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IA RELIGION DANS LA BIBLE.

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LA KELIGION DANS LA BIBLE

etude critique

DE U MANIÈRE DONT LA RELIGION EST PRÊCHÉE ET DÉFENDUE DANS LES DIVERS ÉCRITS BIBLIÜUES.

C. G. O HAVANA ES.

VOL. I.

L\'ANCIEN TESTAMENT.

LEIDE. - E. J. BRILL,

MDCCOLXXXIX.

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Imprimerie de E. J. BRILL, a Leide.

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TABLE DES MATIÜRES

DU PREMIER. VOLUME.

Page.

Introduction....................vu.

CHAPITRE I. Les prophètes.

§ 1. Introduction (Joel)............................3.

§ 2. Amos...................13.

§ 3. Osée...................29.

§ 4. Esaïe, flls d\'Amots..............43.

j 5. Michce..................61.

j 6. Nahum, Sophonie, Habacuc, Zacharie XII—XIV .... 64.

§ 7. Jérémie..................78.

§ 8. Ezéchiel..................97.

§ 9. Fragments de l\'époque de la captivlté.

(Abdias). Esaïe XXIV—XXVII.........123.

Esaïe XIII. 1—XIV, 23; XXXIV. XXXV.....124.

Jeremic L, LI...............125.

Esaïe XL-LXVI..............128.

§ 10. Aggée, Zacharie I—VIII, Malachie........162.

§ 11. Résumé et critique..............168.

CHAPITRE II. Histoire prophétique d\'Israël.

j 1. Introduction.................201.

§ 2. Le livre des Juges..............................208.

§ 3. I et II Samuel..........\'......219.

j 4. I et II Eois..................................243.

§ 5. Critique....................................269.

CHAPITRE III. L\'histoire sainte et la Loi.

j 1. Composition de THexateuque......................277.

§ 2. L\'histoire sainte du groupe deutéronomique............284.

§ 3. Parties legislatives du gronpe deutéronomique............309.

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VI TABLE DES MATIERES.

Page.

§ 4. Le groupe lévitique de THexateuque......... 345.

§ 5. L\'Hexateuque.................861.

CHAP1TRE TV. Ecrits de I\'epoque juive.

§ 1. Chronique ecclesiastiqne de Jerusalem................370.

§ 2. Poesie lyrique (psautier)..........................380.

§ 3. Poesie gnomique................................388.

Proverbes..................................389.

Job . . 4. Ruth, Jonas

393. 407.

Daniel...................410.

CHAPITRE V. L\'Ancien Testament

415.

ERRATA.

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Le lecteur corrigera de lui-même quelques autres mennes fautes d\'impression. On est prié en outre, a la page 278, ligne 6, de remplaeer par le mot épanchements le mot expectorations^ qui ne rend pas la pensee de I\'au\'eur; c\'est un trés regrettable lapsus calami.

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INTRODUCTION.

II faut en general que le titre d\'un livre ait ete bien mal clioisi pour qu\'il induise en errenr le lecteur intelligent sur la nature du sujet sur lequel l\'auteur desire porter son attention , ce qui constitue un grand malheur, puisque alors le lecteur se trouve dès le début placé a un faux point de vue. Neanmoins, quoique je croie mon titre exact et que je n\'aie aucun motif de supposer un manque d\'intelligence chez ceux qui voudront s\'enquérir de ce que j\'ai mis dans ces volumes, je crains quelque malentendu entre eux et moi si je n\'explique pas d\'avance de quoi je desire les entretenir.

C\'est que le sujet traité ici est nouveau; je ne crois pas qu\'il ait jamais été traité pour lui-même et de propos délibéré ; d\'un autre cóté, il a d\'étroites affinités avec un autre sujet, avec lequel tous les théologiens sont familiers et qui a donné naissance a une multitude d\'ouvrages spéciaux ;,je veux dire la théologie biblique. Malgré mon titre, qui parle de religion seulement, il ne me semble pas impossible , si je n\'avais pas soin de prévenir saus délai que c\'est une erreur, que 1\'on ne s\'imaginat que c\'est encore de la théologie biblique que j\'offre au public. II n\'en est rien. J\'aurai nécessairement a m\'occuper souvent de la théologie des auteurs bibliques pour éclairer mon sujet; mais mon sujet est tout autre , tellement qu\'il y a des points fort importants en théologie qui seront a, peine

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INTRODUCTION.

mentionnes. Je citerai corame exemple la doctrine de la predestination.

Je prie done tout lecteur désireux de me comprendre de bien se garder de substituer mentalement plus ou moins le mot de théologie a celui de religion dans le titre de eet ouvrage. C\'est bien de religion qu\'il traitera.

TUI

On Yoit que je distingue soigneusement entre la théologie et la religion, quoique je ne méconnaisse aucunement les étroits rapports qui existent entre les deux. II faut dire ce que j\'entends par 1\'une et par 1\'autre. J\'appelle théologie ce que 1\'on pense au sujet de la divinité, et religion les rapports dans lesquels 1\'homme entre avec la divinité, ce qu\'il sent a son égard et ce que, en vertu de ce qu\'il sent a son égard, il se croit obligé de faire ou d\'éviter. II ne peut pas y avoir de religion sans théologie, puisqu\'il faut croire en l\'existence d\'un être et même avoir sur eet être au moins quelque élément de notion, pour pouvoir éprouver quelque sentiment a son égard et croire entrer avec lui dans quelque rapport que ce soit; mais il peut parfaitement y avoir théologie sans religion , puisque la théologie en elle-même n\'est rien de plus qu\'une théorie, que 1\'on peut accepter, que 1\'on peut croire vraie, sans que pour cela 1\'on éprouve personnellement quoi que ce soit a 1\'égard de 1\'être ou des étres qui en sont 1\'objet, et par conséquent sans que la conduite en soit influencée. Par exemple, c\'est amp; tort, comme M. le professeur Rauwenhoff 1\'expose avec une grande clarté dans un récent ouvrage 1), que la plupart de ceux qui s\'occupent de 1\'histoire de la religion appellent 1\'animisme ou le naturisme des religions ; en soi, ce sont simplement des philosophies plus ou moins enfantines, dans 1\'une desquelles on se représente tout comme peuplé d\'es-

1

Wijsbegeerte van den godsdienst; Leide 1887, pages 67 et suivanles.

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INTRODUCTION.

prits , dans 1\'autre desquelles on interprèto ce que nous appe-lons les phenomènes de la nature comme produits par 1\'agence d\'êtres vivants ; mais, dans ranimisme , riiomTne enfant n\'entre point en relations personnelles avec ces myriades d\'esprits a I\'existence desquels il croit; tout au plus avec quelques-uns, a 1\'égard desquels il se sent alors lie dans une mesure plus on moins grande , mais toujours dans quelque mesure , et o\'est la , et la seulement, qu\'apparait 1\'élément religieux. De même dans le naturisme Le fait que dans le soleil oa la lune on voit des êtres animés, voulant et agissant, ne constitue point encore de la religion; il faut encore pour cela que 1\'on se sente lie a quelque égard que ce soit envers eux. II y a done des religions animistes et des religions naturalisfces, mais 1\'animisme et le naturisme ne sont pas des religions ; ce sont des embryons de systèmes du monde. Du bas en haut de l\'échelle, la religion se rattaclie toujours a une théologie quelconque faisant partie d\'un système du monde; mais la religion n\'est pas cette théologie ; elle git tout entière dans la conscience que 1\'homme a d\'etre tenu a quelque chose en vertu de ses rapports avec ee qu\'il considère comme divin. Une soi-disante religion qui ne modifie en rien moralement celui qui est censé l\'embrasser et qui par conséquent n\'a point d\'influence sur sa conduite , n\'est pas une religion du tout. On peut croire tres sincèrement a I\'existence d\'un Dieu unique , scuverain, spirituel, juste , bon , sage, et pourtant n\'avoir point de religion ; c\'est le cas si 1\'on est moralement, en bien et en mal, le même avec cette croy-ance qu\'on le serait sans elle.

Dans 1\'étude des religions, j\'estime trés importante 1\'étude dès philosophies et des tMologies auxquelles elles se ratta-chent; néanmoins ce n\'est encore que l\'accessoire. J\'ose avan-cer qu\'on ne connait pas una religion pour en connaitre les dogmes; j\'ose même dire que ces dogmes ne la caractérisent pas. Puisque la religion est ce que 1\'homme sent a 1\'égard de

IX

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INTRODUCTION.

la divinité et ce a quoi il a de ce chef conscience d\'etre tenu, la caracteristique d\'une religion ne peut se trouver que dans la nature des sentiments qui la constituent et des obligations qui découlent de la ; les dogmes peuvent exercer une influence sur ces sentiments et aussi se modifier sous leur empire, mais ils sont autre chose et no sont pas l\'essentiel. Peut-on nier qu\'a égalité de convictions dogmatiques les hommes n\'aient des valeurs religieuses trés inégales , et quo Ton ne rencontre des exemples de pie.te admirablemeut pure et féconde chez des personnes dont la théologie est un tissu de vagues incoherences ?

Mon ouvragc a ete entrepris avec une pleine conscience de cette distinction capitale. II n\'a point pour but d\'élucider en gros ou en détail les conceptions théologiques des écrivains bibliques ; les nombreux savants qui s\'occupent de cette tache n\'ont pas besoin de mon concours. Ce que je veux examiner d\'aussi prés que j\'en suis capable , c\'est la nature de la religion que ces écrivains se sont efforcés de faire régner et les moyens qu\'ils ont mis en oeuvre dans ce but.

La littérature biblique est née d\'un besoin de propagande religieuse. Je ne veux pas dire que tout les auteurs saus exception aient été poussés par ce besoin; j\'aurais évidemment tort en ce qui concerne 1\'Ancien Testament, puisque Esther et Ie Cantique des cantiques en tout cas n\'ont aucune portée religieuse quelconque ; que Euth , quoique opposé a 1\'exclusi-visme juif et destine par conséquent a redresser sur un point important les idéés religieuses des lecteurs, suppose la religion bien plus qu\'il ne la prêche; que la poésie gnomique prêclie la sagesse, sans doute sans exclure la religion, les sages hébreux ayant jugé l\'impiété insensée , mais toujoars sans que la religion en elle-même flit leur but, surtout sans que 1\'on veie nulle part qu\'ils se fassent les avoeats d\'une manière d\'etre re-

X

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INTRODUCTION.

XI

ligieux qui leur semble preferable a ce qu\'ils observent autour d\'eux ; enfin que la poésie lyrique religieuse est bien plus I\'ef-fusion des sentiments des auteurs qu\'une predication destinée a gagncr les lecteurs, quoique, naturellement, elle puisse amener ce résultat. Ce fait, que parmi les livres de I\'Ancien Testament il s\'en trouvc d\'étrangers a un but de propaganda religieuse, est fort naturel, puisque e\'est en qualité d\'Boriture sainte que la collection a ete faite et que par consequent on j a réuni tout ce qui a paru avoir ce caractère; mais autre cliose est de demander quelle idee a preside a la formation de la collection , ou de demander d\'oü est sorti le mouvement littéraire dont témoignent la plupart des écrits admis plus tard dans le recueil pour des motifs qui n\'ont rien de commun avec cette origine. Or cette question d\'origine n\'est point douteuse a mes yeiix, ec j\'espère que mon travail convaincra ceux de mes lecteurs qui ne le seraient pas déja. J\'estime que le grand mouvement prophétique du 8e ot du 7e siècle au sein d\'Israël a cree entre los fauteurs de ce mouvement et le gros de la nation une difference religieuse tres profonde , qui a fait juger le peuple trés sévèrement par les réformateurs; ceux-ci ont éprouvé le besoin de rappeler par tous les moyens a leur disposition a l\'obéissance envers son Dieu un peuple considéré par eux comme infidèle et rebelle , et la littérature prophétique de ces deux siècles est, dans ses éléments essentiels, un des produits de ce grand elfort. Le reste des écrits de 1\'Ancien\' Testament est, a peu d\'exceptions prés, sorti directement ou indirecte-ment du même grand mouvement religieux, et a été inspire par le besoin d\'attacher les consciences et les volontés a la piété telle que les auteurs la désiraient; tout cela a été écrit, non dans un but liistorique , ou philosophique, ou dogmatique, mais dans un but religieux; tout cela, quelques matériaux préexistants que les auteurs ou compilateurs aient mis en oeuvre , a été rédigé dans les écrits parvenus jusqu\'a nous pour

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INTEODUCTION.

servir la religion et dans aucun autre but. II en est de mêmi st j\'f du Nouveau Testament, et eela de tous les écrits dont 11 sfjleho; compose. sans exception.

Si cela est yrai, et j\'espère contribuer par ces pages a If idle faire voir, on ne comprenclra réellement la Bible que lorsqmaute 1\'on se sera rendu clairement compte du but religieux pour-de p suivi par les auteurs , des moyens employés par eux pour par- pass venir a ce but, de la valeur de ces moyens par rapport a ce but la p et enfin de la valeur de l\'oeuvre des écrivains en vue des pro- gén\' gres de la religion en elle-même. II y a done un travail d\'ensemble a faire sur la nature de la religion que la plupart des auteurs bibliques ont voulu servir et sur la manière dont ils s\'y sont pris pour s\'acquitter de leur taclie; la théologie inter- tiai viendra dans cette étude, puisque jamais encore on n\'a tra- Bit vaillé aux progrès de la religion sans faire appel, explicite- vir ment ou implicitement, a des theses théologiques; mais les clii thèses théologiques ne seront point étudiées ici pour elles- pr( mêmes; il n\'en sera tenu compte que pour autant que les d\'e auteurs en ont fait usage pour soutenir leurs vues religieu- Bi ses. Bien entendu que je n\'ai pas la folie de prétendre qu\'eux-mêmes aient eu conscience de la distinction que j\'établis ici; mais cette distinction n\'en est pas moins réelle pour cela; ils ont eu, d\'une part, certaines conceptions sur la divinité et ses rapports avec le monde, et d\'autre part, un certain idéal de vie humaine fondé sur la position que d\'après eux l\'homme doit prendre vis-a-vis de la divinité, et ces deux choses, quoique d nécessairement inséparables dans leur esprit, sont loin d\'être identiques. La seconde est le sujet de la présente étude ; la première n\'y figurera que lorsque c\'est utile a 1\'autre.

Je vais done passer la Bible presque entière en revue pour m\'enquérir des intentions religieuses des auteurs et des moyens mis en oeuvre par eux. Cette entreprise est tres considerable,

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INTRODUCTION.

mêmiet j\'ai dü me bomer au strict nécessaire. Je laisserai done en t il «(dehors de mon étude, non seulement les rares parties de la Bible qui n\'ont point de portée religieuse du tout, mais même s a ]( jelles qui ne font ({v?exprimer les sentiments religieus des rsqutputeurs, sans que 1\'on puisse decouvrir chez eux une intention pour de propagande, de polémique ou d\'apologie. Sans doute ce sera par- passer a cóté de documents de haute valeur pour caracteriser 3 but la piété, surtout la piété juive, et cela en dépit de mon titre général «la religion dans la Bible», auquel je ne pourrais faire pleine justice que si j\'examinais les effusions religieuses aussi bien que le reste. Toutefois, quelque importantes qu\'elles soient pour 1\'histoire de la religion d\'Israël et celle du chris-tianisme primitif, ces parties ne sont pas essentielies dans la Bible, dont 1\'origine premiere se trouve dans un besoin de ser-vir la religion; ne faisant ni l\'histoire du judaïsme, ni celle du christianisme, mais voulant m\'occuper de la Bible pour la com-prendre telle qu\'elle existe, j\'aurais, me semble-t-il, eu tort d\'encombrer mon étude du long examen de choses qui, dans la Bible, ne sont qu\'accessoires; il me serait impossible de faire tomber la pleine lumière la ou il la faut, sur les intentions de propagande polémique et apologétique qui sont a la base de la littérature biblique prise dans son ensemble. Que l\'on réflé-chisse que les psaumes sont loin de représenter toute la poésie lyrique contenue dans la Bible, et que pourtant 1\'étude de la religion des psaumes seuls demanderait une monographie éten-due, puisque le jugement porté sur 1\'un ne préjugerait en au-cune fagon ce qu\'il y aurait a dire des autres. Cette monographie, destinée a un cóté trés spécial de la religion dans la Bible, sera plus utile a part que si elle venait surcharger un ouvrage qui le sera bien assez sans cela, et aux conclusions duquel elle ne pourrait pourtant rien changer.

Du reste, mon sous-titre est la pour avertir de quelle ma-

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INTRODUCTION.

servir la religion et dans aucun autre but. II en est de même du Nouveau Testament, et cela de tous les ecrits dont il se compose. sans exception.

Si cela est vrai, et j\'espère contribuer par ces pages a le faire voir, on ne comjorendra réellement la Bible que lorsque l\'on se sera rendu clairement compte du but religieux pour-suivi par les auteurs , des moyens employés par eux pour par-venir a ce but, de la valeur de ces moyens par rapport a ce but, et enfin de la valeur de 1\'ceuvre des écrivains en vue des pro-grès de la religion en elle-même. II y a done un travail d\'en-semble a faire sur la nature de la religion que la plupart des auteurs bibliques ont voulu servir et sur la manière dont ils s\'y sent pris pour s\'acquitter de leur tache; la théologie inter-viendra dans cette étude, puisque jamais encore on n\'a tra-vaillé aux progrès de la religion sans faire appel, explicite-ment ou implicitement, a des tlièses tbéologiques; mais les theses tbéologiques ne seront point étudiées ici pour elles-mêmes; il n\'en sera tenu compte que pour autant que les auteurs en ont fait usage pour soutenir leurs vues religieu-ses. Bien entendu que je n\'ai pas la folie de prétendre qu\'eux-mêmes aient eu conscience de la distinction que j\'établis ici; mais cette distinction n\'en est pas moins réelle pour cela; ils ont eu, d\'une part, certaines conceptions sur la divinité et ses rapports avec Ie monde, et d\'autre part, un certain idéal de vie Immaine fondé sur la position que d\'après eux l\'homme doit prendre vis-a-vis de la divinité, et ces deux choses, quoique nécessairement inséparables dans leur esprit, sont loin d\'être identiques. La seconde est le sujet de la présente étude; la première n\'y figurera que lorsque c\'est utile a 1\'autre.

Je vais done passer la Bible presque entière en revue ponr m\'enquérir des intentions religieuses des auteurs et des moyens mis en oeuvre par eux. Cette entreprise est trés considérable,

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INTRODUCTION.

et j\'ai du me borner au strict nécessaire. Je laisserai done en dehors de men étude, non seulement les rares parties de la Bible qui n\'ont point de portee religieuse du tout, mais même celles qui ne font opx exprimer les sentiments religieux des auteurs, sans que 1\'on puisse découvrir chez eux une intention de propagande, de polémique on d\'apologie. Sans doute ce sera passer a cóté de documents de haute valeur pour caracteriser la piété, surtout la piété juive, et cela en dépit de mon titre general «la religion dans la Bible», auquel je ne pourrais faire pleine justice que si j\'examinais les effusions religieuses aussi bien que le reste. Toutefois, quelque importantes qu\'elles soient pour I\'histoire de la religion d\'Israël et celle du chris-tianisme primitif, ces parties ne sont pas essentielies dans la Bible, dont l\'origine première se trouve dans un besoin de ser-vir la religion; ne faisant ni I\'histoire du judaïsme, ni celle du christianisme, mais voulant m\'occuper de la Bible pour la com-prendre telle qu\'elle existe, j\'aurais, me semble-t-il, eu tort d\'encombrer mon étude du long examen de choses qui, dans la Bible, ne sont qu\'accessoires; il me serait impossible de faire tomber la pleine lumière la oil il la faut, sur les intentions de propagande polémique et apologétique qui sont a la base de la littérature biblique prise dans son ensemble. Que 1\'on reflë-chisse que les psaumes sont loin de représenter toute la poésie lyrique contenue dans la Bible, et que pourtant 1\'étude de la religion des psaumes seuls demanderait une monographic éten-due, puisque le jugement porie sur 1\'un ne préjugerait en au-cune fagon ce qu\'il y aurait a dire des autres. Cette monographic, destinée a un cóté trés spécial de la religion dans la Bible, sera plus utile a part que si elle venait surcharger un ouvrage qui le sera bien assez sans cela, et aux conclusions duque! elle ne pourrait pourtant rien changer.

Du reste, mon sous-titre est la pour avertir de quelle ma-

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INTRODUCTION.

nière j\'ai cru devoir limiter ce qu\'il y a de trop general dans le titre principal.

Sauf les exceptions que je viens d\'indiquer et de justifier, je vais demander a ohaque écrit biblique quelle religion 1\'on y a voulu servir et comment 1\'on s\'est efforcé de le faire. II va sans dire que ce travail aura deux parties, l\'une consacrée a 1\'Ancien, l\'autre un Nouveau Testament. Dans chaque partie, je grouperai les écrits qui appartiennent a une même familie spéciale, mais je pourrai rarement me dispenser d\'examiner individuellement, l\'un après l\'autre, chacun des écrits dont se compose le groupe. C\'est la méthode analytique, et je n\'ignore pas qu\'elle peut paraitre fastidieuse a quelques personnes; mon excuse, ou plutót ma justification, est que cette méthode est ici la seule possible, si Ton veut obtenir des résultats sérieux. La Bible n\'est pas un livre, mais la reunion de deux bibliothè-ques; aucun des auteurs n\'a écrit en vue d\'un recueil; même les groupes que nous formons, c\'est nous qui en constatons 1\'existence de fait en vertu de la parente du contenu, mais les au ieurs n\'ont pas eu ces groupes en vue, a 1\'exception d\'un seul *), oü les compilateurs successifs ont sans aucun doute voulu donner des suites de ce que leurs prédécesseurs avaient produit ■). II résulte de la, de même que dans le cas particulier des psaumes, poèmes indépendants les uns des autres, que les résultats obtenus par l\'étude d\'un livre ne préjugent rien par rapport a un autre livre , même dans le même groupe; l\'unité, si elle existe, ne peut se constater qu\'après l\'étude de chaque écrit. J\'aurai soin du reste de condenser les résultats obtenus livre a livre pour chaque groupe, puis groupe a groupe pour 1\'Ancien, Testament, et enfin de même pour le Nouveau Testament.

1) Juges—II Eois.

2) L\'Hexateuqae n\'est qu\'eu apparence une seconde exception. On vcrra la chose en son temps.

XIV

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INTRODUCTIOif.

Je suivrai, non seulement pour les groupes par rapport les uns aux autres , mais aussi peur les livres et fragments de livres dont se composent les groupes, l\'ordre chronologique; 1\'ordre clironologique littéraire et non pas celui des évènements dont il peut être question chez nos auteurs. C\'est tout indiqué, puis-que e\'est le seul moyen de se rendre compte de la genese reli-gieuse de la littérature biblique; seulement je ne pousserai pas eette regie a 1\'extrême. Ainsi, je ne morcellerai pas le groupe prophétique pour j intercaler soit la partie de 1\'Hexateuque que je grouperai autour du Deuteronome, soit l\'historiograpliie prophétique, quoique tout cela soit fort antérieur au dernier des prophètes, Malachie, Agir ainsi aurait été créer le désordre k force de vouloir maintenir Fordre. Je justifierai en temps et lieu les autres infractions que je me permettrai a 1\'ordonnance chronologique de nos écrits.

II est clair qu\'une étude comme celle-ci n\'aurait pas pu s\'entreprendre avant que les travaux historico-littéraires dont la Bible est l\'objet eussent donné des résultats d\'ensemble assez certains, quelques questions de détail qu\'il reste a élucider, pour que Ton put suivre au moins dans ses grands traits la marche du déyeloppement religieux dont les écrits bibliques sont un produit. L\'ordre chronologique que je suivrai est basé sur les résultats en somme certains acquis a ce jour. Je n\'es-sayerai pas de le justifier, car il faudrait pour cela donner tout un apergu de l\'état actuel de la critique. Ceux qui sont au courant savent fort bien sur quels arguments se fondent les conclusions que j\'ai admises; ceux qui ne sont pas au courant ne pourraient être initiés a ces questions que par un -travail de longue haleine.

Je m\'abstiendrai méme de citer des autorités. Mon travail n\'étant point une oeuvre de critique littéraire, mais uti-lisant seulement les données fournies par la critique, je n\'ai

XV

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INTRODUCTION.

XVI

pas a dresser un catalogue des ouvrages qui en traitent et que les specialistes seuls preuvent étudier d\'une manière un peu compléte. II y en a de trés importants que je n\'ai vus de ma \\ie. D\'un autre cóté, le catalogue trés éclectique des ouvrages qui m\'ont aide a me former une opinion n\'aurait aucun intérêt pour mes lecteurs, qui s\'apercevront du reste aisément eux-mêmes que je dois énormément aux admirables travaux de mon chez maitre et ami, M. le professeur A. Kuenen. Je citerai Reuss, dont il va sans dire que j\'ai lu le grand ouvrage sur la Bible; mais ce sera moins comme autorité dans les questions de critique, que parce que j\'ai adopté en principe sa traduction, surtout pour 1\'Ancien Testament; toutefois sans m\'as-treindre a la suivre servilement.

Je ne donnerai pas non plus la littérature relative a mon sujet, par la raison toute simple que, ce sujet étant neuf, il n\'a pas de littérature spéciale, quoique il n\'y ait pas de livre relatif a la Bible qui n\'y touche d\'un maniére ou d\'une autre.1) J \'ai pris mon bien ou je le trouvais , et, faut-il le dire , c\'est uurtout dans la Bible même. Je me suis entouré pour 1\'intelli-gence des textes de toutes les lumières a ma portee ; mais j\'ai surtout lu et relu la Bible. Peut-être le point de vue plus reli-gieux que théologique auquel je me suis placé , et que je crois être celui de la plupart des auteurs bibliques , me permettra-t-il de mieux comprendre quelques pages qu\'on ne le fait géné-ralement. Ce que je sais, c\'est qu\'en préparant la matiére de ce livre, j\'ai été plus d\'une fois moi-même surpris des résultats

1

Quelques auteurs récents semblent avoir été prés de concevoir 1\'idée que c\'est Ja religion des auteurs bibliques qu\'il faudrait étudier surtoat; c\'est le cas, par exemple, de Duhm {die Theologie der Fropheten als Grundlage für die innere Eniwicklungsgesc/iichte der israelitischen Religion, Bonn, 1876), et de Robertson Smith (the prophets of Israel and their place in history to the close of the eighth century b. C., Edimburgh, 1882). J\'ai proflté de ceslivres; mais s\'ils se rapprocbent de men sujet, on ne peut pas dire qu\'ils le traitent.

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INTRODUCTION.

auxquels me conduisait cette nouvelle étude de textes que je croyais pourtant deja connaitre passablement Men.

La critique occupera une place importante dans mes pages; la critique, non pas littéraire, mais morale et religieuse. Je desire aider a mieux comprendre cette pauvre Bible, a laquelle ses défenseurs ont fait autant de mal que ses détracteurs. Or comprendre, c\'est jauger, c\'est juger. II s\'agit en definitive de savoir quelle est la valeur religieuse de la Bible, et je n\'ai done pas seulement a établir quel ideal religieux les auteurs ont voulu servir et quels moyens ils ont employés, mais aussi a taclier de determiner le degré d\'excellence de leur oeuvre. II va sans dire qu\'il faut les juger en se mettant a leur point de vue a eux et par rapport a 1\'époque ou ils vivaient; je n\'y manquerai pas. Toutefois cela ne saurait suflBre. II y a encore a savoir a quel degré leur oeuvre a été une oeuvre de progrès, a servi le véritable idéal religieux. La est la partie la plus délicate de ma tache, puisque je ne peux pas éviter que 1\'on m\'accuse de subjectivisme; je ne puis mesurer ce qui doit ou non s\'appeler progrès religieux qu\'a ce que moi-même j\'estime être la vraie religion, la vraie position que 1\'bomme doit prendre a l\'égard de Dieu. Néanmoins je ne puis pas me dispenser d\'exercer cette critique, essentielle a la vraie intelligence de la Bible. Seulement, que ceux qui m\'accuseront de subjectivisme veuillent bien se souvenir que cette accusation n\'aura aucune portée, tant qu\'ils n\'auront pas dit au nom de quel idéal religieux supérieur au mien ils se croient en droit de 1\'articuler.

Voici comment je peux formuler le mien.

La religion idéale, la vraie religion , a laquelle nous avons è, tendre de toutes nos forces, sans laquelle nous vivons dans 1\'aveuglement et la folie , est a mes yeux ce que le quatrième évangile appelle le culte de Dieu en esprit et en vérité, 1\'a-

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INTRODUCTION.

mour du Dieu moralèment saint qui nous appelle a la sainteté morale. J\'appelle bon tout ce qui va clans cette direction, memo sans qu\'on en ait nettement conscience; tout le reste, je 1\'appelle faux et mauvais, de quelque pompeuse apparence religieuse que ce soit entouré.

Ce que j\'offre ici au public est un travail scientifique, mais ce n\'est pas un livre d\'érudit, destine aux érudits. C\'est le public religieus qui a besoin de mieux comprendre la Bible et c\'est a lui que je destine mes pages , s\'il veut bien en prendre connaissance. Je n\'essayerai pas d\'être populaire, chose ici simplement impossible; mais je parlerai francais, et non pas hébreu ou grec. De plus, surtout pour l\'Ancien Testament, et ici surtout pour les prophètes, je transcrirai souvent les textes lorsqu\'il est nécessaire de les avoir sous les yeux. J\'ai pour cela deux excellentes raisons qui me font passer sur l\'in-convénient d\'augmenter ainsi assez considérablement le volume de eet ouvrage. Premièrement, si les savants sont habitués a compulser les textes dont leurs livres parient, le public cultivé ne veut pas s\'y astreindre ; seeondemeut, un grand nombre des lecteurs que je souhaite avoir ne peuvent pas consulter 1\'hé-breu et le grec, et fort peu d\'eutre eux ont a leur disposition une traduction passable de l\'Ancien Testament. Néanmoins je me contenterai de renvois pour les nombreux textes servant seulement a prouver le bien fondé de mes assertions et a en faciliter le controle. Ces renvois seront peur les gens d\'étude , ainsi que les choses de pure erudition , que je relèguerai aussi dans les notes. Le reste est pour tout le monde.

II me reste a m\'acquitter d\'un devoir de reconnaissance. C\'est d\'exprimer mes plus chaleureux remerciements a M. le professeur Kuonen, qui, malgré ses pressantes occupations , a bien voulu lire mon manuscrit et m\'assister de ses tres pré-

XVIII

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introduction.

eieux conseils pour en operer la revision. II va sans dire que je porte absolument seul la responsabilité de ce qu\'on lira dans ce livre; mais raon travail sera sans aucun doute bien supérieur a ce qu\'il serait reste sans le secours eminent que j\'ai cu le privilege de recevoir. Ce privilege, mes lecteurs en ont le profit.

Leide , F e v r i e r 1888.

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PREMIERE PARTIE.

L\'ANCIEN TESTAMENT.

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CHAPITRE PREMIER. LES PROPHÈTES.

§ l.

Introduction.

(joël).

Pour plus de sureté, je rappelle qu\'il ne va pas être ici question des nabis (prophètes) en général, ni d\'une étude sur le prophétisme, mais seulement des nabis écri-vains dont les oeuvres se trouvent dans la bible, et de la religion k laquelle ils ont consacré leur parole, puis leur plume. Je passerai done k cuté de bien des questions importantes relatives au prophétisme; même je né-gligerai plusieures parties des écrits prophétiques du canon; par exemple les oracles purs n\'auront pas a nous arrêter et je me bornerai è les signaler.

II y en a un assez grand nombre dans les pages qui vont nous occuper. G\'est fort naturel. Ce qui donne sa valeur religieuse è renthousiasme prophétique, c\'est qu\'il provient de la vue d\'un idéal plus élevé que la réalité. Mais, eet enthousiasme existant, celui qui en est pos-sédé ayant la conscience d\'être 1\'instrument d\'une volonté divine, il arrivera que tout objet qui le frappe vivement

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CH. I. LES PROPHÈTES.

sera rapporté par lui a cette volonté, surtout s\'il s\'agit de l\'avenir. II se sentira porté a parler, même s\'il n\'a rien a dire dans le but d\'exhorter. II a regu une révé-lation et il la communique. De la les oracles, lis ne rentrent pas dans la propagation et la defense de la religion.

C\'est done entendu; les nabis écrivains de l\'Ancien Testament vont nous occuper exclusivement k titre de prédicateurs, de défenseurs de la religion, et je prie que l\'on veuille bien se souvenir que j\'entends par Ik des défenseurs d\'une certaine manière de sentir è l\'égard de la divinité et de certaines obligations découlant de cette manière de sentir. Presque tous nos nabis sont, quoi-que k des degrés trés divers, prédicateurs; presque tous sont mécontents de ce qui existe et voudraient le rem-placer par quelque chose de meilleur; c\'est ce qui leur assigne une place, la première, dans cette étude.

II y a même plus; non seulement la prédication est l\'essentiel dans leur oeuvre, mais encore il existe entre eux une remarquable unanimité de tendance religieuse, malgré toutes les différences d\'aplitudes et de caractère qui les distinguent les uns des autres. La religion qu\'ils prêchent est essentiellement la même , quoique les uns la congoivent avec plus de profondeur et la présentent a la conscience de leurs lecteurs avec plus de puissance que d\'autres.

G\'est au point que je puis résumer ici, avant d\'exa-miner dans chaque écrit prophétique le détail de cette prédication, ce qui en fait le fond pour tous, en exa-minant avec mes lecteurs un des derniers, compose après les plus importants au point de vue religieux, par quel-qu\'un qui les connaissait et s\'en était nourri. C\'est du

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INTRODUCTION. JOËL.

livre de Joël que je veux parler. Les meilleurs critiques actuels sent d\'accord pour le placer après la captivité et je crois qu\'ils ont raison; mais il n\'est pas étonnant que jusqu\'ci ces derniers temps on ait hésité èi le tant rajeunir et que même Reuss encore fasse de lui le premier des prophètes écrivains, car il a si bien saisi l\'esprit du grand prophétisme, et cependant il est si bref dans la partie exhortative de son écrit, qu\'une première lecture donne 1\'impression que ce nabi est un précurseur des autres plutót que leur écho. II a failu des motifs péremp-toires, dans lesquels je n\'ai pas a entrer ici, pour que Ton finit par reeonnaitre que la seconde alternative est la vraie.

Joël va done nous dire en résumé ce qu\'est la prédi-cation des prophètes écrivains de l\'Ancien Testament.

Joël, venant après tant d\'autres, a conscience de ne pas se mouvoir dans une autre sphère religieuse que ceux è qui il s\'adresse; c\'est pourquoi la partie pratique de ses exhortations, ce qu\'il prêche au sens strict du mot, est exprimé de la manière la plus brève, en un verset et demi, chapitre II, v. 12, 43quot;. Et pourtant c\'est suffisant; le prophéte est sur d\'être compris. Tout le reste sert èi disposer ie peuple a faire ce que Yahwèh demande de lui, mais ne sert aucunement a Texpliquer. Joël cherche a toucher ses frères, k les émouvoir, k les en-trainer, afin qu\'ils se sentent pénétrés d\'ardeur pour mettre en pratique une piété qu\'ils croient être bonne, quoique elle ne soit pas encore assez vivante en eux. Voilé le fond de son livre.

II commence par motiver son intervention. Le pays a été visité cruellement et va l\'être d\'une manière plus

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CH. I. LES PROPHÈTES.

sévère encore et le prophéte a recours a tout son art pour faire vivement sentir que si Ton n\'avise pas tout est perdu.

II faut remarquer qu\'il ne dit point, quoique ce soit sa pensée1), que ces malheurs sont des chatiments en-voyés par Yahwèh irrité contre son peuple. Ge qui s\'ex-plique par le fait qu\'il a derrière lui tout le prophétisme classique.

Après avoir ainsi préparé les coeurs, il dit ce qu\'il faut faire, G\'est la quintescence du sermon:

Et encore maintenant, dit Yahwèh,

Revenez a moi de tout votre cceur,

Avec des jeünes, des larmes et en deuil!

Dechirez votre coeur et non vos vêtements

Et revenez amp; Yahwèh, votre dieu. (II, 12, 13«).

Le mot caractéristique est « déchirez votre coeur et non vos vêtements». G\'est ce mot qui m\'a fait dire qu\'avec Joel nous nous trouvons en plein dans 1\'esprit du grand prophétisme religieux. Cette étude le montrera amplement; la religion qu\'ils prêchent et que Joël prêche après eux est avant tout, est, on peut le dire, dans son essence même, l\'attacliement au dieu d\'IsraëL Lesactesde dévotion ne leur suffisent pas, et la nécessité de la prédication est née pour eux de l\'observation qui leur faisait voir, soit dans mainte immoralité, soit dans le culte de dieux étrangers et dans l\'idolatrie, la preuve

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1

Témoin II, 12 et suiv.

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INTRODUCTION. JOËL.

que la devotion du peuple n\'était pas la vraie piété, l\'attachement ^ Dieu \').

G\'est évideinment lè le point de vue de Joël.

II me semble a peine nécessaire de démontrer en même temps que ce mot, «déchirez votre coeur et non vos vêtements», n\'esl aucunement une condamnation des manifestations extérieures du sentiment religieux. Le poète qui dëcrit la dévastation du pays en disant: «Of-frandes et libations manquant k la maison de Yahwèh» ^), «Foffpande et la libation sont refusées k la maison de votre dieu» 1), qui exhorte le peuple ci venir dans le temple supplier son dieu par la bouche des prêtres de-bout «entre le portique et l\'autel»2), bien plus, qui attend du retour de la bénédiction divine une abondance qui fera revenir «les ofFrandes et les libations dans la maison de Yabwèh»6), n\'est aucunement l\'ennemi du culte extérieur et ne peut pas non plus l\'être des marques visibles du deuil; du reste, il recommande les jeunes c). En prose il aurait dit: «Que vos cmurs et non pas seulement vos habits soient décbirés». Voilk pour-quoi son exhortation n\'a pas besoin d\'explications. Quel-que formaliste que soit le peuple, il comprendra parfai-tement ce qu\'on lui veut, si on lui dit que son deuil est insuffisant è moins- de commencer par la repentance du coeur.

Mais nous, nous aurions besoin d\'explications plus amples. Nous ignorons sur quelles observations concrètes le nabi se fonde pour juger que le peuple n\'est pas attaché a son dieu comme il le devrait, et nous ne pou-

3) I, 13.

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1

1) Comp. Es. XXIX, 13, etc. etc. 2) I, 9.

2

II, 17. 5) II, 14. 6) II, 12.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

vons en consequence pas devinftp quels fruits pratiques et palpables il attendait dans la conduite de ses compa-triotes du retour cordial ^ Yahwèh qu\'il leur prêche. II faut nous contenter de ce que nous savons. II veut que son peuple donne son coeur èi son dieu plus et mieux qu\'il ne l\'a fait jusqu\'ici. Tel est, complètement exprimé, le but du discours tout entier.

Comment s\'y prend-il pour l\'obtenir? Nous le savons déja en principe. 11 a profité de la consternation dans laquelle le pays est plongé pour faire entrevoir a bref délai une desolation plus grande encore, et il espère que cela disposera les tiines k accueillir son conseil. Mais naturellement cela ne suffit pas. Si le «Jour de Yahwèh» était irrévocablement fixe, si la destruction était inevitable, si, en un mot, Yahwèh était inexorable, a quoi servirait la repentance? Comment même s\'atta-cher è ce maitre, désormais exclusivement terrible. li faut done que Ton sache bien que ce dieu, si formidable dans sa justice, aime pourtant son peuple, vent son bonheur, ne le chatie que par nécessité et est tout prêt a le combler de biens, pour peu que ce peuple le lui rende possible en s\'en montrant digne. Ici encore Joel est en pleine communion d\'esprit avec le grand prophé-tisme tel que nous allons bientót le voir se dérouler devant nous, et il est si rempli de ce sentiment qu\'il ne sépare pas de son exhortation la predication de la clémence de Yahwèh:

Revenez k Yahwèh, votre dieu;

Car il est bon et misericordieux,

Plein de patience et riche en grace. (II, 135).

Toute sa méthode est la. II est clair qu\'il développera

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INTRODUCTION. JOËL.

la peinture de la bonté de Yahwèh pour Israël et c\'est èi cela qu\'est consacré le reste du discours depuis le verset 18 du chapitre II. Remarquons que déjh aupara-vant, dans la prière qu\'il exhorte le peuple a adresser k son dieu par la bouche des prêtres, la note dominante est qu\'Israël appartient è Yahwèh,

Arrêtons-nous un instant è ces développements qui doivent servir ^ toucher le coeur du peuple, è le remplir de gratitude et par cela même a le faire se donner èi son dieu. On y trouve nécessairement la contre-partie du chatiment, done l\'abondance des produits du sol. Mais le nabi ne s\'arrêle pas la. Quelle marque plus insigne de sa faveur Yahwèh peut-il donner a un mortel que de lui révéler sa pensee, de le mettre en communication avec son esprit, de le faire entrer dans son in-timité?1). Que done son peuple revienne a lui, il ne lui pariera plus par quelques individus privilégiés, mais tous seront prophètes et auront des révélations. Alors pourra venir le «grand jour de Yahwèh», annoncé par des signes terrifiants sans doute, mais redoutable uni-quement aux ennemis de Dieu et, quant a ses élus, signal du commencement d\'une période de bonheur. Yahwèh est bien véritablement leur dieu3).

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En lisant ce passage on peut se trouver désorienté. Joel a dit que Yahwèh répandra son esprit «sur tout le monde», sur tous les Juifs; puis il dit qu\'il y aura k Jérusalem un reste préservé. Pourquoi un reste, si l\'idéal qu\'il contemple est celui d\'un peuple tout entier gagné èi son dieu et béni par ce dieu? Le prophéte sent bien, d\'un cóté, que la conversion générale du peuple n\'exclut

2) II, 38—32.

1

Comp. Gen. XVIII, 17 et suiv., Jac. II, 23.

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CH, 1. LES PROPHÈTES.

pas la possibilité des exceptions individuelies, ce qui fait que la note du sérieux avertissement vient se mêler k ses prévisions enthousiasles. D\'un autre cóte, Israël, au moment oü il écrit, a deja encouru de nombreux chati-ments qui Tont décimé, de sorte que, malgre le retour des captifs actuellement vivants, ce n\'est toujours qu\'un reste qui est préservé.

Le bonheur d\'Israël a pour corollaire l\'abaissement de tous ses ennemis. C\'est contre ceux-ci que se lèvera le «grand jour de Yahwèh». Leur ruine sera compléte. Le prophéte s\'échauffe de plus en plus en pensant a tout le mal qu\'ils ont fait a Juda et a Jérusalem, et embouche on peut dire la trompette en se réjouissant a l\'avance du rhoment oü Yahwèh entrera en jugement avec eux dans la vallée de la decision.

Pourquoi tout cela? Le prophéte le dit clairement:

C\'est pour que vous sachiez que moi, Yahwèh, je suis votre dieu. (III, 17).

La méthode de Joel pour recommander et défendre la religion est parfaitement simple. Elle a pour point de départ le dogme, posé, mais non discuté, que Yahwèh est le dieu d\'Israël. Elle insiste, d\'un cóté, sur l\'irré-sistible pouvoir de ce dieu, de 1\'autre, sur son amour pour son peuple. Par ces moyens elle s\'efforce d\'inspirer la terreur a ceux qui ne servent pas Yahwèh de tout leur coeur, et la confiance a ceux qui se soumettent entièrement èi lui.

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C\'est le programme suivi pour tous les prophètes écrivains sans exception , quand ils font oeuvre de prédica-teurs 1). Nous verrons ses prédécesseurs développer, les

1

Ce qui n\'est pas toujours le cas. Voyez, p. ex., Es. XV, XVI.

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INTRODUCTION. JOËL.

uns plus, les autres moins, les uns dans telle partie, leurs collègues dans telle autre, les points dont se compose ce programme, que Joël nous permet de saisir dans ses linéaments élémentaires. La grandeur, le pouvoir, la sainteté, la justice, la clémence, la fldelité de Yahwèh formeront le sujet d\'enthousiastes descriptions, appuyées par de nombreux appels aux enseignements de 1\'histoire; on motivera les reproches que Ton adresse au peuple et par cela même on donnera un contenu positif et appreciable è l\'exhortation a la repentance, et on indiquera comment doit se manifester rattachement d\'Israël pour son dieu; on dépeindra sons des couleurs diverses le bonheur que Yahwèh réserve è son peuple lorsque celui-ci, épuré par les chatiments, sera revenu a lui; on polé-misera contre les dieux étrangers, contre les pratiques imitées de leur culte, contre les idoles. Mais tout cela rentre dans le cadre que nous avons trouvé dans Joël, et qui nous présente l\'homilétique prophétique au complet.

Que vaut elle?

Je demande la permission de renvoyer l\'examen de cette question jusqu\'au moment oü j\'aurai passé en revue avec mes lecteurs la manière dont nos autres auteurs remplissent ce cadre. J\'ai une bonne raison pour cela. La valeur du système ne pourra s\'apprécier sainement que lorsqu\'on aura une idéé nette de ce que signifient pratiquement les mots «revenez a Yahwèh», et quoique tous disent cela d\'une manière ou d\'une autre, il pourra se trouver que cette prédication ait une beaucoup plus grande importance sous la plume de certains de nos auteurs que sous celle des autres.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

§ 2.

Amos.

Reuss, dans sa traduction de la Bible, place avant le berger de Tékoa l\'auteur inconnu des chapitres XV et XVI d\'Esaïe. Je n\'ai pour ma part a les mentionner que pour mémoire, car on ne voit pas en quoi cette prophétie aurait pu servir ü recommander et défendre la religion. L\'idée générale que c\'est Yahwèh qui fait fondre le malheur sur Moab ne suffit pas a cela. Si je savais pourquoi Esaïe a introduit eet oracle parmi ses prophéties, j\'y trouverais peut-être un élément de sa prédication. Mais on ne peut faire la-dessus que des conjectures, toutes hasardées. C\'est trop vague pour en rien tirer.

Quant è Amos, il mérite tout è fait de nous arrêter. Ce qu\'il préche, c\'est ce que tous les prophètes prê-chent, l\'attachement ü Yahwèh; mais il le fait sous une forme paradoxale extrêmement remarquable. Le mot-type est en effet celui que nous lisons au chapitre V, verset 6:

Cherchez Yahwèh et vous vivrez.

Paradoxal, cela? Sans aucun doute, pour les milliers de dévots qui, a 1\'époque de Jéroboam II, allaient «chercher Yahwèh» a Beth-el, a Guilgal, et qui pous-saient le zèle jusqu\'a entreprendre le grand pélerinage, j\'allais dire de Lourdes ou de St.-Jacques de Compostelle, mais c\'est de Béer-schéba qu\'il faut dire. J\'ignore si Amos a prononcé a Beth-el une parole aussi incisive dans sa brièveté agressive, ou si sa rédaction en fait ressortir l\'audace réformatrice plus que ce n\'avait été le cas lors-qu\'il parlait. Quoi qu\'il en soit, même sous une forme moins saisissante, sa prédication a dü nécessairement

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AMOS.

produire un effet énorme, une stupefaction fort peu bien-veillante, et je n\'ai aucune peine a comprendre que le prêtre Amatsia lui ait donné è entendre que les visions qu\'il prétendait avoir ne plaisaient pas et que Ton serait charmé qu\'il aliat faire ailleurs montre de son inspiration i).

Je n\'exagère point. Amos en tenant la plume avait parfai-tement conscience du caractère paradoxal de son «cherchez Yahwèh», et il a soin de faire qu\'on ne s\'y méprenne pas en énongant catégoriquement l\'antithèse compléte:

Voici ce que dit Yahwèh A la maison d\'Jsraël:

//Cherchez-moi et vous vivrez!quot;

Ne recherchez pas Beth-el,

Et n\'allez pas a Guilgal,

Et ne vous rendez pas k Beer-schéba!

Car Guilgal va aller en exil,

Et Beth-el sera anéanti!

Cherchez Yahwèh et vous vivrez. (V, 4—6«).

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II se pose carrément en contradiction avec les Israélites pieux, pour nier leur piété. La position qu\'il prend a l\'égard de ceux a qui il s\'adresse est différente de celle que prendra bien plus tard Joël. Sans doute celui-ci nie la réalité du deuil de ceux dont les vêtements et non pas le coeur sont déchirés; mais il compte sur l\'assenti-ment general en pronongant eet avertissement, et c\'est pour cela qu\'il serait superflu qu\'il le développat ou l\'expliquat. Amos, au contraire, est certain de provoquer une surprise indignée; i! se meut dans une autre sphère religieuse que ses auditeurs et ne peut espérer de les y initier qu\'en leur donnant une secousse terrible. Ge n\'est point a dire toutefois qu\'il n\'y ait entre lui et eux aucun

1) VII, 12.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

terrain commun du tout, ce qui rendrait toute prédica-tion de sa part simplement impossible. Ge terrain commun se trouve dans Ie dogme, accepté des deux paris, que Yahwèh est le dieu d\'Israël et que pour obtenir ses faveurs son peuple doit le chercher. Mais la s\'arrête la communauté d\'idées. Le prophéte estime que le peuple ignore complètement ce que c\'est que de chercher Yahwèh. L\'expliquera-t-il? Sans aucun doute.

II l\'explique negativement par ses reproches :

II3 changent le droit en poison.

Et foulent aux pieds la justice..... (V, 7).

lis haïssent h la porte celui qui les réprimande,

Et détestent celui qui plaide pour le droit.

Ainsi done, puisque vous maltraitez le pauvre.

Et que vous lui prenez sa charge de blé..... (v. 10, 11a).

Oppresseurs du juste, qui acceptez une ran9on.

Pour faire fléchir a la porte le droit des pauvres. (v. 125).

Ces reproches sont épars dans tout I\'ecrit, 11, 6^—8; 12: III, 9—15 \'); IV, 1; V, 261); VI, 4—6; 12«, 13; VIIl, 4—6. Ils portent essentiellement sur l\'oppression des pauvres et des faibles par les riches et les puissants, sur laquelle le prophéte revient avec insistance, denongant en méme temps la vie de mollesse oü les oppresseurs se piongent, ainsi que leurs femmes, au moyen de leurs richesses mal acquises. A cela se joint l\'irrévérence a l\'égard de Yahwèh; on fait des sanctuaires des lieux de débauche 2), on s\'y couche prés des autels sur les dépouilles des pauvres,

14

1

Ce passage, sur Tinterprétatiou duquel les specialistes ne sont pas d\'accord. n\'est a sa place ici que s\'il contient une allusion k Tidolatrie a Tépoque du prophéte.

2

II, 76. U me semble difficile de voir dans ce passage autre chose que la prostitution sacrée; du moins cela donne un sens trés clair aux mots //afin de profaner mon saint nomquot;, et cela s\'accorde hien avec ce qui suit immédiatement.

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AMOS.

on pousse les naziréens èi violer leur voeu, on méprise la parole des inspirés, on est indifférent pour le sort du peuple de Dieu Ge mépris de Yahwèh se trouve pro-bablement, dans la pensee du prophéte, en rapport avec des pratiques religieuses condamnables; mais c\'est difficile a décider, l\'interprétation des trois passages qui entrent en ligne de compte étant incertaine. G\'est

II, 7a, qui semble indiquer que la prostitution religieuse était parfois pratiquée dans les temples de Yahwèh;

III, 14, qui est peut-être, mais c\'est trés incertain, une allusion au culte des veaux d\'or, que le prophéte consi-dérerait comme souillant l\'autel de Beth-el; et V, 26, qui semble dirigé contre l\'idolatrie 1). En tont cas, Amos, dans ses reproches adressés ü Juda 2), stigmatise nettement l\'idolatrie comme une violation des ordonnan-ces de Yahwèh, et, comme il n\'y a pas l\'oinbre d\'un motif d\'admettre qu\'Ephraïm en fut plus exempt que Juda, cela autorise pleinement a mettre cette transgression au nombre de celles que doivent faire disparaitre ceux qui «cherchent Yahwèh» en vérité.

Lors done que le prophéte explique son «cherchez Yahwèh, ne cherchez pas Beth-el» par «recherchez le bien et non le mal, pour que vous conserviez la vie» 4), il ne fait pas entendre une exhortation vague, sans con-tenu positif et déterminé. Faire le bien est ici trés po-sitivement faire le contraire des choses qu\'Amos reproche amp; Israël, comme il le dit en tout autant de termes:

Mais que le bon droit jaillisse comme de l\'eau.

Et la justice comme un ruisseau qui ne tarit pas. (V, 24),

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1

3) Peut-être faut il ajouter a cette liste VIII, 12: «Vive le dieu de Dan».

2

II, 4. 4) V, 14a.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

oü il faut remarquer que la question de culte est négligée, pour ne laisser subsister que la morale.

Ici se présente une question trés difficile. Que veut dire «ne cherohez pas Beth-el, Guilgal, Béer-schéba» ? Pourquoi ces lieux saints doivent-ils être détruits? Que signifle la virulante sortie contre les cérémonies religieuses qui s\'y pratiquent:

Je hais, je dédaigne vos fêtes;

Je ne goüte point vos assemblees.

Oui, quand vous m\'immolez des holocaustes,

Je ne prends pas plaisir k vos offrandes;

Je ne regarde pas a votre tribut de veaux gras!

Loin de moi le bruit de vos cantiques!

Que je n*entende pas le son de vos lyres! (V, 21—23).

Quelle est la portée de l\'exhortation ironique:

Allez è. Beth-el et péchez!

A Guilgal, et pe\'chez davantage!

Apportez chaque matin vos sacrifices,

Tous les trois jours vos dimes 1);

Encensez vos offrandes faites avec du levain,

Proclamez vos dons volontaires, faites-les annoncer;

Car c\'est \\k ce que vous aimez, fils d\'Israël!

Dit le Seigneur, Yahweh. (IV, 4, 5).

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11 est évident qu\'il y a ici plus que la forme réthorique employée par Joel pour avertir que le deuil extérieur n\'a aucune valeur sans le deuil de Tame. Mais Amos a-t-il été jusqu\'a vouloir que le seul culte que Ton rendit a Yahwèh fut la pratique de la justice? Bien plus, a-t-il condamné le culte extérieur comme quelque chose demauvais? Et je dis trop peu en disant mauvais, il faut dire abominable, si Ia diatribe de V, 21—23 est une condamnaHon

1

Beaucoup plus qu\'on ne doit.

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AMOS.

17

du culte. Gela me semble tout a fait inconcevable. Je sais bien qu\'un des traits caractéristiques de Tinspiration prophétique est de se fixer a un moment donne sur un objet unique, sur lequel ss jette toute l\'ame du prophéte, teliement qu\'il ne voit plus rien d\'autre tant que dure son transport; ii arrive alors que cet objet grandisse demé-surément et que le prophéte emploie des exhortations hors de proportion avec ce que dirait un moraiiste de sens plus rassis. Aussi ne demanderai-je pas si Amos a pu étre privé de sens pratique au point de se figurer que l\'attachement pour Yahwèh , la connaissance même de son nom, put se perpétuer de génération en géné-ration en Israël sans autre manifestation que la pratique de la justice, entretenue uniquement par la parole des prophètes; il pourrait a la rigueur, a supposer que le culle rituel lui parut mauvais, être impétueusement parti en guerre contre lui, sans songer a se demander ce qui le remplacerait si on l\'abolissait. Mais c\'est la condam-nalion du culte comme tel qui me parait inconcevable. C\'est en effet bien autre chose que de le trouver insuf-fisant et que de vouloir avant tout la sainteté de la vie. Ceci, les meilleurs prophètes Tont prêche, et c\'est leur impérissable titre de gloire. Mais ont-ils poussé le spiritualisme au point extréme que semble représenter Amos? Ce n\'est pas le cas de Jérémie 1), qui a pourtant vécu un siècle et demi plus tard que le rude accusateur d\'Is-raël. Certes, le chapitre VII de son livre n\'est pas sorti de la plume d\'un formaliste; au verset 21 il dit: «Mettez vos holocausles avec vos autres sacrifices, et

2

1

Qu\'on me permette ici d\'anticijier, afin de .traiter dans son ensemble un point trés important de la predication prophétique.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

mangez-en la chair», car les differences rituelles établies par les prêtres sont sans la moindre valeur a ses yeux, Yahwèh n\'ayant rien ordonné èi ce sujet \'). Aussi les pélerins qui se rendent dans le temple de Jerusalem et qui croient ainsi plaire è leur dieu se nourrissent-ils de dangereuses illusions; c\'est leur conduite journalière qu\'ils doivent amender complètement2). Mais le temple n\'en est pas moins appelé «la maison a laquelle est attaché le nom de Yahwèh» 1), et cela désigne sous la plume de Jérémie un lieu véritablement saint, car il appelle Silè l\'endroit «oü Yahwèh avait autrefois fait résider son nom»2), et il déclare que le temple est profane par les idoles qu\'on y a placées 3). Pourquoi un temple, si Yahwèh ne veut point de culte extérieur? Et au fond, si Jérémie dit: «Vous pouvez hardiment faire des festins avec la chair des holocaustes de même qu\'avec celle des autres sacrifices», s\'il déclare ainsi clairement que ce ne sont pas les holocaustes qui ré-concilieront le peuple avec son dieu, blame-t-il pour cela les festins de sacrifice et les sacrifices eux-mêmes? G\'est ce que je ne saurais voir. S\'il annonce la ruine du temple de Jerusalem, c\'est èi titre de chatiment, et cela implique que, si Juda était fidéle, le temple suh-sisterait. L\'exernple de Silo, qu\'il invoque, ne laisse pas de doute possible, puisque le motif pour lequel il dit que Yahwèh y avait autrefois établi son nom est de dé-montrer que le caractère sacré du temple de Jérusalem ne le met pas a l\'abri de la destruction, si les péchés de ceux qui y adorent méritent ce terrible chatiment.

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1

1) v. 23; comp. Amos V , 25. 2) v. 4—10. 3) v. 10, 11, 14. 30.

2

v. 12. Ce n\'est done pas une invention israelite, c\'est une volonte divine

3

qui attache le saint nom au temple. 5) v. 30.

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AMOS.

Enfin je ferai remarquer que les reprocbes qu\'il adresse si frequemment a Juda paree qu\'tm s\'y livre au culte des dieux étrangers impliquent une approbation du culte de Tahwèh, et que ces reproches seraient rédigés d\'une tout autre manière si le prophéte avait désapprouve, non seulement que l\'on offrit des sacrifices a des dieux qui ne le sont pas, mais en outre que l\'on offrit des sacrifices è n\'importe qui. 11 y a sans doute des espèces de sacrifice qu\'il blame; mais alors il le dit1). N\'est-il done pas clair que le sacrifice en soi n\'est aucunement bla-mable ^ ses yeux? Get intéressant chapitre VII de Jérémie n\'est point du tout difficile è comprendre. L\'idée de l\'absence de culte extérieur n\'a pas même traversé l\'esprit du prophéte, sauf en qualité de chatiment. Pour lui, comme pour tous les Israélites, il va sans dire que les gens pieux se rendent au temple pour «se présenter devant Yahwèh» 2) et que cela est agréable a Yahwèh; mais lui, Jérémie, ajoute la condition capitale que ces adorateurs sanctifieront au préalable leur conduite; sinon , leur culte est faux, et ils transforment le saint temple en un repaire de scélérats3). 11 renforce eet appel h la repentance en déclarant que les rites ne sont pas d\'or-donnance divine, ce qui permet a l\'égard des prescriptions sacerdotales la pratique d\'une liberté qui serait absolument coupable k l\'égard des commandements de Dieu.

Revenons è Amos. On conviendra qu\'il serait bien étonnant qu\'il se fut montré plus spiritualiste que Jérémie. Mais que l\'on y regarde de prés, on verra qu\'il faut interpréter ses paroles dans le même sens que le chapitre

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1

v. 31. 2) v. 10. 3) v. 11.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

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VII du contemporain de Josias. Déja le reproche de faire boire du vin aux naziréens 1) ne sent pas son radical antiformaliste intransigeant, et il serait pour le moins curieux que le même homme qui a le sentiment antiri-tualiste développé au point de lui faire considérer le culte extérieur comme un péché, méconnaisse son propre principe assez complètement pour ne pas même établir une nuance entre le péché qui consiste a faire boire du vin aux naziréens et celui qui consiste a empêcher les pro-phètes d\'annoncer la parole divine 2), crime qu\'il devrait considérer comme infiniment plus grave que l\'autre. Ceci n\'est pas une bagatelle. II ne faut pas oublier qu\'un réformateur qui s\'est mis en contradiction directe et consciente avec quelque point important de la religion populaire, se montrera toujours extrêmement en alerte sur ce point particulier, constamment en éveil pour stigmatiser ce qui provient du principe qu\'il combat. li courra plus de danger de flairer, si je puis dire ainsi, Taction de ce principe lè oü il n\'est pas en jeu, que d\'en innocenter quelque manifestation. C\'est ainsi que les réformateurs du 16e siècle ont pourchassé a outrance le mérite des oeuvres. Amos II, 12 me semble impossible sous la plume d\'un prophéte qui aurait condamné comme telles les fêtes religieuses et les oifrandes: le vceu du naziréat n\'aurait pu avoir aucune importance religieuse a ses yeux, pas même comme prédisposant aux transports de l\'inspiration, puisque Amos met la vocation directe par Yahwèh bien au-dessus du métier de prophéte préparé par des exercices 3).

Mais il y a plus. Amos, aussi bien que plus tard

3) VII, 14, 15.

1

II, na. 2; II, 124,

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AMOS.

Jérémie, admet parfailement Ie caractère sacré des lieux saints. Non seulement il fait «rugir Tahvvèh du haut de Sion»1), ce qui denote un grand respect pour le temple de Jerusalem, mais encore il signale les rites impudiques des Israélites comme une profanation du saint nom de leur dieu 2), ce qui n\'a de sens que s\'il considère comme souillés par la les lieux destines è invoquer le nom de Yahwèh, et il donne aux temples des Israélites le nom de «maison de leur dieu» 1), pour indiquer l\'aggravation de leur crime, qui consiste, premièrement ik dépouiller les pauvres, secondement a se livrer a la joie, au moyen des biens acquis par 1\'oppression, dans la maison même de leur dieu. Toute la force du passage se trouve dans ce que cette maison est celle du dieu d\'Israël2). Et comme pour Jérémie, je demande a quoi sect une maison de Dieu si l\'on condamne le culte extérieur. Veut-on faire d\'Amos un protestant, et non pas un protestant quelconque, mais un puritain, reconnaissant l\'utilité d\'un local pour les assemblees, mais aucunement le caractère sacré du meeting-house 1 G\'est impossible, puisque le temple est pour Amos une maison de IJieu, bien davan-tage qu\'un meeting-house. Mais alors il ne faut pas lui imposer un puritanisme tout simplement impossible a son époque.

Est-ce que tous les passages qui sont censés prouver le puritanisme d\'Amos ne s\'expliquent pas de la manière

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1

1) I, 2. 2) II, 7. 3) II, 8.

2

Segond traduit «leurs dieux», faisant ainsi écrire a Amos des paroles vides de sens, plutót que de reconnaitre qu\'un prophete ait pu être en de-saccord avec la Loi. La traduction hollandaise dite des Etats-Généraux a «la maison de leurs fils», mais Vauthorised version des Anglais a «de leur dieu»; seulement elle e\'crit god avec une minuscule.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

la plus naturelle, si Ton admet, ce que je crois être la vérité, que notre prophéte affirme avec toute l\'énergie d\'une profonde conviction que quiconque s\'adonne a l\'in-justice ne cherche pas Yahwèh et éprouvera les terribles chatiments de ce dieu, et si Ton y ajoute qu\'il juge Israël comme, dans le fait, ne cherchant pas Yahwéh? Parcourons encore une fois les passages cités, pour voir s\'ils découlent naturellement de ces vues que j\'attribue au prophéte.

«Allez è Beth-el et péchez, etc.» (IV, 4, 5). Quoi de plus clair! De la part du peuple qui fait le mal c\'est une audace sans pareille que de présumer se présenter devant son dieu. La forme est même admirablement choisie, comme celle des versets 4 et suivants du cha-pitre V, pour forcer les auditeurs k se demander ce qu\'on leur reproche. J\'accorde qu\'elle est paradoxale; mais je n\'accorde pas qu\'elle manque le moins du monde de transparence; pas même a cause des mots «car c\'est la ce que vous aimez». Pourquoi ceci signifierait-il qae les Israelites ont tort d\'aimer ces choses? Gela signifie que ces choses sont sans importance et que les frivoles Israélites n\'ont de zèle que pour cel a. Eh hien! leur dit-on, redoublez, cela ne vous avancera de rien du tout. Un prédicateur d\'il y a une trentaine d\'années, lorsque tout le monde allait a l\'église, n\'aurait-il pas parfaite-ment pu dire aux formalistes presses au pied de sa chaire: «C\'est cela! allez au sermon, le matin, l\'après-midi, le soir; réclamez-en davantage encore, le mercredi, tous les jours de la semaine! C\'est ce qu\'il vous faut 1 C\'est votre passeport pour le ciel! Je vous dis que si vous ne vous convertissez pas, vous êtes de ceux a qui le Seigneur dira: Retirez-vous de moi; je ne vous ai

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AMOS.

Jamais connus»? Et prét.endra-t-on que ce prophéte, paree qu\'il aurait dit «c\'est ce qu\'il vous faut», con-damnait les assemblées religieuses?

«Beth-el ira en exil et Béer-schéba sera anéanti» (V, 5), non point paree que ce sont des lieux de eulte, mais quoique ce soient des lieux de eulte, et paree qu\'Israël y a mis sa confiance sans vraiment ehercher Yahwèh. Cest pour cela aussi que Yahwèh hait les fêtes religieu-ses et les sacrifices, et ne veut plus entendre les sons de la musique sacrée (V, 21—23). Comment ne prendrait-il pas toutes ces choses en horreur, quand l\'injustice des dévots transforme leurs respects en insultes? Que cette vëhemente apostrophe se termine parfaitement par les paroles; «Mais que le bon droit jaillise eomme de l\'eau, et la justice comma un ruisseau qui ne tarit pas» (v. 24), et eomme l\'ardent prédicateur aurait gaté son appel, si, mal a propos, il avait ajoute un seul mot relatif au eulte!

Mais on m\'opposera le eélèbre passage:

M\'avez-vous done présenté sacrifices et offrandes

Au désert pendant quarante ans, maison d\'Israël? (V, 25);

mais j\'ai déj^ répondu plus haut a propos de Jérémie VH, 22. Ge souvenir hislorique n\'est pas la condamnation des sacrifices; il a pour but de les releguer è leur rang: ce ne sont pas les choses qu\'exige Yahwèh. Ne forgons pas la note au point de tomber dans l\'absurde. Ge passage même montre qu\'Amos se préoeeupait du passé d\'Israël. Eh bien! irons-nous supposer qu\'il ait ignoré que toute une série d\'hommes pieux avaient offert des sacrifices a Yahwèh, ou bien qua, de ee fait, il ait blamp;mé eomme de grands pécheurs des Samuel, des David, des Salomon, des Josaphat? C\'est simplement inadmissible.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Mais, pour finir par lè, voyez sa sortie contre le prêtre Amatsia Avec ma manière de voir, elie est le naturel même; rnais dans l\'hypothèse que je combats, comment expliquer qu\'Amos ne s\'en prenne aucunement h la qualité de prêtre de son antagoniste et lui dénonce le chatiment uniquement paree qu\'il s\'oppose a la parole prophétique ?

Toi tu dis:

«Ne prophetise point contre Israël,

Ne prêche point contre la maison d\'Isaac.\'»

Ces/ pour cela que Yahwèh dit......(VII, 16, 17a).

Si Ton ne coraprend pas de temples sans culte, on com-prend encore moins des prêtres sans rites, et si les sacrifices sont condamnables, les prêtres sont de trés dangereux séducteurs du peuple, qu\'un prophéte comme Amos aurait absolument du dénoncer en cette qualité.

Je conclus qu\'Amos affirme trés catégoriquement que Yahwéh n\'a pas d\'autre exigence que celle de la justice, et qu\'il assigne ainsi aux rites un rang absolument secondaire. Mais cela ne l\'empêche point de vouloir que 1\'on respecte les lieux saints, dont il ne songe aucunement a blamer l\'existence.

Le lecteur excusera, je i\'espére, cette longue discussion , en réfléchissant qu\'elle en abrégera beaucoup d\'autres, la même question devant se présenter a propos de plusieurs autres prophétes.

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La religion que prêche Amos est I\'attachement a Yahwèh manifesté par la justice, surtout dans les rapports des riches avec les pauvres, et par le respect pcur

1) VII, 10—17.

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AMOS.

la parole prophétique. Pour la recommander el la de-fendre, il suit le programme prophétique dont Joël nous a servi a tracer les lineaments. La puissance et la terrible justice de Yahwèh sont le teste d\'un premier fragment (ch. I et II), oü le courroux de celui qui rugit du haut de Sion est dépeint comme frappant tour a tour tous les peuples environnants, Syriens, Philistins, Phé-niciens, Edomites, Ammonites, Moabites, pour arriver a Juda et, couronnement formidable, s\'apesantir enfin sur l\'ingrat Israël. Naturellement les bienfaits de Yahwèh a l\'égard de son peuple ne sont pas oubliés1), puisque cela doit pénétrer Israël de la noirceur de sa rebellion. La même note domine d\'un bout a l\'autre de ces pro-phéties. A chaque instant le nom de Yahwèh est accom-pagné d\'épithètes expressives de la majesté, «le seigneur Yahwèh», «le seigneur Yahwèh, dieu des armées», «Yahwèh, le dieu des armées, le seigneur»; Yahwèh est l\'auteur de toutes les calamités2), aussi rien abso-lument ne pourra lui résister3); chaque fragment de prophétie, souvent chaque strophe, est confirmé par des expressions comme «Yahwèh l\'a dit», «dit Yahwèh», «dit le seigneur Yahwèh», pour dénoter la certitude la plus absolue de ce que le prophéte annonce; non content de cela, celui-ci, pour faire sentir a Israël qui est celui qu\'il méprise, lui attribue la creation \'universelle, le gouvernement du monde et la révélation de la vérité aux hommes:

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1

II, 9—11; voyez aussi III, 1, 2.

2

III, 6; IV, 6—11.

3

111, 13—15, et en general toutes les descriptions de calamités envoyées par Yahwèh, oü perce toujours la préocupation de bien faire sentir qu\'il est irre\'sistible.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Car, vois-tu, c\'est lui qui a formé les montagnes,

Et cree le vent.

Qui révèle a rhomme quelle est sa pensee,

Qui change l\'aurore en tenebres,

Et qui marche sur les hauteurs de la terre:

Son nom est Yahwèh, le dieu des armées (IV, 13).

Celui qui a crëe les Pleiades et TOrion,

Qui fait succéder l\'aurore h. la nuit profonde,

Et voile le jour de ténèbres,

Qui appelle les eaux de TOcéan

Et les déverse sur la surface de la terre —

Yahwèh est son nom (V, 8).

J\'ai fait venir Israël de la terre d\'Egypte,

Les Philistins de Caphthor, les Araméens de Kir (IX, 7 6).

J\'ai deja dit que le prophéte insiste sur les privilèges accordés par Yahwèh a son peuple, et que cela a pour but de faire ressortir l\'ingratitude de celui-ci. G\'est è ce mêrae ordre d\'idées, quoique avec une nuance sensible, qu\'ap-partient un fragment remarquable du chapitre IV y Amos présente comme des dons de Yahwèh, fails a son peuple en échange de tous ces sacrifices et de ces dimes qu\'il lui offre, une série de chatiments qui l\'ont deja atteint, successivement. Le peuple aurait dü apprendre par la que c\'était autre chose que des rites que Ton réclamait de lui, mais a chaque fois il s\'est endurci et, de calamité en calamité, le prophéte termine la strophe qui la rappelle par ce refrain:

Mait vous n\'êtes pas revenus k moi,

Dit Yahwèh.

L\'effet comminatoire est trés puissant.

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II va sans dire qu\'un dieu aussi grand que celui que dépeint Amos ne peut pas être ofïensé impunément.

1) v. 6—11.

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AMOS.

L\'annonce des chatiments occupe done une trés grande place dans ses prophéties. II est inutile d\'en analyser les descriptions, qui ne nous apprendraient rien de nouveau sur la méthode du prophéte. Je relèverai seulement que, si les chatiments sont dans la régie des calamités rnatérielles, 1\'élément moral n\'en est pas absent. De même, en effet, que parmi les benedictions de Yahwèh figure 1\'honneur qu\'il a fait k Israël de«susciter des prophétes d\'entre ses flls, des naziréens d\'entre ses jeunes gensquot; \'), quand ie peuple aura été abandonné par son dieu, il aura faim et soif de la parole divine et ne pourra pas se nourrir et se désaltérer. II faut copier ce beau passage ;

Voyez, il viendra des jours,

Dit le seigneur Yahwèh,

Oü je jetterai la faim dans le pays,

Non une faim après le pain,

Ni une soif après l\'eau,

Mais celle d\'entendre les paroles de Yahwèh.

lis erreront d\'une mer a l\'antre,

Du nord au levant ils eourront éperdus.

En quête de la parole de Yahwèh;

Mais ils ne la trouveront pas! (VIII, 11, 12).

Notons cependant encore que les différents éléments de cette prédicalion se trouvent par la nature des cho-ses presque partout mèlés ensemble; il est fait appel aux hauts attributs de Yahwèh dans des passages essen-tiellemenl destinés a annoncer ses chatiments; ainsi sa toute presence 1) au chapitre IX, —4, et sa toute puissance au\\ versets suivants, 5, 6.

Restent les promesses, qui, on le sait, forment une

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1

Ce mot employé cum grano salis; c\'est plutót l\'ubiquité de son pouvoir.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

partie intégrante du programme prophétique. Elles pren-nent peu de place dans les prophéties d\'Amos , en tout sept versets et demi, IX, 8^—15 , a quoi on peut joindre le mot «cherchez-moi et vous vivrez», «cherchez Yah-wèh et vous vivrez», «recherchez le bien et non le mal, pour que vous conserviez la vie » \'). Quelque écourté que soit ce point important, Amos n\'en prêche pas moins caté-goriquement qu\'il suffU d\'obéir è Yahwèh pour être certain de sa haute protection.

Mais pourquoi s\'étend-il si peu sur les temps de bon-heur qui viendront un jour? Sans doute paree qu\'il n\'es-père presque rien du royaume d\'Ephraïm et qu\'il croit que ses habitants seront presque tous anéantis avec la maison royale et les lieux de culte. Gela expliquerait pourquoi le royaume de l\'avenir est la monarchie davi-dique rétablie, quoique le prophéte n\'ait pas dit un mot de Juda, excepté comme par gradation, pour arriver du chatiment des peuples environnants a celui d\'Israël2), ïoutefois je ne voudrais pas trop appuyer sur ces consi-dérations pour caractériser la méthode d\'Amos. II est en effet infiniment probable que lorsqu\'il s\'est rendu a Beth-el c\'était dans l\'espoir d\'améliorer 1\'état moral d\'Ephraïm, et qu\'il aura par conséquent beaucoup plus insisté sur le « vous vivrez », consequence de la recherche de Yahwèh , que cela n\'a lieu dans la redaction faite plus tard. Gelle-ci se ressent de l\'insuccès de ses efforts. Quand il a écrit, il désespérait de Jacob bien plus complètement que quand il lui parlait\').

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De plus, Amos est un génie austère, dur. II écrase et songe peu k relever. Quand on ferme ses prophéties

1) V, 4, 6, 14. 2) II, 4, 5. 3) Comp. Es. VI, 8 et suivants.

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OSÉE.

après les avoir lues d\'un bout a l\'autre, on éprouve une sorte de soulagement comme si on échappait a une pé-nible étreinte.

Gela n\'empêche pas que le cadre homilétique que j\'ai esquissé ne se retrouve en entier chez lui. Ge qu\'Amos a d\'individuel se trouve uniquement dans la manière dont ce cadre est rempli.

§ 3.

Osée.

29

Quand on vient de relire l\'un après l\'autre Amos et Osée, on est un peu surpris de trouver dans Reuss, au sujet d\'Osée, la phrase suivante: «Ghez aucun prophete les couleurs ne sont si uniformément noires, les menaces si genéralement apres et impitoyables, bien que, ici encore, mais fort rarement, quelques rayons de lumière viennent éclairer le sombre horizon du prophéte désespé-rant de son peuple» 1). Je ne saurais accepter ce juge-ment, quoiqu\'il soit sorti de la plume du vétéran de Strasbourg. Je suis frappé, au contraire, de l\'énergie de certitude avec laquelle Osée annonce la conversion d\'Israël et les temps de bonheur qui suivront. J\'ai, sur le savant que je me permets ici de contredire, malgré les trente ans et plus depuis lesquels, sans le savoir, il a mon respect , un avantage considérable. 11 devait traduire et expliquer le texte, tache désespérante, oü l\'interprête se traïne d\'obscurité en obscurité. Gela me parait avoir nui è la limpidilé du coup d\'oeil d\'ensemble qu\'il a jeté sur

1

La Bible, Ancien Testament, les Prophètes, T. I, p. 134.

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CH. I. LES PUOPHÈTES.

l\'oeuvre de eet étrange auteur, au style brusque et heurté jusqu\'è [\'incoherence. Ma tache k moi est bien plus simple. Pourvu que les textes intelligibles soient assez nombreux pour pouvoir en déduire avec certitude sa ma-nière de servir la religion, je puis passer outre aux rébus indéchiffrables. Peut-être cela explique-t-il que je puisse, comme il me le semble, avoir raison sur un point contre M. Reuss.

Les critiques sont d\'accord peur reconnattre que les trois premiers chapitres forment un groupe distinct des chapitres IV—XIV. En effet, ce premier groupe présente comme une vue générale d\'Israël tel qu\'Osée l\'apergoit prophétiquement et e\'est done la que nous saisirons sur le vif ce qui caractérise ce nabi. Le reste du livre con-tient des développements, parfois fort importants; il ne faudra pas les négliger; au contraire 1\'examen en servira a contróler les premiers résultats acquis. Occupons-nous done d\'abord des trois premiers chapitres.

Ils se composent de deux éléments, par trois fois juxtaposés sans transition, ce qui vient sans doute de Ia manière spéciale dont Osée se sentait inspiré, même en tenant la plume. Les vues lui viennent par bouffées, et ces bouffées alternent, paree que Tune appelle I\'autre par l\'association des idéés contrastées, fait psychologique trés fréquent pour les idéés que I\'Dn pourrait appeler réciproquement complémentaires, a condition qu\'elles tiennent au fond même des convictions de celui qui en est agité. Osée se sent pénétré d\'horreur k l\'aspect des idolatries et des désordres d\'Israël, I\'épouse élue du grand dieu Yahwèh; c\'est un adultère; les enfants de ce peuple, les Israélites, hommes et femmes, sont des enfants adultérins; l\'époux céleste ne peut pas les recon-

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O SÉE.

naitre; la fille s\'appelle Disgraciee, le fils s\'appelle Plus-mon-pewple-, ils doivent périr avec le race de Jéhu qui les gouverne, ce qui Fait qu\'un fils s\'appelle Jizréel, avec le sens de Dieu-disperse. Dans la conscience du nabi, c\'est Yahwèh lui-même qui lui ordonne de dire ces choses et de les coucher en témoignage par écrit. Mais cette épouse adultère est l\'ëpouse choisie de Yahwèh, ses en-fants devraient être les enfants de Yahwèh; Yahwèh veut qu\'ils le soient; ils le seront. Cette certitude se dresse en tableau devant l\'ame du nabi. A peine son roseau a-t-il tracé les mots: «Vous n\'êtes plus mon peuple, et moi je ne suis plus a vous!»1), elle est déja devenue transport prophétique et s\'épanche, comme je l\'ai dit, sans transition: «Mais le nomhre des enfants d\'Israël sera comme le sable de la mer etc.» 2).

11 ne faut pas s\'étonner de ce que cela se produise par trois fois, ni de ce que les deux elements soient plus développés la seconde fois 1) que les deux autres, ni enfin de ce que la troisième fois l\'expression en soit fort brève, et que ce ne soit plus qu\'un pale écho de ce qui a précédé. En effet l\'idée de la bonté de Yahwèh, qui domine dans le transport complémentaire de la première ébullition, ramène forcément, et d\'une manière redoublée, 1\'indignation que soutève dans l\'ame d\'Osée la pensee de l\'adultère de l\'épouse d\'un tel époux, et ce sentiment, ainsi attisé, déborde de son coeur brülant avec une intensité bien plus grande que la première fois; mais cela même rehausse le séntiment de Tirnmen-sité de la bonté de l\'époux qui veut, maigré tout, faire le bonheur de l\'ingrate; de Ik nait le besoin de peindre

31

1

11, 4—25.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

cette tendresse dans toute son étendue, pour qu\'Israël comprenne enfin qui est celui qu\'il délaisse pour des dieux sans pouvoir et trompeurs. II est fort naturel que cette oscillation ramène le premier mouvement, mais que le feu du transport soit a peu prés épuisë, que la troi-sième ondulation, si je puis employer cette image , soit trés faible, ne produise qu\'une trés faible ondulation sy-métrique, et que l\'accès prophétique se termine.

Osée ne désespère pas de son peuple, et Thorizon qui se déroule è ses yeux n\'est point uniformément sombre, éclairé seulement en de rares endroits par quelques rayons. Son horizon , au contraire, est tout baigné d\'une radieuse lumière; c\'est lorsqu\'il reporte son regard plus prés, que son cceur se gonfle au tableau désolant qui s\'étale devanl; lui. Le present est mauvais; entre le present et l\'avenir il y a du sang et des ruines, des calarnités terribles; mais derrière, tout au fond, un soleil resplendissant verse sa bienfaisante clarté sur une région sans fin oü régne la paix , l\'abondance, la félicité. Citons le prophéte:

Mais le nombre des enfants cTIsraël sera comme le sable de la mer qu\'on ne peut ni mesurer ni compter, et au lieu même oü on leur aura dit:«Vous nietes plus mon peuple», on leur dira: «Enfants du dieu vivant». Et les enfants de Juda et les enfants d\'Israël s\'uniront ensemble et se donneront un seul chef et s\'élèveront [comme une riche moisson] du pays, car grande sera la journée de Jizreel 1). Noramez vos frères Mon-penple et vos soeurs Graciée (TI 1-3).

Amos n\'a rien dit d\'aussi fort. Mais voyons la seconde ebullition parallèle. Ici le style devient plus rythmique, quoique non pas parfaitement régulier:

C\'est pourquoi, voyezquot;, je la caresserai,

Je la conduirai au désert, et je la consolerai.

Et je lui rendrai de la ses vignobles.

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Et la plaine de la tristesse deviendra la porte de Tesperance;

1

Cette fois dans le sens de Dieu-semé, au lieu de Dieu-dispersé (Reuss).

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OSÉE.

Elle y chantera comme aux jours de sa jeunesse.

Comme au jour oil elle sortit de la terre d\'Egypte.

En ce jour-la, dit Yahwèh,

Tu m\'appelleras: «Mon époux»,

Tu ne m\'appelleras plus: «Mon mail re?).

Et j\'óterai de sa bouche les noms des Baals,

Pour qu\'ils ne soient plus mentionnes par leurs noms,

Et je ferai peur eux en ce jour-la

Un pacte avec les bêtes des champs.

Et avec les oiseaux du ciel.

Et avec la vermine de la terre;

Je briserai Tare et l\'épée,

De. la terre je bannirai la guerre.

Et je les ferai reposer en sécurité.

Et je te fiancerai a moi pour jamais;

Je te fiancerai è. moi eu droit et en justice,.

En gr^ce et en miséricorde;

Je te fiancerai a moi en fide\'lité.

Et tu reconnaitras Yahwèh.

En ce jour-lk j\'exaucerai, dit Yahwèh,

J\'exaucerai les cieux,

Et eux exauceront la terre.

Et la terre eiaucera le blé, le vin, et l\'huil

Et eux exauceront Jizreel (Die u-Se mé).

Oui, je le sèmerai pour moi dans cette terre.

Et je ferai grace a Disgraciée

Et je dirai il Plus-mon-peuple: «Mon peuple, c\'est toi!»

Et lui, il dira: «Mon dieul» (II 16—25).

Deux lignes suffisent pour le Iroisième parallèle.

Après cela, les enfants d\'Israël chercheront de nouveau Yahwèh leur Dieu et David leur roi, et ils reviendront humblement vers Yahwèh et sa grace, a la fin des temps (III, 5).

Ces citations prouvent amplement mun dire, sans autre discussion.

Faut-il maintenant demontrer qu\'Osee prêche 1\'attache-ment èi Yahwèh? C\'est tout démontré, comma il Test

3

33

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CH. I. LES PROPHÈTES.

aussi que les moyens qu\'il emploie sont 1\'afïirmation des droits de Yahwèh sur Israël, ie reproche adressé a Israël paree qu\'il viole ces droits, l\'annonce des justes chati-ments de Yahwèh et la predication de sa bonté, qui pardonnera a ses enfants repentants. En d\'autres termes, le cadre prophétique se retrouve chez lui dans son entier.

Gependant il faut signaler un trait nouveau dans la manière dont ce cadre est rempli par lui.

L\'expression de «dieu vivant» ■\'j, qui ne s\'est pas rencontrée chez Amos, est indicative d\'une tendance croissants è exalter Yahwèh et a déprécier les dieux étrangers. On n\'a pu penser è dire «le dieu vivant» que par antithése avec des dieux morts, des dieux sans réalité, et ce n\'est pas du tout la même chose que de jurer en disant: «Yahwèh est vivant». 11 y a ainsi un élément apologétique croissant, allant de pair avec un élément polémique, dans l\'oeuvre poursuivie par les prophètes pour appeler Israël è s\'attacher a son dieu. II faut défendre Yahwèh pour combattre les faux dieux, et il faut démontrer l\'inanité des faux dieux, pour d\'autant mieux exalter Yahwèh. Amos, sans doute, a una Irès haute conception de la nature du dieu d\'Israël et en proclame la majesté; mais il ne polémise pas contre les autres dieux; Osée le fait avec beaucoup d\'insistance. Cette note s\'entend déja dans les trois premiers chapitres:

Elle disait: «Je suivrai mes amants,

Qui me donnent a. raanger et amp; boire,

Ma laine et mon lin,

Mon huile et mon breuvage....» (11, 7)

Et quand elle courra après ses amants,

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Elle ne les atteindra pas,

1) 11,1.

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OSÉE.

Et quand elle les cherchera,

EUe ne les trouvera pas.

Alors elle dira: «Je m\'en vais

Ketouruer vers mon premier mari,

Car j\'etais plus heureuse alors qu\'aujourd\'hui».

Et elle ne reconnait pas

Que c\'est moi qui lui ai donné

Le blé et le vin et l\'huile,

Et de 1\'argent en masse et de Tor,

Dont ils ont fait leur Baal! (II, 9, 10).

Et je ravagerai ses vignes et sas figuiers,

Dont elle disait; «Cest mon salaire a moi,

Que m\'ont donné mes amants» (II, 14).

Quant è la position qu\'Osée prend a l\'égard de la religion populaire, on voit par ce qui précède qu\'il con-sidère le culte des Baals comme un abandon de Yahwèh; mais il est clair que cela ne veut pas dire que les Israelites eussent cessé de reconnaitre leur dieu national et de lui offrir un culte. Cela signifie seulement que ce dieu ne veut pas partager avec d\'autres et que pour cela le culte qu\'on lui rend doit être exclusil\', sous peine d être frappe de nullité. Du reste, c\'est un privilège que de pouvoir rendro un culte a Yahwèh et en être privé est un chatiment. C\'est dans ce sens que je comprends la menace;

Je mettrai fin a toutes ses réjouissances, .

A ses fêtes, ses nouvelles lunes et ses sabbats,

Et a toutes ses solemnités (II, 13).

En efïet, les nouvelles lunes et les sabbats font partie du culte de Yahwèh, et du reste cette menace est paral-lèle a celle du chapitre III:

Durant longtemps les enfants ü\'\'Israël resteront sans roi, sans chef, sans sacrifice, sans matséba, sans ephod et thé rap him (v. 4),

oü il est évident qu\'il s\'agit de la privation de choses

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CH. I. LES PROPHÈTES.

indispensables. C\'est la peinture d\'un désordre civil et religieux complet, désastreux. Le peuple sera sans gouvernement et sans culte. Mais les matsebas, ces pierres consacrées et symboliques qui se voyaient auprès des au-tels, et les the\'raphim, ces idoles dornestiques, n\'étaient-ils pas criminels aux yeux des fervents yahwistes? II n\'y a aucun doute qu\'on n\'ait fini par les condamner, de même qu\'il y a eu une époque oü ils étaient par-i\'aitement orthodoxes. Mais quand a-t-on commence a les considérer comme coupables? Quand a élé écrite l\'his-toire de Rachel et des théraphim ?1). Quelle preuve existe-t-il qu\'Osée n\'ait plus considéré ces objets comme ortbodoxes? II faut avouer qu\'il ne pouvait mieux s\'y prendre pour faire croire que c\'était un malbeur de n\'avoir ni matsébas, ni éphod, ni théraphim, que de rediger comme il l\'a fait la phrase que j\'ai citée. Et encore, il y a Véphod, sans doute vêtemént divinatoire; ici juste-ment ce sens èst parfait. Un peuple qui ne peut plus consulter l\'oracle est un peuple profondément malheureux. Mais alors il serait bien etrange que Véphod, desirable, fut mentionné entre deux objets condamnables, les matsébas et les théraphim*).

II y a dr.ns le culte traditionnel de Yahwèh une chose qu\'Osée condamne formellement; c\'est le culte des «veaux d\'or» de Dan et de Beth-el. J\'y reviendrai dans un moment , quand j\'aborderai les chapitres IV—XIV. Mainte-nent j\'ai encore a constater d\'après les trois premiers

36

1

Gen. XXXI, 33—35.

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OSÉE.

chapitres quel est le crime d\'Israël et par la en quoi doit consister son retour è son dieu. C\'est vite dit. Dans ces chapitres, le seul reproche formulé contre Israël est celui du culte d\'autres dieux que Yahwèh. En même temps, il est vrai, le sang répandu h Jizréel sert de motif au rejet de la race de Jéhu; mais évidemment cela n\'a rien a faire avec le retour a son dieu qu\'Osée prêche au peuple. De plus, les temps de bonheur que l\'avenir tient en réserve rallieront Israël a la dynastie de David; mais cela ne prouve point que la séparation soit imputée k crime a Israël. Tout le cóté pratique de cette prédication roule sur la nécessité du culte exclusif de Yahwèh , et l\'élément moral, si forlement accentué chez Amos, fait complètement défaut. Reste è voir s\'il en est de même dans le reste du livre.

En aucune fagon l\'élément moral ne fait défaut chez Osée. On ne le devinerait guère en lisant le premier groupe de ses prophéties, et cela corrohore la remar-que que j\'ai faite au sujet d\'Amos, que Tame du nabi est parfois accaparée par l\'objet qui Fa saisie, au point de lui faire oublier le reste. L\'adultère ITsraël, pendant on temps Osée n\'a vu, n\'a senti que cela, n\'a parlé que de cela. Mais on va voir que par la fldélité a Yahweh il entendait bien davantage que son culte exclusif. Ouvrons les chapitres qui suivent. Dès l\'abord nous lisons;

II n\'y a dans ce pays

Ni l\'delite, ni amour J), ni cormaissance de üieu,

Ce n\'est que pa rj u re et mensonge ,

Assassinat, vol et adultère;

lis commettent des violences,

lis entasaent meurtre sur meurtre (IV, IS, 2),

1) ou miséricorde.

37

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CH. I. LES PROPHÈTES.

et ce passage n\'est point isolé. Aux versets 11—1-4 le prophéte prend a partie, outre 1\'idolatrie, les debauches et l\'impudicité, qui, mêlees au culte dans une espèce d\'afTolement general, ont sans doute fort contribué a faire naitre dans l\'esprit d\'Osée cette image de l\'adultère d\'Israël, dès lors restée dans le langage prophétique. Le prophéte n\'est point ennerni du culte, dont il consi-dére la privation comme constituant un chatiment1), mais il est certainernent ennemi de ces cultes exubérants, oü Ton boit outre mesure, ce qui óte l\'intelli-gence2), et oü l\'on cherche 1\'ombrage, si propice aux dérèglements3). II me sernble qu\'il y a chez lui un commencement d\'opposition aux «hauts lieux», quoique il soit impossible de decider s\'il les condamne en eux-mêmes ou seulement a cause des abominations qui s\'y commettent4). Ce qui est certain, c\'est que le culte en lui-méme n\'est point du tout a ses yeux le moyen de se concilier Yahwèh. Sous ce rapport ses déclarations sont parfaitement catégoriques:

C\'est a 1\'amour que je prends plaisir,

Et non aux sacrifices;

Et h la connaissance de Dieu

Plus qu\'aux holocaustes (VI, 6),

oü il faut remarquer que, si Yahwéh prend plaisir a la connaissance qu\'on a de lui plutót qu\'aux holocaustes,

38

1

Outre III, 4, comp. IX, 3—5 et X,2,3, oil le reuversemeat des autels et des matsébas va de pair avec la privation d\'an roi.

2

IV, II.

3

IV, 13.

4

Comp. X, 8. J\'ai un doute analogue au sujet de «ctoute leur mechancete est a Guilgal» et autres paroles de ce geure. Osee ne voulait-il point de culte h, Guilgal, ou bien considérait-il Ie culte de Guilgal commesouillé? Lestextes ne sufflsent pas pour traneher la question.

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OSEE.

cela implique qu\'il ne refuse point les holocausles de ceux qui le connaissent et 1\'aiment. II y a d\'autres passages encore, dictés par la même pensee:

Nous te payerons l\'offrandede notrc gratitude avec

[le fruit de nos étables (XIV, 2)

Avee leurs moutons et leurs bccufs lis iront chereher Yahwèh;

Mais ils ne le trouveront pas (V, 6).

II y a dans ce dernier passage comme un ton de mépris a 1\'égard de ces moutons et de ces boeufs, que Ton se figure qu\'il suffit d\'immoler pour trouver Yahwèh. C\'est peut-être pour cela que le prophéte ne dit pas béliers et taureaux. Le même dédain est exprimé au chapitre VIII, 11—13«:

Ephraïm multiplie les autels pour pécher:

Les autels le font pécher.

Je lui prescrirais mes lois par myriades,

11 les estime comme ne le regardant pas.

Les sacrifices qui me sont offerts

C\'est de la chair qu\'on immole et qu\'on mange:

Yahwèh n\'y prend pas plaisir;

tant qu\'Ephraïm ne tient pas compte des lois de Yahwèh, plus il érige d\'autels et plus il pêche fd\'autant plus qu\'il commet des abominations auprès de ces autels) ; ses sacrifices n\'en sont pas; les animaux offerts perdent tout caractère sacré, ce sont de simples bêtes de boucherie.

En regardant bien, on trouverait sans doute que je n\'ai pas tout cite, de même que je n\'ai donné qu\'un échantillon 1) des dénonciations dans lesquelles les désor-dres de l\'ordre moral sont stigmatises. Mais cela suffit, et il est bien démontré que l\'attachement k Yahwèh que

39

1

IV, 1^,2.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

prêchait Osée devait se manifester par la vérité, la droiture, la mensuétude, l\'horreur de la violence, l\'e-loignement des excès et du vice, au moins autant que par rexclusion de l\'idolatrie et du culte de dieux étrangers.

Le culte des «veaux d\'or» dont il n\'est pas encore question dans les trois premiers chapitres, est formelle-inent condamné par Osée:

lis ont fait des rois malgré moi,

lis ont elu des chefs a mon insu;

De leur argent et de leur or

lis se sont fait des idoles,

Pour qu\'il füt anéanti.

II m\'est odieux, ton boeuf, ó Samarie !

Mon courroux s\'enflamine contre eux:

Jusqu\'a quand sera-t-il impossible de les absoudre ?

C\'est qu\'il vient d\'\'Israël!

C\'est un artiste qui l\'a fabriqué !

Ce n\'est pas un dieu! (VIII, 4—6).

Si Segond a raison de diviser les strophes comme il le fait, je n\'aurais pas dü copier le verset 4, et les veaux d\'or, au verset 5, seraient une nouvelle accusation, dis-lincte de celle qui précède. Reuss dans sa traduction rapproche au contraire les versets 4 et 5, de sorte que le second serait la spéciflcation du premier. Dans ce cas, on saisit mieux ce que ces rois et ces chefs viennent faire ici. Tous les rois d\'Israël sont des usurpateurs et Ton comprend que le prophéte reproche a Ephraïm leur usurpation en même temps que le crime qui les rend indignes du tróne.

II faut remarquer la polémique contre les veaux d\'or. Ce ne sont pas des dieux. Le prophéte semble ignorer complètement leur caractére symbolique.

II y a dans le cours de son éorit d\'autres allusions

40

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OSEE.

encore a ces idoles; mais il n\'y a pas d\'utilite a les relever.

Maintenant je puis résumer sous trois points les accusations portees par Osée contre Israël et en partie aussi contre Juda1). Ge sont le Les vices, l\'immoralité générale; 2e l\'infldélité è Yahwèh inhérente au culte des faux dieux, et a laquelle sans doute le prophéte rattache la disposition d\'lsraël è chercher l\'appui de l\'Assyrie et de l\'Egypte 3); 3e La profanation du culte de Yahwèh au moyen de pratiques abominahles et par l\'adoration des veaux d\'or. Tout cela est représenté comme provenant de l\'absence de l\'attachement dü au dieu d\'lsraël et comme une violation de ses commandements. Les prétres et les prophétes ont part aux péchés du peuple et sont englobés dans les chatiments qui lui sont dénoncés.

Pour revenir au point par lequel j\'ai commencé, les chapitres IV—-XIV, quoique terribles et sombres dans les annonces de malheur dont ils sont remplis, ne justifient cependant point le jugement, si contraire au contenu des chapitres I—III, que M. Reuss a porté sur notre prophéte. Non seulement le livre se termine par un appel touchant a Israël, accompagné des plus séduisantes promesses3), mais en outre les sinistres predictions qui précédent ra-ménent a reitérees fois la pensée de Pamour de Yahwèh pour son peuple. Je ne me refuserai pas le plaisir de transcrire le passage suivant, qui rend la discussion superfine:

Comment te laisserais-je, Ephraim?

Te livrerais-je, Israël?

Comment te rendrais-je pareille a Ad mali ?

41

1

Sa preference pour Jada est etrangère au sujet de cette étude.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

Semblable a Tséboimf

Mon eCKur est change en moi-même,

II brüle tout entier de compassion,

Je n\'assouvirai pas la fureur de mon courroux,

Je ne veux pas de nouveau perdre Ephraïm.

Car je suis dieu et non un homme,

Je suis le saint au milieu de vons,

Je ne viendrai pas pour détruire (XI, 8, 9).

Et si Yahwèh aime son peuple avec tant de miséricorde, le peuple finira par se laisser toucher. Ecoutez plutót :

lis suivront Yahwèh

Quand il les appellera de sa voix de lioa;

Qiiand lui il criera,

Ses enfants accourront de l\'Occident,

lis accourront de l\'Egypte, comme l\'oiseau,

Comme la colombe, du pays d\'Assur:

Et moi je les rétablirai dans lears demeures,

C\'est Yahwèh qui le dit.

