, puis Lucine,nbsp; loujours! Je nai pas besoin de dire que lè, comme ail-leurs, cest-è-diredans tous les romans de chevalerie que nous avons publiés, les chevaliers sont tous des Princes Charmants et les princessesnbsp;des Belles au bois dormant. Des fees ont présidénbsp;a leur naissaitce et les ont dorés, les uns et lesnbsp;aulres, de toutes les perfections imaginables,nbsp;lellement, qua première vue, ilsdeviennent amou-reux les uns des autres, irrésistiblement, fatale-ment. Et puis, aucun deux ne vieillit. Amadis est grand-père sans quil y paraisse : il a toujoursnbsp;vingt ans pour Oriane, qui en a toujours seizenbsp;pour lui. 11 est toujours aussi vaillant quelle estnbsp;belle. Les années neigent sur tout le monde, nbsp;excepté sur eux. La mort fauche tout Ie mondenbsp;autour deux, et elle les respecte ; ils sontimmor-tels, ces héros et ces héroïnes dont les avenluresnbsp;nous ont si fort émus aux premières heures denbsp;notre jeunesse, nous qui vieillissons si vite etnbsp;qui mourrons deinain ou après-demain I Le roman se ressent lui-rnême de cette jeunesse élernelle de ses personnages, ainsi que de leursnbsp;occii()ations agréables. 11 semble écrit avec denbsp;lencre sympathique sur des feuilles de rose. IInbsp;sen dégage comme des parfums et des musiqnesnbsp;qui bercent doucement lespr.t et remueut douce-ment le coeur. Aussi les scènes amoureuses sonl-elles les mieux réussies. Lauteur avait aimé, etnbsp;il se souvenait en écrivant des adorables impressions qu ils avait ressenties. On nest poëte quanbsp;cette condition-la, dailleurs. « Nuls hom non potnbsp;ben chanlar sans amar, » dit Bernard de Ven-tadour, un vieux poële qui avait été un jeunenbsp;araoureux. |
V.
ETUDE.
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Ghacun aime la-dedans ii sa manière, disais-je tout a riieure. Je parlais des femmes aussi bien que dos hommes. 11 y a desGalaor et des Araadis dans les deux sexi'S. Parmi les princesses qui di'fdent dans cettenbsp;aimablc galerie sous les ycux du lecteur, il sennbsp;trouve qui n'exigent pas plus quelles ne donnent,nbsp;qui cueillcnt Iamour comme uii bouquet, lo respi-reiit, senivreat de son parfum et Poublientaussitotnbsp;fané. Mais ce sont les exceptions. Les aulres ai-ment moins spirituellemeut etplus profondé-menl. Je vous recommanderai en passant une cer-taine Gradasilée, qui est le merle blanc du sexenbsp;féminin, car elle aime jusquau martyre un chevalier qui aime aiUeurs, et elle na pas le couragenbsp;de lui en vouloir, tout au contraire. Gest vinenbsp;araoureuse plalonique qui veut « mourir vierge, »nbsp;ne pouvant mourir autrernent. Elle meurt vierge,nbsp;en effet, et cependant, nous avons rencontrénbsp;beaucoup de ses enfants dans la littérature moderne... La princesse de Babylone aime autrernent, je suis force den convenir. Elle se venge le plusnbsp;quelle peut du chevalier qui dédaigne son amour,nbsp;et ce nestpas de sa faute s'll ne succombe pas dnbsp;la peine. Les femmes sont rancunières, aiusi quenbsp;le ditTérence,amarcv sunt muUeres!Mes amis,nbsp;gardons-nous de la haine dune femme avec lenbsp;même soin que du choléra 1 Mais cette princesse de Babylone forme exception dans le livre, ainsi que la princesse Gradasilée. Toutes les autres belles amoureuscs quon y rencontre sont aussi dignes detre aimées quilnbsp;est possible amp; des femmes de 1être, paree que toutes portent gravee dans leur coeur cette devise quenbsp;portait gravee sur sa lame la bonne épée de Gyron-le-Gourtois : « Loyauté est au-dessus de tout, faus-setë honnit tout. » On ne rencontre la dedans aucun adultère, et M. E.-J. Déiécluze, qui a éte si sévère, a proposnbsp;de cela, pour Lancelot du Lac, pour Tristan denbsp;Léonois et pour quelques autres romans de cheva-lerie, ne pourrait signaler ici la même «immora-lité, » car il ny a aucune reine Genièvre ni aucunnbsp;roi Artus. |
Il faut tout dire : on ny rencontre pas dadul-tère, probableraent paree quon y rencontre fort pen de maris. Tons les héros sont amants etnbsp;maitresses, et ce nest quê la dernière extréraiténbsp;quils deviennent maris et femmes. Ge nest pasnbsp;eux qui sy refusent, non, ce sont les événe-ments! La seule chose reprehensible dans le roman, eest la faiblesse charmante de ces charmantesnbsp;princesses qui ne savent pas assez resister aux ar-dentes prières de leurs amants , et qui leur lais-sent cueillir « la fine fleur qui doit être cueillienbsp;seuleraent par lépoux. » Mais comme elles eu sontnbsp;punies, hélas 1 Leurs chevaliers sen vont courirnbsp;les aventures, comme eest leur devoir de chevaliers, et elles, les pauvrettes, soccupeiit de preparer des layettes! Heurcusement quelles out affaire a dhonuêtes chevaliers, et que ceux-ci fiuissent toujours parnbsp;épouser 1 La fin justitie les raoyens. Le pavilionnbsp;couvre la marchandise. Voila le seul cóté reprochable des Amadis, et, a vrai dire, si ce livre navait pas ce défaut, il se-rait parfaitement emmyeux. La passion est le selnbsp;naturel de la vie : suppriraez-la, la vie est dunnbsp;fade cl vous faire lever le coeur et Iesprit. La passion, nest-ce done pas la souiTranee ? Et souffrir,nbsp;nest-ce pas vivre ? Or, en enlevant dun roman les faiblesses des femmes, leurs haines, leurs trahisons, leur heroïsme, leur frénésie, eest h-dire les sentiments et les caractères, on sexposerait h fairenbsp;un livre plat comme une table et froid comme unnbsp;marbre. On nécrit ainsi que les traités do physique et dalgèbre. Les oeuvres dimaginationnesoatnbsp;pas des oeurres de spéculation. D'ailleurs, que ceux ou cidles qui sont sans pêche jrttent la première pierre aux Amadis ! Moi, je fais comme Pilate aprèsla coudamuation de Jésus. VI On ne me rendra pas responsable des anachro- |
VI ETUDE.
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nismes singuliers qui émaillent cette collection des Amadis. Les lecteurs des romans de chevalerienbsp;doivent être habitués k ces fantaisies-lè, et ils nenbsp;seront pas plus étonnés en parcourant ce volumenbsp;quils ne Tont été en parcourant celui que nousnbsp;avons déja publié. Ils ne Ie seront pas moins, nonnbsp;plus, il est vrai. Lanachronisme est en permanence dans cette série des Amadis, qui commence « quelque tempsnbsp;après la Passion de Notre-Seigneur » et oü il estnbsp;question de choses et dévénements qui se sontnbsp;passés huit ou dix siècles après. Sans aller bien loin pour trouver de ces exeen-tricitéS'lamp;, je signalerai la prise de Constantinople, que lauteur espagnol place tout naturellemenlnbsp;dans son livro corame ayant eu lieu « quelquenbsp;temps après la Passion, » et qui eut lieu, commenbsp;chacun sait, quatorze siècles après, cest-è-direnbsp;Ie 29 mai 1453. Quant aux empereurs dOrient quil prend pour ses héros, je doute quon les trouve parmi ceuxnbsp;qui ont été reconnus jusquici pour tels, è com-mencer par Valens et k finir par Constantin XII. Même remarque propos des rois de Jerusalem. Mais si lhistoire est traitée aussi cavalièrement, la géographie nest pas mieux traitée, ce quinbsp;fait compensation. Ainsi, pour ne prendre quun exemple, lauteur espagnol fait de la ville de Vienne un port denbsp;mer, tout simplementl Ab uno disce omnes. Peut-être aussi trouvera-t-on étrange de voir des lions aux environs de Londres. Gependant, nou-blions pas que faction se passe « quelque temps »nbsp;seuleraent « après la Passion de Notre-Seigneur, »nbsp;et qualors il pouvait bien so faire que Ie climatnbsp;dAlbion fut différent de celui dont elle jouit k cettenbsp;heure. II y avait bien des tigres è 1endroit oü estnbsp;aujourdhui Paris, au dire des géologues! Mais ne chicanons pas les poëtes et les romanciers sur leurs licences, nous aurions trop è faire. Jai traduit Ie plus fidèloment quil ma été possible la traduction de Nicolas dHerberay, sieur des Essarts, et des autres, cest-a-dire de Claudenbsp;Collet, de Jacques Gohorry, de G. Aubert, de Ga -briel Chappuys, dAntoine Tyron, de Jacquesnbsp;Chariot et de Jean Boyron. Jai dü supprimer un grand nombre de pages, qui tenaient vraiment trop de place dans Ie roman. Les auteurs des Amadis avaient trouvé unnbsp;excellent moyen dallonger leur récit : cétait denbsp;se répéter. Ainsi, ils avaient raconté un combat,nbsp;par exemple, et Ie lecteur avait Ie droit de sennbsp;croire quitte. Eh bienl pas du toutl Vingt pagesnbsp;plus loin, un des acteurs du combat en questionnbsp;sen venait Ie raconter k quelquun qui ny avaitnbsp;pas assisté, ce qui faisait, pour Ie lecteur, unenbsp;seconde édition, revue, corrigée et considérable-ment augmentée. |
Jai cru pouvoir me soustraire ü cette obligation, et soustraire les lecteurs k ces redites continuelles. Que si, daventure, quelquun dentrenbsp;eux aimait ces moyens de narration, je me verraisnbsp;forcé de 1engager a recourir k la traduction dunbsp;sieur des Essarts, et des autres Sieurs. Quant au style, ^malgré les quelques lignes anonymes ou signées que jai regues dans Ie coursnbsp;de la publication des Amadis, je persisterai knbsp;croire que je lai respecté, comme je Ie devais,nbsp;du reste, et que ce que jen ai ébranché, ga éténbsp;les brindilles folies, les ramures inextricables aunbsp;milieu desquelles Ie lecteur naurait pu se recon-nattre. Le livre de Rabelais et la traduction de Nicolas dHerberay sont de la même époque, a unenbsp;dizaine dannées prés, et cependant Garganluanbsp;%iVantagrueHoni plus intelligibles que les Amadis.nbsp;Si javais réimprimé purement et simplement, onnbsp;naurait pas lu cette réimpression, tant la lecture en est, en effet, pénible. Doü cela vient-il? Probablement de ce que Francois Rabelais était un homme de génie, et Nicolas dllerberay, sieur des Essarts, un lieutenant du roinbsp;Frangois Iquot;. On écrit comme on peut, non commenbsp;on veut, Dailleurs,le sieur des Essarts a du bon,il faut sempresser de le reconnaitre. Sa traduction estnbsp;une précieuse mine dexpressions pittoresques, denbsp;locutions originates, de mots k effet, quon emploienbsp;fréquemment aujourdhui et quon croit seulementnbsp;dhier. Ainsi, pour ne citer quau hasard : Mettre de Veau dans son vin; jouer des couteaux; se trouver en une épaisseur d'arbres; plus diablenbsp;quil nesl cornu; trouver chaussure d sonpied; toutnbsp;éploré; nengendrer point la mélancolie; Veffort denbsp;son bras; une émeute de chiens courants; chacunnbsp;avec sa chacune; se mordre les doigts d'une chose;nbsp;un ennemi expiré; compter sans son hóte; Dieu, cenbsp;grand et puissant fabricateur de toutes choses; squot;en~nbsp;tre-connaitre; être attaché dune grosse chaine; apai-ser ses pleurs; sonner un chant mélodieux; savoirnbsp;les bonnes parties de quelquun; se sourire d soi-même;se voirmoqué; battre le fer pendant quil estnbsp;chaud; ne faire qu aller et venir; avoir fiance;nbsp;mettre en sauveté; poursuivre sa pointe; coupernbsp;court; une maigre excuse; avoir la larme d Vceil;nbsp;par ainsi; tant plus il allait, tant plus il ségarait;nbsp;sous couleur de...; sous ombre de...; enflambé d'a-mour; au pis-aller; nen pouvoir mais,- faire lesnbsp;jeunesses; un bruit tel quon neüt pas entendunbsp;Dieu tonner; eto., etc., etc. |
V
-ocr page 27-VII
ETUDE.
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Pour les mots un peu lestes, pour les expressions un peu gaillardes, jai du les abandonner amp; ieur malheureux sort, amp; raon grand regret, jenbsp;1avoue. II y a longtemps quon Ia dit: « Les motsnbsp;nc sont pas sales, ce sent les pensées. » Je naimenbsp;guère la bégueulerie en fait de langage, ou denbsp;quoi que ce soit. La chasteté est ailleurs. On nenbsp;corrompt personae en écrivant ce qui se dit par-tout, non pas dans le monde de convention, maisnbsp;dans tout le monde, dans la rue aussi bieii quenbsp;dans le boudoir, k Iatelier aussi bien que dans lanbsp;chambre i coucher. Dailleurs, qui corrompre? je vous le demande, avec Diderot, mon illustre raaitre. Qui corromprenbsp;et comment corrompre? Si vous êtes innocent,nbsp;vous ne me lirez pas, ou vous ne me comprendreznbsp;pas; si vous êtes coirompu, cela ne vous corrom-pra pas davantage, et vous me lirez sans consequence. Je nempêcherai aucun écrivain, certes, de mettre la traditionnelle feuille de figuier sur sesnbsp;phrases, mais k la condition quelle sera deja surnbsp;ses pensées, car autrement ce serait une hypocrisie, cest-k-dire un vice superposé k un vice. Cenbsp;sera aussi k la condition quon nempêchera aucunnbsp;écrivain de faire des statues et des phrases complé-tement nues. Les phrases sont comrae les femmes ;nbsp;plus elles sont nues, moins elles sont décolletées. VII Cela dit, en passant, jai hkte dajouter que je nai pas eu beaucoup de suppressions de ce genrenbsp;a faire dans la traduction de Nicolas dHerberay.nbsp;Les pensées amoureuses y sont formulées, la plupart du temps, avec une grande délicatesse denbsp;style et un trés grand bonheur dexpression. Je vous demande la permission de faire quelques citations au hasard, è Iappui de mon dire. Amadis de Grèce, jeune, vaillant et beau, «trai. nant tous les coeurs après soi,» a délivré la reinenbsp;Liberna de ses ennemis. La reine Liberna estnbsp;jeune el belle aussi. La reconnaissance envers sonnbsp;chevalier ne lui sera pas dune pratique doulou-reuse, et la preuve cest quelle lui offre son tronenbsp;ct sa main. Amadis de Grèce, qui ainie ailleurs, cslnbsp;trés embarrassé pour faire une réponse convenablenbsp;k ces flatteuses avances. Liberna, alors, sirrite denbsp;cette résistance. Voici comment Iauteur peint lé-tat dans lequel elle se trouve. |
« Tout ainsi quele feu consume etbrule la chose qui lui est plus prochaine, ainsi cette belle reinenbsp;attisait peu a peu le brasier qui lui brulait le corps,nbsp;le coeur, Tame et 1esprit. Elle ne pouvait se lassernbsp;de manger des yeux celui qui lui causait un sinbsp;doux martyre; k ce point que, si la bonte ne Ieutnbsp;pas mieux gardée que sa propre volonté, elle ennbsp;fut arrivée k faire ce que font, non pas les femmesnbsp;iinpudiques, mais les hommes, cest-a-dire k lanbsp;violence, et elle eut contraint le jeune Amadis denbsp;Grèce, secouant ainsi Iarbre pour avoir le fruitnbsp;auquel elle navait pas encore goüté depuis quellenbsp;était au monde, vnbsp;Voila pour la reine Liberna. Voulez-vous savoir ce que Iauteur dit dune autre reine, la fiére Pintiquinestre, « accoutréenbsp;dun harnois de velours turquin k tresses dor? »nbsp;Voici comment il dépeint son genre de beauté ;nbsp;« Sa beauté était telle que, pour la désirer, il ynbsp;avail assez de quoi faire mourir les hommes etnbsp;revivre quant et quant. » Je nai pas changé un iota k cette phrase, de peur den altérer la signification. Voulez-vous encore une autre citation, pour la dernière? Il sagit du jeune soudan de Babylone, lequel sest enamouré dOnolorie, princesse de Trébi-sonde, mais un peu trop tard. Il apprend quellenbsp;a donné a un autre son coeur, son kme, tout 1nbsp;Désolation de ce pauvre soudan. « Il demeura pendant une heure sans remuer piedni main, tenant sa tête appuyée sur son brasnbsp;gauche. Puis, au bout de ce temps, les parolesnbsp;commencèrent k lui sortir de la bouche, mais sinbsp;douces, si plaintives, quil en eut apitoyé le plusnbsp;dur rocher de la mer. « Ah! murmura-t-il, la triste et funeste pensée qui me glace et brule le coeur, qui menbsp;ronge Tame et Iespritl... Hélas! hélas! Quai-jeanbsp;faire, maintenant?... Je suis arrivé trop tard aunbsp;jardin damour... Un autre a cueilli le fruit avantnbsp;même que je naie vu Iarbrel... Un autre en anbsp;obtenu la dépouille et lentière richesse, et je suisnbsp;encore k jouir du moindre bien, de la plus légèrenbsp;faveur 1... Mais, alors, pourquoidone, étantcommenbsp;je suis, privé de la fleur et du fruit tout ensemble,nbsp;pourquoi est-ce que je mepassionneetsouffre ainsi?nbsp;Et pour qui?... Pour cette louve pressée qui, menbsp;dedaignaut pour serviteur et ami, a choisi Lisvartnbsp;pour sabaiidonner k lui, pour se faire sa serve,nbsp;son esclave, perdant par ce moyen le meilleur quinbsp;éta t en cllel... Car, k bien dire, la fille vierge etnbsp;pudique ressemble k la rose sur le rosier, qui ne |
VIII ETUDE.
VIII ETUDE. regoit dinjure ui de dommage, ni du temps, ni des hommes, ni de personne, et qui sépanouit sous lanbsp;rosée divine de Iaube... Les jeunes amoureusesnbsp;sen viennent la cueiilir pour en faire un bouquetnbsp;et orner leurs jeunes gorges frémissantes... Mais,nbsp;elle nest pas plutot ravie è sa verte branche, a sanbsp;maternelle nourriture, quelle perd petit a petit lanbsp;grace, la fraicheur, la heauté qui la ftisaient désirernbsp;du ciel et des hommes. Semblablement la pucelle,nbsp;en laissant ravir par autrui la divine fleur de sanbsp;virginité, quelle döit pourtant tenir plus chèrenbsp;que sa vie propre, ravale ainsi Ie prix dont ellenbsp;était dabord eslimée, et se fait mépriser de ceux-lèi même qui lui portaient affection et servitude...nbsp;Mais quoi?... il est vraisemblable quelle ne sennbsp;suucie guère... Ce a quoi elle tient, cest amp; êtrenbsp;aimée de celui amp; qui elle fait une si grande libéra-lité de sa personne... Ah! Fortune cruelle et aveu-glel... Lisvartseul se meurt dabondancedamour,nbsp;et moi jen meurs de nécessité!... Est-il done possible quOnolorie lue soit ti jamais agréable?...nbsp;Dois-je ainsi laisser périr et consumer ma proprenbsp;vie, et requérir plus longtemps une si ingrate etnbsp;si folie personne?... Non 1 non!... meurent plutótnbsp;mes jours que mon honneurl... » VIII Les éloges que je prends sur moi de dispenser ne sont relatifs qua la traduction de Nicolas dHer-beray, sieur des Essarts, paree quil me semblenbsp;que lui seul les mérite bien. Son style a unenbsp;énergie, une virilité, même dans la douceur,nbsp;qui se perd en mièvreries eten quintessences cheznbsp;ses rivaux et successeurs. On sent quil a commerce familièremeut avec notre vieille languenbsp;dOïl, dans Ie pays même oü elle avait poussé l Lesnbsp;autres nont vécu quen familiarité avec les femmesnbsp;de leur temps et nont écrit que pour les amuser. Nicolas dflerberay, sieur des Essarts, a traduit les huit premiers livres (1340-1036). Le neuvième a été traduit par Claude Collet, Ghampenois (1375). Le dixième et le onzième ont été traduits par Jacques Gohorry (1576-1577). Ledouzième, par G. Aubert, de Poitiers (1377). Le treizième et le quatorzième, par J. Gohorry (1576-1577). Le quinzième, par Antoine Tyron (1378). Le seizième, le dix-septième et ledix-huitièmei par Gabriel Chappuys (1378-1381). Le dix-neuvième , par Jacques Chariot, (1380). Le vingtième, par Jean Boyron (1380). Le vingtetunième,par Gabriel Chappuys (1581). II est curieux, par parenthèse, de voir ce que les successeurs de Nicolas dHerberay disent denbsp;lui. II parait que les gens de lettres dalors avaientnbsp;les mêmes procédés de médisance envers leursnbsp;confrères que les gens de lettres daujourdhui. Ainsi, pour nen citer quun exemple, Claude Collet avance, danssaDédicace è monseigneur Jeannbsp;de Vilènes, conseiller du roi, que la précédentenbsp;traduction « était mauvaise, » et que la sienne étaitnbsp;« mcilleure, » plus remplie « de devis et contesnbsp;joyeux,» et qulil na pas« desdaigné y esbaltre sanbsp;plume et employer quelques heures oysives. » II dit mieux encore : il traite Ia traduction de Nicolas d'Herberay « de la traduction ê la haiilte mode, quun quidam flaman avoit arraché parcynbsp;parlci de lAmadis espagnol. » Le « quidam flaman » me parait assez dédai-gneux ! Claude Collet, « Ghampenois, » ne se contente pas detre désagréable ê son confrère, il veut encore être agréable pour lui-même, et il se fait direnbsp;une foule de choses plus flatteuses les unes quenbsp;les autres, en prose et en vers, en grec et en latin,nbsp;en espagnol et en italien, par Et. Jodelle, «Pa-risien, » par Francois Gharbonnier, « Angevin, »nbsp;par Antoine Vignon, « Gasteldunois, » et parnbsp;trois ou quatre autres. On nest pas plus galant, nest-ce pas ? Mais laissons dormir en paix Collet, Jodelle, Charbonnier et Vignon. Ils sont heureux, nenbsp;les réveillons pas. IXJe termine. Malgré tout ce quoii a pu dire, malgré tout ce quon pourra penser de cette série de romans quenbsp;nous réimprimons aujourdhui, il nen est pasnbsp;moms vrai qnAmadis est le seul livre de la Biblio-thèque de Don Quicholte que le sévère curé quenbsp;vous savez nait pas jeté au feu. Pourquoi done serions-nous plus sévères que ce bonhomme? Alfred DELVAU. |
CUAPlTlffi PREMIER.iiuels furent les reis Garinter et Pilrion, et duii combat queut ce dernier par cas forluit conlre deux chevaliers ctnbsp;conire un lion qui dévorail un corf. Peu de temps après la Passion de Jésus-Christ, vivait en laPetile-Rretagneun roi nornnié Garinter,nbsp;instruit en la loi de vérité, et grandement décorénbsp;de bonnes et louables vertus, lequel eut d uuenbsp;noble dame son épouse, deux (illes. Lainée de ces deux pucelles se maria avec Lan-guines,roi dEcosse.Ou lappelait coramunément la llaino de la Guirlande, h cause de larrangementnbsp;particulier de ses beaux cheveux en guirlandes denbsp;fleurs. |
La puinée, nommée Elisène, de beaucoup plus belle que la précddente, était plus connue sous Ienbsp;nora de la Devote perdue, è cause de sou amournbsp;de Ia solitude et la sainteté affectée de sa jeune vie.nbsp;Quoique faite par son rang et par sa beauté pournbsp;réiat de mariage, elle avait constarament refusenbsp;les princes et les grands seigneurs qui lavaient de-mandée amp; sou père, Ie roi Garinter. Ge vieux monarque , que ces refus obsïmés et incompréhensbles affligeaient beaucoup, essayaitnbsp;de contenter dautre part son esprit et prenait denbsp;temps cl autre un certain plaisir amp; la vénerie. |
BIBLIOTHEQUE BLEUE.
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Une fois, entre autros, ayant fait Tassemblée prés dune sienne ville appelée Alyma, il langa un ccrfnbsp;et lepoursuivit,tnais si longuement, si longuement,nbsp;quil fmit par ségarer et k se trouver aba'ndönmi denbsp;gens et de chiens. Lors, se recommandant k Dieu, il coramen^a au petit pas è se remettre en son adresse, et tant traversa de cóté et dautre que, par fortune, asseznbsp;prés de Tissue du bois, il avisa deux chevaliers quinbsp;coiribattatent contre un soul. Ge dernier lui élailnbsp;inconnu; quant aux deuxautres, il les connaissaitnbsp;sibien quil se rctira pruderament au plus épais dunbsp;bois jtisquè ce qifils fussent vaincuset rnorts. Lors,nbsp;il se montra et vit venir é lui Ie chevalier vainqueur,nbsp;qui lui demanda : Homme de bien, quelle contrée est donccelle-, ci dans laquelle les chevaliers errants sont assaillisnbsp;par des brigands ? Ah! seigneur, répondit Garinler, ne vous on ébahissez point, car en ce pays comme dans lesnbsp;autres se trouvent bonnes et mauvaises gens. Lesnbsp;chevaliers qui vous ont assailli ont requ Ja recompense de nmux el doutrages précéderament failsnbsp;a d'autres qué vous, mêmement a leur seigneurnbsp;et roi, lequel nen a pu faire justice, paree quilsnbsp;élaient apparentés des'meilleures maisons de cenbsp;royaume. Et oü pourraiS'je trouver Ie roi duquel vous parlez? dit Ie chevalier. Je suis venu pour Ie cher-cher, et je lui apporte nouvelle dun sien grandnbsp;ami. Quoi quil en doive advenir, répondit Ie vieux Garinter, je vous en dirai ce que jen sais. Sacheznbsp;cerlainement que je suis celui que vous demandez. A cette parole, Ie chevalier inconnu óta son ar-met, niit bas son écu et courut embrasser Ie roi en lui disant; Merci Dieu! je suis aise de vous renconlrer, vous que je désirais depuis si longlemps connaitre!nbsp;Apprenez a votre tour, que je suis Ie roi Périon denbsp;Gaule. ^ Grandement furent esjouis ces deux princes pour sêtre ainsi rencontrés par fortune, et ce fut ennbsp;devisant amicalement quils prirent la route du boisnbsp;qui conduisait vers la ville, et dans laquelle ils pen-saient retrouver les veneurs. Mais bientót, par cas fortuit, passa devant eux un cerf malmené et échappé des toiles, aprés lequelnbsp;il se mirenl a course de cheval, espérant Ie tuer. IInbsp;en advint autrement, car, en poursuivant cel animal, ils setrouvèrent devancés, au sortir dun épaisnbsp;taillis, par un lion fortement échautfé, qui poursiii-vait la même proie queux et Tatteignit avant euxnbsp;et en leur presence. Le cerf éventré a larges coups de griffes, Ie lion sarrêta un instant, se campa sur ses deux pattesnbsp;de devant et se prita rugir contre les deux princes,nbsp;en crollant sa hure dun air menacant. Maitre lion , dit eu riant le roi Périon , vous ue serez pas tellement goulu que vous ne nousnbsp;laissiez pari de la chasse. Et, tout aussitót se mettant é pied, paree que son cheval ne voulait pas approcher, il prit Tépéenbsp;au pomg et 1écu au bras, et, malgré les cris et lesnbsp;priores du roi Garinter pour Ten détourner, ilnbsp;niarcha droit vers le fauve animal, lequel rugissait |
de plus en plus et ne semblait nullement disposé a quitter les debris de sa proie. Une fois ö quelques pas du lion, Périon leva son épée, prêt a frapper; mais son ennemi bondil, lenbsp;dépassa puis revint, rebondit encore, revinl encore, et iinaleraent une lutte corps k corps sétablitnbsp;entre eux, lulte dans laquelle le chevalier eut lenbsp;dessous. Le peril était extréme, et le roi Garinter était bien marri detre ainsi empêché a secourir son aminbsp;Périon.Mais celui-ci, quiétaitun valeureuxhoinine,nbsp;ne songea pas un soul instant é sébahir de sa situation ; lout au contraire, il séveriua de telle sortenbsp;quil parviiit a planter son épée au veutre inêiae denbsp;la béte fauve, qui incontinent tomba rnortc devantnbsp;lui. Ce que voyant, Garinter devint tellement énicr-veillé quil dit en soi même ; Vrairnent, celui-ci nest pas a tort reiionnné Tun des meilleurs chevaliers du monde! Et, sur ces entrefaites, se rassemhla la compagnie qui, pour le retrouver, sétail mise eii quote de tous cótés, et Ton se dirigea vers la ville, oü lanbsp;reine, avertie de la venue du roi Périon, attendaitnbsp;avec grande impatience. L GHAPITRE II Coinment le roi Périon et la bolle Dévotc Perdue devinrent enamourós du même coup, et comment la complaisantcnbsp;Dariolette leur procure les moyens de se declarer lun inbsp;lautre. leur arrivée, les deux princes trouvè-rent le diner prêt et les tables dres-sées. Par quoi, après les révérences et bienvenues laites de part ct d'aulre,nbsp;jils sassirent, ainsi que la reine et lanbsp;belle Elisène, sa fille. Lamour, qui depuis un longtemps avail assailli cette belle pucelle, sausnbsp;Tavoir su vaincre, Tamour était en em-büche. 11 la vit cette fois tant a décou-vert k Taspect du roi Périon, quil ju-gea le moment enfin venu et devinanbsp;bien quelle serail enfin vaiiicue. Denbsp;mêrne pour le roi Périon, qui jusque-lé avail songé a toute autre chose : ennbsp;presence de la beauté rayonnante dE-lisène, il se senlit remué, il rougit, senbsp;iroubla, et son cceur, jusque-lê libre, se trouvanbsp;tout dun coup prisonnier des charmes de celtenbsp;incomparable princesse. Aussi, tons deux, l endant le diner, ne furent occupés qué se regardcr du coin de Toeil et k senbsp;troubler mutuellernent par un éebange de geslesnbsp;involontaires qui trahissaient leurs secretes pensees; si bien que, lorsque les tables furent levéosnbsp;('t quo la reine voulut se relirer, Elisène, en la sui-vant, laissa tomber un anneau quellc avail placénbsp;dans son sein pour laver ses mains, ct quelle avail-oublié lè, distraite par le nouvcl amour qui lui sur-gissait dans Tame depuis quelle avail vu le roinbsp;Périon. Celui-ci, en remarquant la cliule de Tan-neau, scmpressa de se baisser en même temps |
LE CHEVALIER DE LA MER.
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quelle pour Ie ramasser, et leurs maiiis se rencon-trèrent. La devote pucelle, h ce contact de main dhomrae, comraenqa a changer de couleur, ce qui ne lem-pêcha pas de remercier, par un doux regard,nbsp;Iamoureux Périon. Ah 1 madame, dit-il, ce ne sera pas lèi Ie dernier service que jespère vous faire, car tout Ie temps de ma vie sera employé a vous ohéir. Elisène neut pas Ie temps de lui répondre, en-trainée quelle était par la reine sa mère; mais elle resta loiigtemps après sous Ie coup de cettenbsp;agréable emotion et se laissa petit è petit consumernbsp;par cc nouveau feu damour qui avait délogé denbsp;son ame presque toutes les ardeurs religieuses quinbsp;y avaient régné jusque-la. La larme a Iceil et lan-goisse au coeur, elle alia se découvrir k une sieniienbsp;fidéle demoiselle, nommée Dariolette, et elle la prianbsp;trés instamment de laconseiller en cette occurrencenbsp;et de lui dire comment elle pourrait honnêtementnbsp;savoir si Ie roi Périon navait ailleurs mis son amour,nbsp;et si eet affectionné semblant quil lui avait montrénbsp;ne lui pourrait point être venu de la force de celuinbsp;quelle avait nouvellement senti en son coeur. Dariolette, effrayée de cette mutation si soudaine dans une personne si éloignée de chose semblable,nbsp;inais prenanttoutefois compassion de ses pitoyablesnbsp;larmes, lui répondit: Je vois bien, madame, que selon 1extrêmo passion doet ce tyran amour vous tourmente, il nanbsp;wisse en votre jugement lieu oü conseil et raisonnbsp;Puisscut loger. Et pourtant, suivant non ce que jenbsp;dois pour votre service, mais Ie vouloir que jai denbsp;vous obéir, je ferai ce que vous me commandez, parnbsp;Ie moyen Ie plus honnête que lenvie grande quenbsp;] ai de vous complaire saura Irouver... Et, sans autre propos, Dariolette sen alia k la chambre oü Ie roi Périon sétait retire, et, a lanbsp;porte, elle rencontra sou écuyer qui lui portait dau-tres habilleraents pour se vêtir, iesquels elle prit ennbsp;luidisant: ~ Ecuyer, mon ami, cest raoi qui lui ferai co Service; pour vous, allez k vos autres affaires. Lécuyer, qui croyait que cétait la coutume, remit les vêtements et sen alia, pendant que la sui-vante entrait chez sou maitre, pour lors couché. Que demandez-vous, ma grande amie? de-inanda Périon, ému a 1aspect de Dariolette, quil savait appartenir a la belle Elisène, et qui, ü causenbsp;de cela, lui était chère. Sire, répondit la demoiselle, je vous veux, sil vous plait, bailler de nouveaux vêtements. Jaimerais mieux, dit Périon en soupirant, ^ on cffiur qui, pour Ie présent, est dé- nué et dépoudlédetout plaisir... En quelle sorte, Sire? demanda Dariolette. Paree que, repondit-il, quand jarrivai en ce J étsis librö dö toutös psssious o.t n'avciis doutG seulement que des avontures qui peuvent survenirnbsp;aux chevaliers errants... Mais maintenant, je ne saisnbsp;en quelle sorte, en entrant dans cette maison, jainbsp;été, par Tune de vous, mesdames, navré de plaienbsp;trop mortelle, è laquelle je vous serais bien recon-naissant, ma grande amie, de vouloir bien porternbsp;remède. Certes, reprit Dariolette, je me tiendrais fort heureuse de pouvoir faire service k si haut person-nage et si bon chevalier quo vous êtes, si je savaisnbsp;seulement en quoi. |
nbsp;nbsp;nbsp;Si vous me promettez comme loyale demoiselle, de ne pas me découvrir, répondit Ie roi, jenbsp;vous Ie dirai. nbsp;nbsp;nbsp;Dites hardiment alors, Sire; nul, hors moi, nenbsp;Ie saura. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, ma mie, dit Ie roi Périon, jai vunbsp;la belle princesse Elisène, et sa beauté a fait unenbsp;telle impression sur moi, que je considérerais lanbsp;mort comme un bienfait si, Q ici a peu, je nai pasnbsp;obtenu dallégement ü mon angoisse amoureuse... Quand Dariolette entendit cela, elle sourit et répondit : Sire, si vous me voulez assurer, en foi de roi, et comme chevalier loyal, de prendre ü femme madame Elisène quand Ie temps Ie requerra, je vousnbsp;Ia mettrai de brief, en lieu auquel non-seuleraentnbsp;votre coeur sera satisfait, mais Ie sien mème, quinbsp;est peut-être, autant ou plus que Ie vótre, en soucinbsp;et douleur de langoisse nouvelle quelle a repu parnbsp;ihême moyen... Si au contraire, Sire, vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, je ne vous aiderainbsp;en rien, nayant plus cause de vous croire. Le roi, auquel lamour avait ravi la liberté, pril son épée, mit la main droite sur la croix formée parnbsp;la poignée, et dit ces paroles : Je jure par cette croix et sur lépée avec laquelle jai reeu lordre de chevalerie, de faire ce que vous me demandez, toutes fois et quantes quenbsp;votre maitresse Elisène en sera avisée. Or maintenant, répondit Dariolette, réjouis-sez-vous, jaccomplirai aussi ce que je vous ai promis. Et, a linstant, elle sen retourna vers la princesse, a laquelle elle déclara ce quelle avait conclu avec le roi Périon; de quoi larnoureuse pucelle futnbsp;si aise quelle en perdit teute contenance.- Ma bonne amie, demanda-t-elle a Dariolette en lembrassant, quand done viendra cette heurenbsp;OU je tiendrai dans mes bras ce mien seigneur quenbsp;vous mavez dotmé? Je vais vous le dire, répondit la demoiselle. Dans la chambre oü le roi Périon sest retiré, il y anbsp;un huis du cóté du jardin, par lequel votre père sortnbsp;quelquelois pour sen aller récréer, et qui est a présent cache par une tapisserie. Jen ai la clef. Cettenbsp;nuit, quand tout le monde de céaus reposera, nousnbsp;pourrons facilement y entrer sans être de nulnbsp;aperques; et, lorsque viendra 1heure oü il faudranbsp;vous retirer, je vous irai appeler... Hélas! ma fidéle amie, soupira la belle Elisène, comment pourrons-nous y parvenir? Le roi monnbsp;père, a délibéré de coucher avec le roi Périon, dansnbsp;la même chambre... 11 ne pourra mauquer de nousnbsp;surprendre,et nous courrons leplusgrand danger... Laissez-raoi faire, reprit Dariolette, je pour-voierai aisément è tout et je marrangerai pour que votre père ne vous trouble pas dans vos deduitsnbsp;amour eux... La-dessus, Dariolette sen alia. Après le souper, au moment oü chacuu se disposal k allea se reposer, elle aborda 1écuyer du roi Périon et lui demanda de but en blanc quelle damenbsp;il aimait le plus parfaitement. Le roi mon maitre, répondit lécuyer, aime toutes les dames en général, et je nen connais au- |
BIBLIOTHEQUE BLEUE.
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cune a (|iii il porte laffection particulière. lt;i laquelle vous semblez faire t'illusion en ce moment. Sur ces entrefaites survint Garinter qui, voyant Dariolette fort occupée a deviser avec lécuyer, luinbsp;demanda quelle affaire elle avait li ce gentilhomme. nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi, Sire, répondit-elle, il me disaitnbsp;que Ie roi son maitre a lhabitude de dormir seul,nbsp;et, a ce que je vois, i! naime guère la compagnie... Garinter, entendant cela, alia aussitót vers Pé-rion et lui dit: Monfrère, il mestsurvenu quelques affaires, etcomme je me lèverai l'orcément a Theure de ma-tines, je juge que pour éviter de vous causer ennui, Ie mieux est de vous fausser compagnie pournbsp;lecoucber... nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit Piéron, faites tout ainsinbsp;qmil vous plaira. Cette réponse parut a Garinter conforme a ce que lui avait (lil Dariolette; en consequence, ilnbsp;commanda sur-le-champ (jne Pon ótat son lit de lanbsp;chambrc du roi Périon. CHAPITRE III Comment linfanto Elisène et sa demoiselle Dariolelte s'en allèrent en la cliambre oü Ie roi Pdrion élait couchO. enu Ie temps oü, plus com-' munément, cbacun prend re-.pos, Dariolelte, qui pour Ie f couteuteraent de sa maitressenbsp;I avait fait diligence extréme,nbsp;I accourut lui dire : Madame, il est saison ,(le parachever notre entre- prise..... Allons, sil vous plait 1... QuandElisèneentenditcela, crojmz quelle ne donna pas occasion detre reprisenbsp;du pêché de paresse. Tout au contraire, elle se levanbsp;hativement, jeta un manteau sur ses épaules et senbsp;mit en chemin avec sa suivante. Quelques minutesnbsp;après, toutes deux étaient au jardin. Lo temps était alors serein et gracieux, la lunc claire et luisante, do manière ü donner lurnière ü nosnbsp;deux gentes pucelles qui raarchaient allègrementnbsp;sur la pointe du pied comrne deux linottes qui re-doutent la glu deloiseleur et qui sen vont ramagernbsp;1amour dans quelque nid voisin. Mais, des deux,nbsp;une seule était sincèrement émue et contente pournbsp;son propre corapte, è savoir la princesse Elisène.nbsp;Quant ü Dariolette, elle eüt trés volontiers pris cenbsp;bien, ou un semblable, pour elle-même, si elle ennbsp;eüt eu moyen; et, malgré elle, en songeant ü 1aisenbsp;prochain que devait avoir sa maitresse, elle ne pou-vait serapêcher de soupirer véhémentement, tontnbsp;ainsi que si elle eüt dü participer è ce bien fulur denbsp;la princesse Elisène. Hélasl ma dame, lui disait-clle, quheureux est lo prince par qui vous recevrez cette nuit tantnbsp;de plaisirl... |
Vous dites vrai, Dariolette, répondit Elisène. Maïs quoi. ne vous semble-t-il pas que la fortunenbsp;me soit aussi favorable quti lui? Si je suis belle,nbsp;nest-il pas, lui, lun des plus parfaits quo Ton sa-clie, soit de persoimc, soit de boono grace ou denbsp;hardiesse?... Dariolette, ma mie, je me sens si heu-rouse, quil me serail impo.=sible de Têlre davan-tage... Mais, pour Dieu! lullons-nous, Dariolette,nbsp;halons-nous, je vous priel... Et, en disant ces paroles, la belle pucelle, qui raourait denvie de ne plus lêlre, tremblail comraenbsp;une feuille sur Ie haut dun arbre. Bieiitót elle et sa suivante arrivèrent ii la porie de la chambre oü était couché Ie roi Périon, lequel,nbsp;tant pour rétrangeté de cette nouvelle flammcnbsp;amoureuse que pour Pespérance oü lavaiL mis Dariolette, navait encore aucunement reposé. ïoutefois, depuis quelques inslants, aggravé de travail et vaincu de somrneil, il comrnencait a sas-soupir, et il était dans eet état qui pai ticipe de lanbsp;nuit et du jour, et dans lequel on ncst ni endorminbsp;ni éveillé. Au moment même oü Dariolette et Eli-sèue ouvraient la porte, il rêvait précisémeiit quonnbsp;sintroduisait subrepticementchez lui par une faussenbsp;porte, et que quelquun, quil ne coimaissait pas,nbsp;venait jusquü lui, meltait les mains dans sa poi-Irine, en arraebait son coeur tout sanglant et, devantnbsp;lui, Ie jetait incontinent dans la mer. « Pourijuoinbsp;cette cruauté? » disait alors Périon, tout pantelant.nbsp;« Ge nest rien de ci'cil » répondait celui qui venait de lui fouiller dans les entrailles. « Ge nestnbsp;rien, car il vous en demeurera encore un autre, quenbsp;je vous óterai outre mon gré... » Périon, effrayé, séveilla en sursaut, et, se re-comrnandant a Dieu, fit Ie signe de la croix. Elisi'me et Dariolelte entrèrent, et, sans lo vou-loir, firent un peu de bruit. Périon, enlenrlant co bruit, cut alors soupeon de Irahison, mêrncmentnbsp;pour Ie songe quil avait songé, et, levant la tête, ilnbsp;apercut eiitre les courtines la porte ouverte et, ü lanbsp;clarté de la lune, 1otnbrc des deux gentes pucelles.nbsp;Leffroi Ie saisit de plus belle, il saillit du lit, pritnbsp;son épée et sen alia droit vers la princesse et sanbsp;suivante. Quest ceci, Sire? demanda Dariolette, éton-née a bon droit de eet accueil. Tirez-vous done les armos contre nous qui sommes de si petite défense? Périon rcconnut aussitót son erreur. II jeta son épée, se couvrit a la bate dun manteau, et vint denbsp;grande affection vers collo quil aimait mieux quenbsp;soi-même, laquelle il baisa, caressa, ernbrassa,nbsp;mais sans rien plus. Ce que voyant, Dariolette, quinbsp;sentail la jalousie lui monter au cerveau, dit ü sanbsp;belle maitresse ; Eh bien ! maintenant vous devez être quasi-contente... et tout a lheure il ne manquera rien ü volre bonheur a tous deux, car vous navez ni lunnbsp;ni lautre la force de vous garantir de 1amour quinbsp;vous envabit... Gela dit, Dariolette chorcha des yeux lépée quelle avait vue linstant dauparavant eutre les mains dunbsp;roi Périon, et, layant apergue par terre, oü il la-vait jetée, elle sen empara comme du témoin dunbsp;serment quil avait fait relativernent è son mariagenbsp;avec Elisène. Puis, tirant Thuis après elle, Dariolette rentra au jardin. Le roi demeura seul avec sa mie. Périon ne pouvait se lasser de contempler EU-sène, en qui était toute la beauté du monde, et, après plusieurs amoureux embrasseinents, inflnitó |
LE CHEVALIER DE LA MER.
LE CHEVALIER DE LA MER. ée une première nuit déjè, (Ie baisers et execution dejouissance,ilserépuia au demeuranl plus que trop heureux de ce cjue 1amournbsp;lavait conduit un tel aise et èi une telle aventure. Pendant que ces deux amants étaient encettejoie, incorporés et commc fondus ensemble, Elisène de-manda è Périon si son partement serait prochain. nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi, dame aimée, Ie demandez-vous? nbsp;nbsp;nbsp;Paree que, répondit-elle, eet te heureuse fortune qui a SU rnettre repos, par si grande jouissance,nbsp;cl nos ardents df^sirs, me menace déji de lextrêmenbsp;angoisse et tristesse que je recevrai de votre absence... et je crains quello ne me cause plutót unenbsp;prompte mort quune bien longue vie. nbsp;nbsp;nbsp;Nayez crainte de cela, reprit Ie roi, car encore que mon corps se sépare de votre présencie,nbsp;mon coeur demeurera ci jamais avec Ie votre, qui anbsp;tous deux donnera effort, ii vous de souffrir et cimoinbsp;de tót revenir... Gest en devisant uinsi, et en sentraccolant k chaque in.'-tant, que les deux contents atteignirentnbsp;la limite de cette nuit. D riolette, jugeanl quil étaitnbsp;temps de faire lever Elistme qui, en eet aise, auraitnbsp;trés bien pu soublier entre les bras de sou ami,nbsp;Dariolette entra en la chambre et dit assez haut: nbsp;nbsp;nbsp;Ma dame, je sais quautre fois vous avez eunbsp;ma compagnie plus agréable que nou pas maintc-nant... Pourtant il faut vous lever et nous en aller,nbsp;car lheure nous presse. Périon, sachant que force était dainsi faire, pria Darioletie daller au jardin pour sassurer de quelnbsp;cóté yenait Ie vent, et, pendant quelle obéissait,nbsp;il prit amoureusement congé de sa gente Elisène,nbsp;et tous deux, dans ce court instant, goutèrent unenbsp;félicité que ceux qui aiment peuvent imaginer. Puis,nbsp;la baisant, il lui dit: Je vous assure, ma dame, que, pour lamour de vous, je ferai en ce pays plus de séjour que vous nenbsp;pensez... Par aiusi, je vous supplie de noubliernbsp;point Ie retour en ce lieu... Elisène promit en souriant, se leva, et se retira en sa chambre avec Dariolette, laissant Ie roi seul,nbsp;en grand contentement de sa nouvelle accointance. GHAPITRE IV Comment la belle Elisène relourna plusieurs fois encore en la chambre du roi Périon et du petitnbsp;garoonnet qui eu résulta. érion, en se remembrant Ie songe quil avad eu, précisti-, ment dans la nuit oü il avaitnbsp;tenu la belle Elisène dans sesnbsp;. brfis, ne pouvait cbasser unnbsp;¦lt;%! certain épouvantement quinbsp;lui était restó de ce songe;nbsp;pour un peu, il cut tout quitténbsp;pour retourner incontinent dans sonnbsp;pays oü pour lors se trouvaient asseznbsp;i de philosophes qui se connaissaientnbsp;eu cette science des s()nges. Néau-moins, il séjourna dix jours avec Ienbsp;roi Garinter, depuis Ia jouissancenbsp;dEliscne, laquelle nefaillaitpasnbsp;toules les nuits a retourner aunbsp;lieu oü elle s'élait si bien Irou- |
Les dix jours passés, Ie roi Périon, forijant sa vo-lonté et nonobstant les larmes et les prières dEli-sène, qui ne furent que trop excessives, sen partit et, de fait, prit congé de la cour. Mais, ainsi quilnbsp;voulait monter ü cheval, il sapergut quil navaitnbsp;point sa bonne épée, ce dont il fut assez faché pareenbsp;que cétait Tune des meilleures et des plus bellesnbsp;du monde. Toutefois, il ne losa demander, de peurnbsp;que Ie secret de ses amours avec Elisène ne fut dé-couvert, ou que Ie roi Garinter ne se fachat conlrenbsp;quelquun des siens qui hantaient en sa chambre. En telles pensées, accompagnées dinfinis regrets, Périon, saus plus de séjour, prit son chemin ennbsp;Gaule. Au moment oü il allait disparaitre, Dariolette sapprocha de lui et Ie supplia davoir souvenancenbsp;de lennui grand dans lequel il laissait son Elisène,nbsp;Pt aussi de la promesse quil lui avait faite. Hélas! ma grande amie, lui répondit Périon, je vous prie de l'assurer quil ny aura aucunenbsp;faute, et que, prochainement, je la verrai, plusnbsp;amoureux delle que jamais. Je vous la recommandenbsp;comme mon propre coeur... Puis, tirant de son doi'-'t un anneau qui était semblable è uu autre qui lui demeurait, il Ie remitnbsp;è Dariolette et la chargea de Ie donner è Elisène ennbsp;souvenir de lui. Gtda fait, il séloigna. Dariolette plaga au doigt de sa belle maitresse ranneau quelle venait de recevoir du roi Périon,nbsp;en lui rapportant frdèlement les ainoureuses parolesnbsp;quil avait dites sur son départ. Mais ce nouveaunbsp;présent, au lieu damoindnr la grande tristessenbsp;dElisène, ne fit, au contraire, que laugmenter;nbsp;tenement, que si cette gente princesse neüt été ré-confortée par Dariolette, sans doute elle fut lorsnbsp;trépassée. Heureusement que Dariolette était la, veillant sur elle. Cette fidéle suivante lui persuada de prendrenbsp;espérance, et, par ses remontrances aclroites, la fitnbsp;revenir un peu ü des sentiments moins apres. Bientót Elisène se sentit grosse denfant, et, è cette occasion, elle perdit non-seulement Ie goütdenbsp;la viande, mais encore Ie plaisir du repos et lesnbsp;joyeuses couleurs de son clair visage. Les douleursnbsp;vinrent, et les soucis. Jamais cette gente princessenbsp;uavait été assise en un si haut point de tristesse 1 Et il y avait dailleurs bien de quoi, car, en ce temps-lè, était loi inviolable que toute fille ounbsp;femme, de quelque qualité quelle fut, forfaisant denbsp;cette faeoii, ne se pouvait soustraire a la mort; laquelle facheuse et cruelle coutume dura jusqua lanbsp;venue du vertueux roi Artus. Voilé lennui auquel Ie r()i Périon avait laissé sou Elisène. Comment Ie lui faire savoir? Ce jeune roinbsp;était loin, emporté par son goüt des aventuresnbsp;étranges et hasardeuses, partant difficile é trouver. Ainsi désespérée de ce secours, Elisène nespé-rait nul reroède é sa vie, qui ne lui coütait tant k perdre que paree quelle perdait en même tempsnbsp;son ami et seigneur. Mais Ie grand et puissant fabricateur de toutes eboses ne voulait pas ce malheur, et sans doute ilnbsp;sintéressait é cette gente créature, coupable dunbsp;doux crime damour. II y avait au palais du roi Garinter une chambre voütée séparée des autres, assez prés de laquellenbsp;passait unè rivière, oü. lon pcmvail descendre aisé- |
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ment par un petit huis de fer. Suf Ie eonseil de Fa-visde Dariolette, cette chambre fut demandée par Elisène au roi sou père, lant, disait-elle, pour sonnbsp;aise, que pour mieux maintenir la vie solitaire è la-quelle elle était accoutumée depuis longtemps. Et,nbsp;pour toute compagnie, elle nexigea que Dariolette,nbsp;qui était au courant de ses pensees et de ses actes. Cette requête lui fut octroyée trés facilement, Ie roi Garinter estimant que 1intention de sa fdle étaitnbsp;telle quelle feignait de Favoir. Et, amp; cette cause, lanbsp;clef de Fhuis fut baillée amp; Dariolette, afin qu elle putnbsp;sen servir lorsquil prendrait fantaisie amp; sa bellenbsp;maitresse daller se récréer sur Feau. Cela se rencontrait è merveille, comme on devine bien. Un jour, élant en eet endroit seule avec sa demoiselle, la princesse soupira, et, se mettant en propos, lui demanda ce quil faudrait faire du fruitnbsp;que Dieu lui envoyait. nbsp;nbsp;nbsp;II faut quil souffre pour vous racheter, ré-pondit Dariolette. Ah! mère pucelle! sécria douloureusement Elisène, comment pourrais-je jamais consentir a lanbsp;mort de la pauvre creature engendrée en moi parnbsp;la personne que jaime Ie plus au monde!... Sil vous faut mourir vous-même, la chose étant découverte, croyez-vous quon laissera vivrenbsp;eet enfant 1 reprit la demoiselle. nbsp;nbsp;nbsp;Mais, répoudit Elisène, si je ineurs commenbsp;coupable, est-ce la une raison pour que ce petitnbsp;innocent en souffre?... nbsp;nbsp;nbsp;Si vous étes découverte, ma dame Elisène,nbsp;vous serez cause de la mort de trois créatures vi-vantes : vous dabord, votre enfant ensuite, puis denbsp;Farai que vous aimez taut et qui ne pourra vousnbsp;survivre,apprenant Févénement... Si, au contraire,nbsp;vous évitez ce péril, im temps viendra ou ce princenbsp;et vous pourrez avoir ensemble assez dautres en-fants qui vous feront oublier Faffection quo vousnbsp;portez k ce premier... La conversation en resta lè. Seulement, comme si elle eüt été yéritablement inspirée de Dieu, Dariolette simagina aussitót de conslruiro de sesnbsp;mains, è Finsu même de la princesse, un coffrenbsp;propre è loger un enfant, avec ses langes et Fépéenbsp;quelle avait en sa possession. Lorsque les quaIrenbsp;ais eurent été assemblés, elle les joignit solide-ment avec du ciment, de fagon è ce que Feau nynbsp;put pénétrer, et, cela fait , elle plapa cette petitenbsp;nauf sous son lit pour Fen tirer en temps opportun. Elisène ne tarda pas è ressentir les angoisses du' mal denfant. 11 se fit en ses entraillcs un travailnbsp;inaccoutumé et bien étrange pour elle, dont sounbsp;coeur fut mis en grande perplexité et amertume. Toutefois, malgré sa douleur, la pauvrette no-sait autre chose faire que de se taire, de peur detre entendue. Peu k peu son martyre redoubla, et,nbsp;finalement, elle accoucha dun beau garconnet quenbsp;Dariolette rcQUt dans ses bras et quelle plaQa ensuite dans le coffret que vous savez, après Favoirnbsp;douillettement enveloppé dans de riches draps. Quallez-vous done faire? sécria la pairre princesse, un peu effarouchée dé ce berceau étrange. ~ le lancer k Feau dans ce coffret, et sll plait k Dieu, ma dame, it pourra échapper et vivre,nbsp;repondit tranquilleraent Dariolette. |
. riélas 1 murmura Elisène, les iarmes aux yeux, en contemplant le nouveau-né, cher cnfantelet,nbsp;quelle destinéesera la votre?...Dariolette, sans soccuperplus quil nefallaitdes Iarmes de sa belle maitresse, prit encre et parche-rain, et écrivit lisiblement ces paroles : Cet enfantnbsp;est Amadis, fils de roi. La lettre écrite, pliée, cou-verte et cachetée de cire, Dariolette Fattacha avecnbsp;un cordon au cou de Finnocent garponnet, avecnbsp;Fanneau du roi Périon, et plapa k cóté de lui 1épéenbsp;dudit prince, ramassée par elle, corame on salt. Quand tons ces préparalifs eurent été terminés, Dariolette prit le coffre et Fapprocha du lit de lanbsp;dolente mere, qui baisa le petit enfangon avec unenbsp;angoisse passionnée, en lerecommandantk la gardenbsp;de Dieu. Puis elle ouvrit la porte de fer qui fermaitnbsp;la chambre voütée, fit quelqucs pas sur la bergenbsp;avec son précieuxfardeau, et le confia auxflots ra-pides de la rivière qui passsait Ik et qui allait se je-ter dans la mer a moins dune demi-lieue de Ik. GHAPITRB V Comment le petit garconnet, fruit secret des amours du roi Périon et de la princesse Elisène, abandonnd par Dariolette au fil de Ieau, fut recueilli par un gentilhommenbsp;nommd Gandalcs. aube du jour commeiipait alors a poindre, et la petite créature aban-donnée par Dariolette au fil de Peaunbsp;voguait k Faventure dans sa petitenbsp;nauf, ballottcc par cette vague, rc-poussée par cette autre, et saus cessenbsp;au moment dêtrc engloutie vivantenbsp;dans les abimes de la mer ou briséenbsp;sur les rcscifs de la cote. Mais, par le vouloir de Dieu, le-quel, selonsou plaisir, fait les impos-süulilés possibles, survint une aven-ture qui sauva cet enfantc-let des dangers de mort quil courait. Cette aven-ture était un navire quinbsp;faisait voile pour FEcossenbsp;dans lequel se trouvait un gentilhomme de la Petite-Bretagne, nomménbsp;Gandales, avec sa jeune, femme accou-chée dun fils nommé Gandalin. La matinée, pour lors, était claire et le temps calme, ce qui permit k Gandales dapercevoir lenbsp;petit coffre dans lequel était Fenfant dElisène, etnbsp;qui sen allait de ci de Ik au gré des vagucs. II or-donna aux mariniers de se diriger de ce cóté-la, afinnbsp;do sassurer du conlenu de ce coffret. Les mariniers obéircnt. 11s mirent un esquif a Feau, sapprochèrent du berceau, croyaut avoirnbsp;affaire k quelque objetdeprix, et le ramenèrent ennbsp;grande hate k Gandales, Quand ce gentilhomme le tint et quil cut levé la couverture sous laquclle était cache Fenfant et lesnbsp;riches draps dont il était enveloppé, il cut aussitótnbsp;soüpQon quil venait de bon lieu, corame dailleursnbsp;en donnaient témoignage Fépée et Fanneau quilnbsp;trouva avec le reste. Lors, le prenant dans ses bras,nbsp;il en fut si compassionné quil se prit a maudire la |
LE CHEVALIER DE LA MER.
LE CHEVALIER DE LA MER. jout en cheminant pour retourner ym Gaule, le roi Périon devint biennbsp;'mélancolique a propos du délais-sement de son Eliséne quilaimaitnbsp;ijbeaucoup, et du songe quil avaitnbsp;/fait. Et, tout en cheminant, il finit, toujours escorte de cette tristesse, parnbsp;arriver dans sesEtats. wn Bientüt il manda vers lui les grands segnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;seigneurs et prélats do son royaume, les engageant é amener avee eux les ' ^ cleres les plus érudits quils avaient dansnbsp;leurs diocèses ou contrées pour oxpliquer lenbsp;songe ci-dessus. Lorsque le bruit de son retour fut répandu, non seulement ceux quil avait mandés, mais tous sesnbsp;vassaux vinrent le voir et protester de leur obéis-sance; car ils lavaient en grande amitié et respect,nbsp;ct é tout moment ils craignaient de le voir suc-coinber dans les dangers auxquels 1honneur et lanbsp;cbevalerie Pexposaient. Aussi leur désir était de le voir toujours parmi eux; mais cela ne pouvait être, car son coeur nétaitnbsp;satisfait que lorsquil avait mis é bonne fin de grandsnbsp;et hasardeux périls. Les princes et seigneurs assembles, le roi les entretint des affaires du royaume avee un visagenbsp;aussi triste que possible. Le songe Tattristait lounbsp;jours, au grand chagrin de tout le monde; néan-moins, aprés avoir mis ordre aux affaires, il congé-dia tout le monde. II retint seulement trois astrologues trés experts en matière de songes-, il fit entrep ces oracles dans maratro qui, par crainte, avait si cruellenient aban-donné cette chétive et innocente creature. Ge ne fut pas tout; il recueillit soigneusement les petits rneubles trouvés dans Ie coffret, et, con-fiant eet intéressant gargonnet è sa femme, il la prianbsp;de Ie considérer comrae un second fils, comme Ienbsp;frère putné de Gandalin, et de leur donner indiffé-remraent ü lun et è lautre ses maraelles gonfléosnbsp;dun lait fortifiant. La femme de ce genlilhomme était aussi pitoyablc que lui. Elle sempressa de présenter Ie bout de sonnbsp;télin a ce petit garconnet, qui sen erapara et lonbsp;vida tout dmne haleine, tant il avait soit; de quoinbsp;Gandales et sa compagne furent trés joyeux. Leur navire marchait toujours, et toujours Ie temps était favorable. Si bien quen peu de jours,nbsp;ils prirent port en Ecosse, prés dune ville tiomméenbsp;Antallia. Et, peu après aussi, ils arrivèrent en Tunenbsp;de leurs terres, en laquelle furent nourris et élevésnbsp;Ie petit Gandalin et le garconnet trouvé dans lanbsp;mer, quon prit naturellement pour deux fréresnbsp;jumeaux, Gandales ayant recommandé le secret la-dessus aux mariniers. CIIAPITRE VI Comment le roi Périon, partant de la Pelite-Brelagne, che-minaii ayant le coeur trop rempli dennui et de mélan-colie. |
sa chapelle et leur fit jurer et promettre, sur la sainte Eucharistie, de leur donner, quels quennbsp;puissent être les résultats, linterprétation de leurnbsp;science. Puis il leur récita Ie songe. Lun deux, nommé Ungan-le-Picard, lui ré-pondit: Sire, songes sont choses vaines et doivent être tenus pour tels; toutefois, puisque vous le désirez,nbsp;donnez-nous terme pour y penser. Soit, dit le roi, donnez-moi votre réponse sous douze jours. Mais pour quils ne pussent sentendre, il les fit séparer et surveiller pendant ce temps. Le jour arrivé du rendez-vous, il prit a part le premier astrologue Albert de Champagne, et luinbsp;dit : - Vous mavez juré et promis la vérité; décla-rez-moi votre sentiment. Sire, je vous le dirai devant tous les autres. Trés bien, dit le roi. Et il fit appeler les deux autres oracles. Mon avis, Sire, dit alors Albert de Champagne, est que la chambre fermée et ce que vous vites en-Irer par la porte secréte, signifie que ce royaumenbsp;dos et bien gardé sera envahi par quelquun, etnbsp;votre ccBur arraché et jeté en rivière, sera uue villenbsp;ou forteresse prise dassaut sans retour. Et que signiftera lautre cceur, dit le roi, dont je restais possesseur et quun autre traitre me ravitnbsp;é la grande colère du premier. Gela veut dire, répondit Albert, quun second envahisseur, poussé par un étranger, vous forceranbsp;contre son gré : voilé ce que je puis vous en dire. Le roi pria le second astrologue nommé An-talles, de lui donner son avis. Sire, Albert a trés bien dit, et je partage son opinion, a cette différence prés, que ce quil met aunbsp;fiitur est déjé arrivé par le fait de celle que vousnbsp;aimez. Ce qui me surprertcl, cest que votre royaumenbsp;est intact, et si vous en perdez un peu, ce ne peutnbsp;être du fait dun ami. Le roi secoua la tête, car il ne trouvait pas lexplication compléte. Mais Ungan-le-Picard so prit é sourire en homme qui en sait plus long que les autres. Le roi sennbsp;apercut et lui dit: 11 ny a plus que vous, Ungan, mon ami; dites hardiment votre pensée. Sire, jai corapris des choses que vous seul pouvqz entendre; faites done retirer les autres. A ces mots, le roi et Ungan furent laissés en tête-a-tête. Jai souri, sire, a propos dun mot dAntalles, que vous navez pas relevé, et qui pourtant estnbsp;sérieux, savoir que le songe vous était arrivé déjanbsp;par la personne qui vous aimait le raieux; main-tenant je vous dirai ce que vous croyez savoir toutnbsp;seul... Vous aimez en tel lieu, vous êtes heureux,nbsp;et cello que vous aimez est excellemraent belle.nbsp;Pour la chambre oü vous étiez, vous vous rappeleznbsp;lapparition de votre aimée par une ouverture se-crèle; les mains qui ouvrirent votre coté, sont vosnbsp;baisers amoureux; le coeur quon en tirait veut direnbsp;quil y aura fils ou tille. Dites done, reprit le roi, pourquoi elle le jetait dans la rivière?... |
8 BIBLIOÏHEQUE BLEUE.
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Cela ne vous concerne pas, répondit Ungan; ue vous en inquiétez done pas. Jexige Ie tout, quoi quil en advienne. Sire, assurez-moi que vous neii saurez pas mal gré k celle qui aime si loyalement... Je vous Ie promets, dit Ie roi. Le coBur que vous avez vu jeter amp; leau est Ie premier enfant quelle aura de vous : il sera aban-donné. Et lautre quo je conserverai ? deraanda le roi. nbsp;nbsp;nbsp;Cest quelle concevra un-autre enfant quonnbsp;ravira contre la volonté de la mère, cause de lanbsp;perte du premier. nbsp;nbsp;nbsp;Voici un cas bien étrange, dit le roi. A Dieunbsp;ne plaise que mes enfants soient aussi malheureuxl nbsp;nbsp;nbsp;Aux choses ordonnées et promises par Dieu,nbsp;dit Ungan, nul ne saurait contredire, le sage restenbsp;calme fi la pensee que Dieu agit en dehors de la raison des hommes... Oubliez, Sire, oubliez ce quenbsp;votre curiosité a voulu savoir; rapjiortez k Dieunbsp;toutes ces choses, et priez-le quelles arrivent pournbsp;sa gloire éternelle... Voilé le parti que vous deveznbsp;prendre... Le roi, satisfait dUngan, le retint auprès de lui et le combla de biens. Or, au moment raême oü le roi quittait ses phi-losoplies, une demoiselle plus riche de vêtements que de beauté se présenta devant lui et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Saches, roi Iérion, que quand tu recouvrerasnbsp;ta perte, la seigneurie dIrlande perdra sa fleur... Cela dit, elle tourna bride avant que le roi put larrêter. Le bon prince sentit encore augmenter ses do-lentes preoccupations. CHAPIÏRE Vil Comment le Chevalier de la Mer fut élevé par Gandales, el comment la fée Urgande-la-Déconnue apparut k ce chevalier. Lenfant que Gandales avait fait appeler Chevalier de la Mer était devenu superbe, grace aux soins qui lentouraient: il faisait Fadmiration de tout lenbsp;pays. Gandales, un jour, prit fantaisie de saller esbat-tre aux champs, et, pour ce, sarma comme il faisait au temps des aventures courues avec le roi Languines, lequel avait discontinue les armes. Ghemin faisant, uue demoiselle sapprocUa de lui et lui dit: Gandales, si ce que je sais était connu de quelques grands personnages, la tète ne serail pasnbsp;longtemps sur tes épaules!... nbsp;nbsp;nbsp;Et pourquoi? demanda Gandales. nbsp;nbsp;nbsp;Paree que tu nourris leur mort en ta maison. Le ciievalier navait jamais vu cette femme. C était celle qui avait dit au roi Périon que quand sa perte serail recouverte, la seigneurie dIrlandenbsp;perdrait sa Beur. Gandales parut bien élonné de ces mots dont le sens lui échappait; il la pria de lui indiquer. Je te dis la vérité pure, repartit-elle. Puis elle senfuit, le laissant fort pensif, |
Bientót il Papergut accourant en bate et appelant é son secours; elle fuyait un chevalier armé. Piquant alors des éperons, Gandales barra le chemin au poursuivant. nbsp;nbsp;nbsp;Misérable chevalier mal avisé, qui vousnbsp;pousse é outfager si lachement les demoiselles?nbsp;cria-t-il. nbsp;nbsp;nbsp;Comment? répondit lautre, vous la défendez,nbsp;elle qui, par troraperie, perd raon corps et monnbsp;ame?... nbsp;nbsp;nbsp;Peu mimporte! répliqua Gandales, je la défen-drai de tout mon pouvoir, car les dames ne doiventnbsp;être jamais corrigées ainsi, bien quelles laientnbsp;mérité. nbsp;nbsp;nbsp;Vous Tallcz voir, dit le chevalier. Et, tout aussitót, il retourna vers le fourré dar-bres oü il avait laissé une belle demoiselle, sa mie, laquelle, voyant son danger, lui tendit vitementnbsp;sou écu et sa lance afin quil put se défendre. Unenbsp;fois armé, il revint vers Gandales, qui lattendaitnbsp;b/avement. Leur choc fut violent, è ce point que leurs lances furent rompues sur leurs ecus et quils tom-bèrentde cheval. Ils commencèrent alors un merveilleux combat a pied, qui eüt fini fort mal sans Iinlervention de lanbsp;dame qui avait implore Gandales. Elle se mit entre les deux et leur dit: nbsp;nbsp;nbsp;Holé, seigneurs, cest assez bataillé. A ces mots, le chevalier qui la poursuivait se re-tira. nbsp;nbsp;nbsp;Or, venez, lui dit-elle, me demander pardon. nbsp;nbsp;nbsp;Trés volontiers, répondit le chevalier. Et, jetant son écu bas et son épée a terre, il vint se prosterner k deux genoux devant elle, cequi sur-prit beaucoup Gandales. La dame dit ensuite au chevalier : nbsp;nbsp;nbsp;Allez dire é cette demoiselle qui est Ié -basnbsp;sous les arbres, quelle parte aussitót, sinon quenbsp;vous lui couperez la tête... Le chevalier obéit sans sonner mot et sen alia dire é cette belle inconnue, que cependant il aimaitnbsp;plus que lui-mêrae ; ¦ Traitresse femme, je ne sais comment je mo retiens de te tuer présentementl... La pauvrette sapergut vite que son ami était en-chanlé et quil ny avait rien a répliquer; elle monta sur son palefroi et séloigna le eoeur tout en deuil. Celle que Gandales défendait lui dit; . Vous avez tant fait pour inoi, que je ne lou-blierai jamais, et maintenant vous pouvez aller oü bon vous semble, car si ce chevalier ma offenséo,nbsp;je le lui pardonne de bon emur. Je uai que faire de votre pardon, répondit Gandales; je lerminerai ce combat, ou il savoueranbsp;vaincul... nbsp;nbsp;nbsp;11 faut laisser cela, reprit la demoiselle; carnbsp;seriez-vous le meilleur chevalier du monde, que jenbsp;marrangerais pour quil vous vainiiuit... Vous ferez ce que vous voudrez, répondit Gan-dalcs, mais je persisterai, é raoius que vous uo mo disiez pourquoi je garde la mort de beaucoup donbsp;geus de bieii. Je vousledirai, dit-elle, paree que je vous aime tous deux, lui comme ami et vous comme défen-seur. Alors, le tirant é part, olie lui dit; |
LES CHEVALIERS DE LA MER. !)
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nbsp;nbsp;nbsp;Vous me jurez, en loyal chevalier, que per-sonne autre que vous ne Ie saura jusqua ce que jenbsp;vous en prie; sachez done que ïenfaiit que vousnbsp;avez trouvé dans la mer sera quelque jour la fleurnbsp;de chevalerie, et sera lépouvante des plus forts...nbsp;II fera de tels exploits quils ne pourront êlre altri-bués a un seul homme... 11 vaincra les superbes; ilnbsp;sera doux et gracieux aux bons; il aimera en hautnbsp;lieu et tiendra comme chevalier Ie premier rangnbsp;damour. Je vous assure quil est fils de roi, et cer-laineraent ce que je vous dis arrivera... Si vousnbsp;rompez Ie secret, vous en serez bien puni. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl madame 1 répondit Gandales, dites-moi oünbsp;je puis vous Irouver pour conférer des affaires denbsp;eet enfant?... nbsp;nbsp;nbsp;Ni moi ni dautres ne pourront vous lap-prendre... Au moins, que je sache votre nom, sil vous plait... Vous insistezsibien, reprit la dame inconnue, que je consens ii vous lapprendre... Je vous dirainbsp;même que ce dont je suis Ie plus affolée est ce chevalier qui vient de partir... Jen fais pourtunt cenbsp;que je veux, saus quil puisse se révolter... Ainsi, demanda Gandales, votre uora est... Mon nom est Urgande-la-Déconnue... vous me connaissez maintenant, nest-ce pas?...Et, pournbsp;que vous me reconnaissiez mieux désorrnais, re-gardez-moi bien des pieds la tête, sil vous plait. Ge quj disant, Urgande qui, aux yeux de Gandales, avail été jusque-lli une gente pucelle de di\-huit printemps au plus. fraiche comme une aurore, lui apparut vieille, ridée, rabougrie, rataliuée,nbsp;cassée et débile, si vieille et si chétive même, quilnbsp;eut peur de la voir tomber de cheval. Mais comme les fees, après tout, sont femmes par beaucoup de cólés, et quelles naiment pas ê êtrenbsp;vues trop longtemps sous une forme abjecte et dif-forrae, Urgande tira d'uneboite quelle portalt con-tinuellement sur elle un onguent particulier dontnbsp;elle soignit vitement, et, tout aussitót, elle repritnbsp;la forme sous laquelle Gandales lavait aperoue, lanbsp;forme séduisante. Eh bien 1 que vous en serable ? demanda-t~elle h Gandales, ébahi. Croyez-vous quil soit possible de me Irouver sans ma volonté, si vite quenbsp;vous puissiez courir? Restez tranquille, je vous Ienbsp;conse.ille: tous les vivants perdraieut leurs pas a menbsp;suivrel... ^ Sur ma foi, madame, répondit Gandales, je nen dqute pas; je vous supplie toutefois de vousnbsp;souvenir du chevalier, qui est délaissé de tous, hor-mis de moi seul... Ne vous en fachez pas, dit Urgande, eet abandon lui rapportera beaucoup; je lairae plus que vous ne croyez, il doit par deux fois me servir, et,nbsp;de mon cóté, je lui rendrai deux services ê sa grandenbsp;joie. Que cela vous sufiise... Vous me reverrez plu-tót que vous ne croyez. Gandales qui navait pas encore regardé Ie chevalier son adversaire, Tapergut la tète nue : il lui parut être uu des plus beaux gentilshommes quilnbsp;eüt vus. II partit, escorlant la demoiselle. De son cöté, Gandales revint ê son chateau et rencontra la demoiselle quUrgande avait séparéenbsp;dg son ami; cette dolpnte femme pleurajt au bordnbsp;dune fontaine, il en fut facilement reconnu, et ellenbsp;lui dit: |
nbsp;nbsp;nbsp;Est-il possible, chevalier, que la méchantenbsp;femme que vous avez secourue vous ait laissé la vienbsp;sauve ? nbsp;nbsp;nbsp;Elle nest pas méchante, répondit Gandales,nbsp;mais sage et vertueuse, et si vous nétiez telle, jenbsp;vous ferais déinentir cette folie parole. nbsp;nbsp;nbsp;Eh Dieu 1 reprit-elle, comme elle sait trompernbsp;chacunl... En quoi done vous a-t-elle trompee? demanda Gandales. Hélas! soupira-t-elle, elle ma enlevé ce beau chevalier qui mien était, je puis lavouer, car il menbsp;préférerait h elle; et, si je Ie puis, je me vengerai.nbsp;Du resle, souvent il arrive quun jugement témé-raire amèue des suites facheuses. Gandales la laissa et continua sa route, plus oc-cupé du Chevalier de la Mer (]ue de toules ces his-toires. II se trouva bientót prés de chez lui, et Ie jeune enfant l'ayant apergu, vint ê sa rencontre etnbsp;lembrassa tendrernent. Gandales lui rendit ses caresses en se souvenant des paroles dUrgande qui Ienbsp;concernaient; les larraes lui vinrent aux yeux, et ilnbsp;pria Dieu quil deviiil ce quil souhaitait quil fiit. Le Chevalier do la Mer avait alors environ trois ans; il essuya les pleurs de Gandales, ce qui parutnbsp;h celui-ci dun bon augure pour riiumanité quil de-vait avoir et les soins quil pouvait attendre de luinbsp;dans laveitir. Aussi en eut-il grand soin et prenait-il plaisir a lui faire exercer rare et les jeux denfants avec lenbsp;petit Gandalin. Le Chevalier avait six ans, que Ie roi Iianguines et sa femme, passant par lepays, sarrêtèrent cheznbsp;Gandales oü lon fit des fêtes. Gandales, averti ènbsp;temps, éloigna Ie Chevalier, de peur denlèvement hnbsp;cause de sa gentillesse, et le relégua avec de petitsnbsp;amis dans une retraite adjacente. Par malheur la reine, regardant un jour par une lucarne, apercut le Chevalier de la Mer tirant denbsp;larc avec ses compagnons; elle fut frappée de sonnbsp;adresse et de sa bonne mine, et elle pensa quil étaitnbsp;le fils de leur hóte. Lors, appelant ses femmes: Venez voir, leur dit-elle, le plus charmant être quon vit jamais! Elles accoururent toutes et furent témoins des ébats du Chevalier qui, k ce moment, vint étanchernbsp;sa soif dans leau dun ruisseau voisin. 11 avaitnbsp;laissé son arc prés du but, et un de ses compagnons, plus grand que lui, sexergait avec; ce quenbsp;Gandalin voulut empêcher. Mais, comme il était denbsp;force inférieure, il cria bientöt a haute voix : Chevalier de la Mer, ü mon secoursl Le Chevalier accourut ü ces cris, et, prenant larc avec violence, il en frappa a la tête ladver-saire de G mdahn son frère, cn lui disant: Pourquoi oulragez-vous ainsi mon frère? Le baitu, raécontent, se jeta sur le Chevalier; ils se colli'tèrent, mais bientöt terrassé, le premiernbsp;senfuit juste sur les pas de leur gouverneur, quinbsp;lui dit: Pourquoi te sauves-tu ?... Seigneur, répondit-il, le Chevalier de la Mer veilt me battr^,,, |
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Mors Ie gouverneur, sapprochant du Chevalier, lui dit dun air mcnacant: nbsp;nbsp;nbsp;Comment! déja vous êtes en rixe avec vosnbsp;compagnons? II vous en cuira, je vous Ie prédis Le Chevalier de Ja Mer, se voyant ainsi menace, se mit amp; genoux et répondit: nbsp;nbsp;nbsp;Sil faut que je sois fouetté, jy consens plutótnbsp;que de voir outrager mon frère en ma préserice... En disant cela, les larmes jaillirent de ses yeux, ce qui émut le gouverneur. nbsp;nbsp;nbsp;Ne recomrnencez pas, reprit celui-ci, car jenbsp;vous ferai pleurer dautre sorte! La reine, qui avail vu et entendu tout ce débat, se demandait pourquoi Ton appclait ce jeune garsnbsp;ie Chevalier de la Mer. CIIAPITRE VIII Comme le roi Languines emmena avec lui le Chevalier de la Mer, et Gandalin fils de Gandalcs. Pendant que la reine regardait le Chevalier do la Mer, le roi entra avec Gandales; elle demanda ènbsp;ce dernier si ce bel enfant était Je sien. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, répondit Gandales. nbsp;nbsp;nbsp;Et pourquoi le faites-vous appeler le Chevaliernbsp;de la Mer? dit la reine. nbsp;nbsp;nbsp;Paree que, madame, repartit Gandales, il estnbsp;né-sur la mer, au retour dun voyage que je lis der-nièrement dans la Pelite-Bretagnc. nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment? fit-elle. II vous ressemble peu... Elle parlait ainsi paree que le Chevalier de la Mer était dune grande beauté et Gandales assez laid de visage, quoique trés gentil compagnon. Pendant cette conversation, le roi jeta é son tour ses yeux sur le chevalier, et celui-ci lui faisant lanbsp;mêihe impression qua la reine, il pria Gandales denbsp;le faire approcher. nbsp;nbsp;nbsp;Et puis, dit-il, au partir de céans, je lem-raènerai avec moi et le ferai élever avec mon fils. nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi,Sire, répondit Gandales, il estnbsp;encore bien jeune pour quitter sa mere. Malgré cela, le jeune garponnet fut présenté au roi, qui lui demanda sil voulait venir é la cour. nbsp;nbsp;nbsp;Jirai oü il vous plaira, répondit le chevalier,nbsp;si mon frère vient avec raoi. nbsp;nbsp;nbsp;Et moi, dit Gandalin, je ne resterai pas icinbsp;sans lui. nbsp;nbsp;nbsp;Daprès ce que je vois, Sire, reprit Gandales,nbsp;si vous lemmenez, il fatidra prendre Iautrc aussi. nbsp;nbsp;nbsp;Cela me sied, répliqua le roi. Et appelant son fds Agraies, il lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Mon fils, je veux que vous aimiez ces deuxnbsp;gentils bouts dhomme, comme jaime moi-mêrnenbsp;leur père... Gandales, voyant le roi tenir il son dessein, sentit les larmes lui venir aux yeux. II souhaita au fondnbsp;de sou eoeur que les prédictions dUrgande fussentnbsp;vraies, surtout pour les grandes inerveilles promisesnbsp;aux armes du chevalier. Le roi, qui observait Gandales, le voyant pleurer, le plaisank, disant; nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment, je neusse jamais pensé que vousnbsp;füssiez assez fou dc pleurer pour un enfant!... Ah I Sire, répondit Gandales, cest avec plus |
de raison que vous ne peusez que je pleure, et, sil vous plait de mécouter, je vous le dirai devant lanbsp;reine... Mors il leur raconta comment il avait trouvé le Chevalier en mer, et dans quel équipage. II cutnbsp;méme parlé des prédictions dürgande, neüt été lenbsp;serment quil avait fait. nbsp;nbsp;nbsp;Et maintenant, ajouta-t-il, ordonnez de lui cenbsp;quil vous plaira, car, d'après son origine, je le croisnbsp;issu de hien grand lignage... Le roi, après ce discours, complimoata Gandales davoir élevé si bien un enfant trouvé, et il lui repartit : nbsp;nbsp;nbsp;II est bien juste, puisque Dieu la protégénbsp;jusquici, qua présent nous ayons pour lui desnbsp;soins contiuués jusquk son établissement. nbsp;nbsp;nbsp;Pendant son jeune age, je !e réclame pournbsp;moi, dité son tour la reine; lorsquil sera devenunbsp;homme, je labandonnerai a votre service. Prenez-Ie done I répondit le roi. Le lendemain, le roi sen voulut aller, et la reine, se gardant doublier le présent quon lui avait fait,nbsp;prit avec elle Gandalin et le Chevalier de la Mernbsp;quelle recommanda comme son fils è ses serviteurs. CIIAPITRE IX Comment, après la mort de Garinter, le roi Périon songea a rejoindre sa mie Elisène. Périon était arrivé en Gaule, plus pensif que jamais, et ne comprenant pas beaucoup Texplicatioii donnée é ses songes et les paroles de la demoiselle,nbsp;h savoir; quau temps quil recouvrerait sa perte, lenbsp;pays dIrlande perdrait sa fleur. 11 était Ié depuis quelque t((mps, lorsquune demoiselle vint é sa cour et lui remit uno lettre dEli-sèiie, laquelle lui annongait la mort du roi Garin-ler, sou père, et le priait de sintéresser é son isolement, car le roi dEcosse voulait la spolier do son bien. La mort du roi Garinter neffraya pas le roi Périon ; il ne pensa qua une seule chose: il allait revoir sa mie, pour laquelle il brülait toujours. II renvoya promptement la demoiselle en lui disant: Annoncez é votre maitresse que je me mets en marche, sans attendro un jour, pour accourirnbsp;auprès delle 1... La demoiselle sen rctourna satisfaite, et le roi, après avoir mis ordre é ses affaires, partit en bonnbsp;équipage vers Elisène. 11 marcha si vile quil apprit bientót, dans la Petite-Bretagne, que le roi Languines sétait appro-prié loutes les seigiieuries, sauf les villes, laisséesénbsp;Elisène par son père Garinter. li marcha done dircctement vers Arcata, oü Elisène sétait rófugiée. Sa réception fut inouïe dallégresse. Lui-mème était en grande liesse detre auprès de ses amours.nbsp;Après muluels embrassemonts, il annonga a Elisène quil venait lépouser et quello ent ii rn avisernbsp;ses parents et sujels, ce quello fit avec la plusnbsp;grande héte possible et avec autant daise que son |
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cceur en put désirer, car cétait Ie comble de ses affections. Le roi dEcosse arriva bienlót pour rcccvoir avec ses gentilshomraes le roi Férion, son beau-frère.nbsp;Leur entrevue se fit avec force embrassements, et,nbsp;la noce terminóe, chacun pensa è sen retournernbsp;dans son pays. Le roi Périon, en revenant en Gaule avec sa femme, sarrêta prés dun ruisseau pour se rafrai-chir; et, pendant quon dressait les tentes, il poussanbsp;son cheval le long de Peau, en réfléchissant comment il saurait si Elisène avait eu un enfant ainsinbsp;que les philosophes le lui avaient assure daprès lenbsp;songe. Tout en chevauchant et en rêvant, il arriva petit cl petit jusqua un ermitage, oü il mit pied é terrenbsp;pour ses devotions. Le vieil ermite qui se trouvaitnbsp;Ié laborda, lui demandant sil était vrai que le roinbsp;Périon ayait épousé la belle Elisène. Oui, vraiment, répondit le roi. Dieu soit loué, reprit Termite, car je sais de bonne source quil en est vivement aimé. Et doü le savez-YOus? reprit le roi. De sa bouche même, dit le bonhomme. Le roi, violemment intrigue et désireux dap-prendre la vérité, se fit connaitre a ce bonhomme, et lui demanda tout ce quil savait, en confidence. Gertes, répondit Termite, je pourrais passer pour uquot; hérétique, si jevous révélais des propos denbsp;confession... Quil vous sufiise do vous savoir ten-drement aimé; et, puisque je vous trouve si fort anbsp;propos, sachez quune demoiselle raa raconté, énbsp;votre premier voyage dans ce pays, des chosesnbsp;assez obscures que vous interpréterez peut-.êtrenbsp;mieux que moi... Ainsi, elle a annoncé que, de lanbsp;Petite-Bretagne, sélèveraient deux dragons qui rè-gneraient en Gaule et, de Ié, iraient dévorer lesnbsp;autres animaux des autres pays; que, vis-a-vis denbsp;certains, ils seraient farouches et cruels, el, vis-é-vis dautres, humbles et gracieux. Le roi, aussi étonné que Termite, ne comprit é ce moment rien é cette prophétie que Tavenir de-vait pourtant voir accomplir. Recommandant le saint homme é Dieu, il re-tourna vers Tendroit oü il avait fait dresser ses lentes et ne paria point ü la reine de ce qui Tavait tant préoccupé dans la journée. II dissimula jusquü la nuil, et, dès quils furent coucbés,il en arriva, après les embrassements habi-tuels, è lui parler de Texplicatiou du songe, lanbsp;priant affectueusement de lui avouer si elle avait eunbsp;un enfant ou non... Honteuse et surprise, Elisène nia entièrement la vérité, de sorte que le roi ne put rien savoir et re-tomba dans ses perplexilés. ^ Le lenderaain, ils parlirenl, et, finalement, arri-VGrönt 6n uamp;ul6 ou Ift rciuo fut rc^uc avee grandö joie par tous ses peoples; ce qui allongea leurnbsp;voyage tant et si bien, (|uau débotté la bonne damenbsp;se trouva grosse dun hls quon norama Galaor, etnbsp;puis dune fille quon nomina Mélicie. Le jeune Galaor avait deux ans et demi, lorsquun jour, se trouvant au bord de la mer avec son père,nbsp;dans une ville appelée Orangil, et jouant avec sanbsp;mère et ses suivanles prés dune fenctre, on vit en-trer par une poterne un énorme géant, armé dunenbsp;lourde massue, |
A eet aspect, les ferames senfuirent dans les bois; dautres se jeièrent par terre pour éviler lenbsp;regard du géant qui, au lieu de sen émouvoir, sennbsp;vint droit au jeune Galaor, le prit et sen retournanbsp;par oü il était venu vers un brigantin qui Tatten-dait et qui prit aussitót le large. Cependant la reine, oubliant toute peur, courut éplorée pour délivrer son cher fils. Mais quaud ellenbsp;vit quil allait disparaitre avec son ravisseur, quandnbsp;elle Tentendit crier au secours, elle sentil sa douleurnbsp;plus forte que la mort même, et, au souvenir denbsp;Tautre enfant quelle avait abandonné è la merci desnbsp;flots, elle tomba foudroyée par une angoisse horrible. Le roi Périon avait suivi du regard toute cette scène, dont il se trouvait malheureusement tropnbsp;éloigné pour y intervenir. Un instant, partagé en-tre son amour pour son fils et son amour pour sanbsp;femme, ii hésita sur ce quil devait faire. Pourfant,nbsp;sarmant de courage, il courut a la reine, lui fit dunner des soins et sen occupa si bien quelle finitnbsp;par recouvrer ses sens. Elisène, désespérée, sabandonna aux larmes. Celte perte inattendue, cette perte irreparable lanbsp;navrait. Elle émut de pitié tous les assistants, et cenbsp;ne fut quau bout dune heure que le roi parvint anbsp;la calmer, en lui disant: Madame, il faut louer Dieu de tout, même de cette douloureuse aventure; car le songe dont jenbsp;vous ai parlé se réalise en ce moment Galaor estnbsp;le dernier coeur qui devait nous être enlevé contrenbsp;notro gré... Quant au premier, vous pouvez me ré-véler ce quil en est advenu... Je suis pret k tout.nbsp;Dailleurs, dans Tétat oü vous étiez alors, on nenbsp;peut vous blamer de son abandon. A cette parole, Tinfortunée Elisène se sentit si troublée par le reraords, quelle se laissa aller ü ra-conter è Périon une parlie de la vérité, le suppliantnbsp;de Jui pardonner ce crime qui veuait de la craintenbsp;de la mort ignominieuse a laquelle, suivant les loisnbsp;du pays, elle se serait expcsée en savouant merenbsp;avant dêtre femme. Soyez assurée, madame, répondit gravement le roi, que je ne vous en voudrai jamais... Et, pournbsp;que vous ayez, comme moi, confiance dans le sortnbsp;qui attend nos enfants, disons-nous bien que silsnbsp;nous causent aujourdhui ces amères angoisses, ilsnbsp;nous vaudront plus tard dheureux jours. Cette conversation en resta lü. Le géant qui avait ernporlé Galaor était du pays de Léonois, prince dune ile nommée Gandalan,nbsp;munie de deux places fortes. Dun naturel assez paisible, Toffense le rendait furieux et cruel... II revint a force de voiles dansnbsp;le lieu quhabitaient des chrétiens, et il remit Ten-fant a un ermite de tres sainte vie auquel il recom-manda de Téleyer en chevalier, Tassurant quil étaitnbsp;fils de roi et reine. Ah! dit Termite, pourquoi ayez-vous commis cette cruaute de Tenlever a sa familie?... Jevousledirai, reprit le géant. Vous devez savoir quayant enlrepris de combattre le géant Al-daban, qui tua lachement mon père, et qui me re-tient oncore aujourd'hui le rochcr de Galtares, mon fief, jldais embarqué déja, lorsquune demoiselle vint vers moi et me dit: « Tu. tabuses, car cenbsp;que tu attends doit être Toeuvre du fils du roi Pé- |
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n BIBLIOTHEQUE BLEUE. sit Ie, rion de Gaule, qui aura beaucoup plus de force et do courage que tu nen as toi-mêine. Tu senlirasnbsp;cette vérité au moment oü les deux branches d unnbsp;arbre, séparées aujourdhui, se rejoindront... » Puis, cette menace faite, elle mindiqua lendroit oü je trouverais celui que je vous confie aujourdhui... Voila loutl... Gest ainsi que Ie jeune Galaor demeura sous la conduite du saint hornme et y resta si longtempsnbsp;quil nen sortit que juste au moment dêlre recunbsp;chevalier. CHAPITRE X Comment Ie roi Lisvart, naviguant par mer, prit \ port en Ecosse, oü il fut grandement honorcnbsp;I et accueilli. ^ n ce teraps-la régnait en la Grande-J-'Bretagne, un roi nommé Hanga-/ ris qui, mort sans enfauts, laissa i-lü'ritier un sien frère nomrné Lis-J varl qui venait dépouser Brisène,nbsp;¦'*~fille du roi de Danemark, la plusnbsp;belle dame qui fut alors dans toutnbsp;lo septenlrion. f* Bien quelle eüt été demandéo par raaiïits gentilshommes, elle étaitsansnbsp;mari, son père craignant, en la donnantnbsp;a lun, de déplaire a lautre. Voulanl en finir avec eet état, elle choi-,e jeune prince Lisvart qui lui faisail la cour et dont elle crannaissait 1esprit et Ie cceur. Hangaris mort, les princes de la Grande-Breta-gne sachant que les droits de Lisvart lui donnaient Ie royaume, quoique élranger, lui envoyèrent desnbsp;ambassadeurs pour linviter a prendre possessionnbsp;du royaume et des sujels. Le roi Lisvart, obéissant au désir de ses sujets, fit voile pour la Grande-Bretagne, et passant de-vant lEcosse, il sarrêla chez Languines, roi de cenbsp;pays, qui le rcQut magnifiquement. Lisvart voyageait avec sa femme et sa jeune fille nomraée Oriane, alors ègée de dix ans et dunenbsp;grande beauté, ce qui lavait fait surnommer Unique. La mer lavait fatiguée beaucoup, et son père,nbsp;inquiet, la confia au roi dEcosse jusqua ce quil lanbsp;fit reprendre ; puis il revint chez lui assez ü tempsnbsp;pour réduire quelques rebelles. La jeune fille resta done avec le roi et la reine dEcosse, se reposant et ségayant jusqua ce quenbsp;son père lenvoyat quérir. La reine lui dit un jour: Ma mie, je veux désorraais que Ie Chevalier de la Mer vous serve, et soit vótre. Oriane accepta volontiers, et le chevalier se prit tout-a-coup dun grand amour, quil fit partagernbsp;bieiitóta la jeune priucesse. Toutefois, le chevaliernbsp;se jugeant indigne de cette faveur, ue monlrait pasnbsp;toute sa passion, et de son coté, la jeune fille évi-tait de faire soupQonner Ia sienne. Mais eet amour se reflétait dans le langage de leurs yeux sans que leur bouche en fut linter-prète. chevglier niédjla de se faire recevoir chevalier |
afin de commencer sa réputation et il en paria au roi Languines; celui-ci lui répondit ¦ Comment, Chevalier de la Mer, vous vous croyez déja assez solide pour soutenir une pareillenbsp;charge. Recevoir lordre est aisé, mais différez encore quelque temps afin detre ü la hauteur de cettenbsp;dignité. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, repartit le Chevalier de la Mer, si jenbsp;navais la résolution de faire tout ce qui appartientnbsp;a chevalerie, je neusse pris la hardiesse de vousnbsp;présenter ma requête; daignez me Ioctroyer, sansnbsp;quoi je chercherai, hors de votre service, meilleurnbsp;accueil. Le roi lui promit alors de soccuper de sa reception ; il linvita a faire préparer ses armes et accoutrements; puis il en avertit Gandales qui en fut trés aise. Ce dernier dépêoha même une demoiselle appor-tant lépée, Ianneau et la lettre scellée trouvés dans le berceau du chevalier sur la mer. Lorsquon vint avertir Ie chevalier de ce message, Oriane et lui devisaient damour et Ia jeune prin-cesse exigea quon fit entrer létrangère pour sa-voir delle le but de sa mission. La demoiselle remit de la part de Gandales, les objets qu elle apportait, et le roi dEcosse étantnbsp;survenu, les regarda avec attention, le chevaliernbsp;adrnirait lépée dont le fourieau manquait et le roinbsp;se prit a leur dire ; nbsp;nbsp;nbsp;Vous voulez être regu chevalier; en aveznbsp;vous bien le droit ? Sans plus tardcr, je vais vousnbsp;dire ce que jen sais. Et il lui raconta comment il avait été trouvé sur sur les flots avec cette épée et un coffret contenantnbsp;un anneau. ^ Je crois, dit le Chevalier de la Mer, que vous mavez fait lè une histoire, et cette demoiselle, ennbsp;disant quelle mapporte ces objets de la part denbsp;raon bon ami Gandales, a voulu dire rnon père.nbsp;Mais si vous avez dit vrai, si je suis sans parents, je ne men eslime pas moins getilhomme,nbsp;car mon coeur me le dit. II faut, è plus forte raison, que je sois chevalier, afin de macquérirnbsp;lhonneur et le nom dont jai été déshérité ennbsp;naissant. Le roi lestima beaucoup de cette fermeté, et jugea quil serail un chevalier dhonneur et denbsp;grand courage. Comme ils devisaient, on avertit le roi de larri-vée de Périon, son frère. Ce dernier, menacé par le roi d Irlande et Daganil, son roi, avait déjanbsp;abandonné è leurs armes la ville qiiil hahitait, etnbsp;venait chercher laide de ses amis, dont il avaitnbsp;grand besoin. Languines lui promit son appui, et Agraies de-manda la permission detre du nombre des guer- ners, ce qui lui fut accordé. Le Chevalier de la Merdésira encore plus detre recu; il souhaitait de recevoir lordredes mains denbsp;Périon, dont il avait entendu vanter les prouesses;nbsp;il savisa de prier la reine detre son intermédiaire,nbsp;mais il la voyait si triste quil songea ü Oriane.nbsp;Pour la première fois, il lui deraandait une grace,nbsp;et Oriane Iaccueillit avec une vive émotion. Le Chevalier paria de son indignité detre écouté par la jeune piincesse, mais il en dit assez pournbsp;faire accepter ses services; ii attesla même les pU' |
LE CHEVALIER DE LA MER. 13
LE CHEVALIER DE LA MER. 13 i'oles de la reine, qui 1avait fait accepter comme servant. Oriane répondit quelle lui savait gré davoir pris au sérieux ce qui sétait passé alors, et quellenbsp;en agissait de inême. Le Chevalier de la Mer ne put trouver une parole a cette déclaration, et Oriane le quitla pour revenir bicntnt lui conFier la cause du chagrin denbsp;la reine; cét iit 1invasion du roi dIrlande dans lesnbsp;Etats de ht Gaule habitcs par sa sceor. Oriane mit dansses intéréts linfanteMabile, qui estiraaii beaucou]) le Chevalier, et elles complotè-rent de faire habiller le Chevalier et placer dansnbsp;la chapelle au milieu de leurs femmes (4 dans leurnbsp;compagnie ; el, lorsque le roi Périon serail prêl anbsp;sen retourner, cfles Ienverraientdemanderetob-tiendrait facilemenl de sa bonté la reception dunbsp;Chevalier. Le Chevalier, élant averti, alia trouver Ganda-lin et le, pria de porter secrèlement ses armes dans Ia chapelle de la reine, paree quil devait ctre faitnbsp;chevalier dans la nuit; il lui dcraanda sil le sui-vrait, en cas de voyage. Gandalm promit de ne pas abaiuloniier le Chevalier et soccupa de tout préparer. Après souper, le Chevalier se rendit a la chapelle, s(, lit accoutre!', sauf les mains el la tcte,et, en attendant les dames et le roi Péi ion, il pria Dieunbsp;de laiuer non-seulement dans ses armes, maisnbsp;aussi dans son amour. La nuit venue, la reine se relira dans ses appar-tements. Alors les princesses Oriane et Mabile, et leurs datiies, entrèrent dans la chapelle oü était le Che-valii'r, et, au moment oü le roi Péiion enfourclniitnbsp;son cheval, Mabile, Ienvoya supplier de la visiternbsp;avant son départ. Le roi se rendit prés de Mabile, qui le pressa daccorder a Oriane ce quelle allait lui demander. Lors, Oriane, montrant le Chevalier a genoux devant laulel, pria Périon de lui octroyer 1oidrenbsp;de chevalerie. Périon, ébloui de la beauté dOriane, savanga prés du Chevalier et lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, voulez-vous recevoir lordre denbsp;chevalerie. Oui, Sire, sil vous plait, répondit le Chevalier. De -par Dieu soitl dit le roi, et faites quil sé-lève aut tnt que votre valeur le pourra. Puis il lui chaussa Léperon droit, lui ceignit 1 épée, ajoiitant ; nbsp;nbsp;nbsp;Maintenanl, vous êtes chevalier, mais jauraisnbsp;voulu plus declal a votre réception; voire renom-inée suppléera a ce qui manque aujourdhui commenbsp;représentation et appareil. Puis le roi Périon prit congé des dames, qui le remercièrent grandemenl, et il se mit en cherainnbsp;pour retourner en Gaule, recommandant a Dieunbsp;son nouveau chevalier. |
Comment le Chevalier de la Mer débuta dans les armes par une victoire. ur le print dentrer en campagne, le Chevalier voulut preudre secrètemimt congénbsp;dOriane. Celle-ci, quuiinbsp;départ aussi précipité ren-dait plus amoureuse en sounbsp;Arae, couliut pourtant lesnbsp;battements de sou pauvre emur; ellenbsp;dit au Chevalier ; Avant votre départ, je vous prie de me declarer si vous êtes filsnbsp;de Gaiid-'les; si jen crois mon juge-ment, vous devez être de meilleurenbsp;souche. Le Chevalier de la Mer lui raconta ce quil tenait du roi Latiguines; ellenbsp;en fut siiigulièremeiit ravie, et lenbsp;laissa parlir, le recommandant anbsp;Dien. Gandalin atlendait son Chevalier, tenant en laisse un chi'val solide etnbsp;porlant les ai mes di* son mailre. Lesnbsp;deux cavaliers quiltèreut la ville anbsp;la pointe du jour, saus être vus, etnbsp;gagnèrent une, immense forrt, quilsnbsp;traversèrent en pai lie jusquau soir. La faim les fitnbsp;sarrèter pour manger ies vivres que Gandalin portalt avec lui. Ils entimdirent prés dcux une voix plaintive vers laquelle le chevalier dirigea son cheval. Deuxnbsp;cavaliers étaient éteiidus sur 1herbe, lun mort etnbsp;Iantre prêt de lêtre; sur ce dernier, une femmenbsp;accroiipio déchirait les plaies avec ses maius pournbsp;hater le trépas du moribond. Lc Chevalier, iiidigné, la chassa avec mépris et donna des soins au blessé, dont la voix revint peunbsp;a peu. Ce malheureux raconta au Chevalier que la femme qui fuyait était la sienne, quil 1avaii trou-vée couchée avec le cavalier trt'passé, dont il sétait vengé, et sa femme, craignant dêtre aussinbsp;lobjet de sa fureur, avait cherché, profitant de sanbsp;faiblesse, a amener sa mort en plongeant ses mainsnbsp;dans les blessures quil avait regues de son adver-saire. 11 demandait en grace au Chevalier de le faire transporter a hermitage prochaiu, afin quil putnbsp;sauver sa pauvre ame a defaut de son corps. Le Chevalier, érau de compassion, le conlia a Gandalin, qui le transporta a lermitage. Pendant ce temps, la femme disparut. Cette cqquine, ayant prévu les suites de sa conduite, avail prié trois de ses frères de venir au devant delle dans un champ voisin; elle lesrejoignit |
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bientót et leur cria, aussitót quelie les apergut : Pour Dieu, secourez-moi! Volei deux brigands : lun a tué Ie cavalier qui est éteridu la, et 1autre a mis mon mari a toute extrémité ; iis sontnbsp;aussi coupables lun que lautre, ne leur fades au-cun quartier. Elle espérait, par cette tromperie, sauver les ap-parences de sou crime. Au memo instant, Ie Chevalier de la Mer reve-nait de lermitage oü il avail quitté Ie cavalier óva-noui. Les trois fières lui coururent sus, bien certains de sa félonie, et Ie menacèrent de mort. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieu 1 dit Ie Chevalier de la Mer, pail-lards, vous mentez, et je saurai bien me défendrenbsp;de tiaitres pareils a vous, 11 avait, beureusement pour lui, lécu levé, la lance bien en main et larmet lacé; il fondit, sansnbsp;prévenir, sur Ie premier, qui! démonta ainsi que Ienbsp;second, pergant Ie bras doutre en outre a fun ctnbsp;meurtrissant 1épaule de lautre. Puis il attaqua Ie troisième, auquel il donna un si vigoureux coup sur larmet, que Ie pauvre gen-tilhomme,voulaijt se retenir au cou de son clieval,nbsp;perdit 1'équilibre et roula par terre. La mauvaise femme qui avait araené ses frères prit la fuite; ce que voyant Ie Chevalier, il cria hnbsp;Gaudalin de larrêter. Le cavalier démonté Ie dernier se releva et dit au Chevalier : Seigneur, nous ignorons si co combat est lé-gitime ou injuste. II est fort injuste, répondit le Chevalier, a moins que je naie eu tort de secourir le mari denbsp;cette .coijuine quelle achevait de faire mourir avecnbsp;cruauté. Les trois chevaliers coraprirent par ces paroles que leur soeur les avait abuses. Ils racontèrent aunbsp;Chevalier^de la Mer ie récit mensonger de leurnbsp;soeur, et sexcusèrent d'avoir engagé avec lui un sinbsp;méchant combat dont ils étaient punis de reste. En bonne foi, leur dit le Chevalier de la Mer, vous saurez toute la férocité de cette femme en in-terrogeant son mari que jai fait transporter pros-que mort a eet ermitage. nbsp;nbsp;nbsp;Puisquil en est ainsi, répondirent les troisnbsp;frères, disposez de nous qui sommes a votre meroi. Je ne vous laisserai parlir, iusista le chevalier, quaprès mavoirjuré de mener cette femme et sou mari vers le roi Languines, et la, eu leurnbsp;presence, vous raconterez tout ce qui est arrivé;nbsp;vous lui direz aussi que vous avez été conlrainls anbsp;cela par un chevalier nouveau parti comalin rnémenbsp;de sa cour; que ledit chevalier supplie le roi Languines de juger ce méfait ainsi quil lui plaira. Après avoir jure et promis de tout exéciiter, ils quittèrent le chevalier, qui continua sa route aprèsnbsp;leur avoir souhaité bon voyage. |
CHAPITRE XII Comment Urgandc-la-Déconnue apportaunc lance au Chevalier de la Mor, et comment il sógara, avccunc demoiselle, par suite do la malignité diin écuyer qui voulait Ic voirnbsp;combaltre. ne Ibis cette querclle dó-mêlée avec les trois clie-vahers,le Chevalier de Ia ¦Mor reprit sa voie. II avaitnbsp;cl peine cheminé, quil vitnbsp;venir a lui, par deux sen-tiers différents, deux gen-1 es demoiselles,dont urnenbsp;porlait une lance aunbsp;poing. Seigneur, dit cette dertiière, prenez cettenbsp;lance que je vous donnenbsp;el dont vous aurez grandement besoin dici Iroisnbsp;jours, et qui vous servira a délivrer de péril denbsp;mort la maisoii dout vous étes issu. nbsp;nbsp;nbsp;Comment, demoiselle, peut vivre ou mourirnbsp;une roaison ? deraanda le chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;II en sera ainsi que je vous dis, répondit lanbsp;demoiselle. Jai voulu vous faire ce présent pournbsp;commencement de recompense de deux plaisirs quenbsp;jespère savoir de vous... Ge disant, la demoiselle chassa rudement son pa-lefi'oi ct passa outre. Lautre demoiselle, se voyant ainsi abandonnée de sa compagnie, déhbéra de demeurer pour quel-ques jours avec le Chevalier de la Mer, pour voir cenbsp;quil ferait. Seigneur, encore que je sois étrangèrc, je demeurcrais bien volonlicrs avec vous pour quel-que temps, si cola vous était agréable, et jc ditïé-rerais un voyage que jai a faire... De quelle terre êtes-vous, sil vous plait? deraanda ie cticvalicr. De Dancmark, répondit-elle. Si vous voulez rne suivre, reprit alors le chevalier, je vous promets, demoiselle ma mie, de vous garder è mon pouvoir... Mais, dites-raoi, con-naissez-vous cette dame qui vient de moctroyernbsp;Cette laiice?... Jamais je ne lavais vue avant de la rencon-trer dans ce cliemin qui nous a condiiitcs toutes deux vers vous...Ëllc et moi nous devisames, etnbsp;elle in apprit quelle portail une laucc au mcilleurnbsp;chevalier du monde... Cétait vous, è ce qu'il paruit... Elle vous aime beaucoup, el sappellenbsp;Urgande-Ia-Déconnue, Ah! sécria le elievalior, je suis mal fortum' de ne lavoir pas su plus tot 1... Groyez bien que sinbsp;je ne me lance point a cette bcurc sur ses traces,nbsp;cest paree que je sais que ce serait inutile, étaiitnbsp;eonlre sa volonté... Gest en devisaut ainsi quo le Chevalier de la Mer et sa gente compagnc prirent chemin, un pennbsp;a raventure. Lanuit les surprit avant quils eussentnbsp;sou gé a SC procurer un gite. Ileureusement que,nbsp;de fortune, passa par la un (icuyer qui leur demandanbsp;0(1 ils coraplaient si (ard shéberger. |
LE CHEVALIER DE LA MER. 15
LE CHEVALIER DE LA MER. 15 nbsp;nbsp;nbsp;Oü uous pouri'ons, répondit Ie Ghevaliev denbsp;Ia Mer. nbsp;nbsp;nbsp;'Alors, seigneur, si vous voulez trouver logis,nbsp;il faut délaisser la route que vous suivez lèi, etnbsp;prendre celle que je vais vous iudiquer et qui vousnbsp;conduira au chÉiteau de mon père, lequel vous fet anbsp;tout lhonneur et bon traiteraent quil pouvra. Le Chevalier de la Mer accepta, et lécuyer, qui avait son intention, le conduisit, aiusi que sa coiinnbsp;pagne, a son propre logis, oü ils passèrent tousnbsp;trois la nuit. Le Icndeniain, ils se remirent ennbsp;route, et lécuyer, sous prélexle de le guider, lesnbsp;conduisit dans un chateau qui nétait pas celuinbsp;dont il leur avait parlé la veille. Cette l'orteressenbsp;était en une assieltc plaisante et solide. Tout anbsp;Ientour, en effet, courait une eau roide et profonde,nbsp;et il ny avait, pour y arriver, dautre passage possible qu'un long pont-levis, au bout duquel étaitnbsp;une tour belle et haute poiir le délendre. Marchez devant, dit le Chevalier de la Mer a récuyer. Lécuyer passa devant, la gente demoiselle le suivit, et le Chevalier de la Mer suivit la demoiselle, en songcottaat a sou Oriane. 11 navait pasnbsp;fait deux pas qu'il entendit un grand vacanne quinbsp;était groduit par six hallebardiers arniés araeutésnbsp;autour de la jeune pucelle. Ils voulaient la lorcernbsp;de faire serment de navoir jamais amitié pour sonnbsp;ami, sil lie lui proniettait daaler au roi Abiesnbsp;contre le roi Périon. Maïs la demoiselle rel'usait,nbsp;et, au moment oü le chevalier relevait la tête et lanbsp;tournait de son cóté, elle lui cria quon la voulaitnbsp;OU trager. A cette clameur, le Chevalier de la Mer sélanca au bout du pont et, s'adrcssaiit a ces paillards, ilnbsp;dit: Traitres vilains, qui vous a permis de jiortcr Ia main sur cette demoiselle qui est en ma conduite?... Et, tout en disaut cela, il sappvocba incontinent du plus grand des six hallebardiers, lui arra-cha hrusquement sa hachc et lui en bailla un si rude coup quil rabaltil. Lors, les cinq camaradesnbsp;de ce paillard tournèreiit ensemble leur rage contre lui, résolus a tirer vengeance du meurtre quilnbsp;veiiad de commetlrc. Mais le Chevalier de la Mernbsp;évitafassaut etse mit a faire jouer sa hache aunbsp;milieu deux clune si api'e faqon qu'il parvint a senbsp;débarrasser de trois deulre eux. Ceux qui vestment,nbsp;voyant leurs compagnons si mal accoutres, jugè-reul alors prudent de seiifuir. Blarchez hav.iimcnt mainteuaut! cria Ie che-vaher a la (Icmoisclle, a demi-rassurée. hlie obéit et savaiiQa, mais ce fut pour reculer Dientot, a cause des rumours quelle venait den-tendie en s approchantdela forleressequi, en elTct,nbsp;elait a cette heure en proie a une grande emotionnbsp;et a un grand tumulte de geus. Ah 1 s'écria-l-ellc, Chevalier, il se passe céans quelque horrible chose 1 Armez-vous, chevalier,nbsp;armez-vous 1nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; Marchez, marchez, et nayez peur! répondii tranquillement le Chevalier de la Mer. Nayoz peur,nbsp;vous dis-je, ear li» oü les demoiselles, qui parloutnbsp;doivent ètre respectées, son't mallraitées,ü ne peutnbsp;y avoir homme ([ui vaille!... |
Ils passèrent outre et entrereut dans le chateau, a Ientree duquel ils reiicontrèrent uu écuyer quinbsp;sea retouriiait, et, eu cheminaut, pleurait amère-ment, disant saus intervalle : Hé Dien! comme ils meurtrissent saus occasion le meilleur chevalier du monde !... Hélas! ils le veulent forcer de promettre ce quil lui serailnbsp;impossible daccqmplir!... Le Chevalier dé la Mer allait arreter eet homme pour lui deraander Fexpiieation de sa douleur,nbsp;lorsquil avisa le roi Périon, trés mal mené par deuxnbsp;chevaliers qui, abiés de dix hallebardiers, 1avaieulnbsp;acculé de toutes parts et lui disaient; Jurez ! jurez 1 ou vous êtes mort!... Le Chevalier de la Mer, iiidigné de voir taivt de geus outrager le roi Périon, leur cria : Traitres paillards, qui vous meut done de vous adresser si lachemcnt au meilleur chevalier dunbsp;monde? Par Dieu ! vous en mourrez tous, pour eetnbsp;outrage 1... Lun des chevaliers, devant cette menace, prit avec lui cinq hallebardiers et, accourant sus aunbsp;vaillaut jeune homme, il lui dit II convient que vous juriez vous-même, qui parlez si haut et si fort; sinon vous ne nous échap-perez pas plus que les autres!.., Tout aussitót, les portes du chateau fureut fer-mées de faqon è couper la retraite, et le Chevalier de la Mer coraprit qu'il élait saison de se défendre. CHAPITRE XIII Comment le Chevalier de la Mer, conduit maligncment par un écuyer dans une fortoresse, prolégea le roi Périon. e Chevalier de la Mor, sansmarchan-der une soule minute, courul le plus roide quil put contre 1hommc qui venait de parler, et il le chargea de lelienbsp;sorte quil le reiiversa par dessus lanbsp;croupe de son cheval, mort ou iiennbsp;valant guère raieux. Puis, sans sarrê-ter aux hallebardiers, il selauqa incontinent sur le second chevalier avec'nbsp;qui le roi Périon se mesurait en cenbsp;moment, et bientot, inalgrélécu et lenbsp;haubert dont il était recouvert, ilnbsp;Feiivoya tenir compagnie anbsp;son camarade sur le sol. Ainsi secouru si fort k propos et si vailiamrneut,nbsp;Ie roi Périon sentit le camrnbsp;lui croitre, et il séveiluanbsp;plus gaimciit quauparavaiit contre lenbsp;reste de cetto canaille; tellement que,nbsp;aidé du Chevalier de la Mer, il iiettoyanbsp;rapidement la place a coups dépée.nbsp;Ceux qui nélaitmt pas raoi ts senfuirent en escala-dant les murailles. Lo Chevalier de la Mer, échauffé par cette lutte, ne voulut la cousidérer comme terminée que lors-(|uil ne verrait plus un seul de ces misérables vi-vauts. lis fuyaierrt, il se mit a les poursuivre. Beau-coup, qui croyaieiit avoir le lomps descalader lesnbsp;tiiiirs, ne le puren! et retombèrent meuriris sur lenbsp;sol, entamés p;ir la lance du Chevalier de la Mer. |
IG BIBLIOÏHEQUE BLEUE.
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II en reslciit encore deux, cepeiidant, qui, de vitesse, eiitrèrent en une salie oü ils perisaient êtrenbsp;alabri de la colère de leur impétueux eimemi. Ilsnbsp;se Irorapaient comrae les aulres : Ie Chevalier denbsp;la Bier entra sur leurs talons, et se trouva quant etnbsp;quant eux devantnn vieillardgisant dans un lit. Laches peudards! cria ce vieux hotnme avec toute lénergie qui lui restait, laches pendards!nbsp;devant qui fuyez-vous ainsi, comine de misérablesnbsp;lièvres effrayés d(! leur oinbre ?... Devantunchevalilt;'rqui fait la-bas diablerie?... répondit un des deux soudards. 11 a tué vos deuxnbsp;neveux et tous nos compagnons. Paillard ! dit alors Ie Chevalier de la Mor en intervenantbrusquement et en saisissantlhommenbsp;qui venait de parler, paillard! dis-moi oü est Ienbsp;seigneur de céans, rinon ceu est fait de toi!... Le pauvre diable en peril montra du doigt Ie vieillard couché. Comment? sécria le Chevalier de la Mor, étonnc a lasj'ect de ce vieillard déorépit, comment 1nbsp;faux chevalier, tu as la mort ent re les donts, ot tunbsp;song(,s a maintenir la méchanle coutume de céans?nbsp;Par le Diou vivaut! remercic ton age de texcusernbsp;de ne plus porter arraes, car préseiitement je tenbsp;ferais coniiaitre en quel mépris je te tiens... Lal lal seigneur 1 Lpargnez-moi, je vous en supplie 1 mnrmura le vieillard véritablementnbsp;effrayé. nbsp;nbsp;nbsp;ïu es mort, reprit le chevalier, ot mort sausnbsp;remission si tu ne me jures que désormais, toi vi-vant, tu ne consentiras a ce quon fasse trahisonnbsp;céans ou ailleurs!... Je le jure, répondit le vieillard. Or, maintenant, dis-moi pourquoi tu as fait ci-devant établir la méchante coutume que je tenbsp;reproclie?... Cest, répondit le vieillard, pour 1amour du roi Abies dIrlande, qui est mon neven. Ne pou-vant le secourir de ma personne en la guerre oünbsp;il est, je voulais au moins lui aider en forgant anbsp;tenir pour lui les chevaliers errants qui passaientnbsp;par ici. Faux vilain 1 reprit avec colère le Chevalier de Ia Mer. Et, poussant rudement le Ut dans lequel se trouvait ronde du roi Ahies, il le renversa, et lenbsp;vieillard avec, sans plus de souci que sil se tutnbsp;agi dun nioucheron. Puis le recommandant a tonsnbsp;les diables, ses parents probables, il scn retournanbsp;en la cour, prit 1un des clicvaux de ceux quil avaitnbsp;occis et le mena su roi Périon, en lui disant : nbsp;nbsp;nbsp;Montez, Sire, car pen me plait le séjour ennbsp;ce chéteaii, et encore moins me plaisent ceux quinbsp;Lhabitent... Périon monta ü cheval, et tons deux, suivis de la demoiselle que vous savez, sortirent aussitètnbsp;du chateau, sans quo le Chevalier de la Mer cutnbsp;oté un seul instant son armot, de peur detre re-conmi. Toutefois, coinme ils cheminaient sansnbsp;parler, le roi Périon jugea bon de rompre cc silence. nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, demanda-t-il, vous qui ma-vez garanti si a propos de la mort, ne pourriez-vous me dire ejui vous êtes? il mimporte beau-coup de le savoir, car vous vous êtes vaillammentnbsp;conduit en cette occurrence, non-seulement a monnbsp;prolit, mais encore a celui des chevaliers errantsnbsp;et des demoiselles ayant amis, qui pourraient passer de ce cóté et demandcr asilc a ce chateaunbsp;inhospitalier... Quant a moi, je veux bien que vousnbsp;sachiez que je suis le roi Périon. |
Sire, répondit le Chevalier de la Mer, je ne suis, moi, quun chevalier qui a bonne envie denbsp;vous faire service. Par Dieu I je men suis bien apercai déja, car a grandpeine eussé-je pu trouver meilleurnbsp;secours en un autre... Toutefois, je ne vous laisse-rai pas que je ne vous connaisse mieux. Cela ne peut protiter ni a vous ni a moi, Sire, di le Chevalier de la Mer. Par courtoisie, persista a dire le roi Périon, je vous prie de vouloir bien eter votre armet. Mais le jeune homme, au lieu d obéir ü cette prière, baissa la tète plus bas encore. Le roi, alors,nbsp;sadressa a la demoiselle et la supplia (iobleuir cenbsp;quil navait pu obtenir lui-même. La demoisellenbsp;prit la main du chevalier et lui fit la demandc quenbsp;lui faisait si vainemeut Ie roi depuis (luelques instants. Le Chevalier de la Bier, cédant a ses aimables importunités, óta son armet, et Pi'rion recomiutnbsp;en lui le jeune homme quil avait fait chevalier anbsp;la requête des demoiselles. Lors, il vint lembras-ser et il lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Je sais maintenant qui vous êtes, et cela menbsp;contente. Sire, répondit le damoiseau, moi je vous ai reconnu tout do suite, en entrant dans ie chateaunbsp;dont nous venons de sortir, comme celui qid ma-vait donné riionneurde la chovalerie, avec Icquel,nbsp;sil plait a Dien, je vous servirai tant que i'ureranbsp;votre guerre de Gaule... Je vous demanderai ennbsp;grace, Sire, de me permettre de rester inconnunbsp;pendant toute cette guerre... nbsp;nbsp;nbsp;Vous avez déjii tant fait pour moi, reprit lenbsp;roi, que je men tiendrai votre obligé tout le tempsnbsp;de ma vie... Si, comme vous ditos, vous venez ennbsp;Gaule, vous augmenterez dautant cette grandenbsp;obligation. Bénie soit lheure oü je fis un si vail-lant chevalier 1 Ainsi parlait le roi Périon, qui ne se doutait guère que des Hens autres que ceux de Ia reconnaissance 1attachaient a ce beau jeune homme sinbsp;plein de vaillance, de force et de dévoüment. Bientot ils se séparèrent, en se promettant de se revoir en Gaule. Quant a la demoiselle qui les avait jusiiue-lii suivis, elle dut bientot aussi prendre congé dunbsp;Chevalier de la Mer, ce quelle fit en ces tenues : nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, je vous remercie de votre aide etnbsp;de votre doucc compagnie; mais il est saison quenbsp;je vous quitte pour aller remplir ma mission au-près de la dame vers laquellc on menvoie, cest-a-dire linfantc Oriane, tille du roi Lisvart... A co noni, le Chevalier de la Mer sen lit son coeur tressauter dans sa poitrinc, et, si Gandalinnbsp;nétait accouru a temps pour Ic recevoir dans sesnbsp;liras, Ic pauvre amoureux füt tombé lourdemontnbsp;a terre, tant son émotion avait été forte. nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 le coeur me défaille 1 murmura-t ilnbsp;pamé. La demoiselle, cause involontaire de cettc pa-moison, voulut le faire désarmer, pensant que son |
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LE CHEVALIER DE LA MER.
i alaor avait été enlevé et baillé ^ en garde a un ermite, commenbsp;vous lavez déja entendu. A dix-huit ans, il avait si bien profité en croissance et ennbsp;force de membres, que cétaitnbsp;vraiment merveille de Ie voir. Gependant ce beau jouven-ceau languissait. Son seul amusement consistait en lanbsp;lecture dun livre écrit a lanbsp;¦ main, que Ie bonhomme ermite lui avait confié, et quinbsp;traitait des fails darmes dau-cuns chevaliers anciens. Un instinct naturel et la répétilion quotidienne de ces fails et gestes dhommes chevaleureux,pous-sèrent bientót Galaor a vouloir être chevalier,nbsp;quoique, de vérité, il ne süt pas si, de droit, unnbsp;tel honneur lui appartcnait. II pria instamment Ienbsp;bon ermite de 1éclairer a ce sujet; mais ce saintnbsp;homme, qui savait certainement quaussitót quilnbsp;serail chevalier il se mettrait au hasard de com-battre Ie géant Albasane, lui répondit, les yeuxnbsp;en larines ; Mon cher tils, ()lutót que de songer a vous mettre en lordre de la chevalerie, laquelle est denbsp;grand travail a maintenir, il serail meilleur que |nbsp;vous prissiez un chemin plus sur pourvotresalut. Monseigneur, répliqua Galaor, je suivrais nialaiséinent létat que je prendrais centre ma vo-lonté... tandis que celui que mon coenr me choi-sit, si Dien me donne bonne aventure, je Ie pas-serai en son service... llorsceliii-la, jenevoudraisnbsp;pas que Ia vie me demeurat, car je ne saurais au-trement Temployer... Gertes, mon enfant, reprit Ie bon ermite, puisque vous êtes déterminé a suivre les armes,nbsp;je vous puis bien ussurer que vous ne faillircz })asnbsp;a etre homme de bien, étaut hls de roi et denbsp;reine... Toutefois, gardez-vous bien de faire voirnbsp;au géant qne je vous en ai averti... Galaor fut heureux dapprcndre tont cela, et Ie bon ermite, devant cette joie, compril quil na-vail plus autre chose a faire qua informer Ie géantnbsp;de la vérité, cest-a-dire des dispositions de sonnbsp;jeune élève. Le géant, prevenu par lui, arriya done un matin en grande hate ct se mit a interrogcr et a examiner Galaor plus attenliveraent quil navait mal venait dune blessure recue dans les précé-dents combats. Mais Ie Chevalier de la Mer, reye-nant soudaiii a lui, sy opposa en disant quil nen était nullement besoin et que ces défaillances-lanbsp;lui survenaient assez fréquemment. Maintenant, nous laisserons la ces personnages pour revenir a Galaor. GHAPITRE XIVComment Galaor, enlevé par un géant, fut élevé par un bon ermite, et demanda, lorsqu'il mt en ige, a être armé chevalier. |
jamais fait; et, en le voyant si beau, si cru, si dispos, il lui dit: Fils, jai SU que vous vouliez suivre les armes et être chevalier. Vraiment vous le serez et vien-drez quant et moi... Puis, quand il en sera temps,nbsp;je ferai en sorte que votre vouloir soit satisfait. Mon pore, répondit Galaor, en cela est le comble de mes désirs. Sans plus tarder, le géant recommanda le bon ermite a Dieu et emmena Galaor, qui ne quittanbsp;qua regret le saint homme qui lavait si douce-ment traité. Bénissez-moi, mon père, lui demanda-t-il en sagenouillant devant lui. Lermite lembrassa en pleurant et le bénit, comme il le voulait. Puis Galaor montaa cheval etnbsp;suivit le géant, qui le mena en un sien chateau,nbsp;oü, pour quelque temps, il le fit adextrer au combat de toutes armes, piquer chevaux et les biennbsp;dompter; de sorte que, au bout dun temps, cenbsp;jouvenceau étant digne, a son avis, de recevoirnbsp;lhonneur de la chevalerie, il en disposa commenbsp;vous pourrez ci-après entendre. GHAPITRE XV Comment le Chevalier de la Mer combattit centre les gardes du chateau de Galpan, et puis conlre ses frères, et, fina-lement, avec Galpan lui-même. Le Ghevalier de la Mer chemina deux jours en-tiers sans rencontrer aventure. Vers le milieu du troisième jour, il arriva prés dune forteresse quinbsp;lui parut trés bien batie et qui appartenait it unnbsp;gentilhomme nommé Galpan. Ge Galpan était le plus vaillant et adroit chevalier qui se trouvatdans le pays, et pourtant il était trés redouté de tous ses voisins. A labri de son fort et è laide de son audace, il se livrait a des brigandages qui relevaient biennbsp;plus du diable que de Dieu. 11 abusait des dames et des demoiselles traver-sant le pays, après les avoir attirées chez lui el leur avoir fait jurer quelles lui appartiendraientnbsp;pendant le reste de leur existence. Si el les refu-saient, il les faisait mettre a mort cruellement. II forgait tous les chevaliers arrètés a cornbattre un par un centre deux de ses frères, et, en casnbsp;de défaite des siens, il prenait leur place. Galpan était de force remarquable, et souvent renvoyait les chevaliers é pied, dépouillés denbsp;leurs bagages, leur enjoignant de sappeler lesnbsp;vaincus de Galpan, autrenient il leur ótait la vie. Mais Dieu, fatigue des excès de ce paillard, voulut quen peu de jours cette manière de vivrenbsp;fut chatiée dune faQon salutaire. Le Ghevalier de la Mer rencontra pres de cette forteresse une belle demoiselle trés affiigée, es-cortéc seulement dun écuyer et dun page; ellenbsp;sarrachait les cheveux en poussant des plaintesnbsp;dolenles, et le chevalier, curieux de savoir lanbsp;cause de sa douleur, laborda et lui dit : Demoiselle ma mie, quel est done votre ennui? Si je puis y donner allégement, je le ferai de bien bon coeur. |
18 BlBLlOTHEgUE BLEUE.
18 BlBLlOTHEgUE BLEUE. Ve- Seigneur, répondit-elle, je men alluis, da-près Fordre de ma niaitre?se, vers un jeune chevalier, 1iin des meilleurs qui soit a présent, lors-que quatre brigands mont emmenée, centre nion gré, dans ce chateau et livrée a un traitre, lequelnbsp;ina forcée et fait Jurer que je naurais autre aminbsp;que lui tant quil vivra. be Chevalier de la Mer resta pétrifié de eet attentat et lui dit : Or, me suivez, car cette injure vous sera ré-parée, si je puis. Alors la demoiselle Ie suivit; chemin faisant Ie Chevalier voulut savoir vers qui elle allait, et ellcnbsp;lui promit de Ie dire lors juelle serait vengée. Causant ainsi, ils arrivèrent prés des quatre brigands que la dame montra au Chevalier; celui-ci leur cria ; Méchanfs traltres, pourquoi avez-vous fait mal a cette dame? nbsp;nbsp;nbsp;Paree que nous navons pas eu peur de vous,nbsp;et si vous attendez quelque peu, il vous arriveranbsp;pire encore, répondirent-ils. Eh bien, nous allons Ie voir k linstant, ré-piiqua Ie Chevalier. Ce disant, il sapprocha lépée au poing et donna a lun deux, qui avaitlevc une hache pournbsp;Ie recevoir, un si rude coup, quil lui coupa Ienbsp;bras, puis il partagea la figure dun autre dunnbsp;revei-s de son arme. Les deux derniers prirent la fuitc, et Ic Chevalier, les laissant aller, se contenta dessuyer sou épée et daller vers la demoiselle. nbsp;nbsp;nbsp;Passons outre, lui dit-il. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit-elle, jai vu deux chevaliers armés gardant une porte ici prés. nbsp;nbsp;nbsp;Nous allons bien les voir, répliqua-t-ib Lc Chevalier de la Mer entrait dans la cour basse, lorsquun cavalier sortit du do.ijou tontnbsp;armé. La herse se baissa derrière lui, et il vintnbsp;droit au Chevalier en lui disant : nbsp;nbsp;nbsp;Pauvre chétif, lu viens a propos pour recevoir home et déshoneeur. Déshoiineur, répondit lc Chevalier, ce sont paroles, Dieu seul dispose des événements; maisnbsp;dis-moi done si cest toi qui as forcé cette demoiselle? Non, reprit Ie cavalier, et quand ce serait moi, quarriverait-il? 11 arriverait vengeance de ma main, i'épliqua Ie Chevalier de la Mer. Or sus, voj ons un peu comment tu saurais user de vengeance! Ce disant, Ie cavalier donnant des épcrons a son cheval fondit Ie plus raide quil i)ut sur Ie Chevalier quil natteignit pas. Ce dernier lui porta ennbsp;face un tel coup de lance en lécu, (juc Ie fcrnbsp;passa saus résistance k travers les épaules, et quenbsp;ce fanfaron tomba.mqrt sur la place. Puis lc Chevalier savanca vers un autre venant au secours (lu premier. Le fer de cc nouveaunbsp;combattai.t sengagea dans lécu du Chevalier qui,nbsp;lihre de sou armeHi^i sauter lannet entier etnbsp;1(! désarqonna. ïrois halle'gt;ardilt;'rs vinrent alors et, entourant h' Ch 'vali r, lui tucrent sou cheval. Mais c lui-ci,nbsp;debout aussitöt, se mit k trapper et fendre lun denbsp;ces vilains, si bien que les deux autres lachèrentnbsp;pied et appelèrent è leur secours, criant :nbsp;iiez tót, no'is sommes défaitsl |
Le Chevalier de la Mer prit le cheval du premier vaincu, etsesyeux sarrètèrent sur une porte l)ar laquelle un gentilhonime sans armes le re-gardait. nbsp;nbsp;nbsp;Qui vous pousse a venir ainsi tuer mes gens?nbsp;lui dit eet homme. nbsp;nbsp;nbsp;Rien autre chose, répondit le Chevalier, quenbsp;1envie de venger cette demoiselle, si lachementnbsp;outragée. La demoiselle sétait approchée, et avait re-connu dans eet homme le seigneur du lieu qui lavait forcée. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl bon chevalier, gardez quil ne vousnbsp;échappel cest celui qui ma déshonorée! dit-ellsnbsp;a son défenseur. Le Chevalier sapprocha de la porto et sécria : nbsp;nbsp;nbsp;Inlarae rufnan, tu paieras ta déloyautél Vanbsp;tarmer, si tu ne veux que je te luc sans armes,nbsp;corame un coquin indigne de pitié. Mais la demoiselle criait de plus belle ; nbsp;nbsp;nbsp;Tiuiz, tuez le trallre! Empcchez-le de continuer ses méfaits contre moi etconlre les autres,nbsp;car autreraent on vous reprocherait davoir man-qué loccasionl Le chatelain provoqué se retira en fureur, et parut quelque peu après dans la cour monté surnbsp;un cheval blanc. nbsp;nbsp;nbsp;Mal ta pris de rencontrer cette demoiselle,nbsp;dit il au Chevalier, cela vale coüter la tète. nbsp;nbsp;nbsp;Que chacun défende la sienne, répondit cenbsp;dernier; qui ne le pourra Ia perdra. Alors ils laissèrent courir, et sabordèrent si ru-dement que les lances furent rompucs, traversè-rent leurs écus et entrèrent dans leurs chairs; ils SC prirent a bras le corps si lourdement, quils tom-bèrent de cheval lous deux. Mais le Chevalier senbsp;rcleva plus vite que Galpau. Le sang teignil bientót le sol oü ils combaltaicnt corps a corps; chaque coup dépée faisait volernbsp;une pièce darmure et larmc attaquait ia chairnbsp;vive. Gaipan fut atteint en plcine visière, et lenbsp;sang lui coulait sur les yeux, cc qui le décida anbsp;séloigner pour sessuyer. Comment, Gaipan, dit le Chevalier, oü vas-tu? Oubües-tu que tu combats pour la téte? Si tu la gardes mal, tu la perdras. Attends un peu, répondit Gali)an, que nous reprenions haleine! Le temps ne nous presse pasnbsp;autant! Pas de halte 1 reprit le Chevalier. Je ne combats point avec toi pour gloire ou courtoisie, mais pour venger le déshonneur que tu as causé a cettenbsp;demoiselle. Et, ce disant, il appliqua sur la tète de Gaipan un beau coup dépée qui lit ploycr les genoux denbsp;celui-ci; toutefois, se rerncttant un peu, Gaipannbsp;essaya de continuer le combat, mais le Chevaliernbsp;lui trancha le roste de sou écu prés de la main,nbsp;etil ne trouva dautre ressource que dans la lüite. Lc Chevalier lui coupa la retraite prés dune tour garnie de geus darmes prct.s a le proterger,nbsp;et, lc prenant par larraet trés rudernent, il lennbsp;dépouida complétement. Alors il lui doana sur le col un tel coup dépéc que la tète fut separée du tronc. |
LE CHEVALIER DE LA MER. 19
LE CHEVALIER DE LA MER. 19 grande, aussi grande que la bonté de votre man. Ah! genlil chevalier, coaihicu je vous ai dobligation, et combie.i vous èies Se tournant alors vers la demoiselle : nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, lui dit-il, vous pouvezdès mainte-nant choisir uii autre ami, car celui a qui vousnbsp;avez promis vous délie de votre promesse. nbsp;nbsp;nbsp;Grace en soit a vous et a Dieu! répondit-ellc. Le Chevalier de la Mer monta Ie chcval de Gal-pan, et proposa a la demoiselle de quitter eet en-droit. ¦ Sire Chevalier, dit celle-ci, sil vous plait, jemporterai cette tete, et a celui qui mattend lanbsp;préseuterai de votre part. Cest trop de poiue, répondit le Chevalier, fuites seulement emporter le heauine de Galpan. La demoiselle fit ainsi et ils partirent saus em-pèchement, les fuyards ayant laissé les portos ou-vertes. Le Chevalier Ia pria, en route, de sacqiiitter de sa promesse de lui dire le nom du chevalier versnbsp;lequel elle allail. Gest raison, dit-clle, done sachez que cest Agraies, fils du roi dEcosse. nbsp;nbsp;nbsp;Dieu soit loitél répondit le Chevalier dc lanbsp;Mer, cest bien le ineilleur gentilhomme qui soit.nbsp;Bon retour, ajouta-t-il; dites a Agraies quun denbsp;ses compagnons se recommande lui, et qu il lenbsp;trouvera en guerre de Gaulc sil y vient. 7- Sire chevalier, reprit la dame, pour que quittes nous soyons, dites-moi Ic nom dont onnbsp;vous appdle? nbsp;nbsp;nbsp;Ceux qui me comiaissent, fit le Chevaliernbsp;avec beaucouj) dhésitation, me nomment le Chevalier de la Mer. .Et, piquant son cheval, il scloigna au plus vite, laissaul la demoiselle enchantée de conuaitre lenbsp;nom de son dèlenseur. Mais les blessures quil avail regues dans cette lutle prolongée laissaient échapper beaucoup denbsp;sang. Son cheval en était rougi en bien des places,nbsp;ce qui atlira les regards dun gentilhomme nonnbsp;armé qui sortait duu chateau-fort voisin et venaitnbsp;a sa rencontre. nbsp;nbsp;nbsp;Apprenez-moi, seigneur, dit cc gentilhomme,nbsp;qui vous a mis en eet élat? nbsp;nbsp;nbsp;Ce sont des pillards honteux que jai chatié.snbsp;en un chateau pres dici; ce chcval, je lai prisnbsp;pour remplacer le mieu tué dans cette affaire, ró-pondit Ie Che.valier. Galpan a supporté assez bien cette perte, et, de plus, il sest laissé óler la tète par moi. Le gentilhomme désarmé, en entendant ces mots, voulut embrasser les genoux du Chevaliernbsp;de la Mer qui sy opposa; toutet'üis il püt serrernbsp;sur son coeur le bas du haubert du Chevalier et luinbsp;dit; - ici bienvenu, car par vous je viens de rctrouver mou honneur. nbsp;nbsp;nbsp;Laissons ce propos, répondit le Chevalier,nbsp;et dites-moi oü je pourrai aviser a iaire pans'.'rnbsp;mes plaies. nbsp;nbsp;nbsp;Eu ma maison, proposa le gentilhomme;nbsp;vous trouverez la uiie nièce a moi qui vous gué-rira mieux que qui que ce puisse ètre. Et, tout en devisant, ils arrivercut au chateau. Alors le seigneur tint létrier au Chevalier de la Mer, et le meiia au donjon en grande révérence. |
En marchant, il raconta au Chevalier comment Galpan lavait empêché do prendre les armes pendant une année, comment il lui avail fait changernbsp;de nom, et jurer que tant quil vivrait il sappel-lerait le vaiiicu de Galpan. Mais maintenant, dit-il, grace a Dieu et a vous, puisquil est mort, je suis remis en monnbsp;honneur. Les écuyers vinrent prendre les armes du Chevalier de la Mer et son hóte le mena dans line charnbre richement tapissée, oü, sur uii Ut, la demoiselle vint panser ses plaies. Celle-ci lui assura quil nen avail pas pour long-tomps, sil suivait avec exactitude ses prescriptions. Ce qitil promit entièrement. ClIAPITRE XVI Commenl, le troisième jour après que le Chevalier de la Mer fut parli de la cour du roi Languines, arrivèrent les troisnbsp;chevaliers qui menaient dans uiie lilière un chevalier na-vré el sa döloyale femme. Trois jours après le départ de Chevalier de la Mer, arrivèrent k la cour du roi Languines les troisnbsp;chevaliers, leur beau-frère navré et Ia déloyalenbsp;femme dout il a été précédemraent question. Ilsnbsp;se présentèrent incontinent devant le roi, et, aprèsnbsp;lui avoir fait entendre la cause de leur venue, ilsnbsp;lui livrèrent leur prisonnière, pour en ordonnei*nbsp;comme il lui plairait. Languines, ctoniié de la déloyauté de cette ri-baude, sadressa au chevalier de la litière : nbsp;nbsp;nbsp;II me scinhlc, lui dit-il, quune si malhon-nètc femme que Ia vótre 11e mérite pas de vivre!.. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit le chevalier, vous en ferez cenbsp;qu'il vous plaira... Quant è moi, je ne consentirainbsp;jamais que la chose que jaime ie plus meure... Cela dit, les trois chevaliers prirent congé et ranienèrent leur beau-frère dans sa litière, laissaiitnbsp;leur soeur pour qu'il en föt fait telle justice qua-viserait Ie roi, lequel, après leur parlement, la fitnbsp;veiiir et lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Femme, en bonne foi, votre mahee a éténbsp;iissi je veux quo voiig serviez dósozmais dexem-ple a tontes celles qui vous ressemblent. Ribaudenbsp;et meurlrière, vous serez brülée vive! Ce qui fut, en effet, imraédiatement exécuté. Ainsi doivent mourir les mauvaises femmes. Cette exécution faite et parfaite, le roi se mit a songer au chevalier qui avail euvoyé V(rs luinbsp;cette ribaude, sou mari et ses frères, afin que justice fut rzmdue è ce propos, et il se demanda quelnbsp;il pnuvait bien étre, saus réussir ü trouver. Comme le roi Languines songeait tout bant, il fut entendu dc lécuyer qui avail précédemmentnbsp;hébergé Ic Chevalier quot;dc la Mer et sa compagne denbsp;route, et les avail conduits au chèteau oü il ynbsp;avail CU si Apre combat. Sire, dit-il au roi, si vous le pérmettez, je cher-cherai avec vous lo nom de ce chevalier, afin de vous aiilcr a trouver..... A mou sens ce pourrait bien ètre ce jouvenceau avec lequ d la demoiselle de Danemarck et moi nous avons cheminé pendant |
20 BIBLIOTHEQUE BLEUE,
20 BIBLIOTHEQUE BLEUE, quelques jours, et que nous avons quitté pour nous en venir ici oü nous appelait notre devoir. Ainsi tu ne sais pas son nom?... Je lignore, sire... Tout ce que je sais, cest qu'il est trés jeune et excessivement beau. Ennbsp;outre, cest Ie plus vaillant cceur que je eonnais- sc..... Je lavais attiré inalgré moi, pour Ie voir eombattre, surlechemin dune forteresse remplie de hallebardiers et autres gens d'annes... II sennbsp;est tiré merveilleuseinent, et de telle fagon que,nbsp;sil vit, il fera, inon jugement, Tundesmeilleursnbsp;chevaliers du monde... Le roi, entendant cola, sentit sa curiosité redouble! dinteusité et il deinanda a lécuyer tous les détails quil pouvait avoir a lui comrouniquernbsp;touchant ce valeureux inconnu. Sire, répondit récuyer, je vous ai dit tout ce que jen savais... La demoiselle de Danemark,nbsp;venue vers madame Oriane, en sait probablementnbsp;plus que moi, car je lai rencontrée avec lui. Cette demoiselle fut appelée, raais elle neut guère è ajouter i ce qui avait été dit déjii, et,nbsp;comrae lécuyer, elle déclara ne pas savoir ie nomnbsp;du chevalier qui lui avait fait escorte et compagnie depuis sa rencontre avec Urgande. Oriane seule le savait, ce qui ne lempêchait nullement dêtremélancoiique, paree quelle claitnbsp;fort amoureuse et quelle se voyait éloignée denbsp;celui que tant elle aimait. Ginq ou six jours après ces choses, le roi Lan-guines était occupé a deviser avec son fils Agraies, lequel était sur son partement pour aller en Gaulenbsp;secourir le roi son oncle, lorsquentra une demoiselle qui, se mettant k genoux, adressa en ces tormes la parole au fils du roi : nbsp;nbsp;nbsp;Mon seigneur, un mot, sil vous plait, ennbsp;présence de votre auguste père et de toute la compagnie!... nbsp;nbsp;nbsp;Parlez, madame, répondit courtoisementnbsp;Agraies. Avant de continuer son propos, linconnue se relcva, alia prendre un armet que portalt derrièn;nbsp;elle un écuyer, et loffrit au jeune prince, ennbsp;disant: Voici un armet chamaillé et elTondré, comme vous pouvez voir, lequel je vous présente, au lieunbsp;de la tête de Galpan, de la part dun nouveaunbsp;chevalier auquel,selon mon jugement, il appartientnbsp;mieux quii nul autre de porter les armes... II vousnbsp;lenvoie paree que Galpan avait vilainé une demoiselle qui venait vers vous pour quelque affaire. Comment! sécria Languines, Galpan a été défait par la main dun seul homme? Gcla nestnbsp;guère croyable, et vous nous dites 1amp; merveülcs,nbsp;demoiselle!... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit la demoiselle, le vaillant chevalier dont je vous parle Ta défait do sa main... IInbsp;Ta tué, après avoir fait subir le même sort k tousnbsp;ceux quil avait rencontrés dans la forteresse denbsp;Galpan. Jespérais vous apporter la tête de ce rudenbsp;homme, si épouvantable au pauvre monde dalen-tour; mais le valeureux chevalier au nom de qui jenbsp;viens, craignant la corru|)tion, a pensé quil sufli-sait de vous apporter Tarmet que voici, si pcunbsp;entier qu il soit. Ce chevalier-lamp;, dit alors le roi émerveillé, ne peut être que celui dont nous cherchons le nom |
sans pouvoir le découvrir..... Le sauriez-vous par hasard, demoiselle? Sire, répondit cette dernière, je Tai su par la plus grande importunitédu monde, car, autrement,nbsp;jamais il ne Teüt dit è personne..... nbsp;nbsp;nbsp;Pour Dieu! demoiselle, dites-le-nous donenbsp;vite, afin de nous óter de soucü... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, il se nomme le Chevalier de la Mer... En entendant ce nom, le roi Languines devint fort ébahi, et ceux qui Tentouraient pareillement, nbsp;nbsp;nbsp;Sur ma foil sécria-t-il, celui qui Ta fait chevalier na pas eu tort.....Depuis longtemps il men avait prié, et javais différé cette cérémonie pour quelque occasion..... Je le regrette.....Je me suis privé lè dun grand honneur, puisque chevalerie est en lui si accomplie... Et, gente demoiselle, dit a son tour Agraies, ne pourriez-vous nous indiquer le lieu oü nous lenbsp;rencontrerons, ce précieux et vaillant Chevalier denbsp;la Mer?... Mon seigneur, répondit la demoiselle, il se recomraaude humblement è votre bonne grèce etnbsp;vous mande par moi que vous le Irouverez en lanbsp;guerre de Gaule, si vous y êtes... nbsp;nbsp;nbsp;O les bonnes nouvelles que vous rnapporteznbsp;lè! sécria Agraies. Plus que jamais jai envie denbsp;partir, puisque je suis assure de rencontrer ce vaillant chevalier dans la guerre de Gaule!... Une foisnbsp;que je Taurai vu et embrassé, je ne me séparerainbsp;jamais de lui de mon propre gré... nbsp;nbsp;nbsp;Et vous aurez raison, mon seigneur, car ilnbsp;vous aime fort, reprit la demoiselle. Quelques jours après, Agraies partait avec son armée pour sacheminer en Gaule vers le roi Périou. CHAPITRE XVIIComment le roi Lisvart envoya quérir la princesse Oriane, sa fille, quil avait longtemps laisséenbsp;en la cour du roi Languines, lequel la luinbsp;envoya accompagnée de linfante Mabillc, sanbsp;fille unique, et dun nombre suffisant de chevaliers, dames et demoiselles. ix jours après le départ dA-graics et de sa troupe, trois navires de la Grande-llretagnenbsp;lirirent port en Ecosso; ilsnbsp;étaient raontés par Gaidar denbsp;Rascuit, accompagné de centnbsp;chevaliers du roi Lisvart, et de plusieurs dames etnbsp;demoiselles qui venaient quérir Oriane. Le roi Languines regut fort bien tout le monde, principalement Gaidar de Rascuit, sage et bon chevalier; lequel, après Tavoir remercié, au nom dunbsp;roi Lisvart, de Thumain traitement quil avait faitnbsp;è la princesse sa lille, le pria de youloir bien la luinbsp;rendre, et, en outre, de consentir a ce quelle futnbsp;accompagnée dans son voyage de retour par Tin-fante Mabille. Languines fut tres joyeux de cette dernière proposition, et il annonga aux deux jeunesscs quil 1'allait quelles se tinssent prêtesè jiartir. Mabille et Oriane firent en consequence leurs préparatifs et mirent en ordre leurs menus meubles. |
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LE CHEVALIER DE LA MER. 21 Pendant cette occupation, Oriane trouva entre ses ioyaux la cire quelle avait enlevée au Chevalier de la Mer : alors elle eut, a ce moment, unnbsp;tel souvenir de lui, une si véhémente remembrancenbsp;de sa personne, que les larmes lui en vinrent auxnbsp;yeux, et, dans lexaKation de son amour... la cirenbsp;quelle tenait se rompit, et Oriane apercut Ie par-chemin qui se trouvait dedans, lequel elle déployanbsp;aussitót, et, lisant 1écriture, y trouva ces mots:nbsp;« Cet enfant est Amadis, fils du roi. » Oriane, étonnée de la découverte quelle venait de faire, en perdit presque contenance, et peu sennbsp;fallut quelle ne se pamat de joie. II y avait certcsnbsp;de quoi : apprendre ainsi, tout dun coup, quenbsp;celui quelle croyait ètre, pour Ie plus, fils dunnbsp;simple gentilhomme,ou peut-être demoinsencore,nbsp;inconnu de nom et do parents, était fils de roi etnbsp;se nommait Amadis! Sans plus tarder, la belle amoureuse appela la demoiselle de Danemarck, en qui elle avait unenbsp;entière fiance, et elle lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, je veux vous confier une chose quinbsp;ne doit être sue que de mon coeur et de vous... Anbsp;cause de cela, h cause de moi et du meilleur chevalier du monde, gardez-moi done ce secret, jenbsp;Vous prie 1 nbsp;nbsp;nbsp;Sur ma foi, madame, répondit la demoiselle,nbsp;puisquil /ous plait de me faire tant dhonneur,nbsp;Jaimerais mieux mourir que de faillir a ce secret que vous me voulez confier.....Vous pouvez ètre assurée que tout ce quil vous plaira de me décla-ver sera entièrement tenu couvert et exécuté a mon pouvoir... nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, reprit Oriane, il faut que vous allieznbsp;chercher Ie Chevalier de la Mer, lequel vous trou- verez en la guerre de Gaule..... Si vous y arrivez, daventurc, avantlui, vous lattendrez... Aussitót que vous laurez joint, vous lui baillerez cettenbsp;letlre et lui direz que dedans se trouve son nom écrit du jour oü ou Ie jeta en la mer.....Vous lui direz, ensuite, que je sais quil est fils de roi, ce qui lui doit donner meilleure envie daugmenter lanbsp;série de prouesses coramencées par lui... Vous luinbsp;direz encore que rpon père rna euvoyée quérir etnbsp;que je fais mes préparalifs de retour en Ia Grande- Bretagne..... Vous lui direz enfin que je laiine toujours, et ^ue, aussitót la guerre oü il est finie, je compte quil sen reviendra de mon cóté... ^ demoiselle de Danemarck assura de nouveau Oriane que tout cela sera fait et exécuté avec lanbsp;plus grande célérité et la meilleure discrétion dunbsp;moiiUe, et, incontinent, elle prit congé etsembar-qua pour la Gaule. Quant a Oriane et a Wabille, les préparatifs de leur depart une lois terminés, elles sembarquèrentnbsp;également avec leur compagnie. Leur navire cutnbsp;vent en poupe,ct si a propos que, quelques heuresnbsp;après, les belles princesses prirent port en lanbsp;Grande-Bretagne, oü elles furent magnjfiquementnbsp;revues. |
GHAPITRE XVIII Comment Ie Chevalier de la Mer, suivi du seul Gandalin, sen alia il travers forel, songeant a ses amours, et des rencontres quil y fit. OUS revenons au Chevalier de la Mer. On se rappelle quil était resté au chateau du vaincu denbsp;Galpan, avec une demoisellenbsp;qui lui pansait ses plaies, les-quelles, au bout de quinzenbsp;jours, avaient été presque tou-tes guéries. Un peu ennuyé dunbsp;séjour et de son oisiveté, il se décida unnbsp;dimanche matin a prendre congé de sonnbsp;hóte et de celle qui lavait soigné. Lesnbsp;adieux faits, il monta a cheval et partit,nbsp;accompagné du seul Gandalin, qui avaitnbsp;juré de ne jamais labandonner. Bientót ils entrèrent en une grande forêt. Gétait aux environs dumoisdavril. Les oiseaux se dégoisaient et ramageaieut gai-ment; les arbres, lesfleurs et les herbesnbsp;verdoyaient allégrement, comme pour an-noncer la venue du Renouveau. Cela fit rêver Ienbsp;Chevalier de la Mer; il se ressouvint plus aprementnbsp;de la mie qui, sur toutes les autres, fleurissait ennbsp;excellente beauté, et pour laquelle, abandonnant sanbsp;liberté, amour lavait rendu captif. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! murmura-t-il alors; pauvre Chevalier donbsp;la Mer, sans parent, sans avoir, sans feu ni lieu,nbsp;comment as-tu osé mettre ton coeur si haut quenbsp;daimer justement celle qui préexcelle toutes lesnbsp;autres en beauté, en bonté et en lignage?... O ché-tif que tu es! la grandeur de ces trois choses, parnbsp;lesquelles elle est parfaite et non-pareille, auraientnbsp;du te faire comprendre que Ie meilleur chevaliernbsp;du monde lui-mêmenepouvait prétendre ü raimerlnbsp;Et toi, téméraireet pauvre inconnu, tu tes engagénbsp;dans un labyrinthe de folie, aimant el mourant,nbsp;sansseulement loser dire!... Tout en disant cette complainte, Ie Chevalier de la Mer cheminait, la tête basse et les yeux a lerre,nbsp;Ie long de cette forêt peuplée doiselets joyeux quinbsp;faisaient contraste, par leur ramage, avec les do-lentspensementsdu jouvenceau. Au bout dun asseznbsp;long temps de ce cheminement, il apergut, a travers Ie bois, un chevalier bien monté et en bonnbsp;équipage, qui longuement lavait cótoyé pournbsp;mieux entendre cette complainte. nbsp;nbsp;nbsp;Pardieu 1 chevalier, sécria ce gentilhommenbsp;en accostant Ie Chevalier de la Mer, il me serablenbsp;que vous aimez plus volre mie quelle ne vous aime,nbsp;puisque, pour la louertant, vous vous dépriseznbsp;vous-même... Apprenez-moi done qui elle est, afinnbsp;que je la serve moi-même!... Sire chevalier, 1'aimer ne pourrait vous en rapporter aucun fruit... Vous vous trompez : servir une si belle dame est un trop glorieux travail pour ne porter point ennbsp;soi sa récompense... Arrêtez-vous done, je vousnbsp;prie, car il faut que par amour ou par force vousnbsp;me disiez ce que je vous demande... |
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nbsp;nbsp;nbsp;Si Dieu maide, il nen sera pas ainsi. Or, sus 1 défendez-vous \ Incontinent, tous deux lacèrent leurs heauraes et prirent leurs lances et deus. Ils séioignaientnbsp;pour prendre champ et revenir lun centre lautre,nbsp;lorsque survint une demoiselle qui leur dit: Chevaliers, avant de combattre, dites-moi, si vous Ie savez, une chose pour laquelle jai fait hate,nbsp;ne pouvant remettre , pour Iapprendre, la fin denbsp;votre bataille. nbsp;nbsp;nbsp;Quest-ce done? demandèrentles deux chevaliers en sarrêtant dun comraun accord. nbsp;nbsp;nbsp;Je voudrais bien, répondit la dame, savoirnbsp;nouvelles dun chevalier nouveau appelé Ie Chevalier de Ia Mer. Et que lui voulez-vous? demanda celui qui était précisément celui dont on parlait. nbsp;nbsp;nbsp;Je veiix, reprit la demoiselle, lui donner nouvelles dAgraies, üls du roi d'Ecosse. nbsp;nbsp;nbsp;Atteiidez un peu, dit Ie Chevalier de la Mer. Durant leur propos, Ie chevalier de la forêt, im- patienté de la longueur du causeraent de son ad-versaire avec la demoiselle inconnue, lui cria de prendre garde, et lout aussitót fondit sur lui avecnbsp;impétuosité; mais Ie Chevalier de la Mer, quoiquenbsp;pris tl limproviste, nen fit pas moins bonne conte-nance , si bien même que de sa lance il Ie désar-Qonna et lenvoya rouler sur Ie gazon. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, lui dit-il en descendant de chevalnbsp;et en laidant è remonter sur Ie sien , nayez plusnbsp;désormais envie de savoir ce quon ne peut pasnbsp;vous dire ; cela porte malheur. Le chevalier de la forêt, confus de cette lecon méritóe, s'inclina et se retira sans plus sonner mot. nbsp;nbsp;nbsp;Maintenant, reprit le Chevalier de la Mer ennbsp;revenant auprès de la pucelle qui lavait précé-demment interrogé, maintenant, dites-moi si vousnbsp;connaissez celui après lequel vous courez de la partnbsp;dAgraies?... Je ne lai jamais vu, répondit la demoiselle, mais Agraies rna assuró quil se ferait connattre anbsp;moi aussitót que je me serais annoncée comme ve-nant de sa part... II a dit vrai... Je suis celui que vous chcrchoz, répondit le Chevalier de la Mer en délagant sounbsp;heaume. Ah! je le crois, sécria la demoiselle émer-veillée, car on ma parlé de votre grande beauté, et il est impossible quil y en ait un second commenbsp;vous quelque part. Or ga, reprit le Chevalier, oü avez-vous laissé Agraies? Prés dune rivière qui nest pas loin, ou il est arrêté avec sa troupe, attendant un vent favoral)lonbsp;pour passer en Gaule... _ t^raiment?... Alors, allez devanl et me con-duisez. La demoiselle obéit, et tous deux se mirent a cheininer jusqu'a ce qu'ils fussent arrivés en vuenbsp;de 1endroit oü étaient carapés Agraies et ses gens.nbsp;Au moment oü ils sapprocbaient, une voix crianbsp;derrière eux; Arrètez! chevalier, arrèlezl Je veux savoir co que vous tenez tant ii rne céler!... Le Chevalier de la Mer se retourna, et il reconnut celui quil avait précédemment désargonné lors denbsp;1intervention de la raessagère dAgraies. Seule-ment, cette fois il était accompagné dun autrenbsp;chevalier, |
Le Chevalier do la Mer prit ses armes, fit voUe-face a ses deux eimemis, et la lutte sengagea, au SU et vu de l'armée dAgraies, campée a quelquesnbsp;pas de Ja. Les deux chevaliers vinrent sur lui ünbsp;course de chevaux et rompirent ensemble leursnbsp;lances sur son écu et sur sou haruois. Lécu en futnbsp;faussé, mais non le harnois qui était roide et fort. Ce fut au tour du Chevalier de la Mer de se dé-fendre, et il le fit avec succès. Dabord, le chevalier de la forêt fut renversé de cheval, et si lourdement,nbsp;quen tornbant il se rompit le bras et demeura surnbsp;place comme mort. Quand le daraoiseau se vitnbsp;désempêché de celui-la, il mit lépée au poing et ennbsp;adressa un apre coup sur 1arraet de sou secondnbsp;adversaire, lequel tomba, étourdi et perdant sonnbsp;sang, k quelques pas de son compagnon. Cela feit,nbsp;Ie Chevalier de Ia Mer sen alia, suivi de la demoiselle , vers les tentes du prince Agraies, lequel,nbsp;ayant assisté de loin a ce touruoi, était curieux denbsp;savoir quel était ce vainqueur qui sen veuait denbsp;son cóté. Quand il reconnut le Chevalier de la Mer,nbsp;ce fut unejoieè ne pas décrire tant elle était grande;nbsp;joie qui fut partagée par tout le monde. Le lendemain , on monta a cheval et lon alia gagner Palingues, trés bonne ville frontière et dernier port dEcosse, oü on trouva nefs et barquesnbsp;en quantité suffisante pour passer en Gaule. Agraiesnbsp;et ses gens s'effibar(|uèrent avec un vent propice,nbsp;et tant cinglèrent qu en peu de jours ils entrèrentnbsp;au hóvre de Galfrin. De lü, marchant en bon ordre,nbsp;ils arrivèrent sans maleneontre au chateau de Balduin , oü le roi Périon était assiégé, ayant perdunbsp;déja bon nombre de ses gens. Quand le roi Périon apprit le secours qui lui ar-ï'ivait la, vous pouvez eslimer sil en fut aise. De même pour Ia reine Elisène, laquelle, sachant cettenbsp;venue, envoya prier sou neveu Agraies de se rendrenbsp;incontinent auprès delle, ce qu il fit, accompagnénbsp;du Chevalier de la Mer et do deux autres chevaliersnbsp;sans plus de suite. Quand Périon apergot de prime face le vaillant Chevalier, il nele reconnut pas lout dabord; ce nenbsp;fut quau bout de quelqne temps quil se rappelanbsp;que cétait celui quil avait fait chevalier et qui,nbsp;depuis, lavait secouru si fort ü propos au chateaunbsp;du Vieillard. ^Mon cher ami,lui dit-il alors en lembrassant, soyez le trés bien veim en ce paysl votre présencenbsp;me donno une telle süretó que Je ne songe plus ünbsp;la guerre qui mentoure... Vous êtes avec moi: jenbsp;serai vainqueur 1... Sire , répondit le Chevalier de la Mer, qiie Dieu me fasse la grace de pouvoir vous èire vérita-blement utile, comme jen ai la grande envie! Jenbsp;me suis promis que, tant que durerait la guerre, jcnbsp;ne mcpargnerais en aucune fagon pour vous rendionbsp;service. Madame, reprit Périon en prenant le Chevalier de la Mer par la main et en le présentant a la reine Elisène; madame, voici le bon chevalier quinbsp;me tira du plus grand peril que je conriis jamais...nbsp;A cause de cela, je vous pne de veiller ê ce quilnbsp;ne soit rien épargiié céans pour lui, et je vous de-mande de lui faire votre plus bienveillant accueil. Ce quenteudant, Elisène savangait pour em- |
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LE CHEVALIER DE LA MKR. 23 brasser Ie vaillant chevalier, lorsque celui-ci, rnet-lant les genoux en terre, lui dit: Madame, je suis Ie serviteur de la reine votre Bceur; cest vous dire que je veux vous servir etnbsp;vous obéir comme a elle-même. La bonne dame, au son de cette voix, fut remuéo dune douce emotion. Elle ne pouvait se rassasiernbsp;de rogarder ce beau jeune homme quon disait sinbsp;chevaieureux, et, quoiquelle ue se dout^t pas Ienbsp;moius du monde A quel titre il lui était si cher, unnbsp;instinct naiurel la porta a lui vouloir plus de biennbsp;qua nul de farinée du prince Agraies. Involontai-remo'nt inêrae, A force de Ie contcrapler et de lad-mirer, ellese rait a songer aux deuxenfants quellenbsp;avait eus, et en constatant quil avail k pen présnbsp;leur age, elle fut prise dune mélancolie navrante,nbsp;et deux grosses larrnes coulèrent Ie long de sesnbsp;joues. Le Chevalier de ia Mer, la voyant ainsi pleurer, et estimanl que cétait h loccasion de la guerrenbsp;commcncée, lui dit Madame, jespère quavec laide de Dien, du roi et du nouveau secours qui vous arrive k cettenbsp;lieure, vous recouvrerez vitement votre joic... Et,nbsp;pour ma part, croyez que je ferai tout ce qui dé-pendra de moi pour terminer glorieuseinent etnbsp;avantageusement cette guerre qui vous cause an-goisse. Dieu vous entende 1 répondit Elisène. Mais, seigneur, puisque vous êtes chevalier de ma soeur,nbsp;je ne souifrirai pas que vous preniez d'autre logisnbsp;que céans, oü vous aurez tout ce dont vous aureznbsp;besoin. CIIAPITRE XIX Comment le Clicvalicr de !a Mor, une fois A la cour du roi Pdrion et de la reine Elisène , ent occasion de lómoignornbsp;de sa haute vaillance. bies dIrlande otDaganil son cousin, en apprenant le secours arrivé au roinbsp;Périon, sempressèrent de réunir lesnbsp;plus sages dentre les chevaliers Icursnbsp;compagnons, pour prendre conseilnbsp;sur la uiarche it suivre. Le roi Abies était renomraé comme le plus vaillant dentrc les vaillauls,nbsp;et il avait bate de se mesurer avee lenbsp;roi Périon. Si le roi Périon est a ce point geiitil compagnon de songer a nousnbsp;veiiir voir, sécria-t-il, je voudraisnbsp;bien qne ce fut aujourdhui plutótnbsp;que demain. Oh! il nest pas si hatif que vous Ic pense'/;, répondit Baganil; ilnbsp;vous redoide beaiicoup, quoiquilnbsp;nenaitpaslair... Savez-vous, dit a sou tour le due GalVm do Normandie, savez-vous par quel moyen nous pou-vons le contraindre a engager vitement Iaclion?nbsp;Faisons une embuseade , composih» do la plusnbsp;grande panic de cette armee, laquelle demeureranbsp;avec le roi Abies dans la forct de Galpan... Dagaud |
et moi, nous irons, avec le reste de Parmée, nous présenter a Fi-ube du jour devanl la ville... Alors,nbsp;iios ennemis nous apercevant en petit norabre etnbsp;supposant que nous formons a nous seuls Farmée,nbsp;viendront iufaillihlomentsur nous, dans Fespérancenbsp;de nous exlerminer. Nous feindrons davoir peurnbsp;et nous prendrons la fuite vers la forêt oü sera Ienbsp;roi avec lo gros de Farmée, et oü nos ennemis,nbsp;nous poursuivant, trouveront la mort. Gest trés bien avisé 1 répondit le roi Abies. Due Galliu, ordonnez cette embuseade vous-mêrne,nbsp;et que tont sarrange selon que vous Firaagine-rezl... Alors vous eussiez vu soudards se raouvoir, gens darmes monter a cheval. tambourins bruire, trom-pettrs retentir, oscadrons sorganiser; si bien que,nbsp;ie soir même, tont était disposé dans Fordre imagine par Ie due de Normandie, et que, au point dunbsp;jour, une petite armee se présentait sous les mursnbsp;(le la ville du roi Périon. Ge prince, en ce momont-la, était loin dese dou-ler de ce quon tramait contre lui. II nctait occupé qiia bien fêter son vaillant hóle, le Chevalier de lanbsp;Mer. Comme Farmée comrnandée par Daganil et lenbsp;due de Normandie sapprochait de la place, il senbsp;rendait, lui, avec la reine Elisène, en la chambrenbsp;oü logeait le beau chevalier, et oü ils Ie trouvèrent,nbsp;se lavant les mains. Le Chevalier de la Mer avait les yeux rouges, enflés, et encore pleiqs de larnms. Le roi et lanbsp;reine jugèrent quil avait assez mal reposé durantnbsp;la nuit, comme jl était vérité, car il navait pas unnbsp;snul instant cessé de penser A celle quil aiinait tantnbsp;et si vainement. La reine done, désireuse de savoir la cause de cette trislesse qui apparaissait sur le visage du jou-venceau, tira Gandalin a part et lui dit: Mon ami, votre maitre porte au visage quel-que facherie ; lui aurait-on donné céans sujet de mécontentemeiit?... Non, madame, répondit Gandalin; il areou beaucoup dhonneur do votre grace... Si vous lenbsp;voyez aiiisi raarmiteux, cest quil a coutume de rê-ver, et, quand il rève, il se tourmente outre ine-sure, comme il vous est loisible den juger par s(?snbsp;yeux rougis et sa face déconüte. Gandalin achevait a peine ces mots, que le guet vint avertir Ie roi Pénon tiue les ennemis étaientnbsp;sous les murs de la ville. Lors, on fit sonnernbsp;promptement lalarme, et en un clin dceil, chacunnbsp;fut pret, armé et A cheval. Périon et le Chevalier de la Mer chevauchaient les premiers. En arrivant aux portes de la ville,nbsp;ils trouvèrent le prince Agraies qui se débattnitnbsp;(Fune véhémente facori, paree qu'on tardait trop Anbsp;les lui öuvrir. Agraies était uu des plus hardis chi;-valiers, et sil eüt eu la sagesse a commandementnbsp;c/oimne il avait le courage, il ny eu eüt guère eunbsp;de semblables au monde'. Les portes de la ville souvrirent enfin, et les Gaulois purent sortir. Lorsquds apergurent lesnbsp;g(ïns d'armes eommamlés par Daganil et le due denbsp;Normandie, ils l'ureiit étonnés de leur grand nom-hre, bien qnc toiito Farniée du roi A!)ies ny futnbsp;pas, (il la plupart detitre eux 1'urent davis de nal-Icr pas plus avant, estiinant (Mre témérité dassaü-, lir puissance tant iuégale. |
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A cette cause, il y eut grandes contestations; ce que connaissant Agraies, il donna des éperons amp;nbsp;son cheval, et cria amp; haute voix Maudit soit qui plus tardera 1 Voilli ceux con-tre qui il faut débattre, et non pas entre nous! Et, cela dit, il piqua droit aux ennemis, suivi du Chevalier de la Mer et dun certain nombre de gensnbsp;darmes. La mêlée commenga apre et sanglante. Le premier que le Chevalier de la Mer rencontra fut le due de Normandie; il le chargea si viveraent que, rom-pant sur lui, il renversa homme et cheval par terre.nbsp;Le due de Normandie en eut la jambe rompue. Le Chevalier de la Mer se vit aussitót entouré par une nuée de soudards, dësireux de venger Ia chutenbsp;du due Gallin; mais cétait nuée de moucherons :nbsp;il la dissipa a coups dépées, et passa outre pournbsp;sattaquer fi des adversaires plus dignes de lui. Ce-pendant, la foule des gens darmes se faisaitnbsp;dinstant en instant plus compacte autour du Chevalier de la Mer, il est probable quil eüt fini parnbsp;être abattu, sans Tinlervention du vaillant Agraies. Agraies, séparé de son ami, avait vudeloin quel péril il courait, et il sétait dirigé de son cóté,nbsp;renversant tout ce quil rencontrait, démembrantnbsp;lun, échinant lautre, tellement que tous lui firentnbsp;voie et quil put arriver jusquau Chevalier de lanbsp;Mer. Une partie de sa troupe le suivait. A son arrivée, vous eussiez vu lances se briser, heaumes tomber, écus voler, hauberts se fracas-ser : les Irlandais perdaient lavantage! Ge qui compliqua la situation,'pour les gens de Daganil et de Gallin, ce fut lintcrvention du roinbsp;Périon en personne. Le Chevalier de Ia Mer,nbsp;Agraies, le roi Périon 1 Les Irlandais commeneaientnbsp;i se débander, malgré les exhortations de Daganil.nbsp;Les Gaulois, au contraire, allaient en avant, exci-tés au courage par lexemple du roi Périon et parnbsp;la voix dAgraies, qui leur criait, en leur désignantnbsp;le Chevalier de la Mer : Suivons, mes amis, suivons le plus vaillant chevalier du monde!... Lors, Daganil, jugeant que le pire était de son cóté, et sapercovant que Ie dommage principalnbsp;venait des coups que portalt le Chevalier de la Mer,nbsp;délibéra en soi de lui tuer son cheval, et par ainsinbsp;de le faire tomber en la presse. Mais il ne le put:nbsp;le Chevalier de la Mer, au contraire, se rua surnbsp;lui, frappa un rude coup sur son armet et le lui fitnbsp;voler hors de la tête. Go que voyant, le roi Périon,nbsp;voulant parfaire loeuvre du Clievalier de la Mer,nbsp;sapprocha a son tour de Daganil désarmé et luinbsp;donna un tel coup dépée que le cerveau en futnbsp;entrouvert et que la eervolle en jaillit Qci et !amp;. II y eut alors une déroute compléte parmi les Irlandais, qui gagnèrent é Ia hate la forêt oü senbsp;tenait le gros de larmée du roi Abies, et oü lesnbsp;poursuivit le roi Périon. Mais le roi Abies navait pas attendu quont vint le réclamer dans son embuscade : il était déjènbsp;parti, ü la tète dune partie de son armee, pournbsp;porter secours ü son cousin et semparer do la villenbsp;du roi Périon. Aussi son apparition, avec desnbsp;troupes fraiches, causa-t-elle un certain éinoi parminbsp;les gens d armes du roi Périon, harassés, au contraire, de fatigues et de blessures. Pour un peu,nbsp;raème, le désarroi se füt mis parmi les Gaulois : |
heureusement, le Chevalier de Ia Mer était lal Mes compagnons et amis, leur cria-t-il, ayons bon coeuri Que chacun fasse connaitre ici sanbsp;vertu 1 Que chacun se souvienne de lhonneur quenbsp;les Gaulois ont acquis par leurs armes 1 Allons,nbsp;mes compagnons, allons 1... Nous avons affaire ünbsp;des gens étonnés et a demi-vaincusl... Nallonsnbsp;pas changer de róle avec eux, prendre leur couar-dise et délaisser notre victoirel... Allons, mes compagnons, allons 1 Dieu nous aide! A cette male parole, les plus découragés repri-rent courage, résolus a combattre virileraent leurs ennemis, qui, un peu aprés, revinrent plus furieu-sement que jamais sur eux. La mêlée recommenca done avec un acharne-ment quelle navait pas encore eu, ü cause sur-tout du roi Abies, qui était un hardi chevalier, et qui donnait un fier exemple a son armée, ayant anbsp;venger la mort du due de Normandie et de Daganil. Aussi, malgrc les efforts surhumains du roinbsp;Périon, dAgraies et du Chevalier de la Mer, pournbsp;rallier honorablement leurs gens, il y eut une pa-nique générale, et chacun chercha a gagner lanbsp;ville pour se mettre ü couvert. Gomme le roi Abies poursuivait les Gaulois qui fuyaient, éperdus, un chevalier lui dit en lui mon-trant le Chevalier de la Mer, qui harcelait de sesnbsp;exhortations les gens du roi Périon : Sire, celui-ia que vous voyez, monté sur un cheval blanc, a mis a mort, de sa propre main, lenbsp;due de Normandie et votre cousin Daganil!,.. Le roi Abies, entendant cela, poussa son cheval du cóté du Chevalier de la Mer, et il lui cria : Chevalier, vous avez mis a mort Ihornme que jaimais le plus au monde... Je veux le venger 1 Vous avez troupe trop fraiche pour la notre, répondit le Chevalier de la Mer. Toutefois, si,nbsp;comme chevalier, vous voulez venger celui quenbsp;vous dites et montrer le grand courage que la re-nommée vous accorde, choisissez parmi vos gensnbsp;ceux qui vous plairont le mieux; de mon cóté, silnbsp;plait au roi, je choisirai les miens : ainsi égaux ennbsp;nombre, nous pourrons combattre, ce qui seranbsp;plus honorable pour vous que votre invasion in-juste en ce pays. Vraiment, chevalier, vous parlez bien 1 sé-cria le roi Abies. Jacceptel Fixez vous-mème le nombre, petit ou grand, des personnes quil faut. Puisque vous me laissez ce choix, reprit le Chevalier de la Mer, et que vous me paraissez sinbsp;bicn disposé, je vais vous proposer un parti meil-leur encore... Je suis votre ennemi a cause de cenbsp;que jai fait; vous etes le mien a cause du mal (luenbsp;vous faites a ce royaume que vous avez injuste-monl envahi. Par ainsi, puisipie nous avons unenbsp;colére personnelle, il nest pas juste quo dautresnbsp;on souffrent... Que la bataille soil entre vous etnbsp;moi seulementl Cela vous convient-il ?... Je le veux trés bien 1 répondit le roi Abies. Lors il choisit dix chevaliers pour garder le camp, et invita son adversaire h en faire autant. Le Chevalier de la Mer alia incontinent vers le roi Périon, i qui il demanda son autorisation.nbsp;Périon et Agraies furent un peu durs ü lui consen-tir ce combat, tant pour la consequence dont ilnbsp;était, que paree que le Chevalier de la Mer étaitnbsp;las et travaillé dennuis. Ils lui demandérent de |
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différer au moins jusquau lendemain cette entre-prise si pleine de périls; mais sa soif de vaincre était si grande, si grande aussi était son envie denbsp;voir cette guerre terminée afin quil put retourncrnbsp;vers sa mie tant aimée, quil obtint du roi Périonnbsp;lautorisation sollicitée. II fut ordonné pour com-battre, et, comme il avait été fait pour Ie roi Abies,nbsp;on lui bailla dix chevaliers destinés h la garde et amp;nbsp;la süreté du camp. GHAPITRE XX Comment Ie Chevalier de la Mer combattit Ie roi Abies; sur Ie différend de la guerre quil menait en Gaule. La bataille entre Ie roi Abies et Ie Chevalier de la Mer ayant été convenue, les seigneurs des deuxnbsp;cótés arrêtèrent quelle aurait lieu Ie lendemain,nbsp;pour laisser les champions se rafraichir et pansernbsp;même les blessures regues dans les rencontres pré-cédentes. Le bruit des exploits du Chevalier sétait pro-pagé i lentour, et tout le monde priait Dieu de lui faire accomplir les grandes choses quil avait ennbsp;train. Dès le matin, le roi avait prié la reine de désar-mer elle- même le chevalier en sa charabre, et une demoiselle était allée le prévenir. Le Chevalier ne put sen défendre, et lorsque la reine lui óta son haubert, elle vit quil était toutnbsp;meurtri et le montra au roi qui lui représenta quilnbsp;navait pas pris un délai assez long pour sa bataille. Le Chevalier assura que ce nétait pas dange-reux, et les chirurgiens furent davis que ces blessures étaient seulement longues h se fermer. Gependant le souper arriva, et les affaires de la journée menèrent la conversation jusquau cou-cher. Le lendemain, chacun fut ouïr la messe, après laquelleleroi donna au Chevalier les armes les plusnbsp;riches et les plus solides quil fut possible de ren-contrer. Lui-mème porta 1armet du chevalier,nbsp;Agraies se chargea de son écu; un autre princenbsp;prit sa lance, et ainsi chargés, ils sélancèrent dansnbsp;la campagne oü le roi dIrlande attendait, armé etnbsp;inonté sur un grand cheval noir. Tout é lentour une foule de peuple sétait ap-prochée pour être témoin de la tin du combat. Abies avait combattu autrefois un géant auquel d avait tranché la tête, et portait sur son écu cenbsp;combat représenté fidélement. A nbsp;nbsp;nbsp;les deux champions furent en face Fun ue 1 autre, ds sapprêtèrent a donner la mesure de leurs moyens, et sans trop attendre, ils baissèrentnbsp;les vues de leurs armets, et, se recommandant iinbsp;I)ieu, donnèrent des éperons é leurs chevaux etnbsp;sabordèrent si furieusement que leurs lances furentnbsp;rompues et quils tombèrent tous deux par terre. Mais leur courage et le désir de vaincre les lit promntement se relever; ils arrachèrent les tron-gonsde lance qui les meurtrissaient, et, Fépée ü lanbsp;main, ils engagèrent un combat dont les assistantsnbsp;frémirent tant il fut acharnè et effrayant. Le Chevalier de la Mer était bieu pris et de rai-sonnable taille. |
Mais le roi Abies était fort grand et navait rencontré jamais dadversaire quil ne dépassèt dun pied; il était si fort quil pouvait passer pour unnbsp;colosse, aussi ses sujets lestimaient beaucoup pournbsp;ces dons naturels, qui lui donnaient un peu de va-nité. Les deux chevaliers, animés dune ardeur parelde, tant pour leur honneur particulier que pour les conséquences du combat, se frappaient sansnbsp;interruption et faisaient un tel bruit de coups quilnbsp;eüt paru que vingt personnes se tenaient assaut. La terre était couverte de sang, si peu ils se mé-nageaient; des morceaux décus, des lames de har-nais volaient autour deux, chaque coup portait, et souvent atteignait le vif sans quils parussent lenbsp;remarquer. Tous deux conservaient une contenance si brave, que 1on ne pouvait prévoir lequel aurait le dessus. Mais vers trois heures après-midi, le soleil devint si chaud quils saffaiblirent peu è peu, et le roinbsp;Abies rompit en disant au Chevalier de la Mer: Je te vois presque vaincu, et je suis hors dha-leine; sil te semble bon, reposons-nous un peu, car nous pourrons continuer plus aisément ensuite;nbsp;je veux bien tavouer que tu me parais digne denbsp;combattre avec moi, mais je veux venger la mortnbsp;de 1ami qui métait le plus cher, et je ne tarderainbsp;pas èi le faire en présence de nos deux camps. Roi Abies, répondit le Chevalier de la Mer, je vois que tu tiens bien plus é ma perte quaunbsp;succès de tes troupes en ce pays, et comme on nenbsp;ressent pas le mal dont on est 1auteur, je veux tenbsp;faire repentir de ta cruauté envers les habitants denbsp;ce pays; tu nauras pas le loisir de respirer, défends-toi contre un chevalier vaincu, comme tu dis. Que ton audace soit punie, fit le roi Abies en reprenant son épée et le reste de son écu, et quilnbsp;ten coüte la tête. Fais ton possible, reprit le Chevalier, car je ne te laisserai pas de repos jusqua ce que toi ounbsp;ton honneur soyez détruit. Et leur combat recommenga de plus belle; mal-gré 1adresse du roi Abies, ê qui un long exercice avait appris 1attaque et la defense, il perdit lenbsp;reste de son écu, grace ê la promptitude et a la légé-reté du Chevalier de la Mer. Abies, poursuivi avec acharneraent, couvert de sang et presque hors de combat, réfléchit quil luinbsp;fallait faire un dernier effort pour vaincre ou mourir. II prit alors son épée è deux mains et se rua si fort sur le Chevalier, quil engagea dans 1écu denbsp;de celui-ci son épée sans pouvoir la dégager. Ce que voyant le Chevalier, d'un revers lui coupa la jambe gauche; Abies tomba sur h place. Lenbsp;Chevalier se jeta sur lui, et lui arrachant sonnbsp;heaume : Rends-toi, lui dit-il, ou meurs. Vraiment! répondit le roi, je suis mort, mais non vaincu; quoi quil advienne, ceci est de manbsp;faute; permets ê mes soldats de me transporternbsp;chez moi, afin que je satisfasse ê mes devoirs envers Dieu et les hommes, je rendrai è Périon ce quinbsp;est a lui; je ne regrette pas de finir de la main dunnbsp;brave chevalier comme toi, je te pardonne, continue tes exploits et souviens-toi de ma personne. Le Chevalier de la Mer se sentit navré de la position dAbies, quil eüt pu mettre en plus mauvais |
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état encore. Les assistants sapprochèrent, et Abies fit remeltre a Périon ses conquètes de Gaule. Losnbsp;Irlandais eraportèrent leur roi, qui mourut peunbsp;après avoir terminé ses affaires. Le roi Périon, Agraies, et les seigneurs de Gaule vinrent prendre le Chevalier, qui regut les honneurs dus non-seuleraent anx vainqueurs, mais tinbsp;ceux qui délivrent leur palrie de la servitude. Or, la demoiselle de Danemark, envoyée au chevalier par Oriane, était arrivée èi la cour denbsp;Périon peu avant le combat; avant de sannoncer,nbsp;elle attendit le résultat el prit amp; part le Chevaliernbsp;pour lui remettre une letire dOriane. Le Chevalier, transported de joie, faillit séva-nouir et laissa toraber cette lettre que la demoiselle releva. La demois lle pria le Chevalier de partirnbsp;pour la Grande-Bretagne oü se Irouvait Oriane;nbsp;son nom lui était révélé par la lettre qui était cellenbsp;trcuvée avec lui dans son berceau; il vit quil sap-pelait Amadis. II me faut, dit la demoiselle, retourner au plus tét vers Oriane; jattemls vos ordres. nbsp;nbsp;nbsp;Demeurez , répondit le Chevalier, deux ounbsp;trois jours ici, et ne me qudtez pas; je vous con-duirai ensuite oü vous voudrez. nbsp;nbsp;nbsp;En vous obéissant, fit la demoiselle, je croirainbsp;complaire amp; ma dame Oriane. Le Chevalier relourna vers le roi, et, sur son passage, le peiqile criait: nbsp;nbsp;nbsp;Béni soit le brave chevalier qui nous a rendunbsp;la liberté et lhonneur ! La reine et ses dames requreiit le Chevalier, lui ötèrent ses armos et firent visiter ses plaies par lesnbsp;chirurgiens, dont lavis fut quil ne courait aucunnbsp;danger. Le Chevalier se retira dans sa chambre avec la demoiselle, refusant le souper du roi pour causernbsp;de ses peines damour; et il lui plut tant de tenirnbsp;compagnie avec elle, quil oubliait ses blessures etnbsp;se promenail constamment, en devisant avec ceuxnbsp;qui le visilaient. II lui tardait de pouvoir re-prendre ses armes. Sur ces entrefaites, il survint un événement qui prolongea sou séjour en Gaule plus quil ne voulait;nbsp;de sorte que la demoiselle retourna seule versnbsp;Oriane. GHAPITRE XXICommeTil le Chevalier de laMer est reconnu par le roi Pi'rion, son père, et par la reine Elisène, sa mère. Périon, étant en la Petite-Bretagne, avait donné a la reine Elisène un anneau en tout pared a celuinbsp;(pill portalt ordinairement. Cet anneau avait éténbsp;attaché au cou du Chevalier de la Mer lorsquil avaitnbsp;été abandonné sur 1eaii, et Gandales le lui avaitnbsp;renvoyé p'us tard avec 1épée et le sceau caclu'lé. Plusieurs fois le roi avail demandé a la reine cc quctait devenu cet anneau. Dabord, (die avaitéviténbsp;de n'pnndre; puis elle lui avoua quil était perdu. Un jonr quigt; le Chevalier se pronnuiait avec Oriane, Mélieie, flile du roi Périon, courut è lui ennbsp;[jleurant, et lui conta que.lte avait égaré 1anneaunbsp;que son père lui avait contlé pendant quil se repo-sait. |
Le Chevalier, Grant celui quil avait au doigt, )a pria de se consoler. En voyant cet anneau, la jeune fille pensa que cétait celui quelle avait perdu, et elle dit au Chevalier ; nbsp;nbsp;nbsp;Que je suis aiso que vous layez trouvé 1 Jenbsp;1ai cherché bien longuement. nbsp;nbsp;nbsp;Comment, répondit le Chevalier, lavez-vousnbsp;pu chercher, puisque ce nest pas le vótro? nbsp;nbsp;nbsp;II lui ressemble si bien, fit 1enfant, quil seranbsp;pris pour celui que jai égaré. Le roi sétait éveillé, et, prenant des mains de sa fille lanneau quelle lui donnait, il le mit a son doigtnbsp;comme le sien; puis, en passant dans les galeries,nbsp;il Irouva celui que sa fille avait perdu, et les com-para tous deux. 11 se ressouvint alors que 1un desnbsp;deux devait être celui quil avait donné k la reine. II demanda ü Mélicie oü elle avait trouvé cet anneau. Lenfant, nosant menlir, raconta quelle le tenait du Chevalier. Un souppon (raversa lesprit du roi : il se figura que cet anmmu était un présent fait paria reine aunbsp;Glmvalier, dont la beauté lui parut significative. IInbsp;monta chez la reine, et, sans dire un mot, viiitnbsp;sasseoir a ses cólés, les yeux immobiles. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne suis plus ótonné, madame, lui dit-llnbsp;avec effort, de votre embarras toutos les fois quenbsp;je vous ai rappelé lanneau que je vous donnai ennbsp;Bretagne. Vous laviez déposé dans un endroit quenbsp;vous vouliez me cacher; mais une affection estnbsp;toujours découverte par les gages ((u'on cm donne.nbsp;Le Chevalier de la Mer la donné inconsidérémentnbsp;k Mélicie, ne sachant pas quil venait de raoi. Jainbsp;SU ainsi cc que tous les deux vous aviez iiitérêt anbsp;me céler. La reine, sétant aper^uo au visage du roi quil éfait anéanti, résolut de lui découvrir la vérité;nbsp;elle lui conta sa grossesse, son enfantement, (!tnbsp;comment la crainte du poi son père et la sévériténbsp;dos lois du pays favaient contraiute a exposer sonnbsp;fils sur la mer. Le roi resta émerveillé de ce récit, qui Jui donna a penser que le Chevalier pourrait bien étro sonnbsp;premier enfant, préserve par Dien dun sort funeste ; il fit a la reine part de ce pcns(;r. nbsp;nbsp;nbsp;Allons a sa rencontre! répondit lo roi. La reine et le roi se rendirent k la chambro du Chevalier, qui dormait. Le roi sapprocha sans bruitnbsp;et prit sur le lit lépée quil reconnut avoir illus-trée dans maintes rencontres. Sur ma foi! dit-il k la reine, voici lépée qui me fut dérobée lors de notre première enlrevuenbsp;chez le roi votre père; votre dire me paralt prendre une tournure do vérité. La reiiie dout le coeur était haletant danxiété, révcilla le Chevalier, qui, la voyant pleurer, lui dit: Madame, dou viennent vos larmes ? Mon bras pcut-il en faire cesser la cause. Mon ami, répondit la reine, uii mot de vous peut les sécher : diles-nous seuh'mentdc qui vousnbsp;(Mes fils. ¦ Dieu massiste, fit le chevalier, si je le sais! Je fas irouvé sur la mer dline facon étrange. La reine fut si heureuse de cette declaration qiielle ne put ajouter im mot; le sentiment de lanbsp;vie Iabandoiina tout-k-coup, et (»lle tomba danslesnbsp;bras du chevalier. |
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nbsp;nbsp;nbsp;Je. sais mieux que vous qui vous etes, dit-ellonbsp;en reprenant la parole. Ah 1 nion fils, je puis main-tenant vous embrasser a mon aise, après avoir etcnbsp;si longtemps privée fie votre vue et de vos nou-velles. 11 a plu a Dieu de réparer ma faute; voidnbsp;le père qui vous eiigendra. Le chevalier se jeta, les yeux en pleurs, aux pieds du roi et do la reine, et tous les trois remer-ciercnt Dieu de ce dénoüment, particulièrement Ienbsp;Chevalier, qui, après avoir échappé a de grandsnbsp;dangers, relrouvait en même temps ses parents etnbsp;des honneurs auxquels il naurait osé prétendre. La reine lui deraanda s il avait un autre nom que celui dont on Iappelait. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, répondit-il, mais il ny a pasnbsp;trois jours que je le connais. Au sortir du combatnbsp;oil Abies aètévaincu, une demoiselle ma apporténbsp;une lettre scellée que javais suspendue a mon counbsp;lorsque je fus trouve sur la mer; jai coanu parnbsp;celte lettre que mon nom est Amadis. La reine recommt la lotlre écrile par Dariolette, ot exigea du chevalier quil portal le nora dAmadis,nbsp;au lieu de son premier nom. Depuis ce moment, i! garda le nom dAmadis; on Iappela aussi quelquefois Amadis de Gaule. Tout le monde apprit avec joie la nouvelle; Agraies ne fut pas des derniers a sen rtqouir, ilnbsp;deveuaif cousin germain du Chevalier de la Mer, La demoiselle de Danemark insista auprès dA-inadis pour porter è Oriane le recit de cet événement dont elle ctait si heureuse ; elle lui fit com-prendre quil ne pourrait do sitót accomplir son voyage et relrouver Iidole de son creur, quil serail a Oriane une compensation en rabseace de sanbsp;personne, d'avoir de ses bonnes nouvelles. Amadis la laissa partir, rassurant de son prochain voyage ; il lui dil quil arriverait vers Oriane porlant les armes quil avait en combattant le roinbsp;dlrlande, quelle le reconnaitrait ainsi facilement. Agraies, voyant quo son cousin Amadis prolon-geait son sejour en Gaule, voulut partir; il lui de-manda son congé, ne pouvant dilTérer plus long-temps de retrouver celle qui commaudait de prés eu de loin ii son coeur. nbsp;nbsp;nbsp;Cest Olinde, fille du roi Vanain de Norvége;nbsp;elle ma fait prior, par la demoiselle qui mapportanbsp;1armet de Galpan, de la rejoindre au plus lot; jenbsp;ne puis désobéira cetordre et suis conlraint de menbsp;séparer de vous. Ce fut a 1époque oil Galvanes, frère du roi dE-eosse, emmena en Norvége son neven Agraies, que ce dernier séprit d01inde,a laquelle il futloujoursnbsp;fidele et obifissant. V..O nbsp;nbsp;nbsp;navait rcQu en apanage quun pau- y e cnateau ; son argent avait servi a cquiper et en-tretenii quelques gontiishommcs, ct on le surnom-niait Galvanes-sans- lerre a cause de cela. Agraies, en quiltant Amadis, lui demanda oil ils se retroiiveraiont au retour do la Norvége. ' Jespère, mon cousin, répondit Amailis, aller d ici a la cour du roi Lisvart, oil les chevaliers fontnbsp;meilleure figure quen niillo autre maison dempe-reur ou de roi. Remerciez, a Toccasion, le roi votre père ct la reine des soins dont ils out enlouré ma jeunessc;nbsp;(htes-leur que je suis pret, pour eux et pour vous, .nbsp;a entreprendre ceque je pourrai pour leur service, j |
Agraies se mit en route, reconduit hors de la ville par le roi Périon et les seigneurs de sa cour. Aiissitot que le roi Périon fut en pleinc campagne, il vit venir a lui une demoiselle qui prit avec autorité la biide de son cheval ct lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Te souviens-tu davoir été pnivenu par unenbsp;demoiselle que, lorsqiie tu recouvrerais ta perte, lanbsp;scigneurie dlrlande perdrait sa fleur? Vois si ellenbsp;a dit vrai ; tu as retrouvé ton fils, que tu croyaisnbsp;mort, et Abies, qui fut la fleur d'lrlaude, est tré-passé. Lo pays d'lrlaude ne rctrouvera le pared dA-bies quii la venue du frère de la dame, lequel mourra de la main dun gentilhomme, après avoirnbsp;conquis par force darmes le tribut dautres pays. Et il en arriva ainsi par Marlot dlrlande, frère de la reine dlrlande, que Tristan de Léonois occitnbsp;en defendant le tribut quon demandait au roi Marcnbsp;de Cornouailles, son oncle. Trislan lui-merne mourut pour Iamour quil j)or-tait a la reine Yseult. nbsp;nbsp;nbsp;Quil ten souvienne 1 dit la demoiselle au roi,nbsp;cest Urgande, ma maitresse, qui te mande cesnbsp;choses. En entendant prononcer le nom dUrgande, Amadis prit la parole et dit amp; la demoiselle. nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, je vous prie de dire a celle qui vousnbsp;aenvoyée que le chevalier h qui elle donna Ja lancenbsp;se ;recommande è sa protection; quil reconnaitnbsp;quelle a dit vrai en lui assuraut qua Iaidede cettcnbsp;lance il délivrerait la maison dont il était le premiernbsp;issu. Cela est arrivé, car jai sauvé mon père, sansnbsp;le counaitre, au moment oil il allait succomber. La demoiselle tourna bride, et le roi reprit avec Amadis le chemin de la ville. Pour célébrer la reconnaissance de son fils, le roi Périon fit commencer des joules, des tournoisnbsp;merveilleux dans lesquels Amadis fut reconnu parnbsp;tous comme un des plus adroits chevaliers. Amadis fut averti sur ces entrefaites de lenlève-ment do son frère Galaor par le moyen dun géant, cl il prit le parti de le rechercher et secourir parnbsp;la force des armes ou autrement. Toutefois, ayant au cceur le désir de voir celle qui Iattendait, il pria un jour le roi son père denbsp;lui dormer comté daller en Grande-Bretagne cher-clier des aventures, craignant de rester oisif en unnbsp;pays délivré de ses ennomis. Le roi et la reine ne lapprouvèrent pas, mais ils lui permirent seulernent un voyage en ce pays,nbsp;après quil cut beaucoup insisté. Laffeclion qu'ilnbsp;portait è Oriane était telle, qu'il ne pouvait se ré-soudre è demeurer plus longtemps. Amadis prenant les armes dont il avait parle a la demoiselle de Danemar k, partit un matin et fitnbsp;chemin jusquau port de mer le plus voisin, ou ilnbsp;Irouva il prtqios un batiment qui lo débarqua ennbsp;peu de jours è Bristoye, ville importante oil il ap-piit que le roi Lisvari, tenait sa cour a Vindilisore. 11 se dirigeait vers cette dernièro ville, lors-qunne demoiselle lui demanda si Bristoye était encore loin ct sil y avait dans le port un navire pret il aller en Ganle. Quelle affaire vous y conduit ? lui fit Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;jy vais, répondit la demoiselle, pour Irouvernbsp;un chevalier nommé Amadis et quo le roi Périon anbsp;depuis peu reconnu pour son fils. |
28 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
28 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Amadis, étonné quelle süt de si récentes nou-velles, sinforma de qui elle les tenait. nbsp;nbsp;nbsp;Je les sais, repartit-elle, dune personne amp; quinbsp;les plus grands secrets sent découverts, dUrgande-la-Déconnue. Elle a, en ce moment, grand besoinnbsp;dAmadis, qui seul peut lui faire retrouver ce quellenbsp;craint de perdre. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, nallez pas plus loin. Je suis heu-reux detre appelé par celle dont tout Ie monde anbsp;besoin, répliqua Amadis : celui que vous chercheznbsp;est devant vous, pret èi vous suivre oü il vous plaira. nbsp;nbsp;nbsp;Or, suivez-moi, je vous conduirai, dit la de-mmiselle, la oü vous attend ma maitresse impa-tiente. Et Amadis suivit incontinent Ie chemin que lui montra la demoiselle. GHAPITRE XXII Comment Ie géant, menant Galaor au roi Lisvart pour Ie faire chevalier, rencontra Amadis, et comment Galaor voulutnbsp;lêtre de ia main de son frêre, et non dautre. e géant, qui prenait soin de Galaor et linitiait atout ce que comporte la che-j/alerie, Ie trouva, en moins dun an,nbsp;'si accompli, quil lui demanda par quinbsp;il voulait ètre chevalier. Déja Galaor avait résolu de choisir Ie roi Lisvart, tenu et réputé gentilnbsp;roi et trés bon chevalier; de sorte que,nbsp;Ie géant layant approuvé, ils se mi-rent en route munis des accoutrements nécessaires. Après cinq jours de marche,ils ar-¦ rivèrent en vue dune place nommé Bradoit, construitenbsp;I sur Ie versant dune mon-tagne, dont Ie pied étaitnbsp;un raarécage traversé denbsp;courants deau salée. Une chausséenbsp;assez étroite conduisait au fort, a travers ces marais, et un pont-levis gar-dait lentrée. Vis-a-vis Ie pont, deuxnbsp;onnes prêtaient leur ombrage a deux demoiselles etnbsp;un écuyer; avec eux, un chevalier montant un che-valblanc, et portant un écu peint a lions rampants,nbsp;appelait les gens du fort pour abaisser Ie pont-levisnbsp;et laisser entrer les voyageurs. Du cóté du chateau, deux chevaliers armés, sui-vis de dix hallebardiers, demandèrent au chevalier ce quil voulait. Je veux entrer oü vous êtes, répondit-il. Gela ne se peut, fit 1un des deux chevaliers, quaprès avoir combattu. Qua cela ne tienne, répliqua Ie chevalier, faites 'abaisser Ie pont, et venez au combat. Lun des chevaliers du chateau, précédant sou compagnon, vint au galop de son cheval contrenbsp;celui qui voulait entrer, mais fut re^u si rudementnbsp;quhornme et cheval furent renversés. Le second chevalier sou tour, voulant venger son ami, après un combat corps èi corps, glissa dansnbsp;leau et se noya. |
Le chevalier des Lions passa outre. Derrière lui les hallebardiers levèrent le pont. Alors les demoiselles poussèrent des cris, le priantnbsp;de retourner; mais lui voyait venir è lui trois autresnbsp;chevaliers bien armés, qui le menaoèrent de le noyernbsp;comme il avait fait de lun des leurs. II les regutnbsp;tous les trois ensemble; au premier choc, il futnbsp;blessé en deux endroits, mais il en joignit un auquelnbsp;il laissa dans le corps un trongon de sa lance. Puis, mettant lépée h la main, il poursuivit les deux autres; il donna a lun de ces chevaliers unnbsp;tel coup au bras droit que lépée et le bras tombè-rent ensemble. Alors ce miserable courut vers lenbsp;chciteau en criant; nbsp;nbsp;nbsp;^a, venez ü laide de votre seigneur que lonnbsp;tue! Le chevalier des Lions entendant quil était seigneur du lieu, le rejoignit et lui fit sentir au cóté letranchant de son épée, puis, lui arrachant sonnbsp;heaume, il lempêcha de fuir comme le troisième etnbsp;le menaga de mort sil ne se rendait. Le seigneur demanda merci et savoua vaincu. A ce moment, une troupe de chevaliers et gens de pied armés sortirent du chateau pour secourirnbsp;leur seigneur, mais le chevalier, lui mettant lépée anbsp;la gorge, lui dit; Gommandez ü ces gens de retourner ou je vous achève. Le seigneur fit signe de le laisser, et ils obéirent. Ge nest pas tout, faites baisser le pont, ajouta le chevalier des Lions. Gela fut exécuté; alors le chevalier et sa capture franchirent la chaussée oü les demoiselles les atten-daient. Quand le seigneur reconnut Urgande-la-Décon-nue, il implora la protection du chevalier des Lions contre elle, qui lui voulait la mort, disait-il. Je ferai plutót, répondit le chevalier, ce quelle ordonnera de vous. Et sadressant a Urgande : Voici, madame , le seigneur de ce chüteau; que vous plail-il quil en soit fait? nbsp;nbsp;nbsp;ïranchez-lui la tête, fit Urgande, ü moinsnbsp;quil ne nous rende mon ami et la demoiselle quinbsp;lamena, lesquels sont en prison contre le droit. ^ Le chevalier des Lions brandit son épée sur la tête du seigneur, qui consentit a rendre les prison-niers, et appela un des hallebardiers du chateaunbsp;pour quil eüt a prévenir son frère , sil le voulaitnbsp;voir en vie, de les relacher au plus vile. Le valet fut prompt, et la demoiselle parut ac-compagnée du chevalier; celui des Lions invita ce dernier k remercier Urgande et a laimer commenbsp;une libératrice, mais Urgande prévint cette démarche et delle-même donna laccolade au chevalier. Que ferons-nous de la demoiselle ? demanda a Urgande le chevalier des Lions. II faut quelle rneure, répondit Urgande, pour la chatier de sa bassesse. A linstant, cette pauvre demoiselle, subitement fmchantée, se vautra dans les marais comme unnbsp;porc; elle allait disparaitre dans la rivière sans liu-tervention du chevalier des Lions, k qui Urgandenbsp;accorda pour cette fois une grèce a condition denbsp;laire prornettre k la demoiselle de ne plus recom-mencer. Le seigneur du chèteau voyant que la demoiselle |
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®tait sauvée par la parole du chevalier des Lions, lui demanda sa liberté, ayant satisfait aux conditions qui lui avaient été imposées. Urgande Ie pria de partir, ce dont il ne se fit faute. Le chevalier des Lions, fort surpris de ce qui étaitnbsp;arrivé è la demoiselle, lui demanda ce qui lavaitnbsp;poussée è entrer dans ces bourbiers. II me semblait être brülée, lui répondit-elle, par des torches ardentes, et pour les éteindre, jenbsp;me suis jetée a leau. Gela vous apprendra, fit le chevalier, è vous en prendre èi plus fort que vous. 1 j Galaor avait été témoin de tous ces faits, et il dit au géant; Sire géant, je désirerais fort que ce gentil-homme rne fit chevalier; leroi Lisvart est renommé pour ses possessions, mais celui-ci mérite de lêtrenbsp;pour sa force et son adresse. I ^^'^^.^PProuve, répondit le géant, allez a lui et 1 en priez, et sil vous refuse, ce sera sa pu-mtion.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ A 1 instant, Galaor parlit avec quatre écuyers et deux demoiselles pour aborder le chevalier desnbsp;Lions quon apercevait sous les orraes. II fut regu avec courtoisie par le chevalier des Lions k qui il demanda loctroi de la chevalerie. serai ainsi dispensé daller trouver le roi Lisvart, comme jen avais le projet, ajouta-t-il. Mou ami, répondit le chevalier des Lions, vous auriez grand tort de préférer au plus illustre roinbsp;du monde un pauvre chevalier comme moi. ¦Seigneur, reprit Galaor, la grandeur du roi me touche moins que le combat oü je vous ai vu si re-öoutable tout a lheure. Sil vous plait, ne repous-sez pas ma reqnête. Je préférerais, répliqua le chevalier, vous oc-troyer tout autre don. Ainsi qu ils devisaient, parut Urgande, qui, sa-dressant au chevalier, lui demanda ce quil pensait de Galaor. G est, lui répondit-il, le plus beau gentil-flomme que jaie vu, mais il me demande une cnose qui ne convient ni a lui ni a moi. II veut quenbsp;je 1 arme chevalier sur lheure, et pourtant il sennbsp;allait prier le roi Lisvart de le faire. . ~ nbsp;nbsp;nbsp;pouvez le refuser, reprit Urgande, I il vaut mieux que cela soit fait tót que tard, car je vous assure quil tiendra lhonneur de la cheva-rie aussi bien qu aucun des Isles de la mer, cx-cepte un. chevalier, ainsi Aliens en quelque église faire la vigile. Galaor, jai entendu la messe cc «laUn et fait la communion. Et 1 nbsp;nbsp;nbsp;chevalier, chercham nbsp;nbsp;nbsp;l^peton droit, puis lembrassa, Ure-anri nbsp;nbsp;nbsp;devait lui ceindre. nrendw nbsp;nbsp;nbsp;savanga, et elle conseilla de rne« et nbsp;nbsp;nbsp;'quot;^yait pendue a 1un des or- cérémome P^^'^issait la rneilleure pour cette assistants ne distinguaient aucune épée suspendue,cequifitrireUrgMde. ^ nnipT nbsp;nbsp;nbsp;apparnt une épée superbe, toulo monté nbsp;nbsp;nbsp;Paurreau de soie richement brillante que si elle eüt été neuve. |
Le chevalier des Lions Ia prit, en ceignit Galaor, et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Une si belle épée convient a si beau chevalier, vous pouvez vous croire 1ami de celle quinbsp;vous en gratifie. Galaor reinercia avec chaleur le chevalier et Urgande ; il prit congé deux se disant fort pressé et attendu. II pria le chevalier de lui fixer un rendezvous. nbsp;nbsp;nbsp;Nous nous trouverons ensemble a la cour dunbsp;roi Lisvart, répondit celui-ci. Jai besoin, étantnbsp;nouvellement chevalier, de me faire un nom,nbsp;comme il vous le faudra aussi. nbsp;nbsp;nbsp;Gertes, reprit Galaor, jy serai bientót. Je menbsp;tiens, ajouta-t-il a Urgande, pour votre chevalier,nbsp;pret a vous obéir quand il vous plaira me commander. Et il fut retrouver le géant qui sétait caché au bord de leau. Mais une des demoiselles de la suite de Galaor avait appris dune de celles dUrgande que le chevalier des Lions était Amadis, et quUrgande lavait employé pour armes; son ami ayant été en-chanté par une dame aussi savante quelle, la vic-toire par les armes seule pouvait le sauver; cenbsp;qui s était accompli. Aussitót le départ de Galaor, Urgande demanda au chevalier sil connaissait celui quil venait denbsp;recevoir. Le chevalier lignorait. nbsp;nbsp;nbsp;II faut pour tous deux que je vous dise quenbsp;vous êtes frères de père et de mére. Le géant em-pqrta votre frère è 1age de deux ans et demi, jenbsp;lui ai conservé 1 épée avec laquelle il dépasseranbsp;tout ce quon a fait en Grande-Bretagne. Amadis pleura de joie è cette nouvelle; il voulut courir après Galaor, mais Urgande lui dit quil étaitnbsp;dans leur destinée de ne pas encore se connaitre,nbsp;pnis elle prit congé dAmadis et partit avec son ami.nbsp;Amadis snivit la route de Vindelisore oü le roi Lisvart séjournait en ce moment. GHAPITRE XXIII Comment Galaor, sur les suggestions du géant Gandalac, alia combattre le géant Albadan et le vainquit. gt;alaor, enchanté davoir été ^armé chevalier par Amadis,nbsp;revint promptement auprès dunbsp;géant Gandalac. Mon père, lui dit-il, vien-nent k présent les aventures 1 Plus elles seront périlleuses,nbsp;'et plus je me sens Ie désir etnbsp;Ia force de les éprouver. I ^ Mon fils, répliqua le géant j,dun air soumis, jai pris soinnbsp;de votre enfance, et vous aveznbsp;jsurpassé tout ce que jatten--nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;dais du sang dont vous êtes iié... J espère en recevoir le prix et je vous requiers un don. Ah 1 dit le jeune Galaor, ordonnez, ordonnez! Et croyez que je vous regarderai toujours commenbsp;mon père... Eh bien! mon lils, vous mavez vu souvent |
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pleurer la mort de mon père, lué en trahisou par Ie féroce Albadan, pour semparer de la roche de Gal-tare qui in'appartient... Je vousdemande de tnap-porler sa tète, et, par ainsi, de me remettre en possession de la seigneurie quil ma usurpée. Conduisez-moi, sécria fièrement Galaor, et que mon premier exploit soit une dette de reconnaissance acquittée!... Le géant, voyant briller dans les yeux de Galaor tout le courage de son ame élevée, nhésita pas ènbsp;se meltre en chemin avec lui vers la roche de Gal-tarc. Au bout de quelque temps de cherainement,nbsp;ils furent arrêtés tous deux nar ürgande, qui lesnbsp;avait suivis par des sentiers détournes. Galaor, dit-elle au jouvenceau, apprends quelle est ton illustre origine! Tu as pour mère la reinenbsp;Elisène, pour père le roi Périon, et pour frère lenbsp;célèbre Amadis, lequel tarma chevalier... Mainte-nant que je tai annoncé une partie de ta destinée,nbsp;je men vais, ahn de te laisser accomplir lautrcnbsp;partie... Va vers la gloire qui tattend, vaillant hlsnbsp;de roi!... Urgande séloigna, et Galaor, enflambé plus que jamais de gloire, reprit sa route avec ardeur, impatient den venir au combat avec Albadan. Bientót, sur son chemin, il rencontra deux gentes pucelles qui sarrétèrentdevant lui, émerveillées denbsp;sa jeunesse et de sa beauté. Galaor, quoique biennbsp;jeune encore, fut émerveillé lui-mème et fort émunbsp;de la grace et de la gentillesse de lune de ces deuxnbsp;pucelles, et, sans trop savoir encore è quel pointnbsp;une jeune demoiselle peut être utile h un chevaliernbsp;errant, il entra viternent (m propos avec elles etnbsp;leur demanda quel était le but de leur voyage. nbsp;nbsp;nbsp;On nous a dit, répondit la plus gente desnbsp;deux pucelles, quun chevalier se préparait è com-battre le redoulable géant de la roche de Galtare...nbsp;Gest une folie donl nous voulons être téraoins.nbsp;Pauvre chevalier t il court è une perte certainel... Je vais précisément oü vous allez, reprit en riant Galaor. De cette fapon, nous ne nous quitte-rons pas, si vous y consentez toutefois. Los deux pucelles y consentirent de bon coeur, encouragées è cela par la bonne mine du chevaliernbsp;qui leur parlait, par sa candeur, par sa franchise,nbsp;par sa galanterie un peu sauvage, mais cependantnbsp;trés agréable é celles qui en élaient lobjet. On se remit done cn marche, en devisant de choses et dautres, et déja les deux jeunesses et leurnbsp;compagnon étaient les meilleurs ami du monde. 11nbsp;sinléressait a elles, ot elles s'intcrcssaient é lui. Mais que devinrent-elles, lorsquétant arrivées j)rès du chilteau de Galtare, elles virent le jeun(;nbsp;chevalier sapprocher de la sentinelle dun air denbsp;défi! nbsp;nbsp;nbsp;Cours avertir ton maitre, cria Galaor, quünnbsp;chevalier se présente pour le combattre et Ic punirnbsp;de ses forfaits!... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl seigneur, seigneur! dit la plus gente desnbsp;deux pucelles, que prétendez-vous done faire la?...nbsp;Dix chevaliers tels que vous ne viendraient pas ènbsp;bout dun pared monstre!... Vous allez è la mort,nbsp;et é la plus horrible de toutesl... Ras^irez-vous, ma mie, répondit Galaor en souriant. Rassurez-vous, et, pour élre hors de danger pendant le combat (pii va avoir lieu, retirez-vous dans cette cabane voisine... Lhonncur denbsp;triornpher dAlbadan devant vos beaux yeux menbsp;donnera plus de force et plus de courage encore 1... |
Les deux pucelles obéirent en tremblant; elles se rctirérent les larmes aux yeux. Un si beau chevalier! murmura la plus jeune en le regardant une dernière fois. Bientót le géant sortit du chdteau, le corps couvert do fortes lames dacier, et tenant è la main une lourde massue hérisséc de longues pointes. nbsp;nbsp;nbsp;Que viens-tu faire ici, raoitié dhomrae?...nbsp;cria-t-il é Galaor dun air méprisant. Le idche quinbsp;tenvoie aurait bien dü empruntcr ton audace, ounbsp;te preter au moins sa lourde et difforme struc -ture!... Tais-toi, vilain! répondit Galaor. Les plus redoutables hommes ne sont pas toujours les plusnbsp;gros et les plus grands!... Rappelle-toi Goliathnbsp;vaincu par David!... Gela dit, et sans plus attendre, le bouillant jeune homme courut sur le géant et lui envoya un si fu-rieux coup de lance quil lui en tit ploycr les reins.nbsp;Albadan voulut en vain lui porter un coup de sanbsp;massue, il ne put le frappor, et la force do ce coupnbsp;terrible ne trouvant rien qui larrètat, retomba surnbsp;les flancs du cheval que montait le géant, et 1unnbsp;et Iautre tombèrent avec fracas. Une fois a terre,nbsp;Albadan chercha è se relever, mais sans y parve-nir; Galaor le renversait fi chaque instant et ren-dait nul chacun de ses efforts. Cependant, si cettenbsp;lulte se lüt prolongée, peut-être que le jeune chevalier eüt fini par avoir le dessous. Aussi, compre-iiant le peril de sa situation, Galaor se jeta rapi-deraent èbas de sou cheval et, dun revers de sonnbsp;épée, il abattit la téte dAlbadan et la porta è Gan-dalac qui, dans sou premier transport, baisa aveonbsp;effusion ses mains victoriouses. Un chêne séculaire, attaqué par la rude cognée des bücherons, ne fait pas en tombant un bruitnbsp;plus épouvantable que celui que venait de faire lenbsp;géant Albadan. Aussi, h ce bruit, accoururent lesnbsp;seiviteurs et les gens darmes du clultoau. Ennbsp;voyant le corps de leur maitre sur la poussière, ilsnbsp;neurent pas une seule larme de regret, et, toutnbsp;au contraire, reconnaissantdins GanUalac leur legitime seigneur, ils sernpressèrcnt de lui rendrenbsp;hommage. ClIAPITRE XXIV Comment Galaor, après avoir vaincu le géant Albadan, reijut de la belle princesse Aldène, pour prix de cette victoirc, la plus agréable des récomjtenses. Satisfait davoir prouvé sa reconnaissance a celui qui lavait élevé, Galaor prit congé de lui et courut vers la gente pucelle qui lui portait un si ten-dre intérét et quil trouva trerablante corame unenbsp;feuille. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl seigneur, lui dil-clle en soupiraut et cnnbsp;buissant les yeux, un prix plus glorieux et plusnbsp;doux doit être celui de volre victoire... Ges mots a peine prononcés dunc voix émue, olie entra incontinent dans une route de la forèt ounbsp;Galaor la suivit avec empressement. . Attendez-moi trois jours dans cette ibrêtl ajouta-t-elle avec le plus airnable des souriresclennbsp;lui faisani un geste pour Iempeciier de Ia suivrenbsp;plus loin. |
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Galaor, un pou iuterdit par cette defense, rcsla quelques instants k la mème place, regardant fuirnbsp;cette gracieuse pucelle a travers les halliers ennbsp;fleurs. Puis, ne la voyant plus, il vouliit la voir encore et se prccipita sur ses traces. Mals elle avaitnbsp;de lavance sur lui, et ce ne fut quau bout dunenbsp;heure de recherches, et guidé par ses cris per-Cants, qu'il parvint a la retrouver. Elle se débattaitnbsp;entre les mains dun nain suivi de cinq chevaliersnbsp;arm és. Galaor, indigné, courut sus au nain et, dun coup de lance, Ie ren^ersa de sou cheval, en lui criant : Monstre abominable, oses-tu done outrager la beauté! Les cinq chevaliers savancèrent et lattaquèrent avec furie, si bien que lun deux lui tua son che-val. Galaor, toujours courageux, mit lépée a Ianbsp;rnain, et sescrima du mieux quil put. Deux chevaliers furent bientót hors de combat; Galaor re-raonta sur lun de leurs chevaux, tua un troisièmenbsp;chevalier et mit les deux autres en fuite. La gente pucelle, si heureusement délivréo, vint remercier son libérateur. Seigneur, lui dit-elle Ie sein battant, les yeux humides, nous navions A craindre que ce raéchantnbsp;nain, dont la maligne curiosité semblait avoir pé-nétré Ie secret de rna maitresse... Maintenant quilnbsp;est en fuite, je vais aller vers elle et lui présenternbsp;Ie héros vainqueur du géant Albadan. Tout en disant ces mots, la gente pucelle reprit sa marche, et Galaor la suivit. Ds arrivèrent ainsi ^ la porte dun beau chateau qui dominait sur la vide de Grandares. La jeunenbsp;fdle laissa Galaor seul un instant, et, en revenantnbsp;vers lui, elle était accompagnée dune demoisellenbsp;quot;ui demanda au jeune homme sil était bien Galaor,nbsp;Is de Périon, roi de Gaule. Galaor len assura parnbsp;serment. Suivez-moi done, reprit la demoiselle. Galaor suivit cette demoiselle aussi docilement qnil avait suivi Paulre. Elle lui fit traverser denbsp;riches apparternents, l'introduisit dans une chambrenbsp;plus riche encore, et Ie présenta é une gente pucelle qui ressemblait ii Tune des Graces, assise surnbsp;Ie bord de son lit et occupée déméler sa bellenbsp;cheyelure blonde dont les opulents anneaux cou-vraient A demi sa gorge de lis et de roses. En apercevant Galaor, cette ravissante beauté se leva, prit une couronne de fleurs et vint, en rougis-sant, la lui poser sur la tète. , Seigneur, dit alors la pucelle, qui avait élé temoin de la victoire de Galaor sur Ie géant Albadan, je vous avais annoncé un prix plus doux quenbsp;m Ree vous espériez tirer de votre victoire sur in n nbsp;nbsp;nbsp;de Gidtare, et vous voyez que je ne me suis pas trompée et que je ne vous ai pas tioinpe... Vous receyez cette couronne des mainsnbsp;de la prmcesse Aldene, fille du roi de Sérolis etnbsp;nièce du due de Rristoie... Quant A vous, madame,nbsp;apprenez que Ic chevalier que vous venez de cou-rouner est Ie fils du roi Périon, quürgande vous anbsp;si souvent annoncé... Vims 6tes tons deux jeunesnbsp;et beaux. cest-A-dire faits pour vous aimer... ^ Puis, sans atlemlreune réponse, la gente pucelle séloigna en souriant, suiviede sa com[)agne. Les deux jeunes gens reslèrent seuls. Dabord trés ernbarrassés de leur personne, ils |
ne surent quelle parole dire, quel geste fiire. Le silence le plus profond régnait dans cette plaisautenbsp;chambre, pleine dagréables parfums; si bien qu onnbsp;entendait distinctement le bruit de la respiration denbsp;Galaor et de sa belle amie. Puis, peu A peu, sansnbsp;sen douter, tous deux se rapprochèrent, se souri-rent et, tinalement, se prirent les mains, Le silence,nbsp;alors, fut rompu, et si quelquun avait écouté auxnbsp;portes, il cut entendu trés distinctement le bruit denbsp;deux baisers, Iun donne et Iautre rendu. Ge quilnbsp;cüt entendu encore, nous rignorons. Ge que nousnbsp;pouvons dire, eest que cet entretien, commencénbsp;au jour, ne prit fin quavec la nuit. Le lendemain, A raube, les suivantes de la prin-cesse Aldènc entrèrent sur la pointe du pied pour jirévenir nos deux amants quil était prudent de senbsp;séparer. Elles les trouvèrent tendrement enlacés, Ienbsp;sourire aux lévres, comme sils étaient sous lim-pression du plus délicieux rêve, II fallut se réveiller et se quitter, avec promesse de se revoir Ie soir même et les soirs suivants. IInbsp;fut convenu que Galaor irait attendee dans la forêtnbsp;prochame Theure lortunée oü il serait réuni denbsp;nouveau a sa chère maitresse; et, en conséquence,nbsp;OU Ie fit sortir du chAteau par une poterne depuisnbsp;longtemps hors dusage. Malheureusement Ie nain avait eu des souppons et les avait éclaircis. Aussi, au moment oü Galaornbsp;sortait, loeil brillant de plaisir, en songeant auxnbsp;enivrements des nuits qui allaient suivre, une troupenbsp;de gens darmes, embusqués IA par les soins de cenbsp;méchant nain, fondit sur lui comme une troupenbsp;déperviers sur un roitelet. Galaor se remit bientót de Iémotion quil avait éprouvée en se voyant ainsi troublé A limprovistenbsp;dans ses songeries amoureuses; bientót les satellites du nain furent taillés en pièces par sa valeu-rense épée, et Ie nain lui-même aiirait péri commenbsp;ses compagnons, sil navait eu lhabileté de sen-fuir aux premiers horions. Le due de Bristoie, prévenu par ce dróle, lit sortir cent de ses chevaliers pour aller semparernbsp;(Ie lamant de sa nièce. Gelui-ci, qui séta t rappro-ché du chAteau, apergut A une fenêtre la bellenbsp;Aldène toute en larmes, et lui faisant avec sonnbsp;mouchoir les signes les plus éloquents pour le priernbsp;de séloigner vilement. Galaor dut obeir, non parnbsp;crainte, mais par respect. Les cent chevaliers du due, après une battue qui dura toute la journée, rentrèrent entinau chAteau,nbsp;mais saus leur proie, et le due, furieux, fit enfermernbsp;les deux suivantes de la princesse dans une tournbsp;obscure, en attendant quil eüt assez de preuvesnbsp;pour les faire condamner au dernier supplice. GIIAPITRE XXV Comment Amadis, dgaré dans une forêt, demanda lhospi-talitó ê un chêlcau, oü on la lui refusa; comment il apprit le nom du chütelain et songea ü en tirer justice. Pendant ce temps Amadis, séfant separé dUr-ganile, avait repris le cliemin de Vimlisilore. Gomme Galaor, occupé de son amour, il ségaranbsp;(lans un bois, oü la nuitle surprit. Bientót la pluie,nbsp;Ie froid et robscurilé le coiitraignirent A cherchernbsp;un asile; il espéra en trouver un en apercevant au |
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milieu du bois un chateau dont les fenêtres resplen-dissaient de lumières. II savanga et entendit des bruits diiistruments qui lui persuadèrent que lesnbsp;maitres de ce chateau étaient en train de se gaudir.nbsp;Lors il frappa, sans quon lui répondït. II refrappa,nbsp;plus fort cette fois; une fenêtre souvrit et il ennbsp;sortit une voix rauque qui cria : nbsp;nbsp;nbsp;Qui es-tu done pour venir me troubler è pa-reille heure?... nbsp;nbsp;nbsp;Je suis, répondit lamant dOriane, un chevalier égaré qui demande a recevoir céans 1hospitaliténbsp;pour quelques heures. nbsp;nbsp;nbsp;Un chevalier ! reprit la voix. Parbleu! tu menbsp;parais avoir de bonnes raisons pour fuir la lumière,nbsp;et peut-être que tu noses marcher Ie jour, de peurnbsp;dêtre obligé è combattre. nbsp;nbsp;nbsp;Qui que tu sois, reprit Amadis indigné denbsp;cette injure, tu ne mérites pas en effet lhonneurnbsp;que je voulais te faire en entrant dans ton chateau.nbsp;Mais, toi qui paries du courage des autres, oseras-tu bien me dire ton nora?... Oui, répondit la voix, raais a condition que lorsque tu me reiicontreras, tu ne refuseras pas denbsp;roe combattre?... Qua cela ne tienne! Je te combattrai. nbsp;nbsp;nbsp;Frémis done, malheureux, de Fengagementnbsp;imprudent que tu viens de prendre!... Je suisDar-dan, entends-tu, Dardan! Et Ie jour oü nous nousnbsp;rencontrerons sera plus facheux pour toi que nenbsp;sera facheuse la nuit que tu vas passer dans lesnbsp;boisl... Ah! sécria Amadis, furieux de cette insolence. Sors I Fais apporter des flambeaux par tes gens, et je tapprendrai alors quelle reception onnbsp;doit aux chevaliers,.. Oh! oh! répondit Dardan en ricanant, Dieu me préserve de faire brüler des flambeaux pournbsp;punir un hibou de ton espèce! Bonsoir... La pluienbsp;augmente, il ne fait pas bon rester ainsi aux fenêtres... Je vais me remettre a table... Dardan se retira en effet et Amadis dut seloigner, en se promettant bien de se venger de cette gaberie malplaisante un jour ou Iautre. II marcha,nbsp;et, au bout de quelque temps, il rencontra deuxnbsp;demoiselles k cheval qui se hataient de regagner lesnbsp;lentes quelles avaient fait dresser dans la forêt.nbsp;Surprises de trouver un chevalier couvert darroesnbsp;brillantes au milieu de cette forêt, elles se dou-tèrent bien quil sétait égaré et elles Ie prièrent denbsp;venir passer la nuit sous leurs tentes. A.nadis leurnbsp;conta son aventure avec Dardan. Gest Ie plus insolent, Ie plus présomptueux et Ie plus injuste des hommes 1... répondirent-elles.nbsp;Et son audace sest augraentée depuis quune demoiselle a été assez lache pour laimer, a la condition de la mettre en possession des biens dunenbsp;riche veuve, sa parente, et de se présenter a lanbsp;cour du roi Lisvart, pour soutenir Ia justice denbsp;cette usurpation, en offrant Ie combat ê celui quinbsp;voudra soutenir les intéréts de cette veuve... Dardan est trés redouté, la veuve est peu connue, etnbsp;nul ne se soucie de combattre Dardan pour elle. A ce récit, Amadis devint pensif, et Tune des demoiselles lui ayant demandé ce qui loccupait, ilnbsp;répondit: Je pense que voici Ia meilleure occasion de faire un acte de justice et en mêine temps de punir |
une insolence... Gardez-moi, je vous prie, Ie plus absolu secret: je combattrai Dardan! Les demoiselles promirent de garder Ie secret quil leur demandait, tout en essayant doucernentnbsp;de Ie dissuader dune telle entreprise. La nuit senbsp;passa ainsi. Le lendemain Amadis se remit en routenbsp;vers la cité de Vindisilore. II chevaucha et arriva bientöt a lextrémité dun bois qui couronnait une montagne doü 1on décou-vrait en entier la ville et la plaine envirounante oünbsp;lon avait dressé la lice oü Dardan devait attendrenbsp;pendant trois heures le champion de la veuve. GHAPITRE XXVIComment Amadis, monté sur un cheval blanc, combattit Dardan en présence de la belle Oriane. Suivant la promesse quil en avait faite a la demoiselle de Dannemark, messagère dOriane, Amadis était couvert des mèmes armes et montait Ie même cheval blanc dont il sétait servi pour combattrenbsp;Abies. Son écu seul était fortement bossué par lesnbsp;derniers combats quil avait soutenus en chemin, etnbsp;lon y distinguait i peine les deux lions dazur. Le roi Lisvart, les princesses Oriane et Mabille, avaient déjè pris place au balcon qui avait été ap-pareillé poureux au meilleur eiidroit de la lice. Lesnbsp;jeunes princesses formaient les voeux les plus ar-dents pour quil se présentat quelquun dassez cou-rageux pour défendre les droits de la veuve, la-quelle était Ié, pleurant et se désolant, tandis quenbsp;Dardan, suivi de sa maitresse, insultait é son malheur en se promenant fièrement dans la lice oü per-sonne ne paraissait. Amadis, arrêté au sommet de la montagne, rê-vait amoureusement é la belle princesse Oriane, et déjé était écoulée Ia première heure de station quenbsp;devait faire Dardan. Le bruit des trompettes, ananbsp;nonQant la seconde heure, le tira de sa songerie : ilnbsp;descendit rapidement de la montagne, suivi du fidéle Gandaliu, et vola vers la lice dont les barrièresnbsp;souvrirent incontinent pour le recevoir, Madame, dit-il en sinclinant devant la veuve, voulez-vous bien maccepter pour votre défen-seur? Ah! seigneur! répondit la veuve, toutejoyeuse de savoir enfin défendue, je vous accepte avec grandnbsp;merci comme un ange tutélaire onvoyé è mon se-cours par lEtre des êtres, qui ne veut pas quunenbsp;injustice se commette irapunément euvers une pau-vre veuve!... Amadis poussa alors son cheval avec grace vers le balcon royal, et salua respectueusementle princenbsp;et les princesses, mais sans oser lever les youx surnbsp;Oriane, de peur den ressentir un trouble facheuxnbsp;pour ce quil allait faire. Dardan, cria-t-il é son adversaire, jai la parole de la veuve qui rnavoue pour son défenseur, et je viens tenir celle que je tai domiée cettenbsp;nuit... Parbleu! répondit Dardan, je crois le recon-naitre k ta voix... Mais tu risques plus ici que tu naurais risqué cette nuit, car cette nuit jétais ennbsp;train de maniuser, et a présent je vais agir sérieu-sement... Tu as été mouillé par la pluie, je vais tenbsp;mouiller avec ton propre sang... |
LE CHEVALIER DE LA MER. 33
LE CHEVALIER DE LA MER. 33 - Les trompettes sonnèrent et les deux chevaliers allèrent prendre champ pour revenir lun sur lau-tre avec impétuosité. Laissez aller les combattantsl cria un héraut darmes. Amadis et Dardan, enfongant leurs éperons dans les flancs de leurs chevaux, savancèrent lun con-tre lautre avec uue furie sans pareille. Du premiernbsp;coup, Dardan fut renversé; mais, comrae il étaitnbsp;dune force herculéenne, il navait pas compléte-menl perdu les étriers et avait pu se remettre ennbsp;selle, aidé des rênes que sa main avait saisies. II re-vint, lépée haute, sur Amadis. Ge combat, lun des plus mémorables qui se fut donné jusque-la a la cour du roi de la |Grande-:Bre-tagne, dura prés de deux heures. Les deux adver-saires étaient épuisés. Leurs chevaux fumaieut,horsnbsp;dhaleine aussi. Dardan proposa de descendre et denbsp;continuer la lutte k pied, comptant sur sa force etnbsp;sur sa vigueur, mais ignorant de celle du redouta-ble Amadis. Les deux corabattants descendirent de cheval et mirent lépée a la main. Amadis attaqua vigoureu-sement son ennemi et Ie forQa de battre en retraitenbsp;jusque sous 1échafaud qui portait Ie balcon royal. Lorgueillepx Dardan est perdu 1 sécrièrent quelques dames. Involontairement Amadis leva les yeux vers Ie balcon doü était partie cette exclamation, et il aper-Qut Oriane. A laspect de cette mie tant aimée, il senbsp;troubla, enivré par cette vue si chère, et sou épéenbsp;lui tomba des mains. Dardan profita vitement de eet avantage inespéré; mais les coups quil portait sur les armes dAmadis,nbsp;presque sans defense, firent revenir ce héros qui,nbsp;alors, sélauga sur lui, Ie terrassa et lui arracha sonnbsp;casque et son épée. Tiens-toi pour vaincu, lui cria-t-il, ou sinon je te tranche la tête!... Je te demande merci, répondit Dardan, et je renonce a mes pretentions sur les seigneuries de lanbsp;veuve... Dardan achevait é peine ces mots, que la maitresse, pour laquelle il venait de combattre si dpre-ment, savanqa avec colère vers lui et lui dit: Dardan, tu peux aussi renoncer pour toujours a moi... car je ne veuxplus aimer ni voir de ma vienbsp;Ie lache chevalier qui a si mal défendu mesnbsp;droits 1... Ah! cruellc, scdria Dardan, quAmadis venait de relever en lui rendant son épée, est-ce la Ie prix de tant daraour, de mon honneur et de ma vio,nbsp;que je viens dfunployer pour vous ?... La demoiselle ue lui répondit que par un regard nouvellos olfcuses. Alors sounbsp;61- de douleur, sécria en Ah! perfide ®tcruelie maitresse! Que tamort serve d epouvantail h toutes celles qui te ressem-blentl...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Et, ces mots è peine dits, la tête de la demoiselle volait au lom sous lépée du chevalier son amantnbsp;qui, retournant son arme contre lui-mème tom-bait aussitót expirant sur Ie corps de sa maitressenbsp;et mêlait son sang au sien. Amadis fut vivement ému par Ie spectacle de cette double et pitoyable fm; mais, comme il ne |
voulait pas être connu h la cour du roi Lisvart, il profita du trouble survenu a ce propos pour sortirnbsp;de la lice et regagner Ie bols oü Gaiidalin lui avaitnbsp;dressé uue tente. GHAPITRE XXVII Comment Oriane et Amadis, tous les deux trés amoureux, trouvèrent moyen de se voir et dc se parler è. 1insu dunbsp;roi Lisvart. i n chercha partout Ie vainqueur pde Dardan, mais sans Ie trou-ver. Le roi Lisvart regretta denbsp;ne pouvoir lui rendre tous lesnbsp;honneurs quil méritait, et il cé-lébra hautement, en presencenbsp;de sa cour, la valeur et la gé-nérosité dont Amadis avait usénbsp;envers un ennemi superbe etnbsp;insolent. Oriane, éraue du douloureux spectacle dont elle venait detrenbsp;témoin, sétait retirée en sanbsp;chambre avec Mabile et la demoiselle de Danemark. Cette dernière avait soup-conné que le vainqueur de Dardan pouvait bien être Amadis, é cause de son cheval et de ses armes. Mais unenbsp;chose lavait arrètée dans ses soupgons, cétait lab-sence des deux lions quAmadis portait peints surnbsp;son écu, et qui avaient été effaces par les norabreuxnbsp;coups de lance et dépée regus par eet écu. Gepen-dant elle reprit confiance en apprenaiit que lenbsp;vainqueur sétait soustrait aux félicitations légiti-mes que tout autre, a sa place, naurait pas nianquénbsp;de rechercher. Madame, vint-elle dire é la princesse Oriane, je connais et vous connaissez aussi le vainqueurnbsp;de Dardan... II ny a que famarit le plus passionnénbsp;qui puisse éprouver un trouble assez violent pournbsp;laisser échapper sou épée, et rester pétritié au moment le plus décisif du combat, après avoir seule-meiit élevé les yeux vers vous... ïu te trompes sans doute, répondit Oriane en rougissant de plaisir de voir que ses soupgons anbsp;elle se trouvaient ainsi confirmés. Tu te trornpes...nbsp;Ce chevalier, quoique vaillant, ne peut être le Chevalier de la Mer... Et cependant, je lavoue, aunbsp;moment oü il levait la lête de mon cöté, je nai punbsp;memjwcher de tressaillir et de frémir, craignantnbsp;que Dardan ne prolitat du trouble de ce chevaliernbsp;pour rabattre... Le lendemain de cette aventure, Gandalin vint au palais du roi Lisvart, auquel il annonga quil ar-rivait dEcosse et quil était chargé de commissionsnbsp;de la reine de ce pays pour Oriaue et Mabile. Lisvart lenvoya aussitót chez ces princesses. En apercevant Gandalin et en ientendant parler, Oriane rougit jusquau blanc des yeux. Elle devi-nait sou message secret sous sou message apparent,nbsp;mais sans oser faire voir quelle le deviiiait. Ma-hile, eii üdèle amie, le devina pour elle, et ellenbsp;pria Gandalin de la suivre. |
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BIBLIOTHËQUK BLËUE.
vous pcctueux et soumis... Si jc mc suis illuslró par tant de combats, si je eomptc milhisircr encorenbsp;par tant d autres, cest pour eu ranportor toute lanbsp;gloire é vous seiile... II3 allèreiit tous deux dans la chanibre dOriaiie, elle linterrogea avcc uiie iiisistaiicG ])arliculière önbsp;laquelle Gandaliii céda voluutiers. Lors, Orianenbsp;elle-même les rejoignit bieutót, et Ie fidéle compagnon dAmadis apprit a ces deux aitnables pucellesnbsp;que son ami, après avoir vaincu Dardan, s'était retire dans ie bo s voisin, et quil favait laissé tout ennbsp;larmes et dans fincerlitude mortelle de savoir sinbsp;Oriane lui permettrail do paraitrc h ses yeux. nbsp;nbsp;nbsp;Une pareille crainte, dit Oriane dun air douxnbsp;et modeste, eüt pu convenir au Chevalier de lanbsp;Mer; raais !e fils du roi Périon, eet Amadis couvertnbsp;de gloire, ne peut qu'honorcr par sa présence lanbsp;cour des plus grands rois du monde... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! madame, sécria Ie fidéle Gandalin, nau-rai-jedonc rien autre chose a répondre a cecheva-leureux prince que chacun prise tarit?... Oriane baissa les yeux, quclques larmes coulé-rent sur ses joues de roses; elle neut que la force de tirer un anneau de son'doigt, en disant h Gandalin : nbsp;nbsp;nbsp;Voici pour Amadis!... Maintenant, je vousnbsp;laisse avec la princesse Mabile, ma bonne arnie...nbsp;Elle connait les plus secrets sentiments de monnbsp;Coeur, et ce nuelle me dira de faire en cette occurrence, je Ie lerai les yeux fermés et avcc la plusnbsp;grande joic... Oriane se retifa, laissant Mabile et Gandalin en train de deviser. 11 fut alors convenu que, la nuitnbsp;prochaine, Amadis viendrait se cacher dans un verger sur lequel la salie de bain de la princessenbsp;Oriane avail une fenètre grillée, et, pour raieux assurer 1entrée et la sortie de eet araoureux chevalier, Gandalin regut une clef du verger et lordrcnbsp;dy conduire son ami vers Ie milieu dé la nuit. On imagine sans peine avec quelle joie Amadis regut Fanneau do la princesse, sa mie, et avecnbsp;quelle impatience il attendit Fheure qui devait son-tier son bonheur! Enfin cette heure arriva,et Amadis fut introduit dans Ie verger, dovant la fenètre grillée. Mais ilnbsp;eut beau se rappeler Ie temps oü Oriane et lui, 6I0-vés ensemble, jouaient dans la plus douce des fa-miliarités, il ne put tout dabora parler autrementnbsp;quavec ses soupirs, sa langue étant collée a sounbsp;palais par excés de timidité. Ce fut Oriane qui nrit la première la parole. Seigneur, lui tlit-elle de sa voix divine, Fa-mitié qui nous a unis dans notre enfaiice ne sest point éteinte en mon emur... Jai cru, saus man-quer a mes devoirs, pouvoir jouir la première dunbsp;plaisir de revoir Ie Chevalier de la Mer, de Ie féli-citer sur sou bonheur davoir rctrouvé sou pèrenbsp;dans un grand roi, et de lui dire toute la part quenbsp;je prends la gloire dont il sest couvert... Ah 1 madame! répondit Amadis avcc enlhou-sla-'ine, cest par vous, cost pour vous seulc (jue jc respire et que j'agis.., Lo premier sentimentnbsp;fonué par moi au temps regrette de ma primc-jeunosse, a été de vous consacrer ma vie et mesnbsp;adorations... Si j'ai jamais désiré être né daas unnbsp;rang qui me rapprochat du votre, cest pour quenbsp; eussiez pas a rougir de volre amant res- |
nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, reprit Oriane, je ne fais nul doutenbsp;que vous maimiez, taut pour les pcines uue vousnbsp;avez. prises pour moi que pour ce que vous me di-tes; et quand même je iien aurais nul eiiseigne-tiient de parole ni de fait, je suis trop heureuse denbsp;Ic croire pour songer un seul instant a en dou-ter... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, reprit Amadis, jai tant de félicitó é vous entendre, que je me trouve sans force pour soutenir Ic poids dun si grand coiitenicment...nbsp;Amour est maladie; favorable ou contraire, il nenbsp;peut être sans passion, cest é-dire sans trouble...nbsp;Vous me parlez plus doucement que je neusse jamais osé Fespérer, et, a cette cause, je me sousnbsp;tout défailli de bonheur... nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;_ Bien dites-vous, mon ami, répondit Oriane; vous êtes un apprenti en Fart de la félicilé... Jenbsp;souhaite de toute mon ame que vous y devenieznbsp;rnaitro, cest-a-dire quo vous vous accoutumiez knbsp;êtreheureux... Je vous promets de vous y aider denbsp;tout mon pouvoir... Ahl madame 1 sécria Amadis, Fespórance de cette divine journée mc fera prendre en patiencenbsp;cette péniblc viel... Pour Fainour de vous je sup-porterai les peines intérieuros Ie plus couverte-ment que je pourrai; quant ii celles dU dehors, jenbsp;les eiitrcprendrai Ie plus courageusement quil menbsp;sera possible... Mais, cette bienheureusc journée,nbsp;je vous supplie de me dire quaiid elle arrivera... Elle est déja commeuccc, mon anii, répondit Oriane qui souriait dans Fombre, mais votro oeilnbsp;ébloui ne la voit point... Lors, Amadis devint pensif et tint ses yeux arrê-tés sur sa mie, (jui Ie regardait elle-même avide-ment a travers les losanges du treillis. Puis, quclques instanis après, elle lui tendit sa petite main blanche, en siguc damitié et comrac gage de lanbsp;sincérité de sa parole. Amadis sen empara et senbsp;rnit è la baiser mille et mille fois sans sonner mot,nbsp;non plus quelle. Mabile, voyant quils restaient ainsi Fun ct Fau-tre plongés dans leur béalitude, oublieux du monde et de la vic, les rappela è la réaliló do leur situation. Seigneur, dil-cllo a Amadis, combien de temps avez-vous résolu do rester en la cour du roi Lis-vart?... Autant de temps quil plaira a madame Oriane, répondit Ie chevalier. Ce sera done toujours, dit amoureusement la princesse. Leurs mutuels devis allaient recommencer, lors-que Gandalin, qui faisait Ic guet, viut prévciiir Amadis quo Faubc du jour apparaissait. Amadisnbsp;était bieii disposé a nc tenir nul compte do cetnbsp;avertissement, tant il Irouvait do cbariiie a resternbsp;dans latmosphère oü vivait sa mie adorée. Mais sanbsp;mieadorée, sapercevant quo Gandalin disail vrai,nbsp;ct craiguant detre surprise eu cette conversationnbsp;avec sou amant, lui dit: Mon seigneur, allez-vous-cn, sil vous plait... Gar il eu est temps... Allez-vous-eu pour nwenirnbsp;bieutót... Nous nous sommes vus de nuit, il faudranbsp;bien nous voir de jour... Nos amours étant de cesnbsp;choses qui savoucuL hautemont... AmaUis nrit doiochef Ia belle main blaiichc que lui teudait Oriane, y déposa Ie plus long et Ie plus |
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LE CHEVALIER DE LA MER. 35 savoureux baiser du monde, et se retira, suivi du fidéle Gandalin. GHAPITRE XXVm Comment AmacUs se f5l connaitre au roi Lisvart, aux princes et aux grands seigneurs de lanbsp;cour, desqncls il fut haulemenl regu et fes-loyé. ans Ie courant de la journée qui siiivit lentrevuedOrianenbsp;et dAmadis, celui-ci sarina,nbsp;monta h cheval, et quilta janbsp;forèl pour venir è la ville,nbsp;^.accompagné des deux demoi- selles qui lui avaient précédemmenl donné lhospi-talité avant son combat avec Dardan. Une fois entrées avec lui dans la ville, ces deux demoiselles Ie conduisirent directement au logis denbsp;la veuve que vouluit dépouiller Dardan, laquellenbsp;ötait leur cousiiie. ¦ Monseigneur, dit cette veuve en voyant en-trer chez elle son libérateur, et en se prosternant ^vec empressement devant lui, tout ie bien que jai celie lieure, cest vous qui me lavez donné, je Ie fiens de voos et nou daulres ; faites-en done ccnbsp;fiue vous voudrez... Dame, répondit Amadis, ce nest point pour cela que je viens cóans... Je viens vous cberchernbsp;pour vous conduire devant Ie roi, afin quil vousnbsp;tienne quitte et que je men puisse aller la oü jainbsp;affaire... La veuve voulait tout ce que voulait lui-même son sauveur. Elle sappareilla done et sortit avecnbsp;mi, qui, au préalable, se désarraa de son heaunie. En cliemiu, Ie peuple se pressa sur leur passage. 11 reconnaissait ia veuve et son vaillant chevalier,nbsp;vamqueur do Dardan, et, cola étant, il inenait uiinbsp;itaiii du (liable pour leur témoigner k tous deuxnbsp;ses sympathies et son admiration. Si graml fut Icnbsp;même, quii monta jusquaux oreilles du roi,nbsp;fiui voulut en connaitre la cause. On la lui (ionna,nbsp;a son tour, il alia avec empressement au de-d® ce chevaleureux hornme si jeune encore etnbsp;déja si célèbre. Chevalier, lui dit-il, vous êtes céans Ie bien-y nbsp;nbsp;nbsp;attendu... Amadis, en face de ce bienveillant accueil, sem-y répondre, de meltre ungenou en terre. iüurmura^t''d^^ donne bonne et longue vie, Sire! ami nbsp;nbsp;nbsp;même soubait k votre profit, mon amu reprit Ie roi »u relevai Ie chevalier. Voiiv n/.. Amadis coiifus, je suis venu vers St frSslrér.^''® nbsp;nbsp;nbsp;* vniir nbsp;nbsp;nbsp;I® f»'. « n cause de ] i ajoutc encore des seigneuries k celles oui et vont lui être restituées sur / Grand merci, Sire, dit Amadis. Maintenant, ip nbsp;nbsp;nbsp;d® i®nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;a inoitis que ne puisse vous faire service, cas auquel je de-plu'^^b^' nbsp;nbsp;nbsp;prince a qui je désire Ie Mon ami, répondit Ie roi, plus votre parte-nient sera retardé, plus mon plaisir sera grand... Restez céans Ie plus longtemps possible si vousnbsp;voulez me mettre en contentement véritable... Je feral ce quil vous plaira, Sire... Pour commencer, mon bel ami, vous allez vous désarmer... Ge harnois de guerre doit peser anbsp;vos jeunes épaules plus que de besoin... Amadis sinclina et sen alia dans une chambre voisine avec Ie roi Arban de Norgalh s et Ie comtenbsp;de Glocester, pour lui tenir compagnie. Lors, Ie roi Lisvart manda la reine, qui arriva aussitót et k laquelle il raconta comment il avait re-tenu Ie chevalier vainqueur de Dardan. Et savez-vous son norn? demanda la reine. Non, certes, répondit Ie roi , par discrélion, je nai pas osé Ie lui demander... Peut-être est-ce Ie fils du roi Périon de Gau-lel... Mais il est quelquun qui pourraitnous ren-seigner Ik-dessus: cest lécuycr qui nous a apporló des nouvelles d'Ecosse... Incontinent, Ie roi fit appeler Gandalin, et, sans lui rien declarer, il lui fit signo de ie suivre, en luinbsp;disant seulement : nbsp;nbsp;nbsp;Venez!... Et dites-moi, en voyant un chevalier que je vous raontrerai, si vous Ie connaissez... Gandalin Ie sulvit, et tous deux entrèrent Ik oü était Amadis. ¦ Ahl mon seigneur! sempressa de dire Gandalin, en mettant un genou en terre devant son inaitre, jai eu main te peine a vous trouver depuisnbsp;inoii depart dEcosse!... nbsp;nbsp;nbsp;Gandalin, mon ami, soisle bienvenu 1... Quel-les nouvelles mapportes*tu?... De trés bonnes, Dieu merci, monseigneur, de trés bonnes 1 Tous vos amis se portent bien et senbsp;recommandent k votre bonne grace... Mais, monseigneur, désormais i! nest plus besoiii de célernbsp;votre état... Gar, ajouta Gandalin en se tournantnbsp;vers Ie roi Lisvart, ce chevalier quo voici est Ie filsnbsp;du vaillant roi Périon de Gaule; pour tel Ie con-nut son père, lorsquil mit k mort, en cornbat singulier, Ie puissant roi Abies dTilande, par quoinbsp;Périon recouvra enlièrement les pays quil avaitnbsp;perdus... Amadis était désormais connu. On ne laima que davantage. Auparavant, cétait a cause de sa vail-lance; maintenant, cétail a cause de sa vertu elnbsp;de sa haute naissance. 11 se retira avec Ie roi de Norgalles, k qui Lisvart Ie recoinmanda spócialement, pour quil ne rnanquat daucune distraction pendant tout Ienbsp;temps quil rcslerait en sa cour. Le lendemain, Amadis, qui avait son but, vint prendre congé du roi. Mon ami, répondit Lisvart, je suis marri de cette annonce... Vous mcussiez fait grand plaisirnbsp;de ne pas partir si tót... Toutefois, comme jen-tends vous être agréable et non vous tj ranniser,nbsp;jc ne moppose en rien k ce que vous avez résolu,nbsp;supposant, outre que je ncn ai pas je droit, quenbsp;vous avez vos raisons pour en agir ainsi... Parteznbsp;done, mon ami; mais, avant de partir, voyez silnbsp;vous plait la reine, qui désire vous entrelenir... Amadis sinclina Qa signe d'acquiescement, et, le prenaiit par la main, le roi Lisvart le conduisitnbsp;vers la reine, a qui il dit: |
36 BIRLIOTHÈQUE BLEUE.
36 BIRLIOTHÈQUE BLEUE. madis Galaor était parti de la maison du due dc Bris-toie, qü Ie nain lui avait donué taut d'ennuis. II ebemina tout Ie jour, égaré dans les méandresnbsp;broussailleux de la forêt dAriuide, sans trouvernbsp;homme qui Ie redressat en sa bonne route. Gepen- nbsp;nbsp;nbsp;Ma dame, voici Ie fils du roi Périori de Gaulenbsp;qui vous veut faire sa révérence. nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment, repoiidit la reine, il me fait IJinbsp;grand plaisir. Lors, Amadis se mit k genoux devanl elle et voulut lui baiser les mains; mais elle sy opposanbsp;avec bonté et Ie pria de sasseoir auprès delle. En se relevant, Amadis saperQut que Ie roi Lis-vart nétait plus la, ni aucun des seigneurs de sa suite, ct quil était entouré de dames et de demoiselles qui toutes Ie regardaient curieusement, anbsp;cause de sa renommée et dc sa belle figure. Tant dyeux féminins braqués sur lui commen-Qaient a Ie troubler. Que devint-il, lorsquil entcn-dit la reine dire a sa fille Oriane, quil ne savait pas êlre Ici ; nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, ne reconnaissez-vous point Ie fils dunbsp;roiPérion, qui vous a si bien servie lorsquil étaitvo-tre écuyer, et qui vous servira encore, sil lui plait,nbsp;maintenant quil est chevalier?... En bonne foi, ilnbsp;faut bien que vous maidiez toutes a Ie prier, afinnbsp;quilm'octroye ce que je lui demanderai... Quest-ce done, ma dame? demanda Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur Amadis, Ie roi desire grandementnbsp;que vous demeuriez avec lui... II vous la demandé,nbsp;mais sans 1obtenir, a ce quil me parait, puisquenbsp;vous êtes venu aujourdhui céans pour prendrenbsp;congé de lui... Nous allons voir qui Temportera ennbsp;cette occurrence, des dames ou des hommes... Ennbsp;conséquence, seigneur Amadis, nous vous prionsnbsp;detre Ic chevalier de ma fille Oriane, de moi etnbsp;semblablement de celles que vous voyez en notrenbsp;compagnie... Si vous y consentez, vous nous évi-terez Ie souci de clierchcr notre appui en un autrenbsp;qui ne nous serait peut-être pas aussi agréable,nbsp;sachant bien que, si vous êtes Ie notre, il nousnbsp;sera aisé de nous passer de ceux du roi. Toutes les demoiselles présentes, a qui on avait fait la locon, lentourèrent comme un essaim denbsp;fauvettes et se mirent a lui faire la même demandenbsp;que la reine. Amadis, fidéle a son role qui lui com-mandait provisoirement la dissimulation, allait refuser, lorsquil surprit un clignement doeil de sanbsp;mie Oriane, qui lui lit compreudre quil était tempsnbsp;daccepter. Madame, répondit-i! a la reine, qui done oserait ne pas faire votre voloaté, surtout lorsquilnbsp;est si doux de sy soumeltre?... Je suis content denbsp;demeurer avec vous et de vous servir, madame,nbsp;ainsi que ma dame Oriane... A une condition sou-Icment, si vous Ie permettez, cest quo si je faisnbsp;quelque service au roi, ce sera comme votre et nonnbsp;comme sien. Et pour tel nous vous acceptonsl dit la reine. CHAPITRE XXIX Oü l'auteur sc lalt, pour Ie présent, des fails et gestes dA-)Our reprendre )e propos de Galaor. |
dant, a la vesprée, il aperqut de loin venir vers lui un écuyer, monté sur un trés bon cheval. Or, a ce moment, Galaor cornmenqait a souffrir outre mesuredune plaie qui lui avait précédemmentnbsp;été .aite, en combattant conlre les gens darmes dunbsp;due de Bristoie, embusques par Ie nain fi Tissue denbsp;la poterne du chateau. Par quoi, se sentant mal, ilnbsp;dit é eet écuyer qui venait : nbsp;nbsp;nbsp;Lami, sais-tu oü je pourrais être médicinénbsp;dune plaie que 3ai? nbsp;nbsp;nbsp;Oui bien, répondit Técuyer, mais tels couardsnbsp;que vous ny veulent pas aller volontiers, pareenbsp;que communément ils nen sortent pas sans rece-voir bonte et dorumage... Laissons cela , reprit Galaor, et dis-moi seu-lement si jy trouverais quelquun qui me guérit ma plaie?... Vous y trouverez plutót quelquun qui vous en fera dautres... Monlre-moi Ie chemin, et je massurerai par moi-même de la vérité de ce que tumannonces... Je ne Ie ferai que si cela me plait... Tu Ie feras de gré ou de force, mais tu Ie fe-ras, je ten réponds 1... Par force? dit Tccuyer. Graintepourrait-elle jamais me forcer k faire plaisir k un chevalier aussinbsp;léche et aussi recru que tu parais Têtre 1... En entendant parler si audacieusement eet homme, Galaor tira vitement son cpée et fit minenbsp;de lui en fendre la tête. Par Dieu 1 rustre, tu me conduiras la oü tu dis , et je conduirai ton üme aux enfers, son futurnbsp;logisl... Lécuyer eut peur. II répondit: Puisque vous my forcez, je vais vous con-duire la oü votre folie sera bientot chètiée et oü sera vengó Toutrage que vous venez de me faire. Ce disant, Técuyer se mit a marcher devant Galaor, et, quand ilseurent ainsi cheminé pendant un assez long temps, une lieue environ, ils arrivèrentnbsp;prés dune forteresse assise Ie long dun plaisantnbsp;val et bien peuplée darbres. Laissez-moi aller maintenant, dit Técuyer a Galaor, car voilé Ie lieu oü jespère être vengé denbsp;Tinjure que vous me faites... Va-t-en è tous les diables 1 répondit Galaor. Je ne suis pas assez satisfait de ta compagnie pournbsp;te retenir plus longtemps. Si vous nêtes pas satisfait de moi, vous Ie se-rez encore moins de ceux que vous allez trouver l lui cria Técuyer en sesquivant. Galaor haussa tranquillement les épaules et plus tranquillement encore se dirigea vers Ie chateau, anbsp;la porte duquel veillaient un chevalier armé, monténbsp;sur son cheval, et cinq hallebardiers équipés pournbsp;défendre Tentrée de la place. Nest-ce pas vous, demanda Ie chevalier ü Galaor, qui avez tout ü Theure contraint notrenbsp;écuyer ? ¦ Je ne sais qui est votre écuyer, répondit Galaor, k moins que ce ne soit Ie paillard que jai forcé a me conduire ici, lequel est bien Ie paillardnbsp;Ie plus rogue et Ie plus audacieux de la chrétienté!... ' Cela peut être... Mais enfin, que demandez-vous, céans!... Seigneur, je suis blessé et je cherche qui me secoure. |
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nbsp;nbsp;nbsp;Entrez, alors!... Galaor enlra sans defiance aucune. Mais il eut k peine fait quelques pas que Ie chevalier et les hal-lebardiers lassaillirent tous les six a la fois. Lors,nbsp;il se retourna , sempara de la hallebarde de lunnbsp;d bux, et, avec cette arme, cassa la tête au chevalier pour Ie punir de sa traitrise. Puis, entrantnbsp;parmi les autres, il les chargea si rudement quil ennbsp;tua trois; les deux qui restaient senfuirent clopinnbsp;dopant vers Ie chateau. Galaor allait les poursuivre, lorsquil entendit son écuyer qui lui cria de loin ; nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, seigneur, prenez vos arnies, car ilnbsp;y a céans une émeute de gensi... Galaor sarrêta coi et retourna sarmer. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dicul reprit Fécuyer, je prendrai cettenbsp;hache pour vous secourir, si besoin est, centre cesnbsp;pendards. Et il prit la hallebarde et lécu de lun des morts. nbsp;nbsp;nbsp;Pour Ie moins , ajouta-t-il, je ferai monnbsp;épreuve contre cette canaille; car pour ne pasnbsp;perdre chevalerie avant de lavoir regue, je ne veuxnbsp;pas mettre la main sur un chevalier de peur denbsp;1outrager!... Sois assuré, dit Galaor, quaussitót que j aurai retrouvé celui qui me conféra h moi-même eet hon-Peur, tu scras chevalier 1... Gela dit, Galaor et son écuyer passèrent outre. Deux chevaliers vinrent vers eux, puis dix soudards,nbsp;qui ramenèront devant eux les deux qui fuyaientnbsp;devant Galaor. Tuez-le! tuez-le! criait de toutes ses forces Ie couard écuyer de tout k 1heure, lequel se trou-vait pour Ie moment a une des fenètres du chateau,nbsp;ïuez-le 1 tuez-le I mais épargnez son cheval qui menbsp;pourra servirl... Galaor, en reconnaissant ce miserable qui 1avait si traitreusement dirigé , sentit Ie coeur lui enflernbsp;do telle sorte quil courut sus aux nouveaux arri-vants et les chargea avec une rare impétuosité. Sanbsp;lance sen brisa contre Ie premier des deux chevaliers , et il dut employer son ópée pour se défairenbsp;du second, quil jeta a bas de son cheval. Lors,nbsp;poursuivant sa pointe, sans s'arrêter pour souffier,nbsp;d se mêla parmi les gens de pied, et coiistata avecnbsp;plaisir que son écuyer en avaitdejii dépèché deux. G'esttrèsbien comraencé, mon ami! lui cr:a-t'il pour lui augmeiiler Ie coeur. Achevons, main-lenant, achevons 1 Que nul de ces paillards nen fechappe ! Aucun deux nest digne de vivre. Le traitre écuyer, qui était A la fenêtre, voyant ce conflit, monta hativernent par un escalier aunbsp;uaut (1une tour, et cria tant quil put: ~ Seigneur, arinez-vous, siuon vous êtes mor tl... 11 cria niême si fort, ce rnisérable, que Galaor I nbsp;nbsp;nbsp;entendit et jugea a propos daller au-devant. Mais II nbsp;nbsp;nbsp;n avail point fait trois pas quil apercut un chevalier armé de toutes pièces et un cheval quon luinbsp;tenait tout pièi au pied de la montée. Galaor sautanbsp;legèrement sur ce cheval destine k un autre. Damp chevalier, dit-il au mailre présumé de ce cheval, il faudra dorénavaut meiiler de meilleurenbsp;heure, si vousne voulez pas voir votre destrier oc-cupé. Je lai, je le garde 1... Qui êtes-vous done? demanda le chevalier étonné, car il navait pas encore eu le temps daper-cevoir Galaor, tant il avait faitvite. Etes-vous celui |
qui a tué mes deux neveux et les gens darmes de ce chateau ? nbsp;nbsp;nbsp;Je ne sais de qui vous parlez, répondit Galaor,nbsp;mais je vous assure que jai trouvé céans la pirenbsp;canaille de la terre. nbsp;nbsp;nbsp;Pardieu 1 sécria le chevalier, ceux que vousnbsp;avez tués valaient mieux que vous, je vais vous lenbsp;prouverl... Ils mirent alors la main aux épées, et le combat commenpa aprement. Le chevalier, maitre du chateau oü se trouvait Galaor, était un vaillant homme, et sil y avait eunbsp;Ik les témoins ordinaires des tournois, il y eüt eunbsp;des applaudissemeuts pour la fagon brillante dontnbsp;il portait ses coups a Galaor. Mais Galaor était Galaor. Son adversaire ne put supporter plus longtemps Telfort de son bras vic-torieux : il dut fuir. Galaor le poursuivit, et de sinbsp;prés, quayant gagné un portail et voulant sauternbsp;par une fenêtre basse pour de Ik gagner les derrières du chateau, il tomba et se fracassa la tête surnbsp;un amas de pierres. Quand Galaor s'en vit débarrassé, ilsen retourna maudissant le chateau et les habitants. En sen al-laiit, il entendit, en passant, une voix dolento quinbsp;appelait k Taide. II sapprocha et pria le plaignant de lui ouvrir la porte. Je ne puis, étant attaché par une énorme chaine, lui répondit-on. Galaor supposant que cétait quelque prisonnier, donna du pied si rudement dans la porte quil lanbsp;fit sortir des gonds. II apercut alors une belle demoiselle, la chaine au cou, qui lui dit: Seigneur, que sont devenus le seigneur de ce chateau et ceux de sa suite? Ils sont tous morts de ma main, répondit Galaor, après mavoir attaqué lorsque je demandais aide et soius pour mes blessures. Dieu soit loué, fit la demoiselle; ótez-moi ces chaines et bientót je vous aurai délivré de vos souf-frances. Galaor rompit la chaiae et sen fut avec la demoi-S(lle, qui prlt la précaulion demporter deux boiles dongueiits que le seigneur du chateau gardait pré-cieusemetit. En passant dans Ia cour, Galaor vit remuer encore le premier chevalier vaincu; mais pour ne pas le laisser languir en souffrance, il lui passa tant denbsp;fois sur le ventre, au galop de son cheval, quil luinbsp;fit rendre Tame. Puis Galaor escorta la demoiselle, k qui il tint de beaux propos daraour. La demoiselle avoua quelle lui devait une grande reconnaissance de Tavoir sauvée si brave-ment, et elle lui assura quelle lui appartenait eunbsp;tout ce quil pourrait souhaiter. lis entrèrent si avant dans les serments damour que Texecution sen suivit et quils goütèrent ensemble le fruit tant aimé des favoris de dame Vénus. Par bonheur, ils avaient trouvé un pavilion de chasseurs qui les abrita pendant cette nuit, de sortenbsp;que Galaor fut non-seulement guéri des plaies d(inbsp;sou corps, mais soulagé aussi des blessures qua-mour lui avait faites précédemment. La dame raconta k Galaor quelle était fillc de |
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38 nittLIOTHEQUE BLEUE. stances multipliées que les dames IIP Thélois Ie Flatnant, devenu comte de Clave par la volonté du roi Lisvart et dune dame quil avait tenue longtemps pour sa mie. Mais un jour, dit-elle, quejétais au monas-tère voisin avec ma mère, je fus demaudée en ma-riage par celui que vous venez de tuer; ayant etc refusé, il profita dune occasion et menleva parnbsp;force au milieu de mes compagnes de jeu, il mem-mena la oü vous mavez sauvée. 11 me lia dans cetto prison que vous avez vue, en me disant que jy resterais jusquci ce que mes parents vinssent Ie supplier de me prendre pournbsp;sa femme. II voulait ainsi se venger de mes dédainsnbsp;pour sa main et ses hauts faits. Je priai Dieu de lui faire Ie plus de mal possible, et préférai attendee ce jour de vengeance plulotnbsp;que de commencer avec luiune captivité éternelle. Vous êtes pleine de raison, répondit Galaor; mais di(es-moi oü vous allez en me quiltant, je nenbsp;puis marrêter longteraps ici et je doiite que vousnbsp;vouliez maccompagner. ' Gonduisez-moi, reprit-elle, au monastère oü jai été enlevéo, ma mère sy trouve, elle me sauranbsp;délivrée è sa grande joie. Galaor approuva ce dessein, ettous deux montant a clieval ils prirent la route du monastère, oü ilsnbsp;arrivèront ü la nuit tombante, entourés de la récep-lion la plus cordiale. La demoiselle raconta les prouesses de Galaor, . qui, malgré sou désir de ne pas séjöur-V,/ j nerlongtemps, ne sut résister aux in- firent pour Ie garder prés dellcs pmi-' dant quelques jours. CHAPITRE XXXComment Amadis, ayant la faveur du roi Lis-vart, entendit parlor de son fröre Galaor. madis, aprés avoir défait Ie redoutable Dardan, etnbsp;^su prendre une bonne po- 'V nbsp;nbsp;nbsp;iii /' 'lAi'jii p o-J'sition ü la cour de Lisvart, ! 1 nbsp;nbsp;nbsp;innbsp;nbsp;nbsp;nbsp;l^rnvait été nommé cheva lier de la reine. Or, un jour quil était en compagnie dc dames, unc demoiselle entra chez la reine et lui de-manda s'il y avait a la cour un chevalier portant des lions a ses armes. La reine, voyant quil sagissait dA-madis, lui dit: Que voulez-vous a ce chevalier, Madame, je lui apporte, répondit-elle, des nouvelles dun chevalier ^uinbsp;a fait Ie plus beau commencement darmes qnonnbsp;ait encore vu. nbsp;nbsp;nbsp;Vous dites beaucoup, reprit la reine ; peut-être ignorez-vous cc quont fait tous les autres. nbsp;nbsp;nbsp;Néanmoins, répliqua la demoiselle, je croisnbsp;que vous penserez comme je dis lorsque voussau-rez ce qu il a accompli. Je désirerais vous Ie direnbsp;en présence du chevalier, a qui jai dautres nouvelles encore a donner. |
La reine lui montra Amadis, en Iinvitant ü sex-pliquer viternent. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit la demoiselle, je vous crois. nbsp;Sachez done, monseigneur, dit-elle a Amadis, quenbsp;Ie gentilhorame que vous avez fait chevalier, lorsque vous prltes Ie seigneur de Baldoit et délivrütesnbsp;lami dUrgande, vous envoie ses respects et vousnbsp;regarde comme sou seigneur. II vous assure quil deviendra grand chevalier et homme de bien, ou quil mourra en chemin. Amadis sémut beaucoup a ces paroles qui lui rappelaieiit son frère; les dames en furent étoii-nées, surtout Oriane, Cependant la reine brülait du désir de savoir la suite, et la demoiselle conliriua ; Son premier fait darmes a été en la roche de Galtare, oü il a combattu Ie terrible géant Alba-dan, lequel, en rase campagne, seul a 'seul, il a dó-fait et tué. Puis elle entra dans les détails de ce combat, au-quel elle avait assisté. La reine s'infonna du chemin quavait pris cc chevalier; la demoiselle raconta quune dame étaitnbsp;venue Ie chercher de la part de sa maitresse, quinbsp;désirait Ie connaitre. nbsp;nbsp;nbsp;Que vous semble de co chevalier ? dit la reinenbsp;k Amadis; Ie connaissez-vous ? Je Ie connais et lai vu, répondit Amadis; pas assez sans doute, mais, daprès ce que ma dit Ür-gande, il doit être mon propre frére. nbsp;nbsp;nbsp;Votre destinée (ïst bien extraordinaire! repritnbsp;la reine. Vraiment, cest miracle que vous ayez rc-trouvé vos parents, et eux vous. II me plairait denbsp;voir k la cour du roi ce chevalier valeureux. Oriane, trop éloignée de Ia reine pour avoir pu connaitre la cause de lémotion dAmadis, Ie fit ap-procher et Ie félicita des nouvelles que sa jalousienbsp;supposait être celles dune dame inconnue. Maisnbsp;lorsquAraadis lui eut raconté la vérité, elle futnbsp;ohligée dese faire pardonner cette supposition. Oriane et Amadis conemrent Ie projet de faire venir Galaor ü Ia cour, et Amadis demanda ü lanbsp;reine son bon plaisir. Vous serez agréable au roi, dit la reine, en allant chercher ce chevalier. Amadis parlit avec Gandalin, et Ie premier jour ne rencontrèrent aucune aventure. Lelendemain, ils traversèrent une forêt et apcr-qurent une dame accompagiiée de deux demoiselles et_ de quatre écuyers. Ces gens, tout en larmes,nbsp;suivaient une litière occupée par un chevalier. Amadis étoniié leur demanda doü vt'naicnt leurs larmes et quel personnage sc trouvait être dansnbsp;cette litière. Gest, dit la dame, toute ma douleur et toute mon affection, mon seigneur et mari. Amadis sapprocha pour rogarder quel personnage cétait. 11 vit un chevalier assez grand, dont Ie visage était eriflé et tont tailladc ; et, comme il était incapable de répondre a ses questions, Amadis sen-qnit auprès de la dame, qiii lui raconta (pie, Ie journbsp;même, ils traversaient un pont, lorsqiinn chevalier l(!s pria de rebrousser chemin, sils étaient aunbsp;roi Lisvart; il ajoutait quil tuerait Ie roi, s il Ienbsp;prenait, paree qne ce dernier avait é sa cour unnbsp;chevalier meurtricr de Dardan, son ami. |
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nbsp;nbsp;nbsp;Mon mari, continua la dame, fatigué de cesnbsp;menaces, lui répondil quil était sujet et vassal denbsp;Lisvart, et quil ue Ie nierait fi personne. Alors Ienbsp;cbevalier du pont commenpa a charger mon mari,nbsp;qui, a la fin, succomba sous des coups multiplies.nbsp;Lhomme du pont la cru mort et nous a crié denbsp;faire porter ft la cour du roi Lisvart sa dépouille,nbsp;pour Ie narguer. Dame, dit Amadis, faites-moi montrer Ie che-min par un de vos écuyers; je dois venger votre mari, car cest ft cause de moi quil a été mis ennbsp;eet état. La dame Ie fit accompagner, et Amadis fut en peu de temps arrivé au pont, prés duquel Ie chevalier jouaitaux tables avec un compagnon. Ge dernier, en apercevant Amadis, quitta Ie jeu, et, montant son grand ebeval blanc, il cria : nbsp;nbsp;nbsp;Holfi-bolal je vous defends daller plus loin, sinbsp;vous ne faites un serment. nbsp;nbsp;nbsp;Et lequel? répondit Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;Que vous nêtes pas de la maison du roi Lisvart; sans ctda, je vous promets malheur 1 nbsp;nbsp;nbsp;Je ne sais ce que vous ferez, reprit Amadis,nbsp;mais je suis chevalier de la reine, femme de Lisvart; je fis dernièrement rétablir les droits dunenbsp;demoiselle déshéritée. nbsp;nbsp;nbsp;Par ma tète, répliqua Ie chevalier du pont,nbsp;,je vais vous óter la vie, car vous avez tué 1un denbsp;mes meilleurs parents. Et il vint fi toute vitesse sur Amadis, qui partit en inême temps. Leur rencontre fut terrible : lances et ecus furent brisés, et Ie chevalier fut surprisnbsp;de se trouver couché par terre. Mais vVmadis était en train de relacer son armet, prêtfi tomber; ce qui permit au chevalier de re-monter en selle et de doniier de sou épée a sonnbsp;adversaire. Amadis, aussitót quil eut sou arme anbsp;la main, découpapar derrière larmet du chevaliernbsp;et lui trancha si bien la tète, quelle pendait surnbsp;ses épaules; il rendit fame fi linstant. Les hommes du pont prirent aussitót Ia fuitc. Amadis ne voulut pas les poursuivre et pria 1c-eujor d aller raconter fi sa dame quelle vengeancenbsp;il ayait tiré pour son mari. Puis il continua fi travers la lom, si bien quil atteignit une plaine cou-verte de fluurs o iorantes dont la vue lui rappelanbsp;son Or.ane.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Pendant qu il rêvait ft sa belle, il apercut un nain trés contrefait monié sur un paicfroi; il lin-lerrogea sur la route quil avail faite. nnr, V. 'iecs de la maison du comte de Claire, ré-Pondit ce nain. chevaTiA..Amadis, un nouveau cnmiier nommé Galaor? ie nmirrai nbsp;nbsp;nbsp;trois jours, nmai- A nbsp;nbsp;nbsp;mouircr Ie mcillour chevalier qui jamai, porta lance ,q urmurc. nbsp;nbsp;nbsp; 'Pic cétait sou frère dont unc UAmnicAunbsp;nbsp;nbsp;nbsp;i sarrêtèront chez iL l..nH..ii.n'n nbsp;nbsp;nbsp;rensant toiijnurs It Oriane. Lelendem.iin, vers midi, ils virent un chevalier qm combatlait contre deuxnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;cncvaiiei cetomtal. nbsp;nbsp;nbsp;la «usa (Ie A IT nbsp;nbsp;nbsp;'leux, que ce chevalier se prétend aussi fort que nous deux ensemble. |
nbsp;nbsp;nbsp;Votre difl'érend est bien mince, dit Amadis,nbsp;car la force de lun ne diminue pas celle de lautre. Alors ces chevaliers firent la paix; ils demandè-rent ft Amadis sil connaissait Ie chevalier qui était cause de la mort de Dardan; quils désiraient Ienbsp;rencontrer. Amadis leur dit quil 1avait vu fi lanbsp;cour du roi Lisvart; puis il les laissa. II nétait pas encore éloigné deux quil les en-tendit venir k sa suite en courant; Ie nain propo-sait de fuir, mais Amadis prit soa armet et son écu. Les chevaliers arrivés teut prés de lui, deraan-dérent quil leur accordkt une faveur, savoir oü ils pourraient rencontrer Ic raeurtner de Dardan. nbsp;nbsp;nbsp;Gest moi, répondit Amadis, et vraiment jhé-sitais ft lavouer de peur de faire mon élpge. Alors les chevaliers lappelèrent trattre et fon-dirent Ikchement sur celui qui venait de les récon-cilier. Mais Amadis les rembarra vivement; lun eut 1épaule coupée et fut jeté k bas de sou cheval, Ienbsp;second perdit son armet et eut la gorge fendue.nbsp;Quant au dernier il prit la fuitc, et Amadis craignitnbsp;detre trop mal moiité pour lui faire poursuite. Gandalin, en revoyaut son maitre, Ie félicita, et bientót ils purent se reposer dans un ermitage. Le lendemain, vers trois heures, Ie nain indiqua k Amadis, au fond dun vallon riant, trois piusnbsp;élevés sous lesquelsétait k cheval un cavalier; toutnbsp;prés, deux chevaliers désarmés couraient aprèsnbsp;leurs chevaux; un peu plus loin so reposait un chevalier entouré de lances fichées en terre; deuxnbsp;chevaux prèis k monter attendaient. Le nain ineiiqua a Amadis le chevalier couché cornme celui quil avait premis de lui montrer, et ilnbsp;lappela Angriote dEstravaux; il lui raconla en-suite que ce chevalier aimait une dame voisiuenbsp;quil avait dérobée k ses parents par force darmes ;nbsp;que la dame, ue voulant pas Iaimer, puisquellenbsp;nétait point sieime de son vouloir, lui donna pournbsp;condition damoiir quil arrêterait aux trois pins,nbsp;tous les chevaliers erranls qui passeraient. Il pou-vaitsadjoindre son frère, et, dans le cas ou ce dernier serait occis, il naurait qu'une aunée k continuer seul cet engagement, Ils se retirent la nuit dans le chateau voisin et sent ici toiite la journöc, ajouta le nain. Depuisnbsp;trois mois quils out pris ce postc, Angriote na pasnbsp;encore mis 1'ópée a la main; son frère a défait tousnbsp;les chevaliers qui se sent présentés. Jai eutendu parler de cela, répondit Amadis, par un chevalier qui, en effet, trouvait cette damenbsp;plus belle quo sa niie; ne sappel!e-t-elle pas Gro-venèse. Le nain confirma ce norn et voulut entrainer Amadis dans un autre chernin, mais Amadis donnanbsp;des éperons k son cheval et passa devant; il senbsp;trouva bientót au vallou dont un écuyer gardaitnbsp;l'entrée. Seigneur, lui dit cet écuyer, ue passez pas outre si vous uavouez q'ue la mie du chevaliernbsp;couché sous ce pin, cst plus belle que la vótre. Dicu massiste, répondit Amadis, si je pro-férerai jamais pared inensonge, k moins de force et extréme contrainte. Or, retournez done, reprit Iccuyer; autre-ment, il vous faudra corabattre contre les deux chevaliers que vous voyez Ik-bas. |
40 OIBLIUTHEQUE BLEUE,
40 OIBLIUTHEQUE BLEUE, H. ,n voyant Amadis poursuivre sa route, Ie frère dAngriote lui dit; Vous êles fou de refuser ma de-mande, car il vous faut combattre centre moi. Ge combat, répondit Amadis, mest _ plus agróable quun mensonge horrible.nbsp;Et tons les deux sengagèrent rudement dansnbsp;leurs ecus; Ie chevalier fut désarqonné et garda lesnbsp;rènes de son cheval jusqua ce que Ie cheval les fitnbsp;rompre en Ie trainant; il resta évanoui sur la vous valez mieux Sils raassaillent, répliqua Amadis, je me dé-fendrai seloii mon pouvoir. Et il continua son cliemin sans dire un mot de plus. CHAPITRE XXXI Comment Amadis combattit centre Angriote et son frère, qui gardaient Ie passage du val. place. Amadis descendit de cheval, et levant larmet, saperQut quil n etait que pamé. II Ie remua et ilnbsp;reprit ses sens. Vous êtes mort, lui dit Amadis, si vous ne vous rendez. Le chevalier voyant une épée nue suspendue sur sa tête se rendit. Angriote pendant ce temps se disposait è venger son frère; il envoya une lance è Amadis par un denbsp;ses écuyers. Les lances se brisèrent a la première rencontre, sans quil y eüt blessure cependant, et tous deuxnbsp;reprirent carrière. Déjè Amadis avait saisi son épée, mais Angriote lui dit, se croyant trés fort sur cette arme. Ne vous pressez pas, joutons avec les lances jusqua ce que lun de nous soit a bas. Chevalier, répondit Amadis, je ne puis resler ici longtemps, je suis altendu. Comment, reprit Angriote, vous vous croyez déja hors de mes mains, rompons encore une lancenbsp;sil vous plait. Amadis y corisentit. Les deux combattants se choquèrent si fort quAngriote fut renversé sousnbsp;son cheval; le cheval dAmadis sembarrassa etnbsp;tomba de lautre cóté, de tello sorle quun tronconnbsp;de lance, resté dans son écu, lui entamalégèrementnbsp;te corps. Mais il se releva fièrement comrne il convenait au soutenant dhonneur et de beauté de damenbsp;Oriane. Ayant enlevé le trongon, il marcha sur Angriote lépée au poing. Ce dernier lui renouvela, comme h un enfant, de déclarer sa mie plus belle entre toutes; maisnbsp;Amadis répondit par une attaque si furieuse, ilsnbsp;se battirent avec une telle rage que les assistantsnbsp;et eux-mèmes sentirent quil y aurait bientót unnbsp;résultat. Amadis, résolu de faire triorapher la beauté de sa dame, séleva è un tel point de force et da-dresse, qu Angriote, couvert de horions, quilta lenbsp;combat.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Certes, dit-il a Amadis quon ne croirait a vous voir. |
nbsp;nbsp;nbsp;Rendez-vous, lui répondit Amadis, car sinbsp;vous prolongez le combat, il finira avec votrenbsp;existence, et jen serais faché, car vous êtes unnbsp;chevalier brave et courtois. nbsp;nbsp;nbsp;Alors, Angriote reprit; Je crois convenablenbsp;de me rendre au meilleur chevalier que jaienbsp;rencontré, et tout le monde en doit faire autant; jenbsp;ne regrette que davoir perdu ce que jaimais lenbsp;plus au monde. Espérez, répliqua Amadis, que votre dame récompensera un jour la courtoisie que vous luinbsp;avez gardée, je ferai ce que je pourrai afin quenbsp;vous soyez heureux. Et prenant congé dAngriote qui voulait lhéber-ger en son chateau, Amadis parlit avec le nain, el. pendant cinq jours, leur route ne fut traverséenbsp;daucun incident. CHAPITRE XXXII. Comment Amadis, toujours la recherche de Galaor, enira dans le chiUeau de ïenchanteur Arcalaüs, et ce qui seii-suivit. Heureux davoir fait triompher la beauté d0-riane, mais affligé de voir son espérance trompée dans la recherche de Galaor, Amadis suivit le nainnbsp;auquel il avait promis un don. Le sixième jour,nbsp;ils arrivèrent en vue dune forteresse qui parais-sait inhabitée. Seigneur, dit le nain, cest ici le chateau de Valderin, et celui qui le possède est le plus redou-table que je connaisse. Hélas! javais un maitrenbsp;aussi brave quaimable; il vint prés de ce chateau;nbsp;le traitre qui lhabite latlaqua, aidé de plusieursnbsp;satellites; mon maitre fut vaincul... Depuis sixnbsp;mois je lui cherche un vengeur... Tous les chevaliers que jai conduits ici pour punir son lachenbsp;meurtrier, out perdu la vic ou la liberté... Tu fais acte de bon serviteur, lui dit Amadis, seulement tu devrais prévenir les gens des dangers quils courent, Quel est done ce seigneur sinbsp;redoulable. Seigneur, répondit le nain, cest lenchanteur Arcalaüs. Mais retirons-nous, car la nuit vient, etnbsp;si Arcalaüs me savait amener centre lui des chevaliers il me pourrait nuire. Animé par le récit du nain et par la certitude que la cour de la Grande-Rretagne navait pas denbsp;plus mortel ennemi que eet enchanteur, Amadisnbsp;nhésita pas une seconde a pénétrer dans la secondenbsp;cour du chateau. Nul être vivant ne solfrit è sanbsp;vue, et le même silence régna dans eet endroitnbsp;jusqua deux heures avant la nuit. Le nain, qui commengait è prendre effroi, lui cria vainement: Seigneur, sortons dici, je vous rends votre parole 1... Non, répondit Amadis, je ne sortirai point sans avoir connu 1intérieur de ce chateau. Et, se défiant un peu da nain, il chargea Ganda-lin de sassurer de sa personne et de le forcer è Ie suivre. Lors, il descendit de cheval et parcourutnbsp;les deux cours. On ne pouvait entrer dans le chateau ([ue par deux porles de fer, quil était impossible de forcer. |
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Apercevant une voüle obscure qui paraissait ou-verte, Amadis nhésila pas a s'y avcnturer et èi des-cendre I humide escalter qui conduisait dans ce souterrain. II y marchait a peine depuis quelques minutes quil entendit un bruit de chaines et des cris la-mentables. II savanga vers Ie lieu doü partaientnbsp;ces bruits, autant qiie les ténèbres dans lesquellesnbsp;il se trouvait pouvaient Ie lui permettre^Tout-A-coup, une voix rauque sécria : Lève-toi!... prends ces fouets et va-t-en faire crier dune autre sorte ces misérables qui osentnbsp;troubler mon sommeil!... Amadis tira alors son épée et savanqa, résolu. La lumière dune larape lui fit découvrir une troupenbsp;de gens armés dont quelques-uns dormaient, etnbsp;dont Ie plus grand nombre veillaient. Amadis les enjamba après avoir pris une de leurs baches i mais ils furent éveilléspar dautres plaintesnbsp;quils firent taire en menaQant lauteur de coups denbsp;verges. Lun deux se leva même et trouva devant lui Amadis dont il eut grande peur. Qui va Ifi, dit-il, qui ta permis de franchir ce séjour? Moi seul, répondit Amadis. Taut pis pour toi, reprit Ie garde, tu vas gros-sir Ie nombre des malheureux dont tu entends les pleurs. Et il enferma Amadis dans Ie souterrain, puis avertit ses compagnons. Le geólier voulut se charger dAmadis et le vint harceler, aidé dun garde;nbsp;mais il requt un coup de poing qui lui brisa la ma-choire et Amadis lui trancha la tête. Tous les gardes se ruèrent alors contre lui, mais il en mit quatrehors de combat et les deux derniersnbsp;se rendirent. II se fit ouvrir les prisons avec les clefs que portalt le geólier è sa ceinture, et délivra une jeune femme recluse dont les vêtements étaient pourris. ^ Je suis fille de roi, lui dit-elle, et cest A cause dun roi que je suis ici. Prenez courage, lui dit Amadis, je suis sur que votre pauvreté se changera bientót en richessenbsp;et votre douleur en joie. 11 üt mettre a cette demoiselle le raanteau dé-carlate quArcalaüs avait donné récemment A sou geólier, puis la conduisit dehors, lassurant que, luinbsp;vivant, elle ne rentrerait pas dans ce lieu do sup-plice. Permettez, lui dit Amadis, que mon écuyer 'TOUS tieune compagnie tandis que j irai délivrer vosnbsp;compagnons de captivité. i ®t'bent alors sous la voute dentrée, et il sur-Amad'is nbsp;nbsp;nbsp;denianda a celui qui éclairait ~ Mon maitre, Arcalaüs, veut savoir si le che-vaner qui vient dentrer est mort ou en prison. Le garde luissa tomber les chandelles tant il fut ellrayc, maïs A.inadis lui dit; Que crains-lu sous ma protection? Marche oevant sans inquietude. Ils arrivèrent enfin dehors, la nuit était fort avancée. Amadis ne vit ni le nain, ui Gaudalin : ilnbsp;SU vu un jieu uii hruit de voix et les apercut tonsnbsp;ueux attacliés A des poteaux au-dessus tlun feu;nbsp;il accourut pour les délivrer et les ramena au |
chateau avec la demoiselle et les deux gardes. La porte du chateau e^tait fermée, ils se retirè-rent dans iiu coin de la cour et Amadis, ayant ap-pris de Gandalin quun cheval était dans une écurie voisine, enfonga la porte, prit la bete toute sellée,nbsp;la monta et altendit Arcalaüs dont 1arrivée étaitnbsp;connue de Gandalin et du nain. En attendant, Amadis devisait avec Ia demoiselle dont Arcalaüs avait causé le malheur en la ravissant h celui qiielle adorait. Arcalaüs était lenrieminbsp;jure de ce roi, et il ne craignit pas demployer lesnbsp;ressources de 1enchantement peur arriver h sesnbsp;fins. Amadis sut que ce roi était Arban de Norgales dont il était fort lami; il en félicita la demoiselle. Le petit jour commengait li poindre, car la nuit sétait écoulée pendant ces événements, et Amadisnbsp;nattendait plus que le lever du soleil pour sortirnbsp;de ce chateau, lorsque tout-é-coup une fenêtrenbsp;souvrit, un homme dune grande taille y parut, et,nbsp;sadressant A lamantde Ia belle Oriane, il lui cria: Est-ce toi, malheureux, qui a osé massacrer la garde de mon chateau ? Si tu veux descendre, répondit Amadis, je te rendrai compte de ce que jai fait et je te dirai cenbsp;que jai dessein de faire... Attends-moi done! reprit 1homraeala haute taille, dun air furieux et menagant. La fenêtre se referma, et, quelques minutes après, une des portes de fer souvrit pour livrernbsp;passage a un chevalier dune forte encolure. Gétaitnbsp;Arcalaüs. Get enchanteur avait une taille de géant et une vigueur propqrtionnéeasa taille. 11 simagina avoirnbsp;facilement raison de ce chevalier qui avait osénbsp;franchir lenceinte de son chateau lorsque tantnbsp;dautres avaient été si cruellement punis de cettenbsp;témériló. Mais Amadis nétait pas un chevalier ordinaire ; il avait en outre le bon droit et la justicenbsp;pour lui. Devant les coups tenibles quil porta ónbsp;Arcalaüs, et dont le dernier le désarma, eet enchanteur dut prudemment battre en retraite denbsp;peur de pis. Amadis Ie suivit. Arcalaüs franchit lescalier et, en quelque honds, arriva dans une chambre oünbsp;soudain une femme lui présenta une épée pournbsp;remplucer celle qu'il venait de laisser tomber.nbsp;Gétuit pour lui une occasion nouvelle de combat-tre : il se présenta ü la porte de la chambre, etnbsp;défia Amadis qui sy était courtoisement arrêté,nbsp;par respect pour la dame, quil venait dapercevoir.nbsp;Arcalaüs oidonna ü cette dame de se retirer etnbsp;insulta Amadis par les plus grossières injures, ennbsp;le defiant de passer le seuil de la porte. Füt-ee aux enfers, répondit alors Amadis, jirais attaquer un moiistre tel que toi! 11 dit el sélanga dans la chambre; mais ü peine avait-il fait un pas, quil tomba sur le sol, évanoui. Arcalaüs le désarma aussilót, et, appelant la dame de tout-ó-lheure, il lui dit; II me serail facile de doniier la mort h eet ennemi que voici; mais je scrai mieux vengé parnbsp;la prison cruelle è laquelle je le condamne et parnbsp;le projet que je vais exécuter... Je le laisse pro-visoirement sous votre garde!... Ayaut dit cela, Arcalaüs so désarma, se couvrit des armes dAmadis, sempara de sa redoutable |
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42 BIBLIOTHEQUE BLEUE. épée et monta sur son cheval qu'il trouva broutant lherbe maigre qui croissait ea et Ik dans la cour. En sen allant, il fit mettre Gandalin et Ie nain en prison. Gandalin ne voulait pas survivrc k sonnbsp;maltre et priait qu'on Ie tukt plutót que de Ie mettre au cachot; il insultait Arcalaüs sur sa trattrisenbsp;et lacheté, afin quon se débarrasskt de tui. Maisnbsp;Arcalaüs Ie laissa dire, et Ie fit trainer par les chenbsp;veux et jeter dans un pul de basse fosse. Si je te faisais occire, lui dit-il, tu serais hors de peine, tandis que Ik tu souffriras mille fois plusnbsp;que la mort même. Puis Arcalaüs, monté sur Ie cheval dAmadis et suivi de trois écuyers, se dirigea vers la cour dunbsp;roi Lisvart. A \)eine était-il sorti que la dame, sous la garde de laquelle il avait laissé Amadis, vit eutrer, dansnbsp;la salie ou elle se tenait, deux demoiselles char-gées de douze flambeaux quelles allumèrent etnbsp;placèrent tout autour de la salie. Bieniöt une troi-sième dame, dune taille plus imposante que lesnbsp;deux premières, entra, tenant dune main un petitnbsp;rechaud et de lautre un livre écrit en signes par-ticuliers, et suivie de six demoiselles qui portaientnbsp;des harpes. La dame, qui paraissait la maitresse des autres, versa alors quelques aromates et quelquos hcrbesnbsp;odoriférantes sur gon rechaud et Ie promena autournbsp;dAmadis, toujours évanoui. Pendant que ces parfums se répandaient en nuages bleus dans la salie,nbsp;et que les harpes préludaient harmonieusement,nbsp;elle lut quelques phrases dans Ie livre myslériouxnbsp;quelle tenait k la main, et plusieurs voix lui ré-pondirent dans la langue inconnue quelle parlaitnbsp;en lisant ce livre. Tout-a-coup, sapprochant denbsp;celui quon croyait mort, elle Ie prit par la main ennbsp;lui criant dune voix vibrante ; nbsp;nbsp;nbsp;Amadis, réveillez-vous 1 La Gloire, Oriane etnbsp;votre amie ürgande vous appellent k la viel... Amadis se réveilla, en effet, etreconnut sa pro-tectrice Urgande, aux pieds de laquelle il se jota. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! madame, lui dit-il, que ne vous dois-jenbsp;pas? nbsp;nbsp;nbsp;Ne perdons point de temps, répondit ürgande;nbsp;il sagit de prévenir les suites funesles de la noirenbsp;trahison dArcalaüs... II a pris vos armes, et senbsp;flatte de parailre corame votre vainqueur... Gou-vrez-vous des siennes et volcz pour dóraentir knbsp;temps Ie faux récit quil ne manquera pas de fairenbsp;de sa victoire et de votre mort. Amadis obéit, et, ne voulant pas porter plus loin sa vengeance, en consideration de la femme dAr-calaüs, laquelle était une pitoyable dame, tendrenbsp;aux affligés et douce aux capti'fs, il so couvrit denbsp;Tarmure de lenchanleur, monta sur son cheval, etnbsp;sortit du chateau. II était suivi par Gandalin, Ienbsp;iimn, Grir.daloïa et les autres prisonniers dArca-laüs, parmi lesquels se trouvait Ie célèhre chevalier Briiiflaboias, dont Lisvart et sa cour regret-taient depuis trois ans la perte. |
GHAPITRE XXXIV Comment Arcalaüs, couvert de 1armure dAmadis, se pré-senta amp; la coar du roi Lisvart, et de TefTet désastreux qu'il produisit; comment, eosuite, la joia revint, lorsquonnbsp;connut la véritd. aisant diligence pendant ce temps, Arcalaüs était arrivé knbsp;Vindisilore, au moment memonbsp;oü les princesses Oriane et Ma-bille prenaient Ie frais a leurnbsp;fenêtre. Ahl cousine, sécria Oriane en ariercovant Arcalaüs, couvert de larmura dAmadis, quon est heureux de revoir cenbsp;quon aime! Et, entrainant Mabile, elle courut avec elle dans la chambre de la reine, aprèsnbsp;avoir pris lo temps de nouer et de rclevernbsp;ses beaux choveux. ^ Corame elles étaient la toutes deux, dans lattente de voir paraitre Ie plus vaillantnbsp;et Ie plus beau des chevaliers, olies virent entrer Ienbsp;roi, tout en larmes, qui sécria dune voix entre-coupée : nbsp;nbsp;nbsp;Ah! madame, quel coup affreux! Le bravonbsp;Amadis ncst plus!... La reine Brisène aimait son chevalier comme son propre lils. En eutendant ainsi annoncer sanbsp;mort, elle jeta un cri douloureux et tomba sausnbsp;eonuaissance. Oriane et Mabile vonlurentsavancernbsp;pqur la secourir; inais la tendre Oriane, cédant aunbsp;désespoir qui sétait einparé de sou amo amou-reuse, sévanouit (galemcnt et tomba sur ses ge-noux comme foudroyée. On la transporta dans sanbsp;chambre. Les soins de Lisvart et des dames dii palais ayant fait revenir k elle la reine Brisène, elle voulul avoirnbsp;de plus arniiles détails sur la catastrophe, et le roinbsp;les lui donna ttds quil les teiiait de la bouche per-üde dArcalaüs. Amadis était venu le défier dansnbsp;sou chateau dq Valderin, (d les conditions du combat avaient été que le vainqueur se couvrirait desnbsp;armos du vaincu, après Iavoir tué, et irait k la cournbsp;de Lisvart remdre compte de ce combat. Puisquonbsp;Arcalaüs était vivant cl couvert de Farmure dA-raadi.s, ce dernier était morti Pendant que Lisvart faisait ce lamentable récit k la reine, le irailre Arcalaüs était remonté a chevalnbsp;et était sorti du palais, chargé des imprecations denbsp;tons ceux qui regrettaient Amadis, cest-k-dire denbsp;tout le monde. Oriane était toujours évanouie. Los ollbrts les plus grands étaient fails, mais en vain, pour la rap-peler a la vic. Au hout de deux heures seuleraent,nbsp;(11e comraenca a sagiter; deux ruisselets de lartrnisnbsp;jaillirent de ses beaux yeux comme de deux sources trop pleincs. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! chore Oriane, lui dit Mabile en l'ernbras-sant tendri'nieut, reven(z k la vie et k la raison 1,..nbsp;Non, il ncst pas possible (|uAmadis ait pu succorn-ber sous los coups du lache et perfide Arcalaüs... |
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Gest un mensonge que ee monstve a fait lil... ' Nous reverrons Amadis, chère Oriane, nous Ie re-verrons!... Hélas! ma mie, murmura Oriane, ne me dé-tournez pas du cherain de la mort si vous dósirez mon repos, et cotisontez que jaille bioutót retrou-ver eii 1autre monde celui que jaimais et qui mai-mait tant lui-même quil neüt pu vivrc un journbsp;sans moi t... En proférant ce mot, la dolente amoureuse so prit tellement ii pleurer que eétait grandpitié denbsp;la voir. Puis, reprenant haleine, elle ajouta : Ahl fleur et miroir de cfievalerie! \otre mort est une si grave chose, quo non-seulement moi,nbsp;votre mie, mais encore Ie reste du monde doit ynbsp;avoir regret, puisquen vous perdant Ie monde anbsp;perdu ce qui 1 honorait Ié plus en bonté, en prudence, en hardiesse, en beauté... Toutefois, moitiónbsp;de ma vie, si, Lt oü vous êtes, vous avez encorenbsp;quelque sentiment, je suis sure que vous navez,nbsp;vous, aucun regret h la vie perdue, excepté è causenbsp;de moi, quo vous savez si affligce; car vous aveznbsp;laissé taut dhonneur en ce monde, tant acquis donbsp;réputation en ce pen de temps que vous y avez été,nbsp;quon peut dire, en comptant daprès vos mérites,nbsp;que vous ètes mort vieux 1... Oriane allait poursuivre, lorsquolle fut inter-rompue par la reine Brisène qui accourait, la joic sur Ie visage, suivie duno jeune dame et dun chevalier, tous deux inconnus dOriane. Grdce au ciel, secria la reine, Amadis est vi-vantl Amadis est toujours victorieux!... Gcst un mensonge quest venu nous faire ce matin Ie ISichenbsp;Arcalaüs. Nest-ce pas, chovalier Brindaboias?nbsp;Nest-ce pas, belle princesse Grindaloia?... Le chevalier et la jeune princesse racontèrent alors ce qui sétait passé au chéteau de Valderin,nbsp;en ajoutant quils avaient été séparés dAmadis sansnbsp;le savoir, mais quon ne tarderait sans doute pas hnbsp;le revoir. A ce récit, si différent de celui dArcalaüs, les roses du teint de la tendre Oriane se ranimèrent.nbsp;Presque aussi peu maitresse de cacher sa joie quenbsp;sa douleur, elle sécria ; Ah! madame, vous faites renaitre le bonheur dans eette cour, par votre présenco et par lesnbsp;bonnes nouvelles que vous nous apportez!... Grandnbsp;merci de touto mon ame!... Puis elle se jota dans les bras de la jeune prin-ces^e de Sorolis et lui jura Tamitié la plus vive. snfinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ son tour cette princesse en an nbsp;nbsp;nbsp;U reine, puisque ce jour est consacré smiffrenf nbsp;nbsp;nbsp;songer k ceux qui soutlrent encore lom de nous et dont la dnnlenr conügt;aste.avec notre joio lldfne ,nlce du du de Bnstoie , est pnsonmère de son oncle, qui ennbsp;use tres mal avec elle, a cause dun chevalier qui anbsp;voulu la délivrer.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Le due de Bristoie est vassal du roi Lisvart répondit vivement la reine; nous allons lui en-voyer lordre de remettre Aldéne en liberlé et denbsp;1 enyoyer ici pour vous retrouver... Nous allonsnbsp;aussi, chère princesse, prévenir le roi Arban denbsp;iNorgates de votre presence ici... Ah 1 madame, murmura Gnndaloïa en rou-gissant, que de bontés !... |
CHAPITRE XXXVComment Amadis , toujours en quétc de son frère Galaor, finit par le renconlrer aprfts un combat acharné avec lui,nbsp;combat amené par les suggestions d'une fausse nonnain. Amadis, tranquillo sur la supercherie quArcalaüs sétait préposé de faire è la cour de Lisvart, et jugeant que 1arrivée de Brindaboias el de la princesse de Sorolis suffisait pour en empêcher leffet,nbsp;sétait remis plus vivement que jamais a la quêtenbsp;de son frère, et il nimagina point de le cherchernbsp;dans une abbaye de femmes, Galaor y était cependant, et il sy trouvait même trés bien, ce qui ne Iempecha pas, au bout denbsp;quiiize jours de cette existence charmarile, denbsp;prendre la clef des champs, II n etait pas soul dansnbsp;sa fuite : une des aimables demoiselles qui lavaientnbsp;aidé è se guérir laccompagnait, heureuse de Temnbsp;lever a ses compagnes. Amadis continuait sa quête de sou frère , et il était arrivé, è force de chevaucher, jusquè la forêtnbsp;dAngadeuse, lorsquil y rencontra un grand chariot couvert doü il lui sembla quil sorlait desnbsp;plainlos. II demanda poliment a celui qui condui-sait lescorte nombreuse dont ce chariot était en-touré, ce quil contenait, et posirquoi des gémisse-menls en paraissaient sortir. On ne lui réponditnbsp;quen lattaquant, Amadis était sorti victorieux de trop de combats pour ne pas sortir de même de celui-ci. En effet,nbsp;malgré le nombre des assaillants, le valeureuxnbsp;amant dOriane fit bientót rnordre la poussière auxnbsp;misérables qui lavaicnt aussi discourloisement attaqué; ceux qui ne furent pas tués prirent la fuite. Sapprochant alors du chariot, et levant un cóté des draperies qui le couvraient, il vit un richenbsp;cercueil écussonnó, deux femmes en deuil et unnbsp;vieux chevalier dont la barbe fleurie blanche des-cendait jusquau nombril. Que signifie tout cela ? demanda Amadis étonné, au vieillard. Vous ne pouvez lapprendre, répondit ce dernier, que de Ia dame du chéteau voisin, si toutefois vous osez my suivre. Après un pared propos, Amadis neüt pas ba-lancé dentrer dans ce chüteau, quand même la curiosilé ne ly eütpaspqussédéja : en conséquencenbsp;il suivit le chariot qui venait de reprendre sanbsp;marche. Mais, è peine y fut-il entré, que la portenbsp;du chAteau se relerma et qu'on arrêta Gandalin etnbsp;le nain qui l'avaieiit suivi. Puis oii Fassaillit denbsp;toutos parts. Quoique fatigué du premier combat quil avail livré, Amadis se fit bientót un rempart du corps desnbsp;plus audacieux qui laltaquèrent; mais, le nombrenbsp;des assaillants augmentant sans cesse, il eüt trésnbsp;certainernent soccombé, si, dans ce m^oment, unenbsp;jeune demoiselle en deud, presquaussi bollenbsp;quOriane, suivie dune dame plus agée, neut ou-verl une fonölre et, par son autorité, fait cessernbsp;eet inégal combat. Que vous ai je fait, seigneur chevalier? ajou-ta-t-elle dune voix douce, Pourquoi me venir at- |
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taquer jusque dans mon chateau, lorsque les lois de la chevalerie et votre honneur devraient plutótnbsp;vous engager amp; maccorder votre appui?... Touché de la jeunesse, de la beauté et de la grace avec laquelle cette demoiselle sexprimait,nbsp;Aniadis sempressa de lui raconter en quelquesnbsp;mots son aventure, pour lui prouver que les tortsnbsp;de Tagression nétaient pas de son cóté. Le vieuxnbsp;chevalier è la barbe fleurie blanche, paraissantnbsp;alors sur le balcon, confirma la véritéde son récit. Ah 1 seigneur chevalier, reprit alors la gente dame, combien jai regret de Ia brutalité de mesnbsp;gens I Combien aussi je me réjouis de l'avoir ar-rolée au moment oü elle pouvait vous devenir funeste ! Mettez-moi vitement, je vous prie, a porteenbsp;de réparer eet attentat, et venez apprendre de moi-même la cause de ma douleur et de ce que vousnbsp;avez vu dans la forêt. On se fie aisément a la parole dune gente pu-celle, dont la candeur égale la beauté ; Amadis ne balanga pas. II délaga son heaume, et, abordantnbsp;son hótesse avec le plus de courtoisie possible, ilnbsp;sexcusa de nouveau sur la nécessité oü ses gensnbsp;lavaient mis de se défendre. La jeune fille, en lenbsp;voyant si beau, devint toute rougissante et ne putnbsp;sonner mol pour lui répondre. Ge'fut la vieille damenbsp;qui le fit pour elle. Seigneur chevalier, lui dit-elle, ce qui vient de se passer sous nos yeux nous prouve quaucunnbsp;chevalier nest plus capable que vous de soutenirnbsp;les intéréts de ma nièce... Mais il serait oiseux denbsp;vous raconter nos malheurs, si vous ne nous pro-mettez dessayer de les adoucir... Ah! madame, répondit Amadis, quel chevalier serait assez lache pour se refuser a défendre Ia jeunesse, linnocence et la beauté?... Oui, madame,nbsp;je vous promets de vous servir de tout mon pou-voir : puisse la parole que je vous en donne ici vo-lontairemcnt et sincèrement, me mcriter votrenbsp;confiance 1... Cette enfant que vous voyez céans, reprit alors la vieille, est fille d'un roi puissant et équi-table, quuu frère a osé massacrer de sa main pournbsp;semparer de ses Etats : ccst le corps de ce mal-heureux prince que vous avez vu dans le chariotnbsp;couvert... Depuis sa mort, un vieux chevalier de sanbsp;cour, dont le courage nous a sauvées de la harba-rie du tyran, fait promener deux fois par rnois cenbsp;cercueil, sous escorte, dans lespérance de trouvernbsp;enfin quelque vaillant chevalier disposé a prendrenbsp;la défeuse de ma nièce... Mais le traitre Abiséos,nbsp;cest le nom du fratricide, est dautant plus redouté,nbsp;quil est soutenu dans sa réputation d(ï férocité parnbsp;ses deux fils Dorison et Dramis, lesquels sout mal-heureusement aussi forts que méchants... lis outnbsp;juré de se soutenir mutuellemeut tous les trois etnbsp;de combattre ensemble... Votre bras seul ne pour-vait même nous suffire, et nous nosons croire quenbsp;nous rencontrerons un jour trois chevaliers pournbsp;épouser noire querelle et vaincre Abiséos et sesnbsp;deux fds. Madame, répondit Amadis, jamais cause ne fut plus juste que la votre et celle de cette bellenbsp;priucesse, et je mengage k trouver dans le [dusnbsp;bref dé,ai deux autres chevaliers aussi disposés que moi ü combattre pour vous.....Tous les deux me |
toucheiit d assez prés par les liens du sang et du coeur pour que jose vous en répondre ; je ne de-mande que le temps nécessaire pour les joindre. Si vous faites cela, seigneur chevalier, dit k son tour la jeune fille de sa voix la plus melliflue,nbsp;Briolanie, légitirae héritière du royaume de So-bradise, vous en aura une éternelle reconnaissance... Je nen exige pas tant, madame, répondit Amadis en sinclinaiit. Mes deux compagnons et moinbsp;nous sommes chevaliers du roi Lisvart et de lanbsp;reine Brisène; cest vous dire que notre devoir estnbsp;de combattre jusquè la mort pour la sainte causenbsp;de Ia justice et de linnocence persécutées. On apporta bientot les tables, qui furent cou-vrrtes avec abondance et avec magnificence : il sagissait de fêter dignement ce vaillant hóte 1 Amadis sétait désarmé et avait revêtu un riche manteau qui rchaussait encore sa bonne mine etnbsp;sa fiére prestance. Les deux dames Tadmirèrentnbsp;beaucoup ; il leur parut être le plus parfait chevalier quelles eussent vu de leur vie. Do son cóté,nbsp;Aniadis, quoiquil fut insensible a toute autre beauténbsp;qua celle de l^ncomparable Oriane, ne put sem-pêcher de rernarquer les charmes, la grace, lespritnbsp;et la modestie de la princesse Brioianie, et il sennbsp;entretint mèrae assez ionguement avec Gandalin,nbsp;après le diner, lorsquils se furent retirés tous deuxnbsp;dans la chambre qui leur était destinóe. Le nain, compagnon de Gandalin, en entendant ainsi Amadis parler de lhéritière du royaume denbsp;Sobradise, en conclut quil en était amoureux,nbsp;dautant plus volontiers quil lui semblait, en effet,nbsp;impossible quun chevalier jeune, ardent et beau,nbsp;ne devint subiternent épris des charmes de toutenbsp;sorte quipomposaient la beauté de Briolanie. Le lendemain, de bonne heure, Amadis prit congé des deux dames dont il avait regu lbosjti-talité, et il leur renouvela sa promesse. La jeunenbsp;princesse de Sobradise lui préseiila alors en rou-gissant et dun air qui fut remarqué par le nain,nbsp;une trés belle épée ayantappurtenu au feu roi sounbsp;pAre. Amadis la regut avec courtoisie et jura denbsp;lemployerutilemeul ü sou service, pro|»os qui futnbsp;également remarqué par le nain, lequel, sappro-chant de Briolanie, lui dit tout bas ; Madame, vous avez conquis dés aujourdhui le plus .vaillant et le plus beau chevalier qui soitnbsp;au monde... Briolanie rougit de nouveau et ne répondit rien, ce ([ui contirma le nain dans son opinion. nbsp;nbsp;nbsp;Us saiment tous deux 1 pensa-t-il. Aniadis sortit done du chateau et reprit sa route, toujours suivi de Gandalin et du nain mal-avisé. II venait de quitter la forêt dAngadeuse et al-lait prendre une route qui la cótoyait, lorsqu'il vit veoir a sa rencontre un chevalier bien armé suivinbsp;d'unc demoiselle. 11 nen était plus ([ua vingtiias,nbsp;lorsque ce chevalier se précijiita, léiiée é la main,nbsp;sur le malheurcux nain et lui porta un revers quinbsp;lui eüt décüllé net la tête, si Ie nain ne se tut jeté anbsp;teni()s entre les jambes de sou cheval, en criantnbsp;au secüurs. nbsp;nbsp;nbsp;Arrêtcz, chevalier! dit Amadis é Iinconnu,nbsp;qui se disposait fi chatier de nouveau Ie nain.nbsp;Que peut done vous avoir fait une si chetive créa- |
LE CHEVALIER DE LA MER. 45
LE CHEVALIER DE LA MER. 45 ture, pour que vous vous portiez onvers olie è une lelie violence?... nbsp;nbsp;nbsp;Hélasl rien du tout, avoua linconnu. Ce quenbsp;jen ai fait, ga été pour obéir a cette maligne pii-celle qui me suit, laquelle m a ensorcelée parsesnbsp;beaux yeux, bien quelle sorte dune abbaye. Ellenbsp;vient de me demander la tête de ce iiain, et commenbsp;un courtois chevalier ne sait rien refuser unenbsp;gente pucelle, je me suis mis en devoir de luinbsp;obéir... Par aitisi, ne vous oppose?, plus, je vousnbsp;prie, a ce que jobéisse jusquau bout... Elle veutnbsp;la lète de ce nain, elle laura !... Cortes, répondit Amadis, ce ne sera pas du moins tant quil sera sous ma protection !... II ne fallut pas, on Ie comprend, dautre défi pour determiner ces deux chevaliers k courir lunnbsp;contquot;e lautre, et latteinte fut si violente que tousnbsp;les deux en furent cgalement renversés. Tons les deux, se relevant, se chargèrenl h coups dépée avec une égale furie. Mais bientot, surprisnbsp;de la resistance qu'ils sopposaient Lun a lautre,nbsp;ce qui nétait pas dans leui s mutuelles habitudes,nbsp;ils suspendirent un moment Ie combat pour senbsp;considérer avec plus dattention. Vaillant chevalier, dit enfin linconnu , lais-sez-moi satisfaire Ie caprice de cette nonnain en-diablée qui ma assez donné de preuves daniqur pour que je lui donne cette preuve de reconnaissance!... Laissez-moi prendre la tête de ce miserable nam qui ne vaut certes pas la peine quenbsp;deux chevaliers comme nous séchauffent èi sonnbsp;propos!... nbsp;nbsp;nbsp;Parbleu! répondit Amadis, je vous ai déjènbsp;dit quil étail sous ma protection... Et, quelle soitnbsp;de peu OU de beaucoup de valeur, sa tête sera res-pectée, ou vous y perdrez la vótrel... Aprés eet échange de paroles, la lutte re{)rit, ydus terrible et plus dangereuse que jamais, üéj^nbsp;Ie sang de tous les deux sécoulait par une inliniténbsp;de blessures, lorsquun chevalier, attiré par Ienbsp;bruit des coups sonnant sur les armures, arrivanbsp;sur Ie lieu du combat, el sinforma auprès de lanbsp;demoiselle de ce qui l'avait fait nailre. nbsp;nbsp;nbsp;Dieu merci! répondit la fausse nonnain, cestnbsp;moi qui les ai mis en lutte; jespère bien que tousnbsp;les deux y périront, ou que jaurai du moins lanbsp;vie de lun deux! Qui êtes-vous done, pour former un pareil souhait? demanda Ie chevalier, surpris dune mé-chauceté si apre. la niêce dArcalaüs, répondit-elle; jetais dans une abbaye, lorsque jappris par monnbsp;vpn .Anbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^bpses doiit je lui promis de Ie laissai enlever du monastère par étonrm '®%'fhevaliers, Ie plus jeune el Ie plus .....^ nbsp;nbsp;nbsp;corps, mais Ie diable aura sou aine, car il sappelle Galaor et va tuer son Irere Amadisl... Ah! créature perverse! sécria Ie chevalier indigné. Vit-on jamais une aussi diabolique machination 1... Mais ce sera la dernière que tu feras,nbsp;pucelle impure, nonnain de l'enfcrl... , 7- Et, en disant ces mots, Ie chevalier lira son epee el décolla duii coup rapide la tête de lanbsp;lausse nonnain qui alia tomber entre les deuxnbsp;combattants... Amadis 1 Amadis 1 cria-t-il ensuite. Amadis, |
cest Galaor, votre frère, que vous avez en face de vous 1 Leffet de cette parole ne se décrit pas. Les deux IVères sarrêtèrent, leurs épé(fs h'ur tombè-rent des mains, et ils se jetèrent avec empresse-ment dans les bras lun de lautre, après avoirnbsp;délacé leurs heaumes. CHAPIÏRE XXXVI Comment Galaor, en voulaiit venger un clievalier mort, séloigna de son frère Amadis, et de laventure amoureusenbsp;qui en fut la suite. elui qui avail séparé Amadis et Galaor avail nom Balais; il étaitnbsp;seigneur du chateau de Garsantes,nbsp;dont on entrevoyait Ie donjon anbsp;travers les arbres. 11 emmenanbsp;vitement les deux frères en sonnbsp;chateau, oü sou premier soin futnbsp;de faire mettre un appareil ê leursnbsp;blessures, dont, fort heureusement,nbsp;aucune ne se trouva être dangereuse.nbsp;Ge fut alors quil leur appril quil étaitnbsp;lun des chevaliers délivrés par Amadisnbsp;des prisons de lenchanteur Arcalaüs. Amadis ne pouvant aller lui-rnême en ce moment annoucer au roi Lisvart et ènbsp;la reine Brisène la bonne nouvelle de sa rencontrenbsp;avec Galaor, crut pouvoir envoyer Ie nain en sonnbsp;lieu et place; el Ie nain sacquitta aussitótde cettenbsp;commission qui combla de joie la cour de lanbsp;Grande-Bretagne oü venaient précisément darri-ver Agraies, frère de labile et amant de la bellenbsp;Olinde; et Angriote, parent du roi de Norgales. Peu de temps après, les blessures des deux frères se trouvant guéries, ou h peu prés, ils quitlèrentnbsp;Ic chateau de Garsantes, suivi de Balais, qui navaitnbsp;pu se decider A les laisser parlir seuls. lis élaient arrivés A un carrefour de la forêt, lorsquils apercureut au pied dun arbre Ie cadavrenbsp;dun chevalier dont un tronpon de lance Iraversaitnbsp;la gorge. Galaor, se doutait bien que quelque per-sonne de la ftmille de ce chevalier lavait exposé IAnbsp;pour animer ceux qui Ie rencontreraient du désir Galaor revint bienlót au carrefour sans avoir rencontré ame qui vive. Ses compagnons ny étaientnbsp;pas encore revenus: il les attendit. II iiétait pasnbsp;IA depuis dix minutes quil entrevit une gente pucelle qui savanpait Ie long des arbres, dun airnbsp;furlif et effarouché, quoiquelle fut suivie de quel-ques varlets. nbsp;nbsp;nbsp;Avancez, demoiselle, et nayez crainte, luinbsp;dit Galaor de sa voix la plus engageante. Je vousnbsp;jure, si vous vous conliez A moi, de vous prendrenbsp;sous ma garde et protection. nbsp;nbsp;nbsp;llélas 1 seigneur chevalier, répondit la gentenbsp;pucelle, A demi rassurée et en lui montrant Ie cadavre du chevalier au pied de larbre, ceci est Ienbsp;corps de mon père, Ie malheureux Anthebon!... |
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lUBLIOTHEQUE BLEUE.
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Jea ai entendu maintes fois parler, dit Galaor. Gctait un vertuoux homilie et ua vaillaiit chevaliec.nbsp;Qui done a coinrais ce crime affreux de vous privernbsp;dun père et la chevalerie de son meiüeur appui? Gest Fodieux Palinques, seigneur chevalier!.. Palinques était Ie voisin de mon père... Après avoirnbsp;déshonoré sa vio par mille actions criminelles, ilnbsp;avait rassemblé dans sa forteresse plusieurs misé-rables comme lui, et 1^, depuis un an, ils désho-noraient los tilles les plus nobles quils avaient en-levées aleurs families. La désolation était extréme aux alentours..... Alors mon père, aidé de plusieurs seigneurs ses voisins, vint faire Ie siége de ce repaire et veuger 1'huraanité outragée..... Hélas! firapunité semble acquise aux monstresl Tons les amis de mon père tombèrent dans lesnbsp;piéges que leur tendit Palinques, lous furent mas-sacrés, et mon père paitagea leur sorll... Jai faitnbsp;exposer son corps Ift oü vous Ie voyez, dans lespé-rance d'exciter la pitié et la colère des chevaliersnbsp;er rants... Ge matin, nous étions venues, mes deuxeousines et moi, apporter comme a notre ordinaire Ie corpsnbsp;de mon père, et nous nous croyions a Iabri desnbsp;insultes de son lècheraeurtrier, lorsque tout-a-coui)nbsp;nous Iavons vu sortir de lépaisseur de la forét suivi de deux de ses complices.....Jai élé assez heureuse pour me derober a sa poursuite; mais mes malheureuses cousines sont certainement de-venues la proiede ses compagnons... Pendant tout ce récit de la fille du chevalier Anthebon, Galaor Iavait considérée avec une attention qui sétait aisément changée en enthousiasme. Ses longs voiles noirs, dcchirés par lesnbsp;broussailles de la forêt, faisaient en effet mieuxnbsp;ressortir encore la blancheur de neige du visagenbsp;et du cou de cette gente pucelle; et son jeune coeur,nbsp;qui battait sous saguimpe comme celuidun oiseletnbsp;sous la main de loiseleur, accusait si bien sesnbsp;formes divines, que Galaor, trés Mand de cesnbsp;beautés secrètes, ne pouvait porter sa vue ailleurs. Gependant, quoiquo déja trèsépris, Galaor jugea que Ie moment était assez mal choisi pour avouernbsp;a la gente pucelle leffet produit par elle sur sonnbsp;coeur. Ordonnez h vos gens, lui dit-il avec courtoisie, derelever Ie corps de ce chevalier, votre père, et permettez-moi de vous reconduire è votre ché-teau; après quoi vous me donnerez un hommenbsp;pour me conduire en vue de la forteresse denbsp;Palinques. Je me charge de venger Ie vertueuxnbsp;Anthebon!... La jeune fille obéit, non saus remercier davancc son libérateur par un regard dune eloquence tellenbsp;que, pour en mériter un second, il eüt accomplinbsp;1impossible. Quand Galaor 1eut reconduite, il so fit è son tour conduire en vue du chöteau de Palinques, oünbsp;il arriva avant la nuit. Prolitant alors du reste dunbsp;jour, il se rnit ü examiner la forteresse et sesnbsp;almitours, ses tenants et ses aboulissants. Pendant quii allait et venait, observant tran-1^. place, il remarqua un chasseur, charge de gibier, qui montait au chateau par unnbsp;chemin tournant et entrait dans son enceinte parnbsp;une poterne qu il n avail pas apergue jusqualorsnbsp;dans ses investigations. |
Boni se dit Galaor. Get homme vieut de mindiquer ce que jai è faireI... Dès que la nuit fut venue, il suivit Ie chemin tournant quil avait vu prendre par Ie chasseur, etnbsp;se tapit dans une anfractuosité de ce senlier, horsnbsp;de vue, de la poterne, attendant quo quelquunnbsp;sortit du chateau par cette issue, la seule aborda-ble. II attendit ainsi toute la nuit. Au lever du soleil, Palinques, inquiet de labsence prolongée de ses deux compagnons de la veille,nbsp;fit sortir par la poterne quelques gens darmesnbsp;pour aller è la découverte. Galaor, au premier bi uit, sétait relevé, 1épée amp; la main. La poterne ouverte, il y courut, terrassanbsp;les soudards qui se disposaient a sortir, et se frayanbsp;un passage dans linlérieur du chateau, malgré lesnbsp;efforts des autres satellites de Palinques, lesquels ilnbsp;terrassa comme il avait terrassé les piemiers. Gestnbsp;ainsi quil arriva üla chambre du meurtrier dAnthebon. Trailre 1 lui cria-t-il dune voix terrible, mon épée serail souillée si je la trernpais dans Ie sangnbsp;dun lache tel que toil... En disant cela, Ie vaillant Galaor se jeta sur Palinques, lélreignit de ses bras vigoureux, lenleva el lalla jeter dans Ie torrent dont la forteresse élailnbsp;entourée. Puis il descendit dans les souterrains, senbsp;fit ouvrir les portes des cachots et rail dehors tousnbsp;les malheureux qui sy trouvaient. Parmi ces derniors, il y en eut un qui courut sur-le-champ au chéteau dAnihebon annoncer sanbsp;délivrance et raconter par qui olie avait été opérèe.nbsp;Aussitót la gente pucelle, suivie de quelques parentes et de ses serviteurs, se rendit toute joyeusonbsp;au devant du vainqueur de Palinques, pour lequelnbsp;elle avait ardemment prié Dieu toute la nuit. Galaor fut amené en Iriomnhe dans Ie chateau dont il avait vengé Ie maltrc. Un serviteur Ie sui-vait, portant au bout dun épicu, comme on faitnbsp;dune tête de béte fauve, la tètc du féroce Palin-(pjes, laquelle fut posée comme un trophée auxnbsp;pieds du cercueil du vertueux Anthebon. Le frère dAmadis, animé par léclatante victoire quil venait de remporter, nen parut que plus beaunbsp;lorsquil eut délacé son heaume, et chacun fut sur-l)ris de trouver un héros sous le visage d un adolescent. 11 sapprochait courtoisement de la gente demoiselle quil venait de venger, et il sapprêtait a lui baiser la main, lorsquemportée par la reconnaissance, et peut-être aussi par un scntimenl plusnbsp;tendre, elle attira son beau visage cf.nlic le sien etnbsp;1'embrassa è plusieurs reprises. Galaor lui rendit,nbsp;sans marchander, ces lendres caresses, les premières queile donnait et recevait. Get échange de baisers en ainena naturellemeut un autre, non pas sur le moment, mais le lendo-main et les jours suivants. Ge nest pas pour riennbsp;que deux belles et fraiches bouches se joignent 1 A quinze ans, 1innocente et pudique Anthebon ignorait quil y eüt danger ü rester seule pendantnbsp;de longues heures avec un chevalier encore dansnbsp;ladolescence, et quelle trouvait assez beau puurnbsp;pouvoir le regarder comme une do ses compagnes.nbsp;llétaitsidoux, sicaressantetsirespectueuxl Aussi,nbsp;dès lendemain, ne craignit-elle point de se trouver |
LE chevalier de LA MER. 47
LE chevalier de LA MER. 47 plus seule avec lui el de parcourir, mollement appiiyóe sur son bras, uu jardin dombrapes mystérieux. Au bout de quelques tours de promenades, ils sarrèlèrent dun coiuniun accord sous un dome denbsp;feuillage formé par rentrecoisement de plusieursnbsp;arbrisseaux. Llierbe croissait bi épaisse et drue, etnbsp;formait coinmc un siége naturel, invitant au repos.nbsp;Les deux jeunes geus sy assirent, sans sonnernbsp;mot. Leurs coeurs seuls parlaient, et assez haul,nbsp;puisquon les entendait battre. Pendant quils étaient b'i, immobiles et mucts, regardant vaguement devant eux pour fuir Ie perilnbsp;de leurs mutuels regards, deux oiseaux vinrenl senbsp;poser sur une ramure voisitie et commencèreut cenbsp;manége amoureux, si plein de grace et de coquet-terie, quon leur connait. Dabord, Ie regard de lanbsp;gento pucelle, un peu elïarouché, voulut fuir conbsp;spectacle contagieux, et, pour Ie fuir, se tourna dunbsp;cóté de Galaor, dont Ic regard avail pris la mêraenbsp;direction. nbsp;nbsp;nbsp;llssaimentl murmura Ie beau chevalier ennbsp;soupirant. Ils sont heureuxl Que vous manque-t-il done pour lêtre, chevalier? deraanda la jeune lille en baissant inyolon-tairement les yeux, de peur de lire une réponse trop expressive dans ceux de son compagnon. nbsp;nbsp;nbsp;Ce qui rne raanque? répéta Galaor en entou-rant de sm bras Irernblaut Ie corsage de la gentenbsp;pucelle, de facon a sentir son ceeur de quinze ansnbsp;palpiter sous sa main. Ce qui me raanque? Ahl sinbsp;jétais oiseau, rien nememanquerait a cette heurol La jeune fllle ne répondit rien, mais elle nop-posa aucuiie resistance au bras de son nudacieux compagnon qui cherchait a lattirer petit h petitnbsp;sous ses baisers. Bientót mêrae, cédanl a la mapionbsp;de ce contact viril quelle subissait pour la premierenbsp;fois desa vie, elle sabandonna tout-fi-fait, et ii luinbsp;sembla, en ce moment, que les deux oiseaux, leursnbsp;voisins, chantaieut plus tendrement encore, commenbsp;pour Iinviter a chanter comme eux. Elio se fitnbsp;oiselle et Galaor se lit oiseau... Au bout de quelques heures, les deux jeunes gens sortaient de cette retraite orabreuse, ou ilsnbsp;ayaient ccouté avec tant de plaisir la voix des licen-cieux rossignols. Ilelas! dit la jeune fille a Galaor, en lui servant tendrement la main, peut-être vais-je vous perdrenbsp;bientoll... Vous moublierez, tandis que le souve- mr de ce moment sera roccuuation etcrnelle do niaviel... Galaor voulut la rassurer par de nouvelles caresses... mêmes caresses qui me font .Qi.ija murmura tendrement sa belle et amou-e compagne. Je ne piiux penser, sans tristesse,nbsp;que vous les prodiguerez peut-èlrebientótcidautresnbsp;quémoi!... nbsp;nbsp;nbsp;Nou, belle et tendre amie, répondit Galaor,nbsp;je vous airaerai toujoursl... Galaor étaitde bonne foi, k ce momenl-lS, comme la plupart des amoureux. LAmour qui le connais-sait mieux quil ne seconiiaissaitlui-mème, écoutaitnbsp;on riant ses serments; mais il lui permit de lesnbsp;repeter bien souvent encore pendant les trois joursnbsp;qu il sarrèta au chateau dAntbebon. |
Ge ne fut pas sans regret quau bout de ces trois jours Galaor apprit larrivée dAmadis et de Balaisnbsp;de Carsantes, avec les deux cousines quils avaientnbsp;rencontroes dans la forêtet délivrées des mains desnbsp;complicesdePalinques;lesquelles cousines navaientnbsp;pas daussi bonnes raisons de regretter leurs chevaliers que celle dont Galaor était forcé de senbsp;séparer. GHAPITRE XXXVII ComTnent Galaor, Amadis et Balais quittèreiit le chateau dAnthebon, le premier avec regret, le second avec plaisir,nbsp;et ie troisième avec indifférerice. Amadis, qui navait pas les mêmes raisons que son frère de rester au chateau dAnthebon, pressanbsp;le depart le plus quil put, et, quelques jours après,nbsp;Galaor, Balais et lui, arrivèrent a la cour du roinbsp;Lisvart. Ou devine Iaccueil qui fut fait au preux des preux et a ses compagnons. On devine rémoliohnbsp;qui serapara dAraadis et dOriaiie lorsquils senbsp;revirent nbsp;nbsp;nbsp;Ce chevalier, madame, dit Amadis it la reine,nbsp;en lui présentantson frère Galaor, désire partagernbsp;avec moi fhoiineur de vous servir. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! madame, dit it son tour le roi eu sempa-rant du bras droit de Galaor, je compte trop surnbsp;votre justice et sur voire amitié pour craindre quenbsp;V0U3 me fassiez le tort de Iaccepter... Quo vousnbsp;reste-t-il it desircr, quand vous avez Amadis pournbsp;chevalier? Ne motez pas la gloire et le bonheurnbsp;dacquérir Galaor pour le mien... Durant ces propos, Orianc, Olinde et Mabile sétaient écartées pour deviser entre elles. Elios au-raient bien voulu pouvoir deviser avec Amadis;nbsp;mais comment faire? Amadis était dans le cercle denbsp;la reine, avec Galaor et son cousin Agraies, et ilnbsp;racontait quelques-unes de ses aventures. Lors,nbsp;Blabile, en fille avisée, devina bien quen attirantnbsp;a elle son frère Agraies, Amadis, son atm, in sui-vrait, ce qui arriva. Oliiide et Oriane pureul enfmnbsp;contempler amp; leur aise leurs amants. nbsp;nbsp;nbsp;Quoique je sois it présent entre les quatre personnes que jaimele mieux au monde, ditbientot Mabile en riant, il faut que je les quitte uii moment..... Jespère quelles me pardonneront dit les laisser ensemble... Agraies et Olinde, Amadis et Oriane restèrent done seuls. Une fois reunis, ils ne songèrent plusnbsp;quau plaisir qui naissait de leur reunion, sausnbsp;vouloir soccuper dautre chose; si bien que, quoi-que a quelques pas les uns des autres ces quatrenbsp;amants neurent doreilles que pour ce qui lesnbsp;concernait personnelleraeiit. Olinde et Agraie.snbsp;causaient d'un cóté, Amadis et Oriane devisaii nt donbsp;I'anlre. _Ahl cher Amadis! murmura tendrement la fille du roi Lisvart, que le perfide Arcalaüs ma fait vevser de larrnesl Sans votre aimable cousinenbsp;Mabile, qui raassurait que vous viviez encore pournbsp;maimer encore, depuis longtemps je ne vivraisnbsp; Ahl chère Oriane! murmura Amadis, si votre |
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BIBLIOÏHÈQUË BLEUE
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divine image navait pas été sans cesse présente raon souvenir et è mon cceur, je serais mort, moinbsp;aussil... Mais, hélas! que me scrt de vous revoir?nbsp;et ne vais-je pas mourir chaque jour de mille morts,nbsp;en me voyant toujours aussi loin de la seule espé-rance qui puisse me rendre la vie plaisante? Ah ! mon ami, réponditOriaue, les joues bril-lantes de ce feu dont lamour se sert pour embellir la jeunesse, Ie temps de notre reunion definitive,nbsp;cest-èi-dire de notre bonheur, ne sera peut-ètrenbsp;pas si éloigné que vous Ie croyez... Je sens que je |
ne peux plus vivre, moi aussi, sans massurer de votre amour par Ie don mutuel de noire foi... Oui,nbsp;doux arni, je me sens capable de tout braver, jus-qua la colère du roi mon père, pour trouver loc-casion de recevoir vos serrnents et volre mainl..... Et en disant cela, Oriane pressa doucement, du bout de son joli pied, Ie pied dAmadis, qui ennbsp;tressaillit daise et répondit amp; cette agréable pres-sion par une autre. A partir de ce jour-lè, Arnadis et Oriane passè-rent de bien douces heures. |
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»¦ iHBp. de BflY alrjé, boalcvart WuBt(;arnesse, Oi.
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CEIAPITRE PREMIER Comment Amadis cl Galaor 1'urent rcquis dc vcnir au sc-cours dunc dame , cl comment ils en furonl récom-pensés. Vindisilore, quhabitait la familie royale, fut bicntot abaudonné, Ie lomps ctant arrivé oü lanbsp;cour de Lisvart dcvait aller babiter Londres pournbsp;soccuper dobjets plus séricux que des fêles, Lenbsp;retour seffectua done, et bicntot les bords de lanbsp;Tamise furent couverts de tentes brillantes. |
Les pavilions dressés pour le roi, la reine, les princesses et leur suite, avaient unc grande enceinte enrichie darbustes, de parterres, de fleursnbsp;et do fruits. Les jardiniers saperQurent bientótnbsp;lUAinadis y cueillait souvent des guirlandes pournbsp;Oriane, et ils se plaignirent a plusieurs reprisesnbsp;des degats quy commettait le volage Galaor avecnbsp;ses airaables cousines. Des illuminations, des fèlesnbsp;sur la ïainise, des carrousels, furent le préludenbsp;des tournois 'et des banquets royaux qui devaientnbsp;leur succeder. Pcude jours après le retour de Vindisilore, plusieurs seigneurs des pays voisins se firent annon-ccr i la cour de Lisvart; entre autres, Barsinan, seigneur de Sansuègne, lequel venait la commenbsp;outil du traltrc Arcalaüs, qui lui avail promisnbsp;Oriane et le royaume de la Grande-Bretagne... Le lendetnain, au moment oü toiite la jeunesse SC rasserablait autour des tentes royales avec eet airnbsp;, riant et animé que donne lattente du plaisir, on vil 2® Série. 1 |
BIBLTOTHEQUE BLEUE.
