LA GRÊCE ET IA JUDEE
DANS L\'ANTIQUITÉ
BERNARD POMERANZ
LA GRÈCE ET LA JUDEE
DANS L\'ANTI QUITE
COUP D\'CEIL
SUR LA VIE IiNÏELLECTUELLE ET MORALE DES ANCIENS GRECS ET HÉBREUX
l\'HEMIBRE PAUT1E
PARIS
CHEZ L\'AUTEUR
A JAROSLAW (AUTRICHE)
1891
Tons droits riiservés.
INTRODUCTION
,BO rEib dvamp;x pgi
na ibnsa n-ni r.s-i ia mrsi (3quot;» \'Ü rii\'jp)
Du fond ténébreux de l\'ancien monde, oil se dessinent confusément les contours de nombreuses nations, se détachent en vigueur les figures de deux petits peuples.
Petits par la population et le territoiro, ils s\'élèvent au-dessus de tous les autres par une singulière force d\'esprit, par l\'originalité et la valeur impérissable des creations de leur génie.
Deux races dissemblables de nature, fixées sous des cieux différents, n\'ayant aucun lien commun, si ce n\'est la vaste Méditerranée qui baigne de ses Hots leurs demeures, les Grecs et les Hébreux donnent naissance a deux civilisations tout a fait distinctes et originales.
Nées dans des conditions diflerentes, ces civilisations prennent aussi dans la suite des goüts et des
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tendances divergentes et se développent toujours in-dépendainment Fiine de l\'autre, sans le moindre rapport entre elles, sans mème se connaUre mutuellement, chacune dans un esprit particulier, essentiellement opposé a celui de l\'autre.
Nous les voyons agir d\'abord dans la sphère res-treinte de leurs patries respectives; puis, rompant ces barrières, prendre leur vol, franclrir l\'espace immense qui les sépare et s\'arrêter ensuite sur un terrain neutre, sur le sol d\'Égypte, leur ancien berceau.
La, elles s\'entre-choquent violemment a la première rencontre, se combattent depuis avec acharnement; mais enfin l\'animosité s\'affaiblit de part et d\'autre, et, sans pourtant se céder la place, les deux rivaux s\'ac-commodent tant bien que mal et se tendent la main pour faire ensemble le tour du monde et devenir la base de toute la vie intellectuelle ct morale de la so-ciété moderne.
En effet, l\'Hellade et la Palestine n\'ont pas seule-ment posé les fondements de ce magnilique edilice qui s\'appelle la civilisation occidentale, elies ne ces-sent de lui fournir des matériaux, de l\'animer de leur esprit, de travailier a son embellissement.
Tout ce que la inaison de Dien nous ofi\'re de plus élevé et de plus édiflant, tout ce que l\'école nous en-seigne de plus beau et de plus noble, presque tout ce qui écliaufl\'e notre coeur et délecte notre esprit, soit au foyer, soit dans le monde, nous le devons a Fimpui-sion puissante de cos deux peuples; tont porte le cacbet du génie aryen-grec et sémitique-hébreu.
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Toutefois, malgré i\'importance notoire de ces civilisations, bien que Ton s\'accorde généralement a leur attribuer a toutes deux une influence considérable sur notre esprit, on n\'est pas encore parvenu a les apprécier d\'une manière impartiale et équitable, a en juger les mérites sans prevention et sans parti pris.
Une grande partialité domine toujours les opinions, mème celles du monde savant, sur ce point, et l\'on ne cesse pas encore de rabaisser le mérite de l\'ancien hébraïsme aussi injustement qu\'on élève jus-qu\'aux nues toutes les créations du génie hellénique. Cela tient principalement a la grave lacune que présente notre éducation moderne, a la connaissance trés incompléte que le monde non juif a de notre production littéraire, ou, ce qui revient au même, au goüt du sensualisme païen, plus séduisant pour la plupart des esprits que le spiritualisme pur de la doctrine mo-nothéiste juive.
Tandis done que riiellénisme est choyé et traité avec une rare sollicitude, qu\'on lui assigne une place d\'hon-neur dans notre instruction publique, que Ton se donne Ia peine de puiser a la source, de i\'amiliariser lajeunesse avec la littérature originate, avec l\'esprit et les mccurs du peuple grec, — on se contente, en ce qui concerne l\'ancien hébraïsme, de la dose exiguë qui accompagne la lecon de religion. Sa vraie nature reste pour nous lettre close; ce n\'est qu\'un pale reflet, bien effacé par la traduction, qui en est transmis a notre conscience en forme d\'histoire sainte, comme si
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les chels-d\'ceuvre du génie hébreu n\'eussent de valeur qu\'au point de vue théologique.