II faut remarquer dans les prophéties d\'Osée quelques allusions ü l\'histoire ancienne d\'Israël, et ces allusions onl pour but de mieux afïirmer les droits de Yahwèh sur son peuple\'). Notons que le prophéte mentionne Valliance de Yahwèh comme violée par les Israelites 3).

Les chapitres IV—XIV ont servi a compléter les conclusions tirées des autres, ils ne conduisent en rien a les modifier.

1) VIII, 13; IX. 3; XI, 1; XIII, 4, 5; XII, 4, B, comp. Gen. XXV. 26; XXXII, 24—32; XXVIII, 10-22.

2) VIII, 1.

42

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ESAÏE.

§ 4.

Esaïe1).

(I—XII, XIV, 24—27, XVII—XX, XXI, 11—XXIII, XXVIII—XXXI [XXXII, XXXIII] XXXVII, 21—35).

Les chapitres indiqués sont ceux qui renferment tout ce que nous possédons d\'oracles d\'Esaïe flls d\'Amots; encore faut-il avouer que, pour quelques-uns de ces fragments, l\'authenticité est discutable; les chap. XXXII et XXXIII su.\'tout semblent douteux. En tout cas, de beau-coup le plus grand nombre des oracles qui composent cette liste sont authentiques sans aucun doute.

Esaïe flls d\'Amots est prédicateur dans l\'ame; il a quelque chose è dire et se sent obligé de le dire. II n\'est sous ce rapport point seul de son espèce, tant s\'en faut, et Jérémie, par exemple, a pour le moins autant que lui le feu sacré du prédicateur. Toutefois Esaïe a ce caractère a un degré de grande intensité. C\'est du fond de ses entrailles que, dans sa célèbre vision, est sorti le cri: « Envoie-moi » 2).

G\'est que, dans sa profonde conviction , Juda mecon-

43

1

Je ne roentionnerai ici que pour mémoire les trois ou quatre fragments prophetiquea réunis dans les chapitres IX—XI de notre livr.e de Zacharie. Ce n\'est pas paree que la critique n\'est pas fixe\'e a leur égard, mais paree que la predication y tient une si petite place qu\'il n\'y a rien amp; y apprendre pour le sujet traité dans ce livre, quelque inte\'ressante que soit au chap. IX la description du prince de pais. jointe a l\'attente de la conversion des Philis-tins. Le chap. X s\'ouvre par une exhortation a s\'adresser a Yahwèh pour ohtenir la pluie et la fécondite; c\'est des plus pfiles. Dans le second fragment du chap. XI (v. 4—17), le prophéte reproche au peuple, sans aucun detail explicatif, de mepriser son dieu. Ces fragments renferment, plutót qu\'une predication, les precisions de l\'auteur, ou des auteurs, en rapport avec la situation politique du moment.

2

VI, 8.

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CH. I. LES PROPHÈTES-

nait la majestueuse et terrible grandeur de Yahwèh, devant qui tout doit s\'incliner. On peut dire qu\'Esaïe est obsédé du sentiment de cette grandeur, dont le carac-tère principal est une auguste sainteté, inabordable pour ce qui est impur, mortelle dans son courroux. Déjadans sa vision, la présence divine le remplit d\'une indicible terreur, paree qu\'il est « un homme aux lèvres impures » \'), et toujours Yahwèh restera le Terrible a ses yeux, un feu consumant:

Le Seigneur, le maitre des armées,

Enverra la consomption dans ses gros bataillons.

Et sous sa splendeur il allumera un feu,

Comme le feu de Tincendie.

Oui la lumière d\'Israël deviendra un feu,

Et son saint sera une flamme.

Qui dévorera et consiimera

Ses épines et ses broussailles en un seul jour (X, 16, 17).

Le nom de Yahwèh vient de loin,

Sa face brüle et projette l\'incendie,

Ses lèvres sont chargées de fureur.

Sa langue est corame un souffle dévorant.

Son souffle est comme un torrent débordé

Qui atteint jusqu\'au cou;

II vient vanner des peuples avec le van de la destruction.

Et mettre une bride d\'erreur aux machoires des nations.. ..

Yahwèh fait entendre sa voix majestueuse,

II montre son bras qui s\'abaisse dans Tardeur de la colère.

Dans les flammes d\'un feu dévorant.

Dans la tempête, Taverse et la grêle (XXX, 27, 28, 30).

Les pécheurs tremblent dans Sion,

La terreur saisit les impies 1).

«Qui tiendra done dans ce feu dévorant?

u

Qui tiendra dans ces flammes éternelles?» (XXXIII, 14).

1) VI, 5.

1

D\'autres traduisent hypocrites.

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ESAÏE.

Ce grand dieu a comblé Israël de ses bienfaits, mais le prophéte estime que ce peuple s\'est montré profondément ingrat. II le compare èi une vigue bien exposée, plantée de ceps excellents, a laquelle le vigneron a prodigué les soins les mieux entendus, et qui pourtant ne produit que du verjus\'). Pourquoi ce jugement?

La vigne de Yahwèh Tsébaóth C\'est la maison d\'Israël,

Et le peuple de Juda Etait sa plantation chérie.

II s\'attendait a la pureté,

II a trouve la dureté,

A la devotion, et voila la corruption 1) (V, 7).

Au lieu de droiture et de justice, Yahwèh n\'a trouvé chez son peuple que violence et oppression. Le prophéte ne reproche done point aux adorateurs de Yahwèh l\'insuf-fisance de leur culte. La sainteté de ce dieu est une sainteté morale, que Ton ne satisfait pas au moyen de sacrifices et de cérémonies sacerdotales, mais par 1\'in-tégrité, l\'équité et la pureté des moeurs. G\'est ce qui ressort des plus clairement du chapitre I, justement célèbre:

Ecoutez la voix de Yahwèh, chefs de Sodorne,

Prête l\'oreille a renseignement de notre dieu,

Toi, peuple de Gomorrhe!

Qu\'ai-je a faire de la multitude de vos sacrifices?

45

1

Plus litt.: «II avait espéré de la droiture, et voici du sang versé, de la justice, et voici des cris de détresse». Dans le teste, j\'ai essayé d\'imiter rallitération qui se trouve dans l\'original. (Voy. \\amp; Bihle des Families, T. lil, p. 424. Cet ouvrage, qu\'avec le concours de M. A. G. van Hamel j\'ai traduit du hollandais de MM. Oort en Hooykaas, est encore heaucoup trop peu connu dans lea pays de langue fran9aise. II est indispensable a quiconque veut se rendre compte du contenu de la bible sans se livrer a Tetude de l\'original. (Genève, A. Cherbulliez et Cie, et Paris, Sandoz et Fischbacher, 1875—1880).

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Dit Yahweh.

Je suis rassasie d\'holocaustes et de béliers.

Et de graisse de veaux;

Le sang des taureaux et des agneaux et des boucs,

Je n\'en veux plus!

Quand vous venez paraitre devant moi,

Qui done vous a demandé de fouler mes parvis?

Ne continuez pas a m\'apporter une vaine offrande!

Vos parfums, je les ai en horreur:

La lunaison, le sabbat, Tassemblée solennelle!

Je ne puis supporter ni le crime, ni la fête!

Vos lunaisons et vos solennités, mon ame les hait;

Elles me sont k charge;

Je suis las de les souffrir!

Aussi, quand vous étendez vos mains.

Je voile mes yeux devant vous;

Dussiez-vous multiplier vos prières,

Moi, je ne vous e\'coute pas:

Vos mains sont souillées de sang!

Lavez-vous; purifiez-vous;

Otez des yeux vos actes méchants;

Cessez de mal faire;

Apprenez a faire le bien; recherchez la justice;

Secourez Topprimé;

Faites droit è. Torphelin; défendez la veuve (T, 10—17).

46

II faut remarquer que, lorsque eet oracle aeterendii, le pays de Juda était ravagé d\'une fagon épouvantable par l\'ennemi, c\'est-a-dire, salon les uns, par les Syrians ligués avec las Ephraïmites, et selon les autres, et, a mon avis, bien plus probahlement, par les armées de Sauchérib. En tout cas, la dévastation était si grande qu\'Esaïe compare le pays au corps d\'un homme couvert de meurtrissures et de plaies, tellement que Yahwèh ne sait plus oü le frapper encore1). Dans un tel état

1) I, 5, 6.

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ESAÏE.

de choses le temple devait être assiege par un peuple dans l\'angoisse, on devait redoubler d\'offrandes et de supplications au dieu d\'Israël, et cela prête aux paroles d\'Esaïe une grande force d\'actualité. Son discours n\'a pas la portee d\'une théorie abstraite et générale; c\'est un appel k la repentance, pressant, ardent, a l\'occasion des évènements qui s\'accomplissent. Les faits démontrent que Yahwèh est irrité; tout le monde est d\'accord qu\'il faut l\'apaiser; mais personae, hors le prophéte, ne s\'avise de la veritable cause de son courroux et, au lieu de supprimer cette cause, on a recours a toutes sortes de moyens sans vertu, qui ne peuvent dans ces conditions qu\'allumer plus encore la colère divine. II faut par conséquent que le prophéte s\'élève avec force contre ces vaines demonstrations pour amener le peuple a se pré-occuper de ce que son dieu réclame véritableinent de lui.

Du reste, les cérémonies religieuses ne sont pas con-damnées par le prophéte; ce qu\'il condarane, ce sont les cérémonies accomplies par des gens non repentants. Cela ressort de plus d\'une expression :

Quand vous venez paraitre devant moi,

Qui done vous a demandé de fouler mes parvis?

aller dans le temple, c\'est done, d\'après le prophéte, paraitre devant Yahwèh; le temple s\'appelie les parvis de Yahwèh. On ne s\'oppose done pas a ce que le temple soit pieusement visité, mais a ce qu\'il le soit par ces gens-la.

Je ne puis supporter ni le crime, ni la fete;

4.7

la «Bible des Families» traduit, plus librement, mais trés exactement: «Je ne puis supporter l\'iniquité qui cé-lèbre des fêtes»1), tout-a-fait dans le même sens. Enfin, si l\'horreur des sacrifices attribuée è Yahwèh devait

1

T. Ill, p. 425,

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CH. I. LES PROPHÈTES.

s\'entendre du refus de tous sacrifices quelconques, il faudrait aussl étendre cette horreur aux prières, ce qui est absurde. En effel, le prophéte dit;

Dussiez-vous multiplier vos prières,

Moi, je ne vous écoute pas.

Si ie chapitre XIX n\'était pas de ceux dont quelques critiques de poids contestent en tout ou en partie l\'authen-ticité, j\'y trouverais un appui décisif, puisque le prophéte symbolise la conversion de l\'Egypte en annongant qu\'un autel sera erigé a Yahwèh au milieu de ce pays, et un matséba a la frontière Mais le chapitre VIII est incon-testé, et la nous lisons qu\'Esaïe avait en grande estime le prêtre Urie 2) , prêtre assez liberal, semble-t-il, puisqu\'il se plia aux caprices du roi Achaz, et fit ériger pour lui dans Ie temple un autel sur un modèle que le roi lui avait envoyé de Damas 1). Mais, liberal ou non, c\'était un prêtre, le chef même du sacerdoce de Jerusalem, et l\'on ne comprendrait pas des liens de sympathie et d\'es-time réciproque entre lui et un prophéte ennemi de toute cérémonie religieuse. II est vrai que les rapports d\'Esaïe avec le prêtre Urie existaient a 1\'époque de la guerre syro-éphraïmite, par conséquent bien des années avant l\'invasion de Sanchérib; mais il n\'y a rien dans ce que nous possédons de l\'oeuvre d\'Esaïe qui indique, même de loin, une évolution de sa pensee assez considerable pour que vers l\'an 734 il put étre ami des prêtres et que vers l\'an 703 2) il voulüt abolir le culte.

48

1

1) XIX, 19. 2) VIII, 3. 3) 2 Eois XVI, 10—16.

2

Ce chiffre n\'est pas conforme a la chronologie vulgaire, qui admet 712 ,• mais l\'etude des monuments assyriens a démontre la necessity de modifier con-sidérablement cette chronologie. (Voy., Bibliotheek van moderne theologie en letterkunde, T. VI, pages 565 et suiv., un trés intéressant article de M. le prof. Oort k ce sujet).

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ESAÏE.

II ne diffère guère sous ce rapport d\'Amos et de Jéré-mie. Même, conime ce dernier, il n\'estime pas le céré-monial comme étant d\'institution divine:

Paisque ce peuple ne vient amp; moi qu\'avec des paroles,

Et qu,,il ne m\'honore que de ses lèvres.

Tandis que son coeur est loin de moi.

Et que la crainte qu\'il a de moi

N\'est qu\'une prescription humaine qu\'il a apprise *),

C\'est pour cela que je continuerai a agir avec ce peuple

D\'une fa9on étonnante. ... (XXIX, 13, 14a).

II veut Tattachement du coeur è Yahwèh. Sans cela ce que Ton prend pour de la religion est absolument vain; on n\'a que des chatiments a attendre du souverain des cieux.

Le verset 17 du chapitre I dit ce qu\'Esaïe demande au nom de Yahwèh quand il s\'écrie: «Lavez-vous, pu-rifiez-vous, cessez de faire le mal»; c\'est une bonne administration de la justice, qui mette un frein a I\'op-pression des petits par les grands , tout-è-fait ce qu\'Amos réclame aussi. Esaïe, de même que son prédécesseur, ne s\'en tient pas la, mais s\'élève avec force contra la mollesse, le luxe et I\'orgueil. Je ne donnerai qu\'un petit nombre de citations, prises un peu au hasard dans les premiers chapitres; j\'en trouverais aisément un grand nombre ailleurs:

L\'orgueilleux deviendra de l\'etonpe (I, 31)

Leur pays est rempli d\'or et d\'argent,

Et il n\'y a pas de fin amp; leurs tresors;

Leur pays est rempli de chevaux,

49

Et il n\'y a pas de fin k leurs chars (II, 7).

1) Bible des Families: T. Ill, p. 482.

« et qu\'il me sert selon un commandement d\'hommea ».

4

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CH. I. LES PROPHÈTES.

J\'aurai a revenir sur ce texte, oü il ne s\'agit pas seu-lement du luxe, mais aussi de la confiance dans les moyens humains, laquelle est coupable, puisque 1\'on doit se confier en Yahwèh seul. Cette confiance mal placée est aussi de l\'orgueil. Poursuivons:

Les yeux hautains de l\'homme se baisseront

Et la fierté des mortels sera humiliee.

Et Yahwèh seul sera grand en ce jour-la;

Car Yahwèh Tsébaóth aura son jour

Sur tout ce qui est fier et hautain.

Sur tout ce qui s\'élève, afin qu\'il soit mis k bas;

Sur tous les cèdres du Liban, hauts et élevés,

Et sur tous les chênes de Basan,

Sur toutes les hautes montagnes.

Et sur toutes les collines elevees;

Sur toute tour élancée.

Et sur toute muraille escarpée;

Sur tous les vaisseaux de Tarsis,

Et sur t(^us les beaux objets d\'art (II, 11—16).

Yahwèh dit encore:

Puisque les filles de Sion sont orgueilleuses Et marchent la tête haute,

En promenant leurs regards,

Allant a petits pas

Et cliquetant avec les anneaux de leurs pieds,

Le seigneur rendra chauve la tête des filles de Sion,

Et Yahwèh découvrira leur nudité.

En ce jour-1^, le Seigneur leur ótera leur parure. . .. (Ill, 16 et suiv.);

suit une enumeration des mille brinborions qui ont une si grande importance aux yeux des jeunes élégantes, objets de vanité qui déplaisent a Yahwèh.

Malheur a ceux qui joignent maison amp; maison.

Qui ajoutent champ a champ,

Jusqu\'a ce qu\'il ne reste plus de place Et que voua demeuriez seals dans le pays! (V, 9)

50

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ESAÏE.

Malheur a ceux qui des le matin Courent après le vin,

Qui s\'attardent le soir,

Echauffés par la boisson.

La lyre et la harpe,

Le tambourin, la flute et le vin,

Voila leur festin;

Mais ce que fait Yahweh, ils n\'y ont point égard (V, 11, 12).

Malheur a ceux qui se croient sages,

Qui sont intelligents selon leur opinion;

Malheur a ceux qui sont vaillants a boire,

Gens de courage a mélanger le vin (V, 21, 22).

« Leur pays est rerapli de chevaux, il n\'y pas de fin a leurs cliars», lisions-nous il y a un instant. G\'est un grand péché. Yahvvèh est plus puissant que les plus nornbreuses armées et que les plus hautes forteresses. II est fidéle et défendra sans faute ceux qui le servant. II réclame done une confiance entière et condamne ceux qui s\'appuient sur les hommes, sur les richesses et sur les préparatifs guerriers \').

Je dois attirer spécialement l\'attention sur le chapitre XXX. On y retrouve les mêmes idees, passablement déve-loppées: le prophéte se moque des peines et des dépenses auxquelles, sans aucune nécessité, on s\'astreint pour envoyer a travers d\'inhospitaliéres solitudes une ambassade a ces Egyptiens qui ne seront pourtant d\'aucun secours. Mais en outre, et e\'est ce que je veux signaler ici, il reproche a Ezéchias d\'avoir noué ces relations diplomatiques sans consulter Yahwéh 1). Ce reproche est formulé par lui dans d\'autres passages encore, par exemple:

51

1

XXX, 2.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Malheur a ceui qui mettent leur soin A cacher leurs desseins devant Yahwèh,

Qui font leura affaires dans les tenèbres.

Et qui disent: « Qui nous voit ? » et« qui nous connait ? » (XXIX, 15).

On se demande en lisanl cela de quelle manière le roi aurait dü consulter la divinité d\'après l\'avis d\'Esaïe; et il semble difficile de ne pas repondre que c\'était par l\'intermédiaire des prophètes, spécialement d\'Esaïe lui-même. Je sais bien que l\'on pouvait consuller l\'oracle dans le temple; rnais il n\'est guère probable qu\'Esaïe s\'y fiat suffisamment. II ne pouvait pas se sentir certain que, traduite par les prêtres, la parole de Yahwèh fut: « Point d\'alliances étrangères » ! Tu fais tes affaires dans les tenèbres, revient a dire: Tu ne me les as pas com-muniquées, et l\'accusation d\'avoir pensé que Dien n\'en saurait rien est fondée sur ce que le roi avait espéré que le prophéte n\'aurait pas vent de ce qu\'il projetait. 11 serait curieux de savoir comment Esaïe a connu les intentions du roi, avant qu\'elles ne devinsent apparentes par Tenvoi de l\'ambassade. En tout cas, on voit que ce n\'est pas par figure de rhétorique qu\'il s\'appelait l\'inter-prête de Yahwèh ; c\'était tellement au sérieux, qu\'il accu-sait de se cacher de Dieu ceux qui se cachaient de lui. II n\'est done point surprenant de trouver parmi les péchés qu\'il déclare irriter Yahwèh, outre ceux que j\'ai énu-mérés, le trés grave péché de ne pas écouter les prophètes ;

C\'est un peuple rebelle,

Ce sont des fils de mentears *),

Qui refusent d\'ccouter les avis de Yahwèh.

Ils disent aux voyants: «Ne voyez point».

52

Et aux prophètes: «Ne prêchez pas la vérité» (XXX, 9, 10).

1) Qui mentent quand ils ae disent adorateurs de Yahwèh, puisqu\'ils n3ecou-tent pas ceux que leur dieu leur envoie.

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ESAÏE.

II est intéressant de lire les paroles qu\'il met dans ia bouche de ceux que ses avertissements impatientent:

A qui prétend-il enseigner la sagesse?

A qui veut-il prêcher l\'obëissance ?

Est-ce a des enfants a peine sevrés,

Arrachés de la mamelle?

Cest toujours loi sur loi, loi sur loi,

Tu dois, tu dois , tu dois,

Un petit ei, un petit l^. (XXVIII, 9, 10)

II faut dire que le manque de déférence h l\'egard du prophéte n\'était pas tout a fait aussi scandaleux que ses plaintes porteraient a le croire. Sans doute, on ag\'issait\'\' souvent d\'une manière fort peu conforme a ses avis, ce qui était assez naturel dans les questions politiques: c\'est beaucoup exiger d\'un peuple accablé sous le nombre que de vouloir qu\'il ne cherche aucun secours humain quel-conque. Mais on ne refusait pas au moins de laisser par-ler le prophéte, raême lorsqu\'il le prenait sur un ton auquel des oreilles royales s\'habituent diificilement. Ainsi, au chapitre VII, Esaïe débute sur le ton du voyant sans rien dire toutefois qu\'Achaz puisse taxer d\'insolence; mais, lorsque le roi a refuse de demander un signe, il éclate, et si le roi l\'a laissé dire, on ne peut pas l\'ac-cuser d\'avoir manqué de patience:

Ecoutez done, maison de David! Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes, pour que vous fatiguiez aussi mon dieu? (VII, 13;.

53

Le lecteur se demande si Esaïe ne s\'est pas attaqué a l\'idolatrie et aux cultes étrangers. Je n\'en ai rien dit encore par la raison que ce cöté de la religion occupe une place minime dans ses oracles. II est ennemi décidé

1) Voy. dans Keuss, «la Bible, les Prophètes,» T. I, p. 260, la manière dont il justifie sa traduction des trois dernières lignes.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

de l\'idolatrie, mais il ne la prend guère directement è partie 8t ne la mentionne d\'ordinaire qu\'en passant. II y a de nombreux passages oü il semblerait qu\'ii ne pou-vait pas la passer sous silence, et oü pourtant il n\'en dit pas un mot. C\'est le cas, par exemple, du chapitre V, oü se retrouvent tous les reproches qu\'Esaïe adresse ailleurs aux Israélites, y compris celui de ne pas écouter les prophèles1), a quoi il ajoute: «G\'est pour cela que la colère de Yahwèh s\'embrase contre son peuple »; seule l\'idolatrie est passée sous silence. Dans le chapitre I il y a una faible allusion aux culles condamnés:

On aura honte des térébinthes que vous aimez;

Vous rougirez des jardins que vous hantez (v. 29).

Dans le long morceau forme par les chapitres II—IV se trouvent les deux passages les plus considérables et les plus directs contre l\'idolatrie, a laquelle est jointe la magie, et ces passages sont bien mous en comparaison d\'Osée:

Mais tu as délaissé ton peuple.

La maison de Jacob,

Paree qu\'ils sont pleins de TOrient,

Magiciens comme les Philistins,

Faisant alliance avec les fils de l\'etranger.

Leur pays est rempli d\'or et d\'argent,

II ny a pas de fin amp; leurs trésors;

Leur pays est rempli de chevaux,

Et il n\'y a pas de fin a leurs chars;

Leur pays est rempli d\'idoles,

lis se prosternent devant Toeuvre de leurs mains,

Devant ce que leurs doigts ont fabriqué (II, 6—8).

54

J\'ai transcrit la strophe tout entière, afin de mieux faire voir combien l\'idolatrie est loin de former la préoccupa-

1

v. 24.

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ESAÏE.

tion dominante du prophéte, raême lorsqu\'il en parle.

Voici le second passage:

L\'orgueil des hommes sera humilié.

Et la fierté des mortels abaissee,

Et Yahwèh seal sera grand en ce jour-1^:

Et les idoles — e\'en est fait totalement!

Et ils se retireront dans les cavernes des rochers.

Et dans les trous de la terre,

Devant la terreur de Yahwèh

Et l\'eclat de sa majesté,

Quand il se lèvera pour effrayer la terre.

En ce jour-la, les hommes jetteront

Aux rats et aux chauves-sonris

Les idoles d\'argent et les idoles d\'or,

Qu\'ils se sont fait faire pour les adorer (II, 17—20).

55

Relevons l\'expression: «Et Yahwèh seul sera grand en ce jour-la». Est-ce du monothéisme? Gela en a tout l\'air, rapprochée comme cette phrase Test ici de la mention des idoles \'), surtout si l\'on tient compte du fait qu\'Esaïe ne semble nulle part soupcjonner que les images et les symboles des dieux ne soient pas les dieux eux-mêmes. II y a de lui un mot trés curieux sous ce rapport: «Les idoles (elilim) de l\'Egypte tremblent devant Yahwèh»2). On serait tenté de traduire les dieux de l\'Egypte; mais elilim signifie dans deux ou trois passages d\'Esaïe 1) si indubitablement «idoles», qu\'il faudrait une indication trés positive pour le traduire autrement ailleurs. Cette indication ne sé trouve pas au chapitre X, v. 10, 11, oü le roi d\'Assyrie se promet de détruire Jerusalem et ses catsdbim 2), puisqu\'il a conquis les « roy-aumes des elilim», dont les phiselim5) étaient plus

1

1) Comp. le V. 11. 3) XIX, 1. 3) II, 8, 20; XXXI, 7.

2

Simulacra, d\'une racine qui signiüe former. 5) Sculptilia.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

56

nombreux que ceux de Samarie et de Jerusalem. G\'est une synonymie compléte, oü le sens d\'images est évident. Tout cela est d\'autant plus digne d\'attention qu\'au cha-pitre XXXVI les envoyés de Sanchérib opposent è Yahwéh «les dieux» (élohim) des peuples qu\'il a vaincus G\'est bien ainsi que doivent parler des Assyriens. Pourquoi done parlent-ils d\'une manière si différente au chapitre X ? A mes yeux, c\'est de deux choses l\'une: ou bien Esaïe confond complètement les dieux avec leurs images, ou plutót il ne connait en dehors de Yahwèh pas d\'autres dieux que les idoles, qui ne sont pas des dieux, puis-qu\'elles sont l\'ouvrage des mains des hommes, et il est strictement monothéiste; ou bien son mépris pour ce qui n\'est pas le culte de Yahwèh lui fait affecter de con-fondre les dieux et leurs images. G\'est encore du mono-théisme, puisque c\'est une manière de dire que ces dieux sont aussi vains que la divinité de leurs images est nulle. Mais ce n\'est pas nécessairement un monothéisme aussi clair, aussi conscient que dans le premier cas.

J\'estime qu\'Esaïe était monothéiste de fait, mais qu\'il n\'avait pas dogmatisé son monothéisme, dans son cóté négatif. Yahwèh est pour lui le dieu tout suffisant; de lui vient tout; il dirige tout; il n\'existe qu\'une seule sagesse au monde, l\'adorer, accomplir sa sainte volonté; le reste n\'est rien. Voila ce qu\'il prêche, sans éprouver le besoin d\'examiner de prés le contenu de ce«le reste n\'est rien ». A quoi bon, en effet, puisque, lorsque les hommes seront gagnés a Yahwèh, ils ne s\'inquièteront plus du reste? D\'autres en ont jugé autrement, par exeraple Osée. II a cru que pour gagner a Yahwèh il fallait faire

1) XXXVI, 18.

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ESAÏE.

une guerre énergique aux autres cultes. Je pense que cela vient de ce qu\'il n\'a pas encore de la divinité une idee aussi majesteuse qu\'Esaïe. Quant k celui-ci, il n\'est pas parvenu par la voie du raisonnement philosophique a la conception d\'une unite abstraite, tnais il s\'est [senti reli-gieusement en presence d\'une grandeur tellement absor-bante qu\'elle en est devenue unique. Aussi l\'expression de cette unite est-elle toujours concrète: «Yahwèh seal sera grand en ce jour-lè» et mille passages analogues que l\'on peut trouver è l\'ouverture du livre, par exemple ;

Oui, Yahwèh est notre juge,

Yahwèh est notre législateur,

Yahwèh est notre roi

(Test lui qui nous saarera (XXXIII, 32).

Cela m\'explique l\'espèce de dédain nonchalant qui l\'eni-pêche d\'entrer dans la question polythéiste, vidée cotn-plètement pour lui sans avoir été examinee, et ie calme relatif avec lequel il combat l\'idolatrie, la magie et la necromantie. II n\'y a en effet qu\'un trés petit nombre de passages a ajouter è ceux que j\'ai cités

II manquerait un trait encore pour caractériser com-plètement la religion prêcbée par Esaïe, s\'il était certain que les quelques passages universalistes épars dans ce que nous avons de lui sont authentiques; le fait est qu\'ils sont trop contestés pour que je puisse me prononcer. S\'ils ne sont pas d\'Esaïe, ils n\'en méritent pas moins d\'être relevés. G\'est d\'abord le cbapitre XIX, oii est an-

1) Voici la liste de ceux que j\'ai trouve\'s dans lesquels il est question d\'idolètrie ou de pratiques assimilées au paganisme: 1, 29; II, 6 et suiv., 17 et suiv,; VIII. 19; XVII, 7, 10; XIX, 1, 3; XXX, 22; XXXI, 7, outre X, 10, 11. Remarquons que la necromantie (VIII, 19) est condamnée surtout paree que c\'est Yahwèh que 1\'on doit consultcr.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

noncée la conversion de l\'Egypte et celle de l\'Assyrie \') avec la frappante conclusion que voici:

En ce jour, Tsraël sera de tiers

Avec l\'Egyptien et rAssyrien:

II y aura une bénédiction sur la terre

Dont Yahwèh Tsébaóth la benira, en disant;

«Béni soit mon peuple d\'Egypte,

« L\'Assyrien, oiuvre de mes mains ,

«Et Israël, ma propriété!» (XIX, 24, 25).

A eet admirable passage il faut ajouter 11, 2—4, qui a été emprunté par l\'écrivain a un prophete antérieur, et XI, 12.

Gette attente d\'une époque oü le même dieu serail adoré par tous les hommes est essentiellement mono-théiste et temoigne d\'une conception trés auguste de la divinité, digne d\'être mise en parallèle avec celle qu\'avait Esaïe.

Comment Esaïe s\'y prend-il pour prêcher le culte de son dieu? II est facile de le dire en peu de mots; il peint sa grandeur et sa puissance ainsi que le soin qu\'il a pris de son peuple; il prend occasion de toutes les calamités pour inviter a la repentance; il dénonce les chatiments ultérieurs qui atteindront ceux qui ne font pas la volonté de Yahwèh, et promet le bonheur a ceux qui se convertiront.

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Sa méthode ne diffère done pas de celle de ses prédé-cesseurs. Dans les détails, il faut remarquer qu\'il inter-vient beaucoup dans les questions politiques, et toujours pour insister sur ce que Ton ne doit pas faire de politique. Ne rien faire que de se confier en Yahwèh, voila

1) v. 19—21, 23.

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ESAÏE.

le texte dont il ne se depart point. II y joint une pointe de polemique, consistant a declarer que tout secours etranger est impuissant. Par exemple, le prophéte repro-che aux Juifs de n\'avoir pas suivi les conseils qui leur ont été donnés, et qu\'il résumé en ces termes:

Car ainsi disait le seigneur, Yahweh, le saint cTIsraël:

«C\'est par la conversion et le repos que vous serez sauvés,

C\'est dans la paix et la confiance que sera votre force» (XXX, 15).

La bonté que Yahweh a déployée dans le passé pour son peuple est fortement rappelée dans la célèbre parabole de la vigne1). Du reste Esaïe fait peu d\'allusions a I\'his-toire d\'Israël:

J\'ai nourri et eleve des enfants,

Mais ils se sont révoltés contra moi (I, 3).

Je note en outre une allusion è la victoire remportée sur les Madianites et a la traversée miraculeuse de la mer Rouge 2), une seconde allusion è la sortie d\'Egypte3) et enfin une a une victoire de David sur les Philistins 4). Voila tout. II n\'y a point d\'allusion claire a une alliance anciennement conclue entre Yahwèh et Israël; je dirais qu\'il n\'y en a point du tout, si l\'image d\'une prostituee n\'était pas une fois appliquée a Jérusalem\'), et méme ici je doute fort que l\'idée de l\'alliance ait été présente a 1\'esprit du prophéte; il s\'agit essentiellement de l\'im-moralité qui règne dans la ville sainte.

Je dis Ia ville sainte, car, k admettre quelques éclairs d\'universalisme chez Esaïe, cela ne va pas jusqu\'a rompre avec l\'idée que Yahwèh est le dieu national d\'Israël, et Jerusalem sa capitale. Le nationalisme religieux est des plus apparents dans la parabole de la vigne et dans ce

1) V. 1. 2. 4. 2) X, 26. 3) XI, 16. 4) XXVIII, 21.

5) I. 21.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

titre du Saint d\'Israël qu\'Esaïe donne si souvent amp; Yahwèh. Quant k Jérusalem, je rappelle que c\'est la, même dans les passages universalistes, que les nations doivent venir adorer, que la colline du temple y est appeiée la montagne de Yahwèh et le temple la maison du dieu de Jacob \'), et que, de même que dans ce passage, Jérusalem porte dans nombre de passages authen-tiques le nom poético-religieux de Sion. Enfin Esaïe écrit:

Je fais de Sion une pierre, dit Yahwèh, une pierre eprouvée, une pierre de Tangle de grand prix, pour qu\'elle soit un fondement solide. Celui done qui a confiance ne s\'enfuit pas (XXVIII, 16; traduction de la Bible des Families, T. III, p. 468).

La manière dont Esaïe se représente l\'avenir de bonheur qui se déroulera lorsque Yahwèh sera servi d\'après sa volonté, la reunion d\'Israël et de Juda sous un prince de la race de David, les peuples adorant è Jérusalem, la paix universelle, qui s\'étendra même jusqu\'è la nature, tout cela, quelque intéressant et remarquable que ce soit, sort de mon sujet. L\'affirmation du bonheur futur en fait partie, puisqu\'elle sert a encourager ceux qui veulent servir Yahwèh, mais la peinture de ce bonheur ne peut rien nous apprendre au sujet de la méthode suivie 1).

00

1

Pour des motifs analogues je passe sous silence les oracles contre les peuples etrangers.

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MICHÉE.

§ 5.

Michée1).

Michée a fort mauvaise opinion de ses contemporains, en premier lieu des habitants du royaume d\'Ephraïm, mais aussi des Judéens. II en veut surtout aux capita-les, qui donnent le mauvais exemple au pays2). II leur reproche l\'idolatrie 3) et la magiequot;), l\'injustice, l\'oppres-sion des petits par les grands4), la vénalité des juges, des prêtres et des prophètes 5) , les violences sanguinai-res6) et la fraude 8); et pour tout cela il leur annonce la ruine compléte de Samarie 9), après quoi ce sera le tour de Jérusalem 10); le pays sera ravage11), les habitants seront emmenés jusqu\'a Babylone 12), et quant aux mauvais prophètes, les visions leur seront refusées 13).

Tout cela vient de la justice de Yahwèh, poussée a bout par tant de mal; car il n\'est pas prompt è s\'irriter, et pour peu que Ton marche droitement, on obtient sa benediction 14); il pardonne aisément et aime a faire grace15). Aussi ses chatiments prendront-ils fin; ce qui sera de reste de Jacob et de Juda se convertira 16), Yahwèh les réunira17) sous la main d\'un descendant de David 18), avec Jérusalem pour capitale religieuse 19), oü même les peuples étrangers viendront adorer20), et la paix universelle règnera sur la terre21).

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1

L\'authenticite des ch. VI, VII et IV, \\ n\'est pas hors de conteste; ee-pendant je ne crois point la question vidée; Tinauthenticité me semble fort douteuse. Du reste, cela n\'affecte pas sensiblement mes résultats.

2

I, 5 b. 3) I, 7; V, 12, 13. 4) V, 11. 5) II, 1, 2; III, 1—3.

3

6) III, 5, 9—il; Vil, 3. 7) VII, 2. 8) VI, 10-12; VII, 2.

4

13) III, 6, 7. 14) II, 7. 15) VII. 18-20. 16) V, 2i, 6, 7.

5

17) II, 12. 18) V. 19) IV. 20) IV. 1—3«, 8; VII. 11. 12.

6

21) IV, 3, 4.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Que faut-il pour que Dieu bénisse au lieu dechètier? Comment peut-on apaiser sa colère? Ce n\'est pas par les holocaustes, par les hecatombes, quelque colossales qu\'on les fasse; les sacrifices, lors même qu\'on donne-rait ce que ren a de plus précieux, ses propres enfants, ne sont pas ce que le dieu d\'Israël demande:

On t\'a dit, o mortel, ce qui est bien,

Ce que Yahwèh réclame Je toi:

De pratiquer la justice,

D\'aimer la charité.

De marcher humblement avec ton dieu (VI, 6—8).

Sauf\' une ou deux remarques de détail, qui vont venir , je puis me borner a cette analyse des oracles de Michée, car, on le voit, la religion qu\'il prêche est identique a celle qu\'Esaïe spécialement, et en principe aussi les pro-phètes que j\'ai déja passés en revue, veulent voir régner. C\'est le service de Yahwèh, a 1\'exclusion de tout autre dieu, sans images, la justice et la miséricorde primant les rites.

Quant k la théologie de Michée, elle ne diffère pas dans le fond de celle d\'Esaïe; son Yahwèh gouverne absolument l\'univers, ce qui implique le monothéisme; toutefois Michée, pas plus que son grand contemporain. n\'énonce la thèse monothéiste dans sa forme abstraite. II parle des autres dieux dans un seul passage, et il est remarquable qu\'il formule alors sa pensée d\'une ma-nière qui n\'exclut pas l\'existence de ces autres divinités. Voici ce passage;

Quand tous les peuples marchent

Chacun au nom de son dieu.

Nous, nous marcherons au nom de Yahwèh,

De notre dieu, k tout jamais (IV, 5).

Michée insiste plus fortement qu\'Esaïe sur la bonté

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MICHÉE.

de Yahwèh. G\'est ce qui fait la beauté et la force persuasive de sa péroraison \'), et c\'est ce qui fait de l\'appel a 1\'histoire d\'Israël dans le procés de Yahwèh avec son peuple 1) , quoique il soit moins poétique que la pa-rabole de la vigne dans Esaïe, une introduction profon-dément religieuse du passage si religieux sur 1\'inutilité des sacrifices. Toutefois il faut reconnaitre que d\'autres prophètes mieux qu\'Esaïe et Michée ont su insister sur le caractère cordial que doit avoir la piété. Osée leur est déja supérieur sous ce rapport par l\'image de l\'union matrimoniale qu\'il empioie, et qui implique, malgré la subordination absolue de la femme a son époux, une affection trés intime et réciproque, tandis que cette réci-procité fait trop défaut lorsque, d\'un cóté, il y a des bienfaits seulement, indicatifs d\'un bon maitre, et que, de l\'autre cóté, c\'est essentiellement la gratitude obéis-sante qui est due. L\'alliance est aussi inconnue a Michée qu\'a Esaïe2).

Gomme chez tous les autres prophètes, les moyens de prédication mis en oeuvre par Michée sont les repro-ches, les menaces et les promesses. Le cadre reste ab-solument intact. Du reste, il n\'y a aucun effort pour démontrer les thèses; on dénonce le mal, on ne réfute pas ceux qui seraient tentés de l\'excuser; on afRrme que la sainteté de Yahwèh condamne ce mal, on ne spécule en aucun fagon sur la nature divine ; on prédit les catastrophes et le rétablissement final et 1\'on exige la foi des

63

1

1) VII, 7—20. 2) VI, 3—5.

2

Michée avail dans les reminiscences de VI, 4 une excellente occasion de Ia mentionner.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

auditeurs sur la seule affirmation que Yahwèh a dit ces choses a son interprête

Aurais-je dü faire a ce sujet une exception, par exem-ple en faveur d\'Esaïe, paree qu\'il écrit d\'avance par devant témoins des paroles indicatives de ce qui doit arriver8)? Je ne le pense pas, car c\'est lè uniquement, de même que les «signes» que donnent ou qu\'annon-cent si souvent les propbèles, une forme trés énergique d\'affirmation , ayant pour but la confusion finale des incré-dules, pas du tout la preuve actuelle du bien fondé de la certitude prophétique.

§ 6.

Nahum, Sophonle, Habacuc, Zacharie (xn-xiv) [?]

Quatre opuscules de valeur religieuse trés différente, mais que je réunis ici, paree qu\'ils n\'ont pas grand chose a nous apprendre sur la méthode prophétique en ce qui concerne leur oeuvre religieuse, et qu\'en revanche ils invitent tous ensemble a quelques considérations générales, qu\'il n\'est pas sans utiiité de formuler.

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Une chose frappe en les lisant; c\'est qu\'il existe une sorte de tradition prophétique expressive d\'une religion idéale, qui n\'est pas la religion populaire, quoique elle s\'y relie par un fonds commun. La religion , telle que le peuple la sent, a pour base la conviction que le sort des hommes dépend en grande partie des dispositions a

3) Es. VIII, 1, 2.

1) Comp. Ill, 7, 8.

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NAHUM , SOPHONIE , HABACUC, ZACHARIE. 65

leur égard d\'êtres mystérieux, invisibles et trés puissants , les dieux et les esprits qui leur obéissent. Chaque peu-ple a ses patrons partiouliers dans ce monde supérieur; il rend ses hommages è ses protecteurs, invoque leur secours dans le danger, a soin, pour que ce secours ne lui fasse pas défaut au besoin, d\'entretenir paries moyens désignés par I\'usage ses bonnes relations avec eux, et si quelque symptóme lui fait croire qu\'ils sont irrités, il s\'em-presse de pratiquer des expiations afin de rentrer dans leurs bonnes graces. Le patron d\'Israël est Yahwèh. Au septième siècle aucun autre dieu ne lui dispute ce rang, aussi n\'y a-t-il pas un seul prophéte qui éprouve le besoin d\'appuyer de la moindre démonstration la thése fondamentale: «Yahwéh est le dieu d\'Israël». II n\'y a pas multiplicité de patrons divins nationaux \'). Mais le peuple nest pas pour cela le moins du monde mono-théiste; il trouve parfaitement normal que les autres peuples aient leurs dieux è eux et ne comprendrait pas qu\'il en put être autrement1). Aussi mêle-t-il aisément a son culte national l\'invocation de tel ou tel dieu qui, a un moment donné, produit sur lui une grande impression de puissance. II y a eu des modes a ce sujet. Dans les temps antiques, les Baals cananéens ont été trés en

5

1

Les preuves de cette assertion sont legio».

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CH. I. LES PROPHÈTES.

66

vogue; a l\'époque d\'Elie, c\'est Melkart; au seplième siècle, Ie terrible Moloch a son autel dans le Tophelh, et la «Reine des cieux», ainsi que «toute l\'armée des cieux gt;gt;, a des oratoires sur les terrasses des maisons. 11 va sans dire que les preferences individuelies ou locales peuvent jouer en ceci un róle important, et que telle personne peut avoir une grande devotion pour quelque divinité qui en laisse d\'autres fort indifferentes. En même temps les formes du culte et des pratiques religieuses se copient facilement d\'un peuple a l\'autre. C\'est fort naturel. On remarque que telle ou telle pratique est trés suivie quelque part; on en conclut qu\'elle est trés agre-able a la divinité a qui elle s\'adresse, d\'oü nait spon-tanément la pensee qu\'elle pourrait étre agréable aussi a la divinité que Ton adore soi-méme. On essaye, et il arrive ainsi qu\'un culte national s\'assimile des éléments qui lui sont parfaitement étrangers, au point qu\'aprés un certain laps de temps il ne soit plus possible de les distinguer des éléments vraiment nationaux \'). 11 est indubitable que la loi lévitique, rédigée afin d\'asseoir pour toujours le pur culte de Yahweh , consacre maint détail qui originairement n\'était pas yahwistique dutout;mais actuellement on ne pourrait plus faire le parlage avec certitude. Du reste, les emprunts étrangers ne se font pas sans soulever des protestations. II y a des esprits conservateurs qui résistent aux nouveautés, des patriotes

1) II peut arriver aussi que des éléments nationaux finissent par passer pour das emprunts étrangers. s\'üs appartiennent aux formes inférieures du culte que des aspirations spiritualistes tendent a faire disparaitre. Je n\'oserais £flir-mer que ce soit le cas des théraphim -, mais je sais bien que I\'auteur de Gen. XXXI, 31—35 se donne tant de peine pour leur attribuer une origine illi-cite, que cela porte tout naturellement a penser qu\'ils e\'taient bons Israéiites.

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NAHUM, SOPHONIE, HABAGÜC, ZACHARIE. 67

qui redoutent les influences étrangères, des puristes aux yeux de qui toute infraction aux régies existantes peut avoir des consequences terribles. Gés gens dénoncent comme coupables beaucoup de choses que les autres font par devotion. L\'ancien prophétisme semble être né essen-tiellement de ce besoin de protestation conservatrice et patriotique; mais dans le fait il ne représente pas une conception religieuse différente de celle que je viens d\'es-sayer d\'esquisser comme étant celle du peuple. Les questions qu\'il débat contre le courant populaire ne portent point sur la nature et le caractère de la piété, mais seulement sur les dieux qui en sont l\'objet et sur les formes et rites qui en sont l\'expression. La religion con-siste avant tout et surtout a rendre selon les régies aux dieux qui y ont droit les hommages qu\'ils réclament. Israël comme tel, nationalement, offre ses hommages a Yahwèh.

Et l\'élément moral, est-il absent\'? — Non point. Tout Israélite soit que quand il fait le mal, il fait ce que Yahwéh ne veut pas et ses propbètes ont soin de le lui rappeler au besoin. Nous ne possédons pas de sources qui nous fassent connaitre a fond le vocabulaire religieux populaire d\'Israël ; toutefois tout indique que lorsque les écrivains bibliques Pont méchant synonyme A\'impie, ils ne dépassent point les limites de la conscience générale. J\'ai déja fait remarquer que les propbètes écrivains ne prennent aucune peine pour démontrer que le mal irrile Yahwèb. Le peuple done le croyait. Mais cela ne faisait pas nettement partie de sa conscience religieuse et de la réponse qu\'il se donnait lui-méme a la question: « Comment faut-il servir Yahwèh ? » Gette réponse était: « Suivre les prescriptions et les usages religieux.» Pour rien au

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Gil. I. LES PROPHÈTES.

monde un Israélite n\'aurait pris part a un sacrifice sans se purifier; mais il ne croyait pas commettre de profanation en n\'étendant pas sa purification jusqu\'a l\'examen de conscience. La morale religieuse de ce peuple était essentiellement negative ; les mauvaises actions déplaisent a Yahwèh. Mais la notion du service de Dieu est essentiellement affirmative, active. Les deux ne se répondent done point. Elles coëxistent parallèlement sans se mêler, sans se combiner

De cette religion populaire on voit de se dégager chez les nabis écrivains une religion idéale, qui y plonge ses racines, mais qui s\'élève bien au-dessus. Le dogme fon-damental, Yahwèh est le dieu d\'Israël, subsiste, mais la signification qu\'on y donne subit de profondes modi-.fications, par le fait que ce Yahwèh cesse d\'être simple-ment un dieu national parmi un grand nombre d\'autres dieux nationaux. II prend un attribut essentiellement personnel, distinctif, la sainteté morale, qui le met aussi-tót hors de pair. 11 devient souverain , dominateur absolu , non plus un dieu, mais Dieu. Tant que la reflexion, stimulée par des nécessités polémiques, ne se sera pas

1) Au sujet de la religion populaire de Tancien Israël, comparez J. Well-hausen Skizzen und Forarbeiten, erstes Heft (1884\\ page 44. — Je n\'avais pas eu le loisir de lire ce trés intéressant opuscule lorsque j\'ai écrit mon livre; il ne m\'a été que plus agréable de découvrir plus tard a quel point je me trouvais d\'accord avec un savant aussi distingue que M. Wellhausen, et, par exemple, de lire ceci: «Dieu voulait dire celui qui aide; telle était la notion que ce mot représentait. Ce que Ton attendait de Yahwèh, c\'etaitl\'aide,l\'appui en vue des interets terrestres et non pas ce que les chrétiens appellent le salat. Le pardon des péchés était chose secondaire; il était impliqué dans la déli-vrance du malheur; on ne se l\'appropriait pas par la foi, mais on le consta-tait dans les faits. L\'important était que Yahwèh donnat la pluie et la victoire. II rendait le sol fertile et le défendait contre les ennemis, et par une consé-quence naturelle , la religion consistait essentiellement a lui offrir les prémices des produits du sol lors des grandes fêtes».

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NAHUM, SOPHONIE, HABACUG, ZACHARIE.

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arrêtée expressement sur les autres dieux, la conclusion monothéiste ne se formulera pas en tout autant de termes, mais elle existe implicitement; elle transude, si j\'ose employer une image un peu hardie; le fruit est mür et va tomber; on va dire: « Yahvvèh seul est Dieu». Toutefois il reste le dieu d\'Israël; mais comme il n\'est plus un dieu parmi d\'autres, comme il est le maitre suprème de l\'univers, la position d\'Israël a son égard est changée du tout au tout; Israël devient le peuple élu, l\'objet d\'une grace spéciale, d\'une faveur éclatante; il appartient désormais a celui qui lui a fait eet insigne iionneur , et la conscience religieuse des prophètes se met a parler d\'une tout autre manière que celle du peuple. Au fond de celle-ci git le besoin que tout peuple a de posséder un patron, un protecteur dans le monde invisible , d\'oü découle l\'inclination a faire le nécessaire pour se maintenir dans les bonnes graces de eet être tulé-laire. Chez nos prophètes, le sentiment dominant est celui du devoir de fldélité a l\'égard de celui qui s\'est acquis Israël comme son bien, amp; qui Israël appartient. Sous peine, non plus simplement de se priver d\'un secours précieux, mais d\'encourir l\'indignation de la majesté directement offensée, Israël est tenu d\'être la pure fiancée du divin époux, et il est bien remarquable que ce soit déja un des tout premiers prophètes écrivains qui ait employé cette image, qui implique toute la religion pro-phétique. Le devoir d\'Israël plutót que son besoin, voila ce qui distingue cette religion de la religion populaire. Or, ce devoir consistant a se conduire et k agir en qua-lité de peuple de Yahwèh, il exclut nécessairement lout autre culte que le sien, condamne toute divination k cöté de ses oracles è lui, et conduira au rejet des images;

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CH. I. LES PROPHÈTËS.

bien plus, Yahwèh ayant pour caractère personnel la sainteté morale, il est clair que c\'est par la sainteté morale que son peuple se montrera être son peuple, que son peuple s\'acquittera de ca qu\'il lui doit.

J\'appelle cela è bon droit une religion idéale. Les prophètes voient en esprit un Israël qui n\'a jamais existé et qui ne devait jamais exister, non seulement pur de toute idolatrie, ce qui était possible, mais aussi pur de toute fraude , de tout mensonge, de toute injustice, de toute violence, de tout orgueil, un peuple oü la mansu-étude, la bienfaisance, le support mutuel sont en hon-neur, oü les forts sont le soutien des faibles, oü les grands sont les amis des petits. Je montrerai en son temps comment le judaïsme est né de cela, mais n\'est pas cela. La religion prophétique n\'a jamais été la religion du peuple. On ne peut douter que l\'ardente pré-dication de ses avocats n\'en ait déposé les germes dans la conscience générale et n\'ait ainsi ennobli la religion populaire; sans cela le judaïsme ne serait pas né. Mais comme principe religieux nettement déflni et accepté, «Yahwèh veut un peuple moralement saint et y a droit», cette religion est restée celle d\'un petit groupe d\'idéa-listes.

Elle s\'est créé une tradition dont nos nabis écrivains sont les dépositaires, sans doute non sans avoir eu leurs coreligionaires parmi ceux qui n\'écrivaient ou même ne parlaient pas. Pendant plus de trois cents ans cette tradition a inspiré les membres de cette phalange d\'élite, pour ne s\'éteindre qu\'après avoir enfin enfanté une religion populaire, fort supérieure a l\'ancienne, quoique trés loin encore de répondre aux aspiraiions de ceux qui en sont les véritables pères.

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NAHUM, SOPHONIE, HABACUC , ZACHARIE. 71

Au septième siècle, cette tradition est toute constituée dans ses traits fondamentaux. Les quatre prophètes dont les opuscules vont nous occuper un instant en sont péné-trés. lis s\'en font les échos convaincus; mais ce n\'est plus nouveau, quoique encore incompris. Désormais les prédicateurs ne pourront que continuer une oeuvre déja commencée, suivre une voie déja frayée, ils ne seront pas initiateurs.

Nahum au fond n\'a pas è nous arrêter. II donne contre Ninive un oracle qui temoigne d\'une grande puissance poétique; mais il ne prêche pas; on ne peut pas l\'appeler un défenseur de la religion. Toutefois il n\'est point dé-placé parmi nos grands prophètes écrivains, car ce qui apparait de ses conceptions religieuses se rattache direc-tement è la tradition dont je viens de parler. En effet son Yahwèh, qui ne protégé pas seulement son peuple, mais qui dispose aussi souverainement du sort de Ninive, est le Yahwèh prophétique parfaitement reconnaissahle. Les généralités du début\') ne sont pas des banalités; c\'est la doctrine prophétique servant de base a l\'appli-cation spéciale qui va en étre faite au cas de Ninive. Du reste, si cette doctrine n\'est point banale du tout au point de vue du public en général, c\'est déja, quand Nahum l\'énonce, une doctrine faite, qui a cours dans un certain cénacle, y compris:

Yahwèh est bon;

II devient une citadelle dans la détresse

II accueille ceux qui se réfugient yera lui (I, 7).

Notons que la note morale n\'est point entièrement absente, quoique il n\'y ait pas de prédication;

1) I, 1-8.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Malheur a la ville sanguinaire,

Toute de fraude, pleine de crimes,

Et qui ne cesse pas ses rapines (III, IV

Sophonie prévoit une invasion dévastatrice qui at-teindra Juda aussi. 11 l\'annonce comme un chatiraent mérité, qui épurera Israël, de sorte que Yahwèh retirera ses arrêts 1), et que Jerusalem avec tout le pays, humble et pieux, jouira de ses bénédictions. Méme on viendra des pays éloignés apporter des offrandes a Yahwèh 2).

«Le cadre de la prophétie est done ici absolument le même que partout ailleurs. Rien de nouveau, ni pour le fond , ni pour la forme, ne distingue cette composition des autres, qu\'on est amené a lui comparer. C\'est bien encore une certaine vivacité de langage, c\'est la même indignation morale que nous avons rencontrée chez les prédécesseurs de Sophonie; mais elle fait ici moins d\'im-pression sur le lecteur moderne, paree qu\'elle reste beaucoup trop dans les généralités. Le style ne s\'élève nulle part au-dessus du niveau de la prose, et les quel-ques traits qui lui donnent de la couleur et du mouvement se font bientót reconnaitre comme des réminis-cences, comme des emprunts faits a Amos, è Esaïe, a Michée » (Reuss) 4).

Ce jugement me semble fort juste sauf en un détail. Je ne vois pas que Sophonie se tienne plus dans les généralités qu\'Esaïe ou qu\'Amos, par exemple. Ce n\'est pas l\'énumération des colifichets en usage parmi les

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1

III, IB. 3) III, 9, 10.

2

4) La Bible. Les prophètes, T. I, p. 364.

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NAHUM, SOPHONIE, HABACÜC, ZACHARIE. 73

dames de Jérusalem qui pourrait nous procurer une vue distincte de l\'état des moeurs et de la tendance des esprits chez les contemporains d\'Esaïe, et ce qu\'il dit de plus n\'est en rien plus spécifique que ce que donne Sophonie. Chez celui-ci il y a tout un catalogue des péchés de Juda: On n\'a pas enlièrement renonce au culte de Baal\'); on se prosterne devant l\'armée des cieuxs); on mêle l\'invocation de Yahwèh a celle d\'autres dieux1); outre ceux qui commettent des infidélités a Yahwèh, il y a des gens qui délaissent son culte et ses oracles 2) ; les princes donnent l\'exemple de Timitation de 1\'étranger, et eet exemple est suivi3); il y a des gens qui sautent par dessus le seuil, péché fort obscur pour nous , mais probablement intelligible pour les lecteurs de Sophonie, d\'autant plus que ces méchants remplissent de violence et de fraude la maison de leur maitre 4); d\'autres encore se préoccupent si peu de ce qui est juste qu\'on doit les soup§onner de croire que «Yahwèh ne fait ni bien ni mal»5); Jérusalem est pleine d\'oppresseurs3), on n\'y écoute pas la correction ^, on ne s\'y confie pas en Yahwèh10); les magistrats pillent le peuple11); les pro-phètes ne servant pas la vérité 1;!), et les prêtres sont profanes13).

II me semble que voila un joli chapelet pour un oracle aussi court, et pourtant il serait possible d\'y ajouter encore, puisque nécessairement les vertus que Yahwèh dispensera è son peuple régénéré 14| font défaut au peuple

1

I, 5. Voyez ci-dessus ce que j\'ai dit de Ia religion populaire.

2

I, 6. 5) I. 8. 6) I, 9. 7) I, 12. 8) III, 1.

3

9) III, 2. 10) ITT, 2. 11) III, 3. 12) III, 4. 13) IV, 4.

4

14) III, 9—13. Ce beau passage, qui a en outre le rare mérite de renfermer

5

une note universaliste, me\'rite d\'etre transcrit.

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CH. J. LES PROPHÈTES,

coupable; il y a la pureté des lèvres, l\'harmonie religi-euse, l\'humilité.

Gela dit, tout est dit. Sophonie, comme Esaïe, comme tant d\'autres, emploie les malheurs publics, présents ou prévus, pour les faire servir d\'exhortation et conduire a l\'amendement; enfin l\'arnendement qu\'il veut consiste dans la pratique de la forme de piété qui caractérise ce que désormais j\'appellerai la religion prophétique.

On peut cependant encore relever dans Sophonie la preuve que cette religion ne rompt pas absolument avec la religion populaire. Elle veut l\'épurer, en particulier de tout élément idolatre, mais non point la mettre en-tièrement de cóté. Cast ce que prouve le reproche adressé aux prêtres de profaner le sanctuaire et de violer la Loi. Cette Loi pourrait bien être le Deutéronome. En tout cas le prophéte veut des prêtres et un culte céré-moniel, et il y a des choses qu\'il considère comme attentatoires a la pureté de ce culte; celui-ci possède done a ses yeux un caractère sacré.

Rien de nouveau non plus dans Habacuc, dont je n\'ai

Alors je donnerai aux peuples des lèvres pures,

Afin qu\'ils invoquent tous le nom de Yahwèli,

Pour le servir d\'un oommun accord.

U\'au-dela des fleuves de 1\'Ethiople

Mes adorateurs, mes disperses, m\'apporteront des offrandes.

En ce jour-lü, tu n\'auras plus a rougir de toutes les actions Pas lesquelles tu as pêche contre moi;

Car alors j\'oterai du milieu de toi ceux qui triomphaient avec arrogance.

Et tu ne t\'enorgueilliras plus sur ma montagne sainte.

Je laisserai au milieu de toi un peuple humble et petit

Qui trouyera son refuge dans le nom de Yahwèh;

Les restes d\'Israël ne commettront point d\'iniquité,

lis ne diront point de mensonges.

Et il ne se trouvera pas dans leur bouche une langue trompeuse;

Mais ils rentreront, ils se reposeront, et personne ne les troublera.

IA

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pas a examiner le talent littéraire. La corruption de Juda, décrite en termes trés généraux, appelle une intervention divine; ce sont les Ghaldéens qui seront chargés d\'apporter le chatiment; ils outrepasseront néanmoins leur mandat et seront punis a leur tour, de fagon a devenir un object de risée pour toutes les nations \'), et les justes parmi Israël vivront.

II y a un passage polémique contre les idoles, comme d\'ordinaire confondues avec les dieux qu\'elles représen-tent; elles sont mensongères, l\'oeuvre de la main des hommes; ce sont des dieux muets, sans souffle dans le corps1). On attend done l\'antithèse «Yaliwèh seul est dieu»; elle vient sans doute, mais ce n\'est pas sous celte forme dogmatique. Le prophéte en effet continue:

Mais Yahweh est dans son saint palais:

Silence devant lui, toute la terre! (II, 20).

Le majestueux Yahvvèh d\'Habacuc est complètement celui de la religion prophétique. 11 est vrai que les reminiscences naturistes ne font pas défaut dans les descriptions qu\'il lait du dieu d\'Israël; mais celles d\'Esaïe et des autres n\'en sont pas davantage exemptes. Notons que, d\'accord avec ses prédécesseurs, il considére l\'or-gueil comme un grand péché. C\'est cela qu\'il reproche aux Ghaldéens dans ie remarquable passage I, 6—11, qui culmine dans le mot:

Sa force a lui, voila son dien 3).

II faut remarquer que les prévisions d\'Habacuc sont moins uniformément sombres que celles de son contemporain Jérémie, dont je vais m\'occuper un peu plus loin;

1

II, 18, 19. 3) Comp. II, 4.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

toutefois cette difference ne porte en aucune fa^on sur la méthode suivie par le prophéte et je n\'ai done pas a y insister.

On ne peut pas dire de l\'auteur des oracles contenus dans les chapitres XII—XIV du livre de Zacharie \') qu\'il na point d\'idées originales; mais il n\'en a point qui sortent du cadre de la religion prophétique. Est-il, parmi les prophètes qui nous ont occupés jusqu\'ici, le premier qui ait une declaration distinctement monothéiste? Cela depend de Ia manière dont on traduira le verset 9 du chapitre XIV. Faut-il lire: «Yahwèh sera roi sur toiite la terre\\ en ce jour Yahwèh sera un seul, et son nom sera un seul» ou bien «il sera vm sm tout le pays\'!» Dans le premier cas la déclaration est monothéiste; «Yahwèh sera un seul» signifie le seul dieu adoré dans le monde, Dieu1). Malheureusement le verset 10 impose ^ kól hadrets Ie sens de tout le pays, le pays de Juda, et les mots «Yahwèh sera un seul» signifient que tout culte étranger sera banni et que son nom seul sera in-voqué. II n\'y a pas Ik d\'idée originale. Ce que je dé-signerais comme tel, c\'est la condamnation ahsolue du nahiïsme, accolé a l\'idolatrie 2), quoique il semble Ik y

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1

Segond est pour le sens monothéiste; mais comment peut-il traduire le second membre de phrase: «L\'Eternel sera le seul Eternel»? On se demande ce que cela vent dire. Reuss a parfaitement raison de s\'en tenir è l\'hébreu, et de mettre: «L\'Eternel sera un seul». II faudra bien du reste que les tra-ducteurs se décident a mettre Yahwèh, et non pas TEternel, quand c\'est Yahwèh qui se trouve dans rhébreu.

2

XIII, 2—6.

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avoir une reminiscence d\'Amos. 11 y a toutetbis une difference. Amos se defend uniquement d\'être un nabi de profession; Zacharie range le nabiïsme au nombre des choses mauvaises que Yahvvèh fera disparaitre en puriflant son peuple. L\'idéal du peuple de Dieu est un peupie sans prophètes; le contraire de ce que dépeignait Joël, un peuple tout de prophètes. Je suppose done que notre anonyme a été un prophéte exclusiveraent écrivain, qu\'il ne revêtait par le manteau de poil et ne prenait ni le nom, ni les allures d\'un nabi. En tout cas, d\'un cóté, il croyait que Dieu montre ses secrets k quelques-uns de ses serviteurs, et que e\'etait son cas è lui; de l\'autre cóté, il estimait, de même que Jérémie, que les nabis de son temps usaient de leur prestige pour tromper le peuple. Gelui-ci, du reste, devait être si complètement consacré k Yahwèh, que l\'enseignement des prophètes deviendrait superflu; du moins voici l\'idéal que notre anonyme dépeint, on en conviendra, d\'une manière originale:

En ce jour-la, il y aura sur les clochettes des chevaux:

«Consacré a Yahwèh!» \')

Et les chaudières de la maison de Yahwèh

Seront comme les coupes devanl l\'autel.

Et toute chaudière k Je\'rusalem et dans Juda

Sera consacrée a Yahwèh Tsebaoth;

Et tons ceux qui sacrifieront viendrout

Et en prendront pour faire la cuisson;

Et i! n\'y aura plus de Canane\'ens \') dans la maison de Yahwèh Tsehaöth, En ce jour-la {XIV, 20, 21).

Ge qu\'il y a du reste dans ces oracles qui mérite une attention particulière, par exemple l\'antagonisme

1) Comp. Ex. XXVIII, 36.

2) Traductions de Reuss. Le peuple juif sera pur de toute souillure ëtrangère.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

que Ton est amené a supposer entre le pays de Juda et sa capitale, ne touche point a la manière dont la religion elle-même est envisagée. Je n\'ai done pas a tn\'y arrêter, et je dois dire, comme pour Habacuc: «Rien de nouveau». Yahwèh protégé Jerusalem la sainte et Juda; cependant il les décimera; après quoi il chaliera les peuples dont il se sera servi pour exercer ses juge-ments et il rendra son peuple heureux. II va sans dire que Jerusalem et Juda doivent se repentir; ils auront même a mener un grand deuil a cause d\'un crime qui avait ete commis \'j, mais dont la nature nous échappe. Nous sommes en plein dans les idees prophétiques, ap-pliquées a sa manière par notre anonyme aux circon-stances de son temps.

§ 7.

Jérémie.

78

G\'est le respect qui tient ma plume. Quel homme! Trés homme, trés personnel, irritable, abondant dans son propre sens et point infaillible du tout; fort capable de se laisser influencer dans ses jugements par ses sympathies et ses antipathies. Mais il y a une chose dont il n\'est pas capable; e\'est de mentir a sa mission telle qu\'il est convaincu que son dieu la lui a conflée. Cette mission lui fera horreur a lui-même au point de lui faire maudir le jour ou il est né; elle l\'isolera au milieu des hommes, (aisant de lui un être ci part, comme

1) XII. 10.

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JÉRÉMIE.

marqué d\'un sceau exceptionnel et sinistre; on Ie re-doutera, on le respectera même dans un sens, mais on ne l\'estimera pas, partout il sera de trop; il ne connaitra pas les joies de la familie, a peine celles de l\'amitié; en revanche il saura h fond ce que c\'est que d\'être haï; il sera fbrcé de subir la morgue des puissants et les traitements les plus ignobles en même temps que les plus cruels. Jamais il ne fléchira. II a son message; c\'est de ce message qu\'il s\'acquiltera; il n\'en retran-chera rien; il n\'y changera rien , — pendant plus de quarante ans.

Voyez-le pendant le siège de Jerusalem dans la cour qui lui sert de prison. Quel spectacle étonnant! Voila un homme dont on se mefie au point de craindre de lui laisser la liberie d\'aller oü bon lui semble; mais les gens sent fascinés pas sa qualité de voyant et viennent a lui, puisqu\'il ne peut pas aller a eux; les patriotes aux abois lui demandent l\'aumóne d\'un peu de reconfort. Rien, rien que l\'absolu désespoir; rien que l\'écrasement; pas un mot qui n\'énerve les courages, qui n\'assombrisse la nuit dans les coeurs. Et ce voyant impitoyable n\'est point l\'ennemi de sa nation; tout son coeur saigne; ses entrailles sont en feu; il voudrait que sa tête put se fondre en eau pour s\'écouler avec ses larmes. II inspire I\'borreur, il le sait, il en souffre cruellement. II sait aussi qu\'il fournit plus que des prétexles contre lui è la clique qui domine le roi, et que chacune de ses paroles peut être son arrêt de mort. Pourtant il ne gauchira pas. Ge que son dieu lui ordonne de dire, il le dira jusqu\'au bout.

J\'appelle cela grand. Ni vous, ni moi, nous n\'agirions ainsi, et nous aurions raison. G\'est que , pour convaincus

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CH. I. LES PROPHÈTES.

que nous pussions être, au moment du danger de la patrie, que la lutle est inutile et qu\'il vaut mieux traiter , nous ne dirions cela qu\'a eeux qui sent en mesure de traiter, et en même temps nous combattrions avec les combattants, nous efforgant, de paroles et d\'exemple,de relever les courages. Mais nous ne sommes pas des voyants; nos convictions les plus intimes et les plus fortes ne sont pas identiques a nos yeux avec la vérité divine et nous concevons qu\'il faille compter avec ceux qui ne les partagent pas. G\'est la le mauvais cóté du prophétisme, que le nabi prenne tout ce qu\'il sent vivement pour quelque chose que Dieu lui ordonne de dire, tellement qu\'il com-mettrait un pêché s\'il examinait encore, s\'il pesait le pour et le contre, s\'il faisait d\'une raanière consciente usage de sa raison. Mais Jérémie était nabi; e\'est dire qu\'il ne savait pas cela et ne pouvait pas le savoir. Sans pécher il ne pouvait agir autrement qu\'il ne l\'a fait. Sa conduite est grande.

Tout Jérémie est lè. Obéir a Yahwèh est sa devise. C\'est pour obéir a Yahwèh qu\'il est prophéte1); c\'est l\'obéissance èi Yahwèh qu\'il prêche et qu\'il préche exclu-sivement. Quand done il rompt le silence, c\'est paree qu\'il constate des désobéissances, et sa parole est tou-jours une parole de réforme et par conséquent de menace, puisque dans la religion prophétique toute infidélité a Yahwèh est nécessairement suivie de chaliments sévères. Jérémie lui-même dit cela, un peu naïvement, dans sa réponse a son contradicteur Hanania3).

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Les prophètes qui ont été avant moi et avant toi, depuis fort longtemps, ont prédit guerres, peates et calamités k beaucoup de pays et \'a de grands royaumes; si done un prophéte vient prédire le bonheur, ce n\'est que par

2) ch. XXVI11.

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JÉRÉMIE.

raccomplissement de la parole de ce prophete qu\'on pourra reconnaitre que Yahwèh lui a véritablement donné mission (v. 8, 9).

Celui qui a parlé ainsi ne s\'est pas rendu compte de ce qui faisait qu\'un vrai prophéte n\'annongat qu\'excep-tionellement le bonheur, paree qu\'il n\'avait aucune idee de la psychologie du prophélisme, attribuant l\'impulsion qui le poussait a parler a Taction immédiate, en langage de notre temps on dirait transcendente, de l\'esprit de Dieu. II ne pouvait que constater le fait que, dans la règle, les prophètes puissants avaient prédit le malheur, sans qu\'il lui fut même possible d\'en rechercher la cause. Cette cause nous est cependant a nous aisée a découvrir. Celui qui est satisfait de l\'état general des choses ne devient pas prophéte; pour qu\'un homme se sente irre-sistiblement appelé a prendre la parole au milieu de ses frères, pour que cela devienne une vocation et une vocation durable, il faut qu\'il voie quelque objet de grande importance k atteindre et que cet objet lui paraisse être méconnu. Si le prophéte est trés éclairé, il saura faire la part de Terreur chez ceux parmi lesquels il veut pro-voquer une réforme, et la compassion prédominera chez lui sur Tindignation. Cast le cas de Jésus. Mais d\'ordi-naire e\'est Tindignation qui aura le dessus, parce que le prophéte confond Terreur avec le péchié, et que , même la ou il y a réellement péché, il y voit plus de méchan-ceté qu\'il n\'en existe; il ne tient pas compte de Taveu-glement et des causes multiples qui le produisent. II ne peut alors qu\'accuser, dénoncer, reprocher, menacer, qu\'il veuille ou non; son dieu le lui ordonne, dut sa vie en devenir une longue souffrance; et les cadavres s\'amon-cellent dans ses prophéties, les champs fertiles se chan-gent en deserts, ce sont mines sur mines, désastres

6

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CH. I. LES PROPHÈTES.

sur désastres, toujours et partout l\'épée, la famine et la peste, comme chez Jérémie.

Jérémie n\'a point tort d\'appeler ses adversaires des faux prophètes. Ges gens n\'ont point d\'inspiration; ce sont de vulgaires imitateurs. Je ne parle pas des charlatans, qui naturellement n\'ont point fait défaut et qui avaient pour principal souci de batlre monnaie avec leurs visions. Je parle des prophètes de bonheur qui étaient de bonne foi, et k qui leur austère contradicteur a done fait tort en les accusant de mensonge Les gens qui «disent paix quand il n\'y a point de paix»1) sent des satisfaits, sont des gens a qui le sens moral fait défaut et qui pour cela ne voient pas ce qui devrait changer; le cha-risme du vrai prophéte leur manque, c\'est l\'esprit réformateur. Gar, il ne faut pas l\'oublier, ils sont parfaitement d\'accord avec la thèse prophétique en vertu de laquelle Yahwèh ne peut pas bénir son peuple si celui-ci est infidèle; ils ne peuvent annoncer la paix que s\'ils ne voient pas le mal, et celui qui ne voit pas le mal est un faux prophete.

Pourquoi done se croient-ils prophètes? Paree qu\'il est facile de se flgurer qu\'on a de l\'inspiration quand on a de l\'enthousiasme. Le chauvinisme prend toujours, monté k un certain diapason , les allures du prophétisme, et la vanité n\'y perd rien. Jérémie n\'est-il pas tombé lui-méme dans cette erreur lorsqu\'il a annoncé le bonheur? Prenons par exetnple le classique chapitre XXXI. Tout y est-il vraiment inspiration, au sens religieux du mot ? Je n\'oserais pas dire oui. Quand, évangélique avant

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1

VIII, II.

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JEREMIE.

l\'Evangile, il décrit l\'Israël de la nouvelle alliance, sans aucun doute il est inspire.

Voyez, dit Yahwèh, il vient an tempa oü je ferai avec la maison d\'Israël et la maison de Juda un pacte nouveau, non plus semblable a celui qua je fis avec leurs pères, quand je les pris par la main pour les faire sortir de la terre d\'Egypte, pacte qu\'ils rompirent, bien que je fusse leur maitre, dit Yahwèh. Car voici quel sera le pacte que je ferai avec la maison d\'Israël, après ce temps-lli, dit Yahwèh: je mettrai ma loi dans leur sein et je 1\'écrirai dans leurs coeurs, de manière que je serai leur dieu et qu\'eux seront mon peuple. Et ils n\'auront plus ^ s\'instruire Tun l\'autre, le frère son frère, en disant: «Apprenez a connaitre Yahwèh!» car tous ils me connaitront, grands et petits, dit Yahwèh, quand j\'aurai pardonné leurs fautes, et que je ne me souviendrai plus de leurs péchés (v. 31—34).

II est admirable qu\'il se soit trouvé au commencement du 6e siècle avant notre ère un Israélite capable d\'écrire, et par conséquent de sentir, ces paroles. Ce seul passage suffit a justifier le profond respect que je professe, et que je suis loin heureusement d\'être seul a professer, pour le sombre témoin de la chute du royaume de Juda. Cette peinture de l\'Israël ideal est fondée sur une vue de ce qui devrait être différente de celle possédée par les contemporains de Jérémie; c\'est cette vue qui lui a fait critiquer si rudement l\'état des choses qu\'il a eu sous les yeux, a l\'encontre des satisfaits, qui n\'ont pas sa vue. C\'est done cette vue, inseparable du sens moral, qui a fait de lui un prophéte; car, c\'est ici le noeud de la chose, si ce qui fait le prophéte c\'est le besoin de faire naitre autre chose que ce qui existe, si pour cela on ne peut étre prophéte qu\'en vertu de Fesprit réformateur, si c\'est la ce qui fait que le vrai prophéte critique et menace, rien de tout cela ne peut exister que parce que le prophéte posséde un idéal auquel il mesure I\'ac-tualité. II n\'est point un nihiliste, qui ne sait que se

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CH. I. LES PROPHÊTES.

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plaindre de ce qui existe, sans pouvoir mettre mieux a la place. 11 est avant tout et par dessus tout un idéa-liste. Le mécontentement de ce qui est, produit, sans idéalisme, les violents comme les nihilistes, ou les sceptiques plus ou moins épicuriens comme le Kohéleth1). L\'idéalisme religieux et moral produit la condamnation du mal existant et le prophétisme. Le prophéte est done vrai prophéte, il est inspire, quand il éclate en repro-ches et en menaces; mais il Test encore quand il dé-peint l\'idéal au nom duquel s\'exerce sa critique. Le passage de Jérémie que je viens de citer est un passage inspiré.

Mais quand il affirme que son ideal religieux trouvera un jour sa realisation dans un certain peuple, celui d\'Israëi, qu\'il se figure que son dieu lui a fait savoir que les restes des deux parties de ce peuple se réuni-ront s) sous le sceptre d\'un descendant de David3), qu\'ils se multiplieront k l\'infini 4) et deviendront une grande nation, du sein de laquelle disparaitra tout ce que les prophétes condamnent, et oü règnera parfaitement pure la religion qu\'ils prêchent, — il prend pour de l\'inspi-ration et pour une révélation les voeux, parfaitement legitimes du reste, que lui dicte son ardent attachement a son peuple. Mais il se trompe: sa conviction que ces voeux se réaliseront ne découle en aucune maniére de l\'idéal religieux qu\'il a conpu; elle est absolument de la méme nature que la confiance de ceux qu\'il appelle faux prophétes, paree qu\'ils annoncent que Yahwéh va sauver son peuple. C\'est une opinion patriotique, ni plus, ni moins, et qui plus est, una illusion patente. Ce réve

1) L\'Ecclesiaste.

2) v. 1, 6 etc. etc. 3) XXX, 9 etc. 4) XXXI, 27.

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JEREMIE.

ne devait point se realiser, paree que Dieu n\'est pas le dieu d\'un peuple particulier, mais Dieu. II y a des chrétiens qui se choqueront de mon langage; mais ils sont mal venus è le blamer, puisqu\'en Jésus on ne trouve plus rien du tout du nationalisme que tous les anciens prophètes mêlent encore è leur ideal religieux. Et quand je dis que Jérémie a cru que son dieu lui avait révélé des choses qui en réalité n\'étaient que des souhaits illusoires, je ne parle point a l\'aventure. Que l\'on médite par exemple ce passage, qui vient quelques lignes seulement après l\'admirable peinture de l\'Israël renouvelé:

Voyez, il viendra un temps, dit Yahweh, oü cette ville sera rebatie pour Yahwèh, depuis la tour de Hananeel jusqu\'a la porte de Tangle; etlecordeau de sa mesure tendra de plus tout droit jusqu\'S. la colline de Gareb, puis il tournera vers Goah; et toute la valle\'e des cadavres, et de la cendre, et tous les champs jusqu\'au ravin de Cedron, jusqu\'a Tangle de la porte aux chevaux vers Torient, serout consacrés a Yahwèh, et ne seront plus jamais dévastés et détruits (XXXI, 38—40).

«Ne seront plus jamais dévastés et détruits»! Ge n\'est certes pas Dieu qui a dit cela. Ges paroles font honneur au cceur de Jérémie; mais il n\'était pas vrai prophéte en les écrivant, il était chauvin.

II va sans dire que ces reflexions s\'appliquent a d\'au-tres qu\'è lui.

Pendant toute sa carrière prophétique Jérémie s\'est laisser guider par eet idéal; Israël parfaitement obéissant cgt; Yahwèh et héni par lui. Sa religion est done la religion prophétique, par lui admise complètement, posée en principe. II n\'est point innovateur, mais prédicateur; et il le sait hien, car les réminiscences des prophètes antérieurs sont trés nombreuses dans son oeuvre, et si

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CH. I. LES PROPHÈTES.

marquées qu\'il est difficile d\'admettre qu\'elles soient inconscientes \'). Mais cela ne veut pas dire que certains points ne prennent pas chez lui plus de relief que chez d\'autres. En disant cela, je pense surtout a l\'idée de Talliance considérée comme un fait historique. L\'image du manage employee par Osée ne représente encore que le fait moral de l\'élection d\'lsraël par Yahwèh, sans qu\'il soit besoin de supposer qu\'è un moment précis de l\'histoire l\'union des deux époux ait été solennellement conclue par un acte cérémoniel. Sans doute les faits historiques jouent ici un róle; le fait moral de l\'élection s\'est manifesté dans une série d\'évènements providentiels destines a former le peuple élu, puis a l\'établir dans le pays que son dieu lui donne; mais il n\'y a pas eu de noces. L\'alliance chez Jérémie est un fait concret; il y a eu des noces. C\'est trés clair au chapitre XXXI, que j\'ai cité. II y a eu un pacte conclu avec Israel après la sortie d\'Egypte8), un pacte assez clairement rédigé pour que Jérémie puisse accuser Israël de l\'avoir violé. Si 1\'on croyait pouvoir douter que ce soit la le vrai sens du chapitre XXXI, le chapitre XI trancherait la question.

Ecoatez les paroles de cette alliance

Et parlez aux hommes de Juda et aux habitants de Jerusalem!

Dis-leur: «Voici ce erne dit Yahwèh, le dieu d\'lsraël:

Maudit soit I\'homme qui n\'écoutera pas les paroles de cette alliance.

Que j\'ai prescrite amp; vos pères,

Le jour oil je les ai fait sortir de la terre d\'Egypte,

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De ce fourueau a fer, en disant:

1) Parmi hien d\'autres exemples je citerai II, 21. comp. avec Es. V, 1,2; Os. X, 1 a. En general il est evident que les prophètes lisaient les écrits de leurs prédécesseurs, fait qui explique la parfaite continuité de la religion prophe\'tique. 2) v. 32.

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JERÉMIE,

««Ecoatez ma voix et pratiquez tout ce que je vous commande.

Pour que vous soyez mon peuple Et que rooi, je sois votre dieu;

Afin de ratifier le serment que j\'ai jure a vos peres.

De leur donner une terre ruisselant de lait et de miel,

Comme cela est aujourd\'hui.» »

Et je répondia et dis: «Oai, Yah well»,

Et Yah well me dit;

« Proclame tontes ces paroles dans les villes de Juda Et dans les rues de Jerusalem, en disant:

« « Ecoutez les paroles de ceite alliance,

Et pratiquez-les » »;

Car j\'ai conjure vos pères, instamment et ineessamment,

Depuis le jour oil je les al emmenés hors de la terre d\'Egypte,

Jusqu\'a ce jour, en disant:

« « Ecoutez ma voix! » »

Mals ils n\'écouteront pas, ils ne prêteront point Toreille,

lis marcheront selon l\'endurcissement de lenr mauvais ccrur;

Aussi ai-je amené sur eux tout ce que j\'amis dit dans cette alliance. Que je leur avals ordonné de pratiquer et qu\'ils n\'ont point pratique»

(XI, 2-7).

87

II n\'y a pas moyen ici de ne pas penser k un document contenant les détails des exig-ences de Yahwèh èi l\'egard de son peuple, la promesse de sa benediction, si le peuple est fidéle, et ia menace de ses chatiments au cas contraire. Aussi la traduction que Reuss propose au verset 6, lis au lieu de prodame-^ me semble-t-elle trés probable. Le document de ralliance dont parle Jérémie doit avoir eu des rapports étroits avec le Deutéronome, officiellement reconnu comme loi de Yahwèh la dix-huitième année du roi Josias1). 11 est difficile que ce

1

«Aussi ai-je amené sur eux tout ce que j\'avais dit dans cette alliance» s\'explique parfaitement par Deut. XXVIII et par les nomhreux parallèles de ce chapitre répandus dans le corps du code. N\'e\'taient les promesses et les menaces qui devaient se trouver trés explieitement dans «1\'alliance» dont parle

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CH. I. LES PROPHÈTES.

fut le Deutéronome même, Jérémie n\'ayant jamais manifesté de zèle pour la centralisation du culte et pour le lévitisme.

Quoi qu\'il en soit de cette question, tandis que la promulgation du Deutéronome venait donner une forme concrète, historique, a l\'idée de l\'alliance, et codifier en préceptes positifs et pratiques les principes généraux posés par les prédicateurs de la souveraineté absolue de Yahwèh, Jérémie, comme ses prédécesseurs, s\'en tient aux principes généraux: le culte exclusif de Yahwèh, sans images, et la conduite morale, condensée surtout dans la justice et dans la miséricorde. Je pourrais cri-bler ces pages de citations, qui ne nous apprendraient rien de nouveau sous ce rapport. Ici et la nous trouve-rions quelque image qui n\'a pas encore servi ou qui a été développée autrement, mais pas d\'idée que nous n\'ayons déjk rencontrée. II n\'y a done pas a. analyser en détail la religion de Jérémie; il est le prédicateur ardent d\'une religion congue par d\'autres et entièrement acceptée par lui. Veut-on ses propres paroles, les lignes suivantes donnent le résumé complet de ce qu\'il prêche:

Voici que ce dit Yahwèh:

a Que le sage ne se glorifie pas de sa saeesse!

Que le fort ne se glorifie pas de sa force!

Que le riche ne se glorifie pas de sa richesse!

Mais voici ce dont doit se glorifier celui qui cherche Ia gloire:

C\'est d\'etre intelligent et de me connaltre,

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Moi, Yahwèh,

Jérémie, on pourrait songer ici au code plus ancien contenu dpns Ex, XXI— XXIII. De fait, ce premier essai d\'application détaillée des principes que le decalogue pose simplement semhle n\'avoir jamais été promulgué; en revanche il a sans doute inspiré la vaste entreprise des auteurs du Deute\'ronome.

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JEREMIE.

Qui exerce la grace, le droit et la justice sur la terra;

Car c\'est en cela que je prends plaisir, parole de Yahwèh» (IX, 23, 24) 1).

II y a cependant quelques remarques a faire sur la manière dont il s\'acquitte de sa tache. La polémique contre le polythéisme et l\'idolatrie occupe dans ses prophéties une place infiniment plus considérable que dans celles d\'Esaïe; elle est directe, soutenue, acharnée; même elle forme le fond principal des premiers oracles. Par exemple , pour citer un pen au hasard, car il y a trop, dès le début, au chapitre 11, rinfldélite reprochée a Israël est essentiellement le polythéisme:

Voici ce que dit Yahwèh;

«Quel tort vos pères cnt-ils trouvé en moi.

Pour qu\'ils se soient eloignes de moi,

Qu\'ils aient couru après ce qui n\'est rien

Et se soient livres aux vanités?» (11,5).

Jamais peuple a-t-il change de dieu?

Et encore ce n\'étaient pas des dieux! *)

Et mon peuple a change sa gloire contre IMmpuissance! (v. 11).

Depuis longtemps tu as hrisé ton joug,

Tu as rompu tes liens;

Ta disais; «Je ne veux point servir!»

Mais sur chaque colline elevée.

Sous chaque arbre touffu

Tu t\'es livrée ik la prostitution (v. 20, 21).

Je l\'ai dit, je ne peux pas tout citer; cela continue dans les chapitres suivants avec une èpreté incroyable; en particulier les images employees par Osée sont reprises avec une erudite d\'expression absolumenc intra-

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1

Le discours sur le sabbat (XVIJ, 19—27) est difficileraent authentique (voy. A. Kuenen, De profeten en de profetie onder Israël, II, pages 74 et suivantes). Si ce discours était de Jere\'mie, il faudrait admettre chez lui des preoccupations plus sacerdotales que le reste de ses prophéties ne les fait supposer.

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CH. I. LES PROPHÈTES-

duisible , qui témoigne de l\'intensité de 1\'horreur passi-onnée eprouvée par le prophéte; et cette note, si ca-ractérislique des premiers oracles, ne fait mille part défaut dans le reste de l\'oeuvre.

On est amené a se demander s\'il y a ici un reeul prophétique, et si Jéremie est religieusement inférieur aux Amos, aux Esaïe, aux Michée, tons ennemis des cultes étrangers, mais tous insistant avant tout sur la nécessité d\'une conduite sainte. Bref, cette grande passion anti-polythéiste de Jérémie n\'indique-t-elle pas que chez lui les questions de forme 1\'emportent plus que chez les autres sur les questions de fond?

Le chapitre VII1) répond de la manière la plus ca-tégoriquement negative a cette question, sans compter que nulle part la note morale n\'est absente. Qu\'on me permette quelques exemples:

Parcourez les rues de Jerusalem, regardez done et voyez, cherchez dans ses places publiques! Si vous trouvez un liomme, s\'il y en a un seul qui fasse le bien et recherche la droiture, je ferai gramp;ce (V, 1).

lis courent en foule chez la courtisane. lis sont des étalons bien repus et vagabonds, ehacun hennit après la femme de 1\'autre. Ne dois-je pas demander compte de cela, dit Yahwèb; d\'un tel peuple ne pas tirer vengeance? (v. 8^, 9).

II se trouve des scélérats parmi mon peuple: ils sont au guet; comme 1\'oi-seleur qui se baisse, ils placent leurs pièges pour prendre des hommes. Comme une cage remplie d\'oiseaux, ainsi leurs maisons sont remplies de fraude; e\'est par la qu\'ils deviennent grands et riches; ils sont luisants de graisse, mais ils de\'passent toute mesure dans le mal; ils ne s\'interessent pas a la cause de I\'orphelin pour qu\'elle triomphe, et ne maintiennent pas le droit du pauvre (v. 26-28) quot;).

Si Jérémie ne le cede en rien ik ses devanciers pour le sérieux moral, il faut expliquer la recrudescence de

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1

Voy. les pages 16 et suifantes.

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JEREM1E.

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polémique anti-polythéiste qui est si marquee chez lui; et cela d\'autant plus que son exemple sera suivi par d\'autres prophètes, ce qui prouve que nous n\'avons pas affaire a un phénomène isolé, tenant a son tempérament personnel, mais è un fait dont les causes sont plus profondes qu\'un simple accident. J\'estime que ce fait provient de ce que l\'idée de la sainteté morale a grandi avec le zèle pour le culte de Yahwèh, et que s\'est ainsi formée l\'équation: «homme de bien = adorateur du dieu saint», avec son corollaire, de plus en plus accentué a mesure que se formait plus distinctement ie dogma de l\'élection d\'Israël: «adorateur d\'autres dieux = mechant». Le corollaire n\'a pas pris dès le début une importance aussi considérable que l\'équation fonda-mentale. Je sais bien que longtemps avant l\'époque du grand prophétisme il y a eu en Israël une vigoureuse opposition contre l\'imitation des coutumes religieuses étrangères; mais cette opposition était dictée par un conservatisme patriotique étroit beaucoup plus que par des considérations de l\'ordre moral, sans compter que la lutte des races entre elles y a été pour beaucoup, par exemple a l\'époque de Samuel. Mais il ne s\'agit plus de cela du tout au temps de Jérémie; la nationa-lité d\'Israël est acquise depuis des siècles; il n\'y a plus de nationalité cananéenne et l\'ancien antagonisme des races a fait place cbez Israël au paisible sentiment de son inattaquable supériorité; 1\'universalisme même est devenu possible, au point qu\'il n\'y ait presque pas de prophéte qui n\'annonce la conversion des païens. Pour Jérémie il ne s\'agit pas, comma pour Samuel, de faire qu\'Israël soit Israël, en vue de quoi il est nécessaire qu\'Israël ait son dieu spécial et non pas un autre;

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

mais il s\'agit de faire qu\'Israël soit le peuple de Dieu, digne du dieu saint qui 1\'a élu. L\'une des deux choses est certainement sortie de l\'autre; mais elles ne sont aucunement identiques. II a fallu du temps pour que la seconde murit, et l\'idée morale sur laquelle elle se fonde s\'est présentée en premier lieu sous sa forme positive: «l\'adorateur de Yahwèh doit être un homme de bien», avant que Ton tirat nettement la consequence que, pour être homme de bien, il fallait être adorateur de Yahwèh, c\'est-è-dire avant que l\'ancienne opposition aux cultes étrangers, qui, du reste, n\'avait jamais cessé, prit une signification nouvelle, qui lui donnat aussi une importance nouvelle.

Naturellement les circonstances ont contribué a ce résultat. II a fallu que la résistance è l\'oeuvre de progrès entreprise par les prédicateurs de la religion prophétique se manifestat par un redoublement de pratiques païennes, pour faire naitre le besoin d\'une polémique spéciale et directe contre ces pratiques, que l\'on se mit a envisager comma la cause de l\'immoralité. Or c\'est précisément ce qui a eu lieu avant l\'époque de Jérémie. La réaction païenne avait pris sous les règnes de Manassé et d\'Amon des proportions monstrueuses, puisque le culte affreux de Moloch s\'était régulièrement établi dans le Topheth. Plus d\'un passage de Jérémie, même si l\'on tient compte de l\'exagération dont les censeurs moraux sont coutu-miers, donne trés positivement a penser qu\'un grand relachement des moeurs avait accompagné ce déborde-ment de paganisme. L\'adultère s\'étalait au sens symbo-lique et au sens propre. Israël avait abandonné son dieu et les commandements divins. Pour le ramener k une vie sainte il fallait avant tout le détacber des faux cultes.

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JÉRÉM1E.

qu\'Esaïe avail considérés comme trés coupables, mais que Jérémie envisage maintenant comme la source même de tout le mal. Je n\'ai pas è examiner ici jusqu\'èi quel point sa psychologie était en cela en défaut et confondait les causes avec les effets; je n\'ai qu\'a constater les faits, et je crois que celui sur lequel j\'attire l\'attention est important. II explique un trait frappant de la littérature historique d\'lsraël, fille du prophétisme; c\'est que les jugements qui y sont portés sur les différents personna-ges se rapportent fort peu a la morale, mais surtout a la question de culte. L\'époque de Jérémie a beaucoup fait pour accentuer cette tendance.

Je ne crois pas que les considérations que je viens de présenter soient infirmées par le fait qu\'Osée déja s\'est senti appelé a polémisér directement contre les cultes étrangers et que c\'est lui qui est l\'inventeur de l\'image de l\'adultère pour les désigner. J\'ai dej^ fait remarquer que l\'opposition contre ces cultes n\'a jamais cessé. II n\'est done point étonnant qu\'un prophéte l\'ait accentuée plus que d\'autres. Mais avec Osée cela semble encore résulter surtout de son individualité1), tandis que je constate que chez Jérémie la polémique découle directement des besoins du moment et qu\'elle se ratta-che trés étroitement a 1\'idéal de sainteté qu\'il pour-suivait.

Jérémie donne lui-même un résumé de son activité pendant la première moitié de sa carrière prophétique

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1

II n\'est pas impossible que MM. Wellhausea et Robertson Smith aient raison de penser que dans ses trois premiers chapitres Osée applique aux rapports eutre Yahwèh et Israël les sentiments que ses propres circonstances de familie ont fait surgir dans son sein. Cela contribuerait è, expliquer sa haine toute personnelle contre le polythéisme.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

ainsi que des résultats qu\'elle avait eus a sas yeux, et ce discours confirme complètement ma manière de le comprendre. Je tiens a en transcrire le commencement.

Dcpuia la treizième aunée de Josias, fils vVAnion, roi de Juda, jasqu\'è ce jour, voilk vingt-trois ans que la parole de Yahwèh m\'est adressee et que je vous 1\'annonce continuellement sans que vous m\'ecoutiez. Et Yahwèh envoya vers vous tous aes servileurs, les prophètes, dèa l\'abord et itérativement, et vous u\'avez point ecouté, ni prêté l\'oreille, de manière a obéir. Ils vous disaient: «Revenez done de vos mauvaises voies, et de vos méchantes actions, et vous demeurerez dans ce pays que Yahwèh vous a donné, a vous et a vos pères, d\'ores ü jamais. Et ne courez pas après d\'autres dieux, pour les adorer et vous prosterner devant eux, et ne m\'irritez pas par l\'ouvrage de vos mains, pour que je ne vous fasse pas de mal.» Mais vous ne m\'avez pas ecouté, dit Yahwèh, de manière a m\'irriter par l\'ouvrage de vos mains, pour votre propre malheur (XXV, 3—7).

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Si je faisais l\'histoire d\'Israël, ou même seulement 1\'histoire de sa religion, il me faudrait ici, en recueil-lant toutes les données possibles, tracer le tableau de la situation politicu-religieuse de Juda, a l\'époque oü palis-sait l\'étoile du Pharaon Néco et oü grandissait l\'astre de Nébucadrettsar. Ce n\'est cependant pas nécessaire pour caractériser la seconde phase de la carrière de Jé-rémie. 11 suffit de dire que la promulgation du Deuté-ronome n\'avait point produit les fruits qu\'il en attendait, qu\'il était resté beaucoup d\'idolatrie et de devotions «adultères», que les mceurs laissaient beaucoup a dési-rer, et que roi, princes, prêtres et prophètes semblaient a Jérémie oublieux de tous leurs devoirs, conducteurs coupables d\'un peuple coupable. Malgré la réforme de Josias 1), tout lui semblait encore a faire; si l\'on offrait

1

II y a eu certainement quelque reaction après cette réforme, mais il est inadmissible que les résultats en aient été entièrement effaces. Je ne puis examiner cette question ici; mais je veux au moins signaler le fait que Jérémie,

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JÉRÉMIE.

un CLilte h Yahvvèh, ce culle n\'était pas sincère, et les avertissemenls que le peuple avail regus de son dieu avaient été si nombreux, si persistants, si complets, qu\'il était devenu évident que cela ne suffisait pas, que Juda s\'endurcissait méchamment et que désormais c\'était la verge dans toute sa rigueur qu\'il fallait a ce peuple. Gette verge, Jérémie n\'hésita pas è la reconnaitre dans la personne de Nébucadrettsar, et le discours dont j\'ai transcrit les premiers versets continue ainsi:

Pour cela, voici ce que dit Yahweh: «Puisque vous n\'avez pas écouté mes paroles, voyez-vous, je vais envoyer querir toutes les tribus du Nord, dit Yahwèh, avec Nebucadrettsar, le roi de Babel, mon serviteur, et je le con-duirai contre ce pays-ci, et contre ses habitants, et contre tous les peuples k Tentour, et je les vouerai amp; rextermination et j\'en ferai un objet d\'horreur et de dérision, et des ruines éternelles; et je ferai cesser parmi eux les cris de joie et de réjouissance, la voix de Tépoux et de la mariée, Ie bruit des meules et l\'éclat du flambeau. Car tout ce pays-ci deviendra un desert et une solitude» (XXV, 8—11 a).

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Dès lors Jérémie n\'a plus varié pendant les longues années de l\'agonie de Juda. Ge peuple pécheur n\'a d\'après lui qu\'un seul rnoyen d\'adoucir le sort qui lui est réservé: c\'est de prouver sa repentance en se soumettant hum-blement au champ;timent, par conséquent en ne résistant point aux Ghaldéens et en renongant a toute velléité de révolte après leur avoir été soumis.\' Sous Jojakim, sous Sédécias, il frappe sans se lasser sur cette même enclume, ameutant contre lui les patriotes et leurs pro-pbètes, mais imposant en même temps quelque peu a ce pauvre Sédécias, malheureux jeune homme, qui, h l\'époque critique oü il monta sur le trAne, aurait eu besoin d\'un talent hors ligne pour suppleer a son inexpérience, mais

fort severe pour Jojakim, ne l\'accuse pas d\'idolatrie (XXII, 13—17 comp. XXIII, 1—5).

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CH. I. LES PROPHÈTES.

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qui ne parvint pas è s\'afFranchir de la tutelle des partis. Au moins semble-t-il avoir subi Tascendant du sérieux moral de Jérémie, qu\'il a consulté a diverses reprises et qu\'il a protégé dans une mesure. Quant è suivre ses avis, il ne le fit pas, et Jérémie continua jusqu\'a la catastrophe finale prédire la ruine compléte du pays, de la capitale et même du temple, comme il l\'avait fait sous Jojakim.