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arriver une dame, couvertc de longs vêlements do deuil, qui se jeta incontinent aux pieds du roi onnbsp;lui demandant justice. Quest-cc done, madame? lui demanda Lis-vart en la relevant avec bonté. Sire, répondit-olle, une dame de mon voisi-nagc avait pour chevalier un jeune homme plein darrogance, qui, plusieurs fois, avait outrage donbsp;paroles mon oncle et mon père. II fut appelé aunbsp;combat par eux, et il pérdit la vie... Sa maitresse,nbsp;qui est dun lignage supérieur au mien, a fait ar-rêlcr, a cause de cela, mon oncle et mon pèrenbsp;quelle retient dans une odieuse prison... Tout ccnbsp;que jai pu obtenir delle a été ccci : elle me lesnbsp;rendra, si vous permettez que votre chevalier otnbsp;celui de la reine viennentlui demandcr leur grace,nbsp;et si vous lui nommez un chevalier en remplacement de celui quelle a perdu... A ces mots, la dame en deuil quitta les genoux du roi pour se jeter aux genoux de la reine, a quinbsp;elle répóta la mème prière en redoublant scs sau-glots, ct on levant ses yeux pleins de larmes versnbsp;la belle Oriane, comrae pour provoquer sa pitié. Lc roi, consultant la reine du regard, rópondit quil ne sopposorait point a la bonne volonté desnbsp;deux chevaliers sils voulaient libreinent la suivre. Cela intéressait Amadis et Galaor. Cc dernier nc demandait pas raieux que detre Ie chevalier de lanbsp;dame on question, pourvu quelle fut jeune ctnbsp;belle. Quant a Amadis, il ne voulait pas séloignernbsp;de sa chore üriaiic saus sou autorisation. Orianenbsp;lui fit un signc quil comprit : il offrit sur-le-champ a la dame en deuil de la suivre. Partons, madame, dit Galaor qui airaait trop son frère pour 1abandonner un seul instant, partons .' car je brüle, pour ma part, dc dégager votrenbsp;parole et de reveuir promptcnicnt prendre part auxnbsp;letcs que vous nous obligcz de quitter... La dame en deuil, s'atisfaite davoir obtenu ce quclle demandait, fit son rcmcrcicmcnt ct se re-tira, suivie dAmadis ot dc Galaor. Tout Ie roste du jour fut employé ii inarclier. A la nuit fermée, ils arrivèrent è dc riches pavilionsnbsp;que la dame en deuil leur dit avoir fait dressor pournbsp;les recevoir, ayant toujours ospéréde leur généro-sitc quiis ne lui refuseraient pas leur concours.nbsp;Quclques minutes aprés, ils desoendaient de chc-val ct ils ctaient entourés par un grand nombrenbsp;décuyers, dc varlets ct de jeunes demoiselles, quenbsp;Galaor trouvait trés appétissantes, et ([ui scmprcs-saient a les désarmcr et é les servir. On soupa. II y eut mets et vins a foison. Vers la fin du repas, vingt hommes armés de pied cn caj)nbsp;entrèrent brusquement sous les pavilions oü rnan-geaient et buvaient tranquillcment Amadis ct Galaor, ct ils leur crièrent dunc voix terrible : Rendez-vous, ou vous êtes morts! _ Nous nc nous rendons jamais a des traitres! répondirent les deux frères en se levant ct cn senbsp;precipitant sur les premiers hommes pour sein-parer dc leurs épées. Mais, malgré leur héroïsme,nbsp;lis eussent été massacres, étant^ a jicine vêtus, sinbsp;1 ordrc exprès n'avait été donné aux vingt hommesnbsp;d armos dc ne les point frapper. Une dame jeune ct belle parut alors. Rendez-vous, leur cria-t-ellc, nc me forccz point a vous faire donner la mort!... |
nbsp;nbsp;nbsp;Par saint Denis! dit Galaor h son frère, cettenbsp;dame est trop belle pour être cruclle... Je consensnbsp;volontiersh être son prisonnier, pourvu quelle menbsp;garde longtemps dans scs bras... Quen dites-vous,nbsp;mon frère^? Nc vous convient-il pas de lui donnernbsp;notre parole? nbsp;nbsp;nbsp;Jy consens comme vous, mon frère, répon-dit Amadis, quoique i regret. Madame, ajouta-t-il,nbsp;nous nous rendons a vous, comme vos prisonniers. GIIAPITRE II Comment Amadis ct Galaor, lonibês au pouvoirdelacoiisinc do Dardan, sortirent dc sos mains. adasimeétaitlcnom do cette jeune damenbsp;qui venaitainsi din-tervenir. Elle étaitnbsp;la cousine dc Dardan, ct comme ellenbsp;savaitque sonmeur-trier appartenait ènbsp;la cour du roi Lis-vart, elle avait voulu scvenger, ct, ennbsp;consequence, elle avait envoyé lanbsp;dame cn deuil que 1on connait main-tenant. Mais elle ignorait encore Ienbsp;nom de scs deux prisonniers. II luinbsp;suffisait davoir fait cnlcver, sous lesnbsp;yeux du roi, deux dc scs chevaliersnbsp;qucllc destinait a une prison perpé-tuclle. Après avoir annoncé aux deux frères Ie sort ([ui les attendait, elle voulut lesnbsp;faire charger do chaioes; mais Amadis et Galaor luinbsp;dcclarèrent quils préféraient la mort a rignominienbsp;d'etre touchés par des soudards. Ge ncst que de votre main, madame, dit cour-toisement Galaor, que nous pouvons recevoir des chaines!... A ces mots, il remit ses mains dans les blanches mains dc Madasime, cn la regardant avec des yeuxnbsp;si expressie quellc se troubla ct que, prêtc a lesnbsp;serrer, elle se contenta dc les attacher légèrementnbsp;avec un ruban dc ses cheveux. Amadis, è son tour,nbsp;vint lui présenter les siennes, ct il regutle mêmcnbsp;traitement que son frère. Madasime sétant éloignée un moment pour donner quclques ordres, la dame cu deuil qui avait amené les deux frères en prolita pour sapprochcr.nbsp;Son père, vieil et loyal chevalier, avail recoununbsp;Amadis et Galaor ct il lui avait fait les reprochesnbsp;les plus apres davoir trempé dans une si noirenbsp;trahison qui pouvait priver la Grandc-Bretagne denbsp;scs deux plus vaillants chevaliers. Lors, pour répa-rcr cette fautc, cite était venue pour avertir Amadis quil obtiendrait facilemeut sa liberté de Madasime, a la condition assez douce dc la servir commenbsp;chevalier et comme amant. LamantdOrianc aurait pu acccjiler la première partic de la condition; mais la secon lc lui fit horreur, et il la repoussa comme il convenait. Maisnbsp;Galaor, qui nctait engage nullc part ct qui ne |
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demandait fi lamour que les emotions passa gères quil accorde si facilement, et non les emotions pro-fondes qui durent vie dhomme, Galaor ne balanganbsp;pas h accepter cette seconde par tie de la condition. Quil est doux, madame, de vous être soumis I dit-il a Madasime lorsquelle reparut. Ce faiblc ru-ban, un seul de vos regards suffisent pour cnchai-ner a jamais un cceur tendre... Mais, belas! quenbsp;peuvent done espérer de malhcurcux chevaliersnbsp;que, jusquè ce moment, vous avez lair de regar-der comme vos ennemis?... nbsp;nbsp;nbsp;II lie liendrait qufi vous de cesser bientót denbsp;Tètre, rèpondit Madasime; mais je vous crois tropnbsp;attachés è linjustc Lisvart pour ne pas craindre denbsp;vous voir bientót les arraes a la main pour laidernbsp;k me déposséder... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl madame, reprit Galaor, quoique chevaliers de Ia cour duroi Lisvart, nous nc sommes pasnbsp;a sa solde et nous ne prêtcrons jamais notre brasnbsp;ó linjustice. nbsp;nbsp;nbsp;Ge nen est point assez, rópliqua Madasimenbsp;que Galaor continuait a regarder avec ses jeux ar-dents damour. Non, vous ne serezlibrcs tous deuxnbsp;que lorsque vous raaurez juré de me secourir con-tre Lisvart lui-mème, sil mattaquc et si je vousnbsp;rappelle auprès de moi... Amadis eut bien de la peine i se résoudre a prêter ce serment contre Ie père dOriane, maisnbsp;enfin il sy déekla dans la craintc detre trop Ionp-temps séparé de sa mie par une odieuse captivite. Quant a Galaor, il prêla Ie sien avec tant den-thousiasme, il baisa si tendrement les belles mains qui dénouaient lentement Ie rnban qui relcnait lesnbsp;siennes attacbces, cpie Madasime finit par abandoa-ner tont projet de vengeance pour so livrer toutnbsp;entière a un sentiment qui venait denvahir sonnbsp;ame. II était tard. Madasime flt rendre aux deux frères leurs arraes et leurschevaux, et, saüsfaitedesêtrenbsp;assure leur concours, Ie cas échéant, ello montanbsp;sur une haquenée et les conduisit ellc-mcme aunbsp;chateau dunc dame de son lignagc, pour y passernbsp;la uuit. Getto dame rcQut les nouveaux arrivants avec au-tant de grace quo de magniücence. Ello féliciti Ma-dasirae sur lacquisition quelle venait de faire de deux chevaliers qui, ayant dclacé leurs heaumes,nbsp;lui parurent charmants. Lo souper fut cc quil devait être, abondant el cnoisi. Mets et vins 1'urent servis é foison; si bicunbsp;que te couir de Galaor fut compléteraent incendié,nbsp;ainsi que celui de Madasime. Ho nbsp;nbsp;nbsp;^^'^jl'sjcuait do rcnouveler Ie serment 'quot;is '¦gt; J)lo a cote d olie, s ccria vivemcnt Nonl^ ce nest point assez 'dun seul voeu. l uissent s accomphi tous ceux que je fais nournbsp;elle!...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; Et, en disant cela, Galaor chorchait, Irouvait et pressait doucement un petit pied quon ne rctiranbsp;pas. Un regard charmant, accompagné duii ado-cable sourne et duno roirgeur significative, furonlnbsp;la réponsc au voeu particulier quo veuait de formernbsp;1 amoureux chevalier. Quant a Amadis, distrait par Ie souvenir incessant de lincomparalfie Oriane, il ue songea pas un seul instant !j oiïrir a la dame du chateau autre |
chose que son bras et son épée, cest-è-dire les deux seules choscs dont ello neüt pas besoin pour Ienbsp;présent. Aussi, piquée de lindifférence dAmadis,nbsp;et peut être jalouse de ce quelle prévoyait pournbsp;Madasime, feignit-il detre indisposée et davoir besoin de repos. Ge fut Ie signal de la retraite générale. Amadis et Galaor se retirèreiit dans la charabre qui leur étaitnbsp;destince, et Madasime alia coucher seule dans unenbsp;autre chambre située au bout dun long corridor.nbsp;Bientót, Ie silence se fit dans Ie chateau ; chacunnbsp;dormait ou essayait do dorrair. Seuleraent, vers Ienbsp;milieu de la nuit, Amadis, en se révcillant, saper-Cut que sou frère nétait pas la. II lappela : on nenbsp;rèpondit pas. Etonné dabord, il allait se lever pournbsp;savoir ce que cela sigiiifiait; mais, après avoir ré-fléchi un instant, il se mit a sourire et il se rendor-mit en songeant a Oriane. Aux premières clartés de laube, comme Amadis craignait que leurs hótesses rie cherchassent quel-que prétexte pour larrêtcr plus longtemps auprèsnbsp;delles, ainsi que sou frère, il sarma cl descenditnbsp;dans la cour, oü il fit préparer les chevaux. Galaor Ic rejoigiiit. Ils reprirent Ie chemiii de Loiidrcs. GAAPITRE III. Comment un chevalier ü Ia barbe fleurie-blancbo s'cn vint un malin réclamer du roi l.isvart un dépot quil lui avaitnbsp;confic, et, nc Ie rctrouvant pas, emporta Oriane commenbsp;otage. Le leudemain du jour oü Amadis et Galaor quit-taient la cour du roi Lisvart, un vieux chevalier y arrivait. Deux raois auparavant, ce vieux chcvelier avait apportc au roi, dans uu coffre de bois de santal,nbsp;une couronne dor enrichie dc pierreries, et, a lanbsp;reine, un riclie ct précieux inanleau oriental. Onnbsp;avait voulu le payer, quoique ce fut Ut un présentnbsp;inappreciable, mais il avait declare qu'il revien-drait au bout dc deux mois, soit pour rcprcniirenbsp;la couronne et Ic inanteau, soit pour en recevoirnbsp;le prix quil fixerait lui-mêrac. Le roi ct la reinenbsp;avaient consenti. Or les deux mois étaient ccoules ct le chevalier a labarbe fleurie-blanche revenait. Hclas 1 couronnenbsp;et maiiteau avaient préciséraent été enlevés la veillenbsp;par une main raystérieuso, sans que les recherchesnbsp;les plus actives eussent pu mettre sur la trace dunbsp;ravisseur ; ce dont la reine et le roi, dabord affli-gés, sétaiciit consolés en pensant quils étaient assez riches pour en fournir le prix quon leur de-raandcrait. Sire, ditle vieux chevalier en venant se jeter aux pieds dc Lisvart, je métonne que, dans cesnbsp;graiids jours de fête, vous aycz dédaigné de porternbsp;la couronne brillante que javais déposéc entre vosnbsp;mains... Et vous, iiiadaine, ajouta-Gil en se tour-naiit vers Brisène, comment se fait-il que vous nenbsp;soyez jias paree du plus beau inanteau que jamaisnbsp;reine puissc porter? Le roi et la reine, embarrassés, baissèrent les yciix sans rien répondre. Que signifie ce silence? reprit le vieux che-* |
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valier effrayé. Ah 1 Sire, ma tèt edépend de ces deux riches joyaux ; il faut que je parle, que je lesnbsp;rende ou que jen rapporto Ie prix!... Et ce prixnbsp;sera peut-être tel, que vous refuserez de me Ienbsp;donner, malgré la parole royale que jai recuo denbsp;vous... nbsp;nbsp;nbsp;Ne craignez rien, chevalier, répondit Lisvart.nbsp;Jatteste Ie ciel que je perdrais plutöt ma couronnenbsp;et ma vie que de manquer a la parole que je vousnbsp;ai donnéel... Dites done hardiment quel prix vousnbsp;exigez de la couronne et du manteau quil nestnbsp;plus en raon pouvoir de vous remettrel... Pendant cette espècede débat, une grande parlie de la cour sétait rassemblée autour de Lisvart etnbsp;du chevalier amp; la barbe blanche. Ce dernier, bai-sant les pieds du roi, avec Pair de la plus grandenbsp;reconnaissance, lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Sire, je ne parlerai point que je naie parolenbsp;que personne de votre cour ne mettra dobstacle hnbsp;lelfet de celle que vous mavez donnée... Le roi lit alors publier hautement que personne neüt a sopposer a tout ce quil était oblige, parnbsp;son sermeiit, daccorder au chevalier a la barbenbsp;fleurie-blanche. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, poursuivit ce dernier en pleurant, puis-quo le sort-a voulu que vous ayez perdu la couronne el le manteau que javais mis. en depót entrenbsp;VOS mains, il faut que vous me remettiez votre fillenbsp;ainee, la princesee Oriane, ou que je perde la têtenbsp;et que vous manquiez k votre parole... A cette conclusion inaltendue, la reine et la cour avec ellc élevèrent un cri de surprise et dindigna-lion. Le roi, appuyant sa main sur ses yeux, restanbsp;dans la consternation et dans le silence... Quelle reponse, Sire, recevrai-jc do vous? reprit le vieux chevalier dune voix ferrne et ennbsp;relevant fièreraent la tête, malgré les mineurs me-nagantes de la cour. Votre réputation et ma lêtonbsp;en dependent... Ma réponse nest pas douteuse, répondit Lis vart, faisant un violent effort sur lui-même pournbsp;dissirauler sa suprème douleur. Prends Oriane,nbsp;barbare, prends rnon bien Ic pluscher, après lhon-neur! Ah 1 que ne mas-tu plutót demandé la vie?. La reine, en entendant cette réponse, jeta un cri et sévanouit; on leraporta. Alors le roi so rendit chez Oriane, suivi du vieux chevalier. Ahl ma fille, sécria-Lil en la serrant avec passion dans ses bras tremblants, et en versant unnbsp;torrent de larmes, que puis-je, hélas! si ce nestnbsp;de tenirma promesse et den mourir de douleur?... Ah! ma miel ma mie! sécria ó son tour Ma-bile en se jetant au cou dOriane, on veut vous en-lever è notre amiiié!... Mais on marrachera plu tót la viel... Ah! cher Amadis 1 murmura Oriane en tom-bant sans connaissance aux pieds de son père. Prends ta victime! reprit cc dernier dunc voix désespérée. Prends ta victime! Mais permetsnbsp;au moins, pour rendre moins apre sa séparationnbsp;davec nous, que cette demoiselle, son ainic, lac-oorapagne... Jy consens, répondit le vieillard; de plus, elle sera cscortée par deux chevaliers et deuxnbsp;ccuyers. |
Quelquos instanls après, Oriane et la demoiselle de Danemark quittaient la cour attristée. Blabile, atterrée dabord de co départ, revint bientèt a elle, et, apercevant Ardan, le nain dA-madis, monté sur un bon coureur ; Cours vers ton raalheureux maitre, lui cria-t-elle. Fais tout au monde pour le trouvcrl Ap-prends-lui quon enlève Oriane! Lui seul peut la secourirl... Le fidéle Ardan, h ces mots, enfonca ses éperons dans les flancs de son cheval et te lanqa sur le che-min quil savait devoir être pris par Amadis et parnbsp;Galaor. Pendant ce temps, eeux qui sétaient cm-parés dOriane marchèrent en diligence et senfonnbsp;cèrent dans les profondeurs de la forét. CHAPIÏRE IV. Comment une perfide demoiselle, abusant de la géuérosild du roi Lisvart, le lit combaltrc centre Ie cousin du traitrenbsp;Arcalaüs, et comment ce malheureux prince fut emmenénbsp;prisonnicr par les ravisseurs de sa Alle Oriane. ons les chevaliers de la cour du roi Lisvart navaient pu appren-dre lenlèvement de Iincompa-rable Oriane, sans en êlre in-dignés et sans essaycr de s'ynbsp;opposer. Par ainsi, beaucoupnbsp;dentre eux sétaient armés a lanbsp;hate et sétaient lancés sur lesnbsp;traces des fugitifs. Le roi Lisvart, k son tour, roide dans ses serraents et dans leur par-faite exécution, en apprenant le départ de ses mcilleurs chevaliers et lanbsp;raison de ce départ, voulut sy opposer, dans lintérêt de son honneur etnbsp;desa loyautó. II partit a Ia hale, comme eux, maisnbsp;sans prendre darmes. Comme il chevauchait, lame mélancolieusc, le coeur plein daprp soucis, il vit venir h lui, sur lanbsp;lisiére de la forêt, une demoiselle quil reconnutnbsp;pour ctre celle k laquelle il avail promis un donnbsp;quelque temps avant sen départ de Vindisilore. Ellc portait a son cou un écu dacicr poli, avec une riche épée, et tenait en sa main une lanconbsp;dorée. Sire, dit-olle ii Lisvart, je viens voir si vous savez exécuter daussi bon ceeur vos promesses,nbsp;que vous avez lair de les faire... Ah 1 répondit le roi navré, quel temps pre-nez vous, grands dieux 1 pour me demander de les ac-complirl Nimportcl je veux que vous soyez sürcnbsp;que mon courage et ma fidélité a ma parole sontnbsp;au-dessus de roes malheurs... Parlez done : qucxi-gez-vous (le moi ? Sire, un barbare cbatelain a massacre mon père qui sopposait a loutrage quil me voulaitnbsp;faire... Depuis ce temps, il roste impuni, Arcalaüsnbsp;son i)arent lui ayant assuré quil ne pouvait périrnbsp;de la main daucun chevalier, k moins que le plusnbsp;vertueux dentre ceux de la Grande-Bretagne nenbsp;le frappe de cette lance ou de cette épée que je luinbsp;ai dcrobécs et que je remets entre vos loyalesnbsp;mains... 11 ignore que ces armes ne sont plus en sa |
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possession, et, sur de rimpunité,ü se promène souvent dans cette forêt, pour braver les chevaliers que jengagerais venger mon père... Tout hnbsp;rheure, je lai aper^u a peu de distance dici, etnbsp;si vous vouUez me suivre, nous Ie rencontrerionsnbsp;aisément... Conduisez-moi, réponditleroi, qui portait un vaillant coeur, en semparant des armes de Ia demoiselle. Gelle-ci ne se Ie fit pas dire deux fois. Elle mar-cha devant lui et Ie conduisit dans Ie chemin que venaient de prendre préeisémeut les ravisseursnbsp;dOriane. A peine eurent-ils fait cinq cents pas,nbsp;quils aperQurent un chevalier couvert darinesnbsp;vertes. Sire, voila Ie meurtrier de mon pèrel s'écria la demoiselle en simulant leffroi. Lisvart dèfia Ie chevalier aux armes vertes, et, incontinent, sélanga sur lui, la lance en arrêt, la-quelle, a son grand ébahissement, se brisa commenbsp;verre jusqui Ia poignée en Ie touchant. Son ébahissement redoubla lorsquayant tiré lépée, il lanbsp;vit se briser, comme la lance, au premier coupnbsp;quil porta h son ennerai. On Tavait trahi 1 Lisvart ne savait pas reculer. Quoique désarmé, il pouvait lutter encore. Lors, il saisit son ennerai Kar Ie miheu du corps et Icnleva de sa selle. Mal-eureusement Tautre lenlraina dans sa chute. Aecourez, accourez 1 seigneur Arcalaüs, cria alors la perfide demoiselle. Accourcz ou votre cousin est mort. Arcalaüs, qui ródait dans les alentours, fondit comme un vautour sur Ie lieu du combat, suivinbsp;dune dizaine de soudards ii ses ordres. Le roinbsp;Lisvart regut un coup de lance, puis on le couvritnbsp;de chaines, on lattacha solidement sur un chevalnbsp;et on lenleva. Gonduisez ce mediant roi dans mes prisons de Daguanel, dit Arcalaüs a la moitié de sa suite;nbsp;moi, je vais conduire la belle Orianc dans monnbsp;chateau du Mont-Aldin 1 Et vous, ajoiita-t-il ennbsp;sadressant li 1un de ses satellites, courez h Lon-dres, oü setrouveBarsinan, etdites-lui quejetiensnbsp;ünane et Lisvart en ma puissance, et quil estnbsp;temps quil agisse pour 1exécution du projet quenbsp;nous avons arrêté. Puis ces misérables séloignèrent, et la forêt re-jpnt son silence accoiitumé qui ne fut trouble quaii bout de quelques heures par le bruit du galop denbsp;trois chevaux. Gétaient Amadis, Galaor et Ganda-m qui accouraient è toute bride, après avoir élénbsp;Inbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Ardan et après avoir traversé oar tl nbsp;nbsp;nbsp;arrêter. Gandalin soul, reconnu tancp de nbsp;nbsp;nbsp;P'issait è quelque dis- I nbsp;nbsp;nbsp;«^ait fait une halte de quel ______ xjv 'JU s était paS see la courte lutte que nous venons de racontcr, Amadis et Galaor apergurent sur la terre les tron-gons dune lance fraichement brisée. Quelquesnbsp;pasleurs qui se irouvaient \h leur apprirent quunnbsp;chevalier de haute taille, quils avaient entendunbsp;appeler Arcalaüs, avait attaqué dans ce bois unnbsp;vieux chevalier mal armé, 1avait fait lier sur unnbsp;cheval par ses gens et leur avait donné lordre denbsp;le conduire en prison dans 1une de ses fortcresscs, |
tandis quil enlevait lui-même deux femmes, dont Tune était dune raerveilleuse beauté 1 Nous sommes sur les traces des misérables ravisseurs dOriane et de son père! dit Amadis ènbsp;son frère. Ils ont passé par ici 1 Mais quel cheminnbsp;ont-ils pris? La route ici se bifurque... Ont-ils prisnbsp;le sentier de droite ou le sentier de gauche?... Lors, après avoir réfléchi pendant quelques instants, Amadis pria Galaor de prendre la route de droite, et, quant a lui, il prit celle de gauche et synbsp;engagea avec une impétuosité et une rage indes-criptibles. GHAPITRE V.Comment Amadis, laned sur la piste de sa mie Oriane, finit par la rctrouver et larracher A ses ravisseurs, et comment il en fut récompensö. Si bier» courut Amadis que, vers la fin de la jour-née, il atteignit un chateau oü le bruit des servi-teurs lui apprit que le maitre venait darriver. Amadis se retira, pour passer la nuit, dans uu coin du bois qui environnait ce chateau, et, auxnbsp;premières heures de 1aurore, il était debout, attendant. Son attente nefut pas de longue durée. La porte de la forteresse souvrit, et Arcalaüs sortit, suivi denbsp;plusieurs hommes darmes et de deux écuyers quinbsp;tenaient fortement embrassées la belle Oriane et lanbsp;demoiselle de Danemark. A cette vue, le sang dAmadis fit trois tours, et sil navail été solidement assis sur ses étriers, il senbsp;fut baissé choir sur lherbe, par suite de 1émotionnbsp;immense quil ressentait. II se continttoutefois, et,nbsp;dévorant sa rage, il se plaga en embuscade dans unnbsp;fourré assez épais qui bordait la route et qual-laient certainement prendre les ravisseurs dOriane. II sapprochèrent, en effet, et prirent la route oü se trouvait caché Amadis, laquelle conduisait anbsp;un autre chateau plus sur que celui quils quit-taient. Au moment oü les deux écuyers passèrentnbsp;devant le fourré, chargés de leur précieux fardeau,nbsp;Oriane murmura: Amadis 1 cher Amadis ! je ne te reverrai done plus!... Ge mot fut le signal de lattaque préméditée par le vaillant Ills de Périon. Gaule! Gaule 1 Gaule l sécria-t-il dunc voix tonnante en se précipitant comme une avalanchenbsp;sur la troupe dArcalaüs. Laltaque était imprévue : elle jeta une certaine perturbation parmi les ravisseurs dOriane, et cenbsp;moment deffroi décida, pour Amadis, du succèsnbsp;de falTaire. Les deux écuyers laissèrent lè Orianenbsp;et la demoiselle de Danemark, et, se jetant ü basnbsp;de leurs chevaux, gagnèrent prudemment les pro-fondeurs de la forêt. Quelques hommes darmes,nbsp;moins couards, essayèrent bien de résister, maisnbsp;cette résistance leur coüta la vie. Restait Arcalaüs, Ie plus intéressé de tous ü res-ter lü pour défendre sa proie. II porta deux ou li-ois coups formidables, qui eussent assomménbsp;Amadis, si Amadis les avait requs. Mais a la forcenbsp;ce chevalier joignait ladresse, et il évitait autant |
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de horions quil en doniiait aux autres. Arcalaüs, a son tour, rccut Tcpaule un coup dépée qui luinbsp;démontra clairement, a ce quil parait, Tinutilitcnbsp;dunc plus longue resistance, car il en laissa tom-ber de douleur'sa belle épée, et gagna rapidementnbsp;les fourrés voisins pour se mettre fi labri, coramenbsp;avaient fait ses sages écuyers. Amadis était trop occupé de fuir lui-mcme avec sa chère Oriane pour songer a poursuivre ee chevalier félon. Ils séloignèrent done rapidement denbsp;eet endroit, lui, Oriane et la demoiselle de Dane-mark, qui venait de lui remettre lépée abandonnéenbsp;par Arcalaüs et quAmadis reconnut pour celle quenbsp;eet enchanteur lui avait prise. Pendant quAmadis lemportait, palpitante da-mour et de joie, dans ses bras vigoureux, si rudes aux méchants, Oriane dclaca son heaume et lonbsp;donna ü la demoiselle de Danemark; puis, passantnbsp;son beau bras autour du cou de son amant, ellenbsp;ne put sempêcher dappuycr sa bouche charmante sur Ie front brülant de son défenseur. Heu-reusement qua ce moment ils étaient loin du lieunbsp;du combat, dans une clairière, surun épais gazon,nbsp;car, sous limpression de eet eriivrant baiser,quot;Amadis se sentit défaillir, ses bras se détendirent; ilnbsp;lacha Oriane, qui toraba sur lherbe molle sansnbsp;se faire aucun mal. Amadis tomba a cóté delle,nbsp;pamé. Jamais il navait regu une pareille faveur 1 Lévanouissement dAmadis dura peu. II rouvrit les yeux et regarda Oriane avec une tendresse dontnbsp;elle fut touchée jusquaux larmes. Lumière de ma vie! soleil de mon ame 1 murmura lamoureux chevalier en couvrant denbsp;baisers ardents les blanches mains de sa bellenbsp;mie... Gandalin et la demoiselle de Danemark navaicnt rien a faire pour Ie moment auprès de ces deuxnbsp;beaux amoureux qui brülaient de chanter leurnbsp;hymne a deux voix et a deux coeurs, lhymne divin,nbsp;lhymne du bonheur! Gandalin et la demoiselle scloignèrent. Lheibe était douce; les arbres formaient autour un rideau de verdure impénétrable aux rayons dunbsp;soleil et de la euriosité; les oiseaux chantaient ennbsp;sautillant de branche en branche; la forêt, encorenbsp;humide despleurs de laurore, exhalait dapres etnbsp;fortilianles odeurs; tout conviait a la songerie, ünbsp;ïamour, au bonheur. Amadis et Oriane élaient trop jeuncs, trop beaux, trop méritants, pour ne pas répondrenbsp;comme ils Ie devaient ü cette invitation de la nature... CHAPITRE VI Comment Galaor, Gaillan-lo-Pen.sif ct Ladasin dèlivrèrcnt Lisvart, et scn revinrent avec lui è Londres, menaede dunbsp;pillage et de lincendie. Galaor,après avoir pris la route que lui avait in-diquéesonfrère, avait mis son cheval au galop, dans 1 espórance daüeindro les ravisseurs dÓrianc ounbsp;les ravisseurs de Lisvart. |
J.l chevauchait ainsi, menant grande erre, lors-qU il lut apergu par un chevalier errant qui, si-maginant amp; sou train quil senfuyait, se mit ü Ie poursuivre pour lui proposer de rompre une lanco.nbsp;Mais Galaor allait comme Ie vent etil navait pas lonbsp;temps de sarréter pour si peu de chose, ayant hnbsp;reraplir un devoir plus impérieux. Cette obstination a fuir exaspéra Ie chevalier qui Ie poursuivait, lequcl, mieux monté que ne létaitnbsp;Galaor, Teut bientót atteint et dépassé. Jusquiinbsp;trois fois, ce chevalier courut sur lui, la lance ennbsp;arrêt; mals Galaor, aussi adroit quo brave, lui litnbsp;manquer les trois atleintos et se contenta de Ienbsp;plaisanter sur sa maladressc. Lautrc, piqué denbsp;cette goLiaillerie quil jugeait intempestive, Juranbsp;de Ie suivro jusqui ce quil on eüt tiré raison. Chomin faisant, Ie chevalier qui poursuivait Galaor fut distrait de cette poursuite par lappari-tion dun sien cousin qui courait après sou cheval.nbsp;II sarrêta alors, et lorsque son cousin cut repris sanbsp;monlure, il lui demanda pourquoi il lavait rencontré ainsi désargonné. Mon cousin, répondit lautre, on iia que trop raison domappeler Guillan-le-Pensif... Cette sou-gerie continuelle dans laquelle je vis me jouo ünbsp;chaque instant de nouveaux tours. Ainsi, tout ünbsp;riicure, chevaucliant ü travers la forêt, uniquementnbsp;occupé de la duchesse de Rristoio, que Ie Irailrcnbsp;souverainde cc pays ma cnlevéc,jo ne me suis pasnbsp;apergu quun chevalier courait contre moi, et jenbsp;me suis vu désargonné par un coup de laucc avaiitnbsp;davoir compris pourquoi ni comment... Commejonbsp;me relevais, furieux, lépéc ü la main, mon adver-saire sest éloigné en riant, ct en me disant: « Ap-prenez k répondre ü eeux qui vous saluent et vousnbsp;parlentl... » Vraiment, répliqua Ie cousin do Guillan-le-Pensif, vousmériticz bien cette petite correction... Mais jaurais mieux aimó trouver Ie maudit gabcurnbsp;qui vous a désargonné en riant, que 1indigncnbsp;couard qui mévite depuis uneheure... Je nai pasnbsp;encore rencontré de chevalier moins sensible auxnbsp;injures ni plus adroit li esquiver ratleinte dunenbsp;lance... Jai juré de Ie suivre jusquè ce que jo laio cotinu..... Suivez-le avec moi, amusons-nousdesa terreur; son cheval ma paru trop fatigué pour quil ne nous soit pas facile de lo rejoindre. Guillan-le-Pensif y consentit, bien résolu, pour maintenir Fhonneur de la clievalerie, de désarmernbsp;un chevalier assez couard pour refuser une joutc.nbsp;Les deux cousins, alors, allêrcnt grande erre pournbsp;rejoindre Galaor. Comme ils étaient arrivés au som-met dune colline, ils Fapergurent qui la dcscendaitnbsp;sur son cheval prés de tomber ü cbaquo pas. Nenbsp;doutant pas quils ne 1atleignissent aisément dansnbsp;la plaine, ils descendirent au pas cette colline es-carpée, par im sonticr tournant et baitu. Bientót, enlendant un bruit sonore comme celui que produit leutreclioquement des armes, les deuxnbsp;cousins coururent pour assistcr au combat quilsnbsp;devinaient, et leur étonnement fut extréme ennbsp;voyant Galaor., dont ils avaient suspecte la vaillance,nbsp;tenant toto ü une troupe do gons mieux armés etnbsp;mieux montés que lui. Déjii quatro hommes étaient tombés sous les coups du clievaleurcux Galaor; mais, comme, èconbsp;moment, les autres se réunissaient pour lassaillirnbsp;tous ü la Ibis, Guillan-lc-Pcnsif et son cousinnbsp;Ladasin, indigncs, seliMércntdaller Iison secuurs. |
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CHAPIÏRE VII Comment Amadis, averti par Gandatin de ce qui se passait ^ Londres, sarracha des bras dc lincomparable Oriane jiouVnbsp;voler au secours de la reine Brisène. Sc laiiQant tous deux. au galop de leurs chevaux sur Ie lieu de la lutte, ils y arrivèreat comme Ie chevalnbsp;de Galaor tombait percé de coups, et, tombant surnbsp;les assaillaiits de co vaillant homme, ils lui permi-rent ainsi de scmparcr dune autre monlure et denbsp;faire face, non-seulement a ses énnemis de tout linbsp;lheure, mais encore a dautres qui arrivaient fi lanbsp;rescousse des premiers. Le combat devint alors plus apre et plus sanglant. Bientót, cependaut, le courage déployé par Galaor,nbsp;par Guillan et par Ladasin, et le grand norabrcnbsp;denuemis abattus par cuï, cornmeneant ti metlrenbsp;11 peur au ventre des autros soudards, Furi de cesnbsp;derniers sccria ; Massacroz le prissouuier 1 massacrez le pri-soiinier!... Leprisonnier, cétait un homme agé, dunefièrc mine et dun bon courage, malgré quil fut liénbsp;comme un larron sur un maigre cheval; lequel pri-sonnier avatt été amenó par la seconde troupenbsp;venue a la rescousse de la première. Deux de ces misérablesse détachèrentpour obéir è lordre féroce qui venait do leur être donné; raais,nbsp;au même moment, le prisonnier, brisant ses liensnbsp;et ramassant lépée dun des combattauts morts,nbsp;sen servii pour fendre la tcte du premier soudardnbsp;qui sapprocha. Lors, Guillan-le-Pensif, considérantnbsp;ce courageux homme avcc plus datlention, sécrianbsp;touba-coup. Cousin! cousin! eest le roi Lisvart! Et, en disant cola, il sc próeipita tètc baissée, la lance aupoing, au secours du vaillant prince, quilnbsp;couvrit centre une nouvelle attaque, tandis quenbsp;Galaor terrassaitle chef de cette troupe detraitres,nbsp;dont Ic reste prit aussitot la fuite. Epargnez-le! épargnez-le! cria le roi ii Galaor, quil voyait prèt dachever le misérable quil avaitnbsp;sous sou genon.Epargnez-le, iai besoin dapprendrcnbsp;de lui les fils do cette abominable trahisonl... Galaor releva son épée quil avait abaisséo sur la gorge de sou ennemi, et il lui arracha sounbsp;heaume. Gest le neven dArcalaüs! sécria le rol avec mépris. Sire, dit alors le trailre qui avait peur de mourir, je vais tout vous dire.....Gest mon oncle Arcalaiis qui a machine tont cela avec Barsinan, que vous avez accueilli si généreusementa Londres,nbsp;OU il se trouve en ce moment... Lisvart cornprit quil ny avait pas un moment ét perdrc pour vqlor au secours de Londres et de lanbsp;reine. En consequence, il rcnionta ti cheval, suivinbsp;CIC utilsor et des deux chevaliers c[ui venaient denbsp;lui rendre sa liberté; et, en cheinin, ils sarrètèrcntnbsp;au chateau de Ladasin, cousin de Gnillan, qui scnbsp;trouvait a portee, et oü ils déposèrent le i;evcunbsp;dArcalaüs fortemont cnchainé. |
ublieux, mais non oubliés, (Amadis et Oriane sc répélaientnbsp;pour la centièmo fois les scr-ments damour étcrnel les plusnbsp;arderits, lorsque Garidalin, quinbsp;avait jugé a propos de poussernbsp;une reconnaissance jusquanbsp;Londres pour avertir la reinenbsp;Brisène que sa fillc était rc-trouvéc, Gandalin revint ennbsp;grand émoi. Sire chevalier, dit-il en Ycnant iiiterrompre Amadis aunbsp;moment le plus inopportun, lanbsp;reine Brisène réclame le secours de votre bras, pour ellenbsp;ct pour sa villo, menacée donbsp;destruction... Depuislenlèvc-ment de madame Oriane et dcnbsp;monscigucur sou père, tous les chevaliers sc sontnbsp;mis è hi poursuite de leurs ravisseurs, ct Barsinan,nbsp;aidé de scélérats è sa solde, a profité du désordrcnbsp;([uc eet événement a amoné pour semparer dc lanbsp;citadclle... 11 attend les troupes que, dun instantnbsp;aPaulro, doitlui envoyer le traitre Arcalaüs... Sinbsp;vous ne vencz pas, Londres brülera, et vous nenbsp;trouverez plus que des cendres... Partons! sécria Amadis, rendu au sentiment de son devoir par cette sinistre nouvelle. Gomrnc le Ills dc Périou et la belle Oriane scn revenaient, ils furerit rencontrés par un gros dc.nbsp;chevaliers co/nmaudés par le fidéle Grumedan, unnbsp;ancien. Amadis confia Oriane è la garde de Gru-nicdan ct ne sarrèla plus que dans le palais inêracnbsp;du roi, oüil trouva Brisène, éploréc.Pcu dinstanlsnbsp;apresson arrivéc, entra lécuycr de Galaor, venantnbsp;rendre comple a la reine de 1houreuse délivranccnbsp;du roi. Ah! mon eber fils! sécria Brisène en ombras-sant Amadis, nous sommes sauvés! Vous voilal... Amadis nepuljouirquc quelques instants dubon-beur dêtre traité comme un Ills par la mèro de Iincomparablc Oriane. Une rumeur soudainc,nbsp;cxcitce par la fuite et les cris dun grand nombrenbsp;de citoyens etfrayés, Iobligea do reprendre sonnbsp;heaume et dc volcr oü ces cris 1appelaicnt. IInbsp;descciidit, écarla la foulo des fuyards et arrivmnbsp;avcc pcine ü !a porto principale de Londres, oü lenbsp;roi Arban de Norgalcs, entonré de morts ct denbsp;mouranls, et couvert lui-mêmo de sang, sopposaitnbsp;presqiie soul a lcffort dc Barsinan de Sansuègne,nbsp;qui venait de scinparer de la première barrière. Cc traiire, complice servile de lodieux Arcalaüs, rcconmit bicntöt Amadis aux coups quil lui vitnbsp;porter, et Iamaut dOriane, couvrant de son écu lenbsp;vaillant roi de Norgalcs, dontle bras appesanti nenbsp;portalt plus sou épée quavec peine, sélangacontrenbsp;la tête de la colonne qui sefforcait de seinparcr de |
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cetle porto; et semant répouvante et la mort dans les premiers rangs, il fit reculer ceux Tattaquaient. Cependant, malgré son courage surhumain, Amadis eüt fini peut-être par être accablé par !enbsp;nombre de ses ennemis éxcités par Barsinan, si,nbsp;dans ce moment, Ie prince Agraies, suivi de plu-sieurs chevaliers arrivant de la quête du roi Lisvart,nbsp;neüt attaqué brusquement la troupe de soudardsnbsp;commandée par Ie comtede Sansuègne Cette attaque inopinée décida sur-lc-champ du sort de cette bataille. Barsinan, se jugcant perdu,nbsp;voulut se dérober par la fuite au chatiment quinbsp;laltendait; mais Amadis Tarrêta, lui prit sou épéenbsp;quil brisa, foula ce traitre aux pieds, et Tenvoyanbsp;dans Je cachot même oü Lisvart, qui renirait hnbsp;linstant par une autre porte, faisait conduire Icnbsp;neveu dArca'aüs. Lisvart était déjJi dans les bras de la reine Bri-sène. Amadis, Galaor et lo roi de Norgales, jouis-saient èi leurs genoux du bonheur de leur avoir sauvé la vie, lorsque Ie bon et vieux chevaliernbsp;Grumedan survint donnant la main a la bellenbsp;Oriane. Prince de Gaule, dit-il en, entrant, c'est vous qui mavez confié lincomparable princesse Oriane;nbsp;cest h vous quelle doit lhonneur et la liberté :nbsp;cest entre vos mains que je la remets... Oriane neut Pair découter Grumedan que par un regard bien tendre quelle jeta sur Amadis, etnbsp;elle courut se précipiter aux genoux de sa mère. ^ Le leiidemain, tons ceux qui navait pas expió leurs forfaits par lépée dAmadis ou par celle denbsp;dAgraies, ou par celle de Norgales, périrent dansnbsp;les supplices, et lon pense bien que Barsinan etnbsp;le neveu dArcalaüs ne fuient pas oubliés dansnbsp;cette répartition de chatimenfsl... CHAPITBE VIII Comment, au milieu de la joie qui rdgnait ü la cour du roi Lisvart, Amadis songea tout-ft-coup h la promesse quilnbsp;avait faitc, un au auparavant, i la belle Briolanie, princesse de Sobradise, et comme il partit avec Galaor clnbsp;Agraies. Après ces événements la cour du roi Lisvart reprit ses allures joyeuses et son train brillant. La duchesse de Bristoie et la belle Aldéne, sa soeur, arrivèrent bienlót, sous la garde du vieuxnbsp;Grumedan, qui avait été les quérir toutes deux denbsp;la part de la reine Brisène. La duchesse de Bristoienbsp;était veuve. Le due avait été loyalement tué parnbsp;Olivas qui lavait accusé de trahison et avait sou-tenu son dire par les armes. Larrivée dAldène et de sa soeur fut une nouvelle occasion de fète. Guillan-le-Pensif, libre doffrirnbsp;une seconde fois son cceur et sa main it cello quinbsp;avait constamment occupé ses pensees, ccssa denbsp;móriter ce surnom pour en mériter un autre quonbsp;lui donna la belle duchesse de Bristoie. Quantnbsp;Galaor,il ne revit pas saus plaisir la belle Aldène,nbsp;qui, de spil cöté, ne le revit pas saus émot on, cenbsp;qui fit nailre qa et la quelques jalousies. Maïs bientèt fut trouble le bonheur dont jouis-saient plusieurs beautés de cette cour. Amadis se rappela qu il avait promis a la jeune et belle |
Briolanie, reine de Sobradise, de revenir avec deux autres chevaliers pour venger la mort de sonnbsp;père et corabattre lusurpateur Abyséos et sesnbsp;deux fils. Cette promesse était sacrée, il y avaitnbsp;un an quil lavait faite : Amadis résolut de partir,nbsp;malgré les larraes, les prières et les soupQons ja-loux de la belle Oriane, qui voulait êlre seule itnbsp;posséder eet incomparable chevalier. Agraies et Galaor sofl'rirent être ses compagnons, et ils se préparèrent ci le suivre, malgré, pour lun, les larmes de la belle 01inde,et malgré,nbsp;pour lautre, les caresses savoureuses de trois ounbsp;quatre belles, parmi lesquelles Aldène... Les trois chevaliers partirent. Ils nétaient encore quit une demi-lieuc de leur point de départ, lorsque Amadis, sapercevant quil avait oublié dem-poricr les débris de lépée quo lui avait donnécnbsp;Briolanie, envoya incontinent son nain a Londresnbsp;pour les chercher. Le nain revint h toute bride, prit les débris de lépée, et il allait remonter è cheval, lorsquen passant sous les fenêtrcs dOriane, cette intéressantenbsp;princesse laperqut et lui demanda pourquoi il étaitnbsp;revenu sur ses pas. Cest pour chercher ces fragments dépée que raon maltre avait oubliés, répondit le nain. Et quel prix ton maitre peut-il attacher a ces inutilesdébris? demanda Oriane. Celui quon peut attacher aux présents dune main qui nous est chère, répondit malicieusementnbsp;le nain. Et quelle est done la main dont Amadis a regu cette épée? reprit vivement Oriane, dont la jalousienbsp;séveilla pour nc plus se rendormir. Celle de la jeune princesse pour laquelle il va combattre, répondit le méchant bout dhommc; etnbsp;je ne doute pas, ajouta-t-il, daprès les quelquesnbsp;propos quils ont tenus la dernière fois quils senbsp;sont vus, que mon maitre ne se soit offert et naitnbsp;été accepté pour être désormais son chevalier... A ces mots, le malicieux nain grimpa sur son cheval, lui donna deux coups déperon et disparutnbsp;aux regards effarés de la pauvre Oriane, quil venaitnbsp;de frapper au coeur. Un quart dheure après, il avait rejoint les trois chevaliers et, en remettant è Amadis les débris denbsp;son épée, il se garda bien de lui parler des questionsnbsp;quo lui avait adressées è ce sujet sa maitresse (t,nbsp;encore moins, des réponses quil lui avait faites. Comme ils chevauchaient a travers la forêt, ils virent venir è eux un chevalier qui leur parut êtrenbsp;dune taille avantageuse, maniant son cheval. avecnbsp;grace et ferme sur ses argons. II leur proposa danbsp;rompre une lance. Je ne désire que lhonneur de jouter avea vous, ajouta-t-il, et jespère que nulle espèce donbsp;ressentiment ne vous animera ti vouloir cornbatlronbsp;è coups dépée, au cas oü je remporterais un premier avantage... Agraies, a qui ce chevalier inconnu semblait plus particulièrement porter la parole, sesentittrèsnbsp;piqué de ce quil paraissait trop présumer de sonnbsp;adresse, et, pour toute réponse, il lui cria do .scnbsp;défendre, courut sur luietfutdésargonné. Son cheval, é[)ouvanté par la violence avec laquelle les lances sétaient bnsées, se mit a fuir dans la forêt. Galaor se présenta pour venger Agraies; mais |
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son cheval nétant pas de force è résisler amp; celui de linconnu, roula dans la poussière avec son mailre,nbsp;sans que celui ci put Ie faire relever. Amadis, sapprochant aussitót, 'modéra la colère de Galaor qui demandait Ie combat amp; Tépée, et, önbsp;son tour, il se présenta pour jouter contre lin-connu. Cette course fut la plus violente des trois;nbsp;les lances furent brisées jusque dans les ganteletsnbsp;des combattanls, et les deux chevaliers sétantnbsp;heurtés mutuelleraent en passant, leurs chevauxnbsp;tombèrent de la force du choc, sans quaucun desnbsp;deux eüt perdu les rênes. Mais Ie cheval dAmadis,nbsp;ayant eu la cuisse cassée, ne put se relever, et lin-connu sélanca légèrement sur Ie sien, qui navaitnbsp;été quétourdi par cette rencontre. Ge fut en vain que les trois chevaliers provcquó-rent linconnu amp; se battre a pied, et a lépée; il leur répondit, en les saluant courtoisement: Heureux, seigneurs chevaliers, de vous avoir résisté dans un combat que je ne regarde quenbsp;conime une légère épreuve, nul motif ne me forcenbsp;^ vous considérer tous trois cornme ennemis. Cha-cun de nous a fait son devoir ; nest-cepasassez?... Cela dit, linconnu séloigna, en prenant une route assez frayée, et laissa les trois compagnonsnbsp;déraontés au milieu de la forêt. Amadis et son cousin Agraies rirent volontiers de cette aventure. Mais il nen fut pas de même denbsp;Galaor, qui avait sa chute ti coeur. 11 prit Ie chevalnbsp;dun écuyer et sélanga a Ia poursuite du chevaliernbsp;qui lavait nargué par sa générosilé. Amadis et Agraies durent continuer leur chemin sans Timpétueux Galaor, et ce fut sans lui aussinbsp;quils entrèrent dans Ie chéteau de ïhorin oü lanbsp;belle Briolanie les attendait, ainsi que sa tante Gro-vanèse, et oü ils passèrent quelques jours pournbsp;laisser Ie temps ü la princesse de Sobradise de fairenbsp;avertir de leur arrivée Abyséos et ses deux fds. CHAPITRE IX Comment Galaor, sétant éloigné dc son frère et de son cousin a la poursuite dun chevalier inconnu, fit rencontre d une genie pucelle qui lui tourna Ia tcte, et commentnbsp;1 ayant suivie, il combattit a outrance Florestan, son second frère. alaor avait poursuivi pendant un long temps Ie chevalier inconnu,nbsp;sans pouvoir Ie rejoindrc, a causenbsp;de sa monture qui était médiocre. Wr. nbsp;nbsp;nbsp;tnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;lasser de cette vaine pour- suite, il s etait arrele un instant pour laisser souf-fler sa bete, lorsqu une gente pucelle vint h passer par la. Galaor 1 arreta en la priant de lui donnernbsp;si elle en avait, des renseignements sur Ie chevaliernbsp;quil poursuivait. nbsp;nbsp;nbsp;Jeleconnais, répondit la pucelle; cest unnbsp;chevalier fort courtois, qui, depuis quinze jours,nbsp;garde la principale route de cette forêt, et ne per-met pas quon passe sans avoir rompu une lancenbsp;avec lui .. nbsp;nbsp;nbsp;Pourriez-vousrae conduire vers lui? demandanbsp;Galaor, qui trouvait la pucelle de plus en plus sa-voureuse et qui était trés heureux de lavoir pournbsp;conductrice. |
Volontiers, dit-elle. Et elle se mit ü marcher devant, et bientót elle prit un chemin qui éloignait considérablement Galaor de celui quavait dü prendre son frère. Et vous, belle enfant, qui êtes-yous? demanda lindiscret Galaor qui eütbien volontiers délacé sonnbsp;heaurae pour embrasser a son aise sa conductrice. Moi, seigneur chevalier, je suis une des demoiselles de la belle Gorisande, souveraine dune ile voisine, et amoureuse du chevalier que vousnbsp;poursuivez. Elle Ie retient depuis plusieurs joursnbsp;dans des chaines de fleurs, et ne lui permet pas denbsp;séloigner delle plus quil ne 1a fait ce matin...nbsp;Quant au nom de ce chevalier, la belle Gorisande,nbsp;seule, Ie connait, ainsi que Ie mystère de sa nais-sance... Est-ce que cest la belle Gorisande qui lui a interdit de jouter a lépée avec les autres chevaliers?... Oui, cest elle... Elle lui a fait jurer quil nen viendrait jamais au combat k coups dépée, k moinsnbsp;que ce ne soit dans son ile, oü plusieurs chevaliersnbsp;ont déjk passé pour Ie combattre , mais dont ils nenbsp;sont ressortis quaprès avoir perdu leurs chevauxnbsp;el leurs écus... Le désir de sépvouver contre ce chevalier mys-térieux, peut-être aussi lespérance enivrante que lui donnaient les beaux yeux noirs de sa com-pagne de route, déterminèrent Galaor k ne la pasnbsp;quitter... Gest ainsi quaprès avoir cheminé pendant quelques heures, ils arrivèrent sur le rivage, en vue de 1 lie de Gorisande qui, fort heureusement, nétaitnbsp;pas trop éloignée. Le trajet seffectua en trèspeu de temps, et Galaor étant descendu sur le rivage, entendit annon-cer son arrivée par le son des trompettes qui re-tentit sur le donjon du beau chateau qui dominait cette ile. Apprêtez-vous k combattre 1 lui dit la gente pucelle qui lavait accompagné. Hélasl chevalier,nbsp;jai bien peur que le maitre de ce chateau nob-tienne de vous lécu que vous portez, pour le join-dre k tous ceux que vous voyez attachés a ces po-teauxl... Galaor neut pas le temps de répondre k cette plaisanterie ; la porte du chateau souvrit, et il ennbsp;sortit un chevalier de la plus belle taille, et dunenbsp;figure charmante, suivi deux jeunes filles, portant.nbsp;Tune son heaume et Bautre sa lance. Une jeunenbsp;femme, dune irrésistible beauté, venait ensuite,nbsp;tenant une couronne de lauriers et de myrtesnbsp;quelle semblait lui destiner, en le regardant dunnbsp;air tendre. Le bel inconnu, savanQant vers Galaor, lui dit courtoisement: Ghevalier, vous avez su par celle qui vous a conduit dans cette ile, les conditions du combatnbsp;que vous venez me livrer... Je vois que vous vousnbsp;obstinez k me connaitre autant que je mobstine,nbsp;moi, k caclier mon nom jusqu k ce que je laie rendunbsp;digne de ceux auxquels je tiens par les liens dunbsp;sang... Si josais vous les nommer, je suis sur quenbsp;vous mapprouveriez... Quoique Galaor sentit naitre en son ame une |
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madis et Agraies, eu effet, ay ant at-tendu Galaor pendant cinq ou six jours au ebateau de Thorin, etnbsp;voyant que le terrijts marqué pournbsp;le combat était pret de sécouler, ilsnbsp;savancéront avec Briolanie et sanbsp;tante Grovanèse vers Sobradise; et,nbsp;SC croyant assez forts pour combat-tre Abyséos et ses deux fils, ils ü-rent tendre leur» pavilions dans unenbsp;prairie voisine de cette capitale, etnbsp;Briolanie envoya dire a son mortelnbsp;ennemi que, suivaut les conditionsnbsp;arrêtces, ello avait amoné avec ellenbsp;les champions qui devaient soutenirnbsp;sa querelle. Le combat fut fixé au lendcraain matin. sympathie vraie pour Ic chevalier iiiconnu, Ie souvenir do lespèce doutrage quil croyait en avoir repu dans la forêt, Ie matin, en présence dAraadisnbsp;et dAgraies, ne lui permit pas de se livrer k ce sentiment. Rien ne pourra mempêcher davoir raison de votre outrecuidence! répondit-il. Jc ne suis venunbsp;ici céans que pour celal... Le chevalier inconnu ne répliqua pas. II mit son hcaurae, seinpara de sa lance, monta a cheval etnbsp;prit du champ pour revenir sur Galaor, qui Timila.nbsp;Dès la première passe, les deux lances furont hri-sées. Lor», les adversaires mirent Iepcc h la mainnbsp;et le combat öpied coramenpa. 11 fut long et terrible; si long et si terrible quo Galaor nimagina pas en avoir essuyé de pared de-puis celui quil avail eu centre Amadis, et Gori-sande, épouvantée, profita dun instant oü tous lesnbsp;deux rcprenaient haleine pour tachcr de les sépa-rer. Mais Galaor, plus animo que jamais par Ianbsp;longue résistance quil venait do rencontrer, etnbsp;aussi par son sang quil voyait coder, ne voulutnbsp;plus écouter aucune proposition jusquA ce que lenbsp;chevalier inconnu consentit h lui dire son nom. Le combat devint done plus terrible et plus san-glant encore k cette seconde attaque. Les debris de lours armos couvraient le sable, I'un deux allaitnbsp;certainement succomber... Gorisande , yoya)itnbsp;chanceler un moment son amant, ne put resisternbsp;a la douleur qui la poignait, et, courant se jeternbsp;entre les combattants, elle cria a Galaor! Arrête, cruel!... Arrache-moi la vie plutot que de répandre un si prccieux sang!,,. Arrête,nbsp;te dis-je! Et si ma prière ne peut te toucher, bar-bare, crains la vengeance dAmadis et de Galaor!... Quedites-vous, grands dieux? secria Galaor, en abaissant vivement son épée. Non, non, reprit Gorisande, non, mon cher Florestan, il nest plus temps de cacher votro nomnbsp;ni votre naissance... Sachez done, ajouta t-elle ennbsp;se tovirnant de nouveau vers Galaor, sachez donenbsp;que celui quo vous voulez tuer est le lils du roinbsp;Périon et le frère des deux plus redoutabies chevaliers de Iunivers!.., Levant cet aveu, Galaor, éperdu, jetant loin do lui son épée et délacant son heaume, se jeta dansnbsp;les bras de Florestan. Ah! mon frère, sccria-t-il, rcconnaissez Galaor k sa douleur et a sa tendresse!... Jaurais du bien plutot le rcconnaitre a sa vaillance et a la viguour de scs coups, réponditnbsp;Florestan, en repondant par dautros caresses anbsp;létreinte passionnée de son frère. La joie de Florestan fut grande; cclle do Galaor ne le fut pas moins, paree quil espérait pouvoirnbsp;se remettre dès le lendemaiu en marche avec luinbsp;pour relrouver Amadis et Agraies. Mais lour joie anbsp;tous deux cessa quand ils saperpurent, an nombrenbsp;de leurs plaies, quils ne pourraient être en santénbsp;et en vigueur avant un mois. Nops narriverons jamais a temps pour aider notre Ircre! murmuvail Galaor, attristé. |
GIIAPITRE X Comment Amadis et Agraies combattirent centre Abyséos et ses deux fils et les vainquirent, et eomme, ensuitc, its scnbsp;réunirent a Galaor et a Florestan. f) Au lever du soleil, Amadis et Agraies se présen-tèrent dans la place oü devait avoir lieu ce combat, ct Abyséos et ses deux fils ne tardèrent pas a paraitre. Mais, ne trouvant que deux adversairesnbsp;la oü ils saftendaient a en trouver trois, ils dc-mandèrent pourquoi ce troisièinc ne se prósentaitnbsp;pas. Amadis, impatient de combatlre, répondit au héraut dAbyséos : Ydi dire k tes mailres que leur cau.se i!si si mauvaise, que le plus faible de nous deux sufünütnbsp;pour que la justice celeste les punit de hmr or-gueil et de leur Irabison, et quo la légilime reinenbsp;(Ic Sobradise se soumet ü tout si nous sommesnbsp;raincusl... Riem narrêlant plus le combat, Abyséos et Dra-inis coururent tous les deux sur Amadis, et brisè-rent lours lanccs sur ses armos, sans léln'anlcr; ce premier eboe rétabhl 1égalité dans Ie combat,nbsp;Amadis ayant percé doulro en outre Dramis, quinbsp;tomba en versant dos Bots de saug sur la pous-sière. Dorison ct Agraies se cbargcant avec une égale fureur, leurs clievaux nc [)iircnt snpjeorler 1im-pétuosité de leur clioe et roulèrent tous deux surnbsp;leurs maitres. Lun ct lautrc, alors, égalomentnbsp;prompts è se relover, sattaqnèi'ent a coups dc-pée, ct bientót le sang couhi do leurs l)lessiircs.nbsp;Mais Agraies ayant vu son cousin Amadis fendrenbsp;dun seul coup la tcle dAbyséos, fut hoateux quenbsp;Dorison luidisputat si longtcmps la victoire. 11 sc-hinca sur lui, le saisit par lo heavune, lui tranebanbsp;le chef et Falla déposcr aux pieds de la princossenbsp;Briolanie, qui avait siiivi, toule balclante, les diversos peripeties de cette tragédie. La mort de lusurpatcur et de scs deux fds dé-cida du sort du rovaumc de Sobradise. Les cor[)S de ses ennemis vaiuens furent traiiiés hors de lanbsp;licc, au milieu des acclamations des sujets de Brio-lanic. Getto belle princessc sentit peut-êtro moins do |
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plaisir encore a remonter sur Ie trone de ses pères, qua penser qnelle pouvait offrir a son liberateurnbsp;cle Ie partager avec cllc. Les blessures qn'Amadis et Agraies avaient re-Cues dans cc combat les ayant arretés pendant quelque temps k Sobradise, Briolanie ne put sern-pêclier do laissqr pénétrer ses sentiments. Maisnbsp;Amadis, trop fidéle pour en être touché, trop loyalnbsp;pour vouloir feindre, nhésita pas é lui faire entendre quil nétait plus Ic maitre de son coeur; elnbsp;Briolanie, étouffant ii regret une passion qui nenbsp;pouvait être quo mallieurcuse, la plus tendre reconnaissance et la plus fidéle amitié furent lesnbsp;sculs sentiments qui lui restèrent désormais pournbsp;Amadis. Bientót Galaor ct Florcsian rejoignirent leur frère. Amadis ne put se résoudreagrondor Galaor,nbsp;a cause de la Joie quil ressentait de la presencenbsp;de Florestan. 11 sc conlcnta de lui dire, devant lanbsp;princesse Briolanie, quil devait bien regretter ennbsp;ce moment de navoir pas partagé Ic bonheur denbsp;la vcngcr... Cc scul mot, quun regard de cetlc belle reine reiidit encore plus frappant pour Galaor, Ie fitnbsp;roupirer ct tomber dans de mélancoliques pense-mc'ds. Et, dés cette heure, Agraies fit remarquernbsp;a Amadis que la gaité de Galaor semblait sallérernbsp;de jour en jour, ct quil paraissait inême voir avecnbsp;indifference les jeuncs beautés qui ornaient la cournbsp;de Briolanie, Icsqucllcs, au contraire, Ic regar-daieiit avec Ic plus tendre intéröt. CIIAPIÏRE XI Comment fut conslruilc, en 1IIc Ferme, la voute cncliantéc pour dprouver la loyauló des clievaliers ct la fidélité desnbsp;maitresses. , cent ans avant les événcmenls quo ? nous venous de racoiiter, il y avüitnbsp;eii Grécc un roi qui, marié avec lanbsp; smur de rempereur de Constantinople, eut deux tils reraarquables de corps ct des-prit, surlout Apolliiion, qui ctudia spécialement lanbsp;nccromancic et sy fit une grande reputation. Le roi de Gréce sentant sa fm approclier, vou-lut disposer de ses Etats et prevenir aiiisi toute discussion aprés son trépas. Apollidon, comme alnó, rcQut la couronne et les mens, et lautre les trésors ct les livres, parminbsp;esquels il s en trouvait de trés rares; ce dernier SC piaigmt k son père detre presqitc déshéritc par cepartage.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;*nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;* e père en avertit Apollidon qui, pour conserver la bonne haimonic, proposa un échanee, se tenantnbsp;pour satistait de la part de son frère. La joie que la bonté dApollidon causa a ce père provoqua une crise suprème, etil sen alia laissantnbsp;les deux frères unis comme il le désirait. Aussitót après les futiérailles du roi défunt, Apollidon fit équiper quelques vaisscaux et, suivinbsp;de plusieurs gentilshommes ses arais, il séloignanbsp;de tirece avec les premiers vents favorables. 1 arlis sans but, ils sabandonnèrent au basard, qui les mena sur la cóte dItaüe. |
Lempereur Suidan ayant appris 1arrivée dA-pollidon, le pria de venir a Rome oü le plaisir quil y troiiva le retiiit longtemps. II prouva quil étaitnbsp;excellent chevalier et il sut plaire a la sceur unique de lempereur, nommée Grimanèse, la plusnbsp;belle dame de la terre. Son amour était partagé, mais il avait des en-traves bien dures pour arriver a satisfaire réelle-ment la passion qui le brülait. Enfin, Grimanèse accepta de se faire cnlever la nuit sur un vaisseau, et ils parlirent, mettant lenbsp;cap sur file Ferme, habitée alors par un géant, ccnbsp;quApollidon ct ses amis ignoraient. Aussitöt a terre, ils sarrangcrent, en gens pleins de sécurité; Grimanèse, habitude a uu repos pleinnbsp;de délices, était épuisée de fatigues; cllc saban-donna au sommeil. Vers le milieu de la unit, le géant, qui les avait découverts, se moiitra si brusquement, quApollidon ncüt pas le temps de sarmer et que Grimanèse sévanouit de frayeur. Le géant sapprocha de Grimanèse et, lui pre-nant la main, il pria Apollidon daccepter un combat dont le vainqueur aurait pour réeompense la plus belle dame quil eüt vue. Apollidon accepta, et, en un tour de main, jefa par terre le géant ct lui trancha la léto. Les gens du paysvinrcnt en foule se mettre a son service et Iacclamdrent avec enthousiasme pournbsp;leur maitre, On lui fit voir les forteresses de 1ilenbsp;et il en augura quil pourrait bien h 1occasion senbsp;défendrc, si on voulait le punir du rapt de la sceurnbsp;de lempereur. II fit édificr pour Grimanèse un admirable palais, tenement rernpli de raétaux précieux que, dans toutes les iles de IOcéan, aucun prince neütnbsp;pu en faire construire un semblable. Quinze ans plus tard, son oncle, lempereur de Gonslanlinople étant mort, les grands lui offrirentnbsp;la couronne quil accepta. Grimanèse, désolée denbsp;laisser un séjour si enchanleur, fit promettre a sonnbsp;époux quil ny laisserait pénétrer jamais quunnbsp;chevalier de sa valeur, et Apollidon jura quil em-pêchcrail toute dame dy entrer si elle nétait aussinbsp;belle et parfaile que Grimanèse. On érigea une voüte sur laquelle un homme en bronze tenait une Irompe de chasse. Sur la portenbsp;du palais, on placa les statues de Grimanèse ctnbsp;dApollidon trés ressemblantes toutes deux, et,nbsp;vis-ii-vis, une colonne de jaspe, le tout ferme jus-quau jardin dun perron de fer de cinq coudéesnbsp;de hauteur. Apollidon expliqua a sa femme quun homme in-fidèlc en amour no pourrait passer la voiite, car 1homme do bronze sonnerait un bruit épouvanta-ble et jelterait flararncs et fumécs sur lui en le re-poussant dehors. Mais si un loyal amant ou une fidéle mailresse se présentait, lo cor rendrait unnbsp;chant damour et lun ou lautre pourraient entrernbsp;et voir les portraits et les noms dApollidon et denbsp;Grimanèse inscrits sur le jaspe. Si vous voulez, ajouta Apollidon, nous essaie- rons cette rnerveille... nbsp;nbsp;nbsp;_nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;_ Et ils cnlrèrent sous la voute qui résonna dune douco musique; puis ils virent, nouvellemcnt graves sur la colonne, leurs deux noms inseparables, lis engagèrent quelques dames et quelques gen- |
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12 BIBLIOTHEQUE BLEUE. unique touché dessoinsde labelleBriolanie, Amadisnbsp;nepouvaitéloignerde sonnbsp;esprit Tirnage dOriane.nbsp; II devint au bout de peunbsp;de temps si inquiet, si désireux de lanbsp;retrouver, quil décida ses compagnons a prendre comme lui le cheminnbsp;de la cour du roi Lisvart. A peine étaient-ils en chemin quils firent rencontre dune demoiselle sui-vie de dames et décuyers. Amadis leur demanda sils allaient comme lui ü la cour du roi Lisvart;nbsp;la demoiselle lui annon^a quello al-lait en lIle Ferme dont le gouverneur était son père et que cette ile valait, pour desnbsp;chevaliers errants, la peine de sy rendre pournbsp;éprouver leur chevalerie. tilshommes tenter laventure; raais h peine ceux-ci élaient-ils entrés quun vacarriie affreux retentit et quils furent refoulés au dehors avec force tour-billons. Grimanèse samusa beaucoup de cette invention qui faisait plus de peur que de mal; elle remercianbsp;Apollidon, puis elle sinforma de cequil arriveraitnbsp;de la chambre oü ils avaient laissé Ie souvenir denbsp;leurs amoureuses caresses, des plus agréables,nbsp;ajouta-t-elle, puisque ce furent les premières. Apollidon fit mettre un perron en marbre devant la chambre, et, cinq pas de celui-ci, un autre ennbsp;cuivre. Aucun chevalier, dit-il ensuite, nentrera ici, ni aucune dame, a moins quils ne nous égalent,nbsp;vous et moi, en chevalerie ou en beauté. Et il fit écrire cela sur les tables, en y ajoutant les diverses épreuves que subiraient les chevaliersnbsp;désireux déprouver leur courage ou leur loyauténbsp;damour. Le nom de ceux ou de celles qui seraient re-poussés, serait inscrit avec le nombre de fautes commises. Mais aussitót que lhomme attendu senbsp;présenterait, aussi brave chevalier quApollidon,nbsp;touscesenchantemenfs et épreuvesdisparaitraient.nbsp;De même pour la belle maitresse re?ue par lé-preuve ; elle affranchirait toutes les autres. Cela fait, Apollidon mit un gouverneur chargé de recueillir les revenus, en attendant Theureuxnbsp;chevalier couronné, et il prit quelques vaisseauxnbsp;sur lesquels il arriva bientót amp; Constantinople, oünbsp;lattendait une magnifique réception. Maintenant que iious avons fait connaitre le temple dApollidon, reprenons le récit des aventu-res de iios héros et de nos héroïnes; revenons ünbsp;Amadis que nous avons laissé, en compagnie de sesnbsp;frères et de son cousin, a la cour de la belle reinenbsp;de Sobradise. CIIAPITRE XII Comment Amadis, Galaor, Florestan ct Agraies furent conduits en Ille Ferme, pour dprouvernbsp;]a voute des lovaux amants. |
nbsp;nbsp;nbsp;Tous nen sortent pas aussi joyeux quü lar-rivée, ajouta-t-elle. nbsp;nbsp;nbsp;Je sais, répondit Amadis, quil y a lü de fortesnbsp;épreuves ü subir; je regrette de ne pas my êtrenbsp;exposé déjü; le chemin est par ici, ü gauche, a deuxnbsp;journées de marche, nest-ce pas? Agraies, le premier, voulut incontinent marcher vers eet endroit et proposa ü la demoiselle de luinbsp;tenir escorte. nbsp;nbsp;nbsp;Si vous pouvez franchir la voute enchantée,nbsp;lui dit celle-ci, vous verrez toutes les autres mer-veilles de eet endroit, les statues dApollidon et denbsp;Grimanèse, et votre nom gravé sur le jaspe parnbsp;une main invisible. Jusquici il ny a eu que deuxnbsp;noms... Eh bien 1 répondit Agraies, le mien fera le troisième. Mes amis, reprit Amadis, nous ne pouvons laisser Agraies partir seul, et, quoiquil soit le plusnbsp;amoureux de nous tous, nous devons faire commenbsp;lui. Galaor fut de eet avis, et tous ensemble suivirent la demoiselle. Floreslan qui navait jamais ouï parlor de lIlo Ferme, interrogea Amadis, qui lui raconta quAr-ban de Norgales y était allé et en était revenu avecnbsp;sa courte honte. La demoiselle raconta ü son tour,nbsp;dans le plus grand détail, toutes les épreuves, et,nbsp;de propos en propos, la compagnie arriva au cou-cher du soleil, prés dune prairie oü des pavilionsnbsp;dressés abritaient une troupe de chevaliers. La demoiselle reconnut les gens de son père ct, prenant lavance, elle alia avertir de larrivée desnbsp;chevaliers qui lavaient suivie pour essay er lesnbsp;aventures de lIle Ferme. Le gouverneur roQut somptucusement les arri-vants et, jusquau soir, on sentretint des dames ct chevaliers qui sétaient présentés sous la voute. Le lendemain, tous se mi.rent en marche jusqua une chaussée étroite, entourée deau ü droite et anbsp;gauche, au bout de laquelle ils trouvèrent rilonbsp;Ferme. Le palais dApollidon resplendissait, les portos étaient grandes ouvertes, et lorsquils en furentnbsp;tout prés, ils virent une panoplie de cent targesnbsp;ou écus fixés sur des poteaux ü des hauteurs diffé-rentes. Le gouverneur expliqua a Amadis que lélévation des targes indiquait le degré dhonneur des chevaliers et les épreuves quils avaient pu soutenir. Amadis tacha de rcconnaitre les écus, dont cha-cun avait un écriteau portant le nom et les armos de son maltre. II reconnut celui dArcalaüs et celui du roi dlrlande, qui était venu sessayer deuxnbsp;ans avant^quAmadis ne le défit en Gaule. Le plus élevé des écus était celui de Quadrayant, frère du roi Abies dlrlando, qui avait approché lenbsp;perron de marbre; il cherchait Amadis pour ven-ger la mort de son frère. Les amis se préparèrent aux épreuves. Agraies, pressé de connaitre son sort, doubla le pas et arriva sous la voute, en disant: Amour, si je vous ai toujours été fidéle, ne moubliez pasl... Et la voute reridit un son mélodieux. Agraies la franchit et se trouva bientót au palais. II vit Apol- |
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lidon et Grimanèse reproduits dune facon merveil-leusc, et, sur Ie jaspe, deux lignes creusées. La première contenait : Madanil^ jils du dm de Bourgogne, a passé sous la voute des loyaux amantsnbsp;et accompli les épreuves. Lautre ligne disait : C'est Ie nom de Don Bruneo de Bonnemer, fils de Vallades, marquis de Trocques. Mahadil airaait Aguindes, comtesse dcFlandre; et Don Bruneo, Méïicie, fillc du roi Périon denbsp;Gaulc. A peine Agraies avait-il lu, quune troisièrue ligne apparut : C'est Ie nom d'Agraies, fils de Languines, roi d'E-cossc. Amadis, voyant Ie succes dAgraies, iuvila ses compagnons è Ie suivre. IIs sexcusèrent sur Ie peiinbsp;de passion quils entretenaient è ce moment; denbsp;sorte quil les laissa Ifi et savanga seul sous lanbsp;voute. Limage de bronze rendit Ie son Ie plus harmo-nieux quon eüt encore entendu, et sa trompe, au lieu de fumée et de flammes, inonda llierbe denbsp;fleurs suaves. Amadis vit les statues qui paraissaient animées, et il rejoignit Agraies, avec lequelil visita Ie palais. Florestan et Galaor se firent indiquer la Gham-bre-Défendue. Florestan seul eut lenvie de léprou-ver; il s dvaiiga résolüment, traversa Ie perron de cuivre et sabattit au perron de marbre, terrassénbsp;par une quantité de coups destoc et de taille invisibles quil ne pouvait rendre. 11 se crut mort surnbsp;1heure, et il perdait connaissance lorsquuue forcenbsp;rnystérieuse Ic rejeta brutalement au dehors... Galaor, indigné de eet accueil fait a Florestan, prit ses armes et savanga vers la Chambre pour Ienbsp;venger. Mais, a son tour, il fut assailli par une grêle de coups mieux fournis quil neüt suppose, et sa co-lère, devenant furieuse è mesure que la résistancenbsp;augmentait,il assiégea rudementle perron de marbre, qui fut vigoureusement défendu par des forcesnbsp;supérieuies toujours invisibles. Galaor fut plusnbsp;meurtri que Florestan. Pendant ces escarmouebes, Amadis ct Agraies yirent une inscription nouvelle paraitre sur Ienbsp;jaspe ; Lelui-ci est Amadis de Gaule, Ie loyal amant, fils du roi Périon. A ce moment, Galaor fut lancé au dclci des perrons, et sou nain se prit è cricr ; 'Jésusl mon seigneur Galaor est mort! -Agraies accoururent a eet appel et par terre, Florestan ct Galaor,nbsp;nernbsp;nbsp;nbsp;nbsp;sirompus, quils nc pouvaient son- Agiaies crut qu il aurait les honneurs de la Ghambrc comme il avait eu ceux de la voute. Lais-saut done 1^ les trois chevaliers, il sarma, clnbsp;après poir passé Ie perron de cuivre, il fut re-^nbsp;poussé sur celui de marbre de si belle fagon, quilnbsp;navait rien è rcprocher aux autres... Amadis, quoiquil rcgreltat la temérité de ses compagnons, ne put scmpèchcr de dire a Galaor . Par Dien, mon frère, dussé-je y succomber, il me taut y aller aussil... |
Monseigneur, répondit Galaor, (pic notre cx-périence vous suffise 1 II vous arrivera mal de ces diableries-Ial... nbsp;nbsp;nbsp;Advienne que pourral répondit Amadis. Jenbsp;suis déshoré si je ny vais. Alors, bien garanti par son écu, et lépce nue, il ajouta : nbsp;nbsp;nbsp;O chère dame Oriane! tout mon courage etnbsp;toutc ma force me sont venus de vous jusquanbsp;cette heure... Ayez aujourdhui mémoire de celuinbsp;qui vous implore!... Puis, avec rapiditc, il savanga vers la Chambre, oü, une fois, il lui sembla avoir affaire a plus de mille chevaliers ensemble. Mais Oriane Ie con-duisait sürement, car son courage Ie débarrassanbsp;des lutins et démons qui lui faisaient rude guerre,nbsp;et il gagna enfin 1entrée de cette chambre mys-térieuse, oü une main lattira. Bientót il entenditnbsp;une voix qui criait : Sois bienvenu, brave chevalier qui surpasses en vaillance et en amour Ie créateur de céans! La seigneurie de cette ile tappartient comme aunbsp;plus digne!... La main, qui paraissaitflétrie et dunc personne fort agéc, disparut, et Amadis resta aussi reposenbsp;que sil ncut rien combattu. Otant alors sou écu,nbsp;et remettant son épee au fourreau, il remercianbsp;Oriane, a qui il rapportait tout lhonneur quilnbsp;avait eu. Les habitanls de File avaient été témoins de la conduite dAmadis; ils avaient vu la main qui la-vait accueilli, et la voix annongant sa victoire sé-tait fait entendre partout. 11 fut mis en possessionnbsp;de File, a la grande joie de Galaor et de ses compagnons, cent ans après quApollidon y eüt misnbsp;ces enchantements... CHAPITRE XIII Commenl Durin partit pour aller trouver Amadis, auquel il présenta les lettres dOriane, et du mal quil en advint. a princesse Oriane se lamentait de ne jplus revoir Amadis. Elle se crut ou-(oliée de eet ingrat; elle lui écrivitnbsp;une lettre pleine de doléances, luinbsp;donnant congé de son amour et Ienbsp;priant de ne jamais plus soccupernbsp;dellc, dont Famour sétait changé ennbsp;haine jusquü la mort... \ Cette lettre écrite, elle pria Durin, frère de la demoiselle de Danemark,nbsp;daller en pourvoir Amadis chez lanbsp;reine deJSobradise. Examine bien, ajouta-t-elle, la contenance dAmadis a la lecture de cette lettre, dont je ne veux pasnbsp;avoir de réponse... Durin sen aha yitement chez la reine Briolanie, oü il apprit quAmadis élait parti depuis deux jours pournbsp;la Grande-Bretagne et quil avait touché a File Ferme. Durin, saus sarrêter, prit Ie chemin do File; il |
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y arriva Ie jour mème oü Amadis passait sous la voüte des loyaux amants. Durin voulait abarder Amadis; mais Gandalia len empêcha, siipposant avcc raison quil portaltnbsp;un message dOriane qui pourrait retarder lé-preuve de la Chambre. Lorsque Amadis eut été reconnu roi, Durin lui fut annoncé, et il lui raconta comment sa maitresse lavait cbargé de lui faire tenir une lettre.nbsp;Amadis sen empara avec empressement, lut ennbsp;se retournant; mais il se prit fort a pleurcr ennbsp;lisant Ie congé dOriane; et, arrivé la deruièrenbsp;phrase ; « Celle qui ne regretiera en mourant quenbsp;d'avoir vécu pour vous,» il jeta un soupir a fendrenbsp;laine et perdit aussitót connaissance... Durin, désolé de ce rósultat, fut sur Ie point dappeler a laidc. II se contenta de relever Amadis. Ce pauvre amant sécriait: nbsp;nbsp;nbsp;Voilü done la récompense de la fidélité!nbsp;Celle pour qui jaurais soutfert mille morts ma-bandonne saus raison!... Comment Dieu permet-il que je sois ainsi foudroyé saus lavoir mérité?... 11 rait la lettre sur son sein et proposa a Durin demporter une réponse; mais celui-ci refusa denbsp;se charger, suivant lordre dOriane, de quoi quenbsp;ce fut. nbsp;nbsp;nbsp;Je vois bien, murmura alors Amadis, navré,nbsp;que mon malheur est sans remède et que je nainbsp;plus qua mourir!... II se leva en chancelant, alia laver ses yeux, rouges do larmos, a leau du ruisseau voisin. Puisnbsp;il envoya querir Ie gouverneur Isanie et sou fidélenbsp;Gandalin; au premier, il fit promeltre de gardernbsp;Ie secret de ce quil verrait, jusquau londcmainnbsp;matin é lheure de la messc; au second, il ordonnanbsp;daller lattendre è la porto du chateau avec sounbsp;cheval et ses armes. Peu de temps après, il les rejoignit, et tous trois se mirent a cheminer é laventure jusqua un ermitage dédié a la vierge Marie. Amadis, se jetant a genoux, implora mentalc-ment la grande consolatrice des affligés. Puis, at-tirant Gandalin a lui, il lembrassa étroitement en disant : Ami, lo inême lait nous a nourris tous deux... Jai été sauvé de la mor par ton père... Je veuxnbsp;aujourdhui macquilter en vers toi... Comme tonnbsp;dévouement, que je nespérais pas récompensernbsp;sitót, mest devenu inutile, nous allons nous sc-parer... Je tedonne Pile Ferme... Isanie, qui ennbsp;est Ie gouverneur, tobéira comme a moi, et il or-donnera ^ mes sujets, devenus les tiens, do tobéir aussitót que Ie bruit de ma mort sera connu..... Ton père et ta mère, qui out eu taut de soin de moi, en jouiront duront durant leur vie; tu pren-dras ensuite leur succession... Quant a vous, Isa-nic, avec Ie produit (pic vous retircrez de cettenbsp;ile, vous fercz constniirc une abbayc pour treidcnbsp;rcligieux, et voiH Ia consacrcrcz è la Vierge Marie... Amadis dit et se tut. Gandalin voulait suivre son mailro, et Isanie lui-méme ne voulait j)as abandonner sou roi. Maisnbsp;Amadis refusa avec autorité; il donna a Gandalinnbsp;ses armes, Ic priant de se faire recevoir chevaliernbsp;par Galaor, auquel il Ie priait de saltaclier commenbsp;a lui. |
Disè Gaaor, ajouta-t-il, quil prenne a sou service Ardan, mon nain, et recommande è cc dernier detre fidéle et diligent.....Maintenant, puisque je nespère plus vous revoir, priez Dieu pour moi, et, sur votre ame! je vous défends denbsp;me suivre... En parlant ainsi, Amadis avait les yeux pleins de larmes. II rcmonla a cheval, partit au galop,nbsp;sans lance, sans écu et sans armet, et entra ennbsp;pleine montagne, laissant aller son cheval a la-venture. Vers Ie milieu de la nuit, Ic cheval rencontra un ruisseau ou il hut; puis, en reprenant course,nbsp;Amadis fut choqué ruderacnt par des branchesnbsp;darhres, cc ([ui Ic tira de sa préoccupation. 11 re-garda autour de lui : Ie gazon était épais, Ie hoisnbsp;touffu; il pensa quil était hors de vue, et, aprèsnbsp;avoir attaché son cheval, il sétcndit pour réver ;inbsp;sou aise. Mais Ie sommeil Ic plus profond ne tardanbsp;pas è venir réparcr les fatigues de son corps et denbsp;son cerveau. CIIAPITRE XIV Commcnl Gandalin ct Durin portèrcnt fi Amadis ses armes, quil avait oubliécs, et comment co dernier combattit con-tre un chevalier quil vainquil. andalin ct Durin, après Ic tristc depart dAmadis, vou-lurcnt lui porter ses armes.nbsp;Drenant congé dIsanie, ilsnbsp;suivirent, autant quils jugè-rent, la rnêine direction, et,nbsp;après une bonne marche, ilsnbsp;¦entendirent hennir Ic chevalnbsp;dAmadis, qui sentait appro-cher les deux autres.nbsp;Gandalin pensa ([uAraadisnbsp;, nétait pas loin.11 savanganbsp;^discrètcment sous les brati-^ches et rapergut éndorminbsp;sur Ie bord duu ruisseau. Amadis se révcilla bien-tüt et SC leva comme un homme surpris; puis ilnbsp;se rassit sur lherbc ct commenga a gémir è hautenbsp;voix sur sa situation. II passa en revue sa vie, ses combats, les honneurs (juil avait regus, toutes choses périssablcs qui ne valaicnt pas 1amour dOrianc. Gandalin ctnbsp;Durin plcuraient fort a cc récit,(piils cnlendaientnbsp;sans être vus. Lors savanga de leur cóté un chevalier qui chantait ses amours. 11 disait, tlans sa romance : Amour, amour, je vous suis redevable Bien plus que nul gentilhomme vivanl. Vu que loujours vous me rende/, uimablc Envers la dame oü jc suis poursuivant. Temoin cn est la reine Sadamire Que jaimai tant d'une amilic profondc. Comlnc, it prdsent, delle jc me retire, Jaimc la lille au mcillcur roi du monde : Ccst Oriano, oü grandbcaulc se range. La nompareille ici-bas, la plus bolle !... lleurcux me sous de chanter sa louangc, 1lus beureux suis detre taut aimé dcllc !... |
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Lorsqiiil cut fini sa romance amourcuse, co. chevalier se retira sous uii arbre, pensant y passernbsp;Ie veste de la nuit. Mais il lui arriva pire quilnbsp;nattondait, car Gandalin, au nom dOriane, dit iinbsp;Durin ; Notre seigneur na pas entendu celtc chanson ; il i'aut que je sachc dc lui cc quil faut faire... IN il cnlra dans Ie fourré. Amadis, (jui clicr-chaitson cheval, fut surpris dc cette apparition, a laquclle il cria dc sarrêtcr. Je suis Gandalin, nion seigneur, dit celui-ci, ct, nialgrê votre defense dc vous accompagner,nbsp;jai voulu vous deinandcr cc quil peut penser desnbsp;sols propos dun chevalier (jui est ici prés... Je lai fort bien entendu, répondit Amadis, ct ne mcn inquiètc pas. Je suis si désolc, que jenbsp;nai ni emur ni force pour rclcver la moindrc ou-trecuidancc... Seigneur, reparlit Gandalin, faites-moi la grace dc penser a mieux vous defendre, ainsi quenbsp;Yotre dame, dautant jiliis que Durin, qiii ina ac-compagné, fera Ic roeit dc celtc aventure a cellenbsp;que vodis airac/laiit. Amadis, yaincu par celtc prière, sappvocba du chevalier. Miserable coureur! lui cria-t-il, il te sied bien dc «diantcr des amours quo tu nas jamaisnbsp;cues ni jamais méritécs 1 Je tc Ic prouverai en tenbsp;taillant en pieces!... Grois-tu, répondit Ie chevalier, quo si jai été aimé, je ne sois pret ii Ie soutenir?. .. Je pretends, reprit Amadis, qu'il y a en amour plus dc raai que de bien, ct je veux voir si Ie bon-heur dont tu te flaltes est h la hauteur de mes in-fortuneii... Le chevalier se mit en selle et prépara ses armes , puis tournant bride, il dit avec mépris ; Tu es indigno de te mesurcr avec moi, puis-quxVniour ta banni en raison de ta vilenie! Goquin, lui répondit Amadis, tu cros dé-fendre tes amours avec ton bec au beu dc les dé-fendro avec tes armes; cc serail unc retraile Irop commode, en véritól... ¦ ïu as raison, rêpliqua le chevalier; je veux bien, malgré ta bassessc, terompre latète, puisquenbsp;tu parais le désircr absolument... La-dessus ils foudirent luu sur lautve, et si for-tement que les lances furent rompues, faussant leurs ecus de part en part; les armures, bien trem-pees, arrêtèrcnt les Ivon^ons. Un instant désar-Conne, le chevalier inconnu, aidé des rênes, quilnbsp;arait conservées, se releva. Vraiment, chevalier, lui dit Amadis, Amour a mal choisi j»our d(qecseur si vous no le sou-tenez jms inieux a 1 épée quii la lance!... Le chevalier, sans ètro trouble, attaqua Amadis 1 épee a la main. Maïs Amadis, se dressant sur sesnbsp;élriers, lui fendit rarmet, ct du mème coup cn-tama Ic clioval qui renversa sous lui son cavalier. nbsp;nbsp;nbsp;Gcntil amoureux, lui dit Amadis, je vousnbsp;conseillodc faire toujoursdcparcillcs prouosses aunbsp;service dAmour, dont vous chantez si bien les louangesQuant a moi, je vais ailleurs chcrclier aventure... Puis, s appi'ocbant de Gandalin ct Durin , il dit a ce dermer: |
nbsp;nbsp;nbsp;Va, rctouruc vers ta maUressc qui ta cuvoyénbsp;pour rnon malheur!... La mort seule pourra fmirnbsp;les tourments que jendure... Salue de ma part lanbsp;princesse Mabile et la demoiselle de Danemark...nbsp;Annonce-leur raon trépas prochain.. Plaise iiDieunbsp;quavaut de mourir, je puisse leur rendre les biensnbsp;ct faveurs que jen ai requsi... Les larmes iempêclièrent de continuer. Durin avail le eoeur si brisé quil ne trouva rien a ré-pondre. Amadis lembrassa en le recommandant a Dien. Laube commenqait a poindre k cc moment. Amadis aperqut Gandalin é ses cótes et il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Si tu as résolu dc maccompagncr, jure dc nenbsp;me détourner de rien, soit en paroles, soit en actions, sinon prends un autre chemin, quo je ne tenbsp;voie plus I... nbsp;nbsp;nbsp;Sur mon honneur, répondit Gandalin, je ferainbsp;co que vous ordonnerez !... Alors Amadis lui fit preudre ses armes et reli-rer do son écu lcpéc du chevalier amoureux, a qui cllc fut rendue. GHAPIÏRE XV Quel (jtait le chevalier vaincu par Amadis et cc qui lui clait adveiiu avant de combaltre centre lui. Ge chevalier sappelait Le Patin, Irère de Sidon, alors erapereur de Rome. On le respeclait partout,nbsp;paree quil était chevalier rcdoutable, et, de plus,nbsp;paree que son frère, trop agé pour avoir descendance, devait lui laisser ses Ltats. Le Patin tenait un jour devis damour avec la reine de Sardaignc, nominee Sadamire, et mutuel-lement ils se louaient de lours atlraifs. Le Patin,nbsp;enivré de eet oneens, projet a incontinent dallcr ennbsp;Grande-Bretagne disputcr pour Sadamire contrenbsp;Ui iaue le prix dc beauté. Je soutiendrai, disait-il, votre beauté seul contre les deux meilleurs chevaliers qui diront lenbsp;cqniraire... Si je suis vaincu, jc veux que Ie roinbsp;Lisvart me tranche la tête... Je ne suis pas de eet avis, réjiondit la reine. II y a d'tiutres nioyens de prouver sa chevalerie. Jai juré de prouver que vous êles aimée du raeilleur chevalier de la terre, et je poursuivrai monnbsp;dessein, repartit Le Patin. En eiïet, pen de temps après ii se rendit a la cour du roi Lisvart. Et comme son train était plusnbsp;riche quo lordinairc des chevaliers orranls, le roinbsp;le prit a part afm de connaitre son iiom el lui fairenbsp;lhoimeur quil mérilait. Sire, r(pondit Patin , je nc suis pas venu ici ])Our cacher mon nom, imis ;iu contraire pour menbsp;faire connaitre dc vous et de vos seigneurs... Jenbsp;suis Lc Patin, frère de Icmpercur de Rome... Jcnbsp;vous en dirai davantagc ajjrès avoir vu madamenbsp;Oriauc, votre fillc... Lc roilcmbrassa commo sou cousin, s cxciisanl do 110 lavoir rcconnu plus lót. A souper, les ri-cliesses des apparlcments ct lc norabre des seigneurs lui firont parattre incsquin lc train de sonnbsp;frère. Le lendeniain, la reine le rcQiit avec Oriane, qui lui parut si belle qu'il Iransporta tout son amour |
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RIIILIOTIIEQUE BLEUE.
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pour Saclamire dans son regard. Pourtant Oriane était palie par sa Jalousie a rencontre dAmadis!... Le Patin fut si fort enamouré quil résolut de demander Oriane en mariage, pensant quon lanbsp;lui accorderait facilement a cause de sa naissance. Après le diner, comme il devisait avec le roi de choses et dautres, il aborda ce sujet inattendu. Sire, dit-il, maintenant que jai vu votre fille Oriane, je vous demande sa main... Par mon frère,nbsp;je serai un jour empereur de Rome, et, dès au-jourdhui, je ne connais prince qui ne meraployalnbsp;de préférence amp; tout autre. Jai fait une route sinbsp;longue pour vous prier de maccorder eet honneurnbsp;de me prendre pour gendre. Mon cousin, répondit Ie roi, la reine et rnoi avons résolu de nous fier au choix de notre fille...nbsp;Je lui ferai votre proposition qui nous honore tous,nbsp;croyez-le. Le roi nen souffla mot k Oriane, mais répondit au Palin quelle avait refuse de sétablir encore sinbsp;tót. Le Patin demanda a Oriane si elle approuvait lavis de son père; elle assura que de tout tempsnbsp;elle avait été soumise a ses moindres volonb's. 11 se tint pour accepté de la princesse et résolut daller éprouver sa vaillance contre les chevaliersnbsp;errants. Le roi lui représenta tous les dangers qui lat-tendaient contre des hommes habitués a toutes les armes, mais il ne put le détourner du déiir denbsp;faire entendre parler de ses prouesses. Le Patin par-tit done après avoir compose la chanson qui soutintnbsp;son courage jusqutt sa rencontre avec le désolénbsp;Amadis. Durin, quittant Amadis pour retourner vers Oriane, passa prés du chevalier blessé qui lappelanbsp;pour se laire panser dans les environs. II ny a quun endroit convenable, dit Durin, mais on y est en ce moment si affligé du départ denbsp;celui qui la gagné quon ne vous répondra pas. II me semble, fit Le Patin, que ce lieu gagné doitêtreTlle Ferme. Elle estdéjé gagnée? jen suisnbsp;faché, car je me proposais de le tenter. Durin lui répondit en souriant: Sur ma foi, au lieu dhonneur il vous serait arrivé bien de la honte, é moins que vous nayeznbsp;quelque prouesse cachée supérieure é ce que vousnbsp;nous avez montré. Le Patin, furieux, voulut chatier Durin, mais il fut curieux de connaitre lauteur de la conquète denbsp;File, el lui demanda son nom. Après avoir entendu le vótre, répondit Durin. Le Patin lui apprit quil était le frère de Iem-pereur de Rome. Jen suis bien aise, répliquaDurin, mais je vous vois aussi fort de lignage que faible sous lesnbsp;armes et grossier en langage, daprès les proposnbsp;que vous avez tenu tout a lheure au chevalier quonbsp;vous désirez connaitre , qui est celui-la même quinbsp;vous a mis en bon état. Vous maccordereznbsp;aisément quil est mieux que vous digne de cettenbsp;conquète. Ge disant, il donna des éperons è son cheval sur la route de Lqndres, avec la résolution de raconternbsp;è madame Oriane toutes les paroles et les hauls failsnbsp;dAmadis. |
CHAPIÏRE XVI Comment Galeor, Florcstan el Agraics enlre-prirent la recherche dAmadis qui, laissanl I ses armes et son nom, sétait retiré pour vivrenbsp;avec un crmiie. t -.n quittant rilc-Ferme, Amadis { navait prévenu ni Galaor, ninbsp;^Florestan , ni Agraies; Isanienbsp; avait jure de garder le secret denbsp;son départ. Le lendemain, privés de leur ami, ils le réclamèrent au gou- ,nbsp;verneur qui,leslarmes aux yeux,nbsp;leur raconfa tout ce qui sétait passé. Ils furent contristés de tous ces détails navrants. Galaor sécria que, malgré touto defense, il rechercherait son frère, et quil le venge-rait OU mourrait it la peine. Isanie pria Galaor de se charger du nain Ardan que lui laissait Amadis. Le pauvre nain sarrachait les cheveux et parlait de se tuer si son maitre était défunt; enfin, pendant quelque temps ce ne furent quo lamentationsnbsp;et sanglots. Florestan prit la parole le premier, et dit: Laissons lè les pleurs qui vont bien aux femmes et agissons de suite, car le temps passe etnbsp;le seigneur Amadis séloigne a chaque minute. Ils montèrent a cheval sous la conduite dIsanie jusqua lendroit oü Amadis Iavait laissé, puis ilsnbsp;continuèrent jusqua ce quüs trouvèrent Le Patinnbsp;blessé è qui ses écuyers faisaient une litière avecnbsp;des branches. Ils le saluèrent en passant et lui demandèrent qui lavait ainsi outrage. Mais il fit signe que sesnbsp;écuyers répondraient pour lui. Galaor apprit quenbsp;cétait de la main dun chevalier venu de lIle-Ferme, quil avait été si mal habillé. Et quest devenu ce chevalier? fit Galaor. Nous ne le savons point, rópondirent les écuyers; nous étions loin dici pendant le combat;nbsp;nous pensons lavoir rencontré en venaiit; il cou-rait a travers la forêt en poussant des plaintes, etnbsp;suivi dun écuyer en deuil portant ses armes et sonnbsp;écu k deux lions de sable. Gest celui que nous cherchons, ditFlorestan. Les écuyers indiquerent la route que prirent les chevaliers au galop. Les chevaliers marchèrent longtemps et sarrê-téreut a un carrefour oü ils décidèrent de se sépa-rer pour se retrouver, ü la Saint-Jean suivanto, è la cour du roi Lisvart. Leurs adieux furent déchirants, et leurs recherches infructueuses au milieu dun dcdale daven-tures et de dangers. Amadis , après avoir renvoyé Durin, langa son cheval ii fond de train et arriva a un.torrentnbsp;qui coupait une vallce. Cc lieu étant trés retiré, ilnbsp;sy arrêta etGandalin ly rejoignit. Prends ces deux chevaux et me laisse, lui dit-il; fatigue ou repos ne peuvent soulager monnbsp;mal, je ne pensc plus qua mourir. Ecoutez-moi, répondit Gandalin, votre dame |
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T.E BRA U-ïfi NR BREU X.
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a dü recevoir quolque faux rapport sur vous, car ' elle na pu changer ainsi subitement amour ennbsp;haine sans cause ni raison; la vérité se fera con-naitre, et ne uésespérez pas de la voir proclameenbsp;par celle mêrne qui cause vofre malheur aujour-dhui. Tais-toi, répliquax\madis; enmourant, j obeis amp; ma dame, sil lui plait moctroyer eet ordre; si jenbsp;nattribuais tes paroles a Iinteret que tu as pournbsp;moi, je te décollerais la tète. Puls il se leva égaré et coloya Ie torrent._ Gandalin ne voulut pas Ie suivre; accablé de fatigue, il sendormit profondément. Amadis, en revenant, laperc.ut, ne Ie rcveilla pas, mais alia prendre et seller son cheval; puis,nbsp;cachant les harnais de celui de Gandalin dans lesnbsp;buissons, il gagna Ie haul de la monta^ne.^ 11 marcha jusquau lendemain et sarrêla a la fontaine nommée du Plein-Ghamp, pour faire ra-fraichir son cheval. En sapproehant, il aperqutun rcligieux fort ögè qui faisait boire son ane, Amadis Ic salua et lui demauda sil était prêtre. Oüi, certes, répondit Ie vénérable vieillard , il y a plus de quarante ans que je Ie suis; si vousnbsp;avez quelque péché a confesser, je vous en donnenbsp;1occasion. Amadis se jeta a ses genoux et lui fit Ie récit de ses aventures. Je vois, dit a la fin Ie rcligieux, que vous êtes de haute lignée; oubliez ces chagrins causes parnbsp;unc femme dont Ie coeur se prend vite et oublienbsp;plus vite encore. Eloignez-vous désormais de ccsnbsp;occasions qui déplaisent a Dieu et aux personnesnbsp;de vertu. Ah! mon père, répondit Amadis, jen suis arrivé a détester la vie, et je vous supplie, au nomnbsp;de votre Dieu, de me recevoir en votre compagnienbsp;et consoler ma pauvre ame bientót veuve de uionnbsp;miserable corps'. Dés a présent, je quitte harnais et chevaux pour vous suivre a pied et faire telle pénitence quil vousnbsp;conviondra de minfliger; sur votre refus, jirai me perdre k travers ces bois sans absolution et vous cn serez coupable. Croyez-rnoi, repartit 1ermite, un pared dés-ppoir ne convientpas ti un chevalier commo vous; les femmes se fient bien plus aux rapports quonnbsp;leur fait qua la vertu do leurs amants, vous Fé-pvouvez vous-même en cc moment : soyi*z fermenbsp;dans la Constance et la vertu, ct puisqueDieu vousnbsp;a cree hls de roi, vous gouvernerez un jourlc mondenbsp;OU il vous faut retounier. , nbsp;nbsp;nbsp;« on père, répliqua Amadis, Ic soin de mon ame me preoccupe par-dessus tout, accentez-moi comme sociéle ou bien je me laisserai occire parnbsp;les bètes (Ie cette forèt. A cette obstination, Ie vieillard répondit par des larmes arnères; sa longue barbe blanche on étaitnbsp;inondée, il continua pourtant; Ilèlas! raion enfant, la vie austere que je mène et Ie lieu que jhabite ne vous conviennent guèro.nbsp;Mon ermitage est au sommet (iun rocher silué amp;nbsp;sept lieues cu mer; on ny peut arriver quau commencement du prinlcmps; malgré cela, Dieu mynbsp;conserve depuis trente ans a 1aidc des aumónes denbsp;quclques bonnes geus d ici. |
nbsp;nbsp;nbsp;Je vous assure, fit Amadis, qne cela corablenbsp;mes désirs; je vons supplie derechef, pour Famournbsp;de Dieu, de memmener avec vous. Lcrrnite, attendri par cette insislance, consenlit cl Ie prendre chez lui. Amadis lui balsa les pieds, implorant une pénitence; Ie saint horame récita les vèpres, après les-quelles il tira de sa besace une croüte de pain et un poisson cuit au soleil, et pria Amadis de partagernbsp;avec lui. Quoiquil ncütrien pris depuis trois jours, Araa-dis refuse. nbsp;nbsp;nbsp;Mon fils , lui dit 1ermitc, vous avez proraisnbsp;de mobéir, raangez; si vous mouriez en ctat donbsp;rébellion, votre ame serail perdue. Amadis se conlraignit h manger quelques micttes, son coeur éclalait en soupirs. Après cette collation,nbsp;Fermite étendit son mantcau, se coucha dessus etnbsp;se roposa. Amadis se tint a ses pieds et tacha donbsp;sendormir; raais Ie sommeil ne sempara de luinbsp;qnaprès bien des agitations, et il rêva quil étaitnbsp;entermé dans une piece obscure sans issue; Mabilenbsp;et ja demoiselle de Danemark Fy venaient visiter,nbsp;pri'cédéc's dun rayon de soleil. Elles Feramenaicntnbsp;ensuito vers un palais. A peine ctait-il dehors quil vitOrianc envclop-pcc de feu, ct il sc mit ii crier; Jésus! secourez madame Oriancl Et lui-mème se jeta au feu pour la sauver, la prit entre ses bras et Femporla sur une pelousc toutenbsp;fraiche et verte. Au cri que poussa Amadis, Ie bon ermite séveilla et lui en demanda la raison. Mon père, répondit Amadis, je viens déprou-ver en dormant un malaise tel que je métonne detre encore en vie. Votre declamation Fa assez prouvé, répliqua Fermite; mais levons-nous, il est temps de parlir. Et il inonta sur son ane, suivi d'Amadis; tons deux prirent Ie chetnin de Fermitage, et en devi-sant Amadis pria son compagnon de lui accordernbsp;une grace, ce qui lui fut promis. Je vous supplie, dit Amadis, de nedire a per-sonne qui je suis; eommcz-moi comme il vous plaira; quand je serai mort, vous avertirez mesnbsp;fibres (Ie venir prendre mon corps pour lui donnernbsp;la sépulture en Gaule. Votre mort et votre vie, répondit Fermite, sont a Dieu; vous Foffensez en parlant ainsi; ai-incz-le pour ciuil vous aide. Quel nom toutefoisnbsp;vonlez-vous porter? Celui qui vous plaVa, fit Amadis. El tont en cheminant, Fermite examinait Ama-dis qui lui paraissait de plus en plus beau, mais il lo voyait si désolé (juil savisa de lui donner unnbsp;nom conforme a sa mélancolie. Mon fils, quoique vous soyez jiumc et de belle taille, lui dit-il, votre ennui pourtaut rend votrenbsp;existence ténébreuse; ccsl pour.pioi je vous donnenbsp;Ie nom do Beau-Ténébreux. Ge nom pint ii Amadis, car il indiquait de la jiart de Fcrmilc une l:iiilaisi(3 intelhgente. Ils arrivérent ;'i Ia unit pres de la mer, oü une barque les mena fi la Rochc-Vauvre, nommée ainsinbsp;a cause de la slcrilité du lieu. Lcrmile reprit la conversation cl confia a Amadis son nom qui était Andahod; il avail été dans Ic- 2 Série. 2 |
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monde et connai^sait les sciences, niais Dien lui conseilla un jour de se retirer dans ce pauvre en-droit, oü il demeurait depuis Irente ans, sans ennbsp;ctre sorti, excepté la veille de sa rencontre avccnbsp;Amadis, pour assister aux obsèques dune de sesnbsp;soeurs. Le Beau-Ténébreux fut ravi de se trouver dans un endroit oü bientót la mort finirait ses ennuis.nbsp;11 passa ses jours en pleurs, dédaignant son an-cienne gloire et méprisant toutes les vanités. Le dépit dune faible femme lavait rendu misanthrope, et il navait pas óté plus invulnerable quune infinité do grands personnages de lanciennbsp;temps. Au lieu de les prendre pour exemple, il eüt dü éviter leurs fautes, co dont il ne savisa point. Gandalin, en sévcillant, se trouva seul et ap-pela Amadis. Lécho seul lui répondit et il supposa la vérité. Toutefois, résolu de cbercher son rnaitro, il sapergut quil navait ni bride ni selle; il les trouvanbsp;enfin ainsi que le cheval, et, sctant mis en selle,nbsp;il no sut de quel cótó savancer; il marcha cinqnbsp;jours de village en village, sinformant dAmadis. 11 deboucha un jour dans la prairie oü Amadis avait laissé ses armes et vit un pavilion abritantnbsp;deux demoiselles. Avez-vous vu, leur dit-il, passer un chevalier portant écu dor a deux lions de sable. Nous avons trouvé 1écu et le roste de son hariiois, répondirent-elles, quant a lui, nous nenbsp;le vimes pas. Ah! viergeMarie, sécria Gandalin, eest fait de lui, lasl quel malheur! Le meilleur chevaliernbsp;du monde est-il ainsi perdu 1 Sa douleur était vraiment affreusc et navrante. Comment, disail-il, ai-je pu vous garder si mal, négliger mes devoirs envers vous qui étiez lenbsp;rempart de tous les misérables, o mon seigneur.nbsp;Et je vous ai laissé parlir au moment oü je devaisnbsp;le plus matlacher a vous. Le pauvre Gandalin se laissa choir de son che-val tant il était érau. Alors les demoiselles sécrièrent: Jésus, cel écuyer est morll Elles coururent a lui el le firent revenir ü la raison. Mon ami, lui dirent-elles, votre mailre est peut-êlre vivant; au lieu de vous désespérer, pre-nez courage pour tenter de le retrouver. Gandalin se rendit a ces raisons et il résolut de faire tant de démarches, quil aurait enfin des nou-velles dAmadis. Les demoiselles lui raconlèrent quétant en la compagnie de don Guillan-le-Pensif, qui les avaitnbsp;délivrées de la prison do Gardinos-lc-Félon, ellesnbsp;sétaient arrêtées dans la prairie et quelles ynbsp;étaient depuis quatre jours. Don Guillan avait reconnu les armes dAmadis et les avait pendues a im arbre, jurant quelles ap-partimaient au premier chevalier du monde : quilnbsp;lui fallait, sans tarder, aller è sa recherche. II nous a cqnfié la garde dc ces armes, et depuis Irois jours il esl revenu le soir sans succès; ce matin il a cmporlé iécu du chevalier perdu,nbsp;en disant: nbsp;nbsp;nbsp;Gerles, écu, vous faites un mauvais échangonbsp;de votre maitre amp; moi. nbsp;nbsp;nbsp;Don Guillan doit porler ce Irophée a Ia cournbsp;du roi Lisvart, afin quon pleure le défunt; nons-mêmes nous devons informer la reine Briseno donbsp;ce que Guillan a fait pour nous. Gandalin les recomraanda Dieu, les assurant quil continuerait, jusqna ce que mort lempêchat,nbsp;do chcrcher celui duquel dépendait son repos. CIIAPITRË XVII Comment Durin retourna vers Ja princesse Oriane, porteur des nouvelles d'Amadis et dcnbsp;la douieur qu'elle conout en apprenant sonnbsp;désespoir. urin, en laissant Le Patin dans la forét, se pressa sinbsp;fort pour retrouver Oriane,nbsp;qucn dix jours il arriva anbsp;Londres. Oriane, en lapcrcevant, sc rait ^ trembler si fort, quelle ne put parlor etnbsp;quelle pria la demoiselle do Danemark de le fairenbsp;enlrer dans sa chambre, oü elle voulait roster settlenbsp;avec Durin. Durin se mit a genoux et Oriane lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, raconte-moi sincèrcmont en quelnbsp;état tu as trouvé Amadis, la contenanco quil a enenbsp;en lisant ma lettrc et ce quo tu penses de la reinenbsp;Briolanie. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Durin, quelquincroya-ble que vous paraitra la vérité je vais vous la dire. Durin raconta toules les circonstances de son voyage jusqua llle Ferme et en vint aux épreiivesnbsp;de loyauté daraour épuisées par Amadis. Une gracicuse rongeur embellit le pMe visage dOriane a cette nouvelle qui lcmpêchait de soup-Qonner la lidélité de son chevalier. Madame, continua Durin, mon seigneur Amadis a franchi ensuite le seuil de la chambrenbsp;enchantée et gagné la couronne de file Ferme,nbsp;disputéo depuis cent ans par les meilleurs clteva-liers. Nous avons pu visiter toutes les richesses denbsp;cc palais qui na dégal en aucun lieu du monde. Vraiment, Durin, fit Oriane, la fortune lui a cté bien favorable. nbsp;nbsp;nbsp;Sans doutc, répondit Durin, mais hien ri-goureuse aussi. Plüt ü Dieu quun autre quo moinbsp;lui eüt porté votre lettre. Comment, reprit Oriane, dis-moi ce quil fit en la lisant? nbsp;nbsp;nbsp;Ma dame, cette facheuse lettre, répliqua Durin, les larmes aux yeux, a causé la mort du seigneur Amadis. Vous avez forgé le glaive que jainbsp;porté 1 Nous sommes tous les deux coupables dho-miridel Durin entra dans tous les détails du départ dA madis, des adieux quil avait fails, de son combatnbsp;avec Le Patin. 11 était aussi désolé quOriane, dontnbsp;le cceur se soulevait comme une nier furieuse; lanbsp;pauvre dame finit par ne plus écouter et séva-iioait... Durin appela Mabile et la demoiselle de Danemark. |
LE BEAU-TÉNÉBREUX, 19
LE BEAU-TÉNÉBREUX, 19 on Guillan-le-Pensif, après avoir quitté la fontaine oü ilnbsp;avait trouvé les armes dA-madis, se mit a cheminernbsp;pqur gagner la cour du roinbsp;Lisvart. Il portaltordinaire- nbsp;nbsp;nbsp;Secourez dame Oriane, dit-il, qiii est frappéenbsp;dun mal auquel il nest pas de reraède. Si elle anbsp;failli, Ie chètimeiit lui est justement revenu. Oriane revint a elle après une longue pamoison, elle soupira et dit dunevoix faible et dolente : nbsp;nbsp;nbsp;Que je suis malheureuse davoir fait mourirnbsp;celui que jairaais Ie plus au monde; ó inon ami!nbsp;puisque je ne puis réparcr Ie mal dont je suisnbsp;cause, acceptez Ie sacrifice de ma vie. Mon ingra-tilude sera ainsi punie etvoiroloyauté reconnue... Elle voulait continuer, mais sa voix séteignit. Les dames qui lentouraient voulaient appeler Durin pour connaitre la raison de son délirc, maisnbsp;Mabile déla^a Oriane et lui donna tant de soinsnbsp;quclle reprit connaissance. nbsp;nbsp;nbsp;Plüt a Dieu que je fusse morte, dit la bellenbsp;éplorée, davoir cause a mon seigneur Amadis,nbsp;chagrin de mort. nbsp;nbsp;nbsp;Croyez-vous, répondit Mabile, que mon cousin, sil est parti, comine a dit Durin, a un autrenbsp;motif que celui de faire passer sa rnélancolie ennbsp;attendant que son innocence soit reconnue. Ecri-vez-lui de venir vous trouver amp; Mirefleur, oünbsp;vous lattendez pour avoir pardon de votre faute. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! cousinc, fit Oriane, pensez-vous quilnbsp;daigne jamais me regarder, ni faire un pas pournbsp;moi?.,, nbsp;nbsp;nbsp;Lamour quil a pour vous, reprit Mabile,nbsp;dépasse Ie chagrin que vous lui avez causé; lors-quil apprendra votre regret, il oubliera davoir éténbsp;Kialtraiié. II faut que la demoiselle do Danemarknbsp;se charge de Ie trouver, il la connait et a confianccnbsp;en elle. Eh bien I soupira Oriane, que Dieu laccompa-gne et la ramène ici. La lettre fut ècrite ii 1instant par Oriane et remise è la demoiselle de Danemark, qui partit pour I Ecosse oü Amadis dcvait, suivant ces dames, sê-tre retiré avec Gandalin. Dour colorer ce voyage, on fit entendre a la reine que Mabile envoyait quérir en Ecosse desnbsp;oouyelles de sa mère par la demoiselle de Dane-mark qui partit avec Durin sou frère, et Enil,nbsp;cousin de Gandalin. Les voyageurs arrivèrent bientot a Vegil, port qui separe la Graiide-Bretaghe du royaurne dE- n Ds étaient a Poligez, oü ils verent Gandales qui sen allait en^chasse.nbsp;ripc r.*!- ^PPritque deux princesses envoyaient ceLesTm^!^ nbsp;nbsp;nbsp;dEcosse; que ces prin- bien. nbsp;nbsp;nbsp;Oriane et Mabile, quil connaissait écuvers^averlrp^)???*®®*® nbsp;nbsp;nbsp;Danemark et ses lais^ Duis lPur yS nbsp;nbsp;nbsp;^quot;ns son propre pa- La demoiselle fut bien surprise de sêtre ainsipondit qu on ne 1 avait pas revu a la cour denuis son depart pour venger Briolanie. On croit quil est venu vous voir en Ecosse la reine et ses parentes, et 1on m'anbsp;charge de lettres pour lui. AmadisX*^^**^^'*^ nbsp;nbsp;nbsp;P®^ empêcher des nouvelles dOrianl!*^'* supposerait avoir II y a loiigtenips, dit Gandales, que je desire |
revoir Amadis, plüt a Dieu que vous leussiez rencontré ici. Pendant trois jous on fèta les voyageurs, et Ie quatrième, la demoiselle remit a la reine dEcosse les lettres et présents que Brisène lui envoyait. CHAPITRE XVIIlComment don Guillan-le-Pensif en portant en la cour du roi Lisvart les armes dAmadis, quilnbsp;avait trouvées, ent maille amp; partir avec quel-i-^ques chevaliers ennemis de son seigneur. ment a son cou lécu du vaillant fils de Périon et ne lótait de la que lorsquil avait a combattre,nbsp;cas auquel il prenait son propre écu, craignantnbsp;doffenser lautre. II y avait bien six jours quil cheminait ainsi, dolent et pensif, lorsquil fit rencontre de deuxnbsp;chevaliers, cousins dArcalaüs, lesquels reconnais-sant la targe dAmadis etsupposant naturellementnbsp;que cétait a ce vaillant homrne quils avaient anbsp;faire, délibérèrent entre eux de lassaillir. Nous porterons la tête de ce paillard a notre oncle Arealaüs I ajoutèrent-ils un peu haut. Guillan entendit cela, et, la colère lui montant au visage, il leur répondit ; Par Dieu ! mes pnillards, vous comptez bien lü sans votre héte... Apprenez, sil vous plait, quenbsp;jamais les traitres ne mont épouvanté, et vousnbsp;êtes des trailres, puisque vous êtes parents dArcalaüs 1... Lors, baissant la tête et couchant sou bois, il donna au travers deux comme une cornedle quinbsp;veut abattre des noix, et il en abattit un du premier coup, bien que ces cousins dArcalaüs fiis-sent jeunes et roides. Quant au second, voyantnbsp;bien que Ie mème sort lui était réservé, il sen-fuit sans demander son resle. Guillan-le-Pensif ne se souciait pas Irop, dailleurs, de Ie poursuivre, étant un peu blessé.nbsp;11 reprit done sa route sans plus de souci et, surnbsp;Ie soir, comme il se faisait tard, il sarrêta cheznbsp;un sien ami, qui lui donna volontiers lhospitalité.nbsp;Le lendemain, dés laube, il allait déloger, lors-que son héte, sapercevant qu'il navait plus denbsp;lance, le pria den accepter une, ce qui lui agréa.nbsp;Puis il se remit en route. Vers le milieu du jour, il arriya prés dun fleuve, appelé Guynon, sur lequel était assis unnbsp;pont large seulement pour passer deux chevauxnbsp;de front. En sapprochant de plus prés, Guillannbsp;avisa un chevalier qui portaitun ecu vert ü bandenbsp;dargent, et dans lequel il reconnut son cousinnbsp;Ladasin. Ladasin se disposait ü passer le pont;nbsp;mais, de lautre cóté, il y avait un chevalier, lanbsp;lance en arrêt, qui lui défendit do passer outrenbsp;sans avoir rompu une lance avec lui. |
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Je ne marrête pas pour si peu de chose 1 ré-pondit dédaigneusement Ladasiii. Et, dormant des éperons a son cheval, il sclauQa pour passer. Autant en fit celui qui gardait Ie passage, lequel était monté sur un grand cheval bainbsp;et portait un heaurne noir et un écu d'argent amp; unnbsp;lion de sable. Leur choc fut si violent qne Ladasinnbsp;tomba dans Ie fleuve, oü, sans doute aucim, il senbsp;fut noyé, tant a cause du poids de ses armos quanbsp;cause de la hauteur doü il était chu, sil neüt parnbsp;bonheur rencontré quelques débris de bois aux-quels il se harpa. Pendant que celui qui Favait abattu retournait tranquillement a sa place, a Fextrémité du pont.nbsp;Don Guillan-le-Pensif courait au secours de sounbsp;cousin et Ie tirait k bord. Par Dieu I cousin, lui dit-il, sans ces rames vous étiez noyél... Par ainsi, les chevaliers étran-gers commc vous et moi devraient se raéfier desnbsp;joutes sur de tels ponts, car ceux qui les gardentnbsp;y ont leurs chevaux faits et adextrés de longuenbsp;main, avec lesquelsils acquièrent plus que par leurnbsp;vaillance propre, honneur et reputation au prejudice de chevaliers qui valent cependant mieuxnbsp;queux... Quant a moi, je serais un jour entiernbsp;sans jouter avant que de me mettre en tel hasaid,nbsp;et je me retirerais de ce moment si je navais a vousnbsp;venger du bain que vous venez de prendre centrenbsp;votre grél... Gela dit, Guillan-le-Pensif sassure sur ses étriers, mit sa lance en arrêt et courut sus aunbsp;chevalier èi 1écu dargent, lequel en faisait autantnbsp;de son cóté. Guillan fut plus heureux que son cousin, et ce fut ]ui,.cette fois, qui eiivoya son adversaire dansnbsp;la rivière, avec son cheval. Tous deux nagèrent,nbsp;Ie chevalier du cóté de son bord, son cheval dunbsp;cóté oü se tenaient les écuyers de Ladasin, dont Ienbsp;cheval, toutalheure, avait fui sur Ie bord oppose;nbsp;ce qui amena, tout naturellement, une demandenbsp;dcchange. Comment?... répondit Ie chevalier au heaurne noir ü 1éciiyer qui était vénu réclamer Ie clievalnbsp;do Ladasin et aussi celui de Guillan qui sétaitnbsp;échappédu cóté de ce chevalier. Comment?... Pen-seiit-ils done échapper aussi facilement de mesnbsp;mains? Oui bien, répondit Fécuycr, car ils ont fait au passage tout ce que la coutume requiert. Non, pas encore, reprit Ie chevalier au heaurne noir, puisque nous sommes tombés tousnbsp;deux... 11 faut quils gagnent leur droit dc passagenbsp;avec lépée. Et, sans plus discourir, il savanpa incontinent vers Guillan-le-Pensif, et, Ie prenant a parti, il luinbsp;Jit: nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, vous avez fait longuement parlernbsp;votre ambassadeur... A votre tour maintenant ;nbsp;otes-vous vassal du roi Lisvart?... nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi me demandez-vous cela? réponditnbsp;Guillan-le-Pensif. nbsp;nbsp;nbsp;Plut a Dieu que je Ie tinsse lui-même ennbsp;votre lieu et place, car, par ma tête! il ne régne-rait plus un seul jour de sa vie 1... |
Si Ie roi Lisvart, mon seigneur, était a ma place, je suis sur quil vous ferait vite repenlir denbsp;cette extravagance... Mais, comme il est absent, etnbsp;que je sais Ie mal que vous lui voulez, je vnis Ienbsp;remplacer du mieux quil me sera possible, dau-tant mieux que jai en ce moment la plus grandenbsp;envie de combattre que jaie jamais eue ! Nous verrons bien 1... Avant quil soit rai-jour, je vous mettrai en tel état, que vous lui em-porterez de mes nouvelle 1... Mais, avant que vous ne receviez Ie traiternent que vous méritez si bien,nbsp;je veux que vous sachiez qui je suis et qiielsprésents jenverrai par vous a votre roi Lisvart. Bien que ces propos du chevalier au heaurne noir déplussent considérableraent a Guillan-le-Pensifnbsp;et quil eüt ü chaqne instant la demangeaison denbsp;commencer Ie combat, il se contint, pour apprendrenbsp;Ie nom de eet outrccuidant personnage. Sachez done, reprit ce dernier, que jai nom Gandalod, et que je suis Ie fils de Bersiiian, jadisnbsp;seigneur de Sansuègne, qui fut si méchammentnbsp;mis a mort par Ie roi Lisvart en la ville dc Lon-dres... Les présents que je lui enverrai sont,nbsp;dabord, les têtes des quatre chevaliers de sa mai-son que je tiens prisonniers, et dont 1un estnbsp;Giontes, sonneveu; ensuile votre main droitc, quenbsp;je pendrai a votre cou après vous 1avoir coupée etnbsp;séparée du bras. Par Dieul traitre, sécria Guiilan-le-Pensif, si tu en sais faire autant que tu te vantes, ce seranbsp;beaucoup; mais je crois que tu mentiras 1... Ce disant, Ie brave Guillan viut se ruer sur Ie fds de Barsinan, et alors commenqa entre eux unnbsp;combat apre et cruel, car, saus reprendre haleinenbsp;un instant, ils se pressaient tant et si fort Funnbsp;Fautre, que Ladasin et les écuyers présents nenbsp;pensaient pas que Fun des deux püt échapper denbsp;mort. Néanmoins, ils se maintenaient si bien quo 1on neüt pu juger quel était Ie meilleur. Tous deux,nbsp;en effet, étaient prompts chevaliers, hardis, rompusnbsp;aux armes, si bien rompus même que, raalgré lanbsp;rnulliplicité et la violence des coups quils sadres-saient rautuellement, pen dentre ces coups les en-dommageaient jusquü la chair vive. Au plus fort de leur combat, un bruit de cor se fit entendre, veiiant de la tour voisine. Guillannbsp;sen étonna, pensant que cétait Ie signal dun secours qui arrivait a son ennemi, qui sen étonnanbsp;également, pensant que cétait Ie signal de la révolte de ses prisonniers. A cette cause, chacun desnbsp;deux fit plus delTorts que devant, afin de vaincrenbsp;sou compagnon avant 1arrivée du sccours annoncé.nbsp;Gandalod se lanca sur Guillan, croyant Ie désar-gonner du coup; mais Guillan Ie serra si fortementnbsp;quils tombérent tous deux a torre, roulant 1unnbsp;sur Fautre, sans toutefois que les épécs leur sortis-sent dos poings, et, si bien sy prit Guillan quilnbsp;gagna Ie dessus. Une fois debout, Fépée haute, Guillan ne se fit faute de Fabaisser sur son adversaire, qui regut llinbsp;cinqoü si grands coups qui Fétonnèrentplus que denbsp;raison et Faffaiblircnt plus fjuil neüt voulu : unnbsp;dernier coup, plus apre q^uc les autres, Facheva ennbsp;lui détachant Ie bras de 1 épaule. Lors, se relevant comme par ressort, sous Fim-pression de sa violente douleur, Gandalod se mil k fuir dans la direction de la tour en poussant unnbsp;horrible cii. Mais Ie vaillant Guillan Ie devanga,nbsp;et, Fempoignant par Ie heaurne, il Ie tira si rude- |
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ment quil Ie lui arracha de la tète. Puis, lui met-tant lépée en la gorge, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Par Dien! traitre, üls de traitre, ccst vousnbsp;qui irez vers Ie roi Lisvart lui présenter dautresnbsp;tèles que celles que vous lui avicz dédiées, et sinbsp;voiis ne me voulez obéir, la vótre men fera raisoii. nbsp;nbsp;nbsp;Hélas, répondit Gandalod, jairne encorenbsp;mieux men rapporter A la miséricorde du roi quenbsp;de inourir présenteraent... Lors, il bailla sa foi k Guillan, et tous deux re-montèrent ti cbeval, ainsi que Ladasin, éraerveillé de la vaillance de sou cousin, lequel, cependant,nbsp;était habitué a en témoigner souventes fois. Au mêine instant, ils entendirent uno grande ruineur du cóté de la tour, et ils en virent sortirnbsp;un garde, qui se rait a fuir. lis Farrètent pournbsp;savoir de lui la cause de sa fuite et de cette ru-meur. Les prisonniers se sont révoltés, répondit-il dun air effaré... Ils sont sortis de la fosse oü onnbsp;les tenait, puis se sont arrnés et ont fait un massacre des gardes mes compagnons... Gommo il finissait de parler, Guillan et son cousin virent sortir de la tour, dabord un chevalier que poursuivaient trois ou quatre prisonniers, puisnbsp;sept hallebardiers qui senfuireiit vers Ie bois voi-sin. Mais Guillan et Ladasin ne les laissèrent pas senfuir ainsi : ils leur coururent sus, en tuèrentnbsp;quatre et semparèrent du chevalier que poursuivaient les prisonniers. Ces derniers, heureux davoir reconquis leur liberté, sen vinrent saluer Guillan-le-Pensif, qu'ilsnbsp;reconnurent tous. Mes seigneurs, leur dit ce vaillant homme, je ne pais longuement demeurer avec vous, car jenbsp;suis force daller Irouver Ie roi Lisvart... Mais monnbsp;cousin Ladasin vous fera compagnie... Lorsquenbsp;vous serez rafi aichis, venez, je vous prie, a la cour,nbsp;et araenez quant et vous ces deux chevaliers quenbsp;je vous baille en garde jusquA ce que Ie roi Lisvartnbsp;en ait ordonné selon sa justice... 3e demanderai ennbsp;outre a lun de vous de demeurer pour garder celtenbsp;place, jusqua ce que jy aie pourvu. Les chevaliers promirent. Alors, les recomman-dant a Dieu, Guillan-le-Pensif retira sou écu de son cou, Ie bailla en garde a lun de ses écuycrs,nbsp;m, en repreuant celui dAmadis, ainsi quil ennbsp;m'T»nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;larmes lui vinrent aux yeux de ^ nbsp;nbsp;nbsp;compagnons sélonnaient leur nbsp;nbsp;nbsp;cbanger décu, avec ce regret, il inrpc nbsp;nbsp;nbsp;de placer a mon cou, phpvdii'r u ote Ie mien, est celui du meilleur vaillaut et incomparable Amadis de Gaule. Pensif repritsen cheinin, et, au bon de quelques journées, il arriva en la cour n lor Lisvart saus avoir eu dautres aventures. |
GHAPITRE XIX Comment üriane et la reine Brisêne recurent don Guillan-le- Pensif, qui leur apportait les armes du vaillant Amadis de Gaule. On savait déja, a la cour de Lisvart, que Ie vaillant Amadis de Gaule avait mis fin a toutes lesnbsp;aventures de tIle Ferme, gagné la seigneurienbsp;dicelle, et quil sen était allé secrètement, avecnbsp;une grande tristesse, on ne savait pas oü ni pour-quoi. Guillan-le-Pensif entra dans la salie portant toujours a son cou lécu dAmadis, et il alia fairenbsp;sa révérence au roi. Quelles nouvclles avez-vous dAmadis 1 de-raanda Lisvart. Sire, répondit Guillan, je nen sais nulles, ïoutefois, sil vous plait, je vous réciterai devantnbsp;la reine comment jai trouvé ses armes et son écunbsp;que voici. Vraiment, reprit Ie roi, jen suis trés content; puisquil était son chevalier, cest raison quelle sache la première ce quil est devenu... Ge disant, le roi prit Guillan-le-Pensif par la main et le conduisit auprès do la reine. Madame, dit alors Guillan en sagenouillant, il y a quelques jours, en quote du vaillant Amadis,nbsp;je passais auprès dune fontaine que Ton nominenbsp;la fontaine de Plein-Ghamp : jy trouvai toutes les armes de cet incomparable chevalier..... Je vous les apporte, madame, afiii que vous les fassiez mettrc en un lieu éminent, oü cbacun les puissenbsp;voir, OÜ cbacun puisse, en les contemplant,nbsp;prendre exemple sur celui a qui elles furent,nbsp;lequel, par sa liaule cbevalerie, a acquis le premier rang entve tous ceux qui jamais portèrentnbsp;cuirasse au dos... Quel doramage que la perte dun si bon chevalier! sécria la reine, toute dolente. Beau-coup de vivants y perdeut leur soutien, leur pro-tecleur, leur ami!... Et je vous sais trés boii gré,nbsp;seigneur Guillan, de ce que vous avez fait pournbsp;lui et pour moi tout ensemble... Je vous prornetsnbsp;que ceux qui, comme vous, voudront se rneltrenbsp;en quête pour le trouver, me donneiont occasion,nbsp;et a toutes autres dames, de leur vouloir du biennbsp;pour Iamour de celui qui élait taut a leur corn-mandement. Aiiisi se mauifesta le chagrin de la reine et du roi. 11 ne fut rien au prix de celui qui semparanbsp;de la belle et malheureuse Oriane. Car si, aupa-ravant, elle avait, eu des angoisses pour la grandenbsp;faute quelle avait faite, maiutenant ces angoissesnbsp;redoublèrent avec une mélancolie si grande quilnbsp;lui flit impossible de demeurer la plus Iqngteraps. Elle courut dans sa chambre, et, se jetant sur sou lit, elle se prit a crier ; Ah! malheureuse 1 malheureuse que je suis?.. Je puis bien mainteuant dire que toute la féliciténbsp;que jeus jamais est un vrai fantome et mon tour- inent iiiie pure vcritc.....Gar si jai quelque con- tcntcmeut, ccst sculcment jiar les songes qui me solücilcut la unit... Gar, en veillaiit, toute austé-rité afiligc mon pauvve esprit, de sorte que, autant |
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Ie jour raest martyre, autant la nuit mest bon-heur, paree quen dormant je me vois souvent devant mon ami..... Mals Ie réveil 1 Ie réveil, quinbsp;me privé de tant daise, combien il est cruel 1...nbsp;Abl mes yeux, non plus yeux mais ruisseaux denbsp;larmes, vous êtes bien abusés, puisquétant closnbsp;vous voyez celui seul qui vous contente, et que,nbsp;ouverts, tous les ennuis du monde viennent vous offusquerl..... Par boiiheur, la mort, que je sens prochaine, me délivrera de cette anxiété, et vous, amant cher, vous serez vengé de la plus ingratenbsp;qui fut jamais!... Alors, corame furieuse, Oriane se leva, résolue a se précipiter du liaut en bas de ses fenctres.nbsp;Mais, au moment oü elle allait accomplir ce funestenbsp;dessein, Mabile, qui lavait suivie, épiée et en-tendue, se précipita sou enconlre, Tarrcta et luinbsp;reprèsenta linfamie quelle acquerrait, si seulo-ment on apprepait qu elle eüt eu ce vouloir. Ellenbsp;ajouta, après lui avoir parlé du retour probablenbsp;dAmadis : Comment, chère Oriane, oü est done cette Constance de fdle de sang royal? Oü est cette prudence dont on vous loue tant ? La raoindre nouvellenbsp;vous met la tête et Ie coeur ü lenvers, et les plus fausscs sont les mieux accueillies..... Je ne vous reconnais plus, mignonne..... Avez-vous déjü oublié Ie mal qui faillit vous advenir il y a un an, par les fausses nouvelles quArcalaüs apportanbsp;a la cour?... Et maintenant, paree que Guillan-le-Pensif a frouvé Jes armos de mon cousin Amadis,nbsp;vous allez vous imaginer quil est mort! Croyc?-moi plutöt que de croire les nouvelles menson- gères.....Vous reverrez votre ami, je vous Ie pro- raets..... Vous Ie reverrez avarit peu... lorsquil aura vu vos lettres... lorsquil aura appris la peine oü vous êtes. Ce discours fut appuyé de tant de raisons persuasives et de tant de.caresses plus persuasives encore, qjuDriaue sentit une partip de son tourmentnbsp;sapaiser. Sur ces entrefaites, on leur vint dire, a Mabile et a ejle, que les chevaliers et demoiselles quenbsp;Guillap-le-Pensif avait délivres de prison éfaientnbsp;arrivés. Mab.de entraina aussilót sa belle compagnenbsp;vers la salie, oü, en effet, Guillan présentait au roinbsp;les deux chevaliers prisonniers amoqés par lesnbsp;chevaliers délivrés. Ces derniers racontèrent coip-rnent Ie combat sétait fait, quels propos Gandalodnbsp;avait tenus a Guillan, et aussi comment, durantnbsp;leur mclée, les chevaliers qui étaient aqx bassesnbsp;fosses de la tour avaient trouvé moyen de senbsp;délivrer. Est-il vrai? dit Ie roi k Gandalod. Je fis, il ny a pas longteraps, briiler ton père en cette ville anbsp;cause de sa grande trahison, et tu y seras pendunbsp;avec ton compagnon, paree que tu avais machinenbsp;pia mort... Tout aussilót, Lisvart ordonna quon les allat attacher aux créneaux de la ville, vis-ü-vis du lieu oü Bersinan avait été brülé, co qui fut incontinent executé. |
CHAPITRE XX Comment Corisande, k Ia recherche de son ami Florestan , s'en vim i la Roche-Pauvre oü Ie Beau-Tdnébreux se trou-vail avec Permile, et ce quil leur advint. n jour que Ie Beau-Té-nebreux était assis prés de Termite ü la porte denbsp;leur celluie, Ie vieillardnbsp;Iqi dit: Racontez-moi, mon fils, Ie songo que vousnbsp;fit(3S dans la forêt. Le Beau-Ténébreux Ie lui raconta, en taisant lenbsp;nom des demoiselles, etnbsp;lui demanda ce quil ennbsp;_nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;pensait sérieusement. Lermite se init a sourire et lui assura quil avait lieu dêtre satisfait de ce que le songe lui paraissaitnbsp;sjgnifier. La chambre obscure est Ia fribulation oü vous ctos, dit-il; les demoiselles sont de vos amies etnbsp;elles parlent de vous a celle que vous aimez, ellesnbsp;vous tireront de ce lieu. Le rayon de soleil signilienbsp;une lettre de reconciliation qui yous séparera denbsp;raoi. Le feu dont cette dame élait entoqrée, cestnbsp;lamour et le chagrin de votre separation. La pe-louse verte oü vous Pemportates (!st la joie quenbsp;vous aurez a vous retrouver ensemble. Ge que je vous dis, conlinua Iermite, ne con-vient ni ü mon age, ni a mon élat, mais jp crois servirDieu pn consolant une personne aussi désoléenbsp;que vous êtes. Le Beau-Ténébreux lui baisa les pieds et le rc-mercia de le réconforter ainsi, il pria Dieu d'gc-complir ce quil veiiait dcnlendre. Lermite expliqua encore au Beau-Ténébreux un songe précédent; il sut le distraire un j)eu en )enbsp;faisant pêcher avec ses nevpux quj visitaient lanbsp;Boche-Pauvre. Le Beau-Ténébreux allait souvent ü lécart sous des arbres, doü Pop apercevait la terre ferme; ilnbsp;aspirait les senteurs venant dun paysoü la fortunenbsp;lavail couronné, et il pensait au tort que lui faisaitnbsp;Oriane, saus quil leül offensée. Las ! disait-il, qi-je mérité d'etre banni sans avoir failli! Certes, amie, si ma mort vous étaitnbsp;agréable, vous pouviez me la donner plus tót aunbsp;lieu de me faire laiiguir ainsi. Le seul refus devotrpnbsp;accueil, le jour oü vous macceptates pour votrenbsp;chevalier, eüt sufti alors pour me faire mourir millenbsp;niorls!... Chaque jour le Beau-Ténébreux se plaisait ii rap-peler ses pcines; il passait quelquefois la nuit sous les arbres, et il lui arriva de composer dans un moment de calme la chanson suivante: Puisquü grand lort la victoire Méritöc on me dénie, Lorsque finie est la gloire, Gloirc est do finir la vie! Et que de la méme mort Meurent mes üpres malheurs , Mon espoir et mon confort, Amour mêrae et ses chaleurs. |
LE BEAU-TENEBREUX. 23
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Mais toujours jaurai mémoire Dun perpétuel dmoi; Car pour fin mettre ii ma gloire On ineurtril ma gloire el moi! Ainsi passait Ie temps Ie Beau-Ténébreux, attendant que mort on meiUeure fortune Ie missent hors de Ia misère en laquelle il vivait. II advint quune nuit, versie point dn jour, élant couché sous les arbres, comme il en avait coutumo,nbsp;il entendit prés de lui les sons dun trés mélodieiixnbsp;instrument, auxquels il prit tant de plaisir quil lesnbsp;écouta tont du long. Etnerveillé cependant, et curieux de savoir doü ces soins pouvaient venir, connaissant Ie lieu desert, il seleva et sapprocha saris bruit du cöté doünbsp;il les entendait venir. 11 vit alors deux demoiselles chantant sur Ie lulb, prés dune fontaine; il se tint coi de peur de lesnbsp;effaroucher, et les écouta quelque temps ; puis ilnbsp;se montra ü elles et leur dit: nbsp;nbsp;nbsp;Votre musique ma fait pcrdre aujourdhqinbsp;raatines, demoiselles, et jen suis bien féchél... Les demoiselles furent effrayées de cette apparition. La plus courageuse se décida cependant ü parler. nbsp;nbsp;nbsp;Nous ne pensions pas, dit-elle, vous déplairenbsp;en nous ébattant ainsi, mais vous nous obligerieznbsp;de nous dire qui vous êtes et comment se nommenbsp;eet endroit inhabitable. Eu vérité, répondit Ie Beau-Ténébreux, ce lieu sappelle la Boche-Pauvre; il y a la-haut unnbsp;ermite que jaccompagne eu puuiliou de mes pé-chés. nbsp;nbsp;nbsp;Mon arai, firent les demoiselles, ne pourrions-nous Irouver une retraite ici pour une dame richenbsp;et puissante, si mal trailée damour quelle en estnbsp;presqu'au rnourir ? nbsp;nbsp;nbsp;U ny a dautres logis iei, repartit Ie Beau-Ténébreux, que la cliambrette oü se retire rormitenbsp;et Ie repaire oü je dors quelquefois; si lermitonbsp;consent a vous Ie prèler, j irai coucher è la bellenbsp;étoile comme je fais souvent. Les demoiselles Ie reraerciéront et allèrent é un pavilion oü Ie Beau-Ténébreux apergut une trésnbsp;belle dame couchée. II cornprit que cétait celle dont on lui avait parlé. Plus loin, il avisa quatre hommes armés faisant Ie guet, cinq autres se reposant et un baliinent denbsp;bonne mine ü 1ancre ü peu de distance. Le soleil se levait quand la cloehette de l'ermi- ®PPöla le Beau-Ténébreux-, lcrmitc voulail ceiebrer la messe. ditTo^ darriver des étrangers h la Roche, tendrelanS?'''quot;'quot;'' 1ermite, jattendrai leur pré- Mais comme il descendait, il rencontra les chevaliers apportantla dame-, il sehatadonc dhabiller 1 ermite et la messe commeiiga. Le Beau-lénébreux, au milieu de ces dames, se rappela la cour du roi Lisvart et la joie quil avaitnbsp;oiiY Y ^ Onane; les l-armes lui vinrent si fortnbsp;demoiselles sen apergurent. nóphdB nbsp;nbsp;nbsp;diet ü la contrition de ses pechés, et apvès le sewiee sen vinrent aborder |
Iermite pour lui demander quelque chambrette pour leur maitresse, fort malade de la mer et denbsp;peines extremes. nbsp;nbsp;nbsp;En vérité, mesdames, dit Termite, il py a icjnbsp;que deux petites cellules; je me tiens dans Tunenbsp;oü, si je puis, jamais femme nentrera, et dansnbsp;Tautre, ce pauvre homme se retire quelquefoisnbsp;pour dormir; je serais laché de Ten voir chassé. nbsp;nbsp;nbsp;Père, dit le Beau-Ténébreux, que cela nenbsp;vous empêche detre agréable ü ces dames, je menbsp;contenferai bien des arbres pour refuge. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 dit Termite, de par Dieu, soitl... Le Beau-Ténébreux conduisit les demoiselles é sa cabane, oü bientót la dame fut déposée sur un lit richemeut dressé; il remarqua les gestes donbsp;celle-ci, car on lui qvait dit quelle souffrait damour. II sinforma auprès des demoiselles quelle était Ia cause de tant de mal que portait leur maitresse. nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, lui dit-on, vous la trouverez encoronbsp;tros belle, quoique son mal Taitchangéebeaucoiip;nbsp;elle na ni irêve ni repos a cause dun chevaljernbsp;qiTelle va chercher ^ la CQur du roi Lisvart; sinbsp;Dieu nallége pas la passion quelle a poqr ce chevalier, il est irnpossible qqe sa vie puisse êtrenbsp;longue. Au nom du roi Lisvart, le Beau-Ténébreux fon-dit en larmes; il désira encore plus coqqaitrc le nom du chevalier et le demanda avec prières. 11 nestpas de ce pays, dirent les demoiselles, et vous ne pouvez le connallre... ¦ Oblige'z-moi pourtant de me dire soq nom. nbsp;nbsp;nbsp;Le chevalier quaime celle dame, annonganbsp;Tune delles, a nom Florestan, frére du bon chevalier Amadis de Gaule et de dpn Galaor. nbsp;nbsp;nbsp;Vous dites yrai, |lt le Beau Ténébreux, etnbsp;nq pourriez dire de lui aiitant de bieii quil en mérite. nbsp;nbsp;nbsp;Vous le connaissez done? repartjt la démoi-selle. Je Tai vu récemment, reprit le Beau-Téué-breux, dans la maison de la reine Briolanie pour laquelle Amadis son frère et son cousin Agiaiesnbsp;battirent Abyséos el ses deuxfils. II arriva ciuelquesnbsp;jours aprés le combat. Gest é mon avis Tun desnbsp;rneilleurs chevaliers du moude, Votre dame a nomnbsp;Gorisande ? Vous dites vrai en cela; mais ü votre tour, donnez-nous votre nom. Mcsdemoiselles, dit le Beau-Ténébreux, je suis uu chevalier qui paie ü present, par dure pé-nilence, les trop graudes fortunes et vanités quilnbsp;cut autrefois. Sur mon éme, répondit une demoiselle, vous avez choisi la meilleure voie pour faire votre salut.nbsp;Nous vous laissons pour aller dislraire noire maitresse avec la musique que vous avez ouïe cenbsp;matin. Le Beau-Ténébreux se retira de son cóté, mais il fut rappelé pour dire ü Gorisande cc quil savaitnbsp;de Florestan. Au récit de ses demoiselles, cette dernière avait dit: Mon ami, mes femmes disent que vous connaissez et aimez Florestan, racontez-moi ce que vous en savez. Le Beau-Ténébreux lui donna tons les détails de |
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rile Ferme , ce qui fit supposer amp; Corisande quil élait de la parente de son arni. Elle se retira, unnbsp;peu consoléedavoir eu des nouvelles de son amant,nbsp;et convaincue que Ie jeune ermite quelle avait vunbsp;était dun rang et dune uaissance illustres. GHAPITRE XXI Comment Corisande quitta la Roche-Pauvre pour aller è. la cour du roi Lisvart quérir des nouvelles de son aminbsp;Floreslan. Corisande remonta dans son vaisseau après avoir fait de vains eiforls pour engager Ie Beau-ïéné-breux a quitter cetle solitude et a sembarquer avecnbsp;elle. Un vent fra's la porla en quelques jours dansnbsp;Tembouchure de la ïamise, et la reine Brisène, sanbsp;cousine, ayant appris sou arrivée, envoya sa damenbsp;dhonneur et une suite nombreuse pour lamenernbsp;en son palais. Lisvart reQut Corisande avec loute la cordialité quil devait tl une dame de son lignage, élevée dansnbsp;sa cour. Lorsquil lui demanda sil pouvait la servirnbsp;en quelque chose, Corisande, ne lui célant pas plusnbsp;longtemps ses liaisons avec Florestan, se plaignitnbsp;de ne pas Ie rencontrer dans sa cour. Ah ! répondit Lisvart, Florestan est accablé du même malheur qui nous afflige tous..... Nous ignorons si son frère Amadis vit encore , et cest cetle ignorance oü nous sommes amp; son endroit quinbsp;fait a tous notre peine... Personne ne peut nousnbsp;en donner des nouvelles... Guil!an-le-Pensif estnbsp;venu, il y a quelques jours, nous rapporter lesnbsp;armes de ce valeureux chevalier... Florestan etnbsp;plusieurs chevaliers de ma cour sont partis pournbsp;faire sa quête, et moi-même, sil mavait éténbsp;permis de méloigner de mes Etals, jaurais éténbsp;de bon coeur a sa recherche , car la perte dAmadis est une calamité publique, et nous ne pouvonsnbsp;prendre joie ni repos sincères que nous ne layonsnbsp;retrouvé... Vos paroles meffraient, sire, sécria Corisande grandement émue en cffet; je coiinais la tendresse fraternelle de Florestan : il ne pourraitnbsp;survivre au malheur davoir perdu Amadis 1... Onbsp;inon Dieul mon Dieu! faites quAmadis vive!... Oriane et Mabile survinrent a ces mots. Lours ainicales caresses chassèrent les vilaiiis pressenli-inents de Iame de Corisande, et runioii la plusnbsp;délicate et la plus intiine sétablit entre ces troisnbsp;princesses, si dignos en effet de saimer. 11 nesl point dame bien éprise qui ne soit oc-cupée a faire nailre les occasions de rappeler lob-jet aimé. Le nom seul de ce quon aime cause une emotion inexprirnablelorsqu'il est prononcé par lanbsp;bouche dune amie. Ainsi de Corisande et dOriane.nbsp;Corisande ne prononeait jamais le nom de Florestan sans qu'Oriane neüt Tart de la faire parlernbsp;dAniadis. Gest tl la suite dune de ses coiiversations-la que Corisande eut occasion de raconter tout ce quellenbsp;avait vu et entendu pendant soa séjour a la Roche-Pauvre. Elle poignit le Reau-Ténébreux avec desnbsp;traits SI justes quOriane et Mabille furent commenbsp;frapp^ÊS de la re.sseinbhu;ce qui existait entre cenbsp;jeune ermite par amour et ce vaillaut Amadis dontnbsp;elles déploraient si amèrement la perte. |
Ah! nen doutons, chère Mabile, cest Amadis 1... sécria Oriane éplorée. Cest lui, le héros, l'ami que jai si odieusement soupponné, dont jainbsp;causé tous les malheurs... Cest lui qui croit é monnbsp;abandon après avoir tant cru amp; mon amour 1... Gestnbsp;lui qui va mourir de langueur sur la Roche-Pauvre!... Je le pense comme vous, ma chère cousine, répondit Mabile. ïranquillisez-vous done, manbsp;mignonne 1 Tout vient é point et é souhait lors-quon sait attendrel... Attendez! Attendez! Amadis vit, je vous en donne lassurancei... Amadisnbsp;vit... il vous aime toujours... Vous le reverrezl... Ah! comment 1espérer? reprit Oriane. La demoiselle de Danemark a pris la route de lE-cosse, et Burin est parti pour le chercher dans lanbsp;Gaule... Je ne peux pas dire, ma mignonne, quAmadis me soit ahsolument tout aussi cher qué vous, ré-pliqua Mabile en souriant; mals, en vérité, il anbsp;place dans mon cceur a cóté de mon frèrenbsp;Agraies... Et, pour vous le prouver, si, dans quinzenbsp;jours, nous navons pas repu de nouvelles positivesnbsp;do ce cher vagabond, je prendrai le prétextenbsp;daller en Ecosse yoir la reine ma mère, et denbsp;meinbarquer peur faire ce voyage plus commodé-ment... Alors, une fois en route, je marrangerainbsp;pour que le pilote de mon navire me conduiseversnbsp;la Roche-Pauvre... Gela vous convient-il, ma mi-gnonue?... Ahl ma mie, répondit Oriane en se jetant dans les bras de Mabile, comme vous savez biennbsp;faire la clarlé dans les ténèbres de mön pauvrenbsp;cocur I... Sans vous, je mourrais!... GHAPITRE XXII Comment la demoiselle do Danemark, au moment oü eile croyait faire naufrage, aborda ü la Roche-Pauvre et remitnbsp;au Beau-Töiiéhreux une leltre qui lui fit jeter la bure auxnbsp;orties. La demoiselle de Danemark avait presque perdu 1espérance de retouver Amadis. Elle navait touchénbsp;qua la première ile des Orcades, et cetle ile étaitnbsp;inhabitée; ce nétait quun vaste rocher hanté parnbsp;de gros oiseaux de mer qui veiiaient y faire leiirsnbsp;pontes. Cette fidéle demoiselle sc proposait de pém'lrer plus avaul dans larchipel de ces lies sauvages,nbsp;lorsquun apre vent du nord la repoussa le long dosnbsp;rivages dEcosse, et le même vent, continuantnbsp;plusieurs jours, porta son navire dans unerner in-connue, oü la teinpête qui sélcva la miten dangernbsp;do périr, corps et biens. La demoiselle do Danemark passa toute la nuit entre la vie el la mort,nbsp;recommandant a chaque instant son ame au grandnbsp;fabricateur des mondes. Ucureusement quan point du jour, le pilote, apcrccvaut unc sorte décueil énorme qui iaisaitnbsp;saillie au milieu des flols, cut ladrcsse de tenirnbsp;barre vors eet endroit et de sen approeber asseznbsp;prés pour scn faire un abri contre les colèresnbsp;de.s vagues, Puis la tempete sapaisa peu a peu, et |
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Ie pilote comprit quil était aisé daborder sur eet écueil, devenu ainsi un havro de grace, dautantnbsp;plus quil présentait sur lun deses cötésuu rivagenbsp;dépourvu de roebes dangereuses. Cependaut, raalgrétous les avantages dune des-cente, ui Ie pilote, ni sou équipage, ui la demoiselle de Dauemark neussent songé a refl'ectuer, la jugeant inutile, si les sous dune cloche ne leurnbsp;eussent fait espérer de trouver lèi Ie repos el losnbsp;secours dont ils avaient besoin. La demoiselle de Danemak, accompaguée du pilote, desceudit terre, et les sons de la clochenbsp;les guidant, ils découvrireut bientót un sentiernbsp;qu'ils suivirent, se doutant bien quil les conduiraitnbsp;vers rhabitalion, Gétait ii la Roche-Pauvre quavait abordé la demoiselle de Dauemark 1 En suivantle chemin qui conduisait a lermitage, elle rencontra un jeune serviteur du vieil ermilo,nbsp;revenant de lui porter ses provisions. Elle linler-rogea : il lui rópondil que ce vieillard allait direnbsp;sa messe. La demoiselle de Danemark, Ie pilote elnbsp;les quelques passagers qui lavaieut suivie, se hatè-rent de se rendre a la chapelle pour rcmercier Ienbsp;grand fabricateur des mondes de les avoir sauvés dunbsp;naufrage. Le Reaii-ïénébreux, a genoux et Ie dos tourné vers les assistants, se préparail 5 servir a lautelnbsp;son vieux compagnon. ïoujours dans les larmes etnbsp;dans lamertume, le teint brulé par les rayons dunbsp;soleil, amaigri, abattu par les jeünes, par les macerations, par la souffrance, tout le rendait mécen-naissable. Vers la fm de la messe, il jeta les yeuxnbsp;sur les assistants et reconnut la demoiselle denbsp;Danemark. Pour lui, cétait un reflet d'Oriane!nbsp;Gétait un souvenir de ce passé brülant auquel ilnbsp;essayait cbaque jour décbapper, sans pouvoir ynbsp;réussir!... Son état de faiblesse ne lui permit pasnbsp;de soutenir la vive emotion quil ressentit alors, et,nbsp;poussantun sourd géinissement, il toraba pamé surnbsp;le sol. Lermite vint a son secours et le fit transporter dans la chambre lustique quil occupait. Quel est done ce compagnon de votre solitude sur lequel vous versez en ce moment des pleurs comme sil était votre fils? demanda la demoiselle de Danemark, étonnée de la douleur dunbsp;bonhomme. Ilélasl répondit le vieil ermite, cest un chevalier qui accomplit ici la plus apre des penitences pour se punir des fautes de sa maitresse... ,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;celte roebe déserle pour se séparer a jamais des hommes et se rapprocher de plus en p us üu Lréaieur des choses et des êlresl... La üemoiselle de Danemark, apprenant cela, ïiavire tous les secours (|ui pouvaic etre necessaires, et, voulant procurernbsp;elle-meme les plus presses, elle enira dans lanbsp;chambre rustique, souleva doucement la tête dunbsp;Beau-Ténébreux et lui fit respirer un vulnérairo Amadis revint lentement a la vie. Muis. le sentiment de sa situation lui revenant aussi, ii comprit quen se faisant connaitre^ il désobéirad peut-ètrenbsp;aux ordres dOriane qui lavait a jamais banni denbsp;sa presence, et, en consequence, il continua de fermer les yeux. Quelque chose que la demoiselle denbsp;Danemark put lui dire, elle iien put tirer autre chose que des soupirs, Alors, imaginant que lair lui ferait du bien, elle courut ouvrir la fenètre, etnbsp;les rayons du soleil tombèrent sur le visage pale etnbsp;couvert de larmes du Beau-ïénébreux. Ahl Dieuxl sécria-t-clle avec émotion, en reconnaissant sur son front la cicatrice bien coniine dune blessure quil avait rcQue dArcalaüs.nbsp;Ahl Dieux 1 vous êtes done celui qui nous fait versernbsp;taut de larmes! celui que je cherche k travers tantnbsp;de dangers, et qne je nespérais plus retrouver !...nbsp;Hélas! vaillant et généreux Amadis! cest a vous anbsp;présent de pardonner a votre bien cbère et biennbsp;malheurense Oriane, qui voudrait effacer de tontnbsp;son sang la cruelie leltre qui fait votre malheur!nbsp;Amadis, tendre et fidéle Amadis I ce quune lettrenbsp;a fait, ime autre lettre peut le défaire! La mainnbsp;qui vous a blessé peut et veut vous guérir! Tenez,nbsp;voici ce que vous écrit de nouveau la pauvre Oriane.nbsp;Lisez-la vite, et partons plus vite encore pour nousnbsp;rendre a Mirefleur oü lamour vous attend pournbsp;nous réunirl... Amadis, éperdu, pouvant ti peine en croire ses orcilles et ses yeux, serrait les mains de la demoiselle de Danemark sans lui répondre autrement,nbsp;prenait pour la lire et la relire, la baiser et la rc-baiser, cette lettre guérissante de lincomparablenbsp;maitresse quil croyait avoir perdue en ce monde etnbsp;dans lautre. O vous qui me rendez plus que la vie par cette divine leltre 1 sécria-t-il enfin, plein damournbsp;ct de joie, en levant ses yeüx attendris vers lanbsp;bonne demoiselle de Danemark; comment pourrai-je jamais reconnaitre tont ce que je vous dois?... Un sang plus doiix, plus vif aussi, coulait dans les veilles du Beau-Ténébreux. Les coulcurs et lesnbsp;forces de la jeunesse lui revenaient. 11 se leva sansnbsp;y etre aidé, et le moment de son départ fut le premier projet quil concerta avec sa libératrice. II ne put prendre congé de ferniite sans être jirofondément remué par les regrets. Les soinsnbsp;délicats et dévoués de ce bon vieillard l'avaientnbsp;sauvé de sa propre fureur, en cabnant par degrésnbsp;son (lésespoir; cétait a ce saint homme quOrianenbsp;devait son amant 1 L'ermite, en face du bonheur qui rayonnait sur le visage de sou jeune compagnon, ne songea pasnbsp;un seul instant a le retenir. Tont au contraire, ilnbsp;fembrassa et lui dit : Partez, mon cher fiis! La solitude nest sa-lutaire quaiix vieillards comme moi, qui ai de-puis longtemps renoncé aux fallacieuses voluptés de la vie et qui natlend plus que fheure bénie oiinbsp;je pourrai clore enfin, pour léternité, mes yeuxnbsp;attristés par la bataille humaine... Mais pour lesnbsp;jeunes ames comme la vótre, la solitude est mal-saine, a cause des révoltes de la chair, accoutuméenbsp;a plus de mollesse, et des révoltes de fesprit, ac-coutumé il plus de satisfactions... Partez done,nbsp;mon cher fits, et que le ciel vous protégé, commenbsp;vous le méritez si bien!... 11 dit et, malgré sou grand age et 1épuisement de ses forces, il voulut acconijvagner le Beaii-Té-nébreux jusquau rivage, afin de le bénir au moment oü il montait sur le navire qui le ramenaitnbsp;vers le bonheur. |
BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
^^alaor, Agraies et Florestan, * qiie Ie rapport dIsaiiie, goii-)verneur de lIle Ferme, availnbsp;Yivement affligés, et qui sé-laient mis eii quête dAmadisnbsp;dans presque tous les pays de GHAPITRE XXllI CQrnment Galaor, Agraies et Florestan s'gn revinrent de leur quête iijutile a la cour du roi Lisvart; el comment Oriane,nbsp;pour fuir les émotions et ne penser quA son atnant, sennbsp;alia amp; Mircfleur ayec la princesse Mabille. lEurope.seretrouvaientdans un ermitage prés de Londres,nbsp;ig^lieu de leur rendez-vous, pen-dant que Ie Beau-Ténébi euxnbsp;^faisait voile vers la terre bé-:nip oü laltendait Ie bonheur. Ils revinrent tous trois ii la cour du roi Lisvart, tristes denbsp;leur inutile quête. Lisvart nenbsp;fut pas moins triste queux, et sa peine redoublanbsp;en apercevant Florestan, qui avait avec son frèrenbsp;une ressemblauce merveilleuse. Florestan fléchit un genou devant Ie roi, et il voulut lui baiser la mam; mais Lisvart, loin denbsp;Ie souffrir, 1embrassa tendrement, en lui disant : Je reconnais en vous Ie sang de mon arni Ie roi Périon, et je suis pénétré do joie de recevoirnbsp;dans ma cour un de ses lils que la renommee rondnbsp;déja légal de ses frères... La reine Brisène, apprenant ]e retour de Galaor et dAgraies, sempressa de les voir et viut, sui-vie de quelques dames, parmi lesquelles étaitnbsp;rheureuse Olinde, la mie du prince Agraies.nbsp;Olinde savait déjci que C3 prince avait passé sousnbsp;Fare des loyaux amants, et elle iie Feu aimait quenbsp;davantage, Quant k Gorisande, elle ne sinforma point si Florestan avait franchi ce passage, quelle edtnbsp;peut-être redoute pour elie-mênae. Gontente denbsp;retrouver son atnant, elle ne soccupa que dunbsp;bonheur de lire dans ses yeiix tout ie plaisir qu'ilnbsp;avait a la revoir. Tous les deux étaient libres, per-sonne navait intérét a les épier, et Fun et Fautronbsp;semblaient se dire, en se regardant avec des yeuxnbsp;agrandis par Ie désir, quils attendaient la nuitnbsp;avec impatience... Mabile, après avoir embrassé son frêre Agraies, courut chez Oriane pour lui faire part do 1arrivéenbsp;des trois princes. Ahl murmura Oriane avec amertume, Araa-dis nest pas avec eux!,.. Mabile, pendant un long temps la pressa de paraitre ; Eh 1 Ie puis-je, répondit-elle, dans 1 état oü je suis?,., jai les yeux rouges, Ie coeur gros denbsp;larroes... jétouffe... jeme ineurs... Pourquoi irais-je attristerpar mamélancolie la joie desautres?...nbsp;Olinde a son ami Agraies... Gorisande a son aminbsp;Florestan... Moi seule nai pas mon ami Aniadisl |
Console/,-vous, mignonne, consolez-vous! Vous connaissez Amadis : peut-être que ses compagnons, en quote de lui, Fauront trouvé sans Ienbsp;reconnaitre, et, voulant leur cacher Ie sujet de sanbsp;douleur, il naura pas voulu paraiire ü leurs yeux...nbsp;Mais, soyez-en sure, la demoiselle de Danemarknbsp;aura été plus heureuse... Les femmes saventnbsp;mieux que les hommes trouver ce quelles cher-chont... Elle aura vu Amadis, lui aura parlé, Fauranbsp;canvaincu : elle va revenir avec lui, mon coeurnbsp;me Ie ditl... nbsp;nbsp;nbsp;Le ciel vous enlende!... murmura Oriane. Lors, 1'aisant un effort sur elie-même, et es- suyant avec soin ses beaux yeux, afin quon ne put sapercevoir quMle avait pleuré, elle passanbsp;chez le roi son pére. Galaor alia avec empressement au devant delle et lui baisq dévoternent la main. nbsp;nbsp;nbsp;Ne trouvez-vous pas ma fille changco? luinbsp;demanda Lisvart. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Galaor, je la trouve un peunbsp;raaigre... Ah! madame, ajouta-t-il en regardantnbsp;Oriane avec des yeux bien expressifs, quil me se-rait doux de pouvoir contribuer a vous rendre lanbsp;santé! Oriane ne put sempêcher de sourire de la cha-leur que Galaor venaitde meltre dansFexpressiou de son souhait. nbsp;nbsp;nbsp;Ma santé reviendra bien vite, dit-elle. Plütnbsp;au ciel que vous pussiez retrouver de même lenbsp;li'ère que vous avez perdu et qui, dans ce moment,nbsp;serait si nécessaire au service du roi monpère!... En disant ces mots, Oriane tourna la tête et apergut Florestan qui savaiigait de son cóté pour lanbsp;saluer. La ressemblance de ce prince avec Amadisnbsp;fit naitre une vive émotion dans le coeur dOrianenbsp;et pensa lui devenir funeste. A peine put-elle luinbsp;parler; ses genoux tremblaient, et ce ne futnbsp;quavec Faide de la fidéle Mabile quelle put senbsp;retirer dans sou appartement. nbsp;nbsp;nbsp;Ma chore Mabile, lui dit-elle en versant denbsp;nouvelles larmes, vous voyez que chaque jour map-porte ici de nouveaux tourments... Vous voyeznbsp;aussi tont ce quil men coüte pour les cacher... Jenbsp;nai point ü prendre un meilleur parti que de cher-cher la retraite et dobtenir de mon père la permission daller habiter pendant quelque temps lenbsp;chêleau do Mirefleur oü jespère que vous voudreznbsp;bien maccompagner... La du moins je serai anbsp;1abri de ces horribles secousscs, de ces cruellesnbsp;émotions qui marrivcnt ici presque ü chaque instant, et qui, rèpétées plus longtemps, me tue-raient... Et je ne veux pas mourir avant davoirnbsp;re vu Amadis!... La princesse Mabile aimait trop sa cousine pour lui refuser ce quelle lui demandait : elle en pré-vint Agraies. Oriane, dés le jour même, obtint denbsp;son père Fautorisation daller se inettre au vert itnbsp;Mirefleur, et le depart fut fixé au lendemain. |
LE BEAU-TENEBREUX. 27
LE BEAU-TENEBREUX. 27 GHAPITRE XXXIV Comment, mi jour que Ie roj Cisvart élait amp; table, il recut un défi au nom de cm(j geants qui voulaiciit venger lanbsp;mort du roi Abies. ien, dailleurs, ne coövenait inieux a Orianc, que dc séloi-gner dune cour eu proie main-' ) tenant aux soucis et aux préoc-/ cupations dune guerre. Cilda-\ ^dan, roi dIrlande, refuiait denbsp;\ payer Ie ti ibut auquel sonnbsp;royaunie était assujeltidepuis lanbsp;\ défaite dAbies, et il avait en-Xnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;voyé na de ses hérauls d armes détier !e roi Lisvart, en lui pro-, ( posaiit un combat de cent che-valiors de chaque pays. f§ Lisvart rassemblait Ie nom-_ bre de chevaliers ct la têle des-fl IAnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;1 ^ quels il devait combattre contre ^ nbsp;nbsp;nbsp;\ ) Ie roi Cildadan, et il regreitait nbsp;nbsp;nbsp;. vivement quAraadis ne lüt pas ,de ce nombre, bien quil eüt déja avec lui Galaor, Agraies etnbsp;Florestaii. Uuelques jours après Ie depart dOriane pour Mirefleur, Lisvart se trouvait a table avec ses chevaliers, lorsquon annoiica uu chevalier élrangernbsp;qui lui présenta respectueusemcnl mie iettre scel-16e de cinq sceaux et lui denianda permission de lanbsp;lire. nbsp;nbsp;nbsp;Faites votre charge, lui répondit Lisvart, quinbsp;se doutait bien que ce chevalier était porteur d unnbsp;nouveau cartel. Lors, Ie nouveau venu, qui jusque-la s etait tenu Ie geiiou droit è terre, se releva, ouvrit Ie par-chemin et lut dune voix forte : « Roi Lisvart, « Je te déüe, ainsi que tous tes allies, de la part des hauls et puissants princes Famongomad, géantnbsp;du lacBoulant, Gartadague, géant de la Montagne-Gélóe, Maiidasabul, géant de la Tour-Vermeille,nbsp;Quadragant, géant, frère du feu roi Abies, el aussinbsp;de la part de lenchanteur Arcalaüs. lis te raan-dent, par moi, quils ont jure ta mort, et, quh eetnbsp;effet, ils seront tous les cinq coinpris dans Ie nora-bre des cent chevaliers du roi dIrlande Cildadan.nbsp;Gependant, Ie redoutable Famongomad olfre de tenbsp;raénager la paix, si tu veux doiiner ton hérilièrenbsp;üriane pour seryir de demoiselle a Madasime, sanbsp;tille, qui la mariera dans la suite avec Basigant,nbsp;lequel mérite bien de devenir maitre de les Elats. »nbsp; Chevalier, dit Lisvart avec un rire méprisant,nbsp;lorsque Fenvoyé eut lini sa lecture, ceux qui vousnbsp;ont donné celte commission ont bien compté surnbsp;ma moderation... Gest les armes a la main que jenbsp;leur portera! ma dernière réponsel Mais puis-jenbsp;compter de même sur leur loyaulé lorsquun chevalier de raa cour leur portera celle que je vals fairenbsp;k ce défi? nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Ie chevalier, je me charge denbsp;Ie conduire moi-raême h Montgase, chez Quadragant, oü ces princes Boat tous rassemblés. Je suis |
Landin, neveu de ce dernier prince, et, comme lui, je brüle de venger la mort du roi Abies.nbsp;Puissé-je me trouver a portee de punir celuinbsp;qui la lui donna!... Mais, par malheur, on manbsp;assure quil était absent de votre cour, et je doutenbsp;quil choisisse, pour y revenir, Ie temps oü vousnbsp;él es pret é combattre les ennemis redoutables quinbsp;désirent aussi vivement que moi sa mortl...nbsp;Florestan, a ce propos, ne put se contenir. Chevalier, dit-il avec colère au neveu de Quadragant, je ne suis pas Ie vassal du roi Lisvart;nbsp;mais, sil most permis de parler cn sa presence etnbsp;devant lant de braves chevaliers, ses compagnonsnbsp;darmes, je veux vous apprendre que jai nom Florestan, et que je suis Ie frère ,du vaillant Amadjs,nbsp;que vous devriez respecter et non braver; etnbsp;j ajoute quen son absence, je pie fais sa caution etnbsp;son représentant et que je défie vous et les vótres,nbsp;que je punirai des propos que vous osez tenirnbsp;contre lui!... Chevalier, reprit Landin, les lois de la che-valerie vous devraient êlre mieux connqes.,. Vous voyez bien que je ne peux plus disposer de moinbsp;quaprès Ie combat général... Nous nous y rencon-Irerons, peut-être; en tons cas, si nous y survi-vons 1un et lautre, jaccepte votre défi que je vousnbsp;rappellerai. Landin, a ces mots, présenta son gage k Florestan, qui lui remit Ie sien. Le roi Lisvart congédia Ie neveu de Quadragant, en lui adjoignant, pour porter sa réponse a Mont-gasc, un de ses meilleurs chevaliers. Et, pour dis-siper les idéés sombres que ce nouveau déti sem-biait avoir apportées dans sa cour, il inanda lanbsp;jeune princesse Léonor, sceur cadette dOriane,nbsp;iaquelle arriva, suivie dune troupe de gentes pu-celles de son age, ü la mine éveillée, aux lèvresnbsp;roses, toutes vêtues de blanc et couronnées denbsp;fleurs. Ges charmantes petites pucelles, en entrant dans la chambre oü se tenait le roi, chantaient en choeurnbsp;une chanson quAmadis avait faile six mois aupa-ravaut pour la jeune Léonor, doiit il sétait déclarénbsp;le chevalier. Cette chanson disait: Léonor, douce rosette, Blanche et ravissante fleur, Bosette fraiche et doucette. Pour vous suis en grand'douleur. Je perdis ma liberté Quand me misnbsp;A regarder la clarténbsp;Qui soumis M'a au mal quont vos amis; Lequel pour grand bien jacceptc, Layant pour telle valeur. Rosette fraiche et doucette. Pour vous suis en granddouleur. De teute autre que je puls voir N'ai vouloir, Etant seulement è vous; Mais bien vois que mon devoir Est davoir Soviïrance par-dessus tous. Quamour soit done en courroux, Et, sil veut, trés mal me traite, Son mal prendrai pour bonheur. Roaette fraiche et doucette, Pour vous suis en granddouleur. En tore que mon mal se montre A vou», dame. |
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Ces( en aulre quil rencontre Et réclame Loccasion de sa flamme; Elle seulc a la recette De móter de ce malheur. Rosette fraiclie et doucetle Pour vous suis en granddouleur. GHAPITUE XXV Comment, au moment oü elle regrettait Ie plus l'absence du Ileau-Ténéhrcux, Orianc recut la nouvelle de son arrivdenbsp;par la bonne demoiselle de Danemark. )findalin sen alia a Mirefleur porter a Oriane la nouvellenbsp;du défi de Landin, et, plusnbsp;. que jamais, cette intéressantenbsp;princesse regretta labsencenbsp;de son amant Amadis. Sil était ici, murrnurait-»elle, il défendrait mon père!.. Abl madame, lui dit .Gandalin, cette mauvaise nou-!,veile que je viens de vous up-' porter a son bon cóté, croyez-)'noi! Ce défi de Landin nestnbsp;- 'que la seconde partie du déiinbsp;de Gildadan... Or, il est impossible que Ie vaillantnbsp;Amadis, mon maitre, nait pas eu vent de ces bruitsnbsp;debataillel... 11 est impossible aussi, quen ayantnbsp;eu vent, il ne sempresse pas daccourir pournbsp;mettre une fois de plus sa lance et son épée au service du roi votre pèrel... Oriane était prète a dire; nbsp;nbsp;nbsp;Ahl Gandalin, croyez-vous done que votrenbsp;maitre ne voudrait combattre que pour Ie seul service du roi Lisvart?... Lorsquune jeune demoiselle de sa suite accou-rut pbur lui dire: nbsp;nbsp;nbsp;Ah! madame! madame! que je suis aise!nbsp;Gomrae jétais k ma fenêtre, tout a Ilieure, juinbsp;a[)erou ma bonne amie la demoiselle deDanemark,nbsp;qui descendait de sa haquenée... A cette nouvelle, Oriane palit, ses yeux se fer-mèrent, ses jambestremblèrent, elle tomba, pamée, sur un lit de repos. Gandalin, presquaussi impressionné (pteljc par Iannonce de cette arrivée, qui pouvait si^nitier unnbsp;surcroit de malheur tout aussi bieu quun grandnbsp;bonheur, Gandalin chancela : il voulut courA au-devant de la demoiselle de Danemark pour sayoirnbsp;plus vite son sort, il ne Ie put pas, cloué quil étaitnbsp;au sol par lémotioa. Heureusement que la demoiselle de Danemark, qui accourait aussi de son coté,nbsp;entra h ce moment dans la charnbre. Ah ! d'vine princesse, sécria-t-elle en allant embrasser les genoux dOriane, comme vous etosnbsp;aimée 1... Amadis vit!... -Ie vous leramène!.. Voicinbsp;une lettre de lui I... Oü est-il? demanda Oriane, qui voulait re-paitre ses yeux des traits aimés du vaillant Amadis. Oü Cst-il ?... Wa-t-il pardonnée ? Ah I madame, répondit ia sceur de Duriii, pouvez-vous êtro inquiète des sentiments de lamantnbsp;Ie plus soumis el Ie plus üdèle?.., 11 ua jamaisnbsp;cessé de penser a vous, de vous aimer, de vousnbsp;chérir, de vous adorer comme une sainte 1... |
nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore une fois, oü cst-il? Nesl-ce pasnbsp;un mensongc, une vision de mon esprit? nbsp;nbsp;nbsp;Voici une lettre qui vous rassurera ü eetnbsp;égard, princesse... Quant au lieu oü se trouve Ienbsp;seigneur Amadis, vous pensez bien que je ne vou-lais pas vous tuer en Tamenant a vee raoi... Comment auriez-vous supporté sa presence?... II fallaitnbsp;vous préparer davance ü cette joie suprème, afinnbsp;quelle ne vous fit pas de mal... Gest ce quejainbsp;klit... men voulez-vous?... nbsp;nbsp;nbsp;Non, chère et üdèle amie, non! Mais oü est-il? Oü est-il? Oü est-il? Dans une abbaye voisine, avec mon cousin Enil, que Ie hasard a amené ié fort heureusementnbsp;pour distraire Ie Beau-Ténébreux... Alors, demanda Oriane en rougissantun peu, ton frère Durin pourra, dès ce soir, lui porter unenbsp;lettre de moi dans laquelle je lui dirai plus denbsp;choses quil nen pourra lire?... Mon frère Durin est k votre service, princesse,.. Mabile survint, sur ces entrefaites, et cc fut alors une joie a nen plus ünir. Los deux cousinesnbsp;se jetaient tour ü tour dans les bras lune de lautrenbsp;en seinbrassant, et elles ne se quittaient que pournbsp;se jeter ensuite dans hts bras de la bonne demoiselle de Danemark qui jouissait en silence desnbsp;heureux quelle avait fails. Quant k Gandalin, il était descendu danslejardin pour pleurer tout a son aise. Oriane écrivit une longue, bien longue lettre, dans laquelle elle dernandait pardon au Beau-Téné-hreux des misères auxquelles ellelavait exposé parnbsp;suite dune jalousie mal fondée a légard de Brio-lanie, reine de Sobradise, dont il avait refuse Ienbsp;cceur et Ie tróne, Oriane Ie savait maintenant. Le soir menie, Durin, jirévenu par sa sceur, se mit en route avec cette lettre pour labbaye oü étaitnbsp;le Beau-Ténébreux. CIIAPIÏBE XXVT Comment le Beau-Ténébreux, en se rendanl secrètemenl fi Mirefleur, oü Tattonclail la bolle Oriaiie, reiicontra sur sonnbsp;ebemin le géanl puadragant (juil nalteudait pas. En labsence de la demoiselle de Danemark, le Beau-Ténébreux avait dit un soir a son cousinnbsp;lécuyer Enil, qui cornmencait ü soupQonncr que cenbsp;froc dermite cachait quelque grand personnage .- Mon cher Enil, ce harnois-ci me pèse; jainbsp;grande envie de savoir si je pourrais encore porternbsp;des arines, et vous me iéroz grand plaisir d'allernbsp;dernain a Londres et de men rapporter les meil-leures que vous pourrez trouver... Quant ii lécu,nbsp;je désire quil soit vert, semé de lions dor! Enil était parti, avait fait diligence et était revenu ü labbaye au moment même oü y entrait Durinnbsp;avec la lettre de la belle Oriane. Durin, après avoir inslruit le Beau-Ténébreux des piécaulions quil avait ;i [ireridro pour péiiétrernbsp;dans le chateau de Mirefleur, oü Fatteudait si im-patiemmeut 1amoureuse Oriaue, Fiulbrma |
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graics, Florestan et Galaor étaient la cour de Lisvart, en atlendant Ie combat centre Eildadan. IInbsp;ne lui cacha pas Tinfolent cartel que Landin avaitnbsp;remis, ce que Famongomad avait osé propo-ernbsp;centre la divine Oriane, et la colère avec buiuellenbsp;Florestan avait répondu, lorsque Landin avait eunbsp;1audace do parler dAmadis. Le Beau-ïénébreux embrassa mille fois Durin, et, animé par lenivrante espérance de revoir sanbsp;bien-aiinée, il sélanga légèreineut sur le vigoureuxnbsp;clieval que Durin avait su bien choisir. Et Ieton-nement dEuil redoubla lorsquil vit celui qui venaitnbsp;de quitter la buro dermite, faire botidir et passagernbsp;ce cheval avec une adresse et une vigueur rares. Couvert de sou beaume peur n'être pas reconnu, le Beau-Ténébreux clierninait depuis un jour avecnbsp;Enil et Durin, lorsquil fut arrêté par un chevaliernbsp;d une haute taille et dune puissante encolnre, quinbsp;lui cria : Chevalier, je défends ce passage jusqu'a cc que je so;s inlorrné par vous de ce que je veux sa-vüirl... Le Beau-Ténébreux ayant examine le boueber de eet inconnu, qui porlait dazur a trois trèflesnbsp;dor, il le reconnut incontinent pour èlre le menienbsp;que celui quil avait vu dans ITle Ferme, au-delanbsp;de larc (ies Loyaux-Amants, oü les boucliers denbsp;ceux qui lavaient passé étaient attachés en hon-neur de leur loyauté. 11 se souviut memo f[ue cenbsp;bouclier était surmonté du nom de don Quadra-gjjut; et, tout cela réuni, le prévint en faveur dunbsp;chevalier qui sopposait li soa passage. , II faut, reprit Quadragant, que vous me disiez SI vous êtes de la cour du roi Lisvart. Dourquoi? demanda Ie Beau-Ténébreux. Paree que je suis soa ennemi mortel et de tous ceux qui tieaneat son parti, répondit Quadragant. . A.h 1 dit le Beau-Ténébreux, quoique votre haute naissance et votre haute renomméc soientnbsp;cgalement illuslres, je vous trouvo bien imprudentnbsp;ue vous declarer rennerni d un si grand roi et denbsp;ant de yaillants chevaliers qui lui sont attachés 1nbsp;Uuoique je sqis le plus humble dentre eux, je suisnbsp;(ia?t ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;cette quorellc... 11 me serail cepen- Uott ^ iigcéable detre votre ami que de com- battre contre vous... sa.,T i nbsp;nbsp;nbsp;avez-vous done, vous qui unis- sez taat de courtoisie a laat daudace? noim m o* nbsp;nbsp;nbsp;*^st pas connu... Oa map- enrp nbsp;nbsp;nbsp;buébreux, et ce nom ae mérite en- core .mcuue illustration... ScoS'.rüS!'f Ils coururent lun contre Taulro avec une écale unpetuosite. Le Beau-Ténébreux renversa Quadragant, qui le bicssa légèremeat. Le combat se con-Rnua a coups dépée, et il se prolongea assez pournbsp;endrol issue de Iaffaire incertaine. Mais enlia , lenbsp;saisissant dun bras victorieux, enversa pour la seconde fois et lui cria : aiix dpMY nbsp;nbsp;nbsp;n^ejurez dobéir u^deux conditions que jexige de vous 1 incontinent |
Qiadicigant, je ne cède du moins quau plus vail-lant chevalier de lunivers... Je jure done dobser-ver fidèlement ce que vous me prescrirez... nbsp;nbsp;nbsp;Eli bieal reprit le Beau-Ténébreux, rendezvous é la cour du roi Lisvart; dites-lui que vousnbsp;venez de ma part vous rendrc é lui, que vous aban-donnez la querelle de Gildadaii pour devenir un denbsp;ses chevaliers, et jurez, en présence de tous lesnbsp;chevaliers de sa cour, que vous pardonnez la mortnbsp;de votre frère Abies i celui qui corabattit loyale-ment contre lui... nbsp;nbsp;nbsp;Gps conditions sont bien dures, répondit Quadragant, mais jai protnis davance dy souscrire : jenbsp;les remplirai. Jespère quo nous nous retroiiverons, dit alors le Beau-Ténébnmx en relevant son adver-saire et en lui tendant les mains; et la haute estimenbsp;en laquelle je vous tiens, pourra dans la suite menbsp;mériler votre amitié!... nbsp;nbsp;nbsp;Ohl répondit Quadragant, quel que vous puis-siez être, le Beau-Ténébreux peut, être assuré quonbsp;je ne serai jamais son ennemi 1... Le Beau-Ténébreux continua sa route, apics lavoir remis entre les mains de ses écuyers. Enil disait tout bas a Duria, en suivant eet incomparable chevalier : -Tudieu! mon cousin, quel ermitel Son bras et son épéo seraieat encore plus utiles a notre roinbsp;queses oraisons, pourle combat quil est pres denbsp;livrer. CIIAPITRE XXVTI Comment le Ceau-Ténébreux, avanl darriver k Mireflcur, eut (livers assauts a soutenir conlre des amis ct conlrc desnbsp;eunemis, el comment il cn sortit. A la pointe du jour, le londemaiu, le Beau-Ténébreux sc remit en route, dans lespéranco do pouvoir arriver vers le soir a MireBenr. La journée sétait passéc a chevaucher, et il tou-ebait é une colline derrière laquelle était le but do sou voyage, lorsquil aperput dans la prairie avoi-sinante, a quelques pas dune riviere qui serpen-tait lit a travers les Beurs, un certain iiombro donbsp;riches pavilions. Tout amour allaient ct venaientnbsp;des groupes de jeunes filles, sous la protection donbsp;dix chevaliers bien armés. Lc Beau-Ténébreux nc douta point que ces gentes persoimes, si agréablement occupées a deviser et !i cueillir des bouquets, ne fusent de lanbsp;cour do la reine Brisène, et, craignant detre dé-couvert on retardé dans sa marclie, il remontait lenbsp;long (le la riviere pour la passer un pen plus haut,nbsp;lorsquil fut signalé par les chevaliers. L'un de cesnbsp;derniers se détacha sur-le-champ et accourut versnbsp;iui. Chevalier, cria-t-il au Beau-Ténébreux, igno-rez vous done les us et coutumes de la Grande-Bretagne, et croyez-vous done pouvoir passer im-punément ici sans rompre une lance en Ihonneur des dames que vous voycz ia ?... Vraiincnt, n'pondit le Beau-Ténébreux, vous aimez a prendre votre avantage 1 Vous me voyeznbsp;arriver sur uii cheval f(3urbu de fatigue, et vousnbsp;(jui avez une monturc fratche, vous venez niarrêter |
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pour me faire une proposition que jaccepterais vo-fontiers en toute autre occurence!... Que ferie?-VOU3 è ma place, chevalier?... nbsp;nbsp;nbsp;Si j'avais aussi peur que vous de perdre monnbsp;cheval i la joule, peut-être ferais-je ce que vousnbsp;htites, répliqua Ie chevalier; Amadis, qui craignait dêtre détouraé du projel qui reraplissait son coeur, ajoula : nbsp;nbsp;nbsp;Ne trouvez done point étrange si je vous quittenbsp;si tot... Et, ces mots achevés, il séloigna. Mais les gentes dames, croyant a sa timidité, el peut-être ê sa couardise, résolurent incontinent denbsp;seu arauser! et Tune delles, se détachant dosnbsp;groupes , accourut auprès du Beau-ïénébreux ,nbsp;quelle arrêta en lui disant: nbsp;nbsp;nbsp;Sera-t-il pissible, chevalier, que vous refu-siez une joute en lhonneur de la princesse Léonor,nbsp;fillc du roi Lisvart, et que vous lui donniez mau-vaisc opinion de votre courtoisie et de votre courage?... Non, de par saint George 1 répondit Amadis impatienté. Quils viennent deux, trois, quatre, et,nbsp;puisquils my forcent, il ne sera pas dit que jainbsp;perdu une occasion de chatier leur outi'ecuidancenbsp;et de dis},raire la jeune et charmante princesse aunbsp;nom de laquelle vous me parlezl... Et, sans attendre davantage, il courul vitement contre Ie chevalier qui lavait tont a rheure provo-qué, et Ie désarconna comnic il eüt fait dun enfant, sans rompre sa lance. Les neuf autres chevaliers se succédèrent pour léprouver, ct chacunnbsp;deux subit Ie même sort. Selon les lois de la joute, les chevaiix des dix chevaliers que venait de désargonrier Amadis luinbsp;appartenaient. II les envoya tous a la princesse,nbsp;Léonor, en lui faisant dire quo Ie Beau-Ténébreuxnbsp;se mettait h ses pieds, et que, désirant plus vive-ment que persoune la servir, il serail bieu fachénbsp;de démonter les chevaliers commis a sa garde; quilnbsp;la priait seulemcnt de leur coiiseiller dêtre plusnbsp;courtois envers les chovalicrs étrangers, et dc senbsp;tenir mieux ê cheval une autro fois. Puis il se remit en route. EchaufTé par les précédentes joules, il sarrêta bientót au bord dune fontaino, h quelques pasnbsp;dun ermitage, pour se rafraichir pendant quebpienbsp;temps, après avoir debridé son cheval. II cornplaitnbsp;attendre la nuit dans ce lieu solitaire , pour scnbsp;rendre plus secrètement é la fontaiiie des ïrois-Canaux oü Burin devait venir lui donner dos nou-velles de ce qui se passait k Miredeur. Tout-a-coup il entendit des voix de femmes, voix dolciih'snbsp;ct affligéeS : il remonta k cheval et coiirut versnbsp;lendroit d'oü lui semblaient veuir ces plaintes. Le Beau-Ténébreux fut bieii cbahi de se trouver en présence dun grand char sur lequcl élaient dixnbsp;chevaliers enchainés, sans heaume et saus écu,nbsp;avoc plusieurs jeunes lilies quil crut rcconnaitrcnbsp;pour los cornpagnes de la princesse L 'onor, quilnbsp;avail rencontrées k un quart de lieue de la. Ah ! sécria-t-il, cest servir Ia divine Oriane que de secourir sa soeur 1 Alors il savanga vers le char et cria iinpericu-rieusemciit, k coux qui Ie couduisaiciit, de sar-rêter. |
Un géaiit vint k la rencontre dAmadis en lui disant diin air furieux: nbsp;nbsp;nbsp;Vil mortel, oses-tii hicu texposer k Ia plusnbsp;cruelle des morts en topposant un moment k lanbsp;volontc du puissant Fa?nongomad?... Ce nom, loin de mettre en effroi le Beau-Ténébreux, lui causa, au contraire, une violente colcre, paree quil se ressouvint de co que lui avail raconténbsp;Burin et de linsoleut message que ce géant availnbsp;envoyé au roi Lisvart. Pour toute reponse done, ilnbsp;courut contre lui la lance en arrêt avec une lelienbsp;violence que ni lécu ni Ic haubert du góant ne pu-rcnl riisistor ct quil roula sur la poussière, pcrcénbsp;doulre cn outre. Le géant, lui, avail porté sou coup trop bas, ct, au licu datteinilre le Beau-Ténébreux, il navaitnbsp;atteint que sou cheval. Amadis, alors, sautant lé-górement k terre, courut sus k Famongomad, le-quel faisait des efforts inouïs pour sc rclever, ennbsp;criant nbsp;nbsp;nbsp;Mon Ills Basigant, venez k moti secoursl... A cc cri, le Beau-Ténébreux fut attaqué par un second géant qui paraissait encore plus grand et plus redoutable que le premier. Ge géant voulutnbsp;fiire passer son cheval sur lo corps dn Bean-Té-nébreux et le fendre en deuX diin coup dc ha-ebe; mais Amadis esquiva Tune et l aulrc attoiiite,nbsp;et, coup int les jarrets du Cheval dc sou ennerai,nbsp;il obligea le colosse k se jeter k terfe. Basigant, animo par les cris dc doulciir ct dc rage de son père expirant, sen vint la hachenbsp;haulevers le Beau-Ténébrenx, comptantbien 1a-battre dun seal coup. Mais il rencontra lécu dcnbsp;son adversaire, sa hache sy enfonca profondé-ment, Cf, pendant quil essayait de la retircr,nbsp;Amadis lui traversa la gorge dun coup dópéc :nbsp;Basigant tomba, versant un torrent de sang,aprèsnbsp;avoir chancelé pendant quelques pas qui le rap-prochèrcnlde son père. Lun et lautro expirèrentnbsp;bientót, après avoir maudit lenrs dienx, qui lesnbsp;avaient laissé vaincre par un seul chevalier. Le Beau-Ténébreux, scmparant du cheval de Famongomad, sclanga dessus, mit en fuitc lesnbsp;conducteurs du char, ct, sapprochant de la jeunenbsp;princesse Léonor, qui avail passé par toutes lesnbsp;angoissos de la peur et dc lespérauce pendant cenbsp;double combat, si inégal cn apparcncc, il lui dit; Madame,retournezen triomphc k Londres... Jespèrc que vos chevaliers j)erdroiit lopinion (pic,nbsp;dabord, ils out euc dc moi; quils se souvicndronlnbsp;(|ue, dans le même jour, je leur rends deux foisnbsp;Icurs chevaux, el quils voudront présenter au roinbsp;les cadavres dc ces deux géauts, de la part dunbsp;chevalier qui na dautre nom ([uc celui du Bcau-Tenébreux. A votre égard, madame, croycz quonbsp;je répandrais dc grand coeur tont raou sang pour vous et pour tout cc qui vous est cher.....Lc roi votre père aura ces deux ennemis de moiiis dans son combat contre Cildadan; ils racrilaient bic.i dètrcpnnis dc Iinsolcncc de leur message!..... Bites au roi votre p''rc,jc vous pric, ((ue, pour toute grace, jc lui demande dc nio cornprendronbsp;dans le norafirc des chevaliers qui doiveut com-hattre sous ses ordros, ct (pic jc me rendrai knbsp;temps au()rcs dc lui pour cc combat!... Cos mots dits, il séloigua, laissaut Léonor ct |
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ses chevaliers dans radmirat'Oii de sa courtoisie et de son courage. nbsp;nbsp;nbsp;Cc chevalier soul pourrait égaler Ie redoa-tablc Amadis! sécria la princésse. nbsp;nbsp;nbsp;Parbleu 1 répondit Galaor, je suis bien en-nuyé dentendre comparer cc Ileau-Ténébreux finbsp;mon frére Amadis, et je me propose bien de mó-prouver avec lui et den faire connaitre la difference ! Galaor oiibliait déja quil avait rompu unfe lance avec Ie Bcau-Ténébreux, et tpie ce dernier lavaitnbsp;di'sargonné, tout comme ses neuf aiitres compagnons. GlIAPITRE XXVllI Comment Ie Beau-Tdnébreux arriva enfin fi Iab-baye de Mirefleur, et de 1cntrevue qu'il y eut avec son incomj)arable mie, la princesse Orianc. uand Amadis eut priscongé de la princesse Léoïiov,quinbsp;scii alia vers la cour dis-pnséo a chanter monts ctnbsp;Jracrvcillcs du Ucau-Tcué-br.'ux, il chemina granderre ct arrivanbsp;prés de la foniainc des Ïrois-Canaux.nbsp;L'it, prenant pretexte de ses arinesnbsp;presque toutes brisées dans les combats (juil avait précédemment livrés,nbsp;il envoya 1 ecuyer Enil amp; Londres, ennbsp;lui rccommandant de lui faire faire denbsp;.nouvelles armos absolument sembla-blcs a celles quil avail, et do les luinbsp;apportcr dans huil jours, sur Ie bordnbsp;de cette même fontaine des Trois-Ganaux. Le soleii enfin se coucha. Amadis, riieureux Amadis, Irouva Durin etGandalin au rendez vousnbsp;quih lui avaient donné. Burin prit son clicval, ctnbsp;Gandalin le conduisit en silence vers iine petitenbsp;porte dont il avait reQu la clef... Qui pourrait exprimer lémotion de la princesse Orianc en entendant cette clef lourner dans la ser-rure? Et les cieux ouverts auraient-ils pu causernbsp;un ravissement pareil a celui dAmadis,lorsquunnbsp;reste de lumière lui permit dcntrevoir Orianc,nbsp;dès que cetle porto fut ouverte?... Amadis se précipita aux genoux de sa mie tanl airaée. Orianc le relcva, passa tendrement sesnbsp;beaux bras autoiir de son cou etbaignason frontnbsp;de ses douces larmes. nbsp;nbsp;nbsp;Me pardonnez-voiis? se dirent-ils tous lesnbsp;deux dune voix entrecoupée. Ghaque assurance de cc pardon mutucl élait un baiser, et cette même question se répétail sansnbsp;cesse... nbsp;nbsp;nbsp;Ehl oui, oui, vous vous pardonnez! sécrianbsp;Mabile, irapatientée. Levez-vous done, mon cher cousin, ajouta-t-elle, que je puisse vous embras-ser aussi. ^ Nos deux amants, einparadiscs dans les bras lun de lautre, saperQurcnt cnfiu que Mabilenbsp;était avec eux, el ils scmpressérenl auprès delle. |
Mabile, prenant leurs mains, les unit dans les siennes, et ce.s heureux amants, revenus de leurnbsp;première émotion, commencaient a se raconternbsp;toutes les peines quifs avaient souffertes depuisnbsp;leur séparation. Mais bientêt Mabile, plus impa-tientée que jamais, mit sa maiu sur leur bouchenbsp;pour les faire taire. Vous nêtes pas raisonnable, chére Oriane, lui dit elle, de laisser Amadis se rappeler des malheurs dont vous etes la cause... Et vous, mon cousin, vous lètes eiicorc moius de laisser Oriane sinbsp;longtemps exposée aux fraicheurs du soir... Allonsnbsp;prornptement dans sa chambre, oii vous aureznbsp;tous les deux le temps de parler de tout ce quinbsp;vous touche... Ce conseil était bon. Amadis, donnant le bras aux deux amies, pria Mabile de les guider, carnbsp;eet amant rcspcctueux nosait pas en pressernbsp;Orianc, el il portalt ses soins délicats et charmants jusqu/i lair de croirc quil lentrainait a lanbsp;suite (Ie Mabile. Cette dernière les conduisit dabord dans sa cliambrc, dont une porte coïnmuniquait dans cellenbsp;dOrianc, ct cette jiorte, au signal qiielle fit, futnbsp;ouverte par la demoiselle de Banemark, dont lesnbsp;soins avaient écarlé fout ce qui pouvait troublernbsp;ces deux amants dans lexpansion inevitable denbsp;leur reunion. Vous pouvez maintenaiit causer a votre loisir, leur dit Mabile en riant. Mais, comme je menbsp;doute bien que vous allez vous répéter ce quo yainbsp;cent fois entendu de votre bouche, ct que votrenbsp;causerie mintércsse beaucoup moins que vous, jenbsp;vous demande la permission de ne pas passer manbsp;nuit a vous écouter... Ma foi, madame, vous avez bien raison, dit a son tour la demoiselle dé Banemark. Je pensenbsp;de la memo facon que vous lê-dessus, ct le.s plain-tes de la princesse Oriane mont trop souventnbsp;tciuie éveillée pour que je iie profile pas de cettenbsp;unit, oü jespère quelle ne se qucrellera pas... Et, tout en disant ces mots, la suiur de Burin sorlit, accornpagnée de la princesse Mabile. Amadis était alors assis; Oriane, qiii était de-bout, te r((gardait avec des yeiix plcins de ten-dresse. Amadis, inaitre des bolles mains de sa maitresse, les tenait toutes deux dans les siennesnbsp;ct les baisait avec passion. Puis, au fur et a mesure, il devenait plus tendre, plus pressant, plusnbsp;éloquent. Oriane,baissant lesyeux,hü dit, commenbsp;uu doux reproche : 0 mon amr! sont-ce Pi les lec-ons que vous avez reQues de 1ermitede la Roche-Pauvre?... Amadis ne répondit rien, mais son trouble, qui augracntait dinstaut on instant, son trouble répondit i)Our lui, ct sa réponsc fut si élo(juente,nbsp;qua soa tour, troubléc, émüe, enfvrée, Oriane senbsp;laissa choir pamée entre les bras dc son amant. |
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BlULl. THÈQUE BLEUE.
CHAPIïRE XXIX Comment la fólicitó sans pareille dont Amadis ct Oiiane jouissaient Mirclleur fut troublée par nne nouvelle quenbsp;leur apporta Gandalin, au sujet dunc double cprcuyc pro-poséc a la cour du roi Lisvart par Ie neveu dApollidon. 1 y avait quatre jours quAmadis était a Mirefleur, heureux par Oriane, qui ótaitnbsp;heurcuse par lui,lorsquiin gentilhommcnbsp;arriva a la cour du roi Lisvart, au moment mêrae oü ce prince sortait denbsp;table. Ge gentilhommo, qui avait la tète clienue, comme la barbe, se mit aux ge-noux de Lisvart ct lui dit en langucnbsp;grégeoisc ; Sire, après avoir parcouru vainc-ment FEuropc et lAsie, Ie fils du roi Ga --------- ~ nbsp;nbsp;nbsp;-------j nbsp;nbsp;nbsp;~nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;- I nbsp;nbsp;nbsp;nor, qui était frère du cclèbre Apolli- II nbsp;nbsp;nbsp;don, vient ft vos pieds pour vous priernbsp;( de mettre tin a ses peines ct de pormet- tre quil éprouve si, dans cette cour cé-lèbre par Ie nombre et la renommee des chevaliers qui la composent, il nennbsp;pourra pas trouver un qui mette fin a sanbsp;peine... Ayant dit ces mots, lo vieillard ouvrit un riche coffre de jaspe, dans baiucl onnbsp;vit une épée dune merveilleuse beauté,nbsp;dont un coté de la lame brillait du feunbsp;Ie plus vif au travers du fourreau transparent qui la renfermad. Gette épée, ajouta-t-il, ne peut être tirée que par Ie plus loyal des amants,nbsp;et cc nest que de sa main quil mest permis denbsp;recevoir lordrede la chevaleric. Luis il rctira du même coffret un chapeau formé de flcurs inconnues, dont la moitié brillait desnbsp;plus vives couleurs ct dont lautrc moitié parais-saitflétrie. Ces fleurs desséchées, dit-il encore, ne pour-ront reprendre leur premier éclat que lorsque la dame la plus tendre, la plus fidéle, la mieux ai-mée, en couvrira sa lête... Non-seulement Ie roi Lisvart accorda au vieux gentilhommc la permission de faire fépreuve qu ilnbsp;demandait, mais encore, pour donner rcxemplc finbsp;sa cour, il voulut qtie la reine Brisène et lui-même fussent les premiers ft la faire. Eu conséquence, prenant lépée merveilleuse, il la tira a demi de son fourreau; mais les flam-mes qui sélancèrent aussitót dc la tame ne luinbsp;permirent pas de faire de plus longs elforts. Unenbsp;partie des flcurs flétries reprit sou premier eclatnbsp;et sa première fraicheur sur la tête de la reine;nbsp;mais il en resta quelques-unes dc sèches... Ilèlasl dit alors Ie vieux gentilhommc, quoique personne nait encore été plus prés de linir eetnbsp;enchantement, fépreuve est manquée 1... -ie mar-rcterai done encore quelques jours dans cette cournbsp;pour voir si je ne rencontrerai pas quelque chevalier OU (juelque dame qui puisse mener a bonne finnbsp;cette avenlurel... Et il se retira. Gandalin, qui setrouvait préciséraent la, comme témoin de cette double experience manquee, sennbsp;revint incontinent vers Amadis et lui raconta cenbsp;qui sétait passé h la cour du roi Lisvart. Co récit fit tomber Ie Beau-Tónébreux dans une profonde songerie. Quoiquil eüt passé sous farenbsp;des loyaux amants et quil eüt conquis la chambrenbsp;délendue, il ne put sempècher de désirer de donner a la divine Oriane cetle nouvelle preuvedc sonnbsp;amour et de sa loyauté. Ne doutant nullcmenl quenbsp;les fleurs fanées du chapeau ne reprissent toutenbsp;leur fraicheur en touchant les beaux cheveuxnbsp;dOriane, il lui proposa de venir, Ie visage couvertnbsp;dun voile, a la cour du roi son père, pour fairenbsp;ensemble la double épreuve. Quelque effroi que put avoir la belle Oriane, doser ainsi paraitre ö la cour de son père, quel (juenbsp;fut Ie danger pour elle dêtre reconuue, elle nenbsp;juit refuser Amadis, qui, sur-Ie-champ, envoyanbsp;Gandalin demander a Lisvart süreté pour Ie Beau-Ténébreux et une demoiselle inconnuc qui dési-ra'ent se présenter a fépreuve. Gandalin parlit, et, Ie lendernain, il revint avec la parole royale qui garantissait au Beau-Téné-breux et a sa belle compagne que leur incognitonbsp;serait respecié, qif Amadis ne serait pas obligé denbsp;lever la vjsière de son heaume et quOriane ne serait pas forcée de lever son voile. Toutes leurs précautions prises ü eet effet, Amadis et Oriane quittèrent Mirefleur et se ren-dirent k la cour du roi Lisvart. GHAPITRE XXX Comment Amadis et Oriane, inconnus, sortirent viclorieiix do 1épreuve proposéc par Apollidon, et comment, a leur retour il Mirefleur, ils furent arretés par Arcalaüs. Amadis était attondu avec impatience k la cour du roi Lisvart. 11 fut annoncé fi ce prince par lesnbsp;acclamations du peuple qui déjé rcconnaissait ennbsp;lui, Ie Beau-Tónébreux, Ie vainqueur de Famon-gomad, de Basigant et de Qnadragant. Lisvart, qui sortait de table, sempressa dallcr au devant de ce vaillant chevalier inconnu auquclnbsp;il devait tant, ct il Ic requt avec les plus grandsnbsp;honneurs, sopposaut ft cc quil embrassat ses ge-noux comme il voulait Ie faire par courtoisie etnbsp;par respect. Quant a la reine Brisène, elle suivit, a fégard dOriane, fexernplc que venait de lui donner sonnbsp;mari, et elle lui rendit les memos honneurs avec Ienbsp;meme empresscracnt. Lc neveu dApollidon était lè, avec son coffret, PJusieurs chevaliers et plusieurs dames tentèrentnbsp;les éprenves, mais sans pouvoir réussir. Amadis, invité par Lisvart a se présenter, sap-procha dOriano, tontc émuc, ct, lui serrant la main a f insii de tont Ie monde, il lui dit tout bas ; Ah! divine maitresse, si la lopulé la plus pure suffit pour conquèrir cette épée, jose élrcnbsp;siir de fapporlcr a vos pieds comme un témoi-gnage de mou ardent amour!... Lors il scmpara de 1épée par la poignéo, la tira |
LE BEAU-TENEBREUX. 33
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sans eiï'oi't de son fourreau, et, en raême temps qu'clle rendait en sortant une lumière resplendis-santé, les deux cótés de la lame devenaient cgaux. Ahl bon chevalier, sécria Ie vieux gentil-homme transporté de joie, cest a vous que je dois la 11 n de mes peines!... A ces mots, il se jeta aux genoux du Beau-Téné-breux et lui demanda la colée, quAmadis lui donna siir-le-champ du plat même de la merveilleuse épéenbsp;quil venait de conquérir. Oriane, heureuse du triomphe de son amant, et cncouragée par lui, savanqa èi son tour vers Icnbsp;chapeau de fleurs, Ie prit dune main assurée et Ienbsp;posa sur sa tête. A peine Ie chapeau leut-il touchéenbsp;que toutes les fleurs sèchesparurentaussi fraiches,nbsp;aussi éclatantes, aussi parfumées que les autres.nbsp;Le vieux gentilhomme, armé chevalier par Amadis,nbsp;vint incontinent ployer les genoux devant 1incqm-parable Oriane, et, lui présentant son épée, il lanbsp;supplia de la lui ceindre. Gette double victoire, remportée par deux in-connus, excita vivement la curiosité de la cour, Galaor surtout mourait denvie de trouver unnbsp;moyen déprouver si le Beau-Ténébreiix seraitnbsp;aussi brave en se servant de lépée merveilleuse,nbsp;qud sétidt montré loyal amant en la tirant de sonnbsp;fourreau, ce que nul navait pu faire, Galaor encore raoins que les autres. II neüt peut-être pasnbsp;été faché, non plus, de savoir si la dame qui venaitnbsp;de conquérir le chapeau était assez jol ie pour avoirnbsp;du mérite ti la fidélité dont elle venait de fairenbsp;montre, Amadis rit sous son heaume, et Oriane sousnbsp;son voile, de toutes les mines que leur fit a ce propos Galaor qui ne requt deux que des plaisanteriesnbsp;délicates, ingénieuses et trop courtoises pour quilnbsp;put décemment prendre prétexte de f!icheriegt; Pour le roi Lisvart, fidéle a sa parole, il serra dans ses bras le Beau-Ténébreux, sans lui faire au-cunc instance pour se laisser connaitre; et, pré-sentant la main a la dame inconnue, il la conduisitnbsp;a son palefroi dont il tint les rênes jusquau moment oü les deux amants, se courbant sur lesnbsp;argons de la selle, prirent congé de lui. Amadis et sa chère Oriane séloignèrent et prirent un chemin de traverse pour dépister les curiositésnbsp;qu lis avaient pu mettre en éveil. Tous deux, ennbsp;chevauchant ainsi dans la direction de Mirefleur,nbsp;sapplaudissaient de leur double triomphe dont ilsnbsp;s attribuaient lun i lautre tout le succès et toutnbsp;1 honneur. Si je nadorais pas Oriane, je naurais pas con-quis cette merveilleuse épéel sécriait Amadis d une voix haute. Si j eusse été plus sévère, je naurais pas ce merveilleux chapeau de fleurs! disait la tendrenbsp;Oriane u un ton plus bas, en regardant amourcuse-ment son vadlant compagnon. Ils furent interrompus dans leur mutuclle con-teniplation et dans leur inutuel bonheur par l'ap-parition dun écuyer qui, sans les saluer, dit dun ton brusque au Beau-Ténébreux ; Arcalaüs mon maltre vous ordonne de lui condmre sur-le-champ cette demoiselle... Obéisseznbsp;viiement, si vous ne préferez quArcalaüs nenbsp;vienne vous enlcver a tous deux la têtel... |
Ah! ah! répondit Amadis, monirez-moi done, sil vous platt, le seigneur Arcalaüs, qui a de pa-reilles fantaisies?... Le voici, dit lécuyer en désignant deux chevaliers de taille gigantesque qui étaient arrètés sous un bouquet darbres. Oriane, effrayée, pensa se laisser choir du haut de sa haquenée. nbsp;nbsp;nbsp;Quoi! ma chère Oriane, lui dit Amadis, lors-que vous êtes sous la garde de mon amour vousnbsp;pouvez avoir peur dun lache comme Arcalaüs!... Puis se retournant vers lincivil -écuyer ; Va dire a ton mailre, ajouta-t il, que je le connais trop et que je le méprise trop pour luinbsp;obéir. Lécuyer alia vers son maitre. Mais Arcalaüs, quoique doué duiie force prodigieuse , évitait vo-lontiers les occasions de la déployer, de peur s tnsnbsp;doute de luser. Mon beau neveu, dit-il au chevalier qui lac-compagnait, allez done prendre ce beau chapeau de fleurs que je vois la-bas sur la tête de cette péron-nelle, et me lapportez pour que jen fasse don ènbsp;ma niècc Madasine... Si son compagnon faisait parnbsp;hasard mine de vous résister, tranchez-lui sansnbsp;plus de faqon la tête et pendez-la par les cheveux knbsp;eet arbre que voici!... Le chevalier aiiquel Arcalaüs venait de parler, lequel avait nom Liiidoraque et était fits de Garta-daque, géant de llle-Défendue, savanga pour exé-cuter l'ordre de son oncle. nbsp;nbsp;nbsp;Arrête! lui cria Amadis dune voix raena-gante. Arrête! Ou prends garde amp; toi!... Lun et lautre, a ces mots, coururent et Icurs lances furent brisées. Mais celle du Beau-Ténébreuxnbsp;traversant larmure et la poitrine de Lindoraque,nbsp;celüi-ci fut désargonné par la force de cette at-teinte; il fit de vains elforts pour se relever, et ennbsp;retombant, enfonga plus avant larme quil avaitnbsp;dans le corps. Une minute après, il expirait. Arcalaüs, furieux de la mort de son neveu, et remarquant surtout quAmadis navait plus donbsp;lance, fondit sur lui dans lespérance den avoirnbsp;bon marché. Mais le Beau-Ténébreux, évitant lenbsp;fer dArcalaüs, lui porta en passant un coup dépéenbsp;avec lant dadresse quil lui détacha de la main lanbsp;poignée do sa lance qui tomba sur le sable avecnbsp;une partie de cette main. Arcalaüs nattendit pasnbsp;son reste et dévala vitement, en poussant un longnbsp;cri de douleur. Amadis, toujours inconnu pour Enil qui le sui-vait en qualité décuyer, lui dit de prendre la tête de Lindoraque et les doigts dArcalaüs, et de lesnbsp;porter au roi L'syart de la part du Beau-Ténébreux.nbsp;Puis, après le départ de ce messager, il reprit avecnbsp;Oriane, ie chemin de Mirefleur, oü ils arrivèrentnbsp;mourant de faim. |
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GHAPITRE XXXI (.oiiimcnt eut lieu enfin Ie, combat ,des cent cheyaliers de Lisvart contre les cent chevaliers dlrlande, et qüelles fu-rent les pertes éprouvées de part et daulre. isvart avait a peu prés rassemblé Ic nornbre des chevaliers q,ui devaieplnbsp;combattre avec lui. II lui eu yiiitnbsp;dautres encore, parrai lesqucls Bru-neo de Bonneiner et Bruusil sounbsp;frèrc. Brunpo de Bonnemer ptait cenbsp;luyal et vaillant chevalier, amant denbsp;Midicie, soeur dAmadis, doiit cenbsp;dernier avait lu Ie nom dans Ie temple dApqllidon. Cc tnêrtie jour, Lisvart requt uiie lettrc par laquelle Arban de Nor-gales et Angriote dEstra-vaux lui mandaient qué-Uant tombés par surprisenbsp;fau pouvoir do la cruellenbsp;Grómadase, teuve du géautnbsp;Famongoraade, ellé leste-nait dans les cbaines, leur faisant su-bir chaque jour de nouveaux sup-plices. Lisvart, dans limpossibilité oünbsp;il élait deles secourir avant la ba-taille, les fit assurer cjue son premier soin, aprèsnbsp;la défaite de Cildatlau, serait de voler a leur secuurs. Le jour de cel te fameuse bataille arrjva enfin. Le Beau-Téiiébreux, ayant pris congé dOriane,nbsp;toute .en larmes,, et ayant armé, chevalier sonnbsp;écuyey Euil, qui avait sollicité eet honneuf, parlitnbsp;de Mirefle.ur k la pointe du jour, et viiit joindre lenbsp;roi Lisvart qui faisail ses dispositions pour combattre. Eu voyant le Beau-Ténébreux, .ce prince l'em-brassa tendvement, lieureux daypir, en rabsence dAmadis, un chevalier de sa valour, 'et le pria denbsp;clioisir le poste (pu lui conviendraif. , Ge sera, répoiidit Amadis, celui (loü je pour-1 ai sans c.essc veiller sur votr.e têle sacrép^ , Lisvart barangua eqsuite ses chevaliers; Gilda-(iau eii fit aidant de son cólé, etbientót.le son aigu des trompetles annonpa rfieure. de la fiièléCj. L(;snbsp;chevaux couruj-erit, les lanpes se choqü'èrent, lesnbsp;arihures reteiitirent : le combat commenpait 1 Plusieurs valeureiix chevaliers p'erdirent la vie (lans cettepreniiéreiencontre; plusieurs aussi,{|uinbsp;sétaient élancés, tout vénustes el tout brandifs.nbsp;tombèrimt sur la lice, aiïolés dé coups et furentnbsp;loul'és. aux pieds avant de pouvoir reraonter surnbsp;lours chevaux. Le Beau-Ténebfeux fit mohire lanbsp;poüssière a tous camx qui sexposèreht téraéraire-menté ses coups. Quant é Galaor, jaloux pour lanbsp;^u'enüèi'e fois des vaillantises de sou frére, quil nenbsp;savait pas si prés de lui, il voulut les surpasser et,nbsp;)gt;our cela faire, il fondit conme un lion sur lesca-oron oü plusieurs géants du parli de Cildadan sé-laient rassemblés dans rintention de semparcr dunbsp;roi Lisvart. GaitadaqiK,, seigneui' d(i Pile Défonduo, était le plus rodmuablc do cdi li,,.,,,..nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;n'i,. |
restan Ietit blèssé, il avait déja renversé deiix clie-valiivrs qui servaient de boucUers vivants h leur roi, lorsque Galaor, latlaquant avec furie, le lrappanbsp;sur son heautiie avcic une violence telle quil b.inbsp;on décdlla 1oreille, et du même coup, fit sauternbsp;do sa main la pesauto hache dont il élait armé.nbsp;Cartadaqüe, rugissant, saisit Galaor entre ses br.isnbsp;!nusculcux,renlevade sos arpoiis, ctil 1eüt étoulTénbsp;si Galaor, a coups de pommeau dépée, ne leütnbsp;assez ('t nrdi pour le faire toriiber de son choval,nbsp;pnis, (lé.:agcant son bras droit, ne lui éüt enfoncénbsp;la pointe de son arme dans la figure, a travers lanbsp;visière de sou heaume. 11 élait teriips, car, épuisé par lemombat ct par le sang quil perdait, Galaor sentit bientót sesnbsp;mains se détendre,. ses youx scutémébrer, et ilnbsp;resta pamé sur le champ de bataille, sans avoir eunbsp;le temps de retirer son épée de la face du géantnbsp;Cartadaqüe... Pendant ce temps, le roi Lisvart faisait rage, raais sans parvenir a éclaircir diinc manière sa-lisfaisante les rangs des Irlandais ses ennemis. IInbsp;navaitplus aütour de lui que trois on fjuatre chevaliers blessés, parmi lesquels le vieux Crumedau.nbsp;Ce dernier, (|ui défendait de sou mieux la baunit'rcnbsp;royale A moitiécoupée et dépenadlée, fut attaquénbsp;par le géant Alandasabul qui commandait le corpsnbsp;de réserve, et, (jU voltapt imprudemmeul, il laissanbsp;s(qu s()uv.erain face é face avec son formidablenbsp;enuemi. Mandasabul renversa le cheval de Lisvart,nbsp;saisit iCC [i.rincc, lenleva des arcons, et, sorlantdenbsp;la mèlée, ii Temport,ut comme otage du cóté desnbsp;galères, lorsriue. heurcusement, il futapercii parnbsp;le Bcau-ïénébreux quivcmiit de remonter sur unnbsp;cheval frais que, Gandalin vonait de lui amciier. Elfrayéabon (Iroit du péril que courait le père de la divine Oriane, le vaillant Amadis tombanbsp;comme la, foudre sur lp géant .^landasahul, et, luinbsp;portant uii coup terrible, il le sépara presque ennbsp;deux moyceaux de la. têtp au ventre, malgré sonnbsp;ai'inure. ,l*ar majheur, Tepée dAmadis, en glis-salit, descendit irop bas et blcssa le roi Lisvart,nbsp;quetenait le géant, et (lont le sang rough ausshótnbsp;Ie sol! Mandgsabul éla'l mort, raais, comme qiiel-ques-uns de ses tenanfs arrivaiciit pour reb'vcrnbsp;sou (mrps et poiir le vengcr, le Beau-Ténebreux,nbsp;couvranlde son écu Ic roi Lisvart pour lui permettrenbsp;de remonter a cheval, se mit a crier : Gaulé t Gaulc 1 Gaule! 'Victoire 1 Victoirc 1 Je suis Aniadisl Fuyez, trailrcs, fuyezl... A eet appel, fi ce nom conuu et redouté, les IrUmda'S, clfrayés allaienl tonrnef bride ct abvo-Icr, lorsfjüo le brave géant Graiidacuriel, les ral-liant de sa voix de stentor, les ramena au combatnbsp;pleins dune nouvelle ardenr. Amadis soutintnbsp;presqiic seul rcllbrt ilc ce nouveau combat, lesnbsp;chevaliers de Lisvart étant alors occu|)és du salutnbsp;de cc prince, blessé, et. a peine rernonlé sur lenbsp;cheval qiicvcnait de lui donner Florestan. Mais ccnbsp;dernier saperput du peril de son frèrc, ct il senbsp;précipila pour le secourir, au moment mème oünbsp;Grandaeuriel sélancait sur le roi Lisvart jioiirnbsp;veiigpr la,défaite de Cildadau quil voyait assuréc.nbsp;Amadis, nlors, deviuanl ce de.ssein, le suivil avecnbsp;lamènicvitesse el lui porta sur le heaume, un coupnbsp;fnrieux; les attaches se roinpirent, le heaume dunbsp;g.'-a t Ion;! a el l,jisvart, qui sétah mis eu (hdeuse. |
LE BEAU-TENEBHEUX.
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lui fendit la tête du tranchaut de sou epéè. Grau-dacuriol fül Ie dcruier du parti de Cildadan qui périt en combMtlaut: Ie roste se tumultua et pritnbsp;ia fuite vers les galères, en abandonhaat Ie roinbsp;Cildadan étendu parmi les marts, ainsi quenbsp;Galaor. Lisvart, pénétré de reconnaissance pour Amadis, savangail pour Ie rernerc'er et lembrasser commenbsp;un héros auquel il devait la vic. Mais il Ie trouvanbsp;dans Ie désespoir. Mon frère! riinn pauvre frère est niort! sé-criait Amadis en versant des larriies comrilo une femme. Amadis, en effet, navait pas aperqu Galaor de-puis quil lavait vu tomber, et il Ie croyait mort, puisquil avait cessé de combaltre, Florestan etnbsp;Agraies soffrircnt a lui pour laidcr a Ie clierchernbsp;parmi les morts. Gene fut pas sans peihe quils Ienbsp;trouvèrent, couvert de sang et de blessitres et nenbsp;donnant plus aucun signe de vie; amp; (jüelques pasnbsp;de lui et dans Ie même état que lui était Ie roinbsp;dIrlande Cildadan. ïous les trois se disfiosaient anbsp;faire emporter ces cadavres, lorsquariivèrent doüzenbsp;demoiselles, suiviesde quatre ècüyers, dont la plusnbsp;apparente leur dit: ¦ Ces deux princes soht èn cë monient perdiis pour voiis, mais ils fespireht encore; donnez-nous les... ¦ Que je vous donne mon frère? sécria Amadi'. Si ses jours vous sont chers, laissez-nous-le emporter, reprit la demoiselle qui avait déjk parlé. Amadis se ressoiiviiit alors de la protection dUi -gande. 11 couvrit de larraes les joues prësque fi'oides de son frère Galaor, et Ie laissa relever denbsp;terre, airisi que Ie roi Cildadan, par les douze demoiselles et par los quatre écuyers, quiposètentlesnbsp;deux cadavres sur des lits couverts de pourpre, etnbsp;les eniportèrcrit dans urio galère somplucusemeiitnbsp;amarrée au rivage. Amadis et Florestan, après Ie départ de cette treupe, sen allèrenl relever et secourir Ie vieuxnbsp;géanl Gandalac, qui, pour yenger Galaor, sonnbsp;presque fds, avait luttè courageusemeiil jiendantnbsp;une heiite avec nii autie géant, du parti de Cildadan, le^uel lavëit blessé dun coup de massue etnbsp;avait eté tué par Gandalac quelques minutes après. GHAPIÏRE XXXII Coinmoni Galaor, que Pon croyait mort, revint ^ la vic pa'' les soms d'Urgande, sa protectricc. Galaor ne reprit point connaissance tant qiiil Kit sur la galère dans laquclle les douze deiiioisellcsnbsp;lavaient placé après 1avoir enlevé du champ denbsp;bataille. Lorsquil rouvrit les yeux, il se trouva surnbsp;un lit dans ün salori hvagnifiquemcnt orné, clèvc donbsp;trente pied? sur qüatre gros piliers de rriarbre, etnbsp;situé dans un jardin tont en tleurs; tandis que Cildadan, au contraire, eii repfënant sès sens, se trouvanbsp;sous une voute dans une tour b^tie sur une rochcnbsp;isolée que la uier batfait de toutes parts do, sos va-guesturnullueusos. |
G 'pciidaut les soitis que luii et laulre rocurent fureht les mêraes. Cildadan vit biëritót arriver iiiienbsp;derhoiselle respectable par son age et piir son niain-tien, siiivie do deux chevaliers, laqiielle versa surnbsp;ses blessures un baume salutaire qui lui procuranbsp;mi sommeil reparateur. Galaor hit traité de memonbsp;|!;ir utië demoiselle ehtre deux Ages; niais, cettenbsp;I'oi.s, la yieille deinoiselle ëtait assistce de deuxnbsp;geiiles pucolles qui portaient chacühe de petitesnbsp;boites de jaspe remplies du baume le plu^préciimx.nbsp;Le baume fit son eifet; mais les geriles pucollesnbsp;firent rnéillëür effet encore, ce qüë rerharquant lanbsp;vieillo dciiioiselle, elle les laissa auprès de Galaor,nbsp;en leur reconimandant detre attentiomiéës de leurnbsp;mieux. Cildadan setait endormi; Galaor, aü cori-Iraire, restaconslaminenl ëveülé, a cause du jilai-sir quil ressentait A deviser de choses ët daufresnbsp;avec les deux gentes pucelles qui savaient, cn oiitre,nbsp;les plus jobs cohtes du moiide, et qiii les lui rcci-taient de leur plus douce voix. Qiiahd la vieille demoiselle revint le leiidemain auprès de Galaor, et qiielle eut levé le premiernbsp;appareil quelle avait mis sur ses blessures, ellenbsp;lui fit espérer qilau bout de hiiit jpiirs il airaitnbsp;recouvre une bonne ])artie de sa sahie. Ne mettrez-vous pas le comble A vos bien-faits en me procurant la liberté? domanda alors le blessé. Je tieiis a la liberté comme a la vie. Si cettenbsp;grace nest pas en votre pouvoir, je vous conjurenbsp;do faire avertirdeina situation madameUrgande... La demoiselle se prit A rire. Ah! ah I dit-olle, voiis ave/. done beaucoiip de coiiliance dans le pouvoir dUrgande?... ^ Co.mment iiën aurais-je pas, répondlt Galaor, dans ma première bienfaitrice, pour laquelle jenbsp;vmidrais exposer mille fois ina vie?... Puisque vous pensez ainsi, je suis assez de ses amies pour vous promettre de sa part la guérisonnbsp;et la libërté, pourvu que voiis maccördiez poiirnbsp;elle ÜQ don quelle vous rappellera eu temps etnbsp;lieu, quahd elle aiira besoiii de vous... Galaor nhésüa pas A faire cette promesse, et la vieille demoiselle se retira en le laissant dans lanbsp;mcine compagnie qne la veille. he troisième joiir, quand elle reparut, Iuiie des deux gentes pucelles accourut vers elle et lui dit .- nbsp;nbsp;nbsp;fen DieuI ma tante, je suis bien inquiètenbsp;aiijourdhui siir le compte du chevalier blessé... Ilnbsp;a parii ce matin plus tourmenté quA Tordinaire;nbsp;il me prenait la main, il semblait implorer monnbsp;secours, et jai bien regretté de hétre pas aussinbsp;savanie que vous, ma tante : jaurais riioi-rnêmenbsp;applique du baume nouveau siir ses blessures... Eh bleu 1 répondit la vieille demoiselle, soyez atlentive A ce quo vous me verrez faire, et sil re-tombait dans le rricrae état, vous pburrëz më rem-placer. Cela dit, elle sapprocha du lit du chevalier blessé. Quoil Galaor, reprit-elle, est-il possible que VOIIS puissiez méconnaltre votre meifieure amielnbsp;Croyez -vous done quune autre quUrgande etit punbsp;vous saiiver la vie?... Galaor vouliit faire un effort pour embrasser les genoux de sa proteclrice. Mais Urgande, Iarrctant: nbsp;nbsp;nbsp;Toute espèce dagitation, lui dit-elle, poiq-rait vous ètre hnisiblc. Lorsque les premiers huitnbsp;jours seronl p'asscs, soyez assure que je vous |
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donnerai de nouvelles marques de mon araitié. Urgande se mit aussitót en devoir de découvrir les blessures du tils de Périon, et sa jolie niecenbsp;Juliandc sappliqua soigneusement a voir comment elle sy prenait pour les panser. Galaornbsp;navait requ que des blessures honorables dans Ienbsp;mémorable combat qui sétait livré quatre joursnbsp;auparavant; presque toutes avaieiit porté sur sonnbsp;sein. Aussi Juliande futbien attendrie en Ie voyantnbsp;ainsi maltraité, et jamais elle navait été aussinbsp;attentive que dans ce moment aux lemons de sanbsp;tante Urgande; ses mains blanches sepromenaientnbsp;de blessure en blessure et levaient les appareilsnbsp;avec une précaution et une douceur infinies; ellenbsp;cherchait avec inquietude sil en était échappénbsp;quelquune a sa tante, qui souriait de eet examennbsp;et qui, finalement, jugea è propos de linterromprenbsp;en touchant légèrement Ie front de Galaor, quinbsp;sendormit aussitót. Maintenant, tillettes, sortez de céansl ajouta-t-elle en emmenant avec elle Juliande et sa com-pagne. Quand Galaor revint de son assoupissement, il trouva devant lui Gasuval, son écuyer, et Ardan,nbsp;sou nain, quUrgande avail substitués par prudence a ses deux trop aimables nièces... CHAPIÏRE XXXIII Comment Galaor el Cildadan, durant une ab.sence de Ia fde Urgande, passèrent lont leur temps avec Juliande et Solise,nbsp;el'ce quil en advint. Cildadan navait pas été traité avec moins dhu-mauité que Galaor, nous lavons dit. Mais il navait pas eu, il faut lavouer, les tendresses dont cenbsp;dernier avait été lobjet : Cildadan, après tout,nbsp;uétait pas Ie protégé ite la fée Urgandel Urgande avait laissé croire au roi dIrlande quil avait perdu pour toujours la liberté, et, lorsquellenbsp;lui donna quelque espérance de sortir de sa prison,nbsp;ce lie fut quaprès Favoir amené petit è petit a luinbsp;promettre que désormais tout ressentiment seraitnbsp;éteint dans son c®ur contre Ic roi Lisvart et sesnbsp;chevaliers, et que, non-seulement il se soumettraitnbsp;sans murmurer a lui payer Ie tribiit accoutumé,nbsp;mais encore a devenir désormais son allié Ie plusnbsp;fidéle. Quelques jours après que Cildadan eut prêté Ie serment quexigcait Urgande, celle-ci sabsenta denbsp;son ile et se rendit chez Ie sage Alquiffe pour prendre avec lui des mesures sur les grands événementsnbsp;quelle prévoyait ètre déjti proenains. Au momentnbsp;de partir, elle se plaignit devant ses nièces denbsp;Pembarras oü elle était de nêtre plus a portée denbsp;prendre soin des deux chevaliers blessés. Ah! chère tante, lui dit Juliande avec empres-sement, ma soeur et moi nous avons été tellement alteutives a vous voir soigner leurs blessures, quenbsp;vous pouvez de confiance nous envoyer a leurs se- ..... Pour moi, ajouta-t-elle avec plus dem- presseinent encore, je me chargerai volontiers de Galaor, et vous verrez a votre retour que vousnbsp;S6TBZ S3tislaite de mes soins et de mon adresse... |
Urgande fut un instant sans répondre.Puis,fixant un long regard sur ses deux jolies nièces, ellenbsp;murmur a : nbsp;nbsp;nbsp;On ne peut fuir sa destinéel... Allez donenbsp;trouver nos blessés, mes chèrcs enfants, et rassurez-les sur mon absence que je ferai la plus couricnbsp;possible... Urgande partit, h ces mots, sur un char trairié par deux dragons, et disparut bientót dans les airs.nbsp;La soeur ainée de Juliande, qui se nommait Solise,nbsp;alia incontinent vers Cildadan, et, remarquant quenbsp;les deux vieux chevaliers commis par sa tante aunbsp;service de ce prisonnier sapprêtaient a la suivre,nbsp;son bon petit coeur de fillette lui fit imaginer quenbsp;leur présence ne pourrait être que nuisible a lanbsp;guérison de son malade : elle les congédia sous Ienbsp;premier pretexte venu, ce dont les deux vieuxnbsp;chevaliers furent fort aises. Quand ils eurent cis-paru, elle courut sur Ie rocher qui servait de prisonnbsp;au roi Cildadan. Ahl sécria ce prince en la voyant enlrer, jespère tout maintenant, puisquune divinité bien-faisante daigue venir a mon secoursl... Solise, sapprochant dun air pitoyable, lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Je regrette bien de navoir pas suivi ma tantenbsp;dans les premières visites quelle vous a faites : jenbsp;ne connais point encore vos blessures... Mais soyeznbsp;assuré que je ferai de mon raieux en son absencenbsp;pour la remplacer sans trop de désavanlage... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl répondit Cildadan, qui était encore jeunenbsp;et encore beau, je sens déjè que votre présence menbsp;rappelle a la vie et è lespérance dun sort plusnbsp;heureuxl... De son cóté, Juliande navait pas perdu de temps, et, pendant que sa soeur ainée se hatait vers Cildadan, elle se hatait, elle, vers Galaor. nbsp;nbsp;nbsp;Quoil cest vous, belle Juliande? sécria eetnbsp;amoureux chevalier en la voyant entrer scule et onnbsp;la voyant fermer avec soin la porte afin de nêlrenbsp;pas interrompue ni distraite dans un travail quellenbsp;sentait mériter touteson attention. Quoil cest vousnbsp;qui venez aujourdhui pour me secourir? Ah! com-bien je vous remerciel Juliande lui fit alors part des raisons qui venaient de forcer Urgande a partir, et ces raisons parurentnbsp;de si bon aloi è Galaor quil en trouva bientótnbsp;daussi bonnes pour envoyer Ardan rassurer sonnbsp;frère Amadis sur son état présent. Quand a Gasuval,nbsp;il lui ordonna de parcourir sur-le-champ Filenbsp;dUrgande pour lui trouver un cheval propre è porter un chevalier, espérant êti e bientót en état denbsp;sen servir. Ardan et Gasuval sempressèrentdobéir,nbsp;et Galaor, en voyant Juliande sapprocher timide-ment de son lit, sentit quechaque pas quelle faisaitnbsp;semblait hater sa guérison... Ses blessures étaient déjk presque toutes refer-mees. Il haisa les jolies mains blanches qui soccu-paient, en tremblant un peu, k les découvrir pour les panser. Galaor avait un air si tendre, si recon-naissant, il était en outre si jeune et si beau, (juonbsp;Juliande en fut apitoyée au-dela de ce quon pourrait dire. nbsp;nbsp;nbsp;Vos blessures vont trés bien... balbutia-t-clle. Mais..... nauriez-vous pas, daventure, un peu de fièvre?... Je vois dans vos yeux un feu qui minquiète... Galaor la rassura. Sa poilrine était déja décou- |
LE BEAU-TÉNÉBREUX. 37
LE BEAU-TÉNÉBREUX. 37 verle, et Ie p;iuvi'c blessé, prenant la main de Juliande, Ia posa sur son cceur. Ah! dieuxl sécria-t-e!le en rouaissant, comme il bat!... Leffroi de la gonte pucelle fut extréme. Elle ignorait encore les inoyens de calmer une agitationnbsp;qui ne sétait jamais rnanifestée devant sa tante,nbsp;(tont elle oubliait précisément les legons en cenbsp;moment lA nbsp;nbsp;nbsp;Mais... ajouta-t-elle, tout interdite, je crainsnbsp;que vous ne soyez plus mal que ces derniers jours... Galaor ne répondit rien, et Juliande fut encore bien plus effrayée lorsquello crut quun transportnbsp;violent mettait ses jours en danger. Elle en lit unnbsp;cri de surprise et de douleur, auquel succéda unenbsp;exclamation de joie lorsquelle fut rassurée en Ienbsp;trouvant un peu mieux. La petite boite de jaspe futemployéeasontour, et les cicatrices vermeilles qui tranchaient si biennbsp;sur la poitrine blanche de Galaor furent douce-ment étuvées avec Ie même baume qui les avaitnbsp;fertriées. Elles parurent en si bonne voie de gué-lison a linnocente Juliande, quil ne lui resta plusnbsp;dinquiétude que pour Ie retour de ce transportnbsp;qui lavait effrayée au point de la mettre horsnbsp;delle; mais Ie blessé la rassura en souriant... Plusnbsp;tranquillo alors, il embrassa tendrement Juliandenbsp;en la remerciant de lui avoir sauvé la vie, et il lanbsp;conjura de ne pas Ie laisser seul pendant rabsencenbsp;de son écuyer... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl certes, lui répondit la pucelle, je mennbsp;gardera! bien !... Si ces mêmes accidents allaientnbsp;vous reprendre?... Et que dirait ma tante si ellenbsp;qpprenait que jai négligé les moyens de vous ennbsp;guenr avant son retour?... Galaor 1 assura quil courait en effet les plus grands risques sans sa présence et sans ses soins as-sidus. Alors Juliande,prenantun petitair grave, luinbsp;présentade sa main cequUrgande lui faisait prendre tous les jours; elle larrangea bien dans sou litnbsp;qt lui prescrivit de se livrer au sornmeil pendantnbsp;quelques heures... Puis elle reprit un air plus ten- ana de ce pas rejoindre sa soeur, qui revenait uré-cisement de chez Gildadan. Toutos deux, en se retrouvant, ne purent sem-pecner de rougir. Solise, en sa qualité de soeur ai-nee, lut la première è relrouver sa langue pour questionner Juliande sur Ie traitement qu elle avaitnbsp;*ait subir a son chevalier... nbsp;nbsp;nbsp;Et vous, ma soeur? répondit Juliande dunnbsp;assez embarrassé. quelques momenls, les deux gentes im-sans ^V^Lnuerent a sinterroger mutuellement santnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ ^ ronfiancese rétablis- ler toiitff nbsp;nbsp;nbsp;pGes se mirent a se racoii- dans nbsp;nbsp;nbsp;^ ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;sélait passé Des ri?p« quot;portante qu elles venaient de faire, récifnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;i'iterrompirent cent fois leur ouUie de 1 autre pour se faire ecouter ; et ce ne ¦') après s etre presque battues et entre-baiséesnbsp;('nie'^r moments qu elles saiiprircnt mutuellementnbsp;t m. Pn?nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;'o loars visiles, fi quelques pe- mème nbsp;nbsp;nbsp;jirès, avait été absolument Ie |
Les trois jours pendant lesquels la fee Urgande fut absente furent si bien employés, les deux jeu-nes soeurs furent si doucement occupées a calmernbsp;les légers accidents que leur tante navait pointnbsp;connus, qua son retour ils ne reparurent plus, dunbsp;raoins en sa présence. Urgande ent lair detrenbsp;trés satisfaite des soins de Solise et de Juliande ;nbsp;elle eut aussi celui de croire tout ce que Gildadannbsp;et Galaor lui dirent de la reconnaissance quilsnbsp;leur devaieut. Mais, comme aucune fée ne savaitnbsp;lire aussi bien quelle dans Pavenir, dés ce moment elle eut soin de sassurer de deux excel-lentes nourrices. GHAPlïRE XXXIVComment Oriano faillit se facher avec Mabilo, a propos de la reine de Sobradise. prés la guérison des blessures quil avait recues, Lisvart sélait rendunbsp;dans la ville de Fernèse, oü sa familienbsp;et sa cour sétaient rassernblées. Orianenbsp;et la leine Briolanie, arrivée depuisnbsp;peu, ressentirent une joie presquenbsp;égale en y voyant arriver Amadis a lanbsp;suite du roi; mais lune ne donnaitnbsp;déja plus qua la reconnaissance cenbsp;que lautre donnait è lamour. Oriane, cependant, ne pouvait se défendre dune certaine inquiétudenbsp;toutes les fois que Briolanie devisaitnbsp;avec son défenseur. Gelte belle reine,nbsp;faisant un jour des questions sur Pllenbsp;Ferme et sur les merveilles quellenbsp;renfermait, Amadis peignit celles denbsp;la Ghambre-Défendue avec tant d admiration, quenbsp;Briolanie ne put sempêcher de lui demander lanbsp;permission den faire 1épreuve. Amadis répondit anbsp;la reine de Sobradise, avecsa courtoisie ordinaire,nbsp;quelle était trop en droit do tenter cette épreuvenbsp;av('c conliance pour la différer. Cette réponse suffit pour rallumer les soupQoiis éteiuts de la princesse Oriane relativement é lanbsp;princesse Brioianie. Elle se leva sans regardernbsp;Amadis, et sen alia porter ses doléances auprès denbsp;sa fidéle amie labile, amp; qui elle raconta tout. labile se douta bien que la jalousie d'Oriane lui faisait dénaturer Ie vrai sens de la réponse dA-madis. Comme elle était vive et quOriane, en senbsp;dolentant, se portalt a laprelé, elle se facha sé-rieusement. Vous êtes incorrigible, lui dit-elle, et mon róle auprès de vous commence a me devenir pé- nible.....Une fois déja, par votre injustice et vos soupoons exagérés, vous avez failli araener la mort de mon malheureux cousin... Vous savez quenbsp;sa vie ou sa mort dependent absolument de vous...nbsp;et, puisque vous avez lingratitude de vous livrernbsp;encore i des soupQons que tant de raisons doiventnbsp;bannir è jamais de votre ame, je ne veux plus ennbsp;être témoin, et je vais prier Ie prince Galvanes,nbsp;mon oude, dc me raraener en Ecosse avec lui... Oriane, alors, fondant en larnies, se précipita |
38 BlBLiqTHEQUS BLEUE.
38 BlBLiqTHEQUS BLEUE. (jai^s }ls Lras (je sa cousine, en lui demanclant par-uoh'et en convenant de tons ses torts. Le raêipe joyr, Briolanie et les dames de Ia cour pressèrent vainement Amadis de leur djre le nopinbsp;de la dame qui laccQmpagnait, voilée, lors de lé-preuve de lepée merveilleuses. Amadis mit tantnbsp;dadresse dans sa réponse, quil sut les cqntenternbsp;saps leur riep apprendre. Oripne proüla de cellonbsp;occasion pour lui prouver que la Iranqpijlité denbsp;son iime lui pennettait de lui faire des plaisante-rips, et elle le pressa si vivement de lui dire lenbsp;nom de cptle dame, ou du moins de }a lui peindre,nbsp;quAmadis nc put se tirer dembarras quen luinbsp;(lisant : nbsp;nbsp;nbsp;Madame, pendant tout le temps que je fusnbsp;avec elle, je nai pu voir que ses cheveux, et jainbsp;cté surpris de les tfouver presque aussi beaux quenbsp;les vótres... Les dames ne sarrêtent point si aisément dans leurs questions. La reine et son entourage allaientnbsp;rccominencer les leurs, pour se distraire et em-barrasser Amadis, lorsque, fort heureusement, cenbsp;discrct amant fut appelé auprès du roi, qui avaitnbsp;avöc lui Quadragant, lequel, en apercevant Amadis,' alja sur-le-cliamp d lui les brqs ouverts. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, lui dit-il, sous le nopa du Beau-Ténébreux, yops inuyez laissé la vie sauve et faitnbsp;proinotlre de me remlre a la cour du roi Lisvart;nbsp;vous m'avez fait jurer, outre, de ne plus porternbsp;les armes cpptre Iqi, dattendre Amadis én sa cour,nbsp;et de rerioncer è tout ressentiment de la mort denbsp;mon frèrq Abies... Jai rempli ma promesse... Maisnbsp;quïi son tour }e Beau-Ténébreux lienne sa parole et me fasse connpiire le vaillant Amadis.....Soyez assez généreux pour mobtenir son amifié et pour lui demaiifjer do me recovqir au iiombro cjc sesnbsp;frères darmes et de me permettrp de lui 'demeurernbsp;attaché lp reste do sa vie... La réponse dAmadis fut daccourir Quadragant, de Iembrasser et de lui jurer pour toujours ceite fraternité darmes si sacrée dont les clieva-liers étaient a bon droit si fiers. Landin, le neveu de Quadragant, témoin de cette nouvelle alliance, savauQa veré' Flprcstan dun airnbsp;noble et riant. Brave chevalier, lui dit-il, je venais pour rem-plir uia proniesse et pour vous combattre; mais jespère que vous serez apssi généreux quAraadis,nbsp;en receyqnt cette épée h' la place du gage que jenbsp;vous avajs'femis. Je ne laccepte, brave Landin, réponditFlo-restan,qua la condition quo vous recevrez la mienne et le mêine serment que mon frère vient de fairenbsp;tl votre onclo.;. |
CHABITUE XXXV Comment la fCe tlrgande vint h la cour du roi Lisvart pour y faire des predictions navranles. lorostan, Amadis et leur cousin Agraies allaient partir pour eber-cher Galaor, lorsijuun' évène-nVént, qui,dabo!'dieffraya toutenbsp;la courHes ar'féia. |jisyart, en se promenant vers la fih du jour sur le bord de lanbsp;rner,'vit'deux pyrarnides de feu,nbsp;dont ruqc sélevait jusquanxnbsp;nues et paraissait sgyBr sein dés eaux.nbsp;Trop intrèpitje popr en êtrè effrayé, Lisvartnbsp;savanpa, süiyj qes deux frères et dAgraies,nbsp;et bientpt Üs distiuguèreut, au milieu desnbsp;flammc§ qui semblajent lui faire cortégejnbsp;une galère 'dorée qüi porfait des voiles denbsp;ponrnre. Qes gons hariiionieux se firent en-IcnÜre, ef douze dcnioiselles, vêtues penbsp;blanc el cnguirlandécs 'do flcufs, parurenl sur losnbsp;bords de cptte galére. nbsp;nbsp;nbsp;Pest la sage Ürgande qui nops arrive en eetnbsp;équipage! sécrja le ról en allaut avpp pmpressc-ment au devaut delle. ürgande tenait dans ses maiqs un coffret dor, elle èil'lira' incontinent une petite circ 'alluméenbsp;qnellc jefa darts la mer, et, sur-le-cliainp, les colonnes de feu disnarure'nt. Amadis, qni'amp;ét'ait'avancé vers elle en piême Icinps que le roi, voulut baiser le bas de sa robe;nbsp;mais ürgande, rórnbriinsant, lui dit'; nbsp;nbsp;nbsp;Vous jriez valnëihént la recherche de vofrenbsp;frère Galaor...' 11 èst'dans ihon ile,'invisible pournbsp;tons les mortels... Gependant, rassiirez-vous surnbsp;son état; jamais il ne sest mieux pórló.....' 11 estnbsp;toujours le rhéme, ajon(a-t-eIle en riant, et bientótnbsp;vous le revèrre? plus beau, plus brave, maisnbsp;moins digne qüe jamais 'des prix qni sont dus anbsp;votre fidélité!... Lisvart conduisit Ürgande è son palais, oü Bri-sène, Oriane et Briolanie la repurent avec le plus lendre empressement et la firent asseoir au milieunbsp;delles. Son arrivée et les bonnes nouvelles quellcnbsp;avait données de Galaor, ayant arrétéles chevaliersnbsp;qui se disposaient ti partir pour sa recherche, lesnbsp;dames furent trés aises de nêtre point abandon-nées, et la joie se relablit dans cette cour. Japiais elle na étó si brillante, dit ürgande h Lisvart, et nul soqyeraiu ne peut ra'ssembler un aussi grand nombre de chevaliers renommés..... tant quils serpnt avec vous, 6 roi Lisyarl! nul no pourra résister ii la force de vos armes, jusquicinbsp;victorieuses. Mais, fiélas 1 je crains biep que la fortune ne se fatigue è vous favoriser ainsi saus re-lache, et qucuorgueilli par vos succes et trompénbsp;par de laches fiatleurs, vous np vous prépariez lesnbsp;plus mortels phagrinsl... Madame, ajoula ürgandenbsp;qu sadressapt 0 Brisène, si la plus rare vaillnnconbsp;illustre les chevaliers du roi, la plus rare beauténbsp;pare votre cour... Les événeincnts qui vionnent denbsp;so passer sous vos yeux vous prouvent que les |
LE BEAU-TÉNERREUX. 39
LE BEAU-TÉNERREUX. 39 monta, les deux pframides de feu se rallvuuè-renf pour séteindre bientót ayec elle. V'Tlus et la loyauté des dames qui la coinposent sent égales S leurs charmes : la eonquête du chapeau d(i fleurs est la plus honorable et la plus hril-lante quaucune dame put jamais faire!... Orianp rougit ti ces mots, ct sachant que riej! ne pouvait échapper a la sagace Urgande, elle craignitnbsp;quh'lle ne révélat qnelque chose qui put la fairenbsp;coimailre. Mais Amadis la rassura de sou rnieux ennbsp;lui disant tout bas quo la prudence d'Urgande éga-lait sa perspicacité. II en était si persuadé quil osanbsp;méme presser Urgande de' nommer celle dont onnbsp;cherchait si vainenient i connaitre Ie nom. ¦ Vraiment, lui répÓndit-elle, cest è vous que je madresserais pour Ie savoir puisque cest vousnbsp;(lui lavez emmenée après son triornphe, et que,nbsp;uaventure, vous lavez délivrée des insullés denbsp;Lmdoraque et dés piéges dArcalaüs! Mais je croisnbsp;que nous nen savons Ih-dessus ni plus ui moinsnbsp;1un que lautrcj'et, tout ce due je peux dire denbsp;plus, cest que vous vous trqmpèz tous si vous vousnbsp;imaginez que ce soit uile demoiselle qui ait Ie chapeau de flour's, car jai quélques raisons de suppo-ser que cést, au contraire, la plüs belle et la plusnbsp;parfaite de toutes les dames... Amadis rougit alprs è sop tour. Urgande sourit fineraent. et les questions cessérent. Urgande futnbsp;trés aimaijle pendant toute Ipsoipép qui suivit ceftcnbsp;conversation. Sensmle aux caresses d'e'quot;la hel)enbsp;Oriane, elle demanda ti passer fa nuit ayec elle', etnbsp;loisque les dames de la cour se retirérént, elle fufnbsp;conduite d^ns la eliambre de cette princésSe ófinbsp;Mabile et Briolanie occupaient un lit, et cette ai-inable fee partagea celui dOriape. De qui ellcsnbsp;scnlrctinrcnt pendant les Ipngues heures (Ic ce|lenbsp;veillée, on Ie devine. Le leudemain, avant de prendre congé, Urgande passa chez Lisvart, oü se trouyaient (féja Amadis,nbsp;Agraies et Florestan. Vous avez connu déji la vérité de ipes predictions, leur dit-elle. Je vais vous qn faire de nou-velles; mais piles sont si compliquéea, que vous vous tourmenteriez en vain pour les expjiquer...nbsp;Hien des orages, bien des combats, bien du sangnbsp;répandu vont bientót troubler la paix de cette hep-eeuse cour... Et vous, Amatjis, vous serez bientótnbsp;oblige do regretter dayoir fait la eonquête de 1'épéenbsp;merveillcuse, et fussiez-vous seigneur de ja mppiénbsp;dn monde, vou^la doimeriez iice moment-lk de bonnbsp;l^^ur pour que petfe épép soit abinpée au fond dun Amadis avait lame trop haute pour être trouble V®'quot; 1 annonce dun péril, quelquo grand quil fut.nbsp; ^ssaierai du moins, dit-il, de ne rinn perdrenbsp;d.oe jai en le bonheur dacquérir, el ie ne _ Y * loor ma vie. mip lp nbsp;nbsp;nbsp;Urgande, un aussi robiiste coeur vnirn Ufut tóut surmobter, je le sais... .Mais re niagnanimiié, Amadis, subira dé criielles Gela dit, Urgande prit conge et var Lisvart jusquJi sa galêre, toojomsji^ii^ c ..nbsp;1Hle monla. les óp»'- ......... |
CHiPITRE XXXVIComment, après te dèpart dUrgande, arriva è la cour du roi Lisvart une demoiselle gèante qu'on appela la Demoisnbsp;selle Injurieiise , laquelle provoqua Amadis ii un combatnbsp;conlre Ardan Canille. ne heure après le depart dUrgabde une der'ndi-sélle assez belle, maisnbsp;duhe taille géante, de-inanda audience au roi,nbsp;qui la lui donna. Tirantnbsp;alors dun riche portefeuille une lettre scelicenbsp;dé deux sceaux, elle luinbsp;dit: Avant de Iouvrir, puis-je sayoir si celui quinbsp;se faisait appeler leBeau-Ténébreux est dans cette cour? Gest inqi, noble demoiselle, répondit Amadis, et je suis lout a votre service... ¦^Vous? sécria la (Jemoiselle en accablanl lamaut dOrjane de noms si oulrapeapts qu'a pqr-tir de pefte heure elle pe fuf plus appelóe que ianbsp;Demoiselle Iqjprieu^e. Vpqs? voos nosercz seule-ineut pas répondre g )a lettre que je vjens de re-meftre a votrq maitre!... Ainadis se contenfa de soprire, et il pria le roi de lui perrapttre de fajrp |ui-mêrne la lecture denbsp;ce inpssagc, lequel porfaii qqe Grdtfamasè, lanbsp;géante du lac Jlrülaut, ct sa filfe ilat|asime, dési-raut épargner le sang ife feurs spjets et même'denbsp;Lisvart, proposaieii^ de'feirjefti'e la possessiqn denbsp;cette souverairielé, et lp dèlivrance dAiigriote .efnbsp;dArban de Norplps au sort d'uii combat cnlr'enbsp;Amadis et le retiqutahle Ardan'Canille. Get Arciaiinbsp;Gaiiille était unè facpn de morislre, de la taillenbsp;tjun géant, dune tigiire horrible et dune force sinbsp;prodigieuse que, depuiscinq anS, |)ersónne navaitnbsp;üsé \c combatfre. Lorsqne la lecture de la lettre futterrainée, la Demoiselle Iniuriëuse'sêcria : Amadis f aUends-joi, si lu nacceptes pas cc combat, a recovoif bientót on présent les lêfesnbsp;des ilciix chevaliers qii'c tu regardés'commd tésnbsp;compagnons! Amadis ne ypulut pas laisser au roi le spin de répondre p ce uouvcl outrage. Üiil, jacioptc Ce combat, dit-il. Mais quelle sürclé jüradam'ase dqnnera-t-elle de Iaccomplis-sciiiènt des propositions quellé fait dans sa Icltrc? Je crois , répondit lp Demoiselle Injuriepse, qucllc risque si peu dans levénement dun combat conlre Voiis, que jóffi e de sa part de remettrenbsp;la belle Madasime sa ülle en otage entre les mainsnbsp;du roi Lisvart, aveedix chevaliers et autant de demoiselles de haut parage... Ön amè'nera même lesnbsp;dciix prisonniers pour quüs soiënt témoins dunbsp;combat ct quon puisse leür trancher la tète ounbsp;moment oü I on verra lornber la vótre... Briineo de Jionnemer ainiail trop Amadis pour entendre sans indignation les propos de la Demoi-I selle Injurieuse. |
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Sachez, lui dit-il, que quel que puisse êlre Ardan Ganille, sa présomption et sa force iie Ienbsp;garanliront pas du sort qui laltend en osant senbsp;mesurer avec Ie vaillant et incomparable Amadis Inbsp;Et, pour ma part, je désirerais beaucoup quenbsp;votre Ardan put ametier avec lui un second lui-tnême pour me mettre en posture de Ie corn-battre. Ah 1 vraiment, répondit la Demoiselle Inju-rieuse en ricanant, je ne comptais que sur la tête dAmadis; mais puisque vous êtes si fort son ami,nbsp;je me sens assez Ie désir de voir aussi tomber lanbsp;vótre, pour vous promettre de vous amener monnbsp;frère, qui se chargera de ce soin. Sur ce, Bruneo présenta son gage k la Demoiselle Injurieuse, qui Ie rcQut et alia Ie porter au roi Lisvart avec une attache de pierreries, priantnbsp;ce prince de garder les deux gages jusquaprès Ienbsp;combat. La coutume était alors de bien accueillir les en-voyés, porteurs de déti. Amadis, voulant voir si la Demoiselle Injurieuse soutiendrait toujours Ienbsp;même ton et lemême caractère, sapprocha dellenbsp;et la pria de reposer dans son palais. Tous les lieux me sont égaux, lui répondit-elle, et je nimagine point de raison de vous refuser... Je suis si contente, dailleurs, de vous voir, contre mon attente, accepter un combat que Ienbsp;sentiment de votre conservation devait vous fairenbsp;éviter, que je me plais a contempler plus Iqng-temps la victirae quArdan Ganille sacrifiera bien-tót aux manes de Famongomade et deBarsinanl... Ayant dit cela, ellelui présenta la main d'un air plus rnéprisant que jamais, et Amadis la conduisitnbsp;dans son palais, oü il init tout a sa disposition. Lè,nbsp;il la laissa seule pendant quelque temps avec unenbsp;demoiselle qui lavait suivie. La chambre dans laquelle la Demoiselle luju-rieuse venait dêtre conduite était prccisément celle quoccupait dordinaire Amadis. Lorsquellenbsp;fut seule, elle se mit a examiner ga et la, et bieutótnbsp;elle apergut, accrochée au mur, la merveilleusenbsp;épée que Tarnant dOriane avait conquise commenbsp;Ie prix de son amour et de sa loyauté. La Demoiselle Injurieuse sen empara, en laissant toutefoisnbsp;Ie fourreau, et elle put la dissiniuler, grace i sesnbsp;amples vêtements et a sa taille géante. Puis, commenbsp;cette épée aurait pu finir par la gêner, elle sortit,nbsp;sous prétexte de parler aux écuyers qui 1avaientnbsp;accompagnée, et elle la remit k Iun deux avecnbsp;ordre de la porter ü son navire et de ly tenir biennbsp;scellée. Puis elle revint, joycuse, prendre part aunbsp;somptueux gala quAinadis avait fait préparerasonnbsp;intention. Mais, on Ie comprend, elle abrégea saus peine un repas que rieu ne rendait agréable par lhu-meur querellante et maussade quelle y portaitnbsp;sans cesse. El, se hatant de relourner a son navire,nbsp;elle partit, trés satisfaite de son message et trésnbsp;aise davoir privé son eunemi de lépée dont lesnbsp;géants ses oncles avaient éprouvé rexcellence. |
GHAPIÏBE XXXVII Comment eut lieu Ie combat entre Ardan Candle et Amadis, et comment il se termina a grande colère de la Demoiselle Injurieuse etnbsp;a la grande joie dOriane. ientót arrivèrent Angriole et Arban de Norgales, Ma-dasime et son cortége, Ardan Ganille et la Demoisellenbsp;Injurieuse. Madasime, fian-cée dArdan , faisait desnbsp;voeux pour Ie succès desnbsp;armes d'Amadis, dont elle navait pasnbsp;oublié laimable frère. La Demoisellenbsp;Injurieuse, seule, faisait des voeux pournbsp;Ie succès dArdan Ganille. Le jour du combat fixé, chacun des deux combattants parut, assisté de sesnbsp;seconds. Amadis vint dabord, un peu attristé par lab-sence de son épée, quil ne pouvait parvenir é sex-pliquer. Peu après survint Ardan Ganille, monté sur un gros roussin. II avait au cou un écu de fin acier,nbsp;reluisant comme un miroir. A son cóté pendait lanbsp;bonne épée d'Amadis, et, dans sa main, il tenaitnbsp;une double lance quil brandissait que cétait mer-veille. Oriane et les dames, en rai)crcevant si orgueil-leux, furent saisies de craintc pour les jours dA-madis. Quo Dien ait pitié dAmadis 1 fit Oriane. Mabile lui representa qiiil fallait faire bonne contenanee pour ne pas augmenter la conliancenbsp;dArdan. Les trompettes se firent entendre. Alors Amadis, aprés avoir regardé Oriane, sélanga sur Ardan, etnbsp;ils brisèreiit du coup leurs lances; le cheval dArdan inourut sur place et celui dAmadis fut blessénbsp;a lépaule. Amadis, dont le haubert tralnait un trongoïi de lance, se releva promptemcnt et marcba lépéenbsp;haute sur Ardan Ganille qui se soulevait avecnbsp;peine; il mettait en place son heaume; néan-nioins, ils sentreprirent rudement, les étincellesnbsp;jaillirent des ariniires et le combat annongait unenbsp;rancune terrible. Ardan paraissait avoir le dessus avec lépée dAmadis, que la Demoiselle Injurieuse lui avaitnbsp;doiinée ; les assauts dAmadis répouvanlaient, ilnbsp;lui semblait qua mesure quil saffaiblissait, lau-trc reprenait de nouvelles forces. Enfin, se eou-vrant hien de sou écu, ii se jcta sur Amadis dontnbsp;les armes étaient en morceaux; tout le monde lenbsp;crut vainqueur. Madasime faillit se trouver mal, car elle préfé-rait perdre sa terrc ct elle-même que de lé-poiiscr. Oriane, de sou cèté, sapergut de la mauvaise situation dAmadis, dontle Imrnois était démailbij;nbsp;elle devint blêine toiit-a-coiip, ce quo voyant Mabile, elle lui dit: |
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nbsp;nbsp;nbsp;Madame, il ne faut pas ainsi vous détournernbsp;dAinadis, vous allez causer sa perte, gardez aunbsp;moins votre visage devant lui si vous iie pouveznbsp;lencourager des yeux. Amadis était alors si pressé par Ardau, que Mrandayras, Tuu des juges, disait a don Grumedannbsp;et a Quadragant: nbsp;nbsp;nbsp;Chevaliers , Amadis est en grand [)éril, sonnbsp;harnois sen va, son écu se détache et sou haubertnbsp;ruiné Ie couvre a peine. nbsp;nbsp;nbsp;Cest vrai, répondit Grumedan, et jen ainbsp;grand souci. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieul fit Quadragant, jai lutté a armesnbsp;courtoises avec Amadis, mais plus il combat, plusnbsp;il devient roide et dispos, les forces semblentnbsp;lui arriver dheure en heure. Gest Ie contrairenbsp;pour Ardan, que vous voyez déj^i rompu et qui nenbsp;tardera pas a lêtre davantage a linstant. Oriane et Mabile enleiulirent ce propos, qui les réconforta. Amadis avait vu Oriane séloigner de la fenêtre cotnrae si elle avait hate de lui voir réduire Ardan.nbsp;II se rua alors avec son épée sur Ardan quil fitnbsp;ployer; maislépée se rorapit en trois morceaux, Ienbsp;plus petit lui resta dans la main. Les juges et les assistants Ie crurent vaincu. Ardau levant Ie bras, sécria trés baut de facon que chacun lentendit: nbsp;nbsp;nbsp;Regarde, Amadis, la bonne épée que tu asnbsp;conquise pour en recevoir mort honteusel... Demoiselles, montrez-vous toutes aux. fenêtres, pournbsp;voir si ma dame Madasimo est assez vengée et si jenbsp;suis digne de son amour 1... Lorsque Madasime entendit ces paroles, croyant au triornphe dArdan, elle courut se jeter aux piedsnbsp;de la reine, la suppliant dempêcher son niariagenbsp;avec Ardan; elle indiqua Ia raison é invoquer pournbsp;eet effet. Ardan lui avait dit quil serait moins longnbsp;é vaincre Amadis quun valet Jt faire une demi-iieuenbsp;ut il y avait quatre heures que Ie cotnbat durait. nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, lui répondit la reine, je ferai ce quinbsp;sera raisonnable. Amadis, reslé sans défense, se souvint des paroles dUrgande « que sil était seigneur de la moi-V'ü du monde, il la donnerait a condition que sou u|gt;ee fut abimée au fond dun lac. » II regarda Oriane qui sétait retournée vers lui peur lui donner du coeur, il se lanca sur Ardan avecnbsp;tant de légèreté quil lui enleva lécu du cou. Puis,nbsp;ramassant un trongon de lance, il voulut crever unnbsp;a Ardan. Mais celui-ci recula en donnant unnbsp;r tort coup dépée, quelle entra dans lécu la lon-rrlune palme. II essayait de l'en dégagernbsp;frinn^ .quot;dis la lui lit lèclier tout-é-fait, cn lui 1épée en remerciant Dien de ce se-toiirs inesperé. Ja chance tourner ainsi, appela ^'^uspérée, sétait jetée sur un lit en erchant quelle, serait la mort la plus prompte, si Amadis etait vaincu. dit-elle, venez voir, Dieu nous te, Ardan est sur Ie point de succornber.nbsp;TiifAnt^Anbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Jat a Ui fenêtre et elle vit com- pnim n' donna sur Tépaule dArdan un si rude voulut fuli^^ nbsp;nbsp;nbsp;séparé, et quArdaii |
Amadis lavait encore au bout de son épée, et Ie fit reculer jusquau sommet dun rocher surplora-bant la mer. Ardan Gaiiille se trouvait entre deux exlrémités : dun cöté labime oü il pouvait linirses jours, et denbsp;lautre, la pointe de lépée dAmadis. Amadis ne Ie laissa pas choisir; il se jeta sur lui, arrachant farmet quil avait encore et levant Ienbsp;bras, il Ic meurtrit tellement, quil tomba du hautnbsp;de la roche dans la nier et disparut pour toujours. Le roi Arban de Norgales et Angriote dEslri-vaux, qui avaient beaucoup désespéré de la cause dAmadis, vinrent le féliciter. Amadis, après avoir essuyé son épée, salua le roi et les chevaliers; on le conduisit chez lui avecnbsp;pompe, ayant a ses cótés ceux quil avait déüvrés,nbsp;Arban et Angriote. Et comme ces derniers avaient perdu en prison leurs couleurs et leur santé, Amadis voulut lesnbsp;en consoler en les traitant chez lui; et lorsque lesnbsp;médecins et chirurgiens les jugèrent convalescents, ils sen retournèrent oü les appelaient leurnbsp;destinée. GIIAPIÏRE XXXVIII Comment Bruneo de Bonnemer, combattit Madamain 1Ambi-tieux, frère de la Demoiselle Injurieuse, et le jeta dans la mer, ainsi qu'Amadis avait fait dArdan. ne fois le combat dAnia-dis et dArdan terrniné, la Demoiselle Injurieusenbsp;.vint se présenter devantnbsp;le roi, le suppliant denbsp;mander celui qui devaitnbsp;combat! re son frére. Gar, ajoula-t-elle, encore que mon frère soitnbsp;vainqueur, il ne pourranbsp;cependant prendre laotnbsp;de vengeance sur son cn-nemi que les amis dAr-dati soient satisfaits de sa mort; toutefois ce leurnbsp;sera quelque consolation. Or Bnneo était présent; lequel, sans répondre aux téméraires paroles de cette folie, dit au roi: Sire, je suis celui doiit elle parle, et puisque son frère se trouve en cette compagnie, comme ellenbsp;dit, si cest votre plaisir et quil le veuille, nousnbsp;saurons jtrésentement sil est aussi gentil compagnon quelle Iannonce. Le roi accorda cela, et chacun deux alia sarnier et furent, pen après, conduits au camp pardau*nbsp;cuns chevaliers leurs amis. Ruis la trompette sonnanbsp;et le combat commenca. Les deux adversaires baissèrent leurs lances et, dounant des éperons a leurs chevaux, il coururentnbsp;lun coiitre lautre de si grande roldeur, que leurnbsp;bois vola eu éciats; puis, se joigiianl décus et denbsp;corps, Madamain perdit les étners et fut jeté parnbsp;ti^rre. Quant è Bruneo, il était blessé au cöté gauche... Quoique blessé, ce dernier, ayant parfait sa ear- |
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! peipe la reine Briqfpnie jfut-elle parti'é de la cournbsp;fde Ia Grande-Bretjignc,nbsp;quil sembla què'la fpr-ttupè voulut apipher lanbsp;ruïne de ce royaunie, quinbsp;jendant si longtemps ayalt éiénbsp;i'eureux. rière, revraa Ipour charger Madaraaiii, lorsquece-lui-ci lui cria : Chevalier, mettez pied amp; terre, ou je vais tuer votre chevall... Vraiment, répondit Bruneo, je vous balije Ie choix, car il raest dautant de vous vaincre è piednbsp;üuacheval... Madamain, qui se sentait plus fort a lepée que sou enuemi, qui ctait petit, tandis quil avait, lui,nbsp;presque la taijle dun géjint, jut trés aise de yojrnbsp;quil Jui laissait airsi Ie clipix. Descetitiez ajors, lui cria-t-il, ej essayez de faire ce dont vous vous vantcz... Bruneo mit pied k terre, embrassa sou écu, mit lépée la main et sapprocba de Madamain, jequelnbsp;Ie regut hgrdjment conime un preux et bon cbeva-lier. Lors ils commencèrent a se charger l ün 1au-tre, prétendanf tops dpux a uue mêfne chose, quinbsp;étaitla victoire. II my eut si fort harnois quils ne détranchas§ept h ce jeu; si bien que lp champ fut en quelques instants couvert des pieces de leurs écus et de leursnbsp;hauberts. Dun autre cóté, leurs chevaux, ne voulant pas rester inactifs pendant que leurs maitres séchi-naient, sétaientempoignés lun laulre, et, è coupsnbsp;de pieds et a coups de dents, se couplèrent de tellcnbsp;fapon que Ia plupart des assistants furent plus at-tentifs au combat des deux bètes quh celui desnbsp;chevaliers a qui elles étaient. Finalement, ce fut Ienbsp;cheval de Madamain qui dut cédér Ié pas aü chevalnbsp;de Bruneo, en fuyant par delh les barrières, doünbsp;Ton augura que celui-ci obtiendrait aussi la victoirenbsp;que sa monture avait obtenue, ce qui se vérifia. Madamain, poursuivi fle prés par Bruneo, hors dhaleine et de forces, lui dit; Je crois, Brupep, a la colère que tu témoi-gnes, que tu espères gagner avant la ün de la jour-née... Néanmoins, si tu regardes tes armes, les-quelles sont quasi loules déclouées, tu trouveras saus doute quil te siérait rnieux de te reposer, aunbsp;lieu de raassaillir aussi furieusement que tu Ienbsp;fais... Bepreuds haleine, et nous recommeoceronsnbsp;après, et beaucoup mieux que devant. Vraiment, répondit Bruneo, tu me declares en bon lapgage ce qui test nécessaire!... Tu nonbsp;marques pas dadresseè ce jeu de la langue... Mais,nbsp;je ten prie, beau sire, continue et ne mépai'gncnbsp;pas... Ignores-tu done loccasion de notre combat,nbsp;pour pous demanded de soulfler un instanf lun etnbsp;1autro? Ne sais-tu done pas que ce combat ne doitnbsp;avoir de cesse que lorsque la tête ou la miennenbsp;sera tombée?... je ne suis pas dhumeur a entendrenbsp;plus longtemps tes sermons... Par ainsi, aviso ii tenbsp;mieux défendre que tu ne Ias fait jusquici, si tunbsp;ne vpux pas bientot mourif de ma main... Et, sans plus contester, flruneo se mit k charger de nouveau Madamain; mais celui-ci, qui deveuaitnbsp;de plus en plus affaibli, se retira petit k pefit annbsp;sommet de la roche, an dgoit du lieu ou Ainadisnbsp;avail jeté en mer le corps dArdan. Lorsque Bru-ueo le vit arrivé la, il jugea le moment opportuiinbsp;pour s en débarrasser, et, le poussant rudement, ilnbsp;1 ^(jvoya se sépulturer dans les ondes. La Uemqiselle lujqrieu^e, en voyant cela, entra en une telle furie, quèlle courut comme une for-penee an Ijeu ou Ardan et son frère avaient été pré-c idles, criant de fagon a ètre enlenduc de tout unnbsp;chacun ; |
Puisqno Ardan, le parapgon de cheva]erie, et mon frère Madamrin, ont élu leur sepulture ennbsp;cette mer impétueuse, je vpiix aller leur teiür compagnie!... Et elle se jela en effet, presqu'cn raêfue femps que son frère, si vitement après lui, pièine, quennbsp;lorabant elle repcontra Pépée de Madamain, de ja-quelle elle se donna au beau milieu dps tétips. Quand elle eut disparu, Ijfuneo, remontant a cheval, fut conduit par le ról et raaints autresnbsp;chevaliers, au Ipgis dArmichs, ou il voulut deraeu-rer ppurtepir CQinpagpi.e a celui en Phonneur dq-quel il avait combaltu. Sqr ce, la reine Briqlanie, voyant bien quAma-dis pe serail pas de silóf guéri, el que, ^ ppr conséquent, il ne pourjait veiiirnbsp;A I avec elle, comme il lui avait prorpis,nbsp;I \V. congé de lui pour aller vpir lés sin-) l/Tj gularités de 1lle Pepme. GBAPITP XffXIXComment dapciins ennemis duvaillant Amadis imaginèrent centre lui unc accusation qiii nenbsp;röussit quo trop. Lisvart, oubliant les services dAma-dis, ceux de 's'es parents et les avis dUrgande, écouta deux flatteurs de sanbsp;maison, parasites du roi Flanpris, sounbsp;frère, ruit, qui sappelait Brocadau,nbsp;y laujre, Gandavidel. ¦, Gandandel avait deux ft Is, chevaliers de répufalion quéclipsait la rènomniéenbsp;dAipadis. II résolut de miner fhon-neur dAmadis ef eejui de ses ami^. Pour cola, ilnbsp;feignit (je repfocher au roi son indifference au §u-iet de fa sotlyefaibefé de la Gaulc et-de la Grapde-Bretagne. Quoique cela spit depuis longtemps assoupi, il mest fivjs quen cp moment ou réveille, ajoufa-l-il, les courages etles tlésirs dcvengeance. Ainadis,nbsp;seion pioi, nest venu en cp pqys que pour soudoyernbsp;des soldats imi pourronj vous causer beaucoupnbsp;dcmbarras. Gelui donf je vous jiarle et cppx denbsp;son alliance, ont fait ii moi et k mes enfants beaucoup (je bien, mais vous êtes mon seigneur, et je nenbsp;tlpis épargner, pour votre repos, pi ami ni pnfaptnbsp;inêmé. Vous avez regu Amadis avec uue suite sinbsp;nombreuse, quelle est prescjue supérieure k la yó-tre; avanf que le feu soit alluroó, il serail bon denbsp;prendre un parti. Gandandel dopnn ao roi un grand sujel de con-trariété. Èn effet, ce dernier avail jugé Amadis si brave et honnète quil ne ppuvait laccuser de l;j-ebeté. Le flaltcur insista en donnant h la générosité |
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cL aux services dAmadis ure caiiicur de Jrahison. De pius, jl séduisit Brocadaii, lui assurant qua-près Ie depart dAmadis tous deux gouverneraient Je roi et Ie royauine. Le roi finit par accepter ces delations et en vint a se détourner quand jl apercevait AmadiS ou unnbsp;des siens. Ceiix-ci furenl consternés de ne plus re-cevoir Ja visite de Lisvart jusqu'ci ieuvoi dun message, leur disant que si, dans huit jours, ljle denbsp;Montraze ue lui était rendue, suivant leur promesse, iJ leur i'erail couper la tête aussitót. Madasiiue'fut effrayée de cet|,e menace qui la laissait, en tous cas, déshérijée de ses biens; ellenbsp;sabaridonna aiix larmes les plus amères. Andangel le yieux góant se prpposa au roi pour aller dernanderè Janière de Madasime la restitutionnbsp;dos pays et pbicos quil attondait. Lisvart y cónsentit et lenvoya avec |e conite |^a-tin. Madasime et ses femmes furent reconduiies pn prison par plusieurs gcnlilslioinmes queJles emu-rent de compassion, surlout dón Galvanes, qui prê-tait son bras k Wadasiine ; il la regardjiit araoureu-sement et osa |ui dire : Madame, si vpus mp detnandipz au gt;oi pour époux, il vous rendrait le (Jroit que yous protendeznbsp;avoir en votre pays. Je suis frère du roi dHcossenbsp;et puis maicher de pair avec vous. iVü denieurant,nbsp;soyoz assureè'des égards que vous niéritez. Madasime savait Galvanes un bon clipvatjcr , elle accopta soa olfrc, cl, leur accord fyiit, Galvanesnbsp;prépara son plan. 11 confia lo lout a Amadis et sps anus, qui en ri-i'eiit beaucoup, car Galvanes nctait pas de pre-oiière jeunpsse pour êtie aussi chaud amoureux. ¦Mon bneJe, lui dit Agraies, je sais quamour népargne ni vieux ni jeune, mais tacbez de vousnbsp;montrer gentil compagnon, si nous obtenons dunbsp;roi la main de votre amie. Madasime est femme étnbsp;ne pas se coutenter dcmbrassadcs. Amadis prorait sa protection k Galvanes pour ac-tiver sou affaire de mariage. Gandandal allait voir sournoisement Amadis conune un arai; il lui dit un jour ; Monseigneur, il y a longlemps que vous na-vu le roi? Pourquoi done ? fit Arpadis. A sa mine, il semble qud a quclque mauvais vouloir contre vous, iiisiuua Gandandel. ^ Je ne sais, répondif Amadis, si je lai offense sans le vouloir. üne aulre fois, le traitre revint dire k Amadis d un air joyeux. Je voqs ai dit déjii qpe lp foi ipe paraissqit se reiroidir contre vops; iqais aujourd hui, en raisonnbsp;tics obligations que ^^0, pt jes miens vous avons, jenbsp;vops avertis de pourvoir a votre sürelc, car il vousnbsp;niauvais cell. Amadis commenpa b soupponner quclque sourde menée, et il riposia un jour a un avertissementnbsp;sernblable de Gandandel. Pourquoi done me parler sans cesse de la co-lère du roi? Je nai peur lui quo du dévoümcnt, et J'i serais surpris quun prince aussi vertueux senbsp;tromptit si grossièrement. Ne me rompez plus lanbsp;tete avec ces sornettes. Amadis, étaiit guéri, sen vint amp; la cour avec ses aims i maïs le voi délourna sou regard et passa ou tre. Gandandel se jeta au cou q'Amadis et le loua de sa bonne naine, lont en se disant faché de lac-Lisvart quil lui avait annoncé. Amadis ne répoiidit pas, inajs rejojgnit Angriptc et Brutieo, § qui il insinua que le ro'i éfait peut-êtrenbsp;rêveur et navait pas pris garde i eux. II nous faut relourner, ajouta-t-il, et parler au roi de laffaire de Galvanes. Ils sapprochèrent, et Amadis dit au roi ; Sire, les services que je vous ai rendus, bien quinsufftsanis, rn'enhardissentavous demanderunnbsp;don qui ne peut que vous honorer en loctroyant anbsp;ceux qui iattendent peur leur bonheur; cest denbsp;donner au seigneur Galvanes lile de Montgase, denbsp;laquélle il vouS fera foi et hommage en épousantnbsp;Madasime. Ce faisant, Sire, vous enrichirez unnbsp;prince pen fortune, et sauverez une des plus geii-lilles femmes du monde. Brocadan et Gaudandel fjrent sigiie aji roi de refuser. Le roi répondit : Gelui-la est mal avisé, qui deiuando pe quil ne saurait avoir; je le (lis ppur vous, seigneur Amadis, qui mé demandez une ile dont jqj fait présenfnbsp;il y a plus de cipq jours a ma fille Léonor. Agraies, voyant que ce refus était composé,mur-mura que les services nétaient pas si bieu recon-rms quon dut les continuep. Galvanes applaudit aux paroles de sou neveu, mais Amadis leur répl'i-qua : Messeigneurs, ne nous étonnons pas de ce que le roi ne peut aceprder ce qqil a deja (fonné,nbsp;IJeraandons seulement la main de Alacjasime pournbsp;Galvanes, et, en attendant Ips faveurs ifu roi, Jenbsp;donnerai riJe-jferme aux anaopreux. Madasime est ma prispnnjère, fit le roi, et si, (lans uu mois, elje ne ma rendu la terpc en litige,nbsp;je lui fais tranpher ia tete. Slip mpa ante, reppit Amacljs, yous npus con-naissez (jpuG bieu peu, que vous nous parjez avec si mauvaise grace? nbsp;nbsp;nbsp;Le jnonde est gssez grand, répliqua le roi,nbsp;pour trouver ailleprs quici'ineilleur accueil. Le roi envoya cette bpptade insolentc sans penser (juc duii mot naissait sopvent la perte (1un roi etnbsp;dun royaume.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;* nbsp;nbsp;nbsp;Sipe, je vpus croyais expprt pp pppneup, luinbsp;dit Amadis, je vois maintenapt le eputpaire, et,nbsp;puisque vous avez cbangó de conseil, moi et mesnbsp;amis irons chercher nouvelle fortune.- nbsp;nbsp;nbsp;Fades k voire Yolpnté, répondit le poi; lanbsp;inienne vous est coppue. Et il alia trouver la reine, k qui il pacpnta lp congé quil venait de donner i Amadis et a sesnbsp;compagnons, ep témoignapt la jpic qpil pprouyaitnbsp;den être débarrassé. Sire, lui dit la reine, prenez garde de dé-plorer plus tard ce qui vous plait a faire aujour-dhui. Tant que ces seigneurs vous out servi, vos affaires out prospérp, et vous ne leur deviez pasnbsp;dinsulle. Si, dans lavenir, il yous survenait desnbsp;(lifticullés, ils ne seront pas si tous que de vousnbsp;secourir. nbsp;nbsp;nbsp;No men parlez pliis, repondij, le roi, cesfnbsp;fait; mais, sils sen plaignent il vous, djles-leurnbsp;que jai dunné depuis longtemps il votre fille Léonor la terre quils mont demandée. |
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valiers. Je Ie ferai, puisquil vous plait ainsi, reprit la reine, et Dien veuille que tout vienne è bien. Amadis et ses compagnons quiltèreiit Ie palais et résolurent de ne rien dire jusqu'au lendemain, oünbsp;ils réuniraient tous leurs arnis pour aviser. A Iinstant, il envoya Durin diiaï a Mabile quil voulait parler la nuit suivante ii Oriaiic dune affairenbsp;trés importante nouvellement arrivée. CHAPlTRfi XLCommeul Amadis alia passer une dernière nuit avec sa mie Oriane, h qui il avoua les raisons de son d6j)art. Ainsi se passa Ie jour, ainsi arriva la nuit, vêtue de son manteau de ténèbres. Lorsque chacun^ futnbsp;au plus fort de son sommeil, Amadis appela Gan-dalin et sen vint en un lieu par lequel il entraitnbsp;ordinairement en la chambre dOriane. Gette princesserattendait,prévenue quelle avait été par Durin. Mabile et Ia demoiselle deDanernark,nbsp;qui avaient désir de dormir, ou qui, plutót, ne pou-vaient être impunément témoins des baisers et desnbsp;embrassements ardents avec lesquels ces deuxnbsp;amants se festoyaient; Mabile et sa compagne,nbsp;done, leur dirent : nbsp;nbsp;nbsp;11 est tard; couchez-vous, sil vous plait, etnbsp;devisez après ainsi que vous lentendrez 1... Puis elles séloignèrent toutes deux, laissant Ié Oriane et Amadis. Ma dame, dit Amadis, leur conseil est bon ! II vaut done raieux les croire, répondit-elle. Et, de fait, nayant sur elle quun manteau de nuit, Oriane salla rnettre entre deuxdraps. Coinme elle se couchait, Amadis la joignit de si prés, quaussitót que Ie rideau fut tiré, étant en lanbsp;chambre seulement allumé un mortier de cire, ilsnbsp;se mirent a sentre-baiser et é sentre-caresser,sansnbsp;sonner mot; tant et si bien, que, de ce grand aise,nbsp;leurs esprits requrent double plaisir par les fesloio-ments que leurs ames transies se donnaient Ilinenbsp;a lautre sur lextrémité de leurs lévres. Versje milieu de Ia nuit, la demoiselle de Dane-mark, estiraant quAmadis devait être endormi, vint, et, sapercevant quil était hors du lit, dévèlu,nbsp;elle Ie tira par sa robe, en luidisaiit ¦ nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, vous pourriez bien prendrenbsp;froid ; couchez-vous, sil vous plait!... Amadis jeta alors un haut soupir, comrne sil fut sorti depamoison, nbsp;nbsp;nbsp;Mon aini, lui dit la princesse, ne seriez-vousnbsp;done pas mieux k laise couché prés de moi quanbsp;vous travailler hors du lit comrne vous êtes ?... nbsp;nbsp;nbsp;Ma dame, répondit-il, puisquil vous plait denbsp;me Ie commander, juserai done de cette grandenbsp;privauté envers vous ? Et, i peine eut-il achevé ce mot, quil se jeta entre les bras de la princesse; et alors recomraeii-cèrent leurs baisers et leurs amoureux plaisics,nbsp;donnant peu après contentement k la chose oilnbsp;chacun prétendait Ie plus. Au bout dune heure, nos deux amants, saus cesser de sentraceoler, se mirent è deviser denbsp;choses et dautres. |
nbsp;nbsp;nbsp;Poun|uoi, mon ami, demandaOriane, mavez-vous mandé par Durin que vous aviez chose denbsp;grande importance é me dire?-.. nbsp;nbsp;nbsp;Cest chose de grande importance, certes,nbsp;madame; mais ennuyeuse et pénible aussi... Lcnbsp;roi, votre père, nous a fait entendre hier, a Agraies,nbsp;h Galvanes et a moi, un propos par lequel il nous anbsp;trop fait connaitre Ie peu de bien quil nous veut... Lors, Amadis récita mot k mot k sa mie tout ce qui était arrivé. II reprit: nbsp;nbsp;nbsp;Le roi nous a dit que Ie monde était asseznbsp;grand pour que nouspussions aller trouver ailloursnbsp;qui mieux nous connüt que lui... On noublie pasnbsp;(le telles paroles, rna dame. Aussi sommes-nousnbsp;forces de partir, paree quen demeurant contre sounbsp;gré, nous ofi'enserions notre honneur. Gest pour-quoi je vous supplie, dame, de vouloir bien menbsp;permettre de méloigner de vous pour quelquenbsp;temps... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! dieux! Que me diti's-vous Ié! sécrianbsp;Oriane, consternée. Vous avez grand tort de vousnbsp;plaindre ainsi de mon père!.. Vous partez! Ah!nbsp;mon père, en vous perdant, connaitra vite, par lenbsp;peu qui lui restera, ce quil aura perdu en vous!...nbsp;Hélas 1 mon ami, partez done, puisquil le faut! nbsp;nbsp;nbsp;Aidez-moi le plus que vous pourrez de vosnbsp;nouvelles, reprit Amadis, et tenez-moi toujours ennbsp;votre bonne grace, cornme celui qui ne naquit quenbsp;pour vous obéir et servirl... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous le promets, cher Amadis, réponditnbsp;Oriane en contenant ses sanglots. Amadis prit congé delle en la baisant douce-ment, et, remarquant que le jour allait venir, il se hata de déloger, laissant la sa mie pleine damer-tume. GHAPITRE XLIComment Amadis, après avoir passé ime dernièro nuit avec Oriane et pris congé delle, s'cn alia, lc cceur navré, re-joindre ses compagnons. e roi Lisvart, on le sail, navait pas froissé seulement Amadis; il avaitnbsp;froissé aussi ses amis, ses compagnons, ses frères en cbevalerie. Amadis sétait décidé k partir, ([uoi qiiilnbsp;lui en coütat de séloigner dOriaiie,nbsp;et il pensait que quelques-itns desnbsp;chevaliers de la cour du roi Lisvartnbsp;partiraient avec lui. De la chambre dOriane, Amadis se rendit chez lui, oü bientót arri-vèrent Agraies et Galvanes. Lors, il sortit avec cttx et les mena daas un grandnbsp;cbainp, oü se trouvaicnlnbsp;déjé (juelqucs autres ebe-, et oü il leur lint un longnbsp;discours qui était Iexnose do leursnbsp;mutuels griefs coutre le roi. Les chevaliers qui ètaient la prè-seiils, ayant ainsi entendu parler Aitiadis, furent |
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trés ébahis, el firent cette judicieuse réflexion que si les graiids services dAmadis et de scs frèresnbsp;étaient aussi mal reconnus et recompenses, lesnbsp;leurs propres, beaucoup moindres, ne leseraicntnbsp;probablement jamais. Par ainsi, ils délibérèrentnbsp;dabandonner Ie roi et daller cherclier fortunenbsp;ailleurs. Angriote dEstravaux, surtout, fittous ses efforts pour convaincre ses compagnons de cctlc nccessilónbsp;et pour les pousser k suivre Amadis. Jles seigneurs, leur dil-il, il ny a ])as un trés long temps que je connais Ie roi; mais Ie peu quonbsp;jen connais me suffit pour Ie déclarer Ie prince Ienbsp;plus sage, Ie plus vertueux et Ie plus tempéré quinbsp;soit. II faut done quil ait été induit a tenir Ie propos quAmadis lui rcproche si justement, par quel-que méchant envieux. Ge nest saus doute pas pournbsp;rien que Gandandel et Bracadan Pont souvent en-tretenu... II leur aura prêté une oreille trop com-plaisante... Jai grande onvie daller demandcr Ienbsp;combat contre cuxl... Ah! seigneur Angriote, répondit Amadis, je serais trop marri de vous voir mettre ainsi voircnbsp;corps en hasard pour chose si incertaine! Si ceuxnbsp;que vous dites, lesquels mont toujours montrénbsp;visage damis, ontétéassez mallieureux de me jouernbsp;en arrière faux bond, soyez assure qu'a la longuenbsp;leur méchancelé sera découverte et leur méritenbsp;recompense. Alors vous aurez raison de vous atla-quer k eux, et moi tort de les excuscr... Eh bien 1 répliqua Angriote, encore que ce soit contre mon vouloir, je suis content do dif-fcrer; et croyez quavec Ie temps je me saurainbsp;plaindre et vengcr deux. Au derneurant, mes grands amis, dit Amadis, sil plait au roi cl k la reine dc me daigner voir, jai résolu dallcr dc ce pas prendre congénbsp;deux et de me rctirer en lIle Ferme : eeux quinbsp;voudrontme suivre la auront part entièremeut aunbsp;bien et au plaisir que jy aurai. La contrée, commenbsp;vous Ie savez, est plaisanle et opulente, soit ennbsp;helles femmes, en forêts et en ruisseaux propres a chasse et k la pêche; k cause de cela nous se rons beaucoup visités tant de nos voisins que desnbsp;étrangers. Puis, au besoin, si nous avions affairenbsp;quot;6 secours, et que Ie roi Lisvart voulüt fairenbsp;duelque entreprise contre nous, nousaurions l'aj)-Pui de mon père Ie roi Périon, memement dunbsp;oyautue de Sobradise, lequel la reine Briolanicnbsp;Bous niettra entre les mains toutes les fois quilnbsp;Bous plaira. ^^uisque vous êtes en ces tormes, répondit yuadragant, maiiitenant vous pourrez connailrenbsp;eux qui aimcront votre compagnie ou non. 1 ar ma foi, dit Amadis, je ne suis pas davis dBC ceux qui aiment leur profil particulier ahan-onnent Ie roi pour moi; mais ceux qui me sui-sonn^ euront ni pis ni inieux que ma propre per- , Comme ils allaient parlir, Ie roi survint en eeile prairie, accompagné de Gandandel et de oniints autres chevaliers. En voyant Amadis et ses ompagnons ainsi réunis, il passa outre sans faire dp u- m *' nbsp;nbsp;nbsp;Pour témoigner même plus 1p« 1^. . nbsp;nbsp;nbsp;déchaperonner deux émérillons et il nbsp;nbsp;nbsp;Blouette, el, ipiclque temps ajirès, B rentra dans la ville. nbsp;nbsp;nbsp; 'nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; i i |
CHAPITBE XLIl Comment Oriane, se sentanl grosse, ayisa aux moyens dc de célcr son élat, et, A ce propos, prit conseil de ses deuxnbsp;amics Mabde el la demoiselle de Danemark. Oriane, fille du roi Lisvart, ne pouvait se consoler du départ de sou bel ami Amadis, et elle avail dautant plus raison detre mélancolieuse etnbsp;dépitée de ce parlement, que, depuis quelquenbsp;temps, elle sentail remuer dans ses entrailles quelque chose dinaccoutumé. Bientót la vive couleurnbsp;de son visage commenca k diminuer et k se flétrir,nbsp;elle perdit Tappétit et Ie sommeil. Lors, Ie dontenbsp;quelle avail se changea en certitude : elle étailnbsp;grosse des oeuvres dAmadis! Un jour quelle était retirée en sa chambre avec Mahile et la demoiselle de Danemark, quello csti-mait comme les vraies trésorières de son secret,nbsp;elle leur dit, la larmckroeil etlamerlumeaucoeur: Ilélas: mes amies, je vois bien raainteiiant que fortune me veut dc tout point ruiner!... Vousnbsp;savez ce qui est arrivé a la personne que jaimc Ienbsp;mieux au monde; aujourdhui, cest mon tour: jenbsp;suis grosse, et ne sais comment je pourrai fairenbsp;pour céler eet état k tous les yeux. Bien ébahies furent les demoiselles a eet aveu. Toutefois, sages et bien avisées, elles ne laissèrenlnbsp;rien parailre de leur étonnement. Ne vous mettez point en peine, madame, lui dit iMabile; Dieu pourvoiera k cela sil lui plaitl...nbsp;Mais, par ma foi! ajouta-t-elleen riant, je me dou-lais bien quk tel saint viendrait telle olTrande 1... Oriane i.e put sempêcher de sourire de la grkce que Mahile eut a dire cette joyeuse parole. Dour 1bonneur de Dien, répondit-elle, avisez k me donner remède k Fembarras oü je me trouve,nbsp;et, après cela, vous verrez si je sais vous rendre lanbsp;pareille! Quant a moi,il me semble que nous fe-rions bien de nous retirer k Mirefleur, ou ailleurs,nbsp;hors do la cour en tout cas, attendant lo moment oünbsp;il idaira au Seigneur de me regarder en pitic, carnbsp;je sens bien mon ventre enfler et mon visage sa-maigrir... Madame, dit la demoiselle de Danemark, quand on prévoit de loin, on remédie plus aisé-ment aux inconvénients... Allons done k Mirefleur. Je vous dirai, reprit Oriane, de quoi je me suis aviséc. II faut nécessairement que vous, demoiselle,nbsp;vous hasardiez votre vic pour la conservation dcnbsp;mon honneur... Vous voyez par Ik que je me lienbsp;plus en vous qucn nulle autre personne qui vive... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit la sceur deDurin, vous de-vez assez me connaitre pour savoir que ma vlo etnbsp;mon honneur sont k votre service. Ordonnez done,nbsp;je vous prie : je suis prête k tout pour vous arrq-cher a vos soucis. nbsp;nbsp;nbsp;Je Ic sais, ma bonne, je Ic sais en effet, ditnbsp;Oriane, et aussi vous pouvez vous tenir assuréc quenbsp;si Dieu me prête vie et sauté, je reconnaitrai gran-doment, comme faire je dois, ce dévoüment a manbsp;personne. Par ainsi, partez de céans demain matinnbsp;et allez a Mirefleur... Quand vous serez k 1abbaye,nbsp;Irouvez moyen de parler seule k seule avec l ab- |
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besse et déclarez-lui que voiis êtes grosse, la itriaiil davoir volre secret aussi ch('r et aussi crlé (juc Ienbsp;Ie sien propre... Quahd vous lui aurez dit cela, vousnbsp;la prierez eii outre quelle vous fasse ce bien denbsp;Irouver quelque fenime pour nourrir 1^ fruit quenbsp;Dien est sur Ie point de vous envoyer, lequei fruitnbsp;vous ferez pörter a leiitrée de soa église comtiienbsp;chose trouvee daveuture... Je suis sure qu'elie, vousnbsp;aime autant et plus que femme qui vive et que, vo-Ipntiors, elle vous reridra ce boa oflice... Paralnsi,nbsp;ma mie, moa honneur sera gardé et lö vótre jlèunbsp;cndommagé... Reposez-vous-eii sur moi, répondit la demoiselle de Danemark; je contreferai trés bien ce per-sonnage. Quant é vous, iiia datiie, arraiigez-vous pour avoir voire congé de monseigneur votrc pèrenbsp;et pour me suivre. : Tels furenf les propos dÖriane et de ses compa-gnes, lesquelles nous laisserons h préséiit poür re-tourner au roi Lisvart. CHAPItilE XLIIIComment Ic roi Lisvart voulut faire moürir Madasime et en fut empéclié par Gruraedan dabord, et (mijuile par Sar-quile, neven d'Angriote, Icquei. Jui dévoila unc conspii a-tion de Gandaudel el de Brocadaii. Lisvart avait rcQu la visite du comte Latin, leqiiel lui avait dóclaré que Gromadase, la vieille géante,nbsp;n'élait plus décidée a rehdre Ie Lac-Ardeiit ni lesnbsp;Irois aütres fortes places. Lors, obéissant au con-seil de Brocadan et öandandel, il manda Madasime,nbsp;a laquelle il dit: nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, vous savez comment vous et vosnbsp;feinmes êtes entrees en mes prisons, cest-é-direnbsp;que si vótre mère ne me rendait ni Pile do Mont-gase, ni Ie Lac-Ardeiit, ni les places qui en dependent, vos têtés liien fcpóndraient... On mappreudnbsp;que Gromadase ne veut pas tenir sa parole; je valsnbsp;vous rhohtrer de (juelle importance esl de ne pasnbsp;tenir ii iih roi ce quon lui proihet: vous mourreznbsp;toutes I Quand la pauvre Madasime entendit eet arrêt ri-goureux, la vermeille couleur de sou visage se cbahgea aussitót en pMissure et en jaunissc. Elle senbsp;jeta aux pieds du roi eh lui disant: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, ld inort que vous me signiliez troublenbsp;lant mori esprit, que je nai riioyen ni faculté de voiisnbsp;savoir pü podvoir répondre. Mais sil y en a aucunnbsp;en cé.tie compagnie qui ait pitié de douzé pauvfesnbsp;demoiselles, je Ie süpplie trés humblement denbsp;prendre la querélle pour nous... Gar, si je suis entree en vos prisons, Sire, pa été par Ie commande-inent de ma mère, et mes demoiselles pour mo--bcir... Si, davehture, nods ne fencontrons pas icinbsp;de défenseur, quoiquil y ait gentilhoinmes a foisoii,nbsp;il vous plaira bien, Sire, de nous écoutor en nosnbsp;justifications, ainsi cjüe la raison Ie veut... Sli'Ö, èêcria Gandahdel avec vivdcité, nécbu-tez pas ces tediinesl Si vous rie vous lidtcz de les faire niouHr, cliai-ün vmidra faire cornme olies, etnbsp;1oii iie tieiidra pliis désórmais les {ironiesses quenbsp;lon vous aura faites... Ces tVanmo.s sont eutrêes ennbsp;otages, non ignorantes de la condition : jiourqupinbsp;done, puisque cette condition est que leurs têtesnbsp;tornberont, leurs têtes ne tornberaient-elles pas?... |
nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur Gandandel, dit alors Ie bon chevalier Gfuinedai), jesjière bien que Ie röi ne fera pasnbsp;cc ([ue vous Kii conseillez la. car la miscricorde estnbsp;plus louable que la cruauté... Vous savez cotnnionbsp;moi, daüledfs, que ces pauvres ihiioceutes orit éh-eontraiutes et forcées, et queljes ne soiit vós pri-soiinières que pour avoir Irop fidèleiheiit obéi a uiinbsp;commandeinent saiis réplique, celui de mere é eii-fants... Et do même due Ie Seigneur Died aime etnbsp;protégé ceux qui sont humbles et obéissants, Ie roi,nbsp;qui est sou ministre, les doil protéger aussi. Jajou-(erai, pusqdcnfin vous my forcez, que jai éténbsp;averli pour certain, quo daucuns cHevaliers sontnbsp;déja partis de 1lle Ferme pour venir soutenir et rc-montrer Ie droit quelles ont... Par ainsi, seigneurnbsp;Gandaudel, si vousou vos enfaiits osez maintoiiir Ienbsp;coiiseil que vous vciiez de donner au roi notre Sire,nbsp;vous vous en trouverez peut être mal... Gandandel, amp; ce moineiil,, eüt bien votilu ravalcr sou discours et sou cohscil quil avait si légêrementnbsp;doiiiié pour bón d sou ihaitré. Mais il élait tfopnbsp;taid : la parole éiait lancée. Lors done, pour saü-ver son hofiiieur, il réiiiindit ii sod adversaire : nbsp;nbsp;nbsp;Doil Grumodiln,_ voüs me faites la dóplaisirnbsp;saus que je laie mérité Cii quoi ipie cc soit. Quant hnbsp;co qni e.st dé mes Dis, il nest personne éii cetlenbsp;compagnie qui ne les coniiaisse pour preux et har-dis chevaliers; ils sóutiendroiit devaiit tons et epn-Ire tous que cc que jai dit au roi nótrc Sire, éstnbsp;seloii Dieu et raison I... nbsp;nbsp;nbsp;Nous Ie verrons bien, dit Gruraedan. Tant ilnbsp;y a que, sur mon ame, je ne vous veux ancun mal,nbsp;sinon dautaiit ()uil me semblc que vous conseilleznbsp;au roi centre son honneur. Grumedan, demahda Ie roi, quels soul done CCS chevaliers qui vienhent pour Madasime?... Grumedan les lui nomnia tous Tuu aprés iautre. Vraiment, répondit Lisvart, jioiir une petite troupe, il y a ld geus de bien et gontils chevaliers.nbsp;Gela medonne d réfléchir, Gandiindel, savez-voiis? Gandandel essaya un sourire qui se terinina eii grimace; puis il sinclina et sortit poiir aller rejoiii-dre sori complice Brocadan. II avait d peine monlré les talons, que survenait aussitót un jeune chevalier, Icuuel avait nom Saf-quile ct était neveu dAngriote u Estravaux. Ainou-renx de luiie des nièccs de Brocadan, et en trainnbsp;de deviser tendrement avec elle dans un retraitnbsp;voisiii de la chainbre oü ce fourbe tenait scs conférences avec Gandaudel, il avait surpris, Ie matinnbsp;rnêine, une conversation dangcrcusc quil vcmiitnbsp;raconter au roi. Sire, lui dit-il en so présenlant devant lui, armé de toutes piècés, Sire, je ne suis ni votre sujet ni votre homme-lige; inais, én reconnaissancenbsp;do róducation que jai jirise en votre cour, je menbsp;suis oblige a garder lhonneur de votre majoslé...nbsp;Gest pourquoi, Sire, je vous avise que ce matin,nbsp;de bonne neure, je me suis trnuvé en un lieu oünbsp;jai entendu Brocadan et Gandandel conspircr lanbsp;plus grande traliison du monde coiitrc votre ma-jeste... Dabord, ils veulent vous noussér é rncltrenbsp;il mort Madasitiie et ses dimioisclles, ce iiui est mienbsp;cruauté inutile donl tont rodioiix rctomberail sur |
LE BEAU-TEXËr.REUX. Al
LE BEAU-TEXËr.REUX. Al ^ ,]out songenr ciail resté Ie roi his-vvart, après Ie depart du jeune 'Sarquile. 11 sétait mis a pcusnrnbsp;aiix services que lui avail reridusnbsp;j Amadis et aussi aux einbarras quenbsp;'projelaienl de lui susciler Gan-daiidel et Broc,'idan; et, en^ su:-0 vanl ia pente de ses qogitatibns iuac-% coutuméé.s, il qn élait arrivé ij^rccon-jiailrb quil avail eu tori doltcjiser avoQnbsp;tapt de préci|)lta'iou Ie vaillaiil nis du ndnbsp;Périon. Mfiis Ic mal était fait; Lisvartnbsp;croyait sa dignilé. engagée-éu sücucé ; ilnbsp;SC tut et no fit ricu pbur rappeler Amadis vous, (J'wiquellc \oiiS ait étó lt;iéj^ probablement coiiso.illée par Brocadati ou p:tr Ganinmlel... nbsp;nbsp;nbsp;Piir Gandandel, ditle roi. Poursuivbz, chevalier.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. nbsp;nbsp;nbsp;Quanl au reste, Sire, v»gt;pnl Sarquile, jespèvenbsp;qu'avant quil soit dix jours uassfes, leur rnéchan-cl'ié vous sera corupléteinent avtiri^e... Et cest pournbsp;choyi'r de iels paillards, Sire, c|ue vous avez lia-puère chassé de voire compa'ptiib Amadis et plu-sieurs auires bons chevaliers?... Ah! perihettez-moi de prendre congé de vous ht dalh'r rëjoiudrenbsp;moii oude Augriote, Icqücl voiis re,Yerrez, sii plait Dien, avant peu, et inoi avec lui, pour punir de leur conspiration les deux Iraijres qiit! je viens denbsp;vous siaii der coriune vipéres réctiaüHées on vblrenbsp;sein...'' nbsp;nbsp;nbsp;Dieu vous conduise, chevaliep, puisque vousnbsp;avez si grande hdle ! lui dit Ie rdi. Sarquile SC retira incontinent, laissant Ie roi tout pensif. CHAPlïllE XLIVCommt'iil douze chevalirrs de 1'lle Ferme seii vinrent leii-dre leurs pavilions ^ur les hords de la Taraise et ddlicr douze chevaliers de la cour du roi Lisvart; et comment,nbsp;au lieu de combaltre, iis furent témoins dun combat entrenbsp;Augriote el Sarquile et les trois lils de Gandandel el denbsp;brocadan. .; I f auprésdelui. Gependanl rhounêle dénouciation du jeune Sar-fiiile amoua changement dans les projels du roi de la Grande-Rretague relalifs i\ Madasime el *a sesnbsp;bompagnes. Lorsque Gandandel et Brocadan osè-rent encore Ie presser de faire Irancher la lêle ë cesnbsp;innocentos captives, il vie les écouta quavec un mépris mèlé dindignation et leur dit de penser a senbsp;défendre eux-mêines des accusations quon allaitnbsp;hientót porter contre eux. Sur ces entrefaites, on avertit Lisvart que douze blvevaliers de illc Ferme venaient darriver et denbsp;faire tendro lours pavilions sur Ie bord de la la-feise, a uuo demi-lieue de Londres, et quYinosil,nbsp;frère du due de Bourgogne, dcinandait ë lui parlornbsp;^u nom de ses compagnons. Lisvart Ie requt avec courtoisie et parut touché de ce qu d Un dit en faveur des otages. |
Vous dovez savoir, Sire, ;i.|oula Ymosil, t}uo Mv.dusune nc t pa;-, dans Ie cas d óli C c.oiid.uniiée,nbsp;dabord paree quelle a été violimtée par sa merenbsp;pour sorvir dotage, ensuité paree que les lois de lanbsp;Graiide-Bretagne ue puiiissent les femmes tie mortnbsp;que daiis Ie cas dadultère ou de haute Irithison...nbsp;Si quehjues,chevaliers de votre cour, Sire, osentnbsp;soiilcnir Ie contraire, qiiils Ie disent ; nous sommes parlis a douze de Illo Forme pour débvrer Ma-(lasilnc et ses demoiselles. Üh chevalier par victim o, 1 Toiil en sontarit ii riiorveille la justice do la reclamation dYniosil, Ie roi voidut ccpeiidant avoir Fair tie ne se rendre qua lavis de son conseil, etnbsp;il Ie fit incontinent assembler. Le jugement nétait pas douteux, malgré Pin-flueiice de Gandandel et de Brocadan ; il fut tont en faveur des otages, et Lisvart, le confirmant, 1an-nonca lui-ihèine aux douze chevaliers qui vinrentnbsp;lui rendre leurs respects. Ymosil nb se seiitait qu5 irioltié satisfail de ce jugement, et, continuant a parler au norit de sesnbsp;compagnons ; Sire, dit-il h Lisvart, ail nom do récjuitó doiit vous avez été pendant si Ibngtenips 1austère rcjiré-sentant, je. vo\is supplic de he point désliériter Ma-dasime qui, dans ce moment mêine, devient souve-rairie de file de Moritgase, par suilc de la inbrt denbsp;sa mère, quhn nqus a apprise ce matin. Vous luinbsp;dvoz rendu la liberlé, ccst beaucoup, raais cenestnbsp;pas encore assez, sire, puisqüil vous restc ?i luinbsp;rendre son avoir 1... Cotte demahdb étail de,toüle justice, car, en son]me,Madasirne ne devait pas souffrir des fautesnbsp;do sa mère. Mais Lisvart, craignatit de montrernbsp;tro]) dc faiblesse, en accordant celte seconde de-mandequeles douze chevaliersdelIleFermeavaieiitnbsp;fair de lui faire a main armee, répondit avec uncnbsp;hauleiir rojiale: Cest beaucoup, cest assez, a nión sens, da-voir rendu è Madasime la vib et la liberlé... ,lo ne révoquerai pas le don que jai fait de file de Mont-gaso et de ses dépendances è Léonor, ma bien-ai-iriéo iille... Galvaries, 1amant de Madasirae, ne put entendre sans impatience cetlc réponse. Par saint Georges! Sire, lui dit-il brusque-hieiit, puisque nous ne pouvons recevoir aucune justice de, vous, je saurai madresser k tel qui iric lanbsp;fera rendre t... Lisvart, qui comprit bieh que Gaivanes voulait alors parler dAmadis, et ne pouvaiit supporternbsp;f ombre dune menace, répondit avec colère : nbsp;nbsp;nbsp;Je ne sais ft qui vous vous adresserez, rnaisnbsp;cela mimporte peul Je vous préviens sculemeutnbsp;que les audacieux qui tenteront dattaquer file denbsp;Montgase y Irouveront la inort la jilus iguoini-nieuse 1... Agraies, it son tour, vivcmeiit ému deutendre ainsi menacer Amadis et scs compagnons, dit anbsp;Lisvart avec aprete : Songez, Sire, que celui qui conqiiit pour vous file de Monlgase la pourra reprendre plus facile-ment encore sur vous 1... Brian dEspagne, voyant quAgraics sécliauff.iit, finterrompit et, prcnaiil la parole,; nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit-il, avez-vous done oublié tous lesnbsp;services tpie vous avez requs dAmadiS et de sesnbsp;pntclie.-;? No r.'flechisscz vous done pas quils ne |
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vous étaient ricn? Aiiiadis est Ie fils dun grand roi qui vous égale par Ia naissance et par Ie pouvoir,nbsp;songez-y bien!... Don Brian, répondit Lisvart, je vois qiievous aimez Amadis plus que moi... A votre aisel...nbsp;Seulement, il mavait seniblé jusquici qua Ie roinbsp;dEspagne, votre honoré pére, ne vous avait pasnbsp;cnvoyé h ma cour pour myman (uer de respect?... quot;Je nen dois qua votre ftge! répliqua vive-mentdon Brian. Lorsque je suis venuti votre cour, c'était uniquement pour y chercher inon cousinnbsp;germain Amadis, et recevoir de ce héros les leQonsnbsp;et les exemples propres afaire de moi un chevaliernbsp;accompli. Pendant cette vive contestation qui tournait a laigre de plus en plus, Angriot'e dEstravaux ctsonnbsp;neveu Sarquile, qui venaient darriver, parurcntnbsp;tout-ti-coup sans se faire annoncer. Sire, dit Angriote, nous vous supplions de faire sur-le-champ comparoir céans les deux mé-chants vieillards ayanl noms Gandandel et Broca-dan, pour que je declare a toute votre cour la noirenbsp;trahison quil vous ont faite et sur laquelle Sarquile et moi nous les défions. Aquot;ous avez été pré-venu et vous avez pardonné; nous, nous ne par-donnons pas, et cest pour Ie prouver que nousnbsp;venons céans... Si ces deux misérahles sexcu-saient, daventure, sur leur age, ce sera alors anbsp;leurs fils, qui se piquent detre valeureux, de sou-tenir la cause injuste de leurs indignes péres. Gandandel, qui était la, so leva et répondit: Sire, voila un outrage que vous ne pouvez laisser irapuni!... Si vous laissiez ainsi insulternbsp;vos gentilshommes, Amadis viendrait bientót lui-méme vous insulter au milieu de votre cour!... Silence! cria Lisvart, je ne souffre ni les in-sultes ni les trahisons de personne ! Si vous ne Ie saviez, Gandandel, vous Iapprendrez... Chevalier,nbsp;ajouta Ie roi en setournant vers Sarquile, dites de-vant tous ce que vous mavez dit une fois déja a moinbsp;seul... Sarquile paria, et toute la cour de Lisvart fut iiidignée coutre Gandandel et Brocadan, par Ienbsp;rapport fidéle que fit, de la conspiration quil avaitnbsp;surprise, Ie courageux neveu dAngriote, lequelnbsp;finitpar offrir de soutenir son accusation les armesnbsp;é la main, avec son oncle, contre les trois fils denbsp;ces traltres. Ces trois jeunes gens, é ces mots, fendirent la presse, et, se raettant é genoux devant Lisvart, ilsnbsp;lui dirent; |
Sire, nous soutenons, au nom de nos péres respectifs, les seigneurs Gandandel et Brocadan,nbsp;quAngriote dEstravaux et Sarquile son neveu ennbsp;ont menti par la gorge, et que toutes les fois quilsnbsp;ticndront pareils propos, ils raentiront lachement...nbsp;Et voici nos gages 1... Lisvart ne crut pas devoir leur refuser ce combat, quoiquil lui parut inégal, a cause du nombre trois contre Ie nombre deux. Mais Angriote, avec unnbsp;air de mépris, sécria : Que nest-elle tout entiére ici. Ia couvée de ces vipéraux 1 Je la détruirais dun scul coup etnbsp;purgerais ainsi la Grande-Bretagne des traitres quinbsp;souillent son sol et déshonorent lordre de chova-lerie !... Deux vaillants valent plus que trois fils denbsp;laches... Vous voyez bien que si Ie combat est inégal, cest en notre faveur !... Le vieux Grumedan, qui Ie premier avait osé prendre la défense de Madasime et de ses compa-gnes, fut chargé par le roi de faire preparer les licesnbsp;pour le combat, qui fut decide pour le leudemain.nbsp;Gela lui valut un échange dapres paroles avec Gandandel etBrocadan,auquel illinit par dire avec lau-dace dun bon coeur : Tenez ! nous sommes tous les trois du même age, rien ne soppose done é ce que nous nous bat-tions ensemble... Je serai seul contre vous deux,nbsp;et ce sera assez pour me procurer le plaisir de vousnbsp;faire pendre tous les deux au bout de la lice, aprèsnbsp;vous avoir forcés davouer votre trahison 1... Les raéchants sont laches. Gandandel et Brocadan refusèrent. Faites votre office, bonhomme, répondirent-ils a Grumedan; nous nous en remettons a nos fils du soin de défendre notre honneur outragé... Le combat eut lieu le Icndemain en présence des douze chevaliers de File Ferme, et le peu de ceuxnbsp;qui restaient encore a la cour du roi Lisvart. Désnbsp;la première atteinte, Angriote transperga doutrenbsp;en outre 1un des deux adversaires qui couraientnbsp;sur lui; les deux autres tombèrent sous ses coupsnbsp;et sous ceux de Sarquile. Lors, on tralna par lesnbsp;pieds les catlavrcs des vaincus et on los pendit incontinent aux fourches préparées a eet effet, tamlisnbsp;que Gandandel etBrocadan senfuyaicntpour éclnp-per a la fureur du populaire indigné de leur four-berie et de leur lacheté. Angriote dEstravaux, Sarquile et les douze chevaliers de File Ferme, uui se trouvaient trés outr.i-gés de Ia réception et des propos de Lisvart, par-tirent il Fissue du combat, sans meme daigner prendre congé de ce prince. |
Parit. » Imp. de BUY ainé, boulovart Montparnasse, BI.
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GHAPITRE PREMIER Comment Amadis regut un envoyé du roi Lisvart, chargd de menaces pour lui el ses compagnons de llle Ferme, elnbsp;quelle rdponse il Ie cliargea, son tour, de rapporler aunbsp;père d'Oriane. Madasime et ses chevaliers élaient k Beine arrivés dans llle Ferme, quAmadis vint au devant deux |
a Ia tète de deux mille chevaliers, que sa renommee et Ie bruit de sa querelle avec Ie roi Lisvart availnbsp;déjk rassemblés sous sou élendard, Mais a peine aussi avait-il eu Ie temps de rendre k Madasime les honneurs qui étaient dus a son sexe,nbsp;k son rang, k ses malheurs, quon lui annongait lanbsp;résence dans iüe dim envoyé, du roi de la Grande-iretagne, ayant nom Gódil do Ganoltes, Seigneur, lui dd ce chevalier en Tabordant les larmes aux yeux, jai k macquilter envers vous 3® Série. 1 |
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dun dur message, de la part du roi mon maitre, et cest avec regret que je Ie fais. Amadis fit alors avancer les chevaliers de sa suite qui formèrent eerde auteur de Gédil, lequel reprit : Voici, seigneur Amadis, les propres paroles demon roi, après Ie depart des douze chevaliersnbsp;que vous lui aviez envoyes et qui 1avaient, parait-il, mécontenté... «Partez, ma-t-il dit, pour filenbsp;Ferme, oü vous trouverez Amadis; vous lui direznbsp;que jai pris la résolutioa daller moi-inême mem-parer de 1ile de Montgase, que cest 1amp; que je lat-tends avec tous ceux qui se sont rangés sous sanbsp;bannière, et que je désire quils osont sy trouvernbsp;pour lespunir de leur audace dansleurs propos etnbsp;de 1infidélité quils out montrée en quittant monnbsp;service... «Jai dit, vaillant Amadis, en vous demandant pardon de mêtre si fidèlement acquitté denbsp;mon pénible message... Les chevaliers de la suite dAmadis ne purent entendre sans indignation Ie défi mêlé de menaces outrageantes que venait de leur porter Cédil de Ga-nottes, de la part de Lisvart. Amadis, seul, lécoutanbsp;sans en être ému. Mon cher Cédil, dit-il au messager, je ne vous en veux pasdavoir rempli votre devoir... Je vousnbsp;tiens niême grand compte du soin que vous aveznbsp;pris de nous exprirnervos regrets... Cela me prouvenbsp;(]ue Ie souvenir de ce que jai fait nest pas mortnbsp;danstoutes les mémoires, ce dont je suis fort aise...nbsp;Vous me permeltrez done de vous retenir un peunbsp;afin de vous trailer comme vous méritez delêtre...nbsp;Gandalin va dabord vous montrer les merveillesnbsp;de noire ile, que lon ne connait pas assez... Aprésnbsp;cela, vous vous en revieudrez céans, et nous sou-perons ensemble de bonne amitiél... Cela vouscon-vient-il ainsi ? Gédd de Ganottes sinclina et remercia. Et pendant que Gandalin 1emmenait pour lui faire admirer cerlaines parlies de file Ferme, et plus encore pour lui faire connailre toutes les forces et les dé-fenses qui la rendaient inattaquable, Amadis ras-sembla Ie conscil des plus anciens chevaliers. II futnbsp;décidé que Sadamon, lun des plus sages et desnbsp;plus accoraplis, partirait dés Ie lendeinain avecnbsp;Gédil pour répondro au défi du roi Lisvart et las-surer quils passeraient au plus tót dans file denbsp;Montgase pour Ie contraindre h la remeltre a Ma-dasirae. Sadamon, dit en particulier Amadis é ce chevalier, diies h Lisvart, je vous prie, quil doit me trop bien connaitre pour croire que ses menacesnbsp;puissent jamais mébraiiler... Mais ajoutez que,nbsp;malgré tout, je ne ferai point partie de lexpéditionnbsp;que se proposent de faire les vaillants chevaliersnbsp;de cette ile, paree que je regarde comme indignenbsp;de moi de reprendre une souveraineté que je doisnbsp;au sang que jai versé pour lui... Assurez en outrenbsp;la reine Brisène que je mhonorerai jusqu'h la mortnbsp;du titre de son chevalier, et que jai Ie plus vif regret de tout ce qui se passe et pourra encore senbsp;passer... Agraies, ci son tour, sadressant i Sadamon, lui dit: Assurez de ma part la reine Brisène et la |
princesse Oriane de mes profonds et sincères respects. Comme chevalier, je leur dois fidéiité et hommage; mais, comme frère, en face de ce quinbsp;arrive, je ne dois pas permettre que m i sofiur Ma-bile reste dans leur cour, oü elle serail inaintenantnbsp;déplacée. Je men rapporte ü vous, mon cher Sadamon, pour faire cette délicate commission avecnbsp;tous les ménagements voulus... Amadis souffrit beaucoup intérieurement en en-tendant Agraies redemander Mabile, quil savait être Ia seule consolation de sa chère Oriane; mais ilnbsp;nosa rien dire qui put Ie faire connaitre. 11 se con-tenta de nommer Gaudalcs pour accorapagner Sadamon, et il lui donna scs secrètes instructions pournbsp;parler ü la princesse Mabile et, sil était possible, ünbsp;la princesse Oriane. Gandales et Sadamon partirent. CHAPITRE 11 Comment Sadamon et fiandales sacquittèrent de leur double message, lun au roi Lisvart, 1autre aux princesses Orianenbsp;et Mabile. ne fois arrivés amp; la cour de Lisvart, les deux am-bassadeursdelIle Fermenbsp;sacquitlèrent de leurnbsp;commission, et ils Ie fi-rent avec autant de noblesse que de ferineté.nbsp;Lisvart saltcndait ü desnbsp;menaces outiageantes en réponse aux siennes : ilnbsp;nentendit que des paroles respectueuses. Gependant, quand ils arrivérent ü ce qui con-cernait personncllement Amadis, cesi-ü-üire ü la résolulion quil avait prise de ne pas faire partienbsp;de fexpédition tentée sur 1ile de Monfgase par lesnbsp;chevaliers de file Ferme, Ie roi montra un certainnbsp;dédain (jui venait précisément du dépit qu'ilnbsp;éprouvait ü se voir vaincu en générosité parnbsp;Amadis. II mest fort égal, répondit-il, quAmadis vienne ou ne vienne pas k Montgase, k Ia suite denbsp;ses chevaliers. Je ne vois dans cette abstentionnbsp;quun signe de plus du mépris quil fait de moi etnbsp;de mon autorité... Le parii quil prenil de mévi-ter me Ibrcera ü aller le chereher moi-même dansnbsp;son ilel Giontes, neveu de Lisvart, et Guillan-lc-Pensif furent trés affligés dentendre une pareille réponse , Guillan-le-Pensif surtout. Ge brave chevalier navait pas suivi Amadis lorsquil sétait éloi-gné de la cour du roi Lisvart, et Amadis, qui savaitnbsp;pourquoi, lui avait aisément pardonné. Guillan-le-Pensif était toujoursamoureux de la belle duchessenbsp;de Brisloie, dont le deuil allait bienlót fmir, et, anbsp;cette cause, il avait demandé a Amadis la permission de rester auprès delle. Dautant plus qua sonnbsp;avis la fócherie qui existait entre le vaillant amant |
LE CHEVALTER DE LA VEHÏE EPÉE,
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dOriane et Ie père de celle-ci, ne pouvait être de longue dnrée, ne reposant pas sur des assises biennbsp;serieuses. II avait (S[)éré, ainsi quo Giontes, ti ou-ver bienlót une occasion favorable pour rappro-cher les esprits. Mais, en presence de la réponsenbsp;que Lisvart venait de faire k Gandales, leur espé-rance de conciliation s'évanouit. Ils connaissaientnbsp;trop, fun et laulre, Ie grand coeur dAmadis pournbsp;croire quun prince d'un si haut rang s'abaissAt anbsp;tenter une seconde dérnarcbe auprès de Lisvart,nbsp;après lavoir vu répondre si mal a celle qu'il venaitnbsp;de tenter. Gandales sinclina devant lo roi et se rendit incontinent chex la reine Brisène pour sacquitter des ordres dont Amadis lavait chargé pour elle.nbsp;LA, il reQut meilleur accueil. Geile bonne ])rin-cesse ne init, ne voulut ])as mème lui cacher les-time et 1amitié dont elle était pénétrée pour Ienbsp;généreux et chevaleurcux Amadis, dont elle navaitnbsp;pas oublié les loyaux olnces. Mais Gandales, sans Ie savoir, mit Ie poignard dans Ie coeur dOriane Irrsquil redemanda la prin-cesse Mabile de la part dAgraies, son frère. Orianenbsp;ctMabile. fondant en larrnes, allèrent embrassernbsp;les genoux de Brisène pour la supplier dempêchernbsp;c!t(e cruelle separation. Ehl madame, dit Gandales a Mabile, pour-quoi done craignez-vous de quitter cette cour ? Vous savez quelle est la liaine qui sépare Ie roi denbsp;votre frère Agraies et de votre oude Galvanes;nbsp;pourquoi ne viendriez-vous pas è la cour du roinbsp;Périon, OU vous trouveriez une seconde inère dansnbsp;la reine Elisène, et la sceur la plus aimable dansnbsp;votre cousiue Mélicie ?... Seigneur Gandales, interrompit vivement Oriane, je noublie point les marques damitié quenbsp;Jai roQues de vous dans votre chateau, mais, aunbsp;nom du ciel, ne vous obstinez plus A me percer Ienbsp;coeur 1... Ninfluencez pas ma cousine Mabile; ellenbsp;seule sait ce qu'e'le döit faire, nul ne peut lui im-poser de conduite quellc-méme... Son frère nanbsp;uulbi autorité sur elle, et la reine ma mère lairnenbsp;Goj) tendrement pour sen séparer, k moins quellenbsp;'le Ie veuille, et elle ne Ie voudra pas, jeu suisnbsp;sure 7 Non! non 1 ma cbèfe Oriane,.je ne vous 'l'dlterai jamais ! sécria Mabile en serrant Iinté-fessante princesse dans ses bras. Partez, ajouta- partez, seigneur Gandales ^ etditesk mon irerpnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;gerait marracher la vie que de mar- racher k ma cousine... Nous autres femmes, nous ne nous occupons pas de vos grandes affaires aunbsp;üout desquelles il y a toujours du sang de ré-Pnndu... Nous vivoiis dans une almospbère de senti-meats plus tendre.s, plus humains, plus dignes denbsp;noire ^xo... Vos querelles ne nous regardeiit pas:nbsp;nous aimotis qui nous aime, vOila tout!... Orianenbsp;m auneet je 1aime : nous ne nous séparerons pas!nbsp;Allez dire eela A Amadts et a Agraies !... Le roi entra en ce moment. II fut touché du que montrait la princesse Ma- éiirni!!!?'-?' nbsp;nbsp;nbsp;nt poür Üriauc. Ét puis, il rel'iis^^io o .^nnret plaisir a braver Agraies en reliant de lui rendre sa soeur. Ous voycz ce qui ce nbsp;nbsp;nbsp;chevalier, dit-il |
A Gandales, vous en parlerez k qui de droit... Quant a moi, je vous declare que jai trop destime pournbsp;Mabile pour forcer sa volonlé... Par ainsi, elle nenbsp;sortira pas de ma cour, oü elle se trouve bien ,nbsp;pour vous suivre Ik oü elle serait sans doute mal... Le sage Gandales fut attendri. II n'insista pas davantage et promit a Mabile de faire approuvernbsp;par Agraies son séjour auprès de la belle Oriane,nbsp;laquelle, courant aussitól k sa chambre, en rap-porta de riches lablettes émaillées et ganiies denbsp;pierreries qui tragaient son cbilTre. Vertueux Gandales, dit-elle, acceptez ces ta-blettes en souvenir de mon amitié pour vous et dc celles que vous avez su si bien conserver... Oriane rougit en prononeant ces dereiers mols qui avaient une signification si intime. Gandalesnbsp;ne len troiiva que plus belle, et ce quo ce peu denbsp;mots lui fit enirevoir ne la lui rendit que plus intéressante et plus cbère. Noubliez rien, ajouta Oriane, de ce que vous avez vu et entendu dans crjtte cour... Dites k monnbsp;cousin Amadis que sa cousine Oriane le regretle,nbsp;et que Ie plus heureux jour de ma vie sera celui denbsp;sa paix avec le roi mon père... Lor», Mabile, avec cette grace et cette gailé quelle mettait en toutes ses actions, pril le vieuxnbsp;Gandales sous le bras. Ne soyez pas scandalisées, dit-elle aux dames de la reine, de me voir emmencr ce chevalier dansnbsp;ma chambre... jai besoin de le séduire un peunbsp;pour quil fasse ma paix avec mon frère Agraies,nbsp;et, devant vous, je noserais pas 1... Gandales se laissa done eramener par celle pé-tulanto princesse qui, cn effet, écrivit devant lui une lettre fort gaie et fort lendre k sou frèr.j, etnbsp;dans laquelle, sans sexpliquer avec lui, e'le luinbsp;faisait enlenflre que les raisons les plus fortes lanbsp;relenaient auprès dOriane. Elle en remit en raêmenbsp;temps k Gandales une autre, beaucoup plus longue,nbsp;pour Amadis. Et rnaintenant, seigneur Gandales, reprit-elle avec enjouement, allez, et que le ciel vous conduisei... Gandales rejoignit Sadamon, ét tous deux re-partirent pour Ille Ferme. ClIAPITRE IIItlommenl Amadis, au retour de Gandales et de Sadamon, coneut le projet daller en Gaule il la cour do roi Périonnbsp;son père. Pendant labsence de Gandales et dc Sadamon, un grand nombre de chevaliers de llle Ferme senbsp;préparaient a passer dans celle de Montgase. lisnbsp;apprirent par Sadamon que Lisvart y mafebait ennbsp;personne, suivi de plusieurs chevaliers renom-més qui létaient vènus joindre depuis peu. |
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Le plus illustre de tqus ces nouveaux défenseurs du roi do la Grande-Bretagne était le vaillantnbsp;Gasquilan, roi de Suesse. Ce prince, vivemenlnbsp;frappé de la haute réputation dAmadis, availnbsp;la noble émulation de Iégaler, et, sans avoirnbsp;aucun autre motif, il s'était rangé sous la ban-nière du roi Lisvart, par le seul espoir de com-battre Amadis et de le vaincrc. Gasquilan a%it faitnbsp;ses premières armes dans le Nord, oü nul chevalier navait pu lui résister. 11 nétait encore connu,nbsp;parmi les chevaliers de 1Ile Ferme, que de Licto-ran de la Tour-Blanche, qui fit les plus grandsnbsp;éloges de lui, et paria du tournoi oü ils sétaieutnbsp;essayés 1un et lautre sans avantage comme sansnbsp;désavantage. Tout ce que Lictoran leur racontanbsp;du roi de Suesse prévint tellement Amadis on faveur de ce prince, quil regretta de lavoir pournbsp;ennerni. Si je suis force de Ie combattre, dit-il h Lictoran de la Tour-Blanche, puisse le sort des combats maccorder une double victoire en me mettant amp; portée de lui deraander son amitié 1... Les chevaliers de file Ferme étant partis dès le lendemain avec Madasime pour file de Montgase,nbsp;Amadis resta avec Bruneo de Bonnemer, suivantnbsp;la parole quil en avail fait porter par Gandales aunbsp;roi Lisvart. II avait la plus vive impatience de voir en particulier le père de Gandalin, qui avait été le sien et quil aimait toujours de lamitié la plus tendre. IInbsp;avait mille questions ü lui faire! Gandales avait attendu quil fut seul a seul avec lui pour lui remettre la lettre de la princesse Ma-bilc. Quelques mots de la main dOriane frappèrentnbsp;ses yeux en ouvrant cette lettre; ses larmes et sesnbsp;baisers furent le premier hommage quil rcndit auxnbsp;traces de cette main si chore. Comme Gandales, qui croyait que cette lettre élait en entier de la main de Mabile, manifestaitnbsp;quelque étonnement, Amadis sécria: Ah! mon père, pardonnez-moi de ne pas vous décoiivrir en ce moment les secrets de mon ame;nbsp;cachez le trouble oü vous me voyez jusquü ce quenbsp;je puisse vous confier mon inqulétude et mes pei-nes; Ia vie du malheureux que vous avez reQu dansnbsp;votre sein aux premières heures de sa vie, dependnbsp;en entier dun secret quune autre partage avecnbsp;moil... Gandales, embrassant tendrement Amadis, lui jura tout ce qui pouvait le rassurer. Amadis pour-suivit done sa lecture... Mais qui pourrait expriraer lagitation de son amei lorsquil apprit de la main do Mabile que sanbsp;bien-aimée Oriane portait dans son sein le fruit denbsp;leur union secrète!... Sa joie fut dabord immense.nbsp;Oriane et lui allaient revivre dans une frêle creature, née de leurs embrassementsl Puis lincjuié-tude et langoisse lui vinrent en songeant a 1 em-barras mortel dans lequel devait se trouver sanbsp;maitresse. Plus cruelles eussent été ces angoissesnbsp;et ces iuquiétudes, sil neüt regu, par Ia raêmenbsp;lettre de Mabile, lassurauce que tout était prévunbsp;relativeinent au sort d'Oriane et ü celui de lenfantnbsp;qu elle allait mettre au monde. |
C est alors que le vaillant Amadis sentit son malheur dêtre en querelle avec le roi Lisvart, le père de son Oriane. Si cette querelle séternisait, quenbsp;deviendraient Oriane et son enfant? Dun autrenbsp;cóté, les chevaliers qui lavaient suivi étaient tropnbsp;indigués contre le roL de la Grande-Bretagne pournbsp;quAmadis püt leur proposer aucun moyen dac-commodement. Comment faire? La perplexité dAmadis était grande. Pour en sortir, il imagina dallcr trouver le roi Périon, sonnbsp;père, et de le prier de sinterposer afin damenernbsp;une paix honorable pour tout le monde. Dès cenbsp;jour mêrae, il proposa en conséquence ii Bruneonbsp;de Bonnemer de venir en Gaule avec lui, ce quenbsp;Bruneo accepta avec un empressement joyeux, cenbsp;voyage le rapprochant de la jeune Mélicie quilnbsp;adorait plus que jamais. Amadis fit sur-le-champ équiper un vaisseau. II laissa Gandales pour gouverner lIle Ferme avecnbsp;Ysanie, et sembarqua bientót, suivi de Gandalinnbsp;et de Lasinde, et accompagné de son ami Bruneo,nbsp;quil regardait déjü comme son frère. CHAPITBE IV Comment Amadis, pendant la traversée, fut poussd par Ic vent sur la cóte delIlc Tristc.ovi il fut forcé de combattrenbsp;le géant Mandraque. Pendant deux jours, les vents furent assez favo ¦ rabies ü Amadis et a ses compagnons. Mais, le matin du troisième jour, une violente tempête sétantnbsp;élevée, ils durent mettre barre sur une ile voisinenbsp;qui, de loin, leur parut agréable. Le pilote ny con-sentit quavec répugnance, et, jusquau moment oünbsp;lon aborda, il ne cessa de les dissuader dans leurnbsp;projet do descente, en leur paria nt de cette ilenbsp;comme dun endroit trés dangereux, malgré sesnbsp;apparences engageantes. nbsp;nbsp;nbsp;Gest File Triste, leur dit-il, et elle est la biennbsp;nommée, car, depuis longtemps, aucun de ceuxnbsp;que leur mauvaise étoile a conduits lü nen estnbsp;sortil... Le pilote ne connaissait pas Amadis et Bruneo. Lidée dun grand péril eüt suffi pour animer leurnbsp;courage et les déterminer a descendre dans cettenbsp;ile; de plus, ils se trouvaient assez fatigués de lanbsp;mor pour vouloir prendre quelque repos. La descente seffectua. Amadis et Bruneo sarmèrent, montérent a che-val, et, suivis de Gandalin et de Lasinde, ils saven-turèrent résolüment dans 1lle Triste. Après en avoir parcouru une partie, ils parvinrent enfin surnbsp;unecolline qui dominait une plaine défendue parnbsp;une forteresse dans laquelle ils distinguèrent unnbsp;trés beau chêtcau. Ils savangaient pour le recon-naitre lorsquils entendirent le son éclatant dunnbsp;cor. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieul sécria Bruneo, nous pouvons nousnbsp;attendre ü combattre; mais je crois que dautres |
LE CHEVALIER DE LA VERTE EPEE.
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nous ont préeédés, car Ie pilote ma dit que lon ne sonne ce cor que pour appeler Ie redoutable géantnbsp;Mandraque, seigneur de ce chateau, lorsque lesnbsp;gens de sa garde ne se trouvent pas en nombrenbsp;suffisant pour résister a ceux qui les attaquent... Ils entendirent, en effet, Ie moment daprès, un grand bruit darmes, et bientót ils apergurent deuxnbsp;chevaliers, dont les chevaux avaient été tués, les-quels se défendaient avec peine au milieu dunenbsp;troupe nombreuse de gens armés, et allaient bientót etre encore attaqués par un géant qui sortaitnbsp;du cMteau pour toinber sur eux et achever leurnbsp;défaite. Amadis et Bruneo couraient ü leur secours, lors-quun nain, quils crurent être Ardan, vint vers Amadis, quil venait de reconnaitre, en criant: nbsp;nbsp;nbsp;Monseigneur 1 monseigneur! secourez votrenbsp;frère Galaor et son ami Ie roi Cildadan... lis nennbsp;peuvent plus Les deux chevaliers neurent pas plutót entendu eet appel, qu'ils volèrent, la lance en arrêt, au secours de leurs amis menacés. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! mon cher Bruneo, dit Amadis, courez h. mon frère.....Moi, je me charge darrêter Man draque 1... Ge disant, Amadis'se lanca sur ce géant, qui ar-riva sur lui furieux de voir quun seul chevalier osait lattaquer. Mais sa fureur ne lui servit de riennbsp;centre la force et ladresse de son adversaire, dontnbsp;la lance lui fit plier les reins jusque sur la croupenbsp;de son cheval; et ce mouvement lui ayant fait ti-rer irop fortement les rênes, sa monture se renversa sur lui, et Mandraque eut la jambe cassée. Amadis, Ie voyant horsdétat de combattre, cou-rut alors au secours de son frère. Galaor venait dabaltre Ie neveu de Mandraque, etsélait emparénbsp;de son cheval, pendant que Gandalin, descendantnbsp;du sien, forgail Cildadan a monter dessus. La par-tie redevenait aitisi égale; si bien égale même,nbsp;quau bout de quelques instants, les assaillauts denbsp;tout é lheure devinrent les assaillis, et, pour nenbsp;pas succomber, prirent prudeminent la fuite. Mandraque restait tonjours étendu saus defense sur la poussière. Galaor et Cildadan allaient courirnbsp;sur lui pour lui donner la mort, lorsquAmadis, senbsp;ffppelant que ce géant était Ie père du vaillantnbsp;quot;Usquilan, roi de Suesse, sélanoa pour les en em-Pêcher, et savanqa seul, 1èpée haute. nbsp;nbsp;nbsp;Mandraque, lui dit-il, ta vie est entre mesnbsp;fflains, tu Ie vois; mais, eii faveur de ton vaillantnbsp;tSi je te loctroyerai, si tu veux me jurer que dé-sormais tu nattaqueras ni chevaliers ni dames quenbsp;*6 nasard conduira dans ton ile 1 Le géant, touché de la générosité de son en-nemi, lui répondit: Oui que tu sois, toi qui connais mon lils et roe panes de lui, javoue que je te dois la vie etnbsp;que ma conduite méritait la mort... Je te prometsnbsp;One d accomplir ce que tu me prescriras... Mais,nbsp;^ donné la vie, conservc-la moi, ennbsp;linn secourir et en me procurant la consola-tp rppLanbsp;nbsp;nbsp;nbsp;dans mon chAteau, donttu dois g dor raaintenant «omrae Ie maltre !.,. |
Amadis mit aussitót pied è terre et aida Mandraque a sinstaller sur Ie brancard que venaient de faire Gandalin et Lasinde. Puis on se mit en marchenbsp;pour la forteresse, oü, S peine arrivé, Ie géant or-donna k ses gens de remettre les cleft è Amadis etnbsp;de lui obéir comme k lui-même. Tous les prisonniers qui gémissaient dans les prisons de Mandraque furent délivrés. II sennbsp;trouva quelques-uns du royaume de Sobradise,nbsp;quAmadis envoya a la reine Briolanie de Ia partnbsp;du chevalier de lIle Ferme, qui venait de retrou-ver son frère Galaor et Ie menait dans la Gaulenbsp;avec lui. Mandraque regut les soins les plus délicats et les plus touchants des chevaliers quil avait voulunbsp;mettre k mort. Sa férocité ordinaire était vaincue. 11 nen fut pas de même de sa soeur, de la vieille géante Andadoue. Gette cruelle et dangereusefille,nbsp;quoiquelle fut k moitié couverte de cheveux blancsnbsp;hérissés, était dune force extraordinaire. Plus legére k la course que les cerfs quelle poursuivait,nbsp;armee de son arc et de ses flèches aiguës, elle nenbsp;manquait jamais sa proie, et elle prenait uiie vo-lupté sauvage k la dévorer presque vivante. Nosantnbsp;attaquer Amadis en présence de son frère, dontnbsp;elle redoulait Ie pouvoir et la loyauté, la mécliantenbsp;Andadoue guelta Ie moment de son départ, et senbsp;cacha sur un rocher que Ie navire de lamant d0-riane était forcé de ranger, en sortant du port,nbsp;pour regagner la pleine mer. Amadis et ses compagnons prirent enfin congé de Mandraque, qui était en bonne voie de guérisonnbsp;et qui leur renouvela les serments quil avait fails,nbsp;lis venaient k peine de mettre Ie pied sur leur navire, et ils louvoyaient Ie long de lile, lorsquennbsp;passant prés du rocher oü sétait embusquée Andadoue, une flèche siffla k leurs oreillps, et Bruneonbsp;de Bonneraer poussa un cri de douleur. II venaitnbsp;de recevoir cette flècho en pleine cuisse, et si apre-ment, quelle sen Irouvait clouée a la paroi du navire sur laquelle il sappuyait. On regarda de tous cólés pour savoir doü ce trait pouvait venir, et on apergut la vieille géante,nbsp;que son empresseraent a tirer avait précipitée dunbsp;haut de son rocher dans la mer, oü elle nageaitnbsp;comme un poissou, essayant de regagner la live.nbsp;On lui laiiga quelques flèches qui rebondirenl surnbsp;la peau dours dont elle était couverte; et, pendantnbsp;qu on sempressait autour de sa viclime, elle fen-dait les flols dun bras nerveux, et regagnait Ie rocher doü elle sétait laissé choir. Lk, elle sarrêtanbsp;un instant, regarda Amadis et ses compagnonsnbsp;avec une joie feioce, et leur cria dune voix rauqiienbsp;et terrible : Nous nous reverrons, mes fils I Car je ne me reposerai contente que lorsque je vous aurai donnénbsp;la mort k tousl... Puis elle disparut dans lintérieur de lIle Triste. |
BIBLIOTHEQUE BLEUE.
CHAPITRB VComment Amadis, Galaor, Bruneo de Bonne-mer et Cild^dan, arrivèreiit anprès du roi Pérjon, dq la reipe Eljsène ef dq la princessenbsp;Mélicie. 'runeo de Bonnemer, se-couru par un de ses coiTi-pagnons, expert en Fart de ' guérir, sup porta assez biennbsp;le voyage, qui se passa heu-reusemeiit. Le navjre qui lenbsp;portaitaborda dans un portnbsp;voisin dun chateau ou lenbsp;roi Périon habitait alors avec Elisènenbsp;etsa fille Mélicie ; cétait celui oü Galaor avait été élevé dans soa enfancenbsp;par le géant Gandalac. I Périon, ayant aper^u ce navire, qui venait de jeler 1ancre, envoya «avoirnbsp;quels étaient les passagers qui le niontaiont. Amadis, qui désirait présenter lui-mêtne Galaor amp; sa mère, qui ne Favait pas vu depuis son enlève-ment, répondit: Bites, sil vous plait, au roi Périon, que les priticipaux passagers de ce navire sont le roi dIr-lande Gildadan et Bruneo de Bonnemer, qui dési-ront lui rendeleurshommages, comme faire se doit. Quand on rapporta cette réponse amp; Périon, il fut trés aise, paree quil espera apprendre par eux desnbsp;nouvelles de ses enfants; et il les pria de voulomnbsp;bien se rendre éi son chateau. Mais Gildadan y parut seul, et excusa son compagnon en racontantnbsp;1état dangereux oü il se trouvait. Périon envoyanbsp;chercher Bruneo, en recoramandant a ses gens lesnbsp;plus grandes précautions, et quand ils le lui eurentnbsp;amené,il Fassura quil ne pouvaitrecevoir de meil-ieurs secours que de sa (ille Mélicie, quune siennenbsp;gouvernante avait rendue experte dans les cas denbsp;maladies comme celui de Bruneo. Ge chevaliernbsp;seslima dés lors heureux davoir été blessé, puis-que des mains siehères étaient chargées de le rap-pcler tl la vie. Pendant quon transportait Bruneo de Bonnemer, Amadis sétait rendu, suivi de Galaor, ^ la chambre de la reine Elisène. .^Ahl men cher Amadis! sécria cette bonne princesse en courant erabrasser ce fds dont ellenbsp;avait pleuré la mort. Toute occupée de la joie de revoir Amadis, Elisène ne sapercevait pas quun chevalier plus jeune, plus beau quAmadis, était a ses genoux, h snbsp;yeux pleins dune respeclueuse tendresse, et lesnbsp;bras tendus vers elle... Galaor! mon cher Galaor!..... sécria-t-cllc, é; erdue, en reconnaissant son second fils. Ah ! au-jourdhui surtout, je suis heureuse dèlre mère! |
Galaor, se relevant, se précip.fa dans les bras de la reine, que 1exeès de sou Imnheur fit choir,nbsp;pamee, a la reuverse. Mélicie accourut a son secours, et, trpuvant Gglaor Iq têfe^appuyée sur lesnbsp;Tenoux de sa inèrp, elle alia ^ la bale vers lui, Fac-cola en Fappelaut du nom si deux et si chaste denbsp;'rèpe. Elisène, en reprenant peu a peu connaissance, et en se voyant entourée de ses trois enfants, quinbsp;formaient de leurs bras comme une grappe vivantenbsp;dont elle eüt été Ie ceps, elle les couvril de ses caresses passionnées en les enveloppant tons lesnbsp;trois dun seul et mêrne regard. Ah! Périon, mon cher Périonl murmura-t elle. Périon, viens parlager mon bonbeurl Viens êlre le plus heureux des pères, comme je suis lanbsp;plus heureuse des rnères 1... Périon survint, et ce spectacle luifit goütcr une seconde fois les dcliccs de la paternité. 11 élaitnbsp;heureux et il élait fier. Mélicie était belle, maisnbsp;Amadis et Galaor étaient des héros!... Gildadan, qui le suivait, se garda bien dinler-rorapre les premiers traiisporls de cette heureuse familie. 11 Ia regardait les larraes aux yeux, sausnbsp;oser se mèler a elle. Enfin il alia erabrasser ton-dreraent le roi Périon, en lui disant: Seigneur, le ciel est juste, et nos coeurs lui doivent de noiiveaux vceiix et de nonveaux sacrifices, quand il récompense la vertu! Quelques mots aprés, Gildadan le fit souvenir de Bruneo de Bonnemer. La jeune Mélicie devintnbsp;dune paleur morfelle en apprenant quil étaitnbsp;dangereusement blessé; mais les roses de sou (emtnbsp;redevinrent bien vives, lorsque Périon la pressanbsp;lui-même dcn prendre soin, et quEliséiic, sap-puyant sur son bras, la conduisit k la chambre oünbsp;Fon avait transporté ce chevalier. Galaor les suivit, et, ne sachant rien encore des secrels sentiments de Mélicie, il redoublait 1em-barras de sa jeune soeur, en lui faisant Féloge do,nbsp;son ami, quil Fassuraitèlro digne des sninsquellenbsp;allait prendre. Hélas! elle le savait bien, pus-quelle Faiinait. La flèche de la méchante Andadoiie avait percé düutre en oiiire la cuirasse de Bruneo, dont lenbsp;premier apparcil avait arrêté le sang avec peine.nbsp;Les transports que sentit ce vaillant chevaliernbsp;lorsquil vil approcher la mie pour laqiielle il avaitnbsp;mérité de passer sous Fare des loyaux amanis, cenbsp;premier moment, ce bonheur inespéré, ce secoursnbsp;quunc main adoróe était prête fi lui donner, tontnbsp;cela fit bouillonner avec force ce qui lui rostait denbsp;sang et le fit coulcr dc nouveau. Elisène sen aperqut au moment oü Bruneo per-dait connaissance; elle nhésifa pas ü le secourir elle-même; et Mélicie, aiiisi autorisée par Fexem-plc de sa mère, profita de lévanoiiissement de sounbsp;amant pour fi'rmer sa doublé blessure, sur la-qiielle elle versa im élcetuaire précieiix, de fafounbsp;cl ne plus craindro un pareil accident.-Puis elle at-tendit le réveil, pendant que sa mère, rassurce, senbsp;retirait avec Galaor. Lorsque Bruneo rouvrit les yenx, ils renconfrè-rent ceux de sa chore Mélicie 11 lui sourit tendre-ment, et, sapercevant que les bolles mains blati-clies dc sa raie élaieiit encore rougies de son sang, d poncha ia téte et les attira respectueusementnbsp;jusque. sur ses lèvres. |
LE CHEVALIER DE LA VERTE EPEE.
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Ahl murmura-t-il, quil mest doux et bon de devoir la vie d celle qoi me la fait aimer 1 Mélic'e, quoique atlendrie, eut encore la force de fermer de sa main la bouche de son amant etnbsp;de Ie menacer de séloigner sil sonnait mot plusnbsp;longtemps. Cctte menace, quelquinvraisemblablenbsp;quelle fut, suffit pour contenir Ie besoin dexpan-sion quéprouvait Bruneo en face de sa maitressenbsp;tant aimée : il se tut, et bienlót même, engourdinbsp;par son état physique et son état moral, il fermanbsp;les yeux et se mit a rêver. Mélicie alors, profUantnbsp;dun moment oü personne ne pouvait la voir, senbsp;pencha rapideraent sur Bruneo et Ie baisa tendre-ment au front k plusieurs reprises. Bruneo iressail-lit, rougit sous sa paleur, mais ne se réveilla pas. Au bout de quelques jours, Bruneo de Bonne-mer était hors de danger. Bildadan et Galaor sè ressoufinrent alors des eneagemenis qui les rappelaient ci Londres, présnbsp;de Lisvart. Gddadan, par suite des conventions denbsp;la bataille quil avait perdue contre Ie roi do lanbsp;Grande-Bretagne, était oblige de Taller servir ennbsp;personne avee un certain nombrc de chevaliersnbsp;irlandais. Quant k Galaor, oomme il avail accepténbsp;Ie litre de cheva'ier de Lisvart, il ne pouvaitnbsp;abandonner Ie service de ce prince sans avoirnbsp;pr.s congé de lui. Lun et Tautre firent done part a Périon de leur position présente, et de la cruelle position oü ilsnbsp;élaient de quitter Amadis pour aller joindre unnbsp;prince dont d avail lieu de se plaindre. Elisène etnbsp;Périon voulaient d'abord les en détourner; maisnbsp;co roi gént'reux, se représentant que Ie sang de lanbsp;maisou de Gaule était si pur que la plus légère ap-parence d'une infidólité nedevait jamais Ie tacher ; Le roi Lisvart est trop juste, leur dit-il, pour ne pas vous metlre bienlót ü portée do rum prenbsp;honiiêteraent aveclui... Reraplissez maintenant cenbsp;que vous croyez lui devoir, et laissez au temps etnbsp;surtout ü sou ingratitude le soiii de vous donnernbsp;uiie occasion de Tabandonner pour venir iious re-joiniire. La vie nest pas fade (pie de bouheurs fa-ciles, mes chers amis, il faut savoir passer parnbsp;toutes ses éiamines : eest en se laissant ainsinbsp;éprouver sans ccsse par le sort quon prouve sonnbsp;excellence et sa valeurt... . Ln reine Elisène, frappée de Tlionnêleté et de la justice qui régnaient dans la réponse de Périon, senbsp;rendit, (luo qne eu soupirant, et, dés U lenJen)am,nbsp;Galaor et Cildadau sembarquèreut pour retouruernbsp;dyns la Grande-Brelagne. GHAITniE VI Cildadan et Galaor, revenus en la Grande-Dretagne 'ppnrent ce qui sc i)assait; et comment, en rejoignantnbsp; * *®®Ujr(irent douzo chevaliers cl douze domoi-Noranddnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;prince, pour lui remetlre le jeune |
Cildadan et Galaor étaient fi peine arrivés sur le sol de la Graiide-Bretagno, quils apprirent de fa-cheuscs nouvelles pour lours cceurs. Galvanes,nbsp;Agraios et Floreslan, ü la tête dun grand nombrenbsp;des chevaliers partis de THe Ferme, avaient abordénbsp;File Montgase et sen étaient emparés,après avoirnbsp;battu Tarmée que Lisvart avait envoyée dans cettenbsp;ile sous la conduite du roi Aiban de Norgales et denbsp;Guillan-le-Pensif. IIs apprirent en même lerapsnbsp;que le père dOriane, furieux de cette defaite,nbsp;avait pris la resolution daller lui-même altaquernbsp;cette ile ü la tête dune nouvelle armée. Ainsi Galaor et Cildadan, rigoureux observate.urs de Ia loi de lhonneur et du devoir, allaient êtrenbsp;bientot forcés de se trouver armés en face de pro-ches et d'araisl Ils reprirent leur route, consternés, pour joindre le roi Lisvart. Quelque temps après ils firent rencontre de douze chevaliers et de douze demoiselles, les uns richement armés, les autres riche-ment accoutrées. Au milieu de cette troupe bril-lante était un jouvenceau dune figure charmante,nbsp;et dont la ta lie et Tallure annongaient quil était,nbsp;quoique jeune, en état de porter vaillamment lesnbsp;arraes. Les demoiselles, ne doutant pas qne Cildadan et Galaor napparlinssent ü la cour de la Grande-Bre-tagne, les abordèreut incontinent. Sires chevaliers, dit lune delles au nom des autres, nous sommes étrangères et chargées dunenbsp;commission iniéressante pour le roi Lisvart quoiinbsp;nous a dit devoir être en cette forêt, en train denbsp;chasser avec quelques dames de sa cour. Vous quinbsp;le connaissez, sans nul doute, ne pouvez-vous nousnbsp;inettro sur sa voie, et nous présenter ü lui?... Demoiselles, répondit Galaor avec sa courtoisie ordinaire, nous sommes heureux, mon compagnon et inoi, do Toccasion que vous nous otïrez de vous servir. Si vous voulez bien nous suivre, nousnbsp;allons vous guider dans vos recherches et vousnbsp;conduire vers le roi Lisvart. Les demoiselles et les chevaliers acceptèrent, bien entendu, et mirenl leurs chevaux ü Tunissonnbsp;de ceux de Cildadan et de Galaor. Bientót ce dernier, frappé de la bonne mine et de la fiére pres-tance du jouvenceau qui se trouvait au milieu desnbsp;demoiselles, leur demanda quelle était sa nais-sance. Sire chevalier, répondit la demoiselle qui sé lait adressée tont ü Tlieure ü Galaor, nous navonsnbsp;pas le droit de vous répondre en ceci. Tont co quenbsp;nous pouvons vous dire, cest que ce jouvenceaunbsp;est dextraction royale, tant de père que de mère.nbsp;Tont ce que je puis ajouter aussi, cest que nousnbsp;vous supplions de nous aider a presscr lo roi Lisvart a le rccevoir chevalier, même avant que je nenbsp;lui aie romis uii message qui ne peut que lui causer une douce emotion... Galaor et Cildadan promirent de s employer a eet etfet. Lors, la demoiselle, faisant faire halte ünbsp;la Iroupe quelle conduisait, suivitces deux princesnbsp;auxquels ie son du cor ct les aboiernonts desnbsp;chiens annongaieut que la chasse s'ajiprochait. Un quart d'heure après, ils étaient arrivés a un carrefour oü sélait arrêlé le roi Lisvart, lequel, en |
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les apercevant, siniagitia quils allaient demander la joute et leur dépêcha Ie vieux Grumedan. Sire chevalier, cria Galaor, en voyant venir a lui Ie vieux compagnon de son frère, venez-vousnbsp;pour me provoquer au combat? Cest selon, répondit Grumedan. Mais, jus-quici, je nai dautre dessein que de savoir qui vous êtes. Ma foi, répondit Galaor avec gaité, je suis lhomme Ie plus content de pouvoir embrasser son,nbsp;vieux et excellent amil... Et, levant la visière de sou heaume, Galaor em-brassa Grumedan, que cette rencontre combla daise. Mon cher Cildadan, reprit Galaor avec en-jouement, en présentant Ie roi dlrlande é Grumedan, voici Ie vaillant chevalier qui portait la ban-nière royale Ie jour de la bataillel nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Grumedan en sinclinant devant Ienbsp;roi vaincu, il me souviendra toujours de la peinenbsp;que jeus a la garder, lorsque vous la fendites ennbsp;deux entre mes bras!... nbsp;nbsp;nbsp;Parbleu! seigneur Grumedan, répondit Cildadan, sil vous en souvient il men souvierit denbsp;même, et, sil vous en a cuit, il men cuit a moi biennbsp;davantage, puisque mon corps porte encore lanbsp;marqué de volre épee, si vaillante k défendre cettenbsp;noble bannièrel.. Mais nous étions ennemis, alors;nbsp;aujourdhui, nous sommes amis, si vous Ie voiilez,nbsp;toutefois. Et, ce disant, Cildadan ouvrit ses bras au vieux Grumedan, qui sy jeta de bon coeur. Tous les trois, après cela, sen allèrent vers Ie roi Lisvart qui fut aussi surpris quenchanté de revoirnbsp;Galaor et Cildadan. Le premier, il tendit la main knbsp;sou ennemi vaincu. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, lui dit-il, oublions nos anciens dissenti-ments, comme nous oublions les neiges dantan...nbsp;Je vous tiens bien volonliers quitte, des engagements que nous avions pris récipro(|uement avantnbsp;notre combat : cest k votre araitie seule que jenbsp;veux devoir les services que je vous demande... Cildadan fut trés sensible au noble procédé de Lisvart et il répondit avec autant daü'ection quenbsp;de courtoisie. Les princesses Oriane et Mabile, qui étaient venues, la veille, de labbaye de Mirefleur, pour voir le roi avant son départ, et qui suivaient la chassenbsp;avec lui, eurent la joie la plus vive de rejoindrenbsp;Galaor. Les dames de leur compagnie neurent pasnbsp;une joie moins vive que la leur, mais elle futmoinsnbsp;manifestée : elles se contenlèrent de laisser leursnbsp;coeurs battre sous leurs gorgerins, et leurs lèvresnbsp;rouges murmurer les unes aux autres : Le voilk! le voilkl... Cest luil cest luil... II nous est rendu!... Galaor les remercia toutes par un aimable sourire qui en fit rougir daise quelques autres, lequelnbsp;sourire voulait dire : Cbacune de vous mérite detre adorée, et je vous aimerai toutes aussi souvent et aussi longtempsnbsp;que vous voudrezl Je ne me suis guéri que pournbsp;revenir mourir darnour k vos pieds et dans vosnbsp;bras!... |
La demoiselle amenée par Galaor et par Cildadan fit alors son message. Mais le roi, qui sétait faitnbsp;une loi de narmer aucun chevalier de sa proprenbsp;main, k moins quil ne fut de la plus illustre lignée,nbsp;hésitait k répondre, lorsque Galaor lassura que lenbsp;jouvenceau, pour lequel on réclamait eet honneur,nbsp;était dextraction royale. Le portrait quil en fitnbsp;intéressa toutes les dames présentes, toujours dis-posées k sinterposer en faveur des vaillants et desnbsp;beaux, et elles pressèrent Lisvart de céder et denbsp;faire venir ce jouvenceau k ses genoux, afin de luinbsp;donner la colée. Lisvart y consentit. La demoiselle sen retourna chercher le beau jouvenceau, quivintsuivides douzenbsp;chevaliers ses compagnons. Après avoir salué lesnbsp;dames dun air fort respectueux et fort tendre, quinbsp;provoqua leur admiration, il sagenouilla devantnbsp;Lisvart, qui larma chevalier avec tout le cérémo-nial accouturaé. Cela fait, le roi linvita k choisir parmi les dames présentes celle qui devait lui ceindre lépée. Lenbsp;jouvenceau désigna Oriane, qui rougitde cette distinction, et qui se sentit remuée par un sentimentnbsp;indéfinissable en face de ce bel adolescent quellenbsp;voyait cependant pour la première fois. La demoiselle qui avaitarrété Galaor danslaforêt et qui, parson intermédiaire, était parvenue k par-ler au roi Lisvart, sapprocha alors discrètementnbsp;de ce prince et lui dit a voix basse : Sire, je retourne de ce pas rendre compte de ma commission k celle qui men avait chargée...nbsp;Vous lirez cette lettre; elle vous apprendra mieuxnbsp;que je ne saurais le faire moi-même, tous les droitsnbsp;que vous avez sur ce nouveau chevalier que manbsp;maitresse vous prie de garder k votre service, ainsinbsp;que les douze chevaliers qui laccompagnent. Ayant dit, la demoiselle tira sa révérence au roi et prit congé de lui, en emmenant les onze demoiselles avec lesquelles elle était venue. Quand Lisvart fut seul, il brisa le scel qui fer-mait cette lettre mystérieuse et un tremblement délicieux sempara de son être, quand il apprit quenbsp;ce jouvenceau était le fruit deses passagèresamoursnbsp;avec linfante Célinde, pour laquelle il avait jadisnbsp;combattu et vaincu Antiphron! Norandel! sécria-t-il, le coeur battant. Le jeune chevalier sapprocha. Lisvart, troublé par sa ressemblauce avec sa mère, la reine dHégide,nbsp;allait lui ouvrir ses bras et rappcler son füs. Maisnbsp;il réfréna aussitót cette velléité paternelle k causenbsp;de Brisène. II résolut dattendre que le jeune Norandel se fut distmgué par quelque action déclatnbsp;pour le reconnaitre publiqueraent. Ce fut au seulnbsp;Galaor quil ouvrit son coeur en lui donnant k lirenbsp;la lettre de CéJinde. Galaor, lui dit-il tout haut en lui désignant Norandel, qui venait de sapprocher, je vous confienbsp;ce jouvenceau ; quil soit votre compagnon pendantnbsp;la première année quil portera les artnes. Ah! seigneur! sécria Norandel, puissé-je mêriter de ïêlre toute ma vie! Lisvart permit k Galaor de mettre Oriane dans sa confidence, et cette princesse fut charmé davoirnbsp;pour frère ce jouvenceau de si bonne mine et de sinbsp;vaillante apparence. |
LE CHEVALIER DE LA VERTE EPEE.
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CHAPITRE VII Comment Durin et sa soeur, chargés de 1cnfan-telet dOriane, se rendirent dans une petite vallée sauvage oü vivait un saint homme; etnbsp;comment, au moment oü ils sy attendaient Ienbsp;moins, une lionne vint qui emporta eet enfantnbsp;dans sa gueule. eux jours après la réception de Norandelcomme chevalier,nbsp;Ie roi Lisvart sembarquaitnbsp;avec son armee pour File denbsp;Moutgase, alors en la posses-^sion des chevaliers de Filenbsp;Ferme. Le siége devait durer longtemps, heureu-sement pour Fintéressante Oriane. Car, on ne Fa pas oublié, Oriane était grosse des oeuvres dAmadis, et le terme approchait oü il nenbsp;lui serail plus possible de dissimuler son élat. Lanbsp;guerre entreprise par Lisvart centre Amadis et sesnbsp;compagnons, bien que douleureuse pour le coeurnbsp;dOriane, avail toutefoisce bon cóté quelle éloigriaitnbsp;pour un lemps assez long le seul témoin dont ellenbsp;redoutat les investigations, cest-ü-dire son père.nbsp;Lisvart parti, Oriane alia senterrer ü Fabbaye denbsp;Mirefleur, doü elle ne sortit que délivrée. La demoiselle de Danemark, chargée de jouer son róle de mère, ainsi quil avail été convenu,nbsp;sempara done de Fenfant que venait de mettre aunbsp;monde Oriane, et elle fut ébahie en apercevantnbsp;sur le corps de cette frêle créature plusieurs ca-ractères écrils sur son sein, les uns en rouge, lesnbsp;autres en blanc, mais les uns et les autres en unenbsp;langue inconnue delle. Son étonnement une foisnbsp;passé, elle sen alia trouver Fabbesse de Mirefleurnbsp;quelle croyait devoir être accessible ü la pitié etnbsp;dont elle espérait obtenir Fautorisation dexposernbsp;Fenfant a la porte de 1'église. Mais la dame abbesse fut inflexible, probable-ment paree quil sagissait dune faute charmante quelle nétait plus, hélas! dans Fage de commet-tre. Elle paria de Faustérité de sa régie, qui ne per-ïuettait pas le scandale de ces expositions-la,et, fi-iialement, elle contraignit la pauvre demoiselle denbsp;Danemark ü chercher un autre moyen, et h le cher-cher promplement, car il y avait péril en la de-meure. Pür bonheur, Durin, son frère, nétait pas parti avec larmée de Lisvart. Elle le fit prévenir davoirnbsp;a se trouver le soir même sous les murs de Fabbaye, avec deux chevaux. Durin fut exact ci ce ren-dez-vous, et, ü Fheure dile, au signal convenu,nbsp;1 enfant dOriane fut descendu par la fenêtre, dansnbsp;une coibeille, avec toutesles precautions imagina-bles ; puis, cl son tour, la demoiselle de Danemarknbsp;rejoignit Durin, monta ü cheval, et tous deux sé-loiguèrenl rapidement dansla direction de la forêt. Ils chevauchèrenl ainsi toute la uuit, et séloi-gnerent assez pour navoir plus rien a craindre de |
ux qui pouvaient alors les rencontrer. Aux premières clartés de Faube, ils arrivèrent au bord dune fontaine qui tombait en cascades dun rocher,nbsp;et qui coulait et senfoncait dans une vallée pro-fonde, couverte de buissons épineux et de roebesnbsp;sauvages oü le soleil navait jamais pénétré. Ilsnbsp;apergurent bientót, è Fentrée de cette petite valléenbsp;un ermitage, et Durin se rappela gue depuis unnbsp;long temps cette retraite était habitée par un saintnbsp;homme, du nom de Nascian, lequel, par une protection spéciale de la Providence, régnait comraenbsp;un maitre sur les fauves dont les repaires avoisi-naient son ermitage. Une lionne, entre autres, sé-tait si bien accoutumée ü le voir, quelle ne man-quait pas un jour de venir chercher auprès de luinbsp;une partie de sa nourriture, et Nascian, de sonnbsp;cóté, ne craignait pas daller dans lantre de cettenbsp;bete féroce, jouer avec ses petits lionceaux, qui, ènbsp;Fexemple de leur mère, rentraient leurs griffes acé-rées chaque fois quil les touchait. Oh 1 le grand etnbsp;puissant ordonnateur de toutes choses a bien su cenbsp;quil faisait en créant Fhomrae amp; son image :nbsp;Fhomme règne commo lui, mais seulement quandnbsp;il lui ressetnble. Le jour oü il cesse dêtre homme,nbsp;ce jour-la les bètes féroces le dévorent sans pitié,nbsp;et encore sont-elles moins féroces que lui! Cette lionne, ce même malin, sétant approchée de la fontaine au bord de laquelle Durin et sa soeurnbsp;sétaient arrêtés, fit des rugissements épouvanta-bles. Le cheval que montail la demoiselle de Danemark prit eflroi et 1emporta dans la vallée, èi travers roebes et halliers. Le cheval de Durin, débar-rassé de son cavalier qui venait de descendre pournbsp;aller puiser de Feau a la fontaine afin den mettrenbsp;quelques gouttes dans la bouche de Fenfant quinbsp;criait dans ses bras, le cheval de Durin séchappanbsp;également, effrayé comme Fautre. Durin, entendant les cris dappel de sa soeur, posa doucement Fenfant sur le gazon pour volernbsp;plus vitement ü son secours. La demoiselle de Da-nemaik était tombée dans un inextricable buisson:nbsp;il Fen retira, quoiquü grandpeine, et, voyant ènbsp;quelque distance le cheval embarrassé aussi dansnbsp;un fourré épineux, il le joignit, le dégagea et le ra-mena a sa soeur. Tous deux, alors, se mirent ennbsp;devoir de revenir auprès de Fenfant que Durin avaitnbsp;laissé prés de la fontaine. Quel fut leur désespoir, lorsquils ne le retrou-vèrent plus sur le gazon, et que Durin apergut a quelques pas de la, sur le sable, les traces récentesnbsp;ae la lionne 1 Elle Fa emporté! sécria la demoiselle de Danemark, plus pale a cette pensee que tout a Fheure aux rugissements de Fanimal sauvage...nbsp;Que dira la princesse Oriane ? Dans son désespoir, elle se füt sans aucun doufe arraché ü la vie, si son frère neüt fait renaitre Fes-pérance en son coeur en lui citant plusieurs histoi-res denfants enlevés, comme celui-ci, par desnbsp;bêtes féroces et que la Providence avait rairacu-leusement conservés. Ils résolurent Fun et Fautrenbsp;d'etre quelques jours sans retourner auprès dOriane, de ne rien lui dire qui put 1alarmer sur lenbsp;sort de son fils, et de ne confier les détails de cenbsp;funeste événement què la princesse Mabile dont ilsnbsp;connaissaient 1esprit et la prudence. |
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BIBLIOTHEQUE BLEUE.