Les auteurs grecs sont scandés, analysés, résumés et appris par coeur; mais les grands maitres de la lit-térature des anciens Hébreux sont a peine connus de nom.
Qui n\'a pas lu et admiré Homère? Qui s\'est refusé l\'exquise jouissance de savourer la langue de So-phocle? Mais qui connait Isaïe ? Combien de gens ont seulement une idéé de la beauté grandiose, de la hauteur de vues, de la pureté de sentiments qui se révèlent dans Job et les Psaumes, dans YEcclésiaste et le Cantique des Cantiques ?
Et pourlant tous ces livres sont des chefs-d\'oeuvre de premier ordre, bien dignes d\'etre lus dans la langue originale, oü l\'on en goüterait toute la saveur, oü Ton se sentirait saisi du souffle divin qui les anime!
Mais pourquoi s\'en étonner? Geux qui s\'opposaient avec tant d\'acharnement a notre foi n\'en voulaient-ils pasaussia notrelittérature? Lechristianisme, ayant des aspirations plus ambitieuses et voulant devenir une religion universelle, devait nécessairement, pour arri-ver a ses fins, se servir non pas de sa langue propre, de l\'hébreu, mais des langues étrangères, parlées par les peuples qu\'il allait convertir. II s\'appuya done d\'abord sur le grec, et plus tard sur la langue de Rome, conquéranle de I\'univers. Mais ce qui s\'était fait d\'abord par suite d\'une juste nécessité fut ultérieure-ment appliqué par haine et désir de separation.
Aussi le christianisme, quoique sorti du Judaïsme et
se disant l\'liéritier legitime de sa mission civilisatrice, fit-il longtemps tous les efforts possibles pour éloigner ses adhérents de la source primitive de son existence et de son inspiration.
Durant plusieurs siècles, il interdit au monde Tetudc de nos livres et la connaissance de notre langue sa-crée, tandis qu\'il favorisait a sa place un idiome étranger, et qu\'il sanctifiait méme, en l\'adoptant pour la prière, la langue que parlaient les oppresseurs d\'Is-raèl et les bourreaux de Jésus.
En présence de ces faits, il ne sera pas, je crois, sans intérét de mettre en regard les points principaux des deux civilisations susmentionnées, pour jeter sur elles un coup d\'oeil comparatlf.
Et quoi que Ton ait déja écrit pour les illustrer cha-cune a part, il se trouvera encore, dans l\'iine comme dans l\'autre, nombre de faits qui gagneront a coup sur un nouvel éclut et apparaitront sous leur vrai jour, s\'ils sont envisages a un point de vue moins exclusif, éclairés par la double lumière du paral-lèle.
Tout le savoir humain repose d\'ailleurs sur la comparaison, et la vraie nature des cboses se révèle d\'autant mieux a notre intelligence qu\'elles sont observées, non seuloment en elles-mêmes, mals dans leurs rapports inutuels.
Une pareillc tentative s\'impose, du reste, a nous autres Israelite? comme un devoir sacré, en raison de
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la situation de plus en plus précaire que nous font les temps actuels.
De nos jours, certes, oil, d\'une part, la connaissance et le respect de notre heritage spirituel décroissent chez nous-mêmes d\'une manière efl\'rayante, ou, d\'autre part, un courant hostile a tout ce qui est juif s\'est em-paré de presque toutes les couches de la société, qui s\'attaquent non seulement a nous, leurs contemporains, mais aussi a notre passé, nous déniant toute valeur, tout talent et toute bonne qualité, — dans un lei moment, il nous parait d\'une haute opportunité de sou-ligner nos mérites, d\'appuyer sur ce qui est a nous, de préciser la part que nous avons prise dans I\'oouvre de la civilisation, — et aussi de prouver que les productions de l\'esprit hébraïque peuvent hardiment riva-liser avec celles des nations les plus cultivées, qu\'elles les dépassent même sous plus d\'un rapport.
G\'est de cette fagon, en étalant Jes trésors inappré-ciables de notre littérature, que nous parviendrons a combattre le plus efflcacement les theories fausses et perfides inventées contre nous presque partout etprin-cipalement en Allemagne, ce pays oft chaque rêverie se revêt d\'un système, ou chaque folie est traitée avec méthode.