On voit que la prédication de Jérémie a l\'époque qui nous occupe est I\'application des principes de la religion prophétique aux circonstances du moment. Le prédicateur est trés remarquable, mais il ne préche point de doctrine nouvelle, et il n\'a point de procédés nouveaux pour la recommander; aussi quelques nombreuses que soient les remarques de détail intéressantes que 1\'on pourrait encore faire sur son oeuvre, convient-il de résister a la tentation, tout ayant été dit pour ce qui importe au sujet traité dans cette étude

1) J\'ai signalé en passant la confiance avec laquelle Jérémie comptait que, malgré tout, les restes d\'Israël se convertiraient, seraient rénnis de nouveau en un peuple et feraient connaitre leur dien aux autres nations. II était inutile d\'analyser en détail ces prévisiona de bonheur, du moment qu\'il est acquis une fois ponr tontes qu\'elles tendent aussi il recommander la religion, en in-sistant sur la fidélité du dieu qui a élu Israël et qui ne le frappe qu\'a son corps défendant, dans la mesure dans laquelle cela est absolument nécessaire. Du reste, comme je 1\'ai fait remarquer h la page 84, ce que Ton a appelé les espérances messianiques des prophètes ne sont, a j bien regarder, qu\'uu hors-d\'ceuvre dans leur prédication, dont le point de départ invariable est la constatation du mal. Ce point de départ ne peut donner de certitude que par rapport au cbamp;timent; il n\'en donne point par rapport amp; la conversion, ni, pat conséquent, par rapport au bonheur futur. Celui-ci ne devrait done jamais être annoncé, mais simplement promis, conditionellement.

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EZECH1EL.

§ 8.

Ezéchiel.

A qui s\'adresse Ezéchiel? Un défenseur de la religion ooit avoir un public sur lequel il s\'efforce d\'exercer une influence, sans cela il ne defend pas la religion. Pour la plupart des prophèies il ne règne aucune incertitude sur le public qu\'ils veulent atteindre; ce sont les gens parmi lesquels ils vivent, leurs concitoyens1). Leurs écrits sont dans la règle l\'écho de leur parole; si, par la force des choses, ils n\'en reproduisent pas la lettre, ils en reproduisent certainement l\'esprit et l\'intention, et sans aucun doute ont pour but général, sauf les exceptions de détail, d\'accentuer l\'oeuvre de vive voix en lui donnant une forme plus durable. Le public reste le même, quoique le nabi puisse compter en outre sur des lecteurs avenir. Geci toutefois demeure tout-^-fait secondaire; il n\'y a pas une ligne chez nos propbètes qui indique qu\'ils se soient proposé d\'écrire en vue des ages futurs. Voila pourquoi on peul parler de leur défense de la religion.

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Tout, du reste, chez eux n\'est pas predication. L\'oracle pur et simple se présente aussi sous leur plume. C\'est le cas, par exemple, des chapitres XV et XVI du livre d\'Esaïe. Ici il n\'y a pas de public auquel l\'oracle soit spécialement destine; l\'auteur inconnu a cru rece-voir de son dieu une révélation touchant le sort réservé ü Moab et il a voulu qu\'elle se conservêt; Esaïe,deson

1

Naturellement Taction peat parfois s\'étendre pins loin, mais c\'est rare et toujours il s\'agit des contemporains; voy. Jér. XXVII.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

cute, a trouvé cette révélation importante, et il l\'a transcrite en y joignant une nouvelle révélation, d\'après laquelle l\'ancien oracle qu\'il reproduisait devait s\'accom-plir au bout de trois ans. La question des destinataires de l\'oracle est ici oiseuse, puisqu\'il ne s\'agit point d\'exercer una action sur les auditeurs ou les iecteurs, et je n\'ai pas eu a m\'arréter aux fragments de ce genre

Faut-il de même laisser de cóté Ezéchiel tout entier? La question peut parattre étrange au premier abord; mais il faut bien la poser, car je cherche a qui ce prophéte s\'adresse et ne trouvant pas, je suis contraint de demander: Son écrit renferme-t-il des elements de prédication, ou bien est-il seulement un oracle et, comme tel, en dehors de cette étude?

II faut poser la question ainsi, paree qu\'Ezéchiel porte le titre de prophéte, et qu\'un prophéte est ou un pré-dicateur ou un dispensateur d\'oracles. Ma réponse sera que la question est pourtant mal posée ainsi, qu\'Ezéchiel n\'est prophéte qu\'en apparence, et qu\'en réalité il est tout autre chose, théologien apologiste , ce qui le fait rentrer de plein droit dans cette étude.

II faut montrer premiérement qu\'il n\'est pas prédica-teur.

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Je ne trouve pas ceux que le fils de Buzy a pu vou-loir convertir au moyen d\'une prédication dont son écrit. serait la reproduction plus ou moins fidéle, ou, si sa parole était sans effet salutaire, ceux qu\'au moins elle convaincrait de pêché. Ce n\'est pas l\'entourage du prophéte, les exilés établis sur le Kébar. II n\'y a rien ab-

l) Voy. la page 10.

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ÉZÉCHIEL.

solument dans tout le livre qui vise spécialement ces Juifs; leurs anciens font une ou deux apparitions, mais c\'est exclusivement a titre de comparses\'), et il n\'y a pas moyen de tirer de ce que le prophéte est censé leur dire une indication positive au sujet de l\'état reli-gieux dans lequel ils se trouvaient. 11 faut avouer que ce serait une étrange predication que celle d\'oii l\'on ne pourrait presque rien déduire touchant les auditeurs. Tout ce que l\'on peut conclure du chapitre XX, c\'est qu\'Ezéchiel n\'avait pas une opinion favorable des dépor-tés en général, non pas seulement de ceux du Kébar, paree que l\'idolatrie n\'avait pas entièrement disparu du milieu d\'eux 1); mais, outre que son livre ne pouvait pas les convertir, l\'accusation est tout ce qu\'il y a de plus vague, le discours ne s\'adressant pas même spécialement aux déportés, mais, plus généralement encore, a la «maison d\'Israël»2), ^ qui on reproche surtout ses péchés passés en lui recommandant de n\'y plus tomber, sans toutefois que l\'on discerne dans quelle mesure elle en est encore coupable. Le livre d\'Ezéchiel n\'est point l\'écho d\'une prédication a l\'adresse des déportés3).

99

1

Voy. les vv. 3 et 4, 32, 34—38.

2

v. 30. Sans doute les déportés sont dans l\'esprit d\'Ezéchiel «la maison d\'Israël», mais justement paree qn\'a ses yeux ils ne valent pas mieux que les Juifs de Palestine et que leurs ancêtres. Cette expression et l\'esprit du livre tout entier me semblent exclure complètement toute accusation spéciale a l\'adresse des déportés.

3

les déportés sont souvent désignés par le terme de «race rebelle», lit-téralement «maison de rebellion» (II, 5—8; III, 9, 26, 27; XII, 2, 3, 9, 25; XVII, 12; XXIV, 3); mais il n\'est point ajouté de détails pour motiver cette designation, et, de même qu\'au ch. XX, on s\'aper9oit eonstam-ment que l\'écrivain pense de fait au peuple en général, a la «maison d\'Israël », plutót qu\'aux déportés spécialement (comp. par ex. II, 5 avec II, 3).

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CH. I. LES PROPHÈTES.

11 ne Test pas davantage d\'une prédication a l\'adresse des Juifs restés dans leur patrie. Certes, il y est suffl-samment parlé de Jérusalem pendant le règne de Sédé-cias; les détails ne manquant pas et le chapitre VIII en particulier contient toute une énumération des abominations qui s\'y commettent ^ ; mais, sans compter que le passé est mêlé au présent, le prophéte domicilie en Mésopo-tamie n\'a pas pu tenter de détourner par sa parole ses con-citoyens restés en Judée de continuer leur vie de péché; et son écrit n\'a point non plus poursuivi ce but, puisqu\'il a étê rédigé après la destruction de Jérusalem, et que, si des parties en ont été couchées par écrit auparavant, elles n\'ont point été envoyées en Judée et lues publi-quement. Si le livre d\'Ezéchiel est né d\'une oeuvre de prédication, a qui s\'adressait-elle?

Ezéchiel n\'était pas prédicateur et ne pouvait pas 1\'être. II était autre chose. J\'ai déjk dit quoi; il était théologien, et c\'est justement le contenu de sa théologie qui l\'em-pêchait d\'être prédicateur.

II remplissait une des deux conditions indispensables pour que se réveille l\'esprit du prophéte réformateur1); il avait un idéal trés arrêté et discernait la distance qui séparait la réalité présente de eet idéal; il voyait ce qui, jugé d\'après eet idéal, devait s\'appeler le mal. Mais la seconde condition du charisme lui faisait défaut; il ne pouvait pas se sentir personnellement appelé è réaliser l\'idéal par sa parole. Je dirai pourquoi; mais il faut

100

1

Comp. les pages 81 et suiv.

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ÉZÉCHIEL.

auparavant que je le prenne en flagrant délit de manque de foi en la puissance convertissante de la parole prophétique.

Analysons les chapitres II et III, en nous souvenant qu\'Ezechiel avait lu Esaïe et Jérémie, surtout Jérémie.

II me dit: « Fils d\'homme! Je t\'envoie vers les enfants d\'Israël, ces paiens J), ces rebelles qui se sont révoltes contre moi: enx et leurs pères m\'ont manqué de foi, jusqu\'è ce jour-ci. Cette engeance au visage dur et au eoeur raide, je t\'envoie vers eux pour que tu leur dises: ««Voici ce que commande le Seigneur , Yahwèh»» (II, 3, 4).

II semble, è lire ceci, que c\'est l\'introduction d\'un appel a la conversion; maïs l\'appel ne vient pas, le message n\'est pas formulé, ni ici, ni plus loin dans le fragment.

En revanche le prophéte ouvre une espèce de parenthèse en ces termes;

Et eux, qa\'ils t\'écoutent ou non (car ils sont une race rebelle), ilssauront du moins qu\'il y a eu un prophéte parmi eux (v. 5),

après quoi il est averti de ne pas avoir peur des Israé-lites et de remplir fidèlement sa mission, composée de ucomplaintes, de lamentations et de gémissements» (v. 10). La-dessus, nouvel ordre de «se rendre auprès de la maison d\'Israël», qui parle la même langue que lui et pourra le comprendre, et l\'avertissement qu\'on ne voudra pas récouter (III, 4—9). Vient un troisi,éme ordre, dans lequel la «maison d\'Israël» est remplacée par les captifs, auxquels, soit qu\'ils l\'écoutent ou non, il doit dire: «quot;Voici ce que commande le Seigneur, Yahwèh» (v. 10, 11).

101

Quant au message, le contenu, comme j\'ai dit, n\'en est point indiqué. A la place de cela, le prophéte en extase est rapporté au milieu des exilés, garde sept jours le silence (v. 12—15) pour enfin — ne pas parler.

1) Trad. de Reuss.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

mais recevoir une nouvelle communication de Yahwèh, en ces termes:

Fils d\'homme! je t\'etablis comme sentinelle a Tégard de la maison d\'Iaraël: quand tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Qnand je dirai au méchant: «Tu mourras!» si tu négligés de l\'avertir, et si tu ne paries pas, afin de détourner le méchant de sa mauvaise voie et de lui sauver la vie, lai, le méchant, mourra pour son péché, mais c\'est de ta main que je redemanderai son sang. Mais si tu as averti le méchant, et qu\'il ne revienne pas de sa méchancetë et de sa mauvaise voie, lui, il mourra pour son péché, mais toi, tu n\'en seras pas responsable (17—19);

de même le prophéte sera responsable de la mort des justes qui se dévoient, s\'il ne les a pas avertis.

Qu\'il y a peu de réalité dans tout cela! Une sentinelle contre le mal au milieu de son peuple, certes voilé une noble conception. Mais une sentinelle avertit afin de détourner le danger. Ezéchiel fait-il cela? On ne sait pas même qui il avertit; «le méchant», «le juste», il ne sort pas, des généralités. Oü sont les méchants, oü sont les justes? II n\'y a pas un mot pour répondre a ces questions. C\'est que clairement le prophéte est fort peu préoccupé de ce qu\'il advient des individus vi-vant de son temps. Son souci semble être tout entier dans sa responsabilité personelle; qu\'elle soit è couvert, qu\'il soit dit qu\'il y a eu un prophéte en Israël, et il est parfaitement satisfait. Peu importe en réalité qu\'on l\'écoute ou non.

(Ju\'il y a loin de la a Esaïe VI, 9—13. Ici le coeur bat avec force, car c\'est un cceur de prédicateur. La parole doit convertir; si alle ne le fait pas, c\'est épou-vantable, c\'est un jugement inouï de Dieu, avec lequel on ne peut se réconcilier que par la pensee qu\'il est temporaire. «Jusques a quand, Seigneur?» Le prophéte a vécu au milieu du mal, il s\'est pris corps è corps

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ÉZÉCHIEL,

avec lui pendant de longues annees; il a fait Tamère experience de Timpuissance de ses efforts, sa mission lui apparait comme un chatiment d\'Israël; mais, au moment oü il trace ces lignes désolantes, c\'est en realite un nouvel effort qu\'il tente contre le mal; il espère qu\'au moins quelques-uns de ses lecteurs s\'écrieront: «Non, nous voulons voir de nos yeux, entendre de nos oreilles, nous convertir et être gueris».

Y a-t-il trace de ce feu sacré chez Ezéchiel? Peu importe qu\'on l\'écoute ou non; il ne connait pas le profond abattement du lutteur decourage, qui sent ses forces l\'abandonner et qui ne peut pourtant point prendre de repos, qui doit sans relache rester dans la mêlee, et recevoir les coups, sans même entrevoir pour le soutenir la victoire qui lui sourit de loin. Comparez ces chapitres que nous venons de parcourir avec les plaintes de Jérémie \'), et jugez si Ezéchiel a jamais parlé four convertir.

Juge-je mal? Le chapitre XXXIII, que Segond intitule «Devoirs des prophètes», n\'est-il pas pour me confondre? Ecoutons:

La parole de Yahwèh me fat adressee en ces termes: «Kis d\'homme! Parle aux enfauts de ton peuple et dis-leur; ««Lorsque j\'amène Tepee contre un pays et que les gens de ce pays prennent un homme d\'entre eux et l\'établissent comme sentinelle, et que, voyant l\'épée arriver dans le pays, il sonne de la trompette et avertit le peuple, et si quelqu\'un, tout en entendant le son de la trompette, ne se laisse pas avertir, et que l\'épe\'e vienne l\'enlever, son sang

retombe sur sa tête.....Mais si la sentinelle, voyant l\'epee arriver, ne son-

103

nait point de la trompette .. . ., je redemanderais a la sentinelle le sang de celui qui a été frappé.»» Or toi, fils d\'homme. Je t\'établiscomme sentinelle a l\'egard de la maison d\'Israël.....» (XXXIII, 1—7).

1) XX, 7—18.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

A merveille, et Ezéchiel dit un peu plus loin en fort bons termes:

Par ma vie! dit le Seigneur, Yahwèh, je ne prends certes pas plaisir amp; la mort du rm\'chant, mais, au contraire, \'a ce que le méchant se détourne de sa voie et qu\'il vive (XXXIII, 11).

Mais quel est le danger dont la sentinelle Ezéchiel a averti ses frères, de sorte quils auraient pu le ddour-ner en se convertissant? Je le vois bien pour Jerémie. II croyait que, si on l\'écoutait, les chatiments que Yahwèh infligeait èi son peuple par la main des Chaldéens seraient fort mitigés. Mais Ezéchiel? II annonce la ruine de Jérusalem. Mais l\'annonce-t-il comme la sentinelle qui par son avertissement doit détourner le malheur? Point du tout, ceux qui sont censés avertis n\'en savent rien. Est-il au moins sentinelle ü l\'égard des captifs? Point non plus; il n\'a aucune menace spéciale pour eux; il ne prévoit aucun danger particulier qui les attende. II sait qu\'è un moment donné Yahwèh les triera1), mais excepté cette généralité il n\'a rien è leur dire.

104

Oü reste ainsi la sentinelle? N\'est-il pas clair qu\'Ezé-chiel s\'est pris lui-même pour autre chose qu\'il n\'était? Esaïe, Jérémie, pour ne parler que de ces deux, avaient été des sentinelles et ils avaient annoncé des catastrophes terribles, l\'épée, la famine et la peste; et paree que lui, Ezéchiel, annongait l\'épée, la famine et la peste, et savait même y joindre les bêtes féroces, paree qu\'il savait lutter d\'énergie sauvage avec Jérémie dans la peinture des débordements de Juda1), il s\'est figure être aussi une sentinelle; en lisant ses prédécesseurs, il s\'est écrié: Anch io son pittore!, sans s\'apercevoir que ses

1) XX, 38.

1

Comp. Ez. XXIII avec Jer. III.

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ÉZÉCHIEL.

prédécesseurs étaient des convertisseurs et que lui ne l\'était pas; ce qui ne constitue pas une mince difference.

Je ne conteste en aucune fagon sa bonne foi lorsqu\'il rapporte qu\'il lui a été dit: «Va vers la maison d\'Israël»; mais je conteste qu\'il soit allé vers la maison d\'Israël et qu\'il ait mis le méchant en demeure de changer ses voies.

II ne le pouvait pas, ai-je dit, et cela venait de sa théologie. II faut done nous y arrêter.

La predication des anciens prophètes est devenue pour Ezéchiel une dogmatique, une série de thèses abstraites, auxquelles, du reste, il croit trés fermement. Yahwèh est le maitre absolu de l\'univers, doué d\'attri-buts sublimes, qui sont symbolises par les chérubins et les roues de la vision du cbapitre I. Son indescriptible ^ majesté l\'élève souverainement au-dessus des mortels, et Ezéchiel ne manque pas d\'appuyer sur cette grandeur en se faisant constamment interpeler comme «fils d\'hom-me» par Yahwèh. Aussi tombe-t-il sur la face a l\'aspect de la vision divine 1).

Je ne doute pas un instant qu\'Ezéchiel n\'ait senti un trés profond respect pour le dieu qu\'il essayait de décrire ainsi; mais il ne faut pas oublier que sa vision est évi-demment une composition littéraire 2), et que par consé-

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1

I, 28; III, 23; XLIU, 3; XLIV, 4.

2

Je crois pouvoir me dispenser de démontrer cette these, qui a e\'té traitée a fond dans les ouvrages speciauz. Je ferai seulement remarquer que les visions d\'Ezéchiel ne sont d\'ordinaire pas vues, ne forment pas de representations concretes que Ton puisse séparer de leur interpretation; pour les comprendre il faut faire abstraction de ce que Ton est censé voir et ne s\'attacher ijifa la

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CH. I. LES PROPHÈTES.

quent les attributs divins qui y sont symbolises sont une deduction de l\'idée de perfection. lis servent è ex-primer la manière dont récrivain conpoit la divinité; la vision constitue une doctrine sur Dieu.

Parmi ces attributs il y en a deux qui jouent un röle preponderant dans cette théologie. Ge sont la toute-puissance et la justice, et tout le livre a été écrit pour les défendre , ce qui lui donne un caratère beaucoup plus apologétique au sens strict du mot que ne le possèdent les ouvrages de la plupart des autres prophètes. Les faits servent a la demonstration; naturellement, les faits tels que les envisage l\'auteur, ce qui ne veut pas dire que ce soit tels qu\'ils sont dans la réalité. On va voir que ces faits sont apergus par lui a travers la théologie.

G\'est le dogme de la justice de Dieu qui sert surtout a les colorer. Ezéchiel, qui affirme la toute-puissance, sans éprouver le besoin d\'exposer en quoi elle consiste, sent parfaitement qu\'il n\'en peut pas être de même pour la justice, qu\'il congoit autrement que la plupart de ses concitoyens, et il traite ex professo de eet attribut divin ; il y revient même par trois fois \'). Je transcris le commencement du chapitre XVIII, oü se trouve le portrait de l\'homme juste, dont nous aurons besoin plus tard:

La parole de Yahwèh me fut adressée en ces termes: «Qu\'avez-vous, vous autres dans le pays d\'Israël, h formuler ce proverbe: ««Les pères ont mangé du veijus et les dents des fils en ont été agacées»» 1)? Par ma vie.

106

1

Comp. Jer. XXXI, 29, oü le prophéte peint un avenir idéal dans lequel ce proverbe cessera d\'etre vrai. Ezéchiel fait tout autre chose, tout en croyant probablement suivre son devancier; il dogmatise, et c\'est au point qu\'il nie.

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ÉZÉCHIEL.

dit le Seigneur, Yahwèh, vous ne cl eve/, plus répéter ce proverbe en Israël. Voyez done! Toutes les personnes sont ii moi: la personne du père est sl moi, comme la personne du fils 1): c\'est la personne coupable qui mourra. Celui qui est juste, qui pratique le droit et la justice, qui ne prend pas part aux banquets sur les hauteurs, qui ne dirige point ses regards vers les ordures {faux dieux) de la maison d\'Israëi, qui ne déshonore point la femme de son prochain, qui ne touche point une femme dans son impureté, qui ne fait de tort a personne, qui rend son gage au débiteur, qui ne commet point despoliation, qui donne son pain ü celui qui a faim et des vêtements a celui qui est nu, qui ne prête pas ïi usure et ne prend pas d\'intérêt, qui s\'abstient de toute injustice, qui decide selon la vérité dans un proces entre deux hommes, qui suit mes commandement et observe mes lois iidèlement, celui-li est juste, et il restera en vie, parole du Seigneur, Yahwèh (XVIII, I—9).

Mais, continue I\'auteur, si le fils de ce juste commet une seule des iniquités qui viennent d\'être enumérees, il mourra certainement, malgré la vertu de son père, et celui-ci restera en vie. En revanche, si un mechant a un fils juste, le père mourra et le fils vivra. De plus, si un méchant revient au bien, il ne mourra pas pour sa méchanceté passée, et si un juste se corrompt et commet un de ces péchés, il mourra, malgré sa justice passée. Or il ne faut pas prétendre que cette manière d\'agir de Dieu soit inique ; ce sont ceux qui le prétendent qui sont iniques, et qui ne voient pas qu\'il ne depend que d\'eux d\'être heureux, puisqu\'ils n\'on.t pour cela qu\'a renoncer au mal3).

Ainsi done, maison d\'Israëi, je vous jugerai chacun selon ses ceuvres, dit le Seigneur, Yahwèh. ttevenez, détournez-vous de tous vos péchés, pour que ce ne soit pas pour vous un achoppement qui\'vous rende coupables\'). Jetez loin de vous tous vos péchés que vous avez commis: faites-vous un cceur

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1

Ne suis-je pas assez puissant pour atteindre celui qui le mérite, sans me rahattre sur un substitut?

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CH, I. LES PROPHÈTES.

nouveau et un nouvcl esprit. Pourquoi voudriez-vous mourir, maison d\'Israël? Car je ne prcnds point plaisir a la mort de celui qui meurt, parole du Seigneur, Yahwèh; revenez done et vivez (XVIII, 30—32).

La forme, de la péroraison est parénétique; mais ce n\'est que la forme, puisque, après la destruction de Jé-rusalem, le prophéte ne prévoit plus de catastrophe que la «maison d\'Israël» puisse prévenir en se convertissant. Cette forme vient des appels è la repentance si fréquents dans les modèles qu\'Ezéchiel tachait de suivre; quant au fond de la péroraison, il est dogmatico-apologétique, comme le montre clairement le contexte; c\'est le déve-loppement du mot du verset 30, «ainsi done, maison d\'Israël, je vous jugerai chacun selon ses oeuvres».

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Comme je l\'ai dit, Ezéchiel revient par trois fois a cette doctrine, sur laquelle s\'appuie tout le système. Au chapitre XIV la tendance apologétique en est manifeste. II expose premièrement qu\'un peuple idolatre n\'est pas digne de consulter Yahwèh et qu\'au lieu d\'oracles il aura des chatiments, et il montre la justice inflexible de Yahwèh atteignant dans toute sa rigueur, soit le prophéte prévaricateur qui s\'est laissé entrainer a donner un oracle au peuple coupable, soit ceux qui ont inter-rogé le prophéte \'), sur quoi il développe sa doctrine de la justice de Dieu, pour mieux faire voir que le» oracles sont hors de saison au sein d\'une nation perverse. C\'est que cette nation doit périr sans faute; sa condam-nation est absolument (dogmatiquement) irrémédiable; sans doute, il peut se trouver des membres exceptionels de la nation qui ne trempent pas dans 1\'iniquité univer-selle, mais cela ne change rien au sort de la masse ; les £;ens vertueux seront sauvés individuellement, sans

I) V. i—li.

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ÉZÉGHIEL.

que leur justice, egalat-elle celle des Noé, des Daniel, des Job, soit d\'aucune utilité au reste. G\'est pour cela que Jérusalem doit périr et pourtant quelques Jérusalé-mites être épargnés ^1),

el vous reconnaitrez que ce n\'eiit pas aans raiaon qae je lui ai fait tout ce que je lui aurai fait: c\'est le Seigneur, Yahwèh, qui le dit (v. 23).

Au chapitre XXXIII, nouvel exposé de la doctrine, cette fois pour faire partie du préambule de la description du rétablissement d\'Israël2). Personne ne s\'étonnera de le trouver a cette place.

On voit que je n\'ai point exagéré l\'iniportanee attri-buée par Ezéchiel a sa conception de la justice de Yahwèh. II est tout aussi clair que j\'ai raison d\'appeler cette conception une doctrine théologique abstraite. Elle n\'est, en effet, point tirée de l\'observation des faits, et sort tout entière directement de l\'idee que le fils de Buzy avait de la justice, sans doute par suite de son tempérament intellectuel et moral personnel. Son raisonnement est des plus simples; Dieu est parfait; la justice parfaite est la sienne; la justice parfaite est telle et telle; done Dieu agit conformément a cette justice. G\'est Va priori le plus complet. Je n\'en ferai pas la critique ici, puisque j\'aurai è y revenir è l\'occasion du Deutéro-Esaïe, sans compter Exode XX, 5, 6, le livre de Job, les psaumes XXXVII et LXXIII et Malachie. II sufïit, quant ü Ezéchiel, de constater que la pierre d\'assise de toute sa théologie est une idéé abstraite, dont le moindre coup-d\'ceil jeté sur la réalité démontre péremptoirement l\'in-exactitude; ici-bas l\'innocent souffre a cbaque instant pour le coupable et trés souvent le méchant a le privi-lège de profiler de la vertu des bons.

109

1

v. 12—23. 2) XXXIII—XLVIII.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

La doctrine de la justice a chez Ezéchiel une importance si grande, paree qu\'elle sert a déduire, des thèses dont se compose la doctrine sur Dieu, celles dont se compose la doctrine sur 1\'histoire. Gelle-ci se divise en deux parties, le passé, qui renferme aussi le présent, et l\'avenir, et, chose curieuse, le livre a deux grandes divisions k peu prés égales, qui sont consacrées, la première au passé1), et l\'autre a l\'avenir2), non pas, bien entendu, sans que dans la première on n\'anticipe parfois sur l\'avenir3), et que dans la seconde on ne revienne sur le passé4).

Les deux grandes thèses historiques sont des plus simples. Ge sont, quant au passé: Israël n\'a jamais rien valu et ne vaut rien, quelles que soient les exceptions individuelies; il a constamment violé l\'alliance conclue avec lui par son dieu; e\'est pourquoi la justice de Yahwèh 1\'a chatié de plus en plus sévèrement; l\'adultère Samarie k péri5), et sa soeur Juda, pire qu\'elle, finit par partager son sort6); ce qui reste d\'Israël est dispersé parmi les païens: — et, quant a l\'avenir: Pour que le nom de Yahwèh ne soit pas blasphémé 7), il chatiera toutes les nations ennemies de son peuple8), rassemhlera les déportés pour y prendre de quoi se faire un nouveau peuple, se créera ce nouveau peuple par sa toute-

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1

Ch. I—XXIV. 2) Ch. xxv—XLVIII.

2

3) Par. ex. XX, 34—38. 4quot;) Par ex. XXXIV, 1—10.

3

5) xxm, 5—10 etc. 6) XXIII, 11—35 etc.

4

7) Les païens, voyant les chatiments dont le peuple de l\'alliance est l\'objet,

5

risquent a chaque fois de se figurer que Yahwèh n\'est pas assez puissant pour le protéger, et, par exemple, de dire: «C\'est 14 le peuple de Yahwèh, et

6

[pourtant] ils ont dü sortir de son pays» (XXXVI, 20 b, comp. XX ,9,14,

7

22, 44).

8

XXV—XXXII.

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ÉZECHIEL.

puissance \'), l\'établira dans le pays de Canaan autour du temple restauré, sous un prince davidique parfaitement fidéle2), et tous l\'adoreront sans plus retomber dans les iniquités de leurs pères.

G\'est dans cette dernière thèse, la thèse historique concernant l\'avenir, que se trouve la clef du livre d\'Ezéchiel; l\'écrit tout entier a été composé pour y aboutir, paree que la se trouve aux yeux de l\'auteur la grande preuve de la justice de Yahwèh. Au fond, ce livre est une théodicée, dont il donna lui-même un excellent résumé au chapitre XXXVI, v. 21—32. Je transcris done ce passage, en priant le lecteur de bien faire attention aux versets 22 et 32, que, du reste, j\'ai soin de souligner. Après avoir résumé aux versets 17-—20 la thèse historique concernant le passé, Ezéchiel continue ainsi:

Or j\'ai du prendre en pitié mon saint nom que profanaient3) ceux de la maisoa d\'Israël, chez les nations oü ils étaient venus. Pour cela, va dire a ceux de la maison d\'Israël: «Voici ce que dit le Seigneur, Yahwèh : ««Ce ri est pas a cause de vojus que je le fais, maison d\'Israël, mais pour I\'amour de mon saint nom que vous avez profane chez les peuples oil vous êtes venus. Et je veux glori-fler mon grand nom qui a cte profane parnii les nations, et que vous, vous avez profane parmi elles, pour qu\'elles reconnaissent que moi je suis Yahwèh (c\'est le Seignenr, Yahwèh, qui le dit), alors que je me serai glorifié en vous,

1) Voy. en particulier XXXVII, 1—14. J\'avoue qu\'avant de faire d\'Ezéchiel une étude d\'ensemhle je me suis complètement trompé sur la portée de la célèbre vision des ossements desséchés d\'Israël. Les versets 9 et 10 me fai-saient croire qu\'il s\'agissait de la puissance de la parole prophétique pour faire renaitre a la vie spirituelle un peuple, même inoralemetft mort selon toute apparence. C\'était une erreur. Le contexte indique clairement qu\'il s\'agit d\'une restitution d\'Israël par la toute puissance de Yahwèh. La parole prophétique ne fait que Vannoncer, quoique il en soit parlé comme si elle lefaisait (comp. IV, 2, 3 «tu 1\'assiégeras», etc. etc.).

2) XXIV, 23, etc.

3) Reusa met compromettaient, traduction explicative.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

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a leurs yeux. Et je vous recueillerai d\'entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays, et je vous ramenerai dans votre patrie. Et je répandrai sur vous de l\'eau pure, pour que vous soyez purifies de toutes vos souillures; et de toutes vos idoles je vous purifierai. Et je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai un nouvel esprit au dedans de vous: j\'óterai ce cceur de pierre de votre corps, et je vous donnerai un coeur de chair. C\'est mon esprit que je mettrai au dedans de vous, et je feral en sorte que vous suiviez mes lois, et que vous observiez mes commandements et les pratiquiez. Et vous demeure-rez dans le pays que j\'ai donné a vos pères, et vous deviendrez un peuple k moi, et moi je serai votre dieu. Et je vous délivrerai de toutes vos souillures: j\'appellerai le grain et le multiplierai, et je ne vous imposerai plus de famine. Je multiplierai les fruits des arbres et les produits des champs, pour que vous n\'ayez plus k supporter la honte de la famine parmi les nations. Et quand vous vous souviendrez de votre mauvaise conduite et de vos ceuvres., qui n\'étaient pas bonnes, vous éprouverez du dégout peur vous-mêmes, au. sujet de vos péchés et de vos infamies. Ce nest pas a cause de vous que je le fais, dit le Seigneur, Tahweh; sachez-le lien. Soyez honteux et confus de votre conduite, maison d\'Israël!»» (XXXVI, 21—32).

«Ce n\'est. pas è cause de vous que je le fais», ré-pète Ezéchiel avec insistance. Yahwèh aurait pu, en toute justice a l\'égard d\'Israël, abandonner entièrement ce peuple rebelle a la destruction; mais alors il n\'aurait pas été juste envers lui-même, envers son saint nom, car les nations n\'auraient pas su que le malheur d\'Israël était un chatiment. II se devait è lui-même de relever Israël, done de le convertir 1), pour qu\'il devint manifeste que son sort misérable avait été un effet de la justice divine. Le motif du rétablissement n\'est ainsi aucunetnent la conversion d\'Israël, qui au contraire reste rebelle, un diamp d\'ossements desséchés, jusqu\'au bout; c\'est Yahwèh qui convertira Israël au temps voulu, your pouvoir le rétablir; peut-être méme ne ferait-on

1

V. 25 et suiv.

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ÉZÉCHIEL.

point tort a Ezéchiel en disant qu\'il congoit la conversion comme suivant le rétablissement.

J\'espère que mes lecleups voient maintenant pourquoi j\'ai dit que le contenu de sa théologie l\'empêchait d\'être prédicateur, convertisseur*, quoiqu\'il ait pu se faire illusion a lui-même sous ce rapport1). Israël ne vaut rien et n\'a jamais rien valu; c\'est Yahwèh qui l\'a recueilli et l\'a élu pour en faire son peuple2), Yahwèh qui a traité alliance avec lui et qui renouvellera cette alliance; mais lui, il en a été indigne dès le début3) et en restera indigne jusqu\'a ce que Yahwèh le purifie; il est incon-vertissable. On n\'essaye pas sérieusement de convertir des gens auprès de qui Ton sait d\'avance que l\'on échouera.

Pourquoi done Ezéchiel écrit-il? II le dit. C\'est pour qu\'on sache qu\'il y a eu un prophéte en Israël è l\'épo-que de l\'exil 4). Pour qu\'on le sache immédiatement ? Evidemment non, puisqü\'on n\'écoutera pas Ezéchiel et ne le comprendra pas5).

C\'est done pour qu\'on le sache plus tard, lors du

113

8

1

La formule exhortative qui termine le v. 32, « soyez lionteux et confus de votre conduite, maison d\'Israël», est evidemment un hors-d\'oeuvre a l\'epo-que de l\'esil, pendant qu\'Israël est la maison de rebellion, avant que Yahwèh ait ranime\' les os secs, et Ezechiel ne s\'attend nullement 4 produire un mouvement de honte (comp. II, B); lui-même 11 le dit au v. 31, c\'est quand Israël aura été rétabli qu\'il comprendra combien sa conduite passée avait éfé ignominieuse. Pourquoi done ces formules exhortatives sans portee pratique dont Ezéchiel est coutumier? Elles s\'expliquent par I\'mfluence de la littérature prophétique dont notre auteur était nourri. II croit la continuer, sans se rendre compte de la difference profonde qui distingue son oeuvre de celle des prophètes dont il imite les allures, et il lui semble par conséquent qu\'il man-querait quelque chose s\'il n\'y avait point d\'exhortations; mais celles-ci ne cou-lent pas chez lui de source.

2

XVI, 6. 3) XVI, 3.

3

4) II, 5 et, plus clairement, XXXIII, 38.

4

5) XXXIII, 31, 32.

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CH. I. LES PROPHETES.

rétablissement d\'Israël, «mais quand cela viendra — et cela viendra! — ils reconnaitront qu\'un prophéte a été au milieu d\'eux». Mais a quoi bon? Je crois qu\'il n\'y a qu\'une seule explication possible. Ezéchiel veut que, lorsque ces choses arriveront, on en comprenne ie sens; on dira: «II y a eu un prophéte en Israël», c\'est-a-dire que Ton reconnaitra que les revers et la gloire d\'Israël sont des effets des perfections divines. Si l\'explication n\'avait pas été donnée d\'avance, les hommes sont telle-ment stupides qu\'il y aurait danger qu\'ils s\'y trompassent; mais l\'écrit d\'Ezéchiel sera la, la clarté sera faite et Ton rendra gloire a Dieu.

Je puis maintenant répondre a la question que j\'ai posée ü la page 76 et en même temps me justifier de m\'arrêter si longtemps a Ezéchiel. Oui, son livre, com-posé d\'un oracle et d\'une théodicée retrospective qui justifie Toracle, est un traité apologétique et rentre de plein droit dans le cadre de cette étude. On poürrait mêrne l\'appeler une predication apologétique, si Ton a soin de constater que la predication ne s\'adresse pas aux contemporains de l\'auteur et qu\'elle n\'a pas pour but de convertir ceux a qui elle s\'adresse. Elle vise une génération future, déja convertie, et a pour hut de la faire rester fidéle en la convainquant de la parfaite justice des voies de Dieu.

La méthode de cette apologie est trés facile a carac-tériser, elle consiste h faire voir les perfections divines dans les évènements passés et futurs.

II serait extrêmement intéressant d\'étudier en détail les deux grandes divisions du livre d\'Ezéchiel, afin de

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ÉZÉGHIEL.

montrer comment elles se combinent, d\'après un plan d\'ensemble, pour revendiquer la justice de Yahwèh et l\'obéissance qui lui est due; mais on comprend que cela m\'enlrainerait beaucoup plus loin que ne le comporte eet ouvrage. Je dois me contenter d\'avoir caractérisé la manière générale dont l\'auteur s\'y prend pour défendre la religion, sans discuter plus avant les questions qui se rattachent a la forme de son exposé théologique. Je dirai seulement, quant a ce dernier point, que s\'il présente les évènements contemporains, le siège de Jerusalem, la fuite de Sédécias, la perte de la vue qui lui est infligée, etc. sous forme de prédictions, ce n\'est pas seulement par imitation des modèles prophétiques suivis par lui, mais e\'est surtout pour mieux faire res-sortir que c\'est Yahwèh qui veut et qui fait toutes ces choses.

Je ne puis toutefois me dispenser de m\'arrêter aux chapitres XXXIII—XLVIII, qui renferment la description du sort d\'Israël dans l\'avenir. lis ofTrent un intérêt trés grand; premièrement, paree que, mieux que les traits épars dans l\'ouvrage, ils permettent de se rendrecompte de l\'idéal reiigieux congu par Ezéehiel; ensuite, mais non pas è un moindre degré, paree qu\'en les écrivant Ezéehiel a jeté la semence qui, cultivée par d\'autres, a flni par constituer le judaïsme.

Mes lecteurs me seront reconnaissants de traduire ik leur intention l\'analyse des seize derniers chapitres d\'Ezé-chiel que je trouve dans un article de M. le professeur A. Kuenen, publié dans la Modern Review1).

115

«Après quelques lignes touchant sa personne el sa

1

Vol. V, n0. 20, p. 623 et suiv.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

tache, raorceau qui sert d\'introduction (XXXIII),» dil M. Kuenen, «Ezéchiel entre en rnatière, et debute par une esquisse de la restauration politique d\'lsraël, on peut dire de la restauration de son gouvernement (XXXIV). Cela ne va pas sans qu\'il dise ce qu\'il a sur le coeur au sujet des «bergers d\'lsraël», dont il dénonce sévèrement la coupable indifference dans raccomplissement de leurs devoirs, leur reprochant de tolérer et même d\'encourager l\'iniquité. Mais, si jusqu\'ici les bergers ont été infidèles, il n\'en sera pas toujours ainsi; Yahwèh en suscitera un, David son serviteur, qui sera prince («Nasi») au milieu du peupie réuni a son dieu (versets 23 et suiv.). Ail-leurs encore il exprime la même attente \'), et ron voit par ces autres passages que, de crainte que le Nasi n\'abuse de son pouvoir, il ne veut lui accorder qu\'une autorité trés strictement limitée. Ses revenus ainsi que ses devoirs sont définis avec soin, et de fait son róle est celui d\'un employé supérieur, chargé de veiller a la sécurité du temple, dont la présence sert a rehausser la splendeur du culte; quant a lui laisser exercer un gouvernement réel sur la nation, comme les rois anté-rieurs a l\'exil, il n\'en est pas question. Après le prince, le prophéte porte son attention sur le pays du peupie de Yahwèh. Les Edomites, qui en avaient partiellement pris possession, en seront expulsés, et le chStiment qu\'ils ont mérité les atteindra dans leurs propres retraites, aux monts de Séir (XXXV). En revanche «les montagnes d\'lsraël» seront de nouveau habitées par leurs proprié-taires légitimes, et la fertilité en sera telle qu\'elle dé-mentira complètement les moqueries auxquelles se li-

1) Non seuleraent XXXVII, 24, 25, mais encore XLIV, 3; XLV1, 2 et suiv.; XLVI11, 31 et suiv., et passim; XLV, 7 et suiv.

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ÉZÉCHIEL.

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vraient les voisins, maintenant humiliés (XXXVI, 1—15); ainsi seront réfutés les doutes que la captivité du peuple de Yahwèh avait fait concevoir sur la puissance de ce dieu (versets 16—38). Mais le peuple lui-même, oü le prendre? Les déportés, disperses au loin, contre lesquels Ezechiel avait eu tant de reproches a formuler, étaient aussi incapables de s\'acquitter des devoirs incombant k Israël qu\'indignes des benedictions qui lui étaient desti-nées. La première moitié du chapitre XXXVII sert h répondre a cette objection. Yahwèh lui-même devait rendre la vie aux ossements desséchés et se créer un nouveau peuple. En consequence Israël devait être restauré dans son unité, le schisma des deux royaumes être effacé (versets 15—28).

«Quand Israël sera rétabli au sein la paix et de la prospérité dans le pays que son dieu lui a donné, Yahwèh donnera une preuve finale et decisive de son immense pouvoir (XXXVIII, XXXIX)\')• H appelie de l\'cxtrême Nord Gog, roi de Magog et suzerain d\'une multitude de tribus et de nations. Celui-ci marche contre Canaan i la tête d\'une armée innombrable. G\'est la soif du butin qui le pousse , et son triomphe semble si certain que des marchands venus de toutes les parties du monde s\'alta-chent è son expedition, dans 1\'espoir d\'acheter a bon compte les dépouilles des vaincus. En réalité cependant tout n\'arrive qu\'afin de réaliser les plans de Yahwèh, qui se crée roccasion de déployer sa puissance, comme il l\'a annoncé longtemps a l\'avance. A peine Gog a-t-il franchi les frontières d\'Israël qu\'un lormidable tremble-

1) Tout eet alinea relatif a Gog est traduit des pages 618 et suiv. de la Modern Review, aujquelles M. Kuenen renvoie a la page 625, ne voulant pas aaalyser ces deux chapitres une seconde fois.

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ment de terre répand la terreur et Ie désordre dans son armée. Les nations qui la composent tournent leurs ar-mes les unes contre les autres, tous ses guerriers s\'entre-tuent jusqu\'au dernier, et les Israelites assistent au carnage sans avoir besoin de remuer le doigt pour leur propre défense. Même les pays d\'oü Tennemi est venu sont atteints par le jugement. Le nombre des morts est si grand que le bois de leurs armes suffit pendant sept ans a fournir de combustible les habitants de Canaan, qui ont besoin de sept mois pour enterrer les cadavres et purifier le sol sacré. G\'est ainsi que le monde des païens sera forcé de craindre le grand pouvoir de Yabwèb; car maintonant enfin a été donnée la preuve irrefragable que la déportation d\'Israël en Babylonie n\'avait pas été un effet de la faiblesse de Yabwèb, mais, au contraire,

une manifestation de sa justice inflexible..... La restau-

ration d\'Israël n\'était qu\'un commencement de preuve de la souveraineté de Yabwèb, une manifestation par-tielle de sa gloire; il fallait ce massacre de ses ennemis pour rendre ia preuve compléte et absolue.

«Le prophéte a-t-il maintenant dit tout ce dont il est chargé au nom de Yahwéh? Pas encore. Ses lecteurs savent qu\'lsraël rentrera dans sa palrie et y jouira de la plus compléte prospérité a 1\'abri de toute atteinte; mais ils ne savent pas quelle sera la teneur de 1\'existence renouvelée d\'Israël, et en particulier comment sera cé-lébré le culte, l\'objet le plus important de tous aux yeux d\'Ezéchiel. Les neuf derniers chapitres de son livre lei servent k décrire ce qu\'il attend de l\'avenir a ce sujet, ou plutót ce que Yahwéh ordonne. On y trouve des prescriptions minutieuses pour la nouvelle organisation qui aura lieu, une description détaillée du temple avec

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ÉZÉCHIEL.

ses parois et ses dépendances, des régies relatives aux prêtres et è leurs acolytes, k leurs droits el a leurs devoirs, et des ordonnances sur les sacrifices et les fêtes ainsi que sur les fonctions du Nasi. Tels sont les prin-cipaux sujets dont s\'occupe Ezéchiel; toutefois ce ne sont pas les seals. Dans les versets 13—23 du chapitre XLVII il définit exactement les limites du futur territoire d\'Is-raël. Toute la contrée située a l\'est du Jourdain en est exclue; en revanche tout ce qui est entre cette rivière et la mer Méditerranée en fait partie. Ghaque tribu occupera une bande de ce territoire, qui sera découpó en rectangles parailèles se succédant du nord au sud; l\'ordre dans lequel les tribus s\'établiront chacune dans sa bande est prescrit. Entre la septième et la buitième, c\'est-a-dire entre Benjamin et Juda, est réservé un territoire au milieu duquel s\'élèvera le temple et la cité sainte, et dont le reste sera divisé en trois parts, une pour les prêtres ou descendants de Tsadok, une pour les autres Lévites et une pour le Nasi» (XLVIII).

Etrange idéal que celui qui a dicté ces cbapitres! II est étonnant que la note morale en soit, du moins en apparence, si complètement absente, sans compter nombre de cboses importantes a régler, dont Ezéchiel ne dit pas un mot, par exemple tout ce qui regarde l\'organisation civile. Ezéchiel a-t-il cru que, le culte du temple une fois organise, tout le reste irait de soi, parfaitement bien, et qu\'il étail superflu de s\'en préoccuper? Je n\'en doute aucunement. Et cela vient de ce qu\'il annonce que Yahwèh donnera h Israël un nouveau coeur et un esprit nouveau. Sa théologie ne se dément pas un seul instant; c\'est Yahwèh qui fait tont; quand Yahwèh habitera défmitivement au milieu de son peuple — et c\'est cette

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CH. I. LES PROPHÈTES.

habitation qu\'assure [\'organisation du temple — la con-séquence immédiate sera la disparition compléte du mal et de l\'injustice. 11 est done superflu d\'en parler; mais Ezéchiel y pense. Nous en avons la preuve dans le portrait de l\'homme juste \') et dans les reproches qu\'il adresse è Israël dans la première partie de son livre, car il va sans dire que le peuple rétabli sera la contre-partie du peuple condamnable. Gr voici un résumé des reproches adressés a Jérusalem au chapitre XXII.

G\'est une ville de meurtres, qui s\'est souillée en se faisant des idoles; les chefs abusent de leur pouvoir pour répandre le sang; on n\'a point de respect pour ses parents; on fait violence a l\'étranger et Ton opprime l\'orphelin et la veuve; on va banqueter sur les hauteurs; on se livre a l\'impudicité et a l\'inceste; on paye des meurtriers k gages; on se livre a l\'usure et aux malversations1).

Plus loin Ezéchiel ajoute que les prêtres profanent les choses saintes, ne font pas connaitre au peuple ce qui est pur et impur et n\'ont aucun zèle pour l\'observation du sabbat, et que les propbètes encouragent chefs et peuples a persévérer dans le mal2).

Rien de tout ce qui est reproché ici a des Israelites infidèles ne pourra plus avoir lieu quand Yahwèh, habitant au milieu de son peuple, lui aura donné un coeu.\' nouveau. II n\'y aura ni injustice, ni violence, ni impigt; dicité, ni mensonge, en méme temps que Ton observera les sabbats, que Ton s\'abstiendra de tout ce qui est

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1

XXII, i—12. J\'ai aapprime ce qui fait double emploi avec le passage qui suit.

2

v. 25—29.

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EZECHIEL.

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impur et que Ton payera ponctuellement sas voeux. Le vrai gouvernement sera établi, celui de Dieu; et cela nous explique pourquoi le Nasi n\'est pas appelé roi et n\'a au fond qu\'un róle honoriflque, on pourrait dire dé-coratif; c\'est que la fonction royale consiste a faire régner la justice, que les rois s\'en sont toujours mon-trés incapables que Dieu s\'en est chargé a leur place, et qu\'ainsi les rois sont devenus inutiles. L\'idéal congu par Ezéchiel mérite done complétement de s\'appeler Le règne de Dieu, quelque loin qu\'il y ait encore de ce règne de Dieu a celui au nom duquel Jesus a prêché et souffert.

Ce qui est fort remarquable, c\'est que, tout en croyant fermement que tout ce qui concernait le règne de Dieu était voulu a l\'avance par Yahwèh et s\'effectuerait par son pouvoir, Ezéchiel a parfaitement compris que c\'était par la main des hommes que Yahwèh accomplirait une bonne partie de ses desseins et qu\'il a voulu tracer leur tache a ces hommes. N\'étaient-ce pas des mains humaines qui devaient délimiter les territoires des tribus et con-struire le temple? S\'il était inutile d\'arrêter les détails de la partie de la tacho que Yahwèh se réservait d\'exé-cuter lui-même directement, celle qui consistait è donner aux Israelites un coeur nouveau et h faire régner Ia justice parmi eux, il n\'en était pas de même pour la partie dont il délèguerait l\'exécution aux mortels. Cela m\'ex-plique ces curieux chapitres XL—XLVI1I qui terminent le livre, et la trés grande importance que l\'auteur y attache. Je suis fort enclin è croire que c\'est le désir d\'écrire ces chapitres qui lui a mis la plume a la main,

1) Comp. le ch. XXXIV.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

et que tout ce qui précède a pour but d\'en assurer I\'execution. Celle-ci n\'était pas possible; las conceptions d\'Ezéchiel tenaient trop de 1\'utopie. Mais l\'idée de déter-miner la part des hommes dans le règne de üieu et d\'asseoir la-dessus la vie nationale d\'Israël d\'une manière definitive, done de créer une religion officiellement éta-blie, incarnée dans des institutions nationales et con-crètes, cette idéé ne s\'est aucunement perdue. Elle a été reprise par les auteurs de la loi lévitique; ils Tont développée d\'une manière pratique, laissant de cöte les utopies d\'Ezéchiel, en revanche étendant leur sollicitude è mille objets que le fils de Buzi n\'avait pas essayé de régler, et leur oeuvre s\'est montrée si viable que l\'idéal rêvé par eux s\'est réalisé. G\'est ainsi qu\'est né le judaïsme. J\'ai a ce sujet quelques considérations a présenter; mais, quoique une partie en soit applicable a Ezéchiel, je crois qu\'il vaut mieux les réserver pour le moment ou j\'aurai a m\'occuper de la loi lévitique.

Quant a Ezéchiel, je constate qu\'il n\'a pas voulu seulement convaincre ses lecteurs de la puissance et de la justice de Yahwèh, mais qu\'il a encore voulu servir la religion au moyen de son écrit, en faisant servir celui-ci è constituer l\'organisation du règne de Yahwèh en Israël.

422

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ESAÏE XXIV—XXVII, ETC.

§ 9-

Abdias; Esaïe xxiv—xxvii; xm, i—xiv, 23; xxi, 1—10; xxxiv, xxxy; Jerémie l, Li;

Esaïe XL—LXVI.

Les courts fragments désignés avant le « deutéro-Esaïe », n\'ont pas a nous occuper longuement. Ils rentrent essen-tiellement dans la categorie des oracles patriotiques et ne renferment en tout cas rien de nouveau au sujet de la religion. Je me bornerai a constater le plus rapidement que je pourrai leur complet accord avec la religion pro-phétique. Je suis pour cela l\'ordre adopté dans la bible de Reuss, excepté pour Abdias; non que eet ordre me semble certain; mais cela m\'est plus commode, et tout autre serait également incertain. Tous ces fragments sont postérieurs èi la chute de Jerusalem , et e\'est pour cela que je les réunis ici. Plusieurs même sont postérieurs a l\'exü.

Abdias annonce les vengeances de Yahwèh contre Edom pour la part qu\'il a prise aux malheurs de Jerusalem.

123

L\'obscure prophétie contenue dans les chapitres XXIV a XXVII de notre livre d\'Esaïe reconnait la souveraineté de Yahwèh; c\'est lui qui a désolé Canaan ^ en vertu d\'un arrét souverain; « c\'est lui qui a prononcé eet arrêt», dit le prophéte2]. De même c\'est lui qui détruira Baby-lone s) et Moab 1). Bref, rien ne se fait que par sa vo-lonté, et c\'est a lui seul qu\'on rendra gloire5). 11 est le protecteur spécial d\'Israël, qu\'il tirera de son abaissement

1

XXV, 10—12. 5) XXV, 9 et passim.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

et rendra prospère 1). II conviera les nations a partager le bonheur de son peuple2). S\'il a frappé Israël, c\'est k cause de ses péchés 3), et ce qu\'il exige de son peuple , c\'est que celui-ci le cherche, de sorte que, cette condition remplie, le peuple a droit èi sa protection4). Enfin il est ennetni de l\'idolatrie et la détruira ^). Notons qu\'on voit apparaitre dans cette prophétie l\'idée de la resurrection des justes 6) comtne faisant partie des espérances relatives a la gloire future d\'Israël. J\'ai pourtant dit que ce fragment et les autres qui vont suivre ne ren ferment rien de nouveau en fait de religion; c\'est qu\'on n\'y prêche aucunement la croyance en la resurrection comme élément de la piété; on ne la préche même pas; elle se présente simplement comtne une espérance.

Les chapitres XIII, 1—XIV, 23 renferment un oracle contre Babylóne, qui par le fait prêche la souveraineté de Yahwèh et son amour fidéle pour Israël, de même que le court oracle, peut-être du même auteur, renfermé dans les dix premiers versets du chapitre XXI,

Le chapitre XXXIV renferme l\'annonce de la destruction inexorable d\'Edom et est suivi, au chapitre XXXV, de l\'annonce enthousiaste du retour des exilés, qui sera favorisé par un déploiement inouï de la puissance de Yahwèh. Le prophéte qui a écrit eet oracle a voulu en-courager les exilés abattus et désespérants è se confier en leur dieu. C\'est ce qu\'il dit lui-même en ces termes;

124

1

XXVI, 1 et suiv.; 11 et suiv.; 15; XXVII. 2 et suiv.

2

XXV, 6 et suiv. 3) XXIV, 6. i) XXVI, 15 et suiv.

3

5) XXVII, 9; XXIV, 21—23. 6) XXVI, 19 (comp. le v. 14).

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JÉRÉMIE L, LI.

Fortifiez les mains langnissantes!

Les genoux qui fle\'chissent, affermissez-les!

Dites a ceux dont le coeur est agité:

« Courage, n\'ayez pas peur! »

Voici notre Dieu; mettons-nous en route! 1)

EUe vient, la compensation de Dieu;

II vient lui-même pour vous sauver (XXXV, 3, 4).

L\'emploi absolu du mot Dieu est digne de remarque dans ce passage. Je ne me rappelle pas de l\'avoir rencontré chez aucun des prophètes antérieurs. II denote une habitude de pensee complètement monothéiste.

La chute de Babylone est aussi le sujet de la prophétie contenue aux chapitres L et LI du livre de Jérémie. Les éléments religieux sont plus accentués dans eet opuscule que dans les oracles précédents, mais ils ne présentent non plus rien de nouveau. On peut noter quelques invectives contre les dieux babyloniens 2), et une tirade monothéiste, oü la puissance du dieu créateur est opposée a la vanité des idoles 3), avec quoi est parfaitement d\'ac-cord le titre de Roi, au sens absolu, donné a Yahvvèh: «G\'est le Roi qui le dit, lui dont le nom est Yahwèh Tsébaoth gt;gt;1). L\'idolatrie de Babylone, sa tyrannie et son hostilité contre Israël sont representees comme des péchés contre Yahwèh2), quoique ce soit par la volonté de Yahwèh qu\'elle ait pu dominer sur les nations, être le marteau dont elles ont été frappées3), la coupe de malheur dont elles ont été abreuvées7). Quant è Israël, ses désastres ont été le chatiment de ses péchés; mais il reviendra èi son dieu et sera rétabli3). On le voit, la

125

3) LI, 15—18. 6) LI, 20.

4) LI, 57. 7) LI, 7.


1

1) Trad. de Reuss. 2) L, 2, 38.

2

li, 2, 14, 26, 28, 29; LI, 5, 24.

3

8) L, 4 et suiv.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

dogmatiqne qui a fini par se dégager de la prédicalion des prophètes a été complètement adoptée par l\'auteur de notre fragment, de même que par tous les prophètes de l\'époque de la captivité de l\'oeuvre desquels il nous est resté quelque chose. Quant a l\'application de cette dogmatique, les circonstances 1\'ont rnodifiée en ce que les prophètes antérieurs, jusques et y compris Jéremie, ont presque invariablement insisté avant tout sur les chatiments mérités par le peuple de Yahwèh , tandis que maintenant les nabis pensent surtout a consoler et è encourager par la perspective du rétablissement; mais il est de toute évidence que la religion qu\'ils veulent voir régner, celle qu\'ils prê-chent — lorsqu\'ils prêchent, ce qui n\'est point toujours le cas — c\'est toujours la même qu\'auparavant: l\'attache-ment a Yahwèh , le culte exclusif de ce dieu , le seul vrai dieu maintenant, et la pratique de la justice. La méthode n\'a point changé non plus, c\'est d\'insister sur les retributions de la justice divine. Elle est toute dans ce mot du dernier morceau dont je viens de m\'occuper:

Yahwèh est un dieu qui rend a chacun selon ses oeuvres.

Qui paie a chacun son salaire (Jér. LI, 56 d).

Les fragments qui viennent d\'être rapidement passés en revue montrent que l\'époque de la captivité et du retour è fait surgir un groupe de prophètes ,

dont la doctrine est identique avec celle de leurs devan -ciers — Yahwèh souverain absolu de l\'univers, Israël son peuple élu, les malheurs d\'Israël amenés par ses péchés, restauration finale garantie par Tamour de Yahwèh pour son peuple — mais qui se distinguent de la plupart de ces devanciers en ce que ceux-ci s\'efforcent surtout de ramener le peuple k son dieu par la menace

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JEREM1E L, LI.

des chatiments qui Vattendent, tandis que chez les pro-phètes consolateurs l\'idée que le chatiment a en lieu prédomine, et que l\'effort de la parole tend pour cela surtout ranimer la confiance dans le coeur des Juifs découragés. Ges nabis sont done beaucoup moins das convertisseurs que les autres, moins des défenseurs, des apologistes 1) de la religion, s\'effbrgant de gagner ceux qui méconnaissent ou negligent la religion. Sans doute, Telément parénétique existe, puisque la restauration d\'ls-raël suppose sa conversion, et aussi parce que I\'abatte-ment des Juifs a pour consequence du relachement dans le culte de leur dieu, et que leur prêcher la confiance, e\'est leur prêcher le retour a la foi et I\'abandon de tout ce qui est contraire a cette foi. Toutefois tout cela est bien plus sousentendu qu\'explicite, d\'autant plus que 1\'affirmation de la restauration est beaucoup trop positive, absolue, pour ne pas faire rentrer dans I\'ombre la condition de cette restauration , le retour è Yahwèh.

Ces prophètes ne sont pas non plus apologistes a la manière d\'Ezechiel, le moins consolateur de tous ceux qui portent le titre de prophéte, le dogmaticien occupé è justifier théoriquement le gouvernement divin de I\'uni-vers et a préparer le règne de Dieu, sans que sa parole trahisse le moindre effort pratique dirigé sur ses contemporains imme\'diats; Ie seul prophéte considerable qui soit purement et simplement écrivain, vivant en esprit com-plétement dans l\'avenir et dans uu avenir qu\'amènera la toute-puissance divine, sans cooperation humaine2). Les

127

1

Comme on le verra, ceci ne s\'applique qu\'en partie au «deutero-Esaïe», qui est en meme temps consolateur et apologiste.

2

II y aura bien cooperation liumaine aprèa que Yahwèh aura trië son peuple et lui aura donné un coeur nouveau, mais .pas avant (voy. la page 121).

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CH. I. LES PROPHÈTES.

autres prophètes de la caplivilé el du retour s\'adressent d leurs contemporains, leur parole écrite suppose une activité orale trés grande, et lorsqu\'elle renferme des éléments de théodicée, ce n\'est jamais comme théorie ab-straite , mais c\'est toujours en vue de la confiance dans Ie dieu d\'Israël que ces prophètes veulent réveiller el nourrir.

Les plus remarquables de tous sont les auteurs des prophéties réunies dans les vingt-sept derniers chapitres de notre livre d\'Esaïe. II existe assez de parenté entre eux pour que Ton ait pu croire que leurs oracles venaient d\'un seul prophéte, que Ton a appelé le deutéro-Esaïe; mais les differences sont trop considerables pour que Ton puisse maintenir ce point de vue, quoique les groupes ne soient pas faciles è distinguer avec certitude. 11 n\'est pas même possible d\'établir partoul quels oracles sont antérieurs a j\'edit de Gyrus el quels sont ceux qui ont été écrits après le retour. Le ton général est celui des prophètes surtoul consolateurs. Les malheurs d\'Israël vont faire place a la plus brill ante restaura tion. Ceci est la note dominante, surtout dans le premier groupe\'), qui va nous occuper.

Consolez, consolez mon peuple,

Dit votre dieu.

Kassurez Jerusalem et proclamez

Que le temps de sa servitude est accompli,

Que son pêché est pardonné,

Qu\'elle a re9u de la main de Yahwèh

Le double pour tous ses méfaits (XL, 1, 2).

128

Tel est le début de ces prophéties, et les passages pa-

1) Oh. XL—XLVIII. (II n\'est pas impossible qu\'il faille y joindre le ch. XLIX).

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ESAÏE XL—LXV1.

rallèles sont extrêmement nombreux, au point de devenir fatigants, malgre le lyrisme Irès marqué qui les distingue. Le retour des exiles est annoncé a réitérées fois et décrit avec un enthousiasme qui tiendrait du délire, s\'il fallait prendre tout a la lettre. Gitons un seul exemple:

Je ferai jaillir des ruisseaux sar les hauteurs denudées,

Des fontaines au sein des vallees.

Je changerai le de\'sert en un lac d\'eau,

Et la terre aride fera couler des sources.

Je mettrai dans le desert le cèdre et la cassie,

Le myrte et l\'olivier;

Je planierai dans la lande le cypres,

Le platane et le sapin tout ensemble (XLI, 18, 19)

1) Les commentateurs a l\'envi voient dans les descriptions de ce genre des hyperboles orientales, qu\'il faut bien se garder de prendre a ia lettre, et sans doute ils ont en partie raison; il est clair p. ex que le prophéte ne s\'est pas figure que les païens apporteraient les Juifs dans leur patrie pour leur epar-gner la fatigue de la route (XLIX, 22; comp. Es. XI, 12). Toutefois je crains qu\'on n\'exagère. II ne faut pas oublier qu\'il existait de nombreux récits sur les miracles accomplis par Yahweh en faveur d\'Israël lors de la sortie d\'Egypte et du voyage dans le desert. On croyait que tout cela s\'était passé a la lettre. Pourquoi Yahweh n\'en ferait-il pas autant et même davantage en faveur des exiles? Notre auteur invoque le souvenir du passage de la mer Rouge en faveur des miracles qu\'il annonce pour le retour descaptifs; de quel droit done dire qu\'il ne compte pas sur des miracles? Que Ton me permette de transcrire le passage en question :

Voici ce que dit Yahweh,

Qui sait frayer un chemin par la mer,

Une route a travers les ondes en fureur;

Qui laisse arriver chevaux et chars.

Troupes et capitaines —

Et les voila tombés tous pour ne plus se relever,

Ane\'antis, éteints comme une mèche!

Ne pensez plus aux choses passées;

Ne songez plus aux histoires d\'autrefois!

Voyez, je vais faire du nouveau;

Tantót cela se produira et vous le contemplerez;

Oui, je vais faire un chemin par le désert.

Des rivières dans la steppe;

129

9

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CH. I. LES PROPHÈTES.

On conQoit cependant que l\'annonce seule du retour et des merveilles que Dieu devait accomplir n\'est pas un sujel suffisant pour remplir une série d\'oracles aussi considerable que celle qui nous occupe, malgré la pré-dilection avec laquelle l\'auteur y revient. Si c\'etait le cas, je devrais passer outre , car je crois avoir dit tout ce qu\'il fallait sur la portee religieuse de ces previsions. Mais ce n\'est pas le cas. II se trouve que notre prophéte a envisagé l\'annonce de la restauration d\'Israël a un point da vue qui I\'a conduit a y introduire un élément expli-citement apologétique que je ne puis me dispenser d\'exa-rniner. G\'est en cela qu\'il se distingue des prophètes dont il est parlé au commencement de ce paragraphe.

Son écrit est mal analysable; il y a trop de répétitions, l\'auteur revient sans cesse sur ses pas, tournant autour des mêmes idees sans avancer. Les limites entre ies morceaux sont flottantes, on ne sail souvent pas si lei morceau est un oracle complet, devant s\'interpréter par lui-même, ou bien si c\'est un paragraphe dans un oracle, dont I\'intention doive se chercher dans la contexture générale du morceau plus étendu dont il fait partie. II n\'y a peut-être pas dans toute la bible un écrit dont les parties isolées soient généralement plus transparentes, et dont en même temps la méthode de composition, et done le but d\'ensemble, soient moins apparents. II n\'y a pas

Les bêtes sauvages me remercieront,

Les chacals et les autraches,

De ce que j\'aurai donne de l\'eau au desert,

Des rivieres a la steppe.

Pour désaltérer mon peuple, mon elu (XLII, 16—20).

On peut comparer a cela Es. XXXV, que j\'estime aussi être TE-nnonce de miracles destines a faciliter au peuple la traversée du de\'sert.

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ESAÏE XL—LXVI.

d\'unité et ce n\'est pourtant pas un simple recaeil. Qu\'est-ce done?

Je regrette fort de ne pas parvenir a m\'en rendre claire-ment compte, paree qu\'il me le faudrait pour determiner avec certitude dans quel rapport les parties spécialement religieuses se trouvent avec les autres, tout particulière-ment avec l\'annonce de la restauration. En d\'autres termes, je ne sais pas si le but dominant de tout l\'écrit est d\'encou-rager a la confiance en Yahvvèh, de sorte que tout le reste doive s\'expliquer comme dependant de ce but, ou bien si l\'ame et l\'esprit du prophéte ont éte agités d\'émotions et d\'idées diverses, qui, sans être contradictoires entrequot; elles, n\'auraient cependant pas été dans la dépendance directe les unes des autres, et auraient ainsi jailli tour a tour, parfois toutes ensemble, produisant ces retours en arrière et ces piétinements sur place qui finissent par impatienter le lecteur. 11 y a quelque chose d\'énervant ci comprendre phrase a phrase ce qu\'on nous dit, et en même temps ne pas voir clairement oü Ton nous mène. Notre auteur produit sur ses lecteurs un effet de ce genre.

Que faire? Je vais suivre la première des deux hypo-thèses, celle d\'une idee directrice de teut l\'ensemble de ces prophéties, et montrer comment le reste a pu de-couler de cette idee mère; mais je \'réserve expressément en faveur de la seconde hypothese le fait possible que le prophéte n\'ait pas eu lui-même clairement conscience de l\'enchainement logique de ses conceptions.

L\'idée directrice pourrait se formuler comme ceci: Le moment du rétablissement du peuple de Tahwéh approche, et il faut le dire a Israël, afin qu\'il reprenne confiance et qu\'il s\'appuie exclusivement sur son fidéle et puissant dieu.

131

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CH. I. LES PROPUÈTES.

On remarquera en effet, quant au motif dont j\'intro-duis la mention dans ma formule, que de courts oracles annongant la restauration d\'Israël peuvent n\'avoir point d\'autre motif que le besoin d\'exprimer la conviction de I\'approche de eet heureux temps, mais que ce motif est tout a fait insuffisant pour expliquer tout un ensemble d\'oracles, qui viennent continuellement frapper sur la même enclume, et qui, outre l\'affirmation de la certitude du bonheur qui s\'approche, contiennent des considerations a l\'appui, peu nombreuses peut-être, mais re-produites avec d\'autant plus d\'insistance. Pour tant revenir a la charge, il faut absolument que le prophéte sente que ses paroles répondent a un besoin de ses auditeurs ou de ses lecteurs; il faut qu\'il y ait cbez eux une resistance ouverte ou latente qu\'il s\'efforce de vaincre. Or si ce qu\'il prêclie ainsi est la confiance, c\'est qu\'il a constaté que la confiance faisait défaut, et les résistan-ces qu\'il s\'efforce de vaincre sont les idees et les sentiments incompatibles avec la confiance. Enfin, s\'il veut faire renaitre la confiance, si c\'est è ses yeux une né-cessitë urgente, c\'est qu\'il voit fort bien qu\'elle seule est capable de surmonter ce relachement dans l\'attache-ment a Yabwèh dont il est témoin, qu\'il déplore et qu\'il attribue au découragement.

Voyons si la partie apologétique des prophéties de ce groupe s\'explique d\'une manière naturelle par le besoin de rendre la confiance a un peuple découragé. Essayons de nous faire nahis pour un moment, de nous remplir du sentiment de la toute-puissance du Créateur telle que pouvait la concevoir un Israelite enthousiaste du 6e siècle avant notre ère, de nous pénétrer de la conviction des hautes destinées du peuple que ce grand dieu s\'est

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ESAÏE XL—LXVI.

spécialement choisi, et de nous transporter en pensee au milieu de ce peuple, formé de nos concitoyens , au moment oü nous voyons s\'avancer ö grands pas la realisation des promesses de son dieu, et oü en mème temps néanmoins, non seulement les indifférents, mais même beaucoup d\'ames pieuses se sont raises a désespérer d\'être jamais secourues dans leur abandon. Que dirons-nous a nos f\'rères? Précisément ce qui se lit au chapitre XL du livre d\'Esaïe de nos bibles. Voyez comme tout s\'encbaine bien:

Nous débutons par affirmer que l\'heure de la délivrance va sonner (v. I, 2 ^)) et nous avons soin d\'introduire dans cette annonce un argument trés fort, puisqu\'il explique pourquoi Yahwèh a tant tardé, en même temps qu\'il fait sentir qu\'il ne peut plus larder. Israël a si fort péché que son dieu a décidé de Ie cbatier avec la dernière sevérite; mais l\'extrême limite du courroux est atteinte et le chatiment ne peut plus se prolongers).

133

Le premier grand coup est frappé; nous avons jeté dans l\'ame de nos auditeurs un doute sur le bien fondé de leur désespérance. Dès notre entrée en matière nous avons empêché qu\'on accuse Vimpuissance de Dieu. Poursuivons eet avantage et, nous prévalant de la toute-puissance, sur laquelle nous aurons du reste soin de revenir en son temps, gagnons les imaginations et les cceurs en supprimant les horribles deserts qui séparent de la patrie les contrées de l\'exil et qui rendent si re-

O 2)

Consolez, coasolez mon peuple, etc. Elle a re9ii de la main de Yahwèh Le double pour tous ses mefaits.

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CH. I. LES PROPHÈÏES.

doutable I\'idée du retour (v. 3, 4\')) et ne negligeons pas d\'insinuer que, lorsque ces merveilles s\'accompliront, ceux qui ont persisté è douter seront confus (5 1)).

Mais nous savons bien qua les doutes auxquels nous nous attaquons ne sont pas d\'hier. Nous ne pourrons done nous défendre d\'insister sur le fait capital que notre parole n\'est pas de nous, mais expressément de Dieu, el que pour cela elle est aussi certaine et inébranlable que toutes les choses d\'ici-bas sont fragiles et passagères (v. 6«, 82)).

Et maintenant nous pourrons donner plus en détail cette bonne nouvelle que garantit ritnmuable parole de Dieu, et évoquer devant les imaginations la vue de ce dieu venant lui-même « avec puissance» pour ramener son peuple, de même qu\'un berger plein de tendresse ramène ses agneaux et ses brebis (v. 9—11 3)).

1

Pour que la gloire de Yahwèh apparaisse

Et que to us les mortels ensemble Tape^oivent.

C\'est la bouche de Yahwèh qui le dit.

2

üne voix dit: «Prêche !» —

Et je répondis: «Que dois-je precher?» —

«L\'herbe se dessèche, la fleur se fane;

Mais la parole de notre dieu subsiste a jamais».

Je supprime 6 ^ et 7 dont l\'authenticité me parait, comme a M. Üort, plus que suspecte (voy. la Bible des Families, IV, page 165).

3

Montez sur une haute montagne.

Pour annoncer la bonne nouvelle a Sion.

Elevez la voix avec force

Pour l\'annoncer a Jerusalem.

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ESAÏE XL—LXVI.

Voila qui est bien, mais nous n\'avons pas encore cause gagnée. Sans doute ce que nous annon^ons que Yahwèh fera est admirable; on ne saurait imaginer rien de plus attrayant pour les pauvres Juifs; mais n\'est-ce pas trop beau pour qu\'on y croie? Le doute subsiste. Le moment est done venu d\'insister sur la personne de celui qui fait ces grandes promesses. Est-ce le premier venu? Est-ce un homme faible, fragile, impuissant? Est-ce un dieu sourd et aveugle, plus fragile encore que I\'ouvrier qui le fabrique? Non, e\'est le seul qui puisse, mais aussi celui qui peut en effet, Dieu, le Créaleur, le Sage, le Puissant, que personne ne peut instruire, dont personne ne doit douter. Kaisons bien sentir qui il est. Rappelons premièrement la grandeur de la création, dans laquelle dès l\'antiquité a éclaté son pouvoir souverain et sa sagesse (v. 12—141)); puis

135

1

Qui a mesuré les eaux dans le creu de sa main,

Ou compassé les cieux avec ses doigts?

Qui a jaugé la poussière de la terre,

Ou pesé les montagnes au. crochet,

Et les collines k la balance?

Qui a compassé l\'esprit de Yahwèh?

Qui fut son conseiller pour I\'instruire?

Avec qui a-t-il délibéré pour qu\'il Tenseign^t,

Pour qu\'il lui apprit le bon chemin ,

Pour qu\'il lui apprit la sagesse,

Et lui fit connaitre la roie de 1\'intelligence?

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CM. I. LES PROPHÈTES.

faisons ressortir a quel point, puis qu\'il est le créateur, la terre et tout ce qu\'elle renferme, les creatures, est nulle en comparaison de lui (v. 15—17 \')), et arrivons ainsi aux creatures des creatures, aux idoles, aux faux dieux, qui sent moins que rien (v. 18—20 ■!)). Revenons enfin a la vraie grandeur, plaidons contre ceux qui ne la méconnaissent que faute de réflexion (v. 21 3)), et faisons usage de toutes les couleurs que nous pourrons trouver sur notre palette pour la dépeindre majestueuse, souveraine (v. 22-—26 4)).

1) Voyez les peuples!

lis sont comme une goutte au seau,

Comme un grain de poussière dans la balance.

Voyez les iles!

11 les emporte comme une motte de terre.

Le Liban ne suffirait pas pour les büchers,

Ni tout ce qui y vit pour les sacrifices.

Tous les peuples sont devant lui comme un rien;

• II les estime comme le néant, comme le vide.

2) A qui voulez-vous comparer Dieu?

Quel pendant mettrez-vous k cóté de lui?

L\'idole! L\'artiste la fond;

L\'orfèvre la revet d\'orj

II y soude des chainettes d\'argent.

Le donateur indigent

Choisit an bois qui ne pourrisse point,

Cberche un habile artiste

Pour faire faire une image qui ne chancelle pas.

On est prie de remarquer dans la première ligne le mot de Dieu employe absolument.

3) Vous ne le savez done pas?

Vous ne l\'avez pas entend u?

On ne vous I\'a done pas dit depuis longtemps?

Vous n\'avez pas réfléchi sur les fondements de la terre?

4) II siège au-dessus du disque de la terre;

Ses habitants lui apparaissent comme des sauterelles;

II étend les cieux comme un tapis,

II les déploio comme une tente pour y demeurer.

13Ö

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ESAÏE XL—LXVl.

Après cela, nous pouvons conclure , et prendre direcle-ment è partie le découragement des Israélites (v. 28—310).

Je reconnais que cette prophétie ne suit pas l\'ordre logique des idéés comrae cela se devrait dans une dissertation; mais je n\'en pretends pas moins que la logi-

II metales princes au neant,

II fait disparaitre les puissants de la terre.

A peine sont-ils plantés,

A peine sont-ils semes,

A peine leur tronc a-t-il pris racine dans le sol.

Que deja il souffle sur eux et ils se dessèchent.

Et la tempête les emporte comme de la paille.

A qui voulez-vous me comparer?

De qui dois-je être I\'egal? dit le Saint.

Levez vos yeux vers le ciel et regardez!

Qui a creé ces astres?

C\'est celui qui fait avancer leur armee bien comptée,

Qui les appelle tous par leur nom,

Auquel pas un ne manque,

A cause de sa grande puissance et de sa force infinie. 1) Pourquoi done, ó Jacob, dis-tu,

Pourquoi t\'ecries-tu, ó Israël:

«Ma destine\'e reste étrangère h. Yahwèh;

Ma cause passe inaper9ue devant mon Dieu»?

Tu ne sais done pas?

Tu n\'entends done pas?

Yahwèh est toujours Dieu;

II a cree les extrémités de la terre,

II ne se fatigue, ni ne se lasse;

Sa sagesse est insondable.

II donne de la vigueur a eelui qui est fatigue,

II multiplie les forces de ceax qui les ont perdues. Les jeunes gens se lassent et se fatiguent,

Les jeunes guerriers faiblissent et chancellent,

Mais ceux qui espèrent en Yahwèh renouvellent leurs forces; Ils s\'elancent au vol comme les aigles,

lis courent et ne se lassent pas,

lis marchent et ne sont point fatigues.

137

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CH. I. LES PROPHÈTES.

que en est irréprochable; et je vais plus loin; je pré-tends que si l\'ordre de la deduction suivie avait été observé, le morceau ne vaudrait rien. On y a suivi un ordre excellent, l\'ordre oratoire, l\'ordre du plaidoyer, oü l\'on ne craint pas les retours en arrière, pour ache-ver ce qui a été commencé en allant au plus pressé; aussi le discours passe-t-il par des phases successives qui s\'enchainent parfaitement, et je ne crains pas que mes lecteurs m\'accusent d\'avoir inventé l\'interprétatiou des mouvements dont il se compose.

C\'est trés instructif. A nous en tenir a ce seul morceau, nous nous trouvons ici en face d\'un apologiste au sens le plus strict du mot, en face de quelqu\'un qui s\'efforce de détruire des doutes et de les remplacer par une forte conviction. C\'est avec Ezéchiel le seul de nos prophètes qui mérite complètement cette appellation, et il la mérite même mieux que le flls de Buzi. Celui-ci certainement travaille è réfuter des doutes et des doutes fort analogues a ceux contre lesquels notre prophéte a entrepris de lulter; il s\'agit pour tous deux de revendiquer la puissance souveraine de Yahwèh. Mais il y a cette grande différence qu\'Ezéchiel réfute théoriquement un doute abstrait, l\'idée que l\'on pourrait avoir cbez les nations que Yahwèh n\'a pas pu défendre son peuple, et sa réfutation n\'a aucun but de conversion, d\'encourage-ment ou d\'édification; on peut même dire qu\'a propre-ment parler il ne réfute pas lui-même, il ne fait qu\'af-firmer les actes futurs de Yahwèh, par lesquels c\'est ce dieu qui réfutera ses détracteurs et manifestera le vrai sens des évènements passés. II en est tout autrement de notre prophéte; sa réfutation vise des êtres concrets, qu\'il veut atteindre par sa parole, et elle est une vraie

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ESAÏE XL—LXVI.

139

refutation, puis qu\'il invoque des fails connus et acquis pour créer une conviction immediate. L\'avenir sans doute conflrmera ce qu\'il dit maintenant\'); mais ce ne sera qu\'une confirmation, ce ne sera pas la preuve; celle-ci existe, sufRsante, compléte, et le doute n\'est plus permis. Aussi ce prophéte poursuit-il une oeuvre beaucoup plus religieuse qu\'Ezéchiel; en détruisant les doutes de ses fréres il veut leur rendre le service de leur redonner la joie de se sentir en possession de leur dieu, le privilège de pouvoir le servir et lui obéir d\'un coeur non partagé, tandis qu\'Ezéchiel a fait son deuil du peuple juif actuel, ne tente aucun effort pour le ramener et ne se préoccupe que de l\'organisation de l\'Israël de l\'avenir que se créera Yahvvèh. II est curieux de voir comment la logique des deux est sur bien des points presque la même, et comment l\'usage qu\'ils en font diffère cependant du lout au tout. C\'est que l\'un n\'est que prêlre-théologien, et que l\'aulre est prophéte; la parole est pour lui un moyen de faire vivre chez ses fréres ce qui vit dans son propre coeur, de leur communiquer la foi en l\'idéal auquel il croit lui-même.

Attachons-nous maintenant a noire anonyme seul. Dans le morceau que j\'ai analysé la nature et la raison d\'étre de l\'élément apologétique sonl parfaitement claires, et si l\'enchainement des morceaux dont se compose le groupe enlier était aussi visible, cel écrit ne présenlerait pas de difficullés sérieuses. Ici, l\'apologie sert manifeslemenl a l\'encouragement, voila sa raison d\'être; quant a sa méthode , elle emploie deux arguments, la puissance et la

1) k Pour que la gloire de Yahwèh apparaiase» (v, 5).

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CH. I. LES PROP1IÈTES.

sagesse de Dieu manifGstess dans la creation , et l absnr-dité de l\'idolatrie, qui appelle dieu l\'ouvrage de faibles creatures. Reste a voir si le prophéte s\'en est tenu la dans d\'autres morceaux.

Parcourons les huit chapitres qui, avec le quaran-tième, forment le groupe entier. On pourrait appeler ces neufs chapitres l\'hymne du secours. C est la même idee , celle de la délivrance prochaine d\'lsraël, qui y prédomine constamment; on dirait que 1 auteur ne peut pas sg lasser d\'y revenir, tantót pour ajouter un trait qu\'il n\'a pas marqué ailleurs, tanlót pour développer plus amplement quelque point sur lequel il croit n\'avoir pas assez ap-puyé.

140

Le chapitre XLI appelle les extrémités de la terre ^ plaider avec Yahvvèh, car un conquérant va assujettir les rois, et ceux-ci résisteront en vain, s\'appuyant comme ils le- font sur leurs vaines idoles, tandis que le conquérant est invincible, suscité par Yahwèh lui-même , «qui est le premier et qui est avec les derniers», \\ ah-wèh, Dieu1). C\'est pourquoi Israël, le serviteur, l\'élu de Yahwèh, ne doit pas avoir peur, ni chercher d\'oü lui viendra le secours; son dieu vient pour le relever et le faire triompher de tous ses ennemis; quelque malheureux qu\'il soit actuellement, ce dieu suhviendra amp; tous ses besoins ~). lei le prophéte prend directement h partie les faux dieux, les défiant de rivaliser avec Yahwèh; mais ils ne sauraient, puis qu\'ils sont hors d\'état de faire quoi que ce soit, bien moins de prédire l\'avenir, tandis que Yahwèh a prédit longtemps a l\'avance l\'apparition du grand conquérant3).

1

v. 1—7 J 2) v. 8—20. 3) v. 21—29,

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ESAÏE XL—LXVI.

141

Ce morceau sort d\'un enchainement d\'idees lout-a-fait semblable au précédent; mais il ajoute a la polémique contre les faux dieux I\'argument tiré des predictions. De plus, il insiste sur les rapports intimes qui unissent Israël a son dieu, dont il est l\'élu et le serviteur; ce qui est une garantie du salut d\'Israël. C\'est cette der-nière idee qui est reprise et ampliflee au début du chapitre XLII Ge qui se lit ici est trés remarquable; le litre de serviteur de Yahvvèh n\'est point donné a Israël uniquement paree qu\'il adore le vrai Dieu, mais trés spécialement aussi paree qu\'Israël a une grande mission de la part de son dieu, celle de faire connaitre la justice au monde; et ce n\'est pas par la violence qu\'il s\'acquittera de sa haute tache; ce sera par la douceur et la persévérance.

Ici, retour aux idoles qui ne sont rien, tandis que les anciennes predictions de Yahwèh se sont accomplies, et que maintenant il annonce de nouveau des choses qui s\'accompliront aussi2). Geci amène un épanchement ly-rique de reconnaissance pour les grandes choses que Yahwèh va effectuer, dans lequel les descriptions sont soudées aux éléments polémiques ou apologétiques3). La polémique, cela va sans dire, a les idoles pour objet; toutefois il n\'y est touché qu\'en passant4). Quant a Tapologie, elle se rapporte è l\'état misérable actuel du peuple, qui, naturellement, pourrait faire douter de Yahwèh. G\'est expliqué — ou plutot, non, ce n\'est pas expliqué. Le prophéte au fond constate seulement le fait, mais il s\'y prend de manière a suggérer l\'explication a ses lecteurs ou a ses auditeurs. II fait dire a Yahwèh:

4) v. 17.

1) V. 1—7. 2) V. 8,9. 3) V. 10—25.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Longtemps je me suis tu,

J\'ai gardé le silence, je me suis contenu (v. 14);

pour ajouter aussitót qu\'il va se mettre è l\'oeuvre avec autant d\'intensité qu\'une femme en travail. Gette image, un peu étrange ici, fait dire aussitót a l\'auditeur: «Les temps n\'étaient pas murs». Aussi le prophéte reproche-t-il au peuple d\'être sourd et aveugie 1), de ne pas comprendre les anciennes oeuvres de Yahwèh et pour cela de ne pas se confier dans l\'avenir.

Le chapitre XLIU fait immédiatement suite; c\'est la grace de Yahwèh rendue a son peuple, qu\'il a formé lui-même et qu\'il ne peut done pas abandonner. 11 n\'y a rien dans ce discours qui ne se soit déja présenté k nous sous une forme ou sous une autre. Seuls les der-niers versets sont a noter2). On y retrouve lapensée,si familière amp; Ezéchiel, qu\'Israël n\'a aucunement mérité les bienfaits de Yahwèh , et qu\'il l\'a au contraire irrité de père en fils par ses péchés. Mais — ceci n\'est plus d\'Ezéchiel — Yahwèh, par amour pour son peuple, el-face ses péchés et lui pardonne3). II faut relever au verset 23 l\'expression : «Je ne t\'ai pas molesté pour des olfrandes» avec celle-ci, qui fait antithése un peu plus loin: «G\'est toi qui m\'as molesté par tes péchés». Elles indiquent que notre prophéte considérait le culte extérieur comme une bonne chose, mais non pas comme I\'essentiel dans ce que réclame Yahwèh; du moins voici comment je paraphraserais ces deux vers: «Quoique je I\'eusse pu, je n\'ai pas réclamé de toi des offrandes lorsque tu

142

1

v. 18 et suiv. 2) v. 22—28.

2

3) Comp. LIV,8; Dans 1\'effusion de ma colère,

3

J\'ai cache ma face un moment devant toi;

Mais dans ma miséricorde eternelle, j\'ai pitié de toi.

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ESAÏE XL—LXVI.

negligeais de m\'en apporter; et toi, malgré cette indulgence , tu as commis nombre de péchés absolument mauvais». II est clair que ces péchés ne sont pas ia négligence apportée au culte.

Nous trouvons ia même série d\'idées au chapitre XLIV, qui contient la fameuse tirade contre les idoles. 11 n\'y a rien de nouveau dans ce morceau, qui, du raste, ne se termine pas avec le chapitre. En eitet, le chapitre XLV est une amplification de la promesse , de délivrance qui fait le sujet du discours entier. G\'est ici que Korès est nominativement désigné Du reste, on continue ^a tourner toujours autour des mêmes idéés, unité de Dieu opposée aux idoles, folie de ne pas s\'attendre a lui, grandeur de ses oeuvres, bonté qu\'il déploie en faveur d\'lsraël. Le chapitre XLV1 est une diatribe contre les dieux babyloniens Bel et Nebo, qui rentre dans Tannonce générale de la délivrance d\'lsraël. Le chapitre XLV11 contient un oracle contre Babylone équivalant a la promesse de la délivrance d\'lsraël. Notens le passage apolo-gétique suivant, analogue k celui du chapitre XLII;

J\'étais irrité contre mon peuple,

J\'ai profane mon heritage.

Je te les ai livrés (a Babylone)-,

Mais toi, tu n\'as pas eu pitie\' d\'euxquot;:

Sur un vieillard tu as fait peser ton joug outre mesure.

Tu disais: «Je serai toujours la reine! »

Au point que tu n\'y réflechissais pas,

Que tu ne songeais point a la fin (v. 6, 7).

143

Le ton change dans le chapitre XLV111, le dernier du groupe. Israël n\'est plus appelé le serviteur de Yahwèh, excepté dans les trois derniers versets, qui sont 1\'annonce

1) XLIV, 28; XLV, i.

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CU. I. LES PROPHÈTES.

de la délivrance, entièrement dans le genre des discours qui ont précédé. Dans le reste du chapitre, au contraire, c\'est presque Ezéchiel que Ton croit entendre quant au fond de la pensée. Israël n\'a pas seulement péché, mais de plus il est mauvais et reste mauvais; on dirait mêmé qu\'il usurpe le nom d\'lsraël; écoutons;

Entends ceci, maison de Jacob,

Vous qui vous nommez du nom d\'lsraël.

Et qui êtes sortis de la source de Juda;

Qui jurez par le nom de Yahwèh,

Et qui invoquez le dieu d\'lsraël,

Mais sans fidelite et sans sincérité (v. 1, 2).

Les épreuves par lesquelles Yahwèh l\'a lait passer n\'ont servi de rien:

Vois, je t\'ai fait fondre sans obtenir d\'argent.

Je t\'ai eprouve dans le creuset du malheur (v. 10j;

aussi Yahwèh ne viendra-t-il a son secours que da.is l\'in-térêt de sa propre gloire:

C\'est pour moi, pour moi seul que je le fais (v. 11).

II est hien évident que nous ne devons pas prendre ici notre prophéte au mot; il est trop explicite ailleurs sur l\'amour de Yahwèh pour son peuple pour que cela soit possible. Mais eet exemple est instructif, car on y voit clairement que les prophètes s\'ahandonnaient complè-tement a toute impression un peu vive, au point d\'oublier pour le moment d\'autres impressions, qui eussent sans cela corrigé et compléte ce qu\'ils disaient d\'une manière trop absolue. Les symptomes facheux ont sans aucun doute été assez nombreux parmi les Juifs exilés pour inspirer a tout homme sérieux des instants de découra-gement et de dégout. C\'est a une phase de ce genre dans les sentiments de notre anonyme que nous devons

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ESAÏE XL—LXVI.

ce chapitre XLVIÏÏ, et il est fort remarquable que la fin du morceau abandonne le pessimisme du reste et revienne au ton ordinaire de notre nabi.

Dans ce chapitre le prophéte revient sur les predictions; en particulier il rappelie que l\'approche de Korès a été annoncée par sa propre bouche. II y a ici une difference avec les autres passages analogues, et cette difference provient de 1\'humeur noire du prophéte lors-qu\'il a compose ce morceau; il dit ici que Yahwèh a fait annoncer toutes ces choses a 1\'avance, paree qu\'il savait bien qu\'Israël était rebelle et attribuerait a la puissance des idoles ce que seul le pouvoir de Yahwéh effectuait, si celui-ci n\'avait pas pris la precaution de tout faire prédire \').

Le ton comminatoire de ce chapitre explique que, toujours sauf les versets 20—23, les promesses de bon-heur y soient conditionnelles, de sorte que l\'oracle rede-vient predication. G\'est un passage k citer, d\'autant plus qu\'il contient ce trait pressant — et de tendance comminatoire — que cette prédication n\'est pas nouvelle, et qu\'il y a done longtemps qu\'Israël en aurait fait son profit, s\'il n\'était pas si mauvais. On lit en effet:

Approchez et écoutez ceci;

Dès l\'abord, je n\'ai point parlé en secret;

Depuis que cela se fait, je suis la,

Et maintenant le Seigneur, Yahwèh,

M\'envoie encore avec son esprit.

Ainsi dit Yahwèh, ton rédempteur,

Le saint d\'Israël:

«Moi, Yahwèh, je suis ton dieu.

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Qui t\'enseigne ce qui t\'est salutaire.

1) v. 3—8.

10

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Qui te dirige dans la voie amp; suivre».

Ah, si tu écoutais mes commandements,

Ton bonliear serait corame les flota de la mer;

Ta race serait comme le sable.

Les fruits de tes entrailles nombreux comme ses grains:

Son nom ne serait point aboli ni efface devant moi (v. 16—19).

Nous voilci au bout de ce que j\'ai appelé 1\'hymne du secours. Mes lecteurs seront sans doute maintenant d\'ac-cord avec moi qu\'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer avec certitude les rapports réciproques des morceaux qui le composent; on ne voit pas clairement Teconomie du groupe pris dans son ensemble. En revanche, les sentiments et les pensées qui ont dicté ces morceaux prophétiques sont de la dernière évidence; ce sont ceux du chapitre XL; 1\'élément consolateur prédomine; l\'élément comminatoire, j\'entends contre Israël , est presque absent, et il y a un élément apolo-gético-polémique tres marqué, qui en tout cas se trouve étroitement en relation avec le but d\'encouragement poursuivi par le prophéte. 11 s\'agit pour lui d\'attacher Israël k son dieu national, comme au dieu unique, tout-puissant et fidéle. Aux deux arguments du chapitre XL, la création et 1\'absurdité de l\'idoiatrie, est venu s\'en joindre un troisième, la réalisation des prophéties faites au nom de Yahwéh.

Passons aux chapitres XL1X—LIV \'). Ils sont reliés par une pensée commune dejè indiquée dans les discours

1) Le livre semble coupé en trois groupes de neuf chapitres chacun par la formule «point de salut, dit Yahwèb, pour les impies», qui clot le chap. XLVIII, et le chap. LVII; mais le contenu ne justifie pas ce groupement. Je n\'essayerai pas de compter les groupes possibles, encore moins le nombre probable des auteurs.

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ESAÏE XL—LXVI.

precedents, celle du contraste entre le bonheur réservé a Israël et son abaissement présent \'). G\'est done la continuation de l\'oeuvre d\'encouragement entreprise par le premier auteur; mals maintenant on se préoccupe tout particulièrement d\'un point spécial, qui avait moins prédominé lorsqu\'il s\'agissait surtout de la puissance de Yahwèh et de la vanité des faux dieux. Ges cinq cha-pitres sont une paraphrase de l\'exhortation du verset 14 du chapitre XLI:

N\'aie paa peur, vermisseau de Jacob,

Peuplade d\'Israël;

Moi, je viens a ton secours, parole de Yahwèh!

Ton rédempteur, o\'est le saint d\'Israël,

et Ton y trouve une multitude de paroles encourageantes et tendres, dont je ne citerai que celle-ci, a titre d\'exemple:

Sion a dit: «Yahwèh in\'a abandonnée,

Le Seigneur ra\'a oubliee.»

Une femme oublie-t-elle son nourrisson,

Sans avoir pitié du fruit de ses entrailles?

Elle-même serait oublieuse,

Que moi je ne t\'oublierais point (XLIX, 14, 15).

Ge groupe n\'offre done point de thème nouveau. 11 a une tendance apologétique, en ce que le prophéte s\'efforce de détruire les doutes des Juifs découragés; mais cette tendance a déja été constatée dans ce qui précède et je n\'aurais qu\'a passer outre, si la justification de l\'abaisse-ment d\'Israël n\'avait pas amené sous la plume de 1\'au-teur des considerations extrémement remarquables, qui ont de tout temps frappé les lecteurs de la bible.

147

Le lecteur a compris que je veux parler de l\'étonnant

1) J\'estime qii\'en tout eas l\'auteur des ch. XLIX—LIV a connu les neuf chapitres qui précédent les siens dans la bible.

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148 CH. I. LES PROPHÈTES.

passage sur le «serviteur de Yahwèh» qui se lit du verset 13 du chapitre Lil jusqu\'è la fin du chapilre LUI.

Gomme on l\'a vu, le chapitre XLI1) a déja commencé h donner a Israël le titre d\'honneur de serviteur de Yahwèh, et il est facile de comprendre pourquoi; l\'auteur y a été conduit par l\'idée de 1\'alliance, jointe ^ la situation en apparence désespérée des Israéhtes dispersés parmi les peuples qui ne servent pas le vrai Dieu 2). Quoi de plus encourageant pour les Juifs que de s\'entendre dire et répéter que l\'esclavage auquel ils ont été condamnés a cause de leurs péchés n\'a en aucune manière détruit leurs lettres de noblesse, qu\'ils portent leur superiorite partout avec eux, et qu\'ainsi leur dispersion même est un moyen pour Dieu de faire connaitre sa gloire jusqu\'aux exirémités de la terre? Au chapitre XLI ces idees sont encore a l\'état plus ou moins emhryonnaire; mais déja dans le chapitre XLII elle se sont formulées plus nette-ment dans 1\'esprit du prophéte, qui affirrne maintenant en tout autant de termes la mission d\'Israël, en ayant sein de constater qu\'il n\'a pas besoin des marques ex-térieures de la grandeur et du pouvoir pour s\'en acquitter et se montrer ainsi réellement supérieur aux peuples qui le dominent3). C\'est le moment de citer ce passage, qui a plusieurs parallèles. Nous lisons:

Voyez mon serviteur que je soutiens,

Mon élu, en qui mon ame prend plaisir.

1

Voy. la page 140.

2

Le parallélisme rapproche a plusieurs reprises le titre de. serviteur de Yahwèh de la qualite\' de peuple élu posse\'dée par Israël; par en. XLI, 8:

Toi, Israël, mon serviteur,

Jacob, toi que j\'ai élu;

9 d. Je t\'ai dit: «Tu es mon serviteur.

Je t\'ai élu et non rejeté», etc., etc.

3

Comp. la page 141.

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ESAÏE XL—LXVI.

Je mets mon esprit en lui,

Pour qu\'il fasse part aux peuples de ce qui est juste.

II ne crie point, il n\'élève point la voix,

11 ne se fait pas entendre dans la rue;

II ne brise pas le roseau froissé.

Et le lumignon fumaut, il ne l\'éteint point:

Fidèlement il fait connaitre ce qui est juste.

II ne se lasse ni ne se décourage

Qu\'il n\'ait établi la justice sur la terre.

Et les lies attendent son instruction (XLII, 1—4).

II est clair qu\'ici Israël est idéalisé. Les Israelites doivent s\'attacher de tout leur coeur èi Dieu et se confier pleinement en lui, paree (\\vl Israel est le dépositaire de la gloire de Dieu et ne peut jamais être abandonné par lui. Mais cela n\'empêehe aucunement que parmi les Is-raélites il ne puisse s\'en trouver, et qu\'il ne s\'en trouve en effet, qui sont indifférents a ce grand honneur, tandis que les autres n\'y sont point insensibles, quoiqu\'il ne soit pas superflu de leur rappeler qu\'ils le possèdent. Petit a petit, les prophètes en viennent k distinguer ces deux classes d\'Israélites, ceux qui méconnaissent leur qualité de serviteurs de Yahwèh et ceux qui en ont conscience, de sorte que la description du triste état oü se trouve actuellement le serviteur de Yahwèh, après avoir été au début une description de l\'humiliation d\'Israël au milieu des païens, devient insensiblement celle des vrais Israélites méconnus et méprisés au milieu de leurs frères infidèles ou indifférents.