CHAPITRE VinComment Amadis, Florestan et Pdrion résolurent daller, iii' connus, au gecours du roi Lisyart. runeo de Boriiienier étalt puéri. Quelque épris quii füt de Méli-cie, quelque heureux quil frttnbsp;en passant ses journces auprèsnbsp;delle, quoiijue affligé de se sé-parer dAmadis, il crut que sonnbsp;lonneur ne lui permettait pasnbsp;de Gomeurer plus lonptemps A la cour de Périon. Amadis aimait trop Bruneo pour sopposerö son dessein. II Ie conduisit chez Périon, pour qu'il prilnbsp;congé, et il Ie vit avec plaisir les larmes aux yenxnbsp;lorsquil allait rcndre les inêrnes devoirs fi sa sceur. Belle Mélicie, dit Bruneo en fléchissant un genou devant cetle intéressante princesse. Je yousnbsp;doislavie... Je vous lavais déjamp;consacrée, et, quoi-qu'il en coüle k mon cceur, je pars pour travaillernbsp;è rillustrer.., Ce nest quen marchaiit sur les tra-tps de vos cheraleureux fréres, que je peux espé-rer de me rcndre digne de vous... Ah! belle etnbsp;chore Melicie, souvenez-vous quelquefois de Bruneo, qui ne veut vivre que pour vous adorer 1... Bruneo parti, Amadis tomba dans la pluspro-fonde mélancolie. Ne point voir Orianc et vivre dans rinaction 1 Deux causes de tristesse pour sa grandenbsp;ème, en effet. lleureuseraent il fut bientót üré denbsp;eet étatpar lévénement Ie plus embarrassant pournbsp;lui, dans la position ou il se trouvait vis-a-vis dunbsp;roi Lisvart. II requt une lettre dOriane qui lui rendaitsa li-berté et lautorisait h quitter la Gaule, cest-a-dire amp; aller oü ses intéréts personnels et son honneurnbsp;1appelleraient. Elleluiapprenaiten outre, dabqrdnbsp;la prise de 1ile de Montgase par l'armée de Lisvart, Ie don que ce prince en avait fait k Mada-sime qui alor.s avait épousé Galvanes; ensuite lanbsp;guerre quil allait avoir h soutenir centre Ie roinbsp;Aravigne, lequel, aidé de plusieurs souverains etnbsp;surtout dArcalaüs, rassemblait une armée formidable dans l'ile Léonile, pour venir 1attaquer. Le même jour, alors que transporté de joie da-voir la liberté, Amadis se proposait de partir pour rile Ferme, il se promenait avec le roi Périon, de-visant de choses et dautres. lis virent arrivor unnbsp;chevalier dout la moniure harasséc, et doiit lesnbsp;armes a demi brisées témoignaient éloquemmentnbsp;quil avait livré quelque violent combat. Ge chevalier, reconnaissant Amadis, delaqa promplcmcntnbsp;son heanme, et accourut, les bras élcndus. Amadis 1,.. s'écria-t-il. Florestan! répondit Amadis. Ils sembrassèrcnt; puis, sapercevant que son fn re, interdit en présence du roi Périon, ne son-nait plus mot, Amadis ajouta : |
Quoi! mon frère, ne connaissez-vous done pas encore le roi de Gaule?... Florestan ne répondit quen jetant un cri; et, se précipitant aux genoux de Périon, quil serraitnbsp;avec tendresso : nbsp;nbsp;nbsp;Ah! seigneur, sécria-t-il, daigncrez-vous re-connailre Florestan, qui ne sest pas encore rendunbsp;assez digne de vous ? Périon savait par ses deux antres fils combien celui-ci, quil avait eu autrefois de la comtesse denbsp;Salandrie, était digne de faire partie de sa familie. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, mon cher fds, dit-il, cest avec la joie lanbsp;plus vive que votro père vous récoanait et vousnbsp;reqoit dans ses bras. Et, tout aussitot, il le conduisit auprès de la reine Elisène, qui, inslruite de toutes les circonstancesnbsp;de la naissance de Florestan, ne pouvait baïr en luinbsp;le fils dune rivale. Elle le requt avec cette bien-veillance qui rendies femrneAsi irrésistibleS. Bientót, en présence de son père et de son frère, Amadis paria de la position oü se trouvait lenbsp;roi Lisvart et des moyens k employer pour le se-courir, nbsp;nbsp;nbsp;Le secourir! sécriaFlorestan. Pourquoi cela ?nbsp;II vous a injustement proscrit, vous, mon frère; ilnbsp;a fait une guerre sans excuse aux chevaliers denbsp;1lle Ferme, paree quils étaient rangés sous votrenbsp;bannière.,. 11 a repris Montgase, pour le rendrenbsp;b:entDt ü Madasiine, il est vrai, rnais il na pasnbsp;raoins fait acte dinutiles rigueurs, et sil ne si'taitnbsp;pas souvenu, après la balaille, que j'avais été unnbsp;instant maitre de sa vie, il ne maiirait pas donné lanbsp;liberté ainsi quü Quadragant, prisonnier et blessé cornme raoi!.....Je ne sais pas oublier si vite les outrages, surtout ceux qui sont faits aux gens que j'aime... Co que jene pardonno pas a Lisvart,cestnbsp;davoir écouté la voix de Gandandel et de Broca-dan plutót que celle deléquité, Ces deux traitresnbsp;ont été démasqués, et il ne vous a pas rappèlé pournbsp;reconnaitre loyalement son erreurt... Par aitisi,nbsp;loin de songer ti le secourir en cette occurrence, jenbsp;propose que nous nous joignionsü ses ennerais!... Amadis nc répondit rien, voulant savoir ce que pensait le roi Périon avaut de se déclarer. Resleznoutres, mes Cbfants, d t ce prince. On na rien a gagner a se meier centre le gré des gensnbsp;ü leurs querelles. Puisque Lisvart ne vous appeJlenbsp;point, cest quil croit que vous lui êtes inutiles.nbsp;Soyez done spectatcurs, non acteurs, dans ceitenbsp;guerre qui se prépaie... Mon père, et vous mon frère, dit alors Amadis, je ne puis partager votre manière de voir. Jai parlé tout ü lheure des moyens de secourir le roinbsp;Lisvart; je veux vous en parler encore, afin denbsp;vous convaincre mieux. Nous ne poiivons nousnbsp;venger plus noblemcnt des dógoüts quil a fmi parnbsp;nous dormer qnen allant è son secours, et jen de-mande la permission au roi notre père... Mais, pournbsp;que le roi Lisvart nen puisse tirer aucun avantagenbsp;sur nous, et quil no présume pas que nous cher-ebions un moyen de nous réconcilier avee lui, jenbsp;saurai me déguiser dc faqon ü neiro pas connu; et,nbsp;quand memo je lui saiiverais la vie et contribueraisnbsp;a lui faire remportcr la victoire, il ne saura jamais |
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LE CHEVALIER DE LA VERTE EPÉE. 11 nu que celui qui sortit méCDjitent de sa cour a employé son eras h son service... Horestan était dun sang trop généreux pour rie pas revenir sur-le-champ amp; lavis do son frère : Loffense cruelle quil yous a faite, lui dit-il, me détorrainait seule amp; prendre les armos contrenbsp;lui... Jadmire etaimetrop mon illustre frère pournbsp;ne pas Ie suivre, et je jure ici dcmployer mon brasnbsp;et mon épée è la defense du roi Lisvartl... A ces mots, Périon, serrant ses deux fils dans sesbras, leur dit ; Mes chers enfants, je naurais pas osé vous indiquer cotte voie quo vous prenez de vous-mê-mes : c'est la meilleure et la plus noble... Vous pé-nétrez mon cceiir de joie et d'admiration... Je suisnbsp;fier de vous avoir pour fils 1un el l'auti e... Galanrnbsp;seul raanque é celte reunion, rnais, quoique absent, je suis assure quil fait son devoir de chevalier... Ne voyons dans Lisvart quun grand roi ennbsp;lutte centre un raauvais prince, Ie roi Aravigne. Jenbsp;suis si houreux de vous voir vous associer è sanbsp;cause, que je my veux associer avec vous... Par-tons tous trois ensemble... aliens partager les raè-mes perils et la mème gloirel... Ah 1 sécria Amadis en baisant, ainsi que son frère, les mains du roi Périon, qui pourrait nousnbsp;résister et nous vaincre, maintenant que nous com-battrons sous vos yeux 1 Lors Périon mena Florestan et Amadis dans la salie darmes de sou palais, afin dessayer quelquesnbsp;armures. lis cboisirent cbacun un heaume, unenbsp;colte do mailles, une épée et écu, Le heaumenbsp;choisi par Périon était blauc comme argent; celuinbsp;choisi par Amadis était jaunc comme or; celuinbsp;choisi par Florestan était vert comme émeraude.nbsp;Leurs ttois ecus étaient dargent, semés de scrpenisnbsp;dor. Ces armures reluisaient merveilleusi'ment aunbsp;soleil; lépée dAmadis surtout, la flamboyantenbsp;épée quil avait conquise, et qui, chaque fois quilnbsp;sen servait, jetait des éclairs aveuglants. CIIAPIïRE IXComment Amadis, Florestan et Pdrion comlmlti-rent incognito cn faveur du roi Lisvart, et dé-cidèrcnt du succès de la bctaille ; puis s'en retournèrent après sans vouloir se faire con-naitre. iielques jours après, Pè-lion et ses deux fils abor-jdaient sur les cóles de la ¦jGrande - Bretagne , dansnbsp;Hes environs du camp dunbsp;i Lisvart, et è peu de distance aussinbsp;de lendroit oü sc tenaient, prêts finbsp;combatlre, Aravigne, Arcalaüs et lesnbsp;^ souverains leurs allii'S. Le lendemain,(iès la pointe dn jour, 1 ils viretit la petite arméc de Lisvartnbsp;s ebraider et savancer cn bon ordrenbsp;\dans la direction de celle dAravigne,nbsp;iaquelle était beaucoup plus considé-rable. La lutte sengagea aussitót, et |
lavant-garde du roi de la Grande-Bretagne, com-mandée par Briant etpar Galaor,chargea aveefurie les premières lignes dAravigne, commandées el-les-rnêmes par les rois Targadan, Absadan et Bru-taxar. La reine Brisène, la princesse Mabile et la prin-cesse Oriane assistaient, du baut dun donjon, é tous ces mouvements de troupes. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! si Amadis était Ih 1 raurmurait la reine. nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi nest-il pas la? soupirait Oriane. nbsp;nbsp;nbsp;Peut-ètre est-il Ihl... disait la princesse Mabile, qui nosait pas croire é ce quelle disait, maisnbsp;qiii voulait essayer de leurrer d'espérance le eoeurnbsp;dOriane et celui de la reine Brisène. Mabile devinait juste. Amadis était embusqué dans un bois voisin avec son père et son frère Florestan. Au moment oü savangait lavant-gardenbsp;dAravigne, tous trois sortirentde leur embuscadenbsp;et fondment comrne des éperviers sur Targadan,nbsp;Absadan et Brulaxar, quils blessèrent moitenement dès leur première atteinle. Puis, tirant leursnbsp;redoutables épees, ils se jelèrent en pleiue méléenbsp;et y portèrenl le désordre et la mort. Galaor, Gddadan et Lisvart fureiit dans ladmira-tion et la surprise des exploits surnaturels accom-plis par les trois chevaliers aux Serpents, ainsi quils les désignaient, a cause de leurs écus. Par-tout, dans les rangs ennemis, je désarroi le plusnbsp;complet, leffroi le plus intense. Ah 1 sécria Lisvart enlhousiasmé, ou ce sent trois fiinlómes, ou ce sont trois Amadis 1... Tenez,nbsp;Galaor, voyez celui-ci surtout, ce chevalier dontnbsp;l'épée flamboyante lance de si veris éclairs au contact des armures eunomies, ne dirait-on pas Amadis lui-même?... Hélas 1 ce nest pas lui 1 répondit Galaor, qui avait regu précédemmeiituii message de sou frère,nbsp;lequel lui avait appris, ü dessein. quil était reslénbsp;en Gaule avec Florestan et avec Périon. Ah 1 quenbsp;nest-il ici 1 ajouta-t-il. Mais, reprit Lisvart, quels que soient ces vaillanls hommes qui nous aideiit si puissammeut,nbsp;quel que ce soit surtout ce chevalier ü la verte épéenbsp;qui fait une si belle tuerie de nos ennemis, allonsnbsp;oü ils vont, k la gloire ou k la mort!... Galaor, Cildadan et Lisvart piquiVerit leurs che* vaiix, qui se jetèrentavec impéiuosité au milieu denbsp;1armée dAravigne, laquelle ne tarda pas k se dé-bander dans toules les directions, malgré les ef-forls de son chef. Sauve qui peut I sécria le traitre Arcalaüs, en donnant le premier lexeraple de la couardise. Sauve qui peut 1 dit alors Aravigne, cn 1imi-lant prudemmeiit. Targadan, Absadan et Brulaxar morts, Arcalaüs ct Aravigne en fuite, la bataille était perdue pournbsp;les ennemis du roi Lisvart, qui, bienlót, resla mat-tre du champ de bataille. Oü sont les chevaliers aux Serpents? oü est Ic chevilier a la Verte Epée? demauda-t-il en cher-chaiit des yeux les trois vaillanls compagnons quinbsp;avaient si puissammeut conti ibué k son succès. Personne ne put lui répondre, et toutes les recherches furent vaines ; Amadis, Florestan et Pé- |
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rion avaient profité du désordre et de la confusion qui réonaieut dans les deux arraées, pouv se relirernbsp;dans lépaisseur du bois et regagner les bords de lanbsp;mer. CHAPITRE X Comment les trois chevaliers aux Serpents furent arrêtés en chemin par la tempête et rejetés sur les cótes de la Grande-Bretagne, oü ils tombèrent bientót dans une embüche. Périon et ses deux fils regagnèrent tranquille-ment Ie navire qui les avait araenés sur les cótes de la Grande-Bretagne, et qui était resté cache soi-gneusement, durant tout Ie temps de leur séjoiirnbsp;h terre, dans une petite anse a ce favorable, lisnbsp;espéraient faire un trajet aussi heureux que lors-quils étaient venus au secours du roi Lisvart;maisnbsp;un vent assez violent sétant élevé, ils ne furent Elus maitres de la direction de leur navire, qui fut ienlót rejelé sur les cótes de la Grande-Bretagne,nbsp;h quinze lieues environ de lendroit doii ils ve-naient de parlir. Lors ils passèrent la nuit sur leurs ancres, k la-bri dun cap, trés tourmentés par Ie roulis de leur navire. Le lendemain-matin, Ie même vent continuant avec plus dèpreté encore, ils se décidèrentnbsp;k prendre terre, assurés qu'ils étaient detre asseznbsp;éloignés du roi Lisvart pour ne pas craindre detrenbsp;reconnus par les gens de la suite de ce prince. Ils marchèrent quelque temps le long des rochers qui bordaient le rivage, et arrivèrerit enfin dansnbsp;une verdoyante prairie oü ils aperQurent une bellenbsp;personne dans tout le prinlemps de son kge, quinbsp;chassait au faucon, suiviede pages, décuyers el donbsp;demoiselles. Dabord prise deffroi è la vue des trois chevaliers inconnus pour elle, cette belle personne se rassura petit a petit, et finit même par senhardirnbsp;au point de sapprocher deux, qui la saluèrent avecnbsp;la plus exquise courtoisie. Elle les salua ü son tournbsp;et leur fit comprendre, par ses gestes animés, auelle était muette, ce qui ne rempèchait pas être heureuse de leur donner riiospitalilé dansnbsp;un chateau quelle leur montra du doigt. Les trois princes étaient harasses de fatigue : ils acceptèrent loffre de cette gente demoiselle et lanbsp;suivirent en la remefciant avec des signes éloquents. Une fois arrivés au chkteau, ils furent conduits par elle ü la chambre quelle leur deslinait,nbsp;et oü elle les alda de ses belles mains k se désar-mer, ce quils lirent sans la moindre défiancc. Unnbsp;festin soraptueux fut préparé ; on se mit a table etnbsp;1on manstea de trés bon appétit au son d'instru-ments délicieux maniés par de belles filles de lanbsp;suite de la demoiselle muette. Puis on alia se cou-cher, assez tard. |
Quand les trois princes furent dans leur chambre, lts la visitèrent avec soin, de crainte dembü-ches, en poussèrent les verrous, sassurérent que leurs armes étaient toujours Ik, et, toutes ces pré-cautions prises, se couchèrent dans le grand lilnbsp;préparé la k leur intention, et sendormirent dunbsp;sommeil des justes. Quand ils se réveillèrent, ils furent tous les trois bien étonnés de ne pas voir clair. nbsp;nbsp;nbsp;Nous avons cependant dormi notre grassenbsp;nuit, et il doit faire jour k cette heure! sécria lenbsp;roi Périon. nbsp;nbsp;nbsp;A moins que nous ne soyons devenus subi-tement aveugles tous les trois, répondit Amadis,nbsp;il y a quelque trahison sous roche. Vous avez raison, mon frère, nous sommes trabis 1 sécria k son tour Florestan, qui avait faitnbsp;en tatonnant le tour de la chambre sans rencon-trer aucune issue. Nous sommes enfumés coramenbsp;des reuards dans leur terrier! En prison 1 En prison 1... Au même instant, une ouverture pratiquée dans la voute de cette chambre souvrit, et une voixnbsp;rauque cria : Ah 1 vous voilü pris, déloyaux chevaliers aux Serpents, qui avez secouru le méchant roi Lisvartnbsp;contre le magnanime roi Aravigne! Vous voilknbsp;pris, chevalier de la Verie Epée, qui avez faitnbsp;tantde massacres de nos amis 1... Ah 1 vouspaiereznbsp;de vos têtes maudites ces abominables forfaits 1...nbsp;Pourquoi le couard et déloyal Amadis nest-il pasnbsp;avec vous! je serais si heureux de lui couper lenbsp;nez et les oreilles avantde lui arracher le cceurl.. La demoiselle qui, la v(?ille, avait si bien contre-fait la muette, parut alors devant le soupirail et dit k la voix qui venait dannoncer leur sort auxnbsp;trois vaillants princes; Mon onclo, vous saurez bientót quels sont les trois chevaliers qui sont mainteuant en votrenbsp;puissance, car on vient darrêter un nain et deuxnbsp;écuyers qui demandent des nouvelles d(s chevaliers aux Serpents, et vous saurez les forcer, ennbsp;leur faisant subir la torture, a vous declarer lenbsp;nom de leurs maitres. Ahl dit Florestan, pour une jeune fille, voilk de bien vilains sentiments. Arcalaüs, car cétait lui, se retira avec sa niéce pour aller interroger les prisonniers quon leurnbsp;amenait; mais réfiéchissant que le temps ne luinbsp;manquerait pas pour eet office, il préféra revenirnbsp;vers les trois princes, afin de les gaber sur leurnbsp;lamentable position. Mes amis, lui dit-il en ricanant, je pense que, depus le temps que vous avez mangé, votrenbsp;appétit doit être ouvert ? A quelle heure voulez-vous qu'on vous serve? Puisque vous nous offrez ce secours si nécessaire, répondit Périon, prenant la parole au nom de ses deux fils, nous vous prions de ne pas dilTé-rer... Mais, de grkce, commencez par nous mettrenbsp;k même dapaiser la soif horrible qui nous tour-raentel... Jy cours, répondit Arcalaüs avec un gros rire ironique. Quelques instants après, tombait par le soupirail un morceau de viande rance trempee de sel. Rafratchissez-vous, mes bons amis, dit Area- |
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laüs, et faites bonne chère en attendant que jen-voie vostêtesau magnaiiime roi Aravignel... GHAPITRE XI Comment les trois chevaliers aux Serjicnts, prisonniers dAr-calaüs et de sa nièce Dinarde, furent secourus k temps et dune manière efficace par Dariolette. Araadis et Florestan, onbliarit leur propre situation en ces cruels moments, nétaient touchés que de celle de Périon, qu ils vénéraient doublementnbsp;comnie roi et comme père, tandis que Périon, denbsp;son cölé, oubliait sa propre misère pour ne songernbsp;quJi celle de ses deux eiifants. En attendant quon les interrogeat, les deux écuyers et Ie nain quon avait arrêtés et emprison-nés dans un cachot situé au-dessous de celui desnbsp;trois princes, recevaient dune demoiselle Ie painnbsp;et leau qui leur élaient destines. Cette demoisellenbsp;navait pu voir, sans en être émue de pitié, létatnbsp;cruel oü les trois chevaliers aux Serpents étaient ré-duits. Ne soyez point surpris de tout ce qui est arrivé a vos raaitres, dit-elle Ie lendemain au nainnbsp;et aux deux écuyers. La perfide demoiselle quinbsp;contrefaisait si bien la muelte est la fille dArdannbsp;Ganille, dont elle a juré de venger la mort sur tousnbsp;les chevaliers de la cour de Lisvart, dans lespé-rance den trouver un qui soit de la parente dA-madis... En les reconnaissant avant-hier dans Ianbsp;prairie pour los trois chevaliers aux Serpents quinbsp;se sont si vaillamment cVduits lautre jour, elle lesnbsp;a amenés dans ce chéteau sous ombre dhospita-lité... Après souper, elle les a conduits elle-mêmenbsp;^ la chambre qui leur avait été préparée... Leur litnbsp;reposait sur une partie de charpente coupée dansnbsp;Ie plancher; ils se sont couchés sans défiance, et,nbsp;pendant leur sommeil, Ie lit est descendu dans Ienbsp;cachot qui se trouve au-dessous. Le secret de cenbsp;jnanége. Je le connais, paree que, pour mon mal-heur, je suis céans depuis un assez long temps, en-levée que jai été par Arcalaüs dans une de sesnbsp;courses... Mais serons-nous assez forts, vous etnbsp;^ei, pour parvenir amp; remonter ce pesant écrou? Jenbsp;n ose lespérer! Nous essayerons, dit Gandalin, qui, nourri 9^ même lait quAraadis, était presque dune forcenbsp;cg^e a la sienne. . nbsp;nbsp;nbsp;essayerons, dit aussi son camarade, qui n etait pas dépourvu de toute vigueur. Nous essayerons, dit a son tour le nain dun ir piteux, car il savait combien il était incapablenbsp;Q essayer. Restez tranquilles jusqua ce que tout repose reprit la demoiselle. J'ai toutes lesnbsp;nartp « celle odieuse prison... Je vais descendre.nbsp;Ftnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^pclques provisions a vos rnaitres. troiivprliRn^ nbsp;nbsp;nbsp;venue. Je reviendrai vous un que vous maidiez a remonter leur lit |
dans la chambre supérieure, doü lon na point encore enlevé leurs armes.... La demoiselle dit et sen alia. Le soir, quand elle supposa que tous les habitants du chateau, horrais les prisonniers, donnaient leur somme, elle descendit vers les écuyers. Périon et Florestan, qui avaient rriangé de bon appétit les provisions que leur avail jetées Ia demoiselle, avaient tini par scndormir, pleins despé-rance. Amadis seul, qui soiigeait a Oriane et a sonnbsp;enfant, Amadis seul ne dorraait pas... Quelle fut done sa surprise en sapercevant que le lit sur lequel il était, ainsi que Périon et Florestan, sélevait lentement de terre et semblait ren-trer dans le plafond de leur cachot 1... Bientót il senbsp;trouva a la hauteur du plancher de la chambre supérieure. Lors, un rayon de lune, penetrant dansnbsp;cette chambre, fit comprendre aux trois prisonniers quils venaient detre réintégrés dans len-droit oü ils sétaient endormis lavant-veille. Nous sommes sauvésl sécria Florestan en reconnaissant ses armes et celles de ses compagnons ü la place méme oü ils les avaient mises. lis étaient sauvés, en effet, ou ü peu prés sauvés, puisquils avaient reconquis leurs armes. Pournbsp;cornble de bonheur, la porte de cette chambrenbsp;était ouverte : ils sélanccrent au dehors en pous-sjfi^tous trois le cri redoutsble et redouté : Gaule ! Gaulol Gaulel sécria Périon. Gaule! Gaule! Gaule'. répéta Amadis. Gaule! Gaulel repéta a son tour Florestan. Le chateau fut bientót en éveil. Les hommes darmes accoururent, mais pour être renversés parnbsp;les trois valeureux chevaliers qui, surtout dans cenbsp;moment-lè, ny allaient pas de main morte. Par ici! par icil sécria la demoiselle, indi-quant ü Amadis et a Gandalin, qui était délivré aussi, le chemin de la chambre dArcalaüs. Hélas! le couard enchanteur, au bruit terrible que faisaient les chevaliers aux Serpents et leursnbsp;buyers, venait de se réveiller et de se sauver parnbsp;un passage connu de lui seul. Dinarde elle-mêrae, sa nièce Dinarde, réveillée comme lui, sétait comme lui sauvée, et toutes lesnbsp;recherches pour les retrouver lun et lautre furentnbsp;vaines. Les trois princes montèrent alors ü cheval et séloignèrent de ce lieu maudit, suivis de leursnbsp;écuyers, de leur nain et de leur libératrice. Gette dernière avait entendu crier Gaule! et ce cri lui était connu si les chevaliers qui le poussaientnbsp;lui élaient encore inconnus. Elle eüt bien souhaiténbsp;de voir leurs visages au grand jour; mais ils avaientnbsp;pris leurs heaumes au moment oü le jour commen-qait k poindre, et, de cette faQon, il lui avait éténbsp;impossible de sassurer dune chose quelle soup-Oounait en trerablant de joie. Sire écuyer, demanda-t-elle ü Gandalin avec lacceut de la prière, dites-moi, je vous en conjure,nbsp;si lun de ces trois vaillants chevaliers nest pasnbsp;1'illustrc Amadis?... On devait trop de reconnaissance a cette bonne demoiselle pour songer è se cachfir delle. Le chevalier au heaume dor et ü la verte épée, répondit Gandalin, a nom Araadis de Gaule...nbsp;Gelui qui porte un heaume dargent est le roi Périonnbsp;lui-mêaie... |
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g temps X-1 Tarrivée du roi Périon, l'dArnadis, de Florestan etnbsp;do Dariolette fut uiie joienbsp;peur la reine Elisène et sanbsp;cour, larrivée de Galaornbsp;et de Norandel ne fut pasnbsp;raoins bieii accueilbe. Vous cherchiez les A cette révólation, la demoiselle poussa un crij et, allant se jeter aux pieds dAinadis, qui sarrêtanbsp;étonné, elle lui dit avec des larmes de joie dansnbsp;les yeux ; nbsp;nbsp;nbsp;Ahl seigneur Araadis, je vous revois enfin 1...nbsp;Ët cest moi qui ai eu !e suprème bonheur de vousnbsp;sauver!... Le ciel me devait bien ce dédommage-raent pour menlever le remords de vous avoir exposé, enfant, sur les eaux de la merl... Me par-clonnerez-vous, seigneur Amadis!... Ale pardon-nerez-vous aussi, seigneur Périon 1... Pèrian, reconnaissant alorsdaiis cettedemoiselle la bonne Dariolette, la prolectrice de ses amoursnbsp;avec Elisène, descendit incontinent de clieval etnbsp;sen alia sans, plus de fapou 1embrasser cordiale-rnent, après sêlre débarrassé de sou beaume. nbsp;nbsp;nbsp;Ma bonne Dariolette, répondit Amadis, monnbsp;noble père vient de vous répondre pour moi ennbsp;vous embrassant comme je vais le faire a mon tour.nbsp;Nous navons rien è vous pardonncr; nöus avons,nbsp;au contraire, a vous remercier de nous avoir sauvénbsp;la vie a tous les trois, et nous vous remercions denbsp;grand coeur 1... Cela dit, Amadis enleva è son tour sou beaume et accola tendrement la bonne Dariolette qui ne senbsp;sentait plus de joie dêtre ainsi fêtee. Puis L,n se remit en route, et quelqnes jours après toute cette compagnie abordait en Gaule ennbsp;möme temps et dans le inème beu que Galaor elnbsp;son jeune ami Norandel, chargés par Lisvart d al-Ier a la quêle des chevaliers aux Serpents. Comment Galaor et Norandel se trouvèrent a la cour du rol Périon et oblinrcnt de lui lesnbsp;aimur'és dos chevaliers aux Serperits quilsnbsp;Vf. rapporlèrent au roi Lisvart. chevaliers aux Serpents? dit Périoii k sou fils ct k celui de Lisvari. Sinbsp;vous ne les trouvez pas céans, jenbsp;crois que vous ne les trouverez nullenbsp;part ailleurs!... Comme Galaor, étonné, ouvrait la bouche pour répondre, le roi denbsp;G mie lui moutra de la main les troisnbsp;armuresen quête desquelles il était. Galaor ct Norandel, voyant ces arraures bossuées de coups, et re-connaissaut les serpents dor ciselésnbsp;sur le fond dargeiit des écus, senbsp;précipitèrent aux geiioux du roi etnbsp;lui buisèrent les mams : |
Abi Sire, sécria Galaor, jau-rais dü devluer, en effet, que vous trois, seuls, Amadis, Florestan etnbsp;vous, pouviez porter ces armures invinciblesl Ah!nbsp;notre quête est tenninée, et jen suis doubtemenlnbsp;aise, puisquelle aboulit ici!... Norandel, k sou tour, sécria ; Octroyez-moi ces trois reiloulables armures, Sire! laissez-raoi les porter au roi Lisvart, monnbsp;noble père, afin quil nignore pas plus longnbsp;quelle est la reconnaissance quil vous doif!... Périon, aussi modeste que vaillant, se laissa longteinps presser pour octroycr ces armes. Maisnbsp;enfin, il se rendit. Quelques jours après, Amadis, satisfait de voir sa mere et sou père enlourés de personnes qui leurnbsp;étaient chèrcs, saisit ce temps pour prendre congénbsp;deux et aller a la recherche daventures dignes denbsp;sou courage. Florestan eüt vivemeiit souhaité denbsp;le suivre : Amadis sy opposa, ne voulaiit pas laisser partager a son frère les perils et la gloire qu'ilnbsp;all lit chereber; puis il sembarqua, n'ayant avecnbsp;lui que le nain Ardan et sou fidéle Gandalin. Le lendemain de son départ eut lieu celui de Galaor et de Norandel, qui retournorent vers le roinbsp;L'svart, avec les armures invincibles des trois che-va'iers aux Serpents. Ou sétnnna, a bou droit, knbsp;la cour de ce prince,de leur subil retour.On croyaitnbsp;qu its avaient reiioncé k leur quête.; les armuresnbsp;répondirent pour eux. Je rcconnais bien ces armes qui out déeidé du succès de la bataille! sécria Lisvart; mais,nbsp;ajouta-t-il, j'ignore les noms des chevalcureuxnbsp;hommes qui les portaient... Ah 1 Sire, ue put sempêcber de répondre Galaor, si votre coeur nétait pas si ferme pour mes proclies, vous devinerie?: saus peine les noms desnbsp;vaillants chevnliefs aux Serpents 1... 11 faut done,nbsp;sire, que ce soit moi qui vous apprenne que cenbsp;beaume d'argent était celui du roi Périon; que cenbsp;beaume vert était celui de l'loreslan, ct queufiu,nbsp;cest sous ce heatlme dor quAmadis, mon illustrenbsp;frère, sexposait aux plus grands périls pour votrenbsp;service et pour votre gloire 1... Lisvart^eut presque autant de peine quo la tendre Orlane a caoher 1émotion qui 1agita dansnbsp;ce moment. Mais il en ciit trop coülé k sou anciennbsp;ressentiment pour s'ótcndre sur la louange dAmadis, il préféra en doimer de plus complèies au roinbsp;Périon. II dit a Norandel quil regreltait beaucoupnbsp;de ne connaitre ce prince que par sa valour et denbsp;ne l'avoir jamais vu quarmé. Ab! Sire, répondit Norandel avec enthousiasme, k tonles les grandes qualités que vous lui connaissez, Périon joint la figure la plus belle etnbsp;la plus raajestueuse... Ge vaillant prince possèdenbsp;de vastos Flats, cl commande k la nation la plusnbsp;brpe et la plus indépendante... Quant k la reinenbsp;Elisène, elle joint k la beauté les graces et les ver-tus les plus touclumles; et ce qui met le comblenbsp;au boiiheur de ceUe reine et de ce roi, cest quilsnbsp;ont dans leurs fils des héros dignes deux !... Lisvart ne répondit rien; muis Oriane vint em-brasser son frère, et, quoiquelle 1'a inat tendre-menl, ce iie fut peul-ètre eu eet instant qu'k celui qai louait Amadis quelle doniiait cette marque denbsp;tendresse. |
LE CHEVALIER DE LA VERTE EPEE. 15
LE CHEVALIER DE LA VERTE EPEE. 15 CHAPITRE XIII. Comment Amadis, en quêle davenlures, ar-, riva en Bohème, oü il se fit connaitre et / admirer sous Ie nom de chevalier de la Verte-Epée f ^ nbsp;nbsp;nbsp;n sortant de la Gaule, Amadis laissa son navire courir a Taven-¦ture, abordant tantêt ici, lanlót J lö, et parcourut différentes cou-* trees , loujours revêlu darinesnbsp;simples, saus devise sur sou écu,nbsp;mais aussi toujours 'avec sa mer-veilleuse et flamboyante épée quinbsp;v , 1 / jetait des lueurs si verles. Cest ainsi quil arriva jusque dans la Bohème, oü il fut reneoniré sur Ie bordnbsp;dun fleuve par Ie roi Taffinor, souverainnbsp;de ce pays. Ge prince, alors sans suite et sansnbsp;armes, hésita dabord a laspect de ce chevaliernbsp;inconuu, dont lallure lui paraissait si ferme et sinbsp;bardie; mais bientöt, reconiiaissanten lui Ie chevalier de la Verte-Epée, dont la réputation élaitnbsp;venue Jusquü lui, escortèe dacclamalions enthou-siastes, il alia vers lui fort courtoisement: - Chevalier de la Verte Epée, lui dit-il, Ie bruitnbsp;de vos glorieux exploits est venu jusquü mor, et,nbsp;sans que je vous eonnaisse sous un autrê nom, jenbsp;serais heureux de pouvoir vous reienir dans mesnbsp;Etals durant quelque temps... Je suis peu do chose, Sire, répondit Amadis avec modestie; mais tel que je suis et tel que jenbsp;vaux,je me mets volontiers ti votre service.., Cela dit, il suivit Ie roi de Bohème dans son palas, oü ce prince lui fit rendre les honneursnbsp;qu'il méritait, et oü il Ie présenta h son Ills Gra-san lor, pour loquel Ie chevalier de la Verte Epée senbsp;seniit pris clune vive affection. Grasandor sélaitnbsp;déjir rendu recommandablc par de belles actions;nbsp;son humeur égale, sa courtoisie, sa générosité luinbsp;gagnaienl facilement les coeurs. Au bout de quel-ques jours de relations amicales, Ie chevalier denbsp;ja Veite Epée apprit de lui certaines choses relatives au chevalier Le Patin. Le Patin, blessénbsp;hans un combat, avail élé Ibrcé de renoncer pournbsp;fluelque temps a ses pretentions outrecu danlesnbsp;sur la princesse Oriane; il sétait fait transporternbsp;Home pour se réiablir, et, pendant ce temps,nbsp;empereur son frère élant mort, il lui avail suc-®de, au grand regret de beaucoup de gens, I nbsp;nbsp;nbsp;Grasandor, é peine sur le tróne, e l atin a commis le plus dinjuslices possible... ^n're aulres choses, que mon père le 1 de Boheme lui payal un tr.but annuel, pré-ntion exorbitante, mon père nayant jamais,nbsp;il .|®hiais, relevé de Iempire... Ce|)emlantnbsp;Pg V'^niteslé trés obstiriément ses pretentionsnbsp;miPiü'!. nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nous atleadons cliaque jour a ^ F nbsp;nbsp;nbsp;violence de sa part... |
nuu*n^ch*p^ul^ tendemain , o» annooQa ü taffinor quun chevalier ayant nom Garadan, proche parent de lempercur, venait darriver, suivi de douzenbsp;autres chevaliers, et demandait a être introduitnbsp;prés de lui. Tafiinor, qui connaissait de longuenbsp;main 1arrogance de eet envoyé, refusa dabord denbsp;le recevoir : le chevalier de la Verte Epée le dé-cida a lécouter. Lors Garadan, introduit, sen vint fiérement de-vant Taffinor, sans plier legenou, et lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Rotelet de Bohème, remjvereur mon mattrenbsp;dispose darmées sulfisantes pour réduire en pous-sière des Etats comme Ie tien... Mais, comme ilnbsp;ne veut pas exposer pour si peu le précieux sangnbsp;de ses loyaux et fidèles sujels, il a décidé que lanbsp;question se viderait entre douze chevaliers ro-mains et douze de tes chevaliers, a toi, si toute-fois tu peux en rassembler douze assez téméraii esnbsp;pour oser combattre contre letnpereur I Voilü bien des paroles pour bion peu de chose, répondit dédaigneusement le chevalier denbsp;la Verte Epée. Le Patin détie, le roi de Bohèmenbsp;accepte. Pour ma part, je suis pret : Pétes-vous,nbsp;vous qui parlez si haut et avec si peu de courtoisie?... Garadau regarda dun air étonné celui qui lui parlait ainsi. Il étaitsi tier de ses forces, quil avaitnbsp;souvent éprouvées, quil ne comprenait pas quonnbsp;osét se mesurer avec lui. Prenez garde, chevalier! répondit-il. Vous jouez gros jeu en jouant contre moi, je vous ennbsp;avertis I... nbsp;nbsp;nbsp;Oü serait done la gloire si Ton navait affairenbsp;quade peiits adversaires'. répliqua en souriantlenbsp;chevalier de la Verte Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Alors, reprit Garandan, je demande le combat immédiat!... nbsp;nbsp;nbsp;Cest accordé, si toutefois le roi de Bohèmenbsp;y consent!.., nbsp;nbsp;nbsp;Jy consens de tout mon ccBur, vaillant compagnon, répondit Taffinor, fier de posséder en sanbsp;cour le chevalier de la Verte-Epée. Les douze chevaliers remains venus en ambassade avec Garadan, et parmi lesquels. se trouvait Arquisil, aussi parent de Terapereur, voulurentnbsp;protester contre ce combat. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur Garadan, dit Arquisil, vous outre-passez les ordres de lempercur notre maitre, ennbsp;voulant remettre le sort de ce combat au hasardnbsp;de votre brasl... Quelque valeureux quil soit, ilnbsp;ne doit pas assumer sur lui toutes les consequences de cette affaire... Lempereur a formellementnbsp;déclaré que ce serait une lulte de douze contrenbsp;douze, el non un combat dun contre un, ce quinbsp;nest pas préeisémeut la mème chose... nbsp;nbsp;nbsp;Quü cela ne tienne, si'cria le chevalier (Je lanbsp;Verte Epée. Laissez-raoi dabord vider ma que-relle avec 1impétueux Garadan; vous prendreznbsp;après le parli qui vous conviendrai... nbsp;nbsp;nbsp;Nous y consentons, reprit Arquisil, mais tou-jours sous la condition que ce combat ne sera pointnbsp;décisif et que si, par impossible, Garadan suc-combe, les onze autres seront les maitres de sou-teiiir la mème querellel... nbsp;nbsp;nbsp;Accordé 1 répondit le chevalier de la Vertenbsp;Epée. |
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Le lendemaiti, Amadis et Garadan étaient en présence. A la deuxième passe, lambassadeur denbsp;Le Patin avait mordu la pnussière. Lors Arquisilnbsp;demanda incontinent que les conditions du combat fussent remplies. Les chevaliers bohémiensnbsp;étaient prêts, ayant a leur tête Grasandor, le va-leureux fils de Tafiinor : ils sélancèrent dans lanbsp;lice a la rencontre des chevaliers remains. Ges derniers auraient pu vaincre, aniraés quils étaient par la défaite de Garadan. Mais ils avaientnbsp;contre eux, non-seulement des hommes qui lesnbsp;valaient hien, mais encore le chevalier de la Vertenbsp;Epée, qui, è lui seul, en valait quatre. Sa redouta-ble épée fit rage. Malgré les efforts héroïques dunbsp;jeune Arquisil, les représentanls de lempereurnbsp;furent mis hors de corahat; lui-raême allait êtrenbsp;tué par le chevalier de la Verte Epée, après lequel,nbsp;du reste, il sétait acharné, lorsque celui-ci, sonbsp;ravisant, so contenta.de le désarmer et de lui criLirnbsp;merci. Chevalier de la Verte Epée, dit Arquisil, je suis vaincu et je ne rougis pas de lavoir été parnbsp;une aussi vaillante main que la vótre! Mais, per-mettez-moi de faire relever les corps de mes compagnons morts et de porter secours a ceux quinbsp;peuvent vivre encore... Les coeurs comme le vótrenbsp;sont accessihles a la générosilé : ma voix no senbsp;perdra pas dans le désert, jen suis sur... nbsp;nbsp;nbsp;Vous avez raison do croire en moi, paree quenbsp;moi aussi je crois en vous, répondit le chevalier denbsp;la Verte Epée. Jai vótre parole, cela me suffit :nbsp;faites en paix vótre oeuvre dhumanité... Quandnbsp;vous aurez fini, vous pourrez retourner lihrementnbsp;ü Rome... Promettez-moi seulement de revenir ici,nbsp;OU ailleurs, lorsque vous en serez requis au nomnbsp;du chevalier de la Verte Epée, qui est le miennbsp;comme vous savez. Arquisil promit et partit. Peu de temps après, le chevalier de la Verte Epée, voyant que Taffinor et son fits étaient è lahrinbsp;dattaques du genre de celle quil avait été appelénbsp;a réprimer, songea è se rapprocher d Oriane dontnbsp;il navait pas regu de nouvelles. Ses adieux avec lenbsp;roi de Bohème furent touchants : il quittait desnbsp;coeurs faits pour comprendre le sien. Aussi Taffinornbsp;et Grasandor firent-ils, jusquau dernier moment,nbsp;tous leurs efforts pour le retenir auprès deux, maisnbsp;sans pouvoir y réussir. nbsp;nbsp;nbsp;Je vois bien, seigneur, lui dit Taffinor, quenbsp;des intéréts bien chers vous appellent ailleurs : jenbsp;céde ècette impérieuse loi de la nécessité, je con-sens i regret èi me séparer de vous... Puisse la fortune la plus heureu.se remplir vofre espoir ! Vousnbsp;êtes né pour le bonheurl... Mais, seigneur, avantnbsp;de nous quitter, ne voudrez-vous point nous ap-prendre le nom de celui è qui nous devons tant?...nbsp;Vons me lavez célé jusquici et jai respecté votrenbsp;incognito... Gependant, je vous en conjure, ache-vez de mattacher a jamais Si vous, donnez-moinbsp;cette marqué suprème de confiance de mavouernbsp;qui vous êtes... Sur mon honneur, votre secret seranbsp;bien gardé 1... Je vous crois et je me rends, répondit 1'a-raant d Oriane. Apprenez done que je suis Amadis, nis au roiPéi'ion de Gaule, etle plus malheureuxnbsp;chevalier qui fut j amais 1... |
Ah l sécria Taffinor, je men étais déja douté! mais je me refusais a croire quun si cheraleureuxnbsp;prince put être si longtemps absent de la cour dunbsp;roi son père, et de celle du roi Lisvart... Amadis lui raconta alors la plus grande partie de ses démêlés avec le roi de la Graiide-Bretagne,nbsp;et la perspective oü il se trouvait dune guerrenbsp;prochaine avec lui pour la defense de Ille Ferme. Acceptez done mon secours, dit Taffinor; je vous le dois et je vous 1offre de grand coeur... Jenbsp;vous promets de vous envoyer félite de mes troupes, commandées par mon fils Grasandor, dés quenbsp;vous me le demanderez, soit au nom du chevaliernbsp;de la Verte Epée, soit au nom que vous avez rendunbsp;si glorieux et si redoutable!... Amadis embrassa Grasandor, qui venait de sur-venir. Mon cher prince, lui dit-il, nous nous disons adieu, mais cela vent d're au revoir... Car jcspèrenbsp;bien que la malefortune cessera de me persécuternbsp;comme elle le fait, et que nous nous reverrons ennbsp;des-heiires plus prospères... Notre amitié ne seranbsp;pas ébréchée par Iabsencc, jen suis sür... Je nenbsp;dois pas vous avoir trouvé pour vousperdre, je nenbsp;veux pas vous avoir rencontré pour ne plus jamaisnbsp;vous revoir... Notre séparation sera de courle du-rée... En attendant 1heure de la réunion, penseznbsp;a qui vous aime, è ce pauvre chevalier de la Vertenbsp;Epée qui na pas encore, parait-il, le droit pré-cieux de se reposer dans le bonheurl... Aimez-moi, aimons-nous, mon cher prince... Les souvenirs quon arrose de larmes de regret sont toujoursnbsp;verts et parfumés!... Taffinor et son fils embrassèrent de nouveau Amadis et, les larmes aux yeux, le reconduisirentnbsp;jusqua 1esquif qui devait Ie conduire a vingt lieuesnbsp;de la, en pleine mer. Adieu 1 cria-t-il au moment de disparaitre, en agitant les bras vers eux. ¦ Adieu 1 répondirent-ils en répondant è ses gestes par dautres, non moins éloquents. GHAPITRE XIV Comment le roi Lisvart, en chassant le eert' dans la t'orêt de Windsor rencontra deux enfants, deux chiens et unenbsp;lionne, et voulut savoir dun ermite pourquoi il les availnbsp;rencontrés. Pendant que le malheureux chevalier de la Verte Epée erraitde royaumes enroyaumes, éloignénbsp;de toute joie comme de tont espoir, le roi Lisvart,nbsp;cause première de sa misère, vivait tranquille dansnbsp;ses Ëtats, sans plussonger au vaillant coeur qui luinbsp;ét lit venu en aide. Sa cour était redevenue lloris-saute, et, chaque jour, de nouvelles fètes et denbsp;nouveaux plaisirs, des joutes et des parties denbsp;chasse, y attiraient un grand nombre de chevaliersnbsp;étrangers. |
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Ou était au mois de septerabro-. Lisvart était depuis quelque temps dans la forêt de Windsor,nbsp;oü il avail un chateau charmant, et oü il venait denbsp;passer la belle saison. II chassait. Un jour, un cerfnbsp;de (aille mcrveilleuse franchit des toiles dresséesnbsp;a son intention, et séchappa, suivi de quelquesnbsp;chiens. Le roi, vivement animé k la poursuite denbsp;eet animal, se trouva bientöt seul è lextrémité denbsp;la forêt. Son ardeur iiavait pas été vaine; le cerf, trés malmené, était presque aux abois, lorsque Lisvartnbsp;apergut devant lui deux beaux enfants de six anbsp;sept ans, dont lun tenait en laisse une grandenbsp;lionnc. Get enfant, voyant passer prés de lui lenbsp;cerf trés échauffé, lacha sa lionne en lexcitant denbsp;la voix, ce qui nétait guère nécessaire, car en deuxnbsp;bonds la fauve béte avail alteint le pauvre bra-meur et lui chantait un hallali dans les eritrailles,nbsp;a coups de griffes. Les deux enfants accoururent,nbsp;lun fit la curée, lautre sorina du cor, el deuxnbsp;petils chiens accouiurent pour prendre leur partnbsp;du festin. La curée finie, ils remirent la lionne ennbsp;laisse, couplèrent les deux chiens, et reprirent lenbsp;chemin par lequel ils étaient venus. Lisvart, que ce speclaclc avail fortement ébahi, et qui sélait dérobé pendant un instant derrièrenbsp;un bouquet darbres, sorlit alors de sa cachette etnbsp;appela celui des deux enfants qui tenait la lionne,nbsp;lequel vint vers lui dun air assure. nbsp;nbsp;nbsp;Mon jeune ami, lui demanda-t-il, nepour-riez mapprendre qui vous êtes? nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, répoudit lenfant, jai éténbsp;nourri et élevé jusquici par un saint homme quinbsp;anomNascian,etjene connais que lui pour père... Le roicontinua amp; être ébahi, nonplus de ce quil voyait cello Ibis, mais de cc quil entendait. Lanbsp;reputation du vieux Naseian était connue, cétaitnbsp;un saint homme et un vieil homme incapablenbsp;davoir personnellement un enfantelet de lége denbsp;pelui qui parlait a Lisvart dans ce moment-la. Dé-sireux dêtre mieux instruit, il se fit conduire ènbsp;1ermilage, oü il trouva Naseian en prières. nbsp;nbsp;nbsp;Mon père, lui dit-il, jai quitté ma chassenbsp;pour suivre ce bel enfantelet qui conduisait sinbsp;naerveilleusement cette lionne en laisse... Sa phy-sioiiomie, son allure, ma frappé... Tous les enfantsnbsp;|*ont pas ce regard, celte martialité précoce...nbsp;Lvidernment, ce jeune arbuste vientduue illuslrenbsp;souche... Gest un surgeon darbre géant... Pendant que Lisvart parlait, Naseian, qui le re-Burdait altentivement, le reconnut pour son roi. ¦¦Pardon, Sire, de ne pas vousavoir tout dabord econnu, lui dit-il en se jetant è ses genoux. ,^®^,père, répoudit Lisvart en le relevant vee bonté, puisque vous me connaissez, jespérenbsp;que yous ne refusercz pas de débrouillcr i)our nioinbsp;es tenebres (^ui enveloppent la naissaucc de eetnbsp;entantelet... Vous supposez bien que ma curiosilé tquelle ne peut être que favorable a votre petit protégé... epartil le bonhomme, que due je le nourris, je laime et lenbsp;M-iis ^uinme il sélait sorti de rnes entrailles... envové nbsp;nbsp;nbsp;^ c est un enfant que ma y Providence. La lionne que vous venez de voir lavait trouvé et lemportait toute joycuse dims sa gueule, sans doute pour réjouir ses lion- ceaux..... Les bêtes ne sont pas si féroces que le croient et que le disent les hommes. Elles aimeut qui les aime et tuent qui les veut tuer. La lionnenbsp;et moi nous vivions en bons voisins. Je lui deman-dai lenfant, elle me le rendit; je voulus quil lanbsp;tétat comme faisaient ses lionceaux, elle sy prêtanbsp;avec une bonté toute maternelle qui marracha lesnbsp;larmes desyeux, et cest ainsi quil fut sauvél... Jenbsp;nai plus rien k vous dire sur son compte mainte-nant, Sire, sinon que, dés le premier jour, en lenbsp;prenant dans mes bras pour lexaminer de plusnbsp;prés, japergus sur sa poitrine divers caractéresnbsp;blancs et rouges quo je déchiffrai péniblement...nbsp;Quelques-uns de ces signes combinaient le mot Esplandian, ce fut le nom quo je lui doniiai..... Voilé, Sire, tout ce queje sais sur eet enfant... Sou camarade, plus agé que lui dune année, est le filsnbsp;de ma soeur et du chevalier Sergil... Mon père, dit le roi de plus en plus émerveillé, cette aventure nintéresse singulièrement... Nousnbsp;ne pouvon's douter que eet enfant ne soit protégénbsp;parleciel,puisquil a été si miraculeusement sauvénbsp;dun péril de mortod tout autre eüt infailliblemeiitnbsp;succombél... Je veux continuer voire oeuvre, vé- ncrable erinite.....Par ainsi, je vous prie de vous trouver demain matin a la foutaine des Sept-Hêtres avec eet enfant et son compagnon, le petit Sergil, qui mest cher aussi, puisquil est votrenbsp;neveu et le fils d'un brave chevalier qui ma servinbsp;avec loyauté... Je serai Ié, Sire, avec mes jeunes compagnons, répondit Naseian. 11 était heure de midi. Lisvart prit congé du bonhomme et retourna au chateau, oü lon com-meiiQait a prendre inquiétude de son absence tro[)nbsp;prolongée. CHAPITRE XV CommciU, il sou relour, le roi Lisvart trouva chez lui unc Icttrc dUrgande qui concordait avec la préeédcnte rencontre, et comment il se rendit le lendemain a la foutainenbsp;des Sepl'llêtres. rencontre du roi. Ils se joi-gnirent a lentrce de la forêt. Sire, dit le vieux chevalier, madame la reine com-mengait é être inquiète de volre longue absence... Nous avonsnbsp;supposé que vous vous étieznbsp;obsliné é courre le cerf quinbsp;avait franchi les toiles, et quenbsp;^vous étiez parvenu a raltem-. dre... Quoi quil en soit, ma-i^dame la reine a pris inquietude et ma envo}é é votrenbsp;3® Série. 2 |
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quête; dautant plus quelle a è vous remettre une lettre qui vient de lui être apportée par une demoiselle richeraent vêtue, montée sur un fort aubinnbsp;et conduite par un nain... Lisvart pressa Ie pas et, suivi de Grumedan, il arriva bientót au chateau de plaisance oü l'attendaitnbsp;la reine. Lamp;, aprcs avoir tendreraent accolé Brisènenbsp;et Oriane, accourues a la nouvelle de son arrivée,nbsp;il demanda la lettre annoncée. On lui remit unnbsp;parcbemin ferme par une belle éraeraude montéenbsp;en or, sur laquelle étaient graves ces mots : « Scelnbsp;dUrgande-la-Déconnue. » II ouvrit ce parcbemin avecempressementet lut ce qui suit ; « Trés haut et trés puissant prince, « Urgande-la-Déconnue, qui vous aime, vous avertit que Ie jouvenceau allaité dc trois différen-tes nourrices doit vous être bien cber.11 est appelé,nbsp;non-seulement é vous sauver de la plus périlleusenbsp;aventure, mais encore é assurer votre gloire etnbsp;votre repos, cest-é-dire votre paix avec Ie vaillantnbsp;Amadis de Gaule. Ge jouvenceau est de lignéenbsp;royale par son père et par sa more; il surpasseranbsp;en vaillance et en grandeur les chevaliers les plusnbsp;renommés de son temps. Il tiendra des trois nourrices dont il a pris Ie lait; il aura la force, Ienbsp;courage et la góncrosité de la lionne, les moeursnbsp;douces et bieni'aisantes de la brebis, la grace, Gesprit, la séduction, la vertu de la troisième nourriconbsp;qui lui donna son sein. « Jai dit. Vous connaissez trop, Sire, Ie savoir de celle qui vous est tendreraent atlachée, pournbsp;hesiter a la croire. « UnGANDE-LA-DÉCONNUE. » Lisvart avait, en effet,pleine confiance en la fee Urgande; il ne douta point quelle neüt voulu luinbsp;parler de lenfant é la lionne quil venait de ren-conlrer dans la forêt de Windsor. II étonna beau-coup la reine en lui disant : Je suis sür maintenant, madame, que jai vu il y a une heure lenfant que mannonce Urgandenbsp;dans sa lettre, et que demain vous aurez la memenbsp;conviction et Ie meme plaisir que moi lorsque vousnbsp;verrez cette charmante creature. II raconta alors la rencontre quil avait faitc du petit Esplandian, et tout ce quil en avait apprisnbsp;de la bouche do bonhomrae Nasciaii. Galaor et Oriane étaient présents a ce récit. Pour ma part, Sire, dit Ie premier, quoiquil me soit difiicile de rien comprendre é cette aventure, j'ai une telle confiance en madame Urgande-la-Déconnue, et je suis si bien assuré quclle nenbsp;peut se tromper, que déja eet enfant mest eber,nbsp;paree que jen espère la réunion de la Gaule et donbsp;la Grande-llretague, dAmadis et du roi Lisvart. Quant è Oriane, son trouble, son émotioii, en entendant ce récit, ne sauraient se décrirc. Depuisnbsp;Pf'u de temps, précisément, elle avait appris donbsp;Mabiio, qui tenait eet aveu de la soeur de Durin,nbsp;quel avait éui lu sort de son enfant. Elle avaitnbsp;plcurc bien des lai mes amères, elle avait cii a sou-temr cqntre elle-miuno, cest-a-dire contre sounbsp;desespoir, des luttes bien api-es, dautant plus aprcsnbsp;quelles avaient étó contenues et célées (i tout Ienbsp;monde. Maintenant, comme les naufragés qui senbsp;raccrochent avec énergie é la plus faible planche,nbsp;au plus petit brin dherbe, elle se raccrocha avecnbsp;passion k cette espérance qui lui était jetée lii aunbsp;moment même oü son courage allait sombrer. Getnbsp;enfant qui sannoijgait si merveilleusement, cétaitnbsp;Ie sien, elle nen doutait plusl... |
Le lendemain, au lever de laurore, tout Ie monde était en route pour la forêt, et bientót on arrivait énbsp;la footaine des Sept-Hêtres, oü étaient déji tendusnbsp;de riches pavilions. La reine fitrelever les courtinesnbsp;du sien; et la tendre Oriane, il demi soutenue parnbsp;sa fidéle labile, et contraignant k grandpeine lesnbsp;mouvements impétueux de crainte et despérancenbsp;qui se partageaient son ame, avait sans cesse losnbsp;yeux fixés sur la route de la forêt qui conduisait énbsp;1ermitage. Enfin Nascian parut, suivi de deux vavasseurs de sa familie et des deux petits enfants. Esplandian, beau comme Iamoiir, porlait sur sou dos unnbsp;lièvre de bonne taille et, dans ses mains, deuxnbsp;perdrix tuées par lui ii coups de flèches. Sergil,nbsp;lui, menait la lionne en laisse. Quant aux vavasseurs, ils portaient sur un lit de branchages lenbsp;grand cerf de la veillc; et les deux petits ebiensnbsp;couples le suivaient, tout en folatrant de gueulcnbsp;et de pattes autourde la lionne, qui laissait faire. Le roi alia au devantdu vieil ermitc, lcmbrassa cordialement et, prenant le jeune Esplandian parnbsp;la main, il le vint présenter a la reine. Volei, madame, dit-il, le plus beau jouven-ccau que nous ayons jamais vu paraitre en notre cour. Sire, dit Esplandian avec une grace et une noblesse au-dessus de son age, daignez acceptornbsp;lachasse queje viensdc faire k votre intention... Non, cher mignon, répondit le roi, il faut que vous lassiez vous-même le partage... Jaccep-terai quclque chose, mais je ne peux accepternbsp;tout... Esplandian troublé de voir tons les regards fixés sur lui, surtout ceux dOrianc qui le dévo-raient tendrement, Esplandian rougit beaucoup.nbsp;Gependant, reprenant assurance, il dit ; Sire, ce beau cerf est le plus noble des ani-maux que japporte : il est bien juste quil vous appartienne... Je supplie madame la reine dc vou-loir bien accepter ce lièvre... Et je meurs denvicnbsp;dofl'rir ces deux perdrix a cette belle demoisellenbsp;que jai tant de plaisir é voir.'.. Et, en disant ccla, le jouvenceau tendait ses bras vers Orianc, toutc palpitanle démotion ctdcnbsp;bouheur. Elle allait se trabir, lorsquc, fort heu-reusement pour elle, son père interrompit Esplandian en lui disant: Mon doux ami, si vous nous donnez tout ainsi, vous naurcz plus ricn é donner aux autresnbsp;personnes de ma cour?... Ahl Sire, répondit Ienfant, nest-ce pas de votre main que ceux qui vous siiivcnt doivent re-covoir dcs graces, et ce grand cerf no suflira-t-ilnbsp;pas pour celles que vous voudrez lour faire,?... Le roi, surpris et charmé de cette réponse, cm- |
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brassa de nouveau Esplandian. Puis, se tournant vers Ie bonhomme Nasciau, qui contp.mplait toutenbsp;cette scène dun air attendri, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Mon père, Ia Providence a ses vues... Ellenbsp;vous a confié dabord eet enfant, mais pour quilnbsp;me flit confié un jour è moi-mème... Je veux aebe-ver dignement 1ceuvre que vous avez si biennbsp;corameneóe... Je vous demande done ces deux en-fanls, Esplandian et Sergil... lis seront élevés dansnbsp;ma cour, comme mes enfants propres, atin quilsnbsp;deviennent dignes de la destinée qui ma été an-noncée pour eux par Urgande-la-Déconnue... Nascian remit alors les deux enfants entre les mains du roi, et, avant de les quitter, il se jeta ènbsp;genoux, leva les bras vers Ie ciel, comme pournbsp;1implorer. nbsp;nbsp;nbsp;Ghers agnelets qui allez bientèt mangernbsp;lherbe amère de la vie, leur dit-il avec mélanco-lie, laissez-moi vous bénir, moi pauvre pécheur,nbsp;laissez-moi appeler sur vos jeunes lêtes la clómencenbsp;ineffable et les précieux bienfaits de Féternel etnbsp;glorieiix Fabricateur des monclesl... Aimez quinbsp;vous aimera, mes agneaux, et ne haïssez que Ienbsp;mal, sans jamais haïr les raauvais, qui sont de chairnbsp;et dos et faits de passions comme vous... La tolé-rance est la première et la plus belle des vertusnbsp;huraaines... Soyez bons et doux, vous sereznbsp;grands et forts... Allez votre voie, mes chers enfants, et que Dicu vous garde!... A ces mots les deux enfants, qui se tenaient dans Ie giron de la reine, sélancèrent vers Ie saintnbsp;homme qui les avait élevés et ils erabrasjèrent sesnbsp;vieilles mains tremblantes, qui avaient guide leiirsnbsp;premiers pas dans la vie. Nascian lesattira sur sounbsp;coeur, les baisa tendreraent sur leurs belles jouesnbsp;roses, en pleurant k la dérobée; puis il les re-poussa doucement en répétant; Allez votre voie, mes enfants, et que Dieu vous garde!... La reine alors se levant, dit au bon ermitc : ¦ Mon père, je vous remercie pour ma part de *ious avoir accordé ces deux belles créatures quenbsp;Vous avez élevées. Gest devant vous que je veuxnbsp;aire leur partage: jadopte votre neveu, et, commenbsp;*0 premier mouvement du petit Esplandian a éténbsp;pour ma fille, la princesse Üriane, cest k elle quenbsp;conlie... Approuvez-vous ce choix, mon ^®®oian, les yeuxmouillés de douces larmes, ne deva'nf^*^^''-*^ sinclinant respectueuseraent enH^'^u^ ^ Oriane, éperdue, presque folie de joic palpiter et vivre en son giron cel en-pi lt;101 en était sorii, elle ne sut rion dirc,nbsp;fto '^Poudre. Elle avait retrouvé son fils, Ie tils desoii Cher Amadisl |
GHAPITRE XVI Comment Ie chevalier de Ia Verte Epée, toujours en quote daventures, arriva en Romanie i la cour de la belle Gras-sinde, qui devint amoureuse de lui. était-il, pendant ce temps, Ie père dEsplandian? Le chevalier de la Verte Epée, en sortant de la Bohèmenbsp;et de Ia cour de ïaffinor pournbsp;se rapprocher un pen de lanbsp;Grande-Bretagne, se trouva unnbsp;jour sur les confins de la Bo-manie, pres dun port de mernbsp;tirant son nom de la ville denbsp;Sadine, une des plus agréablesnbsp;üu monde tant pour sa silua-tion que pour sa forme élagée.nbsp;En tournant autour de cettenbsp;j)inbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ville hatie en amphitheatre, dans laquelle il ne voulait en-trer que de unit, le chevalier _nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;de la Verte Epée se trouva tout-k-conp en face dune troupe aussi nombreuse que brillantc, coraposée de jeunes dames et denbsp;fiers chevaliers qui chevauchaient dans la prairie. Amadis tenait beaucoup k nêtre pas remarqué, paree quil tenait beaucoup aussi k sembarquer lenbsp;soir même, k Finsu de tont le monde. II cnerchanbsp;done k fuir ces inconnus et ces inconnues. Mais,nbsp;par malheur, il avait été vu, et force lui fut do ré-pondre courtoisement k une demoiselle qui sétaitnbsp;détachée du groupe pour venir vers lui. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, lui dit-elle, ma belle maitresse, lanbsp;princesse Grassindo, que vous voyez Ik-bas au milieu de mes compagnes, éclatante de blancheur etnbsp;de beauté, comme un lis au milieu de violettes,nbsp;vous fait prier de venir lui parler 1.. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, répondit Amadis, il est dansnbsp;mon destin de ne pas marrèter, même pour causer avee les plus belles princesses de la terre.....Jai 1amo noyée de mélaticolie, et je ferais un bien mauvais compagnon. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, dit alors dune voix rude un desnbsp;seigneurs qui avait accompagnéla demoiselle, vousnbsp;savez mal recevoir les gracieuscs invitations quon vous fait 1'honneur de vous adresser.....Tant pis pour vous!... Mais, bgue ou raisin, de gré ou de force, vous viendrez parler k la belle princessenbsp;Grassinde, notre maitresse. Jauraispu, répondit froidement Amadis, jau-rais pu me rendre a la prière faite dune voix polie par cette jolie bouche que voici... Mais, du moment que vous ordonnez, comme je ne sais pasnbsp;obéir aux voix brutales, je mabsliens, et plus quenbsp;jamais je refuse... Par Dieu ! sécria le chevalier, cest ce que |
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nous allons voir 1 Brandafidel salt punir les tómé- raires qui Ie refusent..... Par ainsi, mon pentil- hoinme, je vous ordonne... vous mentendez bien ? je vous ordouiie de descendre de cheval dabord,nbsp;puis dy remonter, la tète tournee du cóté de lanbsp;croupe et tenant la queue de votre monture ennbsp;guise de bride... Gest dans eet état quil ine plaitnbsp;que vous vous présentiez devant Tincomparablenbsp;princesse Grassinde 1... Gest vous qui vous presenterez devant elle en celte ignominieuse position, répliqua Amadisnbsp;en faisant voller son cheval et en revenant surnbsp;Brandafidel, la lance au poing. Brandafidel, fier de sa force et sur de la vic-toire, prit du champ et revint a son tour sur Ie chevalier de la Verte Epée; sa lance se hrisa con-tre Iécu de ce dernier, qui en reput un éclat dansnbsp;la gorge, ce qui ne 1empêcha pas de faire vider lesnbsp;étriers amp; son outrecuidant adversaire. Ghevalier! cria Amadis a Brandafidel, qui venait de rouler tout étourdi dans la poussière;nbsp;chevalier, vous êtes mort si vous ne consentez anbsp;votre tour k subir 1'humiliante condition que vousnbsp;avez osé me proposer!... Le présomptueux Brandafidel fut un instant sans répondre. Wais lépée dAmadis, qui le meiiapait,nbsp;lui fit comprendre quil devait se decider et se ré-signer. nbsp;nbsp;nbsp;Jaccepte, murmura-t~il dune voix étoufféenbsp;par la honte ; jaccepte et vous demande merci!... Lors Amadis le laissa se relever, et il attendit, calrae et sourieur, quil fut remonté a cheval, lenbsp;visage tourné du cóté de la croupe, et la queue denbsp;lanimal entre ses mains. nbsp;nbsp;nbsp;Maintenant, dit-il, rejoignons votre incomparable maitresse 1 La helle Grassinde, cousine de Taffinor, roi de Bohème, avait trop entendu parlor du chevalier denbsp;la Verte Epée pour ne pas favoir immédiatementnbsp;reconnu a celle qui brillait a son cóté, et surtoultinbsp;la fdQon dontil sen était servi centre Brandafidel,nbsp;qui passait pourlant pour le plus redoutahlc chevalier de la contréc. En voyant le sang qui coulaitnbsp;en abondance de la gorge dAmadis, elle le ramenanbsp;vitement a son palais, oii maitre Hélisabel, expertnbsp;chirurgieii, fut aussitót mandé. Hélisabel sonda lanbsp;plaie faite par léclat de la lance de Brandafidel,nbsp;et la trouva assez profonde et assez dangercusenbsp;pour declarer a Amadis que la cure en serait longue, et quil ne serait pas avant un mois en état denbsp;porter ses armes. Amadis se résigna difficilement. II avait espéré pouvoir sembarquer le soir méme et se rappro-cher ainsi petit a petit de sa chèro Oriane. Tout aunbsp;contraire, il lui fallait retarder son partemcntdunnbsp;mois 1 Son chagrin fut extréme, raalgré la hien-veillante et tendre hospitalité de la reine Grassinde. |
Gar cette belle et intéressante princesse navait pu le vüir sans 1aimer, tant ci cause de sa m.ilenbsp;beauté qua cause de sou male courage. Les femmes ne savent pas toujours faire dexcellents clioixnbsp;en amour, et les plus vaillanlcs se donnent souvent aux plus couards. Grassinde, avait été frap-pée aux yeux et au cceur par la fiére mine du chevalier de la Verte Epée. Mariée h dix-huit ans,nbsp;veuve a dix-neuf, elle croyait quelle ne retrouve-rait pas, parmi les hommes, la perle rare quellenbsp;avait perdue, et elle sétait bien jure a elle-inêmenbsp;de rester maitresse et de naccepter jamais denbsp;maitre. Hélas 1 la femme propose et lamour dispose 1 Grassinde était sérieusement enaraourée dAmadis,nbsp;dont elle ne connaissait que le surnorn de chevalier de la Verte Epée. Pas un jour ne se passaitnbsp;quelle ne vint en personne savoir des nouvellesnbsp;de son cher malade, et alors elle restait avec luinbsp;de longues heures, qui disparaissaient comme au-tant déclairs, toujours prête a lui ouvrir son cceur,nbsp;exclusivement rempli de lui. Mais, chaque fois, Ienbsp;calme, la réserve, la froideur méme dAmadis, lanbsp;rembarraient et rencognaient son amour bien loin. nbsp;nbsp;nbsp;Il ne maime pas I murmurait-elle en soupi-rant. Un mois sécoula ainsi. Le chevalier de la Verte Epée, guéri de sa blessure, songea au départ, et ilnbsp;supplia la reine Grassinde de lui permettre de lanbsp;quitter pour aller a Ia cour de fernpereur dOrient. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit Grassinde, pale et attris-tée de cette nouvelle, il me serait doux de vousnbsp;retenir plus longtemps céans; mais vous en décidez autrement, je mincline devant votre volonté..... Allez done oü le devoir vous appelle!... Avant votre départ, cependant, je désirerais obtenir de vous une grace... ¦ Ah 1 madame, dit vivement Amadis, ordon-nez! II nest rien que je ne doive et que je ne veuille faire pour vous prouver ma reconnaissance. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien! seigneur, reprit Grassinde, jai iinbsp;vous confier le secret le plus important de ma vie;nbsp;mais il men coüterait trop de vous ouvrir monnbsp;cceur en ce moment... Partez done, et revenez-nonsnbsp;vite !... Le meilleur navire de ma flotte vous portera en Grèce; Hélisabel ne vous quittera point. Jenbsp;connais trop h quel point votre courage peut vousnbsp;exposer, pour que son sccours ne vous soit pasnbsp;précieux. Tout ce quo jose exiger de vous, cest denbsp;revenir me voir, a votre retour de Grèce, avantnbsp;quune année soit expiréel... Le chevalier de la Verte Epée le lui promit, lui baisa courtoisement la main, ce qui la fit tressail-lir, et prit enfin congé d'elle, cc qui la plongea dansnbsp;la plus noire mélancolie du monde. |
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LE CHEVALIER DE LA VERTE ÉPÉE. 21 ainsi désespérer et la bors, maitre Hélisabel, un peu moins épouvanté que ses compagnons, prit la jiarole et répondit:nbsp;Seigneur, cette ile, oii notre malechancenousnbsp;jetes, était possódée, il ny a pas longtemps, parnbsp;grand tyran ((ui fiit en toutes cesnbsp;'tntn ,'hnel avait k femme une honorable dame,nbsp;et fnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^1' vertueuse quil était mécbant H lui engendra une fille nominee Brau- CHAPIÏRE XVII Comment, en quiUant la princesse Grassinde, lo chevalier de la Verte Epée fut porté par la tempète sur les cótes denbsp;1ile du biable, dont on lui raconta la sinistre histoire. yant done les mariniers dressé leurs voiles pour tirer la voie denbsp;Constantinople, ils perdirent bien-tot de vue les cotes de la Romanie. I, Bientót aussi la mer séleva, et fut si grande la tempête, que quelquenbsp;ordre que sussent mettre les mariniers a gouverner Ie vaisseau quinbsp;portait Amadis et sa fortune, ils li-nirent par désespérer de sortir denbsp;cette passe. Huit jours durant,quasinbsp;désespérés de salut, nattendant plusnbsp;rien que la miséricorde de Uieu, ilsnbsp;ne surent en quel lieu ils étaient, ninbsp;oil ils allaient, ni comment ils ennbsp;sortiraient. Lorage, ia grêle, lanbsp;pluie étaient si épais et si conti-nuels, que Ie ciel, la terre et lanbsp;mer semblaient conjurés centre cenbsp;pauvre navire et les gens quil contenait. Enfin ilnbsp;fut poussé èi teire vers deux heures de la matinee,nbsp;par si grande force quon Ie crut ouvert de toutesnbsp;parts. Lorsque Ie jour fut tout-a-fait venu, les passa-gers, qui sétaient réjouis davoir enfin quelque part oü aborder, tombèrent dans un aulre elTroi,nbsp;plus grand peut-être que Ie premier ; ils avaientnbsp;abordé en lile du Diable, laquelle était habitéenbsp;par un étrange rnonstre! Peu sen fallut mèmenbsp;fiue, pour échapper a ce peril effroyable, la plupartnbsp;ne se rejetassent au parfond des ondes. nbsp;nbsp;nbsp;Quavez-vous done pour vous mouvoir ainsi?nbsp;leur demanda Ie chevalier de la Verte Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Hélas ! seigneur, répondirent les mariniers,nbsp;nu pensez-vous done avoir abordé ? Quel goufi're,nbsp;fipel naufrage nous eiit pu advenir pire (jue celui-ni?... Nous voila au pouvoir du diable ([ui, sousnbsp;lorme de rnonstre, a ruiné cette He qui était une es contrées les plus fertiles et les mieux habitées nn mondei... nbsp;nbsp;nbsp;Mais, reprit Ie chevalier, je nai encore riennbsp;Ie 'nus autorise i vous effrayer ainsi (lue vous Dites-moi done un peu quel diable nu quel rnonstre vous fait tquot; ' nbsp;nbsp;nbsp;' meriter?... |
daginde, qui fut en son temps une des plus gentes pucelles de la terre, a ce point que maints grandsnbsp;seigneurs et hauts hommes leussent volontiersnbsp;requise en mariage. Néanraoins, la cruauté dunbsp;géant était si extréme, quaucun de ces amoureuxnbsp;nosait la demander pour femme, et que lui-même,nbsp;dailleurs, repoussait obstinément toutes les pré-tentions de cette nature. Cette gente pucelle crois-sait pendant ce temps en age et en beauté, en ar-deur et en désir dexpérimenter quel bien on peutnbsp;avoir avec les hommes; ce désir lui crut si forte-ment dans Ie sang, que, connaissant la repugnancenbsp;de son père amp; ladonner é qui que ce fut, elle fitnbsp;tant, par blandissement et incestueuses caresses,nbsp;quclle lattira a lamour delle et eut sa compagnienbsp;charnelle... nbsp;nbsp;nbsp;Cette histoire est horrible ! sécria avec dégout Ie chevalier de la Verte Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Nous ne sommes pas au bout, répondit Héli-sabel. Elle avait comraercé charnellement avec sonnbsp;propre père, ce qui était déji suffisamment horrible, en effet... Mais Ic crime a ses pentos et sesnbsp;échelons : on ne sarrête pas lorsquon a commencé,nbsp;il faut toujours aller, toujours descendre 1 Branda-ginde machina la mort de sa propre mère, afin denbsp;vivre plus a son aise en Terreur de son inceste, cenbsp;A quoi Ie }ière donna son prompt consentement.nbsp;Lors, un jour, comme elle était grosse, elle senbsp;promenait avec sa mère dans un verger; ellesnbsp;arrivèrent prés dun puits trés profond : Branda-ginde fit- un mouvement un peu rude, et sa mèrenbsp;alia se rompre Ie cou au fond de ce puits... nbsp;nbsp;nbsp;Horrible 1 horrible 1 répéta Ie chevalier de lanbsp;Verte Epée avec indignation. nbsp;nbsp;nbsp;Le peuple murmura de eet événement, repritnbsp;Hélisabel; le géant, qui naimait pas les murmures,nbsp;dit a son peuple quil avait appris par trois denbsp;ses dieux, Tun liguré en leopard, Tautre en lion etnbsp;le troisième en homme, que de lui et de sa fille de-vait naitre une creature destinée è être si redou-table dans toute la conlrée, quaucun de ses voi-sins noserait plus jamais entreprendre de guerrenbsp;contre lui... Sous cette couleur il épousa publique-ment sa malheurcuse fille, laquelle, peu après,nbsp;enfanta un rnonstre dont je vais essayer de vousnbsp;faire la description. Ainsi, il est plein de poils parnbsp;le visage, les pieds et les mains, si plein de poilsnbsp;quil en ressemble a un ours. Le reste de son corpsnbsp;est couvert décailles si fortes et si dures quil nynbsp;a pas de flèche, si acérée, qui le put jamais per-cer... En outre, il a des ailes d'une si grandenbsp;envergure quelles lui passent le dessus du dos, cenbsp;qui fait ([u'il sen couvre comme dun bouclier.nbsp;Dessous ces ailes, sortent pieds, bras et mains,nbsp;avec ongles tranebants comme ceux dun lion...nbsp;Ses yeux ont Téclat féroce de deux eharbons ar-dents, è ce point que, dans la nuit, rouges et lui-sants, on les prend parfois pour deux étoiles. Sesnbsp;dents sont si longues et si aiguës quil en tranche-rait volontiers les plus solides harnais. Au rnoyennbsp;de quoi il a rendu cette ile complètement inhabitable... Quandil court et sirrite contre un obstaclenbsp;quelconque, bomme ou animal, la fumée lui sortnbsp;des narines avec une llamme qui brüle, corromptnbsp;et empoisonne lont... Les mariniers ipii fréquententnbsp;conlre leur gré cette mer, Tappellent commune- |
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meDt Endriague, lequel est tenu et réputé par eux plus pour Ie diable lui-même' que pour monstrenbsp;produit par nature... Pourquoi la-t-on laissé régner, eet Endriague? demanda, tout ébahi, Ie chevalier de la Vertenbsp;Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Eh 1 seigneur, répondit Hélisabel, commentnbsp;aurait-on pu len empêcher? Six semaines après sanbsp;naissance, ce monstre surpassait en hauteur Ienbsp;géant son père. Sa mere voulut Ie voir, aussilótnbsp;quelle eut fait ses relevailles; elle alia dans la tournbsp;oü jusque-hi il avait été enfermé. A peine eut-ilnbsp;apercu Iincestueuse Brandaginde, que iEndriagucnbsp;s elanga sur elle, lui déchira Ie sein de ses grillesnbsp;aiguës, et lui dévora Ie cceur... Le géant son pèrenbsp;voulut alors le punir de ce matricide abominable,nbsp;et, pour cela faire, il lui jeta avec colère son épéenbsp;au travers de son corps : la pointe sen_ émonssanbsp;sur la p au squammeuse du monstre, puis, rebon-dissant aussitêt, sen revint percer la poitrine denbsp;celui qui lavait lancée... LËndriague, ainsi dc-venu libre, s elanga hors de la tour, déploya sesnbsp;vasles ailes et senvola sur la cime dun rocher, oünbsp;il fixa son airecomme un vautour humain quil est,nbsp;et doü il fond't sur les malheureux habitants denbsp;cette ile maudite, quil mangea jusquau dernier.nbsp;Voilü 1 histoire de Ine du Diable et de son uniquenbsp;habitant. Trouvez-vous, seigneur chevalier, quonbsp;les mariniers aient raison de regrelter davoirnbsp;obordé ici?... nbsp;nbsp;nbsp;Jexcuse leur effroi, maitre Hélisabel, mais jenbsp;ne le partage pas, repartit Ic chevalier de la Vertenbsp;Epée. Puisquil existe dans cette ile un monstre telnbsp;que vous le dépeigncz, il faut en purger la terre lenbsp;plus vitement possible. Gest mon devoir de chevalier, et je vais le remplir. nbsp;nbsp;nbsp;Dieu vous assiste, seigneur chevalier, sécrianbsp;le pilote qui avait enteiidu la resolution que venaitnbsp;de prendre Araadis; mais, pour nous, iioüs nironsnbsp;pas plus loin. Cest déja trop que de nous ètrenbsp;approchés ü ce point de cette He maudite. Je ne force personne è me suivre, reprit le chevalier de la Verte Epée. Les meilleures actionsnbsp;sont celles qui se font spontanément, sansconlrainlenbsp;aucune.... Dailleuis, il nest pas besoin de tant donbsp;monde, malgré les perils de cette aventure : on jenbsp;réussirai seul, ou jéchouerai soul. Dieu vous assiste 1 répéta le pilote en se si-gnant. CHAPITRE XVllI Comment, malgré les prières des mariniers , le chevalier de la Verte Epée descendit dans lilc du Diable, ct y lutlanbsp;corps i corps avec l'Endriague, qu'il vainquit. Lors, sans tenir le moindre comjde des exhortations et des prières des mariniers qui lui ahir-maient, sur leur amp;me, qu'il courait ü une mort cerlame,le chevalier de la VerteE[)éese lit descen-dre h terre avec le lidèle Gaudatin, Hélisabel etnbsp;son nain. |
Une fois dans lile, il ny avait plus k reculer. Outre quAmadis nen avait nulle envie, il étaitnbsp;déjli en vne de Iantre fait de rochers noirs oünbsp;rËndriague gitait k la manière des animaux fé-roces. nbsp;nbsp;nbsp;Mes chers amis, dit-il alors a ses trois compagnons qui le priaient, les larraes aux yeux, denbsp;renoiicer ü cette téméraire entreprisc, je ne veuxnbsp;plus entendre vos dolcances qui sont peut-êtrenbsp;fort scnsécs, mais qui répugnent ü mon tempérament. Pour ne les plus entendre, je vous con-vie a entrer dans cette anfracluosité que je voisnbsp;\k, ct ü vous y cacher le plus soigneusement possible... Je ne sais pas aller en arrière, surtoutnbsp;lorsquil sagit de venger Fhumanité ontragée ennbsp;supprimant un monstre tel que celui dont vousnbsp;venez de me parler... Je vais done marcher au de-vant de lEndriague... Advienne quepourra ! jau-rai du moins fait mon devoir 1... Puis, prenant son écuyer ü part, il lui dit, non sans émotion : nbsp;nbsp;nbsp;Mon cher Gandalin, quoique mon courage nenbsp;soit pas entamé dun félu ü lheurc oü je te parle,nbsp;nonobstant je sens bien quil sagit ici pour moinbsp;dune lutte terrible dont il se peut que je ne sortenbsp;pas vainqueur... Get instant est done solennel pournbsp;moi: je songe aux absents... Si je succombe, aminbsp;cher, promels-moi quo lu porteras mon anneau anbsp;ia princcsse Oriane, et que tu lui diras que la mortnbsp;la plus affreuse ma paru encore plus supportablenbsp;quune absence comme celle ü laquelle son père raanbsp;condamné... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous le promets, répondit Gandalin en san-glottant. Mais, 6 mon cher maitre, puisque vousnbsp;pressentez un si funeste dénouement a cette péril-leuse aventure, pourquoi la tentez-vous?... nbsp;nbsp;nbsp;Paree que dans cette vie, mon cher Gandalin,nbsp;il fauttoujours faire son devoir, quoi quil en coüte!.. Et, cela dit, le chcvalierde laVerteEpée savanga, la lance en arret, dans la direction des rochersnbsp;noirs oü il supposait que TEndriague sétait gité. Bionlót, en elïet, un sifflement aigu et quelques tourbillons de fumée tui prouvórent quil nc sétaitnbsp;pas trompé et que le monstre était proche. Sonnbsp;cheval, effrayé, se cabra ct refusa davancer.nbsp;Amadis alors descendit, et, semparant de sa lancenbsp;pour parer le premier choc, il alia tranquillementnbsp;è la rencontre ddhomicide hls de Brandaginde... Tout en avangant, le vaillant chevalier se disait, en ses cogitations, que ce monstre, tont invulnerable quil parut êlre au premier ahord, devait otrenbsp;cepcnclant vulnerable par quclque cöté; et, suppo-santqueses deux yeux féroccs, rouges comme sang,nbsp;brillants comme flamme, ardents comme braise,nbsp;devaient ctro précisément eet endroit vulnerable,nbsp;il en choisit nn pour but ü son premier coup denbsp;lance, et il eut le bonheur de réussir. LEndriague, en sentant entrer le fer dans son oeil droit, poussa un rauque cri do douleiir dontnbsp;1écho se répercuta de rochers en rochers jus(piauxnbsp;oreilies des mariniers qui, en ce moment, prièrentnbsp;pour 1Mne des quatretéméraires compagnons. Maisnbsp;hientót, faisant taire sa douleur, le monstre dé- |
LE CHEVALIER DE 1,A VERTE EPEE. 23
LE CHEVALIER DE 1,A VERTE EPEE. 23 ploya ses ailes sinisti es et sélanoa sur Ie chevalier, qui'lui porta sa laiice a la gueule. LEndriague lanbsp;brisa comme verre avec sa formidable inachoire, etnbsp;en rejeta Ie bols, tout en en gardant Ie Ier qui luinbsp;déchira la gorge et lui fit vomir des torrents dunnbsp;sang noir et impur. 11 nétait pas vaincu pour cela. Amadis sen aper-gut, et il sescriraa de la plus apre fagon avec sa vaillante épée, qui, malheureusement, rebondissaitnbsp;sur Ie corps squammeux de 1Endriaguc commenbsp;sil eüt frappé sur une enclume. II lattcignitnbsp;cepcndant dans les naseaux, et ce nouveau coupnbsp;auginenta de beaucoup leffusion de sang quinbsp;commengait a letouffer. Un instant Ie chevalier de la Verte Epée espera en venir a bout; mais il dut bientót abandonnernbsp;cetle folie espórance. LEndriague, malgré lesnbsp;blessures quil avait regucs, parvint ti Ie saisirnbsp;mitre ses griffes cruelles qui firent craquer ses osnbsp;après avoir brisé les mailles de son haubert. Arnadisnbsp;se sentit perdu; une sueur froide lui courut surnbsp;tout Ie corps; il ferma les yeux malgré lui, etnbsp;murmurant: Mourir sans tavoir revue!..... Oriane!..... Oriane!... Ge souvenir amoureuxsemblaluiporterbonheur. LEndriague, étouffé par sou propre sang, détenditnbsp;ses griffes, tomba comme une masse sur Ie dos, etnbsp;expira en vomissant un torrent de feu et de fuméenbsp;ompoisonnée... Le chevalier de la Verte Epée, sétant relevé, fit quelques pas en chancelant. Heurcuseraeivt,nbsp;Hélisabel et Gandalin, inquiets, sétaient avancésnbsp;a la di'couverle : ils accoururent a son secours.nbsp;Gandalin délaga viternent sou heaume et. sapergutnbsp;quil respirait encore. Mon cher maitre! sécria-t-il, Dieu soit loué 1 vous vivrez. Je vais mourir, murrnura Amadis, déja, en effet, couvert de la pAleur verdatre des moribonds.nbsp;Je vais mourir, mon cher Gandalin : rappcllc-tui ja promesse que tu mas faile..... Tu joindras i l^anneau que je tai chargé de remettre a la divine Oriane, ce coeur qui na jamais cessé de battre pournbsp;^lle et qui, a cette heure suprème oüfon ne songenbsp;Dieu, est uniquement occupé delle... . Gandalin, ü demi-mort lui-mêrno de douleur, se J6ta en sanglot sur le corps quasi inanimé du ebe-valier de la Verte Epée. Hélisabel, qui venait de luinbsp;verser sur les lèvres quelques gouites dun cordialnbsp;PU'ssaut, et qui épiait sur sou visage décoloré lenbsp;P us léger signe dun retour a la vie, Hélisabel fflpressade couper court fi cette desolation. . jTT ^®'gneur, dit-il, Gandalin avait raison tout'd- nbsp;nbsp;nbsp; ^ous vivrez! Gest moi qui vous le dé- lt;Jre. Vous vivrez pour jouir de volre triomphc et recevoir les acclamations de vos admirateurs!... En effet, bientót le chevalier de la Verte Epée omrneriga a reprendre ses sens et ses forces. La visage disparut pour fairenbsp;fhon P^löur rosée. Les yeux, doü tout-i'i-leuréclatnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;sêtre retirée, reprirent de |
Mais eet effort amena un flux de sang que Héli-sabel put arrêter a temps, fort heureusement; si bien quau bout de quelques instants, il jugea quenbsp;son blessé était en état detre transporté. Lors, Gandalin, tout joyeux, sonnaplantureuse-ment du cor, ainsi quil avait été convenu eritre lui et les mariniers, et eeux ei accoururent, émer-veülés de celte victoire, moitié pour féliciter lenbsp;chevalier de la Verte Epée et le remercier davoirnbsp;délivré la terre dun monstre, et moitié pour voirnbsp;de prés, sans danger aucun, eet Endriague si re-douté. Quand ils arrivèrent et quils apercurentcetnbsp;inccstueux fils de Brandaginde, dont le cadavrenbsp;occupait sur Ie sol une large surface, ils ne purentnbsp;serapêchcr de tressaillir dhorrreur et de crainte,nbsp;bien quil leur fut a peu prés prouvé quils navaientnbsp;plus rien a redoutor de lui. Puis, quand leur peurnbsp;fut partie, ils donnèrent toute leur attention etnbsp;toute leur admiration -au vaiüantchevalier qui venaitnbsp;daccomplir cette héroïque action. Ils lendirent avec empressementun pavilion sous lequel Amadis fut porté et oü il regut les soins lesnbsp;plus délicats de la part de tous ces rudes hommesnbsp;de mer qui retenaient leur soufflé pour ne pasnbsp;troubler Ie repos dans lequel le cordial dIIélisabelnbsp;1avait plongé. Le second jour, maitre Hélisabel déclara amp; Amadis quil était désormais sauvé, mais que lanbsp;perte abondante de sang quil avait faite, rendraitnbsp;sa guérison un peu longue. Hélas! murmura le blessé, encore un retard. Le ciel ne veut done pas que je revoie Ia princessenbsp;Oriane. Seigneur, lui dit maitre Hélisabel, je vais, si vousIepermettez,écrireala princesse Grassinde etnbsp;k lempereur de Grèce peur leur annoncer eetnbsp;heureux événement. Oui, répondit Amadis dune voix faible, écrivez h lempereur quo file du Diable est délivréenbsp;a tout jamais de 1Endriague, et que le chevaliernbsp;de la Verte Epée la remet sous sa puissance, maisnbsp;quo, blessé dans le combat, il est hors d'état denbsp;pouvoir aller lui embrasser les genoux. GHAPITRE XIX Comment Ic chevalier de la Verte Epée fut tranporté ti la cour de 1cmpereur de Grèce, et de limpression profondenbsp;qu'il fit sur les yeux et sur le coeur d'uno gente pucellenbsp;ayant nom Léonorinc. n messager fut done en-voyé par maitre Ilélisa-belaucomtedeSalcuder, frère de la bolle Grassinde, pour quo ce princenbsp;présentat k lempereurnbsp;dOrient la lettre dansnbsp;laquelleétaient contenusnbsp;les détails dePévénementnbsp;que 1on sait. La surprise et Paclmi-ration de Pempereur fu-rent extremes, en appre- |
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iiaiit la fm de lhorrible monstre qui lui avait tué tant de braves chevaliers de ses Etats. Dans son enthousiasme pour la valeur sans pareille du chevalier de la Verte-Epée, il vou-lut voler amp; sou secours; raais son Sge et les pricrcsnbsp;de Timpératrice Ie retinrent, centre son gré. Lorsnbsp;il députa vers ce héros Ie prince Gastilles, son neven, avec Ie comte de Salender, quil chargea denbsp;lui rendre les plus grands honneurs et de lamenernbsp;Ie plus tot possible dans sa cour. En même tempsnbsp;queux, il envoya un dessinateur avecordre de por-traiturer lEndriague, afin de pouvoir élever unnbsp;monument dans sa capitale et dans File, oü lonnbsp;vcrrait en bronze, de grandeur naturelle, ce mons-tre effroyable et Ie vaillant chevalier qui lavait ter-rassé. Quelques jours après, Ie navire qui ramenait Ie chevalier de la Verte-Epée, fut signalé dans lesnbsp;eaux de la flotte impériale, qui tout aussitót ar-bora ses pavilions dhonneur pour Ie recevoir.nbsp;Lempereur lui-même alia au dcvant dAmadis,nbsp;lembrassa tendrement et Ie fit conduire a son palais dans une riche et moelleuse litière quil avaitnbsp;fait préparer exprès. Limpératrice ne tarda pas ènbsp;paraltre. nbsp;nbsp;nbsp;Madame... essaya de prononcer Amadis, ennbsp;tachant de se lever pour se mettre k ses genouxnbsp;et lui baiser la main. nbsp;nbsp;nbsp;Nous sommes vos obligés, chevalier de lanbsp;Verte-Epée, répondit cette princesse avec bcau-coup de grace, en Iempechant de sagenouiller etnbsp;Ie faisant asseoir h cóté delle. Nous vous devonsnbsp;tout: agissez done envers nous en bienfaiteur... La jeune reine Menoresse, qui suivait limpéra-trice, cherchait en vain k démêler les traits du chevalier. Deux ans auparavant, dans uti voyagenbsp;quelle avait fait, elle avait été altaquée par des ro-beurs et défendue courageusement par Galaor dontnbsp;elle avait conserve un trés aimable souvenir, dunbsp;reste comme presque toutes les femmes protégéesnbsp;par eet amoureux chevalier. Enapercevant Ie vain-queur de lEndriague, elle fut frappée de la res-semblance qui exislait entre lui et Galaor. Sire, dit-elleè voix basse li lempereur, ce chevalier de la Verte-Epée cache certainement unnbsp;prince de la meilleure lignée du monde, après lanbsp;vótre, toutefois, et je ne serais pas étonnée quilnbsp;fut de lillustre race des princes de Gaulel... Quel que puisse être ce chevalier, madame, répondit lempereur, nous devons respecter linco-gnito dont il senveloppe. Essayer de soulever un pan de son voile pour déchiffrer son véritable nom,nbsp;serait un crime de lèse-hospitalité que je nexcu-serais dans personne de ma cour. Tout ce quilnbsp;iraporte de savoir et de dire, cest que Ie chevaliernbsp;de la Verte-Enée honore ceux qui Ie reQoivent.nbsp;Heureux sera Ie souverain qui lacquerra pour gen-dre OU pour beau-frèrel... Les dames présentes se disposaient a demander au chevalier de la Verte-Epée les détails émouvantsnbsp;do SOU combat périlleux avec Ie monstre de 1lienbsp;du Diable, et elles sapprêtaient a frissonner donbsp;leurs plus voluptueux frissons, lorsque parut unenbsp;gente pucelle égéo seulement de buit printemps.nbsp;G etait la pnneesse Léonorine, fille unique de lem-pereur de Grèce. Deux jeunes filles de son ége lanbsp;suivaient: célaient les deux filles du roi de ïlon-grio. |
Léonorine aurait pu être prise pour la déesse de la Beauté, et adorée comme telle. Elle navait riennbsp;de torrestre, rien de charnel. Ses yeux étaientnbsp;bleus comme Ie ciel et transparents comme lcaunbsp;dune source : on lisait son ame candide au travers.nbsp;Ses joues roses avaient Ie duvet des fruits aux-quels aucune main profane na touché. Ses lèvres,nbsp;rouges comme la pulpe dune grenade, faisaientnbsp;ressortir encore léclatante blancheurdeses dents.nbsp;II y avait, dans toute sa petite personne, unenbsp;grace, une onction, une suavité, un parfum quinbsp;faisait involontairemcnt ployer les genoux. En la voyant, Amadis crut voir Oriane aux premières heitres de son amour [tour elle, cest-è-dire lorsquelle lui apparut pour la première fois a lanbsp;cour du roi dEcosse. Ge ressouvenir duiie joienbsp;lointaine, a laquelle avaient succédé dautres joiesnbsp;moins chastes, puis des douleurs, celle de la sépa-ration, ce ressouvenir jeta fame du chevalier de lanbsp;Verte Epée dans un trouble indéfinissable ; il ou-blia en quel lieu il se trouvait, il se crut seul etnbsp;pleura de chaudes larmes sur ces heitres éva-nouies... Chacun sc regarda, surpris. On commencait même it trouver étrange cette distraction dun sittt-ple chevalier en face de rimpératrice et de lem-pereur, lorsque celui-ci, devinant bien quunenbsp;passion profonde seule était capable dabsorber knbsp;cc point Ie vainqueur de IEndriague, vint douce-ment Ie prendre par la main et lui dire ; Seigneur chevalier de la Verte Epée, voici ma fille qui vient vous féliciter sur votre victoire... Amadis releva vivement la téte et rougit en com-prenant ti quelle songerie intempestive il sétait laissé aller. Seigneur, lui dit la jeune Léonorine avec une grace charmante, en lui présentant deux cou-ronnes, voici deux couronnes dont 1cmpcreurnbsp;mon père ma fait présent pour en disposer h monnbsp;gré... Toutes deux viennent tb; mon bisaïeul Apol-lidon qtii les fit faire avec dix autres pour Iincoin-parable Grimanèse... Jattendais pour les offrir hnbsp;qui les méritat. Vous êtes ventt, votis avez vaincunbsp;Ie monstre qui avait dépeuplé une 11e et remplinbsp;delfroi la mer Egée, cest fi vous que ces couronnes reviennent de droit, et je suis heureuse denbsp;vous les offrir, mais sous quelques conditions quonbsp;je vous prie daccepter avant qtte je ne vous lesnbsp;déclare. Ah ! madame, sécria-t-il, je ncn imagine aucune qui puisse mempêcher de vous obéir. Eh bien I seigneur, dit Léonorine avec uit air dembarras qui parut animer les roses de sou teint,nbsp;jexige que vous donniez Tune de ces deux eouron-nos tl la demoiselle qui vous sernblera la plusnbsp;belle; vous réserverez lautre pour la dame qui anbsp;SU Ic miciix toucher votre cocur et vous nous direznbsp;Ic sujet de vos larmes ti mon apparition. Amadis rougit ti cette troisième demande, il lui fallait dévoiler Ie secret de sou time. Se remettantnbsp;enfin ; Madame, dit-il, la plus brillante couronno |
LE CHEVALIER DE LA VERTE ÉPÉE. 25
LE CHEVALIER DE LA VERTE ÉPÉE. 25 de lunivers scrait encore au-dessous de cello que inéritent vos charmes naissants : permettez-moinbsp;de vous la rendre et den couronner vos cheveuxnbsp;adorables. Je réserve la seconde è une dame par-faite en vertus et en perfections; la première 1'oisnbsp;que je la vis, elle avait votre age. Ahl madame,nbsp;vous rappelez dans mon ame ce moment décisif denbsp;ma vie avec tant de vérité, que mes larmes montnbsp;trahi : je vous conjure de ne pas men demandernbsp;davantage. nbsp;nbsp;nbsp;Vrairaent, fit lempereur, laissons ce propos,nbsp;chère mignonne, car nous nen savons pas plusnbsp;que si Ie chevalier navait rien dit et nous devonsnbsp;nous excuser de lavoir mis a cctte épreuve. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Amadis, je me trouverai ré-compensé largement si je dcmeure en votre bonnenbsp;grace et votre souvenir. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur chevalier, acceptez eet anneau denbsp;ma main,'hasarda Léonorine. Amadis mit un genou en terro et baisa la main que lui présentait Léonorine; la bague valait lanbsp;peino detre remarquée, elle était en'tout semhla-ble kcelle de la couronne de beauté et venait dunnbsp;roi indieii nommé Filipane, qui en avait fait hommage a Apollidon, aïeul de Tempereur. Si vous vous en séparez, dit lempereur, que ce soit en faveur dun parent, pour ce que, si lanbsp;fortune Ie conduit en ces contrées, il puisse con-uaitre et servir la demoiselle qui vous Ie donne. Jai souvent ouï parler dApollidon, qui édi-fia larc des loyaux amants en file Ferme, répondit Amadis; en traversant cctte lie pour aller ennbsp;Grande-Bretagne, jai vu sa statue et celle de lanbsp;belle Griraanèse et toutes les merveilles de eet en-droit. Vous connaissez probablement, reprit lcm-pereur, Ie chevalier qui a conquis Ie palais en-ebanté, jen ai beaucoup ouï vantcr Ie courage. Sire, répliqua Amadis, je lui ai parlé maintes fois, il se nomme Amadis, fils du roi Périon denbsp;Gaule; enfant, il fut trouvé sur la mer, plus tardnbsp;après avoir vaincu en plein champ Abies d Irlando,nbsp;il fut reconnu par ses parents. Par mon ame, fit lempereur, si je supposais quun si grand seigneur se résolüt è faire un sinbsp;grand chemin, je croirais que vous parlez de vous-inème, et jbésite a ne pas 1 affirmer. Amadis se tut; lempereur ne sut rien, et se contenta de traiter magnifiquement son höte pen-^.fmt les six jours quil demeurait encore è Constan-tmople un pcu contre ce qu'il avait décidé ; ennbsp;6net, lorsque Ie chevalier de la Verte Epée voulutnbsp;retournervers Grassinde, Tempereurledécida è luinbsp;recorder trois jours, et la princesse Léonorine ayant fait mander prés delle, Ie fit entourer de t dames en manière de jeu, mais dans Ie but d en obtenir cinq jours de plus. Pendant ce délai, les dames lui donnèrent beu qe racqnter tous les enchantements de lIle Ferme;nbsp;b üecrivit la cour de Lisvart et les contrées quil vait parcourues; Ie brillant entourage de ces nimi curicuses et folatres lenivrait au point ripn nbsp;nbsp;nbsp;presence dOrianene laisseraii iienaajouterason bonheur. G pensee 1 attrisla jusquau depart. La reine |
Menoresse qui lui portait une amitié contonue, comprit la nécessité dune separation ; elle fit ap-porter six épées trés riches quil devait offrir a sesnbsp;amis de la part de la reine; il promit denvojer aunbsp;palais un sien parent, chevalier de mérite et quittanbsp;ce séjour en toute hate. CIIAPITRE XX Comment Ie chevalier de la Verte Epée revint en Romanie auprès de la reine Grassinde, pour tenir la parole quilnbsp;lui avait faite; et comment cette princesse 1obligea a lanbsp;conduire en la Grande-Bretagne, pour étre déclarée lanbsp;plus belle. e chevalier de la Verte-Epée embar-flué et sorti du port de Gonslantino-[ple, ainsi quil vient de vous êtro dit, ent si bon vent, quen moins de vingtnbsp;jours il arriva au lieu oü Pattendaitlanbsp;belle Grassinde. Malgré quil fut assez loin de la Grandé-Bretagne, néanmoins en senbsp;sentant approcher petit a petit dunbsp;lieu oil son camr prenait vie, il senbsp;trouVa tant délibéré, que rien ne luinbsp;parut plus impossible. A mesnre quilnbsp;allait, il lui semblait res-pirer fair que devait res-pirer Oriane qu il navaitnbsp;pas vue depuis si longuesnbsp;annéesl... Et ces bonnesnbsp;senteurs du retour dont il remplissaitnbsp;imaginairement son ame et ses pou-mons, lui ramenaient une infinité denbsp;souvenirs et de projets; il songeaitnbsp;par avance aux moyens quil emploierait pour voirnbsp;Oriane, et aux discours quil lui ferait lorsquil Iau-rait vuel... La reine Grassinde, sachant Iarrivee du chevalier de la Verte Epée, sur Ie compto duquel on lui avait dit moots et merveilles, vint le recevoir lenbsp;plus araoiireusement quelle put, accompagnée denbsp;maints chevaliers, dames et demoiselles de sonnbsp;pays. Puis, Iayant accolé, elle le conduisit en sonnbsp;palais, en Icntretenant des propos les moins en-nuyeux quelle put imaginer, afin de le distraire etnbsp;de le récréer. Croyez, lui dit-clle, chevalier de la Verte Epée, croyez que si jai eu par le passé bonne es-time de vous, je Iai è présent meilleure encore,nbsp;puisque vous avez si fidèlement tenu la promessenbsp;que vous maviez faite de revenir céans avant Iex-piration de lannée... Madame, répondit Amadis, a Lieu ne plaisc que je sois de ma vie ingrat on voire endroitl...nbsp;Car, vous mavez tant rendu votre obligé, que jenbsp;ne tiens la vie, après Dieu, que de maitre Ilélisa-bel qui maccompagna par votre commandement. |
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Par ainsi disposez de moi è votre convenance : je vous apparliens. Vraiment, reprit Grassinde, heureuse de len-tendre parler aiiisi, vraiment, sil vous a fait ce service, je Ie répute mien et lui en sais aussi bon gré que si cétait en ma propre personne... Et, corame il^ était heure de souper, et que la chaleur avait été grande tout Ie jour, elle coni-manda de dresser les tables sous une trés plaisautenbsp;treille, Ie long du verger Ie plus gai quil fiit possible de voir. Lamp; furent servies les viandes les plusnbsp;exquises et los plus abondantes. Puis, les nappesnbsp;otées, on alia se promener Qh et la dans Ie verger,nbsp;et si longuement que la nuit vint sans quon sennbsp;apergüt. Avec la nuit vint aussi lo sommeil, et la princesse Grassinde conduisit elle-même Ie chevalier de lanbsp;Verte Epée a la charnbre quelle lui avait fait preparer dune fagon digne de lui.Elleauraitbienvoulunbsp;ivster quelquesheures pour deviser; mais elle com-prit quelle serail importune, ti cause de la fatiguenbsp;quil devait éprouver, comme suite naturelle denbsp;son voyage, et elle so retira, après lui avoir donuénbsp;Ie bon soir. Le chevalier de la Verte Epée se coucha, Mais, au lieu de sendormir, il entra en sa mélancolienbsp;accoutumée, et, comme si Oriane eüt été présente,nbsp;il se prit a murmurer : nbsp;nbsp;nbsp;Ahl ma mie, ma longue absence de votrenbsp;divine personne ma tant donné dc douleur que,nbsp;neüt été la crainte de vous olTenser par ma mort,nbsp;je serais depuis longtomps déjé sous terre! A cette parole, Gandalin, qui sétait endormi, se réveilla en sursaut et luidemanda sil lui plaisaitnbsp;quelque chose. Ami Gandalin, répondit Amadis, ne prcnds point garde a mes lamentations. Ce sont lamentations eiamour: jen soulïre, mais jen suisheureux... Vous êtes un étrange personnage, dit Gandalin, dainsi vous affliger, lorsque vous devriez le plus vous réconforter et prendre coeur; car, nenbsp;sommes-nous pas en voie pour retourner versnbsp;Oriane, qui vous cause toutes ces maladies? II menbsp;semble, sauf erreur, que vous feriez tout aussi biennbsp;de vous distrairede ce pensement... Vous tombereznbsp;malade, si vous continue/., et cela juste au momentnbsp;oil vous allez avoir lo plus besoin de toute votrenbsp;santé!... Je vous conseüle, quant a cette heure,nbsp;le repos le plusprofond... nbsp;nbsp;nbsp;Ebl comment done veux-tu que je premienbsp;repos, sécria Amadis, lorsque je songe que inanbsp;parole méloigne dOrianc, puisquelle m'enchalnenbsp;céansl... Oriane mappelle, Grassinde me rclient!.. nbsp;nbsp;nbsp;savez-vous?.. Cequiparaitleplusvousnbsp;éloigtier sera peut-ètre ce qui vous rapprochera lenbsp;mieux. Co qui parait le mieux vous retenir seranbsp;peut-être ce qui vous éloi^nera le plusl... La vienbsp;est pleine dc lénèbres et d incertitudes, mon chernbsp;lïiaitre. On sait bien ce quil y a dans le passé, onnbsp;ignore cc quil y a dans 1avenir... Pour le présent,nbsp;je crois que nous ferions bien de dormir... -y-Dormonsl soupira le chevalier de la Verte Epee.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;' |
Le lendemain, il était déjé haute heure lorsquil se leva et s cn vmt trouvev les dames qui latten-daient pour ouïr la messe, laquelle étant para-chevée, Grassinde lo prit par la main et lui dit, énbsp;voix basse : nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, un an avant que vous ne vinssiez en ce pays, je me trouvais en une asserablée cliez le due dc Basile... Mon fiére, Ie marquis de Salin-der, que vous connaissez bien, et cn la gardenbsp;duquel jëtais alors, se mit é dire a haute voix, jenbsp;ne sais pourquoi, devant toute Tassistance, quenbsp;ma beauté était dune excellence telle, que millenbsp;autre de la compagnie ne se devait en rien comparer a moi..... 11 ajouta que sil y avait chevalier qui voulüt soutenir le contraire, il était pret é le combatlre... Soit que mon frère fut redouté, soitnbsp;que ce quil venait de dire fut Lopinion de lassis-tance, nul ne le voulut coatredirc; au moyen denbsp;quoi jeraportai honneur sur toutes les belles damesnbsp;de Romaiiie. .Ie ne raeii suis tant réjouio, chevalier, que depuis que jai eu le plaisir de vous rencoutrer sur mon chemin.....Et si, par votre moyen, je pouvai.s parvenir k ce que mon cceur, depuis ce moment, a tant désiré, je raestimcraisnbsp;la plus heureuse des femmes de ce monde... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Amadis, commandez-raoinbsp;ce quil vous plaira... Sil est en mon poiivoir donbsp;lexéculer, vous sorez promptement obéie. Monseigneur, reprit Grassinde, je me suis laissc diro quen la maison du rol Lisvart sont lesnbsp;plus belles tillos que loii sache... Sil vous plaisaitnbsp;de my conduire et de faire en sortc, par arm esnbsp;OU autrement, que jaie lo pas sur ellos comme jenbsp;lai eu jusquici sur toutes les autres, je serais plusnbsp;tenue a vous quh tous les autres chevaliers de lanbsp;terre... Voilhle don que jai toujourseu en vouloirnbsp;do vous demander, vous priant affectueusementnbsp;do me loctroyer... Je partirai aussitót que vous lenbsp;voudrez, et mènerai avec la plus grande et lanbsp;raeilleure compagnie, afin de faire honneur ti unnbsp;chevalier tel que vous êtes. Une Ibis que nousnbsp;sorons arrivés en presence du roi de la Grande-Bretagne et de tous ceux et de toutes celles de sanbsp;cour, V0U9 maintiendrez que la dame que vousnbsp;conduisez, qui sera moi, est plus belle quo nulle donbsp;toutes les pucelles que iious y trouvorons; et sil ynbsp;a quelquun d'asscz mal aviso pour diro autrement, vous len fcrez dédire é force darmes.....Je vous supplie égaleraent, mon cher chevalier, de rno mener en lIle Ferme, oii il y a, parait-il, unenbsp;certaine charnbre enchantée, cn laquelle aucunenbsp;dame ou demoiselle ne peut entrer si elle nexcêdenbsp;en beauté rincomparable Grimanèsel... Par ainsi,nbsp;chevalier de la Verte Epée, avisez en vous-mèmenbsp;si vous devez me refusez ou non. Quand le chevalier ent entendu ce discours, pro-noncé tout duno traite, il changea de couleur. ¦ Hélas! madame, lui répondil-il, qui vous ai-je done meffaitpour que vous exigiez de moi pareillesnbsp;choses? Cest me demander ma mort, toutsimplc-ment!... Amadis songeait au tort quil ferait é Oriane, aux mépris quil sattirerait, aux chagrins qui ennbsp;seraient la suite, et cela le rendait malneureux parnbsp;avance. Dun autre cóté, cn considérant tous lesnbsp;bons traitements quil avait regus do la reine Grassinde, et la promesse par laquelle il sétait volon- |
LE CIIEVALTER DE LA VERTE EPÉE. 27
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tairement obligé a la servir, il se disait ingrat ot discourlois au possible. Dans celte cruelle perplexité, il eüt voulu iiêtre pasné; il maudissait la fortune qui lui élait contraire, ce quil lui semblait du moins, lorsque,nbsp;soudain, il savisa dune chose ; cétait quOrianenbsp;nétait plus fille, mais femme parfaite, ayant eunbsp;enfant, et quainsi celui qui la voudrait raaintcnirnbsp;plus belle fille que Grassinde nélait belle femme,nbsp;auraittort, et, par raison, ilpourraitlecombaltre...nbsp;Gétait la une sublilité quil se proposait de fairenbsp;entendre amp; sa chère princesse, soit avant, soitnbsp;après, selon Ie temps et loccasion quil en aurait. Alors, comrae sil fut sorti dune ténébreuse prison, Amadisrelevajoyeusementla têle et reprit; nbsp;nbsp;nbsp;Madame, je vous supplie de me pardonner la faute que jai commise envers vous.....Mon cceur, qui a toute puissance sur raoi, me voulait dabord faire aller ailleurs que Iti oü vous voulez aller, et jynbsp;sorais certainement h cette heure peut-être, neütnbsp;clé Tobligation que je vous ai pour tant dhonneurnbsp;et debontraitement... Par ainsi, sans avoir égard,nbsp;madame, fi lindiscrèle parole que jai dite, vousnbsp;voudrez bien me considérer comine votre serviteurnbsp;Ie plus obéissant... En bonne foi, répondit Grassinde qui nétait pas encore bien rassurce, en bonne foi jai óté biennbsp;ébahie, chevalier, on voyant votre propos sitótnbsp;change; je ne comprenais guèrc comment vous menbsp;refusiez chose qui ne peut que tourner t» votre honneur et a ma gloire.....Mais, puisque vous ètes maintenant en si bonne délibération, je vous prio de la continuer, étant assurée que par votre moyennbsp;jaurai, sur les lilies de la Grande-Bretagne, Ie pasnbsp;que jai cu sur les dames de Romanie; ce qui menbsp;perraettra de porter les deux couronnes, cominenbsp;ayant conquis lo iircmier lieu de beauté... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, reprit Ie chevalier de la Verte Epée, la route que vous allez faire est longue..... Nous aurons h passer par tant de pays étrangers que cela pourra bien vous fatiguer et ennuyer... Peut-ètre memo que ce merveilleux embonpoint, cesnbsp;vivescoulcurs, qui soutune partic de vos charmes,nbsp;s en trouveroiit quelque peu amoindris. Ce quenbsp;vous gagnerez au bout de votre voyage, vous vous exposerez a Ic perdre en route..... Par ainsi, nadarne, pensez-y avant que den venir au repentir... Chevalier, répondit Grassinde, Ie conseil en ®st pris et ma resolution certaine..... Pour chose fiAi rne puisse advenir, je ne ditïérerais point de partii', sans épargner argent, peine ou dangernbsp;fiuelconque. Quant h ce que vous me dites quilnbsp;'lous faudra traverser main les terres étrangères, lanbsp;ffipv nous pourra rclevcr de cette peine, ainsi quenbsp;J ai Slide maitre Hélisabel. Puisquil en est ainsi, madame, dit Amadis, resigné, faiths done donner ordre h vos affaires etnbsp;partons quand il vous plaira. Ce sera Ic plus tót que je pourrai... En atten éant, chevalier, je vous supplie de ne pas vous ennuyer..... Essayez de passer Ie temps Ie plus qu il vous sera possible... Jai oiseaux, pnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;veneurs pour vous donner du plaisir. quoi je suis davis que vous alliez aujourdhui |
courre Ie cerf ou Ie chevreuil, comme vous avise-rez... GIIAPITRE XXT Comment, en attendant llieure du départ de la reine Grassinde, ie chevalier de la Verte Epde sc mit ti chasser; et comment, dans t une de ces cliasses, il fit rencontre denbsp;èrunco dc Bonnemer et dAngriote dEstravaux avec Ics-quels il partit pour la Grande-Bretagne. .n attendant done les apprêls du depart de la reine Grassinde, Ie chevalier de ianbsp;Verte Epée sen alia, accompagné denbsp;plusieurs gentilshommes, en la forètnbsp;voisine oü ils trouvèrent maintes bètesnbsp;sauvages sur lesquelles furent lancésnbsp;^^ÉHlant de cbiens courants, quen peunbsp;d'heuivs dies furent aux abois. En poursuivant un cerf éebappé des toites, Amadis et Gandalin ségarèrent, et si avant dansnbsp;la forèt, que, la nuit étant venue, ils sapercurentnbsp;quils altaient être forcés de la passer Ih, èi la lueurnbsp;des étoiles. Ils lenlèrent cependant de sorienter,nbsp;et, tont en ebeminant, ils arrivèrent prés dnnenbsp;fontaine entourée darbres épais, oü ils nrent boirenbsp;leurs chevaux et oü ils débbérèrent dattendre Ienbsp;jour. Pendant que Gandalin soccupait de choses et datitres, Amadis se mit a se promener sous cesnbsp;beaux arbres, en attendant que Ie sommeil luinbsp;viiit. II navait pas fait vjngt pas qu il apergut surnbsp;Ie gazon un cheval blanc, couché mort, et couvertnbsp;de blessures fraichement regues; puis il entenditnbsp;une voix d homme dolente et pleurarde, sans pou-voir comprendre doü elle venait. Amadis sappro-cha Ie plus qu'il put dans la direction supposéenbsp;de cette voix, et, au bout de quelques instants, ilnbsp;entendit les paroles suivanles, toujonrs dolente-inent proférées. Ahl chélif, triste et infortuné Bruneo de Bonnemer l force tcst maintenant de finir tes jours avec tes affections!..... Ahl vaillant Amadis de Gaule, mon bon seigneur, vous ne verrez plus jamais volre loyal compagnon Bruneo... Gar, en vous cherchant, comme Ie lui avait commandé Mélicie,nbsp;votre soeur bien-aimée, il est tombé aux mains denbsp;Iraitres qui Ie font mourir sans quil puisse rccevoirnbsp;aide ni secours de nul de ses amis!... Ahl... fortune ennemic de mon beur, tu mas si bien éloi-gné de tont remède que je nai seulement pas moyennbsp;de faire entendre mon désastre a aucun pour mennbsp;venger, ce qui me serait un tel réconfort, quenbsp;mon esprit partirait plus content de ce misérablenbsp;monde 1... Hélas! Mélicie, fleur et iniroir de toutesnbsp;los parfaites beautés de ce monde, vous perdez aujourdhui Ie plus loyal serviteur queut jamais damenbsp;OU demoiselle, car il ne pensa en sa vie quü vousnbsp;obéir, complaire et servir... Sur mon óme 1 ó Mé- |
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BIBLIOTHÉQUE BLEUE.
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liciel si vous considérez bien, vous trouverez peut-être que cette pertc est extréme pour vous; vous nen retrouverez jamais un autre qui soit tant tinbsp;vous coinme était üruneo, lequel sent déja la lu-mière de sa vie scteindre, et sou coeur navré perdrenbsp;ses forces et son espoir... Bruneo de Bonnemer se tut un instant, puis il soupira et reprit: nbsp;nbsp;nbsp;Ah! mon grand ami Angriote dEstravaux, oünbsp;êtes-vnus maintenant!... Comment mavez-vousnbsp;abandonné?... Nous avions longtemps poursuivinbsp;cette quête ensemble, et, quand il sagit surtout denbsp;rester, vous me laissez sans aide ni secours quel-conque ! Ah 1 je ne vous blame pas, ami Angriote,nbsp;puisque cest moi qui ai été aujourd'hui la cause de notre séparation, qui sera désormais éiernelle..... Je ne vous en blame pas, inais jen souffre bien 1 ... Lors les sanglots étouffèrent sa parole. Le chevalier pleurait aussi; il sapprocha de Bruneo et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Qui vous afflige ainsi, quel malheur vous anbsp;ainsi abattu ? prenez courage, je vous en supplie;nbsp;Dieu ma envoyé pour vous aider. Bruneo croyait entendre son écuyer Lasinde quil avait envoyé quérir un religieux pour se confesser,nbsp;il continua : nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami Lasinde, tu as bien tardé, car je mennbsp;vais trépasser sur lheure; aussitöt que je le serai,nbsp;tu rapporteras i Mélicie sept lettres qui sont dansnbsp;mon pourpoint. Mon ami, répondit le chevalier de la Verte Epée, je ne suis pas Lasinde, mais Amadis, et jenbsp;vais vous mener amp; guérison, je lespère. Bruneo, sans parler, reconnaissant Amadis a la voix, lembrassa doucement, et tous deuxrestèrentnbsp;quelque temps mêlant ensemble les larmes de leursnbsp;yeux. Gandalin sapprocha au bruit quils faisaient, et il aida Amadis h déshabiller Bruneo, puis il partitnbsp;chercher mailre Hélisabel et une litière pour enle-ver Bruneo. Hélisabel arriva bientót avec Gandalin et récon-forta Bruneo avec quelques puissants ongueuts; pendant le sommeil qui suivit ce pansement, ilsnbsp;apergurent un cavalier armé dune hache teinte denbsp;sang; deux têtes de chevaliers pendaient è Targonnbsp;de sa selle. A la vue dun rassemblement de personnes, le cavalier sarrêta et eut peur; mais le chevalier denbsp;la Verte Epée, reconnaissant Lasinde, écuyer donbsp;don Bruneo, vint au-devant de lui avec Gandalin. Lasinde senfuit au galop craignant de tomber en un guet-apens; Amadis eut beaucoiip de peinenbsp;il le rainener, eu lui criant de loin quil était unnbsp;ami. Mon'pauvre maltre est trépassé en allant aux avenlures pour votre recherche, dit Lasinde ras-suré. II nost pas trépassé, Dieu merci 1 puisque nous voilii! répondit Amadis. Mais dis-moi, aminbsp;Lasmde, pendant que ton mattre dort, quels mal-neurs lui sont arrivés et quidles sont ces deux tetss sanglantes qui pendent il largon de ta selle?... |
Lors, eet écuyer raconta que Bruneo de Bonnemer sétant écarté dAngriote dEstravaux, son compagnon, avait été surpris par six robeurs quinbsp;lui avaient tué dabord sou chezal et lavaient tuénbsp;oü è peu prés tué lui-même ensuite; quAngriotenbsp;étant accouru dans le moment oü Bruneo tombaitnbsp;il avait couru sus a ses meurtriers; cétaient ceuxnbsp;dont il avait les têtes. Quant aux autres, Angriotenbsp;avait tenu é les poursuivre afin de lestuerjusquaunbsp;dernier. De la son absence. Pendant quHélisabel, aidé de Gandalin et de Lasinde, faisait un brancard de feuillage pournbsp;transporter le blessé, Amadis, qui avait toujoursnbsp;1oreille au guet, entendit ii quelque distancenbsp;comme un bruit de ferraillement. II sy rendit vi-teinent et se trouva en présence du vaillant Angriote qui, le dos appuyé centre un chêne se dé-l'endait comme un liou centre huit hommes armés. Ge secours venait a temps. Angriote abattit un de ces misérables; Amadis en faucha deux autresnbsp;du revers de sa terrible épée; puis, chargeantlesnbsp;cinq autres avec une fureur suns pareille, il lesnbsp;forga a fuir, après avoir encore laissé un des leursnbsp;sur le terrain. Lors, revenant vers son ami Angriote, qui croyait devoir ce secours efficacc a Bruneo do Bonnemer,nbsp;le chevalier de la Verte Epée leva la visière de sonnbsp;heaurae et se fit reconnailrm Angriote et lui sem-brassèrent, et, tout en devisant, rejoignirent len-drqit de la forêt oü était Bruneo, Hélisabel, Gandalin et Lasinde. De nombreux embrassementsnbsp;eurent lieu, et de li on regagna doucement lenbsp;palais de la reine Grassindc qui, préciséraent, nenbsp;voyant pas revenir son chevalier, avait envoyé a sanbsp;recherche dans toutes les directions. Les soins los plus assidus et lhabileté reconnue de maitre Hélisabel réussirent a remettre Angriotenbsp;et Bruneo en état de sortir. Dés quils purent sar-raer, Grassinde sembarqua avec eux et le chevalier de la Verte Epée sur un navire richementnbsp;appareillé qui fit voile pour le royaume de lanbsp;Grande-Bretagne. Ge fut pendant le trajet, qui fut assez long, mais sans accident aucun, quAmadis entendit parhu'nbsp;pour la première fois du jeune Esplandian, Angriote , en causant avec lui do tout ce qui sétaitnbsp;passé depuis son absence a la cour de Lisvart, luinbsp;raconta comment le bonhoinmo Nascian avait rc-mis entre les mains de ce prince ce bol enfantnbsp;dont on ignorait la naissance, et dont les premiersnbsp;jours avaient été marqués par des événements aussinbsp;raervcilleux. Angriote ajouta que Lisvart avaitnbsp;donné le petit Esplandian sa fille Oriane avecnbsp;Ambor son fils, ce dont il était presque faché,nbsp;paree quAmbor, quoique bien fait et grand pournbsp;son age, paraissait bien laid auprés dEsplaudian. Nimporte, mon ami, dit Amadis, il ne peut sortir rien que de bon et destimablc dun aussinbsp;preux chevalier; et, dans le desscin oü je suisnbsp;darmer mon cher et brave Gandalin, qui devaitnbsp;1étro avant Eiiil, si vous voulez me le conlier pournbsp;quelques années, il remplacera Gandalin des quonbsp;nous serons arrivés dans file Ferme. Angriote dEslravaux acci'pta cette ofl're avec reconnaissance. Mais il est temps que nous parlions de la cour |
LE CHEVALIER DE LA VERTE ÉPEE. 29
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du roi Lisvart ct des ambassadeurs de rem])Preur Patin, la reine Sardamire, Ie princ gt;, Saluste Guide,nbsp;due de Galabre, et larchevêque de Calabre, chargés de faire en son nora la demande de la mainnbsp;dOriane. CHAPITRE XXll Comment la reine Sardamire vint ^ la cour du roi Lisvart pour en ramener Oriane, et ce quil advint ii des chevaliersnbsp;roraains qui insullèrent un chevalier errant. Le roi Lisvart regut avec honneur les ambassadeurs de lempereur Patin, et leur assura quils retourneraient avec ce que leur maitre désirait. Oriane avait fui la cour et sétait rctirée ct Mire-fleur, pour se dérober aux yeux des ambassadeurs par une feinte maladie. Le souvenir dAmadis luinbsp;était plus cher que tous les récils fabuleux denbsp;Rome, et elle nécouta quavec indifference lesnbsp;exhortations de la reine Sardamire. Or, la chaleur était grande ce moment; la reine descendit au bord dun ruisseau avec sesnbsp;dames et üt dresser ses tentes oü elle s'entoura desnbsp;seigneurs et chevaliers des environs. Le vieux gen-tilhorame Grumedan Iaccompagnait de la part dunbsp;roi. Parmi les chevaliers de cette petite cour impro-visée, cinq jeunes Remains pendirent leurs écus hors des tentes, leurs lances appuyées contre, cenbsp;qui était un défi pour sessayer enlre chevaliersnbsp;errants, avant de passer outre; leur desir était denbsp;rencontre! des chevaliers de la Grande-Rretagnenbsp;auxquels ils se croyaient supérieurs. Nous verrons, marmottait le vieux Grumedan , comme vous vous en tirerez; il pourrait arriver quelquun qui vous donnerait beaucoupnbsp;daffaires. A ce moment venait de loin Florestan, le gentil chevalier, cherchant son 1'rère Amadis; ayant ap-pris larrivée des chevaliers remains, il espérait ennbsp;^voir des nouvelles a la cour du roi Lisvart. Ennbsp;^Percevant les tentes, il se dirigea vers la premièrenbsp;les dames devisaient entre elles, et, sappuyantnbsp;^ur sa lance, il les regarda fixement. Lune de ces dames se leva avec dépit et linter- Gertes, chevalier, vous ctes mal avisé daf-ironter ainsi des dames sans leur avoir fait aucune leverence; q yous siérait bien mieux de vousnbsp;aaresser amp; ces écus pendus qui vous appellenlnbsp;pour reniplir envers leurs maitres les devoirs quenbsp;vous oubliez envers nous. bonne foi, mademoiselle, répondit Flo-pn nbsp;nbsp;nbsp;^'f^hgeandement raison; mes yeux, trouvant si belies touies ensemble, onl tixé mninbsp;nbsp;nbsp;nbsp;®nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;l'acullés; pardonnez a bounces gr'* nbsp;nbsp;nbsp;^ obtenir par unc penitence vos |
nbsp;nbsp;nbsp;Le pardon viendra après Tarnende payee, fitnbsp;la dame. nbsp;nbsp;nbsp;Sur mon Dieu, reprit Florestan, jécoute,nbsp;surtout sil sagit de jouter contre ces chevaliers, ;i moins quils no préfèrent retirer leurs ecus. nbsp;nbsp;nbsp;Groyez-vous done quil soit si facile de retirer ces écus ? répliqua la dame; leurs maitresnbsp;ont bien la pensée den conquérir daulres sur lesnbsp;chevaliers errants, et les emporter a Rome pour ennbsp;tirer vanité; je vous conseille de vous écarter sinbsp;vous nevoulez leur donner Tétrenne. Votre conseil etla honte que vous manuon-cez, fit le brave Florestan, prouventque vous igno-rez mon nom et mon cceur; au lieu de mon écu, les leurs iront en compagnie de plusieurs autresnbsp;erabellir le palais de Tile Ferme. Puis il se dirigea vers les autres pavilions. Grumedan avait tout entendu; il espéra voir ra-baisser Toutrccuidance des Remains par ce chevalier qui lui parut être un parent dAmadis. En sor-tant de sa tente, il vit Tinconnu toucher Tun après Tautre les écus du fer de sa lance pour appeler leursnbsp;maitres au combat, et traverser ensuile le ruisseaunbsp;pour attendre les champions. Les cinq chevaliers remains montèrent k cheval, et, furieux, voulurent fondre fpus ensemble surnbsp;Florestan, lorsque Grumedan les arrêta et leurnbsp;dit : La coutume nest pas ici daller k cinq contre un seul chevalier; que chacun a son tour passe lenbsp;ruisseau dans Tordre oil les écus ont été touchés. Le premier chevalier assura quil allait faire prendre a Tinconnu la mesure de son corps sur lenbsp;pré; il disposa davaiice pour lui de Técu, et pournbsp;Gradamor du cheval qui avait une belle taille, etnbsp;passa le russeau. Florestan et lui se rencontrèrent décus et de corps si rudement que le Remain fut descendu avecnbsp;un bras rompu. Lors Florestan le voyant anéanti de cette chute, cria k ses compagnons de retenir le cheval qui sé-chappait, et de pendre Técu k un arbre quilnbsp;mon tra. Puisil reprit sa place darrêt, attendant le second chevalier qui fut démoli mieux que le premier : cavalier, selle, écu, haubert, chair même furent enlevés en un moment; Florestan lui dit knbsp;haute voix ; Par Dieu 1 votre cheval mappartient, mais je vous laisse la selle k condition quo vous irez fairenbsp;publier vos prouesses au Capitole de Rome. Grumedan et les dames entendirent cette injure; le vieux chevalier voyait avec un sourire son sou-hait se réaliser, il conseilla k Gradamor le Remainnbsp;de relever bien vitc la partie sil ne voulait voirnbsp;tous leurs écus orner Tarc des chevaliers vaincus. Gradamor promit k Grumedan de le faire repentir de ses paroles avant la nuit. Le troisième chevalier savanga contre Florestan avec grand bruit de bois de lance et la plus fiérenbsp;contenance quon put voir, mais Florestan Tattei-gnit dc si droit fil en Tarmet, quil le lui fit volernbsp;au loin, puis, du bois de sa lance, il lui chamaillanbsp;tant le nez, quil le contraignit k tomber sur le sol |
30 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
30 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Le quatrième chevalier ne sentira pasmicux, car il eut la jambe brisce. II ne restait plus que Gradamor, qui disputait encore avec Grumedan. ¦ Soyez prêt ti me répondre, lui disait-il, aussi-tót que jaurai fait de ce chevalier, dont vous avez prononcé léloge toute cette journée; si je ne vousnbsp;en fais dédire, je ne veux donner de ma vie coupnbsp;déperon k un cheval. nbsp;nbsp;nbsp;Quand je laurai vu, répétait Grumedan, je lenbsp;c'foirai, mais je nedoute pas que vous alliezgrossirnbsp;les prises de ce chevalier inconnu. Gradamor traversa le ruisseau en criant ci Flo-restan de prendre garde è lui. Florestan courut è,sa rencontre, et leur choc fut si rude que Gradamor, pris au découvert, fut j(iténbsp;dans une mare pleine de fange. Florestan eut sounbsp;écu percé de part en part. nbsp;nbsp;nbsp;Par ina foi, dit Grumedan a la reine, jaurainbsp;le temps de prendre haleine avant que Gradamornbsp;aitessuyéses armes ettrouvé une autre monture. Gertes, répondit la reine, il est bien punides propos quil vous a tenus; vous devez étre indulgent maintenant. Gradamor faillit sè noyer dans la boue infecte de la mare; il eut voulu étre mort du coup; ilnbsp;sessuya avec dégout; Florestan lui dit ironiquo-ment; Chevalier, qui menacez si bien les incqnnus, si vous nêtes pas plus fort a 1épée qua la iance,nbsp;vous nemporterez pas mon écu a Rome, ainsi quenbsp;vous 1avez dit. Par Dien 1 fit Gradamor, mon bras est sain et mon épée assez cfttière pour tirer vengeance de toi;nbsp;mais que ce soit a la mode du pays, cest-d-direnbsp;que tu me rendes mon cheval, ou quetu mettesnbsp;pied i terre pour vcnir au combat a armes égales,nbsp;le vainqueur fera de son ennemi comma il avisera,nbsp;sans avoir pitié de lui. Vraiment, répondit Florestan. Jy conseris, quoique je doute què ma place tu en fisses au-tant; mais comme un si beau chevalier remain nenbsp;peut monter un cheval si crotte que le tien, je des-cendrai du mien selon ta prière. Ge disant il mit pied h terre et, se couvrant de son écu, marcha centre Gradamor qui espérait biennbsp;venger sa honte. Un engagement terrible commenga entre eux, mais dura peu a cause de Fbabileté incroyable denbsp;Florestan. Gradamor rompit pied è pied, jusquau-près du pavilion de la reine ou il tornba étourdi. Florestan le tratna par une jambe jusque dans la fange doüil était sorti, et la fraiebeur lui renditnbsp;la parole. En se voyant fi cette extrémité, Gradamornbsp;implora le pardon de Florestan, appelant la reinenbsp;a son aide, mais Florestan lui rappela quil était tinbsp;sa merci suivant leur convention, et que sa vie dé-pendait de Faccomplissement de deux ordres. Ecris dabord, dit Florestan, de ton propre sang sur ces ecus, ton nom et ceux de tes compagnons, et je te diraile reste ensuite. '°y®nt lépée prête a tomber sur sa tete, ut venir un stylet et obéit au coininanderaentnbsp;de riorestan. Florestan lui ordonna ensuite de demander sa vie au chevalier Grumedan quil avait injurié. Grumedan pria Florestan de pardonner de sa part S eetnbsp;orgueilleux si abaissé en ce moment. Seigneur Grumedan, dit Florestan, vous pou-vez me commander, et puisque vous voulez quil vive, vous serez obéi. Et vous, chevalier romain,nbsp;ajouta-t-il en se tournant vers sa victime, remer-ciez-le, et noubliez pas a votre retour é Rome denbsp;raconter au sénat lavantage que vous avez eu au-jourdhui sur les chevaliers de la Grande-Bretagne;nbsp;parlez-en souvent amp; votre empereur, cela lui seranbsp;agréable. Pour moi, je raconterai aux chevaliersnbsp;de File Ferme comment les chevaliers do Romenbsp;donnent facilement leurs armes, chevaux et ecus anbsp;des inconnus, quand ils ne peuvent les défendre.nbsp;II ne vous reste plus qua aller sous Fare des loyauxnbsp;amants voir si vous avez autant damonr quo denbsp;prouesses. Grumedan ne se contenait pas de joie dassister a Fabaissement des Romains, du fait dun soul chevalier; il fit cependant transporter sous une desnbsp;tenles Gradamor, dans un état déplorable. Flo-resUm voulut lui cacher sou nom, que le bravenbsp;chevalier désirait connaitre; il voulut attendre lenbsp;pardon de la reine et des dames avant do se fairenbsp;connaitre. Grumedan Fassura quil était pret fitoutnbsp;pour lamour de lui, et qu'il obtiendrait Fagrémentnbsp;de Ia reine. Florestan Finlerrogea sur Amadis, mais ou ne Favait pas vu dans ce pays depuis son depart pournbsp;la Gaule. Grumedan scn retournait vers les dames lors-quun écuyer de Florestan le rejoignit, lui offrit (le la part de son raailre le cheval de Gradamor, etnbsp;le pria de présenter les quatre autres amp; la dame quinbsp;avait interpelé son maitre ti son arrivóo. La dame accepta avec plaisir ce cadeau, et Grumedan fut on ne peut plus flatté davoir le cheval de son insulteur. Je suis bien fachée, dit la dame è Fécuycr, de lui avoir ebt chose déplaisante, ii cause de sa grandenbsp;prudhomie, ct je vous prie de lui dire que je Feunbsp;dédornmagerai quand il lui plaira. Lécuyer revint vers Florestan et lui raconta ces propos; puis, ils chargèrent les ecus des Romainsnbsp;et sabritèrent dans Ferraitage voisiu, décidant denbsp;ne passer quun jour de plus avant darrivcr ennbsp;1Ile F(!rme, ou se trouvait Galvanes, gouverneurnbsp;pour Amadis, et a qui devaient (itre laissées les-armes des Romains, corarne Florestan le leur avaitnbsp;pro mis. Aussitót après le depart de Fécuycr, Grumedan vint cl la reine Sardamire lui demander, pour Florestan, pardon, et lui annoncer cpFil était frérenbsp;dAmadis; ce quil avait su de Fécuyer. Gest Ie plus hardi chevalier quil y ait, ajouta-t-il. Je le sais, répondit la reine, mais paree quil est frére dAmadis on nose en parler devant Fem-pereur,qui sest vu ()ter la conquête do File Fermenbsp;sur laquelle il avait des prétentions. Leinpereur Patin sétait en effet, fit Grumedan, réservé eet exploit; je crois, enlrc nous, quAmadis lui a épargué une defaite, ct par aiiisi il |
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dovrait lairner dautant inieux. 11 a, du roste, une raisoii de froideur quo soul je connais enlre eux;nbsp;cest une avenlure oü 1empereur, chantant utienbsp;romance damour, rencontra Ie seigneur Amadisnbsp;qui mélancolisait sous un arbre ; ils eurent en nbsp;semble un engagement assez sérieux. Uaprès cela, sc dit la reine, la raison est plus grave que je ne supposais. GHAPIÏRE XXllI Comment la reine Sarclamire pria Floreslan de la conduire k Mirofleur vers Oriane, lui tenant escorte au lieu des chevaliers quil avait si maltraitds. Sardamiro dissimula ce quelle pensait de lin-juste haine de Patin. Mais, comme elle avait un secret désir de revoir Florestan, dont la fiére prestance 1avait frappée, et dont elle admirait de bon coeurnbsp;la vaillance, elle dit it Grumedan : nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, il rne vient en ce moment une idéénbsp;que je souhaite fort de voir approuvée par vous.nbsp;Mon escorte est mainlenant hors détat de servir,nbsp;et je serais fachée que Florestan put conserver unenbsp;mauvaise opinion de la courtoisie romaine.Ordonc,nbsp;jai bien envie de lui faire savoir parson écuyer quenbsp;je Ie prie de me venir accompagner avec vous jus-quèi MireReur. Grurnedau était vieux, mais il avait élé jeune, cest-a-dire aimable. 11 savait en outre, ou croyaitnbsp;savoir, ce que parler veut dire. II lut dans les yeuxnbsp;de la belle Sardamire des sentiments bien tendresnbsp;pour Florestan, et dont il eüt fait volontiers sounbsp;orgueil et son profit au temps évanoui de sa prime-jeunesse. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl madame, lui dit-il, rien nest mieuxnbsp;bnaginé que dobliger Florestan ci vous servirnbsp;descorte. V^ous Ie punirez en même temps de sonnbsp;premier tort et de la défaite de vos chevaliers. Maisnbsp;ie doute que Florestan regarde un ordre parednbsp;Comme une punition... Je Ie sais trop courtois etnbsp;^rop admirateur de la vraie beauté pour supposernbsp;'Rï seul instant quil néprouvera pas un immensenbsp;Plaisir h so rapprocher de vous et è vous étre utilc. sue d'aise sous mon vieux harnois, moi, a cette ^gréable pensee : jugez done de ce que cela seranbsp;poiir lui qui est jeune et plein dardeur 1... Sur ce, Sardamire envoya Tune de ses demoiselles avec lécuyer de Florestan, pour faire ce Riessage. Florestan surpris, mais enchanté ainsinbsp;due lavait prévu Ie vieux Grumedan, reprit incon-hnent ses armes, inonta h cheval et suivit avecnbsp;einpressement la demoiselle qui Ie conduisit da-oord au pavilion du vieux chevalier. Les deux vaillanls hommes sembrasscrent avec uue joie bien vive, et Florestan raconta h Grumc-pen de mots, les aventures qui lui étaientnbsp;leur separation. e ne sais coiiuueul iinira cellc-ci, dit en riant |
Grumedan; Ie commencement en estbien glorieux, la fm pourrait bien en étre agréable !... Puis il Ie mena a la tente de la belle Sardamire, qui ne put sempêcher de tressaillir en laperce-vant.- nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit Florestan en ployant Ie genounbsp;et en lui baisant la main, Ie hasard seul vous anbsp;portee me demander de vous servir: je remercienbsp;Ie hasard... Puissé-je, par ma souraission a vosnbsp;moindres ordres, madame, mériter Ie bonheiir denbsp;vous servir Ie roste de ma vic! Grumedan fit préparer les équipages, et 1on se mit en .route pour MireReur. Oriane était prévenue de larrivée de la reine Sardamire; mais, quoique lobjet de son messagenbsp;fiit odieux et désespérant pour elle, elle ne lui fitnbsp;pas voir dans ce premier moment. Tout au contraire, lattrait, la grace, la suavité de ses manièresnbsp;onvers elle, tout prévint si bien Sardamire en faveur dOriane, que, dés lors, elle sattacha a cettenbsp;malheureuse princesse, dont bientót elle plaignitnbsp;la deslinée dans son cceur. Oriane 1'ut trés aisc de revoir Ie frère de son cher Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, lui dit-elle avec mélancolie, lab-sence do votre vaillant ct redoutable frère, ainsinbsp;que la votre, out fait bien du tori a eeux et a celles qui sont venus pour implorer votre secours..... Gombion de fois navez-vous pas été regrettésl... Vous Fêtes en ce moment par une pauvre demoiselle que lon veut déshériter, que 1'on veut con-traindre a quitter sa patrie et ses affections, et quinbsp;bientót naura plus dautre ressource que lanbsp;mort... Florestan, attendri, et sachant bien qu'Oriane voulait parler delle-mêrae, lui dit du ton du plusnbsp;vif intérêt: nbsp;nbsp;nbsp;Rassurez-la, madame; vous devez savoir quenbsp;mon frère et moi nous sommes toujours prêts ènbsp;répandre notre sang pour les demoiselles quonnbsp;persecute et pour les dames quon afflige... Je puisnbsp;vous assurer quAmadis est en bonne santé, quilnbsp;sest couvert de gloire en des pays assez éloignés,nbsp;ct que peut-être même cette demoiselle en peinenbsp;Ie verra bientót venir a son secours... nbsp;nbsp;nbsp;Vous venez de parler Iti dAmadis bien im-pruderament, répliqua la reine Sardamire, car ilnbsp;ne ferait pas bon pour lui a se trouver dans Ie voi-sinage de lempereur qui uourrit contre lui unenbsp;hainé profonde... A vrai dire, je nesais pas exac-tement, a cette heure, lequel lui est Ie plus odieux,nbsp;ou du vaillant Amadis, ou dun autre non moinsnbsp;vaillant chevalier (jui a nom Ie chevalier de lanbsp;Verte Epée... Ge dernier, non-seulement a tuénbsp;Garadan, procho parent de lempereur, dans unnbsp;combat particulier, mais encore, par la victoirenbsp;quil a remportéc sur onze chevaliers romains, ilnbsp;a fait triompher Tal'fmor, roi de Bohème, dont lesnbsp;Etats, que Fempereur avait quasiment conquis, outnbsp;été ainsi délivrés de toute sujélion... Oriane, qui venait de recqnnaitre sou amant dans Ie chevalier do la Verte Epée , conduisit Sardamire dans une chambre magnifiquement appa-reillée, oü elle la laissa pour se relirer dans la |
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sienne et causer cn liberté avec Mabile et la fidéle demoiselle de Danemark. Quelque temps après, elle manda Ie vieux Gru-incdan, dont elle connaissait la prudhomie, et Ie pria de semployer de loutes ses forces auprcsnbsp;du roi Lisvart, pour lui représenler quen la li-vrant aux Romains et en la privant dhériter dunbsp;rayaume de la Grandc-Brelagne, il coramettait lanbsp;plus grande detoutes les injustices. Je ferai de mon mieux, madame, répondit Grumedan; mais jai grandpeur de ne pas réussirnbsp;dans cette mission, oü daulres, plus éloquents quenbsp;moi, ont déja échoué, entre aulres Galaor, quinbsp;yient de sernbarquer pour la Gaule, désespéré... Malgró ces navrantes paroles du vieux chevalier, un rayon despérance ne cessa pas dillumi-ner Ie cceur dOriane. Aussi, Ie lendoma n matin, a la seconde entrevue quelle eut avec la reine Sar-damire, celle-ci la trouva plus belle encore que lanbsp;veille. Sardamire saisit vainement quelques occasions de parlor ti Oriane de tous les honneurs quinbsp;raltendaient a Rome et de la gloire quil y avaitnbsp;pour elle a monter sur Ie premier tróne de luni-vers: Oriane rejeta toujours cette idee avec dédain, en ayant soin de faire remarquer é Sardamire quelle nen avait que pour des offres qui lanbsp;blessaient, et que tout ce qui lui venait dellenbsp;personnellement ne poimit que lui ctre agréable. Oriane, sachant que Florestan ne voulait point paraitre devant Ie roi Lisvart, dont il connaissaitnbsp;la haine pour lui coraine pour son frère, ne putnbsp;cependant sempêcher de lui demander de ne pasnbsp;labandonner a sa malheureuse destinée. Ne redoutez jamais mon abandon, madame, lui dit Florestan avec chalour. Et si Ie sort nousnbsp;privait encore longteraps du bras dAmadis, croyeznbsp;que Floreslan et tous les chevaliers de File Fermenbsp;répandraient tout leur sang plutot que de ne pasnbsp;sopposer k la plus odieuse de toutes les injustices... Je compte être (lemain é File Ferme, madame... Jy trouverai certainement Agraies, Qua-dragant et maints bons chevaliers qui ne souffri-ront point quon attente h votre liberté!... Et, en effet, Ie jour même, Florestan sembar-quait pour File Ferme. CHAFITRE XXIVComment, en arrivant en Grande-Bretagne , Amadis rencontra, sans se faire coriiiaitre,nbsp;deux chevaliers de lIle Ferme qui lui appri-rent Ie mariage de la princesse Oriane; etnbsp;comment, alors, il songca a 1empêclier. ,-*n méme temps que Florestan / partaitpour File Ferme, Amadisnbsp;-iarrivail dans la Grande-Breta-/ gne avec la belle Grassinde ctnbsp;'ses amis Angriote et Bruneo.nbsp;Comme il ne voulait pas être rc-vj, connu, et que ses armes eussentnbsp;Zquot;* pu Ie trahir, il les quitta ct prianbsp;~rj la reine Grassinde de ne plus Fappelernbsp;que Ie chevalier Grec. vT nbsp;nbsp;nbsp;Grec, soit! répondit la belle princesse avec enjouernent. Que |
vous soyez chevalier Grec ou chevalier de la Verte Epée, vous serez toujours ponr moi Ie plus vaillantnbsp;et Ie plus aimable des chevalicrsl... Amadis sinclina pour remercier. Au moment oü Ie navire quil montait eutrail a pleines voiles dans Ie port, une petite nauf y en-trait aussi et y jetait rapidement Iancre. ilélisabelnbsp;sétant informé de quel pays venait celtc nauf, lesnbsp;mariniers lui répondirent quelle venait de 1Ilenbsp;Ferme et portait deux des chevaliers de cette ilenbsp;célébre. Amadis ressentit la joie la plus vive cn apprenant quil allait revoir deux de ses anciens compagnonsnbsp;darmes. nbsp;nbsp;nbsp;Mon eber Bruneo, dit-il a 1amant de Mélicie,nbsp;mon cher frère, comme je ne veux pas être reconnunbsp;et que ma voix, malgré son emotion, Ie serait faci-lement par ces chevaliers, je vous supplio de leurnbsp;parler, vous, et de savoir deux quebjucs nou-velles. nbsp;nbsp;nbsp;Volonliers, répondit Bruneo. Lors il savanqa sur Ie bordage du navire, et, apercevant les deux chevaliers sur Ic tillac de leurnbsp;petite nauf, il cria : Gaule! nbsp;nbsp;nbsp;Vous êtes Amadis? demandèrent tout joyeuxnbsp;ces deux chevaliers, quo Bruneo reconnut pournbsp;ètre Enil et Dragonis. nbsp;nbsp;nbsp;Hélas! non, répondit Bruneo. Je ne suis quenbsp;son ami. nbsp;nbsp;nbsp;Nous sommes les sieus aussi, reprit Euil. nbsp;nbsp;nbsp;Pourriez-vous nous donner quelques nou-vellessur ce qui se passe é la cour du roi Lisvart?... nbsp;nbsp;nbsp;Nous savons peu de chose, comme vous de-vez penser, répondit Enil, car nous ne nous inté-ressons guère a la cour dun prince qui depuisnbsp;lougtemps nous a traités en ennemis. Nous ncnbsp;sommes venus sur cette cóte que pour apprendrc,nbsp;sil est possible, quelques nouvelles sur ce qui nousnbsp;intéresse Ie plus au monde, ü savoir sur notre incomparable Amadis. Oü est-il? Que fait-il? Est-ilnbsp;vivaut? Est-il mort?... nbsp;nbsp;nbsp;Pour mort, il no Ie doit pas être, dit Bruneo,nbsp;car nous 1avons rencontré il y a pen de temps ennbsp;Roraanie oü il sétait fait coimaitre et admirer parnbsp;de grandes avenlures. II se proposait de revenir anbsp;File Ferme. Je ly croyais. Mais votre quèto mcnbsp;prouve que je me suis trompé, et cola inc fachenbsp;beaucoup. nbsp;nbsp;nbsp;Nous sommes aiscs cFapprendre cette nouvelle de sou retour, reprit Dragonis. Quand il re-viendra ü File Ferme, il y trouvera rassemblésnbsp;tous les chevaliers ses compagnons. Nous y avonsnbsp;vu arrivqr, hier même, Ie prince Florestan qui sennbsp;retouruait de la Grande-Bretagne, aprés avoir bicunbsp;rabaltu lorgueil des chevaliers romains attachésnbsp;a Fambassade qui vient chcrchcr la princessenbsp;Oriane... Getto revelation fit tressaillir Amadis jusquau fond du coeur. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! cher Bruneo, dit-il a voix hasse ct an-goisscuse h son ami, je nressens des malheurs tor-rihlesl... Mais je veux boire loute la lie de cetienbsp;mauvaise nouvelle... Priez ces chevaliers de vousnbsp;donner des détails sur cette navrante affaire. |
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nbsp;nbsp;nbsp;Ayez foi en Dien I lui répondit Bruneo en luinbsp;serrant la main. Puis, se touruant de nouveau vers Enil et Dra-gonis : nbsp;nbsp;nbsp;Ne pourriez-vous, leur demanda-t-il, me ra-conter ce que vous savez de cette ambassade ro-maine? nbsp;nbsp;nbsp;Ah! volontiers... Mais ces détails se bornentnbsp;è ceux que nous tenons de la bouche de Florestan.nbsp;Gest par lui que nous avons appris que Ie roi Lis-vart est dans la ville de Tagades; que Ie princenbsp;Salluste, due de Calabre, la reine Sardaraire etnbsp;larchevêque de Tarente, sont arrivés dans ce portnbsp;avec une armée navale; que leur commission estnbsp;de demander, au nom de lempereur Patin, la prin-cesse Oriane, et que Ie roi Lisvart parait déterminénbsp;è la remettre entre lears mains. Florestan a ajouténbsp;quil doutait que ces ambassadeurs romains vins-sent facilement ci bout de leur entreprise, sachantnbsp;de bonne source que la princesse Oriane se don-nerait la mort plulót que de consentir fi ce ma-riage... Sur ce quil nous en a dit a tous en arri-vant, nous avons pris Ie parti de nous opposer èinbsp;cette violence et datlaquer les Romains sils osaientnbsp;enlever la princesse Oriane sans son consente-ment... Enil etDragonis se turent. Lors, Amadis navré, tirant i part soa fidéle Gandalin, lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Ami Gandalin, tu vas prendre sur-le-champnbsp;congé de la reine Grassinde, et lui annoncer quenbsp;tu yas passer dans 1Ile Ferme avec ces deux chevaliers, pour avoir des nouvelles plus positivesnbsp;dAmadis de Gaule. Quand tu seras arrivé, tu ferasnbsp;promptement armer tout cc que tu pourras assembler de navires, et tu prieras de ma part les chevaliers de 1lle Ferme de se tenir prèts pour unenbsp;expédition importante, en les assurant que, dansnbsp;peu de jours, je serai au milieu deux pour parta-gor avec eux les périls et la gloire de cette expédition... Amadis, sachant aussi quArdan, son nain, éfait J^pnnu Si la cour de Lisvart, Ie fit partir avec Ganda-t*n, en lui donnant pour unique instruction dexé-cuter les ordres de eet écuyer et de ne pas sortirnbsp;de lIle Ferme. La nauf dEnil et de Drag^onis accosta alors tout-quot;¦ait Ie navire de la reine Grassinde ; Gandalin et Ardan y montèrent, et aussitót la nauf repartitnbsp;pour 1lle Ferme. Ce que voyant, Amadis fit re-j^ettre a la voile Ie navire qu il montait, et, deux eures après, il abordait au port de Tagades. CHAPITRE XXV Comment la reine Grassinde envoya une demoiselle auprès du roi Lisvart, pour lui demander tournoi en faveur denbsp;son chevalier Grec, défen.seur de sa beauté, ce que cenbsp;prince accorda volontiers. I rassinde, aussitót arrivée, dé-puta prés du roi Lisvart une deses demoiselles, en laquellenbsp;elle avail grande fiance, avecnbsp;une lettre quelle ne devaitnbsp;remettre a ce prince quaprèsnbsp;certaines formalités dont ellenbsp;'Out soin de linstruire. Bruneo, désirant avoir des .nouvelles plus particulièresnbsp;gt;de cette cour, fit déguiser La-sinde, son écuyer, et lui re-^commanda de suivre cettenbsp;-^demoiselle sans quelle put sen douter, puis, une fois a la cour du roi Lisvart, de savoir exactement tout ce qui sy pas-serait. Lasinde et la demoiselle partirent done, lune devant lautre. Lorsque cette dernière fut auxnbsp;portes du palais, elle sinlorma comment elle pour-rait obtenir de parler au roi. Le hasard ayaiitnbsp;amené prés delle le jeune Esplandian, eet aimablenbsp;enfant lui présenta la main et soiTrit de la conduircnbsp;lui-même. Ils allèrent done. Bientót ils rencontrèrent Lisvart qui se promenait dans une galerie. La demoiselle,'se mettant alors èi ses genoux, le supplia découter Ie message dont elle élait chargée. nbsp;nbsp;nbsp;Parlez, ma gente enfant, dit Lisvart en la relevant. ' nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit la demoiselle, celle qui men-voie ma trés expressémeut ordonné de ne parlernbsp;quen présence de la reine, et ce ne doit être quenbsp;de son aveu quo je vous supplierai de maccordernbsp;toute süreté pour ceux qui désirent paraitre devant vous. nbsp;nbsp;nbsp;Qua cela ne tienne 1 dit Lisvart. Et, incontinent, il envoya prier la reine de passer un moment dans la galerie, ce que Brisène sempressa de faire. Madame, dit a cette princesse la demoiselle de la reine Grassinde en se mettant A genoux, votrenbsp;cour est renommée par la bienveillante hospitalilénbsp;que vous accordoz è tous Iqs étrangers... Jespèronbsp;que vous maccueillerez de mêrae et que vous nenbsp;serez point blessée de la lettre dont vous allez entendre lecture. Faites librement votre message, ma mie, répondit la reine. La demoiselle présenta A Lisvart la lettre de Grassinde. Lisvart lut ce qui suit: 3® Série. 3 |
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ff Trés haut et trés magnanime prince, ff Moi, Grassinde, belle entre toutes les belles dames de la Romanie, jai rhomieur de vous don-ner avis que je suis arrivée depuis peu de joursnbsp;dans vos Etats, sous la garde dun chevalier grec.nbsp;Fiére davoir remporté la palme de la beauté dansnbsp;les plantureuses contrées de la Romanie, jai dé-siré jouir du même honneur au delé des mers. ff Je sais, Sire, que les plus charraantes demoiselles, et les plus braves chevaliers rendent votre cour la plus célébre de lunivers; javoue que, nenbsp;prétendant rien disputer aux dames bretoimos, jainbsp;Iambitiou de remporter la victoire sur les demoiselles dont les chevaliers voudront éprouver ia va-leur du mien; et si votre majesté permet que jenbsp;fasse publier oe döfi, je la prie de maccorder unnbsp;sauf-conduit pour moi, pour mon chevalier et pournbsp;ma suite. » nbsp;nbsp;nbsp;Trés volontiers, dit Lisvart a la demoiselle,nbsp;je vais faire publier Ie sauf-conduit que votre maitresse desire; et si personne ne se présente pournbsp;lui disputer Ie prix, jespére quelle sera contentenbsp;dailleurs des égards que Ioii aura pour clle. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, ajouta la demoiselle, deux compagnonsnbsp;du chevalier grec Tont suivi dans cette cour; tousnbsp;les deux sont amoureus... Ils se présenteront aussinbsp;prêts é combattre contre ceux de vos chevaliers quinbsp;oseront soutenir que dautres beautés que les dames de leurs pensees méritent la préférenee. Jy consens, répondit Lisvart en souriant, et vous pouvez dire h votre maitresse de se présenternbsp;avec ceux qui Iaccompagneat. Sire, dit la demoiselle, ils se trouveront tous demain daas Ia belle prairie voisine de cette ville. La demoiselle ayant rapporté la réponse favorable de Lisvart, Amadis et Grassinde envoyérent tendre de riches pavilions dans la prairie pour synbsp;reudre au lever du soleil. A peine la demoiselle de Grassinde eut-elle pris congé de Lisvart, que Ie prince Salluste Guide sa-vanpa suivi de plusieurs chevaliers remains; ilsnbsp;fléchirent uu genou devautleroi, et Salluste prit lanbsp;parole au nom de tous : Sire, dit-il, nous vous requérons un don qui ne peut que faire honneur a votre cour. Gertes, répondit Ie roi, dans les termes oü je suis avec vous, jaurais mauvaise gréce h ne pasnbsp;vous Taccorder. Eh bien 1 reprit Salluste, il nous sera done permis de soutenir la querelle de tant de belles demoiselles ici présentes; je crois que nous y réussi-rons mieux que ne pourraient faire les chevaliersnbsp;de votre cour; dailleurs, nous connaissons la faponnbsp;de combattre des Grecs, et eombien Ie seul nom denbsp;Romain leur inspire de crainte. Le bon vieux Grumedan, qui ne pouvait souffrir Salluste ni les Remains, ne perdit pas cette occasion de mortllier leur amour-propre. |
Sire, dit-il, quoique de semblables combats musirent touyours de grandes cours, la vótre peutnbsp;nsquer devoir diminuer son ancien lustre; le chevalier Grec et ses deux compagnons peuvent êtrenbsp;plus redoutables que ne le pensent les Roinains;nbsp;et quoique ia querelle des dames bretaunes ne soitnbsp;pas soutenue par des chevaliers de votre cour, ilnbsp;vous serait trés désagréable quelles essuyassentnbsp;une espéce de déshonneur en votre presence. Pour-quoi votre majesté riattendrait-elle pas plutót cinqnbsp;OU six jours? Galaoret Norandel seront alors de retour, Guillan-le-Pensif sera guéri de ses blessures,nbsp;et vous serez alors plus certain du succés. II nest plus temps, répondit Lisvart, puis-que je viens daccorder ce combat au prince Sab luste. A la bonne heure, reprit vivement Grumedan, mais votre majesté na pas consulté les demoiselles, et je doute quaucune delles voulüt re-raettre aux chevaliers roraains le droit de déteudre leur beauté. Seigneur Grumedan, interrompit Salluste, qui nosait montrer tout le dépit qui lagitait, vousnbsp;direz tout ce que vous voudrez, mais jespére biennbsp;soutenir avec gloire Thonneur de ces demoiselles...nbsp;Et, lorsque jaurai vaincu ce chevalier Grec, quenbsp;vous estimez tant, je serai fort aise de combattrenbsp;aussi ses deux compagnons... Je vous combattrainbsp;vous-même, sil vous en prend envie, pourvu quenbsp;deux de mes chevaliers rendent la parlie égale... Par Dieu ! sécria Grumedan, je laccepte dc tout mon coeur, tant pour moi que pour ceux quinbsp;voudront être de mon cóté. Lors, tirant un aniieau de son doigt, Grumedan le présenta li Lisvart, en disant: Sire, recevez mon gage. Le prince Salluste, pour me braver, a demandé lui-même ce combat:nbsp;il ne pourrait plus raainteiiant sen dódire sausnbsp;bonte et sans savouer vaincu. ¦ Ahl sécria Salluste, les mers se sècheront avant quun Romain rétracte sa parole!... Grumedan, je nai plus de pitié de votre vieillesse, et vousnbsp;méritez detre chêtié pour avoir conservé la témé-rité de votre prime-jeuuesse. Grumedan rêpliqua avec aigreur, et, la querelle séchauffant, le roi Arban de Norgales et trentenbsp;chevaliers bretons se levèrent en disant quilsnbsp;épousaiont tous la cause de leur vieux compagnonnbsp;darmes, et quils ne souffriraient pas que les Ro-mains osassent, en leur présence, tui manquer denbsp;respect. Lisvart fut obligé de se lever aussi pournbsp;imposer silence et empêcher tous oïs chevaliersnbsp;échauffés den venir aux mains dés ce moment. IInbsp;sépararassemblóe et se relira dans sa chambre, oünbsp;lattendait le comle Argamon pour lui faire denbsp;nouvelles representations sur le mariage dOriane. Vous risquez, lui dit le comte, de la rendre la plus malheureuse prineesse du monde, Songeznbsp;que si lempereur meurt avant elle, Oriane se trou-vera sans Etats et dans la dépendance des Remains.nbsp;De quel droit la privez-vous done des ropumesnbsp;dont elle doit hériter? Dailleurs, en bon père, nenbsp;deviez-vous pas consulter son coeur, et rompre unnbsp;mariage qui ne sacbévera probablement pas etnbsp;qui pourra lui coüter la vie. Le roi Lisvart avait lobstination de sa race : il écouta son oncle, le comte Argamon, sans linter;nbsp;rompre, en respectueux neveu quil étail, mais ünbsp;ne céda pas. |
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CHAPITRE XXVI Comment lo prince Sallusle comballit centre Ie chevalier Grcc qui Ic vainquit, pour Ilionneur de la reine Gras-sinde. LorsquAmadis apprit par léeuyer de Florestan ce qui se passait et allait se passer, il alia priornbsp;Grassinde de Ie raettre Ie plus tót possible 5 porteenbsp;deu venir aux mains avec les chevaliers de lem-pcreur Patin. Grassinde, alors, agréablement paree de tout ce qui pouvait encore rehausser sa beauté vraimentnbsp;remarquable, et Ie front orné de la couronne bril-lante quelle avait remportée sur les dames do lanbsp;Rotnanie, se mit en marclie, suivie du plus brillantnbsp;cortege. AUadis iiiarchait èi coté delle; Bruneo denbsp;Boiinemer portait sa iance, et Angriote dEstra-vaux portait son bouclier. Etant arrivés dans la prairie, ils apercurent les grands échafauds quon avait préparés pour lanbsp;cour, avec Ie perron de marbre quo Lisvart avaitnbsp;fait élever, et sur lequel Ie chevalier qui se pré-senterait pour conibattre, devait poser quelque ra-meau, ou une pièce de son armure. Lisvart et la reine Brisèue ne tardèrent pas amp; paraltre, suivis dun grand nombre de demoiselles,nbsp;plus parées encore de leur jeunesse et de leurnbsp;beauté que des perles et des fleurs qui festonnaientnbsp;leurs vètoraents. Geile que Ie vaillant Agraies ado-rait, la gente Oliiide, se faisait remarquer au milieu de cette troupe brillante par Iclegancc de sanbsp;taille et 1éclatante blancheur de son teint. Lc prince Salluste Guide, couvert darracs écla-tantes et monté sur un superbe coursier, parut bientót a la tê'.e des chevaliers remains et alia scnbsp;ranger sous Péchafaud sur lequel les dames étaientnbsp;iissises. Araadis, alors, prenant la couronne quinbsp;couvrait la tête de Grassinde, alia la poser sur Icnbsp;perron de marbre, et, savaiiqant avec grace etnbsp;I'cc courtoisie vers Ic roi Lisvart: Sire, lui dit-il en langage grégeois, si je eusse été prévenu par Ics Roraains, raon respectnbsp;cl nion admiration pour vous mauraicnt porte hnbsp;veus oftVir mes services... Mais, puisque Ic sort ciinbsp;^decide autrement, ordonnez. Sire, quele chevaliernbsp;cjui se présentera pour combattre, demandc 5 cellcnbsp;doat d t'era choix la couronne quelle porto et qudnbsp;la pose sur le perron 5 cóté de cello de la bellenbsp;Lrassinde, sous la condition que cos deux coiiroii-des apparliendront tv la dame du chevalier qui seranbsp;vainqueur. Ces mots dits, Atnadis sinclina profondément, b taisaut passager avee grace son cheval, il alia scnbsp;dnger a cóté de la reine Grassinde. maino? nbsp;nbsp;nbsp;langage grégeois; p\nlimi:4 nbsp;nbsp;nbsp;Argamon, qui 1 entendail, ayant P d ' ut haut ce que le chevalier Grec venait |
de dire, le prince Salluste savanga vers Techa-faud, et, sadressant 5 la gente Olinde : Madame, lui dit-il, jespère que vous voudrez bien me coiifier la couronne que vous portez, pournbsp;quelques moments; je compte biea vous eii présenter tout h Iheuie ufie seconde, comme a lanbsp;dame dont jai fait choix pour lui faire partager lenbsp;rang etles honneurs dont je jouis auprès de Icm-pereur des Romains. Olinde, trés choquée des propos que Salluste osait lui tenir saus sou aveu, ne lui répondit quonbsp;par un regard méprisant, et, détournant la têtenbsp;avec affectation, elle se mit k deviser avec une denbsp;scs voisines. Salluste, voyant cela, reprit dun air piqué: nbsp;nbsp;nbsp;Vous devriez, ce me serable, être plus sensible è la gloire du sort que je vous destine et anbsp;l'honneur que je va'S vous faire remporter aujour-dhui, en terrassant a vos yeux ce faible enneminbsp;que je voudrais trouver plus digne de moi... Lisvart, craiguant do méconteiiter les Romains, prit Ie parti de lever en riant la couronne dOlindenbsp;de dossus sa tête, et la remit enire les mains denbsp;Salluste, qui alia la poser sur lo perron de marbre.nbsp;Puis, semparant dune forte lance et la brandissantnbsp;avec menace, il revint vers Lisvart. nbsp;nbsp;nbsp;Vous allez voir, Sire, lui dit-il, quelle est lanbsp;force et Ie courage des chevaliers romains... Puis-scut les deux compagnons de ce chevalier, quonbsp;vous verrez tout a 1'heure étendu sur la poussière,nbsp;cssayer de Ie venger! je vous apportcrai bientótnbsp;leurs têtes en guise de couronnesl... Seigneur Salluste, lui cria Ie vieux Grumc-dan, impatienté, neraployez done pas ainsi toutes vos forces... Réservez-en pour Ie combat que nousnbsp;devons avoir ensemble... II ne men restera toujours que trop contre vous, lui dit Salluste dun ton plus arrogant quenbsp;jamais!... Lors, baissant la visière de son heaurae, il cou-rut se placer k rextrémité de la lico, pour revenir bientót au sou des trompettes, contre Ie chevaliernbsp;Grec. Les deux lances portèrent également et sc bri-sèrent eq échts. Geile de Salluste perqa Iécu dAmadis sans parvenir k ébranler cc héros, qui,nbsp;a la seconde passe, étendit son adversaire sur lanbsp;poussière. Geutil chevalier, lui dit-il dun ton gouail-leur, la demoiselle dont vousavez pris la couronne vous doit peu de reconnaissance, avouez-!e, puis-quil faut que vous perdiez votre tête ou que vousnbsp;me cédicz cette couronne pour que jaille la déposernbsp;aux pieds do Grassinde!... Salluste, moulu par la violence de sa chute, no répondit rien. Le chevalier savauea vers Lisvart. Recevez, Sire, lui dit-il, ce chevalier vaincu que je vous otfre, ou trouvez bon que je poursuivenbsp;ma victoire... Lo roi, ble^sé daiis lc fond de son coeur de les-pèce de déshonneur qui! simaginait partager avec Salluste, nc voiilut rien répondre. Amadis, alors,nbsp;mettant pied 5 lorre et tirant son épée, courut versnbsp;soa adversaire, lui eideva sou hciumc, et il fai- |
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sait mine de lui couper la tête lorsque Lisvart, elTrayé, cria quil acceptait Salluste vaincu. Amadis marcha droit au perron, y prit les deux couronnes, les porta è la belle Grassinde, et, arménbsp;dune nouvelle lance, il alia se placer au bout de lanbsp;lice, attendant. Aucun cbevalier remain ne vintnbsp;pour succéder ^ Salluste, de peur, sans doute,nbsp;davoir Ie mêrae sort. II envoya vers Lisvart lanbsp;raême demoiselle qui avait déja parlé èi ce prince. Sire, dit-elle, Ie cbevalier Grec qui, dans son ca3Ur, vous est attaché, vous supplie dernpêchernbsp;vos chevaliers de se mêler dune querelle quil desire terminer centre les Romains seuls. Assurez Ie cbevalier Grec de ma part, répon-dit Ie roi, que la haute idee quil vient de me don-ner de sa valeur me fait regrelter quil ne soit pas du nombre de mes sujets, dont aucun ne se présentera contre lui 1 La demoiselle ayant rapporté cette réponse k Amadis, ce vaillant chevalier dit a la reine Grassinde ; Madame, je vois que personue nose plus vous disputer la palme de la beauté. Ces deux couronnes sont done a vous; recevez-les, madame,nbsp;comme lo don qui macquitte en vers vous... Heureux detre enfin fibre de se consacrer exclu-sivement aOriane, Amadis, pour continuer lmuvre quil avait si bien commencée, alia porter son écunbsp;sur Ie perron de marbre. Puisque personne, dit-il dune voix haute, ne se présente plus pour disputer Ie prix amp; la bellenbsp;Grassinde, voyons si je trouverai des Romains as-sez braves pour toucher k eet écu... Je défie lesnbsp;deux plus renoramés dentre eux doser sy hasar-der en me présencel... Ce défi ne pouvait manquer dexciter une grande rumeur parmi les chevaliers romains. Cependantnbsp;ils reslèrent longtemps indécis. Gradamor, Ie plusnbsp;vain dentre eux, remis a peine de son combatnbsp;contre Florestan, entraina Ie jeune Lasanor, etnbsp;tous deux, sorlant fièrernent des rangs, savancè-rent vers Iécu dAmadis. Lasanor se contenta denbsp;Ie toucher léj^èrement du fer de sa lance; maisnbsp;Gradamor, plein daudace et de colère, frappanbsp;dessus de toutes scs forces et Ie mit en raorceaux. Le chevalier Grec, outré de cette insulte, ne sc donna pas raême le temps de prendre un nouveaunbsp;bouclier. II fondit sur les deux Romains la lancenbsp;en arrêt, requt leur atteinte sans perdre les ar-poas, enleva de sa selle Lasanor quil atleignit, et,nbsp;poursaivant Gradamor h grands coups dépée, ilnbsp;iétourditpar leur pesanteur et leur continuité, aunbsp;point de le forcer a tomber évanoui sur le sable...nbsp;Puis, comme le jeune Lasanor commengait a se rc-lever, il courut sur lui et Ietendit auprès de Gradamor; et, les saisissant tous les deux de sa mainnbsp;puissante, il leur arracha leurs heaumes et fitnbsp;mine, comme tout k lheure avec Salluste, de leurnbsp;doaner la mort du même coup... Lors, le jeune Esplandian, qui sétait avancé pour voir ce combat, fut vivement impressionnénbsp;par le spectacle de ces deux chevaliers mcnacés denbsp;mort. |
Ahl sire chevalier, sècria-t-il en tendant les bras vers Amadis, accordez-moi la vie de ces deuxnbsp;chevaliers qui vous crient merci!... La beauté dEsplandian, le son de sa voix, un tressaillement étrange que ressentit en ce momentnbsp;Amadis, suspendirent le coup quil sapprêtait knbsp;donner. Gher enfantelet, lui répondit-il, je vous ac-corde leur vie, puisque vous me la demandez dune voix si douce... seulement en échange, vous menbsp;direz qui vous êtes, nest-cepas?... Esplandian, qui ne se connaissait pas lui-même, était trés embarrassé de répondre , lorsque lenbsp;comte Argamon savangant, prit la parole pour lui,nbsp;et, se servant du langage grégeois avec Amadis,nbsp;quil croyait nen pas connaitre dautre, il lui ra-conta tout ce quon savait k la cour de Lisvart surnbsp;eet enfant. Amadis désira voir les caractères im-primés sur sa petite poitrine, et son étonnementnbsp;fut extréme en les apercevant. Pressé de retour-ner aupiès de Grassinde, il serra tendrement Esplandian dans ses bras, en priant le ciel de yeillernbsp;sur tous les jours desa vie comme il avait veillé surnbsp;ceux de son enfance. La princesse Grassinde était satisfaite, Amadis fit replier les pavilions, et reprit avec elle et sanbsp;suite le chemin de leur navire, mais en ayant soinnbsp;de laisser Ik Angriote et Bruneo pour soutenir lenbsp;vieux Grumedan contre les attaques des Romains,nbsp;qui restèrent cois. GHAPITRE XXVll. Comment le roi Lisvart envoya quérir Oriane pour la livrer aux Romains, et de ce quil arriva. riane était k Mirefleur, on le sait. Son père, qui voulait lanbsp;livrer aux Romains, envoyanbsp;pour la quérir Gionles son neven et deux autres chevaliersnbsp;avec lui, en leur recomman-daiit, sur leur vie, de ne lais- ________ ser personne lui parler en quoi que ce fut. Par quoi Giontes, exécutant le commandement du roi, era-mena avec lui Sadocc et Lasanor, lesquels, arrivés k Mire-fleur, firent apprêter une litièrenbsp;pour transporter Oriane, tautnbsp;cette princesse était faible davoir pleuré et veillé. Lors, on se remit en chemin ^ pour revenir a la cour du roi.nbsp;Oriane allait devant, accompagnée de la, reinenbsp;Sardamire et de plusieurs autres demoiselles.nbsp;Giontes, Sadoce et Lasanor cbeyauchaient pk et la.nbsp;lis étaient sur le point dalteindre Tagades, et |
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approchaiefit dune trés bello fontaine qiii soiir-(iait dentre une infinite darbrisseaux, loivquils aperQurent dans letaill s un chevalier pret a com-battre. II portait lécu de sinople et une lance ennbsp;laquelle pendait une banderoüe de serablable couleur. nbsp;nbsp;nbsp;Va dire A ceux qui gardent madame Oriane,nbsp;cria-t-il ü son écuyer, que je les prie, par courtoisie, de me laisser Tentretenir quelques instants.nbsp;Aulrement, je ferai malgré ce que je ne .puis fairenbsp;de bon gré!... nbsp;nbsp;nbsp;Ami, retourne dire au chevalier qui tenvoienbsp;qui ni lui ni personne ne peut parler a madamenbsp;Oriane, et que sil passe outre cette défense, il sennbsp;trouvera cerlainement mal. Oriane avait entendu. Elle dit a Giontes : nbsp;nbsp;nbsp;Eh ! beau sire, que vous importe done quonbsp;ce chevalier me parle ? Peut-ètre mapporte-t-ilnbsp;nouvelle agréable. nbsp;nbsp;nbsp;Madame , répondit Giontes , Ie roi nous anbsp;commandé, sur notre vie, de ne laisser approchernbsp;amequi vive de votre personne avant que vous nenbsp;soyez arrivée auprès de lui. Au raêiiie moment, Ie chevalier inconnu, a qui son écuyer avait porto la réponse de Giontes,nbsp;sortit en campagne et donna des épérons a sanbsp;monture qui arriva commele vent sur Ie neveu dunbsp;roi Lisvart. Ils se chargèr»?nt luri raulre avecnbsp;grande roideur, leurs lances volèrent en eclats, et ^nbsp;bientót Ie cheval de Giontes tomba a terre et son -1nbsp;maitre sous lui. nbsp;nbsp;nbsp;Me laisserez-vous mainlenant parler ii lanbsp;princosse Oriane? demanda Ie chevalier Vert anbsp;son adversaire, qui essayait de se retirer de dessous son cheval. nbsp;nbsp;nbsp;Par ma foi, répondit Giontes, si vous le faites,nbsp;ce sera bien malgré mol et par 1inforlune seulenbsp;arrivée é rnon cheval... Gomrac il finissait ces mots, Sadoce, son compagnon, cria au chevalier Vert -. nbsp;nbsp;nbsp;Gardez-vous de moi, é présent, beau chevalier indiscretl... Le chevalier Vert fit de celui-ci'ce quil avait faitdu précédent; il le désaroonna. Ce que voyantnbsp;Lasanor, pensant venger ses deux compagnons, ilnbsp;concha sa lance contre Iincoiinu, espérant le sur-prendre. Mais gauchissant au coup 1 un de Iautre,nbsp;lls se chargèrent avec si grande force, que Lasanornbsp;se ronipit le bras ct demeura lout ctourdi sur sonnbsp;lt;^lmvai qui continua é courir. Le chevalier Vert se prit ii rirc, ct sapprocha d Oriane quil salua humblemeiit. Oriane, qui pensait avoir affaire A Araadis, se leva de sa liiiore et fit bon visage au vaiiiqucur denbsp;ses trois couducleurs. Madame, lui cl,t-il en lui présentant une lettre, Agraies et Florestan se recommandent bien hum-blement a votre bonne grace. 11s mont envoyé versnbsp;vous pour vous faire tenir cette lettre ctvoiis dc-mander si vous avez quelque chose A leur dire...nbsp;gt;ie m eu retourne vers eux avee la plus grande di-Ji'fnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;fioe je suis que, malgré mon peu ^oront besom ue moi avant que leur entrepriseprenneliii. |
nbsp;nbsp;nbsp;Vous faites inutilement do la modestie, chevalier, car vous venez précisément de nous donnernbsp;de belles preuves de votre vaillance. Aussi suis-jenbsp;désireuse de savoir votre' nom, afin que je m ennbsp;souvienne et vous sache gré chaque fois que celanbsp;viendra a propos. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit. le chevalier Vert, jai nomnbsp;Garnate du Val-Craintif. Jai toute ma vie desire denbsp;vous faire service, Ioccasion sen présente, jennbsp;suis heureuy... Sur ce, madame, permettez-moinbsp;de prendre congé de vous. Et il séloigna, pendant que les trois conducteurs dOriane sen revenaient vers elle clopin-clopant. On reprit le chemin de Tagades. Oriane fit en-trer Mabile en sa litière pour lui tenir compagnie et surtoiit pour lire avec elle la lettre de Florestan. Celui-ci lui mandait que Gandaliii et Ardan-le-Nain étaient arrivés en file Ferme, oü se devaitnbsp;trouver leur maitre dans buit jours, et oü il allaitnbsp;lui-méme attendre, avec maints autres chevaliers,nbsp;1'heure de son embarquement ponr Rome, rheurenbsp;qui serait fatale a ses ravisseurs. Florestan la priait,nbsp;on conséquence, de prendre courage ct de senbsp;réjouir. Cette lettre fut lue et reine cent fois en chemin par les deux princesses. Mais, quand elles se vi-rent prés du logis du roi, nouvel ennui maitrisa lanbsp;grande aise qu elles ressentaient, paree quellesnbsp;simaginaient que les chevaliers de l'Ile Ferme nenbsp;se tireraient peut-être pas bien de leur entreprise. Oriane, une fois a terre, se retira en sa chambre sans aller vers celle de la reine comme elle en avaitnbsp;coulumc, et prétexta pour cela quelle avait mal.nbsp;De quoi Ie roi averti la vint trouver, accompagnénbsp;seulement du roi Arban de Norgales. Quand Oriane ent apergu son père elle se le.va et, se jetant a ses genoux, elle sécria dolentement: Hélasl Sire, pour riionneur de Dien, regar-dez un peu en pitié votre lant désoléc fille! Ne lui soyez pas moins favorable que vous nêtes eiiversnbsp;les plus simples demoiselles de votre royaumeinbsp;Est- il possible quoubl,ant votre vertu familiére, lanbsp;bonté, vous voulez me faire pA que vous ne fitesnbsp;jamais a personne?... Jai su que vous me youlicznbsp;envoyer vers 1'cmpereur dc Rome pour être sanbsp;femme. Mais si vous me contraignez é cela, vousnbsp;forez trés grand péclié, car cc S(;ra malgré moi, etnbsp;d'aiileurs je serai morte avant lheure de cetodieuxnbsp;sacrifice 1... Vous aurez cté homicide de votrenbsp;propre saugl... Ma mie, répondit Ic roi, les pèros savent mieux que les filles ce quil convient de faire ennbsp;telle occurrence. Vous pleurez aujourdhui, vous menbsp;renuircicrez demain. Et il sen alia. II avait a peine eu Ie temps de disparaitre, et Arban de Norgales se df-posait ünbsp;limiter, lorsque Oriane tomba évanouio sur lenbsp;plancber. Sire! Sire! cria Arban de Norgales. Lisvart revint a contre-cocur. II naimait pas ces momeries de jeune fdle. Mais quand il vit Orianenbsp;étendue sur les dalles de la chambre, quasi morte,nbsp;il comprit que lalTaire, était sérieuse, el il sem-pressa aulour delle, avec Mabile, pour la relever. |
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nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, ma mie! lui dit-il. Revenezjivousl...nbsp;Parlez-moii... Mais Oriane ne remuait ni pied ni main. Toute-fois, k force de vinaigre et deau froide, on lui fit revenir Ie coeur. nbsp;nbsp;nbsp;Ayez pitié de moi, Sire, ayez pitié de moi!nbsp;murmura-t-elle en rouvrant les yeux et en aperce-vant son père. nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, vous membarrassez... Que voulez-vous done que je vous fasse?... Sire, avisez vous-même... Mais je vous jure que jamai%Rome ne me verra... Je me jeltcrainbsp;dans la nier avant dy srriver... Vous serez ainsinbsp;cause de deux maux ensemble ; Ie premier, denbsp;rinobédience que je commettrai envers vouscoriirenbsp;mon gré; lautre, de rhomicide que votre fille feranbsp;en sa propre personne. Par ainsi, vous qui êtesnbsp;renommé par tout Ie monde comme prince beninnbsp;et raiséricordieux, vous serez tenu désormais pournbsp;Ie roi Ie plus cruel et Ie plus impitoyable quinbsp;soit!...' Ma mie, répondit Lisvarf, vous êtes une personne sage et vous finirez par comprendre vos intéréts... Votre mère vous dira ce que jai résolu de faire... Par ainsi ne vous déconforlez done pasnbsp;comme vous faites en ce moment... Faites bonnenbsp;chère et menez grande joie, au contraire!... Jenbsp;travaille pour votre bonheur : ne travaillez pas,nbsp;vous, pour ma bonte!... Quand je vous dis quenbsp;vous aurez peut-être ce que vous demandez, colanbsp;dort vous suffire, il me scmble!... Le roi ne lui fit celte dernière promesse que paree quil avait Ie coeur navró ct si serré de piliénbsp;quil ne pouvait plus parler. La reine survint sur ces entrefaites, et fut bien ébahie de voir sa fille en eet état. Elle le fut davau-tage encore, lorsquOriane, impressionnéc par sonnbsp;arrivée, sévanouit derechef, ce qui permit i'i Lis-vart de se retirer, laissant les femmes autour dellc. La dolente Oriane, a la voix de sa mère, recou-vra la parole et, ouvrant sesyeux gonflés de grosses larmes, elle se prit è regarder Brisène dun air at-tristé. Quavez-vous done, chère fille? Comment vous trouvez-vous?,.. lui deraanda la reine, in-quiète. Hélas! madame, répondit Oriane, le portc-ment que jai est meilleur quil ne serait besoin.... La mort est maintenant tont ce que je désire...nbsp;puisque je suis abandonnée du roi et de vous, denbsp;mon père et de ma mère, cest a-dire des seules pcr-sonnes qui devraient me protégerl... Ma mie, reprit la reine, le roi vous aimo laat quil ne pense què votre bien. Pourquoi done vousnbsp;tourmentez-vous ainsi? ¦ Vous trouvez done, madame, ce baunissc-lï^ent a mon avantage? demanda Oriane. Pour([Uoi dites-vous que le roi maime, puisquil se montrenbsp;nnpitoyable envers moi et veut me faire épousernbsp;coiUre !e gré de mon coeur?... |
CHAPITRE XXVllI Comment les plaintes dOriane, propos de son manage avec 1empereur Patin, forQaient tout le monde ii soccu-per delle. Pendant que la mère et la fille devisaient ainsi ensemble de la chose qui leur tenait le plus aunbsp;coeur, le roi causait de cette mème chose avec sonnbsp;oncle Argaraon, en se promenant avec lui de longnbsp;en large dans le jardin du palais. Argaraon, une dernière fois, voulut tenter de ramener son neven a des sentiments plus conforraesnbsp;a sou état de père. Mais Lisvart, pour la dernière,nbsp;lui dit : Mon oncle, co propos a été assez démené; nen parlez plus, si vous voulezrae faire plaisir. Et, lui tournant le visage, il le laissa seul pour aller vors Sallustc Guide et Brandadel qui surve-naient. Or ca, leur dit-il, ma fille est arrivée, mais elle SC trouve un peu mal... Vous la verrez dernainnbsp;en bonne santé. Sire, demanda Brandadel, quand vous plaira-t-il de nous la livrer pour lammener a notve maitre? La semaine proebaine, répondit Lisvart. Et sur Fheure ils allèrcnt se raettrc li table. Pendant le repas,.ceux qui voulaient combattre Gnmiedan se présentèrent en disant au roi: Sire, vous connaissez les propos qua tonus cc vieux rèveur de Grumedan ; nous venons vousnbsp;prior de nous octroyer de présenter le combatnbsp;pour tlemain, car nous avons hate de pimir cesnbsp;injures. Grumedan rougit de colcre en enteiidant ces paroles ct voulut répondrc, mais le roi Ten erapêcha en lui disant a Ini-même : Grumedan, vous vous êtes toujours montré sage et prudent dans vos paroles; je vous prio,nbsp;dissimulcz pour eet instant et répondez seulcmentnbsp;au combat que demandent ces chevaliers. . Sire, répondit Grumedan, je fcrai comme il vous plaira, et dernain je scrai au camp, pret anbsp;venger 1insulte qui mest faite en votre présence. Le roi se leva de table, et demanda a Grumedan quels étaient ceux quil avait choisis pour être desnbsp;sions. Sire, répondit le vieux chevalier, jai dabord mon droit; si Galaor arrive dernain, nous serousnbsp;deux; mais sil ne vient pas, je les combaltrai tousnbsp;trois 1'un après lautre. Gela no peut ctre, dit le roi, le combat annoncé est de trois contre trois; ils sont forts ct jeunes, et vous déjti caduc et sans vigueur, ce quinbsp;me fait craindre pour vous.nbsp;j Sire, répliqua Grumedan, Dieu y pourvoira, |
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lui qui hait la présomption dont sont habillés ces chevaliers, et au pis aller jai deux parents qui nenbsp;reluseront pas de mourir en maidant centre eux.
Ecoulez, fit Ie roi, je me déguiserai etferai votre second; è neus deux neus en viendrons amp;nbsp;bout. Vous avez hasardé votre vie pour moi, il estnbsp;juste que je vous rende la pareille; mon bras estnbsp;assez raide pour soutenir votre querelle.
Mais Grumedan ne consentit pas amp; ce dévouemerit du rqi, et fit avertir ses deux parents qui Ie re-mercièrent attectueusement de lhonneur qüilnbsp;leur fesait, en les choisissant pour compagnonsnbsp;centre les trois Remains.
Grumedan demeura en oraisons jusquau lende-main, et coramenea't a sanner lorsque survint la demoiselle de Grassinde, qui portait Tune des plusnbsp;belles épées du monde; elle salua Grumedan etnbsp;lui dit :
Voici, de Ia part du chevalier Grec, qui vous aime et estime, une épée déjk teinte du sang desnbsp;Romains; acceplez de plus laide de deux amis denbsp;ce chevalier, sans en prendre dautres, car il vousnbsp;les adresse, les connaissant pour les meilleurs quinbsp;soient.
Grumedan ceignit aussilót lépée, reraerciant le chevalier Grec de sa bonté.
Les deux compagnons vous attendent, dit la demoiselle, prêls ii combatlre quaud il vous plaira;nbsp;ne tardez guère, car les trois chevaliers romainsnbsp;out Fair de vouloir montrer touteleur science.
Grumedan enfourcha le cheval que Florestan lui avait donné et se rendit au lieu du combat; ilnbsp;trouva les deux chevaliers, quil salua, en leurnbsp;disant ; ,
Je ne sais qui vous Ates, mais ce que vous faites pour moi moblige h vous esiiraer comme mesnbsp;meilleurs amis tant que je vivrai.
Tout-amp;-coup ils virent entrer au camp les trois Romains avec troinpettes ct clairons, 1'aisant unnbsp;bruit fi tout romp re.
Le roi monta sur une estrade et apergut Gru-medan ainsi que la demoiselle, mais il ne reconnut pas les deux chevaliers qui se présentaient de lanbsp;part de son ami. II appela la demoiselle (jui luinbsp;¦^nnonca quils etaient amis du chevalier Grec, ctnbsp;fiue Grumedan ne les avait connus quau momentnbsp;elle les avait arnenes pour lui servir daide.
Vraiment, dit le roi, le chevalier Grec a beaucoup fait pour lui.
Alors les trois chevaliers romains crièrent a ante voix prés de Iestradenbsp;. ^ Sire, ne soyez pas méconteut si nous avonsnbsp;_ ^ornporter a Rome lés têtes des Irois che-n *'nnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;veulent combattre, spécialement
ceile de don Grumedan, ou priez-le Ue se dédire on ayouant que nous, Romains, sommes les meil-eurs chevaliers du monde.
- baites, répondit le roi, et que le vainqueur raito son ennemi ainsi que bon lui semblera.
Les chevaliers partirent et les dames arrivèrent passe-temps, accompagnéesdeGuillau-o-Pensil et Gendil-deltk,, nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;'
ianotte, tous deux h peine aiguaitpour Grumedan nne mauvaise
valides La reine cr;
fortune, Guillan la rassura, et lorsque le combat commenga, elle aurait volontiers assuré la défaitenbsp;des Romains.
Or, il advint dans cette rencontre ce quon navait pas encore vu é la cour du roi Lisvart, carnbsp;les trois Romains furent désargonnés sans que nulnbsp;des aulres perdit Ietrier.
Rruiico de Ronnemer, Grumedan et Angriotte mirent pied a terre, et, se couvrant de leurs écus,nbsp;fondirent sur les Romains. Angriotte les plaisantanbsp;durement, et a leur allure on voyait la colère pré-cipiter leurs mouvements.
Grumedan était au milieu de Faffaire portant de beaux horions, mais convert de blessures; il fitnbsp;reculer los Romains avec ses deux amis, si bien quenbsp;Maganil toinba hla renverse.
Bruneo lui arracha Farmet quil jeta au pied de Festrade doii la reine et les dames regardaient;nbsp;lors Maganil commenga é crier demandant pitie anbsp;son vainqueur qui feignait de ne pas comprendre.
Je ferai, seigneur, disait Maganil, ce que vous voudrez et suis pret é confesser que jai menti. Lesnbsp;chevaliers romains ne sont enlt; rien comparables énbsp;ceux de la Grande-Bretagne.
La reine et Guillan entendirent ces paroles et prièrent le chevalier Grec de pardonner.
Lors Bruneo se leva de dessus Maganil et courut vers Grumedan qui avait abattu le second et luinbsp;avait fait promettre soumission.
Le troisieme Remain avait tant perdu de sang quAngriotte, son adversaire, le vit choir a sesnbsp;pieds privé de vie. Angriotte le prit par la jambenbsp;et le traina hors du camp.
Cependant Grumedan remonta é cheval, et se retira dans son logis pour faire panser ses plaies.
Bruneo et Angriotte, sans oter leurs armets, craignant dêtre reconnus, allèrent devant le roinbsp;et lui dirent:
Sire, nous prendrons congé de vous pour re-tourner en la compagnie du bon chevalier Grec; sil vous plait de lui mander quelque chose, nousnbsp;le lui dirons de bien bon coeur.
Dieu vous conduise, répondit le roi, vous avez montré que vous nétiez pas apprentis en telsnbsp;combats, et Grumedan vous est grandement obligé
La demoiselio pria le roi de lui accorder de lui parlor é lui soul, et elle commenga A prendre lanbsp;défense dOriane et implorer la clémence du roinbsp;pour cetle pauvre princesse affiigée de toutes lesnbsp;fagons.
Le roi ne put sempecher de trouver raisounable le discours de la demoiselle, ^ui partit avec lesnbsp;deux chevaliers vers la mer, oil un brigantin, en-voyé par Grassinde, les attendait.
Ayant su que Lisvart voulait liyrer sa fide aux Romains sous sept jours ou buit, ils se hatèrentnbsp;de retrouver le chevalier Grec pour le lui ap-prendre.
Agraies, Florestan et autres chevaliers vinrent au port de File Ferme les recevoir avec grandenbsp;demonstration de joie, Amadis surlout, que sesnbsp;amis avaieiit rejoints en route, regut des marquesnbsp;dalfcction telles que Grassinde ne savait quennbsp;penser. Amadis ful obligé de lui dire :
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40 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Madame,ne?oyezpasmécontentc si je vous ai célé raon nom jusquici. Je me nomme Amadis denbsp;Gaiile. Vous men avez parlé quelquefois. ïousnbsp;ceux-ci sont mes parents, mes amis, tous commenbsp;moi a votre service. Gestk moi de sexpuser,fit Grassinde, davoir , traité én simple chevalier errant un prince aussinbsp;célèbre qiievous. Ma's cest un peu de volre faute. On entra au palais dApollidon oü les tables étaient dressées. Angriotte raconta Ie combat avccnbsp;les Remains, et avertit Amadis que Ie roi avaitnbsp;résolu de livrer sa fille aux ambassadeurs de Romenbsp;sous trois jours. Amadis fut trés ému k cette nouvelle, craignant de nêtre pas assez pret pour la secourir ou detrenbsp;laissé seul dans une affaire centre Ie roi Lisvart.nbsp;R en paria dune facon délournce pour connaitrenbsp;les dispositions de ses amis, et ajouta : Vous devez vous souvenir du serment que nous fit faire la reine Brisène dans lassembléenbsp;qui fut tenue en la viiie de Londres. Nous juramesnbsp;tons de ne souffrir aucun tort fait a dame ou demoiselle qui nous en instruirait. Pouvons-nousnbsp;laisser enlever ou bannir des dames? Je veux, ennbsp;ce qui me regarde, occuper monbras et mes vais-seaux a délivrer ces pauvros demoiselles, entrenbsp;lesquelles je nen sais de plus dolentes quOriano,nbsp;Olinde a qui on veut donner Salluste Guide pournbsp;mari, et raême ma cousine Mabile qui devait êlrenbsp;la compagnie dOriane et non exilée amp; Rome. Agraies,qui portalt unvéritable amour k Olinde, répondit : Je ne sais qui peut retarder une aussi gentille entreprise, car depuis longtemps nous trouvonsnbsp;que Ie roi Lisvart méconnait tous les devoirs quenbsp;sa fortune lui commande. Pourquoi a-t-il envoyónbsp;ma sffiur en pays étranger? Le-royaume d'Ecossenbsp;nest-il pas assez grand pour la recevoir? Par Dieu,nbsp;cette fagon dagir est si hors de raison quil estnbsp;temps de se venger. Seigneurs, fit Quadragant, je suis quant k moi prêt k partir quand il plaira k la compagnie;nbsp;car si nous hasardons quelquefois nos vies pournbsp;peu doccasion, nous avons aujourdhui bien raisonnbsp;de ne pas nous épargner; nest-il pas vrai, mosnbsp;amis? Chacun alors voulut raourir pour cette cause, et 1on soccupa de pourvoir a garder Ie détroit de lanbsp;mer Méditerranée pour empêcher Ie passage desnbsp;Remains. Embarquons-nous demain, sécria Amadis, et prenons les devantsl... Cette resolution fut prise de suite, Grassinde présente; elle pensa élever encore leur couragenbsp;en disant; Sur mon Dieu, votre entreprise est grande et louable, car outre Ie bien que vous ferez k cellesnbsp;quamp; vous allez secourir, vous montrerez la routenbsp;lt;gt; tous les autres bons chevaliers qui ne permet-tront plus que lon fasse tort k dame ou demoiselle quelconque. Toutes celles qui viendront dicinbsp;k cent ans et plus devront vous savoir gré de volre Madame, répondit Amadis, Dieu nous fasse la grace d exécuter notre entreprise comme nous |
Ie désirons,et,sil vous plait, pendant notre absence, restez ici en compagnie dIsanie, gouverneur denbsp;celte ile, qui vous obéira comme a moi-même. Monseigneur, réparlit Grassinde, vous | ouvez disposer de moi et des miens ainsi que bon vousnbsp;semblera. Amadis la remercia bumblement, et commanda que cbacun se tint prêt pour entrer Ie leodernainnbsp;dès laube du jour aux navires quAgraies et Flo-restan avaient fait armer, suivant ce quil leurnbsp;avait commande par Gandalin. Le jour suivant, tout Ie monde élant embarqué, les vaisseaux déployèrent leurs voiles el dispa-rurent bientót dans la direction de la Grande-Bretagne. CIIAPITRE XXIX Comment le roi Lisvart, après une dernière tentative, livra aux ambassadeurs de 1empereur sa fille Oriane et autresnbsp;demoiselles pour les conduire h Rome. e jour était enfin venu oü le roi Lisvart devait livrer sa fille auxnbsp;envoyés romains pour quils lanbsp;conduisissent k lempereur Patin.nbsp;R persislait dans cette résolutionnbsp;sans quil füt possible a personnenbsp;de len distrairc. Ni rimportunilénbsp;de la reine, ni les remontrances de sesnbsp;chevaliers, ni la propre pitié quil res-sentait pour la douleur fausse ou vraienbsp;dOriane, rien uavait fait. Cependant,nbsp;pour avoir raison du refus obstiné denbsp;cette dernière, il se résolut k aller lanbsp;trouver dans sa chambre. Ma mie, lui dit-il en la prenant par la main et en la faisant asseoir auprès de lui, jusquk cenbsp;dernier événement, vous vous êtes toujours mon-trée obéissante a mon vouloir : pourquoi ne conti-nuez-vous pas cette excellente tradition dobé-dience? Vous vous mélancolisez hors de propos, knbsp;ce que je vois, sur le mariage que je vous ai préparé, ce dont je mébabis fort... Groyez-vous donenbsp;quo je voulusse vous forcer jamais k une chose quinbsp;ne tournat pas k votre profit et k votre honneur ?nbsp;Me supposez-vous done de mauvaise nature enversnbsp;vousl... Je vous jure ma foi que lamitié que jenbsp;vous porte est si certaine, que jai encore plus denbsp;regret a votre éloignernent que vous nen aveznbsp;vous-raême... Par ainsi, ma mie, faites done rneil-leur visage et meilleur coeur... Réjouissez-vous,nbsp;comme faire vous devez, detre la femme du plusnbsp;grand prince du monde... Si vous faites cela, outrenbsp;1estime qui en rejaillira sur vous, vous réjouireznbsp;dautant votre père qui est si triste de volre ennui !... Mais, durant ce propos, Oriane avait le cceur si |
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LE CHEVALIER DE LA VERTE EPEE. 4t serré quelle neüt pu faire sortir une seule larme de ses yeux. Comme une femme outrée de sonnbsp;mal, et voyant quil ny avait plus de remède, ellenbsp;répondit bienlót au roi, dune parole hardie et as-surée : Sire, vous avez, fi ce que je vois, résolu dune manière irrévocable inon manage avec lempereurnbsp;de Rome... Permettez-moi done de vous dire quenbsp;vous avez fait If» Tune des plus grandes fautes quenbsp;prince terrestre saurait faire; car, premièrement,nbsp;je naimerai jamais de ma vie, au grand jamais, Ienbsp;mari que vous me donnez la contre Ie gré de monnbsp;esprit. Je croyais vous lavoir fait suffisamment entendre lautre jour; il parait que je me suis trompee...nbsp;je Ie regrette, paree que cela me force amp; me répéter et a me Irouver une seconde fois en désaccordnbsp;avec vous, qui êtes mon père... Je vous Ie répètenbsp;done ; jamais Rome ne me verra, paree que jainbsp;lintention de me jeter en chemin dans la mer, ai-mant mieux me livrer ainsi k la merci des poissonsnbsp;que de me livrer è un mari pour lequel je ne menbsp;sens dans l^me nulle affection , malgré Ie com-mandement que vous rnavez fait A ce sujet... Je nenbsp;sais vraiment pas, k dire tout, ce qui a pu vous in-duire a fabriquer ce mariage qui a toules mes ré-pugnances, é moins que ce ne soit pour en avan-tagér daulant ma soeur Léonore, et par Ie désirnbsp;que vous avez den faire votre unique hérilière...nbsp;(Juoi quil cn soit, Sire, Dieu qui est juste ne per-metira pas que vos intentions k eet égard viennentnbsp;^ effet, OU c est qualors ma mort sera décidée parnbsp;lui, dans une mystérieuse vue devant laquelle jenbsp;minclme respectueusement davance, paree quenbsp;Dieu est Ie père infaillible, et que lui seul a Ie droitnbsp;dexiger des sacrifices comme celui-lJi... Lisvart, en entendant sa fillelui tenir eet élrange discours, se sent t partagé entre la pitió et la co-lère mêlées ensemble. Ge fut la colère qui Iem-porta. nbsp;nbsp;nbsp;Vous faites la folie, ma fille! sécria-t-il. Maisnbsp;si vous persistez longtemps encore dans cette ir-févérence d légard de mon vouloir, au lieu de vousnbsp;uiarier a lempereur de Rome, je vous ferai épouscrnbsp;Une tour oü vous ne verrez de votre vie ni soleil ninbsp;luüe 1... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Oriane avec fermeté, vous nenbsp;sauriez me donner une prison qui me füt plus dé-Plaisante que la cour de Rome, et ce sera me fairenbsp;^*ue grande grèce, je vous jure, que de me confiner la tour que vous dites. A cela, je suis prête, non ®u mariage... Dors se leva Ie roi, fort irrité, et il sen alia trouwer la reine amp; laquelle il dit; ¦r~.Madame, allez, je vous prie, vers votre fille t laites-lui une bonne fois entendre raison, car jenbsp;CUx queile mobéisse. Votre parole aura sans nulnbsp;Uoute plus de succès que la mienne. La reine, malgré quelle connüt liniitilité de cette tentative, alia vers Oriane quelle trouva plusnbsp;conlnstée et plus éplorée qu on ne saurait dire. Ma mie, lui dit-elle doucement, Ie roi est ires courroucé contre vous i cause de votre déso-pfr^^p^^^^.V^^öcdres... Obéissez-lui, ma mignonne,nbsp;otnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;certainement a votre avantage et pour votre unique bien... |
Ah 1 madame, répondit Oriane de plus en plus dolenfe, je sons bien quil faut que je vous perde...nbsp;Ma mort est prochaine, jen suis assurée mainte-nant... Adieu, madame ma more... Disant cette parole, la pauvre Oriane tomba évanouie sur Ie plancher, et la reine en fit autantnbsp;par la douleur que cela lui causait. Les demoiselles,nbsp;k cette double chute, se mirent ïi pousser des crisnbsp;pergants, si bien que Ie roi survint, pensant que sanbsp;lille sétait tuée. Mais, la trouvant en eet état, ilnbsp;jiigea que cétait Ie moment de la faire enlever etnbsp;porter au navire, ce qud ordonna incontinentnbsp;sans avoir égard aux lamentations des femmes. Oriane fut en consequence enlcvée par des bras robustes qui la rnenèrent, toujours pamée, dans Ienbsp;navire qui devait la conduire a lempereur Patin,nbsp;et sur lequel montèrent bientót les envoyés de cenbsp;prince, avec les demoiselles qui devaient prendrenbsp;soin de la rnalheureuse princesse. GHAPITRE XXX Comment Amadis et se.s compagnons, après un üpre combat avec les envoyés romains, leuren-levèrenl la princesse Oriane et les demoisellesnbsp;qui laccompagnaienl. one, une fois en mer, les envoyés du roi Patin se réjoui-rent davoir enfin réussi dans leur ambassade, et il se fé-licitèrent miituellement surnbsp;habileté quils avaient dé-ployée en cette grave et délicate occurrence. Ils naviguaient tranquillement en pleine mer, et il y avait un assez long temps quils avaient perdunbsp;de vue les cötes de Tagades, sans qu'Oriane sennbsp;fut apergue, lorsquequot; bien lót vinrent droit sur euxnbsp;une grande quantité de navires. Ils pensèrent da-bord que cétaient des naufs marchandes et nennbsp;lircnt pas dautre cas. Mris, remarquant que cesnbsp;navires se séparaient en trois bandes et sappro-chaient deux a force de rames, ils jugèrent prudent de se préparer a la defense. Les trompeltesnbsp;sonnèrent et latlaque commenga. Le navire oünbsp;étaient Agraies et Quadragaiit coupla ü force denbsp;crocs celui du prince Salluste Guide, et ils entrè-rent dedans. Amadis en fit autant de la nauf denbsp;Brandajel. Florestan et Garnate du Val-Graintif lesnbsp;irnitèrent k propos de la nauf oü étaient le marquisnbsp;dAncóne et larclievèque de Tarente. nbsp;nbsp;nbsp;Gaule 1 Gaule! criaient les compagnons dA-raadis. Les Romains furent aprement menés. Beaucoup furent tués, les autres furent blessés. nbsp;nbsp;nbsp;Oü est madame Oriane ? demanda Amadis,nbsp;lépée levée sur Brandajel. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, vous Ia trouverez en cette chambrenbsp;avec madame Mabile. Amadis ncn voulait pas savoir davantage. Le |
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navire sur lequel il se trouvait était débarrassé ou amp; peu prés; il alia droit la chainbre qui lui étaitnbsp;indiquée, en ouvrit la porie et tomba aux genouxnbsp;de sa maitresse tant aimée. Oriane, alors, surprisenbsp;dune joie extréme, lui tendit les bras, laccola avecnbsp;une énergie sans pareille, et colla ses lèvrescontrenbsp;les siennes de fagon k en palir de bonheur et é sennbsp;trouver quasiment comme pamée. Ah 1 mon ami, mon doux ami, mon tendre ami, murmura-t-elle sans pouvoir se decider li Ienbsp;lécher; puisque vous voilé, je nai plus é craindrenbsp;detre emraenée par ces odieuses gens é leur odieuxnbsp;empereurl... Madame, répondit Amadis, Tune des plus grandes faveurs que Ie ciel mait jamais faites estnbsp;celle-ci... II allait continuer; Mabile survint effarée ; Mon cousiri, vos compagnons sont en mau-vaise passe; allez done les secourirl Allez leur aider, dit Oriane, allez, mon ami, et revenez-moi bien vite! Amadis sortit de la chambre et sen alia sur Ie pont du navire pour voir oü en étaient les choses,nbsp;après avoir prié Angriote dEstravaux de veillernbsp;sur sa chère Oriane. Agraies, Quadragant, Landin de Fajarque et quelques-uns de ses compagnons, luttaient encorenbsp;contre un navire remain, sur lequel se trouvait Ienbsp;prince Salluste, qui combattait vaillamment. Amadis fit approchér son navire de celui-lè et sautanbsp;sur Ie tillac, é deux pas de Salluste, qui tombanbsp;sous ses coups; Agraies, qui lui en voulait, sacliantnbsp;quil cmmeiiait sa mie Olinde avec dautres damesnbsp;de la suite dOriane, Agraies se pencha sur lui, luinbsp;arracha son armet et lui traiicha la tête dun coupnbsp;d epée. Les autres Romains furent terrassés de lanbsp;même lagon. La victoire était décidément du cóté des chevaliers de file Ferme, dont Ie premier soin, on Ie comprend, fut daller délivrer les dames prison-niéres, lesquelles tremblaient comme la feuiücnbsp;sur 1arbre, Olinde entre autres. Olinde fut si aisenbsp;de revoir Agraies, quelle lui sauta au cou et fem-brassa de bon coeur, ce dont ce chevalier, surprisnbsp;autant que joyeux, la remercia en lui faisarit la révérence et en lui disant; nbsp;nbsp;nbsp;Madame, je vous supplie de me pardonnernbsp;Ie tort que jai fait au prince Salluste, qui vousnbsp;avait si bien choisie pour sa mie, en me vengcantnbsp;de lui au tranchant de mon épée. nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, répondit Olinde, je ne sais pas cenbsp;qui Ie mouvait é maimer tant, vu que jamaisnbsp;homme ne minspira moins damilié que lui... Silnbsp;est mort, tant pis pour lui, je nespère pas avoir Ienbsp;temps de Ie pleurer cette année... 'Le combat étant terminé, Amadis donna lordre quon relournat en 1Ile Ferme, oü Oriane deman-dait é être conduite, pour altendre sa réconciliatioiinbsp;avec Ie roi son père. |
CHAPITRE XXXI Du grand deuil que fit la reine Sardamire, après la mort du prince Salluste Guide; et de larrivée de la princessenbsp;Oriane en lIle Ferme. Pour qui a lu les précédenls livres, traitant de ces aventures extraordinairos, il y a souvenir denbsp;ce qui arriva ü la princesse Oriane, laquelle futnbsp;livrée par Ie roi Lisvart, contre Ie gré et fopinionnbsp;des princes et seigneurs de son royaume, aux ambassadeurs de 1empereurde Rome. On se souvientnbsp;aussi quOriane,et les dames qui 1accorapagnaient,nbsp;furent délivrées par Amadis, 1armée des Romainsnbsp;délruite, Rrandajel de Roques fait prisonnier, ainsinbsp;que Ie marquis dAncóne, 1archevêque de Tarentenbsp;et plusieurs autres. Cette déroute fut si compléte, que tout Ie monde y Irouva la mort ou latiaptivité. Mais après Ie conflit passé, Amadis, pour couvrir ses amours avec Oriane, rentra discrètement surnbsp;son navire; il visita les autres vaisseaux et arrivanbsp;é celui dAgraies oü les Romains pleuraient lanbsp;pertedu prince Salluste Guido, sans quil fut possible deles apaiser. Amadis fit mettre en un cercueil la dépouille de ce prince, en attendant que la sépulture put luinbsp;étre donnée ü terre. Les Romains se prirent a pleurer de plus belle, au point que la reine Sadamire les entendit, et senbsp;rait a déplorer leur malheur qui 1atteignait aussi;nbsp;elle donna un fibre cours ü sestristes reflexions. Mabile, qui avait conservétoutesonénergie, vint trouver la reine et la consola de son mieux. Fortune est changeante, lui dit-olle, et sil estadvenu que 1armée de ferapereur soit défaito,nbsp;et vous a présent ès-mains des chevaliers de 1llenbsp;Ferme, sensuit-il que vous deviez vous abaiulon-ner au désespoir?Le prince Sallusteestmort, maisnbsp;vos pleurs ne Ie peuvent rarnener a vie; cc sontnbsp;la choses communes ü la guerre. Si vous sentiez la doulour qui me presso, lui répondit la reine, vousinc plaiiulriez plus quevougnbsp;ne faites; je vois bien que vous dites la vérité,nbsp;mais il mest impossible de me commander é moi-mêmc (jui suis imparfaite; aidez-moi ainsi que lesnbsp;autres dames a plaindre mon malheur irréparablc. Madame, reprit Mabile, si vous deviez être cousolée par noire doulcur, toutes nous nous ynbsp;emploierions; mais de grace, metlcz fin é vospleiirsnbsp;que Ie temps et la raison fcront cesser par leurnbsp;jiuissance. La reine apaisa son chagrin peu é peu; Amadis ordonna de hausser les voiles, pour tirer droit surnbsp;1lle Ferme oü ils arrivèrent Ic troisième jour. Gandalin sen fut averlir Grassinde monté sur un bateau. Grassinde fut enchautéc de toutes ces conquéles. |
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LE CIJEVALIER DE LA VERTE EPEE. 43 surtout decelle d'Oriane quelle désirait connaitre par (iessus lout. Elle mit ses plus beaux atours etnbsp;vint au devant de la flotle sur mie nacelle. Quelle est done celte damequi sen vient vers nous? demanda Oriane fi Bruneo. nbsp;nbsp;nbsp;Je pense, répondit Bruneo, que cest Gras-sinde, celle qui a obtenu par Ie seigneur Amadisnbsp;Ie prix de beauté sur toutes les belles filles de lanbsp;cour du roi volre père. Cest la plus sage dame quenbsp;jaie connue de ma vie. Elle nous a comblés donbsp;soins pendant notreséjour en son pays. A ce moment, Grassinde abordait Ie vaisseau; Angriote laida h monter, et la présent ant é Oriane: nbsp;nbsp;nbsp;Bladame, void celle de qui mon seigneurnbsp;Amadis, Bruneo et moi tenons la vie. A cette parole, la princesse Oriane et Grassinde se firont la révérence et sembrassèrent, puis ayantnbsp;(lébarqué, elles prirent Ie chemin du palais dApol-lidon, montées sur des haquenées richement har-nachées, sous lescorte des chevaliers. En ebeminant, elles sentretinrent du nouvel honneur quAmadis avait eu sous Ie nom du chevalier Grec a la cour de Lisvart, et Oriane ne putnbsp;sempécher de dire : Je vous promets, madame, que si jen eusse été avertie jeusse pris part ii votre bonne fortune,nbsp;mais je ne Ie connus quaprès révéneraent. nbsp;nbsp;nbsp;La fortune ma servie en cela, répondit Grassindo, car votre préscnce racüt ravi la couronnenbsp;quAmadis a couquise pour moi en votre absence. Amadis sélait si fort approclié pendant cette conversation, que Grassinde eut peur de lavoirnbsp;olïénsé en parlant ainsi; elle sexcusa en lui disant; Mes yeux ne virent jamais objet plus parfait quOriane, cest pourquoi je viens de parler dellenbsp;avec aulant daffection et déloges. Amadis sourit avec satisfaction et répliqua ; Je serais mal venu de prendre en mauvaise part rhoiineur que vous faites a madame Oriane,nbsp;car elle ie mérite è cause de son incomparablenbsp;vertu. Griane, un peu honteuse de si grande louange, c put empêcherson visage desecolorer vivement,nbsp;Jpais la condition oü elle se trouvait lui fit dire h . ' Jacceptc Ie bien que vous ditos de moi, mais vous assure quo je désirerai toute ma vie votre honheur, autant que peut Ie faire une simple de-rnoiselle déshéritée, comme vous me voyez. lis arrivèrent ainsi au palais dApollidon, ou la pcincesse Oriane fit son eutrée en grand appareil. CIIAPIÏRE XXXII Itescripiion de 1 ignographie el plan du palais quApollidon avait fait construirc en llle Ferme. Le plan de ce inaguifique palais, ainsi que du jardin qui y attenait, était quadrangulaire. II con-tenait en longueur six cent vingt-cinq toises, et, en largeur, trois cent soixante et quinze, è prendrenbsp;la toisepour six pieds, le pied de douze pouces, etnbsp;le pouce de six grains dorge. II était clos dunenbsp;haute muraille de marbre iioir, avec colonnesnbsp;doriques de marbre blanc. Au fond de ce plan était assis le palais, qui avait en son carré cent quarante et une toises. Auxnbsp;quatre coins étaient élevées quatre grosses lours, 1 une de pierre dazur, Iautre de pierre diris, la troisième de grisolite, et la quatrième de jaspe,nbsp;lesquelles avaient en leur diamètre buit toises,nbsp;deux pieds, trois pouces. En chacune de ces toursnbsp;il y avait deux chambres, quatre garde-robes ctnbsp;autant de cabinets, en ce compris la Chambrenbsp;Défendue. Celte dernière, la plus excellente de toutes, avait le lambris de licorne é culs de lampe, renforcé denbsp;baume et de cèdre, le tout fait en mannequinagenbsp;de fin or et en fleurons diversifiés par plusieursnbsp;series démaux. Le pavé était de grisolite en lacsnbsp;damour, enrichi de corail et de cypres taillé ennbsp;éeaille, avec des filets dor. Les portes et les fenê-tres débéne étaient enchéssées de moulures dar-gent, avec les vitres de cristal. Les cloisons étaientnbsp;élofféesdagathestaillées emlosanges, et représen-taient une infinitè de figures danimaux. Au plafondnbsp;pendaient deux lampes dor enchassées descar-boucles qui donnaient une telle clarté amp; cettenbsp;Chambre quil nétait besoin daucune autre lu-mière. Mais toutes ces richesses nétaient rien auprès dun miroir de saphir blanc, le plus oriental quenbsp;lon vit jamais, lequel était assis sur une lame dor,nbsp;toute bordée et garnie de gros diamants, émerau-des, rubis et perles. Entre ces quatre tours se trouvaient quatre grands corps dhótels dun seul étage, faits ennbsp;plateforme, de six toises de largeur, et tout ennbsp;pierre de porphyre, avec colonnes doriques h cha-piteaux dor et é soubassement de bronze. Lesnbsp;architraves étaient de porcelaine, et les frisesnbsp;divoirc, avec une série de devises en marqueterienbsp;de topazes et de turquoises. Vis-a-vis du portail de ce palais, Apollidon avait primitivement fait construire les perrons dont ilnbsp;vous a été parlé au début du second livre, lesquelsnbsp;joignaient larc des loyaux amants. En passant outre, on entrait dans une belle cour de cinquante-trois toises carrées, pavée de jaspe,nbsp;en carreaux brisés a la mosaïque. Ld se trouvaitnbsp;un donjon de cinquante toises, au milieu duquelnbsp;était une vis double de neuf toises de diamètre.nbsp;Tout a lentour se voyaient quatre autres somplueuxnbsp;corps dhótels de vingt toises de profondeur,nbsp;séparés de tours non inoins belles que les premières. Ce donjon avait quatre étages sous une plateforme oü étaient sei* grandes sallqs. Le premier étage était de calcédoine, enrichi de colonnesnbsp;daibétre. Le second étage était de marbre vertnbsp;dAlexandrie, avec colonnes de topaze. Le troisièmenbsp;était de marbre rouge grivelé, d colonnes divoire.nbsp;Le quatrième était de jacinthe, avec colonnesnbsp;démeraude. Les planchers de ces étages étaient |
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de porcelaine, de cèdro, de cyprès, de céthiu et aiitres bois incorruptibles. Chaque portail étaitnbsp;dalbatro, avec moiilures, tympanset froniissonnesnbsp;dambre et dagathe, oü ólaient repré.-entées inaiii-tes batailles et hautes actions, tant des Grees etnbsp;des Romains que des Gaulois. Et, au-dessus, senbsp;trouvaient les images de Priape, de Bacchus, denbsp;Mars, dA()«llon, aiiisi que celles de Véuus, denbsp;Gérès et de Minerve, exécutées en inarbrc dunenbsp;excessive blancheur. Les moulures de chaquenbsp;portail etaient daimant, et les poi tes dacier, afinnbsp;que ces dernières pussent se referraer dclles-raêmes paria vertu de cette pierre. Puis venaitua jardin spacieux, planté par nature de toutes sortes de fleurs et bonnes het bes, aunbsp;milieu desqiielles était placée une fontaine doritnbsp;1eau jaillissait des seins dune Vénus d'agathe,nbsp;pour retomber dans une vasque de pierre dazur.nbsp;Cette Vénus, si bien sculpt'^e quon 1eüt crue vi-vante, tenait en sa main droite la raême poinmenbsp;qui avail été adjugée h cette déesse par Ie bergernbsp;PAris, sur Ie rnont Ida, et doü élait sortie la lamentable guerre de ïroie. Cette pomme filialenbsp;avail été dérobée h Vénus, sur Pinstigation denbsp;Junon, par Ie moyen du jaloux Vulcain, et, parnbsp;dépit. donnée a Agamemnon; puis, dAgamemnon,nbsp;elle était tombée de main en main jusqua Apol-lidon, qui Iavait Irouvée dans le tré.-or du roi sonnbsp;père, avec la perle de Cléopatrc. Cette perle étaitnbsp;attachée a Poreille gauche de la statue dagathe,nbsp;avec un tel art quellene pouvait lui étreenlevéenbsp;avant que la belle, destinée ft enlrer dans lanbsp;Chambrc Défendue, eutbu de Ieaude cette clairenbsp;fontaine. A Iautre oreille de la statue pendaitnbsp;IanneaudePyrrhuSjdont Vespasien faisaitsi grandnbsp;cas. Ce jardin était clos de galeries doubles, de dix toises et demie de large, souienues par arceauxnbsp;sous grosses colonnes doriques de calcédoine etnbsp;daméthyste de trente pieds de haul. Xles galeries étaient ornées de peintnres excel-lentes représentant toutes sortes de vénerie, chasse et fuuconnerie, ainsi quun certain nombrenbsp;de gentilshommes, de dames et de demoiselles,nbsp;couchés sur 1heibe fraiche et devisant ensemblenbsp;en attendant le rapport du veneur que lon voyaitnbsp;dans le lointain rctourner sur la brisée du cerfnbsp;avec seslirniers. Puis étaient peints en mannequi-nage les autres chiens de la meute, et lespiqueursnbsp;courant a bride avalée, et tenant de si bonnenbsp;grace leurs trompes centre leurs bouches que lonnbsp;se persuadait quasi entendre 1air retenlir. Puisnbsp;encore, on voyait le cerf sorlantde son fort, brossant les haies et les buissons, traversant la lande,nbsp;la tête haute et la langue baissée, gaguant ennbsp;diligence la source prochaine, tandis que lesnbsp;chi('ns sent en défaut par les ruses et les sautsnbsp;quil a fails. Puis encore, on voyait ce noble animal sortir de létang, mis aux abois, les chiensnbsp;lui pendant aux fesses, et linalement, en fiii^antnbsp;curée. Puis enfin, a quelques |)as de lü, élait peintenbsp;une laic qui venait dabandoiiner sa bange, ira-vers^ant la forêt h travers lesfourrés et les lévriers,nbsp;ronfiant, grognant el jetant par terre tont cenbsp;quelle renconirait, et, linalement, alleiiite parnbsp;1 epieu du grand veneur. |
11 y avait dautres peintures encore, ceites, et non moins excellenles. Mais les racontor nousnbsp;fnénerait trop loin. Nous signalerons seulement:nbsp;les balailles de Sémiramis et de Ninus ; la dé-faitcnbsp;dAstiages par les Perses; la mort de Marchésie,nbsp;reine des Amazones au pays dAsie; la déconfiturenbsp;de Cyrus par la reine Thomiris; les assauts d'IIer-cule centre Anlroge et Olrera; la fuite de Vexores,nbsp;roi dEgypte, et infinilés daulres combats digncsnbsp;de perpétucllc mémoire. En sortant de la, on entrait dans le pare alte-nant au palais, lequel avait environ trois cents arpents détcnduc, avec montagne et vallon, etnbsp;était planté de pins, de cyprès, de houx francs,nbsp;de pa'miers, de lauriers, dorangers, de grenadiers, de citronniers et de myrtes, ornés des plusnbsp;doux fruitages qui se puisse imaginer. Une infiniténbsp;de petits ruisseaux serpentaient de ci de la, donbsp;manière a entretenir dans ces quincoiices unenbsp;fraicheur permanente favorable au développementnbsp;de la végéta'ion, et dont, parliculièrcmenl, senbsp;trouvaient trés biiui los violettes, les margueriles,nbsp;les muguets et autres fleuretles odoriférautes. Lè venait jardiner chaque année, au mois de mai, le Phénix, qui prit un lel plaisir a ce lieunbsp;què la parfiu les plumes lui en muèrent cl furentnbsp;précieusement recueillies par Apollidon, qui lesnbsp;appropria è un éventail composé dun diamantnbsp;assez largo pour servir de 'miroir, ainsi que dunnbsp;rub s et duno émeraude dunc prodigieuse gros-seur. Cet éventail était une des singularités denbsp;rile Ferme ; Amadis la donna a Oriane le jour oünbsp;elle se désembarqua. Et afin que ce lieu si plaisant demeurat embelli de lout .ce quil était possible, Apollidon y avaitnbsp;laissé deux licornes qui vivaient encore au momentnbsp;oü était venu Amadis et qui devaient vivre plusnbsp;longtemps encore. Puis daulres animaux moinsnbsp;rares, mais également intéressants, leis que ci-vctles et muses, qui parfumaient lair, et, a foison,nbsp;cerfs, daims, chevreuils, lièvres et lapins. Quantnbsp;aux oiseaux, il est inutile deir parler; il y ennbsp;avait la des milliers qui sy branchaient, y pon-daient, y ramageaient de si bon eoeur que cétaitnbsp;chose divine de les entendre dégoiscr, spécialc-ment Ie rossignol et le passcreau. La cigogne ynbsp;venait quolquefois aussi y construire son airo et ynbsp;couver ses cigognets et ses cigognettes. Au milieu de ce pare délcciable, se trouvail un lac, alimenté par un ruisseau venanl dun haulnbsp;rocher, et oü le castor aimait è battre de la queue,nbsp;en compapiie dune infinité de cygnes, et autresnbsp;oiseaux deau; cequi ne contribuait pas pen ènbsp;égayer le paysage. Mais cc (pii légayait biennbsp;dayantage encore, cétait la presence dune gentenbsp;Sirene, laquellc on entendait continuellementnbsp;chanter, et de si doux chants que les oiseaux sar-rélaient parfois pour 1écouler et tfichcr de rama-ger conime olie, sans pouvoir y réussir, bieii entendu. De ce lac sortaient une infinité do ruisseaux qui, par leurs méandres caiiri. ieux, arrivaient è formernbsp;des ilols de verdure. Lun do ces ilots élait un dé-dale de quatre arpents carrés, jilanfé du plus pré-cieux baurne qui crüt en Angady, lequel elait |
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sonna mot; il trouvait 1; UU8 la^np^'^v nbsp;nbsp;nbsp;daulre plaisir e Sa mie nbsp;nbsp;nbsp;dOriane; mais, pour lhonneur de ouvait raisonnable dacquiescer ü catte gardé par deux serpents de la race qui avait gardé les pommes dor du jardin des Hespérides. Droit aunbsp;milieu de ce dédale était un colosse de bronzenbsp;doré, de la hauteur de vingt-six coudées, tenantnbsp;en la main gauche, élevée au-dessus de sa tète,nbsp;une lanterne de crislal, et, au devant, la vergenbsp;brülante encore avec laquelle Proméihée avaitnbsp;gardé Ie feu dérobé au ciel par lui. Ge fanal ren-dait tant de clarté, jour et nuit sans diminuer, quenbsp;de cent licues amp; la ronde les mariniers y prenaientnbsp;leuradresse, commeils faisaientau phare dAlexan-drie. Toutes ces choses, et dautres que nous ne men-tionnons pas pour ne pas surcharge!' lesprit des lecteurs, avaient été merveilleusement ordonnéesnbsp;par Apollidon, lequel était un des plus grands cn-chanteursdu monde. Mais tous ses enchantemenisnbsp;devaient finir au moment même oü la belle entre-rait dans la Ghambre Défendue... Or, maiutenant, gentils lecteurs, jugez done si I on pourrait facilonieut trouver aujourdhui unnbsp;palais comme celui oü se logea Oriane, avec sesnbsp;demoiselles, Ie jour même de son arrivée dans ITlenbsp;Ferme 1 Elle avait été éblouie en entrevoyant cesnbsp;spletideurs et ces merveilles : elle ncn putnbsp;dormir de la nuit. Ge qui ajouta encore a son insomnie, cc fut la peusée qui lui vint du mal qui pouvait résulter denbsp;1 eiitreprise dAmadis. Aussi, dés Ie lendemain matin, envoya-t-el!e dire a son amant et a ses chevaliers quelle avait a les entretenir sérieusement.nbsp;Et, cornme tous ces vaillauls hommes-lü navaientnbsp;dautre désir que celui de la bien servir et ho-norer, ils sen vinrent incontinent a son mandement. La révérence faite, de part et dautre, Qua-dragant pritla parole. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit-il, vous avez témoigné lenvienbsp;de nous entretenir : nous voici. Quavez-vous ünbsp;noiis commander, pour que nous nous empressions nbsp;nbsp;nbsp;Eu bonne foi, répondit Oriane, je devraisnbsp;humblement supplier, car il me siérait mal dusernbsp;de commandement envers ceux de qui je suis pri-sonnière. Madame, reprit Quadragant, vous dircz ce qu il vous plaira, mais jai lhonneur de vous dé-ciarer quil ny a pas un seul de nous, céans, quinbsp;se considère comme Ie plus humble et Ie plusnbsp;^®voué de vos serviteurs... Oriane rcracrcia trés afï'ectueusement. .. Je vous supplie done, dit-elle, de vouloir en perniettrc que, duraut notre séjour céans,nbsp;es temmes et moi soyons séparées de toute autrenbsp;. Psgnie... Ensuite de nous promeltre que nulnbsp;conbsp;nbsp;nbsp;nbsp;i^ous verra sans notre onge et permission. Gela est de toute nécessité pour sauvegarder notre honneur amp; toutes. sotT nbsp;nbsp;nbsp;répondit Quadragant, nous ne rez nbsp;nbsp;nbsp;pour vous obéir; vous ne trouve - derezT nbsp;nbsp;nbsp;panni nous lorsque vous commau- la séparation en ce monde |
dure condition, qui ne concernait que Ie jour pour lui. CHAPITRE XXXIII Du consei! que tinreiit les chevaliers de 1Ile Ferme, el de leur délibération. marlis, heureux posse.sseur de la prin-cesse Oriane, prévoyait quil apaiserait difficilement la colère de Lisvart etnbsp;celle de lempereur. D.ins la pensée quil aurait peut-être 'maülc ü partir avec eux, résolu denbsp;mourir plulót que de se séparer de sanbsp;vie, qui était Oriane, il tint conseil avecnbsp;E^graies et Quadragant pour reraellrenbsp;Oriane en bonne grace aiiprès du roinbsp;SOU père, et rompre lalliance que cenbsp;dermer avait faite avec Patin,nbsp;Quadragant conclut ü une assem-blée générale des chevaliers, pour lesnbsp;avoir tous décidés si lon adoplait lanbsp;guerre qui lui paraissait non-seule-inent forte et dure, mais inevitable. Le lendemain fut pris pour rendez-vous, et comme Quadragant 1avait proposé, tous les compagnons se trouvèrent réunis. Amadis sétant placé au milieu deux, leur dit; Messeigneurs, madame Oriane a envoyé vers moi pour rae prier de la remettre en la bonne gracenbsp;du roi sou père, lui ötant, sil est possible, la fan-taisie quil a de la marier avec le prince du mondenbsp;a qui elle porto le moins damitié; car autrement lanbsp;mort lui sera plus agréable. II ma semblé bonnbsp;davoir è ce propos votre avis général, car puisquenbsp;nous avons été compagnons pour la mettre ennbsp;liberlé, nous devons lêtre aussi pourly maintenir.nbsp;Je vóus rappellc avec orgueil loutes vos prouesses,nbsp;et les hautes chevalories que vous avez faitesnbsp;centre les rois, les princes, et les chevaliers denbsp;tous pays, sans épargner le sang de vos propresnbsp;corps. La glorieuse vicloire que uous avons rem-portée sur les deux plus grands princes de la chré-tienté, pour secourir la plus sage et veriueusenbsp;dame de la term, montre que nous sommes lesnbsp;soutiens des affligés. Or, que lempereur et le roinbsp;Lisvart sen courroucent, si bon leur semble!nbsp;puisque nous avons le droit, Dieu, qui est juste,nbsp;sera pour nous aussi, et sils nous forcent, je croisnbsp;que nous résisterons tellement quil en sera mé-moire lant que^ le monde sera monde. Faut-ilnbsp;parachever la guerre commencée, ou négocier lanbsp;paix, rendant madame Oriane au roi son père ainsinbsp;quelle le désire? Je ne veux que ce qui vousnbsp;plaira, car je vous connais tels et de si grandenbsp;vertu que, pour votre vie, vous ne voudriez endu-rer chose dont notre honneur fut abêtardi. |
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Cette tant humble et gracieuse allo3ution laissa tous les esprits enchantés. Lors Quadragant, au nom de tous, répondit a Amadis : Seigneur Amadis, la guerre faite a lerape-reur ne la point été par inimitié, mais pour gar-der la foi que porte tout bon chevalier a secourir les personnes affligées ti tort, spécialcment lesnbsp;dames, desquelles nous tous devons être protec-teurs. Mon avis est denvoyer au roi Lisvart, avantnbsp;la guerre, Texplication de notre luttc avec les Ro-mains. Sil est mécontent, on lapaisera en lui rc-montrant avec toute gracieuseté Ie tort quil fais iitnbsp;tl madame sa fille en la déshéritant, sous couleur denbsp;Ia marier avec un prince étranger, ce que Dieunbsp;et ses sujels réprouvent; on Ie priera de la recevoirnbsp;en sa bonne grace, oubliant tous griefs contre clle :nbsp;olïrant sous cette condition de la lui rendre et nonnbsp;autrement. Sil refuse ou dédaigne nos propositions, déclarons résolüment que nous Ie redoutonsnbsp;peu, et que sil nous fait la guerre, nous sommesnbsp;prêts a nous défendre. Je crois quil préférera lanbsp;paix, mais en attendant, allons dépêcher vers nosnbsp;amis et allies pour les prier de nous secqurir, quandnbsp;nous lesappellerons. Telle fut la réponse de Quadragant; tous les chevaliers présents lapprouvèrent.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;» 11 fut résolu aussitót quAraadis enverrait vers Ie roi Périon de Gaule, Agraies en Ecosse, Brunconbsp;au marquis son père, et Quadragant vers la reinenbsp;dIrlande. On en instruirait Oriane, comme denbsp;raison. Quelques chevaliers devisaient aux fenetres après cette délibération; ils purent voir arriver Brian denbsp;Moniaste, fils de Lazadan, roi dEspagne, armé denbsp;toutes pèces et suivi de cinq écuyers. 11 cherchaitnbsp;Amadis et fut bien surpris de Ie voir venir a sa rencontre; par quoi mettant pied ci terre, il couriitnbsp;1embrasser en lui disant: Par Dieu, monseigneur, je vous vois plus tót que je nespérais, et comme il me semble, en trésnbsp;bonne santé. Mon cousin, répondit Amadis, vous arrivez en temps et lieu oü il est besoin de vous. Amadis raconta 5i Brian tous les événemcnls nouveaux, lui expliqua laprésence de tous ces chevaliers, la victoire, Tenlèveraent dOriane, el Ienbsp;projet qui venait dêtre forme. 11 Ie pria daccom-pagner Agraies et Florestan qui devaient rendrenbsp;compte tl Oriane de ce que 1on avait decide. Oriane, en apercevant Brian, quelle navait pas vu depuislongtemps, lui fit la révérence et lui dit: ¦ Mon cousin, vous venez bien a propos pour défendre la libcrté dunc demoiselle qui a bien besoin dun aide comme Ie vótre. Madame, lui répondit Brian, aussitót après la défaite des sept rois en Grande-Bretagne, je revinsnbsp;prés du roi mon père, ét jallai ea Afrique soutenirnbsp;ses armos; jappris Ia dispariliou de mon cousinnbsp;Amadis, comme Ia guerre finissait, et jentreprissanbsp;quête pour Iamitie que je lui porie. A peine sortinbsp;dEspagne, je Ie retrouve ici, Dieu merci, avec des-seiu de lui rendre service, et a vous aussi, madame, |
Oriane Ie remercia affectueusement et Ie pré-senta a la reine Sadamire; puis elle recut la communication dAgraies ct de Florestan, leur assu-rant quelle désirait fort, sil était possible, de faire sa paix avec Ie roi son père. Agraies resta è lécart avec Oriane et reput ses confidences les plus secrètes; il résista beaucoupnbsp;a ses conseils de faire aussi soumission au roinbsp;Lisvart et oubiier ses injustices, car il gardait unenbsp;bonne rancune è ce monarque qui avait rofusénbsp;1ile de Montgase pour son oncle Galvanes. Durant ces propos, Agraies avait continuello-ment loeil tourné vers Olinde, quil aimait de tout son cop.ur, et uniquement, comme il lavait prouvénbsp;en passant sous 1arc des loyaux amants; mais ilnbsp;dissimula sagemcnt son émotion et prit congé dOriane ainsi que Florestan et Brian. Recommandez-moi, avait dit Oriane en les quitlant, a la bonne grace de tous vos compagnons. Mais Amadis, qui avait toutes les grandes vertus qui font les véritables héros, venait de sapercevoirnbsp;que lengagementpris par Agraies coütait Irop a sonnbsp;coeur. Il eut la prudence de proposer aux chevaliers de rile Ferme de changer la disposition dunbsp;conseil et denvoyer au roi Lisvart Brian et Quadragant, pour lesquels co prince avait souvent té-moigné de lamitié. Ge changement fut accepté denbsp;part et dautre. ClIAPITRE XXXIVComment Brian de Moniaste ct Quadragant dcliouèrent dans leur mission auprès du roi Lisvart, et s'en rctournèrcnt iinbsp;rilc Ferme avec une réponse navrante. isvart, en co moment, était encore sous limpression de fureur que luinbsp;avaient causée la défaite des Romains,nbsp;la mort de Salluste et Icnlevemcntnbsp;dOriane. II se trouvait mortellementnbsp;offensé par lentreprise des chevaliersnbsp;de rile Ferme, et malgré les repré-sentations de la reine Brisène, il ju-rait den tirer vengeance, ct vengeance éclatante. Souvenez-vous, Sire, lui disail pour Ie calmer cette sage priiiccssc,nbsp;sou venez-vous que lorsqucnbsp;vous n èticz encore que chc-ivalier errant, vous ncus-Isicz point hésité a voler aunbsp;sccours duue princessenbsp;dans la situation oü votrcnbsp;fille Oriane sest tronvéc. Croycz biennbsp;que cc nest pas pour vous braver qu6nbsp; les chevaliers de lllc Ferme routen'nbsp;levée aux Romains, ct quils nont étenbsp;entralnés k eet acte que par Ie respect ct 1obéis- |
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sance quils doivent auK lois de la chevalerie... Pour la première fois de sa vie, Lisvart répondit aprement a Brisène, doat les yeux se remplirentnbsp;aussitót de larmes. Ah! Sire, murmura-t-elle, vous allez trop loin dans votre colère 1 Vous oubliez que vousnbsp;parlez è uue reine, uiie femme, a uae mere 1 Jenbsp;songe pour vous a notre flllo, nou pour la blainernbsp;mais pour la plaindre. Grumedan et Arban de Nor gales, qui survinrent en ce moment, voyant que la reine se pamait denbsp;chagrin, sempressèrent de la soutenir et, sur sanbsp;prière, de la conduire chez elle, oü ellc se ren-ferma pour pleurer è son also. Mais elle avait encore bien des larmes ci verser! Ge fut Duriu qui se chargea de lui mouiller lesnbsp;yeux en lui présentanl la Icttre dOriane. Tout cc que la tendresse la plus vive, tout ce que la douleur la plus navrante peuvent cxprimernbsp;de touchantremplissait cette lettre, oü Orianepei-gnait, avec autant de feu que devérité,son amournbsp;respectueux pour la plus tendre des mères. Brisène fut touchée plus quon ne saurait dire. Mais ce nétait pas la première fois quelle avaitnbsp;gémi de ne pouvoirque pleurer des malhenrs quellenbsp;se sentait impuissante h terminer. Burin, mon pauvre Duriu, retourne prés d0-rmne, lui dit-elle en soupirant. Dis-lui que je nai rien en ce momeiit-ci h lui répondre, sinon que jenbsp;suis toujours sa mère, que je 1aimo toujours dunbsp;mênie amour, que jai déja fait tous mes effortsnbsp;pour adoacir les résolutions du roi, que jen ferainbsp;de nouveau et que jespère réussir cette fois, sur-tout lorsque Ie roi aura requ les ambassadeurs denbsp;rile Ferme. Quadragant et Brian de Moniaste venaient pré-cisément darriver. lis sétaient arrêtés dans un faubourg de Londres pour savoir a quel momentnbsp;Lisvart voudrait les recevoir. Leur presence fut annoncée ü ce prince par un de leurs écuyers qui vint lui de mander süreté ennbsp;*®ur nom, ce quil accorda k regret, mais enfin cenbsp;f'jil accorda, ne pouvant faire autreraent. Quadragant ctBrian parurent done après Ie diner du roi, devanttoute la cour attentive. - Sire, dit Quadragant, nous nous présentons ®vant avec dautant plus de confiance et denbsp;®^ènité, que nous venons remplir une mission pa-mque et que nous sommes forts de notre con-^ lence quant k ce qui regarde les événements. Ennbsp;lovaT savonsdevant qui nous parlons, k quelnbsp;yui prince nous nous adressons, et, k ces causes,nbsp;dp Lnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;assures dune honorable réception, uon augure pour Ie résultatde notre mission... a pnneesse Oriane, votre bien-aimée fille, Sire,nbsp;. ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;''otre autorité : elle sest soustraiteseu- mariage qui lui faisait effroi. Elle nirera chez vous, Sire, k cette condition seulenbsp;np i7^P?|^*i®'^dreztoute votre affection, que vousnbsp;enntn. jnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;un mot que vous ne la commp*!?'^^ nbsp;nbsp;nbsp;^ mariage dont elle a peur uommcduneealaraité.Chevaliers, répondit Lisvart avec hauteur. |
je naime pas les conditions et jai peu de goüt k rendre des comptes... Comme vous ne me.persua-derez jamais que cc soit la justice et la magnani-mité qui aient été Ie mobile de lentreprise desnbsp;chevaliers de Pile Ferme; comme je continue kynbsp;voir, au contraire, un orgueil prodigieux et unnbsp;oubli complet des égards qui métaient dus, je nainbsp;dautre réponsek vous faire que celle-ci ; rendez-moi ma fille et donnez-moi réparation immediatenbsp;et éclatante de linjure que vous avez osé menbsp;faire... Jusque-lk, pas de traité, pas darrangement,nbsp;rien 1 Sire, reprit k son tour Brian de Moniaste avec la plus grande fermeté, nous ne nous atten-dions point k cette réponse, formulée ainsi dunnbsp;ton qui en double 1apreté et la rend de plus ennbsp;plus insoutenable. Dieu seul sait quels sentimentsnbsp;nous ont fait agir dans cette entrepriso : cest knbsp;Dieu seul que nous nous en rapportons pour Tissuenbsp;quelle doit avoir, fatale ou non. Nous aurons faitnbsp;notre devoir. Gela dit, ils sc levèrent, saluèrent la compagnie et regagnèrent leur navire, accompagnés du vieuxnbsp;chevalier Grumedan.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. Oh ! par Dieu, mes chers seigneurs, leur dit-il, jai bien du regret de cette nouvelle facherie. Jaime Ie roi Lisvart depuis son enfance... Jaimenbsp;également Ie vaillant Amadis, dont la bonté mestnbsp;connue... Je sais ce que je dois au prétendu chenbsp;valier Grec... Quant k la princesse Oriane, par saintnbsp;Georges! elle a bien fait!... Ainsi, demanda Quadragant, vous connaissez co chevalier Grec qui fit triompher la bonté denbsp;Grassinde ? / Oui, certes, répondit Grumedan , je rccon-naitrai toujours Amadis aux coups quil porte. Nul comme lui neüt pu faire ce qu il a fait contre lesnbsp;chevaliers remains, soit dit sans vous offenser.nbsp;Mais, k votre tour, cher Quadragant, ne sauriez-vous pas me dire quels étaient les vaillants chevaliers qui voulurent bien être les compagnons dunbsp;pauvre et vieux Grumedan?... Digne et respectable chevalier, sécrièrent k la fois Brian de Moniaste et Quadragant, ce furentnbsp;Angriote dEstravaux et Bruneo de Bonnemer !...nbsp;Et, depuis ce combat, croyez-nous, il nest aucunnbsp;de nous qui nenvie Thonneur quils ont eu dètrcnbsp;vos seconds 1... Grumedan les remerciachaudement, et, plus que jamais, il regretta la division qui existait entre Ienbsp;roi Lisvart et les chevaliers de Tlle Ferme. Aunbsp;moment oü il allait prendre congé deux, ils apcr-Qurent Ie jeune Esplandian qui revenait de la chasse,nbsp;son émérillon au poiug. Quel estce charmant enfant ? demanda Brian de Moniaste k Grumedan. Ge pourrait bien être, répondit Ie bonhomme, Ie fils de eet autre enfant quon appelle TAmour...nbsp;Faute dautre indication sur son origine, on luinbsp;donne parfois ce nom, et je Tai entendu appelernbsp;Ie Prince de TAmour... Mais, quel quil puissenbsp;être, ce ne peut être un enfant ordinaire, k en ju-ger par les soins dont la Providence a entouré sanbsp;uaissance... Jouvenceau! jouvenceaul cria Gru- |
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medan k Esplandian, gui séloignait, voici les compagnons de ce chevalier Grec qui vous accorda la vie des deux Romains terrassés amp; ses pieds. nbsp;nbsp;nbsp;Ah ! seigneur, dit alors Esplandian aveefeu,nbsp;je vous conjure de dire ci ce noble chevalier que Ienbsp;jeune Esplandian est a lui depuis ce raoment-lè, etnbsp;quil naspire plus quau jour oü il sera jugé dignenbsp;de recevoir de sa main victorieuse lordre de che-valerie... |
nbsp;nbsp;nbsp;Aimable jouvenceau, reprit Quadagant, ap-prenezquece chevalier Grec nest autre que lil-lustre Amadis de Gaule. Amadis de Gaule! Amadis de Gaule!... ré-péta Esplandian. Ah! que je me trouve hcureux de lavoir vu et den avoir obtenu cette grace...nbsp;Ah ! comme je vais travailler i mériter que ce nenbsp;soit pas la dernière!... Brian et Quadragant embrassèrent ce fils de lamour et prirent aussitót congé de lui et du vieuxnbsp;Grumedan. |
LES
CIIAPITRE PREMIERt Comment, en rcvenunl de leur ambassade,Brian de Moniaslc ct (Juadraganl rcncontrörcnl la reine Briolanic, cl, aprtsnbsp;un combai conlrc Tiron, son cousin, raincncrcnl a 1 uonbsp;Ferme oü ellc sc dirigcail dabord. |
Pendant que lo roi Lisvart se prépavait k la guerre tonire les cRovalicrs de File Eernio, ct dé-pêdiail des iiiessagers ii Icmpereur rles Roiuaius,nbsp;i Gildadan ctn Gasquilau, roi de Suessc, pour leurnbsp;dcraaiidcr leur concours; pendant quArcalaüs for.*nbsp;malt Ic projet de proüter de ce trouble survenunbsp;eiitro Ainadis et Lisvart, ses deux euiieinis; Briannbsp;et Quadragant sen revenaient trisleinenl versHlcnbsp;Ferme. Leur navirc faisait force de voiles, car ilnbsp;sagissait pour cux de ne point iterdre de tempsnbsp;pour prévenir les défenseurs decetteile, lorsquilsnbsp;apercurent, a uiic petite distance deux, un navirenbsp;qui louvoyait, hesitant sur la route a suivre. lisnbsp;1 envoyèrent reconnaitre, et, apprenant alors quenbsp;ce vaisscau portait la reine de Sobradise, ils senbsp;rapprocbèrent de lui, raccostèrent ct passéren! sur 4® Série. 1 |
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son bord, après sêtfe fait reconnaitre de la belle Briolanie. Gette princesse, heureuse de cette rencontre imprévue, devisait avec les deux chevaliers denbsp;rile Ferme du plaisir quelle allait éprouver a re-voir ses anciens amis, lorsque, tout-a-coUp, troisnbsp;navires de guerre furent signalés. Je leg Wtonnais a leurs flamniës! s ecria Sd-bradise. Ce Sönt Feux de Tiron, lilöli parent et ld troisièitie fils dAijyséös. II aura appflS que jélaisnbsp;partie sails eScdHè pout File Ferme^ ët 11 veut sop-poser ii eé qtie jj' arrive... fifiail dë Möiiiaste et Quadragant, sapetcevant en effet que tiron avait des velléités dattaqüè aunbsp;sujet dü navire de la reine de Sobradise^ Ie qulttè-rent aussitót pöur regagner Ie leur, a laide dü-quel ils iië craignire'nt pas de savancer cbritre lëSnbsp;trois autres. Le coinbaC fut long ; mais ravantagënbsp;resta aüx deux chevaliers de file Ferme. Deux desnbsp;navires de Tiron furent pris; Tirdti lui-mêtüë,nbsp;terrasSê par Quadragant après Tabordage des navires, fut cobdtlit ènchainé aux pieds de fitiolanie. nbsp;nbsp;nbsp;Mon cousitl, lui dit-elle, vous mérite.riez lanbsp;mort, certes, puisque vous avëi si cruelieitiehtnbsp;poursuivi la mierine... Mais je nai déja que tropnbsp;vu couler ie sang dë vos pröches... Vöüs sentez-vous assez géhëreüx, assëz ioyal, poiir meltre iib anbsp;iios qUefelles et accepter aveë recotinaissarice lanbsp;vie, la liberté ët la sOüVërdiuëté de Palomir qüe jënbsp;vous oifre pour la joindre èi la vötrb? nbsp;nbsp;nbsp;Ab l madame, répondit Tiron, attendri parnbsp;cette magnanimité, pardonnez h un jeune princenbsp;quön a élevé dans la baine contrë vous et dans lanbsp;vengeance de soil pête i... Jai obéi a ces inauvaisnbsp;sentimëiiiS-lJt... jai haï... jai voulu venger monnbsp;père... contre une femme! Ah! si vous consenteznbsp;a me pardóiiner, jen serai bien heureux, etjepuisnbsp;vous jüret, dès cette lieure, la fidélité et le respectnbsp;le pluS profond... nbsp;nbsp;nbsp;Jai tout oublié, reprit Briolanie. Je ne menbsp;souviens plus que dune chose, cest que vous êtesnbsp;du même lignage que moi... Venez done; je veuxnbsp;vous présenter demain au vaillant Amadis de Gaule,nbsp;comme un chevalier que jamène a sa défense... Dès que Briolanie eut abordé è File Ferme, Quadragant én fit averlir Amadis, qui accoutut incontinent pour retevoir cette aimable princesse, et aussi pour embrasser Brian de Moniaste, blessénbsp;dans la rencontre qui venait davoir lieu. Seigneur Amadis, dit la reine de Sobradise, qüand jai su que vous aviez délivré Fincompara-ble Oriane et quelle était ici, ma reconnaissancenbsp;pour vous et mon tendre attachement pour elle nenbsp;mont pas permis de différer un seul instant k\e-nir céaus. Me voilïi; bientót viendra Tanbiles, h lanbsp;tête de mes troupes, pour me rejoindre et vous aider dans la guerre injuste qui vous est faite. Amadis, vivement touché de la marque damitié que lui donnait cette belle reine, la conduisit lui-uiême au logis dOriane. II espérait proliter denbsp;uette occasion pour pénétrer dans Fespèce de retraite quelle sétait imposéc: mais Mabilo, 1arrê-tant sur le seuil, lui dit ; bien quaucun homme ne peut v le cet asile..... je vous anathematise si vous osez Fentreprendre!... Par ainsi, retirez-vousnbsp;vitemeht!... |
nbsp;nbsp;nbsp;Ab 1 méchante cousine, repartit Amadis ennbsp;1embrassant, comme vous savez bien profiter denbsp;VÖS pantagesi Pour vous cn punir, puisse Famournbsp;en donner bientót sur Vous au plus aimable et aunbsp;plus loyal des Chevaliers!... Je me range du cote de la princessé Mabile, seigneur Amadis, dit aussitót Briolanie. Je veux, ènbsp;mon tour, jouir lOute seule de la présëncc de lanbsp;princesse Öriane, et je Connais assez votce raodes-tie pour que je dêsire mentretenir b mon aise avecnbsp;elle de vous ët de vos pltis fécefits exploits... A ces mots, Anladisfdt coflgédié doucement, et ce ne fbt qüë itiëüfe mërquée pour tons les autresnbsp;bhevaliers quil fdt adtnis au milieu de celles quinbsp;toutes Ibi dCvaient oil lhönneur ou la vie. Dans cet intervalle, Quadragant lui renditcompte dës dispositions de LisVaCt Ct du peu d*espérancenbsp;qtil lui restait dévitër tifië guerre ouverte avec lui. AgraieS, en apprefiant Cette issue de la négocia-tion, ne siit pas dissimtller la joie qUil en ressen-tait, a cause de sd haine contre le roi Lisvart. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieu 1 rhon cousin, dit-ii d Amadis, vousnbsp;tifen avez que trop fait jusquici,d ce quil me sem- blë! tJne plus longue patience serait insensée..... Vous ne pouvez plus éviter de prouver au roi Lis-vdrt quels coeurs il a osé méconnaitre et blesser 1... Bloh avis est, puisquil veut en venir aux mains, denbsp;lUi èpargriërle chemiti et de devancerson attaque,nbsp;iiabord de la Grande-Bretagne est aisé, ct lesnbsp;Èrëtons soiit si pleins de confiance eii leur supério-rité, quils dèdaigneht dë défbndrë leurs fronliè-rës... Nous les vaincronsl Je ne Sefdi Content etnbsp;satisfait, pour ma part, què lorsque je verraile roinbsp;Lisvart, humilié, reconnaitre ses torts et son injustice au milieu même de Londres I... Amadis, qui ne mettait pas a haïr Lisvart la même passion quAgraies, ne put cependant sem-pêcher de convenir quil voyail juste dans la situation, et il fut résolu quon traverserait la mor etnbsp;quon irait porter la guerre en pleine Grande-Bretagne. GHAPITBE It Comment Grasandor, tils du roi ïaffmor, vinl a Ia lóte do ses chevaliers au secours dAmadis, ct comment, cn visitant le palais dApollidon, il passa avec la princesse Mabile sous larc des loyaux amants. Imminente ètait done la guerre. Les alliés quë les deux partis avaient envoyé quérir se disposaientnbsp;dlappel qui leur était fait. Dun cóté, Hélisabel avait rempli sou message auprès de Grassinde et de lernpereur de Grèce.nbsp;Gandalin avait rempli le sieu aUprès du roi Périon,nbsp;qui avait donné congé è Norandel et navait pasnbsp;voulu quon prévint Galaor, encore malade de sesnbsp;blessures. Lasinde, écuyer de Bruneo, avait décide |
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ïaffinor, roi de Bohème, i cnvoyer au secours dAmadis la meilleure partie de ses chevaliers,nbsp;commandés par Ie prince Grasandor, son fils 'nbsp;unique. Bun autre cóté, Iempereur Patin, prévenu par Guillan-le-Pensil', et toujours decide a épousernbsp;Oriane, de gré ou de force, se disposa a partir a lanbsp;tête dune formidable armee. Et, de tous ceux quenbsp;Lisvartfit sommer de venir sc joindreii lui commenbsp;étant ses grands vassaux, Galvanes eut seul Ienbsp;courage de Ic refuser et de motiver sou refus. La quantité de troupes et la diligence avec la-quelle Lisvartles rassemblait fit perdre aux chevaliers de rile Ferme lidée dopérer une descente sur les cótes de la Grande-Bretagne. lis se n'so-lurent, au contraire, a rester chez eux eth formernbsp;un camp retranché hors des murs de leur forlc-resse, pour disputer lahord de 1ile aux ennemisnbsp;qui nallaient pas tarder fi Fattaquer. Oriane ne pouvait voir sans larmes tous les pré-paratifs dune guerre si cruelle It son coeur, de 1un et de 1autre cóté. lei cétait son amant, Iti cétaitnbsp;son père! Araadis tdehait de la consolér et de lanbsp;distraire, bien que la chose fut assez malaisée. IInbsp;avail fait preparer un balcon qui dominait sur Ienbsp;camp, afin que les princesses pussent sy inoiUrcrnbsp;pour assistelt; a 1arrivée de chacun de ses allies. IInbsp;ne doutait point, Ie vaillant amoureux, que la vuenbsp;dOriane ne produisit sur les autres Ie même effetnbsp;que sur lui, et quun seul de ses regards ne suffitnbsp;pour élever leur courage et les animer è la dé-fendre 1... ^ Oriane et Mabile étaient sur ce balcon loi'sque Grasandor débarqua avec les chevaliers du roi denbsp;Bohème, son père. Amadis, en Ie reconnaissant,nbsp;courut audevantde lui et Ie serra tendrement dansnbsp;ses bras. Quel est done, demanda Mabile, ce jeune chevalier quAmadis repoit av6c tant damitié?..... Ne serait-ce point quelque Galaor,ouquelque autre du même sang et de la même vaillance?.....Mais, chère cousine, regardez-le done I Quelle noblesse! quelle grêcel quellejeunessel Je souhaiterais quilnbsp;tutaussi bon chevalier quil me parait aimable. . nbsp;nbsp;nbsp;sen nom, répondit Oriane, mais il laut quil soit Ie fils de quelque puissant souverain, puisque je vois Amadis Ie forcer a prendre la droitc sur lui, et que toutes les bannières se baissent pour ic saluer. nregarder i'cgarder tout b son aise Ic jeune fils do Taffirior. Quelques minutes après, Amadis entrait, tenant cc prince par la main. quot;T ^^^^dame, dit-il b Oriane, voici Ic prince Grasandor, ills unique du roi dc Boliêmc et mon ami. L est un héros en herbe que janièlie a vos genoux. lait est une bonne garantie de ce quil pnno'jnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;cause de moi, je vous prie, et b dis r ^di-ioême... Glière cousine, ajouta Ama-raimo. tournant en souriant vers Mabile, vous volonticrs quune autre, ien suis vótre^ nbsp;nbsp;nbsp;gam que la nine c r comme vous, il est capable de la luus solide amit'é. |
Puts il séloigna, laissant son compagnon aveb les deux princesses. Oriane et Mabile connaissaient Ié prince Grasandor par tout ce quAmadis leur avail raconté de sa valeur et de ses vertus aimables. Elles Ie com-blèrent de prévenances auxquelles il répondit denbsp;Fair Ie plus respectueux et Ie plus galant. II sutnbsp;rappeler délicatement Tétat cruel oü il avait sur-pris souvent Ie chevalier de la Verte Epée, pendant Ie séjour de celui-ci chez Taffinor. Gombien je Ie plaignais, dit-il, lorsque je len-tendais soupirer et que je Ie voyais, triste ct do-lent, pleurer comme un enfant au souvenir de ce quil avait laissé dans un autre coin de la terre etnbsp;de ce quil regrettait si óprement!... Mais, ajoutanbsp;Grasandor en regardant tendrement la princesse Mabile, peut-être ne Ie plaignais-je pas assez?..... On conQuit mal les maux dont on na pas encore fait soi-même la douce ct cruelle expérience..... Peut-être que Ie sort men réserve de semblables... Ah ! je lebénirais, si je les soulfrais a jiropos diinenbsp;dame do la beauté, de la grace et de la perfectionnbsp;dc madame Oriane!... Mabile rougit et ne sonna mot. Grasandor, qui croyait avoir été trop loin, garda Ie même silencenbsp;embarrassant pour tous deux, et ce fut Oriane quinbsp;SC chai'gea de Ie rompre, en demandant au fils dunbsp;roi de Bohème sil voulait visiter les merveilles dunbsp;palais dApollidon. Grasandor accepta et suivit les deux princesses. Après avoir parcouru quelques-unes de Ces racr-veilles, ils arrivèrent ii Fare des loyaux amants. Oriane sen était toujours écartée, non que son coeur redoutat cette épreuve, mais paree que si Ienbsp;passage de 1arc eüt prouvé la loyauté de cetlenbsp;princesse, il eüt égaleinent prouvé sa sensibilité.nbsp;Mabile Favait toujours raillée a ce sujet. Quant ünbsp;elle, süre de sa propre indifférence, elle navaitnbsp;pas craint de se présenter plusieurs fois a Fentréenbsp;dc eet arc^ et, chaque fois, la statue avait répandunbsp;sur elle des lis et des roses blanches. Oriane fit part de ces tentatives è Grasandor. Si jen ci'ois, seigneur, lui dit-clle, tout Cé quAinadis ma raconté de vous, vous éprouverieznbsp;Ie même sort que nia cousine en vous présentantnbsp;ü ce passage... Mabile, qui sentit ïa valeur du rcproche, et qui en éprouva un secret embarras, voülul, pour Ienbsp;raieux céler, appuyel' la plaisanterie dOriane. Essayez-en vons-même, seigneur, dit-elle de sa voix la plus tendre b Grasandor, éinu commenbsp;elle; vous ne courez aucun risque : vous sercz repousse..... mais bien doucement, b ce quo nous croyons, daprès tout ce que nous savons dc vous... Ahl madame, sécria Grasandor avec cha-leur, pourquoi ne raériterais-je pas dy passer dès ce moment mèmef... Le litre de yotro chevaliernbsp;ne massurerait-il pas de cette gloire, si vous menbsp;permeltiez de le porter?... A ces accents chaleureux et couvaincus, Mabile deviut verineille comme une rose. Ah! ma chèré cousine, dit malicieusement Oriane, pourriez-vous refuser au prince Grasandor le litre de volre chevalier? Vous nen avez |
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amour cm jc (fnitoc uzetsancior, apres avuii ujjtcuu j «luiuui ia princesse Mabile, obtiiit Iamilid du prince Agraios,nbsp;frere. point encore voulu accepter, et nul no me parait plus digne que lui de remplir auprès de vous cenbsp;précieux emploil... Le prince mhonore trop, répondit Mabile, de plus en plus embarrassée. Je nai nulle raisonnbsp;de le refuser pour mon chevalier... et puisque lu-sage a réglé quune princessé peut accorder ce ti-tre sans conséquence, le prince Grasandor auraitnbsp;beu de se plaindre de moi si je lui refusals un nomnbsp;quAmadis regut de la reine Brisène... Ahl divine princesse, sécria Grasandor dans un transport dont il ne fut pas le maitre, commen-cez done par vous intéresser amp; celui que vous ho nbsp;norez de ce nom, quil ne perdra quavec la vie 1...nbsp;Daignez me conduire vous-même a eet are desnbsp;loyaux amants, si redoutable pour les cceurs mau-vaisl... Lindilférencedu vótre vous a seule empê-ché de franchir cé passage, et vous ne courez dau-tre risque, hélas! que déprouver encore lesmêmesnbsp;obstacles... Toute la vivacité desprit de Mabile lui raanqua dans ce moment-la pour répondre. Et Oriane, quinbsp;nctait pas fachée de rendre a sa cousine une partienbsp;des petites malignités quelle lui avait fait endurer,nbsp;Oriane reprit en riant; nbsp;nbsp;nbsp;Ohl pour le coup, ma mignonne, je vousnbsp;tiensl... Vous vousètes cachée de moi pour éprou-ver celte aventure, et je ne perdrai certes pas cetlenbsp;occasion de voir comrnent les indifférentes en sontnbsp;repoussées... nbsp;nbsp;nbsp;Eb bienl ma cousine, répondit Mabile avec unnbsp;peu de dépit, puisque vous le voulez, je vais donenbsp;encore éprouver les mêmes obstacles; mais ce nenbsp;sera quen me faisant précéder par le prince, etnbsp;avec Ia promesse que vous éprouverez le passagenbsp;^ votre tourl... nbsp;nbsp;nbsp;Je ne promels rien, dit Oriane, riant toujours,nbsp;que je naie connu le danger de cette épreuve. Tous trois alors savancèrent vers larc des loyaux amants. Grasandor nhésita pas un seul instant ; il marcha droit devant lui, franchit sans effort le passage, ramassa les fleurs que lui jetait lanbsp;statue et les présenta h Mabile, en lappelant pournbsp;les recevoir. Mabile, hors delle-même è ce spectacle, ne put sempêcher de savancer un peu. Sans sen douternbsp;elle sayanga davantage encore, puis davantage encore : elle était déja sur leseuil, lorsquelle saper-qut quelle néprouvait plus dobstacles... Elle tres-saillit et voulut se retirer vitement; mais le mêmenbsp;pouvoir invisible qui, les autres fois, lavait repous-sée, Tempêcha de reculer, lui fit franchir le passage de 1 are des loyaux amants et la porta jus-quaux pieds des statues dApollidon et dc Grima-nèse, oü Grasandor se trouvait dans le mêmenbsp;instant. Un coup de tonnerre, suivi dune lumièrenbsp;brillante, retentit dans tout le palais!... Oriane, plus prudente que Mabile, sassit sur le gazon, sans oser sapprocher du passage que sanbsp;charmante cousine avait franchi quasiment contrenbsp;son gré et son vouloir. Quand Grasandor et Mabilenbsp;P ^^.goVent, ils étaient tous les deux bion rou-tromblants. Mais leur rougeurnbsp;fle dmix 'ILrT '^^v.f^asle, leur emotion rien quenbsp;saimaientfnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;rien quedagréable lis |
CHAPITRE III Comment le prince Grasandor, apres avoir obtenu lf de la nrinr.ORSf* Mnhür» nl-tiinl nbsp;nbsp;nbsp;rln TyrinP.P. Acf son e roi Périon venait de débarquer a Ia tête de trois mille chevaliers gaulois,nbsp;ayant chacun ciiiq hommes a sa solde, ce qui meltait le secours appqrténbsp;a Amadis par son père a quinze millenbsp;combattants, et lui permettait, ainsinbsp;quaux chevaliers de lIle Ferme, denbsp;résister aux forces réunies du roinbsp;Lisvart et de lempereur Patin. Périon avait le plus grand désir de voir Tincornparable Oriane. Lenbsp;prince Agraies, qui ne lavait pasnbsp;A quitté depuis son débar-quement, vint de sa partnbsp;dernander k cette princesse k quel moment ellenbsp;voudrait bien le recevoir. , Mon cousin, répondit Oriane, la reconnaissance que je dois Ji cenbsp;vaillant roi, père de sivaillants fils,nbsp;le rend maitre de venir dés ce moment mêmè... Mais, avant que vous ne retournieznbsp;lui porter ma réponse, je veux vous faire connaitrenbsp;le tils unique du roi de Bohème, peur lequel jenbsp;vous demande votre amitié. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit courtoisement Agraies,nbsp;tout ce que la renommee public du prince Grasandor me fait depuis longtemps desirer Ia sienne, etnbsp;je suis heureux quelle me soit offerte par votre en-tremise, ce qui en rehaussera le prix peur moi. Lors, Grasandor, a peine remis de son emotion ct de sa rougeur, savanpa avec erapressement versnbsp;Agraies, et tons deux sembrassèrent. Mabile, attentive, cherchait k lire dans les yeux dAgraiesnbsp;limpression que Grasandor avait produite sur lui:nbsp;elle ent lieud ctre satisfaite. Elle Ie fut davantagenbsp;encore lorsquOriane reprit, en sadressant auxnbsp;deux chevaliers; nbsp;nbsp;nbsp;Princes, puissiez-vous désormais vous regar-der comme frères!... Mes veeux les pinschers sontnbsp;que le'noeud de lamitié, qui sc ferme en ce moment en vous, serre de plus en plus chaque jour 1... ^ Ah! madame, répondit Agraies, jen acccptc davancetous les rnoyens... Alors, moncher cousin, dit Oriane, apprenez que votre sceur Mabile, mon aimablo et fidéle com-pagne, qui jusquJi présent navait point voulu accepter dc chevidier, sest départie ce matin dc sonnbsp;indifference è eet endroit en faveur du fils du roinbsp;Taffinor, qui sest offert courtoisement. Je lai ac-cepté pour elle, assurée davance quo vous nc menbsp;désavoueriez pasl... |
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dArcalaüs. Balais de Garsantes avait Anbsp;nbsp;nbsp;nbsp;sa bannière pour venir servir Amadis; il lui apprit que lempereur Patin, ü la Gas armee, avait joint celle de Lisvart, quenbsp;tous^e'^'^n^* de Suesse, sétait uni ü eux, et quenbsp;donbsp;nbsp;nbsp;nbsp;proposaient de marcher en peu öe jours pour attaquer File Ferme. nbsp;nbsp;nbsp;Vous avez bicn pensé, madame, répliquanbsp;Agraies en souriant. Seigneur, ajouta-t-il en senbsp;tournant vers Grasandor, Thonneur que vous fadesnbsp;a ma bien-aimée soeur sera sans nul doute aussinbsp;cher au roi notre père qua moi-même... Permet-tez done que je vous embrasse une seconde foisnbsp;comme son chevalier. Grasandor, transporté de joie, sécria : nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, votre aveu comble ma plus doucenbsp;espérance, et cest aux genoux de ces belles princesses que je vais renouveler en votre presence Ienbsp;serment de les servir toute ma vie!... Et, incontinent, il sy jeta. Oriane lui laissa bai-ser sa main de 1air de la plus tendre amitié. Ma-bile, autorisée par lexemple dOriane, ne put Ie lui refuser : Grasandor baisa cette seconde mainnbsp;avec tant de grace et denthousiasme que la bellenbsp;princesse ne put cacher Ie trouble oü cela la met-tait, et, voyant sa cousine et son frère sourire ennbsp;lexaminant, elle baissa la tête et voulut senRiir.nbsp;Oriane, alors, courut a elle, la relint et lui pritnbsp;doucement la tête dans son giron, oii elle put cacher amp; son aise la rougeur de ses belles joues et Ienbsp;feu de ses beaux yeux. Agraies et Grasandor, apercevant Amadis et Flo-restan qui savauQaient, escortant Ie roi Périon, ils coururent au devant deux. Périon allait fléchir unnbsp;genou devant Oriane, par suite dune habitude denbsp;courtoisie que 1age navait pu lui óter; mais, Ienbsp;prévenant et lembrassant, cette princesse lui dit; Ge serait a moi, au contraire, de rendre eet hommage au grand roi qui vient me protéger etnbsp;qui, dans raon enfance, me combla de marquesnbsp;daraitié. Madame, répliqua Périon, vous me rappelez la un de mes meilleurs souvenirs et je vous en saisnbsp;un gré infini..,Je me reporte au temps oü vousnbsp;étiez un des plus beaux ornements de ma cour, ünbsp;1heure oü, sur votre priére, jarmai chevalier Ienbsp;damoisel de la mer, mon fils... Dans ce moment, Périon, Amadis, Oriane, se regardèrent les yeux pleins de larmes, mais bril-lants d'une joie si vive et si pure, quil ne leurnbsp;cut pas été possible dexprimer plus tendrementnbsp;tous les sentiments qui remplissaient leur ame. Cetle situation, si pleine de charmes pour eux, pour leurs amis et leurs proches, fut troublée parnbsp;arriyee de Balais de Garsantes, lami et Ie cheva-ler Q Amadis depuis que ce héros lavait délivré des |
CHAPITRE IVComment Arquisil, neven de lempereur Patin, rappeló A sa promesse de fidélitd envers Amadis, vint A 1Ile Ferme,nbsp;puis sen retourna rejoindre larmée de son oncle, On doit se souvenir que 1lle Ferme portait ce nom, précisément paree quelle tenait au continentnbsp;par une langue de terre défendue par une triplenbsp;enceinte. Périon ayant appris que, pour éviter dar-mer la multitude de vaisseaux nécessaires pournbsp;porter une armée aussi formidable, les souverainsnbsp;leurs ennemis dirigeaient leur marche de faqon ünbsp;les attaquer par la terre ferme, il crut devoir éloi-gner la guerre du centre de 1ile et des yeux desnbsp;princesses qui sy trouvaient réunies. Voulant, denbsp;plus, prévenir les ennemis, il laissa des ehevaliersnbsp;de confiance, avec une forte garnison, dans lesnbsp;trois enceintes fortifiées. Quant a lui, portant sonnbsp;armée au delü de la langue de terre qui faisait denbsp;File une presquile, il assit son camp sur un terrain avantageux, oü ses deux ailes étaient défen-dues par la mer, et son centre appuyé par la communication conservée dans 1Ile Ferme. Amadis navait point oublié que, dans Ie combat quil avait eu en Bohème, sous Ie nom de Chevaliernbsp;de la Verte Epée, avec Garadan et onze autresnbsp;chevalier.s remains, il avait donné la vie et la li-berté au jeune Arquisil, dont la valeur et la beauténbsp;Favaient touché. Arquisil, propre neveu de Patin,nbsp;sétait engagé envers Amadis a se rendre ü sa première réquisilion ; Amadis lui dépêcha en consé-quence Enil pour Ie summer de teiiir sa parole etnbsp;dexécuter Fengagement pris. Enil fit son message, et Ie loyal Arquisil, pour qui la question dhonneur passait avant la questionnbsp;de familie, déclara a Fempereur son oncle quilnbsp;était oblige dobéir aux ordres dAmadis. Patin luinbsp;répondit brusquement, suivant son habitude, quilnbsp;était libre de faire co qui lui plairait, et, par lanbsp;même occasion, sadressant ü Fenvoyé des chevaliers de 1Ile Ferme, il semporta jusquü proférernbsp;contre Amadis les outrages les plus odieux et lesnbsp;menaces les plus atroces. Vous devriez, lui dit Enil indigné, respecter un peu plus ce grand et vaillant prince, et vousnbsp;souvenir de la facon plus que généreuse dont ilnbsp;vous traita lorsque vous nétiez que chevalier errant. Il vous fit grace de la vie : il eut tort, certes!nbsp;Groyez que le' prince de Gaule aura aujourdhuinbsp;aussi facilement raison de Fempereur... Vous nenbsp;sortirez pas avec plus dhonneur de celte guerrenbsp;que vous nêtes sorti ce jour-lü de voire combatnbsp;particulier avec lui. Lisvart, craignant que Patin ne se laissat em-porter ü la colère, se mit entre eux deux. Aliens diner, seigneur, dit-il ü Patin, et lais-sons cet envoyé jouir du droit des gens et remplir son office!... |
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'II Cela dit, Lisvart et Patin tournèrent discourtoi-semeiit Ie dos k Enil qui sen revint a File Ferme, suivi du loyal Arquisil. Amadis requt ce chevalier avec force amitiés. 11 lui fit voir une partie des merveilles du palaisnbsp;dApollidon, et ne nrgligea pas de lui faire examiner en détail les formidables remparts de Filenbsp;Ferme , ainsi que Ie camp qui était chargé de lanbsp;défendre. Arquisil fut Irès bien traité par tous lesnbsp;chevaliers et même par toutes les dames. La noblesse de sa figure, la grace de ses discours inté-ressèrent tout Ie monde è sa personne. Plein denbsp;vaillance ct dhonneur, ce jeune prince ne putnbsp;sempêcher de parler devant Amadis de tout ce quenbsp;son inaction lui faisait souffrir dans une occasionnbsp;dacquérir de la gloirc. Amadis, applaudissant dansnbsp;son coeur aux sentiments dArquisil, lui dit; Jairaerais niieux, certes, que nous pussions combattre cóte a cote, comme deux compagnons,nbsp;coinjne deux amis... Mais je vois bien que cela nenbsp;pourra arriver que plus tard. Partez done, prince,nbsp;retournez a Farmée de Fempereur votre onclc, etnbsp;suivez votre carrière avec la gloire qui vous appar-tient... Tout ce que je vous demandc, cest de menbsp;venir trouyer dix jours après labataille qui va avoirnbsp;lieu, quelle quen puisse être Fissue... Arquisil, pénétré de reconnaissance, jura non-seulement dobeir a ses ordres, mais d,e conserver toute sa vie le souvenir do sa généro-Q sité; puis il partit ct alia rejoindre Farmée etc Lisvart. CHAPITRE VComment, aprfes bicii des lepteurs , les deux armdes ennemies entamèrent la balaillc quinbsp;fut sanglantc , ct comment Ic roi Lisvart tutnbsp;fored do demander une trêve pour ensevelirnbsp;ses morts. i vant de quitter File Ferme ia la tête de son armee,nbsp;I Périon, enebanté de lanbsp;fprincesse Oriane , avaitnbsp;1 envoyé Gandalin en Gaulenbsp;^pour chercher sa flllo Mé-licie, dont il désirait la préscncenbsp;presque aussi ardemment quenbsp;Bruneo de Bonnemer. II désirait aussinbsp;celle de la reine Elisène , mais le moyennbsp;. I quelle quiltat Galaor toujours conva-r h lescent 1 ' nbsp;nbsp;nbsp;Mélicie quitta done sa mere et son 1 frère, et, suivie dune cour de jeunes [ demoiselles, elle se rendit aux ordresnbsp;,, dc Périon, sous la conduite du fidélenbsp;' Gandalin, qui avait bate de reveiiirnbsp;avant tont engagement daction, pour se faire armer chevalier par le vaillant Amadis. Périon était parti lorsquarriva Mélicie, quOriane ct Mabile recurent comme leur propre soeur.nbsp;toutes trois jeunes, belles, tendres, aimaient etnbsp;etaient aimées; tes mêmes intéréts les unissaient:nbsp;la plus constante amitle sctablit eiitre elles. Gandalin fut trés affligè de no plus trouver |
Amadis et Périon au palais dApollidon. Mais comme il voulait être armé chevalier avant la ba-taille, de la main même dAmadis, suivanl la promesse que celui-ci lui en avait faite, il prit incontinent congé des princesses, quil savait en süreté,nbsp;et se mit en route. II marcha nuit et jour, jusquAnbsp;ce quenfin il ent rejoint le vaillant prince aux có-tés duquel il tenait tant è combattre. Seigneur Amadis, lui dit-il, jai rempli la mission dunt le roi Périon avait bien voulu menbsp;charger, et jaccours vous prier de pie conférernbsp;Fordre de chevalerie... Soyez assure que si javaisnbsp;pensé vous être plus nécessaire la-bas quici, je nenbsp;serais point venu... Mais la princesse Oriane est ennbsp;süreté. Par ainsi, je vous en conjure, no dilféreznbsp;plus a maccorder Fhonneur de combattre a vosnbsp;cótés... Ah ! Gandalin, mon cher frère! sccria Amadis qui se souvenait davoir partagé le lait de la mère de Gandalin, votre naissance et votre valeurnbsp;vous rendent depuis longtemps digne detre chevalier. Gest lenvie que javais de ne pas me sépa-rer de vous qui ma fait différer jusquaujourdhuinbsp;de vous rendrc cette justice que vous me deman-dez. Nous allons rejoindre le cainp du roi monnbsp;père, et je le prierai de vous Gonférer Fordre dontnbsp;vous méritez si bien de faire partie... Groyez-vous done, répliqua vivement Gandalin , que je yoiilusse être armé chevalier dune autre main que la votre?... Quant aux armos,nbsp;votre frère Galaor ma confié les siennes , quil nonbsp;peut encore porter, et jespère, en le rcmplapantnbsp;auprès de vous le jour de Ia bataille, ne pas luinbsp;donner de regrets de me les avoir conliées... ïandis que Gandalin demandait k Amadis cette précieuse grace, Lasinde obtenait la même de Bruneo de Bonnemer. Ges deux braves êcuyers lirentnbsp;ensemble la veille des arrnes, et, dès le lever dunbsp;soleil, Amadis et Bruneo leur donnèreut la colée.nbsp;Périon ceignit Fépée a Gandalin, Lasinde regut Icnbsp;même honneur du prince Agraies, ct, croyant nenbsp;pouvoir faire un meilleur usage de deux des sixnbsp;épées quil avait regues de Finfante Léonorine,nbsp;Amadis les leur donna en les embrassant tendre-ment. Cette cérémonie était è peinc terminée, que Pc-rion fut averti par les troupes légères quil avait en avant, que Farmée enneraie approchait. II fit sor-tir la sienne de son camp, la mit en bataille ennbsp;parcourut les rangs, au galop de son cheval, suivinbsp;dAmadis, dAgraies, de Florcslan et de Bruneo denbsp;Bonnemer. Gaulois ! cria t-il dune voix sonore, songez que le vainqueur du rol Abies est avec vous: c estnbsp;vous dire que la victoire vous attend Bi-bas, dansnbsp;les rangs de nos ennemis, que vous culbutereznbsp;biciitót! on a voulu la guerre, on Fa; on comptenbsp;sur le triomphe, on ne 1aura pas. Lcquité et lanbsp;vaillance sont dc notre c5ló ; double raison denbsp;vaincre pour nousl... Gaule! Gaule! Gaule 1 répondit Farmée dune seule voix. Vive Périon! vive Amadis! vive Flores-tan ! Gaule! Gaule! Gaule!... Ges acclamations furent enthousiastes et éner-giques : on dut les entendre üi Favant-gardc enne- |
LES PRINCES DE LAMOUR.
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mie. Si bien que Lisvart, dont larraée campait, en ordre de bataille, a une lieuo environ de celle dunbsp;roi Périon, eut grapdpeine a eoqtenir rimpatiencenbsp;de ses chevaliers, et que quelques légères esear-TOouches eurent beu et Va contve son gré etnbsp;coutrc ses ordrcs. Les deux armées passèrent la nuit dans cotte position. Lisvart et Périon furent avertis presquennbsp;raême temps, aux premières lueurs delaube, quenbsp;les coureurs enyoyés a la découverte venaient denbsp;reconnaitre, au delk des mpntagnes, une nom-breuse armee au milieu de laquelle ils avaient dis-tinguélabannière du roi Aravigne- Cepriqce avaitnbsp;k coBur de 5e venger de Ia dernière bataille quilnbsp;avatt perdue, et sa présence, en face ,des deux ar-raèes de Lisvart et de Périon, sexpliauait par lanbsp;haine quil leur portalt et qui était doublée de cellenbsp;que lui avait soufflée dans lesprit l,e perfide Arca-laüs. Aravigne, en se tenant ainsi k portee, ,espé-rait profiler du moment oü les deux armées enne-raies seraient épuisées par la lutte, pour les attaquernbsp;avec la sienne et les inettre eu pièc,es. Sqn espé-rance allait plus loin encore, puisquil son gepit knbsp;semparer non-seulement de lIle Ferpie et des ri-chesses y contenues, mais encore des Jïtals du roinbsp;Lisvart. Au cas oü il en aurait eu detrop, Avcalaüsnbsp;était lü pour partagcr avec lui... Cette nouvelle contraria Périon et Lisvart. In-certains du parti que prendrait Ie roi Aravigne, ils disposèrent Paile de leur arpiéc la plus rapprocheenbsp;des montagnes, de fpcou ,a ponvoir lui résister, et,nbsp;en tons cas, k prèvenir Ie désastre d'une attaquenbsp;imprévue. Les mouvements que nécpssita ce cbangement de position retinrent les dpux armées et retardè-rent la bataille qnelles étaient sur lo point denga-ger. Jusquau iendemain, on se contenta de sobserver rautuellement, prêt k profiter du moindrenbsp;prétexte pour copimencer 1aclion. Les premiers rayons du soleil furent Ie signal de cctt,c bataille, dont les premières charges furentnbsp;pnglantes; Amadis sélapca impétueusement dansnbsp;m mêlee, k la rencontre de Gasqnilan, roi denbsp;Suesse, qyj pavait envoy,6 défier la veille par nunbsp;héraut, et, malgré les ennemis qui les entouyaientnbsp;de part et dautre, ils purent lutter ensemble unnbsp;assez long temps. Gasqnilan perdit pied bientöt etnbsp;roula parmi les morts et les mourants du champnbsp;de bataille ; ce que voyant, Ierapereur Palin com-manda a dix de ses chevaliers remains daller en-'ever Amadis et de Ie lui amener mort QU vif. Amadis, ernporté par son courage, frappait aveu-g-ement de ci de Ik, fauchant de son épéc, comme n moissonneur les blés, tous les chevaliers quinbsp;¦ approcPaigj^l; (jg luj. ij jjp voyait pas ceux quenbsp;pait envoyés pour semparer de lui, et ilnbsp;aaau etre enveloppé, lorsque Ie fidele Gandalin,nbsp;vp tnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;vaillamment ü ses cótés, eut m', nbsp;nbsp;nbsp;et la déjoua. Au moment do odetre renversé par Ie coup mainc r ' ^l'eval de ces dix chevaliers ro-misórmnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;londit comme un épervier sur cos de satrois, et, descendant viternent prendr^'^r^l''^'nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^matlis k la dis ainci Sö P^issa rapidc comme 1'éclair. Ama-1 dsi releve, nen fut que plus terrible, et les |
coups quil porta nen furent que plus mortels. II semblait quil füt invulnérable, protégé quil étaitnbsp;par sa propre vaillance et par celle du fidéle Gandalin, qui sétait emparé dun autre cheval, et quinbsp;ne Ie quittait pas dun seul instant, de peur quil nenbsp;lui arriyat malheur. Les charges continuèrent, sanglantes et mul-tipliées; Ie succès en fut longtemps indécis, et des chevaliers en grand nombre des deux cotés virentnbsp;leur dernier jour. Ge fut dans une des plus furieuses que Ie prince Agraies reconnut Lisvart. Lors, courantnbsp;avec fureur sur lui: Roi Ie plus ingrat qui respire, dit-il, recon-. nais Agraies devenu ton plus mortel enne'rai 1... A ces mots, tous les deux se chargèrent avec fureur; mais, ne pouvant entamer leurs fortesnbsp;armes par Ie tranchant de leurs épées, ils se sai-sirent au corps. Amadis, saporcevant du peril que courait Lisvart, ne put Ie voir plus longtemps en danger de succomber sous un bras quanimait la vengeance;nbsp;et, se porlant entre Agraies et Lisvart, commenbsp;pour sopposer au corps formidable de Romainsnbsp;prêts k les joindre, il les sépara, donnant Ie tempsnbsp;a Lisvart de rentrer dans Ie gros de sa troupe, etnbsp;priant Agraies, qui murmurait davoir été séparénbsp;de son ennemi, de venir k son secours. Amadis chargeant les Romains aype fureur, Ie prince Floyan, parent de lempereur, fut Ie premier qui tomba sous ses coups. Lempereur Patin , qui vit rouler la tête de Floyan ü ses pieds, fondit plein de rage sur Amadis, en cherchant a Ie percer au défaut de sou ar-muré; mais Gandalin veillait sur une vie sichèye,nbsp;il détourna Ie fpr de la lance, et Ie redontablftnbsp;Amadis, sélevant sur ses étriers, porta sur lé-paule de Patin un coup si terrible, que lépaulenbsp;tomba sur Ie sable avec Ie bras passé dans sounbsp;bouclier... Cette plaie horrible et les tlots de sang qui sen élancèrent, ne laissèrent quun instant de vie knbsp;Iempereur, et découragèrent tenement les Romainsnbsp;quou les vit fuir de toutes parts. Lisvart voulutnbsp;en vain les rallicr en faisant ferme mine avec Grii-medan, Cildadan et les chevaliers bretons; mais ilnbsp;comprit que la terreur des Romains avait plus denbsp;force que ses reproches, el il fut contrain.t de senbsp;replier cn arrière en faisant sonner la retraite. Agraies voulait poursuivre la victoire et charger Lisvart dans sa retraite; mais Iamant dOrianenbsp;dcroba encore son père aux coups de son cousin,nbsp;en engageant Périon k lui commander de fairenbsp;halte, sous Ie prétexte que la nuit commencant,nbsp;Pon ne pouvait plus distinguer les siens des ennemis. Agraies obéit en murmurant, jusqua dire anbsp;son cousin: Nevous lasserez-vous done pas do faire grace au plus ingrat de tons les prince!... La nnit fut tumiiltueose, et personne nosa quitter les armes; mais le jour ne paraissait pas encore, lorsque Lisvart envoya demander une trêve ct prior Périon de lui renvoyer le corps de Iempe-reur, .pour lui faire des funérailles dignes d unnbsp;aussi grand prince; ce qui lui ful accordé. |
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II profitade ce|temps pour.haranguer les chefs des Remains, leur rappelerla gloire dont ils sé-taient couverts autrefois, et les engager èi sunirnbsp;plus étroitement que jamais ^ lui pour tenter Ienbsp;sort dune seconde bataille. Arquisil, depuis la mort de Tempereur, devenait Ie chef de son armée , comme étant son plusnbsp;proche parent et Ie plus prés du tróne par sa nais-sance. Ce jeune prince crut avec raison quil étaitnbsp;de sa gloire de suivre Lisvart et de faire de plusnbsp;heureux efforts pour rclever lhonneur du nomnbsp;romain : il était eslimé autant quaimé des troupesnbsp;qui venaient de perdre Patin, aussi tons les chefsnbsp;lui firent de grand coeur serraent de lui ohéir etnbsp;de servir son allié Lisvart avec Ie même zèle. CHAPITRE VI Comment, pendant que Ie sang coulait sur Ie champ de bataille, Ie bonhomme Nascian prit Ie parti daller trouver Oriane pour lengager amp; user de son influence sur Lisvart,nbsp;afin damener la paix. 'andis que Ie sang coulait de part ^et dautre è torrents, que les cra-'nes sentrouvraient sous Ie tran-chant des épées, que les entraillesnbsp;jse décousaient sous Ie fer acérénbsp;^/ des lances, Nascian , en saintnbsp;homme quil était, ne songeaitnbsp;remplir sa mission de charité etnbsp;ft| damour; tandis que Périon et Lisvartnbsp;faisaient la guerre, il soccupait dunbsp;soin de ramener la paix. La nouvelle du manage prochain de lempereur de Rome avec la princessenbsp;Oriane étant parvenue jusqué lui, il nenbsp;crut point que cc mariage put sexé- cuter. Le jour oü Lisvart chassait dans la forêt de Vin-disilore, Nascian ayant conduit le petit Esplandian avec sa lionne aux pavilions que ce prince availnbsp;fait tendre pour la reine Rrisène et les princesses,nbsp;Oriane, vivement émue en voyant ce bel enfantnbsp;quelle soupponnait être son fils, avaitprié Nasciannbsp;de lentendre en confession, et lui avait révélénbsp;tous les secrets quelle renfermait dans son ame. Nascian, sachant par Taveii dOriane quAmadis avait recu sa foi le jour oü il la délivra des mainsnbsp;dArcalaüs; espérant aussi que le ciel avait requnbsp;leurs serments saus en être irrité, puisquun hlsnbsp;dont il était prédit de si grandcs choses était lenbsp;fruit de cette union, rie put croire quOriane, aunbsp;mépris duu héros et de ses serments, put donnernbsp;sa main a lempereur. |
Aussi, dés quil eut appris la suite des événe-menls, U violence de Lisvart contre Oriane, len-levement de cette princesse, et la guerre cruelle prete a commencer entrc Idsvart joint aux Ro-mains et les chevaliers délIle Ferme secourusparnbsp;le roi Périon, il crut devoir sentremettre pour ennbsp;arrêter la suite et leffusion du sang que les nations chrétiennes étaient prêtes ü répandre. II lenbsp;pouvait sans peine, en déclarant le mariage dOriane et la naissance dEsplandian; mais nayantnbsp;appris ces secrets quen confession, il ne pouvaitnbsp;les dévoiler sans crime, ü moins quil ny fut auto*nbsp;risé par la permission dOriane. Nascian ne désespéra pas de lobtenir, et, pre-nant sa besace et son baton, il sachemina vers File Ferme avec toute la diligence que son grandnbsp;dge et sa faible monturo purent lui permettre. Après plusieurs jours de marche bien fati-gantes, Nascian arriva prés dOriane qui fut émue en le voyant; elle le fit aussitót entrer dansnbsp;son cabinet ; Ah! mon père, lui dit-elle, je suis encore plus malheureuse que je ne Fétais la dernière foisnbsp;que je vous vis. La guerre, 1animositè deviennentnbsp;de jour en jour plus fortes entre Amadis et monnbsp;père; des combats sanglants ont déja coüté la vienbsp;fi beaucoup de chevaliers, et dans ce moment jenbsp;frémis quil ne sen donne de nouveaux. Ma fille, lui répondit Nascian, il vous eüt été possible de Fempêcher, en déclarant votre mariage et la naissance dEsplandian. Je connais 1é-tat de votre conscience, et je vous déclare quenbsp;vous vous rendriez coupable du sang qui seraitnbsp;désormais versé, si vous différiez plus longtempsnbsp;a découvrir vos secrets les plus cachés au roi votrenbsp;père. Hélasl mon père, répondit Oriane en versant un torrent de larmcs, exigerez-vous de moi quenbsp;jose faire un pared aveu? Non, ma chère fdle, dit Nascian attendri, pourvu que vous me permettiez de le faire pournbsp;vous. Ce que vous mavez dit en confession mestnbsp;sacré; mais si vous inaccordez la permission denbsp;parler au roi votre père, jespère, avec le secoursnbsp;de la grace divine, changer son coeur, 1attendrirnbsp;pour vous, lui faire approuver votre union jusquicinbsp;secrète avec Amadis, et rétablir la paix entre deuxnbsp;grands princes qui doivent saimer et se soutenirnbsp;mutuelleraent aujourdhui. Ah! jy consens de toutc mon ame, lui dit Oriane; je ne peuxplus soutenir ma situation présente et tous les maux dont je suis cause; je remets mon sort entre vos mains, et jo vous conjurenbsp;de parler au roi mon père le plus tót quil vousnbsp;sera possible. La résolution que vous prenez la, ma fdle, dit Nascian, est dune belle ame et dun bon cceur.nbsp;Cela vous sera compté, je vous assure, en cenbsp;monde et dans Iaulre : en ce monde, oü vous se-rez heureuse des heureux que vous aurez faits; ennbsp;Iaulre, oü vous screz récompensée des dots denbsp;sang dont vous aurez empêché Feflusion. Le cielnbsp;vous protege et vousbénisse, ma lille!... Je neluinbsp;demande plus, pour moi, quo la force tlarrivernbsp;auprcs du roi votre père avant ((ue la trève ne soitnbsp;expirée. |
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CHAPITRE VII Comment Ic bonhomme Nascian, fort de lautorisation d0-riano, se rendit auprès du roi Lisvart auquel il dévoila Ie secret de la naissance dEsplandian ct les mystères de la-mour dAmadis et d'Oriane. ^ascian, allègre et content, se donna amp; peine Ie temps denbsp;prendre un frugal repas, et,nbsp;remontant sur son öne, il senbsp;rendit dès Ie même soir aunbsp;pavilion du roi Lisvart. Ce prince fut trés étonné de voir paraitre Ie saint er-mite, quil reconnut k lin- stant. Saint homme, lui dit-il en lembras-sant, venez-vous pour rae consoler?.... Ilélas! mon ame en ce moment est déclii-rée par Ia douleur-, mais votre voyage,nbsp;votre présence mannoncent que vous de-vez avoir des choses importantes a menbsp;dire... Homme de Dieu, parlez! Ilélas! Sire, répondit Nascian, que nai-je pu faire une plus grande diligence?nbsp;Ie naurais peut-être pas la douleur denbsp;voir ces campagnes couvertes de sanginbsp;Souvenez vous, Sire, que vous êtes chrétien, etnbsp;que Ie pouvoir des plus grands rois doit céder anbsp;celui du grand fabricateur des êtres et des choses...nbsp;Craignez de lavoir offense en voulant déshériternbsp;votre fille ainée, et la forcer a donner son coeurnbsp;ut sa main ft lempereur, contre la foi jurée desnbsp;premiers serments. ^Ehl grand Dieu, que me dites-vous? inter-rompit Lisvart. Nétait-ce pas faire pour Oriane tout ce quun père peut faire de mieux pour sanbsp;Vnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ue lélever sur Ie premier tróne de luni- vers Et eet hymen ne devait-il pas être agréable u Ires-Haut, puisque lalliance avec ce grand meltait en état de faire fleurir sa oainte religion? AT '. décrets sont souvent caches, lui répondit nascian. Apprenez, Sire, quil avait depuis long-serments dOriane, et que des nceudsnbsp;prince de Gaule du journbsp;Arcalaü^ ^ heros la déli\ ra des mains du perfide ^e grand age affaiblis-fabio ^ nbsp;nbsp;nbsp;Nascian, il ne lui contait quune nri« apparence. 11 Ie regardait dun air sur-Pris, lorsque Nascian reprit ; conniit^^^^^ M nbsp;nbsp;nbsp;secrets métaient de lS crlrSic' nbsp;nbsp;nbsp;sous Ie sceau preL5 nbsp;nbsp;nbsp;P'* princesse votre fille... Ap- fut cnn«.A nbsp;nbsp;nbsp;agréable au ciel |
consacre par la naissance dun fils dont plu-sieurs prédictions annoncent la haute destinée. Oui, Sire, ce jeune Esplandian, eet enfant si cher,nbsp;que la Providence jeta dans mes bras et que vousnbsp;élevez dans votre cour, Esplandian est ce gagenbsp;précieux de lhymen dOriane. Je ne pouvais vousnbsp;ie révéler sans sa permission; je viens de loble-nir, et Ie ciel ma donné la force pour vous annon-cer, de sa part, cjuil exige que vous approuvieznbsp;cette union, et, qumnsi quil la prédit, Esplandiannbsp;soit celui qui vous unisse et vous réconcilie avecnbsp;Amadis... Lisvart baissa la tête et fut quelques moments sans parler. Tout ce quAmadis, tout ce que cenbsp;héros et ses frères avaient fait pour lui, tout cenbsp;que son aimable et malheureuse fille avait dü souf-frir lui revint en mémoire, et bientót de grossesnbsp;larmes coulèrent sur ses joues... Ah! mon père, sécria-t-il en se jetant au cou de Nascian, quel cruel mystère! et quil coüte denbsp;sang et de malheur!... Ah! que nai-je su plus tótnbsp;quels étaient les noeuds et les sentiments dOrianenbsp;et dAmadis! Pouvais-je faire un meilleur choixnbsp;que celui de lhéritier de la Gaule, et surloutnbsp;quand jai dü plusieurs fois a ce prince et la vie etnbsp;la victoire? Ah! mon père, dès que vos forces vousnbsp;Ie permettront, retournez au camp de Périon etnbsp;dAmadis, rétablissez vivement une paix si désira-ble; dites-leur que la force neüt jamais abattunbsp;mon courage, mais que lunion secrète dAmadisnbsp;et la naissance dEsplandian rouvrent mon coeur ünbsp;lamour, ü la reconnaissance que je lui dois, etnbsp;quen lunissant avec Oriane, que je déclare dès cenbsp;jour mon hérilière, je Ie laisse Ie maitre de toutesnbsp;les conditions de la paix... O prince heureux! sécria Nascian en se jetant aux genoux de Lisvart, TEternel met dans votre üme son esprit de sagesse! Votre justice, vosnbsp;sentiments, lamour de votre familie et de vos su-jets, vont remplir vos jours dune vraie gloire etnbsp;dun vrai bonheurl... A ces mots, lun et lautre se levèrent et vinrent retrouver les chevaliers de la cour qui furent sur-pris de voir Lisvart les yeux encore rouges desnbsp;larmes quils avaient versées, mais brillant de lanbsp;joie la plus vive. Le jeune Esplandian entra dans ce moment; il venait de Vindisilore de Ia part de la reine Bri-sène, pour savoir des nouvelles de Lisvart. Quoi-que Esplandian fut beaucoup grandi dans sept ansnbsp;dintervalle et quil fut déja presque de force a re-cevoir lordre de chevalerie, le bonhomme le reconnut a linstant et lui tendit les bras. Esplandian demeura quelques moments interdit, mais dès quil eut, lui aussi, reconnu le saintnbsp;homme, il courut embrasser ses genoux. Lisvartnbsp;cut bien de la peine ü contenir les tendres sentiments qui lagitaient, en songeant que cétait sonnbsp;petit-fils même quil voyait dans ce bel enfant,nbsp;quil avait toujours si tendrement aimé; il prit denbsp;sa main la leltre de la reine Brisène, et, se reti-ranta Iextremile du pavilion, il la lut avec Nas-ciau. Cette sage reine pressait dans sa letire le roinbsp;sou époux de conclure la paix, et de se réconciliernbsp;avec Périon et les princes de la Gaule. Ne semble-t-il pas, dit-il a Nascian, quelle |
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10 BIBLIOTHEQUE BLEUE. ien ne saurait rehdre la joie du bonhomme Nascian qui venaitnbsp;ainsi de réussir dans Ia partienbsp;la plus délicate de sa mission.nbsp;^Tout nétait pas terminé, certes;nbsp;^mais Ie plus difficile était fait. \ A son sons, le roste devait aller y tout seul. En conséquence, il remonta sur son ane, et, suivi des deuxnbsp;/ adolescents quil aimait, moiitésnbsp;sur des chevaux quils condui-. saiont comme des hommes, ilnbsp;? prjt le chemin du camp dAma-) dis, oü tous tpois arrivèrent lenbsp;lendemain matin. y /% ) Le prince de Gaule, qui na-^ ^ vait fait quentrevoir une fois Esplandian,ne Ie reconnutpoint;nbsp;mais Quadragant qui 1avait vunbsp;peu de temps auparavapt, cou-rut lembrasser :nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;* Mon mignon, Ini dit-il, voila ce chevalier Grec qui, le jour oii il combattait pour Grassinde,nbsp;vous donna la vie de deux chevaliers roraains. Esplandian, assure detre en presence dAma-dis, courut baiser ses mains, comme au meillcur chevalier du monde et celui dont il désiraitle plusnbsp;recevoir lordre de chevaleric. Amadis, ému par 1actionct par les graces de cet enfant, 1embrassa tendrcmcni et lui demanda parnbsp;quel hasard Lisvart 1avait laissc venir prés de lui. Seigneur, lui répondit-il, voici le hou ermitc Nascian qui vous fapprendra. Le prince de Gaule connaissait la reputation de sainteté de Nascian il savait par Oriane que cetnbsp;homme aimé du ciel avait les respects et lainour nous devine? Ahl mon père, ne différez pas, je vous en conjure, i terminer votre ouvrage. Le cielnbsp;Ie veutl Le ciel le Vjeut!... Nascian, qui regardait la vue dun fijs si cher pour Amadis coranje une recompense des mauxnbsp;injustes que ce prince avait soufferts, pria le roinbsp;de lui permettre demmener avec lui le jeune Es-plandian et son neyeu Sergil, pour laider dans sonnbsp;voyage. Lisvart y consentit dautant plus volon-liers quil gentait bien que la presence prolongéenbsp;de eet adolescent quil aimait tant lui ferait trahirnbsp;devant toute sa epur les sentiments quil éprouvaitnbsp;pour lui. CHAPITRE VIII Comment Ic bonhomme Nascian, heureiix davoir réussi dans la moilié de sa mission, se remit en route pour essayer denbsp;réussir dans iaulrc moitié; et comment il fut accueilli,nbsp;ainsi que le jeune Esptandian, par le vaillanf Amadis denbsp;Gaulc. |
des gens de bien; il lui demanda pardon de ne lavoir pas recu dabord comme il raéritait denbsp;1être. Vous honorez trop, lui dit Nascian, un pauvre pécheur; nous le sommes tous, et la gloire et lanbsp;sagesse du monde ne sont que de faibles étincellesnbsp;vis-a-vis de cette lumière éternelle qui Tuit parnbsp;elle-raême, et qui féconde et tient en équiliprenbsp;avec eux-mêmes tous les grands ouvrages du Créa-teur!... Cesten son nom, seigneur Amadis, quenbsp;lhumble Nascian, ermitc de soixante ans, et tou-chant presque i sa dernière heure, ose venir vousnbsp;parler... Amadis, pénótré de respect pour Nascian, fit re-tirer tons ceux qui lentouraient. Parlez, dit-il, mon père, et soyez sur detre écouté par un homme qui vous est déjk soumis. Souvenez-vous, lui dit Nascian avec une force au-dessus de son age, des soins paternels quenbsp;la divine Providence a pris de vos jours 1 Sauvé denbsp;la fureur des flots, fi laquellevouséiiezabandonné;nbsp;vainqueur du redoutable Abies, reconnu par unnbsp;grand roj pour être son fils, couvert de gloire ennbsp;cent combats mémorables, heureux époux dOriane,nbsp;père dun jeune prince auquel les plus grandesnbsp;destinées sannoncent de toutes parts : tel est lenbsp;sort dAmadis, tels sont les bienfaits que 1Etre suprème semble se plairo k répandre sur luil O monnbsp;cher Amadis) ó mon fils! pardonnez ce nora a lanbsp;vieillesse dun ministre du Seigneur, votre cop.urnbsp;nest-il pas touché dune vivè reconnaissance?nbsp;Nest-il pas ouvert ti 1amour de la paix que je viensnbsp;vous offrir ? Ahl mop père, répondit Amadis en lui ser-rant les mains, quelles que puissent être les conditions de cette paix, je les accepte, puisqiio cest vous qui me les apportez; mais, comme fils, je doisnbsp;h Péripn de lui faire hommage de mes volontés;nbsp;venez, de grace, lui faire partager tous ces sentiments dont vous pénétrez mon arae !... Amadis ennduisit sur-le-champ Ic saint homme au pavilion du roi son père. Périon, en les voyant entrer suivis dEsplan-dian, fut si frappé de la beauté de ce jeune da-moiseau, quil débuta par demander è Termite sil élait sou père? Je ne le suis, répondit Nascian, que par los soins que jai pris de sa première enfance et par lanbsp;tendresse que jai conservée pour lui. Non, Sire, cenbsp;jouvenceau nest point le fils dun pauvre ermite;nbsp;il vous sera plus cher que vous ne le pensez, quandnbsp;vous le connaitrez... Soccupant alors de Tobjet de sa mission toute chrétienne, le saint homme représenta forternent ènbsp;Périon tons les avantages quil devait retirer de lanbsp;paix, si bien quil famena a la souhaiter aussi vive-raent que lui-meme. Ah! Sire, lui dit-il, les hommes nont déja que trop doccasions et de prétextes pour sentre-éétruirc ; point ncst besoin de leur en fournir!nbsp;Ces tueries sanglantcs ne sent pas si inevitablesnbsp;quon veut bien le faire croire : ie monde tia pasnbsp;été créé par un Dien charitable et bon, pour servirnbsp;de theatre continuel a ces horribles abattis d lioin-mes... La vie humaiue est chose sacrée, et, quand |
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LES PRINCES DE LAMOUR. 11 on a charge dfimo, comme ont les princes de la terre, on doit être avare du sang des autres dont on repond devant le prince du ciel.....Je ne sais point parler, et peut-elre ne sais-je point convain-cre... Cependant, Sire, quelque chose me dit quen vous parlant ainsi que je le fais, mon humble parole a du retentissement dans votre grand coeurnbsp;quemeuvent les misères dici-bas. Les méchantsnbsp;seuls sent sourds 1... Périon avait, en effet, le coeur a la hauteur de cette grave situation. Léloquente parole du pauvrenbsp;erraite neutpas de peine a le convaincre. 11 assem-bla sur-le-champ le conseil de ses premiers baronsnbsp;et leur fit part de tout ce que Nascian venait de luinbsp;dire, en les priant de lui communiquer leurs impressions et de donner leurs avis sur cette questionnbsp;de paix. Seigneurs, dit Angriote d'Estravaux, nous avons assez fait pour quon nattribue pas fi la peurnbsp;une demarche dans le sens qui vient dêtre indi-qué... 11 ny a que les forts qui sachent être pacifi-ques et doux. La guerre prouve souvent 1injustice. On no se bat que pour étourdir sa conscience..... Par ainsi, je propose quon envoie au roi Lisvart deux dentre nous, par exemple Quadragant etnbsp;Brian deMoniaste... Angriote dEstravaux jouissait parmi ses pairs dune grande autorité, è cause de son courage, denbsp;ses moeurs et de son esprit: Iavis quil venait dou-''rir fut couvert de rapprobation générale, et lesnbsp;deux chevaliers quil venait de désigner durent senbsp;disposer a se rendre en ambassade auprès du roinbsp;de !a Grande-Bretague. CIIAPITRE IX Comment, sur I'indication du jeune Esplandian, Amadis ct quelqucs-uns de ses compagnonsnbsp;allèrenl au secours du roi Lisvart, menacé parnbsp;Iamide du roi Aravigne ; ct comment, unenbsp;Ibis cctle armöe cn déroute, Amadis el Lisvartnbsp;se rdconcilièrenl. ' e son cóté, Lisvart avait reuni les princes les plus puissantsnbsp;et les chevaliers les plus re-nommés de son parti, afin denbsp;les consultor sur la conduite amp;nbsp;; tenir, et leurs avis se trouvè-¦^ont conformes au sien. De même que Quadragantnbsp;^t Brian de Moniaste avaient été choisis pour in-birmediaires par Périon, Arban de Norgalos etnbsp;buillan-le-Pensif furent élus pour nller dresser lesnbsp;nicies de la paix avec Angriote, et les prclimitiai-^ prudence cxigeait. Le premier de cesnbsp;I ^^*^?iies fut dengager Périon et Lisvart ènbsp;armées dans les vingt-quatrenbsp;Serrtnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ quellcs fussent h la distance de P ties les unes des autres, ce qui fut execute. |
Périon se replia de quatre lieues, sur Ille Ferme; Lisvart fit retirer son armee sur la ville de Luba-nie, qui se trouvait a la même distance du derniernbsp;champ de bataille, et oil il coraptait demeurer pendant le temps des conférences. Ce prince avait done disposé sa marche sur plu-sieurs colonnes; deux lieues ctaient fades lorsquil apergut quelques corps de troupes légères qui pa-raissaient sur la montagne et dont quelques-unesnbsp;même sapprètaient a descendre. Dans le rnêmenbsp;temps, Esplandian, comblé des caresses de Périonnbsp;et dAmadis, qui, cependant, navaient point voulunbsp;Iinstruire encore sursa naissance, regagnait avecnbsp;son jeune compagnon Sergil le roi de la Grande-Bretagne, lorsqu ils apergurent, eux aussi, lesnbsp;troupes inconnues qui commengaient a se former. Esplandian avait souvent entendu la reine Bri-sène parler de la haine invétérée que le roi Aravigne, Barsinan et Ienchanteur Arcalaiis nourris-saient contre Lisvart. II avait appris dans le camp dc Périon quAravigne, k la tète dune formidablenbsp;armée, nattendait que le moment décraser ou Lisvart ou Périon avec avantage. Cejouvenceau,dontnbsp;Iesprit et le coeur avaient pris de Iavance sur lesnbsp;autres enfants de son age, imagina quAravigne,nbsp;craignant larmée victorieuse de Périon, allait senbsp;porter sur celle de Lisvart, qui semblait se livrer anbsp;ses coups en se retirantdaris la ville de Lubanie. En conséquence de ce, Esplandian, au lieu de poursuivre sa route et de rejoindre Lisvart, re-tourna promptement sur ses pas, eest-a-dire versnbsp;Amadis, k qui il raconta son impression è proposnbsp;du mouvement de troupes quil avait remarqué ennbsp;chemin. Amadis admira la sagacité de lavis que lui don-nait ce jouvenceau, et, sou amour pour Oriane ne lui laissant voir dans Lisvart quim prince que,nbsp;plus que jamais, il devait secourir, il remontanbsp;incontinent a cheval et partit après avoir fait aver-tir le roi Périon du parli quil prenait. Florestan,nbsp;Grasandor, Quadragant, Garnates et quelques chevaliers laccompagnaient. Gette petite troupe arriva fort è point. Aravigne avail déja commence son attaque, et Iannoe denbsp;Lisvart, au moment de rentrer dans Lubanie, af-faiblie, épuisée, déconragée, ne se défendait quenbsp;mollement, malgré lénergie que tléployait le roinbsp;afin de la rallier. Sou arrière-garde, seule, mainte-nue dans le devoir par son héroïque exemple, fai-sait courageusement face a Iennemi, qui la harce-lait de toutes parts. Cest dans ce moment si périlleux pour sa vie et pour son tróne que survinrentle vaillant Amadisnbsp;et scs non moins vaillants compagnons. Lamant dOriane avait fait halte pendant quelques instants avant dattaquer Aravigne. II com-manda è sa petite troupe de se former compacte afin dêtre irresistible, et cria : Gaule! Sa petitenbsp;phalange sébranla alors et fondit sur Tarmée dA-ravigne quelle troua et dans les rangs de taquellonbsp;elle porta lépouvante en même temps que la mort. Les chevaliers du roi Lisvart, cn entendant ce cri terrible, qui leur était hostile quelques joursnbsp;auparavant et qui mainlenant leur était ami, sen-tirent leur courage renaitre avec leurs forces. |
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12 BIBLIOTHEQUE BLEUE. S' Ahl compagnons! sécria Ie vieux Grumedan, ui portait la banniére royale. En avant I en avant Inbsp;e par Dieu et de par Amadis, en avant!... Norandel, Cildadan, Guillan-le-Pensifrelevèrent aussitot leurs épées et, criant: Gaule! amp; leur tour,nbsp;ils se précipitèrent comme une avalanche sur lar-mée dAravigne, qui se débandait déjci sous lesnbsp;coups impitoyables et irrésistibles de la troupenbsp;dAmadis. Le combat se soutint pendant quelque temps a cette porte de la ville, sur laquelle le centre etnbsp;laile gauche dAravigne avaient porté leurs effortsnbsp;réunis. Laile droite, commandée par ce roi et parnbsp;Arcalaüs, avait embrassé la partie méridionale denbsp;Lubanie. Ne trouvant la quune légère résistance,nbsp;ils sétaient emparés des barrières et des avant-postes de cette cité; en se formant en colonnesnbsp;dans les principales rues, Aravigne espérait cou-per ainsi toute retraite au roi Lisvart, le prendrenbsp;et le mettre a mort au moment oü sa ressource se-rait de se retirer dans le centre de cette ville. Arcalaüs, entendant encore le bruit des armes retentir vers la porte de la ville oü le centre denbsp;larmée attaquait Lisvart, envoya Barsinan, suivinbsp;dun gros détachement, pour marcher de rue ennbsp;rue vers cette porte, et prendre Lisvart par derrière. Au moment même oü Barsinan arrivait a len-droit désigné, Amadis y arrivait aussi avec Lisvart et ses chevaliers. Le fils de Périon, un pen surprisnbsp;de rencontrer lü de nouveaux ennemis, ne perditnbsp;pas un moment ü les charger, et le cri redoute de :nbsp;Gaule! retentit pour la seconde fois. Alors, ef-frayées, les troupes de Barsinan plièrent et sen-fuirent en désordre, jetant leurs armes pour allé-ger leur inarche. Barsinan, désarfonné, cria mercinbsp;et se jeta è genoux prés du cheval dAmadis qui lenbsp;donna en garde au vieux Grumedan, et se préei-pita en avant dans la ville pour achever sa vic-toire. Après avoir fait un horrible massacre de toutnbsp;cequi sopposait è son passage, il arriva aux portesnbsp;méridionales de Lubanie, fit fermer les barrières etnbsp;cerner la maison oü Aravigne sétait retire dunbsp;combat avec Arcalaüs. Lisvart, vainqueur de tous cótés, ignorait encore quel bras lavait secouru si a propos. II le de-manda ü ses chevaliers. Eh! quoi, Sire, répondit le bon Grumedan, navez-vous done pas entendu crier: Gaule!... Eh!nbsp;quel autre quAmadis aurait pu nous sauver la vicnbsp;et la liberté?... Amadis, i]ui arrivait sur ces entrefailes, enten-dit Lisvart sécrier : Ah! Grumedan, je croisbien Amadis capable dune aussi généreuse action; mais je nose croirenbsp;quil ait pu oublier si vite toutes mes injustices ünbsp;son égard et a légard de ses chevaleureux compagnons. Oui, Sire, oui, répondit le vieux Grumedan avec feu, jose vous en repondre comme de moü...nbsp;II nest aucun acte héroïque et vertueux que monnbsp;Amadis ne soit capable de faire... ^ Vous ave?, bien raison, cher Grumedan, de m appeler yotre, dit alors Amadis en abaissant vi-tement la visiere de son heaume, car personne ne |
vous respecte et ne vous aime plus que moi... Mais, Sire, dit-il ü Lisvart, ne jouirai-jc done jamais du bonheur de vous entendre dire aussi monnbsp;Amadis, en parlant de 1homme qui vous est le plusnbsp;attaché qui soit au monde?... nbsp;nbsp;nbsp;Ah I dès ce moment, répondit Lisvart attends, en lui tendant les bras, dès ce moment, monnbsp;cher Amadis!... Ah! mon ami,que la vainc gloirenbsp;et 1injustice mont coüté cher, et quel nouveaunbsp;triomphe pour vous! Quel nouveau mérite navez-vous pas ü oublier!... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Amadis, je ne me souviens que desnbsp;hontés et de la confiance dont vous mavez sinbsp;longtemps honoré... Je regarde comme malheu-reux tous les jours que jai passés dans votre disgrace, et comme le plus beau de ma vie celui oünbsp;vous daignez me rendre votre amitié!... CHAPITRE X Comment, la paix étant faito rntrn Lisvart ot Amadis, on songca i\ faire le bonlieur do tous les princes amouroux. Tout était fini, ou a peu prés. Le roi Périon ne tarda pas a arriver avec ses principaux chevaliers,nbsp;et principalement Agraies, qui haïssait si fort Lisvart, comme on sait, mais seulement ü cause dA-madis. Du moment quAmadis élail réconcilié avec Lisvart, Agraies ne se voyait plus de raison de facherio avec ce roi. Chacun sembrassa et se réconcilia : cenbsp;fut une fête a laquelle manquaient bien des gens,nbsp;que lon sempressa de prévenir, Oriane, Mabile,nbsp;Brisène, Elisène, Galaor. Mais auparavant il fallait faire justice. Amadis et Périon allcrent trouver Aravigne, Barsinan etnbsp;Arcalaüs, gardés tous trois a vue. ¦Me reconnais-tu, perfide Arcalaüs? demanda Amadis en entrant. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne pense pas tavoir jamais vu, réponditnbsp;1cnchanteur en le regardant avec dédain. nbsp;nbsp;nbsp;Tu portes cependant des marq^ues qui de-vraient te faire connaitre Amadis de Gaule! repritnbsp;Amadis en lui indiquant sa main mutilée. nbsp;nbsp;nbsp;Cest ü ta conduite que je pourrais te recon-naitre, murmura Arcalaüs dun air sombre. Mérites-tu done quon te pardonne? demanda Amadis. Et si javais cette faiblessc, en devien'nbsp;drais-tu plus homme de bien ? Fais ce que tu voudras, répondit arrogain-ment Arcalaüs; jc suis bien éloigné de te rien prO' mettre... Et jc ne désespère pas de te faire encorcnbsp;du mal, beaucoup do mal avant ma mort... Jenbsp;suis pas pour rien lenchanteur Arcalaüs tu 1ap'nbsp;prendras a tos dépens!... Amadis et Périon, indignés, firent enfermer ce traitre dans une cage de tér. Quant ü Aravigne etnbsp;a Barsinan, comme ils avaient abusé odieusemenl |
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de leur pouvoir, comme ils sétaient déshonorés, et quils nétaient plus dignes detre ni chevaliersnbsp;ni souverains, Amadis et Périon les condaranèrentnbsp;a être dégradés de ce double litre, on célëbra surnbsp;sur eux Poffice des rnorls, comme sils eussentnbsp;vraimenl cessé de vivre, on les rasa ignominieuse-ment et on les conlina dans une abbaye. Quant anbsp;leurs Etats, on remit au jour de la célébration desnbsp;noces dAmadis pour en laire la distribution. Gar ces noces ctaient niaintenant résolues entre Périon et Lisvart. Le mêmc jour et dans Ie mêmenbsp;beu, cest4-dire a lIle Ferme, devaientse consom-mer également les épousailles de Grasandor et denbsp;Mabile, du nouvel empereur Arquisil avec Léonore,nbsp;dAgraies avec Olinde, de Bruneo de Bonnemernbsp;avec Mélicie, de Quadragant et de Grassinde, denbsp;Flqrestan et de Sardamire, et mème de Galaor avecnbsp;Briolaniel... Quoique Oriane eüt été prévenuc par un message de son amant de 1hcureuse issue de la guerre et des divers événements qui en avaient été la suite,nbsp;cela nempêcha pas son saisissement dêlre extréme en revoyant Amadis. Mais ce saisissementnbsp;fut délicieux. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui dit ce prince rayonnant de bon-heur, je viens renouveler mes serments k vos ge-doux... Bégncz a jamais en souveraine sur cc coeur,nbsp;qui vous est soumis. nbsp;nbsp;nbsp;Cher Amadis, répondit Oriane, il mcst donenbsp;enfin permis de vous appeler du doux nom dé-Pouxt Gest b moi de vous être soumise... Devons-nous done changer dexistence? sé-eria tendrement Amadis. Le pourrais-je, divine Oriane? et puis-je ambitionner jamais dautresnbsp;droits que celui de vous prouver jusquk mon der-uier soupir lamour et la fidélité que je vous ainbsp;^oués?... . Lempereur Arquisil arriva dans ce moment dé-si longtemps par ces heureux amants, ct il lut dans leurs yeux le tort quil avait eu de 1interrom-Pfe. Lors Amadis, le conduisantvers Oriane, dit;nbsp;.. Je vous présente, madame, cc digne ebeva-'er auquel vous donnerez bientót un nom qui luinbsp;jera plus doux quele titre auguste qui vient dêtrenbsp;p recompense de scs vertus. Autant lempereurnbsp;dlin, son oncle, nous était hostile a tons deux,nbsp;utant lempereur Arquisil nous sera frater nel...nbsp;Q r~ Je connais le cceur de ma soeur Léonore, ditnbsp;^ lane, je suis sure quil méritera votre attaebe- les d nbsp;nbsp;nbsp;Lisvart seront deux plus heurcuses princesses de la terre. ^tr^-^h' madame, répondit Arquisil, ce nc peut du en imitant ce héros que je peux mériter lenbsp;de frère que je dois Ji son amitiél... vie nbsp;nbsp;nbsp;dn des moments les plus heureux de sa PnR ld courage, sa bonté, son amour, recevaient ddfin leur recompense. be bonheur de son père ne fut pas moins grand, rio^ ^^.dd ami, mon vaillant compagnon, dit Pé-qup -^di survint quclques instants après Arquisil,nbsp;est't ^ dmbrasse encore 1... Notre bonheur a tousnbsp;Unnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;'^'d as agi comme un roi, comme tasaiYPcciquot; ^d mérites bien que je minclinc devant droits Ant dddime devant ta vaillance. Je remets mesnbsp;mre tes mains : partage entre tes amis les |
Etats que nous venons de conquérir... Fais plus encore pour eux .- lis dans leur ame quelle femmenbsp;peut les rendre heureux; dispose de ta soeur Mélicie... Je me refuse le droit de te désigner un chevalier qui mest cher : cest de ta bouche quil doitnbsp;apprendre son sort... Amadis, pénétré de reconnaissance, serra et baisa les mains de Périon. nbsp;nbsp;nbsp;Accours, cher Bruneo, sécria-t-il, viens auxnbsp;genoux de mon père donner ta foi et recevoir cellenbsp;de Mélicie!... Périon vit ci linstant même Oriane, Bruneo, Amadis et Mélicie erabrasser ses genoux. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! mes chers enfants, sécria ce bon roi ennbsp;étendant les mains sur ces quatre têtes si diguesnbsp;damour, puisse le Très-Haut vous bénir comme je.nbsp;le fais en ce moment! Quclques jours après, arrivaient a file Ferme la reine Elisène et le beau Galaor, presque rétabli etnbsp;toujours amoureux. CIIAPITRE XI Comment Urgande-la-Déconnue, a laqucllc on ne songeait pas, prouva quelle songeait k ses protégés en survenantnbsp;la veille des noces. La veille du jour oü tant dheureux devaient être faits, pendant que la population tout entière denbsp;rile Ferme se réjouissait par avance des fêtes quinbsp;allaient avoir beu, des acclamations enthousiastes,nbsp;parties du port, annoncèrent larrivée de la Bottenbsp;de la Grande-Bretagne, amenant le roi Lisvart, lanbsp;reine Brisène et la jeune princesse Léonore. Au moment oü chacun des princes qui habi-taient le palais dApollidon sempressait de venir ü la rencontre do Lisvart et des deux princesses,nbsp;les cris dune multitude effrayée se firent entendre.nbsp;Le people courait de toutes parts, en fuyant lesnbsp;bords de la mer sur laquelle on apercevait unenbsp;montagne de feu qui paraissait savancer vers lllenbsp;Ferme et nen devoir faire bientót quun monceaunbsp;de cendres. Les dames se réfugièrent promptementnbsp;dans le palais; mais les chevaliers ne craignirentnbsp;point de savancer vers le port, pour observer eetnbsp;effroyable phénomène. Lorsque le rocher de feu ne fut plus què environ cinq cents toises de la rive, il se fendit subite-ment en deux avec un fracas terrible; les deux moitiés sabimèrent dans la mer et laissère/it voirnbsp;un monstrueux serpent qui se mit a fendre Tonde,nbsp;en étendant deux ailes gigantesques en guise denbsp;nageoires. La téte de ce montre, plus haute quenbsp;les mats les plus hauls, vomissait de sa gueule desnbsp;torrents de flammes quacconipagnaient d affreuxnbsp;mugissements. Les chevaliers de 111e herme, mal-gre leur intrépit^lit^ ordinaire^ furent sur le point denbsp;prendre peur; mais, animés par la présence denbsp;Périon, de Lisvart et des princes qui les accompa- |
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Je gnaient, ils savancèrent courageusement, prêts a braver tout, même la mort. Leur étonnement fut extréme, lorsque tout-Ji-coup ils aperQurent Ie monstre battre des ailes et sélever, sélever encore, en cessaat de mugir et denbsp;lancer des flamines. Puis un navire doré, couvertnbsp;de fleurs et de pierreries, avec des voiles de pour-pre, savanga majestueusement vers Ie rivage, aunbsp;son harmonieux des instruments que douze jeunesnbsp;¦et belles nymphes faisaient retentir au loin. CestUrgande-la-Déconnuel sécrièrentAma-dis et les deux rofe. Lors, suivis du noüvel empereur Arquisil, ils savancèrent. Cétait la fée Urgande, en cffet. Ordinairement elle ne se montrait que sous les formes les plusnbsp;étranges, et souvent les plus hideuses, pour inspi-rer la terreur. Mais, cette fois, comme elle se trou-vait au milieu de ses amis les plus chers, elle parut sous sa Sgure naturelle qui avait la jeunesse etnbsp;la beauté du printemps, avec la sérénité et la ri-chesse de lété. Lisvart et Périon lui donnèrent lanbsp;main pour descendre de son navire. Arquisil, quinbsp;ne la connaissait point, se retira discrètement ènbsp;lécart. Ge fut précisément vers Arquisil quelle vint, aussitót quelle eut mis pied k terro. Seigneur, lui dit-elle de sa voix qui sonnait comme du cristal, quoique vous nayez pas 1air denbsp;me connaitre, je suis dcpuis longtemps de vosnbsp;amies... Lalliance que vous allez contractei', etnbsp;que javais prévue, augmente encore mon amitiénbsp;pour vous. Une immense distance sépare lile quenbsp;jhabite de la capitale du monde oü vous rcgneznbsp;comme successeur de lempereur Patin, et cepen-dant moins dun jour me suftit pour me rendre aü-près de vous. Limpératrice que vous allez faire ennbsp;1associant i votre sort mest si chère que je veuxnbsp;sauver de la mort Ie premier fruit de son union avecnbsp;vous, et que je veillerai sur Ie bonheur de vosnbsp;jours et sur celui de votre postérité. Arquisil, baisant courtoisément la main dÜr-gande, lui répondit : Lunivers sait quel est votre poüvoir, madame; Lisvart, Périon et leurs erifants mont appris quellenbsp;est votre bonté. Urgande, alors, embrassant Amadis, lui dit: Vaillant Amadis, vous avez enfin ce que vous désiriez Ie plus au monde... Get amour heureux nenbsp;laissera point languir votre valeur. Les hérosnbsp;comme vous ne laissent point tomber leur épée ennbsp;quenouille. Les combats, les victoires remplirontnbsp;jusquau bout votre glorieuse vie 1 Madame, répondit Amadis, je iie demande plus au ciel que de me conserver Oriane et votrenbsp;amitié. Avant de suivre les deux rois au palais dApolli-don, Urgande-la-Déconnue se fit amener deux jou-venceaux quelle avait laissés sur son navire. ïous deux étaient beaux, gracieux et vêtus splendide-ment. Les dames iie tirent quun cri dadmiralionnbsp;en les apercevant. |
mignon, dii Urgande au jeune Esplan-dian, je vous araène deux beaux compagnons di-gnes de vous. Ils vous seront utiles et vous jouirez de bonne heure avec eux des charmes dune ten-dre amitié. Voici Manéli et voici Talanque : aimez-les pour lamour do moi. Pendant quEsplandian embrassait ses jeunes amis, Urgande se toiirnait vers Oriane et lembras-sait en lui disant: nbsp;nbsp;nbsp;Belle Oriane, un amour heureux et tranquillcnbsp;va récompcnser votre coeur de sa longue attente...nbsp;Ne soyez pas ingrate envers les peines quil vous anbsp;coütées et qui ont été mêlées de si agréablesnbsp;plaisirs... Urgande caressa tour è tour los jeunes beautés que cette grande cour rassemblait. 11 nen fut au-cune a laquelle elle ne dit quelque chose de particulier sur ses secrets les mieux célés, il neii futnbsp;aucune ii qui elle ne promit ses secours et sonnbsp;amitié. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! divine Urgande, ne put sempêcher denbsp;lui dire tout bas laimable Briolanie, servez-vous,nbsp;je vous en conjure, de tout votre pouvoirpour quenbsp;Galaor me soit fidele. Gest laseule chose que je ne puisse vous pro-mettre, ma mignonne, répondit Urgande en sou-riant; mon pouvoir échoue Bi. Gest vous seule que cela regarde... Mais je métonne que vous ayez denbsp;semblanles craintes avec des yeux comme les vó-tres. Soyez assurée que Galaor vous aimera tou-jours... Et dailleurs, les petits Galaors dont il vousnbsp;dotera seront lè pour vous consoler, pour Ie casnbsp;improbable oü il cesseraitde vous être fidéle... Urgande engagea les deux rois ü ne pas dilïérer Ie bonheur de tant dillustres amants. Et non-seu-leraent, elle suppléa par son pouvoir k ce qui né-tait pas encore préparé pour cette grande fête, maisnbsp;elle suty faire paraitre tout ce qui pouvait en aug-menter 1éclat, la galanterie et la dignité. CHAPITBE XII Comment les noces dAmadis et dOriane, et celles des autres princes et James, furent cdlébrées ennbsp;rile Ferme, Ie jour raémO oü fut dprouvd 1arcnbsp;des loyaux amants. uand fut venu Ie jour oü les chevaliers devaient re-cevoir de leurs dames ai-mées Ie doux fruit denbsp;leur attente, Ie saintnbsp;homme Nascian se prépara pour cé-léhrer spirituellement leurs noces,nbsp;qui eurent lieu en grand appareil. Au sortir de la messe, Amadis dit ü Lisvart : Seigneur*, je vous pric bien hum-blement de moctroyer un don, quo raisonnablement vous ne pouvcz refuser... Mon fils, mon ami, répondit lo roi,jc vous 1accorde de grand occur !nbsp;vous supplie done, Sire, de commander a |
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madame Oriane, votre fille, quelle éprouve, avant de nous meltre k table, larc des loyaux amants etnbsp;la Chambre Défendue... Élle na pas voulu jus-quici, quelque prière que nous lui ayons faite...nbsp;Jai une telle fiance en sa loyauté et en son excellente beauté, que je suis assuré de la vöir arrivernbsp;lel oü, depuis cent ans et plus, aucune dame ninbsp;demoiselle na pu parvenir... Mon fils, répondit Lisvart, il ne tiendra pas k raoi. Toutefois, je crains beaucoup que cette en-treprise n'apporte quelque trouble en si bonnenbsp;compagnie... Sire, reprit Amadis, mon coeur me dit que la lin de tout ceci sera conforme tl mon désir et aunbsp;vótre. Rassurez,-vous 1 Lors, Lisvart appelant Oriane, que les rois Pé-rion et Gildadan menaient par la main, il lui dit : Ma mie, votre mari me demande un don que je lui ai accordé, raalgré mon vouloir et ma raison... Mais il a ma parole ; avisez done a faire cenbsp;dont je vais vous prier. Oriane, trés aise dentendre son père lui parler si familièrement, fit une grande révérence et répondit ; Sire, commandez-moi tont ce quil vous plaira pour vous obéir... Ma mignonne, reprit Ie roi, il faut done que devant que de nous mettre ii table, vous essayieznbsp;1aventuro de larc des- loyaux amants et de lanbsp;Gbainbre Défendue: cest la Ie don que jai accordé Amadis. Oriane, entendant cela, rougit jusquau blanc des yeux, ce qui la rendit plus belle encore et plusnbsp;digne de triompher de Grimanèse. Elle ne put refuser son père ni la première grace que lui dc-mandait Amadis. Olinde et Mélicie, par attacho-ment pour Oriane, et peut-êlre un pen jalouses ennbsp;Secret de la gloire que cette princesse allait acqué-Dr, solïrirent et furent acceptées pour laccompa-gner dans cette épreuve. A^graies et Bruneo ne purent voir leurs raaitres* sexposer ainsi sans en concevoir quelquenbsp;^tarine. Mais ils aimaient 1 Pour Mabile, elle était trop sensée pour tenter Cette épreuve. quot; Je passerais encore plus aisément que jamais Sous Pare des loyaux amants, dit-elle a Grasandor,nbsp;^,lue je sens et nai jamais senti que pour vousnbsp;^ Cfi est un sur garant... Mais je coniiais trop lanbsp;quot;upériorité des charmes dOriane pour lui disputer Psinie de la beauté... g nbsp;nbsp;nbsp;du moins, lui répondit tendrement Gra- ^ndor, nulle ne vous la disputera jamais dans oen coeur, et la conquête de la Chambre Défendue c pourrait vous donner plus de charmes a mes youx... , Les trois princesses sétant prises par la main, ^ avancèrent vers larc des loyaux amants et Ie pascent sans obstacle. Jamais la statue qui Ie sur-ttorn oiivait répandu tant de beurs, jamais sanbsp;Lp5 pc oavait reiidu des sous aussi mélodieux.nbsp;rem , ^oes dApollidon et de Grimanèse frappè-rp,Ucoc® regards. La beauté de cette dernièrenbsp;R Onane assez confuse; elle SC repentit da-voir osé se soumettre è lépreuve de la Chambrenbsp;Défendue. |
Mais, du moins, dit-elle tont bas dans son coeur, nulle aiitre ne sera plus heureuse que moi. Comme elle levait les-'yeux sur la table de jaspe, ainsi que ses deux compagnes, elles y lurent dabordnbsp;les noras de Briolanie et de Mabile. Bientót un traitnbsp;de lumière parcourut cette table et grava leursnbsp;trois noras et ceux de leurs amants é cóté de tonsnbsp;ceux qui étaient inscrits Ik depuis un fort longnbsp;temps. Sétant ensuite séparées pour observer lanbsp;quanlité de merveilles dont était enrichi lespacenbsp;qui renfermait Pare, Oriane sapprocha duiie fon-laine dont la vasque, relevée sur un massif de co-rail et de roseaux, était formée comme une conquenbsp;marine. Gétait la fontaine de la Vénus dagalhe,nbsp;dont nous avons précédemment parlé. Oriane ayantnbsp;plongé sa main dans Ie bassin pour y puiser denbsp;leau, la statue avanga son bras vers elle et lui présente la pomme offerte jadis par Ie berger Paris;nbsp;puis, de son autre main, détachant lanneau pré-cieux qui pendait k son oreille, elleloffrit de mêmenbsp;k la fidéle maitresse dAmadis, toute étourdie denbsp;ces merveilles. Olinde et Mélicie, voydnt quil pleuvait de pareils présents dans les mains de leur araie, Se rappro-chèrent aussitót delle et la suivirent Ik oü elle allait. Et bieii leur en prit, car au moment oü ellesnbsp;allaient toutes deux, la devangant, franchir unenbsp;porte, deux dragons affreux firent mine de se jeternbsp;sur elles, et ils ny eussent pas manqué si Orianenbsp;neüt tout-a-coup parü. Lors, ils baissèreht leursnbsp;têtes radoutables et les trois amies purent passernbsp;et arriver enfin au dédale que nous avons décrit ennbsp;temps et lieu. Pendant que ces belles princesses employaient un temps assez long k visiter les merveilles dunbsp;palais dApollidon, Grassinde, fiére de lavictoirenbsp;que ses charmes avaient remporlée dans la Romanic et dans la Grande-Bretagne, ne douta pointnbsp;un seul instant quelle ne put faire la conquête denbsp;la Chambre Défendue, en y précédant Oriane,nbsp;quelle crut retenue pour quelques heures dans Ienbsp;labyrinthe oü brillait, on sen souvient, la vergenbsp;de Prométhée. Sans done consulter Amadis, Qua-dragaut, ni les deux rois, ni personné, Grassindenbsp;savanga, la tête haute et ses beaux cheveux aunbsp;vent, vers fare des loyaux amants, oü elle regutnbsp;lapluie de beurs a laquelle elle avait certes droit. Get are une fois passé, Grassinde sarrèta devant les statues; son nom se grava sur la table de jaspe.nbsp;Encouragée par ce premier succès, elle marcha versnbsp;Ie premier perron par lequel on allait k la Chambrenbsp;Défendue. Elle ne Ie moiita quavec peine, quoiquenbsp;ses genoux ne sentissent encore quune mollenbsp;resistance. Maïs lorsqu elle voulut monter Ia première marchedu second perron, une force irrésis-tible, inconnue, la renversa et la repoussa dis-courtoisement jusque sur Ie seuil de larc desnbsp;loyaux amants. Gest alorsque Ie roi Périon lapergut. Ami Quadragant, cria-t-il, cours done vite au secours de ta belle maitresse que voilk paméenbsp;sur Ie sol! Laissez, laissez, répondit tranquillement |
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Quadragant; il nest pas mauvais qucllc soit un tantinet chatiée dans sa chère petite vanité!... Ennbsp;vérité, dame Grassinde tire trop davantages de sanbsp;beauté : cela ne convient père k la compagnenbsp;dun ancien guerrier de race de géant comme moi...nbsp;Elle était un peu dedaigneuse avec moi : elle vanbsp;me revenir douce comme une agnelle, jen suisnbsp;assuré. Périon ne put sempêcher de sourire des bonnes raisons que Quadragant lui donnait Ei. Einalernentnbsp;il courüt laider remporter Grassinde, qui senbsp;contenta de dire en reprenant connaissancc ; nbsp;nbsp;nbsp;Ah! mon cher Quadragant, si mon aventurenbsp;ne me rend pas moins belle k vos yeux, je nai riennbsp;perdu!... Quadragant la rassura par les caresses les plus tendres. nbsp;nbsp;nbsp;Gettepalme de la beauté, luidit-i!,na deprixnbsp;que celui quy met lamour-proprc... Soyez sensible a laraour que jai pour vous, et, chaque jour,nbsp;mes soins, mes désirs, mon dévoüment vous ennbsp;feront cueillir une plus précieuso et plus durable!.. Agraies et Bruneo virent avec crainte Olindc et Mélicie sortir du labyrinthe et savancer pour von-ger Grassinde. Lune et lautre montèrent presquenbsp;sans opposition les trois marches du premier perron; mais Olinde fut enlevée de la première marchenbsp;du second perron, et BIélicie de la seconde; Tunenbsp;et lautre furent emportées les yeux fermés sur lesnbsp;fleurs dont la statue avait jonché Ie seuil de larcnbsp;des loyaux amants. Bientótlesnouvelles fleurs quinbsp;tombaient sur elles les firent revenir et leur fitnbsp;voir Agraies et Bruneo è leurs genoux. Oriane était restée seule dans lenceinte qui ren-fermait les perrons. Amadis sapprocha delle les yeux pleins damour. nbsp;nbsp;nbsp;Divine Oriane, lui dit-il, cette pomrae dornbsp;que vous avez déjè reQue vous est Ie gage dunenbsp;victoire que vous seule pouviez remporter... Alleznbsp;sans crainte maintenant ouvrir celte porte si re-doutable pour toutes les autres beautés, et triom-phez des charmes de Grimanèse aussi facilementnbsp;que vous avez soumis k jamais Ie Chevalier de lanbsp;Mer. Oriane, ainsi encouragée, séleva légèremcnt sur, Ie premier perron. Elle monta les deux premièresnbsp;marches, puis la troisième... La méme main quonnbsp;avait vue paraitre lorsquAmadis avait franchi lesnbsp;perrons, se saisit doucement de celle dOriane etnbsp;lattira dans la Ghambre Défendue, dont les portosnbsp;dor, restant alors ouvertes, laissèrent voir linté-rieur de cette Ghambre resplendissant de lumière.nbsp;Mille voix sen élevèrent alors, des voix de cristal,nbsp;sonores et harmouieuses, disant: ~Vive lincomparable Oriane! Son ame et sa beauté surpasïent encore celles de Grimanèse!...nbsp;Quelle règne a jamais sur nous, et quelle fassenbsp;toujours Ie bonheur du parfait chevalier reconnunbsp;déja comme supérieur au grand Apollidon!... Vivenbsp;Oriane, la belle des belles! Vive Amadis, Ie loyalnbsp;des loyaux!... _ Bsanie, ancieik gouverneur de lIle Ferme, s ayancant alors ctmoiilant librement sur Ic derniernbsp;perron, élcva sa voix pour declarer que la conquetenbsp;de la Ghambre Défendue, faile par Amadis et |
Oriane, en rendait 1accès libre, et détruisait tout ce qui nétait que louvrage des enchantementsnbsp;dans Ie palais dApollidon. II y restait dailleursnbsp;tant dornernents précieuxettant de beautés réelles,nbsp;que lon regretta peu ce qui navait été jusqualorsnbsp;que reffet dun prestige et de lillusion. Ysanie fit préparer Ie lit nuptial dAmadis dans la Ghambre Défendue. Un festin oü chaque chevalier répéta, sur un paon couronné, les mêmes ser-ments que Ie ciel avait requs, suivit Ie triomphenbsp;dOriane. Ce festin durajusquau coucher du soleil.nbsp;La nuit délicieuse qui devait Ie suivre ne pouvaitnbsp;être Irop longue pour tant dheureux amants : lesnbsp;bons rois Pamp;ion et Lisvart, égayés par les vinsnbsp;capiteux de la Grèce et de la Gaule, semparèrentnbsp;Tun dElisène, lautre de Brisène, et, tout en chan-tant, ils se retirèrent chez eux pour en donnernbsp;lexemple a leurs enfanis... Des fêtes merveilleuses eurent lieu les jours suivants dans lo palais dApollidon, devenu celuinbsp;dAmadis. La fée Urgande y assista. Quand elle futnbsp;sur Ie point de partir, elle profita dun moment oünbsp;elle était seule avec Cildadan et Galaor pour leurnbsp;recommander spécialement, au premier, Ie jeunenbsp;Maneli, au second, Ie jeune Talanque. Aimez-les bien, dit Urgande en souriant, car ils vous ressemblent un peu... Ce sont mes neveux,nbsp;puisquils sont les fils de mes nieces... Vous savez,nbsp;mes belles et pauvres nièces?... Juliande et Solisenbsp;vous lèguent ces deux charmants fruits de vosnbsp;éphémères amours... Oubliez les mères, il Ie faut;nbsp;mais aimez les fils; il Ie faut aussi. Adieu... Et la fée Urgande disparut. GHAPITRE XIII Comment, quelque temps après ces divers événements, la fée Urgande apparutdc nouveau pour faire armer chevaliernbsp;Ie jeune Esplandian, elle metlre k même dentreprendrcnbsp;la quête de son a'icul Lisvart. Arquisil et Léonore, suivis de Florestan et de Sardamire, élaient repartis; Périon et Elisenenbsp;aussi; Galaor, Quadragant, Agraies et Angriotenbsp;avaient accompagné Bruneo dans son expeditionnbsp;pour conquérir Ie reste des états dAravigne, dontnbsp;une partie était limitrophe avec lo royaume denbsp;Sobradise. Amadis resta dans TIlc Ferme avecnbsp;Oriane et sa cour. Un jour que Ie prince de Gaule se promenait sur Ie rivage avec sa chère aimée, une grande femmenbsp;en longs habits de deuil vint se jeter a ses pieds. Seigneur, sécria-t-elle dunö voix dolente et lamentable, ayez pitié de mon malhcureux sort!---Jamais dame nimplora vainement votre généro-sité... Non, seigneur, je ne me rclèverai pas de vosnbsp;genoux que vous ne mayez accordé un don... A®nbsp;craignez rien, madame, ajouta-t-cllc en se touriiannbsp;vers Oriane, je ne viens pas vous cnlevcr encorenbsp;votre mari... Le don quo je lui demande est en sa |
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puissance, cl je vous conjure, par 1arnoiir quivous unit S ce héros, diniercédcr auprès de lui pournbsp;obtenir la grace que jimplore... Les jannes de cettc affligée émurent Ie cceur sensible dOriane. Etlc fit a Arnadis Ie signenbsp;convcnu enlre eux pour accorder une pareille de-inande. nbsp;nbsp;nbsp;Relevoz-vous, madame, dit Arnadis, Ie donnbsp;que vous me demandez vous estaccordé. Cette dame, se relevant aussitót et relevant en même temps sou voile, dit dun air fier : nbsp;nbsp;nbsp;Arnadis, reconnais en moi la femme dArca-laüs. Je tai épargné la vie dans Ie chateau denbsp;V'^alderin : tunefais aujourdhuique me rendrelanbsp;pareille. Arcalaüs est librel Arnadis et Oriane claient indignés de voir avec quelle audace et quelle adresse la femme dArca-laüs leur avail arraché ce don. Mais Arnadis availnbsp;promis, el sa parole était sacrée. nbsp;nbsp;nbsp;Suivez-moi, madame, dit-il a la femme dArcalaüs. Ils allèrent tous trois au palais dApollidon, vers Ie perron dans lequel était enclavée la cage de ternbsp;qui renfermait Ie perfide enchanteur. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bieri, Arcalaüs, lui dit Arnadis, quelle estnbsp;la disposition présente de ton ame? nbsp;nbsp;nbsp;De brayer ta vengeance et dattendre pa-tieminent Ie jour de la inienne, répondit lenchan-teur dune voix sombre et féroce. Mais quels sentiments aurais-tu, repartit Arnadis, si, pour lamour de ta femme, je te ren-üais présentement la liberté?... Je pourrais en être touché, si cétait toi qui 1 cusses appelée prés de moi.....Mais comme je ne dois qiii son adresse Ie don qui te force é briser les fers dont tu mas chargé dans Lubanie, menbsp;crois-tu done assez lache pour te remercier et nenbsp;pas perséverer dans les sentiments de haine et denbsp;'^engeance qui m animent contre toi?... Val répondit Arnadis, si tu pouvais raériter ^uelquc estime, jen accorderais k ce libre aveu;nbsp;wais ce nest point la fermeté ddme quite Ie dicte,nbsp;iVk*^ cette rage intérieure qui te dévore, et lanbsp;ache espérance de venger par un crime heureuxnbsp;lt;^elui qui na pas réussi. , Arnadis séloigna avec Oriane, et, quelques 1d'^^^ apres, Arcalaüs et sa compagne quittaientnbsp;Ferme sous la conduite dune forte escortenbsp;les accompagner jusquau chateau de roAt 9'^elques temps de Ei, Arnadis apprit quo Ie Risvart avait été enlevé par trois demoiselles, bördsAf sélait égaré en chassant sur les us Ue la iner. p^^èvement de cc prince, ayant été su, en Êrun^ ^®®lgt;s, par tous les souverains voisins,nbsp;p|. Quadragant, Brindaboias accoururent anbsp;brasnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;vinrent offrir Ie secours de leurs datw ,'-''^ne, et la conjurer de prendre espérance Père ^ eeherche quils aüaient faire du roi son ap^'rut'^i?^ ^f.eelle désolation générale, Urgande lui servaiinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Graude-Serpente qui |
Ne vous avais-je pas assuré, dit-elle a Ama-dis, que vous mereverriez lorsquil en serait temps, et que celui darmer Esplandian et ses compagnons serait arrivé?..... Je cours embrasser et rassurer Oriane.... Vous, rassemblez promptementEsplandian, Ie jeune roi de Dace, Talanque, Maneli, Ambor, tils dAngriote, et vos principaux chevaliers,nbsp;et apprètez-vous a me suivre tous dans la Graude-Serpente, oü les cinq damoiseaux seront armesnbsp;chevaliers. Apprenez que cest a eux quest réscr-vée la recherche dé Lisvart et la gloire de ienbsp;délivrer, et que cest en vain que vous parcourrieznbsp;toutes les mers du monde pour Ie découvrir... Arnadis et les chevaliers defile Ferme obéirent. Quelques heures après, tous ceux quavaient de -mandés Urgande se trouvaient sur ce singuliernbsp;navire qui avait la forme dun gigantesque serpent,nbsp;oü les cinq jouvenceaux passèrent leur veillée desnbsp;armes. Le Iendemain,de bon matin, on vit paraitrenbsp;Urgande portantunecotte de mailles noire, sa niècenbsp;Solise un heaume de même couleur, et son autrenbsp;nièce Juliande un bouclier pared. Bienheureux jouvenceau, dit la fée au jeune Esplandian, bien que la coutume soit de donnernbsp;des armes blanches aux nouveaux chevaliers, jainbsp;voulu que les vótres fussent un signe de votre situation présente, et du deuil que la caplivité dunbsp;roi votre aïeul doit porter dans votre arne. Gela dit, Urgande et ses deux nieces armèrent de pied en cap le fils dArnadis. Que dites-vous de ce jouvenceau ? demanda la fée a Arnadis. Madame, répondit le prince de Gaule, je crois quil saurait bien attaquer et sc défendre sil avaitnbsp;une épée... Ne savez-Yous pas mieux quun autre, reprit Urgande, quil en existe une merveilleuse, qui de-puis longlemps lui doit être réservéc ? Gest ü luinbsp;den faire Ia conquête... Les demoiselles dUrgande apportèrent a 1in-stant de riches armes blanches, et quatre bou-cliers pareils, portant unecroix noire, et les quatre compagnons dEsplandian sen couvrirent. Maintenant, vertueux Balan, dit Urgande k un grave chevalier, ami dArnadis, qui se trouvaitnbsp;lè, approchez; cest vous qui devez armer chevalier le jeune Esplandian : Iestime et famitié quA-madis a pour vous, la générosité de votre bellenbsp;ême, vous acquièrent cethonneur. Balan, par modestie, voulut, dans le premier moment, sen défendre. Mais les instances dAma-dis et dOrianc le déterminèrent. Du moins, seigneur, dit-il, prêtez-moi cetie épée si redoutable entre vos mains. Alors, tirant celle dAraadis, il donna la colée au jeune Esplandian, lui chaussa 1épcron droit etnbsp;1embrassa tendrement. Maintenant, reprit Urgande, chevalier Esplandian, conférez üvos jeunes compagnons fordreque vous venez de recevoir ; ils n oublierqnt jamaisnbsp;quils tiennent eet honneur de votre main. Ge spectacle attendrissait tous les spectateurs. Mais Urgande interrornpit lattcntion quils y por-taient en disant ü Arnadis: 4' Série. 2 |
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Vous navez pas un instant S perdre pour donner vos derniers ordres h votre fils. A ces mots, elle les fit entrer lun et lautre dans un cabinet quelle ferma sur eux. Esplandian senbsp;mit incontinent è genoux pour recevoir les ordresnbsp;de son père. Mon fils, lui dit-il, lorsquaprès avoir tué lEndriague, je marrêtai quelque temps a la cournbsp;de lempereur de Grèce, je promis k la princessenbsp;Léonorine, sa fille, et, è 1aimable reine Ménoresse,nbsp;que si je ne pouvais retourner auprès delle, jenbsp;leur enverrais un chevalier de ma race pour lesnbsp;servir. Je vous remets eet anneau que je regus denbsp;la charmante Léonorine. Elle est de votre kge; eetnbsp;anneau vous servira pour lui faire connaitre quenbsp;vous êtes celui que jai choisi pour acquitter manbsp;promesse et se rendre k ses ordres. J'exige donenbsp;de vous que, dès que vous aurez délivré votre aïeulnbsp;Lisvart, vous vous rendiez k Constantinople; Ienbsp;ciel prendra soin de votre deslinée. Amadis et son fils ayant rejoint Urgande, tout-k-coup les demoiselles de sa suite formèrent un concert de flutes, dont les sons tendres et voluptueux, accompagnés par ceux de plusieurs harpes, firentnbsp;tomber toute la cour dans une douce rêverie quinbsp;fut bientót suivie dun profond sommeil. Lorsquilsnbsp;se réveillèrent, ils furent bien émerveillés de senbsp;trouver tous rassemblés dans Ie palais dApollidon.nbsp;Esplandian et ses quatre jeunes compagnons iic senbsp;trouvaient plus avec eux. EHAPITRE XIV.Comment Esplandian, IWré fi lui-méme, combattit un dragon, et se tira de ce mauvaig pas. Esplandian avait cèdé a un sommeil irrésistible, provoqué par les accords mélodieux que les demoiselles dÜPgande avaient tirés de leurs harpes;nbsp;k son réveil, il se trouva seul; les princesses et lesnbsp;chevaliers de file Ferme 1avaient abandonné. II ne douta point quUrgande ne feut voulu ainsi pour Ie mettre en état dentreprendre seul de plusnbsp;grandes aventures, puisquil venait de recevoir denbsp;la main du vertueux Balan, 1ordre de chevalerie;nbsp;aussi se consola-t-il facilement de cette solitudenbsp;quon lui avait faite, en réfléchissapt aux moyensnbsp;dégaler Ie renom de ses compagnons. Son grand désir était darriver k aider la déli-vrance du roi Lisvart son aïeul. ^ 11 parcourut les vastes appartements de la Grande-Serpente, mals ny rencontra personne. Ouvrant enfin la porie de la chapelle, il apergut ^ergil endormi entre deux vieillards vêtus k lanbsp;iurque; il les réveilla tous trois avec peine. Sergii, quiin si long sommeil avait presque aoru I, ne le reconnut quaprès un certain temps,nbsp;et tous ueux essayèrenl dadresser aux vieillardsnbsp;plusieurs questions; mais ceux-ci indiquèrent parnbsp;force signes quils étaient muets. |
Esplandian et Sergil, que ce long sommeil avait mis en grand appétit, cherchèrent longtemps etnbsp;sans succès quelques vivres dans eet endroit; lesnbsp;deux muets les tirent passer dans une salie oü lanbsp;table la raieux servie et le buffet le plus confor-table leur annonga quUrgande veillait toujoursnbsp;sur eux. Dès ce moment, Esplandian sabandonna sans inquietude k tout ce que cette sage fée déciderait. En quittant la table, les deux convives virent que les grandes ailes de la Serpente étaient bais-sées, et quelle restait immobile prés dunc mon-tagne rocheuse trés élevée et environnée par lanbsp;mer. Le récit quEsplandian avait entendu faire par Amadis et par Grasandor, de la forme et des mer-veilles de 1 ile de la demoiselle enchanteresse, luinbsp;fit juger que cétait cette même ile quil avait de-vant les yeux; et bientót, voyant les deux muetsnbsp;jeter un esquif k la mer, il sy élanga sans hesitation, suivi de Sergil. Les muets abordèrent file en peu dinstants, et Esplandian gravit le sentier tortueux quil recon-naissait daprès la de^ription que son père lui ennbsp;avait faite; Sergil, sapercevant quil navait pasnbsp;dépée, le forga de sarmer dun des avirons dunbsp;bateau dans lequel restèrent les muets. Après trois heures dune raontée fatigante, Esplandian, parvenu au sommet de ia montagne, fut surpris dentendre k cette elevation des sifflementsnbsp;aigus; il jugea quil y avait Ik quelques bêtes dan-gereuses k combattre, et, se retournant vers Sergil,nbsp;qui le conjurait de ne pas aller plus loin, il lui dit: Laisse-moi continuer sans ta compagnie, tu nes pas armé et ta vie mest trop chère pour quenbsp;je lexpose avec la mienne. Esplandian ne fut pas long k connaitre le péril auquel il sexposait; sarrêtant un moment sur Ienbsp;plateau de la roche pour reprendre haleine, le premier objet qui frappa sa vue, fut un petit templenbsp;dHercule, dont les deux battants de la portenbsp;étaient traversés et retenus par une riche épéenbsp;enfoncée jusqua la garde dans le granit dont cettenbsp;porte était faite. Le désir de semparer de cette épée le fit avancer avechardiesse; maïs bientót un dragon monstrueuxnbsp;sortit dentre les roches et sélanga sur lui en pous-sant dhorribles sifffements. Esplandian le frappa vainement entre les deux cernes aiguës dont sa têle hideuse était armée; lenbsp;monstre, que co coup avait k peine ébranlé, reii-versa le chevalier en cherchant k briser ses armesnbsp;avec ses griffes tranchantes. Lintrépide Esplandian sc dérobait aux replis de la queue du dragon avec peine, il réussit k le saisiinbsp;au défaut des ailes et le fit tomber avec lui dansnbsp;une élreinte affreuse, sans pouvoir sen débarras-ser; réuriissant tout ce quil possédédait de resolution, il 1entraina avec lui prés de la porto, ctnbsp;saisissant lépée avec lénergie du désespoir, il conbsp;frappa le dragon. A linstant même, un effroyable coup de tonnerre |
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retentit dans Tintórieui du temple, qui sétait ou-vert, et ie monstre tombamort. La commotion fut si terrible quEsplandian fut renversé et resta privé de sentiment jusquè lanbsp;nuit. En reprenant ses esprits, il rit Ie dragon étendu sans vie et Ie temple ouvert, dont lintérieur bril-lait dune lumière éclatante. Arme de sa riche épée, il franchit Ie seuil de ce temple, qui contenait un mausolée brillant de lanbsp;splendeur du soleil, sur lequcl un grand lion dornbsp;paraissait reposer; cc lion tenait dune patte Ienbsp;riche et brillant fourreau de lépée si vaillammentnbsp;conquise; de lautre, il montrait un rouleau quinbsp;contenait ces mots écrits en langue étrangère: « Lorsquo doux récit et vive peinturc exciteront la grande eontrainte en toi, chevalier, que fortunenbsp;conduit surpasser tout autre renom que celui quenbsp;tu dois acquérir, force te sera de revenir en cenbsp;memo lieu pour y conquérir Ie trésor auquel en cenbsp;moment il lest dófendu de prétendre. «nbsp;Esplandian, regardant celte espèce doraclenbsp;comme un ordre de la sage Urgandc, sy soumit,nbsp;el so contenta de retirer de la paltc du lion, lonbsp;riche fourreau de son épée, II descendit aussitót pour rejoindra Sergil qui fi'émissait des périla que sou cher Esplandian na-vait pas permis quil partageat, et tons les deuxnbsp;regagnèreut lesquif ou les deux muets les atteu-daient, ^ Ils abordèrent en quelques coups de rames h la Lrande-Serpente; Sergil sy élanèa suivi dun desnbsp;muets, mais avant quEsplandian fut débarqué,nbsp;laulremuet, dun coup daviron, fit eloigner lcs-quif, et Ie faisant voguer avec la rapidité duiicnbsp;flèche, ü eraporta au large Esplandian, auxyeuxnbsp;de son écuycr désespéré de sc voir ainsi enlevernbsp;soa maitre sans p.ouvoir partager sa fortune. CHAPITRE XVConimenl Esplandian, aprfes avoir combaltu. des gdanls el tult;5 ®.perfide Arcalaüs, arriva enfin jiisquhla prison ou gc-^issaii ie roi Lisvart. Après dlx jours de mer, ia nbsp;nbsp;nbsp;(fe bois Esplandian descendit sur Ie nbsp;nbsp;nbsp;endroit c6to idans 1espèrancc de trouver nbsp;nbsp;nbsp;f ®nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;j-s en IwWtt; il se trouva bienlót en faM» omplüthéatre formant une oaoutsgno nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ fonnée par un trés grand chateau dètendu par lortes eourlines et de grosses tours. Esplandian ne put croire nbsp;nbsp;nbsp;dans leul conduit ii ce chateau-, plem.de eon ^ nbsp;nbsp;nbsp;^ la sagöÊrgande, et se croyant mvmeible i bonne épée, il chereba parmi ces roebes av |
de soin, quil découvrit un petit sentier qui paraissait aboutir au sommet de la montagne, Après une heure de chemiu il navait franchi que Ie tiers de ce sentier, etse trouvait sur un plateau oü il vit un ermitage. A laspect dune croix surinontant la toiture de cette cabane, il en chercha lhóte avec empresse-nient. Lermite revenait dune fontaine voisine, et fut trés surpris de voir un chevalier Ie saluer et luinbsp;dire : nbsp;nbsp;nbsp;Mop pére, bénissez-raoi, comme je vous bénisnbsp;au nora du Sauveur. nbsp;nbsp;nbsp;Depuis longtemps, répondit lermite, nul habitant de ces pays ne me fit un semblablc salut;nbsp;votre langage, vos arrnes, me foraient croire quenbsp;vous êtes natif de Grande-Bretagne; mais parquelnbsp;accident vous trouvez-vous dans Ie lieu Ie plus dati-gereux pour votre vie ou volre liberté ? Ne craignez rien pour moi, reprit Esplandian, je suis en état de punir quiconque oserait attaquernbsp;rune OU laulre; cest la Providence qui mamènenbsp;dans cette ile, et je brüle dimpatience de connailrenbsp;ce que me deslinent ses décrets. Hélasl lit Perinite, je suis comme vous, né sujet du roi Lisvart, et je leusse servi toute manbsp;vie, si je neusse été séduit par une niècc dArca-laüs qui me promit un riche établissement dansnbsp;ses Etals. Je venais de perdre raon épouse; javaisnbsp;une fille au berceau, elle me jura de lélever commenbsp;r-oii enfant: je la suivis; mais, quel fut mon dèses-poir lorsque, passé dans cette ile, je perdis toutnbsp;espoir den sorlir jamais, surtout en voyant cellenbsp;qui mavait abuse, renongant au culte de-ses pères,nbsp;se livrer amp; une perversité de moeurs et de religionnbsp;abhorrée de tont chrétien!. Esplandian crut pouvoir so confier a Termite, et lui fit partdcTenlèvementdu roi Lisvart, de la dou-leur de tons les chevaliers de sa cour et de ceux denbsp;Tlle Ferme quune paix heureuse avail réunis. II lui découvrit quun pouvoir surnaturel sem-blait Tavoir dirigé vers cette ile; un frêle esquif et un muet seul ayant suffi pour lui faire traversernbsp;des raers iraraeuses. Vos paroles, lui dit Termite, font naltre en moi un violent supgon; ma fille me vint voir, il y anbsp;quelques jours, et me dit que sa m.aitresse venaitnbsp;darriver pleine de joie de la Grande-Bretagne, etnbsp;quelleavaitdit en entrant, aux géaiits qui gardeiitnbsp;ce chateau, que non-seulement elle avait délivrénbsp;son frère, mais quelle avait eu Tart denlever unnbsp;grand prince quelie allait enferraer dans leur prison. Ce nionarque est peut-être Ie roi Lisvart. Ah I sécria Esplandian, ce que vous ditesme Ie fait penser; dés demain jentreprends sa déli-vrance. Mon cher lils, reprit Termite en considérant sa jeunesse et sa beauté, gardez-vous d offenser Ienbsp;ciel par une entreprise tenement au-dessus de vosnbsp;forces : Tabord de ce cl)êtquot;au, notniné la Montagnenbsp;Défendue, est inaccessible, et les trois géavits quinbsp;ie gardent suffiraient pour raettre unearmée entièrenbsp;en déroule. Dailleurs, si Ieprisonnier nest pas Ienbsp;roi Lisvart, quel inlérètpreiidriez-vous au sort dunnbsp;inconnu? |
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Ne me suffit-il pas, répliqua Esplandian, quc cc soit un chevalier malheureux, et lordre de che-valerie ne rae prescrit-il pas de Ie secourir?nbsp;Accordez-moi seulernent Thospitalitc cette nuit; etnbsp;demain, au lever du soleil, daignez mindiquer lanbsp;route que je dois suivre pour monter ce chateau. Le feu qui brillait alors dans les yeux dEsplan-dian, fit croire ii Termite que ce jeune chevalier agissait par une inspiration divine : il le prit parnbsp;Ia main, sans insister davantage, et partagea avecnbsp;lui ses provisions frugales. Lermite passa la nuit en prières; le matin il aida Esplandian ci bien altacher ses armes, et le condui-sarit è travers les roches jusquau sentier taillénbsp;dans Ia pierre vive, qui montait au chateau, il lenbsp;bénit et Tembrassa en versant un torrent denbsp;larmes. Esplandian monta les degrés qui conduisaient a la plate-forme sur laqueile Ie chateau sélevait aunbsp;milieu des larges fosses qui Tentouraient; uii seulnbsp;Dont conduisait a la porte de fer qui paraissait êtrenbsp;Tuniqueentrée; elle était défendue par une espècenbsp;de géant qui, loin de la fermer, savaiiQa sur lui lanbsp;hache levée, en lui criant de rendre son épée s'ilnbsp;voulait éviter la mort. II vaut beaucoup mieux, lui dit Esplandian, que tu me mènes ci tes maitrcs, armé comme je suis,nbsp;et si tu le veux, je suis prêt h te suivre. _ Ah! ah! dit ce géant, tu fais le raisonneur ? Jai regret do gater tes armes, elles sont neuves etnbsp;bolles ! Vois pour la dernière fois si tu veux paisi-blementmelesremettre; peut-être pourrais-jc tad-mettre a Thonneur de me servir. Esplandian, irapatienté, marcha sur lui avec un airmenagant; Tautre, croyant Tanéantir dun coupnbsp;de hache, le lui porta et le vit i'ebondir sur sounbsp;bouclier. Esplandian lefrappa a son tour dun coupnbsp;de pointe, et Tépée de la demoiselle enchanteresse,nbsp;pergant le géant doutre en outre, Esplandian iltnbsp;un suut en arrièrc pour nêtre point souillé dunbsp;sang que son ennemi répandait a gros bouillon ennbsp;cxpirant. Ah! malheureux, sécria de loin un géant couvert darmes vertes, encore plus grand que le premier. Comment le redoutable Argantes a-t-il pu tomber sous les coups dune aussi vile créature 1 A ces mots, il court sur Esplandian qui fait la moitié du chemin, et qui vole sous une voiitc aunbsp;devant do lui; une herse de fer, pesant dix mille,nbsp;tombe derrière lui; son unique ressource alors estnbsp;de vaincre et de punir le discourtois chevalier quinbsp;Tinsulte, et, de part et dautre, le combat commencenbsp;avec fureur. Celle du géant augmente encore ennbsp;voyant couler son sang, et celle dEsplandian dc-vient extréme lorsquil croit reconnaitre le traitrenbsp;Arcalaüs, a sa main gauche mutilée et au son rauquenbsp;de sa voix. _ Perfide enchanteur, lui cria-t-il, apprendsciue ccst le fris dAmadis que le ciel vengeur des crimesnbsp;envoie pour te punir 1... Ah! que uest-il ici lui-même, dit Arcalaüs; mars du moins je vais me venger sur toi de la ngue el dure prison quil raa fait subir I maisLspldudun esquive cecoup qui nc frappe que |
Tair; il presse, il blesse Arcalaüs, il le fait reculer jusqua Textrémité de la voute qui aboutit a Ten-trée du chateau. Gest la quo, le frappant de deuxnbsp;coups mortels, il le fait tomber expirant et noyénbsp;dans son sang a la vue des habitants du chateau,nbsp;préparantdéjè des chaines pour le prisonnier quilsnbsp;attendaient de la main de leur maitrc. Un jeune géant désarmé savance pour donner du secours a Arcalaüs. Ah! mon oncle, sécria-t-il, dans quel état vous vois-je réduit ? Esplandian, genéreux comme toute sa race, sc retire deux pas en arrière, et, baissant la pointenbsp;de son épée, il ne veut point poursuivre sa victoircnbsp;contre un ennemi quil voit sans défense. Ge géant, nommé Furion, délace le casque dArcalaüs, qui rend le dernier soupir en criant : Venge ma mort sur le üls dAmadis et sur sa race I... Gest ainsi quArcalaüs regut la punition de ses crimes par la main du Ills dAmadis. Furion, dés quil le vit expire, sélanga dans une salie, en criant quon apportat ses armes. Esplandian ne le poursuivait point, et, voyant une yieillcnbsp;dame qui paraissait être la maitresse de ce chateau,nbsp;il savanga prés delle dun air respectueux. Je regrette, lui dit-il, madame, quc ceux qui vous obéissent maient force de combattre et denbsp;leur donner la mort. Jignore moi-même oü je suis;nbsp;mais je ne peux douter quun pouvoir surnaturelnbsp;ne mait conduit jusquici pour délivrer un grandnbsp;roi retenu dans vos prisons. Rendez-lui la liberlé,nbsp;madame, et je cesserai de troubler les lieux quenbsp;vous habitez. Va, lui dit-elle, je ne pense qua te voir plus malheureux encore que lui! Le sang de mon froronbsp;Arcalaüs que tu viens de répandre me demande lenbsp;tien; apprends quArcabone, mère de Furion et denbsp;Matroco, nc craint point ta race, etquclle ne pensenbsp;qua Tanéantir!... Esplandian dédaigna de répondre i cette vieille mégère, et passa dans une grande cour pour éviternbsp;ses injures et son odieux aspect. Peu de moments après, une grande porte sou-vrit, et Furion, couvert darmes ctincelantcs, en sortit, le cimclerre a la main. En entrant dansnbsp;cette cour, il alia dabord mettre un genou en terrenbsp;devant Arcabone: Venez jouir, lui dit-il, du plaisir de voir venger votre frère Arcalaüs et votre neveu le brave Argantes. Mais comme je veux que mon bras semnbsp;sacrifie cc téméraire k Icurs manes, permettez qu®nbsp;je dólende a lous ceux de votre suite de se présenter dans cette cour, quel quc puissc être TévénC'nbsp;mout. Furion ferma lui-même toutes les portos, ct nc laissa douverte que celle doü sa mère pouvait vounbsp;le combat. Les deux adversaires sattaquèrent avec uno égale fureur, et Furion, de deux pieds plus haulnbsp;quEsplandian, paraissait avoir un grand avantagnbsp;sur lui; mais les armes noires quEsplandian ayanbsp;regucs dUrgande résistaient aux coups terriblcsnbsp;Furion, et Tépée de la demoiselle enchanteresse |
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trancliait celles de Furion, dont Ie sang avait déja rougi Ie pavé blanc de cette cour. Arcabone, voyant que son fils commenoait saf-faiblir, voulut courir pour séparer les combattants, mals, avantquelle put en approcher, Je coup mortel était porté. Furion ne jeta quun grand cri,nbsp;tomba mort aux pieds dEsplandian, et sa mèrenbsp;évanouie fut einportée par ses ferames. Esplandian, toujours occupé de la délivrance du roi Lisvart, la suivit; raais, respectant la douleurnbsp;dune mère, il sarrêta sur Ie seuil de la porto ennbsp;attendant quelle eüt repris ses esprits. Gruel! sécria-t-elle en rouvrant les yeux et en voyant Esplandian couvert du sang de son fils,nbsp;cruel chevalier, viens-tu marracher les restes dunenbsp;vie que tu rends si malheureuse? Que veux-tu denbsp;moi? Je vais le faire délivrer mes trésors et toutesnbsp;les richesses de ce chateau. Non, madame, lui répondit Esplandian, je ne pretends h rien de ce que vous possédez, et cestnbsp;è regret que je fais couler vos larmes; mais rendez-moi sur-le-champ le roi que vous détenez prison-nier, et ne résistez plus vaineraent a la volonté dunbsp;ciel. Viens done, barbare, lui cria cette perfide en-chanteresse, et je vais te remettre la clef de sa prison. Arcabone, en lappelant, ne doutait point quËs-plandian ne cédat au charme attaché au seuil de la porte, pour priver de la connaissanco ceux qui lenbsp;passaient, mais Tépée lumirieuse garantissait celuinbsp;qui Ia pqrtait de tout enchantement, et ce fut avecnbsp;la plus vive douleur quArcabone reconnut que lesnbsp;siens étaient inutiles, et quelle vit Esplandian sap-procher delle en baissant la pointe de son épée ; Ah! sécria-t-elle, tu trioinphes! ou plutót, le pouvoir de mon ancienne ennemie Urgande triom-phe par toi I Furieuse, elle se leva : - Suis-moi, lui dit-elle, et viens toi-même bri-cheH nbsp;nbsp;nbsp;captivité me coüte si Fsplandian la suit avec précaution dans les dé-Jurs tortueux dune voute souterraine. Arcabone spere séchapper a la faveur des ténèbres et luinbsp;_ udre de nouveaux piéges; mais Esplandian dé- uvrant le fourreau de sou épée, la lumière quil le e 1 I'Oute espérance a lenchanteresse, quinbsp;Tnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;unlin au sombre cachot ou le malheureux de fers, altendait et désirait la GHAFITllE XVI F'livrö son aïoul Lisvarl, verlitnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;mosurer avec Malroco lo géanl., quil con- ^ splandian, sans se faire connaitro de son aieul Lisvart, alia verslui avec empres-senient et le dégagea de ses fers. Alorsnbsp;a yieillc Arcabone, désespérée, tira unnbsp;inbsp;nbsp;nbsp;nbsp;frapper; mais Esplan- arrachant et prenant la main |
de Lisvart, le conduisit par les mêmes détours pour le ramener a la lumière. Arcabone les suivit ennbsp;proférant mille imprecations sur eux, et se plaignitnbsp;de ce que son fils Matroco ne pouvait la défendre. Ce Matroco, 1ainé des géants quArcabone avait pour fils, était le plus redoutable de tous; cepen-dant ses moeurs navaient rien de féroce; il sétaitnbsp;embarqué depuis peu de temps pour aller visiternbsp;line ile de ses Etats, et sa mère lattendait de journbsp;en jour. Les deux princes étaient remontés dans la salie dont les fenêtres donnaient sur la mer. Le premiernbsp;objet qui frappa leursyeux, fut uneflotte qui jetaitnbsp;lancre dans le port. La vieille Arcabone, la recon-naissant, courut hlinstant dans la chambre voisinenbsp;oü, sasseyant dans un fauteuil, une machine anbsp;contre-poids la descendit en deux minutes au piednbsp;de la Roche Défendue. Arrivée Ifi, elle jeta denbsp;grands cris en appelant Matroco, et courut le re-cevoir a la descente dune chaloupe. Lisvart, cependant, priait son libérateur, avec les plus vives instances, de se faire connaitre. II nest pas encore temps, seigneur, lui ré-pondit-il; mais sachez que, quand je répandrais la moitié de mon sang pour vous, je ne ferais que conbsp;que je dois. Lun et lautre étaient passés surun balcon, doü Matroco, les apercevant, cria dune voix forte : Rends grace a ce haut rocher comme aux épaisses murailles qui te renferment; mais jc nenbsp;sortirai jamais dici sans te prendre et me vengernbsp;detoil... nbsp;nbsp;nbsp;Géant, liU répondit Esplandian, me crois-tunbsp;capable do me servir dun pared avantage? Choisisnbsp;toi-méme, ou de mattendre pour te combattre aunbsp;bord de la mer, ou de venir sur ma parole dans lanbsp;cour de ton chateau,pour mattaquer, situ Loses! Matroco, ne pouvant redouter un seul chevalier, brulant de se venger de lui, et voyant quen lenbsp;combattant dans son chateau cétait le moyen donbsp;sen rendre plus promptement le maitre, nhésitenbsp;plus Ö monter, et le vainqueur de Furion va Iat-tendre dans cette cour oii son frére est encorenbsp;étendu baigné dans son sang. Le premier objet quapercut Matroco sous la première voute fut le corps de son cousin Argantes. Il lui donna quelques larmes; mais quelle fut sa ragenbsp;et sa douleur en voyant un peu plus loin le corpsnbsp;dArcalaiis, et quelques-uns des gens du chateaunbsp;lui montrant do loin celui de son frére étendu dansnbsp;la cour. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! traitre, sécria-t-il en apercevant Esplandian a lextrémité de la cour, faut-il que lu naiesnbsp;quuno vie, et peut-elle me payer de celles que tunbsp;me coides ? Dans ce moment, Arcabone, qui, par le moyen de sa machine, était déjé remontéedans sa chambre, accourut, fondant en larmes : nbsp;nbsp;nbsp;Ahl mon cher lils! sécria-t-elle, ne texposesnbsp;pas h combattre le destructeur de notre race, etnbsp;songe quil ne me resie que toi pour protéger etnbsp;soutenir ma vieillesse. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui répondit Matroco, ceux que vousnbsp;et moi pleuroiis sont morts en braves chevaliers; |
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leur sang et lhonneur morclonnenfc égaiement den tirer vengeance. Prends garde de tabuser, lui ditEsplaiidian, sols plus sensible aux larmes de ta mère! Geux quinbsp;sont tombés sous mes coups mont attaqué; monnbsp;pro,jet est rempli, puisque je leur ai repris celuinbsp;oue je venais délivrer ; reprends done possessionnbsp;de ton chateau que je tabandonne; tout ce quenbsp;jexige de toi, cest que tu embrasses la foi du Dieunbsp;qui rna conduit ici pour punir les forfaits dArca-laüs, délivrer Lisvart, et pour téclairer. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne te blame point, lui répondit Matroco, tunbsp;te comporles en brave chevalier, mais tu me paraisnbsp;trop enthousiaste pour me persuader. Lhonneurnbsp;me pre.scrit de venger mes proches; ce qui te paruit vrai nest encore que trés douteux pour moi, etnbsp;conviens avec moi quun chevalier de ma force, etnbsp;toujours vainqueur dans les combats quil a livrés,nbsp;ne doit pas te craindre : cest au sort des armes énbsp;décider entre nous 1 A ces mots, il vint lépée haute sur Esplandian, qui se mit en état de lattaquer comme de se dé-fendre. Les deux premiers coups quils se portèrent fu-rent terribles; ils les regurent tous deux sur leurs boucliers ; celui dEsplandian ne fut point entamé ;nbsp;lépée enchautée emporta Ie tiers de celui de Matroco. Ces deux coups furentsuivis deplusieurs autres, que la colère qui s'allume dans les combats renditnbsp;plus précipités. Malgré la bonté des armes dEsplandian, son sang coula bientót de plusieurs blessures; mais celles dont Matroco fut couvert, aprèsnbsp;un combat de deux heures, laffaiblirent et Ie firentnbsp;désespérer de remporter la victoire. Matroco, pour la première fois de sa vie, recula de deux pas et sappuya sur Ie pommeau de sonnbsp;épée. Esplandian, quoique couvert de son proprenbsp;sang, était encore en état de poursuivre sa vic-loire; mais son zèlc et sa générositö lemportérentnbsp;sur Ie désir dachever de vaincro son ennemi. nbsp;nbsp;nbsp;Le Dieu qui méclaire te poursuit par manbsp;main, dit-il k Matroco; ce nest point a moi que jenbsp;le conjure de te rendre, cest au Dieu vivant, quinbsp;te trouve digne detre au nombre de ses enfants I... Matroco, touché, resta plongé dans une meditation profonde; il ne relevait plus son épée pour combattre, lorsque sa mère, effrayée, accourutnbsp;toute en larmes entre les deux combattantspour lesnbsp;séparer. Lon et lautre, par respect pour elle, vou-jurent reculer encore de quelquespas; mais Matroco, affaibli par la quantité du sang quil avaitnbsp;perdu, tomba sur ses genoux ; nbsp;nbsp;nbsp;Dieu des chrétiens, sécria-t-il, tu triompbes 1nbsp;O grand Dieu que je reconnais, prends pitié denbsp;moi 1 A ces mots, abandonnantson épée, et sappuyant sur sa main gauche, il trapa sur le sable une croixnbsp;de sa main droito, et se prosterna pour 1adorer. A ces signes éclatants de la grace céleste qui se manitestait dans Matroco, Esplandian se jeta a geil lui dit' ' P'^'^^^'^tant son épée par le pommeau. Ah 1 digne chevalier, recevez celie épée comme |
un gage de la victoire que vous remportez sur vous-même... Esplandian et Lisvart, sapercevant que le sang de Matroco continuait è cooler, et quil saffaiblis-sait de moments en moments, le prirent dans leursnbsp;bras et lemportèrent doucement dans la chambrenbsp;de sa mère, qui remplissait lair de ses cris. Lenbsp;premier soin de Matroco fut denvoyer sa flottenbsp;pour délivrer les prisonniers chrétiens quil avaitnbsp;sur ses vaisseaux, et quil regardait dès lors commenbsp;ses frères. CHAPITIVE XVII Comment maitre llélisahel, délivré par les onlrcs du géaiil Matroco, Ie secourut de sa science. aitre Hélisabel était du nombre des prisonniers que Matroco venait de donnernbsp;lordre de délivrer.nbsp;11 reconnut, en ar-rivant, le roi Lisvart, et courut senbsp;jeter è ses pieds. Cenbsp;prince Iembrassa, lui montralegéantnbsp;blessé, et le conjura demployer lontnbsp;sou art pour lui sauver la vie. Esplandian, que persorme ne cor.naissait encore que sous le nom de Chevaliernbsp;Noir, oublia dans ce moment quilnbsp;^ était blessé lui-même, pour ne soc-cuper que de Matroco. Tout ce quHélisabel put faire, cc fut darrêter son sang et de pansernbsp;légèreraent dos plaies qnil jugea mortelles. Lépuisement et les soins dTIélisabel pro-curant un profond sommeil au blessé, itreabonenbsp;resta scute prés de son lit, et le Chevalier Noir, ti-rant è part Hélisabel, scn fit recoimaitre, en luinbsp;défendant expressément de le noramer; il lui ditnbsp;de veiiir le trouver le plus prompteraerit quil luinbsp;serail possible è lermitage, et, protitant dun moment dabsence de Lisvart, il sortit du chateau etnbsp;retourna chez Termite, quil trouva seul avec sounbsp;rauet. Lisvart fut trés affligé de ne plus trouver le Chevalier Noir, dont il demanda vainement des nou-velles è maitre Hélisabel, qui fut fidéle aux ordres quil avait rcQus. Lisvart et Hélisabel parcoururent le chateau ct firent eiilever les corps, parmi lesquels ils recon-uurent celui dArcalaüs. Areabone, en les voyantnbsp;passer, sortit en gémissant pour embrasser les res-tes défigurés de sou fils et de son frère; elle ro-doubla ses imprecations contre Lisvart, qui cher-chait en vain a la consoler, et qui ne put seinpêcher |
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LES PRINCES DE LAMOUR. 23 de lui deraander par quelle fureur obstinée elle lui donnait tant de preuves de sa haine. Roi malheureux, lui répondit-ellc, peux-tu me Ie demander ? Nas-tu pas fait ton gendre de cenbsp;Beau Ténébreux qui donna la mort a mon fils Lin-doraque et qui blessa mon frère pour défendre unenbsp;demoiselle? Mon mari Gartadaque nest-il pas tombénbsp;sous les coups du même chevalier dans la bataillenbsp;que tu donnas è Cildadan ? Oui, jai fait tout aunbsp;monde pour me venger dAmadis et de toi; maisnbsp;mon ennemie, la fée Ur^ande, avait pourvu Ie premier dun anneau qui la défendu de mes enchan-teraents. Jespérais du moins me venger de toi, jenbsp;nattendais que Ie retour de Matroco pour te sacri-fier aux manes de Gartadaque : belas 1 je perdsnbsp;tout dans un jour, et je... Elle fut interrompue par des cris de femmes qui lappelèrent dans la chambre de son fils; elle Ienbsp;trouva presque expirant, et Matroco voyant accou-rir Hélisabel èt son secours, lui dit: Mon ami, Ie plus grand et Ie seul bien que je jmisse recevoir de toi, cest leau salutaire du bap-tème, que je te demande au nom du Dieu que nousnbsp;adorons1 Hélisabel nhésita pas li Ie satisfaire, et Lisvart, entrant dans ce moment, vit Matroco lever les yeuxnbsp;vers Ie ciel; mais, dans 1instant, il les ferma pournbsp;toujours, et sa tête retomba sur son oreiller. Lisvart, tout en larmes, se jeta a genoux prés du lit et se pencha pour baiser la main de celuinbsp;qail regardait comme un prédestiné. La vieille Arcabone, furieuse, et ne se connais-sant plus en voyant expirer son fils, sauta sur son épée quelle trouva prés de son lit, et voulut ennbsp;frapper Lisvart. Hélisabel la désarma et essaya ennbsp;vain de la calmer; elle jeta un cri, s elanga vers lanbsp;fenêtre qui donnait sur la roer baltant au pied dunbsp;rocher et sy précipita. Les mariniers de la flotte de Matroco, voyant toinber Arcabone, se jetèrent dans leurs chaloupesnbsp;pour lui sauver la vie, mais ils ne retirèrent desnbsp;eaux quun corps froid et inanimé. Celui qui commandait cette flotte , sachant déj^ qu Argantes, Arcalaüs et Furion étaient morts, etnbsp;q^e Matroco touchait a son dernier moment, nenbsp;aouta plus, au désespoir dArcabone, que ce der-unJf Tnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;1 ffiisant lever lancre, il em- pona Ie corps dArcabone , fit mettre k la voile et rpaidp la Roche Défendue, dont Ie conquérant la Ie paisible possesseur. GHAPITRE XVIII Comment Hélisabel, en rotournant 4 1'ermitage oü était Esplandiaii, lui fit un portrait si vif de lanbsp;princesse Léonorine que ce jeune priuce en devintnbsp;épcrdument amoureux. endant que Lisvart, épuisé ' par sa longue prison, se fai-sait servir par les gens dunbsp;chéteau qui, voyant leur mai-tre mort, venaient de lui prê-ter serment de fidélité, Hélisabel était descentlu vers ler-mitage, dont Ie maitre voulut dabordnbsp;lui refuser 1entrée; mais Esplandiannbsp;ayant entendu sa voix, se releva denbsp;dessus son lit de feuilles, et courut Anbsp;I lui les bras ouverts. Hélisabel ne luinbsp;I trouva que des blessures légères, dontnbsp;^ .. sur-le-champ il apaisa la douleur. ' nbsp;nbsp;nbsp;quot;quot;(T) Esplandian layant questionné '¦^sur les événements qui lavaient rendu prisonnier de Matroco, Hélisabel lui raconta quaprès Ie long sorameil dontnbsp;ils avaient été tons saisis dansla Grande-Serpente,nbsp;après avoir vu Balan farmer chevalier, il sétaitnbsp;trouvé prés de Quadragant et de Grassinde dansnbsp;les Etats de cette princesse; que Grassinde layantnbsp;envoyé prés de son frère Ie comte de Salender, Anbsp;Gonstantinople, pour lui faire part de son managenbsp;avec Ie due de Sansuègne, il avait passé quelquenbsp;temps dans cette cour, et quA son retour un cor-saire de la flotte de Matroco lavait fait prisonnier. La curiosité dEspIandian fut bien viveraent ex-citée par ce récit; il se souvenait des derniers ordres de son père Amadis, et ce fut avec une secrete agitation quil demanda des nouvelles de lanbsp;cour de Constantinople. Lempereur, dit Hélisabel, et sa charmante fille Léonorine mont marqué Ie même empresse-ment que vous pour connailre tous les détails denbsp;la conquête et des meryeilles de file Ferme.nbsp;Nous savons bien, mont-iis dit, que cest Amadis, ce héros que nous ne connaissons encorenbsp;que sous Ie nom du chevalier de la Verte Epée,nbsp;qui scn est rendu Ie maitre-, vous nous appreneznbsp;aujourdhui que Ie roi Lisvart la pris pour sounbsp;gendre; mais quelque grand, quelque puissantnbsp;quAmadis puisse être aujourdhui, nous ne Ie con-naitrons que sous Ie nom de chevalier de la Vertenbsp;Epée, jusqua ce quil se soit acquitté envers nousnbsp;de la promesse quil nous a faite do revenir sousnbsp;ce nom dans cette cour ou de nous envoyer A sanbsp;place Ie chevalier de sa race qui lui sera Ie plusnbsp;proche. J e n ai pas oublié, continua Hélisabel, de leurnbsp;raconter les prodiges de votre naissance, de volrenbsp;education et des lettres que yous portez écrites surnbsp;votre sein. Quoi! ma dit vivement la jeune Léonorine, Ie tils d Amadis est ce beau damoisel Es- |
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plandian, dont mon cousin Gastilles ma dit taut de bien ? Ahl que je suis curieuse de savoir sil estnbsp;en effet aussi digne de tout ce quon en raconte, etnbsp;sil est Ie vrai flls dAmadis!... La plus vive rougeur colorait les joues dEsplan-dian pendant ce récit; il Ie prolongea par les ques* tions multipliées quil fit sur tont ce qui regardaitnbsp;la jeune Léonorine. Soit que cette belle princessenbsp;eüt fait une forte impression sur Hélisabel, soitnbsp;quUrgande linspirat alors, Apelles et Protogènesnbsp;réunis neussent pu faire un portrait plus sédui-sant quo celui quHélisabel fit de la charmantenbsp;Léonorine. O puissance de lamour! les dieux ne nous ont-ils donné des sens que pour ta gloire ? II nen est done aucun qui ne puisse recevoir tes douccs impressions ! Cnaque trait du portrait de Léonorinenbsp;se gravait dans Ie cceur dEsplandian a mesurenbsp;qun était tracé par Hélisabel; lesyeux dEsplandiannbsp;neussent pu porter un feu plus rapide et plus vifnbsp;dans son Éime que tont ce quil entendait, que toutnbsp;ce quil se plaisait h se faire répéter. Que serait-ce, grand Dieu! si je la voyais, di-sait-il en lui-inême, puisque je sens déja que je ladore?..... Ahl mon cher Hélisabel, ajouta-t-il, cèle mon nom plus soigneusement que jamais! Tu sais que je dois aller, par les ordres de mon père,nbsp;a la cour de lempereur. Hélas! quai-je fait encore pour me rendre digne de paraitre aux yeux denbsp;Léonorine? Hélisabel, jugeant quil était temps quil retour-nat prés de Lisvart, convint avec Esplandian quil tairait son nom, et quil séchapperait tous lesnbsp;jours pour venir le voir jusqua ce quil fut guérinbsp;de ses blessures et quil flit en état de porter lesnbsp;armes. Puis il prit congé de lui. CHAPITRE XIX élisabel sen retourna au-près de Lisvart, oii il trouva la jeune Carmelle,nbsp;fille de Termite. \ Carmelle , sentant la nécessité de se soumettrenbsp;C au vainqueur de Furionnbsp;et de Matroco, sé-tait jetée aux ge-noux de Lisvart;nbsp;elle lui raconta comment Arcabone Ta-vait amende de lanbsp;Grande - Bretagne,nbsp;dés son enfance, etnbsp;linit par lui rendre |
sous sa protection. Lisvart la regut avec bonté et lui promit de la ramener au service de la reinenbsp;Brisène, dès quil retournerait dans la Grande-Bretagne. Carmelle descendit sur-le-champ it Termitage pour faire part amp; son père de ce que Lisvart venaitnbsp;de lui promettre; mais elle ne put voir sans unenbsp;vive douleur les corps de Furion et de Matroconbsp;quon venait densevelir, et le balcon doii sa maitresse sétait élancée dans la mer. Carmelle, spirituelle, aimable et dun caractère doux et riant, ayait toujours été trés bien traitéenbsp;par Arcabonne et ses deux fils; ceux^ci mèmenbsp;avaient souvent désiré de lui plaire; et, quoiquellenbsp;eüt été toujours insensible h leur amour, eet amournbsp;nayant jamais rien eu doffensant pour elle, Carmelle navait pu sempêcher de leur savoir gró desnbsp;sentiments quils avaient eu pour elle, et de navoirnbsp;jamais parlé comme des raaitres en les lui faisantnbsp;connaitre. Elle ne put leur refuser des larmes, etnbsp;sentit naitre en son ame la haine la plus violentenbsp;pour celui qui leur avait donné la mort. Elle arriva chez son père dans un moment oü eet ermite était descendu avec le muet dEsplandian pour aller chercher dans Tesquif ce qui pou-vait être ulile au blessé. Esplandian , que le récitnbsp;dHélisabel avait empêché de dormir pendant toutenbsp;la nuit, sétait assoupi le matin; il ne se réveillanbsp;point lorsque Carmelle entra dans sa charabre, ninbsp;même lorsquelle ouvrit la fenêtre pour y donnernbsp;du jour. Carmelle, voyant prés du lit les armes noires dont Esplandian était couvert en combattant lesnbsp;deux géants, et son épée encore tcinte de leurnbsp;sang, un mouvement de fureur la saisit, elle pritnbsp;cette épée et savanqa pour venger la mort de sesnbsp;maitres par celle de leur meurtrier. Sans réfléchir davantage, elle marcha Tépée haute prés du lit, et voyant que les draps couvrentnbsp;la tête de celui dont elle veut la mort, elle les tirenbsp;doucement pour lui découvrir la gorge et frappernbsp;un coup plus certain. Mais quel changement subitnbsp;Tamour ne tit-il pas dans le coeur de Carmelle,nbsp;lorsquun rayon qui donnait sur le visage dEsplandian , lui fit voir une figure céleste dans celuinbsp;quelle voulait immoler 1 Esplandian, dans ce moment même, rêvait quil était aux genoux de Léonorine; la paleur de sonnbsp;teint était animée, un mouvement involontairenbsp;acheva de découvrir son cou dalbétre; ses yeuxnbsp;noirs si beaux, quoique fermés, sa bouche ver-meille qui sentrouvrait, sou cceur palpitant parnbsp;Tagitation de son rêve, soulevait un sein si beau,nbsp;que Carmelle ne put se résoudre é le percer; unnbsp;second mouvement dEsplandian lui fit étendre lesnbsp;bras vers elle. Amour 1 Amour! quel asile, quels obstacles, quelles réflexions peuvent délendre de tes coups?nbsp;Get ermitage oü tout respirait la penitence, liinbsp;longue insensibilite de Carmelle, le souvenir donbsp;ses maitres, leur sang qui dégouttait encore denbsp;Tépée quelle tenait dans sa mam, rien ne put cni-pêcher cette gente pucelle de recevoir dans sonnbsp;cceur la passion la plus vive ; rien ne put TernpC'nbsp;cher de sapprocher assc'/. doucement, assez prés |
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LES PRINCES DE LAMOUR.