N\'est-ce pas un trait caractéristique de l\'iniquité érigée en théorie contre Israel, que Ton aille jusqu\'a lui contester toute originalité sur le terrain même de la religion, que Ton prenne a tache de dépouiller ses croyances de leur valeur morale et de leur influence civilisatrice ?
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Des théoriciens moins sévères ont pourtant Ia bonté de convenir que nous fumes jadis appelés a une tache sublime; mais, ajoutent-ils, comme nous nous sommes depuis\'engagés en de fausses routes, cette mission nous a été enlevée.
Or, ce cas même supposé, oü sent les égards res-pectueux dus au pauvre mailre égaré?
Le Talmud, avec sa morale si décriée, nous donne a eet égard un exemple bien plus tligne d\'imitation.
Rabbi Méir, sage docteur rabbinique, — raconte le Talmud, — élait le disciple d\'un maitre distingué fort dévoué au judaïsme. Par la suite, celui-ci s\'enfonca dans l\'étude de la littérature grecque, prit goüt aux philosopbèmes et aux moeurs des païens et devint ainsi entièrement étranger a sa foi et ü son people. Rabbi Méir, son ancien élève, loin de s\'en detacher a cause de cette defection, continuait plutót a suivre ses cours: il mangeait la pnlpe et rejetait Fécorce, — Pquot;it comme s\'exprime le texte talmudique; —
et, plein d\'une tendre sollicitnde pour son ancien maitre, il intercéda pour lui auprès du Juge suprème et lui procura, après sa mort, la grace divine.
Les disciples d\'Israël n\'ont garde de pratiquer une morale si «dépravée». Ils nient fort et ferme de s\'étre imbus de nos sues, d\'avoir jamais puisé a la source de notre doctrine; ils revendiquent plutót pour eux-mémes la plupart des vérités qu\'ils nous doivent; — mais, quant aux « pelures » du judaïsme, ils ne les jet-tent pas a l\'écart; ils les ramassent soigneusement— pour nous les jeter au visage.
Ce n\'est pas rantisémitisme dans sa forme abominable actuelle que je vise par ces paroles. II me ré-pugne de m\'occuper de cetle fouie de tétes vides et de caraclères bas et vils, tels que les a produits par bandes le sol allemand, si abondamment engraissé par les haines nationales el religieuses ; oü les instincts abjects portent la parole, la raison n\'a qu\'a se taire.
Non, c\'est cbez des savants sérieux et dans un siècle plus calme que je chercherai des exemples pour mon-trer qu\'en matière de judaïsme, les esprits même les plus éclairés sont d\'ordinaire ou mal instruits ou trop enfoncés dans les préjugés séculaires pour étre a même de porter sur lui un jugement équitable.
Citons pour seul exemple Emmanuel Kant, le pbi-losophe sans contredit le plus éminent de l\'Alle-magne.
Celui-ci n\'hésite pas a éliminer totalement notre foi de la liste des religions, en émettant l\'avis que, « si Ton parle de religion dans le sens propre, c\'est-a-dire d\'une religion ayant pour but la pureté des mneurs et la réforme de la conduite, il faut nécessairement faire abstraction de la religion j uive, laquelle consiste seu-lement dans un amas de lois statutaires et de préceptes politiques et sociaux, attache la plus grande importance a des actes matériels, et ne se soucie guère de la noblesse du cceur ui de la pureté des intentions... Eu égard a cette qualité du judaïsme, il n\'y a pas lieu de lui imputer a mérite sa croyance en un seul Dieu, cette foi n\'ayant pas exercé une influence salu-taire sur les ames du peuple juif, paree qu\'il tachait
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de plaire a son Dieu non par le coeur et la vertu, mais seulement par un formalisme sec et inerte »
N\'ayant pas le dessein d\'écrire ici un traité théolo-gique, je dois naturellement renoncer a réfuter ces assertions erronées dont la fiüilité, du reste, saute aux yeux de tout penseur honnéte s\'attachant de bonne foi a pénétrer un pcu dans le génie du judaïsme. Et il n\'y a vraiment qu\'une malveillance profondément enra-cinée, aveuglant le regard le plus clair, ou une con-naissance toute superficielle, puisée a la source suspecte de la traduction, qui puisse porter un homme sérieux a juger ainsi une religion qui recommaiide énergiquement et sans cesse la sainteté a ses secta-teurs : Ds-nbx ■\'jx lanp id quot;nn a^onp; qui leur y S crie par la bouche de ses interprètes inspirés : « Homme, qu\'est-ce que l\'Éternel te demande? Seulement de pratiquer la justice, d\'aimer la charité et d\'en user modestementavec ton üieu! » ^ quot;a\'s c-m \'n n-ai (vi /nsia) -pnix ös nsb sasm non mnxi -jsiaa nit-y cs.