449

C\'est ce qui a lieu dans le célèbre passage de Lil, 13—LUI, 12, oü le serviteur de Yahwèh est évi-demment un être collectif1) et oü néanmoins il est

1

Voy. les commentaires.

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CH. I. LES PROPHÊTES.

distingué du corps de la nation. Au commencement du passage, qui suit immédiatement l\'annonce de la brillanle restauration de Jerusalem et de Juda, on pourrait croire qu\'il s\'agit du people entier:

Voyez, mon serviteur prósperera,

II sera eleve, exalté, haut placé.

De même que lieaucoup ont eu horreur de lui —

Tant sa figure était défaite et méconnaissable,

Et sa forme n\'était plus eelle d\'un homrae —

De même il fera lever en sursaat des peuples nombreux;

Devant lui, les reis fermeront la bouche:

Car ils verront ce qui ne leur avait pas éte raconté,

lis apercevront ce qu\'ils n\'avaient pas entendu (Lil, 13—15),

et je ne suis point convaincu que le prophéte l\'entende autrement, quoique la suite parle d\'Israélites parmi les Israéiites. II me semble au contraire fort naturel que le prophéte, reprenant le thème d\'oracles dont le contenu 1\'avait vivement frappé, debute par la vue des hautes destinées de son peuple, puis que sa pensee glisse vers la partie de ce peuple qui est digne de ce magnifique avenir et pour qui 1\'abaissement national est bien plus douloureux que pour leurs frères résignés a leur sort, et constitue des douleurs comine qui dirait a la seconde puissance. Si Israël tout entier a droit dans un sens au titre élevé de serviteur de Yahwèh, è combien plus forte raison ce titre revient-il ^ la partie d\'Israël sans laquelle celui-ci aurait perdu sa noblesse? Et si 1 humiliation du peuple de Dieu parmi les paiens ne détruit pas sa supériorité réelle, encore moins 1\'humiliation plus profonde encore des Justes peut-elle être conforme a leur véritable valeur.

Arrivé Ik dans ses reflexions, le prophéte a dü se sentir arrêté. L\'abaissement d\'Israël, quoique s\'accordant

450

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ESAÏE XL—LXVI.

avec sa mission prophétique sup Ia terre, s\'expliquait per les péchés nalionaux, dont il était le chatiment; mais cela ne pouvait pas s\'appliquer au fait que le malheur des Israélites justes était plus grand que celui des autres. Comment expliquer cette chose étonnante? La réponse donnée ici est tout a fait remarquable, quelque préparée qu\'elle fut par le sort des plus grands prophètes, trop souvent bafoués pour leur fldelilé par leurs propres concitoyens. Cette réponse revient è affirmer la solidarité de tous ceux qui composent Israël. Tant qu\'lsraël est mauvais, tout serviteur de Yahwèh est dans la souffrance, quot; mais en remplissant sa mission il prépare des temps meilleurs. Déjk le nabi s\'est appliqué a lui-même cette manière généreuse et fraternelle de comprendre les cho-ses, dans le passage suivant, oü il parle de sa mission lui, ou du moins oü il identifie sa mission avec celle du peuple-prophète:

Le Seigneur, Yahwèh, m\'a donne la langue des disciples.

Pour que je susse ranimer les abattus par ma parole;

II me réveille, matin après matin,

II excite man oreille a l\'écouter comma ses disciples.

Le Seigneur, Yahwèh, m\'a ouvert l\'oreille.

Et je n\'ai point été rebelle, je n\'ai point reculé.

J\'ai présenté mon dos a ceux qui me frappaient, •

Mes joues a ceux qui m\'arrachaient la harbe;

Je n\'ai point caché ma joue derant l\'oatrage et le crachat (L, 4—6).

Maintenant il l\'applique aux Israélites qui constituent le véritable Israël parmi leurs frères, qui souffrent paree qu\'lsraël est puni, mais qui aussi auront l\'honneur d\'être cause qu\'lsraël continue d\'exister et sera rétabli:

Qui a cru k ce qui nous était annoncé?

151

La puissance de Yahwèh, b, qui s\'est-elle révélée? \')

1) Si dans les versets qui terminent le ch. Lil, le prophéte entend parler

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CH. I. LES PROPHÈTES.

lis poussait devaut lui comme le rejeton ,

Comme la racine, sortant d\'un sol aride:

II n\'avait ni forme, ni beauté pour captiver nos regards,

Ni figure, pour que nous y prissions plaisir.

II etait meprisé et abandonné des hommes,

Un homme de douleur, familiarise avec la maladie,

Comme quelqu\'un devant qui on se couvre la face;

II était méprisé, nous n\'en tenions pas compte.

Cependant c\'étaient nos maladies qu\'il portait,

Nos douleurs, dont il s\'était cbargé.

Et nous le croyioiis frappé de Dien,

Battu et humilié.

Et il était menrtri pour nos pécbés,

Ecrasé pour nos méfaits;

II supportait le chatiment qui fait notre salut.

Et par ses plaies nous étions guéris.

Nous étions tous errants comme des brebis.

Nous snivions chacun son propre chemin,

Et Yahwèh faisait retomber sur lui notre faute a tous.

Maltraité et humilié, il n\'ouvrait point la bouche,

Pareil amp; l\'agneau qu\'on mène a la boucherie;

Comme la brebis muette devant le tondeur,

II n\'ouvrait point la bouche.

A 1\'angoisse et au jugement il fut enlevé 1),

Et parmi ses contemporains, qui songeait

Qu\'il était arraché de la terre des vivants,

Que le coup le frappait pour le péché de mon peuple?

On lui assigna son tombeau parmi les impies,

Parmi les riches, quand il fut mort,

Bien qu\'il n\'eüt point commis de crime.

Et qu\'il n\'y eüt pas de mensonge dans sa bouche.

Yahwèh a voulu que la maladie l\'accablamp;t —

152

1

Trad. de Reuss; voy. les commentaires.

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ESAÏE XL—LXVI.

Ah! tu ne donneras pas sa vie en expiation \')!

II verra des neveax, il prolongera ses jours.

Et 1\'tcuvre de Yahwèh réassira entre ses mains!

Délivre de ses angoisses, il verra, il se rassasiera:

Par son intelligence, mon juste serviteur Fera absoudre beauooup d\'autres.

Et se chargera de leurs iniquités.

C\'est pourquoi je lui donnerai sa part parmi les grands;

Avec les puissants il partagera le butin.

Paree qu\'il s\'eat livre\' h la mort,

Et qu\'il fut compté parmi les pécheurs,

Bien qu\'il portat les péches de plusieurs.

Et qu\'il intercédat pour les coupables (LUI).

Impossible de ne pas songer ici k Ezéchiels), dont Va priori dogmatique laisse subsister, soulève même, les plus formidables objections centre la providence et la justice de Dieu. Si Ezéchiel avait raison, il faudrait voir des coupables dans tous les malheureux, comme le font les amis de Job1), et comme, dans le passage ci-dessus, les Juifs en géneral («neus») le font h l\'égard de l\'élite de leur nation (le serviteur de Yahwèh)4); et de même il faudrait prendre pour de braves gens tous les coquins prospères. G\'était bien la manière populaire de concevoir la justice de Yahwèh; mais le peuple n\'était point aveugle pour les exceptions, témoin le proverbe cité par Jérémie et par Ezéchiel; il avait bien une doctrine, mais il ne doginatisait pas comme le fils de Buzy, ce qui fait que tout en admettant que le méchant devait être tót ou tard puni et le juste récompensé, non seulement il met-tait è cette opinion le tempérament du «tót ou tard» qui est si élastique, mais en outre il avait un vif sen-

153

2) Voy. la page 109. 4) v. .4.


1

Job IV, 7, 8 et passim.

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

timent de la solidarité nationale. En effet il serait bien déraisonnable de ne voir qu\'une idee des écrivains, au lieu d\'un écho du sentiment public, dans ces histoires qui attribuent des malheurs généraux a la faute d\'un seul, par exemple Israël repoussé devant Aï paree qu\'Acan a violé Ie Khérem1), la famine visitant le pays paree que Saül a violé la foi jurée aux Gabaonites2), la peste décimant le peuple a cause du pécbé de David 1) et bien d\'autres exemples que Ton pourrait citer; en même temps on attribue un grand pouvoir a 1\'intercession, ou même seulement la présence des justes2). Ces idéés sont nées des fails, plus ou moins mal observes et in-terprétés, mais toujours des faits; mais Ezéchiel ne volt rien et n\'entend rien, et il lance sa doctrine sur un ton d\'autant plus tranchant qu\'elle est plus superfi-cielle.

L\'auteur des cbapitres XLIX—LIIF d\'Esaïe lui est bien supérieur. II n\'a sans doute pas inventé l\'idée de la solidarité ; une idéé grande et vraie a-t-elle jamais un père unique? Mais il l\'a saisie comme nul Israelite ne l\'a fait dans l\'Ancien Testament; lui seul en a vu le c6té pro-fondément étbique, car lui seul a distinctement rattaché la souffrance du juste a sa mission religieuse. II y a la une vue admirable sur l\'ordre moral qui règne dans le monde; la seule vraie théodicée s\'y trouve en germe. Aussi faut-il bien se garder de gater la parole du prophéte en y cherchant l\'idée du sacrifice expiatoire, que Ton ne peut trouver dans les textes qu\'en \'les lisant avec des préoccupations dues k la dogmatique chrétienne. C\'est un anachronisme complet.

154

1

1) Josue VII. 2) IT Samuel XXL 3) 11 Sam. XXIV.

2

Gen. XVIII, 32, etc.

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ESAÏE XL—LXVI.

Du reste, la preuve que le prophéte, malgré la pro-fondeur de ses vues, est et reste bon Israelite, c\'est qu\'il n\'abandonne aucuoement l\'idée de la retribution. Le serviteur de Yahwèh souffre par la faute de ses frères, il souffre en vertu de sa mission, mais il finira par êlre couronné d\'honneur et de gloire1).

Au point de vue de la defense de la religion, l\'em-ploi de cette figure du serviteur de Yahwèh souffrant pour le salut de ses frères était évidemment trés propre a toucher le coeur des moqueurs et des impies et a en-courager les Juifs pieux, mais désenchantés et plaintifs. \'■

Les prophètes qui ont la parole dans le reste du livre sent moins exclusivement consolateurs, quoiqu\'ils ne perdent jamais de vue la restauration imminente d\'Israël, ou, dans les morceaux écrits après l\'edit de Gyrus, le rétablissement de sa gloire. lei le ton comminatoire, qui, dans ce qui précède, n\'a prédominé qu\'au chapitre XLVIII8), devient beaucoup plus fréquent. Les prophètes sont évidemment mus par d\'autres émotions. Auparavant la pensee qui remplissait les nabis était celle de la né-cessité d\'encourager une nation abattue; c\'est pourquoi, sans étre aveugles pour ses souillures^ il la voyaient en esprit surtout dans son élection, dans sa mission, dans

155

1

II est vrai qu\'il meurt (v. 8, 9, 10), mais il est pourtant vivant (v. 10, 11, 12). C\'est que c\'est un être collectif. Si un Israelite pieux est tue, on a mis 4 mort «le serviteur de Yahwèh», ce qui n\'empêche pas que la race des justes ne se perpétue et que le serviteur de Yahwèh ne soit cxalté et ne «prolonge ses jours». II y a sans doute des objections S, faire a cette théorie, mais les Israelites n\'ont pas su trouver mieux. J\'estime trés probable que cette difficulte a beaucoup contribué 4 faire naïtre ou admettre la doctrine de la resurrection (comp. Es. XXVI, 19).

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CH. 1. LES PROPHÈTES.

son caractère idéal; mais l\'Israël réel ressemblait trop peu au veritable peuple de Dieu pour que le besoin ne se fit pas éprouver a son lour de lui prêcher la repentance. Probablement on a senti cette nécessité d\'une manière croissante a mesure qu\'on a vu les victoires de Gyrus rapprocher le moment de la délivrance sur laquelle on comptait, et même le retour s\'effectuer, sans qu\'on remarquat un renouvellement de vie religieuse corres-pondant chez les exiles ou chez les Juifs rentrés dans leur patrie. Probablement on reprenait courage sans redevenir plus sérieux. Les chapitres LIV et suivants semblent done avoir élé places a la suite des autres en conformité de l\'ordre cbronologique.

Je n\'analyserai pas dans ces treize chapitres les mor-ceaux qui auraient pu tout aussi bien se trouver dans le commencement du livre en qualité d\'annonce lyrique de la restauration et de la gloire d\'Israël; je me con-tenterai de les énumérer en y relevant un petit nombre de traits. Ce sont premièrement les chapitres LIV et LV, dans le premier desquels je note au verset 13 le vers

Toas tes enfants seront instruits par Yahwèh,

qui montre la compléte harmonie de l\'idéal de l\'auteur avec celui des plus grands de ses prédécesseurs. Vien-nent ensuite les chapitres LX et LXI, oü il faut remar-quer qu\'il n\'est plus question de la conversion des païens, mais de leur asservissement k Israël; quant a celui-ci, il aura le caractère sacré du sacerdoce:

Des strangers seront la pour paitre vos troupeaux,

Des hommes du dehors seront vos laboureurs et vos vignerons.

Mais vous, vous serez nomme\'s prêtres de Yahwèh,

Ga vous appellera ministres de votre dieu (LXI, 5, 6 a).

Au chapitre LXU le prophéte, par ses instances, veut

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ESAÏE XL—LXVI.

hater le moment de la délivrance, qu\'il présente néan-moins comme certaine. Les versets 1 a 6 du chapitre suivant sortent du ton habituel de ces oracles; c\'est une allégorie, dans laquelle on voit Yahwèh venant du pays d\'Edom, couvert du sang des ennemis d\'Israël.

Dans tout le reste, les prévisions de bonheur sont mêlées è d\'autres éléments, en particulier a des repro-ches et a des exhortations. Le consolateur devient plus prédicateur. Relevons l\'exhortation par laquelle s\'ouvre le chapitre LVI:

Ainsi dit Yahwèh:

«Respectez le droit et pratiquez la justice.

Car mon sal ut est prés de venir.

Et ma délivrance de se manifester».

Heureux l\'homme qui agit ainsi.

Et le mortel qui s\'y appliqne.

Observant le sabbat sans le profaner.

Et préservant sa main de faire da mal (LVI, 1, 2).

Un peu plus loin, la stricte observation du sabbat est donnée comme le moyen de s\'assurer la protection divine. A juger par le parallélisme èi la fin du verset 6, l\'im-portance attachée par l\'auteur è cette institution viendrait de ce qu\'elle était è ses yeux la marque de l\'alliance entre Yahwèh et son peuple. Voici en effet ces deux vers:

Quiconque observe le sabbat sans le profaner.

Et tient ferme a mon pacte {celui-la est mon serviteur).

Comme au commencement du chapitre LXVI il y a un passage obscur d\'oü il semblerait résulter que l\'auteur était hostile au culte dans le temple, il sera utile de citer les vers qui suivent ceux que je viens de transcrire; ils montrent clairement que le prophéte ne supprime en aucune fapon le temple dans l\'idéal qu\'il se forme de

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Jerusalem restaurée. II dit en effet, au sujet des étrangers qui se convertiront:

Je les conduirai vers ma sainte montagne.

Et je les rejouirai dans ma maison de prière.

Leurs sacrifices et leurs holocaustes seront agrees sur mon autel.

Car ma maison sera appelee une maison de prières

Pour tous )es peuples (LVI, 7).

Dans la suite du chapitre et dans le suivant, le prophéte adresse divers reproches au peuple et è ses chefs. Geux-ci s\'abandonnent au plaisir sans se préoccu-per de l\'injustice qui règne; le peuple se livre a toutes sortes d\'actes idolatres; il en sera puni,

Mais celui qui se fie ^ moi héritera le pays.

Et possèdera ma sainte montagne (LVII, 13 6).

On voit ici apparaitre 1\'idée d\'un triage, si familière aux autres prophètes, mais jusqu\'ici étrangère aux oracles qui nous occupent. Nous la retrouverons, plus ex-plicite, plus loin.

Le chapitre LVIII est remarquable par son caractère éthique, qui se rattache directement a la grande tradition de la prédication prophétique. Dès le début on lit:

Crie a plein gosier, ne te ménage pas!

Comme une trompette tilt\'ve ta voix!

Declare ü mon peuple son pêche.

Et rt la maison de Jacob ses méfaits (v. 1).

II ne s\'agit pas ici du pêché d\'idolatrie. Au contraire, le prédicateur s\'adresse èi des Juifs qui consultent Yahwèh et qui se plaignent de ce que leur dieu ne les exauce pas, malgré les jeünes qu\'ils observent. Ges jeünes ne valent rien, leur dit le prophéte, car ils n\'arrêtentpoint le débordement des mauvais penchants de ceux qui croient faire oeuvre pie en s\'y livrant. Que l\'on se corrige, voila le jeune agrëable k Yahwèh ! Alors

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ESAÏE XL—LXVI.

Alors ton beau jour poindra comme l\'aurore.

Et ta gaérison avancera promptement (v. 8 a).

Ainsi ce que Ton doit faire, c\'est s\'abstenir de l\'op-pression, des violences, des querelies, et observer les sabbats.

Ge morceau est suivi d\'un discours comminatoire, (ch. LIX), ou la violence sanguinaire surtout est repro-chée aux Juifs, et oü c\'est a leurs crimes qu\'est attri-bué le retard de la délivrance. Gependant celle-ci est annoncée, seulement l\'idée du triage apparatt de nouveau, et c\'est done d\'une délivrance conditionnelle qu\'il est question. Le prophéte s\'écrie :

Mais pour Sion, il viendra comme redempteur,

Et pour ceux de Jacob qui se repentiroat (v. 20 0).

La fin du livre, ch. LXIII, 7—LXVI, 24, semble former une grande composition lyrique trés originale. La première moitié est une touchante prière du peuple, qui rappelle les grandes actions accomplies par Yahwèh en faveur des ancêtres, et se plaint d\'être maintenant aban-donné. Les deux derniers chapitres contiennent la réponse de Yahwèh:

J\'étais accessible h ceux qui ne me demandaient pas,

A la portee de ceux qui ne me recherchaient pas;

Je disais: «Me voici! Me voici!»

A un peuple qui ne portait plus mon uom.

Chaque jour j\'etendais mes mains vers ce peuple rebelle.

Qui marchait dans le mauvais chemin.

Au gré de ses désirs (LXV, 1, 2).

C\'est de l\'idolAtrie qu\'il est surtout question, comme le montre ce qui suit, et voila pourquoi il est dit d\'Israël qu\'il ne portait plus le nom de son dieu. G\'est de la que vient la colère de Yahwèh. Mais il n\'abandonne pas entièrement son peuple:

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CH. I. LES PROPHÈTES.

quot;Voici ce que dit Yahwèh:

«De même que, tant qa\'il y a du sue dans la grappe.

On dit: ««Ne la detruis pas, eest chose benie,»»

De même je ferai pour l\'amour de mes serviteurs,

De manière a ne pas détruire tont» (v. 8).

«Pour l\'amour de mes serviteurs», mais ne nous y trompons pas; il ne s\'agit plus de sauver le peuple a cause des vertus de sa partie saine, du serviteur de Tahwèh; c\'est la partie saine seule qui doit être sau-vée; il s\'agit du triage, qui est clairement annoncé dans une série d\'antithèses:

Mes élus possèderont le pays,

Mais vous, qui avez abandonné Yahwèh,

Moi, je vous destine a l\'épée (v. 9 et suiv.).

Voyez, mes serviteurs se rejouiront,

Mais vous, vous serez couverts de honte (v. 14).

Mais bientót reparait l\'enthousiasme caractéristique de ce groupe de prophètes, dans la description de l\'allégresse et du bonheur qui règneront dans Jérusalem restaurée, pour les dus.

J\'avoue ne point comprendre les quatre premiers versets du chapitre LXVI, qui semblent dirigés contre le culte du temple. Si on les supprime, le discours se poursuit parfaitement. C\'est une dernière exhortation è la confiance, adressée a ceux qui craignent Yahwèh; l\'avenir ne leur réserve que du bonheur, tandis que Yahwèh apesantira sa colère sur ses ennemis. Ceux-ci seront détruits; il ne restera que les justes, aux-quels se joindront ceux des païens qui se seront con-vertis.

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ESAÏE XL—LXVI.

Et parmi eux 4ussi, dit Yahwèh,

Je me choisirai des prêtres lévites \').

Oui, de même que le nonveau ciel Et la nouvelle icrre, que je vais creer,

Suisisteront devant moi, dit Yahwèh,

De même votre race et votre nom subsistera De nouvelle luue en nouvelle lune,

De sabbat en sabbat;

Tons les mortels viendront se prosterner devant moi,

Dit Yahwèh (v. 21—23).

Et, chose étrange, le prophéte, qui n\'a pas comme Jérémie semé son écrit de cadavres, lui qui se complait aux descriptions du bonheur bien plus qu\'è celles du malheur, termine par le carnage et la plus hideuse image qu\'on puisse imaginer, celle de Jerusalem après la restauration entourée des corps morts des ennemis de Yahwèh, qui auront élé massacres.

Et quand ils sortiront, ils verront les cadavres Des hommes qui ont été rebelles contre moi:

Leur ver ne mourra point,

Et leur feu ne s\'éteindra point.

Et ils seront en horreur k tout le monde (v. 24).

Quelle religion prêche le groupe d\'oracles appelé vul-gairement le deutéro-Esaïe ?

Le culte de Yahwèh, dieu unique, souverain de l\'uni-vers, qui a élu Israël et lui a donné ses lois, les-quelles renferment la justice, le culte sacerdotal, l\'ob-servance du sabbat et des régies de la puretë.

161

Pour défendre cette religion, on fait appel aux mer-

1) Expression deuteronomique signifiant de vraix prêtres. L\'autear s\'élève fort au-dessus du Deutéronome, puisque ses prêtres-lévites seront ehoisis parmi tous les peuples; ils seront lévites, non par leur descendance de Levi, mais en vertu de leur piété.

11

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CH. I. LES PROPHÈTES.

veilles de la creation , aux bienfaits protecteurs accordés par Yahwèh è son peuple, a sa volonté de rendre le bonheur èi Israël, et a la vanité de tous les autres dieux. Un des auteurs insiste trés vivement sur les pré-dictions, qui prouvent que Yahwèh seul est Dieu.

Remarquons que ces oracles sont trés universalistes par suite de leur monothéisine, de sorte qu\'ils comptent que toute la terre finira par reconnaitre le vrai Dieu, et que les nations païennes fourniront même leur contingent de prêtres pour son service; et qu\'en tnême temps ils sont trés particularistes par suite de leur étroite idee de l\'éiection d\'lsraël, de sorte que la conversion des païens n\'est qu\'un complément de la gloire réservée a Jacob , de même que l\'histoire du monde n\'a d\'autre raison d\'être que de servir aux desseins de Dieu a l\'égard des Juifs. C\'est pour cela que Korés est appelé .le Messie.

§ 10.

Aggée, Zacliarie a—viii), Malachie.

Les derniers prophètes n\'ont rien inventé en fait de defense de la religion.

162

Aggée attribue la sécheresse aux retards apportés par les Juifs h reconstruire le temple, et s\'adresse a leurs consciences en leur reprochant de se préoccuper de leurs propres maisons avant celle de leur dieu \'j. L\'ouvrage commencé, il leur promet l\'abondance. Notons que pour

1) I, 9 6.

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ZACHARIE (l—VUl).

encourager le travail il annonce, en se fondant sur Ia fidelite de Yahwèh a l\'alliance conclue avec Israël, que malgre les apparences, le nouveau temple surpassera en gloire celui de Salomon1). L\'opuscule se termine par la promesse du triomphe définitif\' de Juda sous son prince Zorobabel2).

Son contemporain Zacharie adresse aux Juifs un appel a la repentance3), les exhortant a ne pas suivre l\'exemple de leurs ancêtres qui, n\'ayant pas écouté les avertisse-ments des prophètes, avaient été atteints par les juge-ments de Yahwèh4); puis il expose dans huit visions, en partie fort obscures, l\'avenir, tant prochain qu\'éloigné, que prépare la providencequot;).

163

1

Ch. II. 2) II, 20—23.

2

3) D\'après Esdras V, I, 2, il aurait collabore avec Aggee a exciter a la reconstruction du temple; le contenu de son écrit ne répond pas a ce pro-

3

gramme, quoique une partie eu ait certainement été de nature a encourager les travaux (III, IV, avec les promesses de glorieus avenir). Rien n\'empêche que Zacharie ait préché avant que la reconstruction du temple ne fdt com-mencée (voy. VIII, 9 trad. de Reuss); mais alors il ne nous a pas laissé de document écrit de cette predication.

4

I, 2—6.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

Le bul de ces visions semble ne s\'accorder qu\'indi-rectement avec l\'appel a la repentance du préambule, car elles tendent plutót è encourager les Juifs, en leur promettant le pardon de leurs péchés et un avenir glo-rieux, et en particulier en leur représentant Josué et Zorobabel comme placés sous la protection expresse de Yahwèh. Ici la conflance générale dans le dieu d\'Israël se concentre sur la reconstruction du temple, dont Josué et Zorobabel sont les grands promoteurs. Implicitement, tout cela doit aussi porter les pécheurs è la repentance, puisqu\'ils savent bien que c\'est la condition pour que leur iniquité soit enlevée; aussi le prophéte, au milieu de ses encouragements, a-t-il une parole de menace pour les voleurs et les parjures.

Restent les chapitres VII et VIII de notre écrit, oü il est question des jours de jeune annuels institués après les malheurs de Juda. On a demandé au prophéte si Ton doit continuer de les célébrer, et voici comment on peut résumer sa réponse. Le jeune n\'est point uu moyen de plaire è Yahwèh, c\'est une conséquence du malheur II est done naturel qu\'on ait institué les jours de jeune en question et qu\'on ait continué jusqu\'a maintenant de les observer; car les ancêtres n\'ont pas fait ce que Dieu réclame, rendre fidèlernent la justice, pratiquer 1\'un envers l\'autre la charité et la pitié, ne pas opprimer la veuve et l\'orphelin, l\'étranger et le pauvre, et ne pas méditer le malheur de ses frères; è cause de cela les

jugements de Yahwèh se repandent sur toute la terre(VI,l—8). A ces visions succède le couronnement symbolique du grand-prêtre Josué, avec l\'annonce de la venue du TUjeton, du prince davidique de l\'avenir, qui réunira en sa per-sonne la dignité sacerdotale et la dignité royale (VI, 9—15).

1) Comp. Marc. II, 18 et suiv.

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MALACHIE.

calamités ont fondu sur eux et ce beau pays a été changé en désert. Toutefois Yaliwèh va avoir pitié de son peuple et le combler de bénédictions; il faut done prendre courage et le temps des jeünes va faire place k une époque de joie. II est vrai que jusqu\'au moment oü Ton a commencé la reconstruction du temple, les colons revenus de l\'exil ont vécu dans la misère; mais k présent la terre va leur donner ses fruils avec une grande abondance. Ge qu\'ils ont done èi faire, e est de se dire la vérité les uns aux autres, de rendre la justice fidèle-ment et sainement dans les places publiques, de ne pas méditer le malheur de leurs frères et de ne pas aimer les faux serments; alors les jours de jeune seront chan-gés en jours de féte , et Israël sera si prospère que de grandes nations viendront rechercber Yabwèh Tsébaötb a Jérusalem.

Ea ces jours-la, dix hommes de toute langue et nation saisiront le pan de l\'habit d\'un Juif, en disant: «Nous irons avec vons, car nons avons appris que Dieu est avec vous» (VIII, 23).

Tout commentaire est superflu.

165

Malacbie — ou quel qu\'ait été le nom de 1\'auteur de l\'opuscule nommé dans nos bibles livre de Malacbie — est un défenseur de la religion ; il a écrit — ou parlé et conservé par écrit la substance de ses discours — pour y ramener ceux qui s\'en écartaient. Gette religion est le fidéle service que les Juifs doivent a Yabwèh selon sa loi. Ge dieu a droit a ce qu\'il réclame ainsi de son peuple par la faveur qu\'il a déployée envers lui. Tel est le sens du préambule de eet écrit1), lequel se résumé dans la parole:

1

I, 2-5,

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CH. I. LES PROPHÈTES.

J\'ai aimé Jacob et j\'ai haï Esaü (I, 2 6, 3a).

Ge point de vue est celui du particularisme étroit qui distinguait les promoteurs de la Loi, dont Malachie est le contemporain; il ne pourrait y avoir de doute a eet égard, et c\'est tout-a-fait dans le même esprit que notre prophéte s\'élève contre les mariages avec des étrangères qu\'il appelie fllles de dieux étrangers, montrant ainsi que son motif est surtout religieux \'). II n\'en est que plus étonnant de lire dans son écrit la phrase suivante, qui semble attribuer aux religions païennes eet élément de vérité, qu\'en sacriflant è ce qu\'ils appellent leups dieux, dieux qui n\'existeni pas, les païens sacriflent sans le savoir au vrai Dieu.

Du levant au couchant mon nom est grand parmi les nations, et en tout lieu on brüle de I\'eneens a mon nom et des offrandes pures; car mon nom est grand parmi les nations (1, 11).

Gette étrange phrase marque l\'existence d\'un aVté quelque peu universaliste dans les conceptions du reste fort étroites de notre auteur.

166

Les reproches de Malachie roulent sur cinq points, ou plutót quatre, le troisième et le cinquième étant le même. Ce sont 1°. le peu de soin que les prétres, infidèles descendants des saints Lévites, et le peuple ont d\'offrir è Yahwèh des sacrifices dignes de lui; on lui présente des animaux tarés, des femelles au lieu de males, et ainsi on profane le culte; et avec le culte le peuple

1) II, 10 et suiv. Le motif est moral aussi; le prophéte condamne la repudiation en sol (v. 13—16), en particulier k cause de sa dureté. Toutefois l\'idée dominante est qu\'il est horrible de répudier une Israelite pour e\'pouser une «fille de dieux étrangers». C\'est par reflexion subséquente que l\'auteur ajoute (v. 13—16): «De plus c\'est cruel». Au v. 10, dans «N\'nvons-nous pas tous un seul père» le mot nous signifie nous, Israelites,

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MALACHIE.

entier 2°. les manages avec les femmes étrangères et la repudiation des femmes israélites, actes sévèrement condamnés par Yahwèh 2); 3°. l\'impiété de ceux qui, ne voyant pas se realiser les promesses de gloire faites par les anciens prophètes, disaient que Dien ne se préoccupe pas de ce que font les hommes:

Vous avez fatigue Yahwèh par vos discours. Et si vous dites: «Comment est-ce que nous Tavons fatigué?» C\'est en disant: «Quiconque fait le mal plait k Yahwèh; c\'est en de pareilles geus qu\'il prend plaisir! Ou bleu, oü est-il, le dieu du jugementr» (II, 17).

Le prophéte répond en annongant que bientót Dieu enverra son messager pour lui preparer la voie, puis, qu\'il viendra lui-même et purifiera les Lévites et Juda, pour qu\'on lui présente des offrandes agréables; mais qu\'il sévira contre les sorciers, les adultères, les parjures et les exacteurs1). — Done la justice divine est main tenue par un appel au jugement dernier; Yahwèh note ceux qui font hien et ceux qui font mal, et lors de sa venue il purifiera les premiers et punira les autres2). Malachie, comme Ezéchiel, se meut en plein individualisme, et ne parait en aucune fagon se douter de la grande idéé de la solidarité, si remarquablement repré-sentée par le serviteur de Yahwèh souffrant pour les péchés de son peuple. Quant a la question de savoir pourquoi Yahwèh renvoie a sa grande venue le chatiment des méchants et dirige actuellement le monde comme s\'il était indifférent que Ton fasse bien ou mal, Malachie n\'y fait aucune réponse.

Vient, 4°. la négligence du peuple a payer la dime3),

167

1

1) I, 6—II, 9. 2) II, 10—16. 3) III, 1—6.

2

Le jugement dernier ne frappe done pas le peuple, mais les méchants, individuellement; e\'est de la qu\'est sortie la notion chrétienne vulgaire.

3

III, 7—12.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

et après cela 5°. Ie même point que le troisième, seu-lement il est traité plus amplement; quant au fond, la plainte du peuple et la réponse du prophéte sont les mêmes dans ce morceau ^ que dans l\'autre. Le messager qui doit préparer les voies a Yahwèh est ici appelé Elie le prophéte. Son oeuvre sera évidemment une oeuvre de conversion, quoique la nature de cette conversion ne soit pas claire; en effet l\'auteur 1\'exprime ainsi:

II ramènera le coeur des pères vers les fils et le coeur des fils vers leurs pères (IV, 6 [III, 24]).

On voit que la religion défendue par Malachie est, comme je l\'ai dit, l\'observation fidéle de la Loi, tant dans ses parties cérémonielies que dans ses parlies morales. Ses moyens de persuasion sont l\'appel aux droits de Yahwèh sur son peuple, l\'exemple des ancêtres (en ce qui concerne les prétres), la menace des chatiments et la promesse des récompenses.

§ 11.

Résumé et critique.

468

Physiquement et moralement il peut exister de grandes differences d\'un frére a l\'autre, mais cela nelesempêche pas d\'être de la même familie. Les prophétes écrivains d\'Israël sont tous d\'une même familie religieuse; tous considérent le service de Yahwèh comme étant du devoir strict et comme formant la condition du bonheur des

1) III, 13—IV, 6 (III, 24).

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

Israélites. Telle est la religion qu\'ils défendent lorsqu\'ils font ceuvre de prédicateurs ou de consolateurs; ils sont tous les avocats de rattachement au dieu d\'Israël, ainsi que j\'ai formulé au début la piété qu\'ils recora-mandent1), et ainsi que l\'étude qui a suivi a montré que je devais la formuler. Nous n\'avons rien trouvé dans la longue route que nous venons de parcourir qui ne conflrmat le programme prophétique dont les linéaments généraux ont été constates dans l\'introduction 1).

Examinons maintenant cette formule d\'un peu plus prés.

Je ferai remarquer en premier lieu qu\'elle ne dit pas le service de Dieu, I\'attachement d Dieu, pour designer, soit la manifestation du sentiment religieux, soit ce sentiment lui même; au lieu de Dieu, elle dit le dieu d\'Israël, ou bien se sert du nom que les Israélites don-naient a leur dieu, Yahwèh.

1G9

Gette distinction est trés importante. II serait tout a fait inexact de dire Dieu. Ge serait prétendre que la religion prêchée par les prophètes d\'Israël est la religion universelle, et l\'étude que l\'on vient de lire montre pé-remptoirement que ce n\'est pas vrai. Gertes il est vrai — et c\'est beau — que chez plus d\'un prophéte la notion du maitre de Tunivers, que tous ont plus ou moins explicite, a fait naitre la pensee d\'un culte uni-versel rendu è ce dieu, qui devient Dieu, et qui méme parfois, quoique rarement, est appelé Dieu, ik commen-cer par les prophètes de l\'exil. Mais, même chez les plus universalistes d\'entre eux, le culte du Maitre de l\'univers reste avant tout le culte national d\'Israël-, le but de leur prédication est et reste exclusivement de

1) Voy. la page 6.

1

Voy. la page 10.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

défendre ce culte au sein A\'Israel, d\'y ramener Israël, si dans leur opinion il s\'en détourne, de l\'épurer en Israël, s\'ils le jugent mêlé d\'éléments qui le souillent; quand ils parient de la conversion des païens, ce n\'est jamais que pour les subordonner a Israël1), comme complément de la peinture de la gloire future A\'Israël el de la paix dont il jouira.

II ne pouvait pas en être autrement, a moins que quelque prophéte n\'en fut venu, ce qui n\'esl pas arrivé, a abandonner la base même que la religion avait dans leur conception a tous. Que Ton veuille bien y réflécbir, leur point de départ è tous se trouve dans les bienfaits de Yahwèb a l\'égard d\'Israël, dans la prévenance de Yabwèh; c\'est la-dessus que tous, implicitement ou ex-plicitement, basent les droits du dieu d\'Israël a l\'égard de son peuple, et j\'ai fait voir que c\'est par lè que la religion propbétique a commence a se dégager de la religion populaire ^). Le peuple a adore un dieu dont il croyait avoir besoin, et tant qu\'il en a été ainsi, il a été impossible de le guérir de ses tendances polytbéistes. Les propbètes, au contraire, lui prêchaient ses devoirs envers son dieu, ce qui, avec la conception de la sain-teté morale de Yahwèh, devait aboutir nécessairement au monotbéisme. Mais ce monotbéisme ne peut absolu-ment pas se défaire de son caractère national, particu-lariste, puisque les droits de Yahwèb sont fondés sur ses bienfaits, et que nulle part un seul prophéte n\'a transformé la notion des bienfaits de Yahwèb a l\'égard

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1

Je ne parviens k me rappeler qu\'ane seule exception (Es. XIX, 23, 24), plus apparente que reelle; car il s\'agit des deux peuples les plus redoutables aux Israelites, done d\'une conversion dans Tintérêt d\'Israël.

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BESOME ET CRITIQUE.

d\'Israël, pour en tirer la notion plus haute, la notion chrétienne, des bienfaits de Dieu a l\'égard des hommes; nulle part non plus, quand il est question de la conversion des païens, il n\'est dit, il n\'est même legèrement indiqué, que les peuples étrangers seront gagnés en apprenant k connaitre l\'amour du Créateur pour ses creatures1); il seront contraints de reconnaitre la futilité de leurs idoles et la puissance de Yahwèh, — manifestée comment? Par les faveurs innombrables dont il combiera Israël et par les désastres qui atteindront les autres peuples.

Comment les prophètes auraient-ils pu s\'afïranchir des prémisses particularistes de leur religion, quand de ce fonds est sortie i\'idée de rélection d\'Israël et celle de l\'alliance entre Yahwèh et son peuple, le grand cheval de bataille de ces prédicateurs? J\'ai relevé chemin fai-sant quelques-unes des allusions qu\'ils font a I\'histoire de leur peuple; toutes sans exception onl trait a la fide lite de Yahwèh k l\'égard du peuple qu\'il s\'est choisi et aux infide\'lités a son égard des objets de tant de bonté. Enfin la formule qui revient je ne sais combien de fois pour designer les heureux effets de la conversion d\'Israël est la formule parfaitement particulariste«Je serai votre dieu et vous serez mon peuple».

171

Ainsi le culte de Dieu finit bien par apparattre chez les prophètes d\'Israël; mais cette expression ne caracté-rise aucunement la religion qu\'ils prêchent. Méme I\'idée monothéiste n\'en est pas I\'idée distinctive. Cette religion est, comme sentiment, l\'attachement è Yahwèh, le sou-verain de I\'univers, qui a fait d\'Israël son peuple parti-

1

C\'est ridée du livre de Jonas, sans parallèle chez les prophètes.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

culler, et, cornme manifestation, le service de Yahwèh, c\'est-a-dlre son culte exclusif et I\'obeissance parfaite a tous ses commandements.

Je viens de mentionner le culte exclusif de Yahwèh. G\'est a cela que se rapporte la seconde remarque que j\'ai a faire au sujet de notre formule. Le culte d\'un dieu national n\'implique point de soi un culte exclusif de ce dieu; I\'liistoire tout entière dos religions dit le contraire. G\'est dans la religion des prophètes qu\'il en est ainsi, k cause de la signification spéciale que prennent sous leur plume les mots « Yahwèh est le dieu d\'Israel». II faut l\'idée de Telection pour que l\'exclusion des autres cultes soit élevée au rang de principe. Auparavant elle découle plutót d\'un sentiment qui chez les anciens n\'a jamais élé séparé du sentiment religieux, mais qui, de soi, n\'est pas religieux; je veux dire du sentiment national1}; bien loin d\'être un principe, elle est dans le fond simplement un goüt, que Ton peut ne pas partager sans pour cela être réellement moins pieux que ceux chez qui il s\'exalte jusqu\'a la passion et au fanatisme. Je ne sau-rais affirmer qu\'un Jéhu soit moralement et religieuse-ment supérieur k un Salomon; celui-ci est certainement plus homme, et ce n\'est pas è dédaigner. L\'exclusivisme des grands prophètes a une base religieuse, s\'élève par la au rang de principe, et prend une haute valeur.

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Dans notre formule, il faut done entendre les mots «le dieu d\'Israël » dans ie sens prophétique, impliquant l\'élection, la notion du dieu jaloux d\'Osée, et l\'exclusivisme dans le culte. Toutefois, cela ne veut pas dire que rien n\'ait subsisfé de la notion antique. Quoique

1

Comp. les pages 65, 69 et 91.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

ce soit un des tous premiers nabis ecrivains qui a qualifié d\'adultère les cultes rendus a d\'autres qu\'a Yahwèh il est possible et probable que la doctrine de l\'élection ne se soit que peu a peu dégagee dans les esprits avec cette netteté du dogme qu\'elle possède, par example, dans la seconde partie du livre d\'Esaïe, et qu\'elle n\'ait pas du premier coup conquis cette position de pierre angulaire des croyances religieuses qu\'elle a fini par garder sans conteste. Mais elle a conquis cette position, et le culte exclusif de Yahwèh est devenu par la un des points capitaux de la predication et de la polémique des prophètes. On a vu que Jérémie y apporte une grande passion1), et j\'ai relevé le fait que la reaction polythéiste sous Manassé et Amen a contribué pour une bonne part a donner a la lutte contre les faux dieux l\'importance qu\'elle a gardée tant qu\'il s\'est trouvé des polythéistes cbez les Israelites. Malacbie ne polémise pas contre les cultes étrangers, mais cela vient de ce qu\'il vit au sein d\'un peuple strictement monothéiste.

N\'oublions pas que, si l\'exclusivisme dans le culte tient étroitement a la notion de l\'élection d\'Israël, cette notion elle-mêrne se relie non moins étroitement a celle de la sainteté morale de Yabvvèb, qui\'a fait placer ce dieu au-dessus de tout ce qui existe. En parlant de la polémique de Jérémie, j\'ai done pu insister surtout sur sa portée morale, sans me mettre en contradiction avec ce que j\'avance ici au sujet de l\'élection. Ge sont deux aspects d\'un seul et même fait psychologique. On peut les réunir en disant: le culte exclusif de Yahwèh était

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1

Comp. la page 89.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

la consequence nécessaire du dogme qu\'Israel était le peuple élu du dieu saint.

Ainsi, notre formule, en parlant de I\'attachement au dieu d\'Israël, implique la sainteté de ce dieu, l\'élection du peuple, et le culte exclusif qui est dü amp; Yahwèh.

Mais il ne s\'agit pas seulement du culte. Si c\'était le cas, la morale n\'aurait rien a y voir. Le culte n\'est qu\'une partie de ce qu\'Israel doit a son dieu, et notre formule l\'indique en parlant du sendee de Yahwèh com me manifestation de I\'attachement a ce dieu. Le service dit beaucoup plus que le culte; il implique dans la pensee des prophètes l\'accomplissement, en tout et partout, de la volonté du dieu saint. Mais quelle est cette volonté? Elle est censée connue pour les relations ordinaires de la vie; e\'est la pratique.de la justice. Pour les questions douteuses, les prêtres sont la pour donner des tkoras. Naturellement, eux aussi sont responsables devant Yahwèh de la manière dont ils s\'acquittent de leurs fonctions, de cette partie spéciale et du raste , et il va sans dire que. si un prophéte se trouve en désaccord avec les prêtres sur quelque point, i! ne manque pas d\'accuser les prêtres d\'infldélité. De quel cóté nous rangerions-nous, si nous savions toujours sur quoi portent ces accusations d\'infldélité? II est probable que dans les questions de rituel nous serions passablement neutres, sauf dans des cas comme celui de Malachie, oü le prophéte a indubi-tablement raison: si Ton croit les sacrifices nécessaires, c\'est manquer de respect a la divinité que de lui offrir le rebut du bétail. II est permis cependant de croire que les reproches si fréquemment adressés aux prêtres sont fondés essentiellement sur ce que ces derniers ne soute-

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

naient pas par leur influence, en particulier par leurs thoras, 1\'oeuvre moralisante des prophètes; et dans ces cas-la, nous nous mettrons sans hésiter du cóté des accusateurs.

Les prêtres s\'acquitlaient si souvent mal de leurs fonc-tions de directeurs spirituels du peuple qu\'il n\'est pas étonnant de voir maint prophéte placer la parole prophé-tique au-dessus des thoras du sacerdoce; cette parole est la parole même de Yahwèh, et ie service de Yahwèh exige qu\'on l\'écoute et qu\'on la suive. Les écrits que nous avons parcourus fourmillent de textes è l\'appui de cette assertion. J\'en ai signalé plusieurs cherain faisant, et cela suffit. Remarquons seulemcnt encore que le con-tenu de cette parole de Yahwèh è laquelle son peuple est tenu d\'obéir d\'après les prophètes peut se rapporter a lout, a la vie publique comme a la vie privée ; un point sur lequel elle insiste fréquemment, c\'est qu\'lsraël dolt s\'appuyer uniquement sur son dieu, ne chercher aucun autre secours que le sien, mais aussi y compter avec une foi parfaite. C\'est l\'exclusivisme ennobli, puis-qu\'il prend une signification éthique , qu\'il possède a un degré bien moindre quand il n\'est appliqué qu\'è la question de culte.

Voilèi, avec le développement de notre formule, ce que je crois être un exposé assez complet de la religion prophétique, dont on peut dire que les nabis écrivains sont unanimément les partisans, soit qu\'ils la prêchent, soit que leurs oracles l\'impliquent simplement. Mais n\'y a-t-il entre eux point d\'autres différences que celles qui proviennent du talent et des circonstances au milieu des-quelles ils ont vecu? II y a certes des différences plus

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CH. I. LES PROPHÈTES.

profondes. 11 y a des prophètes plus vraiment religieux les uns que les autres. Gela se voit aux préoccupations qui dominant chez eux. La grande pierre de touche est l\'importance attachée par les uns ou les autres au culte extérieur.

Pour tous, Ie culte va sans dire, de même que pour les rédacteurs du decalogue. II est étonnant que la chose soit si souvent méconnue par rapport k eet antique monument des aspirations religieuses d\'Israël, et que l\'on continue a l\'appeler purement et simplement une loi morale. Ce n\'est certes pas une loi rituelle; les rites y sont abandonnés ;\\ la direction des prêtres; mais ils y sont supposés comme allant sans dire. «Moi, Yahwèh , je suis ton dieu, qui t\'ai fait sortir du pays d\'Egypte , de ce lieu de servitude; tu riauras point d\'autres dieux devant ma face», signifie: «Tu n\'offriras pas de culte a d\'autres, mais bien a moi». On peut hésiter pour savoir si c\'est une défense absolue d\'autres cultes, ou oien si c\'est la défense d\'autres cultes dans le lieu oü Yahwèh est adoré; mais il est de toute evidence que le culte, le culte extérieur, rendu k Yahwèh , est supposé, et qu\'il n\'est pas entré dans l\'esprit du rédacteur que l\'on put s\'en passer. A quoi bon défendre ensuite de se proster-ner devant les idoles, si l\'on ne doit pas se prosterner du tout dans les temples, s\'il ne doit pas y avoir de temples? Le point remarquable du décalogue se trouve en ceci, que le législateur a été trés préoccupé d\'incul-quer aux fsraélites que l\'accomplissement des rites ne suffisait pas, et qu\'il était indispensable d\'y joindre, outre l\'observation du sabbat 1)) la pratique de vertus

l) Essentiellement un rite, mais probablement plus ou moins considérée comme une vertu; comp. Es. LVI, 2, 4, 6. Voy. aussi Deut. V, 15, oü le

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

privées. II en est de même chez les prophètes les moins ritualistes. Aucun ne suppose un seul instant que l\'on cesse jamais de célébrer le culte.

La question est de savoir ce qui les préoccupe le plus, le culte ou la pratique de la vertu, et quels rapports ils établissent entre les deux.

Le décalogue se préoccupe de la vertu comme indispensable; mais il n\'établit aucun rapport entre elle et le culte, qui subsiste de son cóte et certainement en première ligne, puisqu\'on n\'a pas besoin de Tordonner, ce qui est nécessaire pour la vertu.

Bon nombre de prophètes vont plus loin. Ce sent les plus grands. Amos, Osée, Esaïe, Michée, Jérémie disent catégoriquement, chacun k sa manière, que Yahwèh ne prend aucun plaisir aux sacrifices de gens qui ne prati-quent pas la justice. Les prophéties de la seconde partie du livre d\'Esaïe sont moins explicites, ce qui est fort naturel, puisque les exilés ne pouvaient pas offrir de sacrifices, ni done se figurer qu\'ils se conciliaient leur dieu par des actes de culte; mais le passage qui se lit au chapitre XLIII, versets 22 et suivants, quelques difficultés qu\'il présente, semble cependant bien indiquer que l\'auteur, lui aussi, met la justice au-dessus des rites. Pour tous ces prophètes, la question du culte est secondaire, sauf en ce qui regarde son caractère exclusif; le grand effort de leur prédication ne tend aucunement k pousser a la participation au culte, mais a purifier les moeurs. En réalité ils considèrent raccomplissement des actes de culte moins comme un devoir envers la divinité que comme un privilège des adorateurs, dont ceux-ci

mud/ humanitaire invoqué en faveur du sabbat n\'empêche pas que celui-ci soit un jour mit a part pour Tahweh, un rite.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

doivent se rendre dignes en étant vraiment religieux, c\'est-a-dire justes et charitables. La manière dont le chapitre LYIII du livre d\'Esaïe s\'exprime k l\'égard du jeune est tout a fait conforme a cette tendance. Zacharie s\'en est aussi inspire lorsqu\'il a écrit: «Quand vous jeüniez et que vous portiez le deuil au cinquième et au septième mois, voilé bien soixante-et-dix ans, est-ce que c\'est done pour inoi que vous jeüniez? Quand vous mangez et buvez, c\'est bien vous qui mangez et qui buvez!»1) et qu\'il dit que les ancêtres ont été chatiés pour n\'avoir pas pratiqué la justice et la charité; toute-fois il est bien pale en comparaison des anciens modèles, qui n\'auraient pas, comme lui et Aggee, pu attacber une importance extréme è la reconstruction du temple. Aggee ne va-t-il pas jusqu\'a donner k entendre qu\'Israël tout entier est souillé paree qu\'on a tardé a mettre la main S la sainte batisse?1).

Malacbie n\'atteint pas davantage a la hauteur religieuse des grands prophètes. II n\'est certes pas indifférent a rimmoralité; Yahwèb la condamne et la punira\'); maisr pour lui, la religion est l\'observation de la Loi, ce qui fait que le rituel le préoccupe pour le moins autant que la morale, et qu\'il attache les bénédictions divines è la condition que Ton fasse régner l\'abondance dans le temple 4). Cast ainsi que les moines collectent, mais ce ne sont pas Ik les soucis des Esaïe et des Jérémie. Ezéchiel non plus n\'est point a leur hauteur; on sait quelle importance l\'organisation du culte avait a ses yeux; c\'est le vrai dü de Yahwèb; la justice ne disparait point, mais elle est reléguée au second plan.

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1) Zach. VII, 5, 6. 3) iggée II, 11 et suiv.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

Une classe intermédiaire entre les prophètes les plus religieux au sens élevé du mot, qui ont conscience de subordonner le culte la morale, et les prophètes léga-listes, comme Ezéchiel et Malachie, est formée par ceux dont Sophonie est le type. Le sérieux moral est profond; mais les questions de forme n\'en prennent pas moins trop d\'importance Le souffle religieux manque de puissance quand on confond pêle-mêle ce qui est mal en soi et dénote une corruption intérieure, avec ce que l\'on peut désapprouver, mais sans qu\'il soit permis d\'y voir une preuve de méchanceté.

Quant aux oracles purs et simples, ils n\'ont de religieux que le respect d\'une volonté supérieure è celle des hommes et que la confiance dans la fidélité divine; mais ils ne supposent point, de même qu\'ils n\'excluent pas, cette haute conception de la piété qui caractérise les vraiment grands prophètes, et qui a pour axiome fonda-mental: «Le peuple du dieu moralement saint doit être moralement saint».

Comment les prophètes défendent-ils la religion, pour eux, le service de Yahwèh?

Rien de moins théologique que leurs procédés. Aucun d\'entre eux ne songe k faire la théorie de la religion, a appuyer cette théorie par des preuves et è réfuter les objections.

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Certes, il y a une doctrine prophétique, et j\'ai même pu constater qu\'è partir d\'une certaine époque, la seconde moitié du 7e siècle, cette doctrine forme une tradition dogmatique qui se maintient dans les cercles

1) Comp. Soph. I, 8.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

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religieux dont les nabis forment le centre \'j. Mais cette doctrine n\'a jamais été rédigée systématiquement ni dé-fendue de propos délibéré. Eile constitue ce que pensent, ce que croient ceux qui sont entrés dans le courant religieux prophétique , mais aucun n\'a l\'idée de la dégager et de la formuler. Ce n\'est pas que ce soit bien difficile. Si nous essayons de le faire a leur place, voici, me semble-t-il, ce que l\'on peut appeler le catéchisme prophétique: Yahwèh est le souverain de l\'univers, il com-mande aux éléments, dirige le sort des individus et des nations, rien de ce qui arrive n\'arrive que par son ordre ou par sa permission; tous les autresdieux sont impuis-sants. Israël est le peuple élu de Yahwèh, tenu de le servir fldèiement, ayant pour cela dans tous les temps regu communication des volontés de son dieu, qui I\'assure de ses bénédiclions s\'il obtient de lui l\'obéissance. Yahwèh est un dieu jaloux, qui veut que son peuple s\'attache a lui exclusivement. II est un dieu saint, qui veut que son peuple pratique la justice et la miséricorde, s\'abstienne de la violence, de l\'oppression et des dérèglements, qu\'il soit moralement saint, et il le considère comme rebelle et coupable s\'il laisse subsister le mal, lors même qu\'il offrirait è son dieu un culte zélé. Israël a désobéi et Yahwèh l\'a chStié, soit en commandant aux éléments de lui faire subir des désastres, soit en se servant dans ce but des peuples étrangers. Toutefois Yahwèh reste fidéle è son peuple; il le ramènera, guérira ses plaies, chatiera ses ennemis, le rétablira dans la prospérité et le mettra a la tête des nations, forcées de reconnaitre la toute-puissance du dieu d\'Israël.

1) Voy. la page 68.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

Ge programme n\'a été ni exposé, ni défendu dans son ensemble dans les livres prophétiques; aussi tous les prophètes ne s\'en sont-ils pas pénétrés aussi complète-ment les uns que les autres, surtout en ce qui con-cerne la place accordée a la pratique de la vertu. D\'autre part, il y a des parties de cette doctrine qui ont pris dans la tradition prophétique un développement progressif. C\'est le cas de ce qui concerne l\'impuissance des autres dieux, laquelle aboutit è la negation qu\'ils soient des dieux et ainsi au monothéisme conscient qui caractérisera le judaïsme.

Cette doctrine dans son ensemble n\'a pas été 1\'objet d\'un travail dogmatique. Le seul dogmaticien, c\'est-a-dire le seul qui ait traité d\'un point de doctrine pour lui-même, c\'est Ezéchiel avec sa théodicée. 11 cherche a démontrer théoriquement que Yahvvèh est juste. Le reste de la doctrine lui est connu; mais il le pose axiomati-quement, et, bien loin de le défendre, il ne l\'expose pas méme, de telle sorte que, s\'il n\'avait pas écrit ses neuf derniers chapitres, on ignorerait quelle importance il attribuait au culte dans ie service de Yahwèb; et pourtant son livre paraitrait complet; on ne se douterait pas de l\'existence de la lacune.

D\'autres prophètes dogmatisent sur des points particu-liers de la doctrine; mais ce n\'est jamais dans un intérêt théorique. C\'est dans un intérèt, pratique, lequel est en rapport étroit avec le point en discussion. C\'est évident pour la polémique conlre les faux dieux. II faut bien démontrer leur impuissance a ceux qui sont assez insensés pour se confier en eux; et il est des plus naturels qu\'en méme temps on exalte les oeuvres de Yahwèh, pour démontrer et sa puissance et sa bonté pour son peuple,

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et ainsi lui ramener ceux qui se détournent de lui. Mais l\'intérêt pratique en vue duquel la théorie est énoncée est tout aussi évident lè oü les propliètes opposent les exigences morales de Yahwèh aux illusions du peuple, qui croit que Taccomplissement des rites peut le sauver. Sans doute ceci aussi est un énoncé de doctrine religi-euse, appartenant même a ce qui constitue la partie capitale de toute doctrine religieuse, a celle qui expose en quoi consiste la piété; mais le but n\'est pas de rem-placer une théorie fausse par una théorie vraie; le but est de ramener dans le droit chemin des pécheurs qui se persuadent n\'avoir rien a craindre. Aussi les prophètes qui insistent sur ce point, vrais précurseurs de l\'Evangile, ne dogmatisent-ils pour ainsi dire pas; ils ne discutent pas la question du culte, ils n\'essaient pas d\'en déter-miner la signification et la valeur, et ils ne justifient en aucune manière leur assertion que les sacrifices des pécheurs sont odieux a Yahwèh. Ils affirment, mais ne démontrent ni ne réfutent. Tout est chez eux axiomatique.

D\'oü cela vient-il? D\'un fait qu\'il ne faut jamais per-dre de vue si l\'on veut comprendre les grands prophètes écrivains. G\'est que ces grands innovateurs croient être simplement des conservateurs. lis n\'ont aucunement conscience de prêcher du nouveau. Ils savent fort bien qu\'ils se mettent en contradiction avec les idees régnantes, ou plutót avec les pratiques régnantes; mais dans tout ce qu\'ils condamnent ils voient des aberrations, des in-fidélités a la volonté de Yahweh, connue de tous temps, des péchés, dont les gens pieux d\'aucune époque ne se sont rendus coupables. Nous verrons dans un autre cha-pitre comment cette conviction a, sit venia verbo, ma-nipulé l\'histoire d\'Israël. Mais déja chez nos prophètes.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

voyez Ia manière dont ils parient de l\'idolatrie, non seulement présente, mais aussi passée. Font-ils la moindre distinction entre ceux qui, maintenant enfin, ont été éclairés par les hommes de Dieu sur la vanité des dieux de bois et de pierre, et les ancêtres qui ont sacriflé aux faux dieux? Jamais, au grand jamais. G\'est justement sur ce dernier fait qu\'ils se fondent pour dire qu\'Israël a été de tout temps un peuple de col roide, infidèle £1 son dieu , adultère. S\'ils ont nombre de reproches relatifs amp; la morale a adresser a la génération présente, ce n\'est que rarement le cas pour les générations passées, sur le compte desquelles on ne met guère que les cultes étrangers et l\'idolatrie. On se figure done que de tout temps Israël avail su que Yahwèh était un dieu jaloux, qui ne tolérait pas d\'autre dieu devant sa face, et, comme consequence, on ie répétait, on le rappelait, mais on n\'éprouvait pas le besoin de le démontrer; tout au plus arrivait-on, a la vue de I\'obstination d\'une partie du peuple, a lui démontrer le ridicule de sa con-fiance dans les faux dieux. Le dieu jaloux, e\'est le dieu de l\'élection et de l\'alliance. Mais l\'élection et l\'aliiance, on ne sait pas du tout que ce sont des conceptions re-lativement nouvelles, produites par le. développement religieux prophélique. On en parte done comme de fails acquis, connus. On les invoque pour reprocher au peuple son ingratitude, on ne songe pas a les élablir.

Geux des prophètes qui ont si admirablement insisté sur la sainteté comme sur la première des exigences de Yahwèh, ont-ils davantage eu conscience de prêcher du nouveau que lorsqu\'il s\'agissait des faux dieux? Point du tout. Renan dit avec ce bonheur d\'expression dont il a le secret: «Le yahwèhisme, qui, a Jérusalem,

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n\'etait qu\'un culte, devient, dans les écoles de prophètes, un ferment religieux de la plus haute puissance»1). Mais les prophètes eux-mêmes ne savent rien de ce devenir. Ils savent, et en cela ils ne se trompent point, que de tout temps l\'adultère a été un crime, Toppression des petits et des faibles une abomination, le mensonge et la fraude des souillures. Ils savent que les gens de bien se sont toujours élevés contre ces choses, Ilsjugent avec raison qu\'un dien saint est et reste irrité de ces choses tant qu\'elles subsistent, et que done toutes les hécatombes possibles sont hors d\'état de détourner sa colère. Par conséquent, lorsqu\'ils voient des gens, cou-pables de ces choses, offrir des sacrifices, ils leur crient: «Vos taureaux et vos boucs sont en horreur a Yahwèh». Comment sauraient-ils qu\'il y a la un élément essenti-ellement nouveau de la religion ? Pour cela il faudrait qu\'ils sussent, non seulement que Yahwèh a toujours été un dieu saint, mais aussi que Ton a toujours com-pris que cela voulait dire moralement saint. G\'est l\'idée de la sainteté morale qui est leur grande innovation; et e\'est celle qui leur semble étre Taxiome des axiomes. Ils ignorent absolument qu\'ils innovent.

Voila pourquoi, sauf les raisonnements des oracles deutéro-ésaïques en faveur de la toute-puissance et de la toute-science de Dieu, et les éléments analogues, mais moins développés, qui se trouvent chez les autres prophètes, la doctrine est posée, afflrmée dans les écrits prophétiques, jamais exposée, ni justiflée, ni défendue

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1

Revue des deux mondes, 1 et 15 Mars 1886, page 242. Peut-ëtre, dans la phrase citée, M. Renan a-t-il un peu antidaté la puissance spirituelle du prophetisme; mais cette phrase exprime bien la difference entre le yahwèhisme sacerdotal et le yahwèhisme prophétique.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

contre les objections, et les moyens apologétiques employés sont uniquement 1°. l\'appel aux droits acquis par Yahwèh sur son peuple par tous les privilèges qu\'il lui a accordés, 2°. l\'appel aux malheurs passés ou présents comme preuves de la colère de Yahwèh, 3°. la menace de nouveaux malheurs, 4°. la promesse du bonheur qui suivra la conversion.

Que vaut celte défense de la religion?

Enormément, car ce que le monde lui doit est incalculable. Elle a enfanté le judaïsme, puis, par dessus et è travers le judaïsme, le christianisme.

L\'homme n\'a point d\'instruments parfaits k sa disposition, mais il peut lui arriver de faire de grandes cho-ses en usant de moyens grossiers; Mozart n\'avait qu\'un fort primitif clavecin. On peut critiquer la manière dont les prophètes écrivains d\'tsraël ont défendu la religion.

Logiquement leur système apologétique pêche par la base. II a, comme système, pour maitresse assise l\'idée fausse et dangereuse de la rétribution extérieure, maté-rielle. Tout roule, intellectuellement, sur la règle pré-tendue en vertu de laquelle Dieu dirige le sort, soit des individus, soit des nations, conformément a leur mérite. L\'adversité est un chaliment, la prospérité une récompense. Les malheurs d\'Israëljwtm\'e^ son infidélité; s\'il se convertit, il jouira de Tabandonce et de la puissance matérielles.

Le psaume LXXIII permet de toucher au doigt le danger moral de cette théorie. Qu\'un homme pieux soit dans le malheur, il sera tenté de conclure que la vertu est une folie. II se peut, comme pour l\'auteur de ce remarquable psaume, qu\'il ait le caractère trop fortement

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trempé pour pouvoir renoncer aa bien, et alors il se donnera è lui-même des raisons, bonnes ou mauvaises — logiquement mauvaises; de mauvaises raisons pour une bonne chose — pour rester fidéle k ses principes de conduite. Mais il se peut aussi que le ressort moral manque chez lui de puissance, en même temps que l\'intelligence est lucide. Qu\'arrivera-t-il alors. Ilrenoncera au bien. Que peut-il faire? Si quelque homme pieux lui dit avec le psalmiste: «Moi aussi, j\'ai cru un moment que Dieu ne se souciait ni du bien, ni du mal, mais, a la réflexion , j\'ai vu que je me trompais lourdement».

Je rëfléchis done pour eomprendre eela:

C\'était une calamite k mes yeux,

Jusqu\'è ee que, penetrant dans le sanetuaire de Dieu,

Je fisse attention a leur destinée finale1) (Ps. LXXIII, 16, 17);

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celui que le doute a mordu au coeur répondra avec un rire amer: «Phrases creuses! Que de méchants vivent longtemps, prospères, adulés, choyés, pour mourir ras-sasiés de jours et avoir enfin une sepulture honorable 2) ! Et quand même tous les méchants feraient une mauvaise fin, ne jouissent-ils pas pendant trop longtemps du fruit de leur injustice? Du reste, que me fait leur chAtiment? diminue-t-il les douleurs imméritées dont je suis abreuvé ? me rend-il les années perdues pour mon bonheur? Le chatiment des méchants ! Mais voyez done les ruines irré-parables dont ils ont semé leur route, les families dés-unies a tout jamais, la jeunesse corrompue, le mal accompli sous mille formes, sans pouvoir être défait! Le chatiment des méchants! Rendra-t-il l\'épouse séduite au coeur de l\'époux qu\'elle a trahi? Fera-t-il revivre les victimes de la tyrannic et de la violence? Tout le sang

2) Comp. Job XXI.

1

Celle des méchants.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

innocent que la terre a bu, tant de cadavres de ceux dont la méchanceté humaine a tranche les jours, se lèvent contre vous et protestent!»

Parlé-je d\'un danger imaginaire? Qui ne sait a quel point désolant, h toutes les époques, le scepticisme moral a été nourri par le malheur? et il en sera ainsi tant que Ton persistera a prétendre que «la piété a la promesse de la vie présente 1) » dans ce sens, que l\'homme pieux peut compter et doit pouvoir compter sur des benedictions et une protection matérielles. Si le danger que je signale était imaginaire, jamais ni le psaume LXXIIl, ni le psaume XXXVII, ni le livre de Job n\'auraient été écrits. Le dogme fondamental de la théorie apologétique des prophètes a conduit au scepticisme moral dans leur temps déja; et leurs écrits aussi en témoignent. Sophonie ne parle-t-il pas de gens qui disent dans leur cceur; « Yah-wèh ne fait ni bien ni mal»1), et Malachie ne s\'efforce-t-il pas de réfuter cette méme sorle de sceptiques? Quant a la refutation du dernier des prophètes d\'Israël, il est difficile de la trouver bien forte. Elle renvoie la justice dans Tavenir, et les sceptiques sentent l\'injustice présente. Enfin, elle n\'a de portee pratique pour les contemporains de Malachie que paree que celui-ci se figure le jugement dernier comme devant atteindre la génération actuelle; que quelqu\'un d\'entre eux doute de la réalité de ce jugement, ou qu\'il doute qu\'il soit si prochain, e\'en est fait pour lui de la crainte salutaire que le prophéte a voulu inspirer.

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Aucun Israelite n\'a trouvé d\'autre argument que la justice finale, argument bien faible, ci opposer a l\'objec-

1) I Tim. IV. 8.

1

Soph. I, 12; comp. Ps. XIV, LUI.

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tion tirée de Ia prosperité du méchant et de 1\'adversité du juste contre la justice de Dieu. Job finit par devenir deux fois plus riche qu\'auparavant el le serviteur de Yahwèh, souffrant pour les péchés de sou peuple, sera couronné de gloire et d\'honneur. L\'auteur du chapitre LUI d\'Esaïe se distingue trés avautageusement des autres en ce qu\'il explique l\'adversité du juste, et qu\'il l\'ex-plique tres bien, par le grand principe éthique de la soiidarité. Mais, sans compter qu\'il n\'explique pas la prospérité du pécheur, il conserve la doctrine de la retribution matérielle. Je rappelierai seulement que, pour lui, absolument comme pour les autres, les désastres d\'Is-raël sont le cbatiment de ses péchés.

Cette manière d\'envisager tous les évènements comme commandés par la divinité pour faire sentir aux hommes sa faveur ou son aversion, rendait l\'apologie des prophè-tes extrêment faible en ce qui concerne la défense de Yahwèh comme dieu souverain. II est clair que pour les païens cette apologie était absolument sans force. Geux-ci prétendaient purement et simplement que leurs dieux a eux avaient fait ce que les prophètes attribuaient k Yahwèh. Si ceux-ci prétendaient que les malheurs d\'Israël venaient de ce que le Dieu tout-puissant avait dü chatier son peuple, les Assyriens, par exemple, n\'étaient pas embarrassés pour dire qu\'ils avaient vaincu paree qu\'Assur était plus puissant qua Yahwèh 1). Ezéchiel dit en tout autant de termes que par la dispersion d\'Israël le nom de Yahwèh était profané parmi les nations, et il ne

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1

II Rois XVIII, 33—35 (Es. XXXVI, 18—30). Ne pas oublier que ceci a été rédigé par des Israelites.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

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voit d\'autre remède è la chose que le rétablissement du peuple, et, pour rendre la preuve bien convaincante , l\'ex-pédition et la défaite de Gog. II me semble voir le sou-rire de Gyrus si quelque Juif, venant lui présenter ses hommages, a essayé de lui dire que toutes ses grandes conquêtes avaient été ordonnées par le dieu d\'un peuple minuscule , afin de faire de lui le libérateur de ce peuple. Si on lui a dit que sa venue avait été prédite, c\'est autre chose, et cela n\'a pu que le flatter; mais le con-vertir è Yahwèh comme au dieu suprème, voirecomme au dieu unique, cela, jamais. Les prophètes de la fin de l\'exil («deutéro-Esaïe»), ceux de tous qui, avec Ezé-chiel, ont été dans le contact le plus intime avec les païens, ont bien senti que la seule affirmation que c\'était Yahwèh qui avait créé le monde et gouvernait toutes choses ne portait pas coup; c\'est pour cela qu\'ils invo-quent en faveur de Yahwèh Fargument des prédictions réalisées, et contre les faux dieux, avec tant de verve, celui qu\'ils sont l\'oeuvre de la main des hommes, des dieux aveugles et sourds. Mais il est clair en même temps que, si le premier argument pouvait avoir quelque force, le second n\'en avait guère. Quoique dans les pratiques de dévotion les images deviennent presque le dieu lui-même, elles ne le deviennent jamais tout-a-fait, et il suffit de dire a un idolatre: «Tu adores l\'oeuvre de tes mains», pour que la réponse jaillisse d\'elle-même: « Geci n\'est que l\'image, ce n\'est pas le dieu », du moins si notre idolatre a la moindre culture intellectuelle. La prédication des prophètes proclamant le dieu des Juifs comme le souverain du monde devait être absolument impuissante pour entamer le paganisme, et elle l\'a été en effet.

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Mais elle était faible aussi k l\'égard des Israélites. Sans doute, tout le monde était d\'accord pour dire que les malheurs venaient de la divinité. Mais était-il loujours certain que ce fut de Yahwèh, et, quand l\'on croyait que c\'était de Yahwèh, était-on toujours certain de la cause? Quant ü ce second point, je n\'invoquerai que le récit du livre des rois que je viens de citer il y a un moment1). Les Assyriens considèrent leurs propres dieux comme plus puissants que ceux des peuples qu\'ils ont vaincus; mais en même temps ils admettent que le dieu d\'un peuple puisse être irrité contre lui et refuser d\'es-sayer de le défendre. G\'est le cas, pensent-ils, du dieu d\'lsraël, paree qu\'Ezéchias a détruit ses autels2), et eet argument est si fort que les delegues d\'Ezéchias crai-gnent que le peuple n\'en soit frappé et demandent leurs interiocuteurs de parler en araméen 3). Mettons que le fait ne soit pas historique, paree qu\'il dénote de la part des officiers judéens une naïveté un peu forte (qui peut ne provenir que d\'une rédaction maladroite), il.n\'en reste pas moins que, d\'après l\'auteur du récit, 1\'argument des Assyriens était de nature amp; troubler le peuple ; voilé done un Israélite cullivé, partisan de la centralisation du culte , ennemi de l\'antique culte des hauts-lieux, qui adraet qu\'au point de vue du peuple on pouvait voir une profanation et non pas un progrès dans la réforme d\'Ezéchias. Mais quelle preuve, tirée des évènements, les partisans de la réforme peuvent-ils donner qu\'elle est agréable a Yahwèh? Les évènements prouventn\'importe quoi; cela dépend de la manière dont on les interprète ; ils ne prouvent done rien; ils conflrment dans sa ma-

1

2 Rois XVIII.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

nière de voir celui qui en invoque le temoignage, mais ils ne convainquent pas son adversaire, qui les invoque jussi, et avec le rnême droit. Je n\'insisterai pas, quoique ce fut facile.

Voilé pour les causes des malheurs quand on les at-tribue è Yahwèh. Mais on n\'était pas toujours certain que ce fut Yahwèh qui les envoyat; pour cela il aurait fallu être monothéiste, et le peuple dans son ensemble ne l\'était pas encore a l\'époque de Jérémie. En particulier le culte de la «reine des cieux» était fort k la mode et Jérémie le dénongait comme une abomination. Ses menaces faisaient peur, car il était nabi-, mais elles ne convainquaient pas. Elles ne pouvaient pas convaincre. ftui, en effet, a logiquement raison, de lui ou des Juifs, dans l\'échec qu\'il subit en Egypte de la part de ces derniers?1). II leur dit: «Juda a été dépeuplé a cause des cultes étrangers et de l\'idolatrie; pourquoi y persé-vérez-vous? Renoncez a toutes ces choses». On lui repend: «Tant qu\'a Jerusalem on a adoré la reine des cieux, l\'abondance et la prospérité ont régné; depuis qu\'on a défendu ce cultel), le malheur nous accable. Nous y revenons». Jérémie n\'a aucune preuve quelconque è op-poser è ce raisonnement, et sa seule ressource est d\'en revenir aux menaces.

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L\'apologétique des prophètes était réellement trés faible au point de vue logique, d\'une faiblesse non seulement apparente a la réflexion moderne,, mais sensible déjü de leur temps; et cela explique, en partie, leur insuccès immédiat, spécialement en ce qui touche au monothéisme, auquel ils ont réussi è faire faire des progrès en Israël,

1) Jér XLIV.

2) Réforme de Josias.

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mais qu\'ils ne sont cependant pas parvenus a faire tri-ompher. II a fallu le triage opéré par la déportation et le retour, pour obtenir cette nouvelle pousse de l\'ancienne souche, la peuplade monothéiste de Zorobabel, laquelle a grandi, est de venue un nouveau tronc, le peuple juif. Celui-ci était monothéiste.

L\'insuccès partiel des prophètes a d\'autres causes encore que la faiblesse des raisonnements qu\'ils emploient, et qui peuvent sans cesse se renverser è contre-fm de leurs intentions. II tient aussi è ce que, dans la question des cultes étrangers et des images, la conscience populaire est muette ou proteste contre leurs accusations. Quand ils disent que Yahwèh est irrité paree qu\'il y a des oppresseurs, des adultères, des juges iniques, la conscience populaire plaide en même temps qu\'eux et dans le même sens qu\'eux; car on sait que ces choses sont mauvaises, on sait que lorsqu\'on s\'y livre, on pêche. Mais est-ce par méchanceté que Ton offre un culte k une divinité, que Ton pratique un rite, que Ton fait le pélerinage d\'un endroit donné? C\'est paree que 1\'on croit au pouvoir de la divinité, è 1\'eificacité du rite, a la sainteté du lieu. Cela ne peut constituer un péché pour les Israélites que paree que leur dieu est un dieu jaloux. Mais comment savoir qu\'il est un dieu jaloux? Les prophètes l\'ont dé-couvert par tout eet ensemble de hautes aspirations religieuses qui ont abouti a la notion du dieu saint de l\'alliance. Mais, pour le peuple, ce dieu jaloux est une simple affirmation des prophètes, et une affirmation qu\'il ne comprend pas, tant que ces pratiques traditionnelles lui semblent innocentes, même bonnes, recommandables, dénotant la piété.

L\'injustice qu\'il y avait k représenter les cultes étran-

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

gers et l\'idolatrie comme un crime et non comme une superstition — injustice dont je ne fais point un crime aux prophètes, puisque c\'était de leur part une erreur inévitable — cette injustice a eu pour effet de diminuer d\'une manière regrettable l\'influence de leur predication en ce qui regarde les aberrations morales, condamnées par la conscience populaire. En s\'habituant è s\'entendre traiter de grands pécheurs sans qu\'un témoignage intérieur vint appuyer ces reproches, le peuple devait trop facilement se faire è l\'idée que les prophètes étaient des censeurs moroses, toujours exagérant, mécontents de tout, ennemis de la joie, et dès lors ne leur prêter qu\'une attention récaloitrante, espérant au fond du coeur qua les choses tourneraient mieux que leurs terribles menaces ne le présageaient; il en arrivait par conséquent a se payer aisément d\'excuses frivoles lorsque la parole prophétique s\'attaquait a de vrais péchés et que l\'on était bien obligé de convenir qu\'elle n\'avait pas tort. Sans doute les Israélites étaient aussi habiles que les ouailles de nos prédicateurs actuels è reconnaitre cbacun son voisin dans la peinture qu\'ils entendaient faire du mal. Mais cette funeste tendance a éviter la critique de soi-même trouvait des prétextes, lorsqu\'il semblait que les prophètes condamnaient des choses innocentes ou bonnes. Or il leur arrivait, même lorsqu\'il s\'agissait de la conduite morale, d\'exagérer réellement. Cette curi-euse liste de colifichets de dames que donne Esaïe sent son Savonarolle, son Calvin, son réformateur rébarbatif, qui passe la mesure. Les princes de Juda qui, du temps de Sophonie, s\'amusaient a copier des modes étrangères étaient peut-être des efféminés; mais en soi il est fort indifférent que Ton porte une tiare ou un

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CH. I. LES PROPHÈTES.

turban, et le prophéte qui fait de cela une question religieuse, ravale la religion et lui fait perdre son prestige.

L\'idée même de l\'alliance est fort criticable au point de vue religieux. Bien entendu que je ne me permets en aucune manière de bleimer les grands hommes qui l\'ont congue et formulée; je les admire et les respecte au contraire pour cela; cette idéé constituait un progrès des plus considerables. En effet, avant qu\'elle se fit valoir, la religion n\'établissait entre les hommes el la divinité qu\'une relation d\'intérêt; la divinité était sim-plement la puissance; puissance envisagée tour a tour, et parfois tout ensemble, comme terrible, de sorte qu\'il fallait la conjurer, et comme secourable, de sorte qu\'il fallait la concilier, Maintenant la religion va se baser sur le fait de l\'existence d\'un Hen permanent entre la divinité et ses adorateurs; on n\'adorera plus powr entrer en relaition avec Dieu, mais paree qu\'il y a une relation entre Dieu et les hommes; on n\'adorera plus d\'une manière intermittente, quand l\'intérêt le conseille, au caprice des circonstances; mais les actes d\'adoration deviendront l\'hommage rendu a celui sous le regard du-quel l\'existence humaine tout entière se déroule, a celui auquel l\'homme appartient et avec lequel l\'homme doit se mettre en harmonie, de même que les enfants avec le père de familie, les membres du clan avec son chef, les membres de la nation avec le roi. L\'homme va se sentir dependant de Dieu, et d\'un dieu qui est bon pour lui en même temps qu\'il est plus sage et plus puissant que lui; cette dépendance va lui apparaitre comme un bienfait, et la sagesse va consister a ses yeux J) en mettre le sentiment et le respect ct la base de toute

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sa conduite. Bref, la religion est le résultat d\'un lien moral entre l\'homme et Dieu, lien reconnu et approuvé par Thornme; et le contenu en devient vraiment religi-eux, car elle renfermc la vénération unie a la gratitude et èi l\'araour, et elle produit l\'obéissance volontaire, ce qui est la vraie religion.

Le lecteur remarquera toutefois que, pour extraire ainsi le sue religieux renfermé dans la predication de Talliance, j\'ai dü parler des rapports entre les hommes et Dieu, tandis que les prophètes parient des rapports entre Israël et Yahwèh. L\'un conduit a l\'autre, et les rédacteurs de la Genèse ont de fait introduit la première de ces deux notions dans le récit du déluge 1), mais il n\'y en a pas moins une difference considérable, et la forme particulariste que cette grande conception avait encore chez les prophètes en diminue la valeur religieuse. Gliaque chose doit avoir son tour; un progrès en prepare un autre, et les prophètes devaient venir avant Jésus. Cela veut dire que l\'idée de l\'alliance était une ébauche. Elle maintenait un élément arbitraire, contingent, a la base même de la religion; par la même le rapport qu\'elle établissait entre Yahwèh et son peuple restait un rapport extérieur, légal; l\'alliance, conclue a un certain moment au cours de l\'histoire avec un certain peuple, supposait des conditions fixées dès le début, une loi — et Ton sait que cette loi n\'a pas manqué de finir par être rédigée — et entrainait une sanction matérielle, des punitions et des récompenses; le croyant ne sentait pas son dieu en lui, mais en dehors de lui, non pas le dirigeant et l\'inspirant, mais le surveillant; il ne sentait

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Gen. IX, 8 — 17; morceau relativement récent.

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pas la communion avec Dieu, mais la bénédiction de Dieu, bénédiction, elle aussi, congue comme extérieure. L\'esprit de Dieu venait du dehors sur rhomme, lui apportant des communications, des ordres; il n\'habitait pas dans 1\'homme, le purifiant el l\'éclairant. Esaïe sent bien qu\'il n\'est pas digne de porter a son peuple le message divin s\'il n\'est pas au préalable purifié de sa souillure1); mais en quoi consiste sa purification? est-il possible de trouver dans ratlouchement du séraphin avec le feu céleste une image de la conversion qui détruit les souillures du coeur?

Ce n\'est pas a dire que la prédication de l\'alliance n\'ait pas eu pour les Israelites des résultats salutaires. Elle leur a inculqué la conviction qu\'ils se devaient a leur dieu. C\'était un immense bienfait. Le peuple juif est un peuple infiniment plus religieux que l\'ancien peuple d\'Israël et il le doit h l\'idée de l\'alliance. Les anciens Israélites avaient de la religion, par intérêt; les JuiCs sont religieux, par conviction. Pour les anciens Israélites, les actes de la religion sont des moyens réputés effica-ces pour obtenir certains résultats désirables; pour les Juifs, ils découlent de leur qualité de Juifs, de membres du peuple qui a le privilège de connaitre le vrai Dieu, et dont toute la nationalité est venue se concentrer dans ce privilège. Et ce vrai Dieu du Juif est un Dieu saint; voilk ce que ses prophètes lui ont appris; jamais le dieu de l\'alliance n\'a été autrement réprésenté; aussi, quelque formalistes que les Juifs soient devenus, jamais, au grand jamais, ils n\'ont plus séparé la vertu de la piété; en prenant conscience de se devoir a leur Dieu, ils ont eu

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Es. VI. 5—Y.

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

conscience que leurs vies devaient étre saintes, et non pas seulement sanctifiees par des cérémonies périodiques. Cast a la prédication des prophètes qu\'est dü ce résultat, un peuple religieux, un peuple-église, dans le sens favorable du mot; naturellement toutefois tous les prophètes n\'ont pas eu une part égale a eet admirable résultat.

Mais, il faut en convenir, l\'idée de Talliance a aussi enfanté l\'orgueil étroit et le fanatisme des Juifs. G\'est la conséquence du particularisme avec lequel elle est étroitement unie, qui a sans doute aidé èi la faire pé-nétrer dans les esprits, mais qui l\'a empêchée de s\'élever au culte en esprit et en vérité du Dieu vivant. Tout en disant aux Israélites: «Yous vous devez au dieu saint», la prédication de l\'alliance leur disait: «Yahwèh a aimé Jacob et haï Esaü», et ceci, a la longue, a fait plus de mal que de bien.

G\'est encore l\'idée de l\'alliance qui est k la source de ces glorieuses peintures de l\'avenir qui remplissent tant de pages de la littérature prophétique; elles ont relevé les courages abattus, mais ont préparé au peuple juif les plus cruelles déceptions sans cesse répétées, et lui ont fait traverser, par une reaction inevitable, de longues périodes de marasme religieux-et moral, dont il ne s\'arrachait que par soubresauts, par des convulsions, des accès de fièvre, qui parfois ont ajouté d\'hé-roïques pages a son histoire, comme lors du soulève-ment des Hasmonéens, mais toujours pour aboutir au désenchantement et a l\'énervement. Ce peuple doit k ses prophètes, avec l\'immense progrès religieux qu\'il a accompli en comparaison de ses ancêtres, la conviction qu\'il a dans le monde des destinées exceptionnelles; il

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CH. I. LES PROPHÈTES.

s\'est pour cela toujours nourri de chimères, a pris l\'habitude de toujours attendre une intervention sur-naturelie a son profit, restant séparé des autres nations et s\'effbrcant de les exploiter, au lieu de chercher a entrer dans le grand concert de rimmanité, pour y oc-cuper la place qui lui serait revenue, après avoir révélé Dieu au monde.

L\'oeuvre des prophètes est une sublime apologie de la religion; mais pour lui rendre justice, il fautlajuger par rapport au milieu dans lequel elle s\'est déployée. Illogique dans sa contexture théorique, mais illogique nécessairement, paree qu\'il était alors impossible de con-cevoir le gouvernement de l\'univers autrement que sous une forme anthropomorphique; particulariste, mais par-ticulariste par la force des choses, puisque la nolion du dieu saint s\'est dégagée du besoin de purifier le culte d\'Israël et qu\'elle s\'est ainsi étroitement unie au nom du dieu d\'Israël, de Yahwèh: elle n\'en a pas moins été féconde, non pas, sans doute, pour convertir aussitót Israël a la religion prophétique, dont le cóté le plus abordable, l\'idée monothéiste, n\'avait pas triomphé deux cent cinquante ans après Amos, mais pour preparer une religion nationale fort supérieure a celle qui avait precede la ruine d\'Israël. L\'oeuvre des prophètes pour de-fendre la religion a fait faire è la religion des pas de géant; cette oeuvre est done une excellente apologie de la religion.

Comment cela est-il possible?

G\'est que la prédication des prophètes, malgré tous ses défauts — si on peut appeler des défauts les imperfections de ce qui est aussi bon que possible —

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RÉSUMÉ ET CRITIQUE.

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s\'adressait a la conscience. Si je I\'appelle sublime, c\'est parce qu\'elle a inaugure la prétlicalion qui s\'adresse a la conscience. Elle s\'adressait è la conscience. Tandis que les cultes des nations étrangères ne parlaient qu\'a Timagination et aux sens des Israelites, et les attiraient par la sans toucher au sentiment du bien et du mal, c\'est au nom de ce sentiment qu\'on leur recommandait le culte exclusif de Yahwèh. lis ne pouvaient pas ne pas y être sensibles. lis savaient bien que I\'injustice, la du-reté, l\'inconduite, sont mauvaises. Leur dire que celui-la seulement est Dieu qui condamne ces choses et qui bénit la vertu, c\'était prêcher ce è quoi aucun d\'entre eux ne pouvait contredire, c\'était les forcer a agrandir leur respect pour leur dieu a eux, puisque c\'était ce dieu-la qu\'on leur disait être saint. C\'était introduire dans la piété l\'élément étbique, a l\'excellence duquel I\'ame bumaine rend néces-sairement témoignage, même lorsque l\'intelligence n\'est pas encore assez exercée pour se rendre compte avec clarté du pourquoi de ce témoignage. Toute predication qui réveille le témoignage intérieur est salutaire, même lors-qu\'elle confond encore, comme c\'était le cas pour les pro-pbètes, ce qui touche vraiment a la conscience et ce qui y est étranger, Gette confusion, inévitable au début, rend les commencements laborieux et embarrassés; elle s\'est perpétuée, en ce qui concerne Israël, dans le judaïsme, et il n\'a pas fallu moins de cinq siècles d\'incubation pour que put être proclamée la piété pure, l\'amour de la sainte volonté de Dieu, laquelle est que les hommes cherchent la perfection1). Mais dès qu\'il y a appel a la conscience, il y a prédication du vrai Règne de Dieu. Les prophètes

1

Matth. V, 48.

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CH. I. LES PROPHÈTES.

200

Ie sentaient. De la leur universalisme. On peut sourire a la forme naïve que prend l\'enthousiasme de Zacharie, lorsqu\'il voit en esprit dix païens saisir le pan de la robe d\'un Juif, paree que «Dieu est avec lui», et l\'on peut reconnaitre que le judaïsme n\'était pas fait pour conquérir le monde; Zacharie n\'en exprime pas moins la vérité, sentie par tous les vrais prophètes, que c\'était Dieu qu\'ils prêchaient, le Dieu des hommes, et qu\'Israël était destine a révéler Dieu au monde. G\'est par le prophétisme qu\'Israël compte dans l\'histoire religieuse de rhumanité.

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CHAP1TRE SECOND.

HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'ISRAËL.

(JUGES, I amp; II SAMUEL, I amp; II HOIS).

§ 1.

Introduction.

Les livres que les Juifs ont désignés, parmi leurs écrits sacrés, sous le litre de premiers prophètes, sont tous les cinq, ou plutót tous les trois, les deux livres dits de Samuel formant un seul ouvrage et les deux des Rois aussi, des compilations, et le but des compilateurs ou rédacteurs a été la defense de la religion; ils ont entendu fournir une histoire didactique de leur nation, servant a y soutenir la religion et a l\'y nourrir.

En thèse générale, les matériaux dont ils se sont servis n\'ont pas ce caractère polémique et apologétique. II a existé en Israël una phase littéraire pendant laquelle on se préoccupait de conserver par écrit les souvenirs des anciens temps, sans qu\'il se mêlat d\'arrière-pensée spé-cialement religieuse è cette activité patriotique. II est impossible de juger maintenant, mème d\'une manière approximative, de l\'élendue qu\'a possédée cette littéra-ture, que j\'appellerais désintéressée; car, s\'il est certain

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202 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

que les auteurs canoniques nous en ont conservé des fragments, il n\'existe aucun moyen de savoir quelle part en a péri, faute de trouver place dans un recueil sacré. Du reste, je n\'ai a m\'en occuper ici que paree que les auteurs canoniques Tont mise a contribution, et pour constater la différence de tendance qui existe entre les matériaux employés et l\'usage qui en a été fait. G\'est par l\'emploi que Ton a fait de récits pre-existants que l\'on s\'est efForcé de défendre la religion , et j\'ai par conséquent a m\'arrêter è la rédaction de l\'histoire prophélique d\'Israël, bien plus qu\'au fond des récits qui en forment la trame. Quelque antiques que soient sans aucun doute plusieurs de ces récits, ce sont les livres qui les contiennent qui ont a nous occuper, livres qui datent du 7e et du 6e siècle, et que j\'ai done mis ici leur place.

Je ne veux cependant pas dire que l\'histoire apologé-tique ne date pas de plus haut que de la rédaction de ces livres. Ge serait fort inexact. En examinant soigneu-sement les matériaux mis en oeuvre par nos auteurs, on s\'apergoit que tous les récits n\'ont pas le caractère dé-sintéressé de la généralité, sans qu\'il soit possible d\'attri-buer au compilateur l\'intention religieuse qui se découvre chez quelques-uns. Par exemple, il y a des fragments dits «théocratiques» de l\'histoire de Gédéon qui provien-nent certainement d\'une autre source que les fragments désintéressés. Or, si c\'était le compilateur qui y avait introduit 1\'élément «théocratique», il n\'aurait pas man-qué de le faire dans le reste de l\'histoire de son héros.

Mais pourquoi l\'histoire religieuse aurait-elle dü dater de la composition de nos livres? Elle est née des conceptions plus élevées et plus pures de la religion qui

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INTRODUCTION. 203

ont comraencé è se faire jour en Israël au 8e siècle avant notre ère, et qui, n\'élant pas populaires, cher-chaient les moyens de le devenir. Le récit était un moyen tout indiqué, puisque le dogme fondamental de la nouvelle conception, celui de l\'alliance, était un dogme historique; il y a eu des récits prophétiques avant que se compilat l\'histoire prophétique, et les compilateurs ont émployé plusieurs de ces récits. J\'aurai a tenir compte de ce fait dans l\'examen des trois ouvrages dont traite ce chapitre; mais je n\'ai pas pu m\'arrêter a 1\'idée de dé-pecer ces ouvrages afin de ranger chronologiquement, autant que possible, leurs parties constitutives, et de traiter chacune k sa date. Gommej c\'est avant tout des livres qu\'il s\'agit, et que ces livres ont été composés lorsque la tradition prophélique dont j\'ai parlé a la page 64 s\'était déja formée, que la composition en est un fruit de la tradition prophétique, leur place est ici, aprèsque j\'ai exposé la manière dont la religion est défendue par les prophètes écrivains.

Sans doute, il aurait été archi-logique de couper en deux 1\'étude des prophètes écrivains, pour y intercalerle présent chapitre; mais je suis convaincu que mes lecteurs trouveront fort bon que je ne l\'aie pas fait1).

1

Le principe chronologique applique dans sa rigueur\' m\'aurait mene bien plus loin encore. La redaction des livres des Juges, de Samuel et des Rois, tels que nous les possédons, a fortement subi Tinfluence du Deutéronome. Done, pour être parfaitement conséquent, il aurait fallu couper en deux l\'étude sur Jeremie, intercaler Tetude du groupe deutéronomique de THexateuque (§§ 1—3 de mon chap. Ill), achever ensuite Jeremie, arriver alors a l\'histoire prophétique et enfin achever l\'étude sur les prophètes, C\'eüt été un chaos, d\'autant moins justifié que ce n\'est pas le Deutéronome, mais hien le grand mouvement religieux du 8e et du 7e siècles, qui a créé le pragmatisme de l\'histoire appelée pour cela par moi l\'histoire prophétique. Le Deutéronome n\'a fait que fournir la forme sous laquelie les derniers rédacteurs ont saisi ce pragmatisme.

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^04 CH. n. HISTOIRE PROPHÉT1QUE D\'lSRAËL.

En quoi consiste l\'histoire prophétique d\'Israël?

C\'esl l\'histoire envisagée au point de vue de l\'alliance, c\'est-èi-dire des devoirs d\'lsraël envers son dieu et des dispensations de ce dieu, déterminées par la plus ou moins grande fidélité de son peuple. Elle doit défendre la religion en bien persuadant les Israélites que toute infidelite a Yahwèh est le comble de la folie.

Pour l\'exposer, les auteurs transcrivent les récits qu\'ils trouvent dans les documents a leur disposition, les abrègent peut-être, probablement, dans une mesure qui nous est inconnue, les combinent souvent, lorsqu\'ils possèdent plusieurs relations d\'un même événement, et font du tout de l\'histoire en en reliant les parties par leur pragmatisme èi eux, pragmatisme qui derive directement de la conception prophétique de la religion. II est trés remar-quable qu\'ils retouchent fort peu le fond des récits, même lorsque ceux-ci démentent l\'idée qu\'ils se font du passé. Gela atteste leur compléte bonne foi et leur naïveté, en même temps que cela a fourni les moyens de voir clair dans leurs procédés de composition. Si les auteurs canoniques avaient été plus habiles, toute trace du passé religieux des ancêtres des Juifs aurait été effacée, et l\'histoire de la religion d\'lsraël serait pour nous lettre close. En particulier l\'activité des propbètes écrivains serait une énigme indéchiffrable.

Ge chapitre doit mettre en lumiére le pragmatisme des auteurs de l\'histoire prophétique d\'lsraël, et le fera en suivant pas a pas les ouvrages que nous leur devons. On verra chemin faisant quels sont les cötés de l\'idéal religieux des prophétes que ces auteurs avaient le plus a cceur.

Mais, avant de passer a cette étude, j\'ai encore une

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INTRODUCTION.

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remarque a faire, ou plutót une question a poser. Peut-on dire que ce que las prophètes ecrivains voulaient était une theocratie et que l\'idéal religieux qui a inspiré les auteurs de l\'histoire, comme fruit de la tradition prophé-tique, était un idéal théocratique ? II n\'aura sans doule pas échappé amp; mes lecteurs que je n\'ai pas employé ces expressions dans ma longue étude sur la prédication prophétique écrite, quoique elles reviennent constamment sous la plume de ceux qui abordent ce sujet. J\'avoue n\'en avoir point éprouvé le besoin. II m\'a semblé même que cette prédication serait plus exactement caractérisée si j\'évitais les expressions en question. Elles prêtent au malentendu. Qu\'est ce qu\'une théocratie, si Ton veut donner a ce mot un sens concret et saisissable? G\'est un gouvernement è la tête duquel Dieu se trouve. G\'est un état politique et social organisé, oü le législateur est Dieu , et oü il existe des pouvoirs constitués de par Dièu, chargés des intéréts publics et obligés de les régler selon la loi de Dieu. G\'est le régime auquel le judaïsme a abouti a un certain moment de son histoire, oü il n\'est pas seulement una religion , mais en même temps un gouvernement. II y a une loi de Dieu a laquelle on de-mande la solution de toutes les questions politiques, sociales et juridiques. I! y a un corps constitué de ma-gistrats du Roi suprème, le corps des prétres. S\'il y a d\'autres magistrats encore, en particulier des juges1), ceux-ci sont aussi des ministres de Dieu et établis pour appliquer sa loi. II se forme, complément indispensable de la théocratie, dont la loi ne peut pas tout prévoir, un corps savant consultatif, celui des docteurs de la Loi,

1

II y a ea des jagcs laïques; par ex. les docteurs de Ia Loi qui étaient membres du Sanhedrin.

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206 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

des rabbins, chargé d\'élucider les applications douteuses de la Loi. Ici le mot de théocratie présente a mon esprit une idee nette, circonscrite. Je congois fort bien que cette idee peut s\'incorporer dans des institutions diffé-rentes de celles des Juifs, comme cela a réellement été le cas dans les Etats de l\'Egüse; mais toujours cette idéé sera celle d\'un gouvernement organise, dans lequel les fonctions publiques sont tenues par les dépositaires de l\'autorité divine.

Est-ce la ce que les prophètes voulaient ? 11 n\'y en a qu\'un, et il est bien peu prophéte, qui ait congu les premiers linéaments d\'une théocratie. Mes lecteurs ont nomraé Ezéchiei. Mais la chose était si nouvelle qu\'il n\'en a eu encore qu\'une vague idéé et qu\'il n\'a pu en-fanter qu\'une utopie a laquelle tout manquait, sauf le principe fondamental, pour pouvoir passer dans la pratique. Quant aux vrais prophètes, ils veulent sans doute que tout, dans l\'Etat et dans la vie privée des citoyens, se rapporte è Dieu; mais comment? Chacun, a commen-cer par le roi et les chefs, doit s\'inspirer de la justice et de la mansuétude, et obéir lorsqu\'il plait a Yahvvèh de donner un message a ses serviteurs, les prophètes. Mais ces prophètes ne sont pas des magistrats; ils n\'ont aucune autorité légale; ils ne constituent pas un gouvernement; ils ne se mêlent des affaires publiques que par intermittence, et il est parfaitement concevable qu\'il s\'écoule des espaces de temps considérables sans que leur dieu les charge du moindre message. Ce n\'est pas un gouvernement qu\'un gouvernement intermittent. Ce n\'est pas un gouvernement que celui dont les ministres ne sont pas des fonctionnaires publics. Mais, dira-t-on, les rois, les juges, sont des fonctionnaires publics, et de plus,

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INTRODUCTION.

d\'après la doctrine prophétique, des ministres de Dieu , qui les a places au-dessus des autres hommes pour faire regner sa volonté. Mais qui ne voit que ceci veut seu-lement dire que les rois, en vertu de leur position ele-vée, doivent donner aux autres hommes l\'exemple de la piété, que les rois, comme tous les hommes, doivent craindre Dieu, et que s\'ils ne le font pas, leur respon-sabilité est lourde en raison du mal incalculable qu\'ils font? Les prophètes ont considéré Nébucadrettsar comme placé par Dieu sur le tróne de Babylone aussi bien que Sédécias sur celui de Jerusalem; ils ont considéré Nébucadrettsar comme en révolte contre Yahwèh, paree qu\'il croyait avoir vaincu tant de peuples par sa propre force. Dira-t-on qu\'ils ont congu le gouvernement de la Babylonie comme une théocratie?