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raême, du beau visage dEsplandian, pour que les soupirs quil poussait alors vinsscnt porter sur sesnbsp;lèvres une chalcur si douce, quemporlée par sanbsp;passion naissaute, elle les unit un moment a cellesnbsp;de ce charmant chevalier..... Linstant daprès, confuse de ce quelle venait de faire, et craignant quo Ie chevalier ne séveillat,nbsp;elle se retira sans faire de bruit, mais ce fut ennbsp;soupirant, en Ie regardant toujours, et portant aunbsp;fond de son coeür un trait fatal quelle ne put jamais arracher. Lermite et Ie muet étant revenus peu de temps après, Esplandian se réveilla. Leur suprise a tousnbsp;trois fut extréme en ne revoyantpluslépée; ils lanbsp;cherchèrent vainement: Esplandian qui connais-sait sa bonté la regretta ; mais bicntót il ne pensanbsp;quaux moyens den conquérir unc autre. GHAPITRE XX Comment la pauvre Carmellc, enamourée du bel Esplandian, lui demanda la permission d'etre son esclave. Garmelle étant retournée prés de Lisvart , Ie trouva plus empressé que jamais a questionnernbsp;Hélisabel qui se défendait adroitement de lui don-ner aucune notion certaine sur ce que Ie chevaliernbsp;Noir était devenu. Garmelle attendit que ce derniernbsp;füt sortit et dit a Lisvart: Sire, je peux vous promettre de vous faire trouver Ie chevalier que vous cherchez, mais josenbsp;en rnême temps vous supplier de lengager k moc-troyer un don, sanslequel je sens que je ne peuxnbsp;plus vivre. Lisvart Ie lui promit; et Garmelle, pour lui prquver quelle pouvait tenir sa promesse, Ie con-duisit dans sa chambre et lui fit reconnailre 1épéenbsp;de son sauveur, quelle avait emportée, teinte encore du sang de ses ennemis. 7 Ah I ma chère Garmelle, sécria Lisvart, con-duis-moi promptement prés de lui, et je te jure de te faire accorder Ie don que tu demanderas. Garmelle, ne voulant pas faire connaitre Ie dé-tour cache qui conduisait li lermitage, fit amener deux chevaux, et coaduisit Lisvart par un cheminnbsp;lacile, mais intiniment plus long. . ^ Ils étaient en bas de la montagne, lorsquuu ecuyer accourut a Garmelle avec un air effrayé :nbsp;x Ah 1 dit-il, courons vite avertir Furion etnbsp;Matroco que leur oncle Vindoraque est attaquénbsp;dans la plaine par deux chevaliers couverts darmesnbsp;blanches, et portant des croix noires sur leursnbsp;boucliers; ils ont déjé mis é mort les chevaliersnbsp;jioi Ie suivaient, et Vindoraque est prés de succom-ber sous leurs coups!... Lisvart dit a Garmelle de rester avec eet écuycr, tirn f dans la plaine pour voir ce combat quinbsp;clmliinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;fidoique Vindoraque eüt tué Ie d un des chevaliers, et faussé leurs armes |
en plusieurs endroits a coups de massue, Ie sang quil versait lui laissait è peine la force de la re-lever. Lisvart, qui reconnut alors deux des quatre compagnons dEsplandian ii leurs armes, eut Ienbsp;plaisir, en les joignant, de voir Ie géant tombernbsp;sous leurs coups. Ces deux chevaliers, reconnaissant aussi Lisvart, qui nétait point armé , delacèrent promptementnbsp;leurs casques, et allèrent se jeter k ses genoux;nbsp;cétait Talanque, fils de Galaor, et Ambor, fils dAn-griote dEstravaux. Lisvart les einbrassa tendrement et leur ra-conta tout ce que Ie chevalier Noir avait fait pour sa délivrance. nbsp;nbsp;nbsp;Ne doutez point, lui dirent-ils, que Ie chevalier Noir ne soit votre petit-fils Esplandian! nbsp;nbsp;nbsp;Ah ! plaise au ciel que ce soit lui, dit Lis -vart ? Suivez-moi, mes chers enfants, je vais vousnbsp;conduire a son asile!... Lisvart, reprenant Ie même chemin par lequel il était descendu, rejoignit bientót Garmelle qui futnbsp;dabord effrayée de ie voir accompagné de deuxnbsp;hommes armés. Lisvart layanl rassurée, elle lesnbsp;conduisit è lermitage, en les précédent de quol-ques pas. nbsp;nbsp;nbsp;Mon père, dit-elle a lermite, je vous amènenbsp;Ie roi Lisvart et deux chevaliers de sa cour, compagnons du chevalier blessé... Lermite se léve, reconnait son souverain, em-brasse ses genoux, et Ie conduit a la chambre du blessé. Esplandian, presque déja rétabli de ses blessures, était alors assis sur Ie bord de son lit; il voulut senbsp;lever, mais il fut retenu par Lisvart qui Ie serraitnbsp;déjé dans ses bras. Ah! mon cher enfant, lui dit-il, que ne te dois-je pas!... AmboretTalanque partagèrent ses transports en retrouvant leur compagnon; ils lui racontèrentnbsp;leur combat et la mort de Vindoraque, et Ie pres-sèrent de quitter hermitage pour venir achever sanbsp;guérison dans Ie beau chateau de lIIe Défenducnbsp;dont il était Ie maltre. Ils envoyèrent Garmelle au chateau pour faire préparer une chambre. Gette pauvre demoisellenbsp;navait pu, sans en être frappée corame dun coupnbsp;de foudre, apprendre que celui quelle adorait étaitnbsp;un grand prince, fils dAmadis; elle vit è linstantnbsp;la distance qui les séparait, et 1itnpossibilité denbsp;sunir au chevalier qui captivait son ame. En entrant dans sa chambre, lorsquellc vit lé-pée quelle avait emportée la veille, son premier mouvement fut de sen percer Ie coeur, mais unenbsp;réflexion secrète larrêta : Nest-ce done rien que daimer, se dit-elle? Ncst-ce done rien que de voir sans cesse et de ser-vir ce quon adore, même sans espérance? Quiconquo a bien connu Ie pouvoir de lamour, peut avoir éprouvé Ie sentiment dont Garmelle étaitnbsp;alors pénétrée. Quoiqu é chaque instant on sentenbsp;la cruauté du trait qui dechire Ie coeur, on lenfoncenbsp;plutüt encore que de faire des efforts pour larra-cher; une douce illusion se répand quelquefois sur |
26 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
26 BIBLIOTHEQUE BLEUE. tous les sens, rimagination sépre, elle nous abuse, et ces instants dun état moins malheureux,nbsp;nous attachent et nous consulent de la certitude donbsp;devenir plus malheureux encore. Garmetle devait obtenir un don de laimable Es-plandian; l'ainour fixases idees, dicta sa demande, et courant éperdue, les joues couvertes de moments en moments, ou dune paleur mortelle, ounbsp;dune roügeur extréme, elle enlra dans la cham-bre oü les chevaliers venaient darriver; cest 1amp;nbsp;que, vaincue par la force de sa passion, elle dit: nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 Sire, plaignez unevictime infortunée denbsp;lamourl Vous mavez promis de mobtenir un donnbsp;dEsplandian, votre petit-fils; hélasl quil menbsp;laccorde, ou je vais expirer ^ vos piedsl... Esplandian, embarrassé, hésitait è répondre a Carmelle, lorsque cette gente pucellc poursuivitnbsp;ainsi: nbsp;nbsp;nbsp;Je vous aime... mais je vous aime saus nulnbsp;espoir... Je ne demande, je ne désire rien que denbsp;vous être attachée jusquau dernier soiipir, de nenbsp;vous quitter de ma vie, de vous servir sans cesse,nbsp;de ne m'occuper que de votre gloire et de votre bonheur.....Oui, la malheureuse Carmelle vous aime au point de se sacritier elle-m6me h votre fé-licité! Oui, je Ie jure èi vos genoux, si vous aimez jamais, je serai la première esclave de celle quinbsp;saura vous rendre heureux! Ou donnez-moi lanbsp;mort, OU jurez-moi que Carmelle ne séloignera jamais de vous!... Esplandian fut trés touché do lamour éperdu, quoique désintéressé, de la jeune Carmelle; maisnbsp;celui dont il se sentait épris pour Léonorine lein-pêchait de lui répondre, lorsque ses deux compagnons et Lisvart, émus jusquaux larmes de l étatnbsp;de cette malheureuse amante, joignirent leurspriè-res è la sienne. Alors, vaincu par lamour et la gé-nérosité des sentiments de Carmelle, il lui promitnbsp;quelle ne Ie quitterait de sa vie. Elle reQut cette promesse comme une grace, et, dés ce moment, saveuglant elle-même sur tout cenbsp;quelle aurait è souffrir, captivant, éloignaut mêmenbsp;en elle jusquaux plus légers désirs, la certitudenbsp;de voir, de servir sans cesse ce quelle aimait,nbsp;remplit son ame de la joie la plus vive et la plusnbsp;pure. Carmelle prit les mains dEsplandian, lesnbsp;couvrit de larmes, et renouvela les mêmes ser-ments quelle venait de faire. Elle repassa dans sa chambre pour se reraettre un peu du trouble qui lagitait; et, ne voulant plusnbsp;rien prévoir de tout ce qui devait souvent porternbsp;Ie poignard dans son cceur, Carmelle ne soccupanbsp;plus que des moyens de se rendre agréable et denbsp;]our en jour plus utile k celui quelle avait choisinbsp;pour être Ie maitre de ses volontés et de sa vie!... Tandis quEsplandian, Lisvart et les deux chevaliers causaient ensemble de lamourde Carmelle nt du pouvoir irrésistible qui lavait entrainée, Ienbsp;son dune harpe frappa leurs oreilles, et bientótnbsp;ds entendirent la lendre et malheureuse Carmellenbsp;chanter ces paroles : Te voir, taimor sans te Ie dire, Pourra sufflre a mon bonheur : Je saurai cacher un martyre Uue lu plains au fond de ton cceur. |
Les mauK que fait soutfrir labsence, Seraient les plus mortels pour moi : Je Grains moins ton indifférence, Que dallor languir loin de toi... Si limage charmante quEsplandian sétait faite de Léonorine, daprès Ie récit dHélisabel, ne leütnbsp;pasoccupé toutentier, il eüt étésans doute encorenbsp;plus sensible aux sentiments que Carmelle expri-mait dans cette chanson, dont ses compagnons etnbsp;lui saperQurent quelesderniers chauls avaientéténbsp;interrompus par des sanglots. Cependant il sentitnbsp;naitre dans son cceur une tendre ainitié pour elle;nbsp;et, sil était possible quun siècle damitié put payernbsp;un instant tfe véritable amour, Carmelle aurait punbsp;se consoler de ne pouvoir trouver que ce sentiment en sen ème. Le jeune Talanque ne pouvait guêtre trés sur-pris de Tinsensibilité de son cousin : ce quil pen-sait, ce quil sentait, en voyant couler des larmes arrachées par lamour, et qui donnaient de nou-veaux charmes h Carmelle, était aussi digne dunbsp;fils de Galaor, que les sentiments dEsplandiannbsp;létaient du fils dAmadis et dOriane. II ne putnbsp;sempêcher den plaisanter sou cousin; mais la mo-destie de celui-ci ne lui permit que de rougir sansnbsp;lui répondre. Atnbor et Talanque rendirent compte a Lisvart de tout ce qui leur était arrivé (Jgpuis que, pendant son sommeil, ils avaient été tirés de la Grande-Serpente, et sétaient trouvés dans une barque quinbsp;les avait portos sur les cótes de la Norvége, oü Icnbsp;roi de ce pays, père de la belle Olinde, était présnbsp;detre détróné par deux des ses neveux. Sachantnbsp;quAgraies, comme époux dOlinde, devait lui sue-céder, ils avaient formé une faction pour conservernbsp;ce royaume dans leur maison. Amhor et Talanquenbsp;avaient été conduits depths sur les bords do Ille denbsp;la Jlontagiie Défendue. CIIAl'ITUE XXIComment, au moment oü lo roi Lisvart songeait ü rotounier dans SOS Etats, apparut une messagère de la fóe Urgnnde,nbsp;apportant ü Esplandian des armes de toute beauté. endremeul occupé de la parfaite guérison dEsplandian, Lisvartnbsp;passa quelques jours dans le chateau de cette ile; mais, dés quilnbsp;vit sou petit-fils en état de monster ücheval, le souvenir de Bri-sène, et le désir de rctournernbsp;dans ses Etats, coniraencèrent ünbsp;lagiter. Lesquif dEsplandian nenbsp;pouvait contenir que deux per-soiines, et celui dAmbor avait dis-paru de Ia cóte pendant une nuitnbsp;quil rêvait aux moyens de sortir denbsp;cette ile. ^ nbsp;nbsp;nbsp;Les sons dune harmonie guer- rière vinrentse mêler au bruit des vents qhi souf- |
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LES PRINCES DE LAMOUR. 27 son amour pour flaient avec violence, et des vagues agitées qui frappaient Ie rocher. Lisvart se léve, réveille lesnbsp;jeunes chevaliers; ils courent au balcon, et bien-lót ils reconnaissent la Grande-Serpente qui vientnbsp;sancter sur Ie rivage; ils attendent que ie journbsp;paraisse, et descendent pour savoir ce que la sagenbsp;Urgande cxige deux, en leur cnvoyant ce singuliernbsp;vaisseau. En arrivant au port, ils virent un esquif sen approcher; il était sorti de dessous les ailes de lanbsp;Graude-Serpente : une demoiselle Ie montait. Es-plandian lui donna la main pour en dessendre, etnbsp;vit quclle porlait dans ses bras un gros paquet enveloppé dun salin blanc richemenl brodé. Sire, dit-elle 4 Lisvart, votre bonne amie Urgande-la-Déconnue regrette de navoir pu senbsp;rendre elle-même prés de vous; raais dans cc moment, Tempereur Arquisil, votre gendre et liin-péralrice Léonore, votre fille, out besoin de sa pré-sence et de tout son pouvoir. Gentil chevalier,nbsp;ajouia-t-elle en sadressant au jeune Esplandian,nbsp;quittez ces armes noires, symbole du deuil que lanbsp;prison de volre aïeul portait dans léme de ses en-fants et ses amis ; recevezces nouvellcs armes, quinbsp;vous presagent des aventures bicn brillantes etnbsp;bien douces pour vousl... A ces iiiols, découvrant Ie satin, Esplandian trouva Tarmure la plus belle, ainsi que ce qui de-vait couvrir un cheval de bataille. Le tout étaitnbsp;blanc comme neige, enrichi de perles et de dia-mants, et semé de couronnes dor. Allez rernplir votre grande destinée, ajouta la demoiselle d'Urgande; et vous, Sire, laissez icinbsp;Talanque, Ambor et Lisbée, pour garder la Montague Dél'endue, et embarquez-vous dans la Ser-penle avec Esplandian, Sergil et maitre Ilélisabel;nbsp;Urgande approuve ce que vous préméditez, vousnbsp;en avez fait assez pour acquérir une renommeenbsp;immortelle: le temps de la pbilosophie et du reposnbsp;est arrivé pour vous. Lisvart fut trés étonné quUrgande eüt déja connu le projet quil avait délever Amadis et sa fillenbsp;sur le tróne de la Grande-Bretagnc, et do consa-ci'er le reste de sa vie a la retraite. Ils prièrent tous la demoiselle dassurer la sage Urgande de leur tendre reconnaissance et de leurnbsp;obéissance entière a ses ordres. Ils la virent sem-barquer sur lesquif dEsplandian avec les deuxnbsp;bluets, et remontèrent au chateau pour se prépa-4 partir le lendeinain dans la Grande-Serpente,nbsp;OU la demoiselle assura quon trouverait un superbe cheval de bataille pour Esplandian. GHAPIÏRE XXII Comment Esplandian, avant de partir avec son aïeul Lisvart Grande-Bretagne, chargea Carmelle d'une com-quot;ission bien douloureuse pour elle. Lsplandian, vivement occupé de |
Léonorine, eüt désiré que Lisvart le dispensêt dele suivre dansla Grande-Brelague. Gependant toutlenbsp;rappelait dans les bras dAmadis et dOriane; ilnbsp;était bien honorable et bien doux pour lui de rem-plir ce devoir, lorsquil leur ramenait Lisvart, aprèsnbsp;une victoire qui déjk légalait presque 4 son père.nbsp;Mais, quoiqu il neut point encore vu Léonorine,nbsp;lidée quil sen était formée daprès le portraitnbsp;quHélisabel lui en avait fait, le captivait au pointnbsp;quil crut ne devoir pas laisser ignorer plus long-temps 4 cette princesse que le fils dAmadis brüla'itnbsp;dimpatience de se trouver 4 ses pieds, dacquitternbsp;la promesse de son père, et dobtenir delle le titrenbsp;de son chevalier, Lamour nous aveugle encore plus souvent quil ne nous éclaire. Esplandianconnaissaittoutlesprit,nbsp;toute Iadresse de Carmelle; il était sur du pouvoirnbsp;quil avait sur son coeur, et, sans réfléchir quilnbsp;allait le percer en le soumettant 4 la plus cruelle denbsp;toutes les épreuves, il se leva la nuit et alia trouver Carmelle dans sa chambre. Elle sommeillait alors. Hélas!... qui pourrait exprimer ce quelle éprouva 4 son réveil, lorsquelle vitEsplandian entrer et sapprocber delle! Endy-mion parut inoins charmant 4 Diane; Pélée neutnbsp;pas Iair si séduisant pour ïhétis, quEsplandiannbsp;pour la pauvre Carmelle! Que voulez-vous de moi, seigneur? lui dit-elle dune voix tremblante, mais avec des regards trés expressifs, pour ne pas lui laisser juger quellenbsp;ne craignait que son indifterence? Esplandian ne voulut et ne put lire dans lesyeux de Carmelle, que Iexpression dune araitié 4 toutenbsp;épreuve. Ah! quil fut cruel en ce moment, sans pouvoir même sen douter! Plein du sentiment qui Iagitait, i! ouvrit son coeur 4 Carmelle, dont une douleur profonde saisitnbsp;alors tous les sens, et ne lui laissa la force ni denbsp;se plaindre, ni de Iinterrornpre. 11 eut tout lenbsp;temps de lui raconler 1aventure dAmadis 4 la cournbsp;de Iempereur de Grèce, les ordres quil eii avaitnbsp;reC'US daller acquitter sa parole; mais le coup lenbsp;plus mortel pour Carmelle, ce fut la peinture quilnbsp;lui fit, daprès Hélisabel, des charmes de Léonorine... Lamour dEsplandian embellit encore cenbsp;portrait quil faisait avec un feu qui lembellissaitnbsp;fui-même. Carmelle, éperdue, -abimée dans sa douleur, pencha sa tête pour cacher son trouble... Quavez-vous done, ma chère Carmelle? lui dit Esplandian. Ahl cruel, sécria-t-elleen appuyant son front sur sa main quelle baignait de larmes, ordonnez 4nbsp;votre esclave. Que voulez-vous de moi? demanda-t-elle une seconde fois en gémissant. Düt-il mennbsp;coüter la vie, je suis prête 4 vous obéir. Vous ne courez aucun risque, lui répondit-il, en suivant toujours son idéé; vousnepouvez quê-tre bien reQue dans la cour la plus polie de luni-vers, et surtout en y portant des nouvelles du chevalier de la Verie Epée, et de la délivrance du roinbsp;Lisvart. Alors, continuant 4 parler avec plus de feu que jamais, Esplandian oönjura Carmelle de voir Léo- |
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norine en particulier, de lui peindre la passion que son portrait avait allumée dans son ame, et Ie regret quil avait de ne pouvoir se rendre en ce moment a ses pieds, pour obtenir delle dêtre è jamais son chevalier. Puisque votre bonheur en dépend, lui dit Garmelle en se sacrifiant et sélevant au-dessusnbsp;delle-même, puisque vous Ie voulez, seigneur, jenbsp;vous obéirai; je partirai dès deraain pour Constantinople, je verrai Léonorine, je lui dirai... oui...nbsp;jelui dirai que vous laimez. Ah! quil me seranbsp;facile de lui dire aussi que vous Ie méritezl...nbsp;Mais vous partez demaiti avec Lisvart... Je vaisnbsp;me séparerde vous... Oü la malheureuse Garmellenbsp;pourra-t-elle done vous retrouver?... Esplandian, persistant a ne sentir que Ie plaisir de voir Garmelle prête a faire tout ce quil dési-rait, lui dit que dès quil aurait rendu Lisvart fi sanbsp;cour, il reviendrait sur-le-champ a la Montagnenbsp;Défendue pour lattendre... Puis embrassant ten-drement Garmelle, que lamour Ie plus passionnénbsp;faisait frémir dun plaisir trouble par Ie désespoir,nbsp;Ie tranquille Esplandian, croyant avoir tout faitnbsp;pour une amie, séloigna delle, et retourna dansnbsp;sa chambre. CHAPITRE XXIII Comment Esplandian, en revenant avec son aïeul Lisvart, retrouver Amadis et Oriane, a oceasion dexercer sa vad-lance naissante centre quatre chevaliers, parmi lesquelsnbsp;se trouve son oncle Galaor. isbée, établi gouverneur de la Montagne Défendue, ayant fait preparer pour Garmelle une barque légere, el'enbsp;partit Ie lendemain pour Constantinople ; et Lisvart, accompagné dEs-plandian, de Sergil et de maitre Hé-lisabel, monta dans la Grande-Ser-penle ft qui ses ailes servaient denbsp;voiles, et ils arrivèrent rapidement anbsp;rile Ferme. * On imaginera sans peine quels fu-rent les transports de joie dOriane et dAmadis en revoyantnbsp;Ie roi Lisvart, dont la déli-ivrance était due a la valeurnbsp;Ide leur cher Esplandian.nbsp;lis eurent peine a croire Ienbsp;récit que leur fit Lisvartnbsp;des combats furieux que Ie jeunenbsp;chevalier avait essuyés, et les chevaliers de rile Ferme ne purent sem-,,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. pêcher de croire que lo vieux Lisvart gloire de son petit-fils. plusieurs chevaliers partirent aussitot r lini nbsp;nbsp;nbsp;retour de Lisvart a la reine Bnsène, et, quelques jours après, ce |
prince et toute sa familie se rembarquèrent dans la Grande-Serpente, pour repasser dans la Grande-Bretagne. Dès quils y furent descendus, Esplandian, couvert des riches armes quUrgande avait envoyées par la demoiselle, monta sur lo superbe chevalnbsp;blanc qui lui avait été annoncé, et lheureusenbsp;Oriane ne se lassait point dadmirer lair noble clnbsp;la grace avec laquelle il maniait son cheval, en ca-racolant autour de la litière dans laquelle clle voya-geait avec Ie roi sou père. Ils nétaient plus quii deuxlieues de Vindisilore, ils étaient même déja entrés dans la grande routenbsp;de la forêt oü Lisvart aimait ü chasser, lorsquilsnbsp;apergurent a deux cents pas quatre chevaliers ar-més de toutes pièces qui semblaient barrer lanbsp;route. Une demoiselle quils avaient a leur suitenbsp;savanga seule vers Esplandian et lui dit : Damp chevalier, ces quatre chevaliers men-voient vous dire quils sont surpris que vous osiez porter daussi riches armes, dont les couronnesnbsp;dor qui les couvrent sont lemblème dune gloirenbsp;et dune toute-puissance h laquelle il est difficilenbsp;que vous parveniez. Esplandian, surpris dun pared message, lui ré-pondit avec modestie : Demoiselle, dites-leur que ce nest point moi qui me les suis choisies; mais quen lhonneur donbsp;celle qui men a fait don, je les défendrai comme jenbsp;Ie dois, si quelquun ose mattaquer. Vraiment, dit la demoiselle, je crois que vous seriez plus sage de les quitter ou de prendre unnbsp;autre chemin, que de risquer de vous les voir cn-levcr paria force. Parbleu! demoiselle, dit Esplandian impa-tienté, je croyais les routes de cette forêt fibres, surtout en escortant ceux qui me suivent; mais,nbsp;quoique mon intention ne fut point de combatlre,nbsp;assurez-les quo je ne me détournerai pas dun pasnbsp;pour leur rencontre. La demoiselle ne put sempêcher de sourire, re-joignit los chevaliers, et, sur-lc-champ, lun des quatre chevaliers se présentant vis-a-vis dEsplan-dian, lui cria de se mettro en defense. Esplandian, animé par Ie désir de se venger de cette espèce dinsulte, et de se distinguer aux yeuxnbsp;dAmadis et dOriane, courut sur ce chevalier quilnbsp;renversa sur la poussière; un second sétant présenté pour venger son compagnon, Amadis envoyanbsp;Sergil porter sa lance a son hls , qui, cette Ibis,nbsp;renversa Thoinmc et Ie cheval; Ie troisième ayantnbsp;éprouvé Ie même sort, Agraies et Lisvart sécriè-rent quils navaient jamais vu de plus beauxnbsp;coups de lance. Le quatrième chevalier sapprochanbsp;dEsplandian, pendant que celui-ci demandait unenbsp;quatrième lance. En vérité, damp chevalier, lui dit-il, je trouve comme vous que mes compagnons ont fait unenbsp;grande folie en vous attaquant; mais metlez-vousnbsp;è ma place, vous voyez que Fhonneur ne me per-met pas de me retirer sans les venger et inéprou-ver centre vous. Ghevalicr, répondit Esplandian, je ne cherche ni ncvitc de pareilles rencontres; je me serais |
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trés bica passé de celle-ci; niais, puisque vous voulez essayer de venger vos compagnons, je nainbsp;rien a vous refuser. A ces mots, se saisissant dune forte lance que Sergil lui présenta, ils coururent et se rencon-trèrent avec une si furieuse force que leurs lancesnbsp;sétant brisées jusque dans les gantelets , leursnbsp;boucliers et leurs casques même se choquèrent, etnbsp;Ie quatrième chevalier fut renversc sous son clie-val. Esplandian leüt été pareillement sil ncütnbsp;einbrassé Ie cou de son ebeval qui leraporta trésnbsp;loin, tout étourdi dune pareille atteintc. Esplandian ayant repris ses esprits, arrêta son cheval et fut trés surpris en se retournant den-tendre des éclats de rire, et de voir Lisvart,nbsp;Amadis et Agraies, d pied, qui soccupaient dé-lacerles heaumes des quatre chevaliers qui sétaientnbsp;relevés avec beaucoup de peine. Esplandian futnbsp;bien plus surpris lorsquil reconnut dans les troisnbsp;premiers Garnates, Angriote dEstravaux et Gal-vanes. Presque honteux dune victoire remportée sur danciens chevaliers quil respectait et quil aimaitnbsp;tendrement, il était pret i leur faire ses excuses,nbsp;lorsque Ie dernier sétant enfin débarrassé de sonnbsp;casque, que Ie choc avait un peu faussé, Esplandian reconnut son oncle Galaor, auquel Amadisnbsp;disa it en iiant: Eh! depuis quand, mon frère, êtes-vous de-venu quêteur de grand chemin ? Esplandian, confus et croyant avoir manqué de respect èi son oncle, sauta promptement de chevalnbsp;et courut h ses genoux; Galaor 1embrassa tendre-ment et lui dit: Ma foi, mon cher neveu, ma curiosité méri-tait bien cette punition qui me plait encore plus quune victoire. Je me souviens encore davoir éténbsp;rudement menc par votre père Amadis, Ie .journbsp;que nous combattions ensemble par la ruse d unenbsp;nièce dArcalaüs; mais cette fois-ci, je me trouvenbsp;heureux de navoir pas éprouvé Tusage que vousnbsp;savez faire de votre épée, et je vois que la sagenbsp;Urgande a raison lorsquelle dit que vous nous sur-passerez tous. Esplandian fut également loué par les quatre chevaliers; ils Ie placèrent au milieu deux malgrénbsp;mi , et Ie conduisirent corame leur vainqueur jus-fiuauprès de la reine Brisène qui venait au-devantnbsp;roi son époux. Comment, aprös avoir dósaroonnó les quatre chevaliers qui voulaicnt léprouvcr, Esplandian eut k soutenirune nouvelle épreuve contre son pèrenbsp;Amadis. es fétes les plus brillantes signalèrent la délivrance denbsp;Lisvart et Ie triomphe dEs-plandian; mais ces fétes neu-rent bientót plus rien qui putnbsp;plaire a ce jeune prince qui. |
tel quAmadis, ne pouvait plus soccuper que de son amour. Prévoyant que Carmelle aurait eu Ienbsp;temps de faire son message, et quelle serait bientót de retour la Montagne-Défendue, ni la ten-dresse de toute sa familie, ni les prières de Brisènenbsp;et dOriane ne purent Ie relenir. Amadis fut bientót obligé de lui permettre de partir, et nousnbsp;sommes forcés de dire que, malgré tout ce quA-madis avait dü connaitre de la force et de la va-leur de son fils, il eut limprudence de ne vou-loir sen rapporter qui lui-même et de vouloirnbsp;léprouver. Pour eet effet, sétant couvert darmes noires, il précéda son fils au passage dun pont quil feignitnbsp;de lui défendre. Tous deux brisèrent leurs lances,nbsp;et leurs chevaux tombant sur leurs jarrets les for-ccrent de combattre ti pied. Amadis regut sur son bouclicr les deux coups que lui donna Esplandian, et sentant son bras eu-gourdi de la pesanteur du dernier coup, mais ncnnbsp;voulant point porter a son fils, il sélanga sur luinbsp;pour lempècher de redoubler; et tous deux se saisissant au corps, ils firent pendant plus dune heurenbsp;des efforts pour se renverser. Esplandian fut Ie premier a dire : Chevalier, quittons cette espèce de combat auquel nous nous eprouvons inutileraent; repre-nons nos épées pour Ie poursuivre. Ma foi, lui répondit Amadis, je crois quil vaut mieux pour moi que je vous cède Ie passagenbsp;du pont, que de mexposer une seconde fois è lanbsp;pesanteur de vos coups. Esplandian fut trés surpris deutendre parler ainsi Ie défenseur du pont, ayant bien connu dansnbsp;cette longue lutte que ce chevalier surpassait ennbsp;force tous les géants quil avait combattus. Jugeantnbsp;done aussitót que ce nétait que par courtoisie quenbsp;son adversaire lui cédait Ie passage. Sire chevalier, lui dit-il, me croyez-vous assez présomtueux pour oser maintenant passer ce pontnbsp;autrement que par votre permission? Lamour etnbsp;limpatience de hater mon voyage me la font vive-ment désirer; mais je ne la regarderais que commenbsp;un bienfait quil mest honorable et cher de rece-voir de vous. Ahl mon cherfils, sécria vivement Amadis, reconnais ton heureux père, et pardonne-lui cettenbsp;épreuve dont il ne devait pas avoir besoin pour tenbsp;connaitre. Amadis ne put empêcher Esplandian de se jeter è ses genoux en versant un torrent de larmes; cenbsp;moment fut bien doux pour un père aussi tendre. Esplandian fit la confidence 'a son père du message dont il avait chargé Carmelle, et de limpres-sion durable que Ie portrait de la belle Léonorine avait faite sur lui. Son père ne voulant pas larrêter plus longtemps, ils se séparèrent, après être convenus que désor-mais les chevaliers de lIle Ferme et ceux de lanbsp;Montagne Défendue se regarderaient comme frères,nbsp;et voleraient au secours les uns des autres contrenbsp;quiconque oserait désormais les attaquer. Esplandian poursuivit son chemin, et Galaor, lorsquAmadis, de retour a Vindisilore, lui contanbsp;son aventure, assura son frère quil était heureux |
30 BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
30 BIBLIOTHÈQUE BLEUE. den avoir été quitte k si bon marché, et quil neüt pas été mal quEsplandian leüt puni de sanbsp;curiosilé. CHAPITRE XXE Comment Ie jeune roi de Dace etMancli, Hls de Cildadan, eurent occasion de protéger la féeCrgande, leurprotectrice. Pendant Ie cours de ces aventures, Ie jeune roi de Dace et Maneli, fils de Cildadan, en éprouvaientnbsp;de bien étranges. Les deux jeunes compagnonsnbsp;dEsplandian, après avoir regu de sa main 1ordrenbsp;de chevalerie, sétaient endormis comme tous ceuxnbsp;qui se trouvaient alors dans la Grande-Serpente;nbsp;ils furent bien étonnés èi leur réveil de se trouvernbsp;dans une barque qui, saus voiles et sans matelots,nbsp;voguait avec rapidité, et qui vint aborder delle-même sur une cóte qui leur était inconnue. Un grand feu quils apergurent au loin, leur fit juger quils étaient prés de quelque habitation. Un brouillard épais les empêchant de distinguer les objets, ils marchaient vers ce feu; ils virentnbsp;quune femme, tenant un enfant au maillot entrcnbsp;ses bras, en était entourée; dix hommes, armés denbsp;toutes pieces et lépée a la main, paraissaient êtrenbsp;retenus par ces dammes quils nosaient franchir. La dame qui en était environnée, reconnut aus-sitót Ie roi de Dace et Maneli, et se fit reconnaitre au son de sa voix, en leur criant: Secourez-moi, mes chers enfantsl Ahl eest ürgande qui nous appelle, sécria Maneli. Les deux chevaliers a linstant coururent lépée a la main vers Ie feu. La, Ie chef de ces dix chevaliers leur dit : Venez-vous pour nous aider k nous venger de cetfe méchante sorcière? Quiconque, dit Maneli, parle ainsi de cette sage et illustre fée, en a menti par la gorge, etnbsp;nous sommes prêts k te Ie prouver!... A ces mots, les dix chevaliers tournèrent leurs armes contre ces braves jeunes gens qui, sansnbsp;seffrayer du nombre de ces ennemis, portcrent denbsp;si terribles coups, quils commencèrent a les fairenbsp;reculer, lorsquUrgande, peur terminer ce combatnbsp;inégal, enveloppa les combattants dun nuage.nbsp;Alors, prenant Ie roi de Dace et Maneli par la main,nbsp;elle les conduisit dans Ie plus épais de la^ forèt,nbsp;tandis que les dix chevaliers contjnuaient a com-battre les uns contre les autres, sans pouvoir senbsp;reconnaitre. LorsquUrgande fut éloignéedeux, elle leurra-ronta que Ie chef de ces chevaliers qui leur avait parlé, était Ie fils de Garande, ce présomptueuxnbsp;chevalier remain tombé sous les coups dAmadis,nbsp;mrsque ce prince était chez Ie roi de Bohème. « traitre dexenufurieuxde la mort de Patin, Arquisil élevé sur Ie tronenbsp;p tnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^trouvéle moyen desemparer de 1en- fant dont l impératnee Léonore venait daccoucher; il lenlevait, et ce malheureux enfant, privé de tout secours, eütété la victime de la vengeance denbsp;ce scélérat, si je neusse volé pour Ie secqurir.nbsp;Ayant pris la figure dune pauvre femme, Jai jointnbsp;les ravisseurs de lenfarit dans cette forêt; et, lesnbsp;voyant importunés par ses cris, je me suis offertenbsp;pour Ie porter, ce quils ont accepté.... Dés quenbsp;jai tenu lenfant dans mes bras, continua-t-elle,nbsp;je me suis fait entourer par un feu violent qui lesnbsp;a fait reculer; vous avez vu la fin de cette aveii-ture, et cest par mon pouvoir que la barque vousnbsp;a conduits k portee de me secourir. Adieu, mesnbsp;chers enfants, irerabarquez-vous; armez-vousdunenbsp;Constance égale a votre courage pour accoraplirnbsp;les aventures qui vous sont réservées; je nai plusnbsp;besoin que de moi-mêrac pour reporter lcnfant amp;nbsp;sa raèro Léonore... ïous les deux vinrent lui baiser les mains, et virent Si l'instant deux énormes dragons savan-cer, lun clroite, Tautre k gauche, et la suivro desnbsp;deux colés de son palefroi. Gest sous la garde de ces dragons quürgande savanqait prés de Rome, lorsque Ie roi de Sardai-gne, Florestan, aperput et reconnut lenfant amp; sesnbsp;langes, sur Ie.squels les armes de lempire étaientnbsp;brodées; et voyant qu'il était tenu par une femmenbsp;qui marchait entre deux dragons, il savailQa lé-pée a la main, pour les combatlre et semparer denbsp;lenfant dont il avait juré de faire pendant un annbsp;la recherche. II fut trés ctonné de voir tout-a-coupnbsp;disparaitre les deux dragons. Eh quoi! lui dit Urgande, Ie roi Florestan ne veut done pas reconnaitre son ancientie amic?nbsp;Puisque je suis maintenant sous sa garde, je menbsp;tiens plus en süretó que sous celle des monstresnbsp;les plus redoutahles. Urgande, a ces mots, lui présenta lenfant afin quil achevat de Ie reconnaitre, et tous les deuxnbsp;rejoignirent bientót Léonore et lempereur, quinbsp;passèrent de la douleur la plus amèrp a la joie lanbsp;plus vive, lorsquUrgande remit un enfant si chernbsp;entre leurs bras. CHAPITRE XXVI Comment Garinter et Maneli eurent occasion de connattre la belle Carmelle et de combaltro Ie fameux Fraiidalo , quinbsp;1avait enlevöe. peine ie jeune Garinter, roi do Dace, et Maneli, fils de Cildadan, se furent-ils rembarqués, après avoir pris congénbsp;dUrgande, que leur barque fut era-l^porlée par les vents avec rapidité. Nenbsp;' pouvant gouverner cette nauf, elle futnbsp;poussée et se brisa sur les rochersnbsp;dune grande ile. Co ne fut quavecnbsp;peine queux et leurs écuyers purentnbsp;en gravir les bords cscarpés. Sétant dispersés dans cette ile pour ^y chercher quelque habitation, ils cu-\rent tour è tour S corabattre des oiirsnbsp;et des singes de la grande cspèce quilsnbsp;tuèrent ou mirent en fuite. Mais unnbsp;ennemi plus redóutable commencait anbsp;les attaquer depuis trois jours; ils na- |
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vaient apaisé leur faim que par quelques rayons de miel sauvagje, que les ours et les singes conti-nuaient tl leur disputer. Ils désespéraient de leurnbsp;sort, lorsquun gros vaisseau sapprocha et jetanbsp;lancre pramp; de lile. Le roi de Dace et Maneli, couverts de leurs ar-mes blanches que Ie soleil rendait plus brillantes encore, firent des signaux qui furent apergus, carnbsp;bientöt une barque fut mise ti la mer, et quelquesnbsp;gens armés sapprochèrent è portéede leur parler.nbsp;Maneli les pria de les venir prendre, et leur de-manda de quelle nation était le maitre du vaisseau : nbsp;nbsp;nbsp;Nous Iignorons, dirent-ils; maïs il est len-nenai de toutes, et bientót vous serez soumis a sonnbsp;pouvoir. On le nomme communément le Diablenbsp;marin ; raais son vrai nom est Frandalo... Les deux chevaliers connaissaient Frandalo pour être le pirate le plus redouté. Lempereur denbsp;Grèce avait souvent envoyé des vaisseaux pour lenbsp;combattre; mals le redoutable Frandalo les avaitnbsp;détruils tous, et il continuait a faire les plus grandsnbsp;ravages dans toutes les lies de 1Archipel. Leur position devenait si cruelle et si pressante quils demandèrent k lui parler, lorsquun hommenbsp;de la chaloupe, considérant leurs boucliers, et ennbsp;remarquant les croix noires, retourna vers le vaisseau, que quelques moments après ils virent sap-procher deux. Le terrible Frandalo, dont la taillenbsp;approchait de la taille dun géant, leur cria alors : nbsp;nbsp;nbsp;Traitres, je vous tiens, et vous mallez payernbsp;bien cher la mort de mon cousin Vindoraque 1... ^ Prends garde, lui répondit Garinter; et si ce nest pas le dessein formé de nous chercher unenbsp;mauvaise querelle, sois sur que nous navons jamais connu ce Vindoraque et que nous navonsnbsp;aucune part Ji sa mort... nbsp;nbsp;nbsp;Pardieu! dit Frandalo, bien léches doiventnbsp;être ceux qui nosent avouer leurs actes ; venez,nbsp;demoiselle, sécria-t-il en appelant une jeune fillenbsp;captive sur son vaisseau; ne reconnaissez-vousnbsp;pas en ces deux chevaliers ceux qui mirent a mortnbsp;Vindoraque dans File de la Montagne Défendue? Ce sont bien Ik, dit-elle, les mêmes armes 9uils portaient, et plaise au sort que ce soit eux,nbsp;1® ne serais pas longtemps captive! Le roi de Dace et Maneli, qui commencaient a c douter que Vindoraque était tombé sous lesnbsp;oiips de Talanque et dAmbor, délacèrent leursnbsp;asques, en disant k Frandalo : 01 ~i nbsp;nbsp;nbsp;cberebons pas k te dissuader de ce q e tu nous imputes, car il nous imporle pen que k nous croire vainqueurs dc ton cou-; nous désirons même quo, tu sois assez bravenbsp;pour chercher k venger sa mort, et nous te décla-[ons que nous prenons parti pour ceux dont il 1anbsp;cpue. fb! seigneurs, sccria la demoiselle, si vous hia défe*^^ Esplandian et ses compagnons, prenez ~Et oil lesavcz-Youslaissés, deraanda Garinter? Lisvarfnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;répondil-elle. est parti avec la Montagne liSdu?^ ^ |
Pendant que la demoiselle et les compagnons dEsplandian sexpliquaient ensemble, Frandalonbsp;descendit dans une chaloupe, et se fit conduire knbsp;terre. Jeunes pages, dit-il dun ton arrogant aux deux chevaliers, je viens vous chercher pour menbsp;servir; je veux bien croire que vous navez pointnbsp;eu de part k la mort de mon cousin Vindoraque;nbsp;mais, puisque vous dites être les amis de ceux quinbsp;Font vaincu, ce que je peux faire de mieux pournbsp;vous, cest de vous mettre au nombre de mes es-claves... Les deux chevaliers se continrent, dans la peur que Frandalo ne vint pas jusquk File; raais, dèsnbsp;quils le virent descendre, Maneli, remetlant sonnbsp;casque, alia au devant de lui: Frandalo, lui dit-il, tu passes parmi les chevaliers pour être brave et généreux; crois-raoi, quitte un genre de vie qui tavilit, et qui nestnbsp;point fait pour toi; remets cetle demoiselle entrenbsp;nos mains, et conduis-nous k la Montagne Défendue pour y rejoindre nos compagnons. Je le ferais, dit Frandalo, si javais 1espé-rance de vous combattre tons les quatre ensemble; mais dans Fincertitude oiije suis de les join-dre, je ne perdrai pas Foccasion de massurer de vous... Parbleu! dit Maneli, qnoiquejene mestiine pas autant quun des deux autres, je vais éprouvernbsp;ce que tu sais faire, et je te défie sous les conditions de te laisser raaitre de mavie, si je succombe,nbsp;on dêtre maitre de ton sort et de ton vaisseau, sinbsp;je suis vainqueur. Frandalo fut trés étonné de Irouver tant de courage dans un jeune chevalier dont il ne pou-vait craindre la force; il sélan^a pour le saisir :nbsp;Maneli, saulant en arrière, lui présenta la pointenbsp;de son épée et lui cria de se mettre en défense.nbsp;Frandalo crut Fabaltre du premier coup; maisnbsp;Maneli lui fit bientót connaitre quil aurait besoinnbsp;de toutes ses forces pour lui résister. Pendant que le combat sengageait entre eux et devenait terrible, le roi de Dace sauta dans lanbsp;barque et forqa les matelots k le conduire au vaisseau ; celui qui le commandait en second fut trésnbsp;aise de le voir venir de lui-même se livrer auxnbsp;chaines quil lui préparait, et le laissa tranquille-ment monter sur le pont; mais k peine Garinter ynbsp;fut-il arrivé que, sélancant sur ce lieutenant, il lenbsp;terrassa, lui criant quil était mort sil appelait sesnbsp;gens k son secours et sil nattendait pas, pournbsp;prendre un parti, de voir quel serait Fissue dunbsp;combat de Frandalo contre son compagnon. Le combat eut été plus long si les armes de Maneli neusgent été supérieures a celles de Frandalo. Celui-ci, convert de blessures, fut oblige denbsp;se rendre; et Maneli, suivant la générosité desnbsp;chevaliers de File Ferme, courut k son secours etnbsp;Ferabrassa dès quil eut requ sa parole. Frandalo cria sur-le-champ k ceux de son vaisseau dobéir aux ordres que les deux chevaliers leur doiineraient. Une barque yint chercher lesnbsp;combattants, et Garinter et Maneli furent si contentsnbsp;de la franchise et des sentiments dhonneur quenbsp;leur moiitrait Frandalo, que, de ce moment, unenbsp;(tendre araitié les unit avec lui. |
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La demoiselle, délivrée par Ia victoire de Blaneli, vint pour remercier ses bienfaiteurs; elle ne dou-tait point, h leurs armes, quils ne fussent Ambornbsp;et Talanque. Aussi sa surprise fut-elle extréme,nbsp;leurs heaumes ótés, en ne les reconnaissant point.nbsp;Alors elle sexcusa devant eux davoir confirmé cenbsp;quun écuyer de Vindoraque avait dit du combat etnbsp;de la mort de ce géant. Ce fut alors aussi que Garinter et Maneli furent informés de la conquête quEsplandian avait faitenbsp;de laMontagne Défendue, de la mort de Furion etnbsp;de Matroco, et de la déyvrance de Lisvart. La demoiselle leur apprit quelle avait nora Garmelle, etnbsp;elle leur confla les ordres dont Esplandian lavaitnbsp;chargée, lesquels ordres elle allait exécuter lorsquenbsp;Frandalo lavait enlevée. Garinter et Maneli prirent aussitót Ie parti de la conduire eux-mêmes ti Constantinople avant quenbsp;de retourner k la Montagne Défendue. Frandalo frcmit lorsquil leur vit prendre celtc resolution, sachant que 1empereur, outró des pi-rateries quil avait exercées dans les iles de Grèce,nbsp;avait jure sa mort. Mais Maneli lui promit de fairenbsp;sa paix avec ce prince, lassurant que son compagnon et lui Ie prenaient sous leur sauve-garde. Ilsnbsp;ordonnérent done au pilote de faire voile pournbsp;Constantinople, et Ie quatrième jour ils entrèrentnbsp;dans Ie port de cette belle capitale de lempirenbsp;dOrient. ClIAPITRE XXVIIComment Ie jeune roi de Dace Maneli, Frandalo et Carmelle arrivèrent a la cour dc 1cmpercur de Grèce, et commentnbsp;ils en repartirent pour aller au secours de la Montagnenbsp;Défendue. Les deux chevaliers, en descendant de leur vais-seau, se firent conduire au palais de lempereur, et Frandalo les suivit. Lempereur étant alors a la chasse, ils furent regus par Léonorine, dont la beauté les surprit,nbsp;quoiquils eussent déjti vu dans File Ferme Oriane,nbsp;Olinde et Briolanie. Léonorine joignait ^ tous les dons de plaire cette politesse noble, cette urbanité qui rendit la Grècenbsp;Ie modèle de toutes les nations policées. Les chevaliers lui présentèrent Frandalo. Maneli, ne parlant quavec ihodestie de sa victoire, ne soccupa qua persuader Léonorine quun chevalier aussi grand marin que Frandalo deviendraitnbsp;trés utile a lempereur en Tattachant a son service;nbsp;puis ils présentèrent aussi Carmelle qui, pensivenbsp;et les larmes aux yeux, ne pouvait sempêchernbsp;uadmirer Léonorine, et qui, dans les premiersnbsp;nioments, eut besoin de toute sa Constance pournbsp;surmonter sa douleur et sacquitter de la commis-on dont Esplandian Iavait chargée.nbsp;e jeune Garinter et Maneli sétant retirés, Carmelle resta seule auprès de la princesse. Flécliis-sant alors un genou devant elle, elle lui dit: |
nbsp;nbsp;nbsp;Reconnaissez, madame, cet anneau que vousnbsp;donnates au chevalier de la Verte Epee, que vousnbsp;connaissez aujourdhui sous le nom dAmadis. Léonorine, examinant Ianneau, dit è Carmelle quen effet elle Iavait donné dans son enfance aunbsp;meilleur des chevaliers de la terre. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit Carmelle, celui qui vous Ienvoicnbsp;légale dès aujourdhui; eest Esplandian, eest lenbsp;fils du grand Amadis, qui brule du désir detrenbsp;honoré du titre de votre chevalier. Léonorine rougit; elle hésitait a répondre, lorsque Iempereur arriva de la chasse et monta chez elle, suivi des deux chevaliers. Léonorine fit partnbsp;è Iempereur du message dEsplandian; et Carmelle, sétant remise de son premier trouble, ra-conta tous les combats quEsplandian avait es-suyés pour se rendre maitre de la Montagnenbsp;Défendue, celui de Talanque et dArabor entrenbsp;Vindoraque, et celui de Maneli lorsquil Iavait dc-livrée de Frandalo. Lempereur, prevenu déjè par Gastilles de toutes les merveilles qui signalaient la naissance, lédu-cation et le commencement des actes de la vienbsp;dEsplandian, tit son cloge avec chaleur, et senbsp;plaignit a Carmelle que ce jeune prince ne flit pasnbsp;vena pour présenter lui-merne Ianneau quAmadisnbsp;avait regu de Léonorine. Seigneurs chevaliers, dit-il, je ne le tiens point quitte, et, comme ses compagnons, vous menbsp;répondez de lui. Donnez-moi done votre parole,nbsp;leur ajouta-t-il en leur tendant la main, que vousnbsp;resterez en ótage dans ma cour, jusqua ce quilnbsp;Vienne sacquitter lui-même. Frandalo nessuya que quelques légers reproches de la part de Iempereur, qui le retint k son service , et lui donna des marques publiques de sonnbsp;estime en recevant son serment de fidélité. Léonorine et Carmelle étant restées seules, la jeune princesse saisit ce moment de faire quelquesnbsp;légères questions au sujet dEsplandian. On se plait èi parler de ce que lon aime, et la réponse de Carmelle fut de peindre ce jeunenbsp;homme avec les traits de feu qui le gravaient dansnbsp;son ame; le plaisir quelle sentait k parler de sanbsp;beauté , de son courage, de tout ce qui Ie reudaitnbsp;si cher k son coeur, lempêcha de sapercevoir denbsp;toute limpression quelle commengait a faire surnbsp;Léonorine. Cette impression fut égale k celle quEsplandian avait regue du récit dHélisabel; et lorsque Carmelle lui dit en soupirant et le coeur serré,nbsp;quEsplandian nétait occupé que delle, depuisnbsp;quHélisabel en avait fait un portrait si fidéle,nbsp;Léonorine soupira, baissa les yeux, et serra pendant quelque temps les mains de Carmelle sansnbsp;lui répondre. Demoiselle, lui dit-clle enfin, je sens que je serais la plus ingrate princesse de la terre, si jenbsp;nétais pas sensible k fhommage du prince quinbsp;vous envoie-, dites-lui que je me fais honneur denbsp;1accepter pour chevalier, et portez-lui pour gagenbsp;de ce premier lien cette agrafe que Grimanèse,nbsp;raon aïeule, donna pour présent mon aïeul Apol-lidon. |
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Carmelle regut cette agrafe en soupirant et Ia mit dans son sein avec un secret et douloureuKnbsp;sentiment qui Iempecha détre sensible au magni-fique présent quelle regut pour elie-même de lanbsp;belle Léonorine. Le roi de Dace et Maneli, quoique traités avec distinction dans cette cour, regreltaient déj^i detrenbsp;si longtemps séparés de leurs compagnons, lors-qu'on vit arriver une frégate portant le pavilion denbsp;Gaule; et lécuyer de Talanque en étant descendu,'nbsp;vint se jeter aux pieds de Tempereur de la part donbsp;son maitre et dAinbor, pour lui demander du se-cours contre le redoutable Armato, roi de Turquie,nbsp;qui, sans respecter la foi des trêves quil avait ju-rées avec les puissances voisines, était venu pournbsp;former le siege de la Montagne Défendue avec unenbsp;flotte de trois cents voiles, se croyant en droit denbsp;sen emparer depuis la mort de Furion et de Ma-troco. Si quelqu'un eüt pu former quelques prétentions sur cette ile, ceüt été lempereur comme étantnbsp;seigneur suzerain de toutes celles de 1Archipel. IInbsp;assura done lécuyer de Talanque quil regardaitnbsp;lentreprise dArmato comme une injure qui lui de-venait personnelle. ^ Frandalol dit-il en appelant ce chevalier, je testime asse? pour croire que tu saisiras avec em-pressement cette occasion de réparer tes anciensnbsp;torts. Rassemble au plus lót les vaisseaux et les ga-lères de mes ports, le plus en état de mettre anbsp;la voile; va porter un premier secours a la Mon-tagne Défendue, en attendant que je rassemble desnbsp;torces assez grandes pour marcher moi-même etnbsp;Punir Armato de sa témérité. Chevaliers, dit-il aunbsp;roi de Dace et a Maneli, je ne vous retiens plus, etnbsp;je ne sens que trop que lhonneur et lamitié vousnbsp;appellent au secours de vos amis. Garinter et son compagnon le remercièrent, et lorsque la flotte que faisait équiper Frandalo futnbsp;Prète, ils sembarquèrent suivis de Carmelle. CHAPITRE XXVfllt^orament Esplandian, en reprenant le chemm de la Mon-lagne Défendue, rencontra la Grande-Serpente qui ic con-'luisitau secours de Gandalin et deLasinde; et comment, après avoir joint son oncle Norandel, il se dirigea vers Conslanlinople. Esplandian sétait séparé dAmadis et avait repris 1^ ohemin de la Montagne Défendue, en compagnienbsp;maitre HéAisabel et de sou écuyer Sergil. , La nauf quils montaient était sur le point da-border, lorsque tout-i-coup ils apergurent, immobile devant eux, la Grande-Serpente, le bizarre i^avire de la fee TIrgande. Ne doutant point un seul instant que cette bien-veiiiante fée neüt envoyé Ih la Grande-Serpente ans quelque secret dessein devant lequel il devaitnbsp;o prosterner et obéir, Esplandian aborda ce bizarre navire quil trouva sans pilote et sans matelots , mais, en revanche, richement paré et muninbsp;de provisions de toute espèce. Puis il attendit quenbsp;la Grande-Serpente sébranlat delle-même. |
Ce ne fut que sur Ie soit que, déployant ses grandes ailes, elle fendit la mer avec rapidité, etnbsp;vogua pendant cinq ou six jours sans sarrêter. Au bout de ce temps, elle aborda doucement dans une anse qui senfongait dans une belle prairie, et ploya ses ailes dune fagon significative. Esplandian, a ce signe, jugea quUrgaude lap-pelait sur cette cóte, et descendit h terre. Deux géants redoutables étaient les raaitres de ce beau pays; ils habitaient un fort beau chateau,nbsp;bati sur des souterrains immenses, oü le plus vieuxnbsp;des deux géants sc plaisait a tourmenter les chevaliers qui tombaient en sa puissance. Souventnbsp;même il sacrifiait a ses dieux ceux qui restaientnbsp;fidèles è leur foi. Sou fils avait enlevé tous ceuxnbsp;que leur raalheureux sort avait conduits dans cenbsp;pays. Bientót il parut pour combattre Esplandian. Le vainqueur de Furion et de Matroco le fut aussi de ces deux géants; il délivra les prisonniersnbsp;qui gémissaient dans leurs chaines, et sa joie futnbsp;extreme en reconnaissant Gandalin et Lasinde,nbsp;qui devaient être sacrifiés le lendemain, en leurnbsp;double qualité de chevaliers de lIle Ferme, et denbsp;fidèles serviteurs dAmadis. Esplandian les retint avec lui; les autres prisonniers délivrés, ayact repris leurs armes, furent en-voyés par lui aux pieds de la princesse Léonorine, avec ordre de lui dire que le chevalier qui les avaitnbsp;délivrés , brülait diinpatience de se trouver bieu-tót è ses pieds. II leur fit aussi remarquer ses ar-raes, pour quils pussent en rendre corapte è cettenbsp;princesse. Esplandian reprenait déja le chemin de la mer, lorsquil rencontra sur sa route un chevalier dunenbsp;haute apparence qui Iaborda poliment, et lui de-raanda sil navait point appris quelques nouvellesnbsp;du roi Lisvart : Sire chevalier, répondit Esplandian, je pour-rais vous eii donner de bonnes, si vous vouliez vous faire connaitre... . Ah! seigneur, sécria linconnu en ótant sou heaume, tachez de rassurerle fils de Lisvart sur lenbsp;sort de ce prince!... Esplandian, reconnaissant aussitót son oncle Norandel, courut lembrasser, et lui racontanbsp;tous lesevénements de la délivrance de Lisvart, etnbsp;de la conquête de la Montagne Défendue. Norandel fut encbanlé de ce récit: Mon cher neveu, lui dit-il, vous ne savqz peut-être pas que vous êtes a portée dacquérirnbsp;une nouvelle gloire? Deux géants terribles qui senbsp;sont rendus les tyrans de ce beau pays, retien-nent dans les fers uu grand nombre de chevaliersnbsp;chréliens; je venais seul pour les combattre; maisnbsp;vous rendez la partie plus égale, et nous agironsnbsp;de concert pour les attaquer. Ma foi, seigneur Norandel, dit Gandalin on riant, vous arrivez trop tardl 11 est difficile de pré-céder Amadis ou sou fils, dans les occasions dac-quérir de la gloire ; les deux géants sont tombés 4« Série. 3 |
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sous les coups dEsplandian, et cest è lui que nous devons notre délivrance... Norandel, plein de surprise et dadmiraüon, dit è son neveu que, nayant plus rien a faire pournbsp;la délivrance de Lisvart et des chevaliers chrétiens,nbsp;ce quil désirait Ie plus était de Ie suivre. Ils re-prirent done ensemble Ie chemin de la mer, etnbsp;montèrent dans la Grande-Serpente qui déployanbsp;ses ailes dès quelle les eut regus dans ses flancs. Cette navigation futheureuse et rapide comme les précédentes, et la Serpente sarrêtant dans Ienbsp;port de 1ile oü laffreux Endriague avait succombénbsp;sous les coups dAmadis, Gandalin conduisit Es-plandian au superbe monument que lempereurnbsp;de Grèce avait fait élevor en mémoire de cettenbsp;victoire. Après avoir admiré la valeur et la force dAraa-dis, et visité cette ile célèbre, ils se rembarquè-rent. Le second jour, sur lheurc de midi, la Grande-Serpente sarrêta delle-méme une demi-lieue dune ville immense qui sétendait en formenbsp;de croissant sur le bord de la mer et que maltrenbsp;Hélisabel reconnut aussitót pour être la capitalonbsp;de rOrient. GHAPITRE XXIX Comment Esplandian, au moment d'aborder 4 Constantinople , fut forcé de sen éloigner et de retourner è la Mon-lagne Défcndüe oü 11 vainquil larmée qui l'assiégeait; el comment, après cela, il résolut daller en Turquie. Une fois cette distance de Constantinople, la Grande-Serpente refusa davancer plus prés et senbsp;tint immobile sur les flots. Esplandian, qui avait hate darriver, commen-gait a sirnpatienter de cette immobilité. Au moment oü il nianifestait le plus hautement son impatience, la Grande-Serpente se mit ü relever la tète, a lancer des torrents de feu et k pousser dé-clatants ru^issements. La mer devint orageuse;nbsp;les flots, sélevant et sentrechoquant avec violence, blanchissaient décume, et ne laissant nulnbsp;moyen daventurer un esquif pour sapprocher denbsp;la cóte. On fut dabord trés effrayé dp ce spectacle dans Constantinople, et la consternation commengaitnbsp;même ü se répandre dans la cour de lenipereur,nbsp;lorsque Gastilles, son neveu, le rassura. Mais, ennbsp;même temps, quel trouble ne jeta-t-il pas dans lenbsp;coeur de Léonorine, lorsquelle lentendit dire ênbsp;lempereur que la Grande-Serpente était le vais-seau quUrgande avait fabriqué pour Esplandian,nbsp;et qubl ne doutait plus que ce chevalier ny futnbsp;alors!... Lempereur et toute sa cour étant accourus sur le rivage, ils furent témoins des efforts que ceuxnbsp;qui montaient la Sorpeate faisaient en vain avecnbsp;de longues rames pour la faire approeber du port. |
Gastilles ossaya vaineraent de sen approcher dans un esquif. La mer séleva plus haut encorenbsp;quelle navait fait jusqualors , et les vagues irri-tées repoussèrent la nauf de Gastilles jusque surnbsp;le rivage. Léonorine, no pouvant croire quuno puissance empêchat la Grande-Serpente daborder, sindi-gnait de ce long retard, et même elle avait linjus-tice den accuser Esplandian qui se désespéraitnbsp;sur le tillac du vaisseau, et qui se fut précipiténbsp;dans la mer malgré la tempête, pour aborder aunbsp;rivage, si Gandalin ne leüt retenu. Leurdésespoirnbsp;ü tons deux fut extréme, lorsque la Grande-Serpente, redoublant ses feux et ses mugisseraeiits,nbsp;étendit ses grandes ailes, et, partant avec la rapi-dité de la foudre, passa le Bosphore, et disparutnbsp;aux regards de l'empereur et tie la triste Léono-norineT... Norandel et Gandalin curent bien de la peine k calmer Esplandian, en lui représentant que la sagenbsp;Urgande laimait trop pour lavoir éloigné sansnbsp;motif de Constantinople. Esplandian ne se calmanbsp;un peu que le second jour de cette navigation Ibr-cenée, en reconnaissant lile de la Montague Dé-fendue, et la flotte de Frandalo mouillée k labrinbsp;dun promontoire, et prêtc ü altaquer celle dAr-mato, lorsquelle sapprocberait de lile pour lenbsp;débarquement. Frandalo commengait ü se mettre en défense k lapproche du raonstrueux vaisseau quil croyaitnbsp;venir pour le submerger, lorsque le roi de Dacenbsp;et Maneli le rassurèrent, en reconnaissant avecnbsp;joie leur compagnon Esplandian. Tons trois alors,nbsp;serabarquant dans un esquif, nagèrent vers lanbsp;Grande-Serpente qui cessa de jeter des feux et denbsp;mugir, et quils abordèrent avec facilité. La joie dEsplandian fut bien vive en revoyant ses compagnons; elle redoubla lorsque, parle récitnbsp;quils lui firent de leurs aventures, il apprit quilsnbsp;avaient délivré Garmelle. Sou premier soin fut denbsp;lenvoyer chercher ; et, pendant le temps employénbsp;pour les deux trajets, Esplandian fit connaissancenbsp;avec Frandalo, et lui tint les propos les plus hono-rables et les plus flatteurs. Garmelle regut avec transport lordre daller trouver Esplandian; il nest aucun sentiment douloureux qui puisse troubler le premier moment denbsp;revoir co que lon aimel Esplandian tendit la mainnbsp;è Garmelle pour 1aider amp; monter sur le vaisseau, unbsp;lui serra la sienne, il lembrassa tendrement; niaisnbsp;les premiers mots quil lui dit, furent pour lui de--mander comment 1 empereur et Léonorine avaiemnbsp;regu son message. Garmelle lassura que tous ininbsp;deux le désiraient vivement dans leur cour. Je ne peux vous cacher, ajouta-t-elle en pirant, que la princcssc Léonorine se plaint de cnbsp;que vous avez été si longtemps sans e^écuteinbsp;ordres d'Amadis; mais jai lu dans sesyeux, coinnnbsp;je lis faciieraent dans mon coeur, qu il vous senbsp;bien facile de faire votre paix avec elle... Leur conversation fut interrompue ment par le retour duné frégatc quenbsp;nbsp;nbsp;nbsp;qo sait tenir en avant pour lui donner des nouv la flotte eunemie. Le commandant de cette gnbsp;leur rapporta quune division considerable de een |
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flotte sétait détachée, et faisait voile vers les cótes orieutales, pour aller recevoir des troupes et dosnbsp;vivres, et quil paraissait régner assez peu dordrenbsp;et de precautions dans Ie reste de la flotte, pournbsp;quil fut aisé de la détruire, en attendant la première pointe du jour pour la surprendre et latta-quer. Esplandian et Frandalo suivirent eet avis, et lorient coinrnengait a peine a se colorer, quilsnbsp;sortirent de Taiise quun long promontoire cou-vrait. La Graude-Serpente, prenant delle-mêmenbsp;la tête du vaisseau de Frandalo, les rugisseinentsnbsp;et les feux quelle lanqait portèrent une telle épou-vanto dans la flotte turque, quelle fut entièrementnbsp;défaite, sans presque avoir fait de resistance. Esplandian et Frandalo descerrelirent dans lile de la Montagne Défendue avec leurs compagnons,nbsp;en forgant un des quartiers de larmée qui lassié-geait. Ainbor et Talanque, qui depuis un moisnbsp;avaient résistè courageusement a toutes les attaques, rendirent compte de leurs manoeuvres, etnbsp;conduisirent Esplandian sur une tour, pour lui fairenbsp;voir la disposition des lignes dans lesquelles Ar-mato sétait posté pour envelopper la forteresse, etnbsp;diriger plusieurs attaques différenles. Les resolutions les plus fortes et les plus coura-geuses sont toujours les premières qui se présen-tent au véritable heroïsme. Esplandian, ses compagnons et Norandel éprouvèrent une indignation secrète a se savoir entourés par une armée dinli-dèles, et è rester enfermés entre des murailles ennbsp;leur presence. Ce fut après avoir bien observé lesnbsp;dispositions du camp dArmaio, et surtout Ie quar-lier de ce.soudan, quils rcconnurent a la hauteurnbsp;des pavilions surmontés dun croissant; ce fut,nbsp;dis-je, après sêtre concertes ensemble, quils réso-lurent de faire une sortie dès la nuit suivante, etnbsp;daller altaquer Armato jusque dans son camp. Getto sortie, faite avec autant de prudence quo de courage, réussitparfaitement. Des flots de sangnbsp;inondèrent bientót Ie camp des Tures. Lc vaillaiit'nbsp;Esplandian et Frandalo, pènétrant jusquaux tentesnbsp;d Armato, ce fut en vain que ce soudan voulut ró-sister : Esplandian Ie saisit entre ses bras nerveux; 1enlevant tandis que ses compagnons assuraient sa retraite, it Ie porta jusquh la poternc de la cita-delle oü Gandalin Ie regut de ses mains, et Ie pritnbsp;sous sa garde. Puis Ie hls dAmadis retournanbsp;Pi'oraptemcnt pour achever la défaite des Tures,nbsp;Gpouvantés par la prise de leur soudan : elle futnbsp;ontière; des richesses immenses quils laissèrentnbsp;oans leur camp, furent la proie des habitants dontnbsp;a valeur avait secondé les premiers elforts dAm-^Or et de Talanque. Le jour ayant éelairé la fuitc des troupes dAr-mato, dont le plus petit nornbre se sauva sur quel-ques vaisseaux qui leur restaient, Armato ne put ^Pprendre sans indignation que Frandalo, quilnbsp;avait protégé longtemps, était au nornbre de sesnbsp;nnerais. Ses chalnes ne purent rien diminuer denbsp;a tierté et de ses menaces ; ellcs irritèrent Esplan-nmtnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;prendre larésolution de dali ^unes au emur des Etals dArraato, et ^.P'aofer le signe révérédes chréliens sur le lèiLÜ*^ a gi'ande mosquée oü lon voyait flotier ondard de Mahomet. |
Lexécution de ce grand projet lui devint encore plus facile par larrivéc de Gastilles, neveu de lem-pereur. GHAPITRE XXXComment le rol Lievart, se senlant vieux, résolut de meUre sa couronne sur la töte dAmadis. omme ces divers événemenls sac-complissaient, un autre événement, non moiiis important, se préparait a la cour de la Grande-Bretagne, Un grand nornbre de chevaliers avaient déserté cette cour pournbsp;aller seconrir Esplandian dans sonnbsp;eiilreprise contre Armato, dont ilsnbsp;avaient eu des nouvelles. Cette déser-tion, qui formaitainsi de grands vides,nbsp;atlristait de jour en jour le vieux roinbsp;Lisvart, bien quclle fiit extremementnbsp;honorable. Ge prince se sentait plus isolé que .jamais. Puis lage venait, et, avec 1age, le besoin de repos. II commengait done k devenir chagrin et mélan-colique. 11 navait plus aucun goüt pour aucun plaisir, soit de chasso, soit de fauconnerie, soitnbsp;darmes ou de chevaux. Dans la crainte de la mort, il prit en telle horreur les eboses passces, présentes et futures, values et transitoires, quil lui arriva fantaisie do se démettro du gouvernement de son royaume et denbsp;passer le reste de sa vie dans la solitude et la religion, en méditant sur les grands perils auxquvlsnbsp;il avait pu échapper et surtout a sa dernière et en-nuycusc prison. Toutefois il dissimula pendant quelques jours sa resolution, jusqua ce quune nuit, étant cou-ché avec la reine et dovisant avec elle de la mobi-lité de la fortune, il lui découvrit entièrement sanbsp;volonté. 11 délibéra de faire couronner son filsnbsp;Amadis roi et gouverneur cle son peuple, afin denbsp;poiivoir se retirer ensuite plus librement en sonnbsp;chateau de Mirofleur oü, avec laide de Notre Seigneur, il gagnerait lc paradis. La reine, qui était une des plus sages et des plus doctes femmes de son temps, le confnma si biennbsp;dans son oigt;inion, quils resolurent ensemble denbsp;retourner è Londres pour inettre leur désir ü exé-cution. En effet, lc jour suivant, ils partirent de Mire-fleur, accoinpagnés dAmadis, de Grasandor et dautres. llsarrivèrenten la ville, oUj après quel-que séjour, la reine inanda tous ses hauts barons. Aussitót arrivés, elle lit dresser au lieu le plus éminent do Londres, un haut tribunal au devant |
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duquel sassembla tout Ie peuple. Le roi et la reine, assis chacun sur un tróne séparé, étaient vêtus denbsp;leurs habits royauK. Amadis se tenait un peu plusnbsp;bas ^ clroite, et Oriane [i gauche. Le héraut cria : « Silence! » par trois fois; puis le roi, avec une grande fermeté, adressa en cesnbsp;termes la parole a son peuple ; « Bons vassaux et amis, je veux être le premier cl vous faire entendre pourquoi jai voulu vousnbsp;mander ici. Je vais vous rappeler une partie desnbsp;fortunes et dangers oü jai dü me trouver depuisnbsp;la mort de mon frère, le feu roi deFalangris, alorsnbsp;quil plut a Notre Seigneur de me nommer au gouvernement de vous et de ce royaume. « II y a encore beaucoup dentre vous qui pour-raient se souvenir du danger oü moi et mes sujets faillimes tomber, quand, par le moyen et la subti-lité dArcalaüs lenchanteur, je fus mis au pou-voir de ceux qui, longtemps auparavant, avaientnbsp;conspire ma mort, dont mon fils Amadis me déli-vra. Néanmoins, guidé par de raauvais conseüs,nbsp;je soutins centre lui forte et dure guerre, laquellenbsp;ayant été apaisée comrae chacun sait, fut tou-jours, la fortune, ennemie de mon repos. Sansnbsp;le secours dAmadis, je devenais prisonnier du roinbsp;Aravigne, et jétais perdu pour jamais. « Ce qui ma encore le plus étonné, cest quü lheure oü je mestimais certainement hors de tousnbsp;ces malheurs, un autre, pire que les autres, mestnbsp;adveuu, lequel, vu le lieu oü je fus conduit, devaitnbsp;être la consommation de mes ennuis et de ma vienbsp;ensemble. « Toutefois, Notre Seigneur, me regardant en pitié, adressa mon petit-fils Esplandian en ma tristenbsp;prison, doü il ma délivré, ainsi que vous tous ennbsp;avez pu être avertis. « Vous me voyez aujourdhui vieux et blanchi par lage, ayant déja atteint ma soixante-dixièmenbsp;année; ce qui mavertit quil est désormais saisonnbsp;que joublie les choses du monde pour retourner ünbsp;Dien qui ma si souvent protégé. « Aussi jai résolu de vous laisser désormais pour votre roi, mon fils Amadis, auqnel dés a présentnbsp;je donne ma couronne, mon sceptre et le droit quenbsp;jai en ce royaume, vous priaiit tous, autant quilnbsp;mest possible, de lui être dévoués et obéissantsnbsp;comme vous lavez été envers moi. « Bien quil soit lépouse de ma fille, si je le croyais indigne de vous, croyez, mes amis, quenbsp;jaurais choisi, pour me succéder, un autre quinbsp;meüt été moins que lui. Mais il nest personnenbsp;dentre vous qui ignore ses mérites, et la lignéenbsp;dont il est descendu, qui peut se nommer aujourdhui lune des plus nobles et heureuses de tout lenbsp;monde, car il descend des Troyens dont la mé-moire ne périra jamais. II est fils do roi, héritiernbsp;du royaume de Caule, et, ü présent, votre princenbsp;et seigneur. .« Je vous le laisse avec ma fille, votre reine et princesse légitime. Je ne retiens pour moi que lenbsp;chêteau de Mirefleur, o-ü, Dieu aidant, sculs, lanbsp;reine et moi, finirons nos jours religieusement,nbsp;servant Notre Seigneur comme nous sommes tenusnbsp;de le servir... » |
Ainsi paria le vieux roi Lisvart. Alors il fitvenir ü lui Amadis, et, lui donnarit son manteau royal, il len revêtit aussitót. Autant ennbsp;fit la reine a Oriane. Pendant cette cérémonie, le silence était si grand, quon nentendait sur la place autre chosenbsp;que les pleurs et les soupirs du peuple ému denbsp;pitié et de compassion devant la résolution de leurnbsp;bon prince, qui, couvert dun simple vêtement denbsp;drap noir, prit son fils, la reine sa fille, et les as-sirent chacun sur leur chaise royale. Puis, ennbsp;la presence de tous, leur mirent a chacun la couronne sur la tête, les faisant proclaraer par les hé-rauts, roi et reine de la Grande-Bretagne. Get acte une fois accompli, tout le monde se re-tira, les uns pleurant, les autres plus aises en vue des faveurs quils espéraient de ce nouveaunbsp;roi, qui dés ce jour commenga ü gouverner sounbsp;royaume avec tant de prudence, que jamais princenbsp;ne fut plus aimé ni mieux obéi. Quil vous sufflse de savoir que, peu de jours après, le roi Lisvart se retira a Mirefleur, commenbsp;il lavait résolu, accompagné seulement de la reinenbsp;et de Grumedan. Ils y vécurent austèrement, assistant a tous les offices comme le dernier des pères qui étaient éta-blis lü pour administrer les religieuses du monas-tère de la dévote abbesse Adalasta, GIIAPITRE XXXIComment le nouveau roi de la Grande-Breliigne, Amadis, ayant eu vent de lentreprise de son lilsnbsp;Esplandian, résolut daller sa rescousse. land Ie nouveau roi Ama-Jis se vit ü même de récom-penser ceux dont il avait regu quelques services ounbsp;plaisirs pendant ses jeunesnbsp;années, il voulut commencer ses largesses par Arban de Norgales, auquelnbsp;il fit présent dune des plus belles ilesnbsp;de son royaume; il donna a GanJalesnbsp;des terros du duché deBristoie; ü Gan-dalin absent, de celles dArcalaüs len-chanteur. II nomma Angriote dËstra-vaux, son grand écuyer; Guillan-le-Pensif son grand-maitre; Ardan, lenbsp;nain, son premier tranchant, et murianbsp;hautcuient la demoiselle de Danemark. Or, peu après, la reine donna le jour üun trés beau fils et a une plus belle fille, quelle eut tousnbsp;deux dune même couche; le Ills fut nommé Périonnbsp;et la fille Brisène. Ges naissances causèrent une grande joie dans tout le royaume et spécialement ü Londres, oü ar-riva le jour même lun des écuyers do Norandel,nbsp;qui raconta au roi Amadis comment son maitre etnbsp;Esplandian sétaient rencontrés k Almaignes, oü le |
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LES PRINCES DE LAMOUR. 37 Glles . , avec sa flotle, ])arlirail Ie soir mème, co-yant Ie pays et se cachant Ie plus quil lui serait *nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;afin de suvprendre Ie port; quils mar- ocraient de leur cóté pendant toute la nuit, de orte quils pourraient, en une meme heure, as-^ger la ville par mor et par terre, et y pénélrernbsp;'ift que les Tures en fusseid. avertis. ^irent iramédiatemenl a exéculion Ic plan P* ds venaient darrétcr. fcignant dc vouloir rctournor a Goii-coni *'*^*^1 f¦ nbsp;nbsp;nbsp;a la nuit tornbante. Or, tót fi'isait clair de luim, il commauda aussi-everles ancres et de faire voile. Aprés avoir jour précédent Esplandian avait mis a mort deux géants et tiré de prison Gandalin avec plusieursnbsp;autres chevaliers, ecuyers, dames et demoiselles. Sais-tu, dit Ie roi, quel chemin ils ont pris depuis ? Sire, répondit lécuyer, ils paraissaient aller a la Montagne Défendue, secourir ceux du dedans,nbsp;qui sont en trés grande nécessité. Ge quayant entendu, Ie roi manda incontinent les pilotes quil put trouver, fit fréter et armer ennbsp;toute hate Ie plus grand navire dont il disposaitnbsp;pour faire voile du cóté du Levant, vers son filsnbsp;qui, pendant ce temps, conseilló par Frandalo,nbsp;partit du chateau de Matroco, avccFarmée de lem-pereur de Constantinople, pour entrer enTurquie,nbsp;ainsi quil sera présentement déclaré. CHAPITRE XXXII Comment Esplandian et ceux de sa compagnie résoluvent de prendre d'assaut la ville dAlfarin en Turquie, et commentnbsp;Frandalo iil prisonnière la belle Hdliaxc, femme du roinbsp;Alforax. Peu de temps après que le siege de la Montagne Défendue fut levé et que Gastilles fut arrivé aunbsp;port, selon quil a été dit, Frandalo fut avertinbsp;par Belleris son neveu, qui revenait de la Turquienbsp;pour épier Ie pays, quAlforax était sorti dAlfarin. Alforax était fils du roi Armato et gouverneur de la grande ville de Tésifante. Ayant appris Icm-prisonnement de son père et la défaite de larméenbsp;turque, il était sorti dAlfarin, oü il avait laissé lanbsp;belle Héliaxe sa femme, lille du roi Amphirio dcnbsp;Méde, pour aller en toute diligence rétablir lordrenbsp;^ans son royaume, et rassembler ses geus, afin denbsp;résister aux entreprises des chrétiens, sils pas-®aient outre. Ge qui, ayant été entendu par Es-Pl'indian, Gastilles, Ambor, Maneli et Ic roi denbsp;Dace, ils dclibérèrent dentrer dans Ie pays. Frandalo les y persuadait par dc nomhreuses et f^oniies raisons, en leur mettant devant les yeuxnbsp;les moyens quils avaient dassiéger Alfarin,nbsp;nétait quA deux petites journées de la, matnbsp;Pourvue de vivres et sans nullc garnison. |
pourquoi il fut arrêté entre eux que Gas-vogue pendant quelque temps, il manda ses prin-cipaux officiers et leur découvrit son entreprise-Ils retournèrent aussitót, et, poussés par Ie vent de ponant, ils parcoururent la route délibérée. De son cóté, Frandalo ne dormait pas, car aussitót quil avisa Ie moment favorable, il averfitnbsp;tons les soldats de sa place, quil voulait marchernbsp;toute la nuit; ils sortirent en campagne, portantnbsp;chacun pour quatre jours de vivres. Ils cheminèrent tant, quau point du jour ils vinrent en une grande forêt, oü ils se tinrent ca-chés jusquüla nuit tornbante. Ils en sortirent alors,nbsp;et vers les trois heures, ils se trouvèrent sur unenbsp;route fourchée, oü Frandalo les fit tous arrêter.nbsp;Puis, appelant Esplandian, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, je suis davis que vous et raoi, sansnbsp;autre compagnie,prenionsé gauche, et queBelIeris,nbsp;mon neveu, conduise Ie reste de cette troupe jus-quü la montagne de Garebreh, doü ils pourrontnbsp;voir aisément si notre arraée de mer est prés dAlfarin OU non. Puis, selon qïils trouveront 1entre-prise disposée, ils assiégeront fortement la placenbsp;qu ils demeureront cachés jusqua ce que locca-sion les appelle ; vous et moi suivrons cette route ,nbsp;qui nous guidera a la Fontaine Avenlureuse, quinbsp;touche au grand chemin de Tésifante, oü survien-nent dordinaire détranges aventures. Si la fortune voulait que nous rencontrassions la princessenbsp;Héliaxe, quidevait partir hier, comme jai su, pournbsp;aller trouver son marl, nous ne perdrions pas notrenbsp;peine. nbsp;nbsp;nbsp;Allons, répondit Esplandian. Ainsi se séparèrent Belleris avec sa bande et Frandalo, Esplandian , Sergil et la demoiselle denbsp;Danemark dun autre cóté, qui arrivèrent au pointnbsp;du jour ü la Fontaine Aventureuse, oü sélevaientnbsp;quatre grands perrons de cuivre doré, et sur chacun une table dattente avec écriteaux, tels quilnbsp;sera déclaré, ainsi que loccasion pourquoi on les ynbsp;avait attachés. Les deux chevaliers virent dassez loin une clarté provenant dun pavilion do sole tendu sur Ie bordnbsp;de leau. Ils sen approchèrent Ie plus discrètementnbsp;possible, ct virent une tres belle demoiselle pei-gnant sa chevelurc, ct, un peu a cóté, vingt chevaliers armés de toutes pièces faisant Ie guet. Aunbsp;milieu dcux était un écuyer tenant un palefroinbsp;houssé et enharnachè cVun drap dor. Frandalo et Esplandian, a peine arrivés, fureiri dceouverts par la garde. Toutefois, pensant quenbsp;Iemhuscado était plus forte, la meilleure partienbsp;dentre eux perdirent courage et coramencérent denbsp;fuir eu déroute. Ge que voyant les deux chevaliers, ils cntrèront pêle-mèle el en lerrassèrent quatre ou ciuq ü leurnbsp;arrivée, contraignant les derniers è tourner visage. Alors commencaun combat sanglant etmerveil-Icux, car ceu);,qui avaient dabord pris la fuite, voyant par derrière quo deux chevaliers seulementnbsp;leur donnaient ralarme, en curent tant de hontenbsp;quils revinrent au sccours de leurs compagnons.nbsp;Et toutefois, sans refTort dc Irois géants qui fai-saient epaule aux autres, ils ciissent été vaincusnbsp;par Esplandian et Frandalo; mais ces trois géantsnbsp;combattoient si brusquement, que les deux cheva- |
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liers se trouvèrent flans un danger plus que jamais imminent. Tel on voit dordinaire Ie sanglier poursuivi sa-dosscr coutre quelque arbre, et k coups de dé-fenses rompre les jacquets et déchirer les plus hardis lévriers et autres chiens qui lassaillent;nbsp;tels étaient Frandalo et Esplandian au milieu denbsp;ceux quils avaient attaqués, frappant droite etnbsp;è gauche avec une telle rage, quen un instant lesnbsp;deux principaux de leurs ennemis furent désar-Connés et mis amp; mort, en sorte quil ne demeuranbsp;au combat quun soul géant, auquelsattacha Frandalo, tandis que son compagnon poursuivait lesnbsp;autres qui se prirent è fuir raieux quauparavant. Le géant auquel sétait attaché Frandalo eut alors crainte de mourir, et se tirant de cólé, il ditnbsp;è son ennemi : Damp chevalier, vous et moi avons été compagnons en plusieurs hautes entreprises, je vous prié me faire la courtoisie de me prendre amp; merci,nbsp;autrement vous en pourriez être blamé parmi ceuxnbsp;qui vous connaissent : car je suis votre cousinnbsp;Foron. Bien ébahi fut Frandalo en lentendant parler ainsi, et ci peine le pouvait-il croire quand il le prianbsp;dóter son heaumc. Sil est vrai, répondit-il, que tu sois Foron, je te traiterai en ami et en parent. A ces mots le géant se désarma de la léte, et Frandalo layant reconnu le vint cmbrasser, cenbsp;dont sétonnait grandement Esplandian, qui na-vait point entendu leurs propos precedents. Gcstnbsp;pourquoi il sapprocha deux et senquit doü pro-cédait tant d'amitié, Frandalo lui raconta tout, le priant quil voulüt bien, lui aussi, le prendre ii merci, ce quEsplan-dian lui accorda volontiers. Lors, ils retournèrent tous trois ensemble au pavilion dcvant lequel ils trouvèrent la demoisellenbsp;devisant avec Carmelle, et aussi peu ernue de lanbsp;défaite de ses gens que si cllc les eüt vu tour-noyer è plaisir. Cette demoiselle était parée dun accoutrement tout couvert de profilure damasquinéc, de perlcsnbsp;etpierreries. Frandalo la rcconnut pour celle qu'ilnbsp;avait vue souvent, le jour entre autres de son manage avec Alforax, oü il tournoya et fit do sinbsp;grands fails darmes quelle le retint pour sonnbsp;chevalier. Gest pourquoi il mit pied è terre etnbsp;otant son lieaume de la tète, il la salua humble-rnent. Deson cote Héliaxe, étonnée de voir celui quellö avait estimé tout autre se comporter ainsi avec sanbsp;garde, lui dit: Comment, Frandalo, est-ce lè le service quo je devais attendre de mon chevalier ? II est mal-heureux davoi-ti soi de tels serviteurs, puisquunenbsp;si grande löcheté, centre celle qui jusquè présentnbsp;vous a tenu pour un des plus galants guerriersnbsp;quijamaisceignirentlépée,a puserendremailressonbsp;de votre cqeur. Maisaujourdhui je metrouvebiennbsp;degue, car jeusse cru tout autre que vous capablenbsp;cie ce lait, dont je ne puis trop raetonner... |
t Madame, repomlit Frandalo, depuis que je lïlG clonnlt;ii a vous üu dcruicr loumoi, uii uuLrc plusnbsp;grand seigneur ma retenu i son service. Je le ser-virai toute ma vie, car il ma fait beaucoup denbsp;bien. Assurément, si vous le connaissiez commenbsp;moi, vous mestimeriez heureux et non laclie etnbsp;inéchant, comme il vous plait de le faire. nbsp;nbsp;nbsp;Et quel cst-il, sur votre foi? nbsp;nbsp;nbsp;Gest Jésus-Ghrist, répondit Frandalo, et,nbsp;toutefois, il nest pas dlionneur et de service quenbsp;je nessaie vous rendre, dès a présent, pourvunbsp;que mon compagnon y consente, car sans lui je nenbsp;puis rien. Seigneur Frandalo, dit Esplandian, vous avez puissance de me commander, et moi grandnbsp;vouloir de vous obéir. Dar ainsi, ne différez pas denbsp;faire toute la courtoisie quil vous plaira h cetlcnbsp;dame, si vous en avez envie. Dien humblement le remercia Frandalo et dit è Héliaxe. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, puisquil lui plait, je vous supplienbsp;de mettre désormais vos affaires entre mes mains,nbsp;je veillerai pour vous. Montez sur votre palefroi,nbsp;afin que je vous conduise en lieu oü vous pourreznbsp;voir de plus beaux tournois que ceux qui furentnbsp;entrepris le jour de vos noccs... Puis, sil plait iinbsp;Dieu de guider notre entreprise è bonne fin, vousnbsp;connaitrez en quelle estimc et souvenance jai encore les faveurs que vous mavez accordées, lorsquenbsp;vous étiez dame puissante pour commander, et moinbsp;encore simple chevalier; car jamais princesse nenbsp;fut plus honorée parmi les siens que yous le sereznbsp;an milieu do ceux veps qui je vous guiderai, ce quinbsp;pourra servir dexemple aux rois et seigneurs aux-quels Dieu a donné autorité et puissance. Avertisnbsp;du noble et loyal accueil qui vous sera fait, ilsnbsp;mettront leur bonheur dorénavant ü trailer les pe-tits comme les grands, considérant le pen donbsp;stabilité de la fortune, par 1exemple quo vous leurnbsp;offrez aujourdhui. Frandalo, répondit-elle , faites-moi aulant dexcuses et de promesses que vous voudrez, maisnbsp;vous ne pourrez vous empêcher davouer que vousnbsp;mavez fait tort. Toutefois, en faisant ce dont vousnbsp;vous vantoz, votre réputation augmentera dans lenbsp;monde, dautant que votre foi est alfaiblie envoisnbsp;nos dieux. Maintenant, allons oil il vous plaira... Alors elle monta sur son palefroi. Frandalo, tele nue, la conduisit par les rones, jusquü ce quilsnbsp;fijssent prés de lavilledAlfarin, oüils entendirentnbsp;une grande rumour qui fit penser aux chevaliers,nbsp;oil que leur entreprise était découverle, ou biennbsp;que leurs gens donnaient Iassaut ii la ville. Graignant qiiils neussent été repousses, ijs commencèrent ü se repentir du long séjour quilsnbsp;avaient fait auprès de Iinfanle, è laquelle Frandalonbsp;dit gracieusement : Madame, ne vous plait-il pas, tandis que nion compagnon et moi ferons un tour cn la ville, denbsp;nous aitendre ici avec cette demoiselle et nionnbsp;cousin Foron. Oui vraiment, répondit Héliaxe, et je n en parlirai pas avant davoir eu de vos nouvclles. |
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LES PRINCES DE LAMOUR. 39 u* .d eux nosait en vcnir au combat de la main ; . siquelquun savauQaitpour montrer saprouesse, jj^^*'*^^evait la mort ou était renversé du haul en Sur ces enlrefaites, Norandel et ses compagnons, donnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Esplandian et Frandalo dans cc P^f tous les moyens possibles, Mai«nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;rompre les portes. daionf en vain; ceux du dedans les defence nsdo'^w nbsp;nbsp;nbsp;bouillantc, büches et tron- blés Pt vc *'^^*emont que plusieurs fiireiit acca-s et y tinirent piteusement leurs jours. GUAPITRE XXXIII Comment Frandalo et Esplandian, après avoir fait prisonniöre la princesse Ildliaxe, se jetèrent en plcine mêlée au se-cours de leurs compagnons; et comment la ville dAlfarinnbsp;('ut enfin conquise. randalo et Esplandian, quittant Héliaxe, partirent a bride abat-tue et vinrent oü leurs gens com-battaient ceux dAlfarin. Parminbsp;euxélaient ïalanque, Amber, Ienbsp;rei deDace.Gandalin etLasinde,nbsp;qui avaient dressé une forte es-carmouche,pensantamuserceuxnbsp;de la ville, tandis que lartnée denbsp;mer assaillaitleport; mais ils furent décou-verts trop tót, tt tel point quils trouvèrentnbsp;unc forte resistance de part et dautre. De leur cólé, Norandel et Belleris avaient gagné les barrières, et repousse les ennemisnbsp;jusquaux fosses. Ce que voyant Esplandiannbsp;_ et Frandalo, ilsniirentpied nerre, et, cou- verts de leurs écus, tenant leurs épées aunbsp;poing, ils Iraversèrent la foule. La tuerie fut grande , car les Alfarins, pour dé-fcndre leur lerre, sortirent a la file, et les chré-tiens, pour la conquérir, faisaient choses admi-rables. Mals Ie lieu était si peu spacieux quils ne pou-vaient attaquer leurs ennemis comme sils eussent ótó en pleine campagne. De telle sorte quEsplan-dian et Frandalo, voulant vaincre ou mourir, etnbsp;poursuivant les Alfarins en la ville, ils se trouvè-cent eux deux souls enfermès au milieu de leursnbsp;6nnemis,et si avant que,sansFrandalo, Esplandian,nbsp;1'd ne laisait que tuer et abattre, était entouré denbsp;cótés, quand il Ie retira un peu du cóté dunbsp;Portail. Les deux chevaliers connurent bien Ie danger danslequel ils étaient. Gestpourquoi, gagnant pe-t a petit les degrés par lesquels on montait k lanbsp;Wuradle^ ils soutinrcnt maints durs assauts, sausnbsp;qu on püt leur nuire, bien quon leur lanpét sansnbsp;^Gsse lances, pierres, javelols et tout ce qui pou- ait touiber entre les mains de leurs ennemis. Car |
Pendant quils combattaient ainsi de part et dautre, survint lèi un chevalier armé de toutesnbsp;pièces venant du havre, qui sécria tant quil put: nbsp;nbsp;nbsp;Courage, enfants, courage 1 Défendez bien cenbsp;quartierl Nos ennemis de mer noiit encore trouvénbsp;moyen de raettre un seul homme a terre, et il leurnbsp;en est déjti mort plus de deux cents. nbsp;nbsp;nbsp;Par nos dieuxl répondit lun dentre eux, jenbsp;nen vois ici nul qui sépargne, et nous ne pouvonsnbsp;pourtant nous rendre maitres de ces deux chevaliers. nbsp;nbsp;nbsp;Comment? dit lautre. nbsp;nbsp;nbsp;Ils sont entrés ici pêle-mêle, et il y a plus denbsp;deux heures que nous sommes après eux pour lesnbsp;vaincre. Mais eest folie, car Ie plus jeune combatnbsp;si brusquement que nous nen osons approcher. Cenbsp;qui plus est, lui et son compagnon ont gagné mal-gré nous cette montée, ou ils tiennent fort et sinbsp;bien, que nous ne pouvons trouver moyen de lesnbsp;en chasser, encore quebeaucoup des nótresy aientnbsp;été tués OU blessés. Je suis davis, dit Ie chevalier, quon les prenne è merci, car ils sont peut-être tels, que,nbsp;pour les rendre Ji ceux du dehors, nous recouvre-rons Ie roi Armato, ct les ferons retourner. A ce conseil, tous prêtèrent loreille, et savanga Ie chevalier qui avaient proposé eet avis, faisantnbsp;signe èi Esplandian quil voulait parlementer. Las-saut fut suspendu quelque peu. Ecoutez, chevaliers, dit celui qui avait proposé de parlementer, vous voyez bien quil vous est impossible déchapper, et serait dommage quanbsp;deux guerriers si preux mourussent si jeunes et anbsp;la fleur de leur age... Void ce que nous vous pro-posons: rendez-vous, et nous vous sauverons lanbsp;vie !... Damp chevalier, répondit Esplandian, si nous mourons a cette heure, nous en serons quittesnbsp;pour une autre fois... Nous avons Ie cceur si bon,nbsp;et telie conliance en Jésus-Cbrist, pour la foi du-quel nous combattons, quil nous donnera moyen,nbsp;non-seulement déchapper a ce péril, mais encorenbsp;de saccager la ville et de vous emmener tous cap-tifs. Ainsi, prenez pour vous-mêmes ce conseil, etnbsp;rendez-vous los premiers avant que la fureur denbsp;Dieu vous y force plus aigrement... Quand ceux qui étaient k lentour entendirent ces paroles, depuis Ie petit jusquau grand, ils sé-crièrent k haute voix : A mort Ie méchant!... Quil meure sans plus tarder!... Alors ils les assaillirent si rudement, que les deux chevaliers furent contraints de se retirer aunbsp;plus haut des degrés. Mais, peu après, ils les rc-poussèreut è leur tour si vivement è coups denbsp;de pierres, dont ils trouvèrent quantité au portail,nbsp;que dès lors ils perdirent 1envie de les tourmenter. Aussitótque Norandel et ceux du dehors entendirent cette rumeur mêlée ft Ja voix de leurs compagnons, quils croyaient dabord morts ou pris, ils savisèrenl de meltre feu aux portes et de les brh-ler, tandis que les autres donnaient eet assaut. Et de fait, cJiacun courut au bois, ce dont les Alfarins saperQurent. Toulefois, ils neurent pas |
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moyens de les en empêcher. Aussi Ie pont-levis, les herses, furent entièrement embrasés. Ce spectacle leur affaiblit taut Ie coeur, que la plupart se mit en fuite vers Ie grand temple do Jupiter, qui était Ie principal fort de leur ville. Les autres demeurèrent en ferme délibération de mourir plutót que de laisser pénétrer les en-nemis. Ceux-ci, voyant la porte abattue, allèrent tant quérir deau, quils purent, pen après, donner parnbsp;eet endroit un assaut qui dura jusquci la fin dunbsp;jour. Et eneore ne seraient-ils point entrés dansnbsp;la ville, tant était grande la resistance, si les deuxnbsp;chevaliers qui étaient au haut du portail ne lesnbsp;eussent si fort ondommagés h coups de büches etnbsp;de cailloux, que nul deux nosait quasi se montrer. Parainsi, leschrétiens demeurèrent vainqueurs et maitres de la ville. Un grand nombre de peuple,nbsp;tant hommes que femmes, passèrent par Ie glaive,nbsp;et plus eneore fussent demeurés sur Ie champ denbsp;bataille sans les ténèbres de la nuit, même du cóténbsp;du port, oü Gastilles et ses gens étaient entrés aunbsp;milieu et au plus fort de la raêlée. Toutelois, cenbsp;dernier, craignant que les Alfarins ne se rallias-sent en la place, et quils ne fussent repoussésnbsp;pendant lobscurité, commanda de sonner la retraite, assure davoir la ville è sa discrétion aussi-tót que Ie jour paraitrait. Gest pourquoi il env'oyanbsp;incontinent vers larmée de terre, afin que de leurnbsp;cóté ils en fissent autant. Sur ces entrefaites, chacun se retira, mettant gros guet aux lieux les plus nécessaires. GHAPITRE XXXIV Comment, après 1assaut dAlfarin, Esplandian et Frandalo envoyèrent Gandalin et Lasinde vers la reine Héliaxe etnbsp;Ie géant Foron. La ville ainsi conquise, comme vous avez en-lendu, et Ie peuple retiré au grand temple de Jupiter, Esplandian, ne voulant pas perdre la belle Héliaxe ni Ie géant Foron, que lui et Frandalonbsp;avaient laissés avec la demoiselle Garmelle, prianbsp;Gandalin et Lasinde de les aller quérir, et envoyanbsp;avec eux Sergil, son écuyer, pour les guider. Ils parlirent done lous trois, et tant ils cheminè-rent, quils trouvèrent Ie géant et la princesse au-tour dun grand feu que Foron avait alluraé. Aiors ils mirent pied a terre, et, saluant Héliaxe, Gandalin lui dit : Madame, monseigneur Esplandian vous prie de venir oü il vous attend. ¦ Mes amis, répondit-elle, je ne sais qui est celui duquel vous me parlez. Bien est-il vrai quenbsp;jai été ainenée ici par deux chevaliers, Fun des-(lucls est Frandalo, que je connais de longtcmps;nbsp;quant a lautrc, je ne Fai jamais vu, que je sache. Madame, dit Garmelle, cest Ie fils du bon |
chevalier Amadis de Gaule, tant renommé par Ie monde. Vraiment? répondit Héliaxe. Jai quelquefois ouï par Ier de lui. ' Et aussi, comme je crois, dit Garmelle, de monseigneur Esplandian, son fils; car lui, sansnbsp;autre aide, sest emparé de la Montague Défendue,nbsp;a pris dernièrement le roi Armato, votre beau-père. 11 passe, je puis vous Fassurer, pour Fun desnbsp;plus gracieux chevaliers que Fon sache 1... Je mébahis done, répondit-elle, comment il sest monlré si mal appris h mon endroit. Il ne manbsp;pas dit une seule parole tant que jai été en sanbsp;compagnie... Il me semble toutefois quétant sanbsp;prisonnière, il- ne pouvait raoins faire envers moinbsp;que de me réconforler ou de promesses ou par denbsp;belles paroles, ce dont il sest si mal acquitté, quilnbsp;ne sera jour de raa vie que je ne men plaignenbsp;grandement... Madame, dit Garmelle, vous le prenez le plus mal du monde, car sil a différé de vous parler, qanbsp;été seuleraent pour la connaissance que Frandalonbsp;vous montra... 11 est ami si particulier du chevalier, quil a bien voulu lui octroyer cet honneur. Vous en direz tout ce que vous voudrez, répondit Héliaxe; néanmoins, sil na autre excuse que celle que vous dites, il ne perdra de sa vie lanbsp;réputation quil a acquise ü mon endroit. Madame, dit ü son tour Gandalin, je suis sür quil amendera cette faute tout ainsi que vous voudrez..... Avisez, je vous prie, h ce quil vous plait de faire, car il nous a commandé do vous obéir entièrement... Mes amis, répliqua Héliaxe, je dormirais vo-lontiers en attendant le jour, puis jirai oü il vous plaira; mais, auparavant, je vous prie de me direnbsp;ce quétait cette rumeur que jeiitendais tout anbsp;lheure vers la ville? nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Lasinde, elle a été prisenbsp;dassaut il nyapas eneore trois heures... Ah 1 dieux! dit-elle, quel malheur pour ce pauvre peuple 1 Je crois que tout a été mis ii mort. nbsp;nbsp;nbsp;Non pas, madame, répondit Lasinde; la plupart se .sont sauvés dans le temple de Jupiter... Semnbsp;lement, je crois quils pourront sy garantir Speinenbsp;demain, vu quon a parlé dy mettre le feu... nbsp;nbsp;nbsp;Sil en est ainsi, dit Héliaxe, que Frandalonbsp;use de quelque moyen envers ses compagnons, etnbsp;que celui qui vous envoie vers moi soit assez hu- main pour épargner ces malheureux..... Jai espé- rance quils en prendront pitié et auront égard a Ia demande que je leur ferai, et, afin que ce nenbsp;soit- pas trop tard, délogeons de céaiis, je vousnbsp;prie, dès que nous y verrons assez clair pour nousnbsp;conduire. Et, se couchant sur un manteau, Héliaxe passa cette nuit assez mal ü son aise. |
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éliaxe, qui navait au- c tant lui était dure la perlc dAlfarin, proprenbsp;) apanage dAltbrax, sonnbsp;mari, la contréela plusnbsp;plaisante et déli-cieuse de toute lanbsp;Turquie; Héliaxe,nbsp;voyant 1aube dunbsp;jour ^apparaitre,nbsp;éveilia les deuxnbsp;chevaliers et leurnbsp;demanda si ellenbsp;pouvait arrivernbsp;avant la ruine dunbsp;temple. CHAPITRE XXXV Comment Gamlalin et Lasinde conduisirent linfante Héliaxe ct Ie gdant Foron en la ville d'Alfarin, \ers Esplandian etnbsp;Frandalo, et de Fhonnêle et bon traiteraent que ces chevaliers lui firent. Elle espérait que Ie peuple serait sauvé par les prières et humbles supplications quelle adresse-Fait pour lui, tant èi Esplandian quéi Frandalo. Lors, ils montèrent tous amp; cheval et firent telle diligence, quils entrèrent dans la ville au momentnbsp;oü chacun se meltait en équipage pour donnernbsp;Passant è la forteresse. Frandalo aperqut Héliaxe dassez loin; il piqua vers elle, et lui donna Ie bon jour; puis il prit sonnbsp;palefroi par les rênes, et, ayant la tête nue, il lanbsp;eonduisit oü étaient Esplandian et ses compagnons, , Tous lui firent trés bon acciicil, sachant quelle nlait fille et femme de rois. Lequcl dentre ces chevaliers est Esplandian? demanda la princesse Héliaxe amp; Frandalo. ~7 Madame, répondit-il en Ie lui montrant, Ie voici prêt ü vous faire service, ainsi quil ma as-suré.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ ..Q'^and Héliaxe vit Esplandian si jeune et si beau, 'n fut ébabie et sémerveilla de ce que la naturenbsp;avait pourvu de tant de perfections, et principa-Igdient de cette force et prouesse sans pareille quinbsp;Fecommandait même parmi les plus valeureux.nbsp;Ede dit fi Frandalo ; ] En bonne foi, je 1ai ouï estimer en plusienrs em ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;meilleurs chevaliers du monde. Jai nieridu dire a sou propos des clioses que je neussc Pdnsées de lui, vu Ie peu dége quil a. Denbsp;armnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;courtoisie lui est aussi facile que les tilh nbsp;nbsp;nbsp;beauté, je crois quil doit être Ie geii- ce nbsp;nbsp;nbsp;accompli quon puisse souhaiter; pourrai me convaincre présentement sil m^cordecequejelui demanderai... ^ a anie, répondit Esplandian qui ne put |
sempêclier de rougir des louanges quelle lui don-nait, vous seriez bien la première que jaie refusée de ma vie. Comment ne serais-je pas prêt c\ vousnbsp;obéir, a vous qui êtes si belle et si gracieuse ?..... Je vous supplie done, chevalier, dit Héliaxe, de pardonner a ce peuple qui est au temple et denbsp;me rendre la liberté afin que je puisse lenvoyer oünbsp;bon me semblera. Madame, répondit Esplandian, vous ne serez pas refusée pour si peu. Je ferai en sorte auprèsnbsp;de ces chevaliers pour quils vous accordent cornmenbsp;moi votre demande, cest-a-dire votre liberté etnbsp;même celle de Foron, pour vous conduire oü ilnbsp;vous plaira... Pour 1amour de nous, avisez, silnbsp;vous plait, è nous commander autre chose : nousnbsp;vous obéirons de trés bon coeur. Bien humblement les remercia la princesse Héliaxe, et, sadressant é Frandalo, elle lui dit: ¦ Sire chevalier, Ie bien que vous et vos compagnons me faites ne sera jamais par moi mis en oubli. Aussi essaierai-je tót ou tard, par tous lesnbsp;moyens, de Ie reconnaitre... Et, pour Dieu! faites,nbsp;sil vous plait, retirer vos gens, afin que ces pau-vres misérables puissent sortir ainsi que vous ma-vez accordé. Pendant ce temps, je men vais lesnbsp;réconforter, car je me doute bien que presque tousnbsp;sont plus morts que vifs... Lors elle pria Carmelle de laccompagner, et toutes deux , sans autre compagnie, vinrent a lanbsp;porie du temple quelles trouvèrent bien close etnbsp;remparée. Héliaxe appela longtemps. Personne ne vint lui répondre; mais jamais pauvre homme ramené dunbsp;gibet par grace du prince ne fut plus aise que cenbsp;peuple quand il reconnut la princesse, pensantnbsp;aussitót que Ie roi Alforax avait fait quelque accord avec ses ennemis. Par ainsi, les assiégés ou-vrirent un petit guichet par oü les deux demoiselles entrèrent dans Ie temple. Cela fait, ils demandèrent a la princesse comment elle élait venue si a propos secourir ceux qui nattendaient pour toute miséricorde quunenbsp;mort cruelle. Mes amis, répondit Héliaxe, jai tant fait avec les chrétiens par Ie moyen de Frandalo que jenbsp;connais de long temps, quils vous laissent sortirnbsp;les vies sauves et aller oü bon vous semblera, ainsinbsp;que moi qui étais aussi cornme vous tombée entrenbsp;leurs mains... Voyez si vous voulez me suivre anbsp;Tésifante oü monseigneur Alforax est a présent,nbsp;lequel, pour lamour de moi, vous fera autant denbsp;gracieuseté quil lui sera possible. Quand ces pauvres gons éperdus entendirent Ie pacte quon leur présentait pour lamour de leurnbsp;dame, ils saccordèrent tous daller avec elle etnbsp;de ne labandonner jamais, la remerciant trésnbsp;humblement du bien quelle leur aurait procuré. Or, quils se désarment done ceux qui ont harnais, ajouta Héliaxe, et quils sen viennentnbsp;tous avec moil... Lors, ainsi accompagnée, elle s en retourna vers Esplandian , et lui montrant grand nombre denbsp;femmes ct de petits enfants ((u elle avait autournbsp;dellc, elle lui dit: |
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42 BIBLIOTHÈQUE BLEUE. Comment la princesse Héliaxe, ayanl pris congé de Frondalo, se mit en chemin pour joindrè son mari qu'elle rencontranbsp;aux environs de la Fontaine Aventureuse ; et comment conbsp;prince fut étonné de la revoir en vie, en honneur cl ennbsp;beauté. Frandalo navait pas voulu laisser pai tir ainsi belle princesse Iléliaxe sans lui faire conduite,nbsp;HU moins pendant quelques lieues. Mais au boutnbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;temps, elle Ie renvoya fort gracieuse- nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, contemplez Ie bien clont vous étesnbsp;cause, et songez au dommage que ceüt été si cenbsp;petit peuple eüt souffert la mort pour chose nonnbsp;offensée... Quand vous nauriez fait de votre vienbsp;dautre bien que celui-lamp;, oui, vous êtes digne denbsp;grand mérite 1 Et toutefois, dit-elle en souriant, ilnbsp;ne sera jour de ma vie que je naie grande occasion de me plaindre de vous, vu Ie peu destimenbsp;que vous avez fait de moi quand Frandalo et vousnbsp;êtes venus me trouver devant mon pavilion, aprèsnbsp;la défaite de mes chevaliers... nbsp;nbsp;nbsp;Comment, madame? demanda Esplandian. Je métonne, répondit-elle, pourquoi vous me faites telle demande, attendu que vous pouviez soupconner lennui qui me dévorait alors ; etnbsp;néanmoins, vous navez quasiment pas daigné menbsp;saluer ni me parler... En bonne foi, cétait mal hnbsp;vous!... Madame, répondit Esplandian, je vous sup-plie trés humblement de me pardonner; car Ie péché que jai commis en eet endroit ne fut pas parnbsp;ignorance... Mais je craignais mettre Ie seigneurnbsp;Frandalo en quelque jalousie, Ie voyant si alTec-tionné é vous faire service, et remarquant Ie bonnbsp;visage que vous lui montriez malgré la perte denbsp;vos gens. Cette excuse nest pas raisonnable, répliqua Héliaxe : aussi ne vous sera-t-elle pas remise sinbsp;aisément. Madame, dit Esplandian, je suis tout pret ii porter la penitence de celte faute. La penitence que vous en aurez, répondit la princesse, sera que, suivant la gréce que vous aveznbsp;faite é ce muvre peuple et a moi aussi, vous nousnbsp;donnerez la liberté de nous retirer en la villc denbsp;Tésifante, vers mon mari, qui vous en saura trésnbsp;bon gré. Madame, dit Esplandian, vous avez déjh entendu Ie vouloir de nous tons; vous pouvez aller librement en quelque lieu quil vous plaira, oünbsp;inoi-même je vous conduirai si vous lavez pournbsp;agréable. Sur ce, Héliaxe fit de grands mercis é ces cour-tois chevaliers,prit incontinent congédeux et sen alia vers Tésifante, suivie de Foron et dune in-finité do peuple. CHAPITRE XXXVl |
11 vous faut retourner vers vos amis, lui dit-elie; vous êtes blessé, fatigue, etjaurais remords de vous harasser davantage. Et puis, bien que,nbsp;commo bon chevalier, vous ayez Ie pouyoir denbsp;me servir et de nous sauver, moi et les miens, ilnbsp;pourrait arriver que je naurais pas Ie moyeii dennbsp;faire autant pour vous, si vous tombiez entrenbsp;les mains de monseigneur Alforax, qui, coraraenbsp;je Ie pense, aura été averti de ma mauvaise fortune , par quelques-uns des chevaliers qui ontnbsp;dü fuir. Aussi, je ne doute pas quil ne soitnbsp;déjé en campagne avec grosse troupe de geusnbsp;pour venir a mon secours. Sil en était ainsi, jenbsp;ie connais si peu patient que sil vous reuconlrait,nbsp;ému comme ü doit être de la perte dAlfarin et denbsp;linjure quont repue mes chevaliers, ainsi quenbsp;moi-même, Ie plaisir que vous voulez me fairenbsp;tournerait au danger de votre personne et a uitnbsp;grand ennui pour moi-même. Par ainsi, je vousnbsp;prie de ne pas passer outre et do vous en retourner .. Frandalo connut quHéliaxe Ie conseillait pru-demment, et, é cetle cause, il la recoramanda é Dien, la latssa en la garde de Foron et reprit Ienbsp;chemin oü il avait laissé scs compagnons. II était déjü tard; Héliaxe, en sapprochaiit de la Fontaine Aventureuse et y trouvant encore sonnbsp;pavilion tendu, délibéra de nen partir que Ie leu-demain matin, quellc se mitdirectement en routenbsp;pour Tésifante. Ayant cheminó jusque vers lheure de midi, elle rencontra Ie prince Alforax avec un grandnbsp;nombre de chevaliers qui, toute la nuit, avaientnbsp;été sur les hauteurs de la Montagne Défendue,nbsp;pensant que ceux qui avaient pris sa femme 1ynbsp;conduiraient pour la garder plus sürement. Telle était fopinion de ceux qui avaient apporté ü Alforax la nouvelle de son infortune; mais ninbsp;lui, ni sa troupe navaicnt rencontré un seulnbsp;homrao, et ils sen retouriiaient tont dolents a lanbsp;Fonlaine Aventureuse quand ils apercurent la princesse Héliaxe. Alforax courut lembrasser et, en la baisant, il lui demanda comment elle sétait ainsi échap-pée ?... Sire, répondit-elle, aprés que je vous laurai bien raconté, penserai-je encore quil vous seranbsp;malaisé de Ie croire. A dire vrai, il scmhlc que lanbsp;fortune ait pris plaisir ü me faire connaitre en unnbsp;même jour tout Ie bien et tout Ie mal quelle peutnbsp;en mou endroit. Alors, Héliaxe commenoa a raconter la défaite do ses chevaliers, les projtos que Frandalo et Esplandian lui avaient tenus, et enfin riionnèle trailc-ment dont ils avaient use envers elle. Vraimonl, madame, dit Alforax, cest bien un cas étrange, et je ne puis concevoir commentnbsp;ces chréliens, ayant pris dassaut ma ville dAlfarin, ont use de telle humaniténou-sculcmcntenversnbsp;mon peuple, mais encore envers votre honneur,nbsp;vous qui êtes si belle I 11 faut croire ciuc nos dioux,nbsp;ayant eu pitié do moi, vous ont gardée comme 1hnbsp;chose que jaime et eslime lo plus. Et toutefois, sinbsp;je vis un an, je vous jure et proincts de réunir tantnbsp;de gens que la cite de Constantinople et son pai- |
LES PRINCES DE LAMOUR. 43
LES PRINCES DE LAMOUR. 43 jure empereur en souffriront tellement quil en sera mémoire mille ans après ma mort 1... Héliaxe Ie voyant entrer ainsi en colère, lui ró-pondit pour Ie modérer quelque peu : Seigneur, vous pourrez Ie faire quand il vous plaira, mais je vous supplie de parler un peu fi cenbsp;peuple désolé et de Ie réconforter Ie moins mal quenbsp;vous pourrez, car il a mis toute sa confiance ennbsp;vous. Alforax comprit quen effet il devait du récon-fort amp; tous ces malheureux. II les fit tous appro-cher et leur tint des propos encourageants, après quoi ils sen retourncrenl amp; ïésifante. CHAPITRE XXXVII Comment Gaslilles prit congn dEsplandian, puis fit voile vers Constantinople pour voir lempereur; de Iarrivdc denbsp;Palomir, Branfil ct autres chevaliers de la Gando-Bretagnenbsp;en la viUe dAlfarin. ne fois la ville dAlfarin mise au pouvoir des chevaliers de la Montagnenbsp;Défendue, Gastilles fit sesnbsp;préparatifs pour retour-ner h Constantinople;nbsp;quand ils furent termi-nës, il vint trouver Es-plandian et lui paria denbsp;cette manière: Chevalier, lorsque je laissai lempereur, ilnbsp;me commanda fort ex-pressément de lavertir Ie plus tót possible de cenbsp;quil me serait survenu afin quil avisat ou de ve-nir en personne, si la nécessité y était, avec lar-mée quil assemble de jour en jour, ou de la ren-voyer, car 1hiver commence déji k nous meiiacer.nbsp;Comme, grdces ci Dieu, je vois les affaires en trésnbsp;bon train, je suis résolu, sous votre bon plaisir, denbsp;Partir demain et de retourner vers lempereur,nbsp;afin quayant entendu par moi comment Ie toutnbsp;®ost passé, il nentre pas pour cette année en plusnbsp;grande dépense... .Ie Ic lui eusse déja fait savoir,nbsp;je neusse attendu Tissue de cette entreprise,nbsp;fi.rfi est achevée enfin comme nous Tavions dé-siré..... Chevalier, répondit Esplandian, puisque Tem-percur aura plaisir et profit h votre retour ainsi que vous dites, vous ferez bien daller Ie trouver.nbsp;'e vous supplie dunc chose, cest de lui présenternbsp;'^^es trés humbles recommandations ii sa bonnenbsp;gpace, et de Tassurcr quil na dans son royaumenbsp;JU gentilhomme ni chevalier plus dévoué que moi.nbsp;Uuant au surplus, comme vous avez vu et su lanbsp;plupart de nos affaires, et que vous entendez Tétatnbsp;OU olies sont, vous pourrez Ten avertir. Ainsi, jenbsp;lais garder Ie roi Armato en attendant que Temp'c- cur en ordonne, puisquilest son prisonnier..... our la Montagne Défendue, je Tai conquise sous /; ^'®ur de la princesso Léonorine, et je ne lanbsp;sfrluinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;fiuti titre de son chMelain et ileur, lel que je serai toute ma vie. Mais sil |
lui plaisait de donner è Frandalo la ville dAlfarin, tant pour lui augmenter son bon vouloir que pareenbsp;quil mérite davantage, il me semble quil feraitnbsp;trés bien en regardant au service et fidélité quenbsp;Frandalo a toujours eu lieu de montrer... Vous luinbsp;direz aussi que, suivant Ie commandement que manbsp;fait mon père, je compte bientót aller è Constantinople, et lel me présenter a lui et Ji la belle Léonorine, ainsi que je les fis avertir naguère par Ianbsp;demoiselle Carmelle, dont il peut vous souvenir...nbsp;Je vous prie, cependant, de mexcuser euvers euxnbsp;davoir tant différé; vous savez ti peu prés, je crois,nbsp;ce qui en a été cause... nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, répondit Castilles, Tempereur monnbsp;oncle vous désire tant en sa compagnie, que jenbsp;nai jamais vu un homme plus attristé, ni madamenbsp;ma cousine même, quand ils ont vu Ie navire de lanbsp;Grande-Serpente sébranler et traverser Ie détroitnbsp;du Bosphore. Je leur dirai tout ce dont vous menbsp;chargez et demain, dés Ie point du jour, je pren-drai la route de la Grèce. nbsp;nbsp;nbsp;Ne voulez-vous pas, auparavant, dit Esplandian, voir Frandalo, Maneli et les autres qui sontnbsp;au lit, blessés, et savoir deux sils ne veulent riennbsp;demander k Tempereur ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui bien, répondit Gastilles. nbsp;nbsp;nbsp;Allons! je vous tiendrai compagnie, dit Esplandian. Ils vincent au logis de Frandalo, oü ils ne furent pas plutót arrivés, que ceux qui faisaient Ie guetnbsp;sur la tour du port découvrirent environ k troisnbsp;milles en mer un grand navire qui, é pleincs voiles,nbsp;tirait droit êi Alfarin. lis sen vinrent incontinentnbsp;avertir Gastilles de ce fait. Celui-ci fit partir surnbsp;Theure deux brigantins, pour aller sassurer sinbsp;cétait des amis ou des ennemis. Mais ils revinrent peu après avec ce vaisseau, sur lequel naviguaient Palomir, Branfil, Hélian-le-Délibéré, Garnates du Val-Craintif, et Bravor, lilsnbsp;du géant Balan, que Ie roi Amadis avait fait chevalier depuispeu, Ymosel de Bourgogne, Ledarin denbsp;Frajarijue, Listoran de la Tour Blanche, Trion,nbsp;cousin de la reine Briolanie, ïentilles-le-Superbc,nbsp;Guil-lc-Bien-Estiraé, avec Grodonan, frère dAn-griote dEstravaux, et les deux fils disanie, gouverneur de Tlle Ferme, et beaucoup dautres ensemble qui sétaient ernbarqués en la Grande-Bre-tagne pour venir au secours d Esplandian. En cótoyant la Montagne Défendue, ils avaient su par des pècheurs la défaite de Tarmée dArmato,nbsp;sa captivité, ainsi que la prise dAlfarin. lis eurentnbsp;un plaisir sans pared de cette agréable nouvelle,nbsp;surtout quand ils se furent assurés par les gens denbsp;Castilles quaucun de leurs compagnons nétaitnbsp;mort lt;1 ce cruel assaut de la ville. Arrivés au port, ainsi quils prenaient terre, Esplandian et plusieurs autres, avertis de leur venue, vinrent au devant deux pour les recevoir, et llieu sait les caresses, embrassements et bonnesnbsp;chères quils se firent les unsaux autres. Puis Esplandian les mona en son logis, oü ils se rafraichirent environ deux heures. Après quoi,nbsp;comme il leur parlait avec chaleur de Frandalo,nbsp;ils lo prièrenl tous de les conduire oü gisait Ic ma-lade; ce quil fit volontiers. |
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Mais qnancl Frandalo sut qui ils étaient, il fut presque honteux de les voir taet shumilier devantnbsp;lui; il ne savait bonneraent que leur dire. Corame il souriait a lun et ci lautre, Palomir lui paria de telle sorte : Sire chevalier, mes compagnons et moi nous vous avons ouï tant estimer en haute chevalerie,nbsp;quil iiy a personue dentre nous qui ne voulütnbsp;vous faire service et vous obéir dorénavant commcnbsp;il leur chef et capitaine... Par ainsi, guérissez-vousnbsp;vite, afin que nous puissions bientót guerroyernbsp;sous votre conduite 1... Messeigneurs., répondit Frandalo, pardonnez-inoi, je vous supplie; je sais assez combien je suis moindré que vous ne ine faites, et indigne de lhon- neur que vous me portez..... Je nai jamais fait chose qui mérite louange que par Ie moyen de monseigneur Esplandian... ïoutefois, jespère, sinbsp;Uieu me prête longue vie et santé, de memploycrnbsp;désormais de telle sorte que chacun connaitra Ienbsp;désir que jai de faire service il la chrétienté, et ilnbsp;vous tous particulièrement. Mon compagnon, dit Esplandian, mettez-vous, je vous prie, en peino de vous rétablir; puis nousnbsp;deviserons ensemble du reste. Et, comme ces chevaliers sont las et fatigués de leur long voyage,nbsp;donnez-leur congé pour aujourdhui; domain, nousnbsp;viendrons vous revoir. II disait ainsi, craignant que Ie trop parler ne causat quelque accident de fièvre a Frandalo, carnbsp;Gastilles avait été auparavant plus de deux heuresnbsp;devisant avec lui des propos quil avait tenus avecnbsp;Esplandian sur son retour vers lempereur. Les chevaliers nouvellement arrivés lui donnè-rent done Ie bonsoir et sortirent de sa chambre. Le lendemain, ii laube du jour, Gastilles prit congé de ses amis et compagnons. Ses vaisseauxnbsp;étaient prèts, il sembarqua. cev CIIAPITRE XXXVIII Comment Gastilles, neveu de lempereur, arriva tl Constantinople et rendit compte des divers dvönements que nous venons de raconter; et comment la princesse Ldonorinenbsp;se mutina centre Esplandian, qui narrivait pas assez vilenbsp;il son grd. uit jours a prés son dé-part dAlfarin, Gastilles entrait dans le port denbsp;Constantinople. Lempereur le vintre-oir jusque sur la grève,puis le mena en son palais,nbsp;sinformant de luinbsp;avec une grandenbsp;affection, comment il avait exé-culé son voyage,nbsp;et si Armato sé-^^ytait retiré ou non.nbsp;\nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, ré- pondit-il, lo bon |
chevalier Esplandian et ceux de sa compagnie se recommandent tous trèshumblemcnt a votre bonnenbsp;grace, et principalement Frandalo, qui est, je puisnbsp;bien vous lassurer, lun des raeilleurs serviteursnbsp;que vous eütes jamais. 11 disait ces mots, lorsque survint limpératrice, accompagnée de linfante Léonorine, de la reinenbsp;Slenoresse, et dautres dames et demoiselles. Gastilles leur fit sa révérence; et, pendant quil sa-musait a faire les recommandations dEsplandian hnbsp;la princesse Léonorine, lempereur lui dit: Vraiment, mon neveu, vous achèverez le ré-cit de votre entreprise, puis vous gouvernerez les dames, si bon vous semble... Commencez par nousnbsp;déduire le menu tout ce qui vous est advenu en cenbsp;voyage. Sire, dit-il, nous eümes si bon vent au sorlir de ce port, que, sans aucun détour, nous arriva-mes en la Montague Déferidue; et, toutefois, nousnbsp;ne sümes faire tant de diligence, quEsplandian,nbsp;avec son navire de la Grande-Serpente, et léqui-page de Frandalo, neussent déja mis a fondpartienbsp;des vaisseaux de vos ennemis, et donné la chassonbsp;au reste, jusque bien au dedans de la ïurquie.nbsp;Mieux encore . ii la nuit tombantc, le roi Armatonbsp;fut pris, et son armée mise en déroute. Gastilles raconta ensuite lacolère du roi turc,les menaces et propos quil lui tint, et puis la défaitenbsp;des vingt chevaliers a la Fontaine Aventureuse, lesnbsp;escarmouches et assauls dAlfarin, le danger oünbsp;Esplandian et Frandalo se trouvèrent, la prise denbsp;la ville, celle dHéliaxe, sa délivrance, celle du peu-ple, qui séfait sauvé dans le temple de Jupiter, etnbsp;comment, avant son embarquement pour retour-ner vers lui, était arrivé de la Grande-Bretagne uiinbsp;navire avec plusieurs chevaliers, quil nomina tousnbsp;par noms et surnoms. Au reste, ajouta-t-il, Sire, le bon chevalier Esplandian ma prié de vous dire qu'il fera gardernbsp;Ie roi Armato jusqua ce quil Fait livré enlre vosnbsp;mains, ou a qui il vous plaira; et semblablement lanbsp;ville dAlfarin; mais quil ne rendra la Montagnenbsp;Défendue é autre quci madame Léonorine, sous !cnbsp;nom de laquelle il la conquise, et espère la dé-fendre comme son chatelain, serviteur, et non au-trement. Quand laurons-nous ici? dit Fempercur. Ce sera le plus tot quil lui sera possible, é cc quil ma assure, dit Gastilles. En bonne foi, jenbsp;voudrais que ce fut aujourdhui, plutót que de-main, tant jai bonne voionté de le connaitre, pournbsp;les hautes verlus chevaleresques qui augmententnbsp;en lui de jour en jour; au point que, si le chevalier de la Verte Epée a été estimé le meilleur dunbsp;monde, son fils, aujourdhui, lui óte une grandenbsp;parfie de eet honneur. Aussi, tout considéré, jenbsp;crois quAmadis na pas plus fait en dix ans quEsplandian en dix semaines. nbsp;nbsp;nbsp;Mais, beau sire, Frandalo fait-il bien son devoir, corame vous massurez? nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Gastilles, il nest possible denbsp;faire mieux. Le seigneur Esidandian ma prié denbsp;vous faire entendre que, pour lcntretenir en cettenbsp;bonne voionté, il est davis que vous lui fassiez |
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présent de laville dAlfarin; il ne salt homineplus digne de la garder que lui. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dien, dit lempereur, Esplandian et sesnbsp;compagnons Tont conquise, ils en ordonneront ainsinbsp;quil leur plaira. Toutefois, sil ne tient quèi monnbsp;consentement, je suis bien de eet avis, et je nenbsp;me lasserai pas de lui faire du bien s'il continuenbsp;ainsi quil a commence. Et vous, ma fille, dit-il anbsp;rinfante Léonorine, que répondez-vous a ce quenbsp;votre cousin assure, quEsplandian ne relient lanbsp;Montagne Défendue pour autre que pour vous? nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit-elle, je ne sais comment vousnbsp;ni tant dautres pouvez lavoir en si bonne estimc,nbsp;vu Ie peu dobéissance quil porie a son père; carnbsp;sil était tel que chacun Ie renomrne, il seraitTenunbsp;ici depuis longtemps pour acquitter ce a quoi ilnbsp;est oblige; ce qui me donne juste occasion de penser que les propos que vous tint Carmelle de sanbsp;part, el serablablement tout ee quil vous a mandénbsp;par mon cousin sont paroles feintes, pour ne pasnbsp;dire davanlage... Aussinai-je pas délibéré, encorenbsp;quil se dise mien, de laccepler pour chevalier,nbsp;et moins encore de lui pardonncr avant (juc lui-même vienne sexcuser en personae : j aviserainbsp;alors ce que jaurai a faire. Lempereur, qui voyait sa fille parlcr en colère et rougir plus que de coutume, ne put se tenir denbsp;rire et lui dit: Comment, ma mignonne, refusez-vous Ie service du meilleur chevalier du monde? Oui, Sire, répondit-elle, et ainsi Ie doit faire tout maitre envers son serviteur, quand il fuit sanbsp;presence et nobéit pas ci ses commandements... Et vrairacnt, ma mignonne, reprit lempe-reur, je vous en sais bon gré. Plüt Dieu que la nature vous eüt donné un corps semblable é votrenbsp;coeur; elle vous eüt fait homme parfait et non pasnbsp;femme comme vous êtesl... Or, mon neveu, vousnbsp;critendez la réponse de ma fille; je vous prie de lanbsp;faire parvenir au bon chevalier Esplandian, afinnbsp;luil se dépêche de venir, sil ne veut pas du toutnbsp;Perdre sa bonne grace... ,, Ificn que Ierapereur tint ces propos en sourianl, f^splandiaii les prit tout autremcnt, quand il ennbsp;^nt les nouvelles par un écuyer, que Gastilles luinbsp;*^^pédia Ie jour suivant. GHAPITRE XXXIXFrandalo, accompagné de qualre-vingts chevaliers, fip- ^Alfarin pour aller courir vers Tésifante; de la prisenbsp;capiiaine de laville. Grande-Bretagne arrivè-PrHnn 'i^^ ia ville dAlfarin, comme il a etc dit, dnaalq et les aulres, guéris de leurs plaies.nbsp;decnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;qui travaillait incessamment pour avoir dAlforax, fut averti par ses espions, ordinairement en la grande ville denbsp;ceux-P*^^^ ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Branfil et a quelques autres; ment' p nbsp;nbsp;nbsp;du repos, prièrent affectueuse- Pusspnt nbsp;nbsp;nbsp;cacher en bon lieu oü ils siens. nbsp;nbsp;nbsp;Alforax, ou quelques-uns des |
Erandalo, leur voulant complairc en tout ce qui lui était possible, leur accorda, avec Ie bon plaisirnbsp;dEsplandian, de partir la nuit suivante et denbsp;mener avec eux quatre-vingts chevaliers. Esplandian approuva Ie projet et il voulut être lui-mêinenbsp;de la partie. En consequence, ceux qui furent ordonnés pour cette affaire se trouvèrent prêts, et sortirent ü lanbsp;tombée du jour afin de nêtre point découverts. Belleris et Erandalo connaissaient Ie pays; si bien que, sans avoir dautres guides, ils mar-chèrent droit ü ïésifante. Ayant cheminé jusquenbsp;sur les onze heures du soir, ils se trouvèrent ennbsp;un chemin fourché, oü Erandalo fut davis de sépa-rer leur troupe en deux, avertissant les chevaliersnbsp;qui ne sétaient point encore mêlés avec les Tures,nbsp;de se tenir serrés. Car, disait-il, la guerre de ce pays se conduit tout autremcnt que dans la Grande-Bretagne... Lünbsp;ils vont presque toujours seuls, et bien quils soientnbsp;en compagnie, ils sécartent 1un de lautre pournbsp;la moindre occasion qui peut leur survenir ; maisnbsp;ici, ceux qui hantent les armos marchent toujoursnbsp;en si gros nombre que les combats qui s'y fontnbsp;sqnt des combats, non pas des rencontres. II y anbsp;bien pis encore : si trois cents Tures peuvent sur-prendre cent, trente, vingt même de leurs enne-mis, moins encore, ils se font une gloire de lesnbsp;raettre ü mort, préférant leur vengeance a unnbsp;honneur qui se garde, comme jai entendu, dansnbsp;les pays de loccident, oü lon combat presque toujours en nombre égal. Ainsi, mes amis, que nul denbsp;vous ne sécarte, marchez en troupe; je vousnbsp;assure quau lieu oü nous aliens, nous ne marique-rons pas de tvouver assez contre qui employernbsp;nos armes. Je sais quü un demi-mille de Tési-fantc, Alforax couche souvent en un palais nomménbsp;Gruobinahc, quil a fait batir. Nous pourrons 1ynbsp;Irouver, si la fortune nous favorise quelquo peu.nbsp;Gest pourquoi je me suis avisé quil vaut mieuxnbsp;nous séparer en deux troupes; mon neveu, Belleris, prendra a gauche et se liendra caché prés lanbsp;bourgade de Jentinoraêle, doü il verra aisémentnbsp;sorlir ceux Tésifante ; moi, avec Esplandian et lanbsp;raoilié de vous, nous suivrons cette route, qui con-duira prés Gruobinahc, dans une vallée oü nousnbsp;nous tiendrons ü couvert pour secourir Belleris,nbsp;et lui nous, si besoin était. Les chevaliers adoptèrent ce plan; mais leur entreprise se trouva par Irop hasardée, ainsi quilnbsp;sera dit. Bellens done et sa troupe, ayant laissé Erandalo, cheminèrent tant, quenviron deux heures avant Ienbsp;jour ils rencontrèrent six soldats, que Bellerisnbsp;salua en langue arabique, leur demandant oü ilsnbsp;allaient. Seigneur, répondirentles aulres, nous vou-drions bien être en la ville de Srasse. Mes amis, dit-il, nous en sommes sortis cette nuit, et nous aliens a Tésifante, avertir Ienbsp;prince Alforax du grand dommage quont fait depuis deux jours ces chiens de chrétiens a tout Ienbsp;peuplc dalentour; car ils sqnt sortis dAlfarin, ilsnbsp;ont pillé, saccagé tout ce quils qnt pu rencontrer,nbsp;et ils sont en ce moment dispersés dans les champs,nbsp;continuant de mal en pis... Toutefois, sil vous plaitnbsp;de nous donner quelque peu daide, nous savons |
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Ie lieu de leur retraite, et nous les pourrions en-tourer sans quil sen sauvêit un seul... Qui êtes-vous, vous qui nous dites ces nou-velles ? demandèrent les soldats. Compagnons, dit Belleris, je suis Roussan, cousin dEiraca, grand capitaine deïésitante. Nous vous dirons done bonnes nouvelles de lui, répondirent les autres, et chose qui vous seranbsp;agréable. Sachez quil nest pas loin dici; il estnbsp;parti de la ville avec deux cents chevaliers pournbsp;venir se jeter dans Falandie et la gardcr mieuxnbsp;quon na fait dAlfarin. Mais corame il nous anbsp;coinmandé de marcher devant nous, nous nc vousnbsp;tiendrons è présent plus long propos... Cela dit, ils les commandèrent a Dieu et séloi-gnèrent. Mes amis, dit Belleris, quo Ic bonjour que je vous désire vous soit donrié!... Ainsi passèrent outre les soldats. lis ne séloi-gnèrent guère sans que Belleris envoyat aprèseux. Craignant quils ne découvrissent son entreprise, ilnbsp;les fit tailler en piéces. II envoya aussitót un de ses écuyers qui con-naissait les chemins pour avertir Frandalo que los ennemis étaient en campagne avec une fortonbsp;troupe, et quil fallait a tout prix se rassembler. Lécuyer fit grande diligence. Néanmoins,avant que ces nouvelles fussent venues è Frandalo, Belleris rencontra Eiraea et ses gens, quasi devant Jentinomèle. lis les joignirentnbsp;avant quils eussent Ie temps de lacer leursnbsp;heaumes. La, Ie capitaine de Tésifante montra bien quil nétait pas apprenti é se trouver en telles affaires;nbsp;car en veritable preux et vaillant champion, il senbsp;mêla parmi les chrétiens, et, suivi des siens, ils senbsp;defendirent h merveillc. Bientot dix des plus braves dentre eux furent désargonnés et renversésnbsp;parterre. Etcomme Eiraea se mêlait dans la presse,nbsp;Norandel et lui se chargèrent avec une tclle impé-tuosilé, que 1un fut fortement blessé au brasnbsp;gauche, et lautre, perdant les étriers, fit un sinbsp;grand saut, quil deineura étendu de son long sansnbsp;remuer ni pied ni main. Les Tures firent de tels efforts pour relirer leur capitaine de la foule, quils renversèrent quatrenbsp;chevaliers de Ia Grande-Bretagne, qui toutefoisnbsp;se relevèrent promptement, nnrent la main auxnbsp;épées, donnant fortement aux jarrets et aux flancsnbsp;de leurs chevaux, en sorte quen moins de rien,nbsp;plus de vingt Tures leur tinrent compagnie et bcau-coup y perdirentla vie. Dans cette charge, Enil et Gavarte furent griève-ment blessés; les autres furent si mal traitamp; que, sans la troupe de Frandalo qui survint, ils eussentnbsp;été complétement battus... Si la troupe de Frandalo avait si longtemps tardé, cest que lécuyer que Belleris envoya vers ellenbsp;navait pu 1attcindre que dans la vallée oü ellenbsp;devait se rendre. Et, bien quelle entendit retentirnbsp;les coups du combat, elle ne se douta pas de cettenbsp;rencontre jusquè ce que lécuyer eüt apporté sonnbsp;message. |
Alors les gens de cette troupe coururent tous ci oü Belleris et ses compagnonsnbsp;n Q haleme ne faisaient plus que reculer et pa-rer aux coups des autres , qui en auraientmis plu-sieurs a mort, si Ie capitaine de Tésifante neütnbsp;voulu quou les mendtvivants au prince Alforax. Toutefois, Frandalo, Esplandian et ceux de leur troupe lui firent changer dopinion-,: car aussitótnbsp;quils virent leurs compagnons si mal menés parnbsp;les ennemis, ils entrèrent avec une telle rage dansnbsp;la mêlée que sans Eiraea, qui ce jour-la fit armesnbsp;non-pareilles, ils leur eussent passé sur Ie ventrenbsp;de pleine arrivée. Par la grande résistance dEiraca, Ie combat dura encore plus dune grosse demi heure, durantnbsp;laquelle il se raaintint si courageusement, quEs-plandian ne püt le faire rendre quil ne Ieutnbsp;abattu et désarmé de son lieaume; il se mit alorsnbsp;a merci. Pendant ce temps, Frandalo et les siens, mélés aux autres, frappaient ü droitc et k gauche, tuantnbsp;les chevaux, arrachant les ecus et faisant taut donbsp;prouesses que cétait chose admirable. Malgré tousnbsp;CCS efforts, les Turcs nc se montraient point éton-nés ni effarouchés. Ils combaltirent do la sorte jusquii ce quils virent leur capitaine prisonnier; ce qui fut cause quils prirent presque tous la fuite et tournèrentnbsp;dos; il en demeura plus de cent cinquante sur Icnbsp;champ de bataille, les autres se sauvèrent a lanbsp;faveur de la nuit qui était trés obscure. Or, il pouvait être encore une heure avant le jour. Frandalo craignait quo ceux de Tésifante,nbsp;sachant cetto affaire , ne sortissent pour venir leurnbsp;couper passage. Gest pourquoi il fit promptementnbsp;reraonter le capitaine Eiraca d cheval, ainsi quenbsp;tous les chrétiens qui avaient été abattus. Puis, ilsnbsp;reprirent le chemin dAlfarin, non pas celui parnbsp;lequel ils étaient venus, raais plus d 1écart, le longnbsp;dun petit sentier, quils suivirent si longueinentnbsp;quau point du jour ils entrèreut en un grand hois,nbsp;oil ils descendirent pour repaitre eux et leurs chevaux. Ils ny séjournèrcnt pas longtcraps pour nêtre point surpris; de sorte quen faisant bonne diligence ils arrivèrent d la ville au soleil couchant. Quand on regut d Tésifante la nouvelle do cc dé-sastre, Alforax en fut tellement désespéré quil laillit en mourir. Nous avons assez longuement parlé de la guerre, main tenant IAmoiir viendra enjeu; IAmourqui,nbsp;voulant donner quclque soulagcraent a Iiufantenbsp;Léonorine, laquelle vivait en une étrange peinenbsp;en attendant larrivée de son ami Esplandian, lenbsp;lit partir dAlfarin, pour venir la voir a Gon-stanliuople, ainsi quil sera (lit au chapitre siii-vant. GHAPITRE XL Du grand ennui qu'cut Esplandian, ayant su, par Ic message! do (iaslilles, to mdconlenleincnt quavait contre lui la prin- cessc Léonorine. Vous avez naguère appris comment Gastilles ra-conta d 1empereur tout cc quEsplandiaa lui mau' dait, ainsi qu a la princossc Léonorine, ctla répoiisenbsp;dc ccllc-ci que Gastilles écrivit d EspJaudiau parnbsp;un éciiyer quil lui onvoya expres, suivaut leconm |
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LES PRINCES DE LAMOUR. 47 que nbsp;nbsp;nbsp;______ ___________ que toute ma gloire depend de vous... De moi, interrompit Esplandian. je me vcuille restreindre sous cette loi. mandement do lempereur, afin de lui donner oc- | casion de venir Ie plus tót quil pourrait a Constantinople. Get écuyer fit grande diligence et arrive k Alfa-rin Ie ciiiquième jour après la prise du capitaine de Tésifaute. Rencontrant Garrnelle a fentrée denbsp;la ville, il senquit auprès delle sil trouverait Es-plandian è propos, pour lui reineltro une lettre quenbsp;Gastilles lui envoyait. Carmelle, sage et prudente, soupgonnant quil apportait des nouvelles de 1infante Léonorinc,nbsp;capables démouvoir outre mesure Esplandian,nbsp;qui était mal disposé, lui répondit : Ecuyer, mon ami, vous pourriez ó peine lui parler a cette heure. Mais suivez-moi et me don-nez la lettre, je la lui présenterai, puis je vous ferainbsp;donner réponse. Lécuyer la crut et vint au logis avec Carmelle, qui, entrant a la ctiambro dEsplandian,le trouvanbsp;sur son lit devisant avec Ie roi de Dace. Lors, elle lui donna la lettre de Gastilles quil coramenga ii lire. A mesure quil la lisait les larmesnbsp;lui vcnaient aux yeux. Aussitöt après, il jeta unnbsp;profond soupir en disant: Ah l mon Dieu l La demoiselle, qui Ie regardait attentiveraent, se douta aussitót de ce quelTe avait pensé et lui de-manda sil se trouvait mal. Mal? répondit'il, oui, et tantque je voudrais ètreraortl Voyez vous-mêmesi jen ai 1occasion... Alors, il tendit Ie bras et donna la lettre è Carmelle. Puis, tournant aussitót Ie visage dun aulre cölé, il se init è faire Ie plus grand deuil du monde. Carmelle, après avoir lu ce que contenaitce message, nen lit nul cas, et paria ainsi è Esplandian : Comment, chevalier, vous étonnez-vous de si peu'? Par mon ame, je vois bien maintenant quenbsp;1affection et lamour des hommes sont bien différents des souffrances que nous autres simples pe-tites femmes cndurons, quand nous torabons ennbsp;cette extrémitél En quoi cela ? demanda Esplandian abattu. Vous, hommes, reprit Carmelle, vous pronez communément plaisir ó manifester ce que vousnbsp;Mincz, soit par paroles, soit par contenance, et,nbsp;nien souvent, vous feignez plus quil ny en a; cenbsp;qui pis est, tant plus la dame ou demoiselle aiinéenbsp;est (ie maison, ou de grand mérite, tant plus vousnbsp;Pcenez de gloire a ce quon connaisse, non-seule-*uetjt que vous lui portez affection, mais que vousnbsp;ctes aimés et préférés delle sur tous les autres.nbsp;^cci est bien Ie contraire du naturel des femmes,nbsp;1 entends de celles qui peuvent se nommer sages prudentes, car plus elles sont hautement appa-rentes et plus elles ont de crainte que lon cqn-^aisseleurs passions amoureuses... De sorte qucl uient ordinairement de paroles ct de gestes ce qu elles portent dans leur coeur, et non sans cause, Itendu que ce qui vous tourne a louange, leur ^PPorte unecertaine tache hleur honneur, laquellenbsp;^he, bien souvent après, elles nc peuvent plusnbsp;^«acer... Par ainsi done, il est plus que nécessairenbsp;^ conserver en nous cette randestie et Constance; |
De vous, reprit Carmelle. Telleraent que je ne desire 'plus dautres biens en ce monde, sinonnbsp;que lamour et la servitude que je vous porte soientnbsp;publiés en tous endroits, afin que ceux qui aurontnbsp;connaissance de votre grande valeur el de mon peunbsp;de mérite, apprennent Ie bonheur que je ressensnbsp;detre pour vous ce que je suis... Ainsi, chevalier,nbsp;il me semble que vous devez prendre en bonnenbsp;part, et grandement a votre avantage, les proposnbsp;que, suivant Gastilles, dame Léonorine aurait tenusnbsp;sur vous devant lempereur; car je vous répon-drai, sur mon honneur, que vos deux affectionsnbsp;sont réciproques, et quelle a trés sagement agi ennbsp;usant dune tclle dissimulation... Je ne dis pasnbsp;quelle nait aucune occasion detre raécontente,nbsp;vu les paroles que je lui ai autrefois dites de votrenbsp;part; mais cela est aisé a arranger. Et quand biennbsp;même lamitié quelle vous porte depuis si long-temps serait brisée tout-a-fait, ni plus ni moinsnbsp;quun are rompu et ressoudé est plus solide aunbsp;lieu de la soudure qua un autre endroit, ainsi,nbsp;vous présent et en sa compagnie, vous rassemble-rez ce que vous trouverez cassé et la rendrez plusnbsp;votre quelle ne fut Jamais... Cest pourquoi je vousnbsp;conseille de lui obéir et daller vers elle, dés de-inain sil vous est possible... Hélasl Carmelle, répondit Esplandian, quel bien, quel service luiferai-je désormais, après luinbsp;avoir refusé la moindre grace pour une infinitenbsp;dautres quelle ma octroyées, même daprès vous ?nbsp;Si done elle a juste occasion de courroux enversnbsp;moi, 1ayant tant offensée, dois-je espérer autrenbsp;chose delle, sinon un dédain et une haine éter-nelle?... Seigneur, dit Carmelle, je suis femme, et connais ihieux la nature des femmes que vous nenbsp;Ie faites, ainsi que tous les hommes du monde ensemble... Je vous supplie de me croire et daller lanbsp;voir, quclque mauvais accueil quelle vous fasse... Surma foi, mon compagnon, dit Ie roi de Dace h Esplandian, Carmelle vous conseille si pru-demment que vous devez y ajouter foi, ou alorsnbsp;éloigner de tout point cette fantaisie de votre esprit.. . Considérez, comme il est vraisemblable, que,nbsp;bien souvent, tant plus 1ardeur de la femme quinbsp;aime est extreme et tant plus tót elle est éteinte etnbsp;amortie; car son inconstance est telle, que pournbsp;la moindre occasion du monde elle aime tropnbsp;promptement et oublie aussi inconsidérément...nbsp;Non que je veuille accuser madame Léonorine denbsp;si grande légèreté; mais, pour parler yéritablementnbsp;des choses, je ne sais sur quelle opinion vous vousnbsp;fondez, pour faire ainsi état de son amour, attendunbsp;quelle ne vous a jamais vu, ni vous elle... Parnbsp;ainsi, vous vous êtesréciprqquementaimés, grace ènbsp;une certaine renommée qui a proclamé vos perfections. Ge qui, a mon avis, nest quun feudepaille,nbsp;aussitót mort quallumé... Le roi de Dace sarrêta un instant, croyant qu'Epslandiau allait protester. Mais Esplandiannbsp;sonna mot. Lors, le roi de Dace reprit :nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^uel Ainsi done, ne vous étqnnez pas a: inon-madame Léonorine se trouve si peu amo; vous aujourdhui. Les femmes qui aimr jusquaunbsp;tombent souvent en telle ingratitude et cnbsp;prit, quelles dédaignent, ou pour le meiJoche do |
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en oubli en un instant celui quelles ont tant aimé, et qui, pour lamour delles, sexpose a des dangers sans uombre... Navez-vous jamais connu Ienbsp;bon tour que fit Briséide a Troïlus après la ruinenbsp;dIIion?... Elle laimait tant, quelle pensa mourirnbsp;cntre ses bras, lorsquelle fut contrainte de laban-donner. Les Grecs pensaient quelle voulait se dé-truire... ïoutefois, èi peine fut-elle hors de Troie,nbsp;quelle oublia son Troïlus, et reporta tranquille-ment sur Diomède, roi de Thrace, Ie violent amournbsp;quelle avait eu jusqualors pour Troïlus, fils denbsp;Priam et dHécube. Troïlus était mort et Diomèdenbsp;ëtait vivant!... O Dieul quelle inconstanco superbe et quelle merveilleuse légèreté! Quel sable mouvant que Ienbsp;coeur de cette belle Briséïde !... Rappelez-vous :nbsp;elle avait entre autres- ornements que lui avaitnbsp;donnés son ami Troïlus, une paire de gants parfu-més d laquelle, lui vivant, elle avait fait serablantnbsp;de tenir beaucoup... Eh bien! ce gage damour,nbsp;elle en fit présent h son nouvel ami Diomède,nbsp;comme signe de lardente passion quelle ressen-tait pour lui!... Hélas! queüt dit co pauvrenbsp;Troïlus, sil était revenu? Eüt-il jamais pu croire anbsp;ce promptrevirement du coeur de sa mie?... Non,nbsp;il neüt pas voulu Ie croire 1... Le tour était bon;nbsp;raais il y en a dautres encore, par exemple celuinbsp;que joua a son mari Agamemnon, le roi des rois,nbsp;1infame Glytemnestre... Pendant quil était aunbsp;siége de Troie, oü il resta peut-être un peu tropnbsp;longtemps, elle senamoura dEgisthe, fils denbsp;Thyeste et de Pélopée; et, comme Agamemnonnbsp;pouvait les gêner dans leurs amours, ils projetè-rent tous deux de lassassiner, ce qui eut lieu ennbsp;effet. Voulez-vous en savoir davantage? Ah! lanbsp;liste est longue de toutes ces folies amoureuses... Le roi de Dace ouvrait la bouche pour lui reciter une infinité dautres histoires de ce genre, si peu é la louange des dames, lorsque Esplandiannbsp;finterrompit pour lui dire; Mon grand ami, je vous prie de ne pas faire ce tort A madame Léonorine ; conseillez-moi seule-ment sur la fa^on dont je dois me gouveriier désor-mais pour lui satisfaire? Allez la voir, répondit le roi deDace, et, sil vous plait, je vous tiendrai compagnie. Et je laisserais nos compagnons? dit Esplandian. Ah! je préférerais mourir plutot que dagir ainsi. Pourquoi? demanda le roi deDace. Frandalo, Maneli et les autres ne sont-ils pas suffisants pournbsp;garder la place pendant votre absence?... Je suisnbsp;davis que vous les mandiez aujourdhui, et leurnbsp;fassiez entendre que, pour quelques nouvelles quinbsp;vous sont arrivées, vous êtes contraint de les laisser huit ou quinze jours. Par le même moyen,nbsp;dépêchez Iecuyer de Gastilles, et lui écrivez quenbsp;vous le remerciez de la bonne souvenance quil anbsp;devous. Vous enverrez aussitót Iliomme versnbsp;éppereur avec la réponse a co quil vous a faitnbsp;les rencOi inessagnbsp;Alorsnbsp;bride alnbsp;hors dt |
savoir. Pendant ce teraps-lé, moi je donnerai des ordres afin que nous ayons un navire tout pret,nbsp;pour nous porter en la Montague Défendue oünbsp;nous nous embarquerons sur le navire do lanbsp;Grande-Serpente, qui ne manquera pas, comme jenbsp;pense, de nous conduire a Constantinople. Voyeznbsp;seulement qui vous désirez prendre avec vousnbsp;pour vous tenir compagnie? Mon grand ami, dit Esplandian, faites tout ce quil vous plaira! Je mets complétement manbsp;vie entre vos mains. nbsp;nbsp;nbsp;Il suffit, répondit le roi de Dace; mais parleznbsp;a nos compagnons et renvoyez lécuyer. Esplandian demanda de Iencre et du papier et écrivit a Gastilles, comme le roi de Dace le luinbsp;avait conseillé. Le lendemain, Frandalo et les autres le vinrent voir a son lever, ainsi quils en avaient coutume,nbsp;et, tout en devisant ensemble de plusieurs propos,nbsp;Esplandian leur dit: nbsp;nbsp;nbsp;Mes amis, je suis contraint de vous abandon-ner pour quinze jours ou trois seraaines, et donbsp;membarquer dans une affaire qui mimpoCte gran-dement... Jemmènerai avec moi mon frère le roinbsp;deDace, Gandalin, Enil et la demoiselle de Dane-mark, sans plus de monde. Je vous prie de ne lenbsp;point trouver mauvais; car si je nétais forcé denbsp;le faire, je vous jure ma foi que je men excusc-rais volontiers... II ny eut personne, en toute la compagnie, qui lui osat demander oü il comptait aller, lis lui ré-pondirent seulement quil fit ce que bon lui sem-blerait, et que quant a eux, ils garderaient trésnbsp;bien la place jusqua son retour, füt-il un an absent. Get assentiment obtenu, Esplandian préparait petit a petit son voyage, pendant que le roi denbsp;Dace faisait calfreter, radouber et fréter le vais-seau sur lequel ils devaient naviguer du couchantnbsp;au levant. Lors, étant en bon équipage, un lundi de grand matin, Esplandian et ceux quil avait désignésnbsp;sembarquèrent pour tirer droit vers la Montagnonbsp;Défendue. Mais comme ils atteignaicnt ü peine la haute mer, elle se leva si impétueuse par la contra-riélé des vents, quil ne resta plus ni voiles, ninbsp;cordes entières. On navigua cependant; maisnbsp;durant dix jours etdix nuits, ni le patron, ni lesnbsp;nautonniers, excepté le conducteur du cadrau,nbsp;neussent su dire oü ils étaient; car, durant cenbsp;temps, le brouillard et les nuages rendaient fair sinbsp;obscur, que ceux du vaisseau se voyaient ü peinenbsp;et quils sattendaient, sans la miséricorde denbsp;Dieu, a ctrebrisés sur un rocher... Cela faillit leurarriver, au moment oü ils abor-daient la roche de la Demoiselle Enchanteresse, OÜ ils furent poussés vers les trois heures aprèsnbsp;minuit. Lors les mariniers jetèrent promptementnbsp;les ancres, et Ton prit terre en attendant le jour. |
P«rit. M Imp. de BHT alné, boaltvart Montparnasse, 81.
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Co CIIAPITRE PREMIER quot;nmcnt Esplandian et ccux de la compagnie montèrent palais ruiné de la Demoiselle Enchanteresse, et desnbsp;^erveilles quils y trouvèrent. (j J^sp'aadlan et ceux de sa compagnie, une fois a Icrre, ignorant Ie lieu oü Ie navirenbsp;feu ¦nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;scmpressèrent dallumer un grand dor ¦ duquel ils se couclièrent tous, pensant |
Bientót ils entendirent au haiit de la roche un tel bruit et hurlement quils sen réveillèrent épou-vantés. Les vents commencèrent a sapaiser, la raernbsp;èi devenir oalme; Ie ciel devint si étoilé que,nbsp;grdce a la clarté de la lune, il faisait clair coramenbsp;Ie jour. Gest pourquoi Esplandian, voulant savoir quel bruit ce pouvait être, résolut descalader la mon-tagne. II en fut retardé par ses compagnons jusquau lendemain matin. Reconnaissant alors quil était sous la roche dc 5® Série, 1 |
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la Demoiselle Enchanteresse, Esplandian dit au roi de Dace: nbsp;nbsp;nbsp;Mon grand ami, je pense que cctait autrefois ici et que cest encore Ie lieu oü Ie navire denbsp;la Grande Serpente raa porté Ie jour rnême oü jainbsp;recu lordre de la chevalerie, ce qui me donnenbsp;trés bon espoir pour Ie voyage que nous avonsnbsp;entrepris. II raconta alors au roi de Dace comment il avait conquis Iépée quil portait, la mort du dragonnbsp;et tont ce quil avait vu de smgulier. nbsp;nbsp;nbsp;Et cest ici, ajouta-t-il, qucst la roche de lanbsp;Demoiselle Enchanteresse. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieul répondit Gandalin, vous ditesnbsp;vrai, seigneur, car ilme souvicntquun jour, pour-suivant un chevalier qui emmenait par force unenbsp;demoiselle, je trouvai ici Amadis, votrc père, etnbsp;Grasandor, celui-la rnême que je cherctiais, cachesnbsp;la-haut dans les ruines du hMiment. Gandalin lui raconta a son tour, de point en point, comment Ie tout lui était advenu, et 1amournbsp;extréme que ce chevalier portait ü celle quil avaitnbsp;enievée malgré elle. Mais, ajouta Gandalin, avantdenousséparer, la demoiselle saccorda a lui, et ils se promirentnbsp;rautuellement mariage, bien quauparavant ellenbsp;Peut en haine, plus que chose du monde... Ge re-virement était venu de ce quayant su que Ia violence quil lui faisait était causée sealement parnbsp;son trop damour, elle avait oublié sa conduite, etnbsp;converli son inimitié en une grande amitié... nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi, répondit Garmelle, h ce que jenbsp;vois, nul ne doit désespérer de chose quil entre-prend... Aussi ne ferai-je jamais autrement de manbsp;vie... Garmelle disait cela pour Esplandian, qui, avec Ie temps, la pourrait aimer et oublier tout-a-faitnbsp;Léonorine. Ils continuèrent tant et tant leurs propos, que laube du jour apparut. Alors Esplandian dit au roi de Dace : Mon compagnon, je vous prie de raaltendre ici, tandis que je monterai la-haut; car je ne vèuxnbsp;que Gandalin et Enil pour me suivre. Je les mè-nerai avec moi, non par crainte dun danger quinbsp;pourrait me survenir, mais seulement aün quilsnbsp;maident a soulever la tombe dont je vous parlaisnbsp;naguère. nbsp;nbsp;nbsp;Ghevalier, répondit Ie roi de Dace, je vousnbsp;supplie de ne pas me faire ce tort : je ne vousnbsp;abandonnerai que pour mourir... Du reste, jainbsp;une singuliere envie de voir ce lieu que je nai ja -mais vu... nbsp;nbsp;nbsp;Puisquainsi il vous plait, répliqua Esplandian, allons 1 Alors que nos ccuyers se chargentnbsp;des vivres, si nous voulons nous nourrir pendantnbsp;notreséjour. Les écuyers furent prompts ü obéir a ce com-mandement, et lon commenga ü gravir la rnonta-gne de la Roche. A la fm du jour, Esplandian et ses compagnons pénétrèrent dans lermitage oü élait la grandenbsp;idole, dont ci-devant il a élé parlé, et lü ils passè-rent la nuit. |
Le lendemain ils rcprircnt leur route, et arrivé-rent jusqu a un lac qui sc trouvait en iace du palais ruiné. Gomme le soleil commengait fort a bais-ser, ils ne voulurent pas marcher plus avant. Dailleurs ils étaient trop fatigués : double raisonnbsp;pour eux de se reposer. Tant que dura la nuit, les serpents, qui aban-donnaient leurs cavernes pour venir boire au lac, ne cessèrent de siffler, passer et repasser devantnbsp;les compagnons dEsplandian pour les assaillir ;nbsp;ce quils eussent fait, sans la vertu de lépée dEsplandian dont nulle chose venimeuse ne pouvaitnbsp;approcher... Malgré cette merveilleuse épée, Esplandian et ses compagnons reposèrent trés mal, et aussitótnbsp;quil fit jour, ils sempressèrent de se remettre ennbsp;route. Puis, traversant les ruines, ils viurent aunbsp;palais de la Demoiselle Enchanteresse, et trouvé-rent les portes fermées. Esplandian, sans plus de fagon, les poussa rude-ment du pied : elles souvrirent. Ils entrèrent tous et apergurent la tombe luisante et le lion dessus. Lors Esplandian dit aux chevaliers: Par üieu, caraarades, quand je suis venu ici ü mon précédent voyage, je nai pu hiver cettenbsp;lame : que chacun de vous essaie do le faire, jenbsp;vous prie... Après, je vcrrai si je ne suis pas de-venu plus fort des reins que je nétais alors... A cette parole, le roi de Dace savanga. Mais, malgré les efforts quil fit, il ne put remuer la lame. Gandalin et Enil essayèrent comme lui, mais ils nen firent pas davantage. Esplandian nt, et saisissant la lame par ses deux coins, il la leva aussi aisémcnt quil eüt fait dunnbsp;bois de sapin, bien quelle fut dun cristal épais denbsp;trois doigts, et longue de dix ü douze pieds!... Les chevaliers apergurent alors dessous une pierre dazur, la plus belle et la mioux oricntéenbsp;que lon eüt pu voir, laquelle couvrait ua coffrenbsp;de cédre flairant bon comme baume. Ce coffre était ferme par une scrrure démeraude ü clef de diamant, pendue avec une petite chainonbsp;dor firi; le tout dune merveilleuse beauté. La pierre levée et le coffre ouvert, ils virent couchce dedans, la statue de Jupiter en or massifnbsp;et enrichie deperles, rubis et autres bagues dines-timable valeur. On remarquait surtout la couronnenbsp;qui environnait la tête de ce dieu ; des escarbou-cles, en forme de lettres grecqucs, y étaient en-chüssces et formaient ces mots ; Jupiter est le grand dieu des dieüx. II tenait en sa main droite une tablette, portaiit cette prophétie ; « Au temps a venir, quand mon grand savoir sera perdu, le serf de la serve enfcrmé ici dedans,nbsp;el la vie restituée par qui la mort est causée, lesnbsp;ouailles grecques, nourries longuement en douxnbsp;paturages, sc nourriront dunc herbe plus amèronbsp;que le hel, par la grande contraintc que leur ferontnbsp;les loups-marins affamés. Le nombre de cesnbsp;raonstres sera si grand, quils couvriront la niernbsp;en pliisieurs lieues; de sortc que ces pauvres brC'nbsp;biettes seront enfermécs dans leurs grandes forcts,nbsp;et plusieurs de leurs agneaux morts et déchires--Le pasteur, qui aura perdu toute espérance de ic^nbsp;conserver, pleurera leur fiii mallieurcuse avec an'nbsp;goisse de cceur et desprit. Alors surviendra ic |
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faon du bravo lion, par Ie moyen duquel cetle troupe de loiips sera chassée et défaite... II of eranbsp;au grand pasteur sa puissance et la plus clière denbsp;ses ouailles, de laquello il se saisira, tellement quenbsp;ses fortes dents et ses ongles aigus péne^trerontnbsp;jusqua son cceur, et même dans ses entrailles...nbsp;Le reste du troupeau deraeurora en son pouvoirnbsp;eten celui de sa fiére compagnie. II adviendra peunbsp;après que la Grande-Serpente, lépée enchantéenbsp;et cette haute roche sabimeront au fond de lanbsp;mer Pontique 1... » Pion quEsplandian comprit trés b:en la langue grégeoise, il ne put donner un sens é cette pro-phi'tie, ni ses compagnons non plus. Aussi ne synbsp;arnusèrent-ils pas lohgternps; mais ils furent at-tentiPs a regarder les pierreries et les richessesnbsp;qu'ils trouvèrent dans la tombe, et quils délibérè-rent demporter avec enx et de relouriier é b'urnbsp;naviro, sans attendee davantage, car lours vivresnbsp;commongaient a diminuer. Esplandian, qui partageait cette opinion, cora-manda a Carmelie de prendre le lion. Quant é lui et au roi de Dace, ils se chargèrent de la lame denbsp;cristal; Gandalin et Enil prirent celle dazur, et lesnbsp;écuyers prirent le coffre de cédre avec le Jupiternbsp;qui était dedans. En eet équipage, ils sortirent du palais, descen-dirent la roche et arrivèrent é lermitage üi la nuit close. Le lendemain, reprenant le chemin par lequel ils étaient venus, ils Prent en sorte darriver é leurnbsp;navire un peu avant le coucher du soleil. Gomme Esplandian ne voulait pas être vu a Constantinople, sans le vaisseau de la Grande-Serpente, il commandaau pilote do reprendre leurnbsp;route vers la Montague Défendue; ce quil üt. Après avoir navigué deux jours au plus, comm.c le roi de. Dace devisait avec Esplandian de la lettronbsp;puon lui avait ccrite, il lui demanda sil ne seraitnbsp;point davis quil fit un voyage vers la princesscnbsp;Léonorine pour savoir franchement oü il en étaitnbsp;ce ses bonnes grdces. ¦ Car, ajoutait-il, peut-être que Gastilles a Cial entendu, ou que 1empereur même lui a cora-^candé de vous donner eet ennui, afin que vousnbsp;'cus hatiez de venir le trouver. Pour le moins jenbsp;®aurai delle comment il lui plait de vous voir. Oh! mon grand ami, répondit Esplandian, ^ous me touchez dircctement au mal qui rainté-^sse le plus. Si vous vouliez me faire ce bien-lé,nbsp;yous mobligeriez grandement!... Jirai vous at-^dre au golfe oü je vous ai trouvé avec Frandalo,nbsp;yuand nous avons levé le siége de la Moutagne Dé-'Cndue. j. .7~ Soyez assuré, dit le roi do Dace, qu'il en sera ainsi que vous le désirez, et ü votre pleine sa-«sfaction; Ou avait attaché au navire une petite barque ^Ue ic patron faisait mener derrière Iesquif pournbsp;siens, si quelque naufrage lesnbsp;ynbsp;nbsp;nbsp;nbsp;mari- conduire, et, preiiant congé dEs-oon nbsp;nbsp;nbsp;P'quot;^'8'^*rent vers lOrient avec un si viie nbsp;nbsp;nbsp;dheures ils se perdirent de |
CIIAPITRE II Comment le roi de Dace sélanl embarqué a part, avec quel-ques mariniers, pour aller auprès de la princessc Léono-rinn, en fut empêché par une tempête, et des aventures qui lui arrivèrent. spérant remplir sa mission délicate, le roi de Dace ré va it aux moyen s a employer pour la mener a bonne fin et ü lanbsp;satisfaction de sou ami Esplandian,nbsp;lorsquo, tout-a-coup, survint unenbsp;épouvantable tempête. II faisait nuit noire, et les vagues déferlèrent avec tant dapreté sur la petite barque, que lenbsp;pilote qui la dirigeait no sut plus quelle routenbsp;jtrendre ni è quel saint se vouer: il abandonna Ianbsp;nauf, et ceux qui la montaient, a la merci des flolsnbsp;en furie, et se recommanda ü la miséricorde denbsp;Dieu. Cette tempête dura pendant 1espace de qua-rantc jours. 1! serait trop long de raconter toutes les aventures qui arrivèrent au roi de Dace et a ses compagnons, pendant tout ce temps. Nous sortirions du but que nous nous sommes propose, et nenbsp;pourrions pas donner fin ü notre histoire. Quil sul'fise de savoir quétant au bout de leurs vivres, ils descendirent dans lile du géaiit Dra-pbion, oü le roi de Dace et sou écuyer perdirentnbsp;{'entendement par la vertu deleau quils burent ünbsp;une fonlaine doubliaiice qui prenait sa sourcenbsp;dans ce pays. lis furent pris et erifermés dans une cruelle prison dont ils sortirent par le moyen dune demoiselle qui alma le roi, lui fit recouvrer santé, armes, ebevaux, vaisseau avec tout ce qui était nécessairenbsp;pour lui et son écuyer, puis sembarqua avec eux. En cótoyant la Marebo Trévisane, ils vinrent aborder en une certaine ile oü lon voulait brülernbsp;une gentille femme, paree quelle navait pas denbsp;chevalier qui osét soutenir sa querelle. Le roi la défendit, vainquit celui qui Iaccusait, emmena celte demoiselle, et prit le large ennbsp;mer. Six jours après, passant le long dune plage, il vit une trés belle fdle dans une tour, oü la tenaitnbsp;prisonnière un seigneur du pays. Par une fenêtrenbsp;qui avait vue sur la mer, ellc put dire cela au roinbsp;do Dace qui, pour lamour delle, descendit ü terre,nbsp;combattit le seigneur et delivra la pauvre cap tive... Telles furent les aventures du roi de Dace, ra-contées au long dans les grandes chroniques que maitreHélisabelécrivit peu après le couronnementnbsp;dEplandian. II y a scmblablemcnt rédigé et misnbsp;en ordre les entreprises et prouessses des chevaliers de la Grande-firetagne demeurés ü Alfarin. Contentez-vous, pour cette heure, de savoii* comment Esplandian cl la princessc Léonorine se |
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virent; comment Urgande vint k Constantinople; comment se battirent cruellement les rois du Levant et du Gouchant. Maïs ayant plusieurs choses amp; décrire, avant que daborder ces sujets, nous retournerons a Esplan-diau qui sétonnait de jour en jour et de plus ennbsp;plus de ne point recevoir des nouvelles de sounbsp;compagnon, qui Iavait laissé comrae il vous a éténbsp;dit. GlIAPITRE III Comment Esplandian, ayant attendu en vain Ie retour do Ga-rinier, roi de Dace, pendant 1espace de deux semaincs, et voyant quil nen avait nulles nouvelles, ddlibdra, parnbsp;Ie conseil de Carmelle, daller en personne i Constantinople. prés que Garinter, roi de Dace, eut pris, comme il vous a été dit, ianbsp;route de Constantinople, Ie navirenbsp;dEsplandian navigua vers Ie golfe,nbsp;oü il avait dü lattendre. II demeura la a lancre pendant deux semaines, sans quEsplandiannbsp;put avoir des nouvelles de ce quilnbsp;désirait Ie plus. II simagina alors,nbsp;OU que Ie roi de Dace avait péri, ounbsp;que la tempête avait écarté son vais-seau. II songea en conséquence è en-voyer unde ses mariniers pour sen-quérir de lui. Toutefois il voulut au-paravant en prévenir Carmelle. Aprés lavoir menée ii lécart, Esplandian dit é cette gente pucelle:nbsp; Ma grande amie, vous con-naissez la raison pour laquellc Ie roi de Dace nousnbsp;laissa dernièrement, lentreprise de son voyage, etnbsp;la promesse quil me fit de sen revenir incontinent. Néanmoins nous nen avons eu depuis ninbsp;vent, ni voix; ce qui me fait penser assurément,nbsp;OU quil est mort, ou que la tourmente 1aura lancónbsp;dans un si lointain pays qu'il na pu satisfaire ni anbsp;son intention ni tt la raienne... Gest pourquoi jenbsp;vous prie de vouloir bien me conseiller sur ce quenbsp;je doisfaire; car ceux qui sont passionnés de sem-blable mal que Ie mien, encore quils aient Ien-tendement sain en beaucoup de choses, il leur faitnbsp;ordinairement défaut quant èi ce qui les touchenbsp;sur ce point. |
Monseigneur, répondit Carmelle, puisquil vous plait duser de mon conseil, je vous dirai lidè-lement ce quejen pense... Tant il y a que si vousnbsp;ayiez cherché dans tout Ie monde, é peine trouve-riez-vous personnage qui piit mégaler pour jugernbsp;de la passion dont vous vous plaigncz, car elleestnbsp;en moi comme en vous !... Je la sens comme vous,nbsp;et peut-être davantage... Néanmoins laise et Ienbsp;grand contentement que je reoois de votre pré-sence apportent tant de remède, que je prendsnbsp;plaisir é mon mal et ne vis que pour Ie faire du-rer... Or, au moment oü vous mavez entamé Ienbsp;sujet du roi de Dace, je pensais sur mon atne h sanbsp;longue absence. Par ainsi il me semble, pour Ienbsp;mieux, que nous devons faire voile vers Constantinople, vous assurant que jai un moyen de vousnbsp;adresser a madameLéonorine... En sorte que vousnbsp;pourrez la voir et lui parler sans être connu dau-tres que delle, si bon lui semble... Pour yparve-nir, une fois arrivés au port, il sera nécessairenbsp;que tous ceux de ce navire soient avertis de dire,nbsp;si lon vous demande, que vous êtes resté en lanbsp;Montagne Défendue... Pendant ce temps, vousnbsp;vous tiendrez caché au fond du vaisseau... Ganda-lin, Enil et moi, nous irons trouver lempereur,nbsp;auquel je ferai entebdre que vous menvoyez versnbsp;madame Léonorine, pour lui présenter de votrenbsp;part ce que vous avez conquis en la Roche de lanbsp;Demoiselle Enchanteresse... Pour Ie surplus, lais-sez-moi faire... Esplandian ayant écouté attentivement Carmelle, demeura tout pensif, puis dit; Ma grande amie, je ne crains ni ne redoute la mort, elle no saurait être plus aigre et plusnbsp;cnnuyeuse que la vie que je souffrel... Mais jenbsp;crains Ie déshonneur de madame Léonorine etnbsp;linjure que je pourrais faire a lempereur, qui anbsp;tant obligé mon pére que jen serais blamé toutenbsp;ma vie... Toutefois, je me soumettrai a tous lesnbsp;hasards quil vous plaira. II suffit, répondit Carmelle, je vous prie de vous réjouir et de faire grande cbère, car si jamaisnbsp;femme vint ü bout de chose quelle enlreprit, jenbsp;viendrai a bout de celle-ci! Carmelle laissa done Esplandian, et mandant Ie patron du navire, elle lui commanda de faire voilenbsp;vers Constantinople. A quoi il pourvut si diligem-ment, que Ie troisième jour d aprés ils enlrèrentnbsp;au port. La, Esplandian déclara a ses gens ce quil avait résolu avec Carmelle, leur defendant expressémentnbsp;de dire é créature vivante quil fut ailleurs quen lanbsp;Montagne Défendue. Car, ajoula-t-il, je ne suis pas encore en mosure pour me présenter devaiit un tel et si grand prince que lempereur... Et afin quon ne vousnbsp;trouve pas mensongers, je me tiendrai au fond dunbsp;navire tant que nous demeurerons ici. Alors lui, Carmelle, Gandalin et Enil parlérent ensemble, et la demoiselle commenpa è déclarernbsp;longuement la manière dont elle ontendait don-ner fin a cette entreprise. Je ferai, dit-elle, dresser présenlcment sur Ie tillac la tombe que nous avons apporlée de lanbsp;Roche de la Demoiselle Enchanteresse, ni plus ninbsp;moins que nous la vimes ia première fois. Puisnbsp;jirai vers lempereur et lui dirai que jai en ce navire une des plus belles choses qui existent. Jenbsp;trouverai moyen de Ie faire dosccnclre jusquici, oünbsp;je lui montrerai Ie Lion, Ie Jupiter et tout Ie resle.nbsp;Lorsquil aura tout visité, je lui dirai que vousnbsp;envoyezle tout ü madame Léonorine... Quand ilnbsp;sera retourné en son palais, vous entrercz dans Ienbsp;Cüffre de cèdre; je vous ferai porter, dans cettenbsp;tombe oü vous serez enfermé, dans Ia cliambre denbsp;la princesse que javertirai secrètement. Par ce |
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moyen vous pourrez vous parler comme bon vous senibiera, elle et vous... nbsp;nbsp;nbsp;Oui; raais Ie moyen den sorlir? demandanbsp;Esplandian. nbsp;nbsp;nbsp;Je la prierai, dit-elle, de me donner Ie coffrenbsp;de cèdre pour inhumer Ie corps de Malroco, quinbsp;raourut en bon cbrélien. Je vous en ferai alors sor-tir immédiatement. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieu 1 répondit Gandalin, voilii Ia plusnbsp;ingénieuse invention du monde, et je contessenbsp;maintenant que je nai jamais été quune béte, aunbsp;respect que je dois a Garmelle 1... nbsp;nbsp;nbsp;Ne vous mêlez, dit celle-ci, que de fairenbsp;bonne mine. Remettez-moi Ia boite, et commen-Cons immédiatement. Alors Esplandian descendit au fond du navire et ordonna quon exécutat tous les ordres de la demoiselle. Puis Carmelle, Gandalin et Enil mirent pied a terre, vinrent trouver lempereur quils saluèrentnbsp;trés humblement, k lexception do Carmelle; car,nbsp;ainsi que je vous ai dit, il nétait pas homme vi-vant, si grand prince ou seigneur quil fut, quellenbsp;eslimSt autant quEsplandian. CIIAPITRE IVComment Carmelle et Gandalin sen allèrent trouver 1'empc-rcur, et comment il fut convenu avec ce prince qu'on transporterait ii terre Ie fameux coffre en bois de cèdrenbsp;dont Esplandian faisait présent it la belle Léonorine. jandalin et Carmelle étaient trés conrms a Constantinople,nbsp;*a cause du long séjour quilsnbsp;y avaient fait autrefois. Aussinbsp;ïemnereur regut-il Gandalinnbsp;trés numainement. Gandalin, mon ami, lui ,dit-il en souriant, bien quenbsp;volre présence mapporte unnbsp;ennuyeux déplaisir, lorsquenbsp;:^je me souviens vous avoir vunbsp;au-del^ de la mer avec lanbsp;\personne de la chrétienténbsp;'^que jaime Ie plus et que jenbsp;nespcre pas revoir, soyeznbsp;Pourtant Ie bienvenu et dites-moi, pour Dieu,nbsp;onament se porte Ie chevalier de la Verte Epée? jr., fö» répondit Gandalin, il y a longtemps que ¦' i^^issé pourvenirici... Je sais toutefois quenbsp;pariout oü il est vous avez en lui un prince aussinbsp;ewue que vous pouvez Ie désirer... foi, dit lempereur, je Ie crois et je fait^n 1 nbsp;nbsp;nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;éié mie o ® Lisvart, qui sest volontairement dé-'^le sa couronne en sa faveur... vou^ ióe^ nbsp;nbsp;nbsp;Enil, cest chose vraie, je puis il a été comme celui qui était présent quand ut Ie monde, certainement, selon les |
gestes et humble contenance du bonroi Lisvart, je nepus alors me tenir de pleurer, tant il excitait lanbsp;pitic du peuple qui Ie regardait. nbsp;nbsp;nbsp;Je vous prie, chevalier, dit lempereur, denbsp;me raconter comme cela advint, car tous les preuxnbsp;sont obligés, non-seulement de connaitre les chosesnbsp;vertueuses, mais encore de les imiter autant quenbsp;possible. Alors Enil commenca k raconter tout au long co que vous avez entendu ö ce propos. Sur quoi lempereur, tenant la tête baissée, rêva longuement, puis il dit tout haut: nbsp;nbsp;nbsp;Je crois en vérité que bien des années sé-couleront avant que lon trouve un meilleur princenbsp;que Ie roi Lisvart, un prince qui ait passé sa jeu-nesse avec plus de prudence, de magnanimité etnbsp;de courage. Aussi, daprès ce que jen ai pu connaitre, la fortune et la vertu lui ont été favorables.nbsp;La fortune, en lui donnant la force pour vaincre etnbsp;obtenir la victoire sur plusieurs malheurs quelle-même lui préparait; la vertu, en ce quelle Ie metnbsp;sur la fm de ses jours sur la voie du paradis... En achevant cette parole, lempereur sadressa fi Carmelle, fi qui il demanda, en souriant, si ellenbsp;était aussi passionnée de lamour dEsplandiannbsp;quelle avait habitude de 1être. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit-elle, depuis que jai eu lhon-neur de vous voir, sil y a quelque chose de changenbsp;en moi, cest que lamour, la servitude et 1affectionnbsp;que je porte k celui k qui je suis, sont de beaucoupnbsp;augmentés et saccroissent tous les jours... Chacun se prit a rire de ces paroles. nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi, dit lempereur, nous pouvonsnbsp;biencroire que vous nêtes pas venue en cette cournbsp;pour convertir quelquune de nos demoiselles, biennbsp;quil vous leüt expressément commandé... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, vous jugez suivant la raison; toutefoisnbsp;je prends un si grand plaisir èi Ie servir en tout cenbsp;qui Ie contente, que je ne veux rien en excepter...nbsp;A parler véritablement, mon arrivée vers vous estnbsp;pour vous demander un don, non pas dor ni dar-gent, mais un autre plus précieux encore. Je désirenbsp;seulement quil vous plaise de descendre jusquaunbsp;port, voir un présent que monseigneur Esplandiannbsp;envoie a madame Léonorine, comme son chevalier. Par Dieu! ma mie, sécria lempereur, vous nous demandez la une chose dont nous devrionsnbsp;nous-même vous prier 1... Venez done présenteraent, sire, dit Carmelle, car mon séjour dansce pays ne peut pas être long. Alors lempereur, accornpagnéde ses chevaliers, sortit de son palais... Arrivés sur la grève, ils montèrent sur Ie navire de Carmelle, qui montra la tombe de cristal, cellenbsp;de pierre dazur, et enfin la statue de Jupiter. Lempereur sarrêta a cette derniére plus què nulle desautreschoses; non tant pour ses richessesnbsp;que pour lire la prophétie quelle contenait, la-quelle il voulut lire et dont il fut trés étonné. Co que connaissant, Carmelle lui dit: Sire, tout ce que vous vqyez la est demeuré deux cents ans etplus aupalaisruiné delaDemoisellenbsp;Enchanteresse. Toutefois, pendant ce temps, nulnbsp;chevalier, quelque preux et vaillant quil ait été,nbsp;quelque effort quil y ait mis, na pu non-seulement |
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Ie coiiquérir, raais inêrae Ie voir. Monseigneur Es-plandian est arrivé, et seii est rendu maitre et possesseur, comme vous voyez... Vraiment, répondit-il, voici Ie plus beau présent que je vis jamais! II est digne de la plus grande admiration, car sil est dune richesse sónsnbsp;pareille, je ne 1estime rien en respect de savoirnbsp;quil appartient è celle qui nous a fait tant de menaces, comme il est aisé de Ie voir par la tablellcnbsp;ci-contre. Dieu veuille que tout aille mieux quenbsp;je ne lespère!... Sire, répondit Carmelle, bien qu'il soit tel, je Grains que madame votrefdle ne lait tant amp; gré,nbsp;quelle veuille, en recompense, relever Ie bon chevalier Araadis, et celui fi qui je suis, de la promessenbsp;quils lui ont faite. Je ne sais pas cela, répondit Iempereur, raais je suis plus quassuré que nul trésor lemporel nenbsp;peut égaler Ie bien et les vertus qui sont en volrenbsp;maitre. Aussi ne consentirai-je jamais que Léono-rine fasse eet échangc, airaant bien mieux avoirnbsp;Esplandian en ma compagnie que tous les trésorsnbsp;de la terrö dans mes coffres!... Ainsi done, rorn-portez votre présent, si bon vous semble, car Es-plandian ne peut nous êlre agrcable que par sanbsp;presence... Sire, répliqua Carmelle, jai commanderaent de Ie laisser tout de même Ji madame Léonorine;nbsp;et, sil vous plait, puisquelle nest pas ici avecnbsp;vous, je Ie ferai porter dans sa charnbre. Carmelle, répondit Icmpereur, ma fille est allee avec rimpératrice, a un mille dici. Lors-quelle sera de retour, vous pourrez Ie lui présenter, et je crois quelle ne Ie refusera pas, non pasnbsp;tant pour la valeur que pour Ie bien que je veux ènbsp;celui qui Ie lui cnvoic. En disant ces mots, lempereür laissa Carmelle, retourna titerre etprit Ie chemin de son palais. II devisa beaucoup avec ses genlilshommes de la beauté do cetto tombe. Plus ils en parlaient,nbsp;plus ils en reconnaissaient la valeur; de sortenbsp;quils avouèrent publiquement navoir jamais vunbsp;de leur vie un présent si richc et si extraordinaire. CHAPITRE V Comment Esplandian fut mis dans Ie coffre de cÈdre, et portó dans la chambre de la princesse Léonorine ; ct comment,nbsp;une fois lii, ces deux amants eurent ensemble los plusnbsp;doux entrctiens. Après que cette troupe se fut relirée, Carmelle fitvcnir Esplandian, qui sétaitcouché dans Ie fondnbsp;du navire, et elle lui i aconta comment leur entre-prise avait été exécutée, et les entrclicns de Iempereur avec Gandaliii et Euil. Sur mon Sme, répondit Esplandian, jc ne fiis jamais en telle peine 1 Jc ne savais que penser ennbsp;vous entendant tous parlcr, hors madame Léoiio-rme; ct jai été trés soulagé quand lempereurnbsp;VOUS a aihrmc qu elle nétait pas dans la ville... |
nbsp;nbsp;nbsp;Nai-je pas bien joué mon róle? demanda Carmelle. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Ie mieux quil est possible, répondit Es-plandiau; et, sil est vrai que bien coramencernbsp;fait quasi toujours bien fmir, je me tiens assurenbsp;que je surmonlerai mes malheurs!... Pendant quEsplandian sentretenait ainsi avec Carmelle, Gandalin et les autres, la nuit survint, etnbsp;rimpératrice sen revint des champs. Ce quayant appris Carmelle, elle fit aussitót coucher Esplandian dans Ie coffre, de manière i cenbsp;quil eüt de lair de tous les cótés; puis elle Ie cou-vrit des lames de cristal et dazur. Quant a Gamla-lin, a Enilet h leurs écuyers, ils prirent la tombe,nbsp;et, accompagnés de Carmelle, ils sortirent de lanbsp;nauf et viiirent au palais. Léonorine était avertie du beau présent que lui envoyait Esplandian. Aussi attendait-elle Carmellenbsp;avec impatience, car on lui avait dit que, vers Icnbsp;soir, Ie présent lui serail apporlé. Aussi, désnbsp;quello lo vit, elle vint au devant, accompagnée denbsp;beaucoup de dames ct de demoiselles qui élaientnbsp;curieuses de voir cel te tombe. Carmelle, en apercevant Léonorine, sapprocba delle, et, lui faisant une grande révérence, ellenbsp;lui dit; Madame, Ie bon chevalier Esplandian vous envoie ce présent; il fa enlevé dopuis pen denbsp;temps sur la Montagne de la Demoiselle Enchantc-rosse. II vous Ie reraet expressément pour vousnbsp;faire coiinaitre de plus en plus Ic grand désir quilnbsp;a detre votre dévoué chevalier, Toutefois, avantnbsp;que de passer outre, il faut que vous me promcltieznbsp;deux choses : la première, que vous ni personne nenbsp;regarderez dedans la tombe jusquh demaiu matin,nbsp;oü je reviendrai vers vous avec la clef pour ouvrirnbsp;un coffre de cèdre que vous y trouverez... La se-cosde chose, ccst quaprès que vous aurez ouvertnbsp;Ie coffre, vous men ferez présent pour Ie porternbsp;au lieu oü mon père est érmite, et, la, inhurner lesnbsp;os de Matroco, lequcl mourut en bon Chrétien,nbsp;comme vous savez. Carmelle, ma mie, répondit linfante, je vous promettrai bien cela... Gependant, je métonne dunbsp;retard quEsplandian met a venir voir lempcreur. Madame, répondit Carmelle, vous Ie saurez domain; et, en attendant, avisez oü il vous plaitnbsp;que nos gens se débarrassent de leur lardeau. En cette grande salie, répondit Léonorine, de manière ü ce que mes ferames puissent Ic voir hnbsp;leur aise. Par ma foi, madame, vous me pardonnerez, dit Carmelle : cc lieu est trop comrauii pour y laisser une chose aussi précicuse. Je ne dis pas quenbsp;vos dames ne puissent Ie vo:r; mais, aussitót aprés,nbsp;vous ferez mieux de la meltrc dans votre garderobe, dont vous seule aurez la clef. Quelques moments après, ceux qui portaient la tombe 1entrérent dans la salie et la déposèrent aunbsp;milieu, en attendant que Léonorine et les autresnbsp;leussent regardée et contemplée è leur aise. Lenthousiasme fut trés grand, et, sans la presence de Carmelle, cette nierveilleusc chose eut été bien mieux visilée. Mais Carmelle ne voulutpasnbsp;partir de lü avant quelle fut eufennée plus secre-tenienl. |
LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE.
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Piüs elle prit congé. En sortant, elle tira k part la princesse, et, lui donnant la clef du coffre dans lequel était Esplan-dian, elle lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Madame, je vous laisse dans cette tombe,nbsp;deux Irésors dinestimable valeur, bien que la difference en soit grande, comme vous pourrez ennbsp;juger lorsque vous serez seule... Sous cette clef gitnbsp;la chose que vous avez Ie plus ardemment souhai-tée en votre compagnie... Et, sans attendre la réponse de Léonorine, Car-melle sortit de la chambre, et retonrna avec Gau-dalin et les autres sur son navire, laissant la princesse dans une grande anxiété au sujet des paroles précédentes. Léonorine se mit telleraentdans lesprit que cé-tait Ie corps dEsplandian qui était dans ce colfre, quelle fut contrainte de f iire sortir toutes ses demoiselles, hors la reine Ménoresse, qui demeuranbsp;pour lui tenir compagnie. Alorselle sejetasurson lit en fondant en larmes. La reine Ménoresse, étonnée de ce prompt changement, ne savait que penser. Remarquant que duii moment ?i laulre sa douleur augmentait, ellenbsp;sapprocba delle et lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Madame, ne me cachez pas plus longtemps,nbsp;je vous supplie, la cause de votre tristesse - car jenbsp;vous jure ma foi que, si jy puis apporter remède,nbsp;je Ie ferai comme pour moi-mêmel... Léonorine, qui soupirait sans cesse, ne lui fit aucune réponse... Mais, enfin, iraporlunée davan-tage, elle lui répondit; Hélas 1 ma mie, pour Dien, laissez-moi en paix!.....Quil vous suffise de savoir que jai au- jourdhui un aussi grand désir de mourir que jai pu désirer de vivre !... nbsp;nbsp;nbsp;Comment, madame, dit la reine Ménoresse,nbsp;ne me direz-vous pas autre chose? Non, répondit Léonorine. En bonne foi, reprit la reine, vous mattrisle-rez beaucoup, et jaurai raison de penser que la-milié que vous me montriez par Ie passé était feinte; ce dont je me plaindrai toujours... Jai éténbsp;felle a votre égard, que jeusse hasardé pour vousnbsp;non-seulement ma vie, mais mon honncur et monnbsp;¦'me... Etcest ainsi que vous agissezl... Üuand Léonorine 1entendit parler avrc telle affection, elle se rassura un peu et lui répondit ; Puisque vous avez envie de Ie savoir, vous Ie saurcz, a Ia condition que vous maiderez é avancernbsp;mes jours, car jai délibéréde mourir... Or, il peutnbsp;encore bien vous souvenir de la première Ibis quenbsp;Larmelle vint ici apporter des nouvelles d'Esplan-dian, fils du bon chevalier de la Verle Epée. Es-plandian, disail-elle, avait commandemeut de sounbsp;pere de se retirer vers nous pour nous servir fi «anbsp;place, suivant la promesse quil nous avait failenbsp;pendant quil était k celte cour. Carrnelle feigiiitnbsp;quEsplandiau Ienvoyait a Constantinople pournbsp;eette seule raison, afm do le faire entendre a Iern-mmeur et k nous toutes. Mais il y avait une autre eguilje sous roche : Carrnelle venait exprès pour e prier dayoir compassion de son mallre, qui f],, ef désirait tellement me voir, quil vivaitnbsp;ni'iP effroyable langueur... II adviut de celanbsp;4 gt; par une infinite de coniidences quelle |
me fit, je renfermai dans mon Sme ce que la re-nomraée m'avait déjé appris de lui. nbsp;nbsp;nbsp;Léonorine! Léonorine 1... raurmura la reinenbsp;Ménoresse. nbsp;nbsp;nbsp;Je nai jamais de ma vie pensé commettrenbsp;avec Esplandian une faute qui put entacher monnbsp;honneur, reprit la leune princessc; je me faisaisnbsp;gloire seulement dVvoir un si noble chevaliernbsp;pour me servir... Hélas! mamie!... ce feu sestnbsp;accru; de sorte que je ne puis penser é autre qudnbsp;Esplandian, dont 1amour me tourmente tellementnbsp;que sa longue absence a pensé me faire mourir...nbsp;Néanmoins lespérance que javais de le voir denbsp;jour en jour me donnait Ieffort de supporter monnbsp;mal avec assez de patience pour que persoune nenbsp;se doutat de ce qui se passait en moi. Tel le nau-tonnier qui, traversant les fiots pendant forage,nbsp;sefforce de faire diligence pour arriver au portnbsp;et rencontre un écueil qui arrête son vaisseau ctnbsp;lui fait faire naufrage; telle moi, pauvre infortu-née, pensant être au bout de mes malheurs par Ianbsp;presence de celui que jattendais, je suis tombéenbsp;tout è 1heure dans le gouffre du désespoir en en-tendant Carrnelle me dire : Madame, je vous laissenbsp;en cette tombe deuxtrésors, doiit 1un est la chosenbsp;du monde que vous avez le plussouhaitée en votrenbsp;vie. Ce qui me fait penser que ce ne peut êtrenbsp;autre que le corps dEsplandian. Hélas! il a sansnbsp;doute ordonné avant de mourir quon 1apportétnbsp;ici pour quil fiit plaint et pleurè, ce que je ferainbsp;pendant toute ma vie, qui ne sera pas longue, silnbsp;plait é Dieul... Léonorine poussa un grand cri en disant ces mots, et elle tomba évanouie dans les bras de lanbsp;reine Ménoresse. Gelle-ci, trés étonnée dentendre celte princesse fenir des discours si éloigués des précédents, nenbsp;savait comment la conseilier et la consoler. Cependant, dans fextrémité oü elle se trouvait, elle alia chercher de f eau froide quelle lui jeta surnbsp;le visage. Quand Léonorine eut repris ses sens, la reine Ménoresse lui dit: Comment, madame! vous jetez le manche après la cognée?... Vous voulez done perdre votrenbsp;reputation dans le monde?... Oü est done cettenbsp;Constance, celte sagesse qui vous étaient jadis sinbsp;familières?... Faut-il vous oublier ainsi pour unenbsp;parole mal entendue ?... Quand il serait vrai quEs-plandian fut mort, votre passion pourrait-elle lenbsp;reiidre k la vie ?... Carrnelle vous a dit que la chosenbsp;quo vous désiriez le plus posséder est enforméenbsp;dans cette tombe, y aurait-il quelque chose dextraordinaire ü ce quEsplandian y soit vivant?nbsp;Scrait-ce le premier ami qui aurait fait semblablenbsp;eulreprise pour f amour de celle quil aime ?... Hélas 1 ma cousine, répondit Léonorine, as-surez-vous sil est mort, et, sil en est ainsi, je lui liendrai compagnie avant que le jour narrivel... Soyez calme, je vous en prie, dit la reine Ménoresse, et laissez-moi faire... Tenez done, répondit Léonorine, voilü la clef que rna laissée Garmelle... Ménoresse prit cette clef, entra dans la garderobe oil était la tombe, leva la première lame de |
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cristal et demanda assez haut sil y avait quelquun dedans. Espiandian, a qui une heure avait paru plus longue quun an, entendant parler la reine, ré-pondit aussitot; nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;Et qui êtes-vous? dit Ménoresse... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, réporidit-il, je suis lheureux Espiandian qui me suis enferraé dans cette tombe,nbsp;prêt a recevoir la vie ou la mort, suivant quilnbsp;plaira lt;1 madame Léonorine duser erivers moi denbsp;pitié OU de rigueur... Etes-vous, dit la reine, Espiandian, fils du bon chevalier de la Verte Epée, qui nous a tantnbsp;de fois promis par messages de venir nous ser-vir?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, répondit-il, cest moi qui,nbsp;pour accomplir ma parole , me suis fait apporternbsp;ici comme vous voyez... Si vous voulez me promettre, dit la reine, et me jurer de ne pas transgresser ce que je vous or-donnerai, je vous ferai voir et parler ^ celle quenbsp;vous désirez tant servir... Je vous promets cela et tout ce quil vous Elaira, répondit Espiandian, pourvu que madame léonorine Ie veuille et soit contente... 11 suffit, dit la reine Ménoresse. En conséquence, Ie vaillant fils dAmadis leva la seconde lame, ouvrit Ie coffre et en sortit, ennbsp;faisant une grande révérence a la reine Ménoressenbsp;quil ne connaissait pas encore. Elle lui dit aussitot: Sire chevalier, peut-être avez-vous ouï parler de moi quelquefois ; je suis la reine Ménoresse qui, pour vous aélivrer de la peine, ai ouvert votrenbsp;prison... Je vous prie cependant de rester ici et denbsp;my attendee... En disant ces mots, Ménoresse quitta Espiandian et sen vint trouver Léonorine qui tremblait commenbsp;une feuille. Madame, lui dit-elle avec gaité, quand lhiver a été dur et long, on dit que lélé en parait plusnbsp;beau. Après une grande tristesse survient unenbsp;grande joie I Vous avez pleuré Espiandian commenbsp;mort; maig je nai jamais vu de mort plus beau ninbsp;mieux portant que celui qui était eiifermé dansnbsp;cette tombe 1 Venez vous assurer si je rêve ou non!nbsp;Venez 1 venez 1... Quand Léonorine entendit Ménoresse parler ainsi avec joie dEsplandian, elle cut un tressail-lement dallégresse, et, se levant de son lit sausnbsp;dire un seul mot a la reine, elle courut droit a lanbsp;garde-robe é lentrée de laquelle elle vit celuinbsp;quelle aimait tant. Espiandian mit aussitot les genoux en terre pour lui baiser les mains; rnais Léonorine ne luinbsp;laissa pas Ie temps de Ie faire; oubliant alors sanbsp;modestie accoutumée, sa gravité, sa pudeur ordinaire même, et ne pouvant plus se commander anbsp;clle-möme, elle se jela dans les bras dEsplandiannbsp;nt 1embrassa avec une extréme ardeur comme sinbsp;edele connaissait depuis longtemps... Je crois ceriainement que, si la reine Ménoresse letiinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;et répréiiendée doucement sur sa de^bonh nbsp;nbsp;nbsp;amants enivrés seraient morls |
Ce nétaient pas deux corps, mais bien deux araes qui se mariaient. Espiandian et Léonorinenbsp;sapprochaient leurs bouches et se caressaient lunnbsp;lautre jusquè rextrémité des lèvres... Pour unnbsp;peu ils eussent passé outre , oublieux des lois dunbsp;monde et fidèles serviteurs de la loi de nature... Je ne dis pas que la reine eut raison de les sé-pérer comme elle Ie fit et de les rappeler aux exigences décevantes de la réalité. Si quelquun savisait, comme elle, dacuser Léonorine de folienbsp;ou dinconstance, je lui répondrais, quelle étaitnbsp;très-excusable. Car, bien quelle ne connüt pasnbsp;Espiandian, et que la raison semble dire quellenbsp;aurait dü mieux Ie connaltre avant de lui donnernbsp;de si grandes marqués damitié, il faut bien avouernbsp;que larnour lavait si bien gravé et empreint dansnbsp;son coeur, quelle Ie voyait depuis un long tempsnbsp;avec les yeux de lesprit... Cest pourquoi il ne faut pas sétonner si elle fit si bon accueil amp; sonami, cette première fois quellenbsp;Ie vit corporellement, attendu la peine et Ie longnbsp;tourment quelle avait souffert depuis Ic jour oünbsp;Garmelle lui en avait apporté les premières nou-velles... Ges deux amants étant dont emparadisés liin devant lautre, se trouvaient tellement heureuxnbsp;que la reine Ménoresse dit a Léonorine; Madame, il me semble que vous feriez bien de commander au chevalier de se lever. Vous pour-riez Ie mener dans votre chambre et deviser ten-drement avec lui pendant toute la nuit, si vous Ienbsp;trouvez bon... Ma grande amie, répondit Léonorine, il nous a fui pendant plus de deux ans; maintenant jenbsp;veux Ie tenir de si prés quil naura pas la possi-billité de nous échapper!... Alors elle prit Espiandian par la main, et voulut Ie faire lever, mais lui, sy refusant, dit è Léonorine : nbsp;nbsp;nbsp;Madame, Gastilles me manda naguère ènbsp;Alfarin que vous me portiez quelque mau-vais voiiloir; je vous supplie de men dire lanbsp;cause... Si jai jamais fait une faute, jai péchénbsp;alors par amour pour vous... Si vous croyez cela,nbsp;jaitrop présumé, pardonnez-moi et men donneznbsp;telle pumtion que bon vous sernblera... nbsp;nbsp;nbsp;Mon belami, répondit Léonorine, votre longue absence macausétant dennuis, que je vousnbsp;prie et commande de ne plus vous éloigner ainsinbsp;de moi... Voilé votre punition !... Madame, dit Espiandian, jai encore un voyage é faire vers mes compagnons, qui pour-raieiit mal penser de moi, pour les avoir laisséshi-bas, tandisque je prenais mon plaisir céans... Jenbsp;vous jure que je ne vous offenserai jamais pournbsp;une semblable cause ni pour aucune autre quinbsp;puisse survenir. Je vous accorde cela, dit-elle, pourvu que vous soyez bientót revenu. Du reste, je veux quenbsp;dorénavant vous maimiez assez pour que per-sonne autre que moi nait puissance sur vous etnbsp;que vous soyez mon chevalier. Or, maintenant,nbsp;levez-vous et je vous dirui co que je désirenbsp;encore... Espiandian se leva. Léonorine, Ie prenant par la main droilc, m |
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conduisit dans sa chambre, Ie fit asseoir sur son' lit et prit place a coté de lui. La, les yeux sur les yeux, les mains dans les mams, ils se raconlèreiit les peines quils avaienlnbsp;endurées; comment leur amour avail pris nais-sance ; ce qui en avail été la cause... Ils parlèrentnbsp;ensuite de leur futur mariage, et, en devisantnbsp;ainsi, ils sexcitèrent tellement lun 1autre que sinbsp;la reine Ménoresse neüt été témoin de l'ardeurnbsp;qui les dévorait, je ne sais si, en attendant Ie mariage et ses droits consacrés, ils ne se fussent riennbsp;prêté. Les deux amants passèrent ainsi la nuit, jus-quau lever de laurore. Ce que voyant, la reine Ménoresse sapprocha de Léonorine et lui dit: Madame, les plus courtes folies sontles meil-leures... II est déjci grand jour: Timpératrice pourrait envoyer quelques-unes de ses femmesnbsp;OU venir elle méme póur voir comment vous vousnbsp;portez... Car, hier soir, trés tard, on lui a dit quenbsp;vous vous trouviez mal. Pour Dieu 1 donnez congénbsp;é ce gentil chevalier dont votre coeur est si alfolénbsp;et renfermons-le de peur que nous ne soyonsnbsp;surprises... Ces paroles furent peu agréables é Esplandian qui eüt voulu que cette nuit-la séternisat. Ellesnbsp;ue Ie furent pas davantage S Léonorine. Cepeii-dant, quoiqu elle en eüt, prévoyant Ie danger quinbsp;pourrait advenir si on les trouvait ensemble, ellenbsp;dit a son bel amant: Mon doux ami, cette nuit bien heureuse ''öus fera souvenir de la promesse que vous ma-^'ez faite; je désire vous revoir Ie plus tót quenbsp;vous pourrezl Comme elle achevait ces mots, la reine Ménoresse qui élait aux écoutes, enlendit quelquun monter les degrés de la chambre. Elle en aver-tit Léonorine. Esplandian se retira trés preste-ment, sans prendre un plus long congé de sa dame,nbsp;et disparut dans son coffre de cèdre... Cependant Léonorine ne put sempêcher de Ie baiser avant que de lenfermer... Comme elle achevait de mettre la lame de cris-sur la tombe, Carmelle frappa é la porte, ^ecompagnée de Gandalin, dEnil et de ses com-gnons. La reine Ménoresse leur ouvrit aussitót... Carmelle, en entrant dans la chambre, dit a Ceonorine, en lui souhaitant Ie bonjour : , ¦ Madame, jai commandement de celui qui m envoie vers vous, de ne pas faire un plus longnbsp;®ejüur dans ce pays. Vous plait-il de me donnernbsp;ongé et de me faire délivrer Ie colfre que vousnbsp;'bavezpromis?.., ~~ .C^^^moiselle, répondit Léonorine, je vous lai 1 romis, et je tiendrai ma promesse, bien que jai-^iasse mieux tout garder avec moi que de mennbsp;jparer... Vous pourrez Ie prendre quand il vousnbsp;P aira; vous Ie trouverez ü la inêine place quenbsp;''ous aviez choisie hier. nrinrf^ moment les dames et les demoiselles de la averties que Léonorine était levée,nbsp;Lénrw'^ ® chambre. Elles empêchèrentnbsp;coSrnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;separément a Carmelle, mmc elle eut bien voulu Ie faire. Seulemeiit |
Léonorine lui rendit la clef du coffre qui fut retiré de la tombe. Puis Gandalin, Enil et deux écuyersnbsp;Ie prirent avec eux et Iemportbrent, pendant quenbsp;Léonorine disait a Carmelle: Remerciez de ma part, je vous prie, Ie chevalier qui a eu si bonne souveiiance de moi. Et trouvez moyen que, suivant ce quil a si souventnbsp;mandé a Iempereur et a nous, il vienne nous voirnbsp;Ie plus tót quil Ie pourra... Madame, répondit Carmelle, je Ie ferai de trés bon cceur, comme celle qui désire vousnbsp;obéir... Ny manquez done pas, dit la princesse et sur ce, que Dieu veuille vous conduirel... Alors Carmelle suivit ceux qui emportaient Esplandian, laissant Léonorine joyeuse et triste.nbsp;Joyeuse, paree quelle avail enfin pu voir celuinbsp;quelle tenait plus cher quelle même; triste, ènbsp;cause de son départ précipité. Toutefois, 1'espérance quelle avail de son prompt retour, lui modéra grandement son ennui.nbsp;Pendant toute cette journée et celles qui suivirent,nbsp;elle resta toute songeuse, sans quon put soupgoïi-ner pourquoi. Ah! si Ménoresse navait pas été Ié!... mur-murait-elle. Au moins nous nous serions possédés lun et lautre, et nous naurions pas é cette heurenbsp;la crainte de nêtre jamais lun a lautre, malgrénbsp;1envie que nous en avons... La vie a tant denbsp;périls et de séparations... et lamour doit avoirnbsp;tant denivrementsl... Ah! si la reine Ménoressenbsp;navait pas été Ié!... Comme Ie regard de monnbsp;douxamime transpergait agréablement lamel..nbsp;Comme jétais tentée é chaque minute de tombernbsp;pamée entre ses bras!... Sa bouche brülait lanbsp;mienne, mais ce feu était plein de charmes, etnbsp;mon cceur sy sentait lentement fondre commenbsp;neige au soleil... Ah! si Ménoresse navait pas éténbsp;lal... Carmelle ayant achevé son entreprise ainsi que vous venez de voir, et ne voulant rien oubliernbsp;de ce quon élait convenu de faire, envoya, pournbsp;éloigner tout soupgon, Gandalin et les autres aunbsp;navire, et revint trouver lempereur qui, déja levé,nbsp;se promenait sur les galeries. Aussitót quil la vit entrer, il lui demanda si Ie présent quEsplandian envoyait é sa fille étaitnbsp;encore dans Ie navire. nbsp;nbsp;nbsp;Non, Sire, répondit-elle, je lai fait porternbsp;hier dans la soiree chez madame Léonorine, ainsinbsp;que je vous lavais promis, et je lui ai tout laissé,nbsp;horrais ce que jai eu pour ma part. nbsp;nbsp;nbsp;Et quoi? dit lEmpereur. Le coffre de cèdre, répondit Carmelle, dans lequel je ferai, sil plait a Dieu, inhumer le corpsnbsp;de Matroco, qui repose dans Fermitage de monnbsp;pére... Mais comme je dois parlir ce matin pournbsp;laMonlagne Défenduevers celui é qui je suis, jenbsp;demande quil vous plaise de me donner congé. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, répondit lempereur, jai mandénbsp;dernièreraent par vous é Esplandian le grand plai-sir quil me feraitde venir nous voir. üites-le-luinbsp;de nouveau, Fassurant quil aura de moi et desnbsp;miens tout Fhonneur possible... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Carmelle, que Dieu vous donnenbsp;longue vie! |
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10 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Et prenant congé de lempereur, elle retourna au vaisseau oü lattendaient Esplandian et scsnbsp;compagnons. CHAPITRE VI \ Comment Esplandian fit meltre a la voile, pensant relacher prés de la Montagnc Dé-fendue, et des aventures qui lui advinrent. splandian élantrelourné sur son vaisseau, et Carmelle layant re-résolurent de ne pas fairenbsp;/ un plus long séjour dans ce pays,nbsp; de peur detre découvcris. Aussi ils comraandèrenl de lever les ancres, de bisser les voiles f * et de prendre route vers la Mon-tagne Défendue. Mais la (empète lesnbsp;poussa malgré eux Ie long de la cóle dAl-farin. La, comme Ie vent sapaisait et quils .......... presque la terre, ils apergurent sur un rocher des gens de pied et de cheval qui combat-taient lun centre laulre avec grande furie. Esplandian, étonné, dit k Gandabn et a Enil; nbsp;nbsp;nbsp;Puisque nous voila arrivés en co lieu, aliensnbsp;voir, je vous prie, quelle est la raison qui leurnbsp;met les armes a la main, et aidons ceux ptour quinbsp;sera Ie bon droit 1... nbsp;nbsp;nbsp;Allons, répondirent les deux chevaliers. Ils descendirent aussitót a terre et, montant sur leurs destriers, ils commandèrent leurs mariniers de los attendre; puis ils coururent h bridenbsp;abattue la oii se faisait Ie combat. En approebant de plus prés, ils reconnurent leurs compagnons aux croix blanches quils por-taient. Comme ils étaient en danger et enfermés do tous les cótés par un grand nombre de Tures, Esplandian piijiia son ebeval, et, franebissant les roebersnbsp;et les cailloux, il se langa dans la mêlée. Grandaliti et Enil Ie secondèrent si bien, quavec laide des premiers assaillis, malgré la resistancenbsp;des autreSj'il les enfermèrent et leur passèrentsurnbsp;Ie ventre. Ceux qui avaient été secourus ne savaient qtie penser, ui a quoi attribuer larrivée de ces troisnbsp;nouveaux cbevaliers; mais quand ils les eureiitnbsp;connus, ils louèrent grandement Ie Seigneur dunbsp;bien qu'il leur avait fait. Es[)landian leur demanda comment ils en ctaient venus Ié. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit Elian-le-Délibéré, mesnbsp;compagnons et moi avons tant importuné Bellerisnbsp;de nous mener a la guerre, que nous sommes sortisnbsp;ceite nuit, sous sa garde, de la ville dAlfarin pournbsp;surprendre celle de Galatieclui est sur Ie rivagedenbsp;cetti'. rner, assez prés d ici. Nous nous y sommesnbsp;eneffet longuemeut tenus en ernbuscade ; mais, anbsp;la un, craignant detre découverts, nous voulionsnbsp;nous relirer au petit pas : malheureusement nous avons été si bien cernés que, sans la grSce de Dien et votre secours, nous étions impitoyablementnbsp;battus. nbsp;nbsp;nbsp;Par la foi que je dois a la cbevalerie, dit Esplandian, si vous aviez su dans quel pays dinfi-dèles nous sommes, et combien Ia perte dun seulnbsp;dentre nous est irreparable, vous nauriez pasnbsp;voulu tant basarder notre salut. Mais ce qui estnbsp;fait est faitl Et afin quil ne nous survienne rien denbsp;désagréable, retournons sur mon navire qui nousnbsp;attend Ih-bas. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur Esplandian, répondit Belleris, loc-casion est bonne et a tort celui qui la refuse quandnbsp;elle se présente... La défaile des ïures est telle,nbsp;quil nest pas, je pensc, resté un seul horame eunbsp;la ville. Par ainsi, je suis davis que nous en repre-nions Ie chemin, Ie plus secrètcment possible.nbsp;Puis, si nous en trouvons Ie moyen, nous donne-rons k travers les portes, et y pénetrerons sansnbsp;aucune résistance. Néanmoins, envoyez au navirenbsp;un de vos écuyers pour dire a vos gens quilsnbsp;tirent droit k Alfarin, ou quils ne bougent pas denbsp;ié sans avoir de nos nouvelles. Lavis fut trouvé bon et on laccepta. Alors Belleris marebadevant; Esplandian et les autres Ie suivirent lo long du ebemin, doü ils apergurent dassez loin un personnage assis sur un roenbsp;pointu. Ce fantóme était dune laideur repoussaute. Ils galopèrent tous vers lui pour savoir ce que célail et ils virent une femme si vieille, si caduquenbsp;et si ridée, que sesdeux mamelleslui descendaientnbsp;jusquau nombril. Son vêtement était composenbsp;dune grande peau dours, sur laquelle pendaientnbsp;ses cheveux longs, blancs et bérissés comme desnbsp;crins. Ceite femme vivait dans les roebers depuis six fois vingt ans passés, exposée aux tempêtes, é Ianbsp;pluie et au vent, Aussi k voir son corps nu, on cütnbsp;dit que cétait lécorce de quelque orme ou de quel-que vieux cbêne. Tous les cbevaliers se mirent é rire, et ils de-mandèrent a Belleris sil navait jamais entendu parler delle? Oui, certes,répondit-il, car elle est si proebe parente du roi Armaio, quelle est soeur germainenbsp;de sou bis'iïeul... Et bien que, pendant sa jeuncsse,nbsp;elle ait été douée dune beauté parfaite, elle nenbsp;voulut jamais se marier, quelques prières qui luinbsp;fussent faites par ses parents é ce sujet. Elle sestnbsp;tidlement adonnée a la magie et aux seiiuices sur-iiaturellcs quil ny en a pas une seconde commenbsp;elle dans son art. Elle a prédit depuis longlornpsnbsp;que Fon verrait avant sa mort ce grand royaumenbsp;de Turquie passer sous Ic joug des élrangers;nbsp;cest pourquoi elle a fait crciiser cc roe, et baliinbsp;au dessous une ou deux cbambres voülées, oii ellenbsp;Si! tiont ordinairement, accoutrée comme vous lanbsp;voyez... Uaprès ce que Fon dit partoiit, elle j-assenbsp;Fdge do neuf fois vingt ans, et approebe de sanbsp;deux centième année. Puur que vous la connaissieznbsp;mii'ux, je vous dirai que cesl elle qui a fait meltre,nbsp;é la Fontaine Aveatureuse, les piliers dorés et lesnbsp;tablettcs que vous avez pu voir, seigneur Esplandian , quand vous avez trouvé la belle Iléliaxe etnbsp;défait les cbevaliers qui la gardaient... |
LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 11
LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 11 nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment? dit Esplandian; inais je voudraisnbsp;bien savoir a quoi elle passe Ie temps pour de-meurer ainsisolitaire?... nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit Belleris, aucun liomme vi-vant na encore pu Ie savoir. Toutcfois, on tientnbsp;pour certain quelle a porté dans celte caverne unnbsp;grand nombre de livres quelle prend un certainnbsp;plaisir lire. nbsp;nbsp;nbsp;Je mélonne, répondit Esplandian, que per-sonne naitpénélré la dedans. nbsp;nbsp;nbsp;II y en a eu, répondit Belleris, mais ils ontnbsp;été si peu heureux dans leur entreprise, quils sontnbsp;morls au sortir de la caverne. nbsp;nbsp;nbsp;Parlons-lui, dit Esplandian, peut-être nousnbsp;dira-t-clle quelque chose. Ils sapprochèrent de plus prés; mais Ia vieille SC leva aussitot du lieu oü elle était assise, et sen-fuit vers son trou, a lentrée duquel elle sarrctanbsp;pour dire Esplandian : nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier 1 plus de cent ans avant que tu nenbsp;fusses né, javais prédit Ia destruction do ce paysnbsp;par toi et par les tiensl... Cest pourquoi jai pré-féré trainer cetie vie apre et misérable que de tora-ber captive dans tes mains 1 Ces mots dits, la vieille prophétesse senfonga dans son trou et dis()arut saus quon put savoirnbsp;ce quelle devint. Ge qui lit rire les chevaliers. Mais sans samuser plus longtemps de ce quils venaient dentendre, ils suivirent leur chemin surnbsp;lequel ils aperQurent bientól venir vers eux, das-sez loin, soixauteou quatre-vingts chevaliers prètsnbsp;a coinbatlre. Se doutant que ce pouvait bien ctre de nouveoux ennemis, ils se rnirent en ernbuscade et envoyèrentnbsp;en avant Enil et Belleris pour savoir ce quil ennbsp;était. Ces derniers se rnirent amp; couvert sous une toulTe de jeunes arbres qui se trouvaient Et et atten-dirent. Un homme de la troupe portail un drapeau de htfletas rouge, sur lequel était brodée une grandenbsp;^foix blanche... Enil et Belleris neurent pas denbsp;peine a reconnaltre Frandalo qui marchaith la têtenbsp;de ses gens; ils revinrent en prévenir leurs compagnons qui, transportés de joie, semprcssèrent anbsp;'^her a leur rencontre. Comine les deux troupes arrivaient en vue Tune 1 autre, Frandalo, pensant ètre surpris, com-jnanda amp; ses gens de se lenir serrés et, pour niieuxnbsp;fis aliirer au combat, il leur en envoya deux ounbsp;[ois des raieux montés pour les escarmoucher.nbsp;-Cux-ci reconnurent d leurs croix blanches Bellerisnbsp;ei leurs compagnons quils venaient chercher. Ce qu ayant vu Frandalo, il piqua son cheval et Hccourul, tout heureux de revoir Esplandian, quilnbsp;emhrassa affeclueusement et auquel il raconla sesnbsp;^Ventures. |
CHAPITRE VII Comment Frandalo et la troupe des chevaliers chrétiens pri-rent demblée la ville de Galalie, et de la dépêche de Gan-dalin vers 1empereur de Constantinople, pour en avoir secours. Lorsque ces chevaliers chrétiens 'urent assembles, Esplandian demandanbsp;Frandalo pourquoi il sétait mis ennbsp;campagne avec une si forte compagnie. Seigneur, dit-il, jai été avorti cc matin que Belleris, mon neven,nbsp;était forli la nuit passée avec dautresnbsp;chevaliers poijr courir sur nos ennemis; craignant quds ne tomhassentnbsp;dans une ernbuscade ou quils neus-sert aH'airc a plus nombreux queux,nbsp;je lai aussitot fait savoirnbsp;nu seigneur Norandel, vo-tre oiicle, par lavis et Ienbsp;commandementdiiqueljainbsp;pris Ie chemin que vousnbsp;voyez. Toutefois, puisque, pas plusnbsp;que vous, nous navons rien Irouvé ftnbsp;combaUre, nous relouruons vers Al-farin... Mais vous, chevalier, parnbsp;quelle aventure vous trouvez-vous ici? nbsp;nbsp;nbsp;Nous pensions, répondit Esplandian, nousnbsp;pensions, Gandalin,Enil et moi, faire voile vers lanbsp;Montagne Défendue. Le vent a poussé malgré nousnbsp;notre navire sur cette cóte, oü nous avons pu voirnbsp;a lceil nu Belleris et ses compagnons aiix prisesnbsp;avec un grand nombre dennemis quils avaientnbsp;repoussés contre ces rochers. A'ous sommes descen-dus ü terre et avons pénétré si avant dans la mèlée,nbsp;quelavicloireest restéeentrenosmains... Mainle-nant, daprès lavis de votre neven, nous aliions anbsp;Galatie qui, daprès ce quil dit et ce que nous avonsnbsp;déja fait, se rendra sans resistance. nbsp;nbsp;nbsp;Certainement, répondit Frandalo, cela pour-rait bien arriver, et puisque la fortune aide losnbsp;aiulacienx, passons outre et suivez-moi!... Je con-nais un chemin par lequel je vous conduirai sausnbsp;être découvrrts. Allons done, dit Esplandian. Alors ils suivirent tons Frandalo, marchant ü ¦petit pas, et arrivèrent au haut dun tertre, a unnbsp;petit mille de Galatie, doü ils purent voir ü leurnbsp;aise ceux qui y entraient ou qui en sortaient. Ils remarquèrent une multitude de gens, tant a pied quü cheval, qui, avertis de Ia défaite essuyéenbsp;par leurs compagnons, allaient ü leur secours,nbsp;pensant encore Irouver les chrétiens sur le lieu clunbsp;combat; mais ils leur tournaient le dos. Ce que voyant, deux chevaliers éclaireur.s cou-rurent a bride abatlue pour en avertir Frandalo et sa troupe. Celui-ci, joyeux de celte bonne nouvelle, vint au grand galop et, suivi de ses gens, ilnbsp;attaciua rudenient les postes, tua ceux i(ui los gar- |
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daient, et se rendit maitre de la place, dans laquelle il ne troiiva que des gens impotents ou débiles. Ge fait accompli, ils levèrent les ponts et se tin-' rent aux aguets pour voir ce que feraient leurs ënnemis lorsquils apprendraient cette nouvelle... Ils ne tardèrent pas ci lapprendre, car un paysan se jeta du haut des murailles et courut les ennbsp;avertir. 11 est aisé k penser sils furent douloureuse-ment surpris de cette nouvelle; car, outre Ia perte de leurs biens, ils avaient encore a déplorer cellenbsp;de leurs femmes et de leurs pelits enfants, quilsnbsp;pensaient déjJi voir esclaves dans un pays étran-ger. Cependant un des chevaliers, homme dun grand courage, honteux de cette désolation générale,nbsp;sut tellement les animer et leur donner du coeur,nbsp;quils résolurent de mourir ou de reprendre ce quinbsp;leur avait été enlevé. Sur ce ils rebroussèrent chemin, se jetèrent sur la ville et la'.taquèrent k leur tour si rude-ment, quune grande partie denlre eux y laissa lanbsp;vie, OU fut repoussée etchassée dans Ie plus grandnbsp;désordre. Frandalo, Esplandian, Enil, Gandalin, Elian, Tiron et dix autres des principaux augmenlèrentnbsp;si fort la terreur des Galatiens, quils en tuèrent anbsp;eux seuls un trés grand nombre. De mêrne quun chat enfermé et poursuivi essaie, avant de se mettre en défense, de fuir parnbsp;tous les moyens possibles Ia fureur de Thomme,nbsp;puis, se trouvant privé de cachette pour sy ré-fugier, devient alors si furieux qu'il attaquenbsp;celui quil fuyait auparavant et Ie blesse griève-ment; ainsi ce pauvre peuple, ayant devant lesnbsp;yeux la mort qui Ie menagait, poursuivi k outrancenbsp;par les dix chevaliers chrétiens, et désespérant denbsp;toute miséricorde, eut recours aux armes et, vou-lant venger Ie sang répandu, retourna a la chargenbsp;avec un si grand courage, que Frandalo fut ren-versé. Quant a Esplandian et aux autres, ils furentnbsp;cerncs et si maltraités que, sans Ie secours denbsp;leurs compagnons, ils eussent pu expier leur vic-loire. La nuit survint et les sépara. Les chrétiens se retirèrent dans la ville, et les autresprirent Ie chemin de Tésifante, vers Ie princenbsp;Alforax, qui, averti de leur infortune, leur dit pournbsp;toute consolation : Mes amis, je suis désolé de votre perte, que je vengerai avec tant déclat quil en sera mémoirenbsp;a jamais!... Jespère, non-seulement chasser lesnbsp;larrons qui sont entrés dans nos pays, niais encorenbsp;aller moi-mêrae, en personne, piller, raser et dé-truire la ville de Constantinople, son mécbant em-pereur et lempire des chrétiens!... Sachez quenbsp;pour réaliser ce projet, jai envoyé depuis long-temps mes ambassadeurs auprès de mes amis etnbsp;allies... Tous raont promis dy employer leursnbsp;forces, et déja ils sont réunis è ïënédos, oü nousnbsp;devons tons nous rassembler... En attendant quonbsp;jelrouve Ie moyen de faire mieux, je vais doniiernbsp;ordre quon vous distribue quclque argent, pournbsp;vousenlretenir... |
Les citoyens de Galatie remercièrent trés hum-blement Alforax et restèrent a Tésifante, pleurant chaquejour leurs malheurs. De leur cóté Esplandian, Frandalo et les autres, qui étaient maitres de la place, considérant quilnbsp;leur serait impossible de garder tant de pays avecnbsp;si peu de gens, résolurent dcnvoyer Gandalin inbsp;Gonstantinople, vers lempereur, pour lui annen-cer quils venaient daffaiblir de nouveau Alforax,nbsp;en lui enlevant Galatie, qui était lun des meil-leurs ports du Levant. A cette cause, Gandalin de-manderait a lempereur denvoyer Gastilles, ounbsp;autre, avec quelques secours; faute de quoi, ils senbsp;voyaient contraints dabandonner cette nouvellenbsp;conquête, ou Alfarin, vu Ie peu de monde quilsnbsp;avaient pour garder ces deux villes et les conti-nuelles alarmes que leur suscitaient les ennemis.nbsp;Enfin, pour quelempereur füt plus porté a exaucernbsp;leur demande, ils lui envoyèrent une grande partienbsp;des bijoux pris dans Ie pillage de Galatie. Or, corarae ils navaient a leur disposition ni bateau ni barque, il leur fallut avoir recours au navire dEsplandian, qui par bonheur était ii lancre dansnbsp;Ie port, attendant. Sergil eut ordre daller quérir son maitre. Gandalin arrivé, Esplandian Ie tira ii part et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Gandalin, raori ami, vous avez été pendantnbsp;toute votre vie fidéle a mon père, ce qui me fournitnbsp;loccasion de me confier i vous plus quii toutnbsp;autre. Vous verrez madame Léonorine, é laquellenbsp;vous présenterez mes trés humbles recomraanda-tions é ses bonnes graces, 1assurant que je nenbsp;manquerai pas, bientöt, daccomplir ce que je luinbsp;ai promis. Vous lui présenterez aussi les deux bellesnbsp;esclaves que jai prises; je les lui envoie pour Ianbsp;servir, et afin que leur présence lui donne quel-quefois souvenance de moi, son troisième esclave,nbsp;et Ie plus soumis; et, comme jesais que vous nètesnbsp;pas novice en ces sortes de messages, je vous prienbsp;de vouloir bien vous employer efticacement pournbsp;mencr mes espérances é bonne réalisation... nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, répondit Gandalin, je prie Dieunbsp;quil me seconde; je réussirai a vous faire service! nbsp;nbsp;nbsp;Allez, mon ami, allez! Et revenez-nous vite-ment!... répliqua Esplandian en lerabrassant. Gandalin, sans plus tarder, monta sur son navire, oü étaient embarquées les deux esclaves quEsplandian envoyait ü Léonorine, et donna lor-dre quon levatlancre. Les voiles senflérent et lanbsp;nauf partit!... GIIAPITRE VIII Comment Gandalin sen alia vers Iemporeur, :\ Conslantino-ple, pour lui demander renfort, et comment il sut entre-tenir en secret la belle princesse Léonorine. Le vent était si bon, que, peu de jours aprés son départ de Galatie, le brave Gandalin arrivait anbsp;Constantinople. line fois débarqué, il chargea deux esclaves des |
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présents quil avait h offrir a lempereur, puis il se dirigea vers Ie palais oü son arrivée élait déja an-noncéc. Oü ^vez-vous laissé Ie boa chevalier Esplan-dian? lui demanda lempereur en Ie reconnaissant et en lembrassant. Ne Ie verrons-ncftspas bientótnbsp;céans?... Sire, répondit Gandalin, Ie seigneur Esplan-dian se recomraande a votre bonne grace. II ma chargé de vous avertir que, depuis quinze jours,nbsp;lui, Frandalo, et quelques-uns des nótres sont en-trés dans la ville de Galalie. Galatie? dit leinpereur, étonné. nbsp;nbsp;nbsp;La ville de Galatie, oui, Sire 1 nbsp;nbsp;nbsp;Par la foi que je dois ü Dieu, voila une bonnenbsp;affaire! répondit lernpereur. Trés bonne affaire,nbsp;en vérilé!... Daprès ce que Ton ma assuré autrefois, Galatie a été et est encore une des plus gran-des et des plus importantes villes de la ïurquie. nbsp;nbsp;nbsp;La plus grande et la plus importante, en ef-fet, répliqua Gandalin. nbsp;nbsp;nbsp;A cause de cela, reprit lempereur, je ne saisnbsp;vraiment pas si Ie bon chevalier Esplandian pourranbsp;lagarder... 11 ne sufiit pas de conquérir, il fautnbsp;encore conserver 1 nbsp;nbsp;nbsp;Oui bien, Sire, dit Gandalin, Esplandian etnbsp;ses compagnons pourront conserver Galalie, pourvunbsp;que votre bon plaisir soit de leur envoyer quelquesnbsp;secours; autrement ils seraient contraints de la-bandomier a la longue, pour garder Alfarin, ou denbsp;laisser Alfarin pour garder Galatie; ce qui seraitnbsp;Une bonte pour eux, un grand doramage pour vousnbsp;et toute la chrctienté. nbsp;nbsp;nbsp;Y ont-ils pris de grands butins? demandanbsp;1 empereur, ont-ils perdu beaucoup de gens? nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Gandalin, tous les ennemis ont été tUGS. II lui raconta alors comment tout était arrivé; puls, faisant ouvrir les caisses qui renfermaient lesnbsp;présents, il lui montra, entre autres, lefflgie ennbsp;Lronze de Nabuchodonosor, roi des Assyriens,nbsp;lt;^elle du grand Alexandre, et, ce quil cstima Ienbsp;plus, ce fut Ie vrai portrait dHector-le-Troyen,nbsp;^quot;nié comme lorsquil combattait contre les Grecs. Lempereur eut raison den faire un aussi grand car Agamemnon sen contenta comme Ie plusnbsp;Precieux butin quil eüt du sac de ïroie. Ce por-rait avait été sculpté par un excellent artiste, surnbsp;^principale porte dIlion. Plusieurs siècles après,nbsp;u? était torabée entre les mains des rois de Tur-dp rnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;voulu la placer sur la grande place ® fgt;alatie, sur un support de rnarbre vert. Gest co ai^enbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Gandalin ü lerapereur, qui en fut trés YéTf serais pas plus lieureux de la prise de -Jenbsp;nbsp;nbsp;nbsp;que je Ie suis de ce beau présent! 'oie^nT^*'^*^ grandement les chevaliers qui me len- répondit Gandalin, aussi ont-ils pensé fm,.*nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;serait plus agréable que les vases dor que renferme cette caisse. claves nbsp;nbsp;nbsp;faisant approcher les deux es- Lénnrvn- ^P'undian, il les i)résonta ü la princcsse !! M lui disant : chant nbsp;nbsp;nbsp;chevalier Esplandian, ue sa- s faire offre de chose plus grande que |
ces deux belles filles, vous les envoie comme esclg-ves, afin que tout Ie monde sache que, de même que vous êles la plus belle fille en perfection, denbsp;même il ny a personne qui soit plus digne denbsp;commander aux autres que vous : faites-lui donenbsp;la grace de les accepter; il sera très-heureux denbsp;cette faveur... Léonorine, qui savait déguiser ses affections, répondit : Sire chevalier, il faut que vous me croyiez bien légère pour me parler ainsi 1 Si Esplandiannbsp;mairaait comme vous Ie dites, il y a longtempsnbsp;quil serait ici. Quil vienno voir lempereur, puisnbsp;je croirai ce que vous me dites... Lempereur prit grand plaisir a entendre parler sa fllle aussi franchement, et il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Ma mignonne, que va penser Gandalin denbsp;vous voir si peu gracieuse envers celui qui vousnbsp;aime tant? Je vous prie, ma belle mignonne, denbsp;raodérer un peu vos propos. Prenez ce quEsplan-dian vous envoie; car si vous Ie refusez, il auranbsp;grande occasion dêtre mécontent... Gependantnbsp;vous voyez que, pour lamour de vous, il fait tantnbsp;de prouesses que jamais Ie chevalier de la Vertenbsp;Epée ne légala!... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Léonorine, il égale son pèrenbsp;en prouesses, mais non en galanterie... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Gandalin, si vous Ie con-naissiez comme moi, vous Ie loueriez de cc dontnbsp;vous Ie blamez Ie plus. En effet, sil a tant altendunbsp;dquot;, venir vous voir, cest quil a pensé quil navaitnbsp;pas assez mérité eet insigne honneur, bien quilnbsp;passe aujourdhui pour Ie premier chevalier de lanbsp;chrétienté... Toutefois, puisque vous laccusez denbsp;fioideur, je vous réponds sur mon honneur quilnbsp;viendra vous retrouver dés que je serai de retour,nbsp;pour vous obéir en tout ce quil vous plaira luinbsp;commander. nbsp;nbsp;nbsp;Gandalin, répondit la princesse, ne penseznbsp;pas que j'éprouve Ie moindre plaisir ou déplaisirnbsp;de sa présence ou de son absence. Je lestime pareenbsp;que 1^empereur mon père la pris en affection ènbsp;cause du roi Amadis son père. Néanmoins, puis-quil plait a mon seigneur, je prendrai lo présentnbsp;quil me fait, sous la condition expresse que vousnbsp;me proraettrez de Ie faire venir chez nous aussitótnbsp;que vous serez arrivé ü Galatie... Gertes, Léonorine jouait merveilleusement soa róle; car, personne ne se fut douté de leur mutuelnbsp;amour devant la reine Ménoresse, et Gandalin lui-même, qui avait porté Esplandian dans la garderobe de Léonorine, ne savait plus a quoi seiUenir. Lempereur lui demanda quel séjour il pensait faire a Constantinople. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Gandalin, Ie plus court que jenbsp;pourrai : car il me serait mal séant de demeurernbsp;dans Ie repos, tandis que mes compagnons sont ünbsp;travailler. Cest pourquoi je vous supplie de vou-loir bien me donner congé Ie plus tót possible. Gandalin, dit lempereur, jemanderai aujourdhui mon amiral, et je ferai lever une armée en tclle diligence que, dici ü cinq ou six jours, vousnbsp;pourrez vous ernbarquer ensemble... En disant ces mots, il sortit de sa chambre, et il alia se promener dans Ie jardin oü ses dames Ienbsp;suivirent. |
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Alors Gandalin, voyant Léonorine toute pensive, se promener seule Ie long dune allée plantée denbsp;myrtes, il sapprocha delle et lui dit: Madame, monseigneur Esplandian ma com-mandé de vous faire entendre que, depuis Ie jour quil vous laissa et qu'il reQut tant de faveurs denbsp;vous, soa coeur, qui vous appartient entièrement,nbsp;la si peu éloigné de vous, quil a pensé mourirnbsp;mille fois du regret de votre absence... Jai connunbsp;beaucoup d'hommes passionnés damour; mais jenbsp;crois quil nen fut jamais de semblable au sien, ninbsp;de plus mystérieux que son secret. 11 est impossible, vu ce quil endure et Ie peu de consolationsnbsp;quil regoit, quil ne meure pas bientót: ce qui se-rait un grand malheur pour la chrétienlé, èi causenbsp;de sa valeur qui fmira par Ie rendre Ie premiernbsp;chevalier du monde. Comme jai toujours été ser-viteur du père, et que je connais Ie naturel du üls,nbsp;je vois mieux que personne Ie danger pressantnbsp;dans lequel il se trouve, si vous navez pitié denbsp;lui... Je me suis enhardi èi vous dire ses douloursnbsp;paree que son seul désir est de demeurer avecnbsp;vous... ïoutefois, voyant les dangers auxquels sesnbsp;compagnons sout continuellement exposés jour etnbsp;nuit, il ne sait comment il pourra honnêtementnbsp;les laisser... Gest pourquoi je vous prie dimputernbsp;son absence a la fatalité et non a sa foute; il nenbsp;vit que pour vous plaire et pour vous ohéir 1... Gandalin était si triste en parlant amsi, que Léonorine se sentit émue jusqu aux larmes. Gandalin, mon arni, répondit-elle, je ne sais plus que faire pour lui... Nai-je done pas asseznbsp;faitdéja?... Pourquoi me dites-vous que je cher-che a Ie faire mourir? Si je Ie savais seulementnbsp;malade, je ne me sens ni assez forte ni assez cou-rageuse pour conservt-r la vie, tellement jen au-rais Ie désespoir!... Par ainsi, jujez de mon indifference pour luil... Apprenez, Gandalin, que jenbsp;ne veux appartenir qua lui, et ne Irouvez plusnbsp;étrange désormais, si devant lempereur ou en public, je tiens des discours si peu a son avantage etnbsp;si en désaccord avec mes propres sentiments...nbsp;Pour rien au monde je ne voudrais quon connütnbsp;une seule étincelle de la flamme dont mon coeurnbsp;brüle pour lui jour et nuit 1... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit Gandalin, je suis sür quil auranbsp;un plaisir extréme dentendre ces bonnes paroles,nbsp;et quil laissera tout au monde pour venir vousnbsp;voir a la cour. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, je len prie, répondit Léonorine; quilnbsp;fasse a ce sujet tout ce qui sera en son pouvoir!.. Pendant eet entretien, lamiral arriva avec son amiral 'Tartarie, ainsi nommé de la nation dans la-quelle il prit naissance. Tartarie était issu dunenbsp;pauvre familie, mais il était en grande autorité anbsp;cause de son bon sens et de son courage; de sortenbsp;qu'il commandait dans toutesles mers de lempire. Lempereur lentretint fort au long de ce que lui avait dit Gandalin au sujet du secuurs k envoyer anbsp;Galatie; il lui commanda d'armer en toute batenbsp;Ireiue galères et de lever deux mille hommes,nbsp;choisis parmi les meilleurs guerriers quil pourraitnbsp;rouver, pour les amencr avec lui. au vouloir de lcmpereur, exccuta ses ordres, de telle sorte que, six jours |
après, il fut pret a faire voile avec tont son nom-breux équipage. GIIAPlTilE IX Comment Urgando-la-Di5connuo arriva a Galalie, et comment elle fit retrouver Ie roi de Dace blessé, avec Esplandian et ses compagnons. lirlarie et Gandalin ayant pris fcongé de lempereur, passèrentnbsp;'le détroit de Constantinople, et,nbsp;sans malencontre, arrivèrent anbsp;jGalatie, avant que la semaine nenbsp;'fut écoulée. Sils furent bien re-Cus des chevaliers chrétiens, ilnbsp;Test vraisemblable, car le nombre denbsp;ces derniers était si petit et ils étaientnbsp;si dispersés quils désespéraient denbsp;pouvoir garden celte place avec Alforinnbsp;et la Montagne Defendue. Mais ce ren-fort les réconforta, et ils serapressèrentnbsp;de distribuer les deux mille hommes denbsp;Gandalin et de Tartarie oü besoin ennbsp;était. Esplandian avait un merveilleux désir de savoir de Gandalin sil avait parlé a Léonorine et commentnbsp;elle se portaif, et, aussitót qu'il en trouva 1occa-sion, il le retira avec lui dans sa chambre, pournbsp;deviser seuls a seuls. Gandalin lui raconta fidèlement tous b's propos quil ava.t eus avec Léonorine, devant lernpereurnbsp;CU seul avec elle dans le jardin. nbsp;nbsp;nbsp;Sur ma foi, seigneur, ajouta-t-il, il me sem-ble que vous lui foites tort, vu le moyen que vousnbsp;avez de lui satisfoire et è vous pareillemeut...nbsp;Quelque chose que vous puissiez mettre en avantnbsp;pour votre excuse, vous nêtcs pas tellement pressénbsp;que vous ne puissiez trouver le temps daller fairenbsp;un tour vers elle, ce dont elle vous supplic. nbsp;nbsp;nbsp;Je le ferai, répondit Esplandian, mais il foutnbsp;aviscr comment?... nbsp;nbsp;nbsp;Pensez-y, dit Gandalin, et me laissez allernbsp;coucher, car jamais je neus aussi grande envie denbsp;dormir que ce soir... nbsp;nbsp;nbsp;Allez, mon cher Gandalin, ct soyez ici domain de bon matin. Gandalin sen alia ct Esplandian demeura, tout pensif, ne sachaut vraiment quel moyen honnêtenbsp;employer pour laisser ses compagnons en telle né-cessité. Toutefois, Dien y pourvut; car, celte nuit-fo même, uno heure aVant le jour, comme Espbiu-dian commencait a sommeiller, on entendit Ie sonnbsp;le plus mélodieux du monde, lequel venait du na-vire de la Grande-Serpeiitc quil avait laissé k lanbsp;Montague Dé.fendue et qud ne soupeonnait pas sinbsp;proche. Gette mélodie continua une demi-beurenbsp;encore; puis on entendit un tel bruit dc trompet- |
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^'dUs «lour tes et de clairons, mêlé a une telle résonnance de fifres et de tambours, que les soldals du guet soup-Conuèrent que Fannée de mer de leurs ennemisnbsp;pouvait bien êlre arrivée la pour les surpreiidre.nbsp;A cette cause ils seinèrent lalarrae dans la ville, etnbsp;coururent tous aux murailles pour essayer de dis-tinguer dans les ténèbres doü pouvaient venir cesnbsp;bruits ctranges. Ce ne fut quune demi-heure après, cest-a-dire au jour, quils aperqurent ie graad navire dUr-gaude équipe de baudriers et de banderolles.nbsp;Esplandian, réjoui, dévala au port, avec quelques-uns de ses compagnons, Talanque et Manelinbsp;entrautres, et monta aussitót sur un vaisseau pournbsp;sassiirer dequi était dans celui de la fée Urgande.nbsp;Ils laperQurent elle-même, qut les atlendait sur Ienbsp;tillac. nbsp;nbsp;nbsp;Mes ainis, leur cria-t-elle dassez loin en leurnbsp;tendant les bras, soyez les bicnvenus et monteznbsp;sur ce navire afin que je vous erabrasse. Lors Esplandian savanca etentra Ie premier de tous sur la Grande-Serpente. Gorame il saluaitnbsp;TJrgande-la-Déconnue, elle se prosterna jus(]u anbsp;terre pour lui baiser Ie pied, ce dont il fut toutnbsp;honteux. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui dit-il en la relevant, je neussenbsp;jamais pensé que vous pussiez prendre plaisir anbsp;vous moquer de moi, car je mesliinerai loute manbsp;vie votre trés humble oblige. PourDieu! si je vousnbsp;ai offénsée, chatiez-moi une autre fois dune autrenbsp;nianière. nbsp;nbsp;nbsp;Bienhenreux chevalier, répondit-elle, 1aidonbsp;que jattends de vous, dici a peu de jours, manbsp;dicté ce que javais d faire; aussi prenez-le ennbsp;bonne part, je vous priel... En disant ces mots elle lcmbrassa, ainsi que Talanque, Maneli et les autres chevaliers, qui.tousnbsp;lui fireiit un excellent accueil, la suppliant hum-blement de leur faire connaitre Foccasion de sonnbsp;arrivée si inattendue. nbsp;nbsp;nbsp;Mes amis, dit Urgande, vous Ie saurez unnbsp;autre jour, lorsque jen aurai Ie loisir. En attcn-Qant, je vous avise quil est nécessaire daller incontinent 5 Constantinople, oü vousentrerez armésnbsp;ct vêtus de la même parure que je vous apporte; ilnbsp;''ous serail trés préjudiciable k tous de différer cenbsp;''oyage jusquk une prochaine saison. Cest pournbsp;3uoi je vous engage k Ie faire dés les premiersnbsp;lours de la semaine prochaine, et je vous assurenbsp;que lempereur vous recevra avec un honheurnbsp;extréme, et Ie plaisir que vous aurez avec lui du- Cfa jusquk ce que la roue mobile de la fortune, |*'sant sou tour, vous amènera une suite incroyablenbsp;souiïrances, de travaux et denuuis. El, pournbsp;^ous {ji'ouver que tout ce que je vous prédis estnbsp;l^cilable, je vous préviens que je dois moi-mème rnber duns Ie plus grand danger que jaie jamais uru de ma vie. Le mal est que, selon les desti-je ne puis donner aucun ordre pour éviler cc nÜ! *1^' «10 poursuit, bien quil soit sur lenbsp;* «'f de marriver... Madame, dit Esplandian, pour ce qui doit survenir, tenez-vous tranquille, car nousnbsp;'ons tons avant que le mal ne s'accomplisse!nbsp;destinoofjint, répondit Urgande, il faut que lesnbsp;«ees des personnes aient leurs cours... Maïs |
changeons de conversation, je vous prie, car cette pensée me plonge trop dans la mélancolie. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit Maneli, ne vous plait-il pas denbsp;descendre dans la ville?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, répondit-elle, et je voudrais aussi quenbsp;Fon me fit venir Norandel qui est demeuré, coramenbsp;je sais, h Alfarin; et quand vous serez tous présents,nbsp;je jouirai dun grand bonheur, car je vous amènenbsp;en ce vaisseau le roi de Dace, blessé dans un combat quil a souteuu contre Garlante, seigneur denbsp;File de Calafre, qui voulait lui óter par force deuxnbsp;demoiselles. Et bien que Garlante soit estimé unnbsp;chevalier preux et hardi, le roi de üace Fa tenement rameué k la raison, quil lui eüt coupé la tétenbsp;sans le pardon quil lui a demaiidé el qui lui a éténbsp;accordé, k condition que jamais de sa vie il ne feraitnbsp;tprt ni injure a aucun chevalier, Garlante le lui anbsp;jure et promis en ma presence, car jarivai Ik parnbsp;hasard et jentendis leurs discours. Le roi de Dacenbsp;était en danger de sa personne : jiï ne voulusnbsp;point 1abandonner et le Os entrer dans la meilleurenbsp;cliambre de mon vaisseau, oü il est k cette heurenbsp;presque guéri de ses nombreuses plaies. Dieu I quelles bonnes nouvelles! sécria Esplandian; sur ma foi, je craignais vivement de ne plus le revoir, et pour Dieu, madame, permetteznbsp;quo je le voiel... Urgande les conduisit a Fendroit oü le roi de Dace était couché. Lorsquils sentrevirent, Esplandian ne put se contenir de larmoyer, tant étaitnbsp;grand son bonheur. Toutefois, ils neurent pasnbsp;ensemble pour le moment un long entrelien; Urgande craignant quuue trop vive emotion no futnbsp;fatale au roi de Dace, qui élait encore faible, nenbsp;voulut point le permettre. Gétad prudemment agir. En conséqu'^nce, elle pria Eplandian et ses compagnons de sortir avecnbsp;elle, ce quils firent incontinent. Peu après, mon-tant sur la frégate qui les avail amenés, ils retour-nèrerit au port de Galatie et conduisirent Urgandenbsp;dans la plus belle maison de la ville, en lui rendantnbsp;les honneurs réservés dordinaire aux reines Bri-séne ct Oriane. CommenlUrgande-la-Déconnue, en se promcnanl avec ses chevaliers, rencontra Mélye lenchan-teresse, et de latrompcrie que lui tit cette der-niöre. cax jours après, Esplandian, touché de compassion k lanbsp;vue dun grand nombre denbsp;femmes et de petits enfantsnbsp;qui ctaient veiius le trouvernbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;y le jour de la prise de la ville, jiigea mcillimr de leur donner la libcrlé plütotqiie de les garder, ce qui aurait occasionné de fortesnbsp;dépensi'S. Les charger de fer et les réduire en servitude ne serait pas bien, dit-il a. ses compagnons; Notre |
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Seigneur Jésus-Christ en serait mécontent. Par ainsi, pour qui voudra me croire, je suis davisnbsp;quusant envers eux de miséricorde on les envoienbsp;fous a Tésifante pour êlre présentés de notre partnbsp;a la princesse Héliaxe, qui nous en saura trés bonnbsp;gré; ce qui du reste nous déchargera dautant... Tousles chevaliers adoptèrent cette opinion, et Garmelle fut chargée de la délicatte mission dac-compagner les prisonniers auprès de la princessenbsp;Héliaxe. Certes, bien dur eüt été Ie coeur de celui qui neüt pas été érau è la vue de ce peuple nombreux,nbsp;de cette multitude de femmes et denfants quinbsp;pleuraient araèrement de se voir ainsi bannis denbsp;leur propre patrie!... Mais laissons-les aller, et revenons au danger dans lequel se trouva Ie lendemain Urgande-la-üéconnue. Elle avait été si bien regue par les chevaliers, quelle prenait un singulier plaisir a leur ouïr ra-conter leurs exploits et leurs aventures dans Icnbsp;pays de ïurquie depuis la prise dAlfarin. Et ennbsp;conversant ensemble sur ce dont ils se souvenaientnbsp;davantage, Esplandianserappela la vielle sorciérenbsp;quils avaient rencontrée sur les rochers oü ellenbsp;faisait sa résidence, ce qui Ie fit sourire. Urgande surprit son rire et lui en demanda la cause. Madame, répondit Esplandian, je pensais a la beau!é dune jeune pucelle que mes compagnons et moi nous avons rencontrée il y a peu denbsp;temps, assez prés dici... Pour vous la depeindrenbsp;au naturel, je puis vous affirmer, k ce que dit Bel-leris, quily a quelques buit ou neuffois vingt ansnbsp;quelle sait parler... Elle a une peau si fraiche etnbsp;si rosée que je ne saurais mieux la comparer quanbsp;lécorce dun de ces grands ormes qui prêtent com-munément leur abri et leur ombrage aux carrefoursnbsp;des villages de la Grande-Bretagne... Au reste, sesnbsp;cbeveux sont blancs comme neige, et si mal pei-gnés, quils semblent collés ensemble. En outre, ilsnbsp;tombent en corde raide sur une peau dours quinbsp;lui sert dunique vêteraent. Urgande avait entendu plusieurs fois parler de cette vieille folie, et elle désirait vivement la voirnbsp;a cause de sa renommée. Cest pourquoi elle dit anbsp;Esplandian: En bonne foi, je la connais mieux que vous ne pensez, et je sais quelle a été pendant sa jeu-nesse 1une des plus belles créatures de sonnbsp;temps... Elle est fille, soeur et tante de roi, et senbsp;nomme Mélye... Elle a tellement voulu apprendrenbsp;et se forlilier dans larl de la nécrornancie, quenbsp;son mépris pour Ie monde augmenta de jour ennbsp;jour; elle sest réfugiée dans Ie fond dune rochenbsp;sous laquelle elle a lait construire une caverne oünbsp;elle jouit de la plus profonde solitude... Je vousnbsp;jure sur ma foi quil y a vingt ans et plus que jainbsp;Ie désir de la voir; mais des affaires me concernantnbsp;pe mont pas encore permis de mettre mon désirnbsp;ü execution. Madame, répondit Esplandian, puisque vous en ètes si prés, accomplissez-le maiutenant; nousnbsp;vous y conduirons tous et uous vous servirons des-corte... |
Je vous en prie, dit-elle, nous irons aussitót que nous aurons diné. Les tables ayant étélevées, chacun, curieux de voir chose si étrange, se tint prêt pour accompa-gner Urgande. Esplandian toutefois en choisit seulement un certain nombre qui, accorapagnés dUrgande, sor-tirent de Galatie bien armés et bien montés. Bel-leris les conduisait. Comme ils approchaient de la caverne oü habi-tait Mélye, ils lapergurent assise les jambes croi-sées sur la pointe dun rocher. Urgande pria les chevaliers de sarrêter afin quelle put parler ü Mélye en particulier. Puis, piquant son cheval, elle sapprocha delle et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Madame, je vous prie de ne pas trouver mau-vais si je viens vous visiter et vous offrir mes services. nbsp;nbsp;nbsp;Qui êtes vous? demanda Mélye. nbsp;nbsp;nbsp;Je suis Urgande-la-Déconnue, et de toutnbsp;temps jai eu Ie désir de vous voir. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! vous êtes cette Urgande, la plus savantenbsp;cntre les savantes? répondit Mélye. Votre visitenbsp;mcst graadement agréable... Venez ici afin quenbsp;nous puissions deviser ensemble des choses quenbsp;vous et moi avons pris Ia peine dapprendre...nbsp;Bien que vous soyez dans Ie camp des chevaliersnbsp;chréliens qui font taut de mal ü notre pauvre pays,nbsp;je vous excuse; je comprends la fidélite que vousnbsp;devez a votre religion... Gest pourquoi je vousnbsp;prie dapprocher et de venir a moi... Urgande voyant Mélye si caduque et si débile fit ce quelle désirait. Elle espérait la retenir jus-qua ce que les chevaliers fussent arrivés, afin denbsp;la leur livrer et de lemmener a Galatie. Mais la vieille devina ce dessein, et, se relirant è lentrée de sa caverne, elle lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Urgande, je serais contrariée que notre en-tretien fut entendu par ces chevaliers!... Entronsnbsp;ici, sil vous plait... Urgande nefit aucune difficulté et sayanga. Alors Mélye, sélangant sur elle, lempoigna ü la gorge et la lui serra si étroitement, que lanbsp;pauvre fée ne put crier au secours... Les chevaliers, cepcndant, se doutant de ce qui se passait, se hatèrent daccourir et de forcernbsp;leutrée de la caverne, ayant h leur tele Talanquenbsp;et Maneli. Mais aussitót quils y eurent pénétré, ils reculé-rent, saisis dun grand étonneraent, et y fireut un bond si gigantesque en poussant un cri si prodi-gieux, quEsplandian, qui les suivait dassez loin,nbsp;les entendit et devina ü peu prés ce qui se passait- II portait avec lui Ie remède efiicace centre cys merveilleuses aventures; cétait sa bonne épóe,nbsp;centre laquelle tous los enchanteraents venaientnbsp;échouer, ainsi qui! 1avait expérimenté une pi^^'nbsp;mière fois lorsquil était entré dans la chainbf'tnbsp;dArcabone, rnère de Matroco. Esplandian, sachant ses douze compagnons ei lelie nécessité, se fut volontiers amuse de leunbsp;frayeur, sil neüt vu Mélye qui tenaitnbsp;sur ses genoux, tachant de létrangler parnbsp;les moyens possibles.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Mais Ie cas était grave et pressant; Mélye n vait pas lair de plaisanler. Esplandian s avai g |
LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 17
LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 17 done pour secourir Urgande et raenaga Mélye dune cruellereprésaille si elle lui faisaitdumal... Mélye ne tint nul compte de ces paroles; il fal-lut quEsplandian menagat de la frapper de son épée... Mors elle senfuit, espérant se réfugier ènbsp;temps dans sa chambre, oü étaientréunisses charmes et ses enchantements... Au moment ou ellenbsp;approchait de la porte', Esplandian la saisit par sanbsp;peau dours, et Tarréla de fagon quelle ne putnbsp;passer outre. II étendait déja Ie bras pour lui donner la mort, lorsquil sarrêta, pensant quil serait honteux a unnbsp;chevalier de frapper une femme faible et sans defense. Cela lui fit modérer sa colère et il se décidanbsp;seulement a retirer Mélye de sa caverne. La pre-nant alors par Ie poil, il commenga par la secouernbsp;avec énergie. En ce moment il apergut un grand singe ridé, qui ouvrait deux grands yeux étincelants commenbsp;deux charbons allumés, et qui sélanga sur lui pournbsp;Ie défigurer. Par bonheur Esplandian put lui donner un si fort coup de poiog, quil lélendit raidenbsp;mort. Puis il passa outre, emmena Mélye hors denbsp;sa caverne, la laisa k la garde de Frandalo et re-tourna savoir si Urgande était vive ou non. II lanbsp;trouva faisaiil une telle grimace quil crut quenbsp;1éme allait lui sortir du corps. II eneut pitié, Ia pritentre ses bras et 1emporta au grand air. II en fit autant pour Talanque etnbsp;pour Maneli, qui, un quart dheure après, ne senbsp;ressouvinrent plus de rien et furent aussi sains etnbsp;saufs quauparavant. Après cela ils remontèrent tous a cheval, emme-nant avec eux Mélye, que Sergil mit en croupe avec lui et quil tint étroitement serrée de peurnbsp;quelle néchappat. Dieu sait si en cheminant Urgande les entretint 'iela peur quelle avail eue. Jai ponsé moarirl dit-elle en frissonnant encore. Bientót ils entrèrent dans la ville, i une heure Bès avancée du jour. GIIAPITRE XI g,®Carmolle arriva h Tdsifante vers Hdliaxe et Alforax, s acquitta de la mission quon lui avail confide relati-'neni aux femmes elaux enfanls pris k Galatie. se hMa tcllement daccomplir sa mis-netif nbsp;nbsp;nbsp;arriva bienlót a Tésifante avec les tf ®'wnts et les femmes de Galatie. Les unes fiuinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;pères et les autres leurs maris, Je sauvés comme il vous a été dit. sentirp^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;douleur ils reset friiat -nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;quand ils se vireut ainsi exilés hornmn a nbsp;nbsp;nbsp;Gertes, il ny a pas vovant^ nbsp;nbsp;nbsp;larmes y I ces pauvres gens environnes de leurs petits enfants, sans ressources et ne pouvant pres-que leur donner è boire ni a manger! Alforax sut leur arrivée, et les voyant en si grande doléance, il paria si haut que chacun putnbsp;entendre ces paroles: nbsp;nbsp;nbsp;Dieux immortelsl il faut done que moi ounbsp;les miens nous ayons commis quelques grandsnbsp;raéfaits pour avoir ainsi a déplorer une si cruellenbsp;guerre et une ruine si désastreuse de notre pays I...nbsp;Apaisez-vous, puissants dieux I et, dans votrenbsp;infinie bonté, permettez que tout Ie mal quenbsp;vous faites peser sur des têtes innocentes, retombenbsp;sur moi seul qui vous ai irritésl Ou plutót, faitesnbsp;que pour votre gloire, je puisse chasser cette mau-uite secte des chrétiens, ennemis de vos saintesnbsp;loisl... Je vous jure que jen ferai un tel carnage,nbsp;que vous aurez occasion de vous apaiser, si vousnbsp;êtes irrités du peu dardeur que jai mis k les chasser de cette terre quils souillenti... Alforax sinforma ensuite auprès des nouveaux arrivés comment ils avaient pu séchapper. Sire, répondit celui qui lui avail apporté la nouvelle de leur arrivée, une demoiselle asseznbsp;belle, noinmée Garmelle, ainsi que jai entendu,nbsp;les a amenés ici. Elle désire vous parler, aiusinbsp;quk madame Héliaxe. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, connaissez-vous Garmelle? dit Alforax k sa femme. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire, répondit Héliaxe, cest elle qui menbsp;tenait compagnie Ie jour oü je tombai dans lesnbsp;mains de Frandalo. Je puis vous assurer quellenbsp;sefforgait de me rendre tous les services dont ellenbsp;pouvait saviser. Aussi je vous prie de commandernbsp;quon lui fasse lhonneur et laccueil quellenbsp;mérite. ' nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, dit Alforax, ceci me plait beaucoup. On se hata de chercher la demoiselle qui, aussi- tót arrivée, sadressa dabord k Héliaxe et, sans la saluer autrement, lui dit; Madame, vous connaissez Ie maitre et Ie seigneur k qui je suis, lequel a seul puissance sur moi ; ne trouvez done pas étrange si je mhumilie si peunbsp;devant la majesté du prince Alforax, ni devant lanbsp;votre... Et afin, madame, que vous sachiez la causenbsp;de ma venue ici, je crois ne rien vous dire de nouveau en vous apprenant la prise de Galatie dont lesnbsp;chevaliers chrétiens sont maltres aujourdhui. Ilsnbsp;ont conquis la ville sur vos gens, sans y trouvernbsp;autre garnison que ces femmes et ces petits enfants,nbsp;que monseigneur Esplandian et ses compagnonsnbsp;vous envoient pour en ordonner ainsi que bonnbsp;vous semblera. Je vous assure que, Ie devoir denbsp;leur religion k part, ils ont désir de vous faire plai-sir et service autant quk princesse de la terre... Garmelle, répondit 1infante, ce nest pas Ie premier bien quils mont fait. Je me tiens si fortnbsp;obligée envers eux, que soit dans ladversité ou Ianbsp;prospérité, il ne sera jamais jour de ma vie oü jenbsp;naie Ie désir de Ie reconnaitre... Je saisbien, toute-fois, que je nen ai et nen aurai jamais Ie raoyen,nbsp;k moins que la fortune inconstante ne doiine unnbsp;si grand tour k sa roue, quelle les abaisse dautantnbsp;quils sont élevés maintenautl... Hs connaitrontnbsp;alors en quelle estime jai leur vertu, et comme jenbsp;sais récompenser les faveurs quils mont dis-pensées.... 5« Série. 2 |
18 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
18 BIBLIOTHEQUE BLEUE. no this de retour k Galatie, Carmelle fit devant tous la narration de sonnbsp;voyage et répéta les propos quo Ie prince Alforax lui avait tenus ennbsp;prësence de la princessenbsp;Héliaxe. Carmelle, dit Alforax, ne vous ont-iU rien coramandé de rne dire? Non, Sire, répondit-elle; mais jo vous avise quils vont bientót venir vous voir en tel équipage,nbsp;que vous naurez certes pas lieu de vous en con-tenter. Partous mes dieux! sécria Alforax, je les reléverai de cette peine, sils ne font extrémenbsp;diligence, car tant ae gens sont en chemin pournbsp;me secourir, que Je passera! par Constantinople,nbsp;je ruinera! sou raécliant empereur et toute la chré-tientél... Alorsil sera facile k ma femme, si bonnbsp;lui semble, de reconnaitre les services quils luinbsp;ont rendus, comma elle Ie ditl... Sire, répondit Carmelle, les projets ont souvent unetoute autre fin que cellequou avait dabord pu prévoir... Dieu, qui est au-dessusde tout, commando toutes clioses selon son bon plaisir et nonnbsp;pas è la volonté des personnes... Or, comme jainbsp;maintenant satisfait au coramandement de ceuxnbsp;qui montenvoyée vers madame, dit-clie cilléliaxe,nbsp;je la prierai de me faire conduire en lieu de sü-reté. Sire, dit la princesse i Alforax, faites-lui, je vous prie, cette courtoisie, car je serais trop mar-rie quelle reedt Ie plus peut ennui... Cette demande lui fut accordée. Héliaxe fit en outre présent k Carmelle dune de ses plus richesnbsp;toilettes; puis elle la fit conduire par vingt chevaliers jusque prés de Galatie. Lorsque ces vingt chevaliers lui eurent aiusi fait, ils lui demandèrentla permission de prendre congénbsp;delle, ce quelle accorda volontiers, étantdésormaisnbsp;en süreté. GHAPITRE XII Comment, après Ie retour de Carmelle k Galatie, Esplandian, Frandalo, Gandalin et Enil, relournèrent a la cavernc denbsp;Mélye et firent rencontre de trois géants et de douze chevaliers tures qui leur livrèrent combat. « Par ma foi! dit alors Urgande, Alforax, en parlant ainsi, a suivi la pente de son naturel or-gueilleux et téméraire... Je sais par les livres dunbsp;destin, que de grandes choses lui sont réservées;nbsp;et, comme elles ne peuvent tarder k lui arriver, jenbsp;men tairai pour cette heuro. En attendant, je vousnbsp;prie de me rendre Ie service de retourner 4 la ca-verne do Mélye pour chercher les livres que nousnbsp;Quand ces livres soront en manbsp;uliles, ainsi quèi |
Esplandian voyant Urgande parler avec tant do feu, et connaissant ledésir quelle éprouvait de re-couvrer ses livres, lui répondit; Madame, avant que je ne dorme, je me met-trai en peine de vous obéir. Et, sans plus différer, il pria Enil, Frandalo et Gandalin de lui tenir compagnie. Tons quatre allè-rent sarmer immédiatement et, montant k cheval,nbsp;suivis seulemeut de leurs écuyers, ils sortirent denbsp;la ville, laissant Urgande avec Norandel qui étaitnbsp;nouvellement arrivé a Alfarin. Ges quatre chevaliers cheminèrent jusqua ce quils fussent arrivés au roe de Mélye, prés duquelnbsp;ils aperqurent dassez loin trois géants et douzenbsp;chevaliers, a Ientrée de la caverne do Mélye. Les bergers qui gardaient les Iroupeaux avaient été témoiiis de lenlèvement de cette vieille dans lanbsp;direction de Galatie, et ils sétaient empresses dennbsp;aller répandre la nouvelle. Voilé pourquoi ces trois géants et ces douze chevaliers étaient la; ils voulaient savoir si les bergers leur avaient meiiti ou non. Esplandian et ses trois compagnons virent bien que cétaient des ennemis; aussi, ils résolurent denbsp;les atlaquer, bien quils fussent en plus grand nom-bre queux. En effet, couverts de leurs écus et tenant leurs épèes en avant, ils fondirent sur ces nouveaux ve-nus. Esplandian rencontra Ie premier des géants,nbsp;Frandalo Ie second, Gandalin et Eml Ie troisième.nbsp;Esplandian porta un formidable coup au sien etnbsp;lui lit faire un bond simerveilieux que Ie cavalier etnbsp;Ie cheval restèrent sur la place sans remuer ninbsp;pieds ni mains.. II en advint tout autrement aux deux autres. Ayant rompu leurs bois contre Frandalo, Gandalinnbsp;et Enil, leurs chevaux mal embouchés les empor-tèrent k un grand mille de Ié, avant quils pussenlnbsp;les arrêter. Au même instant, les quatre chevaliersnbsp;ebrétiens furent enveloppés par les douze chevaliers tures, dont trois furent mis é mort dés la première charge. Alors commenga une mêlée cruelle et sanglante, et telle quavant Ie retour des deux géants, cinqnbsp;autres des leurs se sentirent si mal traités, que Ienbsp;plus sain dentre eux était trés grieveraent blessé. Comme il nen rcstaitplus que trois, Esplandian et Frandalo les laissèrent se démêler avec Gandalinnbsp;et Enil pour aller au-devant des deux géants qmnbsp;venaient au grand galop secourir leurs compagnons. Une fois rencontrés, personne ne vit jamais plus beau combat. Esplandian, au souvenir de Léouo'nbsp;rine, ne donnait coup dépée quil ne lit sortir lenbsp;plus pur sang du corps de celui auquel il sadres-sait; tellement, que le roclier en était tout reugi- Cependant, il trouva un homrae é lui rendre ü fortes secousscs. Son écu fut dctailló en un instantjnbsp;et mis en tant de piéces, quil ne lui demeura anbsp;poing quo les courroies.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Esplandian on ent un tel déplaisir que, se suui ' vant sur ses élriers, il donna é son enneini nnnbsp;coup sur sa coilfe de fer ot parvint ainsi a lo f® .nbsp;mer. Lesyeux du géant commeiicèrent a lui enbsp;celer si fort, quü baissa locou jusque sur la crime |
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pendanl qu'ils songeaient retourner d Galatie. de son cheval et laissa tombor amp; terre lépée quil tenait. Aussitót, Esplandian Ie rechargea avec une extréme adresse entre Ie haubert et Ie heaume, au point quil lui enleva la tête. Le cheval et Ie corpsnbsp;senfuirent a travers les rochers. Pendant ce temps, Prandalo combaltait brave-ment 1autre géant, et le tenait pressé et hors dha-leine. Gandalin et Enil, dun autre eóté, ne faisaient pas de nioindres efforts. Leur courage étaitsi grandnbsp;que, quoique entourés de quatre ennemis, ils abat-tirent les deux plus adroits. Mais les deux autresnbsp;tenaient toujours bon, et ils faisaient seinblant denbsp;fuir, quand ils virent Esplandian piquer droit a eux.nbsp;Toutefoisquot;, il sarrêta tout court quand il vit ceuxnbsp;qui étaient tombés se relever et prendre les armes.nbsp;Lors, il tourna bride; mais mal lui en advint, carnbsp;son cheval, ayant mis le pied dans une ornière, ilnbsp;tomba sur le flanc, laissant Esplandian dans unnbsp;trés grand danger de mort. Ses ennemis, joyeux de cette déconfiture, 1en-virounèrent a linstant en poussant des cris de triomphe, et ils levèrent leurs épées pour les luinbsp;plonger sous le haubert jusque dans les entrail-les!... Geüt été pour eux chose aisée et facile, si Notre-Seigneur Jésus-Christ ny eüt pourvu par sou intervention manifeste. Le cheval eut la force de se relever, et son maitre avec. Esplandian, alors, senbsp;voyant libre et lépée au poing, fut si terrible quilnbsp;ne laissa en vie aucun de ceux quil put atteindre. Sur ces entrefaites, les deux ennemis auxquels Gandalin et Enil avaient encore èi faire, senfuirentnbsp;par les montagnes, comme si le diable les eüt em-portés. lis se sauvèrent ainsi sans étre longtempsnbsp;poursuivis... Le géant demeura pour gage. Frandalo lui ac-nordalavie, tant pour la pitié quil excita en lui demandant son pardon, que paree quil ne valaitnbsp;Snère mieux que sil était mort. CIIAPITRE Xlllt-omment Esplandian entra dans Ia cavernc de Mélyo, et du d'alïn nuil düt essuyer, ainsi que Frandalo, Enil cl Gan-^ Le combatterminé,ainsi quevous lavezenlendu,nbsp;deun fit bander ses plaies du mieux quil put.nbsp;^^Pldadian entra dans la caverne de Mélyenbsp;dan**^ prendre les livres quil cherchait; il vintnbsp;ser'^ une chambre oü le lierre avait crü en tapis-^p^?;.0uatre lampes, qui brülaient jour et nuit,nbsp;uaient aux quatre coins de la voute. Leurs flam-séteignaient jamais, tant lenchanteresse endroit. dYisa iintf ^^l'l'^ddian regardait de toutes paris, il Pldnlénbsp;nbsp;nbsp;nbsp;au milieu dc laquelle était et nbsp;nbsp;nbsp;massif a sept branches, fel os nainbeaux de cire vierge qui brülaient |
constamment. A cóté était une table de cyprès, et, au-dessus, les livres de Mélye, les uns couverts denbsp;lames dor et taillés 1) la damasquine, et les autresnbsp;dargent fin émaülé de plusieurs sortes dcmaux. Esplandian prit ces livres, les emporta avec lui hors de la caverne, les remit a son écuyer, et re-monta a cheval avec sa compagnie. Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, pensant retourner ii Galatie. Mais ils furentnbsp;arrêtés plutót quils ne le pensaient. Les Tures qui avaient pris la fuite, comme vous avez vu au enapitre précédent, avaient en fuyantnbsp;donné lalarme amp; une petite ville voisine, doünbsp;étaient sortis vingt hommes a cheval et quarante ünbsp;pied, qui, ayant appris que quatre chevaliers chré-tiens seulement avaient fait cette charge a leursnbsp;gens, étaient accourus au galop pour les cerner... Frandalo et ses compagnons les aperqurent das-sezloin. Ils ne pouvaient pas aisément fuir le combat, sans sexposer a quelquo honte. Gesl pourquoi Esplandian futdavis de se fier S la fortune et den-voyer immediatementun de leurs ccuyersh Galatienbsp;pour avertir ceux de leurs gens du danger dansnbsp;lequel ils se trouvaient, afin den avoir dusecours. Frandalo sopposa k cet avis, exposant le grand travail queux et leurs chevaux avaient souffertnbsp;pendant toute la journée, et le grand nombre desnbsp;ennemis quils avaient en face deux. Tellement,|ajouta-t-il, que, si nous nous achar-nons a soutenir leur choc, je crains beaucoup que, tout en pensant acquérirgloire et chevalerie, nousnbsp;nc tombions en danger de passer pour fous, pré-somptueux et téraéraires 1... Quoidonc! répondit Esplandian, voulez-vous endurer la honte defuir?... Jamais, compagnons!nbsp;Quant a moi , jaime mieux prendre le hasarddenbsp;mort ou de vie, tel quil pourra venir 1... Void ce que nous allons faire, si vous y con-sentez, dit Frandalo. Mon écuyer courra k Galatie avertir Talanque et les autres, comme nous venonsnbsp;de larrêter... Quant è nous, je connais un pontnbsp;assez prés dici, oü nous nous retirerous et oü nousnbsp;nous défendrons jusquh larrivée du secours de-mandé. Nous ne pourrons du moins étre attaquésnbsp;quen unlieu étroit et de prise difficile... Allons done! répondit Esplandian. Aussitót, laissant le chemin a droite, ils priront sur la gauche, en suivant Frandalo qiii les guidait. Ils cheminèrcnt si longtemps quils trouvèrent enfin une petite rivière assez creuse, et un poutnbsp;dessus. lis avaient k peine eu le temps de sy re-connaitre, quils étaient chargés par leurs ennemis,nbsp;et surtout par un Turc, brave et mieux monte quenbsp;les autres... Ge Turc était le capitaine de la troupe. Il bran-dissait une grosse lance, et, en fondant sur les Chretiens, il cria en languc arabique fi Esplandian et ü scs compagnons: Canaille I vous fnyezl... Mais, par nos dieuxl vous allez mourir i Iinstant I... Enil, qui entendit le premier cette menace, tourna visage, et, donnant des eperons a son cheval, il chargea le Turc, ct si rudement, quil lenbsp;laissa raide mort. Quant ^ lui, il en fut quitte pournbsp;avoir le bras droit percé. Get échec irrita telleraeiU les Turcs, quEnil |
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failiit être entouré par eux. II put, fort heureuse-ment, regagner Ie pont. Certes, qui eüt vu alors les prouesses et les hauts faits de ces quatre champions, eut eu raisonnbsp;de les estimer tels quils étaient. Esplandian senbsp;distingua par des coups superbes. Quelque peunbsp;nombreux quils fussent, ils auraient certainementnbsp;défait les geus a cheval si les compagnons h piednbsp;de ces gens neussent pas été la pour les secourir. Quon ne sétonne pas devoir un si petit nombre dhommes tenir tête k un si grand nombre. Lesnbsp;quatre chevaliers chréliens étaient de rudes hommes, nourris dexercices depuis leur enfance. Lesnbsp;Turcs, au contraire, du moins la plupart dentrenbsp;ceux qui étaient Ik, étaient des gens efféminés,nbsp;plus coutumiers des plaisirs de la table et desnbsp;femmes que des fortifiants délassements de lanbsp;lance ou de lépée. Cest pourquoi les quatre chevaliers leur portèrent grand doramage en moinsnbsp;dun quart dheure. Bientót, ni les gens de pied ninbsp;les gens de cheval nosèrent plus saventurer a en-trer sur Ie pont. Un deux cependant savisa de tenter Ie gué afin de les prendre en flanc, sil était possible. Celui dont je vous parle avail nom Tluacara, horame adroit et courtois chevalier, ce quil fit biennbsp;connaitre avant la fin du combat. Gar bien quonbsp;leau fut haute et quil füt malaisé daborder lautrenbsp;rive, il la franchit cependant et y transporta anbsp;plusieurs reprises jusqua huit de ses soldats. Devant cette menace sérieuse, Frandalo et ses compagnons furent contraints de se séparer pournbsp;mieux faire face; Esplandian et Enil demeurèrentnbsp;au lieu oü avait commencé Ie combat, Frandalo etnbsp;Gandalin entreprirent de garder Iautre cóté dunbsp;pont. Dieu sait si alors ils eurent k faire!... Tluacam voulait vaincre ou mourir, et, sétant saisi dunenbsp;autre lance, il chargea Gandalin de si droit fil,nbsp;quil pensa renverser homme et cheval par terrenbsp;et quil en brisa son bois. 11 mit aussitót la main anbsp;son épée, frappa k droite et k gauche, et, pensantnbsp;être suivi des siens, il piqua son cheval avec unenbsp;tellc force que, de gré ou non, il fut emporté parnbsp;lui jusquau milieu du pont, oü voulant Tarrèter,nbsp;il glissa, tomba dans leau et se noya... Les Turcs, k cette vue, poussèrent des cris k étoulfer la voix du tonnerre 1 La rage les prit aunbsp;ventre en guise de courage ; ils baissèrenl tous lanbsp;tête et fondirent avec impétuosité sur les quatrenbsp;chevaliers chrétiens, qui soutinrent ce choc si cha-leureusement, que leurs ennemis furent obligés denbsp;reculer, laissant neuf morts sur Ie champ do ba-taille... Cependant Esplandian et les siens étaient si fa-tigués quils nen pouvaient quasi plus. En regardant pa et Ik, ils aperpurent alors des hommes qui arrivaient k leur secours k bride abattue. Ils arrivent tard, mais ils arriventl... mur-mura Esplandian, satisfait. Voici pourquoi ce secours avait tant tardé a arriver. |
. Frenaca, écuyer de Frandalo, qui était allé qué-rir Maneli et les autres, espérait encore, en reve-son mallre et ses compagnons oü il les avait laissés. Ne les y trouvant point, il se de-manda oü ils pouvaient être, et chercha. Puis,nbsp;bientót, se doutant quil en aurait peut-être desnbsp;nouvelles au pont, il y alia avec Maneli et les autres, et, de fait, ils arrivèrent au moment oü Frandalo et ses trois compagnons allaient être déconfits. Quand ces derniers reconnurent leurs amis, jamais prisonniers mis en liberté ne furent plus aises, ni les Turcs plus étonnés. Les Turcs se serrèrentnbsp;cependant, résolus k venger leur mort plutót quenbsp;de se rendre. Mais les chevaliers de Galatie leurnbsp;passèrent sur Ie ventre, sans quil en put échappernbsp;un seul pour aller porter la nouvelle de leur mortnbsp;k leurs amis. Enil avait été rudement blessé au commencement, ainsi quil a été dit: cest pourquoi lui et les autres blessés firent sonder leurs plaies*, puis ilsnbsp;reprirent Ie chemin de Galatie, se contentant pournbsp;ce jour de la victoire que Ie Seigneur venait denbsp;leur envoyer. En arrivant k la porte de la ville, ils y Irou-vèrent Urgande qui les attendait et qui, sachant par eux comment tout sétait passé, et Ie dangernbsp;quEsplandian venait de courir, lui dit en manièrenbsp;de jeu; Par ma foi, chevalier, si jeus belle peur de mourir, quand je tombai dans les mains de Mélye,nbsp;je crois que vous ne lavez pas eue moindre depuisnbsp;quelques heures... Madame, répondit Esplandian, je sais bien que je suis mortel, et que ma vie et ma mort sontnbsp;dans les mains de Dieu quand il luiplaira... Je vousnbsp;avoue de bonne grace que, si nous navions pas éténbsp;secourus, nos affaires auraient pu k la longue malnbsp;se porter; néanmoins, je massure bien quo nousnbsp;avions assez abattu dennerais pour cette fois 1... Urgande vit bien k cette réponse quEsplandian avait mal compris sa penséc. Elle lui dit done : Chevalier, je vous supplie de me pardonner : il faut excuser 1indiscrétion des femmes, rnênicnbsp;celle que je viens de me permettre... Madame, répondit Esplandian, vous pouvez me prendre comme bon vous semblera ; vous aveznbsp;tout pouvoir sur moi k ce sujet... En devisant ainsi, ils descendirent au logis dUr-gande, oü maitre Hélisabcl, nouvelleraent arrivé dAlfarin, les attendait pour visiter et soigner leursnbsp;blessures. CHAPITRE XIV Comment les chevaliers de la Grande-Brctagne, qui étaienl h Galatie, sembarquèrcnt avec Urgande sur Ie navire dcnbsp;la Grandc-Serpente, pour aller a Constantinople, d- ^nbsp;qui leur advint. Quinze jours entiers, les chevaliers qui avaien été blessés dans cette dernière rencontrenbsp;contraints de garder la charabre et dattcndrcnbsp;guérison de leurs plaies. Durant lequel temps u 'nbsp;gande - la - Décounue soccupait, pour se distrair i |
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h lire les livres de Mélye, quEsplandian lui avait envoyés. Urgande trouva dans ces lectures de si singu-lières conjurations etautres enseignements en Tart de nécromancie, quelle sétonna en pensant quenbsp;la demoiselle qui les avait eues en sa possessionnbsp;nen savait pas davantage, quoiquelle en süt déjlinbsp;beaucoup plus que personne en ces sortes de dro-gueries. Or, Ie temps approchant oü Esplandian et ses compagnons devaient faire Ie voyage de Constantinople, Urgande les réunit tous dans une grandenbsp;salie et leur tint ce langage : _ Mes amis, comme je sais une partie des pros-pérités et des infortunes dont vous menacent les influences célestes, je me suis mise en cheminnbsp;pour venir voir Esplandian et vous, ses compagnons, ce dont je suis aise, car cela ma permis denbsp;constater Taraitié que vous vous portez mutuelle-ment tous, et Ie désir que vous avez daccomplirnbsp;1ordre de chevalerie, non pour recevoir gloire etnbsp;recompense en ce monde qui est trompeur, maisnbsp;seulement pour la propagation de notre foi et Ienbsp;service de Dieu qui vous en saura un gré infini.nbsp;Afin que vous puissiez continuer avec plus denbsp;fruit co bon vouloir, jemploierai désormais, non-seulement Ie travail de ma personne, mais encorenbsp;Ie savoir quil a plu au Seigneur de me prêter, et hnbsp;laide duquel vous pourrez faire fleurir et augmen-ter votre renommee dans toutes les parties dunbsp;monde... Pour commencer, je suis davis oue vousnbsp;vous embarquiez tous avec raoi sur la Grande-Serpeiiie et que nous allions k Constantinople,nbsp;vers 1empereur, sans lequel il est impossible quenbsp;votre grande entreprise se parachève. Chacun de la compagnie était tout oreilles h ce discours dUrgande-la-üéconnue. Quand elle eutnbsp;parlé, Esplandian prit la parole au nom de tousnbsp;ses compapons, et assura A Urgande quil nynbsp;avait nul dentre eux qui ne fut pret li lui obéir etnbsp;^ aller oü il lui plairait. Mes amis, reprit Urgande, faites done passer üemain vos chevaux sur mon navire. Quant ft vosnbsp;armes, nen prenez nul souci : jy pourvoirai sinbsp;'^^en, quo chacun en sera content. Embarquez-'^ous seulement et faites voile incontinent; Ie restenbsp;Rie regardel... Gn conséqucnce de ce, Ie lendemain, les chc-].? pde la Grande-Bretagne sembarquèrent sur a (jrande-Serpente, menant avec eux Frandalo,nbsp;ton ^ Ie capitainc de Tésifante, pris quelquonbsp;ups auparavant, comme vous avez pu entendre,nbsp;nav gt; furent tous arranges et appareillés, Ienbsp;,t' i*quot;® sébranla de soi-mêmo et prit Ie cheminnbsp;a Montagne Défendue. sranrt 'i harent en vue de cette montagne, Ur-quérf I 9°naanda de sarrêter et dy envoyer OP o Armato et les ifeux capitaines tures; ^e qui fut fait.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; suivant, la Grande-Serpento elle s^ar^rêlTnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;*^'^®i-raille de Constantinople, nois^ouilnFI*^'^® nbsp;nbsp;nbsp;armer ses chevaliers des har- Wancs avant Hp*quot; apportés, lesquels étaient qui leur donn^^fdevant une croix vermeillenbsp;donnait la ineilleure grftce du monde, lis |
étaient au nombre de quarante, ces chevaliers de la fée Urgande, et voici leurs noms, dans lordrenbsp;mênie oü leur furent distribués cesharnois ; Esplandian; Frandalo; Norandel; Talanque; Maneli-le-Sage; Ambor de Gandel; Garnate-du-Val-Craintif; Gandalin; Enil; Trion, cousin de la reine Briolanie; Bravor, tils du géant Balan; Belleris; Elian-le-Délibéré; Licoran de la Tour-Blanche; Listoran du Pont-dArgent; Landin de Sariaque, Ymosil de Bourgogne; Ledadrin de Ferraque; Sarquiles, cousin dAngriote; Palomir; Branfil; Tantiles-le-Superbo; Galbion, fils dYsamel; Carpin, son frère; nbsp;nbsp;nbsp;i Carin de Garante; Attalio, fils dOlivas; Bracèle, fils de Brandoyas; Garamante, fils de Norgales; Amphinio dAllemagne; Brandonie de Gaule; Pénatrie dEspagne; Flamène, son frère; Culspicio de Bohème; Amandario de la Pelite-Bretagne; Silvestre de Hongrie; , Manlie de Suesse; Galfarie de Romanic; Galiot d'Ecosse; Amandalie, son frère; Calfeur-lOrgueilleux. QuanJ de la ville de Constantinople on eut aperQu la Grande-Serpente, on supposa que celuinbsp;qui y naviguait ordinaireraent sy trouvait ce jour-Ift aussi, et on sempressa sur la grève pour Ie voirnbsp;descendre. Le bruit que fit Ie populaire en courant vers Ie navire arriva aux oreilles de 1empereur, qui, pré-cisément, était en train de deviser avec les damesnbsp;de sa cour. 11 est inutile dajouter que Léonorine,nbsp;qui se trouvait Ift, eut si grande joie de cette nouvelle, quelle se leva et alia vitement pour saluernbsp;do son regard amoureux son bel ami Esplandian. Malheureusement la Grande-Serpente était un peil trop loin du port et il ne se mouvait nullementnbsp;pour en approcher. Léonorine, alors, craignantnbsp;dêtre décue comme les autres fois, cest-ft-direnbsp;craignant que ce navire contint tout autre que sonnbsp;doux ami, mua subitement de couleur ; de rosenbsp;elle devint lis. Ce quapercevant la reine Méno-resse, elle lui dit, par manière de moquerie : Madame, cette yilaine moue que vous faites lü est-elle pour déguiser votre aise, ou par crainte |
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que je ne suborne celui qui nous vient voir? Bla cousine, répondit Léoïiorine, depuis quand vous mêlez-vous de gaber? Je nai pasnbsp;pensé a la première de ces deux choses, et encorenbsp;moins è la séconde... Vous savez tout ce que jenbsp;sais la-dessus... Ce navire de la Grande-Serpente,nbsp;qui est la-bas au large, est un décevant navire, etnbsp;je suis habituée h ses deceptions... Comme Léonorine achevait ces mots, mêlés comme on Ie devine dun grain damertume, lanbsp;Grande-Serpente sébranla et sen vint jusquè unnbsp;trait darc du port. Lon put voir alors distincte-ment lun de ses flancs souvrir pour donner passage ft un esquif, monté par Garmelle et deux au-tres demoiselles, lesquelles se mirent a sonner fortnbsp;mélodieusement dinstruments quelles portaient,nbsp;et ne cessèrent cette musique quen mettant Ie piednbsp;è terre. Garmelle avait été aisément reconnue par lem-pereur, qui augura bien de sa visite, paree quil es-péra que cette fois elle venait lui annoncer cello dEsplandian. Aussi sempressa-t-il daller au do-vant. Garmelle lui fit la révérence ni plus ni moins que les autres fois, et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, monseigneur Esplandian, que vous aveznbsp;tant souhaité en votre compagnie, est présenle-ment arrivé en ceport, sur Ie navire de la Grande-Serpente, avec bon nombre de chevaliers, ses compagnons et amis, et même avec Urgande-la-Décon-nue.., lis vous supplieut de vouloir bien les ad-mettre ft vous faire leur révérence... nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment, Garmelle, sécria lerapereur, jenbsp;nai jamais do ma vio regu message qui tant menbsp;plüt!... Quils viennent done, et tjuils viennentnbsp;vite!... Je regrette seulement de navoir pas éténbsp;prévenu a temps : je leur aurais fait lhonneurnbsp;quils méritent... nbsp;nbsp;nbsp;II suffit, répondit Garmelle. Nous allons, mesnbsp;compagnons et moi, retourner vers les chevaliersnbsp;pour les assurer de votre bienvcillant accueil et denbsp;votre bon vouloir. Ailez, ma mie, allez I dit Iempereur, joyeux. £t assurez-les quils seront ici, tous, les trés bien-venus!... Garmelle sen retourna avec les deux autres demoiselles. Pendant ce temps, qui eüt pris garde ii Léonorine, eüt aisément deviné la joie de son cceur a Ialtération de son visage. Sans la reine Ménoresse,nbsp;qui lui tenait la bride, elle eüt peut-être fait chosenbsp;désavantageuse fi sa dignité de princesse et é sonnbsp;honneur de femme, en voulant forcer limpératricenbsp;sa mère ü aller au devaiit dEsplandian, dont lab-sence lui avait été si apre et si douloureuse. Maisnbsp;la reine Ménoresse, sage et discrète, quoi(|uenbsp;femme et belle, fit tant, quelle attira Léonorinenbsp;dans une embrasure de fenêtre oü elle put, a sonnbsp;aise, dissimuler les changements de son visage. |
GHAPITRE XV Comment Esplandian et ses compagnons furent accueülis par Icmpereur, et quel jeu joua la belle Léonorine enversnbsp;son bel ami. Garmelle navait pas tardé ft rejoindre la Grande-Serpente, oü elle avait rapporté la réponse plai-sante de iempereur et les dispositions de bienveil-lance quon avait fi sa cour ft 1égard des chevaliers compagnons dEsplandian. Deux barques sortirent des flancs du navire et servirent dabord ü transporter a terre quelquesnbsp;chevaux. Puis elles retournèrent quérir les chevaliers et ceux qui voulurent sortir, entre autres sixnbsp;demoiselles qui sonnaient alternativement du haut-bois et du luth, de la facon la plus plaisanto dunbsp;monde. Gcst en eet équipage que les chevaliers firent leur entree dans Constantinople. Devant eux mar-chaient les six demoiselles jouant de la musique,nbsp;deux des Tures pris au siége de la Montague Dé-fendue, Ie capitaine de Tésifante, Ie roi Armato,nbsp;et linfante Mélye, revêtue de la robe dours quellenbsp;avait Ie jour do sa prise. Eux venaient ensuite deuxnbsp;a deux, accoutrés, ainsi que leurs chevaux, denbsp;semblable parure. Au milieu deux était Urgandc-la-Déconnue, devisant avec Esplandian et avec lonbsp;roi de Dace. Au moment oü cette troupe allait arriver au palais, lempereur, limpératrice et les dames de la cour vinrent la recevoir, et, sadressant plus par-ticulièrement é Urgande, lempereur lui lit autantnbsp;dhonneur que si elle eüt été la plus grande reinenbsp;de la terre. Esplandian, alors, sapprochant respectueuse-mont do Léonorine, mit Ic genou en terre et vou-lut lui baiser les mains. Maïs elle Ie refusa, ce qui fit penser a teut un cbacun quelle était malcontente de lui, a cause du long temps quil avait misnbsp;ü venir ü la cour. Lempereur, voyant cela, ne put serapêcher dc riro. II dit fi Léonorine; Comment, ma fille, cest lü Ie bon accueil quo vous faites a votre chevalierl Gest la Ie gré quenbsp;vous lui savez pour la poine quil a prise do venirnbsp;dc si loin, expressémenl pour vous servir ? Souve-nez-vous, je vous prie, quil mérite de votre partnbsp;un autre visage, ne fut-ce que pour lamour de sonnbsp;père, fi qui vous êtes tant obligéel... Seigneur, répondit Léonorine, cest précisé-ment ce qui me rend plus malcontente de lui---Car sil ressemblait au chevalier de la Verte Epee aussi bien en courtoisie quen visage, il neüt pasnbsp;tant ditféré dobéir au commandement quil en availnbsp;recu et aux prières que vous et moi lui avons laites |
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LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 23 de venir par Tintermédiaire de Carmelle et dau-tres, commevous savezl... Par Dieu, ma mie, vous dites vrai! reprit lempereur. Toutefois, je neusse pas pensé quenbsp;vous lui eussiez tenu si longtemps rigueur, attendunbsp;Ie nombre et Ia valeur des présents quil vous anbsp;envoyés... Madame, ajouta-t-il en se tournant versnbsp;Urgande, vous voyez combien est grande la colèrenbsp;dune petitefillel... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Urgande, la raison est de sonnbsp;cóté; Esplandian aurait dü obéir a son père et venir tout droit ici, au lieu de sattardcr dans dosnbsp;aventures périlleuses, oü il eüt pu laisser sa vie...nbsp;Mais tl cause de ces perils, belle madame Léono-rine, il mérite tout votre pardon, et je vous prienbsp;de Ie lui octroyer. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit-elle a Urgande, puisque vousnbsp;trouvez bon que je lui remette sa faute, je la luinbsp;rcmettrai, a condition que sil oublie dorénavantnbsp;coinme il a fait dans Ie passé, cest vous qui porte-rcz pour lui la pénitencede son démérite... Lors elle alia vers Esplandian et lui prit la main d'un air en apparence indifférent; puis on chan-gea de propos. nbsp;nbsp;nbsp;Mon Irère, dit rerapereur en allant embras-ser Armato, quil navait pas encore aper^u, je vousnbsp;prie biende me pardonner si, tout dabord, je nenbsp;vous ai pas fait laccueil que je vous dois ; je nenbsp;vous avais point encore remarqué dans la foule denbsp;Ces vaillants et loyaux chevaliers. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Armato, je suis raaintenant,nbsp;par un jeu de la fortune, en beu oü vous pouveznbsp;nie commander... Je vous supplic cependant denbsp;vous souvenir quelquefois de ce que jai été et da-gir envers moi corame vous voudriez que jagissenbsp;en vers vous en pareil cas. Ges malheurs-lü peuventnbsp;arriver a tous les princes; je suis vaincu aujour-dbui, ce sera peut-être votre tour demain... Lempereur sourit et conduisit Armato a lira-pératrice; puis, revenant du cóté oü était Fran-dalo, il lui dit; Seigneur Frandalo, pour vous donner a con-eaitre combien me sont agréables les services que Vous mavez rendus, je veux et jentends que dé-^errnais vous portiez lenseigne de mon empire,nbsp;dont je vous fais maréchal... Frandalo sinclina et remercia tres bumbleraent * enipereur, se tenant hcureux detre parvenu a cenbsp;degré dhonncur ct dautorité. |
CHAPITRE XVI Comment Norandel et la reine Ménoresse furent amoureux 1un de lautre, et des propos quils eurent ensemble. empereur était au milieu des chevaliers, leur faisant la meilleure reception possible. Il advint, sur ces entrefaites, que la princesse Léonorine et la reinenbsp;Ménoresse, voyant Ie roi de Dace etnbsp;Norandel ensemble, mandèrent Carmelle, pour lui demander qui ilsnbsp;ctaient. Madame, répondit-elle, vous avez pu voir autrefois celui qui a Ie moinsnbsp;de barbe; cest Ie roi de Dace, quanbsp;amené ici Frandalo. Lautre, cest Norandel, filsdunbsp;roi Lisvart, qui passe pournbsp;lun des plus adroits chevaliers que lon puisse trou-ver... Faites-les done approcher, je vous prie, dit Léonorine, afin quonbsp;nous leur parlions. Carmelle alia vers Norandel et Ie roi de Dace et les amena. Quand ils furent devantnbsp;les princesses, ils contemplèrent avec admirationnbsp;leur beauté. Et ils avaient raison, car, après Léonorine, il eüt été difficile de trouver une femmenbsp;plus merveilleusement belle que Ménoresse. Ellenbsp;était surtout remarquable parsagrüce et Ie charmenbsp;de ses manières. Mais si la nature avait été prodigue de ses dons ü Iégard de ces deux princesses, deux perles denbsp;beauté, elle ne sétait pas montrée plus avare envers les deux princes que Carmelle venait dallernbsp;quérir, envers Norandel surtout. Ce qui ajoutait encore au piquant de ce rapprochement, cest que Norandel, tout comme la belle reine Ménoresse, navait pas encore, jusque-lü,nbsp;senti Ie moindre aiguillon damour entrer dans sonnbsp;coeur, vierge démotions tendres autres que lesnbsp;émotions d^mitié. Hélas 1 ce grand enfanlelet denbsp;Cythère se venge sur qui Ie fuit, et il a, dans sonnbsp;carquois dor, des fléches empennées et barbeléesnbsp;qui savent atteindre les plus éloignés et percernbsp;doutre en outre les plus cuirassés. Cette Ibis, ilnbsp;voulut faire une économie et nemployer quunnbsp;seul trait pour deux coeurs ; Norandel et la reinenbsp;Blénoresse furent traversés ensemble. Une doucenbsp;chaleur ernplit leur être; ils se sentirent troublésnbsp;jusquü la moëlle dune emotion qui, jusque-lü,nbsp;leur avait été inconnue; ils eurent des frémisse-ments, des rougeurs, des pülissures subites, dontnbsp;ils ne connaissaient pas la cause; si bien que Léonorine et Ie roi de Dace sétaient déjü éloignés de-puis quclques instants, sans quils saperqussent. |
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autrement qu5i leur trouble, quils étaient seuls k seuls. Comment trouvez-vous la princesse Léono-rine? demanda la reine Ménoresse, pour sortir dembarras. Madame, répoiidit Ie fils de Lisvart, bien que je leusse entendu estimer une des plus bellesnbsp;femmes du monde, Je neusse jamais perisé que lanbsp;beauté même fut si belle que je la vois en elle...nbsp;Cependant vous lui en devez si peu sur ce point,nbsp;que je mestimerais heureux davoir été endormi Ienbsp;jour oüje vins dans ce pays.., Pourquoi? dit la reine. Vous a-t-on faitun mauvais accueil?... Non, madame, répondit Norandel, mais on my a dérobé ce que javais soigneusement con-servé pendant toute ma vie... La reine ne sachant ou ne voulant pas savoir, plutót, ce quil voulait dire, parut trés étonnée denbsp;ces paroles, et elle lui demanda fort naïvement sinbsp;elle connaissait Ie larron. Oui, madame, répondit-il, et cest bien è vous de me rendre justice, car cest vous seule, etnbsp;non personne autre au monde, qui détenez ce quonnbsp;ma dérobé... En bonne foi, vous me pardonnerez, répondit la reine, car je nai rien a vous, que je sache. Madame, répondit Norandel, depuis Ie temps que je me connais, javais gardé ma liberté en- tière, sans la sacrifier k personne..... En entrant ici, aussitót que mes yeux se sont portés sur vous, de libre et franc que jétais, je me suis trouvé serfnbsp;et captif de votre beauté et de votre grace, que jenbsp;vous supplierais trés humblement, si josais, denbsp;me laisser adorer, en récompense de ma liberténbsp;que vous mavez ravie... Vraiment, chevalier, répondit Ménoresse, vous vous fourvoyez grandement pour ce coup I Sinbsp;vous aviez pris la peine de me regarder, commenbsp;vous deviez, vous ne meussiez pas trouvée tellenbsp;que vous dites, et vous eussiez réfléchi k deux foisnbsp;avantde me tenirce propos 1... Néanmoins, commenbsp;vous êtes étranger, je ne les prendrai pas de vousnbsp;en si mauvaise part que mon nonneur me Ie com-manderait... Je crois, du reste, que vous parleznbsp;tout autrement que votre coeur ne pense... Ménoresse, on Ie devine, disait ces mots pour sender Norandel et savoir si ses paroles étaientnbsp;vraiesou fausses, ce quil lui importait beaucoup denbsp;savoir. Norandel, entendant cette facheuse réponse, se trouva grandement étonné. Mais comme lamour Ienbsp;pressait, il ne craignit pas de répondre : Madame, pardonnez-moi foffense que jai commise euvers vous... Par la foi que je dois a lanbsp;chevalerie, je vous ai entiérement ouvert monnbsp;éme!... Et, si vous ne voulez men croire, jespérenbsp;k lavenir faire lelie chose que vous vous aperce-vrez bien de lenvie que jai detre votre chevalier,nbsp;si toutefois vous voulez me prendre pour tel. Quand la reine Ménoresse Ie vit si ferme, elle unit par croire k son dire, et elle lui répondit ; Seigneur Norandel, si vous faites ce que vous promettez, je croirai ce que vous dites... Quant k |
chevalier, il me scmble que je me ferais tort de refuser telle faveur dunnbsp;aussi gentil personnage que vous êtes... Par ainsi,nbsp;je vous accorde cette faveur, k laquelle vous pa-raissez si fort tenir, bien que je ne sache pas tropnbsp;pourquoi, attendu quil y en a de plus dignes da-mitié que moi k cette cour et ailleurs. En disant ces mots, Ménoresse tira de son doigt une petite bague quelle portalt ordinairement, etnbsp;la donna k Norandel en témoignage de leur nouvelle alliance. Et si ce neüt été que lempereurnbsp;voulait se mettre k table pour souper, ces deuxnbsp;nouveaux amants neussent pas sitót mis fm k leursnbsp;propos. Mais rimpératrice se retira, et la reinenbsp;Ménoresse fut contrainte de la suivre et de menernbsp;avec elle Mélye et Carmelle, auxquelles elle fit Ienbsp;plus charmant accueil. GHAPITRE XVll Comment, après Ientrcticn amoureux de la reine Mdnoresse et du prince Norandel, Léonorine tira il part sa cousinenbsp;pour 1interroger i ce propos; et comment, une fois cou-chée, la reine Ménoresse se retourna plusicurs fois dansnbsp;son lit en songeant i la bonne mine de son clievalier. prés Ie souper, Léonorine, qui sétait bien aperque des menées et des chu-^chottements mutuels de Norandel etnbsp;V de la reine Ménoresse, sedouta quil ynbsp;Aavait quelque anguille sous roche, et,nbsp;f-^pour sen assurer, elle alia vers sanbsp;cousine, lattira dans une embrasurenbsp;de fenêtre et lui dit; Ma cousine, je crois que ce chevalier qui vous a si longtemps entre-tenue vous comptait quelques nouvcl-les de la Grande-Bretagne ou chose iqui vous plaisait grandement. Je vousnbsp;en prie, belle dame, dites-moi ce quilnbsp;vous disait, car vous paraissiez trésnbsp;attentive k lécouter. Comment, madame, répondit-elle, depuis quand ovez-vous appris k vous mo-quer? Plüt k Dieu,dit la princesse, que la moquerie que je pense de vous put vous arriver ainsi que jenbsp;vous Ie désire! Jaurais alors autant davantagesnbsp;sur vous que vous en aviez eu sur moi jusijuau-dhui; ce dont je serais grandement aise, non tantnbsp;pour que nous souffrions ensemble Ie même mal,nbsp;que pour vous rendre en pared change ce quenbsp;vous mavez prêté lorsque je vous ai appris mes amours avec Ie bon chevalier Esplandian.....Gest pourquoi ne craignez pas de me découvrir cc qui en est; autrement, je vous tiendrai suspecte k la-venir pour tout ce que jai fait et voudrai faire. Madame, répondit la reine Ménoresse, je vais vous dire ce que jaurais voulu cacher k ma chemise elle-même. Le chevalier dont vous parlez, jenbsp;ne sais par quel malheur, sest tellemcnt emparenbsp;de mon kme, que je ressens en moi ce que je n ai |
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jamais ressenti jusquici... De même que ceux qui sont brülés par une iièvre ardente prcfèrent unenbsp;goulte deau pour apaisor leur soif a 1espérance denbsp;la vie, ainsi, moi qui avais lhabitude de méprisernbsp;noTi-seulement Ie pouvoir de lamour, mais encorenbsp;de blêmer ceux qui tombaient dans ses filets, jenbsp;suis tellement prise, que, si Dieu ny pourvoit pasnbsp;bientót, jamais femmelette naura couru, je crois,nbsp;un si grand danger de succomber... Comment, ma cousine, dit Léonorine, Ie seigneur Norandel serait-il si dépourvu de sens, quil voulüt dédaigner lamour dune dame aussi bellenbsp;et aussi honnête que vous?... Avez-vous remarquénbsp;quil eüt une autre affection ailleurs ?... Non, répondit-elle,il sest déqlaré tout k moi, au contraire... II na rien eu que Ie titre de monnbsp;chevalier... Vraiment, dit Léonorine, jen suis trés aise I., Et si vous eussiez fait aulrement, il eüt eu grandenbsp;occasion de se plaindre, et vous une plus grandenbsp;encore de refuser un tel bien, quand il se présentenbsp;loyalement... Par ainsi, je vous conseillo de biennbsp;trailer Norandel désormais, vous assurant que jenbsp;vous seconderai autant quil sera en mon pouvoir,nbsp;corame vous avez fait pour moi... Les deux fgt;rincesses devisèrent ainsi un long temps ensemble. Lcmpereur et sa compagnie,nbsp;étant sorlis de table, vinrent de leur cóté et lesnbsp;empêchèrent de causer plus intimement. Ni Léonorine ni la reine Ménoresse ne purent, ce soir-la,nbsp;parlcr h leurs chers amants autrement quavec Ienbsp;regard; ce qui, quoique insuffisant, ne manquanbsp;pas de procurer encore quelque soulagement knbsp;eurs coeurs passiounés. Et puis, Ie langage desnbsp;yeux a une telle éloquence, quil peut aisémentnbsp;Suppleer k tout autre langage; il a même eet avan-fage sur un autre, quil nest compris ni entendu,nbsp;pour ainsi dire, que de ceux auxquels il sadressenbsp;^Pécialement, et que les indiscretions des tiers nenbsp;®®rit pas possibles. Lheure du coucher arriva, et chacun se retira son logis, les uns avee leurs femmes et les au-^res tout seuls. .La reine Ménoresse fut du nombre de ces der-|®rs; Quand elle fut couchée, elle ressongea avec P disir et émotion aux lendres discours que luinbsp;^ ait tenus Ie beau Norandel, et, en songeant anbsp;ct se trouvant seule, elle soupira forlement etnbsp;chnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;dans son lit comme si elle eüt élé cou- com nbsp;nbsp;nbsp;dépines. Nétait-elle pas, au iraire, sur des roses, les roses du désir ?... (jhj. ^*®'®rirs Ibis, elle essaya, mais vainement, de fimage de son chevalier et déloigner denbsp;gés '^s amoureux propos quil avail éclian-del Ltoujours Ie souvenir de Noran-dj^Q I revenait 1 toujours les paroles quil lui availnbsp;C(igt;yj.^®^^^ent agréablemcnt k son oreille et k son plus ' rourmurait-clle, y a-t-il cu constance Laut-if 2!^°nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;que j'ai eue jusqua présent ? passé lam o uinsi, après avoir soutenu par Ie 'audrait ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;cruels assauts? Je crois quil ^^losi cnttim'*^^^ recevoir guérison que de brüler jecéde k inbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;quoi?... Si servitu(w2^f^1®*' Pii^'ïotte que je suis ! je vois et lo danger qui vont menvironncr |
pendant toute ma vie!... AliensI il vaut mieux me vaincre moi-même et commander k ce qui menbsp;commande, que de faire une chose dont je pour-rais après me repentir... Puis elle se taisait, et se tournant de tous les cótés, comme une personne travaillée de corps etnbsp;desprit, elle navait pas plutöt résolu une chosenbsp;quaussitót sa résolution sévanouissait, tant étaitnbsp;grande son inconstance. Toutefois, après avoir pesé et soupesé tous les plaisirs et déplaisirs qui se présentaieut k ses yeux,nbsp;elle finit par dire ; Je ne sais ce quil en adviendra, mais lAmour me promet de grandes choses... si je moubliaisnbsp;dorénavant, ce nest pas moi qui en supporterai Ienbsp;blame, ce sera lui qui maura tenu en sa puissance... Elle sendormit dans cette pensée. Le lendemain, Norandel et Ménoresse se retrou-vèrent ensemble. Ils confirmèrent leur amitié et résolurent de la cimenter plutöt avec la prudencenbsp;quavec la passion; ce que doivent imiter ceux etnbsp;celles qui sont dans une position semblable, pournbsp;parvenir k ce moment dheureuse jouissance, quonnbsp;nomme ordinairement le gi'acieux don de merci... GIIAPITRE XVllI Comment ürgande-la-Déconnue déclara ft lempereur Ia pro-plidtie qui avail élé trouvée en la tombe. ______1^ entendu ci-devant comment Carmelle montra knbsp;. lempereur la tombe quEs-j [tlandian avail conquise sur Ianbsp;Montagne Défendue, la statue de Jupiter ct la propheticnbsp;quelle portait sur elle. ' Cette vue lavait frappé tellement quil ne pouvaitnbsp;passer un jour sans y ponser.nbsp;Aussi, le lendemain de lar-rivée ,de la noble compagnie k Constantinople,nbsp;pensant quil ny avait personne au monde de plusnbsp;digne quUrgande pour expliquer ce dont il se dou-tait, il la fit appeler dans un retrait oü se troii-vaient seulement 1impératrice, Léonorine et lanbsp;reine Ménoresse. ïous les cinq, une fois réunis,nbsp;lcmpereur fit apporter la statue de Jupiter, ct ditnbsp;a Urgande ; nbsp;nbsp;nbsp;Madame, je vous pric de vouloir bien raex-pliquer, si cest possible, le contenu des lettresnbsp;qui sont gravées sur cette statue... Urgande lut récriturc, et, après y avoir quel-ques instants pensé, elle repondit k lempereur.- nbsp;nbsp;nbsp;Sire, le grand secret que cette idole renfermenbsp;est perdu pour lavenir, car la prophétie est déjk |
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26 BIBLIOTHÈQUE BLEUE. iCndant ce temps, la Fortune ourdissait petit ü petit sa toilenbsp;dans laquelle elle voulaitnbsp;prendre, comme mouche etnbsp;moucheron, 1empereurctsosnbsp;compagnons. A uu mille de la ville, ce prince avait fait bétir un somptueuxnbsp;palais, appelé Vaelbeniatnof, é peunbsp;d , prés sur le plan de celui quApolli-^ don avait fait construire en 1lle Ferme.nbsp;Ce palais était accompagné dunnbsp;pare fourni abondamment de tout ce accomplie... Comme vous Ie savez, ja puissance de Jupiter et des autres fausses divinités a étó écra-sée et anéantie par la venue de Notre-Seigneurnbsp;Jésus-Christ... Et quant a ces mots : « Le serf denbsp;Ia serve aura ici sépulture, et la vie restituée seranbsp;par qui souffre la mort 1 » ce sont terraes difficilesnbsp;et trés obscurs. Toutefois, je vous les expliquerainbsp;du moins mal quil me sera possible... Léonorine et la reine Ménoresse supposèrent quUrgande voulait parler dEsplandian, lequelnbsp;avait été mis dans le coffre de cèdre conime vousnbsp;avez vu. A cause de ce, surprises dune crainte non -pareille, elles commencèrent k se regarder Tunenbsp;lautre plus mortes que vives. Mais Urgande, devinant bien le sentiment qui les froublait, fes rassura en continuant son propos denbsp;la sorte : nbsp;nbsp;nbsp;Sire, cette propbétie fut faite pour Matroco,nbsp;seigneur de la Montagne Défendue, lequel, commenbsp;vous savez, fut païen jusqué son dernier jour, oünbsp;il fut forcé de reconnaitre Jésus-Christ. Par ainsi,nbsp;il demeura longtemps serviteur de la serve, cest-a-dire de lidolatrie, religion fausse et esclave.nbsp;Puis Esplandian, témoin de sa repentance, permitnbsp;quon linhumèt en lermitage oü est présentementnbsp;le père de Garmelle, laquelle a tant (enu é horiorernbsp;depuis le corps du géant, quelle a mcme ensevelinbsp;ses os dans Ie coffre de cèdre que vous devez con-naitre, belle princesse Léonorine... Léonorine rougit malgré ellc. Urgande-la-Déconnue continua : Ces autres paroles : » La vie sera restituée par qui souffre Ia mort, » cela se doit entendrenbsp;également de Matroco, car, en perdant cette vionbsp;transiloirc, il en a retrouvé une autre éternelle etnbsp;glorieuse dans le sein dAbraham, grace é la passion soufferte en vue de notre rachat a tons parnbsp;notre vaillant Seigneur Jésus-Christ... Voilé, Sire,nbsp;lout ce que je puis présentement tirer de cettenbsp;propbétie... nbsp;nbsp;nbsp;Mais, deraanda lempcreur, que deviendra lenbsp;demeurant?... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Urgande, quant a cela, je nonbsp;saurais pas plus vous le dire que ne le pourraientnbsp;elles-mêmes madame votre fille ou madame lanbsp;reine Ménoresse... Tout ce que je puis vous declarer, cest que cela saccomplira prochainement,nbsp;et que, en ce qui vous touche, vous en retirereznbsp;plus de gloiro éternelle que de gloire mondaine. Tant mieux, dit Iempercur; pourvu que mon ame sen trouve bien, je ra'occupe peu des misèresnbsp;de mon corps... Lors, laissant la Urgande avec limpératrice, fempereur sen vint en sa salie oü Tattcndaient ennbsp;grand nom,bre chevaliers et gentilshommes avecnbsp;lesquelsil passa Ie reste du jour en tous los passc-teraps que Ton peut imaginer. |
CHAPITRE XIXo Comment Urgande-la-Déconnue fut emportée par J deux dragons, ainsi que Mélye et Ic roi Armato,nbsp;' au grand étonnement de tout Ic monde. qui était nécessaire au plaisirde rhomme. Lemporcurrésolut dynbsp;mener les dames avec Esplandian et sa compagnie, ct mcmenbsp;le roi Armaio, pour leur faire la meilleure distraction quil lui serait possible. Et, de fait, le troisième tour en suivant, ils dé-logèrent tous et toutes de Constantinople, et vin-rent ü Vaelbeniatnof. Au moment oü ils entraiont par la porie du pare, ils aperqurent la, ranges pournbsp;les recevoir et leur faire accucil convcnable, lesnbsp;veneurs et les limiers attitrés du bois, lesquels,nbsp;incontinent, lanccrent un grand cerf a andouillersnbsp;magniflques. Les gentishommes se rairent é galoper a la pour-suite de eet animal, qui fit Ic plus de roses et de détours quil put, mais qui, linalement, vint mou-rir quasi entre les dames. Ils passèrent outre etnbsp;rencontrèrent bientót un sanglicr fort cchaulféparnbsp;la chasse que lui donnait Ie vautroi depuis un bonnbsp;bout de temps, ct qui, se jugeant a peu prés perdu,nbsp;saccula alors le long dun gros arbro et se mit ounbsp;devoir de découdre a coiqis do boutoirs les plusnbsp;teméraires lévriers; un des veneurs, pour fairenbsp;cesser son agonie et le massacre des cliiens, se»nbsp;vint braveraent a lui, et, lui boutant un coup denbsp;coutclas en pleine gorge, rabaltit sur le flanc,nbsp;rouge de sang et blanc décume. Ce plaisir dura assez longtemps ; si bien mêipc que, lorsquil fut terminé, on jugea quil étadnbsp;heure daller souper. En conséquence, dames ctnbsp;chevaliers sen revinrent vilement vers Ie palu^inbsp;oü ils trouvèrent les nappes mises ct le repas pi^Lnbsp;Ghacun but et mangca de fort bon appétit. Le souper fini, les tables enlevées, le bal coiU' menca avec une ardeur fort comprehensible,nbsp;on songe ü ce quil y avait Ié de belles lilies et dnbsp;beaux garqons qui nc demaudaient pas mieux qd^nbsp;de se serrer mutuellement les mains et déchangnbsp;des regards et des sonpirs au son des instrumennbsp;et é la faveur du clésordrc inseparable denbsp;les fètos de ce genre. Mais, ü la fm, la fatigue s en |
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para de toutes ces jambes alertes, et Ie sommeil descendit sur tous ces yeux éveillés; chacun songeanbsp;amp; se retirer, mais en se promettant bien, de partnbsp;et dautre, de recommencer Ie lendemain et lesnbsp;jours suivants. Le lendemain, eneffet, sur la vesprée, ces princes et chevaliers, dames et demoiselles, sébat-taient sur lherbe du pare, les uns devisant avecles unes, les autres courant, folatrant, riant, cueillantnbsp;des fleurs, battant les buissons, chantant des chansons, lorsque Mélye, qui jusqualors navait pasnbsp;sonnémot, dit tout-4-coup h Urgande, devanttoutnbsp;le monde : nbsp;nbsp;nbsp;Je métonne, madame, sachant de quelle pou-voir vous disposez, que vous ne songiez pas è dis-traire un peu la compagnie par votre art merveil--leux... nbsp;nbsp;nbsp;Mélye, répondit Urgande, Ih oü vous serez,nbsp;je nenlreprendrai rien devant vous... Gest vousnbsp;qui, au contraire, devez nous montrer les merveil-les de votre science, assurée, comme vous lêtes,nbsp;du gré que vous en saura lempereur... nbsp;nbsp;nbsp;Sil lui plait, reprit Mélye, jen suis contentenbsp;et je le vais satisl'aire, a la condition quaprès moinbsp;vous ferez comme moi et même mieux... Vraimeot, dit lempereur, ce parti est rai-sonnable, et je vous en prie toutes deux... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Mélye, commanriez done amp; Urgandenbsp;quelle me prête un livre que jespérais avoir, surnbsp;lequel est lefflgie de Médée, et son nom écrit au-dessous... Vous pourrez alors juger dune partienbsp;de mon art, et si Urgande ne la pas su compléte-inent jusquii présent, elle lapprendra de moi... En bonne foi, répondit Urgande, je ne my refuse pasl... Et aussitót, appelantune deses femmes, elle lui commanda daller quérir le livre demandé. Pendant ce temps, Mélye, comme si elle eüt voulu parler daffaires avec le roi Armato, le pritnbsp;par la mam et 1emmena promener cA et \h avecnbsp;elle. La demoiselle dUrgande revint peu après,nbsp;^Pportant le livre demandé, que Mélye alors sem-Pressa douvrir, en élevant les yeux au ciel et ennbsp;laisant certains gestes convenus. Urgande, qui senbsp;eoulait de la finesse que Mélye lui préparait, vininbsp;Se ranger a son cóté, tandis quArmato se venaitnbsp;anger du sien, de sorte quelle se trouvait eutre * et la vieille sorcière. Melye avait commencé ii feuilleter lentement cgjj ® eabalistique. Mais, h mesure quclle avan- t, elle accélérait son mouvement, et bientót elle i ^ tourner les pages avec une rapidité presti-lenbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ePacun fut ébloui. Puis, ci un instant, cii/1 nbsp;nbsp;nbsp;dune nue opaque et de forme iets ^ nbsp;nbsp;nbsp;brouillard épais voila tous les ob- alors^ , retour de cette nécromancienne. La nuit ej. j ® entrouvrit et deux dragons gigantesqueSnbsp;rètpr 1nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;tralnant un chariot qui'vint s ar- dArmat^^/ ^'g^ede, et dans lequel Mélye, aidée PuistA Peussa malgré ses protestations... Les H montèrent après elle. dans lp^''aient leur charge : ils sélevèrentnbsp;fiuelesLi^Hm une hauteur prodigieuse, si biennbsp;tótdètrp ^';gande-la-Déconnue cessèrent bien- |
Esplandian, Talanque, Ambor, Maneli et les autres chevaliers, accourus, mais trop tard malheu-reusement, pour secourir leur protectrice en péril, furent bien désappointés et bien marris quand ilsnbsp;saper^urent quelle disparaissait tout-a-fait k leursnbsp;yeux dans les vastes plaines du ciel. Lors ils jurè-rent de ne plus jamais sarrêter quils ne leussentnbsp;reconquise, et, pour cela faire, ils sapprêtèreiit knbsp;sembarquer sur le navire de la Grande-Serpente. Avant de prendre un congé définitif de la cour, Esplandian sapprocha mélancoliquement de lanbsp;belle Léonorine. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui dit-il tout bas dune voix tendrenbsp;et respectueuse, jai fait un serment, celui de nenbsp;pas m arrêter que je naie reconquis la fée Urgande,nbsp;ma bienfaitrice et celle de ma familie : ce serment,nbsp;je dois le tenir, et je le tiendrai... Pour cela faire,nbsp;il faut que je vous quitte, et cela me navrenbsp;léme... Je vous supplie done, pour ne pas aggra-ver encore lamertume de labsence oü je vais être,nbsp;de ne pas prendre en mauvaise part lentreprisenbsp;quo mes compagnons et moi nous allons faire;nbsp;vous promettant quaussitót que nous en auronsnbsp;nouvelles, nous reviendrons vitement a Constantinople... nbsp;nbsp;nbsp;Mon doux ami, répondit Léonorine, il menbsp;somble que vous auriez pu tenter cette grave en-treprise un peu plus ü loisir et un peu plus müre-ment, et non aussi vitement et aussi chaudementnbsp;que vousvenez de le faire... Cependant, commenbsp;cestune louable chose, et quen outre cest vousnbsp;qui le voulez, je me tais et mincline devant votrenbsp;vouloir comme devant celui de mon seigneur etnbsp;mailre... Tout ce que jexige de vous, mon douxnbsp;ami, cest que vous nous reveniez bien portant etnbsp;bien amoureux le plus tót possible... Esplandian le promit, comme bien on le pense: il le promit dautant plus aisémeiit que son bon-heur nétait quauprès de Léonorine, sa mie adorée. Norandel eut bien voulu en dire autant a la reine Ménoresse, qui eüt bien voulu en entendre autant.nbsp;Mais ses compagnons sembarquaient, il ne pou-vait les faire attendee dans une entreprise commenbsp;celle-la, oü il sagissait daller k la quête dune noble fée qui avait été la protectrice des chevaliersnbsp;chrétiens en général, et du roi Lisvart, son père,nbsp;en particulier. Worandel se décida done, le copur gros, ü partir sans avoir baisé de ses lèvres amoureuses le boutnbsp;de ses beaux doigts blancs, le bas de sa robe denbsp;drap dor... II sen alia, et, avant de disparaitre, ilnbsp;se retourna plus de cent fois, pour tacher daper-cevoir encore la reine Ménoresse... Hélas! la reinenbsp;Ménoresse, dont le cceur crevait de chagrin, a ellenbsp;aussi, sétait empressée daller dans sa charabre,nbsp;den fermer la porte, et de se jeter sur son lit ennbsp;sanglotant. La Grande-Serpente ayant k son bord tous ses chevaliers, se mit ü voguer delle-raême, et bieii-tót elle eut disparu ü tous les yeux. Quelques jours après, elle prenait port è la Moiitagne-Dèfendue. |
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IfF GHAPITRE XXComment les deux dragons porlèrent Urgande, Mélye et Armato au beau milieu de la yillenbsp;de Tés'fante; et de la grande arméé que Ienbsp;roi Armato fit mettre sur pied pour marchernbsp;sur lempereur de Constantinople. insi done, malgré ses cris, ses protestations, ses gestes, ses paroles, la bonnenbsp;fée Urgande-la-Déconnuenbsp;avait été enlevée par lar-tifice de la plus ^ue cente-naire Mélye, qui naiinait pasnbsp;les gens quUrgande aimait, etnbsp;tout au contraire, se plaisait anbsp;protéger de ses voeux et de ses enchan-teinents les chevaliers idolatres. Lk! la! ne criez pas ainsi, ma mie! disait-elle en chemin amp; Ia fée desnbsp;chrétiens. Outre que cest inutile, celanbsp;nous assourdit... Sur terre, passe encore ; les bruits de toute sorte quon ynbsp;entend permettent h la voix huraainenbsp;de sélever jusquaux suprèmes limites de 1 extravagant, sans que cela contrarie trop aprement lesnbsp;oreilles... Mais ici, dans ces régions de 1air, oünbsp;narrivent plus les bruits terrestres, et oü lonnbsp;nentend seulement que la respiration barmqnieusenbsp;des atomes qui dansent leurs rondes invisibles;nbsp;ici, ma mie, la voix doit se faire humble comraenbsp;1esprit... De quoivous plaignez-vous, daillcurs?nbsp;Mon tour vaut mieux que lesvótres? Mes enchaii-tements sent de meilleur aloi que votre nécroman-cie ordinaire? Gest bien cela que vous pensez,nbsp;avouez-le, et votre orgueil ne veut pas shumiliernbsp;devant ma supériorité?... Allez, je vous devine!...nbsp;Eh bien! mais ce nest quun juste échange 1 Vousnbsp;servez de votre petit pouvoir des gens que je hais etnbsp;qui ruinent ma religion et les gens de ma religion...nbsp;Nest-il pas naturel, que pour vous empêcber denbsp;nuire ü ceux que jentends servir ü mon tour, jenbsp;nuise a vos amis en les privant du secqurs de votre art?... Rassurez-vous, toutefois, si vous aveznbsp;des craintes personnelles ; il ne sera fait de malnbsp;qua vos amis, qui sont nos ennemis I... Gomme Mélye cessait de parler, les deux dragons qui conduisaient Ie chariot enchanté, cessèrent denbsp;planer dans les hauteurs oü ils sétaient tenus jus-que-la. Leur vol se ralentit, ils sabaissèrent, etnbsp;bientót Urgande put se convaincre quelle élaitnbsp;tombée eritre les mains des ennemis dEspIandian.nbsp;Elle était arrivée sur Thippodrome même de ïési-fante, en presence du prince Alforax et de sesnbsp;principaux chevaliers, étonnés en memo tempsnbsp;quheureux de voir descendre du chariot, outrenbsp;Urgande-la-Lécounue et la vioillo Mélye, Ie roinbsp;Arrnato, père dAlforax!... |
- Mes neveux, dit la vieille sorcicre en sadres-sant aux deux princes qui seinpressaicnt autour delle, mettez-vous incontinent en état de vousnbsp;venger et de porter la guerre et la destructionnbsp;dans Ia Grèce et surtout dans la Montague Défeu-due !...' Jy songeais, madame, au moment de votre chère et inespérée arrivée, répondit Alforax. Jenbsp;moccupais ü mettre ïésifante en défense, en attendant les nombreux secours qui doivent bientütnbsp;me former une armée et me permettre dattaquernbsp;mes odieux ennemis... Urgande, reprit Mélye en sadressant è la bonne fée des chevaliers chrétiens, je te Ie répète :nbsp;je ne tótcrai point la vio, paree que je me souviensnbsp;des bons traitements que jai rcQus de toi lorsquenbsp;jétais ta prisonnièrel... Mais comme ton pouvoir,nbsp;quoique inférieur au mien, peut être dun grandnbsp;concours ü nos ennemis, je veux et jentends ennbsp;neutraliser les effets en te retenant prisonnièrenbsp;élernellement.,. Gela dit, Mélye entraina Urgande dans une forte tour, malgré ses touchantes représentalions. La,nbsp;clle se mit ^ faire un certain nombre de conjurations diaboliques, si bien qua partir dece momentnbsp;la tour qui devait servir de prison li la pauvro Urgande fut enveloppée dun nuage opaque qui onnbsp;dérobait la vue et en défendait laccès ü tout Ienbsp;monde, excepté au seul Armato. Sa vengeance ainsi parachevée, la méchante Mélye revint sur Thippodrome do ïésifante, pritnbsp;congé de ses neveux et de leur cour, remonla surnbsp;son chariot enchanté, dit quelques mols, en languenbsp;inconnue, ü ses deux dragons, et disparut avec lanbsp;rapidité de léclair. Oü allait-elle ainsi, cette méchante sorcière? Elle retournait ü sa caverne, doü elle aurait bien dü ne pas sortir!... Armato nabusa pas du 'pouvoir quil avait sur la fée Urgande, de par la grace de Ia vieille Mélye,nbsp;sa parente. Tout au contraire, il sarrangea denbsp;faqon ti ce quelle ne souffrit pas trop de sa prison,nbsp;et illui donna même toutce quelle lui domandait,nbsp;hormis la liberté. 11 fut quelques jours sans rien entreprendre de bien positif, paree (juil ne se sentait pas encorenbsp;de force a reprendre les villes dAlfarin et de Ga-latie, toutes deux trop importantes pour être as-siégées avec une armée insuflisantc. 11 envoya, ennbsp;consequence, courriers sur courriers, messagesnbsp;sur messages, ü tous les princes du Levant, ses al-liés naturels, en les conjurant deréunir au plus lótnbsp;leurs forces et daccourir fi ïésifante, non-sculc'nbsp;ment pour chasser a tout jamais les chrétiens de Innbsp;ïurquie, mais encore pour aller ravagin' la Gréccnbsp;et planter létendard de Mahomet au milieu mêmenbsp;de Gonstantinoplcl... |
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Comment les jeunes ïalanque el Maneli, en errant lavcn-ture, aperQurent deux jeunes pucelles qui ségayaicnt dans leau, et comment l'envie leur prit den faire autantnbsp;quelles.
lOiis 1avons dit, Esplandian était arrivé ti la Montagnenbsp;Défendue, avec ses compagnons, eiix et lui, grace ci lanbsp;Grande-Serpente.
Maitre dAlfarin et de Ga-latie, deux des plus fortes villes de la Turquie, il fit ennbsp;diligence les préparatifs nécessaires pour aller assiéger Tésifanle,nbsp;oü quelque chose lui disait quil auraitnbsp;des nouvelles de sa bienfaitrice la féonbsp;Urgande. En attendant, chaque jour ilnbsp;envoyait Qè et fit quelqucs-uns de sesnbsp;chevaliers pousser des reconnaissances,nbsp;afin detre mis au courant des inenéesnbsp;de ses ennemis qui étaient aussi ceuxnbsp;dürgande-la-Dcconnuc, et qui avaientnbsp;intcrêt ti lavoir fait enlever.
lln Jour, les jeunes Talanque et Maneli, Ie premier, fils de Galaoret de Ju-liande, Ie second, fils de Gildadan et de Solise, sé-taient aventurés dans les alentours de la ville de Tésifante, accompagnés de Belleris, pour fairenbsp;fiuelques prisonniers qui pussent les instruirc denbsp;1état de la place.
^ Le hasard voulut quils sapprochassent de la Fontaine Aventureuse. Pendant trois jours ils sé-tjarèrent dans le bois enchanté qui enceignait cettenbsp;*lt;^ntaine, et furent le jouet de visions élranges. Lenbsp;Pi'etnier jour, ce furent des chevaliers orgueilleuxnbsp;ïes attaquèrcnt, et, quand ils songèrent a senbsp;défendre, ils ne frappèrent que des ombres quinbsp;s pvanouissaient pour se reformer aussitót plusnbsp;oin. Le second jour, ce furent des monstres auxnbsp;pueules béanles qui les enveloppèrent; ils sy lais-serent prendre encore et se défendirent vaillara-^6nt, mais toujours centre des vapeurs qui senbsp;^cformaient èi mesure quils avanpaient. lis neus-®ent pas fait une plus grande dépense dénergie etnbsp;courage contre des ennemis et des monstres vé-Rables, et si, au sortir de ces luttes imaginaires,nbsp;s n étaient pas blessés, du moins ils étaient trésnbsp;Parassés.
1 Tout ceci est loeuvre de Penchanteresse Mé-ye. leur dit Belleris. 11 faut songer a nous désen-
^ventu** 1^ nbsp;nbsp;nbsp;parages de la Fontaine
rónl* ?®®ayèrent de sortir du bois, et crurent y avoir Com^*^* le matin du troisiéme jour.
'^omnie ils cbevaucbaient tous trois termos sur leurs ètriers 1orcille au guel, Pépée a la main, etnbsp;surtout les yèux grands ouverts pour mieux discer-
ner les visions de la réalité, ils aperpurent, au bout dune clairiére, deux belles pucelles denvironnbsp;quinze ans qui ségayaient dans Peau dun étang,nbsp;parmi les joncs et lesnénuphars en fleurs.
Talanque et Maneli, qui étaient jeunes et qui se sentaient poussés par Pardeur de leur sang,nbsp;savancèrent dans la direction de eet étang, pournbsp;jouir de plus prés de ce spectacle charmant, etnbsp;pour sassurer quils nétaient pas encore le jouetnbsp;dun enchantement de la méchante Mélye.
Quant tl Belleris, qui avait de Pexpérience et Pac-quit de la vie, il secoua la tète et nen avanpa point dun pas plus vite pour cela.
Talanque et Maneli ne sétaient pas trompés. Gétaient bien deux créalures humaines, et desnbsp;plus séduisantes, qui sébatlaient ainsi dans Peaunbsp;de Pétang. Elles avaient toules deux un corps blancnbsp;comme la neige, plein de courbes adorables etdin-flexions irrésistibles. Leurs longs cheveux blondsnbsp;inondaient leurs épaules et séparpillaient follc-ment, dans un désordre provoquant, sur leurs seinsnbsp;ronds et fermes comme le marbre, quils accusaientnbsp;au beu de voiler. Les rayons dor au soleil levantnbsp;jouaient amoureusement sur leurs croupes arron-dies et faisaient étinceler comme autant de perlesnbsp;les gouttes deau dont elles étaient humides. Etnbsp;puis, comme si ce neüt pas été encore assez de cesnbsp;séductions-la, il y avait de plus deux visages fleuris comme le printemps, joyeux comme Paurore.nbsp;avec des lèvres pleines dappels et des yeux pleinsnbsp;de promesses....
Talanque, le premier, se sentit troublé et brülé jusqué la moëlle par le spectacle de ces deux beauxnbsp;corps nus, si appétissants pour le regard. Talanquenbsp;nétait p is pour rien le fils du sensible Galaor ; ilnbsp;avait la même ardeur amoureuse que lui. Aussi,nbsp;pour Péteindre, se débarrassa-t-il de son heaume,nbsp;de sa cotte de mailles et du reste de son armure,nbsp;et se glissa-t-il, plein démotion, dans les eauxnbsp;froides de Pétang, èi la rencontre des deux bellesnbsp;filles, dont les ébats alors recommencèrent avecnbsp;plus de grace que jamais.
Maneb, quoique plus réservé que Talanque, paree quil était fils de Gildadan, ne put résister anbsp;lenvie qui le possédait dimiter son bouillant compagnon. Comme lui, il se dévêtit de son baubertnbsp;et de son heaume, et, comme lui, se glissa en ser-pentant parmi les joncs de Pétang.
Ce sontdes syrènes, prenez garde! leur cria, mais inutilcment, le prudent Belleris, qui étaitnbsp;tombé dans trop de piéges, durant sa vie, pour nenbsp;pas les redouter désormais, pour lui et pour lesnbsp;autres.
Mais les deux jeunes enamourés ny prenaient pas garde; leur jeunesse les menait, et ils suivaientnbsp;leur jeunessel
Quand ils furent au milieu de Pétang, les deux séduisantes filles qui sy ébattaient, leur ouvrirentnbsp;leurs bras roses, coname pour les engager ft synbsp;précipiter, ce a quoi ils ne manquèrent pas. Talanque, tout haletant, sapproclia, se pencha, etnbsp;ses lèvres ardentes cueillirent un de ces baisersnbsp;savoureux dont la trace dure longtemps après.nbsp;Maneli en fit autant et cueillit le même baiser, nonnbsp;pas sur les mêmes,lèvres, mais sur celles de 1autrenbsp;jeune fille.