II est parfaitement vrai que l\'idée ihéocratique était en germe dans l\'idéal prophétique, puisqu\'il y a eu plusieurs essais de codification de la loi de Dieu avant que s\'établit définilivement la Loi. En d\'autres termes, le judaïsme est inexplicable sans le prophétisme; mais le judaïsme n\'est pas l\'idéal dos prophètes; nous verrons en son lieu comment l\'un est sorti de l\'autre; ici je remarque que l\'idéal des prophètes se rapproche beaucoup plus de l\'idée chrétienne du règne de Dieu, Dieu régnant par la piété des hommes, que de l\'idée juive et catholique de la théocratie, Dieu régnant par l\'organe de gouvernanls et d\'institutions autoritaires.

Du reste, l\'idée théocratique au vrai sens du mot perce déjè plus visiblement dans les livres dont je vais traiter que dans les écrits des prophètes, et j\'aurai soin de signaler la chose en son lieu.

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208 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

§ 2.

Le Livre des Juges.

Le livre des Juges commence en réalité au verset 6 du chapitre II, oü débute l\'introduction. Ge qui précède ne peut être considéré que comme un appendice. Le compilateur\') de ce fragment fait déjk ce que fera systé-matiquement l\'auteur des chapitres II, 6—XVI; il reproduit fidèlement ce qui se trouve dans ses sources et y ajoute ce qui est propre a faire ressortir le pragmatisme prophétique. Ainsi il copie: «Yahwèh fut avec ceux de Juda et its prirent possession de la montagne, mais ils ne purent expulser les habitants de la plaine, paree qu\'on y avait des chars ferrés» (v. 19), oü la cause de l\'échec se trouve purement et simplement dans les circonstances; ce verset provient de cette littérature «desintéressée» dont je pariais il y a un instant1). II est vrai que la victoire de Juda est attribuée a Yahwèh; mais ce n\'est pas la du pragmatisme prophétique; les Israelites combattaient au nom de Yahwèh et lui attri-buaient leurs victoires de la même manière que les Mo-abites disaient que «Kamos avait été avec eux» lorsqu\'ils avaient battu leurs ennemis. En revanche, c\'est bien du pragmatisme prophétique que de représenter le fait qu\'il est resté des Gananéens dans le pays comme un chêti-ment envoyé par Yahwèh pour punir les Israelites par oü ils ont péché. G\'est ce que font les versets 1—5 du

1

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LE LIVRE DES JÜGES.

chapitre II, ou il est reproché è Israël d\'avoir conclu des alliances avec les habitants du pays, et oü Yahwèh dit pour cela; «Aussi bien je dis: Je ne les chasserai point devant vous; ils seront pour vous un piège» (v. 3). C\'est bien la interpreter les évènements au point de vue prophétique et faire prêcher 1\'histoire, quoique, è ce même point de vue prophétique on ait pu expliquer de différentes manières le fait que les Gananéens n\'avaient pas ete anéantis; par exemple on a pu y voir une infidéiité d\'Israël. L\'auteur du livre des Juges a même a ce sujet une idee fort originale, qu\'il combine avec celle que le maintien des Gananéens est un chatiment de Yahwèh; il ajoute que par ce chétiment le dieu d\'Israël a voulu mettre son peuple k l\'épreuve \').

Du reste les cinq premiers versets du chapitre II du livre des Juges sont un excellent exemple de la manière dont les défenseurs de la religion prophétique se sont emparés de l\'histoire pour la faire plaider en faveur de leur cause. Ils ne dénaturent pas les faits de propos dé-libéré, mais ils les interprétent. Tel est le système.

II est appliqué a l\'ensemble de la période héroïque de l\'histoire des tribus par l\'auteur de l\'ouvrage qui forme, je dirais, le corps du livre des Juges canonique, II, 6—XVI, et eet auteur a soin de commencer par une sorte d\'introduction, oü il donne un apergu général de ce qui va suivre et permet de se rendre compte trés clairement de son point de vue.

\'209

G\'est celui de l\'alüance, d\'après lequel Israël est un peuple, Ie peuple de Dieu, dès le séjour au désert, puisque c\'est par l\'intermédiaire de Moïse, au désert,

1) II. 22. 23.

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210 CH. II. HISTOIRE PROPHËTIQOE D\'lSRAËL.

que 1\'alliance a été conclue. Ce ppuple est un peuple de col roide, sans cesse oublieux de son céleste bienfaiteur, et il se détourne dès qu\'il n\'a pas è sa tête des hommes pieux, dont l\'influence le maintient dans la bonne voie. II a eu Moïse, puis Josué, puis les anciens qui avaient encore connu Josué et les grandes choses accomplies de son temps par Yahwèh ; plus tard il y avait eu des reis, et dès qu\'ils étaient fidèles, le peuple 1\'était aussi; mais sans chefs, ce peuple rebelle ne pouvait que suivre ses mauvais penchants et se prostituer aux faux dieux.

Placé a ce point de vue, l\'auteur du livre des Juges ne pouvait point comprendre la nature des f\'aits religieux con-cernant l\'époque héroïque dont on avait conserve le souvenir. Le culte des dieux cananéens devient a ses yeux une defection a l\'égard de Yahwèh, quoique les Israélites n\'aient sans doute jamais combattu qu\'au nom du dieu qui devint leur dieu national lorsqu\'ils furent eux-mêmes une nation , et dont le culte , outre les intéréts communs, créa un lien assez fort entre les tribus envahissantes pour que l\'unité nationale put finir par s\'en dégager. Les anciens Israélites n\'ont jamais oscillé entre le culte de Yahwèh et celui des autres dieux, entre le mono-théisme et le polythéisme; ils n\'avaient pas le moindre soupQon du monotheisme, et s il s est manifesté chez eux des diversités de tendances, c\'est, d\'une part, entre ceux qui trouvaient tout naturel de joindvc au culte du dieu qui les avait introduits en Canaan, mais qui con-tinuait a être un dieu du désert, le culte des dieux du pays, dont la vengeance pouvait être trés redoutable si on les négligeait, et, d\'autre part, les conservateurs, qui avaient en horreur toutes les innovations, surtout celles qui provenaient de l\'exemple de peuplades déteslées. Le

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LE LIVRE DES JL\'GES.

dilemme n\'était pas ou Yahwèh . ou les Baals, maisou Yahwèh sans les Baals, ou Yahwèh avec les Baals. C\'est ce que méconnaissent tous les auteurs bibliques sans exception , par l\'effet d\'une erreur de perspective histo-rique, causes a sop tour par le point de vue de l\'alli-ance monothéiste auquel tous se placent.

Mais i[ y a plus. La conquête progressive, fragmen-taire, incohérente de Canaan par des tribus congénères, mais indépendantes entre elles, formant par inlérêt des confederations éphemères, pour bientót après tirer cha-cune de son cóte ou même tourner leurs armes l\'une contre l\'autre, cette conquête, ou plutót ceflot d\'immi-gration k main armee, devient pour notre auteur une entreprise d\'ensemble, accomplie par une nation coraman-dée par un chef unique, èi la mort duquel le peuple d\'Israël se trouve en possession de son heritage, du pays que son dieu lui a destine et donné, et il y vivra dans la sécurité et la prospérité a la seule condition qu\'il reste fidéle a son dieu. Tout ce qui arrive ensuite con-cerne done le peuple d\'fsraël. S\'il y a eu guerre quelque part dans le pays, et les tribus ont eu a guerroyerpendant deux cents ans, c\'est Israel qui combat; si des Gananéens ou d\'autres non-adorateurs de Yahwèh rein-portent des succès sur ceux qui invoquent ce dieu, ce sont les ennemis ^Israël auxquels Yahwèh a livré son peuple, et cela est arrivé paree que ce peuple Vdiahan-donné-, tout le temps pendant lequel la suprematie de non-Israélites se fait valoir sur les Israelites dans quelque partie de la Palestine, c\'est Israël qui est opprimé par ses ennemis; enfin les succès obtenus a la suite de guer-riers qui ont su entrainer leurs frères au combat devien-nent des délivrances d\'Israël, d\'Israël qui est revenu a

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212 CH. II. HISTOIRE PROPIIÉTIQÜE D\'lSRAËL.

son dieu et a qui pour cela ce dieu a suscité un libé-rateur. Les héros deviennent ainsi des libérateurs mis a la tête du peuple par Yahwèh, non seulement pour sau-ver le peuple, mais encore pour le maintenir ensuite dans la bonne voie, ce qui, au point de vue prophétique, est la principale fonction des rois; ils restent les chefs moraux du peuple après avoir été ses chefs militaires; comme on sait qu\'ils n\'ont pas porté le titre de rois et qu\'ils n\'ont pas fondé de dynasties, on trouve pour eux un titre pour exprimer la fonction qu\'on leur attribue; les héros guerriers deviennent les Juges.

Voila, me semble-t-il, la genèse du point de vue his-torique exposé au chapitre II du livre des Juges. L\'auteur prend pour point de départ la «conquête» de Canaan effectuée sous la conduite de Josué 1), et la fidélité d\'Is-raël tant que vécut la génération qui avait été témoin de la conquête. Puis, dit-il, en vint une autre «qui ne connaissait point Yahwèh»2), de sorte que les enfants d\'Israël «adorèrent les Baals»3) et «abandonnérent Yahwèh»4). Gelui-ci s\'irrita contre eux et «les vendit a leurs ennemis d\'alentour» 5) , de sorte qu\'ils étaient dans la détresse. Ensuite Yahwèh «leur suscitait des Juges» pour les délivrer1), mais les Israélites finissaient toujours par se détourner de nouveau de leur dieu2). Cela s\'est répété si souvent8) que Yahwèh, irrité, décida définitivement de ne point chasser les nations qui étaient restées lorsque Josué mourut9). Suit une énurnération de ces peuples et la remarque qu\'ils furent en piège aux Israélites, qui «prenaient leurs fdles pour femmes et

1

1) n, 6—9. 2) V. 10. 3) V. 11. 4) V. 12. 5) v 14. 6) v. 16.

2

v. 17. 8) v. 18, 19. 9) v. 20—23.

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LE LIVRE DES JUGES.

donnaient leurs propres filles a leurs fils et adoraient leurs dieux »

Ce qui suit est l\'histoire d\'Israël sous douze Juges, séparés les uns des autres par des intervalles de détresse , le tout réuni par un système chronologique dont je n\'ai pas a m\'occuper autrement. Les détails de cette histoire sont tirés des sources de l\'auteur, et lorsque ces sources ne donnent pas de détails, il n\'essaie pas de sup-pléer. II mentionne seulement les noms des Juges, lorsqu\'il ne trouve rien de plus sur leur compte, mais il a soin d\'y ajouter qu\'ils « jugèrent » Tsnie/tant et tant d\'années.

Voici premièrement Othniel2), fils de Kenaz, dont les sources racontaient qu\'il avait battu Kouschan, legrand tyran, roi de Mésopotamie. L\'auteur ne dit rien deplus en fait de renseignements historiques; mais il attribue le succès de Kouschan è la colère de Yahwèh, provo-quée paree que les Israéliies avaient adoré les Baals et les aschéras, puis la délivrance au repentir d\'Israël. Enfin, est-il dit, «le pays l\'ut en repos pendant quaranteans, et Othniel fils de Kenaz mourut», Le but de cette notice est clair. G\'est de montrer par les faits le bien fondé de l\'appréciation religieuse donnée dans 1\'introduction.

II en est de même au sujet du haut-f\'ait du Benjamite Ehud 3), qui assassine le roi de Moab Eglón, appelle ses frères aux armes, ainsi que les Ephraïmites, et fait avec eux un grand carnage de Moabites. Le pouvoir d\'Eglón est venu de ce que «les Israelites firent encore ce qui déplut a Yahwèh gt;gt;, et la délivrance de ce qu\'ils se repen-tirent.

213

Vient Schamgar 4), dont on sait seulement qu\'il tua

1) III, 1—6. 2) III, 7—11. 3) III, 12—30. 4) III, 31.

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214 CH. II. HISTOIRE PROPHETIQUE D\'lSRAËL.

six cents Philistins avec un baton de bouvier. Mais lui aussi fut un «libérateur d\'Israël».

Plus cela continue, plus c\'est la même chose, (iue ce soient les tribus du Nord qui souffrent cruellement des déprédations des guerriers de Sisera, chef de l\'armée de Jabin, jusqu\'è ce que la parole enflammee de Débora provoque une levée de boucliers a laquelle plusieurs tribus s\'associent, et que Barak vainque Sisera \'); que ce soient les tribus du centre qui sont exposées aux incursions dévastatrices de Bédoins , enfin repoussés par Jérub-baal-Gédéon 2); que ce soient les Galaadites qui risquent d\'avoir défmitivement le dessous dans leurs contestations avec les Ammonites, mais qui, sous la conduite de Jepbtbé, finissent par assurer leur indépendance 3quot;|; qu\'en-fln l\'Hercule danile Samson vide ses querelles privées avec les Philistins en leur tuant un nombre incroyable de gens 1); toujours c\'est Israël qui est asservi k cause de son infidélité2), qui crie è Yahwèh 3) et a qui Yah-wèh suscite un libérateur4). En outre sont brièvement nommés les Juges Thola et Jaïr5), Ibtsan, Elón et Abdón 9).

Comme je l\'ai deja fait remarquer, l\'auteur ne touche guère è ce qu\'il trouve dans ses sources et c\'est surtout l\'ensemble de ses récits, bien plus que les détails, qui doit prêcher aux lecteurs la fidélité a Yahwèh. Néan-moins parfois les détails contribuent aussi a ce but, soit par le fait déja du document utilisé, soit par celui du

1

1) Ch. TV. V. 2) Ch. VI—VIII, 32. 3) X, 6—XII, 7.

2

4) Ch. XIII—XVI. 5) Voy. IV, 1, 2; VI, 1; X, 6, 7; XIII, 1.

3

Voy. IV, 3; VI, 7; X, 10.

4

Voy. IV, 6; VI, 11 et suiv; X, 16; XIII, 2 et suiv.

5

X. 1—5. 9) XII, 8—15.

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LE LIVRE DES JÜGES.

dernier rédacteur. Suivons nos récits a ce point de vue.

L\'histoire de Barak n\'offre pas grand chose dans ce genre, car Débora est sans doule un personnage histo-rique et n\'a pas été introduile dans le récit pour relever le prophétisme. Tout au plus pourrait-on soupgonner une intention parénétique dans le rapprochement qui est fait entre l\'hésitation de Barak, qui ne veut pas entreprendre la campagne sans Débora, et la mort de Sisera par la main de Jaël. On veut sans doute blamer le manque de foi de Barak. Le «cantique de Bébora» est un trés antique morceau de poésie nationale, trés yahwiste, mais tout a fait étranger aux préoccupations de propagande religi-euse du rédacteur canonique.

215

11 y a davantage a relever dans l\'histoire de Gédéon. Premièrement le passage tout-k-fait prophétique, et trés analogue è celui des cinq premiers versets du chapitre II, que Ton trouve au chapitre VI, v. 7—10; puis le déve-loppement donné a l\'idée que c\'est Yahwèh qui suscite le libérateur, idee qui s\'incarne dans un long épisode1), oü il faut aussi relever le trait qui fait de Gédéon un homme de fort peu de marque 2j, ce qui veut dire que la délivrance vient de Yahwèh seul et de sa seule puissance. Ceci est dans le méme esprit que l\'ordre donné plus tard a Gédéon de renvoyer presque tous ses guer-riers et de n\'en garder que trois cents. Enfin dans ce méme épisode du chapitre VI, qui sert de préambule a la délivrance, l\'intention prophétique s\'accuse dans l\'in-terprélation qui est donnée du nom de Jéruhhaal3), qui rattache étroiteraent les fonctions de libérateur d\'Israël a celles de défenseur du cuite de Yahwéh. En général.

1

VI, 11—32. 2) VI, 15. 3) v. 25—32.

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CH. II. H1ST0IRE PROPHÉT1QUE D\'lSUAËL.

les chapitres VI et YII marquent partout l\'intention de bien faire sentir au lecteur que c\'est Yahwèh, et ïahwèh seul, qui fait tout.

L\'histoire de Gédéon a eu un vif attrait pour les Is-raélites, car elle est une des plus développées dé celles qui appartiennent a cette période et a évidemment existé en diverses recensions. L\'auteur canonique, suivant le système que j\'ai exposé plus haut, a transcrit maint détail extrêmement intéressant pour nous, mais complè-tement inutile au point de vue du but religieux spécial qu\'il poursuivait. G\'est le cas pour le démêlé de Gédéon avec les gens d\'Ephraïm et ce qui suit dans le chapitre VIII. Ce Test encore pour tout le récit, malheureusernent fort confus, qui remplit le chapitre IX et qui concerne le royaume éphémère fondé è Sichem par Abimélec. Notre auteur a cependant voulu relier pragmatiquement eet épisode au reste, en se fondant sur ce que le culte de Yahwèh et celui de Baal-Bérith avaient existé simulta-nément a Sichem. 11 le fait au moyen d\'une note, intéressante, paree qu\'on voit, par la manière dont elle est rédigée, combien l\'auteur lisait mal les récits qu\'il reproduisait, ou plutut combien sa théorie de l\'Israël-peuple qui, solidairement, est fidéle ou infidèle, est de tous points une theorie, non point empruntée aux faits, mais appliquée tant bien que mal aux récits du passé. On lit en effet aux trois derniers versets du chapitre VIII, qui servent d\'introduction a l\'histoire d\'Abimélec, ce qui suit:

Mais quand Gédéon fat mort, les Israelites se laissèrent de nouveau débau-cher pour adorer les Baals et se donnèrent pour dieu Baa\'.-Berith. Et les Israelites ne se souvinrent pas de Yahwèli leur dieu, qui les avait délivre\'s des mains de tous leurs ennemis a Tentour, et ils n\'agirent point avecrecon-

216

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LE LIVRE DES JUGES.

naissance envers la familie de Jerubbaal-Gedéon, après tout le bien qu\'H avait fait a Iraël (VIII, 33—35).

Les Israelites abandonnent Yahwèh et prennent pour* leur dieu Baal-Bérith, voila ce qu\'on nous dit, quand il suffit de jeter un coup d\'ceil sur ce qui suit pour voir qu\'il s\'agit d\'evènements circonscrits a Sichem at a son voisinage le plus irnmédiat. On saisit ici sur le fait ce pragmatisme purement théorique qui domine la redaction du livre des Juges.

217

Les hisloires de Jephthé et de Samson donnent lieu a des remarques complètement analogues. Aucune critique quelconque, ni historique, ni morale, n\'est exercée sur la conduite des héros; on ne les approuve ni ne les blame; il ne s\'agit pas de cela. On les prend tels qu\'on les trouve dans les sources et on les place purement et simplement dans le cadre donné par le chapitre II, Israël infidèle, asservi, puis delivré par ses défenseurs. Pour tout le reste, neutralité compléte, au point qu\'il est impossible de deviner si I\'auteur juge que Jephthé a fait ou non un voeu téméraire, et qu\'il n\'a pas I\'air de se douter que Samson ne possède ni vertus, ni piété. — On m\'accordera, j\'espère, que la prière de Samson \') est une exception qui confirme la règle. — Cela n\'empêche pas que, grace è la théorie, Jephthé et Samson ne soient des libérateurs d\'Israël, suscités exprès par Yahwèh, que l\'esprit de Yahwèh ne soit sur eux1), et que même la naissance de Samson ne soit annoncée d\'avance, comme un fait d\'importance majeure, par une «apparition de Yahwèh», pour emprunter a Reuss sa traduction ordinaire du terme Maleakh-Yahwèh.

1) XVI, 21.

1

XI, 29; XIII, 25, etc.

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218 CH. II. HISTOIRE PROPHET1QUE D\'lSRAËL.

Le livre des Juges est clairement un recueil de fragments de l\'historiographie israélite, réunis dans le cadre commun resultant de ce que l\'auteur envisage la période héroique qui a precede 1\'établissement de la royauté comme une série d\'infidélités du peuple d\'Israëi, punies chaque fois par l\'asservissement, et toujours suivies de la délivrance. Le but est d\'inculquer aux Israelites la doctrine qu\'ils sont le peuple élu de Yahwèh, qu\'ils lui doivent tout, que cela lui donne droit a leur parfaite fidélité, sans laquelle ils s\'exposent aux plus sévères chatiments, et par laquelle ils s\'assurent une bénédiction toute-puissante.

II faut malheureusement constater que dans sa defense de la religion prophétique, l\'auteur est exclusivement préoccupé du dogrne qui condamne tout culte autre que celui de Yahwèh, et qu\'il n\'y a pas dans tout son ouvrage une seule trace indiquant qu\'il ait senti l\'importance du cuté moral de la prédication prophétique.

Les deux trés intéressants épisodes qui remplissent les chapitres XVII a XXI forment un appendice étranger au cadre du livre des Juges et a 1\'intention religieuse qui a présidé a sa rédaction. Toute intention religieuse quelconque n\'en est cependant pas absente. L\'épisode relatif èi la fondation du sanctuaire de Dan ^ a été re-touché pour accentuer le caractère condamnable du culte idolatre qui s\'y était pratique1), et dans l\'histoire des

1

Les verset 3 et 4 du ch. XVII s\'accordent fort mal avec le verset 5; on n\'a pas trouve suffisante la mention de Yéphod et des théraphim dans ce verset; on voulait stigmatiser le taureau de Dan en qualite «d\'image taillée et d\'image de fonte» et Ton a introduit tant bien que mal cea expressions.

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I ET II SAMUEL.

Benjamites1) on voit «l\'assemblée»2), c\'est-a-dire I\'lsrael-Eglise, solidaire dans la repression des crimes qui la souillent et dans le soin de relever ce qui reste des pécheurs après leur chatiment. Celui qui a donné cette couleur au récit a sans aucun doute voulu en faire une exhortation, rappelant au peuple de Dieu ses devoirs collectifs.

§ 3.

1 amp; II Samuel.

L\'ouvrage formé par les deux livres de Samuel de nos bibles porte absolument le même caractère de compilation que celui qui le précède dans la collection 3), et en est, quant au contenu, la continuation. Le rédacteur4) a connu l\'ouvrage précédent, ou en tout cas la conception pragmatique qu\'il représente. II n\'a du reste pas, comme son collègue, placé en tête de son travail de résumé

219

1

Ch. XIX—XXI.

2

XXI, 13, 16. Cette expression est relativement fort récente: la conception de l\'Israël-Eglise a laquelle elle répond est née lorsqu\'il n\'y avait plas de rois et que ce n\'est plus des rois que 1\'on attendait le maintien de 1\'ordre. La redaction definitive de eet épisode est done fort postérieure a celle dont l\'auteur fait la remarque, qui se trouve aussi dans 1\'épisode précédent: «En ce temps-la il n\'y avait point de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui semhlait bon» (XXI, 25—comp. XIX, 1: XVIII, 1).

3

Le livre de Ruth se trouve ailleurs dans la bible juive.

4

11 y a eu plusieurs redactions successives; mais je dis le rédacteur, pre-nant l\'ouvrage dans son ensemble, tel que nous le possédons; cette redaction a subi en plusieurs endroits l\'influence du Deutéronome.

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220 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

indiquant son point de vae, et pour dégager celui-ci il n\'y a qu\'une seule voie a suivre; il faut parcourir l\'ou-vrage. G\'est ce que je vais faire.

La première partie embrasse les chapitres I—XII, et peut s\'appeler l\'histoire de Samuel, quoique elle renferme de longs épisodes auxquels ce prophéte n\'a aucune part. L\'auteur considère cette période comme appartenant encore a l\'époque des «Juges», sans aucun doute paree qu\'elle précède 1\'établissement de la royauté. 11 fait pour cela de Samuel le chef d\'Israël \'j, et, ce qui est remar-quable et prouve que le pragmatisme de nos auteurs est une théorie qu\'ils n\'ont pas même l\'idée de comparer avec les fails, e\'est que dans le passage même ou il dit que «Samuel jugea Israël pendant toute sa vie», il reste fidéle è ses sources, d\'après lesquelles l\'activité du prophéte est bornée, outre Rama, sa demeure, a Beth-el, Guilgal et Mitspa, toutes localités qui «apparte-naient a un seul petit canton du pays, sur le plateau, sur les confins des tribus d\'Ephraïm et de Benjamin gt;gt; (Reuss). G\'est a ce même pragmatisme qu\'est due l\'affir-mation , contredite par le contenu de l\'ouvrage lui-méme, que «la main de Yahwéh fut contre les Philistins tout le temps de Samuel»2). II faut en effet, puisque Samuel a été un «Juge», qu\'Israël ait eu la paix tout Ie temps qu\'il a gouverné Israël. Aussi la mention de eet état de paix est-elle précédée immédiatement de celle d\'une dé-faite des Philistins, obtenue, absolument en conformité avec la théorie, par le repentir d\'Israël. Tout ce cha-pitre Vil aurait pu être écrit par l\'auteur du livre des Juges. Remarquons enfin, au sujet de la défaite des

1) VII, 15; comp. VIII. 5. 2) Vil, 13; comp. XITI, 19—22.

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I ET II SAMUEL.

Philistins, que Yahwèh fait tellement tout, comme le veut la religion prophetique, que les Israelites n\'ont pas a se battre, mais seulement a poursuivre Tennemi après que leur dieu a mis ce dernier en déroute:

Les Philistins s\'approchèrent pour attaquer les Israelites, mais Yahwèh tonna avec grand bruit ce jour-la contre les Philistins et les mit en déroute, et ils furent hattus devant Israël. Et les Israelites sortirent de Mitspa et poursuivirent les Philistins en les raassacrant (VII, 10, 11).

On connait rhisloire de la naissance de Samuel1), qui n\'a certainement pas été composée par ie rédacteur, mais oü celui-ci a tout aussi certainement vu, et voulu que ses lecteurs vissent, Yahwèh occupé a preparer un prophéte a son peuple afin de le conduire dans la bonne voie, et choisissant son instrument parmi ce qui est petit et méprisé. C\'est ce qui explique I\'insertion de ce « cantique d\'Anne » 1) , psaume, trés yahwistique , des-tiné a célébrer une victoire, qui n\'a rien a faire avec la naissance de Samuel, mais oü se trouve l\'antithése, si fréquente chez les prophètes, qui oppose les puissants aux humbles:

L/arc des puissants est brisé.

Et les faibles se ceignent de force;

Les rassasiés servent pour du pain,

Et les affame\'s se donnent du repos;

La sterile même enfante sept Ills,

Et celle qui en avait beaucoup est fletrie.....

II tire le pauvre de la poussière,

II relève le malheureux de la fange (v. 4, 5, 8).

221

L\'enfant predestine est encore dans sa tendre jeunesse que déjèi Yahwèh fait de lui son instrument pour annon-cer ses justes jugements , tandis que le prêtre Héli, mal-gré son sacerdoce, n\'a pas de révélations directes de son

1) Ch. I.

1

II, 1—10.

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222 CH. II. HISTOIRE PKOPHÉTIQÜE D\'lSRAËL.

dieu1). Héli n\'en est pas digne, paree qu\'il tolère la mauvaise conduite de ses fils; idee essentiellement pro-phétique, qui n\'est pas énoncée dans le récit, mais qui en ressort clairement. G\'est dans le même esprit que déja au chapitre II, sans doute d\'après une autre source , les jugements de Yahwèh ont été dénoncés k Héli par un «homme de Dieu»2).

L\'histoire du sanctuaire de Silo et de la familie sacer-dotale qui le desservait ne nous est pas assez connue pour qu\'il soit possible de montrer dans le détail comment l\'historiographie religieuse se rapporte aux faits. Toutefois ceci est fort clair que Silo est tombé en decadence ainsi que ses prêtres, et que le pragmatisme reii-gieux, conséquent avec lui-même d\'un bout amp; l\'autre de l\'Ancien Testament, y a vu un cliatiment de Yahwèh offensé. G\'est pourquoi l\'hornme de Dieu dit a Héli:

Cest pour cela que Yahwèh, le dieu d\'Israël dit: «J\'avais declare que ta familie et celle de ton père serviraient en ma presence k tout jamais»; mais maintenant Yahwèh declare: «Loin de moi! Car j\'honoreceux qui m\'honorent, et ceux qui me méprisent seront avilis» (II, 30 1)).

Avant de quitter les chapitres II et III, il faut relever l\'extraordinaire fin du dernier de ces deux chapitres. Le rédacteur est tellement préoccupé de préconiser le pro-phétisme dans la personne de Samuel qu\'il ne peut pas attendre que son héros ait eu le temps de devenir homme fait pour lui attribuer une influence nationale. II insère la note suivante, qui montre bien comment la théorie précongue de l\'auteur fait Phistoire:

Cependant Samuel grandissait et Yahwèh était a^ec lui, et il ne laissa tomber a terre aucune de ses paroles. Et tout Israël, depuis Dan jusqu\'a Beer-Scheba, reconnut que Samuel était établi prophéte de Yahwèh. Et Yahwèh

1

Comp. Jér. XXVI, 9.

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I ET II SAMUEL.

continua a apparaltre a Silo, car c\'était a Silo que Yahweh se révélait Samuel par sa parole, et Samuel adressait la parole a tout Israel, (III, 19—IV , 1).

Les chapitres IV, V et YI racontent la grande victoire des Philistins, la prise de l\'arche et le retour de celle-ci. II n\'est pas question de Samuel et la source oü Ie rédacteur a puisé ne pouvait pas être une histoire de ce prophéte. On comprend toutefois fort bien pourquoi le rédacteur a transcrit ce récit avec complaisance en le rattachant aux dons prophétiques de son héros; car il donne le commencement de l\'accomplissement des predictions de I\'homme de Dieu, confirmees par 1\'organe de I\'enfant Samuel. Le récit en lui-même, montrant, par^ les miracles accomplis par l\'arche, que le désastre des Israélites était du a leur infidélité et non h l\'impuissance de leur dieu, rentrait de plein droit dans le cadre pro-phétique, quoique l\'arche en elle-même ait peu préoccupé les nabis écrivains, qui ne la mentionnent pas une seule fois. La terreur superstitieuse que l\'arche inspirait est sans aucun doute un fait historique, et ce n\'est pas dans la mention qui en est faite en plusieurs endroits ^ que je chercherais la preuve des intentions religieuses du rédacteur. II tire ces notices de ses sources.

223

Les chapitres VIII—XII racontent l\'établissement de la royauté, done la naissance de la nationalité Israelite, et font partie de l\'histoire de Samuel, paree que le rédacteur lui attribue un rule prédominant, toujours sous l\'empire de son idee que Samuel était placé a la téte de la nation et que e\'est par l\'interniédiaire des prophètes que Yahwèh gouverne son peuple. En réalité, le rule du prophéte s\'est probablement borné k oindre a Guilgal

1) VI, 19—21; II Sam. VI. 6, 7.

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224 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

Ie roi, OU mieux le chef guerrier, accepté plutót qu\'élu par les tribus.

Le récit du iivre canonique fourmille de contradictions par la raison qu\'il est tiré de fragments de sources dif-férentes, que le rédacteur a juxtaposés et, dans une mesure , taché de combiner. Une de ses sources constitue un récit suivi de Tetablissement de la royauté, auquel nous allons nous arrêter en premier lieu. II est compose des fragments suivants: VIII, X, 17—27, XII.

G\'est le récit «théocratique». Ici ce mot est plus a sa place qu\'ailleurs; non pas que l\'auteur ait eu, même de loin, une idéé quelconque de Vorganisation d\'un peuple qui aurait Dieu pour roi. II n\'est pas théo.cratique dans ce sens qu\'il poursuive le but pratique de faire remplacer la monarchie par un gouvernement sans roi; au contraire, il accepte le fait que les Israélites ont des rois, il l\'accepte comme un fait regrettable, mais défi-nitif, sur lequel il n\'y a pas a revenir1). Toutefois cela ne l\'empêche pas de formuler catégoriquement le principe que le seul roi d\'Israël est Yahwèh. Ainsi, il est théocratique abstraitement, mais ne Test pas pratique-rnenl. Au fond, tout cela est assez simple; c\'est une critique de la royauté telle que l\'expérience l\'avait fait juger. Si les rois avaient en général été des adeptes et

1

II est même tres naif a ce sujet. A l\'oine du tonnerre m\'.raculeux que Samuel a annoncé (XII, 17 et suiv.), le peuple reconnait qu\'il a eu tort de demander un roi. Pourquoi done Samuel ne lui propose-t-il pas de renoncer a Saül? Paree que, lorsque ce re\'cit a été écrit, il y avait deja eu toute une série de monarques israélites. Mais il est clair que Samuel sort de son röle. Si l\'auteur avait pmsé il une théocratie future, il aurait aisément rédigé tout autrement. Par ex. le peuple n\'aurait pas confessé son pe\'ché, mais le prophéte lui aurait annoncé des malheurs représentés comme devant prendre fin lorsque Israël reviendrait è, son dieu-roi.

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I ET 11 SAMUEL.

des fauteurs de la religion propbelique — ce qu\'ils ne pouvaient pas être, ne connaissant pas celte religion; mais notre auteur la croit aussi vieille que Moïse — et si ces mêmes rois s\'etaient un pen plus occupés du bon-heur de leurs sujels et un peu moins de leurs voluptés è eux, les partisans de la religion prophétique auraient vu dans la monarchie une institution divine admirable; au lieu de cela, ce n\'est qu\'exceptionnellement, et tou-jours imparfaitement au point de vue prophétique, que la royauté semblait avoir soutenu la cause de Yabvvèh, et notre recit prouve qu\'on en est venu a se dire: Mieux eüt valu ne point avoir de rois. Mais il est clair que-, ce sentiment n\'était pas profond. Le roi est et reste I\'oini de Yahwèh, partout, même dans noire récit, et celui-ci ne représente point du tout encore la vraie théocratie, mais simplement cette théocratie prophétique , qui est le gouvernement de Dieu par la piété des hommes, grands et petits, et qui ressemble si fort au règne de Dieu dans le sens chrétien de cette expression 1). Dans cette théocratie morale tout roule sur les prophètes , et ce trait est en effet le trait dominant de notre récit, ainsi qu\'on va le voir.

Dès le debut, on nous donne è entendre que tout serait bien allé en Israël, si le prophéte .Samuel n\'avait pas dü partager le sort de tout ce qui est humain , vieillir 2); mais il n\'y a pas d\'hérédité dans le prophétisme, de sorte que les fils de Samuel ne peuvent pas le rempla-cer 3). Cela fait que le peuple demande un roi4). Aqui? A Samuel. Samuel est lout, fait tout. Avec la naivete qui caractérise ce genre de composition, on met dans la

225

1

Voy. les pages 205 et saiv. 2) VIII, 1. 3) v. 2 et suiv. 4) v. 5.

2

15

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226 CH. II. HISTOIRE PROPIIÉT1QUE D\'lSRAËL.

bouche du peuple le motif excellent, qui découle de ce qui précède, que, Samuel vieillissant et ses enfants étant incapables, on va se trouver sans chef, et en même temps, comme la demande du peuple rfoif être coupable en vertu du sermon sur la royauté que l\'auteur a déja dans l\'esprit1), on cherche un motif coupable pour le peuple et on lui fait dire qu\'il veut ressembler aux autres nations. Qui ne reconnait la l\'esprit de plus en plus hostile aux étrangers qui a pénétré le prophétisme en vertu même de ses efforts pour purifier Israël de tout polythéisme et de toute idolatrie?

Yabwèh dit a Samuel d\'octroyer au peuple sa demande, non qu\'elle soit juste, mais paree que ce peuple est incorrigible 1) ■—• c\'est le peuple au col roide du prophétisme. Yahwèh done jette un peu le manche après la cognée, mais il faut remarquer comme circonstance at-ténuante que l\'auteur ne pouvait pas éviter cette diffi-culté, puisqu\'il lui fallait représenter la demande d\'un roi comme mauvaise, que l\'histoire le forgait a admettre qu\'il y avait eu des rois, et que le point de vue pro-phétique voulait absolument que ces rois eussent été donnés par Yahwèh.

Samuel done avertit le peuple, par quoi il faut entendre les chefs, des charges que les monarques feront peser sur lui; le peuple maintient malgré tout sa demande, et le prophéte le congédie après lui avoir promis de le satisfaire 2). Bientót après, il le convoque a Mitspa pour

1

1) Vin, 10—18; surtout XII. 2) v. 7—9.

2

v. 10—22. II eat probable que les derniers mots du v. 32, «et Samuel dit aux hommes d\'Israël: Allez-vous en chaoun dans sa ville», sont du rédacteur, et que, dans la source, X, 17, «Samuel convoqua Ie peuple devant Yaliwèli a Mitspa», suivait immédiatement VIII, 22 a, « etiblis un roi sur eux». II faillait au rédacteur une place pour le récit de IX, 1—X, 16, et il

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I ET II SAMUEL.

remplir sa promesse, com me qui dirait sous protestation Gomme c\'est Yahwèh qui donne un roi a Israël, il n\'y a qu\'un moyen de designer l\'élu; c\'est le sort, et Saiil est choisi. Mors Samuel adresse encore un grand discours au peupie, pour lui reprocher son ingratitude et pour Texhorter, maintenant que le mal est fait, a au moins rester fidéle au culte de son dieu 1), après quoi il le congédie 2). J\'ai déji menlionné le miracle du tonnerre hors de saison.

Ge discours du chapitre XII est trés intéressant, car il trahit partout la main du rédacteur et le désir d\'in-culquer la fidélité a Yahwéh et l\'obéissance a ses pro-phètes. Je dois laisser au lecteur le soin de constater qu\'il en est bien ainsi, et je me contente de signaler le verset 24, oü Samuel n\'abdique aucunement après avoir donné un roi au peupie. Le roi n\'est rien; c\'est toujours du prophéte que dépend le bonheur d\'Israël. En effet Samuel dit:

Quant a moi, loin que je veuille pécher contre Yahwèh et cesser d\'inter-céder pour vous, je vous enseignerai la bonne et droite voie.

Je n\'ai que deux mots a dire au sujet des deux récits combinés par le rédacteur avec le récit «Ihéocratique». Celui qui remplit le chapitre IX et les seize premiers versets du chapitre X est trés favorable a Saül, l\'oint de Yahwèh3], rempli de l\'esprit de Dieu pour pouvoir accomplir des hauts faits4). II représente un point de vue plus antique que celui qui vient de nous occuper; ce

227

1

1) X, 17—24. 2) Ch. XII.

2

Ceci n\'est pas dit au ch. XII, mais bien, en revanche, ch. X, v. 25.

3

Cela tient a Téconomie de la redaction.

4

IX, 16: X, 1. 5) X, 6, 7.

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CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

point de vue est religieux, prophétique même, puisqu\'il revient a envisager le sort de la nation comme absolu-ment dispense par Yahwèh. Ce n\'est que par la qu\'on peut le considérer comme écrit dans un but religieux. Ceci n\'est pas même le cas pour le chapitre XI, tiré de ce que j\'ai appelé la littérature historique désintéressée.

Nous voici arrivés a Thistoire prophétique de Saül, qui commence au chapitre XIII, pour devenir dès le chapitre XVI bien plus encore celle de David.

Pauvre Saül! la théologie prophétique lui a imprimé sur le front le stigmate du maudit et les données manquant pour le juger impartialement. 11 est facile de voir qu\'il n\'a pas mérité la condamnation absolue dont il est Tobjet, mais il n\'est pas possible de savoir oü sa réba-bilitation doit s\'arrêter. Qu\'on me permette un seul exemple. Quel moyen possédons-nous de tirer au clair les relations entre Saül et David? Dans les récits, David est la pure innocence persécutée, ce qui fait de Saül un despote mesquinement jaloux. Comment savoir si David n\'a réellement point intrigué? II y a de forts motifs de l\'en soupgonner, mais jamais on ne saura positivement ce qu\'il en a été, de même que l\'on ignorera toujours jusqu\'a quel point Saül a pu avoir a se plaindre des menées des fanatiques et de leurs accointances avec David.

Ce manque de renseignements précis est pour moi un obstacle insurmontable. Je ne puis pas montrer avec évidence comment cette partie du livre de Samuel se sert de l\'histoire pour défendre la religion. Ce serait bien simple si je savais ce qui s\'est passé; il n\'y aurait qu\'a comparer les faits réels avec les récits canoniques; mais

228

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1 ET II SAMUEL.

l\'absence du premier terme de comparaison me paralyse. 11 faut me borner a ce qui est possible, indiquer 1\'esprit qui caractérise les seuls récits que nous possédions.

On y reconnait aisément un travail de compilation dans lequel ont été admis des morceaux par eux-mêmes sans tendance religieuse. G\'est ainsi que les chapitres XIII et XIV semblent êlre la notice consacrée a Saül dans une cbronique des rois Israelites. La main du rédacteur ne s\'y trahit que dans la péricope XIII, 8—15, (Saul rejeté pour avoir offert 1\'holocauste a Guilgal sans attendre Samuel), oü néanmoins je ne puis pas dire ce qui est et ce qui n\'est pas de lui. En particulier il serait utile de savoir si la source faisait mention de Samuel et comment. Ce qui appartient certainement au rédacteur, paree que c\'est l\'idée qui domine toute la redaction en ce qui concerne les rapports entre Saül et David, c\'est le rejet de Saül et l\'annonce que Yahwèh s\'est choisi un homme selon son coeur pour le remplacer1).

229

Je ne veux pas dire que l\'idée du rejet de Saül ait appartenu exclusivement au rédacteur. Au contraire, il l\'a sans doute trouvée exprimée dans la source qu\'il a suivie au chapitre XV, oü elle fait corps avec le récit (guerre avec Amalek), tandis qu\'elle interrompt le récit précédent et y forme un hors-d\'oeuvne. Quant Ji la campagne contre Amalek, on reconnait dans toute la structure du récit la manière de 1\'auleur de cette narration dite théocratique que nous avons suivie aux chapitres VIII, X, 17—27 et XII. Ici nous retrouvons Samuel dans son róle d\'ordonnateur suprème, auquel Saül a purement et simplement a obéir. C\'est le prophéte qui ordonne l\'ex-

1

v. 13, 14.

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230 ch. ii. histoire prophétique d\'israël.

pédilion, qui prononce le Kherem sur les Amalécites, qui s\'enquiert de la manière dont ses prescriptions ont été suivies. II reproche a Saül sa désobéissance 1) abso-lument sur le même ton sur lequel Esaïe reproche au roi de Juda de se cacher de Yahwèh ou au peuple de ne pas écouter les prophètes2), etc. Désobéir au prophéte, c\'est désobéir a Dieu, et c\'est paree que Saül a épargné Agag et réservé une partie du butin, que Yahwèh se repent de l\'avoir fait roi et que Samuel l\'abandonne. Enfin eet abandon par Samuel suffit pour amener la decadence réelle de Saül; ce document ne lui attribuera plus aucun succès. II est clair que ceci n\'est pas de rhistoire, mais de la théologie. Même cette théologie n\'est pas bien belle. On vante beaucoup le verset 22. Regardons-y d\'un peu prés. Le voici:

Samuel dit: «Est-ce que Yahwèh prend plaisir aux holocaustes et aux sacrifices, comme a ce qu\'on e\'coute sa voix? Vois-tu, écouter vaut mieux que le meilleur sacrifice; obéir vaut mieux que la graisse des béliers».

Gette parole est-elle un digne écho d\'Esaïe I, 10—20 ou de Jérémie YII, 1—11? Sans doute, c\'est du grand et bon prophétisme que de placer le rite au dessous de l\'obéissance. Or, dans Esaïe et Jérémie, il s\'agit avant tout de ce qui est bien et mal en soi, il s\'agit de ce dont la conscience témoigne; mais il n\'y a plus trace de cela dans le propos attribué a Samuel: il n\'y reste que l\'obéissance passive au prophéte, telle qu\'Innocent III la réclamait des princes de l\'Europe.

Ces vues du fragment «théocratique» ont été complète-ment épousées par le rédacteur, ainsi que le montre la

1

v. 17—20.

2

Es. XXX, 3; XXIX, 13; XXX, 9, 10; XXVIII, 9, 10; Vil,13; XXXIX, 3; roy. p. 52, 53.

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I ET II SAMUEL.

péricope XIII, 8—15, oü, il est vrai, la désobéissance de Saül est autre qu\'au chapitre XV, ce qui vient sans doute de ce qui se trouvait dans la source suivie au chapitre XIII, mais oü le rejet du roi est motive pour-tant sur ce qu\'il n\'a pas obéi ponctuellement au prophéte, quelques bonnes raisons qu\'il eüt pour cela.

En vertu de ce pragmatisme, Saül ne figure plus dans le récit que pour servir de repoussoir a David. Toute la redaction , quoique elle ait conserve maint fragment antique et sans tendance, a étë dirigée par l\'idée que Saül avait été rejeté, David choisi a sa place, et que, une fois Samuel retire a l\'écart ou mort, tout était mal allé, jusqu\'a ce que David eüt occupé le tróne.

Suivons rapidement les chapitres qui se succèdent, et constatons qu\'il en est bien ainsi.

231

Aussitót Saül rejeté, David est oint d\'avance, natu-rellement par l\'inévitable Samuel David arrivé IJi-dessus a la cour du roi maudit et y apporte avec lui la bénédiction pour quelque temps2). Suit le duel avec Goliath3), dont le rédacteur n\'a pas essayé de concilier le récit avec la notice précédant immédiatement. On sait une fois pour toutes que les rédacteurs bibliques n\'avaient que fort peu le sentiment des difficultés de ce genre; il a suiïi dans ce cas-ci que le récit fit briller David, tandis que Saül se montrait impuissant contre les ennemis d\'Israël, pour que le rédacteur l\'admït sans difficulté. La narration se continue dans le même esprit au chapitre XVIII; on dirait presque que David seul s\'escrime contre les Philistins, et l\'on ne se douterait pas même que Saül porte encore les armes, si le verset 6 ne le mentionnait pas tout a coup,

3) XVII.

1) XVI, 1—13. 2) v. 14-23.

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232 CH. II. HIST01RE PROPHÉTIQUE o\'lSRAËL.

paree quHl le faut pour amener le chant des femmes:

Saül a frappé 363 mille,

David ses dix mille,

et la jalousie de Saül.

Lamp; commence la longue et incontrolable histoire de l\'innocence persécutee, qui se continue jusqu\'a la bataille de Guilboa et a la mort de Saül, c\'est-a-dire jusqu\'au chapitre XXXI. II y a peu de chose a relever dans cette épopee connue de tout le monde; le rédacteur y a peu mis du sien, et pourtant son idéé dominante perce ici et la. Ainsi, David le prédestiné est bien vu des pro-phètes et invulnérable pendant qu\'il séjourne parmi eux Ce qui est plus fort, Jonathan lui-même semble savoir que le tróne appartient dans l\'avenir h son ami1). II n\'y a pas jusqu\'a Saül qui n\'ait la même connaissance2). Du reste, nous avons ici une collection d\'anciennes traditions extrêmement intéressantes, qui ont pris place dans l\'histoire prophétique d\'Israël, trés probablement paree qu\'elles concernaient celui que le prophétisme en général célébrait comme le roi selon le coeur de Yahwèh. Dans l\'idée du rédacteur, toute cette épopée prouvait que Dieu protégé les siens; mais elle ne rentre ainsi qu\'indirecte-ment dans la défense de la religion. Saül maudit et ayant recours aux divinations abominables des nécroman-ciens4) y rentre au même titre, quoique en sens inverse.

Le second tome du livre de Samuel, si je puis dire ainsi, c\'est-a-dire le II Samuel de nos bibles, est tout a fait conforme a la première partie de eet ouvrage quant

1

1) XIX, 18—24. 2) XX, 14—16; XXIII, 16—18.

2

XXIV, 21, 22. 4) Ch. XXVIII.

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I ET II SAMUEL.

233

a ce qui regarde la méthode et l\'esprit de la composition. 11 renferme l\'histoire prophétique de David roi. Je dis de propos délibéré l\'histoire « prophétique», quoique l\'auteur n\'ait probablement rien inventé du tout. Je crois que tout ce qu\'il donne comme des faits, il l\'a trouvé dans ses sources. Mais quand je parle d\'histoire prophétique, je n\'entends point du tout dire que les auteurs canoniques aient fait servir l\'histoire a la défense de leurs idees; ils n\'ont point essayé d\'arranger les faits afin de leur donner une portée que sans cela ils n\'auraient pas eue. J\'entends autre chose. Plus je les relis, plus je vois que l\'histoire leur paraissait plaider pour leur cause et que c\'est pour cela qu\'ils l\'ont racontée. Les faits leur ap-paraissaient a eux-mêmes tels qu\'ils les présentent; Israël a été a leurs yeux une nation dès le désert, les héros des tribus ont été des libérateurs du peuple et sont ré-ellement restés a sa tête comme des espèces de rois intermittents, etc. Cela, et tout ce que nos auteurs croyaient savoir du passé de leur peuple, leur semblait dire clairement, crier a haute voix: «Yahvvèh a fait a Israël l\'insigne honneur de le choisir pour son peuple, et il s\'est signalé par mille graces éclatantes en faveur de ses élus; mais ceux-ci ont toujours manifesté une disposition opiniatre è oublier tant de bienfaits, de sorle que leur dieu, bien malgré lui, a été obligé de sévir è réitérées fois contre les ingrats. Toutefois, il ne les a jamais complètement abandonnés; tl leur a suscité des chefs pour les conduire dans la droiture, et, non content de cela, il leur a envoyé sans se lasser ses servileurs, les hommes de Dieu, pour annoneer sa sainte volonté. Geux qui les ont écoutés ont toujours été bénis; jamais la protection divine ne leur a fait défaut, même au

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234 CH. II. HISTOIRE pbophetique d\'israël.

milieu des circonstances les plus critiques, tandis que ceux qui leur ont désobéi se sont précipités ainsi dans la ruine, lors même que pendant quelque temps, avant leur infidélité, ils auraient pu être les objets de la grace divine. Qu\'Israël done se laisse enseigner la sagesse par l\'éloquente predication de tant de siècles écoulés, qu\'il apprenne enfin quelle monstrueuse folie c\'est de sa part de se détourner de son dieu et de ses saints en-voyés, que tous, grands et petits, gouvernés et gouver-nants, se décident enfin a se confier uniquement en lui, et Ton verra par quelle série de prodiges surprenants ii raanifestera en faveur de son peuple sa puissance et son amour.»

Voila ce que l\'histoire disait a nos auteurs et ce qu\'ils voulaient qu\'elle dit a autant de lecteurs qae possible, lecteurs qu\'ils ne pouvaient espérer de trouver que dans les hautes classes; mais les prophètes croyaient evi-demment qu\'il suffisait de gagner les classes dirigeantes pour gagner le peuple1). Aussi, quand je me permets de dire d\'eux: «lis nous donnent de la théologie au lieu d\'histoire», je veux dire que leur théologie a faussé leur intelligence du passé, mais point du tout qu\'ils n\'aient pas cru que le passé eut été tel qu\'ils le représentent.

Ge que j\'appelle l\'histoire prophétique est done l\'histoire telle qu\'elle apparaissait a l\'école religieuse dont

1

«Taurais peut-être du insister sur ce fait dans mon étude sur la predication des prophètes ecrivains; mais le lecteur ne peut avoir manqué de remar-quer lui-même que leurs reproches concernent presque exclusivement les hautes classes. On pourrait se figurer que le reproche d\'idolatrie est destine è. être entendu de tous, et, en effet, il n\'y a pas de doute que la predication orale ne l\'ait fait pénétrer bien plus loin que la pre\'dication écrite. Toutefois, ici encore, il suffit de feuilleter les livres historiques pour s\'apercevoir que ce sont les gouvernants avant tout que les prophètes rendent responsables de la fidélité ou de l\'infidélité d\'israël.

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I ET II SAMUEL.

235

les grands prophètes écrivains sont les types, et telle qu\'au sein de cette école on l\'a couchee par écrit, en reproduisant, en abregeant et en combinant d\'anciens documents, je ne dirais pas afin de prêcher la religion pro-phétique, mais plutut paree que cela prêchait cette religion.

II était indispensable, après que le lecteur a passé en revue avec moi une partie de cette histoire prophétique, de donner ces explications avant d\'aller plus loin, paree que cela me justifie d\'attribuer aux livres traités dans ce chapitre un caractère essentiellement apologétique, quoique ils renferment de nombreux épisodes, courts et longs, qui semblent étrangers a celte tendance. Ge qu\'ils ont voulu donner est le tableau d yrands traits du passé, sans prétendre que chaque détail préchat, mais pour que le tout ensemble eüt eet effet. Voila pourquoi ils abrègent si souvent les récits de leurs sources jusqu\'a les rendre désespérément obscurs; ils ne faisaient guère attention a cette obscurité, non seulement paree qu\'ils étaient peu artistes en fait de composition \') et ne savaient pas encore qu\'il ne suffit pas que l\'auteur se comprenne pour qu\'il soit intelligible a ses lecteurs, mais aussi, et pro-bablement pour une bonne part, paree qu\'ils étaient fort peu préoccupés de rendre compte du détail des évène-ments, ceux-ci les intéressant fort peu au point de vue de ce que nous appellerions leur encbamement naturel. Ajoutez a cela que leurs sources étaient sans doule fort abondantes dans certaines parties et beaucoup moins dé-taillées dans d\'autres, et qu\'enfin eux-mêmes ont pu faire parfois un choix peu judicieux des détails bons a garder, et il me semble qu\'on les voit presque a l\'oeuvre

1) Ils avaient le sentiment du pittoresque, ce qui est différent.

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236 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQÜE ü\'lSRAËL.

et que l\'apparence un peu chaotique de leurs compositions s\'explique toute seule, tandis que l\'esprit dans lequei elles ont été congues est des plus apparents.

Du reste, ils n\'ont pas écrit tellement au hasard qu\'on pourrait parfois les en accuser au premier abord. Qu\'on me permette un exemple tiré des récits que j\'ai dejci examines. On pourrait se demander pourquoi l\'auteur du livre de Samuel a admis, outre l\'histoire providentielle de l\'élévation de Saül k la royauté, l\'épisode de la deli-vrance de Jabès, qui explique les choses tout autrement, et pourquoi il s\'est condamné ainsi a chercher laborieu-sement les moyens de combiner ce récit avec les autres. Gela me semble tout naturel. Les Irois récits existaient, done ils étaient vrais a ses yeux et devaient pouvoir se concilier; or la conciliation n\'était pas difficile èi trouver en principe, si dans les détails elle exigeait quelque peine; la prouesse de Jabès était Ie résultat, manifesté au moment voulu, de l\'élection de Saül par Yahwèh , et elle rentrait ainsi dans le cadre prophétique. Voilk pourquoi on lit, lors de l\'onction de Saül, l\'annonce de ses bauts faits, en ces termes:

Alors l\'esprit de Yahwèh te saisira et tu seras change en un autre homme. Et quand tous ces signes te seront arrivés, tu feras selon Toccasion sanshe\'si-ter, ear Dieu sera avec toi (I Sam. X, 6, 7),

a quoi répond, dans le récit de l\'affaire de Jabès, le détail:

Quand Saül entendit cela, l\'esprit de Dieu le saisit (XI, 3).

L\'examen de l\'histoire propbétique de David roi con-firme complètement ces conclusions. L\'épopée de David injustement persécuté a montré l\'élu de Dieu exposé ci mille dangers, mais toujours sauvé a la fin, en méme

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I ET II SAMUEL.

temps qu\'il a soin de consulter Yahwèh dans les eir-constances épineuses 1) et qu\'il montre a 1\'occasion son profond respect pour la souveraineté de Yahwèh 2). Main tenant rhistoire de David roi va nous montrer la prospérité et la fidélité de 1\'élu, sous cette réserve, applicable a loute l\'histoire prophétique, qu\'il y a des faits qui cadrent mal avec l\'idée dominante, paree que l\'auteur n\'invente pas, mais reproduit. Suivons-le.

Aussitót Saül mort, David consulte Yahwèh et arrive au tróne de Juda \') et l\'adversité continue a s\'attacher a ce qui reste de ia maison de Saül; Ischboscheth finit par être assassiné et les hautes destinées de David s\'ac- \'\' complissent entièreinent3); quant è David, il n\'a cessé de se montrer généreux a l\'égard de la familie dont il a tant a se plaindre 4). La-dessus commence le glorieux règne de David , qui s\'empare de la future ville sainte et abat définitivement la suprematie des Philistins5), non sans consulter Yahwèh, qui lui répond toujours, au lieu de le laisser sans oracles comme Saül7).

Dès qu\'il a une capitale, le pieux David s\'occupe d\'y posséder la présence de son dieu8), mesure sans aucun doute historique et, de plus, de politique excellente, puisque l\'arche était le palladium des tribus sur lesquelles Ephraïm avait eu une sorte d\'hégémonie0); mais notre

237

1

1 Sam. XXIII, 9 et sniv.; XXX, 0 et suiv.

2

XXVI, 10, II ne faut pas s\'étonner de la rareté de ces preuves de la picté de David; l\'auteur n\'a pas pu éprouver le besoin de les accumuler, puisqu\'il était acquis que David avait été le roi selon le cceur de Yahwèh. C\'était avant tout la protection e\'tendue par Dieu sur son oint qu\'il fallait mettre en lumière.

3

5) I Sam. XXIV; XXVI; II Sam. I, III, 33, 34; IV, 9 et suiv.

4

6) Ch, V. 7) V, 23; comp. 1 Sam. XXVIII, 6. 8) Ch. VI.

5

9) Voy. I Sam, IV.

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238 CH. II. HISTOIRE PROPHETIQUE D\'lSRAËL.

auteur ne songe évidemment point du tout è des consi-dérations de ce genre. Pour lui, c\'est un acte de piété du protégé de Yahwèh , ce qui se voit bien, puisqu\'il saute immédiatement, au chapitre VII. a 1\'époque éloignée oü David s\'est fait construire un palais è Jerusalem, afin de rattacher immédiatement au transport de l\'arche, par le lien de la piété, le désir d\'ériger un temple a Yahwèh. Ce dernier épisode est d\'autant plus instruclif qu\'il n\'est certainement pas historique, paree qu\'il met en pleine évidence la conception prophétique du règne de David. Non seulement on a voulu absolument, a 1\'époque oü le temple de Jérusalem est devenu le lieu saint par excellence, que David en fut au moins mora-lement le fondateur, mais en outre on a mis a cette occasion dans la bouche du prophéte Nathan — natu-rellement fort écouté de David — un discours qu\'il faut citer, car il expose complètement le pragmatisme de l\'histoire du roi selon le coeur de Yahwèh. On lit:

Or voici ce que tu diras a mon serviteur David: « Void ce que dit Yahwèh Tsebaoth: ««Je t\'ai pris dans le steppe, d\'aupres de ton betail, pour que tu fusses le chef de mon peuple, d\'Israël; j\'ai éte avec toi dans toutes tes courses, j\'ai exterminé devant toi tous tes ennerais, je t\'ai fait un grand nom, egal au nom des grands de la terre, et j\'ai assigné une place a mon peuple, a Israël; je Tai planté, pour qu\'il reste en son lieu et ne soit plus inquiété, et que les impies ne Toppriment plus comme autrefois, et depuis le jour oü j\'ai ordonné des Juges sur mon peuple d\'Israël. Et je t\'ai donne du repos de la part de tous tes ennemis. Et Yahwèh te fait savoir qu\'il veut te faire une maison k toi. Quand tes jours seront accomplis et que tu dormiras avec tes pères, j\'elèverai après toi ton fils, issu de toi, et j\'affermirai sa royauté. C\'est lui qui Mtira une maison a mon nom, et j\'afTermirai son tróne royal è tout jamais. Je serai pour lui comme un père, et lui, il sera pour moi comme un fils; s\'il fait mal, je le chutierai avec une verge d\'homme et des coups humains, mais ma grace ne lui sera pas retiree, comme je 1\'ai retiree a Saiil, que j\'ai écarté devant toi. Et ta maison et ta royauté seront consolidées

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I ET II SAMUEL.

a tout jamais devant toi (moi?), ton trone sera affermi pour toujours»» (VII, 8-16).

11 ne manque rien a ce discours, pas même que la piété de David y est sousentendue el non explicitement affirmee \'), parce que la préoccupation constante de l\'au-teur est la faveur dont il est l\'objet de la part de son dieu. Tout ce qui se rapporte a cette conception s\'y trouve, la carrière providentielle de David, ses succès complets, sa grande gloire, la solidarité indissoluble qui unit sa destinée a rélection d\'Israël, et la perpétuité de sa race. Voila bien David vu a travers les idees et sur-lout les espérances prophétiques, et tout le contenu du \'\' livre de *Samuel résumé en peu de lignes. II n\'y manque pas même rallusion aux Davids provisoires, aux Juges, ni celle au David manqué, a Saül.

Vient un résumé de la plupart des victoires de David 1), un nouveau trait de générosité a l\'égard d\'un membre de la familie de Saül3), et le récit de la guerre contre les Ammonites4), dans lequel est intercalée l\'histoire de Bath-Scbéba. Get épisode n\'est certes pas ^ l\'honneur du roi ideal; mais n\'oublions pas que nos auteurs cano-niques ne sont en aucune manière des falsificateurs; quand ils colorent l\'histoire, ils le font avec la plus compléte candeur. En outre, mille part dans FAncien Testament l\'bomme pieux n\'est un homme parfait; Jacob, un protégé tout spécial de Yabwèh, n\'est point du tout ap-prouvé pour sa tromperie accomplie aux dépens de son frère; Moïse lui-même pècbe et est puni. David done aussi a pu gravement faillir; mais il écoute Nathan et

239

1

Ch. VIII. 3) Ch. IX. 4) Ch. X—XII.

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240 CH. II. H1STOIRE PROPHÉTIQUE ü\'lSRAËL.

s\'humilie devant son dieu. L\'histoire de son crime \') ne contredit done point la conception propliétique du per-sonnage de David.

L\'histoire d\'Absalom avec les épisodes qui s\'y ratta-chentJ) compléte le tableau de la protection dont Yahwèh enloure son oint.

Le resle du livre est formé par des appendices. L\'in-téressante et tragique histoire de la satisfaction donnée au Gabaonites 3) renfeme un souvenir de faits reels, ce qui n\'empêche pas de maintenir les deux traits, de la piété de David, qui n\'agit que sur l\'ordre de l\'oracle de Yahwèh, et de sa générosité, puisque dès que e\'est possible il fait faire des funérailles honorables aux restes de Saül, de Jonathan et des viclimes. La note insérée aux verset suivanls quot;) n\'a pas d\'importance pragmatique. Le psaume qui est attribué a David dans le chapitre XXII, et dont il est dit qu\'il le composa «lorsque Yahwèh l\'eut sauve de la main de tous ses ennemis», est en effet un canlique d\'actions de graces. On comprend parfaitement qu\'on Tail placé dans la bouche de David, au point de vue idéalisé que représente le livre de Samuel, car les sentiments qu\'il exprime sont conformes a ce point de vue; Yahwèh a déployé toute sa puissance pour protéger son fidéle et humble serviteur, et ce can-tique ainsi placé a la fin de l\'histoire de David est comme la morale du récit. Voici une strophe caractéristique, dont la citation me dispensera de tout commentaire:

1) II est curieus qu\'il soit surtout envisage comme un abus depouvoir. La critique morale de nos auteurs est encore rudimentaire, et certainement inférieure a celle de plusieurs des prophètes (voy. la page 218).

2) Ch. XIII—XX. 3) XXI, 1—14. 4) 15—22.

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I ET II SAMUEL.

Yahwèh m\'a traits selon ma justice,

Selon la purete de mes mains il m\'a recompense.

Car j\'ai gardé les voies de Yah well,

Bt n\'ai point pe\'che contre men dieu.

Mais toutes ses leis m\'étaient presentes,

Et je ne m\'ecirtais point de ses commandements.

J\'etais sans défaut envers lui.

Et je me gardais de mon iniquité (XXII, 21—24).

Au chapilre XXIII, se trouve encore un psaume,fort obscur, donné comme le dernier composé par David. Ce qui l\'a recommande, c\'est sans doute ie verset 5, oü il est question de i\'alliance éterneile conclue par Yahwèh avec la maison du fils d\'Isaï. Je n\'ai rien a remarquer \'■ au sujet de la liste des héros de David qui termine le cbapitre.

Reste enfin l\'épisode de la paste et du dénombrement oü nous retrouvons David faillible, mais repentant et soumis. C\'est toujours le rei selon le coeur de Yahwèh de la conception prophétique. Or comme les prophètes reprochaient aux rois en general de sacrifler è leurs plai-sirs le honheur de leurs peuples, il n\'est pas étonnant qu\'on ait mis dans la bouche du roi modèle des paroles qui expriment sa sollicitude a l\'égard de ses sujets. On lit:

Lorsque David vit l\'ange qui décimait le peuple, il dit a Yahwèh; «Vois doac! c\'est moi qui ai peche, c\'est mei qui ai tort, mais ceux-ci, ce trou-peau, qu\'ont-ils fait?» (v. 17).

241

C\'est ainsi que le livre de Samuel célèbre, dans l\'in-térêt de la religion , le roi pieux, protégé ainsi que son peuple par Yahwèh.

1) Ch. XXIV.

16

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CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

§ 4.

I amp; II Rois.

Pour bien comprendre le livre des Rois, il faut avoir toujours présent a l\'esprit le fait que eet ouvrage a été compose lorsque la nation Israelite n\'exislait plus qu\'en espérance Jerusalem et le temple étaient en ruines, la fumée des sacrifices avait cessé de monter vers Yahwèh, il existait des Juifs, épars loin de la Terre sainte plus

1) Naturellement ce que je dis ioi s\'applique a la redaction canonique du livre des Eois, sauf la série de modifications qu\'elle a encore subies dans le cours des siècles. Cette redaction b. peu prés definitive date de l\'époque de l\'exil, peu après la mort de Jojakin (2 Kois XXV, 27—30). Toutefois l\'auteur de cette redaction n\'est pas le compilateur propreraent dit de notre ouvrage; il en est plutöt le réviseur. Le compilateur est antérieur a la destruction de Jerusalem et reconnaissable, par example, a ce qu\'il croit Juda sauvé par la réforme de Josias (2 Rois XXII, 1—XXXIII, 25; il faut remarquer les versets 26 et 27 du ch. XXIII, écrits évidemment par quelqu\'un d\'autre que le v. 25, dont Tauteur n\'a certainement pas prévu la grande catastrophe; de même il ne saurait y avoir de doute que la réponse de Hulda, XXII, 16—20, n\'ait été remaniée après le commencement de Texil). Le premier compilateur croit done aussi au maintien de la dynastie davidique sur le tröne (voy. p. ex. I Kois XI, 39 — 39, ou le chatiment de la maison de David est considéré comme temporaire).

Au point de vue du pragmatisme, il n\'y a aucune difference de principe autre le compilateur et le réviseur; celui-ci ne fait que prolonger la ligne tracée par son devancier. Yahwèh, après avoir rejeté Israël et cbatié sévèrement Juda, finit par rejeter aussi ce dernier. Naturellement qu\'alors les passages relatifs au maintien de la maison de David dans le travail du compilateur, se rapportent, dans l\'esprit du réviseur, a Vespórance de la restauration.

Je puis d\'autant mieux dans ce qui suit me dispenser de distinguer ces deux rédactions qu\'elles se placent toutes les deux identiquement au même poiut de vue pour juger les rois d\'Israël et de Juda. C\'est le point de vue deutérono-mique: culte concentré dans le sanctuaire de Jerusalem, condemnation absolue de tout polythéisme et de toule idolatrie, en particulier de celle qui s\'était pratiquée a Dan et 4 Beth-el, prêtrise réservee aux Lévites. Ce fait est tres important; néanmoins il suftira de l\'avoir signalé ici sans le relever de nouveau toutes les fois que Toccasion s\'en présentera.

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I ET II R01S.

d\'aux trois quarts depeuplee, il n\'y avait plus d\'Etat juif. Abaissement cruel, motif de deuil profond pour tout enfant d\'Abraham qui avait le coeur a la bonne place; et, pour beaucoup d\'entre eux , mystère inconcevable.

Pour les cercles d\'ou est sortie la littérature prophé-tique, les malheurs de Juda n\'avaient Hen de mystérieux, non plus que 1\'épouvantable catastrophe qui, un siècle et demi auparavant, avait mis fin au royaume des dix tribus; on savait le pourquoi de ces évènements effroya-bles, et l\'on se consolait en même temps par la certitude qu\'ils n\'étaient pas définitifs. L\'infulélite d\'Israël, tout particulièrement celle de ses conducteurs, telle était la cause unique de tant de malheurs, l\'explication par-faitement suffisante du fait que le Tout-Puissant, le grand dieu des cieux, avait livré son peuple, son élu, aux mains des idolatres, manifestant ainsi la réalité terrible de sa sainteté, de même que sa parfaite fidélité devait éclater bientót dans le rétablissemeut de son peuple enfin converti et dans le chatiment de ses orgueilleux ennemis.

L\'histoire prophétique d\'Israël appartient tout entière a ce que Ton pourrait appeler la nuance royaliste du courant religieux prophétique, nuance qui a fortement prédominé jusque vers la fin de l\'exil\'. J\'entends par la celle qui faisait essentiellement dépendre la fidélité d\'Israël de celle de ses chefs, qui voyait dans David le type du vrai conducteur du peuple.de Dieu, qui considérait ce roi et sa descendance comme choisis et établis pour faire régner la volonté divine, et qui attendait le rétablissemeut d\'Israël sous le sceptre d\'un rejeton de David. Le livre des Juges prépare l\'élection divine de David en montrant l\'intermittence de la fidélité du peuple coïnci-

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244 CH. II. H1ST0IRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

dant avec rintermittence des chefs suscités par Dieu, et le rédacteur a eu soin d\'encadrer l\'appendice\'), qui renferme deux exemples du désordre qui régnait h celte époque reculée, dans une quadruple repetition, plus ou moins compléte, de cette remarque, qui résumé tout son pragmatisme davidique: «En ces temps-lk il n\'y avait pas de roi en Israël; chacun faisait ce qui lui plaisait»1). Le livre de Samuel reste tout-k-fait fidéle a cette donnée fondarnentale, malgré la boutade théocratique d\'une des sources2). Sans doute, le róle du prophéte y est trés grand; mais il n\'y a rien lè de contradictoire, puisque le royalisme prophétique maintient le principe que Yahwèh fait connaitre sa volonté par ses inspirés, auxquels par conséquent les rois sent tenus d\'obéir; et l\'on ne saurait nier que le livre de Samuel ne soit, dans son ensemble, l\'histoire de 1\'établissement, par Dieu, de la familie royale a laquelle il veut confler la conduite de son peuple.

Vient le livre des Rois, oü, si les considerations que je viens d\'exposer sent justes, il n\'y a pas a attendre d\'histoire du peuple plus que dans les deux ouvrages qui l\'ont précédé et que le rédacteur a voulu continuer. Est-ce au moins une histoire des rois d\'Israël et de Juda? Non. II existait, lorsque ce livre a été écrit, des ouvrages dé-taillés auxquels le rédacteur renvoie les gens curieux du passé. Pour lui, il se propose une tout autre tache que celle de satisfaire la curiosité. II lui faut expliquer a ses contemporains pourquoi ils se voient piongés dans un si profond abaissement, comment il se fait qu\'ils se trouvent sans rois, sans culte, sans patrie , quoique le dieu de Talliance leur eüt donné une dynastie pour qu\'ils vécus-

1

1) Ch. XVII—XXI. 2) XVII, 6; XVIII, 1; XIX, 1; XXI, 25.

2

Comp. les pages 224 et suiv.

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1 ET II ROIS.

sent heureux en I\'adorant dans la Terre sainte II fallait leur montrer par les fails que ce n\'etait pas par impuissance que leur dieu ne les avail pas défendus et que ce dieu n\'avail pas non plus été infidèle a l\'alliance juree; mais qu\'au contraire il avail patiënte autanl que possible, et qu\'ii n\'avait sévi qu\'a la dernière extrémité, poussé è bout par les transgressions sans nombre de son peupie, mal gouverne par des rois infidèles. Le livre des Rois a pour but de montrer comment il a été répondu aux intentions de Dieu lorsqu\'il eut placé la race d\'Isaï sur le trone de Jérusalem afin de faire marcher son peupie dans la justice.

II y a été mal répondu; toutefois ce n\'est pas pure-ment el sirnplement mal. II y a eu du bien et la justice de Dieu l\'a reconnu; mais l\'ensemble n\'en reste pas moins déplorable, comme le prouve bien la catastrophe finale. Seulement, Yahvvèh restera fidéle a son serviteur David; il rétablira son trune et le bénira pour réternité. Voila la quintescence du livre des Rois, ainsi que l\'analyse de son contenu va nous le faire voir clairement.

245

Salomon ouvre naturellement la galerie de portraits ou d\'esquisses que le rédacteur s\'apprête a faire passer sous les yeux de ses lecteurs. Est-ce un bon ou un mauvais roi? Telle est la question, question bien difficile pour notre rédacteur. Le fils de David lui apparait, au fond d\'un passé lointain,\'entouré d\'une atmosphère de gloire; il représenle, non seulement la richesse et la puissance, mais aussi ia plus haute sagesse; la béne-

l) S\'il s\'agissait du premier rédacteur deuteronomique, il faudrait dire; «Expliquer pourquoi Ephraïm avait été rejeté et avertir qu\'un sort pareil était réservé ^ Juda, s\'il ne renoi^ait pas absolument aux crimes de Manassé.»

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246 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'ISRAËU

diction du Très-Haut a visiblement repose sur lui, selon les promesses faites a son père. Et notre auteur ne peut pas répudier ce jugement de la tradition, car il est po-sitif que Salomon a fait construire ce temple de Jérusa-lem qui était devenu le symbole du culte du Très-Haut, le seul vrai lieu saint, dont le rétablissement était le grand objet des aspirations des Juifs exiles soupirant après leur patrie; celui qui l\'avait erige était un servi-teur de Yahwèh. D\'un autre cóté, il était avéré que Salomon avait peuplé son harem de princesses étrangères et qu\'il avait érigé des temples k des dieux autres que Yahwèh, et c\'était bien plus qu\'il n\'en fallait pour faire prononcer le jugement de réprobation; «11 fit ce qui est mal aux yeux de Yahwèh», que le rédacteur fulmine contre tant de rois des dix tribus. Ghacun sait que les choses se sont arrangées dans son esprit de fagon a concilier ces deux points de vue opposes. Salomon est fidéle jusque vers la vieillesse, et c\'est seulement alors que l\'influence de ses femmes étrangères l\'entraine a ridolatrie 1); on peut done dépeindre sa gloire et la benediction qui repose sur lui, malgré une infidélité qui n\'est censée se produire que plus tard. Ainsi, a la question: Salomon a-t-il été un bon roi? on répond:Oui, pendant long temps; mais il a mal lourné k la fin.

Ayant trouvé cela, l\'auteur a pu sans difFiculté entamer son récit, qu\'il prend avant la mort de David. Je n\'ai pas a m\'arréter a certains détails qui, dans la source suivie ici, renfermaient peut-être des intentions de critique ; car ma tache ne consiste pas a rendre compte de tout ce que les rédacteurs bibliques ont transcrit, mais

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I Rois XI. 1—8.

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I ET II ROIS.

seulement a degager I\'esprit qui a preside a leurs tra-vaux. Or, quelque jugement que nous soyons enclins a porter sur les debuts de Salomon, déerits aux chapitres I et II du premier livre des Rois, il est indubitable que le rédacteur a porté un jugement favorable. II idealise positiveraent son héros. On s\'en apergoit dès le chapitre III. On va nous le montrer, au début de son règne, pré-occupé uniquement d\'obtenir de son dieu les qualités nécessaires pour s\'acquitter de ses difficiles devoirs; mais, comma c\'est a Gabaon que Yahwèh va lui appa-raitre, a l\'occasion des grands sacrifices qu\'il est allé y célébrer pour son avènement, il ne faut pas que les lecteurs, qui au point de vue deutéronomique devraient considérer comme coupable le culte des hauts-lieux, condamnent Salomon, dont, au contraire, la piété est ici digne de toute louange. L\'auteur a une excuse toute prête: le temple n\'avait pas encore été bati. II prélude done comme suit au récit de I\'apparition divine:

Le peuple sacrifiait sar les hauts-lieax, paree que jusque la il n\'avait pas eneore été bati de maison au nom de Yahwèh. Et Salomon aimait Yahwèh en suivant les prescriptions de son père David, seulement il faisait des sacrifices sur les hauts-lieux et y hnllait de l\'encens (III. 3, 3).

La-dessus commence Ie récit, avec la justification du choix de Gabaon:

Le roi alia a Gabaon pour y sacrifier; car e\'etait la le haut-lieu principal. Sur cet autel, Salomon immola mille holocaustes (v. 4).

II est bien clair que, pour le rédacteur, Salomon, è cette époque, mérite l\'approbation des gens de bien, quoique I\'afFaire des hauts-lieux reste embarrassante, non seulement en ce qui le regarde, mais aussi pour ce qui concerne les autres bons rois. Aussi Salomon demande-t-il et obtient-il la sagesse. Après cela, l\'auteur donne une

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description générale de 1\'éclat de son règne \'), pour en venir a l\'oeuvre capitale, è Ia construction du temple, racontée extrêmement en détail1*). Dans le cours du récit est intercalée una notice sur la construction du palais du grand roi3), mais c\'est le temple qui concentre tout l\'intérêt. Vient la dédicace solemnelle du temple4), qui naturellement se rattache intimément è ce qui précède. On remarquera dans ce récit l\'importance attribuée h I\'arche, quoique elle n\'existat probablement plus lorsque le livre des Rois a été rédigé; mais ce qui s\'y trouve de plus caractéristique, ce sont les paroles prêtées a Salomon. Elles justifient pleinement les vues que j\'ai attribuées au rédacteur.

II y a premièrement la bénédiction de l\'assemblée, rédigée dans un esprit tout davidique5). Yahwèh avait promis a David que son fils élèverait le temple dent lui-même avait congu la pensee, et maintenant il fallait bénir Yahwèh, dont la parole s\'était réalisée

je me suis eleve a la place de David, mon père, et me suis assis sur le tróne d\'Israël, ainsi que Yahwèh Tavait dit, et j\'ai bati ce temple au nom de Yahwèh, du dien d\'Israël, et j\'y ai assigné une place a I\'arche oil est le pacte qu\'il fit avec nos pères, lorsqu\'il les fit sortir du pays d\'Egypte (v. 20, 21).

Puis vient Ia prière de dédicace6), qui n\'est autre que la glorification du temple au point de vue du mo-nothéisme yahwislique et de la protection que le dieu de 1\'alliance promet a son peuple, sous le sceptre de David, éi la condition qu\'on l\'invoque dans sa maison, symbole de sa présence au milieu de son peuple. Gitons le debut:

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v. 14-21. 6) v. 22—53.

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I ET II ROIS.

Yahwèh, dieu d\'Israël! il n\'y a point, ni au ciel la-haut, ni sur la terre ici-bas, de dieu pareil a toi 1); tu gardes ton alliance et ta grace è tes ser-viteurs, qui marchent devant toi de tout leur coeur. Tu as aussi gardé a

ton serviteur David, mon père, ce que tu lui avais promis.....Or done,

Yahwèh, dieu d\'Israël, garde aussi è. ton serviteur David, mon père, ce que tu lui as promis quand tu disais: «Tes enfants ne cesseront de siéger devant moi sur le tróne d\'Israël, pourvu qu\'ils prennent garde h, leur conduite, de manière amp; marcher devant moi comme toi tu as marché devant moi» (VIII, 23, 25).

Si done, au moment oü le rédacteur composait ou copiait cette prière, le tröne de David était vacant, après que, depuis quatre cents ans, ses occupants eus-sent perdu leur autorité sur la majeure partie d\'Israël, il fallait que, d\'après l\'auteur du livre des Reis, les Isaïdes fussent trés loin d\'avoir constamment marché devant Yahivèh comme David avait marché devant lui, et c\'est ce qu\'il se proposait de faire voir. En même temps, son Salomon , lorsqu\'il pronongait cette prière, était encore dans la bonne voie, et il sert è montrer comment lui-même et ses successeurs auraient dü con-tinuer. — On remarquera que l\'auteur du livre des Rois n\'a pas un mot qui rappelle la critique du faste et du despotisme de Salomon impliquée dans le discours de Samuel au peuple demandant un roi2) et dans le Deutéronome lui-même 3).

Au point de vue de la religion préconisée par notre auteur, la prière de Salomon demande encore un moment d\'attention. L\'auteur cherche évidemment è concilier la haute idee que de son temps l\'on se faisait de Yahwèh,

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Ceci, il est vrai, n\'est pas le pur monothéisme; mais ce n\'en est pas moins une formule de la religion prophe\'tico-deute\'ronomique de plusieurs siècles postérieure i Salomon.

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I Sam. VIII, 10—18.

3

Deut. XVII, 14—20.

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souverain de runivers, avec Timportance extréme qu\'il attache au temple. C\'est ce qui m\'a fait designer il y a un moment ce sanctuaire, lorsque je résumais la prière de Salomon, comme le syinbole de la presence de Yahwèh au milieu de son peuple. Ce n\'est point l^ une idéé populaire, mais une idee prophétique, qui s\'exprime en disant que Yahwèh fait résider son mm dans le temple. Gette formule se trouve souvent chez les prophèles et dans le Deutéronome. Salomon done, après avoir constate que Dieu ne peut pas habiter une maison construite par les hommes, demande cependant l\'exaucement des prières qui s\'y feront, en disant:

Veuille avoir égard ^ la prière de ton serviteur.....de aorte que tes yeux

soient ouverts sur ce temple nuit et jour, sur ce lieu dont tu as dit: «Mon

nom y sera».....Veuille écouter la supplication de ton serviteur et de ton

peuple d\'Israël, lor3qu\'ils prieront en ce lieu (v. 28—30),

après quoi vient une longue enumeration des cas dans lesquels les Israelites se rendront au temple pour adresser leurs supplications a leur dieu, et en faveur de chacun desquels Salomon réclame d\'avance rexaucement.

II fallail d\'autant plus expressément noter ici cette importance attachée au temple de Jérusalem, malgré la conception toujours plus métaphysique que Ton a eue de la nature de Dieu, que ce trait ne tendra aucune-ment k diminuer a mesure que I\'anthropomorphisme di-minuera; au contraire, ce sera un trait distinctif du judaïsme, de même que déja nous ravens vu trés accen-tué chez Ezéchiel.

Revenons au Salomon du livre des Rois. Le temple achevé et inauguré, une apparition dè Yahwèh au roi vienl confirmer celle de Gabaon et souligoer chaque partie du programme de notre auteur. Je cite done in extenso

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I ET II ROIS.

cet important discours, en signalant entre parenthèses chaque point du programme :

Yahweh lui dit: J\'ai exaucé ta prière et ta supplication par laquelle tu as implore ma grace; j\'ai consacré cette maison que tu as batie, pouryetablir mon nom a tout jamais, et pour que mes yeux et mon cceur y soienttoujours (le temple signe visible de la présence de Yahweh au milieu de son pevple et de sa protection). Et si toi tu marches devant moi (les promesses sont condi-tionnelles), comme David ton père a marché {J)avid roi idéal), en intégrité de coeur et en droiture, de manière a faire tout ce que je t\'ai ordonné, et a garder mes lois et mes commandements, j\'etablirai le tróne de la royauté sur Israël è, tout jamais, comme je Tai promis a ton père David, en disant:« Tes enfants ne cesseront de sieger sur le tróne d\'Israël» {laprospéritéd\'Israëlliée a la dynastie de David). Mais si vous veniez, vous ou vos fits {Videntification de la nation et de la dynastie), a vous détourner de moi, et que vous ne gardiez pas mes statuts et les lois que je vous ai prescrites *), et que vous alliez servir d\'autres dieux et vous prosterner devant eux {Vidolatrie pêché des péchés), j\'exterminerais Israël de la surface du sol que je lui ai donné, et la maison que j\'ai consacree è, mon nom, je la rejetterais loin de moi et Israël deviendrait la fable et la risee de tons les peuples. Et cette maison-la, si haute qu\'elle soit, les passants seront stupéfaits en la voyant, et diront en ricanant: «Pourquoi Yahweh en a-t-il agi ainsi avec ce pays et avec cette maison r » Et Ton dira: « C\'est paree qu\'ils ont abandonné leur dieu, qui avait retiré leurs pères du pays d\'Egypte, et qu\'ils se sont attachés a d\'autres dieux et se sont prosternés devant eux: voila pourquoi Yahwèh a amené sur eux tons ces malheurs » {écrit apres que les malheurs étaient arrivés, pour des lecteurs qui le savaient) (IX, 3—9).

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Voila qui est fort clair, et qui më dispensera de signaler a chaque instant en quoi consiste le pragmatisme de l\'auteur. Son histoire est bien rexplication des malheurs d\'Israël et de Juda, et Ton pourrait résurner tout le livre des Rois en disant que c\'est l\'histoire de l\'ido-latrie d\'Israël par la faute de ses rois et des funestes consequences de cette idolatrie.

1) Le Deutéronome et les Dix Commandements.

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Ce que l\'auteur donne encore avant la mention de rinfldelite finale de Salomon sont des extraits de ses sources , probablement destinés a compléter le tableau de la gloire de son héros1). II n\'y a rien d\'ironique du tout dans le récit de la visite de la reine de Séba, et c\'est avec une grande satisfaction patriotique que l\'auteur fait dire a cette étrangère:

Béni soit Yahwèh ton dieu, qui a bien voalu te mettre sur le trone d\'Is-raël! C\'est paree qu\'il aime Israël a jamais qu\'il fa établi roi pour faire droit et justice (X, 9).

Tant de gloire, hélas! devait se perdre en fumée. Les tragiques destinées d\'Israël commencent a se dessiner. Salomon se détourne de la droite voie et le plan divin est bouleversé, les conditions nécessaires a sa réalisation faisant de plus en plus défaut. L\'infidéüté de Salomon est done une maitresse assise de la conception historique qui nous occupe ici. Salomon était arrivé au rond-point oii il s\'agissait de choisir la bonne route; il s\'est engage dans la mauvaise, celle de la décadence d\'Israël, que quelques bons rois pourront retarder, rnais non point empêcher. II y a comme une sorte de fatalisme pessimiste chez les auteurs bibliques. Josué n\'a point laissé de suc-cesseur, aucun des Juges n\'en a eus, les fils de Samuel ont été indignes de leur père, un premier roi, établi par Yahwèh pour s\'attacher son peuple a toujours, est devenu infidèle; enfin Yahwèh a trouvé le roi selon son coeur et l\'a donné a son peuple; il ne s\'est pas détourné de son dieu, il a fait souche — et voilèi que son fils, désigné spécialement pour lui succéder, finit par lourner le dos a son devoir! Q,ue les hommes sont petils et

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IX, 10—X, 29.

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I ET II R01S.

mauvais, et que üieu est majestueusement bon dans ses efforts perseveranls, opiniatres, pour faire leur bonheur malgré eux! On ne saurait nier que cette histoire reli-gieuse ne diffère profondément de l\'histoire réelie, mais en même temps que l\'idée qui la domine ne soit remar-quablement religieuse. Mieux appliquée. cette idee devien-dra féconde dans le christianisme; c\'est celle du Père céleste, de celui qui nous a aimés le premier\').

Le chapitre XI du premier livre des Rois a une importance capitale au point de vue de l\'auteur. C\'est le commencement de la decadence quot;). II l\'indique nettement. Après avoir rapporté l\'idolatrie de Salomon 3), il ajoute aussitót que Yahwèh fut grandement irrité contre lui et décida pour son chatiment le schisme des dix tribus4); puis il signale, du vivant même de Salomon, les presages de l\'ébranlement de sou pouvoir. «Yahwèh, dit-il, suscita un adversoire a Salomon» dans la personne de

1) I Jean IV, 19.

2) J\'aurais ici une belle occasion de rationaliser. II n\'y a pas de doute que le schisme n\'ait été amene par la detestable administration de Salomon, et Ton pourrait attribiier amp; l\'auteur du livre des Rois des vues profondes sur les suites d\'un mauvais gouvernement, qui ne se manifestent que peu a peu dans toute leur fnneste portée, puisqu\'il fait adresser a Salomon un oracle en vertn duquel c\'est son fils qui doit être atteint par le chatiment. Je profite de eet exemple pour declarer une fois pour toutes que je me refuse a prendre part i ces jeux d\'esprit au moyen desquels on s\'efforce a retrouver les idees occi-deutales et modernes sous les formes orientales et antiques de la Bible. An lieu d\'aider a 1\'intelligence de la Bible, .on la denature eomplètement. Dans le cas present, Tauteur sait bien que les lourdes charges imposées par Salomon a ses peuples avaient cause du mécontentement, mais il n\'y voit point la cause du schisme; et si celui-ci n\'a eu lien que sous Roboam, ce n\'est pas en vertu de ce que nous appelons la nature des choses, mais en vertu d\'une decision divine. Que cette idee lui ait été suggérée par les faits ne change rien amp; l\'idée elle-même (Comp. XII, 15).

3) v. 1—8. 4) v. 9—13.

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l\'Edomite Hadad, sur le compte duquel il donne une notice, du resle assez maladroitement exlraite de ses sources1); deux aulres extraits, aussi confus que le premier, font apparaitre les orages menagants, l\'un, au dehors, dans la personne du Syrien Rezon2); l\'autre, k l\'intérieur, dans celle de l\'Ephraïmite Jéroboam, fils de Nebath 3). Le pêché a été cornmis; aussitöt le malheur est prêt.

Salomon est mort; le schisme est consommé; Roboam a renoncé a revendiquer le pouvoir les armes k la main, non pas paree qu\'il est trop faible, mais paree que Yahwèh le lui a fait commander 4), et maintenant vont défiler devant nous les rois d\'Israël et de Juda, en commengant par Jéroboam,

Pourquoi par Jéroboam et non pas par son rival? Ce commencement étant donné, l\'ordre dans lequel on passera ensuite d\'un royaume a l\'autre est tout indiqué; cela dépendra de la date de l\'avènement de chaque roi; mais pourquoi commencer par Israël et non pas par Juda, puisque la dynastie des Isaïdes resle, d\'après notre auteur, la vraie dynastie établie en principe sur le peuple de Dieu et destinée a le gouverner quand il sera recon-stitué? C\'est, me semble-t-il, que l\'auteur, tout en voyant dans la descendance de David la maison royale prédes-tinée, n\'en considère pas moins, et cela avec raison, le groupe du Nord comme formant le peuple d Israël pro-prement dit. 11 faut entendre le chatiment de Salomon comme ceci, que sa race est temporairemenï destituée, avec cette réserve, que Dieu détache du peuple un

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v. 14,-22. 2) v. 23—25. 3) v. 26—40. 4) XII, 21—24.

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I ET II ROIS.

fragment sufflsant pour conserver a cette race son ca-ractère royal, en attendant l\'époque ou elle sera réin-stallée dans ses fonctions \'). Nous avons done, d\'un cóté, le peuple, et, de 1\'autre cóté, la familie royale et la capitale sainte. Cela explique que l\'intérêt du narrateur se porte beaucoup plus sur le royaume des dix tribus que sur celui de Juda, qui n\'est pour lui que oomme une pierre d\'attente. Quand les péchés accumulés d\'Israël l\'auront fait disparaitre, Juda, resté seul jusqu\'au établissement futur, concentrera naturellement l\'intérêt.

G\'est un triste défilé que celui qui commence. Voici Jéroboam, comme Saül, un élu de Dieu, destiné a faire souche de rois prospères et glorieux, pourvu qu\'il marclie dans les voies de Yahwèh1); mais il n\'a pas même commencé, comme Saül, par l\'obéissance; il s\'est montré dès le début instrument indigne du dieu qui l\'avait élevé au tróne, et lui et sa race ent été rejetés 3). Ce n\'est pas que les avertissements lui aient manqué. Son grand péché est l\'instilution du culte des taureaux dorés de Dan et de Beth-el et la consécration de prêtres non le-vitiques 4); or l\'autel de Beth-el a été maudit en sa pré-sence par un prophéte. envoyé par Yahwèh5), mais Jéroboam s\'endurcit:

Malgré eet événement, Jéroboam ne se détourna pöint de sa mauvaise voie, et il fit de nouveau des prêtres de hauts-lieux de la masse du peuple; quiconque le désirait, il Tinstallait pour qu\'il fut Tun des prêtres des hauts-lieux. Et cela fut le crime de la maison de Jéroboam, et la cause de sa ruine et de son extermination de la face de la terre (XIII, 33, 34).

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XI, 38, 39. 3) XII, 25—XIV, 20. 4) XII, 26-33. 5) Ch. XIII.

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CH. II. H1ST0IRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

Notons, au chapitre XIII, la mort du prophéte de Juda, qui prêche l\'obéissance implicite et littérale a tous les ordres de Yahwèh.

Viennent trois rois de Juda, dont l\'avènement précède la mort de Jeroboam, Roboam, Abija et Asa, les deux premiers mauvais, le troisième bon; du raste, ils sont traités trés sommairement. II faut remarquer que le peuple de Juda est expressément mentionné comme complice des crimes de Roboam\'), et qu\'il leur est reprocbé des choses pires encore qu\'a Israël; ils ont eu des matsebas 1) et des aschéras, des prostitués, et on leur reprocbe d\'avoir «pratiqué toutes les horreurs des peuples que Yahwèh avait chassés devant les enfants d\'Israël»2). En bonne justice, la race de Roboam aurait dü être anéantie. L\'auteur l\'a bien senti, ce qui fait qu\'a propos d\'Ahijam, qui «marcha sur les traces de son père a l\'égard des péchés que celui-ci avait commis avant !ui», il explique que Yahwèh «lui laissa un flambeau a Jérusalem, paree que David avait fait ce que était juste aux yeux de Yahwèh » 4).

Nadab, fils de Jéroboam, est renversé par un usurpa-teur, qui extermine sa race. C\'est, dit le rédacteur, l\'ac-complissement des chatiinents prédits a Jéroboam 5).

Daescha, le nouveau roi, Test done par ia grace de Yahwèh; mais il a 1\'ait ce qui déplait a Yahwèh, mar-

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1

Partout dans le livre des Rois les matsébas sont condamnes; il y a lieu de croire que le prophetisme du 8° siècle ne s\'en scandalisait pas encore, non plus que des téraphim (comp. les pages 35 et suiv.).

2

XIV, 33, 24. 4) XV, 3—5. 5) XV, 25—31.

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I ET II ROIS.

chant dans la voie de Jéroboam; par consequent un prophéte vient lui annoncer que le même dieu qui I\'a sorti de la poussière, le précipitera dans l\'anéantisse-ment, lui et sa maison On remarquera le róle con-sidérable que jouent les prophètes dans chacune de ces notices.

Ela, fils de Baescha, est renversé en vertu de la prophétie rendue contre son père 2); Zimri son meurtrier, est tué a son tour par Omri, au bout d\'une semaine, ce qui n\'ernpêche pas le rédacteur, tout entier a i\'idée qu\'Israël a péri a cause de I\'idolatrie de ses rois, de dire que Zimri avait fait ce qui deplait è Yahwèh, en marchant dans la voie de Jeroboam 1).

Omri aussi 2) a fait ce qui est mauvais.

Ici commence une partie trés intéressante du livre des Rois. G\'est l\'histoire d\'Achab, fils d\'Omri, et de ses successeurs, entremêlée d\'abondants extraits empruntés aux légendes d\'Elie et d\'Elisée.

Pourquoi l\'auteur s\'est-il étendu sur l\'histoire de la familie d\'Achab beaucoup plus que sur celle d\'aucun des rois qui flgurent dans cette galerie? Sans doute paree que l\'antagonisme qui avait existé entre les Omrides, surtout Achab, et un parti yahwistique ardent, qui semble ressuscité du temps de Samuel et que personnifient Elie et Elisée, a fait marquer Achab d\'une note infa-mante entre tous, et qu\'aux yeux du rédacteur l\'impiété d\'lsraël et de ses rois se concentrait pour ainsi dire dans cette néfaste dynastie. Tous les détails qu\'il donne sur

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1

XVI, 15—20.

2

17

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258 CH. n. H1ST0IRE PROPHÉT1QUE D\'lSRAËL.

Ie comple d\'Achab sont destinés è le peindre en noir, conformément au résumé trés sévère de son règne qu\'il écrit au début en ces termes;

II fit ce qui déplaisait 4 Yahwèh, plus que tous ceux qui avaient été avaut lui, et, comme si c\'était trop peu qu\'il marchat dans les voies de Jeroboam, fils de Nébath, il prit pour femme Jezabel, fille d\'Ethbaal, roi des Sidoniens, et alia adorer Baal et se prosterner devant lui. Et il erigea un autel k Baal dans la maison de Baal qu\'il bÊUit amp; Samarie. Et Achab fit aussi Vaschéra \'), et il fit plus, pour irriter Yabwèb, le dieu d\'Israël, que tous les rois d\'Is-raël qui avaient été avant lui (XVI, 30—33).

La famine est annoncée par Elie a Achab1), sans qua 1\'auteur trouve nécessaire de dire, tant c\'est évident, qu\'elle est causée par les péchés de ce roi. Achab a tout fait pour trouver Elie et le faire périr 2); quand il rencontre le prophéte, au lieu de s\'humilier, il lui re-proche d\'être l\'auteur des malheurs publics3); il pêche en épargnant Ben-Hadad, l\'ennemi de Yahwéh et de son peuple 4); il se laisse entramer par sa méchante femme a verser le sang innocent et a s\'emparer du bien d\'autrui5); il ne consulte Yahwèh qu\'k l\'instigation de son pieux allié Josaphat7), et il hait les prophètes qui ne le flattent pas8); aussi Yahwèh se déclare-t-il contra lui, et la conduit-il a sa parte en maltant un esprit de mensonge dans la bouche des prophètes.

Sans douta, la lecteur attantif da ces récits na saurait manquer da remarquer que les documents d\'oü ils ont été tirés n\'étaiant pas absolument défavorablas a Achab;

1

XVII, I. 3) XVIII, 10. 4) XVIII, 17, 18.

2

5) Ch. XX, transcrit a cause de la fin considerée comme de\'favorable a

3

Achab et paree que tout le récit fait éclater la grandeur de Yahwèh et l\'impie

4

stupidité des païens, qui l\'assimilent a leurs dieux de rien.

5

Ch. XXI. 7) XXII, 5. 8) v. 8, 27.

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I ET II ROIS.

mais il faut, ici comme ailleurs, distinguer entre I\'esprit dans lequel les sources ont ete écrites et celui qui a présidé a la redaction de I\'ouvrage qui nous occupe. Or le rédacteur du livre des Rois a lui-même intercalé, dans le récit concernant Naboth, une remarque qui ne laisse aucun doute sur la manière dont il jugeait le fils d\'Omri. II dit:

Nul ne s\'est ainsi vendu pour faire ce qui déplait h, Yahwèh, k Texception d\'A-chab, que sa femme Jézabel avait séduit. Et il commit force choses abo-minables, en s\'attachant aux idoles, tout corame l\'avaient fait les Amoréens que Yahwèh chassa devant Israël (XXT, 25, 26).