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Au moment oü ces deux chevaliers, tressaillant daise, avangaient eux-mêmes leurs bras pour em-plir leurs mains tremblautes de cette chair si fermenbsp;et si nacrée, les deux jeunes filles sabaissèrentnbsp;rapidement et disparurent coinme par enchante-ment sous les eaux, parmi les roseaux... Talanque et Maneli avaient suivi malgrè eux Ie mouvement de ces deux décevantes créatures, et,nbsp;comme elles, ils avaient plongé dans leau de lé-tang. Quand ils se relevèrent, ils tenaient chacunnbsp;a Ia main deux grosses carpes dorées qui se mirentnbsp;aussitöt b frétilier pour leur échapper. lis les re-jetèrent deux-mêmes parmi lesjoncs, avec stupeurnbsp;et avec dégout... Au même instant, parmi les roseaux, et dans les profondeurs du bois qui entourait létang, on eii-tendit retentir une avalanche déclats de rire, quinbsp;ressemblaient èi des clochettes de cristal mises ennbsp;branie par des lutins invisibles... Belleris fit chorus, et rit comme il navait pas ri depuis longtemps... Des choses étrangeshantentdécidément cette fontaino 1 murmura Talanque, un peu confus ennbsp;sorlant de létang et en remettant a la hdte sonnbsp;heaume et son haubert. Bien étranges, certes! répéta Maneli, non moins confus, en imitant son compagnon. Belleris riaittoujours, et lécho lui répondait, ce qui ajoutait encore au dépit et k la honte que res-sentaient les deux jeunes gens, qui sétaient si biennbsp;léché les lèvres par avance, du bonheur quilsnbsp;comptaient trouver dans létang. 11 y en a dautres, plus étranges encore, leur dit-il. II ne faut pas vous en étonner; cestMélyenbsp;qui les a ordonnées... Que Ie diable emporte Mélye 1 sécria Talanque avec mauvaise humeur. Passous outre 1 passons outre 1 sécria Maneli avec une égale mauvaise humeur. Aliens 1 ce sera done pour un autre coup, dit Belleris, toujours se gabant. Lors, ils tirèrent k main gauche, cétoyant tpu-jours Ie chemin de Tésifante. Après avoir cheminé environ pendant cinq milles du pays, ils firent rencontre de dix hommes amp;nbsp;cheval, non armés, conduisant deux demoiselles,nbsp;dont Tune était assez belle et assez bien vêtue;nbsp;lesquels, apercevant nos trois compagnons, eurentnbsp;si grande peur, quils abandonnèrentles femmes etnbsp;se sauvèrenten un taillis prochain, oü ils ne furentnbsp;aucunement poursuivis. Talanque et Maneli, quoique un peu rebutés ü lendroit des femmes par leur dernière mésaven-ture, ne sen avancéren! pas moins vers les deuxnbsp;nouvelles venues. Belleris les suivit, espérant avoirnbsp;par elles des nouvelles de ce qui les intéressait sinbsp;fort tous trois. Rassurez-vous, gentes pucelles, dit Talanque en prenant la main de la plus belle, et dites-nous,nbsp;sil vous plait, ce que lon dit du roi Armato... Est-d encore prisonnier ? , Seigneurs, répondait-elle, Ie roi Armato sest echappé il y a quelques jours des mains des chré-tiens, et il est venu ü Tcsifanle avec Mélye, qui anbsp;Urgande-la-Déconnue dans une tour biennbsp;h ee, a OU elle ne pourra partir sans son congé... |
¦ Voilü qui va bien, dit Belleris. Et qua fait Ie roi Armato depuis son retour? Neparle-t-il pointnbsp;de se venger un peu de ceux qui Font retenu prisonnier pendant un si long temps? Oui, pour certain, répondit la gente demoiselle, car tous les rois, soudans, califes et amiraux de la loi païenne lui out promis de venir en armesnbsp;a Constantinople et de ruiner la chrétienté... Etnbsp;déjk, comme il en est bruit, la plupart sont arrivés en File deTénédos... Ma foi, dit Belleris en se tournant vers scs deux compagnons, attendu ce que ces deux char-mantes demoiselles nous disent lü, je suis davisnbsp;que nous ne nouschargions pas plus longtemps denbsp;leur conduite et que nous retournions immédiate-ment sur nos brisées... Get avis est bon, dit Maneli, et quoique les dix hommes qui servaient descorte ü ces deux pucelles ne soient pas de grands braves, leur nombrenbsp;doit cependant nous rassurer un peu; elles vontnbsp;les rejoindre et continuer ü se faire accompagnernbsp;par eux. Notre temps est trop précieux, dailleurs,nbsp;pour que nous songions k faire des excès de courtoisie... Tous trois ainsi daccord, ils donnèrent congé aux deux pucelles, et se mirent incontinent ennbsp;route pour leur destination. Ils firent si bonne diligence que, sur les deux heures du soir, ils arri-vèrent k la Montagne Défendue, oü ils racontèrentnbsp;k leurs compagnons les merveilieuses aventuresnbsp;qui leur étaient survenues aux environs de la Fontaine enchantée, ainsi que la rencontre quilsnbsp;avaient faite des deux pucelles de Tésifante. CHAPITRE XXII Comment Ie oorsairc CresceVm, neven de l'amiral T.irtarie, apporta Esplandian certaines nouvelles de la grandenbsp;armde de mer que préparaienl les seigneurs du Levantnbsp;peur venir k Constantinople. Peu de jours après, abordait a la Montagne Défendue un écumeur de mer connu sous Ie nomnbsp;de Grescelin-le-Corsairo. Grescelin était un homme de courage et de témé-rité, qui avait voulu se signaler k Fadmiration de tons par des actes daudace et dintrépidité, et scnbsp;faire pardonner ainsi par Fcmpcreur, k force denbsp;gloire, Ie mépris quil avait fait de son autorité ennbsp;exergant sans son aveu Ie métier de corsaire. Seigneur, dit-il k Esplandian quand il fi**' introduit prés de lui, jai nom Groscelin-le-Cor-saire... Je suis neveu de Fancien grand amiral donbsp;Grèce, Tartarie, que vous devez connaitre. Em-porté par la fougue de raon age et de raon sanginbsp;jécume depuis nu an les mers, pour tAcher de re-cueillir un peu de gloire sans lassentimciit denbsp;Ferapereur, mon maitre. Les Tiircs savent bien cenbsp;que je vaux, et cest paree que je vaux quelquenbsp;chose, quen apprenaiit ce qui se passait, je suis |
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LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 31 Co venu en grande hate vers vous, pour vous prier dintercéder pour moi auprès de lempereur, quinbsp;aura bientót besoin du dévoüment de tous sesnbsp;sujels, car il est menacé de loutes parts... Le roinbsp;Armaio, qui ne peut vous pardonner, ainsi quanbsp;lui, les conquêtcs que vous avez faites et la gloirenbsp;dont vous vous êtes couvert, a envoyé de tous cólésnbsp;des messagers chargés de réveiller de leur paressenbsp;tous les princes du Levant... Geux-ci ont répondunbsp;a son appel, et, chaque jour, h chaque heure, desnbsp;renforts nombreux lui arrivent... Ils sont concen-trés pour le moment prés de lile de Ténédos, et,nbsp;si nous ny meltons bon ordre, ils seront sous peunbsp;de temps a Constantinople. Je sais votre courage, Grescelin, répondit Esplandian. Lempereur le connait aussi, et, amp;nbsp;cause de cela, je ne doute pas quil ne vous par-donne et quil naccepte votre concours. Je vaisnbsp;vous donner une lettre pour lui... Jai dix galères bieu armées, reprit Grescelin, et si vous voulez raadjoindre des compagnons, jenbsp;les conduirai a port sur... Cette proposition fit réfléchir un instant Esplandian. II fut davis denvoyer Frandalo et les autres chevaliers de la Grande-Bretagne a Constantinoplenbsp;avec Grescelin pour aider a lempereur. Quant k moi, ajouta-t-il en se tournant vers Ses compagnons, ainsi que le roi de Dace, Ganda-l*n et Enil, nous attendrons, avec la garnison denbsp;eéans, ceux qui sont allés a ïénédos. Lorsquenbsp;dous les aurons vus, ou nous y demeurerons tout-^'fait, ou nous irons vous rejoindre aussilót. Quelle que fut lopinion particulière de chacun ues chevaliers ainsi désignés, ils comprirent tousnbsp;Quil lallait se ranger au vouloir dEsplandian.nbsp;Sans, done, faire un plus long séjour en la Mon-tagne Défendue, ils sembarquèrent. Le même jour, Esplandian envoya Enil Rome, avertir lempereur son oncle du péril que couraitnbsp;^ chrétienté. En passant sur les cótes de Sardaigne,nbsp;Enil devait faire part des mêmes nouvelles au roinbsp;^lorestan. Ce fut le fidéle Gandalin quEsplandian choisit Pour 1'envoyer dans la Grande-Bretagne et dansnbsp;^ Gaule. II savait k quel point ce vaillant servi-ótait cslimé dans ces deux cours, et de quellenbsp;^C^n il serait serait reQu dAmadis et dOriane. . Candalin devait aussi aller vevs Galaor, Bruneo ® Bonnemer, Grasandor et Quadragant, pour lesnbsp;I lerde reprendre les arraes quils avaient si long-porlées avec tant de gloire, pour venirnbsp;.^endrg la Gréce de lirruption prochaine des Anatoliens. Candalin sembarqua. GHAPITRE XXIII et ses compagnons arrivèrent i Constan-belle nbsp;nbsp;nbsp;Caccueil qui leur fut fait; comment aussi la do .^lénoressü rdsolul un instant denrouvorlamour son ami. envoyés par Esplandian a Con-ple, eurentun si bon vent, quils arrivèrent |
h destination le septiéme jour après leur départ. Lempereur, averti, fut trés aise de leur arrivée, et il sen vint au port pour leur faire accueil etnbsp;les embrasser les uns après les autres. Labsencenbsp;dEsplandian le chagrina : il demanda pourquoi ilnbsp;iiétait pas Ik; et les chevaliers lui racontèrentnbsp;lavertissement de Grescelin, le grand appareil quenbsp;faisaient les rois du Levant pour leur courir sus,nbsp;et, finalement, comment Esplandian était resté ennbsp;la Montagne Défendue avec le roi de Dace, Ganda-lin et Enil. Au premier abord, lempereur fut un peu ébahi de celte entreprise. Toutefois, en prince sage, ilnbsp;dissimula ce quil en pensait, et, quelques joursnbsp;après, il donna des ordres précis pour que Constantinople et les autres villes et places de son empirenbsp;fussent approvisionnées des vivres et des munitions nécessaires; puis il envoya partout des messagers, afin que ses capitaines réunissent les gensnbsp;darmes de ses Etats et se tinssent prêts pour lesnbsp;prochaines éventualités. Pendant que lempereur songeait ainsi k la guerre, Norandel songeait a lamour. II était revenu avec grande joie k Constantinople, paree quenbsp;Ik était sa belle mie, la reine Ménoresse, et il espé-rait, celte fois, obtenir delle un peu plus de récon-fort quelle ne lui en avait octroyé jusque-lk. De son cóté, la belle reine Ménoresse, par un de ces caprices fémiuins qui ne sont pas asseznbsp;rares, voulut éprouver son amant comme onnbsp;éprouve lor k la fournaise, afin den connaitre lesnbsp;partiespures etles scories. Ellelabordadoncun journbsp;avec un visage plus froid que de coutume, et comme,nbsp;étonné, il la priait de lui en dire la cause, elle senbsp;fit un peu prier pour répondre, puis, finalement,nbsp;elle lui avoua quon lui avait appris quelle avaitnbsp;une rivale, laissée par Norandel en la Grande-Bretagne... Une rivale 1 Norandel nen pouvait revenir, lui qui, jusquk la reine Ménoresse, avait été de glacenbsp;pour toutes les femmes 1... II sexcusa du mieux quil put, et avec toute léloquence de linnocent calomnié. Mais, tant plusnbsp;il aflirmait son innocence, et tant plus la reine Ménoresse croyait ou affectait de croire k sa culpa-bilité. Alors, perplexe, chagrin, poussé k bout, lenbsp;pauvre amoureux sécria: Ah 1 madame, je vois bien que vous voulez que je meurel... Car le mal que vous me faites ennbsp;me soupQonnant ainsi, est si grand, si grand, sinbsp;grand, quil ne se pourrait comprendre si jes-sayais de le raconter aux autres!... En méloignantnbsp;de vos bonnes graces, cest éloigner la vie et lenbsp;soleil de moi, cest me condamner k mourir 1... Jenbsp;ny aurais nul regret vraiment, si, en mourant, jenbsp;ne perdais pas le moyen de vous faire service,nbsp;comme votre loyal chevalier... En disant cela, Norandal était emu au delk du possible : les larmes lui torabaient des yeux grossesnbsp;comme des pois.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, La reine Ménoresse comprit qu elle avait été Irop loin, et quelle avait outrage son amant parnbsp;dodicux souppoiis. Mou doux ami, lui dit-elle, le visage rayon-nant de contentement; mon doux ami, je vous supplie de me pardonner mon indiscrétion... Tout |
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ce que jen ai fait et dit na été que pour vous éprouver et pour vous montrer par avance Ie visagenbsp;que je vous ferais si pareille déloyauté arrivait denbsp;votre cóté... Encore une fois, je vous en prie, monnbsp;doux ami, pardounez-moi... Lors, se penchant rapidement sur Norandel, pendant quelle était seule avec lui, elle posa sanbsp;bouche sur sa bouche et tous deux, pendant unnbsp;moment, restèrent comme pamés et emparadisés.nbsp;Heureusement, ou malheureusement, quelquunnbsp;survint. Lors, Ménoresse, reprenant un peu de sonnbsp;assiette et se remettant peu è peu de son trouble,nbsp;dit Ji son amant; Mon doux ami, nous venons detre impru-dents : tÉichons de ne pluslêtre, dorénavant, bien que cette imprudence soit pleine de voluptés...nbsp;Souvenez-vous désormais combien la dissimulationnbsp;est requise et nécessaire entre ceux qui sont ma-lades de notre maladie... Jentends dissimulation,nbsp;non pas devous ci moi... O Dieu! nonl non!..maisnbsp;devant les geus, les inconnus, les indifférents, lesnbsp;indiscrets, qui seraient si heureux de savoir ce quenbsp;nous faisons, pour Ie salir et Ie calomnier... Madame, répondit Norandel, je ne vous ferai jamais de ma vie aucune faute... Je sens ma con-stance si forte, quil est impossible fi mon coeur denbsp;se distraire de vous aimer, servir et hoiiorer surnbsp;toutes choses, dussiez-vous, même, exercer enversnbsp;lui toutes les cruautés dont peuvent ètre punisnbsp;ceux qui aiment et ne sont pas aimés 1... Quant ciLéonorine, qui jalousait Ie bonheur de sa cousine, elle feignit la colère devant les compagnons dEsplandian, et se plaignit assez apre-ment de ce quil navait pas daigné venir avec eux.nbsp;Mais lorsquils lui eurent appris que toute lAna-tolie était en armes et prête a foudre sur la Grècenbsp;et sur la Montagne Défendue, quEsplandian con-servait pour elle, comme Ie premier don qucllenbsp;eüt regu de lui, Léonoriue ne put leur montrernbsp;que sa vive inquiétude des perils oü peut-être ilnbsp;allait être exposé. Ces perils étaient, en effet, trés sérieux; si sé-rieux même que lempereur, ayant appris que larmée turque, assemblee prés de Tériédos, sap-prêtait a meltre Ie cap sur Constantinople, etnbsp;quune autre armée savangait vers Abydos, fitnbsp;tendre une grande chaine qui ferma Ie port denbsp;Constantinople. II conlia les portes du Dragon anbsp;Frandalo, celle dElporso ê son neveu Gastilles etnbsp;la tour Aquiline a Norandel. Talanque et Manelinbsp;furent chargés de défendre lesdeuxfortes redoutesnbsp;oü la grande chaine du port était attachée. Quantnbsp;au corsaire Grescelin, il lenvoya avec Belleris ü lanbsp;Montagne Défendue. |
GHAPITRE XXIV Comment Gandalin arriva a la cour du roi Amadis, et du mariage quon crut devoir lui faire contractor avec Ianbsp;demoiselle de Danemark, pour Ie récompenser de sonnbsp;dóvoüment. andalin, nouslavons dit, sé-lait embarqué pour aller por-, nbsp;nbsp;nbsp;-..x^ter a Amadis la nouvelle des événementsquisepréparaient. Un vent favorable Ie porta jusquaux caps de lEurope etnbsp;2nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ 'de lAfrique : il passa heurcu- sement Ie détroit. Quelqucs 'jours après, il découvrail lesnbsp;cótes blanches de la grandenbsp;ile dAlbion, et son navire en-trait ê pleines voiles dans Ianbsp;ïamise. Gandalin s'arrêla dabord ü Mirefleur, pour présenter sesnbsp;hommages au vieux roi découronné, Lisvart, et ênbsp;sa fidéle compagne, lancienne reine Brisène, aux-qucls il raconta lobjet de son voyage. Jirai! sécria Lisvart, en retrouvant son énergie dautrefois. Jirai, puisquil sagit de secourir mon petit-fils et surtout de corabatlre les ennemisnbsp;de mon Dieu 1 Le harnois ne pèsera pas trop surnbsp;mes épaules de vieillard, vous verrez, Gandalin,nbsp;vous verrez 1... Brisène soupira, mais elle ne sonna mot, par dé-férence pour son vieux mari quelle sétait habi-tuée a respecter dans toutes ses volontés. Gandalin, heureux de cette promesse, prit aus-silót congé de Lisvart et de Brisène, et quitta Mirefleur pour sacheminer cn toute diligence vers Londres, oü était Amadis avec sa cour. Laccueil quil regut la, vous le devinez bien. Le grand coeur du vaillant Amadis fut vivementnbsp;impressionné par le récit que lui fit Gandalin de lanbsp;situation de son cher fils Esplandian et de lempe-reur de Grèce. Le coeur maternel dOriane ne futnbsp;pas moins vivement touché : de plus, elle eutnbsp;des angoisses que son mari eut grand peine ü dis-siper. Pour mieux arriver ê chasser les idéés noires de la tête et du coeur dOriane, Amadis irnagina denbsp;donner une fête merveilleuse en lhonneur de Gan-dalin, et il y réussit. II y réussit si bien, même,nbsp;que la reine Oriane, redevenue confiante en 1ave-nir et dans le succes des armes de son fils, songeanbsp;a mettre a exécution un projet quelle avait münnbsp;pendant longtemps... Vous avez lu, au commencement de notre hiS' toire, les services quo la demoiselle de DaneraarKnbsp;avait reiidus a Amadis eta Oriane, soit seule, suitnbsp;avec le concours du fidéle Gandalin. Amadis jU'nbsp;geait raisonnable que Gandalin et la demoiselle de |
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LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 33 Comment la reine Califie vint au secours des payens, et du merveilleux assaut qui fut donné en la ville de Constantinople. de Partir. Uanemark, ayant été participants h leur jeunesse et A leurs folies, Oriane et A lui, ils Ie fussentnbsp;aussi a leurs prospérités. Oriane pensait de mêrae,nbsp;et, souvent, elle avait arrêté dans son esprit Ienbsp;mariage de ces deux fldèles serviteurs. Lorsque Gandalin vint è la cour dAmadis, envoyé par Esplandian, la reine Oriane songeanbsp;plus que jamais è ce mariage, et elle fit part de sesnbsp;idéés lè-dessus a son mari. Amadistrouva dabordla chose peu convenable, dautant que la demoiselle de Danemark était déjanbsp;flétrie, et que Gandalin était de moyen age et fortnbsp;gaillard. Néanmoins, commetoutes les femmes denbsp;bon esprit finissent toujours par en arriver oü ellesnbsp;veulent, Oriane trouva moyen damener Amadis knbsp;condescendre ü ce quelle avait résolu de faire;nbsp;tellement, quaussitöt que ce pauvre Gandalin futnbsp;de retour de Mirefleur, oü il avait été présenternbsp;ses devoirs au vieux roi Lisvart, Amadis Ie tira anbsp;part et lui dit: Gandalin, la reine désire grandement de vous arrêler définitivement auprès de moi, tantnbsp;pour 1arnitié quelle sait que je vous porte, quenbsp;pourlebien quelle-mème vous veut!... A celtenbsp;cause, elle voudrait que vous eussiez a femme lanbsp;demoiselle de Danemark, quelle aime, et quellenbsp;avantagera de beaucoup, si vous consentez a lé-pouser... Vous la connaissez : cest une personnenbsp;sage et vertueuse... Quant a moi, je vous en prienbsp;Gt je vous Ie conseille... Gandalin sen füt volontiers excuse, et, ü dire ¦veai, il neüt peut-être pas eu tort, car Ie pour-Point était trop neuf pour houppelande si uséel.,.nbsp;Gependant, Gandalin avait appris, dés son jeunenbsp;age, a navoir dautre volonlé que celle dAmadis;nbsp;11 trouva sou conseil bon, et parfaite lolïre denbsp;madame Oriane. De sorte que son mariage avec lanbsp;ilemoiselle de Danemark fut célébré en moins denbsp;jfois jours. La demoiselle de Danemark dut êlrenbsp;men heureusel kour laisser ü ces nouveaux épousés Ie temps de savourer leur lune de miel, Amadis remit è un denbsp;gentilshommes, nommé Handro, les lettres etnbsp;iistructions quEsplandian avait chargé Gandalinnbsp;® porter è Gasquilan et è Don Bruneo.nbsp;j.Ga semaine suivante, Ie bon Gandalin, plusnbsp;®voué serviteur dEsplandian que de sa femme,nbsp;pus tendre au devoir qua lamour, sen parti;nbsp;l^^'^ment pour aller en Gaule vers Ie roi Périon,nbsp;dem nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Sobradise, pour y trouver Galaor. La ^ mpiselle de Danemark, que Gandalin avait eu cou ^6 temps de dédemoiseller, soupira beau--1- P en vain: Gandalin partit, trés content matgt;io^ ^ smis qui ne sont pas faits pour Ie j. ge, que voulez-vous! les ,^^'ï^^®sallées et venues, Amadis manda tous et pilotes de la Grande-Bretagne, etnbsp;Cenbsp;nbsp;nbsp;nbsp;au roi Arban de Norgales daviser ü tout vo\rt' a®^ait nécessaire pour lentreprise dun tel vaisseaux. étaipnt nbsp;nbsp;nbsp;les affaires de cette guerre tonp t démenées en la plus grande partie de lEu-Petit ü p^etit nbsp;nbsp;nbsp;Levant sassemblaieut G est a ces derniers que nous aliens retourner. |
GHAPITRE XXV Le bruit de cette guerre entreprise par les rois, taborlans, soudans, califes et seigneurs dominants des marches de Tartarie, Inde, Arabic etnbsp;autres pays du Levant, a lencontre de lempereurnbsp;de Gonslantinople, était arrivé jusquaux oreillesnbsp;de la puissante reine Califie. Califie était reine de la Galifornie, pays trés opulent et trés fertile, qui confine le fleuve Borys-Ihène, prés la descente des montages Riffées.nbsp;Cette contrée dont je vous parle avait été autrefoisnbsp;peuplée de bons chevaliers et autres gensde grandenbsp;quaiité; mais les femmes, par une cerlaine malice,nbsp;avaient trouyé moyen de les faire mourir tons,nbsp;établissant loi entre elles seules, ne reconnaissantnbsp;dautre roi quune reine, choisie naturellemeiitnbsp;dans leur nombre, et se gouvernant, flnalement,nbsp;ni plus ni moins que les amazones. Par suite denbsp;celle exclusion quelles avaient faite du sexe male,nbsp;il ne leur était permis de banter les hommesnbsp;quune fois par an, en la saison et au jour fixés,nbsp;oü, alors, elles sortaient irapétueusement de leursnbsp;limites et appelaient leurs voisins. Dieu sait sinbsp;elies trouvaient moyen de faire payer lusure dunbsp;temps perdu! Tellement même, que la plupartnbsp;seii retournaient enceintes. Ge fut done avec un troupeau de ces farouches guerrières, qui égorgeaient leurs enfants méles etnbsp;brulaient la mamelle droite de leurs filles, que lanbsp;reine Califie résolut ü venir se meier a la guerrenbsp;entreprise contre les chrétieiis, non pas qucllenbsp;leur en voulüt, mais paree quelle était désireusenbsp;de savoir sils méritaient vrairaent leur reputationnbsp;de chevalerie. En même temps quelle, arriva aussi Rodrigue, soudan de Liquie, ü la tête dune grosse armee;nbsp;et, avec Califie et Rodrigue, arrivèrent les soudans,nbsp;rois et princes du Levant, alliés et amis du roinbsp;Armato. Le jour de la bataille se leva enfin; les deux années ennemies étaient prêtes; Amadis, Lisvart,nbsp;Périon et les autres étaient ü leur poste, avec leursnbsp;bataillons. Armato engagea faction sur mer; lanbsp;reine Califie et Rodrigue de Liquie lengagèreotnbsp;sur terre. Constantinople ne pouvait ainsi inan-quer detre prise I Eh bienl Constantinople fut sauvée, par la protection efficace du Dieu des armées, et aussi par le courage de ses généreux défenseurs. Mais, hélasl que de sang et de larmes cela coüta! La reine Califie fut prise, Alforax fut lué,nbsp;et, avec eux, des milliers de palens; mais aussi,nbsp;du cóté des chevaliers chrétieiis, on eut ü déplorernbsp;la perte de bien des vaillants hommes! Les roisnbsp;Périon et Lisvart, les deux cbevaleureux rois, 5® Série. 3 |
34 BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
34 BIBLIOTHÈQUE BLEUE. Grumedan Ie bon vieillard, Balan, Hélyan, Enil, Polymnir, et maints autres preux chevaliers trou-vèrent la mort en combattant, cette journée-lamp;,nbsp;pour soutenir la lol de Jésus-Ghrist!... Les navires captures furent ramenés dans Ie port, et les morts fureiit enterrés. Les païens furent guéris pour longtemps de Teiivie de recom-mencer une pareille lutte; si elle avait coüté chernbsp;aux chrétiens, elle leur avait coüté plus cher encorenbsp;a eux, les assaillants. CHAPITRE XXVI Comment, après que les palens furent cliassés de Constantinople, lempereur, rcnonoant li son empire, en investit Esplandian quil maria avec sa fille Léonorine. ne fois que furent fai-tes les lunérailles des rois, princes, seigneursnbsp;etautres qui avaientsuc-combé en cette glorieusenbsp;journée, lempereur denbsp;Constantinople, appre-nant quAmadis et lesnbsp;autres voulaient retour-ner en leurs pays, lesnbsp;assembla et leur dit; Mes frères, sei-_ nbsp;nbsp;nbsp;gneurs et bons amis, mon obligation envers Dieu est grande, certes, puisquil ma fait triompher de mes ennemis...nbsp;Mais mon obligation enversvousne 1est pasmoins,nbsp;puisque vous mavez si vaillamraent aidé dans cenbsp;triomphe... Or, me voil^ sexagénaire, tont chenunbsp;et tout caduö, amp; cause des peines que jai souf-lertes en mes jeunes ans en suivatit la carrière desnbsp;armes... Je nen puis plus, je Ie sens bien... IInbsp;me faut faire place a dautres plus jeunes et plusnbsp;vigoureuxque moi... Jai une seule fille, Ie batonnbsp;et respérance de ma vieillesse: jai délibéré, sinbsp;toutefois vous approuvez Ie choix, de la donnernbsp;en mariage au bon chevalier Esplandian, el de lesnbsp;faire tous deux roi et reine de mes Etats en manbsp;place et en celle de Pirapératrice ma compagne...nbsp;Gest h vous particulièrement que je madresse,nbsp;seigneur Amadis: laffaire volts touche corame denbsp;pèreafils... nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit Amadis, mon fils fera cenbsp;que vous lui commanderez... nbsp;nbsp;nbsp;Je dois vous dire, reprit lenipereur, que jenbsp;me souviens dune prophétie qui me parait conforme è nos volontés et h nos désirs mutuels...nbsp;Esplandian doit avoir sur lui quelques caractèresnbsp;niystérieux oü son nom est manifesté, et daütresnbsp;qui ne peuvent être déchiffrés que par la femmenbsp;qhi lui est destinée... Si vous Ie voulez bien, nousnbsp;ailons Yoir si ccst ma fille ou non. |
1 empereur envoya quérir Léonorine, qui vini, accompagnée de rimpératrice et dlm grandnbsp;nombre de dames et de demoiselles. Quand ellenbsp;fut arrivée tout-h-fait prés de son père, celui-cinbsp;pria trés affectueusement Esplandian dese dépouil-ler pour montrer les caractères mystérieux quilnbsp;avait apportés tracés sur lui, en venant au monde! Esplandian obéit et óta sa chemise. Ghacun put alors voir aisément les caractères blancs formant Ienbsp;mot E. S. P. L. A. N. D. I. A. N.; mais , quantnbsp;aux rouges, on ny put rien comprendre. Cest pourquoi Iempereur, faisant approcher sa fille, lui en demanda rexplication, si celaétait possible. Sire, répondit Léonorine en rougissant, un peuavant que Mélye ne trompat Urgande, élle senbsp;trouvait avec moi dans ma ctiambre, et elle rnenbsp;montraitun de ses livres, couvert dune lame dor,nbsp;oü étaient représentés, cntre autres choses, les ca-racléres que je reraarque sur Esplandian. Au-des-sous, si je me souviens bien, est la traduction denbsp;ces caractères mystérieux. 31a fille, dit lempereur, si vous avez encore Ie livre, je vous prie de Ie faire apporter céans. Léonorine obéit. Quelques instants après, el!e ouvrit Ie livre enchanté, et montra ü son pèrenbsp;lendroit que 3Iélye lui avait lu. II y avait: «Le bienheureux chevalier qui conquêteralépée et le grand trésor enchanté par moi, apportera,nbsp;dès le ventre de sa raère, sou nom empreint onnbsp;caractères blancs, et celui de sa future femme onnbsp;sopt caractères rouges; lesquels seront si dilficilesnbsp;a entendre, que nul vivant, pour sage ou savantnbsp;quil soit, ne les pourra exprimer, sans voir conbsp;livre, qui enseignera que ces sept caractères signi-fient : Léonorine fille du grand empereitr denbsp;Grèce. Voilü qui est merveilleux, sécria lempereur, réjoui de cette prophétie. Eh bien, ma fille, puisque les destins le veulent, vous serez bien un peunbsp;forcée de le vouloir aussi... Quen dites-vous?... Jobéirai au destin, répondit la belle Léono-rine en rougissant beaucoup. Ainsi fut fait mari et empereur le bon chevalier Esplandian qui, dans sa joie, maria le jeune ïa-lanque ü la reine Galifie, qui était jeune et belle,nbsp;quoiqüelle eüt la mamelle droite brülée par suitenbsp;do la coutume de Californie. Norandel et la reinenbsp;3Iénoresse ne furent pas oubliés, comme on pousenbsp;bien; Esplandian los maria aussi ct leur donna l3nbsp;Montagne Défendue et les Villes dAlfarin et denbsp;Galatie. Quant a Urgande-la-Déconnue, qUi était tou-jours en prison a ïésifante, retenue par les enchaU' tements de labominable Mélye, son échaimc fq*'nbsp;propose è Armato contre Rodrigue, soudan cle L*'nbsp;quie. Armato consentit, après avoir toutefois consult*^ Mélye. |
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CIIAPITRE XXVII Commoht Urgande-la-Déconnue envoya pricr Ie roi Amadis, )cmpcreurEsplandian,don Galaor, roideSobradisc, el lesnbsp;autres chevaliers, dc se iroiiver dans 1 Ile Ferme, et desnbsp;merveilleux cnchanlements quellc fu sur eux. rgaiide sétant relirée dans son ile, prenait plainbsp;sir ^ lire les livres donbsp;Mélye; son experiencenbsp;et ses connaissances dansnbsp;son art lui apprirent quonbsp;les rois et les princesnbsp;quelle aimait Ie plus de-Ivaient mourir prochaine-ment. Elle en cut du regret __nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;en pensant que les vers , nbsp;nbsp;nbsp;allaient se nourrir dune chair précieuse; elle résolut doncdy apporler un prompt reinède. A eet effet, elle sembarqua, ac-cornpagnée de ses deux nièces Juliande et Solise,nbsp;et de plusieurs autres demoiselles, et vint dansnbsp;File Ferme. Dès quelle y fut arrivée, elle envoya vers Fcra-poreur Esplaudian, Amadis, Galaor, Florestan, Agraies et Grasandor, en les priant affectiieuse-tnent de venir la trouver au palais dApollidon,nbsp;pour leur plus grand intérét. Autrement elle leurnbsp;ht dire quils se tinssent assurés qiiün malheurnbsp;leur arriverait avant peu de jours. Elle priait, ennbsp;'^utre, maitre Ilélisabel d'appovter avec lui Ie livrenbsp;®ur lequel il avait écrit leS aventures des chevaliersnbsp;^u'il connaissait... Chacun dcux devait amener sanbsp;*'10106, Ardan-le-Nain, Garmellc, Gandalia et lanbsp;oemoiselle de Danemark. , Ces princes sc rendirent Ie jour móme aux desirs q Urgaude, et partirent tous pour Ille Ferme, oünbsp;'s furent regus par eye avec mi visage nioins riantnbsp;celui quellc avait dhabiludc, mais, au con-^Oe, avec les larmes aux youx.nbsp;dé 1nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;stupéfaits la suppliewent de leur g la cause de ce chagrin; mais elle ne put ' ustaire 5 leur demande, tellement elle avail Icnbsp;cauir serré. après avoir repris du courage, elle a nbsp;nbsp;nbsp;Ainis, comme il est vrai quo tout ici-bas gi^ . ,yFé6 par la puissance et par Ia bonté do Dien, et u ^ que tout cc qui CSt temporcl passenbsp;_ s eteigne par uno mort différente pour chacun,nbsp;con* o 'nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;P^or tons dans ses résultats. Ce que les grands hommCs travaillaienl jadis aup61 ^ *®or vic, pour laiSset aprés leur mort quel-Igi ^Faces de leur passage sur la terre. Ils ne vou-Oi- P^q^'Fsevelirleur renommee avec leur corps,nbsp;est nrphu?® certain quö Ia Ön dé voS joursnbsp;P chame; c est poufquöl il ést Urgent quö |
vous soyez constants et que vous restiez dans Ie présent et lavenir, ce que vous avez été dans Ienbsp;passé. Cependant, avant que la mort ne vienue vousnbsp;surprendre, je tiens a vous raontrer encore unenbsp;fois lamour que je vous ai porté; je ferai lant,nbsp;avec 1aide de Dieu, que saus mourir vous demeu-rerez endormis jusquau temps oü un de vos descendants viendra vous délivrer de ce sommeil etnbsp;vous rendra tels que vous fütes jadisdansvos pays.nbsp;Soyez assurés que sans cela vous seriez morts dansnbsp;six mois, et que vous devieudrïez la paturedes vers.nbsp;Que chacun done me dise sa volonté. Je pourvoirainbsp;au reste!... Ge discours et cette menace de mort leur fut si dure 5 appvendre quil ny eut personne parmi euxnbsp;qui ne changeat de couleur etne fut dévoré par unnbsp;chagrin secret. Pendant quils se regardaient les uns les autres, Ie roi Amadis, qui se moutrait Ie nioins étonne denbsp;tous, répondit a Urgaude : Madame, nous savons certainement que personne au monde mieiix que vous ne peut con-naitre ce qui nous est nécessaire. Cest pourquoi disposez do nos personnes comme bon vous scui-blera; nous vous obéirons 1... II suffit, dit Urgaude. Arraez-vous done tous ni plus ni moins que si vous alliez corabatlre, quenbsp;chacun de vous tienne au poing sou épéc nuc. Puis, elle les fit entrer dans la Chambre Défen-due, et les fit asseoir sur leurs chaisés royales, a cóté de leurs femmes. Aussitót les deux nièces dUrgande, Juliande et Solise leur apportèreutdans deux bassins dor unenbsp;certaine composition, avec laquelle ils se lavèrentnbsp;Ie visage. En un instant la beaulé que 1age et Ienbsp;temps leur avait enlevé leur revint, plus parfaitenbsp;quelle navait jamais été. Ce prodigeétonna merveilleuseraent les dames, qui regardaient avec un bonheur iiiouï leurs marisnbsp;et leurs amis. Alors Urgaude manda maitre tlólisabel, Ie pi'it par la main, Ie conduisit dans la chambre voi-sine, Ie fit asseoir et lui mettant dans les mains Ienbsp;livrc quelle avait apporté, elle fit signe ;i Gnnda-lin et a la demoiselle dc Danemark de la suivre.nbsp;Ils passèrent sous Pare des amants fldèles oü étaientnbsp;les statues dApollidoii et de Griuianèse; ellenbsp;les fit asseoir sous ce porlique ü coté dArdan-lc-Nain. Puis, elle leur dit ; Mes amis, les loyaux et vrais amants ont été dignesde Voir ces statues avant larc désenchanté-,nbsp;aussi méritez-vous cette faveur en récompense denbsp;lamour et dc la loyautó dont vous nous avez de-puis longleraps voulu donner des preuves. Aitneznbsp;toLijours vos maitres et gardez-vous bien, quoiquenbsp;vous puissiez voir et entendre, dc vous dopartirnbsp;pour lavenir de cette ligne do conduite.^ Elle retourna alor.s oü elle avait laisso 1 empe-rour et, prenaut Carmolle par la main, olie lui dit devant tous : Carmelle, vous étiez de basse condition, mais la noblesse et la générosité dc votro eoeur vousnbsp;annoblissent. Aujourdhui vous serez done présemnbsp;tcea lempercur pour rendre veritable la promesse |
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que vous lui avez faite, de ne jamais rabaiidoiiner volontairement. Puis, elle sadressa au roi Amadis et aux autres princes et princesses, les priant de ne pas bougernbsp;jusqukce quelle retournat vers eux. Elle monta sur Tune des tours du palais, portant sous son bras Ie principal des livres de Médée quenbsp;Mélje avait pris des mains de la demoiselle en-chanteresse. Arrivée au plus haut, elle óta sa coiffure et resta la tête découverte et les cheveux épars. Elle se mit li lire certaines conjurations; et les tournant vers les quatres parties du monde elle fitnbsp;des signes et des caraclères avec les doigts... A voir la rougeur de son visage on aurait dit que Ie feu lui sortait des joues. II survint alors un grand tremblement de terre. Un violent orage mêlé déclairs et de ton-nerre éclata avec tant de violence quil semblaitnbsp;que les éléments voulussent comballre les unsnbsp;cóntre les autres. Cette tempêteduralespacedetroisquartsdheure pendant lesquels ceux quürgande avait fait as-seoir dcmeurèrent sans connaissance, anéantis,nbsp;comme sils eussent été sans ames. üne nuée obscure survint, elle enveloppatout Ie palais; de sortenbsp;quil ne fut vu depuis par aucune creature vivantenbsp;jusqua ce que Lisvart de Grèce, fils d'Esplandian,nbsp;donnat fin a tous ces enchantements, avec lépéenbsp;quil conquit, comme nous allons leraconter. Alors,nbsp;rnais seulement alors, tous ces princes et toutesnbsp;ces dames encliantées séveillèrent. Lempereur Esplandian avait un fils agé de huit ans, nommé Lisvart comme son aïeul; Ie roi Amadis, un fils nommé Périon et une fille noinmée Pri-sène, qui fut mariée au fils amé de lempereurnbsp;de Rome; Ie roi Galaor, deux fils, Périon et Garin-ter, dont il a été parlé plus haut; Ie roi de Sardai-gne, Florestan, deux fils, lun nommé Florestannbsp;comme son père et qui fut son successeur, lautre,nbsp;Palmineau-lAlleraand, comme son bisaïeul ; Ienbsp;comte de Salandrie Agraies, deux fils, Languinesnbsp;etGalmenez; Ie roi don Bruneo, un fils nomménbsp;Vaillades, et une fille Hélisène, qui fut mariée avecnbsp;Ie fils de Quadragant, qui portait Ie mêrae nom quenbsp;son père; Ie roi Cildadan avait deux fils, lainé scnbsp;nommait Abies dIrlande comme son aïeul quA-raadis mit a mort Ie jour oü il regut lordre de lanbsp;chevalerie. 11 ny eut aucun de ces princes qui prit Ie titre de roi pendant labsence de leurs pères qui étaiontnbsp;morts pour ainsi dire, puisquils étaient endormis.nbsp;Ils espéraient les voir revenir un jour ou laulre,nbsp;et, en les attendant, ils croissaient tous en force etnbsp;en beauté. Lorsquils eurent alteint Page voulunbsp;pour porter les armes, ils passèrent tous en Irlandenbsp;pour recevoir lordre de la chevalerie de la mainnbsp;du roi Cildadan, qui était alors trés vieux. Puisnbsp;ils sen allèrent chercher les aventures et courirnbsp;les hasards de la vie, comme nous allons vous Ienbsp;raconter, si vous voulez bien continuer è lire. |
CIIAPITRE XXVIIl Comment Périon de Gaule, second hls dAmadis, partil de Londrcs avec sept autres jeunes princes pour aller en Irlande recevoir 1ordrc de chevalerie du vieux roi Cildadan. a nouvelle de Iencbantement de ces princes et seigneurs, dames et demoiselles, en rile Ferme, fut incontinent connue du petit Périon denbsp;Gaule, fils dAmadis, qui avait éténbsp;laissé par son père dans la Grande-Bretagne, sous Ie gouvernement dunbsp;bon vieillard Arbaii, roi de Norgal-les. Ce jeune prince, alors agé de douzc é treize ans, avait déja prisnbsp;une certaine resolution dans son esprit de ne recevoir lor-dro de chevalerie de per-sonne autre que de sonnbsp;frère lempereur Esplandian : ma;s se voyantnbsp;frustré dans son attente, il temporisa jusqua la quatrième année sui-vante, époque é laquelle deux desnbsp;fils du roi de Sardaigne, don Florestan, vinrent Ie voir a Londres. Lun deux avait nom Florestan comme sou père et laulre Parmenir. Ils étaient accompagnésnbsp;de Vaillades, fils du roi Aravigne, de don Bruneo, de Languines et de Galvanes, enfants dA-graies, roi dEcosse, Abies dlrlande, fils du roinbsp;Cildadan, et Quadragant, seigneur de Sansuegue,nbsp;qui étaient partis de leurs terres et contrées avecnbsp;lespérance detre faits chevaliers par la mainnbsp;mênie de celui dont Périon recevrait eet honneur. Le jeune prince les accueillit avec beaucoup daméiiité; et après quils lui eurent fait connai-tre le but de leur voyage, ils résolurent de partirnbsp;pour rirlande vers 'le roi Cildadan : car ils nenbsp;connaissaient pas un prince qui fut plus digne denbsp;suppleer k lespérance quils perdaient par Tab-sence de lempereur Esplandian. Or, Périon était résolu, aussitót quil serait apte h porter les armes, de chercher les aventuresnbsp;étranges, et dimiter son père en proucsses ct clicquot;nbsp;valerie : cest pourquoi, désiraut avoir Yrguiaiunbsp;fils de Gandalin, pourécuyer, il dépêcha un de sesnbsp;gentilshommes vers Gandales, qui habitait alor®nbsp;le chdteau dArcalaüs lenchanteur quAmadis mnbsp;avait donné, le priant affectueusement de le innbsp;donner. Gandales y consentit. Yrguian étant arrivé, et ces jeunes princes s e^ tant pourvus de tont ce qui leur étaitnbsp;pour le voyage, ils prirent congé du roi Arbannbsp;allèrent droit au port de Fenuse, oü ils s emünbsp;quèrent.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Comme ils étaient en plcine mcr, ils decor rent une barque ü quatre rames vertes coainie |
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LES CHEVALIERS DE LA SERPENTS. 37 Coin émeraudes, quo quatre singes manoeuvraient, ayant avec eux une belle demoiselle richement vêtue. Les princes suivirent ces barqiierots, les joigni-rent et prircnt terre ensemble. Gomme Périon etceux de sa tronpe étaientprcts h meltre Ie pied amp; létrier, la demoiselle étrangèrenbsp;savanQavers eux. Elle portalt, suspendue èi sonnbsp;cou, uneépée, garnie trés excellemment, et, h sonnbsp;poing, un écu iioir au milieu duquel était peintenbsp;une sphère dor. Elle sadressa alors Périon et lui dit, en flé-chissant les genoux : nbsp;nbsp;nbsp;Gentil damoisel, Dieu ne permeltra pas quenbsp;je me relève avant que vous mayez octroyé Ie donnbsp;que je vais vous réclamer. Périon, a qui elle plut assez, lui répondit vive-ment: Demoiselle, demandez, et rien ne vous sera refuse... nbsp;nbsp;nbsp;Certes, répondit-ellf*, je nespérais pas moirisnbsp;de votre bonté. Et, se levant de terre, elle Ie tira a part : Ils devisèrent si longtemps en se promenant, quils joignirent la barque dans laquelle se trou-vaient les singes. La demoiselle pria Périon dy en-trer seul. Périon vit bien que pour avoir trop légèrement promis, il allait perdre sa compagnie. II en fut trésnbsp;faché, car cette aventure retardait son voyagenbsp;dIrlande. Néanmoins, comprenant que son bon-peur serait entaché sil naccomplissait ce a quoinbsp;il sétait volontaircment obligé, il passa outre,nbsp;inanda ses compagnons, leur aitce dont la demoiselle lavait requis, la cause pour laquelle il la sui-vait et les pria trés affeclueusement de lexcuser. Sils en lurent contraries, vous pouvez Ie penser : mais voyant quils ne pouvaient y remédier, ds Ie recommandèrent h la garde du Seigneur,nbsp;lassurant quils nauraient pas plutót été regusnbsp;chevaliers, quils se metlraient en raarche pour Ienbsp;ceirouver, en quelque part quil fiit. Gonanae les compagnons de Périon achevaient de ^aire cette promesse, la barque sur laquelle il étaitnbsp;®cbranla, les singes qui la conduisaient se mirentnbsp;quot; pamer avec vigueur, et, en moins de rien, il per-quot;^dsesamisdevue. Laissons-le done voguer au gré des flots, des ^Cfits et du destin, et revenons, pour lheure pré-^ ses compagnons. GHAPITRE XXIX après que Ie jeune Périon eüt été enlevé par la 'eur°routenbsp;nbsp;nbsp;nbsp;verts, ses compagnons reprirent Périon, les autres leureru Pccsistèrent pas moins è poursuivre Plus tarS.quot;leur^chemi?''quot;quot;' |
Bientót ils arrivèrent Ji la cour du vieux Gilda-dan, qui, sachant leur arrivée, les vint recevoir trés honorableraent, et, après un court séjour dansnbsp;Ie pays, leur conféra lordre de la chevalerie. lis prircnt alors congé de lui, et, retournant sur leur vaisseau, ils firent voile vers Gonstanti-nople, oü ils trouvèrent Lisvart, fils dEsplandian,nbsp;qui était alors estimé pour lun des plus beaux etnbsp;des plus valeureux princes de la chrétienté. Levied empereur qui, pendant labsence de son gendre, avait laissé la vie solitaire et repris Ie gouvernement de la Thrace, sachant quils étaient arrivés dans Ie port, descendit et leur fit la bienve-nue. II les conduisit ensuite dans sou palais, oünbsp;ils furent fêtés pendant douze jours par Ie jeunenbsp;Lisvart et par son grand-père. Le jeune prince ayant appris la perte de son on-cle Périon et le désir quavaient les nouveaux chevaliers dallerle chercher nimporte oü, résolut de leur tenir compagnie. En effet, le Ireizième jour, au moment oü 1em-pereur sorlait de table, il se prosterna trés hum-blement ü ses genoux, le suppliant de lui oclroyer une faveur. Le bonhomme le releva, leslarmes aux yeux, et lui promit de lui accorder tout ce quil demande-rait: Sire, dit-il, jai su par ces chevaliers, que mon oncle Périon de Gaule a été emmené par unenbsp;demoiselle étrange on ne sait oü; vous plaira-t-ilnbsp;que je me motte en campagne pour aller le trouver?nbsp;car jai toujours eu le désir detre créé chevaliernbsp;par lui soul. Je suis assure que je ne pourrai pasnbsp;ambitionner un plus grand boiiheur, puisquil estnbsp;fils du roi Amadis, père de mon père, qui a sur-passé tous les autres chevaliers en courage et ennbsp;prouesses. Mon fils, répondit lempereur, ce départ me sera facheux, car votre presence consolait mesnbsp;vieux ans de labsence de vos parents. Néanmoins,nbsp;puisque je vous ai promis de vous accorder ce quenbsp;vous demanderiez, je veux que votre désir soit accompli. A ce temps-lè, Lisvart pouvait avoir atteint la seizième année de sou age; toutefois, il était sinbsp;grand et bien formé, quoa lui en eüt doimé plusnbsp;de viiigt. Ayant done la liberté de faire ce quil voulait, il pourvut en toute diligence ü fréter el ü équipernbsp;trois gros navires : il monta sur lun deux, accom-pagné de Florestan, Parmenir son frère, et Galva-nes, frère de Languines. Sur lautre, sembarquè-rent Vaillades et Quadragant. Sur le troisième,nbsp;Languines avec Abies. Puis, ayant pris congé de Tempereur, ils flrent lever les aiieres et bisser les voiles, et, voguantnbsp;vers la haute mer, en peu dheures ils perdirentnbsp;de vue la grande cité. Retournons ü Périon, et aux aventures qui lui arrivèrent, et laissons les autres pour le moment. |
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CHAPITRE XXX Comment la demoiselle conduisit Périon de Gaule en lieu oü il reent 1ordro de clievalerie et de ce qui lui advint. Périon navigua une semaine et plus dans la barque des singes, avec la demoiselle étrangère. Le septième Jour suivant, ils vinrent aborder Ie long dune plage dans le plus beau pays quil étaitnbsp;possible de voir. Lk ils prirent terre, et, aussitót, la demoiselle, nommée Alquife, lira de ses coffres un harnaisnbsp;noir, semé do sphères semblables a celles de lécunbsp;quelle portait. Puis elle dit k Périon : Gentil damoisel, avant de passer óutre, il convient que yous vous armiez de ces armes : carnbsp;voici le lieu oü il vous faut commencer laccomplis-sement de la promesse que vous mavez ociroyée. Et k quoi me servira Ia cuirasse et lécu, né-tant pas encore chevalier? demanda Périon. Vous le serez quand Dieu et le temps le per-mettront, dit-clle. Gest pourquoi ne diflérez pas. Le jeune Périon obéit ; il revêtit le haubert et le reste du harnais, hors le heaume, que la demoisellenbsp;prit entre ses bras, et après être sortis de la barque, ils niontèrent les hauteurs de 1ile jusqiia cenbsp;quils trouvèrent une grande plaine. Périon lui demanda alors dans quel pays ils étaient; mais elle ne lui répondit rien autre chose,nbsp;si ce nest quil le saurait plus tard. En devisant ainsi, ils découvrirent une grande ville, dont le circuit paraissait embrasser plus dcnbsp;trois lieues ; plus ils en approchaient, plus Périonnbsp;trouvait la place admirable, soit par la hauteur donbsp;ses murs, la grosseur de ses tours et la splendeurnbsp;de ses boulevarts. II eüt volontiers pressé la demoiselle de lui dire le nom de la ville ; mais la première réponse quellcnbsp;lui avait faite lui interdisait une seconde question;nbsp;de sorte quil se tut sur ce point. Quand il fut entré dans les murs, il vit que la beauté du dehors nétait rien comparativernent anbsp;cello de lintérieur; il admira tant de bolles mai-sons, tant do palais dorés, tant de peuple et lantnbsp;de temples magnifiques, tant de Golysécs et tantnbsp;de choses d'antiquité quil ne savait quen penser. Ce que voyant, la demoiselle lui dit: Pour voire profit et honneur, il faut quil ne sorte de votre bouche aucune parole k nimportonbsp;quel homme avant que je vous le commande, au-Irement il pourrait vous en advenir malheur. Périon répondit: Mademoiselle, je me tairai done, puisquil vous plait. En devisant ainsi, ils se trouvèrent k lentrée du plus beau palais de la ville. Plusieurs personnesnbsp;et Leaucoup de chevaliers se promenaient devantnbsp;le monument.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;* |
Voyant Périon et la demoiselle étrangère en gra-vir les degrés, ils les suivirent pour voir ce qui al-lait se passer. Ils entrèrent dans une grande salie dapparat, et aperqurent, sous un immense voile de drap dor,nbsp;un vieillard vénérable, portant sur sa tête unenbsp;couronne dempereur. Autour de lui se tenaient, dans lattitude du respect, des rois, dues, comtes et barons. Alquife, tenant Périon par la main, savauga vers lui, et, mettant les genoux k terre, elle lui dit : Trés haut, excellent et redoute empereur, mon père, votre humble serviteur, baise les mainsnbsp;de votre majesté et vous supplie que, sans différer,nbsp;vous confériez la clievalerie k ce jouvenceau : carnbsp;il lemploiera aussi bien que lé plus valeureuxnbsp;parmi les braves. Lempereur reconnut aussitót la demoiselle quil voyait souvent avec le nécromancien Alquif sonnbsp;père; aussi il lui fit un trés bon accueil. 11 examina Périon. II lui semblasi beau ot dunc si belle taille, qu'il ne put sempccher de pronon-cer tout haut ces paroles : Vraiment, je crois saus peine quun si noble personnage naccomplira jamais que des ocuvresnbsp;chevaleresques ; aussi, demoiselle, je yais salis-faire k votre désir, puisque votre père men prie. Et sadressant k Périon, il lui demanda doü il était, mais suivant co quil avait promis, Périon nenbsp;répondit rien. Alquife, prenant la parole pour lui, dit k lem-pereur ; Sire, je vous, supplie de lui pardonner, car sans fausser sa foi, i! ne peut mainteuant vous purler ni a personne de votre cour. Eh bien, répondit-il, ce sera pour une autre fois. Cependant conduisez-Ie vers ces dames, afinnbsp;quelles le voient, et domain, après la veillce desnbsp;armes, je lui donnerai lordre de chevalerie. Alquife se leva, et fut conduite avec Périon dans la chambre de 1impératrico ; elle la salua avecnbsp;grace et lui dit : Madame, raou père vous envoie ce jouvenceau pour que vous le receviez comme il le mérite. II est issu dun lignage trés recommandó parmi lesnbsp;meilleurs chevaliers du monde. Alors Périon savanca et lui biisa la main. Sur mon Dieu, répondit limpératrice, si son courage est égal k sa beauté, il sera certainementnbsp;le chevalier le plus accompli qui ait été depuis centnbsp;ans. Périon, sans profcrer un seul mot, leur fit un salut trés respectueux. A ce moment entrèrent Onolorie et Gricileric; filles de lempereur, qui passaient pour les plusnbsp;belles, les plus gracieuses et les plus admirablesnbsp;demoiselles de toute lAsie. Périon émerveillé dcnbsp;leur beauté, ot frappé surtoutdo cello de GricileriG^nbsp;ne pul scmpêcher de se dire en lui-mème: Vrai Dieu, mesdames, que la nature a óon^ pris plaisir k vous faire belles! Garjcnai jamai»nbsp;vu chez les autros demoiselles ce que je vois aunbsp;jourdhui en vous deux.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; Alors il fut pris duu si violent amour, il chang tollemcnt de couleur quAlquilé sen apercut. Gesl pourquoi adressant la parole k Grienen i qui était la plus jeune, elle lui dit ¦ |
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comme jai mission de vous en supplier hurable-raent. En bonne foi, répondit lempereur, je Ie veux bien. Or done, madame, dit Alquife, faites ce qui est de votre devoir. A ces mots Gricilerie, prenant lépée, la mit au cólé du damoisel, en lui disant: Ainsi que je vous regois pour mon chevalier, Dien vous fasseheureux et guerrier! Madame, répondit Alquife, puisquil a regu un tel hommage de vous, il est bien raisonnablenbsp;quil Ie reconnaisseè linstant. Alors tirant un gros diamant, elle Ie donna a Périon. Présentez-lui, dit-elle, cette bagiie en témoi-giiage de Ia servitude que vous lui devez désormais et pour quelle ait souvenance de vous. Périon obéit è son commandement, et Gricilerie Ie regut de trés bon eoeur, et Ie mit a son doigt. Puis, sorlant de la chapelle, le nouveau chevalier fut conduit dans la grande salie du palais, on les nappes élaient mises pour le diner. Périon otnbsp;Iempereur sassiront vis-a-vis des deux princesses. On ne saurait croire le uombre de mets qui fu-rent servis pendant le repas; et cependaut le jeune chevalier raangea trés peu; il était assez nourrinbsp;par la beauté de sa mie qui 1entretenait viveraentnbsp;espérant tirer delui quelques paroles. Elle neputnbsp;y arriver; ce qui la cliagrina beaucoup. Heureuse-ment Alquife apaisa tout pour le mieux , do sortonbsp;que leur affection ne fit quaugmeiiter. . pee, il commanda , (gt; nbsp;nbsp;nbsp;Madame, mou père vous mande par moi,nbsp;quil vous a élu ce jouvenceau pour vous servir denbsp;chevalier; il vous conseille de Ie recevoir et de lac-cepter pour tel, car il vous obóira ainsi que votrenbsp;grandeur mérite. Elle touchait droit au mal de cette princcsse, car lamour lavait è linstant liée nar la presencenbsp;de Périon. De sorte quelle répondit h Alquife; nbsp;nbsp;nbsp;Votre père mavait depuis longtemps faitnbsp;cette iJromesse. Je Ie croirai et suivrai son avis,nbsp;nuisquil plut a lempereur de me Ie commandernbsp;te jour même quil prit congé de lui et quil mas-sura, comme je Ie vois, quil serait Ie plus beaunbsp;damoisel du monde. Périon ne répondit rien k ces paroles, mais sou regard lui servait dinterprète. II lui offrait lesnbsp;remerciments les q)lus éloquents. Toutefois cesnbsp;gentes pucelles sétonnaient de Ie voir ainsi muet.nbsp;Onolorie surlout, qui était jalouse du bien de sanbsp;soeur, dit è Alquife : Je vous en prie, demoiselle, avertissez votre père que ma soeur serait trop difficile si elle re-fusait Ie present quil lui a envoyé par vous ; jenbsp;nen suis pas facliée, mais je voudrais bien quilnbsp;eüt aussi bonne souvonauce de moi quil a eunbsp;delle, bien que Ie jouvenceau ne peut sexcusernbsp;de la rigueur dans laquelle il nous tient en nedai-gnant pas seulement nous parler. Madame, répondit Alquife, ceci lui est dé-feiidu quant k présent, plus tard il amendera cette faute; pour ce qui regarde mon père, il sait ce quinbsp;vqus est nécessaire: aussi il ma chargée de vousnbsp;dire quil en garde un tel que vous lui en saureznbsp;gré toute votre vie. Dientót il vous sera amenénbsp;par lui. II sera Ie bienvenu, répondit-elle. Pendant ces gracieus propos, lainour gagnait du terrain petit a petit dans les coeurs de Périonnbsp;et de Gricilerie. II sen empara tellement, et lesnbsp;unit par des liens si forts quon ne vit jamais surnbsp;terre deux amants plus parfaits, ainsi que vous Ienbsp;^errez plus tard. Ijempereur entra alors dans !a charabre; après 3voir longtemps devisé avec les dames, do ce quenbsp;'ui mandait Alquife, père de la demoiselle, eu cenbsp;hui concernait Périon; sacbant les fatigues quilnbsp;\enait dessuyer pour venir tout armé depuis Ienbsp;rivage de la mer jusquen son palais, il manda unnbsp;ue ses maitres dliótel, auquel il commanda de Ienbsp;'uire rafraicbir; ce qui fut fait. , Vers Ie soir, tous les chevaliers Ie conduisirent Uüiis la chapelle, oü il voilla suivaut ia cout\iraenbsp;jusqu au lendemaiii matin. Alors Iempereur viut Ic voir, accompagné d(! uupératrice, des deux princesses Onolorie etnbsp;icilerie^ et dun grand nombre de chevaliers,nbsp;cppT*. demoiselles. Après que la messe futnbsp;I empereur sapprocha de lui et luinbsp;'Lera lordre dechovalorie.nbsp;ö apercevant quil était armé de toutes les piè- tGS nbsp;nbsp;nbsp;____ ....... * - -uosiioi qu on allat querir 1'une dcs sieunes. Mais Alquife, qui tenait celle quelle avait toujoursnbsp;portee avec 1ecu, lui dit:nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. Sire, mon père lui a dédié celle-ci, qui lui sera ceinte, sil vous plait, par madame Gricilerie, |
GHAPITRE XXXIComment Pdrionde Gaule vainquit Alpatrasic, due dOrcalie, qui mainlenait que sa mie était plus belle que toutes lesnbsp;aiUres dames ou demoiselles du monde. Lo diner achevé, et pendant que Ton otait les nappes, il entra dans la salie un chevalier armé denbsp;toutes pièces, hors les mains et la téte. Il était grand outre mesure : dix chevaliers, vingl écuyers et une fort belle demoiselle le sui-vaient. Il portaitsuspendu è son cou un trés richenbsp;écvi au milieu duqiiel était le portrait dune damenbsp;de Ires excellente beauté. Arrivé devant Iempe-reur, il mit ungenou a terre. Tous les assistantsnbsp;1eiitourèrent pour entendre ce quil allait dire. 11 paria ainsi: Trés puissant emperour de Trébisqnde, dominant une grande partie dcs Palus-31éotides, la cause qui me fait raainlenant présenter devantnbsp;voiro majesté est pour vous faire entendre quenbsp;moi qui suis due dOroalie, nommé Alpatrasie, aimenbsp;une demoiselle qui a nom Dialestne, bile dunnbsp;clievalier grand seigneur mon voisin. lit, bien que je lui aie prouvé dans pliisieurs circonstances le bien que je lui veux, elle manbsp;assure quelle naurait foi en moi avant que je ne |
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sois allé dans toutes les cours des rois et des princes dAsie pour maintenir que sa beauté dépasse celle de toutes les autres dames ou demoiselles dunbsp;monde; si quelquuii me contredit, quil touche knbsp;Timage peinte sur eet écu, 3e Ie corabattrai et Ienbsp;mènerai k telle raison que je Ie rendrai prisonniernbsp;de ma dame vers qui je doisle conduire. Si Ie bon-heur veux que Je sois vainqueur de tous eeux quinbsp;combattront avec moi, jaurai son amour alors, etnbsp;non avant. Et afin quelle soit plus certaine de cenbsp;qui adviendra, elle a cbargé cette demoiselle,nbsp;nommée Estreleine, de me suivre pour lui ennbsp;faire un rapport loyal. Or jai déja traversé biennbsp;des pays lointains et vaincu plus de cinquante chevaliers que je lui ai envoyés. Jespère, Sire, que jenbsp;ne serai pas moins heureux dans cette cour quenbsp;dans celles que je viens de parcourir. Sil y avaitnbsp;ici quelquun qui veuille contredire la beauté denbsp;ma dame, quil vienne présenteinent toucher 1écunbsp;et quil se prépare pour Ie combat... Le chevalier se tut, regardant la contenance de ceux qui lécoutaient; mais nul ne fut assez hardinbsp;pour répondre un seul mot, bien que la plupartnbsp;eussent devant les yeux celles quils avaient pournbsp;dames ou pour amies; mais la grandeur de ce chevalier leur faisait perdre emur, parole et devoir. Périon porta ses yeux sur linfante Gricilerie et voyant quelle le regardait comme si elle lui eütnbsp;demandé du secours, épris dun violent désir de luinbsp;êlre agréable, il oublia complétement la promessenbsp;quil avait faite ^ Alquife de ne parler quavec sanbsp;permission. II sapprocha done du due dOrcalie, tira si fort son écu quil le lui arracha du cou, et le langanbsp;centre terre avec une telle raideur quil le brisa ennbsp;mille morceaux en disanttoulhaut: nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef, damp chevalier, cest avoirnbsp;déji trop blasphémé devant une si noble compagnie. A Dieu ne plaise quune telle injure soit faitenbsp;]ci tant que je pourrai 1en défendre... II dit ces paroles avec tant de courage que Périon plut k tous ceux qui lentendirent et plus encore a celle pour laraour de laquelle il les avait pro-noncées. Toutefois Alpatrasie répondit assez modeste-meut: En bonne foi, chevalier, vous êtes si peu poli que vous devez en être blémé grandement;nbsp;mais comme je vais avoir tout k 1heure le moyennbsp;dapaiser votre colère en plein champ de bataille,nbsp;je me dispenserai pour linstant de vous dire cenbsp;que jen pense. Périon se tut, car Alquife le reprit aigrement da-voir parlé contre sa déren se. nbsp;nbsp;nbsp;Néanmoiiis, dit-elle, puisque vous avez sinbsp;bien oublié mes ordres, achevez ce que vous aveznbsp;commencé et avec laide de Dieu vous en sortireznbsp;k votre honneur. nbsp;nbsp;nbsp;Pourtant, Sire, dit-elle k lempereur, quilnbsp;vous plaise de lui donnerune monlure, car jelainbsp;amené ici pied, comme vous savez. Vraiment, dit l'empereur, ceci est trés rai-sonnable, attendu quil veut aujourdhui défendre nneur de toutes les dames qui sont ici. des meni(Mfr^a^ ^c'iyer quon lui amenat un des meilleurs destriers de ses écuries. |
Le due descendit et se tint prêt pour combattre; presquaussitót Périon fut conduit au camp par lesnbsp;dues d Ortilense et de la Toube. Lempereur, accompagné des dames, se mit aux fenêtres; et comme les corabattants furent prèts ^nbsp;faire leur devoir, les trompettes sonnèrent. Ils sélancèrent lun contre lautre avec tant de raideur, que le due brisa sa lance contre le nouveau chevalier qui esquiva le coup. Mais en repas-sant, le due et lui se choquèrent de corps et denbsp;tête avec une telle force que chevaux et cavaliersnbsp;tombèrent comme morts étendus sur le sol. Ce que voyant, Gricilerie en devint trèstriste; les larraeslui sortaient déjJi des yeux lorsquelle vitnbsp;Périon se relever tout honteux de ce malheur. 11 embrassa légèrement son écu, tira son épée et marcha droit èi son ennemi qui était déja sur pied. Alors commenQa entre eux un combat fort cruel, durant lequel ils se conduisirent si bien, que, pendant plus dune heure, on ne pouvait sérieusementnbsp;prévoir k qui devait rester la victoire. Mais bientót la chance tourna contre le due, car il commenga k être plus lourd, tandis que le nouveau chevalier se montrait plus léger et plus adroitnbsp;quauparavant. II fallait voir alors la joie de Gricilerie. Son visage rendait assez témoignage du bon-heur que ressentait son ame de voir son ami pretnbsp;idemeurer vainqueur. Périon, relevant la tête, lanbsp;choisit parmi toutes les autres. Ge regard lui redouble ses forces, de telle sorte quil atteignit lenbsp;due au-dessus de larmet et le frappa si fort ti lanbsp;tête quil tomba évanoui. II sélanga sur lui, luinbsp;rompit le laz, le désarma, et allait lui donner lanbsp;mort, quand Estreleine, entrant dans le camp, vintnbsp;se jeter è ses genoux, le suppliant davoir merci dunbsp;due. Périon feignait de ne pas lentendre; alors,nbsp;dans sa douleur, elle sadressa a Alquife, la suppliant k mains jointes quelle parlat pour elle. Cenbsp;quelle ne lui refusa pas. Elle dit au vainqueur : Chevalier, contentez-vous de cette victoire, et, pour 1amour de moi, sauvez le due. A ces paroles, Périon se retira en arrière, es-suya son épée sur lherbe verte et la remit dans le fourreau. Allez, dit Alquife k Estreleine, faites panser votre chevalier, car je crois quil en a besoin. La demoiselle étrangèrc la remercia hurable-ment et le cheval de Périon lui fut amené a l'in-stant. Lorsquil y fut monté et quil fut sorti du camp, Alquife lui dit tout bas : Sire chevalier, il convient que, sans plus tar-der, nous retournions dans notre barque , de la-quelle, si vous me tenez promesse, ne sortirez jamais contre mon gré ; dorénavant vous serez nommé chevalier deïEspérance; car celui qui vousnbsp;a envoyé par moi les armes que vous portez a misnbsp;toute sa confiance en vous. Gest pourquoi, a len-tree de cette cour, je vous défendis de parler k êmenbsp;qui vive, de peur que vous ne soyez arrêté et quenbsp;mon entreprise en soit retardée; ainsi done ne se-journons plus par ici et prenons le chemin de lanbsp;raer.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. p;. En disant ces mots, elle chassa sou palefroi. ' ' rion la suivit avec grand regret. IInbsp;quitter silot sa nouvelle amie, de laquelle u .nbsp;moyen davoir autre congé, sinon que, pas |
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vis-fi-vis de la fenêtre oü elle était avec sa soeur, il la regarda dun air si mélancolique, quelle put ai-sément connailre la tristesse qui Ie dévorait. Périon et Alquife cheminèrent jusque vers la barque dans laquelle ils entrèrent. Les singes com-mencèrent aussitót a rainer. Lempereur et sa cour, étonnés de leur depart précipitc, ne savaient dabord que penscr. Consi-dérant néanmoins que tout était fait par lavis dunbsp;sage père dAlquife, ils ne sy arrêlèrent pas. Sur ces entrefaites, Ie due fut emporté hors du camp; il ne voulut pas faire un plus long séjournbsp;dans un pays oü il avait été si maltraité; il repritnbsp;done avec sa troupe, Ie chemin par oü il était venu,nbsp;friste et souffrant jusqu'a désirer la mort. Gricilerie, de son cóte, ne souffraitpas moins de labsence de son ami: toutefois, pour cette heure,nbsp;nous ne lui donnerons dautre remède que lespé-rance de le revoir avec le temps. A ce propos, nous changerons de discours et vous dirons quelles aventures il advint a ceux quinbsp;étaient sortis du port de Constantinople pour allernbsp;Ü la recherche de Périon, leur compagnon. CHAPITRE XXXII Comment Quadragant et Vaillades furenl jetds par la tempöle vers Tile de la Feuille Blanche, oü ils combatlirent conlrenbsp;le géanl Argamont. ous avez, pu lire naguère comment Lisvart, florestan, Parmenir etnbsp;Galvanes sélaieiit embarqués surnbsp;un navire, pendant que, dautrenbsp;part, sembarquaient Vaillades etnbsp;Quadragant, Languines et Abies dlrlande. Aussitót que Vaillades et Quadragant eurent pris Congé de Iempereur de Constantinople, ils firentnbsp;hisser les voiles et lever les ancres. Mais a peinenbsp;3vaient-ils gagné la pleine mer quil survint uuenbsp;telle tempête que pilotes, nochers, comites et mariniers pensèrent y périr. Il ne leur resla rien ;nbsp;''niles, irinquet, arbre, timon, tout fut mis cnnbsp;pieces. Parainsi, ils selrouvérent perdus, pendant Irois ^ctnaines, et neurent plus dautre espoir que denbsp;conlier aux vents et aux Rots le soin de les guidernbsp;Cd bon leur semblerait. Pendant cette longue transe, le navire que mon-aient Vaillades et Quadragant arriva ü la pointe du Jour sur les cotes dune trés belle ile, que les ma-jdns connurent aussitót pour être Tile de la Feuillenbsp;quot;'«nche, dont Argamont-le-Fort, un des plusnbsp;cfuels géants du monde, était le seigneur. 01 Argamont avait une lille nommée Dardadie, 1 Ardan-Canile avait trés bien connue. Gest cet Uan-Canile, ainsi que vous Iavez lu précédem-qui avail été vaincu par Amadis de Gaule «ansla vdle de Fenuse. |
Voici, dirent les mariniers, comment il avait connu cette demoiselle... Un jour quil allait dansnbsp;tous les pays pour chercher des aventures étrangesnbsp;et donner des preuves de courage, il arriva dansnbsp;cette ile ou il corabattit centre le géant Gandandel,nbsp;père dArgamont. Mais ü Iinstant même ils devin-rent grands amis, si grands amis, que le géant,nbsp;tendant son épée a Ardan, lui donna toutVhonneurnbsp;dela victoire. Le chevalier refusa. Pendant quilsnbsp;discutaient pour savoir h qui devait rester la victoire, ils arrivèrent au chateau de la Feuille Blanche, 0Ü Argamont, père de la demoiselle dont jenbsp;parlais tout-ü-Fheure, leur fit un trés bon accueil.nbsp;Trois jours après, il advint que Gandandel rnourutnbsp;des suites des blessures quArdan lui avait faites.nbsp;Cette mort plongea ce dernier dans la plus vivenbsp;douleur, tant pour Iestime quil professait pournbsp;Gandandel que pour 1affection quil portait h lanbsp;fille dArgamont. Il sen éprit tellement, quou-bliant Ihonneur et les liens de parenté qui les unis-saient, ils accordèrent si bien leur désir quils eurent 1un de 1autre ce que nous nommons Je donnbsp;damoureuse merci: tellement que neuf mois aprèsnbsp;cette demoiselle accoucha dun fils, qui eut nomnbsp;Ardadil-Ganile, ainsi nommé pour 1amour de sonnbsp;père. Et sachez, ajoutèrent les mariniers, que cetnbsp;Argamont et son petit-fils passent aujourdhuinbsp;pour les plus vaillants et les plus cruels chevaliersnbsp;de la terre; aussi narrive-t-il personne dans cettenbsp;ile qui ne soit mis ü mort ou fait prisonnier parnbsp;eux... Par Dieu, répondit Quadragant, cela ne nous empechera pas de les aller trouver I Aliens, dit Vaillades. Quadragant commanda aussitót quon tirat le navire a bord, ce qui fut exécuté, non sans crainte et sans terreur de la part des mariniers. Les deux chevaliers sarmèrent des pieds ü la fete, et, faisant sortir leurs chevaux hors du vais-seau, ils prirent leur chemin ü travers les arbres. Après (juelques recherches, ils se trouvèrent ü lentrée d une grande plaine, doü ilspurent aper-cevoir le chateau de la Feuille Blanche. Ils enten-dirent aussi le son du cor qui résonnait au haut denbsp;la tour du géant. Gétaitle signal qui lavertissait de lentrée dun navire étranger dans un de ses ports. Argamont sortit aussitót de son fort, et, armé dune lauce de fin acier, et monté sur un grandnbsp;destrier, il vintau devant des chevaliers. Dès quil les apergut : Pauvreschétifs! leurcria-t-il audacieusement, pourquoi osez-vous apparaitre devant moi 1 Ben-dez-vous mes prisonniers et contentez-vous detrenbsp;follement entrés dans mon royaume les armes a lanbsp;rnainl... Quadragant fut irrité de sentendre parler ainsi. II lui répondit done ; Par mon chef! grand vilain, tues bien loin de compte! car nous pensons, au contraire, avoirnbsp;bientót Ihonneur de te rornpre la tète, après ta-voir terrassé comme tu le mérites. Si le malheurnbsp;nous en veut, nous préférerious mourir 1épée è lanbsp;main que d accepter la proposition que tu nousnbsp;fais... Par ainsi, oublie ces menaces et tache de |
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raénager plus utilement ton temps au lieu de Ie perdre en paroles folies comme tu Ie fais!... Pendant ce discours, Ie géant contemplait la corpulence de Quadragant, qui lui semblait un beau chevalier, admirablement pris. Get examen apaisa un peu sa colère. Vrairaent, lui dit-il, je crois que tu es un homme courageux... Toutefois, tu peuxbienvoirnbsp;que ta force nest pas comparable a la mienne :nbsp;pour vous Ie prouver, venez tous les deux ensemble et vous connaitrez par vous-mêmes lhonneurnbsp;que vous en retirerezl... En achevant ces paroles, il leva une lourde masse quil tenait, pour Ia laisser retomber sur Quaclra-gant. Vaillades, qui se tenait assez loin derrière, devi-nant la pensée dArgamont, coucba son bois, et, donnant des éperons h son cheval, il chargea Ar-gamont si brusquement quil lébranla. Mais au passer, Ie géant lui asséna un coup de masse, qui,nbsp;malgrélui, létendit parterre. Quadragant, irrité, voulant venger son ami, cou-rut droit è Argamont et rompit sur lui sans lui faire aucun mal, Le géant, fier de ce succès, sécria du bout de la carrière ; Eb bien! chevalier, ton compagnon neüt-il pas gagné h se rendre mon prisonnier au lieu cVat-tendre ihonneur que je lui ai fait? Si mon compagnon, répondit-il, a été maltraité par toi, tu vas éprouver a ton tour si je sau-rai le venger 1... Et ce disant, Quadragant vola sur Argamont, et le frappa rudement sur loreille. Comme celui-ci pensait lui donner sa revanche, il brandit sanbsp;masse et la laissa retomber avec une si grande violence que, sil eüt atteint son ennemi, il laurailnbsp;infailliblement tué. Mais Quadragant évita le coupnbsp;en sinclinant è gauche, et, è son tour il atteignitnbsp;foreille du destrier dArgamont, létourdit et lenbsp;renversa avec son cavalier. Le géant en éprouvanbsp;une telle douleur, quil fut oblige de combattre anbsp;cloche-pied ou bien assis sur lautre jambe. Vaillades alors se releva; ce qui fit grand plaisir tl Quadragant qui le croyait mort. Voyant quil étaitnbsp;sain et sauf, il eut bon espoir davoir raison de sonnbsp;ennemi. Tous deux coururent aussitot sur lui. Comme la massue venait de lui écbapper des mains, Argamont prit un énorme cimeterre et, fai-sant bonne contenance, il se mit en devoir do, senbsp;défendre. Mais Vaillades le prit ti découvert et luinbsp;enfonca 1armet en pleine poitrine. Le géant ennbsp;fut dautant plus terrassé, que le sang commenganbsp;tl obscurcir ses yeux. II arrive souvent quun malheur en accompagne un autre. En effet, au moment oü, pour se vengernbsp;et atteindre celui qui l'avait outrage, le géant le-vait sou cimeterre, il fit un faux mouvement et sonnbsp;arme sabattit malheureusement sur un énormenbsp;rocher qui la brisa jusquti la garde. Dés lors les deux chevaliers se tinrent assurés de la victoire. ïls environnèrent Argamont, le pres-sèrent, ct de si prés, quils le mireiit hors dlia-leine; puis le saisissant au collet, ils lui arracbè-rent le heaume de la tête. ïu es mort, dit Vaillades, si tu ne te tiens |
pas pour vaincu, et si tu ne proraets pas de faire nos volontési... nbsp;nbsp;nbsp;Mort 1 oui, si vous voulez, répondit Argamont, mais vaincu, non!... Car celui-la seul estnbsp;vaincu qui, faute de courage, forfait a son devoir;nbsp;tu dois savoir si je me suis épargné tant que la fortune men a donné le moyen... Quant è laccom-plissement de vos volontés, jobéirai en cela de bonnbsp;coeur, pourvu que mon honneur ne doive pas ennbsp;souffrir... nbsp;nbsp;nbsp;Gertainement, reprit Quadragant, tu pariesnbsp;comme un vrai chevalier. Nous te sauverons la vie,nbsp;et ce que neus te demanderons thonoreraet agran-dira la réputation de par le monde. Sil en est ainsi, répondit le géant, je vous obéirai. Ge quil faut que tu fasses, dirent les chevaliers, cestquoublianl ta foi idolatre, tu croiesdo-rénavant é Jésus-Cbrist, vraiDieu fait homme qui, peur lamour de toi et de neus tous, a regu la mortnbsp;et est ressuscité trois jours après. En outre, tunbsp;feras obéir ton fils Ardadil a cette croyance-, vousnbsp;irez ensemble trouver lerapereur de Constantinople, vous lui raconterez ce qui vient de so passer; et dés lors vous deviendrez leur ami el lenbsp;nótre. Seigneurs, répondit Argamont, je vous pro-mets de faire ce que vous me demandez Iti... Tu proraets en ton noin et au nom dArdadil? En son nom ct au mien. Promesse sincere? Dautant plus sincère quil y avait longtemps que javais le désir de me convertir è cette foi, quinbsp;est ia votre. Sürs désormais de la sincérilé de cette promesse, Quadragant et Vaillades prirent Argamont chacunnbsp;par un bras et le conduisirent vers sa forteresse. CHAPITRE XXXm Comment, aprè.slcur combat avec lo gitant Argamont, Qua-dragant et Vaillades arrivörcnt il lo convertir, ainsi qu'AI-matraso, sa femme. omrae Quadragant et Vaillades, teut en le souteiiant, conduisaieiitnbsp;le géant Argamont, i!s firent rencontre dAlmatrase, S3 femme, quinbsp;venait préciséracnt implorer leurnbsp;pitié en sa faveur. Grands dioux 1 sócria-l-elle. Est-il done blessé a mort? Non, répondit Argamont; non, gréce a Jésus-Cbrist, en qui je crois etnbsp;croirai désormais, avec tous ceux qult;nbsp;rnaimm'onl... O Jupiter ! séeria la géantcscaU' ,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;dalisée, quest-ce ceci ?... Quoi, VOUS voudriez perdre les vótres si léchoment?... |
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LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 43 songeuse. nbsp;nbsp;nbsp;Ma femme, répondit Ie géant, vous serez lanbsp;première mobéir. Puis, ceux de cette fle vousnbsp;obéiront et croiront au Dieu que jadore mainte-nant... nbsp;nbsp;nbsp;Et k quelle occasion ? demanda Almatrase. nbsp;nbsp;nbsp;Je viens de soutenir un combat centre cesnbsp;deux chevaliers; un combat dont je croyais sorlirnbsp;aisément vainqueur... Or, jai vu que leur Dieu estnbsp;ie vrai Dieu, et que les nótres ne sont que faux etnbsp;mensongers. Quil vous suffise de savoir cela, sansnbsp;vous en occuper davantage. Almatrase ne répliqua plus rien et devint toute En co moment, ils entrèrent au chateau. Le géant fut conduit dans sa cliambre et étendu surnbsp;un iit. xMinatrase, qui connaissait Tart de guérir lesnbsp;plaies, soigna les siennes. Elle y rait tant de dé-voüinent quelle put lassurer de sa prompte gué-rison. Ccst pourquoi elle pria affectueusement lesnbsp;deux chevaliers de ne pas labandonner de quel-ques jours. Je vous promcis, leur dit-elle, pendant votre séjour ici, un traitement égal ti votre mérite. 'Cette offre arriva bien k point pour Vaillades et son compagnon, qui étaient fatigues de la longuenbsp;tourmente quils venaient dessuyer. Ils envoyèrent done chercher leurs mariniers qui furent trés heureux dapprendre la nouvellenbsp;de la victoire obtenue sur Argamont. Quadragant et Vaillades, qui étonnaient tout Ic monde par leur prouesse, demandèrent ii leurnbsp;hóte oü était son petit-lils Ardadil-Ganile. Seigneurs, répondit-il, le grand soudan de Eiquie me dépêcha naguèreun gentilhomme chargénbsp;de lettres pressantes, dans lesquelles il me priaitnbsp;de lui envoyer Ardadil, pour le faire lieutenant-gi'méra] de larmóe quil léve, de concert avec lesnbsp;soudans de Perse, dAllape, de Babylone et de plu-sieurs autres pays. II espérait ruiner lempereur etnbsp;1empire de Constantinople. Ils ont appris quAma-dis de Gaule, lun des meilleurs chevaliers dunbsp;monde, Esplandian son fils, et un grand nombrenbsp;R autres chevalierschrétiens parlesquels la Thracenbsp;mt secourue lors de notre fatale entreprise, étaientnbsp;ötenus quelque part, enchantés. Maintenant quenbsp;^*^t Amadis et les siens sont si bien cmpêchés, ilnbsp;certain que lempire pourra être aisément sub-Jugué et lempereur emmené captif. Gest dans eetnbsp;^spoir que les rois païens lèvent de si fortes ar-IP'^cs pour se réunir bieniót dans le port de Téné-. os, en Phrygie. Mon tils Ganile doit y être arrivé,nbsp;Jo Pense, avec ceux de lAsie-Mineure et quelquesnbsp;® chevaliers des pays voisins. Vu les lointainsnbsp;l^oys quils doivent parcourir, il nest guére possi- ® ^oils soient réunis avant la fin du mois daoüt. '-1 n était alors quau commencement du mois de t('nll^ pourquoi Quadragant et Vaillades, en-j maant ces nouvelles, résolurent daller secourirnbsp;empereur de Constantinople sils ne retrouvaientnbsp;1 ieur compagnon pendant le mois de juillet.nbsp;g|l oe pas trop nous éloigner de celui quilsnbsp;^^'orcher, nous les laisscrons avec le géantnbsp;vonenbsp;nbsp;nbsp;nbsp;l^üptiser avec toute sa familie et nous oupIi nbsp;nbsp;nbsp;loi arriva a Alquife et au chevalier '10 elle conduisait. |
CHAPITRE XXXIVComment labarque dans laquelle naviguaientPérionde Gaule, surnommé le chevalier de la Sphère, et Alquife, vint abordernbsp;sur les rives dune trés belle ile, et des aventures qui luinbsp;advinrent. ous avez déjè su comment le chevalier de la Sphère et sanbsp;demoiselle rentrèrent dans lanbsp;barque des singes. Pendant les buit premiers jours ils ne trouvèrent pasnbsp;idaventures; mais le neuviè-rae,le vaisseau mouilla aunbsp;pied dun rocher élevé, aunbsp;bas duquel serpentait un sen-tier qui conduisait au sommet do la montagne. Alquife le montra è Périon, et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, je vous prie, par la foi que vousnbsp;dovez a Dieu et a celle que vous aimez, de prendrenbsp;ce chemin. II vous conduira au bant de ce rocher,nbsp;oü vous trouverez un pays plat, et une grande fon-taine au milieu. Vous matlendrez \k et vous nennbsp;sortirez sous aucun prétexte sans avoir regu de mesnbsp;nouvelles. Quil vous souviennetoujoursde la promesse que vous mavez faitel... nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, répondit Périon, soyez sure quenbsp;je mourrai plutót que de transgressor vos ordres. Aussitót il descendit a terre, monta sur son destrier et gravit le rocher jusquü ce quil eüt rencontré la plaine quAlquife venait de lui signaler, Déja le soleil était couché, et, comme il faisait presque nuit, Périon résolut de ne pas aller plusnbsp;avant ct dattendre Ia le lenderaain. En conséquenc, il descendit de cheval, mangea les provisions quil avait eu soin deraporter avecnbsp;lui et sendormit jusquau lever de laurore. Lauroro venue, il remonta sur son destrier et se mit a chevaucher k laventure. II avait déja marchénbsp;jusquau milieu du jour, lorsquil apergut la fon-taine dans le lieu le plus charmant et le plus pit-toresque que lon put imaginer. Leau sortait par douze canaux k travers un pi-lier sur lequel était élevée la statue dun chevalier. Sauf le heaume et le gantelet, ce chevalier étaitnbsp;armé de toutes pièces; il tenait dans sa main gauche une couronne dcmpereur et dans la droitenbsp;une plaque de cuivre doré sur laquelle étaient gra-vés en latin les mots suivants : « Lorsque cette couronne sera exposee aux plus grands dangers, lorsque les cris bombies et lesnbsp;hurlcments elfroyables sapaiseront, alors Beu-rira la fl(ur de la chevalone, alors elle viendra icinbsp;pour abaisser rorgueil d un grand nombre avec lanbsp;nouvelle épéc quelle aura conquise. » Périon éprouvait un grand plaisir a lire et ü re- |
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lire cette prophétie, et Si admirer lantiquité de cette stalue. 11 se souvint, amp; ce propos, avoir entendu dire au roi Arnailis son père, quil y en avaitnbsp;une semblable a Constantinople sur la porie dunbsp;puits quon attribuait a Apolliclon. Pendant que Ie chevalier de la Spbère admirait cette merveille, il reraarqua que deux des singes denbsp;la barque lavaient suivi, et lui dressaient unenbsp;tente, dans laquelle ils dépnscrent une telle quan-tité de viande, quelle sulflsait pour Ie nourrir pendant plus de quinze jours. Au mème instant, il entendit un hennissement de chevaux qui lui fit lourner la tête de toutes partsnbsp;pour voir ce que cétait. Bientot apparut dans Ienbsp;lointain un géant a cheval, tenant en son poingiinnbsp;fort épieu. Dix hommes bien armés Ie suivaient aunbsp;pas. Ils conduisaient un chariot trainé par quatrenbsp;chevaux, sur lequel était lié et garrotté un vieillardnbsp;a barbe blanche. Derrière lui étaient assis deuxnbsp;chevaliers encore couverts de leurs armes, les piedsnbsp;et les mains chargés de fers. Le géant ne put voir Périon quh une distance assez longue; mais, aussitöt quil Tapergut, il luinbsp;cria en brandissant sou épieu : Ghétive créature 1 quel est le diable qui ta conduite ici pour y finir si malheureusement tanbsp;vie?... Le chevalier de la Sphère, sans sétonner ni sé-mouvoir de cette menace, agita rapidement sa lance et lui répondit: Par mon chef, grand vilainl tu choisis mal le moment deminsulter. Jésus-Christ, mon guide,nbsp;fatigue de la tyrannic dans laquelle tu passes tanbsp;vie, va me donner le courage de venger tes victi-mes en envoyant ton ame a ce diablequot; dont tu menbsp;paries!... Le géant fut tellement irrité de cette réplique, quil piqua son cheval pour courir sus au chevaiiernbsp;de la Spère. Mais celui-ci le prévint et lui donna un tel coup de lance é lépaule droite, que la douleur le forganbsp;de lacher lépieu. Le géant, toutefois, saisit rapidement une massue de fer qui pendait a Targonnbsp;de sa selle, et, pendant quils tournaient bride aunbsp;bout de la carrière pour se rejoindre, le cheval dunbsp;païen mit le pied dans une ornière et renversa sonnbsp;maitre si lourdement, quil lui rompit lecou. Le chevalier de la Sphère, voyant cela, mit aus-sitót pied a terre, vola a lui, lui coupa la tête et remonta aussitêt è cheval. II venait dentendrenbsp;ceux qui conduisaient les prisonniers crier a hautenbsp;voix : Traltres! trattresl vous mourrez tous sans rémission, et rien ne saurait vous sauver!... A ces mots, Périon vit venir a son secours trois chevaliers qui galopaient vers lui h bride abattue.nbsp;lis portaient tous un écu dor au milieu duquelnbsp;était peinte une croix rouge comme du sang. Cesnbsp;trois guerriers, voyant que ce combat de dix centrenbsp;un allait être inégal, résolurent de porter sccour.snbsp;au plus faible. Aussitót, baissant la visière de leursnbsp;casques, ils se précipitèrent contre les gens dunbsp;géant, et, du premier coup, en terrassèrent trois. . Ce chevalier de la Sphère, stupéfait dun sccours ^ prompt et si inespére, voulut prouver a sesarriisnbsp;q pretendait ^ une part du gateau. Aussi tousnbsp;quatre se mirent tellement en mesure de tenirnbsp;tête a leurs ennemis, quen quelqucs instants tousnbsp;les dix étaient morts... |
Les trois croisés désiraient ardemment connaitro quel pouvait être ce chevalier si valeureux quilsnbsp;venaient de secourir. lis cruijent un instant quenbsp;cétait Amadis ou Esplandian son fils; mais ilsnbsp;changèrent davis, lorsquils se rappelèrent quilsnbsp;étaient encore enchantés. Peut-ètre est-ce Norandel ou Frandalo, di-saient-ils; cependant, quelque valeureux quils soient, ils négalent pas eet étranger. Ils sadressèrent done é lui et le prièrent cour-toisement de leur dire son riom. Seigneurs, répondit-il, la croix que vous por-tez, votre tilre de chrétien et le bon secours que jai regu de vous mengagent é me rendre votrenbsp;priére. Mon nom, tant quil plaira a Ia demoisellenbsp;qui menvoie ici, est le chevalier de la Sphère; maisnbsp;ceux qui me connaissent me nominent Périon denbsp;Gaule, fils dAmadis de la Grande-Bretagne... II navait pas achevé ces paroles, que les trois chevaliers Iembrassaient en bénissantnbsp;f Dieu de cette bonne rencontre. CHAPITRE XXXV Comment, après avoir étd secouru dans sa lutto contre le gdant et ses gens par troisnbsp;chevaliers inconnus, Pdrioti apprit d'euxnbsp;leurs noms et leur sexe. i le chevalier de la Sphère fut heureux et étonné, ilnbsp;ne faut point le demandcr.nbsp;Ges trois vaillgnts chevaliersnbsp;Ie connaissaient, mais il nonbsp;les connaissait en aucunenbsp;fagon. Comment 1 leur dit-il après les premiers embrassements,nbsp;nous ne sommes pas ètrangers lesnbsp;uns aux autres ?... Ètrangers? répondit lun deux. Ètrangers? Y songez-vous bien ?nbsp;Mais, peur ma part, je suis votrenbsp;cousin ïalanque, puisque je suis Ienbsp;fils du vaillant Gulaor, lequel est lenbsp;frère du roi votre père ; celui-ci senbsp;nomme Maneli, chevalier des plusnbsp;eslimés parmi les plus valeureux. Gette aventure, dit Périon, est pour moi une des plus agréablcsnbsp;que jeusse pu souhaiter. Mais, di-tes-moi, je vous prie, quel est cenbsp;troisième personnage ? Chevalier, répondit Talanque, cesl Ia reine Galifie que je dois epou-ser. .le neusse jamais pensé, sur ma foi, que» dannbsp;une poitrine de femme, batlit un emur si génereux»nbsp;Talanque alors lit venir la reine et lui dit: Madame, vous avez dans vos mains le tre du prince chrétien quo yous baïssez le pm inbsp;comme vous me lavez dit si souvent... |
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ïaianque plaisantait en disant ces mots, car la reine de Galilornie publiait souvent, et partout oiinbsp;elle se trouvait, quelle tenait plus h Iempercurnbsp;Esplandian qua tous les hommes du monde, tanlnbsp;en souvenir de la noble et loyale reception quil luinbsp;avait faite a Constantinople, quo paree quil luinbsp;avaitdonné un raari vertueux et plein de prouesse. Gest pourquoi, sachant quelle ctait devant Pé-rion, elle leva la visière de son heaume, et, met-lant un genou en terre, elle voulut lui baiser les mains. Périon la releva et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Comment, madame! est-ce ainsi que lonnbsp;accueille en Californio eeux que lon bait pour la-mour de leurs parents?..., nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, répondit la reine, les femmes sontnbsp;souraises a la vonté de leurs maris; soyez assurénbsp;que, sans lui, vous ne sortiriez pas de mes mainsnbsp;sans souffrir la mort ou tout au moins une longuenbsp;etcruclle prison 1... Chacun sc prit a rire de la gracieuse naïveté avec laquelle la reine prononga ces paroles. Pendant qu'ils sentretenaient de la sorte, les prisonniers qui étaient lies dans Ie chariot trouvè-rent Ie moyen de couper leurs cordes et de venirnbsp;au devant du chevalier de la Sphère. Celui-ci sa-dressa au vénérable vieillard qui marchait au devant deux et lui dit. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, quelle infortune vous réduisit a unnbsp;^ge si avancé dans une aussi profonde misère ? nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Ie vieillard, je bénirai toutcnbsp;JRa vie Ie Seigneur et vous, qui mavez délivré denbsp;|a mortl... Avant que je vous en dise davantage,nbsp;je vous supplie, en 1honneur de Dien, de moc-troyer un don qui vous coütera peu et que vous nenbsp;nie refuserez pas, jecrois, sijenjuge par la bonténbsp;qui est peinte sur volre visage et par la misèrenbsp;dans laquelle je vis depuis longtemps. nbsp;nbsp;nbsp;Père vénérable, dit Ie chevalier, je vous ac-eorderai tout ce que vous désirerez. . Ge que je requiers de vous, reprit Ie bon-homme, cest que vous me laissiez on liberté et 1^6, pour Ie moment, vous ne vous informiez pasnbsp;davantage de moi. Je rcconnaitrai longtemps celtenbsp;gi'ace signalée... Cortes, dit Périon, puisque vous voulez ainsi d'is cacher de moi, jy consens volontiers. demanda alors aux deux autres par qui ils été enchainés; mais ils étaient tellementnbsp;j . ades, quils ne purent dabord recounaitre ce-pj* hui leur parlait, bien quils fussent è sa recher-^ e avec Lisvart. Du roste, comme ils étaient cou-Ij., ^ .dö leurs heaumes el que leurs visières étaient |ssées, il nétait pas étonnant que Périon lui- *^^0 ne put les reconnaitre. ^ Après quils eurent repris leurs esprits, ils pa-ent se réveiller dun songe, et, levant leurs bras quot;quot;quot;quot;'eCiiss'écrièrent: Dieu 1 quest-ce ceci ? Est-ce possible ? Nos Deus tromperaient-ils, par hasard ?nbsp;et snbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ces mots, ils otèrent leurs heaumes Celm ..®'®®drent pour baiser les pieds de Périon. Knoiie'^ï ^^^P'aaissant en eux deux de ses compare Ips ^^^g'^ines et Abies dlrlande, fut si heureuxnbsp;''aliers^c/^'*^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;embrassant il dit aux che- |
nbsp;nbsp;nbsp;Mes amis, si vous saviez qui sont ces gentils-horames, vous partageriez mon bonheur 1 11 leur raconta alors comment ils étaient partis ensemble de la Grande-Bretagne et par quellenbsp;aventure ils avaient été séparés. Pendant que Talanque, Maneli et la reine Califie sémerveillaient grandement de ce récit, Ie chevalier les conduisit tous dans sa tente. ïoutefois,nbsp;avant quils ny arrivassent, Ie vieillard se dérobanbsp;a leur vue, monta sur un des chevaux qui venaientnbsp;de perdre leurs maitres, et senfuit au grand galopnbsp;a travers la forêt. Le chevalier de la Sphère se prit a rire de cette fuite soudaine et dit a ses compagnons ; nbsp;nbsp;nbsp;Je crois quece bonhomme pense être encorenbsp;poursuivi par le géant. Voyez, je vous prie, si lanbsp;peur lui donne des ailes. Je le lui pardonnerais denbsp;meilleur coeur si je savais son nom. Mais vous quinbsp;avez été avec lui, dit-il a Languines et è Abies,nbsp;vous pourriez bien, je crois, me donner ce rensei-gnement. En bonne foi, répandit Languines, nous le connaissons aussi peu que vous... car sachez quanbsp;peinc sorlis, mon compagnon et moi, du port denbsp;Constantinople, oü nous nous étions embarquésnbsp;pour aller è votre recherche, il séleva une tellenbsp;tempête, quau bout de trois semaines nous nousnbsp;trouvames en Palestine, tout prés de Jaffa, oünbsp;nous descendimes pour faire radouber nos vais-seaux et prendre de Peau douce qui venait de nousnbsp;manquer. Nous fimes sortir nos chevaux du vais-seau, puis, armés de toutes pièces, nous allamesnbsp;visiter la contrée. Le hasard nous conduisit dansnbsp;un bosquet sous lequel coulait en murmurant unnbsp;petit ruisseau. Après avoir bu de cette eau, nousnbsp;nous en lavaraes les mains et le visage. Par malheur, pendant que nous nous rafraichissioiis, nousnbsp;fumes chargés et surpris par quinze chevaliersnbsp;qui sortaient dun épais taillis, et centre les-quels nous nous défendiraes longtemps. Gepen-dant, nous voyant condamnés h mourir, nous lais-sames nos armes et nous rendimes,après avoir tuénbsp;cinq des leurs. Les dix autres auraient eu beau-coup a faire pour nous réduire, si le géant qui gitnbsp;mort dans cette prairie ne fut arrivé en conduisantnbsp;dans un chariot le vieillard qui vient de fuir. Toutenbsp;résistance devenait inutile et dangereuse. Nousnbsp;nous rendimes et nous laissames enchainer, ainsinbsp;que vous venez de nous voir tout ü Iheure. Par mon chefl répondit Périon, je nai jamais OUÏ parler de si grande merveille. Le meilleur est, Dieu merci 1 que 1issue en est bonne. Comme ils navaient pas mangé de tout le jour, Périon leur fit apporter les mets que les singesnbsp;avaient déposés dans la tente. Ils sen nourrirent,nbsp;non sans regretter Lisvart et leurs autres compagnons, qui étaient le jouet de la tempête, commenbsp;vous allez le voir tout a Iheure. |
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GIIAPITRE XXXVI Comment Ie vaisseau sur lequel élaient Lisvart, Florcslan, Parmcnir, et Galvanes, fut lancé sur Ia cótc, prés la grandenbsp;cité de Trébisonde ; et des propos quils curcnt avcc lem-pereur et les dames. Le destia porsécuta si souvent ceux qui allaient a Ia recherche de Périon, que leurs vaisseaux, sé~nbsp;pares dans diverses circoustances, tinirent par senbsp;perdre de vue. Le vaisseau que montaient Parmenir, Galvanes, Lisvart et Florestan vint, après avoir échappé anbsp;plusieurs naufrages, entrer dans le port de ïréhi-sonde. Ils y trouvèrent un navire vénitien chargénbsp;de raarchandises, qui nattendait quun bon ventnbsp;pour faire voile vers IItalie. Les chevaliers sinformèrent auprés des mariniers du vaisseau des coutumes du pays et des nou-velles qui y circulaient. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneurs, répondirent les marchands, nousnbsp;y avons entendu, il y a quelques jours, le roeitnbsp;duiie merveilleuse aventure. nbsp;nbsp;nbsp;Laijuelle? dit Lisvart. Veuillez, je vous prie,nbsp;êtro assez courtois pour nous en faire part. Sachez, répondit lun deux, que Iempereur était dans son palais avec 1impératrico et ses deuxnbsp;filles, lorsquune demoiselle élégamment vêtue,nbsp;portant au cou un écu et une épée trés richemontnbsp;garnie, y entra au milieu de la foule étonnée. Getlenbsp;dame conduisait par la main un noble et beaunbsp;jouvenceau, tout armé; il avait la tête nue et pa-raissait dune extréme jeunesse. 11 raconta alors ce qui était arrivé ii Périon de Gaule et a Alquife. Les chevaliers reconnurent ai-séraent le compagnon quils clicrchaient dans lenbsp;portrait que leur en tracèrent les marchands; maisnbsp;ils lie pouvaientexpliquer toutcl'ois par quelle aventure il était arrivé dans ce pays, lis résolurent donenbsp;de mettre pied é terre et dallcr trouver lempe-reur, qui pourrait leur donner des nouvelles denbsp;Périon. Les chevaliers et surtout Lisvart, qui était un des plus beaux hommes que lon put trouver, sé-quipèrent de leur mieux. lis montérent a cheval,nbsp;entrèreiit dans la villo et vinrent au palais, oü ilsnbsp;descendirent. Sans sarrêter au dehors, ils passè-rent outre et entrèrent dans une salie oü élaitnbsp;Iempcrcur, entouré de beaucoup de chevaliers etnbsp;de dames. Leur entrée fut trés solennelle; on les laissa ap-procher de lempereur, auquel Lisvart sadressa en ces termos ; Sire, votre haute renommee sétend dans toutle monde; votre bonté est connue de tous :nbsp;eest elle qui nous amène ici, mes compagnons et présenter nos hommages vnirnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;majestó, mais aussi pour rece- ouvelles de celui que naguère vous avez |
armé chevalier, k la demande dunc demoiselle qui lamenait dans ce pays. Et, corame je nai jamaisnbsp;eu dautrc désir quo celui detre fait chevalier de sanbsp;main, je vous supplietrès humblement de me direnbsp;ce quil est devenu, afin quaprès lavoir trouvé,nbsp;jobtienne de lui ce que je souhaite si ardemment. Lempereur, toujours gracieux, répondit amica-lement ü Lisvart: Vous et les chevaliers vos compagnons, soyez ici les bienvenus! Quanta celui que vouscherchez,nbsp;je 11en ai pas de nouvelles; ce qui mattriste, cirnbsp;je laimais par-dessus tout, ü cause de son grandnbsp;courage. II est parti de cette cour dune fa^on sinbsp;étrange, que'je crois rover quand jy pense. Sire, je dois vous déclarer (juil est lils de la belle Oriane et du preiix chevalier Amadis denbsp;Gaule, roi de la Grande-Bretagne. Par ma couronne! je suis émerveillé dap-prendre que celui que jai fait chevalier est le tils du plus célèbre prince de la terrcl Surma foi,jé-prouve il présent un immense dés'ir de le recouvrer,nbsp;et si jamais il revient ici, je lui ferai expier sonnbsp;peu de courtoisie. II regarda alors plus attentivement Lisvart et lui dit: Je crois que vous devez étre son parent, car vous lui ressemblez beaucoup. Sire, répondit Lisvart, jusqiiii co que Dicu mait rendu dignede nommcrceux dont je descends,nbsp;je desire rester inconnu. Lempereur ninsista pas davantage. II nianda le due de la Fonte et lui ordonna de le conduirc, ainsinbsp;que les autres étrangers, vers limpératrice. Le ducobéit, et prenant Lisvart par la main, il le présenta a limpératrice : Lisvart lui baisa lanbsp;main; limpératrice lui rendit un baiser en luinbsp;disant: Beau damoiscl, soyez le bienvonu, et vous aussi, nobles étrangers! Lisvart avisant les deux infantes Onolorio et Gri-Cilerie, leur ht un salut trés respectueux. Le due do la Fonte leur dit alors que lempereur le leurnbsp;envoyait. En bonne foi, répondit Gricilerie, il a raison de vouloir que jaccueille gracieusement ce damoi-sel, car outre quil est beau, je le crois descendunbsp;dun puissant lignagc; je ne sache pas avoir jamaisnbsp;rencontré personne qui ressemblat davantage anbsp;mon chevalier 1 aussi, beau damoiscl, nous vousnbsp;prions de nous dire le nom de celui que vous cher-chez, de co noble inconnu qui a gardé un silencenbsp;absolu malgré nos supplications. Pendant que Gricilerie pronongait ces mots, 1Amour, qui ne pardonue a personne, perga lenbsp;cceur de Lisvart et celui dOnolorio dunmèinetraifnbsp;Leurs yeuxse donnerentimmédiatement un reinèdcnbsp;k cette adorable blessure, et se promirent k linstuntnbsp;la guérison et le bonheur. Lisvart déguisait avec peine ce sentiment en rc-pondant ü Gricilerie : Madame, le chevalier qué vous désircz coi -haitreestlelilsdu roi Amadis de Gaule, ctsenomi Périon. Ge serait [lerdrc le tonips que denbsp;dire davantage. La renomméo universelle du p 'nbsp;rejaillit noblemont sur la tête du nis, ijui a i Jnbsp;prouvé avec bonheur quil est digne de sou sanj,- |
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LES CHEVALIERS DE LA SERPENTE. 47 lui oclroya A la Idgöre. Beau sire, dit Onolorie, est-ce seulement pour relrouver Périon que vous êtes veim amp; la cour ? Oui,madame, jusquaujpurdhui, répondit-il; mais désormais je prévois que jaurai dautres raisons poury revcnir, si elles pouvaient vous êlrcnbsp;agréables. Onolorie Ie remerciatrès affectueusement, et, pour mieux déguiser sa pensée, elle lui dit: Vous avez été bien inspiré de venir céans pour avoir promplement des nouvelles de votre compagnon, car la demoiselle qui lamena nous est tresnbsp;dévouée, et il ne se passera pas longtemps avantnbsp;quelle ne soit de retour. Onolorie parlait ainsi pour pouvoir arrèter plus longtemps Lisvart auprès delle. Prés delle se tcnait Griliano, fille du due dOr-tilense. Elle avail soigneusement observé la phy-sionomie -des deux amants, et avail facilement deviiié ce qui se passait en eux. Cest pourquoi,nbsp;pensant leur êlre agréablc, elle dit A Onolorie : Madame, trouveriez-vous mauvais de prendre ce beau damoisel pour votre gentilhornme, car jenbsp;ne vis jamais homme plusdigne de servir une aussinbsp;belle demoiselle que vous. Ces mots iirent monter au visage de rinfanto une légère reugeur qui augmenta sa beauté et quinbsp;cnhardit Lisvart A répondre : Madame, je vous rcmercie trés bumblemcnt dlt;« bien que vous me voulez ; toutefois, comme jenbsp;nai encore rien fait pour me rendre digne delle,nbsp;a Dieu ne plaise que josc me nommer son gen-tilhomme, car sil lui plaisait de maccepter pournbsp;tel, je mestinierais Ie plus heureux mortel de lanbsp;terre. Oui vraiment, dit Onolorie, je vous accepte, et dorénavant je vous prie do vous considérernbsp;comme tel. Lisvart mit alors un genou en terre et lui baisa les mains. ^ Sur ces entrefaites Iempereur entra, et après s èlro longtemps ciitretenu avec les dames, il mandanbsp;'Ri de ses msitres dhótel et lui ordonna do conduirenbsp;®es geiitilshorames dans Tune des rneilleurescham-®fes du palais. Puis il les envoya chcrcher quaiulnbsp;soiinn lheure du repas, et leur lit avec une ania-I *ldé parfaite les honneurs du festin qui se pro-engca jusque bien avant dans la nuit. Lisvart reposa tres peu. II ne cessa de soupirer pi'ès celle qui teiiait a laccepter pour son service. ussi il se disail, tout en sontretenant avec lui-luöiTie : r~ Malheureux Lisvart, que va-t-il tarriver 1 1 espères-tul pretends-lu égaler les vertus et lesnbsp;de ton père et eeux de ton aïeul Amadisnbsp;Toi*' fcndre digne duno si haute faveur 1...nbsp;jig 1*1^1 nes pas même chevalier tu portos les re-Non I ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nosèrenl jamais lever les leurs! ^ te * nbsp;nbsp;nbsp;toi-niéme; apprends done ^var nbsp;nbsp;nbsp;1® nioyen de te retirer M- nbsp;nbsp;nbsp;plus avant dans ce labyrintlie!... soi-m ** ,1 ®Langeait tout aussitót de resolution, de Onol*^ savait A quoi sarrêter.nbsp;flantnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^®*'® ® ®®ssa de soupirer pen- les vptiY it I *^'1® constamment devant Pour luinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nouvel ami, el brülait ue llainme qui lui était encore inconnue. |
Gest ainsi que ces deux amants passèrent la nuit. Le lendemain, Lisvart, Parmenir, Galvanes et Florestan se préparérent A partir et allèrent trouvernbsp;les dames A la cnapelle. Ils y virent Onolorie qui ressemblait A une divi-nité. Ses beaux cheveux blonds étaient entourés dune brillante couronne dor enrichie de perlesnbsp;fines. Un voile de soie dorée était attaché A son front.nbsp;Sa beauté éblouit Lisvart, muet dadmiration! Auprès delle était agenouillée Gricilerie, qui ne le cédait en rien A sa soeur, de sorte quen les comparant on naurait pu savoir A laquelle des deuxnbsp;lAmour avait donne ses plus beaux et ses plus ravissants attraits. Griliane, Bridelnie et plusieurs autres dames et demoiselles ontouraient les deux célestes créatures.nbsp;Gelui qui eüt alors demandé a Florestan et A Galvanes ce quils pensaient de ces deux dames, eutnbsp;incontestablement appris la préférence de Florestannbsp;pour Griliane et celle de Galvanes pour Bridelnie. Je vous laisse A penser maiutenant avec quelle devotion ces chevaliers entendirent la messe. Ilsnbsp;adressèrent sans doute leurs piières A ces char-mantes divinités, et ils eussent volontiers sacrifié,nbsp;,]C crois, leur part du paradis celeste pour possédernbsp;un seul instant une part du paradis terrestre pro-inis par ces suaves beautés. Le prètre ayant achevé loffice, lempereur se leva. Lisvart et ses compagnons vinrentlui souhaiternbsp;lo bonjour, et on descendit dans une salie oii lesnbsp;couverts étaient dressés. GHAPITRE XXXVIIComment une demoiselle étrangöre vint vers I'empercur de Trébisonde el demanda un don A rinfaute Onolorie, qui lo Au moment oü cetle noble compagnie de seigneurs et de dames sébauilissait le plus et le mieux, au moment oü les violons commenqaient Anbsp;sonner la sortie de table et lentrée en danse, sur-vint une demoiselle grande outre mesure, mais, aunbsp;demcurant, la plus belle du monde. Elle était vêtue dun sami blanc, découpé et attaché avec boutons dor et chatons de pierrres oriontales; sur sa tête elle portait une guirlandenbsp;de Beurs, sous laquelle se montrait force cheveuxnbsp;blonds, soyeuxet déliés; enfm, elle avail un ensemble datlraits et de perfections tel, quelle nenbsp;pouvait manquer dinspirer le désirauxplusfroidsnbsp;et aux plus avcugles.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. A cóté delle, marchaient deux vieillards, ayant une longue barbe fleurie blanche, laquelle étaitnbsp;tressée bien proprementavee cordonnets de soie etnbsp;dor; et, derrière ees deux vieillards et cette demoiselle, setenaienttrois chevaliers armésde toutesnbsp;pieces. En demoiselle bien apprise, Iinconnue savanca |
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vers lempereur de Trébisonde et sapprêta a mettre les peuoux en terre pour lui baiser les mains. Maisnbsp;lui, a cause delle et de son bon équipage, la re-leva fort gracieusement, et lui deraanda ce quellenbsp;souhaitait. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit-elle, votre grande bonté, sinbsp;connue partout, ma enhardie a sortir de mon paysnbsp;et h venir en cette cour, pour y chercher remèdenbsp;a une affaire dimportance. nbsp;nbsp;nbsp;Vous pouvez librement deraander cc quilnbsp;vous plaira, dit Terapereur, jy satisferai dans lanbsp;mesure de mon possible. La demoiselle remercia trés humbleraent et reprit : nbsp;nbsp;nbsp;Puisquevous me faites tant de grcice, Sire,nbsp;permettez-moi done de demander un doii é madamenbsp;Onolorie, votre fille, et priez-la, sil vous plait, denbsp;vouloir bien me Toclroyer. Ma fille ne sera pas a votre endroit moins libérale que moi, dit lempereur. La demoiselle inconnue savanea vers Onolorie et lui dit, avec une humble contenance : Trés vertueuse et trés excellente princesse, je vous prie de ne pas trouver inauvais si je ma-dresse é vous comme é la plus belle et a la plus gra-cieuse créature qqi soitaujourdhui cntrelesvivants,nbsp;pour oblenir un don qui vous coülera peut-être unnbsp;peu. Si jy tiens si fort, cest que ma vie en depend. Demoiselle, ma mie, répondit la princesse, vous aurez de moi tout ce qui est en ma puissance.nbsp;Que souhaitez-vous ?... Princesse, dit Tinconnue, je souhaitc que vous ordonniez ti ce beau jouvenceau assis auprèsnbsp;de vous, de me suivre, lui seul et sans plus tgrder,nbsp;en quelque lieu que je Ie voudrai conduire, assuréenbsp;que je suis qu'il vous obéira en tout 1 |
Onolorie comprit aussitót quelle faute elle avait commise en sengageant aussi témérairement.Ellenbsp;devint toute pensive, navrée au fond et en grandenbsp;perplexité a propos de cette. demande inatlendue,nbsp;qui ne consistait en rieh moins quèi lui enlever Ienbsp;senl bien quelle aimat vraiment au monde... Ellenbsp;chercha dans son esprit Ie moyen de tourner Ia dif-ficulté. nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi, demoiselle ma mie, répondit-elle, ce jouvenceau est si nouveau en cette cour,nbsp;jai si peu fait pour lui, que jai grandpeur de nenbsp;pas réussir dans cette proposition... Le plus sur,nbsp;a ce quil me paratt, est que vous len priiez vons-même : peutêtre vous Iaccordera-t-il... Quant énbsp;moi, je nai aucun droit sur lui, et je serais indu-bitabiement réfusée... Mais Lisvart, la voulant assurer du contraire, se leva soudain, et, mettant le genou en terre, il luinbsp;dit: Madame, puisque vous avez octroyé un don a cette demoiselle, il vous plaira sans doute d§nbsp;men octroyer un aussi ? Beau jouvenceau, répondit doucement Onolorie, je le veux trés bien... nbsp;nbsp;nbsp;je vous supplie done, madame, reprit Lisvart,nbsp;de satisfaire é ce dont elle vous a requis, et de menbsp;permetlre de la suivre oü elle voudra me conduire... Assiégée ainsi de tous cótés, Onolorie comprit quelle ne pouvait pas reculer. Allez done, et que Dieu vous conduisel dit-elle en étouffant un gros soupir. Je suis prêt h vous suivre, demoiselle, dit Lisvart a linconnue, après avoir saluc et remercicnbsp;bien humblement linfante. Ce sera done dés maintenant, répondit 1in-counue. Et, de ce pas, prenant lun et lautre congé de la cour, ils délogèrent, suivisdes deux vieillards etnbsp;des trois chevaliers armés de toutes pieces. |
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Coi CllAPlTRE PREMIER . fnent, après Ie depart cic Jdsvart ct de la demoiselle Vnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;un écuyer viut apprendro ft Icinpcreur la iiou- p e du désasire du due Dardarie ; ot comment Florestan, ^a'vaties rdsolurent dallcr au secours do ?»' (Icmoiselle incoiinue avaient a itivson?* V nbsp;nbsp;nbsp;éciiycr entd tievant Icmpcrcur dc Trébisondc ct lui |
Sire, Ie due Dardarie a été défait par Ie roi de la Rreigiie, et il est présentenieiit assiégé parnbsp;lui en la villc dAutiisque, oü il succombera sinbsp;vous ne vous hatcz pas de lui envoyer les secoursnbsp;nécessaires. Gette nouvelle consterna grandement la cour, et, incontinent, il t'nt commandé au due dOrti-lense de prendre avec lui dix mille hommes de che-val et vingt mille hommes de pied, et daller ennbsp;toute diligence pour faire lever ce siégc. De leur cóté, Parmenir, Florestan et Galvanes, compagnons dc Lisvart, délibérèrent, en atten- 6® Série.1 |
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aiasi, nous dant son retour, de se mêler k celte eutreprise. En consequence, ils prièrent 1empereur de Trébi-sonde de leur dire k quelle occasion cette guerrenbsp;avait été commencée entre lui et Ie roi de lanbsp;Breigne. nbsp;nbsp;nbsp;Mes amis, répondit Tempereur, il sest ré-bellé contre moi, ma usurpé et pris par Irahisounbsp;les villes de Breigne et de Térédie, pret a faire pisnbsp;encore, si je Ie lui permettais. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit alors Florestan, mes compagnons etnbsp;moi, pour vous faire service, nous serous de cenbsp;voyage contre votre ennemi, et nous obéirons anbsp;tout ce que votre lieutenant nous eornmandera. nbsp;nbsp;nbsp;Je vous en sais bon pé, répondit lempereur. nbsp;nbsp;nbsp;Nous faisons notre devoir de chevaliers, pu-rement et simplement, dit Parmenir; par ainsinbsp;nous navons nul besoin quon nous en remercie. Les trois chevaliers sinclinèrent, disposés a prendre incontinent congé. Mais lempereur de ïrébisonde, les retenant courtoisement, leur dit : Ne voulez-vous done point prendre congé des dames et des demoiselles de notre cour? Si vousnbsp;refusez mes remerciments, vous ne refuserez sausnbsp;doute pas les leurs... Les trois chevaliers sinclinèreut et sen allèrent dans la salie oü se tenaient les dames. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit Florestan en sadressant k Ono-lorie qui devisait avec Griliane, madame, en attendant Ie retour du beau jouvenceau, notre ami,nbsp;que la demoiselle inconnue vieut de nous enlever,nbsp;voulez-vous mautoriser aller en guerre avee Ienbsp;titre de votre chevalier?... Soyez mon chevalier, beau sire, répondit Onolorie en regardant malicieusement Griliane. A une condition, cependant, reprit Florestan. Ah 1 il y a une condition, et cest vous qui me limposez!... A condition, madame, que lorsque notre vail-lant ami sera de retour vers vous, vous me rendrez a madame Griliane, h qui jai lhonneur detre, etnbsp;h qui vous me permettrez de laisser mon coeur ennbsp;étage, pour quelle en dispose comme il lui plaira. Ünolorie et Griliane se prirent alors é sourire. Files sapprêtaient é répondre Tune et lautrenbsp;quelque chose de tendre h Florestan, lorsque lim-pératrice intervint. Onolorie se contenta de luinbsp;dire : Je souhaite, seigneur, que vous reveniez tous céans en bonne santé et Ie plus tót possible!... Pendant ce court entrelien de Florestan et dOnolorie, Galvanes sétait approché tout douce-rnent de Bridelnie. 11 lui disait avec une grandenbsp;tendresse dans Ie regard et dans la voix : nbsp;nbsp;nbsp;Madame, je vous en supi)lie, commandez-moi done de m employer en cette eutreprise commenbsp;votre, afin quen souvenance de vous et des Hensnbsp;qui alors nous uniraient, comme ils unissent dor-dinaire un chevalier a sa dame, je puisse plus aisé-ment surmonter les perils et vaincre vos ennemis,nbsp;qui som devenus les miens 1... ., fhitte requête est trop honorable pour vous re refusec, répondit Bridelnie en rougissant. Fous men pnez, et moi je Ie voulais. Par nbsp;döVlons nous entendre. |
Et, tirant une bague de son doigt, elle la passa au sien, en tremblant un peu et en continuant anbsp;rougir... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl sécria Galvanes, transporté daise, jenbsp;vaincraü... Je veux revenir auprès de vous, pournbsp;vous mieux mériter encore par mon dévoüment etnbsp;par mon amour, si toutefois vous ne vous y oppo-sez pasl... nbsp;nbsp;nbsp;Get anneau nest-il pas la confirmation denbsp;lalliance de coeur et de corps que nous avonsnbsp;désormaiscontractée ensemble? répondit tendre-ment Bridelnie. Vous êtes mien et je suis votre :nbsp;cela vous sufnt-il?... Galvanes, plus que jamais enamouré, allait se livrer èi de nouvelles protestations, plus chaudesnbsp;encore que les précédentes, lorsquil fut empêché,nbsp;dans la manifestation de son enthousiasme, parnbsp;larrivée dun nain, difforme au possible. CHAPITRE II Comment un nain, envoyé par Mélye, apporta une lettre psr laquelle l'empereur dcTrébisonde élait prévenu que Constantinople allait clre mis a leu et i sang. Ce nain difforme, sans plus se préoccuper des gens de qualité qui étaient réunis Ih, sans saluernbsp;rien ni personne, présenta une lettre scellée denbsp;soixante-sept sccaux, laquelle futdécachetéeetluenbsp;devant toute 1assistance. Voici ce quelle contenait: « Mélye, dame excellenie entre toules les ma-giciennes, ennemie jurée de la foi et du Dieu des chrétiens, et désireuse daugmenter de jour ennbsp;jour la loi de nos dieux, te fait savoir ce qui suit,nbsp;è toi, empereur de ïrébisonde : « Constantinople sera bientót assiégée par soixante-sept princes de loi païenne; je rny trou-verai raoi-même en personne, afin de voir brülernbsp;de mes yeux ce repaire et eet espoir des chré-tiens et de la chrétienté... «11 en sera ainsi, fol empereur, paree que celle è qui ta fille a livré Ie jouvenceau que tu sais, 1 ^nbsp;remis en mon pouvoir, et que je Ie garde en licu sinbsp;sur, que ni Amadis son aïeul, ni Esplandian sonnbsp;père nauront pas moyen do Ie secourir etdélivrei?nbsp;1'ussent-ils même désenchantés de leur enebante-ment!... « Mais ce nest pas encore assez que jaie celui' la : mon appétit de vengeance veut dautrcs vic-limes pour être salisfait. Petit h petit je couipt®nbsp;avoir Ie reste de vous autres, pour en disposenbsp;selon mon vouloir et mon plaisir, cest-a-dire ponnbsp;les converlir k notre religion, de gré ou de fore «Jai dit, empereur de ïrébisonde, et crqis-m gt; tout arrivera sans difliculté ainsi que je viensnbsp;te lannoncer. « Mélye. « Cc message était incontestable ; il avait Ie sccl |
LES HÉHITIEHS DAMADIS.
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ordinaire de celte magicienne du diable, cétait bien elle qui lavait écrit. Or comme elle ne faisaitnbsp;jamais de menaces en vain, lerapereur fut cha-griné de ce quelle lui aimoncait. Toutesa cour Ienbsp;fut aussi. Ge qui augmenta Ia trislesse de plusieurs, ce fut Ia perte de Lisvart, lequel, sous ombre déquité,nbsp;sen allait gaimeiit a la mort, oü Ie conduisait lanbsp;demoiselle inconnue, complice de la magiciennenbsp;Mélye. Onolorie, surtout, fut affligée au dela du possible. Elle se héla de se retirer eu sa charabre, et, se jetant sur un lit, elle coiumenoa a mener Ie plusnbsp;grand deuil du monde, avec force sanglots et forcenbsp;soupirs ; nbsp;nbsp;nbsp;O Seigneur des petits et des grands 1 O Dieunbsp;des affligés et des heureuxl Comment avez-vousnbsp;pu permettre que je fusse ainsi la cause de Ianbsp;perte de mon ami, et aussi de la perte de toute lanbsp;chrétientél... Hélas! mort cruelle, pourquoi per-mettez-vous done que je vive, moi par qui voninbsp;mourirtant de personnes innocentesl... Comme Onolorie disait ces mots, lame navrée, Criliane survint, la prit affectueuseraent entre sesnbsp;bras et essaya de la consoler, nbsp;nbsp;nbsp;Madame, ma chère dame, pourquoi tant denbsp;désolation?... Est-ce done vous, dordinaire sinbsp;sensée, qui attachez tant dimportance aux fauxnbsp;propos dune fausse devineresse nbsp;nbsp;nbsp;Ilélas! ma mie, la crainte que jai rend monnbsp;c®ur douteur... Madame, en votre qualité de grande prin-cesse, vous ne devez pas avoir les travers et les faiblesses desautres femmelettesl... Que lesautresnbsp;saffligcnt a tort, passe 1 mais vous, flile de prince,nbsp;rous nen avez pas Ie droit... Finalement, la bonne Griliane fit tant ct tant, fiue la douleur exagérée dOnolorie sen apaisanbsp;peu, et que ses lannes en coulèrent moins aboii-^amment. .. Pendant ce temps, Iempereur réfléchissait è armée quil allait envoyer au secours de Goustan-!*iopie. (.g q^jl retarda jusquau retour dunbsp;dOrtilense, lequel délogea Ie même jour etnbsp;jj** catnper fi une journée de la ville dAutusque.nbsp;^ ® 4uoi averti, Ie roi de la Breigne leva son siége,nbsp;accompagné de quinze mille hommes de chevalnbsp;, ''ingt mille hommes de pied, marcha droitnbsp;Ie combattre. Vep^5^^***e, qui était assiégé, en eut aussitót iiou-bcause, laissant bonne garnison iigjjjj il sen alia sur les derrières do sonen-essaycr de lui couper loutes les com- |
GIIAPITRE lil.Comment Ie due dOrtilimse livra uno bataille au roi de la Breigne, et de ce quil en advinl. archant fort avant dans Ie pays, Ie duenbsp;dOrtilense rencontra Ie roi de la Breigne. Les espions desnbsp;deuxarméesleurap-prirent que de partnbsp;et dautre on avaitnbsp;intention de livrernbsp;une bataille. Ge.st pourquoi Ie roi denbsp;la Breigne leva son camp en toute balenbsp;i et marcha contre sou ennerai. Le due, nevoulant pas être surpris, divisa ainsi ses troupes: II confia a Florestan et h Galvanes son avant-garde, avec quatre millenbsp;hommes a cheval, ethuit mille a pied.nbsp;II garda pour lui et le comte dAllas-tre, gentil chevalier, le centre de Ianueenbsp;compose de trois mille cavaliers et denbsp;six mille soldats délite. II róserva Iarrière-garde,nbsp;qui cornptait trois mille gens darmes, et six millenbsp;aventuriers courageux, aParmenir et a AlarindOr-tilcane, son fils, auquel Iempereur de Trébisondenbsp;avait conféré lordre de la chevalerie le jour denbsp;son depart. Ainsi équipes et divisés, ils inarchèrent au petit pas contre le roi de la Breigne. Celui-ci avait semblablenient séparé son armee en trois escadrons: Son fils Groter commandait le premier; il sétait réservé le second et avait conlié le troisième aunbsp;comte dAlinge. lis vinrent camper a deux lieues dun petit village OU le due dOrtilense sëtait arrêté. lis firent pendant toute la nuit bonne garde de partet dautre,nbsp;sans sinquiéter davantage de la position, Le lendernain matin, le roi manda au due, par im trompette, quavant midi il lui ferait sentir quilnbsp;avait Irop téraérairement entrepris de venir k sanbsp;rencontre. Le trompetle arriva au camp enneminbsp;pendant que le due était au milieu des siens, lesnbsp;exhortant, en général et en particulier, k znontrernbsp;au grand jour leur foi et leur bravoure. Pour niieuxnbsp;les exciter au combat, il leur meitait devant lesnbsp;yeux la trahison du roi qui avait entaché son bon-neur en se revoltant contre son prince et son seigneur légitime.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. , Le due ayant appris 1arrivee du trompette ct lobjet de sa niission, I0 retivoya avec cette ré-ponse : Trompette, dis a ton maitre que sil avait au-Unt de loyauté que dorgueil, je lestimerais pour un des plus gentils chevaliers du monde! maisnbsp;comme il ne pourra jamais sc justifier de sa tra- |
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du due dOrtilensc. Lorsquil eut recu HU uuL- u v_/i Liioiiat;. uui i3i.|u n darie, il dépêcha immédiatement un genu . vers 1empereur, qui lui apprit la bonne qui venait de leur arriver. Mais retournons ü présent vers Lisvart. . -gi^t Linfante Onolorie et sa socur Gncilerie eia hison envers son seigneur et maitre, je méprise tenement ses menaces, que jespère ie tenir ennbsp;mon pouvoir, si Dien Ie veut, avant lheure quilnbsp;me mande lui-même 1 Gomme Ie trompette tournait bride pour re-prendre son chemin, Florestan, qui était cóté du due au moment oii il faisait cette réponse, Ie rap-pela et iui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Trompette, dis a ton maitre que,sile due eütnbsp;deviné ma pensee, il ne taurait donné aucuiie réponse pour lui, car un homme qui comme lui estnbsp;accuse de trahison, ne mérite que Ie mépris et lanbsp;bonte. Sil te demande qui je suis, dis-lui que jainbsp;nom Florestan, chevalier audacieux et bien résolunbsp;de lui casser la tête comme a tous les méchants quinbsp;lui ressemblent. Le trompette répondit quil porterait fidèlement son message. II remarqua Florestan a la cottenbsp;darmes quil portait et êi son turquin fort azuré,nbsp;semé de fleurs dor. Le trompette se hata de retourner vers le roi auquel il rapporta tout ce que vous avez enlendu.nbsp;II en futtellement irrité quil envoya, sur-le-champ,nbsp;ordre a son fils de faire avancer lavant-garde. Ennbsp;quelques heures, les deux camps se rapprochèrentnbsp;lun de lautre i la distance dune lance. Groternbsp;alors envoya un héraut pour demander Florestan.nbsp;Gelui-ci se présenta pour entendre le messager. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, dit le héraut, le chef de cette avant-garde, Groter, fils du roi de la Breigne, désireraitnbsp;éprouver si votre bonté égalera vos injures. Cestnbsp;pourquoi, avant den venir aux mains, il vous propose un combat singulier. nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, répondit Florestan, quil fasse re-culer ses gens, jen ferai autant de mon cóté. Puisnbsp;quil vienne si bon lui semble, II Irouvera peut-étre ce quil ne cherche pas. Le héraut se hata de porter cette réponse a Groter, qui, quelques instants après, sortit de ses rangs au-devant de Florestan, qui en avaitdéjèi fait autant. Groter, en couchant son bois, blessa le cheval de Florestan a lépaule; mais ce dernier fatteigrutnbsp;si rudement, quil lui perga lécu et le haubert.nbsp;Gomme il avait parcouru la carrière et quil voulaitnbsp;faire retourner son destrier, lanimal blessé mourutnbsp;enfre ses jambes, et dès lors il dót combattre anbsp;pied. Florestan mitaussitót lépée èla main et, sap-prochant de Groter, il eut avec lui un combat desnbsp;plus acharnés. Ils étaient courageux tous les deux,nbsp;et dune égale intrépidité. Aussi Groter lui dit ennbsp;paisantant: Par Dieu, chevalier aux fleurettes, si le malheur tombe sur moi aussi bien par 1épée que par la lance, je suis un homme perdu. Ge mot pint telleraent a Florestan, que longtemps après il portait encore ce nom que lui avait donnénbsp;son ennemi. ïoutefois il ne lui répondit pas, maisnbsp;tenant son écu fortement serré, il se mit en devoirnbsp;de le vaincre. Groter avait bonte de la longue ré-sistance que lui opposait son ennemi. Aussi il levanbsp;son épée, et il la laissa retomber sur lui avec unenbsp;telle force, que, si Florestan neütparéle coup avecnbsp;son écu, sa vie eüt été en trés grand danger. Vou-dir se venger de cette attaque, il leva le bras sur quot; nbsp;nbsp;nbsp;®nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;si rudement, quil tomba mort baigne dans soa sang. |
Les Breignois, a cette vue, marchèrent la tète baissée centre les ennemis, et Florestan était anbsp;peine remonte a cheval, quo les deux arrnées senbsp;rencontraient. Au premier choc, plus de mille sol-dats restèrent sur le champ de bataille. A cettenbsp;charge, Galvanes et lun des cousins du roi rom-pirent une lance ensemble. Cc dernier eut le corpsnbsp;traversé par son adversaire. Le roi, qui coramandait pendant le combat, voyant son avant-garde ébranlée et prêtc a prendre la fuite, fit avancer sou corps darmée et sonnbsp;arrière-garde. Le due dOrtilense, de son cóté,nbsp;imita ce mouvement. Vous eussiez vu alors une foule de chevaliers mordre la poussière et so rouler dans le sang, a cóténbsp;des cadavres de leurs ennemis. Galvanes, Florestan et Parmenir allaient de rang en rang, en exhortant les soldats et stimulant leurnbsp;courage. Le due dOrtilense et son hls se distin-guaient par une bravoure digne des anciens héros. Dautre part, le roi de la Breigne et le comte dAlinge, chef de son arrière-garde, marquaient'nbsp;leur passage par des ravages effrayants. Le comte dAlastre rencontra le tils du comie dAlinge et le tuadun coup de lance. A cette vue,nbsp;le père de la victime et dix de ses chevaliers vo-lèrent sur le comte et 1environnèrent après favoirnbsp;désargonne et terrassé. Mais Florestan vint è sonnbsp;secours avec une forte troupe et le sauva, non sansnbsp;peine. Le comte dAlinge donna un tel coup dépéenbsp;è Florestan quil lui fit étinceler les yeux; mais aunbsp;même instant il lerrassa son adversaire, en luinbsp;portant un terrible coup de inassue sur la tête. Lenbsp;roi de la Breigne vint de son cóté pour le délivrer,nbsp;et le due dOrtilense, suivi des siens, se précipitanbsp;dans les rangs pour le faire prisonnier. Alors lenbsp;combat recomraenga avec un tel acharnement quenbsp;les chevaux marchaient dans le sang jusquauxnbsp;paturons, et que les deux arrnées prétendaient sar-racher la victoire. Mais le due de Dardarie, quinbsp;pendant toute la nuit avait suivi les Breignois avecnbsp;ses soldats, voyant le moment favorable pour dunner, se langa sur le flanc ennemi, et répandit uncnbsp;telle panique dans ses rangs que la fuite devint sonnbsp;unique ressource. Leroi delaBreigno, qui sobatlaitavec une rage concentrée contre le due dOrtilense pour se yon-ger de lui, perdit la vic sur le champ de bataiu,®nbsp;car, comme il traversal les rangs frappant h droijnbsp;et ü gauche, il rencontra par hasard le due qu 'nbsp;invita au combat. Ge dernier, quoique brisé P ;nbsp;lage, faccepta. A dire vrai, la partie neütnbsp;égale sans Iarrivée de Florestan, qui se üt unnbsp;voir de secourir le père de la dame è laquelle nnbsp;vait sa liberté.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, , p II se mit entre eux deux, et dun coup d ep blessa le roi, puis lui óta la vie.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, j^e Les soldats effrayés se miront è fuir en des dans la forêt voisine. Le plus grand nombre ' jrnbsp;rut sur le champ de bataille, qui resta au p |
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LES HERITIERS DAMADIS. - uiuyei 1 es païens et le plus sur rempart de la Thrace, elle 'Uit résolu de le faire mourir. T ^ arriver, elle envoya done Gradasilée A . disonde, et la pria de le lui amener, tout en luinbsp;que cétait pour le faire mourir.nbsp;j.inbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ne permit pas que cette supercherie laim. Gradasilée séprit tellement de lui et jour passionnément, quelle 1avait présentnbsp;cesso ? *^'^**^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;esprit, et quelle rèvait sans jusnu^ du faire son époux. Ils arrivèrent ainsi q au camp du roi Armato sans que Lisvart süt en proie a une grande tristesse, depuis que leurs amis étaient absents. GIJAPITRE IV Comment Lisvart fut conduit versMélye la magicienne, ctdu mauvais iraitement quelle lui fit. quot; nbsp;nbsp;nbsp;I \7 J J ^n a lu précédemment quelle tristesse causèrent h linfantenbsp;Onolorie Ia lettre que la magicienne Mélye euvoya a lempe-reur par lentremise du nain,nbsp;et Ie depart de Lisvart quellenbsp;aimait passionnément. Maintenant je crois devoir vous apprendre qui e^lait cellenbsp;qui lemmena, et quelle était Ienbsp;but de celte ruse infame. La nouvelle de lentreprise des soixante-sept rois païensnbsp;conlre lempire et la ville denbsp;Gonstanlinople fut tellementnbsp;répandue, que Ie roi de filenbsp;Géante résolut den faire par-tie. Co ncst pas la haine contre lempereur qui Ie poussait a comballre, mais bien Ie désir quil avaitnbsp;que sa fille unique apprit de Mélye la science quellenbsp;possédait A un si ha ut degré. 11 voulut done la luinbsp;présenter. Gette demoiselle dont je vous parle était si belle, quil ny avait aucune femme dans les iles voisinesnbsp;qui put lui être comparée. Elle se nommait Gra-dasilée. Le roi de File Géante, accompagné de sanbsp;'die, sortit de son royaume suivi de deux millenbsp;Yievaliers. II chemina tant quil arriva en trés peunbsp;dö temps vers le roi Armato et Mélye. 11 fut trésnbsp;dien accueilli par eux. La magicienne, voyant lanbsp;deauté de Gradasilée, résolut soudain de mettre anbsp;d^écution son projet touchant la prise de Lisvart.nbsp;rj!,d /ut cette Gradasilée qui lenleva de la cour denbsp;t i'ébisonde, comme il vous a été déclaré. Mélye neüt certainement jamais trouvé messager P'us fidéle pour accomplir cette trahison, car sanbsp;eauté et son élotiuence subjuguaient tous les coeursnbsp;lui soumettaient toutes les volontés. ^ R faut que vous sachiez que Mélye ayant appris, Jduyen de ses enchantements et de ses secretsnbsp;dg dmiques, que ce jeune Lisvart devait ^re ia ruine |
OU il allait. Le roi fut trés heureux de le voir, car Mélye lui avait appris combien son existence étaitnbsp;dangereuse pouf les païens. Gomme Gradasilée lenbsp;lui présentait, la magicienne impatiente et cruellenbsp;survint, le fit saisir immédiatemenf par quatrenbsp;bourreaux, et lui fit mettre au cou un gros carcannbsp;de fer en lui disant ces mots Méchanfr pendart, vous aurez désormais ce qOe vous méritez, car je vais vous loger en unnbsp;lieu oü je pourrai répondre de vous quand il menbsp;plaira. Lisvart, étonné de ces caresses, regardait Gradasilée dun ceil inquiet et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Mademoiselle, je neusse jamais pensé qué-tant si belle' vous pussiez concevoir une penséenbsp;de trahison; mais, puisque la félonie vous estnbsp;aussi facile, je ne me fierai jamais A aucune créa-ture. Gradasilée ne put répondre un seul mot; elle était si affligée de ladouleur de son amant qu'ellenbsp;aurait voulu en mourir. Voyant quelle ne pouvaitnbsp;le sauver que par des prières et des supplications,nbsp;elle se jeta en pleurant aux pieds du roi et luinbsp;dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, je vous supplie trés humblement de nenbsp;faire aucun mal A celui qui sest confié a moi, carnbsp;vous me ferez tort et m'exposerez A être accuséenbsp;de trahison, ce qui souillerait pour jamais notrenbsp;lignage. Le roi, sans lui répondre, tourna la tête dun autre cpté et ordonna denfermer Lisvart dans unenbsp;basse fosse. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit-elle, je ne me relèverai jamais denbsp;vos pieds si vous consentez A un tel outrage.nbsp;Faites-moi la grace au moins de lui donnerpournbsp;prison un lieu moins infect et de lui épargner lesnbsp;fers dont on charge les voleurs, sinon je menbsp;plaindrai de vous pendant toute ma vie et partoutnbsp;oü je me trouverai. Sur ces entrefaites, le père de Gradasilée arriva, et, voyant sa fille toute éplorée, et après avoirnbsp;appris linjure quon faisait A Lisvart, lui dit brus-quement co quil en pensait. Aussi Armato, craignant de le facher, consentit A la demande de la jeune fille. Je vous accorde celte faveur, dit-il, contre toute raison, car si vous saviez de quelle importance nous est la vie de ce paillard, vous lui don-neriez immédiatement la mort. Lisvart fut déchainè et enfermé dans une grosse tour dont Mélye avait la clef. Armato commit ennbsp;outre trente chevaliers pour sa garde, dont quinzenbsp;devaient le veiller le jour et lautre moitié la nuit. Lc gentilhomme envoyé de la part du due d'Or-tilense vers lempereur, arriva a Trébisonde et raconta tout au long la bataille qui avait eu lieunbsp;ontre son armee et celle du roi de la Breigne, lanbsp;mort decelui-ci et de son fils, et, fmalement, lanbsp;défaite des ennemis. Ce dont lempereur loua grandement notre Seigneur. II en fut même tellement aise, qu il fit ra-conter plusieurs fois au messager ce récit intéressant, dabord devant lui, puis devant les dames. Et, comme bien vous pensez, ce messager noublianbsp;pas les hautes prouesses de Florestan, de Galvanesnbsp;et de Parmenir. |
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re-, Griliane et Bridelnie furent aux anges de ces nouvelles, car elles avaient ces chevaliers en ro-commandation comme leur ame jfropre. Aussi, senbsp;retirant bientót en la charnbre dOnolorie, elles senbsp;mirent a deviser sur ce sujet et séchauffèrent anbsp;seule fin de se prouver mutuclleraent laquellenbsp;était la raieux aimée. Get amoureux débat duranbsp;tant, que Bridelnie, plus gaie et plus délibéréenbsp;quaucune delles, sempara dun oreiller et, denbsp;gaieté de cceur, Ie jela h la tête de Griliane, ennbsp;disant: Mon chevalier est Ie meilleur des chevaliers... II maime mieux que ne vous airaent les vótres; je vous Ie prouverai tant que vous voudrez,nbsp;è coups de masse 1... Griliane, voyant cela, sempara, comme Bridel-nie,^ dun oreiller qui se trouvait la, et Ie lui jeta a la tête, ainsi quelle venait de faire elle-même. Mon chevalier, dit-elle son tour, est plus amoureux, plus galant, plus vaillant, plus ardentnbsp;que les vótres!... Je vous Ie prouverai comme ilnbsp;vous fera plaisirquejevous Ie prouve, ma mie!... Le combat, ainsi commence, ne pouvait que continuer. II continua, en effet, et assez êprement,nbsp;a coups de langues et doreillers, non sans prêtornbsp;a rireauxplus mélancoliques. 11 durerait encorenbsp;si Gricilerie ne sétait interposée en riant et navaitnbsp;inisfin h cetournoi féminin. Griliane et Bridelnienbsp;étaient hors dhaleine!... Nous les laisserons reposer et nous retourne-rons tl Périon de Gaule, duquel nous nous sommes óloignés un assez long temps. CHAPITRE V Comment Pdrion de Gaule rencontra 1infante Tiriaxc, et de maintes belles aventures qui lui advinrcnt. 1 vous en souvient, nous avons laissé Périon avec Languines, Abies dIrlandenbsp;et les trois chevaliers croisés, se rafrai-chissant sous la feuillée que leur avaientnbsp;préparée les singes de la barque dAl-quife. Gomme ces chevaliers devisaient de leurs fortunes passées, Périon demandanbsp;a Talanque sil avait des nouvelles denbsp;Garinter et de son frère, lesquels avaientnbsp;été armés chevaliers de la main mèmenbsp;dEsplandian. Seigneur, répondit Talanque, nous les avons laissés menant dure et fortenbsp;guerre centre un roi mon voisin, et ilsnbsp;ont déjti couquis sur lui mainte bonnenbsp;place. Et quelle aventure vous amena en ces marches ? demanda Périon. La renommee de cette fonlaine, ou lon pretend quadvient souventes foisnbsp;des aventures merveilleuses!... réponditnbsp;Talanque. Notre intention était de re-tourner incontinent en Galifornie; maisnbsp;puisque nous avwis eu la bonne chancenbsp;(te vous rencontrer, nous ne vous quitte-j \ rons pas, si vous le pcrmcttez... Par Dieu 1 vovis nie fcrez plaisir, |
prit Périon. Je ne puis méloigner de ce lieu avant que celle qui my a amené ne my vienne quérir,nbsp;comme je my suis engagé. Aussitót quelle seranbsp;de retour, ou je la saivrai, ou je marrangerai pournbsp;quelle me donne congé daller avec vous. Périon achevait ó peine cette parole, que Ton vit arriver, blessé, un cerfque poursuivaitun jouven-ceau ayant au coutrompebien garnie, et, entrelesnbsp;jambes, cheval turc courant a merveille. Un autrenbsp;jouvenceau le suivait de prés, semblablement ha-billé, mais non pas droitement si brave. Ils pi-quaient tous deux si raide après le cerf, quils lenbsp;tuèrent avant de sêtre seulement aperg.us de Ianbsp;présence des chevaliers. Le premier jouvenceau venait de mettre pied é ter re ; il avait tiré son couteau et sapprêtait h en-lever la ramure de la bete expirée, lorsque son ca-rnarade apergut Périon et sa troupe. En remar-quant les signes de chrétiens quils portaient surnbsp;leurs harnoïs, il piqua droit vers eux, et, sadres-sant é la reine Galifie, quil prenait pour un chevalier, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Ah l bon chevalier, ayez pitié de moi et menbsp;sauvez!... Je suis de la même loi que vous et joiinbsp;suis heureux... nbsp;nbsp;nbsp;Damoisel, répondit la reine, il nestpersonnenbsp;en cette compagnie qui ne vous fasse volonticrsnbsp;service et plaisir. . Lc jouvenceau qui dépecait le cerf, entendaitt cela, laissa la bete et se disposa é remonter a cheval, pour senfuir. Mais il fut empêché par sonnbsp;compagnon qui lui dit: VOUS' serez è cette heure mon prisonnier comme jai été le vótrel... Pendant que lun meltait son effort é séchappcr et lautre a larrêter, sortirent tout-a-coup de lé-paisseur du bois six chevaliers armés de toutesnbsp;piéces, suivis par huit gentilshommes sans harnois,nbsp;qui conduisaient une pucelle belle en perfection,nbsp;laquelle était elle-mème accompagnéo de deuxnbsp;femmes, montées etparées comme lilies de grandsnbsp;seigneurs quelles étaient. En apercevant de prime abord Périon et sa troupe, eten reconnaissant é leurs cottesdarmesnbsp;quils étaient chrétiens, ces six chevaliers étran-gers abaissèrent lavuede leurs armets, et crièrcntnbsp;é haute voix : Mécréants, vous êtes mortsl Je ne sais ce quil en adviendra, répondit tranquillement Périon, mais pour 1instant je nenbsp;vois encore nul de nous malade, Dieu merci 1 Et, sans plus attendee, lui et ses compagnons se mirent en devoir dattaquer les païens a grandsnbsp;coups de lance; si bien, quen moins de rien, lesnbsp;six chevaliers étrangers furent terrassés. Ge quenbsp;voyant, les huit gentilshommes désarmés qui lesnbsp;avaient suivis, sempressérent de prendre la fuitenbsp;pour échapper é cette vilainc fm. Périon les laissanbsp;courir. La belle pucelle et ses deux riches compagncs étaient restées sans defense et sans escorte.^ Gente pucelle, dit le chevalier d(3 la Sphere, je dois vous avouer que je nai jamais fait, jusqu iCLnbsp;conquête qui me plüt autant que la vótrel... vounbsp;êtes ma prisonnièro, mais je mempresse de vonbsp;assurer que vous naurez dautre prison que ma |
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tente et que je memploierai è vous faire service, comme cest ma coulume ordinaire envers toutesnbsp;les belles filles qiü vous ressemblentl... En entendant cela, la pucelle, qui avait nom Tiriaxe, se mit b pleurer bien fort, et, tout en sou-pirant, elle répondit; Hélas! quil me plaise ou non de lêtre, je suis votre prisonnière, et cela me poigne... Toii-tefois, jespère beaucoup de votre honnêteté... Jenbsp;naurai, je pense, nul déshonneur a craindre avecnbsp;vous... nbsp;nbsp;nbsp;Vous pensez bien, de penser ainsi! repritnbsp;Périon. Je metlrais ma vie en péril de mort pournbsp;empêcber quon vous fit vilenie! Par ainsi, n'ayeznbsp;nulle peur et me suivez, je vous prie, vous et vosnbsp;deux compagnes. t Cela dit, il prit les rênes du palefroi de la demoiselle, et Ia conduisit a la feuillée. 'Comme elle passait par lendroitoü avait eu beu Ie premier combat, Tiriaxe apergut Ie géant et lesnbsp;autres étendus sur lherbe, Hélas! cria-t-el!e toute dolente. Jestime ma vie moins quauparavant, quand je vois Bruiillon-le-Fort et ses chevaliers défaits et mortsl... Demoiselle, répondit Périon, ce sont lü des hasards et des fortunes qui arrivent a ceux qui lesnbsp;cherchent... En eet instant, les chevaliers croisés amenèrent les deux jouvenceaux qui, tout-a-lheure, pnur-siiivaient Ie cerf. Périon, alors, laissant Tiriaxenbsp;avec Galifie, tira part lainé des deux, et lui de-manda qui il était, et la demoiselle aussi. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit-il, elle et celui qui a été prisnbsp;quant et moi, sont enfants du roi de Jerusalem,nbsp;lequel, pour leur procurer plaisir, les avait en-voyés h la Fontaine, sous la conduite de Brutillon-le-Géant, pour voir les merveilles qui y advien-nent de jour en jour... Ah! vraiment?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, seigneur. Et, puisque vousminterrogeznbsp;avec cette bonté, je crois de mon devoir de vousnbsp;Riee qu'uu trop long séjour en ce lieu vous pour-vait tourner a gros danger; car Ie roi de Jérusa-6m nest qua une demi journée dici, il ne peutnbsp;aianquer de recevoir bientót nouvelles, par lesnbsp;yards, de linfortune arrivée è ses enfants, et ilnbsp;''audra incontinent sen venger sur vous... II en anbsp;|^tes, Ie moyen; il pourra se faire accompagner force gens darraes, memo de trois redoutables ?®anis, frères de celui que vousavez tué, lesquelsnbsp; a fait venir des déserts de Libye, pour 1accom-Pagner au siege de Constantinople, que tons legnbsp;minces dAsie, grande et petite, voire dau-dePi lenbsp;de^H*^ ^^.^nse et lArménie-la-Majeure , ont jure detruiro et de raser. Par ainsi, si vous êtes bien nseillc, vous aviserez a vous retirer avant quil Vous advienne pis... Et vous, etes-vous lour parent? demanda le '^nevalier de la Sphere. roi ri 'Pdi'l't *0 jouvenc^au, je suis fils du p,A^^'iples... Je fus pris, il ny a pas longtemps,nbsp;^ lanbsp;nbsp;nbsp;nbsp;qni ecumaitla mer, comme jallais chasse, accompagné de six de mes chevaliers. causT,u quot;quot; moment pensif ot rnarmiteux, a n 1 entreprise des palens sur la Thrace. |
Tontefois, il nen temoigna rien, et sen alia en la ramée avec les autres. Peu après, y vint Alquife qui, tout aussitot, se jeta aux pieds de Périon pour les lui baiser. Maisnbsp;le chevalier de la Sphère, la relevant doucement,nbsp;lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Soyez la bienvenue, demoiselle 1 nbsp;nbsp;nbsp;Bon chevalier, répondit Alquife, mon père senbsp;recommande humblement a votre bonne grèce,nbsp;comme celui qui vous est le plus obligé au monde. nbsp;nbsp;nbsp;Votre père? reprit Périon. Mais je ne le visnbsp;jamais, que je sache... nbsp;nbsp;nbsp;Cest le vieillard qui était lié en la charrette,nbsp;et qui serait mort si prochainement si vous nétieznbsp;venu è son secours... Vous 1avez délivré du plusnbsp;cruel tourment quendura jamais homme de sonnbsp;Age... Par son grand savoir, il avait prévu toutenbsp;son infortune, A laquelle il ne pouvaitêtre apporténbsp;remède que par Iun des fils dAmadis de Gaule.nbsp;Il me commanda, en consequence, de vous allernbsp;chercher, et de faire tantettant, queje vous ame-nasse en ce lieu, au jour et a Vheure oh vous 1avez trouvé... nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi ne sest-il pas fait connaitre anbsp;nous?... Vous le verrez quelque jour plus A loisir, sire... Tant il y a, quil ma commandé de vousnbsp;dire quil sen va on File des Singes, qui est sienne;nbsp;mais, quen quelque part quil soft, vous avez ennbsp;lui un servileur dévoué et reconnaissant du biennbsp;qui lui vient par vous... Quant A la promesse quenbsp;vous maviez faite, elle est si bien acquittée, quenbsp;vous pouvez aller désormais oü bon vous semble-ra... Demoiselle, répondit Périon, si jeusseconnu votre père, je vous prornets que, pour lamour denbsp;vous, je lui eusse fait lhonneur quil méritait... Cenbsp;sera done pour une autre fois, quand il lui plaira...nbsp;Et, puisque vous me donnez mon congé, demain,nbsp;sil plait k Dieu, je .me mettrai en voio pour allernbsp;retrouver la compagnie oü jétais lorsque vous ma-vez vu premièrement... CHAPITRE VI Comment Ic chevalier de la Sphftre et ses compagnons ren-contrhrent le soudan de Liqnie, et du combat qui ent lieu entre cux. ant devisèrenl Périon et Alquife, quaussitót après avoir soupé, ilsnbsp;sendormirent, et semblablcmenlnbsp;tous les autres, jusqu'au lende-niain matin. Le lendemain, tout en séqui-, pant pour monter A cheval, le chevalier de la Sphère demanda anbsp;Langtiines et A Abies dIrlande quelnbsp;chemin ils prendraient. Seigneur, répondit Languines, il me semblepourlemieuxquAbiesnbsp;et moi tirions vers Constantinoplenbsp;pour secourir lemperenr... Je suis aussi de eet avis, dit |
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Périon. Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers les croisés, serez-vous de la partie? Non, répondirent-ils; pour cette heure, nous prendrons la route de Californie, et la, nous ras-seniblerons Ie plus de gens que nous pourrons,nbsp;pour venir vous trouver et vous aider dans les tra-vaux du siege, sil plait è Dieu. Jy serai, dit Périon, et je compte vous y re-voir. Lors, ils montèrent k cheval et prirent Ie che-min de la mer. Au bout de quelque temps de ce cbeminement, ils entendirent un hennissement de chevaux, et,nbsp;bientót après, ils virent sortir du bois dix chevaliers bien montés et bien armés, devant lesquelsnbsp;marchait un onzième chevalier, plus grand denbsp;beaucoup que nul des autres. Gelui-ci tenait fi sonnbsp;poing une lance fort grosse et fort raide, alaquellenbsp;pendait une trés belle banderolle. Ses armesnbsp;étaient toutes noires, fors que les lames tenaient ènbsp;gros clous dor émaillés de diamants et de maintesnbsp;pierres précieuses. Sa contenance était celle dunnbsp;grand seigneur, chef des autres. II prit au chevalier de la Sphère grand désir de savoir son nom. La reine Califie, qui avail eu occasion souventes fois de rencontrer ce chevalier,nbsp;assura h Périon que cétait Radiare, grand soudannbsp;do Liquie. nbsp;nbsp;nbsp;Cest avec,lui, ajouta-t-elle, que jentrai ennbsp;camp de bataille lorsque nous étions devant Constantinople. nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieul sécria Périon, cela medonne meil-leure envie de me mesurer avec lui. Et, incontinent, laqant son heaume et prenant sa lance, il savanga^lencontredu soudan, lequelnbsp;lui cria dassez loin ; nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier k armes noires comme moi, avantnbsp;que nous commencions la lutte, je te prie de menbsp;dire ton nom et ton pays. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne te refuserai pas si peu 'de chose, répon-dit Périon. Mon pays est la Grande-Bretagne, etnbsp;je sers aujourdhui Ia plus belle dame du monde,nbsp;dont jignore Ie nom... Par mon chef, dit Radiare, je suis fort aise davoir rencontré si amp; propos chevalier dun paysnbsp;qui en fournit communément de si vaillants... Sinbsp;tu veux me suivre et être mien, je te constituerainbsp;capitaine general de 1armée que jai rassembléenbsp;pour marcher centre Constantinople... Mais si tunbsp;me refuses, tu mourras présentement par mesnbsp;mains 1... Voila qui va mal! repartit Périon. Apprends que tu nas pas au monde de plus mortel enneminbsp;que moi! nbsp;nbsp;nbsp;Est-il possible? sécria le soudan. Alors, gar-de-toi done, car nous aliens tassaillir, mais seulnbsp;fi seul, par courtoisie, et non tons centre toi... Lors, Radiare commanda a Iun de ses compagnons de savancer sur Périon et de le mener a entrance, ce que Ie païen fit, mais maladroitement pour lui, car, ala première rencontre, il fut désar-Conné et demeura étendu tout de son long, ne re-muant ni pied ni main. Gelui-i^ défait, Radiare en fit avancer un autre ^ même sort que le précédent, puis unnbsp;autre encore, et ainsi de suite jusquau huitième. |
Radiare sapergut quil avait compté sans son hóte, et il fut grandement étonné, car il croyaitnbsp;avoir amené avec lui la fleur de Ia cbevalerie denbsp;son pays. Sept chevaliers mis parterre par un seul,nbsp;cela lui paraissait exorbitant; il commanda aunbsp;huitième, auquel il se fiait beaucoup, de vengernbsp;ses compagnons. Ce huitième chevalier alia un peu plus apremeut cjue les précédents. Périon et lui rompirentlun surnbsp;1 autre, tellement que les lances volèrenten éclats,nbsp;et, au passer, ils se rencontrèrent décus, de corpsnbsp;et de têtes si rudement, que le païen en tombanbsp;étourdi sur la place. La reine Califie, voyant cela, ne put se tenir de rire, et elle dépêcha Alquife auprès de Périon avecnbsp;sa lance, pour remplacer celle que ce vaillant chevalier venait de rompre. Le neuvième compagnon de Radiare eut Ie sort des huit autres. Tandis que Périon restait impavidenbsp;sur son cheval, son ennemi tombait mort sur le sol,nbsp;le trongon de la lance dans le ventre. Par mes dieux, sécria la reine Califie k ïa-lanque, je nai jamais vu une plus belle joute!... Puisque le chevalier de la Sphère vient de laissernbsp;dans le ventre de son ennemi la lance que je luinbsp;avais envoyée, il lui en faut une autre... Par ainsi,nbsp;je vous prie de lui porter la vótre, afin quil para-chève sa glorieuse entreprise. ïalanque sinclina, et pendant quil confiait sa lance a Alquife, en la priant daller la porter a Périon, celui-ci avait raison du dixième chevalier quinbsp;sen allait rouler dans la poussière a cóté de sesnbsp;compagnons. Alquife arriva auprès de lui et lui fit son message de la part de la reine Califie. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, répondit Ie chevalier de la Sphèrenbsp;en prenant la lance, assurez qui vous envoie que jenbsp;vais faire tous mes efforts pour mériter lestime énnbsp;laquelle on me tient... Ou je mourrai k la peine,nbsp;OU jaurai le soudan pour prisonnierl Voilé ce que disait Périon. Mais Radiare pensait bien autrement. II faisaitétat de venger la mort denbsp;Grimante, le dernier païen abattu par Périon, et ilnbsp;jura par son grand dieu que le chevalier de lanbsp;Sphère porterait pénitence de ce péché. Chevalier, lui dit-il en sapprochant de lui, jai occasion de te haïr plus quhomme que je con-naisse... Néanmoins, é cause de la grande prouesscnbsp;qui est en toi, je suis forcé de testimer et de tenbsp;porter honneur... Par ainsi, si tu veux suivre Isnbsp;parti que je tai proposé tout-é-lheure, joublicrainbsp;les raisons de raneoeur que jai centre toi; je ferainbsp;plus, je te donnerai de grands biens 1... Jai un meilleur conseil k te donner, répondit Périon, et je tengage fortement a le suivre. Comment cela ? demanda Radiare. nbsp;nbsp;nbsp;Laisse Ié ta folie et fausse croyance, repritnbsp;Périon, abandonne tes vilaines idoles et tes vilaiusnbsp;diables, et reconnais Jésus-Christ pour ton seulnbsp;Dieu... Au lieu de nuire é Iempereur do Constantinople, comme tu as projet de le faire, viens-lui ennbsp;aide de tout ton pouvoir... Alors nousserons ainis,nbsp;toi et moi; mais seulement alors!... Si Radiare fut enflambé de colère, en entendant cette proposition, it ne faut pas le dernander. nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi donnes-iu done conseil é qui ne t en |
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(lemande pas? lui cria-t-il. Penses-tu done me dompter en faisant ainsi Ie cafard!... Non!... non!..nbsp;Avant que tu ne méchappes, je te chatierai denbsp;faqon èi ce que tu ne sois plus jamais tenté de pa viernbsp;aussi témérairement a raoi ni a dautres commenbsp;moi 1... Toutefois, avant que nous nentrions en lanbsp;mèlée, écoute les conventions que jai coutume denbsp;présenter ceux contre lesquels je me bats... Sinbsp;elles te semblent raisonnables, bon; sinon je lesnbsp;remets a ta discretion. nbsp;nbsp;nbsp;Dis ce que tu voudras, jécoute. Le vaincu sera esclave du vainqueur et lui obéira en toutes choses, quoi quil lui soit com-mandé... Vois si tu veuxy consentir... nbsp;nbsp;nbsp;Tu paries en i)rince de grand cceur, et jenbsp;loue cette coutume. Je me soumets a cette condition: vaincu, je tappartiendrai; vainqueur, tunbsp;mappartiendras... nbsp;nbsp;nbsp;Allons, alorsl... Les deux champions séloignèrent un peu lun de lautre pour prendre du champ; puis ils don-nèrent carrière è leurs chevaux, et sen vinrent ènbsp;leur mutuelle rencontre avec impétuosité. Lesnbsp;lances volèrent en éclats, et les deux ennemisnbsp;furent renver^és de leurs monlures. Mais, tousnbsp;deux aussitót, comme sils neussent enduré ninbsp;coup ni buffe, se relevèrent légèrement, et mar-chèrent fièrement lun contre lautre, lépée è lanbsp;main. Le combat recommenqa plus apre et plus fu-fieux. Tant plus ils allaient, tant plus il semblait quils reprissent des forces. Lherbe sempourpranbsp;de leur sang, et le pré se couvrit des pièces de leursnbsp;hauberts démaillés. On croyaitque lun deux allaitnbsp;bientót mourir, ne pouvant tenir plus longtemps.nbsp;Cependant ils se maintinrent en eet état, sansnbsp;prendre haleine,jusqua environ lheure de nones,nbsp;moment oü le soudan, tiraiit un peu è cóté, dit anbsp;Périon : Chevalier, il me semble quau lieu dimiter la cruautè des bêtes brutes, qui sacbarnent sansnbsp;¦epos ni treve Tune sur lautre, nous ferions biennbsp;de suivre la commune facon de faire des gens vail-i^ants comme nous le sommes ; prenons haleine,nbsp;Pdis nous recommencerons le combat quand il tenbsp;Plairal... Jy consens volontiers, répondit Périon, non pas que je cherche le repos et que jaie besoinnbsp;dne trêve pour me réconforter et prendre denbsp;^ouvelies forces; mais tu tes montré si courtoisnbsp;dvers moi en defendant k tos chevaliers de mat-aqüer tous ensemble, quil ne sera jour de manbsp;® que je ne tcn sache gré. Lela dit, les deuxadversaires demeurèrent cois, appuyant sur le pommeau de leurs épées. Au bout de quelques instants ils reprirent leur I ^ition agressive et se chargèrent lun laulrenbsp;mux encore quauparavant. Cette fois, le soudannbsp;Ier 1*^ Périon de si pres, que le sang se mit k cou-lh(Mnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;parts, ce dont Périon se vengea sur érwip f donnant un si furieux coup, que son Puis 1 ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;paume dans lécu. niaino ^1 ^®P''unt aussitót et la prenant a deux ®elanls *^^mdiare qui se prit k chanceler. Périon |
le saisit au collet et le poussa par terre si lourde-ment que son heaumeen fut arraché. Radiare, presque évanoui, se mit k respirer bruyamment en sentant 1air lui arriver sur lanbsp;face. Comment! dit le chevalier de la Sphère, le courage te manque-t-il pour si peu de chose?...nbsp;Oü est maintenant cette gloire et cette vaillanccnbsp;dont tu es renommé en tant de lieux?... Le soudan, levant les yeux, apergut lépée de Périon levée sur lui et le menacant de promptenbsp;mort. Mais, sans trop sémouvoir, il lui répondit: La magnanimité dont tu paries est au cceur du soudan de Liquie, doü elle ne pourra jamaisnbsp;partir, quelque péril quil adviennel... Bien, reprit le chevalier de la Sphère; mais te souvient-il de la convention jurée entre toi etnbsp;moi? Je noublie jamais rien de ce que jai pro-mis! jaimeraismieux perdre dixvies, si jelesavais, que de faillir une seule fois k ma parole... Parnbsp;ainsi, use de moi comme de ton serf: je suis pretnbsp;k tout endurer. Vraiment, dit Périon, tu te montres bien tel que ta renommee ta fait!... Aussi en userai-jenbsp;avec toi avec la réserve et lhonnêteté que tu mérites. Or done, lève-toi et remonte k cheval; norsnbsp;aviserons du surplus en chemiri. Lors sapprochèrent les chevaliers croisés et la reine Califie. Celle-ci, savancant la tête nue versnbsp;le soudan, lembrassa et lui dit : Seigneur Radiare, puisque vous et moi avons si bien éprouvé leffort des chréliens, vous deveznbsp;voir comme moi quils sont soutenus, outre leurnbsp;courage, par un Dieu qui vaut mieux que lesnbsp;nótres. Par ainsi, ce serait folie k vous, qui êtes nbsp;pourtant un vaillant homme, de vous croire au-dessus de ce chevalier, qui est frère de lempereurnbsp;Esplandian et fils du trés renommé Amadis denbsp;Gaule... Madame, répondit le soudan, si jai fait folie, je lai grandement expiée !... Mais, quoique la fortune me soit contraire, cest avec grand plaisir quenbsp;je vous rencontre et vous vois en bonne santé, menbsp;souvenant encore des fortunes que nous avonsnbsp;passéesensemble, au dernier voyage de la Thrace. ClIAPITRE VII Comment, aprfts son combat avec le soudan de Liquie et ses compagnons, le chevalier de la Sphère envoya Alquifc iinbsp;la cour dOnolorie, en compagnie des prisonniers quilnbsp;avait fails. Périon et ses compagnons, nbsp;nbsp;nbsp;' arrivee du roi de .Térusalera, reprirent k la hkte le chemm de la mer oü ils retrouvèrent leurs vaisseaux, amsinbsp;uue cS d^Abies dIrlat.de et de Languines, surnbsp;lenuel le chevalier de la Sphère sembarqua. Alquifei voulait relourner vers son père, qui rattendait, comme vous savez, k Tile des Singes, |
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supplia humblement Périon de lui donner congé. Ma grande amie, lui répondit-il, je prie Dieu quil vous conduiseI... Mais, auparavant, Je vousnbsp;prierai de moctroyer un don qui peu vous coütera,nbsp;et qui fera quil ne se passera pas un seul jour denbsp;raa vie oü je ne sois pret a vous obéir... nbsp;nbsp;nbsp;Doutez-vous done de moi a ce point, dit Al-quife, que vous puissiez croire que je vous refuse-rais une ebose que vous me demandez?... Parleznbsp;done, je vous en prie. Lors, Périon, la tirant h part, lui dit en soupi-rant; nbsp;nbsp;nbsp;Cbère Alquife, jespérais bien prendre unnbsp;autre ebemin et retourner vers madame Gricilerie,nbsp;pour la servir comme celle a qui mon coeur sestnbsp;tenement affectionné, que, pensant a elle, je meurs,nbsp;et, ny pensant point, je ne puis vivre!... Dieunbsp;veuille que Ie commencement premie la fin que jenbsp;désire, et que madame Gricilerie me fasse la joienbsp;de me noramer sienl... Gest pourquoi jai snngénbsp;h lui envoyer par vous linfante Tiriaxe, son frèrenbsp;et Ie soudande Liquie. Emmenez-les, et offrez-los-lui de ma part, car il est bien naturel que les ebosesnbsp;miennes et que jai conquises la servent et soientnbsp;siennes aussi... Vous lui direz, sil vous plait, quenbsp;mon retour a Trébisonde sera Ie plus prochainnbsp;quil me sera possible, et que, durant ce tempsnbsp;court OU long qui me séparera encore delle, je nenbsp;donnerai pas un seul coup dépée, pas un seul coupnbsp;de lance, que ce ne soit 4 sa gloire et pour la-raour delle... Seigneur, répondit Alquife, je vous obéirai en ces recommandations Ie plus fidèlement dunbsp;monde... Jespère être assez bien votre interprètonbsp;pour que vous en soyez content. Cela dit, Ie chevalier de la Sphere sapprocha du soudan de Liquie, qui étaiten train dentretenirnbsp;Tiriaxe de son infortune, et de se plaindre a ellenbsp;de ce que cétait en allant voir Ie roi son père quilnbsp;était tombé entre les mains de ses ennemis. Périon interrompit leurs propos. Suivant raa volonté, seigneur, dit-il au soudan, vous vous en irez aveevos chevaliers, et vous, madame, avec votre frère et vos femmes, lli oünbsp;cette demoiselle vous conduira et oü vous sereznbsp;trés bien accueillis pour lamour demoi... Tiriaxe, entendant cela, senlit redoubler ses larraes. Elle répondit piteu.sement ; Sire chevalier, je suis en votre pouvoir, je Ie sais; raais jai tant dennui de la vie que je vou-drais déjü être mortel... Madame, dit Périon, jespère que vous aurez de ce voyage plus de réconfort que vous ne pen-sez... Quant a vous, seigneur lladiare, jo veuxnbsp;que, suivant nos conventions, une fois arrivé lü oünbsp;je vous envoie, vous dépêchiez aussitót deux denbsp;vos gens pour aller avertir vos sujels quils aient hnbsp;ne tenter rien de facbeux conlro lerapercur denbsp;Constantinople, et que, tout au contraire, ils luinbsp;viennent en aide. Pardonnez-moi, répondit Radiare, mais ma parole a ce sujet est engagée a un autre qua vous,nbsp;antérieureraent ü vous. Vous pouvez me comman der tout ce quil ptaira ü rooi-mème, cest-Ji-dire anbsp;ma personne, mais non pas ü ma foi, laquelle nanbsp;rien üe common avec ma personne... Or, jai juré au roi Armato do Ie secourir en tout et partout, et, comme je vous lai dit, ma vie peut mourir, nonnbsp;ma foi 1... Par ainsi, seigneur, je vous supplie denbsp;ne pas me conlramdre davanlage h une chose amp;nbsp;laquelle répugne ma conscience... Vrairnent, repartit Périon, ainsi ferai-je. Je serais trop malheureux quun aussi grand seigneurnbsp;que vous eüt sa parole faussée ü cause de moi...nbsp;Suivez la demoiselle que je vous demande de sui-vre, et que Dieu vous protégé 1 Lors, Ie soudan, Tiriaxe et les autres prirent congé du chevalier de la Sphère, lequel, entrantnbsp;dans la barque dAlquife, lui dit: Jevous prie,demoiselle,de saluer humblement de raa part la princesse Onolorie et toutes les autres dames de la cour. Reraettez, je vous prie,nbsp;ajouta-t-il plus bas, remettez cette lettre ü madame Gricilerie, et lassurez de mon ardent dévoü-raent è sa personne... Périon avait h peine terminé ces mots que Ie vent enflait les voiles de son navire, et que les singes senbsp;mettaient ü ramer dans la direction quils connais-saient. CHAPITRE VllI Comment Ie chevalier de la Sphère, Abies cllrlande el Lan-guines arrivèrcut è Constantinople, et du bon accueil que leur fit Iempercur, ecoramandant done a Dieu ceux deses compagnons qui voulaient Lretourner en Galifornie, Ie chevalier de la Sphère vogua vers Constantinople, oü il arriva Ienbsp;\ vhuitième jour en compagnie dA-V \) B 1 \ dIrlande, de Languines ctnbsp;y du fils du roi de Naples. Lempereur, averti, sen vint les recevoir. Pendant que Périon, Abies et Languines faisaient la révérencenbsp;a ce prince, Frandalo sappro-cha du fils dAniadis, et, lein-brassant, il lui dit: Sire chevalier, je suis td' lernent vótre, que vous pouveznbsp;i me commander comme a cclu*nbsp;qni désire vous obéir pour lhon-near du roi Amadis et de rem-poreur Esplandian votre frère,nbsp;desquels je suis ratni ct Ie serviteur dévoué... Le chevalier de la Sphère navait jamais vu Fran-dalo. Aussi 1emperour, sapercevant de son cin-baras, lui dit : Mon fils, vous avez dü entendre quelquetoi parler du comte Frandalo ? Gest lui qui, en ce mo-ment, vous présente son service. II est envers v =nbsp;amis tel quil sest dit...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. En bonne foi, seigneur, il dolt alors avoir moi co quil plaira, car ses proucsses et son excel- A Pi |
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lence Ie recommandent si fort de par Ie monde, que je ne peux que me tenir heureux de son ac-cointance... Sur mon arae, reprit Frandalo, je puis, en vous embrassant, me vanter que jai entre les brasnbsp;Ia vraie effigie et portraiture de la fleur de Ia che-valcrie!... Périon ressemblait, en eftet, tellement a Esplan-dian, son frère, que lempereur en fut frappé au ccEuv, et que de grosses larmes lui tombèrent desnbsp;yeux. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Ie chevalier de la Sphère en présen-tant Ie prince Adariel, voici Théritier du roi denbsp;Naples qui, sil plait amp; Dieu, vous fera quelque journbsp;service. Lenfant mit un genou en terre pour baiser les mains delempereur; mais celui-ci, Ie relevant avecnbsp;bonté, Ie pria de Ie suivre, ainsi que ses compagnons, au palais. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit-il en entrant ^ limpératrice, ennbsp;lui présentant Ie chevalier de Ia Sphère, voici votrenbsp;gendre de retour... Quant a votre fille, nous lau-rons avec Ie temps. nbsp;nbsp;nbsp;Sur mon Dieu 1 dit Timpératrice en baisantnbsp;tendrement Périon, vous mavcz bien amené lanbsp;chose que je désirais Ie plus voir au monde, et sinbsp;je ne savais pas, comme je Ie sais, que mon filsnbsp;est enchanté, aucune puissance humaine ne mem-pêcherait de croire que voilk Esplandian lui-cême... Puis limpératrice baisa également Adariel, Languines et Abies d lrlande. Lheure du diner arriva. Lempereur ordonna quon dressat Ie couvert en la grandsalle, voulantnbsp;ce jour-lk manger en public, par amitié pour lesnbsp;chevaliers survenus nouvellement. Comme on levait la desserte, un tourbillon de Jent sengouffra par les fenèlres, avec tonnerre,nbsp;mrnée et puanteur sulfurée qui nannonQait rien denbsp;; si bien que tous les assistants crurent leurnbsp;cernier jour sonné. Au bout dun quart dheure,nbsp;CS ténèbres commencèrent a se dissiper, et alorsnbsp;^Pparut au milieu de la salie, une épée flamboyante, teinte de sang, a la pointe de laquellenbsp;Pctidait un cartel de parchemin, scellé dun grandnbsp;^cel ^-'empereur fit incontinent rompre ce scel, Ie j^cchemin fut déplié, et lon trouva ces mots écritsnbsp;oessus : ti quot; ^clye, Ia plus cruelic ennemie de Ia Chrd-pt ü. ^ *oi, empereur de Constantinople, ruine nialédiction 1 ^PPi'cnds que tu seras bientót, par mon fait, léon 1 ^ au malheur Ic plus navrant qui soit aunbsp;tnort car tu assisteras, de tes propres yeux, a lanbsp;iitartnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Ia destruction de tes Etats et au plu étrange de Ia personne que tu aimes Ie en riv ^ monde. Finalement, ta vic sécroulera * oiiseresl cp'lair nbsp;nbsp;nbsp;de quoi cette épée demeurera Phétie HjusqiiA ce quune pro-cffetl. ^b'PCu'uon, qui reste k accoraplir, sortisse '^cinoura^abbk-*^ C'G cartel une fois achevée, chacun cuatn, surtout lorsquou vit 1épée flamboyante et sanglante sélever en contremont etnbsp;sen aller en Pair comme une vraie comète. |
A peine cette rumeur était-elle apaisée, quon en entendit une autre par la ville. CHAPITRE IX Comment, pen après 1arrivée i Constantinople du chevalier de la Sphère et de ses compagnons, arrivèrent a leur tournbsp;deux gèants et une gdanlc suivis do vmgt chevaliers. Cetlc rumeur qui succédait k lapparition de 1épée de Mélye, était produite par larrivée de deux géants et dune géante richement vêtue dor et dcnbsp;pierreries dune inestimable valeur, ayant sur lanbsp;tête un cercle dor dun travail exquis. Ges deux géants étaient armés de toutes pièces, excepté darmet et de gantelet. Ils étaient aceom-pagnés de vingt antres chevaliers en pared équipage, ce qui était assez menagant. Lempereur, prévenu de cela, et croyant k une trahison quelconque, ordonna quon courüt auxnbsp;armes, et il y courut lui-même tont Ie premier. Unnbsp;certain nombre de gentilshommes, lépéeaupoing,nbsp;Ie manteau autour du bras, se placèrent k lentréonbsp;du palais pour en défendre laccès. Peu après arrivèrent les géants k leur suite, équipes comme nous avons dit. Le plus vieux den-tre eux, faisant dessignes de paix, rtemanda k êtrenbsp;conduit, ainsi que ses compagnons, vers la ma-jesté impériale ; ce qui fut fait iramédiatement. Trés puissant empereur, dit le vieux géant, en ployant les gerioux devant ce prince, cette damenbsp;que je conduis est ma femme : elle a nom Alma-trase. Get autre est mon petit-fils, le fils de manbsp;fille, il a nom Ardadil-Ganile. Autrefois nous ado-rions les fausses idoles et les mauvais dieux : au-jourdhui, nous ne croyons plus quen Jésus-Christ,nbsp;grace k deux vaillants chevaliers, avec lesquels jainbsp;eu combats sur les frontières de Tile de la Feuille-Blanche... Et vous les nommez? Lun a nom Quadragant et lautre Vaillades, répondit Argamont. Ils se sont conduits fort cour-toisement avec moi en maccordant la vie sauve,nbsp;sous condition que jobéirais k leur bon plaisir. Et oü les avez-vous laissés? demanda lem-percur. Sire, répondit Argamont, aussitót après avoir pansé mes blessures, ils me prièrent de les yenirnbsp;attendre céans, et, sur lheure, ils sembarquérentnbsp;pour aller k la quête d'un chevalier dont ils regret-taient fort kprement labsence, en m|assuTaiit tou-lefois que si, au bout de quatre mois de recherches, ils nen avaient pu obtenir aucune nouvelle,nbsp;ils reviendraient me joindre ici pour attendre lenbsp;siége des princes païens... Si vous voulez accepternbsp;nos services dans cette entreprise, k mou petit-filsnbsp;et k moi, vous aurez en nous, Sire, de loyaux etnbsp;dévoués serviteurs. Nous vous le promettons |
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12 BIBLIOTHEQUE BLEUE. en de rendre comme nous avons fait fi Vaillades et ii Quadra-gant. Comme Ie vieux géant finissait de parler, on ap-porta è lempereur la nouvelle que les palens étaient déj^ rassemblés en grand nombre en lilenbsp;de Ténédos, doü ils se proposaient de déloger Ienbsp;mois suivant. Lors, lempereur assemble son conseil, et il fut arrêté que lon dépêcherait des courriers en Sicile,nbsp;en Sardaigne, è Rome, en Espagne, en Gaule,nbsp;même en Grande-Bretagne; puis dautres aussi hnbsp;Quadragant et k Cildadan, de Bohème, pour lesnbsp;avertir de lentreprise du röi Armato, et les supplier atfectueusement, en lhonneur de Dieu, den-voyer Ie plus grand nombre de vaisseaux possiblenbsp;au secours de la Thrace qui, autrement, allait senbsp;perdre h vue doeil. Et, comme ces différents voyages devaient prendre un assez long trait, il fut decide, en outre, que Frandalo se retirerait dans Ienbsp;port de la Montagne Défendue, avec Ie roi Noran-del, et quk eux deux ils sopposeraient au passagenbsp;de tout navire marchand ou autre, pour couper lesnbsp;vivres aux ennemis. Les courriers partirent Ie jour même, avec lettres trés pitoyables, tant de lempereur que du chevalier de la Sphère, de Languines, dAbies dTr-lande et autres. Mais avant de dire Ie fruit de leurs messages, je veux raconter les aventures qui survinrent a Garin-ter et iiPérion, fils de Galaor. GHAPITRE X Comment Garinter et Pc^rion combaUirent centre lo roi de Sibernie et ses neveux, quils vainquirent en plein camp. ous avez vu précédemment I comment Garinter et Périon,nbsp;[fils de Galaor, avaient requnbsp;ordre de cbevalerie des pro-Ipres mains dEsplandian.^ ' Ils sétaient embarqués et \avaient abordé en Californienbsp;,oü ils avaient longuementnbsp;guerroyé centre certains en-vvahisseurs, notamment con-'tre Ie roi de Sibernie, quilsnbsp;avaient chassé jusquen la principale ville de soanbsp;royaume. Ils ly tenaient assiégé lorsque Talanque, Maneli et la reine Galiüe arrivèrent en Californie, euxnbsp;aussi, de retour du voyage oü ils avaient trouvénbsp;Périon de Gaule, ainsi quil a été dit. La reine nenbsp;voulut ni passer outre, ni aller a ce siége. Mais Talanque et Maneli, sans plus de séjour, vinrent senbsp;loindre ti Garinter et é Périon, faisant grand effortnbsp;de parachever leur entreprise. Le plaisir queurent ces quatre jeunes chevaliers de se trouver ainsi réunis, ne se pourrait que mal-aisément raconter. Talanque et Maneli arrivaientnbsp;precisément k temps pour assister au combat quinbsp;était accordé entre Périon, Garinter et deux de leursnbsp;gens, contre le roi de Sibernie et trois de ses neveux. |
nbsp;nbsp;nbsp;Quelles sont les conditions de ce combat?nbsp;demanda Talanque. nbsp;nbsp;nbsp;Si la victoire demeure au roi de Sibernie, ré-pondit Garinter, sou pays lui demeurera sembla-blement, comme avant la guerre. Si, au contraire,nbsp;il est vaincu, il nous labandonnera sans plus jamaisnbsp;y prétendre en aucune facjon. Or, nous savons quilnbsp;est bon chevalier et que ses trois neveux sont esti-raés les plus adroits de la contrée... Sil vous plai-sait detre de la partie, je crois quavec laide denbsp;Dieu la fortune nous serait entièrement propice. Volontiers, dirent Talanque et Maneli. II nous tarde que le jour en soit venu!... nbsp;nbsp;nbsp;Ce sera demain, répondit Garinter. Par ainsi,nbsp;reposez-vous lous deux, afin detre plus frais etnbsp;dispos pour cette entreprise. Le lendemain matin, un trompette amena les otages du roi de Sibernie. Les serraents et les cérémonies usitées en pared cas suivirent de part etnbsp;daulre; puis ceux qui étaient ordonnés pour corn-battre entrèrent au camp. Le roi de Sibernie savanqa é la rencontre de Périon, et de telle sorte, que, sans laide que celui-ci troüva au cou de son cheval, il était par terre. Mais il arriva pis au roi, car Périon le désarconna et le jeta bas, étendu tout de son long. Autant en fit Garinter k lun des neveux du roi. Autant en firent Talanque et Maneli. Toutefois, aucun de ceux qui venaient de vider ainsi les arqons ne se montra étonné et découragé.nbsp;Tout au contraire, se relevant légèrement, le roinbsp;de Sibernie et ses neveux se précipitèrent, lépéenbsp;é la main, sur leurs adversaires toujours èi cheval. La-bataille fut dure et cruelle... Périon et ses amis furentconlraints de mettre pied k terre, pournbsp;éviterune chute immanquable, le roi et ses neveuxnbsp;se préparant k couper les jarrets des chevaux. Elle dura quatre heures, sans quon püt savoir de quel cóté penchait la balance. Peut-être que lenbsp;roi de Sibernie eüt remporté la victoire, a voir lesnbsp;vaillants coups quil portait. Mais Périon, é qui bnbsp;venait de faire ployer pour la deuxiéme fois le ge'nbsp;nou sur Ilierbe, Périon se releva, lceil étincelantnbsp;de colère, prit son épée è deux mains et labaltunbsp;sur le roi, entre les épaules et le cou, si bien et sinbsp;adroileraent que Ia blessure fut mortelle. Talanque ne sendormait pas non plus. A force de lutter avec son adversaire, il finit par trouvernbsp;propos le défaut de son gantclet et il lui sépara icnbsp;main du bras. Ainsi blessé, cc chevalier poussa unnbsp;cri de douleur navrant et chercha son salut dannbsp;la fuite. Mais Talanque le poursuivit, latteignit enbsp;le tua dun autre coup dcpée dans les reins. Le neveu du roi de Sibernie qui sétait attaq é Garinter lui résistait assez vigoureusement. sefforqa bientót de telle sorte que, dun plem cnbsp;destoc, rué a plein bras, il lui traversa maiHnbsp;haubert, lui enfonga son épée è trois doigtsnbsp;avant dans le corps et le forga ainsinbsp;lême.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, pr il en advint semblablement au quatriènie a saire, celui contre lequel Maneli s escrirnainbsp;mieux quil pouvait. Maneli n avait pas altai |
LES IIEIIITIERS DAMADIS. 13
LES IIEIIITIERS DAMADIS. 13 ïies noiT,!Elorestan, Parmenir et Galva- ouvcrto n nbsp;nbsp;nbsp;desquels Iemitereur tint cour 'crie pendant six iours cnliers un rnanchot, mais ce neveu du roi de Sibernie na-vait pas non plus affaire un endormi. Maneli Ie lui prouva bien en lui Irancbant la lèle au défautnbsp;de lannet, dun coup aussi habile quinattendu. Ainsi fut tenniné ce combat. Garinler et ses compagnons se retirèrent alors sous leurs tentes, laissant les gémissements et lesnbsp;larmes è ceux qui se sentaient endommagés, tantnbsp;de la perte de leurs amis que de la perte de leurnbsp;ville, laquelle fut rendue et remise au pouvoir denbsp;Périon, suivant les conventions jurées. Lelendemain, de laviset consenteraent de tous, Garinter fut élu et couronnc roi de cette ville,nbsp;mais en se rcservant toutefois la facilité dy laissernbsp;Polinas pour gouverneur, afin de suivre les aven-tures étrangères. En vertu de quoi, aussitót aprèsnbsp;avoir reQu les hommages et les serments de lidé-litc de ses sujels, il sen alia avec ses compagnonsnbsp;en 1ile Galifornie, oü la reine lui fit trés agréablenbsp;accueil. Mais ils ne firent pas lè un long sèjour. Aussitót que furent prêts gens et vaisseaux, ils sembarquè-rent pour aller au secours de Constantinople. Pendant queDieulcs conduit, retournons au due d'Ortilensc. CHAPIÏRE XI Comment Ic due d'Orlilcnse, ayant ddconfit Ie roi de la Brci-gne, leiourna amp; Trébisonde, el de l'arrivée dAlquii'e il la cour dc 1empereur. .( /Zn se rappelle quaprès la tuerie Qdes gens du roi de la Breigne,nbsp;^ lesquels fuyaient èi vau denbsp;route, Ie due dOrtilense et sanbsp;troupe etaient retournés aunbsp;camp. La nuit était venue trop tót, et il avait été impossible denbsp;compter les morts et derelevernbsp;les blessés, ce quon fit Ie len-deraain matin, au point dunbsp;jour. On trouva alors sur Icnbsp;champ de bataille, parmi lesnbsp;décontits. Groter, fils du roi denbsp;la Breigne, blessé de dix coupsnbsp;mortels, et tellemont fouló auxnbsp;])ieds des chevaux, quil navaitnbsp;j,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;quasi plus forme de visage. Un plus loin, é main droitc, était aussi Ie roi son ce d quon les considérat pour des traitres, s deux corps morts furent séparés des autres elnbsp;quot;fvelis fort honorablement.nbsp;dp r i'ecueilli et Ie pays réduit é lobéissancenbsp;pritnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Trébisonde, Ie due dOrtilense lórt nbsp;nbsp;nbsp;vers son mailre, qui Ie recut |
Gomme on Ie devine, cette fête a leur propos permit aux trois amoureux chevaliers dentretenirnbsp;leurs dames, qui, de leur cóté, ne se firent pasnbsp;faute de leur prouver, par effets certains, quelnbsp;plaisir leur causait leur retour au milieu delles. Une seulede toutes se montramorne et pensive. Gétait la pauvre Onolorie, qui mourait cent foisnbsp;par heure en songeant è la captivité de son douxnbsp;a mi. Elle dissimulait sa peine, cependant, et Ie plus quelle pouvait. Mais Amour la pressait de si prés,nbsp;que Toeil ne lui séchait non plus quo fait Ie canalnbsp;par lequel la fontaine vive prend son cours!... Ge qui rengrégea plus encore sou martyre, ce fut Farrivée dAlquife avec les prisonniers que Périon envoyait è Onolorie. Alquife, se présentant é lempereur è Tissue du diner, lui fit les trés humbles recommandations dunbsp;damoisel inconnu quil avait armé chevalier. Ah! ah! dit Tempereur. Demoiselle, ma mie, dites-moi, je vous prie, oü vous Tavez laissé, et sinbsp;vous croyez quil réparera bientót Ie tort quil manbsp;fait, en secélantde moi... Sire, répondit Alquife, sil vous a fait quelque tort, ce na pas été de son bon gré, je vous assure,nbsp;et en cela il est grandement excusable... Sil vousnbsp;plait den savoir davantage sur son état, permettez-moi daccomplir ce quil ma commandé auprès denbsp;madame Gricilerie, votre fille... Oui, vraiment, dit Tempereur. Lors, Alquife, sadressant a la princesse, lui dit: Madame, votre chevalier, qui surpasse tous les autres en prouesse et en grande excellencenbsp;darmes, vous salue par ma bouche comme cellenbsp;quil desire servir toute sa vie; en témoignage denbsp;quoi il vous envoie ce quil a conquis depuis Ienbsp;jour oü il a pris congé de vous, a son bien grandnbsp;regret... Cela dit, Alquife présenta a Gricilerie Ie soudan de Liquie et les deux enfants du roi de Jérusalem. Ge gentilhomme, ajouta-t-elle, est un prince trés redouté parmi les rois païens, et a bon droit.nbsp;11 commandait aux pays de Liquie, ni plus ni moinsnbsp;que Tempereur votre pèro fait aux siens. Ces deuxnbsp;jeunes gens sont les enfants du roi de Palestine,nbsp;frère et smur, lesquels votre chevalier vous prienbsp;de recevoir comme votre propre chose. Ils vousnbsp;appartiennent désormais... Votre chevalier manbsp;chargé de vous assurer quen les traitant gracieu-sement, comme il Tattend de la bonté et de la noblesse de votre cceur, il en éprouvera un singuliernbsp;plaisir... Puis Alquife raconta ü la 'princesse tout ce qui était arrivé, et termina en lui disant que son chevalier sétait embarqué avec ses compagnons pournbsp;aller au secours de Constantinople. Lhonneur quil me fait est si grand, dit Gricilerie, que je ne puis que lui vouloir du bien... Mais il a tort dentreprendre un si long voyagenbsp;avant de venir vers moi, sil est autant mien qu ilnbsp;se vante dêtre... II est une chose que jenelui par-donnerai jamais jusquè ce quil vienne en personnenbsp;men demander Ie pardon, et encore peut-être luinbsp;sera-t-il relüsé... Madame, reprit Alquife, vous Ie verrez pro-chaineinent, il me Ta promis. Car, ce quil désire |
14 BIBLIOTHEQUE BLEUE,
14 BIBLIOTHEQUE BLEUE, pay^ Fonte, tit Cortes, en voyant sortir du port cette llotille armée en guerre, on eüt pu juger aisément de la Ie plus en ce monde, cest votre présence et votre bonne grace. Puis, sadressant b Timpératrice et a la prin-cesse Onolorie, elle sacquitta envers elles du message de Périon. Si Florestan et ses compagnons se trouvèrent aises dentendre de si bonnes nouvelles de celuinbsp;quils cherchaient, il ne faut pas Ie demander.nbsp;Mais leur plaisir nétait rien au prix de celui quenbsp;ressentaitGricilerie, laquelle, toute la sainte jour-née, ne cessa dentretenir Alquife, tant en publicnbsp;quen particulier; si bien même que cette dernièrenbsp;trouva moyen de lui bailler la lettre du chevaliernbsp;de la Sphère. Cette lettre portalt en substance : « Ma dame, « Je ne sais comment je pourrai jamais satisfaire au grand bien que vous mavez octroyó Ie journbsp;inoubliable oü vous mavez accepté pour votre,nbsp;attendu que Ie meilleur chevalier du monde seraitnbsp;encore indigne de servir une aussi noble dame etnbsp;une aussi belle princesse que vous êtes. Etmoi, 3ui alors pauvre muet, sans avoir fait un seul acte e chevalerie, suis venu b tel honneur, est-ce mer-veille si mon coeur a desire entreprendre chosenbsp;méritoire qui me permette de demeurer en si hautnbsp;lieu?... Jai éloigné de moi, dans ce but, toutenbsp;crainte vaine et tout péril de mort par la souvc-nancecontinuelleque j^ai euede votre bonne grace,nbsp;laquelle a tellement captivé ma liberté, que mesnbsp;yeux sont demeurés enchalnés aux liens de votrenbsp;heureuse presence, du jour même oü ils ont eu lenbsp;bonheur ineffable de contempler la resplendeur denbsp;votre divine face!... « Lenvie que jai de vous obeir et de vous servir me rend ces chaines prècieuses; par ainsi, ma dame, commandez-moi, je vous prie, tout cenbsp;quil vous plaira, et, prenant pitié du pauvre esclavenbsp;qui ose vous parler ici, daignez dire votre voulojrnbsp;a la demoiselle fidéle qui vous remet cette lettre ennbsp;mon nom. « Be la part de celui qui haise les mains de votre grandeur en toute humilité. » En lisant cette lettre, Gricilerie mua de couleur trois ou quatre fois, non par déplaisir, mais aunbsp;contraire par une force irrésistible damour. Lenbsp;plaisir fut si vif quelle sévanouit entre les brasnbsp;dAlquife, qui Fembrassa et lui demanda quellenbsp;fajblesse venait de lui prendre. Ah! ma grande amie, raurraura Gricilerie, quand done verrai-je celui qui endure tant pournbsp;moi, et que vous mavez choisi entre les meilleursnbsp;chevaliers du monde?... Madame, repondit Alquife, mon père,qui vous 1avait promis, trouvera moyen de vous lerenvoyernbsp;aussi quand il sera temps... En attendant, et sansnbsp;vous passionner autrement que bien ü point, failes-lui souvent tenir de vos cheres nouvelles... Son absence vous paraitra moins apre, et la votre lui pa-raitramoins cruelle... j .^'.9'^^^^bait entrer avec la princesse dans des fletails plus confidenliels, lorsquune demoisellenbsp;leur Vint dire que limpératvice les demandait. |
CHAPITRE XII Comment Iempereur de TriSbisonde sembarqua pour aller contre ic roi Armato, et de la descente des paiens amp; Constantinople. Empereur ayanteu avertissement certain, par un brigantin venitien, que larmée des palens cbtoyait IAnatolienbsp;avec plus de mille vaisseaux, tirant aunbsp;detroit du Propontide, fit aussilót ras-sembler son armée, avec dessein de lanbsp;commander en personne. Quand cette armee fut rassembléc; quand les navires qui lui étaient destines, galères, flutes, brigantins, barques, furent en bon équipage de gucr-re,tbien ^frétés et calefrétés; quandnbsp;Dardarie, due dAnlille,nbsp;eut été établi lieutenantnbsp;général de Fempereur, onnbsp;sembarqua, le vent ctantnbsp;dailleurspropre üdéloger.nbsp;Ghacun, suivant Favisdes patrons etnbsp;des comites, entra en son vaisseau;nbsp;et Fempereur lui-même, ayant eiu-brassé Fimpératrice et laissé ses paysnbsp;ü la garde de Dien et du due de lanbsp;lever les ancres; on partit! puissance de ce prince. La mer était quasi couvertc des vaisseaux (lai portaient Farmée, laquelle était composée, dcnbsp;compte enlier, de soixante mille hommes de chevalnbsp;et de cinquante mille soldats de pied. Ghacuii denbsp;ces navires était orné de bannières, de fanons, denbsp;banderolles, et 11 en sortait des bruits de tant denbsp;trompes, de clairons, de fifres et de tambourins,nbsp;que cétait chose merveilleuse ü entendre et é voir. Le même jour du partement de Fempereur, Alquife prit congé de Fimpératrice, et sen relourna vers le chevalier de la Sphère, chargée pour luinbsp;dune letlre fort tendre de la princesse Gricilerie. Laissons-la done voguer, el revenons aux cour-riers chargés davertir les princes chrétiens du siégo de Constantinople. Lempereur de Rome, le roi de Naples et Ics autres ne tardèrent pas a se rendrc a linvitatiounbsp;pressante qui leur était faile. Chacun deux armanbsp;un certain nombre do vaisseaux, et ils se rendirentnbsp;tous en plus ou moins de temps, et non sa*isnbsp;grand travail, en la Montague Iléfendue, ou ie»nbsp;attendaient le comte Frandalo et Norandel, avenbsp;eur équipage.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;- En ce même temps, lo roi Armato, accompagn dAlmirix, frère du soudan de Liquie, du roi onbsp;Jerusalem, des soudans de Perse, dAlap, de Baoy-one, des califes dEgypte, Taborlanes et mamtsnbsp;autres grands seigneurs du Levant, partit de ip-nèdos avee une teUe quantité de navires, de nri- |
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LES HERITIERS DAM A DIS.
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gantins, de flutes et de galères, quil semblait pro-prement que la mer en fiit couverte. Mals rnalgré leur diligence, les païens ne surent pas prendre lenipereur au dépourvu. lis Ie trou-vèrent accompagné de plus de trente mille hommes de cheval et de cinquante mille hommes por-tant armes. Toutefois, en voyant approcher si prés de sa grande ville uii tel nombre dennemis, il en éprouvanbsp;quelques inquiétudes quil dissimula dumieux quilnbsp;put. Pour mieux rassurer ses gens, raême, il futnbsp;davis que lon empêchét larmée dArinato denbsp;prendre terre et quon lui donnét alarmes conti-nuelles, pour lennuyer et la travailler. A quoi fu-rent employés Ie chevalier de la Sphere, Langui-nes, Abies dIrlaude, Argamont et son fils, avecnbsp;dix mille chevaux et vingt mille soldals. Ges derniers, ayant eu vent du lieu oü Armato comptait opérer sa descente, sortirent de la villenbsp;en fort bon équipage et, Ie jour même, ils décou-vrirent lavant-garde des païens, conduite par Ienbsp;roi de Jerusalem, accompagnés de trois géants,nbsp;frères de celui que Ie chevalier de la Sphère avaitnbsp;mis a mort é la Fontaine prés de laquelle il avaitnbsp;délivré Alquif, père de la Demoiselle. Les chrétiens sembusqucrent pour attendee Tissue des projets des païens, lesquels ne tardèrent pas a jeter planches et a descendre leurs bateletsnbsp;pour permeltre a leurs gens de se répandre dansnbsp;Ie nays et Ie ravager comme sauterelles. Ie crois bien que ceux qui furent les plus diligents ne furent pas les mieux traités, car Périon et sa troupe leur coururent sus et en défirent unnbsp;grand nombre avant quils pussent être secourus.nbsp;Mais ce secours leur arriva, et Périon et ses compagnons durent faire retraite, a leur tour, pournbsp;nêlre pas écrasés. Les trois géants, avec grossenbsp;compagnie de Palestiiis, savancéren! avec une tellenbsp;hardiesse, quon devinait bien quils avaient envienbsp;Qe faire leur devoir. ^ Toutefois, ils trouvèrent chaussure a leur pied, cest-a-dire que Périon et Argamont, avec leur es-cadron, leurtinrent vigoureusementtête, quoiquilsnbsp;jassent en nombre inférieur. Beaucoup de com-^attants perdirent la vie en eet endroit, dauiantnbsp;P'V® que, dheure en heure, les païens se renfor-de recrues nouvelles et quils gagnaient du ^ Chevalier, dit Argamont, il faut pourvoir au Ij cil qui uous menace, en prenant retraite du cóténbsp;j uóires, mais eu tournant toujours notre poi- ac du coté de nos ennemis. -Ola dit, Argamont, en sage et avisé capitaine, amrnenea k se retirer, soutenaut toujours Tescar-forte et rude. ej ® ^uapprenant, Ie calife dEgypte savanga, Ygj, .leant plus avant dans la presse quil ne Ie de- coui 1 ?,*' rencontre de Périon, qui lui donna tel Cun 1 nbsp;nbsp;nbsp;quil lui sépara la tête en deux. fut si Slants du roi de Jérusalem, qui Ie suivait, dans nbsp;nbsp;nbsp;cela, quil leva son épée é deux mains, Mais A nbsp;nbsp;nbsp;de rendre la pareille é Périon. ^ans loif ^'Isant Ie coup, Ie para de son écu Ce uiii -f nbsp;nbsp;nbsp;®f*'a dun demi pied, plus tin nbsp;nbsp;nbsp;dArgamont étant du on acier qu on püt voir. |
Comme Ie géant essayait de dégager son arme, Argamont lui donna un rude coup dun levier quilnbsp;portait, si rude même quil en baissa de force lanbsp;têle eontre Tarqon; il se releyait, lorsque Périonnbsp;lui sépara Tépaule davec les cótes, ce dont il mou-rut incontinent sans avoir Ie temps de souffler. Golfon, frère de ce géant, Ie suivait é quelque distance. Quand il Ie vittomber, il rugit et savanqa,nbsp;raenaqant. Jamais sanglier acculé des chiens ne futnbsp;plus embarrassé que ne Ie fut Argamont, que Golfon venait de choisir pour hut de ses attaques etnbsp;pour objet de sa vengeance. Heureusement qiiAr-dadil-Canile se Irouvait la ; au moment oü Goltbnnbsp;levait sa terrible masse sur la tête dArgamont, ilnbsp;lui passa son épée au travers du corps. Que voulez-vous que je vous dise encore? Dicu raontra bien, en ce jour-lé, quil voulait aider auxnbsp;chrétiens, et, sinon préparer leur triomphe, dunbsp;moins empêcher leur perte. Les païens étaient nombreux, et chaque heure en voyait naitre de nouveaux escadrons épres aunbsp;carnage. Ils poursuivaient les chrétiens jusque dunbsp;coté des tranchées de leur ville, avec Tespérancenbsp;dy entrer avec eux et de la mettre é feu et k sang.nbsp;Mais si les chrétiens rompaient, cédant devant denbsp;trop gros bataillons, ils ne fuyaient pas comme desnbsp;laches; ilS' se trouvaient toujours visage a visagenbsp;avec leurs ennemis. La chasse fut rude, et les troupes alliées de Tem-pereur furent décimées comme les épis dun champ pendant la moisson. Douze ou quinze mille chré nbsp;tiens perdirent la vie en cette journée, mais aussi,nbsp;pour cette journée, Thonneur fat sauf. Abies dIrlande et Languines, blessés assez grièvement, purent néanmoins regagner la ville,nbsp;grace k la protection efficace du chevalier de lanbsp;Sphère, qui se multipliait avec une ardeur sans pa-reilte. Les païens juraient et sacraient de voir ainsi leurs rneilleures proies leur échapper. Ils fau-chaientbeaucoup dépis vulgaires,lafoule des épis ;nbsp;mais ceux quils voulaient abattre, les épis orgueil-leux, qui dépassaient les autres de toute leur taillenbsp;et de tout leur courage, ils ne pouvaient les atlein-dre. Ge nétait pas assez pour eux quAbies dIr-lande et Languines fussent blessés, ils voulaient lanbsp;vie du vieil Argamont, et surtout celle du jeunenbsp;Périon, qui occasionnaient de si terribles ravagesnbsp;dans leurs rangs. Argamont, je Tai dit, avait manoeuvré avec adresse et avec prudence, et sétait rapproché peunbsp;a peu de la ville, pour y trouver refuge, sansnbsp;cesser pour cela un seul instant de protéger de sanbsp;haute taille et de sa force prodigieuse Ie vaillantnbsp;chevalier de Ia Sphère, que sou ardeur exposaitnbsp;beaucoup. A un moment, même, comprenanttout Ie danger que courait Périon en restant plus longtemps dansnbsp;la mêlée, il Ie prit avec autorité dans ses bras etnbsp;Tenleva a la barbe des païens, qui jouissaient parnbsp;avance de leur victoire. Le chevalier de la Sphère regimba bien un peu eontre eet acte de violence amicale ; mais le géantnbsp;Argamont le serrait dans ses bras comme dans unnbsp;étau, et Périon dut se résigner et se laisser sauver. |
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,4 Argamont ut lui franchireiit les dernières tran-chees et eulrèrent dans la ville. Us étaient sauvés. GHAPITUË Xüf Comment 1 eiichanteresse Mölyc proposa clc brülor Ie jeune Lisvart, quavait amené Gradasiléc, fille du vieux roi denbsp;lile Gdante. Devant les Iranchces qui défendaient la ville, et qui pouvaient être comnie autant de tombeauxnbsp;pour eux, les païens sarrêtèrent inalgrc leur ar-deur, et ils se décidèrent a regret ti tourner bridenbsp;et a revenir vers leur camp. Gétait, du reste, la volonté de reiichaiiteresse Mélye, dont la parole était écoutée avec respectnbsp;et les ordres suivis avec la plus grande obéissaucc. Mélye commandait la comme un général dar-mée. Elle ordonna la retraite, et les païens dissé-minés autour de la ville, dans les embuscades et ailleurs, se rallièrent au son des trompettes et vin-rent camper autour des feux allumés a la bate etnbsp;dans les tentes dressées lè par précaution. La nuit était venue. Vous allez fortifier votre camp, dit Mélye aux principaux chefs des païens, et vous allez attendeenbsp;Ie moment de tenter lassaut de cette ville mauditenbsp;qui nousappartiendra bientót, je vous Ie promets.nbsp;II ny a, jusquici, quun obstacle sérieux a la réussite de nos projets, cest Lisvart, ce raécréant dontnbsp;la vie est si précieuse pour lempereur de Gonstan-tinople, car tant que Lisvart sera vivant, lempe-reurde Constantinople sera invincible. A mort Lisvart! a mort Lisvart! sécrièrent des voix furieuses. Je pense comme vous, reprit la vieille Mélye, et, comme vous jai hate de me débarrasser de cenbsp;chien dechrétien... Cenest pas pour rien, commenbsp;bien vous pensez, que jai dépêché vers lui Grada-silée. Gradasilée a conquis notre proie précieuse etnbsp;elle nous la amenée... Lisvart est ici... Quon Ienbsp;fassevenir!... On alia incontinent chercher Ie jeune Lisvart et Gradasilée, la fille du roi de lile Géante. Lisvart parut, calme, indifférent, superbe de jeunesse et de fierté. nbsp;nbsp;nbsp;Tu vas mourir 1 lui dit Mélye avec un ricanc-raent joyeux. nbsp;nbsp;nbsp;Jemy attendais et je suis pret! réponditnbsp;tranquillement Lisvart. Faites vite, sil vous plait;nbsp;cest tout ce que je vous deraande. nbsp;nbsp;nbsp;Nous agirons a notre heure et non ïi la tienne,nbsp;dit Mélye, que Ie calme du jeune chevalier irritait. Le conseil était assemblé; on navait plus quii discuter le genre de mort réservé ü Lisvart; Gradasilée et son père, le vieux roi de lile Géante,nbsp;assistaient a la deliberation . Mon père, munnura Gradasilée a 1oreille du |
vieux paien, usez de toute votre autorité, je vous en prie, pour sauver la vie de ce jeune homme... Mais nest-ce done pas toi qui las amené? répondit le roi sur le même ton, et assez surprisnbsp;de cette subite sensibilité de sa fille. Cest moi, sans doute, reprit Gradasilée, tou-jours a voix basso ; mais jai eu la main forcée dans cette affaire, et je me repens ti cette heure davoirnbsp;contribué si efficacement è la perle de ce jeune etnbsp;intéressant chevalier, qui no ma jamais'fait denbsp;mal. II est un peu tard pour te repentir, ma fille, dit le vieux paien; mais enfin, puisque tu souhaitesnbsp;que je parle en sa faveur, je jiarlerai. Je vous remercie, rnon père. Ges paroles échangées, Gradasilée alia prendre place a cóté de la vieille enchanteresse. Comme il faut quil ne reste rien de ce chrétien, dit Mélye, je propose le moyen le plus siïr, a savoir le bücher. On le brülera jiisqua ce quil nenbsp;reste plus rien de lui que des cendres, et ces cen-dres-lti seront jetées aux quatre vents du ciel pournbsp;être dispérsées a tout jamais! Lisvart mort, Constantinople est a nous, et ce nid de chrétiens sef-fondrera comme une ruine I... Brülons-le 1 brülons-le ! dirent les voix des principaux chefs. Pourquoi le brüler 1 Pourquoi le faire mou-rir? objectalc vieux roi de file Géante. Nepouvons-nous lé garder étemellement dans une prison bien siïre, oü il finira par mourir de sa belle mort unnbsp;jour OU lautre ? Ghacun regarda le vieux païen avec un étoniio-ment assez facile k comprendre. nbsp;nbsp;nbsp;Les prisonniers sortent, dit Mélye, et quandnbsp;ils sont sortis, ils se vengent... Les morts, au contraire, ne reviennent jamais et ne peuvent jamaisnbsp;se venger. Bien dit I sécria un soudan. A mort Lisvart 1 A mort 1 sécrièrent les autres. Gest un crime inutile que vous allez corn-mettre-la, objecta de nouveau le père de Gradasilée. nbsp;nbsp;nbsp;Un crime inutile 1 répéta ironiquement lanbsp;vieille enchanteresse. II ny a pas de crimes imi-files... Tout sert k quelque chose en ce monde, etnbsp;si nous mettons èi mort ce chevalier chrétien, c esnbsp;pour que, de ce petit mal, il ressorte un graet*nbsp;bien. nbsp;nbsp;nbsp;Vous vous en repentirez peut-être un jounnbsp;dit le vieux roi de lile Géante pour lacquit de snbsp;conscience, car il voyait sa cause perdue. nbsp;nbsp;nbsp;Vous radotez, vieillard ! répondit Mélyenbsp;mépris. Or done, ajouta-t-elle, Lisvart sera brunbsp;au point du jour, au su et au vu de toute |.nbsp;ennemie... Pour cela faire, on va, dés eetnbsp;préparer un bücher du meilleur bois quonnbsp;trouver, un bois llambant clair et vite... il sera construit, on y placera ce chrétien mau qui nest quun vil obstacle a nos projets, et anbsp;gnal que je donnerai, on mettra le feu dessous,nbsp;beau feu de joie, mes amis!...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;«. ite Ghacun appl^ludit, et Mélye ordonna nbsp;nbsp;nbsp;.-t chevaliers qui vcillaient nuit et jour sur L de le recouduirc sous la tente qui lui serva |
LES HËRITIERS DAMADIS. 17
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prison, et de faire bonne garde sur lui jusqua 1aube. Lisvart suivit ses gardiens sans sonner mot; mais, avant de disparaltre, il enveloppa ses jugesnbsp;dunregard dun souverain mépris, dont Gradasiléenbsp;se sentit remuée jusquaux entrailles. GIIAPITRE XIVComment, par Ie moyen de Gradasilde, fille du vieux roi de lile Géantc, Lisvart out la vie sauve et rentra è Constantinople. radasilée se retira, emportant dans son coeur, comme unnbsp;trait de feu, Ie regard de mépris que lui avait jeté, commenbsp;aux autres, Ie jeune gt intéressant chevalier chrétien. Puisque mon père na r ji'-nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;sauver, et que chacun ASsr.désire sa mort, je vais memployer é Ie rendre a lanbsp;vie et la liberté 1 dit-ellenbsp;en séloignant de la tente oünbsp;sétait tenu Ie conseil. Mais comment faire? Ie prisonnier était trop biennbsp;gardé pour quelle put espérer quil sévadat faci-lement. Gorrompre les chevaliers qui avaient chargenbsp;de veiller sur lui, il ny fallait pas songer. Outrenbsp;que ces trente chevaliers, païens jusquau boutnbsp;des ongles, nétaient pas fachés de voir rotir unnbsp;Chrétien, il était peu probable que, malgré lesnbsp;cffres les plus brillantes, tous consentissent ci senbsp;'aisser corrompre. Un, deux, trois, peut-êtrenbsp;guatve; mais trente ?... Gradasilée dut rejeter ce moyen et en chercher ^n autre. Ge temps pressait, la nuit savanqait, et, avec les premières lueurs de laube, allaient venir les pre-^crs apprêts du suplice. Ges diverses pensées poignaient Gradasilée. Elle ^egrettait si éprement davoir consenti èi aller eberker Lisvart a Trébisonde que, pour un peu, etnbsp;l^purse chatier de cette condescendance fatale, ellenbsp;^ cut pashésité a otfrir sa virginitéen holocauste,nbsp;lie^ ^prrqmpre aiusi les trente gardiens du cheva-g^.cnrétien. Mais, outre que ce moyen lui répu-lér nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;ü devait, il lui paraissalt, non trop mp *^/due, mais trop en désaccord avec les senti-nts de tendressc quelle éprouvait pour Lisvart, ïquot;^gdueèsoninsu. Prép-a ^ nbsp;nbsp;nbsp;comme elle avait rejeté Ie contra nbsp;nbsp;nbsp;'riit en quote dun autre qui ne lui pas autant. Gradacu^*^ chercher, on finit bien par trouver. cn soiini^^ remarqué, et elle se rappelait celanbsp;et beau ''Irn ^^quot;rGien Lisvart était jeune, élégantnbsp;ocau. Llle conqut alors Ie projet de lui faire |
passer des vêtements de femme, et, è laide de ce déguisement, de Ie soustraire a la vigilance de sesnbsp;gardiens. Sans plus tarder done, elle fit un paquet de hardes a 1usage de ses suivantes, et, Ie dissimulant Ie plus quelle put, elle se dirigea vers la tentenbsp;qni servait de prison a Lisvart. Les premiers païens qui gardaient lentrée la laissèrent passer sans opposition, car ils la con-naissaient, et ils ne pouvaient siraaginer que cettenbsp;princesse, qui sétait donné la peine daller h Trébisonde chercher leur prisonnier, venait lè pour Ienbsp;délivrer. Elle passa done, pleine démotioii et de batte-ments de coeur. Sur Ie seuil de la tente, couebés en travers, deux chevaliers ronflaient dune faconnbsp;sonore. Gradasilée enjambapar dessus, souleva lesnbsp;courtines du pavilion et se trouva en présence denbsp;Lisvart, tranquillement couché sur Ie sol, et attendant la mort avec cette fiére insouciance des jeu-nes gens, amoureux de linconnu. Le coeur de Gradasilée battit plus fort que jamais. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, murmura-t-elle dune voix trem-blante! nbsp;nbsp;nbsp;Qui me vient troubler a cette heure? de-manda dédaigneusement Lisvart, en se soulevantnbsp;sur son coude. nbsp;nbsp;nbsp;Parlez plus bas, au nom de votre liberté,nbsp;parlez plus bas 1 répondit Gradasilée. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl cest vous! reprit le jeune homme avecnbsp;une voix que le mépris rendait plus vibrante etnbsp;plus claire. nbsp;nbsp;nbsp;Gest moi, seigneur chevalier, oui, cest moinbsp;votre amie, si vous le permettez... nbsp;nbsp;nbsp;Singulière amie, en vérité! Ne venez-vousnbsp;pas mannoncer que lheure de mon supplice vanbsp;sonner? ¦ Lheure de votre supplice va sonner bientót, en eCfet, et cest pour cela quil faut vous faire etnbsp;revêtir amp; la bate ces vêtements de femme que jainbsp;apportés a votre intention... nbsp;nbsp;nbsp;Quest-ce que cela signifie? demanda Lisvart,nbsp;sérieusement étonné de ce revirement si soudainnbsp;dans la conduite de Gradasilée. nbsp;nbsp;nbsp;Vous navez pas besoin de comprendre, pournbsp;le moment, répondit cette dernière. Jai été vousnbsp;chercher é Trébisonde et je vous ai amené ici, pournbsp;vous exposer a la plus cruelle des morts... Mais jenbsp;suis femme, et je ne veux pas avoir è me repro-cher plus longtemps une si horrible trahison...nbsp;Gest pour cela que jai résolu de vous sauver. Me sauver? vous? répéta Lisvart, de plus en plus étonné. Oui, et cest pour cela que je vous prie de revêtir ces habits, sans perdre une seule minute...nbsp;Les moments sont précieux. Tout-a-llieure il nenbsp;serait plus temps 1... Dépêchez-vous, je vous ennbsp;supplie, dépêchez-vousl... Et, si vous ne le faitesnbsp;pas pour vous, faites-le pour moi, qui me suis ex- posée ü la juste colère de Mélye... Cette raison décida tout-è-fait Lisvart, qui se sentit au coeur une apre soif de vivre, lui qui, tout-è-rheure, était si bien décidé è mourirl... En un clin doeil, il eut endossé le barnois fé-minin quavait apporté la fille du vieux roi de lilc 6® Série. 2 |
18 BIBLIOTHÈQUE BLEUE
18 BIBLIOTHÈQUE BLEUE eieux. Géante^ et, pour Iceil Ie plus exercé, il ressemblait ainsi èi une suivante accorte et avenante plutotnbsp;qua uu guerrier chevaleureux et batailleur. Vous êtes aussi belle ainsi, que vous étiez beau sous votre accoutrement de cbevalier 1 ne putnbsp;serapêcher de dire Gradasilée, avec une admiration bien naturelle. Ils sortirent dé la tente. Les deux pSïens couches en travers du seuil ronflaient toujours avec lanbsp;même sonorité. Les autres dormaient moinsnbsp;bruyamment. Geüxqul ne dormaient pas, en aper-cevant les deux femmes, les saluèrent fort cour-toisement, assures quils saluaient Gradasilée etnbsp;une de ses femmes. Ce danger une fois évité, il y en avait dautres encore a courir, car ils étaient toujours Iun etnbsp;Iautre dans le camp des païens; et dailleUrs^ unenbsp;fois hors de ce camp^ il allait leur falloir entrernbsp;sans obstacle dans la ville assiégée. Ils traversèrent les postes sans encOmbre, toujours reconnus et toujours respectés, pour la même raison. Quand ils furent en deqa des tran-chée^, sous les murs de la ville, Gradasilée sarrêta. Mon role de guide est terminé, dit-elle en soupirant. Maintenant, cest a vous de faire le reste^nbsp;Cela vous sera facile; vous allez être chez vosnbsp;amis, parmi vos compagnons... Venez avec moi, dit Lisvart en sé débarras-sant de ses robes de femme. Vous méritez dêtre récompensée, et je vous promets que vous le sereznbsp;suivant vos mérites..i Je ne puis, répoudit Gradasilée, en continuant amp; soupirer. Quil vous souvienne seulement dunbsp;danger que jai consenti h courir pour lamour denbsp;vous, et du bien que vous avez requ de moi. Ahl madame, sécria Lisvart, plein de reconnaissance, je sais bien et je noublierai jamais qua-près Dieu cest de vous que je tiens ma vie et ma liberté... Aussi vous pouvez être assurée que vousnbsp;aurez toujours en moi un esclave prêt è vous obéirnbsp;et a vous servir! Lors, Gradasilée, ny pouvant plus tenir, em-brassa Lisvart avec passion et sen alia la larme a loeil, après lavoir recommandé ci Ia garde de sesnbsp;dieux. Lisvart la regarda séloigner; puis, quand il la supposa hors do tout péril, il savanqa rapidementnbsp;el se trouva bientót devant une poterne oü veillaitnbsp;une sentinelle. Qui passe ici k cette heure? demanda ce sol-dat en apercevdfit une ombre sapprocher. Comme Lisvart, préoccupé de laventure qui venait de lui arrivef, ne songoait pas a lui répon-dre, la sentinelle reprit, dune voixplus énergique: Qui que tu sois, retire-toil ou je vais ten-voyer des miches de notre couvent 1... Ami, répondit alors Lisvart, fais-moi ouvrir la porte, je te prie, et tu ten trouveras bien, carnbsp;je tassure quelempereur aura plaisira ma vue!.,. La sentinelle reconnut aisément que celui qui lui parlait ainsi était du pays de ïhrace. 7- II mest impossible de te faire entrer av'ant qu ü ne soit jour, répondit-elle dun ton plus gra-Pourquoi cela, Varai? demanda Lisvart. |
¦ farce que le chevalier de la Sphere a pardc-vers lui la clef de cette poterne, attendu quil est chef du quartier dont je fais partie et pour lequelnbsp;je fais a cette heure bonne garde, a cause des surprises de ces païens lieffés... nbsp;nbsp;nbsp;Va quérir cette clef, je te prie... Impossible 1... Le chevalier de la Sphèro ne la baillerait pas é homme vivant... Lui seul pour-rait venir ouvrir... Va le quérir lui-même, alors 1 Non point!... II a fait sa ronde de nuit et sommeille a cette heure... Je ne le réveillerais pasnbsp;pour tout Tor du monde... Je te prie, mon ami, de me dire quel est ce chevalier de la Sphère dont tu me paries la?... La sentinelle, ennuyée de toutes ces questions, répondit: Est-ce done è vous que je dois rendre de tols comptes? Vous êtes un facheuxet un importun,nbsp;lami, entëndez-vous? Jenaideqa quetrop discourunbsp;avec vous!... Par ainsi, gagnez done le large, etnbsp;promenez-vous en attendant le jour; sinon, il pour-rait vous en cuirél.i. Le guet avait entendu eet échahge de paroles. II sen émut, et ün sergent survint qui demandanbsp;ce que cétait. Gapitaine, répondit la sentinelle, un homme est la-bas, en dehors de la poterne, (pii voudraitnbsp;bien être céans... II ma rompu la têto a force donbsp;me demander de lui ouvrir... ^ Quel est-^il ?... Je ne sais, mon capitaine... Jai crainte que ce ne soit quelque ródeur de fosses, quelque espiopnbsp;déguisé... Parlez-lui, si bon vous semble... Maisnbsp;quant é moi, mest avis quil vaudrait mieux centnbsp;fois, pour le faire taire, lui dépêcher quelques traitsnbsp;dans le corps... Mais enfin, ta-t-il dit le pourquoi de sa presence ici, a celte heUre singulière ?... Non, mon capitaine... Seulement il prétend que Iempereur no sera pas faché de le voir...nbsp;Comme si sa majesté impériale avait souci de voirnbsp;un ródeur de nuit!... Le sergent du guet se pencha en dehors des murs et cria h Lisvart: - nbsp;nbsp;nbsp;Ami, vous ne pouvez entrer céans... Ayez mnbsp;patience dattendrejusquau jour, qui est prochain- Gapitaine, répondit Lisvart, si Iempereur sa-vait ma venue, il serait peut-être plus aise qp® vous no pensez... Par ainsi, ayéz la courtoisienbsp;daller le prévenir que je lui apporte dés iiouvellesnbsp;qui le réjouiront grandement. Le sergent de bande,- entendant cela et cher-chant h reconnaltredans les ténèbres un pen claires celui qui lui parlait ainsi, ne put sempêcher inbsp;secrier:nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Ou votre parole me déqoit, ou vous êtes n ' tre prince Lisvart?...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;_ Ami, dit Lisvart, parlez plus bas, je vous ^ supplie, sans me nommer davantage, car je suisnbsp;éffet celui que vous dites, et il y auraitnbsp;quon le sut du cóté oü je suis... Vous le direznbsp;haut lorsque je serai ü labri derrière des muinbsp;les... Pour linstaut, je suis en peril...nbsp;allez au plus vite vers 1einpereur, afin que porte me soit ouverte... ... nbsp;nbsp;nbsp;, d-oupZ Abt seigneur, soyez le bienvenul... Preuc* |
LES IIÉRITIERS DAMADtS. 19
LES IIÉRITIERS DAMADtS. 19 radasilée, après avoir mis Lisvart en sauveté, était revenue vers la tente de son père. Le vieux roi de 1ile Géante était éveillé, contrairement anbsp;Armato et tt Mélye, qui dor-' maient a leur aise, confiantsnbsp;'dans la bonne garde desnbsp;trente chevaliers. il se reprochait précisé-gt;ment en ce moment la con-descendance quil avait mon-)trée pour les désirs de sa Title Gradasilée, contrairement ct ses propres sentiments. Au fond, ce vieil autre coté. tbtcs-moi, je vous prle, mon oncle, demanda svart, quel est ce chevalier de la Sphère dont onnbsp;chonbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ poterne? Ce nest pas un gt;,a''?Cer vulgaire, a en juger par la fiance quon ^ avoir en lui... sourit et apprit a son neveu pourquoi ce Sesnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;été donné. Puis il raconta, a son tour, passées, sous la conduite de la de-^oiselle Alquife. encore un peu patience, sil vous plait : je ne fais qualler et venif. ^ En eITet, Ie sergent, sans plus tarfïer, se rendif dun pied léger auprès du chevalier de la Sphércnbsp;quil trouva endormi, mais quil ne craignit pasnbsp;déveiller, pour lui dire: nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur! seigneur! Lisyart, voire neveu, estnbsp;présentement arrive au pied des murailles, et il de-mande quon tui doime accès dans Ia ville... nbsp;nbsp;nbsp;Comment? sécria Ie chevalier de la Sphère.nbsp;Mon neveu Lisvart?... Tu rêves, sans doute^ monnbsp;pauvre gars!... nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit Ie sergent, vous savéz quenbsp;jai été élevé dès ma prime-jeunesse dans Ie palaisnbsp;même de lempereur?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui; eh bien ? nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 jai été h même de cónnattré vötrenbsp;névéu Lisvart... Lhomme qui ma parlé tout-a-lheure, en dehors de la poterne dont vous aveZ lanbsp;clef, cest lui, cest lui, vous dis-je!... Périon nhésita pas un plus long temps é croire a la parole du sergent du guet. II se leva, Jeta sonnbsp;haubert sur ses épaules, prit les clefs de ld poterne, qui étaient sous son chevet, etsen alia hati-vemént vers lendroit oü était Lisvart. Après quelques mots écbangés entre eux deux, il ouvrit la poterne et regut Lisvart h lentrée. Lors,nbsp;ils sembrassèrent lun et lautre avec grande arai-tié, Périon sétant aussitót fait connaitre en disantnbsp;a Lisvart quil était sou oncle et Ie fds dAmadis. Ah! seigneur, sécria Lisvart, je suis plus aise de vous avoir retrouvé que davoir retrouvé ma li-bertéi... Mon cher neveu, répondit Périon, je suis da-vis que nous nous en allions en mon log'is pour attendee Ie réveil de Ierapereur, qui vous revevra avec un vif plaisir... Aliens, dit Lisvart. Lorsquils furent tous les deux seuls, Lisvart lui jj'conta cc qui lui était arrivé depuis sou départ denbsp;Constantinople jusqui celte dernière aventuvenbsp;Gradasilée. ,. Votre Mélye est une sorcière bien maligne et hien mauditel sécria Périon. Elle voulait votrenbsp;^ort, quelle nous avait prédite Ie jour oü elle cn-\oya une comète enflaramée au-dessus de cottenbsp;Votre Gradasilée me féconcilie un peü avecnbsp;Païennes-la, cepéndant... Gest la lance dA-hille, dónt un cóté gucrissait les blessures quenbsp;laisait 1..,,.^ Lis |
CHAPITRE XVCommont Mélye ct Armato apprirent lc( disparilion dc Lisvart, et dü déplaisir q^i'ils en enrönt Tune et lautre. hoinme était trés païen et il lui en coütait beau-coup de solliciter pour quon ne grillat pas un Chrétien. Aussi sa coïère fui-elle grande lorsque Gradasilée, sans lui faire connaitre les motifs secrets qui lavaient poussée ü agir ainsi, lui apprit la dispari-tion du prisonnier. Le roi, bien ébahi, et encore plus malcontent, sortit presque de sou lit pour oulrager sa fille dunbsp;tranebant de son épée, non sans cause, car, parnbsp;cülte folie de Gradasilée, Tentreprise des seigneursnbsp;du Levant sur Constantinople était désormais rom-puel En outre, lo vieux roi deJile Géante avait éténbsp;chargé de Lisvart, nonobstant les trente chevaliers,nbsp;et il avait promis de Ie livrer quand on lo deman-dcrait. Lors, Gradasilée, le voyant si animé contre elléy ne sut trouver de plus beau remède pour lapaisernbsp;que de se jeter ct ses piods et de lui Remandernbsp;pardon. Eneóre, dit-eile, Sire, que je ne pense pas avoir fait offense en sauvantla vie a celui qui iia-vait pas mérité la mort... Songez done! Je 1avaisnbsp;amcné de Trébisonde sous ombre de bonne fui ? sinbsp;javais su ce qui lattcndait ici, jelaurais laissé Ifi- bas... Ear ainsi, Sire, je ne suis pas coupable..... Dailleurs, ju suis prête ü souffrir, en son lieu et place, la mort a laquelle il avait été condamné, sinbsp;cela peut vous être agréablc, mon père... Abl mauvaise gareel sécria le vieux roi, tu me ruines et me tues aujöurdbui. Aussitót quAr-^nbsp;mato sera aVerli de la fuito de son prisonnier, ilnbsp;ne manquera pas do me ravir ma terre et ma vienbsp;tout ensemblel... Et il aura raison, je le confesse. Sire mon père, réplifjua Gradasilée, Armato nen saura rieii, paree qu il apprendra par moinbsp;quil ny a pas de.votre faute en tont ceci, attendunbsp;que moi seule, ainsi que je le lui confesserai libre-nient, ai mis fin ii cette entrepriso des prinees dunbsp;Levant sur Constantinople... Partant, quil fasse dc |
20 BIBLIOTHÈQUE BLEUE,
20 BIBLIOTHÈQUE BLEUE, len pensaient. «n gens sages eCbien avisés quils élaient, et, par de belles paroles, its Irouvèvent moyen dapaisernbsp;Armato et Mélye, en leur mettaut devant les yeux moi comme il lui plaira : la mort, au pis aller, me délivrcra de tout tourment quil me saurait préparen... Gradasilée sut si bien mitiger la colère du rei par de douces paroles entremêlées dabondantesnbsp;larmes, que, finalement, il sen tut, et, jelant unnbsp;manteau sur ses épaules, il seu vint au pavilionnbsp;oü dormait Armato. Quelles bonnes nouvelles mapportez-vous done, pour me réveiller de si grand matin ? de-manda Armato. Ah 1 seigneur, répondit tristement Ie roi de lile Géante, demandez-moi plutót quelle infortunenbsp;jai cl vous déclarerl... Une infortune? quest-ce done? séeria Armato, ne comprenant pas eneore de quoi il était question. Le roi de lile Géante lui conta alors la perte de Lisvart et toute lentreprise de Gradasilée. O dieux! sécria Armato, je vous ai done bien gravement offensés, que vous menvoyez une pa-reille punition 1... Puis, se tournant avec une extréme colère vers le vieux roi de File Géante, un peu interdit : Fuis, méehant 1 lui cria-t-il; fuis, traitre! Ah! notre affaire est belle, è cette heurel... Nousnbsp;sommes tous perdus, parta faute, vilainl... Aucunnbsp;de nousne sortira diei!... Tués oueselaves, voilamp;nbsp;notre lot futur, graee i toi, perfide.... Armato se démena tant et lant, que Mélye, eou-ehée en un pavilion tout joignant, entendit le raf-fut quil faisait contre le pauvre vieux roi de lile Géante, se leva hativement en chemise, sans senbsp;pourvoir daucun autre vêtement, et vint savoirnbsp;dArmato pourquoi il poussait des éclats de voixnbsp;si désolés. Armato lui en dit la cause. Alors vous eussiez pu connaitre de quelle inconstance usent commu-nément les femmes, je dis les folies, quand il leurnbsp;advient quelque ennui qui les touche dun peunbsp;prés. Geile dont je vous parle, ayant appris la fuite de Lisvart, le précieux prisonnier, le seul gage de lanbsp;victoire des païens sur les chrétiens, celui quellenbsp;voulait faire brüler, ne sut pas tenir dautre con-tenance, sinon de sarracher les cheveux, de dé-chirer sa chemise et même sa chair propre. Qui a jamais vu un chatlié par la queue et pendu en 1air, se raordre et se rendre ainsi cruel contrenbsp;lui-même. Ainsi faisait Mélye ! Elle gesliculaitnbsp;dune manière désordonnee et criait comme si ellenbsp;eüt déja eu les pieds au feu. II advintnalurellementquen entendant ce bruit strident, tout un chacun séveilla en sursaut, et,nbsp;pensant être surpris par les ennemis, cria: Alarme 1nbsp;alarme 1 alarme i... Tenement quen moins de rien le camp fut en grande rumeur, sans quon sut trop pourquoi; etnbsp;cette rumeur était si grande quon neüt pas eu-tendu Dieu tonner 1 Les soudans de Perse et dAlap, arrivés les premiers, ayant appris dArmato de quoi il sagissait, dissmulèrent soigneusement cequ lis ennbsp;le découragement quils communiqueraient a leurnbsp;armée en gardant plus longtemps ce maintiennbsp;maussade et ce visage marmileux. |
Puisque cest le vouloir de nos dieux, ajou-taient-ils, que voulez-vous y faire? Voulez-vous vous irriter contre Jupiter, è qui il a plu que lesnbsp;choses allassent ainsi?... Peut-être lavons-nousnbsp;öffensé par quelque faute que nous ignorons ; peut-être se venge-t-il è cette heure, et devons-nousnbsp;1apaiserpar une conduite meilleure!... Retirons-nous done vers lui, et téchons de lapaiser par nosnbsp;prières, sans Firriter davantage par nos sanglotsnbsp;et nos gémissements... Vous en prêcherez ce quil vous plaira, répondit Armato; mais le paillard qui avait notre prisonnier en garde en mourra, ainsi que la gareenbsp;quil apcurfillel... Seigneur, répliqua le soudan de Perse, vous avez affaire dhommes, non de femmes. Ce paillardnbsp;dont vous parlez est venu de pays lointain, et ilnbsp;sest employé comme chacun a vu, quand il Fanbsp;fallu... Peut-être que, lorsquon 1aura entendunbsp;sexpliquer, on le trouvera plus innocent quil nenbsp;le parait en eet instant... Par ainsi, avant de lenbsp;mettre en jugement, laissez-le se justifier... Au-trement, il se pourrait bien quil y eüt mutinerienbsp;entre les soldals a ce propos, car, comme vous lenbsp;savez, ni lui ni nous ne sommes vos justiciables...nbsp;Sil est prouvé quil a failli, il sera alors puni parnbsp;les princes du camp, et peut-être par ses gensnbsp;propres 1... Ges seigneurs dAlap et de Perse mirent en avant tant dautres remontrances de la même éloquence,nbsp;quArraato et Mélye finirent par se rapaiser unnbsp;peu. GHAPITRE XVI. Comment Iemperetir et 1impdratrice furent lieurcux do rc-trouver leur dier Lisvart, et comment celui-ci demancla a son oncle do larraer chevalier. Au point du jour, on eut vent, dans Constantinople, des raenées des païens et du bruit quils (aisaient entre eux. De peur quils néchellassent etnbsp;ne surpnssent la ville , Fempereur et le chevaliernbsp;de ia Sphère firent mettre tout le monde en artnos,nbsp;jusqu au moment oü on vint leur annoncer que lesnbsp;païens commenQaient ê se retirer vers leur camp-L empereur ne savait encorc rien du retour denbsp;son fils. Périon le lui amena bientót, en lui disantnbsp;avec une bonne grèce parfaite : Sire, jai pris cette nuit eet espion... Que vous plait-il quon en fasse ? Faut-il le pendre ounbsp;le brüler? Le bon prince fut bien aiso et bien ébahi, comme on peut croire. De grosses larmes lui tornbaientnbsp;(les yeux en embrassant Lisvart, qui se mit a ses genoux ct lui baisa les mains, Surcesentrefaitessurvinront Languines et Abies |
LES HERITIERS DAMADIS. 21
LES HERITIERS DAMADIS. 21 dIrlande, lesquels, émerveillés de celte bonne aven-ture, savancèrent a bras tendus vers celui quils ne comptaient plus revoir. Quel bon ange nous la done rapporté? de-tnanda Languines. Foi de raon corps, dit lempereur, je suis si ravi de Ie voir, que je nai pas encore songé, ennbsp;effet, k menquérir de cela auprès lui...Oroa, monnbsp;ills, dites-nous done doü vous venez et commentnbsp;vous êtes entré céans. Lisvart raconta tont. Puis, lorsquil ent tont ra-conlé, il ajouta: Me voila sain et sauf, grace a noire Seigneur Dien, et pret amp; vous faire service, Sire... Savez-vous pourquoi cette alarrae que nous avons surprise dans larmée des païens?... Cette alarme vient uniquement de ma dispa-rilion... Mélye leur avait dit que la prise de Constantinople et votre mine è tons dépendait de ma mort... Comme je suis vivantet bien vivant a cettenbsp;heure, ils sont contraries 1... O mon enfant, reprit lempereur, combien 1impératrice sera aise dentendre ces bonnes nou-vellesl... Aliens la trouver au plus tot, pour luinbsp;óter la mélancolie quelle a eue tous ces derniersnbsp;jours... Ce que disant, lempereur prit la main de Lisvart el Ie conduisit vers la cbambre de limpératrice,nbsp;qui, précisément, se disposait a aller ö la messe. Madame, lui demanda lempereur en souriant, connaissez-vous ce gentilhomme?... Limpératrice fut plus émerveillée que si des cornes lui fussent venues. Elle demeura pendantnbsp;quelques instants sans pouvoir répondre une seulenbsp;parole, ce qui fit sourire de nouveau lempereur. Cest bien votre Ills, oui, cest bien lui, dit-il; regardez-le bien, car vous avez failli ne plus jamais avoir a Ie regarder... 11 vient décbapper ènbsp;1une des plus dangereuses aventures de sa vie...nbsp;^ voilti maintenant assuré contre Ie péril : il estnbsp;invulnérable comme Achille, plus invulnerable encore, méme, nest-ce pas, mon eber fds?... Oui, Sire, je Iespere, répondit Lisvart en souriant. II y a dans son aventure, reprit rerapereur, 1^0 vêtement de femme qui a joué un róle impor-lant, Ie plus important et Ie plus respectable peut-ctre quait jamais joué robe do femme depuis quenbsp;monde est monde et que les femmes sbabil-^cot!... Car, cest sous cette couverture quil anbsp;passé amp; travers lo camp de nos ennemis, qui onteunbsp;écH dont vous avez pu entendre quelques .Béni soit Ie nom de Dieu 1 répondit limpéra-tice en baisant Lisvart mille et mille fois avec une ® ^qj'ossc passionuée, et sans vouloir Ie lacher. Elle Ie garda airisi accolé, dans ses bras, sur sou ° jusqua lheure du diner. Rendant Ie repas , Lisvart neut pas Ie temps npp Pouche pleine, car ce fut a qui 1interro-ses^^ r Pcor lui faire raconter pour la dixième foisnbsp;Imi-même avait aussi h interroger,nbsp;Onnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;sétait passé en son absence, et VfiT-siQ courant du mieux que lon put. ^ M^l^'^^serte, il dit au chevalier de la Sphere ; on oncle bien-aimé, je suis parti do cette |
ville, comme chacun sait, pour commencer votre quête, Ie bruit ayant couru que vous étiez perdu.nbsp;Le motif principal de mon entreprise, je vous Ienbsp;confesse, cétaitque je voulais être armé chevaliernbsp;de votre main... Aussi vouscherchais-je aprement,nbsp;car cétait chez moi un furieux désir. II me sem-blait que, frère de mon père et fds du bon chevalier Amadis, vous ne pouviez que me porter double-mentJ)onheur en me conférant de vos mains lor-dre de chevalerie... Par ainsi, puisque nous nousnbsp;sommes retrouvés, mon bien-aimé oncle, je vousnbsp;supplie humblement de marmer chevalier demainnbsp;raême, devant la poterne par laquelle je suis entrénbsp;cette nuit, afin que nos ennemis en aient plus tótnbsp;connaissance. Par ce que jai appris moi-même, aunbsp;milieu deux, cest precisément ce quils redoutentnbsp;le plus, et ce dont ils recevront le plus dennui. Mon cher neveu, répondit Périon, Ik oü est lempereur, je mabstiens et suis excusé de mab-stenir. Adressez-lui done votre requête. Lempereur ine pardonnera, sil lui plait, dit Lisvart, je le supplie humblement de maider aunbsp;contraire k obtenir de vous que vous me fassieznbsp;eet honneur. Je vous en prie, dit lempereur en se tour-nant vers le chevalier de la Sphère. Puisque cela plait a tous deux, cela me plait aussi, répondit ce dernier. Demain matin done, jenbsp;ferai ce qui sera en mon pouvoir de faire h ce propos. Par ainsi, beau neveu, tenez-vous pret, et fai-tes la veille des armes comme il en est coutume. Lisvart remercia bien humblement Périon, et, lorsque la nuit fut venue, il entra, accompagné denbsp;maints prudhommes, dans la chapelle, oü il demeura en oraison jusquau soleil levaut. CHAPIïRE XVII Comniant Lisvart 1'ut armé clievalier par son oncle Périon de Gaule, ills du grand Amadis, el des cUoses merveil-leuses qui advinrenl i ce propos. u point du jour, Périon alia chercher Lisvart pour le préparer k la cérémonie qui devait avoir lieu publi-quement, en face de larmée enne-mie, suivant son propre désir. Lisvart se lava le visage et se laissa couper les cheveux; puis ilnbsp;entra au bain pour se purifier,nbsp;comme il convenait, en vue dune sinbsp;solennelle cérémonie. On le fit en-suite coucher quelques instants surnbsp;un lit préparé k eet effet, pour sym-boliser le repos qui attend, au boutnbsp;de leur carrière, ceux qui ont employé leur vie k secourir les faiblesnbsp;et k venger les opprimés. Après ce repos de quelques instants, Lisvart dut revêtir une chemise blanche, comme avertissement |
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de létat de pureté dans lequel il devait désormais tcnir son eorps et son éme. Par-dessus cette ehemise blanciie, Lisvart en-.do^ga pf).e robe épqrlate, destinée a Iavertir qucn sa qualité de cheyalier \\ devait dorénavant êtrenbsp;pret ep toute occasiop p répapdre sqp sang ppurnbsp;Dien et 1Eglise, JLes J^pttes brqpes quon lui fqnbsp;cbausser deyaipot lui fapppler contiiiuellepientnbsp;qui|l étaitvenu de la terre et quil deyait y retour-ner un jour ou 1autre, Quant la c.eiuture dontnbsp;on entoura ses reins, bbe symbolispit Ie cpurn^cnbsp;dont il devait senviropper, aiusi que la chastblénbsp;qnil était tenu dobgeryer. Lorsquil en fut la, Périop Ie prit par Ia Jnaifi, et tousdeux, suivis du géant Argainont et de son pe.-tit-fils Ardadil, sen allcreut au lieu marqué pour lanbsp;cérémonie. Un grand théatre avait été rapidement élevé a Textérieur de la poterne, de fagon q ce quo lesnbsp;païens pussent voir a leur aise ce qui allait se passer; et, pour les contenir dans Ie respect, lempe-reur fit sortir une viuglaine de mille de gensnbsp;darraes, pour sa süreté personnelle et celle desnbsp;personnes (|ui devaient se trouver avec lui sur lé-chafaud, cest-è-d»re Lisyart, Périon, les deuxnbsp;géaiits et maints autres seigneurs de sa cour. Quant aux dames, naturellement Mandes de ce spectacle, des places leur avaient été ménagées,nbsp;non sur eet échafaud, oü eiles eussent élé trop ex-posées, mais sur les murailles mêmes de la ville.nbsp;La place était mervcilleusement choisie, car ellesnbsp;pouvaient tont voir sans danger, et la cérémonie,nbsp;et les mouvements de troupes des païens, et lin-térieur de Ia ville. Les precautions de lempereur furent inutiles. Les païens, ébahis, ne songèrent pas un seul instant a courir sus aux gens darmes des chrétiensnbsp;aventurés hors des murailles; ils ne firent aucunenbsp;démonstration hostile, et se contentèrent dassisternbsp;de loin au spectacle de lordination de Lisvartnbsp;comme chevalier, spectacle placé Ié è leur intention et comme une bravade aux enchantements denbsp;la vieille Mélye. Lors done, lempereur parut, ayant è ses cótés Lisvart et Périon, et les applaudissements reten-tirent. Lisvart se mit é genpux, et Périon lui donna la colée, en lui disant : Souvenez-vous, chevalier, de la colée que recut Ie grand martyr Jésus-Christ : eest en sonnbsp;nom et en sonhonneurqueje vous la donne... Sou-yciiez-vous égalemeqt, chevalier, que vous ne deveznbsp;jamais rien dire centre la vérité et contre volrenbsp;conscience... Noubliez jamais dentendre la messo,nbsp;de jeüner tous les vendredis en souvenir de lanbsp;passion de Jésus-Christ, et, enfin, de venir en aidenbsp;h toute dame ou demoiselle qui en aurait hesoin :nbsp;cest ie plus sur raoyen dacquérir de lestime et denbsp;la gloire... Jcntendrai la messe, répondit Lisvart, je jenqerai ton» les vendredis, je ne ferai aucunnbsp;mensonge, jhonorcrai les dames et je ne craiudrainbsp;faügu^'^^ soutonir, dessuyer les plus grandes |
31 Lisvart n qvait pas eu Fopprit si préoccupé de la princesse Onplprie, jl eüt entendu Ie murmuronbsp;flatteur qui accueilfit ses paroles, lequel murraurenbsp;venait, comme bien Ton imagine, du cóté desnbsp;murailles pij étaient les dames de la cour pt lim-pératrice elle-mème. Mais Lisvart ne songeait ep ce moment qua la princesse Oaolorie, et cétait a propos delle suivnbsp;tout quil venait de faire ce veeu et de prendre eetnbsp;engagement si vivement applaudi. Après la colée, Périon chaussa léperon droit au nouveau chevalier, eu lui disant: Chevalier, voici quelle est la signiflance de ces éperons attachés é vos talons, lesquels sontnbsp;destinés é faire obéir votre cheval é tous vos vou-loirs : ce sont les élans intérieurs de votre amenbsp;qui lexciteront é aimer Dieu profondément et anbsp;défendre sa loi avec courage. Je men souviendrai, répondit modestement Lisvart. II sagissait maintenant de lui ceindre lépée. On chercha partout; elle avait été oubliéc! Gétait un contre-teraps facheux. Déjé on se disposal é Taller quérir au palais, lorsque Tempe-reur, qui ne voulait pas quil y eüt, é cause do cela, retardement é la cérémonie, commanda aus-sitót au géant Argamont, a cause de sa grandenbsp;taille, de décrochor Tópée qui se trouvait au-des-sus du portail. _ Cétait Tppée du feu roi Lisvart, si regrelté, que Tempereur avait fait mettre, en mémoire de lui,nbsp;au poiog düne vieille statue dApolIidop qui senbsp;trouvait précisépient Ié tout expres pour cela. Argamont, sans plus tarder, obéit au comman-dement de Tempereur, et, en consequence, il se Iiaussa pour atteindre nette épée. Mais, au momentnbsp;oü il allait y atteindre et sen emparer, un éclairnbsp;déchira la nuo, Ie tonnerre gronda avec un fracasnbsp;horrible, et la statue tomba, brisée en plusieursnbsp;morceaux... Chacun était déjé terrifié ; on Ie fut bien davan-tage, lorsquon vit sortir des débris de cette statue dApollidon un lion do grandeur surnalurelle, 1ceil furieux, les narines dilatées outre mesure, lanbsp;crinière hérissée, et les flancs traverses dune raer-veilleuse épée dont Ie poinmeau, formó dunc es-carboucle, étincelait comme feu. Ce fut bien pis encore lorsquon vit ce lion mar-chant droit vers Lisvart en poussant de rauques e terribles rugissements. Beaucoup de gens se sau-vèrent et beaucoup de femmes sévanouirent. SeulSinbsp;Tempereur et ses compagnons d^estrade ne bou'nbsp;gerent pas, quoique trés étnerveillcs, comme tonbsp;ie monde, de ce spectacle inattendu. Au meme moment tomba du cicl un petit cothc démoraude qui renfermait une leltre oü so tronbsp;vaient écrits cos mots: « JjC grand, Ie sage Apollidon a forgé de sa p o pre main Vépée que celle héle prêsenle aunbsp;valicr qui, au lomps ou elle apparailra^ seranbsp;de la main du fils du brave lion.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ « Que nul autre que lui nes avenlureal en ev il cn adviendrail mal. » Cela dqvenait de plus ou plus merveilleux et |
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LES HERITIERS DAMADIS. 23 mystérieux, comme oii voit. Chacun sinterrogeait pour savoir ce que cela voulait dire, et auisi pournbsp;savoii ce quil y avait h faire en cette occurence,nbsp;lorsque Tempercur, qui ne voulait pas que cettenbsp;situation se prolongeöt, prdgnna que lon passatnbsp;outre. Lisvart alprs, se recommandant mentalement k la belle princesse Onolorie, savanca vers Ie lion,nbsp;qui rugissait toujoufs formidablement, il y portanbsp;courageusement sq main sur lépée au pommeaunbsp;descarboucle. Tout-k-coup, la terre trembla, Ie tonnerre re-commenea amp; gronder, une fumée épaisse sembla sortir de partout, et lon vit flamboyer dans lair,nbsp;au-dessus delaville de Constantinople, l'épée me-nacante de lenchanteresse Mélye... Puis , aprèsnbsp;avoir tournoyé comme une comètc sur la citénbsp;épouvantée, cette épée décrivit une courbe fulgu-rante et vint sabattre avec un sifflement horriblenbsp;sur la tête de Lisvart, qui tomba foudroyé k cóténbsp;du lion... Des cris delfroi retentirent de tous les cötés. Limpératrice, surtout, en voyant ainsi son chernbsp;Lisvart frappé, ressentit une douloureuse commotion de ce coup fatal, amp; lendroit du coeur; ellenbsp;crut sa dernière heure arrivée, et cllo sóvanouitnbsp;entre les bras de ses femmes en recommandantnbsp;son ame ^ Dieu. Mais bientót Ie calme se rétablit, Ie ciel séclair-cit, les éclairs cessèront, Ie tonnerre ne gronda plus, la fumée se dissipa, et lon aperput Ie jeunenbsp;chevalier Lisvart étendu, dans rirnmohilité la plusnbsp;compléte et tenant au poing lépée merveillouso,nbsp;auprès du cadavre de laffreuse Mélye, lequel puaitnbsp;dejé oomme une véritable charogne. On crut Lisvart mort, on sempressa autour de lui: il nétait quévanoui, fort heureusement. Lempereur ordonna quon lemportèt au palais et quon lui otM lépée quil tenait, jusqué ce quilnbsp;eut recouvré sar.té. Et, comme on en était la, unnbsp;chevalier apporta Ie fourreau et la ceinture sur la-quelle il y avait, tracés, plusieurs caractères indé-ehitfrables pour 1heure présente. II avait trouvénbsp;Ces deux objels parmi los débris de la statue dA-Pollidon. Lisvart une fois mis en son lit, lerapereur as-®0fiibla ses chevaliers pour délibérer au sujet du Ciidavre de Mélye. Quelques-uns furentdavis de Ienbsp;cenvoyer ii Armato; mais ie plus grand nombre, énbsp;^®use de la mort quelle avait décidéó é lendroitdenbsp;lo plus grand nombre opta pour qu'ellenbsp;^üt brüléo publiquement, et ses cendres jetées au |
CHAPIÏUB XVIIIComment les païens, après ces divers dvénements, reprirent cependant courage, surtout lorsque des renforts leur arrj-vèront, et comment, au moment oü ijs comptaient Ienbsp;mieuxprepdreCon^lapiinppLe, une flottp arrivqau secoursnbsp;de cette yille, es païens furent bjen ébahis, comjae on suppose, de toqs cesévénepients.nbsp;Ils étaient navrés et découragés, mal-gré les remontraijces que poqyajentnbsp;leur faire leurs chefs. Deux cliQses, cependant, finirent par les réconforter, Lq premièpe, cenbsp;fut Ie secours que leur apportèrentnbsp;Grifilant, roi de lile Sauvagine, etnbsp;Pintiquiiiestre, reine des qinqamp;oiies,nbsp;un avec, cinq mille sauvages, Tau-Ire avec six mille femmes gucrjières. Le second réconfortement leur vint de lespérancenbsp;quils eurent de conquérirnbsp;Constantinople avec cenbsp;double secours, et de lanbsp;piller, saccager, brulqr et yioler,nbsp;PintiquinestFC et Grifilant soUici-tèrent dArmato et des quires 1hon-neur du premier .assaet, ce quon leurnbsp;accorda aisément. En conséquencG, ils ordonnèrent qux capitaines quils avaient amenés de tenir leurs gens prêtsnbsp;pour faire leur devoir aussitót quil leur serqjt com-mandé. Dun autre coté, ceux de la ville continuaient k Ia remparer, k faire les tranchées, les plateformesnbsp;nécessaires a la défense, bien décidas k combattrenbsp;jusquk la dernière extrémité plutót quC de toipbernbsp;entre les mains des païens. Aussitót que laube du jour parut, Grifilant et Pintiquinestre sapprochèrent des murailles avecnbsp;leurs gens, lesquels poussèrent leur cri accoutuménbsp;qui los faisait ressembler a une troupe de geaisnbsp;et de pies agacés, et, la tète baissée, montèreut fu-ricusement k lassaut. Mais les archers et les arbalétriers étaient k leur porie, sur le rempart: ils tuèrent un grand noin-bre dassaillants parma lesquels beaucoup dqma-zones et de sauvages. Malheureusement, les gems de Pintiquiecstre et de Grifilant passèrent outre, et entrèrent dans lanbsp;ville. Ce fut alors un combat corps k corps, mainnbsp;a main, oü les chrétiens neurent pa« toujours 1a-vantage. Les sauvages tiraient si dru leurs flèchcs,nbsp;que les ecus des assiégés en étaient couverts et bé-rissonnés, La reine Pintiquinestre, voulant témoigner de sa vaillance, savanea, une corsfegue an poing, k lanbsp;rencontre du chevalier de la Sphere, qui, sans res-jiect pour son sexo, leüt volontiefs abattue si ses |
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amazones ne fussent venues amp; temps pour la lui arracher. Ville gagnéel ville gaguée! crièrentces guer-rières forcenées en forgant les chrétiens è rompre devant leur charge impétueuse et furibonde. Elles se trompaient: la ville n etait pas encore gagnée pour elles. Argamont, Lisvart et Ie chevalier de la Sphère, repoussés dabord, voulurentnbsp;jouer quitte OU double, et ils revinrent a vee apreténbsp;sur leurs ennemis. Ceux-ci perdirent bientót leursnbsp;avantages, non, cependant, sans causer de grandsnbsp;dégéts aux chrétiens, car ces sauvages et ces amazones se battaient bien, il fautlavouer. Pendant ce temps, Armaio et les califes, qui as-saillaient les autres endroits de la ville, népar-gnaient pas non plus leurs personnes afin de clon-ner è leurs gens 1exemple du courage et de lhé-roïsme. Ils échellaient et faisaient tout ce ^ue gens de cceur devaient faire en pareille occurrence. Mal-heureusement pour eux, après quelques avantagesnbsp;qui leur permettaient den espérer de plus grands,nbsp;ils se rencontrèrent face èi face avec les princesnbsp;Saluder et de Brandalie, lesquels les regurent plusnbsp;vivement quilsne Ie pensaient, tellementque plusnbsp;de dix mille Tures et Perses furent renversés morlsnbsp;par terre. Toutefois, il dire vrai, pendant quelques heures, il fut assez impossible de juger k qui allait appar-tenir Ie succès définitif de cette journée. Deux ta-borlans amenèrent gens frais h la rescousse desnbsp;païens, et Ie soudan dAlap, en personne, vint amp; lanbsp;tête de quarante mille hommes, pour conquérir lanbsp;place, qui fut alors sur Ie point d etre conquise. Si la pauvre cite était ainsi tourmentéepar terre, elle ne 1 etait pas moins par mer. Le guet du roi de Bougie venait de signaler en la voie de la Montagne-Défendue une puissantenbsp;flotte qui savangait, sans aucun doute, au secoursnbsp;des chrétiens. On en avertit ceux qui assaillaient lenbsp;port, et le roi de Gilofle dépêcha un brigantin pournbsp;aller reconnaitre cette flotille et juger de ses intentions.' Le brigantin obéit, et, presque sans coup férir, il captura un petit navire qui servait davant-gardenbsp;aux autres. Tournant voile alors, il ramena sanbsp;prise vers le roi de Gilofle et le roi de Bougie. nbsp;nbsp;nbsp;Doü veniez-vous et oü alliez-vous ? demandanbsp;le roi de Bougie au patron du navire capture. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit eet homme, nous allions avecnbsp;les autres pour faire lever le siége de Constantinople. Au moment oü Ton nous a pris, mes compagnons et moi, nous allions faire de leau douce.nbsp;Gest ainsi que nous navons pu éviter votre brigantin. nbsp;nbsp;nbsp;Etes-vous beaucoup? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire, beaucoup plus que vous ne pensez. nbsp;nbsp;nbsp;Et de quelle contrée ? nbsp;nbsp;nbsp;De partout, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore? nbsp;nbsp;nbsp;De Rome, de Sobradise, dEspagne, de lanbsp;Grande-Bretagne, dIrlande, dEcosse,de Norvége,nbsp;de Sansuègne,de Bohème,de Montgaze,de Suessenbsp;et de Tésifante. nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment, voila belle compagnie! T^l^elle el bonne compagnie, en effet, Sire. Maïs attendez, je nai pas encore tout dit... |
nbsp;nbsp;nbsp;11 y a encore quelque chose? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire. Dites, alors. nbsp;nbsp;nbsp;Ces jours passés, lempereur de Trébisondenbsp;et les rois de Californie et de Sibernie se sontnbsp;joints ü nous, et je puis vous assurer que celui quinbsp;a vu cette assemblée de vaisseaux a le droit de senbsp;vanter davoir vu la plus belle chose du monde... Les rois de Bougie et de Gilofle ne perdirent pas un moment pour avertir Armato de ce qui se pas-sait, et des dangers sérieux qui les menagaientnbsp;dans un temps prochain. Mais, malgré leur diligence et leurs precautions, la nouvelle de larrivée de la flotle chrétienne senbsp;répandit avec la rapidité de léclair dans rarmécnbsp;des païens, qui commencèrent h perdre cceur et anbsp;se retirer petit k petit de la presse. Les assiégés, étonnés de cette volte-face, ne sa-vaient déja plus quoi penser, et ils ne comprirent que lorsque lun deux, en faisant le guet au bantnbsp;dun clocher, vint avertir lempereur de Tarrivéenbsp;de la flotte ü voiles deployées. Je vous laisse è penser si cette nouvelle fut bien regue! Lempereur, ne pouvant en croire ses oreilles, voulut du moins en croire ses yeux, et il sen vint,nbsp;accompagné daucuns des siens, vers le port, doünbsp;il apergut ce secours tant espéré. Devant la flotle des navires alliés marchait une caraque, grande au possible, sur laquelle, en guisenbsp;de pilotes, de mariniers et de soldats, on ne voyaitnbsp;autre chose que singes plus verts quémeraudes, tenant chacun un arc bandé. Tant plus cette caraque approchait, tant pins les assiégés la trouvaient admirable, et non sansnbsp;cause, car, outre 1étrangeté que présentaient lesnbsp;bêtes qui la montaient, elle était encore batie selonnbsp;le dessin et portrait de Ille Ferme. Cette caraque prit terre; les ancres furent je-tees, les planches aussi, et Ton vit alors apparaitiC Alquife, accompagnée de neuf autres demoiselles,nbsp;toutes vetues de tafletas cramoisi, et portant, cha-cune delles, une harpe dont elles sonnaient divi-nement. Et les suivait de prés, le trés puissant Amadis, roi de la Grande-Bretagne, tenant par la mainnbsp;reine Oriane, vètue dun drap dor historié. Derrière Amadis et Oriane venaient Urgaride-la-Deconnue, Iempereur Esplaudian et iimpéra-trice Léonorine, puis Carrnelle, et, tout joignant, don Galaor, Briolanie, le roi Florestan et sa feram®nbsp;le roi Agraies et Olinde, le roi de Bohème, GiS'nbsp;sandor, Mabile, puis Gandalin et sa femme. Enfin, tout derrière, marchaient mailrc llélisü' bel et Ardan-le-Nain, portant Tarraet dAmadis etnbsp;lécu vermeil que lui avait donné Alquife. . , Or, sachez que cet étrange vaisseau avait aUciiü la flotte chrétienne, il ny avait pas encore uncnbsp;heiire, et devancé, ü force de rames, lous lesnbsp;tres navires, galores, flutes, etc., sans qu auCJ*nbsp;capitaine ou patron eüttrouvé rnoyen de 1 aborunbsp;pour savoir quels passagers ils conduisaient... Avant que je ne continue, it me semble que vous devez entendre comment les seigneurs et danics |
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de rile Ferme furent tires de leur enchantèment, comment ce vaisseau leur fut baillé si fort a proposnbsp;pour venir au secours de lerapereur. CHAPITRE XIX Comment les rois et rcines, dames et demoiselles, seigneurs et cbevalicrs enchanlés en l'Ile Ferme, se réveillèrent. était Apollidon, Ie premier de tous en magie et en astrologie,nbsp;-qui, prévoyant les affaires qui de-vaient advenir au vicil empereurnbsp;de Constantinople, avait préparénbsp;Ienchantement du lion et de Té-pée conquise par Ie jeune Lisvartnbsp;au moment de son ordination commenbsp;chevalier. Apollidon avait si bien ouvré eet enchantement que dautres devaient Ienbsp;suivre,et qua riieureoiicetteinerveil-i L I leuse épée serait tirée des flancs de cenbsp;\nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;lion, Ie sommeil des seigneurs de lIle Ferme serait aboli. Quanta Mclye, qui ne sétait conservée si vieille au'delk des lirnites fixées par Ia nature que grdcenbsp;è son art nécromancien, son lieure était arrivée, dnbsp;elle aussi, puisque sa vie était subordonnée A lanbsp;mort de Lisvart. Lisvart continuant è vivre, Mélyenbsp;devait cesser de vivre : son corps devint cendre,nbsp;et son ame fut portée a Lucifer, comme lui reve-nant de droit. Or, a 1heure même oü les choses que nous avons lacontées se passaient on Thrace, Ie roi Arban denbsp;Norgales arrivait en lIle Ferme, oü il était déjünbsp;venu plusieurs Ibis peur conjurer Ie Seigneur Dieunbsp;de rendre ü la vie et a la lumière tous les princesnbsp;et princesses qui étaient retenus enchanlés dans Ienbsp;palais dApollidon, lequel était si bien couvert denbsp;nuages, depuis 1heure oü Urgande y avait fait sesnbsp;conjurations, quon ny voyait pas apparence denbsp;lourailles. Arban fut bien ébahi, cette fois, lorsque la nuée ohscui'c, qui couvrait ce palais, tomba comme unnbsp;l^rouillard. Petit ü petit, cette maison superbe re-conquit sa première forme et sa première splen-*^0110, ce qui permit ü Arban de sy aventurer sansnbsp;erainte. II viut done en la Chainbre Défendue, oü il aper-5ot Ainadis endormi, tenant encore son épée nue poiiig. II Ie tira paria main, et si fort, quAma-révcillé en sursaut, lui demanda avec colèrcnbsp;co quil voulait. Sire, répondit Arban, il y a dix ans et plus *loe vous vous êtes ainsi oublié... Pour Dieu! sor-foz de cette misère!... Xi-je done taut dormi? demanda Amadis, otonné. Oui, certes, répondit Arban. Et tenez, voyez |
encore madame Oriane et les autres, quelle conte-nance ils ont I... Amadis, de plus en plus étonné, sapprocha dOriane, la secoua et la réveilla. Ma dame, lui dit-il, vous avez trouvé Ie repos aussi bon que moi, a ce qu'il parait... Mais cestassezdormi, ce me semble. Oriane, qui croyaitvraiment quil ny avaitquun jour quUrgande 1avait assise en sa'chaire, demanda ü Arban comment il en était autrement. Arban lui raconta comment tout sétait passé. Voyez encore ces autres dames et ces autres seigneurs, ajouta-t-il, ils dorment dun sommenbsp;plus profond que je ne saurais dire. Sur mon Dieu, répondit Oriane, Urgande nous avait bien déQusl... Oriane alia alors a Galaor, ü Esplandian et è tous les autres, quelle éveilla, et auxquels elle racontanbsp;ce que lui avait raconté ü elle-même Arban de Norgales. Jamais gens ne furent plus étonnés. A peine pouvaient-ils croire ce que leur en disait la reinenbsp;Oriane, et ce ne fut quen apercevant et en enten-dant Ardan-le-Nain ronfler comme un bienheu-reux, quils commencèrent a soupeonner la vérilé. Ghacun éclata de rire, et Amadis, donnant un coup de pied ü Ardan, lui dit; Ardan, mon ami, tu rêves trop longlemps 1... Va seller et brider mon cheval!... Ardan-Ie-Nain tout étourdi, et du coup de pied, et de la présence de tout ce monde qui lui riait aunbsp;nez, se leva machinalement pour obéir k son mai-tre, et, croyant trouver la porte, il se mit a courirnbsp;tout autour de la chambre, comme un homme ivre. La risée générale sen angmenta dautant, comme bien on pense, et semblablement, quand on en-tendit ronfler aussi maitre Hélisabel, tenant encorenbsp;en mains Ie livre quUrgande lui avait baillé dixnbsp;ans auparavant. En bonne foi, maitre, lui cria Esplandian en Ie tirant rudement par la manche, cest tropnbsp;songél... Vous avez pris, parail-il, tant de plaisirnbsp;k ce livre que vous vous êtes endormi dessus etnbsp;pendant un long temps... Réveillez-vous, beaunbsp;sire, et dites-nous ce que vous avez trouvé de nouveau pendant votre rêverie... Maitre Hélisabel, ébahi comme sil venait de tom-ber des nues, ouvrit les yeux, et, se trouvant en tel état, il répondit ü 1empereur : Sur mon Dieu, Sire,^ je nai jamais si long-temps au poing livre que jétudiasse moius que jai fait decelui-cil... Tout ce que je merappelle, cestnbsp;que de lheure oü Urgande me la mis entre lesnbsp;mains, je me suis endormi... Lorsque tous furent ainsi réveillés de leur co-pieux sommeil, Ie gouverneur de lIle Ferme sen vint dire a Amadis que deux vaisseaux étaient arrivés au port.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; Dans 1un, ajouta-t-il, se trouvé Urgande-la-Déconnue, et dans lautre, une demoiselle qui iiest accompagnée, en fait de pilotes et de mate-lots, (|UG dc siiigGs vfirts conitno éruGraudps; sonnbsp;vaisseau est Ie plus beau et Ie inieux équipé du monde... nbsp;nbsp;nbsp;. , Le gouverneur ava't a peme fait ce message, quUrgande ciitra. |
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26 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Chacun, alors, daller la recevoir et de laccoler avec force démonstrations damitié. nbsp;nbsp;nbsp;Quaqd je vous ai enchatités ici, leur dit-ellenbsp;en souriant, mon intention nétait autrc que depro-longer votre vie et de laisser couler les périls etnbsp;dangers de mort qui vous fussent indubitablementnbsp;survenus sans Ie dormir qui vous a tant duré. Or,nbsp;il a plu au Seigneur de vous rappeler au monde desnbsp;éveillés et des vivants par la conquête qua faitenbsp;votre fils Lisvart, mon cherEsplandiaij, dune épéenbsp;qui lui était depuis un long temps destinée parnbsp;Apollidon... Jai ti vous annoncer présentementnbsp;quAlquif, Ie plus grand magicien du monde, vousnbsp;envoie sa fille, avec la caraquo et les singes qui lanbsp;montent, laquelle caraque vient darriver au portnbsp;pour vous prendre tons et vous mener ^ Constantinople, que les païens ont de rechef assiégée. nbsp;nbsp;nbsp;Que sest-il done passé durant notre som-meil? demanda Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne vous ferai pas, répondit Urgande, unnbsp;long récit des choses survenues depuis Ie jour oünbsp;je vous ai enchantés céans... Je me contenterai denbsp;vous conseiller de vous embarquer incontinent, etnbsp;de suivre la demoiselle Alquife lè oü ellq vous con-duira. Alquife survint préciséraent sur cette parole. Princes et princesses, dit-elle après avoir fait une grande révérence amp; Amadis et a sa compagnie, Alquif mon père vous prie,par mabouche,nbsp;pour votre bien et celui de la chrétienté, de venirnbsp;vous embarquer dans ma caraque, qui vous con-duira en un lieu oü vous aurez certamement hon-neur et plaisir... Chacun nliésjta pas a obéir cette requête, et Urgande ayant conseillé de sembarquer sans plusnbsp;tarder, seigneurs et princesses descendirent versnbsp;Ie port et montèrent dans Ie navire conduit par lesnbsp;singes verts, Ils arrivaient en Thrace Ie jour même oü la flotte chrétienne sapprochait de Contantinople. CHAPITRE XX Comment Ie vieil empereur de Constantinople reent Amadis et ses compagnons, sans publier Ardan-lc-Nain. n imagine aisément la joie quil y eut de part et dautre, au débat que-ment do la caraque dans la rade denbsp;Constantinople. Lempereur courut, les bras étendus, vers Amadis et son fils Esplandian, les accola et leurnbsp;dit, la larme ti Toeil : Mon frère, que Ie Seigneur soit loué etre-mercié è cause de votre retour tant désirél... Hélasl je neusse jamais osé espérer quun telnbsp;bontieur düt madvenir avant lheure de ma mort!.. Mon 1'rère, répondit Amadis, celui qui nou-blie jamais ceux qui ont confiance en lui, savait bien ce qui était nécessaire è vous et è nous... Silnbsp;nous a tirés des ténèbrcs dans lesquelles nous |
étions endormis depuis de si longues années, qa été pour que nous pussions venir vous aider èt pur-ger la terre chrétienne de cette gent maudite, quinbsp;vous a causé tant dennuis... Oriane savanqa a son tour vers lempereur, qui la baisa gracieusement et lui dit: Par rua foi, madame, je reqonnais ti présent surtout que je nai jamais été aussi heureux quenbsp;je Ie suis, ayant si bel et si bon secours quest Ienbsp;votre!... Seigneur, répondit Oriane, k cause de votre équité, de votre sagesse et de votre bonté, lesnbsp;femmes doivent, aussi bien que les hommes, venirnbsp;a votre secours: cest pour ccla que je suis venue. Les autres rois, seigneurs, dames et demoiselles de la troupe dAmadis sen vinrent a leur tournbsp;auprès de lempereur pour lui faire leur révérence, et, pendant quils sacquittaient de cettenbsp;cérémonie, surviprent Ie chevalier de la Spbère etnbsp;Lisvart. Loncle et Ie neven, faisant une grande révérence ü Amadis, voulurent lui baiser les mains, ce a quoi Amadis se refusa, sans trop savoir li qui ilnbsp;refusait cela, car il navait encore regardé Périonnbsp;et Lisvart que de profil et il ne les avait pas re-connus. Le vieil empereur, remarquant cela, ne put sempccher de rire. Ne les avez-vous done jamais vus ? deraanda-t'il a Amadis. Par mon Dien 1 non, que ie sache, répondit le roi. Mais, considérer la couleur de leurs hau-berts, ils donnent bien ü entendre quils sontnbsp;hardis et preux aux armes. Vous dites juste, reprit le vieil empereur. Vous pourriez ajouter quils ressemblent aux filsnbsp;des meilleurs chevaliers de la terre, car cela estnbsp;aussi. Savez-vous desquels je veux parler?.,. Non, en vérité, répondit Amadis. Eb bien! reprit lempereur en désignant Périon, ceiui-ci est le fils du chevalier de la Vertenbsp;Bpée, qui défit IEndriague, et de eet autre estnbsp;mère ma fille Léonorine qui me le laissa sur lesnbsp;bras plus amoureux de la tette que des armes... A cette parole, il y eut une explosion dc cris et de joie et un bruissement agréable dc baisers.nbsp;Oriane et Iimperatrice Léonorine coururent ein-brasser, Tune Périon et lautre Lisvart, quasinbsp;ravies dune si grande aise que de grosses larmesnbsp;leur tombaient des yeux. Sur mon érnc, dit le vieil empereur, en s a--dressant a Oriane et ü Léonorine, je mapplaudis de les avoir eus tons deux... Leur présenee a sinbsp;fort contribué au succès do nos armes, que Coii'nbsp;stantinople peut se dire heureuse de les avoir eusnbsp;pour ses défeiiseurs... II est cerlain que, vu umunbsp;vieil agc, je ncusse pu résister au travail quj ulaiinbsp;requis pour supporter les malheurs et les misèresnbsp;qui mont assaüli depuis Ic jour oü vous mave^nbsp;abandonné, et que jai dü reprendrc le gouvernement de eet empire, aux lieu et place de mon bieu'nbsp;airné fils Esplandian 1...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. . p Pendant que ce bon vieillard parlait ainsi, ua-laor remarqua quil était encore armé , et mè'. quil y avait daucuues pièces de son liarnois qnbsp;porlaient dos traces toules fraiches de sang, |
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qui prouvait quil sétait mêló Taction contre les palens, tont comrae les jeunes. Par raon Dien, Sire, lui dit-il, bien mal avisé scrait celui qui prétendrait quo vous avez dorminbsp;durant toutes ces affaires, car ces armes dorit vousnbsp;êtes couvert prouyent éloquemment que vos vieuxnbsp;ans nont pu amoindrir Teffort de votre courage,nbsp;comme vos ennemis en ont fait Texpérience.-. Jenbsp;regrette beaucoup, je vous jure, de navoir pas éténbsp;èi vos PÓtés durairt les heures dapre combat; jenbsp;vous aurais prouvc, èmon tour, Ie désir que jai denbsp;vous servir... Seigneur Galaor, répondit Ie vieil empereur, nos ennemis ne se sont pas encore tellement éloi-gnés, quil y ait impossibilité i ce quils nous re-viennent voir avant la nuit... Maïs puisque Dieu anbsp;eu assez de souvenance de moi pour vous ramenernbsp;ici, jespère que Ie malheur tombera sur eux, nonnbsp;sur nous... J y compte dautant plus, ajouta ga-lamment Ic vieil empereur en embrassant la reinenbsp;Briolanie et les autres dames, que nous sommesnbsp;accompagnés de ces anges qui, è eux seuls, suf-firaient pour chasser tousles diables de ce monde,nbsp;sils étaient tous sorlis denfep pour venir habiternbsp;parmi nous. Ah! Sire, répondit Briolanie, si cest par les femmes que doivent être chassés les païens quinbsp;sont venus endommager la Thrace, je serai la première a prendre la lance et Ic haybert pour leurnbsp;rompre la têtei.,, B empereur sourit de eet accès denthousiasme et rernercia affeclueusemont. Puis il alia embrassernbsp;Florestan, qui init Ie genou en terre pour lui baisernbsp;les mains. Parmon chef, bon roi Florestan, lui dit-il en Ie relevant, vos proucsscs fleurissent comme votrenbsp;nom, et cest probablcment pour les augmentcrnbsp;encore que vous avez pris la peine de veuir au se-coursdece bon vieillard, quasi sec et caducl... -Sire, répondit Florestan, pour votre service, je serai toujours vert et fleuri. Dieu vqus en sacbe gré, comme moi, dit Tempereur. Buis, avisant ti quelques pas de la Mabile, Olinde ot la reine Sqrdamyre, il les baisa avec courtoisie,nbsp;Blinde surtout, a qui il dit: Madame, ceux qui ont fréquenté lés Espagnes jnont autrefois assuré que votre nom, en cettenbsp;'3ögue, signifm Beauté,.. Je Ie crois dautant plusnbsp;^olonliers aujourdhui, en vous contemnlant et ennbsp;^ous admirant... Si la beauté se perdait, daveuture, la retrouverait en vous. Blinde rougit, et Agraies, preuant alors la pqrole pour elle, répondit a Tempereur: Sire, si madame Oliiide a pris ainsi cc bon vi-que vous lui trouvez, cost pour se présenter pOvant vous, comme ont fait ces autres dames,nbsp;mutes aussi agréables quelle, sinon davantage. Mon cousin, reprit Tempereur, vous avez tant '3it pour moi, quil me sera difficile de Ie recon-*^3itre cornme vous Ie mèritez, hela dit, Ie vieil empereur tourna ses regards ^otre cóté, et il apergut Grasandor, roi denbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;jugque-lti s etait tqnu A Técart. le ^ nbsp;nbsp;nbsp;grand ami, lui dit-il gfacieusement, |
jv lö 6U16 pa^ étonué de vous voir en cette grave occurrence!... Vous êtes toujours Ih quand il y anbsp;montre de dévouement et de vaillance êifaire.., Jai toujours, Sire, Ie même désir de vous servir, répondit Grasandor; et voici mgdame ür-gande qui vous en jurery peur moi. Ah! madame, dit Ie vieil empereur qui navait pas encore apergu Urgande, vous mavez fait tortnbsp;de votre présence... Jespère bien que vous Ie ré^nbsp;parerez en demeurapt longterops céans. Sire, répondit-elle, ce que jai fait jusquici Ta été en bonne part, comme vous pouvez en juger,nbsp;puisque je vous amène des amis et des défenseurs... Je vous crois et vous remercie, madame. Ainsi regut tout Ie monde, ce bon vieillard, leur faisant a tous Thonneur quils méritaient. Gandalin,nbsp;la demoiselle de Danemarck, Carmejle, maitre jlc-lisabel, ne furent pas oubliésI... Ardan -le-Nain seul Ie lut, è cause de sa pelite taille, qui ne permettait pas de Ie découvrir parminbsp;la foule. Mais lui, voulant réparer eet opbli, sortitnbsp;des rangs et aha tirer la robe de Tempereur, en luinbsp;disant ; Eh deal Sire, je suis venu k votre service comme les autres... Pourquoidonc ue serais-jepasnbsp;embrassé comme eux?... Par mon chef 1 tu as raison, Ardan, mon ami 1 Mais tu te montrais si pen entre tant de hauts per-sonnages, que je ne tapercevais vraiment point! Sire, reprit Ie nain, jai Ie corps petit, mais, pour vous servir, jai Ie vouloir grand outre mesure, tout comme et mieux quun géant même 1 Chacun se mit a rire de la quasi colère avec la-quelle Ardan disait cela. Mais Tempereur ne Ten embrassa pas moins, comme les autres, et Ie pau-vre nain fut trés heureux detre embras^ par Tempereur, plus heureux peut-ètre que les autres. Durant ces propos, Alquife avait fait amener de son vaisseau maints beaux destriers et plusieursnbsp;haquenées. Sire chevalier, dit-elle au chevalier de la Sphère, Alquif mon père, votre trés humble ser-^nbsp;viteur, vous envoie ces raontures quil vous prienbsp;dofl'rir tant au roi votre père què madame Orianenbsp;et aux autres dames qui lui ont si longtemps tenunbsp;compagnie en la chambre dApollidon. Périon, embrassant Alquife, la rernercia, non pas tant seulement è cause du présent quelle fai-sait què cause des bonnes nouveiles quil espéraitnbsp;delle touchant la mie bien-airaée a laquelleil pen-sait jour et nuit. Mais Alouife, en fille sage et biennbsp;avisée, dissimula ce quelle en pensait. Demoiselle, ma mie, lui dit Périon, ce nest pas lè Ie premier bien que jai regu du sage Alquif.nbsp;Sil plait cl Dieu, jaurai quelque jour Toccasionnbsp;de lui rendre quelque bon service. Seigneur, répondit Alquife, mon pèrea pourvu ces chevaliers darmes que je leur ai présentéesnbsp;de sa part avant quils nesembarquassent... Main-tenant il vous prie, comme je vous ai dit, de leurnbsp;donner è chacun Tune de ces raontures, ainsinbsp;quaux dames, auxquelles il se recommande lium-bleraent. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit alors Périon a Amadis, vous cuten-dez la requête de pelte demoiselle ; dois-je la re-poussev OU y faire droit? nbsp;nbsp;nbsp;La repQusscr, cc serait lui faire tort, répon- |
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dit Amadis, ainsi qufi son père Alquife qui i.ous a voulu tant de bien. nbsp;nbsp;nbsp;Puisquil en est ainsi, reprit Périon, répar-tissez done vous-meme, Sire, Ie présent qu'ellenbsp;vous envoie; madame Oriane en fera autant desnbsp;haquenées envers ces dames. Aussitót après, Alquife fit retirer dune caisse que deux écuyers portaient sur leurs épaules, unenbsp;tente dune inestimable valeur. nbsp;nbsp;nbsp;Bienheureux chevalier, dit-elle en la présen-tant a Lisvart, mon père vous salue en toute hu-milité et vous envoie cette tente, la plus bellenbsp;de toute lAsio, en laquelle ii vous prie de vous lo-ger, tant que durera cette guerre, avec Ie roi Amadis votre père et ces autres seigneurs qui étaientnbsp;enchantésen 1Ile Ferme, comme lui. II vous mandenbsp;en outre par moi, que Ie jour oü vous Ie reiicon-trerez, vous serez plus content que si vous con-quêtiez la moitié de l'Europe. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, répondit Lisvart, je nai jamaisnbsp;vu celui dont vous parlez, que je sache, mais jainbsp;Ie plus vif désir de Ie rencontrer pour Ie remer-cier des présents et des promesses que vous menbsp;faites de sa part. Le bruit et lenthousiasme quexcitaient les nouveaux arrivés, cest-a-dire Amadis et ses compagnons, parvinrent jusquè 1avant-garde de lar-mée de mer, commandée par Brian de Moniaste,nbsp;roi dEspagne, don Brunéo, roi dAravigne, Qua-dragant, prince de Sansuègne, et Gasquilan, roi denbsp;Suesse, lesquels, aussitót, sen vinrent aborder. Après avoir ordonné b leurs gens darmes de demeurer enbataille sur la grève, ils se dirigèrentnbsp;vers le palais et embrassèrent Amadis et les autres,nbsp;heureux de cette rencontre. CHAPITRE XXI Comment tons les princes chrétiens, se trouvant réunis, sentrelinrenl fort agréableraent desnbsp;choses qui les intéressaient. urant ce temps, lempereur de Trébisonde et son arméenbsp;abordaient au port, aprèsnbsp;avoir longtemps navigué surnbsp;la mer de Pont, et, pour sü-reté, évité les cótes de lA-natolie et gagné lentrée du détroit, a un millenbsp;environ du lieu oü les forces des rois de Gilofle etnbsp;de Bougie étaient concentrées. Lempereur de Constantinople, ayant nouvelles de cette arrivée, résolut daller au devant, avecnbsp;Amadis etquelques autres,pendant que les dairiesnbsp;se retireraient en la ville. Blais, malgré leur diligence, les deux ernpereurs nese rencontrèrent quenbsp;lorsque celui de Trébisonde était déjèi hors de sanbsp;galère, accotnpagné du jeune Florestan, de Galva-nes, de Parmenir et de Dardarie, roi de laBreigne. |
L honneur que so Brent ces deux illustres vieil-lards et les amitiés quüs échangèrent ne se pour-raient rendre par écrit. De même pour la grace que rerapereur de Constantinople avait h s'bumi-lier devant celui de Trébisonde, pour le remerciernbsp;du secours quil lui amenait. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne sais par quel moyen, Sire, lui dit-il lanbsp;larme a lceil, je pourrai jamais reconnaitre la peinenbsp;que vous avez prise de venir pour tirer hors denbsp;misère ce pauvre vieillard assailli de tous cótés,nbsp;quasi sur le point de tomber en ruines... Sur monnbsp;Dieu, Sire, votre presence me donne plus de joienbsp;et de réconfort que je ne saurais dire; vous menbsp;faites ainsi le plus heureux malheureux qui soitnbsp;jamais sorti du ventre de mèrel... nbsp;nbsp;nbsp;Je nai fait que mon devoir, mon frère, répondit Femporeur de Trébisonde, car nous sommesnbsp;nalurellement tenus de nous entraider et secourirnbsp;lun lautre... De plus, mon frère, votre sagessenbsp;et votre vertu, tant renornmées, oblige tous lesnbsp;princes, qui ont moyen, h vous favoriser dans vosnbsp;entreprises contre les ennemis de notre foi... Comme lempereur de Trébisonde achevait ces aroles, il aporput Lisvart et le chevalier de lanbsp;phère tout auprès de lui. Chevalier, dit-il è Lisvart, jai le plus grand plaisir è vous voir vivant et en bonne santé, a causenbsp;des méchants propos que la raalheureuse Mélyenbsp;nous a mandés depuis votre parlement... Maisnbsp;quant a vous, ajouta-t-il en riant, et sadressant hnbsp;Périon, il ne sera jour de ma vie que je ne menbsp;plaigne du tort que vous mavez fait le jour oünbsp;vous êtes parti de ma cour, sans daigner me parler,nbsp;h moi ni a personne autre... Aussi est-ce ii causenbsp;de cela, en partie, que je me suis mis en quête,nbsp;pour vous découvrir et me venger. Sire, répondit le chevalier de la Sphère, je vous supplie trés humblement de me pardonner:nbsp;je suis prêt ü en souffrir telle punition qui vousnbsp;plaira, bien qu il ny ait aucunement de ma fautenbsp;dans cette affaire, ainsi que vous pourrez en con-naitre quand vous saurez véritablemcnt commentnbsp;tout sest passé. 11 se faisait tard. Lempereur de Constantinople pria celui de Trébisonde de venir loger en son pa'nbsp;iais, ce ii quoi ce prince se refusa, ne voulant pas,nbsp;disait-il, rentier en ville avant que les ennemisnbsp;ne fussent chassés de Thrace. Et ü cette cause,Ünbsp;commanda quoa dressat ses lentes et ses pavü'nbsp;lons. Amadis le pria tant et tant quil consenlit loger en .celui quAlquife avait donné è Lisvart. Après un long entretien, les deux vieux ernpO' reurs, se donnant mutuellement le bonsoir, se sC'nbsp;parèrent. Lun retourna garder sa ville; 1a'iD^nbsp;demeura au camp, oü Amadis et eeux denbsp;Ferme lui tinrent compagnie.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. Auparavant, cependant, ces derniers voulurcn faire un tour a Conslantino|)le, et une visite ü lanbsp;vieille impératrice quils trouvèrent encore sous enbsp;coup de rémotion que lui avait causée la yue u ^nbsp;sa bien-aimée lille, crue rnorte pendant si loog'nbsp;temps et pleurée comme telle. Ellc embrassa sonbsp;i'cndre avec joie, et, après mille caresses, ellenbsp;renvoya doucement a sou devoir. En consequence, Amadis et ses compagoon , prenant un respectueux congé de cettenbsp;priucesse, sen retournérent vilement au camp |
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LES HERITFERS DAMADIS. 29 lcrapereur de Trcbisonde, lequcl les attendait avec grande impatience et les revit avec grandnbsp;plaisir. CIIAPITRE XXII Comment Ie clievalier de la Sphfcre prit Alquifc en particulier pour avoir d'elle des détails qui lintéressaient fort, au sujet de la belle Gricileric. Périon, avec tont cela, navait pas trouvc moyon de se rencontre! seul è seul avec la bonne demoiselle Alquife, pour Ientretenir do la seule chosenbsp;qui Iinteressatviolemment et passionnément, asa-voir de la belle princcsse Gricilerie Que faisait-elle ? A qui pensait-elle? Avait-elle toujours conservé son souvenir? Savait-elle biennbsp;jusqua quel point extreme il Iairaait, et de com-Irien de dévouement son amour pour elleétait fail.?nbsp;Les femmes sent si légères, si ondoyantes, si chan-geantes,si indécises, quun rien, moins quun rien,nbsp;peut ebasser de leur mémoire et de leur coeur 1i-mage dun amant respectueux et tendre, dont Ienbsp;seul tort est detre absent de leurs yeux? Car, loinnbsp;des yeux, loin du coeur 1... Aiusi pensail Ie chevalier de Ia Sphere, en se re-tirant avec Ie jeune Lisvart, son neveu, dans les quartiers qui leur avaient été assignés. Le jeune Lisvart, de son cóté, faisait des reflexions analogues èi celles de Périon, touchant la taut gracieuse princesse Onolorie. Ils en étaient lè, lorsque la bonne demoiselle Alquife, qui avait, comme on se le rappelle, unenbsp;mission damour i remplir, sen vint trouver lenbsp;chevalier de la Sphère, pour lui donner les nouvellesnbsp;quil attendait si impatiemment. Mais en remarquant quil était avec le jeune Lis-yarl, elle se tint dans la réserve et dans la banalitó. Elle devisa devant les deux chevaliers de choscsnbsp;dautres, peut-êlre fort intéressantes, mais quinbsp;leur semblèrent pas telles a cause de luniquenbsp;preoccupation de leur esprit et de leur coeur. 1érion, qui finit par deviner ce qui mettait ob-®fiicle h ce quAlquife parlat librement, lui dit: Chère demoiselle, vous avez assurément des Rouvelles précieuses a me donner, et vous nosez,nbsp;''etenue que vous êtes par la présence de mon beaunbsp;^cveu Lisvart... Ne craignez rien et dites-moi, jenbsp;J'^ous prie, tout co que vous pouvez avoir k me dire,nbsp;sans rien oublicr, devant lui comme devantnbsp;moi... Lisvart connait au raieux Ietatdemon coeur,nbsp;^emme je crois connaitre létat du sien, a cause desnbsp;Confidences mutuelles que nous nous sommes faitesnbsp;sujet de nos amours... Par ainsi, bonne demoi-sclle Alquife, dites, jevous en supplie, tout ee quenbsp;'ous savez de la belle princesse'Gricilerie, dont jenbsp;heureux dentendre parler, que je me réde i om cent fois le jour ct la nuit, a causenbsp;quot; m grande douceur que jy trouvc... ^1-1 cst ainsi, répondit Alquifc, je vais 1 Tier hbrement... Mais, de prime-abord, lisez cette lettre que la princesse Gricilerie ma remise a votre intention. Après que vous en aurez prisnbsp;connaissance, je vous donnerai de vive voix lesnbsp;détails que je dois vous donner de sa part pournbsp;compléter son message. Cela dit, Alquife tendit k Périon une lettre pliee menue, menue, menue, de facon sans doute é 6lrenbsp;dérobée aux investigations et aux indiscretions dunbsp;regard. Le chevalier de la Sphère la prit, la baisa k plu-sieurs reprises avec une ferveur qui aurait mis Ieau c! la bouche de Gricilerie, si elle avait été la,nbsp;el, Fayant ainsi dévotement baisée, il la déplia etnbsp;la lut. Void ce quelle contenait: « Tout nous sépare cruellement en ce moment, ct cela mafflige plus que je ne saurais vous le dire,nbsp;a cause de 1araité que vous me semblez avoirnbsp;pour moi, et de celle que jai et que je ne cesserainbsp;jamais davoir pour vous. Mon ame est veuve etnbsp;conime dépareillée, par suite de cette absence quinbsp;se prolonge outre mesure, contrairement amp; mesnbsp;souhaits et a mes espérances. « Heureusement que sil y a des choses éternel-les, a savoir les sentiments que nous éprouvons Fun pour Fautre, il y en a dautres qui durent unnbsp;moins long temps: je veux parler do ia guerre ac-tuelle et de son issue. Il y a certes des ténèbresnbsp;et du doute la-dessus, et je ne puis dire quand jenbsp;vous reverrai; loutefois, jai bon espoir au sujetnbsp;de cette grave entreprise. Les pa'i ms ont peut-êtrenbsp;le nombre, mais les chrétiens ont la vaillance; vousnbsp;etes parmi eux, avec de nobles chevaliers qui vousnbsp;ressemblent: ce sont la des garanties de succès.nbsp;Je compte done sur une prompte issue k cette affaire, et sur votre prompt retour parmi nous. « Je vous supplie de vous tenir le plus prés possible de Fempereur mon père, lequel vous aime sans doute déjk, mais qui vous aimera plus tardnbsp;davantage , je Fespère aussi. Tenez-vous toujoursnbsp;prés de lui, afin quil vous ramène auprès de moinbsp;quant et lui, une fois les affaires terminées. « Jaurais, certes, beaucoup dautres choses k vous dire; mais je les réserve pour le jour bien-heureux et bien appelé ou je vous verrai. En attendant, veillez sur vous et sur mon père ; vos deuxnbsp;existences me sont précieuses. « 11 en est une troisième qui mest également devenue précieuse; eest celle du beau damoiseaunbsp;Lisvart, dont ma soeur Onolorie est amoureuse.nbsp;Veillez sur lui et tirez-le du danger, pour Famournbsp;delle et pour Famour de moi. (( Je prie Dieu quil vous ait en sa sainte et digne garde. « Gricilerie. » Le chevalier de la Sphère devint tout songeur, apres la lecture de cette tendre missive qui lui ennbsp;disait plus quil neiit osé en souhaiter, puisquellenbsp;lui faisait clairement entendre que la belle princesse Gricilerie avait pour lui les sentiments quilnbsp;avait pour elle. Mais le bonheur est compose denbsp;taut d elements, il touche de si prés parfois amp; lanbsp;douleur, que, sans sen douter, Périon devint tout- |
30 BIBLIÖTHEQUE BLEÜE,
30 BIBLIÖTHEQUE BLEÜE, èi-coup mélancolique. Pour un péu, même, il eüt pleuré. Ce qué Voyant Lisvarf, qui avait avec soft oncle la familiarité quont entre eux deux chevaliersnbsp;jeunes et amoureux qui se sont confiés leurs secretsnbsp;de coeur, Lisvart Ie railla douceraent et amicale-ment ; Eh! quoi, dit-il, chévaliér, vötis avez Ié su^ prêmc bonheur de recevoir de votre maitressenbsp;adorée les nouvelles que vöus atteudiez avec tantnbsp;de fièvre, et vous êtes triste comme si elle vousnbsp;eüt aprris elle-mème sa mort, ou la mort de sounbsp;amour pour vous! Laissez cette tristesse auxchétifsnbsp;et aux humbles, et montrez-vous bon amoureüxnbsp;comme vous vous moutrez bon chevalier!... Pour toute réponse, Périon tendit a son neveu la précieuse leltre quil venait de recevoir de Gri-cilerie, parlintermédiairedela demoiselle Alquife. Lisvart la prit et la lut. Quand il fut arrivé au passage qui Ie concernait et quil eüt compris lesnbsp;angoisses quéprouvait a cause de lui la gente prin-cesse Onolorie, ila lettre lui glissa des mains, et,nbsp;comme Ie chevalier de la Sphère tout-a-Pheure,nbsp;il tomba dans une tristesse profonde. Onolorie maime et souffre a cause de moi!... murraura-t-il. Alquife, les voyant ainsi mélaneolisés, songea è les réconforter par de bonnes paroles. Voilamp;, leur dit-elle en riant, de la tristesse dépensée bien mal ü propos!... Réservez-la donenbsp;pour une occasion meilleure qui ne raanquera pasnbsp;darriver un jour ou 1autve, croyez-le, car, si lanbsp;joie narrive pas toujours, les causes de chagrin nenbsp;mauquent jamais darriver, ellesl.....Jamais che valiers ne furentplus aimés que vous ne 1ètes lun et lautre, vous de la princesse Gricilerie, fille denbsp;lempereur de Trébisonde, el vous de la princessenbsp;Onolorie^ sceur de Gricilerie... Par ainsi, il ny anbsp;la dedans que sujet de réjouissement et non de mé-lancolie..-. II ne faut pas ainsi intervertir les roles!... Gest aux non aimés a pleurer, et non auxnbsp;tendrement aimés comme vous Iêtes des plus belles princesses de la terre... Ges paroles réconfortèrent en effet les deux chevaliers, qui alors ne tarirent plus de questions sur leurs mies adorées. II fallut que la bonne Alquifenbsp;leur répétat cent fois la même chose. Ia chosenbsp;quils savaient Ie mieux maintenant, mais quilsnbsp;éprouvaient Ie besoin de sentendre confirmer ünbsp;satiété, tenement cette confirmation leur chatouil-lait agréablement Ie coeur. Quant a vous, reprit Alquife en sadressant au chevalier de la Sphère, il faut renfermer précieu-sement vos sentiments dans votre ame et ne pasnbsp;en répandre la manifestation au dehors comme unnbsp;vasetropplein... Jesaisbien quilestmalaisédetrenbsp;heureux comme vous lêtes sans Ie témoigner hau- tement aux autres..... Toutefois, ainsi Ie veut la prudence : rèpliez les ailes a vos espérances, con-tenez-vofus!... En outrö, vous qultterez les armos que Yois portez; jen ai dautrCs pour Vous, sem-blabies a cèllcs du roi Affladis et des autres sei- «lue jai rameftés de 1lle Ferme' dans ma Caraqiiè; |
obéirai, dcinoisellö Alquife, je vous obcirai, répondit Ie chevalier do la Sphère. Et jenbsp;vous remercie bien affectueusement de songer,nbsp;ainsi que vous Ie failes, è tout ce qui nous interesse tant, nous qui oublions volontiers, occupésnbsp;que nous sommes dune seule chose au monde, ünbsp;savoir notre amour !... Puis ils se mirent è deviser tant et si bien, quil était petit jour avant quils eussent songé a dorrnir. CHAPITRE XXIII Comment los princes païens nnvoyèrcnt un ddfi atix princes clirdtiens, par lequel ils pro])osèrent combat de Irois con-Irc trois pour clore la querelle. ^2lt;,yandis quAmadis, rctiré sous sa tente avec les principaux chefsnbsp;de Iarmée chrélienne, sapprè-tait è diner, on introduisit unenbsp;demoiselle, armee de toutes pieces, laquelle portait en sa main _ un are dif, et, au c6té, un Irous- (*lt;9ki»seau de flèches bien garni. nbsp;nbsp;nbsp;-- Lequel dentre vous, demanda- t-elle sans saluer personne, est lempe-reur de Trébisonde? Lequel, Amadis, roi de Gaule et de Grande-Bretagne?...nbsp;Ges deux princes lui furerit montrés. ïenez, dit-elle fièrement, prenez cc cartel, et tachcz dy faire réponse digne denbsp;de vous ( Puis, sadressant ü la reine Califio : Madame, ajouta-t-ellc, faccoutrement que vous portez ma assez enseigné qui vous êtes. Li-sez dofte Ie contenu de ce papier, car cest vousnbsp;quil concerne, et non autfé. Les trois cartels furent lus par qui de droit. Voici ce que contenait celui qui était adressé h Iempereur de Trquot;ébisonde : « Armato, roi de Perse, itiórtel ennemi des chrétiens, serviteür des vrais dieui et principalnbsp;protécteur de leurs lois, a toi, empereur de Tré-bisoude, Salüt! « Jai voulu et jé véux éneore avoir a ma discretion la cilé de Constantinople, avec Ie pays en dependant. Cest pour cela que je suis venu ac-compagné dune si formidable armee. Conlm'eiainbsp;appris que, de ton cóté, tu étais arrivé nouvelle-ment pöur secourir mon ennemi, jai songé ü ten-vopr présenter Ie combat, a töi qui és Ie principalnbsp;défenseur de Tempire grec, conlré moi qui en suisnbsp;Ie principal ennemi. « Ne téxCusés pag suf tés vieux ans, ce serait une vilainè excuse, car si tu as alteint Fan öctantenbsp;de ton Sge, javais déja, moi, a 1heure oü tü na-quis, la connaissance de la tetlo do ma nourricc.nbsp;Par ainsi, nous nous valons. « Le combat què je pretends avoir avec toi est seulement pour acquérir honneur et éprouver, a |
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coups de lance et dépée, lequel sera Ie plus favo-risé de nous deux par la Fortune. « En conséquence, avise a faire réponse qui soit honorable. « Armaio. » nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi, dit Ie vieil empereur, ie voisnbsp;quArmato désire Ie combat : il laura. Mais telnbsp;croit venger sa honte, qui 1accroit. 11 sapercevra,nbsp;a la rigueur de mon bras, quil est encore plusnbsp;raide quil ne Ie suppose. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, dit Amadis, il est clair que cesnbsp;païens veulent nous excuser du pêché de paresse,nbsp;comme jen puis connaitre par ce cartel. Et Amadis lut; « Grifllant, seigneur do File Sauvagine, serviteür des grands dieux de la mer et mortel ennemi desnbsp;chnitiens, dont foi, Amadis, es Ie protecteur aroué,nbsp;te fait savoir ceci : « Comme je suis sorti do mes Etats aussi bien pour secourir Ie puissant roi des Turcs que pournbsp;acquérir louange et reputation par les armes, etnbsp;que la Fortune ma assez favorisé pour maraenernbsp;en temps et lieu oü je te puisse combattre, je Ienbsp;supplie detre mon adversaire, tassurant que sinbsp;mrs dieux moctroient la victoire, je mestiraerai Ienbsp;plus heureux des chevaliers, puisque je taurainbsp;vaincu, toi qui es Ie premier dentre eux; vaincu,nbsp;au contraire, par toi, je nen rcCevrai nulle honte,nbsp;faisant nombre ainsi avec tous ceux, et des plus cé-lèbres et des plus redoutes, qui fout reconnu pournbsp;leur vainqueur. « Au pis aller, la mort honorable que je recevrai me sera en grand repós d'espoir, assure que jenbsp;suis que ma vio ne peut durér, ayant delibéré denbsp;népargner daücune sorte ma personne aux rencontres et combats qui se feraient dorónavant entrenbsp;nos gens et les vólres. « Octroie-moi done ce que je te demande, et pour ton honneur etpourmoi. « Grifilant. » Par mon Dieul sécria Amadis, je nai jamais ^onnu ce Griülant, mais il doit être un gentilnbsp;prince; du moins, ce quil mécrit men donne té-l^oignage 1... Et vous, madame, ajouta Ie roi denbsp;^'iule en se tournant vers la reine Galifie, vousnbsp;Prm-t-on damour ou de guerre, par la lettre quenbsp;'quot;'^os a remise cette messagère?... Vous allez Ie savoir, repondit Galifie. Et elle lut cè qui suit: Pintiquinestre, reine de la geiit qui na pas de niamelles, amp; toi Galifie, reine de Galil'ornie, salut 1 Jai abandonné mon pays pour faire connaitre Prouesse èi ceux qui font métier ordinaire denbsp;porter les armes, ét je suis venue en ce camp oünbsp;J appris ton arrivée dans Ie but de soutenir cenbsp;que nous voulons précisément détruire. |
quot;^omme tu es estimée adroite et vaillante au nat, autant et plus même que Ie meilleur chevalier du monde, je me suis persuadée que sinbsp;je pouvais te vaincre, eet honneur me serait im-mortel. n Or, il me semble que, de femme ü femme, prétendantes toutes deux a une même chose, amp; savoir la gloire et Ie renom de prouesse, la partienbsp;peut sengager sans inconvénient. « Par ainsi, vois si tu veux éprouver ta force centre la mienne, afin que, daprès Ie résultat, onnbsp;sache et dise qui de nous deux a meilleur droit anbsp;porter la couronne de reine. « PiNtiquiNestrè. » Certes, qui eüt alors regardé avêc attention la messagère de ces trois cartels, qui se tenait fière-ment campée pendant Ie temps de leur lecture,nbsp;leüt proprement estimée une seconde Pallas. Toutnbsp;prètaitace rapprochement: 1excellence du harnoisnbsp;quellc avait endossé, la grace avec laquelle ellenbsp;portalt son arc et son carquois, et surtout la grandenbsp;beauté dont Ia nature lavait douée dans un journbsp;de largesse. Gasquilan, roi de Suesse, ny put fenir plus longtemps. Par monDieu! sécria-t-il, vous navez pas besoin, demoiselle, darc ni de flèches pour combattre et vaincre lesmeilleurs chevaliers de céans!..nbsp;Car je ne connais pas un seul de nous qui ne senbsp;tint pour vaincu davance, en voyant les perfectionsnbsp;dont vous êtes armee et qui vous sontpluspropresnbsp;ü vaincre les hommes que les flèches les plus ai-guës de la création I... Tout chevalier qui vous re-garde est mort, si vous ne vous y opposez pas tou-tefois, guérissant ainsi vous-mêmes les blessuresnbsp;que vous avez faites... Ghacuii se mit è rire de cette exclamation dcn-thousiasme échappée è Gasquilan, et les rires re-doublèrent lorsquAmadis lui dit : Je crois bien, en effet, seigneur Gasquilan, quelle vous coinbattrait mieux toute nue en un lit,nbsp;au doux jeu damourettes, avec plus de facilité quenbsp;vous ne feriez vous-même, armé de toutes pièces,nbsp;du plus hardi Turc qui se voudrait présenter!... Etnbsp;ce serait la, je Ie comprends, une honte biennbsp;agréable, detre vaincu par une aussi gente pu-celle!... Ge nest pas la ce quil mimporte dentendre, dit froidement la messagère. Je vous prie, seigneurs, de me déclarer siyous aeceptez ou refuseznbsp;les offres qui vous sont faites dans les trois cartelsnbsp;que je viens de vous présenter?.. Demoiselle, répondit 1empereur de Trébi-sonde, nous enverrons 1un des nótres vers eux avant que Ie jour ne soit écoulé. Par ainsi,nbsp;vous pouvez vous en retourner quand bon vousnbsp;semblera. Nul ne vous retient iei, oxcepté Gasquilan peut-étre... La gente pucelle se retira incontinent, reuiohta sur son palefroi, et sen retourna vers Ie lieu öünbsp;latlendaient Armato, Grifilant et Pintiquinestre. |
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CFIAPITRE XXIV Comment, en réponsc aux cartels des païens, Carmclle fut chargée de leur porter un cartelnbsp;common aux deux princes cliréiicns et d lanbsp;reine Califie. uelque temps après Ie dé-y part de la messagère des princes païens, conseil futnbsp;Jnenu par les princes chré-^liens, et, bientótaprès, onnbsp;inanda Carmclle pour porter la ré-ponse quils venaient de décider ; unenbsp;femme était venue, une femme devaitnbsp;retourner. Carmelle, prompte et sage, monta ?i clieval et sen alia. Comme elle ap-prochait du camp des Turcs, elle futnbsp;varrêtée par Ie guet qui la mena versnbsp;'Armato, lequel était alors en unenbsp;grande tenle, tenant conseil avec lesnbsp;principaux de larmée. Ges seigneurs, avertis quune demoiselle messagère leur apportait des nouvelles des chrétiens, commandèrent aussitöt quon la fit venir. Carmelle entra done en la tente, sans saluer personne, suivant sa coulume qui était de ne porter révérence a nul autre quci Esplandian, et pré-senta Ie cartel suivant: « Nous, par la grace deDieu, empereur de Tré-bisonde; Amadis, roi de Gaule et de la Grande-Bretagne, et Galitie, reine des iles de Galifornie, oü lor et les pierres précieuses sont en grande abondance, répondant ensemble aux trois cartels quenbsp;vous nous avez envoyés, vous faisous savoir ceci: « Notre voyage en ces Marches de Levant a été occasionné par Ie désir de défendre et daccroitrenbsp;la loi de Jésus-Christ, en qui nous croyons, etnbsp;aussi dans Ie but danéantir les gens qui sont con-traires è cette loi. « Par ainsi, après avoir reQu vos cartels, nous avons résolu de vous accorder Ie combat que vousnbsp;demandez, avec telles armes que vous choisirez.nbsp;Quant au camp, nous entendons quil soit choisinbsp;devant cette grande cité que vous voulez vainementnbsp;prendre, espérant que notre Dieuseul, Ie Dieu desnbsp;légitimes victoires, nous la fera remporler surnbsp;vous, k la confusion de vos idoles et au grandnbsp;déshonneur de vos personnes. « La demoiselle qui vous présentera cette ré-ponse a charge et pouvoir de notre part darrêter avec vous les détails et Ie surplus. Nous vous ju-rons et promettons, foi de rois, que, durant Ienbsp;combat, nul de notre camp ne sortira pour vousnbsp;i'oire, pourvu que vous en observiez autant denbsp;votre cóté. » Lorsque cc cartel eut été lu devant toute las-®^^^quot;'^c,uArmato, prenant la parole pour tous, dit |
Demoiselle, nous nous attendions bien a na-voir pas dautre réponse que celle-ci, connaissant de longue main ceux auxquels nous nous sommesnbsp;adressés, bien que nous ne les ayons jamais vus.nbsp;Vous pouvez les assurer, sur raon honneur, quenbsp;durant Ie combat, il ne sera fait aucune demonstration soit contre eux, soit en notre faveur, quenbsp;la victoire leur demeure ou les fuie 1... Pendant quArmato parlait ainsi, Carmelle, qui se trouvait en face du roi Grifilant, ne pouvaitnbsp;sempêcher de Ie regarder et de ladmirer, tant ilnbsp;lui paraissait grand et bien formé. Elle songeaitnbsp;encore è lui en regagnant Ie camp des princesnbsp;chrétiens quelle trouva réunis comme è son dé-part. Lors, une fois arrivée, elle leur raconta son ambassade, les gestes et contenances du roi Armato, les discours quil lui avait tenus, et fmalement,nbsp;lengagernent quil avait pris relativement au combat et a son issue. Carmelle, demanda Amadis, quel homme est-ce done que ce Grifilant contre lequel je dois cora-battre? Sire, répondit Carmelle, a Ie voir il doit être preux et hardi aux armes... La chair est bonne, ennbsp;tout cas, et Ie coeur doit être bou aussi... Je nainbsp;jamais vu, je Ie confesse, de contenance plus superbe, jamais, non plus, de chevalier plus grand...nbsp;Cest un fier géant que ce Grifilant!... Je crois quenbsp;vous trouverez chaussure ii votre pied, encore quenbsp;voussoyez estimé Ie parangon de chevalerie... Amadis ne put sempêcher de sourire de lenthou-siasme avec lequel Carmelle parlait du roi Grifilant. nbsp;nbsp;nbsp;Ma grande amie, lui répondit-il, soyez surenbsp;que Ie Seigneur sera toujours plus volontiers dunbsp;cóté de ses serviteurs que du cóté de ses ennemisnbsp;et des contempteurs de sa loi... Ge qui me donuenbsp;grande espérance de rendre Grifilant, avant quilnbsp;ne méchappe, plus diable quil nest cornu, dunbsp;moins si son ame prend Ic chemin quelle doit 1... Ge fut au tour do la reine Califie dinterroger Carmelle. nbsp;nbsp;nbsp;Avez-vous vu Pintiquinestre? lui demanda-t-elle. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, répondit Carmelle. nbsp;nbsp;nbsp;Quelle femme est-elle, a votre jugement? nbsp;nbsp;nbsp;A mon jugement, madame, cest une desnbsp;plus belles femmes que jaie vues de ma vie, et lanbsp;plus gaiel... Elle se vantebeaucoupde vous frotternbsp;de la belle manière et de vous cbatouiller saus vousnbsp;faire rirel... nbsp;nbsp;nbsp;Nous verrons demain si elle a raison ou tort,nbsp;répliqua la reine Califie. Gela dit, ils sortirent de la tente oü iis avaient demeuré tout Ie jour, et montèrent ü cheval pournbsp;aller voir les dames que lempereur de ïrébisondenbsp;navait pas encore vues. En entrant au palais, ils furent requs par les deux impéralrices, mère et lille, par la reinenbsp;Oriane et par toutes les autres, et bieutót on senbsp;mit ü deviser de choses plus ou moins intéres-santes. Involontairement, Gildadan et Ic roi de Ilongne, qui entretenaient la reine Oriane, sen viurent anbsp;parlor devant elle du combat qui devait avoir hou |
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LES HERITIERS bAMADIS.
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Ie lendemain. La boïine dame en fut si fort émue, quen moins de rien elle chan^ea trois ou quatrenbsp;fois de couleur, k cause du péril oü elle compritnbsp;que sengageait son seigneur et mari. II sied bien aiix jeunes de faire les jeunesses, sécria-t-elle, éplorée et avec une certaine amer-tume; mais cela est réprouvable chez ceux aux-quels lage commande duser de plus de raison 1nbsp;Le roi Amadis a des fds, et des fils de ses fils, pournbsp;tenir désormais ce rang de coureur de hasards pé-rilleux... II a assez fait par le passé pour être ex-cusé de ne plus faire aujourdhui... Les deux rois furent bien féchés davoir ainsi fait lever ce facheux liévre, a cause du raauvais elfetnbsp;que produisait la révélation quils venaient de fairenbsp;i Oriane. Mais, quoi quils en eussent, il leur étaitnbsp;impossible de revenir sur leurs pas: la pierre étaitnbsp;écnappée de la main, la parole était proférée ctir-rèvocable. Ils firent les bons compagnons. Par ma foi, madame, dit Gildadan k Oriane, je vois bien maintenant que lainour de la femmenbsp;pour son mari excède de beaucoup lamour de lanbsp;mère pour ses enfants... Par ainsi, vous voudrieznbsp;que Périon et Lisvart payent en la place de monseigneur Amadis, et lui excusé de cette mêlée? Je le voudrais vraiment, répondit Oriane. Amadis na-t-il pas fait assez par le passé, je vousnbsp;le deraande? Quel besoin a-t-il maintenant de prou-ver sa vaillance, lui qui la prouvée si souvent?...nbsp;Quoi quil en soit, aujourdhui il se fait tort, etanbsp;moi aussi. CHAPITRE XXV Comment Amadis, lempereur de Trébisonde et la reine Ca-lifie combattirent Grililant, Armato et la reine Pintiqui-nestre. ^ ^ nbsp;nbsp;nbsp;^ après', lempereur de Trébisonde et ceux qui laccompagnaient,nbsp;,ayant donné le bonsoirnbsp;aux dames, se retirèrentnbsp;\nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;leurs pavilions, dans ) nbsp;nbsp;nbsp;combat pro- Aucun deux ne dormit de cette nuit-la, quilsnbsp;passèrenten dévotes orai-sons. j. nbsp;nbsp;nbsp;___^ nbsp;nbsp;nbsp;* A laube du jour, Ama- s inanda les capitaines'de larmée et les pria de lenir leurs gens en bataille, pour montrer tête auxnbsp;®*iiiemis, dans le cas oü ils feraient semblant de senbsp;mouvoir. léi^a 3près, la messe fut trés dévotement cé-m? n patriarche de Constantinople, et, lors-A ^7*^tparachevée, Alquife donna k cliacun des dnnt ^?,^quot;^*^tants chrétiens ua harnois pared a ceux |
Ainsi armés, les deux princes et la reine de Ca-lifornie montèrent sur leurs destriers et furent conduits au lieu assigné pour le combat. Le vieil empereur de Constantinople portalt la lance du vieil empereur de Trébisonde, et Esplan-dian son armet. Arquisil, empereur de Rome, portait Ia lance dAmadis, et Galaor son heaume. Lisvart portait la lance de la reine Califie, et le chevalier de la Sphère son casque. Ainsi équipés et accompagnés dun grand nombre de rois et de preux chevaliers, ils entrèrent au campnbsp;assis devant la ville, sur les remparts de laquelle senbsp;tenaient les dames, moitié pour juger des coups,nbsp;moitié pour entendre les propos échangés entrenbsp;les combattants. Les trois païens suivirent de prés, bien accompagnés comme les autres. Ce jour-lk, Armato portait un harnois de couleur sombre, chevauchant un grand destrier noir, ennbsp;térnoignage de lennui quil avait de la mortdelen-chanteresse Mélye, sa smur. Les soudans dAlap etnbsp;de Perse lui servaient décuyers, lun tenant sanbsp;lance et lautre son armet. Le roi Grifilant, tout au contraire, avait revêtu des arraes vertes, semées de serpents k deux têtesnbsp;séparées des corps, et il chevaucnait un grand coursier alezan, le plus fier que lon vit jamais. Cesnbsp;armes, il les portait ainsi, en souvenir dun combatnbsp;contre un serpent monstrueux dont il avait débar-rasSé le pays quil habitait. Almirix, frère du soudan de Liquie, sétait chargé de la lance de Grifilant, et le roi de Jérusalem denbsp;son heaume. La reine Pintiquinestre, accoutrée dun harnois de velours turquin k tresses dor, portait en écharpenbsp;un écu peint en azur dAcre, au milieu duquel étaitnbsp;figuré un géant mort, représentant la victoire quellenbsp;avaitremportéeautrefois sur un sien voisin, 1hommenbsp;le plus grand de son temps. Cette reine avait sinbsp;fiére mine k cheval, si vaillante prestance, quonnbsp;1eüt prise pour un trés adroit chevalier, non pournbsp;une femme, lorsquelle avait 1armet en tête. Mais,nbsp;le visage découvert, sa beauté était telle, que, pournbsp;la désirer, il y avait assez de quoi faire mourir lesnbsp;hommes et revivre quant et quant. Le vieux roi de file Géante lui portait sa lance, et Gradasilée lui tenait son armet, le mieux empa-naché quil füt possible. Ainsi entrèrent au camp ces bons combattants, et aiissitöt on entendit une fanfare de trompettesnbsp;qui donna le signa! du combat. Ils sentrecoururent sus avec une simerveilleuse raideur, que, sans faillir datteinte, leur bois volanbsp;en éclats. La reine Califie, seule parmi les six, gauchit un peu k ce choc formidable. Mais elle se remit promp-tement, et, au passer, ferme sur sa selle, elle donnanbsp;du tronQon de sa lance en plein dans 1 écu dazurnbsp;de sa belle ennemie, la reine Pintiquinestre, quinbsp;ne la ménagea pas non plus. Cette fois, le vaillant Amadis ne put éviter un coup terrible du roi Grifilant, lequel lui entra cenbsp;qui restaitde sou glaive dans son écu, quil traversanbsp;de part en part. Ghacun crut le roi de la Grande-Bretagne blessé 6' Série. 3 |
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a mort. La bonne reine Oriane le crut plus que personae, et elle se pama dans les bras des dames qui Ientouraient en murmurant: nbsp;nbsp;nbsp;0 Ainadis! Amadis! Je Iavais bien prévunbsp;Pourquoi avez-vous eu la lémérité daccepter ccnbsp;funeste combat?... Madame Oriane, lui dit une de ses dames, iie vous lamentez pas ainsi, car vous vous lamen-teriez inutilement... Monseigneur Amadis ést biennbsp;loin dêtre mort... II est au contraire bien vivantl...nbsp;Regardezl... Oriane, a cette voix, rouvrit ses yeux languissants qui se voilaient déj^ des ombres du trépas, et elle apergut en effet son chevaleureux compagnonnbsp;damour, qui, rerais sur ses pieds, savangait bra-vement a la rencontre de son ennerni. Gelui-ci était en train de se désempétrer des rênes et des étriers de son destrier, dou lavaitnbsp;précipité la violence de sou choc centre Amadis,nbsp;quil croyait mort comme tout le monde. Aussi,nbsp;dans cette créance, nen prenait-il quti son aisenbsp;dans son désempétrement, comme un homme prudent, qui sait quen pareil cas la vivacité nest pasnbsp;de raise. Durant le temps quil eraploya a cette occupation, Amadis put échanger quelques paroles avec sonnbsp;amie la reine Galifie, qui venait de faire vider lesnbsp;étriers ci la belle reine Pintiquinestre. nbsp;nbsp;nbsp;Je Yous ai cru mort, seigneur Amadis, luinbsp;dit-elle, et je vous vois avec grand plaisir en passenbsp;de combattre longtemps encore... Ne souffrez-vousnbsp;pas de votre blessure?... nbsp;nbsp;nbsp;La blessure est de peu dimportance... ré-pondit Amadis. Le plus grièvement endomrnagé, cenbsp;nest pas moi, cest mon écu, et oependant il feranbsp;son service jusqu'au bout, commesil était entier.,.nbsp;je nai pas le loisir den choisir un autre... nbsp;nbsp;nbsp;Voulez-vous le mien ? 11 vous préserveranbsp;mieux... Sans doute... Mais comme le mien, aussi, vous pourrait être fatal, a cause de la brèche énorme quy a faite la lance de Grifilant, vous me per-mettrez de le garder pour moi, tout en vous re-merciant de grand coeur de votre oö're, vaillante etnbsp;belle Calitie!... Amadis avait a peine prononcé ces mots, que son adversaire, surpris et furieux de le voir surnbsp;pied, savanga vers lui avec irnpétuositó. Force fut alors de iouer des couteaux. La reine Galifie séloigna dAmadis pour rejoin-dre la reine Pintiquinestre, et, comme cellc-ci avait perdu sa monture, elle descendit de la sienne pournbsp;rétablir légalité entre elles. Pendant ce temps, les deux vieux adversaires, le roi Armato et 1empereur de Trébisonde sescri-maient de leur mieux tout comme de jeunes lut-teurs. Ils sescrimaient si bien, même, que lenbsp;champ était couvert tout autour deux de débris denbsp;heaumes, de hauberts et dautres pièces de leurnbsp;harnois. Lherbe verte, foulée pareux, se rou-gissait dinstant en instant de leur sang chaud etnbsp;clair. Gétait un spectacle fait pour causer fadrai-ration et en même temps la pitié, que de voir cesnbsp;deux vieux hommes si Apres a la lutte, inalgré lanbsp;taiDlesse des ans et les infirmités naturelles denbsp;leurs corps. A ce point quil serablait, h chacun denbsp;ceux qui étaient témoins de cette lutte, quau sor-tir do k le plus sain des deux champions ne pour-rait vivre un jour entier. lis avaient fair de senbsp;donner amp; chaque instant le coup de grace ! |
Mais, malgré lintérêt queprésentaient ces deux vali'ureux vieillards, Amadis et Grifilant en pré-senlaient un plus grand encore. Tous deux dans touto la force de lage, Grifilant surfout, étaient animés des niêmes sentiments amp;nbsp;rencontre lun de lautre. lis ne combattaient pasnbsp;seulement pour lamour de la gloire, pour 1aug-mentation de leur mutuelle renommée, par vail-lantise et par prouesse; ils combattaient, fun aunbsp;nom de ses faux dieux, fautre au nom du Dieunbsp;unique, le vrai Dieu du ciel et de la terre : cétaitnbsp;tout un monde que chacun deux représentait 1 Aussi y allaient-ils avec une énergie sans égale, Comme deux forgeronsqui prenneiit plaisirèbalfrenbsp;amp; coups redoublés et sonores un fer chaud sur ien-clume, tous deux semblaient prendre plaisir ê fairenbsp;rctentir sur leurs armures les coups inorbes et pe-sants quils sentredonnaient. Gétait merveilleuxnbsp;è voir et ti entendre. Grifilant, avec sa vigueur sans pareille et sa taille degéant, comiiiengait é se fatiguer, etilsétonnaitnbsp;de rencontrer une résistance aussi prolongée cheznbsp;son adversaire, quil savait vaillant, mais pas h cenbsp;point. Létonnement de Grifilant se comprenait. Au bout dune heure de cette lutte acharnée, Amadisnbsp;était aussi agile, aussi dispos, aussi solide quaunbsp;début. ll semblait que tant plus il allait, et tantnbsp;plus il était frais et vigoureux, tout au contrairenbsp;de ce qui se passe en pareil cas chez les autres. Cela devenait si étrange, aussi bien pour Grifi-lant, dont la sueur ruisselait, que pour les spec-taleurs de ce merveilleux combat, que ces der-niers ne soccupaient plus des autres corabattants. Les deux reines elles-mêmes, lassées dailleurs,nbsp;sétaient arrêtées pour prendre haleino et pournbsp;contempler, appuyées toutes deux sur leurs épées,nbsp;Amadis et Grililant en train de se chamaillernbsp;aprement. Toute lattention était portée sur eux, i\ lexclu-sion des autres. A chaque coup quifs se donnaient, des cris dadmiration partaieut de tous les pointsnbsp;é la fois, ainsi que des cris deffroi. Périon et Lisvart, qui navaient jamais vu cornquot; battre Amadis, navaient pas assez de bravos pournbsp;applaudir sa vaillance non-pareille. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, demandaient-ils a Galaor, qui étaitnbsp;auprès deux, monseigneur Amadis est aujour'nbsp;dhui dune ardeur incomparable... nbsp;nbsp;nbsp;11 est toujours ainsi, mes beaux neveux,nbsp;répondit Galaor, émerveilló lui-même de la haut®nbsp;valeur de sou frère. nbsp;nbsp;nbsp;ïoujours ainsi?... II est done invincible? nbsp;nbsp;nbsp;Invincibl-e? Je le crois comme vous,nbsp;beaux neveux!... Cest le parangon de la cheva-leriel... Gest la fine fleur des chevaliers!.. Hnbsp;aujourdhui ce quil a été autrefois... Lage ne lujnbsp;a rien óté de son énergie et de sou adresse... Unbsp;nest pas, comme moi, rouillé par foisiveté... Ah'nbsp;si javais été é sa place, jaurais mordu la pous-sière depuis longtemps! Jai valu quelque choae,nbsp;certes, mais jc nai jamais valu Amadis! C est i |
LES HERITIERS DAMADIS. 3^
LES HERITIERS DAMADIS. 3^ celui quil redoutait plus que nul autre vivaiit, se piaignit de la sorte ii son adversaire Ic vicil oiii- pereur de Trébisonde. Vüudriez pas, je pense quun second moutragc^t, a ' chevalier par excellence... Et si je suis fier dêtre son frère, jugez quel orgueil doit être Ie vótre, Ètnbsp;vous qui êtes ses fllsl... Grifllaut perdait son sang par maint endroit, et il était visible quil faiblissait de moment ennbsp;moment. Mais, malgré cela, il tenait bon. Quoiquenbsp;païen, il se battaitvaillamment encore, et il est probable que sil neüt pas été blessé, Amadis nen eütnbsp;pas eu aussi bon marclié. 11 voulait lutter jusquanbsp;Iextrémité, jusquau dender souffle, on Ie com-prenait bien, au raidissement de ses efforts, a 1em-portement quil mettait dans les rares coups quilnbsp;portait tl son adversaire. Mais son corps criblénbsp;trahissait son vouloir: il était vaincu paria nature. Amadis, Ie voyant prés de rendre les abois, ne voulut pas abuser plus longtemps de ses avan-tages. nbsp;nbsp;nbsp;Roi Grifilant, lui cria-t-il, aie pitié de toi-même! ne sois pas cruel envers ta propre per-sonne 1 Sil y a lacheté è savouer vaincu lorsquonnbsp;na pas encore été entamé par Ie fer de son ennemi,nbsp;il y a devoir, pour un homme de ta valeur, denbsp;crier merci lorsquon nen peut plusl... Tu tesnbsp;bravement battu, je te ferai grace volontiers... A quelles conditions?,., demanda Grifilant en ralant. nbsp;nbsp;nbsp;baisse la tes faux dieux et tes vaines idoles,nbsp;répondit Amadis; fais-toi chrétien, d^paieu que tunbsp;es!... Et, au beu de marcher contre fempereur denbsp;Constantinople, ligue-toi avec lui contre ses en-nemis qui sont ceux de Jésus-Christ... Par Mercurei... sécria Grifilant en se redres-sant dans un superbe effort. Par Mercure 1 cest asscz cafarderl... Reprends tes offres, je nennbsp;veuxpas... Je garde mafoi, garde latienne... Tunbsp;ne me vaincras pas plus avec ta parole quavecnbsp;ton épée!,.. Bt, cela disant, Ie roi païen prit son arme a deux mains et en assóna un coup terrible sur Ie heaumenbsp;de sou adversaire... Si Amadis, en vue de cette convulsion do Grifilant, ne sétait pas prudemment jeté de cóté, il avait la tête fendue jusquau menton. Comptenant alors quil navait plus rien de bon ^ attondre de ce païen endurci, qui voulait mourirnbsp;dans 1impénitence finale, il leva son épée de lanbsp;main drcite, et, de la gauche, empoignant vigou-ceusement lépaule de Grifilant, il lui entra Ie fernbsp;dans la gorge, entre Ie heaume et Ie haubert. Grifilant tomba lourderaent sur Ie sol, sans Pousser un cri. II était mort. Geile chose faile avec la rapidité de 1éclair, Ie chevaleureux Amadis se dirigea du cóté de 1em-pereur de Trébisonde, èi qui Ie roi Arrnato doniiaitnbsp;uue forte tablature. Hoi, lui cria-t~il, tu mourras présentement par mes iiiaius, car il y a trop longtemps que tunbsp;i'ègnes et eiidommages ce pays!... Armaio, effraye de seiileiidre ainsi menacer nar celuinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;'nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;1nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; * emporeur, aü mépris des conven |
tions fades entre nous?... Perniettre cela, ce serail faire lache a votre honneur de gentilhornme. A Dieu ne plaise! répondit Ienipereur de Trébisonde. Et, sur-le-champ, il pria Amadis de se retirer, ce quil fit. Le combat, alors, recommenga plus acharné entre Armaio et fempereur de Trébisonde. Quant aux deux reines, il faut dire que Pintiqui-nestre, témoin de la mort du roi Grifilant, et voyant Amadis sadresser ainsi a Arrnato, elle craignitnbsp;quil ne sadressét pareillement Ji elle, prenantnbsp;ainsi fait et cause pour la reine Califie. Lors, le prévenant, elle marcha droit vers lui et lui dit: Sire, jai été témoin de votre valeur, ct ce quon men avail dit me parait au-dessous de cenbsp;que jen ai vu... On nest pas aussi fort que vousnbsp;1êtes, sans raison... Quelquun de supérieur vousnbsp;protégé bien certainement... Cela me convainc...nbsp;Je ine rends au Dieu qui vous protégé aussi effica-cement... Par ainsi, je réclame le baptéme, a cettenbsp;condition que, la guerre linie entre les païens etnbsp;fempereur de Constantinople, vous me donnereznbsp;en mariage é quelquun des vótres, aussi bravenbsp;que vous 1êtes, si c est possible... Jusquc-la vousnbsp;me perraettrez de vous accompagner et de vousnbsp;servir commele dernier de vos chevaliers... Amadis, entendant cela, fut plus aise que sil eüt conquis la meilleure cité dAsie. Madame, lui répondit-il, je puis me dire le plus heureux chevalier de la chrétienté, puisquenbsp;jai obtenu ce résultat précieux, è savoir de retirernbsp;du chemiri de perdition une aussi belle personnenbsp;que vous... Quant a ce que vous me demandez,nbsp;cela vous est acquis davance... Ghacun de mesnbsp;chevaliers voiidra étre votre raari, et vous naureznbsp;que 1erabarras du choix... Vous me proposez denbsp;maccompagner : jen suis fort hoiioré, je favoue,nbsp;car cest moi qui serais heureux de me dire votrenbsp;chevalier... Sur ma foi, répliqua la reine Pintiquinestre, cest a bon droit que vous étes lenu pour le plusnbsp;courtois et Ie plus vaillant chevalier de la chrétienté : je ne me repens pas de ce que jai fait! Et, tout en disant cela, Pintiquinestre mit uii genou en terre pour rendre hommage ii Amadis.nbsp;Mais celui-ci, la relevant gracieusement, 1em-hrassa de boniie amitié. Quand la reine Califie vit en quels termes ils étaient fun et fautre, elle délaga soudain sounbsp;heaume, le jeta a terre, et, prenant son épée parnbsp;la pointe, elle en présenta le pommeau ii la reinenbsp;Pintiquinestre, en lui disant: Puisque vous vous avouez vaincue, vous qui étes indubitableraentuue des plus vaillantes parminbsp;les plus vaillants chevaliers de la terre, il est justenbsp;que je vous rende f honneur que vous méritez,nbsp;moi qui iieusse pu vous résisler plus longtemps,nbsp;saus fiiitervcution de uionseigueur Amadis... Ahl madame, répondit Pintiquinestre, vous fades ce que je voudrais, ee que jaurais dü fairenbsp;moi-mème... Comme elles conlestaient entre elles a qui rece-vraillépée luiie do 1aulre, Amadis interviut pour |
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les mettre daccord. II les embrassa toutes deux et leur dit; Vcus, madame la reine de Californie, prcnez, je quot;vousprie, lépée de la reine Pintiquinestre... etnbsp;elle la volre... Ainsi sera lhonneur égal... Amadis navait pas plutót dit ces mots, quArmaio, qui depuis quelques instants se défendait mal contre Ie vieil empereur de ïrébisonde, tom-bait i terre, frappé a lépaule pauche. Le sangnbsp;bonillonna et sortit en une si grande abondancenbsp;quen moins de rien Iarne senvola et Armato de-meura en la place oii il était tombé. Ce qui mit une telle joie parrai les chrétiens, que chacun se mit a louer le seigneur, principalementnbsp;Oriane et les autres dames. Les trompeltes et les clairons commencèrent a sonner fanfares et allégresses, et les chevaux desnbsp;vaincusfurent amenés en trioraphe aux vainqueurs,nbsp;lesquels, montant dessus, reprirent le chemin denbsp;leurs tentes. CHAPITRE XXVIComment les princes païeiis, leurs deux champions morts, envoyèrent demander trêve aux princes chrétiens, qui lanbsp;leur refusèrent. rifilant et Armato morts, le camp des Tures fut trouble outre mesure.nbsp;^Cétait, en effet, dun bien mauvaisnbsp;pronostic pour Tissue de la guerre. _ Lors, les principaux dentre eux sassemnierent et il fut résolut quon enverrait vers les chrétiens pour leur demander une trêve denbsp;quinze jours, nécessaire pour rendre les honneursnbsp;des funérailles aux deux défunts et pour envoyernbsp;leurs corps en Asie afin dy être enterrés. Les délégués quds envoyèrent furent requs par Amadis, lequel, après les avoir entendus, commu-niqua leur demande aux autres princes ses compagnons. Ceux-ci, a leur tour, reconnaissant sanbsp;prudhomie égale ê sa vaillance, exigéreut cour-toisement quil se prononqat avaut eux en cettenbsp;occurrence, ce quil lit de la sorte : II est certain que cette gent maudite et ré-prouvée est descendue en ses Marches beaucoup plus pour offenser notre religion que pour ravagernbsp;la Thrace. Par ainsi, sans nous arrêter dautresnbsp;considérations, il me semble quil est de notre devoir de repousser cette canaille jusquau fin fondnbsp;de la Tartarie, et au-dela même, saus lui donnernbsp;le temps de respirer... Point de trêve done!...nbsp;Pourquoi donner a ses ennemis le temps de se ré-conforter , de reprendre de nouvelles forces et unnbsp;nouveau courage?... Si nous leur accordions cenbsp;quils nous demandent la, ils feraient autant élatnbsp;de nous que de poules baignées ou de paillardesnbsp;® , ntées et pusillanimes i... Par ainsi, je le répèle,nbsp;m est avis que nous devrions aller les relancer jus-Inurs cabanes, et saus plus tarder 1...nbsp;ueite opinion dAuiadis eul Tassentiment denbsp;toute Tassemblée, Tellement que, sur Theuro, ounbsp;répondit aöx ambassadeurs des païens : |
Seigneurs ambassadeurs, vous naurcz point de trêve a vee nous... Tout au contraire, avisez anbsp;sortir de la Thrace dès demain, ou sinon nous vousnbsp;en chasserons, Tépée dans les reins!... Les ambassadeurs se retirèrent, Toreille basse et Tesprit chagrin, et allèrent porter aux princesnbsp;païens la réponse quon venait de faire h leursnbsp;propositions. Ges derniers furent irilés de cette réponse, et, quoique la raortalité et le décourageraent se fussentnbsp;eraparés de leur armée pour la décimer, ils réso-lurent de Trapper un grand coup et de se tenirnbsp;prêts a attaquer leurs ennemis au soleil levant. Malheureuseraent pour eux, ils ne purent tenir leur determination si secrète que Tempereur denbsp;Constantinople nen eüt connaissance par ses espions et nen prévint les princes ses allies, qui senbsp;mirent dès-lors sur leurs gardes. Pour que rien ne manquat é cette entreprise, et quaffaire de telle importance fiit exécutée par raison, il fut décidé que la garde de la ville seraitnbsp;laissée fi Tempereur de Constantinople, en compagnie de Quadragant, dArban de Norgales, dAn-griote dEstravaux, de Bruner, fils du géant Balan,nbsp;et de Gasquiles, roi de Suesse, avec un nombrenbsp;suffisant de gens de pied et de gens de cheval. Quant au «este de Tarmce, on arrêta quelle for-merait un seul escadron, amp; Texception du roi don Florestan et de Tempereur de Rome, qui se tien-draient séparés avectrente mille chevaux et soixantenbsp;mille hommes de pied, pour se ruersur le bagagenbsp;des ennemis et les mettre en désordre, sil étaitnbsp;possible, OU bien les charger par les flancs, suivantnbsp;ce qui leur semblerait le mieux. Et, quant a ce qui concernait Ia marine, le roi Norandel, Frandalo et Ie comte dAlastre, suivisnbsp;par le comte dOrtilense, avec leur équipage, de-vaieritpasser leBosphore, etchercherasurprendrcnbsp;les rois de Bougie et deGiloflc, quiavaient récem-ment abandonné la cóte dAnatolie pour se retirernbsp;le long de la Thrace, afin de protéger la retraitenbsp;de leurs gens en cas déchec. CHAPITRE XXVIIDe Ia crucllc bataille qui eut lieu entre les chrétiens cl païens, tant par mer que par Icrrc, ct dc ce qui sen'nbsp;suivit. Ges dispositions ainsi prises de part et dautrc, dun cóté pour donner la camusade aux chrétiens,nbsp;de Tautre pour expulser violemment au loin lenbsp;païens, le jour arriva.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, -i Le soleil commea?ait a étendre ses rayons, et donnait cóté de Tarmée chréüenrie, ce qoi 'nbsp;sait raerveilleusement reluire les arines et les oanbsp;nois.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ La partie scngagea avec le meme entrain deux cotés. |
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Tout ainsi que lon voit, par un temps dorage, léelair et la grosse grêle saccompagner, lun of-fensant lesyeux, lautre faisant bruit sur les mai-sons couvertes de fine ardoise, ainsi, h cette première rencontre, les coups de lances brisées surnbsp;les hauberts ou sur les armets donnaient tel son etnbsp;telles étincelles que cen élait chose pitojable anbsp;regarder. Plus pitojable et plus triste encore élait den-tendre les plaintes douloureuses de ceux qui tom-baient, les uns blesses k mort, les autres, plus ou moins grièvement, aux jambes, aux bras, h la têtenbsp;et au reste. Amadis, Esplandian, Périon et Lisvart, les premiers au combat, sélancérent sur quatre rois païens, auxquels ils firent incontinent mordre lanbsp;pcussière; puis, entrant en pleine mêlee, suivis denbsp;rnaints bons chevaliers, ils commencèrent a fairenbsp;merveilles. Les païens, quoique nombreux, étaient assez mal armés. La plupart ne portaient pour tout har-nois que lécu et la zagaie, ou larc, avec Ie cirne-terre : aussi furent-ils aisés è enfoncer et amp; mettrenbsp;en déroute. Toutefois ils assaillirent assez bravement, de prime abord, et menant un tel bruit quon neütpasnbsp;entenclu Dieu tonner, ce qui neffraya pas Ie moinsnbsp;du monde les chrétiens, gens aguerris a ces crisnbsp;d'oiseaux de proie etfagonnés k tous ces épouvan-tements barbares. Trente mille personnes restèrent sur Ie champ de bataille, dès ce premier conflit. La triompha Ie chevalier de la Sphère, quirnitè-rent bientót ses compagnons. Les deux reines, Califie et Pintiquinestre, ne faisaient pas moins de leur cóté, taillant, tuant etnbsp;renversanttous ccux quelles rencontraienten leurnbsp;voie. Quant amp; Amadis, au plus fort dc la bataille, il aperput cinq géants, cinq grands diables denfernbsp;qui sen donnaient a coeur joie sur Ie dos des chrétiens, comptant ainsi venger Ia mort du roi Grifi-|ant, lequel les ava t fait venir de leur pays pournbsp;Icsattacher a sa personne. Ces cinq grands païensnbsp;ïe donnaient pas un seul coup dépée sans que lanbsp;mort ne sensuivit; ce quoi Amadis, a juste titrenbsp;Warri, voulut mettre un terme, en compagnie denbsp;t^alaor, de Florestan, dArgaraont et dArdadil-Ca-quot;de, lesquels coururent sus aux géants et rompi-^(int sans les mouvoir de la selle. La tuene fut grande de part et dautre. Amadis, suivi de dix ou douze mille chevaliers m ufencontra avec les soudans de Babyionenbsp;pf ^J^A.lap, suivis eux-mêmes de trente mille Turcsnbsp;^ t ai tares ; et Dieu sait combien les premiersnbsp;epssent eu k soulfrir des seconds si Brian de Mo-jjaste ne fütvenu a leur secours a la tête dun grosnbsp;* Espagnols, de Bretons et dEcossais, qui forcè-les païens a reculer. Comme Amadis, enflammé, sacharnait a leur poursuite, un vieillard k barbe chenue, tombantnbsp;J^usqu a la ceinture, larrêta par la manche et luinbsp;ruderaeut : va^c^unff nbsp;nbsp;nbsp;1^ cette chasse et car ils som ont en danger de mort!... |
Ce quayant dit, Ie vieillard disparut et séva-nouit dans ia mêlee, comme un rêve. Le conseil élait bon cependant, sinon S suivre, du moins a vérifier. Amadis, ébahi, jeta ses regardsnbsp;autour de lui et apercut Gandalin qui portail sonnbsp;enseigne, laquelle était si fort en lambeaux que lenbsp;plus grand morceau neüt pu lui couvrir la tête.nbsp;Auprès de Gandalin était Yrguian son fils, arménbsp;chevalier dès le matin même par le roi Amadis. Ge dernier sapprochait du père et du fils pour leur demandernouvelles des siens,lorsque Yrguian,nbsp;le prenant lui-même par la main, et lui désignantnbsp;le chevalier de la Sphère et Lisvart qui sèscri-maient bravement k quelque distance de la,lui dit: Sire, allons secourir ceux que vous voyez 1amp;-basl... Ils sont en danger mortel 1... Et brochant le cheval des éperons, Yrguian fen-dit la presse a coups dépée, et, dans son chemin, rencontra Galaor, Cildadan, Quadragant, ïalanque,nbsp;Garinter et rnaints autres chevaliers, auxquels ilnbsp;cria : Seigneurs! Pour Dieu, secourons Périon et Lisvart qui sont Pi-bas assiégésl Ge disant, il passa outre, suivi de ceux auxquels il venait de faire appel, et arriva vers Périon etnbsp;Lisvart, raalgré la resistance des païens, au momentnbsp;oü ces deux chevaliers venaient davoir leurs che-vaux tués sous eux. Auprès deux, Galifie et Pintiquinestre venaient detre abattues et réduites ennbsp;une trés grande extrémité. Toutefois, elles et eux, tous les quatre, sétaient fort heureusement relevés a temps, et ils combat-taient a pied si vaillarament que ni Turc, ni Arabe,nbsp;nosaient en approcher, de peur dêtre entamésnbsp;trop profondement par leurs épées quils faisaientnbsp;tournoyer a plaisir. Gest alors que dix géants les entourèrent. Leur parli allait devenir mauvais, malgré leur grand courage, et bien certainement leurs effortsnbsp;réunis neussent pu les preserver de la mort quinbsp;les menapait, lorsque Amadis apparut, furicux denbsp;voir ses fils en ce danger. Avec Amadis arrivèrentnbsp;Cildadan, Bruneo, Ga'rvate, Brian, Maneli, Listo-ran, Florestan, Languines, Abies, Talanque, Agraiesnbsp;et rnaints autres. Périon et Lisvart furent sauvés, ainsi que les deux reines Califie et Pintiquinestre, non sans pertenbsp;sérieuse de part et dautre, k ce point que les che-vaux avaient du sang jusques au-dessus des patu-rons. Si la nuit nétait pas survenue et neüt pas sé-paré les combattants, il est probable quil nen fut pas réchappé un seul. Pendant ce temps, le roi de Jérusalem, avec sa troupe , faisait tous ses efforts pour emporter lanbsp;ville dassant. Résolu quil était a vaincrc ou anbsp;mourir, il avait dabord mis en ordre ses éléphants,nbsp;puis il était venu, è la tête de cinquante millenbsp;hommes, pour écheller les murailles et mettre lenbsp;feu aux portes. Mais il fut repoussé avec perte par Gasquilan et un grand nombre de chevaliers qui le firent pri-sonnier, après avoir abattu dix éléphants et mis onnbsp;pieces sept ou buit mille échelles. Restait un autre cóté des murailles oü tenaient bon les païens, Ils étaient même parvenus a ébran- |
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Ier et i faire tomber un enorme pan de fortifications, k grands renforts de moutons, de balistes et dautres machines. Ce pan de muraille, en tom-bant, écrasa bon nombre dassiégeants qui ne synbsp;attendaient guères, si bien que les autres, voyantnbsp;cela, commencèrent k perdre coeur et ti prendrenbsp;peur pour leur peau. Dautant quon leur appritnbsp;au même instant la prise du roi de Jerusalem, leurnbsp;chef. Ils se disposaient, en consequence, h aban-donner Ie siége, et fuyaicnt dans la direction denbsp;leurs vaisseaux, lorsque lun des principaux Ta-borlans, accompagné de dix mille hommes, les fitnbsp;retourner k Ia besogne, è grands coups dépée dansnbsp;les reins. Alors la pauvre ville se trouva en grand branie et en grand peril. Les ennemis entrèrent tumul-tueusement sur Ie rempart et combattirent longue-ment corps k corps, main a main avec les assiégés,nbsp;raettant ceux-ci quasi hors dhaleine. Lempereurarriva, rallia sesgens et ne tarda pas a arrêter les païens sur cul. Voiia pour la bataille de terre. II me reste maintenant a vous dire comment se portaient les affaires de raer. Norandel et Ie comte Frandalo, avec leurs gcns, sétaient approchés, dès Ie point du jour, des roisnbsp;de Bougie et de Gilofle, et avaient donné Ie signalnbsp;de Iattaque. Le vent leur était venu si a propos,nbsp;que, darrivée, ils avaient porté le plus grand dom-mage aux Turcspar leurs lances a feu, grenades etnbsp;autres engins, avec lesquels cinquante vaisseauxnbsp;furent embrasés en moins de rien. En même temps les dues dOrtilense et dAlastre monlraient bien Iaffection et le dévoüment quilsnbsp;portaient leur mattre. Et aussi les singes de lanbsp;grande caraque, lesquels, au nombre de deux mille,nbsp;séverluaient si agilernent et si a propos, tirant dunbsp;haut des gabies, du tillac et des rambades, que lesnbsp;ennemis croyaient a une grêle tombée du ciel, unenbsp;grêle de flèches fort désagréable en vérité!... Mais pourquoi mamuserais-ie davantage ê ra-conter ceüe longue escarmouclie? La iin en fut telle, quen moins dune heure, plus de cinq centsnbsp;vaisseaux ennemis furent submerges; et, ce quinbsp;plus encore étonna les païens, Norandel et Eran-dalo, montés sur deux fortes galêres, vinreiit, knbsp;force de chiourme, jqindre un énorme navire, lenbsp;plus apparent de tous, dans lequel combattaientnbsp;les rois de Bougie et de Gilofle. Ceux-ci furentnbsp;assaillis rudemèiit, en poupe et en proue, et lesnbsp;chrétiens, entrant dedans pêle-même, passèrentnbsp;au fil de fépéc tous ceux quils y trouvèrent, sansnbsp;épargner personne, ni roi ni roe, mais non toute-fois sans grosse perte de plusieurs chevaliers etnbsp;autres gens de bien. La déroute des païens fut compléte, aussi bien sur mer que sur terre. Dans le désordre de leurnbsp;fuite, et dans les ténèbres de la uuit, quelquesnbsp;milliers dentre eux se noyèrent en essayaiitde re-gagnerala nage les vaisseaux qui navaicnt paséténbsp;orülés. Beu en réchappèrent. Ainsi se trouva alors justifiée lécriture que Ie chevalier de la Sphere avait trouvéc sur le rouleaunbsp;de cuivre doré, k la fontaine oü Alquife lavait faitnbsp;vemr, comme il a étéprécédemmentdit. |
CIIAPITRE XXVIII Comment, une fois la guerre faite, les princes chrétiens re-tournèrent en leurs pays; et comment Lisvart, ayant rc(;u une lettre dOnolorie, partit secrètement de Constantinople, aite et parfaite était la guerre: les princes chrétiens durertnbsp;songer, les uns après les an-tres, a retourner chacun dansnbsp;son pays, heureux de cetteissuenbsp;glorieuse. Les blessés seulsnbsp;retardèrent le moment de leurnbsp;départ jusqua entière guéri-son. Un soir, comme le chevalier ;'^l de Ia Vraie Groix, cest-k-dire Lisvart, de-' I visait avec Amadis, un page vint lavertir quun écuyer demandait ê lui parler. Lisvart suivit le page et trouva lécuyer dOnolorie, qui lui remit une lettre de Ianbsp;de cette belle princesse. En prenant cette missive, le chevalier de Ia Vraie Croix changea de couleur, et ce fut dunenbsp;voix pleine de trouble quil dit au messager : Mon ami, je te priode raattendre ici quelque temps; je vais voir ce quo me mande madame Ono-lorie et jy ferai réponse... Cela dit, Lisvart séloigna en grande bate, tant il lui lardait dêtre soul, dans un endroit secret,nbsp;pour lire cette lettre de la dame qui lui était plusnbsp;chère que ebose qui fut au monde. Une fois dans sa cbambre, done, il rompit, tout tremblant, le cachet et lut: « Chevalier, et le plus ingrat qui soit parmi los vivants, votredéloyauté êraon endroit sest si biennbsp;manifestce, et elle a si peu dexcuse, que je vousnbsp;défeiids désormais, sur votre vic, de vous trouvernbsp;Ié oü je pourrais vous roncontrer, ou seulementnbsp;avoir nouvelics de vous. « Ge nélait pas k moi, qui suis de haute maison, que vous deviez vous adresser pour jouer cettenbsp;coraédie de dissimulation, mais bicii ii de simplesnbsp;demoiscllettes, de peu de rang et de peu desprit,nbsp;Icsquelles auraient pu sintéresscr é vous plusnbsp;longtemps que riiouncur ne me coramande de Ienbsp;faire. « Epargnez-moi done la misère davoir désormais a moccuper de votre chétive personne. » Lisvart avait k peine lu ce fafal papier, quil se senlit pris dune angoisse navrante au possible, etnbsp;quil tomba tout de son haut comme mort. Au bout (lun peu de ternps il recouvra ses esprits, et commenca k maudinj sa vie et sa fortune. Toutnbsp;en soupirant, il soiigea é plusieurs reprises é senbsp;frapper le coeur de sa dague ; mais foujourg il tut |
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retenu par Ia crainte de perdre son ame en perdant son corps. Go qui ajoutait naturellement a sa peine, cest quil ignorait pourquoi Onolorie lui avait écritnbsp;cefte lettre, quil navait méritée en aucune facon. Que lui avait-il done fait ? Que lui avait-on rap-porté contre lui ? Pourquoi ce dur congé et ces cruelles paroles ? Gétait un supplice pour Ie pauvre chevalier ; il était trop grand, trop au-dessus de sos forcesnbsp;pour quil nessayétpas de sy soustraire en fuyantnbsp;loin, Dien loin, \h oü sa dame, ni personne autre,nbsp;ne pourrait Ie soupeonner détre. Done, essuyant ses yeux humides des larmes que cette fatale lettre venait de lui faire verder, ilnbsp;fit appeler lécuyer dOnolorie et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, il faut quetu me Irouves un cheval,nbsp;que tu mèneras cette nuit hors la ville, h la portenbsp;de lAigle... nbsp;nbsp;nbsp;Jy serai, seignpur chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Une fois !amp;, reprit Lisvart, tu fcras en sortenbsp;quon nete remarquepas trop, ettu raattendras... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous attendrai. nbsp;nbsp;nbsp;Va, mon ami, je compte sur ta discretion etnbsp;sur ta diligence kmobcir... Ge sera obéir a tanbsp;maitresse, la princesse Onolorie. Lécuyer salua et prit congé du chevalier de la Aiaie Groix, qui, alors, retourna au logis de lem-pereur, oü il trouva Ie chevalier de la Sphere, sonnbsp;oncle, avec Florestan et plusieurs aptres de sesnbsp;compagnons. Geux-ci, remarquant sa paleur et la tristesse qui était répaisdue sur sop visage, youlurent linterro-ger pour en savpir la cause et y remédier, si possible était. Mais, hélas 1 cétait impossible ! Lisvart était blessé au cceur, et la blessure quil avait recue,nbsp;de la main la plus chère qui füt au monde, étaitnbsp;préciséraent de celles que Ie temps seul guent,nbsp;quand il les guérit. Lisvart remercia done affiectueusement ses compagnons, et, tout eu leur assurant quil navait rien dintéressant amp; leur confier au sujet de la imvnbsp;lancolie de son visage, il prit toutefois occasion denbsp;leur réunion ja pour leur soubaiter a tous un heu-reux voyage. Le chevalier de la Sphere, Florestan et les au-Jres devaient en effet partir prochainement pour Trébisonde. nbsp;nbsp;nbsp;Ny venez-vous pas avec nous? lui demandanbsp;florestan. . Je le voudrais, mais je ne le puis, répondit le .]6une chevalier de la Vraie Groix, chez qui cettenbsp;deniande, si naturelle, produjsit 1,effet dun fernbsp;ïouge appliqué sur une plaie viye. nbsp;nbsp;nbsp;On peut toiijours lorsquon veut, reprit Flo-1ostan en souriant. Venez, beau chevalier, veneznbsp;avec nous 1... La cour de lempereur de Trébi-sonde est un pnrterre de jolies fienrs qui ne de-o^andent qua se laisser respirer et cueillir parnbsp;o aussi courtoiscs mains que les vótres... Volrenbsp;cceur trouvera la dagréablcs occupations, je vousnbsp;m promets... Vous melassurez en vain, seigneur, répondit |
mélaneoiiquement Lisvart. Pour ma part, avee Gesprit que je me connais, je ferais la une bieii triste figure... nbsp;nbsp;nbsp;Vous nen auriez que plus de suceès alors 1...nbsp;Les femmes raffolent et senamourent volontiersnbsp;des chevaliers en peine, surtout lorsquils sontnbsp;jeunes et beaux, paree quelles savent bien quenbsp;cest une peine amoureuse, et qnelles ont lor-gueil de posséder un baurae souverain contre oesnbsp;chagrins-bi... Ninsistez pas, je vous prie, répliqua Lisvart, cela serait inutile. Florestan se tut et ses compagnons imitèrent sa réserve a 1endroit du mystère que semblait eachernbsp;la physionornie du chevalier de la Vraie Groix. Ge dernier leur renouvela ses souhaits de bon voyage etse retira. Lorsque vint 1heure du coucher, et quil se trouva avec Périon, il lui demanda la permissionnbsp;de lembrasser, Faites, beau neveu, répondit le chevalier de la Sphere. Jespère que eela me portera bonbeur, reprit Lisvart après avoir donné 1accolade é Périon. Vous en avez done besoin ? Grand besoin... Pourquoi cela?.,. Je pars cette nuff.., Vous partez ?... Ahl cest done 1^ ce que vous nous taisiez tantót... Auriez-vous appris denbsp;quelque beu, nouvelle affiigeante?... Non pas tout-a-fait... Mais le devoir map-pellc ailleurs, et je dois partir pour quelque affaire qui na rien en soi de bicn intéressant pournbsp;voug être contée... nbsp;nbsp;nbsp;k votre guise, beau neveu 1... Toutefois, si,nbsp;dans ce voyage que vous entreprenez la, vousnbsp;aviez envie dun compagnon, vous nignorez pas,nbsp;je pense, que je suis pret vous en servir?... Je le sais, mon oncle, et vous en remercie... Mais, véritablement, l.affaire qui mest survenue,nbsp;et qui me fait ainsi vous fausser compagnie, nestnbsp;pas, je le répète, d'ma importance telle que jenbsp;doive déranger un aussi yaillant chevalier que vous,nbsp;qui serez bien plus utile ici, ou a Trébisonde... Je nai rien ü ajouter, mon beau neveu 1... Em-brassoDS-nous done derechef, ear deux accolades en pared cas valent mieux qiuune, et que le Seigneur vous protégé!... Et, en disant eela, le chevalier de laSphère souleva dans ses bras robusles le tils dEsplandian, et lembrassa le plus cordialement du monde. Lisvart, ému, se retipa aussitót pour lui caeher les larmes dont son cceur éjtait plein et qui com-raen^aient h mouiller ses yeux. En quittant Périon, il alia sans plus tarder en la maison dun vieux chevalier de sa connaissance,nbsp;qui lui fit un paternel accueil. Ghevalier, lui demanda Lisvart aprés les premières salutations dusage, jaurais besoin, pour une ontreprise queje yais tenter, dun barnois différent de celui que jai présenlement, afin de nêtre |
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pas reconnu... Pouvez-vous me fournir cette ar-mure?...
nbsp;nbsp;nbsp;Mon enfant, répondit Ie vieux chevalier, jenbsp;ne sais h vrai dire quelles armes vous donner... amp;nbsp;moins que vous ne consentiez èi endosser celles denbsp;mon fils...
nbsp;nbsp;nbsp;Jy consens dautant plus volontiers quil doitnbsp;être k peu prés de ma taille et de ma corpulence,nbsp;et que je chercheraisprobablementlongtemps avantnbsp;den trouver qui mallassent aussi bien que lesnbsp;siennes...
nbsp;nbsp;nbsp;Gestaffairefaite, alors... Attendez-moi céansnbsp;un moment, et je vais aller vous les quérir et jenbsp;reviensaussitót...
Le vieux chevalier disparut un instant, puis il revint, tenant le harnois de son fils.
nbsp;nbsp;nbsp;Voici, dit-il.
Lisvart le remercia et sarina devant lui.
Gomme il allait prendre congé :
Mon enfant, lui demanda le vieux chevalier qui le regardait faire avec attendrissement, monnbsp;enfant, permettez-moi de vous offrir le secours denbsp;mon bras, sil peut vous être utile... Je vous ai vunbsp;grandir et je vous aime. II est de mon double devoir dancien et dami de vous protéger dans lesnbsp;passes difficiles... Peut-être que la oü vous allez,nbsp;vous rencontrerez des obstacles quil vous seranbsp;malaisé de vaincre tout seul... Jai lexpérieucenbsp;pour moi, si vous avez laudace pour vous, et lex-périence nest pas a dédaigner, mon cher enfant...nbsp;La ville et ses alentours ne sont pas tellement pur-gés de païens quil nen reste encore ck et Ik quel-ques débris malfaisants... Si vous alliez tombernbsp;dans une embuscadel...
Gétait la seconde proposition de ce genre qui était faite k Lisvart dans k même soiree, proposition dictee par la sollicitude et lamitié. II en futnbsp;extrèmement touché.
Je vous remercie du fond du coeur, répondit-il au vieux chevalier. Votre loyal caractère mest connu... Votre offre ne métonne point, raaisje nenbsp;la puis accepter... Lk oü je vais, jedois être seul...nbsp;Gest une affaire vulgaire, pour laquelle il nestnbsp;pas besoin de déranger un homme de votre kge etnbsp;de votreutilité... Les jeunes sont fantasques, vousnbsp;le savez...
Fantasques et imprudents, oui, interrompit le vieillard, qui songeait sans doute k quelque imprudence qui avait coüté cher k son fils.
Adieu!... dit Lisvart.
Dieu vous garde, mon enfantl dit le vieux chevalier en le reconduisant hors de son logis.
lis se séparèrent.
Lisvart sortit delacité sans être reconnu. Quand il fut k la porte de 1Aigle, il aperQut dans 1ombrenbsp;deux formes vivantes quil jugea être celles de lé-cuyer dOnolorie el du cheval quil lui avait dit denbsp;lui préparer.
^ Un hennissement prolongé lui apprit quil ne s était pas trompé, du moins en partie.
Est-ce vous, seigneur chevalier? demanda une voix dans lobscunté.
Lisvart reconnut celle de 1écuyer.
II savanQa.
nbsp;nbsp;nbsp;Je vous ai obéi, seigneur chevalier, ditle ser-viteur, en reconnaissant k son tour lamant dOnolorie. Voici la monture que vous mavez deman-dée...
nbsp;nbsp;nbsp;Gest bien, je te remercie, mon ami, réponditnbsp;Lisvart en montant sur le cheval.
Dois-je vous suivre?...
Non... Tu vasme quitter, au contraire, pour retourner vers celle qui ta envoyé vers moi. ïunbsp;lui diras que je lui ai obéi, et que je suis parti pournbsp;aller oü elle ma commandé...