Si, immédiatement après cette note, I\'auteurditqu\'Achab quot; s\'humilia lorsqu\'Elie lui eut fait entendre les terribles paroles de Yahwèh, et que pour cela il fut accordé un sursis

la destruction de sa race 1), c\'est certainement une inconsequence; mais le fait était la, que deux fils d\'Achab lui avaient succédé, que done cette familie impie avait eu un sursis, et cela ne pouvait s\'expliquer autrement que ne le fait notre auteur.

tl est de toute evidence que le rédacteur a dü ac-cueillir avec empressement les légendes touchant Elie et Elisée dont il nous a conservé une si abondante collection. En efFet, ces récits renfèrmaient la compléte justification de Yahwèh; si ce dieu avait chatié son peuple avec une sévérité effroyable, il ne l\'avait fait qu\'après avoir épuisé tous les moyens pour l\'amener au bien; rois et peuple avaient été avertis par les hommes de Dieu, qui n\'avaient jamais fait défaut, et dont la mission avait été accom-pagnée de prodiges sans nombre, qui rendaient inexcu-sables ceux qui ne les avaient pas écoutés2). Elie, et

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1

XXI. 27—29.

2

Comp. Zach. I, 2—6 résumé d\'une doctrine exprimée déjü en mainte

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260 CH. II. H1STOIRE PROPHETIQUE ü\'lSRAËL.

après lui Elisée, étaient les types immortels de ces envoyés divins, et leur place était tout indiquée dans l\'histoire de l\'infidélité d\'Israël.

Gombien en outre ces récits prêchaient éloquemment le respect des prophètes, ce point si important de la religion que notre auteur, de mêrne que la plupart des écriveins bibliques, s\'efforce de recotnmander. Je puis, me semble-t-il, me dispenser de passer en revue chacune de ces histoires, qui sont présentes è l\'esprit de quiconque coiinait un peu la Bible: Elie et Elisée protégés de toutes fagons par le dieu qu\'ils servent, l\'un nourri par les corbeaux, puis par la farine et l\'huile miraculeuses, défendu par le feu du ciel, enfin enlevé dans les cieux, la mort n\'étant pas faite pour lui; l\'autre vengé de l\'in-solence des enfants de Jéricho et mis k l\'abri des em-buches des Syriens; tout deux accomplissant des miracles manifestes, ressuscitant même les morts; leur zèle ardent pour la cause de Yahwèh et leur parole toujours confirmee de tous points par les évènements: tout cela est si connu qu\'il suffit de le rappeler sommairement.

Je ne m\'arrêterai pas même au duel entre Yahwèh et Baal sur le mont Garmel Le rédacteur, avec le manque de critique auquel les lecteurs de la Bible doivent s\'ac-coutumer, ne s\'est pas apergu que ce récit faisait double emploi avec l\'histoire de Jéhu; il y a vu une éclatante manifestation de la puissance du seul vrai Dieu et de la majesté de la mission prophétique et n\'a pensé è rien d\'autre. G\'est tant mieux, puisqu\'ainsi nous a été con-servée une page magnifique, pleine de sentiment religi-

manière par les prophetea plus anciens, doctrine que le livre des Rois a sans donte fort aide a fixer définitivement.

1) XVIII, 20—40.

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I ET 11 ROIS.

eux, et extrêmement instructive pour ceux qui cherchent è comprendre comment le souvenir d\'evènements importants finit par se condenser sous la forme de légendes. Mais ce point est étranger a mon sujet, et je puis passer outre.

Revenons è la suite des reis. Les notices consacrées a la plupart d\'entre eux sont extrêmement maigres, ce qui s\'explique par le but que poursuivait le rédacteur. II s\'agit surtout pour lui de constater qui sont ceux qui out fait ce qui est bien, et qui sont ceux qui ont fait ce qui est mal aux yeux de Yahwèh. Josaphat1) a fait ce qui est bien, et ne paraitra plus que pour faire con-traste a l\'impie Joram 2), de méme qu\'il a déja servi ci un but semblable par rapport a Achab 3).

Achazia 4) est un Omride et est mauvais. Si Ton ap-prend sur son compte qu\'il est mort des suites d\'une chute, c\'est que ce détail fait partie d\'un récittouchant Elie, dans lequel en outre Achazia est peint en noir.

Joram a été mauvais, et Ton apprend en outre sa campagne contre les Moabites, dans le récit de laquelle Elisée et Josaphat jouent un rAle. II y a è relever un fait curieux au sujet de ce Joram et du pragmatisme de l\'auteur du livre des Rois. Le frère d\'Achazia, est-il dit, ne fut pas aussi mauvais qu\'Acbab et Jézabel; il a ren-versé les statues de Baal, et son crime est d\'avoir servi les taureaux dorés8). Or, nous allons voir Jéhu le détróner sur l\'ordre de Yahwèh, et c6 même Jéhu rester coupable du péché par lequel Jéroboam, fils de Nébath, avait fait pécher Israël1). On voit clairement ici è quel point les

261

1

X. 28. 29.

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262 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

jugements que 1\'école prophétique portait sur les différents personnages de l\'histoire dépendaient des évènements plus que du caractère de ces personnages. Joram est un mau-dit, non point paree qu\'en réalité il a été pire que celui qui l\'a détróné, mais paree qu\'il appartenait a une race dont le massacre a prouvé qu\'elle était maudite. II va sans dire que l\'auteur du livre des Rois ne pourra pas approuver l\'idolêtrie de Jéhu, mais il lui donne un bon point pour avoir détróné Joram aussi anti-baaliste que lui, et c\'est, d\'après lui, pour l\'en récompenser que Yahwèh a permis que quatre generations de ses descendants occupassent le tróne. II faut citer ce passage ca-ractéristique:

C\'est ainsi que Jéhu extermina en Israël le culte de Baal. Sealement Jéhu ne se détourna point des pech és de Jéroboam, fils de Nebath, qui avait fait pécher Israël, savoir des taureaux d\'or qui étaient k Beth-el et h Dan. Et Yahwèh dit k Jéhu: «Puisque tu as bien exécuté ce qui me plaisait, et que tu as fait è. la maison d\'Achab selon to us mes désirs, tes fils siègeront sur le tróne d\'Israël jusqu\'k la quatrième génération» (X, 28—30).

Je ne doute pas que la notice qui attribue a Joram le renversement des idoles de Baal n\'ait été empruntée a une autre source que le récit concernant Jéhu, avec lequel elle est incompatible; mais cela ne change rien en ce qui regarde le rédacteur.

Avant Thistoire de Jéhu viennent les deux brèves notes relatives a Joram et a Achazia de Juda\'), de mauvais rois, essentiellement paree qu\'ils étaient apparentés a la race réprouvée des Omrides1). Leur race aurait dü périr d\'après les idéés de l\'auteur; si cela n\'a pas eu lieu, c\'est a cause de David 3).

1) VIU. 16—29.

1

Comp. les versets 18 et 27. 3) veraet 19.

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I ET II ROIS.

Jéhu occupe deux chapitres\'); mais ce n\'est point que le rédacteur ait voulu donner sur son règne plus de renseignements qu\'il ne le fait pour d\'autres; il s\'agit uniquement de son avènement et du massacre, tant de la familie d\'Achab que de ses partisans et que des ado-rateurs de Baal, raconté trés en détail, comme réalisation des menaces que Yahwèh avait fait faire par ses prophètes,

L\'histoire d\'Athalies) n\'est que le complément du récit des crimes des Omrides et de leur chatiment, d\'oü ressort en même temps l\'indestructibilité de la race de David.

Même sécheresse touchant Joas, roi de Juda 1), dontquot;\' il est dit qu\'il fit ce qui plait èi Yahwèh, paree que le prétre Jehojada 1\'avait instruit2). On fait en outre la réserve, qui revient stéréotypée pour la plupart des rois de Juda, qu\'il laissa subsister les hauts-lieux, absolument réprouvés depuis la promulgation du Deutéronome. Joas a encore les honneurs de quelques détails, paree qu\'il a pris des mesures pour la réparation du temple, et c\'est tout, sauf deux versets au sujet d\'une invasion syrienne (est-elle mentionnée, paree que les trésors du temple servirent a acheter la paix?) et deux autres versets sur la mort violente du roi.

II serait fastidieux de continuer dè suivre l\'une après l\'autre les maigres notices consacrées è chaque roi jus-qu\'a la chute de Samarie; mes lecteurs peuvent facile-ment constater eux-mêmes que l\'esprit en est identique a ce qui se remarque dans ce qui précède. L\'unique intérêt se trouve dans les jugements portés sur chaque roi.

263

1

1) Ch. IX, X. 2) Ch. XI. 3) Ch. XII.

2

Traduction de Reuss. Segond traduit sous I\'inflence de 2 Chron. XXIV: «Tout le temps qu\'il suivit les instructions du prêtre Jehojada.»

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264 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

Arrêlons-nous cependant è la catastrophe, événement effroyable, Israël non plus chatié, mais abandonné da dieu qui l\'avait choisi pour en faire son peuple. Ge n\'est pas que notre auteur raconte ici plus qu\'il ne le fait ailleurs; mais le vrai but de son ouvrage n\'en sera que plus apparent. Six versets lui suffisent pour mentionner en style de chroniqueur le règne d\'Osée et la destruction du royaume d\'Ephraïm1). Qui se douterait en lisant ces sèches lignes qu\'il y eüt un coeur israélite dans la poitrine de celui qui les a tracées? Rien n\'y semble vibrer, rien n\'y trahit la plus légère émotion. Mais lisons plus loin. Ge n\'est plus la sécheresse qui va nous frap-per, c\'est la verbosité. II s\'agit d\'^/i^wer la catastrophe, et ici l\'auteur semble ne plus pouvoir s\'arrêter Gertes, quand il écrivait son froid extrait, il savait bien quel monde de misères et de souffrances se cachail; derrière les mots, en apparence si calrnes: «Et le roi d\'Assyrie envahit tout le pays, et marcha contre Samarie et l\'as-siégea pendant trois ans»3). La ruine de Samarie l\'émeut profondément; c\'est l^i ce qui lui a mis la plume a la main. Mais il n\'éprouve aucunement le besoin de faire connaitre par le menu comment eet effondrement a eu lieu; c\'est le pourquoi qui lui tient k coeur; il se hate d\'extraire, de rois en rois, les indications sommaires qui lui semblent indispensables, pour arriver enfin ou il en voulait venir, a ce qui, dés la première ligne,rem-plissait son ame, et alors, auteur pour tout de bon et non plus simple compilateur, il déborde.

Ge passage est le morceau capital du livre des Rois, et c\'est par Ik qu\'il faudra en juger la valeur religieuse.

1

XVII, 1—7. 2) V. 8—23. 3) v. 5.

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I ET II ROIS.

Je réserve eet examen pour le bref paragraphe critique qui terminera quot;ce chapitre. Gonstatons simplement iei qu\'un seul et unique crime, l\'idolatrie, est reproché a Israël, et que dans cette idolatrie le culte des taureaux joue un róle preeminent.

Yahwèh dédaigna toute la race des Israelites, et les hamilia et les livra aux mains de leurs spoliateurs, jusqu\'è, ce qu\'il les rejetat de sa face. Car lorsqu\'il eut détaché Israël de la maison de David, et qu\'ils eurent proclamé roi Jeroboam, fils de Nebath, celui-ci détourna les Israelites de Yahwèh et leur fit commettre un grand pêche (v. 20, 21).

L\'auteur en même temps a soin de signaler les nom-breux avertissements que Yahwèh a fait entendre a son peuple par ses prophètes, de sorte qu\'Israël est inexcusable

Après ce passage vient un supplément concernant les pratiques idolatres qua les Samaritains mêlaient au culte de Yahwèh s). C\'est toujours la même enclume sur la-quelle frappe notre auteur, et ici encore sa verbosité témoigne de l\'importance suprème qu\'il attachait a cette question.

li ne reste que Juda , guère meillcur qu\'Israël1), et voué aussi a la destruction. Pourtant sa mesure, ou si l\'on veut, la mesure de ses rois n\'est pas encore comble. En voici même un qui est excellent, Ezéchias 2), qui « fit ce qui plaisait è Yahwèh, absolument comme l\'avait fait son père David ». Comment un roi semblable n\'aurait-il pas étó béni?

II mettait sa foi en Yahwèh, le dieu d\'Israël, et il n\'y eut pas son semblable parmi tous les rois de Juda qui lui succédèrent, ni parmi ceux qui

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1

Comp. Jérémie, Ezéchiel et II Rois XVII, 19.

2

Ch. XVIII—XX.

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CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

Tavaient precede. II s\'attachait a Yahwèh et ne se detonrnait point de lui, maïs gardait les commandements qu\'il avait presents a Moïse. Et Yahwèh était aveo lui et il réaasissait dans toutes ses entreprises (XVIII, 6—7).

Sans doute, Juda eut a subir la désastreuse invasion de Sanchérib \'), qui le mit a deux doigts de sa perte et causa des dommages immenses. Mais tout est bien qui finit bien. Ezéchias se confia en son dieu et consulta le prophéte Esaïe, et l\'orgueil blaspbémateur des païens fut confondu.

C\'est dans le même esprit qu\'on nous raconte au cha-pitre suivant que la vie du pieux roi fut prolongée de quinze ans, par Ia guérison miraculeuse d\'une maladie mortelle, paree que dans son angoisse il avait adressé des supplications è Yahwèh 2). Si tous les rois de Juda avaient été des Ezéchias, Juda aurait subsisté; mais l\'auteur a toujeurs devant les yeux Tévènernent contraire, qu\'il ne savait que trop s\'être realise, et il reproduit une antique prédiction de la captivité de Babylone attribuée a Esaïe et rattachée a la réception des ambassadeurs de Mérodac-Baladan par Ezéchias 3). II faut avouer que l\'auteur de ce fragment n\'est pas flatteur pour le roi, lorsqu\'il le fait se consoler des terribles jugements qui doivent fondre sur son peuple, au moyen de la re-marque qu\'au moins il y aura «paix et sécurité sa vie durant» 4).

266

On le voit, malgré la grande place faite èi Ezéchias par l\'auteur, il s\'agif uniquement de constater qu\'il a fait ce qui est bien aux yeux de Yahwèh, et point du tout de bien faire connattre ce prince et les évènements de son règne. Le grand motif du jugement favorable qui est porté sur lui , la réforme qu\'il entreprit, est men-

1) XVIII, 13—XIX, 37. 2) XX, 8. 3) XX, 12—19. 4) v. 19.

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I ET 11 ROIS.

tionnée, avec complaisance même, mais toujours sommaire-ment et sans qu\'il soit possible de bien s\'en rendre compte Ce qu\'on voit, e\'est que cette réforme est dirigée contre l\'idolatrie et les pratiques païennes, et en effet, corame on l\'a vu surabondamment, e\'est è peu prés exclusive-ment lè-dessus que roulent les préoccupations religieuses de l\'auteur du livre des Rois.

Relevons en passant une preuve de plus de la manière dont eet écrivain est la dupe des phrases toutes faites et des abstractions. II dit d\'Ezéchias qu\'il n\'y a pas eu après lui de roi aussi excellent, et pourtant il dira plus tard de Josias:

Avant lui il n\'y avait pas eu de roi qui lui füt comparable pour s\'etre devoué k Yahwèh de tout son coeur et de toute son ame, et de toute sa force, en toutes choses, conformément a la loi de Moïse, et après lui il n\'en surgit point de pareil (XXIII, 25);

et, ce qui est peut-être plus fort, e\'est tellement pour lui un fait acquis que tout roi pieux suit I\'exemple de David, qu\'il représente la réforme d\'Ezéchias eomme une imitation du grand roi idéal2).

Au fond, Juda n\'était pas irrévocablement condamné encore; e\'est le règne de Manassé 3) qui a mis le sceau a sa destinée par la réaction païenne a laquelle il donna libre cours pendant plus d\'un demi-siècle, a quoi s\'ajou-tent encore les deux ans du règne d\'Amon , fils de Manassé. G\'est la , d\'après le livre des Rois, que déborda la coupe. On y lit:

267

Alors Yahwèh paria par Torgane des prophetes, ses serviteurs, el dit: «Puisque Manassé, le roi de Juda, a fait ces choses abominables, faisant pis que tout ce qu\'avaient autrefois fait les Amoréens, et qu\'il a aussi fait péclier Juda avec ses idoles, pour cela, dit Yahwèh, le dieu d\'Israël, voyez, je vais

3) XXI, 1—18.

1) XVIII, 4. 2) XVIII, 3, 4.

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268 CH. II. HISTOIRE PROPHETIQUE D\'lSRAËL,

amener sur Juda et sur Jerusalem une calamité telle que les oreilles en tin-teront 4 tous ceux qui en entendront parler. C\'est que j\'etendrai sur Jerusalem le cordeau de Samarie et le niveau de la maison d\'Achab . .. (XXI. 10—13).

Comment en effet expliquer sans cela la chute de Juda, malgré la réforme du pieux Josias? Cette réforme est venue trop tard; la sentence était definitive. Après avoir copié les grandes louanges de Josias que j\'ai citées plus haut, l\'auteur canonique poursuit:

Cependant Yahwèh ne se détourna point de la grande colère dont il était enflammé contre Juda, ü cause de tout ce que Manassé avait fait pour 1\'irri-ter. Et Yahwèh dit: «Ce Juda, je le rejetterai de ma face, comme j\'ai rejeté Israël, et je ne veux plus de cette ville que j\'avais choisie, de Jerusalem, ni de cette maison, dont je disais: Mon nom y sera attaché» (XXIII, 26,27).

On dirait même que Yahwèh oublie ses promesses a David, ou, en d\'autres termes, que l\'auteur a perdu de vue l\'espérance de la restauration. II semble être sous l\'empire du cauchemar du dénouement qui se précipite. Après le règne de Josias 1), dont il ne rapporte rien que la réforme comme conséquence de la découverto dulivre de la Loi (Deutéronome) et que la défaite de Mégiddo, tout ce qu\'il a amp; dire des quatre derniers rois, Joachaz, Jojakim, Jojakin et Sédécias, c\'est qu\'ils ont fait ce qui est mal aux yeux de Yahwèh, quoique ni Joachaz, ni eet adolescent, Jojakin, n\'aient en réalité eu le temps de prendre aucunes mesures relatives au culte. Mais la fata-lité pèse sur Juda; le dernier bon roi est tombé dans la plaine de Jizréel; il ne peut plus rien y avoir que de detestable. Du reste l\'auteur le dit lui-méme ci propos de Sédécias:

II fit ce qui déplaisait a Yahwèh, en tontes choses, comme avait fait Jojakim; car ce fut a cause de la colère de Yahwèh que telle chose arrival Juda et i Jérusalem, jusqu\'i ce qu\'il les rejetüt de sa face (XXIV, 19, 20),

1

XXII, 1—XXIII, 30.

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CRITIQUE.

et les mots qui suivent immédiatement: «Et Sédécias se révolta contre le roi de Babylone», veulent sans aucun doute désigner ce que, dans notre langage, on appelle une dispensation providentielle, en vue d\'amener la destruction divinement décidée.

Le livre des Rois se termine par un récit, trés suc-cint, de la chute du royaume de Juda et de la depopulation de son territoire ^). L\'auteur a accompli sa tache. II a exposé le péché d\'Israël et ses consequences.

§ 5.

Critique.

269

Si le lecteur, arrivé ici, se dit que la defense de la religion contenue dans l\'histoire prophétique d\'Israël et de ses rois est après tout bien maigre, j\'ai le regret de ne point être en mesure de le contredire. Sans doute les livres que nous venons de parcourir au point de vue de l\'apologie, qui en est le but principal, renferment en outre nombre de détails extrémement intéressants; si nous ne possédions pas ces écrits, nous ne pourrions presque rien deviner sur le passé des ancêtres des Juifs; raais la grande valeur qu\'ils possèdent pour cela n\'est point une valeur directement religieuse. Chose curieuse, ils ont été composés pour défendre la religion, mais la ne se trouve pas leur importance durable, laquelle pro-vient bien plus des renseignements historiques, secon-daires aux yeux des auteurs, pour cela extrémement

1) Ch. xxv.

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270 CH. 1!. HISTOIRE PROPHÉT1QUE D\'lSRAËL.

fragmentaires, mais fort précieux pour nous, qu\'heureu-sement il nous ont conservés.

Quant k rédification proprement dite, que c\'est maigre, et même, parfois, le contraire d\'édifiant. Les rédacteurs sont d\'accord pour faire des cultes étrangers et de l\'ido-latrie le péché des péchés, et ils sont tellement pré-occupés de ce point unique, qu\'il faut y regarder de bien prés pour s\'apercevoir ici et ia, en de rares endroits, que le Yahwèh dont ils préconisent le culte exclusif est un dieu qui exige de ses adorateurs la sainleté morale. Dans le livre des Juges on ne trouve rien absolument qui permette de s\'en douter. Les chapilres XIX—XXI, dans l\'appendice, dont la tendance apologétique est a peine discernable ^1), condamnent le crime infame commis par les Benjamites; mais ce n\'est point au nom de la religion. Celle-ci n\'apparait que sous sa forme populaire, sans aucune portee moralisante; on pleure devant Yahwèh et on lui offre des sacrifices après ia défaite, on le con-sulte pour savoir qui doit marcher en tête de 1\'attaque on pleure de nouveau devant Yahwèh paree qu\'une tribu d\'Israël a été anéantie 3), voila tout. Le crime des Benjamites n\'est pas condamné en vertu des principes reli-gieux qui découient de l\'adoration d\'un dieu moralement saint; mais simplement paree qu\'il révolte la conscience humaine (ce dont je suis loin de me plaindre); Yahwèh n\'intervient que comme n\'importe quelle autre divinité nationale; on est en guerre, et il va sans dire qu\'on s\'adresse a lui. Ge n\'est que trés faiblement que le dernier rédacteur a réussi è donner au récit une teinte un peu plus religieuse.

1

Voy. la page 218. 2) XX, 18, 23, 26. 27. 3) XXI, 2, 3.

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CRITIQUE,

271

Dans le livre de Samuel, supprimez ce qui est dit des fils d\'Héli, le mot de Samuel: «De qui ai-je pris le boeuf, de qui ai-je pris l\'ène? Qui ai-je opprimé, et qui ai-je traité durement? De qui ai-je regu un présent pour fermer les yeux sur lui?» 1) et les reproches de Nathan a David è propos de Bath-Schéba, il ne reste rien du tout qui permette de deviner que Yahwèh est le dieu saint, au sens moral; et le livre des Rois n\'est pas plus riche sous ce rapport.

II y a plus; ces livres sont en partie le contraire d\'édiflants, si Ton appelle édifiant ce qui tend amp; améli-orer les hommes. II est indéniable que Samson est un pas grand chose; pourtant on dit que l\'esprit de Yahwèh est sur lui, on 1\'appelle un Juge d\'Israël, on fait an-noncer sa naissance par un envoyé divin. Que doit penser le lecteur peu cultivé ? Quelles conditions doit-il se représenter comme garantissant la bénédiction d\'en haut? Ne considérera-t-il pas nécessairement comme brave et pieux quiconque est du parti du «peuple de Dieu», et cela n\'est-il pas trés mauvais? En général, la bénédiction de Dieu est dans cos livres indépendante du caractère moral; elle est arbitraire; elle n\'est pas reli-gieuse au sens élevé du mot. Laissons les Juges, au sujet desquels la chose est de toute évidence, sans ex-cepter le « pieux» Gédéon , dont toute la piété consiste a renverser 1\'autel de Baal; mais prenons le type du bon roi, David, l\'élu spéciar de Yahwèh, son favori, son protégé. Qu\'on me montre les vertus éminentes qui le mettent au-dessus de tant d\'autres. Je ne nie en au-cune fagon que David n\'ait été doué de hautes qualités;

1

I Sam. XII, 3.

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272 CH. U. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

mais il s\'agit de la conception de l\'auteur du livre de Samuel, et je demande si, lorsqu\'il peint son héros, il montre avoir plus qu\'un trés vague sentiment, qu\'outre le courage guerrier et le zéle pour le culte, la vertu est nécessaire pour le rendre recommandable. Tout ce qu\'il sait dire de lui quand il le présente pour la première fois k ses lecteurs, c\'est qu\'il était blond, avec de beaux yeux et une belle figure1); ensuite on apprend qu\'il était bon musicien; sans doute il se confle en son dieu pour lui donner la victoire sur Goliath, mais c\'est lè une forme de piété qui ne s\'élève en rien au-dessus du paganisme et qui n\'implique rien de grand ou de pur dans le caractère. II y a assez de gens qui se con-fient en Dieu dans leurs entreprises, et dont c\'est trés regrettable. J\'ai moi-même relevé l\'intention du rédacteur de dépeindre David comme généreux, de méme qu\'aussi il le fait s\'hutnilier devant les justes reproches de Nathan; voila pourquoi je reconnais qu\'il a un vague sentiment que le caractère doit être pour quelque chose dans l\'ad-miration qu\'il demande pour le roi selon le coeur de Yahwèh ; mais est-ce la pour lui quelque chose d\'essentiel? est-ce plus que ce que je dis, un vague sentiment? le lecteur voit-il clairement un autre motif è la faveur dont David est l\'objet que ses relations amicales avec les prétres et les prophètes et son zèle pour le culte?

Le zèle pour le culte est tout, absolument tout, dans ces livres, et cela a pour conséquence de fausser le ju-gement religieux des lecteurs. Je ne m\'étendrai pas davantage la-dessus, quoique ce fut facile; mais j\'écris pour les gens qui veulent bien réfléchir.

1

I Sam. XVI, 12.

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CRITIQUE.

Je n\'ai done pas une haute opinion de la defense de la religion si clairement résumée dans le chapitre XVII du second livre des Rois. C\'est bien la religion prophé-tique qui est ici recommandée sous l\'influence directe du Deutéronome, mais la religion prophélique evidée, privée de son contenu sanctifiant, réduite au dogme relatif au culte exclusif, lequel condamne sans doute implicitement les abominations trop souvent jointes aux cultes païens, mais ne pose pas explicitement en principe la piété sanctifiante. On a pris au Deutéronome le dogme, mais non la vie. On a il est vrai conservé l\'idée de haute valeur, qui restera acquise, des droits de Yahvvèh sur son peuple 1), mais il ne s\'agit plus que des cótés for-mels de ces droits. Les Israélites ont adoré d\'autres dieux 2); ils ont imité les nations étrangères3), et le contexte montre qu\'il ne s\'agit pas avant tout demffiwrs, mais de culte-, ils ont construit des hauts-lieux4); ils ont érigé des matsébas et des aschamp;as 1), ils ont fait des taureaux de fonte, des images d\'Aschéra, se sont pros-ternés devant l\'armée des cieux et ont servi Baal2); ils ont fait passer leurs fils et leurs filles par le feu et se sont livrés a la divination et aux enchantements 7), et c\'est 1^, exclusivement, ce qui est appelé de leur part «s\'être vendus pour faire ce qui est mal aux yeux de Yahwèh, afin de l\'irriter». Du contenu moral de la pré-dication des grands prophètes et du Deutéronome, il ne reste explicitement rien.

Les rédacteurs des livres qui viennent d\'étre examinés n\'avaient-ils done pas le sentiment de l\'importance du

273

18

1

1) Comp. la page 69. 2) t. 7. 3) v. 8. 4) v. 9. 5) v. 10.

2

v« 16. 7) v. 17.

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274 CH. II. HISTOIRE PROPHÉTIQUE D\'lSRAËL.

cóté moral de la religion, si éloquemment défendu par ceux qui ont ie plus contribué a former le milieu reli-gieux qui a donné naissance i cette littérature? A\'priori cela semble impossible. II faut que ces écrivains aient su que la sainteté de Yahwèh était ennemie du mal moral; et de fait, comme j\'ai eu soin de le relever, cela perce, trop rarement sans doute, mais pourtant cela perce dans leurs écrits. Je puis même ajouter qu\'il y a dans le livre des Rois deux ou trois allusions a la Loi, au Deutéronome, et qu\'il résulte de la que pour l\'auteur les exigences de Yahwèh ne sont pas seulement cérémoniel-les, mais aussi morales II serait extrêmement injuste de ne pas le reconnaitre; mais alors il est doublement surprenant que eet auteur et ses deux collègues semblent presque constamment oublier une chose si pleine de gra-vité, au point de passer a cóté dans cent occasions oü tout les invitait a la mentionner. G\'est le cas, par exemple pour le dix-septième chapitre du deuxième livre des Rois. Comment expliquer ce phénomène?

En fait, ce n\'est pas si extraordinaire. L\'histoire re-ligieuse fourmille de parallèles. Ainsi, pour ne citer qu\'un seul exemple, les réformateurs du XVIe siècle ont trés justement, et vivement, senti que le mérite des oeuvres, tel que le préchait l\'Eglise catholique, était incompatible avec la foi personnelle, sans laquelle nous ne saurions être de vrais enfants de Dieu; ils sont partis en guerre, poursuivant la prepre justice jusque dans les derniers recoins, et de la vient pour une grande part l\'importance majeure attribuée au dogme de la prédestination. Mais, bien malheureusement, l\'ardeur

1) Comp. II Kois XIV, 6.

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CRITIQUE.

que Ton a apportée a prêcher le salut par la foi en opposition au salut par les ceuvres, a bientót et de plus eti plus fait perdre de vue la sanctification individuelle; il a semblé que dès que Ton était bien persuade que Ton n\'était rien par soi-metne et que le salut était un don absolument gratuit de Dieu , on était enfant de Dieu, on était chrétien, on était disciple de Jésus , et tout le monde sait que, soit le quiétisnie, soit ce que Ton a appelé l\'orthodoxie morte, sont sortis de la. A l\'heure qu\'il est, combien de milliers de sermons ne prêche-t-on pas tous les ans avec conviction, avec la plus sincère intention de défendre la religion, sans que dans ces discours la chose capitale en vue de Tédification, ce qui touche au besoin des hesoins chez rbomme, c\'est-k-dire amp; celui de raffrancbissement intérieur du pouvoir du péché, joue un róle de quelque importance; parfois il n\'en joue aucun, et de fait l\'Evangile est trabi par son défenseur attitré. Demandez-lui cependant s\'il compte la sanctification pour rien ou pour peu de chose; il sera profondément étonné et choqué, car il ne lui est jamais entré dans l\'esprit que Ton puisse s\'en passer. Pourtant, c\'est un fait qu\'il ne la prêche pas, ou qu\'il la prêche amp; peine, et en tout cas si mal que ,ses auditeurs ne peuvent pas ne pas être convaincus que quand on croit amp; la grace, tout est dit, on est chrétien et sauvé.

C\'est ainsi que les Juifs ont fini par se persuader qu\'ils étaient les plus religieux des hommes du moment qu\'ils ont renonce pour tout de bon a tout culte étranger et è Tidolatrie, et les livres des Juges, de Samuel et des Rois ont grandement contribué a ce résultat. Le prophétisme biblique avait entrepris une campagne justi-fiée contre le polytheïsme, qui formait un obstacle in-

275

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276 CH. II. HISTOIRE PROPHETIQUE D\'lSRAËL.

surmontable au culte du dieu saint; mais 1\'ardeur de la lutte a fait perdre de vue è beaucoup de gens le hut suprème en vue duquel il failait détruire les habitudes païennes; c\'est cette destruction qui est devenue elle-même le but, et la forme a pour une bonne part pris la place du fond.

II n\'y a pas de doute que nos rédacteurs n\'aient été personnellement plus religieux que leur oeuvre; mais leur oeuvre elle-même, leur défense de la religion, est peu religi-euse; c\'est du pur dogmatisme, qui se meut en dehors du domaine de la conscience, qui porte sur les individus des jugements étrangers a leur valeur morale, et qui a sans doute puissamment contribué ci tuer le polytiiéisme, mais, hélas! en même temps, a paver les voies a ce légalisme dans lequel les Juifs se sont moralement endormis. Ges livres ent contribué a faire tuer Jésus.

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CHAP1TRE TROISIËME.

L\'HISTOIRE SAINTE ET LA LOI.

(IIEXATEUQUE).

§ I-

Composition de l\'Hexateuque.

L\'Hexateuque, comme il faut bien se décider è dire, du moment que Ton reconnait que le livre de Josue est inseparable des cinq qui le précédent dans la Bible et qu\'il forme avec eux un seul grand ouvrage, l\'Hexateuque contient, outre la Loi, l\'histoire sainte des Juifs.

Rien n\'est plus naturel que l\'existence, tant de la Loi que de cette histoire sainte. Toutes deux devaient nattre du grand effort dont la littérature prophétique est un des témoins et qui a tendu a donner k Israël une religion nationale. Quant k la Loi, paree que Ton a dü éprouver le besoin de dire clairement et catégoriquement ce que Yahwèh exigeait de son peuple, et quant è rhistoire sainte, paree que la forme sous laquelle la religion prophétique a été congue la fondait sur une base histo-rique. Dès qu\'on a dit: «Israël est le peuple que Yahwèh s\'est acquis et il doit en retour son obéissance h

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278 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

son dieu», il était immanquable que pour prêcher l\'obé-issanee aux Israélites, pour leur inspirer l\'horreur de la rebellion, on insistaf de plus en plus sur les traditions nationales d\'ou semblait ressortir le grand fait de l\'élec-tion. Et si l\'on comprend que les nabis, dans leurs expectorations inspirées, n\'eussent pas a raconter l\'histoire, ne le pussent pas, et qu\'ils y fassent done seu-lement allusion, quoique d\'une manière toujours plus marquée dans le cours du temps, il est des plus naturels que, dans les milieux oü vivait le zèle pour la religion prophétique, il y ait eu des hommes qui se soient sentis appelés a réunir les récits qui constituaient les litres de Yahwèh a l\'amour et a l\'obéissance de son peuple , et qui par conséquent formaient l\'apologie même de la religion prophétique.

C\'est ainsi qu\'est née l\'histoire sainte d\'Israël. L\'Hexa-teuque renferme trois de ces histoires saintes, qui ont fini par être fondues ensemble et avec de nombreux textes législatifs. Voici un apergu des éléments dont se compose l\'ouvrage définitif1).

II y a eu plusieurs essais de rédaction de la loi de Yahwèh. Le premier qui ait fait a notre connaissance l\'objet d\'une promulgation officielle est le Deutéronome2), promulgué vers l\'an 623 par le roi Josias; mais è cette époque il existait déja d\'autres essais, savoir: 4° le dé-calogue d\'Exode XX, 2—17 (Deut. V, 6—21), dont il

1

La critique de l\'Hexateuque est loin d\'avoir acheve sa taclie et resola tous les problèmes, mais elle est parvenue i e\'lucider les grandes lignes de la formation de eet ouvrage. S\'il en était antrement, un travail comme celui-ei serait premature. Natarellement je me sers, sans essayer de les justifier, des résultats certains a mes yeux obtenus par la critique. La justifleation s\'en trouve dans les ouvrages spéciaux.

2

IV, 45—XXVI, XXVIII.

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composition de l\'hexateuque. 279

est certain que nous sommes loin de posséder la rédac-tion primitive, et dont on ne saurait pour le moment determiner la date 1); 2° le decalogue d\'Exode XXXIV,

—26, qui fait partie d\'une redaction de I\'histoire sainte qui n\'est pas ia plus ancienne; I\'auteur de cette loi a su que Ton attribuait un decalogue è Moïse, mais a difficilement connu celui d\'Exode XX; 3° le livre de I\'Alliance d\'Exode XXI, 1—XXIII, 19, que Ton ne peut pas non plus faire remonter au delè du 9e siècle. J\'estime evident que ces trois documents ont ete primi-tivement concjus et redigés d\'une manière indépendante Tun de I\'aulre; 4° un fragment sur les premiers-nés et sur la fête des pains sans levain, Exode XIII, 1—16; 5C un fragment anti-polythéiste sur quelques détails du culte, Exode XX, 22—26.

Malgré sa promulgation par le roi Josias, le code deu-téronomique n\'est pas resté en vigueur chez les Juifs, et au bout de prés de deux cents ans, vers l\'an 444, Esdras et Néhémie en ont promulgué un autre, plus étendu, et différent sous beaucoup de rapports. C\'est, sauf adjonctions faites plus tard, l\'ensemble des lois contenues dans l\'Exode, le Lévitique et les Nombres, si l\'on en retranche les deux décalogues, le livre de l\'Alli-ance et Exode XIII, 1—16 et XX, 22—26. Gette loi est loin d\'avoir été composée d\'un jet; elle est formée de la réunion de lois d\'age fort différent, dont plusieurs ont formé des codes distincts avant d\'étre fondues avec

3) En tout cas l\'auteur du decalogue enviaageait les rapports entre Yahwèh et Israël au point de vue de rélection et la religion au point de vue du devoir II est pour eela évident a mes yeux que la limite extréme est le 9e siècle, limite trés probablement trop recule\'e encore.

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280 ch, in. l\'histoire sainte et la loi.

le reste Toutefois il n\'est pas nécessaire pour I\'objet de cette étude de pousser 1\'analyse si loin. Je prendrai comma un tout la loi promulguée sous Néhémie, et l\'appellerai la loi lévitique, paree que le livre qui porte ce titre en fait tout entier partie, et que le reste respire sensiblement le même esprit.

Passons è l\'histoire sainte. II en a existé au rnoins deux antérieures au Deutéronome. La plus ancienne de ces deux a pour auteur celui que les critiques appellent le Yahwiste, parce que e\'est è lui que Ton attribue dans la Genèse les morceaux qui se distinguent par I\'emploi du nom de Yahwèh, tandis que l\'auteur de I\'autre em-ploie dans la Genèse le titre d\'Elohim pour désigner Dieu. Ces deux histoires saintes, qui renferment les récits les plus nombreux et les plus circonstanciés de l\'Hexateuque, ont fini par être amalgamées et augmentées, puis join tes au Deutéronome, ceci peut-être par un rédacteur de ce livre qui, en tout cas après la première prise de Jerusalem , y a ajouté les quatre premiers chapitres ainsi que les chapitres XXYIF), XXIX, XXX, XXXI, 1—8 et XXXIV en partie. Je m\'occuperai de cette histoire sainte ainsi amalgamée et réunie au Deutéronome, sans analyser en détail les éléments discernables des deux ouvrages dont on l\'a principalement composée. Elle renfermait les dé-calogues, le livre de 1\'Alliance et Exode XIII, 1—IGavant d\'avoir été réunie au Deutéronome; de plus, i\'auteur de ce dernier connaissait les récits qu\'on y trouve.

1) C\'est, par exemple, le cas pour ce qui fait le fond de Lév. X VII—XXVI, le «code de la siinteté», comme ou l\'a trés bien dénomme. II y a une grande parente entre ce code et les derniers chapitres d\'Ezamp;Mel, sous l\'in-fluence desquels il a trés probablement été rédige avant k fin de la captivite de Babylone.

2) Sauf quelques verseta.

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COMPOSITION DE L\'HEXATEUQUE. 281

Gette histoire sainte ne renferme pas tous les récits de l\'Hexateuque; la loi lévitique a eu aussi sa préface et son cadre historiques, canevas, presque partout trés succinct, de l\'histoire d\'lsraël depuis la création du monde jusqu\'k la conquête de Canaan.

Trés probablement encore avant la fin du 5e siècle, en tout cas avant la composition du livre des Ghroniques au 3e siècle, la loi lévitique et la loi deutéronomique, avec leurs histoires saintes respectives, ont été réunies en un seul tout, l\'Hexateuque, naturellement non sans que les texles n\'aient été plus ou moins atteints par les remaniements jugés nécessaires.

Ainsi l\'Hexateuque est formé essentiellement de deux grands groupes que, pour plus de commodité, j\'appellerai le groupe deutéronomique et le groupe lévitique, entendant par le premier tout ce qu\'a pu connaitre le rédacteur du livre des Rois. Ces groupes ont été en partie enchevétrés Tun dans I\'autre par le dernier rédacteur, et il faut done donner la liste des morceaux qui les composent; ou plutót il suffira de donner celle du groupe lévitique, puis-que presque tout le reste appartiendra au groupe deutéronomique. Je transcrirai Reuss , dont la liste, susceptible sans aucun doute de perfectionnements de détails, n\'en est pas moins conforme pour tout ce qui est important aux résultats obtenus par les critiques les plus compétents.

«De la Genèse, dit-il nous avons è enregistrer les morceaux suivants: l\'histoire de la création, aboutissant è 1\'insti.tution du sabbat (I—II, 4); la série des patriarcbes antédiluviens (V); une relation du déluge, aujourd\'hui

1) La Bible, Anc. Test., Ill, pages 235 et suit.

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282 en. in. l\'histoire sainte et la loi.

amalgamée avec celle du Yahwiste (VI—VIII); Talliance de Dieu avec Noé (IX, 1—17, 28, 29); la division des Noachides en trois branches (X, en partie); les patriarches sémites jusqu\'è Abraham (XI, 10—32). L\'histoire des patriarches israélites est si brièvement résumée que, sans I\'ancienne composition, nous n\'aurions guère d\'idée bien nette de ces personnages qui jouent un röle si important dans les traditions nationales du judaïsme. II ne revient k Abraham que de courtes notices (XII, é4, 5; XIII, 6, 7«, 11«, 12; XVI, 3, 15,16; XIX, 29; XXI, 1«, 5; XXV, 7—lla). II n\'y a que deux faits saillants auxquels le rédacteur élohiste ^ s\'arrête avec complaisance; c\'est l\'alliance que Dieu fait avec lui et qui consacre la cir-concision (XVII), et l\'achat du territoire destiné a la sépulture de la familie patriarcale (XXIIl), par lequel celle-ci prend pied en Canaan et obtient ainsi, en quelque sorte, un gage matérie! des promesses qui lui avaient été faites a ce sujet. L\'histoire d\'Isaac, laquelle dans l\'ancien récit aussi se confond presque entièrement avec celle de son père et de ses fils, est résumée en quelques mots (XXV, 19, 20, 26«; XXVII, 46; XXXV, 27—29). De ses fils, Esaü n\'est pas mieux partagé ci eet égard (XXVI, 34,35; XXVIII, 8, 9; XXXVI.l—14, A\'S6); Jacob occupe un peu plus de place. 11 est fait mention de son départ pour la Mésopotamie (XXVIII, 1—7), de son retour (XXXI, 17, 18), du changement de son nom en celui d\'Israël (XXXV, 9—15) , de ses douze fils (XXXV, 23—26), de sa résidence en Canaan (XXXVII, 1), de Immigration de sa familie (XLVI, 8—27?), de son arrivée en Egypte (XLVil, 7—11), de la bénédiction

1) Celui que j\'appelle lévitique.

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composition de l\'hexateüque. 283

donnée aux flls de Joseph (XLVIII, 3—7), de sa mort (XLIX, 29—33) et de son enterrement (L, 12, 13). Quant amp; l\'histoire de Joseph , si l\'on excepte quelques allusions contenues dans ces derniers fragments, elle est passée sous silence. A la rigueur on pourrait supposer que dans la dernière rédaction elle a été sacrifiée aux récits plus complets et plus pittoresques de l\'autre ouvrage, comme il est certain que le Yahwiste en a autrefois agi a l\'égard d\'un ouvrage plus ancien (vulgairement appelé le second Elohiste1)). Mais il sera plus juste de dire que ce patriarche, le héros de prédilection des tribus qui portaient son nom, n\'a pas eu de place prééminente dans les traditions judéennes, et que l\'ouvrage élohiste 2) appartient incontestablement a un milieu étranger a la sphère éphraïmite.

« Dans l\'Exode nous trouvons la mention de la servitude des Israélites en Egypte et de la résolution de Dieu de leur faire profiler de son alliance avec leurs ancêtres {I, 7, 13, 14; II, 23—25), La mission de Moïse est racontée chap. VI, 3—12; VII, 1—7. Le récit des miracles opérés pour extorquer è Pharaon la permission de laisser parlir le peuple, est plus détaillé, mais les deux textes y sont enchevêtrés 1\'un dans l\'autre (dans VII—XI). II en est de même de l\'histoire du depart et de l\'insti-tution de la Paque, ainsi que du passage de la mer Rouge {XII—XIV). La manne et les cailles étaient également

1

Reuss parle ici de cette seconde histoire sainte qui a lini par être amal-gamée avec celle du Yahwiste. II admet qu\'elle est plus ancienne que cette dernière et que c\'est le Yahwiste lui-même qui l\'a jointe k son ouvrage. Je crois plutamp;t a un rédacteur postérieur aux deux histoires; mais cette question n\'est pas matérielle ici.

2

Lévitique.

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CH. III. L\'mSTOIRE SAINTE ET L.V LOI.

mentionnees dans les deux compositions (XVI). A partir du moment oü Moïse s\'entretient avec Dieu sur la mon-tagne (XIX, 4; XXIV, 15—18), c\'est l\'élément législatif qui prédomine, et en même temps la composition yahwiste disparait, è quelques rares chapitres prés. A ceile dont nous rassemblons ici les éléments \') appartiennent les chapitres XXV—XXXI, 17; XXXV—XL; le Lévitique tout entier, et des Nombres chap. I—X, 28. Après cela, on en retrouve les traces dans les chapitres XIII—XVI, ou les deux récits sont aujourd\'hui combinés, comme on le voit par l\'histoire des espions et par ceile de Koré. II en est de même du chapitre XX, tandis que les chapitres XVII—XIX appartiennent en entier a I\'Elohiste s). Depuis le chapitre XXV, 6 jusqu\'a la fin du livre, nous avons le texte pur de la même composition, qui n\'est interrompu, a ce qu\'il parait, que par quelques éléments étrangers dans le chapitre XXXII et a la fin du trente-troisième. Enfin, nous retrouvons la trace da rElohiste dans quelques versets ^ la fin du Deutéronome et dans certains passages du livre de Josué, surtout dans la partie géographique de ce livre. L\'ouvrage finit done avec (par) la répartition du territoire entre les tribus».

§ 2.

L\'histoire sainte du groupe Deutéronomique.

G\'est a trés bon droit que plusieurs savants ont donné le nom d\'histoire sainte ci 1\'ensemble des récits contenus

1) A l\'ouvrage lévitique. 2) A I\'auteur lévitique.

284

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l\'histoire sainte du groupe deuteronomique. 285

dans l\'Hexateuque; ces récits ont éte rédigés et reliés les uns aux autres pour être utiles è la religion. Tousles écrivains qui ont concouru è cette oeuvre ont été mus par une même conviction, conviction religieuse, que l\'élection d\'Israël était un fait historique. C\'est ce fait historique qu\'ils ont voulu représenter avec le cortège de circonstances et de consequences qu\'il avait a leurs yeux.

Tout dans ces récits ne se trouve pas en rapport avec l\'idée de l\'élection disraël. Avant que le passé put se présenter k l\'imagination d\'un Israélite comme un en-chainement suivi de faits en relation les uns avec les autres et tendant tous ensemble è un but commun, il a fallu qu\'il se format et qu\'il se mit en circulation un nombre suffisant de récits. Aussi peu que les auteurs de l\'histoire de l\'infldélité d\'Israël (Juges—Rois) n\'ont fabri-qué les faits pour démontrer que la ruine du peuple de Yahwèh était méritée, mais qu\'au contraire ils ont mis la main a la plume paree que les faits, tels qu\'ils croyaient les connaitre, renfermaient cette démonstration; aussi peu les auteurs de l\'histoire sainte n\'ont fabriqué quelque chose pour démontrer que Yahwèh avait fait a Israël l\'honneur de le choisir parmi tous les peuples de la terre, puis de conclure avec lui une alliance solen-nelle; mais c\'est Tidée mère, celle de l\'élection, qui s\'est dégagée petit a petit de tout un ensemble de mythes et de traditions, qui existaient déja, et que des conceptions nouvelles sur la sainteté de Yahwèh et sur le culte qui lui était dü sont venues inter-préter. Sans doute la formation légendaire ne s\'est pas arrétée, une fois l\'idée de l\'élection acquise; il y a même des légendes qui ont été fabriquées dans un but

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286 CH. III. l\'histoire sainte et la loi.

special ^ et en tout cas l\'idee même de 1\'élection et de 1\'alliance a dü nécessairement donnar une nouvelle impulsion au besoin de préciser et d\'arrondir les traditions, surtout celles relatives au séjour dans le désert. Gela nous explique qu\'il se soit écrit plus d\'une histoire sainte; il y avait des variantes dans les récits. Mais ces histoires saintes avaient un grand fond commun , ce qui a permis de les amalgamer è un moment donné. Ge fond commun leur est antérieur, et les auteurs ne l\'ont pas inventé, mais interprété 8).

Tout done dans ces récits ne se trouve pas en rapport avec l\'idée de 1\'élection d\'Israël, surtout pas dans la Genèse. Ici la matière sur laquelle ont travaillé les auteurs est composée pour une part considerable de mythes anciens , dans lesquels il ne faudra pas s\'étonner de trouver des elements étrangers au hut spécial en vue duquel l\'histoire sainte a été écrite 1), et même des conceptions qui appartiennent plutót a la religion populaire qu\'a la religion prophétique 2). Aussi le fait que l\'histoire sainte

1

Par ex. l\'histoire de la tour de Babel, etc. etc.

2

Voy. par ex. Genèse: III, 8, 22; IV, 14 et 16; XI, 5, 6; XVIII, 20, 21; Exode XXIV, 9—11.

Certaines conceptions mythologiques ne peovent que difficilement s\'accorder avec la religion prophétique, par ex. Gen. VI, ]—4; XXXII, 25—32; Ex. IV, 24—26.

Je relève un trait évident de religion populaire dans la manière dont Moïse

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L\'HISTOIRE SAINTE DU GROUPE ÜEUTÉRONOMIQUE. 287

d\'Israël a été un produit du grand mouvement religieux caractérisé par le prophétisme littéraire, et qu\'elle a pour but de démontrer les droits de Yahwèh a la fidélite de son peuple, ne ressort-il pas de chaque détail en particulier, mais bien de l\'ensemble de toute la conception historique et de la marche de l\'ouvrage entier. Pöur s\'en convaincre, il suffit de le suivre pas è pas. C\'est ce que je vais faire, aussi brièvement que possible, pour l\'histoire sainte du groupe deutéronomique. On verra que cette compilation, malgré les incohérences et les inégalités des compositions de ce genre1), répond réellement èi une idéé, et que cette idéé est: Yahwèh s\'est fait un peuple, celui d\'Israël, il a conclu une alliance avec lui et l\'a comblé de ses bienfaits.

Naturellement on commence avant qu\'Israël existe, car il faut motiver son élection. G\'est que les hommes sont désespérément mauvais. Nous trouvons done au début Adam et Eve placés dans le jardin des Délices, mais s\'en faisant chasser par leur désobéissance2), et le mal faisant son apparition dans le monde sous la forme du fratricide3). Dès lors le péché augmente a mesure que les hommes se multiplient et Yahwèh se repend de les avoir créés4); il envoie done le déluge pour les détruire, a l\'exception de la familie de Noé et d\'un nombre suffisant d\'animaux

1

Je ne relèverai pas les incohérences.

2

Gen. II, 4—III. 3) Ch. IV. 4) VI, 1—8.

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288 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

pour repeupler la terre 1). Ici est rattachée au mythe de la fabrication du vin la malédiction de Canaan, qui motive plus populairement la conquête que ne I\'a fait, sans doute plus tard, la reflexion religieuse, qui a in-voqué l\'idoiatrie des Cananéens8). Après cela vient im-médiatement, si Ton excepte la courte notice sur Nimrod2), le mythe concernant la tour de Babel3), admis sans doute paree qu\'on y voyait une confirmation de la méchanceté générale des hommes.

L\'humanité étant mauvaise et oubliant Dieu de plus en plus, Yahwèh en sépare Abraham et le fait habiter au pays de Canaan, lui promettant une trés nombreuse postérité, qui doit être grandement bénie5), Yahwèh apparait a Abraham quand il est parvenu en Canaan et lui promet de donner ce pays a ses descendants; le patriarche manifeste aussitót sa piété en construisant un autel a Sichem. II continue a parcourir le pays et con-struit un nouvel autel ü Beth-el e). Bientót après la protection dont il est l\'objet devient manifeste par les plaies dont Pharaon et sa maison sont frappés a cause de l\'enlèvement de Saraï7).

Yient un mythe ethnique relatif a la position géogra-phique des contrées habitées par les Israélites d\'un cóté et les Moabites et Ammonites de l\'autre8), qui rentre dans le cadre de l\'histoire sainte, paree qu\'il accentue risolement dans lequel Israël doit vivre d\'après la religion prophétique, tout en faisant ressortir la générosité du patriarche modèle.

1

VI, 9—IX. Le rédacteur de l\'Hexateuque a combine Ie récit du déluge de l\'histoire sainte deutéronomique avec celui de l\'histoire lévitique.

2

X, 8—12. 4) XI, 1—9. 5) XII, 1—3. 6) XII, 6—9.

3

7) XII, 10—20. 8) Ch. XIII. »

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l\'histoire sainte du groupe deuteronomique. 289

Abraham est sans enfants; mais Yahwèh lui apparait pour lui annoncer qu\'il aura un héritier engendre par lui-même et il traite avec lui une alliance solennelle, confirmee par un sacrifice 1).

Encore un mythe ethnique, le mariage d\'Abraham avec Agar2), puis nous avons Thistoire de la destruction de Sodome et de Gomorrhe, rédigée de manière è peindre l\'hospilalité du patriarche, ses rapports intimes avec le dieu qui l\'a élu, et la haute faveur dont pour cela il est robjet3); la promesse de la postérité, ce thème constant de l\'histoire sainte, revient dans ce morceau, el fait évidemment partie du pragmatisme et non pas du mythe primitif. A celui-ci se rattache un mythe ethnique, l\'inceste de Lot4), qui établit l\'infériorité des Moabites et des Ammonites a l\'égard du peuple élu, quoique ils soient ses congénères.

Abraham k Guérar 5) est un doublet du récit de l\'en-lèvement de Sara. La naissance d\'Isaac, suivie de l\'ex-pulsion d\'Agar et d\'Ismaël6), est un mythe ethnique touchant Torigine des Arabes, utilise pour accentuer la position privilégiée d\'Isaac, le fils de la promesse. La fin du chapitre, l\'alliance entre Abraham et Abimélec a Béer-Scheba 7), tout en donnant une de ces etymologies si fréquentes dans la Genèse, a sans doute eu, aux

19

1

Ch. XV. Ce chapitre a été fortement retouche. — Je n\'ai pas admis dans cette revue le ch. XIV, délivrance des rois de Ia plaine et rencontre avec Melchisédec, quoique ce chapitre ne se trouve pas dans l\'e\'nume\'ration de de la page 282, paree qu\'il n\'a pas pu faire partie de l\'histoire sainte deu-te\'ronomique. Le rédacteur de l\'Hexateuque l\'a emprunte\' a une autre source que les documents principaux que j\'ai énumeres au § 1.

2

Ch. XVI. 3) Ch. XVIII, XIX. 4) XIX, 30-38. 5) Ch. XX.

3

C) XXI, 1—21 (les premiers versets, tirés de l\'histoire lévitique, out

4

remplacé ceux de l\'histoire deuteronomique\'*.

5

7) v. 22 et suiv.

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290 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

yeux de celui qui a introduit ce fait dans l\'histoire sainte, Timportance d\'etablir un droit territorial des Israélites en Canaan

Quelle que soit [\'origine de l\'histoire du sacrifice d\'Isaac, qui suit immédiatement1), dans l\'histoire sainte elle montre la foi et l\'obéissance du père du peuple élu 2), et veut peut-être ajouter è la sainteté de la montagne du temple. Du moins, c\'est ainsi que l\'auteur des Chroniques l\'a compris au 3e siècle \'), et cette conception n\'est pas contraire è l\'esprit de notre histoire sainte, qui aime a consacrer par la présence du patriarche plusieurs des principaux lieux de culte des Israélites; c\'est ainsi que nous lui avons vu construire un autcl a Sichem etun èi Beth-el, et conclure une alliance a Béer-Schéba avec Abimelec.

Le récit idyllique bien connu du mariage d\'Isaac5) montre le patriarche préoccupé de maintenir pure la race de ses descendants, du peuple futur de Dieu, et Dieu bénissant ce pieux dessein et le pieux serviteur chargé de l\'exécuter.

Une courte notice ethnique6) termine ce qui, dans l\'histoire deutéronomique, se rapporte a Abraham. Le lecteur ne peut manquer d\'avoir remarqué que, dès le moment de son apparition dans le récit, celui-ci se concentre exclusivement sur lui; tout ce qui y figure se trouve en rapport avec lui. En outre, toutes les traditions

1

3) Voy. les versets 12 et 16: «Ne porte point ta main sur le jeune homme et ne lui fais pas de mal; car maintenant je sais que tu erains Dieu, puisque tu ne m\'as pas refuse ton fils unique». — «Puisque tu as fait cela, et que

2

tu n\'as pas refuse ton fils unique, je te eomblerai de benedictions et je ren-drai ta race grande et nombreuse».

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l\'histoire sainte du groupe deuteronomique. 291

ici recueillies sont reliées de la manière la plus visible par une conception unique; 11 s\'agit d\'Abraham exclusi-vement en sa capaoité d\'ancêtre d\'Israël par la volonte et par la protection de Yahwèh. La est tout l\'intérêt des rédacteurs. Sans aller plus loin , il est clair que nous avons ici, comme il a ete dit, une histoire sainte, et que c\'est comme introduction a cette histoire qu\'il faut envisager tout ce qui précède l\'apparition d\'Abraham.

Le reste est tellement conforme ^ cette première partie que je puis me contenter d\'une esquisse extrêmement sommaire, d\'autant plus que ces récits sont ce que Ton connaït généraleraent le mieux dans I\'Ancien Testament.

Yahwèh continue de preparer son peuple dans la per-sonne des patriarches, choisissant de propos délibéré le cadet, Jacob, au lieu de l\'ainé, Esaü, et, pour l\'empê-cher de se fondre avec les Gananéens, il fait aller le peuple naissant en Egypte, oü l\'horreur que Ton a pour les pasteurs et I\'asservissement auquel on réduira les enfants d\'Abraham rendront impossible un melange de races.

Qu\'il me soit permis de relever dans la longue histoire de Joseph, pour bien constater l\'intention du rédacteur de l\'histoire sainte — je ne dis pas [\'intention des récits primitifs —■ les paroles qu\'a deux reprises il met dans la bouche de son héros s\'adressant a ses frères. Premiè-rement, lorsqu\'il se fait reconnaitre par eux, il leur dit;

Maintenant ne vous cha^rinez pas et n\'ayez pas de regret de ce que vous m\'avez vendu j car c\'est pour vous conserver la vie que Dieu m\'a envoye au devant de vous .... Or done, ce n\'est pas vous qui m\'avez envoye ici, mais c\'est Dieu (Gen. XLV, 5,8).

Et quand ses frères ont peur qu\'il ne se venge d\'eux après la mort de Jacob, il dit encore:

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292 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

N\'ayez pas peur.. .. Vous pensiez me faire du mal, Dieu a songé a le faire tourner en bien . ... (L, 20).

Rien ne peut empêcher le peuple de Dieu de grandir en Egypte; quand il est devenu assez nombreux, Yahwèh lui suscite un libérateur, se fait connaitre a lui, le fait sortir de la terre de servitude è main forte et a bras étendu, traite alliance avec lui, lui fait surmonter toutes les difficultés malgre ses rebellions, et lui fait enfin con-quérir la terre promise sous un chef fidéle, qu\'il lui a donné dans ce but.

II me semble impossible de ne pas convenir que, sauf quelques hors-d\'oeuvres remarquablement rares, l\'auteur de l\'histoire sainte deutéronomique a réussi a rattacher tous ses matériaux aux données contenues dans cette esquisse, qui reproduit done fidèlement sa conception.

Arrêtons-nous cependant au dernier chapitre du livre de Josué. 11 est trés important, puisque c\'est un résumé, fait par l\'auteur méme d\'une des anciennes histoires saintes d\'Israël, de l\'ouvrage qu\'il venait d\'achever. II faut le transcrire, car il montre clairement que l\'inten-tion dans laquelle tous ces vieux récits ont été réunis est absolument celle que j\'ai indiquée, d\'établir les droits de ïahwèh sur son peuple. De plus, le rédacteur de l\'histoire sainte qui a été jointe au Deutéronome ayant transcrit ce chapitre, il est clair qu\'il 1\'a appliqué k sa compilation. Voici done ce qu\'on y lit:

Josué assembla toutes les tribus d\'Israël a Sichem, et appela les anciens dlsraël, ses chefs, ses juges et ses officiers, et lorsqu\'ils se presenterent devant Dieu, Josué dit a tout le peuple: «Voici ce que dit Yah we a, le dieu d\'Israël: C\'est au dela du fleuve que demeuraient autrefois vos pères, Térach, le père d\'Abraham et de Nachor, et ils adoraient d\'autres dieux. Et je pris votre père Abraham d\'au dela du fleuve et je lui fis parcourir tout le pays de Canaan, et je multipliai sa race et lui donnai Isaac. Et h. Isaac je donnai Jacob et

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L\'HISTOIRE SAINTE DU GROUPE DEUTÉRONOMIQUE. 293

Esaü, et 4 Eaaii je donnai les monts de Seïr pour en prendre possession, et Jacob et ses fils descendirent en Egypte. Pais j\'enfoyai Moïse et Aaron, et je frappai 1\'Egypte par ce que je fis au milieu d\'elle; ensuite je vons en fis sortir. Et lorsque je fis sortir vos pères de l\'Egypte, et que vous futes arrivés a la mer, les Egyptiens pou.rsuivirent vos pères avec des chars et des cavaliers vers la mer Rouge. Alors iU implorèrent Yahwèh, et il interposa des ténèbres entre vous et les Egyptiens, et il ramena sur eux la mer et les submergea, et vous vites de vos propres yeux ce que je fis aux Egyptiens. Puis vous demeurates longtemps au desert, et je vous conduisis au pays des Amore\'ens qui demeuraient au delh. du Jourdain, et ils vous combattirent; mais je vous les livrai et vous prttes possession de leur pays et je les exterminai devant vous. Alors survint Balak, fils de Tsippor, roi de Moab, et attaqua Israël; il fit appeler Balaam, le fils de Béor, pour vous maudire. Mais je ne voulus point écouter Balaam et il dut vous bénir. Et quand je vous eus délivrés de \'• sa main, et que vous eütes passé le Jourdain, et que vous fütes arrivés devant Jéricho, les gens de Jéricho vous combattirent ainsi que les Amoréens, les Phéréziens, les Cananéens, les Hétbiens, les Guirgasiens , les Héviens et Je-busiens; mais je vous les livrai, et j\'envoyai Ie frélon, qui cbassa devant vous les deux rois des Amoréens, sans le secours de votre épée et de votre are. Et je vous donnai un pays que vous n\'aviez point défriché, et des villes que vous n\'aviez pas bSUies, et vous vous y êtes établis, et vons mangez le fruit des vignes et des oliviers que vous n\'avez pas plantés. Maintenant craignez Yahwèh et servez-le avec une entière fidélité; éloignez les dieux que vos pères ont adorés au delik du fleuve et en Egypte, et adorez Yahwèh. Et s\'il ne vous convient pat d\'adorer Yahwèh, choisissez-vous aujourd\'hui qui vous voulez adorer, soit les dieux d\'au delü du fleuve, qu\'ont adore\'s vos pères, soit les dieux des Amoréens dans le pays desquels vous demeurez: moi et ma maison nous servirons Yahwèh» (XXIV, 1—16).

Notons que tout le discours aboutit au culte de Yahwèh, motive par ses bienfaits. On remarquera aussi 1\'insistance avec laquelie l\'auteur revient è Tidolatrie des ancêtres d\'Israel en Mésopotamie. Le genre humain est mauvais, les Israélites au fond aussi, et il fallait que Dieu mit expres un peuple a part pour que son culte ne dispa-rüt pas.

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294 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

Après ce discours, le peuple déclare vouloir servir Yahvvèh; sur quoi Josué lui met sous les yeux Timpor-tance de cette decision.

Voiis n\'êtes pas a même de servir Yahwèh, dit-il, car c\'est un dieu saint, un dieu jaloux; il ne vous pardonnera pas vos pechés et vos transgressions. Si vous quitlez Yahwèh et que vous adoriez les dieux de l\'étranger, il en viendra a vous faire da mal, et vous exterminera, après vous avoir fait du bien (v. 19, 20).

Le peuple persiste. Josué «conclut une alliance» avec lui, naturellement au nom de Yahwèh et lui «donne des lois et des ordonnances».

Sa mort termine I\'ouvrage.

11 est fort remarquable que dans le discours de Josué il ne soit fait aucune allusion a l\'alliance du Sinaï ni a une législation mosaïque1), et que ce soit Josué qui conclue le pacte et qui donne pour l\'avenir les lois que le peuple de Yahwèh devra observer. II résulte de la que l\'histoire sainte est antérieure a la législation, et que l\'idée de l\'élection domine celle de l\'alliance. On n\'a pas dit que Yahwèh avait choisi Israël paree qu\'il existait des récits disant qu\'il avait conclu avec lui un pacte par le ministère de Moïse; mais, au contraire, comme du reste l\'étude chronologique du prophétisme l\'a fait voir, la conception qui faisait de Yahwèh le Créateur et l\'Etre suprème a entrainé la nécessité d\'une explication du fait qu\'Israël était son peuple; cette explication a été qu\'il l\'avait choisi. Gela admis, l\'idée de l\'alliance s\'en est dégagée et a fini par se formuler en récits.

Quand le chapitre XXIV de Josué a-t-il été écrit? Je l\'ignore; mais je vois clairement qu\'a ce moment-la,

1

Ce qui est le cas dans le morceau précédent (voy. XXIII, 6) compose après la promulgation du Deutéronome.

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1\'histoire sainte existait, c\'est-a-dire une conception d\'ensemble du passé servant a fonder les droits de Yahwèh sur Israël; 2° qu\'existait déjè aussi l\'idée d\'une alliance anciennement conclue ent,re Yahwèh et Israël, par laquelle le peuple s\'engageait a suivre les ordonnan-ces de son dieu, et celui-ci s\'engageait è protéger son peuple; 3° que néanmoins cette idéé n\'avait pas encore pris corps dans des récits bien définis, tellement que notre auteur ne connaisse Moïse que comme libérateur, mais point encore comme médiateur du pacte, et qu\'il puisse placer le pacte après l\'établissement d\'Israël en Canaan1); 4° que done le fond de l\'histoire sainte a sa valeur apologétique propre, indépendarnment des textes législatifs auxquels cette histoire a fini par servir de cadre.

Cette dernière remarque ne doit pas se prendre comme si je prélendais qu\'aucuns récits, parmi ceux qui ont pris place dans ce que j\'ai appelé le groupe deutérono-mique, n\'aient été composés en vue des textes législatifs qui s\'y trouvent encastrés. Ce serait fort inexact. J\'en connais un, trés important, dont je ne dirai pas qu\'aucun trait n\'ait existé avant que l\'on songeat a en faire le cadre d\'une loi, mais qui certainement, tel qu\'il a pris place dans l\'histoire sainte, a été composé en vue de la loi.

1

Je puis difficilement concilier avec recsemble du morceau le v. 26, « Josue écrivit tout cela dans le livre de la loi de Dieu», et ce pourrait bien être une adjonction postérieure, soit du deutéronomiste, qui a fortement retouche ce chapitre, soit d\'un autre, peut-être le rédacteur de THexateuque. Si ces mots sont de l\'auteur de notre chapitre, il a dü connaitre une «loi de Dieu » qui ne passait pas encore pour mosaïque; car le discours de Josue(2—15) est inexplicable si l\'auteur a eu connaissance d\'une loi mosaïque écrite.

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296 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

Ce récit se trouve, fort gauchement amalgamé avec d\'autres fragments, dans les chapitres XIX—XXIV, XXXII—XXXIV de l\'Exode II raconte la promulgation du décalogue, l\'infidélité d\'Israël qui adore le taureau doré, le bris des tables écrites du doigt de Dieu et la confection de nouvelles tables. 11 se compose des mor-ceaux suivant (dans lesquels, bien entendu, il y a des retouches des rédacteurs subséquents): XIX, 10—19; XX, 18—218); 1—17; XXIV, 12—14, 18«; XXXI, 18; XXXII, 1—6; 15—20 (21—24?); XXXIII, 7—11; XXXIV, 1, 4, 28«.

L\'existence de ce récit ne renverse aucunement ce que vient de nous apprendre le chapitre XXIV de Josué. En efFet, s\'il a été composé pour le décalogue, cela ne prouve point que le décalogue soit du même auteur; au contraire, l\'auteur ayant, d\'un cóté, connaissance du décalogue, étant, de l\'autre cóté, adepte de la conception fondamentale qui est a la base de l\'histoire sainte qu\'il a contribué è élaborer, a tout naturellement introduit le décalogue dans son histoire sainte. II a construit ainsi un récit épisodique dont le reste est tout-a-fait indépendant, et on pourrait supprimer cette composition spéciale sans que l\'histoire sainte, telle qu\'elle a été congue pour prêcher l\'élection d\'Israël, fut le moins dn monde mutilée.

En résumé, si l\'histoire sainte qua l\'auteur du Deu-

1) Voyez l\'analyse de ces chapitres, par M. Kuenen, dans le Theologisch Tijdschrift, XV, pages 164 et suivantes, et comp. la Bibles des Families vol. II, ch. VII et vol. Ill, ch. XXV, oü se trouve un système tres sédui-sant, que M. Oort a cepeudaut abandonné après la nouvelle analyse faite par son collègue.

2) Ce passage, dans le récit primitif, précédait le décalogue; la conception est autre que dans Deut. V, 23 ss.

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l\'histoire sainte du groupe deuteronomique. 297

téronome a connue contenait sans aucun doute le déca-logue, l\'histoire sainte elle-même existait dans tout ce qu\'elle a d\'essentiel avant les textes législatifs, et il faut en apprécier la portee religieuse indépendammant de ceux-ci. Quant aux récits sinaïtiques en particulier, il est évident qu\'ils ont passé par de nombreuses phases de développement successif; il y a eu un temps ou l\'on ne pensait pas a y placer le livre de l\'Alliance II existe même un fragment trés curieux qui semble pro-venir d\'une époque oü le Sinaï était purement et simple-ment le théatre d\'une théophanie ^).

II ne peut être question de reconstituer dans son in-tégrité l\'histoire sainte d\'Israël indépendante des textes législatifs. Mais on peut cependant se rendre compte des cléments de cette histoire et de sa portée religieuse. 11 est clair, quant aux éléments, qu\'elle embrassait la création, la corruption du genre humain, les patriarches, la multiplication des descendants d\'Abraham, leur affran-chissement de la servitude d\'Egypte, leur voyage k travers le désert sous la conduite miraculeuse de Yahvvèh, Ia conquête et la prise de possession de Canaan. Telle est sans aucun doute la conception historique d\'ensemble qui a fini par se former et dont l\'exposition devait faire sentir aux Israelites quels titres imprescriptibles Yahwèh possédait h leur fidélité et a leur obéissance absolues.

Mais que valait cette apologie de la religion?

1) Ex. XX, 22—XXIII, 19.

2) Ex. XXIV, 1,2, 9—11. «Ils mangèrent et bnrent» ne peut pas si-gnifier, comme je 1\'ai longtemps cru avec M. Keuss, qu\'ils restèrent en vie, quoiqu\'ils eussent vu Yahwèh. Le sens, tres antique, est qu\'ils eurent l\'hon-neur de manger et de hoire en presence de Yahwèh.

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298 CH. in. l\'histoire sainte et la loi.

Formellement, logiquement, elle était trés forte, aussi n\'est-elle point restée stérile du tout. Aucun Israélite n\'a jamais dans les anciens temps mis en doute les fails, tant theologiques que matériels, avancés dans ces vieux récits. J\'estime que Ton a parfaitement raison de recon-naitre des mythes de différentes sortes sous un grand nombre de ces traditions; mais les auteurs qui les ont couchées par écrit et, pendant de longs siècles, tous les lecteurs ont tout pris a la lettre et ont cru a l\'existence hislorique de personnages ayant porlé les noms, ayant eu les aventures, ayant accompli les actes mentionnés dans les récits; et quant amp; la causalité divine qui y est invoquée a chaque instant — c\'est ce que j\'appelle les faits théologiques — on ne s\'est jamais demandé a la lecture: Comment l\'auteur a-t-il su que c\'est Dieu qui a fait ceci ou cela, et qui l\'a fait dans tel et tel but? Ces récits contenaient ainsi pour les lecteurs auxquels ils ont été destines primitivement la preuve irréfutable de la grandeur souveraine du dieu d\'Israël, des bienfaits qu\'il avait accumulés pour bénir son peuple, de 1\'infé-riorité de toutes les nations qui adoraient d\'autres dieux, des faux dieux, et du devoir d\'Israël de servir Yahwèh fidèlement. L\'histoire sainte d\'Israël démontrait complè-tement, absolument, le bien fondé de la thèse fonda-mentale de la religion propliétique, et a mesure qu\'elle a été connue le résultat infaillible a été d\'asseoir in-ébranlablement dans les esprits la conviction monothéiste et la foi dans la vocation et dans les destinées d\'Israël. Je m\'imagine que s\'il avait pu exister dans 1\'ancien Israël, au huitième et au septième siècle, quelque chose d\'ana-logue a la synagogue, quelque moyen d\'enseignement régulier des masses, l\'idolatrie et le polythéisme auraient

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L\'HISTOIRE SAINTE DU GROUPE DEUTÉRONOM1QUE. 299

disparu devant 1\'histoire sainte dans le cours de trois ou quatre generations. Les prophètes I\'ont bien senti; aussi les voit-on de plus en plus recourir è l\'argument historique, et sans doute les prêtres, quand on venait les consulter, y avaient recours aussi. On le trouvait si convainquant qu\'il est ne une multitude d\'anecdotes apologetiques, dont plusieurs ont trouve place dans les récits canoniques\'), mais donl la synagogue a connu un nombre beaucoup plus grand. Si les prophètes monothé-istes ont eu pendant si longtemps si peu de succès, cela vient pour une grande part de ce que les écrits oü se trouvait l\'histoire sainte ne pouvaient par la force des choses atteindre qu\'un nombre fort restreint de lec-teurs, et qu\'il a done fallu un temps trés considérable pour que le contenu s\'en popularisat. Entre les idees vagues du peuple, au sixième siècle, sur Abraham, Isaac et Jacob, sur la délivrance d\'Egypte et le séjour au désert, et les idéés nettes et précises des Juifs du quatrième siècle, il a dü y avoir une difference beaucoup plus considérable que nous ne nous le figurons, si du moins au quatrième siècle la synagogue existait et l\'bis-toire sainte était généralement connue.

G\'est l\'histoire sainte qui a convaincu les Juifs qu\'ils sont le peuple élu, et e\'est cette conviction qui les a d\'une manière si intense attachés a la Loi. Elle exerce sa puissance sur eux maintenant encore que depuis tant de siècles ils ont cessé d\'étre un peuple et sont devenus une secte; ils se considèrent toujours comme la race élue, et ce sentiment n\'a point complètement disparu

1) Par ex. l\'histoire de Thomme qui ramasse du bois le jour du sabbat, Nom. XV, 32—36.

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300 CH. m. l\'histoire sainte et LA LOl.

même chez les Juifs rationalistes, qui ont appliqué la critique k l\'histoire sainte de leur nation et qui n\'y croient plus guère ou plus du tout.

L\'histoire sainte a done constitué un argument ex-trêmement fort, on peut dire invincible, en faveur du culte exclusif de Yahwèh. Mais il faut examiner aussi quelle est la valeur intrinsèque, religieuse, de cette apologie. Naturelleinent cela dépend surtout de la manière dont elle veut qu\'on serve Yahwèh, de ce que Ton estime qu\'ordonne et que défend ce Yahwèh èi qui 1\'on reconnait devoir tous ses hommages et toute son obéis-sance. Toutefois, avant d\'ahorder ce genre de considé-rations, il y a a remarquer que 1\'apologie historique de la religion, düt-elle avoir ete mise en oeuvre d\'une manière criticable, procédé cependant en tout cas du vrai principe apologétique et par consequent d\'un sentiment vraiment religieux. Qu\'est-ce qu\'elle s\'efforee de faire? Cela peut se dire en un mot; montrer, faire sentir que Dieu est adorable, non pas par des raisonnements ab-straits, mais par des fails; et e\'est la l\'unique manière efficace de défendre la religion, puisque e\'est celle qui conquiert la foi. Les menaces et les promesses peuvent exercer une influence sur les croyants, mais il faut les faits pour faire des croyants.

Dira-t-on que I\'histcire sainte d\'Israël ne se compose pas de faits véritahles, mais de légendes, de traditions non controlées, de suppositions gratuites, par lesquelles on attribue è Dieu des actes et des intentions dont en réalité Ton ne pouvait rien savoir, et que tout cela constitue pour la foi une base bien peu solide, puis-qu\'elle s\'écroulera immanquablement dès que s\'éveillera !e sens historique? Je ne le nierai pas; mais cela touche

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l\'histoire sainte du groupe deuteronomique. 301

la mise en oeuvre du principe, non le principe lui-même, qui est bon et vraiment religieux. Les écrivains israéli-tes son fort loin d\'avoir donné l\'apologie définitive de la religion; mais ils ont trés bien commencé; la tache de l\'apologie religieuse est maintenant, après tant de siècles, de continuer après eux, et de mettre en lumière de mieux en mieux, éliminant Ie faux et ne gardant que le vrai, les faits dans lesquels Dieu se manifeste comme adorable.

Mais tout n\'est pas arbitraire et imaginaire dans la conception historique des auteurs israélites. 11 ne faut pas oublier que cette conception est une interpretation du passé. Or cette interpretation n\'est point absolument fausse. Elle constate qu\'Israël, par la possession de son dieu national, est un peuple priviligié, et qui osera dire que ce ne fut pas vrai ? Les erreurs portent toutes sur la question de savoir comment a été formé le peuple priviligié; mais ce n\'était point une illusion que de croire que c\'était un bienfait pour lui que d\'avoir Yabwèh pour dieu; ce n\'était surtout pas une illusion de la part des auteurs bibliques qui, concevant leur Yabwèh d\'une manière trés supérieure a ce que tous les autres peuples pensaient de leurs dieux, avaient raison de voir dans son culte exclusif la condition de biens trés grands. L\'apologie bistorique de la religion qu\'ils ont donnée est vraiment religieuse, paree qu\'elle découle cbez eux-mêmes d\'un sentiment religieux , d\'aspirations vers un culte plus pur, plus spirituel, plus efficace sur la conduite des hommes, que tous les cultes qu\'ils voyaient en vigueur autour d\'eux. 11 y avait done une grande vérité dans cette idéé de Vdection d\'Israël, qui est la maitresse assise de la théologie de l\'Ancien Testament et qui a

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302 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

pris corps dans l\'histoire sainte d\'Israël; cette idéé re-présentait un fait reel, un fait constituant una benediction, et en cela elle était juste et devait agir sur les ames.

La forme sous laquelle elle a ete exprimée était la seule possible; mais elle était extrêmement imparfaite et cette imperfection a porté ses fruits. L\'identification de Dieu avec Yahwèh a produit ce monothéisme batard, entaché de nationalisme étroit, dont l\'Ancien Testament ne parvient pas a se dégager. Je ne m\'étendrai pas lè-dessus, la chose étant évidente.

II reste ainsi a examiner la valeur concrète comme religion de l\'adoration de Yahwèh que Thistoire sainte est destinée è recommander.

II faut avouer que sous ce rapport cette prédication est bien embryonnaire; il y règne un vague encore trés grand. Le seul point net clair, c\'est que Yahwèh seul doit étre adoré. Pour le reste, on ne voit pas que Ia réflexion s\'en soit emparée. Les sacrifices sont ceuvre pie. Noé batit un autel au sortir de l\'arche1), de même que Ton a vu Abraham le faire a Sicliem et è Beth-el1), Moïse demande au Pharaon de permettre aux Israélites d\'aller sacrifier au désert3). II y a d\'autres exemples encore. Du reste les auteurs posent la chose comme al-lant sans dire, plutót qu\'ils ne montrent y avoir réfléchi. lis ne se préoccupent aucunement de la manière dont ces sacrifices sont otferts et semblent n\'avoir point encore éprouvé le besoin de réagir contre les coutumes populaires et d\'unifier les rites. Ils ne connaissent pas de

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Voy. la page 288.

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l\'htstoire sainte du groupe deutéronomique. 303

classe sacerdotale ^. Tout ceci n\'est pas surprenant. Ce ne sont pas des préoccupations ritualistes qui ont motive le grand mouvement religieux d\'oü est sortie la litléra-ture biblique; ii suffit de parcourir les prophètes pour s\'en convaincre. Le decalogue non plus ne révèle aucun souci de réforme dans les usages rituels 1j, et le récit sinaïtique qui renferme les brèves prescriptions rituelles d\'Exode SX, 22—26 n\'appartient sans doute pas a la première phase de I\'liistoire sainte. Mais ou le vague de nos récits pourrait étonner quelque pen, c\'est dans ce qui concerne le cóté moral de I\'obeissance due a Yahvvèh, puisque nous avons vu les plus anciens prophètes s\'élever conlre l\'injustice et l\'oppression au nom d\'un dieu congu comme moralement saint. Certes la morale n\'est pas absente du tableau des dispensations par lesquelles Yahwèh s\'est fait un peuple qui lui appartint en propre; Sodóme et Gomorrhe sont détruites a cause de leur immo-ralité; si Ton ne sait pas trop pourquoi le sacrifice de Caïn n\'est pas agréé — ou plutót on le sait; ce n\'est pas pour des motifs de l\'ordre moral, mais a cause de Tantagonisme entre les populations sédentaires et les populations noma-des — toujours Gain est maudit a cause du meurtre de son frère; Joseph sait dire que ce serait pécher contre Dieu que de céder a sa tentatrice; le déluge est envoyé paree que les hommes soni méchants; en général le tout est écrit de fagon a laisser l\'impression que les gens pieux sont des gens de bien et que les méchants sont des impies. Gependant cette these est bien peu explicite, et

1

Comp. la page 176.

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304 CH. in. l\'histoire sainte et la loi.

lorsque les récits acceutuent le mérite de l\'obéissance due è Yahwèh, il s\'agit régulièrement de l\'obéissance a des commandements extérieurs et de la confiance dans des promesses ou des declarations extérieures, tout cela étranger a la notion du juste et de l\'injuste. Adam et Eve pèchent paree que le fruit de l\'arbre de la connais-sance leur était défendu, non pas paree qu\'il aurait été mauvais en soi d\'en manger la grande vertu d\'Abraham consiste dans son obéissance passive, quand il quitte son pays et quand il veut sacrifler Isaac, ou bien dans la foi qu\'il ajoute aux promesses de Yahwèh, et qui lui est «imputée a justice»1). Le crime d\'Israël dans le désert, e\'est de douter de son salut final; celui du Pharaon est de ne pas se laisser convertir par des prodiges, outre, naturellement, le crime irrémissible, non pas d\'être un tyran, généralement parlant, mais d\'être l\'oppresseur du peuple de Dieu. Si un trés ancien récit 2) fait maudire Canaan paree que son père Cham a manqué de piété filiale, dans tout le reste de l\'histoire sainte on ne con-nait d\'autre crime des Cananéens que leurs cultes, et cela revient trés fréquemment. Quand les fllles moabites débauchent les Israelites3), la chose est réprouvée, non pas a cause de la débauche en elle-méme, mais a cause de l\'idolatrie qui en est la suite. «Moïse dit aux juges d\'Israël: Que chacun de vous tue ceux de ses gens qui se sont attachés a Baal-Péor», lisons-nous au verset 5S).

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Gen. XV, 6. 3) Gen. IX, 20—27. 4) Norn. XXV, 2—5.

2

5) II ne faut pas oublier que les scènes de débauche qui accompagnaient

3

souvent le culte des dieux étrangers sont pour beaucoup dans l\'horreur inspirée

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L\'HISTOIRE SAINTE DU GROL\'PE DEUTÉRONOMIQUE. 305

II serait aisé de multiplier ces examples, et il faut en convenir, si la religion en vue de laquelle I\'histoire sainte a été écrite n\'est plus étrangère a l\'idée de la sainteté morale de Dieu et d\'une sainteté morale inhérente a la piété, cette idéé ne s\'y est pas encore nettement dégagée, elle agit d\'une manière plus latente que cons-ciente, elle disparatt a chaque instant devant d\'anciennes conceptions qu\'elle était destinée è éclipser, celle du dieu qu\'on adore k cause de sa puissance et pour avoir sa protection \'), ou du dieu qui protégé ses favoris a tort et k travers, envers et contre tous, même quand le bon droit n\'est pas de leur cóté1). De lè ces anthropomorphis-\'\' mes trop grossiers pour la religion prophétique, que les auteurs n\'auraient sans doute pas tirés de leur propre fond, mais qu\'ils ont pourtant transcrits sans difficulté, paree qu\'ils n\'en sentaient pas Tineongruité. De la aussi ces immoralités positives qu\'ils attribuent parfois è Yahwèh. «Dès que tu en mangeras, tu mourras certainement»2) est un de ces mensonges comme les parents, fort peu

20

1

Abraham en Egypte, Gen. XII, 10—20; a Gue\'rar XX, 1—13 (l\'auteur de ce récit tamp;che, fort naïvement, d\'excuser Abraham en lui faisant dire: «De plus il est vrai qu\'elle est ma sceur » L\'excuse ne vaut rien; mais ce qui a de la valeur, c\'est qu\'on ait senti qu\'il en fallait une). Je ne cite pas Isaac a Guérar, XXVI, 7—11, car ici Yahwèh ne prend pas la defense d\'Isaac. L\'auteur a senti la difficulté et 1\'a évitée. Sou récit est moralement supérieur aux deux autres.

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Gen. II. 17.

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306 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

sages, croient parfois pouvoir se les permettre, quand ils ne veulent pas dire amp; leurs enfants la raison vraie d\'un ordre ou d\'une defense; ici Yahwèh ne veut pas que les hommes sachent qu\'il se propose de les empêcher d\'obtenir la connaissance du bien et du mal., et c\'est le serpent qui dit la vérite lorsque, pour rassurer la femme, il dit: «Vous ne mourrez certainement pas; mais Dieu suit que dès que vous en mangerez, vos yeux seront dessillés» Le Dieu du chapitre XXII de la Genèse agirait beaucoup plus moralement s\'il mettait Abraham a l\'épreuve d\'une autre rnanière et sans lui faire croire qu\'un sacrifice humain pourrait lui être agréable1). Mais que dire du Yahwèh de l\'Exode, qui fait emprunter aux Egyptiens des objets précieux qu\'on a l\'intention de garderl3).

1

Ex. XI, 2, 3; XII, 35, 36. Notez le v. 36: «Yahwèh fit trouver grace au peuple aux yeux des Egyptiens, qui se rendirent a leur demande, et ils dépouillarent les Egyptiens».

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L\'HISTOIRE SAINTE DU GROUPE DEUTÉRONOM1QUE. 307

Suffit. II est manifeste qu\'au degre de développement moral atteint par nos auteurs, ils n\'avaient point d\'idées sufïisamment nettes sur la justice pour pouvoir faire beaucoup plus que la sousentendre assez vaguement quand ils essayaient de se représenter des hommes pi-eux; ils ne pouvaient pas non plus la distinguer de la dévotion qui se manifeste par des actes de culte, bien moins encore la placer au-dessus de cette dévotion. Ges auteurs sont sous ce rapport bien en arrière, non seu-lement des Michée, des Esaïe, des Jérémie, mais même de l\'antique Amos. Gela nous surprendrait-il outre mesure? Nous avons pourtant vu que l\'auteur du livre des Rois/\' postérieur a Jérémie, est dans le même cas. Les grands hommes que je viens de nommer sont restés des exceptions; jamais Israël, jamais les Juifs n\'ont compris leur spiritualisme. L\'histoire sainte ne pouvait arriver èi leur hauteur.

Pourtant, pour être justes, n\'oublions pas un point important. L\'histoire sainte veut représenter les bienfaits de Yahwèh cl 1\'égard d\'Israël; c\'est de cela que les auteurs sont préoccupés, beaucoup plus que de dépeindre des m.odèles de pie\'te\'. Gela excuse bien des péchés d\'omis-sion qu\'on est tenté de leur reprocher. Mais, cela dit, restent les péchés de commission, qui démontrent que leur idéal religieux était encore vague, trés incomplet et grossier

1) Si cette critique est, je crois, fondée a l\'e\'gard de l\'histoire sainte d\'Is-raël en général, elle ne Test pas a 1\'égard des quelques fragments ou Yahwèh apparait clairement en qualité du dieu du droit, de la justice, du bien. C\'est pour cela qu\'il est dit de Moïse, représentant de Yahwèh, qu\'il donna au peuple des lois et des ordonnances (Ex. XV, 25 d), et qu\'il s\'acquittait avec beaucoup de labeur du devoir de juger le peuple (Ex. XVIII), ce qui implique l\'enseignement de ce qui se doit et ne se doit pas; enfin, c\'est dans le même

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308 CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

L\'histoire sainte qu\'Israël leur doit était une apologie de la religion, trés propre è faire disparattre tous les cultes autres que celui de Yahwèh, mais tout-a-fait insuffisante pour appuyer les efforts des prophètes spiri-tualistes, qui voulaient que l\'obéissance a Yahwèh fut avant tout la consecration personelle è la sainteté morale

L\'histoire sainte d\'Israël a servi et sert encore d\'his-toire sainte aux chrétiens et est considérée par un grand nombre d\'entre eux comme un des plus fermes soutiens de la religion. Je n\'examinerai toutefois pas ici quelle est sa valeur apologétique actuelle, parce que chez les chrétiens elle ne s\'emploie que sous la forme qu\'elle a prise, lorsqu\'elle a ete jointe au reste de I\'Hexateuque. C\'est done amp; la fin de ce chapitre que viendra cette question. Mais je veux relever ici le fait que l\'histoire sainte primitive d\'Israël renferme déja eet élément pessi-miste qui envisage l\'humanité comme essentiellement mau-vaise, et qui est l\'un des plus grands obstacles au tri-omphe de l\'Evangile de Jésus.

esprit qu\'il est dit aussi de Josue qu\'il donna au peuple des lois et des or-donnances (Jos. XXIV, 25). Malheureusement ces points lumineux sontrares et ne peuvent done pas servir a caractériser l\'ensemble de Thistoire sainte.

1) Sous peine de grossir démésurement ce paragraphe dejè. bien voluraineux, j\'ai dü me contenter d\'exemples pris plus ou moins au hasard parmi taut de récits, et laisser de cóté mainte remarque qu\'auraient suggérée les récits passes sous silence (voy. p. ex. Thistoire de Jacob).

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTÉRONOMIQUE. 309

§ 3.

Parties legislatives du groupe deutéronomique.

Outre le Deutéronome, il s\'agit ici des textes suivants de 1\'Exode: XIII, 1—16; XX, 2—17; 22—26; XXI, 1—XXIII, 19; XXXIV, 14—27.

Tous sont antérieurs au Deutéronome; quant a leur antiquité relative les uns a l\'égard des autres, je ne la crois pas établie avec certitude; je les prendrai donequot;\' l\'un après l\'autre dans l\'ordre dans lequel ils se trouvent dans I\'Exode, sans m\'inquiéter de les ranger chronolo-giquement.

Des lois religieuses ne servent ni è recommander, ni a défendre la religion; elles servent a diriger la pratique de la religion, et supposent celle-ci admise et voulue. Gette portion de THexateuque n\'a done en soi, semble-t-il, rien d\'apologétique, même au sens trés large donné dans eet ouvrage au terme d\'apologie. Je montrerai que ce n\'est pourtant pas tout-a-fait le cas, ces lois n\'étant pas purement et simplement des lois.

Mais, même si c\'était le cas, je ne pourrais pas me dispenser d\'en parler. Si les lois ne servent pas èi défendre la religion, elles permettent de jager de la nature de la religion voulue par ceux qui les édictent. Celles qui font partie de l\'Hexateuque, ouvrage apologétique en même temps que législatif, sont indispensables è la connaissance de la religion qu\'il recommande. Gela doit sedireaussi, par rapport au groupe deutéronomique, de celles qui en font partie. Quoique 1\'histoire sainte qui en est un des

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310 ch. ui. l\'histoire sainte et la u)i.

éléments ait sa portee religieuse en elle-meme, elle a pris une signification nouvelle, en tout cas plus pré-cise, k mesure que Ton y a joint des lois positives; elle a fini par servir essenliellement a recommander ces lois

Voyons done quelle est la religion de ces lois.

Le fragment insere au commencement du chapitre XIII de l\'Exode renferme aux versets 3—10 une prescription sur la fête des pains sans levain, qui semble être une extension d\'un texte plus ancien, reproduit XXIII, 15 et XXXIV, 18, dans le livre de 1\'Alliance et dans le second decalogue, et, aux versets 2 et 11—16, des prescriptions relatives a la consecration des premiers-nés k Tahwèh. Les deux parties du fragment ont ceci en commun, que les deux institutions dont 11 y est parlé sont données comme devant servir a maintenir le souvenir dé la délivrance de l\'Egypte. Ces textes sont done plutót apologétiques que vraiment législatifs. II s\'agit d\'anciens usages religieux auxquels on donne une signification nouvelle, de fagon a les faire servir è entretenir en Israël le sentiment de ses obligations envers Yahwèh. Comme le lecteur le sait depuis longtemps, le bienfait du dieu d\'lsraël sur lequel on insistait le plus était la sortie d\'Egypte «a main forte et a bras étendu»; et il est fort naturel que, cherebant dans le passé a quoi pourraient se rapporier des usages dont on ne connaissait plus l\'origine, on ait aisément cru trouver dans ce grand événement l\'explication désirée. Ceci est devenu un motif, outre le conservatisme, pour vouloir maintenir certains anciens usages, et on les a représentés comme institués par Yahwèh lui-même. Nos textes n\'instituent done rien

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTERONOMIQUE. 311

de nouveau, mais interprètent des coutumes anciennes pour les faire servir au maintien de la religion.

Le decalogue, Exode XX, 2—17, ouvre-t-il la série des textes vraiment legislalifs? Voyons.

Gertes, quant aux «dix commandements», quel qu\'en ait été le texte primitif, pour nous irrévocablement perdu, on ne saurait douter que dans l\'intention de celui ou de ceux qui les ont écrits ils n\'aient renfermé la Loi de Yahwèh, Texpression de ce que Yahwèh réclame de la part de son peuple élu. Mais cela suffit-il pour en faire un texte législatif au vrai sens du mol? Est-ce que,quot;\' lorsque ce texte a été composé, il est devenu la loi d\'lsraël ? A-t-il été connu comme tel, a-t-il été écrit dans ce but? II est bien étrange qu\'il ne s\'en trouve pas una trace dans l\'histoire avant la promulgation du Deutéronome, quoique il existat certainement, méme de-puis assez longtemps, puisque la version qu\'en donne le Deutéronome est sans aucun doute possible une legon déja fort remaniée. Comment se fait-il qu\'aucun des prophètes n\'y fasse la moindre allusion, quoique ils en eussent è cbaque instant l\'occasion et que ces occasions dussent leur être les trés bienvenues? Je ne vois qu\'une bypothèse possible; c\'est que ceux qui connaissaient ce document savaient fort bien qu\'il était peu répandu et qu\'il n\'avait pas ce que nous appellerions force de loi. Et, de fait, comment aurait-il pu avoir force de loi? II aurait fallu qu\'un roi prit des mesures toutes spéci-ales, non seulement pour faire savoir qu\'il l\'avait reconnu comme con tenant la loi de Yabwèb, mais encore pour que cbacun put prendre connaissance d\'un texte, dont I\'observation ne concernait pas seulement les gens en

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312 CH. in. l\'histoire sainte et la loi.

place, comme pour la plupart des arrêtés royaux, mais regardait tous les Israelites, grands et petits, dans leur conduite de tous les jours. Josias a bien compris cela quand il a cru posséder dans la Deutéronome la loi de Dieu; il a convoqué une assemblee aussi nombreuse que possible et lui a lu le livre qui avait été trouvé dans le temple1). 11 a ainsi fait ce qu\'il a pu; mais c\'était tout-è-fait insufRsant; le nombre de ceux qui ont connu la loi était trop restreint; la connaissance que la plupart d\'entre eux en ont eue était trop superficielle; leur nombre est nécessairement bientót et promptement allé en diminuant, et en réalité lout le fruit de cette force de loi donnée au Deutéronome a été que le roi, gagné a cette loi, a pu prendre les mesures matérielies qui sont au pouvoir d\'un gouvernement pour réformer l\'ex-térieur du culte, mais que, Josias mort, le Deutéronome est resté lettre morte.

Eh bien, le décalogue, qui l\'aurait promulgue, qui aurait pu essayer de le faire, et de le faire d\'une ma-nière effective? II y a bien quelques rois, par exemple Ezécbias en Juda — il est difficile d\'en nommer en Israël —, qui auraient pu avoir de la bonne volonté pour cela. Mais le livre des Rois, dont l\'auleur cependant connaissait le décalogue, ne dit rien de semblable. II faut bien qu\'aucun des rois zélés pour le culte de Yahwèh n\'ait connu cette loi, ou bien que ceux qui I\'onl connue n\'aient pas même eu l\'idée de la promulguer, son contenu ne s\'y prêtant en aucune fagon.

C\'est la seconde alternative qui me parait de beaucoup la plus probable. En tout cas, je ne vois pas comment

1

II Rois XXIII, 1-3.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTERONOMIQUE. 313

les auteurs du decalogue auraient pu le rédiger en vue d\'une promulgation. Mais alors que se sont-ils proposé?

Question bien difficile et, en partie, insoluble. Pour la résoudre complètement il faudrait connaitre la date de la rédaction du décalogue et Tetat des traditions sinaï-tiques a cette date et dans le milieu oü le décalogue a été écrit. Ceci toutefois est clair que, dans ce milieu, milieu prophétique sans aucun doute, on considérait les infractions prévues dans le décalogue comme coupables au plus haut degré, non pas en qualité d\'infractions k ce document, mais en qualité d\'infractions a la sainte loi de Dieu, qui n\'avait pas besoin d\'être prornulguée , puisque le contenu en formait les devoirs des Israélites depuis l\'époque de Moïse. Ici encore on n\'a pas voulu innover. On a voulu afflrmer, comme on le croyait, que les choses contra lesquelles les prophètes s\'élevaient étaient dès les temps anciens celles qui irritaient Yahvvèh. celles qui devaient s\'être trouvées dans ia loi donnée au début par Yahwèh a son peuple. On n\'a pas voulu donner une loi a Israël, mais formuler ce que Ton croyait étre la loi d\'Israël. Gela explique que ce document ait pu être remanié, puisque ce n\'était pas le document qui donnait force de loi è son contenu, mais, au contraire, le contenu qui, de soi, avóit force de loi, de sorte que le document paraissait incomplet s\'il y manquait quelque chose que Ton considérat comme faisant partie de la volonté de Yahvvèh.

Appelons, si nous voulons, le décalogue un texte législatif; mais alors il faut qu\'il soit bien entendu qu\'il n\'a pas été écrit pour promulguer une loi nouvelle, et qu\'aux yeux des rédacteurs c\'était plutót un document historique, destiné a constater quelle était la loi divine

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314 CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

en vigueur devant les consciences. Au fond, c\'est encore un morceau apologétique. On a voulu justifler la predication de la religion prophétique.