Je le lui dirai, seigneur chevalier... Mais, navez-vous rieii dautre chose k lui mander?...
Rien... Gela suffit... Seulement, cest pour elle seule que je te dis cela... Sur ta vie, que nulnbsp;autre quelle ne lesache 1...
Nul autre ne le saura, seigneur chevalier, je vous en donne lassurance...
Bien, mon ami...
Et, recommandant 1écuyer k la garde de Dieu, Lisvart le quitta. Son cheval était vivement épe-ronné : bientót il fut en pleine forêt.
Quand il fut la, il laissa aller son cheval au petit pas, sans plus soccuperdu chemin quil prendraÜ,nbsp;pourvu quil séloignat de la cité, et il se mit k rê-vasser au sujet de sa fuite.
II soupirabeaucoup, comme un homme quines-père plus aucune joie en ce monde, et il pleura si fort que le devant de son harnois fut bientót counbsp;vert deau.
Ah! chère et cruelleprincessel..._ murmura-t-il. Pouvais-je croire que vous, qui étiez la joie de mes yeux et de mon coeur, vous seriez si vitenbsp;un sujet de larmeset de tristesse?... Que vous ai-je done fait pour me traiter avec cette incom-préhensible rigueur?... Jinterroge ma conduite etnbsp;je ny vois rien qui soit contraire aux sentimentsnbsp;que je vous avais voués, k lardente amour que jenbsp;me faisais gloire déprouver pour vous... Onolorie 1nbsp;Onolorie! chère et cruelle princesse 1... Lexil oünbsp;vous me renvoyez sera éternel comme votre souvenir dans mon krael... Je ne voulais vivre quenbsp;pour vousprouver mon dévouement; je ne vivrainbsp;désormais que pour vous prouver 1obstination etnbsp;la sincérité de mon amour pour vous!... Onolorie!nbsp;Onolorie! Onolorie!
Ainsi soupirant, pleurant et rêvassant, Lisvart passa sa nuit dans cette épaisse forêt, sans songernbsp;k autre chose quk son amour perdu, k sa vienbsp;troublée k jamais, k son bonheur changé en unenbsp;immense tristesse de par le caprice dune jeunenbsp;fille.
Nous le laisserons Ik un instant, si yous le per-mettez, pour revenir k Périon quil venait de quitter.
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LES HÉRITIERS DAMADIS. 41 Sa fortune Ie protégera bien, reprit-elle. II CHAPITRE XXIXComment Périon et les autres furent trés étonnés '/ \ et trés chagrins de nepasvoir revenir Lisvart,nbsp;etcommcnt ils résolurentde se mettre tisare-I cherclie aussitót leur voyage é Trébisonde. ¦.n embrassant son neven et en lui /souhaitant bon voyage, Périonnbsp;i-lavait fait en souriant, imaginantnbsp; bien quil ne sagissait en cettenbsp;'occurrence que de quelque amourette pour laquelle il ne voulaitnbsp;pas ètre indiscret. Mais, Ie lendemain matin, voyant encore les armes de Lisvart pen-dues au croc, fors son épée, il commenganbsp;k ne plus rien comprendre. Puis, vint lheure du diner : Lisvart nétait pas encore revenu. nbsp;nbsp;nbsp;Que signifie cette longue absence? se deman-da-t-il. Mors des doutes étranges lui vinrent en Ia cer-velle touchant cette fugue du jeune cbevalier de la Vraie Croix. Toutefois, il se garda bien de communiquer ses craintes k qui que ce fut de ses amis et compagnons,nbsp;de peur qu ils ne salarmassent mal k propos. Mais, lorsquk lheure du souper la place de Lisvart se trouva vide, centre la coutume, Périon ma-nifesta tout haut sa surprise, qui fut partagée par Araadis. nbsp;nbsp;nbsp;Ou done est Lisvart? demanda ce dernier. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne sais, vraiment, répondit Périon. II manbsp;quitté cette'nuit pour une affaire peu importante...nbsp;j ai voulu 1accompagner... il a prétendu que cétaitnbsp;inutile... quil serait de retour la pointe du jour...nbsp;Nous voici au soir, et il nest pas revenu!... . II lui sera arrivé quelque aventure facheuse, dit un chevalier. Gela se pourrait, certes, cela sa pourrait, reprit Périon inquiet. Ghacun alors partagea ses inquiétudes ii lendroit de ce pauvre amoureux, qui cheminait k traversnbsp;ia forêt sans se douter des alarmes quil laissaitnbsp;derrière lui. A ce point, que la plupart des chevaliers présents résolurent de se mettre en quêtenbsp;de Lisvart, au cas oü il ne serait pas de retour Ienbsp;iendemain. Vous auriez lort, leur répondit Urgande-la-iJeconnue. nbsp;nbsp;nbsp;ïort?... Pourquoi cela? lui demanda-t-on,nbsp;dii peu étonné. ebéit en ce moment è sa destinée... hen ayons pins cure ni souci... nous saurons, plus tard, quandnbsp;^ sera temps, pourquoi il sest absenté... I ia nbsp;nbsp;nbsp;assurance dürgande, 1absence de |
vart contrista grandement ses amis, et Périon jura quaprès avoir fait un voyage k Trébisonde,nbsp;vers Gricilerie, il se mettrait en quête de son neven et ne se donnerait nulle cesse quil ne leütnbsp;retrouvé. Si Périon et ses compagnons étaient chagrinés par la fuite mystérieuse du chevalier de la Vraienbsp;Croix, nul navait autant dennui è ce propos que lanbsp;pauvre Gradasilée, prisonnière de 1erapereur denbsp;Constantinople avec son père et Ie roi de Jérusa-Icm, prisonniers comme elle, non en prison fer-mée, mais en prison libre, et sur leur parole seu-leraent. Elle aimait Lisvart, on la deviné, et son absence lui meurtrit beaucoup Ie emur. Aussi, résolut-ellenbsp;de ne pas abandonner riinpératrice quil ne fut denbsp;retour. Le jour venu, chacun prit congé du vieil et du nouvel empereur de Constantinople, et des princesnbsp;et seigneurs de la Thrace. Lempereur de Trébisonde monta sur son navire, accompagné du chevalier de la Sphère, de Florestan, de Parmenir sonnbsp;frère, de Galvanes, dAbies dIrlande, de Vaillades,nbsp;de Quadragant et de Lan^ines, lesquels étaientnbsp;trés contents de ce voyage. En outre, ils comptaientnbsp;bien tous, après leur séjour dun mois ou de sixnbsp;semaines a Trébisonde, se mettre en quête pour re-trouver le jeune Lisvart, malgré les conseils con-traires que leur avait avait donnés Urgande-la-Dé-connue. Nous revenons présentement vers eet araou-reux cbevalier. CHAPITRE XXXComment Lisvart, en cheminant, guidé par la fortune, eut bientót occasion de combattre des chevaliers qui médi-saient des femmes et de 1amour... Le chevalier de la Vraie Groix cheminait done, sans savoir oü, dans la nuit et dans la forêt,nbsp;lamour en tête et le chagrin au cceur, tournantnbsp;le plus possible le dos ü Constantinople. II chemina ainsi toute la nuit et toute la journée du lendemain, sans sarrêter pour prendre nour-riture ni pour la faire prendre èi son cheval, quinbsp;cependant devait en avoir besoin. Sur le soir, se trouvaiit 'enfin las et travaillé par le besoin, il sarrêta, mit pied a terre, óta le freinnbsp;k sa monture et lui permit daller paitre oü ellenbsp;voudrait. II était sorti de la forêt, et était arrivé au bas dune montagne, au milieu dun bouquet darbres.nbsp;II sassit, et, comme il lui était impossible de son-ger h autre chose qui ses malheurs et ü sonnbsp;amour repoussé, R retomba tout naturellementnbsp;dans sa mélancolie de la veille. Son désespoir lenbsp;poigna tenement, quk bout de courage, il se réso-lut cl laisser Ik ses armes et la gloire et la cheva- |
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lerie, et k se retirer dans iin ermitage pour servir Dieu Ie reste de sa vie, se sentant trop faible pournbsp;suivre Ie monde, étant ainsi défavorisé de sa mie. Comme il en était 1amp;, il entendit touM-coup résonner dans Ie silence du soir une voix qui luinbsp;sembla venir den haut et qui lui cria : Lisvart! Lisvart! oublie ce souvenir, et suis Ie train de la ehevalerie, vers laquelle tues appelénbsp;par droit de naturel... Autrement, tu ne feraisnbsp;pas oeuvre agréable i Dieu t... En sentcndant ainsi nommer, Lisvart avait en-levé son heaume et sétait levé sur la pointe de ses pieds pour tacher dapercevoir la personne qui luinbsp;parlait. II ne vit rien. Lors, il se rassit, pensant avoir rêvé. La voix se fit entendre de nouveau. Etonné, il se leva de nouveau, et se mit a chercher dans toutes les directions. Au bout denbsp;quelques instants il remarqua, ci la elarté do lanbsp;lune, une femme qui se tenait au haut dun arbre. Chevalier infortuné, lui dit cette femme, garde-toi bien de mettre k execution ton projet...nbsp;Ce nest pas a ton age quon senterre et quon renonce ainsi la gloire et au bonheurl... Dieu nenbsp;ta pas donné la force que tij as, pour Ia dépensernbsp;dans une sterile oisivelé... Retiens ma parole etnbsp;suis mon conseil... II y a eu de plus grands mal-heureux que toi, qui, finalement, en sont venusnbsp;leurs intentions. Le courage et la pcrsévérancenbsp;forcent la main i la fortune... II faut un peu senbsp;protéger soi-même lorsquon veut être protégé parnbsp;elle 1... Vision OU réalité, la femme entrevue par Lisvart disparut après avoir dit cela, ce dont il resta aussinbsp;émerveillé quépouvanté. Cette apparition porta ses fruits et son esprit. Au point du jour, il reprit ses armes, remonta surnbsp;son destrier et cbemina travers la forêt, le plusnbsp;couvertement quil put, sans choisir aueune voienbsp;OU sentier plutót quun autre, II en résulta que soncheval, étant entré dansun taillis, se mit h brouter les branches folies qui senbsp;trouvaient a sa portée, et, sür de nêtre pas répré-hendé par son maitre, en prit k son aise, marchantnbsp;et sarrêtant lorsquil lui convenait. Survint un chevalier, lequel, remarquant que cétait le cheval qui conduisait Lisvart, et nonnbsp;Lisvart qui conduisait son cheval, pensa a part luinbsp;quil était fol ou ivre. Mais il neut pas fait vingtnbsp;pas avec lui quil sut a quoi sen tenir, Lisvartnbsp;sctant mis k dire tout haut en soupirant: nbsp;nbsp;nbsp;Hélas l chére et cruelle maitresse I commenbsp;vous avez mal récompensé mon amour et manbsp;fidélitél... nbsp;nbsp;nbsp;A ce que je vois, damp chevalier, dit alorsnbsp;linconnu, vous êtes la victirnede 1amour?... Lisvart, sortant de sa rêverie, jeta un regard distrait et languissant sur le chevalier qui lui par-lait ainsi et quil navait point encore apergu.nbsp;Puis, sans lui répondre, il chercha a prendre unnbsp;autre sentier.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Mais 1 inconpu, arrêtant sou cheval paria bride, lui dit encore ; |
Par Dieu! damp chevalier, vous demeurerez avec moi, que vous le veuillez ou non... je veuxnbsp;connaitre la cause de votre folie... Comment 1 répondit Lisvart. Me voulez-vous done contraindre li iaire ce quil ne me plait pas? Oui, repartit lautre. Et pourquoi cela ? Paree que je neusse jamais pensé rencontrer un homme assez fou pour se marteler 1esprit anbsp;propos dun sexo aussi faux et aussi malicieux quenbsp;Pest le sexe féminin. Par ma foi 1 sécria Lisvart, si vous étiez aussi courtoi^ que vous êtes mal appris, vous cesserieznbsp;cette importunité quimeblessc, et que je pourraisnbsp;bien punir si je navais lesprit aussi préocciipé,nbsp;si jétais plus è moi-même que je ne suis... Vousnbsp;navez ni drojt ni raison de jeter ainsi le blame surnbsp;un sexe que vous êtes indigne de servir, car unenbsp;femme, quelle quelle soit, vaut plus ê elle seulenbsp;que tous les hommes ensemble 1... VoiIamp; qui va bien, répliqua le chevalier in-connu. Mais il me semble, rami, que vous devriez vous contenter dêtre fou, sans chercher encore finbsp;être sot... Et, si Dieu me prête assistance, je défienbsp;bien toutes les femmes, et celle qui vous traitre sinbsp;mal tout comme les autres, de mempêcher davoirnbsp;le coeur net de vos balivernes 1... Lisvart, courroucé de plus en plus, mit aussifót lépée ê la main, et donna un coup si prompt et sinbsp;violent sur le bras gauche do son adversaire quilnbsp;le lui sépara des cótes. Paillard! infame! sécriait-il en continuant A frapper, Voihi le salaire de tes raéritesl... Voifonbsp;qui lapprendra i outrager de ta langue de vipèrenbsp;la dame que jaime et qui est sans seconde aunbsp;monde!.., Le chevalier inconnu nattendit pas son reste. II senfuit, lout sanglant, en poussant des cris lamen-tables. Lisvart croyait en être quitte. Au bout dun quart dheure, il vit arriver k bride abattue surnbsp;lui le même chevalier, plus deux autres, armés denbsp;pied en cap, lesquels.lui crièrent: Par Dieu 1 méchant, vous allez payer sur Iheure routrage que vous venez de faire k notrenbsp;campagnon, lequel nen pouvait mais, en somme,nbsp;de 1infidélité de votre maitresse, et de la folienbsp;amour qui vous tourmente ! Pour toute réponse, Lsvart brocha son cheval des éperons, et, se couvrant de son écu, alia a lanbsp;rencontre de ces nouveaux ennerais, lesquels, aunbsp;bout de quelques passes, furent fort mal menés parnbsp;lui. Lun fut tué; lautre blessé grièvement, et lenbsp;troisième eu train de lêtre. Au même moment sortirent du bois voisin six vilains, embStonnés de haches et couverts de cape-lines defer. Ces vilains, voyant trois chevaliers mal-meiiés par un seul, trouvêrent tout simple de courir sus anbsp;ce dernier,et ils lui auraient fait un mauvais parU,nbsp;si Lisvart navait jouc du couteau avec agilite.nbsp;Trois de ces agresseurs-la furent tués comme usnbsp;méritaient de lêtre. Les autres prirent la tuite. |
LES HERITIERS DAMADIS. 43
LES HERITIERS DAMADIS. 43 Lisvart les aurait volontiers poursuivis, mais son cheval avait repu un coup de hache qui lui avaitnbsp;ouvert Ie ventre; il fut force de mettre pied i terrenbsp;et de sarrêter. II avait chaud, il sortit du bois et alia vers une fontaine qui coulait dans la vallée, une fontainenbsp;oinbragde de quelques abrissaux. Comment Ie chevalier de la VraieCroix, s'dtant endormi sur Ie bord dune fontaine, cnlanditnbsp;la voix dun bel enfant qui lui indiqua cenbsp;quil avait i faire. ituée dans un endroit charmant, on entendaitnbsp;cette fontaine faire son petit murmure sur un lit denbsp;cailloux blancs comme nei-p ge etreluisantscommeaciernbsp;I Son aspect rafraichissaitnbsp;'davance les gens altérés etnbsp;défatiguait les gens fatigues. Lisvart, qui sétait vaillarament battu contre les trois chevaliers fé-lons et contre les vilains k capelinesnbsp;de fer, avait une soif ardente, et ilnbsp;éprouvait dans tous les membresnbsp;une lassitude extréme. Joignez é cela quil navait pas mangé depuis son depart de Constantinople , et vous comprendreznbsp;sa joie lorsquil aperqut cette fontaine orabragée darbres : il allaitnbsp;enfin pouvoir se reposer ! II sapprocha done, óta son gan-telet, se débarrassa de son heaume, et, puisant é plusieurs reprises sanbsp;main dans Tonde transparente, ilnbsp;,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;étancha la soif qui Ie poignait si vio- lömment k la gorge. Pendant ce temps, survinrent trois pasteurs, fa-hgués et altérés, eux aussi. lis navaierit pas, de prime abord, apergu Ie chevalier de la Vraie Groix, ils sétaient avancés sans défiance. Mais, en Ie rpyant, ils tressaillirent deffroi et firent mine denbsp;s enfuir. Lisvart, en se retournant, se trouva en face ^ eux. , Pourquoi me fuyez-vous? leur demanda-t-il he sa voix la plus douce. Les trois pasteurs furent toutdun coup rassurés, autant par Ie son de sa voix que par la jeunesse etnbsp;Pfr Ja beauté de son visage. Il les avait effrayésnbsp;f puree quil était armé et que sou harnoisnbsp;_nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;désordre, par suite du combat acharné 4 1 venait de soutenir. Maintenant ils étaient |
complétement revenus de leur première et fdcheuse impression è son endroit. Lors done, ils sapprochèrent de lui, sassirent au bord de la fontaine, sur Ie gazon, et, tirantnbsp;quelques viandes fumées de leurs pannetières, ilsnbsp;se mirent en devoir de manger avec un appétit ai-guisé par leur fatigue de la journée, et aussi par lanbsp;peur quils venaient déprouver. Lisvart les regarda faire, et, malgré la violence de sa passion pour Onolorie, il sapergut quil navait pas mangé depuis prés de quarante-huitnbsp;heures. Le regard dinvolontaire convoitise quil jeta sur les pasteurs fut une révélation pour ces bravesnbsp;gens. Voulez-vous bien, seigneur chevalier, par-tager notre repas? lui demandèrent-ils, un peu honteux davoir mangé si goulument, sans songernbsp;quil y avait é c6té deux un chrétien qui avait peut-être faim. De grand cceur, mes amis, répondit Lisvart. On fouilla dans les pannetières, et on choisit les meilleurs morceaux pour los lui offrir. II dina ce jour-lè de fort bon appétit. Leau de la source lui parut plus savoureuse encore quau-paravant. Quand il eut fini, Lisvart remercia de nouveau les pasteurs, et, tout en échangeant quelques paroles avec eux, il ne put sempêcher de sétendrenbsp;sur le gazon pour défatiguer un peu ses membresnbsp;brisés. Quelques minutes après, il dormait k poings fermés, du même appétit dont il avait diné. Les pasteurs, qui avaient terminé leur modeste repas et que les soins de leur office appelaient ail-leurs, se relevèrent sans bruit et séloignèrent,nbsp;après avoir jeté un regard pitoyable sur le jeunenbsp;chevalier endormi, et Tav oir recommandé k lanbsp;bonne garde du Seigneur. Au bout de quelques instants, ils avaient dispara dans les profondeurs de la vallée. Lisvart dormait toujours, et Ton nentendait plus que le va-et-vient régulier de sa respiration, quin-terroinpait parfois un soupir. II songeait sans doute la belle et cruelle Onolorie. Tout-è-coup, au beau milieu de son sommeil, cest-è-dire de son rève amoureux, unevoix résonnanbsp;il ses oreilles, une voix claire, sonore et harmo-nieuse comme du cristal ébranlé. Lisvart!... Lisvart!.,. Lisvart!... cria la voix. Le chevalier de la Vraie Croix, sentendant ainsi nommer, se réveilla en sursaut, et regarda dunnbsp;air effaré tout autour de lui. Dabord il ne vit rien. Puis, peu k peu, les brouil-lards du sommeil se dissipapt, il apergut k deux pas de lui, calme, rose, souriant, beau comme lenbsp;jour, nu comme la vérité, un jeune enfant qui lenbsp;regardait le plus gentiment et le plus doucementnbsp;du monde. Involontairement, Lisvart prit peur, lui si vail-lant dordinajre. |
44 BIBLIOTHEQUE BLEUE,
44 BIBLIOTHEQUE BLEUE, Qui es-tu ? deraanda-t-il en cherchant k sé-loigner. Je suis celui qui est, répondit Ienfant de sa voix résonuaute et harmonieuse. Je viens vers toinbsp;pour te consoler et te guider... Les jeunes hommesnbsp;comme toi ne doivent pas se décourager ainsi quenbsp;tu Ie fais... 11 y a dans ce monde des baumes pournbsp;toutes les blessures, des consolations pour toutesnbsp;les douleurs... Les vieux seuls ont Ie droit de senbsp;désespérer, paree quau-delJi de la vieillesse, il nynbsp;a rien que Ia mort... Tu as un large avenir devantnbsp;toi, et si tu rencontres des ronces sur ton chernin,nbsp;cest pour te faire mieux seutir la beauté des fleursnbsp;que tu auras k cueillir... Que dois-je faire? deraanda Lisvart éperdu, ne comprenant rien a cette apparition. Tu vas déloger de céans, oü il ne fait pas bon a rester pour toi... Tu prendras Ie chemin dunbsp;cloltre que tu vois lit-bas; il te mènera jusquamp; unnbsp;rocher derrière lequel tu trouveras un ermitage... Une fois IJi ?... Une fois la, tu sauras ce que tu as h faire... Mais encore?... Lisvart interrogeait encore, que Tenfant avait disparu. II se frotta les yeux a plusieurs reprises, croyant a un rêve, et fort émerveillé de cette seconde vision, parente de celle quil avait eue la nuit précé-dente dans la forêt. Toutefois, rêve ou réalité il résolut de suivre lindication qui venait de lui être donnée, dautantnbsp;plus quil navait rien autre chose a faire qua allernbsp;devant lui. II ne voyait pas ce quil avait a gagnernbsp;en restant couché au bord de cette fontaine; et ilnbsp;comprenait, au contraire, quil ne pourrait trouvernbsp;de distractions a sa peine araoureuse que dans unenbsp;agitation du corps et de lesprit. En conséquence, il se leva, non sans avoir re-gardé soigneusement autour de lui pour sassurer quil était bien seul, et que lenfant qui lui avaitnbsp;parlé ne sétait pas réfugié, pour lépier, dans Ienbsp;voisinage. La plusprofonde solitude régnait dans lendroit de la vallée oü il se trouvait en ce moment. Le seulnbsp;bruit quon entendit était des ramages doiseauxnbsp;dans les ramures de la forêt prochaine. Lisvart soupira derechef en songeant au bonheur de ces oiseaux et de ces oiselles qui ramageaientnbsp;ainsi paree quils saimaient, et il se rait a chemi-ner droit devant lui. II rencontra bientót le sentier de droite que lui avait indiqué lenfant. II le prit et sy engagea ré-solüment, quoi quil dut lui arriver. Ce sentier était un peu raontueux.^ II le suivit sans se préoccuper de la difficulté de 1ascension. Quand il fut au bout, cest-ê-dire lorsquil eut atteint le rocher qui lui avait été annoncé, il com-inenca acomprendre que lenfant était une réalité,nbsp;puisqueti sornrae il nétait jamais venu dans eetnbsp;endroit, et navait pu soupeoiiner la presence decenbsp;rocher dominant ainsi la vallée. Ge qail vit le confirma dans cette créance. |
11 était arrivé sur une sorte de plateau au milieu duquel sélevait un ermitage, lermitage dont luinbsp;avait parlé lenfant. II y a dans tout ceci. murmura-t-il, un mys-tére qui mémerveiüe... Je ne rêve pas, puisque je me sens marcher et que jai parfaite consciencenbsp;de mes actions... Je crois reconnaitre en toutesnbsp;ces choses la main du sage Alquif... Gest lui qui,nbsp;sous des formes différentes, ma parlé cette nuit etnbsp;rna conseillé tout-a-lheure!... Gcstlui... je nennbsp;don te plus!... Comme il disait ces mots, il aperqut devant lui un poteau auquel étaient attachées des armesnbsp;noires, et un parchemin sur lequel étaient tracéesnbsp;quelques lignes. II sapprocha de plus prés, et Int : « Ces armes noires sont pour toi. Tu as bien fait de suivre les conseils qui font été donnés. Tu ferasnbsp;bien encore de suivre les présentes indications. « Au revers de cette montagne, derrière lermi-tage, il y a un sentier qui dévale jusquê Ia rner. Prends ce sentier, suis-le bardiment. Quand tunbsp;seras arrivé sur la grêve, tu trouveras une barque;nbsp;tu monteras dedans, et... « Que le ciel te conduise et te protégé!...» Le chevalier de la Vraie Groix conamenca h se senlir réconforté en pensant quune puissance in-connue soccupait ainsi de sa vie. 11 en augura biennbsp;pour le succes futur de son amour, bien quil luinbsp;semblat difficile de faire revenir la princesse Ono-lorie sur le cruel arrêt quelle avait prononcénbsp;centre lui. II se dépouilla des armes quil portait, revêtit les armes noires suspendues au poteau, et, celanbsp;fait, il tourna autour de lermitagepour découvrirnbsp;le sentier dévalant. Lorsquil leut découvert, cache dans un bouquet de ronces sauvages, il en écarta les branches et synbsp;engagea courageusement. Une demi-heure après, il se trouvait au bas de la montagne, sur la grêve, le long de la mer. II ne lüt pas longlemps sans apercevoir la barque. CHAPITRE XXXII Comment le chevalier de la Vraie Croix entra dans une barque, et, après quatre jours de navigation, fit rencontre do chevaliers corsaires qui enlevaient Alquife. ne fois dans la barqne» Lisvart se mit k naviguernbsp;en pleine mer, laissant Icnbsp;vent souffler dans ses voiles, sans plus sembar- rasser doü il venait, du nord OU du midi, denbsp;droite ou de gauche, assure quil était raamte- nant quil ne pouvaitque le conduire a bonnesnbsp;aveutures. 11 fut quatre jours et |
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autant de nuits a crrer ainsi fi la merci des vents et des flots, abaiidonnant loujours Ic vaisseau è sanbsp;propre impulsion, comme s'il se fut agi de toutnbsp;autre que de lui-même. Persomie ne Ie rencontranbsp;et il ne rencontra personne, doü il résolut de sap-pelcr désormais Ie Chevalier Solitaire. Le cinquième jour, il apergut venant k lui, une grande barque a voiles déployées, dans laquellenbsp;dtaient quatre chevaliers armés de toutes piècesnbsp;f t unederaoiselle que ces quatre chevaliers teuaientnbsp;liée par une grosse chaine. Ces chevaliers, Lisvart ne les connaissait pas. Hlais cette prisoiinière quils emraenaient ainsi, ilnbsp;la reconnut parfaitement, lorsqueles deux, barquesnbsp;se furcnt ra[tprochées. Cétait Alquife, la fille du sage Alquif. nbsp;nbsp;nbsp;Damp chevalier aux armes noires! lui criè-rent les corsaires, rendez-vous ci merci, et vousnbsp;aurcz la vie sauve... Sinon, la mort!... nbsp;nbsp;nbsp;Dieu me garde, répondit Lisvart, de tombernbsp;entre vos mains!... Car si vous traitcz ainsi lesnbsp;femmes, comment me traiterez-vous done, moi,nbsp;pauvre chevalier?... Les corsaires, enlendantcela, jetèrentles agrafes pour haq)per le navire de Lisvart et le coller aunbsp;leur. Puis, mettant Fépée la main, ils sautèrentnbsp;tous quatre, et se trouvèrent en face du jeune che-Valier de la Vraie Croix. Alors commenga un combat apre et sanglant, et en tous cas, assez inégal, Lisvart étant seul contrenbsp;quatre. Pendant que les corsaires et lui sescriraaient, frappant destoc et de taille, Alquife, ti genoux surnbsp;le pont de son navire, priait Dieu avec grande fer-veur pour quil donnat la victoire au Chevaliernbsp;Solitaire. Celui-ci, malgré sa vaillance et son habileté, auraitcertainement succombé. Déjk lun des quatrenbsp;eorsaires venait de lui donner sur larmet, amp; len-droit de la nuque, un coup qui eüt pu être mortel,nbsp;si Lisvart navait fait un mouvement adroit. Aunbsp;lieu detre tué ou blessé, il ne fut quétourdi, etnbsp;encore seuleraent lespace dun éclair. Se redressant alors, furieux, il fit vitement porder au coupable pénitence de ce pêché en lui cou-pant, dun revers de sa bonne épée, haubert et oiaille, chair et tout. Le corsaire tomba mort aux pieds de ses compagnons qui reculèrent, un peu chagrinés de cette jnort; et, dans ce recul, lun des trois qui res-¦nieiit, se penchant trop vivement en arrière,nbsp;tomba dans Peau, au fond de laquelle il fut porténbsp;tout naturellcmeiit par Ia pesanteur de ses armes.nbsp;Poissons aussi squammeux nagent mal, en effet? Lestaient deux corsaires, lesquels, ébahis de la perte de leurs compagnons, jugèrent prudent denbsp;plier le genou et de demander leur pardon. Cela ne me regarde pas, leur répondit rude-ï^ont Lisvart. Cest 1 atïaire de cette dempiselle que ''ons emmeniezsi indignement enchainée... II fautnbsp;fio elle se prononce... si elle veut votre mort, vousnbsp;mourrez sans remission; si elle veut votre grace, vous 1accorderai, quoique a contre-eoeur, car 'ous me faitps 1effet de paillards bien endurcis 1... |
Demoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers Alquifc que faut-il faire de ces corsaires? Prononcezl... Alquife avaitététémoin de la prouesse du Chevalier Solitaire, et elle désirait au fond de son ame que ce füt Lisvart ou Périon, sans penser quellenbsp;püt être si prés de la vérité. Elle répondit: Hélas! scimeur, puisque jai le bonheur de rencontre! un chevalier qui secourt si courageu-sement les demoiselles en peril, je ne sais pasnbsp;avoir damertume contre ceux qui ont agi tout aunbsp;contraire de lui... Par ainsi, je vous supplie denbsp;leur octroyer la vie, k la condition quils me con-duiront oü je voudrai aller... Condition fort douce I dit Lisvart. Vous êtes en vérité beaucoup trop bonne 1... Alquife reprit: II me semble juste quils me conduisentdans mon vrai chemin, puisquils men ontdétournée sinbsp;mal k propos... Quel était ce chemin, demoiselle? demanda le chevalier de la Vraie Croix. Céfait, reprit Alquife, un voyage fait en vue de deux excellents chevaliers, lesquels, lorsquilsnbsp;vous connaitront un jour, vous remercieront cer-tainement du service que vous leur aurez rendu ennbsp;me secourant... Seigneur, dirent les deux pirates, toujours a genoux; seigneur, nous vous obéirons, ainsi quknbsp;cette demoiselle... nous vous le promettons etnbsp;jürons par le Dieu vivantl... Ordonnez done lunnbsp;ou 1aulre. Lisvart avait reconnu Alquife, nous lavons dit. II se doutait bien, surtoiit daprès ce quelle venaitnbsp;de lui répondre, quelle revenait de Trébisondenbsp;vers lui et Périon, de la part de Gricilerie et d0-nolorie... A cette pensée, un tremblement dont il ne fut pas maitre sempara de lui. II se sentit pahr etnbsp;rougir cent fois dans une minute. Je suis Lisvart 1... allait-il lui crier. Alais il se contint et retint, de peur que la bonne Alquife, sachant quil était Lisvart, ne lui racontat,nbsp;de la part dOuolorie, quelque nouveau dédain,nbsp;plus cruel encore, de cette maitresse tant aimée. II se tut done lamp;-dessus. 11 arrêta les battements de son coeur et laveu qui allait lui sortir des lèvres. Demoiselle, se cqntenta-t-il de répondre, je vous prie de vouloir bien nie dire, si toutefois ilnbsp;ny a pas quelque indiscretion a cela, quels sontnbsp;les deux chevaliers qui faisaient lobjet de votrenbsp;voyage?... Sire chevalier, répondit Alquife, ils sont en-fants du roi Amadis et de lempereur Esplandian, estimés aujourdhui entre les plus preux de lanbsp;terre... Et vous alliez vers eux ? Jallais vers eux pour une affaire qui leur est dimportance... A tous deux? A tous deux... II y eut un silence de quelques secondes. Puis, la bonne demoiselle reprit : |
46 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
46 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Jétais descendue en une ile que javais ren-contrée sur ma route, afin dy prendre quelque ra-fraichissement... Je metiouvai tout-^-coup cernée et saisie par ces pirates... Les misérables paillards I... nbsp;nbsp;nbsp;Je me hate dajouter, seigneur chevalier,nbsp;quils ne mont pas fait dautre mal que celui dontnbsp;Yous avez été témoin... nbsp;nbsp;nbsp;Gest heaucoup tropl... Un tel déplaisir mé-riterait un chatiment... Mais, puisque vous leurnbsp;avez pardonné, je nai plus rien èi faire què menbsp;taire et a vous prier de continuer... nbsp;nbsp;nbsp;Je nai plus quli vous supplier, seigneurnbsp;chevalier, de leur commander de me conduire lènbsp;oü je veux aller, suivant la promesse quils mennbsp;ont faite tout-tt-lheure... nbsp;nbsp;nbsp;Et oü Youlez-vous aller, demoiselle ? nbsp;nbsp;nbsp;A Constantinople. nbsp;nbsp;nbsp;Et une fois lü?... nbsp;nbsp;nbsp;Je serai è hon port et naurai plus hesoinnbsp;deux. lis pourront alors prendre congé et aller oünbsp;hon leur semblera... nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, ma mie, soyez assurée que je desire grandement connaitre, pour les servir,les deuxnbsp;fils de prince dont vous venez de me parler... 11 ne tient quü vous, seigneur chevalier, et ü votre prouesse ainsi quü votre courtoisie, je peuxnbsp;vous répondre davance quils voustrouverontdignenbsp;dêtreleur compagnon... Mais, cest assez vous retenir, demoiselle !., 11 est temps que vous alliez oü vous appelle votre office... Adieu done, et que Dieu vous ait en sanbsp;sainte et digne garde, comme vous Ie méritez !... nbsp;nbsp;nbsp;Et vous pareillement, seigneur chevalier. Les agrafes qui retenaient les deux navires furent enlevéespar les deux pirates, devenus aussi obéis-sants et attentionnés quils étaient outrecuidants une heure auparavant. nbsp;nbsp;nbsp;Vous savez oü vous devez conduire cette demoiselle ? leur répéta Lisvart pour la dernière fois. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, seigneur chevalier : tout droit ü Constantinople 1... Soyez courtois et respectueux envers elle, je vous y engage, si vous tenez a conserver votre têtenbsp;intacte sur vos épaules. nbsp;nbsp;nbsp;Nous serons respectueux et courtois, nousnbsp;vous Ie promettons. Lisvart crut ü leur sincérité, et il leur abandonna volontiers Alquife. Sil eüt douté un seul instantnbsp;deux, il eüt préféré la conduire lui-même, malgrénbsp;lenvie qüil avait de séloigner de Constantinople. Chacun, done, étant dans son vaisseau, Alquife avec les corsaires, et Lisvart tout seul, la bonnenbsp;demoiselle savisa de lui demander son nom. nbsp;nbsp;nbsp;Jai hesoin de Ie savoir, ajouta-t-elle, afin quenbsp;je puisse vous faire remercier un jour par ceuxnbsp;auxquels vous avez fait plaisiren men faisant... Et,nbsp;afin que je vous puisse désormais reconnaitre, ótez,nbsp;jevous prie, votre heaume qui me dérobe Ie visagenbsp;d un loyal chevalier... |
Demoiselle, répondit Lisvart, tout co que je jfjuis vous (lire, cest que jai nom Ie Chevalier Solitaire... Quant ü ce qui est dóter raon armet afinnbsp;de vous laisser voir mon visage, outre que cela nenbsp;vous satisferait que rnédiocrement, je ne Ie puisnbsp;avant davoir accompli Ie voyage oü je suis présen-tement engage... Lisvart avait ü peine fait cette réponse, que les voiles de la barque quil montait senflèrent etlen-trainèrent en pleine mer, du cóté opposé ü la routenbsp;que devait suivre la barque dAlquife, cest-ü-dire ünbsp;lopposite de Constantinople. Ainsi navigua-t-il pendant un, deux, trois, qüa-tre, cinq jours encore, et autant de nuits, sans rencontrer aucune aventure. La mer était pour luinbsp;un desert liquide. Quant a létat de son esprit et de son cceur, il était ü peu prés Ie même, a savoir que lamour len-vahissait tout entier. Parfois, songeant aux paroles dAlquife et a lobjet de sa mission ü Constantinople, de la partnbsp;de la princesse Gricilerie et de sa soaur Onolorie,nbsp;i! se disait : Si cétait mon pardon quelle portait lü !... Hélas! douce amiel Quel tourment vous me causez,nbsp;sans sujet I Peut-être quü quelque jour, je mourrainbsp;sans vous avoir revue 1... Ainsi se plaignait Ie chevalier Solitaire. Le sixième jour de sa navigation, il arriva en Pile des Serpents. CHAPIÏRE XXXIII Comment 1empereur de Tróbisonde, avec sa tlolle, prit port en ses pays, ot des propos queut la princesse Gricilerienbsp;avec la demoiselle Alquife. écemment on a raconté, sil vous en souvient, quen même tempsnbsp;que Lisvart sortait de Constan-j tinople, en sortaient aussi, ennbsp;v^grande partie, les princes venusnbsp;\ rau secours de la Thrace, et en ¦nbsp;I j trautres lempereur de Trébi'nbsp;7 sonde, accompagné duchevaliefnbsp;sA. de la Sphere, de Floresfan et denbsp;PjGalvanes. Les vents leur furent con-traires. Peu sen fallut que leurs ! navires, le jouet des flots, n®nbsp;'sallassent briser sur les cótes,nbsp;etsurlosrécifs dontelles étaientnbsp;bordées. Tantót les flots sapai-saient, et alors chacun se mettaiinbsp;a espérer de plus belle, se pro-mettant par avance toutes les _____ nbsp;nbsp;nbsp;joies du retour, les mères a em- brasser, les amis k revoir, los maitresses k recon-forter, et les mille aulres choses dont se compo' sent les félicitós humaines, petites ou grandes. |
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Tantót, au contraire, la bonasse disparaissaitpour raontrer linanité des espoirs des hommes, et fi celtenbsp;bonasse succédait une épouvanlable tempête, ton-nerre, éclairs, pluie, grêle, et Ie reste, toutcela aunbsp;milieu des ténèbres, sur un sol qui sc déchirait énbsp;chaque instant et ouvrait de larges gueules commenbsp;pour engloutir les vaisseaux et les gens quils por-taient. Ces alternatives de soleil et dorage, dangoisses et despérances, durèrent un mois entier, au boutnbsp;duquel, ünalement, lernpereur et sa suite prirentnbsp;port a Trébisonde. Si les voyageurs furent heureux dêtre arrivés au terme de leur voyage et de leurs peines, il uenbsp;faut pas Ie demander. Mais aussi, leur bonheur trouva son pared parmi les gens qui les attendaient. Limpératrice et lesnbsp;autres dames de la cour furent fort aises dc ce retour tant souhaité et si vainement attendu pendantnbsp;un si long temps. Les autres dames, a lexception de la belle et malheureuse princesse Onolorie. Elle avait écrit é sou ami une lettre bien duro, bien cruelle, et surtout bien imméritée, maisnbsp;quelle avait cru de son devoir de maitresse outra-géedécrire et denvoyer é Lisvartpar son écuyer.nbsp;Mais, au fond, cette manifestation de la jalousienbsp;extravagante lui avait coüté, et, par moments,nbsp;elle regrettait de sy être laissé eraporter, trouvantnbsp;dans son cceur et dans son amour des excuses, desnbsp;faux-fuyants, des attenuations au crime de lèse-fidélité quelle se croyait autorisée a reprocher aunbsp;chevalier de la Vraie Groix. Le retour de lempereur de Trébisonde, son père, avec son cortege de chevaliers qui, tous,nbsp;avaient une affection a sa cour, la poigna plusnbsp;douloureusement encore. Lisvart nétait pas parmi les chevaliers qui re-venaient. Aussi, pendant que toutes les dames ét demoiselles de la suite de sa mère et delle-même, se livraient, hauteraent ou en particulier, au plaisirnbsp;de retrouver leurs amis, sains etsaufs, et toujoursnbsp;amoureux, après une si longue absence, Onolorienbsp;seule saffligeait, et avec raison. Cest si triste denbsp;voir les autres se réjouir, surtout lorsquon a déjanbsp;des raisons particulières de pleurer 1 Onolorie ne voulut done prendre aucune part, tnais aucune, si minime quelle put étre, a lallé-gresse générale et aux fètes splendides qui se don-iièrentpour faire accueil au vieil empereur de Tré-hisonde et é ses vaillanls compagnons. Elle boudanbsp;tant et si bien, que sa mère, malgré sa joie et loc-Cupation que lui donnaient ces fêtes, finit parnbsp;Pcendre alarme et par sinquiéter affectueusementnbsp;du visage pale et amaigri de sa fdle Onolorie. Mais, il toutes ses questions, cette malheureuse princesse se contenla dc répondre dun air qui dé-^runtait beaucoup ses paroles: Je nai rien, madame, absolument rien, je t^ous jure. Oourquoi alors cette paleur et eet air navré?... Je suis pale et navrée sans cause, madame, |
comme sont toutes les jeunes filles k de certaines heures, é ce quil parait... Cétait une réponse comme une autre, et certes rimpératrice eüt préféré que sa fille lui donnat denbsp;meilleures raisons. Toutefois, en labsence de cesnbsp;raisons-la, elle fit semblant den croire Onolorie etnbsp;de ne pas attacher plus dimportance quelle-mêmenbsp;é ses allures mélancoliques; mais, a part soi, ellenbsp;se promit de la surveiller aussitót que les fêtes se-raient passées. Si Lisvart nétait pas la, Florestan, Galvanes et le chevalier de la Sphere y étaient, et leur pré-sence réjouissait grandement leurs mies, quils en-fretenaient le plus souvent possible de laffeclionnbsp;quils leur portaient, et de la servitude en laquellenbsp;lamour les tenait. On en était lii, enpleines réjouissances publiques et particulières, lorsque huit jours après larrivéenbsp;de lempereur et de ses compagnons a Trébisonde,nbsp;la demoiselle Alquife demanda k être introduitenbsp;auprès de lui. Elle parut, accompagnée de quatre hommes qui portaient solennellement la tête dun monstrueuxnbsp;serpent. Sire, dit Alquife après avoir fait la révérence quelle devait, je vous apporte céans nouvellesnbsp;toutes fralches du meilleur chevalier de la chré-tienté... Et quel est-il done? demanda le vieil empereur. Est-ce que je le connais ?... On le nomme le chevalier Solitaire, répondit Alquife; voila tout ce que je sais de son nom.nbsp;Quant a ses actions, cest autre chose, car je lai vunbsp;a loeuvre et je vous promets quil travaille bien. 11nbsp;ma une première fois sauvée des mains de quatrenbsp;corsaires... Puis, comme je men revenais, jai éténbsp;assaillie par une tempète qui ma jetée loin de manbsp;route, sur la cóte de lile Serpente, oü jai été faitenbsp;prisonnière, et doü jai été délivrée, ainsi quenbsp;Gastilles et Tartarie, par le même chevalier quinbsp;était venu aborder la... Voila la tête du serpentnbsp;monstrueux quil a tué; vous jugez que cela nanbsp;pas dü être une petite besogne... De plus, il a misnbsp;hors détat de nuire le géant, roi de cette ile, aprèsnbsp;un combat oü cent autres que lui auraient éténbsp;vaincus 1... Pourquoi ne vous a-t-il pas accompagnée céans?... Son devoir 1appelait ailleurs... Je crois, Sire, que ce nest pas le devoir, mais lamour qui lenbsp;mène... Etre si vaillant et être si malheureux ennbsp;femme, cela nest pas équitable 1... Je suis de Yotre avis, demoiselle. Ge récit fit impression sur tout le monde, et principalement sur Périon, qui supposa que cenbsp;chevalier Solitaire ne devait être autre quo son beaunbsp;neveu Lisvart. Lempereur remercia Alquife, et, après avoir grandement admirélatête monstrueusedu serpent,nbsp;il la fit clouer sur la principale porte de son palais,nbsp;avec une fresque pointe tout autour et représentant le combat tel quil avait eu lieu daprès le récitnbsp;dAlquife. Dans la soirée, Périon et cette dernière se ren- |
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contrèrent ft part. Lors, Alquife demanda au chevalier de la Sphère quel traitement il recevait de la princesse Gricilerie. Sans vous, ma grande amie, répondit-il, je crois que raon affaire irait de mal en pis, car sonnbsp;amitié pour moi décroit de jour en jour... Le propos en resta lè. Le lenderaain, Alquife ne raanqua pas de sa-dresser secrèlement è Gricilerie, el de senquérir auprès delle de laccueil quelle avail fait è Périonnbsp;depuis son arrivée. Ahl ma grande amie, répondit la princesse, pire que moii coeur ne le desire, car je nai pasnbsp;encore eu loccasion de Ientretenir en particulier,nbsp;ni de lui dormer aucun témoignage damitié...nbsp;Limpératrice ne me quitte pas, et aussi ma soeur. Eu bonne foi, madame, vous avez lort... On dit que nécessité estmère des arts... Mais laraournbsp;vrai est encore plus ingénieux. Si vous aviez voulu,nbsp;vous auriez bien pu inventer un moyen de commu-niquer en particulier avec votre bel ami... II vousnbsp;était aisé, ce me semble, de le faire venir la nuitnbsp;par le jardin sur lequel donnent vos fenêtres, etnbsp;la deviser avec lui aussi librement quil vous eütnbsp;convenu. Vous dites tres bien, répondit la princesse, et je ne métais pas encore avisée de ce moyen...nbsp;Mais puisque vous me lindiquez, jenprofiterai...nbsp;Par ainsi, trouvez, je vous prie, le chevalier, etnbsp;faites-lui entendre que la muraille de ce verger estnbsp;basse et que la fenêtre de ma chambre est dun accès facile ; je ne manquerai pas de my trouver ce soir, sur ie minuit... Pour Dieu! ma grandenbsp;amie, persuadez-le tantct si bien. quil vionue !... Laissez-moi faire, dit Alquife, je vous le pro-mets pour lui. La-dessus clle quitta la princesse et alia retrou-ver le chevalier de la Sphère. Celui-ci gucttait son retour avec une impatience que comprendront les amoureux. Eh bien? demanda-t-il. Eh biem! chevalier, répondit Alquife, vous avez le bonheur que vous inéritez davoir... Jainbsp;plaidé votre cause auprès de la gente princessenbsp;Gricilerie, et, je dois vous lavouer, je nai pas eunbsp;grande peine a la gagnerl... Vos qualités ont éténbsp;vos raeilieursavocals, elles ontparlé plus éloquem-raent que moi aux oreilles, aux yeux et au coeur dénbsp;votre mie... nbsp;nbsp;nbsp;Finalement ? dit Périon, qui grillait dans sanbsp;peau. nbsp;nbsp;nbsp;Finalement, répondit Alquife, Gricilerie vousnbsp;attend ce soir, a minuit, dans le verger sur lequelnbsp;donne sa chambre ècoucher... Le mur nestpasnbsp;haut... Vous pourrez lescalader facilement... Alquife parlait encore, que le chevalier de la Sphère ne lécoutaitplus : il était déji parti,lheurenbsp;du rendez-vous sapprochant! La bonne demoiselle Alquife, voyant cela, ne sen scandalisa pas. Tout au contraire, clle souritnbsp;et comprit... |
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CHAPITRE Iquot; Comment Ic chevalier de la Sphère sen alia au rendez-vous quAlquise avail obtenu pour lui de la princcsse Gricilerie,nbsp;et du plaisir quils en curent lun et lautre. Périon couchait dordinaire avecFlorestan. Bien ï'i jls fussent grauds amis, il ne jugea pas a propos,nbsp;jour-la, de Ie ineltre au courant de sou expedition nocturne. |
Done, lorsquil supposa quil était suffisamment endormi, il se leva a pas deloup, prit son épée, senbsp;couvrit dun raanteau décarlate brun, sortit se-crètement de son logis et sen vint au jardin dontnbsp;il franchit lestement la muraille. . Au même moment une l'enêtre souvnt sans bruit. Périon Ie coeur battant daise, s vitemcntnbsp;et apercut la princcsse seule, et semblable, pour Ienbsp;costume, Diano surorise par Acteon. Le chevalier do la Spliére, quoiqu il eut dos yeux aussi clairvoyants que ce chasseur païen, ne fut ce-nendant pas change cii cerf comme lui. 11 ne luinbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;T Série. 1 |
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poussa aucune corne sur Ie chef, mais Iemotion quil ressentit h celte vue fut si vivo, quenthou-siastné, il se sentit pret a en;lurer la mort pour sanbsp;belle maitresse, et, après cette mort, utie aulre, sinbsp;possible était de mourir deux fois. Quoique tremblant comme une feuille, Périon eut assez de présence desprit pour ne pas trop senbsp;pamer daise et pour se servir óloquemment de sanbsp;parole. Madame, dit-il a Gricilerie en lui faisant une profonde révérence, je puis mestimer Ie plus heu-reux chevalier du monde, ayant regu de vous cettenbsp;faveur suprème, qui mest plus chère que la vie... Mon ami, lui rópondit-elle de sa voix la plus melliHue, vous devez en savoir gré a vous-même etnbsp;non a moi... car Dien et la nature vous ont pourvunbsp;de tant de perfections, que vous savez forcer hbre-ment les dames... Par aiusi, mon doux ami,jenbsp;vous supplie de garder mon honneur et de vousnbsp;contenter des plus modestes larcins damour, etnbsp;non des grands, qui engagent trop... Si vous mo-béissez, mon bel ami, je vous promets de cherchernbsp;et de trouver fréquemment des occasions pareillesnbsp;a celle-ci, afin de donner jouissance mon cceurnbsp;comme au vótre... Ahl madame, sécria lamoureux chevalier, je vous remercie de ce que vous maccordez, et denbsp;ce dont je me reconnais indigne, tellement cestnbsp;précieuse faveur et suave félicité... Néanmoins,nbsp;ajouta plus tendrement encore Périon, mis en ap-pétit par les trésors de beauté que Gricilerie étalaitnbsp;imprudemment devant elle; néanmoins, madame,nbsp;sil vous plaisait de me permettre de baiser vosnbsp;belles mains blanches comme neige, et doucesnbsp;comme velours, vous rendriez bien plus grandenbsp;Fobligation que je vous ai, et vous combleriez lanbsp;niesure de ma béatitude. Mon ami, répondit Gricilerie, vous ne serez pas refusé, car mon coeur étant vótre, Ie reste denbsp;mon corps doit étre vótre aussi... Lors, Gricilerie avanga sa main droite a travers la grille de la fenêtre, et pendant que Périon senbsp;penchait pour la baiser, elle se servit de son autrenbsp;main pour Iattirer plus prés encore delle, et pournbsp;le baiser, vaincue par Iamour. Elle sy prit si fortnbsp;a propos, que leurs deux boucbcs se joignirent, etnbsp;si étroitement, et si savoureusement, que, neussentnbsp;été leurs bras retenus par la grille. Pun et 1autrenbsp;fussent tombés pamés. Périon, pour sa part, se mit ci trembler de telle sorte, quil en perdit la parole, et que le seul motnbsp;quil put prononcer, fut recueilli avec son soufflenbsp;par les lévres avides de la princesse Gricilerie. Toutefois, au bout de quelques minutes de cette pamoison mutuelle, Périon, bien quil en regutnbsp;grande aise, se retira doucement en soupirant, denbsp;peur de sêtre montré trop téméraire envers Gri-cilerie pour la privauté dont il avait use enversnbsp;elle. -- Madame, lui dit-il a voix basse et emue, je vous supplie trés humblemcnt de ne point trouvernbsp;mauvais si je me suis oublié envers vous avec telnbsp;avantage, et de n'imputer cette faute, non k monnbsp;irreverence, mais a raon excès damour pour vous...nbsp;Di mcme vous jugoz que cette désobéissance aunbsp;respect que je vous dots mérite chatiment quel-conque, je suis pret a Iendurer, pourvu cependantnbsp;que vous ne me condamniez pas méloigner denbsp;vous 1... |
Mon doux ami, répondit la princesse dune voix aussi frémissante de jouissance regne quepou-vait lètre celle du chevalier de la Sphere- monnbsp;doux ami, le chatiment que jentends vous imposernbsp;sera de maimor le mieux et le plus longtemps quenbsp;vous pourrez, et surtout de ne pas vous éloignernbsp;de cette cour sans mon ordre formel, car le chagrin OÜ jai été pendant votre absence a failli menbsp;faire raourir... Gombien de fois, mon doux ami, jenbsp;me suis enquise des pays oü vous,pouviez être, desnbsp;mers sur lesijuelles vous pouviez naviguer, ne son-geant peut-être guèrehmoi, qui songeais tant cinbsp;vous 1 Gombien de fois jai fait venir céans les pilotesnbsp;les plus expérimentés pour savoir deux quels pé-rils vous raenagaient sur la route oü vous pouvieznbsp;être!... Gombien de fois des larmes abondantesnbsp;sont sorties de mes yeux et tombées sur mes jouesnbsp;en voyant la mer agitée, le ciel troublé, loragenbsp;prochain, la terapête menagante, et en pensant quenbsp;votre navire arrivait en ces moments terribles oünbsp;sombrent les équipages, oü sengloutissent corpsnbsp;et biens 1... Sur mon Dieu, doux ami, la crainte denbsp;vous perdre ma appris ü plaindre toute ma vienbsp;les pauvres femmes qui sont malades au même en-droit que moi, de la maladie que je nai pas cessénbsp;davoir depuis le jour oü vous avez eté armé chevalier en celte cour!... Ainsi devisèrent nos deux amants pendant un bon bout de temps. Puis, insensibleinent, et denbsp;propos en props, ils en vinrent a parler de Lisvartnbsp;et dOnolorie. Lisvart, dit Gricilerie, a eu tort de sadresser a ma soeur, pour lui faire le lache tour dont il estnbsp;accusé... Comment, madame ? demanda Périon, étonné. Votre soeur sest done trouvée offensée du tropnbsp;damour quil apour elle? Gar je ne lui connaisquenbsp;ce crime sur la conscience... Je ne sais pas comment vous prenez cette amitié, répliqua Gricilerie; il ne saurait être excu*nbsp;Sé davoir causé tort a Onolorie, je vous le répéte,nbsp;vu les promesses quil lui a faites avant son parlement... Alors Gricilerie raconta ü Périon que Lisvart ayant étésecouru par Gradasilée, comme on la vunbsp;précédemraent, on navait attribué ce dévouementnbsp;qua une passion mutuelle, et que, le bruit en étantnbsp;venu aux oreilles dOnolorie, elle était devenuenbsp;jalouse de Gradasilée. Ab 1 sécria Périon, je comprends maintenanf pourquoi Lisvart sen est allé saus me dire oü dnbsp;allaitl... II sest exilé pour navoir pas ü souffri-rnbsp;par le spectacle du dédain que lui aurait manifestenbsp;votre soeur 1... Pauvre enfant, dont le seul crime,nbsp;je vous le répète, a été et est encore daimer tropnbsp;passionnérnent Onolorie!... Ah! je me porte sanbsp;caution, madame! Si la loyaulé damour se per-dait jamais sur terre, on la retrouverait en luil... Hélas! répondit Gricilerie, ce que vous me dites lü, mon ami, me comblo daise et d ennui...nbsp;Daise, paree que je vois bien que le chevalier unbsp;la Vraie Groix est innocent... D ennui, paree qunbsp;je devine aussi que ma soeur mourra de douleu , |
LE CHEVAIJER DB LAHDENTE EPEE. S
LE CHEVAIJER DB LAHDENTE EPEE. S grande reuommée. Madame, dit empereur, le chevalier de la en pensant quelle a condamné injustement son ami ii lexil et peut-être a la mort!... Madame, pvoposa Périoii, sil vous plait de me donner congé, jirai h sa quête et Je Ie ramè-nerai joyeux et anioureux aux genoux de votrenbsp;cruelle socur?... Je vous Ie ramènerai, ouje mour-rai h la peine!... Je vous en prie, répondit Gricilerie, pour ma sopur et pour moi. Vous lui rendrez Ie bonheurnbsp;qucllo a perdu, et vous doublerez Ie micnl... Laube du Jour commenpit a paraitre. Périon el Gricilerie se quitlèrcnt, é regret, en se promettantnbsp;de se revoir au mênie lieu 'a la troisième nuitéonbsp;suivante. La princesse rentrant dans sa chambre,nbsp;alia se glisser, toute frémissaiite encore des baisersnbsp;de Périon, sous ses draps parFuinés, pendant quenbsp;son amant, également ému des énivrautes caressesnbsp;quil avait reques delle, allait reprendre sa placenbsp;auprès de Florestan, son compagnon, lequel ncnbsp;sétait pas réveilló. GIIAPIÏRE 1 Comment une fort gcnlo pucelle, en deuil, s'en vint a la cour tlo i'empcreur dc Tnlbisoiidenbsp;])our réclamer sccours dun chevalier coulrenbsp;ses onclc.s, et comment Ie chevalier de lanbsp;Sphère dut parlir avec elle. 1u lendemain dn ce rendezvous , Ie chevalier de la Sphère se trouvait ti dinernbsp;ia la table de Ierapereurnbsp;|do Trébisonde, et je vousnbsp;laisse a penser sil man-l \nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;occasion de dire )^ ' avec ses yeuxa ceuxde la princesse Gi'icilerie, placée précisémeut en face de lui, combien il avait été heu-reux la veillo et combien il espérailnbsp;lêtre encore dans deux jours. Le diner élait torminé, les nappes étaient levées, et les valeis apporlaientnbsp;des aiguièrespleines deau pour que lesnbsp;{j /r nobles convives pussent se laver, lors-quon introduisit auprès de Iempereurnbsp;une trés gente pucelle, que de riches accoutrements de deuil faisaient paraitre plus belle encore. Elle savanga, soutenue par un vieillard tl la barbe fleurie blanche, et suivie par douze demoiselles, vingt chevaliers et autant décuyers. Ellesejetaen entrantauxpiuds du vieilempereur, pourmieux implorersa protection; mais ce prince,nbsp;ia relevant avec bonté, lui demanda ce qui lamo-hait a sa cour et quel était le sujet de sou deuil. Sire, répondit-elle, avant de vous répondre, perraettez-moi do vous demander des nouvelles dunbsp;chevalier de la Vraie Groix, du chevalier do lanbsp;Sphèr(gt;, OU du chevalier Solitaire, tons trois de raie Groix est absent (tour un temps dont jignore |
la durée... Quant au chevalier Solitaire, je ne lai jamais vu, bien que, dopuis peu, jaie beaucoupnbsp;entendu parler de lui, et fort avantageusement... nbsp;nbsp;nbsp;Mais le chevalier de la Sphère?... nbsp;nbsp;nbsp;Gelui-la, cest différent... Je peux vous ennbsp;donner nouvelles, car il est céans... Périon savanqa et salua courtoisement la gente pucelle. nbsp;nbsp;nbsp;Gest moi qui suis le chevalier de la Sphère,nbsp;dit-il. nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 seigneur chevalier, sécria la noble demoiselle, jai entendu vantor vos prouesses... Jenbsp;sais que vous êtes aussi vaillaut que courtois etnbsp;que vous nhésitez pas è prendre Ja defense desnbsp;femmes lorsquelles sont persécutées. nbsp;nbsp;nbsp;Gest en effet inon devoir de chevalier, répondit Périon, et, a cela faire, je nai pas grand mérite puisque tons les chevaliers en font autant... Tous, sans douto, reprit ia gente pucelle, mais non pas de la même faqon que vous. Vousnbsp;nétes pas renommé pour rieu parmi les plusnbsp;preux et les plus hardis, et eest il cette cause quenbsp;je suis venue céans pour implorer votre secours... . Ge quil me sera possible de faire, je le ferai, dit Périon. Mais, ajouta-t-il, puis-je savoir aunbsp;moins en quoi vous éntendez utiliser mon bras?... Je suis, répondit la pucelle, fille du due dAutricbe, lequel est mort il y a quelques annéesnbsp;me laissant héritière de son duché, mais, vu monnbsp;bas Sge, sous la tutelie de deux oncles plus avaresnbsp;que de raison... Pendant quelques années, cela anbsp;bien été; mais quand, grande fille, jai prétendunbsp;tout haut è mon bien paternel,k mon légitime avoir,nbsp;mes oncles sen sont emparés en vertu de je nenbsp;sais quel droit... Du droit du plus fort, interrompit lempe-reur. Gontinuez, madame. Je me retirai, reprit la jeune duchesse, les laissant tons deux dans Viemie, la principale citénbsp;dc mon heritage. Des seigneurs prirent mon sortnbsp;en pitié et ma cause en défense. Ils vinrent assiégernbsp;mes oncles, qui tinrent bon. Mais le siége se pro-longeant outre mesure, cela les a enuuyés, et biennbsp;que Vienne soit imprenable, ils ont résolu dennbsp;linir avec mes défenseurs et ils leur ont faitnbsp;savoir que si je pouvais trouver chevalier asseznbsp;hardi pour oscr se battre seal coutre eux deux, etnbsp;assez fort pour les vaincre, ils me restilueraientnbsp;mon héritage et se relireraient eu étranger pays...nbsp;Gest alors' quon ma parlé de trois vaillanls etnbsp;chevaleureux hommes, qui sont le chevalier de lenbsp;Vraie Groix, Ie chevalier de la Sphère et le cheva-vaber Solitaire, coinine les seuls qui pussent menbsp;tirer dembarras en acceptant la proposition de mesnbsp;deux oncles... Voila, seigneur, pourquoi je suisnbsp;venue h la cour du glorieux empereur do lYébi-sonde, oü 1on ma assure que je trouverais lesnbsp;trois chevaliers que je viens do nommer... Desnbsp;trois, un seul se présente... Gest amp; vous, chevaliernbsp;do la Sphère, que je madresso; cest è votre courtoisie et è votre bravoure que je lais appel...nbsp;Serai-je écoutée ou ropoussée?... La jeune et belle duchesse d Aulncho se tut et olie attendit la réponse de Périon. Celui-ci comprit quil sétait beaucoup trop engage envers elle, a cause de la promesse quil avait |
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faite, Ja nuit précédente, a Gricilerie, de ne point quitter Ia cour de Trébisonde saus son congé. Dansnbsp;son embarras, que cependant il ne voulait pasnbsp;laisser voir a la jeune duchesse dAutricbe, ilnbsp;tourna ses yeux vers Gricilerie, qui comprit a mer-veille tout ce quil voulait, et qui lui dit en sou-riant : Chevalier de- la Sphère, veus hésitez a oc-troyer k cette dame ce quelle vous demande ? Je nhésite pas, madame, répondit avec em-pressement Périon, qui vit bien que Gricilerie approuvait son départ. Puis, se tournant vers la jeune et belle duchesse dAutriche, il lui dit: Madame, je suis prêt... Quand vous plait-il que nous partions?... Sur-le-champ, répondit-elle. Périon tressaillit. II songea au rendez-vous quil devait avoir deux nuits après ce jour avec sa chèrenbsp;mie, rendez-vous dont il sétait promis davancenbsp;tant de bonheur, et cela lui fit quelque chose dynbsp;renoncer aussi vite. Mais il était chevalier, il avaitnbsp;donné sa parole, son devoir passait avant sa félicité. nbsp;nbsp;nbsp;Parlons done, madame, dit-il jeune duchesse dAutriche. nbsp;nbsp;nbsp;Partons, répéta celle-ci,,heureuse de sa con-quête. Lors, Ie chevalier de la Sphère prit respec-tueusement congé de lernpereur de Trébisonde, et, plus respectueusement encore, de la belle etnbsp;appkissante princesse sa fille, laquelle lui lanpa,nbsp;au moment oü il allait disparaitre, un de ces regards qui lui promettait Ie paradis h son retour. Son écuyer amena son destrier, etil sembarqua aussitót avec la jeune duchesse dAutriche et sanbsp;suite. CHAPITRE III. Comment Périon et lajeune duchesse d'Autriche, en se ren-danl sur les cótes dAllemagne, furent témoins dun combat entre un géant et un chevalier que Périon reconnut pour être son cousin Garinter. lis naviguèrent pendant un jour et une nuit, Périon songeant beaucoup plus au bonbeur quilnbsp;quittait quK la gloire quil allait acquérir, et Ianbsp;belle duchesse songeant beaucoup plus é Périonnbsp;qua toute autre chose. ¦ 11 est de belle mine et de fiére prestance 1 murraurait-elle en Ie regardant a la dérobée, avecnbsp;une admiration quelle ne prenait pas la peine denbsp;se dissimuler èi elle-rnême. Cest un vaillaut compagnon que jaurai la!... Je ne doute pas qu'il ne soitnbsp;yainqueur de mes oncles... Sil est vainqueur,nbsp;iaurai double plaisir è lui offrir ma personne etnbsp;mes Etalsl... Ainsi pensait-elle, délicieusement chatouillée au eoeur par cette pensée. Dórinn rquelle rêvait ainsi et que, de son cóté, nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;q'iö vous savez, la mer S enfla et devmt funeuse... Après avoir élc ballotté |
pendant quelques jours parlesvagues en courroux, ie navire qui les portait fut jeté, un vendredinbsp;matin, sur une cóte quils ne connaissaient pas. Devant eux sétendait une belle et vaste plage, au milieu de laquelle sélevait une riche cité, em-rnuraiilée et embastionnée é plaisir. Sur les toursnbsp;de cette cité étaient bon nombre de belles damesnbsp;et de belles demoiselles qui semblaient attendrenbsp;quelque spectacle qui tardait a se montrer. Parminbsp;ces dames, on en remarquait une, plus belle etnbsp;plus richement accoutrée que les autres, dont ellenbsp;semblait être la maitresse. Au même instant sortit de la cité un géant armé dune feuille dacier, monté sur un grand chevalnbsp;bai, et tenant au poing une lance dont Ie fer aigunbsp;et luisant pouvait bien avoir une brasse de longueur. 11 savanoa au petit pas de son cheval vers un pavilion tendu sur la grève, et dont bientót sortitnbsp;un chevalier de belle taille, monté sur un chevalnbsp;alezan, avec armes vertes et un écu sur lequelnbsp;était peint un lion avec la tête mi-partie. II étaitnbsp;suivi de maints autres chevaliers dont on voyaitnbsp;les tentes éparses autour du pavilion. Périon comprit quil y allait avoir bataille entre ce chevalier et ce géant. II Ie dit a la jeune duchesse dAutriche, quicommanda aux mariniers denbsp;jeter les ancres afin quelle put, ainsi que son compagnon, jouir de ce combat. La lutte ne fut pas longue. Dabord Ie chevalier cut Ie désavantage et chacun crut Ie géant vainqueur. Mais bientót sa longue lance fut brisée, etnbsp;il roula sous son cheval, non sans avoir désarcoiinénbsp;pareillement son adversaire. Tous deux alors, ainsinbsp;mis a pied, se relevèrent et marchèrent avec fureurnbsp;lun centre lautre. Quelques minutes après, Ienbsp;géant tombait lourdement sur Ie sable, les tripesnbsp;coupées de part en part par lépée du chevaliernbsp;son ennemi. Gelui-ci, sür de sa victoire, se jeta alors a ge--noux et remercia Ie ciel avec une ferveur qui prouva é Périon que cétait un chevalier chrétien. La dame qui se trouvait avec sa suite sur lehaut de lune des tours de Ja cité, voyant son géantnbsp;mort, nen fit nul cas, et, tout au contraire, seiinbsp;vint sur la grève, avec son cortege, pour feliciter Ienbsp;chevalier aux armes vertes, et lemmener avec elle. Gomme ce chevalier venait de se débarrasser de son heaume pour mieux respirer, Périon poussanbsp;un cri de surprise qui fut entendu de tout Ienbsp;monde. Abordezl abordezl dit-il vitement aux mariniers. Les mariniers abordèrent. Périon, alors, sauta sur la grève et courut vers Ie chevalier aux armesnbsp;vertes quil embrassa avec effusion. 11 venait de reconnaitre en lui Garinter, roi de Jugurte, quil navait pas vu depuis un assez long temps. * nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;4nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;1, Garinter raconta a Périon quil ayait entenau proclamerquelIstrie, reine de la cité oü its etaieut,nbsp;appartiendrait è quiconque la débarrasserait onbsp;géant Gudulphe, et quil était venu pour Ie cqm-battre comme avait vu Ie cbevalier de lanbsp;nbsp;nbsp;nbsp;* Garinter était amoureux de la belle dame de 1 Is-trie, qui, de son cóté, était amourcuse de |
LE CHEVALIER DE LARDENTE ÉPÉE
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Elle fit Ie meilleur accueil aux deux chevaliers, dont elle ne connaissait pas les noms, et elle dit,nbsp;devant Périon, è celui qui venait de la débarrassernbsp;de Gudulphe : Sire chevalier, je ne sais qui vous êtes, mais vous avez la meilleure fagon du monde, et vousnbsp;venez de me débarrasser duu géant ennuyeux quinbsp;avait la prétention de mépouser malgré moi etnbsp;celle d eloigner, en les tuant, tous les prétendantsnbsp;?i ma main, plus jeunes et plus beaux que lui. Silnbsp;vous plait de vous mellre sur les rangs, jen serainbsp;trés heureuse, et vous accueillerai de préférence ènbsp;tout autre... Madame, répoudit Ie chevalier aux armes vertes, je suis Garinter, roi de Jugurte. Gest vousnbsp;dire que je ne suis pas indigne de briguer 1hon-neur detre votre mari... ^ Sire, reprit lIstrie, flattée dapprendre cela, sil vous plait de me faire lhonneur de maccepternbsp;pour femme, avec ce royaume qui est de grandenbsp;clendue,jauraiatteint la perfection de mes désirs. Getto parole, proférée si gracieusementpar cette belle et sage priiicesse, enflarama de plus en plusnbsp;Ie coeur de Garinter, qui lui répondit en lui bai-sant la main : Je serais, madame, bien malaisé amp; contenter, et bien dépourvu de sens, si je nacceptais avecnbsp;empressement et reconnaissance la grace que vousnbsp;me présentez la!... Le chevalier de la Sphère fut trés aise de ce dé-noüment, é cause du bien qui en résultait pour son cousin. Los noces furent célébrées avec grandes cérémonies, et Périon y assista avec la jeune duchesse dAulriche, qui souhaita en soupirant dassisternbsp;bientót aux siennes propres avec le vaillant che-lier de la Sphère. Puis, Garinler, une fois couronné roi des iles Cythérées et de llstrie, Périon et la duchesse pri-rent congé et se remirent en route. CHAPIÏRE IV Comment le clievalicr do la Sphère, en allant è Vienne, en Aulriche, avec la jeune duchesse, oc-cupa les loisirs de la traversée. gt;; érion et la jeune duchesse cétoyèreiit longuement lesnbsp;Allemagnes avant darrivernbsp;en Aulriche, et, pour passernbsp;,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, le temps, ils jouèrent beau- coup aux échecs, jeu auquel i . prenait un vif plaisir la jeune r, ,, I princesse, é cause de 1amour quelle ressenlait pour son compagnon et dunbsp;, besoin tjuelle avait de se trouver tou-jours avec lui. Car eet amour, au lieu de diminuer, navait fait que saccroiire dans la solitude oü ils élaient lun et lau-)tre. On ne vit pas impunémentnbsp;ctHe a cóte avec un chevaliernbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;vaillant et beau, quand on est soi-meme pucelle et belle. nbsp;nbsp;nbsp;I |
Pucelle, la jeune duchesse 1était, ce dont au fond peut-êtreelle enrageait; tellement, quun soir,nbsp;ayant prolongé le jeu des échecs outre mesure, etnbsp;ses femmes étant couchées, elle résolut davoirnbsp;raison de Tindifférence de Périon é son égard et denbsp;lui déclarer entièrement sa pensée amoureuse. Et de fait, perdant le voile de honte dont sac-coutrent dordinaire les femmes dhonneur, elle ouvrit Ia bouche pour dire au chevalier de Ianbsp;Sphère combien elle Paimait. Mais, au momentnbsp;dentamer son propos, elle se trouva si émue, sinbsp;décontenancée, quelle commenga épalir et ^trembler... Périon, étonné, lui demanda si elle avait quelque chose qui lui causat malaise. Hélas! chevalier, répondit la gente pucelle en soupirant et en regardant Périon avec une ten-dresse éloquente. Hélas! malheureuse fut pournbsp;moi la journée oü je vous ai vu pour la premièrenbsp;foisl... Car, pour recouvrer ma terre, je me suisnbsp;moi-rnême perdue!... Ayez pitié de moi, chevalier, je vous en conjure 1..... Laissez mes pays prison- niers de mes oncles, si vous voulez, mais rendez-moi ma libertél... Autrement, vous ferez mal, et vous tomberez en danger de recevoir blérae, quandnbsp;on saura que, sous couleur de pourchasser monnbsp;bien, vous avez ruiné ma vie 1.....Amour a telle ment embrasé mon coeur et mon corps de votre beauté, chevalier, que si vous navez pitié de moi,nbsp;il est impossible que je dure... Et, disant cela, la pauvre pucelle, qui ne voulait plus lètre, se renversa, pamée et toute enflam-bée, les bras étendus et les seins battants, sur lanbsp;poitrine de Périon, de plus eu plus étonné et denbsp;plus en plus embarrassé. II y avait de quoi lètre, en effet. La jeune du-chfisse dAutriche était merveilleusemeut belle, surtout dans ce désordre amoureux qui mettait ünbsp;découvert, et a la merci des mains et des lèvres dunbsp;chevalier, la gorge la plus blanche, la plus ronde,nbsp;la plus ferme, la plus appétissaute du monde. Malgré cela, malgré ces séductions quasi irrésis-tibles, faites pour allumer le désir dans une statue de marbre, Périon allait héroïquement résister, ennbsp;souvenir et en honneur de sa mie, la belle prin-cessi! Gricilerie, lorsque la gente duchesse dAutriche, voyant quil ne se décidait pas assez vite aunbsp;gré de ses sens en feu, lattira doucement versnbsp;elle, bouche contre bouche, et lui donna un de cesnbsp;baisers arabroisiens qui vous feraient marchernbsp;nuds pieds sur des fers rouges. Périon, je le confesse, Périon ny tint plus. 11 oublia sa mie, il oublia son devoir, sa sagesse, sanbsp;chevalerie, sa vertu, tont, et rendit avec usure lenbsp;baiser de miel quil venait de recevoir de la bouchenbsp;de cette ardente pucelle qui se tordait sur sa pqi-trine comme une couleuvre dans une jatte de lait.nbsp;Ue sorte que bientót, après les lèvres, Penon futnbsp;en possession de la gorge, puis du surplus, cest-ü-dire du meilleur qui était en elle, et il la renditnbsp;sur riieure abondainmeut maitresse d un ouvragenbsp;oü elle navait pas encore eu de commencement dapprenlissage. nbsp;nbsp;nbsp;¦ . ^ ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Ainsi passèrent-ils quasi toute la nuit dans ce doux jeu damour, plus agréable encore mille foisnbsp;que le noble jeu déchecs, et oü Périon et sa mai- |
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tresse improvisée sëvertiièrent ü prouver quils étaient beaux joueurs. Ils ne cessèrent leur partie quaux premières clartés de laurore, lassés mais non rassasiés, et Ienbsp;chevalier de la Sphère se retira en sa chambretle,nbsp;laissant la duchesse entre les mains de ses femmes,nbsp;lesquelles ne sapergurent de rien, ou du raoinsnbsp;firent semblant de navoir rien remarqué. Le soir, la partie décbccs recommenga entre Ie chevalier et sa friande compagne, puis, comme lanbsp;veille, il fut délaissé pour Tintéressant jeu damournbsp;que laube seule put interrompae. Ges agréables parties durèrent autant que le voyage, et avec le même succes de part et dautre,nbsp;cest4-dire sans qu'aucun des deux joueurs pütnbsp;parrenir a faire lautre échec et mat. _ Mais hélas 1 tout prend fin en ce bas monde 1 Lamoureux commerce de Périon et de la gentenbsp;duchesse dut forcément cesser avec le voyage. Lenbsp;navire qui les portalt découvrit uii matiu Ié paysnbsp;dAutricho et entra dans le port, devaut la grandenbsp;citi', pour rheurc assiégce. CHAPIÏRE V Comment les deux oncles dc la belle duchesse dAutriche, ayaui menti k leur parole, Pdrion, pour les punir, usanbsp;dmie ruse qui rcnjit la citd de Vienne enlrc les mains denbsp;sa maitresse. La belle duchesse dAutriche fut rcQue avec enthousiasme par ses sujels, ainsi que le chevalier quelle amenait avec ello. Le jour mêrne, sur lavis de Périon, un ancien chevalier, nommé Rriantes, fut envoyé vers Berlinnbsp;et Alintes, les deux oncles en question, pour leurnbsp;annoncer larrivéc de leur nièce et du championnbsp;quelle entendait leur opposer. Alintes et Borlin, apprenant cela, n'en firent que rire. nbsp;nbsp;nbsp;Lami, dirent-ils i Brianles, retournez versnbsp;votre maitresse, et diles-lui quo ce serail grandenbsp;folie a nous daventurer nos vies pour hasarder cenbsp;que nous tenons pour stir... Que si elle a pris beau-coup de peine pour trouver ce chevalier, son travail nous est plaisir, et sa peine est perdue!... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl seigneurs, réfxmdit Briantes, vous nonbsp;serez pas loués des sages et des honnetes, denbsp;rompre ainsi votre parole et de mentir ainsi a votrenbsp;foijurcel... ¦Allez, bonhomme, reprit Bortin en conge-diant le vieux chevalier; allez, bonhomme, et nc cause?, plus tant: ce sera sans profit pour vous!... . Briantes, triste au possible, sen reviiit vers la jeuneduchessequirattcndaitimpatiemmeiit.Qinndnbsp;ello cut appris la réponso de scs oncles, elle fatnbsp;uesespcrce. Heurcusement que le chevalier de lanbsp;Sphère était la pour la réconforter. |
Madame, lui dit-il, croyez bienque ces Inches paillards auront le loyer de leur impudence!...nbsp;Pour ma part, je vous jure bien que je ne partirainbsp;pas dici avant que la ville ne vous soit reudue etnbsp;Ics clefs remises entre les mains... La jeune duchesse remercia chaudement Périon de celte assurance qui lui apportait tant de récon-fort; et, è partir de ce moment, il ne cessa de son-ger aux moyens de venir hbout de son entreprise. Voici quelle ruse il imagina, car, pour prendre la ville de force, il ny fallait pas compter ; ellenbsp;était imprenable. Périon manda auprès de lui tons les capitaines pour savoir deux-mêmes comment ils étaient attachés k la duchesse, si peu ou si beaucoup, en gé-néral et en particulier. Après les avoir bien écoutésnbsp;tous, ainsi que les soldats, il leur dit; nbsp;nbsp;nbsp;Mes amis, la lune tarde présentement, 1ob-scurité de la nuit est fort grande... ïenez-vonsnbsp;armés, et portez votre chemise blanche pardessusnbsp;le harnois afin de vous entrereconnaitre... Vousnbsp;avez en ce camp, k ce que jai appris, un grandnbsp;nombre déchelles propres k iassaut des murailles.nbsp;Je partirai sur les neuf heures et trouverai moyennbsp;dentrer seul dans la ville... Aussitót que vous en-tendrez rurneur, laquelle sera provoquée par moi,nbsp;ne manquez pas de venir aux portes et de yous ennbsp;emparer, ce qui vous sera lacile, puisque je don-uerai dun autre cótó de la tablature k ceux quinbsp;sont chargés de les défendre... Surtout, soycz diligents !... Get avis, loué des uns et désapprouvé des autres, fut néanmoitis exécuté avec obéissance. Aussitót lheure venue, le chevalier de la Sphère prit ses armes et sen alia au pied desnbsp;fausses brayes. Qui va Ik ? deraanda la sentinelle. nbsp;nbsp;nbsp;Ami, lui répondit Périon, allez dire au duenbsp;Bortin et k sou frère Alintes, je vous pric, quil estnbsp;nécessaire que je leur [)arle, pour chose qui leurnbsp;importe grandeinent... Ceux qui faisaient la ronde sapprochèreiit alors. Lun deux sc chargea de la commission, et, bien-tót après, il reviiit et dcscendit une échelle pournbsp;que Périon püt monter. nbsp;nbsp;nbsp;Gar, dit-il, on nouvrira pas aujourdhui lesnbsp;portes, et le due desire vous entretenir au plusnbsp;tót... nbsp;nbsp;nbsp;Gest bien, répondit Périon, jobéis k sounbsp;commandement. II monta done lèchelle et entra dans la villc par le rempart, doii quelques soldats, se détachantnbsp;aussitót, lui firent escorte jusquau palais oü ilnbsp;trouva Alintes et Bortin. Le chevalier de la Sphère dèbuta par une pro-fonde révérence. Larai, dit Bortin, ótez votre heaurne et parlez-nous en toute sürelé. Seigneurs, répondit le chevalier de Ia Sphèro, jóterai mon armot quand il vous plaira, pourvu quonbsp;vous soyez tous deux seiils, car je n enteuds pasnbsp;être connu dautres que de vous... Soit 1 répondit Alintes. |
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Lors, ils commandèrent k tous ceux qui étaient la de se retirer et de fermer la porte en sortant. Les deux dues navaient pas Ie moindre soupgon des intentions du chevalier de la Sphère. Quand ilsnbsp;fureut seuls avec lui, ils lui dirent: nbsp;nbsp;nbsp;Or, maintenant que nous voilSi seuls tous lesnbsp;trois, vous pouvez parler k votre aise, lami... Parnbsp;ainsi, débarrassez-vous de votre heaume. nbsp;nbsp;nbsp;II ne membarrasse pas, au contraire, ïraitresnbsp;que vous ètes 1 répondit Périon en se précipitantnbsp;lépée k la main sur Bortin, et en lui fendant la têtenbsp;jusquaux épaules. II allait en faire autant k Alintes. Mais cclui-ci, auquel la peur donnait des ailes, avait déjk ouvertnbsp;la porte et il dévalait les dégrés en criant; nbsp;nbsp;nbsp;Alarme l Alarme l On tue votre seigneur! Le chevalier de la Sphère ne jugca pas k propos de Ie poursuivre. Ilresta dans la chainbre pour ennbsp;garder lentrée, et, pour augmenter encore le tu-multe qui commengait k se faire, i! cria lui-mèmenbsp;par les fenctres, afin d emouvoir les gens de la citénbsp;et de retirer les soldats des murailles. La rumeur gagna part out en elfet. On accourut en foulc vers le palais, dans Iesperance de prendrenbsp;le meurtrier et de le tailler en pièces. Mais la portenbsp;dtait étroite, et forte était la muraille. Tout lenbsp;monde voulait entrer k la fois, pour venger Bortin,nbsp;ce qui permit a Périon dabattre une douzaine desnbsp;plus imprudents, sans avoir regu seulement unenbsp;égratignure. Cependantrémeutese renforgaitdeplusen plus, et, de plus en plus aussi, devenait menagante. Lesnbsp;uns accouraicut avec de lourds marteaux pournbsp;abattre le palais, et ensevelir Périon sous les dé-combres; les autres accouraient avec déiiormesnbsp;bouchons de paille pour incendier la maisoii et ynbsp;enfumer le chevalier de la Sphère comrae un re-nard. Ceux-lk mêmc qui faisaient la ronde sur lesnbsp;remparts, supposant que les ennemis pouvaientnbsp;avoir forcé quelque endroit des murailles, abandou-nèrent leur guet et vinrent se ranger en bataille surnbsp;le marebé... Pendant ce temps, les sujets de la duchesse dAu-triebe, fidèles au róle que leur avait tracé Périon, dressaient sans empêcbement leurs echelles, esca-Jadaient les murs, descendaient dans la ville, ennbsp;brisaient les portes pour permetlre au reste denbsp;1 arméo dy passer, et, cela fait, semettaient a tuernbsp;ot a foudroyer tout ce qui leur faisait resistance. La panique fut considérable, comme bien on pense. Périon put alors quitter la chambre oü onnbsp;avait assiógé jusque-la, et se meier aux troupesnbsp;de la duchesse. Alintes était parmi les fuyards. Mais, reconnu au détour dune rue, il fut aussitót signalé k la vengeance dos assiégeanis, qui se gardèrent bien denbsp;ui faire le moindre (juarlier. |
GHAPITRE VI Comment, après avoir remis la cité de Vienne entre les mains de la gente duchesse dAutriche, le chevalier de lanbsp;Sphère jugea prudent de senfuir secrètement. ieiine était reprise. Les troupes de la belle duchesse dAu-triche étaient victorieuses. Le sang coula abondamment,nbsp;certes, k cause du désordrenbsp;inseparable dune pareillenbsp;surprise dans un parcil moment, cest-k-dire en pleinenbsp;obscurité. Ce conüit eüt pu être plus cruel encore, si le chevaliernbsp;de la Sphère, par humanité, neüt commandénbsp;qu oncessat la tuerie, quon épargnat ceux des soldats qui tenaient encore pour Alintes et pour Bortin, et quon prit tous les ciloyens k merci. La Jeune et belle duchesse apprit vitement cette bonne nouvelle, et elle arriva plus vitement encorenbsp;pour recevoir les serments de fidélité des habitantsnbsp;de la cité reconquise, et aussi pour féliciter sounbsp;vaillant amant 4® son esprit et de sou courage. 11 était grand jour lorsquelle, eiitra dans Vienne. Après les premiers baise-raains dusage, elle sen-quit du chevalier de la Sphère, et on lui réponditnbsp;quil était occupé k faire éteindro lineendie du palais. On se rappelle que, daas les premiers moments du désordre provoqué par le meurtre de Bortin,nbsp;les défeiiseurs de ce due étaient accourus avec desnbsp;inarteaux et avec des torches pour enfoncer lesnbsp;portes de la chambre oü se ten ai t Périon, et, en casnbsp;de résistance, pour 1enfumer Ik comme un renardnbsp;dans son terrier. Gest ainsi quun commencementnbsp;dincendie sétait déclaré dans cette parbe du palais ; puis, de la, le feu sétait communiqué rapi-demeiit aux autres parties du monument quil me-nagait de réduire en cendres en trés peu de temps. Grace aux efforts de la foule, encouragée par rexomple et laclivité du chevalier de la Sphère, lenbsp;feu fut circonscrit dans de raisonnables limites :nbsp;On lui donna uneproiea dévorer pour quil nennbsp;dévorAt pas de lui-mème une plus grande. Quandnbsp;la duchesse dAutriche fut entree dans la cité, Pin-cendie navait plus de menaces graves, la moiliénbsp;seule du palais était consumée, mais on navait plusnbsp;k craindre pour le reste do la ville. La duchesse fut de plus en plus lieureuse dap-prendre tout cela. On vint lui dire qu un certain nombre de partisans des dues Bortin et Alintes sé-taient réfugiés dans une forteresse voisine du palais, et quils demandaient k parleraenter, assurésnbsp;quils étaient de la miséneorde de leur dame etnbsp;princcsse légitime. Celle-^i leur fit grkce, comme k tous autres rebelles. Sou contentement était trop grand pour qiielle songeat k user de rancune contre ceux qui |
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avaient (''té ses eiinerais volontaires ou involon-taires. Avaiil midi, tont était fini, lordre était rétabli, la tranqiiillité avait reparu dans tous les cceurs.nbsp;Les soldats avaient quitté la ville, les citoyensnbsp;étaient rentrés dans leurs raaisous, il ny avait riennbsp;de change, sinon quil y avait pour gouverner unenbsp;jeune et belle duchesse au lieu de deux vieux etnbsp;vilains dues. On avait crié : « Vive Bortin etnbsp;Alintes !... » On en fut quitte pour crier : « Vivenbsp;Ia duchesse dAutriche ! » Et les affaires reprirentnbsp;leur cours, ni plus ni moins quauparavant. Get heureux résultat était dü au chevalier de la Sphere, la duchesse ne loubliait pas. Aussi, chaquenbsp;jour, OU plutót chaque nuit, elle festoyait plus atn-plemont celui dont elle avait requ taut de bien etnbsp;tant de plaisir tout ensemble. Et elle avait h colanbsp;un double intérêt, Périon étant un aussi vaillantnbsp;compagnon datnour que de bataille. Elle songea Me relenir, h Ie fixer auprès delle, et, pour cela faire, elle employa tous lesmoyens ennbsp;son pouvoir. II y en avait un qui réussissait toujours et qui eüt réussi de la même faqon pendant de longuesnbsp;années; je veux parler des parties déchecs pro-longées fort avant dans la nuit, et remplacées parnbsp;des parties damour prolongées jusquau jour. Périon ne se lassait pas de jouer, et la jeune duchessenbsp;encore moins. Tous deux avaient lardeur, linsa-liabdité de leurs jeunes années, et leur beauténbsp;mutuelle était un condiment de plus destiné é avi-ver cette ardeur et è aiguillonner leur appétit. Périon ne voyait rien au-delamp; de cette savoureuse félicité qui lemparadisait chaque soir dans les brasnbsp;de la belle duchesse dAutriche. II oubliait toutnbsp;volontiers, et il eüt ainsi oublié jusquau jour denbsp;sa mort, probablement, si Ie souvenir de la prin-cesse Gricilerie nétait venu traverser son espritnbsp;et sou ccEur, conime un reproche aigu. II se réveilla alors comme en sursaut. Sa loyauté naturelle lui fit comprendre quil avait pris adleursnbsp;des engagements de c(£ur quil devait tenir, sousnbsp;peinc de forfaire ü la foi jurce : il résolut denbsp;parlir. Certes, cette résolution lui coüta! Jamais la jeune duche.sse navait été plus belle, plus avenante,nbsp;plus amoureuse. La veille même du jour oü cenbsp;ressouvenir de Gricilerie avait traversé lesprit denbsp;Périon, sa séduisante maitresse lui avait proposénbsp;dunir publiquement leurs deux existences, uniesnbsp;secrètement, et de Ie faire proclamer due dAutri-che, ce qui était un honneur fort enviable. Ilélas! malgré ces avantages, malgré surtout Ia beatitude quil goütait a son aise auprès de sanbsp;belle maitresse, Périon comprit que son devoirnbsp;lappelait ailleurs. II résolut done, quoique a regret,nbsp;de s'éloigner pour toujours. En conséquence, un soir, comme elle et lui se trouvaient seuls, après un souper délicat quilsnbsp;avaient fait ensemble, il lui dit, non sans emotion : Ma belle amie, je vais vous prier de maccor-der congé de vous quitter... Me quitter?... sécria la jeune duchesse en pMissant. .T nbsp;nbsp;nbsp;temps seuiement, se hata da- jouter Penen. |
Et pourquoi cela, grand Die.u?... Que vous ai-je done fait, mon doux ami, pour quo cette abominable pensee vous soit venue ? Etes-vous donenbsp;la.ssé de mon amour?... Ai-je vieilli?... suis-je de-venue laide sansmen apercevoir?... Vous êtes toujours aussi jeune et aussi belle quhier, répondit Périon, un peu embarrassé. Maisnbsp;je métais engagé, Ie jour oü jai eu Ie bonheur denbsp;vous voir ü la cour de lempereur de Trébisonde,nbsp;je métais engagé a aller ü la quête dun amicher...nbsp;Je dois tenir ma parole... Je ne veux pas que vous me quittiezl sécria la jeune duchesse avec un geste de délicieuse autorité. Je ne veux pas, répéta-t-elle en jetant sonnbsp;bras blanc autour du cou de son amant et en lat-tirant amoureusement sur sa poiirine nue et bon-dissante. Périon allait répliquer. La bouche de sa compa-gne se colla sur la sienne et fempècha de parler. Cette nuit-lamp;, Périon ne put parlir. Mais il fallait quil partit. La duchesse ne lui donnait pas congé, il Ie prit. Le lendemain, ü la nuit tombante, un cheval tout harnaché lattendait hors des murs de la cité.nbsp;Périon sortit secrètement du palais sans ètre apergunbsp;de personne, alia vers lendroit oü se trouvait sonnbsp;cheval, rnonta dessus, léperonna et séloigna ra-pidement de Vienne. Quand la duchesse sut lacruelle vérité, elle faillit en rnourir de douleur. Elle s'arracha quclques brinsnbsp;de ses beaux cheveux, elle rneurtrit légèrement sesnbsp;beaux seins blaiics et pleura toutes les larmes denbsp;sa tête. Une seule chose parvint Ma réconforter, cepen-dant. Elle était enceinte! Hélasl murmura-t-elle avec une douce mé-lancolie, puisquejai perdu le père, je le retrou-verai dans son fils, qui sera désormais mon unique joie et mon uniqne consolation. Et de fait, au bout de neuf mois, lintéressante duchesse dAulriche accoucha dun beau garqon quinbsp;ressemblait ê sy méprendre è Périon, et quellenbsp;nomma Fonelus. 11 fut depuis un des meilleursnbsp;chevaliers de la terre. GHAPITIIE VII ^0 Comment, après niaintes nventures, le clievaliernbsp;t#/ (le la Vraie Croix renconlra le chevalier de lanbsp;Sphère, avec Icciucl il out combat, ni lun ninbsp;'autre ne sétant reconnus. urantune année,Lisvart avait erré qS et la, combattant etnbsp;combattu, rencontrant chevaliers discourtois et géanlsnbsp;félons, etsortantpresque toujours vainqueur des luttes entreprises. nbsp;nbsp;nbsp;. Durant toute cette année, jamais on ne 1 avait vu rire, jamais on ne lavait vu faire même seni-blant de ségayer de ce dont les autres se gaudis- |
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saient Ie plus volontiers. 11 songeait toujours et sans ccsse è sa mie Onolorie, se iiourrissant obs-tinément la cervelle et Ie coeur de cette viandenbsp;creuse, el résolu de iie, jamais se faire connaitre önbsp;quicone jusquk lheure de sa mort, quil appe-lait parfois de tous ses vceux. Or, la renommee avail déji proclamé en tous lieux sa prouesse et son mépris de la mort, sansnbsp;qu'il songeat a en tirer gloire ou profit. II sétait égaréunsoirdansune forêtfort épaisse. Ne pouvant faire autrement, il sétait résigné anbsp;passer sa nuit dans un Liillis, a quelques pas dunenbsp;source dont il entendait distinctement Ie inurmurenbsp;sourd dans Ie silence général. II óta son beaume,nbsp;but un peu deau et se coucha sur lherbe pour ynbsp;prendre repos. Malgré sa fatigue du jour, il ne put dormir, tant il était préoccupé du souvenir de sa mie. Comme il rêvassait a Onolorie, il entendit bien-tot un hennissement de cheval, et, quelques minutes après, grace a la blonde clarté de la lune, il aperQut un chevalier armé de toutes pieces, lequelnbsp;mil pied h terre sur Ie bord de la source, óta Ienbsp;fre.in de son cheval pour lui donrier la liberté denbsp;paitre, puis sassit sur lherbe oü, tout commenbsp;Lisvai t, il se mit rèvasser et k soupirer. nbsp;nbsp;nbsp;O amour! amour! murmura-t-il, vous maveznbsp;mis en si hautlieu de félicité et de jouissance, quenbsp;je puis bien mestimer Ie plus heureux chevaliernbsp;de la terre, Ie plus heureux paree que Ie mieuxnbsp;aimé de la plus belle princesse de la terre 1...nbsp;O madame, souvenez-vous de votre serviteur qui,nbsp;nuit et jour, na plaisir qua louer vos merveil-leuses perfections!... nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef murmura Ie chevalier Solitairenbsp;entre ses dents, voilé contre madame Onolorie unnbsp;blaspheme que je ne saurais endurer plus long-tempsl... Mais, ajoula-t-il,peut-êire est-ce delle-mème quil parle!... Peut-être en est-il aiméi...nbsp;En tous cas, il ne peut laimer de la mème faqonnbsp;et de la même force que moil...En tout cas aussi,nbsp;il na pas Ie droit de sen vanter tout haut, ainsi auil Ie fait... Par ainsi, je vais lui apprendre a mo-érer son enthousiasme et é mettre un frein k sa folie amoureuse... ^ Lors, Lisvart reprit son armet, Ie remit sur sa tete et savanca dans ia direction du chevalier in-connu. Qui va la?... demanda ce dernier. Je suis, répondit Lisvart, un chevalier qui veut sayoir de vous Ie nom de cqlle que vous aimez etnbsp;fiui na pas sa pareille, a ce que vous prétendez dunbsp;TOüins... Et quel profit en aurez-vous, lorsque vous Ie saurez?... demanda lautre. ¦Un profit qui vous tournera é dommage, paree que je nendurerai jamais quon l'asse cette injurenbsp;a ma dame, répondit Ie chevalier Solitaire. -Comment! reprit linconnu, vous avez done 'a prétention de placer votre amie au rang de cellonbsp;fiue, ni vous ni elle, ne seriez digne de servir?...nbsp;Eest la de routrecuidance, cl je vois quil faut quenbsp;vous apprenne la modestie et la sagesse!...nbsp;Essentrecoururent sus tous les deux, k la lueurnbsp;fles eitoiles, et ils se Iraitèrent si êprement, et en sinbsp;peu d espace, (jue jours ecus et leurs hauberts en |
furent décloués et rompus. Néanmoins ils semain-tinrent assez bien lun lautrc, tellement quils furent prés de deux heures sans reprendre haleinenbsp;el sans pouvoir se dire lequel des deux était Ienbsp;meilleur ou Ie pire. Cela donna quelque ébahissement au chevalier Solitaire, qui navait de sa vie trouvé champion sinbsp;brusque et si adroit, bien quil eüt eu raaintes etnbsp;maintes fois affaire k géants redoutables. Aussi ré-solut-il de tenter fortune par un autre moyen. II laissa pendre son épée è une chainette quil avail au poing, et, saisissant sou ennemi bras knbsp;bras, il fit son effort pour Ie ruer par terre. Maisilnbsp;trouva chaussure a son pied et malice k son aune. A cette cause, ils reprirent derechef leurs épées, et un nouveau combat recommenga, quoique Iunnbsp;ct Iautre fussent si gravement blessés quils nenbsp;pensaient pas pouvoir aller bien loin sans tombernbsp;morls. Aucun deux ne montrait un seul point de couar-dise. Tout au contraire, le courage leur croissait de plus en plus, au fur et k mesure que séteignaientnbsp;leurs forces et que sécoulait leur sang. Ghevcilier, cria Lisvart, je crois quk cette heure vous allez payer la menterie que vous aveznbsp;faite k Tendroit de ma dame!... Le chevalier inconnu fut si dépité de cetle menace, quil en haussa son épée et en donna un tel coup au chevalier Solitaire, que, le voulut-il ou non,nbsp;ce dernier fut obligé de ployer les genoux et denbsp;laisser tomber sa propre épée. Mais, se relevantnbsp;aussitot avec une ag\lité surprenante, Lisvart senbsp;langa au collet de sou ennemi et lui cria: Maintenant fniiront votre gloire et votre vie tout ensemble!... Pendant les derriières convulsions de ce combat, le jour était venu. Lisvart, en essayant de mettrenbsp;k exécution la menace de mort quil venait de pro-férer,.apergut une sphere peinte sur lécu de sonnbsp;adversaire.il reconnut alors quil venait de sescrl-mer contre son oncle, et que, deux secondes encore,nbsp;il allait lui percer la gorge doutre en outre. Ah! perverse fortune!... sécria-t-il en jetant au loin son épée. Ah! misérable fortune! commenbsp;eu toutes choses tu raes contraire I... Lors, se mettant vitement et respectueusement k genoux, il óta son heaume et dit k Périon ; Mon oncle,pardonnez-moi,jevousenprie 1... Certes, jaurais dd vous reconnaitre k votre prouessenbsp;et ne pas maventurcr, ainsi que je Iai fail, biennbsp;que jen aie éte chatié assez pour men souvenirnbsp;toule ma vie, car je me sens blessé a mort... Périon, tout ébahi de retrouver si vite et si étrangement celui pour lequel il sétait mis ennbsp;quête, navait rien répondu de prime abord. Il sétait contenté de pleurer de joie. Ma foi,beau neveu, lui dit-il en Iembrassant, jo dois convenir que le jour est arrivé fort k propos pour moi..... Gar si vous ne niaviez pas re- connu, ma dernière heure sonnait... Comme ils en étaient en cos termes, survint la bonne demoiselle Alquife, laquelle cheminail elle-méme depuis un long temps, par raonts et parnbsp;vaux, a la recherche du jeune et mélaucolique Lis-vart. En apercevant les deux compagnons sembras- |
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!0 BIBLIOTHEQUE BLEUE. sant, désamés, Ie heaume enlevé, mais tout san-glants,et rougissant de minute en minute la place oü ils se tenaient, elle sécria ; Sainte Marie, aidez-moi 1... Quelle aventure est celle-ci?... Les deux meilleurs chevaliers dunbsp;monde, et les plus grands amis, sentre-rencon-trantpar Ie pérd de leur viel... Alquife, sapercevant quils chancelaient tous deux, autant sous ie poids de leur émotion quenbsp;sous Ie poids de leur douleur physique, descenditnbsp;vitement de cheval, sen vint prés deux, les saluanbsp;et chercha un moyen détaueher leurs plaies, quinbsp;coulaient comme fontaines. Ce moyen fut de déchirer sa capeline et den faire autant de bandes et de compresses quellenbsp;put, avec quoi leurs blessures furent provisoire-ment bridées. Puis, ce premier pansement opéró,nbsp;elle les aida lun et lautre a remonter a cheval, etnbsp;elle les coriduisit ensuite dans un chéteau voisin,nbsp;oü elle avait précédemment requ fhospitalité, etnbsp;dont Ie seigneur leur fit gracieux accueil, une foisnbsp;quils lui eurent raconté leur aventure. CHAPITRE VIII Comment Lisvart et Pdrion, une fois gu(5ris, reprirent lo chemin de Trébisonde, ct comment Alquite alia annoncernbsp;leur arrivée aux deux jeuncs princesses. i rfice aux soins et fe la science gt; de la femme de leur höte, Lis-)vart et Périon furent bientótnbsp;en état de reprendre Ie- coursnbsp;de leur voyage. Lisvart voulait senfoncer ^ dans les forctspoury vivre ennbsp;' loup, loin des hommes et desnbsp;'femmes. Mais son oncle et Alquife 1en dissuadèrent en luinbsp;;^faisant comprendre ce quinbsp;¦laltendait élacourdeTempe-reur de Trébisonde. Vous y trouverez bien des cbangements, lui dit ianbsp;bonne demoiselle. Lempereur a marié Griliaiienbsp;avec le roi de la Breigne, quont accompagtie, a cette occasion, Florestan, Parmenir et autres..... Quant aux belles princesses Gricilerie et Ütiolorie, si la première na pas change de manière de voir anbsp;Iendroit de quelquun que je connais, sa soeur, aunbsp;contraire, a moditie de beaucoup ses sentiments...nbsp;Est-ce un bien? est-cc un mal?... Ce sera ü vousnbsp;dapprécier, chevalier de la Vraic Croix... Lisvart rougit et détourna la tête. II en savait assez pour vouloir desirer le retour prochain anbsp;Trébisonde. Leur parlement ainsi arrêté, ils remercièrcnt leur hole des bons traitemenls qiiils avaient reQusnbsp;e UI et de sa femme, et reprirent leur cheminnbsp;pour aller retrouver la barque du chevalier Solitaire, qui, de ce moment, reprit son nom de chevalier de la Vraie Groix. |
Quelque temps aprés, les vents étant favorable, nos voyageurs arrivèrent k deux milles de Trébi-sonde. Mais, avant que de prendre terre, Périon etnbsp;Lisvart tirèrent Alquife en particulier, et lui de-mandèrent ce quils avaient é faire. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneurs, leur répondit-elle, il me semblenbsp;que, pour le mieux, jaille faire part de votre arri- vée aux princesses Onolorie et Gricilerie.....Selon ce quelles vous manderont, vous vous gouverne-rez é lavenir. Les deux chevaliers y consentirent. Lors, Alquif entra dans une petite nauf et alia aborder, peu aprés, au port même de Trébisonde,nbsp;OU la première personne qui la vit fut Bridelne,nbsp;laquelle, saus lui parler, courut vitement au palaisnbsp;pour avertir les deux princesses. Ces dernières étaient pour lors é la chapelle avec rirnpéralrice, ce qui nempêcha nullement Bridelnenbsp;de sapprocher delles pour leur communiquercettonbsp;nouvelle. Certes, jamais timide bergère trouvant un serpent dans un buissou neut le coeur plus émo-tionné, plus tremblant, plus angoisseux que ne fut celui d'Ünolorie et de Gricilerie en apprenant lenbsp;retour des deux chevaliers. Cela les tint si fort,nbsp;même, que, contrairement a leur habitude et knbsp;leur devoir, elles laissèrent limpératrice priernbsp;toute seule, et sen allérent au devant dAIquife,nbsp;les joues empourprées par !e désir. Gricilerie, plus hardie que sa sceur, interrogea Alquife, qui lui répondit: nbsp;nbsp;nbsp;Trés bonne madame, votre chevalier et lenbsp;sien sont lü-bas, attendant votre commande-ment... A cette parole. Onolorie fut prise dune joie inaccoutumée, et elle so trouva en une tel Ie per-plexité, quelle faillit tomber de son haul. Heureu-sement que Gricilerie se trouvait la : elle élenditnbsp;le bras et retint sa socur, en lui disant tout bas : Contenez-vous, ma chère sceur, je vous cu supptie, par respect pour vous etpourmoi... Votrenbsp;attitude pourrait tourner en conséquence, si ellenbsp;était remarquée... nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 ma soeur, répondit Onolorie, si vous sa-viez linjure que jai faite a celui qui a taut soulfertnbsp;par mon occasion! Madame, dit Alquife, Icbon accueil que vous lui ferez ettacera tont ce passé, si bien quil nenbsp;sen souviendra pas... Mais, je vous prie, que dois-je leur maiider a lun et k lautre de votre part?..- II est besoin, répondit Gricilerie, que lem' pcreur notre père sache lui-même leur retour, carnbsp;ii ne manquera pas de les envoyer prior de venirnbsp;vers lui aussitót... Toutefois, ditos a Périon quilnbsp;araène demain soir son neveu é la fcnètre du jar-din, oü nous les attendrons, ma soeur et moi.nbsp;Quand il seront lü, et nous aussi, nous dcviseronsnbsp;ensemble des ctioses passées et des choses ünbsp;venir... Comme Gricilerie achevait ces mots, on Ia vint avertir que Fimperatricc allaitsortir delcglise, carnbsp;vepres étaient parachcvécs. Lors, les deux princesses qniltèrcnt Alquife, qui, avant dallcr rejoin- |
LE CHEVALIER DE LARDENTE ÉPÉE 11
LE CHEVALIER DE LARDENTE ÉPÉE 11
dre Lisvart et Périon, jugca propos daller les antioncer au vieil empereur de Trébisonde.
GHAPITRE IX
science. Limpératrice et lempereur étaient si prés de leurs filles, quelles neussent su dire une parolenbsp;qui neüt été entendue...
Vint le diner, qui fut somptueux, en lhonneur des deux nouveaux débarqués, lesquels, tout lenbsp;temps quil dura, furent distraits par la pensée dunbsp;rendez-YOus quils avaient obtenu.
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Comment Lisvnrt et Périon furent accueillis de lempereur de Trébisonde et des dames de sa cour. GHAPITRE X |
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Lisvart et Périon dormirent trés mal cette nuit-IS, tt cause des promesses de la nuit suivante qui lestinrent en éveil dune assez agréable fagon. Lc lendemain done, ilse rendirentau palais, et se rencontrèrent avee Ie vieil empereur de Trébisonde qui venait précisément au-devant deux, ac-cornpagné du roi de la Breigne, du due Alafonte,nbsp;du due dOrtilense et de maints autres princes etnbsp;chevaliers. Grande fut la bienvenue et Ie bon accueil qui furent fails aux deux chevaliers. Geux-ci sapprè-taient S baiser les mains de lempereur; mais lui,nbsp;les empêchant, les accola, la larme ö loeil, tant ilnbsp;était heureux de les voir de retour. Puis il lesnbsp;conduisit au palais, oü déja limpératrice, averse, se tenait sur Ie seuil avec ses dames, pournbsp;les recevoir. Madame, lui dit lempereur, je vous amène ces deux gentilshommes qui ont autrefois rompunbsp;Cos prisons, comme vous savez... Je les laisse ennbsp;votre garde, et pour plus grande süreté, nos fillesnbsp;en seront chargées... Quand les deux chevaliers eurent fait révérence i 1inipératrice et aux dames, ils se rairent a deviser de choses et dautres. Gricilerie et Onolorie, qui, depuis quils étaient lc, avaient mué cent fois de couleur, passant dunbsp;clanc au rouge avec vine promptitude sans exem-Ple, Onolorie et Gricilerie, done, se rapprochèrentnbsp;lout-a-fait deux, et cette dernière se hasarda anbsp;dire è Périon: Je croyais, seigneur, quen votre qualité de ^on chevalier, javais quelque autorité sur vous...nbsp;jccis vous mavez bien prouvé Ie contraire... Car,nbsp;Orsque vous avez quitté cette cour pour aller ennbsp;Autriche, vous ne deviez quasi pas séjourner, etnbsp;dependantily a longlempsquevousêtesabsent!...nbsp;.. Madame, répondit Périon un peu confus, carnbsp;1 ®^'^cit oü Ie bat Ie blessait; madame, la vie dunnbsp;nevalier errant est mclée davcnlures qui ne luinbsp;Parmettent pas toujours de revenir ü heure fixe...nbsp;ainsi, je vous supplie de mexcuser... , Le seigneur Lisvart, dit ü son tour Onolorie, c oseraitpas répondre ainsi de lui-même, je crois...nbsp;l^cr il sait combien il a déja failli... 7 Madame, répondit Lisvart, ü mal fait ne git dpamende... Je sais bien que javais intentionnbsp;accompagner lempereur au partir de Constantinople, mais Dieu sait qui men détourna...nbsp;v- , os ces propos étaient terms entre eux si cou-p foent, que, pour déguiser leurs pensées, ilsnbsp;1 taient par moments centre leur propre con |
Comment Lisvart et Périon se rendirent dans le verger, dc-vant la fenétre treillissée des princesses, et ce qui en résulta. e soir, k lheure fixée, pendant que presque tont le monde dormait dansnbsp;Je palais et aux alentours, Périon etnbsp;Lisvart quittèrent secrètement leurnbsp;logis et sen vinrent franebir la mu-raiile qui les séparait du jardin. Unenbsp;fois dans le jardin, ils sorientèrentnbsp;aisément, etsapprochèrentdes fenê-tres auxquelles Périon avait dejS goüténbsp;de célestes jouissances en picorantnbsp;les lèvres de sa mie et en se laissantnbsp;becqueter les siennes par elle-même. Comme ils arrivaient tont contre, ils entendi-rent comme un gazouille-ment doiselles sous desnbsp;ramures: cétaient les deuxnbsp;princesses qui se parlaient tout bas. Alors Périon gratia légèreraent le long du bois, pour les avertir de leurnbsp;présence. Gricilerie se présenta aussitót, et, k travers les mailles assez espacées de la grille, leur donna knbsp;chacun un baiser qui fit surtout tressaillir Périon,nbsp;auquel elle dit en souriant: Je vous fais ce bon accueil, a cause du compagnon que vous mavez arnené, et que je veux prier doublier le mal que ma sceur lui a fait invo-lontairement et dont elle se repent beaucoup knbsp;cette heure... Onolorie vous supplie, chevalier,nbsp;ajouta Gricilerie en sadressant k Lisvart, de luinbsp;pardonner... Ce faisant, elle viendra vous parlernbsp;céans... Sinon, elle nosera jamais se trouver ennbsp;votre présence. _ Madame, répondit Lisvart, elle sait que je suis son humble serviteur etsonesclave obéissant.nbsp;Gest k elle de me commander tout ce quellenbsp;voudra, et non pas de me demander pardon, knbsp;raoi qui lai offensée. Chevalier, reprit Gricilerie, prenez le cas que vous criez merci a qui vous a courroucé, et quonbsp;vous portez la penitence du mal dautrui... Je saisnbsp;bien comment les choses vont, et que ma soeur anbsp;failli vous faire injustement mourir... Toutefois,nbsp;oubliez le fruit amer : il vient dune tant doucenbsp;racinel... |
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nbsp;nbsp;nbsp;Ahl madame, répondit Lisvart, pour Dieulnbsp;ne parlez jamais tel langage... Gest moi qui suisnbsp;cause de tout!.,. Gest moi qui ai fait Ie mal...nbsp;Cest moi qui lai offensée ! Gest moi qui vous sup-pliede faire raon accord avec ellel... A ce que je vois, dit Gricilerie, il sera aisé a vous accorder... Or, attendez un peu et vous ennbsp;aurez des nouvelles... Gricilerie disparut un instant pour reparaitre avec Onolorie, laquelle, pour mieux complaire anbsp;son ami, sétait étudiée a se parer, è se faire plusnbsp;séduisante encore. Et par IS, je nentends pas par-ler daccoutrements semblables S ceux que lesnbsp;hautes et nobles dames comme elles portaient auxnbsp;festins et aux assemblees. Non! Onolorie avaitnbsp;seulement un mantelet de taffetas cramoisi, anbsp;cause de la chaleur, qui était grande. Sur sa jolienbsp;tcte, elle avait un petit voile de crêpe, voletant aunbsp;moindre vent. Gela lui donnait si bonne grace,nbsp;quelle semblait ainsi avoir en elle plus de diviniténbsp;quauparavant. Gomme ellesapprochait de Ia fenêtre, Gricilerie dit S Lisvart: nbsp;nbsp;nbsp;ïrouvez-vous que ma soeur soit digne denbsp;pardon et quelle mérite que vous lui rendiez biennbsp;pour mal?.,. Le chevalier de la Vraie Croix mit incontinent Ie genou en tcrre et baisa les mains de sa mie lenbsp;plus doucement du monde. Mais, au même instant,nbsp;Onolorie, sans proférer une seule parole, lattiranbsp;vers elle, joignit sa boucbe S la sienne, et leursnbsp;lèvres en deineurèrent si bien collées que, pendantnbsp;un long espace, ni Iun ni lautre neurent quasinbsp;moyen de respirer... Au bout de quelques minutes de cetle béatitude, avant-courière dune plus grande, Lisvart mur-mura : nbsp;nbsp;nbsp;Madame, la grace que vous me faites la estnbsp;telle, que si toutes les vertus qui se trouvent épar-pillées entre les meilleurs chevaliers se trouvaieiitnbsp;reunies en moi seul, je noserais pas encore menbsp;réputer digne de si haute faveur... Je ne sais vousnbsp;dire autre chose sinon que je ne suis né que pournbsp;vous servir, obéir et complaire, vous jurant parnbsp;vous-mème que si quelque chose de moi pu vousnbsp;offenser dans le passé, ga été centre le gré de monnbsp;cceur... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! rnon doux ami, répondit Onolorie, jenbsp;ne sais vraiment oü javais lesprit quand je vousnbsp;envoyai par mon écuyer la vilaiue lettre qui vous anbsp;cause tant de chagrins!... Ahl si vous savicz corn-bien de fois jen ai maudit lheure !... Combien denbsp;fois je men suis mordu les doigtsl... Combien denbsp;fois je men suis voulu du mal amoi-mêmel... Lenbsp;repentir en arriva trop tard; en tout cas, il manbsp;appris a être désormais raoins facile au soupQon,nbsp;moins légere, plus sage... Car jai tant souffert,nbsp;mon doux ami, que je puis téinoigner par épreuvenbsp;qu ;1 nest pas vrai que lon meure pour tropnbsp;aimer... Si lon mourait de trop aimer, il y a long-temps déja que je serais pourrie en terre, ayantnbsp;demeuré 1espace dun au et plus sans que loeilnbsp;me soit sécbé, sans que mon cceur ait passé une sans soupircr et plaindre la faute que ja-commisc a voire égard, laquelle je vous sup- |
plie doublier et de me pardonner du meilleur de votre ame... Tout en disant cela, les larmes lui tombaient des yeux, ce qui mit Lisvart en telie peine quil pensanbsp;en trépasser. Néanmoins, reprenant courage, il ditnbsp;a Onolorie ; Madame, vous me faites tort, et je ne sais vraiment comment ni pourquoi vous vous plaiseznbsp;cl vous mettre ainsi en peine, en ma présence,nbsp;dune chose oü, sauf votre grace, il ny a propos,nbsp;car cest bien moi qui ai failli et vous ai autoriséenbsp;a la jalousie, en montrant ü Gradasilée plus denbsp;privauté que je ne devais... Par ainsi, laissons cenbsp;propos, sil vous plait, et permettez-moi seulement de baiser ce que le vent, pour me porter plusnbsp;de faveur, ma présentement voulu faire voir. Lisvart disait cela paree que, pendant que la belle princesse Onolorie se larnentait ainsi, sonnbsp;manteau de taffetas cramoisi sélait entrouvert, etnbsp;lamoureux chevalier avait pu juger, ü travers lanbsp;transparence de sa blanche chemise de tin lin, denbsp;la rondeur provocante et de la perfection divinenbsp;de sa jeune gorge. Cela léchauffa tellement, cela lui mit si bien leau ü la bouche, que, sans idéé de licence cepen-dant, il étendit le bras droit et pla^a sa main fré-missante sur cette chair dalbatre, frémissantenbsp;aussi. Onolorie le repoussa un peu, si peu, que sa main cbercheuse, ne fit que se déplacer et allernbsp;-dune rose a lautre rose. Pendant ce temps, Périon et Gricilerie soccu-paient du lieu et des moyens quils pourraient imaginer pour se voir plus intimement, sans grillenbsp;et sans empêchement daucune sorte; et tout ennbsp;cherchant ces moyens-la, ils nen perdaient pasnbsp;pour cela une bouchée de leur amoureux déduit,nbsp;se becquetant du bout des lèvres avec une onction,nbsp;une lenteur qui prouvaient éloquemment rintérêtnbsp;quilsprenaienttousdeux ècette occupation. Leursnbsp;mains se liaient comme leurs lèvres, et ne vou-laient pas se séparer. La seule chose dont ils senbsp;plaignirent, ce fut de la venue du jour, qui se ma-nifesta plus clair et plus tót quils neussent voulu. Ils furent done, tous quatre, contrainls de se quitter; mais, avant dele faire, Lisvart, qui saper-cevait quen sornme il navait reQu que la menuenbsp;monnaie de son amour et qui voulait recevoir 1^nbsp;tout, Lisvart dit è Onolorie ; Madame, je vous supplie de ne pastrouver mal si je prends a cette heure la hardiesse de vous declarer ce que raon coeur vous a tenu secret jusquènbsp;présent... Amour, qui commando aux dieux et auxnbsp;hommes, me fait peut-étre abuser de ia privauténbsp;que vous avez bien voulu me laisser prendre surnbsp;votre personne, la plus belle qui soit au monde..-Mais je ny tiens plus!... Je me sens mourir a petitnbsp;feu sur le gril du désir... Je vous supplie^ done,nbsp;mon cher bien, ma seule espérance, de maccoi-der la vie en maccordant la possession de votrenbsp;divin corps, après mavoir accordé cello devotienbsp;précieux cceur... Si vous iiavez pitié de moi, madame, je suis perdu 1...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Lisvart prononcait ces paroles avec de gfoss larmes dans les yeux. Onolorie, assez ebahie, I répondit : |
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LE CHEVALIER DE LARDENTE ÉPÉE. 13 nbsp;nbsp;nbsp;Que vous ai-je done fait, mon doux ami,nbsp;pour aiusi vous plaindre?... Croyez-vous done quenbsp;je pourrais jamais vous refuser chose que vous menbsp;demanderiez, pourvu toutefois quil ny eüt pasnbsp;datteinte k mon honneurl... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, reprit Lisvart, votre honneur mestnbsp;autant en recommandation que ma propre vie....nbsp;Ce dont je vous supplie êi cette heure, cest qua-près mavoir accepté pour ami, vous consentiez ennbsp;outre è maccepter pour mari... Vous savez lanbsp;niaison dont je suis... En me faisant cette faveur,nbsp;vous mobligerez de plus en plus a vous honorer,nbsp;aimer et servir... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, mais, mon doux ami, comment Ie pour-rai-je faire saus Ievouloir de lempereur? demandanbsp;naïvement Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Lisvart, votre consente-raent suffira... Si vous trouvoz bon ce que je vousnbsp;propose, madame Gricilerie votre soeur ne voudranbsp;pas trailer moins gracieusement raon onele Pé-rion, vu Famitié quils ont ensemble. nbsp;nbsp;nbsp;En bonne foi, reprit Onolorie, si elle est denbsp;eet avis, je suivrai sou opinion... nbsp;nbsp;nbsp;Pour Dieu, madame, reprit Lisvart, sachons-le, sil vous plait, lout présentement. Lisvart avail la bouche fraiche : il lui eausait amour avec une telle facilité et une telle abondance,nbsp;quil disait mieux èi 1improviste, aiiisi, que sil eütnbsp;toute sa vie étudié sa legon. Gricilerie, consultée, se laissa convaincre, et si bien, quil fut convenu que, la nuit suivante, lesnbsp;grilles seraient supprimées, cest-a-dire que lesnbsp;deux princesses descendraient au verger, et qualorsnbsp;ils exécuteraient tous quatre effectivement ce önbsp;quoi la bouche et Ic coeur donnaient consente-inent. Les coqs du'voisinage annoncèrent pour la seconde fois la venue du jour. Les deux amoureux chevaliers prirent, è leur grand regret, congé denbsp;leurs dames aimées, et sen retournèrent dans leurnbsp;chambre sans être apertjus. GHAPITRE XI Cointneni Lisvart et Périon, 5 leur second rendez-vous avec j^es deux princesses de Trébisonde, goütèrcnt la plus par-'aile des t'élicitós humaines. . Périon et Lisvart dormirent k poings fermés Jusque vers les dix heures, oü 1on vintles averlirnbsp;que 1empereur de Trébisonde était k la raesse. Ilsnbsp;* allèrent trouver. . Tout Ie reste du jour se passa a bailer et a de-^iserdechoses plus ou moins intéressantes. Lisvart Périon étaient sur les charbons ardents de liin-b^tience. Pour enx, la journée sécoulait avec unenbsp;Odeur désesj)érante. La nuit vint enün! Chacun se retira pourdormir. la V chevalier de la Sphère et Ie chevalier denbsp;® vraie Groix, quiavaient la puce aloreiüe, nc se couchèrent point. Ils attendirent impatiemment lheure promise pour Fexécution deleur entreprise,nbsp;etquand Ie sablier eüt marqué cette heure-Ri, cest-a-dire vers la mi-nuit, ils partirent de leur logis etnbsp;sen vincent au jardin du palais. Les deux princesses y étaient déjü depuis quel-ques instants. Et, en attendant leurs amis, elles sétaient réfugiées a Iabri dune coudraie trésnbsp;feuillue. Le rossignol triomphait k dégoiser son ramage. Le temps était gracieux et serein, et la lune étaitnbsp;un pcu trouble, corame si elle eüt étó la complicenbsp;de nos quatre amoureux, et quelle eüt voulu lesnbsp;favoriser en ne les éclairant pas trop violemment. Lisvart et Périon raarchaient pas ü pas, avec dextrêmes precautions, pour nêtre pas reconnusnbsp;et trabis. Gricilerie, qui avail 1oeil au guet, lesnbsp;apergut, et, comme ils passaient devant la coudraienbsp;oü elle était cachée avec Onolorie, toutes deux sor-lirent précipilamment de leur cachette, el sennbsp;allèrent les surprendre par derrière, en leur disantnbsp;de leurs voix argenlines : Deraeurez, chevaliers!... vous êtes nos pri-sonniers I... Périon et Lisvart mirent les genoux en terre et baisèrent dévotement les belles mains de leursnbsp;belles maitresses. Mais elles, plus hardies ou forcées damour, leur tendirent spontanéraent les bras, les accolèrent etnbsp;les baisèrent le plus savoureusement du monde. Périon se retira avec Gricilerie, laissant Lisvart, lequel, tenant toujours Onolorie tendrement em-brassée, murmura bouche k bouche avec elle : Madame, le bonheur que je ressens a cette heure est tel, que mon coeur ne peut quasi le cora-prendre... Je suis trop heureux pour savoir parler...nbsp;Excusez done, je vous prie, mon silence, qui estnbsp;de Fadmiration... Mon doux ami, répondit Onolorie, mettons-nous sur cette herbe; nous y serons plus è notre aise. Et, puisque je me suis tanl oubliée, me trou-vant dans un lieu si suspect è mon honneur, je menbsp;lie en vous pour le surplus... Gette familiarité pi-toyable que jai en votre faveur ne doit pas aller au-dela des choses permises.... Vous êtes un loyalnbsp;amant... Tandis quOnoloric préparait cette honnête excuse è sa défaillance, Lisvart, enflambé damour, gagnait petit ü petit du terrain. Ses lèvres ardentesnbsp;devenaient de plus en plus goulues et se voulaientnbsp;de plus en plus repaitre de cette chair blanche etnbsp;ferme quelles avaient a leur portee. II allait passernbsp;outre : Onolorie Farrêta doucement en lui disantnbsp;dune voix qnon entendait k peine, tant elle availnbsp;de langueur: Ahl mon ami, mon tendre ami, contentez-vous de prendre sur m.oi autant que moi-même ai commandement, qui est de voir et toucher manbsp;personne, sans vous mettre en peine de m óter cenbsp;que ni vousnidautresnesauriez me rendreaprès. .. Madame, répondit Lisvart, vous savp depuis combien de temps je uavigue en cette mer d amour...nbsp;Maintcnant que je suis prés dentrer au doux portnbsp;de merci, pour Dieu! nemy soycz pas nuisantel... __ Mon ami, reprit Onolorie, ne vous doit-il pas sufilre que je sois votre, et jouir de 1extérieur, |
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qui est Ie propre fruit des amoureux, saus vouloir tendre encore k un plaisir sitót passé et qui nap-porte, dit-on, que tristesseavec soi ?... Lebon pasteur tond son ouaille; inais aussi il la sauve de danger !e moins raai quil peut: faites done aiiisi quenbsp;lui et me traitez doucement, sit-vous-plait!... Mais, tant plus Onolorie proférait ces mignardes excuses, et tant raoins Tainoureux et affólé Lis-vart se persuadait dy ajouter foi. Bien loin de Bi,nbsp;il saventura a cueillir la première fleur du rosier,nbsp;lequei, pour Ie commencement, .se trouva épi-ueux. Toutefois; avantcjuils ne se fussent séparés,nbsp;la terre fut si bien cultivée, quelle se rendit fertile et aisée, au contentement delun et de lautre. Quant è Périon et a Gricilerie, ils faisaient leurs besognes tout a loisir. Jignore sils avaient faitnbsp;lun et lautre les mêmes fagons quOnolorie et Lis-vart; en tout cas, la fin du jeu se tourna en promesses et en serraents. II fut bien convenu quonnbsp;se retrouverait chaque nuit au inême lieu, témoinnbsp;dune si vive et si compléte beatitude. A quoi ils sexercèrent pendant une sernaine en-tière, trouvant chaque jour, et part et dautre, un nouvel attrait a ce tendre passetemps. GHAPIÏRE XIIComment vint a la cour de l'empereur de Trébisonde un clie''alier chargé de lui demander un sauf-conduit pour Ienbsp;roi de la Sauvagine et sesdeux frèrcsqui venaient lui demander combat. 1 nbsp;nbsp;nbsp;quelque temps de la, Ie vieil empc- reur de Trébisonde tenait cour plé-nière. Unjour, un chevalier deliaute taille If^et de mine arrogante se présenta, de-' raandantè parler au prince comme en-Yoyé du roi de la Sauvagine. Parlez, chevalier, répondit Ie vieil empereur. Sire, diUl alors dune voix haute et sonore, Ie roi de la Sauvagine, monnbsp;rnaltre, et ses deux freres, sont dansnbsp;votre port, prêts a prendre terre... Ilsnbsp;menvoient vers vous pour vous direnbsp;quils sont venus en ce pays tout ex-prés pour exiger Ie combat entro euxnbsp;(rois ettrois chevaliers de la cour dA- raadis... nbsp;nbsp;nbsp;A prmos de quoi ce combat? demanda Tem-pereur de Trébisonde. |
nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit lenvoyé, Ie roi de la Spva-gine a fait rencontre en chenain du roi Amadis quinbsp;sen retournait en ses Etats après laffaire de.Cons-tantinople, avec madame Oriane et les gens de leurnbsp;suite. Le roi de la Sauvagine avait avec lui unenbsp;troupe norabreuse : il aurait pu attaquer et mettrenbsp;« mort le roi de la Graude-Bretagne et ses compagnons de route. 11 a préféré demander a Amadisnbsp;de lui designer trois chevaliers de sa cour et et delesnbsp;lui envoyer en tel endroit quil désignerait pour com-batlre lui et ses deux frères... Amadis voulait étrenbsp;de la partie, mais comme il nétait pas entièrementnbsp;remis des blessures quil a regues, madame Orianenbsp;sy est opposée, et le roi de la Gaule et de la Graude-Bretagne a alors désigné le chevalier de la Sphère,nbsp;le chevalier de la VraieCroix et un autre... Le roinbsp;de la Sauvagine a laissé le roi Amadis continuernbsp;sa route... Puis, comme il a appris que les troisnbsp;chevaliers désignés étaient dans cette cour, il estnbsp;venu avec ses deux frères. Par ainsi, dotmez-leur,nbsp;Sire, une süreté, atin quils puissent débarquernbsp;sans obstacle et arriver jusqué vous... Une fois lenbsp;combat accordé, ils espèreiit bien le parachever anbsp;leur gloire. Lenvoyé du roi de la Sauvagine se tut, et cha-cun garda le silence, attendant que lempereur de Trébisonde se prononQat. Onolorie et Gricilerie,nbsp;qui étaient présentes, avaient le coeur batlant din-quiétude, et si elles avaient osé, elles auraientnbsp;conseillé tout haut k leur père de renvoyer le roinbsp;de la Sauvagine et ses acolytes dans leur ile. Mais lempereur neüt pas entendu de cette oreille-lè. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, dit-il è lenvoyé, jaccorde k votrenbsp;maitre, h ses deux frères et è leur suite la süreténbsp;quils me demandent. Je les recevrai volontiersnbsp;demain. Le chevalier sen alia incontinent avec la rai-deur méprisante quil avait montrée dés Ie début, et sen alia porter au roi de la Sauvagine la réponsenbsp;que venait de lui faire le vieil empereur de Trébisonde. nbsp;nbsp;nbsp;Oh 1 ma soeur, murmura Onolorie Ji 1oreillenbsp;de la princesse Gricilerie, nous sommes bien mal-heureuses 1... Bien rnalheureuses sojjimes-nous 1...nbsp;Voilé nos deux amants de nouveau exposés auxnbsp;plus grands dangers, eux que nous aimons tant,nbsp;eux dont depend notre vie !... Nous ne pourronsnbsp;done jamais les posséder tranquillement?... Leursnbsp;chères existences seront done ainsi continuelle-raentala merci des premiers païens venusI... Cestnbsp;leur vaillance qui nous les a fait estimer et pré-férer é tant dautres; cest leur vaillance qui nousnbsp;les enlèvc... Faibles et incounus, on ne songeraitnbsp;pas a eux et nousles aurionsen entier... Ma soeur,nbsp;nous sommes bien rnalheureuses 1 nbsp;nbsp;nbsp;Najoutez pas votre tristesse k la mienne, manbsp;soeur, répondit Gricilerie en embrassant la mie dunbsp;chevalier de la Vraie Groix. Malgré le réconfort que leur donnèrent k toutes deux, ce soir-la, leurs amants toujoursplus amoureux, les deux belles princesses passèrent unenbsp;vilaine nuit. Elles avaient raison de craindre, carnbsp;elles savaient bien tout ce quelles perdraient ennbsp;perdant Lisvart et Périon... GIIAPITRE XIIIComment le roi de la Sauvagine et ses deux nbsp;nbsp;nbsp;^rent ro(;us nar lempercur, cl des i)ropos qu ils eurenl ave trois chevaliers quils venaiont comoallre. Le Icndemain les trois étrangers débarquèrent, |
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munis du sauf-conduit do lempereur de Trébi-sonde. Ils débarquèrent, suivis de vingt chevaliers du même pays queux. Averti, 1einpereur envoya au-devant deux, pour leur faire un acciieil digue de lui, Ie roi de lanbsp;Breigne, Ie due dOrtilense et Ie due Alafonte,nbsp;chargés de Ie représeiiter. Les trois frères et les trois représentants de leinpereurse rencontrèrent k mi-cherain et revin-rent ensemble vers vers Ie palais, excitant partoutnbsp;oü ils passaient une curiosité mêlee dun peu def-froi. Le rui de la Sauvagiue et ses deux frères avaient, en effet, une physionornie peu rassurante pour quinbsp;les voyait pour la première fois, tant ils étaientnbsp;grands et velus. Le roi de la Sauvagine, surtout,nbsp;ayait un aspect féroce ; il ressemblait a tout plu-tót qua une creature humaine. Le roi de la Breigne, le due dOrtilense et le due Alafonte, jugèrent, 5 part eux, que leurs troisnbsp;amis auraient fort a faire contre ces trois géanlsnbsp;farouches, et, pour la première fois peut-être, ilsnbsp;doutèrent du succès. Les étrangers et leurs conducteurs arrivèrent au palais, oü ils produisirent le même étonnement etnbsp;le même effroi que sur leur route. Toutefois lem-pereur de Trébisonde leur fit laccueil hospitallernbsp;quit savait faire a tous ceux qui veaaient ü sa cour.nbsp;II se laissa même baiser sans dégout ses mains vé-nérables par le roi de la Sauvagine, qui semblaitnbsp;jouir en dessous de la terrifiante inopression quilnbsp;produisait sur les dames de la cour. Gest si agréa-nle deffrayer les femmes dont on sait quon ncnbsp;pourrait pas se faire aimer! Lisvart était è quelques pas de lempereur. Le roi de la Sauvagine devuia que cétait lui, ü lamitiénbsp;dont chacun faisait montre k son en droit. Chevalier, lui dit-il avec un ricanement, tu es un de ceux que je cherche !... Gela doit être et je raen honore, rêpondit Iranquillement Lisvart. Tu es le chevalier de la Vraie Croix?... nbsp;nbsp;nbsp;-Te suis le chevalier de la Vraie Croix. nbsp;nbsp;nbsp;Bien que tu aies tué mes deux oncles, biennbsp;fine tu aies pris mon chéteau de la Roche, biennbsp;fiue tu aies ravagé moii pays et mis a mort quan-bté de nos geus, je ne puis merapêcher de te direnbsp;6n quelle estime je teusse tenu, i cause de ta vail-jance... Mais jai délibéré de me venger sur toi, etnbsp;Ja seule courtoisie que tu doives attendee présen-JGinenl de ma part, cest la tête mise au bout de lance et emportée comrae un trophée dans mon royaume 1... Chacun tressaillit de cette menace qui navait '1011 d exagéré, vu Ia férocité et la haute taille dunbsp;roi de la Sauvagine. Onolorie faillit se pêmer denbsp;douleur. Le jeune et courageux chevalier de la Vraie '^ioix, seul, se montra impavide et souriant. Hoi de la Sauvagine, répondit-il, si ton effet aussi brave que ta parole, nul doute que je nenbsp;iccombe dans le combat que tu viens cherchernbsp;^aiis... Mais jai vu trop de vantards de ta taillenbsp;par des eiifants de ma sorte, pour res-Pris* i ^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;peur de ta fanfaroimade, (jue je |
1* se a sa juste valeur en la raéprisaiit, comme faire je dois... Gela mómeut si peu, ce que tu me disnbsp;Ik, que cest moi qui espère, au contraire, te don-ner le traitement dont tu me menaces si impudem-ment, pour effrayerles femmes sans doute. Graftante, lalné des deux frères, sentant le roi de la Sauvagine injurié par cette réponse de Lisvart, dit ü ce dender dun ton de profond mépris : Chevalier, tu enfles maladroitementta petite voix, et tu hausses mal k propos ton petit corps...nbsp;Je te crois, pour ma part, plus apte a gouvernernbsp;les pucelles, kfaire le douceret etle mignonnet avecnbsp;elles, qua te raesurer avec des hommes tels quenbsp;nous... Tu es plus fait pour lalcóve que pour lenbsp;champ-clos, plus pour lamour que pour la guerre,nbsp;plus pour laimable déduit que pour les rudesnbsp;joutes, plus pour la cotte de taffetas quo pour lanbsp;cotte de mailles... Certes, auxeombats féminins,nbsp;le noble roi mon frère aurait du pis, mais au vrainbsp;combat quil vient vous proposer, je crois que vousnbsp;aurez lieu de vous repentir davoir si audacieuse-parlé de lui 1 Quand nous en serons Ik, reprit le chevalier de Ia Vraie Croix, nons verrous bien 1... Sil ne vous tuo pas du premier coup, mon mignon, cest quil aura pitié de votre jeune age etnbsp;de votre faiblesse... Jelui conseillerai grandement de ne pas mé-parguer, car moije ne 1épargnerai pas, je vous le proraets... Quoi 1 sécria Bostroffe, Ie deuxième frère, cest done Ik ladversaire de mon noble frère le roinbsp;de la Sauvagine ? Lui-même. Nous a-t-on done fait venir pour combattre des femmes?... Pourquoi ne nous a-t-on pas pré-venus alors?... Jaurais, pour ma part, apporlé unenbsp;quenouille, au lieu dèpée, pour chatier mon ad-versaire... Votre adversaire, chevalier, répliqua Lisvart avec colère, a cassé la tête a de plus grands quenbsp;vous, et il la cassera k bien dautres 1... Jeune fanfaron I sécria Bostroffe en savan-Qant duu air furieux vers le chevalier de la Vraie Groix, qui resta immobile et dédaigneux. Lk 1 la! dit le vieil empereur de Trébisonde qui voyait les affaires sembrouiller. Lisvart fit un pas et dit dun ton ferme : Comme le roi de la Sauvagine sest adressé de prime-abord a moi et ma menace, il convientnbsp;que ce soit a moi quil ait affaire. Bienvolontiers 1 répoiiditlegéant, qui haussa les épaules de pitié, croyant déja avoir avalé Lisvart. Lempereur approuve-t-il ? Japprouve, rêpondit le vieux prince. Lisvart reprit en désignant sou oncle, le chevalier de laSphère: Ce chevalier, qui nest pas une femmelette, vous pouvez men croire, sera pour Graffante, qui estnbsp;1ainé des deux, k ce quil me paralt... Volontiers, rêpondit Graffante en roulant un oeil terrible, qui brilla comrae un charbon ardentnbsp;dans le trou profond oü la nature 1 avait placé. Jaccepte, rêpondit Périon avec calme. Quant k vous, seigneur Bostroffe, reprit Lisvart en indiquant Olorius, voici un chevalier qui |
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fera a mervoille votre affaire, car il est de ceux quon ne traite pas avec une quenouille, mais avecnbsp;une bonne et solide épëe... Je vous engage h fairenbsp;visser la votre h votre poignet, si vous ne vouleznbsp;pas Ia voir choir dès la première passe... nbsp;nbsp;nbsp;Par ma foil sécria Bostroffe, que ces ironiesnbsp;exaspéraient, il me tarde de messayer avec lui et aussi avec vous!..... Et, si je ne me retenais, je commencerais dès è présent... Lempereur jeta pour la seconde fois son hola entre les trois frères etleurs adversaires. nbsp;nbsp;nbsp;Lè ! lèl seigneurs! dit-il. Ge nest céans ni Ie lieu ni lheure de se chamailler ainsi I.....Puisque les róles sont disiribués, et que chacun sait dès a présent è qui il aura affaire, il nest pas besoin donbsp;se menacer comme dogues au chenil... Gonserreznbsp;votre ardeur guerroyante pour demain, les uns etnbsp;les autres, car ccst demain quaura lieu Ie combat, el non avant... Jusque-lè, remettez done vosnbsp;épées et vos colères dans leur étui, je vous y engage et vous en prie... Gela dit, letnpereur de Trébisonde coramanda quon conduisit Ie roi de la Sauvagine et ses deuxnbsp;frères au logis quon leur avail déjè préparé par sesnbsp;ordres. Les trois géants se retirèrent lentement, non sans jeter des regards de haine sur leurs chétifsnbsp;adversaires. Quand ils eurent disparu, chacun commenpa seuleinent è respircr. Comment, après Ie flépart du roi de la Sauvagine el de ses frères, Gricilerie et Onolorie allèrentnbsp;senfermcr dans leur chambre pour pleurcr. e tons les spectateurs do Ia aiW. scène qui venait davoir lieunbsp;entre les trois géants et lesnbsp;trois chevaliers de la cour dunbsp;roi Amadis, aucun navait res-^ senti, malgré que Ie malaisenbsp;?énéral eüt été grand, autant de douleur que losnbsp;ieux jeunes et intéressantes princesses Onolorie etnbsp;Gricilerie. Tout ce quelles venaient de voir et dentendre avail été autant de coups frappés sur leur coeur.nbsp;Malgré les raisons quelles avaient despérer, ellesnbsp;se laissèrent déconforter, au contraire, comme desnbsp;enfants, et peu sen fallut quelles ne crussent déjanbsp;leurs amants morts. Aussi, pour cacher a tous lesyeux les larmes'qui emnlissaient les leurs, pour mieux céler, en unnbsp;mot, lémolion qui les envahissait, elles se retirè-rent précipitamment dans leur chambre. ^ Lk, se jetant toutes deux dans les bras lune de lautre, elles se mirent è pleurer a chaudes larrnesnbsp;lt;ït k sanglotter k leur aise sur Ie péril imminentnbsp;Pr^aré i Lisvart et k Périon. |
Ah 1 ma soeur, murmura Onolorie en tressaillant, cette abominable figure du roi de la Sauvagine me poursuit et me navrel... nbsp;nbsp;nbsp;Geile du hideux Graffante ne me poursuit pasnbsp;moins, répondit Gricilerie en tressaillant comme sanbsp;soeur. nbsp;nbsp;nbsp;Ils sent plus diables quhommes! reprit Ianbsp;mie do Lisvart en se serrant instinctivement dansnbsp;Ie giron de Gricilerie. nbsp;nbsp;nbsp;Plus diables quhommes, vous dites vrai, manbsp;soeur, tant ils sont gros, grands, hideux, noirs etnbsp;velus 1... nbsp;nbsp;nbsp;Est-il possible quil y ait au monde des créa-tures pareilies!... Quelle mere a pu leur donner issue de ses en-Irailles?... nbsp;nbsp;nbsp;Quelle mère? répéla Gricilerie en frisson-nant. Ah 1 ma soeur, vous me faites songer la è uiienbsp;chose qui me rendrait bien heureuse eu tout autrenbsp;temps... Mère! si nous allions Ie devenir ?... nbsp;nbsp;nbsp;Gela ne me chagrine pas, répondit Gricilerie,nbsp;paree que Ie chevalier de la Sphere a 1amilié denbsp;lempereur et quil obtiendra, jespère, sou con- sentementa notre mariage.....Mais ce qui mé- pouvante, ma soeur, cest la pensée que je puis être veuve et mère avant detre femme!... Com-prenez-vous ce que cette pensée a dépouvantablcnbsp;et de navrant?. . Si je Ie comprends! sécria Onolorie. Mais notre position nest-elle pas la même, ma sceur?...nbsp;Nos joies ont été les mêmes, nos douleurs sont lesnbsp;mêmes aussi... Pendant quelles étaient ainsi en train de se déconforter, la bonne demoiselle Alquife entra. Alquife avail assisté a Ientrevue du roi de la Sauvagine et de ses deux frères avec fernpereurnbsp;de Trébisonde. Elle avail rcQu de leurs féroces visages la même impression de terreur que les aulresnbsp;dames, et, involontairement, en regardant les deuxnbsp;jeunes princesses Onolorie et Gricilerie, elle availnbsp;compris a quel épouvantement elles devaient étrenbsp;en proie. Aussi, è peine avaicnt-elles disparu,nbsp;quAlquife les avail suivies, sans avoir fair de rien,nbsp;pour lacher de mettre du baume dans leur sang etnbsp;du réconfort dans leur esprit. Eh bien 1 dit-elle en entrant, vous voila toutes deux en larines, comme deux Madeleines 1 Bonne Alquife, répondit Gricilerie en soupi-rant, vous savez bien oü Ie bêt nous blesse !... Je Ie sais, je Ie sais, sans doute, répondit Alquife. Mais vous me serablez exagérer commo «nbsp;plaisir votre mal, et agrandir outre mesure votienbsp;plaie... Ne dirait-on pas que tout est perdu, pareenbsp;que les chevaliers que vous airaez vont lutter avecnbsp;dautres chevaliers!... Mais leurs adversaires sont des diables 1 s c-cria piteusement Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;, Ils en ont fair, jen conviens, mais ils ne l sont peut-être pas autant quils Ie paraissent... Enbsp;puis, dailleurs, les diables sont aussi niortels qnnbsp;les anges... Seulcraent les uns vont en enfer etnbsp;autres en paradis... Lisvart et Périon en seronbsp;quittes pour envoyer en enfer les amca ue leinbsp;eiinemis, si toutefois ils ont une ainc, ce qui ^'quot;Ü.^ vJusen devisez b'. bien it votre aise, demoi' selle Alquife, réi)li([ua Onolorie avec unc soi |
LE CHEVALIER DE LAROENTE ÉPÉE, 17
LE CHEVALIER DE LAROENTE ÉPÉE, 17 ais. raertume. Vous ne tremblez pas, corame nous, pour les jours des chevaliers qui ont notre foi!.... Me YoilJ\ bien ébahie, en vérité, de vous en-lendredire cela! répondit Alquife en sanimant. Quoi 1 avez-vous done oublié les merveilleuscs prouesses du chevalier de la Sphère?.....Fant-il done que ce soit moi qui vous fasse remembrance des hauls fails de chevalerie du seigneur Lisvart,nbsp;vaillant fils du vaillant empereur Esplandian, etnbsp;petil'lils du trés renommé et trés chevaleureux roinbsp;Amadis, Ie preux des preux?... Ge nest pas pournbsp;rien quil est connu et redouté en Orient et en Occident sous Ie nom du Chevalier Solitaire 1 Ne savez-vous done plus qu'il y a sur la principale porte du palais de votre père une monstrueuse têtenbsp;de serpent?... Et ce serpent, na-t-il pas été tuénbsp;par lui?... Ne vous souvient-il done plus du miracle qui asignaléson ordination commechevalier?...nbsp;Ne savez-vous done pas quil porte lépée merveil-leuse tirée des flancs du lion?... Ahl mesdames,nbsp;Périon et Lisvart ont passé par trop de hasards, etnbsp;des plus lerribles, pour redouler celui de dernain... Groyez-men ; ils vaiucront Tun et Tautre!..... Vous assisterez é leur triomphe et amp; la confusion du roi de la Sauvagine et de ses liideux frères 1..... On croit aisément ce quon desire. La parole de la demoiselle Alquife entra comme baume dans Ienbsp;copur chagriné des deux jeunes princesses. Eliesnbsp;adressèrent une devote oraison au ciel et sendor-m rent plus calmes que la veille. CHAPIÏRE XV Comment Ie roi de la Sauvagine et ses deux frères combatli-rent Lisvart, Périon et Olorius, et ce qui en résulla. Ie lendemain, les transesdesdeuxnbsp;princesses recom-inencèrent de plusnbsp;helle, et tant plusnbsp;Ic moment de lanbsp;lutte approchait etnbsp;tant plus elles ou-hl ia ie ut les excel-Icnlcs raisousde réconfortet detran-quillité que leur avait données lanbsp;bonne demoiselle Alquife. Le vieil empereur de Trébisonde avait fait préparer, en dehors desnbsp;murs, une lice bien entourée et trésnbsp;convenable de toules les facons. Sur l'un des cótés de cette lice, et la dominant grandement et belle-ment,il avait fait élever un splendidenbsp;échafiiud lendu de courtines de soienbsp;l^'t de flammos de mème étoffe, destine é sa cour etnbsp;tui-mème. Ce fut sur eet échafaud que vinrenl |
prendre place les deux amoureuses princesses avec leur mère rimpératrice, et maintes autresnbsp;dames et demoiselles de leur suite. Comme le coeur leur battit quand elles virent entrer les champions dans la lice 1 Avec quels fré-missernents elles contemplèrent leurs amants, fiersnbsp;et superbes sur leurs destriers 1 Périon, Lisvart et Olorius entrèrent les premiers. Lempereur portait larmet du chevalier de la Vraie Groix, et Ie roi de la Breigne portait sa lancenbsp;forte et raide. Le due dOrtilense portait le heaume du chevalier de la Sphère, et le prince dAlafonte sa lance. Le comte dAlastre portait le heaume dOlorius, et Alarin sa lance. Ge fut dans eet ordre quils viiirent prendre place a 1tine des extrémités de la lice. Outre quils avaient tous trois passé une partie de la nuit en devotes oraisons, et c^uils avaientnbsp;assisté, une heure auparavant, avec r empereur denbsp;Trébisonde, k la messe solennelle dite en vue denbsp;ce combat et du succes des armes chrétiennes, nosnbsp;trois chevaliers, Périon et Lisvart surtout, étaientnbsp;soutenus par la presence de leurs bien-aimées. Mou-rir sous les yeux de ce quon aime, cest déjci unenbsp;apre volupté. A plus forte raison, vaincre sous lesnbsp;yeux de sa maitresse! Et les trois chevaliers chré-tiens complaient bien sortir victorieux de cettenbsp;lutte. Les deux princesses de Trébisonde ne partagè-reiit pas cette espérance, lorsquelles apergurent le roi de la Sauvagine et ses deux frères. Ges trois chevaliers, revêtus darmes noires, et tenant au poing leurs lances, dont le fer aigu avaitnbsp;une brasse de longueur, savancèrent avec une ou-trecuidance dallures qui témoignait assez quellenbsp;contiance ils avaient en eux, et la certitude oü ilsnbsp;étaient do tuer Périon, Lisvart et Olorius. Ah! ma soeur, ma soeur 1 murmura Onolorie en palissant et en se penchant sur le sein de Grici-leric. Ahl masmur, combien jai le coeur serré!...nbsp;Pour un peu jétoufferais 1... Gricilcrie ne répondit rien : elle était fout en-tière è co qui allait se passer. Ah I ma soeur, ma soeur 1 reprit Onolorie avec amertume, vous naimez pas comme moi I... Onolorie se trompait: Gricilerie aimait et souf-frait autant quelle, seuleraent toute son arae, en cc moment, sétait réfugice dans ses yeux, qui nenbsp;quiltaient plus le chevalier de la Sphère. Radiaxe et Tartarie, juges du camp, sapprochè-rent bientót et placèrent les combattants 1 un de-vantlautre, Lisvart devant Sulpicie, roi de la Sauvagine, Périon devant Graffante, Olorius devant Bostroffe. Quand cela fut fait, les troinpettes ct les clai-roris sonnèreut leurs plus éclatantes fanfares, et les hérauts darmes crièrent;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. ,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Gombattants, faites votre devoir 1 combattants, faites votre devoir! combattants, faites votre devoir! nbsp;nbsp;nbsp;,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Les chevaux, rudement eperonnes, se lancereiit avec iinpétuosité, brülaiit le sol de leurs sabots. Olorius ct Bostrolfe sentreprirent les premiers, et ils le firent si aprement, quils sen eiitrefaussè- 7® Sme. 2 |
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rent leurs écus, leups hauberts et leurs mailles. Le cheval dOlorius en fut mêrae violemment épaulé. Pénen et GrafFante ne firent pas moins, et Graf-fante comprit vite quil navait pas en face de lui une demoiselle, un porteur de quenouille, commenbsp;il 1avait cru teut d'abord. Périon lui fit voir quilnbsp;ne redoutait pas beaucoup sa longue lance; il luinbsp;aurait même fait voir autre chose, si son chevalnbsp;neüt recu, en plein chanfrein, un coup qui la-battit mort. Lisvart et Sulpicie se présentèrent. Ils vinrent avec une telle force lun sur 1autre, que Sulpicienbsp;faussa lécu du chevalier de la Vraie Groix en luinbsp;mettant la lance une brasse i travers le gousset,nbsp;saus lui faire cependant autre mal. Lisvart rencontra mieux, car il perpa écu et harnois, et, sans une lame de fer que le roi de lanbsp;Sauvagine portalt sous son haubert, il était mortnbsp;sans faute \ il en fut quitte pour aller rouler deuxnbsp;OU trois tours sur terre. Qui y eut pris garde, eüt pu voir, ci la conte-nance dOnolorie, combien co beau coup lui était agréable, surtout quand elle entendit le soudannbsp;de Liquie dire au roi de la Breigne quil navaitnbsp;jamais assisté a un si bet emploi de la lance. Or, Lisvart et Bostroffe étaient demeurés tous deux amp; cheval. Mais, pour satisfaire aux conventions arrêtées, ils mirent soudain pied i terre, ainsinbsp;que les autres champions, et alors commenQanbsp;entre eux six un rude et cruel combat. Bien que plusieurs estirnassent la partie mal faite, le chevalier de la Vraie Groix et ses compagnons donnèrent a entendre, par leur adresse etnbsp;la vivacité de leur courage, quils nétaient pas unnbsp;seul brin étonnés ni démoralisés. lis y allèrent sinbsp;valeureusement, au contraire, que fherbe dunbsp;champ changea de couleur en moins de rien, parnbsp;le sang répandu de leurs ennemis, entremêlé dunbsp;leur propre. Onolorie et Gricilerie, qui tremblaient comme la feuille poussée sur larbre au soufflé du zéphire,nbsp;faisaient vceux et dévotes prières a Dieu, pour lenbsp;salut de leurs amis. Le combat dura un si long temps, que Bostroffe et Olorius furent contraints de sappuyer sur leursnbsp;épées et de reprendro haleiiie, ainsi que Périon etnbsp;Graffante. Lisvart et le roi de la Sauvagine, seuls,nbsp;ne prirent pas repos, car ceux-ligt;, lant plus ilsnbsp;allaient en avant et tant plus ils montraientnbsp;de grand courage-, ce dont Sulpicie, courroucé,nbsp;voulut embrasser Lisvart pour le ruer par terre.nbsp;Mais, k bien assailli bien défendu : Lisvart étaitnbsp;fort de reins au possible, et il le prouva a sonnbsp;adversaire ébahi. Déjk sétaient repris Périon et Graffante, et, sernblablement, Olorius et Bostroffe. Si Oloriusnbsp;faisait connaitre parsavaillance le grand désir quilnbsp;avait de parvenir k la victoire, Périon en faisaitnbsp;plus encore, car son amie venait de le regardernbsp;dun tel ceil, quil sentait redoubler ses forces etnbsp;que sa lassitude sen allait rapidement. II pouvait être lheure de midi. Le soleil était si ^pre, que le moins vêtu brülait de chaud; si biennbsp;I® sang qui sortait du corps de Sulpicie figeanbsp;en telle abondance sur son harnais noir quil ennbsp;devint quasi vermeil, ainsi que celui de Lisvart. |
Sulpicie, alors, voulant en finir, prit sou épée k deux mains et setforga den briser la tête de sonnbsp;ennemi. Mais celui-ci, parant de son écu, le coupnbsp;tomba sur larmet diamantin et se rompit en troisnbsp;parts. Lisvart, un instant courbé sous la violence du choc, se releva bieiitót, et, se lancant contre lenbsp;roi de la Sauvagine, qui était maintenant sansnbsp;armes, il lui dit dune voix haute ; Roi, recounais maintenant la différence du mal parler au bien faire!... Rends-toi, si tu nenbsp;veux mourir!... Lisvart! Lisvart! Je veux venger la mort de mes oncles! répondit le roi de la Sauvagine en es-sayant de jouer du tronpon de sou épée. Mal lui en prit. Lisvart latteignit rapidement k fépaule et le forca douvrir le poing et de lachernbsp;son troncon, ce quil fit en poussant une exclamation de douleur. Roi convaincu, reprit Lisvart, tu voulais porter ma tête au chkteau de la Roche... Gest moi qui vais prendre la tiennel... Et, en disant cela, Ic chevalier de la Vraie Groix frappa Sulpicie dun dernier coup qui le guérit donbsp;tous ses maux. Ah 1 quelle grande aise et quel conteutement furent ceux dOnolorie, et combien ello rendit gracenbsp;au ciel 1... Quand Olorius apercut le roi de la Sauvagine plier le jarret, encore quil eüt fort k faire de ré-pondre k celui qui lassaillait, il ne se put tonirnbsp;de lui dire en riant : Ehbion! Bostroffe,ton frère a-t-il trouvé la demoiselle k laqnelle il croyait avoir affaire, en lut-tant avee Lisvart ?... Gelui-ci y a été bien douce-ment, nest-ce pas ? Jy vais aller plus doucement encore, moi, et te trailer tout-k-fait eii favorite... Bostroffe, ébahi et démonté outre mesure par la mort du roi de la Sauvagine, en eut le coeur sinbsp;lécbe, quil commenca a dédaigner sa vie et a dé-sircr la tin de ses ans. ïellement, quau lieu de senbsp;soiistraire aux coups que lui portalt Olorius, il synbsp;offrit volontaireraent, ce qui lui fit doiiner du neznbsp;en t(',rre et rcndre vitement lesprit. Graffante, k son tour, Jyt bieq étonné, et plus découragé encore. Périoq, du roste, ny allait pasnbsp;de main morto. Tout au ^Uaire, mis en vigueurnbsp;par la presence et les regqyds dg sa mie, ain^i quenbsp;paria victoirede sescotnp,ksno;is, IHVaupait commenbsp;marleau sur encluine; si^ien, que Graffante nenbsp;tarda pas a chanceler, pq^s k toinber, fépéc denbsp;Péiion dans la gorge, au grand conten|ement denbsp;Gricilerie et de tons les assistants. Lors, lestrompettes et les clairons résonnérent de plus belle, et les juges du camp ainenèrenl des mori-tures aux vainqueurs quils conduisirent triompna'nbsp;lement en leurs logis, oii maitre llélisabol les prij-en garde, assurant lpmpereur, après avoir visitenbsp;leurs plaies, quils en auraient prochaiuc guórison. |
LE CHEVALIER DE LARDENTE EPÉE. 19
LE CHEVALIER DE LARDENTE EPÉE. 19 è nbsp;nbsp;nbsp;^ science / \ nbsp;nbsp;nbsp;de rnailre Ilélisabel, grace surtout a leur qmqur et a lenvie quils av^ienl do senbsp;retrouver avec leur^ mies,nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Lisvart fureRt bien- - ' nbsp;nbsp;nbsp;Ibt gucris, ainsi quOlorius. princesses ne purent J^onne detnoisellenbsp;AlquifeIe put, et elle ne sennbsp;fit pas faule,racontanI chequenbsp;jour u Gricileriö et a Onolorienbsp;ce que pensaient Lisvart etnbsp;et, dun autre cóté,nbsp;rapportant k Périon et a Lisvart ce quo Gricilerie et Onolorie pensaient elles-mêmcs. Fiiialement jls guérjrent. Lempereur de Trébisonde, prince aimable.no sachant quel plaisir leur procurer, pour les (Ic-dommager vm peu, savisa uq jour de les emrnenernbsp;ebasser dans uiie forèt assez proobe la ville. Et- dn fait.- V avant onvriv^p lt;;ns vnnpiipï CHAPITRE XVI Comment lempereur do Trébisonde, Lisrart et Olorius, chassant un jour en forêt, rencontrèront uno demoisellenbsp;cn larmes, et ce quil en advint. Et, de fait, y ayant envoyé sos veneurs, il se trouva Ie lendeinain aux toiles, avpc les vainijueprsnbsp;du roi de la Sauvagine. Les limiers et les chiens courants venaient de charger nu grand cerf, Lempereur et Périop, senbsp;trouvant en nn relais, attendant, virent töut a-coup déboucher devant eux un ours de helle taillp.nbsp;Gétait une proie comme une autre : ils délaissèrentnbsp;Ie cerf et poursuiyirent Tours, qui fut bientèt atteintnbsp;et mis fi mort. Ils venaient de Ipi porter Ie dernier coup, lors-quils entendirent, du cóté de lamer, comme une voix douloureuso qui se plaignait. Ijs se dirigèrent inconlinent de ce cóté, et, apros uvoir loiiguement cheminé, ils se trouvèrent ennbsp;presence durie demoiselle qui pleurait è chaudesnbsp;jarmes, regrettant un chevalier mortè ses pieds,nbsp;mquel, armé encore detoutes pieces, avgjt reen Jenbsp;coup supTême dans la gorge. Le vieil empereur et Périon, saisis de compassion pour cette femme, belle et de bonne grace, s enquirent naturelleraent auprós delle du pour-quoi de sa douleur et de ses lamentations, la priantnbsp;ac sapaiser un peu et de ne pas se contusioqnernbsp;®cmrne elle faisalt. Mais leurs prières fureqt perdqes. Cette belle mconnue continua a pleurer et elle ne voulut pasnbsp;nettre paix a la guerre commencée entre ses on-g es et son visage; tellement quelle ne tarda pas anbsp;mre toute en sang. |
Périon, ébahi de cette merveille, deseendit glors de oheval, sapprocba do Iq demoiselle eijnsistanbsp;pour savoir delle la cause de ses larmes. La demoiselle, a sa parole, relevant la tête et Ie regardant, soupira et lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Pour Dieu 1 chevalier, ne me pressez pas da-vantage.., Vous me faites crever le coeur.., Périon, voyant que ses saqglots recommencaient de plus belle, insista de nouveau, avec plus denbsp;douceur encore que la première fois. nbsp;nbsp;nbsp;Ilólas I sire chevalier, réponditrelle, laissez-moi en paixl... nbsp;nbsp;nbsp;Ou doit seeours et consolation a eeux quinbsp;souffrent, répliqua Périon, Jinsisterai de la sortenbsp;jusquh ce que vous mayez dit la cause de votrenbsp;chagrin afin que jy porte remède, si je le puis.,. Si vous me promettez un don, reprit la demoiselle, je vous raconterai ce que vous désiroz si fort entendre... Périon, prompt a promettre, lui aecarcia aisé-mentco quelle demandait. Puisquil en est ainsi, dit alors la demoiselle, armez-vous des armos de ce chevalier mort, quinbsp;est mon père, et suivez-moi a quatre millos d'ici,nbsp;dans une ile oü sest retiré le paillard qui a été sonnbsp;meurlrier, et qui a jure do mattendra si je voulaisnbsp;lui amener un chevalier pour le combattre... Pournbsp;le surplus, je vousle réciterai a loisir dès que nousnbsp;serons embarqués... Périon avait la bonne volonté de faire ce voyage. 11 demanda a Tempereur sil ne lui plaisait pas,nbsp;auparavant, quil le reconduisit jusquau prochainnbsp;rendez-vous de chasse. r Non, réponditle vieux prince. Je vpus aeeom-pagnerai, puisque Tilo est prochaine, et, de cette fagon-lh, jaurai le passertemps du combat... Au nom de Dieu, soitl dit Périop. Et incontinent, il sarma du harnois du mort. Puis, quand il fut pret, il suivit la demoiselle in-connue, ainsi que Tempereur, et tous trois entrè-rent dans une barquette ancrée sur le rivage. Lors, la demoiselle se mit h voguer si habile-ment quen moins de rien ils eurenl perdu la terre de vue. GIIAPITPE XVII Comment Lisvart pt Olorius, en qaêtc fle ffmpcreur et Jo Périon, rencontrèront et suivirent deux'demoiselles qui clc-vaient leur on donner nouvelles. Pendant que la demoiselle inconnue emmenad Périon et le vieil empereur de. Trélnsonde, ainsinbsp;que vous venez de le lire, Lisvart, Olorius et lesnbsp;autres cbassaient en la forèt. Après sètre chargés abondamraent de venaison, etvoyantla nuitapprocher, ils firentla plus grandenbsp;diligence pour retrouver Périon et le vieil empereur, sou compagnon. Mais ils nen purent aTOirnbsp;nouvelles. |
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20 BIBLIOTIIEQUE BLEUE. )i vl'S reur de Trébisonde avant que ce prince, ébahi, songé ü faire résistance. nbsp;nbsp;nbsp;Je les ai vus tanlót passer au galop de leursnbsp;chevaux, dit un valet de pied. nbsp;nbsp;nbsp;Et oil allaient-ils? dans quelle direction? de-manda Lisvart. nbsp;nbsp;nbsp;Dans ce chemiii oü sélait engagé un ours,nbsp;après lequel ils couraient, répondit Ie valet, en in-diquant Ie chemin pris en effet par les deux chasseurs. On sy engagea et lon trouva la béte morte. nbsp;nbsp;nbsp;Voilk bien Tours, reprit Lisvart; mais Tem-pereur ? mais Ie chevalier de la Sphère?... Personne ne put répondre. Seulement, au moment oü Lisvart demandait cela, on entendit Ie hennissement de deux chevaux, a quelque distancenbsp;de lü. Géaient les chevaux des deux chasseurs, les-quels étaient débridés et paissaient k Taventure. Le chevalier de la Vraie Groix et sescompagnons sengagèrent du cóté doü partaient ceshennisse-ments, et, quand ils arrivèrent, ils apergurent unnbsp;esquif dans lequel se trouvaient deux demoisellesnbsp;et deux matelots. Lisvart les salua gracieusement et leur dit: Mesdemoiselles, jaltends une grace de vous... nbsp;nbsp;nbsp;Laquelle, beau chevalier? nbsp;nbsp;nbsp;Ne pourriez-vous nous donner nouvelles', sinbsp;vous en savez, de deux chevaliers. Tun fort vieux,nbsp;et Tautre assez jeune, qui nous ont perdus en chas-santdans cette forêt?... Parlez-vous, demandèrent les demoiselles, de Tempcreur de Trébisonde et de celui qui Taccom-pagne? Oui, certes, répondit Lisvart; cest précisé-ment deux quil sagit. Dites-nous, sil vous plait, ce quils sont devenus 1... Vous y tenez beaucoup?... Beaucoup, certes, beaucoup... Eh 1 bien, si vous avez envie vraie de les trou-ver, entrez avec nous dans cette petite nauf, et nous vous conduirons volontiers vers eux... Oh 1 nous vous en saurons un gré infini!... Pourvu cependant, reprirent les demoiselles, que vous nous accordiez un don... Un don?... Oui... Autrement, tenez peur certain quils sont Tun et Tautre perdus pour vous et que vousnbsp;ne les reverrez pas do longtemps... Lisvart, qui désirait beaucoup sorvir Tempereur de Trébisonde, pour Tamour de sa dame, octroyanbsp;volontiers aux deux demoiselles ce quelles requé-raient, leur demandant toutefois sil pouvait em-mener avec lui plus grande compagnie... Non, répondirent-elles, sinon un autrc avec vous, sans plus. Olorius était présent. II pria alfectueusement Lisvart de lui permettre de Taccompagner, ce anbsp;quoi le chevalier de la Vraie Groix consentit biennbsp;volontiers. Ils entrèrent en consequence dans la barque oü étaient les deux demoiselles, laissant sur la grèvenbsp;le roi de la Breigne et les autres. |
GHAPITRE XVllI Comment Tempereur de Trébisonde el le chevalier de la Sphère eurentkse repentir davoir imprudemmenl accordénbsp;un don a la demoiselle désolée quils avaient renconlrée. ous retournons ü Tempereur de Trébisonde et ü Périon,nbsp;que la demoiselle inconnuenbsp;conduisait. Après avoir navigué jusque au soleil couchant, ils prirentnbsp;port en une petite ile oünbsp;étaient dressées deux grandesnbsp;tentes. A Tentrée de Tune de ces tentes se tenait une dame, accompagnée d'un chevalier armé de loutes pièces, a Pfoposnbsp;duquel la demoiselle inconnue dit a Pé-rion, en le lui rnontrant. Sire chevalier, voilé celui que vous devez combattre, et qui, par grande félonie, a lué mon père. Demoiselle,réponditPérion, je vous promels que je le vengerai si je le puis. Lors, tous Irois sortirent de la barque qui les avait arnenés, et, comme le chevalier que venait dindiquer la demoiselle venaitnbsp;au-devant deux et leur demandait ce quils vou-laient et oü ils allaient, Périon répondit: Chevalier, vous avez promis é cette demoiselle dattendre ici quelle eüt rencontré et amené Ienbsp;gentilhomme destiné é vous combattre et k vengernbsp;la mort de son père, que vous avez fait si vilaine-ment périr... nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 dit Tautre, quen est-il ? nbsp;nbsp;nbsp;Bien aufre chose, répondit Périon, sinon quenbsp;jaurai votre tête en récompense dc sa vie. Votre entreprise est folie, répliqua le chevalier. Aussi vais-je chdtier votre jeunessc et vous apprendro Texpérience avant que vous nè délogieznbsp;de céans. II mit alors Tépée ü la main et Périon ne man-qua pas de Timiter; et, tout aussitót, parant de son écu le coup qui lui était porté, il en fut quitte pournbsp;cette attaque-lü. Mais, en voulant prendre sa revanche sur le bouclier de son adversaire, il brisanbsp;son épée. Paillardl lui cria alors son ennemi. Mainte-nant votre tête sera mise au lieu oü vous aviez en-trepris de loger la miennel... nbsp;nbsp;nbsp;.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;.. Périon comprit son danger. Pour Téviter, ii se langa conlre son adversaire, le saisit rudement anbsp;collet, et il Teut abattu sans plus tarder si, lOut-a-coup, six grands pendards néiaient sortis de seconde tente. nbsp;nbsp;nbsp;. Deux de ces misérables se jeterent sur 1 emp ,1,. rrnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Qiront. niie CC nriiicf' ebani. eut |
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Les quatro autres semparèrent de Pcrion par derrière, lenlevèreiit, malgré ses énergiques efforts pour se défendre, et Ie portèrent jusque sousnbsp;la tente doü ils venaient de faire irruption, et oünbsp;les deux premiers pendards venaient déja de transporter Ie vieil empereur de Trébisonde. Lors, la vieillc dame qui avait assisté a foute cette affaire sans sonner mot, dit au vieux prince : nbsp;nbsp;nbsp;Mcchant empereur, puisque vous voilé main-tenant en ma puissance, je vous ferai désormaisnbsp;servir dexemple a tous les autres qui veulent senbsp;mêler de nuire aux amis dArmato... Je vengerainbsp;sa mort sur vous et sur tous les autres rois, princesnbsp;et chevaliers qui on sont la cause... nbsp;nbsp;nbsp;Dame , répondit tranquillement l'empereurnbsp;de Trébisonde quon venait denchainer durement,nbsp;ainsi que Ie chevalier de la Sphère; dame, je nenbsp;sais de quoi vous me parlez la... je sais seulernentnbsp;quil ne fut jamais de trahison plus grande et plusnbsp;malhonnèle que celle quo vous pourchassez a cettenbsp;heure. nbsp;nbsp;nbsp;Jepense et vois autrement ^ue vous, mé-chant empereur que vous êtes 1... répartit la vieillenbsp;dame. Et, tout aussitót, elle commanda équelques-uns de ses gens de faire ópouser la grue k ses deux pri-sonniers, pour cviter quils ne séchapsasseul. nbsp;nbsp;nbsp;Trailressel traitresse! traitresse! murmuranbsp;Ie ^ teil empereur. 11 y a unc justice au ciel, et nousnbsp;serons vengés!.,. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne Ie crois pas! répondit la vieille. GlIAPITRE XIX Comment Lisvart et Olorius, fails prisonniers comme lcm-pereur et comme Périon, ne surent oü on les conduisait. A poino Lisvart et Olorius eurent-ils laissé Ie rivage de la mer, que la nuit les surprit. ïüutefois ils iien disconlinuèront pas de navi-guer; si bien, quils arrivèrent bieutêt en 1ile oü 'daient déja Fempereur de Trébisonde et Ie filsnbsp;dAmadis de Gaule. Ils prirent terre, sans defiance aucune, et les deux demoiselles leur conseillant de se reposer surnbsp;nerbe et dy attendre Ie retour de Faubc, ilsnbsp;oboirent volonliers. Quebjue temps aprés, clles demandèrent au clievalier d(! la Vraie Groix sil ne se souvenait pasnbsp;de leur avoir promts un don. ^ Oui, certes! répondit Lisvart. Les chevaliers dontquune parole, et, ce que jai premis, je Ienbsp;bendrai 1... -Suivez-moi done, seigneur chevalier, dit la plus jeune, et je vous dirai é part ce que eest, carnbsp;dela ne doit être entendu que de vous... Lobscurité était telle, en ce moment, quon neüt SU voir la longueur de son nez. Nonobstant, Lis-art suivit sa jeune compagne, saus rien soupcon-ner du piége oü il marchail |
Ils cheminèrent ainsi dans les ténèbres pendant environ deux traits darc. Puis, la demoiselle, fei-gnant detre lasse, pria Lisvart de sasseoir a cóténbsp;delle, sur la mousse, et de deviser quelque peu,nbsp;ce que lhonnête chevalier lui accorda Ie plus vo-lontiers du monde, tantil était loin de soupQonnernbsp;la malice de cette jeune paillarde. Done, comme il se baissait pour sasseoir, elle passa rapidement derrière lui, Ie prit par lesnbsp;épaules, Ie renversa, et, lui tirant 1épée hors dunbsp;cóté, elle senfuit comme une ombre cn criant: Secourez-moi, chevaliers 1 secourez-moi!... Lisvart, bien étonné, comme on pense, de senbsp;trouver ainsi dégu, se releva vitement et courutnbsp;plus vitement encore aprés la fugitive. Maïs, aunbsp;moment oü il se croyait Ie plus sur de Tatteindre,nbsp;il fut entouré et saisi parsept chevaliers qui étaientnbsp;en embuscade par Ié. Ces traitres Ie mirent dabord dans 1impossibi-lité de leur résister; puis ils 1emportèrent brufa-lement sous la teute oü étaient enchalnés Périon et Ie vieil empereur de Trébisonde. II neut pas de peine é comprendre quil avait été odieusemont trahi; et dailleurs, sil avait eu,nbsp;par hasard, des doutes, ils se fussent promptementnbsp;dissipés, car on lui mit de gros fers aux jambes,nbsp;pour lempécher de sévader. Lisvart était jeune ; il crut quil allait en mourir da ragel Tont en se dèbattant comme il pouvait,ilnbsp;avanga Ie poing sur la figure duu de ses bourreaux,nbsp;et si ruderaent, quil lui cassa quatre dents de lanbsp;méchoire. Les cris de la demoiselle trahisseuse de Lisvart étaient arrivés jusquaux oreilles dOlorius, ennbsp;train, pour Fheure, de deviser tendrement avecnbsp;1autre demoiselle, sur Ie gazon, en attendant Ienbsp;retour du chevalier de la Vraie Croix. Etonné anbsp;bon droit, il se leva, et, é la lueur du pavilionnbsp;quon avait allumé, il courut voir ce que signifiaientnbsp;ces cris dappel. Eu entrant sous la teute, il apercut Lisvart, Fempereur et Périon, dans Ie piteux état que jenbsp;vous ai dit. Erau de tristesse et de colère, il mitnbsp;soudain la main sur son épée, et, sans se rendrenbsp;compte du danger oü il était, il se précipita sur lesnbsp;traitres. Deux dentre ces misérables eureut la tête fen-duc jusquaux oreilles. Le troisième, celui contre lequel, précisément, Périon avait corabattu, se ruanbsp;sur Olorius, dont Fépée se rompit malheureuse-ment. Le pauvre chevalier comprit alors quil ne pour-rait résister plus longtemp.s et quil serait accablé par le nornbre. Ainsi lui advint-il, en effet. Environué de toutes parts, il fut arrèté, pris, lié et garrotté comme sesnbsp;compagnons, et tous quatre furent emmenés sur le rivage. nbsp;nbsp;nbsp;. L't, OU los tria et sépara, et ils furent mp dans des vaisseaux séparés qui ne tardèrent pas a levernbsp;Fancre et é voguer en pleine mer. |
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CHAPITRE XX Comment lè roi de la Breigne et qüelques au-tres de ses compagnons, nö vbyant pas reve-nir lempereur de Trébisonde, résolurent d'aller k sa quête; et comment Ic due d'Or-« tilense et Ie due Alafonle furent chargésnbsp;dannoncbr la mauVaise nöüvelle fi limpéra-Irice. .linie, Adariel, Ie roi de la Breigne / et les autreschevaliers,nevoyantnbsp;'-rovenir ni l'empereur de ïrébi-J sonde , ni Ie chevalier de lanbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;Sphere, ni Ie chevalier de la Vraie Croix, ni Olorius, cora-^ mencèrent è soupgonner véhé-/ mentemeiit quuiie aventure fa-cheuse était arrivée k lun deux, sinon ó tons. Ils attendirent Ie plus quils purent, firent des appels de fanfare dans tonicsnbsp;les directions de la forêt, et, finalement, ne virentnbsp;rien venir, ce qui les désola grandement, car ilsnbsp;aimaient beaucoup lempereur, et beaucoup aussinbsp;Lisvart. Que faire en cetto occurrence? demanda Adariel. Je ne sais vraiment, répondit Ie roi de la Breigne, Que va dire et penser rimpcratrice de tout ceel?... nbsp;nbsp;nbsp;Je nose me répondrel... Gest une catastrophe inopinée.....Je ny peux croire..,.. et cepen- dant, l'évidence est la... Après lempereur et Pé-rion, ont disparu Lisvart et Olorius... II y a la dessous quelque terrible myslère quil importenbsp;déclaircir... Quant a moi, je fais une proposition. nbsp;nbsp;nbsp;Laquelle ? demandérent les chevaliers. nbsp;nbsp;nbsp;Due dOrtilense, répondit Ie roi de la Breigne, voulez'vous vous charger daller, en compagnie du due Alafonte, annoncer cette mauvaisenbsp;nouvelle k Pimpératrice ? nbsp;nbsp;nbsp;Triste mission que celle-la 1 nbsp;nbsp;nbsp;Sans doute, mais, mieux que personne, vousnbsp;pouvez la remplir tous les deux... nbsp;nbsp;nbsp;Et vous? nbsp;nbsp;nbsp;Nous allons nous mettre en quête de Lisvartnbsp;et de lempereur, et nous ne rentrerons pas a Trébisonde avant davoir eu de leurs nouvelles, je disnbsp;des plus certaines... nbsp;nbsp;nbsp;Allez done, et que Ie Giel vous conduisel ditnbsp;Ie due dOrtilense. Le roi de la Breigne, Adariel, et Elinie se diri-gèrent en conséquence vers la mcr, suivis du due dOrtilense et du prince Alafonle, qui voulaienlnbsp;assisier amp; leur depart, et qui espéraieiit encore re-rouver quelques traces de Lisvart et de lempe-reur, de Périon et d;Olorius. ik nbsp;nbsp;nbsp;t cheminé pendant un peu de temps, P Curent une barque qui so balaaguit doucc- |
ment sur sös ancres, a quelques pas du rivage. nbsp;nbsp;nbsp;Cest le ciel qui nous 1envoie 1 sécria le roinbsp;de la Breigne. Venez, Adariel!... venez, Elinie!... Ils sembarquèreht sans plus tarder. nbsp;nbsp;nbsp;Que Dieü vous alt en sa digne et saintenbsp;garde! leur cria le due dOrtilense. II parlait encore, que déjè la barque avail disparu. Les chevaliers senrevinrentdonc h Trébisonde, mélancolisés par ces événements et roulant dansnbsp;leur esprit les moyens dannoiicer la fècheuse nouvelle k rirapératricè. Mais ils neurent pas besoin de paroles : elle vit bien, ü leurs visages contristés, quils élaient por-teurs dun message sinistre, et comme, en somme,nbsp;il ny avail pour élle quune seule personne qui linté-ressat violernment, ^savoir son vaillantépoux, ellenbsp;leur demanda dune voix pleine de larmes. Lempereur est-il done morl?... Non, madame, répondit le due dOrtilense... Pourquoi nest-ilpas aveevous?... Est-il done blessé?... Ghasser i son Éigel... quelle imprudence!... Madame, reprit le due, sa majesté lempe-reur de Trébisonde a disparu... Nous ravonscher-chó pendant un long temps avec la sollicitude la plus grande ; nos recherches ont été infruclueu-ses... Nous avoiis compris alors quil était tombénbsp;dans quelque honteux guet apens perpólré parnbsp;nos ennerais... Car nous en avons encore,hélasl... Lempereur est perdu 1... Ge qui nous a confirmés dans cette triste supposition, cest aussi la disparition daulres compagnons... Lempereur et Périon, dabord, Lisvart et Olorius ensuite... Lisvart 1... Périon 1... En ce moment, un petit cri étouffé se fit entendre; mais il se perdit bientót dans lémotion générale causce par cette nouvelle altrislanle. Vingt chevaliers se levèrent et sengagérent h prendre la quête de lempereur de Trébisonde etnbsp;de Périon, de Lisvart et dOlorius. Et, en effet, hnbsp;riustant même, la plupart partirent dans toutesnbsp;les directions et sen allèrent a laventure, traver-sant tous les pays du monde. Si bien, quau boutnbsp;de peu de temps, la nouvelle était sue de la Grèce,nbsp;de la Thrace, de iAllemagne, de ITtalie, de Ianbsp;Grande-Bretagne, de la Gaule, qui prirent part anbsp;cette perte... CHAPITRE XXI Comment Onoloric cl Gricileric, se sentant grosses d'onfant, clemandöreat h 1impératricc Tautorisation de se retirer aunbsp;monaslOrc de Sainlo-Sopbie, pour y allendrc le retour uenbsp;1emptreur. Si Pimpératrice déplorait amèrernent la perte du vieil einpereur de Trébisonde, Gncilerie et Onolo-^nbsp;rie ne regreltaient pas moins ainèremcnt 1 absence |
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du chevalier de la Spère et du chevalier de Ia Vraie Croix, car cette absence, en üii de coinple, pou-vait bien étre la mort. Aussi, tl partir de lheure fatale oü Ie due dOrti-lense était venu apprendre ti liinpératrice la dis-parition de Fempereur leur père, et des deux chevaliers leurs amants, ces infortunées princesses étaieiit reslées comme frappées au coeur. Ghaquenbsp;jour, la mélancolie les eiivahissait de plus ennbsp;plus; chaqiiejour, ellespalissaientet dépérissaientnbsp;a vue doeil, comme deux belles fleurs sur leur lige. ïellernent, que Fimpératrice, malgré sa dou-leur personnelle, ne put sempêcher de remarquer Ie notable changement survenu sur Ie visage etnbsp;dans les allures de ses deux filles, et elle atlribuanbsp;tout naturellemenl leur tristesse a la perte de leurnbsp;père. Mes enfants, leur dit-elle en les attirant toules deux dans son giron et en les baisant avecnbsp;eifusion, vous pleurezFempereur, nun seigneur etnbsp;Ie vütre... Vous ajoutez ainsi une douleur a cellenbsp;que je ressens moi-nième de cette perte... Jai eunbsp;tort de laisser voir mes angoisses, ijui out pro-vo^ué les vólres... Les yeux des vleillcs femrncsnbsp;comme moi, seuls, doivent pleurer.*. Les larmesnbsp;ne vont pas bieu aux jeunes visages... Séchez lesnbsp;vótres, mes chers enfants, je vous en supplie.nbsp;D'ailleurs, Ie ciel ne sera pas toujours aussi inclement; il ne voudra pas éterniser ainsi uotre peine.nbsp;Gest une épreuve qu il nous a envoyée : elle fmiranbsp;prochainement, croyez-le... Nos ennemis ont punbsp;faire tomber Fempereur votre père dans une em-bdehe, pour Ie punir de ses victoires sur eux;nbsp;mais ils noseront pas aller plus loin dans leursnbsp;velléités de vengeance... On no fait pas disparaitrenbsp;ainsi un grand empereur... I!s nous Ie rendrontnbsp;unde ces jours, j'cn ai la ferme espérance, et, cettenbsp;espérance, je vous supplie de Ia partager, mes enfants : Vütre père reviendra 1... Ilélas! ce nétait pas leur père que Gricilerie et Onolorie regrettaient en ce moment, il faut 1a-vquerl Cortes, elles aimaient et vónéraient leurnbsp;père; mais elles aimaient davantage encore lesnbsp;deux vaillants chevaliers, dabord paree quilsnbsp;étaient leurs amants, ensuite paree quelles sen-taient retnuer dans leurs flancs un doux fruit denbsp;leurs amours. Car Gricilerie et Onolorie étaient grosses, et cette grossesse payait Fusure du plaisir queilesnbsp;avaient pris, au clair de la lune, sous la coudraienbsp;du verger, Fune avec Ie chevalier de la Sphere,nbsp;dt Fautre avec Ie chevalier de la Vraie Groixl... lilies se laissèrent embrasser et consoler par 1 impératrice; puis, Gricilerie, pronant la parole,nbsp;dit a sa mère : ¦ Madame, nous espërons quo nos priores el les vótres auront Ie rcsultat que vous dites, et quenbsp;deux qui sont absents en cc moment et que nousnbsp;pleurqns, nous seront rendus. Muis ici, dans conbsp;Puiais, qui nous parait maintenant si vide, noirenbsp;douleur trouvo un trop facile aliment, pour quenbsp;dous ne désirions pas nous réfugier ailleurs oünbsp;1 attente nous paraitra moins amèro. Ailieurs, mes enfants?... Loin de moi?.,. Non pas loin de vous, madame, car Fasilo oii nous vous deniundons Ia pcrmissiondaller, cestlcnbsp;monastère de Sainte-Sophie, qiri ést, coinmé vousnbsp;savez, assez prochain... |
L'abbesse de ce monastère nést-ellö pas un peu parente dun prince de notfe coürf... de-manda Fimpératrice. nbsp;nbsp;nbsp;Cest la propre soeur du duö Alafonte, madame, répondit Gricilerie. Allez done, puisque vous Ié voülez... Mais ayez soin dy mener avec vous une suite digne donbsp;votre rang... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, reprit Gricilerie, nous désirons aunbsp;contraire entrer clans ce saint lieu sans bruit etnbsp;sans faste, avec Fhumilité qui convient a des fillesnbsp;qüi vont prier poUrleur pöré... SM vous platt, nousnbsp;nemmènerons avec nous que Sirtense et Garihde,nbsp;los filles de nos nourrices. nbsp;nbsp;nbsp;Jy consens, puisque cest la votre désir, raesnbsp;enfants,.. Et quand vous deciderez-vous Anbsp;parlir?... nbsp;nbsp;nbsp;Domain, madame, si vous le permettez. nbsp;nbsp;nbsp;Demain, cest bien tot 1... Je vais être biennbsp;seulc, songez-v!... Je me trouverai ainsi deux foisnbsp;veuve, veuve cle mon mari et veuve devous... Lenbsp;palais me parailra bien desert .. Mais enfm, puisque vous le youlez, partez des demain... Je vaisnbsp;prier chaquo jour pour que nous soyons tous bien-tot tous reunis... Lirapératrice embrassa de nouveau les deux princesses et lesfjuilia pour se rendre ii la chapellenbsp;du palais. GHAtgt;ITRE XXIIComment la princesse Onolorie acéoücha dlln beaU fils, et comment Garitide fut ctiargée de le conduire è Filitie pournbsp;y 6tre dlevd. Onolorie et Gricilerie partirent en effet dés le lendemaiu pour le monastère de Sainte-Sophie,nbsp;accompagnées seulement, comme elles Favaientnbsp;demandé, de Garincle et de Sirtense, les filles denbsp;leurs nourrices, en qui ellcsavaient la plus grandenbsp;confiance. Labbesse do Sainte-Sophie, soeur du due Alafonte, les regut avec force démonstrations damitié, et, pour quelles fussent rnieux ü leur aise, ellenbsp;leur (lonna ^qur elles seules, uti corps de logisnbsp;separe du batiraent principal. Ge qui arraiigeanbsp;mcrveilleusement, comme on pense, Onolorie etnbsp;Gricilerie. Une fois installees, elles songèrent è Fenfant, eest-a-dire aux enfants qui allaient naitre A lanbsp;vie. Des langes dela plus grande richesse furent con-fcclionnés en secret, ainsi que toutes les pelites choses destinécs a proleger ces jielites creaturesnbsp;contre les caresses un peu apres de 1air et de lanbsp;hise. On songea aussi au lieu ou 1on porlerait les nouveaux-nés, pour les cacher a tous les yeux, car |
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ce mystère de leur naissance ne devait être révélé h personne, et il fut convenu que Garinde seiinbsp;chargerait et lirait couduire dans sa familie, hnbsp;Filtne, port de mer assez voisin du monastère denbsp;Sainte-Sophie. Maintenant, laquelle des deux soeurs allaient accoucher la première ? Toutes deux simagi-naient bien accoucher ensemble, et, de fait, ellesnbsp;avaient les mêmes raisons pour cela. Gonfrairement a leur attente etè leur calcul, ce fut Oaolorie qui accoucha avant sa soeur, dun belnbsp;enfmcon qui ressemblait beaucoup a son père, Ienbsp;chevalier de la Vraic Croix. Si Onolorie Ie couvrit dardeutes caresses, il ne faut pas Ie demander. Elle ne pouvait se rassasiernbsp;de sa vue, et elle Ie baisait et rebaiï'ait commenbsp;une chatte fait de son petit. Hélas! il fallut sen séparerI Ge furent des larmes et des baisers è nen plus fitiir. Gher enfantelet 1 murmura Onolorie, quel seralfon sort?... Oii vas-tu, maintenant que tu nau-ras plus pour te protéger et pour taimer celle quinbsp;ta tenu neut moisdans ses entrailles ?... Dieu prendra soin de lui, ma soeur, dit Gri-cilerie. nbsp;nbsp;nbsp;Garinde, ma bonne Garinde, reprit Onolorienbsp;en sadressant a Ia jeune fille qui sétait chargéenbsp;demmener lenfant; Garinde, je vous supplie denbsp;veiller sur lui comme sur votrepropre sang... Quilnbsp;nait pas trop froid, ni trop chaud non plus!... Gesnbsp;petites créatures-lè, cest si fragile, que lemoindrenbsp;vent les plie et les brise sans pitié... O chcr fruitnbsp;de mon cceur!... Que Ie Dieu du ciel tait en sanbsp;garde 1... Garinde, ma mie, promettez-moi quaus-sitót arrivée chez vous, Filine, vous Ie fereznbsp;baptiser!... Je vous lepromets, madame, répondit Garinde ; ce sera mon premier soin. Vous lui donnerez Ie nom dAmadis de Grèce, en souvenance dAmadis son bisaïeul, et dEsplan-dian son grand père... Je lui donnerai ce nom, madame, je my engage par tout cc que jai de plus cher au mande... Lalïection que je vous ai toujours montrée doitnbsp;vous être un sur garant de Iaffection que je luinbsp;montrerai... nbsp;nbsp;nbsp;Ma soeur, dit Gricilerie, les vagissements denbsp;ce petit être pourraient ;être surpris, si vous tar-diez encore h vous séparer de lui. La prudencenbsp;exige que Grasinde parte incontinent... Bon gré, mal gré, Onolorie dut se résigner a cette separation douloureuse. Elle prit lenfantnbsp;dans son giron, Ie porla è ses lèvres avec une sortenbsp;demportement passion né, et londoya de ses larmesnbsp;maternelles, ce premier baptême des enfants, II fallut quon Ie lui arrachêt! Garinde enveloppa la petite créaturo dans ses langes, Ie placa sous son manteau, et prit congénbsp;dOnolorie et de la princesse Gricilerie, sa soeur. nbsp;nbsp;nbsp;Pauvre et cher enfantelet! murmura Onolorienbsp;lorsque Garinde eut disparu. Et sa tète fatiguée retomba avec mélancolie sur sou oreiller. |
GHAPITRE XXIII. Comment Garinde, croyant que lenfant d'Onotorie allait mou-rir, londoya et Ie baptisa, et comment, etfrayée, elle 1a-bandonna.quot; Garinde partit. Ellepritê travers bois pour n'étre pas aperque, et, en effet, pendant un long trajet,nbsp;elle ne rencontra pas éme qui vive. Mais, tout en cheminant, cette flllo saperqut que lenfanqon sen allait de minute en minute,nbsp;comme pris dune faiblesse subite. Effrayée, etnbsp;craignant quil ne mourüt sans baptême, et que,nbsp;par cette raison, sa petite ame ne lüt en peril, Garinde courut vitement vers une source dont ellenbsp;entendait Ie murmure h quelques pas delle. Une fois arrivée lê, elle démaillolta prestement lenfantelet, prit, dans Ie creux de sa main, quelques gouttes deau pure, et dit en londoyant: Petit enfant, au nom du Père, du 1'ils et du benoit Saint-Esprit, reqois ce baptême sous Ie nomnbsp;dAmadis de Grèce 1... A peine eut-elle achevé de proférer cette parole, et jeté leau sur la tète de la pauvre petite créature vagissante, quelle entendit un bruit denbsp;gens venir droit h elle. Plus effrayée encore que tout-h-lheure, ne sa-chant plus, vrai dire, ce quelle faisait, Garinde laissa interrompre Ie signe de croix quelle avaitnbsp;commencé, déposa Ie petit Amadis sur Ie gazon,nbsp;et salla cacher derrière un buisson. Les nouveaux venus étaient des corsaires, des Mores, qui étaient venus en quote deau douce. En arrivant devant la fontiine, ils apergurent Ie petit Arnadis au milieu de ses riches langes, cenbsp;dont ils furent merveilleusement aises. Ils furentnbsp;plus ébahis encore, quand ils remarquèrent quenbsp;eet enfant avait apporté du ventre de sa mère unenbsp;épée aussi vermeille que braise, dont Ie pomraeaunbsp;commenqait au genou gauche et dont la pointe fi-nissait au droit du cceur, et sur laquelle étaientnbsp;tracés, blancs comme neige, des caractères quilsnbsp;ne surent point entendre. Gétait une trouvaille intéressante, certes. Aussi, sans sy amuser davantage, ils Ie réenveloppèrentnbsp;soigneusement et Ie firent porter en leurs galères. Par bonheur, ils avaient la leurs femmes. Lune delles, nominee Esquisie, relevée récemment denbsp;sa gésinc, se chargea de nourrir Ie petit Amadisnbsp;au quel les corsaires mores imposèrent, dès cenbsp;jour, Ie nom de Damoisel de lArdente Epée. Pendant ce temps, Garinde, rassurée, était revenue a lendroit oü elle avait laissé Ienfantelet. Ne Ie trouvant plus, elle supposa que les bêtes fé-roces lavaient dévoré, ce dont elle fut gr^dementnbsp;affligée. Toutefois, de peur d'attrister Onolorie,nbsp;elle fit bonne mine en se retrouvant auprès d elle,nbsp;et lui assura que son enfant était arrivé h bonnbsp;port. |
LE CHEVAMER DE LARDENTE EPÉE. 25
LE CHEVAMER DE LARDENTE EPÉE. 25 le signe annoncé, savoir une epee vermeille Gricilerie, Ic même jour, accoucha dun beau garconnet, qui eut nom Lucencio, et dont il voiisnbsp;sera parlé en temps et lieu, ainsi que du précédent,nbsp;si loutefois Dieu et Ie temps Ie permettent. CHAPITRE XXIV Comment Ie damoisel de 1'Ardente Epde fut prdsenlé au roi et A la reine de Saba, quinbsp;ladoptèrcnt. adis régnait au royaume de Saba un roi more nommé Magadan, lequel, centre Ie commun naturel des uoirs, étaitnbsp;affable, liumain et débonnaire, aimantnbsp;et protégeant plus volontiers ceux denbsp;son peuple qui étaient blancs au lieunbsp;detre bruns. Ce Magadan avail k femme une noble dame notnmécBuruca, noire com-me lui, et des flancs de laquelle était sorti, du fait de Magadan, un fils dontnbsp;notre histoire fera quelquefois mention,nbsp;Ic vaillant Fulurtin. Fulurtiri ressemblait a son père par ses bons cotés. Dès ses jeunes ans, ilnbsp;avait appris une foule de sciences etnbsp;de langues étrangères, grace a un es-clave blanc quil avait, Ie savant Man-dajar. Or, on savait communcment dans tout Ie royaume de Saba Ie plaisir que prenait Ienbsp;roi a recouvrer des captifs etrangers, même desnbsp;pays du septentrion, h cause de leur blancheur.nbsp;Souvent même il pardonnait jusqua des crimes denbsp;lèse-majesté k quiconque lui faisait présent de telsnbsp;personnages. II advint quun jour, comme il sortait de table, quatre Mores entrèrent dans sa salie, conduisantnbsp;par la main un jouvenceau êgé de trois ans et beaunbsp;en touto perfection. Lun deux paria ainsi ii Magadan. Sire, les deux frères qui ont mis h mort votre cousin vous saluent en toute humilité et vous sup-plient de recevoir eet enfant quils vous envoient,nbsp;lequel, outre lexcellence de sa personne, a ap-Porté du ventre de sa mère un signe émerveilla-ble... Le vieux roi de Saba avait écoiité avec attention ce que lui avaient dit les quatre Mores. Quand ilsnbsp;eurent cessé de parler, il ordonna que lon dévêlitnbsp;lenfant miraculeux de la jupe de taffetas jaunenbsp;quil portalt. On lui obéit. Alors Magadan put voir, et les autres avec lui, comme braise sur laquelle étaient tracées des let-tï'cs blanches comme neige. La poignée de lépce partait du genou gauche et pointe allait mourir vers le coeur, sous le seinnbsp;gauche de lenfant. |
Quant aux caractéres étrangers tracés sur cette épée, nul ne put dire ce quils signifiaient. Nul, pasnbsp;mêrne Fulurtin, lepropre fils du vieux roi de Saba;nbsp;pas même le docte Mandajar, 1esclave blanc, lenbsp;maitre de Fulurtin. Magadan fut émerveillé au possible, ainsi que toute la compagnie, témoin de ce spectacle. Lé-pée surnaturelle lébahit surtout outre mesure.nbsp;Aussi, k cause delle et de lenfant sur la chair du-quel elle était figurée, pardouna-t-il volontiers auxnbsp;meurtriers de sou cousin, et donna-t-il, en plus, auxnbsp;quatre Mores, des biens et des honneurs considé-rables. Jentends, dit-il, que eet enfant, eu égard au signe émerveillable quil a sur lui, peint par la Nature, soit appelé le damoisel de lArdente Epée...nbsp;En outre, pour témoigner mon bien-airaé fils Fu-lurlin toute Festime que je fais de lui, je lui aban-donne et cède dès aujourdhui ce jeune esclavenbsp;blanc, afin quil lélève ?i sa guise et en fasse unnbsp;savant comme lui, sil lui trouve les dispositionsnbsp;nécessaires. Le prince Fulurtin remercia le roi de Saba, son père, du gcntil cadeau quil lui faisait la, et, em-brassant tendrement le damoisel de lArdentenbsp;Epée, en signe dadoption , il lemmena sur-lo-champ pour létudier tout a sos aise, et en faire,nbsp;si possible était, un second lui-même. Est-il bien nécessaire dajouter que eet enfant de trois ans, amené comme esclave blanc amp; la cournbsp;du vieux roi de Saba, par quatre corsaires mores,nbsp;était le même enfant trouvé dans le bois avoisi-nant le monastère de Sainte-Sophie, et abandonnénbsp;par Garinde? Cétait, en effet, le fils de la princesse Onolorie et du chevalier de la. Vraie Croix. CHAPITRE XXV Comment le damoisel de lArdente Epée, élevé par le prince Fulurtin, sauva la vic au roi de Saba, un jour quil étaitnbsp;A la chasse avec lui. e jeune enfantelet trouvé par les cor-Ksaires mores crut on force et en ïbeauté, et sedéveloppa physiquementnbsp;et moralement, grace aux soins et iinbsp;lamitié efficace du prince Fulurtin etnbsp;de lesclave blanc Mandajar. Lun et lautre sévertuèrent a lui enseigner les bonnes lettres, et,nbsp;comme contrepoids k ces études quinbsp;faliguent Icntendement, ils lui appri-rent a lutter, a monter a cheval, k je-ter la barre, ti sescrimer, finalementnbsp;k faire acte de gentilhom-me bien conditionne. ^ I Le damoisel de lAr-donte Epée, onlevoit, né-tait plus considéré comme un esclave par son maitre le princenbsp;Fulurtin, mais bien comme un jeunenbsp;compagnon que lon veut dresser etnbsp;dont on veut faire plus tard un ami. |
26 BIBLIÜTHEQÜË BLEUE.
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Le damoisel de lArdente Èpée devint expert amp; tous ces jeux et amp; tous ces exercices, si bien quilnbsp;dépassa et vainquit tous les jeunes geus de son agenbsp;et de i^ge au-dessus, qui voulurent se mesurernbsp;aveclui. Mais jamais, au grand jamais, quelle quenbsp;fut sa force, et la conscience quil en avait, il nenbsp;consentit i séprouver contre söh prince ïulurtin,nbsp;è cause de lhonneur et de la révérence quil luinbsp;portalt. Le vieux roi de Saba sapergut aisément de cos pro^rès et de cette délicatesse du jouvenceau hnbsp;1endroit de son instituteur. 11 en conqut les meil-leures espérances, et, h cause de cela, il sintéressanbsp;davantage è lui de jour en jour, Iemmenant le plusnbsp;souvent possible en toutes les fêles, en tous lesnbsp;lieux de plaisir oü il allait, surtout k coiirre le ccrfnbsp;et autres amusements de chasse. Le damoisel de lArdente Épée était déja un fort et hardi jouvenceau, lorsquun jour, Magadan lenbsp;conviaa uneparüe de chasse quil avail organisée. 11 avail fait tendre les toiles dans la prochaine forêt et se trouvait sur le bord dune grande route,nbsp;gueltant, lépieu au poing, le passage dun fortnbsp;sanglier que les cbiens avaient forcé hors de sanbsp;bauge quelques heures auparavant. Le damoisel de lArdente Epée était ti quelque distance du roi de Saba, tenant en laissc unnbsp;levrier. Au moment oü Magadan, qui guettait un sanglier, sy atlendait le raoins, un ours débusqua dun fourré voisin et vint lui passer quasi entre lesnbsp;jambes avec la rapkiité de léclair. Get animal cou-rait ainsi,effrayé quil était par lesabois des cbiensnbsp;courants et par Ie reteutissemeiit des trompes désnbsp;veneurs. Le vieux roi de Saba, remis de son alerte, croisa son épieu, autant pour se préserver que pour es-sayer darrêter Tours dans sa course furibonde. Mais déja le levrier quAmadis de Grèce tenait en laisse avail devancé les intentions de Magadan.nbsp;Déjii, rompant les liens qui le retenaient, il sétaitnbsp;élancé sur les erres de Tanimal sauvage et Tavaitnbsp;assailli en moïns de temps quil ne men faut pournbsp;vous le dire. Lours était dune belle taille. En outre, il nétait point dhumeur amp; se laisser ainsi manger le poilnbsp;sur le dos saus essayer de se défendre. Lors done 3ue le levrier approcha, il se dressa sur ses paltes e derrière, et, avec ses pattes de devant, il arran-gea bel et bien le museau du cliien, si bien que cenbsp;dernier ne tarda pas a avoir les maeboires rompues,nbsp;ce qui le mit hors de combat. Cette première victoire sembla enorgueillir Tours. II avail eu affaire a un chien, il voulut avoirnbsp;affaire ü un roi, pour juger par lui-mème de lanbsp;différence. Cette pretention lui devint funeste, car Magadan, qui savait manier ü raerveille son épieu ferré et anbsp;bout tranchant, le lui présenta de telle sorte quenbsp;la bete senferra delle-même en poussant un gro-gnement de douleur. Le roi de Saba sen croyait quitte. Lours lui prouva quU avait la vie dure en se débattantnbsp;comrne un beau diable, tellement quil se dégageanbsp;de l epieu, et, une fois débarrassé, se rclcva surnbsp;son tram de derrière, avauQa ses deux paltes denbsp;devant, en étreignit Magadan et chercha h Tétouf-fer. |
lleureusement que le lils de la princesse Onolo-rie était la ! Voyant Ie danger que courait Ie vieux roi de Saba, il accourut en touto bate, tira le couteau denbsp;chasse qui pendait asa ceinture,et eu frappa Toursnbsp;le plus rudement quil put. Lour lacha le roi de Saba en poussant un gro-gnement plus significatif encore que le premier. 11 avait une patte de coupée. Quoique blessé, cependant, ce sauvage animal ne perdit pas courage. II quitta le roi de Saba pournbsp;se jeter, la gueule béanle, sur le damoisel de TAr-dente Epée. Tout autre que Ie fils de Lisvart eüt reculé def-froi devant cette gueule sanglante qui inenaQait do Tengloutir vivant. Le jouvenceau ne recula point. Tout au contraire, il fit un pas en avant, leva son bras droit armé du couteau de chasse, et Tabaissa entre lesnbsp;deux oreilles... Une minute après. Tours allait rouler a quelques pas de bV la lête sóparée en deux morceaux, mort!... Cela fait, Télcve de Mandajar retouriia vilement vers le roi de Saba et Taida a se relever. Sur ces entrefailes survint un lion couronné, poi tant en travers de sa gueule un bel enfant denbsp;deux ans qui se mit ft crier: HélasI damoisel de TArdente Epée, aidez-moil aidez-moi! aidez-moi 1 Faites, ó beau damoisel, ce que ferait votre chevaleureux père lui-mème, si! était en votre lieu et placet... Le jouvenceau, ü bon droit étonné, n hésila pas a courir sus au lion pour le forcer a lacher sonnbsp;innocente proie. Le lion, en effet, lachaTenfant, mais ce fut pour se précipiler, furieux, sur celui qui voulait Ie défendre. Le fils de Lisvart, qui avait remis au fourreau son couteau de chasse, Ie tira vitement, leva lenbsp;bras et Tabattit sur Tanimal qui se dressait pour 10 nbsp;nbsp;nbsp;dévorer. Le lion poussa un rugissement de douleur ; il yenait davoir la patte coupée. Èchaulfé de rage, 11 nbsp;nbsp;nbsp;bondit tout écloppé sur le jouvenceau et lui clé-chira ses vêteracnts avec ses griffes aigues. Maisnbsp;au moment oü il avangait sa gueule monstrueusenbsp;pour engloutir dedans son ennemi, celui-ci lui dé-cousit le ventre dun seul coup, si bien quon ennbsp;vit sou coour sanglant. Le lion mort, le jouvenceau songea a aller de-inander au jeune enfant quil venait de délivrer, Texplication de ses paroles. Lenfant avait fui. II était en train de trottiner allègrement dans une j)etite sente du bois. Le damoisel do TArdente Epée courut après lui et Tatteignit. Lors, il lui deinandaavec une grande affection: Uoux cnfantelet, dites-moi, je vous i)rie, comment vous êtes tombé en ce danger, etaussi comment vous mavoz recounu, moi qui ne vous con-nais point?... Ne mavez-vous point assuré tout a Theuro ([uc si mon père avait élé a ma place, ijnbsp;iTciit pas plus hésité a vous secourir que je ne 1 atnbsp;fait?... Or, vous conaaissez done aussi mon père? |
LE CHEVALIER DE LARDENTE EPÉE. 27
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Le jeune gars, lentendant ainsi parler, se prit k rire et répondit: Gertes, damoiseau, vous êtes fils de tel père, quil vous faudra beaucoup travailler pour parve-nir è lui ressembler!... Et, cependant, je puis vousnbsp;dire quo vous êtes né pour recevoir en baulenbsp;prouesse et chevalerie, plus dhonneur quautrenbsp;qui vous ait precede...Du sürplus, ne vous raetteznbsp;pas en peine : ce serait temps perdu!... Le jeune gars ayant dit cela sévanouit comme une fumée, et, depuis, personne ne le revit. Ce qui nempêcha pas le damoisel de lArdente Epée de sen revenir lout pensif et tout émerveillénbsp;de ce qu'il avait entendu. Et, plus désireux encorenbsp;quauparavant de savoir de qui il était issu, il alianbsp;rejoindro le vieux roi de Saba quil trouva fortnbsp;rompu et blessé durement ii la cuisse dune denléenbsp;de Tours. Comment vous sentez-vous, Sire? lui deman-da-t-il a vee sollicitude. Certes, mon ami, répondit Magadan, grace aux dieux et ^ vous, je suis mieux que je nespé-raistout è Theure... Je mapergois que vous aveznbsp;trés heureuseraent profile de Téducation que jenbsp;vous ai fait donner et que vous navez pas été mé-connaissant des soins quo nous avons eu pour vous;nbsp;ce qui me prouve que jamais la verlu ne se perdnbsp;Iel -lü elle est viveraent plantée. Le jouvenceau remercia le roi de ces bonnes paroles ? puis il ajouta : Mais, Sire, il me semble urgent que jaille Irouver quelques-uus de vos veiieurs pour quilsnbsp;vous fassent une civière chevaleresque et vousnbsp;transportent è la ville, car, a ce que je puis voir,nbsp;Tours vous a malement traité... Je vous en prie, dit le roi de Saba. Le jeune homrae sen alia done ê travers buis-sons et halliers h la recherche des veneurs ou do quelques autres; si bien qu'il rencontra Fuluitinnbsp;etplusieursgenlilshommesqui accoururent h bridenbsp;abaltue vers leur prince. CIIAPITRE XXVI Commonl Fuluriin et le damoisel de 1'Ardenle Ëpèe furent armés chevaliers par la main du roi Magadan. |
ans, si bien formé et proportionné, quil montrait en avoir plus de seize. Or, il advint que Fulurtin, un peu plus ancien que lui, gentil prince et bien traitable, requit lenbsp;roi son père de Tarmer chevalier, ce è quoi Magadan consentit aisément. Le damoisel de TArdente Epée, averti de cela, sollicita le même honneur du roi de Saba, lequel,nbsp;connaissant son vaillant cceur, et dailleurs porténbsp;damitié vers lui, consentit volontiers è ce que Fulurtin et lui devinssent compagnons darmes, sansnbsp;avoir égard h la difference dage qui existait entrenbsp;eux. Tellement, quil leur donna a tous deux, lenbsp;même jour, la colée, avec harnois blancs. Comme la coutume était de prolonger les cérémonies de la réception, la fète dura Tespace de quinze jours, pendantlesquels Maudan,fils de Tunnbsp;des plus grands seigneurs de Saba, vint ala cournbsp;pour être élevé avec Fulurtin. Maudan ny fut pas plutót, quil devint subite-ment envieux et jaloux de Thonneur que le roi fai-sait au chevalier de TArdente Epée. II en sécha sur pied et faillit a tomber malade. Ettant plus le poison lui rongeait le cceur, ettant plus Maudan cher-chait èi mettre sonennemi en male grace auprès denbsp;Magadan, sans pouvoir en irouver occasion. Cenbsp;dont son mal saugmentait k ce point, quon lenbsp;voyait déchoir dheuve en heure, ni plus ni moinsnbsp;que fait la neige a la chaleur du soleiL Malgré le désir quil avait de nuire au chevalier de TArdente Epée, Maudan fut bien forcé de fairenbsp;trêve, le roi étant parii depuis quelques jours denbsp;Saba, oü il avait laissé la reine, pour aller visiternbsp;une sienne ville nommée Terryne. Mais les envieux sont ingénieux èi inventer des raisons pour se troraper et pour tromper les autres;nbsp;le plus faible indice leur sufflt pour édifier toutnbsp;un échafaudage de trahison : Maudan crut avoirnbsp;trouvé Toccasion quil cherchait si aprement depuis un assez long temps. GHAPITRE XXVII |
Comment le jeune Maudan fit, par envie, une fausse accusation conlrc la reine Buruca, et quelles en furent les conséquences. parlir de ce jour-Ei, le roi Magadan prit son sauveunpen si grande afl'ec-tion» quil Teut pour aussi cher quenbsp;sil eüt été son proche parent. Sonnbsp;affection redoubla même lorsque lenbsp;damoisel de TArdente Epée lui eutnbsp;raconté les propos que lui avait te-nus Tenfantelet, ce qui imprima ennbsp;sa fantaisie quil devait êtro issu denbsp;quelquehaut lieu. Depuis ce jour aussi, Magadan le fit asseoir a sa table, k cóté dunbsp;princeFulurtin, etlui|donna un jeunenbsp;gentilhorame blanc, noramé Yneril,nbsp;pour le servir et êlre toujours présnbsp;de sa personne. Ainsi se passèrent quelques années. Le damoisel, airaé des grands et desnbsp;petits, parvint en Tage de quatorze |
n soir, la reine Buruca, _ femme du roi Magadan,nbsp;^ jouait aux échecs avec lenbsp;'^.chevalier de TArdentenbsp;'Epée. Fulurtin et Mau-' dan, qui les regardaient,nbsp;.ennuyés de la longueurnbsp;Tdu jeu, les laissèrentnbsp;^seuls. Du moins Fulurtinnbsp;se retira tout-a-fait; maisnbsp;Tingénieux Maudan, quinbsp;' aimait k faire le métiernbsp;despion, fit mine de se |
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retirer avec lui, et revint k pas de loup se mettre en embuscade derrière une conrtine de soie. Après quelques mats dont la reine Buruca avait eu la victoire, elle et |e jeune clievalier de lAr-dente Epée cessèrent de jouer pour deviser et fo-latrer un peu. Bien quelle eüt un fils dune vingtaine dannées, la reine de Saba nétait pas vieille, k proprementnbsp;parler. Et, ce qui -avait conservée assez jeunenbsp;encore, cétait sa grande bonté qui la rendait sinbsp;digne detre accouplée au vieux Magadan. Elle aimait dun amour maternel Ie jeune sau-veur de son vieux mari. Elle lui avait donné place dans son coeur è cóté de son fils Fulurtiii, et ellenbsp;croyait agir Ie plus innocemment du monde en Ienbsp;baisant et en laccolant tendrement quand elle senbsp;trouvait seule avec lui. Ce soir la, ayant cessé de jouer aux échecs, elle Ie fit asseoir a cotó delle sur lo pied dun lit, etnbsp;se mit a deviser avec lui de choses et dautres.nbsp;Tout en causant, elle lui prenait les mains, et lesnbsp;placaitdans lessiennes, puis Taltiraiten son giron,nbsp;et, de temps è autre, Ie baisait doucement sur sonnbsp;beau visage blanc, sans penser oltenser en riennbsp;son honneur de reine et de femme. Mais il y avait lè, les épiant tous deux, quelquun qui pensait autrement, et ce quelquuu élait 1 en-vieux Maudan. Témoin des caresses que la reinenbsp;Buruca prodiguait au chevalier de lArdenle Epée,nbsp;lequel les lui rendait, il se persuada tout Ie contraire de ce qui en était et résolut de persuader lanbsp;mêrae chose au roi de Saba, aussitót quil seraitnbsp;de retour. Cela ne tarda pas. Magadan, prévenu que les rois dArabie et de Tharse descendaient en ses paysnbsp;pour lui faire la guerre, revint en toute bate en sanbsp;ville de Saba, afin de rassembler ses gens et dallernbsp;au devant de ceux qui venaient vers lui dans denbsp;si mauvaises intentions. II était è peine arrivé, il avait a peine eu Ie loisir de souper, que Maudan Ie trouvant seui,nbsp;appuyé sur furie des fenêtres de la salie, sap-procha respectueusement de lui, et après ijuelquesnbsp;propos mis en avaiit pour pallier sa trahison, luinbsp;dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, je vous supplie de me pardonner si jenbsp;viens vous révéler ui;e chose qui me navre, et,nbsp;quau prix de ma vie, je voudrais savoir fausse,nbsp;a cause du déplaisir que vous allez en recevoir... nbsp;nbsp;nbsp;Quest-ce done? dernanda Magadan. nbsp;nbsp;nbsp;A cause de vous, conlinua Ie ir dire Maudan,nbsp;et aussi è cause du chevalier de lArdente Epée,nbsp;lequel jai toujours aimé, honoré et estiiné, plusnbsp;quautre de ma connalssance, et de ce me soientnbsp;témoins tous les dieuxl... nbsp;nbsp;nbsp;Qu'est-ce done? dernanda pour la secondenbsp;fois Magadan. Maudan continua, comme sil navait pas entendu ; nbsp;nbsp;nbsp;Mais Ie cas vous touchant comme il vousnbsp;touche, moi, votre vassal, je coiiimettrais félonienbsp;trop grande et croirais 1éducation que jai reguenbsp;de vous trop mal employée, si je ne vous averlis-saispas du vilain tour que lon fait a votre honneurnbsp;ue roi et de mari... |
Eors, Maudan raconta au roi comment il avait vu la reine jouant aux échecs avec lo chevaliernbsp;de lArdente Epée, les privautés qnelle lui avaitnbsp;indécemment montrées, ajoutant de son cru millenbsp;bourdes et malhonnêtetés, jusqua lassurer quenbsp;Buruca, violant Ie commun droit de manage, sé-tait abandonnée tont entière au jeune chevalier. Lo roi de Saba, bien ébahi, et non sans cause, demeura tout éperdu, telleracnt quil crut en lom-ber de son haut. 11 fut un assez long temps avantnbsp;de proférer une seule parole, è cause du combatnbsp;qui se livrait en son esprit entre lamitié quil portalt è 1accusé et Ie déshonneur dont il était couvert par sa faute. Ce combat fut si apre et si douloureux, quil ne put se tenir de pleurer, et ce futnbsp;la face inondée de larmes quil dernanda a Maudannbsp;sil était vraimont possible que Ie chevalier denbsp;rArdenteEpéeleüt déshonoré comme il Ie lui avaitnbsp;dit. Oui, Sire, répondit effrontément Maudan. Et je vous Ie jurerai parlous les dieux vivants, car cenbsp;que je vous raconte lè, je lai vu de mes yeux, sansnbsp;vouloir Ie voir, belas! Le vieux roi de Saba soupira profondément et sécria : Ah 1 puisque ce traitre sest ainsi oublié, lui quo javais élevé et préféré entre tous, et que des-clavè jai fait chevalier libro, je le ferai mourir vi-lainement et cruellement, et la louve aussi, de lanbsp;plus cruelle mort dont rnoururent jamais les ché-tives creatures 1... Et, recommandant h Maudan de garder jusquè nouvel ordre le secret sur eet te triste aventure,nbsp;Magadan sen alia tout ennuyé dans sa chambre,nbsp;iaissant 1envieux Maudan tout réjoui du succès denbsp;sa vilaine dénonciation. CIIAPITBE XXVIII Comment le traitre Maudan, pris d'un remordsde conscience, alia conscillcr de. fuir au chevalier de lArdente Epée, le-qucl,en effet, quilta secrètemcnt la ville de Saba. De meme que laniour de pcro è fils est incomparable avec les amitiés ordinaires, de inême aussi la haine de 1un a 1aulre est indubitablement plusnbsp;extréme quon ne saurait exprimer. Le vieux roi de Saba sétait tant affectionné au chevalier de 1ArdeiitcEpée, quil 1avait fait pres-que 1égal de Fulurtin dans sou coeur. En enlen-dant Faccusatiori de Maudan, il se Irouva si per-turbé, qnil fut teiité de 1envoyer sur 1heure aunbsp;dernier supplice. Sil se retint do le faire, ce ne futnbsp;que dans lespérance de prendre le coupable surnbsp;le fait. Or, assez ordinairement, le pécbé de calomnie nest pas plutót comrnis quil ainènc avec soi unnbsp;repentir. Maudan mit de leau dans sou vin etnbsp;commenga è comprendre toute la gravité de 1ac-cusalion quil avait portee contre la reine et le |
LE CHEVALIER DE LARDENTE Ei'EE. 29
LE CHEVALIER DE LARDENTE Ei'EE. 29 chevalier de lArdente Epée, surtout lorsqu'il se reménaora les bons services quil avait regus de cenbsp;dernier. Mais, hélas! lorsque les chevaux sont per-dus, lécurie estformée Irop tard 1... Néaamoiiis, Ie remords de la conscience gagna lant sur Maudan, quil résolut de sauver la vie denbsp;celui dont il venait de perdre Thonneur, en Ie pré-venant quo Ie roi était irrité sans sujet contre luinbsp;et en lui conseillant de fuir pour éviter sa fureur. Le soleil était déja bien avant retire derrière les montagnes, et la nuit sen venait, quand le trai-tre Maudan alia Irouver le chevalier de lArdentenbsp;Epée, auquel il dit, couvrant le poison de sonnbsp;cceur: Mon grand anii, le bien que je vous désire est tel, quil ne vous pourrait advenir facherie dontnbsp;je ne fusse autant enuuyé que si cétait é rnoi-mêmc... Gest pourquoi je vous engage a fuir lenbsp;plus diligemment possible, car je sais pour certain que le roi a délibéré de vous faire mounr.....Vous seriez arrèté ce soir mèmc, en entrant au palais... Fuyez, si vous aimez votre liberté 1 Fuyez, si vousnbsp;tenez h la vie! Fuyez, car le roi vous halt, et il anbsp;juré votre mort 1... Si le chevalier de lArdente Epée fut ébahi, il est aisé de le supposer. II eüt mis en doute cel aver-ti.ssement, se sachant innocent, sans le bon visagenbsp;que lui avait toujours montré Maudan. Quoiqu ilnbsp;ne comprit rien a la haine subile du roi de Saba,nbsp;il se dit, avec une précoce sagesse, quil était toujours bon de mettre une grande distance entre unnbsp;roi et soi en pared cas, et, sur lheure, il commandanbsp;è Ynéril, son écuyer, de lui apporter ses armes. Une fois armé, il embrassa le traitre Maudan, qui se laissa embrasser par lui com me Jésus .sétaitnbsp;laissé embrasser par Judas Iscariote, et monta anbsp;cheval. Que nos dieux vous gardent, mon grand ami 1 lui dit Maudan, heureux de se débarrasser ainsinbsp;de lui. Plus vous irez loin, mieux vous agirez, carnbsp;les rois ont le bras long, surtout dans Iaccomplis-sement de leurs vengeances!... Fuyez sans vous re-tourner 1 Adieu done 1 répondit le chevalier de ilAr-dente Epée. Et donnant de léperon dans les flancs de son cheval, il séloigna rapidement et secrètement,nbsp;suivi de son écuyer Ynéril. GlIAPITRE XXIX Comment le chevalier de lArdente Epée ayant pris la fuitc, le rolde Saba, furieux, voulut faire brüler la reine Buruca,nbsp;ce qui n'eut pas lieu ti cause de 1arrivéc des ennemis. Cest ainsi que Maudan ourdissait son filet. Une fois Ugt;. clievalier de rArdenteEpéc éloigné, d se rcndit au logis du roi dans la inêtne soirée,nbsp;maïs un peu tard. - Sire, lui dit-il, il faut croire que Ynéril, lécuyer du chevalier derArdeiite Epée, a entendunbsp;le navrant aveu que je vous ai fait a propos denbsp;son maitre... Oiima assuré quil était sous les fe-nètres de la salie en ce moment-lct... nbsp;nbsp;nbsp;Quy a-t-il done ? demanda Magadan. nbsp;nbsp;nbsp;11 y a, sire, répondit Maudan, il y a que jenbsp;nai pas revu depuis ce moment le chevalier denbsp;lArdentc Epée, et que trés probablement, avertinbsp;par Ynéril, il aura pris la fuite... Gela viendrait mal, tres mal, sécria le roi, conlrarié de cette nouvelle. Je vous en prie, Maudan, assurez-vous présentement de ce que vousnbsp;mannoncez-15i, et revenez me dire ce quil en est. Maudan sortit incontinent du palais, lira droit au logis du chevalier et s'en revint, simulantnbsp;riiomme ébahi, rapporter au roi quelamant de lanbsp;reine Buruca était absent. Magadan, furieux, envoya k la héte prendre la reine, jurant ses grands dieux quil allait la fairenbsp;brüler vive. La pauvre princesse, troublée comme on pense, et ne sachant a quelle occasion cette grande fureurnbsp;du roi, son mari, se jela a ses genoux, le suppliant a mains jointes de lui dire au moins pour-quoi il voulait la réduire en cendres. Pendarde 1 lui cria Magadan. Vous le saurez aisez tót pour vous l... Et, sur-le-champ, il commanda de 1enfermer, disant aux gardes quils lui en répondaient sur leurnbsp;tête. Puis il envoya dans toutes les directions desnbsp;des geus chargés de retrouver le chevalier denbsp;lArdenle Epée, mort ou vif. Gar, ajoula Magadan, il ma fait la plus grande trahison du monde I Si jen avais pu douter un seulnbsp;instant, je nen douterais plus aujourdhui : lesnbsp;innocents restent, les coupables se sauvent... Lenbsp;chevalier de lArdente Epée esten fuite I... Fulurtin, étonné de tout ce quil entendait, pria son père de vouloir bien le mettre au courant, cenbsp;que Magadan fit volontiers, afin de le rendre plusnbsp;iudigné contre celui qui lui avait rendu tant denbsp;services. Toutefois, ce jeune prince ne put croirenbsp;é cette accusati m et il défendit de sou mieux sonnbsp;compagnon darmes. Mais le vieux roi était buté k cette idéé quil avait été trompé par sa femme et par le chevaliernbsp;de lArdente Epée ; il nen voulut pas démordre. Bientöt, les geus quil avait envoyés a la pour-suite du fugitif, revinrent bredouille. Magadan, deplus en plus furieux, ordonna que 1on brülatnbsp;sur-le-champ la reine Buruca, quitte é brüler sonnbsp;complice plus tard. On allait exécuter eet ordre cruel, lorsquun courrier ariva k toute bride pour prévenir Magadan des dégats que faisaient les ennemis dans lenbsp;royaume oü ils étaient entrés. Lors, comme son armém était prête, il lui commanda de se mettre en mouvement. Fulurtin conduisaitravaiit-garde, et Magadan le surplus de ses forces. Les rois de Tharseet dArabie, avertis par leurs espions de la inarche de larmée de Saba, se par-quèrent pour lattendre et la combattre; si biennbsp;que, finalement, Magadan et son tils furent faitsnbsp;prisonniers, et leurs gons mis en déroute. |
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CIIAPIÏRE XXX Comment Ie clievalier de lArdente Epée, fuyant Ie büchcr, rencontra un vieillard, et des propos quils eurent ensemble. e chevalier de lArdente Epée sen allait done, au plus vite, hontoux denbsp;fuir ainsi, et nialheureux davoir déplunbsp;au roi de Saba. Gomme il traversait nne épaisse forêt, il aperout devant lui, a la lueurnbsp;du clair de la lune, un homme a piednbsp;qui, de prime-abord, lui parut avoirnbsp;Ie visage couvert dun linge blanc.nbsp;Maïs eti sapprocbant, il coraprit quenbsp;ce quil avait pris pourun Huge étaitnbsp;une belle barbe fleurie paries années,nbsp;et de beaux cheveux éga-lemeiit ohenus. 11 pensa que eet inconnu était qufilque esclave de lanbsp;contrée qui fuyait, et, anbsp;cette cause, il Ie salua selon lusagcnbsp;du pays. Mais Ie vieillard lui ayantnbsp;rendu son salut en gree, Ie chevaliernbsp;de 1Arden te Epée, qui, grace anbsp;Magadan, entendait presque tous les langages, luinbsp;dit alors : Honorable vieillard, ne me sauriez-vous ensei-gner un asile pour cette nuit, car je suis haiassé et roinpu, et je voudrais dormir une bonne fois, ncnbsp;layant pas fait depuis quelques jours. Si vous étiez chrétien comme je suis, répondit Ie bonhomme, je vous satisferais assurérnent. En bonne foi, reprit Ie chevalier, la religion im-porte peu quand il sagit de secourir son sembla-ble... Far ainsi, je vous supplie de mcnseigner ce que je vous demande, car, outre ma fatigue, jainbsp;une faim et une soif extremes... nbsp;nbsp;nbsp;Vous parlez bien, dit Ie vieillard, et vousnbsp;trouverez en moi ce que vous cberchez... Metteznbsp;pied h terre, et je vous réconforterai suivant monnbsp;pouvoir, car il vous en prendrait mal dêtrc connunbsp;dans ce pays dont vous ne sortiriez pas aisément. Le chevalier obéit, émerveillé des propos du bonhomme auquel il demanda comment il savaitnbsp;quil était connu, et quil aurait déplaisir dêtrenbsp;reconnu. nbsp;nbsp;nbsp;Nen demandez pas tant, réponditlo vieillard.nbsp;Ouil vous sufiise dapprendre que jen sais plusnbsp;he vos propres affaires que vous-mème... Mais jenbsp;men tairai pour cette heure !... Lors, sapproehant du jeune chevalier, il lui uonna quelques goultesdun cordial qui leranima,nbsp;et lira de sa panuetièpe, a son intention, quelquesnbsp;Vivres qu il mangea avec appétit. |
Aussitot quil eut bu et mangé, le jeune chevalier sendormit, et dun somrne si profond, quil quil était grand jour quand il se réveilla. II regarda autour de lui, et il sapertjut quil était armé, non pas des armes noires quYnéril lui avaitnbsp;apportées, mais darmes blanches, plus riches etnbsp;plus fortes, avec un écu semblable, au milieu duquelnbsp;était peinte une épée vermeilie comme celle quilnbsp;avait sur le corps. II fut ébahi au possible, ainsi quYnéril son écuyer, lequel avait bu, mangé et dormi comme lui,nbsp;sans savoir pourquoi ni comment. Et tous deux nenbsp;se senlaienten aucune fagondo la fatigue des joursnbsp;précédents. Le vieillard a la barbe fleurie blanche avait dispara. Ils se reprirent amp; cheminer encore pendant un bon bout de temps. Puis, ótant arrivés sur le bordnbsp;de la mer, ils avisèrent un petit batelet délaissénbsp;sur la grève par des pècheurs, et dans lequel il ynbsp;avait deux rames et quelques vivres. Ynéril et le chevalier de lArdente Epée monté-rent dedans. Lécuyer scmpara des rames, et I on gagna la pleine mer. CHAPITRE XXXIComment le chevalier de lArdente Epée aborda Ji la Moii-tagne Défendue, et ce quil y renconlra. Au départ, le vent était doux et la mer unie. Mais bientöt le temps se couvrit, la rner senfla, etnbsp;si désespi'rément, que le chevalier de lArdentenbsp;Epée et son compagnon abandonnérent avirons etnbsp;balelet k la merci d('s Rots et des vents, sans savoir oü ni en quelle part ils allaient ainsi, et sat^nbsp;tendant dune minute amp; lautre fi être engloutis. Pendant dix jours etdixnuits, ils fureiit traités de la sorte, sen rapportant exclusivemeut pournbsp;leur salut a leur dieu Neptune et a quelques autresnbsp;dieux de premier ordre. Ge ne fut que le matin du onzième jour que le soleil commenga è gagner le dessus et la mer èi re-devenir calme. Lors, le chevalier de lArdente Epée et son compagnon découvrirent une haute cóte au pied de la-quelle il plut a la fortune de les pousser. Le pays leur parut si plaisant, et peuplé darhres si verts et si feuitlus, qu ils nhésitèrentpas un seulnbsp;instant h y prendre port. Ils abordêrent. Une fois a terre, ils priront le premier sentier qui soffrit devant eux, lequel les mena droit a lanbsp;porte dun monastère oü était plantée une grandenbsp;croix de bois. Jamais le chevalier de lArdente Epee n avait vu denseigne semblable. 11 demanda a Ynéril s il savait ce que cela signiliait- Lécuyer répondit : |
LE CHEVALIER DE LARDENTE ÊPÉE. 31
LE CHEVALIER DE LARDENTE ÊPÉE. 31 Seigneur chevalier, cela signifio que nous sommes en terre chrétienne, car cest a un arbrenbsp;taillé ainsi que Ie Dieu des chrétiens fut autrefoisnbsp;cloué et attaché!... Gette nouvelle plut beaucoup au jeune chevalier qui, attaché quil était a la foi païenno, esperanbsp;rencontrer lel des aventures oü il put la faire triora-pher. II savanqa done, suivi de sou écuyer. Ils ne tardèrent pas k trouver ouverte la porte dune église, au front de laquelle étaieut plantésnbsp;trois beaux autels garnis dornements sacerdotaux,nbsp;avec quelques representations de saints, suivant lanbsp;coutume des fidèles. Et, quant et quant, ils enten-dirent plusieurs voix dhotnmes psahnodier, encore quils nen vissent aucun, ce qui les étonnanbsp;beaucoup. Ils savancèrent alors jusquau choeur, oü ils nvi-sèrent une sépulture dalbatre, couvertc dun cristal trés clair, sous lequel était la representation dun chevalier armé de toules pièccs. Tout au-tour étaieiit gravées des lettres qui disaient; « Ci-git Ie vaillant et magnanimc Matroco, qui, mant sa mort, eut révélation de la vie êternellc, el,nbsp;comme champion de Jésus-Chrisl, lui-mêine fit denbsp;son sang Ie signe de la croix, et mourut heureux. » Le chevalier de lArdente Epóe reconnut bien, par cette épitaphe, que son écuyer Ynéril lui avaitnbsp;dit la vérité et que, certainement', cette terre oü ilsnbsp;étaient était chrétienne. Au raême instant, un rehgieux se mit a dire la messe, malgré la préseiice du chevalier, qui ina-nifesla sen impatience par des gestes. La messe dile, Ie religieux se dévètit de son aubft, et seu vint vers ie tils dOnolorie, auqucl ilnbsp;dit ; Je vous prie, sire chevalier,!de me dire de quel pays vous êtes... Pourquoi cette question ? demanda fièroraent Ie chevalier de lArdente Epée. Paree que vous m'avez paru no pas vous inté-resser a la messe que je disais, et, encore moiiis, honorerle lieu-saintoü je lai dite, ce qui me feraitnbsp;supposer que vous êtes palen... Et alors, commentnbsp;avez-vous osé entrer dans ce pays si contraire knbsp;Votre foi?... . Père, répondit Ie chevalieivje suis palen de et de nation, en cffetl... Et si vous êtesétonné öe mü trouver ccans, je ne suis pas rnoins óbahinbsp;d V être arrivé... Quoi que noussoyons de religionnbsp;d'uéreute, je vous prierai affectueusement de menbsp;dire d'ins quelle coiilrée jai abordé, saus Ie savoir sans Ie vouloir, et quel est Ie prince qui la gou- Mou enfant, répondit Ie prudhomme, k cause de la pitié que jai de votre jeunesse ignorante, jenbsp;^oussatisferai volontiers. Gette terreesiduroyaumenbsp;dAnatolie. On lappelle la Montagna üéfendue...nbsp;Jouiefois, elle appartient maintenaut k lempereurnbsp;d^ Constantinople, qui la conquise par la force denbsp;arines... p Le religieux raconta alors au chevalier comment p^P'^'^dian sen était rendu possesseur, et commentnbsp;] 'quot;pdalo en était présenteiiient gouverneur, avec geant brandalon sou parent. nbsp;nbsp;nbsp;Quel est ce Frandalo ? demanda Ie chevaliernbsp;de lArdente Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Gétait, répondit Ie Sancto, un païen commenbsp;vous, autrefois... nbsp;nbsp;nbsp;Et aujourdhui ?... nbsp;nbsp;nbsp;G est un chrétien comme moi. nbsp;nbsp;nbsp;Gest-k-dire quilarenié ses dieux et sa foil...nbsp;Gest un félon digne de chatiment 1 nbsp;nbsp;nbsp;Je ne sais pas de quel chatiment vous enten-dez purler, mon cher enfant, mais jai peur, vrai-ment, que vous ne vous abusiez sur les forcesnbsp;dont disposent les raaitres de cette contrée... Vousnbsp;êtes jeune et vous ne croyez pas a Timpossible,nbsp;paree que vous navez pas encore rencontré dob -stacles sérieux sur votre chemin... J'ai combattu des lions et des ours 1 Gest beaucoup, sans doute, mais cc nest rien auprès des perils qui vous attendent. Vous sereznbsp;bientöt forcé de rabattre votre superbe, et vousnbsp;comprendrez que Frandalo a bien fait dabjurer sesnbsp;fausses idoles pour adorer Ie seul Dieu qui fasscnbsp;gagner les batailles, Ie Dieu des chrétiens... Je suis si peu disposé k penser ce que vous me dites au sujet de ce Frandalo, que je brüle dunbsp;désir de me mesurer avec lui, si toutefois cest unnbsp;chevalier digne quon Ie combatte... Vous en ferez Ie dur apprenüssage plutótque vous ne voudrez, hélas 1 Voilk de la pitié bien inutile!... Et, je vous prie, oü pourrais-je rencontrer eet adorateur denbsp;votre Dieu ? Vous Ie voule^z absolument I... Absoluement, certes, je Ie veux... Etigagez-vous dans ce sentier que vous voyez Ik, derrière Ie temple... Et, tout au bout... Lc religieux hésitait, regardant avec une tendre commisération Ie chevalier de lArdente Epée. Et, tout au bout?... demanda celui-ci avec impatience. Vous découvrirez une forteresse... Elle ap-partenait autrefois k des géants palens... A Matroco, peut-être ? Vous lavez dit, chevalier... A 3Iatroco Ie païen, qui se fit chrétien k son heure dernière.nbsp;A Matroco et k Furion sou frère, tous deux fils denbsp;la vieille Arcabone. Gette forteresse, inaccessiblenbsp;dabord k cause de ses courtines et de ses grossesnbsp;tours, était défendue de plus par ces deux géants,nbsp;et par uu troisième, leur oncle, Ie géant Arca-laüs... Quimporte l sécria Ie chevalier de lArdente Epée. Gette forteresse imprenable a été prise 1...nbsp;Ges géants invincibles ont été vaincusl... Nenbsp;mavez-vous pas parlé dun seul chevalier, tout-k-riieure? Esplandian, oui, Ie fils dAmadis. Eh bien ? Oui, mais Esplandian nétait pas seul; Dieu était avec lui. Mes dieux seront avec moi 1... Ainsi, ce cha-teau-fort inexpugnable est défendu par Frandalo et par Frandalon ? . Vous oublii'z Belleris. Mettons Belleris... Cela fera trois. centre un, comme la première fois!... Jaime mieux cela... Jenbsp;regrette quils ne soient pas quatre : jauraia eu |
32 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
32 BIBLIOTHEQUE BLEUE. )/' plus de mérite h vaincre que nen eut Ie chevalier Esplandian. Votre endurcisspment me poigne, mon enfant, dit Ie Sancto dune voix pitoyable. Vous serez vaincu... Je serai vainqueur!... nbsp;nbsp;nbsp;Eh 1 fussiez-vous vainqueur, ce quo je nad-mets pas cotnme possible, comment feriez-vousnbsp;done pour vous maintenir dans cette forteres^enbsp;avec votre écuyer ?... Frandalo, Belleris et Fran-dalon out des serviteurs... Ensuite, sil leur venaitnbsp;affaire facheuse, Ie roi Norandel, qui est a Tési-fante, serait en une journée avec une armee considerable, ainsi que lerapereur de Constantinople...nbsp;Songez-y ! nbsp;nbsp;nbsp;Jy songe, bonhomme; cest pour cela que jenbsp;vous remercic et que je prends congé de vous... nbsp;nbsp;nbsp;Vous abandonnez votre projet extravagant? nbsp;nbsp;nbsp;Jy tiens plus que jamais, au contraire 1...nbsp;Ynéril, en avantl Ynéril obéit, et tous deux sengagèrent dans Ie chemin que leur avait indiqué Ie religieux commenbsp;conduisant ci la forteresse. nbsp;nbsp;nbsp;O jeunessel murmura ce saint homme en lesnbsp;regardant sélolgner. Lors il rentra dans Ie temple pour prier Dieu. GIIAPITRE XXXII Comment Ie chevalier de lArdente Epée savanga, suivi dY-ndril, son écuyer, k la découvertc du chatcau-forl de la Montague Défendue, el ce quH en advint. n se souvient sans doule de la ii'scription que nous avons faitenbsp;de la Montague Défendue et dunbsp;cbateau-l'orl au quatrième livrenbsp;de cette histoire. Nous ne la ferons pas une seconde fois. Le chevalier de rArdenle fipée et son écuyer Ynéril sen-gagèreiit done dans le sentiernbsp;taillé dans la pierre vive quinbsp;montait au chateau. Tout en cheminant, ils devi-saient tous deux des propos que leur avait tenus le religieuxnbsp;(juils venaient de quitter.nbsp;Ynéril était deveuu tout son-geur. Seigneur chevalier, dit-il enfin, les paroles de ce bon Sancto résonneiit encore dans mon esprit... Je commence fi concevoïrnbsp;des doutes sur lexcellence de notre entreprise... II vous est aisé dy renoncer, Ynéril, et de mourner sur vos pas, répondit le chevalier denbsp;Epée. iQuant a moi, je ne sais pas allernbsp;e arriere; jai résolu daller combattre les défeu-seurs chrétiens de cette forteresse, et jirai, quoi-quil doive arriver. |
nbsp;nbsp;nbsp;Vous savez bien, seigneur chevalier, que jenbsp;ne puis vous abandonner, reprit lécuyer. J ai fuinbsp;avec vous du royaume de Saba, alors que votrenbsp;vie, non la miemie, était en danger par suite de jenbsp;ne sais quelle caprice de Magadan... Je vous ai ac-compagné partout... Je suis resté avec vous dixnbsp;jours et dix iiuits sur la mer, au milieu des ora-ges, mattendant de minute en minute h être en-glouti... et je nai pas murmuré, rendez-moi aunbsp;moi 113 cette justice... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous la rends bien volontiers, Ynéril..... Vous êtes un courageiix homme, et cest précisé-ment paree que je sais que vous avez autant de vaillance que damitié pour moi, que je métonnenbsp;de vous voir renoncer a une entreprise, périlleusenbsp;il est vrai, mais doü nous pouvons retirer la plusnbsp;grande gloire Tunet lautre... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous suis, vous le voyez bien, seigneurnbsp;chevalier, je vous suis... Je nai pas songé un seulnbsp;instant a vous abandonner, car il y aurait pournbsp;moi couardise é le faire... Seulement, je vous lenbsp;répète, les paroles du bon sancto résoiment étran- genient a mon oreille et dans mon esprit......Je coiiQois des doutes sur la légitimité de votre entreprise, el ces doutes, mon devoir est de vous les soumettre... ¦ Quels sont-ils done? nbsp;nbsp;nbsp;Ilya longtemps que jai 1honneur dêtre votre écuyer, nest-ce pas ? Oui, et je me rappelle la bonne impression que vous avez faite sur moi le jour oü le roi de Saba vous a doniié è moi... Ge nétait pas seulement paree que votre visage, blanc comme lenbsp;mien, jurait avec les visages noirs de la cour denbsp;Magadan, non!... Votre physionomie était douce,nbsp;bienveillante, avenante au possible... Jai toujoursnbsp;été lieureux de notre rencontre, Ynéril!... Et jes-père bien que ce nesl pas aujourdhui que jaurainbsp;lieu de meii mordre les doigls... Vous en jugerez, reprit Ynéril. Je reprends, si vous le permeltez, puisquaussi bien je naper-gois pas encore Ia forteresse annoncée... nbsp;nbsp;nbsp;Oh 1 nous nen sommes pas loin!.....Et, si vous devez être long, je vous engage k vous hater, paree que nous engagerons le combat avant la fionbsp;(ie votre rccit... Ynéril reprit : Etant done depuis un long temps avee vous, jai eu maintes fois loccasion de savoir les circon-stances qui vous avaientamené eu la possession dunbsp;roi de Saba. Je ne les ai jamais cachées... Ramassé va gis-sant sur lherbe par des corsaires mores, élevé par eux, et, A trois ans, présenté A Magadan,nbsp;lequel aimait les esclaves blancs... Ge nest pas lA-dessus que je veux appeler votre attention, seigneur chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Sur quoi, alors? nbsp;nbsp;nbsp;Les corsaires mores qui vous ont trouvé va-gissant sur Tberbe aujtrès dunp fqnlaine ont oublié de dire, et célait Iessentiel, s ils vousavanbsp;trouvé sur unc terre chrélienuc ou sur une terrenbsp;païenne... |
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LE CHEVALIER DE LARDENTE ÉPÉE.
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Ccst vrai, dit Ie chevalier de lArdente Epée, devenant pensif. Si vous étiez chrétien, par hasard? Chrétien?... Oui? Cela nest pas possible! Cestaussi possible que Ie contraire... Peut-ê(rc même est-ce plus probable encore... Eh bien ? Eh bien 1 si vous étiez chrétien, il ne serait pas juste et honnête k vous daller combattre des chrétiens..... Ge serait vous trapper vous-même que de trapper sur eux..... Les défenseurs du chateau-tort dont Ie Sancto nous a parlé tout-è-lheure, Frandalo, Belleris et Frandalon, seraient alors vos amis et non vos ennemis... Voilé la dif-rence 1... Mais si je suis païen ?... Si vous êtes païen ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui?... Faut-il done que je laisse passer unenbsp;occasion de servir mes dieux et de leur offrir unenbsp;victoire ?... Vous nêtes pas païen, quelque chose me Ie crie, seigneur chevalier... nbsp;nbsp;nbsp;Oü vois-tu cela ? nbsp;nbsp;nbsp;A tout 1 nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore ? nbsp;nbsp;nbsp;A votre air, è vos yeux, a votre manière dê-tre, de dire et de taire... Vous appartenez é unenbsp;autre race que celle é laquelle vous croyez appar-tenir... Vous êtes né pour Ie commandement, pour les grandes choses, pour les choses glorieuses..... Non, encore une fois, seigneur chevalier, vous nètes pas païen, vous êtes chrétien !... Le chevalier de lArdente Epée était devenu tout rêveur. nbsp;nbsp;nbsp;Peut-être quTnéril dit vrai, murmura-t-il. En relevant la tête, il aper^ut se dresser devant hii rimposante forteresse, 1ancien repaire de Ma-Iroco, de Furion, dArealaüs et dArcabone. Elle avait conservé la physionomie quelle avail une trenlaine dannées auparavant. La plate-forme,nbsp;les fossés, la porte de ter, tout existait dans lenbsp;luème état qué lépoque oü Esplandian scn étaitnbsp;^Pproché pour combattre les géants qui la gar-daient. nbsp;nbsp;nbsp;Allons! dit résolüment le chevalier de 1Ar-uente Epée en montant lesdegrésqui conduisaientnbsp;« la platc-torme, comme jadis les avait montés lenbsp;Unevaleureux Esplandian. Ynéril le suivit. A Tune des fenêtres du chAteau-tort, donnant Ur les tossés, ils distinguèrent deux personnagesnbsp;«environ cinquante ans, qui jouaient aux échecs,nbsp;i'^s deux étaient vêtus dhabits noirs, avec cettenbsp;^uérence que le plus petit portait des cheveuxnbsp;jnerveiUeusetnent longs et une barbe qui lui des--nuait jusquau-dessous de la ceinture, tressée anbsp;lipp^ ^öï'dons dor, ce qui donna opinion au cheva-que ce pouvait bien être le roi de Jérusalem.nbsp;était, en efict, ce prince païen.nbsp;n ce moment, Ie plus grand des deux joueursnbsp;déchecs apercut Ie chevalier de lArdente Epée,nbsp;auquel Ynéril venait de remettre son heaume et sonnbsp;écu |
GIIAPITRE XXXIII Comment le chevalier de l'Ardente Epée eut combat contre Frandalo, Belleris et Frandalon, quil vainquit. tonné de voir apparaitre tout-a-coup devant lui, armé de toutes pièces, unnbsp;chevalier quil ne connaissait pas, cenbsp;person nage mit la tête hors de la croiséenbsp;et cria en langage grégeois: Chevalier, nallez pas plus avant, je vous prie, avant de nous avoir dit qui vous êtes.nbsp;Autrement, la coutume de céans nous forcera ünbsp;vous faire descendre malgré vous les degrés quenbsp;vous montez en ce moment 1... Gelui auquel il parlait ne seffraya nullement de cette menace. Mais, sans faire semblant de rien, ilnbsp;arriva tout contre la porte du chateau. La, il répondit posément: nbsp;nbsp;nbsp;Damp chevalier, faites ouvrir la porte denbsp;votre chAteau, et, une fois que je serai dedans, jenbsp;vous satisferai ainsi quA la coutume. nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef! répliqua lautre, cette porte ne souvrira que trop tót pour votre malheur 1.....Gar il est vraisemblable que vousvenezen ces Marches comme espion, et il est juste que vous soyez chA-tié comme tel!... Gomme il disait ces mots, parut un autre chevalier plus jeune, mais si grand, que le tils dOno-lorie s'en trouva ébahi. Toutefois, sans rien voir de son étonnement, il répondit a son premier in-lerlocuteur: nbsp;nbsp;nbsp;Vous pourriez bien vous tromper, par aven-ture 1... Les dieux, ennuyés de votre méchante vie,nbsp;contraire A leur gloire et A leur honneur, permet-tront que je vous chAtie et chasse de céans!... nbsp;nbsp;nbsp;Comment! sécria le jeune géant, es-tu donenbsp;de ces fous qui simaginent quil y a plus de dieuxnbsp;que de poissons dans la mer?... Attends un peu,nbsp;et tu verras ce quil ten cuira pour croire Apareillenbsp;sottise!... Gette parole achevée, il se retira ainsi que son compagnon, et, peu dinstants après, une portenbsp;souvrit, sur le seuil de laquelle parut un chevaliernbsp;armé qui dit ü celui de lArdente Epée ; nbsp;nbsp;nbsp;Entre, pauvre homme, et peut-être aurai-jenbsp;merci de toü... Je ne sais de quel merci tu veux parler, répliqua le fils dOnolorie, mais je ne me sens pas encore assez découragé pour ten requérir. Gela dit, il entra, et alors commenga entre les 7» Série. 3 |
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34 BIBLIOTHEQUE BLEUE sogne... deux chevaliers uo tel chamaillis quk les entendre trapper lun sur lautre, il semblait proprement entendre un moulin a tan lorsquil est mis en be Le chevalier chrétien donna au fils dOnolorie un coup dépée qui lui fit étinceler les yeux. Maisnbsp;ce dernier, usant de revanche, latteignit de tellenbsp;sorte, quil lui fendit le heaume en deux et le fitnbsp;choir a la renversecoöime mort. Ge que voyant, ceux qui les rcgardaient furent trés marris. Le chevalier de lArdente Epée, croyant son ad-versaire défunt, passa outre et entra dans une courbasse, öü il se trouva en présence de dix valets armés de brigandines, lesquels lui coururentnbsp;sus en criant; Paillard infidèle 1 Ennemi de Dieu et dc sa foi 1 tu vas payer ta témérité 1 Et quant et quant ils lenvironnèrent de toules partsi Mais lui, comme le meilleur chevalier dunbsp;monde, leur montra visage et leur fit sentir, ennbsp;rnoins de rien, combien pesaient ses coups, étantnbsp;celui quil atteignait assuré de mort ou de blessure. Les valets se mirèht done h ïeCuler petit h petit, et tion sans cause, Car déjk trois dentre eux étaientnbsp;demeurés sur la place. Ge qüi les émut tellemènt,nbsp;quils résolurent de mourir tous ou de tuer le Che-lier de lArdente Epée. Mais avant qüils neUsSent pu sentendre pour assaillir leur adversaire, deuX encore furent renversés, secouant le jarret. ïrois et deux, cela fai-sait cinq. Restaient cinq assaillaüts. Ils lui donnèrent alors tant daffaires, quil ne seu tira que par miracle.nbsp;Un, entre autres, saisit le fils dOnolorie au faux dunbsp;corps, pensant bien le défroquer et luettre bas.nbsp;Mais co jeuno et vaillant chevalier, haussant le e, lui rompit les dents et la rnachoire, et lui fit r prise, de douleur. Les quatre survivants, saisis dune panique sou-daihe et irrésistible, senfuirent droit au donjon, en criant: Sortez, seigneurs, sortez 1.....Nous sommes tous morts etperdus!... ^ Le chevalier de lArdente Epée leur chaussait de si prés les éperons, quils neurent pas le temps denbsp;fermer la porto derrière eux. 11 entra quant elnbsp;quant jusquau milieu de la place, oü il entenditnbsp;une voix lui crier . -- Diable, ennemi do Dieu, tu mourras par mos mains, et de la plus cruelle mortl... Lors, le chevalier de lArdente Epée aperput le géant quil avail vu précédemment h la fenêtre, le-quel, arme de toutos pièces, venait le combaltre. Quoiquil eüt plus besoin de repos que de mêlée, et pi13 de raison decraindre quedespérer,en présence de ce grand lourdaud si disposé a lui malnbsp;faire, il ne recula pas. Tout au contraire, baissantnbsp;la tête, il savanpa braveraent é sa rencontre. il lu^'dif en fut k une quasi distance dune brasse, Réant, la grandeur de ton corps ma dabord |
mis quelque peur au ventre, a moi qui ne suis quun demi-homme pour ton regard..... Mais, en entendant ta menace, jai senli mon coeur senfler et mon courage grandir... Nous sommes de taille,nbsp;maintenant 1... Et, sans plus tardcr, ils saccouplèrent lun et lautre avec apreté, comme deux mortels ennemis.nbsp;En ce conflit, volèrent par terre les lames et lesnbsp;mailles de leurs hauberts; Icnrs armets furent ef-foiidrés, leurs écus crevés; leur propre chair futnbsp;entrecoupée. Si bien, que les regardants sémer-veillaient quils pussent lun et lautre résister encore... Au bout de deux grosses heüres, on comprit que la chance malheureuse tournait centre le géant,nbsp;quoiquil se raidit désespèrément. En eet instant parut un autre chevalier, armé do toutes pièces, portant au cou un écu dor é unenbsp;croix de gueules, lequel était encore plus grand etnbsp;plus vigoureux que celui qui venait de combattre. Le chevalier de lArdenle Epée Soupponna quo ce poüvait bien étre Ik le Frandalo dont lui avaitnbsp;parié le religieux. Frandalo, lui dit-il, je connais ton nom et ta valeur..... Ne les souille pas, en te mêlant, toi deuxième, dans une lutte oü jai déjü fort affhire... Laisse-nous parachever, et si Fortune permet quenbsp;jen sorte vivant, alors tu pourras faire avec plusnbsp;de raison ce que chevalerie te permet pour la satisfaction de ton coeur... Autrement, ta vengeancenbsp;tournerait au désavantage de ton honneur... Frandalo, car cétait en effet lui, entendant parlor ce jeune païen avec tant de raison et do courage, sarrêta court et répliqua : ' Je coufesse, chevalier, que je métais beau-coup oublié... Mais la douleur que jai éprouvée en voyant tomber mon neveu, mórtellernent blessénbsp;par toi tout a lheure, ainsi que mes gens, et jus-qua ce chevalier mon cousin, la douleur mempor-tait è me venger incontinent, préléraut ma colère anbsp;la raison... Quoique je ne sache pas comment tunbsp;as eu connaissauce do mon nom, jaurai plaisir knbsp;connaitre le tien, surtout si tu veux laisser Ik tanbsp;folie croyance et suivre la foi de Jésus-Christ... Genbsp;faisanl, non-sèulement je te tiendrai quitte du combat, mais encore je trouverai moyen de te faire ro-cevoir dans la raaison de 1empereur mon maitre,nbsp;dont tu es digne de faire partie par ta bravoure... Frandalo, répondit Ie chevalier de lArdenle Epée, jètais sur le point de te tenir précisémentnbsp;le mérne discours et dc tcngager k renoncer a tonnbsp;Dieu pour retourner aux vrais dieux qui sont lesnbsp;miens... Par ainsi, puisque nous ne saurions nousnbsp;entendre, ne perilous plus notre temps... Laisse-moi seulement parachever notre entreprisc, k toinbsp;cousin et k moi, car nous perdons Ik, en vérité,nbsp;une trop belle occasion. ¦ ¦ Seigneur, dit k Frandalo ladversaire du fils dOnolorie, il a raison : laissez-nous finir, ot quenbsp;la Fortune décide entre nousl... Si je suis vamcu,nbsp;vous agirez k votre guise a son endroit... Frandalo se tut, et les deux champions reprirent la lutte, plus kproment encore quauparavant. Eunbsp;moins dun quart dheurG,le chevalier de lArdenle |
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Epee endoramagea tellement lécu du géant, quil n en resta au poing de celui-ci que la poignée parnbsp;laquelleilletenait;et, bientêt, son sang coulaavecnbsp;une talie abondance, que la place oü ils se bat-taient, auparavant brune et scche, en devint rougenbsp;et détrempée... Toutefois, Ie géant faisait son devoir jusquau bout. Mais, autant il sappesantissait, autant lautrenbsp;se sentit léger et dispos. De quoi Frandalo,ébahi, se disait part soi na-volr jamais Vu uu homme égaler en prouesse eet étranger, encore quil estimat avoir connu les meil-leurs chevaliers du monde. Ah 1 chevalier, sécria-t-il en comprenant que son cousin allait recevoir Ie coup de la mort etnbsp;et en venant sinterposer eiitre lui et son ennemi;nbsp;ah 1 chevalier, sil y a en vous autant de courtoisienbsp;que de bonne parole et de bon courage, sauvez, jenbsp;vous prie, la vie de ce pauvre vaincu!... 11 navait achevé, que son cousin tombait tout de son long par terré, comme expiré. Le chevalier de IArdente Epée, qui sétait ar-rêté en entendant la prière de Frandalo, lui ré-pondit: Ah ! je Youdrais que tu neusses pas été tant tardif a me demauder ce plaisir, que je teusse vo-lou tiers accordé, et que je taccorde de bon eoeur,nbsp;sil sert encore a quelque chose... Car, bien que jenbsp;te repute comme ennemii, il raest permis dusernbsp;onvers toi dautant de courtoisie que possible..... Vraiment, répliqüa Frandalo, tu paries bien, et a cause de lestime que je me sens pour toi,nbsp;jorapêcheraiB, sil était possible, Ie combat que nous devons avoir ensemble..... Mais je te tiens pour tel, que tu ne les dilhirerais pour rien... Ce serait, dailleurs, contre ton honneur et centre Ienbsp;mien... Par ainsi, combatfonsl... La mort de 1un de nous raetlra lln a ce différend.....Je ne te de- mande qüune seule chose, dans ton intörêt, et je te la demande beaucoup plus a cause du devoirnbsp;que je dois a la chevalerie, qua cause de ta proprenbsp;personne, ennemie de notre foi... De quoi sagit-il ? Je desire que tu té reposes jusqua demain matin, car je te vois si las, si travaillé, que la vic-tqire que jespère remporter sur toi me sera comp-tée pour rien. Cette oITre courtoise fut estimée comme il con-venait par Ie chevalier de lArdente Epée. Mais il ne Iaccepta pas. Frandalo, répliqua-t-il, je te remercie..... Mais crois bien que je ne suis jjas ü ce point débilenbsp;ot fatiguée, de ne pouvoir reconunencer avec avan-tage ce que je viens de faire devant toll... Je ne veux aucune occasion de retarder notre mêlee..... Par ainsi, défends-toÜ... En avant done 1 répondit Frandalo. Les grands coups dépée retentirent. Des étin-celles de feu jaillirent de leurs harnois. Au bout dune demi-heure, ni lun ni lautre des deuxnbsp;champions navait une piece darmure compléte.nbsp;La place oü ils se chamaillaiout était jonchée donbsp;debris et mouillée de sang pur. |
Pendant ce temps, Ie roi de Jérusalem, éiner-veillé, adressait de fervenles prières a ses dieux pour que Ie chevalier de lArdente Epée reraportatnbsp;la victoire surFrandalo, paree que Frandalo vaincu,nbsp;cétait la liberté pour lui, prisonnier. Ses prières furent quasi écoutées, quoiquelles fussent adressées par un païen, en faveur dunnbsp;païen, A des dieux païens. Frandalo, voyant que son adversaire continuait A combattre avec la même grace, la même souplessenbsp;et la memo vigueur que sil ne sétait pas encorenbsp;hattu de la journée, Frandalo commenca A se dé-fier de lui-même, et, saisi dune peur froide etnbsp;inaccouturaée, il sentit ses forces rabandouner aunbsp;fur et a mesure de laccroissement de celles de sonnbsp;ennemi. Néanmolns, et qUoiquHl neüt presque rien a faire pour en avoir définitivenient raison, Ie chevalier de lArdente Epée fit deux pas en arrière, et,nbsp;comme sil eüt Voülu preudfe haleine, il sappuyanbsp;sur Ie pommeau de son épéo. Puis il dit A son ehnemi tout déconforté : nbsp;nbsp;nbsp;Frandalo, tu dois comprendre que ta mortnbsp;sapproche, nest-cö pas? Né fais dpnc plus resistance, et rends-toi... Jc te sauverai la vie, tant jainbsp;boiine opinion de ta pörSónne. nbsp;nbsp;nbsp;Sur mon Dieu! répondit Frandalo, jaimeraisnbsp;rtlieüx cent fois moürir que daVoir a me reprochernbsp;pareille tache 1... Peut-ctre peux-tu me meurtrir Ienbsp;corps et machever plus que je ne Ie suis... Mais,nbsp;quant a mon arae, nul autre que Ie Seigneur, ennbsp;qui seul jai fiance, no la pourra changer... Le cbevalier de TArdente Epée, satisfait de la flerté de cette réponse, daccord avec la lierté denbsp;sou ame propre, allait lenir a son adversaire unnbsp;langage de chevalier, lorsquil le vit tout-a-coupnbsp;tomber de son haut, affaibli par seS blessures etnbsp;par le sang quil perdait depuls quelques heures,nbsp;cest-A-direlt;icpuis le commencement de ce combat. Lors, navre de cette chuto, il Se prècipita vite-ment vers lui et se rait en devoir de lui délacer son heaume, pour le soulager. Le roi de Jerusalem, se meprenant sur sou intention, ot croyant quil lui voulait Irancher la tète, lui cria piteusement; Ah: chevalier, je vous requiers, par la vertu qui est en vous, de lui pardonner 1... A ce cri, le chevalier de IArdente Epée, laissant la Frandalo, et ótant son armet, sen viut mettre anbsp;genoux devant le roi, et voulut lui baiser lesnbsp;mains. Mais le roi, lembrassant, lui dit : Mon jeune et vaillant anti, vouJ que je nal jamais vu, que je Sache, je vous prio de me dironbsp;qui VOUSêtes... Sire, répondit le jeune chevalier, II Vóug plaira de commander A quelquun de ceaiis denbsp;bander les plaies de ces chevaliers blessés avantnbsp;quils ne meurent. Jaurais grand déplaisir, A causenbsp;pe leur vaillauee, qu'il leur arrivat malheur par fauto de secours.....Cela fait, Je voüs répondfai, Sire, du moins mal quil mö Sera possible, A Cé quil vous plait de savoir de moi... |
36 BIBLTOTHEQUE BLEUE.
36 BIBLTOTHEQUE BLEUE.
CHAPITRE XXXIV
Des propos que Ie roi de Jérusalem eul avec Ie chevalier de lArdenteEpée sur Ie fait de sa liberté.
vous le dirai présentement... Jai laissé k quolques pas dici une barque que montera Yneril, avecnbsp;quelquautre de céans, et k 1aide de laquelle ilsnbsp;iront requérir secours en la plus prochaine citénbsp;païenne.
Et pendant ce temps?
Pendant ce temps nous nous maintiendrons en cette forteresse, qui na pas besoin, comme vousnbsp;avez pu voir, dautres défenseurs que deux ounbsp;trois chevaliers et ses épaisses murailles...
Get avis fut trouvé bon, et Ynéril et un autre sembarquérent incontinent après diner.
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randalo, son neven Belleris et Ie géant Frandalon nétaientpasnbsp;morts; ils étaient seulementnbsp;trés grièvement blesses. On les transporta tons les trois dans une chambre, sur unnbsp;lit, et les soins nécessaires leurnbsp;furent prodigués. Quant au chevalier de lAr-dente Epée, il se mit entre les deux draps pour se réconforter et se défatiguer. Le lendemain, grSce aux onguents quil avaitmis sur ses blessures, il était beaucoupnbsp;mieux que la veille. Le roi de Jérusalemnbsp;vint le visiter et fut étonnê de le voir de-bout, se promenant au milieu de sa chambre. En apercevant le roi, le chevalier de lArdente Epée le regut avec force révérences, le pria de senbsp;seoir en une chaise couverte de velours, et, pre-nant la parole, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Hélas! Sire, comment pourrai-je jamais re-connaltre de ma vie lhonneur quil vous plait denbsp;me faire, nétant quun simple chevalier inconnu!nbsp;Vous prenez la peine de me visiter, moi qui nanbsp;pas encore eu loccasion de vous faire service!... nbsp;nbsp;nbsp;Je suis venu, mon jeune ami, répondit lo roinbsp;de Jérusalem, paree que jai reconnu en vous au-tant d'humanité que de vaillance, et, qufi ce tilrenbsp;Ik déjè, vous mintéressez beaucoup... Puis, vousnbsp;étiez blessé, cétaitune seconde raison deminté-resser k vous. Et puis, nest-ce pas k vous que jenbsp;devrai ma liberté, puisque vous avez vaincu ceuxnbsp;qui me retenaient prisonnier céans?... Par ainsi,nbsp;vous voyant si sage et si victorieux, jai voulu ve-nir vous voir, pour savoir dabord oü vous en étieznbsp;de vos blessures dhier, et ensuite pour vous priernbsp;de me dire ce que nous avons k [faire désormaisnbsp;céans ?... 11 ny a, ce me serable, personne k qui vousnbsp;vous puissiez fier, excepté votre écuyer et moi...nbsp;Et je crains beaucoup que des gens dici ne senbsp;soient enfuis vers le roi Norandel pour lui porternbsp;des nouvelles de la conquête que vous [avez faitenbsp;dc celte place sur Frandalo... Or, Norandel est sinbsp;prés de nous, quen moins de rien il nous aura as-siégés... et alors il se pourrait bien que Fortunenbsp;nous montrkt un visage [différent de celui quellenbsp;vieut de nous montrer... 7 Pnisque vous voulez savoir ce quil men semble, Sire, dille chevalier de lArdentc Epée, je |
CHAPITRE XXXV Comment le roi de Jérusalem et le chevalier de l'Ardentc Epée eurent conversation avec Frandalo, blessé. Or, après diner, le roi de '^Jérusalem et le chevalier denbsp;TArdente Epée sen allérentnbsp;visiter Frandalo. Comment allez-vous au-jourdhui? lui demanda le roi. Vous le pouvez voir et considérer, répondit Frandalo.nbsp;La fortune sest montrée sinbsp;hagarde envers moi sur mesnbsp;vieux ans, quelle ma réduitnbsp;en captivité et ma fait tombernbsp;au pouvoir de celui qui ma sunbsp;vaincre, lequel a conquis ennbsp;même ternps cette place quenbsp;ri'mpereur, mon maitre m a-vait donnée en garde... Celanbsp;mest plus douloureux quo lanbsp;mort même... Aussi bien, la vie me sera désormaisnbsp;amére, attendu que je ne la désirais longue quenbsp;pour servir plus longtemps celui mavait mis ennbsp;lhonneur et en létat oü jétais hier... Ah! Frandalo, dit le roi de Jérusalem, vous avez toujours élé lenu pour lun des plus sagesnbsp;conseillers du monde; et voilk que maintenant,nbsp;vous vous laissez aller k la pusillanimité, ce k quoinbsp;nous ne nous attendions guèro... Usez, je vousnbsp;prie, beau sire, du conseil que vous mavez donuenbsp;tantde fois, pensant me consoler dans ma prison...nbsp;Ne vous laissez point déraciner le courage paf cenbsp;vent dadversité qui souffle sur vous comme u anbsp;soufflé sur tant dautres... Espérez, espérezl Es-pérez surtout en la vertu du chevalier qui vous anbsp;vaincu, et que je supplierai pour vous, si vous voulez, car lui seul peut tout... Le chevalier de rArdentoEpéo, entendant le rot |
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de Jérusalem parler ainsi k son avantage, rougit beaucoup, et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, vous pouvez me commander en toutcsnbsp;choses, car je suis votre sujet et votre serviteur...nbsp;Quant k vous, Frandalo, votre loyauté et votrenbsp;mérite témoiguent hautement pour vous... Vousnbsp;avez fait votre devoir : vous navez pas k vousnbsp;plaindre de la fortune... Tout au contraire, vousnbsp;la devez plulót estimer favorable que mauvaise,nbsp;puisquelle nabaisse aucunement votre honneur etnbsp;quelle grandit votre renommée... nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, répondit Frandalo, Ie doutenbsp;oü je suis relativement k vous, mernpêche de vousnbsp;remercier aussi hautement que je Ie voudrais, desnbsp;louanges courtoises que vous madressez... Unenbsp;autre fois, je lespère du moins, je vous pourrainbsp;remercier avec moins do réserve... Frandalo se tut. Ia débililé de sa personne ne lui permettant pas de parler davantage. Ge que voyant, Ie roi de Jérusalemet Ie chevalier de lArdente Epée, ils Ie laissèrent en paix pour aller visiter Belleris et Frandalin, avec les-quels ils devisèrent lo.eguement. Puis, leur don-nant Ie bon soir, ils se retirèrent en leurs logis. Mais, comme il nous semble urgent de repren-dre les erres qui sont plus propres k notre histoire, nous les laisserons Ik pendant quelque temps. CHAPITUE XXXVI Commcnl Onoloric voulut voir son fils, et comment Garinde, Uésolée, senfuit dans la foröt. |
cause de 1absence prolongée de lempereur, quelle résolut de ne plus se meier du gouvernement de lempire, et de vivre Ik, au milieu de sesnbsp;deux fdles, pleurant, priant et attendant. Elle fut repue delles comme il appartenait, et, k cause de sa presence, Onolorie et Gricilerie dis-simulèrent une partie de la tristesse personnellenbsp;quelles ressentaient de leur fausse position denbsp;mères sans litres dépouses, par suite de labsencenbsp;de Périon et de Lisvart. Or, il advint quun jour, entre autres, Onolorie, qui voulaitembrasser son fils, commanda k Garindenbsp;aaller Ie quérir k Filine, et, pour éviter les soup-Cons et les indiscrétions, elle la pria de lamenernbsp;comme étaut son neveu. Garinde, voyant son entreprise quasi déeouverte, sen allatoute désolée et souhaitant morte. En ce désespoir, elle entra dans 1épaisseur de la forêt, résolue de ne jamais se montrer k amenbsp;qui vive, ni a homme ui k femme, mais bien denbsp;nnir ses jours Ie plus vitement et Ie plus raiséra-blement. Elle entra done dans la'partie la plus sauvage du bois, y choisit un rocher creux pour sy loger,nbsp;et elle y vècut chichement, ne voulant manger, ennbsp;fait de viandes, quherbettes sauvages et mal sa-voureuses, espérant par eette auslérilé abrégernbsp;ses ans. Onolorie laltendait dheure en heure. Voyant quelle ne revenait point, elle devint inquiète, etnbsp;envoya k FiÜne un petit paysan qui en rapporta lanbsp;réponse que vous devinez bien. Vous devinez également la douleur dOnolorie, douleur dautant plus grande, quclle était plusnbsp;contenue k cause de la présence de limpératricenbsp;au monastère de Sainte-Sophie. |
l vous a été précédemment raconté comment Onolorie et Gricilerie étaient ac-couchées 1une et lautre dun beau gar-Con, et comment celui dOnolorie, au lieu daller k Filine, dans la familie denbsp;Garinde, avail été ramassé vagissant parnbsp;des corsaires mores qui lavaient porténbsp;au roi de Saba.
Garinde avail été moins malheureuse avec lefds de Gricilerie. Ellelavaitbaillénbsp;k une sienne cousine, nommée Florisme,nbsp;laquelle avail un petit du nom de Fio-riudo.
Les deux princesses simaginaient bon-uement que leur suivante avail satisfait k leur commandement et obéi k leursnbsp;recommandations touchant Ie petit Ama-dis et Ic petit Lucencio. De temps k autre, Ie plus souvent possible, elles len-voyaient pour avoir de leurs nouvellesnbsp;et toujours Garinde revenait avec unnbsp;mensonge sur deux paroles, car elle iia-vait pu voir lenfant dOnolorie et, parnbsp;cojiséqueut, savoir sil se portalt bien ounbsp;mal.
Uu au se passa ainsi.
Un jour limpéralrice viiit au mouas-tère de Sainte-Sophie, et si désolée, k
CIIAPITRE XXXVII
Comment Ie jeune Lucencio, étanl ayee Florindo, fit rencontre dunc pauvre dame qui lui apprit quelques uns des mys-tères de sa naissance.
Pendant ce temps, Ie jeune Lucencio croissait de jour cn jour comme un jeune arbre planté ennbsp;bonne terre.
II aimait beaucoup la bonne Florisme, devenue veuve aprèsun court temps de mariage; il raimaitnbsp;comme sa propre mère, et elle, de son cóté, lai-mait comme son propre fils, et comme Ie frère denbsp;Florindc.
Lun et lautre parvinrent jusquk tel age, quils devinrent assez forts pour aller k la chasse, exer-cice auquel Lucencio prenait un singulier plaisir.
Un jour, assis k lombre dun buisson, durant la grande chaleur, et en attendant que vint la
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vesprée,, plus propioe h la quête du gibier, il de-visaife avec sou jeune compagnon, Mon frère, lui dit-il, il ny a pas de chose au monde que je désirasse plus que dêtre de lordrenbsp;de chevalerie, sil était posssible. Mais je ny voisnbsp;aucun moyen; notre père nétait quun laboureur,nbsp;quoiquil fut riche et homme de bien,,. Par ainsi,nbsp;nous ne sommes pas nobles, mais bien rustiques,nbsp;et les gens de notre condition sont réputés indi- fnes de suivre les armes, ce dont je meurs de épit... Lucencio continua sur ce ton pendant un assez long temps encore, si bien que la bonne veuve quinbsp;passait pour sa mère en fut averti par Florindo. Une autre fois, comine il était ^ la chasse avec son inseparable compagnon, chacun deux tenantnbsp;uil are au poing, ils rencontrèrent une biche surnbsp;laquelle ils tirèrent et qui fut btessée. Elle sen-fuit néanmoins a travers les halliers, oü elle mitnbsp;les chiens en défaut. Mais comme ceux-ei recom-meneaient leurs abois. Lucencion et Florindo peU'nbsp;sant quils lavaient abbatue, accoururent a la hatenbsp;et se trouvèrent en présenoe dune femme nue,nbsp;déchevelée, have, araaigrie, qui ressemblait plusnbsp;h un fantóme qua une creature humaine. Florindo fut tellemont effrayé de cette apparition, quil senfuit en se cachant Ie visage pour ne plus la Yoir. Lucencio, au contraire, prouvant ainsi Iexcel-lence du sang dont il était issu, savanQa, et, pre-nant un baton, chassa les chieps dalentour cette femme, ^ laquelle il dit: Par rSraedemon père! je saurai bien si vous êtes un loup-garou, ou quelque diable déguisé!... La pauvre femme, ébabie et croyant que Lucencio la voulait frapper, se jeta k deux genoux devant lui, et, joignant les mains, lui répondit: Ah! jouvenceau, par la foi que vous devez amp; Dien, je vous supplie de me laisser en paix, sausnbsp;ajouter amp; la misère oü je vis depuis treize ou qua-lorze ans et dans laquelle je vivrai tant quil plairanbsp;k celui qui ma fait naitrel... Lucencio, étonné ü son tour, et non sans cause, dentendre ainsi parlcr celle quil prenait pour unnbsp;fantóme, se mit alors a la considérer plus attenti-vement quil navait fait jusque-lü, et il comprit,nbsp;aux lineaments de sa face, quelle devait avoir éténbsp;autrefois belle. 11 lui demanda pourquoi elle repai-rait ainsi dans lieu inhabitable, parrni les bêtes lesnbsp;plus sauvages. Ilclas! répondit-elle, je vous prie de ne point insister pour lo savoir, car mon infortune est tclle,nbsp;que vous ne croiriez pas... Par ainsi, faites retircrnbsp;vos chiens et laissez-raoi ü ma solitude et ü manbsp;niisè.quot;e... Dame, dit Lucencio, ému do pitié, je vous obéirai volontiers, quoiqoè vrai dire vous ferieznbsp;hien mieux de venir avec moi chez ma mere, ounbsp;]e conduirais avec grand plaisir, tapt jai désir dcnbsp;faire service, ainsi quü toutes le§ autres quinbsp;ïne Youdraient employer, |
je vous remercic... Je suis si louenee Ue votre offre cordiale, que jc vous de-manderai votre nom afin de prier notre Seigneurnbsp;de vous en récompenser en vous dopnant de longsnbsp;jours et une renommee glorieuse.., Le jouvenceau répondit; nbsp;nbsp;nbsp;On mappelle Lucencio.Sinofrie, mon père,nbsp;est décédé il y a un long temps déjü, et ma mère,nbsp;qui fort heureusement vit, se norame Florisme... A peine Lucencio eüt-il fait eet aveu, que la brave dame se prit a pleurer et ü soupirer tendre-ment. Lucencio, supposant que les larmes ne lui ve-naient ainsi aux yeux et les soupirs aux lèvres quü cause de Sinofrie, lui demanda si elle 1avaitnbsp;jamais connu. nbsp;nbsp;nbsp;Gertes oui, mon enfant, répondit-elle, jai vunbsp;votre père mainte et raainte fois, et jen sais peut-être de vos affaires plus long que vous-même... nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment? demanda Lucencio. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, mon enfan?... nbsp;nbsp;nbsp;Et, que pouvezYOus savoir que jignore, surnbsp;mon propre corapte?... nbsp;nbsp;nbsp;Beaucoup de choses, je vous le répète... nbsp;nbsp;nbsp;Mais enfin?... nbsp;nbsp;nbsp;Tant il y a que Sinofrie, que vous appelieznbsp;votre père, ne vous appartenait en rien... Lucencio, entendant cela, fut plus ému quau-paravant. 11 crut avoir affaire ü quelquefée ou ma-gicienne, et il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Dame, je vous requiers humblement de pa-rachever ce que vous avez commencé et de pous-scr votre révélation jusquau bout... Cela minté-resse grandement, vous limaginez bien, dautantnbsp;plus quen parlant ainsi que vous venez de lo fairenbsp;k propos de Sinofrie, vous laisseriez supposer quenbsp;ma mère a forfait dhonneur envers lui... ¦ Votre mère, mon enfant, ne fit jamais tort daucune sorte è vqtre père... Mais alors? nbsp;nbsp;nbsp;Si vous me voulez promettre un don, je vousnbsp;racontorai chose dont vous serez certainementnbsp;joyeux... Oui, dame, je vous le promets, et tel quil vous plaira de me lo demander. La dame reprit: Eb bien 1 mon enfant, tenez pour certain que votre père nètait pas laboureur et votre mère pasnbsp;femme do roturier... Vraiment?... Tout au contraire., ils sant lun et lautre de sang noble... De sang noble?.,. Oui, et du meilleur, puisque vous descendez do lignée dempcreur et de roi... Lucencio était énorgueilli et heureux au possible, ainsi que Iclui avait annoncé linconnue. Jy avais quclqucfois songé!... murmura-t - il. Et maintenant, mon enfant, reprit la pauvre dame, souvenez-vous du don quo vous m avez premis de moctroyer... Dame, je suis tout pret fi tenir ma parole..-Quel don exigez-vous de moi?... |
LE CHEVALIER DR LARDENTE EPEE. 39
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nbsp;nbsp;nbsp;Je vous demande de cesser de minterrogernbsp;et de garder secrèteraent ce que je viens de vousnbsp;dire... Que cela ne soit connu que de vous et denbsp;votre compagnon tout au plus... Je my engage... nbsp;nbsp;nbsp;Jajoute encore quelques mots... Trouveznbsp;moyen, vous et lui, de vous informer si deux chevaliers, perdus depuis quatorze ans avec I'erape-reur, sont de retour ence pays... nbsp;nbsp;nbsp;Ils sappellent?... nbsp;nbsp;nbsp;Lun, Lisvart de Grèce: Iautre, Périon denbsp;Gaule. Je le saurai, dame, je vous le promets. nbsp;nbsp;nbsp;Et, quand vous les aurez découverts, ame-nez-les ici tous les deux, ou Iun pour le moins.nbsp;Car Fun deux vous importe grandenient, et è moinbsp;aussi. La pauvre dame ayant dit cela, se baissa vers le jouvenceau, Iembrassa avec tepdresse et senfuitnbsp;ii travers les halliers. Elle courait si fort, quo Liicencio la perdit bicn-tót de vue. li resta tout peqsif de cette aventure, tout pen-sif, et néanmoins joyeux dêtre si bien apparenté. nbsp;nbsp;nbsp;Je pourrai 6tre chevalier!... ipurmura-t-il. II reprit le cherain par ou il était venu, et fut étonné, peu après, dentendrqFlorindo 1appeler a haute et piteuse voix. Florindo pleurait, paree qu'il croyait son cama-rade mort. Lucencio, pour quil cessftt de se déconfortcr aussi amèrement, prit son cor et en sonna denbsp;toule ?a force. H en sonna un si haut mot que Flo-rindo Fenlondit et accourut, rassuré. Ilélas 1 mon frère, lui dit-il eu larmoyant encore, et en Iembrassant, quo jai eu grandpour de la béte sauvage !... Je craignais quelle ne nousnbsp;out outragd et dévorél... Comment avez-vous éténbsp;si hardi et si halif, duller vous jeter entre sesnbsp;pattes? Lucencio lui repoudit en riant : Ne vous avais-je pas bien dit que les fils de tels que nous sommes, vous et moi, ne pouvaientnbsp;être chevaliers, ayant pour compagnie la peur aunbsp;lieu de Iassuranco?... Toutefois,si vous me vouleznbsp;pi'ometlre de ne jamais rapporter ce que je vaisnbsp;vous declarer, vous entendrez préseutement chosenbsp;dont vous vous ernervcillerez assez... Florindo lui fit tous les serments quil voulut. II faut iiremièroment, dil Lucencio,que vous no pai licz a personne qui vive de la béte que nousnbsp;avous rencontrée ct qui vous a cause- si violentenbsp;fraycur... Ce nest pas une béte, eest unq femmenbsp;sage et prudente,,. Tout en discourant ainsi, les deux jeunes gens sortirent do hois, et Lucencio aefieva de racqntcrnbsp;son compagnon cc qui lui avait été dit précédcin-ment. Ah! lui repondit Florindo, malgré ee qui vous arrive et ce qui vous cst promts, permettez-nioi de demeurer toujours en votre compagnie etnbsp;oe vous servir comme votre ecuyer... Je me tien- ïquot;;!! heureux si je puis parvenir amp; tel honiicur. |
Volontiers, dit Lucencio. Et, ralliaut leurs phiens, ils retournèrent en la ville. CIIAPITBE XXXVIIIComment Lucencio et Florindo senfuirent secrètement da Filine, et sen allèrcnt ti Constantinople, ou Lucencio fptnbsp;armd chevalier de la main de Iempereur Esplandiau, sonnbsp;onele. Etre chevalier! Voilh quelle fut Funique préoc-cupation du jeune Lucencio Ji partir du moment OÜ il avait rencontre la demoiselle sauvage. II senbsp;sentit lo coeur accru, gonflé dorguoil, et aongeanbsp;aux moyens a employer pour parvenir a Fhonneurnbsp;qiiil ambitionnait. Une fois, il fut sur le point den parler k sa mèro nourrice Florisme; puls il changea soudaitt dopi-nion. Finalement, car cela ne lui laissait ni repos ni cessc, il résolut de sen aller h Constantinople, et,nbsp;lit, (le supplier Fempercur Esplandian, dont il avaitnbsp;maintes Ibis entendu parler, de lui donnef la co-lee, avec harnois et montures. 11 communiqna ce projet k son compagnon Flo- rindo, lequel, devenu de plus en plus serviablonbsp;envers lui, Iapprouva avec enthousiasme, et cher-cha avec lui les moyens de déloger de Filine. Après avoir beaucoup réfléchi, ils ne trouvèrent pas autre chose, sinon de crooheter un coffre oilnbsp;Florisme avait quelque argent, et den extraire cenbsp;qui leur était nécessaire p()ur leuf voyage. Ainsi firent-ils. Le jour daprès, munis de cet argent, ils feigni-rent daller k la chasse comme ils en avaient cou-tume, et sembarquérent secrètement sur un na-vire è Iancre dans le port et en destination pour la Thrace. Une fois en pleine mer, ils sembrassèrent tout joyeux, et en se promettant mille bonheurs deleurnbsp;entreprise. Bientot ils arrivèrent k Constantinople, ou sé-journait Fempereur Esplandian. Sans perdre de temps, Lucencio et Florindo sen allèrent au palais, oii ils trouvèrent Esplandian, accompagné de raaints prudhommes, tousnbsp;portant le deuil du vieil empereur et de sa lemme,nbsp;naguèrc décédés. Tout aupres dEsplandian et de impératrice LconorinB, ctciit Luciunc, Icur lulc, siors dcnbsp;douze ans, si belle, si bien prise, que c etait unenbsp;perle entre toutesles dames de Grèce. Bien que Lucencio cut été, toute sa vie du-rant, élevé avee des pasteurs et autres gens grossiers, il DC seffaroucha nullement de se rencon- |
40 BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
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trer en si noble asseniblée, et il salua chacun avec une grande grace. Trés puissant prince, dit-il en mettant un genou en terre devant Esplandian, on fait de vousnbsp;un tel éloge dans Ie monde, que je nai pas hésiténbsp;è venir en volre cour, pour vous supplier de mar-mer chevalier, et de me donner chevaux et har-nois nécessaires... Quoique de lignée de grandsnbsp;seigneurs, vcire de rois k ce quon ma dit, je nainbsp;présentement, pour tout bien vaillant, que ce quenbsp;vous pouvez voir sur moi, Ie hasard de ma nais-sance mayant mis en pauvre lieu... Lempereur, en face de ce jouvenceau si fier de parole, si hardi de mine, si plein de grace et denbsp;beauté, fut ému de pitié, k cause de la misère quilnbsp;accusait. Vraiment, mon ami, lui répondit-il, je ferai ce dont vous me priez, car jestime, par ce que jenbsp;puis coinprendre de votre personne, que clieva-lerie sera fort honorée par vous... Et, se tournant vers Ie marquis Saluder, Esplandian ajouta; Seigneur marquis, je vous donne ce jouvenceau pour hóte... Mcnez-le avec vous et faites-le accouter de tout ce qui sera nécessaire pour lui etnbsp;son écuyer. Lucencio fit une nouvelle révérence pour re-mercier lempereur, et sen alia incontinent avec Ie marquis, qui Ie pourvut, ce même jour, dunnbsp;riche harnois blanc, comme on faisait alors auxnbsp;nouveaux chevaliers. II faut Ie dire : bien quil neüt jamais endossé un tel accoutrement, Lucencio sy trouva sinbsp;propre, il lui séyait si bien, quil semblait être uénbsp;quant et quant. La nuit vint. II la passa dans la chapelle avec Florindo. Le lendemain, après la messe, Iempereur sen vint, accompagné des dames, et donna la colée aunbsp;jeune Lucencio. Gctte cérémonie faite, la belle Luciane, pour faire plus dhonneur au nouveau chevalier, luinbsp;ceignit elle-même, de ses belles mains, lépée dontnbsp;il devait si vaillamment se servir, k partir de cettenbsp;heure-lk. Puis, le prenant par la main, ellele con-duisit en la salie voisine, oü les tables étaient cou-vertes pour le diner. GHAPITUE XXXIX Comment 1erapereur Esplandian arriva en la Montagne Défendue, oü il combattit contre le chevalier de lArdeiitenbsp;Epée. II y avait déjü plusieurs semaines que le chevalier ue 1 Ardente Epée était en possession de la |
Montagne Défendue. Son écuyer Ynéril était revenu dAnatolie avec vingt Turcs de renfort, qui avaient été trés bien accueillis, spécialement parnbsp;Ie roi de Jérusalem. Un jour que ce dernier était en train de raconter au fils dOnolorie la part quil avait prise au siégenbsp;de Constantinople et la faqon dont il avait élénbsp;traité, étant prisonnier, par le roi Amadis et lem-pereur Esplandian, et quils devisaient k une fe-nêtre ayant vue sur la mer, ils aperqurent unenbsp;barque k deux rames prendre port. Puis, quelquesnbsp;instants après, descendit k terre un chevalier arménbsp;darmes noires, fors tête : un écuyer portait sonnbsp;heaume, et, une demoiselle, son écu en champnbsp;dor au milieu duquel était figurée une croix ver-meille comme sang. Ces nouveaux arrivés commencèrent k monter les degrés taillés en la roche, et, une heure après,nbsp;ils étaient devant la porte du chateau-fort, oü lenbsp;chevalier inconnu séquipa pour combattre. Ce que voyant, celui de lArdente Epée, étonné, se demanda quel pouvait être ce gentilhomme etnbsp;dans quelles intentions il venait vers lui. Gest, pensa-t-il, un chrétien qui a entendu parler de la perte du chateau, et qui veut essayernbsp;de la recouvrer... Lors, sans quitter la fenêtre oü il se tenait, il lui demanda oü il allait ainsi et ce quil cherchait. Le blason que vous portez sur votre écu, ajouta-t-il, me donne témoignage que vous ne de-vez être quennemi des Turcs I... A cette parole, le chevalier Noir haussa la vue, et, apercevant le fils dOnolorie, il le trouva sinbsp;jeune et si beau, quil ne put sempêcher de luinbsp;dire: Chevalier, k voir votre jeunesse, on croirait difficilement que cest vous qui vous êtes fait con-naitre il y a quelque temps par un exploit hardi...nbsp;Mais aussi, k voir votre tier visage et votre regardnbsp;dépervier, on le comprend raieux... Cest vous,nbsp;nest-ce pas, qui avez chassé les chrétiens de céansnbsp;et les avez remplacés par des palens?... Gest moi, vous dites juste, répliqua le chevalier de lArdenle Epée. Et, ajouta-t-il, en voyant Ia croix vermeille qui raluit sur votre écu, je nainbsp;pas de peine k coinprendre, de mon cóté, que vousnbsp;êtes un chevalier chrétien, défenseur dun Dieunbsp;que je ne connais pas... Puisque vous devinez si bien, reprit lautre, vous devez savoir dans quelles intentions je suisnbsp;venu ici ? Parfaitement.....Vous venez vous mesurer avec moi. Avec vous OU avec tout autre païen, si vous riêtes pas disposé... - Je le suis, et, dans quelques minutes, je serai prêt... Le chevalier de lArdenteEpée allait disparaitre; le chevalier Noir le retint en lui disant: Ecoutez-moi, de grace, pendant quelques instants encore... Quy a-t-il? |
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LE CHEVALIER DE LARDENTE ÉPÉE.
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On ne vous voit pas impunément... vous êtes courageux, jeune, beau, hardi... vous semblez ap-pelé de hautes destiuées... Cornme défenseur de nos dieux, oui. Non, tout au contraire, comme défenseur de 1unique Dieu du monde, du Dieu mort sur la croixnbsp;pour sauver les hommes... Je nc connais pas ce Dieu-lèi... Vous êtes digne de Ie connaltre... Vous êtes digne de Ie servir... Renoncez k vos vaines idolesnbsp;et amp; vos faux dieux, et venez parmi nous, qui sommes les défenseurs de la vraie foi... A cette condition, jabandonnerai les pretentions avec lesquellesnbsp;je suis venu céans... Et, quoiqail soit fort honorable et glorieux de se mesurer avec un chevaliernbsp;comme vous, je renoncerai Ji eet honneur et è cenbsp;plaisir... 'Ny renoncez done pas, chevalier, car moi, je ne renonce k rien de mon cóté... Je suis aussinbsp;ferme dans ma croyance que sur mes areons; jenbsp;vous en ferai juger tout k Theure... Le plus tót possible, alors, puisque vous vous obstinez a ce point dans votre erreur! Le fils d'Onolorie disparut de la fenêtre, h la-quelle, jusque-14, il avait tenu les propos que nous venons de rapporten. Puis, quelques instants après, le chevalier Noir vit apparaUre k la porte de la forteresse un chevalier couvert darmes blanches, et portant au counbsp;un écu dacier étincelant sur lequel était figuréenbsp;une épée rouge comme braise. Le chevalier Noir ne savait pas si cétait celui qui lui avait parlé tout lheure, ou si cen étaitnbsp;un autre. Néanmoins, il savanca. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, lui dit-il, vous plairait-il de menbsp;laisser entrer plus avant dans le chóteau?... Nousnbsp;serous mieux, me parait-il, pour combattre... nbsp;nbsp;nbsp;Jy consens volontiers, répondit le fils d0-nolorie. Et il se rangea courtoisement pour laisser passer son adversaire. Bientót ils se placèrent lun en face de lautre. nbsp;nbsp;nbsp;Gest k regret que je combats contre vous, ditnbsp;encore une fois le chevalier Noir. Je voudrais vousnbsp;savoir lennemi desgens dont vous êtes aujourdhuinbsp;le défenseur et lami. nbsp;nbsp;nbsp;Ge sont ces gens-lk qui mont élevé et faitnbsp;ce que je suis, répondit le chevalier de lArdentenbsp;Epée, et lingratitude nest pas de mon goüt... Parnbsp;ainsi, seigneur chevalier, agissons de lépée et nonnbsp;de la langue, comme nous faisons si inutilementnbsp;depuis une heure... nbsp;nbsp;nbsp;Agissons de lépée, soit I répondit le chevalier Noir. Lors, ils se ruèrent lun sur lautre avec une im-pétuosité et une furie des plus grandes. Gétait spectacle mervcilleux a voir, si merveil-leux, que le roi de Jerusalem, qui en était seul té-moin, crut devoir aller quérir Frandalq, qui arriva clopin-clopant, encore bien pale, bien amaigri,nbsp;bien souffrant des blessures regues précedemment. |
Le chamaillis durait toujours, et il y avait deux grosses heures quil durait ainsi, et que les deuxnbsp;chevaliers se ruaient destoc et de taille, démail-lant leurs hauberts et faisant un tel chaplis de leursnbsp;écus, que la place était semée en plusieurs lieuxnbsp;des pièces qui en sortaient. Plus ils allaient en avant, plus ils travaillaient. Dont il avint que, par suite de lardeur du soleil,nbsp;lequel était au haut du jour, ils échauffèrent tenement leurs harnois, que force lui fut de les tirernbsp;en arrière et de hausser la visière de leurs heauraesnbsp;pour prendre haleine. Mais cette trêve dura peu. Ils se rechargèrent avec plus de fureur quauparavant. Si bien, qua-bandonnant leurs épées, quils avaient pendantesnbsp;a chaines dargent é leur poing, ils se harpèrent ónbsp;force de muscles et de hanches, essayant de senbsp;jeter par terre. Frandalo, voyant avec quelle vigueur combat-tait ladversaire du chevalier de lArdente Epée, simagina qu'il pouvaitbien être Araadis de Gaule.nbsp;Toutefois, cette opinion lui mua soudain, en senbsp;rappelant quAmadis était de plus petite staturenbsp;que ce chevalier Noir, et que, dailleurs, il était denbsp;trop lointain pays pour êlre accouru déjèi au secuurs de la Montagne Défendue. Puisque cela ne pouvait pas être Amadis de Gaule, Frandalo jugea que cela devait être Lisvartnbsp;de Grèce, et il se penchait vers le roi de Jerusalem pour lui faire part de ce soupQon, lorsque lenbsp;chevalier Noir, relevant la tête, lapereut. Frandalo! murmura-t-il, aise et marri tout ensemble. Aise, paree quil était en vie ; marri, k cause de la couleur flasque et débile quil portalt, consé-quence des douleurs que lui avaient causées etnbsp;que lui causaient encore ses plaies. Gela le dépita et le courrouca de plus en plus contre son adversaire. nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef! dit-il entre ses dents, cestnbsp;trop batailler pour victoire tant désirée I... II fautnbsp;que ce chevalier soit quelque diable denfer dé-chainé; car, sil était autre, il y a un long tempsnbsp;que je 1eusse mis a la raison 1... Mais, au moment oü il sapprêtait è pourfendre de son mieux le fils dOnolorie, celui-ci, prenantnbsp;son épée k deux mains, lui en porta un si violentnbsp;coup, que, sans lexcellence de sou armure, ilnbsp;était abattu. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, lui dit-il alors, ne sois pas homicide de toi même, je ten priel... Rends-toi, jenbsp;ten conjure par mes dieux 1... 11 serait vraimentnbsp;dommage que tu raourusses, toi qui es si vaillantnbsp;gentilhommel... nbsp;nbsp;nbsp;Par Dieu 1 répondit le chevalier Noir, ta courtoisie me porterait volontiers k suivre ton conseil;nbsp;mats mon honneur me le defend... La mort seulenbsp;doit finir entre nous cette mêlée. Bien quil ne lui restót pas décu pour lui cou-vrir le bras, et que son heaume el son haubert fussent si décloués et si rornpus que le nu de lanbsp;chair paraissait en plusieurs endroits, il entra ce-pendant en une telle colère, quil donna k sonnbsp;adversaire un grand coup dépée sur lépaulière et |
48 BIBLIOTHEQUE BLEUE^
48 BIBLIOTHEQUE BLEUE^ en fit jaillir Ie sang Ie sang, qui rougit en eet en-droit Ie harnois du chevalier palen. CHAPITRE XL Comment, an moment oü Ie chevalier de 1'Ardente Ep(?e allait tuer lemperenr Esplandian, la bonne demoisellenbsp;Alquife apparut. Au plus fort de cetfc lutte, une demoiselle parut, introduite par Ie roi de Jérusalem, auquelnbsp;elle sétait de prime-abord adressée, sous couleurnbsp;de chose importante a dire aux deux corabattants. Le chevalier Noir la reconnut. C etait Alquife qui, depuis la perte de Périon et de Lisvart, avaitnbsp;tenu compagnie amp; Urgande-la-Déconnue dans lIlenbsp;des Singes. Son père 1envoyait vers les deux chevaliers qui se battaient en ce moment, pour em-pêcher leur mort prochaine, èi pn juger par lexcèsnbsp;de leur mutuelle colère. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit-elle en se prosternant aux pieds dunbsp;chevalier aux armes noires, mon père, qui vousnbsp;aime et vous estime, menvoie vers vous pour vousnbsp;prier de ne pas passer outre en ce combat, pournbsp;des raisons quil vous dira volontiers plus tard, etnbsp;dont vous le remercierez... nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, répondit le chevalier Noir, jenbsp;sais trés bien qui vous êtes... Nousavons ensemblenbsp;devisé en des temps plus agréables... Quant aunbsp;reste, vous devez juger, au point et en létat oünbsp;nous ;en sommes, que je nai nul pouvoir sur cenbsp;chevalier... Par ainsi, je vous prie de lui parlernbsp;vous-même et de savoir ce quil en peuse. Qué celane tienne, dit la demoiselle Alquife. Lors, tournant visage, elle sadressa en ces termos au fils dOnolorie : nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, le vieillard que vous avez rencontré dans la forêt et qui vous a donné un cordialnbsp;pour vous réconforler, vous et votre écuyer, quinbsp;naviez ni bu ni mangé depuis quelques jours, cenbsp;vieillard vous prie, ot pour cause, de no pas com-battre davantage contre celui-ci... nbsp;nbsp;nbsp;Je me souviens de cette rencontre, et avecnbsp;grand plaisir, répondit le chevalier de l'Ardeutenbsp;Epée. A cause de ce vieillard, dont vous mappor-tez la parole et la prière, je cesse le combat en-trepris... Et, se tournant vers son adversaire, il ajouta : Seigneur, pardonnez-moi, je vous prie, de vous avoir fait un traitement contraire è celui quenbsp;vous attendiez peut-être de moi... De plus, faites-nioi rhonneur de me déclarer qui vous êtes, afinnbsp;mieux désormais, par son nom,nbsp;I dont je connais si bien aujourdhui la hautenbsp;valeur et Pexcellente prouessc. . nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, reprit linconnu, votre discrétionnbsp;me touche et fait perdre eiitièrement le mal vou-loir que je vous ai montré jusquici. Par ainsi, je vousnbsp;laisse la place, puisque notre mêlée ne peut prendre une autre fin... Toutefois, je veux satisi'aire hnbsp;votre requête et vous dire qui je suis; è une condition... Quelle quellp soit, seigneur, elle estaceeptée davance... nbsp;nbsp;nbsp;A Ia condition que, eet aveu fait, ni vous ninbsp;dautre ne me donnerez empêcheraent é me reti-rer... nbsp;nbsp;nbsp;De ce vous pouvez être sür, car je vous lenbsp;promets sur mon nonneur. Eh! bien, répondit le chevalier Noir,jai nom Esplandian!... nbsp;nbsp;nbsp;Esplandian! répéta le chevalier de lArdentenbsp;Epée, tout ébahi. Esplandian, oui... jétais venu par ici, espé-rant reconquérir seul ce que vous avicz seul con-quis sur les miens... Mais raaintenant que je sais ce que vous valez, et, quen outre je connais lesnbsp;ressources de la forteresse qui est en votre possession présentement, je ncspère plus rien, quelquenbsp;puissance que jy amène... O Jupiter! sécria le chevalier do FArdente Epée. Est-il possible que le plus grand prince dunbsp;monde mait fait eet honneurl Sur ma foi, sire, jenbsp;puis bien me nommer, dès a présent, Ie plus heu-reux de la terre, puisque je me suis éprouvé avecnbsp;le meilleur chevalier qui vive! Ah! trés excellentnbsp;empereurl vous êtes tel, que les louanges que lonnbsp;vous donne ne sont pas en proportion avec le respect que vous méritez... Pint aux dieux que la loinbsp;que vous suivez fut conforme a leur honneurl...nbsp;Car alors, vousverriez, avec le temps, avec quellenbsp;alfeclion je ferais service pour vous dédomraagernbsp;du dêplaisir que je vous ai fait par mon ignorance,nbsp;de quoi je vous supplie, ainsi que cette demoiselle,nbsp;de raexcuser... Gomme il disait ces mots, il se retourna et na-percut plus Alquife. Quel chemin a-t-elle pris? deraanda-t-il. ' Seigneur, lui répondit-on, elle est sorlie de céans. Et quel cöté sest-elle dirigèe? le savez-vous? ¦ Oui, seigneur ; du coté de la mcr. Ahl raurmura4-il. Elle me fait tort!,.. Le chevalier de FArdente Epée était trés oon trarió da ce dèpart précipité. 11 voulait savoir dAl-quife oü il pourrait renoontrer de nouveau levieibnbsp;lard do k forèt, é la prière dnquel il avait cessénbsp;son combat avec le chevalier Noir, et par lequelnbsp;il espérait connaitro sa familie... A cette cause, il laissa k Fempereur et sortit 5 la hate du chateau, courant apres Ahiuife. Ah ! demoiselle ! pensait-il, tout en courant, lorsque je vous aurai raltrapéo, il faudra bien quenbsp;vous mc róvéliez oü est votre père, abi l'f ilnbsp;révclc è son tour oq est le mien. |
LE CHEVAllER DE LARDENTE ÉPÊE. 43
CHAPITRE XLI |
k Ia cour du roi do jentends des piqs déli-cats. Si bien, quaprès avoir mangé et bu k sa suffi-sance, et après, aussi, avoir fait bander ses plaies par les pasteurs, il se coucha sur lherbe et seUquot;nbsp;dormit au clair de la lune. |
CHAPITRE XLII
Comment, sétant mis h la ponrsnite de la demoiselle Al-quife, Ie chevalier de 1Ardente Epée ségara et fut forcé de partager Ie pain et leau de pauvres pasteurs.
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Le chevalier de lArdente Epée chemina long-temps avant datteindre celle après laquelle il CQU-rait si diligemmeut, La nuit le surprit et il ségara, sans savoir de quel coté il tirait, tant lobscurité était grande, etnbsp;tant était difficile et hérissée lépaisseur du bois oünbsp;il entra. Lors, ses plaies commencèrent k figer et k rc-froidir. La douleur lui vint, dheure en heure si insupportable, quil se demanda sü nallait pasnbsp;retourner vers lendroit doü il était parti, pournbsp;sy faire soigner. II leüt certainement fait, sil ennbsp;eüt eu le moyen. Comme il était en ces angoisses, il entrapergut dans le lointain une clarté, c|uil suppose être cellenbsp;dun feu allumé par lAlquile, II reprit courage et se dirigea verscette lumière, qui le guidait dailleurs a travers les profondeursnbsp;du bois. Mais, quand il fut auprès, il nafisa dau-tre personne que des pasteurs gardant le bestialnbsp;des moines, lesquels, k son approohe, senfuirent,nbsp;effrayés. Toutefois, il les rappela dune voix si jeune et si douce, qu'ils revinrent aussitót vers lui. Lors, il leur demanda sils navaient pas vu passer une demoiselle, quil leur dépeignait de fagon k ce quils ne sy raéprissent point. nbsp;nbsp;nbsp;Par sainte Marie ! répondit lun des pasteurs,nbsp;le plus hardi, il ny a pas une demi-heure quellenbsp;® traversé cette sente... nbsp;nbsp;nbsp;De quel train allait-elle?... ¦ Elle sen allait devant tant quelle pouvait... nbsp;nbsp;nbsp;Gela me poigne, dit le chevalier, car javaisnbsp;è lui parler... Mais enfin, puisquil ny a moyennbsp;pour cette heure, je vous prie de me donner denbsp;quoi me repaltre, si vous en avez de quoi... Je suisnbsp;exténué et travaillé par la faira autant que par lanbsp;fatigue... Volontiers, répondirent ces braves gens. Et, tont aussitót, lun deux tira de son bissac ^0 quignon do pain dur quil lui donna, ainsinbsp;fiuune bouteille deau fraiche. Célait, certes, un repas modeste, indigne dun fiis de prince et dun descendant dempereur;nbsp;jnais, Pappélit aidant, le chevalier de lArdentenbsp;bpée trouva ce pain dur et cette eau fraiche plusnbsp;^gréables quaucun des festins quil avait pu faire |
Comment, étant endormi, le chevalier de lArdente Epée fut rdveillé par le roi Alpatracie qui le forga è combaltre elnbsp;qui fut vaincp. ers les premières pointes du jour, le chevalier de lAr-dente Epée se réveilla, et,,nbsp;remerciant chaudement sesnbsp;compagnons improvises, ilnbsp;prit congé deux et se mit al-lègrement en route dans lanbsp;direction quils lui indiquè-rent. Bientot il se trouva sur le rivage de la mer, sans savoirnbsp;plus oü lirér, car leau lui interdisait de passernbsp;plus avant, et, de lautre cólè, la roche haute etnbsp;inaccessible lui montrait laustérité du désert. Ainsi en peine de ce quil devait faire, tout trisle et teut désespéré, le chevalier de lArdente Epéenbsp;eut envie de boire, et, avisant le cours dune clairenbsp;fontaine, qui coulait entre les arbrisseaux, il synbsp;dirigea. En inontant k contremont, il trouva la source si plaisante, quaprès avoir pris dans le creux de sanbsp;main autant deau quil en voulait boire, il óta sonnbsp;heaume et sétendit tont de sou long sur lherbenbsp;molle, la tête appuyée sur sa main gauche. Lk, il sendormit, et si profondèment, quk son réveil il était déjk haute heure, II nótait pas encore bien reveillé, quil entendit un certain bruit dans le hallier voisin, II se leva alors et laca son heaume. Bien lui en prit, car, aussitót, sortit de ce hallier un chevalier armé dun harnois de la plus grande richesse. Une demoiselle laccompagnait. Apercevant ie fils d'Onolorie debout devant lui, attendant, et reconnaissant 1écu dargentaépée denbsp;gueules quon lui avait signalé comme appartenantnbsp;au vainqueur de Frandalo, le nouveau venu lui dit,nbsp;sans le saluer: Damp _ chevalier, ne seriez-vous point par hasard celui qui, vivant contre la lol chrétienne, anbsp;forcé naguéres la Montagne Défendue ?,.. |
44 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
44 BIBLIOTHEQUE BLEUE. 'i Oui, certes, je suis ce chevalier, répondit lan-cien protégé du roi Magadan, en so préparant è se défendre. Lors, tons deux coramencèrent h sentrefrappcr, et si durernent, que jamais cerfs en rut, échauffésnbsp;pour lamour dune biche, ne se montrèrent plusnbsp;furieux. Le combat ne dura pas un long temps. Malgré ses récentes blessures, le chevalier de lArdentenbsp;Epéc avait une vigueur et une adresse incompara-blement plus grandes que celles de son adversairenbsp;auquel il donna deux atteintcs telles, que, le vou-lut-il ou ne le voulüt-il pas, il tomba tout de sonnbsp;haut, perdant connaissance. Ce résultat obtenu, le hls dOnolorie savanca prés de son ennemi, pour lui enlever le heaumenbsp;dabord, et la téte ensuite. Mais Frandamelle, ainsi se nommait la corapagne du chevalier défait, Frandamelle cria, pleura ènbsp;grosses larmes, et, finalement, demanda la gracenbsp;du chevalier vaincu. Demoiselle, ma mie, répondit courtoiseinent le chevalier vainqueur, vous serez obéie, car jenbsp;nai jamais su refuser quoique ce soit aux dames,nbsp;etnai point encore appris h leur faire déplaisir...nbsp;Je ne commencerai un refus par vous, bien que cenbsp;chevalier pour lequel vous me priez soit digne dunbsp;plus grand chatiment , attendu quil ma assaillinbsp;brutalement sans que je leusse jamais offensé denbsp;ma vie... Tant il y a que je vous accorde volontiersnbsp;sa grÉlce, en recompense de quoi vous voudrez biennbsp;me dire son nora, parceque, h son riche harnoisnbsp;et jé la vaillance quil a témoignée, jestime quilnbsp;doit être un grand personnage... Ah 1 bon chevalier, dit la demoiselle, je vous le dirai volontiers, surtout si vous voulez f»ien, énbsp;votre tour, moctroyer un don qui ne vous tiendranbsp;pas a fdcherie, je vous lassure... Un don? Oui, seigneur chevalier, un don... Et si vous êtes celui dont la renommee vole par tout le monde,nbsp;je me tiens assurée que vous me loctroyerez... nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, vous aurez de moi tout ce quenbsp;vous voudrez. Ahl bon chevalier, je vous remercie... Done, quant a ce que vous désirez savoir touchant votrenbsp;adversaire, apprenez quil a nom' Alpatracie, etnbsp;quil est roi de Sicile... En outre, il est le marinbsp;dune des plus nobles princesses dEurope... nbsp;nbsp;nbsp;Laquelle a nom?... nbsp;nbsp;nbsp;Miramynie... nbsp;nbsp;nbsp;Myraminie?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui... Elleestfüledu roi deMetz,enFrance...nbsp;Tous deux ont été enchantés pendant quelquonbsp;temps par la sage Médée... Mais ils ont été tirésnbsp;1'un et lautre de cette peine, il y a vingt ans en-viron, par le meilleur chevalier et la plus bellenbsp;dame du monde... Vraiment?,.. eomine jevousledis... Leroi Alpatracie Inrsmin nbsp;nbsp;nbsp;paisibles en leur contrée, lorsquo lo roi de Metz vml a mourir... Sa fille Mi ramynie demeura, pour lors, reine et danee de ses pays, grands et riches, baillés pour apanage a unnbsp;second fils de France... Alpatracie et Miramyuie,nbsp;après avoir regu les serments dc fidélité de leursnbsp;sujets du royaume de Metz, elaient revenus cheznbsp;eux... Un Jour, Méramynie chassait avec sa fille ennbsp;une forêt proche de Sarragosse, lorsquelles fureiitnbsp;surprises par deux géants horribles et irnpi-toyables... nbsp;nbsp;nbsp;Jjesquels sappellent?... nbsp;nbsp;nbsp;Frandalo Cyclops et son fils... Que firent-iis de ces deux airaables princesses? Malgré veneurs, malgré tout, ils cramenèrent la reine et sa fille en File de Silanchie, oil elles sentnbsp;encore prisonnières présentement... nbsp;nbsp;nbsp;Et le roi Alpatracie?... nbsp;nbsp;nbsp;Ces deux monstres lui ont fait savoir quilsnbsp;ne lui rendraient jamais leur proie, que sil con-sentait k venir les combattre avec un aulre chevalier. Pourquoi cet enlèvement ?... Car il doit avoir un motif?... Frandalo Cyclops et son fils prétendent quo le royaume de Sicile leur appartient par leurs an-cetres... Quand ils seront vaincus, ils rendront lesnbsp;princesses et renonceront h leurs pretentions...nbsp;Mais ils espèrent bien être vainqueursl... Le pau-vre roi que vous voyez lit sen allait trouver Iem-pereur de Constantinople pour quil lui donnat unnbsp;cien parent qui consentit é lui servir de secondnbsp;dans le combat contre les deux géants de File denbsp;Silanchm... Or, en traversant 1Hellespont, notrenbsp;galère en*a croisé une autre, qui nous a appris lesnbsp;aventures récentes de la Monta^ne Défendue et lanbsp;présence en cette conlrèe de 1 empereur Esplan-dian... Vous savez le reste, maintenant... Ce quenbsp;vous savez également, du moins ce que vous devi-nez, seigneur chevalier, eest Iobjet de mon don. Vous souhaitez peut-etre que je serve de second au roi Alpatracie dans son combat contre Frandalon Cyclops et son fils? Précisémerit, et je vous remercie davoir si bien devine. Par ainsi,demoiselle, aliens oil il vous plaira; je vous accompagnerai de bon coeur. |
LE CHEVALIER DE LARDENTE EPEE
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CHAPITRE XLIII vj. Comment Alpatricie, roi de Sicile, heureux da-voir pour compagnon Ie chevalier de lArdente Epéc, regagna avec lui son navire. urant tout Ie temps quavait eu lieu eet entretien de lanbsp;demoiselle avec Ie chevaliernbsp;de lArdente Epée, Alpatricie, roi de Sicile, était peu amp;nbsp;peu revenu k lui. Malgré la doulcur quil endurait a cause des blessures reques pendant Ie combat, il avait eunbsp;assez dattention a dépenser pour écouter et pournbsp;comprendre ce qui se disait a quelques pas de lui. Se relevant defne sur Ie coude avec de pénibles efforts, il sadressa en ces terraes è sou généreuxnbsp;adversaire : nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, jai entendu votre réponse, et jenbsp;vous en remercie du plusprofond de mon dme... nbsp;nbsp;nbsp;Vous me reraerciez-lè dune chose bien simple, seigneur, répondit modestement Ie chevaliernbsp;de TArdonte Epée. Les lois de la chevalerie, dail-leurs, meussent obligé a faire ce que la sympathienbsp;que je ressens présentement pour votre personnenbsp;me portea exécuter. Vous êtes chrétien, et je suisnbsp;palen, il est vrai; mais nous sommes tous deuxnbsp;chevaliers, et, amp; ce titre, nous nous devons mu-tuellement aide et protection... Frandalon Cyclopsnbsp;et son fds ont enlevé votre femme et votre fille, etnbsp;iis ne veulent vous les rendre qua la condition quenbsp;vous consentirez k combattre contre eux avec unnbsp;autre chevalier... Vous alliez k la cour de lempe-reur Esplandian pour trouverce compagnon, nest-ce pas ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Eh ! bien, Ie voili trouvé... Partons; je suisnbsp;Prêt, si vous êtes pret vous-même... Ee chevalier de lArdente Epée se tut. nbsp;nbsp;nbsp;Aidez-moi, je vous prie, h me relever et hnbsp;cegagner mon navire, oü sont mes geus et mes chi-rurgiens, dit Ic roi de Sicile dune voix faible. La demoiselle qui lavait accompagné savanpa, ct aidée du chevalier de lArdente Epée, elle Ienbsp;rcleva avec les plus grandes précautions du monde parvint a Ie remettre sur ses pieds. Ce ne fut pas sans peine et sans douleur. , Dans leur chamaillis, les deux adversaires ne s etaient guère ménagés, cest-a-dire, pour parlernbsp;plus vrai, Ie chevalier de lArdente Epée navaitnbsp;pas inénagé Ie roi Alpatricie, lequel était bien |
ïoutefois, avec eet appui que lui donnaient la demoiselle et Ie fils dOnolorie, il put se mettre ennbsp;marche et regagner son navire. Quand ses gens Paperpurent, ils poussèrent des exclamations de joie, bien vite réfrénéespar lavuenbsp;du piteux état dans lequel il se trouvait. Les chirurgiens accoururent, et sempressèrent de poser les premiers appareils sur les plaies denbsp;leur prince, et lassurèrent quil pourrait supporternbsp;los fatigues de la traversée. Gela fait, les mariniers demandèrent de qucl cóté ils devaient diriger Ie navire. Vers Pile de Silanchie, répondit Ie roi. Les voiles senflèrent et Ie navire vogua tran-quillement dabord ; puis, la mer sélevant, la direction quil,prenait sen trouva tout-è-coup modi-fiée, puis changée complètement. Lhomme propose et Ie deslin dispose. CHAPITRE XLIV Comment, après Ie départ du chevalier de lAr-dente Ep(5e les tures, amenés par Ynéril, se révoltèrent, el comment lEmpereur Esplandiannbsp;rccouvra la Ibrteresse conquise par Ie fils dOnolorie. uon sen souvienne. Nous avons dit, dans lesnbsp;les précédents chapitres,nbsp;quun chevalier Noirnbsp;avait combattu contre Ienbsp;chevalier de lArdentenbsp;Epée, et que, sans Iintervention denbsp;la sage demoiselle Alquise, ils se se-raientainsi battus jusquè ce que mortnbsp;sensuivit. On a vu également que ce chevalier Noir nétait autre que Ie trés grandnbsp;trés puissant, trés chevaleureux em-pereur de Constantinople. 11 avait été trés marri du départ de son vaillant adversaire qui, dans sanbsp;précipitalion h poursuivre la demoiselle Alquife,nbsp;navait pas même eu Ie temps de prendre congé denbsp;lui dans les formes courtoises ordinaires. En outre, ce parlement précipité avait eu pour résultat facheux de laisser dans lincertitude les habitants de la forteresse de la Montagne-Défendue,nbsp;touchant la possession de cette forteresse. A qui restait-elle maintenant ? Le chevalier de lArdente Epée lavait conquise, il est vrai, sur Frandalo, sur Belleris et sur Frandalon; mais lempereur Esplandian avait des droitsnbsp;antérieurs sur elle, et cétait pour faire valoir ces |
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droits la quil était venu en Ia Monlagne-Défendue et sétait présenté, couvert darmes noites, pournbsp;combattre Ie chevalier de lArdente Epée. Leur combat ayant cessé ^ lamiable, par suite de linterVention de la demoiselle Alcpilfe, réquitcnbsp;voulait que lempereur Esplandian se considérètnbsp;comme Ie maitre et seigneur de cette fotteresse re-doutable. 11 Ie penSait ainsi lui-mème. Belleris, Frandalon et Frandalo Ie pensaient de même. lls Ie pensaient dautant plus, quils senbsp;sentaient dhumeur, Ie fils dOiiolorie nétant plusnbsp;la, k reconquérir les avantages quils avaient per-duSi Le rol dé Jérüsaletn et les vingt turcs, ametiés par 1écuyer Ynéril, pensaient tout autrement *, etnbsp;ils le firent bien voir, dés ,lo lendemain du departnbsp;du chevalier de 1Ardenle Epée* Lors,Esplandian raandaauprèsde lui Frandalon, Belleris, Frandalo et les gens qui pouvaient tenirnbsp;pour eux dans le chateau-fort. Lorsquils furent réunis, il leur dit ; Mes amis, il faut sortir de cette facheuse situation qui menace de sempirer. Nest-ce pas vo-tre avis, Frandalo ? Gest le mien, en etfet, Sire. Et vous Frandalon ? Gest le mien aussi, Sire. Et vous Belleris ? ^ Gest le mien aussi. Site. Lempereur reprit; nbsp;nbsp;nbsp;Nous devons reprendre par force possessionnbsp;de céans, oü le roi de Jerusalem entend se mainte-nir avec les païens qui lui sont arrivés comme ren-fortsous la conduite de lecuyer de 1Ardente Epée...nbsp;Pour moi, je me ressens k peine des fatigues denbsp;mon dernier combat, et je suis assez dispos pournbsp;entreprendre laventure... Mais vous, Frandalo,nbsp;que vos précédentes blessures ont si fort affaibli,nbsp;jai craintek votre endroit... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Frandalo avec vivacité, ne vousnbsp;occupez pas de ces misères... Ma langueur yenaitnbsp;bien plus du chagrin que jéprouvais de savoir nq-tre forteresse aux mains dun ennemi de notre foi,nbsp;que de Télpreté de mes blessures... Maintenant quenbsp;vous voilk parmi nous, je suis tout réconforté, denbsp;découragé quejétais auparavant, et je me sens denbsp;force k chasser ces païens de céans, pourvu toute-fois qüe vous my aidiez un peu, ajouta Frandalonbsp;en souriant. nbsp;nbsp;nbsp;Et vous Belleris? deraanda Esplandian. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit Belleris, notre vaillant compagnon Frandalo vient de se faire lécho de mes pro-pres pensees... Commandez, et, dans une heure,nbsp;la forteresse sera purgée de cette canaille paienno. Et vous, Frandalon?... Sire, répondit le géant, jé suis prêt 1... ^ Bien dit, mes amis 1 s'écria galllarderaent lempereur. Sur ce, alloilS sans plus tarder vers cesnbsp;mécréants, pour leur intimer lordre de déloger aunbsp;plus vite. |
lls descendirent, aprèssêtrearmés, et se troüvè-renten présence dYnéril et des Turcs amenés par lui, lesquels avaient une attitude menagante. Lempereur allait parler vertement. Mais le géant Frandalon ne lui en donna pas le temps.nbsp;Emporté par son impatience, et surtout par lenvienbsp;quil avait de se venger, sur Ie dos des païens, denbsp;linsuccès de sa lutte avec le chevalier de lArdentenbsp;Epée, il se précipita lépée k la main, frappant knbsp;tort et k travers. II frappait rude, je vous en réponds, et de sa meilleurepoigne, le brave géant Frandalon 1 Esplandian, Belleris et Frandalo ne sy épar-gnaient pas non plus... II semblait que ce dernier, surtout, navait jamais été blessé, au coeur dont il ynbsp;allait. Les Turcs se défondaient de leur mieux, comme on pense, pleins de confiance dans leur nombre,nbsp;et, aussi, enoouragés quils étaient par lexemplenbsp;du brave écuyer Ynéril. Gependant, quand ils virent que lours rangs sé-claircissaient de minute en minute, ils commencè-rent k prendre peur et k reculer. Le géant Frandalon les poursuivait tóujours kvec la même énergie et le même empöttement, sans senbsp;préoccuper le moins du monde des traits qui luinbsp;pleuvatent comme grêle. Il lespoussa ainsi, 1'épée dans les reins, jusqüau delk de la porte principale de la forteresse, et il nenbsp;sarrêta que lorsquils eurent été tués jusquaunbsp;dernier. Lempereur Esplandian, Frandalo, Belleris et les autres 1'avaient puissamment aidé dans lextermi-nation de cette verraine païenne; mais, k vrai dire,nbsp;Frandalon y allait de si bon coeur, que, si aucunnbsp;de ses Compagnons ne sétait exécuté de bonnenbsp;grkce, comme ils le firent, du reste, il aurait accompli tont seul sa besogne dextcrminateur. Frandalon était content de lui: il avait servi son Dien et sa rancune, deux devoirs bien doux k rem-plir, le dernier surtout. Le pauvre Ynéril, 1écuyer du chevalier do 1Ar* dente Epée navait pas, autant que Frandalon, lieunbsp;detre content de lui et des autres, car il était trésnbsp;grièvement blessé, et il se tordait comme ver surnbsp;le sol, dans une mare de sang, faite avec le sien etnbsp;avec celui de ses compagnons. Ynéril allait mourir et rendrc au seul Dieu de lunivers soa ame de païeu. |
LE CHEVALIER DE LARDENTE EPÉE. Al
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CHAPIÏRE XLV Comment 1empereur Esplandian secourut Ie pauvre öcuyer Ynéril et Ie conquit 4 la foinbsp;chiétienne. i Ie chevalier de lArdentc Epde avait vu dans quel pi-teux état soa écuyer senbsp;trouvait, il en aurait éténbsp;inarri et il leüt secourunbsp;^ de grand cceur. 11 leüt vengé surtout, ^non plus sur Esplandian,nbsp;qui lui était devenu sacré par suitenbsp;d(! la recoinmandation du père de lanbsp;demoiselle Alquife, raais sur lesnbsp;gens et même sur les amis de lem-pereur de Constantinople, car ilnbsp;avait pour son écuyer une aniitiénbsp;veritable. Heureusement que si Ie fils d0-nolorie nétait pas la pour vciller sur son compagnon, pour Ie secou-rir OU pour Ie venger, il y avait 1amp;nbsp;des a [Ties charitables et pitoyables. Ynéril fut aperQu , se tordant dans ses convulsions suprémes, parnbsp;lempereur Esplandian lui-même. Ge prince accourut et, soulevaut la tête du niourant, il lui demandanbsp;comment il étail : Trés mal, Sire, répondit lécuyer/Je souffre horriblement... Et il me tarde que tout soit fini etnbsp;que mon time soit séparée de mon corps, pour nenbsp;plus soufl'rir ainsi... Donnez-moi Ie coup de grke,nbsp;je vous en prie, au nom de votre Dieu!... nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, lui dit lernpereur après lui avoirnbsp;donné les premiers secours, cest précisérnent aunbsp;nom de mon Uieu, qui devraitêtre Ie vótre, que jenbsp;Yous secours et que je vous engage k espérer. Toutnbsp;nest pas fini pour vous... nbsp;nbsp;nbsp;Vons essayeriez en vain de me tromper, Sire,nbsp;reprit Ie mourant; jen sais plus long k ce sujetnbsp;que personne dici... nbsp;nbsp;nbsp;Vous êtes robuste, mon ami... Votre jeunessenbsp;tfiompheradu mal... Espérez, vous dis-je, espé- Et surtout, confiez-vous pleinement dans ne Dieu que vous êtes fait pour cqnnaitre... . Je dois mourir dans la foi oü je suis né, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;Si vous avez vécu dans Terreur jusquici,nbsp;pion ami, cest une raison pour vous douvrir votrenbsp;nine et vos yeux k la vérité... |
nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 si Ie chevalier de TArdente Epée était la !nbsp;murmura Ie pauvre écuyer. II vous vengerait, nest-ce pas ? nbsp;nbsp;nbsp;Non, sire, non... co nest pas cela que jenbsp;veux dire... Le chevalier de TArdente Epée est unnbsp;vaillant cceur... II en savait plus que moi, sonnbsp;écuyer indigne, sur les choses de la vie... II meutnbsp;donné conseil en cette grave occurence... dautantnbsp;plus que je le crois chrétien comme^vous, et nonnbsp;païen comme moi... Le chevalier dejiTArdente Epée serait chrétien ?... Je le crois,' Sire... et toutj^ce que jai vu et entendu me le confirme... Eh 1 bien... sil était ici,'mon ami, il voudrait vous entrainer vers la foi chrétienne, comme jenbsp;Tessaie en ce moment, et il y réussirait, commenbsp;jespère moi-mêmey réussir... Ah! sire, a cette heure, mes yeux se cou-vrent de ténèbres et raon esprit semplit de nua-ges... Je ne sais plus... Je doute... Je nai pas peur de la mort, certes; jai peur seulement de cenbsp;qui est au-dela... Mon incertitude me navre... Sinbsp;la lumière se faisait en moi, je serais tout recon-forté et je mourrais tranquille... nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, vous nemourrez pas, vousvivrez...nbsp;vous êtes digne de vivre... nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 si votre Dieu pouvait me faire revoirnbsp;encore le chevalier de TArdente Epée, alor*... nbsp;nbsp;nbsp;Alors ?... nbsp;nbsp;nbsp;Jo croierais en'lui... Jaurais foi... Jo menbsp;ferais chrétien... nbsp;nbsp;nbsp;Vous reverrez le chevalier de TArdentenbsp;Epée.., Je vous en donne Tassurance... Lempereur Esplandian avait versé sur les lèvres dYnérii quelques gouttes dun cordial puissant,nbsp;uuil lenait de maitre Ilélisabel; en outre, tout ennbsp;uevisant aveclui, il avait bandéses plaies, étanchénbsp;le sang qui en coulait. Ynéril commencait è se sentir mieux, tout en souffrant encore. nbsp;nbsp;nbsp;Je reverrai le chevalier de TArdente Epée?...nbsp;demanda pour Ia seconde fois Técuyer, tout récon-forté par cette pensée. nbsp;nbsp;nbsp;Vous le reverrez, répondit Tempereur... Etnbsp;chrétien comrae moi... chrétien... nbsp;nbsp;nbsp;Comme moi aussi, dit vitement Ynéril. Votrenbsp;Dieu ne trompera pas mon attente... Sire, je remets ma vie entre vos mains comme je remetsnbsp;mon Ame entre les siennes... Pendant ce discours, Frandalo et ses compagnons sétaient approchés. nbsp;nbsp;nbsp;Ce que Matroco a fait, leur dit Tempereur denbsp;Constantinople, ce brave écuyer le fait k cettenbsp;heure... nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef! sécria Frandalon le géant,nbsp;jen suis aise... car il sest vaillamrnent battu, lenbsp;compagnon !... Et si les païens au milieu desquelsnbsp;il se trouvait, comme perle sur fumier, avaicntnbsp;montré la raéme vigueur que lui, jaurais eu plusnbsp;de fil k retordre que je nen ai eu, et, trés proba-blement, je me serais mordu les doigts de monnbsp;imprudence... Ta main, camaradel... |
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Yneril, malgré quil souffrit toujours cqmme un beau diable, ne put sempêcher de sourire, et,nbsp;comme il était d uu excellent caractère, il tenditnbsp;volontiers la main amp; celui qui avait frappé si apre-ment sur lui. Puis, cette réconciliation opérée, on songea a transporter Ie blessé dans unechambre, sur un lit;nbsp;ce qui fut fait avec les plus grandes précautions... CHAPITRE XLVI Comment lempereur Esplandian quitla laMontagne-Dëfendue et sembarqua pour retourner Constantinople. Rien ne retenait plus lempereur Esplandian 5 la Monlagne-Défendue. |
Leroi de Jerusalem, seul, eut pu ly retenir, Ji cause de son obstination. Mais Esplandian en eütnbsp;raison de la fagon la plus naturelle et la plusnbsp;simple. Le roi de Jérusalem nevoulaitpas se reconnaitre comme prisonnier de lerapereur de Constantinople, prétendent avoir été délivré par le chevalicpnbsp;de lArdente Epée. Esplandian se contente dor-donner k ses gens de 1emmener avec lui k Constantinople. Dés quon suppose que lécuyer Ynéril pouyait supporter les fatigues de la traversée, on se décidanbsp;k quitter la Montagne-Défendue. Frandalo et Frandalon, seuls, furent désignés pour y faire leur séjour, au nom de lempereur denbsp;Constantinople. Ces conventions entendues, Esplandian quitta la forteresse accompagné de Eelleris, dYneril et denbsp;ses gens, qui emmenaient prisonnier le roi de Jérusalem. On arriva sur le bord de la mer, on sembarqua, et bientót on fut en pleine mer. |
rari». Imp. de BUY alnt, botilc^nrt Muntparnass!', 81.
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CHAPIÏRE Cotrimenl Ie roi de Sicile el Amadis de Gröcc arrivèrent cn rUc de Silanchie pour combattre Frandalon Cyclops elnbsp;sou fils. Après mainte et mainte aventiire, Alpatracie, Ie chevalier de 1Ardenle Epée et Frandarnelle, arri-^ererit eiifm en viie de 1ile de Silanchie, en facenbsp;co la forteresse de Frandalon. |
Ec roi de S'cdc, craignanl ([UC CC dciMicr nc voulüt pas rendre la reine sa femme et Lucelle sanbsp;fille, en dépit des conventions et après Ie combatnbsp;accordé, se fit accompagner do trente chevaliers,nbsp;sans compter Ie fils dOholorie. Cest en cetle compagnie quil marcha droit vers une touffe darbres, doü la sentinelle du chateaunbsp;les découvrit, et, les ayant découverts, sonna hau-toment du cor pour avertir. Alors parut incontinent une demoiselle montée sur un palefroi, laquelle, s adressant au roi de Sicile commo étant Ie plus richement armé de Ianbsp;troupe, lui dit : Chevalier, monseigneur Frandalon Cyclops mcuvoic savoir qui vous êlcs et qui vous a donné 8® Serie. 1 |
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Ie droit dentrersi librement en la terre oii il règne en maitre... nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, rdpondit Ie rei, nvcrtissez-leque,nbsp;sil vent tenirla promesse quil a faiteli Alpatracie,nbsp;duquel il détient k tort la femme et la lille, il Ienbsp;trouvera avec un autre chevalier, prêt lt;i Ie com-baltre, lui et son fils... Mais, cornme il est mé-chant de nature et que sa déloyauté peut Ie pous-ser h commettre une traliison amp; notre endroit,nbsp;j entends quil me doiine un otage, comme garantie... Un otage Oui, cela ne vous parait-il pas naturel et lé-gitime ? nbsp;nbsp;nbsp;Je nai pas a me prononcer lii-dessus, seigneur chevalier... Je nai quii aller auprès denbsp;monseigneur Frandalon pour lui demander ce quilnbsp;pense de votre proposition... Allez done, et revenez-nous vitement, demoiselle... car jai grandhète, pour ma part, que celte affaire soit terminée et que ma femme et ma fillenbsp;me soient rendues... Je ne reviendrai que trop tót pour voice malheur a tous deux... Vous oroyez, demoiselle?... ?Jen suis sure... Et si vous connaissiez comme moi la force et la vaillance de monseigneur Fran-dalo et de son fils, vous ne seriez point si hatif Sinbsp;demander combat centre lui... vous trembleriez aunbsp;lieu de rire comme vous Ie faites présontoinent... Allez, allez, ma mie, et revenez-nous vile-ment, je vous Ie rópète. Nous sommes lil deux gentilshommes qui ne craignons en rien volrenbsp;maitre et son Ills, vous pouvez les en assurer... Nous verrons si votre parole sonnera tou-jours aussi haut 1... Toujours, ma mie, toujours; avant, pendant et aprèsl... Gest bien. Cela dit, la demoiselle envoyée par Frandalon Cyclops fit tourner bride a son palcfroi et disparutnbsp;aux regards du roi de Sicile el de son jeune compagnon. Quelques instants après, elle était de retour. Mais, cette fois, elle nétait pas seulo. Elle ra-mena avec elle 1otage demandé, lequel otage était la propre fille du géant Frandalon. Getait une belle géante de je ne sais plus coin-bien de pieds de haut, portant un accoutrement as-sez étrange compose de menues écailles de poisson et trainant sur ses talons et au deloi, de plus dunenbsp;brasse. Sur son chef, elle avait une guimpe de la même étoffe, cesM-direparsemée de coquilles de limaces. En outre, pour compléter ce bizarre costume, cette géante navait quun ceil placé au beau milieu du front. Alpatracie et Ie fils dOnolorie se retinrent do rire, malgré la forte envie quils en avaient, ct ils lanbsp;saluèrent fort civilement. ^ Mais elle, sans daigner leur rendre leur salut, sadressant au roi de Sicile, lui dit ; Monseigneur Frandalon, mon père, consent « vous^ donner lotage que vous lui demandez,nbsp;demande de votre part soitnbsp;uirage pour lui, un outrage quil devrait pu-nir sur-le-champ, et quil punira certainementnbsp;bientót... |
nbsp;nbsp;nbsp;Et eet otage? demandatranquillement Alpatracie. nbsp;nbsp;nbsp;Cest moi, répondit la géante en fixant sounbsp;ceil unique sur Ie roi de Sicile, dans lintention denbsp;lépouvanter. Alpatracie sinclina. Cest moi, reprit la fille de Frandalon Cyclops. Mais cest ?! la condition que vous renverrez les chevaliers qui vous tiennent compagnie en eetnbsp;instant et dont la présence est un outrage pournbsp;mon père... Je les renverrai, demoiselle, je les renverrai. Vous ne garderez prés de vous que Ie compagnon qui, pour son malheur et Ie vótre, doit vous assister dans Ie combat que vous avez la té-mérité dentreprendre... Je ne gardera! que co compagnon, un cheva-leureuxhomme, je vous Ie disl... Et oü est-il, eet audacieux qui doit vous scr-vir de second, cest-i-diro qui doit mourir de male mort avec vous ?... Le roi de Sicile présenta Ie chevalier do 1Ar-dente Epée, qui avait en ce moment, comme lui, la visière de sou heaume relevée. . En apercevant ce frais ct beau visage d'adoles-centsur lequel aucun poil ne faisait tache, et qui ressemblait assez, sauf la fierté, k uu visage donbsp;jeune lille, la géante se prit è rire avec mépris. Cest lè le chevalier que tu veux opposer a mon frère? demanda-t-elle. Oui, répondit Alpatracie, et je vous gararitis que votre frère aura fort attaire avec lui!... Ge nest pas un homme, cest une demoiselle 1 Une demoiselle? Je ne le crois pas. Sil na pas barbe au menton il a courage au cceur, et celanbsp;vaut mieux, jimagine... ^Jenen crois rien... Et je pense avoir parmi mes femmes de plus propres que vous a de bellesnbsp;danses... Un atour de lillette vous siérait mieux,nbsp;je le répète, que eet armet qui vous échauffe ainsinbsp;le front... Le chevalier de 1Ardente Epée, au lieu de se facber, ne fit quen rire. Par Dieu, madame, lui dit-il, si loutes los belles de cette contrée vous ressemblent, on ncnbsp;jugora jamais que je sois venu par degA pour ynbsp;faire lainour, et, moins encore, que vous et moinbsp;soyons enfunts du memo père... Gomrne ils en étaient en ces termos, on vit sortir de leur forteresse formidable Frandalon Cyclops etnbsp;son fils. Lors, le roi de Sicile coramanda h ses gens de se retirer vers Ie navirc, ct demmener avec cuxnbsp;la géante, destiaée è servir dotage. |
LA PRINCESSE DE TREBISONDE.
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GHAPITRE II Comment Ie fils dOnolorie, après avoir ddfait Ie gdant Fran-daton Cyclops, détU cncorc son fils, qui avail blessö Ie roi Alpatracic. randalon Cyclops était monté sur uiie béte quasi semblablenbsp;a un dromadaire. II avait, pournbsp;toute armurc, uii écu de lin acier,nbsp;quil avait pendu au cou, et por-tait a sou poing une hache lour-de, pesante et bien propre h aussinbsp;gracieux damoiseau quo lui...nbsp;Jamais on navait vu hommenbsp;daussi grande taille et daussi fortenbsp;corpulence. Ce qui ajoutait encore h son air formidable, célait loeil unique quil avait au milieu du visage, tout comrae sa fdle ; anbsp;) I cause de quoi on lappelait Cyclope.nbsp;jl Sou fils, dune corpulence raoindre, étaitnbsp;f-'M revêtu dun fort haubert. A sa ceinturenbsp;pendait un large ciineterre, et, sur sanbsp;cuisse, une lance forte et droite. Quaiid tous deux furent arrivés Si une carrière environ du roi de Sicile, Ie géant lui cria tant quilnbsp;put: nbsp;nbsp;nbsp;Roi 1 rends-moi mes pays et consens a en-trer dans mes prisons: ce sera sagesse de ta part I..nbsp;Autrement, tu mourras pileusement entre mesnbsp;mains, et Ie paillard qui taccompagrie aussi 1... ' Eh! grand lourdaud 1 répondit Alpatracic, estimes-tu done que nous ayons traversé tant donbsp;mers pour recevoir telle caresse de toi?...Non!nbsp;Non 1... Je suis parti de Sicile avec Ia bonne intention de te rompre la tête, commo au plus vil,nbsp;au plus traitre, au plus inéchant qui soit jamaisnbsp;sorli du ventre dune raère... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Amadis de Grèce, je vous supplienbsp;de me laisser démêler celte querelle avec lui,..nbsp;Prenez son fils pour vis-a-vis 1 nbsp;nbsp;nbsp;Je ferai ce quil vous plaira, chevalier, répondit Ie roi. , ^rs, Ie chevalier de TArdente Epóe baissa sa visière et courut conlre Frandalon Cyclops. II Ienbsp;fit avec une telle raideur, quil lui en cousit lécunbsp;6t la cuisse ensemble. Le géant espérait bien, au passer, lui rendre la pareilm et Ie separer en deux. Mais, comme il le-''ait ie bras, Ie fils dOnolorie gauchit au coup, etnbsp;sa hache retomba dans le vide. Ils se prirent corps Èi corps avec acharnement, pendant quelques minutes, on eüt pu croirenbsp;fiue la victoire derneurerait tout naturellement aunbsp;géant, qui avait pour lui Tavantage de la taille etnbsp;de la corpulence. |
II nen fut rien. Frandalon, blessé et débilité de *a jambe, ne put demeurer en selle, non plus quenbsp;son adversaire, dont les argons et les sangles senbsp;rompirent. Tous deux tombèrent done. Seulement,nbsp;le chevalier put se relever incontinent, lépée è lanbsp;main, tandis que Frandalon, blessé comme vousnbsp;venez de 1entendre, fut force de demeurer assisnbsp;par lerre, quoique tout en faisaut fiére conte-nance. Mais sa position était trop désavantageuse, Avant quil eüt pu relever sa hache pour eii frapper lenbsp;chevalier de lArdente Epée, celui-ci, promptnbsp;comme Téclair, sétait élancé sur lui et lui avaitnbsp;fendu la tête jusquau cerveau, car il navait ni ca-basset ni coiffe pour le garantir. Son fils, alors, voyant cela, lui qui, jusque-la, sétait plus oocupé de ce combat que du siennbsp;propre, se rua avec furie contre Alpatracie, auquelnbsp;il donna un si grand coup de lance quil le blessanbsp;durement au sein, le jetautpar terre. Le chevalier de lArdente Epée, a son tour, croyant Alpatracie mort sous le coup, résolut denbsp;Ie venger, et, en consequence, se précipita contrenbsp;le jeune Cyclops. Ge dernier, pensant avoir aisément raison de eet adversaire, concha son bois, et, piquant son che-val, le langa contre le fils dOnolorie, lequel esquivanbsp;lassaut, et, dun habile coup dépée, faucha lesnbsp;jarrets de sa monture. Si bien, que le jeune Frandalon fut contraint de combattre a pied. Le combat se poursuivit ainsi, le fils du géant avec son cimeterre, le fils dOnolorie avec la hachenbsp;du géant mort. Le cimeterre fut raanceuvré par une main fu-rieuse, mais ses coups furent parés par une main adroite; tenement, quauboutde quelques instants,nbsp;le chevalier de lArdente Epée atteignit le jeunenbsp;Cyclops a lépaule et lui fit, du coup, rendrenbsp;Fame. Lors, le vaillant jeune homme, ainsi victorieux, sapprocha du roi de Sicile, que Frandaraellenbsp;tenait évanoui en son giron. CIIAPITRE III Comment, après leur \ictoirc sur les géanls de File dc Silanchie, Amadis de Grèce et lo roi Alpatracie songèrentnbsp;a ddlivrer la reine et sa fille, IcSquelles étaient loujoursnbsp;prisonnières. Miramynie, Ia reine, et sa fille Lucelle avalent assisté, du haut de la forteresse, avec les gens denbsp;Frandalon, au double combat qui venait davoirnbsp;lieu, et, en voyant tomber le roi de Sicile, ellesnbsp;lavaient cru mort, ce dont elles se désolaientnbsp;araèreraent. Si araèrement et si hautement, avec de tels sanglots ct de tels gémissements, que le paiivrenbsp;roi les entendit et sen émut. Pour les réconforter,nbsp;il reprit cffiur lui-même, dautant plus que Fran-dafflolle venait de lui óter son armet, ce qui luinbsp;avait permis dc respirer librcmciit. |
BIBLIOTHEQUE BLEUE,
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Se relevant done, en chancelant un pen néan-moins, Alpatracie mafclia vers Ie chevalier de 1Ardente Epée, pour mieux prouver aux deuxnbsp;chores prisonnières quil était encore assez bien ennbsp;vie. Mais, au moment oü il commengait a lui parler, survint inopinément la géante, femme de Franda-lon, laquelle accourait, pleine de rage, pour vengernbsp;son raari et son fils sur celui qui les avait tués, etnbsp;auquel elle asséna de toutes ses forces un coupnbsp;de massue... Le chevalier de lArdente Epée, tout étourdi dabord, et non tué, car la massue avait glissé surnbsp;lacier du heaume, sentit la colère lui monter etnbsp;ses yeux étinceler. Gependant, ne voulant pas la frapper de son épée, il prit un trongon de lance et lui fit avec unnbsp;tel abreuvoir a mouches, quelle commenga ci se-couer le jarret comme si elle eüt soutfert lesnbsp;atteintes de la mort. Le chevalier la laissa pour revenir vers le roi, qui lerabrassa en lui disant: Ah 1 chevalier, béni soit le jour oü vous êtes nél car non-seulement je vous dois la vie, maisnbsp;encore je recouvre aujourdhui par votre moyen lanbsp;chose du monde que jaime le plus... Sire, nen sachez gré quA votre bon droit, car je nai fait que ce ü quoi jétais oblige parnbsp;raison... Mais ne vous plait-il pas que nous allionsnbsp;trouver la reine et madame votre iille, que je voisnbsp;aux fenêtres de cette tour?... EUes vous attendentnbsp;en bonne dévotion, comme je pense. Je vous en prie, répondit le roi. ~ Allons 1 reprit le chevalier de lArdente Epée. Lors, ils marchèrent vers le chéteau. Comme ils étaient devant, la reine Miraraynie leur cria: Prenez les clefs ü Ia géante 1 Sinon, vous ne pourrez entrer dans la forteresse... Alpatracie comraanda ü Frandamelle daller quérir les clefs. Frandamelle partit en avant, et les deux chevaliers la suivirent, un peu plus lentement. Comment la géante, femme de Frandalon Cyclops, sopposa èi la délivrance de la reine Miramynie et de sa fille Lu-celle. omme le roi de Sicile et ses compagnons approchaient de la cour ^basse de la forteresse, ils enten-dirent des cris dalarme poussésnbsp;par leur demoiselle. Frandamelle les appelait en effet a son secours. Lors, ils se hatèrent et ils laper-gurent fuyant ü toutes jambes, pour-suivie par la géante, qui brandissait un trongon de lance. |
Le roi de Sicile et son compagnon ne purent se garder de rire, a voir lanbsp;grace singulière avec laquelle el lesnbsp;couraient toutes deux. Toutefois, craignant quenbsp;Frandamelle ne fut outragée par Ia géante, ilsnbsp;savancèrent pour la garantir. Mais la géante, apercevant les secoureurs de Frandamelle, tourna tout-a-coup le dos et courutnbsp;a travers champs, emporlant avec elle les clefs denbsp;la tour. Le chevalier voulait préciséraent ces clefs. Pour les obtenir, il se mit üla poursuite de la géante,nbsp;qui, alors, pour lui échapper, entra dans 1étangnbsp;qui environnait une partie du chateau. Le fils dOnolorie ne pouvait la suivre la-dedans. II se contenta de la donner a tous los diables, et ilnbsp;revint vers le roi de Sicile. Celui-ci, en lattendant, avait jugé prudent denvoyer Frandamelle vers son navire pour y re-quérir lassistance de dix de ses chevaliers, les-quels arrivèrent é la bate, heureux dapprendre quenbsp;leur maitre et seigneur était sorli a son avantagenbsp;du combat entrepris conlre Frandalon Cyclops elnbsp;son fils. Mais, avant quils narrivassent, la géante, qui avait vu entrer au donjon le roi de Sicile et le chevalier delArdente Epée, et qui sétait apergue, ennbsp;outre, que la reine Miraraynie sétait retirée de lanbsp;fenêtre, la géante était sortie de létang et avaitnbsp;couru chercher, dans une salie de la cour basse,nbsp;un fort are et une trousse pleine de flèches, ainsinbsp;que 1écu et le cimeterre du géant son défuntnbsp;raari. Ce fut en eet élat quelle reparut et quelle entra de nouveau dans létang, oü il était assez malaisénbsp;daller la relancer. Ni le roi ni personne ne 1avait apergue dans cette évolution. Alpatracie et son compagnon étaient montés aux chambres. Ils y trouvèrent deux hommes qui pleu-raient et auxquels ils commandèrent de leurnbsp;montrer la porte de la tour. Ces deux hommes, trerablants de peur, les menèrent ü un petit poultis de fer, fermé a grosnbsp;cadenas. II y a en outre, dirent-ils, une cloison plus forte et mieux barree que cette première... Nousnbsp;vous louvririons volontiers si nous en avions lesnbsp;clefs; mais ces clefs, cest madame la géantenbsp;qui les a... Par ainsi, il vous est impossible dynbsp;entrer sans elle... Sire, dit Amadis de Grèce a Alpatracie, vous êtes durementblessé... Oui, certes, trés durement... Je suis davis que vous vous jetiez sur ce lit et que vous vous désarmiez, afin que je bande votrenbsp;plaie... Gela fait, javiserai aux moyens de délivrernbsp;la reine et madame votre fille. Le roi de Sicile dut consentir h cela, épuisé quil était. II se jeta done sur le lit qui se Irouvait !a,nbsp;et, peu après, il était endormi. Le chevalier de lArdente Epée sortit de la chambre et sen alia au devant des chevaliers quenbsp;Frandamelle était allée quérir. Au moment oü il les apergut, ils étaient tous occupés ü poursuivre la géante tout a 1 entour denbsp;létang. Deux dentre eux venaient déjü do toraber, |
LA PRINCESSE DE TREBISONDE.