On a souvent appelé le décalogue la loi fondamentale de la theocratie. Je ne saurais en aucune fagon m\'asso-cier amp; cette manière de parler. Ge document est exclu-sivement religieux et n\'a aucune portee gouvernementale quelconque, ce qui est essentie! a la théocratie 1); il y est question de ce qua veut la divinité et de ce qui l\'irrite, done de ce que doit avoir devant les yeux qui-conque désire être béni, et de rien d\'autre. S\'il est de ces commandements, comme le huitième, dont les juges ont a rechercher la violation, e\'est qu\'il s\'agit d\'un attentat que les hommes, dès qu\'ils sont un peu policés, ne tolèrent pas entre eux, indépendamment de la religion; mais il n\'a pas trouvé place pour cela dans le décalogue; il y figure paree que le moraliste religieux considère eet attentat, non seulement comme un crime envers les hommes, mais aussi comme un péché, passible de la malédiction divine. Aussi tous les commandements du décalogue ne sont-ils pas de Ia eompétenee du juge hu-main; le dixième eertainement pas; le einquième seulement dans certains cas particuliers et pas dans toute son étendue; quant au quatrième, il faut descendre jusqu\'a l\'époque de Néhémie pour entendre parler de mesures officielles destinées a en assurer l\'observation8), et encore Néhémie ne chatie-t-il pas les transgresseurs; il se borne a les réprimander et è mettre des gardes aux portes de la ville pour que Ton n\'entre pas avec des fardeaux le jour du sabbat. Les rois de l\'antiquité s\'étant

2) Noh. XIII, 15 et suiv.

1

Comp. les pages 205 et suivants.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTÉRONOMIQUE. 315

toujours attribué le droit de décréter ce qui concerne le culte, il va sans dire qu\'ils se sont guides sur ce qu\'ils croyaient devoir être agréable aux dieux et leur attirer leur protection; il est done fort naturel que, gagnés aux idéés des prophètes, Ëzechias et Josias aient fait la guerre au polythéisme et a l\'idolatrie, et, si 1\'on veut, on pourra dire qu\'ils ont voulu faire observer les deux premiers commandements. Mais il n\'y a rien Ik de théocratique. Aü contraire, il y a subordination des questions de culte au pouvoir civil, et les prêtres de Jérusalem, de Samarie, de Dan, de Beth-el, sont des fonctionnaires du roi, de qui ils regoivent des ordres. Les rois pieux se préoccupent beaucoup de ce que leur dieu désire; mais leur pouvoir est un pouvoir civil avant tout, et il n\'y a rien dans le decalogue qui tende k changer eet état de choses. Comme je l\'ai montré, c\'est un document exclusivement religieux et même apologétique, en tant qu\'il veut inculquer ce qui, sans lui, serait pourtant la loi de Dieu.

Quelle est sa valeur religieuse? — C\'est le joyau de l\'Hexateuque.

11 est vrai que les chrétiens ont rendu un détestable service a ce morceau admirable en le donnant pour le résumé divin et éternel de la morale. A ce point de vue, il est on ne peut plus criticable. Les devoirs moraux y sont placés après les devoirs rituels, après même la loi du sabbat; le troisième commandement, en insistant sur ce que Ie nom de Yahwèb est trop saint pour qu\'il ne soit pas criminel de l\'employer pour jurer faussement, tend a faire croire que le crime est moindre lorsqu\'on trompe sans faire intervenir le nom divin; la loi du sabbat fausse fondamentalement l\'idée de la sainteté, et, en consacrant a Dieu, d\'une manière tout extérieure,

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316 oh. m. l\'histoire sainte et la lol

un jour sur six, fail obstacle a la vraie consecration, celle de la vie1); de plus, le motif donné dans I\'Exode est simplement puéril; le cinquième commandement est dépare par la promesse qui I\'accompagne; la morale du décalogue est essentiellement negative — ne pas adorer d\'autres dieux, ne pas adorer d\'images, ne pas prendre le nom de Yahwèh en vain, ne pas travailler le jour (Ju sabbat, ne pas négliger ses parents 2) , ne pas tuer, etc. — tandis que la morale chrétienne est essentiellement positive 3); enfin, sauf dans le dixième commandement, elle ne porte que sur les actes mauvais et non sur le péché dans le cceur4). L\'homme riche qui vint k Jésus sur le chemin de Jerusalem a pu dire en toute vérité qu\'il avait observe les dix commandements dès sa jeunesse; pourtant il lui manquait une chose5). II ne sufflt pas de ne pas faire le mal, il faut faire le bien; et il ne suffit pas encore de faire le bien, il nous faut aimer Dieu dans notre vocation au bien. Le décalogue ne sait pas cela, et ne renferme pas la morale chrétienne.

II fallait dire ces cboses, puisque la majorité des chrétiens prétendent encore fonder la morale sur le décalogue. Mais toutes ces critiques tombent, du moment qu\'on le replace a l\'époque de l\'éclosion de la religion prophétique au sein d\'Israël. Alors on en psut voir la beauté.

Mettez le décalogue, je ne dis pas è cöté de la reli-

1

Pour prevenir tout maleutendu, je dirai que je suis grand partisan du repos dominical; mais ce n\'est pas ici le lieu de traiter eettj question.

2

Un voit d\'ordinaire davantage dans le cinquième commandement, le seul qui aurait qnelque choae de positif. Je crois aussi qu\'il s\'étend au respect (témoin l\'histoire de Cham); mais le sens négatif est sans doute le sens fonda-mental.

3

Matth. XXII, 37—40. 4) Matth. V, 8. 5) Marc. X, 2i.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTERONOMIQUE. 317

gion populaire, même plusieurs siècles après qu\'il a été écrit, je ne dis pas non plus a cóté lt;ie la religion, supérieure a la religion populaire, qui est représentée par l\'historiographie depuis le livre des Juges jusqu\'a celui des Rois, mais a cóté de ce qui est supérieur encore, de l\'histoire sainte que nous venons de parcou-rir, et voyez la difference. Ce qui n\'est que vaguement impliqué dans l\'histoire sainte est ici clair, net, parfai-tement conscient, raffirmation que l\'homme agréable a Dieu est un homme qui n\'adore pas seulement Dieu, qui ne se confie pas seulement en Dieu, mais qui en outre pratique la justice au milieu de ses frères; raffirmation ■*\' que la piété, le respect de Dieu, est inseparable du respect du devoir; raffirmation que la religion commande a la vie, èi la vie laïque, a la vie de tous les jours, et y commande par le moyen du scrupule personnel et intérieur. Celui qui a vu cela distinctement quand la majorité, peut-être l\'universalité de l\'élite religieuse de sa nation, ne faisait que le pressentir confusément, celui qui, persuadé que Dieu avait manifesté sa sainte volonté au temps de Moïse, a cherché quel devait avoir été le contenu de cette volonté et a su formuler le décalogue comme l\'idéal de ce que devail vénérer et pratiquer tout Israélite : celui-la est sans contredit aussi grand que le plus grand des prophètes.

Son ceuvre a dü attendre longtemps, car elle ne pou-vait pas se répandre aussitót. Mais elle a fini par entrer, rayon éclatant de lumière, dans l\'histoire sainte. Sans le décalogue, celle-ci ne prêche distinctement que le culte exclusif de Yahwèh; avec le décalogue, elle prêche la religion, la religion sainte.

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318 CH. III. L\'HISTOIRE SAINTE ET LA LOI.

Ge n\'est pas seulement le decalogue qui a pris place dans l\'histoire sainte; on a déja vu, au chapitre XIII de l\'Exode, la consecration des premiers-nés et la fête des pains sans levain rendues vénérables par l\'origine mosaïque qu\'on leur attribue; et si, d\'un cóté, cela tendait a diminuer l\'importance de la morale en exagérant cells des pratiques, on ne saurait nier d\'autre part que la signification symbolique que 1\'on a donnée a ces anciennes coutumes, de fagon a en faire une commémora-tion de la déiivrance de l\'esclavage d\'Egypte, n\'y ait introduit un élément fort religieux. Sans doute maint ïsraélite, en suivant ces prescriptions, a senti se raviver en lui le sentiment de la gratitude qu\'il devait è son dieu et le désir d\'être fidéle a ce dieu.

Qu\'il me soit permis de faire une remarque analogue , pour n\'y pas revenir, au sujet de la circoncision et du sabbat. Ces institutions ont été sanctifiées par l\'origine divine qu\'on leur a altribuée et elles ont pris une portee religieuse, paree que les Israélites se sont habitués a les considérer comme les marques distinctives qu\'ils portaient en qualité de peuple de Dieu. Or, de méme que le respect du soldal pour son uniforme et pour son drapeau peut n\'être qu\'un formalisme superstitieux, mais peut aussi se rattacher au respect du devoir militaire et le nourrir, de méme trop souvent la pratique de la circoncision et l\'observation du sabbat ont pris chez les Juifs la place de la consecration de Fame a Dieu , mais aussi, chez les meilleurs, ont pu en étre le symbole et la ren-forcer. Qua le lecteur fasse lui-méme Ie parallèle en ce qui concerne le baptéme.

II est entré dans l\'histoire sainte, sous forme de prescriptions données par Dieu a Moïse, des éléments de

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROÜPE DEÜTÉRONOMIQUE. 319

valeur trés différente, qui en ont fort modifié la valeur religieuse. Dès que quelqu\'un de zélé pour le culle de Yahwèh considérait quelque point comme important, il affirmait que Yahwéh l\'avait commandé, cela finissait par s\'écrire et ainsi s\'accumulaient les prescriptions pré-tendues mosaïques; or comme le jugement des hommes sur ce qui est important varie a l\'infini et que la plupart s\'attachent plus aux détails de la forme qu\'aux choses de grande portée, on a placé sous la haute autorité de Dieu maint détail parfaitement indifférent ou puéril. C\'est assez le cas pour les prescriptions contenues dans les versets 22—26 du chapitre XX de l\'Exode \'), dont j\'ai déja dit quelques mots. On voit ici trés bien quel est le vrai caractére de cette soi-disante législation de l\'Hexa-teuque. Ce sont les vaiix religieux des auteurs et des gens qui sympatisaient avec eux, qu\'ils ont cru être des ordres divins et qu\'ils ont recommandés comme fels. Primitivement, toutes ces «lois» sont l\'expression d\'opi-nions religieuses subjectives, et c\'est a ce point de vue qu\'il faut les apprécier. Le fragment de la fin du chapitre XX de l\'Exode est un de ceux qui proviennent de gens qui croyaient tout perdu si certaines formes n\'étaient pas strictement observées. C\'est la l\'esprit sacerdotal et ritualiste qui a flni par prédominer, ét qui rabaisse con-sidérablement la valeur d\'ensemblede l\'Hexateuque, malgré les éléments si vraiment religieux qu\'il contient.

Le livre de l\'Alliance 1) confirme ma maniére d\'envi-sager les a lois» de l\'Hexateuque.

1

Ex. XXI, 1—XXIII, 19.

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320 CH. in. l\'histoire sainte et la loi.

Ce document commence par les mots. «Voici les lois que tu leur proposeras», mais le contenu ne répond pas è ce que ce préambule ferait attendre. II semble que l\'auteur ou le rédacteur veut que Ton sache a quoi s\'étend la volonte de Yahwèh et va donner une vue d\'ensemble de ce qu\'il exige de son peuple, en laissant de cóté les applications de détail, trop nombreuses pour un document aussi court. Eh bien! c\'est tout le contraire. Toutes les prescriptions que nous trouvons ici concernent des cas spéciaux, rangés il est vrai, plus ou moins, dans cer-taines rubriques, mais , naturellement, sans qu\'aucun sujet soit, je ne dirai pas épuisé, mais simplement traité avec un peu d\'ensemble. Dans cheque rubrique, les cas sont comme pris au hasard. Qu\'est-ce qui a déterminé le choix? C\'est l\'expérience de l\'auteur, les observations qu\'il avait faites personnellement, les réflexions qu\'elles lui avaient suggérées. II ne s\'est pas placé, comme l\'auteur du décalogue, devant la question : Quel est l\'essen-tiel dans le service de Yahwèh ? mais il avait sur un grand nombre de points des opinions au sujet de ce qui était juste et convenable, done, a son point de vue, au sujet de ce que Dieu voulait. II sait bien que Dieu veut d\'autres choses encore et en grand nombre; mais la-dessus il n\'a pas d\'opinion personelle a produire et il n\'en dit rien.

Ai-je tort? Voyons de quoi il traite.

Les Hébreux ne peuvent être définitivement esclaves que par leur volonté expresse, constatée par une cérémonie symbolique (quelle entrée en matière pour les lois que Moïse est chargé de donner au peuple 1)

Adoucissement du sort des filles vendues.

Peine de mort centre le meurtre, et restriction en faveur du meurtrier involontaire.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTÉRONOMIQUE. 321

Peine de mort contra celui qui frappe ses parents, contre celui qui dérobe un homme, contre celui qui maudit ses parents.

Coups et blessures qui n\'entrainent pas la mort de la victime.

Coups donnés a un esclave de fagon a causer ou a ne pas causer sa mort.

Gonséquences d\'un accouchement prématuré causé par la violence d\'hommes qui se querellent (si Ton veut parler de cela, de combien d\'autres cas ne devrait-il pas être question?).

Esclave estropié.

Mort causée par un boeuf habitué ou non a frapper des cornes.

Accidents causes par une citerne laissée découverte.

Mort d\'un boeuf frappé par un autre.

Punition d\'un voleur de bestiaux.

Dédommagements dus pour dégats fait par Ie bétail; idem par incendie.

Régies sur les dépóls.

Les contestations au sujet des objets matériels doivent «venir devant Dieu » (les prétres? en tout cas, on ne doit pas se faire justice è soi-même).

Responsabilité de celui a qui est confiée la garde d\'animaux.

Idem de celui qui emprunte un animal.

Séduction d\'une vierge non fiancée.

Les sorcières doivent être mises a mort.

Restialité punie de mort.

Khèrem contre ceux qui adorent d\'autres dieux que Yahwèh.

Bienveillance a l\'égard des étrangers.

21

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en. m. l\'histoire sainte et la loi.

Idem a l\'égard des veuves et des orphelins.

On doit prêter sans interêt aux pauvres israélites.

Rendre le soir le vêtement pris en gage.

Tu ne maudiras point Dieu, et tu ne maudiras point le chef de ton peuple.

Prérnices et premiers-nés.

Ne pas manger de chair déchirée aux champs.

Ne pas répandre de faux bruits.

Ne pas faire cause commune avec le grand nombre pour Ie mal.

Ne pas favoriser le pauvre (?) dans son procés.

Ramener les bêtes égarées de son ennemi, soulager les bêtes surchargées de son ennemi.

Ne pas faire tort au pauvre dans son procés.

Equité des juges.

Encore la bienveillance h l\'égard des étrangers.

Année sabbatiquo.

Sabbat pour le repos des bêtes, des esclaves et des élrangers.

Ne pas prononcer le nom d\'autres dieux.

Trois grandes fêtes annuelles 1).

Exclusion du pain levé dans les sacrifices; ne pas garder jusqu\'au matin la graisse des victimes.

Prémices.

Ne pas faire cuire le chevreau dans le lait de sa mére.

Yoila bien les membra disjecta dont se doit composer le travail d\'un moraliste religieux qui n\'a pas de système, mais bien des idéés. Ges idéés certes ont leur grande valeur et il est impossible de méconnaitre ie désir d\'adou-

322

1

Cette prescription et celles qui suivent (XXIII, 14-—19) forment un appendice qui bien probablement n\'a pas fait originairement partie du livre de 1\'Alliance.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTÉROMOMIQÜE. 323

cir des mceurs encore fort rudes qui animait I\'auteur; il faut priser hautement la mansuétude et l\'équité qui dans son esprit se relient étroitement a Ia qualité de peuple de Yahwèh possédée par Israël; la religion est dans la bonne voie quand elle apporte avec elle un souffle civilisateur. Seulement nous avons k prendre lout cela comme des idees personnelles sur les sujets abordés. Quand elles ont été écrites, il restait a savoir si elles seraient admises. II y en avait un grand nombre qui devaient rester lettre morte è moins que les autorités n\'y veillassent, et l\'auteur n\'avait sur elles aucun pouvoir. Je m\'imagine qu\'un maitre brutal a parfaitement pu ne pas rendre la liberté a son esclave, quoique il lui eüL crevé un oeil ou cassé une dent, et que Ton n\'ajamais puni de mort un homme qui avait négligé de surveiller son boeuf, de sorte que celui-ci avait tué quelqu\'un. Le Khèrem prononcé contre ceux qui sacrifient è d\'autres dieux qu\'a Yahwèh est évidemment une disposition écrite a longue distance de toute mise en pratique possible , et inspirée par une violente indignation contre le polythé-isme. G\'est un sermon, ce n\'est pas un acte servant de point de depart ü la répression. Du reste, une mesure aussi draconienne n\'aurait été exécutable qu\'a une époque ou les polythéistes seraient devenus si elair-semés que leur éxemple n\'aurait plus offert de danger \').

1) On verra plus loin que le üeuteronome contient la même disposition; pourtant le roi Josias, si disposé a mettre en pratique la loi de Dieu, ne Ta pas essayé pour ee point-Ik. Comment l\'aurait-il fait? Les cheveux se dreasent sur la tête quand on se représente ce que cela aurait e\'té. Le papier est patient. Ce qu\'on y met n\'est pas encore ce que Ton fait. Nos le\'gislateurs troavaient que le polytheisme méritait le Khérem, comme David dit a, Nathan que riiomme de sa parabole mérite la mort, et ordonne la-dessus qu\'il ait a rendre quatre brebis pour une.

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324 CH. III. l\'histoire sainte et la loi.

Sotnme toute, le livre de 1\'Alliance est un recueil de desiderata d\'un Israelite qui était complètement entré dans le mouvement de la religion prophétique. II est impossible a mes yeux qu\'il l\'ait lui-même envisagé comme le document de l\'alliance de Yahwèh avec son peuple; il n\'a pu le donner que pour des commandements communiqués a Israël par I\'entremise de Mo\'ise; quelqu\'un d\'autre doit I\'avoir joint a l\'histoire sainte. Dès lors il a contribué a donner un contenu aux idéés générales de justice et de mansuétude de la prédication prophétique, et, comme on l\'a vu, ce contenu n\'est point a dédaigner.

En revanche le decalogue qui se trouve, fort remanié, au chapitre XXXIV de l\'Exode, du verset 14 au verset 26, semble bien avoir été composé è titre de résumé de la loi de Dieu, è titre de document de l\'alliance. Le préambule \') l\'indique clairement. «Voici, est-il dit, je traite une alliance», sur quoi Yahwèh promet de faire en faveur d\'Israël de trés grands prodiges, dont la contre-partie, ce qu\'il attend d\'Israël, est annoncé par les mots: «Prends garde a ce que je t\'ordonne aujourd\'hui». Or, on ne peut guère appliquer cela uniquement a Tordre général, qui suit immédiatement, de détruire les ohjets de culte des Cananéens; mais il est beaucoup plus naturel de le rapporter a tout l\'ensemble de prescriptions qui suivent, et qui contiennent ce a quoi Israël doit prendre garde au lieu d\'imiter les peuples déposse\'de\'s en sa faveur.

Sans doute, ce préambule peut fort bien être de quelqu\'un d\'autre que de l\'auteur du décalogue même

1) v. 10-13.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTERONOMIQUE. 325

qui suit; mais celui-ci présente justement ce caractère de généralité, nécessaire a un résumé, qui distingue l\'autre décalogue, et qui fait entièrement défaut dans le livre de l\'Alliance, oü les prescriptions parallèles a ce qu\'on trouve ici sont noyées dans les dispositions relatives è des cas spéciaux. Nous n\'avons pas ici de simples desiderata, mais bien l\'esquisse de ce qua Yahwèh réclame de son peuple, ou , en d\'aulres termes, les grands traits de l\'idéal religieux de l\'auteur; de plus le verset 27 est peut-étre de lui, «Yahwèh dit a Moïse: Ecris ces paroles; car c\'est conformément a ces paroles que je traite alliance avec toi et avec Israël». Son idéal est inférieur a celui que représente l\'autre décalogue.

Voici les dix points sur lesquels il porte:

1. Gul te exclusif de Yahwèh.

2. Gondamnation du culte des images.

3. Féte des pains sans levain.

4. Gonsécration des premiers-nés.

5. Sabbat.

6. Fêtes des semaines et de la récolte (pentecöte et tabernacles).

7. Les trois pélerinages annuels1).

8. Défense d\'employer du pain levé dans les sacrifices, et de garder jusqu\'au lendernain la chair de la Paques).

9. Prémices.

10. Ne pas faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère.

1

Qui ne aupposent pas nécesaaircment un pays réduit a la capitale avec sa banlieue, puisqu\'on a pu les recommander avant la centralisation du culte.

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326 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

Je reconnais que le huitième el le dixième de ces cora-mandements sont bien speciaux pour un résumé de la loi de Dieu; mais ne se peul-il pas que I\'auteur ait connu par tradition le nombre de dix et qu\'il se soit rabattu sur ces deux prescriptions, du reste considérées comme importantes, pour compléter sa dizaine?

On le voit, ce décalogue-ci ne se préoccupe-aucune-ment de l\'influence de la religion sur la vie privée. 11 est trés sacerdotal et prélude aux lois essenliellement sacerdotales du groupe lévitique. II représente un des cólés de la religion prophétique; mais ce n\'est pas le cóté le plus vraiment religieux et élevé. Dans sa rédac-tion actuelle il connait le dieu jaloux1), mais il ne connait pas le dieu bon en même temps que saint du commencement du cbapitre et de la rédaction actuelle du décalogue d\'Exode XX:

Yahwèh, Yahwèh est un dieu débonnaire et miséricordieux, lent as\'irriter, plein de grace et de fidélite, gardant sa grace k des mil lier s, pardonnant riniquité, la désobéissance et le pêche\', mais ne laissant pas le coupable impuni et punissant la faute des pères sur les fils et les petits-fils, et sur latroisième et la quatrième generation (XXXIV, 6 7; comp. XX, 5, 6).

Fort différents les uns des aulres pour la portée reli-gieuse, tous ceux qui ont concouru a la formation de la littérature qui nous occupe en ce moment sont abso-lument d\'accord entre eux sur un point: Yahwèh le dieu tout-puissant, s\'est acquis Israël, tout particulière-ment en le retirant d\'Egypte par des prodiges éclatants et en lui donnant le bon pays de Canaan; \'Japourcela droit a son adoration et a son obéissance la plus absolue; il ne tolère aucun autre dieu a cóté de loi. Tous ces

1

v. 14.

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écrivains sont aussi d\'accord pour condarnner I\'idolatrie. Ceci, on le voit, est un fruit du prophélisme représenté par les grands nahis écrivains.

Ges idees n\'ont pénétré que fort lentement dans la nation. Au septième siècle celle-ci avait encore Tame polythéiste, sans en excepter les classes dirigeantes. Juda et Israel avaient eu des reis trés zélés pour le culte de Yahwèh, mais ce n\'était pas dans le sens de nos prophètes. Aucun, sauf Ezechias, n\'a essayé d\'extirper les cultes étrangers; plusieurs s\'y étaient eux-mêmes adonnés; ce sont ceux qui sont marqués d\'une mauvaise note dans le livre des Rois. Si celui-ci fait une difference\'\' entre les rois de Juda et les rois d\'Israël, ce n\'est pas que les premiers fussent plus zélés que les autres pour le culte du dieu national; c\'est è cause des taureaux de Dan et de Beth-el. Un Josaphat, spécialement distingué comme ayant fait ce qui est bien aux yeux de Yahwèh, n\'a pu être l\'ami intime d\'un Achab que s\'il ignorait totalement les theories dont l\'auleur du livre des Rois était un fervent adepte. Son culte a lui était celui du temple de Jérusalem , oü il n\'y avait pas de taureaux; mais il ne réprouvait aucunement le culte de son collègue du royaume d\'Ephraïm. L\'auteur du livre des Rois veut se persuader que Josaphat et tous ceux qu\'il désigne comme bons ont connu et adoré le dieu de 1\'alliance, le dieu jaloux; mais c\'est une erreur manifeste.

Le fait est que, jusqu\'è Ezéchias, les idéés prophéti-ques n\'ont pu être épousées que par un nombre restreint d\'Israélites et que c\'est presque un hasard si les préfé-rences personnelles de quelques rois les ont fait ranger parmi les bons en leur donnant aux yeux d\'un écrivain, dupe d\'une fausse perspective historique, Vapparence de

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328 CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

s\'êlre rangés ^ des principes qu\'ils ne connaissaient pas. Ce pauvre Achaz, le père d\'Ezechias, ne s\'est pas révolté contra ces principes lorsque, monté tout jeune sur le tröne , pour avoir presque aussitót èi se débattre au milieu de dangers formidables, il s\'est livré k ces excès de devotion qui lui ont valu sa trés mauvaise note dans le livre des Reis Ge n\'est pas pour son plaisir qu\'il a fait passer son fils par le feu, et il n\'avait aucunement l\'idée de renoncer au culte de Yahwèh, puisqu\'il avait son autel k lui dans le temple de Jerusalem. II n\'a done point cru irriter Yahwèh en «suivant les abominations des nations que Yahwèh avait chassées devant les enfants d\'Israël». Tout simplemeut il était étranger au courant religieux représenté par l\'Ancien Testament, quoique ce courant existat déja; et son entourage y était étranger aussi, sans quoi le prêtre Urie n\'aurait pas pu si aisé-ment lui faire construire un autel d\'après le modèle qu\'il lui envoya de Damas1). Le père d\'Achaz, Jotham, a fait «ce qui est droit aux yeux de Yahwèh»2), mais évidemment il n\'a pas élevé son fils dans les principes prophétiques, et ceux-ci ne régnaient pas k la cour. Probablement, sauf quelques adeptes clair-semés, on en avait une vague connaissance, de méme que dans les milieux essentiellement catholiques on sait qu\'il existe des protestants, mais on n\'a pas méme l\'idée que l\'on ait a s\'occuper du protestantisme.

Cependant les nouveaux principes firent plus de chemin qu\'auparavant a l\'époque d\'Achaz, sans doute par l\'in-fluence d\'Esaïe, regu a la cour; Ezéchias y fut gagné,

2) II Rois XVI, 10—Z6.

1

1) II Rois XVI, 1—4.

2

II Rois XV, 34.

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du moins quant a ce qui regarde les cultes elrangers et l\'idolatrie, et il accomplit sa reforme. Mais eile ne pou-vait pas être durable. Les ames étaient toujours poly-théistes (il ne faut pas oublier que l\'histoire sainte étail loin d\'être complètement élaborée, et que ce qui en existait ne pouvait être que fort peu répandu). La ré-forme d\'Ezéchias avait paru être une impiété a un tres g-rand nombre de personnes, non seulement chez le bas peuple, mais généralement dans toutes les classes. II se fit une reaction passionnée; il y eut une recrudescence de dévotions de toutes sortes; aux anciennes on en ajouta de nouvelles, et ce ne fut pas seulement un accès pas-sager, mais cela dura plus d\'un demi-siècle, pendant tout le long règne de Manassé et celui de son fils Amon.

Comment commenfa la réaction dans l\'autre sens? On l\'ignore et on 1\'ignorera toujours. Ce qui est certain, c\'est qu\'elle se produisit, et qu\'elle se produisit en haut lieu. Le roi Josias doit pendant sa minorité être tombé entre les mains de gens zélés pour le culte de Yahwèh, probablement celles du haut clergé de Jerusalem, et avoir epouse le zèle de son entourage. On le voit a l\'age de vingt-cinq ou vingt-six ans prendre des mesures pour la réparation du temple. Toutefois il n\'en prend aucune contre les cultes de Baal et de «toute l\'armée des cieux» qui, dans ce même temple, rivalisaient avec celui de Yabwèh1). II ne connaissait done pas en détail l\'histoire sainte, déjè unifiée a celte époque; il n\'avait tout au plus qu\'une vague idés d\'un dieu souverain, de l\'élection

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1

II Rois XXIII, 4. Ce passage mentionne aussi le culte d\'Aschéra, mais c\'est une erreur qui y a été introduite après la captivité; les asciïéras réjiToa-ves par certaius prophetes ne sont pas une déesse, mais des symboles, probablement relatifs k Ia fe\'condite.

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330 CH. in. l\'histoire sainte et la loi.

d\'Israël et de Talliance; cela un siècle après Esaïe, cinq ans après que Jérémie avail commencé a faire entendre sa voix! La voix des prophètes portalt beaucoup moins loin que nous ne nous le figurons d\'ordinaire; mals au fond ce n\'est pas bien étonnant; il auraitfallu qu\'on les comprit, et justement les plus grands d\'entre eux étaient inintelligibles a l\'immense majorité.

Josias était trés bien dispose pour le dieu national, mais ne le connaissait encore qu\'a l\'ancienne manière.

On résolut de le lui faire mieux connaitre.

Qui, «on»?

Des adeptes de la religion prophétique, des gens qui en outre connaissaient fort bien I\'liistoire sainte avec le decalogue et le livre de i\'Alliance, et qui considéraient l\'état religieux de .luda comme epouvantablement mauvais et coupable. Voilci ce qu\'ils élaient. Qui ils étaient, on ne le saura jamais.

lis rédigèrent ce qu\'ils estimaient étre la loi de Dieu, donnée par l\'intermédiaire de Moïse ^1), et la supposèrent communiquée par lui au peuple d\'Israël lorsque celui-ei était sur le point d\'entrer en Canaan. On connaissait done alors généralement en Juda le nom de Moïse comme de celui qui avait conduit les pères dans le désert et qui avait été auprès d\'eux l\'organe de Yabwèh. Gela servit de point de départ et le rouleau que l\'on écrivit com-menga comme suit:

Voici les statuts, décrets et ordonnances que Moïse proelama pour les enfants d\'Israël lors de leur sortie d\'Egypte, au dela du Jourdain, dans la vallee, en

1

«Testime que e\'est de bonne foi que Tauteur du Deutéronome — ear le lecteur a compris que c\'est de eet ouvrage qu\'il s\'agit — a donné sa loi pour raosaïque; toutefois je ne pretends pas savoir jusqu\'è quel point il a pu avoir conscience qu\'il Tétendait, p. ex. en décrétant qu\'il n\'y aurait qu\'un seullieu de culte.

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face «de Beth-Peor, dans le pays de Sihon, le roi des Amoréens, qui résidait è Hesbon, et que Moïse et les Israelites avaient battu lors de leur sortie d\'Egypte, et dont ils avaient conquis le pays, ainsi que le pays d\'Og, du roi de Basan, de ces deux rois des Amoréens au dela du Jourdain, versTorient, depuis Aroër sur les bords du ravin d\'Amon jusqu\'i la montagne de Sion, autreraent dite Hermon, avec toute la plaine au del^ du Jourdain vers Torient, et jusqu\'è. la mer de la plaine au pied du Pisga. Moïse convoqua tout Israël et leur dit: «Ecoutez, Israélites, les décrets et les ordonnances que je proclame aujourd\'hui devant vous; apprenez-les et ayez soin de les mettre en pratique» (Deut. IV, 45—V, 1).

Le grand prêtre Hilkija «trouva» dans le temple le livre qui commengait ainsi ^ , et fit connaitre sa trouvaille h Scliaphan , le secrétaire du roi, qui s\'empressa de communiquer la grande nouvelle a son mailre. Celui-ci voulut qu\'on lui lüt le livre découvert1).

II fut tout oreilles dès qu\'il eut entendu les premiers mots. Son imagination le transporta de l\'autre cóté du Jourdain; il vit le peuple de ses ancêtres assemble en presence de son vénerable chef; il écouta Moïse et sen tit un souffle solennel passer sur lui aux paroles rappelant la majesté de l\'alliance traitée par Yahwèh avec Israël au mont Horeb3):

1

Le Deutéronome ne connait pas le Sinaï, mais nomme le Horeb a Ia place. Les récits relatifs h la montagne sainte n\'avaient pas encore la forme actuelle d\'Exode XIX—XXIV, etc.

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332 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

Yahweh, notre dieu, a fait un pacte avec nous au Horeb. Ce n\'est pas avec nos pèrea que Yahwèh a fait ce pacte, mais avec noas-tnemesqui sommes tous encore en vie aujourd\'hui. C\'est face 4 face que Yahweh vous a parlé sur la montagne du milieu du feu. Moi, j\'etais placé entre Yahwèh et vous amp; cette époque, pour vous annoncer la parole de Dieu, parce que vous aviez peur du feu, et vous n\'osiez pas monter a la montagne (Deut. V, 2—5).

Le roi est prêt a entendre les paroles de [\'alliance. Elles sont epouvantables:

Yahwèh disait:

«Moi, Yahwèh, je suis ton dieu, qui t\'ai fait sortir du pays d\'Egypte, de ce lieu de servitude;

Tu n\'auras point d\'autres dieux devant ma face».

Tu n\'auras point d\'autres dieux devant ma face! Et les dieux pullulent dans le pays, puilulent è Jerusalem, ont envahi la maison même de Yahwèh!

Je ne puis pas transcrire tout ie Deutéronome. J\'espère eooendant avoir atteint mon but, qui était de faire sentir l\'effet foudroyant qu\'il produisit sur le roi, ü qui, dans mon opinion, il était destiné en première ligne. Le Deutéronome était une arme, non pas destinée a faire connaitre dans la mesure du possible les droits et les exigences de Yahwèh, théoriquement pour ainsi dire, comme l\'avaient été les essais législatifs antérieurs, mais une arme forgée exprès pour détruire tout ce que Yahwèh réprouvait et amener rétablissement de son vrai culte. G\'est de l\'autorité royale que l\'on attendait ces effets, et c\'est sur le roi que l\'on dirigea en premier lieu l\'arme que l\'on avait forgée. Qu\'on relise le Deutéronome, on verra combien il était bien calculé pour ce qu\'on en espérait. Ici, je dois me contenter d\'une trés rapide analyse.

Comme on l\'a vu, le décalogue est mis è la base de

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tout1), comme document de Talliance, prononcé par la bouche de Dieu. L\'auteur veut rattacher è cela toute une législation s), que Dieu aurait Aoanée par Ventremise de Moïse, et pour motiver cette manière de procéder et assurer Tautorité des lois ainsi promulguées, il décrit la terreur des Israelites a l\'ouïe du décalogue et leur désir de ne plus entendre eux-mêmes la voix de leur dieu. Moïse servira done d\'intermédiaire 1).

Après cela, Moïse ne passé pas immédiatement au détail des lois qu\'il doit donner, mais il en recommande au préalable la stricte observation dans un long discours2), qui sert ainsi d\'inlroduction a la partie législative. G\'est verbeux , impatientant même pour nous; on croit toujours qu\'on va enfin arriver aux «statuts, aux ordonnances, et aux commandements» que l\'orateur annonce a réité-rées fois, et, au lieu de cela, il recommence ses exhortations. A mon avis, cela se comprend, si l\'on réflé-chit que l\'auteur de ce discours savait fort bien que ces «statuts et ordonnances», qu\'il avait probablement déja rédigés, contenaient d\'énormes innovations, ce qui fait qu\'il devait être poursuivi par le besoin de s\'emparer avant tout de l\'esprit de son royal lecteur, qu\'il ne fal-lait pas gagner a demi, mais complètement, pour qu\'il eüt le courage d\'entreprendre la tache qu\'on lui réser-vait. Le roi se sera-t-il impatienté a l\'ouïe de ce long sermon, dont l\'ordonnance laisse a désirer, ou il y a des repetitions, et dont le style est lourd? J\'en doute fort. Tout ce qu\'il en entendait l\'intéressait; ce qu\'il connaissait de l\'histoire de son peuple fourmillait d\'appli-cations , qui devaient se présenter avec une grande force

1

1) Deut V, 6—21. 2) Ch. XII—XXVI, XXVIII. 3) V, 22—33.

2

Ch. VI—XI.

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33-4 CH. in. l\'histoire sainte et la loi.

a son esprit. H devait penser a son ancêtre David, a qui tout Israël avait obei, tandis que lui-même, et ses pères depuis bien des generations, ne régnaient plus que sur Juda; il devait peffser a la destruction du royaume d\'Ephraïm, sur lequel Yahvvèh avait realise dans toute leur rigueur les menaces de Moïse; l\'épisode des veaux d\'or, qui nous semble trop longuement rappelé1), devait l\'émouvoir profondément en regard de celte catastrophe, lui laisser l\'iinpression, trés voulue par l\'auteur, qui pour cela insiste fortement sur ^intercession de Moïse, qu\'Israël était un peuple de col roide et rebelle, et lui faire se demander avec terreur si le sort de Sarnarie n\'était pas réservé a Jerusalem 2).

Ce discours a pour thème la fidélité due par Israël a Yahwèh. II insiste a tout instant sur le culte exclusif exigé par le dieu d\'Israël, sur ce que son peuple ne doit pas se borner a le craindre, mais doit aussi 1\'aimer et sur ce qu\'une conduite contraire marquer-ait de noire ingratitude après tous les bienfaits de Yahwèh, qui n\'a point choisi Israël pour ses mérites, mais par un effet de sa libre volonté; fidéle dans sa bonté, il lui donnera 3), dépossédant pour lui des peuples puissants, un pays découlant de lait et de miel, et le conduira dans de grandes et belles villes qu\'il n\'a pas baties, dans des

I

1

IX, 7 et suiv.

2

Comp. II Ilois XXII, 11 et suiv. « Lorsque le roi sut entendu les paroles du livre de la loi, il déchira ses habits» et il envova consulter la pro-phetesse Hulda, qui dit: « Voici ce que dit Yahwèh: Voyez j\'amène uue cala-mité sur ce lieu et sur ses habitants, tout ce qui est dit dans le livre que le roi de Juda vient de lire».

3

Ne pas oublier que c\'est Moïse qui parle avant Tentrée en Canaan, et que tout le temps le royal lecteur se demande: «Comment ces exhortations ont-elles ete suivies?»

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parties legislatives du groupe deuteronomique. 335

maisons remplies de toutes sortes de biens qu\'il n\'a pas amasses, è des citernes qu\'il n\'a pas conslruites, dans des vignes et sous des oliviers qu\'il n\'a pas plantes et ou il jouira a satiété. Le peuple doii, done détruire toutes les abominations des nations dépossédées devant lui et se garder soigneusement de les imiter, ne ressemblant pas a ceux qui dans le desert avaient tant de fois excite par leur rebellion le courroux mérité de Yahwèh. Israël avait devant lui la benediction et la malediction, la première, s\'il était fidéle, la seconde, s\'il se révoltait; il devait done prendre trés a coeur la loi de son dieu.

Maintenant, Israelites, qiTest-ce que Yahwèh, votre dieu, vous demande, si ce n\'est de le craindre, de marcher dans ses voies en toutes choses, de l\'aimer, et de le servir de tout votre coeur et de toute votre urne, en observant ses commandements et ses ordonnances, que je vous prescris aujourd\'hui pour votre bien. Voyez, c\'est h Yahwèh qu\'appartiennent les cieux, et les cieux des cieux, et la terre avec tout ce qu\'elle contient: et ce sont vospères seuls aaxquels Yahwèh s\'est attaché de manière 5, les aimer, et c\'est leur race qu\'il a élue après eux, c\'est vous, d\'entre tous les peuples, comme aujourd\'hui encore. Purifiez done votre coeur par la circoncision 1) et ne rai-dissez plus\' votre cou. Car Yahwèh, votre dieu, est le dieu des dieux et le seigneur des seigneurs2): c\'est le grand dieu, puissant et terrible, qui n\'a point égard aux personnes et qui ne se laisse pas séduire par des pre\'sents 3), qui fait droit h l\'orphelin et a la veuve, et qui aime l\'étranger de manière h lui donner du pain et des vêtements ^). Aimez done aussi l\'étranger, car vous avez eté étrangers dans le pays d\'Egypte (^Deui;. X, 12—19).

Prenez done bien h coeur les choses que je vous dis, et retenez-les, attachez-les k vos mains pour vous servir de signes et qu\'elles soient devant vos yeux comme un bandeau. Faites-les apprendre a vos fils en leur en parlant 6), quand

1

Nous avons déj^ rencontré cette image chez les prophètes.

2

Ce n\'est done pas le pur monothéisme encore.

3

Comme trop de juges humains.

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336 CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

v^ous serez tranquilles chez vous ou quand vous voyagerez au dehors, en vous couchant et en vous levant. Inscrivez-les sur les poteaux de vos maisons et sur vos portes, afin que vos jours et ceux de vos fils deviennent nombreux, autant que les jours du ciel au-dessus de la terre, dans ce pays que Yahwèh a jure k vos pères de leur donner *) (XI, 38—21).

Voyez, je vous propose aujourd\'hui une benediction et une malediction (XI, 26).

11 n\'était pas a craindre qu\'après avoir entendu ces choses, Josias ne prêtat pas attention è ce qui allait suivre.

Ge n\'étaient pas des bagatelles. La première chose que le lécteur du roi lui fait entendre après le discours de Moïse renferme une innovation stupéfiante, la centralisation absolue du culte dans le temple de Jérusalem 1). II faut relire tout ce chapitre , admirablement cohqu pour frapper le grand coup. II est clair que, ce point gagné, tout était gagné, mais ce point était énorme; ce n\'était pas de trop d\'une preparation spéciale et un peu longue pour y venir, et même alors, le roi bien convaincu que depuis des siècles Israël violait la loi de Dieu et qu\'il était urgent d\'aviser, n\'était-il point superflu d\'apporter quelque habileté è suggérer la réforme fondamentale a laquelle on tenait. On n\'y a pas manqué. On a mis sur l\'innovation une étiquette connue et acceptée, le devoir d\'lsraël de ne pas imiter les cultes des Cananéens. Le chapitre commence par l\'ordre donné aux Israélites de détruire tous les lieux de culte des anciens habitants du pays; puis on continue:

Vous n\'en agirez pas de même k I\'egard de Yahwèh votre dieu. Au contraire, c\'est a Tendroit que Yahwèh, votre dieu, choisira d\'eutre toutes vos

1

Ch. XII.

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTERONOMIQUE. 337

tribus pour y etablir son nom et pour y demeurer, que vous le chercherez. . . (XII. 4, 5).

Une lumière inattendue se fait dans Tesprit du roi: toutes ces chapelles, tous ces sancluaires multiples sont une imitation des Gananéens! Yahwèh n\'est pas comme ces dieux de rien qui, n\'étant rien, n\'ont pas de residence veritable , et que les hommes encensent au gré de leurs stupides caprices; lui , le grand dieu des cieux, veut bien venir habiter au milieu de son peuple, mais il se réserve de designer lui-même ie lieu qu\'il sancti-fiera de sa presence et ce serait une audacieuse présomp-tion que de le chercher ailieurs.

Sans doute, le temple de Jerusalem n\'a pas toujours existé; aussi l\'auteur s\'est-il bien gardé de le nommer, et parle-t-il, sans spécifier, du lieu que Yahwèh choisira pour y établir son nom, ce qui fait que Silo, par exem-ple, a pu étre provisoirement ce lieu.

Mais les patriarches et les Israélites dans le désert ont adoré en différents endroits. L\'auteur y pense et y répond: lis étaient alors errants et leur dieu n\'avait pour cela pas encore de résidence fixe sur la terre.

Vous ne ferez plus comme nous faisons ici aujourd\'hui, chacun selon son bon plaisir 1); car vous n\'êtes point encore parvenus au repos et k la possession que Yahwèh, votre dieu, vous donne (XII, 8, 9).

Encore une objection. Ne doit-on pas égorger dans un sanctuaire les animaux dont on se nourrit, et comment le faire si Ton n\'a point de lieu saint a sa portée\' Gette objection n\'est pas fondée; car on ne doit point assimi-ler aux animaux des sacrifices ceux, même d\'espèce identique, que Ton ne tue que pour sa nourriture; on

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1

Qaand cela a élé éciit les légendes sur le temple portatif du désert u\'existaient pas encore.

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338 ch. in. l\'histoire SAINTE et lk loi.

doit en répatidre le sang a terre et ne pas le manger, mais cela peut se faire partout 1j.

Get important chapitre se termine par I\'assimilation de la multiplicité des lieux de cultes avec rimitalion des abominations des Gananéens par laquelie il commence,

Le rei fut parfaitement convaincu. II n\'était pourtant pas au bout, tant s\'en faut. 11 ne savait pas tout ce qu\'il fallait encore pour qu\'Israël fut un peuple saint, parfaitement distinct de toutes les nations; mais il allait l\'apprendre et en même temps mesurer l\'étendue du mal qu\'il fallait corriger; il allait s\'apercevoir que grands et petits étaient ignorants de leurs devoirs, que mille Glioses se pratiquaient et avaient ete pratiquées contraire-ment ^ la sainteté, mille autres omises qui auraient dü se faire.

Et premièrement, ce grand pêché de l\'idolatrie et du culte des autres dieux, sans doute il s\'était trouvé des Israélites pour le blamer; mais on eüt dü I\'extirper; Yahwèh avait prononcé le Khèretn sur quiconque s\'en rendait coupable et souillait ainsi Israël, sur ceux qui séduisaient, fussent-ils prophètes, annongassent-ils des signes et des prodiges qui se réalisassent, et aussi sur ceux qui se laissaient séduire 2). Quand avait-on applique celte loi, pratique cette épuration nécessaire ? Jamais.

Dans maints détails, le peuple saint devait se distin-guer des autres; ne pas se faire des incisions ni se raser le front en signe de deuil 3), ne rien manger que de pur4), a quoi se rattaclie aussi la dime de tous les produits, laquelie doit se consommer dans le sanctuaire, dans des festins célébrés en I\'honneur du dieu qui donne

1

v. 15, 16; 20—25. 2) Ch. XIII. 3) XIV. 1,2. 4) XIV, 3—21.

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I\'abondance a son peuple1); sans doute les produits dont la dime n\'a pas été prélevée sont considérés comme impurs. Tous les trois ans, la dime doit servir au sou-lagement des indigents, en y comprenant les lévites pauvres2), car la bienfaisance est un des traits qui doi-vent distinguer le peuple de Yahwèh 3). La septième année doit être une armee de relache, qui rende quittes les débiteurs et les esclaves hébreux , ces derniers ne pouvant rester dans la servitude que de leur plein gré 4). Les premiers-nés des animaux propres aux sacrifices doi-vent être mangés en l\'honneur de Yahwèh, au sanctu-aire, s\'ils n\'ont point de défaut; en tous cas ils doivent être mangés sans avoir été utilises autrement5). La Paque doit être mangée a l\'occasion de la fête des pains sans levain et doit être égorgée au sanctuaire e); de même on doit célébrer régulièrement la fête des semaines et celle des tabernacles1). Chacune des trois grandes fêtes impose a tous les males l\'obligation de se rendre au sanctuaire avec des offrandes2). II doit y avoir dans toutes les villes des magistrals qui veillent a l\'équité que Yahwèh veut voir régner chez son peuple3). Les aschéras et les rnatsébas que les Israelites plantaient a cóté des autels de Yahwèh sont prohibés 4). Les animaux offerts en sacrifice au dieu saint doivent être sans défaut n).

1

4) XV, 1—18. 5) XV, 19—23. 6) XVI, 1—8. 7) XVI, 9-15.

2

XVI, 16, 17. 9) XVI, 18—20.

3

10) XVI, 21, 22. L\'aamp;teur semble ici un pea outlier la centralisation du

4

culte (voir surtout le v. 21); mais quand il a e\'orit, il ne savait pas si cette centralisation s\'effectuerait, et il vonlait qu\'en tout cas les aschéras et les maisébas disparussent.

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CH. 111. L\'H(ST01RE SAINTE ET LA LOI.

La peine de mort doit être appliquée aux idolatres Les prêtres-lévites du sanctuaire, de concert avec le «Juge», doivent prononcer dans les causes difficiles. Geux qui ne se soumettront pas è leur jugement doivent être punis de mort2). Le roi doit gouverner conformément è la loi de Dieu, conservée par les prêtres-lévites. II ne doit pas avoir beaucoup de femmes, ni amasser de trésors3). Les prêtres doivent appartenir a la tribu de Lévi et vivre de l\'autel; tout lévile peut être admis aux fonctions sacerdotales et doit alors recevoir sa part du casuel \'). 11 ne doit y avoir en Israël personne qui «fasse passer son fils ou sa fille par le feu», comme cela a lieu chez les aulres peuples; on ne doit point non plus y voir, comme c\'est le cas ailleurs, desdevins, des sorciers, des enchanteurs, des magiciens, des ne-cromanciens; il n\'en est nul besoin, car Yahwèh aura soin qu\'il y ait toujours en Israël un prophéte semblable a Moïse; on s\'apercevra qu\'un prophéte n\'a pas été en-voyé par Yahwéh, si ce qu\'il a dit ne s\'accomplit pas5).

1) XVII, 2—7. Ceci aurait été plus a sa place a la fin dn chapitre XIII. L\'ordonnance des matières laisse beaucoup a désirer dans le Deutéronome, de même en general que dans toutes les parties legislatives de 1\'Ancien Testament. Le Deutéronome n\'a sans doute pas été rédigé d\'un jet. 11 se pourrait bien que les eh. V—XI aient été composés lorsqu\'on a eu l\'idée de faire parvenir ce livre entre les mains du roi, quand, après y avoir réuni ce qni semblait le plus essentiel pour la sainteté du peuple, on s\'est demandé comment on ferait pour en obtenir la mise en pratique.

2) XVII, 8—13. Qui est ee »Juge»? Le chef de la nation. 11 ne fautpas oublier que c\'est Moïse qui parle, et qu\'il ne peut pas dire le roi, puis-qu entre son époque et Saül il y a toute la période des «Juges», auxquels l\'auteur a sans doute pensé, mais en les assimilant aux rois résidant dans la capitale.

3) XVII, 14—20.

4) XVIII, 1—8. Déja au ch. X, v. 6—9, il est dit que la tribu de Lévi a été mise a. part pour le service de Yahweh.

5) XVIII, 9—22. Reuss trouve que ce critère est bien insufflsant, et je

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTERONOMIQUE. 341

On me permettra de renvoyor le lecteur au livre lui-même pour le reste des dispositions qu\'il contient.

Enfin vient la péroraison suivante, qui exprime claire-ment l\'idée fondamentale de la religion que Ton voulait faire regner, celle d\'un contral synallagmatique entre Yahwèh et Israël:

Aujonrd\'hui Yahwèh, votre dieu, vous ordonne de mettre en pratique ces lois et ees commandements. Ayez done soin de les garder et de les mettre en pratique de tout votre coenr et de toute votre üme. Aujourd\'hui vous avez provoqué de la part de Yahwèh la declaration qu\'il sera votre dieu, et que vous aurez a marcher dans ses voies, a observer ses lois, ses commandements et ses ordonnances, et a lui obéir. Et Yahwèh vous a demandé aujourd\'hui la promesse que vous voulez être son peuple a lui, eomme il vous l\'avait dit\', et que vous garderez tous ses commandements; afin que le Très-haut vous mette au-dessus de toutes les nations qu\'il a faites, en gloire, en renom et en splendeur, et que vous soyez un peuple consacre\' a Yahwèh, votre dieu, comme il l\'avait dit (XXVI, 16—19).

Ce n\'est cependant pas tout. Le discours préparatoire se terminait en annongant d\'une manière générale a Israël qu\'en choisissant entre l\'obéissance et la révolte, c\'était entre la bénédiction et la malédiction qu\'il opterait. L\'auteur se réservait de développer cette pensée, fondamentale a ses yeux, après l\'exposé de la volonté de Yahwèh. II l\'a fait, trés en détail; mais un rédacteur subséquent a interoallé entre ce. morceau et la loi le chapitre XXVII du Deutéronome actuel, de sorte qu\'il nous faut aller au chapitre XXVIII pour avoir la fin du

ne saurais lui donner tort. Quant au prophéte semblahle amp; Moïse, comp. Nom. XII, 6—8. Je tiens que l\'auteur du Deutéronome avait peu d\'estime pour les prophètes qui avaient des visions et des songes; eela lui paraissait ressem-bler anx moyens employes par les sorciers païens; pour lui. le vrai prophéte rejoit, comme Moïse, directement ses revelations de I)ieu; et il n\'est pas nécessaire qu\'il y en ait beaucoup; un suffit, et Yahwèh aura soin qu\'il yen ait toujours un. L\'auteur a-t-il pensé ik Jére\'mie pour l\'e\'poque de Josias?

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342 ch. in. l\'histoire sainte et la lol.

livre lu au roi Josias. Cette fin est terrible. Sansdoute, avant de délailler les chatiments dont Yahwèh frappera son peuple, s\'il se montre rebelle, Moïse s\'étend sur la bénédiction dont il récompensera Israël, s\'il est fidéle; mais la malédiclion tienl infiniment plus de place que la bénédiction. C\'est vraiment étonnant. Dans ce long chapitre de 68 versets, il n\'y en a que 15 pour le bien, tout le resle est pour le mal.

Et quand le roi Josias eut entendu les paroles de ce livre, il déchira ses vêtements, car lui et ses pères et Juda et tout Israël n\'avaient fait que violer l\'alliance de Yahwèh.

II fit ce qu\'il put. II fit plus qu\'il ne semblerait qu\'il n\'était possible, même au pouvoir, absolu en théorie, d\'un roi de Juda. II centralisa le culte, il fit détruire tout ce qu\'il pul atteindre en fait de polythéisme et d\'ido-latrie, et je ne doute pas qu\'il n\'ait fait tous ses efforts pour inculquer des principes d\'équité a ses fonctionnaires. On sait déjk qu\'il lut publiquement la loi de Yahwèh a une assemblée aussi nombreuse que possible. Je n\'ai pas mentionné la destitution des prétres non lévitiques, paree que c\'était la conséquence inévitable de la centralisation du culte. Tout cela, c\'était beaucoup. Pour l\'entreprendre et le mener a bonne fin, il fallait une profonde conviction et une dose peu commune d\'énergie, car il y eut nécessairement une nuée de mécontents.

Josias fit tout ce que pouvait un roi; c\'est dire qu\'il ne put pas faire le principal, faire passer dans les ames et par lè dans les moeurs les principes du Deutéronome. Sa réforme dut laisser des germes pour l\'avenir; mais, on le sait, elle ne fut pas durable en elle-même. Elle

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PARTIES LEGISLATIVES DU GROUPE DEUTÉRONOMIQÜE. 343

n\'avait pu toucher qu\'aux institutions matérielies; pour la maintenir il fallait le pouvoir royal; il aurait fallu que ses successeurs eussent des convictions aussi solides que les siennes, et ce ne fut pas le cas.

Quant a la religion défendue et prêchee par le Deu-téronome, je n\'ai pas grand chose è ajouter. G\'est une religion nationale, mais qui met en jeu l\'individualisme, cliacun ayant è veiller pour sa part, outre ce qui con-cerne les pouvoirs publics, a empêcher toute souillure de ternir la sainteté du peuple de Yahwèli. Cette religion parlait done fortement a la conscience et au coeur;\' quoique, formellement, elie fut entièrement fondée sur Tappas des recompenses et la crainte des chatiments. Le législateur a été évidemment beaucoup plus préoccupé du cóté de son ideal en vertu duquel Israël devait se distinguer des autres peuples par I\'équité et par la bonté, que du cóté ritual de la pureté nationale, une fois posé le grand principe du culte de Yahwèli exclusif et sans images. Toutefois, il ne faut pas exagérer et faire de lui un chrétien spiritualists. S\'il ne prescrit que peu de détails rituels, sans doute c\'est qu\'il avait pleine confi-ance dans les prêtres-lévites; en effet il ajoute une grande importance è la distinction entre les animaux purs et im-purs et a plusieurs autres choses du même genre.

Toujours est-il que son travail était une excellente application concrète des principes de la religion prophé-tique, que la plupart des dispositions en étaient parfai-tement réalisables, et qu\'il n\'a manqué pour cela que les moyens de le vulgariser plus largement.

Le Deutéronome a été fondu avec l\'histoire sainte, dont il a contribué a grandement rehausser la valeur

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344 CH. III. l\'histoire sainte et la loi.

religieuse. Elle est devenue par lè un monument de ce que les meilleurs parmi les Israelites avaient désiré que fut le peuple des adorateurs du dieu suprème. Quand plus tard elle a été vulgarisée, elle a eu une influence trés considerable, non pas absolument bonne, le principe légaliste y est trop en evidence pour cela, mais cepen-dant excellente sous bien des rapports.

Quand Ie Deutéronorne fut incorporé dans l\'histoire sainte on y fit de fortes adjonctions; mais il est inutile d\'en parler, car elles ne changent rien a la signification religieuse de ce livre.

J\'ai cependant encore une remarque a faire, Non seu-lement le Deutéronorne reserve aux seuls prêtres-lévites les fonctions sacerdotales, mais il fait encore d\'eux des juges pour les causes difficiles et les dépositaires de la loi de Yahwèh, a laquelle les rois sont tenus de se conformer. N\'est-ce pas la de la theocratie? Je réponds que non, quoique cela y mène. Les prêtres ferment un tribunal, paree qu\'ils sont censés être les plus capables de bien interpréter les régies religieuses que Ton congoit comme servant de base a I\'administration de la justice; mais ils n\'ont aucune part officielle au gouvernement. Le Deutéronorne suppose d\'un bout a l\'autre un gouvernement laïque autonome, un gouvernement de fait, qui n\'est point d\'institution divine. II veut, s\'il y a un roi, que Ton obéisse au roi désigné par Yahwèh \'), mais la royauté elle-même e\'est le peuple qu\'on suppose la vou-loir; et cette réserve, que Yahwèh doit choisir le mo-narque, n\'a aucune portée pratique, si ce n\'est de con-firmer la dynastie de David; l\'idée principale est en tout

l) XVII, 14, 15.

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LE GROÜPE LÉVITIQUE DE L\'HEXATEUQÜE. 345

cas que le roi doit être Israélite. Du reste, la loi n\'or-ganise aucunement le pouvoir royal; elle se borne a donnar un conseil, de portée toute morale, contre les abus de la polygamie et le luxe. Sans doute le roi du peuple de Yahwèh est tenu, religieusement, de s\'inspirer de la loi de Yahwèh, et il est tout naturel que les prêtres en soient les dépositaires, même les interprêtes. Mais c\'est Ik une obligation religieuse, comme celle des juges de ne pas faire acception des personnes, et celle des particuliers de ne pas faire tort a leur prochain et d\'ob-server les régies de la pureté. Le Deutéronome n\'organise pas un gouvernement divin par l\'organe des prêtres; il pose les régies que la piété et le désir d\'être bénis doit faire suivre k tous les Israélites, grands et petits. II n\'est pas théocratique.

Ce qui est vrai, c\'est que le róle des prêtres y semble grandi. Mais il y a loin de lè au grand-prêtre de Zacharie et a celui du judaïsme.

§ 4.

Le groupe lévitique de 1\'Hexateuque.

Nous franchissons environ un siècle et demi. La nation israélite est dispersée et n\'a plus d\'existence politique. La Palestine est une province dü grand empire perse, et est habitée par diverses peuplades qui font entre elles assez mauvais voisinage. L\'une d\'entre elles occupe Jé-rusalem et le territoire environnant, oü elle mène une vie précaire, au jour le jour, peu florissante matérielle-ment et spirituellement. Ge sont des Juifs, des descen-

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346 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

dants de ces possesseurs prédestinés de la terra sainte, qui n\'avaient jamais su courber le cou sous le joug, toujours prêts a la révolte contre de puissants oppres-seurs, écrasés mais non domptés, et qui avaient résisté jusqu\'au dernier moment, au milieu de leurs champs dévaslés, parmi les cadavres de leurs enfants égorgés, préférant tout a la servitude. Maintenant il ne reste rien de cette fierté des ancêtres, rien que les regrets et les pleurs; quatre fois par an les Juifs mènent le deuil des principales phases qui ont amené leur abaissernent; mais ils sont soumis cetle fois, bien soumis; ils se sentent, en même temps qu\'ils sont, sujets du grand roi qui tróne bien loin en Orient dans sa majesté voilée — et redoutée. Les murs de Jerusalem la sainte sont en ruines, et ils n\'ont pas même l\'idée de les relever. Du reste, a quoi bon? La ville est plus d\'è moitié dépeuplée; il n\'y a ni commerce, ni industrie; le village oflfre plus de ressources, et c\'est de preference au village que l\'on s\'établit.

11 faudrait cependant une forte capitale pour servir de point d\'appui a un peuple qui considère comme impur tout ce qui n\'est pas de sa race et qui ne peut pour cela entretenir avec ses voisins que de froides relations, quand ce n\'est pas de l\'hostilité. Sans doute, plus d\'un de ces Juifs pense tristement è ces choses; mais en général le sentiment de la distance qui doit séparer la race élue du reste des hommes est bien affaibli.

Leurs grands pères et leurs arrière-grands pères l\'éprou-vaient encore è un haut degré. Enflammés d\'enthousiasme par les brillantes promesses des prophètes de la fin de l\'exil, ils avaient quitté les compatriotes peu confiants ou indifférents qui préféraient ne pas se prévaloir de la

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LE GROUPE LÉVITIQUE DE L\'HÜXATEUQUE. 347

permission donnée par Gyrus, et ils avaient traversé les deserts a la suite de Zorobabel pour venir reprendre possession du sol sacré que leur dieu leur avait donné pour leur heritage a jamais. (Juiconque excepté eux oo cupait une parcelle de la terre sainte était a leurs yeux un intru , qui la souillait de sa présence T que Dieu ne pouvait pas tarder a en eloigner, avec qui ils n\'avaient rien de commun et ne pouvaienl nouer aucune relation quelque peu cordiale. Les Samaritains reconnaissaient le dieu des Juifs comme le leur et offrirent leur concours pour la grande entreprise de la reconstruction du temple. On rejeta cette présomptueuse pretention avec le dernier mépris. Le peuple de Yahwèh entendait rester pur.

Vers le milieu du cinquième siècle il n\'en est plus ainsi. Les déceptions ont usé l\'espoir, et avec l\'espoir l\'orgueil. Certes, les Juifs adorent le dieu de leurs pères; mais ils le servent mollement; ils perdent de plus en plus le sentiment d\'appartenir a une race priviligée; ils se relachent du soin de rester séparés; ils se mêlent a leurs voisins, se lient intimément avec eux, prennent leurs filles en mariage et leur donnent les leurs. On vit même des prêtres de vieille souche épouser des Samaritaines. Que cela continue pendant deux ou trois générations, les Juifs de Palestine perdront jusqu\'au dernier souvenir de ce que les propliètes et les historiens de leur nation avaient voulu faire d\'elle, un peuple saint a Yahwèh.

II y avait cependant d\'autres Juifs encore dans le monde, et parmi eux il s\'en trouvait dans les families desquels on conservait de père en fils comme un précieux héritage la foi en l\'élection d\'Israël. Peut-être, après une si longue dispersion , établis depuis si longtemps en maint endroit de l\'empire perse, n\'apercevant è l\'horizon aucun

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348 CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

signe précurseur de grands evènements, rêvaient-ils pen d\'un rétablissement politique d\'Israël, d\'indépendance nationale, de domination sur les autres peuples; mais ils ne s\'en attachaient que plus fortement k l\'idée de former, eux et tous les descendants d\'Abraham, au milieu de tous les autres hommes, même lè oü ils étaient mêlés et confondus matériellement avec eux, une race élue, dépositaire de la connaissance du vrai Dieu, mise ci part pour cela, et restant è part. Sa foi et ses moeurs, en même temps que son culte, devaient la distinguer du reste des humains, et, bien loin de se laisser aller è des compromissions de nature a abaisser la barrière morale qui les séparait de leur entourage, ils les condamnaient comma une criminelle infidélite et comme une décbéance chez ceux de leurs coreligionnaires qui ne s\'en défendaient pas, et ils avaient l\'esprit sans cesse occupé des régies Jont la stricte observation élait ü leurs yeux la sauve-garde des privilèges que Dieu leur avait départis.

Faut-il s\'étonner de ce que l\'on se soit efforcé de formuler ces régies d\'une manière durable et de ce que par conséquent on les ait couchées par écrit? Un travail semblable n\'avail rien de nouveau , on l\'a vu amplement dans le paragraphe précédent; dés qu\'il y a eu des Israelites fortement pénétrés de la conviction que par son culte et ses mceurs le peuple devait se montrer l\'élu de Dieu, distinct de tous les autres peuples, chacun d\'entre eux a considéré comme loi de Dieu tout ce qui dans sa conviction servait k rendre parfaite la sainteté du peuple , et Ton s\'est mis a rédiger. Pourquoi ce travail se serait-il arrété après les malheurs de Juda? II aura it fallu, ou bien que Ton cessat de croire a l\'élection et de la considérer comme un précieux privilége, ou bien

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LE GROUPE LEVITIQUE DE L\'HEXATEUQUE. 349

que Ton fut en possession d\'un code définitif. J\'ai relevé le fait que parmi les Juifs de la dispersion la foi en l\'élection était restée trés vivanle, du moins dans certains groupes et quant a un code considéré comme définitif, ce ne peut jamais être qu\'un code promulgue et resté en vigueur. Les circonstances changent, de nouveaux points de vue surgissent, et Ton se remet a rédiger, tant que l\'on n\'est pas arrêté par un texte ayant officiellement force de loi.

II est done parfaitement naturel que la rédaction de textes de la loi donnée par le ministère de Moïse ait continué dans le sein des groupes de Juifs zélés qut\' habitaient l\'empire perse, en particulier la Babylonie. En revanche, ces textes, dont nous possédons un grand nombre dans le groupe lévitique de l\'Hexateuque, présentent un trait extrêmement remarquahle quand on en examine le contenu. II semblerait que ce que l\'on doit y trouver en première ligne sont les régies de conduite que les membres du peuple saint peuvent observer par-tout oü ils se trouvent, et non pas celles qui concernent le matériel et les rites d\'un culte extérieur, lié a une localité déterminée, Jérusalem. Or, quoique la première catégorie de prescriptions ne fasse point défaut dans les lois élaborées hors de Palestine, les dispositions relatives au temple, è ses meubles, aux prétres avec leurs acolytes (dont les fonctions cessent s\'ils sont loin du temple), aux sacrifices de tous genres et aux assemblées religi-euses périodiques, qui doivent se tenir k Jérusalem , y occupent la première et la plus grande place; et ce qui

1) Je n\'ai pas amp; examiner ici les causes du phenomene remarquahle que présente le zèle beaucoup plus grand qui existait loin de la Palestine que dans la terre sainte. Je ne fais pas Thistoire du peuple juif.

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350 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

rend ce phénomène plus remarquable encore, c\'est que cetle prédominance de 1\'intérêt riluel ne se constate pas le plus dans les leis les plus anciennes, dans celles qui ont été redigées lorsque les ardents yahwistes comptaient sur un retour prochain et pouvaient, comme Ezéchiel, porter leurs méditations sur la manière dont on organi-serait le culte restauré; mais c\'est le contraire qui est vrai, et le ritualisme s\'étale surtout dans les lois redigées après le retour, par des Juifs qui n\'y avaient pas pris part, eux ou leurs pères, et pour qui, semble-t-il, les cérémonies de Jérusalem devaient offrir bien moins d\'in-térêt que ce qui pouvait les préserver eux-mêmes, leurs families et leurs coreligionnaires de se confbndre avec les populations au milieu desquelles le sort les avait jetés :1). II faut conclure de ce fait que, quels qu\'aient été les motifs pour lesquels ils ne se rapatriaient pas, les auteurs de ces lois considéraient l\'état de choses au milieu duquel ils vivaient comme provisoire, qu\'ils légi-féraient plus pour l\'avenir que pour le présent, en vue du peuple de Dieu en Palestine, et que leur oeuvre sousentend partout nécessairement un rétablissement beaucoup plus complet d\'Israël que celui qui avait eu lieu sous Zorobabel; tout cela, paree que dans leur conception religieuse la sainteté d\'Israël dépend, non pas exclusivement, mais avant tout de la perfection avec laquelle Yahwèh regoit, dans le lieu qu\'il a choisi, les hommages qui lui sont dus. Ils se sont trouvés dans un état psychologique dont il nous est bien difficile de nous

1) Le «code de la sainteté» (Lev. XVII—XXVI) est pour le fond une oeuvre antérieure au retour de la captivite; or c\'est de tout lê groupe lévitique la partie la plus riche en prescriptions qui pouvaient s\'observer en dehors de la Palestine.

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LE GROUPE LÉVIT1QUE DE L\'HEXATEUÜÜE. 351

faire une idéé tout-a-fait nette. lis tiennent passionné-ment k la pureté de leur race, laquelle eonsiste dans la scrupuleuse observation de régies inapplicables en majeure partie pour ceux qui sont a l\'étranger, peur eux-mêmes, — et ils ne quittent pas tout pour se rendre la oü ils peuvent obéir a leur dieu! II y a évidemment quelque chose de théorique dans la manière dont ils rédigent leurs lois; e\'est la description de ce qui devrait étre plutót que celle de ce que l\'on va aussitót faire étre, et l\'on se contente provisoirement d\'en appliquer ce que l\'on peut. On est en même temps trés strict et trés coulant; pour rien au monde on ne renoncerait af\' sa qualité de juif, et Ton attend patiemment de pouvoir faire tout ce que comporte cette qualité et ce qui la sauvegarde. Prenez, par exemple, la curieuse prescription qui se lit au chapitre XVH du Lévitique, aux versets 3 k 9. Tandis que le deutéronomiste distingue soigneuse-ment entre les animaux que l\'on abat pour sa nourriture et ceux que l\'on égorge pour les sacrifices, et dit que les premiers peuvent se tuer partout on assimile ici complètement les animaux de boucherie aux bètes de sacrifice, et l\'on défend d\'abattre les premiers ailleurs que devant le sanctuaire. Non seulement cela n\'est pas praticable du moment qu\'il n\'y a qu\'un seul sanctuaire, a quoi l\'auteur, écrivant loin de la Palestine, peut n\'avoir pas réfléchi; mais en outre eet auteur n\'a certes pas voulu que les Juifs s\'abstinssent de manger de la viande quand ils étaient a l\'étranger; il ne peut pas avoir ignore un seul instant que pour ceux-ci du moins sa loi était in-exécutable. Du reste, j\'ai relevé déja ce même caractère

1) Deut. XII, 15, 16, 20—25. Comp. la page 337.

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352 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

théorique dans plus d\'une disposition contenue dans le groupe deutéronomique, par exemple le Khèrem prononcé contre tous les polythéistes et les idolatres1). II parait qua c\'était inhérent k la tournure d\'esprit juive, et parfois cela va trés loin. Comment un homme sensé a-t-il pu écrire le passage suivant:

Tout ce que qaelqu\'un consacre k Yahwèh, en fait de clioses qui lui appar-tieunent, par le Khèrem, qu\'il s\'agisse cTun homme, ou d\'un animal, ou d\'une pièce de terre de son patrimoiue, cela ne peut être ni vendu, ni raclieté. Tout objet ainsi donné par Khèrem ^ Yahwèh est chose sacrée par excellence et appartient h Yahwèh. Si ce qui est Khèrem est un homme, il ne pourraêtre racheté, il sera mis k mort (Lev. XXVII, 28, 29).

Je ne sais, mais il me semble, si celui qui a écrit cela avait le sens commun, qu\'il a voulu prévenir les vceux précipités. Cela n\'empêche pas qu\'il suppose possible qu\'un homme fasse Khèrem son esclave, son enfant, sa femme, et que, si 1\'on s\'est laissé aller a un acte aussi inconsidéré, il estime que le voeu devrait s\'öccomplir; mais il est indubitable que le dogme l\'en-traine ici a une immense distance de la pratique.

Je pourrais citer d\'autres exemples, mais ces deux sufflront. Ce trait de la littérature législative juive en rend [\'interpretation parfois fort difficile, puisqu\'on n\'a pas toujours les moyens de savoir si telle ou telle prescription a réellernent la mise en pratique pour but.

L\'ceuvre législative qui s\'accomplissait pa^mi les Juifs de Babylonie, et qui prenait une tendance sacerdotale et rituelle toujours plus accentuée, a fini par produire une collection de lois qui fut apportée a Jerusalem, sans doute par Esdras, et proclamée en qualité de loi de

1

Voy. la page 323.

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LE GROUPE LÉV1TIQUE DE L\'HEXATEUQUE. 353

Yahwèh, vers l\'an 4M avant notre ère, sous le gouverneur Néhémie. Gette collection, sauf quelques additions et modifications, a fourni, réunie au groupe deutéronomi-que, le groupe levitique de l\'Hexateuque.

Elle est inseparable d\'un abrégé de l\'histoire sainte, sur l\'origine duquel je n\'ai pas a m\'expliquer ici, mais qui lui sert de cadre et fait corps avec elle. II en faut dire quelques mots.

Gette histoire se distingue de celle du groupe deuté-ronomique en ce qu\'elle est beaucoup plus succincte mais la conception fondamentale reste intacte: Dieu, Yahwèh, le créateur et le maitre de l\'univers, s\'esf\' formé, au milieu de l\'humanité mauvaise, un peuple a lui, dans la postérité d\'Abrahara, avec lequel il avait traité alliance. Après avoir, au moyen de prodiges effec-tués par Moïse et Aaron, retire son peuple de l\'Egypte, oü il avait été réduit en servitude, il lui a donné ses lois, l\'a protégé pendant quarante ans dans le désert et lui a fait conquérir Ganaan sous la conduite de Josué. L\'élection d\'Israël et l\'alliance par laquelle son dieu s\'engage a le bénir s\'il accomplit fidèlement sa volonte, telle reste l\'idée dominante.

Si cette histoire est extrêmement brève, c\'est qu\'elle n\'a pas, comme l\'autre, été compösée pour elle-même, mais en vue d\'une législation qui faisait le fond de l\'ou-vrage de l\'auteur1), ou plutót qui était eet ouvrage même. II n\'a voulu que rappeler l\'enchamement général de l\'histoire providentielle d\'Israël, donnant une grande

23

1

Cette législation forme une part trés considerable du groupe levitique.

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354 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

place aux généalogies, qui font partie du cadre de l\'histoire, mais ne sent pas l\'histoire. Dans les récits peu nombreux oü il entre dans les détails, il y a pres-que toujours quelque intérêt légal dans ce qui est raconté. G\'est ainsi que le récit de la creation ^ sert amp; motiver le sabbat, et que l\'histoire du déluge aboutit a l\'alliance avec Noés), rattachée intimément h la defense de manger du sang. De même, [\'auteur, qui ne pose que de simples jalons pour Tbistoire d\'Abraham, y fait deux exceptions a la règle de concision qu\'il s\'est imposée; il raconte en détail l\'alliance conclue par Dieu avec le patriarche 1); mais aussi le point capital dans cette alliance, c\'est la circoncision. La seconde exception concerne l\'achat par Abraham du champ et de la caverne de Macpéla2), récit dont l\'intérêt législatif n\'est pas direct, quoique l\'inaliénabilité du patrimoine tint fort a coeur aux légis-lateurs juifs3), et que notre auteur montre plus loin attacher une grande importance a ce que Jacob voulüt être enterré a Macpéla4). Du reste, il semble avoir vouiu par eet achat donner aux Israélites une sone de titre è la possession de Canaan.

Dans l\'histoire de Jacob, il n\'y a d\'un peu détaillé que ce qui concerne le mariage avec des étrangères5) et le changement du nom du patriarche8).

1

6) Gen. XLIX, 29—31. «Jacob donna ses ordres a ses fils en disant: Moi, je vais être réuni a mes aïeux. Enterrez-moi pres de mes pères, dans la caverne qui se trouve au champ d\'Ephron, le Héthien. dans la caverne du

2

champ de Macpéla, a l\'orient de Mamré au pays ds Canaan, au champ

3

qu\'Abraham a acheté d\'Ephron, le Héthien, pour sa se\'pulture, en toutepro-priété. La on a enterré Abraham et sa femme Sara, la on a enterré Isaac

4

et sa femme Rebecca, lü aussi j\'ai enterré Léa».

5

Gen. XXVII. 46—XXVIII, 9. 8) Gen. XXXV, 9—15.

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LE GROÜPE LÉVITIQUE DE L\'HEXATEUQUE. 355

Nulle part le récit n\'est aussi développé que dans ce qui regarde les plaies d\'Egypte; mais aussi Aaron y joue un róle trés considérable; c\'est lui qui emploie Ia baguette miracuieuse et la personne d\'Aaron tient de trés prés Èi la législation, puisque les lois lévitiques re-servent les fonctions sacerdotales aux seuls Aaronides, tandis que le Deutéronome y admeitait encore tous les Lévites. C\'est ce même sacerdoce aaronitique qui motive l\'histoire de la révolte de Korés), et celle de la verge d\'Aaron, qui fleurit en une nuit 1). Je pourrais relever encore d\'autres anecdotes en rapport direct avec les prescriptions légales 2).

Gette histoire sainte est si bien avant tout et surtout l\'histoire de la Loi, qu\'on y trouve des morceaux considerables qui, narratifs de forme, sont essentiellement législatifs de fond. Je citerai seulement le chapitre XII de l\'Exode, qui raconte l\'institution \'permanente de la Paque, et oü il est facile de voir que le but du récit est de prescrire, au point de vue du législateur post-deutéronomique, la manière dont on devait célébrer cette fête; et, dans le même livre, les chapitres XXV, 1—XXXI, 17 et XXXV—XL, contenant de fait une double description du culte et de ses accessoires.

Je ne pourrais sans grossir outre mesure eet ouvrage donner une analyse détaillée du contenu du groupe lé-vitique de l\'Hexateuque. Mais ce n\'est pas nécessaire

1

Nom. XVII.

2

Par ex. Lév. X, 1—7, pureté des rites; Nom. XV, 32—36, sainteté du sabbat.

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CH. III. l/mSTOIRE SAINTE ET LA LOI.

pour en apprécier la valeur religieuse. Ce qui a été dit sufflt a montrer que l\'esprit ritualiste y domine un haut degré. Et en effet ce qui a rapport au culte y occupe une place énorme, tout y est réglé minutieuse-ment, lieu unique du culte, meubles et accessoires, personnel avec ses attributions et même ses vêtements, cérémonies, dans lesquelles les sacrifices prennent natu-rellement la première place, de sorte qu\'ils sont l\'objet de nombreuses prescriptions. Ge qui touche k la prêtrise est extrêmement développé; on voit apparaitre le grand-prêtre, inconnu dans les législations antérieures ^, les prêtres distincts des lévites, et l\'on règle avec soin leurs revenus. Dans la parlie de la législation qui regarde les devoirs du peuple, il y a maint détail qui nécessite l\'intervention des prétres, et les obligations cérémonielles sont placées au premier rang, circoncision, observation du repos sabbatique, régies multiples de pureté.

La morale n\'est cependant pas mise de cóté. Le dé-calogue a dans le chapitre XX de l\'Exode une rédaction sacerdotale de la loi du sabbat, et il est bien probable qu\'il existait dans le groupe lévitique. En tout cas, le «code de la sainteté»1), qui fait partie de ce groupe, renferme un grand nombre de prescriptions relatives a

356

1

Lév. XVII—XXVI.

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LE GROUPS LÉVITIQÜE DE L\'HEXATEUQUE. 357

la morale1). II y en a qui méritent d\'être citées8). Mais on ne peut nier que l\'esprit sacerdotal ne perce même dans ces parties. Non seulement les questions cérémo-nielles prédominent dans le «code de la sainteté», non seulement elles sont parfois mêlées aux préceptes mo-raux 2), mais encore ces régies ont souvent 1\'apparence de thoras données par des prêtres plus légalistes et formalistes que vraiment moralistes3). C\'est surtout le cas pour ces nombreuses régies relatives au commerce sexuel que Ton trouve aux chapitres XVIII et XX, qui prennent une place exagérée en comparaison du reste de la morale, et dans lesquelles il semble que Ton s\'est appliqué è determiner théoriquement tous les cas possibles. S\'il fallait supposer quo 1\'état des mceurs chez les Juifs avait signalé comme urgentes toutes ces prescriptions, il en résulterait que ce peuple était un des plus abominables qui aient jamais existé. II aura certainement connu des corruptions de plus d\'un genre, mais je suis convaincu qu\'on lui ferait grand tort en le jugeant d\'après toutes les horreurs que des prêtres ont trouvé bon de lui défendre. Du reste, le catholicisme est lè

1

Voy. les oh. XVIII, XIX, XX, XXIV.

2

Voy. p. ex. XIX, 5—8; 19; 23—25; 26—28; 31; XX, 1—8; 25—27.

3

Par ex. XIX, 20—23, oil il y a pêché, mais, paree qu\'il nes\'agitque

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358 CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

pour nous montrer è quel point, quand le ritualisme envahit la religion, les preoccupations relatives aux sexes absorbent ce qui reste de morale.

G\'est done tout-a-fait a bon droit que plusieurs savants appellent la partie de I\'Hexateuque qui nous occupe en ce moment la partie sacerdotale; mais il ne faut pas s\'exagérer la portee de cette expression, comme si le ritualisme qui caractérise la loi mise en vigueur sous Nehémie était un élément nouveau, et comme si la religion que les auteurs de cette loi ont voulu recom-mander, et que ceux qui l\'ont promulguée ont voulu faire régner, difFérait du tout au tout de celle qui est représentée par le reste de I\'Hexateuque. J\'ai, me semble-t-il, surabondamment prouvé que jamais personne en Israël n\'a congu la religion sans culte cérémoniel rendu a Yahwèh; dans l\'ancienne religion populaire on croit pouvoir unir ce culte a d\'autres et on le moule aisément sur d\'autres, et tous les écrivains qui ont été passés en revue jusqu\'ici s\'opposent énergiquement a cela, sont tous sans exception des défenseurs de la pureté du culte de Yahwèh. Gertes, tous ne s\'y sont pas pris de la même manière, il s\'en faut de beaucoup. Les prophètes spiritualistes, Esaïe, Michée, Jérémie, envisagent le culte de Yahwèh comme vain sans son service1), au point que Jérémie appelle des commandements d\'homme les régies relatives aux sacrifices; mais le culte n\'en va pas moins sans dire k leurs yeux; seulement ils ne se préoccupent que de sa pureté négative et sont pleinement satisfaits si on en éloigne tout ce qui leur semble païen. Les ritualistes, eux, ne se contentent pas a si peu de frais. II ne leur

1

Comp. la page 174.

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LE GROUPE LÉVITIQUE DE L\'HEXATEUQUE. 359

suffit pas que l\'on évite les immixtions étrangères; ils croient que chaque détail du culte doit affecter des formes obligatoires, immuablement réglées, sans lesquelles il n\'est pas pur, tellement que la plus legére déviation, même involontaire, frappe le culte de nullité. Mainte-nant, on peut être plus ou moins ritualiste. Les grands prophètes le sent trés peu, je me garderais bien de dire pas du tout, et les auteurs de ce que j\'ai appelé le groupe lévitique le sont trés fort; mais ils ne sont pas exclusivement ritualistes, et entrs eux et les grands prophéles il y a bien des nuances possibles, dont plu-sieurs nous ont passé sous les yeux.

11 y a partout du ritualisme dans l\'Hexateuque; Abraham dressant des autels lè oü son dieu lui apparait, Jacob oignant une pierre, ont été peints par des auteurs dont la conception religieuse avait un cóté ritualiste 1j. Quant aux essais de législation, la chose saute aux yeux. «On ne mangera point de pain levé»2) est le contraire du spiritualisme. J\'ai parlé amplement du décalogue, qui suppose le culte extérieur3); de plus la loi du sabbat est ritualiste; Exode XX, 22—26 Test a un haut degré, de même que le décalogue du chapitre XXXIV; le livre de TAlliance l\'est è un bien moindre degré, mais, outre naturellement qu\'il veut les sacrifices, ces fêtes obliga-toires qu\'il present, ce qu\'il dit du sang et de la graisse des victimes et la défense de faire cuire un chevreau dans le lait de sa mère4), sont du pur ritualisme; et

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Les patriarches da groupe lévitique n\'offrent point de sacrifices, sans doute paree que l\'auteur ne considère comme valables que ceux oil otBcient les Aaronides; c\'est un ritualisme plus avancé que celui de l\'histoire deutérono-mique, mais celle-ci n\'en est pas pour cela franche de cette tendance.

2

Ex. XIII, 3. 3) Comp. la page 176 et les pages 311 et suiv.

3

4) Ex. XXIII, 13—19.

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360 ch. in. l\'histoire sainte et la lol.

que dire du Deutéronome, de son unique sanctuaire en dehors duquel le culte n\'est pas valable, de ses Lévites seuls aptes a fonctionner comme prêtres, et de bien d\'autres choses encore qui s\'y trouvent?

Entre tous nos auteurs, sans en excepter les prophètes, c\'est une question de plus et da moins. Si 1\'on perd cela de vue, on s\'expose a juger trés injustement las auteurs des lois du groupe lévitique. Sans doute, ce plus et ce moins constitue des différences trés profondes, et la conception religieuse représentée par les lois de I\'Hexa-teuque, et tout particulièrement par celles du groupe lévitique, est inférieure a celle des grands prophètes. Toutefois inférieur ne veut pas dire opposé, preuve en soit que la dogmatique de tous nos écrivains est essen-tiellement la même: Yahwèh maitre suprème, Israël son peuple élu, Yahwèh saint, son peuple tenu k la sainleté. Les prophètes insistent beaucoup plus que les autres sur le caractère moral de la sainteté, et c\'est qu\'iis sont supérieurs; mais ils n\'excluent en aucune fagon le cóté rituel de la sainteté, celui qui la transforme en pureté au sens sacerdotal du mot. G\'est k ce dernier cóté que se sont de plus en plus arrêtés les prétres législateurs, et c\'est la ce qui fait l\'infériorité religieuse de leur oeuvre. Mais ce que j\'ai encore a dire è ce sujet se rapporte è l\'Hexateuque dans son ensemble et appartient au paragraphs qui va venir. Je n\'ai plus ici qu\'^t résumer ce qui caractérise la religion représentée par le groupe lévitique.

G\'est una religion strictement nationale, celle du peuple élu. Elle ne reconnait qu\'un seul üieu, Yahwèh, dont la bénédiction est assurée au peuple privilégié, si celui-ci se maintient dans Ia pureté par la stricte obser-

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l\'hexateuque.

vation de toutes les régies qui concernent tant la vie indivitluelle que le culte, et qui doivent former une barrière infranchissable entre lui et les autres peuples. L\'horreur du paganisme est on peut dire un sentiment inspirateur de toute cette legislation, qui toute tend amp; faire du peuple du vrai Dieu le peuple d fart. Ella fait entrer dans ce but la pureté des mceurs en ligne de compte, mais multiplie surtout les moyens matériels et extérieurs. La circoncision et le sabbat prennent complètement le caractère d\'institutions divines, absolument obligatoires.

§ 5.

L\'Hexateuque.

J\'ignore jusqu\'è quel point les auteurs de la loi pro-mulguée sous Nehemie ont eu en vue dans leur travail les Juifs de Palestine et se sont proposé de les ramener a la pureté dont ils s\'écartaient de plus en plus. Si Esdras a concouru la redaction, la chose devient fort probable, car on ne saurait douter que ce na soit poussé par des pensées de cette nature qu\'il s\'est rendu è Jé-rusalem et y a apporté cette collection de lois. G\'est ce qui ressort de la lettre que le livre d\'Esdras dit avoir été remise amp; ce scribe par le roi Artaxerxès. En effet, on y lit:

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Attendu que tu es envoyé de la part du roi et de ses sept ministres è 1\'effet de faire 1\'inspection de Juda et de Jerusalem, d\'après la loi de ton dien, que tu as en main (Esdr. VII, 14) \').

1) Peu importe que cette lettre soit autlientique ou non; elle exprimetou-

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362 CH. III. l\'histoire sainte et LA Igt;01.

Redigee ou non pour servir d\'instrument de réforme parmi les Juifs palestiniens, «la Loi» était éminemment propre a ce but, et y a été employée avec un succès si complet que je ne crois pas que Thistoire connaisse una seule réforme religieuse qui égale celle-lci sous le rapport de la pleine réusssite. La Loi finit par étre acceptée sans arrière-pensée, aimée et praliquée, non seulement par les Juifs de la Palestine, mais aussi par ceux de la dispersion, lis formèrent dès lors la race pure, une grande association religieuse, dont le centre était a Jérusalem.

Les promoteurs de cette réforme étaient convaincus qu\'elle rendrait leur peuple heureux. On lit dans le livre de Néhémie que, lorsqu\'on fit la lecture publique de la Loi, le peuple se mit a pleurer et a se lamenter, mais que Néhémie et Esdras, assislés de lévites qui se ré-pandirent parmi la foule pour lui parler, calmèrent les anxiétés et déclarèrent que ce jour devait être un jour dé grande fête, «un jour saint», que Ton devait célébrer par de grandes réjouissances et par des festins, bien loin de mener le deuil Quel tact et quelle conviction!

De cette réforme est né l\'Hexateuque, le document déflnitif du judaïsme constitué. Pourquoi a-t-on réuni le groupe deutéronomique au groupe lévitique? La manière dont cela s\'est fait n\'est pas documentée, mais il me semble impossible que l\'histoire sainte deutéronomique n\'ait pas motive pour une grande part la réunion des deux groupes. Du reste, c\'est aux spécialistes k appro-

jours ropinion de l\'auteur du livre d\'Esdras. Oelui-oi savait done qu\'Esdras était porteur d\'une loi et que son voyage avait un bat d\'inspection d\'après cette loi, ce qui veut dire de réforme.

1) Néh. VIII, 9—13.

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l\'hexateuque.

fondir cette question dans la mesure du possible. Je n\'ai, pour ma part, qu\'a examiner quelle religion I\'Hexa-teuque, pris dans son ensemble, représente, quelle religion il recommande.

Cette religion n\'est pas universaliste. L\'Hexateuque ne s\'adresse pas aux hommes en général, mais aux Juifs. II veut dire aux Juifs ce qu\'ils sont et ce qu\'ils doivent faire et éviter. Comme cependant le dieu de cette religion est congu comme Dieu, comme l\'unique créateur et souverain de l\'univers et toutes les autres divinités comme des faux dieux, dont le culte est criminel, il en résulte que tous les hommes devraient adorer le dieu des-\' Juifs. Le récit du deluge reconnait cette conséquence, de même que le fait la condamnation des païens en général, qui se trouve un peu partout dans l\'ouvrage. II y a done un instinct universaliste; mais rien de plus qu\'un instinct. On trouve abominable le culte des faux dieux auquel les hommes s\'adonnent, mais on accepte leur éloignement du vrai Dieu comme un fait irrémédiable, je dirais presque normal, pour en tirer la conséquence de la supériorité d\'Israël, et c\'est a Israël que l\'on s\'adresse pour lui enseigner a aimer et k conserver son privilège. La doctrine de l\'élection est cardinale dans la religion de 1\'Hexateuque.

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Elle recommande done aux Juifs, au nom de l\'histoire, d\'éviter tout mélange avec les autres peuples et pour eux-mémes de pratiquer fldèlement la loi de Yahwèh.

1) Tous les auteurs qui out concouru k la formation de THexateuque ne semMent pas être parvenus au monothéisme absolu; mais la redaction est koe point de vue et y met les lecteurs. La religion que prêche l\'Hexateuque dans son ensemble est une résultante des différents éléments dont l\'ouvrage est compose; c\'est cette résultante que je m\'efforce ici de dégager.

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CH. ui. l\'histoire sainte et la loi.

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Gette loi exige un culte perpétuel dans le sanctuaire unique de Jérusalem et renferme de ce chef un grand nombre de prescriptions qui regardent uniquement les prêtres et les lévites. Geux-ci, les prêtres fort au-dessus des lévites, ont un caractère sacré que chacun, grands et petits, doit profondément respecter; ils sont les de-positaires de la volonté divine, et leur obéir, c\'est obéir a Yahwèh; le grand-prêtre devient le principal perscn-nage de la nation. Le peuple doit fournir le nécessaire pour le culte et l\'entretien de sas ministres, et doit en outre observer de nombreuses régies préservatrices ou réparatrices de sa pureté, d\'autres qui ont une portée hygiénique ou sociale, et enfin celles qui regardent les mceurs et que le décalogue résumé. De fait toutes ces régies sont des leis de pureté, puisque toute infraction a la loi de Yahwèh souille la sainteté de son peuple; aussi le judaïsme, sans mettre de cóté la morale, ne la place-t-il point en première ligne parmi les caractères de la piété. Notons que, parmi les régies de portée morale, l\'obligation des juges de se laisser guider par la plus pure intégrité est exprimée avec une grande insistance; enfin, il est donné des lois pénales et civiles, qui sont lois de Dieu, et auxquelles par conséquent les juges doivent se conformer dans les sentences qu\'ils pro-noncent

Voilé la religion que prêche l\'Hexateuque, et qu\'il recommande, d\'un cóté, en invoquant l\'histoire, qui

1) On remarquera que THexateuque mème n\'est pas théocratique au vrai sens du mot, puisque la Loi ne s\'occupe en auounc manière de l\'organisation des pouvoirs publics. Cependant les elements de la theocratie s\'y trouvent par I\'iinportance qu\'y prennent les prêtres. Les circonstances aidant, il pourra sor-tir de lè une theocratie, l\'Etat jnif sous les princes-prêtres asmonéens.

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l\'hexateuque.

enseigne aux Juifs quelle position privilégiée lis occupent dans le monde; de l\'autre cóté, en leur promettant la benediction s\'ils sont fidèles, et en les mena^ant du chatiment s\'ils désobéissent. Et cette religion que prêche l\'Hexateuque, le peuple juif l\'a faite sienne, et le document qui en est I\'expression est devenu son Ecrilure sainte, profondément vénérée par lui.

Ge résultat est certainement des plus remarquables; mais il ne nous dit pas quelle est la valeur réelle des services que eet ouvrage a rendus h la religion. II me faut présenter quelques considéralions è ce sujet.

Le judaïsme est incontestablement le fruit du grand mouvement religieux qui, k dater de la fin du 9e siècle, a tendu de plus en plus clairement èt modifier la religion populaire et a la remplacer par ce que j\'ai appelé la religion prophétique, paree que c\'est chez les prophètes écrivains que nous en trouvons I\'expression la plus pure et la plus élevée. La doctrine que les prophètes préchaient, le judaïsme l\'a acceptée. II n\'est absolument plus question ni de polythéisme, ni d\'idolatrieon a pleine conscience des droits de Tahwèh sur son peuple, et la religion de Vobligation a pris la place de celle du Zgt;esom1). Se sentir Israélite, et se sentir lié èi la sainte volonté de Yahwèh pour la faire, est devenu tout un. Les principes de la

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Comp. la page 69.

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366 ch. in. l\'histoire sainte et la loi.

religion prophétique ont ainsi complèlement triomphé.

Gependant le judaïsme n\'est pas la religion prophétique pure et simple, il n\'est pas l\'idéal anticipé par Jérémie. Même la difference est immense; la loi de Yahwèh écrite sur des rouleaux de peau, n\'est pas cette sainte loi inscrite dans les coeurs. Le judaïsme régie extérieure-ment la conduite des sujets du roi divin; Jérémie pensait que 1\'amour du bien dans leurs atnes ferait de ses con-citoyens le peuple de üieu et rendrait leur vie conforme è sa sainte volonté par une régie intérieure toute-sufR-sante. El si Jérémie est celui qui a le mieux exprimé eet excellent idéal, ce n\'en est pas moins lè ce qui attire la plupart des autres prophètes écrivains , c\'est èi cela qu\'ils aspirent, et cela se voit clairement en ce que toute leur passion pour la pureté du service dü è Yahwèh ne les fait aucunement se préoccuper des détails du culte et des mille questions relatives ü ce qui est pur et impur dans ce qu\'on mange et boit, ce qu\'on touche, ce dont on se vêt, etc. Au contraire, le judaïsme, avec son ignorance totale de la loi intérieure, confond complète-ment les questions relatives au bien et au mal avec celles qui ne touchent qu\'aux formes, et devient si craintif devant le danger de manquer en quoi que ce soit dans ces dernières, qu\'il s\'absorbe presque complè-tement dans le souci de tout prévoir et de tout régler pour écarter le risque des infractions involontaires. Tout le monde sail que telle est la direction, parfaitement conforme a son esprit, dans laquelle le rabbinisme l\'a développé.

Si done on nous dit que le judaïsme se constitue dans un état de grande infériorité vis-è-vis de la religion prophétique par la réponse qu\'il donne h la question «en

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l\'hexateuque.

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quoi consiste le service du seul vrai Dieu ?» ^, ce n\'est pas moi qui dirai que cela n\'est pas vrai. A mes yeux, la chose est patente, indéniable; car la valeur religieuse d\'une religion ne peut se mesurer qu\'au degré de sainteté intérieure, la seule vraie, qu\'elle cultive. Malgre cela, le judaïsme est un progrès et non pas un recul, de même que le catholicisme, si inférieur au règne de Dieu de l\'évangile de Jésus, n\'est cependant pas un recul, mais un progrès.

Je m\'explique. Pour juger ^ quel point une religion positive, acceptée par une société ou un groupe social qu\'elle constitue en Eglise, est ou non un progrès, il. ne faut jamais la comparer avec la religion individuelle-ment con^ue et prêchée par des personnes isolées, lors même que cette prédication aurait donné l\'impulsion d\'oü est sortie la religion nouvelle. Non, il faut comparer une religion avec ce qu\'elle remplace. Le catholicisme est extrêmement inférieur è ce que voulait Jésus; mais vraiment j\'aurais honte d\'avoir a démontrer que le catholicisme a élevé les populations dont il s\'est emparé bien au-dessus de ce qu\'elles seraient restées religieusement sans lui. A son origine même, au 2e siècle, je ne saurais considérer le catholicisme comme une décadence; ce n\'est pas une dégénérence de l\'Evangile,. c\'est l\'Evangile pour autant que le monde d\'alors pouvait se l\'assimiler, ni plus, ni moins. C\'est le commencement de Taction de l\'Evangile, qui reste dans le christianisme comme un levain caché. Les chrétiens ne sont pas Jésus; ils ne saisissent que de vagues contours de son idéal; ils

1) Quoique il soit theologiquement supérieur au prophétisme. Je ne citerai a titre de preuve que le récit de la creation (Gen. I, 1—II, 4), dans lequel on a toujours admire a juste titre le «Dieu dit, et cela fut».

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368 CH. ui. l\'histoire sainte et la lol

en mainte fagon en contradiction compléte avec lui; mais eet idéal agit néanmoins sur eux, fait des miracles, trans-forme le monde.

L\'applieation au judaïsme se fait d\'elle-même. Le peuple d\'Israël a eu le privilège de voir surgir dans son sein quelques idéalistes de haute volée, des génies religieux; il ne pouvait pas les comprendre complètement, il ne pouvait s\'assimiler qu\'une partie de leur idéal, la par tie la plus a sa portee, la doctrine plus que la vie religieuse, mais pourtant, avec la doctrine, un peu de la vie. Encore une partie d\'Israël est-elle restée réfractaire au levain nouveau; il a fallu que la nation fut criblée pour que la conscience religieuse nouvelle put se manifester comme conscience commune, se créer des formes, devenir une religion. Cette religion pouvait-elle répondre è l\'idéal des grands prédicateurs a l\'initiative desquels elle devait l\'existence? II est clair que non; il aurait fallu pour cela que tous les Juifs eussent eu l\'ame de Jérémie.