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atteints par les flèches lancées dune main sure par celte diablesse enragée. Gela nerapêcha pas les autres de sengager dans leau un peu plus avant, pour la poursuivrenbsp;plus efficacement. Elle en lua encore deux, ce quinbsp;faisait quatre chevaliers mis hors de comhat. Gela mit les autres en un tel épouvantement, quils se retirèrent en arrière avec Ie plus de diligence possible. Lun deux, cependant, plus hasardeux que les autres, poussa son cheval a la rencontre de lanbsp;géante. Au moment oü il croyait Ie raieux la join-dre, elle se souleva sur lo bout des pieds et fitnbsp;jouer avec énergie son cimelerre, si bien qucnbsp;maitre et cheval sen allèrent au fond de 1élangnbsp;tenir compagnie aux grenouilles, sans que depuisnbsp;on ait jamais eu de leurs nouvelles. La n'ine Miratnynie et la gentc pucelle sa fille regardaient aux fenêtres de la tour, pleines dan-goisses 1une et lautre, comme bien on pense. La géante, les voyant ainsi a la portee de ses traits, banda son arc, choisit la flèche la plus aiguënbsp;de sa trousse et la décoclia raidement a ladressenbsp;des deux princesses. Heureusement que la flèche sen vintdonner au milieu de la croisée, k quelques lignes delles, etnbsp;sans leur faire aucun mal. Le chevalier de lArdente Epée était furieux. Mais il comprit quil ferait tuer les chevaliers dunbsp;ioi jusquau dernier avant davoir la géante, quilnbsp;songea alors a gagner au plat de la langue. Dame, lui cria-t-il, donnez-nous les clefs de la tour, et je vous promels, foi de gentilhomme,nbsp;quil ne vous sera fait aucun mal ni déplaisir... Au-trement, soyez süre que votre fdle, que nous avonsnbsp;en otage comme vous savez, paiera votre témériténbsp;au prix de sa tête... Ni priére, ni menace, ni rien ne put émouvoir la géante. Le chevalier dut sen retourner au chateau, et les autres quant et lui, pour essayer de trouvernbsp;quelque autre expedient avec le roi de Sicile pournbsp;sauver la reine et sa fdle, qui mouraient de faira. CHAPITRE V Comment le clicvalier dc lArdente Epde mit ii mort la göantc, femme de Frandalon Cyclops,nbsp;et s'eiiamoura de gente Lucelle, lille'du roinbsp;Alpatracie. uand la nuit fut venue, Ichacun songea é se reposer des fatigues de lanbsp;(journée. Le roi de Sicile, qui tit a la reine et a sa fdle, tou--sC.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;jours enfermées sans vivres ni conso lations daucuno sorte, navait pu fermer la'il qua demi. Bientót il cnlendit une voix qui ap-, pelait au secours. Alpatracie seréveilla tout en sursaut \ot, appelant le fds dOnolorie, il luinbsp;'dit; Sur mon Dieul mon grand ami, |
OU je me trompe bien, ou cest la reine quon outrage présontement 1... Le chevalier, ainsi appelé, se leva hativement, prit son épée dune main, et de lautre un flambeau, et courut vers lendroit doü semblait partirnbsp;le bruit. Comme il descendait, il entrevit la grande diablesse de géante qui tenait sous ses deux aisselles la reine et sa fille, et les emportant ainsi dans la direction de létang. Bien que cette charge dut lui peser, elle faisait encore grande diligence, comme une chatte quinbsp;aurait pris deux souris. Si bien que le chevaliernbsp;de TArdente Epée ne la put atteindre que lors-quelle avait déj?i de leau jusquau jarret. Mais,nbsp;enfin, il latteignit, et, sans pitié pour son sexe etnbsp;pour son age, il labattit comme il eüt fait dunnbsp;animal malfaisant. La géante saffaissa, ouvrit les bras et laissa choir avec elle, au fond de létang, les deux pau-vres princesses, plus mortes que vives, qui, cettenbsp;fois, bureut beaucoup plus deau quelles navaientnbsp;bu de vin de toute leur vie. Le chevalier de lArdente Epée était fort embe-sogné é sauver la mère et la fille. Par bonheur, les cris du roi de Sicile avaient été entendus. Toutnbsp;le monde était sur pied : oa vint laider ?i retirernbsp;de létang les deux princesses évanouies. Pendant quon sauvait la mère, il soccupa plus spécialement, lui, k sauver la fille. Lucelle, il faut dire, était en ce moment plus belle que jamais. Sa pkleur, ses beaux yeux pa-més, ses longs cheveux dénoués, ses belles épaulesnbsp;indiscrètement découvertes, sa belle gorge faite denbsp;lis et de roses si indiscrètement aussi mise k nu,nbsp;par suite des efforts quelle avait dü faire pour senbsp;soustraire a la poigne de la géante; tout cela réuninbsp;rendait cette aimable pucelle cent fois plus intéressante et cent fois plus appétissante quaupara-vant. Sa bonne grace et lexcellence de sa beauté firent une impression profonde sur les sens et surnbsp;le cceur du jeune chevalier son sauveur. Laraour,nbsp;qui lui avait été inconnu jusque-lè, se gbssa subi-tement dans tout son être, qui fut embrasé. En même temps, comme contre-coup, le cceur de Lucelle sinclina k lui vouloir du bien et k lenbsp;désirer, comme les pucelles savent désirer, cest-k-dire avec ardeur. Toutefois, comme lun et laufre étaient lort sages et bien avisés, ils dissimulèrent 1 émotionnbsp;quils ressentaient, de peur qu elle ne fut inter-prétée k mal. Lorsque le chevalier eut déposé Lucelle en terre ferme et que, lui faisant une grande révérence, ilnbsp;lui demanda comment elle se trouvait: Hélas 1 répondit-elle, le cceur me bat si fort, que je ne sais si je suis morte ou vive... Pournbsp;Üiou 1 chevalier, conduisez-moi vers le roi, et di-tes-moisil est gravement blessé... Jenelai aperpunbsp;quhier, et jaugurais mal de sa santé... Madame, dit respectueusement le chevalier, le roi votre pére est assurément blessé, mais sesnbsp;blessures ne sont pas assez graves pour vous in-quiéter... Laiso quil recevra, dailleurs, de votre |
e BIBLIOTHEQUE BLEUE,
e BIBLIOTHEQUE BLEUE, cesses. nom!,. t-il en presence, lui fera oublier la plus grande partie de ses douleurs... Cornbien je vous suis reconnaissante, reprit Lucelle, de tout ce que vous avez fait pour nous,nbsp;spécialement pour moi, pauvrelte, quine méritainbsp;jamais une telle faveur dun chevalier coramenbsp;vous!,.. Madame, répondit Ie fils dOuolorie, je me priserai bien Ie plus heureux du monde, si vousnbsp;daignez prendre en gré Ie peu que jai fait pournbsp;votre délivrance; je suis vous, madame, tellejnenlnbsp;amp; vous, que 'je ne veux suivre les armes que sousnbsp;votre faveur, me donnant la gloire dêtre Ie servi-teur de la plus belle princessc qui viveaujourdliui. Si la nuil eüt été plus claire, on eüt vu changer vingt fois en un instant Ie visage du jeune et ardent chevalier, tellement était forte Témotion quilnbsp;ressentait, tellement était grand Famour qui 1en-vahissait!.,. Tl allait ajouter quelques paroles, et parler de son amour, peut-être. Mais ceux qui avaient se-couru la reine Miramynie sapprochèrent. II fallut se taire et se dirigcr ensemble vers Ie chéteau. CIIAPITRE VI Comment, dès Ie Icndemain delamort dclagdante, 1 femme du géant Frandalon Cyclops, Ie rei denbsp;^ Sicjle et sa compagnie scmbarquèrcnt. k,n chemin , la reine rencontra / Frandamelle, laquelle, de grandenbsp;t-aise, se jela aux pieds de Mira-/ mynie qui la releva et Fembrassanbsp;1 ^''*5'*~gracieuseraent, pourlaremerciernbsp;de son dévouement. A Ils arrivèrent au chateau, mon-f * lèrent les degrés et entrèrent ii Fendroit oü Alpatracie gisait, blessé. O souverain Dieu ! sécria-t-il, ou-bliant ses blessures pour ne songer quau plaisir de se retrouver avec les deux prin-0 souverain Dieul loué soit votre saintnbsp;. Ahl chevalier de 1Ardente Epée, ajouta-se tournant vers Ie fils dOtiolorie, qui senbsp;tenait raodestement élecarf, comment pqurrai-jenbsp;jamais reconnaitrelebieuquc je reqois aujoui'dhuinbsp;par votre moyen?... Quoique jeune, nouspouvonsnbsp;bien vous appeler notre second père, puisque vousnbsp;nous avez donné une nouvelle viel... Or, la reine Miramynie et Lucelle navaient pas rnangé depuis deux jours. Elles Foubliaient volon-tiers pour ne songer quau bonheur de leur réu-tiion, et, tout naturellement, Alpatracie Foubliaitnbsp;comme elles, et pour la même raison quelles. Maisnbsp;Ie chevalier de 1Ardente Epée, qui songcait h tout,nbsp;ïte coroprit pas quellcs devaient mourir de faim,nbsp;et, voyant Ie roi disposé h prolonger encore sonnbsp;aispours, gt;1 linterrompit en disaiit : |
nbsp;nbsp;nbsp;Sire, votre nouveau contentement vous faitnbsp;oublier Ie longtemps qui sest passé depufs Fheurenbsp;oüces dames ont raangé pour la dernière fois...nbsp;Ne vous plait-il pas quon leur apporte quelquesnbsp;vivres?... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous en prie, chevalier, oui, répondit vive^nbsp;ment Ie roi, car elles doiventen avoir un trés grandnbsp;besoin, en etfet. Les tables furent dressées, et bientót après, laissaut Alpatracie a ses épancheraents de familie,nbsp;Ie chevalier de 1Ardente Epée souhaita Ie bonsoirnbsp;et se retira en une autre chambre. II se jeta alors tout habillé sur un lit de camp, et, au beu de dormir, il se mit é rêver, ayant toujoursnbsp;devant ses yeux éblouis Fimage de sa belle amienbsp;et je ressouvenir des trésors de beautés secretesnbsp;qiiil avail eu Ie bonheur dapercevoir en la sau-vant. En songeant ainsi, et en se retournant sans cesse sur son lit,il employa toute sa nuit sans par-venir a sendonnir, rnême une lieure. Au point du jour, il commenqait eependant a sommeiller, vaincu par la fatigue, lorsquon vintnbsp;Favertir que les dames étaient prêtes. 11 se leva, se secoua un peu, et alia saluer, en leur chambre, la reine, la gente pucelle sa ülle,nbsp;ainsi que Ie roi Alpatracie.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. Commentvous trouvez-vousce matin, hire?... lui deraanda-t-il. Si bien, répondit Alpatracie, que jai résolu, sans plus sojourner, de rentrer en mon navire, oünbsp;jespère avoir plus prompte guérison quen ce lieunbsp;oü iai requ tant de déplaisir. Ét cela Ie tenait si fort que, malgré les prières de Lucelle et les representations de la reine, il senbsp;donna ü peine Ie loisir de diner. Aprés diner, chacun troussa bagage, descendit et sembarqua. II va sans dire que Famoureux et respectueux chevalier do 1Ardente Epée était venu jusques-lanbsp;pour accompaguer la dame do ses pensées.. Chevalier, lui demanda Ie roi, vous plairait-il de nous tenir compagnie et de voyager de conserve avec nous?... Le fils d'Oiiolorie lui accorda cela de bon cocur, non tant pour lui faire service, que pour le plaisirnbsp;quil prenait a la presence de sa nouvelle amie, la-qiielle, de son cóté, nen prenait pas un moinsnbsp;grand en songeant ü toutes les perfections réuniesnbsp;en lui. Tons deux étaient atteints du même nialnbsp;au même endroit, et, bien quils portassent quantnbsp;et eux la médecine propre ü leur entière guérison,nbsp;ils rctardaient le plus quils pouvaient le momentnbsp;douvrir la boite el dappliquer longuent; lequclnbsp;fut appliqué fort ü propos, comme vous le verreznbsp;plus tard, si vous coiitiiiuez ü lire. Les aucres furent levées, ct le navire parüt, eni-raenant avec lui Galdalée, la ülle inconsolable du défunt géant Frandalon Cyclops. |
LA PRINCESSE DE TRÉBISONDE. 7
LA PRINCESSE DE TRÉBISONDE. 7 GHAPITRE VII Comment lo roi do Sicile et ceux qui lui tenaiont compagnie furent sépards de leur flolto, ct des mcnuos jouissancosnbsp;que Ie fils dOnolorie eul, pendant la tompöle, avcc la lillcnbsp;dAlpatracie, emmes et vonts sont changeants. Au parlir doi lile de Silan-chie, la mer était calme et Ie ventbénin. Deux heuresaprès,nbsp;lo vent soufRait aveo furie etnbsp;les vagues samoncelaient auteur des navires dune fagonnbsp;inquiétante. I la jnurnée se passa ainsi en pleiiie tourmente, et aiiisi de même pendant huilnbsp;jours, Le soir du neuvième jour, aux environs J I du soleil couchant, ils découvrirent, ti une A j| lieue devant eux, une petite ilo qui leur ( i)arut si belle, si peuplée darbres, si bi' Unbsp;arrosée de ruisseaux et de ruisselets, sinbsp;verte et si joyeuse, que la reine, fatiguée dumau-vais temps, demauda a prendre terre. Cétait un ordre auquel le roi seinpressa do-béir. En consfquence, une barquetle fut niise ii Peau, et le roi et la reine y desceiiclireiit, accompagnésnbsp;seulement de Lueelle, de Frandamelle et dAmadisnbsp;de Grèce, lequol pril ses arrnes, ainsi quAlpatra-eio, pour se défendre en cas de besoin. Lors, Frandamelle, qui, autrefois, avait manié 1avirori pour son nlaisir, se mit èi ramor dans lanbsp;direction de File aperque. Au premier abord, la chose paraissait aiséo, daulanl plus que la mer sétait un peu apaisée. Mais bientót la tempête recommenga et, cette fois, avec un acharnement lel, que non-seulemontnbsp;on dut renoncer 1espérancc daborder a lilo,nbsp;rnais encore fi cello de rejoindrela Rotte quon vc-nait de quitter et de perdre. Si bi(!n que Frandamelle, épouvantée, aban-donna 1aviron et se laissa couler au fond de la barque, sans remuer ni pied ni main. Lucelle, (jiii nétait pas plus vaülante que Fran-danielle, se mit ittrembler comme la fcuille, et, dans sou effroi, elle ne trouva pas de meilleur refugenbsp;que les bras de son chevalier. Bien quil fit nuit noire, quo los vagues mena-Cassent ti chaque instant dengloutir la barque et ceux qui la montaient, le jeune et amoureux chevalier ressenlit par tout son corps une commotionnbsp;si agréable, au contact de la chair frémissante denbsp;la belle bucelle, quil en oublia le danger du nau-hage pour lui faire entendre celui dans lequel étaitnbsp;sa vie, si elle no prenait i)itie de sa personne, sinbsp;elle ne recevait son amour a merci. |
Comme Lucellc était trés émotionnée par la peur dabord, et ensuite par le plaisir quelle ressentaitnbsp;k se trouver ainsi dans le giron de son ami, commenbsp;une pigeonne en celui de son pigeon, elle ne putnbsp;ou ne voulut pas répondre li ce que lui disait le filsnbsp;dOnolorie. Ce pauvre chevalier, croyant h son indifférence, et ayant peur de Iavoir offensée par le cri parti denbsp;son coeur, laissa deborder ses sanglots et ses. lar-mes, et ces dernières avec une telle abondance,nbsp;que lo devant de son heaubert en était toutnbsp;trempe. Lucelle, dissimulant toujours le plaisir quelle éprouvait, et foignant davoir plus peur quellenbsp;mavait en réalité, ferraa tout-é-fait ses yeux charmants humides de volupté, et plongea sa belle tfitenbsp;enivree plus avant encore dans le giron de son ami,nbsp;comme si elle eut été évanouie. Le jeune et amoureux chevalier, qui ne sétait jamais trouvé h pareille fête, en sentant si pres denbsp;sa bouche les lèvres de miei de sa mie adorée, nenbsp;se put tenir de la baiser plus de mille fois. Ah 1 lèvres fraiches, jeunes, savoureuses, lèvres divines, comment pourrai-je jamais, avec mon stylenbsp;imparfait et lourd, raconter les enivrements déli-eats, les transports délicieux, le mutuel contente-ment que vous vous donnates cette nuit-la, ennbsp;pleine tempête, è deux doigts de Ia mort, a deuxnbsp;pas du roi, a deux pas de la reine 1... Ah 1 chers amoureux, quel paradis fut le vótre 1... Bonheur daimer et detre aimé ne se raconte pas ; il suffit de se rappeler qu'on a été jeune,nbsp;quon a eu vingt ans et un coeur, ct quon a tenu,nbsp;palpitante sur sa poitrine, une femme qui avaitnbsp;vingt ans et un coeur!... Gar celui-Ia seul qui a approché de telle féli-cité se doit estimer heureuxl Car c'est ladorable sentier qui raène droit au jardin oü 9C trouvent lenbsp;rosier et son bouton, fruit et récompense de tousnbsp;les loyaux amants, et que tant de gons ont travaillénbsp;k cueillir, les uns en vain et les autres aveo con-tentementl... Lucelle, affolée daraour, pamée denivrement, sabandonnait saus resistance è ces douces et mer-veilleuses caresses, au-dessus desquelles il ny anbsp;rien dans ce monde. II faut dire qu'elle était singulièrement favoriséc dans cet abandon charmant par 1obscurité, par lanbsp;pluic, par la confusion qui régnait autour d'clle etnbsp;qui ernpêchait son père et sa mère de soccuper denbsp;ce quelle devenait. De telle sorto que le chevalier, enhardi de plus en plus, ct gagnnut de plus en plus du terrain avecnbsp;ses mains tremblantes et ses lèvres frémissantes,nbsp;seu vint petit a petit jusqua oublier a quelle hon-nète fuincesse et quelle chaste pucelle il avait affaire. 11 allait passer outre... Une hoote mèléenbsp;dhomieur le retint. Lucelle, alors, poussant un langoureux soupir, ot feignautde revenir de son évanouissement, mur-mura : 0 souverain Dieu! Jusques k quand serons-nous eu cc danger!... Ah 1 mon chevalier, ne ma-bandoniiez pas... Sans vous je fusse déja mortel... Le roi, enlendant sa Rile se plaindre si piteu- |
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sement, lappela pour la faire approcher de Ia reine et de lui. Or, Ie temps était si nébuleux et la brouée si épaisse, quils ne sentre-pouvaientvoir, et Lqcellenbsp;eüt bien voulu retenir la parole quelle avait la-chée, afin de ne pas perdre Ie plaisir quelle res-sentait de son doux entretien avec son ami. Maisnbsp;quoi ? force lui fut, pour obéir au roi, de se lever,nbsp;et, avec Iaide du chevalier, de passer a lautrenbsp;bout de la barque, oü la reine faisait vceux et devotes oraisons, a seule fin dobtenir de Dieu leurnbsp;salut mutuel. La pauvre dame espérait moins que rien de ses prières; car la tempéte maitrisait telleraent Ienbsp;vaisseau, que, durant toute cette nuitetla journéenbsp;suivante, Ie roi et ses compagnons perdirent con-naissance du ciel et de la terre, saus voir autrenbsp;chose que brouhou impétueux et nuées pousséesnbsp;par des raffales entremêlées de grcle, de tonnerrenbsp;et déclairs, assez horribles pour épouvanter lesnbsp;plus assurés. GFIAPITRE VIII Comment Ie roi de Sicile et ceux qui naviguaient dans la barque, avec lui, furent poussds en 1üe dArgènes. ous laisserons les gons du navire, avec Icurs mats brisés,nbsp;aborder oü bon leur sembleranbsp;avec Galdafée, la fille du géantnbsp;Frandalon Cyclops, pour nenbsp;nous occuper, présenteraent,nbsp;que de ceux qui montaient Ianbsp;barquette en compagnie dunbsp;roi de Sicile. Après avoir couru les dangers que nous venons de raconter, cette barquenbsp;sen vint échouer sur Ie sable, au piednbsp;dun rocher élevé, oü se sauvèrent quasinbsp;miraculeuseraent ceux qui la montaient. La contrée oü ils se trouvaient leur était complétement inconnue. lis naper-cevaient aucun sentier, aucune voie pro-pre ü les guider au haut de ce vaste rocher. Malgré cela, ils sestimèrent plusnbsp;heureux lii, parmi ces bruyères sauvages,nbsp;quau milieu des flots en furie qui lesnbsp;avaient si désagréablement secoués. Ils pouvaientnbsp;y mourir de faim, puisquils navaient puls vivresnbsp;pour se repaitre, mais au moins ils étaient assurésnbsp;de ny pas être mangés par les poissons ! Nécessité, maitresse des arts et de lindustrie, ccmrae chacun sait, les obligea cependant a senbsp;remuer et a se mettre en quête dun sentier quel-conque, menant ü contre-mont; Icquel sentier ilsnbsp;fmirent par découvrir 1 |
Sire, dit Ie chevalier de lArdente Epée, voici un Chemin que nous devons suivre... II nous con-duira certainement lü-haut, et nous permettranbsp;sans doute de rencontrer quelque maison ou héber-geraent... Aliens done ! répondit Ie roi. Lors, ils montèrent tous ii cheval et grimpèrent tant quils aperqurent la couverture do certainsnbsp;édifices, verslesquels ils sacheminèrent. La nuit approchait. lis purent contempler a leur aise Ia forteresse, qui était un gros donjon carré,nbsp;environné dépaisses murailles crénelées et ennbsp;bonne défense. En avant, se trouvaient deux fortsnbsp;piliers de marbre oü commengait un mur qui ten-dait contre une bien belle tour, et, de Ié, a unenbsp;autre, oü étaient semblablement deux piliers; etnbsp;ainsi, de trait darc en trait darc, quatre autresnbsp;tours, et jusques au donjon qui parfaisait Ie nom-bre de sept. . Ne voyant lü ni homme ni femme pour leur donner des indications touchant Ie lieu oü ils senbsp;trouvaient, Ie roi et ses compagnons supposèrentnbsp;ce lieu desert. Ils marchèrent outre. Bientót ils apergurent une colonne de cristal éle-vée, et, au-dessus, une grande statue dorée, représentant la personne de quelque reine, laquelle tenait en sa main gauche un rouleau si long quilnbsp;tombait jusqua la base de la colonne, et, de sa mainnbsp;droite, montrait, écrits sur ce rouleau, certainsnbsp;caractères chaldéens. nbsp;nbsp;nbsp;Entendez-vous quelque chose a cela ? de-manda Ie roi au chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;Et quoi done?... Le fils dOnolorie lut : « Nous, Zirfée, magicienne, sceur du grand sou-dan de Baby lone, reine et dame de cette ile dArgènes et de tous ceux et celles qui y sont, ou y arrivent sans notre congé, soit de loi païenne, soitnbsp;du nouveau Christ, faisons savoir: « Que, par notre art et notre industrie, nous avons construit ce palais, appelé la forteresse dunbsp;ïrésor, lequel sera défendu par les sept gardes ynbsp;ordonnés, jusquau moment oü la Belle se saisiranbsp;de la cruelle épée pour se délivrer et se garantirnbsp;contre lépouvantable lion, au rugissement duquelnbsp;son coeur douteux et passionné recouvrera de nou-velles forces... Alors finiront les enchantementsnbsp;que nous y avons établis; alors, mais non avant cenbsp;moment-lal... » nbsp;nbsp;nbsp;Voilé un étrange cas ! dit Alpatracie. Nousnbsp;sommes done, céans, en lile dArgènes ?... nbsp;nbsp;nbsp;II y parait, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;Je nen ai jamais ouï parler... nbsp;nbsp;nbsp;Ni moi plus que vous, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;Au pis aller, nous verrons de quels enchantements il est ici question... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, la nuit nous presse, et je suis davisnbsp;que nous ne passions pas outre pour aujourdluii...nbsp;Demain, au grand jour, nous essayerons d entrer dans ce chateau-fort. nbsp;nbsp;nbsp;, Les dames approuvèrent lo chevalier, et chacun mitpied a terre, et les ebovaux, débrides, aiierontnbsp;paitre ga et la, pendant (|uc leurs maitres se re-posèrent au pied do la colonne. |
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// portionné k sa taille. CHAPITRE IX Comment Ie roi de Sicile et ses compagnons apprirent, dun vieux chevalier, quc lile dArgènes appartenail a Ia magi-cienneZirfée, et comment ils résolurcnt de tenter l'aventurenbsp;du chateau. Ipatracie et ses compagnons étaient h peine assis au pied de la colonne denbsp;cristal, quarriva vers eux un vieuxnbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;' ^_^gentilhomme portant un faucon au poing. Ce gentilhomme ,¦ comprenant bien quils étaient étrangers, leur demandanbsp;ce quils faisaient Ik. ^ nbsp;nbsp;nbsp;Car, ajouta-t-il, si par malheur r vousveniez k être apergms de quelquun de ce cMteau, vous seriez tous, incoii-Minent, jetés dans la plus douloureusenbsp;prison du monde... Chevalier, lui dit Ie fils dOno-lorie, déclarez-nous done, sil vous plait, k quelle occasion et par qui a cténbsp;ordonnée une si malheureuse coutume ?... Volontiers, répondit Ie vieillard, car vous minspirez grande pitié... nbsp;nbsp;nbsp;Nous vous écoutons, chevalier. Le vieux gentilhomme paria ainsi: nbsp;nbsp;nbsp;Ce pays est lile dArgènes... Gette effigie estnbsp;celle de Zirfée, qui en est dame et reine... Pournbsp;lheure, elle est absente, il y a unlong temps déjk,nbsp;et Ion ne sait vraiment quand on pourra avoir denbsp;ses nouvelles... Elle a laissé en son lieu et placenbsp;une sienne fille nommée Axiane, la plus belle quinbsp;soit au monde. Avec madame Axiane sont septnbsp;chevaliers, estimés les meilleurs de 1Asie ; quatrenbsp;dentre eux sont géants. Chacun des sept a Tunenbsp;des sept tours en garde, avec cette rccomraan-dalion expresse, de Ia part de la reine Zirfée, denbsp;ne laisser aborder dans Pile aucun chevalier sansnbsp;le mettre k mort, ou, tout au moins, sans le fairenbsp;prisonnier. nbsp;nbsp;nbsp;Voilk une bien vilaine recommandatiou, mur-luura le roi de Sicile. Le vieux chevalier reprit: nbsp;nbsp;nbsp;Je vais en ce moment faire savoir aux gardesnbsp;que madame Axiane sera dans deux jours de retour de la chasse, oü elle a été toute la semainenbsp;Passée... Ne craignez point que je les avertisse denbsp;votre présence ici; je les détournerais plutót donbsp;Vous faire peine... Puis, leur donnant le bonsoir, le vieux chevalier piqua vers le chateau, les laissant en grand doutenbsp;prêts k prendre un autre chemin, sil y avaitnbsp;htoyen. Mais le fils dOnolorie les arrêta. nbsp;nbsp;nbsp;Chaque tour na quun gardien, dit-il; nousnbsp;devons tenter la fortune 1... Jespère en nos dieux :nbsp;I's nous donneront la victoire et nous rendrontnbsp;Raures de cette place avant le retour de la prin-esse Axiane 1... Dailleurs, Sire, nous pouvonsnbsp;ous considérer comme acculés ici, et, alors mémenbsp;quil ne serait pas de notre devoir de combattre,nbsp;ce serait de notre strict intérêt, puisque nous nenbsp;saurions aller ailleurs... Faisons done contre mau-vaise fortune bon coeur, et teutons vaülammentnbsp;1entreprise !... |
Vous avez raison, chevalier, répondit le roi de Sicile... Ge pays est enlouré de tous cótés parnbsp;la mer, et nous navons plus k notre disposition ninbsp;barque, ni barquette, ni barquerot pour nous sau-ver de ce peril... Par ainsi, il vaut mieux mourirnbsp;promptement, avec des chances de triomphe, quenbsp;de languir davantage avec une perspective de tortures... Pendant eet échange de paroles entre le chevalier de lArdente Epée, les dames, désespérées, pleuraient k chaudes larmes, comme des Magde-leines. Sire, reprit le chevalier, réconfortez, je vous prie, ces dames, et faites-leur bien entendre quenbsp;le danger auquel nous nous exposerons domainnbsp;sera de beaucoup moins grand que tous ceux aux-quels nous avons été exposés jusquici... Et puisque nous sommes sortis sains etsaufsde toulescesnbsp;épreuves, nous sortirons encore, de la mêrae ma-nière, de celle-ci, quelque apre quelle soit... II fut convenu enlre le fils dOnolorie et le roi de Sicile que, aussitot le point du jour, ils monte-raient tous deux k cheval pour aller combattre lesnbsp;sept chevaliers gardiens des sept tours de la reinenbsp;Zirfée; et, cela, pendant que les damesreposeraient. Mais la reine ne voulut pas entendre de cette oreille-la. Je serai, dit-elle, présente au bien comme au mal qui pourront advenir!... Je veux que notre sortnbsp;soit commun!.., Je pense comme ma mère, murmura Lucelle. GHAPIÏRE X Comment le chevalier de l'Ardente Epdc, vou-lant conqiiérir le chateau de l'ile dArgènes, combattit dabord contre quatre de ses ddfen-seurs. insi se passa une grande partie de la nuit. Lorsque le jour parut, Rs montèrent tous k che-jval et marchèrent vers lanbsp;première tour, le fils dOnolorie étant en avant, et, aprèsnbsp;lui, le roi de Sicile. Tout en cheminant et en devisant, ils arrivèrent le long d une riyière fortnbsp;profondo sur laquelle était jeté un pontnbsp;de bois par lequel on entrait en la première tour. Ils eutendirentsonner un cor, et, tout Wy aussitot, sortit un chevalier, grand outrenbsp;'' mesure et monté sur un destrier pro- |
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nbsp;nbsp;nbsp;Damp chevalier, cria-t-il au fils dOnolorie,nbsp;laissez la vos armes et venez sans hésiter en manbsp;prison.., Sinon, je vous déplanterai latête de dessus vos épaules, ainsi qua votre compagnon 1.., Pour toute réponse, lamant de Lucelle se con-(en(a de pousser son cheval en avant, la lance au poing, et avec une telle roideur, que Ie chevaliernbsp;de la tour et son cheval en firent la culhute dans lanbsp;rivière, doü la héte se tira, mais oü Ie cavalier resta, Lamant de Lucelle, cela fait, raarcha de plus en plus en avant. Un hommedu guet, 1apercevant, rentra aussitöt h lintérieur, après avoir poussé une exclamationnbsp;détonnement retentissante. Le roi de Sicile et les dames de sa compagnie suivaient Ie chevalier de lArdente Epée. Ils passè-rent ensemble la tour, au sortir de laquelle ils en-tendirent retentir un autre cor de la forteressenbsp;suivaiite. Aussitöt parut un second chevalier, huché sur un grand cheval moreau, quisécria tant quilput: nbsp;nbsp;nbsp;Rendez-vous, pauvre chétifl Etrésignez-vousnbsp;k subir prison et misère!... Car cest vousqui aveznbsp;tué mon compagnon, comme vient de me lappren-dre la clameur du guetteur!... Le chevalier de lArdente Epée avait perdu son hois dans le premier conflit. Le roi lui confiu lenbsp;sien, et alors il savanea k la rencontre de cc second ennemi. Celui-ci ne tomba pas dans la rivière, puisque la rivière était franchie; mais il tomba sur lherbo, lenbsp;liane troué par la lance do lamant de Lucelle. Ge que voyant, le guetteur de cette seconde tour poussa un cri semblable è celui poussé par lenbsp;premier guetteur, et, comme lui, disparut.aussitöt,nbsp;au moment rnême oü le roi et les dames sappro-chaient pour entrer. Les clefs pendaient a une chaine de fer, tout joignant; ils les prirent et se disposaient a sennbsp;servir, lorsque le cor du troisièrae guetteur les ennbsp;empècha en les formant a revenir combattre.' Ge troisième gardion, qui savanqait centre eux, était un g mnt, armé de lames renforcées, portantnbsp;deux masses dacier, Tune sur lépaule et lautrcnbsp;pendante ü lareon. Ghevalier, dit-il ü lamant de la gente Lucelle, il convient que, suivant la coutume de cette tour,nbsp;le combat ait lieu masse è masse. Par ainsi, choisisnbsp;de ces deux masses celle que tu voudras, et penscnbsp;ti faire ton devoir... Néanmoins, si tu veux tonbsp;rendre ti ma volonté, peut-ètre aurai-je merci denbsp;ta personne, qui est en grand danger!... Jessayerai de frapper, répondit le jeune chevalier, car je nai pas Ihabitude de recevoir inisc-ricorde de personnages comme toi... Or bien, choisis, reprit Ic géant. Et il lui présenta les deux masses de fer. Le jeune chevalier prit celle qui lui sorabla plus agréable a manier, et quant et quant ils se mirentnbsp;a chamailler. Les deux premiers coups furent si formidables, hue les cornbattanls en torabèrent Iun et Tautrenbsp;comrnc niorts... Ge que voyant, le guetteur de la troisième tour poussa un cri plus lamentable encore que les pi'o-cédents et se retira precipitararaent, comme avaientnbsp;fait les autres. |
Lucelle, a Iaspect du chevalier de rArdeiite Epée, pensa être veuve dami, et elle se desolaitnbsp;dans sou coeur, se souhaitant morte comme étaitnbsp;mort son amant, lorsquello vit celui-ci se relevernbsp;et courir sus an géant. Si le premier navait été quévanoui, ce dernier avait bien pis. Les yeux lui sortaient de la tote etnbsp;le sang de la bonche : le chevalier de IArdentenbsp;Epée Iacheva. Les dames sapprochèrent alors du vaillant gen-tilhomrae et lui demandèrent dans quel état il se trouvait. Disposé k continuer ce quo jai si bien corn-mencé, répondit-il. GIIAPITRE XIComment, après avoir iléjè vaincu Irois advcrsaircs, lo fils dOnoloric eut encore h en combattre trois, quil vainquitnbsp;comme les prècódents. andis que lo Ills d'Oiiolorie faisait cotie réponse aux dames, Icnbsp;guetteur de la quatrième tournbsp;soniia du cor. Un chevalier parut. Il était duue morveitleuse slature et avail la této dun do-gue anglais. Pour armes, il avaitnbsp;line chemise do mailles, un écunbsp;^ fort et gratid an con, un large ci-raoterro an cöté, un arc an poing, of,nbsp;pendante, une trousse bien ganiic denbsp;sageltes. Ce chevalier élrange était origi-nairc dune ile prochaiiie dont If'S habitants avaient des tAtes de chieii,nbsp;it cause do quoi on les appelait des Cynophales, anbsp;cause de quoi aussi ce chevalier étrango sappolaitnbsp;lui-même Cynophale. Il était it pied. Sans plus larder, il banda son are, y plapa une sagelte et tira raidement dans lanbsp;direction du chevalier do IArdento Epée, avec 1in-tenlion bien arrêtée d'atteindre ce vaillant gentil-homme etde sen débarrasser en moiiis de ricn. Malheurciisctnent pour lui et heureusemeut pour le lils dOnoiorie, la sagette alia se ficlim' en plein dans le chanfrein du clieval que rnontait et;nbsp;dernier. Cette noble béte, ainsi atteinte, se cabra et al a tomber, morte, it quelquos pas do lii-nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. Cynophale, sans perdre do temps, banda de nouvean son arc, pril dans sa trousse une s:tgetto,nbsp;an fer aign, ct la lanea dans la direction du chevalier de rArdenlc Epee, qui, cotte fois,-fnt altoint anbsp;la cuisse. |
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Sans ressentir la moindre douleur de cette blessure, dont il était furieux, lamant de la princesse Lucelle courut sus au visage de chien, qui, avantnbsp;quil ne leüt joint, trouva moyen de lui décochernbsp;deux sagettes. Finalwnent, les deux adversaires se joignirent, et Ie combat devint apre et sanglant. Le fils dOnolorie, marri et honteux du retard apporté è sa victoire en présence de sa belle mie,nbsp;haussa le bras comme pour frapper le Cynophale knbsp;la tète, et, de la main gauche, saisit la courroie denbsp;son écu; puis il le tira violemment k soi, le luinbsp;arracha du cou, et, par suite de la violence quil ynbsp;mit, le fit choir k terre tont de son long. Le Cynophale se releva presque aussitót et fit tournoyer son redoutable cimeterre au-dessus dunbsp;chevalier de lArdente Epée, qui évita adroitementnbsp;latteinte, en gauchissant a temps, et prolita de lanbsp;fausse position dans laquelle se trouvait son en-nemi, pour lui donner une estocade. Le géantnbsp;tomba, le sifflet coupé. Le guetteur de la cinquième tour coma comme avaient fait les autres, et utj nouveau chevaliernbsp;savanga. Gétait aussi un géant comme le Cynophale, ayant, comme lui, Tintention bien arrêtée dabattre cenbsp;beau vainqueur qui avaitdéjh mis a mal quatre chevaliers réputés, jusque-la invincibles, et qui,nbsp;jusque-la, en elfet, avaient été invaincus. 11 est inutile dajouter quil fut déconfit comme lavaient été les précédents. On sempressa auteur du chevalier de lArdente Epée, blessé en plusieurs endroits, et dont le sangnbsp;commenpait ii rougir ses armos. Frandamelle, descendant immédiatement de son palefroi, prit du linge blanc quelle avait sur elle,nbsp;Ie divisa en petites bandelettes et banda les plaiesnbsp;du vaillant gentilhomrae. Elle finissait, lorsque parut le sixième chevalier, celui de la sixième tour. Gelui-la ne ressemblait pas aux autres. II était dabord plus jeune, puis aussi plus doux daspectnbsp;et plus courtois de physionomie. En outre, au lieunbsp;detre armé comme lavaient été les autres, il na-vait sur lui que la cape et lépée. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, dit il a lamant de Lucelle, je vousnbsp;félicite de la haute prouesse que vous avez mon-trée, bien quelleait eupour résultatla mort de mesnbsp;compagnons... Eersonneavant vousnavaitsu fairenbsp;ce que vous ave'/ accompli aujourdhui... Eersonne?... nbsp;nbsp;nbsp;Aucun chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Mais beaucoup lont-ils tenté ? ¦ Beaucoup. nbsp;nbsp;nbsp;Et lous ont óchoué ? nbsp;nbsp;nbsp;Tous. nbsp;nbsp;nbsp;Gomplétement? nbsp;nbsp;nbsp;Prestjue complétement; cest-A-dire que lesnbsp;Uns ont été tués dés la première tour, et que lesnbsp;uutres se sont rendus a la seconde...Un seul a punbsp;arriver jusqua la troisièrae... nbsp;nbsp;nbsp;Un seull... |
nbsp;nbsp;nbsp;Un seul; et pa été tout. II vous était réservénbsp;cette gloire darriver invaincu jusqua la sixièmenbsp;tour... Mais si Fortune me favorise, jespère biennbsp;que vous nirex pas jusqua la septième et der-nière... Si vous avezeu la gloire devaincre mesnbsp;compagnons, qui étaient cependant de vaillantsnbsp;hommes, jaurai, moi,la gloire, plus grande encore,nbsp;de vous vaincre... quoique, au fond, cette penséenbsp;me navre... Sil en est ainsi, chevalier, répondit le fils dOnolorie, qui se sentait un peu épuisé par lesnbsp;blessures quil avait revues, que ne cessez-vous lenbsp;combat avant de lavoir commencé avec moi, cest-i-dire, que ne me laissez-vous librenient passernbsp;outre?.., Votre courtoisie prouve votre loyauté,nbsp;et jaimerais mieux vous avoir pour ami que pournbsp;ennemi. Ce que vous me proposez lè est impossible, chevalier, et je le regrelte... Mais mon devoirnbsp;mordonne de vous combaltre... Gombaltons, alors! Un instant, chevalier. Je dois vous dire quelle est la couturae de la sixième tour, dont je suis lenbsp;défenseur... Dites. Je nai que la cape et que lépée, comme toujours, II faut done que vous combattiez avecnbsp;moi, non avec ce harnois qui vous a si bien protégé jusquici, mais avec votre épée seulement etnbsp;votre cape... Soit! Dailleurs, ce haubert et ces mailles doivent vous gêner... Vousnen comfeattrez que pluslibre-ment une foisque vous vous en serez débarrassé... Soit, done! répéta le fils dOnolorie. Jac-cepte ces conditions et vais my soumettre... Alors, il appela Frandamelle pour laider a óter son harnois, ce quil ne pouvait faire lui-même, ènbsp;cause de la gêne que lui occasionnaient ses blessures. Frandamelle le dévêtit. Quand le chevalier de la sixième tour le vit ainsi en pourpoint, jeune, beau, fier et tendre, ilnbsp;se sentit pris de pitié et il eut regret davoir è lenbsp;combattre. Le chevalier de lArdente Epée avait besoin, Eour ce combat, dune cape ou dun manteau. ucelle, qui lavait compris, lui envoya le sien par lintermédiaire de Frandamelle, le priant denbsp;se mettre en peine de se bien défendre pour la-mour delle. Ma grande amie, répondit le chevalier tout joyeux, en recevant des mains de Frandamelle lenbsp;manteau de sa belle maitresse, je remercie madame Lucelle de ce présent... Assurez-la, je vousnbsp;prie, que ce manteau ne quittera mon bras quenbsp;lorsque rhonrieur de ce combat inaura été ac-cordé, OU lorsque la mort aura séparé mon éme denbsp;mon corps, qui nest en ce monde qui pour luinbsp;obéir comme k la plus belle, a la plus sage, a lanbsp;plus vertueuse princesse de la terre... A peine eut-il proféré ces mots, que Frandamelle se retira, car le chevalier de la tour voulait joucr des couteaux. Alors eut lieu le plus galant combat dont on eüt enlendu parlor jusque-lè. Si 1'un des deuxnbsp;adversaires entendait Tart de telles couchilladesnbsp;lautre sen faisait appeler un droit maitre; tenement que, tout bien considóré, le plaisir nétait |
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pas moins grand k les regarder que dangereux amp; entretenir pour eux. Toutefois, ils marchandèrent longuement, et recurent et donnèrent plusieurs coups sans toucher au vif, taut ils étaient lestes, vigilants etnbsp;adroits. Malgré ses ruses et déguisements pour endoin-mager et surprendre sou ennemi, Ie chevalier de la tour ne put raême arriver a toucher la manteaunbsp;que lamant de Lucelle défendait avec plus déner-gie et de souci que sa propre personne. Ge dont,nbsp;irrité, il essaya un dernier mouvement pour luinbsp;fendre la tcte, sans pouvoir y réussir. Tout au contraire, ce mouvement lui devint funeste. Lamant dOnolorie, en reculant, fei-gnit de lui tirer dune estocade droit en la mamelle,nbsp;puis, pliant Ie bras, il lui donna en pleine jambenbsp;une coutelade qui Ie fit tomber par tcrre. Ah! chevalier, sécria Ie vaincu, puisque Ie bonheur vous est k commanderaent, passez outre,nbsp;suivez votre fortune!... Comme il allait parler davantage, Ie guetteur de la tour suivante, au lieu de sonner du cor,nbsp;comment avaient fait les precedents, poussa denbsp;violentes exclamations et cria ; Sortez, soldats, sortez! Autrement, nous sommes perdus sans rémission !... Le fils dOnolorie, supposant è cela quil allait avoir bien plus ti besogner quauparavant, sap-procha de Lucelle, mit le genou en terre et luinbsp;rendit son manteau dans létat oü Frandamelle lenbsp;lui avait remis. Voici, madame, dit-il, ce que vous mavcz prêté, et ce que jai défendu de mon mieux contronbsp;lépée de mon ennemi, pour vous montrer combicnnbsp;jai cher tout ce qui vient de vous... Puis il reprit hativement ses armes, car on en-tendait déjk la rumeur que faisaient ceux qui vou-laient sortir et quil aper^ut, en effet, bientót. Ils étaient dix en tout: six portant hauberts et accoutrements de chevaliers et quatre vilains couverts de capelines de fer. Tous les dix couraientnbsp;sus au chevalier de lArdente Epée, en poussantnbsp;par avance un cri de victoire. Dix centre un, cétait trop. Le roi de Sicile avait bien laissé faire jusque-la son compagnon,nbsp;paree quil sacquittait si bien de sa besogne ijuenbsp;ceüt été la gater que de sen mêler; mais ici, ilnbsp;était du devoir dAlpatracie de venir i la rescoussc. 11 y vint, et avec empressement. Ce que voyant, le quatre vilains, laissant les six gentilshommes sescrimer centre le roi et sonnbsp;compagnon, se ruèrent délibérément sur les dames, quils emmenérent dans la forteresse, nonob-stant leurs cris et leurs reclamations. Ce rapt indigne causa une telle fureur aux deux chevaliers assaillis, que, sans épargner chair ninbsp;peau, ils frappèrent sur leurs ennemis, doat qua-tre tombèrent bientót expirants. Les deux survivants, pensant garantir ain?i leur yie, senfuirent a vau de route; mais ils fu-rent immédiatement atleiiits et traités comme ve-naient de 1être leurs compagnons. Le roi et le c.bevalier entrèrent ensuite dans la tour OU lis avaient vu entrer les quatre vilains ravisseurs de la reine, de Lucelle et de Frandamelle. Ils renconlrèrent précisément ces hommes qui sen revenaient sur le champ de bataille pour se-courir leurs maitres. Leur affaire fut bientót arrangée. Deux-denti e eux furent massacrés sans aucune pitié. Les deuxnbsp;autres furent épargnés, mais a la condition denbsp;déclarer ce quils avaient fait de la reine et de sanbsp;compagnie. Comme ils obéissaient et conduisaient Ie roi et lamant de Lucelle au donjon, ce dernier, étonnénbsp;de ne pas voir apparaitre le septième chevalier,nbsp;gardien de la septième tour, demanda aux vilains anbsp;quoi cela tenait. Seigneur, répondirent-ils, linfante Axiane, notre princesse, qui aime ce chevalier de tout sonnbsp;coeur, la mené ces jours passés k la chasse... Unnbsp;des nótres nous a assurés hier quelle et lui arri- veraient aujourdhui ou demain au plus tard..... Tant il y a, que vous avez été favorisé par cetto absence; car, si ce chevalier eüt été céans, au lieunbsp;d'etre a la chasse avec madame Axiane, vous nau-riez pu vous échapper do ses mains sans mort ounbsp;prison, bien que votre prouesse soit grande, voirenbsp;extréme... GHAPITRE XII Comment le roi de Sicile et son vaillant compagnon allèrent délivrer la reine, Lucelle et Frandamelle, que des vilainsnbsp;avaient emmenöes pendant quils combattaient. e roi de Sicile, le chevalier de lAr-dente Epée et les deux vilains entrè-I rent dans une salie basse, tout en continuant cos pro La reine. Lucenbsp;étaient toutestrois -vives, attachées fi des piliers avec denbsp;grosses cordes qui rneurtrissaientnbsp;leurs membres délicats. Quand ellesnbsp;apercurent le roi et le jeune chevalier,leur frayeur et leur maladie dis-parurent comme par enchantement. Elles étaient sauvées! Si le roi de Sicile sem-^.^^nressadallerdélierla reine ¦ sa femme, le chevalier nenbsp;fut pas moins empressé knbsp;aller délier la gente prin-ccsse qiii avait norn Lucelle. H I0 fitnbsp;en Irernblant et assez gauchement, anbsp;cause de son émotion, de sorte que lenbsp;roi eut le temps dallcr délier Pranda-melle avant quil out fini, lui, de délier Lucelle. II élait quasi nuit fermée. lis navaient ni bu ni mangé de tout le jour. Navez-vous doncnuls vivres a nous donner.'^ demandèrent-ils aux vilains leurs prisonniers. )OS. le et Frandamelle A, plus mortesqiic |
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nbsp;nbsp;nbsp;Pardonnez-nous, Sire, nou»allons aller quérirnbsp;ce qu'il faut. nbsp;nbsp;nbsp;Allez et faitcs vitcment, dit Ie roi, car nousnbsp;sommes aprement travaillés par la faim, et nousnbsp;voulons la satisfaire. Les deux vilains obéircnt. Quelques instants après, ils reparurent, munis de tout ce qui était nécessaire pour repaitre une compagnie plus affamée encore que ne Iétait celle dunbsp;roi de Sicile, ce qui nétait pas peu dire. Quand Alpatracie, lefils dOnolorie, la reine, Lu-celle et Frandamelle, eurent bu et mangé a leur convenance, ils songèrent tout naturellcment, harasses quils étaient, èi aller se reposer. nbsp;nbsp;nbsp;Bien que nous soyons entrés céans un peunbsp;violemment, dit Ie roi aux vilainsqui les servaient,nbsp;jespère cependant quon ne nous refusera pasnbsp;lhospitalité dun lit?... nbsp;nbsp;nbsp;Vos lits sont prêts, Sire, répondirent les vi-lains. nbsp;nbsp;nbsp;Guidez-nous, alors. Volonliers, Sire. Lors, les vilains les conduisirent dans une grande chambrc oü se trouvaient de soraptueux lits avecnbsp;pavilions dor et de soie et tapisseries a merveil-leux dessins. En faisant Ie tour de cette chambre pour on admirer les orneraents, Ie roi de Sicile souleva une courtine de soie et découvrit derrière lentrée dunnbsp;'¦scalier dont les marches étaient de jaspe et denbsp;porphyre. nbsp;nbsp;nbsp;Quelle est cette montée? demanda-t-il. Oünbsp;conduit-elle? nbsp;nbsp;nbsp;A la Chambre du Trésor, Sire, répondirentnbsp;les vilains. nbsp;nbsp;nbsp;La Chambre du Trésor I nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire., nbsp;nbsp;nbsp;Celamintéresse!... Ny pouvons-nous aller? nbsp;nbsp;nbsp;Nul ny peut entrer, Sire. Mais qui voit lesnbsp;richesses du perron assis devant a assez de quoinbsp;séraerveillcr... ¦ Pour ceux qui ne sont pas curieux, cela peut suffice, en etïet; mais pour nous, qui Ie sommesnbsp;beaucoup, cela ne suffit pas. Nous verrons celanbsp;demain; car, pourlheure présente, je veux dormir. Les vilains allaient se retirer. Le roi de Sicile les rappela. nbsp;nbsp;nbsp;Avant de vous en aller, leur dit-il, dites-nmi par qui cette chambre mystérieuse est si biennbsp;défendue, et quel trésor il y a dedans... Nous ne saurions vous ledire, Sire. - Et pourquoi cela ? Nulle autre personne que la reine Zirfée ny peut entrer. ' Nulle autre? nbsp;nbsp;nbsp;Pas mêrae la princesse Axiane sa fille, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;Cest bien... nous y entrerons demain... Ennbsp;attendant, vous pouvez vous retirer. Les vilains se retirèrent, laissant deux flambeaux. Le roi et le fils dOnolorie se couchèrent sur lun des lits, en ayant soin de conserver leurs armes,nbsp;de peur de surprise. Quant aux dames, ellesse couchèrent sur lautre ut, saus óter les robes et les accoutrements quellesnbsp;Portaient sur ellc. Au bout de quelques instants, tout le monde était endormi, excepté Lucelle, qui ne pouvait sem-pêcher de songer a son hel ami, qui était si présnbsp;dellcl... CtlAPITRE XllI Comment le chevalier de TArdenle Epée, ne pouvant dormir, monta Iescalier merveilleux et rccut, dune demoisellenbsp;mélancolique, un coup dépée qui le renversa. Si Lucelle ne dcrmitpas, on peut croire que le chevalier de 1Ardente Epée ne dormit pas davan-tage, surtout tant que dura la clarté des flambeauxnbsp;laissés par les vilains, tourmenté quil était parnbsp;ses deux blessures, celle de la jambe et celle dunbsp;coeur. Aussitót que ces flambeaux furent éteints, il pensa clore enfin les yeux a 1aide de Pobscurité.nbsp;Mais tout-è-coup sortit de lescalier, dont nousnbsp;avons précédemment parlé, une telle splendeur,nbsp;que le chevalier, croyant a quelquetrahison, prit anbsp;la hate son heaume, son écu et son épée, et raar-cha droit vers cette éblouissante lumière. II mit le pied sur la première marche de jaspe, puis sur la seconde, puis sur les suivantes, et arrivanbsp;ainsi sous un perron soutenu par sept colonnes denbsp;jacinthe, diaphanes et luisantes, surchacunes des-quelles était une image dor merveilleusementnbsp;taillée. Deux de ces images représentaient des effigies dhommes, et toutes les autres des effigies denbsp;femmes, dont laccoutrement était si couvert denbsp;diamants et dautres pierres précieuses que lanbsp;resplendeur de vingt torches allumées neüt punbsp;rendre une plus grande lumière. Chacune de ces statues tenait en la main gauche un rouleau dor, avec lettres latines; lautre main montrait les murailles vers lesquelles ellesnbsp;avaient leur aspect, et oü étaient peintes, par unnbsp;habile artifice, certaines hisloires dont il sera faitnbsp;mention. La première statue était celle dApollidon, em-pereur de Constantinople, magicien des magi-ciens. La seconde statue dhomme était celle dun vieillard, celle du grand philosophe Alquif. Tout joignant, sur lautre colonne, était limage de Médée, la plus experte et la mieux enlenduenbsp;en toutes choses supernaturelles. La statue suivante était celle de la Demoiselle Enchanteresse. La troisième statue de femme était celle de Mé-lye, habile en Tart des sortiléges. Puis venait celle dürgande-la-Déconnue. Puis enfin, la septième et dernière statue re-présentait Zirfée, reine dArgènes, magicienne experte, Jaquelle, pour perpétuer sa 'mémoire,nbsp;avait construit ce perron et ce quil contenait,nbsp;ainsi que lindiquait le rouleau quelle tenait dans |
14 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
14 BIBLIOTHEQUE BLEUE. sa main gauche. De sa main droite elle montrait lentrée du second escalier, dont les degrés étaientnbsp;de saphir blanc, et Ie lambris composé de vigriesnbsp;dont les feuilles étaient dor, et les grappes de ru-bis et démeraudes, avec une infinité doisillons etnbsp;autres bestelettes dun émail si beau quils sem-blaient forges par la Nature elle-même. Le chevalier prenait grand plaisir regarder toutes ces merveilles. En tournant ai-nsi de cóténbsp;et dautre, il avisa un magnifiquè bon accroupinbsp;prés du dernier escalier, et dormant. Le chevalier monta. Lorsquil eut gravi les qua-tre OU cinq premières marches, il apergut un por-tique sous lequel était une porie fermée qui pa-raissait toute en feu. Appuyée contre cette porte, était une demoiselle dassez grande taille, et trés belle, bien quelle eüt le visage un pau défait par lamertumenbsp;et la mélancolie. Sa tête pencbait comme arbrenbsp;plié par le vent, et, comme elle était un peu lourde,nbsp;elle 1appuyait sur sa main gauche. Sa main droitenbsp;tenait une épée nue, du pomraeau de laquelle sor-tait une clarté semblable a celle de la planètenbsp;Mars lorsquelle est le plus en vigueur. Et, biennbsp;quelle eüt les yeux dos, comme personne som-meillante, il lui tombait de grosses larmes le longnbsp;du visage. La voyant ainsi pleurer et Icntendant sangloter, le chevalier se sentit pris dune telle compassion,nbsp;quil nbésita pas a lui adresser la parole. nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, lui dit-il, vous semblez affligée.nbsp;Dites-moi la cause de eet ennui, et jy porterainbsp;remède autant quil sera en moi... A ces mots, la demoiselle mélancolieuse ouvrit les yeux, apergut le chevalier, et lui dit, avecnbsp;autant deffroi que de colère : Téméraire et présomptueuxl As-tu bien osé monter jusquici?... Ahl ton audaeg va recevoirnbsp;sa recompense! Et, sans plus parler, elle étendit le bras, et, dun coup de sa flamboyante épée, transpergalécu,nbsp;le haubert, voire le corps du chevalier, qui tombanbsp;étendu sur la place. Mais, tout aussitót, comme revenue dun profond sommeil, elle sécria ; nbsp;nbsp;nbsp;O Jupiter! Hélas! qu'ai-je fait lü?... J'ai misnbsp;cruellement a mort celui de qui dépendait manbsp;viel... Lors, elle se peneba h genoux vers lui, lui prit tendrement la tête dans son giron et se mit a lanbsp;considérer avec une mélancolie croissante. Cettenbsp;contemplation renforga si bien sou deuil et aug-monta si bien sa douleur, quil semblait que lenbsp;coeur lui dut fendre, et quelle tomba elle-même,nbsp;pamée, sur ce corps inanimé. |
GHAPIÏRE XIV Comment Lucelle, qui ne dormait pas non plus, fut róveillöe par les cris de Gradasilée et se leva pour savoir cc qud-tait devenu sou ami. «tous lavons dit: Lucelle, sol-licitée par lamour quelle portalt il son bel ami, ne dormait pas plus que lui. En entendant les cris et les regrets de la demoiselle, ellenbsp;ne sut que penser, et, invo-lontairement, elle tourna lesnbsp;yeux du coté oü elle a va it vunbsp;se coueber le chevalier. II ny était plus.nbsp;Prise alors dune jalousie inaccoutumée,nbsp;elle se leva it la bate et courut vers len-droit doü il lui semblait que partaientnbsp;les lamentations. En arrivant au perron, elle entendit une voix qui disait piteusement: Ab 1 pauvrelte et raalheureuse Gradasilée 1 quadviendra-t-il de toi, quinbsp;a mis a mort de tes propres mains lanbsp;personne du monde que tu avais plusnbsp;chère, et qui ta donné tant de peine itnbsp;trouver ! O chétivel Ah! plus infortunée quautrenbsp;qui vive eutre les bannis de tout bonheur, voyantnbsp;de tes propres yeux expirer celui que tu aimaisnbsp;plus que toi-mêmel Est-il possible que tu demeure.snbsp;davantage eu ce monde dont tu las chassé?... Ahlnbsp;reine dArgènes, tu mas bien trompee en m'as-surant, lorsque Je suis entree en ce beu de tribulations, qua mon coeur aurait repos en voyantnbsp;celui que je désirais trouver 1... II ne me restenbsp;plus quê me donner Ia mort pour tenir compagnienbsp;a mon ami, du sang duquel mes mains sont souil-léesl... Lucelle, Ienlendant ainsi parler dami mort, se sentit toute remuée et relouniéo, et elle sap-procha plus prés encore de celle qui essayait denbsp;retirer son épée du corps du chevalier pour sennbsp;meurtrir elle-même. Gesl alors quelle apergut sounbsp;ami étendu tout de son long sur le sol. A eet aspect, Lucelle poussa un cri, et avec uuc telle énergie, que le bon qui dormait séveilla ennbsp;poussant de formidables rugissemcnls. Lucelle, effrayée, chereba a senfuir; le bon la retintpar le bas de sa robe ot la renvorsa. Cen était fait delle, si, par une inspiration su-bite, elle ne sélait emparée de 1épée plantec au corps de son ami.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, Au raême instant, la porte ardente s ouvnt avec une telle iiiipétuosilé et un tel fracas que les hani-taiits de dix lieues ê la ronde dureiit assurementnbsp;croire ê la ruine du palais et de toute 1 ile. Lanbsp;flararac traversa les salles et les escaliers, qu elie |
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illutnina pendant une minute, et quelle laissa en-suite dans Fobscurité, ce qui réveilla en sursaut Ie roi et la reine de Sicile. Puis, peu a peu, Fobscurité disparut, et Ie fils dOnolorie se retrouva debout, sain et sauf, biennbsp;étonné de voir devant lui, étendues tout de leurnbsp;long, Lucelle et Gradasilée, qui Ie croyaient mort. Désespéré de Fétat navrant dans lequel était sa belle mie, il se penclia sur elle, la prit dans scsnbsp;bras, et lui donna Ie chaste et suprème baiser quenbsp;se donnent ceux qui se quittent en ce monde, Ienbsp;baiser de Fadieu. La chaleur de ses lèvres recommuniqua la vie a celles de Lucelle, quisoupiralanguissaminent, puis,nbsp;ouvrant les yeux, recounut son amant. Ahl mon ami, lui dit-elle, est-ce que je rêve OU est-ce que jai rêvé?... Ne vous ai-je pas vunbsp;étendu mort, Ie corps traversé dune épée? Madame, répondit Ic chevalier, vous navez pas rèvé... Jétais mort, et vous mavez ressuscité...nbsp;Gest de vous seule que Je tiens la vie, vous seulenbsp;avez Ie pouvoir de me la donner ou de me Fóternbsp;a votre gré,de vous seule dépend mon bien, monnbsp;bonheur et ma fortune!... Comme Ie chevalier pronongait ces mots, Gra-dasiléc se releva, et, Fapercevant sur pied, sain et sauf, elle sécria ; O Gradasilée 1 la reine dArgènes ne tavait pas trompée 1 Et, se jetant les bras étendus au cou du chevalier de FArdeiitc Epée, elle Ie baisa avec une ten-dresse passionnéc, en lui disant ; Ah! mon seul ami Lisvart! Que de males nuits et de pires jours jai endurés pour vous re-couvrerl... Mais, grace aux dieux, maintenant quenbsp;je vous tiens embrassé, ce tourment ne mcst plusnbsp;que du plaisirl... Durant toutes ces caresses, Ie chevalier ne savait que penser, attendu quil navait jamais vu Gradasilée et quil ne savait pas pourquoi elle Fappelaitnbsp;Lisvart, a moins que ce nom ne fut en elfet Ienbsp;sien. Quant k Lucelle, intéressée k ce débat, elle ne prenait pas du tout cela pour argent comptant.nbsp;Fout ce quelle comprenait, cest que son ami,nbsp;avant de Faimer, avail déjk aimé Gradasilée et luinbsp;avait célé cette amourette. En bonne foi, madame, dit Ie chevalier k la demoiselle, je crois que vous me prenez pour unnbsp;3utre, car jamais de ma vie je nai eu daccointancenbsp;avec vous, que je sache... Gornmentl sécria Gradasilié. Nêtes-vous done pas Lisvart, fils du trés redouté empereur Esplan-oian et de Fimpératrice Léonorine? Gelui que jainbsp;Jjfé hors des prisons de Fenchanteresse Mélye?nbsp;Lelui pour lequel je me suis exposée k être misenbsp;a mort?... Et vous ditesque vous navez jamais eunbsp;accoinlance avec moi? 11 ne vous souvient pas denbsp;'^ïadasilée, fille du roi de File Géante ? Vous chan-S^fez bientót dopinion, car je suis elle et nonnbsp;autre! Voilk quinze ans que je suis en ce lieu en-g?at(!, plein de tristesse de vous avoir perdu, etnbsp;'^jourdhui que je vous retrouve, vous me mécon-^aissezl... Madame, reprit Ie jeune chevalier, voilk bien s ressouvenirs inntiles, car je vous declare que |
je ne connais pas plus celui dont vous me parlez que je vous connais vous-même... Jignore quelsnbsp;sont mes père et mère; jignore aussi en quel paysnbsp;je suis né et en quelle religion, ce qui mest biennbsp;ie plus vifdéplaisir que je puisse avoir... Gradasilée Ie regarda alors plus attentivement quelle ne Favait fait jusque-lk, et, k la clarté dunbsp;pommeau de Fépée qui était sur Ie plancher, ainsinbsp;quk la lueur qui sortaitdela chambre ouverte, ellenbsp;reconnut véritablement quelle sétait trompée.nbsp;Ilonteuse et chagrine, elle se retira en arrière. Sur ces entrefaites survinrent Ie roi, la reine et Frandaraelle, bien ébahis de voir Ie chevalier en-tre Lucelle et Gradasilée. Gomme Alpatracie allait ouvrir la bouche pour leur demander ce qui les avait ainsi rassemblés, ilnbsp;avisa k ses pieds Fépée au pommeau reluisant. 11 lanbsp;releva soudain et sécria : nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef! vaillante épée, ce nest pas lanbsp;première fois que je vous ai maniée, et je saisnbsp;(juc vous appartenez au meilleur chevalier dunbsp;monde 1... nbsp;nbsp;nbsp;Ah ! Sire, demanda Ie chevalier, qui était-il ?... ^ Vous Ie saurcz, mais non pas k cette heure, répondit Ie roi. II nous faut, auparavant, visiter lesnbsp;raerveilles de ce lieu. Lors, Alpatracie et sa compagne savancèrent vers les portes ardentes qui, au même instant, furentnbsp;chaiigées en cristal, et tous, sans danger, entrè-rent dans la Chambre du ïrésor. CHAPIÏRE XV Comment Ie roi de Sicile et sa compagnie ontrèrent dans la Chambre du Trdsor, et de la découverte quils y firenl denbsp;l'empereur de Trébisonde, de Lisvart de Grèce, de Pd-rion de Gaule et dOlorius. Comme Ie roi de Sicile et sa compagnie entraient dans la Chambre du Trésor, deux mains apparurentnbsp;dans Fair, tenant une couronne dor enrichie denbsp;rubis, de perles et de diamants, quelles vincentnbsp;poser délicatement sur latête de Lucelle. Puis ellesnbsp;disparurent incontinent, et Fon entendit une voixnbsp;qui disait; Belle pucelle, recevez cette récompense pour avoir mis fin k la plus étrange aventure qui fut jamais. Puis, quatre hautes statues dalbatre, représentant quatre dames avec chacuiie une harpe, se mi-rent k sonner un son si mélodieux, que Ie roi et les autres pensèrent entendre un chant du Paradis;nbsp;et, k bien considérer Ie lieu, en effet, il semblaitnbsp;quil fut celui de la Divinité. Toutautour, sous une couche de pur cristal, étaient peintes, or et azur, les aventures et lesnbsp;glorieux fails d armes de maints personnages illus-tres, depuis Ie temps de Deucalion jusqua ce moment. |
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Les planchers hauts et bas, faits en niosaïque, tons de grisolite et de porphyre, rendaient la placenbsp;si admirable que Ton eüt dit proprement, non quenbsp;cétait Vulcain ou Neptune qui lavait travaillée,nbsp;comme les murs dIlion, inais que cétait Pallasnbsp;elle-même. Au milieu de ce pourpris était aussi un monument de jacinlhe, oü lon avait accèsde tous cótés par cinq marches de marbre gris. Au-dessus étaitnbsp;représenté un grand roi, armé de toutes pièces,nbsp;fors la tète, quil avait fendue dun coup dépée. Unnbsp;chevalier la lui soutenait entre ses bras sur unnbsp;oreiller de drap dor, et portait entre ses mainsnbsp;une petite clef de proësme démeraude et un grosnbsp;cadenas qui tenait close cette sépulture. Tout au-tour étaieut trente-sept rois dor massif, si Iristesnbsp;quil serablait quils fissent deuil. Derrière ces roisnbsp;étaicnt douze nymphes de pierre dazur tenantnbsp;trompes dargent, comme si elles eussent voulunbsp;sonner. Gétait la sépulture de Zarzafiel, souverain de Babylone, lequel, se trouvant au siége do Constantinople avec Ie roi Armato, avait regu un coupnbsp;dépée mortel de Ia main dAmadis. Sa soeur, lanbsp;reine Zirfée, avait fait mettre ses cendres dans unnbsp;vaisseau dor, afin de témoigner, par la magnificence de cette sépulture, de Iamitié quelle luinbsp;portait. Une inscription, en caractères cbaldéens, disait ce que nous venons de rapportcr. Elle ajoutait : n Ce Trésor non pared sera bien défendu jus-quau temps oü Ie plus accompli chevalier ei la plus belle dame du'monde viendront semparer denbsp;la clef etouvrir Ie cadenas, par la vertu de lamournbsp;secret quils auront lun pour lautre. » nbsp;nbsp;nbsp;Gest cl vous, chevalier, et non a autre, quenbsp;sadresse cette prophétie, dit Ie roi de Sicile. Ah ! Sire, répondit Ie Ills dOnolorie, tout honteux, vous avez pouvoir de me nommer lelnbsp;quil vous plaira... Mais je suisbien davis que madame votre fille, qui a commence de rompre lesnbsp;enchantements, prenne la clef et accomplisse Ienbsp;surplus. nbsp;nbsp;nbsp;Volonliers, répliqua Ie roi. Lors, il commanda i Lucelle de sy essayer, ce dont elle sexcusa, priant Gradasilée den fairenbsp;épreuve la première. Gradasilée, belle entre les belles, pensant que si Taventure devait prendre fin par beauté, elle y au-rait bonne part, donna prompt consentement aunbsp;vouloir de Lucelle. Sapprochant done de la statue qui tenait la clef, elle mit tout son effort pour sen saisir ct la luinbsp;oter. Elle ne put y parvenir. Honteuseetrougissante, elle se retira pour faire place k Lucelle. Au moment ou gente princesse savangait, la statue avanga elle-même le bras et lui presenta cenbsp;quelle désirait. Le chevalier do IArdente Epée, voyant cela, en regut un contentement extreme , estimant plusnbsp;d honneur de sa dame que sil eüt oblenu lui-mêmenbsp;toute la gloire du monde. |
Lors, Lucelle ouvrit le cadenas ipii feruiait la tombe, et en souleva la couverture aussi facilementnbsp;que si elle eüt éte de liége ou de sapin. Au même instant, les images de pierre dazur se prirent k sonner leurs trompes dargent, et si haut,nbsp;si haut, si haut, que le bruit en fut entendu parnbsp;tout le palais et quil réveilla ceux qui dormaient,nbsp;enchantés, sous cette lame, sans que personnenbsp;autre que Zirfée en eüt connaissance : lempereurnbsp;de Trébisonde, Lisvart de Grèce, Périon de Gaulenbsp;et le prince Olorius dEspagne. Gertes, je ne sais pas de qui fébahissement fut Ie plus extréme, ou celui du roi de Sicile et de sanbsp;compagnie de voir ces quatre personnes ressusci-ter ainsi, ou celui de lempereur de Trébisonde etnbsp;des siens de se retrouver en lieu si inconnu, entrenbsp;chevaliers armés et prêts k combattre. Gradasilée recounut Lisvart, et son coeur en bon-dit de joie. Toutefois, pour ne pas se laisser aller a un rève, elle ouvrit ses yeux le plus grand possible, pour mieux le voir et mieux sassurer quenbsp;cétait lui. Lisvart la regarda aussi, croyant avoir un fan-töme devaut lui. ClIAPITRE XVIDes propos qu'eureiU ensemble les chevaliers délivrés ct les chevaliers qui les avaient délivré.s, el comment le tils d'0-noloric pria tl combattre lamant de cctlc même princesse. azare ressuscité par Jésus-Ghrist lüt moins ébahi que ne le fut le vieilnbsp;empereur de Trébisonde. II se jeta knbsp;genoux, récita une devote et fervente action de graces au ciel qui la-vait ainsi réveitlé après un si longnbsp;temps ; puis, se relevant, il embrassanbsp;avec effusion ses trois compagnonsnbsp;de sommeil, Lisvart de Grèce, Périonnbsp;de Gaule et le prince Olorius. Mes amis, leur dit-il, je vous sais gré de mavoir ainsi tenu bonnenbsp;compagnie pendant unnbsp;espace de temps que Je nenbsp;puis guère apprécier anbsp;cetteheure... Je nai uullenbsp;conscience de ce qui a pünbsp;se passer et des moyens employee pour me forcer a séjourner _ dan ce tombeau; mais votre présencnbsp;me prouvo que vous vous êtes mi^nbsp;en quête de moi et que vous avez partage monbsp;sort: cestde cela que je vous remercie, c es pnbsp;cela que ie vous embrasse.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ - Siri, répondit Lisvart,.je.ne me rappeBe rien, sinon que nous voilé nbsp;nbsp;nbsp;, mqipstp réjouis, moins pour moi que pour ' mj Puis, tournant les yeux CÜ et 1 comme unnbsp;homme qui sort d uu songe, Lisvart aj |
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LA PRINCESSE DE TREBISONDE. 17 j, J^eudant que Lisvart causait ainsi avec Gradasi-le chevalier de lArdente Epée causait aussi ^cc lempereur de Trébisonde : ^ quot;T Sire, lui disait-il, jai maintes fois entendu t ner de yotre majesté... Votre vaillance et votrenbsp;clamées partout... A ces causes,nbsp;pour cl autres encore, vous avezot aurez toujours gente Lucelle, qui Ie regardait avec curiosité et qui sétonnaitde la ressemblance qui existait entre luinbsp;et sou ami Ie chevalier de l ArJente Epée. Lors, il tressaillit et resongea k Oaolorie, que cette gente puoelle lui rappelait si bieri par sanbsp;grace et par sa beauté. Oiiolorie'. Onoloriel murmura-t-il. Après Lucelle, il apergut Gradasilée, qui! recon-nut. Quant au roi de Sicile et a la reine Miramynie, il ne les reconnut pas, bien quil les eiit vus déjanbsp;quelque part, dans ses courses vagabondes. Gradasilée Taperqul et Ie recor.nul aussi, et elle aussi tressaillit en Ie revoyant. Elle navait pas oublié sou visage, dont les traits étaient si profondément gravés dans sou cceur. Ennbsp;0'jtre, eüt-elle eu des doutes sur son identité, quenbsp;maintenant ces doutes eussent disparu devant lesnbsp;propos de lempereur de Trébisonde, qui venait denbsp;remercier Lisvart. Sa quête était terminée : elle venait de retrouver celui quelle avail lant cberchée. Lors, SC mettant k genoux devant lui, elle lui dit: Ah! mon seul seigneur et ami, seule lumiére de ma vie, seul solcil de mon coeur, je vous re-trouve enfin, après vous avoir si loiigternps cherchénbsp;el pleuré comme mortl Le ciel me devait bien cenbsp;dédoinmagement quil me donne aujourd'hui, pournbsp;toutcs les angoisses et pour toutes les misères quenbsp;jai endurées a voire égard... Le ciel est juste, etnbsp;s il fait attendre sa bonté, il loctroye si è propos,nbsp;que cest plaisir davoir souffert quand on est recompense comme je le suis aujourdhui... Je nenbsp;demande plus rien présentement, puisque je vousnbsp;ail... Lisvart se rappelait quel trouble avaientapporté dans sa vie les faux propos tenus a la princessenbsp;Onolorie touchant la pauvre Gradasilée. 11 savailnbsp;Je mal que lui avait causé cette jalousie mal fondéenbsp;de la princesse de Trébisonde, puisquil avait éténbsp;lorcé de sexiler et de courir les aventures, cher-chant la mort et ne Ia trouvant pas. Mais il nenbsp;pouvait, sous peine dingratitu le cl de déloyauté,nbsp;oublicr ce quavait fait pour lui la filie du roi denbsp;Jlle Géante. Non-seulement elle lavait sauvé dunbsp;eücher que lui avait préparé lcnchanteresse Mé-Jye, et sélait ainsi exposéo è mourir a sa place,nbsp;j^iiiis encore, è la nouvelle de sa disparition avecnbsp;empereur do Trébisonde, elle avait tout quitténbsp;peur se mettre k sa recherche. A ces causes, Lisvart répondi' affectueusenient « Gradasilée ; ,, nbsp;nbsp;nbsp;, gt;lc vous remercie, demoiselle, des marques ^'mitié que vous ave?, bien voulu me donntr... 'Ons naure?, pas obligo un ingrat, je vous le dis.nbsp;O vous apparliens corps et coeur, et^ ii toute heurenbsp;oo jour OU de Ia nuit, lorsque vous aurez besoinnbsp;lïioi, je serai prêt k vous faire service... |
en moi un loyal serviteur, bien que je ne sois pas de la mêine religion que vous... nbsp;nbsp;nbsp;Je regrette beaucoup, mon jeune ami, quenbsp;vous ne soyez pas chrétien comme moi, réponditnbsp;Iempereur; mais votre défaut de paiVn nexclutnbsp;pas les qualités que jaime è reconnaitre... Vousnbsp;mavez assisté de votre courage en rompant lesnbsp;enchantements qui nous retenaient prisotiniers aunbsp;fond du tombeau du soudan de Babylone, Lisvartnbsp;de Grèce, Périon de Gaule, le prince Olorius etnbsp;moi ; je vous dois de la reconnaissance pour cenbsp;service et de lamitié pour la faQon dont vous la-vez rendu... Cette reconnaissance ne vous fera jamais défaut... Cette amitié vous est acquise dès cenbsp;moment... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit le roi de Sicile, vous êtes tenu a luinbsp;plus que vous ne pensez... nbsp;nbsp;nbsp;Je le crois, répliqua le vieil empereur en bai-sant è la joue Iamant de Ia gente Lucelle. Ce dernier, sapercevant alors que Gradasilée avait laissé Lisvart seul, alia droit vers lui. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, lui dit-il, jai eu maintes fois loc-casion dentendre vanter votre prouesse... Vousnbsp;êtes le parangen de la chevalerie, et nul, jusquici,nbsp;na CU Ie glorieux bonheur de vous vaincrc... Celanbsp;teute mon jeune orgueil. Jai soif de renommée,nbsp;et le meilleur moyeii den acquérir, le meillcur etnbsp;le plus difficile, je le sais, cest de madresser aunbsp;plus vaillant chevalier du monde, cest-k-dire anbsp;vous, seigneur... Me ferez-vous lhonneur de com-baltre avec moi?... Gétait le fils qui provoquait ainsi le père 1 Lisvart, bien quatliré par la sympathie vers ce jouvenceau si plein dardeur et de courage, ne putnbsp;sempêcher dacceptcr le cartel quil lui proposait,nbsp;saus quune voix secrète Iavertit des liens qui ren-daient ce cartel impossible. nbsp;nbsp;nbsp;Jaccepte volontiers, répondit-il, Oh ! je veux vous laisser respirer, seigneur! reprit le chevalier de lArdente Epée. Ce nest pasnbsp;pourlheure présente... nbsp;nbsp;nbsp;Fixez done vous-même lheure et Ie lieu, ditnbsp;Lisvart. En attendant, voici mon gage de combat. Et, en disant cela, Lisvart jeta sou gantelet aux pieds du fils dOnolorie, qui savanga pour le ra-masspi. Mais Alpatracie, ledevangant, larrêta et lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Vous mavez sauvé la vie, chevalier, ainsinbsp;què la reine ma femme ct k la princesse ma filie.nbsp;A ce tilre, je me crois autorisé è vous prier denbsp;dilférer ce combat .. Jy consens volontiers, répondit Iamant de Lucelle. Je vous sais gré de cette docililé, chevalier, répliqua le roi de Sicile. Lors, savanqant vers Lisvart, il lui remit son épée et lui raconta comment il lavait eue. 'Je suis trés aise de la retrouver, répondit lamant de la princesse Onolorie, trés aise en vé-rité, car jy tenais beaucoup... 8® Serie. |
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BIBLIOTHEQUE BLEUE,
GHAPITÏIE XVIIComment Ieniperetir de TrébisOnde et sa compagnie ailèrent Irouver Ie chevalier de la sixiême tour, blessé par Ie flisnbsp;dOnolorie, et comment il se trouva qu il était Ie frère denbsp;Gradasilée. ais conime ils devi-saient ainsi Jas uns ot les autres, laubenbsp;du jour viiit a pa-rüttre, Ils dfisceudirent dans la cliambre oiinbsp;Ie rui de Sicile availnbsp;dormij et oü ilsnbsp;Itoüvèri'fll assemblês leS valets dünbsp;chaleau, qui sétaierttréveillés deffroinbsp;au bruit des Irompeites dargent desnbsp;statues. Au moment oö ils entraient,nbsp;lun de Ces hommes savahga vers lönbsp;Ills dOnolorie et lili dit; Sire chevalier, Gfadamarte, qne vous avez combatlua la dernière tour,nbsp;vous prie dè voulnir bien lo vönir voirnbsp;ttvant uuii iie fneure... Est~il done a cö point défail? Oüi, seignéui'chevalier^ il setrolivetrès affaibli par Ie sang quil a perdu la uuit derilièCe... II vousnbsp;estime tarit, qüil tiendfa «on éme allégée si vousnbsp;YouleZ lui faice ce bién de Ie visiter. En énteudant Ce nom de Gradamarte jeté Ift par Ie valet, Gradasilée soupqonna ce qui était vrai, quenbsp;ce chevalier pöuvait bién êtré son frère, et ellenbsp;sécria : O Jupiter! Quest Ceci? serait-cö vCaiment au fils du roi de lile Géanteque ce malhetlr seraitnbsp;advenu ?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui^ madame, tépOndit Ie vale^ cest a lui-mêrtie et hou è nul éutre... nbsp;nbsp;nbsp;Hélas I Ceprit Gradasilée, je vois bien que lanbsp;fbrtdne n est paslasse encore de maccabler! Cestnbsp;done mon propre frère qui se meurt l... PourDieu!nbsp;ami, cdnduisez-ttioi vitement auprès de lui, etnbsp;peüt-être que ma mort et la sienne saccompagne-ront sans tardei*!».. nbsp;nbsp;nbsp;Allons-y tous, 'dit Ie roi de [Sicile; il méritenbsp;eet honneur. Lors, ils y fuéent conduits, et ils tfouVetent Gradamarte gisant sur ün lit, blessé de plusieursnbsp;plaies, doritla plus graté était celle quil avait requenbsp;^ la jambe, laquelle on ne pouVait patvenir è étan-cher. Gradasilée, plus morte que vive, se laissa tom-ner entre ses bras, et y demeura un assez long uamu » nbsp;nbsp;nbsp;sans poiivoir prolércr uue seule P e, tant elle avait Ie coeur serré, |
L,a vue de sa soeur et des personnes qui 1ao-compagnaient récönforta un peu lè pauyre blessé, qui, oubliant lö piteux état dans lequel il se trou-vait, se leVa sur son séarit et accola tendrementnbsp;Gradasilée en lui disant: Ah 1 chère soeur! que de fois Vous avez été appelée et désirée par moil... Coinme voire vuenbsp;me fait du bien I Moit coeur, prés de mourir, senbsp;sent quasi ressuscité en senlatit battre Ie vótre I...nbsp;Dieux immortels 1 que vos noms révéréssoieut louésnbsp;et feraerciés, puisquil vous a plu de permeltrenbsp;quavant de quitter Je monde je pusse erabrassernbsp;ceile que jaitne ct que je regrette plus que manbsp;propre vie!... Gradasilée, entendant son frère parler encore si fermeraent, reprit coöür, et la parole lui étantnbsp;revenue avec 1espétance, elle murmura ; Ghef frère ét ami, si volre mort et votre vie sortt, en effet, è la disposition des dieux, ct sils ontnbsp;ordonné de Vous priver du monde, je vous supplie,nbsp;avant qne vos yeux ue soientclos, de meltré fiti amp;nbsp;mes jours de vös propres mains, atln quo nos amosnbsp;puissent ainsi partir de compagnie, et que nousnbsp;fnssions ensemble Ie vojage suprème que loii nenbsp;fait quuiie fois, et que nous ne soyons ja uais sé-pSrés soit aux Enfers, soit aux Champs-Elysées,nbsp;selon leur bon vouloir!... Getle parole dite, lés larmes de Gradasilée se miröntè cooler è torrènl, si bien que LisVarl, com-prCnant Ié mauvais elTet de ces larmes sur Grada-martö, retlra la pauvre demoiselle en arrière etnbsp;essayade ld Céconf'orter par de bonnes paroles. II ynbsp;réussit, paree quil était Lisvart, cest-è-dire, lanbsp;persöiiiie que Gradasilée airaait Ie plus au monde. Pendant ce temps, Ie chevalier d(! l'Ardenle Epée s'était approché du blessé, qui 1avait faitnbsp;demander. Gradamarte sexcusa dabord dc lavoir dérangé; puis il ajouta: Sire chévalier, si Jai éte assez hardi pour vous faire venir jusquè mol, qui ne pouvais allernbsp;jusquè vous, si jai voulu voils voir et vous parlernbsp;avant do monrir, pa èié k cause de 1estmie pro-fonde et sincere que je ressens pour votre caractèrenbsp;et pour votre haute vaillance. Vous mavez laissé lanbsp;vleqüand vous pouviez machever. Gest une vertunbsp;qui nappartient quanx robusles et aux glorieuxnbsp;commo vous serez ünjour... Par ainsi, jcpronvenbsp;Ie besoin de vous dire que jemporte en mourantnbsp;votre image gravée dans mon coeur, et qne ma der-nière pensée Sera parlagée entre ma bien-aiméenbsp;soeur etvousen deux parties égales, saus quaucunnbsp;de vous ait ie droit de se plaituire de ce parlage-.- nbsp;nbsp;nbsp;Vous vivrez, Gradamarte, vous vivnz l.-- nbsp;nbsp;nbsp;Je ne lespère pas, sire chevalier. En tout cas, si mes jours sont prolongi'-s encore, si je dois vivre assez pour öüblier que j ai été sur Ie point ctenbsp;mourir, je veux être vfltrc en toütes choses, etnbsp;avoir votre amitié, la plus prccieüse riciiesse quenbsp;je puisse ambltionner. Je vous obéirai, servirai enbsp;cftrnplairai en tout et paftout, cotnrae ** P ,nbsp;de hie cominandéC, faisant ainsi entendre anbsp;monde que la vertu peut plus que toutes ie» tornbsp;dés plus foCts, car, par voire vertu, vousnbsp;vaincré rria volohté, sur laquelle nul autre qunbsp;dieux navail puissance...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. ^ . Le fils dOnoiorie, fier de 1 honneur quo mi tM- |
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LA PRINGESSE DE TREBISONDE,
rarlamarte était encore dans les bras du jeune chevalier,nbsp;sou nouvel ami, lorsquounbsp;viiit prévenir Ie roi de Sicilenbsp;et Tempi reur de Trébisondenbsp;que la princesse Axiane al-lait bieulöt arriver avec Ienbsp;chevalier de la sepiièraenbsp;tour. Lors, chacun courut aux armos ot Ton barricada avecnbsp;soin touies les [lorles. Puis on snccupa adélivret les prisonniers, au nombrenbsp;gi'missaient depuis un long sycc sa troupe avant quelle nentrat au clialeau... lais Pcrion de Ganie, Tun des plus gentils et desnbsp;P os courtois princes de ce temps, fut dune onbsp;idon contraire. II serait ineilleur, dit-il, denvoyer quelqu sail Gradamarle, voulut lui prouver incontinent cornbieii il y élait sensible, et il lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chefl seigneur Gralamarte, si lanbsp;gloire des combats doit êlre présentée èi celui anbsp;qui elle est justement due, je vous dois bien offrirnbsp;mon épée... Jesuis vólre commevousêtesmien 1... Ge disant, il tira son épée du fourreau, ralt un genou en terre, et la lui présenta. Gradamarte, ne pouvant se lever pour lui ren-dre eet honneur, joignit les mains et étendit les bras vers son jeune arni en lui disant : nbsp;nbsp;nbsp;Embrassons-nous, chevalier, pour quo notrenbsp;amitié devienne irrevocable! Ils sembrassèrent de bon coeur. GIIAPITRE XVIII Comment, au moment oü lon attenclait la princcsse Axiane, on vit arrivor la demoiselle Alquife, et comment lempe-reur de Trébisonde et sa compagnie sembarquötent sur Ienbsp;navirc qui lavait amende. de cinfiuatile, qui temps dans un cul de basse fosse, enchainés auxnbsp;pieds^ aux mains et au cou, quasiment saus nour-rilure, et parrni lesquels so trouvaient des amis dunbsp;roi de Sicile et de Tempereur de Trébisonde, énbsp;savoir: Adariel de Naples, Suycie, et Abies dIr-lande, toustroisenfantsdu roiCddadaii; Vaillades,nbsp;Ids de don Bruneo; Ie comle dAla.stre, Alargue etnbsp;luelques auties. lous, aprés mainles aventuresnbsp;Wdrepnses cn vue de relrouver Tempereur et sesnbsp;i^otnpagnons, et trop prolixes pour vous étre ra-coutées, étaient venus choir eiilro les mains denbsp;I onctianleressc Zirfée, qui les avait emprisonnes. |
La reconnaissance opérée, on dut songer au pol'd qui savangait. L'empereur de Trébisonde et pelques aulres chevaliers furent davis quil Tilled courir sus a Tinfanle Axiane et la surprendrenbsp;dentre nous au devant delle pour lui annoncernbsp;les évéiieraents qui se sont passés en son absencenbsp;et lui dire que si, raalgré notre presence au cha-nbsp;teau, il lui plait dy venir loger, elle y sera recuenbsp;avec toutela révérence quinspirent son rang et sanbsp;beauté. Chacun se rangea a cette opinion si chevale-resque, et, comme on cherchait qui on pourrait envoyer en ambassade a Axiane, Ie roi de Sicilenbsp;remonlra que Frandamelle seule était capable denbsp;bien remplir cetle mission délicate. nbsp;nbsp;nbsp;Car, ajouta-t-il en apprenant de la bouebenbsp;dune femme Ie désastre de sa fortune, la princessenbsp;en sera moins irritée et, en tout cas, la fureur quinbsp;la surprendra ne pourra amener quant et soi unenbsp;vengeance aussi prompte que si elle avait Tuii denbsp;nous devant elle... Frandamelle partit incontinent, on compagnie dun écuyer, et ils se dirigérent, sans pordre denbsp;temps, vers une maison de plaisance que la prin-CHsse Axiane avait au bord de la mer, el oü ellenbsp;sétait arrêtée avant dentrer au chateau. Mais, presquaussitot, Frandamelle reparut en signalant Tarrivée dun vaisseau merveillcux,nbsp;raonlé par neuf demoiselles vetues de satin blanc,nbsp;et tenant chacune une harpe. On alia au devant delles, et on reconilut Alquife parmi ces neuf demoiselles blanches. Le fils dÖnoiorie la reconnut aussi pour celle qui Tavait prié de cesser le combat conlre Esplan-dian, en la Montague Défendue. nbsp;nbsp;nbsp;Ma grande amie, lui dit-il, permettez-moi denbsp;vous baiser, en récornpense du travail que jai eunbsp;pour vous trouver 1 Et il Tembrassa, en efiet. nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, répondit Alquife enle saluantnbsp;humblement, vous savez le désir que jai de vousnbsp;faire service, et corabien je suis votre... Lisvart et Périon furent étonnés de voir quAl-quife connaissait ainsi le chevalier de TArdente Épée, quils ne connaissaient pas autrement, eux.nbsp;TüUtefois, ils ne lémoignèrent rien de leur éton-nement, et, aprés avoir regu la demoiselle commenbsp;elle le méritail, ils lui demandèrent quelques nou-velles. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneurs, leur répondit-elle, Urgande ctnbsp;mon pére vous saluetit en toute bumilité, et vousnbsp;mandent par mni que vous eiilriez tous eu fce na-vire, et saus dilTérer... 11 faut que vous revenieznbsp;vers coux qui vous attendent depuis si longtemps,nbsp;et pour qui votre absence a êté une longue an-goisse... Le vieil empereur de Trébisonde, comprenant que ce nctait pas sans raisoii quUrgando ct lenbsp;sage Alquif leur mamlaicnt de telles paroles, et,nbsp;dailleurs, trés désireux pour sa part de revoir lesnbsp;geus et les choses quil avait autrefois Thdbitudenbsp;de voir et daimer, répondit devant tons a la demoiselle Alquife : Ma grande amie, nul dc nous ne voudrait désobéir aux deux jcrsonnes au iiom desquellesnbsp;vous veilez dc nous parler imus leur devoiis tropnbsp;pour cela. Quant a rnoi, jo suis toüt prèt. Autant e'ii dire les aulres. Une heurc aprés, ils gembarquaient. |
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CHAPITRE XIX Comment le soudan cle Babylone senamoura en songcant la princesse Onolorie. erapereur de Trébisonde ot sa com-\nagnie, après avoir navigué de longs ï|ours sur la mer océane, et traversénbsp;une partie de la Méditerranée, battusnbsp;des flots, retardés, ballottés, décou-vrirent enfin a vue doeil la fameusenbsp;et grande cite de Trébisonde. IIs se livraient deji a la joie du retour, lorsquen approebant de plus prés ils virent les ondes couvertesnbsp;dune infinite de galères, de brigan-tins, de navires de toutes formes, quinbsp;étaient récemment arrivésnbsp;dans ces parages. Ce qui leur causa plus de peine encore, ce futnbsp;lorsquils apprirent,par unnbsp;esquif envoyé a la découverte, quenbsp;cette Rotte était celle du soudan denbsp;Babylone, qui y était en personne,nbsp;ainsi quo le témoignaient les ban-nièreset les banderolles de son vaisseau. Nous allons vous dire è quelle occasion cetle en-Ireprise. II peut vous souvenir encore que Zarzafiel, soudan de Babylone, était mort au siege de Constantinople. En son absence, i! avait laissé quelquTin pour gouverner en son lieu et place. Ce quelquun,nbsp;sachant Zarzafiel mort, se fit couronner et usurpanbsp;le litre qui appartenait h autrui. A cette occasion,nbsp;il épousa la fille du roi dEgypte, belle entre lesnbsp;plus belles, de laquelle il cut deux enfants que lanbsp;mére porta dune même ventrée, fils et fille, tousnbsp;deux doués de ce que Nature peut pour rendre Ianbsp;créature parfaile. Le fils se nommait Zaïr et la fille Abra, lesquels, croissant en age, crurent aussi en grace, en force,nbsp;en beauté, si bien quil ny avait, dans tont Iem-pire, ni gentilhomme ni pucelle qui les égalat lunnbsp;et Iautre. Le soudan, père de Zaïr et dAbra, mourut,^ après avoir donné lordre de chevalerie amp; son filsnbsp;avec la solennité qui convenait si haut prince. Zaïr était aimé ; il siiccéda tout naturellement « son père, qui 1était moins. Or, il advint quune nuit, pendant les fêtes du cquronnement, Zaïr eut une vision. II luinbsp;voir le dieu Mars, accompagné du petit |
Cupido, et chacun de ces dieux essaya de lattirer a lui et do le ranger exclusivement sous sa lol. Zaïr était perplexe. Mars le menacait et Cupido aussi. Le dieu des batailles, pour parvenir é ses fins, lui ramentevait ses victoires, car Zaïr en avait déjanbsp;gagné sur les ennemis de son père, et il lui faisaitnbsp;comprendre quil ne les avaient obtenues que parnbsp;sa protection particulière. « Ce nest rien encore, ajouta-t-il i jc laide-rai de telle sorte, que tu subjugueras non-seule-ment Terapire de Constantinople, inais les Parlhes ne sauront plus te résisler, et tu les disperserasnbsp;comrne fait le vent des grains de poussière!... Si,nbsp;au contraire, tu me laisses podr suivre cc petitnbsp;dieu avcugle ct enfant, la gloire que tu as con-qiiise jusqiia présent se retirera de tol bien loin,nbsp;si loin que tu nauras désormais rien autre chosenbsp;que ruine en tes affaires!... » Zaïr, intimidé, congédia Cupido et se rangea imuiédiateraent du coté du dieu Mars, ne voulantnbsp;doréiiavant servir que lui. Le fils de Vénus, marri et irrité de se voir ainsi abandonné et méprisé, tira de son carquois unenbsp;fièche ferrée dor, et la décocha a Zaïr en pleinnbsp;coeur. Tont aussitót lui apparut, dans tout le rayonne-ment de la grace et de la beauté, une princesse merveilleuse, si merveilleusemeut belle, quil ennbsp;demeura corame transi et comme pamé. « Zaïr, dit Cupido, tu sauras ce quil en coüte pour ine braver! Cette princesse que tu vois, lanbsp;plus divine des femines en perfections avouées ounbsp;secrètes, te fera un jour mourir pour son amour...nbsp;Regarde-la bien a loisir, afin que ses traits charmants ne sen gravent que mieux devant tes yeuxnbsp;el dans ton cceur... Regarde-la et admire-lal...nbsp;Gest la b(ille princesse Onolorie, fille de Iempe-reur de Trébisonde!... » Cupido ayant achevé ces mots, disparut, lais-sant Zaïr en telle peine quil se roveilla comme en sursaut, ayant toujours devant les yeux de 1 esprit la perfection de Tadorable créature qui venaitnbsp;de lui apparaltre. Il fit mille et mille tours dans son lit et ne put former Iceil jusquau jour, soupirant sans eessenbsp;après cetlc belle apparition qui lui causait encorenbsp;des fréinisseinents delicieux de la plante des piedsnbsp;a la plante des cheveux. 0 bon Jupiter! murmura-t-il obsédé paiquot; cette vision. Je to supplie bien humblement, ou denbsp;Irancher le fil de nia vie, désormais tourmentee,nbsp;ou de donner allégeance aux désirs amqureux qu®nbsp;je ressens pour celte belle inconnue qui s appelnbsp;la princesse de Trébisonde!... |
LA PRINCESSE LE TREBISONDE. 21
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CHAPITRE XX Comment Ie soudan de Babylone, qui dépörissait damour, se seiitit rdcoaforlö par Ic conseil de sa soeur, la bellenbsp;Abra. ^P pggtg gQpjg 1impression de cette amoureuse vision pendant plu-sieurs jours et plusieurs nuils. IInbsp;devint mélancolique et rêveur, etnbsp;s'ctuflia ö füir toutes les occasionsnbsp;do distraction, voulantse nourrirnbsp;exclusivemeiit de eet agróable poi-I son (jui letuait è petits coups. ' Chacun des personnages ordi-naires de sa cour, en Ie voyant ainsi dépérir, se deinandait quellenbsp;nialadie il pouvait bien avoir, etnbsp;.on ne comprenait pas que les mé-' deerns qui Ie soignaient ne pussentnbsp;pas Ie guérir, payés quils dtaientnbsp;pour cela. Ilélasl lainour est un mal que les médecins les plus habiles nenbsp;savent pas guérir, bien que Ie re-^ rnède it employer soit Ie raoins coü-teux et Ie plus facile de tous. Done, les médecins du soudan de Babylone avaient jeté leur langue aux chiens, honteux detrenbsp;ainsi forces de confesser leur influence et leur in-fériorité, et, dun autre cóté, trés marris de cettenbsp;inyst(''rieuse maladie qui raenaoait demporter leurnbsp;auguste malade, et, avec lui, les ressources dontnbsp;ils vivaient si bien. ' Car Zaïr sen allait vers la tombe, cela était évident pour tout Ie monde, pour les intéressés cornme pour les indifférents. A Ic voir ainsi jaune,nbsp;amaigri, débile, mélancolieux, on comprenait quenbsp;la vie se retirait de lui et que, dun jour a lautre,nbsp;d allait sen aller rejoindre son père dans Ie tom- . La belle Abra, soeur de Zair, ne fut pas la der-tiiére, on Ie pense bien, a sapercevoir du mal-êtro ^u^uel sou frère était en proie depuis quelque Dabord, elle se tut, non par indifference, car ®le aimait Zaïr, mais, au contraire, par discré-bon. 11 nest pas toujours bon, en effét, que lesnbsp;J.®anes ülles se préoccupent irop des reveries desnbsp;leuues garcons, mêmc^orsque ces jeunes gareonsnbsp;sont leurs parents. Gependant, en face de ces ravages apparents d une maladie mystérieuse, la belle Abra rait denbsp;cote sa pudeur de pucelle et ne laissa parler ennbsp;Re que son affection pour son frère. Ie nbsp;nbsp;nbsp;elle entra courageusement dans |
reirait oü il se célait a tout Ie monde pendant des journéesentières, et, Ie trouvant accroupi tou tnbsp;rêveur sur un lit de drap dor et de soie, elle sap-procha doucement de lui, et lui posa la main surnbsp;iépaule. Zaïr tressaillit et releva la tête, contrarié detre ainsi arraché a sa vision. nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 cest vous, ma soeur I murmura-t-il dunnbsp;ton radouci et dun visage moins farouche. Oui, cher frére, cest moi qui viens savoir pourquoi vous vous célez ainsi a tout Ie monde... Je souffre, répondit Zaïr en soupirant : Je Ie sais, mon cher frère, je Ie sais, car cest Ie bruit général, et chacun prend une vivenbsp;part è volre mal, mais sans Ie connaitre... Quelnbsp;est-il done, ce mal mystérieux qui vous consumenbsp;ainsi et qui menace de vous emporter si vous nynbsp;prenez garde?... Je lignore, répondit Zaïr en rougissant un peu. Vous lignorez? demanda la belle Abra en regardant lixernent son frère entre les deux yeux. Zaïr ne répondit pas. nbsp;nbsp;nbsp;Ne suis-je done plus votre araie, votre soeur?nbsp;demanda la belle Abra avec une voix caressante. Toujours, et plus que jamais! répondit Ie jeune soudan avec vivacité et en embrassant ten-idrement sa ceur. Eh bien, alors?... Le soudan soupira de nouveau, mais il ne répondit pas. Ce soupir répondit éloquemment pour lui! Seriez-vous amoureux, cher frère? demanda la gente pucelle en hésitant un peu, par pudeur. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, répondit Zaïr. nbsp;nbsp;nbsp;Eli bien ? reprit Abra, étonnée. nbsp;nbsp;nbsp;Cela ne mempêche pas detre le plus mal-heureux des hommes 1... nbsp;nbsp;nbsp;Mais vous nêtes pas un homme, mon chernbsp;frère, vous êtes un prince puissant, riche, jeune etnbsp;beau!... Quelle femme au monde oserait vous ré-sister? Vénus elle-même serait heureuse et fiérenbsp;detre aimée de vous et de vous aimer 1 Le soudan se contenta de soupirer de nouveau, et plus fort encore que les précédentos fois. nbsp;nbsp;nbsp;Vous meffrayez 1 sécria Ia belle Abra, quinbsp;commengait è n'y plus rien cornprendre. nbsp;nbsp;nbsp;Allons, murmura Zaïr, je vois bien quil fautnbsp;que je vous raconte tout... ^ Racontez, cher frére, racontez vitementl sempressa de dire la belle et curieuse prineesse. Zaïr hésita un instant, puis, décidé par le regard éloquentdesa soeur, qui sétait emparéede ses mains et les pressait tendrement dans les siennes,nbsp;il lui dit : nbsp;nbsp;nbsp;Jai eu une vision... nbsp;nbsp;nbsp;Une vision ?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui... nbsp;nbsp;nbsp;Une vision vous cause tout co mal?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, ma chère soeur... Le dieu Mars et lenbsp;dieu Cupido me sont apparus et mont forcé de menbsp;prononcer entre eux... J ai balance quelque temps;nbsp;puis, songeant aux victoires que j ayais déjè rem-[lortées par lefficace protection du dieu des batail-les, et k celles que je pourrais encore remporternbsp;par la suite, grace a lui, je me suis rangé de sonnbsp;cóté... |
BIBLIOTHEQUE BLEUE,
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nbsp;nbsp;nbsp;Ge qui a naturellement irrité Ie méchantnbsp;dieu Cupido?... nbsp;nbsp;nbsp;Vous lavez deviné, raa chère soeurl... Alors?... Alors, pour se venger de ce choix, Cupido a fait paraitre, devant mes yeux éblouis, la plusnbsp;belle personne de la terre... Qui peut-clle être?... Une princesse chrétienpe, hélas 1 Un princesse chrétienne ? Oui, ma soeur... Et comment se nomme4-eUe ?... Cest la princesse Onolorie, la fille de 1em-pereur de Trébisonde... La princesse Onolorie? Oh 1 alors, cher frère, réjouissez-vous et espérez!... Pourquoi cela?... Ignorez-vous done que Ie vieil empereur de Trébisonde est absent depuis longtcmps de cheznbsp;lui, sans quon eii ait jamais entendu vent ninbsp;voix?... nbsp;nbsp;nbsp;Gest vrai... Mais quen concluez-vous? Jen conclus que lempire de Trébisonde est fort mal gardé, et que la princesse Onolorie nenbsp;doit pas être mieux gardée que lui. Allez-y amp; lanbsp;tete dune armée, et adressez-vous h limpéra-trice... Elle ne vous refusera pas sa fille, si vousnbsp;la lui demandez de celte fapon-la... nbsp;nbsp;nbsp;Si, eependaiit, raalgré cela, elle me la refu-sait?... nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien! vous en seriez quitte peur lenle-ver1... nbsp;nbsp;nbsp;Vous avez raison, raa soeur, vous avez raison 1nbsp;sécria Ie soudan de Babylone. Vous étes aussinbsp;bien avisée que vous êles belle 1... Je suivrai cenbsp;couseil que vous me donnez la si fort a propos pournbsp;mon bonheur et pour mon reposl... CIIAPITRE XXI Comment !e soudan de Babylone, grace a ldloquence et a la beauté de sa scEur la princesse Abra, put lever une formidable armée el aller en Trébisonde pour enlevcr la bellenbsp;princesse Onolorie. Zaïr, tout réconforté par les paroles de sa soeur Abra, fit immédiateraent assembler tous les rois,nbsp;princes et seigneurs présentement de séjour en sanbsp;cour, pour les decider faire en armes avec lui Ienbsp;voyage de Trébisonde. Mais il comprit que son éloquence pourrait échouer, malgré tous ses efforts, et, pour mieuxnbsp;réussir dans cette seduction, il pria sa soeur denbsp;parler en son lieu et place. , La princesse Abra accepta cette mission. Elle etait spirituelle, elle se savait belle: double raisonnbsp;pour être irrésist bic 1 |
Les princes élant assembles dans la salie du con-seil sur 1 invitation pressante du soudan, elle sy rendit, sans même avoir pris la peine dajouternbsp;quelques attraits de plus ci ceux dont elle était sinbsp;richement pourvue. Quavait a faire lArt, la oü lanbsp;Nature navait rien lai;sé fi faire ? Qiiatid elle parut, ce fut un concert de raurmu-res flatteurs qui volligèrent de bouche en bouche porame aulant dabeilles, bourdonnement dont lanbsp;belle Abra ne fut pas importunée Ie moins dunbsp;mondei... Pour mieux faire coraprendre lassurance avec laquelle la soeur de Zaïr se présentait devant cettenbsp;assemblee de princes païens, il faut dire que lanbsp;plupart briguaient rimniieur de lavoir a femme etnbsp;quelle avail eu la coquetterie de se promettre anbsp;tous sans se promettre ti un seul. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneurs, dit-elle dune voix raélodieusenbsp;comme du cristal, Ie soudan de Babylone, monnbsp;bien-aimé frère, a eu, il y a quelque temps, unenbsp;vision dont je dols vous faire part, car elle doitnbsp;aboutir a la gloire générale aussi bien quèi lanbsp;gloire particulière. Abra sarrêta un instant; puis elle reprit, au milieu du plus profond silence : Le grand Jupiter et Ie grand dieu Mars ont daigné lui apparaitre pour lui commander dentre-prendre la conquête de Trébisonde... Aulrernent,nbsp;ainsi quils len ont averil, il en serait chatié, etnbsp;rions avec lui... Si nous leur obéissons, au contraire, notre gloire est certaine et notre victoirenbsp;assurée... Zaïr épousera la princesse Onolorie,nbsp;fille de lempereur de Trébisonde, et il sortiranbsp;deux un chevalier tellement accompli, que le so-leil ne reluit pas plus enire touies les étoiles, quenbsp;ne reluira sa renommée entre toutes les autres,nbsp;de rOiient fi LOccident... Par ainsi, seigneurs, ai-dez le soudan dans celle honorable entreprise, etnbsp;vous en augmenterez dautant votre reputation,nbsp;déji si grande!... Ce sera, pour chacun de vous,nbsp;une occasion de plus de faire preuve de vaillancenbsp;et, en même temps, dobéir k nos dieux, ce dontnbsp;je téraoignerai, car, quoique femme, je serais vrai-ment l'achèe quune si glorieuse entreprise sefièc-tuAt hors de ma presence... Je serai avec vous pournbsp;me réjouir des succes de vos armes, autant a causenbsp;de vous qua cause de mon bien-aimé frère... La belle Abra cessa de parler, et le rnême mur-raure flatteur qui avail accueilli son entrée dans la salie du couseil accueillit co discours si habile-ment arrange. Chacun applaudit, et la conquête de Trébisonde fut résolue. On se dispersa au plus vite pour senbsp;réunir plus vite encore, si bien, quau bout denbsp;quelques jours, il y eut une telle affluence de gensnbsp;de pied et de cheval, quo la terre en fut couvertsnbsp;et la mer aussi. Ou se disposait amp; partir. Au moment d^entrer en mer, la belle Abra prit ö part son frère Zaïr et luinbsp;dit :nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. , nbsp;nbsp;nbsp;Mon cher frère, il faut nemployer la violencenbsp;onvers les dames que lorsquori no peut pas lairenbsp;autrement... Pour ne devoir la princesse Unolori^nbsp;(luè la douceur et a la courtoisie, et non a la lorct,nbsp;emportez avec vous le plus de joyaux quo vonbsp;pourrez, lesquels vous offrirez a votre belle atnbsp;avant que den venir Ma dure exlremite des ai-raes... |
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Vous parlez dor, ma chère soeiir, répondit Zaïr, et je suis honteux de ne pas vous avoir de-vancée dans cette pensée... Je vais réparer au plusnbsp;vite eet impardoniiable oubii... Et, en effet, Ie jeune soudaa fit metlre en son vaisseau les plus précieux joyaux 'juil put trouver,nbsp;puis il sernbarqua et donna Ie signal du depart. C'est ainsi que la puissante armee fit voile droit en Trébisonde, et vinrent y surgir un peu avantnbsp;larrivée du vieil empereur et de sa compagnie, GllAPITllfi XXII Comment Ie vieil empereur de Trébisonde, ayanl pris terre avec ses compagnons, en-voya la demoiselle Alquifc auprös de l'impé-ratrice, pour la préparen 4 son retour, ien étonné, nous lavons dit, fut lo vieil empereurnbsp;de Trébisonde, en aperce-vant cette formidable flottenbsp;païenne, dont b's intentions ne pouvaient pas êtrenbsp;un seul instant douleuses.nbsp;Mais il ne sagissait pas de se laissernbsp;aller h Ietorinement, ce qui pouvaitnbsp;faire perdre un temps précieux. L'em-pereur so décida a prendre terre un peunbsp;en arrière de cette flotte ennemie et denbsp;secourir sa ville avant Ie désembar-quement des païens. Le soleil commencait Ji laisser la plaine pour se retirer aux coleaux plus lointains, quand le pilotenbsp;qui conduisait le vaisseau de lempereur, abandon-nant la haute rner, sen vint prendre port h troisnbsp;milles au-dessous de la grande flotte du soudan denbsp;Babylone. Chacun de ceux qui raontaient ce navire des-cendit avec précaution sur le rivage et se disposa a entrer dans la ville. ^ Mais, auparavant, lernpereur pria Alquife de sen aller incontinent trouver limpératrice, afin denbsp;la prévenir de son arrivée, réfléchissant sagementnbsp;que sa trop brusque apparition, après tant dannéesnbsp;d'absenco, pourrait produire un eiïet désastreuxnbsp;au lieu de lelïi-t agréable quil en attendait. Alquife partit done, escortée par deux ccuyers seulement. A la potte de la ville, ello fut arrêtée par la garde, qui se refusa é la laisser continuer sonnbsp;chemin. Ileureuseracnt que bt due dAlafonte scnbsp;trouvait la. II reconnut la demoiselle, 1einbrassanbsp;et lui deinanda quelques nouvelles touchant lem-pereur de ïrélrsonde. Je uai guère le loisir de vous répondre, seigneur, dit Alquife; maïs si vous voulez bien me, conduire vers madame limpératrice, je pense que |
vous aurez alors lieu de vous réjouir, eomme elle, des nouvelles que je M apporte. Allons, jattendrai jusque-lS, demoiselle, répondit le bon seigneur en soupirant et en offrant son bras ii Alquife. Alquife accepta, et ils se dirigèrent tous deux vers le palais. Tout en cheminant, le due Alafonte dit amp; sa cornpagne: Ab I demoiselle Alquife! si vous saviez quel vide il y a dans cette ville depuis que lempereurnbsp;ny est plus!... Si vous saviez quelles larmes on ynbsp;a verséesl... Limpératrice et les princesses sé-taient jusquici rcfugiées au monastère de Sainte-Sophie, oü elles vivaientdans la plus grande solitude et la plus grande sainteté qui se puisse voir...nbsp;I'llles y seraient encore, sans cette approebe denbsp;païens qui a jeté le trouble partout et qui les anbsp;forcées de revenir au palais, oü vous allez les trouver, mais tristes et navrées au possible 1... Ils arrivèrent au palais, et rencontrèrent préci-sément une des femmes de Pimpératripe. Le due Alafonte larréta. Ma mie, lui dit ce bon seigneur, allez vite-ment prévenir madame limpératrice que la demoiselle Alquife est céans avec de bonnes nouvelles qui la concernent... Esl-il possible, Jésus-Dicu! sécria la femme. Cest trés possible, oui, répondit le bon seigneur en la poussant doucement du cóté de la chambre de limpératrice. Allez, ma mie, allez vite-ment. Oh! le ciel nous devait bien celal murmura-t-elle en entrant tout aussitót dans la chambre impériale. CHAPITRE XXIIIComment la bonne demoiselle Alquife sacquitta de sa mission, et comment, au moment oü elle annon(,ait ül impé-ralrice larrivée de l'empereur, celui-ci parut pour confirmer sa parole. Les trois veuyes élaient toutes trois agenouillées sur leur prie-Dieu, nosant pas rompre le silencenbsp;qui régnait depuiS longtemps, de peur déveillernbsp;une douleur de plus en se ramenant mutuellementnbsp;au sentiment de la réalité. Dien puissant! murmura Timpératrice, ny tenant plus. Dien puissant! cette dure épreuve ünbsp;laquelle vous nous avez soumises cessera-t-ellenbsp;bientót? Je suis pour ma part au bout de monnbsp;courage et de mes forces... Cest une angoisse tropnbsp;épre pour de chétives créatures comme nous... Ah !nbsp;Seigneur Jésus, vous avez souffert, mais vous étieznbsp;homme, et dailleurs votre martyre a duré peu denbsp;temps... Nous sommes femmes, nous, et Iansencenbsp;de noire prince bien-aimó, notre père et notrenbsp;mari, dure depuis longues annéesl... Ah! Seigneur |
24 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
24 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Dieu ! secourez-nous I secourez-nous 1 Benolte Vierge Marie, venez è notre aide!... Rendez-nousnbsp;Iempereurl... nbsp;nbsp;nbsp;Rendez-moi Ie chevalier de la Sphèrel mur-mura la princesse Gricilerie. nbsp;nbsp;nbsp;Rendez-moi Ie chevalier de la Vraie Croix!nbsp;murmura la princesse Onolorie. Au même instant, la femme è laquelle avait parlé Ie due Alafonte entra tout essoufflée dans cettenbsp;chambre oü souffraient trois pauvres princesses. nbsp;nbsp;nbsp;Madame! madame!... cria-l-elle. Bonne nouvelle!... Bonne nouvelle!... nbsp;nbsp;nbsp;Bonne nouvelle? répéta limpératrice, dontnbsp;Ie coeur tressauta. nbsp;nbsp;nbsp;La demoiselle Alquife vient darriver... nbsp;nbsp;nbsp;Alquife?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;Blle a vu lempereur?... nbsp;nbsp;nbsp;Je lignore, madame... Mais elle estarrivéenbsp;et demande k être introduite céans pour vous dunner quelques détails intéressants. nbsp;nbsp;nbsp;Oh! quelle viennel quelle vienne!... sécrianbsp;rimpératrice, émue et tremblante. Et elle alia ouvrir elle-raême la porte de la chambre pour savoir plus tót ce quelle devaitnbsp;espérer. nbsp;nbsp;nbsp;Venez, demoiselle^AlquifeI Venez! lui cria-t-elle. Alquife parut et fit une respectueuse révérence. nbsp;nbsp;nbsp;vous avezvu rempereur?demanda limpéra-trice toute haletante. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;R... est... loin... dici?... Tout proche, au contraire... nbsp;nbsp;nbsp;Prés de nous! Oh! si vous dites vrai, soyeznbsp;bénie, demoiselle Alquife. Mais si vous nous ditesnbsp;cela pour tromper notredouleur, cest tropcruel... Lempereur vient de débarquer, madame... 11 ma envoyée vers vous pour vous prévenir, pournbsp;vous préparer ó son retour, afin que Ie coup ne futnbsp;pas trop violent et que la joie ne vous fit pas tropnbsp;de mal... Lempereur... est... si prés... de nous?murmura rimpératrice, pale démotion et de plaisir. Oui, madame... Et.... qui laccömpagne?.... demandèrent presquensemble Onolorie et Gricilerie. Geux qui sétaient mis k sa recherche, répon-dit la demoiselle Alquife. Ainsi... Ie prince OIorius... Le prince OIorius, Lisvart de Gréce, Périon de Gaule... et quelques autres... Ce fut au tour des deux belles princesses de palir démotion et de plaisir. Leurs amis élaient arrivés! Elles allaierit les re-voirl... La demoiselle Alquife reprit: nbsp;nbsp;nbsp;lis étaient enfermés dans le chateau de len-chanteresse Zirfée... llsontété délivrés, grace aunbsp;courage du chevalier de lArdente Epée, un vail-lant jeune homme; grace aussi au dévouement denbsp;Gradasilée, fille du roi de lile Géante... Gradasilée!... sécria Onolorie, en sentant renattre sa jalousie. Gradasilée... Gest ü cette geuse princesse que les chevaliers Lisvart, |
Périon et les autres doivent dêtre délivrés et detre aujourdhui dans la cité de ïrébisonde... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! tant que je naurai pas vu et touchénbsp;lempereur, je ne vous croirai pas! sécria rimpératrice. Tout-a-coup la porte de la chambre souvrit, ct Ierapereur parut, suivi de Lisvart et de Périon. nbsp;nbsp;nbsp;Me croirez-vous maintenant, madame? de-manda la bonne demoiselle Alquife en souriant. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! sécria rimpératrice. Elle ne put dire autre chose. Son émotion était trop forte. Le vieil empereur la regut pamée dansnbsp;ses bras. GHAPITRE XXIV Comment le vieil empereur de Trébisonde et ses compagnons furei.t accueillis des deux princesses et de rimpératrice,nbsp;et comment parut un serpent monstrueux au moment oünbsp;ils devisaient le plus tendrement. n ne meurt pas de joie, fort '^heureusement; sinon rimpératrice de Trébisonde et les princesses ses filles neussent pasnbsp;eu le temps dembrasser ceuxnbsp;quelles attendaient depuis unnbsp;si long temps. Pendant que limpératrice et son vied époux, tendrementnbsp;embrassés, se raconlaient mu-tuellement les angoisses quilsnbsp;iavaient ressenties d ètre ainsinbsp;séparés, fi un age surtout oii lanbsp;separation est si pénible, Périon et Lisvart devisaient res-pectueusement, dans un autrenbsp;coin de la chambre, avec lesnbsp;princesses Gricilerie et Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! madame, disait Périon a sa mie, Ia féli-cité de cette reunion me paie avec usure des in-quiétudes de labsence. Je ne demande plus rieiinbsp;au ciel, maintenant, car ce nest pas de lui, maisnbsp;de vous que doit me venir le surplus de ma béati-tude... Lisvart en disait autant a la belle princesse Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui disait-il, pourrons-nous revoirnbsp;ensemble ce verger qui nous a servi de paradis?. .^ nbsp;nbsp;nbsp;La clef eu est rouillée, depuis le temps qu elle na servi, répondit Onolorie en souriant; mais nous Ia dérouillerons facilement.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ nbsp;nbsp;nbsp;La coudraie est toujours a la nième place.... nbsp;nbsp;nbsp;Vous en jugerez si vous voulez cette nuitnbsp;même... nbsp;nbsp;nbsp;Vous y cousentez?... nbsp;nbsp;nbsp;11 le fuut bienl... Ne suis-je pas hee k vous |
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par dindissolubles liens?... Ge que vous voulez, mon devoir est de Ie vouloir... nbsp;nbsp;nbsp;Votre devoir seulement?... nbsp;nbsp;nbsp;Mon devoir... et mon plaisir... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! je voudrais étre k cette heure fortunéenbsp;oü il me sera permis de vous presser dans mesnbsp;bras, sur mon coeurl... Gomme Ie chevalier de la Vraie Groix disait ces mots, on entendit un bruit confus, puis formidable, comme des cris delfroi, et, bientót, la portonbsp;souvrit avec fracas, et quelques personnes du palais sy précipitèrent... Derrière elles, les poursuivant, venait un mon-slrueux serpent, jetant feu et dammes par les yeux et par la gueule. Lors, vous eussiez vu dames et demoiselles, plus mortes que vives, les unes tenant embrassésnbsp;ceux quelles avaient pu happer, les autres prêtosnbsp;k saillir par les fenêtres, faute dune autre issue, etnbsp;tellement immobilisées par la peur, quelles rcssem-blaieut plus k statues de marbre qua creatures denbsp;chair. Périon et Lisvart, lépée au poing, assaillirent rudement cette vilaine béte, laquclle les serra denbsp;si prés quils tombèrent a plusieurs reprises parnbsp;terre sans pouvoir lentamer, car autant faisait unnbsp;coup dépée sur sa peau squameuse que coup denbsp;marteau sur enclurae. Lisvart, irrité, se tira k quartier, et, haussant Ie bras de toute sa puissance, il frappa Ie monstrenbsp;entre les deux yeux, pensant lui décoller ainsi lanbsp;tête. Mais lépée lui sortit du poing, ct, au moment oil chacun Ie croyait perdu, Ie serpent séva-nouit, et, a sa place, se présenta une fort honorable dame, vètue de noir, laquelle dit en sou-riant : nbsp;nbsp;nbsp;Eh! quoi, sire chevalier, est-ce done ainsinbsp;que vous accueillez les demoiselles qui vous vien-neiit visiter, et qui sont tant vólres que je suis?... Ghacuu reconnut alors Urgande-Ia-Déconnue, assez coutumière de ces sortes dalgarades, commenbsp;on a pu voir précédernment. La peur quelle avait causée, sous sa forme de serpent, fut bientót dissipée. nbsp;nbsp;nbsp;Soyez la bienvenue! lui dit Ie vieil empe-reur en allant lembrasser. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit la Demoiselle Enchauteresse,nbsp;vous me pardonnerez ce désir que jai eu de menbsp;trouyercéans en même temps que vous, pour êlrenbsp;lemoin de la joie de 1impératrice et des dames vosnbsp;blies, qui ne me coiinaisseut pas encore et que jenbsp;voudrais bien saluer... Lots done, la prenant par la main, Ie vieil em-poreur la présenta a sa femme et k ses filles, en üisant : nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, voici Urgande, k qui je suis fort re-^bnnaissant et qui desire vous faire la révérence.nbsp;Fiiites-lui done, je vous prie, bon accueil, pournbsp;1 amour de rnoi. Limpératiice, k cette parole, savanqa vers Ur-pande et, la baisant, la pria de sasseoir auprès b elle. Mais elle, sen excusant, lui dit. Ma dame, vous me perraettrez de saluer au-Paravant mes dames vos filles, auxquclles, a ce quil me parait, je ressemble si fort dège et denbsp;beauté... |
Urgande dit cela de si bonne grace, que chacun se prit a rire, ear elle était alors aussi ridée quunnbsp;singe de cent ans. Faites, répondit limpératrice en souriant; je vous les baille en charge, puisque vous les vouleznbsp;avoir. Trés humbleraent la reraercia Urgande, qui alia aussilót embrasser les deux jolies princesses, toutesnbsp;préoccupées de la présencede leurs chevaliers. Le reste du jour se passa ainsi tout en pl^sir, jusqua lheure de se retirer, heure k laquelle Urgande et Gradasilée se retirèrent ensemble. GHAPITRE XXV Comment Lisvart de Grèce et Petrion de Gaulo furent récompensés de leur long jeune amou-reux par les belles princesses Onolorie et Gri-cileric. après ce qui leur avait été promis par leurs amies, Périon et Lisvart se levèrentnbsp;secrétement , et, couvertsnbsp;chacun dim manteau, sennbsp;vinrent au jardin, dont Ia porie était fermée. nbsp;nbsp;nbsp;Ne vous semble-t-il, dit tout bas Lisvart k Périon, que nous sommes b,en ampbmient recompenses fun et 1autre de notre long Purgatoire,nbsp;élant prés, comme nous le sommes, dentrer aunbsp;Paradis tant désiré?... Cette exagération amoureuse fut entendue des princesses, qui ue se purent tenir de rire, car Gri-cilerie essayait précisément douvrir la porte dansnbsp;ce momeut-lk, et sans pouvoir y parvenir. nbsp;nbsp;nbsp;Patience et espérancel dit-elle. Qui attendnbsp;plus quil neveut semiuie plus quil ne doit!... Comme elle sefforqait inutilemeut de faire ouverture, Onolorie, rnécontento de navoir pas ce quelle désirait, lui dit quasi en colère ; nbsp;nbsp;nbsp;Si vous aviez autant que inoi bon désir de leger ces pauvres étrangers qui sont ik derrière k senbsp;rnorfondre, votre foi et votre amour sutfiraientnbsp;pourcrocheler serrure et cadenasl... Elle avait a peine proféré ce mot, que la porto souvrit. Lors se présentèrent les deux amoureux chevaliers qui, pour faire mieux leur appointemeiit, sé-cartcreiit 1'un de lautre. Et, chacun tenant sa mie enlacée, ils enlrèrent tous quatre sous les vertesnbsp;feuilles, oü ils samusèrent peut-être k enfiler desnbsp;perles. Toutefois, si vous en pensez autrement, jenbsp;men rapporte a ce quil en est. |
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Tant il y a que, hpureux de se retrouver après tant de jours, et surlout taut de nuits perdues dansnbsp;1atiente, ils sentraccoièrent lendreraent et senbsp;distribuèrenl sans les compter des milliers de sa-voureux baisers. Pi^rion, amoiireusement étendu dans Ie giron de Grieilerie, commenqa^i lui raconter, ainsi què sanbsp;sceur, tout Ie déplaisir quils avaient souffert du-rant leur absence, Lisvart et lui. Les deux princesses, a leur tour, les assurèrent que cent et cent fois Ie jour elles étaient tombéesnbsp;au pouvoir de mort, pensant les avoir perdus. Mais, disait Oiiolorie, une espérance nous soutenait toujours, et cest cette espérance qui anbsp;réservé notre vie pour votre bien et contentenientnbsp;è tous deux... Nous étions dépareillées et ineom-plètes; mais, maintenant que vous voila, nousnbsp;sommes comrae des parties séparées et è présentnbsp;rejointes et soudées mieux quelles ne Ie futeutnbsp;jamais... Assez dautres paroles, de la rnêrae couleur que les précédentes, leur vinrerit en la bouche et senbsp;mêlèrent amp; leurs inutuels baisers. Toulefois, les deux princesses jugèrent prudent de se taire sur les deux enfants quelies avaientnbsp;eus, les considérant comrne perdus. Laube du jour se montra, et lis se retirèrent h regret, en se promeltaut de se revoir tous quatrenbsp;au mème beu la nuit suivante. Pour la süreté denbsp;quoi les deux chevaliers cuedlirent chacun un gra-cieux bai'er sur les lèvres de sa charune; puis ilsnbsp;sortirent et seii allèrent coucher en leur logis. Pendant quils dorincnt et quils font des rêves damour, retournons au soudan de Babylone, quinbsp;faisait les mêmes rêves queux, mais avec un plai-sir moindre. CnAPlTHE XXVIComment Z'^ïr, soudan de Babylone, envoya demander un sauf-conduil l'einpereur de Trébisonde , qui Ie luinbsp;accorda. |
seule, fut davis que, sous ombre de paix et de renouvellement darnitié, on ciivoyêt d honorablesnbsp;ambassadeurs ê l'einpereur de Trébisonde pour luinbsp;expliquer comment la présence de la flotle de Za'frnbsp;devant sa cité était Ie fait dun hasard, non de sanbsp;volonté;quil pensa t faire voile et dre-sersa routenbsp;vers Alexandrie, et que la Fortune lavait jeté ennbsp;Trébisonde, ce dont il louait les dieux, puisque celanbsp;lui permetlait de Ie voir et de prendre terre, pourvunbsp;quil conseritit a leur donner süreté, k ello Abra,nbsp;a lui Zaïr, et è quelques-uns des princes qui lesnbsp;acconipagnaient. Tel (üt Ie sommaire de Iambassade proposée par la belle Abra. De cette faqon, si Ferapereur obtempérait è son désir et se laissait prendre a ses paroles mielleuses,nbsp;Za'ir espérait mmier a bonne fin son entreprise,nbsp;cest-a-dire noiir-seulement de prendre terre avecnbsp;sa soeur et quelques- uiis des princes qui Faccom-pagnaient, mais encore de faire prendre terre aunbsp;reste de soiiarmée.Une fois eu Trébisonde, laprin-cesse Onolorie lui apparlenait!... Le prince dEgypte et celui de Chypre, accom-pagnés seulement de dix chevaliers designés pour celle ambassade, entrèreat en conséquence dansnbsp;un esquifo 1 et sen vinrent descendre au port, lenbsp;plus franquillcment du mortde. La, ils expliquèrent Fobjet de leur visite, et ón les conduisit incontinent au palais, ê Fenlrée du-qucl ils rencontrèrent Lisvart, le roi de la lircignenbsp;et quelques autres, qui les précédèrent et les pré-senlèrent k Ferapereur. Ce prince requt fort courtoisoinent les envoyés du soudan, lorsquils eurent suffisammentjoué devant lui du plat de la langue, et, perdant mêrnenbsp;tout soupQon, il les condu sit vers Fimpératricenbsp;et sa compagnie de dames. Le prince de Chypre jugea bien Onolorie pour la première beauté du monde. Mais le prince d'Egyplenbsp;neut de regards que pour Gradasilée., quil aimanbsp;dés eet instant aulantet plus que lui-même. Le sauf-condjit demandé leur fut accordé. lis sen retournèrent avec leur troupe et leurs vais-seaux, oü les conduisirent Lisvart et Périon, avecnbsp;lesquels ils eurent tnainls bons propos. Puis ilsnbsp;sembarquèrent, trés contimls deux, et allèrentnbsp;rejoindreZaïr, qui sesentaitconsumé clamour pontnbsp;la belle ünolorio, et qui avail peur que ses ambas-deurs ncussent pas réussi dans leur mission. |
Zaïr, soudan de Babylone, se tenant avec sa puis-sanle flotte devant la fameuse cité de Trébisonde, fit rneltre secrètement des espions k terre pour sa-voir ce, (jue pensaient et faisaient les geus de cenbsp;pays. Lesijuels espions, au bout de quelques jours,nbsp;sen revinrent et rapportèreul au soudan que toutnbsp;Ie pays était en armcs, el que temporeur do Tré-bisoude était de retour avec les meilleurs chevaliersnbsp;du monde.
Zaïr fut a«sez contrarie de ces nouvelles. Toulefois, ildissimula prudemment ie déplaisir qiiil en resseutait, et il manda aussilót les prineipaux denbsp;soil armee, ains que sa soeur Abra, pour savoir cenbsp;qu il y avail ti faire.
Après que chacuu eut dit sou opinion, Abra,
Des propos que Lisvart et Périon eurent au jardin nbsp;nbsp;nbsp;,
lorïe et Gricilcrin, la veilie du débarquement uu s de Babylon ¦.
Cette démarche du soudan de Babylone devird tont natnrellement lo sujet des conversations a ¦nbsp;cour de Fempereur, et 1on se promitde lebieii re-
LA PRINCESSE DE TREBISONDE. 27
LA PRINCESSE DE TREBISONDE. 27 visage et doublier votre mélancolie habiluelb qiii érion et Lisvart sétant lévés et accoutrés sen allèrent versnbsp;fempereur quils renconlrè-rent hors la ville, au momentnbsp;oü débarquaieiit Ie soudan etnbsp;-J sa sceur, avec leur compagnienbsp;de princes et de chevaliers,nbsp;J! Zaïr avait voulu quAbra 1accom-pagnat, paree quil la savait de bon cevoir, ainsi que sa sceur Abra, dont Ia beauté était tant vantée. Pendant toute la journée, on ne sut parler dau-tre chose. Aussi, la riuit qui suivit, quand Lisvartet Périon furent refournés au vcrger accoutumé, et aprèsnbsp;que l'uri et lautre eurent eu de leurs atnies tel dé-duit qu'ils voulurent, ils sentretinrent de la nouvelle du jour. Madame, dit Lisvart amp; Onolorie, puisque Ie soudan neus atnènera demain sa seeur, dont onnbsp;fait si grai d cas, je vous prio de prendre votre bonnbsp;vous a plus pólie que vous ne sauriez croire... Sinbsp;vous voulez vous aimer un peu et vous parer comrnenbsp;au temps de nos premières accointances, la prin-cesse Abra, qui prétend éclipser toules les damesnbsp;de céans, seraS son tour éelipsée par vous, commenbsp;la lune par ie soleil 1... En vérité, mon ami, répondit Onolorie, tant plus je pense k me réjouir et tant plus me vientnbsp;occasion de me fècher... Quavez-vous done, madame, qui vous fache a lheure présente?... Ce que jai?... Oui 1... Ah ! beau sire, ne pourriez-vous done dégui-ser un peu mieux les alTections que vous avez ensemble, Gradasilée et vous?... Quiiü... vous prétendez... Estimez-vous done que vos regards réciproques ne men a'enl pas appris long, et que je iiaie SU par eux ce que vous avez si bien cru me céler ?nbsp;A tout propos, elle vous a sur les lèvres ?... En toutnbsp;et parlout son Lisvart est en jeul Votre feu est sinbsp;habilement couvert, que la flamme en demeurenbsp;apparente, mème au plus aveuglel... Certes, madame, mon étonnement est extréme en apprenant cela... nbsp;nbsp;nbsp;Vous vous étonnez detre découverts lun etnbsp;lautre? La belle affaire, vraiment! Vous ne pre-nez pas même la peine de vous cacherl... Penseznbsp;done, si je dois vivre contente, vous aimant commenbsp;je vous aime, et qu(dles traverses souffre jour etnbsp;nuit mon pauvre coeur passionné!... Hélasl madame, otez tout cela de votre entendement, je vous en supplie! Me eroyez-vous done a ce point déloyal chevalier, et, é ce pointnbsp;aussi, si peu reconriaissant de la suprème béati-tude que vous avez bien voulu m'octroyer ?... Lisvart venait de faire cette chaleureuse protestation, la main étendue sur sa jio trine, comme pour prendre son cceur é témoin de la loy mté denbsp;son dire. Mème, de grosses larmes lui roulèreutnbsp;dans les yeux, ce qui inodéra quelque peu Ie courroux de la princesse Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, reprit elle plus gracieusement, jenbsp;rous crois bien certainement... Je vous crois!...nbsp;Mais quoi ? je ressernble ir 1avare, qui a tellementnbsp;O cceur a son trésor, qu'il simagine quon Ie luinbsp;vole aussitót quila été forcéde Ie perdre devue...nbsp;Uuand vous nêtes plus Ik, vous, Ie plus précieuxnbsp;joyau de ma vie, il me senible quo quelque autrenbsp;femme plus belle, plus apre damour, va vous acca-parer et enlever a mon affection... |
Lisvart appela Dien, Ie ciel, la terre, lesarbres, les hommes, tout enfin k témoin de la pureté denbsp;son amour pour Onolorie, si bien que 1'heure denbsp;la séparation arriva comme il se réconciliait élo-quemment avec elle, ce qui les contraria l'un etnbsp;laulre. II fallait metlre fin k ces agréable.s propos et se retirer, ce que fit Lisvart, et, en même temps quenbsp;lui, Périon. Ils donnèrent Ie bonjour a leurs mies et sen al-lèrent reposer jusquau moment oü lon vinl les réve.ller et leur dire que fempereur voulait monter ache val et aller au-devantdu soudan. CHAPITRE XXVIIIComment Ie soudan et sa stieur Abra firent leur entrée dans la cité de Trébisonde, et comment la belle princessenbsp;, païenne ressentit subUement de 1amour pour Lis-^ vart. ï\\ , conseil et pour qnelleluiservitdelrn-^l 'chement auprès d Onolorie. Aussi, a g|, cause de cela, Abra sétait-elle riche-' ment paree, si richement quennbsp;olie seule se pouvait compren-rïjdre la grandeur et excellence denbsp;^ Babylone. -- nbsp;nbsp;nbsp;sortir de la galère, elle monfa sur une mervcilleuse jument engendrée, prétendait-on, dans Ie mout de la Lune, oü Ie Nilnbsp;prend sa source, laquelle était dune corpulencenbsp;égale k celle dun dromadaire, avec la tête sèchenbsp;et légére dun cerf, avec les oreilles plus grandesnbsp;quuii pavois, avec les pieds fendus ni plus ni raoinsnbsp;que ceux dun bouc dArcadie, et, avec fout cela,nbsp;agile et prompte comme un singe. Quant k sesnbsp;yeux, ils étincelaieut plus, a 1'heure de midi, quenbsp;ceux d un chat échauffé k 1h ure de minuit. Lac-coutreraont, Ie harnois, Ie capara^on, semblaientnbsp;avoir été aulrefois lissés par les dames de Chaye ;nbsp;ils représentaient des dessins singuliers oü volti-goaient quantité d'oiseauxde toutes sortes, grandsnbsp;et petits, dont la plupart perchaient sur des copsnbsp;et des grajipes de raisin coraposés de gros dia-mants, de perles, de rubis et d émeraudes. Pour ne laisser rien derrière etmoutrer entière-ment son excellence, la princesse Abra avait seu- |
28 BIBLIOÏHEQUE BLEUE.
28 BIBLIOÏHEQUE BLEUE. h cy®gt; lement en sa compagnie qualro demoiselles esti-mées, après elle, les '^plus belles de tout rOiiciit. Chacune de ces demoiselles était montée sur une licorne plus blanche que Ie lait, et elles sen al-laient aiusiles cheveux dénoués, blondes, dorées,nbsp;vermeilles et souriantes comrne Ie soleil lorsquilnbsp;parait Ie matin sur la prairie 1 Quatre princes de larmée coaduisaicntles licor-nes, a laide de rênes soie bleue, ce qui était dun effet charmant. Zaïr marchait au milieu, entreteuant sa sceur. Lempereur do Trébisonde et scs amis sarrêtè-rent en présence do ce cortege, pour lui faire ac-cueil. Lembrassée fut grande de part et dautre, et ce fut cl qui montrerait Ie plus de courtoisie. Le vieilnbsp;er.ipereur voulait témoigner de la déférenee aunbsp;jeune soudan, et le jeune soudan a son tour, voulait témoigner de la déférenee au vieil empereur. Finalement, ils se mirent en route pour le palais. Tout le long duchemin, Lisvarl, qui se trouvüit ii gauche de la princesse Abra, Ientretenait ga-larnment de choses et dautres, pour mieux servirnbsp;les intentions de Ierapereur de Trébisonde, etnbsp;faire un accueil convenable aux hótes qui lui ve-naient. II Ientretint si bien et de si bonne grace,nbsp;quAmour voulut êlre de la partie : la belle princesse païenne fut blesséo au coeur, et, é partir denbsp;ce moment, elle eut appétit de ce vaillant et fiernbsp;chevalier qui chevauchait k ses cótés. Done, heureuse detre ainsi honorée par un per-sonnage pour lequel elle venait de ressentir subi-tement tant destime, elle lui dit: Chevalier, je suis confuse daccaparer ainsi pour moi seulo, étrangère, ennemie presque, unnbsp;gentilhomme aussi accompli que vous létes... Ger-tes, je mattendais k rencontrer bien des merveillesnbsp;en venant a cette cour tant renomméo, mais nonnbsp;point celle que mes yeux vo'ent et dévorent en ccnbsp;moment... Heureuse sera celle que vous servirez,nbsp;chevalier! Sa beatitude naura pas de pareillel...nbsp;Ah! si vous révériez nos dieuxl... Lisvart sinclina et répondit le plus courtoise-raent quü put k ces avances amoureiises que lui faisait la princessse Abra avec une éloquence denbsp;gestes, de regards, de soupirs, qui eussent altendrinbsp;un rocher et réchaulTé un marbre; maïs il fit sern-blant de ne ies pas compreudre et de les accepternbsp;comrne daimables propos sans conséquence. Aunbsp;fond, il était trés embarrassé! Heureusement que le cortége arriva bientét en vue du palais impérial. Le vieil empereur sempressa alots doffrir la main a la prmcesse Abra, quil conlraria beaucoupnbsp;par eet acte de haute civilité qui I honorait en lanbsp;i'ri\ ant momenlanérnent de, la présence et du contact du beau chevalier de la Vraie Croix. Quant k celui-ci, il s'était éloigné sans on avoir 1 air et sétait perdu k dessein dans le cortége dunbsp;soudan de Babylone. |
CllAPITRE XXIX Comment le soudan et sa sceur Abra furent accucillis par rimpdratricc et sa cour, et comment, vors Ia fin du repas,nbsp;Zaïr SC déclara Ic chevalier de la princesse Onolorie. bra et Za'ir repurent de limpéra-trice et des princesses Iaccueil quils avaiont déja regu du vieil empereurnbsp;et des princes de sa suite. Si Abra était une perle de beauté, Zaïr nétait pas moins beau comrnenbsp;hoinme, et sa bonne mine, sous sonnbsp;Custume de soudan, était aussi digue dadmiration que ladorable visage de sa sceur. Tous les chevaliers convoitaient Abra, qui navaitnbsp;distingiié el ne voulait aimer quunnbsp;seul dentre eux, Lisvart. Toutes lesnbsp;dames et toutes les demoiselles convoitaient Zaïr, qui navait dyeux,nbsp;d'admiration et daraour que pournbsp;une seulc femme dentre elles, Ouo-lorie. Lisvart nttpouvait aimer Abra; Onolorie était la seule femme queue put pas aimer Zaïr. Le sort a souvent de ces raa-lignités-la!... Le jeune et amoureux soudan de Babylone trem-bla comrae la feuille en reconnaissant dans la maitresse de Lisvart loriginal de 1apparition quo Cupido lui avait envoyée pour se vengcr de sisnbsp;dödains. 11 trembla, et, vingt fois dans la raême minute, il cbangea de couleur. De piile, son visage devintnbsp;pour|)re, puis pale, puis pourpre, et ainsi de suite,nbsp;k ce point quon le crut indisposé. 11 se remit cependant de cette éraotion que per-sonne, a lexceptiOn dAbra, ne pouvait justement interpréler, et qui fut raise sur le compte de quel-que malaise involontaire etpassager. II se remit, et,nbsp;après avoir salué le plus courtoisement du mondenbsp;la belle princesse Onolorie, il ploya le. genou de-vant elle et lui baisa la main droile avec une fervente humilité. nbsp;nbsp;nbsp;Prince, lui répondit Onolorie, je suisvraimentnbsp;confuse devoirun si grand seigneur que vous shu-milier ainsi que vous le fades devant une aussi in-digp.e princesse que je suis... nbsp;nbsp;nbsp;Je mhumilierai bien davantage encore devantnbsp;vous et pour vous, madame, répondit Zaïr avec unnbsp;accent plein de tendresse respectueuse. Puis, se relevant, il alia saluer Gricilene et Gra-dasilée. nbsp;nbsp;nbsp;Ma sceur, dit-il a la belle Abra, en lui dési-gnant Onolorie, Gricilevie el Gradasilée; ma sceur,nbsp;voilk les trois plus belles princesses du monde 1 |
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LA PRINCESSE DE TRÉBISONDE.
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Ouil ce sont les trois déesses auxquelles Ie berger Paris fut chargé de décerner la potnme de beauté,nbsp;qui devint depiiis une poratne de discorde... Voib'inbsp;Junon, voila Pallas, vodi Vénus... Vénus, est-il besoin de )e dire, cétait Onolorie. Vous vous trompez dune aimable et flatteuse fapon, prince, répondit cette dernière, et si Ie berger Paris était céans, cest a la belle et incomparable Abra, votre soeur, quil présenterait Ie prix, carnbsp;cesl a elle, et non a aucbne de nous, que revientnbsp;la porame fatale... Etcroyez bien, madame, ajoutanbsp;la mie de Lisvart, croyez bien que, celte fois, cenbsp;choix si juste nexciterait en rien nos jalousiesnbsp;comme fit jadis si malheureuseinent Ie choix dunbsp;fils de Priam et dllécube... Pallas et Junon se veu-gèrent, paree quelles étaient des déesses; nous,nbsp;qui ne sommes que des femmes, nousapplaudirionsnbsp;de tout notre cceurl... Et, pourmieux prouver sa bonne foi et la sincé-rité de sou éloge, la belle princesse Onolorie em-brassa affcctueusement la belle Abra. Ah ! ma soeur, que vous êtes haureuso detre ain'i baisée par le.s plus mignonnes Icvres quinbsp;soientl murraura Ie jeune soudan de Babylone, ennbsp;étouffant un soupir denvie. Les tables étaient couvertes, Ie diner était servi. ün apporta aux convives Feau nécessaire dans desnbsp;aiguières dor, et ils se lavèrent les mains dans desnbsp;Bassins de même métal. Puis Ie repas commenga. II fut magnifique et digne des hótes en Fhonneiir desquels ii se donuait. Ou y servit de succulcntesnbsp;viandes et des vins précieux, Ie tout avec une profusion inouïe, et, si co nélait pas un péché denbsp;comparer Ie divin a Fhumain, on dirait que Jupiternbsp;et les dieux avaietit été moins bien traités aux no-ces de Félée et de Thétis, que ne 1étaient en cenbsp;moment Ic soudan de Babylone et sa soeur. Abra était assise a la droite du vieil empereur de Trébisonde, qui faisait tons ses efforts pour luinbsp;être agréable, mais sans y réussir, car la pensée denbsp;la belle paienno était uniquement occupée du beaunbsp;chevalier Lisvart. Zaïr était assis prés de la princesse Onolorie, plus favorisé en cela que ne Fétait sa soeur. Un peu avant quon nenlevat les tables, il dit aux chevaliers présents: Je me demande, ó princes excellents et chevaliers redoutables 1 oü soiit maintenant vos cceurs hautains et magnanimes, pour quils ne sémeu-vent pas en face de si belles dames et qu'ils nes-sayent pas de leur faire connaitre la bonté et lanbsp;uhevalerie qui est en eux!... Puis, levant les yeux au ciel, Zaïr ajouta : Ah! VénusI en quelle part avez-vous done cache Fardente flamme de votre divin et amoureuxnbsp;embrasement, pour Ie tenir si élqigné et si éteintnbsp;entre tant de gentilshommes que japergois ici?...nbsp;^h! je ne veux pas imiter leur tiédeurl... Tontnbsp;au contraire, jentends faire serviced ma dame Onolorie , ici préscnle, en moffrant pour combattrenbsp;seul contre tous... Domain, au point du jour, de-vant cc palais, je ferai dresser une tente, et, durantnbsp;quinze jours, ]e soutiendrai contre qui voudra,nbsp;avec telles armes quon choisira, quaucune autrenbsp;dame ne Fégale en grace et en beauté... Si je suisnbsp;vaincu, il sera présenté en mon nom au vainqueurnbsp;une coupe de mille marcs dor, demeurant Fhon-ncur de beauté réservé a ma dame pour être dé-fendu par celui qui Ie voudra entreprendre aprèsnbsp;moi... |
Cela dit, Ie soudan se tut, laissant en divers mé-contentements les eoeurs de ceux qui venaient de Fentendre, Lisvart, surtout, qui était tout disposé lui faire comprendre la témérité de son entre-prise, mais qui ne savait yraiment quel moyen employer pour cela. Lerapereur remercia Zaïr de son bon vouloir. Néanmoins, dit-il, je serais bien davis que vous vous exemptassiez de ce travail... Cest impossible, Sire. Abra dit tout bas a Onolorie : Voyez, madame, combien mon frère a Ie dé-sir de vous être agréable et de prouver amp; chacun combien il est votre!... Pour Ie moins, jespèrenbsp;que vous lui en saurez bon gré... Onolorie, a qui cette braverie du soudan ne plaisait quo médiocrement, et qui, dailleurs, sétaitnbsp;aperQuo quil était travaillé damour pour elle,nbsp;Onolorie répondit a Abra : Vous dites vrai, madame... Et je ne sais bonnement que penser de cette vive et subitenbsp;amitié... Mais, a cause de votre merveilleuse beauté, sans doute 1... Ma beauté nest pas si merveilleuse quon la doive ainsi signaler... et je connais en cette cournbsp;des demoiselles et des dames quil a eu tort de nenbsp;pas regarder avec plus datteution, paree quellesnbsp;en méritent beaucoup, et pour lesquelles la vic-toire en serait plus certaine, si Ie droit emportenbsp;Fhonneur... Ce nest pas mon avis, reprit Abra, car, toutc femme que je suis, je pensera s, avec si bonnenbsp;querelle, vaincre non-seulement les chevaliers denbsp;Fempereur votre père, mais encore tous autresnbsp;qui y voudraient conlred're... Je Ie crois certainement, répliqua Onolorie, car je neu sache aucun, si adroit aux armes, qui,nbsp;en vous regardant, ne perdit non sa lanci, son écunbsp;et Ie reste de son harnois, mais sa propre liberté,nbsp;pour devenir volontairement votre esclave... Pendant quelles devisaient ainsi et échangeaient entre elles des compliments et des mignardises, Ienbsp;bal commenpa. II continua tout Ie jour. Quand Fheure de se retirer fut venue, Zaïr et Abra furent conduits dans les chambres quon leurnbsp;avait fait preparer. Périon et Lisvart, au lieu de se coucher, atten-dirent impatiemrnent lo moment fixé par leurs belles maitresses, et quand ds furent tous qnatrenbsp;réunis, après leurs jeux et passe-teinps accoutumés,nbsp;ils voulurent savoir delles si elles les aulorisaientnbsp;a combattre contre Ie soudan de Babylone. Les princesses les prièrent de sabstenir, et, seulement, de se tenir prèts é faire ce quelles leur |
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coramanderaieut, après avoir vu comment ce bel entrepreneur viendrait è bout de son enlreprise. CHAPITRE XXX Comment Ie soudan de Babylone se maintint comme vain-qupur durant les huit premiers jours de la joute, et dune lettre quil écrivit Ji la princesse de Trébisonde. Zaïr qui, pour Iamour d'Onolorie, ne reposait ni jour ni nuit, se leva de grand malin et fit dresser un riche pavilion au lieu même oü Lisvart, Pé-rion et Olorius avaient combattu précédemmentnbsp;Ie roi de la Sauvagine et ses deuX irères. A cóté de ce pavilion était une belle lente de drap d'or, dans laquelle étaient loules sortes dar-mes. Un perron, qui setrouvait vis-a-vis, soutenaii un écu de sinople it un once dor rampant, qui lacé-rait de ses griffes un coeur de gueules. Peu après, Ie soudan vint sasseoir sur une chaise de velours cramoiti, seiné de perles. II étaitnbsp;edtièrement armé, fors Ie heaume et les gantélets. 11 attendit. Nul ne se présenta avantle diner. Vers les deux heures après midi, lempereur et toutes les dames élant aux fenêtres, enlra au campnbsp;un chevalier de b die taille qui vint toucher 1écu,nbsp;puis se rangea ii Tune des extrémités de la joute,nbsp;appelant Zaïr. Zaïr parut bientót, monté sur un haut deslrier et tenant au poing une haute et rolde lance. Avantnbsp;de commencer la carrière, il raarcha au petit pasnbsp;vers rassaillant,auquel il dit; Chevalier, dites-moi. Je vous prie, pour qui vous voulez combattre... nbsp;nbsp;nbsp;Autre que mon cmur ne lentendra, sil vousnbsp;plait, répondil Ie chevalier. Lors, Ie soudan sen revint au point doü il était parti et tourna bride. Puis les trompettes sonnè-rent. Le chevalier assaillant fut renversé dès la première passe, avec son cheval. nbsp;nbsp;nbsp;II me devait sufiire^ dit-il en se relevant, denbsp;laisser mon cceur seul juge de mon droit... Quantnbsp;h autrui, il a pu juger de ma débililé, mais non denbsp;la grande heauté de ma dame... En achevant cette parole, il öta son heaume, et 1on reconnut en lui le prince de Damas, bon etnbsp;adroit chevalier dordinaire,et servileur affectionnénbsp;de la belle princesse Abra. Zaïr lui dit en le radiant; Par Dieu 1 beau cousin, lamour vous a aveii-ff nbsp;nbsp;nbsp;coup!... Vous deviez mieux, ce rne vó*tr 1 nbsp;nbsp;nbsp;favaiitage de ma mie sur la |
Le prince de Damas, honteux de sa défaite, ne répondit paamp;.un mol. II se retira parmi les siens,nbsp;qui raltendaient hors le camp. Après lui, dautres se présentèrent avec aussi peu de succès. Quinze chevaliers cejour-Pi et centpendant sept aulres jours, désargonnés par Zaïr en moins denbsp;rien, voila quelles furent ses prouesses. On ne parlait plus que du soudan de Babylone, de savaillance et de sa bonne mine, de son sangfroid et de sa dexlérité, ce qui le réjouissait fort,nbsp;comme bien on pense, paree qu'il pensait è cettenbsp;occasion mériter et avoir déjh acquis lamour d0-nolorie. Aussi ne craignit-il pas de lui écriie une lettre amoureuse et de la lui envoyer par Tune des de-moisf'lles de sa soeur, non desa part, raaisde cellenbsp;d'Abra, pour la forcer è la lire. La messagère alia, en effet, trouverla maitresse de Lisvart et lui remit lardent message de Zaïr,nbsp;de la part de la princesse Abra. Onolorie le pril sans defiance et le lut saus en soupQonner le contenu. Mais quand elle eut compris ce que lui voulait le soudan de Babylone, qui lui raconiait tont au longnbsp;son rêve amoureux, et qui lui deman lail la permission do se déclarer sien, elle palit et fut trou-blée. Toulefois, dissimulant de sou mieux ce quclle pensait de ce malheur, elle dit è la messagère : Ma mie, diies a votre maitresse queu vous envoyant vers ffioi elle a fait office mal propre a sinbsp;grande dame quelle. Et pour he pas publier la pré-soinptiön du personnage qüi ma écrit, je ne veuxnbsp;pas répondrc autrement h sa lettre. CHAPITRE XXXI Comment la ))rincesse Abra, connaissant la rdpoiise de la princesse Onolorie au message de son frère Zaïr, alia Ianbsp;trouver pour essaycr de laUendrir. La messagère du soudan de Babylone relourna vers Abra, a laquelle elle déclara ce que lui availnbsp;répondu la princesse Onolorie. Au pnmier abord, Abra regutquelque honle de celte répoiise qui ruinail les plans amoureux denbsp;son frère. Toulefois, comme elle compreuait quellenbsp;douleur serail la sienne quand il apiïrendrait eetnbsp;insuccès, elle résolut de tenter une démarche per-sonnidlo et decisive. Done, elle sen alia ft Ja lifne vers la belle inhu-maine qutdie trouva toute pensive, appuyee a une lènèlre. Onolorie était toujours sous Iirapression de la lettre quelle avait recue uli peu auparavant. |
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Maiame, dit Abra avec douceur en sappro-chant deüe. Onolorie tressaillit. Je vous ai dérangée dans vos tendres penso-ments, peut-être? coiilinua la soeur de Zaïr. Non, madame, répondit Onolorie, je ne son-geais a rien de tendre... Seriez-vous insensible comme les statues? Oui et non, madame... Comment, madame, avec tant de beauté, de sagesse et de prudimce, pouvez-vous être si rigou-reuse et si déaaigheuse?... Je ne vnis pas bien, madame, en quoi je mérite Ie reproche que vous madresscz en ce moment... Vous Ie savez fort bien, au contraire, car il est impossible que vous ne soyez pas encore sousnbsp;Ie coup de limpression que vous a faite la lettrc denbsp;raon fiére Ie soudan de Babylone... Mais, madame... Oui, vous avez fait peu de cas de la letire quil vous a écrile et des témoignages de passionnbsp;quil vous y a expnmés... Esl-il possible quon soitnbsp;condamiié ci soulïrir quand on aime aussi parfaite-ment que luiI... Madame... Je vous en prie, usez de moins de cruautc eiivers lui, laissez-vo is altendrir par la sincérité denbsp;son amour 1... Si vous Ie repou.-sez, vous sercznbsp;responsable de sa mort, car il rnourra, et viternont,nbsp;je vous assure... Et, en Ie perdant, vous perdr(^znbsp;Ie plus fidéle, Ie plus dévoué de vos servileurs, etnbsp;moi liï plus timdre et Ie plus aimable des frères...nbsp;Si, dans tont ccci, quelquun mérite c-lnatunent, cenbsp;n est pas lui, ma:s moi... Lui, il na jamais pensénbsp;qu'a vous ohéir et li vous coinjilaire... Moi, jainbsp;songé k trouver remède a sa passion dómesurée, etnbsp;jai envoyé vers vous une de mes femmes qui vousnbsp;adonné quelijue mécontenlement parson message,nbsp;ainsi quelle ma rapporté. Abra aurait encore parlé de la sorte pendant longtemps. Mais la princesse Onolorie larrêta dansnbsp;Ie beau milieu de sa harangue, et lui dit avec unnbsp;assez mauvais visage : II me semble,, madame, quil vous détaitbie i suffire de ce ijué vous aviez déji fiit, sans menbsp;donner encore nouvelle recharge... Telleinent (|uenbsp;si jai eu occasion de qnelque ennui centre votrenbsp;frère pour s'êtrc trop oublié, è mon endroit, main-tenant que vous Ie croyez excuser, vous 1accuseznbsp;davantage... Vous ounliez sans doute aussi vous-mème que je suis la fille dun grand empereur, et,nbsp;qoexlraite dun tel sang, jaimerais mieux navoirnbsp;jamais été, que de fouler en rien la moindre partnbsp;de mon honneui!... P.ir amsi, assurcz, je vous prie,nbsp;*^elui qui vous a fait parler un tel langage, que silnbsp;^qufmue sa folie pnursuite, et vous votre importu-®dé, jen averlirai qui de droit 1... .Et, lournant déda gneusement la tctei Onolorie laissa Abra seule k la 1'enêtre. Mais Abra ne fit pas Ifi un long sêjour. Elle re-Prit, méCoatenie, Ie Chem n de son logis, en se demandant comtnertt elle pourrait déguiser k sonnbsp;frère la cruelle réponse de la princesse de Trébi-sonde, et comment elle pourrait faire pour fem-pêcher de tomber en un mortel désespoir. |
CFIAPITRE XXXII Comment Zirféö, reine dArgènes, arriva a la cour de l'empe-reur de Trébisonde, et de ce qui passa cntre elle et Urgande-la-Déconnue. Abra retoiirna vers son frère, Mais, ne se sen-tant pas Ie courage de lui déclarer la vérité, elle lui donna au contraire les espérances les plusnbsp;déra'sonnables, et, pour mieux ly faire cr.nre,nbsp;elle lm presimti une bague eu Ie priant de la con-server de la p irt de sa mie, la princesse Onolorie. Si Ziiïr fut heureux, il ne faut pas Ie demandcr. Aussi, ne voulant pas perdre de temps pour .jouirnbsp;de son bonheur, il sempressa de veiiir au logis denbsp;lempereur, eomptant bien y reiicontrer la princesse Onolorie. Elle y était en effet, mais. ce soir-la, il ne put lui parler que du regard, avec Icqucl il la snlliritanbsp;Ie plus éloquemment qu'il put, saus que, biöii entendu, la maitresse de Lisvarl y cornprit quelqUonbsp;chose, surtoutaprès ce qui sétait pa-sé. Pendant quil travaillait si vaiuement a faire partager sa joie amoureuse è celle qui ny voulaitnbsp;être pour rien, sa soeur Abra, aussi euflambéenbsp;d'amour que lui, ne savait iiuelle contenance tenirnbsp;devaiit Lisvart, auquel elle brülait de déclarernbsp;boucbe a bouchc sa passion. Dun autre cóté, Zaharan, prince dEgypte, sétait enamouré de la belle Gradasilée, öe qui fai-sait trois personnagcs dont Cupido se gaudissaitnbsp;comme k plaisir. Les clioses en étaient lè, lorsque parut en la salie une dame vêtue de noir, porlant couronnenbsp;de reine. Elle était accompagnée de deux chevaliers armés de*toutes pieces, hors la têle, et tous deux si vieuxnbsp;et si chenus, que leurs cheycax et leur barbonbsp;fleurie blaiiche les couvraient jusqua la ceiuture. Gette reine savanpa inajestueusement vers lem-pereur de Tri'bisonde, qui la regardait curieuse-inent, et lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Sire, ne ponrriez-vovis me rcnseiguer sur unnbsp;point de la première imporlanoo pour moi ?i.. nbsp;nbsp;nbsp;Quel esl-il, madame ? demanda cdurloisemêntnbsp;Ie vieux prmce. nbsp;nbsp;nbsp;Gest, reprit la reine, de mé dire si Lisvartnbsp;de Grèce est dans votre cour... Lisvart, seiiteiidaiit ainsi noiTirtleri SavanQa vers CL'lle qui parlait, et lui répondit: Vous demandez LiSvarl de Gtèce ? Oui. |
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Gest moi, madame. Vous?... Moi. Si beau, si jeune et déjii si célèbre! sécria la reine. Ah! je ne vous connaissais pas, mais ennbsp;voyant votre beauté, qui témoi(;no assez qui vousnbsp;êtes, je vousreconnais a présent. Vous êtes bien,nbsp;en elfet, Lisvart de Grèce ! Lisvart sinclina en signe de remerciment. La reine reprit: PuisqueDieu vous a fait si excellent en bonté, en beauté, en vaillance, en tout, qa été sans doutenbsp;pour vous permettre dèlre Ie secoureur de tousnbsp;ceux et de toutes celles qui auraient besoin detrenbsp;sccourus... Je suis tout pret a faire service ci qui souffre, a qui a besoin daide et de protection. Gest monnbsp;devoir dhomme. et de chevalier, et ce que je fais,nbsp;tous les chevaliers Ie font. Gela est dun bon augure pour la demande que je veux vous adresser, chevalier, devant cettenbsp;honorable assemblée. Madame, corame je pense que vous ne me pouvez requérir que de choses justes, je me metsnbsp;présentement a votre disposition. Je nen attendais pas rnoins de vous, chevalier... Mais, avant que je ne vous explique avee plus de détails ma requête, laissez-moi vous priernbsp;de moctroyer un don... Un don ?... Oui. Vous est-il done impossible den oc-toyer ? Volontiers, madame; demandez. Eh bien! donnez-moi, seigneur chevalier, cette épée que vous avez au cóté... Lisvart tressaillit, coraprenant quil sétaittémé-rairement engagé, car ceite chose quon lui deraan-dait était précisément la seule quit lui coulat dac-corder. II eüt préféré donner la moitié deses héri tages de lavenir plulót que de donner son épée.nbsp;Mais il avail promis, et sa parole était sacrée. Déceignant done son épée, il la remit gracieuse-ment a la reine inconnue, en lui disant: Voulez-vous encore autre chose, madame ? La reine ne luirépondit rien. Elle prit lépéeavec empressement, el, allant en donner trois coups dunbsp;plat aux deux vieux chevaliers qui lavaient accom-pagnéc, elle leur dit :nbsp;nbsp;nbsp;nbsp; Allez maintenant, et faites ce que je vous ai commandé l... Toute cette scène tenait lassemhlée émue et fre-missante de curiosité. On ne savait pas pourquoi lapparition de cette reine, pourquoi cette requêtenbsp;tl Lisvart, pourquoi ces coups de plat dépée auxnbsp;deux vieux chevaliers. Hélas 1 on Ie sut bientót I... Bientót, en etfet, les deux vieillards saisirent Urgande, quiétait en train de deviser avec Timpé-ratricc, lui arrachèreut ses accoutrements de têle la trainèrent par les cheveux hors de la salie, sur les degrés du perron. |
La pauvre vieille criait si piteusenient, que cé-tait vraiment un spectacle navrant que celui quelle offrait lè é toute la cour terrifiée. Ghacun availnbsp;dnuleurdc la voir en eet état, et chacun eül voulunbsp;lui porter secuurs, mais c'était impossible, attendunbsp;que tout Ie monde était victime dun enchante-rnent, et que cette assemblée de dames et de chevaliers resserablait a une assemblée de statues denbsp;pierre. Les ténèbres se firent. Quand elles se furent dis-sipées, on naperqut plus la ni Urgande, ni la reine inconnue, ni les deux vieux chevaliers, lisnbsp;avaient tous quatre disparu sous la forme dunenbsp;vapeur opaque qui sarrêta devant Ie palais, aunbsp;lieu oü Ie soudan de Babylone faisait depuis huitnbsp;jours des joules. La pauvre Urgande fut laissée lè,nbsp;environnée de flammes dune chaleur si intensenbsp;quon ne pouvait approcher fi dix pas ; elle y de-meura tout Ie reste de lajournée. Le lendemain, au soleil levant, on aperqut quatre piliers de jaspe autour de cette fournaise ; au milieu, sur une chaise embrasée, était assise Ur-gande-la-Déconnue, ayant lépée de Lisvart a travers le corps, et se plaignant lamentablement. Gela causa de plus en plus chagrin a tout le monde, surtout h Lisvart et Périon, qui ny pou-vaient rien, pas plus quautre personne au monde,nbsp;paree que cétait la vengeance de lenchanteressenbsp;Zirfée, reine dArgènes, centre lenchanteressenbsp;Urgande, protectrice de Lisvart el dOnolorie I... GUAPITRE XXXIII Comment, a la suite de la vengeance de Zirfée sur Urgande, arriva Ic bon chevalier Birmates, qui combattit conlre lenbsp;soudan de Babylonc. n le comprend de reste : cette aven-ture jeta une grande perturbation a la cour de lcrapereur de ïrébisonde, oünbsp;Urgande était aimée, estimée et véné-réc. Les joules du soudan de Babylonc, qui étaient des fêtes pour la cour, furent différéesnbsp;et ajoiirnées cotnme faisant trop contraste avec lenbsp;chagrin général. Quelques jours après, cest-a-dire le quinzième jour de la joule entreprise par Zaïr centre toutnbsp;venant, en lhonnour de la princessc deTrébisonde,nbsp;arriva a la cour le bon chevalier Birmates, portantnbsp;avec lui limage de la belle Onorie, princesse dA-pollonie. Lempereur et ses amis étaient précisément a table. Jedéfie et provoque au combat, dit-il a voix haute, tous les chevaliers qui voudront pretendrenbsp;que ma dame ncst pas la plus parfaite, la plusnbsp;belle, la plus sage, la meideure l J espere le pro -ver par armes, a la condition, pour celui qui vo -dra en faire lessai, que, sil aime fille d empere |
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LA PUINCESSE DE TREBISONDE. 33 OU de roi, il sera contraint de la porler en pein-ture, comme je fais de la princesse dApollonie, afin que, si je suis vainqueur, je puisse raettre sonnbsp;portrait avec les autres déja conquis. Maintenantnbsp;done, Sire, que vous avez entendu ma volonté, silnbsp;y a quelquun de vos chevaliers qui veuille fournirnbsp;aux conditions récitées devant votre majesté, il menbsp;trouvera deraain hors de ce palais, prêt è Ie rece-voir. Cela dit, Birmates prit congé et remonta è cheval. Comme il passait devant lendroit oü Zaïr était campé, il demanda pourquoi Ie soudan était la.nbsp;Quand on lui eut répondu, il bailla Ie portrait denbsp;sa dame a un de ses écuyers et marcha droit aunbsp;soudan, auquel il dit ; Chevalier, je sais pourquoi vous ctes lè... Je vais vous dire pourquoi je suis ici... Jaime madame Onorie, princesse dAppollonie, dont vousnbsp;devez avoir entendu parler... Je dis et maintiensnbsp;quelle na pas sa pareille au monde, et que toutesnbsp;les autres doivent lui céder la palme de beauté.nbsp;Convenez-en done vous-même avec tous ceux quenbsp;jai déji vaincus, autrement il vous en arriveraitnbsp;mal!... Par tous nos dieux, chevalier, répondit Ie soudan, je neusse jamais pensé que vous fussiez anbsp;ce point abusé sur la beauté de votre mie et surnbsp;ma valeurl... Je serais indigne du rang quej'oc-cupe, si je ne savais soutenir ce que tout Ie mondenbsp;ensemble ne me saurait nier, et chètier les braveries du même goüt que la votre.., Taut mieuxl dit Birmates, nous allons done comballre!... La fin men sera aussi agréable que Ie commencement, répondit Zaïr. Lors, ils séloignèrent 1un de lautre dune Itonne carrière, et, au inême instant, Iempcreurnbsp;et les dames se mirent aux fenêtres, la nouvelle denbsp;ee combat leur étant parvenue. Les trompeltcs sounèrent, et les deux adver-Saires volèrent lun centre lautre. Dès la première atteinte, Zaïr fut renversé de eheval. Mais se relevant aussitót, lépée a la main,nbsp;et. se couvrant de son écu, il cria k Birmates : Chavalier, puisque par la faute de ma mon-jure je suis a terre, imitez-moi, ou sinon je luerai ta votre pour égaliser les chances entre nous. - Par Dieu I répondit Birmates, quelle mau-vaise opinion avez-vous done de moi, pour suppo-®er que je voudrais profiler dun avanlage quel-eonque sur vous?... Je vais mettre pied k terre. Birmates descendit en elfet de cheval, et, incontinent, commenea entre lui et Zaïr un combat tel-tnment apre, que tous les assistants en étaient enierveillés. Ce combat dura quatre heures. On ne savait ifaiment pas lequel allait être favorisé par la For-nne, lorsque Zaïr, quolque peu blessé et gêné parnbsp;n grande chaleur quil faisait, se retira de cöténbsp;pour sou (fier. |
Ah 1 ah 1 lui cria Birmates. Nous ne faisons encore que commencer et déjè vous cherchez Ienbsp;repos?... La beauté de votre mie ne vous soutientnbsp;guère !... Non, non; il faut que lun de nous deuxnbsp;tombe auparavant; puis après, nous nous repose-rousl... Le soudan, dépité de ces paroles, répondit a son fougueux adversaire: Je pensais te faire courtoisie et plaisir, chevalier... Mais puisquil en est ainsi, je te promets que ni toi ni moi ne jouirons de cette liberté, avantnbsp;que le nom de vainqueur ne soit donné k lun denbsp;nous deux... Et, saus plus longue harangue, leur chamaillis recommenga de plus beau. Zaïr, tout en ne montrant aucun signe de couardise ou de défaillance de eoeur, se sentait af-faiblir de minute en minute par la perte de sonnbsp;sang, tandis quau contraire le bon chevalier Birmates se sentait et se montrait de minute en minute plus léger, plus dispos, plus énergique, évitantnbsp;soigneusement les coups de son adversaire en luinbsp;en portant de trés vifs. CHAPITRE XXXIVComment la princesse Abra, voyant le danger que courait son frère Zaïr, intervint pour faire cesser le combat. [out le monde voyait cela comme Abra, et si Périon et Lisvart senbsp;réjouissaient intérieurement dunbsp;mal qui allait arriver au soudan,nbsp;quils haïssaieiit, Lisvart surtout,nbsp;elle sen affligeait profondément.nbsp;Triste jusquau fond de Tame,nbsp;elle ne savait quelle contenance tc-nir, estimantrhonneur perdu de sonnbsp;frère plus cruel pour elle que la pertenbsp;de sa propre vie. Dans cette angoisse, elle se retourna vers lempereurde ïrébisonde,auxcótésnbsp;duquel elle se trouvait. Sire, lui dit-elle dune voix émue, si célait votre bon plaisir, jirais volontiers prier cesnbsp;deux chevaliers de laisser \k leur mêlée pour la-mour de moi... Le vieil empereur, qui était fSché de voir son hóte le soudan ainsi malmené, répondit è la bellenbsp;princesse païenne : Madame, ce que vous fades lè est bien, et je vous remercie dy avoir songé... Allez done, et quenbsp;ce combat navrant cesse aussitót... Cette autorisation étant donnée, Abra sortit, ac-compagnée de Lisvart et de Périon, et sen alia 3 |
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jwsquau milieu du camp, dont Ie sol était rouge de sang. Chevaliers, cria-t- elle, arr^^tez-vous! je vou-drais vous parler... Les épées, dociles k cette voix de femme, s'ar-rêtèrent frémissantes. Lors, elle leur dit Chevaliers, sil y a ep vous autant de courtoisie que de force éprouvée et de maguauiinite de courage, je vous prie de cesser ce combat, en faveur de moi. Car i! n'a pas été entrepris par ini-mitié, et ce que vous ave? fait tous deux est biennbsp;suffisant pour vous honorer dune égale facon... Birmates, en entendant cette prière sortir d'uue si jolie bouche, et en voyant que Zaïr ne sonnaitnbsp;mot, répondit : Madame, ie désirerais beaucoup, vraimont, quil vous plüt de meroployer a chose plus grandenbsp;que cille-ci... Votre mérite et votre beauté sogt;ntnbsp;tels, quil y a boimeur et plaisir amp; vous obéir ennbsp;tout et pour tout... A plus forte raison, done, n'é-prouverez-vous pas de refus de ma part, en unenbsp;chose qui estencoremoinsa mon avatitage quèc{'luinbsp;'de ce chevalier, que jai trouvé rude et bon combattant... Par ainsi, faites done, madame, quilnbsp;vous en accorde autant que raoi... Les dieux me permetieiit de vous récompen-ser de ceci quelque jonrl... murmura la belle païenne, heureuse de ce rcsultat. Je suis déjci recompense, madame, et au dePi de mon humble mérite, répliqua courtoisernent Ienbsp;bon chevalier Birmates, que son amour pour lanbsp;princess© dApollonie nempêchait pas dadmirernbsp;les autres princesses. Quant h la volonté de votre adversaire, reprit Abra, elle nest point autre a ce sujet que la mienne... 11 fera entièrement ce dont je Ie sup-plierai. Eh bien 1 madame, répondit Birmates, je suis votre et è votre entier commandement. Cette gracieuseté du bon chevalier Birmates fut trés approuvée de lassemblée, et on lui en sut unnbsp;gré inflni. Zaïr ne fut pas Ie dernier amp; lui en ctre recon-naissant, mais en dedans de lui, non en dehors, carcela Ie sortait merveillousemont a son honneurnbsp;du danger oü il venait de se trouver. Lors, les tambourins et les trompettes sonnè-rent, et Zaïr rentra dans son pavilion, oü arriveren t les chirurgiens pour visiter ses plaies, dont aucune nétait mortelle. |
CHAPITRE XXXVComment, après Ie combat, Ie soudan de Bahylone envoya k la princesse de Trébisonde une couronne et un vase dor,nbsp;quelle fut forcée dacceplcr. 1 était tard. Lempereur alia se metlre amp; table pour souper, ainsi que sa compagnie. A Tissue de ce repas, entrèrent en la salie dix demoiselles ayant unenbsp;torche ardenie au poing. Derrière elles marchait Ie prince dËgypte, portant une couronne en-richie de lant de pierreries, que lanbsp;valeur en était inestimab'e. A cóté de lui, une dame belle et bien parée tenaitunvase dorémaillénbsp;et divinement ouvré. Lors, savancant respectucusement vers la princesse Onolorie, lo princenbsp;dEgypte mit les deux genoux ennbsp;terre devant elle et lui dit : Trés excellente et trés vertueuse princesse, Zaïr, soudan de Baby-lone, rnon souverain seigneur, vousnbsp;envoie cette couronne quil vous sup-plie de recevoir en souvenance de celle quil anbsp;conquise sous votre faveur et avec la gloire quenbsp;vous savez... II vous fait également don de ce vase,nbsp;estiraé mille marcs dor, lequel devait être Ie prixnbsp;de celui qui serait vainciueur... Or, la victoire luinbsp;est demeurée, comme cnacun sait, saus quil aitnbsp;pu être vaincu par autre que par votre divin regard, ainsi que font et feront lous ceux qui vousnbsp;verront... Cesl pourquoi vous sont justement dusnbsp;cette couronne et ce vase quil vous prie dagréernbsp;daussi bon cceur quil vous les offre... Cette harangue ue plut guère ü la princesse de Trébisonde, et encore moins a Lisvart, qui haïs-sait, non saus cause, ie jeune soudan de Babylone.nbsp;Toulefois, en fiile bien avisée, Onolorie dissiraulanbsp;Tennui quelle ressentait de ces présents, et ellenbsp;répondit au prince dEgypte : Seigneur, je remercie bien humblemcnt Ie soudan de Thouneur quil me fait. La couronnenbsp;mérite bien de demeurer en la cour de Tempereernbsp;mon père, comme souvenir du grand prince quinbsp;me Tenvoie... Quant au vase, il serait dü plus jus-fement, sauf meilleur avis, ü 1infante sa steur,nbsp;selon la cause pour laquelle il men fait present...nbsp;Toutefois, je ne Ie refuserai pas,, de peur qunbsp;nattribuèt mon refus k mal et qu il ne m estimnbsp;mal apprise et peu courtoise... Le prince dEgypte sen retourna avec cette re- |
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1 A PRINCESSE DE TREBISONDE.
; urant un inois et plus, le sou-dan de Babylone ne put sor-tir de sa chambre, a cause drs plains quil avail repuesnbsp;on son oombat avec le bonnbsp;chevalier Bii mates. Un mois, pendant lequel il se tiouva tout naturellement privé du suprèmenbsp;bonbeur de voir la belle prineesse de Trebisonde,nbsp;1unique objet de ses pensees, Iunique aliment denbsp;son coeur, I'unique iircoccupalion de sa vie 1 Aussi, sans le rcconfort que liii prodigua la princcsse Abra, Zairseraitmoita lapeine. Abra, X son tour, aussi possédée damour pour Lisvarl, que lélait son frère pour Onolorie, Abranbsp;se laissa consumer petit a petit par eetle tlammenbsp;irréplihle qui embrasait son coeur. A ce point que,nbsp;perdant loute lionte, loute pudicité, toute vorgo-gne, qui acconipayneiit dordinaire les dames etnbsp;les demovselles ebastes et bieu necs, elle résolut,nbsp;quoi qu '.1 diit advciiir, de ne plus cacber sa passion amp;nbsp;celui (jui cn était 1 objet. ^ Ce iiui 1enhardit h cette grave démarche ce fut dabord la violence, rirrérisiibiiilé de son amour,nbsp;qui ne hii laissait ni repos m trêvc, et ensuitc lanbsp;conhance quelle avail dans les laerveilleuses se ponse vers le soudan de Babylone, et, conome il était temps de dormir, chacun se rctira. Mais, venue Ilieure oil Perion et Lisvartavaieiit coutume de se trouver au verper avec leurs amies,nbsp;ils s'y rendireiit le plus secrètement quils purent. Aprfis quelques menus propos et agréables bagatelles, les princesses deinandèrent a leurs amants un don qui leur fut accordé sans dilficulté, commenbsp;bien on pense, ii «avoir de ne pas combattrenbsp;centre Birmates, pour ne pas les comprornetlre. Les deux chevaliers se retirèrent. Le lendemain, et les jours suivants, Birmates cut a combattre, au nom de sa dame, plusieursnbsp;gentilshomines qui fureut tous vaincus : le princenbsp;cle Gliypre, Zaharan, le prince dAlexandrie, etnbsp;inaints aiitres, dont notre bistoire se tait, pareenbsp;quclle eoncerne surtout Amadis de Grèce et nonnbsp;Birmates. Ge dernier, ayant séjournd trois semaines en la Gourde remperenr de ïrébisonde, délogea sansnbsp;aulrement se faire connaitre. Que Dieu le con-(luise! et retouruons a nos erres. C1IAP1ÏBË XXXVI Commcnl la princcsse Abra, ny tepant plus, ilii-clara ti Lisvarl 1amour quelle rcsscnlaii pour iui, et de quelle f'agon Ic clievalicr de la Vraionbsp;Croix accueilUt cet agréable aveu. |
ductions de sa beauté. Quel homme oserait résister a une prinpesse jeune, adorable, et amoureuso ?...nbsp;Auoun. Le projet aussitot eonpu, apssitAt oxécuté. Lisvart était venu, un matin, ainformer de la santé du soudan. Abra Ienvoya pfier dé passernbsp;dans la chambre ou elle était. Qnoiqne cette visite Iui coütét li faire, Lisvart ne voulut point èlre discourtois envers la scour dunbsp;soudan : il se rendit X son commandement. Quand il entra, il Taperput assise sur un cavreau de velours vert. Elle sétait parêe, é son intention,nbsp;dun vetement de satin blanc qui faisait ressortir anbsp;merveilleles avantages desa taille et de son buste,nbsp;dont la saillie était dun trés provoquant effet. Sesnbsp;eheveux, plus blonds que les blés, étaient couron-nés habilement de Beurs naturelles qui rebaus-saient encore la beauté de son visage, eomme faitnbsp;tin beau cadre dun beau tableau. Ainsi yêtue,nbsp;dans Tatlitude la mieux étudiée pour que Lisvart,nbsp;cn entrant, put ploeger sou regard dans les pUsen-trouverts de sa guimpe, Abra eOt été prise pournbsp;une seponde Vénus. Malgré lui, Lisvart fut ému par le rayonnement de cet'te beauté, et il fut forcé de coqvenir en lui-même quaprès Onolorie il ny avait pas de femmenbsp;plus agréablp et plus appétissante, Quand il se fut suffisamment approché delle, Abra sc leva, alia vers lui, honteuse et rougissaiUe,nbsp;et le pria de sasscoir. Puis,tout dun coup, sans aucune transition, car la pauvre chère pucelle ny pouvait plug tenir,nbsp;elle lui dit aveo uu roucoulemeut de tourterpllp : Gher seigneur et ami, je vous prie dexcuser la violence de mon amour. Ayez plus de pitié denbsp;moi, pauvrette eonsumée de flamme ardente, quenbsp;je nai de bonte et de pudicité... soyez-moi misé-ricordieux, sauvez ma vie, ó mon dier seigneur 1...nbsp;Si, par malheur, une autre mavait déja prévenuenbsp;dans la demandc qne je vous adresse présente-ment, retirez-lui ce que vous lui avez laissé pren-dri^pour me le donner h moi qui vous aime plusnbsp;quemapropreanie... Voushésitcz...Sivousdifféroznbsp;(le répondro par votre amour au mien, par votrenbsp;bouche b la miemie, soyez assuré que votre es-clave Abra ne tardera pas a mourir, ne pouvantnbsp;vivre sans vous posséder et sans être possédée denbsp;vousl... Et, tont en disant ces mots, la pauvre princcsse pleurait de gro«tes larmes. Lisvart était perplexe au possible, et ne savait bonnement que répondre. Si, dun cóté, le douxnbsp;parlcr de cette belle amoureuse lapitoyait et la-menait h lui obéir, dun autre cóté, lamqur immense qiiil avait pour la princesse Onolorie em-pèchait quil succombat beetle enivranle seduction. Gependant la princesso Abra attendait uno ré-ponse, et ses yeux, fixes sur le visage du chevalier, (lisaient éloqucmraent de quclle importance étaitnbsp;pour elle lai rót quil bllmt proponeer. 11 se décida enfin : Mcadame, lui dit-il, nul plus que moi nest |
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heureux davoir provoqué de si agréables paroles, et il nest aucun chevalier qui, h ma place, ne senbsp;sentirait grandi par une telle manifestation damitiénbsp;émanée de si haute princesse... Eh I bien, alors... demanda Abra, haletante. Seulement.., Ah! il y a un seulement!... murmuraIa soeur du soudan avec tristesse, presque avec amer-tume. Comprenez-moi bien, je vous en prie, madame... Une amitié comnie celle que vous daignez moffrir mérite quon y réponde avec loyauté... Or... Or?... Je suis Chrétien, et vous êtes dune religion différente... nos deux coeurs ne peuvent avoir denbsp;lien indissoluble possible qué la condition davoirnbsp;la même foi... unis ici-bas,il faut encore que nousnbsp;puissions létre ailleurs, cest-h-dire par-delh Ienbsp;tombeau... La princesse Abra resta un instant comme dé-sar^onnée par limprévu de cette objection. nbsp;nbsp;nbsp;Et si jétais chrétienne? murmura-t-elle dunenbsp;voix faible. nbsp;nbsp;nbsp;Si vous étiez chrétienne?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui... nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 alors, madame, il nexisterait plusnbsp;aucun obstacle è nos projets dunion... nbsp;nbsp;nbsp;Aucun?... nbsp;nbsp;nbsp;Aucun. Abra resta toute pensive, la tête penchée, les yeux dos. Lisvart crut Ie moment favorable pour prendre congé delle. 11 partit, et sen alia tout droit versnbsp;Périon, è qui il raconta tout ce qui venait de senbsp;passer entre lui et la princesse, soeur du soudannbsp;de Babylone. CIIAPITRE XXXVII Comment la princesse Abra, jalouse de la princesse de Trd-bisonde, donna conseil k son frère Zaïr de la demander en mariage amp; lempereur. ^ Lelendemain et les jours suivants, Abra cssaya davoir de nouvelles entrevues et de nouveaux en-tretiens avec Ie beau chevalier Lisvart, qui évita Ienbsp;plus soigneusement quil put, et sous les rneilleursnbsp;prélextes, de se rendre amp; ses invitations réitérées. réserve irrita dautant les désirs de cette mameureuse princesse, qui se consumait dans Ie heure nbsp;nbsp;nbsp;saggravait ehaquejour, h chaque neure, dun tourment nouveau. Elle devinait que |
lobstacle sérieux k son bonheur devait venir de lamitié que Ie chevalier de ses rêves avait ipournbsp;une autre femme. Mais quelle femme cela pouvait-il être ?... A force de chercher, on trouve, surtout lors-quon est femme et jalouse. Abra trouva. 11 ny avait, dans toute la cour du vieil empereur de Trébisonde quune seule princesse dont lanbsp;beauté valüt la sienne, et cette princesse, cétaitnbsp;Onolorie. Sans rien savoir de lunion secrète qui existait entre elle et Lisvart, elle comprit que ce devaitnbsp;être la seule quil pouvait lui préférer, et, dés ce moment, pour en avoir Ie cceur net, elle conQut unnbsp;projet. Elle se renditchez son frère, qui, de son cólé, avait lanie aussi affolée quelle lavait elle-mêmenbsp;du sien. nbsp;nbsp;nbsp;Mon frère, lui dit-elle de but en blanc, vousnbsp;aimez toujours la princesse Onolorie ? nbsp;nbsp;nbsp;Si je 1aime toujours 1 sécria Zaïr en bondis-sant. Mais je laime aujourdhui plus quhier, sinbsp;cest possible, et je laimerai demain plus encorenbsp;quaujourdhui... nbsp;nbsp;nbsp;Quespérez-vous delle?... nbsp;nbsp;nbsp;Ge quon espère de la dame quon aime. nbsp;nbsp;nbsp;Mais vous oubliez que la princesse Onolorienbsp;est une sage et vertueuse princesse, et que, pournbsp;arriver jusquk la possession tant enviée des trésorsnbsp;de beauté que la nature a mis en elle, il faut êtrenbsp;son mari... nbsp;nbsp;nbsp;Son mari?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui. Vous ny aviez pas songé, je gage. nbsp;nbsp;nbsp;Non. Et vous-même, lors de notre départ denbsp;Babylone, vous ny aviez pas songé non plus, manbsp;chère soeur, puisque vous me parliez denlève-ment... nbsp;nbsp;nbsp;Sans doute, mais mon séjour prolongénbsp;céans a modifié mes idéés et déconcerté mesnbsp;plans... Lenlèvement dOnolorie ne serait pasnbsp;aujourdhui une chose tantaisée... Lempereur denbsp;Trébisonde est puissant, et quqique votre armécnbsp;soit Ik pour appuyer vos prétentious, son armée knbsp;lui pourrait vous contrarier... nbsp;nbsp;nbsp;Mais je ne vois pas dautre moyen, ma chèrenbsp;soeur. nbsp;nbsp;nbsp;Vous ne voyez pas, paree que vous regardeznbsp;mal, mon cher frère... II y a un autre moyen... Ah 1... Et lequel? dites-le-moi vitement. Je vous Ie dirai dautant plus vite, que tout retard pourrait vous être funeste... attendu quenbsp;jai surpris hier, dans un groupede dames de Iim-pératrice, une conversation qui me fait penser quenbsp;lempereur a lintention de marier bientót Ia princesse sa fille... La marier?... Et avec qui?... Je ne sais pas encore... Mais il en est question sous Ie manteau... nbsp;nbsp;nbsp;Onolorie mariée k un autre! Gela ne sera pas,nbsp;cela ne peut pas être I... |
LA PRINCESSE DE TREBISONDE. 37
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Soyez eet autre, vous-même... L'épouser?... Quel inconvenient y voyez-vous! Elle est jeune, belle, bien apparentée, et vous laimez!nbsp;Gela suffit. Eh bien 1 vous avez raison, ma soeur... Dès demain, je demanderai k lempereur de Trébisondenbsp;Ia main de la princesse Onolorie sa fille... nbsp;nbsp;nbsp;II vous la refusera, répondit froidementnbsp;Abra. Pour la seconde fois, Ie soudan de Babylone bondit. II me la refusera! nbsp;nbsp;nbsp;II vous la refusera. Et pourquoi cela ?... nbsp;nbsp;nbsp;Paree que. nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore?... 7- Paree que vous êtes païen et quil est dune religion différente, dune religion enneraie... nbsp;nbsp;nbsp;Gestvrai, je ny avaispas réfléchi 1 murrauranbsp;Zaïr, accablé. nbsp;nbsp;nbsp;Eh ! pourquoi ne vous feriez-vous pas Chrétien, après tout? dit Abra. nbsp;nbsp;nbsp;Chrétien, moi?... nbsp;nbsp;nbsp;Onolorie en vaut bien la peine, a ce quilnbsp;me semble... nbsp;nbsp;nbsp;Ahl ma s®ur... ma soeur... que me propo-sez-vous lè ? nbsp;nbsp;nbsp;Uien que de fort simple, mon cher frère.nbsp;Vous vous êtes enamouré de la princesse de ïré-bisonde, et vous la voulez posséder, corps et ame...nbsp;Or, comme a cela il ny a quun moyen, il fautnbsp;1employer... nbsp;nbsp;nbsp;Mais que diront nos dieux?... nbsp;nbsp;nbsp;Nos dieux ne diront rien... Ils riront, au contraire... nbsp;nbsp;nbsp;Ils riront?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui... Ecoutez, mon frère...Vous vous senteznbsp;mieux, nest-ce pas, maintenant? Vos plaies sontnbsp;cicatrisées, vos blessures fermées, vous pouveznbsp;marcher?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien!... Demain, vous vous lèverez, vousnbsp;irez, dans Ie meilleur équipage, diner avec Tem-pereur de Trébisonde, et, vers la fin du repas,nbsp;vous lui déclarerez solennellement que vous et vosnbsp;principaux compagnons, vous voulez entrer dansnbsp;Ia foi de leur Christ et recevoir Ie baptême... Recevoir Ie baptême 1... Oui... Laissez-raoi achever... il sagit de votre bonheur... nbsp;nbsp;nbsp;Dites, dites, ma chère soeurl... Vous ajouterez seulement que vous désirez quon vous octroie un don... Et ce don?... ¦ Ge sera la main de la princesse de Trébisonde .. Une fois que vous laurez, vous prendrez congé de son père et de sa mère, et vous revien-drez è Babylone, oü vous vous déchrétiennisereznbsp;a votre aise... Ahl ma chère sceuit sécria Zaïr ravi. Lais- sez-moi vous embrasser pour vous reraercier de cette imagination-lkl... Et il Iembrassa, en effet, è deux reprises, avec un enthousiasme qui témoignait de Ia joie quellenbsp;venait de lui causer par sa proposition. CHAPITRE XXXVIII. Comment Ie soudan de Babylone, suivant Ie conseil de s-soeur Abra, se chrétiennisa, avec ses principaux compagnons, et pria ensuite lempereur de Trébisonde de lui oc troyer un don. êvant tout éveillé au bonheur dont il allait immanquableraentnbsp;. jouir nar la possession de la di-j vine Onolorie, Zaïr ne dormitnbsp;pas toute cette nuit-lè; car, pournbsp;\ ^lui, cela ne faisait pas Ie moin-\ dre doute, Tempcreur ne pou-J vait lui refuser la main de lanbsp;^ princesse de Trébisonde. 7 Plein de cette délicieuse idéé, il fit èi perte de vue des projetsnbsp;( charmants, plus insensés les unsnbsp;C que les autres, et, fermant lesnbsp;? yeux un instant, il revit lappa-^'I'on séduisante qui lavait tantnbsp;JL « ( frappé quelques mois aupara-mnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;cest-a-dire Onolorie, de- ' mi-nue, lui souriant dans sa grace et dans sa merveilleusenbsp;beauté... Aussi, dès Ie lendemain matin, sans plus attendee, réunit-il les princes et seigneurs les plus importants venus avec lui k la cour de lempereur de Trébisonde; et, une fois quilsnbsp;furent assemblés, il leur exposa éloquemment sonnbsp;projet, en leur faisant bien comprendre que cettenbsp;abjuration de leurs dieux navait rien dalarmantnbsp;pour leur conscience, et que la foi quils allaientnbsp;embrasser était un costume dont ils pourraient senbsp;débarrasser k leur retour a Babylone. Ghacun applaudit a son idéé, et se prépara a jouer Ie róle convenu. Ainsi accompagné, Zaïr se rendit auprès de lempereur et prit place k sa table. Vers la fin du repas, il prit la parole et dit: Mon cousin, jai une communication grave a vous faire, et je la veux faire ici, publiqueraent... Quest-ce done, mon cousin? demanda Ie viéil empereur en souriant de lair solennel de son hóte. Zaïr reprit: Les loisirs que ma procurés Ie vaillant che- |
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BIÏ5LI0THEQUE BLEUE.
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valier que je regrt^tte de ne plus voir céans ont porté leur fruit... Ce nest pas pour rien que jal éténbsp;aux portes de la mort... Jai fait uti retour sur moi-même... sur mon état, sur ma foi, et jai eu eommonbsp;une révélation... nbsp;nbsp;nbsp;Une révélation?gdemanda levied erapereur,nbsp;ébahi. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire, Jai compris Iiuanité de nos dieuxnbsp;et la solidité de votre foi en un Dieu unique, etnbsp;jai résolu dêtre chrétien... nbsp;nbsp;nbsp;Chrétien 1... Oui, Sire... De plus, jai décidé les princes et seigneurs, mes compagnons, è suivre mon exem- ple... II serait vrai?.,. sécria iempereur, joyeux de cette nouvelle. Trés vrai, Sire. Vous avez murement réfléchi h la gravilé de cette détermination. Jy ai murement réfléc i, Sire, et mes compagnons aussi... ^ Vous raecombleKdaiso, mon cousin... Je me serais gardé de peser sur Votre conscience, pareenbsp;que vous élies mon héte; mais, en vous voyant sinbsp;jeune, si beau» si excellent en toules choses, je disais souvent h part moii, en soupirant, quil étaitnbsp;vraiment domraage que vous fussiez païeu et nonnbsp;chrétien, comme vous méritez taut de lêtre... Je lê serai désomais, Sire, et Ie plus lót sera lemieux... Séülementi permettez dy mettre unenbsp;condition qui ne vous coütera rien... nbsp;nbsp;nbsp;L'aquelle, hiön cousin ?... nbsp;nbsp;nbsp;Quabd ie sefai chfétiennisé et baptisé, je vousnbsp;prierai de mmetroyer un don... nbsp;nbsp;nbsp;Nesl-ce que celat... nbsp;nbsp;nbsp;Ce nest que cela. Comme je suppose que vous ne pouvez me demander que Ie possible, mon cousin, je vous oc-troie davance ce don, quel quil soit, heureux denbsp;pouvoir vous prouver la joie que vous me enuseznbsp;par votre renoncement au culte des faux dieux... nbsp;nbsp;nbsp;Cest moi qui vous remercie, cest moi quinbsp;suis votre oblige, Sire... Mettez Ie comble ó vosnbsp;bontés en ordonnant que la cérémonie de notrenbsp;baptême se fasse immédiateiïient... nbsp;nbsp;nbsp;Imniédiatement?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire... nbsp;nbsp;nbsp;Ne pouvez-voüs attendre encore un jour ounbsp;deux?... nbsp;nbsp;nbsp;Si vous êtes pressè dé gagner quelqües ómesnbsp;de plus a votre paradis, Sire, ordonnez que lanbsp;chose se fasse incontinent... Le temps marche ra-pide et ne nous attend pas... Aujcurdhui nous ap-partient; qui sait oü nous setonS domain?... nbsp;nbsp;nbsp;Vous parlez dor, mon ami, et je veux vousnbsp;obéir, car votre erapressement me touche... . Lévêque fut prévenu, Zaïr et scs compagnons, ainsique la princosse Abra, fureiit conduits dansnbsp;la chapelle du palais, et la, en presence de touienbsp;la cour, lis tirent une abjuration compléte de ieurènbsp;erreurs declarant no vouloir suivre désormais quénbsp;la loi clirélienne. |
nbsp;nbsp;nbsp;O Lisvart! murmura la princesse Abra, lors-que son tour fut arrivé dêtre ondoyée. nbsp;nbsp;nbsp;Onoloriel Onolorie 1 murmura le soudan denbsp;Babylone. La cérémonie terminée, on reviiit dans la grande salie du palais. CHAPITRE XXXIX Comment, apics la chrdliennisation, la princesse Abra pria la princesse de Trébisondc de lui octroyer un don, cest-amp; diro de lui permeilrt döpOuSer te vaillant Lisvart. ne fois quon fut revenu dans la grande salie dunbsp;palais, et que chaeimnbsp;out pris place, la bellenbsp;princesse Abra s apfiro-cha, pale comme uii lis,nbsp;de la belle princessenbsp;Onolorie. Madame, lui dit-elle, êtes-vous contente de ma docililé ?... Jemeréjouis, com-_ nbsp;nbsp;nbsp;me mon père, de vous voir des nótres, madame, répondit affectueusement Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;Groyez-vous quelle mérite récompénse? con-tinua Abra. nbsp;nbsp;nbsp;Cette fécompensc, vous latrouverez en vous-même, répondit h princesse de ïrébisoudé un peunbsp;étounée de la question. Je lentends bien ainsi, reprit Abra; je vou-^ lais seulement dire, madame, que lacte dhumiliténbsp;que je viens daccomplir mautorisait, plusquhiernbsp;par exemple, a vous prier democtroyer un don... nbsp;nbsp;nbsp;Un don ? répéta Onolorie en tressaillant in-volontairement et en pressentant un peril quelcon-que dans cette demande. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, un don... Est ce que je ne suis pas di -gne de lobtenir, madame?... Tres digne, trés digne, au contraire, répondit vivement la soeur de Gricilerie. nbsp;nbsp;nbsp;Eb bien ?... ce don?... Je vous loctroie volontiers, madame... La princesse de Trébisonde fit un mouvement comme pour reprendre le mot qüelle venait denbsp;lécher; mais il uétait plus temps 1 nbsp;nbsp;nbsp;Vous ne me demandez pas en qnoi il con-siste?... dit Abra avec un singulier sourire. Elle availsurpris le mouvement de sarivalo. nbsp;nbsp;nbsp;En effet... je 1oubliais... dit celle-ci.En quoinbsp;cousiste cè don, madame?. .. |
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LA princësse de treiusonde.
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Je vous prie, madame, répondit Abra dune voix claire, de vouloir bien maccorder Ie vaillaiitnbsp;chevalier Lisvart peur époux... Oiiolorie pêlit horriblement, et mit la main sur son rceur, en proie k une angoisse que Ton com-prendra aisémeut. Dois-je répéter ma prière, madame? dit la soeur du soudan, qui venait de tout compretidre,nbsp;é rémotion involontaire témoignée par Onolorie,nbsp;et qui était heureuse deufoncer un fer rouge dansnbsp;la poitrine de cette rivale. Cestque... je ne comprends pas bien, répondit péiiiblement la pauvre Onolorie, pourquoi vous vous adressez k rooi en cette occurrence... Jenbsp;nai aucun droit... sur Ie seigneur Lisvart... et cenbsp;nest pas k moi... de vous laccorder... ou de vousnbsp;Ie refuser... Demandez-le é lui-même... Vous avez raison, madame, reprit Abra. Puis, sapprochant de Lisvart, elle lui dit, a vee rémotion quelle éprouvait toujours en sa présence: nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, vous mavez fait coinprendre quenbsp;Ie jour oü je serais chrétienue, ie serais digne das-pirer ii votre coeur... Je suis chrélienne 1... Vousnbsp;êles dune illustre lignée, je Ie sais; mais mon parentage Vaut Ie vótre... et, si sa majeslé lempe-reur de Trébisonde y consent... Bien volontiers, madame, répondit 1erape-reur. Lisvart était dans Ie plus ópre embarras qui fül. II ne comptait pas que Ia princesse Abra renonce-rait cl sa religion aussi facilement et aussi vitement,nbsp;et, tl cause de cala, pour amortir un peu lardeurnbsp;qui Ia consuraait, il lui avait donné cette espérance,nbsp;quelle lui rappelait maintenant. Commetit faire? II aimait Onolorie et nen vou-lait aimer nulle autre. Refuser brutalement, cétait du scandale, et cc scandale pouvait rejaillir sur sanbsp;mie. Accepter, en sa presence surtout, cétiit luinbsp;percer Ie coeur de tous les glaives les plus aigus. Dans cette douloureuse alternative, il savisa dun moyeii lerme. Madame, dit-ilS Abra, qui atlcndalt saréponse avec anxhdé, je tiens toujours les promesses quenbsp;je fais... Dans Ie cas présent, je dois vous priernbsp;datteiidre quelqiie temps encore... deux ou troisnbsp;semaines... Ie temps nécessaire pour demanderetnbsp;obtenir lassenliment de mon père... nbsp;nbsp;nbsp;Jaltendrai, Lisvart, raurmura en soupirant lanbsp;princesse Abra. |
GHAPITRE XL Comment Ie soudan de Babytone, k son tour, requit lenipe-reur de Trébisonde de lui cclroyer te don promis, el comment Lisvart, furieux, tira son épée et lua Ie fits dunbsp;due dAlafonie. Abra avait qnasiment obtenu ce quelle voukit, S savoir la nroinesse publique dêlre unie au chevalier quelle aimait. Zaïr, k son tour, voulut toucher Ie prix de son abjuration. Lors, savancant vers Ie vieil empereur de Trébisonde, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, vous mavez promis nu don tout Anbsp;lheure, avant que je ne me fisse chrétien ?... nbsp;nbsp;nbsp;Gest vrai, moa frère, je me rappelle celanbsp;avec plaisir. Que voulez-vous de moi?... Parleznbsp;avec assurance l nbsp;nbsp;nbsp;Sire, reprit Zaïr dune voix sonore, je vousnbsp;deraande la main de ja princesse Onolorie, votrenbsp;fille... Onolorie étouffa un cri, et, sans Ie secours de sa soeur Gricilerie, qui la reeut a temps dansses bras,nbsp;elle serait torabée k terre, pamée de douleur. Le vieil empereur de Trébisonde, avait rèvé une autre alliance pour sachére lille Onolorie. II avaitnbsp;même songé au vailbint chevalier Lisvart, auquelnbsp;il avait taiit doblrgations. Mais, puisque Lisvartnbsp;s était engage envers la princesse Abra, et que,nbsp;dailleurs, Ic soudan de Babylone était uii hjno-rablo parti, il lui répondit : nbsp;nbsp;nbsp;Je vous accorde avec grand plaisir ce quenbsp;vous me demandez k, prince, heureux de cimen-tcr ainsi le bon accord qui doit exister entre nosnbsp;deux pays... Lempereur de Trébisonde avail k peine achevé que Lisvart, pale de colère et de rage, se précipi-tait, Tépée k la main, k la rencontre du soudan denbsp;Babylone. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! païen paillard 1 lui cria-t-il dune voixnbsp;tonnante, tu viens de ton pays maudil pour cueillirnbsp;les plus belles et les plus nobles viergesdu nötre!..nbsp;Ah!... chien, je vais chatier ton audace comme ilnbsp;convient quelle le soit!... II dit et sélanga. Malheureusement, Zaïr, voyant venir le Coup, gauchit un peu, et répéê de Lisvartnbsp;alia percer d outre en outre le fils du due dAla-fonte, qui tomba raide mort. Vous menacez mon héte eu ma présence 1 sccria le vieil empereur irrilé, en sadressant aunbsp;chevalier de la Vraie Groix, qui vöulait de nouveaunbsp;se précipiler sur Zaïr. Vous osez k ce point man- |
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40 BIBLIOTRÈQUE BLEUE. quer au respect qui mestdül... Vous osez ensan-glanter mon palais par un meurtre sur un innocent!... Cela mérite vengeance... Roide laBreignel ajouta lempereur. Le roi de la Breigne savanga. Emparez-vous de ce forcené, lui dit le vieil empereur, et enfermez-le dans la plus forte tour,nbsp;jusquè ce que nous ayons décidé de son sort!...nbsp;Allez! vous men répondez sur votre tête 1... Le roi de la Breigne obéit et emmena le chevalier de la Vraie Groix. Mais eet ordre avait exaspéré les amis du chevalier, de mêrae que les menaces du chevalier avaient exaspéréles compagnons du soudan de Babylone.nbsp;Les épécs sortirent spontanément de leurs étuis,nbsp;et un massacre allait avoir lieu, lorsque, siater-posant au milieu des mutins, le vieil empereur pritnbsp;Zaïr par le faux du corps et Temporta dans unenbsp;salie voisine. Quelques minutes après, il revint de plus en plus irrité de voir son autorité méconnue. Justice sera faite de cette violence inouïe ! sécria-t-il en menagant du regard et du geste lesnbsp;compagnons de Lisvart, qui rongeaient impatiem-ment leur frein. Périon de Gaule savan^a courageusement vers Ie prince en courroux. Sire, lui dit-il dune yoix ferme, vous venez dordonner lèi une chose qui tachera votre renom-mée. Que réclamez-vous? lui répondit brusque-ment lempereur. Vous parliez tout èi lheure de justice, Sire : vous venez den manquer en ordonnant Iempri-sonnement de mon neveu Lisvart... Mais si vousnbsp;oubliez aussi vite les services rendus, je noublienbsp;pas, moi, les injustices commises... Je ne suis pasnbsp;tenement isolé en ces pays, pour navoir pas da-mis qui consentent é venger un outrage subi parnbsp;moi... Si lon touche a un seul cheveu de la têtenbsp;de mon neveu, cest vous, Sire, que jen rendrainbsp;responsable. Votre neveu mourra de male mort, et vous aussi, si vous restez céans 1 sécria le vieil erape-reur avec emportement. Mon neveu ne mourra pas, Sire, répondit Périon avec fermeté. Quant k ce qui me concerne,nbsp;puisquevous me chassez, je pars... Délogez vitement de céans, je vous en donne le conseil !... Car, si dans trois jours vous naveznbsp;pas quitté lempire de Trébisonde, je vous meltrainbsp;en charte privée, comme votre neveu, et vous se-rez libres, alors, de vous consoler mutuellement anbsp;vos derniers moments, que je ne vous ferai pas tropnbsp;attendre!... Je pars, Sire, dit Périon en prenant congé, mais vous vous repentirez de la mauvaise actionnbsp;.que vous avez commise!... Périon de Gaule sinclina, respectueux et atten-nri devant limpératrice et les princesses, navrées p ce départ et de ce qui lavait provoqué; puis il |
CHAPITRE XLI Comment, après le départ de Périon de Gaule, le vieil rm-pereur de Trébisonde voulut forcer sa fille Onolorie 4 épouser le soudan de Babylone, et comment cette princessenbsp;sy refusa. 11 silence glacé se fit dans la salie oü venaientnbsp;davoir lieu ces scènesnbsp;diverses, lorsque Périonnbsp;fut parti. Lempereur marchait è pas hatés de long ennbsp;large et de large en long,nbsp;etrepassant brièvementnbsp;les faits navrants dont ilnbsp;venait detre le témoin,nbsp;afin de savoir exacte-ment a quel parti sar- II ordomia quon allat chercher le soudan de Babylone. Plus que jamais, et maintenant surtout quil se trouvait privé de chevaliers dévoués, il tenait hnbsp;marier sa fille Onolorie au soudan de Babylone,nbsp;afin de sassurer son concours en cas de guerre. Zaïr parut. nbsp;nbsp;nbsp;Mon frère, lui dit-il en allant vers lui avecnbsp;empressement et en lui prenant les mains dans lesnbsp;siennes, je vous prie doublier la scène regrettablenbsp;qui vient davoir lieu par suite de la mutinerie in-qualifiable dun chevalier que je regardais commenbsp;mon fills... Ge titre, dont il est indigne a cettenbsp;heure, cest è vous que je le restitue... Vous aimeznbsp;la princesse Onolorie, ma fille; je vous la donne ènbsp;femme... Zaïr aimait trop la princesse de Trébisonde pour ne pas 1accepter los yeux ferraés. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit-il, je me sens indigne de tant denbsp;bontés... Jaime la princesse Onolorie dune amournbsp;profonde, immense, infinie... Eire k elle est le plusnbsp;ardent de mes désirs. Vous acceplez enfin !... Gest demander a un aveugle sil accepte la vue; h un malade, sil accepte la santé; è un moribund, s'il accepte la vie!... Jétais dans les tene-bres, dans 1angoisse, dans la mort, et vous m ol-frez le soleil, la liberté, le bonheur!... Ma fille, dit lempereur en se tournantvers Onolorie, éperdue ; ma fille, je vous donne aunbsp;vaillant prince de Babylone, qui consent k parta-ger son tróne avec vous..- |
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Et il voulut la prendre par la main pour la flaneer amp; Zaïr. Onolorie sy refusa. nbsp;nbsp;nbsp;Quest-ce done que ceci, madame?... de-manda Ie vieil empereur étonné. nbsp;nbsp;nbsp;Mon père... nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien?,.. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne puis épouser Ie prince Zaïr... nbsp;nbsp;nbsp;Vous ne pouvez pas épouser Ie prince Zaïr? nbsp;nbsp;nbsp;Non, mon père... nbsp;nbsp;nbsp;Et pourquoi ?... nbsp;nbsp;nbsp;Je ne Ie puis, vous dis-je... nbsp;nbsp;nbsp;Ge nest pas lè une raison, madame 1 répliquanbsp;Ie vieil empereur, dont Ie front se rembrunit etnbsp;dont Ie regard se chargea déclairs. nbsp;nbsp;nbsp;Pardonnez-moi de ne pas vous cn donnernbsp;une autre, mon père... Mais Ie prince de Babylonenbsp;est honnête, puisquil est chrétien; il a, de plus,nbsp;des sentiments de chevalier... II ne voudra devoirnbsp;sa femme què la persuasion et non a la violence...nbsp;et, du moment oü je déclare en sa présence que jenbsp;rie puis être è lui, il na plus ainsister, paree quin-sister serail un crime de lèse-majesté... Tous les spectateurs de cette scène étaient dans une inexprimable angoisse. On pressentait, a lanbsp;tournure de ces propos, un orage prochain, plusnbsp;épouvantable encore que celui qui venait décla-ter. La princesse Abra, surtout, était haletante. Sa belle figure, dordinaire si douce et si mélancoli-que, était en ce moment convulsée par la jalousie.nbsp;La lumière sefaisait dans son esprit; ellecommen-pait è avoir la raison de 1indifférence de Lisvart anbsp;son endroit, de son embarras quand elle 1avait misnbsp;en demeure de lepouser, de la violence a laquellenbsp;il sétait laissó emporter contre Ie soudan, et, fina-lement, de lobstination de la princesse de ïrébi-sonde a refuser Zaïr pour mari... Lempereur secoua rudement la délicate main quil tenait dans la sienne, et il dit avec une sourdenbsp;colère : Madame, vous épouserez Ie soudan de Babylone, qui sest fait chrétien pour être plus digne de vous, et qui vous offre de partager Ie plus beaunbsp;tróne du monde... Je ne lépouserai pas, mon père, répondit Onolorie avec une fermeté respectueuse. Vous 1épouserez! Je ne lépouserai pas, mon père... Et je ne saurai pas pourquoi ? sécria Ie vieil empereur exaspéré. Epargnez-moi, ainsi, què vous, mon père, Ie chagrin et Ie scandale dun aveu public... Que veut dire ceci ?... Gela veut dire, mon père, que je ne puis être ^ deux princes a la fois, et que, mariée déj a se-crètement au chevalier de la Vraie Groix, je nenbsp;puis, par conséquent, épouser Ie soudan de Baby-'one... Mariée è Lisvart! s ecria Ienipcrcur con-londu. |
nbsp;nbsp;nbsp;Oui, mon père, répéta Onolorie en tombantnbsp;è deux genoux. nbsp;nbsp;nbsp;Ah ! ceci met Ie comble a la mesure! et jenbsp;comprends tout maintenant 1... sécria Ie vieux mo-narque en se laissant aller a toute la fougue denbsp;son ressentiment. Boi de la Breigne, ajouta-t-il ennbsp;voyant entrer ce prince, vous avez mis Lisvart ennbsp;lieu sür, nest-ce pas?... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous ai obéi, Sire, répondit tristemeut Ienbsp;roi de la Breigne. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 faites pour la princesse Onolorienbsp;ce que vous avez fait pour Ie chevalier de la Vraienbsp;Groix, son complice : enfermez-la dans une tour,nbsp;jusquè ce que j aie prononcé sur son sort... Grace, Sire 1... murmura la princesse Grici-lerie en venant se jeter aux pieds de son père. Grace pour ma sceuri Non:... réponditlempereur. Gróee, Sire 1 murmura 1impératrice en venant se jeter aux pieds de son mari, grace pour ma fillel... ^ Non ! répondit lempereur en détournant la tête. Roi de la Breigne, vous mavez entendu ?... Oui, Sire... Faites vitement, alors. Le roi de la Breigne sapprocha respectueuse-ment de la princesse de Trébisonde, et, de sa voix la plus douce, il la pria de vouloir bien le suivre. Onolorie sortit avec lui, au milieu des sanglots de sa raère et de sa soeur. II aimait Onolorie !... murmura la princesse Abra dun air sombre. GHAPITRE XLll Comment la princesse Abra, dans sa douleur, trouva encore moyen de réconforter son frère Zaïr, qui se laissait allernbsp;è une mélancolie mortelle. Si la princesse Abra regut de cette révélation une douleur aiguë comme une pointe dépée, ar-dente comme une flamme, son frère, le soudan denbsp;Babylone, nen regut pas une douleur moinsnbsp;grande. II alia senfermer daas son logis, léme navrée, désespéré de tout, et nattendant plus dautrenbsp;soulagement que de la mort; il entra en une tellenbsp;mélancolie quil ressemblait plus i une statue denbsp;marbre qua une créature vivante. II demeura ainsi pendant prés dune heure, sans remuer pied ni main, tenant sa tête appuyée surnbsp;sou bras gauche. Puis, au bout de ce temps, lesnbsp;paroles commencèrent h lui sortir de la bouche, |
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mais si douces, si piaintives, quil en eüt apitoyé et brisé Ie plus dur rocher de la mer. Ahl murmura-t-il, la Iriste et funeste pensée qui me place et brüle Ie cceur, qui me ronge lamenbsp;et lespritl... Hélasl hélasl Quai-je è faire, main-tenant?.... Je suis arrivé trop tard au jardinnbsp;damour... Un autre a cueilli Ie fruit avant raême aue je naie vu larbre!... Un autre en a obtenu la épouillo et lentière richesse, bt je suis encore anbsp;jouir du moindre bien,de la plus legére faveur 1...nbsp;Mais, alors, pourquoi done, étant corarne je suis,nbsp;privé de la fleur et du fruit tout ensemble, pourquoinbsp;est-ce quo je me passionne et souffre ainsi ?... Etnbsp;pour qui?... Pour cette louve pressée qui, me dé-daignant pour serviteur et arai, a choisi Lisvartnbsp;pour sabandonner é lui, pour se faire sa serve, sonnbsp;esclave, perdanl par ce moyen Ie meilleur qui étaitnbsp;en ellel...Car, a bien dire, labile vierge et pu-dique rcssemble é la rose sur Ie rosier, qui iie re-qoit dinjure ni de dommage, ni du temps, ni desnbsp;hommes, ni de personne, et qui sépanouit sous lanbsp;rosée divine de laube... Les jeunes amoureusesnbsp;sen viennent la cueillir peur en faire un bouquetnbsp;et orner leurs jeunes gorges frimissantes... Mais,nbsp;elle nest pas plutöt ravie è sa verte branche, a sanbsp;maternelle nourriluro, qu'elle perd petit a petit lanbsp;grace, la fraicheur, la beauté qui la faisaientdésirernbsp;du ciel et des hommes. Semblablement la pucellenbsp;en laissant ravir par autrui la divine fleur de sanbsp;virginilé, quelle doit poürtant tenir plus chèrenbsp;que sa vie propre, ravale ainsi Ie prix dont ellenbsp;était d'abord estimée, et se fait mópriser de ceux-lé mème qui lui portaient affection et servitude...nbsp;Maisquoi?... il est vraisemblable quelle ne sonnbsp;soucie guère... Ce h quoi elle tient, cest k êlrenbsp;airaée de celui ii qui elle fait une si grande libéra-lité de sa personne... Ah 1 forlune cruelle et aveu-gle!... Lisvart seal se meurt dabondance damour,nbsp;et moi jen meurs de nécessité 1... Est-il done possible qu'Onolorie me soit k jamais agréable?....nbsp;Dois-je ainsi laisser périr et consumer ma proprenbsp;vie, et requérir plus longteraps une si ingrale etnbsp;si folie personne?... Non! nonl... roeurent plulótnbsp;mes jours que mon honneur 1... Comme Zaïr était ainsi en train de se tourmen-ter et de se désespérer, pleurant et sanglotant, sa soBur survint par une porte dérobée inconnue aunbsp;soudan. En Ie voyant dans ce pitoyable état, la pauvre princesse fut émue et oublia sa propre douleurnbsp;peur ne plus songer quk cede de sou frére. Elle Ie prit en son giron, lui essuya douceraent les yeux et Ie visage, quil avait baignés de larmes,nbsp;et lui dit dun ton de tendre reproche : Ah 1 mon cher frére, comment vous oubliez-vous ainsi k pleurer et k vous lamenter?... Voulez-vous done réjouir vos ennemis?... A force de souf-frir, vous mourrez... et, vous mort, votre rival pourra jouir en paix de la maitresse quil vous anbsp;rav'.e, et quk votre tour, vous pouvez lui ravir 1...nbsp;Songez doiicl vous pouvez vous venger de lui 1...nbsp;11 uaime quune personne au monde, cest la priii-^sse que vous aimez vous-meme... Poursuiveznbsp;oiic votre vengeance... Prouvez k tous ces chré-Uens que V0U6 étoe plus habile queux. |
Jen mourrai, ma socur, murmura Ie soudan de Babylcne en secouant tristement la tête. nbsp;nbsp;nbsp;Vous n'cn mourrez pas, mon frére... Gestnbsp;affaire aux femmes de pleurer, de se lamenter etnbsp;de se laisser abattre par les infortunes amoureuses... Mais vous, chef dhorames, prince iilustre,nbsp;chevalier vaillant, vous devez vous roidir contre lanbsp;peine et prouver que vous êtes homme... Si cenbsp;nest pas peur vous, vivez au moins pour ceux quinbsp;vous aiment... Pour ceux qui mairaent! répéta Zaïr avec amertume. Doutez-vous done de mon affection pour vous, mon cher frére?... Moi qui oublie Ie mal de monnbsp;cceur pour ne songer quau mal du votre 1... nbsp;nbsp;nbsp;Non, chére soeur, je ne doute nullement denbsp;votre araitié... Vos paroles me rcconforlent; jenbsp;reprends courage, et jespère... Si je nai pasnbsp;1araour, jaurai du moms la haiuc pour consolation. Zaïr et Ahra dcvisèrcnl ainsi pendant quelque temps, et la soeur quitta son frére uiï peu consolé. CHAPITRE XLlll Comment Iempcreur de Trdbisonde promit au due Alatbnle de venger Ie meurlre de son fils, el, eii méme temps, Ienbsp;commerce adultörc de Lisvart et dOnolorie. Pendant ce temps, lerapereur de ïrébisonde causait avec Ie due Alafonte. nbsp;nbsp;nbsp;Votre lils est-il vivant encore? demanda-t-il. nbsp;nbsp;nbsp;Non, Sire, répondit Ie due, je viens de re-cevoirson dernier soupir, et célait pour vous supplier de Ie venger que je revenais vers vous... II sera vengé, on effet, je vous Ie proraets, mon cousin, reprit Ie vieil empereur. Mais vousnbsp;ne savez pas tout, due 1... Quy a-t-il done encore, grand Dieu? Nest-ce done pas assez de cc malheur qui maltcint en plein cceur et empoisonne Ie resle des jours quenbsp;jai encore k vivre?... Faul-il que jaie encore knbsp;regretter un nouveau cirimo ?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, due. nbsp;nbsp;nbsp;Etlequel, Sire ?... nbsp;nbsp;nbsp;Lisvart a osé aimer, sans mon consentemei)t,lanbsp;princesse de Trébisonde, ma fille. Et elle?.. Elle la aimé aussü... Es ent comovercé 1un et faitre secrélcment, dèshonorant ainsi Ie notnnbsp;quils portent et Ie rang quils lieimeut... Ah! Sire, voüa qui mérile un cLMiraent exemplairc... Jaurais pardonné peut-élre, moi»nbsp;paree quil ne sagissait en somme que dun meur- |
LA PRINCESSE DE TREBTSONDE. A3
LA PRINCESSE DE TREBTSONDE. A3 tre qui avait ensanglanté votre palais et atfristé ma vie... Cétait un désastre particulier... Mais,nbsp;ici, cela dcvient une calamité publique... Oser porter ses regards sur la fille de 1etnpereur de Tré-bisondel Profiter de lhospitalité gciK^reuse quilnbsp;offrait, pour la déshonorerl Cela est déloyal et iii-digne dun chevalier... Cela veut une punitionnbsp;éclatante... Ils lauront lun et lautre, due, je vous Ie promets, car ils sent lun et lautre coupables... Point de faiblesse, Sire 1 nbsp;nbsp;nbsp;Je nen aurai point... Je me souviens de cenbsp;que firent autrefois è leiirs enfants ïorquatus etnbsp;Ie bon Trajan... Je les itniterai. Ce sera Ik une dure extrémité, Sire; mais une extrémité nécessaire... Jen pleurerai, k causenbsp;de la douleur que vous en ressentirez comme pére;nbsp;mais japplaudirai k lexécution de celte mesurenbsp;rigoureuse qui sauvera votre honneur outragé... nbsp;nbsp;nbsp;Rapportez-vous-en è moi, cousin, je vous Ienbsp;répète... Vous serez vengé du meurire de votrenbsp;lils, et moi je Ie serai du déshonneurde ma fille... nbsp;nbsp;nbsp;Permettez-moi done maiutenant, Sire, donbsp;prendre congé de votre majesté l... II me reste unnbsp;devoir pieux k remplir... Jai k préparer les funé-railles de mon filsbien-aimé... nbsp;nbsp;nbsp;Allez, mon cousin, allez en paix, et que Dieunbsp;Soit avec vousl... Le due Alafonte sinclina et sortit. Quant k Lisvart, on Tavait enfermé dans une tour oü SC trouvait déjk Radiane, soüdan de Li-quie. Pendant deux jours et deux nuits, il ne voulut prendre aucun repos ni aucune nourriture. Cenbsp;quil voulait, cétait mourir 1 Heureusement que Radiane était Ik. Non-seule-ment il empêcha Lisvart dattenter k sa vie, mais encore il lui prodigua les soins et les consolationsnbsp;les plus efficaces; tellement que lamant de la prin-cesse Onolorie reprit coeur et se rattacha a la vienbsp;par Tespérance. GHAPITRE XLIVComment la princesse Abra, pour se venger et venger son frère, lui donna le conseil de faire combattre deux chevaliers, frères du roi d Egypte, sous couleur d'obtenir justice de la trahison de Lisvart el de la ddloyauté de la prin-ccssse Onolorie. indicative et passiotinée, la princesse Abra nétait pasnbsp;encore satisfaitc. II ne lui suf-lisait pas quo Lisvart fut era-prisonné et gardé a vue, etnbsp;jue la princesse Onolorie futnbsp;galement en charte privée.nbsp;Clle voulait davantage pournbsp;la satisfaction de sa jalousie:nbsp;elle lobtint. Le lenderaain, elle alia trquver le soudan de Babylone, qui l'accueillit avecnbsp;joie, car célait delle seule maintenaut quil atten-dait son réeonfort. Mon frére, lui dit-elle, jai songé cette nuit k quelque chose que je veux vous coiitier... 11 sagit de ma vengeance, nest-ce pas, ma sceur?... De notre vengeance, mon cher frère. En vous servant, je me sers; en me servant, je vous sers... Je suis plus assuré, de cette fagon, de réussir... nbsp;nbsp;nbsp;Nous réussirons aussi. nbsp;nbsp;nbsp;De quoi sagit-il, ma sceur? nbsp;nbsp;nbsp;Vous avez parmi vos compagnons deux vail-lants chevaliers, Macartes et Zarahan... nbsp;nbsp;nbsp;Les frères du roi dEgypte ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui. nbsp;nbsp;nbsp;Ce sont, en effet, deux bons chevaliers, lesnbsp;meilleurs pcut-être qui soient venus avec moi. nbsp;nbsp;nbsp;La victoire leur sera done plus facile quknbsp;dautres. nbsp;nbsp;nbsp;Vous voulez quils combattent contre Lisvart?... nbsp;nbsp;nbsp;Non... Ecoutez-moi jusquau bout... Vous lesnbsp;enverrez auprès de Tempereur de Trébisonde...nbsp;Quand ils seront devant lui, ils lui déclareront lanbsp;trahison de Lisvart et la déloyauté de la princessenbsp;Onolorie, en le priant de leur accordor le combatnbsp;pour prouver leurs dires..', nbsp;nbsp;nbsp;Si Tempereur refusait?.,. |
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Lempereur ne peut pas refuser... Et dail-leurs, dans ce cas-la, javiserais a un autre moyen... Mais, je vous Ie répète, il accordera amp; Macartes etnbsp;è Zarahan la permission quils lui demanderont... Ne vaudrait-il pas mieux, ma soeur, que je moffrisse, moi, pour prouver cette trahison etnbsp;cette déloyauté?... Les frères du roi dEgypte sontnbsp;braves et chevaleureux, mais nai-je pas eu jusqu^nbsp;présent la victoire dans toutes les luttes de cenbsp;genre oü je me suis présenté?... Je demanderais énbsp;combattre contre eet odieux Lisvart, et ma hainenbsp;donnerait un poids de plus è mon bras... Jauraisnbsp;bonheur ^ me repaitre de la vue de son sangl... Abra tressaillit. Elle voulait bien se venger de Lisvart, mais elle laimait trop pour Ie souhaiternbsp;mort. Non, mon cher frère, répondit-elle au sou-dan, non, cela nest pas praticable... Dabord, il ne faut pas que vous exposiez votre existence,nbsp;utile amp; votre peuple et chère i vos amis... Ensuite,nbsp;il nest pas dans les lois de ce pays quun chevaliernbsp;accusé se défende lui-même contre celui qui lac-cuse... II choisit, ou lon choisit pour lui des par-rains en nombre égal k celui de ses accusateurs,nbsp;et ce sont eux qui vainquent ou succombent pournbsp;lui... Tant mieux sils sont vaiiiqueurs, tanf pisnbsp;sils sont vaincus... nbsp;nbsp;nbsp;Soit! murmura Zaïr en soupirant. nbsp;nbsp;nbsp;Ainsi, vous mavez bien comprise ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, ma soeur. nbsp;nbsp;nbsp;Vous allez prévenir Macartes et Zarahan?,.. nbsp;nbsp;nbsp;Je vais les prévenir et leur indiquer Ie róle ènbsp;suivre... CHAPITRE XLVComment Macartes et Zarahan, frères du roi d'Egyptc, se rendirent auprès de lempereur de Trébisondc et lui dó-noncèrent la trahison de Lisvart; et comment,nbsp;sur CCS entrefaites, survint un chevalier inconnu,nbsp;qui se déclara pour la princesse Onolorie. ffientót prévenus, les frères du roi dEgypte, Macartesnbsp;et Zarahan , se rendirentnbsp;auprès de lempereur denbsp;Trébisonde, qui, en ce mo-'j ment, était encore è tablenbsp;i avec sa compagnie. Sire, dit Macartes prenant la parole en son nom et aunbsp;nom de Zarahan, nous venons vous dé-clarer, mon frère et moi, la trahisonnbsp;du chevalier de la Vraie Croix ct la déloyauté de madame Onolorie, princesse de Trébisonde, et vous deman-... der Ie combat contre deux chevaliersnbsp;cnoisis par vous... |
Cette parole causa un frémissement général. Nous offrons de prouver nos dires en champs dos, reprit Macartes, et de ne sortir de la luttenbsp;que morts et vaincus, ou vivants et vainqueurs...nbsp;Cest è votre justice que nous nous adressons, Sire,nbsp;et nous espérons bien ne pas nous y adresser ennbsp;vain... nbsp;nbsp;nbsp;Et vous avez raison, seigneurs, répondit gra-vement Ie vieil empereuren se levant. Jaccorde lonbsp;combat que vous venez me demander... II aura lieunbsp;dans trois jours, en présence de toute ma cour elnbsp;des deux coupables, la princesse Onolorie et Ienbsp;chevalier Lisvart... Tous deux choisiront leurs par-rains pour confondre leurs accusateurs et les vain-cre... Si les accusateurs sont vainqueurs, la têtenbsp;des accuses courra péril de male mort... nbsp;nbsp;nbsp;Y a-t-il ici quelquun qui veuille se porternbsp;garant pour Lisvart et pour madame Onolorie ? de-manda Zarahan en promenantun regard de défi surnbsp;lassemblée. Personue ne sonna mot. Périon nétait plus la, hélas! et la crainte den-courir la disgrace de lempereur refroidissait les amities les plus chaudes. Gricilerie et limpératrice pleuraient dans un coin, en se tenant embrasséos. Sur ces entrefaites, survint un chevalier, grand de corsage et fort de membres, qui avait Ie visagenbsp;more. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit-il en sadressant do prime-abord aunbsp;vieil empereur de Trébisonde, ne pourriez-votsnbsp;me donner des nouvelles du chevalier de 1Ardent cnbsp;Epée? Le chevalier de lArdente Epée? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire, un brave ethardi compagnon, monnbsp;compagnon de jeux et darmes, que je cherche donbsp;par le monde sans pouvoir parvenir k le rencon-tror... La dernière fois que je lai vu, seigneur chevalier, répondit lempereur, a été aussi la première... Cétait en quel endroit, Sire? En Pile dArgènes. En lile dArgènes? Oui, \k oü nous sommes restés enchantés pendant de longues années, plusicurs chevaliers et moi, par suite des maléfices de Zirfée, lennemienbsp;de la bonne Urgande... Gest lui qui nous a déli-vrés... Je le reconnais k ce trait... Mais ne pourriez-vous done me dire oü je le pourrais rencontrer?--- Non, sire chevalier... car nous navons pap eu do ses nouvelles, depuis... Nous Iavons laisscnbsp;en 1ile dArgènes avec le roi Alpatracie, le reinenbsp;Miramynie et la princesse Lucelle... nbsp;nbsp;nbsp;Aliens, je vois bien que je ne le retrouverainbsp;pas encore aujourdhui, murraura le chevaliernbsp;more. Gela me chagrine fort, car je Iaimais etnbsp;javais un pardon ü lui donner de la part de quelquun qui Iavait faussemeut accusé. Mais, ajoutanbsp;le chevalier, doü vient cettc consternation que jenbsp;vois répandue céans sur tous les visages?... La |
LA PRINCESSE DE TRÉBISONDE. 45
LA PRINCESSE DE TRÉBISONDE. 45 O'S cour de Trébisonde porte4-elle done Ie deuil de quelquun dillustre?... On sempressa de lui raconter ce qui sétait déja passé et de Ie raettre au courant de ce qui devaitnbsp;avoir lieu dans trois jours. nbsp;nbsp;nbsp;O amour 1 sécria-t-il. Dieu cruel et charmant! Tu exercerasdone toujours tes ravages 1,.. Puis, savanqant fièrement vers Macartes, et lui tendant Ie bord de sa cotte de mailles, il lui dit; Je me declare Ie chevalier de la belle prin-cesse Onolorie, et jentends faire éclater au grand jour son innocence et sa pureté. Macceptez-vous ? nbsp;nbsp;nbsp;Je vous accepte pour adversaire, répondilnbsp;Macartes en prenant Ie bord de la cotte de mailles. Gricilerie respira, ainsi que limpératrice ; la princesse de Trébisonde avait un défenseur. nbsp;nbsp;nbsp;Ne pourrai-je savoir a quel chevalier jaurainbsp;affaire? demanda dédaigneusement Macartes. 'Volontiers, seigneur, répondit Ie nouveau venu. Dautant plus que je suis aise de prouver anbsp;madame Onolorie, et de toutes les fagons, quellonbsp;a un défenseur digne delle... nbsp;nbsp;nbsp;Ainsi, vous avez nom ?... nbsp;nbsp;nbsp;Fulurtin, fils de Mérone et de Buruca, autre-ment dit du roi et de la reine de Saba. Et vous,nbsp;mon compagnon ? nbsp;nbsp;nbsp;Jai nomMacarles, et suis Ie frère du roi dE-gypte... -- Nous sommes dignes de nous mesurer, è ce que je vois; je men réjouis davance, chevalier. CHAPITRE XLVI. Comment, au bout de trois jours, personne ne sétant prósenlé pour défendre Lisvart, Gradasilóe alia revêtirnbsp;son armure. Ör:_ nbsp;nbsp;nbsp;que Fulurtin, fils du roi nbsp;nbsp;nbsp;de Saba, ne se présenta pour nbsp;nbsp;nbsp;défendre les deux accu- sés; ce dont chacun des amis de Lisvart et dOnolorie étaitnbsp;marri, trés marri, paree quonnbsp;prévoyait bien que Ie nouveaunbsp;chevalier ne pourrait suffire 5nbsp;la besogne, les deux frères d xnbsp;roi dEgypte étant estimés lesnbsp;mcilleurs chevaliers du pays. Les trois jours fixés comme délai étaient expirés. Le matin du jour oii devait avoir lieu Ie combat, Radiane, soudan de Liquie, senbsp;présenta devant Teinpereur, sous lanbsp;garde du roi de la Breigne. Sire, lui dit-il en pliant le genou, jyi une grace è vous demander. Laquelle? Le vaillant chevalier de la Vraie Groix, mon compagnon et mon ami, a appris que |
personne, jusquici, ne sétait présenté pour lui servir de défenseur. Gest vrai. A cette cause, comme il veut éfre défendu, il menvoie vers vous, Sire, pour vous prier de lenbsp;laisser combattre contre Zarahan... Nul ne le dé-fendramieux que lui-même. Cest bien dit, sans doute, répondit le vieil empereur avec amertume, mais je ne my laissenbsp;pas prendre... Lisvart compte Irop sur sa vaillancenbsp;éprouvée, et il espère sortir ainsi, lavé et absous,nbsp;dun combat dont il faut, au contraire, quil sortenbsp;plus criminel encore... Sire... Najoutez pas un mot... je ne lécoutcrais pas. Ou bien, faitesmieux... dites é Lisvart que, silnbsp;veut combattre contre quelquun, cest contre moinbsp;quil combattra... Lage a refroidi mes sens et re-fréné ma vigueur dautrefois... Mais la colère, unenbsp;légitime colère, me rendra mes forces perdues, etnbsp;je lui ferai rendre gorge en criant merci!.., Sire, répondit tristement Radiane, vous savez bien que cest impossible... Eh ! pourquoi done?... Nêtes-vous pas le père de la princesse de Trébisonde ?... Gest précisément paree que je suis son père que jagis ainsi que je le fais,et que jentends com-battre contre Lisvart, sil persiste è défendre lui-même ses droits... Je relire sa proposition, Sire... Le roi de la Breigne et le soudan de Liquie pri-rent immédiatement congé. Après leur depart, il se fit un profond silence dans lassemblée. Personne ne se présente pour défendre Lisvart? demanda Tempereur. Le silence continua, profond. Ge nétait pas quil ny eüt la des amis du cheva Ier de la Vraie Groix. Mais ces amis-lè redoutaient-beaucoup la colère de leur souverain. En toutenbsp;autre occurence, ils se fussent levés pour répondrenbsp;h la demande de lernpereur; ils ne leussent pasnbsp;attendue, même, pour se déclarer. Le sort de Pé-rion ne les tentait guères 1.. Quoi 1 pas un chevalier pour en défendre un autre 1 sécria Gradasilée avec indignation. Et quelnbsp;chevalier ? le meilleur et le plus vaillant, celui quinbsp;protégé les fiiibles et défend les opprimés 1 O Lisvart 1 tes amis nosent pas élever la voix pour répondre è ceux qui lélèvent pour taccuser 1 On oublie tes services rendus; les processes seffacentnbsp;de la mémoire et du cceur de ceux qui en ont éténbsp;les témoins intéressés I On te calomnie et on ta-bandonne!... Ayant dit cela, Gradasilée ny tint plus. Elle sor-lit brusquement et sen alia tout droit au logis quhabilait dordinaire Lisvart. 11 y avait la, pendue è la muraille, larmure com plète du brave chevalier de la Vraie Groix, 1®nbsp;heaume, la cotte de mailles, le haubert, les gau-telets et le reste. |
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1»quot; Ch Gradasilée prit un è un chacun de ces divers ob-jets. O Lisvart 1 murmura-t-elle avec une tendresse passioniiée. O Lisvart! Fleur de la chevalerielnbsp;rempart des dames et des demoiselles oppriraées!nbsp;Parangen de grace, de courage, de beauté et denbsp;bonté! Ils font renferraé dans une prison, toi quinbsp;les avais si bien défendus 1 Et cela, paree que tunbsp;as commis Ie crime si pardonnable daimcr quinbsp;faimait! Ge crime, cest raoi qui devrais te Ie re-procher, moi qui f aime depuis si longtemps sausnbsp;espoir... et cest moi qui Irouve Ie plus de man-suétude au fond de mon cceur tout rerapli de toi 1nbsp;Gest moi, une femme, qui fais ce que nosent pasnbsp;faire des hommes!... Je fai sauvé une fois la vie :nbsp;je veux te sauver aujourdhui rhonneurl... Tout en proférant ces paroles, Gradasilée revê-taitpièce é pièce Ie harnois du chevalier de la Vraic Croix. Ton noble eoeur a battu Ifi-dessous, mur-rnura-t-clle en ajnstant Ie haubert é sa taille. Ta belle tète, ton lojal visage se sent abrités sous ccnbsp;heaumel... Tes viriles mains ont lenu ces gante-letsl... O Lisvart! solcil de mes ténèbres! flambeau de ma nuit! joie et supplice de rna vie... Sousnbsp;cette armure qui te rendit lant de fois vainqueur,nbsp;je veux vaincre aujourdhui... Jaurai ma récom-pense dans ie bonheur que tu éprouveras a êirenbsp;absous et a être librel... Quand elle fut ainsi accoutrée, de faQon h être racconnaissable pour tous les yenx, même pour lesnbsp;yeux du chevalier quelle aimait, la belie et raal-he,.reuse Gradasilée sortit secrètement du logi.s denbsp;Lisvart, monta sur un destrier et alia roder auxnbsp;environs du champ-clos. GIIAPITRE XLVII Comment eut lieu Ie comt)at entre Fulurtin et les deux frè-res du rol dEgypte, et comment, au moment oü ee vaii-lanl ills du roi de Saba avail Ie plus de travail, parut dans la lice un chevalier inconnu, élas! il étailbien vrui; personue i e séta tnbsp;présenté pour corn-ball re au nom de Lisvart el prendre fait elnbsp;cause pour lui. Fulurtin, seul,élait dans farène, inais aunbsp;V nom et coranie dii-enseur de la bellenbsp;rincesseOuolorie. Lempereur de Trebisonde availnbsp;fait dre.sser de-vant Ie beu oünbsp;^devait se passernbsp;Ie cotrtbal un |
large écliafaud enconrtiné de velours cramoisi, qui permettait ainsi de voir et detre vu. A lune des extrêmités de eet échafaud, il viut se placer en compagnie de 1impéralrice, de la prin-cesse Gricilerie, de Griliane et des dames et demoiselles de la suite de 1impératrice. Quant ü linfortunée Onolorie, elle était k part, cotnme une lépreuse, de faqon ü ce que tout Ienbsp;monde püt la voir, amis et eunemis, ses arnis pournbsp;la réconforter de leur mieux, ses ennemis pournbsp;ioiilragcr de Icuis sonrires. Ses ennemis, cest-ü-dire la cruelle et vindicative princesse Abra. Car, pour Ie soudao de Baby-lone, il faimait trop encore pour ne pas la plain-dre, tout en se sentant remué par la colére en son-geant a Lisvart, dont Ie nom se presentait mainte-nant a son esprit, escorlé de celui dOiiolorie. Quant au chevalier de la Vraie Groix, il était re-légué a lautre extremité de lécbafaud, comme pour mieux faire comprendre è la foule ü quel éloi-gnement il était désormais du eoeur de f empereurnbsp;de Trébisonde, apres y avoir tenu une place si intime et si filiale. Le roi de la Breigne était derrière lui, pour Ie garder et empêcher toute tentative de délivrancenbsp;OU dévasion, Macartes et Zarahan parurent, monies sur de magnifiques chevaux richeraent caparaqonnés. Seigneurs, leur dit lempereur, nul chevalier autre que celui-ci ne sest présenté pour combat-tre coiitre vous... Que les destins saccomplissent!nbsp;Prince Fulurtin, ajoula feropereur en se lournantnbsp;vers le fils du roi de Saba, prince Fulurtin, vousnbsp;voilaseul contre deux... Acceptez-vous? Quand on défend la cause que jai prise en main, Sire, répondit Fulurtin, ou na cure du peril que fon peul courir... Les dieux maidcrontl Comme il passait devant Lisvart, après avoir salui' la princesse Onolorie, il sarrêta un instant,nbsp;étonné. Lisvart profila de eet instant pour le rcmercier. Vous navez pas de remerciements a ma-dresser, chevalier, répondit Fulurtin cu continuant é le regarder avec attention... Je defends la beauténbsp;et la vaillancc; Ia beauté, cest-a-dire la princessenbsp;Onolorie; la vaiHance, ccsl-a-dire vous... Etpn^s,nbsp;plus je vous cousidère, et plusje resle ébahinbsp;votre. ressemblance avec quelquun qui mest chei-A cause de vous ct ti cause dc lui, ie combutlrai vo-lontiers contre les frères du roi dEgypte... A}'©^nbsp;bon espoir, chevalier... Jai fiance en vous, lui cria Lisvart au moment oü il regagnait sa place. Les trompettes résonnèrent ct les hérauts darmes répétèrent par trois fois ; Allez, bons combaltauls 1... Bons eombatfanls, f'.itcs votre devoir!... Le choc fut terrible. Dés la première atteinte, Ia iance de Macarb's se brisa sur 1 ecu de Fulurluünbsp;et Fulurtin lui-même fut désarconné par Zarahan- Lépée ü Ia main, chevalier 1 cria le fils di^ roi dc Bohème en remontant promplement sur son |
LA PRINCESSE DE TREBISONDE. 47
LA PRINCESSE DE TREBISONDE. 47 cheval, qui, fort houreusement, navait pas été renversé. Les deux frères du roi dEgypte revinrent h la charge avec furie. Le chamaillis fut extréme. Ennbsp;un clin doeil, le sol du champ-clos fut joncbé denbsp;debris de heaumes et de hauberls. Zarahan fut bientót travaillé par Ia doulcur dune blessure quil venait de recevoir. Pour senbsp;venger, il réunit toutce qui lui restait de force etnbsp;sen alia, en compagnie de son frère, la rencontre du vaillant Fuiurtin. Cette fois, ce dernier était gravement menacé. Encore une minute, et il succombait dans cetlenbsp;lulte inegale... Tout4-coup parut, amp; la barrière de la lice, un chevaliiT de haute taille, porteur darmes ver-meilles, et monté sur un beau destrier. Tons les regards se portèrent vers lui avec avidilé. Merci, mon Dieu, merci! raurmura Ia prin-cesse do Trébisoude, comprenant que célait u\i secours qui arrivait Ié a son chevalier, lequel eiinbsp;avait vraiment besoin. Sire, dit le nouveau venu en sadressant é 1empereur de Trébisonde, vous avez permis quenbsp;le combat put être continué é quatre, quoiquenbsp;cornmencé a trois... Je passe, et japprends cenbsp;dont il sagit... 11 y a ici un chevalier contre deux...nbsp;cela manque dequité... Permettez-raoi done den-trer et de me joindre au défenseur de la prin-cesse Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;Jy consens, répondit lempereur. A cette parole, les hérauts darmes tirèrent la barrière qui fermait le camp, et le chevalier in-connu se précipita h la rencontre de Zarahan, et anbsp;la rescousse de Fuiurtin. La lutte, alors, changea daspect, grke é lex-cellence de cetle recrue inespérée. II ny avait pas deux minutes que ce vaillant compagnon était arrivé, que Zarahan mordait lanbsp;Poussière, atleint dun coup de lance au faux dunbsp;heaume et du haubert. Quand son frère le vit ainsi étendu mort sur le sol, il prit peur. nbsp;nbsp;nbsp;Je mavoue vaincul cria-t-il au moment oünbsp;le chevalier iiiconnu allait ratleindre. Madamenbsp;Onolorie etle seigneur Lisvartsont innocents. Ghacun battit des mains , malgré la présence de 1empereur de Trébisoude et Fair de mauvaisehu-bieur que ce résullat venait de communiquer é sanbsp;Physionomie, Dans sa rancune, il aurait bien voulu sopposer 1exécution des conventions arrêtées avaut lenbsp;Combat. Mais cela nétait guère possible. Dailleurs, le roi de la Breigiie avait déjé dit é Lisvart: nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, vous ét es libre. nbsp;nbsp;nbsp;Ma fille paiera pour deux! murmura le vieilnbsp;ctnpereur avec uno sourde rage. |
CHAPITRE XLVIII Comment Lisvart quilta Trébisonde, en compagnie du vait-lant chevalier qui avail si fort fi propos pris sa défense, el comment ce chevalier, a force d'iiistances, finil par luinbsp;dire qui il était. ien ne retenait plus Lisvart a Trébisonde, excepté cependantnbsp;la princesse sa mie. Mais, préci-sément é cause delle, il devaitnbsp;fuir pour aviser aux moyens denbsp;la déiivrer. A quelques pas du lieu du combat, un écuyer lenait un cheval tout équipe. Monlez vilement, lui dit le / chevalierinconnu. Montez! Lcm-^ pereur ne peut sopposer présen-(^tement a voire fiiite, paree quenbsp;^les conditions du combat sont Iénbsp;quot;qui sy opposent... Mais dansnbsp;une heure dici, il réfiéchirait, etnbsp;la haine quil a congue a votrenbsp;_ v égard le porterait é commettrenbsp;\uu acte darbitraire... II est prudent de mettre une grande distance entre vous et lui... Qud-que long quil ait le bras, il ne pourra vous attein-dre lorsque vous serez é deux ou trois lieues de lanbsp;cité de Trébisonde... Mais la princesse Onolorie?... nbsp;nbsp;nbsp;Nayez point souci delle... Lempereur estnbsp;irrité... il se vengerait certainement sur vous denbsp;1oulragfi iiivolontaice quil vous reproche... Quantnbsp;a sen venger sur la princesse de Trébisonde, il nonbsp;l'oserait, car, eii somme, elle est sa fille; et. d'ail-leurs, Ift mal coramis peut se réparer... Nêtes-voiis pas libre de tout engagement? ajouta le chevalier inconnu en soupirant malgré lui. nbsp;nbsp;nbsp;Je naime et ne peux aimer quOnolorie, répondit le chevalier de Ia Vraie Croix. II se fit, sur cette réponse, un silence embarras-sant, que le chevalier inconnu rompit le premier : __Partonsl partonsl cria-t-il vivement. Lisvart éperonna son cheval, et tous deux par-tirent commele vent. Quand ils furenl a une bonne distance de Trébi-soiule, sur le rivage de la mer, ils surrêtèrent pour laisser souffler leurs chevaux. Pendant co temps darrêt, Iamant dOnolorie se mit a examiner curieusement son compagnon, dontnbsp;la visière était toujours levée, ce qui ne lui per-mettait pas de voir son visage. nbsp;nbsp;nbsp;Qui done êles-vous, mon généreux sauveur?nbsp;lui demanda-t-il enfin. |
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Qui je suis, sire chevalier? Oui, apprenez-moi votro noni et montrez-moi votre visage, afin que je vous admire éi mon aise... Hélas! Lisvart, murmura Ie chevalierinconnu en soupirant, ne mavez-vous done pas recon-nue?... Non, pas encore, je lavoue... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! comment done me reconnaitriez-vous,nbsp;en effet, cachée sous la visière de votre heaume,nbsp;vous qui me méconnaissez lorsque jai Ie visagenbsp;découvert!... Ges paroles, prononcées avec un peu damer-tume, déconcertèrent Lisvart, qui ne comprenait rien au discours qui lui était lenu. Dites-moi qui vous étes, je vous en supplie! répéta-t-il. Je suis quelquun qui vous aime, Lisvart, et que vous naimez pasl... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! jaurai raison dece mystère! sécria la-mant dOnolorie. Et, moitié raisin, moitié figuc, il abaissa la visière du heaume de son compagnon. Que devint-il en apercevant la pale et douce figure de la pauvre princesse Gradasilée?... nbsp;nbsp;nbsp;Gradasilée! sécria-t-il. |
Oui, Gradasilée, votre amie dévouée, la seule qui sache vous aimer et vous défendre, saus es-poir de récompense en ce monde ou dans laulre... nbsp;nbsp;nbsp;Gradasilée! répéta Lisvart, ému. Involontairement, et pour remercier plus cor-dialement cette chère créature, il se pencha sur elle et Tembrassa. Gradasilée, de pale quelle était auparavant, de-vint vermeille comme braise, et elle se recula vi-vement, toute frissonnante. Ce baiser lavait remuée jusquau parfond de soa être. Gétait pour elle Ie paradis et ienfer. nbsp;nbsp;nbsp;Grace, Lisvart, grace! murmura-t-elle en fer-mant les yeux et en penchant la tête sur sa poi-trine comme une fleur sur sa tige. Puis elle reprit : nbsp;nbsp;nbsp;Lisvart, au nom de lalTection que je vousnbsp;porte, ne recommencez jamais. Je veux mourirnbsp;vierge, avec votre nom sur les lèvres et dans Ienbsp;cceur!... Et maintenant, partons! ajouta-t-elle ennbsp;éperonnant son cheval. Lisvart limita. Une heure après, ils avaicut perdu de vue la cité de ïrébisonde. |
I dt i. Imp. dc URY alné, boplcvarl Moiiiparuasse, 8V
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CHAPITRE PREMIER f'Ommcnt la gnnte pucellc Niquéc, princesse de Thèbes, fut enfermde dans unc tour, pour éviler tout commercenbsp;d'homme avant 1licurc de son manage. Zirtëe, reine dArgènes, avail eu deux frères. Ee premier, Zarzafiel, soudan do Babylone, étaitnbsp;mort au siégo de Constantinople; Ie second était Ienbsp;soudan de Niquée. Ce dernier sétait marié avoc la fille du roi de Thèbes, parfaite en toute beauté, laquelle étaitnbsp;morte en travail de deux enfants, lils et fille, qucllenbsp;^ut durie seulc ventrée. Le lils sappelait Anasta-ï'ux, et la fille Niquée. |
üu lils, je nen veux dire ui bien ni raai. Mais, quant a Niquée, je ne sais quelles expressions employer pour dire la merveilleuse beauté dont la nature et les dieux Iavaient douee. Elle semblaitnbsp;bieu plus être dune essence divine que dune origine humaine, et, non-seulement elle n avail pasnbsp;eu jusque-la sa pareillo, mais il ne devait pas ynbsp;avoir dans Iavcnir de créature vivante qui lui res-semblat. Lenchanteresse Zirfée, avertie de Iaccouche-ment de sa belle-soeur, ecrivit incontinent au sou-dan pour quil (it enfermer sa fille, afin quelle ne flit apergue daucun homme vivant avant Iheurenbsp;de son raariage. Gar, disait-elle, la beauté de lanbsp;jeune Niquée était destinée S se développer encorenbsp;en trésors et en perfeotions sans nqmbre, ci ce pointnbsp;quequiconque la regarderaitserait vaincu damournbsp;et deviendrait fou ou perdrait la vie. Zirfée ajou-tait ([uc sa science lui annongait que cette gentenbsp;pucelle accoucherait dun tel personnage, si beau 9^ Série. 1 nbsp;nbsp;nbsp; |
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t, si brave, si chevalereux, que, tout considéré, il fallait que Jupiter rnême en fut Ie piVe, riiommenbsp;mortel étant insufiisant a procrécr une si rarenbsp;creature. Le soudan écouta et suivit Ie conscil de sa soeur. II fit eiifermer sa lille Niquée dans une tour, avecnbsp;quelques vieilles gouvernantes el quelques jeunesnbsp;demoiselles pour Tui tenir compagnie. Niquée alteignit ainsi douze ans. Le soudan, qui, jusqüe-lamp;, pour obéir religieu-sement aux prescriptions de sa sceur Zirfée, navait pas voulu la visiter, le soudan la vint voir uri beaunbsp;matin k limproviste, et il la trouva si merveilleu-sementfaite de taille et de visage, quil en devintnbsp;passionnémeut amoureux. II était venu une fois, ilnbsp;revint toüs les jours pendant un bon bout denbsp;temps. Ma mie, lui disait-il en la baisant de fois k autre sur sa belle et mignonne chair de marhrenbsp;rose, ma mie, celui h qui vous êtes destinée senbsp;pourra bien tenir pour le plus heureux entre lesnbsp;plus favorisés de l amour 1 Plüt aux dieux que jenbsp;ne fusse pas votre pcre 1 Je vous forcerais bien knbsp;maimer corame votre futur compagnon de nocenbsp;sera aimé de vous, et ce bonheur me sembleraitnbsp;plus digne denvie que la monarchie do toute lA-sie 1... Ge commerce quotidien eüt pu amener de graves perturbations dans Texislence du père et de la fille. Le bon hommeau comprit que la loi de raisonnbsp;et celle de nature sopposaient a ce quil allat plusnbsp;avanldans eet échange de caresses, et il séloigna. II la revit pourlant, un long temps après, mais ce fut pour lui faire présent duii nain appelé Bu-zando, lequel était laid, contrefait et mal gracieuxnbsp;en lout. Buzando, en entrant dans la chambre oii se te-nait dordinaire Ia gente princesse, sagenouilla avec empressement et hurnilité devant elle, coramenbsp;aurait pu te faire un chien bien appris. Eh bien! mignonne, que vous en semble? demanda le soudan a sa fille. Nest-il pas de taillenbsp;et de visage amp; bien servir les dames?... Ah 1 seigneur, sécria Niquée, faites-le reti-rer si vous ne voulez pas que nous mourions tou-tes de peur!... Buzando, en la voyant si belle, la supposa charitable, et il lui dit avec la voix la plus douce quil put trouver; Au nom des dieux, madame, vous avez bien raison de juger des qualites qui sont en vous parnbsp;les défauls qui sont en moi... Mais daignez consi-dérer que ce sont Bi des tares involontaires et quenbsp;je ne suis pour rien dans ma difformité... Ne re-doulez done en rien ma présence, car si le soudannbsp;eüt pensé que mon regard fut aussi dommag-eablenbsp;que le votre, qui trouble le cceur, il ne raeüt pasnbsp;ainené céans, bien certainement... Tout le monde se mit ü rire de cette réponse du nain, surtout Niquée, qui comprit qu*il était déj?inbsp;amoureux delle et qui résolut de ce moment denbsp;sen amuser. -En bonne foi, Buzando, lui dit-elie, tu ne me panes avec ceite chaleur que paree que tu nas jamais vu daulres femrnes que moi... |
Ah! madamel... jen ai vu beaucoup, au contraire; mais jamais je nen ai vu une seule qui vous ressemblat, car je vous crois une déesse descenduenbsp;de rOlympe!... La risée quon avail faito déja de ce pauvre nain saugmenta encore ü ces paroles. Ma fdle, dit le soudan, ce beau fils grille denvie de vous servir, a ce quil me parait; je vousnbsp;pric, belle dame, de le recevoir en votre compa-gnie. Ce quil vous plaira, Sire, répondit Niquée; je le retiens pour vous faire honnour. Ainsi demeura le pauvre nain en la tour avec la gentc pucelle, lille du soudan. GHAPITRE II Comment la genie jmcelle Niquée, en voyant un tableau représentant les fails et gestes du chevalier de lArdente Epéo, scnamoura follcraent de lui. I^uzando iTavaitdautre bonheur que de regarder ü la dérobée la mignonne lillenbsp;du soudan, el, en la con-lemplaiit ainsi comme ennbsp;extase, il soupiraitbruyara-raent, ce a quoi Niquéenbsp;prenait un grand plaisirlnbsp;Etle lui disait, de fois ü autre : Buzando, mon petit ami, de quoi done vous plaignez-vous pour soupi-rer el vous lamenter si pitoyable-ment?... Ilélas 1 madame, répondait le nain, nai-je done pas raison de menbsp;lamenter et attrister, quand je consMère la difféynbsp;reuce que les dieux out mise entre vous et moi,nbsp;vous douant de telles perfections? si bien que, né-tait la bonté de votre emur, vous ne pourriez quenbsp;malaisément me regarder sans dégout et sans ef-froü... nbsp;nbsp;nbsp;Comment! mon Buzando, pensez-vous donenbsp;que je vous aie en eet estime? Je fais le rnêmenbsp;état de vous, tel que vous êtes, que vous faites denbsp;moi telle que je suis... Bvézila, Tune des demoiselles de Niquée, dit alors au pauvre nain : nbsp;nbsp;nbsp;Vous voyez, Buzando, on se moque en cenbsp;pays de ceux qui vous ressemblentl... Mais aus=inbsp;pourquoi aimez-vous madame? Gest ü mot quenbsp;vous auriez dü vous adresser : je vous eussenbsp;comme vous méritez de 1otre, car je vous eslimnbsp;et vous désire plus que ne le fait madame iNiquee...nbsp;A dire vrai, vous n'ctes point nés un pour au- Ainsi était leurré et berné Buzando, qui, tout en sen apercevant, ne singéniait pas morns a dis- |
BUZANDO-LE-NAIN,
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traire sa dame pir les contes quil lui faisait et par les nouveües quil lui rapportait du deliors. Ou seniretena t beaucoup, a la cour du soudan, du chevalier de lArdeiite Epée et des mémorablesnbsp;prouesses quil avait accomplies. Buzando, qui nenbsp;sedoutaitpas de leffet que pouvaieiit produire cesnbsp;éloges, disait h Niquée un bien infini do ce gen-tilhomme; si bien que Niquée se mit a en parlernbsp;tout Ie long du jour et a en rêver tout Ie long de lanbsp;nuit. Lo soudan son père lacheva, en lui donnant un tableau que lui avait envoyé Zirfée; lequel tableau,nbsp;trés reinarq^uableraent peint, représentait les combats dAmadis de Grèce avec les chevaliers qui gar-daient les tours du chateau dArgènes. Le fils dOnolorie y était si bien peint au naturel, que la gente Niquée, a sa vuc, éprouva une indéfinissable émotion et perdit toute contenance. Le soudan, pensant que cela lui venait dune défaillance de cmur, la prit entre ses bras, lui di-sant: Ma fille, ma mie, vous trouvez-vous mal, pour avoir ainsi change de couleur?,.. Lors, toute honteuse, elle répondit que oui, quelque peu, et que cela passerait. Reposez-vous done pour aujourdhui, dit le soudan; une autre fois je vous viendrai voir plusnbsp;k loisir. Et, la laissant avec le portrait du fils,dOnolorie, il se retira au palais, et Niquée resta seule en soilnbsp;cabinet. Ahl pauvrette que je suis I murmüra-t-elle. Je vois bien èi cette heure que la mort donnera tinnbsp;é ce commencement et non autre, car jaimeraisnbsp;mieux perdre mille vies ensemble que de révélernbsp;la cause de ce tourment!,.. Tout en se lamentant ainsi et en examinant de plus en plus la peinture qui lui avail été apportéenbsp;parson père, Niquéeupercut h cóté du portrait dunbsp;chevalier celui de la jeune Lucelle, fille du roi denbsp;Sicile. La jalousie la mordit aprement au coeur. Je ne sais pas sil laime autant quil en fait le serablant... Mais il est vraisernblable que lesnbsp;dieux ne lui ont pas donnétantde perfections pournbsp;quil les offre amp; personne si peu digne de lui...nbsp;Après cela, peut-être que je me trompe... Peut-ètre est-elle plus belle que moi... Prenant aussilót un miCoir, et se comparant ^ Lucelle, elle se trouva plus avanlageusement pour-vue, ce qui lui fit bondir le c®ur de joie. Eh 1 monami, m irinura-t-elie en sadressant au portrait du chevalier, comme s'il pouvait 1'en-tendre et la coniprendre, cotnm(ntairnez-vous unenbsp;autre dame, moi étant si prés de vous et si douéenbsp;de beauté? Je ne puis vous croire aussi pauvrenbsp;desprit 1... Si vous maviez vuc une seule fois, au-cune autre dame ou demoiselle vivanto ne vousnbsp;pourrait éloigner demon service... Vous ne pour-chasseriez dautre mie que moi... Ah 1 je trouverainbsp;ttioyen de vous appelcr cl vous rapprocher de lanbsp;Cour du soudan, mon père, oü que vous soyez anbsp;Cette heure... Alors je vivrai contente, et je pour-rai vous declarer le uien que je vous souhaito donbsp;Si grand emur... Puis, se reprenant, Niquée ajoula : |
Mais, hélas! que dis-je? Je compte bien saus mon hotel... Amour na acceptionde personne...nbsp;II aime déjè celte dame lant et tant, sans doute,nbsp;que la déesse Vénus ellermême lui sembleraitnbsp;laide, miseen reprd... Et moi, quoi?... Toutefois,nbsp;jen teiiterai la fortune, düt-il men advenir pis... Lors, elle appela ïodoraire et Brizela, ses deux favorites. Par le haut nom de Jupiter i leur dit-elle, je vous prie de me dire votre avis au sujet de celtenbsp;demoiselle et de moi... Elle montrait le portrait de Lucelle. Ahl grands dieux! madame, répondit Brizela, il ny a pas plus de comparaison possible a établirnbsp;entre elle et vous quentre Buzanao et moi.. II fautbien pourtant que celle-ci ait quelque chose qui la fasse aimer! reprit Niquée toute rê-veuse. Et vous, madame, répondit Todomire, n'avez-vous done pas quelque chose qui fait vivre et mou-rir tout ensemble?... CHAPITRE 111Comment la princesse Niqu(5e, de plus en plus affolóe, envoya le pauvre aain Buzamlo Anbsp;la recherche du chevalier, avec une lellrenbsp;pressante pour lui. insi vivait Niquée, rêvant et soupirant sans cesse,nbsp;ayant toujours devant lesnbsp;yeux et dans le emur cenbsp;jbel et fier gentilhommenbsp;qui avait accompli déjtinbsp;l^/Qy^tant de prouesses et qui étaitnbsp;y si capable den accomplir dau- 33 ! Elle rêvait et soupirait, ce que le nain Buzando, qui no savait rien de rien, at-tribuait toutnaturellement aux vaguesnbsp;désirs qui se manifeslent, vers la quin-zième itnnée, dans 1esprit des jeunesnbsp;fille,s. Et, quoiqnil fut dune inimagi-liable laidour, il interprétait ces soü-pirs-lè tout a son avantage, croyaittnbsp;que, puisque Niquée navait encore entreyu dautrenbsp;homrac que le soudan et lui, ü ny avait que luinbsp;qui put perturber aiusi le jeune coeur de cette hellonbsp;princesse.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;, . Si, ,disait-il, ma dame m aime, elle n estpaS de beaucoup troiniiée... car, encore que je n aio pasnbsp;ffründG besute, pourtïint, je suis un houimG, gI, ftnbsp;ce titre, je mérite bien dêtre favor^sè delle, vunbsp;surtout le profond et parfait amour quo je luinbsp;porte... Sil en est ainsi, jamais creature humainenbsp;ne fut plus heureuse que moi, bien que ma dame |
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!«» nait pas jugé S propos de me Ie declarer du premier coup, surprise sans doute par quelquenbsp;honte... Au surplus, jen aurai Ie cceur net et Ienbsp;lui deinanderai moi-même... Quelques jours après cette détermination, Bu-zando, trouvant la gento princesse seule, se jeta incontinent h ses genoux et lui dit, de la meilleurenbsp;grace quil put : Madame, je vous supplie trés humblement de ne plus metaire plus longtemps la cause de vosnbsp;reveries et de vos soupirs, vous jurant par la foinbsp;que je dois au grand Vulcain, que si jy puis met-trc ordre, je Ie ferai, düt-il men coüter la vie... nbsp;nbsp;nbsp;Comment pourriez-vous, Buzando mon arni,nbsp;donner remède a si grande chose, étant si petitnbsp;que vous êtes?... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, ma volonté est dune taille plusnbsp;ample que mon corps, surtout quand il sagit denbsp;vous faire service. Je vous assure, mon Buzando, que je ne con-nais point encore mon mal... Je vous promets que, si je dois Ie déceler amp; quelquun, co sera amp; vousnbsp;avant tout autre. Buzando parut satisfait de cette réponse. Mais sil était aise, Niquée ne létait guère. Gelte image du vaillantfils dünolorie lui trklinait tou-jours par la cervelle et par Ie cceur. Si bien que,nbsp;quelques jours après cette conversation avec sonnbsp;nain, la gente pucelle, dévorée damour, appelanbsp;Buzando. Mon petit Buzando, lui dit-elle, je tai, lau-tre jour, promis de te dire è toi avant lout autre la cause de ma tristesse... Tant done pour cettenbsp;raison que pour la confiance que jai en ta loyauté,nbsp;je vais te dire Ie secret de mon cceur, espérantnbsp;bien que, layant mis entre tes mains, tu nen ferasnbsp;part è creature qui vive. Buzando trembla comme la feuille au vent. Niquée reprit: Toutefois, avant de commencer, je te prie de considérer combien il faut que soit apre etnbsp;véhémente la force qui mecontraint è te faire eetnbsp;aveu, puisque rien ne saurait me retenir, ni lanbsp;bonte, ni la grandeur de mon état... Les flèchesnbsp;dAmour mont blessée inguérissablement... Je tenbsp;dis ceci, Buzando, paree que non-seulement manbsp;vie est en peril, mais encore mon propre honneur,nbsp;ce qui est pis... Par ainsi, mon ami, je te supplienbsp;de me faire service, et surtout de garJer ce secretnbsp;au parfond de ton Sme, sans en rien ébruiter ènbsp;personne... Le nain, en écoutant de ses deux oreilles la belle harangue de sa mie, simaginait de la meilleurenbsp;foi du monde être le saint auquel ctaient offertesnbsp;ces chandelles-la. Aussi sempressa-t-il de répondrenbsp;i la geute princesse : nbsp;nbsp;nbsp;Pardonnez-moi, madame, mais il me semblenbsp;pue vous me faites tort de douter ainsi de mon zèlenbsp;^ vous servir et de ma bonne volonté è vous ai-®er... Gommandez-moi done tout ce quil vousnbsp;plaira : jobéirai avec plaisir et dans le plus grandnbsp;wystère... Personne ne saura votre bonbeur et lenbsp;®ien... tant sen laut que je e ton dévouement et de ta bonne volonté... |
Jen doute même si peu, que je nbésile pas plus longtemps a te dire qui jaime... Buzando ferma les yeux, pour mieux se re-cueillir et jouir du bonbeur dentendre son nom sortir de la bouche de Niquée. La princesse reprit: Je ne songe plus, jour et nuit, qué un seul homme au monde, paree quil ny en a quun, ennbsp;effet, qui réunisse les perfections du chevalier denbsp;lArdente Epée... Jen ai le cceur, lame, lesprit,nbsp;les sens enflammés... Je ny tiens plus... Je grillenbsp;damour, mon petit Buzando 1... Ahl si tumaimcsnbsp;comme tu dis mairaer, je ten prie, mets-toi désnbsp;cette heure en quète de ce vaillant gentilhomme,nbsp;invente pour cela des prélextes, une visite a fairenbsp;a ton père ou amp; ta mère, nimporte quoi enfin...nbsp;Mais cours! vole!... Trouve-le! trouve-le!... Si le pauvre nain tomba de son haut, il ne faut pas le demander. II avait battu les buissons, et unnbsp;autre sétait avancé pour en recevoir la proie ! Aussi, tont pertroublé, demeura-t-il un espace de temps sans ouvrir la bouche. Quand il louvrit,nbsp;ce fut pour soupirer. Hélas! madame, murmura-t-i! piteusement, je vois bien cruellement en ce moment comme lanbsp;Fortune a été malveillante envers moi... Enfin ! sinbsp;les dieux lont ordonné ainsi, je me résigue, qum-que cela soit bien douloureux de renoncer ainsi anbsp;des espérances si agréables... Je rêvais... Que nai-je pu rêver ainsi jusquau boutde ma vie?... Madame, ordonnez done selon votre bon plaisir... Jenbsp;vous jure par tous les dieux du ciel et de la terrenbsp;que je ferai ce quil faudra pour réussir, et que jenbsp;trouverai celui dont lamour vous est si nécessaire... Bien que Niquée comprit k merveille é quoi fai-sait allusion le pauvre nain, elle nen fit pas sem-blant. Elle le remercia bien fort de ce quil lui promettait dentreprendre la quète dArnadis denbsp;Grèce. Puis, prenant plume,*encre et papier, ellenbsp;écrivit la lettre que voici ; ff Niquée, princesse de Thèbes, si avantagée par les dieux en parfaite beauté, quil nestnulle damenbsp;OU demoiselle de ce temps é elle comparable, donnenbsp;salut au preux trés renommé et trés vaillant chevalier de lArdente Epée. ff Chevalier trés excellent, apprenez que je nai encore été vue ni regardée d'homme vivant, pareenbsp;que, par ordre spécial, ma presence a été défenduenbsp;et ma beauté jugée aussi préjudiciable a votre sexenbsp;que le regard venimeux du basilic. ff Gest k cause de ce danger de ma personne, chevalier trés excellent, que lon me detient pri-sonnière en une forte tour, en compagnie seule-ment de quelques vieilles gouvernantes et de quelques jeunes demoiselles quil a plu au soudan, monnbsp;père, de me donner. ff Votre renommee, excellent chevalier, est venue me trouver et me troubler dans ma retraite, et elle a fait la conquête de mon cceur pour le mennbsp;de vous seul et pour le mal do tous. bans toutetoisnbsp;altérer en rien par cela mon honneur, gardant cenbsp;qui doit être le plus recommande a toutes ver-tueuses dames, le raariage seul donnera beu a mon |
BUZANDO-LE-NAIN,
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contentement et au bien qne vous devez désirer. « Gest pourquoi, chevalier trés excellent, je vousprie inslanQment,aussitót que vousaurez re^unbsp;ce message, de vouloir bieii venir voir celle quenbsp;nul homme ne peut regarder qua son désavantagenbsp;et mal certain, tout ce quelle a de bon vous étantnbsp;dédié et réservé, é seule fin de joindre ensemble Ienbsp;parangen de toute beauté avec Ie parangen denbsp;toute chevalerie. « Quant au reste, Buzando, mon amé et féable nain, vous Ie dira de ma part. Croyez-le done, jenbsp;vous prie, comme moi-même. « Niquée, princesse de ïhèbes. » Ge soir, je serai parti, madame, répondit Bu-zando, résigné, en recevantcetle lettre. Et, en effet, Ie soir même de ce jour, Ie nain délogea, ayant obtenu congé du soudan, sous couleur d aller voir ses père et rnère. CIIAPITRE lY Comment Amadis de Crèce et Birmates, chevauebant ensemble, après maintes aventures, firent rencontre dun nam quun chevalier faisait fouetter. 1 y a quelque temps déjé que je ne vous ai parlé dAmadis de Grèce, antrement ditnbsp;du chevalier de lArdente Epée. II estnbsp;bon que nous nous en occupions, puis-que les pucelles les plus belles de la terrenbsp;sen occupent. Le chevalier de lArdente Epée avait cquru les aventures, et il lui en était arrivé cinquante plus ou moins intéres-/ santes, mais dont le récit grossirail peut-être outre mosure ce volume. II avait rencontré é Mayence son aïeul, le roi Amadisnbsp;de Gaule, avec lequel il sétait lié; et,nbsp;plusrécemment encore, il avait combattunbsp;avec le bon chevalier Birmates, et étaitnbsp;devenu son ami. Birmates et le fils dOnolorie chemi-naient done de compagnie é travers les Allemagnes. Un matin, comme ils devisaient de cho-ses et autres, et que le jeune chevalier ra-contait au bon Birmates ses amours avec la gente Lucelle. Et comme le bon Birmates sétonnait; Ne vous ébahissez pas tant, lui ditnbsp;son compagnon. Jespère que nous ver-I \ rons bientót la princesse Lucelle, et alors,nbsp;' ' vous serezforcé de convenir que sa beauténbsp;1 emporte sur toutes les autres. Je ne sais pas, je ne saispas, répondit le bon |
Birmates; mais je sais bien que ma dame est telle? et si parfaitement belle, quil ny en a pas dautre,nbsp;a mon sens, qui puisse légaler... Comme ils ctévalaient dune montagne, ils aper-Qurent un chevalier armé de toutes pieces qui faisait fouetter un nain par deux vilains qui ny al-laient pas de main morte. nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 seigneurs, sécria dune voix lamentablenbsp;Ie pauvre diable en apercevant a son tour Amadisnbsp;et Birmates. Ah! seigneurs, si jamais pitié trouvanbsp;place en vos cceurs, secourez-moi, je vous en prie,nbsp;en un si grand besoinl... A cette clameur, les deux chevaliers piquèrent plus raide et sapprochèrent du lieu oü lon marty-risait la pauvre créature. Gétait bien, il faut le dire, la plus laide et la plus contrefaite personne que Nature eüt jamaisnbsp;produite. II tenait entre ses dents, pendant quonnbsp;le fouettait, une lettre quil ne voulait lacher etnbsp;que les vilains voulaient avoir. nbsp;nbsp;nbsp;Si tu ne nous la cèdes pas, tu vas mourir 1...nbsp;lui disaient-ils. nbsp;nbsp;nbsp;Vous nb laurez jamais, moi vivantl réponditnbsp;le nain. Emu de compassion, Amadis de Grèce lui de-manda pourquoi il préférait ainsi êtrebattu, plutót que do lacher cette lettre, et, aussi, pourquoi cesnbsp;hommes le battaient ainsi. Seigneur, répondit le nain, ils me battent paree que leur maitre le leur a commandé... Et pourquoi le leur a-t-il commandé? Paree que je lui ai dit, interrogé par lui, que jétais en quête du plus vaillant chevalier du monde,nbsp;de la part de la plus belle princesse de 1Asie... IInbsp;a voulu voir ma lettre ; je la lui ai refusée, et cestnbsp;alors quil raa fait saisir par les gens que voici,nbsp;lesquels- mont battu comme platre, et mauraientnbsp;certainementlaissé pour mort, sans votrearrivée... Hola! vilains! Finissez votre mauvaise besogne, paillards!... cria le chevalier de lArdente Epée en croisant son bois contre les deux fouelteurs. Ces deux hommes, qui craignaient sans doute pour leur peau, détalérent incontinent, sans de-mander leur reste. Leur maitre, alors, savanca ii la rencontre dAmadis dun air menaeant et provocateur. Qui done vous a permis de chatier mes gens ? demanda-t-il. Pour toute réponse, Amadis assujettit de nouveau sa lance a son poing, et courut sus a celui qui lui parlait ainsi. Le chamaillis ne fut pas long; quelques minutes après, le chevalier inconnu tomba sur le sol, lanbsp;gorge traversée de part en part. Le pauvre nain, si h propos délivré, remercia avec effusion son sauveur. Pendant quil le remerciait, le bon chevalier Birmates, qui avait contempló cette scène avec lanbsp;plus grande tranquilité desprit, se mit a rire hnbsp;gorge déployée de létrange figure du louette. _ Quavez-vous done a rire ainsi? lui demanda Amadis de Grèce en rajustant son harnois dérangénbsp;par Ie précédent assaut. Ehl chevalier de lArdente Epée, répondit Birmates en continuant h rire, on ségaie de cenbsp;quon Irouve, dans la viel... Ce bonhomme a un |
BIBLIOTHEQUE BLEUE.
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visage si bizarre, avec une taille si burlesque ; il faisait de si singulières contorsions sous les vergesnbsp;de ces paillards de lout è lheure, que, ma foi... Le nain interrompit vivement Birmates. ~ Quoi! seigneur, lui demanda-t-il, ce vaillant gentilbommequi ma si généreusement délivré desnbsp;mains de ces vilains, cest le chevalier de lArdentenbsp;Epée?... Lui-même, nain mon ami... Le nain alia avec empressemcut vers le hls d0-nolorie. Quoi! seigneur, lui dit-il avec admiration, vous seriez ce courageux chevalier de lArdentenbsp;Epée dont la renominée est si universelle auiour-dhui?... Je ne sais pas, répondit le fils dOnolorie, si ma renommee a fait autant de chemin que tu menbsp;le dis, quoique jaie fait moi-même bien du che-miii; mais je puis tassurer que je suis bien lenbsp;chevalier que tu viens de nommer... Et après lequel jai tant couru 1... Pourquoi as-tu tant couru après moi ? Pour vous remettre un message de la plus belle princesse du monde... Amadis trossaillit. Sa première pensee fut que cettre lettre, que le nain avait a lui remetlre, luinbsp;venait de la gente Lucelle, qui était faohée centrenbsp;lui depuis laventure de lile dArgènes, è cause denbsp;la tendresse que lui avait manifestée Gradasilée, lenbsp;prenant pour Lisvart; on sen souvient. En conséquence, il tira le nain un peu en ar-rière, et celui-ci lui remit la lettre, en soupirant. Quand Amadis de Erèce vit que cette lettre né-tait pas de Lucelle, raais bien de la princesse Ni-quée, son visage, dabord si joyeux, redevint mé-lancolieux. Hélas! murmura-t-il, quelle étrange fortune est la miennel... La dame que jaime ma fui et nenbsp;me veut plus voir... Cello que je ne counais pasnbsp;maime et mappelle ardemment a eliel... Pendant qnil se plaignait ainsi, le pauvre nain se plaignait aussi, mais dune autre fagon, et avecnbsp;plus de raison que lui. Ilélas! murmurail-il, quel bonheur doit être celui de ce beau chevalier, si jen juge par le chagrin qui me poigne en eet instant 1... 11 est jeune,nbsp;vaillant et beau... La princesse sest enamouróe denbsp;lui, sur la seule vue de son portrait : que sera-cenbsp;done quand elle laura devant elle en chair et ennbsp;os?... Oh! quel supplice sera alors le mienl... Etnbsp;pourquoi faut-il done que ce soit précisément moinbsp;qui aie été choisi pour aniioncer è un aulre unenbsp;félicité que je croyais devoir m'échoir h moi-même,nbsp;et è moi seulement!... Amadis sortit de sa songerie. nbsp;nbsp;nbsp;Comment te nommes4u? demanda-t-il aunbsp;nain. nbsp;nbsp;nbsp;Buzando, seigneur chevalier, pour vousnbsp;servir, nbsp;nbsp;nbsp;Buzando ? Oui, seigneur chevalier. Ettu es lécuyer de la princesse deThèbcs?... Jp suis son serviteur, seigneur chevalier, comme je demande k être le vótre... Ainsi, cette princesse est jeune?... nbsp;nbsp;nbsp;L est un printempst |
nbsp;nbsp;nbsp;Elle est belle?... nbsp;nbsp;nbsp;Gest une rose greffée sur un lis! nbsp;nbsp;nbsp;Et elle maime?... A en perdre le boire et le manger, seigneur chevalier!... Amadis do Grèce devint rêveiir. --r Non, se dit-il, non 1... Je veux rester fidéle a ma mie, quelque rigueur quelle me montre. Lk-dessus, comme la nuit était venue, on prit une légère collation et on se coueba sur lherbe,nbsp;au pied dun bouquet darbres, après avoir débridénbsp;les chevaux pour leur permettre de souper k leurnbsp;tour, comme leurs maitres. CHAPITRE V Comment Amadis de Grèce cut un songe, et le pauvre nain Buzando aussi, et comment lun se réveilla lieureux et Vau-tre malheureux. u bout de quelque lemps, le bon chevalier Birmates était profondé-ment endorrai, et le bruit sonore denbsp;sa respiration troublait seul le silence de la nuit. Le chevalier de lArdente Epée était endormi aussi, mais dun som-meil si léger, qu'il pouvait être con-sidéró comme un assoupissement,nbsp;comme une extase. II eut une vision. Les deux princesses Lucelle et Ni-quée lui apparurent et lui parlèrent, en effleurant ses lèvres des leurs. La princoisse Lucelle lui disait: Chevalier, vous rnavez dédai-gnéo pour une autre moins belle que moi, et, k cette cause, je nenbsp;vous pardonuorai de ma vie... Amadis essayait de se lever pour protester, mais sans pouvoir y réussir. Lucelle coutinuait: Je suis la lillc du roi de Sicile; mes destinées et les vótres, réunics, eussent été glorieuses : vousnbsp;ne lnvez pas voulu... Vous avoz préféré courir lesnbsp;aventures k la suite de princesses moins belles et-moins illustres que moi, qui vous aimeront moinsnbsp;que je ne vous eusse aimé... Leurs futurs dédainsnbsp;me consoleront de leurs tendresses présentes...nbsp;Aimez done bien vite la princesse de Thèbes, carnbsp;bientót il ne sera plus temps et il ny aura plusnbsp;moyen... Amadis voulut de nouveau répondre qud Jiu-vait jamais vu la princesse de Thèbes, quil ne la connaissait ni dEve ni dAdam et quil était toutnbsp;disposé k ne Taimer jamais; mais, cette fois encore, il ne put mouvoir ses lèvres, sur lesquellesilnbsp;sentit comme le parfum de lèvres féminines. |
BUZANDO-LE-NAIN.
?y (3, Gétait la princesse de Thébes qui lembrassait avec une ardeur non pareille, Elle lui disait : Pourquoi vous troraper et tromper ainsi les autres, chevalier?... Vous savezbienque vous nai-mez et ne pouvez aimer que moi au monde!... Lesnbsp;autres princesses de la terre nexistent pas pournbsp;vous,.. Elles sont indignes de sassocier amp; votrenbsp;gloire présente, et encore moins a votre gloire future, qui dépassera celle de tous les chevaliers lesnbsp;plus vaillants et les plus fameux... Vous et moi,nbsp;seuls, devons ê(re joints pour consomrner lactenbsp;solennel du mariage, et obéir a la Fortune, quinbsp;nous protégé et qui veut que Ie fruit de nos amoursnbsp;devienne Ie parangen de la chevalerie... De son cólé, Ie pauvre nain Buzando faisait des rêves è pcrie de vue. II ne voyait et ne pouvaitnbsp;voir quune femme au monde, emiormi ou éveillé :nbsp;cétait celle a laquelle il pensait saus cesse, cétaitnbsp;la gente pucelle Niquée, princesse de Thébes. Elle venait done de lui apparaltre, plus belle, plus séduisante que jamais ; et elle lui était appa-rue tout exprès puur lui dire, avec une voix celeste, que les oreilles du pauvre hornmeau bu-vaient comme les beurs boivent la rosée ; Je tai éprouvé, mon petit Buzando, un pen cruellement peut-être, mais ga été pour mieux tenbsp;connaltre et tappr^cier... Ma beauté tapparlient,nbsp;m.ilgrc ta laideur, paree que ta laideur nest quap-parente et que la beauté de ton ame vaut centfoisnbsp;mieux que celle de mon visage... Ton cceur dor,nbsp;ton précieux dévouement font vite oiiblier les dif-formités de ta chétive personne... Mes yeux ont lunbsp;a travers ton enveloppe comme a travers leaunbsp;dune fontaine : tu maimes, je veux taimer... Lenbsp;chevalier de lArdente Epée est lió é une autrenbsp;princesse, et il ne viendra jamais a la cour du sou-dan mon père... Personne, horrais toi, ne sera ad-mis h me voir dans la tour oü je suis enlermée, etnbsp;0(1 je passera! mes jours avec toi, mon petit Buzando, mon doux arni... Et le pauvre nain senlit sur ses lèvres une impression savoureuse, comme celle qui est produite par la clialeur innile dun baiscr... II se révcilla brusquement : cctait une larme qui, de SOS yeux, était tombée lenlement sur sanbsp;bouebe. Hélas! murraura-t-il, avec un soupir qui eüt attendri un roclicr. Laube venait, claire et sereine. Les oiselets cbanta ent amoureusement sous les ramures. Lesnbsp;perles de la rosée brillaient a la pointe des herbes. llélas 1 répét'i Buzando avec un soupir plus navrant encore que le premier. Amadis de Grèce séveilla et regarda autour de lui dun air étonné. Abl sécria-t-il, ce nétait quun songel... Et il se leva tout joyeux. Le bon chevalier Birmates se réveilla et se leva ii'issi. Lui, qui navait pas rêvé du tout, ne fut ninbsp;heureux ni malheureux detre réveille. |
GHAPITRE nComment Amadis de Grèce et le bon chevalier Birmates se sdparcrent 1un de 1autre, et comment le pauvre nain Buzando scn rotourna tristement vers la princesse de Thébes. n nétait qué peu de distance de la mer. Les deux chevaliersnbsp;allèrent, suivis de leurs écuyers et du pauvre nain Buzando, qui ne pouvait sempc-eber de ressonger è sa vision de la nuit précédente. li y avait Bi un navire sur ses ancres. Void notre affaire, chevalier, dit Amadis de Grèce b soanbsp;compagnon. La vótre, non la mienne, répondit Birmates. .Ll/v Comment cela ? Ne me suivoz-vous pas, pour eomparernbsp;la beauté de la princesse denbsp;Sicile avec celle de volrenbsp;mie?... nbsp;nbsp;nbsp;Le voyage serait inutile, répliqua Birmates,nbsp;car il ny a au monde quune princesse aussi bellenbsp;que la princesse dApollonie ; cest elle-même... Lanbsp;princesse Lucelle a certes des avantages nombreuxnbsp;et marqués sur toutes les autres dames ou demoiselles, mais non sur celle-lamp;... Par ainsi, vous lenbsp;voyez bien, mon voyage serait inutile... Et puts,nbsp;dailleurs, il ne mest pas prouvé quo uous trouve-rons la fille du roi de Sicile la oü vous comptez aller.,. nbsp;nbsp;nbsp;Hélas! murmura Amadis. Vous dites pei't-être vrai!... Le bonheur uest pas o(i on le cher-che... Or done, mon compagnon, séparons-nous ici, puisque je vous vois pret ü vous embarquer et quiinbsp;nest pas dans mes gouts de vous suivre... Nousnbsp;nous retrouverons quclque partun jour... Vous me le promettez?... Je my engage bien volontiers... Je nai qnh gagncr en votre compagnie, et tont irait pour lenbsp;mieux entre nous si vous vouliez seulement menbsp;concéder Texcellence de ma mie sur Ia vótre. Le chevalier de lArdente Epée sourit. Et maintenant, embrassous-^nous, moii jeune compagnon! ajoula le bon chevalier Birmates. Les deux chevaliers sembrassèrent. Que les dieux vous gardent! dit Amadis. Je fais pared veeu, répondit le bon chevalier Birmates. lis sembrnssèrent de nouveau et se séparèrent. Quand Birmates et son écuyer eurent disparuj Buzando, qni ne savait quoi penser des discours |
BIBLIOTHEQUE BLEUE.
BIBLIOTHEQUE BLEUE. du chevalier de lArdente Epée, lui dit, au moment oü il se disposait k sembarquer ; Seigneur, nallons-nous pas retrouver la belle princesse de Thèbes, qui nous attend si irnpatiera-ment?... . Non, vraiment, mon ami, répondit Ie fils dOnolorie. Et pourquoi, sil vous plait, seigneur?... Paree que je vais retrouver la princesse de Sicile... Ah 1 seigneur, madame Niquée en mourra 1 Ce nest pas croyable, mon ami... nbsp;nbsp;nbsp;Gest pourtant comme je vous Ie dis, seigneur... Dailleurs, la princesse de Sicile vous aimenbsp;moins, et elle est moins belle que la princesse denbsp;Thèbes... Doü sais-tu cela ?... Je vous ai raconté hier que la reine Zirfée avail fait don au soudan, mon maitre, qui en avaitnbsp;fait don a la princesse sa fille, dun tableau qui re-présentait vos prouesses ?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, tu me las dit... Après?... nbsp;nbsp;nbsp;II ny avait pas que vous sur ce tableau, seigneur... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! Et qui y avait-il done encore ? nbsp;nbsp;nbsp;Les personnes avec lesquelles vous vousnbsp;trouviez dans lile dArgènes... nbsp;nbsp;nbsp;Le roi de Sicile ?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, seigneur... Puis dautres encore... nbsp;nbsp;nbsp;La reineMiramynie, sa femme?... , nbsp;nbsp;nbsp;Oui, seigneur... Puis une autre encore... nbsp;nbsp;nbsp;La princesse Lucelle, alors?... nbsp;nbsp;nbsp;Précisément... Je nai pu juger de laressem-blance de toutes ces personnes, puisque je nainbsp;encore vu que vous.. .Mais, puisque vous ress'embleznbsp;tant h la peinture quon a faite de vous et qui a sinbsp;fortement passionné madame Niquée, il ny a pasnbsp;de raison pour que la peinture quon a faite denbsp;madame Lucelle ne soit pas ressemblante aussi... nbsp;nbsp;nbsp;Doü tu conclus?... nbsp;nbsp;nbsp;Doü je me permets de conclure, seigneur,nbsp;que madame Niquée est incomparablement plusnbsp;belle que madame Lucelle... Tu as ton goüt et jai le mien... Ce nest pas le mien que je rous donne la, seigneur... cest celui de la princesse de Thèbesnbsp;elle-méme... Est-elle doncsi belle, vraiment? Cest une merveille de beauté!.,. Buzando avait dit cela avec un enthousiasme sincère, qui fit réfléchir le fils dOnolorie. As-tu sur toi quelque chose sur quoi je pour-rais écrire ? demanda-t-il au pauvre nain, Voici mes tablettes, sire chevalier, répondit Buzando en les lui ofl'rant. Amadis les prit et traga dessus une réponse courtoise a la lettre de la princesse de Thèbes;nbsp;puis il les rendit. Adieu, Buzando, lui cria-t-il en sembar-quant. Nous nous reverrons 1 Sou écuyer sembarqua après lui. Le navire leva * ancre et partit. pauvre nain était resté seul sur la grève, re-gamnt le navire qui gagnait la pleine mer. NiquéeV*' nbsp;nbsp;nbsp;Que va dire madame |
CHAPITRE VII Comment Amadis de Grèce débarqua aux environs de Mire-fleur, el de la rencontre quil y ht düne gente pucelle qni ne demandait pas mieux de le consoler. e chevalier de IArdente Epée eut une traversée heureuse. Son écuyernbsp;et lui débarquèrent sans encombre. Une fois débarqué, Amadis de Grèce se mit ü cheminer rêveur dansnbsp;la direction de Mirefleur. II faisait chaud, II entra dans le premier bois quil rencontra et sar-rêta a la première fontaine qui sof-frit è lui. Comrneilsapprocbait pour se dés-altérer et quil enlevait son heaume et ses gantelets, il avisanbsp;une gente pucelle qui étaitnbsp;assise au til de leau, rê-veuse. Au bruit quil fit, elle se retourna, et, lapercevant,nbsp;elle lui adressa le plus agréable sou-rire qui fiit éclos jusques-la sur desnbsp;lèvres de seize aiis. Puis, devinantnbsp;rapidement ce que ce beau chevalier qui savangaitnbsp;vers elle venait chercher la, elle se pencha sur lenbsp;ruisseau, plongea sa main blanche dans Tonde transparente, et, la retirant pleine, elle la porta avecnbsp;grace et avec precaution è la bouche dAmadis. Buvez, lui dit-elle dune voix pleine dune tendre autorité. Amadis avait soif: il but dans cette coupe de chair, plus précieuse cent fois que les coupes lesnbsp;plus rares. 11 va sans dire quil remercia trés courtoisement cette jolie personne si avenante. nbsp;nbsp;nbsp;Vous êtes de Mirefleur ? lui demanda-t-il. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, sire chevalier, répondit-elle toujoursnbsp;en souriant. nbsp;nbsp;nbsp;Le roi Amadis y est en ce moment... nbsp;nbsp;nbsp;II doit y être, oui... nbsp;nbsp;nbsp;Avec... dautres... personnes? demanda lenbsp;fils dOnolorie en hésitant un peu. Oui, sire chevalier... nbsp;nbsp;nbsp;Les connaissez-vous ? nbsp;nbsp;nbsp;Comme tout le monde les connait. nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore?... 11 y a une fort belle princesse... la princesse de bicile... Le chevalier de TArdente Epée soupira et de-vint rêveur. nbsp;nbsp;nbsp;Vous manque-t-il done quelque chose, chevalier, è vous qui êtes dunc si fiére et si belle |
BUZANDO-LE-NATN.
Ordan! Lécuyernbsp;taillis voisin secria-t-il. sortit dunnbsp;et accourut mine, demanda la gente pucelle, en admiration devant le beau visage du fils dOriolorie. Ge dernier soupira de nouveau. nbsp;nbsp;nbsp;Vous aimez peut-être ? reprit la jeune fille. Oui... nbsp;nbsp;nbsp;Est-ce que, daventure, vous ne seriez pasnbsp;aimé?... nbsp;nbsp;nbsp;Hélas 1 non. nbsp;nbsp;nbsp;Gest impossible! Gela est ainsi... nbsp;nbsp;nbsp;Peut-être que vous ne vous adressez pas tinbsp;celles qui pourraient vous aimer 1... nbsp;nbsp;nbsp;Et lesquelles voulez-vous done qui mai-ment? nbsp;nbsp;nbsp;Aimez qui vous aime... nbsp;nbsp;nbsp;Ilelas! quelle malheureuse voudrait de moi ? nbsp;nbsp;nbsp;Qui?.., Ehl moi-même, chevalier, si vousnbsp;me desirez... Maisje vous vois si abuse, aimant,nbsp;comrae vous faites, en un seullieu, que vous trou-veriezaigres les cerises les raieux.confites que jenbsp;vous offrirais... Arnadis regardala jeune fille qui luiparlait. Ses yeux lui confirmèrent la sincérité de ce que venaitnbsp;de prononcer sa bouche, de trés beaux yeuxnbsp;même... Elle altendait une réponse, un acquiescement. 11 ne répondit rien et redevint tout songeur. nbsp;nbsp;nbsp;Vous fuyez la proie pour Iombre, lui dit lanbsp;jeune fille dun petit air railleur en séloignant unnbsp;peu de lui, comme pour lebouder. 11 ne la rappela pas. Son écuyer, qui navait pas les mêmes raisons que lui de dédaigner les belles fleurs qui tenaientnbsp;tant é être cueillies, son écuyer attacha son chevalnbsp;é un arbre et sen alia sans bruit sous la feuillee anbsp;la recherche de la belle et appétissante pucellenbsp;de tout è Iheure. nbsp;nbsp;nbsp;Ordan! cria le chevalier en se retournant. Ordan ne répondit pas. Le jour sen allait. La nuit commengait è tom-ber. Le chevalier se résigna a attendre le retour du soleil dans ce bois, au bord de cette fontaine mur-murante. En conséquence, il enleva son armure, la paqa ^ cóté de lui sur Therbe, et se coucha tout de sonnbsp;long, fatigué. Puis il sendormit en songeant ènbsp;Lucelle. |
GHAPITRE VIII Comment Arnadis de Grèce fut désartonné par un chevalier, et comment il fut tdmoin dun combat auquel il voulut semêler. uand le fils d'Onolorie ouvrit les yeux, il étaitnbsp;grand jour. Iappel de son maltre. Un instant après, parut la genie pucelle de la veille, toujours aussinbsp;souriante, aussi gracieuse, aussi avc-nante. Le chevalier de IArdente Epee se leva, remit son haubert, son heau-me et ses gantelets, remonta sur sonnbsp;cheval, et, saluant la jeune fille, il allait séloigner de cet endroit, lorsquenbsp;parut un chevalier armé de toutes pièces, la lancenbsp;au poing, courant comme le vent. Chevalier 1 lui cria Arnadis en voulant soppo-ser kson passage. 11 avait a peine prononce ce mot, qualteint en plein écu par le bois de Iinconnu, il sen allaitnbsp;rouler sur le gazon, a quelques pieds de Id, tandisnbsp;que son cheval, poussé parle choc, sen allait bon-dir sur le chemin. Lamant de Lucelle se releva, furieux, pour courir sur les traces de ce chevalier discourtois etnbsp;felon qui venait ainsi pour le désarQonner sansnbsp;daigner attendre sa riposte. Malheureusement, il était é pied, et son cheval courait au loin. II dut se résigner, tout en mau-gréant. Il en était Id lorsquun bruit se fit entendre, et Ton vit venir un second chevalier, armé de toutesnbsp;pièces comme le premier, et, comme le premier,nbsp;courant au triple galop de son cheval. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, arrêtez un moment, je vous priel..nbsp;cria Arnadis. Aidez-moi k chatier un discourtois etnbsp;indigne gentilhomme qui vient de fuir lachement... Arnadis parlait encore, q^ue le second chevalier ne pouvait pas plus Ientendre que le premier, carnbsp;il avait disparu. Le fils dOnolorie était ébahi, et il y avail de quoi, convenez-en 1 Cependant, il fallait faire centre fortune bon cffiur. Il fallait surtout courir après le chevalnbsp;dAmadis de Grèce, qui courait toujours. Ordan parviut h le rattraper et a le ramener é son maitre. nbsp;nbsp;nbsp;Goraprends-tu quelque chose h cette aven-lure? demanda le chevalier de IArdentc Epee hnbsp;son écuyer. |
10 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
10 BIBLIOTHEQUE BLEUE. Absolument rien, sire chevalier, répondit lécuyer, qui songeait beaucoup plus a la jolienbsp;fille nui élait toujours IS, quaux deux chevaliersnbsp;qui n y étaient plus. En devisant ainsi, ils savancèrent jusque sur la lisière du bois, et ils aperqurent dans la prairienbsp;deux géants et dix chevaliers qui sescrimaientnbsp;vipoureusement de la lance et de lépée avec lesnbsp;deux chevaliers centre lesquels Amadis raau-gréaient en ce moment. Ah! sécria Amadis de Grèce, je comprcnds maintenaut pourquoi ces deux chevaliers de teut anbsp;1heure allaient si rapidemeht 1... Et je leur par-donne bien volonliers de ne pas sêtre arrétés pournbsp;me répondre... En avanll cria-t-il h son écuyer.nbsp;En avantl... JEn avant! rf^peta Ordan, mais en restant en arrière, oü était toujours lavenante pucelle quinbsp;avait offert S boire dans Ie creuxde sablanchemainnbsp;au fils dOnolorie. CHAPITRE IX Commentlechcvalier de lArdente Epóc délivra Ic roi \ Amadis de Gaule el Galaor, ainsi que les reinesnbsp;Oriane elBriolanie, et la princesse Lucelle. .^1 J ;J-^n outre des deux horribles géants /et des dix chevaliers quil avaitnbsp;'-apereus sescrimant, Ie fils d0-/ iiolorie avisa un chariot trainénbsp;¦par quatre chevaux, dans leqiielnbsp;étaient plusieurs dames et d(*mo:-selles, menant Ie plus grand deuilnbsp;f' du monde. Dieu ne me soit jamais en aide! sécria t-il, si ces deux chevaliers h qninbsp;je voulais tout h lheure tant do mal nenbsp;sont pas meilleurs que je ne pensais!... Lors, baissant la vue de. sou armet, et coucliant son bois, il enira dans la mêlée, chargeant sinbsp;êprement, que Ie premier quil rencontia eut sanbsp;lance li travers les tripes. Puis, sacquant son épée au poing, et frappant h droite It gauch(, il fit vitetnent reconnaiire sonnbsp;excellence. Ce dont les deux chevaliers, étonnésnbsp;et joyeux, exécutèrent plus courageusement leurnbsp;entreprise, réeonfortés par ce renfort inespéró.nbsp;Tellement que six de leurs adversaires sen allè-rent bientêt rendre leur dme sur Ie gazon, et quenbsp;les autres, décontenancés, reculèrcnt. Lun des deux géants, voyant ce massacre qiion faisait de ses compagnons, et trop blessé lui-mêmenbsp;peur continuer avantageusement Ie combat, senbsp;dirigca au galop de son cheval vers Ie chariot oünbsp;se lainemaieut les dames, résolu de les metlre anbsp;malemort. Amadis de Grèce, tout en agissant destoc et de taille, surveillait de loeil Ie chariot. II vit Ie mou vement du géant et devina son intention. Aussi, quittant sur-le-cbamp lo lieu de la lutte, il courutnbsp;après ce misérable et lui cria : nbsp;nbsp;nbsp;Arrête, paillard, arrête! Ou sinon, tu mour-ras, toi qui veux faire rnourir les autres !... Le géant, a ce cri, se retourna et aborda Ie fils d'Onolorie. Lun et lautre se couplèrent de trésnbsp;prés, de si prés, que le géant put saisir Amadis aunbsp;corps, croyant le jeter aiséraent a terre. Mais ilnbsp;trouva chaussure ü son pied. Lun et lautre sau-tèrent et tombèrent sur lherbe, oü ils se sépa-rèrent, pour se reprendre bientót avec plus denbsp;furéur. Le géant, sentant bien que ses efforts étaient inutiles et quil avait affaire la au meilleur chevalier du monde, le géant écumait de rage. nbsp;nbsp;nbsp;Oh! sécria t-il, que maudits soient Jupiternbsp;et Mercure!... Ils mabandonnent dans la vengeance que je voulais tirer de la mort honteuse denbsp;feu mon père Gadalfe !... Le fils dOnolorie coraprit, ü ces mots, quil avait affaire au fils du roi de la Sagitlarie, quil avaitnbsp;mis ü mort dans unede ses précédentes avenlures,nbsp;dans file Vermeide. Comment! Mostruon, dit-il au géant, penses-tu done élre raieux traité par moi que ne la été ton père, que tu regrettes tant ü cette heure?...nbsp;Je le fis rnourir, tu mourras aussi, et de la mêmenbsp;mail)!... Amadis proféra cette parole si haut, que les dames du chariot, éperducs de frayeur, le recoii-nurent a sa voix. Ah! Seigneur Dieu lout puissant et tout mi-séricordieux! s'écria 1'une deües en levant les mains au ciel, daignez venir en aide ü ce bon chevalier !... Amadis, ü son tour, reconnut cette voix pour être cede de Lucede, co qui lui enffa le emur sinbsp;gros que, prenant son (péc a deux mains, il l'a-haltit sur le géant, et avec tant de force, quil luinbsp;fit rendre fame. Tournant alors ses regards vers ceux quil avait laissés combattant, il vit la lutte terininée et lesnbsp;deux chevaliers quil avait secourus vainqueurs dunbsp;géant et des quatre autres chevaliers... Ils vinrent vers le fils dOnolorie, et, pour le mieux remercier, liaussèrent la visière do leurnbsp;armet, ce qui permit ü lamant de Lucede de re-connaitre en lun deux le vertueux roi Amadis denbsp;Gaule. Quant au second, quil navait jamais vu, c'élait lo vaillant Galaor. Cest pourquoi, nhésitant plus ü se décoler, il óta son heaume et salua humblemcnt le roi; leqnel,nbsp;trés aise de cette bonne rencontre, 1embrassa cnnbsp;lui disant: Jai SU déja, mon grand pmi, quelle était vntre vaillance; mais aujourdhui, vous me faveznbsp;pr()uvée plus victorieusement que jamais. Et, le prenant jiar la main, d le cond'dsd vers les dames, parmi lesquel!(s étaient les deux reincsnbsp;Oriane et Briolanie, avec Lucelle et autres blies denbsp;rois, que Mostruon avait enlevées , ainsi quonbsp;vous reiitendrez présentement. |
BUZANDO-LE-NAIN. 11
BUZANDO-LE-NAIN. 11
GHAPITRE X
GHAPITRE XI
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Oü il est dit comment Ie géant Mostruon avait ) voulu venger la mort de son père, Ie roi de lanbsp; Sagitlarie. Précédemment, Ie chevalier de 1Ardente Epée, dans unenbsp;de ses nombreuses aventuresnbsp;que nous avons dii tout nalu-rellement passersous silence,nbsp;avait eu combat avec Ie roi denbsp;la Sagiltarie, et lui avait tran-ché la lète dun coup de sa vaillantenbsp;épée. Puis il 1avait eiivoyée a la cournbsp;du roi Amadis de Gaule, lequel, lanbsp;requête du bon chevalier Balan, lavaitnbsp;; f fait clouer sur la porie du palais. Cette braverie avait éinu tous eeux du lignage de ce roi de la Sa-jgittarie, qui sen étaient sen-tis grandement injuries; entrenbsp;autres, les deux géants dont nousnbsp;avons fait mention dans Ie précédent cliapilre,nbsp;Mostruon et lautre. Ils avaient ordinairemeut desnbsp;espions en la cour dAmadis, cherchant heurenbsp;opportune pour parvenir a leur intention de vengeance, et, pendant ce temps, tous deux demeu-raient embusqués dans une forêt assez prochainonbsp;de Londres. II était advenu quun jour, entre autres, Ie roi Amadis étant de séjour h Mirefleur avec la reinenbsp;Oriane et les autres dames, une partie avait étènbsp;organisée par lui pour courre Ie ccrf et donner plai-sir au roi Galaor, qouvellement arrivé en la Grande-Bretagne. Le. roste, vous Ie devincz. Amadis de Gaule et Galaor avaient a peine eu Ic temps de lancer lanbsp;béte, que Mostruon et sa troupe, averlis par leursnbsp;espions, sen venaient Mirefleur, ou étaient res-tées les dames, el les enlevaient dans un chariotnbsp;amenó pour cela, espérant les conduire sans en-combre au plus procbain port de roer. Mais 1 alarmenbsp;avait élé donnée k Amadis et k Galaor, qui sé-taient empresses de voler au secours des dames ou-fragées, ce qui avait araené lo combat que nousnbsp;avons raconte tout a lheure. |
Comment Ie roi Amadis de Gaule et les dames retournêrent il Mirefleur, et des propos queurent ensemble Lucelle etnbsp;Amadis de Grèce, fils dOnolorie. e bon secours apporté k ces dames tant désolées ne leur causa pas unenbsp;joie moindre de la tristesse quellesnbsp;avaient ressentie. Le chevalier de lArdente Epée, après avoir saluê les reines Orianenbsp;et Briolanie, sadressa è linfante Lucelle, qui lui dit de bonne gréce : Sur ma foi, seigneur chevalier, vous vous devez tenir pour grandement beureux dêtre arrivé si a pointnbsp;pour nous sauver et recevoir nos re-merciments... Gela menbsp;fait oublier et pardon-ner la faute oü vous étieznbsp;tombé envers moi, ennbsp;restant si longtempsnbsp;sans venir ou me faire savoir de vosnbsp;nouvelles. Le fils d'Onolorie allait repondre, lorsqne survint Angriotes avec cinqnbsp;cents chevaliers quon avait étè quérir pour venirnbsp;an secours dAmadis de Gaule et de Galaor. Survint augt;si Ordan et la gente pucelle auprès de laquelle il était dcmeurc, an lieu de suivre sonnbsp;maitre. On revint k Mirefleur. Dans la soirée, le tils dOnolorie trouva moyen de se retrouver seul avec la priiicesse de Sicile. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui dit-il resprctueusemcnt, je vousnbsp;supplie de vous arrêler quelques instants pournbsp;mecouter... nbsp;nbsp;nbsp;Rien volontiors, chevalier, car, malgré lesnbsp;reproches que jai a vous faire, je ne me crois pasnbsp;en danger de déshouneur avec vous... Paraiusi,nbsp;dites-moi ce que vous avez k me dire... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, vous qui êles cause du marlyrenbsp;damour que jenrlure, serez-vous assez cruelicnbsp;pour laisser mourir si inisérablement un chevaliernbsp;lel que moi, qui ne suis né que pour vousobéir etnbsp;vous complaire en tout ce que vous trouverez bonnbsp;de me commander?... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! mon ami, comment me dites-vousnbsp;cela?... Penscz-vous done que je voulusse jamaisnbsp;reconnaitre les services que vous mavez rendusnbsp;par chose malséante k mon honneur?... Conten-tez-vous de savoir que je vous aime tant et tant,nbsp;que, si tons les royanmes de la terre etaient misnbsp;dune part et vous seul de 1 autre, je laisserais lanbsp;les royaumes et leurs rois, pour vous élirenbsp;pour mon seul seigneur etmari... Que cela vous |
12 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
12 BIBLIOTHEQUE BLEUE. suffise done, mon ami... Que votre cceur ne desire pas autre chose dont ma reputation pourrait rece-voir tache ou blame. Je puis vous jurer, pour vousnbsp;rassurer, que jamais autre que vous ne sera pos-sesseur de moii cceur, car il est et restera vótrenbsp;tant que jaurai la vie au corps pour vous vouloirnbsp;bien... Madame, répondit Ie fils dOnolorie, je vous remercie bien humblement de ce bon vouloir et denbsp;cette bonne parole... Je crois fermement h loutnbsp;ce que vous me dites lè... Et, bien que je ne sa-che pas encore quels sent mes père et mère, pour-tant, je me répute issu de sang royal ou tout aunbsp;moins illustre, ce qui me donne Ie courage den-treprendre certains actes hardis pour millustrernbsp;moi-mêrae et devenir plus digne de vous... Mon ami, je me contente de vous et ne de-mande pas autre chose... Jaurai bien assez de royaumes et de grands biens è partager avec vous,nbsp;pour ne porter denvie è personne... Un seul pointnbsp;est seulement souhaité de moi sur lous autresnbsp;cest la perpétuelle alliance de nos coeurs et Ie vouloir du roi mon père pour y consentir, avec lau-torité de la loi commune... Je suis sure quil vousnbsp;aime, et que vous parviendrez aisément a obtenirnbsp;de lui son consentement si vous lui en faifes re-quête... Par ainsi, mon doux ami, ayez fiance eunbsp;moi et prenez courage en vous, et tenez pour certain que vous naspirez pas plus è être mien quenbsp;je naspire è être vótre... Ils allaient deviser encore, lorsque la reine ap-pela Lucelle, qui fut forcée de quitter son ami. Amadis de Grèce demeura seul, mais satisfait au delè de tout, de ce que venait de lui dire lè sa mienbsp;Lucelle, et, a cause de cela, ayant si bien mis ennbsp;oubli Niquée, princesse de Thèbes, quil ne lui ennbsp;souvenait non plus que des neiges dantan. Cest loccasion de retourner auprès de cette princesse. CIIAPITRE XII Comment Buzando prdsenta amp; Niquée la lottre que lui écri-vait Amadis do Gröce, et de ce quil en advint. uzando, dépêche par Amadis de Grèce, ainsi quil vous a éténbsp;dit, chemina tant et lant, quenbsp;du Nord il sen revint dans Ienbsp;Levant et en la cour du sou-dan, père de la princesse denbsp;Thèbes. Le jour même de sou arri-^ée, chacun faisait joie au prince Anastarax, qui êtait de retour, lui aussi, après une vicloire briljante remportée sur le soudan dA'.upa. Anastarax nétait pas un prince moins beau qti cnevalereux, et le soudan son père se faisait au- tant gloire de lavoir pour fils que davoir Niquée pour fille, lequel fils et laquelle fille ne se voyaientnbsp;jamais et ne sétaient jamais vus, la princesse denbsp;Thèbes étant, comme nous Iavons dit, renferméenbsp;dans une tour. Elle attendait avec grande impatience des nou-velles de son ami le chevalier. Buzando vint. Voici ce que lui écrivait Amadis de Grèce : « Madame, n Jai requ la lettre quil vous a plu de men-voyer par Buzando, votre nain, et, tont aussilót, en la lisant, jai senti mon coeur enclin è vousnbsp;rendre toute la servitude quil vous plaira avoirnbsp;de lui. « Je ne désire pas dautre bien que de vous voir et jouir de votre presence, assure davance quenbsp;mes yeux recevant ce bonheur, les vótres doux etnbsp;pitoyables auront compassion du mal que je souffrenbsp;pour chose non olfensée. « En sorte que, me donnant part certaine en votre bonne grace, je vivrai content, et vousnbsp;obéie et honorée par celui sur lequel vous aveznbsp;entier commandement, et qui vous supplie de per-raettre quil vous puisse voir et quil puisse baisernbsp;vos divines mains. « Je me mettrai en peine daccomplir votre vouloir, quel quil soit; croyez-en «Votre trés humble et trés obéissant serviteiir, « Le Chevalier de lAudente Epée. » Niquée fut aise au delè du possible, après avoir lu et relu cette lettre, et elle se sentit touchée denbsp;la grace et de fhumililé avec laquelle lui parlaitnbsp;le chevalier le plus renommé du monde. Aussi famour quelle lui porlait déja sen aug-menta dautant, comme vous le pensez bien. Buzando, demanda-t-elle è son nain, que te semble du chevalier qui mécrit? Mérite-t-il lanbsp;lüuange quon lui donne communément?... Oui, madame, répondit le nain, et de cela je puis vous en rendre bon et sur témoignage, car,nbsp;sans la prouesse du chevalier de 1Ardente Epée,nbsp;vous nauriez plus de Buzando... Savez-vous comment, madame? En entrant en Allemagne, je fesnbsp;arrêté par un méchant qui voulut avoir la lettrenbsp;([ue vous maviez baillce pour votre ami... et,nbsp;comme je my refusals, il me fit fouetter par deuxnbsp;de ses paysans... Lors, Dieu sait si je fus biennbsp;étrillé et dessus et dessous... Jaurais succombe,nbsp;bien certainement, sanslarrivée du bon chevaliernbsp;a qui vous écriviez, lequel, sans me connaitre pournbsp;vótre, me vengea merveilleusement de ces bour-reaux... Quelle vaillance, madame 1 quels beauxnbsp;coups dépéel... Jenai pas encore vu de chevaliernbsp;qui luiressemblat... Oui, oui-, mais, de sa beauté, quen est-il? demanda Niquée. .Madame, elle est plus divine quhumaine... A mon avis, il ressemble a un second .Mercure che-minant parmi les hommes.. Et vous avez, certes, grandernemeut raison de lairner... Tu me racontes nierveilles, reprit Niquee; |
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DUZANDO-LE-NAIN. 13 mais, mon pauvre Buzando, tu serais bien ébahi^ sil prélendait ailleurs...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;i La princesse disait cela, par allusion èi Lucelle, dont elle avait vu Ie portrait. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Buzando, a vrai dire, lesnbsp;éloges quo je lui fis do volre beauté lui parurentnbsp;un peu exagérés, et il lui arriva naème, tout ennbsp;sestimant trés beureux detre distingué par vous,nbsp;il lui arriva de dire ; « Jusqua preuve du contraire, je ne la croiraipas supérieure, en beauté, anbsp;la princesse de Sicile... » nbsp;nbsp;nbsp;II a dit cela? deiuanda Niquée, devenautnbsp;rêveuse. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, il ne croira h vos perfectionsnbsp;que lorsquil les aura vues de scs propres yeux...nbsp;Par ainsi, si vous voulez suivre mon conseil, vousnbsp;aviserez aux moyeus de Ic mettre au plus tót ennbsp;votre presence... nbsp;nbsp;nbsp;Cortes, Buzando, cest Ik Ie plus grand dé-sir que jaie en ce monde... Mais quoi? Je ny voisnbsp;nul raoyen quant a présent, a cause de la sujétionnbsp;dans laquclle mon père me retient céans; sujétionnbsp;si étroito, surveillance si sévère, que nul homme,nbsp;pas même mon propre frère Anastarax, na jamaisnbsp;pu rne voir, ni moi lui!... Comment done unnbsp;élranger pourrait-il arriver a jouir de ce bien,nbsp;alors même que je levoulusse permettre?... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, jai un avis k vous proposer. - Lequel? demanda la princesse. nbsp;nbsp;nbsp;Vous devriez envoyer vers votre tante, lanbsp;reine dArgènes, madame Zirfée, pour la suppliernbsp;de vous envoyer, dans Ie plus bref dclai, votrenbsp;portrait et celui de Lucelle, points au naturel parnbsp;les moyens de magie dont elle dispose... En vousnbsp;voyant ainsi représentées loutesdeux, Ie chevaliernbsp;de lArdente Epée pourra mieux comprendre cenbsp;que je lui ai dit touchant la supériorité de votrenbsp;beauté, et il accourra céans, plein damour, et ou-blicux des charmes de sa princesse de Sicile... Niquée approuva ce quo lui disait Ie nain Buzando et lenvoya incontinent Irouver Zirfée, qui fit faire les portraits demandés, et les lui remit,nbsp;ayee ceux dAxiancet dOnorie en plus, pour quonnbsp;put mieux juger encore de la beauté de Niquée. Gette princesse, joyeuse au possible, fit une nouvelle lettre et la remit a son nain, avec chargenbsp;de la bailler, ainsi que les portraits, au chevaliernbsp;de lArdente Epée. Buzando repartit, toujours obéissant; mais, au fond du cffiur, toujours navré de la déception quilnbsp;evait éprouvée et du choix quavait fait, dun au-tce amant ([ue lui, la belle princesse do Thèbcs. )i I) rir a petit feu chaque jour. 1 L( CHAPITBE XIII Commcnl la genie princesse Niquée, pour sc distrairc, ob-tinl du soudan un changement de séjour, et de la rencontre quelle lit, en chemin, du prince Anastarax, son frère. en labscnce du bon v.!®nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nain Buzando, ne s'amusait guère, et chaque jour accrois-sait sa mélancolie et son impatience. Si bien, quun jour, la venant voir, Ie soudan son pèrenbsp;lui demanda si, daventure, ellenbsp;.I'S ''VJ1*^ se senlaitraalade. Niquée ne répondit rien, si-non que, sans savoir doü lui venait cetle humeur, elle comprenaitnbsp;bien que les dieux ne voulaient pas quellenbsp;vécüt longtemps, car elle se sentait mou- Le soudan ne vit k cela qiiun reraède, et il lemploya aussitót: ce fut de per-I mettre k sa fille daller sébaltre et fairenbsp;I ^ quelque séjour en un sien palais quilnbsp;iy avait k trois petites lieues dans la forêt.nbsp;^ Le soudan, qui se rappelait toujours lesnbsp; prédictions de Zirfée, et qui ne voulait pasnbsp;' quaucun homme vivant apergüt la princesse,nbsp;donna ordre, en conséquence, k tous les gens de-meurant aux environs de ce palais, davoir k senbsp;retirer. Le même jour, il advint que le prince Anas-larax élait allé courre le cerf avec quasi tous les gentilshommes de la cour. Cest pourquoi le sou-dan fit déloger Niquée k une heure de nuit, et con-duire, a torches et flambeaux, par chemins dé-tournés, de fagon k ce quelle ne fut rencontrée denbsp;personne. La gente princesse et ses femmes, après avoir cheminé pendant un assez long temps, arrivèrentnbsp;enfin prés dune claire fontaine, oü elles mirentnbsp;pieefa terre pour se reposer. U faisait chaud; elles sassirent sur lherbe et burent. Puis, après cela, elles séparpillèrent gk etnbsp;la, cueillant des fleurs et attendant la venue denbsp;laurore, qui déjk coramengait k paraitre. On était au mois de mai. Philomèle et les aulres oisillons dégoisaient plus librement leur ramage,nbsp;et avec une gaité telle que Niquée en ressentit aunbsp;eoeur un atteinte k la foisplaisinte et douloureuse.nbsp;Plaisante, paree quil sagissait d'amour; douloureuse, paree que lobjet de son amour était absent. Lors, prenant sa harpe, elle se rait a chanter une plaintive chanson dans laquelle elle coutait sa folie ; et, pendant quellc chantait ainsi, saccompa-gnant do sa harpe, les oiseaux ravis cessèrent denbsp;rarnager au tour delle, pour mieux lécouter. Quant |
14 BIËLIOTHEQUE BLËUË.
14 BIËLIOTHEQUE BLËUË. è ses femmes, elles sótaient peu k peu endorraies. Cornme elle finissait peine de soaner, survint Ie pnnce Aiiastarax, attiré par la lueur raourantenbsp;du feu qui avait élé allumé IS. Le prince Anastarax avait suivi, durant toute la journée, un cerf malmené el échappé des toiles, etnbsp;il avait perdu sa compagnie. En entendant les accents de cette voix de femme molés aux sons denbsp;cette harpe, deux instruments divins, il sétaitnbsp;avancé curieusement, pris par loreille. En savan-Cant, il aperput la gente pucelle qui avait nomnbsp;Niquée, etquil navait jamais vue de sa vie : il futnbsp;pris cette fois par les yeux. GHAPITRE XIV Comment le prince Anastarax devint amoureux de la prin-cesse Niquée, sa soeur, quil navait jamais vue jusque-ia. nastarax était deraeuré coi et émer-veillé en presence de létonnanle beauté de laprincesse deThèbes, quil navaitnbsp;iif. jamais vue de sa vie, ainsi que nousnbsp;f^lavons dit. ¦ Ah ! ah 1 murmura-t-il èi part soi dun air satisfait, il lautbien croire quenbsp;TAmour ne meüt jamais apprèté sinbsp;bonne occasion, ni si heureuse rencontre, sinon pour me faire connaitrenbsp;'lenvie quil a de me favoriser et biennbsp;\traiter en mes affections!... Aussinbsp;force est-il que celle qui ma pris soitnbsp;mienne... Pendant ce temps, Niquée, voyant ses femmes en proie au plus profondnbsp;sommeil, etsürealors de nêtre entenduedaucunenbsp;delles, mit sa harpe bas, et, les brascroisés, comnbsp;menga a se lamenter. Dabord, sa plainte fut douce, puis elle gaena en amertume et en sonorité, puis enfin elle éclatanbsp;enunsanglot. nbsp;nbsp;nbsp;Ilélasl murmura-t-elle. Pourquoi naturenbsp;ma-t-'dle pourvue dune beauté si dommageablenbsp;aux autres et ti moi-rnême?... Gela dit, Niquée se tut, et, appuyant sa tête sur son bras gauche, elle fondit quasi en larmes. Ge quenbsp;ne pouvanl plus souffrir Anastarax, il sortit aus-sitftt do sa cachette, mit le genou en terre devantnbsp;Niquée, et lui dit de lair le plus respectueux et lenbsp;plus tendre du monde . nbsp;nbsp;nbsp;Madame, en vous entendant vous plaindrenbsp;ainsi, jai cru le moment opportun pour me présenter a vous et vous offrir ce qui est en ma puissance, lout en ayant moi-rnême besoin detre se-coum par vous, dont 1extrème beauté ma captive 'vótre... Par ainsi, madame, je vous sup-plie rtqublement, et daccepter mon office et dac-cueilbr mon amour... |
Niquée avait été surprise amp; limproviste. Eper-due, troublée, inquièle, elle ne savait vraiment si elle avait affaire a quelque faune, a quelque Syl-vain, OU k quelquautre demi-dieu. Tontefois, en remarquant combien il était beau, humble de contenance et courtois de parole -, ennbsp;remarquant ensuite son trés riclie accoutrement denbsp;chasse, le couteau, les couples, latrompe, il se fitnbsp;un mouvement de joie dans son cceur, car elle sup-posa que cétait le chevalier de lArdente Epée. Elle allait sélancer et lui sauter au cou; mais la bonte la retint. La bonte et la réflexion. Elle senbsp;dit que, puisque Ruzando nétait pas IJi pour ac-compagner son amant, cest que ce nétait pas lui. Elle comprit alors quelle s'abusait; et, a cette cause, rougissant quasi de laigreur et de la petitenbsp;colcre oü elle se trouvait, elle répondit au princenbsp;Anastarax ; Comment, beau sire, osez-vous done me tenir propos si peu convenables èi ma grandeur ? Doünbsp;vous vient cette audace ?... De mon amour, madame... De votre amour?... Oui, madame...Ne lelisez-vousdone pas dans mon attitude respectueuse autant que dans ma vqixnbsp;tremblante démotion et de plaisir, car jamais,nbsp;jusquici, je navais eu cette félicité de voir unenbsp;aussi merveilleuse personneque vous?... Accepteznbsp;ce cceur que je vous offre, madame... nulle femmenbsp;vivante ne la possédé, paree que nulle autre quenbsp;vous nétait digne de lavoir en sa possession...nbsp;Acceptez-le, et, en échange, laissez-moi croirenbsp;qu'un jour vous me donnerez aussi le votre... Niquée était dans une situation trés embarras-sante, et elle ne savait vraiment comment en sor-tir, lorsguils eiitendirent tout-ii-coup prés deux un froissis de branches et un bruit de respirationnbsp;puissante. GHAPITRE XVComment le prince Anastarax défendit sa soeur. Ia princesse Niquée, contre un ours qui lallait dévorer, et comment,nbsp;après quil Teut reconduite chez elle, il sen revint toutnbsp;mélancolieux. e froissis de branches quavaient entendu le prince Anastarax et sanbsp;soeur était produit par un oursnbsp;dune formidable dimension quLnbsp;en les apercevant, se préc'pija ttnbsp;leur rencontre dans des intentionsnbsp;sur lesquelles il ny avait pas a senbsp;méprendre. Niquée allait crier, mais la peur la retint et figeala parole dans songosier. Anastarax, courageux comme un gcntilhornme qu il était, tira son épeenbsp;et courut sus k Tours, qui, alors, senbsp;Vnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;redressa sur ses pattes de derrière et avanga celles de devant pour étreindre le jeune |
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nbsp;nbsp;nbsp;Cela est trés prudent, au contraire, prince...nbsp;Je vous remercie do ce que vous avez fait tout knbsp;lheure pour itioi; mais cest vraiment Ie seul office que je puisse et doive accepler de vous... Re-joignez vüscomp'ignons de chasse, qui doivenl êtrenbsp;fort en peme de votre absence, et perraettez-nousnbsp;de reprendre notre route, qui nest pas la votre... nbsp;nbsp;nbsp;Vous vous trompez, ma belle soeur... Lanbsp;route dun chevalier est celle que suit k traversnbsp;bois une dame sans escorte, afin de la protégernbsp;centre les dangers qui peuvent advenir... Quant knbsp;mes compagnons de chasse, ils me rejoindront tótnbsp;OU tard, cela ne presse pas... Par ainsi, je vousnbsp;accompagnerai. La princesse de Thèbes fit encore quelques objections; mais, quelle Ie voulut ou non, Anastarax avait résolu de 1accompagner, et il laccompagna. La route fut silencieuse. Niquée pensail en sou-pirant k son beau chevalier de lArdeiite Epée. Anastarax pensait, en soupirant également, a lanbsp;btdle princesse de Thèbes, dont il était si follementnbsp;araoureux que, neussent été la honle et la pré-sence des autres demoiselles, il eüt volontiers pratique envers elle, malgré 1alliance et la parenté,nbsp;la loi que Jupiter et les dieux réservent pour leursnbsp;déités. Après quelques heures de raarche, on arriva ku chateau de la princesse, et Ie prince Anastarax,nbsp;cette fois, malgré sa volonté, dut ne pas passernbsp;outre. 11 salua et prit congé, puis sen revint tout mé-lancolieux k travers Ia forêt. prince et létouffer dans cette vigoureuse étreinte. Maisil ne roncontra quela pointe de lépée, contronbsp;laquelle il s'appuya trop iiigénument et qui luinbsp;entra tont ent ère dans la poitiine. Anastarax la retira par uii eITort vigoureux, afin den porter un second coup et p irachever ainsi sonnbsp;eiitreprise; mais cétait inutile ; fours était mor-tellement blessé, et il retomba sur Ie dos en pous-sant un sourd rugissement. Lors, Ie jeune prince essuya son épée, rouge du sang de cette béte, et la remit dans son fourreau.nbsp;Puis, cela fait, il se tourna vers la belle princessenbsp;de Tlièbes pour la rassurer. II la trouva environnée de ses dames et demoiselles, qui sétaient réveillées au bruit de la lutte entre Ie prince et Tours, et qui étaient accouruesnbsp;auprès de leur jeune princesse pour savoir quelnbsp;était ce bruit. II faisait grand jour. Brizela, la demoiselle favorite de Niquée, reconnut aussitót Anastarax, quelle avait eu maintes fois Ioccasionde voir k lanbsp;cour du soudan. Ah I seigneur, sécria-t clle, comme nous de-vons reraercier les dieux de volre heureuse intervention!... Comme ils vous ont envoyé k temps vers madame Niquée, votre soeur 1... Quoi 1 sécria Anastarax au comble de 1é-tonnement, vous êtes ma soeur, la princesse de Tlièbes?... Quoi? sécria Niquée, non moins ébahie que lui, vous êtes mon frère, Ie prince Anastarax?... Oui, ma belle et chère soeur, répondit Ie jeune homme en venant embrasscr Niquée, et jenbsp;regrctte, aujourdhui plus que jamais, que Ie soudan notre père nous ait tenussi longlemps séparésnbsp;fun de lautre, car nous étions faits, ce me sem-ble, pour nous comprendre et nous aimer... Je Ie regrette comme vous, mon frère, dit la princesse en se disposaiit k partir et regagner Ienbsp;chateau que son père lui avait assigné comme ré-sidence dans la forêt. Vous partez, ma soeur? demanda Anastarax, chagrin de ce départ. Mais oui, seigneur, répondit Niquée. Pourquoi cela ? La matinée est si belle, les oi-seaux dégoisent si gentiment leur ramage, les her-bes flairent si boni... Restezl... Je ne suis que trop restée, prince... II est temps que je regagne ma demeurance... Puisqu il en est ainsi, je ninsiste plus pour vous faire rester sous cesarbres... Mais, du moins,nbsp;Vous me permettrez bicn de vous tenir compagnienbsp;te long du chL-uiin... La princesse de Thèbes se rappela les précau-tions minutieuses dont son père fentourait, afin quelle ne vit personne. Elle cornprit quelle ccdèrenbsp;serail la sienne en apprenant quelle avait été ren-contrée. Aussi : Seigneur, dit-ellc, je vous sais gré de votre etfre obligeante... Mais il ne mest pas possible denbsp;1 accepter... Et pourquoi done cola, ma chère soeur? Cola est imprudent, savez-vous bien? par les animauxnbsp;juallaisants qui abondent en cette contrée... Trésnbsp;imprudent!... |
GtlAPlTRE XVI Comment Ie prince Anastarax, si mal amp; propos affolé damour, s'attrista ouire mesure etnbsp;voulut se tuer, et comment la reine Zirfóenbsp;résolut de mettre ordre a lout cela. n quittant la belle princesse de Thèbes, Anastarax crut qu'ilnbsp;quittait Ie soleil et la chaleur,nbsp;I car il cessa de voir clair pournbsp;se guider, et il eut un frissonnbsp;glacial par tout Ie corps. Oü suis-je?... Oü vais-je? f* murmura-t-il dune voix nnvréenbsp;en cheminant k 1aveuglette. Jaimelnbsp;Jaime!... Jaimel... Et celle que jairaenbsp;ne pent pas maimerl... Quelle falaliténbsp; pèse done sur moi?... Quel crime lesnbsp;dieux Veulent-ils done punir en m infligeant celtenbsp;passion qui me brute et glace tout k la fois, et menbsp;fait gouler les joins de 1Olympe et les lourrnentsnbsp;des Enfers!... jaime la plus belle pucelle de Iu-nivers créé, et cette pucelle est la princesse denbsp;Thèbes,raa sceur 1... Pourquoi mon père me fa-t-il |
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16 BIBLIOTHEQUR BLEUE. mêler^ plus grand quil nest déjè, je vais mcn on frère, laissèz-moi faire et dormcz tranquiUe sur vos deux oreilles... célée pendant do si longues années?... Je rae serais habitué a la voir, amp; la considérer comme ma soeur, et moii admiration pour elle naurait pasnbsp;dépassé les liraites de la raison et du devoir...nbsp;ïandis que, la voyant ainsi amp; limproviste, moi quinbsp;ne lavais jamais vue, en contemplant de mes yeuxnbsp;avides les trésors de perfections que la Nature anbsp;si prodiguement mis en elle, je nai pu me défen-dre dun sentiment damour ardent qui me pour-suit encore, a cette lieure oü je ne suis plus ennbsp;face dello... Ah 1 mon père, pourquoi me lavez-vous ainsi célée?... Ou plutót, pourquoi lai-je ren-contrée?... Je vivais tranquille... Je vivais heu-reux... Je me croyais appelé aux plus enviablesnbsp;destinées... Je me rêvais un avcnir de gloire et denbsp;félicité... Et voili quel réveil navrant me préparaitnbsp;Ic sortl... Ainsi parlait Ie malheureux prince Anastarax. Et, tout en parlant ainsi, les larmes lui coulaient,nbsp;comme deux ruisselets, Ie long des joues. Ge vaillant chevalier pleurait 1 A force de se nourrir Ie coeur et lesprit de celtc obsédante image, il arriva a un désespoir profond,nbsp;et, tirant son épée, il allait certainement sen per-cer la poitrine, lorsque survinrent ses compagnonsnbsp;de chasse, è sa recherche depuis la veille. II essuya ses larmes, et reprit avec eux Ie chc-min de la veille. Mais, aussitót arrivé, il courut senfermer dans sa chamhre sans vouloir parler anbsp;personne et sans vouloir prendre aucune nourri-ture. Ge dont son père, alarmé, voulut avoir lexplio tion. Ge fut la reine Zirfée, lenchanteresse de l'ile dArgènes, qui la lui donna, en arrivant subite-ment è sa cour. Le prince Anastarax aime la princesse Niquée, dit-olle au soudan. Quoil sécria le soudan, bouleversé par cette révélation inattendue. Le prince Anastarax aime la princesse Niquée, répéta tranquillement Zirfée. Ils se sont done vus? demanda le soudan. Ils se sont vus. Quand?... II y a deux jours. Oü cela?... Dans la forêt au milieu de laquelle est situé le chateau que vous avez donné comme habitationnbsp;a votre fille. Gest impossible 1... Ge mot est puéril, mon cher frère, sur tout prononcé devant moi, qui ne connais rien dimpos-sible, ainsi que je vais vous le prouver... Lors, elle raconta au soudan comment Niquée et Anastarax sétaient rencontrés, et ce qui sétaitnbsp;passé entre eux. Le soudan entra dans une colère terrible, et il était résolu ü chatier son fils de sa folie, lorsquenbsp;Zirfée larrêta en lui disant; Voila de mauvaises et dinutiles paroles... Votre fils nest pas coupable, et vous ne devez pasnbsp;10 chatier... Sculement, pour que le mal ne de- |
nbsp;nbsp;nbsp;Jai fiance en vous, ma soeur, dit le soudan. nbsp;nbsp;nbsp;Et vous avez raison, répondit Zirfée en se re-tirant. CHAPITRE XVII Comment la reine Zirfée emmena le prince Anastarax au chateau de la princesse Niquée, et comment elle les cn-chanta l'un etlautrc, ainsi que les dames et les demoiselles présentes. irfée, en quittant Ie soudan, alia droit ü la chambre oü se lamentaitnbsp;le pauvre prince Anastarax. l)abord,it ne voulut pas ouvrir. Mais la reine dArgcnes insista ennbsp;se nommant. Anastarax ouvrit. Quavez-vous done, mon beau neveu? lui demanda Zirfée. II ne répondit pas. Au fait, reprit Zirfée, jai tort de vous demander pourquoinbsp;vous êtes triste, pourquoi vousnbsp;vous enfermez, pourquoi vousnbsp;pleurez, puisque je le sais mieuxnbsp;que vous... Vous le savez, madame? demanda vivement le jeune prince. Sans doute, répondit Zirfée en souriaut. Et que savez-vous done? nbsp;nbsp;nbsp;Ge que vous savez vous-méme... nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore?... nbsp;nbsp;nbsp;Vous êtes jeune, vous êtes beau; done vousnbsp;êtesamoureux... Anastarax rougit. Ai-je deviné ? demanda la reine dArgènes. nbsp;nbsp;nbsp;En.effet, je suis amoureux, reprit Anastarax;nbsp;amoureux de la plus belle princesse du monde...nbsp;Mais, hélas!... Elle ne vous aime pas... Elle ne peut pas maimerl sécria le jeune prince avec désespoir. 11 sagit de la princesse de Thèbes, nest-ce pas ? demanda Zirfée. Anastarax tressaillit. Qui vous a dit ?... Voyons, comment ne le devinerait-on pas?... Vous êtes prince, jeune, vaillant et beau, cest-a-dire quil ny a sur terre aucune dame ou demoiselle capable de vous résister... Sil y en a une quinbsp;vous a résisté, ce ne peut être que la princesse denbsp;Thèbes, qui est aussi parfaite, comme femme, quenbsp;vous êtes parfait comme chevalier... Eh bien 1 reprit Anastarax, nai-jedonc pas raison de me déses[)érer 1... On na jamais raison dc le faire, même dans |
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BUZANDO-LE-NAIN. 17 desi m ne sera pas accompli... Niquée, princesse les cas les plus difficiles, répondit Zirfée. Or, je suis venue céans pour vous récon'orter... nbsp;nbsp;nbsp;Ah : madame, murmura arnèrement Anasta-rax, je nattends nul réconfort de personnel... nbsp;nbsp;nbsp;Vous doutez done de ma puissance? nbsp;nbsp;nbsp;Pardonnezamon égarement, madame... Vousnbsp;me parlez dans une mauvaise heure... Je ne rêvenbsp;en ce moment quA la belle princesse de ïhèbes,nbsp;dontla vue mest interdite A jamais 1... nbsp;nbsp;nbsp;La voulez-vous voir bientót?... nbsp;nbsp;nbsp;Si je la veuxvoir!... nbsp;nbsp;nbsp;Oui. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl madame, pourquoi vous jouer ainsi denbsp;moi ?... nbsp;nbsp;nbsp;Je ne me joue pas de vous... Et la meilleurenbsp;preuve que je vous en puisse donner, cest que jenbsp;vous invite a me suivre incontinent au chateau denbsp;la princesse de Thèbes... Anastarax ne se Ie ht pas répéter deux 1ois. Quel-ques minutes après ce court entretien, il suivait sa tante, la reine dArgènes. Bientót ils arrivèrent tous deux devant Ie palais quhabitait la princesse de ïhèbes. nbsp;nbsp;nbsp;Mon beau neveu, dit Zirfée au prince Anas-larax, dont Ie cceur battait dune émotion extraordinaire, mon beau neveu, attendez-raoi Ié... jenbsp;reviendrai vouschercher dans un instant... Puis elle entra. Tout aussitót, Ie palais changea daspect et de distribution. La chambre oü se trouvait en ce moment Niquée, avec ses demoiselles, sélargit et senbsp;peupla de colonnes de jaspe et de porphyre inon-dées dune lumière a nulle autre pareille. Au milieu de cette salie, surgit un tróne dor et de velours, auquel conduisaient quelques degrésnbsp;étincelants. Montez, ma nièce, dit Zirfée h la princesse de Thèbes. ^ Niquée, merveilleusement paree, obéit a la reine dArgènes, et gravit les marches qui conduisaientnbsp;au tróne (jui était préparé la pour elle. Entrez 1 cria Zirfée au milieu du silence general. nbsp;nbsp;nbsp;^ Le prince Anastarax entra, ébloui. Au méme moment, la salie semplit de parfums exquis et de gazouillements doiseaux rares. Anastarax savanga, le coeur battant, et monta les degrés qui le séparaient de la belle pucollenbsp;dont il était follement enaraouré. Quand il fut au-Près delle, il mit un genou en terre et baisa lenbsp;hout de sa robe constellée de diamauts, moinsnbsp;briHants que ses regards. .Lors, ainsi agenouillé, il se mit a chanter force tóis et virelais A la louango de la belle des belles,nbsp;Gt, pendant quil chantait, Zirfée paracheva ses conjurations. La gente princesse de Thèbes, dans tout le rayon-nement de sa gloireetde sa beauté, souriait douce-ment. Les dames et les demoiselles de sa suite dan-saient autour de la salie. j^.Les oiseaux gazouillaient toujours é perte dha- . Vous voilé tous enchantés, dit gravement la Geine dArgènes. Vous resterez ainsi tant que votre de Thèbes, ne pourra être délivrée que par le meilleur et Ie plus loyal chevalier de Ia terre... Lenbsp;prince Anastarax ne pourra être délivré que lors-que viendra vers lui la plus belle princesse dunbsp;monde... Jai dit 1... Tout aussitót, les demoiselles, qui sétaient ar-rêtées un instant pour mieux écouter Zirfée, reprirent leurs dansesen chantant: Lucelle, Onolorie et Onorie, Ni du soleil la lumière invoquée, Ne ségalent nultement è Niquée. Zirfée disparut. Sa conjuration était parache-vée. Après son départ, le chateau se trouva subite-ment enveloppé de flamraes, de furaée, de soufre et autres malières telles quauprès delles la four-naise du mont Gibel était moins abhorrente, moinsnbsp;épouvantable cent fois. GHAPITRE XVIII Comment Lisvart et Gradasilée, arrivés A Constantinople, racontèrent leur aventure A 1empereur, qui résolut das-sembler une grosse armée pour courir sus A Vempereurnbsp;de Trébisonde, et qui envoya dans ce dessein vers le roinbsp;Amadis de Gaule. laisserons, sil vous plait, 1infante Niquée et le princenbsp;Anastarax, son frère, pournbsp;revenir vers le chevalier denbsp;la Vraie Croix et sa compa-gne, la pauvre Gradasilée,nbsp;que nous avons laissés fuyantnbsp;la cilé de Trébisonde. Après avoir cheminé long-temps, Lisvart et Gradasilée s etaient enfin embarqués, et, leur navigation ayant été heureuse, ils avaient pris port è Constantinople. _ Périon de Gaule les y avait déjè devan-cés et avait raconté Tindigne traitement dont le vieil empereur de Trébisondenbsp;avait payé les services que lui avait rendus le vaillant chevalier de la Vraienbsp;Groix. Aussi, quand ce dernier débarqua, ac-compagné de Gradasilée, fut-il accueilli avec le plus lendre intérêt par lerapereur Esplan-dian et sa cour. Lhospitalité quil recut la le dédoraraagea un peu des chagrins quil ressentait de son injustenbsp;exil. 3Iais, dés le soir de son arrivée, préoccupénbsp;comme toujours du sort de la princesse Onolorie, 9* Série. 2 |
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sa mie, il demanda k Esplandian de lui aider h la recouvrer. Esplandian fit plus que de lui promettrc de Ie venger et de lui aider a recouvrer la princesse denbsp;Trébisonde, il envoja immédialement des messa-gers aux princes, ses allies et amis, pour les priernbsp;de cnopérer ii cette enlreprise. Quant lui, il donna les ordres nécesssaires pour rassembler dans Ie plus bref délai la plusnbsp;grosse arraée possible. Lerapereur de Trébisonde, dit-il, a failli amp; ses devoirs dhóte, de souverain, de père et denbsp;chevalier. Comme h6te, il ne devait pas menacernbsp;Lisvart et Périon; comme souverain, il ne devaitnbsp;pas permettre Ie débarquement du soudan de Ba-bjlone; comme père, il ne devait pas torturer sanbsp;fille ainsi quil la fait; comme chevalier, il devaitnbsp;tenir loyalement sa parole et mettre en liberté lanbsp;princesse Onolorie... Par ainsi, nous Ie déclaronsnbsp;ennemi et nous engageons è Ie traiter commenbsp;teil... Chacun applaudit amp; ces paroles du vaillant et loyal empereur de Constantinople, et Ie depart desnbsp;différents messagers fut pressé. Nous laisserons un instant Esplandian et sa cour, pour suivre les messagers quil avait envoyés aunbsp;roi Amadis de Gaule. GHAPITRE XIXComent Ie roi Amadis et Ie füs d'Onolorie rdsolurent daller combattrc avec Ierapcreur de Constantinople contre cc-lui de Trébisonde, et, comment, au moment de leur dé-part, parut une demoiselle inconnue. entendant de récit des messagers d'Esplandian, lui demandant de fairenbsp;cause commune contre Ie vieil cmpc-reur de Trébisonde, Ie roi Amadis denbsp;Gaule nhésita pas, et il résolut de par-_I tir. QuanU on sut, a sa cour, celte résolution, il y eut une grande émotion. Lucelle, qui cornprit quenbsp;Ie chevalier de PArdente Epée allait accompagnernbsp;Ie roi, Lucelle travailla lesprit de la reine Oriane,nbsp;pour Ietigager a ;accora]vdguev Amadis de Gaule,nbsp;ce cl quoi pensait dejk Oriane. La gente princesse de Sicile avait sou hut, on Ie devine ; cétait, è sou tour, daccompaguer la reine. Sire, dit celle-ci h Amadis, vous partez pour nn long et périlleux voyage dont l'issue nc nousnbsp;est pas connue... Permettez-moi de vous accorapa-gner... Je serai trés hcureusc detre avec vous,nbsp;comme toujours; ensuite, il me sera doux de re-voir mou cher üls Esplandian, que je nai pas vunbsp;dei^is SI longlemps..: |
accède volontlers a ce désir, madame, ré-pondit Amadis. Mais, alors, faites-vous une suite et une compagnie digne de vous... Jy ai songé, Sire... Jai songé è la princesse de Sicile... Elle est bien jeune pour un pareil voyage... Je laurai toujours avec moi, Sire; j ai mission de veiller sur elle, de la part du roi Alpatracie et de la reine Miramynie. Je ne puis faire mieuxnbsp;que de Temmener... Soit! répondit Amadis. Et, avec elle ?... La reine Sobradise, ma belle-soeur et la vólre, puisque vous einmenez avec vous son mari Galaor. Galaor maccompagnera, en effet, ainsi que Ie chevalier de 1Ardente Epée, Florestan, Agraies,nbsp;Quadragant, Olorius et quelques autres. Le départ ainsi arrêté fut fixé pour Ie lendemain, car le message dEsplandian était pressant, et toutnbsp;retard pouvait être préjudiciable a lentreprisenbsp;quon allait tenter. Le lendemain done, Amadis de Gaule et ses compagnons de voyage étaieiit sur le point de sembar-quer, lorsque siirvint une demoiselle qui demanda si le chevalier de lArdente Epée se trouvait parnbsp;hasard 1amp;. Le fils dOnolorie savanqa et dit: Je suis celui que vous cherchez, demoiselle, pret a vous faire service oii vous en aurez besoin. Sire chevalier, voici ce que cest. En reve-nant dune mienne affaire, k six millos dici, jai rencontré cinq hommes arraós qui enlevaiont denbsp;force un nain, lequel pleurait et se déconfortait knbsp;fendre un rocher de pitié, amp; cause dune letlrenbsp;quil avait mission de porter au chevalier de lAr-dente Epée... nbsp;nbsp;nbsp;Gétait Buzando 1 nbsp;nbsp;nbsp;Buzando est son nom, en effet. En maperce-vant, il ma supplié du geste, de la voix et du regard davoir a vous venir quérir pour-que vous al-liez a son secours, comme vous lavez déja secourunbsp;une fois... Comment! demoiselle, ce pauvre Buzando a été ainsi traité h mon occasion?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui certes, sire chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Et quels étaient les hommes qui le tyranni-saient. nbsp;nbsp;nbsp;Lun deux est un géant si farouche, que, donbsp;grande crainte, je nai cessé de courir jusquici...nbsp;Par ainsi, sire chevalier, avisez a faire ce quo vousnbsp;demande le pauvre naiu que jai rencontré. Sire, dit le fils dOnolorie en se tournant vers le roi Amadis, permettez-moi daller secourir conbsp;pauvre homme qui menvoie préseiitement quérir,nbsp;afin que, venaut en ce pays pour mes propres affaires, il ne lui arrive pas de mal... Je ne tardtirainbsp;pas (I vous venir rejoindre, je my engage, soit elinbsp;cette mer ou eu lautre... Et, quaud rnême vous ar-riveriez avant moi k Constantinople, jy serais pournbsp;ainsi dire quant et vous... Le roi ne pouvait refuser : il ne refusa pas, bien quo cola lui coutót beaucoup. Amadis de Grèce moiUa a cheval, accompagné de son écuyer Ordan, et, sans plus tarder, prit lanbsp;voie que lui enscigna la demoiselle pour trouvernbsp;Buzando. Le départ du roi et de ses compagnons lut dif-l'érc. Mais, au bout de buit jours, Amadis de Gaule, |
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nayant aucune nouvelle dAmadis de Grèce, eiitra en ses vaisseaux, qui se dirigèreut droit vers Constantinople, puis, de la, après avoir pris Esplaudiannbsp;et les autres, vers Trébisonde, pourchatier levieilnbsp;empereur. GHAPITRE XX Comment la princcsse Onolorie accoucha secrètement dune fille, et des regrets qu'elle faisait b. oause de labsence denbsp;son marl et ami. nolorie, vous Ie savez, avait jété renfermée dans une tour,nbsp;inalgré la double victoire dunbsp;Ills de Magadan et de la bellenbsp;Gradasilée. LJi elle séchait k vUe doeil, ainsi que la feuille sur larbrenbsp;mort, regrettant et appelantnbsp;son Lisvart a toute heure. Hélasl murmurait-elle. Hélas 1 mon doux ami, k quoinbsp;V '/ -Q^jPöbsez-vous done de me lais-['v^fpser ainsi seulc et défavori-' ' f'LÜ sée?... Tout ainsi quelombrenbsp;sauginente au départir du so-^ leil et met leffroi aux coeursnbsp;timides et mal assures, sem-blablement, vous absent de manbsp;vue. Ia peur raassiége dans lesnbsp;ténèbres oii ie me trouve, et je me crois èi toutenbsp;heure sur celle de ma mort!... Revenez done vite-ment, ó ma douce lumière 1 ó mon seul soleil! revenez done vitement rendre Ia clartó mon esprit,nbsp;otfusijué de images mortels, et la chaleur è monnbsp;coeur obstrué de glacés horribles 1... Revenez vite-menl, ó mon tendre ami 1 si vous ne voulez pas quenbsp;les premières nouvelles quon vous donne de votrenbsp;pauvre Onolorie soient celles de sa fln désespé-rcel... Iléiasi mon doux ami, je vous appelle etnbsp;Vous desire, quoique je sois aise de vous savoir loinnbsp;et en liberté, moi qui suis prisoiinière I... Ainsi se lamentait dans sa tour la princesse Onolorie. Toutefois, la peine quelle endurait a cette heure nétait que rosée auprès du déplaisir uti peunbsp;9près, en sapercevant quelle était grosse, pour lanbsp;Seconde fois, des oeuvres de sou cher Lisvart. Sa douleur fut grande, si grande naême, qu0-jiolorie se serait défaite si Dieu ny eüt pourvu en mi envoyaut a temps une fidéle servante, nomméenbsp;Rriza. Briza regut done la confidence de cette gros-sesse, et, amp; son tour, cllo sen ouvrit k uu valet qui ' avait la charge de leur porter leurs provisions etnbsp;petites nécessités, k la princesse et è elle. |
Si vous voulez me promettre Ie secret, dit Briza a eet homme, je vous mettrai volontiers unenbsp;mienne affaire entre les mains... Dautant plusnbsp;quil y aurait pour vous, en cela, grand profit pournbsp;Iavenir... Ge valet nétait pas des plus riches; tout au contraire, il était presque nécessiteux. Cest pourquoi, en entendant cette belle promesse, il appela plu-sieurs fois Dieu a témoin de sa discretion, ce quinbsp;engagea Briza k lui confler la fm de son histoire. Mon ami, lui dit-elle, jai longtemps promis mariage a un chevalier qui, k cette cause, a eu denbsp;moi tout ce que mari peut avoir de femme épou-sée... Tenement, pour en venir au point qui nousnbsp;intéresse k cette heure, tellement que je me sensnbsp;grosse etbien prés du tenue... Par ainsi, mon ami,nbsp;je te prie de chercher et de trouver, dans Ie plusnbsp;bref délai, quedque nourrice é mon enfant a venir,nbsp;et cela avec Ie plus grand mystère, é cause de monnbsp;honneur que je veux sauvegarder... Je ferai cela dans des conditions dautant meilleures, répondit 1homme, qüe ma femme estnbsp;nourrice, et que son enfant vient de mourir, cenbsp;qui lui permettra dentretenir sa mamelle, tropnbsp;pleine de lait présentement... Lors done que vousnbsp;serez délivrée, vous me dévalerez daas un paniernbsp;ce que Dieu vous aura envoyé, et je meii charge-rai... Briza remercia de bon coeur eet homme des bonnes dispositions quil montrait, et, lui donnantnbsp;quelques écus, elle Ie congédia jusquh nouvelnbsp;ordre. Onolorie en vint aux angoisses que les femmes appelleut travail, et elle accoucha dune fille mer-veilleusement helle quelle embrassa mainte etnbsp;mainte fois avec passion, avec une tendresse quinbsp;sadressait un peu au père, cest-é-dire é Lisvart. Hélas 1 il fallait sen «éparer l Onolorie pria Briza de lenvelopper bien douillettement de langes etnbsp;de drapelets préparés de longue main et enfermésnbsp;par elle au milieu de ses plus précieux joyaux. Briza lui obéit, et, dans sa précipitatiou, elleenve-loppa dans Ie mênie paquet, avec Ienfangon,-une de ces pierreries. Puis, mettant Ie tont dans unenbsp;corbeille, elle Ie fit descendre au valet, qui la regutnbsp;fort a propos. |
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'iautorisalion de visiter sa fille, ce qui lui fut refuse net.
CHAPITRE XXII
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Comment riiomme auquel avait été confiée la fille de la prin-cesse Onolorie sen alia avec cette enfant et Ie joyau quelle avait dans ses langes, et comment Onolorie et Briza furentnbsp;exposées a mourir de faim. |
Comment le soudan de Babylone, toujoups deplus en plus épris de la princesse de Trébisonde, complotc son enlevement avec sa soeur, Ja princesse Abra. |
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alheureusoraent, Ie joyau oublié parnbsp;Briza dans Ie pa-quot, lequelétait unnbsp;collier de pierreriesnbsp;dune inestimablenbsp;valeur, ce joyau futnbsp;la cause de la pertenbsp;de cette petite fille dOnolorie. Le valet et sa femme, en Ie décou-.jivrant, firent une grande fète, et, comme ils craipnirent qu'on ne sa-percül de sa dis|'aritiou et quon nenbsp;le leur réclamat, ils jugèreut prudentnbsp;de Palier vendre en terre étrangère,nbsp;afin den acquérir biens et heritagesnbsp;pour vivre opulemment. Le projet aussitót arrêté, aussitót execute. Le soir raême de la trouvaille, ils troussèrent bagage et gagnérent le portnbsp;de mer le plus voisin, oü ils sembarquèrent, fai-sant voile vers Alexandrie. Aussi, le lendemain, on le cornprend, le pour-voyeur ordinaire des prisonnières ne vint pas ap-porter ses provisions. Briza conQut quelques craintes, qui se justifiè-rent quand, se rappelant avoir touché aux joyaux d'Onolorie en prenant les langes et les drapelels,nbsp;elle courut sassurer quil ne manquait rien. 11nbsp;manquait le collier de pierreries 1 Plus de doute 1 dit-elle. Get homme Pa trouvé dans le panier, et il est maintenant absent pournbsp;essayer de sen débarrasser... C'était une perte que celle de ce joyau. Cepen-dant, Onolorie et Briza en souffrirent moins au cceur que de la faim quelles furent forcées den-durer. Ge jeune douloureux eüt pu se prolonger outre mesure, si, de fortune, la fidéle Briza, mettant lanbsp;tête k la fenêlre de la tour, neüt apergu un écuyernbsp;qui passait et quelle appela. ~7 Eb! Pami, lui cria-t-elle, faites done entendre ^ Pimpératrice, sil vous plait, quo madame lanbsp;princesse se trouve mal et quil y a tantót troisnbsp;tongs jours que nous navons point eu è rnanger...nbsp;nornbsp;nbsp;nbsp;nbsp;porta ce fait k la coiinaissance de Pim- \et qui, immé-aiatement, solUcita du vieil empereur, son mari. |
air, soudan de Babylone, prolon-geait de plus en plus son séjour k Trébisonde, bien quil lui fül dé-sormais prouvé quil navait plusnbsp;rien a y f lire, du moins quant k cenbsp;qui concernait la princesse Onolorie. Et cependant, plus que jamais, amour le possédait, et, avec Pa-mour, le désir de posséder la bellenbsp;princesse de Trébisonde, dont riennbsp;ne pouvait le dégoüier. Ah 1 Gupido se vimgeait bien de la préférence que Zaïr avait ac-cordi'e au dieu Marslnbsp;Un jour que le soudan se la-mentait plus que de coutume, ilnbsp;lui vint en Pesprit un projet, k lanbsp;réalisation duqucl il s'attacha, désnbsp;ce moment, avec acharnement. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl s écria-t-il, quoi quo je fasse, quoi que jenbsp;dise, quoi que jimagine, je pense sans cesse k cellenbsp;qui ne veut pas penser k moil... Quoique jaie biennbsp;résolu de ne plus jamais tenir aucun compte de lanbsp;princesse de Trébisonde, je vois trop quelle tientnbsp;dans ma vie une place qui absorbe toutes les au-tres... Ge nest pas pour rien que jai longtempsnbsp;adoré les feuilles de ce bel arbre sur lequel un autre sest branché! Joublie Lisvart pour ne sqngernbsp;quk Onolorie... Que mimporte quun aulre ait bunbsp;aux sources damour oii je veux me désaltére.r? Lanbsp;source, un instant tronblée, repre.idra sa sénéritenbsp;et sa pureté... Je peux ospérer encore, je veux es-pérerl... Je veux avoir Onolorie! Je Paurai!---Oui... Mais comment? En la réconciliant avec sonnbsp;père et en Péponsant? Lépouser? Ici...oui... 6t,nbsp;une fois k Babylone, je la répudierais... . Zaïr en était la de ses réflexions, lorsque survint la princesse Abra, sa sceur. Abra aimait peut-être un peu moins Lisvart de-puis la dernière aventure qui lui avait démonlre si cruellement quil aimait trop la princesse Onolorie;nbsp;mais, en tout cas, elle haissait profondement cettenbsp;dernière, précisémeut a cause de sou amour pournbsp;Lisvart. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne vous demande pas co que vous avez,nbsp;mon frère, dit-elle en entrant k Zaïr, car je le de- |
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vine ; VOU3 aimez toujours la belle princesse de Trébisonde... nbsp;nbsp;nbsp;Hélas I soupira Za'ir. nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi soupirez-vous iant et agissez-vousnbsp;si peu?... Quoi 1 Vous etes prince, et puissantnbsp;prince, et vous ne songez pas A vous venger denbsp;ioutrage que vous avez regu ! Et vous ne songeznbsp;pas ii avoir de force la femme que vous ne pouveznbsp;pas avoir de gré I... Ah 1 si jétais k votre place!... nbsp;nbsp;nbsp;Si vous étiez a ma place, ma soeur, que fe-riez-vous ? nbsp;nbsp;nbsp;Ce que je feraisl... nbsp;nbsp;nbsp;Oui. nbsp;nbsp;nbsp;Jenlèverais la princesse de Trébisonde! nbsp;nbsp;nbsp;Mais le moyen?... nbsp;nbsp;nbsp;II y en a dixl... nbsp;nbsp;nbsp;Gest peut-être pour cela que je nen trouvenbsp;aucun... nbsp;nbsp;nbsp;Paree que vous ne cherchez pas bien. nbsp;nbsp;nbsp;Je ne fais que cela, au contraire... Jy réflé-chissais au moment même ou vous etes entré... nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 k quoi vous êtes-vous arrêlé? nbsp;nbsp;nbsp;A réconcilier la princesse Onolorie avec Iem-pereur son père... nbsp;nbsp;nbsp;Après?... nbsp;nbsp;nbsp;Ensuite, k la demander en mariage... nbsp;nbsp;nbsp;Ne vous a-t elle pas déja refusé ? nbsp;nbsp;nbsp;Cest vrai... nbsp;nbsp;nbsp;Elle vousrefusera une seconde fois... et vousnbsp;en serez pour une humiliation de plus!... Vousnbsp;etes trop amoureux pour être sense, je le voisnbsp;bien, mon cher frère... Nêtes-vous pas amoureuse aussi, ma chère soeur?... Je ne le suis plus... Alors, puisque vous envisagez les choses avec plus de lucidité que moi, couseillez-moi, guidez-moi, je vous en prie... Vous suivrez Iavis que je vous donnerai ? ¦ Comme jai suivi tous ceux que vous mavez donnés jusquici, je vous le prornets. Ell bien I done, il faut enlever la princesse de Trébisonde... De force ?... Non... par ruse... N'avez-vous pas remarqué que les tentes du roi dEg\pte, votre ailié, sontnbsp;placées au pied même de la lour oit est enferméenbsp;la princesse Unolorie?... Si vraiment, je Iai remarqué. , Cela nous servira... II sullit de creuser une inine qui mette le dehors en communication aveenbsp;|e dedans, sans que personne sen apergoive...nbsp;1 our cette entreprise, qui exige autant d'habiliténbsp;que de resolution, jai jeté les yeux sur Corumbel,nbsp;prince dAntioche... Corumbel?... Oui... Napprouvez-vous pas ce choix? Au contraire 1... Le prince dAritioche est, en effet, riiomme qui convient le inieux a cette en-teeprise, car il est hardi, cauteleux, et ne reculeranbsp;devant rien... Il faudra seulement savoir sil consent a sen charger. Je Ten prierai... Eaites vite, alors, faites vite, ma soeurl Je tenguis... je dépéris... je sèche damour et dimpa- |
nbsp;nbsp;nbsp;Je vais de ce pas trouver Corumbel... Désnbsp;aujourdhui il se mettra a Ioeuvre... nbsp;nbsp;nbsp;Que les dieux vous protégent, ma soeurl...nbsp;Za'ir et Abra se séparèrent lA-dessus. CHAPITRE XXIIIComment Corumbel, prince dAntioebe, entra dans la tour OÜ était la princesse Onolorie, et comment celle-ci, le pre-nant pour le chevalier de la Vraie Croix, le suivit jusquinbsp;son navire. e prince dAntioche, Corumbel, mis 'U courant de ce quil y avait k fairenbsp;,)ar la princesse Abra, n''hésita pas unnbsp;teul instant A sen occuper, et il le fitnbsp;incontinent; si bien, quau bout denbsp;quclques semaines, la communicationnbsp;souterraine exislait entre Tune desnbsp;twites du roi dEgypte et la prison ounbsp;était la pauvre Onolorie. Corumbel, son oeuvre terminée, eii prévint la princesse Abra, qui alianbsp;sur-le-champ trouver son fiére. Mon clierfrcre, lui dit-elle, vous touchez aunbsp;')ut de VOS désirs... Lanbsp;mine est faite, la communication existe entre lenbsp;dehors et lintérirur de la tour oü estnbsp;renfermée votre maitresse... Ahl je vous remercie pour cette bonne nouvelle, ma bien chère soeur!nbsp;sécria le soudan, joyeux. nbsp;nbsp;nbsp;Tout nest pas dit encore, reprit Abra. Onnbsp;nenlève pas amsi une princesse sans que quelquuunbsp;sy oppose... Pour plus de süreté done, vous alleznbsp;aller trouver le viei! empereur de Trébisonde et luinbsp;proposer, pour le dislraire, de courre le cerf de-main avec vous... Vous insisterez pour que limpé-ratrice et les dames les plus importantes de sanbsp;compagnie fassent partie de cette chasse... Maisnbsp;auparavant, cest-k-dire cette nuit même, vous fe-rez embusqiier trois mille de vos gens dans la forêtnbsp;oil vous cliasseroz deinain... De cette fagon, pendant que le prince dAntioche enlèvera, lui toutnbsp;sen!, la princesse Onolorie, vous enleverez, vous,nbsp;1erapereur son père, 1impératrice sa mére, la princesse Gricilerie sa soeur, et les autres dames et demoiselles de la cour... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! ma soeur, sécria Za'ir, émerveillé devantnbsp;dc si savantes combinaisons, quel beau coup de li-let! Et comine vous raériteriez bien de régner anbsp;ma place!... nbsp;nbsp;nbsp;Votre enthousiasme me récompenso de lanbsp;peine que jai prise pour amener Iaffaire en Tétatnbsp;oü elle est... Le reste vous regarde, maintenarit...nbsp;Je nai plus quk altendre les événements... |
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Abra prit congé de sou frère, en lui donnant rendez-vous pour Ie lendemain, Le lendemain, vers Ie milieu de Ia journée, Go-rumbel, armé de toutes pièces., la visière levée, pour mieux céler sou visage, sengagea dans lé-troit passage creusé avec tant de precautions aunbsp;pied de la tour oü était retenue prisonnière la prin-cesse de Trébisonde. 11 ne rencontra aucun obstacle sur son chemin et parviiit ainsi saus encombre jusqué létage oünbsp;était Onolorie. Elle était précisément seule en ce moinent-la. Le prince dAntioche savanpa vers elle le plus courtoiseraent du monde, mais sans lui parler, denbsp;peur de se trahir par sa voix, nbsp;nbsp;nbsp;Lisvartl sécria Onolorie joyeuse, en se precipitant dans les bras de Gorumbel, quclle croyaitnbsp;être Ie chevalier de Ia Vraie Groix. Quel autre que Lisvart, en effet, pouvait lui ap-paraitre en sa prison? Leprince dAntioche vit bien Terreur oü elle était, etil résolut de Ty laisser. Tors, il la retint frémis-sante damour sur sa poitrine, et Temporta ainsi,nbsp;toujours sans sonner mot, ü travers le passagenbsp;creusé sous les murs de la tour. nbsp;nbsp;nbsp;O mon Lisvartl murmura-t-elle, pémée damour et de joie. O mon Lisvart! je savais bien quenbsp;tu vjendrais a mon secours! Je savais bien que lunbsp;me délivreraisl... Jai bien souffert dans cette vi-laine prison... Jai failli raême y mourir de fairnnbsp;avec la pauvre Briza... Jy serais morte de déses-poir, si je navais pas été soutenue par toq souvenir... O mon Lisvart, comrap je taime! IIs étaient arrivés ü Texlrémité du passage souterrain, h Tendroit oü il aboutissait au dehors, dans Tune des tentes du roi dEgypte. Lisvart, murmura Onolorie étonnée du silence de son sauveur, pourquoinemeparlez-vous pas?...nbsp;II y a un si long temps que je n^ai entendu les sonsnbsp;de votre chère voix, ó mon doux amü... Gorumbel continua ü garder le silence le plus absolu, et se contenta, pour toute réponse, de pré-cipiter sa marche... Onolorie devint inquiète. nbsp;nbsp;nbsp;Lisvart, au nom du ciel, parlez-moi! sécria-t-elle. Le prince dAntioche marchait toujours avec son précieux fardeau. Cest ainsi quil parvint^usquau rivage. Lü, Onolorie coraprit qu elle sétait crüellement abusée et que son sauveur nétail pas Lisvart. Une barque était lü, montée par des geus qui portaient le costume et les armes du soudan denbsp;Babylone. Gorumbel entra dans cette barque, avecnbsp;Onolorie, qui, comprenant alors dans quel piégcnbsp;elle était tombée, voulut se débattre et appeler aunbsp;secours. nbsp;nbsp;nbsp;Ne criez pas, madame, lui dit tranquillement le prince dAntioche, vos cris ne seraient pas entendus... Le meillcur pour vous est de vous rési-gner... dautant plus que le sort qui vous est réservé est Ie plus brillant quune femme puisse rêver...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. La barque séloigna du rivage ü force de rames. dans^une autr^e^'^ quitté une prison pour eqtrer |
Lisvartl Lisvartl murmura-t-elle en plcurant, oü êtes-vous done ü cette heure?... CHAPITRE XXIV Copnment Ia princesse Onolorie fut emmenéo par le soudan de Babylone, ainsi que lempereurnbsp;de Trébisonde et une parlie de sa cour, etnbsp;comment, au moment oü Zaïr tenait amoureu-sement dans ses bras la belle princesse captive, la flotte dAmadis de Gaulefut tout-è-coupnbsp;signalée. e même que Tenièvemcnt dOnolorie par le princenbsp;dAntioche avait réussi anbsp;souhait, de même aussi avaitnbsp;réussi celui de Tempereur denbsp;Trébisonde et de sa compagnie par los trois mille hommes embusqués parnbsp;órdre de Zaïr dans Ia forêt voisine de la cité. Le vieii empereur avait accepté sans defiance cette partiede chasse quétait venu lui proposer lenbsp;soudan. 11 avait fait plus : il avait voulu que Tim-pératrjee su femme, que la princesse Gricilerie sanbsp;fille, que quelques autres princesses de leur suite,nbsp;Taccompagnassent dans cette chasse, pour mieuxnbsp;honorer leur héte et sa soeur Abra. On était parti, on avait quitté la cité de Trébisonde, on avait atteint Ia forêt. Mais, au bout de quelques instants, la troupe impériale avait éténbsp;cernée par les gens du soudan de Babylone, et lenbsp;vieii empereur sétait apergu, un peu tard, quilnbsp;avait été joué indignement et déloyaleraent parnbsp;Zaïr. Se défendre? II y avait dabord songé; mais il eüt infailliblement succombé sous le nombre, sansnbsp;profit pour personne des siens. II sétait done ré-signé ü ronger son frein, mais non sans colère. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! paillardl sétait-il écrié en sadressantnbsp;au soudan, voilé done la récotmense de Thospi-talité que je tai accorded... Tu es un traitre etnbsp;un félon... mais le Dieu dont tu as si hypocrite-ment 'embrassé la foi te punira de cette félonie, quinbsp;est un sacrilege!... nbsp;nbsp;nbsp;Votre Dieu nest pas le mien, avait répondunbsp;Zaïr en ricanant. Et il avait donné Tordre quon embarquat Tempereur et sa suite sur les barques préparées a eet effet; ce qui avait eu lieu immédiatoment. Les barques pleines, on avait regagné la Lü, Zaïr avait distribué ses prisonniers sur dine-rents navires et sétait empressé, quant ü lui, denbsp;monter sur celui oü le prince dAntioche avait transporté Onolorie. nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ nbsp;nbsp;nbsp;Oh! madame, lui dit-il en allant vers elle etnbsp;en la pressant sur son coeur, vous êtes reine icLnbsp;puisque jy comroande et que vous commandez a |
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mon coeur... Nayez done mille crainte, et mon-trez-moi Ie visage duiie femme heureuse... Et, (out en disant cela, Zaïr, brülé damour, ccu-vrit de caresses passionuées Ia belle princesse quil retenait entre ses bras, et qui ne savait, k direnbsp;vrai, quelle contenance avoir et quelle resolutionnbsp;prendre. Zaïr tremblait, mais de bonheur. Le moment quil avait tant appelé était enfin arrivé, la maitresse quil avait tant désirée était dans ses bras. Abl je touche enfin mon rêve! murmura-t-il en dérobant a Onolorie un baiser plus ardent encore que les precedents. Vous mappartenez, princesse de Trébisonde 1 Je vous ai!... Onolorie vitdun coupdceil le péril desa situation. Elle songea h Lisvart et se sentit forte. Seigneur, répondit-clle en repoussant douce-ment le soudan enflambó damonr, ayez pilié de ma faiblesse... Je sorsdune emotion pour toinbernbsp;dans uno autre; laissez-moi lo temps do my recon-naitre... Je ne vous repousse quaujourdhui... De-main, jaurai pour vous les égards et lobéissancenbsp;quejedois avoir... Aimez-vous done mieuxmonbsp;devoir a la violence qua ma libre volonté?... Le soudan la contemplait avec ivresse; mais, bieii qcil put cueillir le fruit quil avait lo plus désiré,nbsp;il ne voulut pas cependant soublier jusque-la denbsp;toucher seulement k lécorco do 1arbre plus qiijlnbsp;nedevait, faisant état en soi-mêrne dacquérir avecnbsp;le temps et la courtoisie ce qui lui était refusé. Cenbsp;qui ne Tempêchait pas duser envers Onolorie denbsp;gracieuses caresses et de mignardises fort savou-reuses, lui jurant et affirmant quil lui ferait tellenbsp;et si honnête compagnie, que, le rccevant pournbsp;mari, elle lui pourraitcomrnandercommefi un ami. Zaïr en é_taitlamp;, lorsque survint Abra, qui lui dit: . Seigneur, los gens des hunes viennent de signaler une grosse Hotte de vaisseaux. Songez iinbsp;vos affaires dabord, pour pouvoir songer a vosnbsp;amours ensuite... Onolorie refpira. |
GITAPITRE XXIIl Comment Ia flolte clAmadis de Gaule ddfit 1armde du soudan de Babylone, et comment ce dernier eut la tête tran-chée dans la basarre. ous avons laissé le roi Ama-dis de Gaule et les autres princes chrétions embarquésnbsp;pour courir sus a lempereurnbsp;de Trébisonde, et le chatiernbsp;de 1outrage quil avait faitnbsp;subir é Périon et ïi Lisvart.nbsp;Vous allez voir comment lanbsp;chance tourna é son profit, etnbsp;comment, au lieu d'etre attaqué, il futnbsp;secouru. Amadis et sa compagnie navigüaient done dans la mer de Pont, lorsquils dé-couvrirent dassez loin la flotle du soudannbsp;Zaïr. Lors, ils se dirigèrent incontinentnbsp;vers elle, h force de vént et davirons. Les préparatifs du combat avaient été ordonnés par Zaïr, au moment oü sanbsp;soeur était venue le troubler dans sanbsp;contemplation amoureuse et larracher inbsp;son agréable extase, fort heureusementnbsp;pour Onolorie. Mais, malgré la promptitude avec laquelle on lui avait obéi, irnavait pu óviter labordage. Le combat était devenu, de prime abord, apre et sanglant. Amadis de Gaule ne se doutait pas, ninbsp;Lisvart non plus, des trésors que contenaient cesnbsp;naviresdu soudan de Babylone. Pour eux, cétaientnbsp;des navires palens, et cela leur suffisait pour leurnbsp;courir sus. Bientót, cependant, Lisvart reconnut les navires de Zaïr, et sa fureur, alors, ne connut plus denbsp;hornes. 11 fit des prodiges de vaillance, a étonnernbsp;ses compagnons, qui pourtant étaient habitués énbsp;sou courage. Pendant quAmadis de Gaule dirigeait une partie de sa flotte sur lun des flancs de la flotte ennemie,nbsp;Lisvart de Grèce conduisait lautro partie sur lenbsp;point opposé, de faqon i ce que leurs ennemis nenbsp;pussent leur échapper. Ainsi, pendant quo le roi de la Grande-Bretagne abordait le navire principal oü étaient prisonniersnbsp;lempereur de Trébisonde et les autres seigneursnbsp;de sa suite, le chevalier do la Vraie Groix abordaitnbsp;le navire oü se trouvaient, sans qu il sen doutat,nbsp;la piincesse Onolorie et les autres dames faitesnbsp;prisonnières par Zaïr. La première personne en face de laquelle Lisvart se rencontra fut le soudan de Babylone lui-mêrae. |
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iorle^,quot;lurdit^ nbsp;nbsp;nbsp;sadressant au père dOno Ah! paillard! lui cria-t-il. Tu vas payer pour les au tres! Zaïr, qui ne sétait point attendu a cette reU' coiitre, et qui voguait tranquilleraent vers Baby-lone au moment oü sa flotle avait été aperg.ue parnbsp;celle dAmadis de Gaule, Zaïr nétait point armé.nbsp;Dun coup de sa vaillante épée, Lisvart lui décollanbsp;Ie chef, qui sen alia rouler amp; quelques pas de 1amp;,nbsp;sur Ie pont du navire, aux pieds mêmes delapriu-cesse Abra, accourue è Ia voix de Lisvart. Mon pauvre frère! murmura-t-elle avec dou-leur. Puis, ramassant cette tête sanglante et la pressant centre sa poitrine, elle senfuit sur larrière du navire, oü elle avisa Macartes, lun des frères dunbsp;roi dEgypte. Macartes, lui cria-t-elle, nous sommes per-dus! Sauvez-moil... Macartes la prit dans ses bras robustes et la transporta, comme il eüt fait dun enfant, dansnbsp;une carrique araarrée au navire. LS, Abra était désormais en süreté, car Ie plus fort de Ja bataille était ailleurs. Elle descendit dansnbsp;Tune des chambres de ce petit navire, tenant tou-jours entre ses bras Ja tête de son frère, et se jetanbsp;k genqux en couvrant de larmes et de caresses cettenbsp;tête si chère, pale et sanglante, et qui, cependant,nbsp;au delk de la mort, semblait sourire k quelque vision divine. Le malheureux Zaïr sonsieait peut-étrenbsp;encore a la belle princesse de Trébisonde, causenbsp;involontaire de sa perie! La mort du squdan décida de la défaite des païens et de la victoire des chrétiens. Ceux desnbsp;gens de Zaïr qui ne furent pas tués se soumirent,nbsp;et trés peu purent séchapper avec la princessenbsp;Abra. GHAPITRE XXIVComment, après la victoire, Amadis délivra Ie vieil empe-reur, et de la réconciliation qui sensuivit, ainsi que les fian^ailles de Lisvart et dOnolorie. ne fois la victoire compléte, le roi Amadis descendit en la cadène, et Ik, parmi les forpats, ilnbsp;trouva le vieil empereurnbsp;de Trébisonde, le roi denbsp;la Breigne, le due dAla-fonte et plusieurs princes et chevaliers, aux-quels, tout dabord, ilnbsp;ne raontra pas, ni sesnbsp;amis non plus, bon visage. |
ParDieul seigneur, ce nest pas saus raison que vous vous trouvez céans, ayant fait subir knbsp;mes deux neveux le Iraitement que vous savoznbsp;bien I... Aussi, si lon raen croit, vous ne partireznbsp;pas aisément de ce licu... Cette parole fut dure k digérer pour ie vieillard désolé, qui, de grand empereur, était en un instantnbsp;devenu esclave vill II ne répondit rien k Galaor,nbsp;mais de grosses larmes lui tombèrent des yeux etnbsp;coulèrent le long de sa barbe blanche. Galaor et les autres furent désarmés par cette douleur, et la pitié prit dans leur cceur la place denbsp;la cülère. Au même instant, vint un gentilhomrae annon-cer au roi Amadis que Lisvart avait conquis le bu-tin de Zaïr mort, et lui avait enlevé surtout ce quil avait de plus précieux, k savoir la princessenbsp;Onolorie et les autres dames. Amadis, remerciant grandement Notre-Seigneur Jésus-Ghrist, ordonna quon joignit les vaisseauxnbsp;ensemble. Et, quelque peu après, ils étaient tousnbsp;en presence de limpératrice, des princesses Onolorie, Gricilerie et de toute la belle troupe qui lesnbsp;accompagnait. Quand Lisvart, qui escorfait les dames sauvées par lui, aperput 1empereur de Trébisonde, lenbsp;coeur lui frémit, et, quasi-tremblant de fureur, ilnbsp;ne put se tenir de lui dire : Ah 1 Sire, Dieu juste vous a fait sentir le tort dont vous vous êtes rendu coupable, en me con-damnant, moi qui navais nulie offense a me rc-procher envers vous, et en me préférant un chiennbsp;dintidèle qui vient de recevoir du reste le légitimenbsp;loyer de son audacel... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous prie doublier cola et de me pardon-ner, répondit le vieil empereur avec une humiliténbsp;qui toucha Lisvart. Lempereur avait ignoré jusque-lk quOnolorie fut au pouvoir du soudan, et il Ja croyait toujoursnbsp;en Trébisonde. En la voyant Ik, il fut remué dansnbsp;ses entrailles de père. et il jugea loccasion bonnenbsp;pour une reconciliation. nbsp;nbsp;nbsp;Mon hls, dil-il k Lisvart, je confesse que jainbsp;été trés mal avisé k votre endroit... Mon fils jenbsp;vous nomme, paree que dés maiutenant je vousnbsp;donne ma fille, sil vous plait de me faire, ainsi quknbsp;elle, lhonneurdela recevoir pour votre femme etnbsp;épouse, k la condition que, dorénavant, votre justenbsp;inirnitié sera amortie et que je demeurerai votrenbsp;père et ami, et vous mon gendre et seul hëritier. Lisvart consentit volontiers k tout cela, remet-tant la consommation du surplus a leur arrivée en Trébisonde. Pour le quart d'heure, Lisvart et Onolorie furent fiances par main de prêlre. Puis, fut mis en avantnbsp;le mariage de Périon avec Gricilerie, lequel futnbsp;semblablement accordé. Gela fait, les navires tirèrent droit en Trébisonde, oü ils prirent terre, et assez prés de la ville. Ge quayant su le peuple, il courut au devant des princes arrivanls en si grande foule, qu il nenbsp;resta en la ville ni homme, ni femme, ni enfant ennbsp;état de se monvoir. Le vieil empereur de Trébisonde fut acclamé, ainsi que sa compagnie, avecnbsp;force demonstrations de joie, et reconduit ennbsp;triomphe k son palais. |
BUZANDO-LE-NAIN. 25
BUZANDO-LE-NAIN. 25 Les noces de Lisvartet dOnoIor'e, de Périon et de Gricilerie, furent proclamées la semaine sui-vante dans tout lempire, et fixées au vinglièrnenbsp;jour du mois prochain. Lempereur, pour honorernbsp;ces noces, annoncait qu'il liendrait cour plénière,nbsp;et userait de sa libéralité et magnificence a légardnbsp;de ceux qui vaincraient dans les tournois et autresnbsp;combats de plaisir qui y seraient dressés. GHAPITRE XXVComment Ie fils dOnolorie, poursuivant son entreprise, rencontra un nain quil crut 6tre Buzando, et qui lui indiqua une princesse a secourir. r, pendant que les princes et )les princesses se réjouissentnbsp;^de leur reunion en la noblenbsp;cité de Trébisonde, revenonsnbsp;au pauvre naiii Buzando, lou-jours prisonnier, et è Amadisnbsp;de Grèce, toujours 5 sa quête. Le chevalier de lArdente Epée, toujours conduit par lanbsp;demoiselle qui lavait arrèténbsp;au moment oü il allait sem-^barqucr avec le roi de Gaule,nbsp;navait pas rencontré Buzandonbsp;a l'endroit oü il devait le ren-contrer. Le chevalier géant qui avait le premier si maltraité le pauvre nain, ayant apergu entrenbsp;les mains de ce dernier lestroisnbsp;portraits de Lucelle, dOnolorie et de Niquée, etnbsp;étantdevenu subitement amoureuxde la princessenbsp;de Thèbes, sétait mis en marche, conduit par Buzando, pour aller se déclarer ü cette belle princesse. Voilü pourquoi le chevalier de lArdente Epée navait Irouvé personne é lendroit oü la demoisellenbsp;lavait amené. Lors, il avait pris congé delle et sétait mis en quête de Buzando, croyant toujours être sur sanbsp;trace, et le manquant toujours dune journée. Cest ainsi quil avait chevauché a travers monts et forêts, franchi des mers, traversé des rivières,nbsp;allant du seplentrion au midi, et de lest ü 1ouest! Gest ainsi quun beau matin, il se trouva aux environs dAlI'arin, devant une foritaine auprés denbsp;laquelle était accroupi un nain. Au premier abord, le prenant pour celui qud cherchait si vainement depuisunsi long temps, ilnbsp;s avanQa viiemcnt vers lui, en criant : Eh ! mon ami Buzando 1... Le nain ne bougea pas. Ne mentends-tu pas, lami? dit le chevalier |
en descendant de cheval et en venant lui meltre la main sur lépaule. Le nain, alors, se retourna, et le fils dOnolorie put voir qu'il sétait trompé, et que ce nélail pasnbsp;le pauvre Buzando. nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, soyez le bienvenu! dit le nainnbsp;inconnudunair mélancolique. Oü allez-vous donenbsp;ainsi par la chaleur? nbsp;nbsp;nbsp;A la ville voisine, répondit Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;Dieu vous garde dy aller, sire chevalier, ünbsp;moins que vous ne vouliez secourir la plus désoléenbsp;princesse qui jamais portat couronne, centre lenbsp;plus fraitre et déloyal chevalier de la terre, qui lanbsp;tient assiégé'e sans cause ni raison. De qui sagit-il done ? demanda le fils dOnolorie. Si vous êtes consentant ü lui porter ce se-cours, continua le nain, cest pour vous la plus honnête occasion pour éprouver votre vaillance etnbsp;ramasser gloire et profit... Car cette aventure nenbsp;restera pas ensevelie dans les forêts, oü les chevaliers erranis comme vous tiennent communé-ment leurs hauls fails obscurcis ; elle vous illus-trera, au contraire, plus quaucune autre nanbsp;jamais illustréde chevaliers... De qui sagit-il, encore une fois? Dites-le moi, répondit Amadis de Grace. nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, il sagit de la reine Liberna,nbsp;héritière de ces pays par la mort du roi, son pére.nbsp;Abernis, le traitre chevalier dont je vous parlaisnbsp;toutè lheure, a fait de grandes poursudes pournbsp;lépouser. Mais cette aimable princesse, leconnais-sant vicieux comme il est, la si bien refusé, que,nbsp;de dépit, il a résolu de se venger, et que, présen-teraeut, il la tient assiégée dans le chateau dAl-farin... nbsp;nbsp;nbsp;Dans le chateau dAlfarin ?.. ~ Oui, sire chevalier... Et e!le y est si pressée de vivres et de continuels assauts, que la pauvrenbsp;dame nattend plus dautre secours que du ciel ounbsp;de la mort... Car elle préférerait cent fois la mortnbsp;ü tombiT entre les mains dun homme si méchant,nbsp;si ennerai de la vertu, que rien ne lui semble bonnbsp;et beau, rien, horrais ce qui est laid, sale et vicieux... nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment 1 sécria le chevalier de lArdentenbsp;Epée, tu viens dem'en raconter tant, que je prendsnbsp;incontinent la résolution de lui venir en aide centre ses ennemis, quels quils soient, si tu veux menbsp;conduire et me doener moyen dentrer en la place. Volonliers, répondit le nain tout joyeux. |
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GHAPITRE XXVI Comment Amadis de Grèce, dit Ie chevalier Sans-Repos, ayant écoutd Ie nain, alia au chateau dAlfarin.oü la reinenbsp;Liberna était assiégée par Abernis. 6 nain, Amadis de Grèce et son écuyer attendirent la nuit, par prudence, etnbsp;lorsquelle fut jugée suffisamtnenlnbsp;obscure, iis sengagèrent par unenbsp;sente étroite et peu i'réquentée, quinbsp;aboutissait au pied de la muraille. Ami,;^dit Ie nain a la sentinelle, va vers ma dame, et dis-lui que jenbsp;lui amène un chevalier qui a bonnenbsp;envie de lui faire service durant sesnbsp;affaires. La senlinelle rapporta cette parole S sou chef dcscouade, quinbsp;la porta lui-inême incon-jtinent è la reine Liberna. Celle-ci hésita et doubt un moment, croyant è unnbsp;piége de^son ennemi Abernis, car sesnbsp;espions lui avaient rapporté que cenbsp;dernier voulait, k laube du jour,nbsp;hasarder tous ses pens ou emporter lanbsp;place et forcer tous les gens de Liberna. Cependant, comme il sagissait pour elle dêtre secourue, bien que ce chevalier inconnu so pré-sentat seul, elle reprit coeur et coramanda quon Ienbsp;fit entrer auprès delle, estimant que ce ne pou-vait être quun vaillant et gentil personnage, pournbsp;venir ainsi de soi-même saventurer et otFrir ennbsp;aide. Lors, sen retourna Ie chef descouade, et, ac-compagné du corps de garde, ils abaissèrenl la plan-che du poultis. Le chevalier de lArdente Epée entra aussitót, suivi du nain et de son écuyer, el fut pi éscnté k lanbsp;reine, qui le retjut fort gracieusement et lui de-manda comment il so nommait. Madame, répondit le fds dOnolorie, ceux qui me connaissent mappellent le chevalier Sans-Repos. Liberna compritbien, k celte parole, quil voulait se céler. Mais il lui parut si beau, si bien fait, si plaisant de visage et de corps, que, subitement,nbsp;malgré le raidissement de sa volonté, lamour luinbsp;troubla la plus saine partie de son entendemcnl,nbsp;et que, mise hors delle-même, Iroublée, affolée,nbsp;elle ne trouva pas ce soir-la de longs propos a luinbsp;dire. Après un court et gracieux entretien, elle luinbsp;donna le bonsoir et commanda quon le menat ennbsp;1 une des meilleures chambres de céans. |
nbsp;nbsp;nbsp;Car,dit~elle au chevalier,vous raesemblez unnbsp;peu las et travaillé, etnotre ennemi nous apprêteranbsp;de la besogne pour demain... II est done bon quenbsp;vous preniez repos pour prendre forces... Jai con-fiance en vous, chevalier; je crois que vous mène-rez cette affaire k bout,., Dans ce cas, comme jenbsp;serai votre obligée, vous aurez part, tant que Je vi-vrai, aux biens et aux honneurs que Dien et Fortune me prêteront pour le reste de ma vie... nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit Amadis de Grèce, votrenbsp;ennemi feralepis quil pourra. Toutefois, sil vousnbsp;plait duser de mon couseil et faire obéir vos sol-dats k ce que je leur commanderai, je puis vousnbsp;assurer quavant que je ne dorme, Abernis auranbsp;requ la plus apre déconfiture qui soit possible,nbsp;tout conquérant quil est... Comment vous y prendrez-vous, sire chevalier?... Il est indubitable que votre ennemi, so tenant pour quasi sur de vous avoir, et connaissant le peu de forces et de moyens dont vous disposez,nbsp;na pas pris pour lui, pour se garder, les precautions que la prudence lui coramanderait pouriaiitnbsp;de prendre. Par ainsi, il doit ètre aisé k surprendrenbsp;et k tailler en pièces... Nous sorlirons done secrè-tement et donnerons a travers, et, avant que la-larme ne vienne aux lentes dAbernis, nous auronsnbsp;fait un tel échec k son avant-garde, que la bataillenbsp;sera aux trois quarts gagnée par nous. La reine approuva ce plan, dabord paree quil lui semblait bon, ensuite paree quil lui venaitdunnbsp;chevalier si jeune et si bi'au k qui il lui semblaitnbsp;impossible qiie rienrésistat au monde. GHAPITRI'i XXVII Comment le chevalier Sans-Repos exécula iopl.nn quil avait formé, et comment, cc plan ayant i mervcillc réussi, lanbsp;reine Liberna voulut en récompenser lauteur. ne heure avant le jour, le chevalier Sans-Reposnbsp;se leva, sarma de toulesnbsp;pièces et sen vint trou-ver la. reine, qui s'étaitnbsp;levéeaussi. Madame, lui dit-il courtoisernent en sagc-nouillant devant lui, je voussuppliohurablement de vous placer en tel lien que vous puissiez jugcrnbsp;des coups qui vont senbsp;donner, car votre presence seule me donnera lanbsp;puissance de vous venger de tous vos eiinemis... llélas 1 répondit Liberna, je prie Dieu, gentil chevalier, quil vous fasso vainqueur et quil me |
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BUZANDO-LE-NAIN. 27 gloire, sans nulle autorité ou renomraée tefois, pour vous remercier des bonnes graces dontnbsp;vous voulez bien maccabler, je continuerai, ma permette de vous retenir bientót céans en aussi bonne santé que vous en sortezl... Et, Ie baisant tendrement, la larme amp; 1ceil, elle Ie laissa partir. Le jeune chevalier sortit de la place, suivi du plus de gens quil en avait pu rassembler, et ilnbsp;savanQa dans la direction des avant-postes enne-mis. La première sentinelle quils rencontrèrentnbsp;dormait dun si profond somme, qnelle étaitmortenbsp;une heure avant de sêtre réveillée. Les autresnbsp;eurent le même sort, avec le même succès, cest-k'dire sans que lalarme eüt été donnée au restenbsp;du camp. Araadis et ses liommes, se coulant par les che-mins les plus couverts et les plus secrets, appro-chèrent ainsi du guel, qui dormait aussi. Tous les soldats qui étaient Ik furent passés au fil denbsp;lépée, sans bruit ni rumeur. Amadis et ses gensnbsp;continuèrentbravementleur route, è travers tentesnbsp;et cordages, tuant et massacrant tout, sans pitiénbsp;aucune, hommes et chevaux, bêtes et gens; tenement, quAbernis, sortant en sursaut de son lit,nbsp;prit hétivement ses armes, quoi(iuo ce fut encorenbsp;trop tard. Amadis el lui se trouvèrent face a face, au grand jour, en presence de tous. Abernis était homme fort adroit aux armes, et dt grand courage, malgré sa méchanceté. Mais ilnbsp;avait a faire k un plus rude compagnon que lui,nbsp;comme il le connut par expérience personnelle etnbsp;douloureuse. Le chevalier de 1Ardente Epée frappanbsp;et refrappa ; puis, redoublant encore sa charge, ilnbsp;1atteignit au plus haut de 1armet, et avec une tellenbsp;violence, que targe ni écu ne le purent garantie,nbsp;et que, faussant lout ce quil rencontra, lui fenditnbsp;la tête en deux. Abernis tomba, pour ne plus jamais se relever. Ge que voyant un écuyer, qui était k la reine, courut incontinent vers elle et lui dit: Parma foi 1 ma dame, vous vous pouvez tenir assurée que jamais Abernis ne vous sera plus cenbsp;quil vous a été... nbsp;nbsp;nbsp;Comment cela?... deraanda Liberna. nbsp;nbsp;nbsp;Ma dame, je lui ai vu prendre le saut et ren-dre lame. nbsp;nbsp;nbsp;Abernis est mort? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, certes, ma dame, et plus de cinq centsnbsp;avec lui, grèce au vaillant chevalier Sans-Repos. nbsp;nbsp;nbsp;Ahl Dieu soit louél sécria la reine. Les gens dAbernis, voyant leur chef en eet état, saignèrent du nez et se retirèrent précipitamment,nbsp;la queue entre les jambes. Le fils dOnolorie et sa troupe les poursuivirent lépée dans les reins, et augmentèrent leur peur knbsp;un tel point, que, tombés ét culbutés les uns surnbsp;les autres, il en fut fait un effroyable carnage. Ceux qui ne furent pas tués se soumirent. Li-herna redevint, par cette victoire, maitresse de ses pays. Aussi, le jour même, sortant du chateau ou elle avait été assiégée, elle alia au logis dAbernis, oiinbsp;elle tint cour pléuière pendant quinze jours. Pendant ces quinze jours, quelle passa naturel-lement dans la compagnie du chevalier Sans-Repos, elle ne 1éloigna pas plus de sa pensée que le sang de son coeur. Si bien même, quune fois. |
se trouvant seule avec lui et forcée damour, elle ne put se garder de lui dire : Chevalier Sans-Repos, jai résolu, pour vous récompenser de la grande prouesse que vous aveznbsp;montrée et du service que vous mavez rendu ennbsp;rne débarrassant de mes ennemis, jai résolu denbsp;vous faire perdre votre nom en vous donnant surnbsp;moi toute 1autorité, toute la puissance que peutnbsp;prendre un seigneur sur sa femme... Car, je lenbsp;confesse, jamais princesse ni autre ne fut aussinbsp;éprise damour comme je le suis k votre endroit,nbsp;bien que vous me soyez quasi ineonnu. Mais celanbsp;ne minquiète pas, car je crois impossible quonnbsp;ne soit pas dun illustre lignage quand on montrenbsp;la vaillance que vous avez montrée. Tout ainsi que le feu consume et brüle la chose qui lui est plus prochaine, ainsi cette belle reinenbsp;attisait peu k peu le brasier qui lui brülait le corps,nbsp;le coeur, lame et 1esprit. Elle ne pouvait se lasser de manger des yeux celui qui lui causait un sinbsp;doux martyre; k ce point que, si la honte ne 1eütnbsp;pas mieux gardée que sa propre volonté, elle ennbsp;fut arrivée k faire ce que font, non pas les femmesnbsp;impudiques, mais les hommes, cest-a-dire k lanbsp;violence, et elle eüt contraint le jeune Amadis denbsp;Grèce, secouant ainsi larbre pour avoir le fruit au-quel elle navait pas encore goüté depuis quellenbsp;était au monde. CHAPITRE XXVIII Comment le chevalier Sans-Repos, en face de la folie amou-reuse de la reine Liberna, se trouva fort embarrassé, et comment il sortit de ce pas difficile, moment?,.. Un tel bon-heur est dispropor-tionné avec mon faible mérite, et jenbsp;me tiens pour in-dignedy aspirer...nbsp;Songez done, ma darao,quejenesuis quun pauvre chevalier sans nom,nbsp;sans armes, sansnbsp;Tou- |
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dame, k me raettre è votre disposition pour tous les offices possibles... La reine était en grande perplexité. Elle ne sa-vait ^ quoi attribuer la resistance du chevalier Sans-Repos. Mon vrai seigneur etami, lui répliqua-t-elle, jai crainte que vous ne vous mépreniez sur la signification de mes paroles, et que vous ne consi-dériez comme feinte une affection aussi réelle quenbsp;celle que je mets è votre service... Par ainsi, pournbsp;vous prouver mieux mon amitié, et, en mêraenbsp;temps, pour vous forcer ci me prouver la votre, jenbsp;vous prierai de moclroyer présentement un donnbsp;tel que je vous Ie demanderai... Je vous laccorde volontiers, ma dame, ré-pondit Ie chevalier. Savez-vous a quoi vous vous obligez, mon ami?... Difes-le-moi, ma dame, et, quoi que ce soit, vous me trouverez pret è vous obéir. Avant que denlrcprendre un autre voyage, vous me conduirez, sil vous plait, au lieu ou estnbsp;la gloire de la princesse Niquée. De la princesse Niquée? sécria Amadis de Grèce étonué. Oui, mon doux ami... La, cn votre presence, je tenb'rai laventure et vous prouverai par monnbsp;succes tout Ie bon vouloir quejai en vous... Amadis avait tressailli au norn de Niquée. Aussi concut-il, dès eet instant, 1 envie de yoir cettenbsp;princesse qui avait, de son cöté, une si furieusenbsp;envie de Ie voir; et, oubliant la raison qui pous-sait Liberna ci vouloir aller Ici, pour ne songernbsp;quaux raisons quil avait dy aller lui-même, ilnbsp;répondit èi la reine : Vous consentiriez è tenter cette aventure, ma dame?... Pour vous prouver, chevalier, Ie ferme et loyal amour doiit je vous aime, je traverserai feunbsp;et flamme et tous autres obstacles qui se pourroutnbsp;offrir... A Dieu ne plaise, ma dame, que je cherche dautre témoignage de volre bon vouloir a monnbsp;endroit que ceux que vous avez bien voulu menbsp;donner jusquici... Pour vous montrer combien jenbsp;suis vólre et prompt k vous obéir, je vous accom-pagnerai parlout ou il vous plaira, et non-seule-meut aux Eufers, vers Pluton et Proserpine, ounbsp;bien aux Champs-Élysées, sil y a moyen dy allernbsp;ensemble, mais fi lentreprise pénlleuse dont vousnbsp;me parlez, et dont jusquici je navais pas encorenbsp;entendu m.ol. Lors, la reine lui raconta ce quelle savait de la gloire de Niquée, et en quoi consistaient leséprcu-ves a tenter, et généralement tout ce quelle ennbsp;avait entendu dire elle-même. Le jeune chevalier fut trés trouble par ce récit; si bien que Liberna, sapercevant de son changement de visage, lui dit: II semble, mon ami, que vous ayez reQii peine par ce que vous avez entendu de moi?... Je vousnbsp;prie de me dire ce quil vous en semble... Ma dame, il ne faut pas vous en ébahir, car, connaissani latfectueuse amour que vous me por-tez, il est impossible que je ne resseute pas quel-que inquietude a propos du danger que vous vousnbsp;préparez vous-même en tentant cette aventurenbsp;de la gloire de Niquée... |
Je nai nulle crainte, chevalier, et je vous prie, do votre part, de tenir pour certain que lanbsp;vraie amitié que je vous porte et la vraie fiancenbsp;que jai en vous suffisent pour me meltre hors denbsp;péril et vous hors de doute... Et, afin que vous ex-périmentiez combien je dis juste en cette occurrence, domain nous partirons pour faire ce voyage. Ainsi fut arrêté ce partement de la reine Liberna et du chevalier de 1Ardente Epée, lequel ne put dormir de la nuit, ^ cause de ce que cettenbsp;princesse lui avait raconté touchant Niquée. Aussinbsp;en rêva-t-il toule la nuit, ainsi que de Lucelle. GHAPITRE XXIXComment Ic chevalier Sans-Repo.s et la reine Liberna sen allèrent au lieu oü dtait la gloire de Niquée, et ce quinbsp;arriva. u point du jour, le fils dOnolorie entendit ouvrir la porte de sa cham-bre, ce qui le réveilla on sursaut. Cétait la reineLiberna, qui venait lui donnor le bonjour. Amadis de Grèce, tout honteux, sexcusa de sa paressc. Mais elle luinbsp;dit en riant: Certes, mon parfait ami, si vousaviezia puce en loreille, commenbsp;jelai, le lit ne vous serait pas aussinbsp;agréable quil vous parait 1ètre.nbsp;llabillez-vous, et après, sil vousnbsp;plait, nous monterons cheval. Mesnbsp;geatilshommes nous attendent... Lor.s, le chevaher de lArdente Epée shabilla, sarma et la suivit. Deux heures après, ils étaient en route. Ils cbeminèreut tant et si bien, quils arrivèrent au lieu oü la princesse Niquée était en sa gloire :nbsp;Amadis tristo,, Liberna joyeuse. Cette dernière, après sêtre paree des plus riches accoutrements quelle eüt, sapprocba de la portenbsp;embrasée du palais oü étaient renl'crtnés la princesse de ïhèbes, son frère, et les dames et demoiselles que vous savoz. Amadis, qui la tenait par la main, sarréta court au moment oü elle allait passer outre. II sarrêta, non saus cause, car il lui semblait étre devaiit une fournaise pleine de métal en fusion, ou devant la bouche horrible du mout Gi-bel, oü lon entend tant de cris piteux et épouvan-l aides. Lc fils dOiiolorie, devant cette fournaise, devint aussitót froid comme glace. La reine, au contraire, Ie vint baiser tendre ment sur la bouche, en lui disant: |
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BUZANDO-LE-NAIN. 29 je ressens pour vous... Par ainsi, je vous prie, Et, baissant la tête, clle entra en la fournaise, Mon doux ami, jespcrc que vous aurez pré-senlement uii téinoignage certain de lamour que aussitót que vous me verrez entrée, de me suivre, afin quo nous puissions ensemble jouir de la gloirenbsp;qui est réservée ii ceux.qui aiment loyalement... en murmurant O Vénusl déesse glorieusel vous qui con-naissez mon coeur, donnez-moi 1effort de parfaire ce que jai enlrepris avec tant de loyautél... A ce moment, Amadis de Grèce la perdit de vue, et, pendant quelle marchait, tranquille comme aunbsp;séjour des bieiiheureux, vers la salie oü était lanbsp;pnncesse de Thèbes. il se mit amp; se lamenter, es-sayant, mais en vain, de la suivre. Ah! pauvre Amadis! miirraura-t-il. Pauvre et chélif! Qunst devenu Teffort de ton courage,nbsp;puisque tu sais si prés de toi la cbose du mondenbsp;qui taime Ie plus et que tu noses faire cequa faitnbsp;une simple femme, craignant plus pour ta peaunbsp;que pour ta renornmée 1... Ah 1 Niquée, parangonnbsp;de beauté! cornme vous aurez raison désorraais denbsp;ne plus aimer ni estimcr celui qui, en face dunnbsp;maigre péril, consent amp; perdre la divine faveur quinbsp;est vótre 1... Et cependant, ce feu magique, quenbsp;jai la devaiitles yeux, ne peut pas être plus ardentnbsp;que celui qui me brüle Ie coeur en songeant anbsp;vous 1... CHAPITRE XXXComment, la reine Liberna élant enlréc dans la fournaise, Croyanl y élre suivie par Ie chevalier quelle aimait, lesnbsp;femmes de cctte princesse firent dainers reproches ünbsp;Amadis de Grèce sur sa couardise, et comment Amadisnbsp;de Grèce y répondit. usquè la nuit close, Amadis de Grèce resia dans cette situation desprit,nbsp;voulant entrer dans la fournaise etnbsp;riosant pas, songeant a Niquée, puisnbsp;a Lucidle, puis a la reine Liberna, etnbsp;se faisarit des reproches de toutesnbsp;sorles. Quant h Liberna, ces reproches avaient pour objet laffection quellenbsp;lui avait moutrée ellindifference qu'ilnbsp;témoignait en eet instant pour sonnbsp;sort. Quant a Niquée, ces reproches avaient pour objet la passion quil senbsp;sentail pour olie et qu'elle se sentaitnbsp;pour lui, double affliction quil étaitnbsp;indigne de concevoir et dmspirer,nbsp;par son hésitalion. Quant tl Lucelle, il se rappelait la-voir vue apparaitre, la nuit précé-denle, dans son sornmeil,etles amcres paroles quelle lui avait dites au sujetnbsp;de sa déloyauté damour lui causaientnbsp;a cette heure un insurmonlable eifroi. La nuit done étant venue et la four-naiso cfintinuant a brüler, les dames qui avaient accompagné la reine Li |
berna commencèrent amp; prendre inquiétude, ne Ia voyant pas ressortir de ce palais embrasé. Lune delles, même, ne pouvant plus se conte-nir cn avisant Ie chevalier morne et mélancolique au milieu delles, lui cria avec amertume : Ah I chevalier Sans-Rcpos, vous ne méritez guère, présenteraent, ce titre que lon vous anbsp;octroyé je ne sais trop pourquoi, car vous voilSinbsp;immobile comme une soliveau, et plus femmelettenbsp;que les plus femmelettes dentre nous... Ne rou-gissez-vous pas, chevalier, de votre oisiveté, ennbsp;présence du péril que court en ce moment madame notre reine, qui est peut-être morte et brü-lée, hélas! Le fils d'Onolorie, toujours plongé dans son abime de méddation, ne répondit rien é ce repro-che de couardise qui lui était si directement fait,nbsp;et qui, fi une toute autre heure, leüt fouetté jus-quau sang, ou plutót quil neüt pas mérité. La dame qui avait pris la parole, irritée de ce silence obsliné et de cette immobilite é ialementnbsp;obstiiiée, sapprocha plus prés encore du chevalier, et, ie secouant par le bras, elle lui dit : Etes-vous done endormi, discourtois chevalier, OU failes-vous semblant de ne pas menteu-dre?...Quoi!Jevouscrieque madame la reine, qui a tant fait pour vous, puisquelle vous a offert sonnbsp;tróne, sa main et son coeur, est peut-être en trainnbsp;de brüler, pour avoir eu 1 imprudence de tenternbsp;une épreuve toute en votre faveur, et vous restez lü,nbsp;les bras croisés, le nez en lerre, affolé de rèvasse-ries iocroyables 1... Ah! chevalier, ce ncst pasnbsp;vous qui avez tué Abernis : cest quelquun dau-tre, qui avait emprunté ce jour-lti votre heaumenbsp;et votre cotte de mailles 1... Pour vous, vous sem-blez digne dendosser une robe de vieille et nonnbsp;une arrnure de chevalier 1... Ces injures émurentle fils dOnolorie; il fit un pas en avant, comme pour se précipiter dans lanbsp;fournaise. Ah 1 nous retrouvons notre chevalier 1 sécriè-rent les femmes de la reine. Mais leur joie fut de courte durée. Le pas quA-madis de Grèce avait fait en avant, il le refit en ar-rière, de fagon k se retrouver ü la même place quauparavant. . Nonl nonl sécrièrent-elles avec mépris. Nous ne nous étions pas trompées tout a lheure !nbsp;Ce nest pas 1.^ le chevalier qui a défait Abernis etnbsp;les ennemis de madame notre reine!... Amadis de Grèce, tournant alors vers elles un regard oü il y avait plus de douleur que de colére,nbsp;leur répondit: nbsp;nbsp;nbsp;Vos outrages sont immérités, quoique justesnbsp;en apparence... ,Ie suis toujours le chevalier quenbsp;vous avez vu comballre saus peur les ennemis denbsp;la reine Liberna... Jai des prouesses passées quinbsp;répondent de mes prouesses avenir... Mais, pré-sentement, je ne puis faire ce que vous voulez quenbsp;je fasse... nbsp;nbsp;nbsp;Et pourquoi done cela ?... nbsp;nbsp;nbsp;Paree que cest impossible. nbsp;nbsp;nbsp;Impossible I Cest uu homme qui ose répon-dre cela, lorsquil sagit de sauver une femme quinbsp;brüle, et surtout une femme qui laime !... nbsp;nbsp;nbsp;Cest impossible! vousdis-je... Ge nest pas |
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par lacheté que je ne fais pas la tentative a laquelle vous me conviez... La lacheté mest aussi inconnuenbsp;que la peur.... Seuleinent, je ne sens pas assez lanbsp;loyauté demon amour... Et celte fournaise a pournbsp;but déprouver les loyaux amants... Je ne suis pasnbsp;digne de lépreuvel... Amadis de Grèce se tut, et les femmes se turent aussi, par pitié pour son élat, quelles commen-qaient enfin é comprendre. Cette maigre excuse acceptée, Ie chevalier passa la nuit au milieu de ces femmes désolées. CIIAPITRE XXXI Comment, Ie lendemain, des gens de la cité ayanl cxpiiqué au chevalier Sans-Rei)0.s et aux femmes de la reine ennbsp;quoi consistait la gloire de Niquée, on se sépara, rassurénbsp;sur Ie sort de Liberna. e lendemain, au point du jour, les choscs se retrouvèrent dans la mêmenbsp;situation que la veillo. Amadis de Grèce était loujours abimé dans ses apres méditations,nbsp;entendant toujours au dedans de luinbsp;la voix de ces reproches, qui Ie poi-gnait douloureusement. Les femmes de la reine étaient toujours affligées devantla fournaisenbsp;quavait si courageusement traverséenbsp;Liberna, mais doü elle nétait pas revenue, ce qui mil bien-tót Ie comble a leur dés-espoir... Ahl madame la reine 1 madame la reine!nbsp;sécrièrent-elles. Vous êtes morte!. .nbsp;Vous êtes brüléel... Nous ne vousnbsp;reverrons plus jamais 1... Ah 1 bonnenbsp;dame, pourquoi avez-vous donenbsp;tenté cette épreilve maudite?... Pourquoi surtoutnbsp;Tavez-vous lentée en faveur dun chevalier quinbsp;na pas eu Ie courage de vous accompagner, quandnbsp;vous Ie croyiez sur vos pas, comme cétait son devoir dyêtrel... Ahl bonne madame, nous ne nousnbsp;reverrons plus 1... Elles en étaient Ik de leur désolation, lorsqüe survinrent des amp;ens de la cité, attirés la par la cu-riosité, par Ie uésir de savoir si lépreuve tentéenbsp;par la reine Liberna avail réussi k son avantage. Quavez-vous done ? demanda Tun d'eux aux femmes qui étaient Ik. Pourquoi vous lamcntez-vous comme vous faites présentement? Vous est-ilnbsp;done arrivé quelque terrible malheur?... Pp malheur bien terrible, en effetlUn malheur irréparabVe 1... rèpondirent-elles. |
nbsp;nbsp;nbsp;Lequel?... Le peut-on connaitre, pour ynbsp;porter remède sil est possible? nbsp;nbsp;nbsp;Gest impossible!... nbsp;nbsp;nbsp;Mais encore?... nbsp;nbsp;nbsp;Notre bonne reine est morte! nbsp;nbsp;nbsp;Morte?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, brülée vive, la pauvre chère kme, pournbsp;avoir eu 1imprudence de sengager dans cettenbsp;fournaise horrible, dont laspect fait frissonner, knbsp;la distance oil nous en sommes 1... nbsp;nbsp;nbsp;Nest-ce done que cela qui vous altriste ? de-mandèrent les nouveaux-venus en riant. nbsp;nbsp;nbsp;Que cela?... Nest-ce done pas assez?... nbsp;nbsp;nbsp;Ce nest rien 1... nbsp;nbsp;nbsp;Rien?... Rien, vous dis-je! Et vous vous dolentez Ik au lieu de vous réjouir... nbsp;nbsp;nbsp;De nous réjour?... nbsp;nbsp;nbsp;Sans doute, puisque celle que vous pleureznbsp;a cette heure comme brülce vive jouit de toute lanbsp;beatitude des dieux, ainsi que ceux que leurnbsp;loyauté a admis a lhonneur de contempler lanbsp;gloire do Niquée... nbsp;nbsp;nbsp;Que nous dites-vous la? nbsp;nbsp;nbsp;La vérité pure. nbsp;nbsp;nbsp;Mais elle ne ressort pas 1... nbsp;nbsp;nbsp;Elle ne doit pas ressortir, paree que 1é-preuvre a réussi, et que cest une loyale reine... nbsp;nbsp;nbsp;Si lépreuve navait pas réussi?... nbsp;nbsp;nbsp;Elle eüt été rejetée incontinent en dehors, aunbsp;lieu dentrer danslintérieur du palais... Ne saviez-vous done pas cela? nbsp;nbsp;nbsp;Nous lignorions... Mais vous-mêmes, ennbsp;êtes-vous bien sürs?... Comme tous ceux qui savent en quoi consiste la gloire de Niquée. Ainsi, notre bonne reine nest pas morte ? nbsp;nbsp;nbsp;Elle est trés vivante, au contraire. nbsp;nbsp;nbsp;Et nous la reverrons ?... nbsp;nbsp;nbsp;Gest probable. nbsp;nbsp;nbsp;Ah I quel poids vous venez de nous óter denbsp;dessus le cceurl... Comme vousavez su changernbsp;notre tristesse en joiel... Les femmes de la reine parlaient encore, que déja les geus de la cité ne les entendaient plus,nbsp;car ils avaient repris le chemin par oü ils étaientnbsp;venus. Amadis de Grèce respira, heureux dapprendre quil ne pouvait être arrivé rien de fkcheux a lanbsp;princesse qui avail eu tant de bontés pour lui.nbsp;Puis il se demanda si, k son tour, il n alluit pasnbsp;enfin tenter laventure qui lui avail si bien réussi,nbsp;k elle. Mais les raisons de la veille subsistaientnbsp;toujours; son irrésolution était la même pour lesnbsp;mêmes motifs. Lors done, il se décida a déloger et k prendre congé des femmes de la reine. Mais il le fit avecnbsp;une mélancolie poignante qui lui dura pendant unnbsp;assez long temps, car, pendant un long temps, onnbsp;ne le surprit pas ö sourire. II chemina, chemina tant et tant, que, liuMe-ment, il arriva k Jérusalera, oü il eut nouvelles dun personnage tel quil le demandait. Nous allons le laisser cherainer k son aise ct retourner k la princesse Abra. |
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GHAPIÏRE XXXI] Comment, au milieu des noces dOnolorie et de Gricilerie, parut une demoiselle en deuil, chargéo dunc lettre de lanbsp;princessc Abra pour Lisvart. La princesse Abra avait regagné Babyloiie sur Ia carrique que comraandait Macartes, frère du roinbsp;dEgypte, et, une fois arrivóe, avait fait son frèrenbsp;Zaïr les funérailles dignes delle et de lui. Abra aimait beaucoup son frère, si bien fait pour être aimé, dailleurs, a cause des perfectionsnbsp;qui étaient en lui. Et, navait éte sa passion désor-doniiée pour ia belle princesse de Trébisonde, ilnbsp;eüt mérité lestime et Fadmiration de tous par sonnbsp;courage, ses hautes prouesses el sa haute cheva-lerie. Abra Ie regrelta done, et sa doulcur futsincère. Puiö, en se rappelant Ia cause de cette douleur,nbsp;cest-a-dire Iauteur de la mort de sou frère, ellenbsp;avait senti son amour se tourner en haine, sounbsp;ntiel se changer en fiel a Pendroit de Lisvart denbsp;Grèce. Elle avait résolu de se venger! Aussi, un jour, pendant quo toute la cour du vieil empereur de Trébisonde était en joie et ennbsp;gaité, par suite des noces de Lisvart avec Onolo-rie et de Périon avec Gricilerie, une demoiselle ennbsp;deuil se présenta. Gétait Lydia, la confidente de la princese Abra. Elle savanga, grave et triste, et dit: nbsp;nbsp;nbsp;Le seigneur Lisvart de Grèce est-il céans?... Lheureux époux dOnolorie vint è la rencontre de Lydia. nbsp;nbsp;nbsp;Gest moi qui suis Lisvart, répondit-il. nbsp;nbsp;nbsp;Jaurais dü vous reconnaitre, en effet, aunbsp;portrait oue ma fait de vous madame Abra, mur-niura la uemoiselle. Et, tout aussitót, elle remit au chevalier de la ^raie Groix un parcherniu quil serapressa de dé-plier et qui conlenait ce qui suit: « Moi, Abra, impératrice de Babylone, te fais savoir a toi, prince et chevalier Lisvart, les raisonsnbsp;de haine que jai centre toi. « Je taimais dune amour i)rofonde comrae la nier, immense comme Iinfini. Je iie voyais que toinbsp;dans le monde. ïu étais le pole aimanté de mesnbsp;Pensées et de mes désirs. Tu étais ma foi, monnbsp;nspérance, ma religion, rnon Dieul Je teusse sa-'^rifié mille vies si je les avais eues et si lu lesnbsp;?vais exigées! Je teusse sacrilié plus encore, carnbsp;i eusse fait volontiers 1abandon de mon proprenbsp;honneur en te faisant 1abandon dc mon corps!nbsp;^ourquoi non? Navais-tu pas déjii mon cceur?... |
« Eh bien 1 comment mas-tu récompensée de cette immolation que je tavais faite de tout monnbsp;être ? Gomment as-tu reconnu la bonté et la faveurnbsp;que je te témoignais? De quel loyer as-tu payénbsp;mon amour sans hornes, mon dévouement sansnbsp;liniites? Je nose y songer, A cette heure, sausnbsp;frissonner dhorreur et decolère 1 Tumas trompée,nbsp;en le prometlant a moi quand tu étais a une autre!nbsp;Tu as fait plus encore, comme sil était possiblenbsp;de commettre une action plus criminelle que tanbsp;déloyautél Tu as fait plus : tu as été le meurtriernbsp;du soudan de Babylone, mon frère 1 « VoilA des griefs qui ne soublient pas, Lisvart! Tot OU tard, les dieux vengent les femmes outra-gées et punissent les meurtriers. Je ne peux riennbsp;a cette heure contre toi. Mais le ciel se chargeranbsp;de ma vengeance. Tu seras frappé deux fois, pournbsp;le double crime que tu as coramis. Si tu es beu-reux aujourdhui, héte-toi de jouir pour proliterdenbsp;ton reste. Aujourdhui tappartient encore; domain, tu appartiendras a ma vengeance!... « Abra. » Ge message, lu A haute voix par Lisvart, émut toule lassistance, et, bien que les raisons de hainenbsp;de la soeur de Zaïr fussent illégitimes, on ne Iennbsp;plaignit pas moins detre ainsi condamnée a unnbsp;double deuil et A un double veuvage. Puis on chercha des yeux Lydia, pour la charger dexprimer a la princesse Abra la part quo Ton prenait a son infortune. Lydia avait disparu. CIIAPITBE XXXIII Comment, quinze jours aprfts )a visite de Lydia, parut la reine des Sarmates, ambassadrice de la reine du montnbsp;Caucase. ette visite de Lydia et cette lettre de la princesse Abra avaient cunbsp;^un écho douloureux dans 1amenbsp;teiidre du chevalier de la Vraienbsp;Groix. 11 navait pu répondre anbsp;lamour de cette malheureuse princesse, puisquil sétait donné anbsp;Onolorie; mais il rogrettait le plusnbsp;sincèrement du monde de 1avoir af-fligée etendolorie A ce point. II regret-tait surtout, maiutenant quil étaitnbsp;marié A sa mie et quil ne se souvenaitnbsp;plus des obstacles qui avaient été ap-portés a ce mariage, ni des retarde-ments qui avaient eu lieu par le fait de celui-ci ounbsp;de celui-la; il regrettait surtout maiateuant davoir |
32 BIBLIOTHEQUE BLEUE.
32 BIBLIOTHEQUE BLEUE. La reine des Sarmates regarda Lisvart avec at lué Ie soudan de Babyloiie, et, pour beaucoup, il 1eüt souhailé vivaiit. Non pas que les menaces de la princesse Abra Teffrayassent beaucoup; car, outre quil nétaitnbsp;guère accessible a la crainte, il savait quil avaitnbsp;loyalement agi en cette occurrence et quil avaitnbsp;défait Zaïr comme Zaïr aurait pu Ie défaire. Maisnbsp;eiifin, sa félicité présente ctait un peu troublée parnbsp;Ie malheur dune créature qui lui voulait du bieu,nbsp;malheur dont il était la cause involontaire. Les choses en étaient la, et il y avait quinze jours que Lydia, lambassadrice dAbra, avait apporlénbsp;son message, lorsquun matiii on vit arriver a lanbsp;cour du vieil empereur de Trébisonde une damenbsp;de grande beauté, richement accoutrée, accompa-gnée de douze jeunes tilles trés belles aussi. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit cette inconnue en sadressant, h lem-pereur de Trebisonde, je suis la reine des Sarma-tes, et je viens, au nom de la reine du mont Gau-case, mon amie, présenter un cartel a un chevalier de votre cour. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répondit courtoisement Ie vieuxnbsp;prince, soyez la bienvenue céans. Une aussi bellenbsp;reine que vous l'êtes ne peut venir a ma cour dansnbsp;de mauvaises intentions, et Ie cartel que vousnbsp;mannoncez ne peut être quun cartel amoureux.nbsp;Heureux sera Ie chevalier choisi par la reine dunbsp;Gaucase, si elle vous ressemblel... nbsp;nbsp;nbsp;Elle est dune merveilleuse beauté, Sire, ré-pliqua la reine des Sarmates, et il ny a dautrenbsp;cornparaison è faire entre elle et moi queutre Ienbsp;soleil et Ia lune!... nbsp;nbsp;nbsp;Alors, ma dame, dites-moi done vitement Ienbsp;nom du chevalier quelle a désigné pour léprou-ver, alin que je Ie félicité de son aubaine. nbsp;nbsp;nbsp;Ne vous hfttez pas trop, Sire, dit la reine,nbsp;car ce chevalier sappelle Lisvart. A ce nom, la princesse Onolorie tressaillit, et la bonne Gradasilée sentit son coeur se serrer, commenbsp;k l'approche dun malheur. Lsvart se présenta. nbsp;nbsp;nbsp;Ma dame, dit-il h la reine, je suis celui quenbsp;vous cherchez céans. Vous plait-il quelque chosenbsp;de moi ? tention ; puis, quand elle l eut bien regardé, elle répo.idit; nbsp;nbsp;nbsp;Gertes, chevalier, les dieux ne vous ont pasnbsp;voulu douer en vain dune si parfaile beauté; ellenbsp;démon re éloquemment que de grandes entrepri-ses doivent étre mises k fin par vous. Par ainsi,nbsp;vous ne vous plaindrez pas de celle qui scffre au-jourdhui k vous, et par laquelle vous éprouvereznbsp;si Ia Fortune vous sera aussi favorable quelle vousnbsp;la été jusquè présent... Lors. tirant une lettre de son sein, elle ajouta : nbsp;nbsp;nbsp;Tenez, seigneur; et peut-être que ce que lesnbsp;monstres, les géants et les plus vaillants chevaliersnbsp;nont pu mettre en vous, cest-a dire la peur, cn-trera en votre 4me a cette heure en lisant ce cartel. Lisez 1... Lisvart prit Ie parchemin quelle lui tendait, en fompii Ie scel et lut: |
« Zahara, reine du mont Gaucase, dame detoute tiyoerie, victorieuse et subjugatrice des grandesnbsp;provinces des Sarmates, des Hyreaniens et des Mal-sagètes, atoi Lisvart, héritier des deux souverainsnbsp;empires de Grèce et de Trébisonde, salut. « La renommee du soudan Zaïr ma fait venir de mes pays en sa grande cilé de Babylone, espé-rant Ie rendre possesseur de mes royaumes et denbsp;moi-même tout ensemble. Lk, jai appris que vousnbsp;aviez été son meurtrier et que vous maviez ainsinbsp;rendue veuve de mari, car nul autre que lui nenbsp;pouvait me convenir, etnotre manage k tous deuxnbsp;se fut consommé si vous ny aviez mis empêche-rnent par Ie meurtre que vous avez fait de Zaïr. « Par ainsi, désireuse de venger la mort du seul homme qui fut digne de moi, je madresse k toi,nbsp;son meurtrier, et te défie avec les armes que tunbsp;voudras choisir, devant Ie palais du puissant empereur de Trébisonde. « Et, afm que tu ne te fondes pas, pour me refuser, sur ma qualité de femme, je tavise que la coutume des pays sarmates ma mise en possessionnbsp;de chevalerie et de nom de chevalier. Ensorte quenbsp;la victoire que tu obtiendras sur moi, si tu 1obtiens,nbsp;sera dautant plus grande et méritoire que jai jus-quici vaincu maints preux aussi vaillants que toi,nbsp;lesquels ont aprement éprouvé Ia force de monnbsp;bras. Passent les dieux que ma fortune continue ennbsp;cette occurrence et que je puisse, en vengeantnbsp;Zaïr, éleindre les effels cruels de ta beauté et denbsp;ton regard, qui sait conquérir, k ce quon prétend,nbsp;toutes les haules dames et demoiselles qui ont Ienbsp;malheur de te voir 1 Zaiiaua. Après avoir achevé la lecture de ce cartel, Lisvart tourna la lête vers Gradasilée, et, Ia regardant avec un sourire, il lui dit: II me semble, ma grande amie, que ceci sa-dresse plus k vous quk nul autre; car vous, étant femme comme vous êles, vous devez satisfaire knbsp;femme telle quest cette vertueuse princesse dunbsp;mont Gaucase... nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit doucement Ia bonne Gra-dasilce, je nai point k me mêler daffaires darmesnbsp;et de combats, k moins que ce ne soit pour vousnbsp;défendre... Toutefois, si vous trouvez bon que jenbsp;vous dise mon avis, et que je me prononce sur lesnbsp;armes que vous devez choisir pöur combaltre lanbsp;reine Zahara, il me semble quil ne vous en fautnbsp;pas dautre que votre merveilleuse beauté, qui seranbsp;plus que suüisante pour dompler la sienne, bieunbsp;quelle en soit pourvue elle-même, k ce que j'ainbsp;ouï dire, autant et plus que princesse de lAsie..-Mais quoi?... En la bataille oii je, nai pu résister,nbsp;hélasl une autre y fe,ra trés mal ses besognes!... Gradasilée avait dit cela de si bonne grace, quo chacun se prit k sourire. Puis Lisvart reprit son discours et répondit k 1envoyée de la reine du Gaucase : nbsp;nbsp;nbsp;jaccepte Ie combat, mais nou Ie choix desnbsp;arrnes. Quant au liim et k la süreté du camp, Sanbsp;Majesté 1imipcreur laccorde telle que votre damenbsp;Ie requiert. La reine des Sarmates salua et se retira avec sa suite, sans faire un plus long séjour k Trébisonde- |
BUZANDO-LE-NAIN. 33
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CHAPITRE XXXIV Comment Amadis de Grèce, poursuivant sa quête du pauvre nainBuzando, tinitpar avoir de ses nouvelles. ant chemina Amadis de Grèce depuis quil eut laissé les demoiselles de la reine Liberna, qudnbsp;traversa Ie royaume de Palestinenbsp;et arriva jusqnè Antioche, sansnbsp;I avoir nouvelle de celui eii quêtenbsp;duquel il était. Gependant, un matin, il ren-J contra un jouvenceau auquel il donna Ie bonjour et qui lui répon-dit avec la même courtoisie. Ami, lui demanda Amadis, ne )me sauriez-vous indiquer par ici Ienbsp;logis de quelque devin ou magiciennbsp;qui me put renseigner sur quelquenbsp;affaire qui me tient è coeur. nbsp;nbsp;nbsp;Véritableraent, répondit Ie jouvenceau, jenbsp;suis dans la même peine et dans la même quêtenbsp;(jue vous-même; tellement que, pour trouvernbsp;1 homme précieux que vous cherchez, jai quasinbsp;chevauché ê travers tout lempire de Babylone etnbsp;autres regions, et que je nai jamais pu en trouvernbsp;lombre dmn seul!... nbsp;nbsp;nbsp;Et quavez-vous affaire ?t lui, sil vous plait? nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, je vais vous Ie dire. Je suis aunbsp;trés puissant roi de Lica, qüon appelle Mnuton,nbsp;Ie meilleur et Ie plus adroit aux armes, que je sa-che. Par malheur, il a rencontré un nain qui,nbsp;comme je Ie crois, sera la cause de sa mort pro-chainel... nbsp;nbsp;nbsp;Un nain ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, sire chevalier, un misérable nain por-teur dun tableau oü sont peintes des beautés hnbsp;huiles autres pareilles!... nbsp;nbsp;nbsp;Gest Buzando 1 sccria Amadis. Gest Buzando, en effet, quil se nomme.,, Le connaissez-vous done? Jen ai entendu parler, ainsi que de ses portraits, répondit Amadis. . Maudit nain 1 Maudits portraits! sécria le jouvenceau. Et, saluant gracieusement, il prit aussitót congé et disparut avant que le chevalier eüt son»é h luinbsp;demander daulres renseignements. ° Mais il en avait un, et il crut quil lui suffisait. Lors done, il sembarqua au plus prochain port, 6t fit prendre Si soa vaisseau la route de lile denbsp;tuca. ^ Quelque temps après, le vent étant favorable, e navire aborda assez prés dun rocher sur lequei |
était construit le chêteau oü résidait le plus com-munément le roi Mouton. Amadis de Grèce sarma et sauta hors du navire en commandant aux mariniers de lattendre, pareenbsp;quil comptait revenir bientót vers eux. Puis il commeiiga lascension du rocher. Dans son chemin, il rencontra un vilain condui-sant deux raulets chargés deau. II Iarrêta en lui disant: Viens qa, vilain 1 Le roi Mouton est-il céans? Sire chevalier, répondit le vilain, le roi est parti depuis trois jours pour aller éprouver la gloirenbsp;de Niquée. Et, dis-raoi, lami, quest devenu le nain qui était avec lui?... Sire chevalier, répliqua le vilain, le roi Mouton, é son départ, a recommandé quon jetat ce nain dans un cul-de-basse-fosse, doü on ne le reü-rera pas avant que le roi nait joui de la vue de lanbsp;princesse Niquée. Sur ce, le manant recommanda Amadis è Dien et reprit son chemin avec ses deux mulcts. CHAPITRE XXXV Comment Amadis de Grèce, nne fois dans le chèteau de Lica, eut affaire è un chevalier, puis è des hallebardiers,nbsp;, ¦. puis k un géanl, puis k un monstre effroyable. ^jendant quAmadis de Grèce ^ijlcontinuait son ascension, etnbsp;quil approchait de son but,nbsp;le son du cor résonna. Gétait le veilleiir du chê- _ nbsp;nbsp;nbsp;____teau qui avertissait è linté- (7: nbsp;nbsp;nbsp;r ^ rieur de larrivée dun in- amp; connu. Aussitöt parut un grand chevalier , armé de pied en cap, qui, darrivée,nbsp;^ commanda au fils dOnolorie de le sui-vre. Je te servirai de fourrier, ajouta-t-il, ainsi que jai fait è maints autres meilleurs quetoi; car nulnbsp;napproche de cette forteresse ennbsp;léquipage oü tu es, sans endurernbsp;pour Ie reste de sa vie prison pire que la mort... nbsp;nbsp;nbsp;Par mon chef, gros lourdaud, répondit le chevalier de lArdenteEpée, ce seraitbien alors centrenbsp;mon opinion et mon désir è rooi, qui suis venunbsp;céans pour délivrer ceux qui y sont injustementnbsp;dètenus et te mettre ea leur pla^ 1... En es-tu lè? dit le grand chevalier. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, certeslnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ Tu vas voir, alors, ce qu il t en cuira pour cette imprudence 1... Et, baissant sa lance, il fondit sur Amadis, qui. ge Série. 3 |
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sattendant k lattaque, avait la riposte prête. Le gardieii du chéleau cessa de faire larrogant pournbsp;soccuperderaniasserseseiitraillesqui senfuyaientnbsp;coupées par le fer de son adversaire. On nen [en-tendit plus parler depuis. Amadis poursuivit sa pointe et sen vint au pied même de Ia muraille, oü il attacha son cheval. Puisnbsp;il voülut entrer. Au même moment, surgirent dix hallebardiers, qui le chargèrent avec impétuosité. II avait chatié lhomme darmes; il apprit de la même fagon d ces gens de pied k tourner court,nbsp;car, sur dix, cinq perdirent la vie, et le reste se ré-fugia honteusement sous un taillis, oii Amadis nenbsp;songea pas è lespoursuivre. ïrouvant la porte ou-verte, abandonnée par eux, il passa outre jusquênbsp;uae basse-cour, aux galeries de laquelle il avisanbsp;un géantdésarmé. nbsp;nbsp;nbsp;Que viens-tu cbercber céans ? demanda cenbsp;colosse. La mort, sans doute ? nbsp;nbsp;nbsp;La mort ou la gloire, répondit tranquillementnbsp;Amadis de Grêce. Lune te sera accordée, et ce nest pas celle que tu espèresl Quen sais-tu? Ge que ma appris Fexperience. Et que ta appris lexpérience ? Tous les téniéraires qui ont tenté ce que tu tentes aujourdbui ont été victimés corame tu lenbsp;seras certainement tout ti 1beure. nbsp;nbsp;nbsp;Eux, ce nest pas moil nbsp;nbsp;nbsp;Toi, ce sera eux. Je ne le crois pas. Mais trêve k ces inutiles propos 1 Veux-tu me donner des nouvelles duiienbsp;creature k laquelle je mintéresse, et que toi ounbsp;ton maitre vous retenez iujustement dans cettenbsp;forteresse? nbsp;nbsp;nbsp;Et cette intéressante créature se nomme? Buzando. Buzando-le-Nain ?... Buzando-le-Nain, oui. II est en train de pourrir dans uncacbot, seule demeure digne de lui. Gest le logis que je te destine, et dont tu fe-ras Fornement naturel, bien plus que ce pauvre ötre qui na fait de mal a personne... nbsp;nbsp;nbsp;Gest ce que nous verrons 1 nbsp;nbsp;nbsp;Tu temportes, colosse? tu as tort, car la co-lère est mauvaise conseillère... Si tu veux mindi-quer un rnoyen demonter jusqiid toi, je te le prou-verai dune efficace mauière et téviterai ainsi lanbsp;peine de descendre jusqua moi. Gela te con-vient-il? nbsp;nbsp;nbsp;A merveille 1 répondit le géant en ricanant. nbsp;nbsp;nbsp;Eb bien 1 done ? nbsp;nbsp;nbsp;Vois-tu, a ta droile, cette porte de fer solidenbsp;comme une armure? Je la vois. nbsp;nbsp;nbsp;Ouvre-la 1 nbsp;nbsp;nbsp;Et la clef?... La voici 1 Et le géant, se penchant en dehors de la galerie sur laquelle il se trouvait, jeta dans Ia cour uuenbsp;et anbsp;nbsp;nbsp;nbsp;cbevalier Sans-Répos ramassa fgr. inettre dans la serrure de la porte de |
Au même instant, et pendant que le ricanement du géant se faisait plus intense, parut sur le seuilnbsp;de cette porte une béte monslrueuse. Gette béte, sans analogue parmi les autres ani-maux, était de la grandeur dun cbeval. Elle avait une téte de tigre, et, dans sa mêcboire béaiite,nbsp;étincelaient deux défenses divoire de la grosseurnbsp;et de la longueur dune trompe délépbant. Ellenbsp;ressemblait, pourle reste, è un léopard, fors quellenbsp;était blancbe, et portalt serres etpieds de griffon,nbsp;mouebetés par endroits ainsi que la queue dunenbsp;bermine. Le tils dOuolorie recula, mais pour se préparer ê la défense. Le monstre nattendit pas quil fut pret : il se précipita sur lui avec une impétuosité sans égale,nbsp;et, dun revers de sa puissante et cruelle griffe, ilnbsp;lui arracha son écu du cou. Puis, lécu arraché, ilnbsp;le jeta é terre et le décbira en morceaux commenbsp;un enfant ferait dune feuille darbre. Le fils dOnolorie, ainsi désarmé, se trouvait plus quauparavant k la merci des coups de ce redou-table eiinemi. Toutefois, malgré ce péril, oü tontnbsp;aulre que lui eüt senti son cceur défaillir, il repritnbsp;bon courage et sescrima courageusement destocnbsp;et de taille; tellement, que bientöt, en dépit desesnbsp;volles et de ses contre-voltes, le griffon fut atteintnbsp;en pleins jarrets de derrière, et que Fune denbsp;ses jambes le quitta, lautre jambe ayant envie dennbsp;faire autant. Le monstre sentit redoubler sa fureur. II fit un saut formidable, empoigna Amadis par 1uue desnbsp;tdssettes de son baubert et le froissa avec violence. Mais Amadis ne se découragea pas. 11 conserva son sang-froid et fit jouer son épée dans toutes b'snbsp;directions; si bien que le monstre, perdant sonnbsp;sang ü flots, se rejela en arrière sur le sol, de fa-Qon ü faire croire quil était mort- Le géant, qui avait contemplé avec intérêt ce combat du haut de sa galerie, voyant 1issue quilnbsp;prenait, jugea ü propos dintervenir. 11 descendit rapidement. En entendant ses pas pesants retentir sur les marebes de pierre de 1escalier, Amadis de Grèccnbsp;se remit sur la défensive et du premier coupnbsp;quil porta au colosse il lui entama rudement lanbsp;peau. Mais ce maudit géant avait la vie dure. II leva le coutelas quil avait au poing, et cria: Ab! j aillard, pour avoir éebappé au monstre qui gardait cette porte, il faut que tu sois un dia-ble denferl... Tu mourras doncdiablement, puis-que tu es diablel... Et ce disant, il recula un peu pour donner plus de force au coup quil allait asséaer. Malbeureusement pour lui, le monstre nétait pas tout-amp;-fait mort, et comme il venait, sans ynbsp;prendre garde, de marcher dessus, ce fantastiquenbsp;animal se redressa eu sifflantdune horrible faqon,nbsp;et, dune seule griffade, lui arracha Fépaule. Cétait le suprème effort du monstre. II retomba mort, et Ie géant par-dessus lui, mort aussi ; denbsp;fagou que leurs convulsions se mêlèrent et quilsnbsp;profftèrent de leurs derniers moments pour se don-ner mutuellement Ie coup de grêce. |
BUZANÜO-LE-NAIN. 35
BUZANÜO-LE-NAIN. 35 GHAPITRE XXXVI Comment Amadis de Grèce, ayant vaincu Ie monstre et Ie géant, entra dans lintérieur de la Ibrteresse et délivra Ienbsp;pauvre Buzando. après que Ie monstre fut mort, ainsi que Ie géant, Amadis de Grèce passanbsp;¦ outre. II avait k peine fait deux pas dans klintérieur de la forteresse, quil ren-^contra la femme du géant et ses deuxnbsp;fdles, toutes trois éplorées; la premièrenbsp;paree quelle était veuve, les deux au-Ltres paree quelles navaient plus denbsp;père. , nbsp;nbsp;nbsp; Ah! cruel chevalier! disait-elle, 'quavez-vous fait iJi?... \ Mon devoir, probablement, ré-pondit Amadis de Grèce. Mais, malgré votre douleur, que je respecte et h la-quelleje compatiscorarne faire je dois,nbsp;je ne püis oublier Ie but dans lequelnbsp;je suis venu céans. Quel est-il, cruel chevalier? demanda la veuve du géant, la larme k loeil. II y a ici, enfermé avec dautres prisonniers sans doute, un iiain du nom de Buzando. Celui qui a tourné Iesprit de notre bon roi Mouton? Précisément. Eh bien! cruel chevalier, vous navez què suivre cette voute, sur Ie seuil de laquelle vousnbsp;étes, et qui vous conduira... Amadis de Grèce linterrompit. ~ Ge chdteau est plein depiéges de toute sorte, 6t jai quelque droit dêtre déliant... Je ne veuxnbsp;plus retomber entre les griffes de quelque dragonnbsp;OU quelque autre béte raonstrueuse, attendu quenbsp;J ai trop de plaies sur Ie corps, et que je sortiraisnbsp;difficilement victorieux dune nouvelle lutte. Hélasl vous navez plus rien k craindre, sire chevalier, car tons les défenseurs de cette forteresse ont été mis k mal par vous... Gest possible, et, si la chose est vraie, je laen réjouis... Mais, pour plus de süreté, vousnbsp;löe permettrez bien de prendre quelques précau-hons... Par ainsi, veuillez passer devantmoi et menbsp;guider. La veuve du géant et ses deux filles obéirent. i'lles passèrent devant Ie chevalier de 1Ardente |
Epée, lui ouvrirent plusieurs portes, et, finalement, arrivèrent avec lui k un cachot sombre oü elles sar-rêtèrent en disant: Gest ici, seigneur chevalier 1 Ouvrez-moi la porte de cette fosse. Cest une trappe que vous pouvez soulever mieux que nous... Une trappe?... Oui, seigneur chevalier. Alors, Ie malheureux Buzando est dans un trou?... Hélas! oui. Seul? Avec trois compagnons 1 Amadis sempressa de lever la trappe quon lui désignait, et, k travers lohscurité, if cria : Ami Buzando, êtes-vous Ik? Grands dieux! quelle voix humaine et charitable mappelle dans mes ténèbres oü je me croyais enterré?... Cest moi, Ie chevalier de lArdente Epée 1 Est-ce bien possible, dieux sauveurs? Nen doutez pas, mon ami, et venez k la lu-mière du jour. Mais Ie moyen, chevalier, Ie moyen? II ny a pas descalier? Aucunl La géante alla aussitót quérir une échelle, et la glissa dans Ie trou béant laissé par la trappe, ennbsp;prenant les plus grandes précautions pour ne pasnbsp;écraser les malheureux qui se trouvaient au-des-sous. Buzando, alors, put monter, et son premier mouvement, en apercevant la lumière du jour, futnbsp;de se jeter aux genoux dAmadis de Grèce. Puis, se relevant: nbsp;nbsp;nbsp;Je nétais pas seul Ik-dedans, dit-il... Ohé!nbsp;compagnons 1 ajouta-t-il en se penchant sur Ienbsp;trou de la basse-fosse. Bientótapparuront deux chevaliers etunefemme, tous trois si maigres, si hkves, sj exténués par Ienbsp;jeune et les misères, que cétait une pitié k les re-garder. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! seigneur chevalier! murmurèrent-ilsnbsp;en venant tous trois se jeter aux genoux du chevalier et en les embrassant avec leffusion de lanbsp;reconnaissance. |
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GHAPITRE XXXVIl Comment Amadis de Grèce, ayant délivrd Bu-zando-le-Nain et ses trois compagnons, se fit panser ses plaies et ensuile rcmettre la lettrenbsp;de la princesse Niquée. uzando et ses compagnons une fois délivrés, Ie chevalier de lArdente Epde senbsp;fit panser ses plaies parBri-sène, la pauvre dame quinbsp;se tronvaitprisonnière avecnbsp;nain; puis on alia se reposer, après avoir pris les precautionsnbsp;nécessaires, et 1on remit les propos aunbsp;lendemain. Amadis de Grèce fut Ie premier levé, qnoiquil souffrit encore neauconp desnbsp;blessures recues Ia veille dans son combat avec Ie monstre. Buzando, Brisène et les deux chevaliers dormi-rent un peu plus longtemps, è cause de leurs fatigues passées. On ne demeure pas impunément pendant des mois enliers dans un cul-de-basse-fosse, privé d'air, de lumière, de repos, et avecnbsp;des aliments iusuffisants! Le nain, cependant, vint bientót rejoindre Ie chevalier de lArdentc Epée, et, en labordant, ilnbsp;lui renouvela ses sincères actions de grace de lanbsp;veille. p Vous maviez déjk sauvé la vie, seigneur chevalier, lui dit il; cest done la seconde fois que je vous dois l'existence. II nétait pas besoin de cela,nbsp;toulefois, pour augmenter le dévouement que jenbsp;vous porie... As-tu bien dormi, mon ami Buzando? Douze heures daftilée, sire chevalier? Jai fait un rêve charmant: je me voyais librel Aussinbsp;avais-je grandpeur de me réveiller... Et maintenant?... Oh! maintenant que je vous vois, je suis tout-ii-fait rassuré 1 Nous pouvons done deviser è loisir de la princesse de ïhèbes ? Jai toujours la lettre quelle ma remise pour vous, seigneur chevalier, avec son portrait et celuinbsp;des princesses Lucelle et Onorie. La lettre dabord; donne la lettre 1 Buzando lira de sa poitrine le message de la helle Niquée et le remit è Amadis. Voici ce quil contenait: *' Niquée, princesse de Thèbes, dónne salut au chevalier de lArdente Epée, plus valeureux quenbsp;quiconque porta jamais armes. « Ayant done relu la lettre quil ma écrite, et ayant entendu le récit de mon fidéle Buzando, jenbsp;lui fais savoir que mon coeur passionné ne prendranbsp;repos que lorsque mes yeux auront joui de sa pré-sence et recu de lui la gloire de me voir. « Gest pourquoi, afin de vous presser davantage, ó mon seul seigneur et ami! je vous envoie le portrait des plus parfaitement belles dames qui soientnbsp;aujourdhui au monde. Par ainsi, vous pourrez con-naltre si les dieux ont mis en moi quelque avan-tage sur elles, et le bien que ce vous est detrenbsp;aimé comme je vous aime. « Niquée. » Et maintenant, dit Amadis, donne-moi les portraits... Ils ne sont plus en ma possession, seigneur chevalier... Pourquoi cela?... nbsp;nbsp;nbsp;Gest le roi Mouton qui me les a dérobés... Ah 1 le traitre! II faudra bien quil me les restituel... Amadis de Grèce devint pensif, et le nain scloi-gna un instant pour le laisser rêver tont è son aise. Le chevalier de lArdente Epée songea dabord, tout naturellement, k Ia belle Niquée, et, plus quenbsp;jamais, il regretla de navoir pas teiité lentreprisenbsp;oü sétait si courageuseinent engagée la reine Li-berna. Puis il songea amp; la belle princesse de Sicile, k Lucelle, la première pucelle quil eüt aimée, et cenbsp;ressouvenir le fit soupirer. En ce moment enlra Brisène et les deux chevaliers délivrés par lui. Ils venaient tous trois, comme avait flut Buzando, assurer Amadis de leurnbsp;reconnaissance et le prier de la meltre a lépreuve. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit Amadis a Brisène, je vous prendsnbsp;au mot, et veux vous confier une mission délicate. Parlez, sire chevalier, commandez; jobéirai avec joie. Oü faut-il aller pour vous p'aire? A la cour de lcmpereur de Trébisonde, oü doivent être maintenant les rois et les princesnbsp;chréliens qui sétaient ernbarqués pour venger 1in-jure de Lisvart et de Périon. Jirai en Trébisonde, sire chevalier. AmadiS écrivit une lettre; puis, lorsquelle fut écrite, il prit Brisène è part et lui dit : Si le roi Amadis de Gaule est è la cour de Trébisonde, les princes et les princesses de sanbsp;compagnie y seront aussi. Vous vous assurereznbsp;done que la princesse de Sicile en fait partie, etnbsp;vous lui remettrez cette lettre, sil vous plait. II sera fait ainsi que vous le désirez, seigneur chevalier, répoudit Brisène; je membarquerai au-jourdhui raême. |
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BUZANDO-LE-NAIN. 37 GFIAPITRE XXXVIIl Comment arriva la reine Zahara, pour com-baltre Lisvart de Grèce, et du cortége mer-veilleux quelle avait avec elle. Ibra avait voulu accompa-ignerla reine du Gaucase; itnais elle. sarrêla au portnbsp;|de Féline, disant quellenbsp;ttittendraitlA jiisquau journbsp;du cornbat. Et, en efFet,nbsp;ellesy fit dresser une tente.nbsp;Zahara continua sa routenbsp;vers^ Trébisonde, oü elle fut rencontréenbsp;par lempereur, qui, averti de son ar-rivée, venait au clevant delle, avec Ienbsp;due dAlastre, Ie roi Amadis, lempe-reur Esplandian et plusieurs autresnbsp;princes et seigneurs. Devantcettebelle et fiére reine, mar-chaieiit, moutées sur des droniadaires, vingt-quatre pucelles vêtues dun satinnbsp;parfaitement azuré, et toutes ensemble sonnaient,nbsp;les unes de lulhs, les autres de harpes et de vio-lons, avec une harmonie vraiment eéleste. Deux cents jeunes amazones les suivaient, ar-mées k la moresque, sous tuuiques de satin vert, et portaut carquois dorés eii écharpe, et, au poing,nbsp;fare turquois de pur argent. ïoules avaient la têlenbsp;nue; leur seule coiffure élait leurs beaux cheveuxnbsp;dun blond doré, qui flottaient comme autant denbsp;soleils. Deux cents pucelles de Tartarie les suivaient, montées sur de petits cheyaux barbes, et vêtuesnbsp;dun satin cramoisi cantillé dor. Elles portaient,nbsp;selan lusage de Gaspie, pavois et zagayes, Ie ci-meterre et la masse pendant a 1arQon de la selle. Quant é Zahara, elle-même, elle élait plus belle que Ie jour, et porlait un accoutrement lissé dornbsp;et de soie, et tel quon nen avait pas vu de parednbsp;depuis bien longtemps. En outre, elle avait pournbsp;moiiture une licorne blanche comme neige, qui ca-racolait fièrement, comme si elle eiit compris quellenbsp;merveilleuse beauté elle avait I'honneur de supporter. Ce ne fut quun long cri dadmiration lorsque Ie cortege de la reine du Gaucase fit son entree dansnbsp;la puissante cité de Trébisonde. Hommes et femmes, seigneurs et dames, princes etmanants, neu-rent qu une voix pour applaudir, et Ie populairenbsp;surtoiit poussa des hurrahs l'rénétiques c(uand il vitnbsp;apparaitre la belle reine Zahara montée sur sa licorne. Onolorie et Gradasüée, malgré Ie peu de sympathie quelles devaient éprouver a 1endroit de cette princesse, a cause de Lisvart, ne purent cepen-dant sempêcher de lui rendre la justice queltenbsp;méritait, et toutes deux furent daccord pour lanbsp;trouver trés belle. Zahara arriva devant Ie palais, oü elle avisa 1en-chantement de la pauvre Urgande, enchantement quelle se fit expliquer. Puis, quand elle vit, sous Ie péristyle, les pein-tures qui représentaient Ie combat de Fulurtin et de Gradasilée centre les deux frères du roi dE-gypte, elle se fit également expliquer cette aven-ture. Me voilé bien embarrassée, dit-elle en sou-riant et en regardant Gradasilée. Si les femmes combattent pour Lisvart, celles qui veulent com-battre centre lui sexposent é beaucoup trop, carnbsp;cest un chevalier irrésistible, é ce quil me pa-rait... II est vainqueur de tout et partoutt... Jau-rai fort affaire avec lui; mais aussi, jaurai plusnbsp;grande gloire a Ie vaincre 1... En ce moment, Lisvart lui-mêmc se présenta devant elle. Zahara Ie contempla avec curiositó etnbsp;fut forcée de 1admirer saus réserve, car il étaitnbsp;aussi beau comme homme quelle était hellenbsp;comme femme. Je comprends, reprit-elle toujours en sou-riant, je comprends que 1impératrice de Babylone ait eu regret davoir perdu un chevalier si parfait;nbsp;et je comprends aussi que, Fayant perdu, ellenbsp;tienne a se venger sur celle qui 1a retrouvé, cest-a-dire k la faire pleureri Gest en devisant ainsi que Ia reine du Gaucase fit son entree dans Ie palais du vieil empereur denbsp;Trébisonde, Gelui ci voulait quelle prit part aux fètes qui se donnaient en ce moment pour les épousaillesnbsp;des princesses Onolorie et Gricilerie avec lesnbsp;princes Lisvart et Périon; mais elle sy refusa etnbsp;(lemanda seulement 1hospitalité pour elle et sanbsp;suite jusquau lendemain, jour du combat. GHAPITRE XXXIXComment Lisvart étant couché avec la princesse Onolorie, la première nuit de leurs noces, etle lui avoua la disparitiounbsp;de son fils Amadis de Grèce. Zahara était arrivée précisément Ie Jour oü finis-saient les fêtes du mariage des princesses Onolorie et Gricilerie avec Lisvart de Grèce et Périon denbsp;Gaule. Le soir, après un festin splendide, auquel ne voulut pas prendre part la reine du Gaucase, onnbsp;mena les deux épousées en leurs chambres, oü tót |
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après vinretit les trouver Icurs maris; lesquels, re-tirés selon la coutume, et chacun amp; part avec la sienne, commencèrent les caresses et pracieuxnbsp;traitements en quoi ni lun ni lautre nétaient ap- Erentis. Puis ils en arrivèrent au point quil est si ien défendu aux filles dhonneur de noramer, au-quel il leur est mêine interdit de penser. Et croyeznbsp;qualors, Ie lierre ne serre pas plus étroitementnbsp;Ie vieil arbre, que ne sétreignirent ces quatre nou-veaux mariés qui se caressèrent lun lautre, cueil-lant ensemble sur leurs lèvres la douce fleur denbsp;leurs esprits. Dans lentre-deux de leurs caresses, Lisvart et Onolorie se mirent a deviser de choses et dautres. Bientót, Onolorie soupira et se remua conime une anguille dans ses draps de soie. Quavez-vous done, ma chère Sme? lui de-manda son mari en la prenant tendrement dans ses bras. Onolorie ne répondit que par un nouveau soupir. Vous minquiétezl reprit Lisvart. Seriez-vous malade? Voulez-vous que jappelle?.,. IN^on, mon deux ami, non, murmura la prin-cesse, nappelez personne, paree que ce que jai a vous dire ne doit être connu que de vous et denbsp;moi... Quest-ce done, raachère amp;me?Est-ce la reine Zahara qui cause ainsi votre souci? Navez-vousnbsp;plus la même confiance quautrefois dans ma vail-lance?... Avez-vous peur que je ne sois vaincu parnbsp;ce chevalier féminin?... Non, Lisvart, ce nest pas tout cela... Jai la même foi que jadis dans votre courage et dansnbsp;votre adresse... Je sais davance que vous fereznbsp;tous vos efforts pour conserver une vie qui mestnbsp;si précieuse, et que ces efforts seront eouronnésnbsp;de succès... Mon souci vient dune autre source..,nbsp;Lisvart accola plus tendrement encore sa femme,nbsp;comme pour la rassurer et la forcer a se prononcer. Ne me direz-vous pas ce qui vous tourmeiite présentement ? lui souffla-t-il dans un baiser. Onolorie fit un soupir plus accentué que les pré-cédents; puis enfin elle se décida è confesser son mal. Vous vous rappelez, mon doux ami, dit-elle k son mari, les heures ineffables que nous avonsnbsp;passées ensemble, il y a de longues années déja,nbsp;dans Ie verger du palais ? Si je me les rappelle, ma chère ame 1 Jy ai toujours pensé avec ravissement, et ce souvenir anbsp;été la consolation de mes heures raauvaises 1... Je savais bien, mon deux ami, que vous ne nouviez les avoir oubliées, ces heures de suprèmenbsp;béatitude... Je me les rappelais aussi comme vous,nbsp;Lisvart, plus que vous, belas 1nbsp; Plus que moi ? Cest impossible ! Plus que vous, mon doux ami... Pour vous, Ie souvenir do ces belles heures nétait que dansnbsp;votre coBur; pour moi... Onolorie nosa pas achever. Lisvart allait la prier de compléter sa pensée ; naais une lumière siibite traversa son esprit : ^ Vous étiez raère, ma chère ême ? |
Vous lavez deviné, Lisvart, et je vous re-raercie de ra'avoir épargné une partie de eet aveu... nbsp;nbsp;nbsp;Get enfant, quest-il devenu ? demanda vive-inent Ie chevalier de la Vraie Groix, heureux dap-prendre quil avait un héritier, et, en même temps,nbsp;étonné quon ne lui en eüt jamais parlé. Voilk, mon doux ami, répondit la princesse, oü ma confession devient douloureuse... Ah! sinbsp;Garinde était la, elle nous dirait ce quil est devenu !... II est mort ?... Non, mon doux ami; du moins, tout me dit quil vit encore, car jai entendu souvent vanternbsp;un jeune chevalier quon appelait Ie chevalier denbsp;lArdente Epée, et quelque chose me crie en dedans de moi que cest Ie fils que jai perdu... Le chevalier de lArdente Epée ?... Oui, mon ami... Et ce qui me pousse a espé-rer ainsi, cest que notre enfant portalt sur le corps, en venant au monde, une épée vermeillenbsp;comme feu, laquelle partait de la jambe pournbsp;aboutir k la poitrine... Je partage votre espérance, madame, dit Lisvart. Mais ne puis-je savoir comment les choses se sont passées ?... Je vais vous raconter ce que je sais, mon ami, répondit Onolorie. Lors, prenant son courage k deux mains, la belle princesse de Trébisonde raconta k son marinbsp;les détails de son accouchement, Iembarras dansnbsp;lequel elle sétait trouvée pour céler sa gros-sesse, les précautions quelle avait dd prendrenbsp;pour faire disparaitre ce témoignage vivant de leursnbsp;amours, le voyage que Garinde avait dü faire aunbsp;port voisin et quelle navait pas fait, et généralo-ment, enfin, tout ce nous vous avons raeonténbsp;nous-inêmes dans les précédents livres. Lisvart lécouta avec une religieuse attention, sans rinterrorapre un seul instant. Qnand elle eutnbsp;fini, il l'embrassa tendrement en lui disant: nbsp;nbsp;nbsp;Ayons fiance en Dieu, ma chère kme, vousnbsp;retrouverez ce fils que vous avez tant pleuré, etnbsp;la joie de le retrouver digne de vous et de molnbsp;vous fera oublier les angoïsscs douloureuses quilnbsp;vous a causées. Onolorie avait déchargé son cceur du poids énorme qui loppressait. Lisvart avait pris laveunbsp;moins mal quelle ne lavait dabord supposé. Ge-pendant, elle jugea prudent d'en rester la pournbsp;cette fois, et de ne pas aller plus avant dans cesnbsp;confidences intimes. Elle se tut done complétement sur la fille quelle avait mise au monde lorsquelle était prisonnièrenbsp;dans la tour; elle se tut, malgré la tendresse quenbsp;lui témoignait son njari. |
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CHAPITRE XLn Comment Lisvart de Grèce et la reine Zahara cntrèrent au camp, oü cettc princcsse futnbsp;vaincue. (^s Ie lendemain, amp; quelques pas du palais impérial, desnbsp;pavilions étaient dresses pournbsp;recevoir les princes et lesnbsp;princesses qui devaient assister au combat entre Lisvartnbsp;et la reine du Gaucase. Les lices étaient prétes, et les juges du camp amp; leur place. Zanara parut, montée sur sa licorne et tenant en main son arc dor. La reine des Sarmates por-tait sa lance, et la reine dHyrcanie son épée, A quelques pas derrière, venait la malheureuse princesse Abra, en longs habits dedeuil. Elle avaitnbsp;quitté, dès Iaube, le port de Féline, oii elle sc-tait arrêtée, nous Iavons dit précédemment, etnbsp;elle était accourue pour jouir du douloureux spectacle quo devaient luioffrir la bonte et la défaite dunbsp;chevalier de la Vraie Croix. Pativre chère princesse! Peut-être quau fond elle souhaitait quil sortit vainqueur de cette luttenbsp;dou elle espérait tout haut quil sortirait vaincu!nbsp;Le cceur des femmes, princesses ou autres, est unnbsp;gouffre mystérieux oü il ne fait pas bon descendrenbsp;si Ton ne veut éprouver le vertige. A son tour, Lisvart parut, calme, fier et beau, sur un vigoureux destrier bien fait ü sa main. Leshérauts darmes donnèrent aussitot le signal, en recommandant a la foule qui environnalt lenbsp;champ-clos dobserver le plus grand silence, denbsp;ne prononcer aucune parole, de ne faire aucunnbsp;geste, aucun signe qui put troubler ou encouragernbsp;les combattants. Puis, ils allaient jeter la phrasenbsp;sacramentelle, lorsque Lisvart demanda ü parlernbsp;h la reine du Gaucase. On accèda ü sa demande, et il savanca vers Zahara. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, lui dit-il en la saluant courtoise-racnt, je vous prie de vouloir bien me laisser vousnbsp;poser uno condition... nbsp;nbsp;nbsp;Laquelle, seigneur chevalier ? nbsp;nbsp;nbsp;C(gt;lui de nous qui aura été désarmé le premier devra savouer vaincu par Iautre, sans quilnbsp;soit besoin de passer outre et den venir h denbsp;cruelles extrémités... Cette convention vous con-vient-elle, madame? Je Iacceptc etmy soumcts, répondit la reine du Gaucase. Lors, Lisvart alia reprendre sa place ü Iune des extrémités du champ-clos, et les hérauts darmes,nbsp;le voyant prêt, et voyant Zahara prêto aussi, criè'nbsp;rent a plusieurs reprises, dune voix sonore . |
Allez, bons combattants 1 Bons combattants, allez I... II y eut un frcmisseraent général, surtout parmi les princesses. Onolorie palit, et Gradasilée mitnbsp;la main ü son cceur comme pour en contenir lesnbsp;battements précipitcs. Et, de fait, il y avait de quoi craindre pour les jours du chevalier de la Vraie Groix. La reine dunbsp;Gaucase était dune habileté et dun courage re-marquables, cela se devinait bien. En outre, ellenbsp;avait pour monture un animal précieux dont lesnbsp;mouvements agiles et imprévus étaient bien faitsnbsp;pour déconcerter Ia tactique ordinaire de Lisvart. Les angoisses de Gradasilée et dOnolorie failli-rent même être justifiées dès le début du combat, Zahara avait son arc dor, au milieu duquel étaitnbsp;une flèche acérée et barbelée ; elle visa un instant,nbsp;et la sagette alia, en sifflant, senfoncer dans lécunbsp;du chevalier de la Vraie Groix, quelle traversa. Onolorie poussa un cri, croyant son mari atteint en plein coeur. II nen était rien, cependant. Lisvart, surpris dabord par la promptitude de lattaque, sc remitnbsp;bientót et fit exécuter k son destrier des évolutionsnbsp;destinées a déconcerter üson tour la manoeuvre donbsp;son adversaire. Zahara neut pas le temps de se servir une seconde fois de son arc. Jugeant dailleurs que son épée lui serait dun secours plus efflcacc, elle sennbsp;empara et courut sus ü Lisvart. Ge dender ne cherchait pas a blesser sa belle adversaire, cela était évident pour tout le mondenbsp;comme pour elle-raême. II navait qunne pensee:nbsp;il ne voulait quéviter les coups mortels quellenbsp;pouvait lui porter. La reine du Gaucase, un peu dépitée de ces mé-nagements qui lui semblaient humiliants, poussa sa monture avec plus dénergie ü la rencontre denbsp;celle de Lisvart, simaginant cette fois en finir avecnbsp;lui. Lisvart évita, comme toujours, latteinte de son épée; maisil ne put éviter latteintede Ia béte quenbsp;montait Zahara, et dont la corne aiguë lui entranbsp;profondéraent dans la cuisse. La douleur quil en ressentit fut extréme. II se cabra un instant, ses yeux étincelèrent, et il levanbsp;le bras. Heureusement quil ne labaissa pas: lanbsp;reine du Gaucase avait la tête fendue en deux. IInbsp;se contenta, par une feinte habile, de lui enlevernbsp;son épée et de la lui faire sauter k quelques toisesnbsp;de la, sur Ie sol. Selon leurs conventions, Zahara, désarmée, était vaincue. Aussi en prit-elle son parti de bonnenbsp;grace. Descendant aussitot de sa licorne, elle alia vers Lisvart et lui tendit la main, disant: Beau chevalier, vous mavez. vaincue : je me rends a votre merci!... Les applaudissements éclatérent de toutes parts, et les princesses Onolorie et Gradasilée respirè-rent avec joie, malgré le sang qui eoulait de lanbsp;blessure recue par Lisvart, et qui empourprait sonnbsp;harnois et celui de son destrier. La princesse Abra seule fut raécontente de ce |
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résultat, bien quau fond elle Ieut k plusieiirs reprises souhaite, durant la chaleur du combat. Lis-vart déclaré vainqueur, cetait une humiliation de plus pour elle; elle se retira aussitót avec ses demoiselles, vêtues de deuil comrae elle, et reprit,nbsp;la rage dans le cmur, le chemin de Féline, ou Za-hara devait bientot la rejoindre. La lutte terminée et le triomphe du chevalier proclamé, on rentra au palais, oil maitre Hélisabelnbsp;pansa la blessure quavait faite la come de la li-corne de Zahara. On la croyait grave, de primenbsp;abord; mais il rassura tout le monde en déclarantnbsp;quavant buit jours Lisvart serait en état de re-commencer. Si Onolorie fut heureuse, il ne faut pas le de-mander. Elle le fut cependant encore moins que la prin-cesse Gradasilee, qui se réjouissait de ce triomphe comme sil devait lui rapporter^un brin de gloirenbsp;ou de félicité. GHAPITRE XLI Comment iLerfan et Malfadée -vinrent en Trébi-sonde de la part dAmadis de Grèce, avec le monslre tué par ce chevalier; et de Iarrivdenbsp;en cette m6me cour d une demoiselle étrangère,nbsp;qui demanda congé è Iempereur pour un combat quen^reprenait de faire centre tous venantsnbsp;un chevalier inconnu. lu on ne soit pas étonné 'dapprendre que Iimpera-, trice de Babylone, mécon-tente de Tissue de Taffairenbsp;^quel le avait provoquee con-Lisvart, avait envoyé dans toutcsnbsp;les directions des demoiselles chargeesnbsp;de lui trouver un chevalier pour com-battre de nouveau centre cet enneminbsp;si cher. Or, un matin, pendant que Tempe-reur et sa noble compagnie élaient oc-|Cupésèi deviser de choses et dautres, survinrent deux chevaliers, Lerfan etnbsp;Malfadée, qui demandèrent k parler knbsp;Tempereur de Trébisonde. nbsp;nbsp;nbsp;Gest moil leur dit ce prince en se levant etnbsp;en allant courtoisement vers eux. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, reprirent-ils, nous avons nom, Tunnbsp;Lerfan et Tautre Malfadée, et nous venons auprèsnbsp;de vous, envoyés par le vaillant chevalier de TAr-dente Epee, pour vous prier daccepter, avec Tas-surance de son dévouement, ce monstre horriblenbsp;tué par lui. Et, en disant cela, Malfadée et Lerfan montrè-rent le cadavre de Tanimal fabuleux quAraadis de T u., 1nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;le rappelle, dans Tile de . loTsquil faisait sa quête de Buzando. Ghacun sapprocha avec curiosité de ce monstrei et les dames poussèrent des cris deffroi, quoi*nbsp;quil fut mort et bien mort, tant il était encore me-nacant et epouvantable. nbsp;nbsp;nbsp;Cest le chevalier de IArdente Epée qui a faitnbsp;cela? demanda le vieil empereur avec admiration. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire, répondit Malfadée. Il a fait plusnbsp;encore : il nous a délivrés, mon compagnon et moi,nbsp;avec quelques autres. Cest un vaillant homme.nbsp;Sire, quoiquil soit bien jeune encore, et, sil continue comme il a commencé, il ira loin et haul, jenbsp;vous jure!... nbsp;nbsp;nbsp;Je le crois dautant plus volontiers, pour manbsp;part, dit le vieil empereur, que je lui ai denbsp;grandes obligations et que jai eu maiutes fois Toc-casion de le voir a Tceuvre... Je regrette beaucoupnbsp;quil nait pas cru devoir venir lui-merne... Il viendra. Sire, nen doutez pas, répondit Lerfan. nbsp;nbsp;nbsp;Je comprends, maintenant, dit k son tour lenbsp;roi Amadis de Gaule, je comprends, maintenant,nbsp;pourquoi le chevalier de TArdente Epée na pasnbsp;été exact au rendez-vous quil mavait donné ennbsp;me quittant k Mirefleur... Je comprends et je Tex-cuse de tout mon coeur... Le griffon monstrueux, témoignage de la victoire du fils dOnolorie, fut cloué sur Tune des portesnbsp;du palais impérial, et les deux chevaliers, ses mes-sagers, furent traités comme il convenait. Un peu après, vint une demoiselle inconnue qui demanda dêtre introduite auprès du vieux princenbsp;qui régnait en Trébisonde. Sire, dit-elle, je viens vous prier de moe-troyer une grace... Laquelle, demoiselle? répondit le vieil empereur avec la plus grande courtoisie. Gest de donner congé k un chevalier pour un combat quil entreprend de faire en cette cité centre tous venants, pour Thouneur dune dame. Quel est ce chevalier, sil vous plait? Je ne le connais pas, Sire. Dailleurs, il pa-rait quil veut rester inconnu jusquk Tissue du combat, sil est vaincu. Soitl reprit Tempereur. Ma cour est ouverte a tous, et je nai jamais repousse une requete denbsp;la nature de celle-ci. Je vous remercie, puissant empereur, répondit la demoiselle. Et, saluant toute la compagnie, elle se retira comme elle était venue. Gest encore une menace pour mon doux ami Lisvart! murmura Gradasilée avec mélancolie. Ceux qui aiment vrairaent ont Tinstinct du malheur k venir. |
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GHAPITRE XLII Comment la messagêre de la princesse Abra, en quête dun chevalier, rencontra précisément Amadis de Grftce, qui senbsp;promenait sur Ie rivage, et lemmena vers sa maitresse. Amadis de Grèce nétait pas resté dans lile de Liea, comme bien vous pensez. 11 sétait mis ennbsp;route avec Buzando, et en raême temps arec Mal-fadée et Lerfan, les Irois prisonniers sauvés par lui. Quant cl Brisène, elle était partie la première, comme nous lavons dit précédemment, avec unnbsp;message pour la princesse de Sicile, la belle Lu-celle. Nons en reparlerons en temps et lieu. Buzando, Malfadée, Lerfan et Ie chevalier de lArdente Epée avaient pris port en Trébisonde,nbsp;quelques lieues de Féline, oü étaienttoujours Abranbsp;et la reine du Caucase, avec leur compagnie. Lk, Amadis avait dépêche Malfadée et Lerfan vers Ie vieil empereur de Trébisonde, en les char-geant de lui porter Ie monstre hideux quil avaitnbsp;eu la gloire de défaire en lile de Lica. Puis il sétait arrêté pour les attendre et pour se reposer denbsp;ses fatigues de voyage, avant de se remettre ennbsp;route pour aller trouver la belle princesse denbsp;Thèbes, 1incomparable Niquée. Une heure après Ie depart de ses messagers, comme il prenait Ie frais sur Ie rivage, car la ma-tinée était amp; peine commencée, il avisa une geiitenbsp;demoiselle qui semblait en quête de quelquun ounbsp;de quelque chose. nbsp;nbsp;nbsp;Que cherchez-vous done l^i, ma belle enfant?nbsp;lui demanda-t-il courtoisement, en la saluant. La demoiselle, levant les yeux, lapercut. Lors, Ie dévisageant des pieds la tête, elle lui réponditnbsp;vivement: nbsp;nbsp;nbsp;Ce que je cherche, chevalier ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, ma mie, dites-le moi. nbsp;nbsp;nbsp;Bien volontiers, mon beau gentilhomme;nbsp;dautant plus que vous pouvez maider k trouver,nbsp;ou je me trompe fort... Vous ne vous trompez pas, ma mie, vous ne vous trompez pas... J'aide volontiers quicouque anbsp;besoin daide, surtout lorsquil sagit dune bellenbsp;personne comme vous... Vous me trouvez done belle, courtois seigneur ? nbsp;nbsp;nbsp;Belle comme Ie printemps, fraiche comme lanbsp;roséel... nbsp;nbsp;nbsp;Alors, vous seriez disposé è moctroyer uunbsp;don?... nbsp;nbsp;nbsp;Du meilleur de mon coeur, ma belle enfant!nbsp;De quoi sagit-il ?... nbsp;nbsp;nbsp;Prornettez-moi daller défier un chevaliernbsp;déloyal et félon... Qui vous a fait outrage ? |
Non pas moi, sire chevalier, mais èi une belle princesse k laquelle je suis fidèlement atta-chée... Du moment quil sagit de chatier une félonie et de punir une déloyauté, je suis a votre com-raandement, ainsi quk celui de la princesse votre maitresse... Comment se nomme-t-elle?... Avez-vous besoin de connaitre son nom pour la défendre ? Nullement, ma mie, et vous me Ie pouvez cé-ler, si la chose vous plait ainsi. Est-ce tout ce que vous exigez de moi? Jexigerais volontiers quelque chose encore, sire chevalier... Quest-ce done?... Parlez sans crainte : vous savez bien que maintenant je suis votre. Eh bien ! il faudrait venir incontinent... Laffaire presse-t-elle a ce point ? Plus encore que vous ne croyez, sire chevalier 1... Conduisez-moi done! Je vais voussuivre. Amadis de Grèce rentra sous sa teute, sarma de pied en cap, monta kcheval et suivit la demoiselle,nbsp;qui se félicitait tout has davoir mis si vitement lanbsp;main sur le chevalier quelle avait regu mission denbsp;trouver. GHAPITRE XLIII Comment le chevalier de IArdente Epée, introduit par Lydia auprès de la princesse Abra, fut pris pour Lisvart parnbsp;celle-ci. Is ne tardèrent pas k arriver tons deux a Feline, la -demoiselle et le chevaliernbsp;de IArdente Epée. Suivez-moi, beau chevalier, dit la demoiselle inconnue k Amadis de Grèce,nbsp;lorsque celui-ci fut descendu de cheval. Il suivit, et la demoiselle le conduisit sous une tente en velours cramoisi, dontnbsp;elle leva, pour Iintroduire, les courtinesnbsp;frangées dor. Eiitroz, dit-elle. Amadis passa devant et se trouva tout-k-coup en prêsence de la plus belle personne du monde, accoutrée de vètements de deiiil, qui paraissait plongée dans Ianbsp;plus noire des mélancoües. II sarrêta sur le seuil, releva la visière de son heaume, et sagenouilla courtoisement devant cette belle afdigée. Cette dernière, en Iapercevant, poussa un cri, et, se precipitant vers lui, lac-cola avec une tendresse passionnée. Ah 1 Lisvart, murmura-l-elle, pk-mée, cher et cruel Lisvart! Gest toi, cest bien toi que je vois. Gest toi que jenbsp;presse sur mon coeur. Toi qui me fuis etnbsp;que je cherche sans cessel... Toi, monnbsp;tourment et ma félicitêl Toi, 1'objet denbsp;ma baine et de mon amour 1... Te voda! Tu viens |
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t It vers moi! Viens-tu repentant?... Oui, puisque tu es k genoux I Ah! ce moment me paie de mes an-goisses passées! Je te pardonpe tont! joubüetout!nbsp;La mort de mon frère... ta pertidie... ton amournbsp;pour une autre... ton manage avec elle... ton abandon... ton indifférence... ton mf^pris... tout!...nbsp;Ah t cher et cruel Lisvart, tune me quitteras plus,nbsp;maintenant! Tu es ma proie, et je ne te l^cherainbsp;plus !... Tout en proférant ces mots entrecoupés de sou-pirs, la princesse Abra couvrait de baisers Ic visage du chevalier de IArdente Epée, qui, tout troublenbsp;et tout érhvré, lui rendait avec usure ces caressesnbsp;délicieuses, adressées cependant k un autre quenbsp;lui. Toutefois, la loyauté ordinaire de son caractère ne lui permit pas de profiler de cette aubaine, et,nbsp;au lieu de passer outre, comme il en avait eu unnbsp;instant la pensée et comme la belle princesse denbsp;Babylone sy attendait peut-être, il garracha dou-cement k cette étreinte dangereuse et balbutia, lesnbsp;lèvres encore humides du miel de ces baisers; Madame... vous vous méprenez... je ne suis pas celui que vous croyez 1... et je ne sais vraimentnbsp;ce qui me vaut le bénéfice de cette méprise qui anbsp;eu lieu pour la seconde fois... Gétait, en cffet, la seconde fois quAmadis de Grèce était pris pour Lisvart. La première fois, onnbsp;sen souvient, cétait dans Tile dArgènes, lors-quil avait vaincu les enchantements de Zirfée etnbsp;rendu au jour et k la liberté les chevaliers qui dor-maient au fond du tombeau du soudan. iVous nêtes pas Lisvart?... sécria Abra en se reculant involontairement, quoique, pour elle,nbsp;Amadis eut les mêmes traits charmants et irresis-tibles du chevalier de la Vraie Croix. Non, madame, je ne suis pas Lisvart, repon-dit respectueuseraent le fils dOnolorie. En ce moment, entra Lydia, la demoiselle in-oonnue qui avait faH rencontre dAmadis de Grèce et Iavait araenó k Féline sans lui dire oii elle lenbsp;conduisajt. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, dit-elle, cestle chevalier que vousnbsp;maviez coramandé daller quérir et qui a consentinbsp;a moctroyer le don que je lui demandajs. Abra avait repris sa mélancolie et sa dignité. Son amour, un instant réveille, venait de sétein-dre pour faire place k Ia haine. nbsp;nbsp;nbsp;OubUfiz, seigneur chevalier, dit-elle k Amadis, oubliez ce que je vjens de vous dire dans unnbsp;moment de folie... Cest ma douleur qui me trouble ainsi Tentenderaent... Ainsi, généreuxinconnu,nbsp;Yous conseutez k prendre ma defense et k me ven-ger dun outrage que jaj requsans 1avoir mérité? Jai prorois, madame, répondit Amadis, et jai coutume de tonir ma parole, Jattends votrenbsp;commanderaent,., II sagit daller défier le prince Lisvart, lhé-ritier du trone de Trébisonde... Amadis de Grèce tressaillit. Puis, se remettant; Mais, tout a fheure, madame... dit-il. Oui, je vous deviue, dit vivement la princesse de Babylone. Vous vous étonnez que je veuillo we vengev dun homme que jaccueillais tout k |
ue^ro si tepdrement en vous ?... Ah 1 cest que eceur est un abime oü luttent deux sentiments bien contra ires, tons les deux aussi éner-giques, aussi vivantsl... Jaime et je hais 1... Jainbsp;airaé autrefois : je hais aujourdhui... Jai aiménbsp;qiiand je croyais être aimé moi-même... Je haisnbsp;aujourdhui paree, que je me sens méprisée et ou-tragée... Me comprenez-vous, maintenant, sirenbsp;chevalier ?... nbsp;nbsp;nbsp;Jai promis, ma dame, et je nai pas lhabi-tude de roentir k ma parole, même lorsque je doisnbsp;me repentir de lavoir donnée... Mais ce nest pasnbsp;icile cas, je me hktede 1ajouter... Jobéiraidonc...nbsp;Envoyez défier Lisvart de la part dun chevaliernbsp;inconnu. nbsp;nbsp;nbsp;Je vous remercie de toute mon ame! sécrianbsp;Abra avec une sorte de joie sauvage. CHAPITRE XLIVComment la demoiselle dAbra vint défier Lisvart, et des propos quAmadis el lui purent ensemble avant quo dcnnbsp;venif amp; reffet. risèan, nous avons oublié de le dire, était arrivée dans fiiiter-valle k la cour du vieil empe-reurdoTrébisonde,oüe!leavaitnbsp;recu 1accueil le plus bienveil-. laqt, et OU, après avoir raconténbsp;délivrance du chateau denbsp;Lica par le vaillant chevalier de lArdente Epée,nbsp;elle avait remis k Lucelle, de la part de ce dernier,nbsp;un message ainsi coneu ; (( Madame, « Les dieux disposent de ma vie, mais vous settle disposez de mon coeur. Les nuages qui avaient obscure! notre amour ont-ils disparu? Ai-jc reconquisnbsp;votre estime et votre amitió, dont jai été privénbsp;pendant un si long temps? « Jai chargé madame Brisène de vous porter cc message, qui ne vous exprimera que fVoidement etnbsp;gauchement les sentiments de repectueuse et vivenbsp;affection que jai laudace de ressentir pournbsp;vous. Jonvie son bonheur : elle va jouir de votrenbsp;divine presence! Elle va vous voir, vous parlor,nbsp;respirer votre air, entendre la musique de votrenbsp;voixl... Moi, pendant ce temps, livré ktous les ha-sards de la Fortune, jai lkpre mélancolie de lanbsp;solitude ; je vis loin de vous! Quand done serons-nous réunis, nous qui sommes si crqellement sé-parés?... « Adieu, soleil de mes jours et de mes nuitsl. « Votre ardent et respectueux esclave, « Le chevalier ue lAhdente Ei'ée . » |
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BUZANDO-LE^NAIN. 43 uand les deux adver^aires eurenf aiusi repris leursnbsp;places respectiyes, lesnbsp;i jügés du caipp llrent lenbsp;' signal accoutumé, et ilsnbsp;sélancèrent avec impé- Maintenant que nous avons rf^paré cette omission, reprenons notre récit oü uoua lavons laissé. Le lendemain de Tentretien d'Amadis de Grèce avec la princesse Abra, une demoiselle de cettenbsp;dernière sen vint a la cour de l'empereur de Tré-bisonde pourdéfier Lisvart, aunom dun chevaliernbsp;qui laccusait de félonie et qui enteudait prom ernbsp;son dire par les aripes, ainsi quil y avait été au-torisé quelques jours auparavant par la parole dunbsp;vieil erapereur. Ah ! javais prévu ce malheur 1 dit Gradasilée. Lisvart eüt pu refuser, car il nétait pas encore compléteraent guéri de la blessure que lui avaitnbsp;faite A la jambe la eorne de la monture de Zahara,nbsp;et cela malgré les soins et les onguents de maitrenbsp;Hélisabel. Mais il était dans son caractère chevaleresque de ne jamais reculer devant une menace. On atta-quait son honneur : il se trouva prêt pour le dé-fendre. Pendant que la demoiselle sen allait porter sa réponse, il sen allait, lui, revêtir son heaume, sonnbsp;haubert et le veste de son harnois. Bicntot on vit arriver un chevalier de fiére tournure, armé darmes noires et monté sur un vigou-reux cheval ouil faisait volter avec une gréce in-finic. Quoiquhl vint en ennemi é cette cour hospi-talière, on ne put se défendre dun mouvement dadmiration h son aspect, tant il avait bonne ap-parence ainsi. Sire, dit-il au vieil empereur de Trébisonde, vous mavez accordé le congé de yenir céans, etnbsp;Lisvart ma accordé le combat que je demandais aunbsp;nom dune dame outragéeparlui... Jevousremer-cie de cette bienveillance que je vais essayer denbsp;justifier... II dit et entra dans la lice, oü ne tarda pas ü le joindre le mari de la belle princesse Onolorie. Tous deux, une fois en presence, se saluèrent courtoisement. Les échafauds qui avaient été dressés précédem-ment pour le combat de Lisvart et de la reine du Gaucase existaient encore, et, comme alors, ilsnbsp;étaient garnis dune foule nombreuse et choisie.nbsp;Toute la compagnie du vieil empereur était la, roisnbsp;et reines, princes et princesses, dames et chevaliers. Au moment oü le signal de la lutte allait être donné par les hérauts darmes, le chevalier noirnbsp;savanga vers Lisvart, et, le saluant de nouveau, ilnbsp;lui dit; nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, il y avait longtemps que je menbsp;souhaitais lhonneur qui méchoit aujourdhui : anbsp;savoir celui de me mesurer avec vous... Votre re-nommée est si universelle, votre proqesse si haute,nbsp;que, malgré les occasions glorieuses que jai ren-contrées jusquici, jeusse [pensé navoir encorenbsp;rien fait si je navais pas essayé ma valeur centrenbsp;Ia vótre... nbsp;nbsp;nbsp;Vousparlez trop bien, répondit Lisvart, pournbsp;que je ne mestime pas trés heureux moi-mome donbsp;cette bonne fortune qui me permet de combattrenbsp;un chevalier tel que vous, du moins tel que vousnbsp;paraissez être... Je regrette seulement que vousnbsp;ayez cru devoir choisir une si mauvaise occasionnbsp;et un si injuste prétexte pour me faire connattrenbsp;votre vaillance... |
nbsp;nbsp;nbsp;Ma parole était engagée, sire chevalier, et janbsp;navais pas k réfléchir. A ma place, vous aurieznbsp;agi comme moi, jen suis sur... --- Sans doute... Mais il est facheux, je voug lequot; répète, que vous ayez acceptó, paree que vous êtesnbsp;tombé dans un piége tendu 'a votre bonne foi. Vousnbsp;servez la ranoune dune femme, chevalier... Vousnbsp;venez au nom de la princesse Abral... nbsp;nbsp;nbsp;Je viens au nom de la prinoesse Abra, ennbsp;effet... nbsp;nbsp;nbsp;Gest elle qui maccuse de félonie et de dé-loyauté, juste ciel t Elle qui a tramé contre moinbsp;et les miens de si odieuses trahisonsl... Ah 1 toutnbsp;autre, ü ma place, eüt refusé le combat quelle sus-citait contre moi pour la seconde fois, car, vousnbsp;lignorez sans doute, chevalier, cest la secondenbsp;fois quelle me force ücombattre en champ-clos...nbsp;La première fois, cétait la reine du Gaucase quenbsp;javais en face de moi, une vaillante etlnyale reine,nbsp;gagnée a une cause injuste paree quil sagissaitnbsp;dune princesse, dune femme comme elle! Cettenbsp;fois, cest un chevalier inconnu, mais dapparenoenbsp;vaillante! Jegpère que cest la dernière. Ja vaisnbsp;faire mon devoir comme jelai Mt jusquici, et nulnbsp;naura le droit de me reprocher quoi que ce soit...nbsp;Seulement, j'avais besoin de vous dire combien peunbsp;étaient fondés les griefs de la prinoesse de Baby-lone k mon égard... Mgintenant, chevalier, k nosnbsp;places 1... Et, saluant son adversaire, Lisvart reprit la position quil avait avant eet enlretien, et le chevalier aux armes noires en fit autant. GHAPITRE XLVComment Lisvart et Amadl? de Grèee coijibaUi-rent l'un contre lnutre, et furent sur le point de mourir. tuosité k la rencontre lun de lautre. Le choc fut terrible, et, dés celte première atteinte, leurs lances k tousnbsp;deux furent brisées comme si ellesnbsp;eussent été quenouilles desapin. Maisnbsp;les deux chevaliers, fepmes sur leijrsnbsp;arcons, nen fressaillirent pas pournbsp;cela: ils ressemblaient üdeqx rocsim-pavides, malgré louragan. Lémotion était ailleurs. Elle était dans lo ccBur des dames spectatrices de ce combat |
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quisannoncaUsi bien. Onolorie et Gradasiléetrem-blaient pour Lisvart, et Lucelle, involontairement, tremblait pour Ie chevalier aux armes noires. Elle ne Ie connaissait pas, certes. Mais quelque chose en elle sélait remué lorsquil avait parunbsp;dans la lice. Elle avait senti, dès ce moment, toutenbsp;son Sme se porter au devant de eet iuconnu, etnbsp;ses yeux ne 1avaient plus quitté dune seule minute; si bien que son attention avait été remar-quée, et que Gradasilée navait pu sempêcher denbsp;lui dire avec une certaine amerlume : Ce chevalier iioir vous intéresse done bien, madame?... Le connaissez-vous? Non, madame, avait répondu la jeune prin-cesse de Sicile, émue et rougissanle. Mais je ne puis mempêclier dadmirer la fierté de son allurenbsp;et la fouguede son attaque... II y aura gloire pournbsp;Lisvart Cle vaincrel... II y aura gloire, sans doute, mais peril aussi, avait répliqué avec trislesse la pauvre Gradasilée,nbsp;qui tremblait toujours qu il narrivat malheur anbsp;son bel ami, si lendrement aimé delle. II ny avait pas que Lucelle qui sinféressét au chevalier inconr.u. Le prince Fulurlin, dont nousnbsp;navons pas eu occasion de parler depiiis le combat quil avait soutenu, a-dé de Gradasilée, centrenbsp;les aeiix frères du roi dEgypte, le prince Fu-lurtin était présent, altiré quil avait été, quelquenbsp;temps auparavant, k la cour de Trébisonde, parnbsp;les fètes du mariage des princesses Onolorie etnbsp;Gricilerie. II suivait avec une attention extréme la marche du combat qui avait présentement lieu, et, anbsp;chaque instant, aux coups que portait é son adver-saire le chevalier aux armes noires, il tressaillaitnbsp;et murmurait : Cest lui!... cest luil... eest lui!... Les lances des combaltants sen étaient done allées par trongons, et, avec ces trongons, ilsnbsp;étaient revenus k la charsie lun centre lautrenbsp;avecunefuriesanségale. CeUefois,le choc les avaitnbsp;tous deux renversés sous leurs destriers, tellementnbsp;que cétait le plus grand hasard du monde quilsnbsp;neussent pas le col rompu. Les spectateurs les croyaient mnrts, et déjci même Gradasilée sétait pamée de douleur, lors-quon les vit se relever, mettre la main aux épéesnbsp;et recommencer le combat, si apre et si furieux auen moins de rien la place fut couverte de pieces e hauberts, de lames ue mailles, et rougie en plu-sicurs endroits de leur pur sang. Néanmoins, tant plus ils continuaient et tant plus leur augmentaient Telfort et le courage, sen-tretenant amsi tête è tête Tespaee de quatrenbsp;Iieures et plus, sans quon put savoir sur qui tom-berait le pire ou Tavantage. Au bout de ce temps, les deux combaltants étaient criblés dentames et de blessures, et leursnbsp;écus et leurs hauberts, rompus, démaillés et dé-cloués, leur faisaient empêchement plutót que denbsp;leur servir de remparts. Le spectacleétait si navrant, que la reine Oriane, la princesse Onolorie et les autres dames quit-volr*^ place oü elles étaient pour ne plus rien |
Gomme ils en étaient en ces termes, la sixième heure de leur mêlée sapprochait. Ils se senfaientnbsp;si exténups et si travaillés Tun et Tautre, quilsnbsp;nattendaient que le moment de rendre Téme, nonnbsp;sans dure et cruelle vengeance au survivant. Carnbsp;tous deux aspiraieut la victoire, et, pour Tobte-iiir, recommencèrerit mieux que jamais a sentre-férir et chamailler, avec une tpïle perte de sang,nbsp;que chacun deux sétonnait quil en put tant sortirnbsp;de leurs corps. Et, de fait, le sol en était aussinbsp;inondé et rougi que si deux brocards eussent éténbsp;dépouillés et éventrés Ih par les veneurs.. Toutefois, malgré la violence de leurs coups mutuels, malgré leurs armes endommagées, malgré leurs écus en pièces, il y avait encore quelquenbsp;chose qui les tourmeiitait davantage : cétait lanbsp;grande chaleur et les rayons de soleil qui leurnbsp;donnaient k lout moment dans h visière de leursnbsp;heaumes. Tellement quils furent contrainls desenbsp;retirer en arrière, essoufflés, hors dhaleine, appelant au secours dans leur cceur, Tun la Viergcnbsp;Marie et Tautre Jupiler et Mars. Mais ce repos ne fut pas de longue durée. Tout-a-coup, baissant la têtis, ils se vinreiit de nouveau harper, et ils sentre-saisirent bras dessus brasnbsp;dessous, tachant de se défroquer et metlre bas, cenbsp;qui leur fut impossible. Lors, ils lachèrent prise ensemble, résolus é retourner a leurs premières armes. La uuit survintsur ces enlrefaites, et si obscure, qiTils ne pouvaient plus se guider sur autre chosenbsp;que sur la lueur du feu qui sorlait de Tenchante-ment dUrgaride-la-Décounue. Les juges du camp, voyant cela, sapprochèrent deux pour savoir leurs inlenlions, et ils leur re-montrérent quils avaient Tun et Tautre fait leurnbsp;devoir, et que Thonneur de combat revenait Uunnbsp;comme i Tautre. CHAPITRE XLVI Comment Lisvart et Amadis de Grèce reprirent leur combat aux flambeaux, et comment, sur Ie point de mourir, ils senbsp;reconnurent pour p6re et tils. n croyait que ces remontrauces des ¦uges du camp allaient avoir une influence favorable sur Tesprit desnbsp;combaltants. 11 nen l'ut rien. Plus opiniatres aue vieilles mules, pluséchaulfés é leur ruïne que deuxnbsp;reux cerfs en rut, ils dernandèrent des torches etnbsp;des flambeaux. On dut leur obéir, quoique k regret. Lors, ils reeommencèrent le combat avec une rage nouvelle, et si cruellement, que la princessenbsp;Abra elle-mème, qui assistait a cette navraiito |
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scène, ne put se tenir de raumurer, la larme è 1ceil: Je vois bien que je serai bientót vengée do celui qui ma oulragée, de celui que je hais etnbsp;que jaime si violemment, tout è la fois... Mais,nbsp;sil meurt, je lui tiendrai compagnie dans la mort,nbsp;nayant pu Ie faire dans la vie^ et je la suivrai lènbsp;oü il ira, füt-ce au fond des abimes denfer 1 Silnbsp;en réchappail, je naurais plus jamais aucune joienbsp;au coeur 1... Dautre part, la reine Zahara, qui assistait éga-leraentk cette lutte suprème, disait assez haut au roi Amadis de Gaule, son voisin : Sur mafoi, seigneur, je doute grandementde Tissue de cette affreuse mê!ée, car vo IJi je ne saisnbsp;plus combien dheures quils se tiennent ainsi auxnbsp;abois... Plüt aux dieux quil fut en ma puissancenbsp;de les séparer 1 Lisvart eiitendit ce propos. Lors, Ie cneur lui enfla si fort è cette occasion, que, prenant sonnbsp;épée S deux mains, il la déchargea de tout sonnbsp;poids sur la tête de son ennemi, lequel, heureu-sement, para Ie coup avec les débris de son écu.nbsp;Toutefois, Telfort de Lisvart avait élé tel, que sonnbsp;épée, fout en renconlrant Técu de son eniiemi,nbsp;sW alia Ie frapper jusquè la coilfe de fer, et Ienbsp;forca k doener du genou en lerre et k avancer lanbsp;mam droite pour sappuyer. Lisvart crut quil avait, dès lors, Tavantage, et, considérant son adversaire comiae k sa merci, ilnbsp;lui cria : Chevalier, maintenant que vous êtes dés-armé, rendez-vousl Autreinent, volre vie est en grand danger et quasi k ma discrétioa !... Rendezvous, vous dis-je, rendez-vousl... Mais Ie chevalier dAbra faisait Ie sourd, et sans en avoir semblant, il reculait petit k petit dans lanbsp;direction de la pauvre Urgande. Quand il apergutnbsp;Ik Tépée qu'elle avait k travers Ie corps, il avanganbsp;Ie bras, et sen saisit, sans se soucier autrementnbsp;feu OU flatnme. Or, il advint une grande merveille. Lenchante-ment dUrgaude-la-Décoanue prit subitement llti, et, les dammes qui Teiitouraient s'élevant dans lesnbsp;airs, elle demeura libre et ne ressenlant plus aucune des douleurs quelle avait eiidurées pendantnbsp;tant de jours. Le chevalier noir ne prit point garde k eet incident dont chacun, au contra re, se trou'mit ému, et, tournant sou visage vers Lisvart, désarmé denbsp;tête, il allait le frapper de mort, lorsque la bonnenbsp;Urgande, lui arrêtant le bras, lui cria ; ¦ Amadis de Grèce, voulez-vous done tuer vo-tre pèret... Mon père?... sécria le chevalier. ¦ Oai, volre père, le marl de madame Onolo-Ue 1... Vous êtes quitte onvers celle qui vous avait l^ait venir céans pour le combattre 1... Gomme Urgande pronongait ces paroles, au milieu de Tétonnernent general, une nuée obscure lt;loscendit subitement sur elle et sur les deux com-battants, et les déroba k tous les regards. |
GHAPITRE XLVIIComment, après la reconnaissance de Lisvart et de son fils, vint celle dOnolone, qui fut aussi joyeuse quAbra élaitnbsp;désespérée. Tous les spectateurs étaient restés émerveillés, ne sachant plus ce que pouvaient être deveiius cesnbsp;trois personnages, lorsque la nue sedéchira, et onnbsp;les revit entourés de vingt-quatre demoiselles vê-tues de drap dor et sonnant mélodieuseraent denbsp;différenis instruments. Au milieu (1elles était le sage vieillard Alquif. Teut aussitót Ie chevalier de TArdente Epée mit les deux geuoux en terre devant Lisvart, et, luinbsp;baisant les pieds, il lui dit : Seigneur, je vous supplie trés humblement de vouloir bien me pardonner Toutrage que je vousnbsp;ai fait, car je vous promets que je Tai fait bien in-sciemment. Vous devinez que Lisvart ne le laissa pas long-temps k ses genoux. II le releva, le pressa tendre-ment contre son coeur et le baisa plus de cent fois avec une joie sans pareille. lis se tinrent ainsi embrassés pendant un long temps, saus ponvoir proférer une seule parole, senbsp;contentintde pleurer de plaisir Tun et Tautre. Puis Amadis de Grèce fut conduit par son père dans les bras de la princesse Ouolorie, sa mère, quinbsp;faillit en mourir de bonheur. Lucelle aussi reconnut son ami, et sa félicité ne fut pas rnaigre. Nous la laisserons deviner, plutótnbsp;que dessayer seulement de la raconter. Quant au vieil empereur et au bon roi Amadis, ils desceiidirent de Téchafaud pour venir embras-ser Lisvart et son fits, et, après les avoir embrassés, les sachant blesses et faligués, ils les firentnbsp;conduire au palais, oü on lesdésarma etoü Ton vi-sita leurs plaies. Quant k Abra, elle se tourraentait fort et ferme, criant tont haut que sou chevalier lui faisait tort,nbsp;et mêrae lui jouait la un méchant et lêche tour. Car, disait-elle, il navait pas le droit de quitter le combat ainsi 1 II me devait apporter la tète de son adversaire ou y laisser la sienne propre I... Getle grave question fut débattue incontinent devant les juges. Lk, Urgande déclara quAraadisnbsp;de Grèce s était engage k combattre Lisvart en tantnbsp;que Lisvart, cestrk-dire étranger pour lui; maisnbsp;que, du moment ou Lisvart était reconnu pour sonnbsp;père, il allait de soi quil devait sarrèter commenbsp;il avait fait. Le chevalier de TArdente Epée fut, en consé-quence, declaré quitte et absous. Abra, désespérée, la rage et la mort dans le coeur, se retira avec Tintention daller se jeter dans P\ 1-1 |
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la raer; ce quelle eüt fait, bien certainement, si la reine du Gaucase ne len eüt empêchée et ne Teutnbsp;un peu récoufortée. GHAPITRE XLVIll Comment Amadis de Grèce, remis de ses blessures, eut unc conversation amoureuse avec la genie Lucelle. Amadis de Grèce et Lisvart comraenoaient è se remetlre de leurs fatigues passées, et la joie re-venait k tout Ie monde en la cour de Trébisonde,nbsp;lorsquun matin la gente Lucelle sen alia toute ai-guillonnée trouver son doux ami dans la chambrenbsp;oü (1 était. II faut vous dire que, la veille, Ie bon roi Amadis de Gaule avait marié son neven Florestan, fils dunbsp;roi de Sardaigne, avec la belle Esclariane, irnpéra-trice de Rome, et que cela avait travaillé, durantnbsp;la nuit, la chère petite cervelle de la princesse denbsp;Sicile, qui avait maintes fois songé au mariage,nbsp;bien quelle fut trés jeune. Done, échauffée un peu plus quelle navait cou-tume de lêtre, Lucelle entra, et, après plusieurs propos, elle dit au chevalier de lArdente Epée : nbsp;nbsp;nbsp;Je suis étonnée, mon ami, de vous voir encorenbsp;malade... La nouvelle que vous avez apprise tou-chant votre uaissance aurait dü vous guérir com-pléteraent... Je vous en prie, beau sire, faitestousnbsp;vos efforts pour êlre bientót sur pied... afin das-sister au mariage de votre cousine Esclariane, quenbsp;lon a accordée pour femme, hier, è don Florestan... nbsp;nbsp;nbsp;Madame , répondit Amadis, ma santé et monnbsp;bien sont entre vos mains ; disposez-en comrne ilnbsp;vous plaira. Bien que jaie tout lieu de me réjouir,nbsp;puis jue jai retrouvé mon père et ma inère, et mesnbsp;autres parents, grands princes et seigneurs, je nenbsp;scrai vraimeut content que par vous seule... Parnbsp;ainsi, je vous supplie humblement de me tenir etnbsp;estimer comrne Ie plus grand et Ie premier de vosnbsp;serviteurs... nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, ce que je vous ai promis, je Ie tien-drai; et Je voudrais bien que Ie roi mon père futnbsp;céans afin de vous prouver mon bon vouloir... Cenbsp;que je puis vous dire, cest que, sil ne tenait è autre quh moi, Esclariane naurait pas lavantagc denbsp;donner plus tót contentement è son Florestan que nenbsp;laurait mon Amadis... Ge propos chatouilla agréablement Ie cmur du jeune chevalier. II en prit mème tant de hardiessenbsp;sur lheure, que, attirant è soi la jeune pueelle, sanbsp;il lui déroha une infinite de baisers qui lanbsp;troublèrent beaucoup, mais auxquels elle nopposanbsp;ï'ósistance, nen ayant ni la volonté ni la |
? II est probable que, malgré la pudicité de Tune et rhonnèteté de 1autre, ils eussent passé outre,nbsp;tant ils étaient affolés et troublés, si 1 une des ré-ceiites plaies du jeune Amadis de Grèce ne sétaitnbsp;rouverte au même instant. Puis, quelques minutes après, les autres dames survinrent. A cette cause, Lucelle et Amadis, dissimulant leur appétit, entrèrent en dautres propos, durantnbsp;lesquels survint Ynéril, son ancien écuyer, lequelnbsp;était resté au service du roi de Jerusalem depuis Ienbsp;jour oü il lavait laissé en la Montagne Défendue. Amadis lui demanda Ie récit de ses aventures passées, et Ynéril les lui raconta toutes jusquè lanbsp;dernière, qui concernait son arrivée èi Féline avecnbsp;la princesse Abra. nbsp;nbsp;nbsp;A propos de cette princesse, ajouta Ynéril, jenbsp;viens de la laisser la plus désolée du monde...nbsp;Quant k la reine Zahara, avant de partir pour sesnbsp;pays, elle entend prendre congé de vous, et cestnbsp;pour cela quclle ma envoyé céans... La reine du Gaucase entra, on effet, comrne Ynéril Iannongait. Amadis de Grèce lui fit laccueil Ie plus honorable et la pria de sasseoir et de se reposer un instant. Zahara prit une chaise de velours et se plaga enlre Ie chevalier et Lucelle. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur Amadis, lui dit-elle, je ne vous de-mande point comment vous vous portez, car ayantnbsp;si bonne compagnie que vous avez en ce moment,nbsp;il est impossible que vous puissiez souffrir dune autre blessure que de celle qua dü vous faire au coeurnbsp;cette charmante demoiselle... Zahara disait cela pour éprouver Amadis, car elle était venue chez lui tout exprès pour Ie tater surnbsp;Ie mariage, Ie jugeant Ie seul chevalier dignenbsp;delle. Mais Amadis, qui ne songeait plus quh Lucelle, et qui avait même oublié Niquée, Amadis allait luinbsp;faire une réponse désabusante, lorsque survinrentnbsp;Lisvart et quelques autres gentilshomraes. La reine du Gaucase nen dit pas plus long k ce sujet, remettant k une occasion plus favorable Ten*nbsp;tretien quelle voulait avoir avec Ie fils dOnolorie.nbsp;Elle devait partir; elle ne partit pas et retarda denbsp;quinze jours encore son rembarquement. Au moment oü elle croyait avoir trouvé cette occasion, Amadis étant redevenu tout-a-fait sain etnbsp;dispos, il savisa daller voir limpératrice de Baby-lone, pour la raison qui vous sera racontée au cha-pitre qui suit. |
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CHAPITRE XLIXComment Amadis de Grèce, Ie combat tini et !es blessures pansées, alia (rouver la princesse Abra pour la prier denbsp;faire sa paix avec son père. ^radamarte, Garinter, roi de 'j^Dace, don Quedragant dIr-'lande et plusieurs autres che-valiers, quittèrent Trébisondenbsp;avec Amadis et sen vinrentnbsp;aux tentes dAbra, qui leurnbsp;f ménagea ^ tous une réceptionnbsp;Jionorable. Le visage de la princesse annongait la tristesse, et lesnbsp;darmes de ses yeux téraoi-'gnaient assez de la grandenbsp;\douleur de son cceur. Amadis en ent grande pitié, et, sétant assis prés delle, il lui dit; Madame, il faut avec résignation accepter les épreuves que vous octroie Jupiter, et, en vousnbsp;y soumettant, la Fortune changera le tour de la rouenbsp;et vous obtiendrez ce ti quoi vous aspirez. Et pournbsp;dire vrai, vous savez que se vaincre soi-mêmenbsp;tient plus du celeste que de 1humanité. Gela nousnbsp;est aisésinousyforgons iiotre nature; oubliezdonc,nbsp;je vous en prie, ce deuil qui ne peut que nuirc,nbsp;et prenez de votre mal ce qui doit vous en con -spier. Nefaut-il pas montrer a toute occasion 1em-pire quon a sur soi-même. Je comprends néan-moins que ce vous est un dépit et déplaisir insup-portables de voir lourner au rebours vos projets.nbsp;Mais quoi? Vous ne pouvez commander ^ la des-tinée ni changer le cours de la moindre planête dunbsp;ciel. Puisque tel est le vouloir des dieux, irez-vousnbsp;les corabaltre? Ils ont permis la mort de volrenbsp;frère, ils ont conserve mon père, ils veulent dé-jouer vos entreprises et favoriser les siennes, etnbsp;vous voudriez rompre Fanguille au geuou! Pournbsp;Diou, madame, ne songez plus è lui nuire; vousnbsp;ayez vu comme il est sorti des combats que vousnbsp;lui avez donnés par mon bras etceux dautres chevaliers. Bornez lè votre ressentiment. Or, tandis quil discourait, Abra, patiënte è lé-couter, demeurait silencieuse et de temps en temps Poussait des soupirs entrecoupés de larmes ; mais,nbsp;^ ja fm, se remettant Ic mieux quelle put, elle luinbsp;ïépondit : Vcritablement, seigneur Amadis, ce que vous uites a quelque fondement; il est aisé è la personnenbsp;saine de conseillcr le malade. Malgré vos bonnesnbsp;Paroles, je ne me sens pas disposée a suivre vosnbsp;conseils, car je persiste si fort dans mon iiiimitiénbsp;contre Lisvart, que, si je ne lui fais perdre la vienbsp;comme je venx, il mourra comme je pourrai. |
Amadis fit un mouvement. Abra reprit : Vous dites quil me sera convenable dobtem-pérer sans murinure au vouloir des dieux; è cela, je réponds quils móteront plutót la vie que def-facer de mon esprit ce qui y reste gravé mieuxnbsp;quaucune inscription sur cuivre ou marbre. Ju-gez de léde la fermetéetdelarésoluüonde ma conduite. Je nignore pas que les décrets des dieux etnbsp;laFortune me sont supérieurs; mais la roue de cettenbsp;deniière étant mobile, elle se pourra tourner quelque jour et mêtre autant propice quelle ma éténbsp;contraire. Je Jouerai alors un autre personnage,nbsp;mais ce ne sera quaprès avoir vengé la mort denbsp;mon frère et satisfait mon èrne. Je ne veux pointnbsp;pourtant rompre Fanguille au genou, et nempioie-rai é ce dessein que les ressources du corps et denbsp;Fesprit. Hélasl amp; la première vue de celui qui manbsp;lant offensée, je neusse jamais pensé que d amitiénbsp;si grande put sortir une haine si parfaite; je Fainbsp;aimé plus que moi-même, jai cherché sa trace etnbsp;sou amour plus que jamais on ne le fera, et main-tenant je le hais plus que la mort, et poursuivrainbsp;sa mine plus que je ne garantirai ma santé.nbsp;Pour finir, seigneur Amadis, ne prononcez jamaisnbsp;devant moi le nom odiaux de eet homrae, dont lanbsp;mort et la ruine ne pourraient être empêchées parnbsp;vos efforts. Amadis, la voyant dans une pareille colère, se défendit davoir voulu la facher et soffrit de nouveau tl elle pour lui obéir envers et contre tousnbsp;ceux quelle désignerait. Puis il retourna é la viile, oü quelques chevaliers éprouvaient 1aventure du chêteau; ce qui duranbsp;jusquau lendemain, Olorius, prince dEspagne, voulut être de la partio. Or, il était serviteur de la'princesse Lu-ciane, quil avait aimée beaucoup et dont il avaitnbsp;fait sa dame et épouse. Ge prince tint contre le chevalier du chJteau pendant quatre heures dune mêlee atfreuse, etnbsp;ou Ie retrouva étendu sur la place en compagnienbsp;de don Florelus dAustrie et de Périon de Gaule. Tous les trois eurent les mêmes succès, et leur courage é la fin éprouva la même défaite. Le lendemain matin, Gradamarte se mit en jeu et combattit trois grosses heures avant diner, sansnbsp;avancer les affaires plus que les autres; enfin ilsnbsp;firent dresser les tables pendant que Lisvart etnbsp;Amadis de Grèce devaient faire quelques passesnbsp;darmes; ce dont ils fureat empêchés dune fagonnbsp;irnprévue. |
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CHAPITRE LComment Lisvart et Amadis de Grèce furent em-menés par tromperie hors de la cour. les chevaliers et dames prenaient place aux environsnbsp;quot;V du chateau enchantépour retarder lépreuve que feraitnbsp;Lisvart et è son défaut Amadisnbsp;de Grèce, quand une demoiselle en deuil pénétra dans lanbsp;salie en tenant deux épées richement garnies sus-pendues k son cou. Elle était de moyenne beauté, mais son regard triste appelait la pitié; deux nains horriblementnbsp;difformes composaient sa suite. Arrivée devant lempereur, elle sécria en san-glotant: Seigneurs, écoutez ma plainte, et si vos coeur.s ont quelque pitié, vous maccorderez votrenbsp;secours. Depuis deux ans je cherche une protection,nbsp;et dans quinze jours expire Ie terme qui mest dé-volu pour tirer des mains de deux géants cruetsnbsp;mon père et ma mère, destines k être sacrifiés knbsp;une de leurs idoles. Or, ces géants ra ont permisnbsp;de quêter un libérateur; je me suis adressé k unenbsp;miemie tante, grande astrologue et magicienne,nbsp;qui, après raaintes conjurations desorits et révo-lutions, k force de livies et de plarictes, ma ré-pondu que nul autre que les deux meilleurs chevaliers du monde ne pouvaient remédier a monnbsp;ennui, et que force métait de les chercher et mener aux deux tyrans dans Ie temps désigné. Je luinbsp;demandai quel moyen jaurais de les pouvoir con-naitre et persuader a me faire un tel bien. Et ellenbsp;me donna ces deux épées, massuraut que ceuxnbsp;qui pourraient les tirer du fourreau seraient mesnbsp;hbéraieurs saus quautre fut si téraéraire de sennbsp;servir, car il ne laura pas plutót k la main quilnbsp;sera embrasé et consumé en cendres. Aussi per-sonne ne doit essayer cette épreuve quil ne menbsp;jure et promette de maccompagner partout oü ilnbsp;me plaira Ie conduire, sans quil soit permis ayantnbsp;cinq jours k un autre homme de venir k son aide :nbsp;car, autrement, la rédemption de mes parents se-rait tout-k-fait empêchée. Je nai pas encore trouvénbsp;ce chevalier, et ceux qui Tont essayé ont été jus-quici aussi subitement embrasés quune étoupenbsp;mise en feu. Je vous supplie de me porter aide aunbsp;nom du droit des dames nobles affligées et prêtesnbsp;k mourir de peines et douleurs; la chevalerienbsp;vous en fait un devoir Ie plus tót quil vous seranbsp;possible pour prévenir Ie terme qui arrive et di-minue chaque jour mon espoir. |
Lisvart, armé de toutes pieces, allait partir pour atlaquer Ie chkteau; après Ie récit de la demoiselle, il dit k son fils: On dirait, mon ami, que la Fortune nous ait appelés ensemble k cette expédition dans léqui-page oü nous sommes. Je vous prie, beau sire, secou-rons cette demoiselle, car il est impossible (si bravoure lui doit aider) que ce ne soit 1un de nousnbsp;quelle réclame. Amadis fut ravi dun tel honneur, et toute leur assemblée; la demoiselle parut enchantée, et leurnbsp;présenta k chacun une épée en disant: Plaise k Dieu, gentils chevaliers, vous en-voyer lhonneur que mérite votre courage, et k moi Ie contentement que jen espère! Or, dégalnez knbsp;votre aise et gardez-les comme les deux meilleurs etnbsp;plus loyauxde la terre, sans que, durant ce voyage,nbsp;vous en puissiez porter dautres. La perfide, elle ourdissail la trame du filet qui devait les prendre sans déliance. Chacun deux tira son épée, mais avec telle fa-cilité, que chacun en fut étonné. Bienheureux chevaliers, dit la demoiselle en embrassant leurs genoux, qui devez me rendrenbsp;mon bien, mon confort et ma seule espérance, jenbsp;vous en supplie, accomplissez ce que vous raaveznbsp;promis et k quoi Ie devoir vous oblige. Alloiis, répondit Lisvart, nous sommes prêts. Et ils firent venir de suite leurs chevaux; Gra-das.lée voulut les accompagner, en qualité dé-cuyère, et bientót, tous en selle, suivis des nains portcurs des deux lames, ils savancèrent dans lanbsp;ibrct, sans que nul osat les accompagner ou suivrenbsp;que de 1oeil. |
Mri*. iBf. 4e BRY etné, botilefert HentperaeMeyM.
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GHAPITRE PREMIER Comment Lisvarl ct son vaillanl fils s'apergurcnt cn route quils avaieut dté odieusement trompds, et quelle douleurnbsp;lut celle de Gradasilde. Lempereur et les autres chevaliersavaient exigé que tout le monde restat, et on avait laisse séloi-gner Lisvart et son fils, ainsi que la bonne Gra-dasilée. Mais on devait bientot sen repentir do part et tl autre. |
En effet, la troupe avait peine atteint uii quart de lieue, quon vit descendre au palais Alquife^nbsp;fille du sage Alquif. Sadressant au roi Amadis, elle lui dit: Sire, mon père et la sage Urgande vous man-dent que cejourdhui doit être consommée, en cette cour, Tune des plus malheureuses trahisonsnbsp;dont vous entendites parlor ; ils vous prient de nenbsp;laisser sortir dici aucun chevalier, pour aucun motif, avant dautres nouvelles de leur part. Mais cétait fermer 1écurie après la fuite des chevaux. Aussi tout le monde fut-il inquiet quand ils re-connurent cette faute; plusieurs coururent aux armes pour partir au secours, mais Amadis iuranbsp;quil préférerait la mort de tous ses enfants pl'utótnbsp;que de trahir sa parole; ce dont on le loua. 10® Série. 1 i: |
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Zahara voyant l?i une occasion de sattirer la reconnaissance du père et du flls, et donner la rae-sure de son courage, prit la parole : nbsp;nbsp;nbsp;Entendez, seigneurs, dit-elle, lavis qui menbsp;semble Ie meilleur : dans la parole donnée ti lanbsp;demoiselle qui a eramené Lisvart et Amadis, nontnbsp;été comprises ni les dames ni les demoiselles. Lesnbsp;hommes ou chevaliers, après cinq jours seulement,nbsp;peuvent sen mêler. Partant de la, il est certain quenbsp;moi et mes femmes sommes libres de les secourir;nbsp;ce que je ferai ou je mourrai la peine. 11 serailnbsp;désbonorant de laisser ainsi les deux meilleursnbsp;chevaliers du monde donner dans une trahisonnbsp;odieuse. Et demandant ses armes, elle fit presser sa troupe; Onolorie fit apporter 1épée de Lisvart etnbsp;pria la reine de la lui rend re. Car je me doute bien, dit-elle, que celle quon lui a présentée a sa place ne doit être meilleurenbsp;que lintention de la dame qui Temmène. Et cettenbsp;épée détruit les enchantements lorsquelle paraltnbsp;nue et dégainée. Par quoi, hdtez-vous, madame;nbsp;sans quoi nous en pourrons avoir froide joie. Reposez-vous sur moi, répondit Zahara, je ne mendormirai pas. Et prenant congé, elle piqua des deux, suivie de huit OU dix de ses amazones, devangant Ie restenbsp;de ses femmes, qui complétaient leur ajuslement. Quoiquelle galopèt vitement après Lisvart et Amadis, elle ne les rejoignit pas promptement, carnbsp;la demoiselle les faisait diligenter, arpenter la cité,nbsp;la forêt, et les avait amenés dans une plaine cou-verte de lentes et pavilions, défendus par deuxnbsp;géants et dix chevaliers armés et prêts a cora-battre. Lisvart et Amadis lacèrent vivement leurs heau-mes, et, voulant prendre leurs lances, apergurent les nains et la demoiselle fuyant au galop Ie longnbsp;dun sentier, ce qui leur fit pressentir une trahison. Toutefois, considérant quils étaient tenus de combattre, et, que la fuite serait honteuse et sansnbsp;profit, ils firent tête. Alors, les deux géants sapprochèrent et leur crièrent dassez loin ; nbsp;nbsp;nbsp;Rendez-vous, traitres paillardsl vous alleznbsp;mourir de male mort! A ce cri, donnèrent sur les deux chevaliers dé-pourvus de glaives, mais qui mirent froidement froidement lépée è la main. Leurs chevaux furentnbsp;traversés de part en part et roulèrent sous euxnbsp;dans cechoc épouvantable; mais ils furent relevésnbsp;avant que les géants neussent parfait leur carrièrenbsp;et tourné bride. Gar leurs chevaux, mal dresses etnbsp;k bouche dure, les avaient emportés loin. Bientót Amadis et Lisvart furent assaillis des dix autreschevaliers, auxquels ils résislaient vigoureu-sement; mais les géants chargèrent de nouveau, etnbsp;de si prés, que les chevaliers, ne sachant auquelnbsp;entendre, se ruèrent, résolus è périr plutót que denbsp;serendre, sur leurs nombreux adversaires, et bri-sèrent dans leur effort leur épées au-rdessus de lanbsp;garde. Abandonnés ainsi de toute aide, ils furent pris par dernere, jetés h terre, désarmés de tête, liésnbsp;et troussés sur deux méchants roussins et conduitsnbsp;droit k la marine. |
Gradasilée faillit mourir de douleur a ce spectacle; mais lun des géants vint prendre les rênes de sa haquenée, en lui disant : Par Dieu, ma belle amie, je vous traiterai si bien cette nuit, entre mes bras, que vous sereznbsp;dédommagée de lennui davoir accompagné cesnbsp;deux galants, qui seront désormais étrillés avecnbsp;une certaine paille. Traitrel lui répondit-elle, traitre inféme, tu me tireras plutót Ie eoeur du sein que davoir jamais part de moi. Marche, marche, dit lautre ; nous verrons bien ce qui arrivera. Et donnant un coup de béton h Amadis, Ie fit passer devant; celui-ci devint si furieux, que Ienbsp;sang lui sortit par Ie nez et la bouche, et il trouvanbsp;moyen de passer une de ses mains sous les liens;nbsp;puis, avec Ie ganlelet quil avait encore, il mou-cha si doucement Ie chevalier Ie plus prochain denbsp;lui, quil lui cassa les dents dans la bouche. Ge quil paya chèrement a linstant rnême, et eüt payé encore plus durement si un secours nenbsp;lui fut arrivé fort è propos. CHAPITRE II Comment la reine Zabara secourul Lisvart, Amadis de Grèce et Cradasilde, et, faisantnbsp;carnage de tons les traités, prirent les deuxnbsp;nains et la demoiselle, quils ramenèrent ünbsp;Trébisonde. -^.tant accompagnéo seulement de / dix de ses femmes, la reine denbsp;.LCaucase alia si vite, qualen-I trée de la nuit clles découvrirentnbsp;/ 'y*~ les géants emmenaut prisonniersnbsp;Lisvart, Amadis et Gradasilée ;nbsp;elles tressaillirent de joie, et,nbsp;t* après sêtre préparées, ellesnbsp;crièrent : Traitres I vous allez payer Ie dü de votre lacheté, etnirez pas plus loin avecnbsp;votre butin. Les géants tournèreat la tête, et lun deux vint foridre sur Zahara, qui lattendait et lui déco-cha une flèche avec une telle raideur, quil futnbsp;traversé de part en part ettomba pour ne plus parlor. Le second en eut autant; mais Ie trait ricocha et alk tuer le troisième, qui raourut. Lors, le géant si k propos sauvé piqua des deux k la reine, qui le regut Ia lance au poing; leursnbsp;armes furent enpièces, mais ils se prirent au corpsnbsp;au second tour, et la reine lui fendit proprementnbsp;Ia tête dun coup de hacbe. Lös gurdicQS sc donnèrönt cüUDips k traver |
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la forêt, abandonnantles prisonniers; mais les huit autres chevaliers combattirent jusquau dernier,nbsp;auquel vint lidée de venger dun coup lai et sesnbsp;amis. II courut droit aux chevaliers, encore liés sur leursmontures, pour les assassiner. Et cela cut été fait sans Gradasilée, qui, armée de lécu et de lépée dun géant défait, arrêta Ie brasnbsp;du meurtrier par. Ie coup de la mort. Enfin, dit-elle tout haut, Fortune ne niera pas que je naie pas trois fois sauvé la vie au pèrenbsp;et une fois au fils. Par raon Dieu, répondit Zahara, qui avait tout vu et entendu, il semblerait que vous aveznbsp;tenu A móter cette gloire, dans lespoir de vousnbsp;concilier, è vous seule, lamour du roi Lisvart. Chère princesse, reprit Gradasilée, les dieux mont donne eet avantage en paiement du vrainbsp;amour que je lui porte. A ce moment s avangaient, par Ie chemin oü la demoiselle et les nains avaient disparu, cent chevaliers marchant au grand pas, et derrière euxnbsp;une autre troupe de huit ou neuf cents hommes,nbsp;armets en tête et prêts è combattre. Ils venaient aider aux géants, et bientót nos dames et nos deux chevaliers furent chargés parnbsp;ce quot;ot dennemis. Les premiers de la grosse troupenbsp;furent, du choc, mis è bas; mais Ie moment étaitnbsp;proche oü Lisvart, Amadis, Gradasilée et les autresnbsp;femmes devaient succomber au nombre, sans Ienbsp;secours de neuf cents femmes bien armées quinbsp;avaient suivi leur reine, sous la conduite dé cellesnbsp;de Sarmate et Ircaiiie. Du plus loin quil leur fut possible, elles lancè-rent une telle grêle deflèches, suivies dune charge inattendue, quelles bouleversèrent les ennemis. Gradasilée et Zahara prouvèrent quelles na-vaient pas Ie bras engourdi. La nuit tomba sur la défaite compléte des der-niers adversaires, etlorsquela lune annoncaTheure de la retraite et du repos, Gradasilée rnanqua ünbsp;1appel, Lisvart se désola de cette absence bien inquié-tante; mais elle arriva peu après, chassant devant elle la demoiselle et les nains, agents de lodieusenbsp;trahison. Sachant quil y allait de sa vie, la demoiselle se jeta aux genoux des chevaliers et leur demandanbsp;pardon ü mains jointes. nbsp;nbsp;nbsp;Si vous me donnez la vie sauve, dit-elle, jenbsp;vous déclarerai, en presence de lempereur de Tré-bisonde, toute la vérité. nbsp;nbsp;nbsp;Damoiselle, répondit Lisvart, mon avis estnbsp;quon vous garde jusquü votre justification, et plusnbsp;loin, si vous Ie méritez; mais, coupable, nespéreznbsp;aucune merci. Deux amazones la gardèrent, ainsi que les nains. La troupe se disposa ü se reposer, et les chevaliers remercièrent bien des fois la reine deCaucase et les aulves. Ils sémerveillaient de la fa§on dontnbsp;on les avait secourus si k propos. , Or, la coulume des amazones était de rapporler dun combat, ou dune victoire, ou dune bataillenbsp;rangée, chacuue la tête dun de Icurs ennemis,nbsp;plantée au bout duue lance. |
Elles suivirent eet usage et noublièrent pas les têtes des deux géants, dont on orna Ie char de Zahara. Puis, vers laube du jour, elles revinrent toutes glorieuses k la ville, oü les seigneurs, les dames,nbsp;attendaient dans une peiiie merveilleuse qui senbsp;changea en un délire de joie k la vue des chevaliers délivrés et de la traitresse prison nière. Cette femme, suivant sa promesse, se confessa ainsi; Lon dit, seigneurs, que courte folie est la raeilleure, car, si ion ne doit pas réussir, on estnbsp;plus vite assuré de la fin; co qui arrive k proposnbsp;pour Ie roi de Grète, mon souverain seigneur; carnbsp;lui, désireux de venger la mort de Sulpicio et denbsp;ses frères, tués par Lisvart, Périon et Olorius, a éténbsp;frappé Ie premier par la première flèche de lin-vincible reine qui mécoute. Je suis sur, dit Amadis, que vous allez trou-ver moyen cauteleux pour ménager les suites de votre félonie. Noble seigneur, continua la demoiselle, jai été en effet fourbe et déloyale, mais jai servi monnbsp;raaitre. Sachez done que Ie roi de Grète avait millenbsp;chevaliers prêts k Ie seconder, et, sans Ie secoursnbsp;de je ne sais quelles amazones, les deux chevaliers eussent passé la roer et servi déchange pournbsp;ravoir Ie chateau de la Roque et celui de Hica, dé-robés au roi Mouton, son 1'rère; puis il leur auraitnbsp;tranché la tête pour vous les offrir. Maintenantnbsp;que mon seigneur est mort, si vous voulez vousnbsp;venger, tuez-moi aussitót. Voyez'vous, reprit Amadis, comme elle sait encore babiller. Vous navez en vous de bon quenbsp;Ie corps pour faire des ceiidres, et, avant que jaienbsp;bu ni mangé, vous et messieurs les nains, vousnbsp;allez être consciencieusement rótis et brülés. Et il en fut ainsi, k la grande liesse du peuple et au déplaisir dAbra, qui voulait sembarquernbsp;promptement; mais la reine du Gaucase 1endé-tourna, voulant quelle assistat au dénoüment denbsp;la merveille du chèteau, amenée a la cour parnbsp;Lucida. GHAPITltE III Comment Lisvart et Amadis de Grèce tentèrent, après tant dautres, ravenlure du chèteau des Secrets, et commentnbsp;Amadis seul eut lhonneur de la mener è bonne fin. Nous avons laissé précédemment Ie père et Ie fils prêts k éprouver laventure du chkteau ounbsp;avaient échoué Lucencio, Olorius d'Espagne, Flo-relus dAustrie, Périon de Gaule, Gradamarte etnbsp;plusieurs autres. Lisvart et Amadis, voulant essayer de faire mieux que ces chevaliers, se miront en léquipagenbsp;qui leur était nécessaire. Lisvart désirait commencer Ie premier; il sap- If |
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procha pour sonner la trompe. Mais cela lui fut impossible, ci cause de lépée quil portalt au cöté,nbsp;laquelle ne pouvait souffrir enchantement ennbsp;quelque sorte que ce fut. En consequence, il ennbsp;demanda une autre k lun de ses écuyers, qui lanbsp;lui apporta immédiatement. Lors, reprenant la trompe, Lisvart la fit reten-tir si doucement, que cen était merveilleux. Et quant et quant, trompettes et clairons se mirent anbsp;sonner et è fanfarer, et la porte du chateau souvritnbsp;pour livrer passage a un chevalier de si fiére con-tenance, quo chacun prenait grand plaisir a Ienbsp;regarder. ïoutefois, Lisvart lui donna tant daffaires du-rant quelques heures, que lon supposa que f hon-neur de 1aventure allait lui revenir, ce qui ne fut pas, car Ie chevalier, reculant toujours petit a petit, fmit par arriver é la porte de son chateau, etnbsp;la, poussa la porte au nez de Lisvart en lui criant: nbsp;nbsp;nbsp;Tu as perdu faventurel tu es mariél Lisvart, marri et dépité au possible, reprit la trompe et la fit retentir plusieurs fois pour rappe-ler Ic chevalier. Ge fut en vain. Lors, il quitta Ie jeu et salla désarmer. Vint Ie tour dAmadis de Grèce. II sonna; Ie chevalier enchanté se présenta, et leur combat com-raenpa. II fut si apre et si rude, quaprès un cha-maillis beaucoup plus long que Ie précédent, Ie chevalier du chateau tomba tout de son long, éva-noui, et depuis, personne ne Ie revit. Le chateau quil gardait était maintenant ou-vert, laissant entrevoir une partie des richesses quil contenait, au son dinstrumenls de musiquenbsp;plus mélodieux les uns que les autres. Une voix fit aussitót entendre cette parole ; nbsp;nbsp;nbsp;Bienvenu soit 1heureux chevalier qui a mérité de donner tin é laventuro des Secrets 1 Gest pourquoi Amadis monta les degrés. CHAPITRE VComment Amadis de Grèce entra dans le chateau des Secrets, et des choses merveillcuses quilnbsp;y remarqua. uand Amadis de Grèce fut dans le chateau, il avisanbsp;la porte dune chambrenbsp;close, au-dessus de laquelle était cette inscription : « Gi-gisent les deux vrais amants. Dans leur cendre sont représentéesnbsp;leurs effigies, qui peuvent servir anbsp;éprouver la foyauté des dames et desnbsp;chevaliers. » Amadis de Grèce, pris dun scru-jpule, voulut retourner en arrière. Tou-'tefois, il passa outre et ouvrit la porte, fut eni^nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;referma sur lui aussitót quil |
II se trouvait en un lieu riche et spacieux, plus spacieux et plus riche quon ne le pouvait soup-Conner du dehors. Tout était doré, azuré, et peintnbsp;de diverses et incroyablcs peinturcs. La, par exemple, étaient représentés ceux qui, jusque-la, è des titres divers, avaient le raieuxnbsp;aimé, hommes et femmes : Pénélope, Pyrame,nbsp;Thisbé, Apollidon, Grimanèse, Médée, Florisande,nbsp;Zerbine, Raberhy, Gampingo, Porcia, Zaïr, Abranbsp;et beaucoup dautres, parmi lesquels Ie chevaliernbsp;reconnut son bisaïeul le roi Amadis de Gaule, sonnbsp;aïeul Esplandian, son père Lisvart de Grèce, ainsinbsp;que leurs femmes. Tous et toutes chantaient etnbsp;jouaient dinstruments harmonieux, tels que har-pes, luths et violes. Au milieu était un theatre élevé de quatre degrés, sur lequel le Dieu dAmour se tenait assis on une chaise couverte dun drap dor frisé, ayant anbsp;ses pieds le roi Félidès et la reine Aliastre. Get ai-mahle et cruel dieu, les bras élevés, montrait deuxnbsp;couronnes magnifiques quil avangait comme silnbsp;eüt voulu les mettre sur les lêtes. Tant plus Amadis de Grèce les contemplait, et tant plus il y trouvait de quoi sémerveiller ; car,nbsp;en sapprochant davantage du roi et de la reine, ilnbsp;remarqua quils avaient run et 1autre Ie cótc gauche transparent comme le cristal, si bien quonnbsp;pouvait voir leur coeur battre au travers. Amadis fut plus étonné encore quand il vit 1ef-figie dAliastre se changer en celle de la priiicesse de Sicile, è ce point quil crut que cétait elle quinbsp;était ainsi devant ses yeux. Pour mieux sen assurer, il se pencha sur son cóté ouvert et se vit lui-même représenté au naturel dans le coeur de Lu-cclle comme dans un miroir. Puis, en se penchantnbsp;plus prés encore pour mieux voir, il reconnut quenbsp;cette effigie nétait rii celle dAliastre, ni celle denbsp;la princesse de Sicile, mais bien plutót celle de lanbsp;belle Niquée. Lors, aiguillonné par un autre branden damour, il sentit une telle chaleur en ses entrailles, quou-bliant aussitót Lucelle et tout ce quil lui devaitnbsp;de servitude etdamitié, il savanga pourbaiser ten-drement cette adorable effigie. Amadis se trouva décu ; 1image cessa de res-sembler k Niquée comme elle avait cessé de res-sembler è Lucelle, et elle reprit ses premiers traits, cest-a-dire ceux de la reine Aliastre. Hélas! soupira-t-il. IlélasI madame I vous montrez bien clairement que je ne mérite pas dap-procher de vous, puisque vous vous êtes si soudai-nement évanouie de moi!... Et, tout confus et désespéré, il reprit le chemin par lequel il était venu et sortit du chateau si tristc,nbsp;si triste, quil eüt voulu être mort; ce dont plusieurs', ébahis, lui demandèrent la cause. Maisnbsp;Amadis ne répondit rien autre chose, sinon quilsnbsp;tentassent Taventure et quils seraient témoins denbsp;plus de merveilles encore quo lui. |
Z[RFEE LENCHANTERESSE.
GHAPITRE V Commenl, après Amadis de Grèce, la reine du Caucasc lenta laventure du chateau des Secrets, cl de la résolution quollenbsp;piit en sortant. Geile trisLesse du chevalier de lArdente Epée avail aiguillonné la curiosité des autres personnesnbsp;qui élaienl Ih. La reine du Gaucase, entre autres, brülait de len-vie de savoir ce qui pouvait avoir ainsi convulse Ie visage de son bel ami, et, pour Ie savoir, elle pro-fita du seul moyen qui fut k sa disposition, cest-amp;-diro quelle entra résolüment dans Ie palais en-clianté. Gomme Amadis de Grèce, elle avisa Ie théatrc sur lequel trónait leDieu dAmour, et, comrnelui,nbsp;sapprocha du groupe formé par Ie -roi Félidès etnbsp;par la reine Aliastre. A mesure quelle savancait, Ie roi Félidès chan-geait de visage. Lorsquelle fut tout-è-fait auprès de lui, elle poussa un cri détonnement. Elle était devant Ie vaillant chevalier de lArdente Epée! nbsp;nbsp;nbsp;O mon bel ami 1 murraura-t-elle. Est-ce unenbsp;illusion de mes yeux et de mon cceur si pleins denbsp;vous? OU est-ce bien vous réellement que je vois? Leffigie qui représentait Amadis de Grèce ne répondit pas, mais elle nen continue pas moins ènbsp;représenter Ie vaillant fils de la princesse Ono-lorie. Zahara, ébahie et joyeuse sans rien comprendre a cetto merveilleuse apparition, se pencha sur Ienbsp;eóté gauche de la reine Aliastre, toujours transparent commc du cristal. Gette fois encore, elle poussa un cri détonne-ment, mais il neut pas Ie mcme accent de plaisir que Ie premier. Zahara venait dapercevoir, commenbsp;dans un miroir, les images de la princesse de Si-cile et de la princesse de Thèbes, Lucelle soucieusenbsp;et Niquée joyeuse. nbsp;nbsp;nbsp;Que signifie cette double image? murmura-t-elle. Et pourquoi celle-ci se réjouit-elle quaiidnbsp;lautre a la mine si piteuse? Zahara connaissait la princesse de Sicile. Quant è la princesse de Thèhes, elle ne lavait jamaisnbsp;apergue, et elle lui parut ètre une personne plusnbsp;divine que terrestre. Je commence è comprendre, murmura-t-elle avec une sorte de mélancolie, en regardant alter-nativement les deux belles effigies. Ge sontces deuxnbsp;belles personnes qui se disputent Ie cceur de cenbsp;beau chevalier, quo rnoi aussi jaimais, que moi aussi jaime encore!... Qui préfère-t-il, lui?... Ge nest pas la princesse de Sicile, elle est trop affli-gée 1 Cest lautre, qui a 1air si joyeux, et qui nenbsp;peut avoir eet air-lè què cause de lamour quellenbsp;sait quAmadis de Grèce éprouve pour elle 1... Maisnbsp;alors, sil 1aime, il ne pourra jamais mairaer,nbsp;moi?... Pourquoi me suis-je ainsi enaraourée denbsp;lui?... Pourquoi, hélas I est-il si parfait 1... Allonslnbsp;il me faut renoncer è ce doux rêve, Ie plus douxnbsp;que jaie jamais fait!... La belle reine du Gaucase soupira k plusieurs reprises. Puis elle voulut de nouveau regarder leffi-gie dAmadis de Grèce, 1objet de ses pensees et Ie sujet de ses regrets. Amadis avait disparu, et les traits du roi Félidès avaient repris la place des siens. Zahara, étonnée, regarda de même dans Ie cceur de la reine Aliastre. Lucelle et Niquée sen étaientnbsp;envolées comme deux colombes lasses de perchernbsp;sur la même branche. Lors, toute songeuse, Zahara sortit de ce palais enchanté. Elle savait désormais tout ce quelle vou-lait savoir 1 GHAPITRE VI Comment Ie roi Amadis de Gaule et Oriane, duno part, et, delautre, 1empereur Esplandian et Timpérairice safemmenbsp;tentèrent i\ leer tour lépreuve du chiUeau enchantd. Après Amadis de Grèce, ce fut Ie lour de sou bisaïeul, Ie chevalereux roi Amadis de Gaule et donbsp;Bretagne. Ge bon roi, qui se savait Ie cceur net de la moin-dre peccadille, et qui en pensait autant du cceur de la bonne reine Oriane, entra avec elle dans Ie chateau dun pas tout guilleret. Tous deux montèrent sur Ie theatre. Oriane se pcncha sur Ie cceur diaphane du roi Félidès et y vitnbsp;la physionomie douce et sereine du roi Amadis,nbsp;son digne compagnon. Amadis, de son cóté, senbsp;pencha sur Ie cceur diaphane de la reine Aliastre,nbsp;et apercut la tendre et bienveillante figure de lanbsp;reine Oriane, sa digne compagne. Tous deux alors, attendris, remués par les pen-sées affectueuses qui leur débordaientde 1ame aux lèvres, se tendirent spontanément la main. Ah l madame, murmura tendremeut Ie vieux roi, je songe en ce moment aux belles aventuresnbsp;de ma jeunesse, et je me rappelle que vous y aveznbsp;toujours été mèlée 1 Je revois, comme si cétaitnbsp;aujourdhui, la première heure oü jai eu Ie bon-heur de vous admirer... Souvenez-vous, madame!nbsp;cétait a la cour du bon Languines, roi dEcosse*nbsp;oü vous avait laissée Ie roi Lisvart, votre honoré r *gt;1 Hl |
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père... Vous étiez alors surnommée TUnique, S cause de votre raerveilleuse beauté, etmoi, javaisnbsp;nora Ie chevalier de la Mer, paree que javais éténbsp;trouvé sur les flets, corarae Moïse... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! interrompit Oriane, je ne savais pas encore qui vous étiez; mais je devinais bien que vousnbsp;deviez être dune illustre lignée... Aussi étais-jenbsp;heureuse de vous avoir armé chevalier, paree quenbsp;je pressentais la gloire qui allait vous échoir par lanbsp;suite!... Je me souviens du premier combat dontnbsp;je fus témoin... Vous aviez vaincu déjèi Abies etnbsp;vous alliez combattre Dardan... Ah! tout monnbsp;eoeur sauta en vous apercevant! Jeus peur de vousnbsp;perdre avant de vous avoir possédé!... nbsp;nbsp;nbsp;Oh! reprit Ie bon roi Araadis, heureux de senbsp;ramentevoir ainsi; oh! les belles heures de féliciténbsp;que je vous dois, madame! Je ne sais plus si jainbsp;souffert, éloigné de vous... Alors que jmabitais lanbsp;Roche-Pauvre et quon me nommait Ie Beau Téné-breux... Mais je me souviens toujours de lineffa-blebonheur que je goütai dans vos bras, k labbayenbsp;de Mirefleur, après Ie depart de la demoiselle denbsp;Danemark et de la princesse labile... nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 je men souviens aussi, murmura ten-drement la bonne reine Oriane... je me souviensnbsp;que, Mabile partie, vous me prites les mains dansnbsp;les vótres comme aujourdhui, que nos lèvres sa-vancèrent comme elles savancent maintenant, etnbsp;que, h mesare que vous deveniez plus tendre,nbsp;plus pressant, plus éloquent, je me sentais méva-nouir comme dans une céleste extase, ainsi que jenbsp;fais en ce moment, oü je nai plus cependant quenbsp;Ie souvenir de cette divine félicité... Oriane se pdmait, en effet, dans les bras de son vieux mari. Un baiser de lui la fit revenir k elle. Lors, tous deux reprirent, en souriant, Ie che-min par lequel ils étaient venus, et que prirent, è leur tour, leur flls Esplandian et limpératrice sanbsp;femme. Ges deux derniers eurent, è tenter cette épreuve, Ie même plaisir que venaient précisément davoirnbsp;Amadis de Gaule et Oriane. Esplandian vit dans Ienbsp;eoeur du roi Félidès limage souriante de sa femme;nbsp;et celle-ci apergut dans Ie eoeur de la reine Aliastrenbsp;limage honnête dEsplandian. Ils sen revinrent done comme sen étaient reve-nus Ie bon roi Amadis et la bonne reine Oriane. |
GHAPITRE VII Comment Galaor et la reine Briolanie tentèrent lépreuve du chftteau des Secrets, ainsi que 1avaient précédemmentnbsp;tenlée dautres dames et dautres chevaliers. alaor, honteux davoir été de-vancé par daulres dans cette entreprise, qui avait pour unique but de se prouver mu-tuellement la loyauté des sentiments amoureux, Galaor pritnbsp;la reine Briolanic par la mainnbsp;et savanqa avec elle vers lanbsp;porte du Palais Enchanté. Ils marchaient tous deux du pas léger dautrefois, et leursnbsp;belles années semblaient ennbsp;ce moment refleurir dans leursnbsp;coBurs émus. Ils regardèrentdabord avec curiosité les richesses et les somptuosités de ce sé-jour. Les peintures qui ornaient les murs arrêtè-rent un assez long temps leur attention. Puis enfin,nbsp;Ie Dieu dAmour, sur son estrade, les attira è lui.nbsp;lis alièrent! La douce reine Briolanie se pencha sur Ie eoeur diaphane de la reine Aliastre, et y distingua unenbsp;foule dimages de femmes, toutes belles et jeunes,nbsp;mais toutes mélancoliques au possible. Ce sont lè vos amoureuses dautrefois, ó mon beau Galaor 1 murmura-t-elle. Le nombre en estnbsp;si grand, que je ne les puis compter... Elles ontnbsp;toutes Pair de vous regretter... Vous leur avieznbsp;probablement donné des raisons de le faire, 6 tendre ravisseur de coeursl... Briolanie eüt été mécontente, peut-être, si elle eüt apergu sur ces visages de délaissées une galténbsp;provoquante, un sourire, une joie. Mais ellesnbsp;avaient toutes si piteuse mine, que cela la renditnbsp;toute aise 1 Galaor, de son cöté, en sapprochant de la reine Aliastre, qui avait pris aussitöt les traits de sa mienbsp;Briolanie, sétait aperqu dans le eoeur de celle-ci,nbsp;en compagnie dun autre, lequel était son frèrenbsp;Amadis de Gaule. Seulement, autant il y était re-présenté souriant et gai, autant Amadis y étaitnbsp;représenté marmiteux et mélancolique. Ah! murmura-t-il, ma douce et belle Briolanie, vous mavez été infidèle! un autre a été pré-féré h moil... Vous navez plus le droit de mac-cuser de légèreté et dinconstancel... Nous sommes k deux de jeu 1... La reine Briolanie ne put sempécher de rire dentendre Galaor parler ainsi. |
ZIRFEE LENCHANTERESSE II lie vous sied pas, mon doux ami, lui dit-elle, detablir une comparaison pareille, car je nai jamais aimé dautre homme que vous... Quantnbsp;amp; votre frère Ainadis, je vous ai toujours coufessénbsp;la tendre amitié que javais congue pour lui... etnbsp;je ne pense pas que ce soit kvous de men fairenbsp;reproche : cest une chaste et pure amitié... Tout en devisant ainsi, Galaor et Briolanie ou-bliaient le temps; ils revivaient dans le passé! Dependant, ils se décidèrent a quitter ce lieu dencliantement, et, au moment ou ils descen-daient les quatre degres de Iestrade, le roi Félidèsnbsp;et la reine Aliastre reprenaient leurs effigies. Galaor et Briolanie sortireut. |
lorsquelle remarqua quelle avait les yeux rouges A force davoir pleuré, et quelle semblait plongéenbsp;dans une tristesse mortelle. Gela la réconforta, etnbsp;elle no voulut pas êlre cruelle pour ce passé dontnbsp;il ne restait que de pitoyables tracés dans le coeurnbsp;de son mari. Lors done, elle et lui, se tenant par la main cornme aux belles heures de leurs amoureux ren-dez-vous dans le verger du jardin de 1empereurnbsp;do Trébisonde, regagnèrent la compagnie, heu-reux davoir tenté cette épreuve. fll D1 |
GHAPITRE IX
GHAPITRE VIII
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Comment Gradasilée, dabord, puis la princesse de Sicile, tentèrent lépreuve du chateau magique, et des impressions différentes quelles en ressentirent.
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Comment lépreuve fut tentée par don Florestan et sa femme, par 1impératrice Esclariane et sonnbsp;ami, par Lucencio et Axiane, par Onolorie et Lis-i vart, et par Gricilerie et Périon de Gaule. friolanie et Galaor une fois de retour parmi la compa-) gnie quils avaient qnittée,nbsp;ce fut è qui continueraitnbsp;I maintenant fépreuve quilsnbsp;avaient si bien réussie, anbsp;, en juger par leur conten-^ tement extérieur. De fut dabord le tour de don Florestan et de sa femme. Puis celui de fimpératrice et de son Puis celui de Lucencio, fils de Gri-cilerie, et de finfante Axiane. Puis celui de Lisvart et de la princesse Onolorie. Aucun deux ne se trouva un seul défaut de loyauté. Tons se prouvèrent une fois de plus quilsnbsp;étaient dignes de saimer. Tous, par conséquent,nbsp;sortirent du chAteau des Secrets, le visage rayon-nant comme le coeur. Quand ce fut au tour de la belle princesse Gricilerie et du vaillant chevalier Périon, il ny eut pas tout dabord la même joie, paree que la princesse de Trébisonde, en consultant le coeur du roinbsp;Félidès, lequel avait le visage de sou mari, sapernbsp;cut quil y avait une aulre dame quelle. Vous devinez quil sagissait de la belle duchesse dAutricbe, celle-lk même qui avait un goüt sinbsp;particulier pour les parties déchecs et surtoui;nbsp;pour les annexes de ces parties-la. Gricilerie ailait reprocher A Périon les bons trai tements quil avait regus de cette bonne princesse |
Onolorie et Lisvart, puis Gricilerie et Périon, navaient pas craint dentrer dans le chAteau desnbsp;Secrets. La belle et bonne Gradasilée voulut y en-trer a son tour. Elle avait la conscience en repos : elle marcha dun pas ferme vers le théatre élevé au milieu denbsp;ce lieu magique, et se pencha sans effroi sur liraagenbsp;du roi Félidès, qui ressernblait a Lisvart de Grèce,nbsp;et dans le coeur duquel il ny avait quune figure,nbsp;celle de ia princesse Onolorie. Elle en fit aulant pour la reine Aliastre, qui avait pris A son approche les traits dOnolorie,nbsp;et dans le coeur de laquclle elle napergut quunnbsp;visage, celui de Lisvart. Ils saiment lun lautre dune égale fagon, murmura-t-elle. Cest bien 1... Puis, toute réjouie par cette bonne peusée, elle se retira pour permettre A la princesse de Sicilenbsp;dentrer. Lucelle était seule. Elle savanga timidement, se pencha sur le roi Félidès et reconnut en lui lesnbsp;traits de son cher Amadis de Grèce, ce qui la réconforta dabord au possible. Mais lorsauelle re-garda dans son coeur diaptiane et quelle y avisanbsp;lelfigie de Niquée, princesse de Thèbes, son jeunenbsp;front se couvrit de nuages et ses yeux sempli-rent de larmes involontaires. Quelle peut être cette beauté si parfaite? niurmura-t-elle avec amertume. Cette princessenbsp;est aimée de vous, chevalier de lArdente Epée,nbsp;puique, au lieu de raon image, cest Ia sienne quenbsp;je trouve en votre coeur!... Pourquoi m aviez-vousnbsp;done juré un éternel arnour?... Et quelle est donenbsp;votre éternité, A vous autres hommes ? Un jour,nbsp;uiie heure, un moment!... Ah ! sans doute, vousnbsp;étiez sincère lorsque vous me pressiez dans vosnbsp;bras contre votre poitrine, la nuit oü nous nousnbsp;trouvioiis sur la mer en furie, dans cette frêle barque, qui menagait A chaque instant de senglou- «l| |
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tir... Sans doute vous étiez sincère... Satis doute vous maimiez... Ohl alors, pourquoi la barquenbsp;ne sest-elle pas entrouverte? Pourquoi la mernbsp;ne nous a-t-elle pas engloutis lun et 1autre, em-paradisés comme nous létionsl... Les flots nousnbsp;auraient servi de ccuche nuptiale, et jauraisnbsp;éprouvé, pour ma part, une apre et poignante vo-lupté a mourir ainsi, coeur centre cceur et lèvresnbsp;centre lèvres!.,. Dieu ne la pas voulu : que sanbsp;volonté soit faite! Je me résignerai désorraais...nbsp;Et puisque Ie chevalier de lArdente Epée ne veutnbsp;pas de moi pour amante, je demanderai k Christnbsp;de me recevoir comme épouse 1... Gela dit, et avec la plus poignante amertume. Ia pauvre Lucelle essuya ses yeux humides denbsp;larmes écres, et sortit de ce chateau maudit quinbsp;lui avait révélé une si cruelle vérité. En la revoyant ainsi mélancolique, Amadis de Grèce devina tout ce qui avait dü se passer, et ilnbsp;sen attrista lui-même davantage. De même quenbsp;Lucelle avait maudit Ie chèteau des Secrets, ilnbsp;Ie maudit ainsi que la demoiselle qai ly avaitnbsp;amené. II était tard, la reine du Gaucase paraissait dé-sireuse de se retirer sous sa tente : on jugea lépreuve terrninée pour ce jour-lè. Abra, alors, la voulut tenter, mais avec compagnie, ayant peur toute seule. nbsp;nbsp;nbsp;Gela vous est facile, lui dit Zahara ; metteznbsp;un crêpe noir è votre visage afin de nêtre pasnbsp;reconnue, et faites-vous accompagner par un denbsp;vos chevaliers. Abra allait suivre ce conseil, mais, ayant ré-fléchi, elle remit lentreprise au lendemain. Au même instant, une inscription se grava, sans quon süt comment, sur la porte du chateau en-chanté, entrela harpe et la trompe. Voici ce quelle disait : « Tous ceux qui voudront désormais tenter cette aventure devront, Ie chevalier sonner de lanbsp;trompe, la dame ou la demoiselle jouer de la harpe.nbsp;Et que personne ne soit assez hardi pour remuernbsp;ce chateau du beu oü il est, avant que la plus bollenbsp;et la mieux accomplie Ie fasse enlever dans lanbsp;Tour de TUnivers, car, jusque-lè,ildoit demeurernbsp;ici. » nbsp;nbsp;nbsp;Voilé, dit lempereur, un trés bon avertisse-ment. Allons souper, et demain comme demain,nbsp;nous verrons ce quil en adviendra. On soupa, et, vers la fin de la soiree, chacun se retira pour aller dormir. Mais jamais, ni Amadis de Grèce ni Lucelle ne purent fermer lceil, k cause des raisons din-somnie quils avaientlun etlautre. |
CHAPITRE X Comment limpératrice Abra éprouva 1avcnlurc du chateau. Le lendemain, après Ie repas des princes et seigneurs, des dames et demoiselles, limpératricenbsp;Abra, escortée dun seul écuyer, parut dans losnbsp;atours d'une dame de haute race. Elle marcha droit au chateau et prit la harpe, dont elle tira des sons harmonieux; bientöt lanbsp;porte souvrit pour lui donner passage et se refermanbsp;sur elle. Ses yeux parcoururent les peintures murale.s des amants, et elle arriva tout auprès de Zaïrnbsp;exprimant sur un luth ses souffrances damour.nbsp;Elle sadressa k cette image etlassura de son des-sein de venger la mort funeste dont il avait éténbsp;frappé. Le prince Zaïr resta muet et continua de modder de tristes accords. Abra passa outre et gravit les appartements oü se trouvaient les effigies du roi Félidès, de la reinenbsp;Aliastre, et même celle du jeune Gupido, sur quinbsp;elle se vengea du silence de Zaïr. Ah! ah ! sire Cupido, lui dit-elle, ceux qui nont éprouvé votre pouvoir nen connaissent pasnbsp;létendue 1 Que ne prenez-vous un nom plus conforme k vos oeuvres? Ou bien, que ne restez-vousnbsp;simplement dans vos attributions? Pour moi, vousnbsp;êtes le dieu dinimitié et dingratitude, et les au-tres divinités ont grand tort de laisser dans vosnbsp;mains une semblable puissance. Mon frère nest-ilnbsp;pas votre victime ? Mais pourquoi parler raison énbsp;qui nen a point ? Ah ! si les yeux vous furent bandés, ce fut afin de rejeter vos crimes sur unenbsp;cécité préméditée. Après cette harangue, elle apergut Lisvart de Grèce, auquel elle ad^ressa des plaintes amères surnbsp;son amour et sa vengeance; elle sabandonna jus-què lui dire ces paroles enflammées ; Malgré vos dédains, Sire, et quoique votre oreille soit restée sourde k mesdoléances, vous nenbsp;serez pas si cruel que de me refuser ici un baiser? Et aussitót elle se baissa pour joindre sa bouchc a celle de Lisvart; mais le roi était devenu statuenbsp;de marbre. Elle fit un pas en arrière toute hon-teuse de ce prodige, et le roi redevint vivant.nbsp;Désappointée de cette moquerie, elle ne put sem-pêcher de lui dire : Vraiment, Lisvart, vous men voulez bien, ou nêtes-vous que linstrument de ce dieu cruel, dé-sireux de se venger de mes propos ; mais je ne rncnbsp;rebuterai pas.nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. Et regardant au coeur de 1 effigie, qui était dia-phane, elle y apercut Onolorie. |
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Ge qui la transporta de fureur et dinvectives centre ces traitres qui se liguaient au dieu Gupidonnbsp;peur la torturer vilainement. Elle regarda Aliastre, qui se transtorma comme Ie roi, et, désolée, elle quitta Ie chateau précipi-tamment; Tharmonie et les chants se turent aveenbsp;elle. Sans séjourner dans la ville, elle reprit Ie che-min de ses tentes; mais elle ne put Ie laire si habi-lement quon ne sut, par quelques indiscrets, qui elle était. Dautres encore, après cette fuite, éprouvèrent laventure, et lon continua les divertissements. Au milieu dun de ces bals, Amadis aborda Lucelle la dédaigneuse, dans un endroit écarté,nbsp;et lui dit gracieusement: Madame, je ne sais en quoi je vous ai déplu OU offensée, car je vous aime follement; foi denbsp;chevalier, ne me faites si mauvais visage, car vousnbsp;verriez célébrer mes funérailles en même tempsnbsp;que les noces de mon père et la reconnaissancenbsp;ae son fils. Seigneur Amadis, répondit-elle, il est inutile de faire ici grand étalage pour une petite passion ;nbsp;contentez-vous de votre déloyauté, sans espérernbsp;que je demeure trompée plus longtemps. Amadis comprit, mais feignit de penser ii un motif différent. Madame, répondit-il, que voulez-vous dire? Gertes, mon coeur ne montre que ce quil renfermenbsp;réellement, et je Ie trouve trop étroit même pournbsp;loger la moindre des perfections dont vous aveznbsp;tout un écrin. Amadis, reprit-elle, vous avez faussé la loi du Seigneur; vous vous êtes méconnu et maveznbsp;méconnue en dormant votre amour un autrenbsp;demoiselle. Par rna foi, madame, fit Amadis, je ne vous accorderai pas cela; et si je vous ai trompée, jenbsp;Iignore et ne sais avec qui; jen jure par tous lesnbsp;dieux 1 Vous avez tort, et loyaute ne fut jamaisnbsp;plus entière et certaine que celle que je vousnbsp;porte. Venus seule a parlagé nos baisers et nosnbsp;propos; elle seule peut vous être comparée, biennbsp;que, déesse, elle ait sur vous, creature humainc,nbsp;lauréole céleste. Amadis amena finement cetle Vénus sur Ie tapis de la conversation, car Lucelle y fut prise et donnanbsp;créance aux paroles de son amant. Etait-ce naïvenbsp;bonté ou quelque chose de moins quon appellenbsp;sottise? Les dames jugeront. Abra étant embarquée avec la reine du Gaucase pour retourner en Babylone, la princesse Lucidanbsp;Vint supplier Amadis de Grèce de tenir sa promesse. En bonne foi, madame, répondit-il, je suis pret quand il vous plaira. La compagnie voulait Ie retenir, mais comprit quil ne pouvait sexcuser, et, ê cinq jours de lè, ilnbsp;partit sans emmener Gradamarte ni ses deuxnbsp;écuyers, Voéril et Ordan. |
GHAPITRE XIComment Ie sage Alquif et Urgande-la-Déconnue furent en-levós par Zirfée IEnchanteresse, qui les conduisit voir la gloire de Niquée. n jour, comme Ie sage Alquif et la bonne Ur-gande se promenaientnbsp;.sur Ie rivage de la mer,nbsp;a quelque distance de lanbsp;cité de Trébisonde, ennbsp;; compagnie de Ia demoi-.selle Alquife, ils virentnbsp;'descendre des nues etnbsp;sarrêter devant eux unnbsp;char étincelant, trainénbsp;par deux énorm es grif-_nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;fons. Gétait la monture ordinaire de Zirfée lEn-chanteresse. Et, en effet, la reine dArgènes ne tarda pas èi descendre de ce char et h savancer vers Urgande-la-Déconnue et vers Ie sage Alquif, quelle saluanbsp;en ces termes: nbsp;nbsp;nbsp;Puissants magiciens, je viens k vous en amienbsp;après avoir été centre vous comme ennemie... Jenbsp;veux être désormais de votre ligue, paree que vousnbsp;êtes les auxiliaires des princes chrétiens, lesquelsnbsp;ont promis k Axiane, ma fille, de la secourir pournbsp;la conquête de Babylone. Par ainsi, nayez plus denbsp;defiance et venez avec moi! Le sage Alquif et la bonne Urgande entrèrent dans le char, è cöté de Zirfée. nbsp;nbsp;nbsp;II sagirait, cependant, fit observer Urgande,nbsp;davertir les princs de noire depart... nbsp;nbsp;nbsp;Cest juste, répbndit Zirfée. Eh bien! que nenbsp;chargeons-nous Alquife de ce soin? La demoiselle Alquife allait séloigner. Elle fut rappelée, et on ia chargea du som de prévenir lesnbsp;princes chrétiens du depart de son père et de sonnbsp;amie Urgande en compagnie de Zirfée FEnchan-terössG. Gette recommandation faite, les griffons enle-vèrent le char étincelant, qui se perdit bientót dans les airs. nbsp;nbsp;nbsp;^ Au bout de quejque temps, il s arreta devant le lieu oü était la gloire de Niquée, et chacun desnbsp;trois voyageurs descendit. Pis ne furent pas plus fêt entrés dans ce palais étincelant de lumières et retentissant dharmoniesnbsp;que le sage Alquif et la non moins sage Urgandenbsp;aiguillonnés, entrainés malgré eux dans le tour-billon des danseurs et des danseuses, se mirent è |
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faire comme eux et S former des guirlandes vi-vantes. Ge qui fitbeaucoup rire Zirfée. Oh! oh! leur dit-elle, que faites-vous done la? Gest bon pour des jeunes gens comme ceuxnbsp;qui soiit la, mais non pour des vieillards tels quenbsp;vous êtes! Je ne sais pas cela, répondit Urgande, mais croyez, madame, que je ne fus jamais plus k monnbsp;aise et que je voudrais bien parachever ma vie ennbsp;ce plaisir, tant je redoute davoir pis. Au raoins jenbsp;ne serais pas seule. et sans joyeuse compagnie...nbsp;car je vois la bon nombre de dames et de chevaliers qui nont guère en leurs têtes plus de soucinbsp;que je nen avais naguère. Ge sont, dit Zirfée, ceux qui, par leur loyauté et prouesse, ont mérité de voir la gloirc de Niquée. Véritablement, madame, reprit Urgande, je confesse que Niquée est la plus belle que lon sau-rait désirer, et que celui qui laura pour femme senbsp;devra tenir pour Ie plus fortuné entre les plus heu-reux de son temps. Vous parlez bien, dit Zirfée; mais ce ne peut être si tót... Plusieurs jours passeront avant qu itnbsp;en vienne k ce point, car il nest pas raisounablenbsp;que lon ait en cette vie mortelle gloire et reposnbsp;ensemble; ceux-lti seuls lont qui, piar grand travail et avec Ie temps, méritent de 1acquérir. Or,nbsp;voyez maintenant Ie miroir que tiennent ces demoiselles devant Niquée, et vous remarquereznbsp;quelle est en telle perfection de plaisir commenbsp;vous étiez vous-même naguère, au temps de lanbsp;primevère 1... Alquif et Urgande regardèrent dans la glace et y avisèrent dedans Amadis de Grèce, aussi au naturel que sil y était vivant. Voila ce que cest que de trop aimer 1 reprit Zirfée. Elle na de bien et de contentement qua Ienbsp;conterapler. Pour vous Ie mieux prouver, examine?,nbsp;bien la coutenance quelle va faire k cette heurenbsp;oü je men vais me meltre entre eux deux! Zirfée fit comme elle venait de dire. Mais aus-sitót que Niquée eut perdu la présence de son ami, elle commenga si fort h pleurer et é senbsp;plaindre, quil serablait quelle endurat un malnbsp;insupportable. nbsp;nbsp;nbsp;Hélasl murmura-t-elle, cest peu de la gloirenbsp;que jai eue jusqua cette heure, puisque, séparénbsp;présentement de ce que mes yeux dévoraient sansnbsp;cesse et de ce que ce miroir ne se lassait jamaisnbsp;de me représenter, je souffre pire mal quo lanbsp;propre mort!... Toutefois, son martyre ne fut pas de longue durée, car la reine dArgènes se retira dentre ellenbsp;et lui. Niquée eut la jouissance du miroir commenbsp;auparavant, et elle reprit son bon visage et sanbsp;gloire accoutumée. nbsp;nbsp;nbsp;Par mon Dieu! dit Urgande-la-Déconnue, jenbsp;neusse jamais pensé quAmour se püt ainsi jouernbsp;des personnes raisonnablesl... Gela dit, tous trois descendirent les degrés et regagnèrent leur char et leurs griffons. Jai voulu, dit Zirfée, vous récompenser en partie du travail que vous avez eu a me suivre.nbsp;lt;1 espere et je veux, avant que nous ne nous sépa-rions, parachever une entreprise telle quo la po^nbsp;térité en parlera tant que Ie monde sera monde!nbsp;Par quoi, rentrons dans notre char et suivonsnbsp;notre dessein!... |
Ils nétaient pas plus tót assis, que les griffons fondirent Pair de leur vol rapide et les portèrentnbsp;en Ia cité de Niquée, oü était Ie soudan, qui lesnbsp;regut de trés bon cceur, espérant que, par Ie sa-voir de sa sceur, lenchanteraent de Niquée etnbsp;dAnastarax prendrait fin. Ce nest pas de moi, mon frère, répondit la reine dArgènes, ce nest pas de moi que vous pou-vez obtenir cela ; il faut sadresser au Temps pournbsp;laccomplissement des choses préordonnées denbsp;Dieu... Par ainsi, quand lheure en sera venue,nbsp;vous aurez vos enfants ü votre plaisir, mais k cettenbsp;heure-lü seulement et non k nulle autre... Gela nempêcha pas Zirfée de séjourner ü la cour du soudan quinze jours entiers, durant les-quels Alquif, Urgande et elle tirent plusieurs révo-lutions et figures cabalistiques pour mettre fin knbsp;ce quils avaientdélibéré. CHAPITRE XII Comment ZirKe, Alquif et Urgande construisirent lémer-veillable Tour de 1Univers. Pendant Ie temps quils avaient passé ü la cour du soudan de Niquée, les trois inagiciens avaientnbsp;bien étudié leur cabale, leur nécrornancie el leurnbsp;astrologie supernaturelle. Une nuit, entre autres, ils sortirent de la ville et vinrent en une vieille ruine de bètiment, sur lanbsp;grève de la mer. La reine dArgènes lenvironna dun eerde quelle traga avec une branche de houx, parfuma les environs de myrrhe et d'encens, et tous trois, unnbsp;cierge allumé en main et formant triangle, com-mengèrent ü lire et ü répéter certaines paroles,nbsp;appelant et conjurant les esprits selon leur puissance et leurs degrés. Au bout dun peu de temps, on entendit de toutes parts de grosses rumeurs de tonnerre,nbsp;entremêlées de vapours, de brandons ardents, denbsp;nuages ténébreux et déclairs si prompts et si penetrants, que Ic peuple de la ville put croire aunbsp;détraqueraent de la machine du monde. Puis se présentèrent les esprits appelés par Zirfée, qui leur commanda dédifier une tour non moindre que celle de Nembroth ; et, tout aussitót,nbsp;les esprits obéissants se mirent ü 1oeuvre. Sept étages se trouvèrent ainsi élevés 1un sur lautre en un clin dceil. Au premier étage était te triomphe de la lune, suivie parmaints grands persoimages,dicux, demi-dieux, nymphes, et autres hommes etfemmesayant |
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ZIRFEE LENCHANTERESSE. 11 ront de la Terre et de la poquot;ssession de ces manoirs admirables. » Comme Zirfée achevait de loin ces paroles, laube du jour commengait k poindre, et les esprits qui,nbsp;toute la nuit, avaient travaillé, commencèrent ünbsp;sévanouir. Lors, la reine dArgènes alia ebereber le soudan son frère, lamena par la main jusque devant cettenbsp;merveilleuse tour et lui dit; Voici la clef de ce lieu, dont vous serez ainsi le gardien. Puis elle ferma la porte, et pendant que le soudan sen retournait en son palais, elle remontait dans son char, en compagnie du sage Alquif et denbsp;la bonne Urgande. Iarc au poing et la trousse au cóté, avec tout 1é-quipage ordinaire de vénerie. Au second étaitMercure, en son char triomphant, accompagné dalchimistes, de philosophes, denbsp;poëtes et dorateurs. Au troisième était Vénus, la belle et cruelle déesse, h qui une iufinité de gens de toutes sortesnbsp;offraient leurs encens et leurs vceux, les uns joyeux,nbsp;les autres tristes et mal contents, selon la faveur ounbsp;la défaveur quils avaientregue de leur travail. Au quatrième était Ie soleil, porté par ses qua-tre chevaux, conduits par Phaëton. Aurora était un peu en avant avec ceux qui avaient le plus aiménbsp;la vertu et la magnanimité. Au cinquième était Mars le Furieux, entouré des armes de capitaines remains, franqais, africains,nbsp;grecs et de diverses autres nations. Au sixième était le grand dieu Jupiter tenant sa foudre, et, tout amp; Ientour de lui, ceux qui, sujets son influence, sétaient entièrement gouvernés par lui. Et, finalement, au septième étage, était le vieux Saturne, portant sa faux. Mais ce bon hommeau,nbsp;vieux et quasi du tout impotent, par suite de lanbsp;longueur des ans passés, navait, quant et lui quenbsp;mineurs, quusuriers, que fouilleurs de taupes qui,nbsp;pour jouir du fruit et de la richesse de la terre,nbsp;lavaient cavée jusquau centre, les uns avec profit, les autres avec leur ruine. Tant il y a quences sept étages, jamais Apelles, Tymagoras, Polignotus, Protogènes, ni Zeuxis,nbsp;peintres trés excellents et dont la mémoire estnbsp;gravée en immortalité, ne représentèrent si biennbsp;le vif et le naturel de la personne comme cela ynbsp;était représenté. II y avait plus encore. En montant plus haut, on constatait que la rotondité du monde y était en-vironnée dair et de nuages, dessous lesquels onnbsp;pouvait distinguer les raers, les iles, les détroits,nbsp;les golfes, les bêtes, les oiseaux, les plantes, lesnbsp;arbres, les herbes, toutes les régions et limites,nbsp;pouf longues etlointaines quellesfussent. Et, assise sur tout cela comme sur un tróne, la Mort,nbsp;armée de son sinistre dard empenné des pennesnbsp;dun vieux corbeau, et autour duquel étaient gra-vées ces paroles : « Que nul nail done lorgueil de posséder grand bien, « Car, finalement, tout, eux et le leur, est mien. » |
ciel, avec sa cour celeste et triomphante, dAnges, dArchanges, de Ghérubins, de Séraphins, de Dominations, de Saints et de Saintes. Alors, les lieuxnbsp;oü étaient assises les planètes dont nous avonsnbsp;parlé commencèrent k prendre leur cours et anbsp;tourner autour du Zodiaque, ni plus ni moins quenbsp;sils eussent été gouvernés sous le vrai pole Arc-tique et sous le vrai póle Antarctique. Zirfée neüt jamais cru è ce miracle. Mais elle le vit, et elle fut bien forcée de se prosterner devantnbsp;le Pils de Dieu et de ladorer, la face coutre terre. nbsp;nbsp;nbsp;Arni, dit-elle, demeureront ces Blerveillesnbsp;jusquau jour oü viendront ensemble les deux per-sonnages les plus extrêraes en valeur et en beauté,nbsp;lesquels pourront y voir k leur aise tout ce que lenbsp;monde contient, soit extérieurement, soit intérieu-rement. Toutefois, maints autres pourront jouirnbsp;de 1excellence des sept premiers cieux, saus quilnbsp;leur soit permis de passer outre. Puis elle commanda dapporter et darranger chaises et siéges dans le ciel de Saturne. nbsp;nbsp;nbsp;Ils serviront, dit-elle, pour reposer ceux quenbsp;je délibère dy laisser avant que nul de nous nenbsp;meure, et qui nen seroiit tirés que par une aven-ture aussi étrange que celle de ce lieu, quon ap-pellera désormais la Tour de rUiiivers. Puis elle fit planter un perron vis-ü-vis de la porte, oü étaient gravés certains éléments et ca-ractères nontenant ces mots: « Céans est caché le secret de luniversel Monde, qui ne sera découvert ü aucun avant lar-rivée des deux créatures qui, par leur mérite, se-djgnes de 1entière jouissance et domination i |
Malgré que eet enchantement füt admirable, Zirfée nétait pas encore satisfaite, paree que lesnbsp;corps celestes représentés en ce Microcosme ne senbsp;mouvaient pas comme ceux du grand monde. Aussinbsp;renforga-t-elle ses conjurations, commengant aunbsp;ciel de la lune et finissant au dernier.
Ce que voyant Alquif, qui avait en soi plus din-telligence de la spiritualité, dautant quil était Chrétien etserviteur de Dieu, fit son oraison dunenbsp;autre fagon que celle de Zirfée, II appela les hautsnbsp;noms du Seigneur, la Chose des Choses, 1Auteurnbsp;et le Fabricateur dicelles, seul Omnipotent etnbsp;Omnisavant, Premier et Dernier, le Dieu en troisnbsp;Personnes. Alors Jésus-Ghhist apparut au dixième
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IS BIBLIOTHEQUE BLEUE. CHAPITRE XIII Comment le roi Amadis et sa flotte furent jetds it la cote de Niqude, prés du lieu oü était encliantée la fille du soudan,nbsp;et oü ils descendirent pour éprouver l'aventure. Le roi Amadis et sa flotte devaient être rendus i Constantinople en deux ou trois jours. Maïs, ennbsp;faisant route, ils découvrirent une ile quAmadisnbsp;voulut reconnaitre avant dy faire débarquer sesnbsp;gens et les dames; ii eet effet, il sy renditdans unenbsp;barque, accompagné du roi Galaor. Tous deux étaient armés en guerre, et leurs destriers harnachés en grand gala; leur course première les conduisit h une charmante fontaine, dune eau silimpide, quils retournèrent pour qué-rir les dames. Mais la mer, agitée par desourdes tempêtes, sé-tait mise en fureur et avail brisé rnats, cordages, timons et artimons, séparant les vaisseaux au milieu de vents si opposés, déclairs et de tonnerresnbsp;simugissants, que lenaufrage de toute la flotte leurnbsp;parut imminent. Qui eüt vu la desolation des dames, leurs pleurs, eüt fondu en larmes ; ce nétait h bord des vaisseaux que cris, contre-ordres, confusion et désola-tion. Aucun remède neüt sauvé ces infortunés si Ic Seigneur, plein de miséricorde, ne les eüt regardésnbsp;en pitié en les jetant, vers laube du jour, dans unnbsp;port abrité par une forêt et proche dun palais quenbsp;les matelots reconnurent être le chateau de lanbsp;gloire de Niquée. Le Seigneur fut loué de ce secours, ctlon déli-béra dattendre lè pour refaire les vaisseaux et sa-voir des nouvelles de ceux disparus. Dans lintervalle, on se promettait de visiter la merveille du lieu dontla renommée sétendait dansnbsp;le monde entier. Or, ils étaint rapprocbées de Ille oil avaient de-meuré les rois Périon et Galaor. Un navire des mieux en état fut envoyé ü la découverte des au-tresvers cette ile, oü on pourrait en savoir quel-ques indices consolateurs. Le port fut visité pendant deux jours, et le troi-sième, les deux reines Oriane et Briolanie, Lucello, Esplandian, rimpératrice, le roi de Sardaigne,nbsp;don Florestan, Garinter, roi de Dace, Olorius, princenbsp;dEspagne, linfante Luciane, don Florelus dAus-trie, et plusieurs autres chevaliers de la Grande-Bretagne, montèrent ii cheval dans Iintention dé-prouver laventure de Niquée. lis arrivèrent au chateau a limproviste; mais leur parut si épouvantable, que les plusnbsp;enauds en furent refroidis h linstant. |
Mais Oriane, qui avait autrefois passé larc des loyaux amants et la chambre défendue, en récom-pense de son loyal amour, considéra que cettenbsp;épreuve pouvait sachever par amour et loyauté,nbsp;choses familières ü sa personne, et dont aucune nenbsp;pouvait lui disputer la couronne. La reine Briolanie lencouragea et voulut lac-compagner, malgré les efforts de lempereurEsplandian et les seigneurs pour la détourner de ce des-sein. Toutes deux, se tenant par la main, vinrent au perron et lurent lécriteau qui y était attaché; puis,nbsp;traversant un air embrasé, quoique parfumé desnbsp;odeurs les plus suaves, cllcs arrivèrent k Ia piecenbsp;oü Niquée se tenait dans teute sa gloire. Cette apparition leurcausa une joie telle, quelles ne pensèrent pas au retour; mais après avoir cucillinbsp;des fleurs et sen être paré la tête, elles se mirentnbsp;è danser voluptueusement. Bientót la princesse de Sicile les rejoignit et so mcla k leurs ébats. Lempereur Esplandian, ne voyant revenir aucune de ces dames, dit è rimpératrice : Si vous men croyez, madame, nous aurons part au plaisir ou è la douleur qui a accueilli ceux-la... Et lui offrant son bras, ils entrèrent dans la gloire. A laspect de Niquée, elle quitta Esplandian et se prit ü sauter et chanter entre Oriane et Lucelle. Esplandian se mit a rire; mais Ienchantement laurait atteint de même sil avait gravi les degrésnbsp;du theatre, ce quil exécuta aussitót; et ilse rnit ünbsp;pincer du lulh k la gloire de sa sceur. Olorius, Florelus et Garinter le rejoignirent, puis Quadragantnbsp;et Angriote. Tous sonnèrent les instruments qui étaient IA et menèrent dans ce palais la plus joyeuse vie quenbsp;lon puisse imaginer. CIIADITRE XIV Comment le roi Amadis fut voir la gloire de Niqude, a|)rüs avoir défait et occis le roi Moulon de Lica, qui gardaitnbsp;1cntrde, et dc ce qui lui advinl. alaor et Amadis eurent la joie de voir passer prés de leur ile un bA-timent do la flotte, séparé des au-fres et reprenant sa route vers Ni-_ quée, oü le commandant savaitnbsp;arrivé te plus gros de leurs compagnons. lis montèrent a bord, et, arrivés A Niquée, vou-lurent voir la merveille. Mais ils trouvèrent le roi Moulon, qui les savait venus et leur barrait le passage prés du perron. |
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nbsp;nbsp;nbsp;Chevaliers, leur disail-il, avant dentrer ennbsp;ce lieu, il faut combattre. nbsp;nbsp;nbsp;PaiDieu, répondit Arnadis, vous dites celanbsp;bien ficrement; et a quelie occasion, sil vousnbsp;plait? nbsp;nbsp;nbsp;Telle est ma volontc, dit lautre. nbsp;nbsp;nbsp;Je sais, reprit Arnadis, que vous êtes asseznbsp;fort pour vouloir nous retarder; mais je crains quilnbsp;ne vous en cuise. nbsp;nbsp;nbsp;Monsieur, interrompit Galaor, laissez-moi vi-der ce dilïórend. Lereste de laventurc vous appar-lient comme amp; un loyal amoureux, ce que je nenbsp;fus jamais; souffrez que ce combat mécnoie. nbsp;nbsp;nbsp;Je Ie réclame, reprit Arnadis, car il est rai-sonnable, si je veux passer outre, daplanir rnoi-même les obstacles. Alors, sans en écouter davantage, buissant la vue de son heaumc, il donna carrière a son cheval; Ienbsp;roi Mouton en fit aulant, et leur choc fut si complet de heurt de lête, décus et de corps, quils fu-rent désareonnés tous les deux. Mais ils se relevèrent, et un combat 4pre et cruel sengagea entre eux, oü Ie roi Mouton laissa écu,nbsp;haubert, boucles et bretelles. Ce que voyant Arnadis, il lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier, trouvez-vous pas quil vous con-vic'idrait de me laisser passer ? Et, haussant Ie bras, il déchargea un fier coup dépée sur Ie chef de Mouton, dont Ie heaume futnbsp;séparé en deux portions. Grace é la solidité de eet ajustement, Mouton conserva assez de vie pour senfuir a travers Ie feunbsp;dans Ie palais, oü Arnadis lui fit une chasse accora-pagnée des plus violentes injures. Mouton traversa la chambre de Niquée et parvint au quinzième degré du théatre, oü il fit tète ènbsp;Arnadis; après quelgues passes, il toraba inanitnénbsp;aux pieds des demoiselles qui tenaient Ie miroir denbsp;Niquée. Dans leur frayeur, eet objet échappé de leurs mains fut brisé, et leur enchantement disparut. Anastarax seul se trouva environné de ténèbres, et bientót entouré de Hammes si redoutables, quA-madis, Niquée et tout Ie monde labandonnèrent ennbsp;présence de lapparilion dun pilierde jaspe oü cesnbsp;mots étaient écrits : H Anastarax, la gloire acquise sera convectie en double peine, jusquèi ce que vienne celle dont lanbsp;beauté excellente éteindra lamour que tu as fol-lement porlé h ta smur, et ne seras plus tót al-légé. » Tous furont émerveillés de ce prodige ; Niquée, désoléc de la perte son miroir, dit A Arnadis : 11 est certain, chevalier, que nul ne peut monter au sommet de la roue de la Fortune, sans quun autre en descende; a vous la gloire de cette aven-ture; ü moi les regrets et la tristesse. nbsp;nbsp;nbsp;Madame, répandit Ie roi, celui qui fait malnbsp;dans rintention au bien ne doit être ni bléinié ninbsp;jugé coupable. Je ne commencerais pas è vous des-servir, vous qui êtes bien Ia plus belle quil y aitnbsp;aujourdhui sur la terre. Lucelle regarda altentivement Niquée pendant ce colloque et la reconnut pour celle que contenaitnbsp;Ie coeur du roi Félidès. |
Affiigée de labandon dArnadis, elle fondit en larmes, et sécria: Je connais maintenant, ó Arnadis! la Vénus dont vous vous vantiez a moi. Tant que vous vi-vrez, je vous estimerai lêche et malheureux. Quenbsp;de soins pour me tromper, moi, fille de si grandnbsp;roi et dont lamour devait avoir une plus honnêtenbsp;récompense I Avez-vous jamais trouvé en moi autrenbsp;chose quaffection et bon vouloir pour vous? Fisje jamais rien pour vous mécontenter? Sur monnbsp;Dieu, vous me faites grand tort. Le soudan arriva sur ces dernières lamentations, et Lucelle fut contrainte de changer de visage. Lanbsp;compagnie se disposa ó séloigner, et, è peine était-elle è un jet darc, que la place fut couverte dunenbsp;nuée si épaisse, que tout disparut au milieu dunnbsp;concert de cris, de hurlements et dimprécations. Un perron descendit du cicl et se tint debout de-vant les assistants, portant écrit ces mots : «Ge lieu (appelé autrefois la gloire de Niquée) sera appelé dorénavant lenfer dAnastarax; il du-rera jusquè ce que les deux extrêmes, lun ennbsp;beauté, lautre en prouesse, sassembleront : lunnbsp;sachanldompter par sa force les cruels animaux, etnbsp;lautre, par sa suprème beauté, amortir le feu al-lumé en lamour de Niquée. Alors seuleraent, lenbsp;vaillant prince Anastarax sera délivré. Personne nenbsp;sera pourlant si hardi que dentreprendre 1épreuvenbsp;de cette aventure.» Le soudan fut presque triste davoir retrouvé sa fille è ce prix; il fit honneur amp; Arnadis et aux au-tres, et les laissa aller a leur guise chacun chez soi.nbsp;Puis il partit lui-inême pour sa grande ville, oü ilnbsp;renferma derechef Niquée jusqua ce quil eütnbsp;dautres nouvelles de Zirfée. GHAPIÏRE XV Comment Arnadis de Grèce se fit vendre pour damoiselle es-clave au soudan de Niquée, par Gradamarte, et ce quil en advint. radamarte et Arnadis navi-guorent par un si bon vent, que, sur la fin du mois, aunbsp;milieu dune nuit, ils aper-gurent de loin le feu projeténbsp;par lenfer dAnastarax. Ignorant les faits accom-'plis, ils eurent héte de les connaitre, et Arnadis de Grècenbsp;se désespère davoir manquénbsp;a ces exploits et de paraitrenbsp;ainsi aux yeuxde sa mie, peunbsp;soucieux dentreprendre cesnbsp;grandes choses. .it ' 4 4a |
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Sans Gradamarte, il se fut traversé la poitrine de son épée; son ami lui conseilla, pour trouver re-mède k son martyre, de rejoindre luue des arméesnbsp;qui se mesuraient en Orient ou en Occident. Amadis sy refusa, car il éprouvait Ie besoin de voir Niquée, dont labsence prolongée était unenbsp;torture affreuse pour son coeur. Mon Dieu, lui dit Gradamarte, vos affaires en avanceront, car, aussitótaprèsla guerre, vous lob-tiendrez facilement du soudan pour femme; etnbsp;ainsi, vous serez en repos, elle satisfaite et tousnbsp;deux contents. nbsp;nbsp;nbsp;Ge sont lii paroles vaines, répondit Amadisnbsp;de Grèce, car, avant de faire un pas en arrière, ilnbsp;me faut la voir et lui parler. nbsp;nbsp;nbsp;Voici done, dit Gradamarte, ce que nous fe-rons : Vous êtes si jeune, que Ie duvet ne couvrenbsp;pas encore votre menton; vous pouvez passer pournbsp;une trés belle lille; la langue de Sarmate vous estnbsp;familière, nous vous habillerons exactement commenbsp;la reine qui vint avec Zabara; je me dirai mar-chand etfeindrai de vou savoir achetée en Alexan-drie, avec plusieurs amazones, et fait esclave. Jenbsp;vous mettrai en vente Si Niquée, mais a un prix sinbsp;exorbitant, que Ie soudan seul pourra y atteindre.nbsp;Si Ie bonheur veut quil vous achète, vous appro-cherez Niquée è votre aise et proliterez pour Ienbsp;reste des circonstances favorables. Amadis accueillit ce conseil et courut k son na-vire faire préparer les atours daraazone. Gradamarte Ie trouva si complótement trans-formé, quil éclata de rire en lui disant: nbsp;nbsp;nbsp;Sur mon ame 1 vous ressemblez bien plus ènbsp;une Diane quamp; nimporte quel Amadis de Grèce ounbsp;chevalier de lArdente Epée. nbsp;nbsp;nbsp;11 mirait fort detre pris pour femme, répondit Amadis, pourvu que ma mie me regoive pournbsp;celui que je suis. Et après avoir ordonné a ceux du vaisseau de te-iiir a lancre jusqué leurs nouvelles prochaines, ils montèrent é cheval, accompagnés de cinq ounbsp;SIX écuyers déguisés en facteurs et marchands. Aussi, qui eüt vu Amadis en longue robe de taffetas turquin, frangée dor, troussée et retenue è la ceinture, leüt pris pour Vénus apparaissant énbsp;Enée sur Ie chemin de Carthage, Ie diadème ennbsp;lête, lesoreilles ornéesdeperles, les jambes chaus-sées de brodequins dorés et larc li la main. Certes, on neut pas reconnu celui dont la re-nommée parcourait Ie monde. Gradamarte eüt été pris pour messire Cosme Alexandrin, nom quil avait choisi, et Amadis pournbsp;Nércide lAmazone. Ilsentrèrent sous ces déguisements dans la ville, oü, après avoir pris logement, Néréide fut expo-sée k la vente, au prix de mille talents dor. Qucique sa beauté eüt frappé les plus riches du pays, la somme leur paraissait si excessive, quilsnbsp;sabstinrent; mais Ie soudan apprit cette arrivéenbsp;et fit prier messire Cosme de lui amener lesclave. Cosme sempressa dy aller. Le vieux prince neut pas plutót jeté les yeux sur elle, quamourse mit de la partie, et lui montanbsp;SI tort le coeur et la tête, depuis longtemps l'roidsnbsp;ei mactiis, quil résolut den faire son amie etnbsp;femme habituelle. Et, la prenant entre ses bras,nbsp;il lui dit: - |
Vraiment, ma mignonne, vous avez en vous deux sortes darmes bien dilïérentes, mais je re-douterais plus les traits de vos yeux que ceux denbsp;votre are. Sire, fit Cosme, ceux qui me lont vendue mont assuré sur lhonneur quelle était aussi bravenbsp;et vaillante que belle et gracieuse, comme vous lenbsp;voyez; cest ce qui ma engage a lacheter pournbsp;vous la présenter de confiance, certain de mériternbsp;vos compliments et votre générosité. Et ainsi que le vent active la flamme du bücher, de même les paroles de Cosme embrasaient le vieuxnbsp;coeur du prince, qui, finalement, demanda le dernier prix du sujet. Sire, répondit Cosme, je laisse Ie prix h votre voloiité, et vous me le paierez k votre gré, aprèsnbsp;lavoir éproiivée. nbsp;nbsp;nbsp;Eb bien! lit le soudan, jaccepte. 11 voulait k linstant lui faire compter les mille talents demandés k lenchère, mais Cosme les refusa, tout en acceptant detre atfranchi des droitsnbsp;et taxes pour son commerce avec les Daces et au-tres tribus. Cosme se retira, feignant davoir une expédition en dautres pays. Le soudan soccupa de faire habillcr richement Néréide, quil trouvait aussi belle que Niquée, sanbsp;fille. Puis il alia visiter cette dernière k sa tour, oünbsp;elle se désolait detre sans nouvelles de Buzando-le-Nain; aussi, latrouvant fort triste, il lui racontanbsp;lachat quil venait de conclure dune parente denbsp;la reine de Sarmate, alliée de Zahara. nbsp;nbsp;nbsp;Elle asi bonne grèce, ajouta-t-il, que, depuisnbsp;la mort de feu votre mère, je ne vis jamais femmenbsp;plus accomplie. Les dieux, évidemment, me Tontnbsp;envoyée pour me distraire de labsence de votrenbsp;frère Anastarax; et avec vous elle sera linstru-raent de sa délivrance, puisqu'il faut, pour cela,nbsp;deux extremes beautés joiules. Niquée vit clairement quAmour se voulait amu-ser du papa; elle ne put retenir un sourire. nbsp;nbsp;nbsp;Monsieur, dit-elle, puisque vous me porteznbsp;une pareille sollicitude, je vous supplie de me lanbsp;donner pour compagnie. nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, vous la verrez tont k lheure et dansnbsp;les atours que sa grande beauté mérite. Aussitót, donnant le bonsoir k sa fille, il se dépé-cha vers celle qui, en un instant, 1avait rendu dans sa vieillesse plus ardent, mille Ibis, quil navait éténbsp;en age de virilité. |
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ZIRFÉE LENCHANTERESSE.
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GHAPITKE XVI Comment le soudan, apres avoir requis Néréide damour, la conduisil voir sa fille Niquée; et des propos quils tinrentnbsp;ensemble. Jrois OU quatre jours plus loin, le J^soudan qui brülait h petit feunbsp;Mamour pour sa nouvelle airaée,nbsp;devisait avec elle, laprès-dinée, etnbsp;j sélait si fort échauffé la cervelle,nbsp;voulut donner son coup denbsp;filet sur Néréide; sans toutefoisnbsp;employer lautorité, mais sous couleur damitié et de boniie intention. Pour y arriver, il lui dit, ctant assis sur un fauteuil et elle debout, enlacéenbsp;^ dans ses bras ; Mignonne, les dieux ne vous ont ren-due captive que pour vous ménager plus tard unc liberté illimitée, car déjamp; vous aveznbsp;sur moi plus dempire que neüt jamais hommenbsp;ni femme. Mais, ma mie, il faut que vousnbsp;maimiez aussi; non que je demande rien quenbsp;de votre gré et bonne volonté. Vous plait-ilnbsp;maccorder ce que je vous demande? Vous sereznbsp;sur ma foi la plus heureuse damoiselle de 1Asie.nbsp;Ne retardez pas, disait-il en tremblotant de passion, mon boribeur, et soulïrez que nous dormionsnbsp;cette nuit ensemble, afin que vous soyez en mêmenbsp;temps maitresse de mon corps et de mon coeur. Et quoiquil eüt promis detre raisonnable, lé-toupe salluma si bien auprès du feu, quil vouiait Ja toucher au sein et plus bas, espérant par cesnbsp;avant-coureurs amener le reste. Mais Néréide, feignant une pudeur fort alarmée, se recula les larmes aux yeux, et lui répondit; Ahl Sirt', souvenez-vous de vos paroles der-nières, ot bornez-voiis a 1affection qui doit com-bler 1amour que vous prétendez de moi. Jai été si bien élevée, au milieu de personnes de tant dhon-neur, que je voudrais plutót la mort que violeticenbsp;faitei ma virginité; je sais que, dépouillée du fleuren de chasteté (sauf accord avec la loi), la jeunenbsp;fille nest plus quune fleur fanée et flétrie. Veuil-lez, Sire, raodérer votre passion; ce que lon con-quiert sans violence a une durée plus grande quilnbsp;napparait dabord. Le soudan, qui valait mieux quil ne paraissait, et qui peut-ètre eüt été embarrassé de tenir toutesnbsp;ses promesses, ayant plus de soixante années, senbsp;paya des raisons de Néréide, et len estiina davan-tage. |
Par mon chef, ma mignonne, lui dit-il, je . vous sais gré de cela, et je veux quun jour vousnbsp;maccordiez de bonne volonté ce que votre raisonnbsp;me refuse. Néréide, restée seule, espéra jouer aussi bien le reste de son personnage et jeter sur la fille du sou-dan le sart auquel elle avait échappé. Le soudan passa la nuit ü voltiger desprit autour des charmes de sa Néréide, a laquelle il envoya dèsnbsp;laurore un bonjour et une robe de drap dor can-netillé dargent, la priant de sen vétir pour allernbsp;visiter Niquée dont il vouiait comparer la beauténbsp;avec la sienne. Néréide accueillit avec joie ce dessein. Et le soudan vint la preudre et lamena chez Niquée, laquelle pensait a son Amadis de Grèce, qui tardait tant è venir. Sitót que Niquée aperqut le soudan et Néréide, la rougeur lui monta au visage, car, se rappelantnbsp;celui quelle avait regardé si longtemps dans lenbsp;miroir, elletrouvait la resserablance parfaite. Le coeur faillit lui manquer, elle se mit ü trembler, et le soudan qui lexaminait lui demanda si elle se trouvaitmal. Ce nest rien, répondit-elle, quune défail-lance légère et qui na pas de suite. Je vous prie, dit le soudan, daccueillir Néréide; et, par votre foi, que vous en semble? est-elle moins belle que je ne disais ? A cette parole, Néréide savanga et, pliant les genoux, elle baisa les mains de Niquée avec tant dé-motion quelle se demanda comment elle ne mou*nbsp;rait pas è linstant. Mais elle se maintint pour arriver tl de plus grands résultats. Niquée, la relevant, répondit au soudan ; Je ne suis plus étonnée de votre amour, car dans rOrient entier, vous ne trouveriez, certes,nbsp;beauté plus compléte que celle-lè. Pardonnez-moi, madame, fit Néréide, car il me faudrait être hors de votre présence pour mé-riter ce rang'; prés de vous, je paraitrais létoile dunbsp;Nord comparée au soleil. Soit, reprit Niquée, je consens k votre dire, pourvu que monsieur maccorde votre compagnie,nbsp;clorénavant. Ma fille, répondit le soudan, vous la verrez de temps en temps; je la réserve pour moi et nonnbsp;pour vous; je lui ai donné une toilette avec laquellenbsp;vous la trouverez encore plus belle quaujourdhui. Amenez-la moi, fit Niquée, le plus souvent possible. Ainsi se passa cette après-dlnée; Niquée, trés in-triguée de cette ressemblance avec Amadis, et Néréide brülant de se dóvoiler, étaientfort soucieux ; et üuzando-le-Nain nenvoyait aucune nouvelle. Le vieil amoureux ne dormait pas; suivant la promesse faiie é sa fille, il envoya le lendemainnbsp;Néréide lui tenir compagnie. Néréidene se fit pas prier, et accompagnée dune suite de deux damoiselles, elle alia chez Niquée, quinbsp;chantait sur un luth les vers suivants adressés ènbsp;Amadis : Hélas! ami, que seul mon cceur désire! Veuille vers moi promptement revenir.' Veuille changer le mal de mon raartyrê En prompt espoir dun amoureux plaisir, 'I |
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Veuille rigueurs et prison renvevser! De mon esprit chasse l'obscure nue, Qu'absence jette au col de mon penser; Je te demeure et jattends ta venue. Eu apercevant Neréide, Niquée se leva pour la recevoir et la remercia de venir changer Ie coursnbsp;deses reflexions. Maïs, sur les instances de Né-réide,elte reprit son luth etchanta avectant damenbsp;quAmadis fut ravi et hors de lui daise. Niquée,nbsp;sen apercevant, lui demanda son avis. Madame, dit Néréide, Ie mot divin est faible pour mexprimer; jamais je nai entendu en si peunbsp;de paroles des plaintes damour plustouchantes etnbsp;plus vraies. Auriez-vous aimé, par hasard ? fit Niquée. Aimél madame. Ah! oui, et personne na cprouvé plus que moi les rigueurs damour. Dansnbsp;les circonstances de ces tourments, une dame menbsp;fit présent dun quatrain qui doit avoir été com-posé pour lamour de vous, et que je vous appren-drai présentement, si vous Ie voulez. Je vous en prie, dit Niquée. Et elle passa Ie luth amp; Néréide, qui chanta cos vers : En conteraplant votre divinité, Votre douceur et votre gr4ce extréme, Jecrains quAmour lui-même nevous aime, Vous trouvant trop pour notre humanité. Or, Amadis lavait improvisé la nuit précédente pour seii servir dinlroduction; Niquée Ie lui fitnbsp;répéter plusieurs fois ; ce quil exécuta avec unnbsp;charme infini. A dire vrai, Amadis de Grèce étaitnbsp;Ie plus parfait joueur de luth de son temps, et sanbsp;voix était douce et harmonieuse. Le soudan arriva sur ces entrefaites, et Ie chant de Néréide réveilla si subitement sa passion, quilnbsp;résoiut, quoi quil put en arriver, de se passer lanbsp;fantaisie damour. Prenant congé desafille, il entrainaNéréide dans sa chambre, sous prétexte de lui montrer des ba-gues nouvellement arrivées. Lorsquilsfurentseuls, et Ia porte bien verrouil-lée, le soudan entrcprit, sans faire de longs discours, den venir au hut oü il tendait. Mais, non-seulement la vieillesse lui avait óté la force des bras, mais encore le pouvoir du surplus était absent. Néréide se mordait la langue jusquau sang pour ne pasrire et lui résistait Si demi, lachant un bras, Euis 1autre, avec une grace irritante pour le bon-omme. Cependant le soudan laccola contrei ui, luibaisa la joue, la bouche, ce quil put atteindre. Mais,nbsp;honteux et hors dhaleine, il se retira en arrière etnbsp;dit è Néréide : Pourquoi me tourmenter, vous que jaime plus que femme au monde ? Pourquoi me presser vous-même, Sire? Je vous assure que de ma vie je ne vous presserai de cela; mais je vous mettrai en un en-droit dont vous ne sortirez quaprès mavoir im-porluné pour obtenir ce qui raest refusé par vousnbsp;aujourdhui... |
Sire, dit-elle, vous ctes si gentil prince, que vous aurez pitié de moi. Monhonneur mest si cher,nbsp;que je souffrirais phitót une prison perpéluellenbsp;plutót quune atteinte a son intégrité. Malgré cette douce remontraiice, Ic soudan resta courroucé, et, la prenant par la main, il la condui-sit a la Tour de lUnivers, oü il la laissa. Ce sera, lui dit-il, votre séjour jusquè ce que votre coeur rnait en merci, moi, plus captif encorenbsp;que vous ne serez. Et il ferma soigneusement la porie, sans la visiter de longtemps, Néréide sen fut peu souciée si elle eüt eu Niquée dans sa confidence. Cette séparation lui était si douloureuse, quelle faillit tomber dans un pro-fond désespoir. De son cóté, Niquée nétait pas moins désolée de cette séparation. GHAPITRE XVII Comment Dalarles, prince de Tlirace, devint amoureux dc Niquée sur la vue dc son portrait, et alia consultor un ma-gicien pour savoir comment il pouvait se guérir de cettenbsp;folie. Balartes, prince de Thrace, vivait bien tran-quille, nattendant plus que le moment de succé-der k son père, lorsquun jour un de ses chevaliers lui apporta 1écu du roi Mouton, sur iequel étaitnbsp;peinte la belle Niquée. Tout aussitót, en contemplant cette adorable effigie, Balartes sentit sourdre dans son cceur unenbsp;rage amoureuse telle, quil en perdit le boire et lenbsp;manger, le repos et le plaisir. Et même, lorsquilnbsp;revit le chevalier qui lui avait fait ce funeste présent , il ne sut pas retenir sa colère, et il lui fenditnbsp;la tête de son épée. Voila, lui dit-il, pour te remercier du mal que tu me causes I Puis il se mit a faire mille autres extravagances plus OU moins dangereuses qui alarraèrent ü bonnbsp;droit le coeur de son père. On le crut fou; mais,nbsp;nosant rien lui dire, on Ie laissa aller et agir a sanbsp;fantaisie, pensant bien que cette rage prendraitnbsp;fm, et quil se calmerait a la longue. Ge prince ne se calma pas, tout au contraire; et, comme sa folie, en somme, nétait pas fêcheusenbsp;seulement pour les autres, mais aussi pour lui-même, il résoiut dy mettre un terme, et, pournbsp;cela faire, il eut recours k la science cabalistiquenbsp;dun magicien nommé Estebel. Quand Estebel vit venir Balartes, ü tressaillit, paree quil était au courant de sa rage amoureusenbsp;et quil savait les dégêts quclle lui avait fait com-mettre. II en eut peur; mais, par prudence, il dis -Simula. |
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Estebel, !ui dit Balartes, je suis épris dune beauté merveilleuse, surhumaine, qui me fait en-durer un martyre intolérable. Ce martyre, jen-tends quil cesse; cette soif amoureuse, j'entendsnbsp;quelle sétanche. Et cest pour cela que je viensnbsp;vers toi, pour que tu me guérissesl... nbsp;nbsp;nbsp;Prince, répondit le magicien, je ferai tousnbsp;mes efforts. Je ty engage, car, si tu réussis, je te ré-corapenserai largement; si tu ne réussis pas, je te ferai couper le chef. Vois maintenant comment tunbsp;dois te conduirel Estebel, sinclinant humblement, en tremblant tout bas, ouvrit duiie main paralysée par la craintenbsp;les feuillets dun gros livre de cabale, dans lequelnbsp;il fit semblant de lire. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien! demanda Balartes, que Iimpatiencenbsp;gagnait, que dit ton grimoire?... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, répondit le magicien, mon livre map-prend que la dame quo vous aimez est une hautenbsp;et puissante dame, la mieux douée qui soit aunbsp;monde en perfections de toutes sortes. nbsp;nbsp;nbsp;Ton livre est un sot sil ne tapprend quenbsp;cela, car jen sais autant que lui lé-dessusl Je nenbsp;serais pas amoureux dune laveuse de vaisselle, as-surément... Tu ne tiens pas ü ta tète, è ce que jenbsp;vois, maitre Estebel 1... nbsp;nbsp;nbsp;Elle est i votre service comme le reste, Sire,nbsp;répondit le magicien épouvanté. nbsp;nbsp;nbsp;Que vois-tu encore dans ton grimoire? nbsp;nbsp;nbsp;Sire, jy vois que la dame que vous daigneznbsp;aimer est la princesse de Thèbes, la belle'Ni-quée. nbsp;nbsp;nbsp;Je le savais. Apprend^men davantage. Sire, cette divine princesse, qui mérite si bien detre aimée de vous, airae è la folie unnbsp;prince parfait qui, malheureusement, nest pasnbsp;vous... nbsp;nbsp;nbsp;Quest cela? Et comment se nomme ce princenbsp;parfait ? nbsp;nbsp;nbsp;J'ignore son nom, Sire, ainsi que lignorenbsp;elle-même la belle Niquée... Seulement, mon livrenbsp;mapprend qnil est connu sous celui de chevaliernbsp;de lArdente Epée... nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier de IArdente Epéel nbsp;nbsp;nbsp;Oui, Sire. nbsp;nbsp;nbsp;II faut que je sois le chevalier de lArdentenbsp;Epée pour elle, puisquelle laimel nbsp;nbsp;nbsp;Elle laime et le désire sans cesse... nbsp;nbsp;nbsp;Raison de plus pour que je vole vers elle!nbsp;Estebel, il sagit de trouver un moyen pour que jenbsp;sois celui quelle attend 1 Ta fortune ou ta têienbsp;sont k ce prixl nbsp;nbsp;nbsp;Jai trouvé, Sire 1 ^ Tu as trouvé? Si tu me trompes, chien, je técraserai é l'inslant 1 . Je nai pas cette peur, Sire, répondit le magicien en allant quérir un flacon plein d'une eau merveilleuse. nbsp;nbsp;nbsp;Quest ceci? demanda Balartes. nbsp;nbsp;nbsp;Une eau transformatrice, Sire. II me suffiranbsp;de la répandre sur votre auguste personne pournbsp;qua linstant mème vous soyez change de princenbsp;de Thrace en chevalier de lArdente Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Est-ce bien possible 1 sécria Balartes ravi. |
nbsp;nbsp;nbsp;Si vous voulez essayer, prince, je vous ga-rantis le succès. nbsp;nbsp;nbsp;Allons, je me risque! mais prends garde anbsp;ta tétel... Estebel prit le flacon et en versa le contenu sur le prince de Thrace, qui, tout aussitót, pritnbsp;les traits dAmadis de Grèce. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien! demanda-t-il, nayantrien ressentinbsp;et ne se doutant pas que la métamorphose avaitnbsp;été si prompte et si compléte. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien 1 prince, vous ressemblez maintenant é sy méprendre au chevalier de lArdentenbsp;Epée. Tenez, daignez en juger par vos propresnbsp;yeux. Et le magicien tendit un miroir dans lequel Ba-larles sempressa de se regarder. nbsp;nbsp;nbsp;Ce nest plus moi, en effet 1 sécria-t-il éraer-veillé, et ne se reconnaissant plus du tout. Et jenbsp;naurai pas perdu au change, ajouta-t-il gaiment. Puis, incontinent, il prit congé dEstebel, sarma et sen alia vers Niquée. GHAPlTBE XVIII Comment Balartes, transformé en chevalier de lArdente Epde , sen alia vers Niquée, et, en chemin, fit rencontrenbsp;de Buzando. Ainsi transformé et méconnaissable pour lui comme pour les autres, le prince de Thrace che-minait, le coeur toujours enamouré, sur la lisièrenbsp;dune forêt. II faisait chaud ; Balartes releva la visière de son heaume. Au bout de quelque temps, il fit rencontre dun nain mal gracieux et laid, qui, en lenbsp;voyant, poussa un cri de joie et vint le saluernbsp;avec respect. nbsp;nbsp;nbsp;Que me veut ce bout dhomme? se dit Balartes en faisant une moue dédaigneuse au pauvrenbsp;nain. Gelui-ci, étonné de la froideur du prince de Thrace, lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Quoi! seigneur, est-ce amsi la récompensenbsp;dont vous payez la peine que jai prise pour vousnbsp;découvrir, chargé que jétais d un message pournbsp;vous? Ne reconnaissez-vous plus le pauvre Buzando?... Le chagrin de ne plus vous voir manbsp;done k ce point changé? Serais-je encore plus laidnbsp;que par le passé ? nbsp;nbsp;nbsp;Le fait est, répondit Balartes en riant, que tunbsp;accumules en toi une laideur suflisante pour ren-dre hideux deux ou trois de tes pareils! nbsp;nbsp;nbsp;Ah! ce nest pas Bi de lhumanilé! répliquanbsp;avec un peu damertume Buzando, qui ne compre-nait pas que celui qu il prenait pour Amadis luinbsp;fit un si maigre accueil. Le chevalier de lArdente 10* Série, 2 ii |
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1 'C.gt; Epée mavait habitué h plus damitié, et je ne sais vrairaent pourquoi son coeur a si subitemeiitnbsp;changed mon endroit... Balartes ne sétait plus rappelé quel visage lui avait donné Ie magicien Estebel, et, k cette cause,nbsp;il sétait étonné et même scandalisé de laudacenbsp;quavait prise Ie nain de lui parler ainsi, è lui,nbsp;prince de Thrace ! Mais il revint bientót au sentiment du róle quil jouait désormais, et il sempressanbsp;de dire : Buzando, mon ami, je te demande pardon... Je rêvais au moment oü tu es survenu, et ta parolenbsp;ma dérangc si brutalement, que, malgré moi, jenbsp;ten ai voulu pendant une minute... Le chevaliernbsp;de lArdente Epée fait toujours le même cas denbsp;toi 1 Buzando reprit sa bonne humeur en entendant ces paroles. Vous rêviez sans doute ^ madame Niquée? lui demanda-t-il malignement. Précisément, répondit Balartes, étonné de nouveau. Jamais princesse ne vous a désiré comme elle vous desire en ce moment, seigneur chevalier..... Elle ma envoyé vers vous pour vous le faire savoir, et ce nest pas de ma faute si je ne vous ai pasnbsp;rencontré plus tót. La Fortune ne ma guère favo-risél Ge nest quaujourdhui que jai pu vousnbsp;joindrel Ainsi, la princesse Niquée mattend? de-mauda Balartes enflammé par cette délicieuse idéé. Oui, seigneur chevalier, et comme jamais femme nattendit homme vivant... Vous êtes ap-pelé par son cceur comme la rosée par la plante!...nbsp;Elle a soif de votre présencel... Elle ne veut quenbsp;vous! ne voit que vous le jour, la nuit, sans cesse,nbsp;partout, en tout!... Ah! heureux ceux qui sontnbsp;aimés ainsi! Balartes embrassa Buzando avec effusion, malgré sa laideur. Tiens, lui dit-il, ami Buzando, voilk pour ta bonne nouvelle! Ne saviez-vous pas cela? demanda le nain. Madame Niquée vous la écrit assez clairement,nbsp;cependant. Je le savais, oui, répondit Balartes; mais ces choses-la sont si agréables ö entendre, quon nenbsp;craint pas de se les faire répéter. Partons vite-ment! Volons vers cette adorable princesse!... Et Balartes, suivi de Buzando, se remit en che-rain a travers la forêt. |
CHAPITBE XIX ^ Comment le prince de Thrace, toujours sous le vi-, - sage dAmadis de Grèce, fit rencontre de deux ^/ ^ demoiselles que malmenaient trois chevaliers,nbsp;lesquelles lui demandèrent secours inutileraent. ¦^n chevauohant é travers la forêt, / Balartes ne tarda pas k rencon--trer, dans un carrefour, deux i gentes demoiselles, qui criaientnbsp;comme des perdues, malmenéesnbsp;vilainement quelles étaient parnbsp;trois chevaliers. f* Ah! sire chevalier, dirent-elles en tendant leurs mains éplorées vers le prince de Thrace, secourez-nous!nbsp;secourez-nous! Balartes avait hien le visage dAmadis de Grèce, mais il nen avait pas le coeur : il ne senbsp;sentit pas le moins du monde ému par cette lamentable prière, et il détourna dédaigneusement lanbsp;tête. Les deux pauvres demoiselles recommencèrent leurs plaintes et leurs supplications, sans en obte-nir plus deffet. Buzando était ébahi de cette indifférence de celui quil considérait comme le chevalier de lArdente Epée. Ah! dit-il k part soi, est-il possible que le vaillant Amadis de Grèce soit k ce point insensible,nbsp;lui que jai vu si prompt a défendre les demoiselles opprimées et les pauvres nains en détresse?...nbsp;Je ne le reconnais plus... non, je ne le reconnaisnbsp;plus!,.. Et, cependant, plus je le regarde et plusnbsp;je suis forcé davouer que cest bien son male etnbsp;her visage qui a tant passionné la belle princessenbsp;Niquée... II faut qui! se passe en ce momentnbsp;quelque étrange chose en sa cervelle, pour qu il senbsp;refuse ainsi é faire ce quil fait si volontiers dor-dinaire!... Si Buzando était étonné, les deux demoiselles no létaient pas moins. Eiles ne connaissaient pas,nbsp;comme lui, Amadis de Grèce, mais il leur suffisaitnbsp;davoir en face delles un chevalier pour quellcsnbsp;songeassent a requérir son aide centre ceux quinbsp;les malmenaient. Aussi, trompres dans leur espqir,nbsp;ne se firent-elles pas faute de lui rendre en injures ce quil leur donnait en indifférence, Ah! dirent-elles avec amerturoe, chevalier couard et félon, indigne de porter le harnois et denbsp;manier la lance et lépée!... ce ne sont pas des yê-tements dhomme quil vous faudrait, mais biennbsp;plutot des vêtements de femme 1... Et encore, il ynbsp;a des femmes plus courageuses que vous ne |
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lêtesl... Si vous nous donniez les armes que vous avez sur vous si mal amp; propos, nous nous en servi-rions mieux gue vous ne vous en servez, et nousnbsp;ferions blémir de peur votre visage efféminél... Le prince de Thrace secoua Ia tête cornrae un chieu qui sort de Teau, et, sans paraitre ému denbsp;ces outrages plus quil ne lavait été tout lheurenbsp;des prières de ces pucelles, il poursuivit son che-min, au grand ébahissemeut de Buzando, qui nynbsp;comprenait plus rien. Tout ^ lheuro, raurmura le pauvre nain scandalisé, je croyais k un oubli, k une distraction... Mais maintenant, en face de ces outragesnbsp;quil re^oit si froidement, je my perdsl... Jamaisnbsp;je ne lai vu ainsi... Aurait-il done perdu la raison! Gomme Buzando se disait cela avec autant de chagrin que détonnement, on entendit du bruit knbsp;travers le fourré voishi, et, bientót, parut un chevalier armé de pied en cap. GHAPITRE XX Comment le prince Fulurtin secourut les deux demoiselles que navait pas voulu secourir le prince de Thrace, et comment il embrassa tendrement ce dernier, au grand ébahis-sement des deux premières. Ce chevalier montait un cheval rouan, capara-Conné de velours bleu, semé de fleurettes dor sans nombre. Sur son écu étaient représentés unenbsp;belle pucelle couronnée et un chevalier en train denbsp;décapiter un géant. Quest-ce done? sécria-t-il en entendant les gémissements des deux demoiselles que Balartesnbsp;avait refusé de secourir. Ahl seigneur chevalier, répondirent-elles, au nom du ciel 1 soyez-nous plus secourable que nenbsp;nous la été ce déloyal gentilhomme qui est la avecnbsp;son nain... Linconnu, en entendant cette prière, nhésita pas une seule minute k y faire droit. II inclina sonnbsp;bois et fondit comme un épervier sur les trois mi-sérables qui menaient ces demoiselles prisonnières. Ges chevaliers se défendirent, mais mollement, bien quil sagit pour eux de la vie ou de Ia mort.nbsp;Linconnu, qui les attaquait avec une apreté sansnbsp;égale, en eut bientót dél'ait deux. Ge que voyant Ienbsp;troisième, il jugea prudent de prendre la fuite. Linconnu dédaigna de le poursuivre, dabord paree quil supposait que Ia peur lui donnerait desnbsp;ailes, et qualors il lui serait assez difficile de Iat-teindre pour le chatier; ensuite paree quil avaitnbsp;reconnu le visage de son ami Araadis de Grèce, etnbsp;quil était bien aise de rester Ik pour lernbrasser. Laissant done fuir le troisième chevalier, il óta son armet et sen vint se jeter avec empressementnbsp;dans les bras du prince de Thrace, en lui donnantnbsp;les noms les plus tendres. |
Ah! je vous ai cherché pendant longtemps, cher voyageur 1 Je vous retrouve enfin ; graces ennbsp;soientrendues aux dieuxl... Balartes se laissait faire, quoiquil fut étonné de cette aubaine inattendue. Que me veut ce More? murmurait-il en lui rendant cependantses caresses par prudence. Ge More, cétait Fulurtin. Jamais Balartes ne lavait vu, et il était étonné des erabrasseraentsnbsp;quil lui prodiguait. Les deux demoiselles sauvées par Ie chevalier more nétaient pas moins étonnées que Balartes. Comment! sécrièrent-elles, deux chevaliers si différents peuvent-ils se connaitre et saimer?nbsp;Lun, eest la vaillance en personne; lautre, cestnbsp;la couardise elle-mêmel... Fulurtin sourit et répondit; nbsp;nbsp;nbsp;Ah! demoiselles, comme vous connaissez peunbsp;Ie chevalier de lArdente Epéel Gelui que vous ap-pelez couard est le plus courageux des hommes,nbsp;et je suis h peine digne, moi qui vous parle, denbsp;rattacher les mailles de son haubert... nbsp;nbsp;nbsp;Cest impossible! reprirentles deux pucelles.nbsp;Cest impossible!... Lhorame qui a refusé de secourir des femmes en détresse est un léche, et cestnbsp;le cas de celui que vous traitez présentementnbsp;comme un ami, et si mal k propos, car il est lanbsp;nuit comme vous êtes le jour, et vous êtes le lionnbsp;comme il estle lièvre... Fulurtin sourit de nouveau de ce quil considé-rait comme une méprise, et raeonta, k lappui de ce quil disait, quelques-uns des exploits du chevalier de lArdente Epée. En toute autre occurrence, les deux demoiselles sauvées eussent admiré sur parole. Mais la, lors-que la félonie de Balartes était encore toute chaudenbsp;pour ainsi dire, elles se refusèrent k le croire sinbsp;chevalereux que voulait bien le faire Fulurtin. nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 mon ami, dit ce dernier au prince denbsp;Thrace, qui commencait k reprendre de laplombnbsp;en songeant quil jouait le röle dun autre , ah !nbsp;mon arni, comme je vous ai cherché!... Le roi denbsp;Saba, mon noble père, vous avait injustement ac-cusé... II aurait voulu vous revoir, pour vous de-mander pardon et pour vous féliciter sur la gloirenbsp;que vous avez si justement acquise... Ne viendrez-vous pas k sa cour?... . Si vrairaent! répondit Balartes. Mais, aupa-ravant, vous me permettrez daller oü le devoir damour mappelle. nbsp;nbsp;nbsp;Oü vous appelle votre devoir damour ? de-manda Fulurtin. nbsp;nbsp;nbsp;Droit k Niquée, vers une demoiselle qui menbsp;veut, répondit Balartes avec une certaine complaisance. nbsp;nbsp;nbsp;Allons a Niquée! dit Fulurtin. Et ils chevauchèrent k travers la forêt pour ga-gner le port le plus voisin. Buzando et les deux demoiselles sauvées les suivaient. IH |
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CHAPITRE XXI Comment Balartes et Fulurtin cheminèrent ensemble en se racontant mutuellement leurs amours, et comment ilsnbsp;arrivörent amp; Niquée au moment même oü Néréide étaitnbsp;mise en la Tour de lUnivers. Tout en cheminant, les deux amis devisaient entre eux. Je vous suis, dit Fulurtin, paree quil y a uu long temps que je ne vous ai vu et que je suis_nbsp;trop heureux de vous avoir rencontré. Je vous suis'nbsp;et vous accorapagnerai jusqua ce que votre entre-vue soit terminée entre votre mie et vous, quoi-que je soistoutautantsollicitédamour que vous... Quoi! vous au.'Si, atni Fulurtin? Moi aussi, mon ami, oui, moi aussi... Nai-je done pas un coeur tout comme vous? Ah 1 je uai pas voulu dire cela 1... Jai voulu vous dire ; Quoi 1 vous aussi vous avez été blessénbsp;par ce cruel archerot qui sappelle Gupidon ? Vousnbsp;devez souffrir... Les blessures damour sont les plus agréables blessures du monde, chevalier delArdenteEpée...nbsp;On sen plaint quelquefois, mais cette plaiute estnbsp;encore un plaisir, cette souffrance est encore unenbsp;volupté... Gest bien ainsi que je lentends, ami Fulurtin, répondit Balartes. Jai .souffert, mais jai oublié ma douleur, aujourdhui que je suis appelé par celle que jaime... Vous voyez la demoiselle qui est peinte sur mon écu, nest-ce pas ? reprit Fulurtin. Oui, je la vois et la trouve dune merveil-leuse beauté, quoique je lui préfère celle de la prin-cesse Niquée... Cette couronue quelle porte si bien mindique Ie rang quelle tient... Elle est priucesse, en effet... Etse nomme?... Libriaxa... Libriaxa?... nbsp;nbsp;nbsp;Oui... La connaissez-vous, chevalier ? nbsp;nbsp;nbsp;Jen ai entendu parlor comme de la plus ai-mable priucesse de la terre. nbsp;nbsp;nbsp;Mors vous savez de qui elle est la fille?..... nbsp;nbsp;nbsp;Non... je ne me Ie rappelle plus, ami Fulurtin, répondit Balartes, qui ne lavait jamais su. nbsp;nbsp;nbsp;Cest la fille de la reine Calahe. nbsp;nbsp;nbsp;Ah 1 oui..... la reine Galatie..... cest cela même.....Je me souviens, è présent.....La reine Galafie! Trés bien 1... ^ B est inutile dajouter que Balartes continuait a ne pas se souvenir, par lexceilente raison quilnbsp;n avait jamais su. Mais il ne voulait pas avoir lair ignorer ce que Ie veritable chevalier de lArdente pee devait probablement savoir. |
Fulurtin, qui croyait toujours parler h son compagnon denfance, Fulurtin reprit: nbsp;nbsp;nbsp;La reine de Galiforuie était raenacée, sansnbsp;cesse, par un horrible géant qui avait jeté son dé-volu sur la belle princesse Libriaxa, quil préten-dait avoir pour dame et maitresse, ce a quoi lanbsp;mère et la nlle se refusaient obstiuémeut, vous Ienbsp;comprenez bien... nbsp;nbsp;nbsp;Je Ie comprends. nbsp;nbsp;nbsp;Ge monstre, exaspéré par ces refus, avaitnbsp;juré de sen venger, et il y serait arrivé, au grandnbsp;désespoir de la reine Galafie et de la priucessenbsp;Libriaxa, si les dieux ne raavaient dirigé tout ex-près vers elles... Je défiai Ie géant et je Ie vain-quis... La scène est représentée sur mon écu,nbsp;comme vous pouvez voir... Aussi, en recompensenbsp;de ce service, la belle Libriaxa voulut bien mac-cepter pour son chevalier... Gest k ce tilre quenbsp;jai parcouru Ie monde, pour chercher des aven-tures et mériter de la gloire... Une autre peuséenbsp;me guidait; je voulais vous relrouver, mon grandnbsp;ami, et vous dire les regrets sinc' res du roi denbsp;Saba, mon auguste père, a propos de linjuste ac-cusaton qui avail failli vous devenir si funeste...nbsp;Maintenant, puisque je vous ai revu, je ne tarderainbsp;pas h rejoindre la belle priucesse Libriaxa... nbsp;nbsp;nbsp;Oh 1 ami Fulurtin, pas avant que je naiejointnbsp;moi-raême la belle priucesse Niquée!... nbsp;nbsp;nbsp;Gest conveiiu, mon grand ami. Fulurtin et Balartes élaient arrivés sur Ie rivage de la mer. Les demoiselles, après avoir remercié de nouveau, prirent congé du chevalier more, en Ie re-commandant a la garde de Dieu. Quant au prince de Thrace, dies ne daignèreut pas même saper-cevoir quil était Ik. CHAPITRE XXII Comment, aussitót que Fulurtin et Ie prince de Thrace furont arrivés a la cour du soudan, Ie bon nain Buzando alianbsp;prévenir la princesse Niquée, dont Ie coeur sauta de joienbsp;tl cette nouvelle. ulurtin et Balartes sembarquè-rent au port Ie plus voisin, et, grace au vont qui leur futnbsp;favorable, ils arrivèrentbientótnbsp;k Ia cour du soudan de Niqué'e,nbsp;au moment même oü Amadisnbsp;de Grèce était mis en la Tour denbsp;TUnivers, sous Ie mm et sousnbsp;Ie costume de Néréide. Pendantnbsp;quils se rendaient au palais dunbsp;soudan, Buzando, lui, se rendait auprèsdenbsp;la belle princesse, qui lavait envoyé a lanbsp;quête du chevalier de TArdeiite Epée. Buzando 1 sécria Niquée en aperce-vant Ie nain. Madame, je vous salue bien humble-ment, dit Buzando en sagenouillant et en |
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baisant avec respect le bas de la robejamée^dor de sa maitresse. Ah 1 mon pauvre Buzando, comme tu mas manqué!... Comme ma solitude ma pesé I... As-tunbsp;de ses nouvelles è me donner ?... Oui, madame... Sont-elles... bonnes? Oui, madame... Oü est-il ?... A la cour du soudan votrepère... Si prés de moi?... Ahl cette nouvelle me réconforle IJe vais vivre maintenant... Je mouraisnbsp;denijui, sais-tu ?... Si bien même que tu ne mau-rais pas retrouvée, si je navais cté distraite unnbsp;peu par Néréide, une esclave achetée par monnbsp;père, et qui ressemble dune étrange maniiVe aunbsp;chevalier de lArdente Epée... Done, il est dansnbsp;cette cité, h deux pas de moi, respirant lair quenbsp;je respirv', ?... Oui. madame. Ah 1 mon cher Buzando, que je tembrasse pour mavoir annoncé cela !... ^ Et, en elTet. Niquée pril la tête du pauvre nain et lembrassa avant quil eüt eu le temps de synbsp;reconnaitre. nbsp;nbsp;nbsp;Oh! madame, murmura-t-il tout chancelantnbsp;sous livresse que lui causait ce baiser, je voudraisnbsp;avoir è vous apporter une pareille nouvelle tousnbsp;les jours!... nbsp;nbsp;nbsp;Buzando, reprit Niquée sans faire attentionnbsp;i'i la joie quelle venait de procurer au pauvre nain,nbsp;Buzando, tu vas retourner auprès du chevalier denbsp;lArdente Epée... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;Tu lui diras que tu mas vue... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;Oue jai appris avec bonheur son arrivée ennbsp;cette cité... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;Que jaltends, avec la même impatience quenbsp;lui, le moment de noire bienheureuse réunion... nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame... nbsp;nbsp;nbsp;Que je le prie de ne pas perdre courage, etnbsp;que je vais aviser aux moyens de nous voir h 1insunbsp;de mon père .. Tu m'as bien compris, nesl-cenbsp;pas, mon arai Buzando? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, répondit le pauvre nain. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien! cours vers lui! Va lui porter lassu-rance de mon ardent amour! Buzando aurait bien voulu re.ster encore la, pour jouir plus lonptemps de Ia presence adorée de cellonbsp;quil aimaittant. Mais il fallaitobéir; d'autant plusnbsp;quelle grillait denvie de recevoir dautres nouvelles dAmadis de Gièce, de savoir comment ilnbsp;allait faire pour arriver jusquaelle. Buzando obéit. |
CHAPITRE XXIIIComment Fulurtin et Balartes firent leur entrée chez le soudan de Niquée, qui fut émerveillé de la ressemblance qui existait entre le prince de Thrace et Néréide. ^ ulurtin et Balartes furent in-troduits auprès du soudan de Niquée, et lui firent tous deuxnbsp;leur révérence. Sire, dit !e prince deThrace en prenant le premier la parole,nbsp;vous voyez en moi le chevalier de lArdente Epée, si connunbsp;dans tout lOrient, et, en monnbsp;compagnon, le prince Fulurtin,nbsp;fils du noble roi de Saba... Nousnbsp;venoDS vous offrir le secours de notre brasnbsp;/ f et de notre epée pour délivrer votre filsnbsp;Anastarax ou mourir en essayant de lenbsp;délivrer... Pendant que Balartes parlait ainsi, le vieux soudan Texaminait avec une sur-prise croissante, et il était frappé de lanbsp;ressemblance prodigieuse qui existait entre sesnbsp;trails et ceux de 1esclave Néréide. nbsp;nbsp;nbsp;Voilk une ressemblance étrange 1 murmura-t-il en continuant it reearder le prince de Thrace.nbsp;II est imiiOssible que deux créatures humaines senbsp;resscmblent amp; ce point... impossible, en ycrité!...nbsp;11 faut que Néréide se soit échappée et ait revêtunbsp;le harnois d'homme pour mieux me tromper... Le vieux soudan était trés perplexe. Néanmoins. ne pouvant attaquer le taureau par les cornes, ilnbsp;résolut de dissirauler et daviser en dessous mam. nbsp;nbsp;nbsp;Ainsi, dit-il è Balartes, vous êtes ce vaillantnbsp;chevalier de lArdente Epée dont il est si univer- sellement question?... ^ nbsp;nbsp;nbsp;i . _Oui, sire, c est moi-meme! repondit Balartes en se rengorgeant. nbsp;nbsp;nbsp; ,nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;. _Et je suis lè pour vous le certiher, si besom est, seigneur, dit Fulurtin, car je lai vu k loeuvre etjesais cc quil vaul... nbsp;nbsp;nbsp;Je vous remercie tous deux, chevaliers, denbsp;votre bon vouloir k lendroit de mon bien-aimé filsnbsp;Anastarax. Je vous remercie, et jaccepte le secours que vous moffrez... Vous êtes les bien-venus céans, oü je vous prie de vous considérernbsp;comme chez vous... Je vais donner des ordres ennbsp;conséquence, si vouslepermettez... Fulurtin et Balartes sinclinèrent respectueuse-ment. Quant au soudan, n y pouvant plus tenir, il prit |
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les clefs de la Tour de lUnivers, et sen alia, Ie coeur battant démotion, è lendroit oü était ren-ferniée la belle Néréide. Si elle sétait envolée! murmurait-il en mon-tant les degrés de Ia tour. Sa main tremblait si fort, lorsquil fut arrivé de-vant la porte de la chambre od était son esclave, quil ne put parvenir k introduire la clef dans lanbsp;serrure... 11 sarrêta, essuya la sueur qui mouillaitnbsp;son front, raffermit sa main, introduisit la clef, etnbsp;la tourna dans la serrure... Néréide était couchée sur des coussins desoie, nonchalante et rêveuse. Ah ! ce nétait pas ellel murraura Ie bon-hommeavec joie. Quavez-vous done ? lui demanda Néréide en remarquant son agitation. Ce quejai?... Oui... Jai... que lillustre chevalier de lArdente Epée est arrivé en ma cour avec Ie prince Fulurtin,nbsp;son compagnon... Le chevalier de lArdente Epée ? s ecria Ama-dis de Grèce en tressaillant, justement étonné. Lui-même, ma mignonne... Amadis allait crier: nbsp;nbsp;nbsp;Gest un imposteur qui a pris mon nom etnbsp;mon visage, car eest moi qui suis le chevalier denbsp;lArdente Epée, et nul autre que moi na le droitnbsp;de porter ce titrel... Maïs, fort heureusement, il se contint et dit avec la voix la plus calme quil put trouver : nbsp;nbsp;nbsp;Et, avec ce chevalier de lArdente Epée ,nbsp;il y a ?... nbsp;nbsp;nbsp;Le prince Fulurtin, fils du roi de Saba. nbsp;nbsp;nbsp;Comment Fulurtin a-t-il pu se Iromper h cenbsp;point? murmura Amadis. Est-ce que je rêve ? ounbsp;est-ce que ce bonhomme est fou Le Vieux soudan ne remarqua point létonne-ment et lagitation de Néréide. 11 savait ce quil voulait savoir ; le reste lui importait peu, pour lenbsp;moment du moins. Adieu, mignonne l dit-il k Néréide avec le plus aimable de ses sourires. Adieu, mignonne! nenbsp;vous impatientez pas trop : je reviendrai bientótnbsp;vous voir et deviser avec vous. Puis il disparut, laissant Amadis de Grèce vio-lemment intrigué par ce quil vena it de lui ap-prendre la. |
GHAPITRE XXIV Comment le prince de Thrace paria h Niquée, oü il fut dé-couvert par Néréide, du haut de la Tour de TUnivers, et ce quil en advint. éréide ayant vu amp; son aise ce qui était représenté sous la planète denbsp;Vénus et des autres, monta au dernier ciel de Saturne , doü ellenbsp;apergut toutes les creations. Pendant ce temps, le prince de Thracenbsp;importunait le nain pour arriver amp; Niquée. Ét comme rien nest impossible k la femme, si elle entreprend surtout une chose de malice, Niquée manda è Balartes, par Buzando, de venirversnbsp;deux heures de la nuit, avec une échelle de corde,nbsp;causer avec elle h sa fenêtre, bien que lendroitnbsp;futdéfendu. II neut garde dy manquer. Niquée sétait pa-réeason avantage; un manteau de damas cramoisi pourfilé dor, un voile de fine toile de crêpe,nbsp;semé de feuilles vertes; elle se mit k tremblernbsp;comme un oiseau en voyant paraitre sou enchan-teur. Le prince de Thrace fut si ébloui de sa grande beauté, quil faillit se laisser choir du haut en bas,nbsp;et fut assez longtemps saus pouvoir parler. Enfin,nbsp;il lui dit: Madame, lattente dune si précieuse nuit est si bien récompensée par votre presence, quenbsp;nioii arne, ne voulant plus dautre gloire, rnaban-donne pour aller en vous. En sorte quau momentnbsp;de vous exprimer mon affection, il se passe unnbsp;combat entre mes yeux, ma langue et mon coeur.nbsp;Car mes yeux voudraient parler et ne le peuvent,nbsp;et ma langue est si troublée, quelle ne peut re-muer. Ce qui afflige mon coeur. Toutefois, la lan-gueur de mes yeux parle pour ma langue et moanbsp;coiur, Niquée le voyant noyé de larmes, arrêta ces plaintes par ces paroles : Vraiment, ami, je ne sais en conscience pas ce dont vous vous lamentez, car, sans vousnbsp;avoir jamais vu autant quk présent, je vous ai ap-pelé^k mon amour, qui est plus ferme que 1échellenbsp;qui vous porte et la grille que voustenez. Vous ennbsp;serez juge plus tard, et votre récompense seranbsp;digne des tourments que vous avez supportés.nbsp;Vous ferez bien de voir le soudan mon père, et denbsp;me donner de vos nouvelles par le nain, si parnbsp;malheur nous ne pouvions nous voir toutes lesnbsp;nuits. Une toux se fit entendre k ces paroles, et elle |
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)/ .....-.................... y miguonne? demanda tendrement le soudan Ce chevalier nest venu en ee pays quenbsp;' pour vous faire injure et décevoir madamenbsp;volre ttlle, sil le peut... Aquoi vous devez pour-voir, Sire, avant que eet inconvéuient ne vous ad-viemie... Le soudan, heette révélation, devint raorne et pensif. Toutefois, après un instant, il répondit iinbsp;Néréide : Mais, belle dame, comment me serait-il pos- jour... Ah crut avoir été dficouverte par une de ses femmes éveillées, et dit au prince : 3Ion ami, void ma main, ^ travers cette grille, corame gage de fidélité réciproque. Or, voicinbsp;le jour, retirez-vous, et demaiu, h mêrae heure, jenbsp;serai ü vous attendre. Balartes lui prit la main doucement, la lui baisa deux ou trois fois avant de partir, et rejoignit Fu-lurtin, qui plia les eordes. Tous deux regagnèrent leur logis, laissantNi-quée trés occupée de Tidée de fuir le palais de son père. Mais Néréide ne la laissa point dans cette four-berie, sitót quelle eut connu la trahison de Balartes. Toujours inquiètedans sa Tour deFUnivers, elle errait de chambre en chambre, appelant sa bien-aimée, et aussi désireuse de revoir Gradamarte. Une fois, entre autres, elle monta au plus haut de la tour pour admirer la splendeur des cicux etnbsp;Thorizon terrestre qiii sétendait fi ses pieds. Hircanie è droile, les Scythes, les Ilyperborées, la mer Hircanie prés de la Sarmatie, et la separation dEurope en Asie. Puis la Poraérie, Fes Russes et Pruteniens, jus-quaux Polonais, Germains, Hongrois,Ostrelins, la mer de Glace et tout le reste do la region boréale,nbsp;quelle laissa pour regarder droit vers Constantinople , oü une Rotte et nombreux gens de guerrenbsp;étaient réunis pour une cause quelle connaissait. Elle ne put retenir ces paroles : Ah! Seigneur, Amour a un pouvoir bien in-fini, puisquil fait oublier quelquefois votre saint nom. Faut-il que, par son ordre, je sois déteuuenbsp;ici captive en qualité de demoiselle 1 Je vous sup-plic de men tirer, afin que je puisse mamender etnbsp;fhire oeuvre méritoire pour mériter votre pardon etnbsp;la sauvegarde de mon ame. Elle regarda ensuite Trébisonde, oü elle aper-Qut Lisvart, son père, couvert de deuil et coifïé de ia couronne dempereur. Et elle se mit a pleurer en disant: Pauvre père, vous ne portez point ces vête-mcnts sans que je puisse avoir sujet de plaindre votre peine et ma perte en mêrne temps 1 Sa vue sétendit au dela en orient, Occident, au midi, au nord, et elle vit tant de guerres, as-sauts de villes, tant de gens Iristes et abandon nés,nbsp;ici des gens gais, Ih la pluie, plus loin le tonnerre,nbsp;et ce qui se passe par tout le monde, quellenbsp;abaissa son regard et le fixa sur Alexandrie. Gradamarte lui apparut en habit de marchand, portant mille drogues, et, sous ombre de ce tralie,nbsp;faisant assaut de la porte du soudan poiii entendrenbsp;de ses nouvelles. Son esprit se porta ensuite vers Lucelle, quelle vit en Grande-Brelagne prés dAmadis, qui se dés-espérait do sa longue absence. Elle se repentit de.nbsp;toutes ces negligences et versa^juclques larraes donbsp;honte. Elle aperentbienlót Birrnarles faisant la cour a Onorie, ce qui Faffligea, el elle voulut observer Ni-quée, qui devisait joyeuseinent avec ses damoi-selles. ïoutauprés elledécou\rilBuzando,FuIurtinnbsp;et Balartes, concertant une rencontre pour la nuitnbsp;suivanle, comrne il avait fait pour voir Niquée. |
Elle commenca h se douter du mauvais tour que lui jouait le prince de Thrace, qui avait, par magie, emprunté sa ressemblance parfaite. Ah! sécria-t-elle, pauvres aveugles, oü avez-vous les yeux pour vous laisser ainsi tromper? Voyez-vous pas la taille de ce coquin? êtes-vousnbsp;fous OU ivres? Fulurtin, votre amitié mest biennbsp;funeste, mais le traitre qui me dérobe mon biennbsp;paiera cher ce forfait. Et Néréide sendormit jusquau soir. Vers le milieu do la nuit, elle entrevit Balartes dresser lé-chelle de corde et monter h la fenètre oü Niquée lattendait. Elle entendit leur complot de fuir et denbsp;gagtier Trébisonde. Le prince insistait beaucoup, et ils convinrent que Niquée trouverait moyen de sortir vers la finnbsp;de la semaine. Ah! misérable, dit alors Néréide, ce ne sera pas, car, puisque jai découvert vos oinbüches,nbsp;avant quil soit demain nuit, je dévoilerai vosnbsp;trames de fa^on h les déjouer complétement. GHAPITRE XXVComment Nérdide ddclara au soudan 1entreprise du prince de lhrace, et du combat cju'eile voulut avoir avec lui. éréide, ayant apergu la tra-'hison du prince de Thrace, ainsi quil vous a été dit, manda immédiatement au soudannbsp;quelle avait aluidéclarer chosenbsp;diraportance. Le vieillard, estimant que ce fussent nouvelles certaines denbsp;la jouissance espérée, sen vintnbsp;sur-le-champ trouver sa bellenbsp;prisonniére. Quand ils furent tous deuxnbsp;ensemble et seuls, Néréide lui dit: Sire, une mienne tante ma appris assez de nécromancie pour que je puissenbsp;vous dire ü coup sür le pourquoi de 1ar-rivée en ce pays du chevalier de lAr-dente Epée, dont vous me parliez 1autre Et quel est ce pourquoi, ma |
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sible de massurer de la vérité de ce que vous mannoncez-li? Car, je vous lavoue, je ne vou-drais pour rien accuser de si grande Ikheté un sinbsp;bon chevalier qucst celui de IArdente Epée. Je vous dirai, Sire, si vous Ie permeltez, ce que vous avez k faire en celte occurrence. Dites, ma mignonne, dites vitementl... Vous Ie manderez done, et, lorsquil sera de-vant vous et devant les principaux de votre cour, vous lui direz que vous savez de source cerlainenbsp;quil essaie de vous honnir... II affirmera a l'in-stant Ie contraire, disant que ceux qui vous ontnbsp;rapporté cela mentent impudemnient... Alors,nbsp;vous lui répondrez que vous tenez la ebose denbsp;moi-même, et que je la lui ferai connaitre ennbsp;champ de bataille... nbsp;nbsp;nbsp;Ah! ma mie, jamais je ne consentirai k ha-sarder aussi follement la vie dune personne quinbsp;mest si chère que vous lêtes 1 car je suis certainnbsp;que vous ne pourriez résister un quart dheurc anbsp;ce vaillant chevalier de lArdeiite Epée... Ne vous mettez pas en peine de cela, Sire; outre que la justice est de mon cóté, jai Ie cceurnbsp;aussi bon et Ie bras aussi raide que lui, et jes-père sortir de cette aventure aussi bien que denbsp;maintes autres plus dangereuses. nbsp;nbsp;nbsp;En mon Dieu, ma mignonne, il est vrai quenbsp;jai mon propre honneur et celui de ma fille ennbsp;grande consideration, comme faire je dois; maisnbsp;il nen est pas moins vrai aussi que votre vie mestnbsp;précieuse au possible, et que j'y tiens plus què lanbsp;raienne propre... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, je vous supplie très'^humblemenfde menbsp;croire celte fois, et il vous en prendra bien. Néréide fit tant et tant, que Ie soudan, malgré lenvie quil avait de ne pas laisser sortir sa pri-sonnière, de peur quelle ne senvolat, lui donnanbsp;Ie congé quelle sollicitait, et, layant quittée, sennbsp;alia trouver Balartes, auquel il dit devant toute sanbsp;cour assemblée : Chevalier de lArdente Epée, vous êtes venu en ma cour, non pour nous honorer, moi et lesnbsp;miens, comme vous me lavez donné entendre,nbsp;mais pour me trahir et déshonorer. Gest pourquoinbsp;je vous ordonne, sous peine de vie, davoir è vidernbsp;mes terres dans vingt-quatre heures... Autrement,nbsp;assurez-vous que je vous punirai comme vous de-vez lêtre. Balartes fut ébahi de cette nouvelle, et encore plus mal content, car il était sur Ie point de don-ner fin fi son entreprise et èi ses désirs. Aussi,nbsp;plein de gloire et doutrecuidance, répondit-il aunbsp;soudan : nbsp;nbsp;nbsp;Sire, vous direz ce quil vous plaira, mais je vous répondrai quil ne se trouvera pas en cette cour ni ailleurs aucun chevalier assez hardi pournbsp;soutenir ce reproebe de trahison que vous madres-sez El et que je lui ferai payer de sa vie... Je vousnbsp;jure par les hauls noms de nos dieux que quicon-que vous a dit cela a faussement et malheureuse-ment menti, et mentira toutes fois et quantes il Ienbsp;diral...nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;^ T Pourtant, chevalier, jai k vous présenter ^os menaces, soutiendra ce ie et vous Ie prouvera en champ de bataille. |
Et, sur lheure, Ie soudan manda Néréide, la-quelle Ie viat trouver incontinent. Quand Balartes lavisa si belle et de si bonne grace, il fut grandement émerveillé; moins ce-pendant que Fulurlin, car jamais chose ne resseni-bla mieux k une autre que Néréide ne ressemblaitnbsp;au prince de Thrace. Lors, Ie soudan, sadressant k sa prisonnière, lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Néréide, voici Amadis de Grèce, qui veutnbsp;mainlenir qne vous lavez faussement accusé, etnbsp;quil nest point venu céans pour comploter contrenbsp;moi trahison ou vilenie, comme vous me lavez as-suré. Quavez-vous fi répondre?... nbsp;nbsp;nbsp;Sire, ré| ondit Néréide, il sail bien quil anbsp;parlé contre vérité. Balartes, qui simaginait bien fermement navoir affaire qua une simple demoiselle, se rengorgeanbsp;hardiment pour répliquer: nbsp;nbsp;nbsp;Demoiselle, ma mie, laccoutrement que vousnbsp;portez fait excuser la folie de vos paroles... Lesnbsp;femmes ont Ie droit de dire tout ce qui leur vientnbsp;sur la bouche. Mais si un autre que vous, portantnbsp;armes, sétait aventuré a ce point, je Ie chatieraisnbsp;comme lache et méchantl... nbsp;nbsp;nbsp;Vous avez raison de penser ainsi, dit Néréide; cependant, je dois vous prévenir que, sui-vant la couturne de mon pays, jai recu l'ordre denbsp;chevalerie, et que je manie la lance et lépée aussinbsp;aisément que dautres la quenouille et Ie fuseau...nbsp;Par ainsi, notre combat peut avoir lieu et sans retard, car je maintiens devant Sa Majesté et celtenbsp;noble assistance que vous avez déloyalement, trai-Ireusement et méchamment comploté Ie déshon-neur du soudan. Voici mon gage de bataille!... Ge gage que Néréide tenda,t k Balartes, celui-ci fut bien forcé de Ie relever ; ma s ce fut malgrénbsp;lui, non k cause du doute quil avait sur 1issue denbsp;la mêlée, mais paree quil lui paraissait honteuxnbsp;davoir è se rnesurer contre un si chétifet si indi-gne personnage. Toutefois, Fulurtin, qui savait Ie noeud de Ia matière, craignait grandement que mat lui en prit.nbsp;Niquée elle-même, avertie de cette rencontre, nennbsp;put fermer loeil de toute la nuit. CHAPITRE XXVT Comment Néréide vainquit, en champde bataille, te prétepdu chevalier de lArdente Epée, ainsi que Fulurtin, qui Ienbsp;croyait vengcr. Au jour fixé pour lépreuve de la vertu, force et courage des deux combattants, Ie soudannbsp;manda Néréide, quil lit armer de picd en cape, etnbsp;k qui il donna pour parrain Ie roi de Lacédémone. |
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II pria Balarles dêtre celui du due Niléa. A leur artivée au camp, Fulurlin, en considé-rant Néréide, ne pouvait simaginer quelle fut autre quAmadis de Grèce, son meilleur ami. Sa fréquentalion du prince de Thrace, cepen-dant, Ie rendait hésitant sur ses suppositious. Les deux comb; ttantssaluèrent Ie camp, et, pla-cés chacun au bout opposé, les trompettes sonnè-rent, et tous deux, selancant, se rencontrèrent si droit, que Néréide, faussant lécu et la lance denbsp;Balartes, Ie désargonna et Ie blessa grièvement aunbsp;cóté. Le cheval de Néréide fut tué,mais elle se releva de dessous lui et s'avanga, Tépée haute, sur Balartes, qui sétait mis en garde. Lors le combat fut terrible entre eux, car le prince était brave chevalier. Lesoudan voyait avec plaisirqiie la victoire né-tait pas douteuse pour Niréide; Fulurlin, de son cólé, amoncelaitde grandescolères dans son cceur,nbsp;et il disait : Jaurais certes cru ce chevalier iricilleur dé-fenseur de ses arrnes, mais la chance tourne souvent contre le droit; possible, après tout, que sa querelle ne soit pas juste. Néréide pressait le chevalier et lavait fait rom-pre jusquaux hmites du camp, et elle le harangua. Chevalier, avant d'aller amp; pire état, quittez le nom que vous avez usurpé, car il est injuste denbsp;dérober la gloire et le bien dautrui si lachement. Folie indisi rète, répondit Balartes, tu crois mavoir déja a merci 1 Non, non, ta mort précéderanbsp;la mienne. Et aussitót il lui donna deux tels coups d epée sur le haut de 1armet, quej;ses yeux virent millenbsp;étoiles. Néréide se jeta sur lui, prit de la main gauche les courroies de son heaume et le lui arracha;nbsp;puis de la droite elle lui trancha la tète. Fulurlin, k ce spectacle, sarrachail les cheveux et faisait un deuil piioyable. nbsp;nbsp;nbsp;Hélas! disait-il, chevalier de lArdente Epée,nbsp;fleur et honneur de vertu, prouesse et magi ani-milé; la Fortune vous a naguères élevé bien hautnbsp;pour vous laisser tomber aux pieds dun tel mons-tre! Que direz-vous, rois, princes, chevaliers quilnbsp;a vaincus? Que direz-vous en le voyant défait parnbsp;une femmelette 1 Ces doléances finirent par des larmes abondan-tes. II pleurait, les bras croisés, en préscnce de Néréide, qui était prête k en faire autant, en con-sidérant dequeldévouement Fulurtin accompagnaitnbsp;celui quil croyait mort, et cependant respirait présnbsp;de lui. nbsp;nbsp;nbsp;Plüt è Dieu, disait en elle-même Néréide,nbsp;que vous connussiez la vérité 1 Elle vous sera plusnbsp;tard annoncée. Et, ótant ses arrnes de tète : nbsp;nbsp;nbsp;Sire chevalier, dit-elle, ne vous tourmenteznbsp;plus pour ce qui vient darriver, car, si la Fortunenbsp;vous désole, elle vous réserve un plus grand biennbsp;pour 1avenir, car je veux, amp; la place du mort, êlrenbsp;votre amie fidéle plus quil nétait pour vous; volrenbsp;bravoure et les regrets que vous exprimez méri-tent ce retour. |
Néréide, répondit-il, eet échange mest odieux, car je voudrais que la tête soit séparée dunbsp;tronc comme tu as fait de raon ami, de mon second moi-même, et je jure les dieux que je tennbsp;ferai autant. Tu nes pas digne de combattre avecnbsp;ceux quil a vaincus. Sil te plait, combattons ensemble pour léprouver, je serai sur au moins que,nbsp;vaincu, je rejoindrai mon ami,ou que, vainqueur,nbsp;je Iaurai vengé. nbsp;nbsp;nbsp;Bon chevalier, vous me jugez bien faible pournbsp;lui attribuer tant de gloire, et je métonne de vousnbsp;voir accueillir ainsi 1amitié de celle qui jamais nenbsp;combattra avec vous. Béfléchissez a mes paroles,nbsp;et croyez quelles ont pour vous une significationnbsp;honorable pour vous. Oui, tit Fulurtin, ces paroles sont pure couar-dise pour refuser le combat; la Fortune te sert jus-que-lamp;, mais je saurai ia tourner conlre toi avant quil soit longtemps. Fulurtin, reprit-elle, plus je me dévoile et plus tu tobstines h ne pas me reconnaitre; si nousnbsp;nélions pas si environnés de gens, jouvrirais tesnbsp;yeux que tu liens obscurcis et aveuglés. lis causaieut depuis si longtemps, que le soudan et le roi de Lacédémone descendirent de leursnbsp;grartins pour en savoir la cause. Fulurtin, en leur présence, reenmmenga ses injures et voulait a toute force combattre. Ce qui mit Néréide en grande perplexité, car il fallait, OU accepter le combat, ou passer pournbsp;lache de cceur. A Ia fin, elle réfléchit quelle trouverait moyen, en combattant, de lui déclarer qui elle était, etnbsp;alors elle lui répondit fièrement. nbsp;nbsp;nbsp;Chevalier 1 vous êtes allé Irop loin dans vosnbsp;injures, car, au lieu dêtre si aisé évaincre, commenbsp;vous le dites, je veux prouver, au péril de ma vie,nbsp;que vous avez dit faux. nbsp;nbsp;nbsp;Eh bien I fit Fulurtin, que ce soit de suite. Le soudan consentit amp; regret amp; celte épreuve. On leur amena des chevaux frais, et Néréide était fort soucieuse de se mesurer avec son meilleurnbsp;ami. Leur rencontre fut terrible, Néréide ne soccu-pant pas de parer, elle laissa Fulurlin briser sa lance sur elle jusqui la poigaée, et se retint auxnbsp;crins de son cheval pour ne pas tomber. Fulurtin tomba sous son cheval, mais il revint aussitót sur Néréide, et lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Qa, ma damoiselle, descendez de cheval, sinbsp;vous ne voulez pas que je le tue. nbsp;nbsp;nbsp;Par mon amel fit Néréide, vos motifs denbsp;combats sont si déraisonnables, que je préféreraisnbsp;cesser le combat. Elle descendit cependant, et leur combat conti-nua. Fulurtin, acharné a latlaque, et Néréide, au contraire, se bornant Si parer du plat de son épéenbsp;et k recevoir les coups sur son écu. Lennui pour elle était de voir le soudan et le roi de Lacédémone trés attentifs k connaitrelissuenbsp;de cette mélée. Ce qui Fempèchait de parler k Fulurtin. Elle lui dit ces seuls mots ; nbsp;nbsp;nbsp;Contente-toi, Fulurtin, davoir abimé monnbsp;écu et mes arrnes ainsi, car ta bonté ta fait treiternbsp;en ami jusquici; pourtant, ne va pas plus loin. |
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Fais comme moi, répondit Fulurtin ; défends ta vie, que je tiens suspendue h mon épée. Et leur combat recommenea plus apre que jamais ; Néréide recut une blessure et songea h se défendre sérieusemont; elle haussa lépée, et, dunnbsp;coup, décoiffa Fulurtin, qui tomba bouleversé et nenbsp;sachant sil faisait jour ou nuit. VoilS, dit Néréide, un des coups habituels du chevalier de lArdente Epée, et non du misé-rable qui git mort en ce camp. Rends-toi monnbsp;prisonnier, ou mal ten arrivera. nbsp;nbsp;nbsp;Tuel tue! sécria Fulurtin, que jaille rejoin-dre, aux Champs-Élysées, mon ami; sil est ennbsp;enfer, peu mimporte, jirai de même lui tenirnbsp;compagnie. nbsp;nbsp;nbsp;Pas encore, reprit Néréide ; tu seras lami denbsp;moi seul, et je prierai Ie soudan de te garder prisonnier jusquèi ce que ta colère soit apaisée. nbsp;nbsp;nbsp;A quoi bon Ia vie, sans mon ami? lit Fulurtin. Néréide désespéra de faire entendre raison é ce maniaque; elle prialesoudan dele faire surveiller,nbsp;pour quil nattentat pas è ses jours par désespoir. Le corps deBalartes fut embaumé dans un ccr-cueil de plomb pour être envoyé ii lempereur de Trébisonde. La réputatiori de Néréide fut compléte, et on la surnommait le meilleur chevalier de toute la terre. CHAPITRE XXVIIComment Niquée sevoulut déiruire, sachant la mort d'Amadis de Grèce et la victoire denbsp;Nérdide. itot après la victoire rem-if portée par Néréide, le soudan la prit par la mainnbsp;et la conduisit dans unenbsp;t des plus belles cliambresnbsp;g du chateau, oü il lit pansernbsp;*||les plaies quelle avait.nbsp;Puis il alia trouver Ni-quée pour lui raconter ce qui sétaitnbsp;passé, espérant lui faire plaisir;nbsp;mais bien au contraire, car Niquée,nbsp;en apprenant Ia mort dAmadis,nbsp;tomba it la reuverse inanimée. Le soudan resta effrayé et appela les demoiselles pour lui desserrernbsp;ses robes et la secourir. En revenant é elle, un soupir douloureux séchappa de son sein,nbsp;et elle dit; Retirez-vous, mon père, car le mal que je souffre veut une solitude entière. Accordez-moi cettenbsp;grace, car ccst Ia dernière que vousnbsp;moctroierez, élant prête è quitternbsp;la vie. Le bon vieillard inoncla de larmes |
sa blanche barbe b ces paroles, et sortit de la chambre en pensant que cette crise venaitde quel-que douleurdamour. II alia chez Néréide, qui, elle-même, é cette nouvelle, devint blême et resta sur sa couche sausnbsp;mouvement. Le pauvre soudan crut avoir, en un instant, perdu sa fille et son araie; Ia fièvre le prit, et ilnbsp;commenga h se désoler piteusement. Hélas 1 faut-il ciue sur le bord de la tombe je voie trépasser les deux êlres que jai le plus airaésnbsp;au monde. Pour l)ieu, ma mie, répondez-moi! Et il embrassait Néréide, qui revint é elle et cornprit sa faute; elle voulut sexpliquer et répondit au soudan; Je vous assure que votre douleur ma tant émue, que jai éprouvé le mème mal que votrenbsp;lille. nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie, fit le soudan, reposez-vous; ce sontnbsp;vos blessures qui vous ont cause ce malaise; faitesnbsp;bonne chére afin de rétablir cette faiblese. Et il la laissa seule. Niquée, cependant, avait congédié ses suivantes et continuait é déplorernbsp;son malheur, sen prenant k Néréide, quelle ac-cusait de meurtre. Certes, soupirait-elle, son visage, si sembla-ble au votre, cruelle femme, vous devait donner quelque compassion, et moi-même je devais vousnbsp;en inspirer I Que nai-je lépée qui Ia renversé?nbsp;bienlót mon drae irait rejoindre la vótre, ó Ama-disl dans quelque lieu quelle habite d ce moment. Toute la nuit, ce furent pareilles plaintes. Au jour, le soudan envoya quérir de ses nouvelles.nbsp;On répondit que le mal sétait aggravé. Le soudan vint trouver Néréide, qui shabillait, et lui manda les mauvaises nouvelles de sa fille. nbsp;nbsp;nbsp;Sire, dit Néréide, sil vous plaisait, jiraisluinbsp;tenir compagnie; car peut-être sennuie-t-elle ainsinbsp;seule. Cette proposition plut au soudan, et ils allérent chez Niquée, qui, en les voyant, tourna la téte denbsp;cöté et feignit de dormir. Le soudan se retira de crainie de lévciller, et la confia h Néréide; ce que Niquée entendit fortnbsp;bien. Son pére étant hors de la tour; elle se leva en sursaut, et sadressant d Néréide, elle lui dit dure-ment; nbsp;nbsp;nbsp;Que faitcs-vous ici? disparaissez! car ennbsp;votre presence je me tuerai, ou bien je vous étran-glerai de mes dcmx mains! Femme traitresse 1 fal-lait-il recevoir de vous ces maux horribles l nbsp;nbsp;nbsp;Votre mal, madame, répondit Néréide, précé-dera un grand bien, si vous Ie comprenez commenbsp;je Ie sais. nbsp;nbsp;nbsp;Or, laissez-moi, fit Niquée, ou accordez-moinbsp;lépée qui atué Amadis. nbsp;nbsp;nbsp;Trés bien, dit Néréide; a une condition: cestnbsp;que je vous la donnerai en ma seule prósence. Et elle alia chercher lépée, quelle lui présenla dans une chambie secrete, en lui disarit: Madame, voici cette épée ; je vous prie de me la passer au travers du corps si je ne vous ramènenbsp;Amadis vivant, quoique vous le pensiez mort. Niquée prit lépée, et croyant que Néréide se |
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moquait delle, elle lira la lame du fourreau pour lui fendre la tête. Néréide était sur ses gardes; elle para Ie coup et lui dit: Comment, vous voulez ainsi occire votre Ama-dis ! Regardez cette épée, figurée sur ma poitrine, et accueillez ensemble Ie chevalier de IArdentenbsp;Epée et Amadis de Grèce. Le traitre qui a usurpénbsp;mon nom a recu le chatiment quil méritait.nbsp;Maintenant, si vous voulez punir Amadis, choisis-sez de cette épée dacier ou de celle que vous aveznbsp;gravée dans mon coeur. Niquée ne savait si elle rêvait; elle se rassura peu h peu devant de semblables preuves, et fit ra-conter a Amadis tous les détails de ses prouesses. CHAPITRE XXVIII Comment Néréide redevint homme, ^ la grande satisfaction de la belle Niquée, laquelle sabandonna pour la premièrenbsp;fois au plaisir daimer et dêtre aimée. |
Le soudan vint presque aussitót et trouva sa fille parée des plus vives couleurs de la santé; le délas-sement quelle avait pris avec Amadis ny avaitnbsp;pas peu contribué. nbsp;nbsp;nbsp;Je vois que vous allez mieux, dit-il, et vrai-ment, hier, jai craintde vous voir mourir. nbsp;nbsp;nbsp;Mon pére, fit Niquée, Néréide ma soignéenbsp;avec tant daffection, que je suis maintenant horsnbsp;de tout danger. ^^Elle donne k tout le monde allégeance, sauf è moi, reprit le soudan; maisjespère avec le tempsnbsp;rccevoir delle plus de bien quelle ne men veutnbsp;céans. Sire, hasarda Néréide, je vous lai promis et vous le promets encore. nbsp;nbsp;nbsp;II faut pour cela, père, que vous ne nousnbsp;sépariez plus, car sans elle je retomberai en pirenbsp;état que devant. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, vraiment, dit le soudan, je vous lanbsp;confie, et nourrissez les bonnes intentions quellenbsp;a pour moi. nbsp;nbsp;nbsp;Je ny manquerai pas, répondit Niquée, quinbsp;se tenait de rire ainsi quAmadis. Le soudan se retira après ces mots pour prendre son repos. |
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Dieu sait quels baisers et quels embrasse-mentssensuivirent! Néréide prouvaitéloquemment quelle nétait pas femme, et elle leüt prouvénbsp;plus éloquemment encore si la belle pucelle Niquéenbsp;ne sy fut opposée en lui disant: nbsp;nbsp;nbsp;Mon grand ami, il ne me parait pas que vousnbsp;respectiez suffisamment les barrières qui défendentnbsp;mon honneur, k savoir, mon rang et ma beauté...nbsp;Considérez done, je vous prie, que notre amournbsp;doit être consacré par la loi la plus honnête vis-é-vis de Dieu et des hommes. nbsp;nbsp;nbsp;Je vous assure, madame, fit Amadis, que jenbsp;naurai jamais dautre femme et épouse que vous,nbsp;vous aimant au dela de ce quil est permis despé-rcr. Eb bien! dit tendrement Niquée, je vous recois pour seigneur, mari et époux. Et ainsi, Niquée laissa cueillir a Amadis le frais bouton du rosier, jusqualors immaculé; et le jar-dinier soccupa si bien de ce gentil jardin, que le fruit ne tarda pas h mürir. nbsp;nbsp;nbsp;Mon ami, lui disait Niquée, je confierai amp; monnbsp;père, en le trompant un peu, que vos soins raontnbsp;rendu la santé, et je suis sure quil vous laisseranbsp;toujours aveemoi. nbsp;nbsp;nbsp;Je vous assure, fit Amadis, que votre père etnbsp;moi nous sommes trouvés il y a un mois dans unnbsp;cruel ennui. Et il lui raconta que le soudaif avait voulu le violenter, et que, ny pouvant arriver, il lavaitfaitnbsp;enfermer k la Tour de TUnivers; ce qui avait élénbsp;la cause de leur réunion présente. nbsp;nbsp;nbsp;Laissez-moi faire pour le reste, ajouta-t-il, jenbsp;sais comment prendre son caractère; priez-le denbsp;venir vous visiter. |
CHAPITRE XXIX Comment Néréide fut voir Fulurtin en prison, et les propos quils eurent ensemble. Toute la journée se passa entre Néréide et Niquée è deviser sur les peines quils avaient en-durées avant dêtre réunis par lamour. nbsp;nbsp;nbsp;Combien de fois, disait Amadis, jai déplorénbsp;votre situation, semblable au trésor que cachenbsp;lusurier et ne sert ni è lui ni aux autres, au lieunbsp;de laisser daussi belles créatures que vous hono-rer Dieu en aimant honnêtement leur ami 1 nbsp;nbsp;nbsp;Dieu, mon ami, répondit Niquée, montre icinbsp;son dessein. Voyez comme mon pére sest rompunbsp;la tête pour empêcher quhorame du monde appro-chdt de moi. 11 a oublié quil est aussi difficile denbsp;garder une femme que detenirdans la main ferraéenbsp;un bataillon de puces, car elles sortent par la separation des doigts. Quels remords lui viendrontnbsp;quand il saura notre liaison I dautant plus quenbsp;1 espoir de vous posséder a amené ce résultat. Anbsp;son ége et avec sa sagesse, je raétonne de eet en-trainement. Ils sentretinrent ainsi jusqu au moment daller coucher. Néréide avait peu dormi les nuits précédentes; elle ordonna è ses femmes de se retirer dans lanbsp;garde-robe et la laisser seule avec Néréide, qui cou-cherait avec elle. Ges femmes obéirent sans soupqonner rien et |
h- .V laissèrent les amants faire plusieurs essais du plaisir quils avaient eu ensemble une ou deux foisnbsp;ie matin. Etcombien quils fussentlun et laulre nouveaux en tel métier, ils en apprirent fant cette nuit,nbsp;quils devinrent aussi savants quaprès quinze ounbsp;vingt ans détudes. Pendant plusieurs jours, ils travaillcrent éi ce charmant repos sans se lasser ni dégoüter. Le soudan revintvoir saNéréide, qui lui échap-pait loujours, et finit par lui dire quelle avail fait vceu de teriir chasleté pendant une armee de cop-tivité; quensuite elle lui appartieiidrait de coeur,nbsp;de corps et de toutes les facons quil lui plairait. II prit cela en paiement et lautorisa a venir ii tout instant voir Niquée, et se promener oü ellenbsp;voiilait. Néréide se souvint de Fulurtin et lalla voir dans sa prison; le pauvre chevalier était sur le cheminnbsp;du trépas et appelail le terrne de ses douleurs. Je vous supplie, mon ami, dit Néréide, de me pardonner le délai que jai mis ü me faire con-naitre de vous; je suis votre tant regretté Arna-dis de Grèce. Voyez lépée que vous avez regardéenbsp;tant de fois. Et elle lui montra sa poitrine. Cela vous prouve que vous avez eu affaire a un Iraitre qui usurpait l amour de Niquée auquelnbsp;jai droit. Fulurtin, ^ mesure cjuelle parlait, se figurait rèver ou éprouver un enchantement, car il avaitnbsp;vu expii er le chevalier de lArdente Epée, et il lenbsp;revoyait ti ses cólés. Mais, en rappelant dans sa mémoire certains détails de lautre, tels que déni de secours aux demoiselles et autres, il songea quil avait dü ctre trompé jusqualors par celui qui avait été chalié. II se jeta au cou d Amadis, eu sécriant: Ahl mon vieil ami, qui eüt pensé quaprès tant dinforlunes je Irouverais une pareille joie?nbsp;Sur mon éme, je ne regretterai pas la vie, pmsquenbsp;jai été tiré dun si horrible chagrin que cidui denbsp;vous avoir cru mort. Mais pourquoi ce déguise-ment de femme? Lors, Amadis lui raconta sa vente au soudan par Gradamarte, quil attendait sous le nom de Cosmenbsp;Alexandrin, son mariage avec Niquée et la néces-sité de tout ce qui en élait survenu. En vérité, je suis ravi de ces avcntures mer-veilleuses et successivement heureuses. Je ne sais vraiment pas é quels diables javais lesprit lorsqucnbsp;je vous vis ^ cheval et combaltre celui que vousnbsp;avez si maltraité. Jaurais dü vous reconnaitrenbsp;sous ces habits de femme. Et vous, dit Amadis, quelle fortune vous a amené dans ce pays ? Linquiétude seule de vous chercher, répon-dit Fulurtin; malgré un récent mariage avec une fille que jadore, jai tout quitté pour me metlrenbsp;en campagne a votre quête. En raconlant ses amours avec Libriaxa, Fulurtin ne pouvait sempêcher de soupirer. Amadis se mit amp; rire. - Je vois, dit-il, que vous commencez a re-gretter son absence; si vous voyiez seulement une fois Niquée, vous comprendriez bien davantagenbsp;encore ce sentiment. |
nbsp;nbsp;nbsp;Je vous dirai, fit Fulurtin, quo mon amie estnbsp;si bien en moi et moi en olie, que je la préfère anbsp;toules les belles du monde, car elles ne pourraientnbsp;habiter un coeur c^ue jai laissé a la garde de manbsp;mie. nbsp;nbsp;nbsp;Diable! reprit Amadis, nen avez-vous pasnbsp;déjü joni, et plusieurs fois? nbsp;nbsp;nbsp;Oui, cerles 1 nbsp;nbsp;nbsp;Et néanmoins, vous pensez a elle autantquenbsp;si vous éliez en quote pour la conquérir. Quenbsp;dirais-jc, moi, sil me fallait quitter ma Niquée?nbsp;Depuis que je cause ici, il me semble en être éloi-gne depuis dix ans. nbsp;nbsp;nbsp;Vous voyez, dit Fulurtin, vous êtes absolu-rnent comme moi. nbsp;nbsp;nbsp;Avec cette différence, répliqua Amadis, quonbsp;la beauté de ma mie ne peut être comparée ü cellenbsp;de la vótre. nbsp;nbsp;nbsp;La mienne, conlinua Fulurtin, na dégale ninbsp;aux cieux ni sur la lerre. Ni la déesse Vénus ninbsp;votre Niquée natteignent ü la perfection denbsp;Libriaxa. Cheque oiseau trouve son nid beau. nbsp;nbsp;nbsp;J'avoue que jai bien aiméLucelle, fit Amadis, et que je laime encore; mais je confesse quanbsp;la vue du portrait seul de Niquée, laffection que jenbsp;portais ü fautre sévanouit subilement pour senbsp;porter sur elle. nbsp;nbsp;nbsp;Ma mie na point S craindre pareille chosenbsp;de moi; jaimerais mieux mourir plutot quedêtrenbsp;une seule fois inconstant ci sou endroit. nbsp;nbsp;nbsp;Nous verrons cela un jour; contentez-vousnbsp;de bien jouer maintenant votre personnage. Jenbsp;ferai entendre au soudan que je vous ai biennbsp;prêché, que vous êtes content et désirez entrer ^nbsp;son service. II vousfera venir de suite. Le restere-garde votre prudence. Je cours revoir ma mie. Ils se quittèrent, et Néréide vinttrouver le soudan, auquel cllefii la proposition de Fulurtin. nbsp;nbsp;nbsp;Par ma foi, dit le soudan, vous me donneznbsp;l'occasion de vous aimer de plus en plus; je sors denbsp;chez ma fille, qui était toute triste; je vous ptienbsp;daller la visiter; je vais de mon cóté appeler Fulurtin. En effet, Fulurtin fut traité avec les honneurs dus aux plus grands ])rinccs de Temp're, et Néréidenbsp;et Niquée habilaient loujours Ie paradis des amants,nbsp;sans être aucunenient observés des damoisellesnbsp;suivantes. |
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CIIAPITRE XXXComment les nouvelles vinrent en Trébisonde de larmée dAbra, qui marchait contre 1'empereur et Lisvart,' et dunbsp;congé que donna Ie soudan i Néréide pour aller au secuurs d'Axiane avec cinq cents chevaliers. Tant courut par tout Ie Levant Ie bruit de lar-mée quassemblait la belle Abra pour descendre en ïróbisoiide, quAinadis de Grèce, craijinant la ruïnenbsp;du pays, se irouva en grande perplexité et chagrin. El, bien quil considérat corame la plus gravenbsp;et pénible chose de séloigner de sa nouvellenbsp;femme et amie, cependant la raison finit par lem-porler sur la folie, et Ie devoir sur Ie plaisir. Une nuit entre autres, après y avoir bien réflé-chi, il se décida li demander son congé, et, pour y parvenir, tenant N quée entre ses bras, i! lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Vous save.z, ma mie, quehe part vous aveznbsp;en moi, ét quel désir jai de vous obéir et corn-plaire en tout... Je vous prie done de me conseil-ler en loccurrence présente, é propos de deux ex-trémilésqui me travailleiit et importunent grande-inent l'esprit... nbsp;nbsp;nbsp;Quest-ce done, mon doux ami? demanda lanbsp;belle Niquée. nbsp;nbsp;nbsp;Lune est lobligation que je dois a mon père,nbsp;pour Ie secourir en la nécessité oü il est, commenbsp;vous avez entendu. Lautre, qui me louche de plusnbsp;prés eticore, eest que, en méloignant de vous,nbsp;japproche dautant de la mort... 11 me parait impossible de vousabandonner longtemps... Niquée, qui nélait pas moins avisée que belle et de bonne grace, comprit que si Amadis délaissaitnbsp;père et pays en temps si pressé, outre qu il ennbsp;pourrait recevoir blame, ils en recevraient lun etnbsp;lautre un dommage trop grand. Lors, au lieu denbsp;Ie détourner de celte idéé qu'il avail, elle lui ré-pondit: nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, lamour que je vous porte' est sinbsp;parfaile, que je vous donnerais malaisément, ennbsp;ce que vous me deraandez, un conseil qui me futnbsp;agréable et sain... Mais plus grande encore est lanbsp;force de votre honneur et de votre renommée,nbsp;puisque cest elle seule qui a été Ie moyen du bon-neur que nous avons lun par lautre... A cettenbsp;cause, il me semble que vous et moi devons ajour-ner et interrompre notre béatilude amoureuse etnbsp;suivre lapre devoir qui nous ordonne la sépara-tion. Par ainsi, mon grand ami, je vous donne,nbsp;comme faire je dois, tel congé quil vous plaira,nbsp;encore que vcritablement ce soil contre inon vou-loir et mon plaisir... |
Sur mon Dieu, ma dame, reprit Ie chevalier de lArdente Epée, vous parlez si bien el si élo-querament, que je ne sais ce que je dois admirernbsp;Ie plus, OU de votre beauté, Anulle autre pareille,nbsp;OU du merveilleux jugement que vous porteznbsp;dans les occurrences délicates de la vie, et du gentilnbsp;esprit qui reluit en vous... Demain done, avec votrenbsp;agrément, je parlerai au soudan, et, selon ce quilnbsp;me répondra, je parachèverai ou romprai monnbsp;entreprise. Car, sans lui, ni vous ni moi ny pour-rions donrier ordre et suite... En effet, Ie jour suivant, comme Ie soudan était hl, en visite, comme il en avait coutume, Néréidenbsp;lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Sire, je ne vous ai jamais requis, que jenbsp;sache?... nbsp;nbsp;nbsp;Non, certes, ma mignonne, et je Ie regrettenbsp;bien. nbsp;nbsp;nbsp;Je vous supplie aujourdhui de maccordernbsp;un don... nbsp;nbsp;nbsp;Un don, h vous qui les avez tous? nbsp;nbsp;nbsp;Un don, oui, Sire... nbsp;nbsp;nbsp;Et lequel, ma mie? Accordez-le-raoi dabord, et vous naurez pas lieu rie vous tn repentir plus tard... Ma mie, je vous ai donué mon coeur; cest vous dire que je nai rien é vous refuser. Deman-dez done bardiment. Néréide remercia trés humblement, et dit; Vous savez depuis longtemps, Sire, que madame volre nièce Axiane a résolu de reconqué-rir l'empire rie Babylone, que délient indüment etnbsp;injustement la princesse Abra, héritière de sonnbsp;frère Zaïr?... Je sais cela, en effet, ma mignonne, et depuis un assez long temps... Ma s je vous avoue que je ne vois pas bien oü tendent ces propos... Si vous y consentez, Sire, et je Ie souhaite fortement, jirai aider de ma personne a votrenbsp;nièce, espérant par ce moyen apaiser linimitiénbsp;que plusieurs vous portent, et a moi aussi, pour lanbsp;mort dAmadis de Grèce, et acquérir en outrenbsp;quant et quant plus de renommée que je nennbsp;ai encore... Le soudan fut trés marri davoir si légèrement donné sa parole et octroyé davance le don que ve-nait de lui demander Néréide, car cétait une sé-paralion quelle lui demandait la, et il sétait sinbsp;bien habitué k la voir tous les jours 1... Cependant, il avait promis. Quoi quil lui en dut coüter, il sexécuta. Je ferai ce que vous voudrez, ma mie; mais je jure bien, par le haut et puissant Jupiter, quenbsp;cesl bien contre mon gré. Car réloignement oünbsp;je vais me trouver de vous va produire un tel dés-arroi en moi, que jai grand crainte de nêtre plusnbsp;en vie a votre retour... Voila des paroles inutiles, Sire; vous devez savoir que celte absence ne sera pas longue etnbsp;que je la raccourcirai encore de mon mieux, nenbsp;connaissant pas de lieu au monde oü jaie recunbsp;plus daise et dhonneur que céans, en votre compagnie et en celle de madame votre fille. Ma mignonne, dit le soudan, je dois consen-tir a votre départ, puisque je l'ai promis. Mais, comme jai peur que vous ne soyez reconnue etnbsp;mise a mort, je vais vous donner pour compag lienbsp;cinq cents chevaliers qui auront pour mission spé- |
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ciale de veiller sur votre chère et précieuse existence. nbsp;nbsp;nbsp;Puis-je choisir ces chevaliers-lJi raoi-raême,nbsp;Sire? nbsp;nbsp;nbsp;Certes, oui, mignonne! certes oui l nbsp;nbsp;nbsp;Mors, Sire, je vous supplie de permettre ènbsp;Fulurlin de macconjpagner. Avec lui et les cinqnbsp;cents chevaliers dont vous me gratiljez, je ue re-douterai personnel... nbsp;nbsp;nbsp;Yous aurezFulurtin, ma mie, ainsi que Ie roinbsp;de Lacédémone... Je vais les prévenir et moccu-per de votre départ. nbsp;nbsp;nbsp;Que les dieux vous Ie rendent, Sirel Le vieux soudan sortit, et alia commander 1 e-quipement des vaisseaux nécessaires. Peu après, Néréide ayant pris congé et de Ni-quée et du soudan, serabarqua avec sa suite, sur son vaisseau, qui cingla vers Cappadoce. GHAPITRE XXXIComment le vieil empereur de Trdbisonde, limpêratrice sa femme et la princesse Onolorie sa fiüe, passèrent de vie tinbsp;trépas, au grand désespoir de Lisvart de Grèce. Pendant que ces choses se passaient, dautres événements saccomplissaient aussi. Le temps, quinbsp;donne fin a toutes choses, les travaux passés, lesnbsp;peines ordinaires de la vie, tout contribua a avan-cer la mort du vieil empereur de Trébisonde. IInbsp;rendit son ame au Seigneur üieu, qui la lui avaitnbsp;prêtée pour toute la durée de sou existence ter-restre. II fut fait grand deuil de cette mort dans tout rempire, comme on pense bien; lequel deuil, ce-pendant, dut sapaiser tót après pour faire placenbsp;aux joies du couronneraent du nouvel empereurnbsp;Lisvart de Grèce et de sa chère femme et épouse,nbsp;la princesse Onolorie. Quelques jours après ce couronnement, et comme si la Fortune se rassasiait difticilement,nbsp;deux autres malheurs suivireat celui-la. La viedlenbsp;impératrice mourut, emportée par les regretsnbsp;amers quelle ressentait de la perte de sou vieuxnbsp;mari; ce qui troubla tellement sa fille Onolorie,nbsp;alors grosse de six raois, quelle en avorta dansnbsp;daffreuses douleurs. Les médecins la jugèrent perdue, et elle le comprit elle-même. Lisvart, k cette nouvelle, commenoa è faire les regrets et les plaintes les plus dignes de pitié.nbsp;Comme il était en cette angoisse, on lui vint direnbsp;que lirapératrice sa femme le demandait, afm denbsp;lui dire un dernier mot avant de passer le pas. Bien qu'U fut plus en état derecevoir récoufortque u en donner k quiconque, il y alia, pour montrernbsp;qu u était homme, avec la raeilleure contenancenbsp;quil put trouver, et, lui prenant doucement et af-fectueusement la main droite, il lui deraanda comment elle se portalt; |
Sire, répondit-elle avec un sourire mélanco-lique, je vais ainsi quil plait k notre Seigneur Dieu... Je vois bien maintenant quil me veut ap-peler a lui... Par ainsi, mon ami, je vous supplienbsp;de me pardonner les choses involontaires par les-quelles jaurai pu vous offenser, car je vous pro-mets, en vérité, que pa été hors de mon escient...nbsp;Je vous ai aimé, Lisvart, tant que jai vécu en cenbsp;monde, depuis la première heure oü je vous ai vunbsp;jusquè cette heure solennelie oü je ne vais plusnbsp;vous voir... Un hoquet sinistre interrompit la moribonde. Elle reprit bientót courageusement: Lorsque je ne serai plus, mon doux ami, je vous prie davoir quelque souvenance de moi, denbsp;prier et faire prier le Seigneur davoir pitié de manbsp;pauvre ame ignorante qui a peut-étre pêché etnbsp;failli sans le savoir... Cest mon dernier voeu... Te-nez-en compte, cher mari... Je voudrais vous par-Ier encore, car il me semble que je ne vous ai pasnbsp;assez dit combien je vous aimais... combien jai éténbsp;heureuse par vous... combien je regrette de ne pasnbsp;vivre plus loBgtemps pour vous prouver eet amournbsp;que le temps naurait pu entaiher et que la mortnbsp;seule peut briser, comme elle fait en ce moment...nbsp;Mais lheure me presse... je sens le cceurme man-quer... Et, se soulevant avec ce qui lui restait de force, Onolorie se pencha sur le visage éploré de sonnbsp;cher mari et le baisa avec une tendresse qui leurnbsp;fit mal è tous deux, car ils sentaient lun et lautrenbsp;que cétait la dernière caresse. Mon ami, ajouta-t-elle dune voix quil en-tendait k peine, voilé le dernier bien que vous au-rez de moi... Je vous laisse deux enfauts qui sont vótres... Lun est votre fille, si éloignée de nousnbsp;présentement, que nous nen savons nouvelles...nbsp;Quand il plaira k Dieu, il vous la rendra... Lautrenbsp;est votre Ama... Onolorie ne put prononcer la dernière syllabe du nom de son fils. Son éme sévanouit, sa voix et sanbsp;vie cessèrent ensemble, comme elle tenait encorenbsp;la main de 1'empereur, é qui le coeur crevait, tantnbsp;il lavait pressé dangoisse et de tristesse. Elle était morte sans quil sen doutét, malgré le silence qui avait succédé tout-é-coup au bruit.nbsp;II continuait é tenir sa main dans la sienne, sansnbsp;sapercevoir quelle se refroidissait de minute ennbsp;minute, et, pour ne pas Iaffliger par ses sanglots,nbsp;il se mordait la langue jusquau sang. Mais lorsque cette main, de sèche et fiévreuse quelle était auparavant, devint tout-é-coup froidcnbsp;(ie cette froideur terrible que donne le tombeau,nbsp;il osa relever la tête et regarder. Lors, voyant ainsinbsp;sa chère femme expirée, il tomba en une pamoisonnbsp;telle, quil resta plus de quatre heures sans remuernbsp;ni pied ni main sur un ht oü on 1emporta. Quand il reprit sa conuaissance, il murmura, en jetant un sanglot du plus profond du cceur : Hélas! dure et mauvais(( Fortune! es-tu suf-fisamraent rassasiée? Tu ne veux pas de ma vie... toi-même la tirée cent et cent fois des périls oünbsp;je te 1avaisabandonnée 1... Et, pour me faire mou- |
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rir cent fois le jour, tu mas 6té ma chère femme, ma compagne 1 0 Dieu! Dieu éternell... Lisvart uen put dire davantage : il tomba dere-chef dvanoui. Puis, revenant amp; soi, il dit, les yeux amp; demi-ouverts : nbsp;nbsp;nbsp;Hélas 1 ma mie, ma femme, ma loyale compagne, vous êtes plus heureuse que votre mari, toutnbsp;bien considérë, puisque vous êtes présentementnbsp;au ciel, dans la suprème béatitude, tandis que jenbsp;reste, moi, ici-bas, pour servir de proie aux dé-vorantes mélancoliesl... Pardonnez-moi, ma chèrenbsp;femme, si je vous pleure si indiscrètement... Puis, tout aussitót, comme personne mal arrêtée en son bon sens, il changea de conteriancc et senbsp;prit è maudire et è iniurier le cours du ciel, lin-tluencedes planètes. Part des médecins, les appelant bêtes, ignares, sans savoir ni experience. Et,nbsp;tout en parlant ainsi, il faisait de ses mains cris-pées une si rude et si continuelle guerre aux poilsnbsp;de sa barbe, quelle nen tarda pas è séclaircirplusnbsp;que de coutume. Périon, qui survint en ce moment, essaya da-paiser sa fureur, lui remontrant que telles fagons dagir étaient messéantes è un chrétien comme lui,nbsp;et contraires au vouloir de Dieu. Vous en parlez bien h votre'aise! lui répon-dit amèrement Lisvart. Ne voyez-vous done pas que jai tant perdu, quil ne me reste autre chose quunnbsp;ennui avec lequel je mourrai, me trouvant ainsinbsp;privé de la compagnie de ma bien-aimée Onolo-rie?... En prononcant ce nom si cher, Lisvart sentit son eoeur lui manquer de nouveau et se serrer sinbsp;fort, quil ne put continuer a parler et que sesnbsp;yeux se changèrent en deux ruisseaux de larmes. Gradasilée, qui arriva sur cette entrefaite, voyant son affliction, ren reprit aigrement. nbsp;nbsp;nbsp;Comment l dit-elle, Sire, vous prenez plaisirnbsp;a contrefaire la femme ? La magnanimité du cceurnbsp;vous rnanque-t-elle comme aux enfants?.,. Ne sa-vez-vous done pas que vous et moi nous sommesnbsp;nés pour mourir? Vous imaginez-vous done fairenbsp;revivre votre femme en la leurant et en vous tour-mentant ainsi? Elle est, certes, bien heureuse...nbsp;Pourquoi la regrettez-vous tant? Elle est parlie lanbsp;première pourvousmontrer le chemin; elle vous attend au lieu oü, sil plait è Dieu, nous la verronsnbsp;quelque jour... Laissez ces larmes a ceux qui nontnbsp;pas espérance en une seconde vie, et réconfortez-vous en notre Seigneur, qui vous donnera la vertunbsp;de patience qui vous est nécessaire... Assez dautres bons propos lui tint Gradasilée, et tant et tant, qué la fin il donna quelque repos ènbsp;ses yeux et è son cceur. Pendant ce temps, on inhuma limpératrice'Ono-lorie en la chapelle oü reposaient ses prédécess'eurs. |
CHAPITRE XXXII Comment limpératrice Abra fut défaite, et ce quil cn advint. Lempereur Lisvart avait une multitude de bons soldats quil avait arraés soigneusement pour as-sauts et défenses. Lui-mêrae ordonnait tous les travaux, faisant creuser fossés, jeter chausse-trappes et aiguiser lesnbsp;piques et manoeuvrer les canons. Les rois de Jerusalem, ceux de Fénicie et Surie, combattaient en personne et donnèrent lassaut ünbsp;Lisvart. Abra, restée un peu en arrièredans les tranchées, voyant les siens un peu maltraités, se raordit lesnbsp;doigts et résolut de donner elle-même si, au troi-sièrae assaut, la ville nétait pas enlevée. Elle ordonna au roi de Palestine, a celui de Cen-tepolie et Sentapolin, de jeter cent mille hommes sur les murailles. Maïs Lisvart avait partout mis des poudres, de Jhuile, fascines derrière les brèches, et les enne-mis, lancés en vitesse et criant ville gagnée, furentnbsp;enveloppés de flammes subites; une forte partienbsp;y perdit la vie, le reste se sauva comme il put. Abra se désespéra; on lui apprit 1arrivée de quinze cents voiles amenant des chrétiens, ce quinbsp;la détermina ü lever le siége et rentrer au camp. Frandalo, amiral de larmée chrétienne, arrivait bien appareilló et gréé devant la Rotte dAbra,nbsp;quon avait dégarnie pour fortifier les troupes denbsp;lerre. Tout conspirait contre limpératrice Abra; Axiane, priucesse dArgènes, envoya un cartel ünbsp;son ennemie; il fut convenu que dix chevaliersnbsp;païens se mesureraient en champ-clos. En effet, Périon et les autres chrétiens savancè-rent contre les païens, et ceux-ci, par ruse, pointè-rent leurs lances sur les chevaux seulement. Les païens ncn restèrent pas moins prisonniers etnbsp;donnés ü 1irapératrice Axiane, qui les fit soigner etnbsp;renvoyer. Les deux armées allaient en venir aux mains dune fagon délinitive. Don Florestan, empereur de Rome, commandait la cavalerie de trente mille chevaux. Don Rruneo de Bonnemer, avait les gens de pied, Frangais, Alleraands, Rretons et Ecossais,nbsp;cinquante mille soldats environs. Lisvart dirigeale combat, qui fut plein dépisodes terribles ou grotesques, car la defection semit dansnbsp;les troupes dAbra. Finalement, le combat dura si longtemps, que deux amiraux païens y furent tués et presque tous |
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Teut était dit. Larmée de la princesse de Baby-lone avait été défaite honteusement par celle de lempereur Lisvart, concurremraent avec cello denbsp;la princesse Axiane. Tous les serviteurs dAbranbsp;fuyaient lacheraent dans toutes les directions. Gha-cun labandonnait dans ce désastre navrant, mêmenbsp;ceux sur lesquels elle avait Ie plus Ie droit de ij; est les vaisseaux perdus, brülés ou coulés. Frandalo resta plein de gloire. Un seul brigantin porta ces nouvelles i Abra, qui fuyait après avoir perdu camp et ba taille. CHAPITRE XXXIII Comment larmëe d'Abra ayant été vaincue par celle de Lis-vart, aidée de celle dAxiane, la malheureuse soeur de Zaïr songea a se jeler dans la mer et en fut empêcliée parnbsp;lempereur de Trébisonde. compter. Célait uiie désertion générale! Ahl sécria-t-elle avec désespoir. Tout fini! tout est perdu 1... Dabord, par nn moment de rage bien naturel, elle voulut se précipiter sur la trace des fuyardsnbsp;pour leur couper la retraite et les forcer revenirnbsp;mourir avec elle les armes é la main. Mais elle renonca h ce projet, qui ne pouvait aboulir, car les fuyards fuyaient bienl Lors, elle remonta sur sou cheval, lui enfonQa lépée dans les flancs, et lanimal, se cabraiit sousnbsp;la douleur, lernporta comme un tourbillon a travers la forêt voisine. Vingt fois en chemin Ie cheval sabattit, épuisé, fou de douleur. Vingt fois la main fiévreuse dAbranbsp;Ie forca è se relever et a reprendre sa course anbsp;travers les ha Uiers. Abra éprouvait une sorte de volupté sauvage a se sentir ainsi raenée vers Iinconuu, c'est-a-direnbsp;vers la mort. Cétait encore la lutte pour elle, et,nbsp;puisquelle navail pu tomber avec honneur sur Ienbsp;champ de bataille, elle ressentait une joie amèrenbsp;a penser quelle allait mourir violemment, commenbsp;au milieu de la mêlee. Hélas ! eet espo.r fut encore trompé. Son cheval sabattit une dernière fois, les reins brisés, sur lanbsp;lisière de la forêt. Et, a la fagion dont Abra fut je-tée sur Ie gazon, ou eüt dit que Ie noble animalnbsp;lui voulait payer en douceur la violence quelle luinbsp;avait montrée. Les bêles se vengent parfois moinsnbsp;cruellement que les gensl Abra se releva, nayant aucun mal. Son visage était dunehorrible pêleur, non paree quetle avait eu peur, inais paree quelle souf-frait en ce moment toutes les douleurs possibles. Elle sassit sur lherbe, la têle dans scs mains, et se mil a sangloter duue lamentable faQon. Ah: dieux cruols ¦ comme vous voas êtes |
joués de moi! murmura-t-elle dune voix noyée de larmes, comme vous mavez trompéel... Jai lanbsp;bonte de la défaite en amour comme en guerre...nbsp;Lisvart triomphe doublement de moi... II ma dé-daignée comme femme : il ma vaincue commenbsp;reine... Je ne suis plus rien en ce monde, quunenbsp;misérable créature sans feu ni lieu, sans tróne etnbsp;sans amitié... Ghacun raa fui... Je suis seule, biennbsp;seule dans mes ténèbres... Puisquil ny a plus denbsp;bonheur h vivre pour moi, il ny a pas grand malheur a mourir... Allonsl... Lors, se relevant incontinent, Abra alia droit vers Ie rivage, enira dans leau et sévanouit, knbsp;demi-morte et ê demi-folle. Heureusementque Ie ciel lui réservait une autre fin. Au moment oü elle allait disparaitre, englouLienbsp;sous les flols, une main savanga et la retint vigou-reusement. Gette main était celle de lempereur Lisvart, qui, après la défaite de larmée ennemie, sétait enquisnbsp;du sort de la malheureuse princesse qui la com-mandait. On lui avait tout raconté ; la fuite de sesnbsp;plus fidèles serviteurs, et sa propre fuite k elle anbsp;travers la forêt. Alors, il avait pris un cheval fraisnbsp;et sétait élancé sur les traces dAbra, désespérantnbsp;de latteindre k temps. II lavait atteinte, cependant, comme on vient de Ie voir, et il en avait remercié Dieu avec une effusion sincère. Madame, dit-il dune voix douce k Abra, après lavoir déposée avec précaution sur un tertre denbsp;gazon, pourquoi ce désespoir? A cetle voix quelle connaissait si bien, la princesse de Babylone ouvrit les yeux et les promena avec étonnement sur Ie visage altendri de son en-nemi. Oü suis-je done? murmura-t-elle, Dans les bras dun ami respectueux et dé-voué, madame, répondit Lisvart. Je me croyais déjaarrivéeenlautremonde... auprès de raon pauvre frère Zaïr... reprit Abra. Vous vivez, madame... et Ie ciel en soitlouél Vous remerciez, vous, seigneur, celui que je devrais maudirel Ne maudissons rien ni personne, madame, je vous en conjure... Vous êtes jeune, riche etnbsp;belle... vous êtes faite pour la vie et pour Ie bonheur.,. Je lai cru moi-même, pendant un instant... Ge nétait qu'un rêve, Lisvart!... Nous reparlerons de ce rêve plus tard, si vous Ie permettez, madame... Pour Ie présent, accepteznbsp;mon aide et laissez-vous vous reconduireau milieunbsp;de ma cour, oü vous serez accueillie avec tous lesnbsp;égards qui vous sont dus... Abra liésita un instant. Puis, après un regard rapidejeté sur Ie vi.^age de lempereur de Trébi-sonde, elle reprit courage et se remit a espérer va-guement, mais enfin k espérer. 11 y avait tant denbsp;bonté et tant de promesses sur Ic beau visage denbsp;Lisvart 1 Conduisez-moi oüvous voudrez, Lisvart, murmura-t-elle, je vous suivrai partout, en enfer comme en paradis 1... Nous nirons pas si lom pour Ie moment, répondit lempercur avec un sourire. |
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ZIRFÉE LENCHANTERESSE. 33 Lors, il lui aida k sasseoir sur son destrier, et, quand elle fut installée, il prit les rênes en mainnbsp;et marcha è ses cótés. Gest en eet équipage quil rejoignit sa compagnie, un peu inquiète de soa absence. CHAPITRE XXXIV Comment lempereur de Trébisonde mit daccord Axiane et Abra, quil prit pour femme et épouse, par Ie moyen denbsp;Gradasilée, qui 1en supplia humblement. isvart, généreux vainqueur dAbra, Kquil avail amenée prisonnière Ji Tré-Jbisonde, voulut employer vis-a-visnbsp;'des vaincus la douceur et ia clémenceènbsp;la place desduretés qui accompagnentnbsp;ordinairement Tissue des batailles. Peu après avoir réglé ses troupes et réparé ses vaisseaux, il assem-bla les chefs de ses soldats et ceuxnbsp;étrangers, et en présence de Tirapé-ratrice Abra et dAxiane, ilparlaainsi:nbsp; Vertueux princes, et vous damesnbsp;trés excellentes, vous co n-naissez la cause et Tissuenbsp;I de celte guerre; nous vou-lons la clore par Tamitiénbsp;et lapaix.Nousordonnonsnbsp;done è madame Abra de laisser ènbsp;Axiane Terapire de Babylone, autrefois patrimoine de Zarzafiel, et la lais-sons maitresse du reste conquis parnbsp;feu Zaïr. Et pour contenter en même temps lesnbsp;infantes et jeunes princesses, nous leur octroieronsnbsp;de notre main des époux digues delles. II sarrêta un instant et continua, interrogeant du regard les deux princesses : nbsp;nbsp;nbsp;Que la paixne soit jamais troublée entre vousnbsp;deux. Vos ressources sont supérieures a ce quexigenbsp;la tenue de vos Etats. Voilèice que nous avons tenunbsp;è vous dire en assemblee solennelle, vous priantnbsp;daccueiliir notre avis comme Ie plus digne de lanbsp;grandeur de Tune et de Tautre. Nous nous réser-vons cl nous Thonneur de ce résultat sans exiger ninbsp;litres, ni argent, ni ranQon. II se tut, attendant Ia réponse de Timpératrice Abra, laquelic, voyant Tempereur, dont elle étaitnbsp;prisonnière, tenir un langage si gracieux et usernbsp;dune si grande urbanite euvers elle, ne put rele-nir ces paroles : |
nbsp;nbsp;nbsp;Excellent prince, jai eu pour vous un telnbsp;amour, que, desirant trop vous avoir pour seigneurnbsp;et mari, et désespérant dy arriver, jai poursuivinbsp;votre mort et ma ruine. Aujourdhui, plus assou-plie aux tourments de la Fortune, je vous supplienbsp;doublier mes torts, et de disposer de moi et de monnbsp;Etatè votre gré. nbsp;nbsp;nbsp;Vraiment, madame, dit Lisvart, je vousnbsp;remercie beaucoup de vos paroles; et vous, madame Axiane, consentez-vous h ce partage ? Axiane approuva Ie conseil de Lisvart, et tout Ie monde fut joyeux dun accord aussi complet; sur-tout Gradasilée, qui savait que toutes ces guerres,nbsp;ces querelles, ne venaient que de Tamour dAbranbsp;pour Lisvart. Elle vint se jeter aux genoux dunbsp;prince et lui demanda de lui accorder la troisièmenbsp;chose quelle eüt sollicitée depuis leurs amours. Lisvart accorda tout et comprit dans sa géné-rosité ses Etats, toutes ses richesses et sa vie même, et Gradasilée lui répondit : Sire, vous avez montré que vous étiez Ie plus heureux des princes et chevaliers en vertu, denbsp;même que je puis avancer quAmour nassujettitnbsp;personne plus que moi ne Ie suis a vous. Quil vousnbsp;souvienne seulement du prince dEgypte, que jenbsp;tuai pour vous sauver. Tous deux done, nous de-vons garder ces biens qui nous honorent; et jenbsp;parle ainsi pour savoir Tavis de madame Abra,nbsp;qui vous est nécessaire pour y arriver, comme ilnbsp;me reste Ie renom que ma pudicité mérite. Je de-mande a madame Abra de maccorder son bon vou-loir. Macousine, fit Abra, quel que soit votre dessein, je vous suis obéissante. nbsp;nbsp;nbsp;Or, je possède, dit Gradasilée, de si pré-cieuses raisons, que tous deux, en présence denbsp;si noble compagnie, vous ne pourrez vous défen-dre de ce que je vais vous demander. Lassemblée et surtout Lisvart et Abra commen-Qaient a être vivement intrigués. Je vous prie tous deux, continua Gradasilée de vous épouser mutuellement, sans différer, afinnbsp;que Ie mérite et la gloire de dame Abra reQoivenbsp;confirmation par la réponse de Tempereur. Moinbsp;seule aurai ménagé cesépousailles et vous prie denbsp;recevoir avec moi Ie saint baptême, en laissant lanbsp;folie croyance aux dieux que nous avons tropnbsp;longtemps adores. Lisvart trouva trés grave de se remarier si vite, lui qui se souvenait encore de la première; maisnbsp;Abra ne se contint pas de joie, car elle croyait,nbsp;avec tous les assistants, que Gradasilée allait panier pour elle, ayant rendu de grands servicesnbsp;damour et de dévouement k Tempereur. Le coeur de Lisvart étant trop plein démotion, il répondit : Je ne retire pas mon serment, mais, dame Abra, que dites-vous de cela ? Hélas, répondit Abra, soyez assure que, sil vous plait me faire tant dhonneur, je mestiraerainbsp;la plus heureuse princessequi naquit de ma mère.nbsp;Je suis k votre commandement pour tout ce quilnbsp;vous plaira, voire le baptême. Eb bien! répartit Lisvart, je rempliral done ma parole et votre désir. On apporta les fonts, et tous ensemble change* rent le nom d infidèles en celui de chrétiens. Le lendemain, la belle Abra fut proclamée impé- 10® Série. 3 |
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ratrice de Trébisonde, et Lisvart lépousa, latrou-vant digne de loger son second amour. Car, ainsi quun clou chasse Iautre, cette nouvelle femme lui fit perdre peu è peu le souvenir de la première. Elle avait en soi tant de beauté, quAmour ni-chait souvent dans le plus clair de ses deux yeux. Voilé comrae, au lieu de guerres, on ne paria k Trébisonde que de mariages. Tant et si bien quOrizène épousa la reine de Chypre. Clivio, fils du roi Norendel, celle de Circle. Vallades, fils de don Brunéo,celle deCoraagéna. Quadragant, celle de Fénicie. Balan, fils de Galerie, celle de Mentap.olin. Manely le Sage, celle de Catabadmon. Argamonte, fils du roi Arban de Norgalès, celle de Serracème. Sarquille, neveu dAngriote, celle de Mandie. Ambor de Gandel, celle de Busquie. Giontes, neveu du roi Lisvart, celle dArcadie. LamiralFrandalo, celle de Taramate. Abies dlrlande, fils du roi Cildadan, la prin-cesse dAntioche. Languines, fils du roi Agraies, la reine de Goriton. Galvanes, son frère, celle de Mésopotamie. Tons mariages que messagea la belle Grada silée. Lempereur, voulant lui prouver sa reconnaissance des services quil en avait requs, fit ap-porter une trés riche couronne et dit tout haut B serait trop malseant que celle qui assemble tant de couronnes et de rois et de reines,nbsp;par mariage, demeurat elle-même sans couronne.nbsp;Ge qué Dieu ne plaise 1 Je lui donne le royauraenbsp;de Crète, que jai conquis par mes armes. Ei Lisvart la couronna au milieu des demonstrations trés vives de la joie universelle. |
CHAPITRE XXXV Comment, lorsquon apprit que Néréide nétait autre quA-madis de Grèce, la reine Zaliara alia trouver le vieux sou-dan de Niquée pour le faire consentir au mariage des deux amants. ous navons pas dit, mais on Iavait deviné, qua ce combat entre Iarraee des Baby-loniens et des chréliens, lenbsp;prince Fulurtin et Amadis denbsp;Grèce, toujours sous le costume damazone et sous lenbsp;nom de Néréide, avaient faitnbsp;des prodigesde valeur, é Iad-miration générale. Quand la bataille fut terminée et quA-bra eut été ramenée é Trébisonde par lempereur lui-même, on songea é félici-ter les chevaliers qui sétaient le plusnbsp;vaillamment conduits en cette occurrence. Lors, Fulurtin et Néréide furent intro-duits au milieu des princes et des dames qui composaient la suite impériale. Sire, dit Néréide la première, en ve-nant s agenouiller devant Tempereur. Belevez-vous, madame, répondit courtoisement Lisvart; relevez-vous et daigneznbsp;nous dire votre nom, pour que nous lenregistrionsnbsp;parmi ceux de nos plus chevalereux défenseurs. Néréide enleva alors son armet, et lon vit appa-raitre la belle et fiére tête du chevalier de lAr-dente Epée. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! mon fils, mon cher fils 1 sécria lempe-reur, en palissant démotion. Tous deux sembrassèrent alors avec une effusion attendrissante, et se tinrent ainsi accolés pendant quelques minutes. nbsp;nbsp;nbsp;Ah! je vous avais pleuré mort, cher et bien-aimé fils! reprit Lisvart. Le ciel me devait biennbsp;votre résurrection, pour me dédommager des an-goisses oil il mavait jeté 1 Amadis de Grèce fut ensuite présenté a la prin-cesse Abra, devenue impératrice de Trébisonde. II tressaillit involontairement en revoyant cette étrangère é la place occupée précédemment par sanbsp;mère, la princesse Onolorie. Mais il se contint, denbsp;peur daltliger Lisvart. Toutefois, ce dernier avait deviné la nature de limpression quil venait de ressentir, car il mur-mura bas k son oreille, de fagon é nêtre entendunbsp;que de lui seul : nbsp;nbsp;nbsp;Le ciel la ordonné ainsi, mon fils... II ma |
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ZIRFEE LENCHANTERESSE. 35 repris votre mère et ma donné cette nouvelle compagne... Dieu sait bien ce quil fait, mon fils,nbsp;et nous navons pas a discuter ses décrets. Kési-gnons-nous!... Amadis de Grèce ne repondit rien. Seulemenf, commeil avait eu le temps de lire sur le visage denbsp;la nouvelle impératrice les sentiments daffectionnbsp;qui y éfaient écrits, il sinclina vers elle et luinbsp;baisa la main avec une courtoisie parliculière. Et maintenant, vaillante amazone, reprit joyeusement Lisvart, racontez-nous vos aven-tures!... Araadis de Grèce en avait long k dire; mais comme il était fils de lempereur de Trébisonde,nbsp;on lècouta dun bout k lautre sans linterrompre. Quand il eutfini, son père dit ; nbsp;nbsp;nbsp;Vous aimez la princesse Niquée? Oui, mon père. nbsp;nbsp;nbsp;Vous la voulez k femme? Oui, mon père... nbsp;nbsp;nbsp;Eb bien! vous Taurez! II ne sagit que den-vogt;er un ambassadeur adroit vers le soudan sonnbsp;père, afin de le decider et de lhabituer k considé-rer comme son gendro celui dont il voulait fairenbsp;son épouse... nbsp;nbsp;nbsp;ilélas! mon père, jai peur que votre ambassadeur lie réussisse pas! soup ra Araadis, qui coii-naissaitlo caractère tonace du vieux soudan. Et si eet ambassadeur était une ambassadrice? dit en souriant la reine Zabara. Macceptez-vous pour votre intermédiaire, cbcvalier do lAr-dente Epée? ajouta-t-elle. nbsp;nbsp;nbsp;Oui, madame, car vous réussirez, répomiitnbsp;Amadis, comme vous savez réussir dans tout cenbsp;que vous entreprenez... _Preiiez garde! reprit Zabara, ce serait Ik uu mauvais signe, car, si jai bonne mémoire, jai pré-cisément écboué dans Ia seule entreprise oü jeusse désiré réussir... Amadis comprit et rougit. Mais Zabara ne lui laissa pas le temps dètre confus. nbsp;nbsp;nbsp;Pour vous ])rouver mon peu de rancune,nbsp;dit-elle, je pars sur-le-cbamp... On ne saurait par-tir trop tót lorsquil sagit du bonheur des autres 1 Et, en effet, le soir mème, la reine du Caucase sembarqua, avec une suite de cbevaliers et denbsp;dames, pour le port de Niquée, oü elle arriva sausnbsp;encombre. |
GHAPITRE XXXVIComment la reine Zabara arriva ti la cour du soudan de Niquée, et décida Ie bonhomme k accompagner sa fille 4 Trébisonde. abara, une fois dans le port de Niquée , sempressa de se faire an-noncer au vieux soudan, qui, k son tour, sempressa de venir aunbsp;devant delle. Seigneur, lui dit-elle, vous voyez en moi une envoyée dunbsp;puissant empereur de Trébisonde,nbsp;qui, pour vous remercier de luinbsp;avoir dépêcbé si fort a propos votre esclave Néréide, vous prio denbsp;vouloir bien accepter ces présentsnbsp;auxquels il joint loffre de sonnbsp;amitié. Jaccepte lamitié et les présents, répondit le bonbomme ré-joui. Mais vous avez parlé tout k lbeure dune personne qui mestnbsp;cbère... Néréide? demanda Zabara en souriant. nbsp;nbsp;nbsp;Néréide, précisément, la belle Néréide! répondit le vieux soudan en soupirant. Ne va-t-ellenbsp;pas revenir?... nbsp;nbsp;nbsp;Non... nbsp;nbsp;nbsp;Non ?... nbsp;nbsp;nbsp;Non... paree quelle vent que vous alliez incontinent la rejoindre k Trébisonde en compagnienbsp;de votre fille, la belle princesse Niquée. nbsp;nbsp;nbsp;Pourquoi k Trébisonde? nbsp;nbsp;nbsp;Paree que cest Ik quest Néréide, au milieu denbsp;sa familie... nbsp;nbsp;nbsp;De sa familie ? nbsp;nbsp;nbsp;Oui... de son père... de son grandpère... denbsp;sou aïeul, qui sont de haute lignée... nbsp;nbsp;nbsp;Comment done sappelle son père ? nbsp;nbsp;nbsp;Gest Lisvart, empereur de Trébisonde, Ienbsp;mari actuel de la princesse Abra de Babylone... nbsp;nbsp;nbsp;Je suis émerveillé de tont ce que vous me di-tes Ik!... nbsp;nbsp;nbsp;II y a de quoi Têtre, en effet... nbsp;nbsp;nbsp;Ainsi Néréide est la fille de Tempereur Lisvart?... nbsp;nbsp;nbsp;Sa fille, non; son fils, oui... nbsp;nbsp;nbsp;Son fils ? Que me racontez-vous Ik ? La véritè pure et simple... puisque Néréide nest autre quAmadis de Grèce, plus connu sous lenbsp;nom de chevalier de TArdente Epée... |
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Le vieux soudan chancela sous cette nouvelle inattendue, comme sous un coup de tonnerre. Za-hara en eut pitié, et, avec la délicatesse que lesnbsp;femmes savent prendre quand elles le veulent, ellenbsp;raconta au bonhomme lhistoire du déguisementnbsp;dAmadis de Grèce. Le soudan revint pen k peu de son ébahisse-ment, et il prit vaillamment son parti. Le soir même, il partait avec la reine du Gaucase et sa fille Niquée, accompagné dune suite nom-breuse, et abordait en eet équipage au port denbsp;Trébisonde. GHAPITRE XXXVII Comment nouvelles vinrent en la Grande-Bretagne quAma-dis de Grèce était vivant, après avoir passé pour mort. e retour inespéré dAmadis de Grèce en Trébisonde, et la joie des chosesnbsp;quilui étaient arrivéesdurantle tempsnbsp;quon lavait tenu pour mort, furentnbsp;incontinent divulgués partout. Lempereur Lisvart dépêcha des courriers danstoutes les directions etnbsp;dans tousles pays oü le bruit de cettenbsp;mort avait pu parvenir et laisser unenbsp;impression facheuse, principalementnbsp;vers le roi Amadis de Gaule et versnbsp;la reine Oriane. Ges deux derniers par-.ticipèrent grandement au jplaisir de ces bonnes nou-'velles, comme bien onnbsp;suppose. Mais hélas! cenbsp;qui les contentait si fort apporta unnbsp;inerveilleux ennui è lapauvreLucelle,nbsp;alors religieuse professe au monastèrenbsp;de Mirefleur. Elle voulut d abord se défaire, pour se soustraire è lamertume du désespoir qui la poignait. Puis jenbsp;ne sais quoi la retint. Hélas I sécria-t-elle en fondant en larmes. Hélas! quelle indigne tromperie! et comme je suisnbsp;victime de mon amour et de ma faiblesse! Je lenbsp;croyais mort, et je le plcurais comme tel, et lui,nbsp;durant ce temps, il moubliait pour se donner toutnbsp;entier k sa Niquée!-.. Amadis! Amadis! vousma-vez cruellement trompée!... Elle sinterrompait pour sangloter. Puis bientót elle reprenait, toujours la larme k loeil : |
Hélas 1 malheureuse que je suis! comme je reconnais bien mainteuant que quiconque met sonnbsp;piea sur la branche amoureuse len doit retirernbsp;promptement sil ne veut demeurer k jamais prisnbsp;et englué I... Lamour nest quune trèsvéhémentenbsp;fureur et une non moins véhémente folie... Nest-ce pas folie, en effet, que de se vouloir perdre soi-même pour autrui?... Ah! certes, celui qui sache-mine et suit la voie damour se peut bien vanternbsp;de prendre la route dune forêt embroussaillée, doünbsp;il est malaisé quil sorte jamais autreraent quégarénbsp;et avec le repentir de sy être si follementaventuré...nbsp;Pourquoi done suis-je entrée en ce labyrinthe?...nbsp;Hélas! je ne puis ni ne veux nier que le larronnbsp;Amour, en me bandant les yeux, sest plutót saisinbsp;et rendu maitre de mon coeur que je ne me suisnbsp;apercue de son approche... Maintenant que je lenbsp;reconnais, auxblessures quil ma faites, je regrettenbsp;la faute passée et je désire la réparer, ce qui estnbsp;hors de ma puissance... Car, ainsi que le foyer quinbsp;a été longtemps embrasé ne se peut refroidir ennbsp;un instant, ainsi il mest impossible doublier si vi-tement le gracieux déplaisir dAmour... Jaurai lenbsp;contjnuel souvenir de la déloyauté de celui qui,nbsp;pensant me tromper, sest lui-même mis au filet...nbsp;Le temps me vengera de sa trahison; le repentir luinbsp;viendra, mais trop tard, et il sentira k son tour lenbsp;mal que je souffre et endure k cette heure k causenbsp;de lui... Et, ainsi discourant et ainsi pleurant, la pauvre Lucelle se résolut k envoyer vers Amadis de Grècenbsp;un sien écuyer avec cette lettre : « Déloyal Amadis, « Je ne sais k quelle occasion jai pris encre et papier pour vous écrire cetie lettre, k moins quenbsp;ce ne soit pour vous faire rougir de honte de vo-tre faute, et vous causer le remords devotre trahison, que vous avez oubliée peut-être, mais que jenbsp;vous rappelle présentement, afin de vous rendrenbsp;une maigre partie des apres douleurs que vousnbsp;mavez causées. « Gertes, quand je songe k ce qni est arrivé, k nos projets dautrefois et k votre déloyauté dau-joiirdhui, il me semble que je rêve. Est-il biennbsp;possible que vous soyez le chevalier de lArdentcnbsp;Epée que jai connu et aimé, le vainqueur des septnbsp;gardes du chateau de lüe dArgènes? Non, celanbsp;ne peut être! Un coeur aussi félon que le votre nenbsp;peut loger autant de prouesse et de glorleuse re-nommée! Gar enfin, chevalier discourtois et men-teur, vous maviez ieurrée de mariage : oü donenbsp;en sont ces beaux projets? Cest une autre quenbsp;vous épousez!nbsp;nbsp;nbsp;nbsp;_ . « Mais quoi? Le repentir sera le seul et veritable exécuteur de ma vengeance. Vous rougirez un jour de vous comme jen rougis k cette heurenbsp;en pensant que vous êtes lindigne descendant dunbsp;trés bon, trés grand, trés loyal roi Amadis et denbsp;la trés verlueuse, trés sage, trés douce reine Oriane! nbsp;nbsp;nbsp;¦ i « Sur ce, Amadis, je prie Dieu quil vous eciaire et vous donne connaissance de votre peene, qu iinbsp;vous pardonnera peut-être, mais que je ne sau-rais, moi, vous pardonner jamais « Lucelle, « Prineesse de Sicile. » |
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CHAPITRE XXXVIII Comment Amadis de Grèce recul le messager de la princesse de Sicile, et de quelle réponse il le chargea pour elle. ecuyer de Lucelle sembarqua aus-sitot. II chemina et navigua tant et tant, quil arriva en la cour de Iem-Vnbsp;nbsp;nbsp;nbsp;pgj.guj. Trébisonde, ou il trouva celui k qui! avail aflaire, courant un cerf enfermé dans les toiles. Lors, le tirant k part, en écuyer bien appris, il lui présenta la leltre,nbsp;en lui disant; Seigneur, cest de la part de la princesse de Sicile, religieuse au mo-nastère de Mirefleur,.. A cette parole, le coeur dAmadis de Grècenbsp;lui sauta dans la poi-trine, et il en tremblanbsp;entre cuir et chair dunenbsp;trés visible fagon. Il romplt le sceau et lut mot a mot, k loisir, la longue lettrc de re-proches que lui envoyait Lucelle. Quand il eul lu, son esprit se troubla, car il so remémora tout le travail quil avail fait pour con-querir et servir cette gente princesse, el il recon-nut la justesse de ses amers griefs. Si bien memo,nbsp;que de gro.sses larmes lui coulèrent le long desnbsp;joues et qu'il devint tout mélancolique. Le messager était toujours la, attendant. Amadis Iapercut et lui demanda, par contenance, comment se portait la princesse. nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, répondit lécuyer, je Iai laissée sinbsp;maigre el si débile, que malaisément vous la re-connaitriez k cette beure. Elle nest plus araie quenbsp;de la S()Ltude et oe la tristesse... Amadis jeta un haul soupir; puis il dit au messager : nbsp;nbsp;nbsp;Ami, je te prie de tenir célée Ioccasion denbsp;ton arrivée céans... Et, eii attendant que je fassenbsp;réponse k la princesse de Sicile, tu demeureras au-près de raa personne. nbsp;nbsp;nbsp;Volontiers, seigneur. En ce moment, venait Iempereur courant la béte. Amadis laissa Ik lécuyer et suivit la chasse,nbsp;triste et reveur, jusquk la curée. Le lendemain, il écrivit uue longue lettre, ainsi conQue : |
« Madame, « En recevant la lettre quil vous a plu do raé-crire par ce gentilhomme present porteur, jai regu quant et quant en mon kme tout le deplaisir quenbsp;raisoniiablement vous pouvez avoir en la votre. « Toutefois, avant dentrer en propos, je vous supplie de croire que je nai nulle envie de palliernbsp;en quoi que ce soit la faute que jai commise etnbsp;que vous me reprochez si justement. Je confessenbsp;vous avoir fait un tort irréparable et une si grandenbsp;offense, quil est hors de mon pouvoir de jamais ynbsp;satisfaire, et que votre charité seule pent me par-donner, en rejet^nt tout le blame de cette actionnbsp;sur le Dieu dAmour. « Si je vous réponds, madame, cest pour vous dire que je suis toujours le même chevalier de IAr-dente Epee que vous avez connu et que vous aveznbsp;eu la bonté daimer. Gest pour vous assurer aussinbsp;que le peu de gloire que jai conquise 1a été ennbsp;votre honneur : cest done k vous, et non k raoi,nbsp;quelle revient. « Quant au blame que vous me mettez devaut les yeux, disant que je vous ai abusée, sous couleur de manage, vous me pardonnerez, sil vousnbsp;plait, en vous rappelant quk notre dernière entre-vue, il fut convenu que je vous demanderais anbsp;femme au roi votre père, sans passer outre; cha-cun de nous demeurant ainsi en sa pure liberté. « Ceite liberté. Amour me Ia ravie. Gest 1Amour qui ma con train i, comme vous 1avez appris sansnbsp;doutft, k changer de nom et dhabit, a prendre celui dune fille pour parvenir au dessein quil menbsp;prf'sentait, ce dont je ne suis nullement r*^préhen-sible, car ni habit ni nom, rieii ua affaibli la forcenbsp;et le bonheur dAmadis de Grèce, vainqueur dunbsp;prince de Thrace, par la victoire advenue knbsp;Néréide. « Gest sous ces déguisemonts que jai pu pos-seder dame et de corps Iiacomparable beauté k laquelle je suis lié désormais pour la vie. « Par ainsi, madame, je vous supplie de mo-dérer le courroux que vous ressentez k mon endroit, vous assurant «que raes regrets égalentvosnbsp;reproches et que, sil ne sagissait que de ma vienbsp;pour racheter ina faute, je vous en ferais imraédia-tement le sacrifice. « Voila, dame honorée, ce que devait vous dire, et vous a dit, en effet, « Votre plus obèissant et affectionné serviieur, B Amadis de Gbèce. » Cette leltre faite, lécuyer partit et entra en mer avec un si bon vent, que sans inalencoiitre ilnbsp;passa le délroit de Gibraltar et vint en la mernbsp;océane jusqua Londres, oil il aborda. |
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38 BIBLIOTHEQUE BLEUE. et CHAPITRE XXXIXComment, aprês un long temps, Zirfée, Alquif et Ur-gande-la-Déconnue donnèrent rendez-vous aux princes et aux princesses en la Tout de lUni-vers. uelque temps après les évé-nements que je vous ai suc-cessivement racoiitcs, Ie ventre crut k plusieursnbsp;princesses dune manière sinbsp;évidente que, Ie terme venu, ellespro-duisirent tel fruit, que les histoiiensnbsp;en ont depuis embelli et décoré leursnbsp;volumes. Ainsi Niquée enfanta un fils qui fut nommé donFlorisel de Niquée, et fut ennbsp;ses jours Ie plus beau, Ie plus vaillaiitnbsp;et leplus adroit chevalier que lonsache. Limpératrice Abra eut, dune rnême ventrée, fils et fille, Ie fils nommé Zaïr,nbsp;Ie Léonorine, pour laraour de son aïeule. Zahara, pareillement, se trouva grosse et ac-coucha dun fils quon nomma Anaxartes, et dune fille quon appela Alaslrexarea. Axiane eut aussi de Lucencio un fils appelé Garinter, coinme son bisaïeul. Onorie eut du fort Birmates un fils nommé Brian dApollonnie, et une fille notiimée Hélène, quinbsp;élait destinée é rappeler par sa beauté celle quinbsp;avait araené la ruine de Troie. La femme dOlorius eut de lui une fille nommée Oriane, en lhonneur de son aïeule. A cette époque, vinreut la reine Zirfée, Ur-gande-la-Déconnue et Ie sage Alquif, qui con-vièrent tous ces princes et princesses i se trouver, en un certain temps, k Niquée, dans Ia Tour denbsp;rUuivers. CHAPITRE XL ET DERNIER. Comment tous les princes et princesses demeurèrent en-chantés en la Tour de lünivers par Zirfée, Alquif et hrgande. Zirfée avait invité tous les princes et toutes les |
princesses dont nous avons eu occasion de parler k se trouver, k un jour dit, dans la Tour de lüni-vers, construite par elle, par Urgande et parnbsp;Alquif. Ils furent tous exacts au rendez-vous, et elle les conduisit de chambre en chambre, de triomphenbsp;en triomphe, jusquau lieu oü était Ie Dieu d'A-mour. Lamp;, Zirfée, prenant Ie roi Amadis par la main, lui dit: nbsp;nbsp;nbsp;Seigneur, vous avez servi ce dieu Ie plusnbsp;loyalement du monde; aussi en avez-vous été trésnbsp;bienrécompensé... Quand on fut è létage de Mars : Cest cl vous, dit-elle a Amadis de Grèce, de remercier plus dévotement ce dieit-ci... car ilnbsp;vous a favorisé autant que volre bisaïeul Amadis,nbsp;bien que vous ayez eu en amour moins de loyauténbsp;que lui. En devisant ainsi, on entra dans la chambre de chasteté, et Zirfée, jetant lffiil sur Gradalisée, luinbsp;dit: Sur mafoi, madame, je nen connais pas une de co temps qui mérite mieux que vous de triom-pher de ce triomphe!... De lè, ils montèrent tous jusquau dernier étage de la Tour, oü rEnchanteresse pria Amadisnbsp;de Grèce et Niquée jie domeurer jusquèce quellenbsp;les appelat. Puis, passant outre, on vint oü étaitnbsp;Ie Monde, ce qui donna grand ébahissement iinbsp;chacun. Toutefois, nul ciel, nulle planète ne se mou-vait encore, ce qui nempêchait pas ladrniration daller son train, car on ne sexpliquait pas comment une si grosse et si lourde machine se soute-nait ainsi en lair. Lors, Zirfée les pria de sasseoir sur les siéges dont nous avons parlé en faisant la description denbsp;la Tour delUnivers. La reine Oriane se plaga a cóté du roi Amadis. Puis, lempereur Lisvart et Abra. Puis, la bonne Gradasiléo, laquelle avait mérité cette placedhonneur ücausede son chaste amour.nbsp;Puis, Ie roi Galaor et la reine sa femme. Puis, Ie roi Don Florestan et la sienne, Périon et la sienne, Lucencio et la sienne, Agraies et lanbsp;sicnue, Don Brunéo et la sienne. Vis-ci-vis deux, Zirfée laissa trois siéges vacants, au plus prés desquels elle assit Ie fort Bir-mates et Onorie, et é cóté, Grasandor et sa femme. Puis, tous les autres consécutivement jusqué lanbsp;reine duCaucase, quelle pria daller quérir Amadisnbsp;de Grèce et Niquée. nbsp;nbsp;nbsp;Prenez place, dit-elle a ces derniers en leurnbsp;montrant les siéges réservés. Et, tout aussitót, les sphères célestes se mirent en branie suivant leur influence ordonnée, avecnbsp;une telle harmonie, que, vérilableraent, cétaitnbsp;chose plus divine que terrestre. Le Dieu Oinni^po-tent, Père, Fils et Saint-Esprit, se^ montra dansnbsp;toute sa gloire, avec les hierarchies dAnges, d Ar-changes, de Ghérubins, de Séraphins, de Dominations, de Saints et de Saintes, que chacun s era- pressa dadorer. nbsp;nbsp;nbsp;. . Les regards des spectateurs, après s etre ainsi élevés, sabaissèrent insensiblement et découvri- |
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rent les secrets merveilleux de IUnivers, si bien que, transis d'aise, ils perdaient tout autre souvenir en cette contemplation. A ce moment, Zirfée appela Carmelle, quelle mit aux pieds dEsplandian ; puis Ardan-le-Nain,nbsp;quelle mit aux pieds duroi Amadis; puisFlorindo,nbsp;quelle mit aux pieds de Ierapereur Lucencio. nbsp;nbsp;nbsp;Tous trois, leur dit-elle, vous avez bien loya-lement et longuement servi ces trois princes auxnbsp;pieds desquels vous êtes présentement. A causenbsp;decela, vous méritiez cette bonne et honorable ré-compense qui vous échoit aujourdhui. Puis, adressant ila parole aux autres, Zirfée ajoula : nbsp;nbsp;nbsp;Puissants souverains, excellents princes,nbsp;empereurs et rois, Dieu a voulu que la mort vintnbsp;vous frapper, tout comme les humbles et les petitsnbsp;de ce monde, afin de ne pas vous rendre sembla-bles h Lucifer, qui, par son orgueil, tomba desnbsp;cieux, ct vous faire comprendre Phurailité dans la-quelle vous devez vivre, et la cendre en laquellenbsp;vous devez retourner, quand votre heure sera venue... Et, pour plusieurs dentre vous, cette heure |
est prochaine..... Neaiimoins , nous la retarde- rons et vous ferons encore vivre par notre magie, le sage Alquif, la sage Urgande et moi. Vous passerez done en ce lieu le terme ordinaire de lanbsp;vie humaine, et y demeurerez quelques années ennbsp;plaisirs plus grands que tous ceux dont vous aveznbsp;pu jouir jamais... Non que vous soyez immortelsnbsp;pour cela I Le Seigneur Dieu seul 1est. Mais vosnbsp;jours sont allonges, et votre bonheur double. Ainsinbsp;soit-ill... A peine Zirfée eut-elle achevé ce discours, quil survint un tel tonnerre, avec éclairs, quon eut crunbsp;la fin du monde proche. Et quant et quant, pa-rurent sur un nuage trois chariots, trainés par sixnbsp;dragons, dans lesquels se placèrent les trois magi-ciens, laissant en la Tour de PUnivers celtenbsp;troupe de dames et de seigneurs, tous et toutesnbsp;ravis et oublieux des ennuis passés. Ici finit 1ceuvre du sage Alquif, et la vrai chro-nique dAraadis de Gaule, lequel vecut deux cents ans et plus. |
Fin de la 10^ et dernière partie d'AMADls de Gaule, nouvellement imprmée d Paris en Vimprimerie de J. Bry ainé,nbsp;sous la direction dAlfred Delvau;nbsp;et fut achevée dimprimer Ie XXXP jour de dócembre 1859.