Geux qui ont travaillé a fonder le judaïsme en con-stituant en Eglise la communauté israélite sont des or-ganisateurs et non des iniliateurs religieux, ce qui est trés différent. lis appliquent une doctrine, ils ne la créent pas. Et, de cette doctrine, ce qui les frappe le plus, ce n\'est pas ce qü\'elle a de plus profond, ce qui s\'adresse a l\'ame, ce qui par conséquent ne se règlemente pas; e\'est ce qui est le plus apparent, peut devenir le bien commun de plusieurs personnes se trouvant, individu-ellement, è des degrés de développement religieux fort différents, et peut donner naissance a des formes capables d\'être règlementées. Dans le cas du judaïsme, c\'est l\'unité de Dieu, comme, dans le cas du c\'nristianisme, c\'est la messanité de Jésus de Nazareth. On est rempli de l\'idée

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l\'hexateuque.

que les catastrophes qui ont frappé les pères d\'une f\'agon si terrible ont .toutes été dues è ce que le dieu d\'Israël n\'a pas été servi comme il le voulait, et Ton cherche avec ardeur tout oe qui peut assurer la pureté de son culte et de son people. On règlemente les formes et Ton crée una Eglise.

Gette communauté juive, avec son sentiment d\'un lien moral qui I\'unit a un Dieu saint, juste et bon, dont les adorateurs doivent se distinguer par leur sainteté de tous les autres hommes, n\'est-elle pas, malgré la notion for-maliste de la sainteté dont elle est encore imbue, reli-gieusement fort supérieure a l\'ancien peuple d\'Israël, qui\' adore son dieu national de la même manière et dans le inéme esprit que les Moabites adorent leur Kemosch ou les Philistins leur Dagon, c\'est-è-dire quand on croit avoir besoin d\'eux ou que Ton se figure avoir a redouter leur influence? Quand on vient de relire les grands prophètes et que Ton se représente ensuite le judaïsme, on éprouve un vif mouvement de déception. Mais a la réflexion, on se réconcilie avec les lois de 1 histoire; on reconnait dans Ie judaïsme la preuve que les prophètes n\'avaient pas travaillé en vain.

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CHAP1TRE QÜATRIÈME.

ECRITS DE L\'ÉPOaüE JÜIVE.

(CHRONIQUBS, ESDRAS, NÉIIÉMIE, PSAUMES, PRO VERBES, JOB, RUTH, JONAS, DANIEL).

Les Ketovbm de la bible juive, qu\'il me reste a examiner, forment une collection assez disparate; ils ont pourtant une chose en commun, pour autsmt qu\'ils ont ete écrils dans une intention religieuse; c\'est qu\'ils n\'ont pas le caractère réformateur qui apparlient a tout ce qui les précède dans la littératures biblique. Tous sent des écrits juifs, représentant des cótés divers de la piété juive, mais tous se rattachant è cette piété-la, constituée du moment que la Loi a été reconnue.

§ 1.

Chronique ecclésiastique de Jerusalem.

(CHRONIQUES , ESDRAS, NEHEMIE).

II ne m\'appartient pas de décider si le livre des Ghro-niques, celui d\'Esdras et celui de Néhémie, incontes-tablement sortis de la plume d\'un seul auteur, sont

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CHRONIQUE ECCLÉSIASTIQUE DE JERUSALEM. 371

trois parties d\'un seul ouvrage, ou bien si l\'auteur a compose deux ouvrages distincts, I et II Chroniques, et Esdras-Néhémie Quoi qu\'il en soit de eet te question, les trois parties forment un tout, respirent un même esprit, servent une même cause et peuvent parfaitement être traités ici ensemble.

Je ne puis mieux faire que de copier l\'analyse du contenu que donne Reuss 1), a qui j\'ai emprunté le titre qu\'il donne h l\'ensemble, considéré par lui comme un ouvrage unique.

«L\'ouvrage, dit ce savant, débute, comme nos chroniques du moyen-age, par la création du monde; seuie-ment, au lieu de reproduire è ce sujet les relations de la Genèse, il se borne a la nomenclature des hommes qui, d\'après ce même livre, et quelques autres textes, représentent les générations qui se sont succédé depuis Adam jusqu\'ci David. A l\'occasion de l\'un ou de l\'autre personnage il introduit aussi les branches collatéraies, mais, a bien peu de chose prés, toute cette partie de l\'ouvrage (I Ghron. I—IX) ne contient absolument que des noms propres. Le Ier chapitre énumère les générations depuis le premier bomme jusqu\'au patriarche Jacob , avec une digression relative aux differentes tribus des Edomites. Le second chapitre la continue de Jacob a David, en s\'étendant longuement sur les clans et families quicon-stituaient la tribu de Juda. Le troisième chapitre s\'occupe de la familie de David et contient la généalogie des Isaï-des, par toute la série des rois de Jerusalem, et leurs descendants jusqu\'au quatrième siècle avant Jésus-Christ. Puis viennent les chapitres IV a VII, avec la nomencla-

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La Bible, partie IV, pages 5 et suiv.

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372 CH. IV. ÉCRITS DE L\'EPOQUE JUIVE.

ture générale (et topographique) des clans des douze tribus, en commengant par celle de Juda. Gette liste est incomplete en ce qu\'il y manque deux tribus; elle aen outre cela de particulier, que la tribu de Lévi y est représentée avec le plus de détail. Enfin , les chapitres VIII et IX énumèrent les families établies a Jerusalem même et aux environs, et a ce propos ils font, a certains égards, double emploi avec des listes précédentes.

«Ces tableaux généalogiques servent de préambule a une relation bistorique qui doit comrnencer a l\'avènement de David, le véritable fondateur de Jérusalem, capitale de son royaume, laquelle, du temps de notre historiën , était la métropole du judaïsme. Tout ce qui a précédé le règne du fils d\'Isaï n\'est représenté ici que par cette sèche statistique dont nous venons d\'esquisser le cadre, et qui ne doit nous apprendre qu\'une chose, c\'est que toutes les families juives, reliées entre elles par des liens de parenté, rattachaient leur origine au premier homnie par une filiation documentée dans les textes authen-tiques.

« La narration elle-même commence au chap. IX, v. 35, par le récit de la mort de Saül, précédé de nouveau de la généalogie spéciale de sa familie déja insérée an-térieurement parmi toutes les autres. De la , l\'auteur passé immédiatement a la proclamation de David, appelé au tróne par la volonté unanime de la nation 1). Après cela il poursuit Tbistoire de la monarchie, de manière a s\'oc-cuper du royaume de Jérusalem seul, a [\'exclusion de celui des dix tribus, jusqu\'a la destruction de Jérusalem....

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Ne aerait-il pas plas exact de dire: Reconnu comme roi par la nation unanime? D\'après notre auteur c\'est Siea qui a appelé David au trnne.

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CHRONIQUE ECCLESIASTIQUE DE JERUSALEM. 373

«Le récit du livre d\'Esdras commence a Tan 536, a ce qu\'on appelle vulgairement la fin de l\'exil, lorsque le roi Gyrus autorisa les Juifs è rebatir leur temple. Les six premiers chapitres donnent des détails sur cette reconstruction , gênée et interrompue è la suite des intrigues des voi-sins, et enfin conduite amp; bonne fin sous le règne de Darius, en 516. Après cela il y a dans l\'histoire une lacune d\'une soixantaine d\'années jusqu\'ïi l\'arrivée d\'une seconde co-lonie conduite par le prêtre Esdras, sous le règne d\'Ar-taxerce-Longuemain , en 458. Les quatre derniers chapitres (VII a X) s\'occupent de l\'activité de ce nouveau chef et organisateur, sans en terminer ia relation.

«Avant de la reprendre, le texte introduit un autre personnage qui occupa dans la colonie une position tout autre qu\'Esdras. C\'est Nehemie, envoyé comme gouverneur par le même roi, treize ans plus tard (445). Tout en travaillant aussi k l\'amélioration de l\'état social et au redressement d\'un certain nombre d\'abus dont souf-frait la chose publique, son principal soin fut de mettre la villa l\'abri d\'un coup de main de la part des populations et autorités plus ou moins hostiles du voisinage. Ces faits remplissent les sept premiers chapitres du livre qui porte aujourd\'hui son nom. Ensuite Esdras reparait sur la scène, promulguant la loi de Moïse, et présidant a l\'assermentation du peuple, qui promet de l\'observer fidèlement (chap. VIII a X). Viennent ensuite de nouvelles notices sur la population de. Jérusalem, surtout aussi sur les families de la caste sacerdotale, ainsi que le récit de la fête célébrée lors de la consécration du nouveau mur d\'enceinte de la ville (chap. XI et XII). Le livre se termine par une courte note sur l\'activité de Néhé-mie lors d\'un second voyage qu\'il fit a Jérusalem en 432».

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CH. IV. ÉCRITS DE l/ÉPOQUE JUIVE.

Quel est l\'esprit de eet ouvrage? Ici encore Je ne peux mieux faire que de transcrire Reuss1).

«II est, dit-il, facile de constater que ce qui est ra-conté dans le livre d\'Esdras et de Nehemie se rapporte exclusivement, soit a Ia restauration du temple, soit a la règlementation du culte qui s\'y rattachait et a la discipline ecclésiastique, soit enfin aux intéréts matériels de la cité de Jérusalem et de ses habitants. Qu\'on n\'ob-jecte pas que cela va sans dire et que ce cadre était donné a l\'auteur. Gela n\'est pas du tout le cas. Ge cadre est librement tracé par lui; car la population de Jérusalem formait alors une trés petite minorité de la nation israélite, dont une bien plus grande portion occupait le reste de la Palestine ou était établie è Tétpanger, surtout k Babylone. L\'auteur ne s\'intéresse qu\'a cette minorité, qu\'il considère évidemment comme le noyau de la nation , comme la souche de ce judaïsme qui, è Tépoque oü il écrivait, étendait déja son influence au loin et était devenu une espèce de puissance.

«II circonscrit son cadre d\'une manière analogue dans sa première partie, dans le livre des Ghroniques II y avait la certainement bien des choses a dire, et des plus importantes, qui y sont omises a dessein, quoique l\'auteur dépende, a n\'en pas douter, de sources qui en parlaient. G\'est qu\'il n\'a en vue que Jérusalem, son temple et son culte. II commence avec David, qui, selon lui, a fondé le sanctuaire autour duquel se groupera la nation et sur les parvis duquel elle apprendra è con-

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Pages 8 et suiv.

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CHRONIQUE ECCLESIASTIQUE DE JERUSALEM. 375

naitre et ses devoirs et ses véritables destinées. Les vio toires de ce monarque illustre et surtout les memorables aventures de sa jeunesse sont passées sous silence ou a peine effleurées dans de maigres extraits, tandis que tout ce qui dans son règne, se rapporte aux affaires religieuses, au culte, a la hiërarchie, est soigneusement enregistré. 11 en est de même pour son successeur. Après Salomon et le schisme, c\'est la royauté seule de Jérusalem qui intéresse l\'auteur; le resle ne semble pas exister pour lui. Et dans l\'histoire des rois Isai\'des ce sont encore les choses de l\'église (comme nous dirions aujourd\'hui) qui ont le privilège de le préoccuper. II s\'arrête avec ufi soin particulier aux règnes qui, fi cel égard, lui parais-sent mériter de préférence l\'attention de la postérité. S\'il touche a des faits militaires et poliiiques, c\'est toujours de manière è les mettre dans un rapport intime avec les tendances religieuses des princes qui y sont engagés1). Ainsi d\'un bout a l\'autre de I\'ouvrage on

1

Quelques exemples ne seront pas superflus a I\'appui de cette assertion de M. Reuss.

Le livre des rois mentionne purement et simplement l\'expédition de Schischak contre Roboam (I Rois XIV, 25—28); la chronique (II Chr. XII, 1—12) sait que cette expedition a eu lieu a cause de I\'idolatrie de Roboam, et que Juda ne fut pas entièrement détruit, paree que le roi s\'humilia a la parole du prophete Schemaeja.

Abija est en guerre avec Jeroboam (II Chr. XIII, 1—20) et adresse h l\'armée du Nord un discours exprimaut sa confiauce dans Tissue de la bataille, raalgre l\'inégalité du uombre, paree que Juda célèbre a Jerusalem le vrai culte, et qu\'Israël se livre k Tidolatrie des taureaux de Uan et de Beth-el. L\'evènement lui donne raison«ceux d\'Israël furent humiliés, etceuxdeJuda devinrent forts, car ils s\'appuyaient sur Yahweh, le dieu de leurs pères».

Asa remporte sur TEthiopien Zerach une victoire miraculeuse, parce qu\'il a invoqué Yahweh (II Chr. XIV, 8—14). Ce même roi a eu tort de s\'allier avec les Syriens, et, lorsqu\'il fut malade, de consulter les médecins au lieu de Yahwèh (Ch. XV).

Josaphat, menace d\'une invasion de Moabites et d\'Ammonites, a recours a

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CH. IV. ÉCRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

trouve une série de descriptions prolixes de fêtes et de cérémonies1); les prétres et les Lévites sont les membres les plus importants de la communauté dans tout le cours de l\'histoire , et c\'est avec un plaisir non méconnaissable qu\'il énumère leurs classes et indique leurs diverses fonctions. Et ce ne sont pas seulement les plus hauts dignitaires de la caste qu\'il met en scène nominative-ment; il n\'y a pas jusqu\'aux musiciens, chantres, trom-pettes et portiers qui ne trouvent une large place dans son récit, a tout autre égard sec et succinct2). Nous mentionnerons encore les nombreux discours religieux insérés dans le texte et qui font voir également que la méme main a été a l\'ceuvre dans toutes les parties.

«Si l\'intérêt de l\'écrivain se porte de ce cóté-la, il n\'est pas trop difficile de découvrir le but moral de son ouvrage. Comme ses prédécesseurs, les anciens historiens d\'Israël, il ne veut raconter que pour instruire. Lui aussi

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1

Translation de Tarche sainte, I Ch. XV, XVI; consecration du temple de Salomon, II Chr. V—VII; réforme d\'Ezéchias, ch. XXIX—XXXI; Pa-ques de Josias, ch. XXXV; inauguration de Tante! de Zorobahel, Esdr. III, et du second temple, ch. VI; fête des tabernacles, Néh. VIII; consecration des murs de Jerusalem, ch. XII.

2

I Chr. V, 27—VI, 66; IX, 10—34; XV, 1—27; XXIII—XXVI; II Chr. XXXI; XXXIV; XXXV; Esdr. IT; III; X; Néh. VII; X—XII.

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CHR0N1QUE ECCLESIASTIQUE DE JERUSALEM. 377

veut prêcher l\'obéissance a la loi de Dieu, comrae le seul et unique moyen du salut national et Ju bonheur individuel, et faire voir que toute deviation de ce devoir suprème conduit inevitablement a la mine. Seulement il y a entre son point de vue et celui des prophètes, dont il est séparé par des siècles , one difference qu\'il importe de relever ici. II est le disciple et I\'avocat de la loi ecrite, laquelle est pour lui le seul crilère de la valeur des hommes et des choses, la seule source de la vérilé et du devoir, depuis que la voix de la predication vivante, de l\'inspiration personnelle, ne retentit plus. Et comme cette loi ménageait la plus large place aux formes du culte, son esprit n\'a pas manqué de dominer, a eet égard, et le choix des matériaux de rhistorien et la couleur sous laquelle ils nous sont présentés.»

Je n\'ai pas grand chose a ajouter. Les livres des Ghroniques, d\'Esdras et de Néhémie ont pour but la défense de la religion, et l\'auteur emploie dans ce hut l\'histoire , paree que l\'histoire lui semble plaider sa cause. Je le crois de trés bonne foi, même dans maint cas oü il est de toute evidence que ce qu\'il raconte n\'est pas conforme aux faits. Sans doute, plus d\'un des discours religieux qu\'il place dans la bouche de sas personnages est trés probablement de sa composition et ne provient pas des sources qu\'il a employees; mais il fait parler ses héros comme il est con.vaincu qu\'ils ont dü parler, bona fide.

La religion qu\'il recommande, nous dit M. Reuss, est l\'attachement a la loi de Moïse contenue dans l\'Hexa-teuque. Mais M. Reuss n\'insiste peut-être pas assez encore sur la manière exclusive dont l\'auteur s\'attache au

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CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQÜE JÜIVË.

378

cóté formel de la Loi. Nulle part il n\'est question des vertus individuelles, sauf de celles qui se rapportent au culte. Tout ce qu\'il prêche se réduit a ceci, fuir tout polythéisme et toute idolatrie, payer soigneusement les redevances ecclésiastiques et y ajouter même des dons volontaires. Avec cela on est sur de la protection de Dieu , protection purement matérielle. Le discours qu\'il fait adresser par Abija a l\'armée de Jéroboam est topique sous ce rapport; il n\'y est question que des privilèges de la caste sacerdotale et des rites;

Ecoutez-moi, Jéroboam et tout Israël! Ne devriez-vous pas sa voir que Yahweh, le dieu d\'Israël, a donné a David la royauté sur Israël è. tout jamais, a lui et a ses descendants, par un pactesacré? Et Jéroboam, le fils de Nébath, un sujet de Salomon fils de David, se leva et se révolta contre son maitre; et il se rassembla autour de lui des gens de rien, des misërables, qui se liguè-rent contre Robcam le fils de Salomon, et Roboam était un jeune homme sans courage, qui ne sut pas leur résister. Et maintenant vous prétendez résis-ter a la royauté de Yahweh confiée aux mains des fils de David, et vous êtes une grande multitude, et vous avez pour vous les taureaux (Tor que Jéroboam vous a faits pour être vos dieux! Hé bien! vous avez chasse les prêtres de Yahweh, les fils d\'Aaron et les Levitesj et vous vous êtes fait des prêtres a l\'instar des païens! Quiconque vient, pour recevoir cette charge, avec un jeune taureau et sept béliers, il devient prêtre de ces prétendus dieux! Quant a nous, Yahweh est notre dieu, et nous ne Tavons point abandonné; les prêtres qui le servent sont des descendants d\'Aaron; ce sont des Lévites qui fonction-nent, soit en faisant fumer pour Yahweh les holocaustes, chaque matin et chaque soir, soit en brulant l\'encens odoriférant, et en exposant les pains sur la table pure, et en allumant chaque soir le candélabre d\'cr avec ses lampes; car nous, nous observons les rites de notre dieu, tandis que vous, vous l\'avez abandonné. Voyez done, h notre tête nous avons Dieu et ses prêtres, et les trompettes d\'alarme pour sonner la charge contre vous. Israélites! n\'allez pas combattre le dieu de vos pères, car vous ne vaincrez point. (II Chr. XIIT, 4—12).

Des trompettes ne sont que des trompettes, a moins que ce ne soient des trompettes sacrées. Un contre deux

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CHROMIQUË ECCLESIASTIQUE DE JERUSALEM. 379

est une proportion bien défavorable; mais si les prêtres en sont, cela rétablit 1\'équilibre.

Je pardonnerais è l\'auteur beaucoup de cléricalisme et de ritualisme; mais j\'avoue que l\'apreté avec laquelle il s\'altache a bien assurer les revenus du clergé et ne sait retenir que ce point unique de la Loi, outre ce qui regarde les rites proprement dits, me fait une impression des plus désagréables. II y avait dans la Loi bien des cboses qu\'un bomme vraiment religieux aurait senti devoir être recommandées au peuple comme plus impor-tantes encore que 1\'engraissement des prêlres; mais notre auteur ne s\'en est pas apergu.

Certes le judaïsme a renfermé, sous les formes d\'un respect superstitieux des commandements extérieurs, bien des elements de réelle et profonde piété, de piété du coeur. Mais je n\'ai pas a décrire le judaïsme; j\'ai a mon-trer et èi apprécier ce qui sert, dans les écrits canoniques des Juifs, a défendre ia religion, et je dois dire que la manière dont la religion est défendue dans l\'ouvrage du cbroniste me semble ne rien donner du tout en vue du développement de la piété du coeur. Voyez le discours d\'Èzéchias aux Lévites1):

Nos pères out éte infidèles et ont fait ce qui deplait a Dieu;

en quoi ? écoutez:

lis Tont abandonne, ils ont détoumé leur face de la demeure de Yahwèh et lui ont tourne le dos,

et voyez le beau climax :

Ils ont aussi ferme\' les portes du vestibule, ils ont e\'teint les lampes, ils n\'ont point brülé d\'encens, et n\'ont point immolé d\'holocaastes dans le sanc-tuaire du dieu d\'lsraël.

Aussi la colère de Yahwèh a-t-elle frappé Juda et Jerusalem......

1

II Chr. XXIX, 5-11.

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380 ch. iv. écrits de l\'époque jüive.

Le chroniste représente exclusivement le cóté forma-liste du judaïsme. II a la dogmalique des grands prophètes; il n\'a pas leur religion. II est de ceux qui ont empêché les éléments spiritueis du judaïsme de se développer. Relevons cependant la prière d\'Esdras1), supérieure au discours d\'Ezéchias en ce que le grand crime des Israé-lites y est d\'avoir participé aux impuretes des païens8), et il n\'y a pas de doute que par ces impuretes il ne faille entendre, outre le polythéisme en lui-même, la corruption des moeurs.

§ 2.

Poésie lyrique.

(psautier).

Je ne nomme pas le Gantique des cantiques et les Lamentations, puisque le premier de ces livres est étran-ger a la religion, et que le second, quoique le contenu soit religieux, se compose d\'élégies sans aucune intention apologétique ou didactique. Je n\'ai pas a m\'en occuper,

Quant au psautier, on comprend qu\'il est impossible de le passer sous silence.

II est vrai, comme je l\'ai annoncé dans\'.\'introduction, que je ne puis pas songer k examiner la valeur reli-gieuse de chaque psaume. G\'est la, qui n\'en conviendrait, une étude de la plus haute importance; mais, non seu-lement elle prendrait trop de place ici, en outre elle

1

Esdr. ix. 6—16. 2) v. 11, 12.

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PSAUTIER.

se fera bien mieux dans un travail d\'ensemble sur la nature de la piété juive avant l\'éclosion du christianisme , pour lequel il y aura beaucoup d\'autres sources a con-sulter que les psaumes, et même que les écrits bibliques.

Pour moi, je m\'occupe exclusivement de la Bible, et cela dans le but, exclusif aussi, d\'élucider Taction que les auteurs se sont efforcés d\'exercer dans l\'intérêt de la religion. Cela est l\'essentiel dans la Bible, dont pres-que tous les auteurs ont été inspires par le besoin frexer-eer au moyen de leurs écrits une action religieuse. Mais il est clair qu\'k ce point de vue les effusions lyriques occupent un rang tout-èi-fait secondaire en comparaison d\'autres productions qui, religieusement, peuvent leur être trés inférieures. Gertes elles serviront d\'autant plus puissamment è 1\'édification qu\'elles sont émanées de coeurs plus remplis du pur amour de Dieu; mais c\'est la un effet qu\'elles produisent, ce n\'est pas un but qu\'elles cherchent. Au contraire, moins elle prêche, mieux la poésie vraiment religieuse témoigne de l\'excellence de la piété et la rend, si j\'ose dire, contagieuse. Seulement on ne peut pas alors exposer comment elle prêche.

Néanmoins, quelque restreinte que soit la place qui revient ici au psautier, il lui en rèvient une.

Remarquons en effet que les psaumes, pris individuel-lement, ne sont pas tous purement et simplement des effusions lyriques, quoique tous aient fini par prendre place dans le recueil de chants ecclésiastiques des Juifs. II va sans dire, au contraire, que les auteurs d\'un grand nombre de ces poëmes ne songeaient aucunement a l\'usage qui a été fait plus tard de leurs productions, dont on s\'est emparé et que Ton a adaptées au culte avec la même liberté qui a permis la formation des nombreux

381

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382 CH. IV. ÉCRITS DE L\'ÉPOQUE JÜ1VE.

recueils d\'hymnes religieuses actuellement en usage dans les églises chrétiennes. Parmi ces auteurs, il y en a qui ont chanté pour eux-mêmes; mais il y en a aussi qui ont écrit pour autrui; l\'élément parénétique n\'est par absent des psaumes, et il faut en tenir compte, quoique il soit loin d\'y prédominer.

Remarquons en second lieu qu\'en réunissant les hymnes du psautier afin de les employer dans le service du temple, les juifs leur ont fait précher la religion que, par elles-mêmes, la plupart ne faisaient quexprimer; enfin, en ajoutant ce recueil a leur bible, qui était une predication, ils en ont joint la predication è celle de leur bible; c\'est un élément dans l\'ensemble, et si on le négligé, on ne pourra pas apprécier sainement le tout dont c\'est une partie constitutive.

L\'élément parénétique n\'est pas absent des psaumes. On en constatera la présence surtout dans ceux de ces poëmes que les commentateurs rangent dans la catégorie des psaumes didactiques et des psaumes de morale. En voici une liste approximative: I, XIV (LUI), XV, XIX, 8—15, XXIV, 1—6, XXXII, XXXIV, XXXVIl, XLIX, L. LXXIII, LXXVII1, Cl, CV, GVI, CXII, GXIV, CXIX, GXXX1X.

Gette liste est et ne peut être qu\'approximative. Qui peut dire avec certitude, dans ce genre de composition, oü commence et oü Onit l\'intention d\'exhorter? Ainsi Reuss admet encore dans sa liste les psaumes XGI et XG1I et je ne saurais dire s\'il a raison ou pas. Le psaume XGI peut aussi bien être une exhortation a la confiance en Yahwèh que l\'expression de cette confiance, et le psaume XGII peut être le produit de Tentbousiasme personnel

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PSAUTIER.

qui éprouve le besoin de louer Dieu, mais a pu aussi être compose pour exciter a le louer. La meme chose peut se dire des cantiques ou des portions de cantiques qui exaltent la grandeur de Dieu dans la nature, par exemple du psaume CIV ou des versets 2—7 du psaume XIX, et des psaumes de morale, comme le psaume I.

On devrait placer le psaume XIV (LUI) parmi les psaumes de morale. Gela ne se fait d\'ordinaire pas, paree qu\'on y voit un essai de réfutation de l\'athéisme. Je n\'y saurais découvrir en réalité rien de semblable. II s\'y trouve une accusation d\'athéisme lancée eontre les rne-chants, accusation parfaitement parallèle a celle qui re?, vient si souvent chez les prophètes et dans les psaumes, et d\'après laquelle les méchants prétendent que Dieu ne s\'inquiète pas des actions des hommes1). Du reste, ie premier vers du psaume XIV n\'en exprime point l\'idée principale, qui est une dénoncialion, tout-a-fait dans le genre prophétique, du mal auquel grands et petits s\'adonnent, accompagnée de l\'annonce des jugements de Dieu.

II faut noter dans la liste ci-dessus certains psaumes communément appelés les psaumes historiques2), qui renferment l\'histoire sainle versifiée et annoncent l\'in-tention de la faire servir a l\'instruction d\'Israël. On peut voir ici combien les différents genres se confondent aisé-ment; ie psaume GXXXV, par exemple, est aussi un psaume historique; mais le début en fait un psaume de louange; il ne se distingue en réalité de ceux que j\'ai cru devoir citer ici que par ce début, qui n\'annonce point d\'intention didactique.

383

1

Voy. p. ex. P3. X, 4. Mal. Ill, 14, 15.

2

I,XXVIII, CV, CVI, CXIV.

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384 CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

Les psaumes XIX, 8—15 et GXIX chantent les lou-anges de la Loi; mais esl-ce pour la recommander aux autres hommes, est-ce pour manifester è Dieu l\'attache-ment qu\'on a pour elle, est-ce les deux en même temps? En tout cas l\'adoption de ces psaumes pour la célébration du culte leur a conféré, comme a tous ceux dont il vient d\'être question, une valeur didactique. Le psaume GXIX a toujours eu cette valeur, s\'il a été composé pour le temple, comme, par exemple, le psaume de louange h forme liturgique qui porte le numéro CXXXVI.

Un psaume Irès positivement didactique est le cinquan-tième, que je me permettrais d\'appeler le psaume ratio-naliste. II polémise contre le ritualisme, et dit au sujet des sacrifices:

Si j\'avais faim, ce iTest pas k toi que je le diraisj .Car la terre est a moi et tout ce qui la remplit.

Est-ce que je mange la chair des boeufs?

Est-ce que je bois le sang des boucs? (v. 12 a 13).

Mais ce n\'est pas un rationalisme purement négatif. Au lieu de vains sacrifices d\'animaux, il veut que l\'on donne a Dieu son coeur et que Ton se confie en lui:

Fais a Dieu sacrifice de louange,

Et acq uitte ainsi tes voeux en vers le Tres-Haut.

Puis appelle-moi au jour de la détresse,

Je te delivrerai et tu me glorifieras (v. 14, 15).

G\'est done un culte spirituel qu\'il recommande en opposition au culte extérieur, et le reste du psaume montre que ce don du cceur qui est le sacrifice agréable a Dieu, implique, d\'après le psalmiste, une conduite morale:

Mais au mechant Dieu dit:

« Qu\'as-tu a reciter mes commandements,

Et è porter ma loi dans ta bouche,

Tandis que tu abhorres la discipline,

Et que ta jettes mes paroles derrière toi?» (v 16, 17)

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PSAUTIER.

Get anliritualisme a plusieurs parallèles dans les psau-mes L\'exaltation des sacrifices et des vceux y est plus fréquente encore 1).

J\'ai dejk dü parler du psaurne LXXIII pour appuyer ma critique de reudemonisme des prophètes 2). La pensée qui s\'y trouve exprimée, que les méchants finissent par être chatiés et que les bons, malgré les épreuves qui peuvent les atteindre, sont assures de la protection de Dieu , revient trés fréquemment dans le psautier. Voici par example le psaume XXXVII, tout entier consacré a des variations sur le thème indiqué par les deux premiè-. res strophes;

Ne t\'irrite pas contre les méchants,

N\'envie pas ceux qui font le mal;

Car lis sont fauehes aiissi vite que Therbe,

Et ils se flétrissent comme le gazon vert.

Confie-toi en Yaliweh et pratique le bien;

Aie le pays pour demeure et la fidélité pour pat ure;

Pais de Yahwèh tes délices.

Et il te donnera ce que ton coeur desire (Ps. XXXVII, 1, 2).

Intrépide dans son optimisme eudémoniste, le poète s\'écriera sans sourciller:

J\'ai été jeune et j\'ai vieilli;

Et je n\'ai point vu le jaste abandqnne,

Ni sa postérité mendiant son pain (v. 25).

et tout est è l\'avenant dans sa composition.

Comme je l\'ai dit, les parallèles sont extrêmement nombreux, non toutefois sans présenter des nuances3).

385

25

1

Toy. p. ex, Ps. LXVI, 13—15. 8) Page 185.

2

4) Comp. p. ex. XVII, 14, 15; XXII, 9; XXXIV, 20—23; XXXVI; XLIX

3

XCI1, 8—16; XCIV; CXL, 13, 14, etc.

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386 CH. IV. ÉCR1TS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

Une nuance aussi regrettable qu\'explicable est marquée par l\'expression de la joie, parfois féroce, que les poètes éprouvent a la pensée du malheur réservé a leurs enne-mis, identiques pour eux aux mediants. Ainsi l\'auteur du psaume LVIII s\'écrie:

Le juste sera dans la joie a la vue de la vengeance;

II baignera ses pieds dans le sang des mechants (v. 11).

Les maledictions des psaumes LX1X, 23—29, GIX ^ et CXL, 10—12 sont connues et sont horribles, de même que dans le psaume GXXXVII le célèbre mot final;

Heureux qui saisira tes enfants Et les ecrasera contre le roe! (v. 8 b).

Bien plus reiigieux, quoique entièrement concju dans la donnée eudémoniste, est le beau cantique de louange du psaume CVII.

Au fond, toute la religion des psaumes vient se grouper autour de cette pensée, que Dieu protégé ceux qui font sa volonté et chatie ceux qui se rebellent contre lui. Les affligés orient h lui pour qu\'il vienne a leur secours, ils expriment leur confiance fondée sur ce qu\'ils aiment Dieu et lui obéissent, ils confessent leurs péchés, qui leur ont fait mériter les épreuves qui leur sont en-voyées, ils exaltent le Dieu qui leur pardonnera et les délivrera. II me faut résister è la tentation d\'analyser tout cela dans le détail et de citer. Je ferai seulement remarquer que, pour apprécier sainement la valeur reli-gieuse, du reste fort inégale, de ces compositions, il ne faut pas s\'en tenir a la thèse théologique de la rétribu-

]) J\'incline fort toutefois, avec M. Kaenen, a considerer les maledictions da Ps. C1X comme mises dans la bouehe des méchan\'.s; s\'il en est ainsi, ce psaume n\'a pas sa place ici.

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PSAUT1ER.

tion, qui leur est commune a loutes. En effet, on n\'af-firme avec tant d\'assurance, malgré l\'évidence du contraire, que les justes finissent toujours par être (matériellement) bénis, que paree que, d\'un cóté. Ton ne peut pas ad-mettre d\'injustice en Dieu, et que, d\'un autre cóté, on a conscience que le bien est préférable au mal. G\'est done en définitive paree que Ton aime le bien, et parce que dans le bien en voit la volonté de Dieu , que Ton affirme la retribution; la théologie est ici bien plutót un fruit de la religion qu\'elle n\'en est la base, et la religion est supérieure è la théologie qu\'elle enfante. De même, on pourrait remarquer que, dans maint psaume, l\'affligé confesse ses péchés, non pas tant a cause des reproches que lui fait sa conscience, que parce que son adversité lui fait juger que Dieu est irrité contre lui, de sorte qu\'il s\'humilie pour désarmer le Tout-Puissant. G\'est ainsi, èi mon avis, qu\'il faut compendre, par example:

Mes iniquités s\'elèvent au-dessus de ma tête;

Comme un lourd fardeau, elles sont trop pesantes pour moi (Ps. XXXVIII, 5).

Iniquités est ici synonyme de chatiments; e\'est moins la conscience qui parle que la douleur, qui s\'accuse elle-même, parce qu\'elle ne peut pas accuser celui qui est souverainement juste. Toutefois, on n\'aurait pas eu l\'idée de chercher dans le péché la cause des chatiments de Dieu, si Ton n\'avait pas considéré le mal comme oppose è sa volonté. G\'est done ici encore la conscience religieuse réveillée qui est .a la base de la doctrine, et quelque critique que Ton puisse justement faire de cette dernière, la valeur religieuse de ce que la doctrine re-couvre n\'en reste pas moins fort grande. Le psaume LI mérite d\'être médité sous ce rapport.

Religieusemenl le psautier est infiniment supérieur aux

387

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368 CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

livres qui nous ont occupés dans le paragraphe précédent. II démontre que le judaïsme n\'a pas été exclusivemenl formaliste. Placé dans la Bible, il contribue è prêcher, non seulement la Loi, Jérusalem et le temple, mals aussi la justice dans Ie sens religieusement moral du mot. S\'il est resté jusqu\'a nos jours dans une mesure en piège a la piété en lui faisant des promesses qui ne se réalisent pas, il prêche pourtant une piété qui a un cóté sain et fructueux. On y lil:

Qui osera monter k la montagne de Yahwèh?

Qui se présentera dans sa sainte demeure?

C\'est rhomme aux mains pares, au cceur sincere,

Qui ne porta point ses désirs vers le mensonge,

Ni ne jure pour tromper (Ps. XXIV, 3, 4) *).

§ 3.

Poésie gnomique.

(PROVERBES, JOB).

Trois écrils canoniques rentrent dans la catégorie de la poésie gnomique; mais l\'un des trois, l\'Ecclésiaste, n\'a en aucune fagon pour but la défense de la religion et n\'a done pas droit è une place dans eet ouvrage. L\'intention de l\'auteur n\'est nullement irréligieuse, je le reconnais volontiers; il croit en un Dieu et il veut que les hommes ne s\'exposent pas a ses chMiments; mais ne pas être impie n\'est pas toul-a-fait encore se faire champion de la religion et, tout ce qu\'on peut

1) Comp. le Ps. XV; XXXIV, 12 et suivants, etc.

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PROVERBES.

dire de ce livre sceptique, c\'est qu\'il n\'est pas impie1).

Quant a la collection de maximes morales, de legons de conduite, d\'epigrammes et d\'énigmes qui a pour titre Livre des Proverbes, elle rend hommage k la religion; il n\'y a sans doute pas un seul des «sages» dont les paroles y ont été conservées qui n\'eüt cordialement sous-crit è ce que dit Tauteur des neuf premiers chapitres:

La crainte de Yahwèh est le principe de la science (I, 7).

ou bien encore:

Le commencemeiit de la sagesse, c\'est la crainte de Yahwèh,

Et la connaissance du Très-Saint, voilfl rintelligence (IX, 10). ^

La plupart d\'entre eux mêlent l\'idée de Dieu, de sa toute-science, de sa haine du mal et de la rémunération que prépare sa justice aux legons qu\'ils donnent aux hommes. Voici quelques exemples tirés de la collection formée par les chapitres X, 1 èi XXII, 16:

Dieu ne permet pas que le juste souffre de la faim.

Mals il repoasse i\'avidité du méchant (X, 3).

La crainte de Yahwèh prolonge les jours,

Mais les années des méchants sont abrégees (X, 27).

Pour I\'innocent, la voie de Dien est une forteresse,

Elle est la ruine des malfaitenrs (X, 29).

Fausse balance fait horreur a Dieu,

Poids juste lui est agréable (XI, I). ,

Yahwèh déteste les cceurs pervers,

II prend plaisir h ceuï qui marchent dans l\'inte\'grité (XI, 20). Qui suit le droit chemin craint Dieu;

389

Qui se fourvoie le méprise (XIV, 2).

1

Je suis d\'accord avec ceux qui attribuent !\\ quelqu\'un d\'autre qu.\'a l\'auteur les v. II—16 du ch. XII. Mais, lors même que cette opinion serait erronée, il ne sufiit pas de dire en forme de conclusion: « Grains Dieu et garde ses com-mandements, car c\'est tout pour Fhomme», pour effacer les le9ons d\'épicu-réisme modéré qui précédent.

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CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

Qui méprise son semblable commet un péché;

Heureux qui a pitie des malheureux (XIV, 21).

L\'oeil de Dieu est partout;

II surveille bons et méchants (XV, 3).

Yahwèh déteste le sacrifice des méchants;

II prend plaisir a la prière des honnêtes gens (XV, 8).

Mieux vaut un peu avec la crainte de Dieu,

Qu\'un grand trésor avec le trouble (XV, 16).

En tout j\'ai compté, sur 376 distiques, dont se compose ce groupe, 52 sentences touchant au sentiment reli-gieux. D\'autres groupes en ont proportionnellement moins encore. Gelui qui va du chapitre XXII, 17 è XXIV, 22 , contient 32 legons de morale, dont A se rapportent amp; Dieu, outre l\'en-tête, oü on lit:

C\'est pour que tu mettes ta confiance en Yahwèh Que je finstruis aujourd\'hui, toi aussi (XXII, 19).

Le petit groupe qui suit1) renferme six legons sans aucune couleur religieuse, ce qui est aussi le cas des lt;lt; paroles de Lémuel» 2), dirigées contre Tabus des femmes et de la boisson, et de la louange de la femme vertu-euse 3). Restent les «Proverbes de Salomon recueillis par les gens d\'Ezéchias, roi de Juda» 4), et les « Paroles d\'Agur, fils de Jaké»5). Quoique celles-ci prennent dans certaines épigrammes un ton de plaisanterie fort peu grave, elles débutent par des sentiments religieux. Dieu est le Tout-Puissant, dont les ceuvres dépassent Tintei-ligence des chétifs humains; c\'est sur lui qu\'il faut s\'appuyer;

II est un bouclier pour ceux qui se confient en lui (XXX, 5).

Du reste, ce que l\'auteur lui demande, c\'est une hon-nête médiocrité, de peur que la richesse ne Tentraine

390

3) XXXI, 10—31.

1) XXIV, 23—34. 4) XXV—XXIX.

2) XXXI, 1—9. 5) Ch. XXX.

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PROVERBES.

a renier Dieu, et l\'indigence ne le conduise au vol1). Après cette prière, la couleur religieuse disparait. Quant aux a Proverbes de Salomon recueillis par les gens d\'Eze-chias», il y en a 97, dont six ont une couleur religieuse.

Les «sages» dont nous avons ici les réflections n\'ont done point séparé la morale du respect de la divinité, et l\'on peut dire qu\'ils ont pour leur part concouru h défendre la religion, en affirmant que sans elle il n\'y a pas de vraie sagesse. Du reste, si presque tous sont reli-gieux, aucun n\'a écrit en vue de la religion en elle-même, pas même le plus religieux de tous, 1\'auteur des neuf premiers chapitres. Ceci n\'est point du tout un blamp;m,e; les hommes ont besoin de sagesse pratique et ceux qui la leur enseignent leur rendent un service éminent, pourvu que la sagesse qu\'ils prêchent soit vraiment sage. Or elle Test en principe, quand elle a pour point de depart la piété.

Le recueil qui est en tête du livre des proverbes est des plus remarquables sous ce rapport. Ici, je n\'ai pas pu compter les maximes qui ont une couleur religieuse, car tout ou presque tout est religieux; tout au plus quelques courts passages retombent-ils dans le ton des conseils simplement pratiques ordinaire aux proverbes is-raélites s). Pour Ie reste, tous les discours de ce recueil sont religieux, car le distique qui suit l\'exorde et que j\'ai déja cité:

La crainte de Yahwèh est le principe de la science;

Les insensés méprisent la sagesse et Tinstruction (I, 7),

391

n\'est point une sentence indépendante du reste, c\'est le texte même du sermon, ou, si l\'on veut, de la série

1) XXX. 7—9.

2) VI, 1-5, 6—11, 12—15.

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CH. IV. ÉCRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

de petits sermons. Toute la morale est mise ici sous Tégide de la piété;

II y a six choses que hait Yahwèh,

Bt mème sept qu\'il a en horreur:

Les yeux hautains, la langue menteuse.

Les mains qui répandent le sang innocent,

Le cceur qui médite des projets iniques.

Les pieds qui se Mtent de courir au mal,

Le faux témoin qui dit des mensonges.

Et celui qui excite des querelles entre frères (VI, 16—19).

De même la sagesse qui porte les jeunes gens a la déférence a l\'égard de leurs parents ^ et qui leur inspi-rera l\'horreur de la femme adultère s) est la toute première et la plus admirable création deTahweh 1), etc\'est Yahwèh qui la donne a ceux qui la cherchent:

Car Yahwèh donne la sagesse,

De sa bouche sortent la connaissance et rintelligence;

II tient en réserve le salut pour les hommes droits,

Un bouclier pour ceux qui marchent dans l\'intégrité... (II, 6, 7).

Alors tu comprendras la justice, Téquité,

La droiture, toutes les routes qui mènent au bien (v. 9).

Certes, la valeur, non seulement morale, mais aussi religieuse de ces chapitres est trés grande. Si j\'ai un regret a exprimer, il va sans dire que ce n\'est pas k cause de Tinsistance de l\'auteur è mettre en garde les jeunes gens contre les séductions de femmes légères, ni è cause du charmant passage ou il leur indique comme contre-poison l\'amour pour leurs femmes a eux 2), mais c\'est pour les considérations par trop exclusivement uti-litaires au moyen desquelles il cherche a les effrayer5).

392

1

2) II, 16 et suivants; V; VI, 20—35; VIL 3) VIII, 22—31.

2

V, 15—19. 5) Voy., p. ex., VI. 29-35.

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393

II oublie de dire que 1\'adultère est un péché. On sent bien a de tels passages que notre auteur, pour repré-senter Ie bon judaïsme , reste cependant en plein judaïsme, que I\'élément mystique de la piété lui fait trop défaut.

Le livre de Job, lui, a élé écrit directement dans l\'intérêt de la religion et a sa place toute marquée ici.

Tout le monde connait la trame de ce poëme. Le juste Job est précipité du milieu de l\'abondance et de la félicité dans une misère inennarable; trois amis vien-nent soi-disant le consoler; en réalité ils n\'ont a lui dire rien qui puisse soulager sa douleur; ils gardent4e silence jusqu\'è ce que Job éclate en plaintes sur son sort immérité, et alors ils le reprennent de ce qu\'ils considèrent comme une révolte contre Dieu, qui,disent-ils, bénit toujours les bons et chatie les méchants, de sorte que Job devrait s\'bumilier sous la main qui ne peut frapper que justement, et confesser ses pécbés pour obtenir le pardon. Job leur réplique è chacun tour a tour avec une amertume croissante, proteste de son innocence, dont il prend Dieu lui-méme a témoin, et maintient sa plainte, foodée sur ce qu\'il ne saurait dé-couvrir les motifs que Dieu peut avoir de le trailer en ennemi. Dieu, mis pour ainsi dire en demeure par Job, lui répond enfin du sein de la tempête, non certes pour lui révéler les raisons pour lesquelles il l\'afïlige, point du tout par conséquent pour conflrmer les accusations de ses amis, mais pour lui faire sentir qu\'en aucun cas et sous aucun prétexte l\'homme ne doit se permettre de disputer avec le Dieu tout puissant et tout sage. Job accepte la legon, Après un premier discours de Yab-wèh il dit humblement:

JOB.

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CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

Etre chétif que je suis, que repondrais-je?

Je n\'ai qu\'il mettre la maiu sur ma touche.

J\'ai parle une fois, maïs ne reprendrai plus;

Deux fois même, et ne oontinuerai pas (XXXIX, 37, 38),

et, ce qui n\'arrive pas toujours, il se tait comme il l\'a annoncé. Yahwèh poursuit done, et quand il a tout dit. Job répond brièvement par l\'expression de sa soumission compléte:

Je reconnais que tu peux tout.

Et qu\'aucun de tes desseins ne saurait être traversé.

Qui est-ce qui oserait voiler ta sagesse par ignorance?

Aussi ai-je parle, sans intelligence.

De ce qui me dépasse, sans le comprendre.

| Ah veuille m\'ecouter, que je parle,

[_ Que je t\'interroge, et toi instruis-moi! *) _

Je n\'avais conuaissance de toi que par ouï-dire;

Maintenant mes yeux t\'ont vu.

Aussi bien, je condamne mes paroles,

Je m\'en repens dans la poussière et dans la cendre (XLTI,2—6).

394

Si Ton demande ce que l\'auteur a voulu prêcher, la réponse est, en gros, des plus faciles. G\'est le respect de Dieu dans deux applications; premièrement, dans la fidéle obéissance è ses lois, done dans la pratique d\'une vie pieuse, intégre, pure; et, en second lieu, dans l\'humble soumission de l\'homme qui se reconnait incompétent en présence des mystères de la vie. Voila qui est indubitablement dans les intentions de l\'auteur. Mais est-ce tout? II pose avec une netteté inconnue dans le reste de l\'Ancien Testament les termes contra-dictoires du problème de la théodicée, la justice de

1) Sur ces deux vers, qui ne servent pas a augmenter la transparence du morceau, je dois renvoyer aux commentaires. Quelque sens qu\'on leur donne, les deux derniers vers lèvent toute espèce de doute sur Yintention de la réponse.

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395

Dieu, qui doit être parfaite, et les fails de Texpenence, qui ne sent pas conformes a ce qu\'exige la justice; et puis, il se contenterait de dire que e\'est un mystère insondable pour 1\'homme? Voilk qui n\'est pas concevable. Si c\'était la son dernier mot, si c\'était la ce qui lui a fait rechercher avec beaucoup d\'art une forme dans laquelle ses conceptions pussent prendre corps, il aurait trouvé tout autre chose que son poëme; il n\'aurait pas pris toutes sortes de precautions pour que le lecteur ne mette pas un seul instant en doute la haute vertu de son héros; il n\'aurait pas accuse de propos délibéré une disproportion réelle et aussi considérable que possible entre les mérites de Job et son sort; il n\'aurait pas eu soin de forcer le lecteur a donner tort dans le fond aux amis de Job, malgré les vérités de détail qui se trou-vent dans leur bouche, et même a les taxer de stupidité en les voyant sans cesse passer a cóté du point en question, raisonner comme si Job prétendait être parfait, tandis qu\'il prétend seulement qu\'il n\'est ni méchant, ni impie, qu\'il n\'est pas exceptionnellement pécheur parmi des hommes tous pécheurs, et qu\'il n\'a done pas mérité par sa conduite un chatiment exceptionnel. Sur ce point, le lecteur donne complètement raison k Job, et ie poète l\'a voulu ainsi.

La plainte de Job peut se résumer dans ce passage:

Je vivais en paix, et il (Dieu) m\'a brisé;

II m\'a saisi par la nuque et m\'a mis en pièces;

J\'ai dü lui servir de point de mire.

Ses traits m\'atteignent de toutes parts:

II me fend les reins sans pitié;

11 répand mon sang par terre.

11 m\'ebreclie, brèche sur brèche,

II me court sus comme un guerrier.

JOB.

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CH. IV. ÉGRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

J ai cousu le cilice sur ma peau;

J\'ai caché mon front dans la poussière,

Ma face est toute rouge de pleurs.

Et les tenèbres voilent mes paupières.

Et pourtant ma main est sans crime,

Et ma prière est pure! (XVI, 12—17);

mais le poète a pris ses précautions pour que personne, sauf les trois amis, ne puisse se meprendre k celte protestation d\'innocence, cornme si Job ignorait que tout homme a toujours quelque chose h se reprocher devant un Dieu qui est la pureté meme. Ainsi Job a commence sa première réplique k Bildad en disant:

Je sais parfaitement qu\'il en est ainsi:

Et comment l\'hoinrne aurait-il raison contre Dieu\'1S\'il s\'avisait de disputer contre lui,

II ne saurait lui répondre une fois sur mille (IX., 2, 3).

Ailleurs il parle des «fautes de sa jeunesse» 1) comme devant nécessairement s\'être produites, et il décrit un peu plus loin la fragilité physique et morale que l\'homme apporte au monde en naissant:

Et lui, il se consume comme du beis vermoulu,

Comme un vêteinent rongé par la teigne,

Le mortel, enfanté par la femme.

Si bref de jours, si rassasie d\'ennuis!

Comme la fleur, il pousse et est coupé;

II fuit comme l\'ombre et ne s\'arrete pas.

Et c\'est sur un tel être que tu as roeil ouvert!

C\'est moi que tu traduis en justice!

Ah! qu\'il püt naitre un pur de l\'impur!

Pas un! (XIII, 28—XIV, 4).

396

II est done bien entendu que Job ne revendique point une pureté absolue, qui n\'est pas de l\'homme, mais

1

XIII, 26.

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397

qu\'il demande seulement quel crime, a lui inconnu , et pourtant monstrueux, a pu lui attirer un tel déchaine-ment de la colère divine. Or ce crime n\'existe pas; non seulement Job le dit, mais le poète aussi, qui, dans le prologue, a bien averti ses lecteurs que la piété, la justice de Job est réelle et que ces malheurs ne sent pas un chêitiment de ses péchés, et qu\'ainsi ils doivent donner tort a Eliphaz, lorsque celui-ci finira par articular ce que jusqu\'ici il n\'avait qu\'insinue de concert avec les autres;

Sera-ce pour ta piété que Dieu te chatie,

Qu\'il entre en jugement avec toir Ton iniquité n\'est-elle pas assez grande,

Tes méfaits innombrables? (XXII, 4, 5).

On le voit, I\'innocence — humaine, relative — de Job est un des points essentiels du poëme, et, je le répète, il serait inconcevable que l\'auteur eüt abordé le problème de ce cóté-la et de cette fagon-la, si tout ce qu\'il avait k dire se réduisait è ceci: Dieu se montre adorable dans ses oeuvres merveilleuses; mais son gouvernement est incompréhensible a l\'homme; qu\'on lui obéisse done et se taise.

En effet, si e\'est Ik le fond de sa pensee, ce n\'est pas cette pensée tout entière. II n\'est pas neutre a l\'égard de toutes les solutions que I\'on essaie de donner du problème de la tbéodicée, et il y en a une qu\'il a trés pertinemment voulu combattre; e\'est la solution de I\'or-thodoxie israélite vulgaire, représentée par Elipbaz, Bil-dat et Tsophar, trois centre un , comme il convient pour la défense d\'une conception superficielle et banale. Le livre de Job est polémique en même temps qu\'apologe-tique; il affirme avec énergie qu\'il n\'est pas vrai que le

JOB.

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CH. IV. ECRITS DE L\'^POQUE JUIVE.

sort des hommes soit régie exactement sur leur mérite ou leur démérite. II n\'accepte même en aucune fagon la solution que le psaume LXXIII donne pour ce qui concerne le sort des méchants:

Quand j\'ai refléchi lè.-dessus pour m\'éclairer.

La difiBculté fut grande k mes yeux,

Jusqu\'a ce que j\'eusse pénétré dans les sanctuaires de Dieu,

Et que j\'eusse pris garde au sort final des méchants! (Ps. LXXIII, 16,17).

Au contraire, il sait fort bien que la prospérité des méchants peut se continuer sans interruption jusqu\'aubout de leur carrière. Voici ce qu\'il fait dire a Job, mais qu\'il ne peut lui faire dire que pour l\'avoir lui-même ob-servé:

Pourquoi les méchants conservent-ils la vie.

En vieillissant dans Topulence?

Leur race subsiste devant eux, avec eux;

Leurs rejetons restent sous leurs yeux.

Leurs raaisons sont en paix, a l\'abri du trouble,

La verge de Dieu ne les frappe pas.

Leur taureau en saillissant ne manque pas.

Leur vache n\'avorte pas en vêlant.

Ils promènent leurs enfants comme un troupeau.

Et leurs gabons s\'elancent en bondissant.

Ils chantent en s\'accompaguant du tambourin et de la guitare,

Ils s\'égaient au sou du chalumeau.

lis passent leurs jours dans les plaisirs.

Et en un clin d\'oeil ils descendent au Scheol 1) (XXI, 7—13). Combien de fois done le flambeau des méchants est-il éteint.

Et leur ruine fond-elle sur eux.

De manière qu\'il leur départirait leur lot dans sa colère?

Quand done sont-ils comme le chaume livré au vent,

398

1

Une mort douce après une vie de plaisirs; done aucun chatiment quel-conque, car le livre de Job ne connait aucune rémunération après la mort. Les passages oü Ton a cru trouver l\'espérance de rimmortalité n\'ont point ce sens du tout (voir les commentaires).

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399

JOB.

Comme le brin de paille emporté par le tourbillon? \')

« Mais Dieu reserve son cMtiment a leurs enfants! »

Ce sont eux-mêmes qu\'il devrait punir pour qu\'ils le sussent\').

De leurs yeux ils devraient voir leur ruine,

Boire eux-mêmcs ia colère du Tout-Puissant!

Car que leur importe leur familie aprèa eux,

Quand le nombre de leurs années est accompli? (v. 17—21).

Tel meurt au sein du bien-être.

Tout son aise et sans souci;

Ses baquets (?) sont remplis de lait;

Ses os trempés de moëlle.

Tel meurt, l\'ame attristee.

Sans avoir goüte\' le bonheur.

Ensemble ils sont couches dans la poussiere.

Et la vermine leur sert de couverture (v. 23—26).

Ainsi l\'auteur nie que tót ou tard les injustices du sort se réparent et que ce ne soient done que des injustices apparentes. Geux qui le prétendent ferment les yeux è 1\'évidence et il n\'est pas loin de les accuser de mau-vaise foi. Son Job le fait:

Comment done rn\'offrez-vous des consolations si vaines?

De vos réponses 11 ne reste que la mauvaise foi (v. 34).

En ceci Job a tort; mais le poète ne peut le faire parler ainsi que paree que la doctrine qu\'il combat lui semble absolument fausse, quoique ce fut celle d\'un trés grand nombre de personnes pieuses. Non seulement le livre des psaumes en est tout pénétré et j\'aurais pu ci-dessus ajouter une série immense de citations è celle du psaume I, mais maintenant encore c\'est dans un langage créé par cette doctrine que la piété exprime trés souvent le sentiment de la confiance en Dieu. N\'importe;

1) Comp. Pa. I, 4.

2) Comment accorder cette réponse k Tobjection qui precede avec Tesperance de Fimmortalité? (Voy. la note de la page 398).

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CH. IV. ÉCR1TS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

l\'auteur du livre de Job a eu extrêmement a coeur de la déclarer fausse.

Pourquoi? Pour avouer que Dieu est injuste? Les discours de Yahwèli a Job et les réponses de celui-ci mon-trent péremptoirement que non. La soumission de Job n\'est point celle de l\'esclave k qui il serait inutile d\'es-sayer de se révolter contre la tyrannie de son maïtre; c\'est une soumission morale, qui ne se borne pas ci dire; Je ne comprends pas, mais qui afflrme en même temps que ce qu\'elle ne comprend pas est bon , est juste, vu la nature de celui qui en est l\'auteur. Cela revient a dire que 1\'homme ne connait pas la vraie justice, et l\'intérêt si puissant qui a poussé le poète k nier éner-giquement la doctrine vulgaire est un intérêt religieux au premier chef; il a compris — chose admirable — que ce n\'est pas respecter Dieu que de lui attribuer autre chose que ce qu\'il fait réellement, et qu\'il est irréligieux de proclamer la justice de Dieu quand c\'est une justice humaine que l\'on exige de lui, sans laquelle on l\'appellerait injuste, et qui cependant n\'est pas la sienne, Ce n\'est pas adorer Dieu que d\'adorer un Dieu que l\'on a fait soi-même et auquel on dicte la conduite qu\'il doit tenir. Pour défendre la vraie religion, celle qui adore le Dieu qui est, il faut montrer i\'inanité de la religion qui pose a Dieu des conditions.

Telle est l\'essence du livre de Job. II semble même que le poète n\'ait pas eu assez de puissance sur lui-même pour se priver de mettre dans la bouche de son héros quelque indication de ce qui faisait le fond de sa pensee , quoique ce soit prématuré tant que Yahwèh n\'a pas parlé. C\'est dans le chapitre dont je viens de transcrire une grande partie, le verset suivant, que j\'ai omis alors:

400

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401

JOB.

Est-ce k Dieu qu\'on pretend enseigner la sagesse,

A lui qui juge eeux de la-haut? \') (XXI, 22).

Quoi qu\'il en soit du sens de ce passage, le livre de Job est un exposé de l\'inanité de la doctrine qui pretend que la prospérité et l\'adversité sont toujours des recompenses et des punitions, et eet exposé a pour but de recommander la vraie religion, qui consiste ü pratiquer la vertu dans un profond respect pour le Tout-Puissant, dont les voies sont incompréhensibles.

11 va sans dire que le respect pour Dieu doit être motive, et que cela ne peut pas se faire simplement eo s\'appuyant sur Timpossibilite de le comprendre. Cette impossibilité , le mystère qui entoure le Souvorain , inspi-rera sans doute une vénération redoublée a ceux qui dëja sentent sa grandeur; mais cette grandeur doit être établie pour elle-même. Le poète n\'y a pas failli. Deja le prologue affirme que tout ce qui se fait ici-bas n\'arrive que par la volonté et avec la permission de Yahwèh; mais ce sont surtout les discours de Dieu qui doivent, non certes donner une théodicée, je l\'ai deja constaté 1), mais faire sentir è quel point il est adorable.

Dans son premier discours3), Yabwèb met Job en presence de la création, agencée dans tous ses détails de la manière la plus merveilleuse, tellement que 1\'homme est confondu devant la sagesse de celui qui 1\'a réglée. Qui sondera, qui surtout critiquera les plans de celui qui a fondé la terre, qui lui a donné ses dimensions, et qui I\'a assise sur des bases solides dont rhomme ne peut se faire aucune idéé? C\'est lui qui a assigné a l\'océan les limites qu\'il ne peut franchir; lui qui comm-ande

1

26

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402 CH. IV. ÉCRITS DE l/ÉPOQUE JÜIVE.

a 1\'aurore pour qu\'elle vienne métamorphoser la face du monde et forcer les méchants a se cacher, et rhomme a ie vertige s\'il essaye en imagination d\'embrasser l\'im-mensité de l\'univers, de plonger dans ces abimes, les sources de la nier, et le Scheol qui recèle les ténèbres, ou s\'il se hasarde, lui né d\'hier, a comprendre d\'oü vient le jour et la nuit, quels sont les réservoirs de la neige et de la grèle, les routes de la lumière et de l\'ouragan. N\'est-ce pas Dieu, et Dieu seul, qui ouvre des rigoles è l\'averse et un chemin a la foudre, qui forme la rosée et qui métamorphose merveilleusement l\'eau en glace, qui règle les lois des constellations, qui commande aux nuées et h tous les météores? Que Ton passé en revue le monde des animaux avec les instincts étonnants dont ils sont doués et les mesures qui ont eté prises pour leur entretien, lion, corbeau, biche, onagre , buffle , autruche, cbeval, autour, et que Ton dise si tout cela n\'est pas admirablement sage et en mAme temps incomprehensible , et si done l\'homme peut eii quelque manière que ce soit critiquer le Tout-Puissant.

«Puis Yabwèh reprit et dit a Job»:

Le censear da Tout-Puissant veut-il encore plaider?

Qn\'il réponde done, celui qui critique Dieu! (XXXIX, 34, 35V

Job ne peut répondre autre chose que: «Je suis con-fondu, je me tais»1).

Ce premier discours de Yahwèh contient au fond toute la demonstration du poète; mais celui-ci ne veut pas seulement de\'montrer que la sagesse de Dieu, done la nature de sa justice, dépasse rentendement de l\'homme, il veut aussi le faire sentir, car il fait oeuvre religieuse

1

v. 37, 38; voy. la page 393.

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i

job. 403

bien plus que théologique ou philosophique. Quoi de plus propre a cela que de faire toucher du doigt a Thomme sa petitesse. C\'est a cela que sert le second discours de Yahwèh 1) , ou se troave la description, justeraent célèbre, de deux monstres indomptables pour Thomme, I\'hippo-potame et le crocodile, que Dieu a crees et qui obéissent a Dieu, mais devant lesquels Thomme est impuissant.

J\'ai deja mis sous les yeux du lecteur la réponse definitive de Job:

Je n\'avais connaissance de toi que par ouï-dire;

Maintenant mes yeux t\'ont vu.

Aussi bien je condamne mes paroles,

Je m\'en repens dans la poussière et dans la cendre (XLII, 5, 6) 2).

Somme toute, Job a eu tort de se plaindre, quoique il ait eu raison de protester de son innocence; au fond il a commis la même impiété que ses amis avec leur bavardage superficiel, il a posé a Dieu les régies que devrait observer sa justice. 11 doit done se repentir et reconnaitre qu\'il ne sait pas de quelle manière il est sage de dispenser aux mortals les biens et les maux, tandis qu\'il sait que celui qui les dispense est sage.

Mais quel motif donner a la vertu, si Ton renonce ainsi a justifier devant l\'enlendement humain les voies de la Providence? Gelui qu\'en tout état de cause il vaut mieux être bon que méebant, enfant de Dieu, même au sein de l\'adversité, qu\'ennemi de Dieu et marchant de succès terrestre en succès térrestre. C\'est la doctrine de la croix. L\'auteur du livre de Job I\'aurait-il entrevue? Oui certes; inclinons nos fronts.

1

n Oh. XL, XLI,

2

M. Kuenen ne croit plus pouvoir attribuer a l\'auteur de la jobe\'ide la description du behemoth et du leviathan; cela ne change rien a mes résultats, fondés sur le premier discours de Yahwèh..

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404 CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOaUE JUIVE.

Le Satan répondit a Yahwèh et dit: «Est-ce done pour rien que Joberaint Dieu?.... Etends seulement ta main et touche a tout ce qu\'il possède, et pour sur il te reniera ouvertement.. .. » Job dit: « Yahwèh a donné et Yahwèh a óté, que le nom de Yahwèh soit béni!» (I, 6, 11, 21).

Le Satan dit: «Etends seulement ta main et touche a ses os et a sa chair, et pour sür il te reniera ouvertement. .. . » La femme de J ob lui dit: « Tu persistes encore dans ton intégrité! Renie Dieu et meurs». Mais il lui dit: «Tu paries comme une impie. Nous accepterions done le bien de la part de Dieu et le mal, nous ne 1\'accepterions pas?» (II, 5, 9, 10).

Est-ce trop dire que d\'attribuer a l\'auteur du livre de Job la découverte de la veritable apologie de la religion? G\'est pourtant l\'unique écrivain de l\'Ancien Testament qui rompe avec l\'eudémonisme, lequel bon gré, mal gré, ravale la piété a se fonder sur un calcul, sur un marché, sans compter qu\'il prête partout le flanc aux objections que 1\'impiété tire d\'une réalité indéniable. Ici, ces objections, sans cesser d\'être fondées sur les faits, perdent toute force anti-religieuse, puisque rhomme pieux Test par le respect que son éme ne peut pas refuser a Dieu, indépendammenl des biens et des rnaux de I\'existence. On sait enfin pourquoi 1\'homme est religieux.

Je ne dis pas que l\'auteur du iivre de Job aitprêcbé une religion nouvelle, car la religion de la conscience était connue, par exemple, de celui qui a fait dire a Joseph ; «Comment ferais-je un si grand mal et péche-rais-je contre Dieu?»1), et, nous l\'avons vu, e\'est vers elle que tend tout ce magnifique effort prophétique qui est la gloire d\'Israël. iMais autre chose est a\'aimer Dieu en se figurant mériter ainsi une récompense, ou d\'aimer Dieu en sachant qu\'il n\'y a pas besoin de récompense. Ceux qui sont dans le premier cas défendront toujours

1

Gen. XXXIX, 9.

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405

la religion d\'une manière beaucoup plus imparfaite que ceux qui sont dans le second eas.

Gomme apologiste, l\'auteur du livre de Job est done hors de pair a un point qui serait incroyable, si, comme pour sauver la vraisemblance, il na fleohissait pas lui-même devant les préjugés qu\'il a si bien combattus et ne faisait pas a l\'eudémonisme una concession qui montre qu\'il ne l\'avait pas si bien surmonté qu\'il n\'en subtt encore un reste d\'influence. Job redevient deux fois plus ricbe qu\'il ne l\'avait ete avant ses malheurs, il a eu de nouveau des enfants, en nombre egal a celui des füs et des fdles qu\'il avait perdus, et il a vécu encore cent quarante ans 1).

II faut relever une autre inconsequence. C\'est que notre poète ne parvient pas a renoncer tout-a-fait è trouver une theodicee. La scène entre Yahwèb et Satan ne sert pas seulement è prévenir chez le lecteur toute espèce de doute sur I\'innocence de Job; elle insinue en même temps que le but dans lequel Dieu lui envoie des maux est de inettre sa piété èi l\'épreuve. Du reste, le poeme ne re-vient qu\'une seule fois a cette idéé, ou a l\'idée trés rapprochée que le malheur est dans les mains de Dieu un moyen d\'éducation en faveur des hommes. G\'est Eli-phaz qui l\'exprime en ces termes:

Heureux done 1\'hommo que Dieu chatie!

Ne repousse done point la correction du Tout-Puissant (V, 17);

JOB.

inais, on le voit, ce n\'est aucunement l\'idée centrale du poëme, que jamais l\'auteur n\'aurait mise dans la bouche d\'un de ceux dont il combat la doctrine, quoique il soit trop vraiment poète pour ne leur faire dire que des billevésées.

1

XLII, 12—17.

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406 CH. IV. ÉCRITS 1gt;E L\'ÉPOQUE JÜIVE.

Faut-il faire la critique de cette théodicée , en lout cas supérieure a celle du psaume LXXIIl, mais inférieure en un point a celle du deutéro-Esaïe, puisqu\'elle ignore lotalement le grand fait de la solidarité des membres de la familie humaine? II faudrait toute une dissertation pour 1\'examiner è fond. Je me contenterai de deux observations. La première est, d\'accord avec le fond du livre de Job, que prétendre savoir le pourquoi de ce que Dieu fait, c\'est dépasser entièrement ce qu\'il est donné a l\'homme de connaitre; et la seconde est qu\'il y a beaucoup de maux qui ne peuvent pas produire le bien de ceux qui en sont atteints 1). Pour ma part, je dirai volontiers avec Tapótre: «Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu»1), sachant bien que, si j\'aime Dieu, je deviendrai meilleur par la souffrance, quoique je n\'ose pas affirmer que cette souffrance m\'ait été envoyée pour me rendre meilleur.

J\'ai dü me priver du plaisir de relever dans eet admirable poëme maint trait qui mériterait tout-k-fait la peine de s\'y arrêter, comme raffirmation , bien supérieure a ce que Sénèque a dit de ressemblant, et pourtant de tout différent, que les hommes sont égaux devant Dieu 2) et comme le caractère trés universaliste de la religion de Job, l\'Arabe; mais je ne puis pas me permettre de remplir un nombre indéfmi de pages. En revanche, c\'est sans regret que j\'ai passé sous silence le discours d\'Elihu 4), intercallé dans notre poëme par quelqu\'un qui ne l\'a pas compris et qui s\'est flguré qu\'en délayant verbeusement

1

1) Par exemple la démence incurable. 2) Rom. VIII, 28.

2

XXXI, 13—15. 4) XXXII—XXXVII.

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RUTH.

l\'idée que Dieu chatie les hommes pour les eprouver, il répondait victorieusement aux plaintes de Job.

§ 4.

Euth, Jonas.

Un court paragraphe est dü aux livres de Ruth et de Jonas, tous deux écrits par des Juifs aussi pieux qu\'op-posés au nationalisme étroit d\'un Esdras et d\'un Néhémie. La tendance généreuse qu\'ils ont essayé de défendre a \'-succombé, si complètement que les rabbins ont pu ne pas l\'apercevoir dans leurs écrits et admettre ceux-ci dans le canon. Raison de plus pour le relever, constater que le judaïsme n\'était pas en principe incompatible avec une largeur humanitaire qui ne l\'aurait rendu que plus religieux, et saluer ceux qui l\'on vu, l\'on senti, et ont vouler le faire sentir a leurs frères.

•407

Le livre de Ruth est spécialement dirigé conlre l\'exclu-sion absolue des femmes étrangères qu\'Esdras avait voulua et en vue de laquelle il avait fait prendre les cruelles mesures que l\'on sait. \') II est impossible de savoir avec exactitude quelles données l\'auteur a tirées de la tradition pour composer ce charmant pelit roman historique , mais il existe des indications qui rendent vraisemblable que le roi David avait du sang moabite dans les veines. Quoi qu\'il en soit, tout roule dans cette composition sur la nationalité moabite de Ruth, laquelle n\'a pas

1) Esd. IX. x.

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CH. IV. EGRITS DE t\'ÉPOQUE JÜIVE.

empêché Théroïne de mériter de devenir la femme du riche Boaz et la bisaïeule du roi national par excellence. G\'est pour cela qu\'elle est appelée jusqu\'a cinq fois Ruth la Moabite que le surveillant des moissonneurs l\'appelle une jeune femme moabite2), et qu\'elle-même s\'appelle une étrangère dans sa réponse è Boaz 1).

Ce n\'est point a dire que l\'auteur preche la parfaite égalite de tous les hommes aux yeux de Dieu et pré-tende que les manages mixtes sont sans aucun inconvenient. Tout ce qu\'il veut, c\'est qu\'on ne les condamne pas absolument, mais qu\'on les admette lorsque l\'étran-gère présente des garanties suffisantes, c\'est-a-dire lors-qu\'elle renonce franchement et complètement aux dieux de son peuple pour adorer celui d\'Israël. C\'est a bien marquer cela que sert ie personnage d\'Orpa, la belle-soeur de Ruth. Tandis qu\'Orpa retourne vers son peuple et vers ses dieux 2), Ruth se naturalise juive en disant a Naomi, non seulement: «Ton peuple sera mon peuple», mais aussi et surtout: «Ton dieu sera mon dieu»5). Ainsi, les païens comme tels adorent de faux dieux et les Juifs ne doivent pas se mêler avec eux; mais ils peuvent renoncer aux faux dieux, et alors rien ne s\'op-pose a ce qu\'ils soient admis dans les families juives. On pourrait résumer la thèse du livre de Ruth, cum grano salis, comme ceci: «Le sang n\'est rien; la foi est tout».

Ce qui est curieux, c\'est que Ruth ne se convertit pas pour avoir acquis la conviction que Yahwèh est le vrai dieu, mais simplement paree que c\'est le seul moyen de ne pas abandonner sa belle-mère. Au fond, c\'est sa

408

1

1) I, 22; II, 2. 21; IV, 5. 10. 2) II, 6. 3) II, 10.

2

I, 15. 5) I, 16.

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JONAS.

verlu qui la rend acceptable aux Juifs et digne. d\'atlorer leur dieu. Pouvoir servir le vrai dieu est un privilège \'j.

Le livre de Ruth ne renl\'erme aucune thèse relative a la nature de la piete. II est trés pieux, mais sans dépasser le niveau de la piete populaire, qui consiste essentiellement a mêier a tout la pensee de Dieu et a tout rapporter a la providence 1),

Le livre de Jonas est bien plus universaliste encore qui celui de Ruth. Dans ce dernier, on ne plaide que la possibilité pour des païens vertueux individuels de s\'affilier au peuple élu; mais dans le livre de Jonas on enseigne que tous les hommes sans exception, païens aussi bien que Juifs, sont les objets de la sollicitude de de Dieu, qui doit sans doute les détruire s\'ils persistent dans leurs vices, mais qui a pitié d\'eux 2) et qui leur pardonne s\'ils se convertissent. G\'est le plus pur mono-théisme qui se trouve dans tout I\'Ancien Testament; ici Dieu est dans toute la force du terme le Dieu uni-versel.

La these est done théologique plutót que religieuse, de même que son corollaire, clairement indiqué par les resistances et le mécontentement de Jonas3), corollaire qui est la justification de Dieu, dont toutes les predictions contre les païens ne se sont pas accomplies.

II me semble cependant que I\'auteur a aussi eu en vue une thèse religieuse, fort belle. Son Jonas me semble être le type du peuple juif, auquel I\'auteur veut repro-

409

1

Voy. I, 6. 8, 9, 13, 17, 20, 21 etc., etc.

2

IV, 11, le mot de la fin, en même temps la clef du livre.

3

1, 3; IV, 1, 2.

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410 CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQUE JÜIVE.

cher rinhumain orgueil qui lui fait souhaiter avec passion le malheur des païens et s\'irriter de la longanimite de Dieu a leur égard, tandis qu\'il devrait au contraire travailler a les éclairer et a les gagner. C\'est l\'antithèse la plus compléte de ce hideux livre d\'Esther, qui n\'a point de religion du tout, el qui la remplace par l\'or-gueil de race le plus dur et en même temps le plus mesquin qui se puisse imaginer. Cela ne répondait, hélas! que trop è l\'un des cótés du caractère juif et Esther a été admis dans le canon; on n\'aurait pas déparé ainsi ce que Ton appelait l\'Ecriture sainte, si on avait mieux compris Ruth et Jonas.

§ 5.

Daniel.

De tont l\'Ancien Testament il ne me reste que le livre de Daniel. Je ne puis pas le mettre de cöté, car il a été écrit pour la défense de la religion. II me sera cepen-dant permis d\'être assez bref.

Ecrit è l\'époque de la révolte des consciences juives contre la tyrannie religieuse d\'Antiochus Epiphane, eet ouvrage a été composé pour rencouragement des persé-cutés et est done tout en faveur du judaïsme contre le paganisme. La religion qu\'il recommande est la striate et scrupuleuse observation de la Loi, non seulement des dispositions écrites dans les livres canoniquas, mais aussi de celles que la tradition rabbinique avait déjè commencé d\'y ajouter pour en assurer l\'exécution. Toutes les obligations des Juifs orthodoxes ne sont pas raentionnées,

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DANIEL.

411

tant s\'en faut; il n\'est procédé que par voie d\'exemples; mais les exemples choisis ne laissent rien è désirer pour la clarté. lis concernent tous des points dans lesquels a l\'époque de la persécution la fidélité n\'était pas aisée. Le premier se rapporte a la pureté, qui veut que Ton s\'abstienne, non seulement des mets prohibés par la Loi écrite, mais aussi de toute nourriture provenant de la table des païens. Le second se rapporte a l\'idolatrie, et Ton sait qu\'Antiochus voulait y contraindre les Juifs.et le troisième a pour objet le devoir des trois prières quoti-diennes, dont on ne pouvait s\'acquitter régulièrement sans danger, dans des temps oü il était dangereux de laisser paraitre son attachement au judaïsme.

Trois «contes moraux», pour emprunter une expression de M. Reuss, servent k prêcber aux Juifs opprimés, en leur promettant la protection miraculeuse de Dieu, la fldéli4é k ces trois devoirs, qui implique naturellement la fidélité a tous les autres. Ces récits, sans doute com-posés a différents moments par Tauteur, suivant les be-soins qui se présentaient è son esprit, sont trop connus pour qu\'il faille ici les analyser en détail Le premier est celui oü Daniel et ses trois compagnons se nourrissent exclusivement de légumes et ont plus d\'embonpoint que les jeunes Juifs qui avaient accepté lés mets provenant de la table de Nébucadnetsar\'j. Le second est I\'histoire de Schadrac, Méschac et Abed-Négo, jetés dans la four-naise ardente pour avoir refusé d\'adorer la statue érigée par Nébucadnetsar, mais protégés par un ange qui leur est envoyé1), et le troisième montre Daniel miraculeu-sement préservé dans la fosse aux lions, oü il a été jeté

1) Dan. I.

1

Ch. III.

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CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOQUE JUIVE.

pour sa fidélité a faire les trois oraisons quotidiennes en se tournant vers Jerusalem \').

II est bien clair que ces récits disaient aux Juifs qui les lisaient et les entendaient lire: «Soyez fldèles comme les pieux personnages dont vous avez la l\'exetnple, et Dieu viendra a votre secours comme il l\'a fait poureux» Ces récits renfermaient encore une autre promesse; c\'est que les persécuteurs païens seraient contraints de recon-naitre la grandeur de Yahvvèh et que ceux qui les exci-taient contra les Juifs seraient punis. En effet, ia flamme tue ceux qui jettent Schadrac, Méschac et Abed-Négo dans la fournaise2); Nébucadnetsar rend gloire au dieu des Juifs lorsque les trois martyrs sortent du feu sains et saufs3); Darius fait jeter les accusateurs de Daniel dans la fosse aux lions et adresse un rescrit k tous ses peuples pour leur ordonner de craindre le dieu de Daniel 1).

Deux autres contes renferment des promesses analo gues. Ce sont celui du songe prophétique oublié par Nébucadnetsar, puis raconté et expliqué par Daniel, après quoi le grand roi se prosterne devant l\'interprête de Yahwèh et rend gloire a son dieu2); et en second lieu, celui oü Nébucadnetsar, chatié de son orgueil par sept ans de démence, fait connaitre lui-même k ses peuples ce qui lui est arrivé, afin qu\'ils sacbent que Yahwèh est le roi des cieux 6)

Un dernier conté, celui du festin de Belscbatsar7) ne fait pas prévoir la conversion , mais la ruine du prince impie. II me semble probable qu\'il a été écrit plus tard que les autres.

Ces six chapitres forment la première moitié de 1\'ou-

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1

1) Ch. VI. 2) III, 22. 3) III, 28, 29. 4) VI, 24—27.

2

Ch. 11; voy. les versets 46, 47. 6) Ch. IV. 7) Ch. V.

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DANIEL.

vrage, mais contiennent deja l\'ébauche des oracles contenus dans la seconde partie sous forme de visions accordées a Daniel. Ces oracles, representés dans la première partie par le chaliment des accusateurs et des bourreaux des Juifs fidèles, et par dessus tout par le songe de Nébu-cadnetsar, annoncent, dans un langage rendu exprès obscur de forme, mais dont Tintention est parfaitement claire 1), que trois ans et demi après la profanation du temple par Antiochus les monarchies païennes disparai-tront complètement et seront remplacées par le royaume des saints, c\'est-a-dire des Juifs fidèles, établis par la puissance de Dieu 2). Ces oracles sont rendus dignes de toute créance par les contes qui attribuent k Daniel une connaissance surnaturelle , auprès de laquelle la soi-disante science des mages apparait dans sa compléte nullité.

Ainsi le livre de Daniel renferme nne apologie du judaïsme avec une intention trés polémique contre le paganisme. L\'apologie est fondée tout entière sur la puissance et la sagesse uniques du dieu des Juifs, lesquelles doivent se manifester par des miracles et sont censées l\'avoir deja fait. II n\'y a pas d\'autre demonstration; mais il faut avouer que si cette apologie est faible en soi, au point de ne tenter personne de se nourrir exclusivement de légumes -— a moins qu\'il ne soit déja végétarien —, elle a dü être extrêmement puissante au moment de la lutte désespérée que les Juifs önt soutenue contre Antiochus et ses successeurs. C\'est qu\'elle a ete dictee a I\'auteur par une conviction ardente de I\'excellence et de

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1

Et ne pouvait pas laisser les lecteurs primitifs en suspens pour un seul instant.

2

II, 44, 45; VII, 13. 14.

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CH. IV. ECRITS DE L\'ÉPOÖUE JÜ1VE.

M4

la nécessité de l\'observation de la Loi, et que cette conviction, fondée sur la supériorilé réelle du judaïsme compare aux religions païennes, devait avoir un écho trés vivant dans l\'ame des Juil\'s. II ne saurait y avoir de doute que le livre de Daniel n\'ait fort contribué k éta-blir fermement pour l\'avenir cette orthodoxie juive, si vivace encore maintenant.

Apologie de la religion juive, de la suprematie, mieux que cela, du pouvoir unique du dieu des Juifs, le livre de Daniel ne l\'est-il point de la religion ? — Peu, par le fait de son particularisme, et par le fait que le cóté intérieur de la religion, celui qui attache a Dieu par la recherche de la sainteté morale, n\'y a pas le moindre mot ci dire; un peu cependant, par le fait que ces hommages rendus a Yahwèh par Nébucadnetsar et Darius sont de nature a porter le lecteur a élever ses pensées et son coeur vers l\'Etre que tous les hommes doivent reconnaitre, aimer, adorer. II faut noter la prière de Daniel1), qui précède les visions, et dont le but évident est d\'exborter le peuple a s\'humilier et a confesser les péchés par lesquels il a mérité la grande oppression. La délivrance ne pourra venir qu\'è ce prix.

1

IX, 4—19.

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CHAPITEE CmQUIÈME. L\'ANCIEN TESTAMENT.

Les Juifs ont réuni comme formant un tout, expressif de leur religion, les ouvrages dont se compose l\'Ancien Testament; ils en ont fait leur Ecriture sainte et les chrétiens la leur ont empruntée. II y a même eu un temps oü ceux qui se réclamaient du nom de Jésus n\'avaient point d\'autre Ecriture sainte que celle-la.

Ges livres ont ainsi regu une signification d\'ensemble, signification religieuse , dont il convient de rendre compte, après avoir essayé d\'établir comment ia religion est de-fendue dans chaque écrit et dans chaque groupe d\'écrits, envisages pour eux-mêmes.

Une première question se présente dès l\'abord. Ges livres, si l\'on en éiimine ceux qui y ont été réunis a tort, le Gantique des Gantiques, I\'Ecclesiaste et Esther, forment-ils réellement une unité religieuse?

La réponse a cette question ne peut être qu\'affirmative, malgré les differences considerables qui existent entre les diverses parties du recueil. L\'Ancien Testament tout entier prêche Yabwèh, le Gréateur du ciel et de la terre, le Souverain absolu de l\'univers, le Dieu saint, que l\'im-mense majorité des hommes méconnaissent, mais qui

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CH. Y. L\'ANCIEN TESTAMENT.

s\'est formé un peuple è lui, Ie peuple d\'Israël, dont il réclame la parfaite obéissance, la sainteté, et auquel il promet sa bénédiction. Toutes les parlies du tout sent unanimes sur ces points fondamentaux, toutes prêchent la religion de 1\'Alliance, et c\'est è bon droit que Ton a nommé Ie recueil celui des livres de l\'ancien Testament, testament ayant ici, comme on le sait, le sens d\'alliance.

L\'unité de l\'Ancien Testament est done parfaite en ce qui concerne l\'idée fondamentale de la religion qu\'il prêche; cette religion est celle d\'Israël et consiste dans la fidelite ci Yahwèh.

Mais outre cette unite, si réelle qu\'elle ferait un tout de cette littérature lors même qu\'on ne l\'aurait pas réunie en un recueil, la reunion de ces livres en une seule Ecriture sainte leur a conféré un nouveau caractère. La collection toute ensemble prêche la fidelite a Yahwéh sous forme d\'obéissance èi la Loi donnée par le ministère de Moïse, done sous la forme du judaïsme. II est parfaite-ment vrai que le prophétisme jusqu\'a Jérémie n\'a point connu de loi de Moïse et que, chez la grande majorité de ses reprósentants, il est resté tout-a-fait étranger a ces préoccupations ritualistes qui, par l\'influence des lois sacerdotales, prennent dans le judaïsme une place si absorbante. Mais ce fait s\'efface nécessairement aux yeux de celui qui lit le recueil en qualité d\'Ecriture sainte; il est entièrement dominé par la chronologie du recueil, qui fait de l\'observation de la loi mosaïque la religion d\'Israël dès avant l\'entrée en Canaan, qui transforme tous les Israélites pieux de tous les temps en observa-teurs, en partisans, en défenseurs des prescriptions de cette loi, et qui par consequent les exhortations

des prophètes de fagon a toujours y sous-entendre le zèle

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CH. V. L\'ANCIEN TESTAMENT. 417

pour la Loi. L\'histoire sainle d\'Israël, sous la dernière forme qu\'elle a prise, a ainsi change pour les lecteurs la signification primitive d\'un grand nombre d\'écrits reli-gieux des anciens temps, et a conféré è l\'Ancien Testament , outre son unité réelle, une unité factice, celle da defense du judaïsme.

En constatant cela, j\'ai répondu a la seconde question qui devait se poser; Quelle religion est prêchée par l\'Ancien Testament? II faut répondre que c\'est Ie judaïsme,

car si Ton veut faire des réserves pour certaines parties du recueil, on sort de la question, on n\'a plus ce que prêche l\'cnsemble.

Cette predication globale du recueil est inférieure a ce qu\'il y a de plus élevé chez les prophètes; en pré-sentant comme absolument indispensable, non seulement le culte materiel, mais surtout Texactitude minutieuse du rite et de tout ce qui s\'y rapporte, elle rabaisse d\'autant l\'importance accordée a la sainteté morale et personnelle; celle-ci perd sa primauté. C\'est une trés grande perte.

Pourtant, quoique inférieure a ce qu\'il y a de plus pur dans l\'Ancien Testament, la religion qui se dégage du recueil pris comme un tout est supérieure au judaïsme exclusivemen t légaliste. II y reste quelque chose de l\'idé-alisme qui en a inspire les plus belles pages; le croyant qui a tout lu ne peut plus se borner a se demander:

Qu\'est-ce qui est ordonné et défendu dans la Loi? Sa conscience personnelle est éveillée; il a la notion de ce qui est juste et injuste en soi et de I\'obligation pour »

1\'homme pieux de faire intervenir cette notion dans la détermination de ses actes. II est sans doute trés facheux que mille scrupules étrangers ^ cette notion se joignent

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CH. v. l\'ancien testament.

dans son esprit a ceux qui en découlent et risquent même de les effacer; mais il n\'en reste pas moins vrai que l\'Ancien Testament, outre l\'obéissance è la Loi, prêche l\'amour de la justice et la haine du mal pour eux-mêmes, et que dans son idee de justice il introduit celles de la bienfaisance et de la générosité. Si, paree que l\'Ancien Testament est l\'Ecriture sainte du judaïsme et comme tel ne s\'élève pas au-dessus du légalisme, on allait identifier la religion qui s\'en dégage avec cette religion si maigre, si exclusivement formelle du livre de Daniel, on commet-trait une grande injustice. Les prophètes y sont et y restent, et quoique les Juifs les aient mal compris et mal suivis, ils ont exercé una influence trés grande et trés bienfaisanle sur le judaïsme.

C\'est ce qui explique que les chrétiens aient si faci-lement accepté l\'Ancien Testament comme leur Ecriture sainte a eux aussi. Sans doute il y a eu d\'autres facteurs de ce fait que l\'idéalisme religieux qui s\'y trouve; en particulier il i\'aut attribuer une influence trés grande a la conviction oü l\'on était que la venue du Messie Jésus y était prédite. Mais il fallait absolument en même temps que les chrétiens y retrouvassent leur religion, qu\'elle y fut prêchée et recommandée, du moins dans leur maniére de le comprendre; or il est évident, sans que j\'entre dans de grands développements pour le dé-montrer, que cela eüt été impossible sans les parties idéalistes qui s\'y trouvent.

II y a un point dans la religion de l\'Ancien Testament qui, semble-t-il, aurait dü faire obstacle a ce qu\'il restat Ecriture sainte chez les chrétiens, lorsque ceux-ci eurent commencé a se recruter parmi les païens et qu\'ils durent par la force des choses renoncer a la pratique littérale

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CH. v. l\'ancien testament.

de la loi de Moïse. Je veux parler du caractère stricle-ment particulariste de cette religion. Non seulemenl l\'his-toire sainte, qui en est l\'apologie, est d\'un bout a l\'autre Thistoire de la manière dont Yahwèh s\'est fait un peuple a lui parmi toutes les nations de la terre, s\'est révélé a ce peuple et a présidé a ses destinées, mais en outre la Loi, dont robservation constitue la religion d\'après 1\'Ancien Testament, ne peut être observée que danscer-taines conditions trés spéciales de vie sociale , sans parler des conditions climatériques et autres. La religion qui consiste è pratiquer cette loi ne feut être la religion que d\'un peuple particulier, au point que quiconque ^ l\'embrasse complètement ne puisse le faire sans par lè se trouver naturalise Israélite. Or le christianisme se distingue du judaïsme, entre autres clioses, en ce qu\'il veut être la religion des hommes sous tous les climats, dans tous leurs groupements; le chrislianisme est fon-cièrement catholique-, il a promptemeut pris conscience de ce caractère et aussitót, comme je viens de le rap-peler, il a rompu avec la pratique de la Loi. Comment done les chrétiens ont-ils pu croire retrouver leur religion dans l\'Ancien Testament?

Cela s\'explique par le triompbe de l\'idée monothéiste. Yahwèh est devenu Dieu dans le .judaïsme. De fait, Yahwèh n\'est pas purement et simplement Dieu dans toutes les parties de l\'Ancien Testament, comprises chacune dans la signification qu\'elles avaient sous la plume de leurs auteurs; mais par cette interpretation nouvelle des parties qui est effectuée par l\'ensemble, il se trouve que, pour le lecteur du recueil, le nom de Yahwèh prend partout la signification de Dieu, absolu-rnent. Déja les Juifs ont lu ainsi, et il va sans dire

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que les chrétiens Tont fait après eux. Alors ils ont pu s\'accomoder de tout le reste. Ils ont vu dans l\'histoire sainte d\'Israël un premier chapitre de Thistoire sainte de rhumanite, montrant comment Dieu avait conservé sa connaissance au sein de 1\'humanité déchue pour ar-river a sauver finalement celle-ci, quand, les temps étant murs, elle recevrait du peuple élu la connaissance du vrai Dieu. Cette oeuvre de salut devenait la matière du second chapitre, et l\'on pouvait faire bon marché de tout ce qui était inapplicable dans l\'Ancien Testament en le considérant comme provisoire, comme ce que Dieu avait voulu pendant Tépoque de transition ou il n\'était encore servi que par un seul peuple. Mais l\'Ancien Testament n\'en prêchait pas moins le culte du vrai Dieu, l\'obéissance absolue au vrai Dieu, la vraie religion.

Faut-il démontrer que Ton a ainsi idealise l\'Ecriture sainte des Juifs? Geux-ci ne l\'ont jamais comprise de cette manière; ils y ont toujours vu les documents de leur religion a eux, et s\'ils ont fini par accepter sans trop de peine que des païens d\'origine et des chrétiens pussent s\'y ranger, ils l\'ont toujours entendu de telle sorte qu\'un prosélyte de la justice s\'était fait Juif. Est-ce que cela vient de ce que l\'Ancien Testament leur est voilé et qu\'ils ne le comprennent pas?1) Je crois bien qu\'ils ne comprennent pas les aspirations spiritualistes des grands prophètes et qu\'ainsi Paul a au fond raison dans un certain sens et dans certaines limites; mais les Juifs ont parfaitement raison sur ce poi.nt-ci, que ce que l\'Ancien Testament enseigne, ce sont les obligations du peuple d\'Israël et de chaque Israélite individuel a l\'égard de Dieu. L\'universalisme est en germe dans plusieurs parties

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de l\'Ancien Testament, il est impliqué dans la notion du Dieu unique, mais il n\'y est pas prêché; ce qui y est prêclié, c\'est une religion strictement nationale, particulariste.

Quelle est la méthode apologétique de l\'Ecriture sainte des Juifs? On peut le dire d\'un mot; c\'est la méthode historique. Les oeuvres de Dieu, la création et ses mer-veilles, son intervention pour diriger le monde, les miracles sans nombre qu\'il a accomplis, démontrent sa puissance et sa souveraineté; le continuel déploiement de ce pouvoir en faveur d\'Israël fait voir sa bonté pour son peuple, et les malheurs qu\'il lui a envoyés rendent indubitable sa sainteté. Qu\'on le serve done, etilbénira; sinon, la peine du péché est a la porte. — Gomme il y a eu de la trés vraie piété chez les Israélites, ce peuple a connu de fait la communion avec Dieu; mais il n\'a pas su en démêler la nature, il n\'a pas su ydonnerun nom, et par conséquent il n\'a pas pu en invoquer l\'ex-périence pour délendre la reügion el trouver la vraie méthode apologétique Toute l\'apologie de l\'Ancien Testament est eudémonistique, et ne pouvait done aboutir qu\'a une religion légaliste, au judaïsme.

Je ne ferai pas autrement la critique de la méthode apologétique de ce recueil, tout ayant été dit a ce sujet dans les chapitres précédents, sauf toutefois un seul point, I\'emploi de l\'argument tiré des miracles.

Get argument ne vaut rien, quelque naturel qu\'il soit qu\'on l\'ait employé1). II n\'a aucun pouvoir quelconque

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1

Le role du surnaturel dans les conceptions israélites demanderait a être mieux etudie que cela n\'a eu lieu jusqu\'ici; mais je ne puis absolument pas entrer dans cette question, qui, ici, n\'est qu\'incidente.

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ch. v. l\'ancien testament.

sur la conscience et n\'atteint que Fimagination, el il est absolument desarrae contre le doute et contre les miracles rivaux. Quelle pitoyable supériorité que celle de Yahvvèh sur les magiciens égyptiens, que celle qui se manifeste par des plaies que ces derniers ne peuvent reproduire qu\'en partie, ou bien par cette scène de prestidigitation oü la baguette de Moïse engloutit celles des sorciers! Quand elle raconte des histoires de ce genre peur aifirmer la puissance de Yahwèh, la Bible descend complètement au niveau des apologies païennes.

Mais il est possible d\'appliquer une méthode defec-tueuse a la defense d\'une chose fort bonne. II nous reste done a nous demander ce que l\'apologie de la religion que nous présente l\'Ancien Testament vaut dans l\'intérêt général de la religion.

Je n\'ai plus a constater que la religion biblique réa-lise un immense progrès sur l\'ancienne religion populaire dTsraël, puisqu\'elle établit un lien moral entre la divi-nité et ses adorateurs et introduit dans la piété Taction de la conscience. L\'attachement des Juifs pour leurs livres saints se justifle complètement, quoique il ait donné lieu a des conceptions superstitieuses. Toutefois, je n\'af-firme la que I\'excellence pour Israël de l\'apologie reli-gieuse contenue dans sa bible, et je n\'ai rien dit de sa valeur générale. Ici, pour bien juger, il faut distinguer deux cboses, la valeur lustorique de la religion de l\'Ancien Testament et sa valeur absolue.

Sa valeur historique est trés grande. G\'est l\'Ancien Testament qui a introduit le monothéisme moral dans le monde des hommes; il a donné au monde la notion de Dieu et la lui a donnée inséparable de l\'idée de sainteté morale. Que cette notion ne s\'y présente nulle part complètement

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pure; que 1\'anlhropoinorphisme reste partout trés grossier, non seulement dans les naïfs récits de la Genèse , mais tout autant, quoique autrement, dans la manière dont on fait gouverner l\'univers de la même manière dont les royaumes sont régis par leurs monarques, qui apprennent ce qui se passé et décident la-dessus ce qu\'ils ont a faire; que tout spécialement l\'amour de Dieu n\'y soit encore que de la partialité et de l\'indulgenee, sa justice essentiellement de la vengeance; tout cela montre clair comme le jour que l\'Ancien Testament est loin encore de prêcher la religion définitive, mais non pas qu\'il ne prêche pas una religion plus vraie et meilleure que tout ce qui avait existé auparavant, et qu\'il n\'ait pas répandu , même après rapparition du christianisme, les germes du respect de Dieu et de sa sainte volonté.

II est cependant regrettable que Ton ait attribué ace vénérable recueil une origine divine, que Ton en ait fait la parole de Dieu. On a ainsi donné un caractère sacré a ses imperfections. Qu\'il me soit permis de ne pas recommencer ici le long catalogue des choses qu\'il est parfaitement naturel de trouver dans l\'Ancien Testament, s\'il se compose d\'écrits humains, mais qui sonl tout simplement horribles, s\'il faut croire qu\'eiles sont garanties par Dieu. Les ennemis de la religion ne se sont pas fait faute de les relever et on leur a fait beau jeu par le dogme de la divinité des Ecritures. Entreprise sous lempire de ce dogme, la lecture de l\'Ancien Testament fait plus de mal que de bien; elle met devant l\'imagi-nation effrayee un dieu vindicatif, capricieux et cruel, qui exerce et commande la violence, et dont la colère exige des victimes; on ne cberche pas le péché dans les mauvaises inclinations de son coeur, mais dans la

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424 en. v. l\'ancien testament.

transgression de commandements fondés sur une autorité extérieure , et l\'on se sent pressé par la terreur, non pas Ji cesser d\'être pécheur, mais è échapper aux chatiments dénoncés contre le péché. Toute la religion se réduit une espèce de marché, dans lequel on subit les conditions du plus fort afin d\'échapper è son ressentiment. Nalurellement on n\'a pour appuyer cette religion que des arguments extérieurs, tels que les connait exclusive-ment l\'Ancien Testament. Tout cela sans doute est atté-nué, mitigé, par l\'influence chrélienne, mais non pas détruit. Lu sous l\'empire du dogme de la divinité des Ecritures, l\'Ancien Testament voile le Père céleste devant l\'ame humaine. II fait du mal, beaucoup de mal, et il ne serait pas difficile de suivre a la trace ses funestes effets presque a chaque page de l\'histoire de la chrétienté.

Mais le coupable, ce n\'est pas l\'Ancien Testament; , c\'est une théologie passionnée qui l\'a donné pour ce qu\'il n\'est pas. Ge qu\'il est, c\'est le noble fruit des hautes aspirations religieuses dont les prophètes écrivains ont été les éloquents interprètes, c est l\'établissement d\'une religion nationale relativement si pure qu\'elle a pu servir de point de départ pour une autre prédication, mille fois plus féconde, celle du culte en esprit et en vérité. Otez l\'Ancien Testament, ótez le judaïsme, vous tuez le germe de l\'avenir, vous faites disparaitre le berceau du cbristianisme.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.

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