Nous demandons grace au lecteur pour cette digression, qui effleure le domaine de la théologie; mais nous l\'avons crue nécessaire pour appeler l\'attention sur la gravité du mal et sur la nécessité d\'y porter re-mède.
Non, taut que l\'on sera si mal renseigné sur notre littérature, tant que de pareilles faussetés auront cours
1. Kant, bic Oïeügion inucrljaïfc ber (^ren^en bev Mojjcii p. 149
et lol, edition Kirchuian.
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au sujet du judaïsme, il ne sera jamais superllu, jamais inopportun de travailler de notre cóté a corriger l\'opinion, ö. soulever de plus en plus le voile qui enveloppe notre passé et qui ternit l\'éclat de nos richesses spirituelles.
Tel est aussi le but quo nous nous sommes propose dans le présent travail, consacré en première ligne a donner au locteur quelques apercus de la vie spiri-tuelle, de la religion, de la morale, de la poésie et de la science des anciens Grecs et Hébreux.
Nous avons choisi rhellénisme comme terme de comparaison avec randen hebraïsme, paree qu\'il est sans contredit le produit le plus parfait de l\'esprit humain, paree qu\'il incarne en lui ie caractère de la grande familie des peuples indo-germaniques et re tl Ho le mieux le gout et les tendances de l\'occident aryen. de mème que l\'antique hebraïsme est le plus digne el le plus fidéle représentant de Torient sémitique.
Outre cette considération, im autre point de vue encore a dicté notre choix : e\'est que rhellénisme est pour nous, Hébreux, d\'uii intérét spécial, vu les relations littéraires que nous avons eues avec lui au dé-clin de notre existence nationale et les consequences importantes qui en résultèrent aussi bien pour nous que pour Ie monde entier.
L\'hellénisme est le plus ancien introducleur de l\'es-prit hébreu dans Ie monde païen.
En effet, c\'est dans Ia langue grecque que nos livres saints se présentèrent en premier lieu au grand public non juif. G\'est dans cette langue que furent écrits les
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appendices a la Bible, les apocryphes, dont les uns respirent encore l\'esprit biblique, et les autres veu-lent servir de pont conduisant du judaïsme a la religion nouvelle. C\'est un amalgams d\'idées hébraïques et de philosophèmes grecs qui se traduisit dans une littérature toute particulière, dans la littérature alexandrine ou néoplatonicienne, et qui eut une part decisive dans ia naissance du christianisme et dans le dévelop-pement de ses doctrines.
Et, chose singuliere! ces deux génies nationaux si différents, qui dans tout leur étre semblaient se re-pousser comme deux pólos opposes de l\'esprit humain, — ces génies se sont pourtant attirés dans la suite des temps, et, s\'étant unis, ils mirent au monde un pro-duit hybride, oü l\'on reconnait distinctement les traits typiques de ses deux générateurs, et qui, grace a cette dualité de nature, est devenu un des facteurs les plus influents de la civilisation.
Les monuments iittéraires les plus anciens et les plus remarquables de l\'antiquité, la Bible et les poésies d\'Homère, nous serviront de point de départ pour les excursions que nous nous proposons de faire dans les littératures des deux peuples en question.
Le génie créateur des Grecs a-t-il jamais rien produit de plus beau et de plus admirable que les poésies d\'Homère? Quelle oeuvre littéraire remonte ii un temps plus reculé dans Fhistoire de ce peuple que FUiade?
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Quelle ceuvre reflète plus exactement le caractere national, les croyances et les moeurs de ce peuple clas-sique?
Aussi le recueil des poésies homériques était-il vé-néré chez les Grecs comme un livre saint, renfermant tout ce que la nation possédait de plus cher et de plus précieux; et c\'est pour cela méme que nous le croyons digne de figurer comme pendant auprès de notre « livre des livres », a cote de cette oeuvre divine qui était et qui sera toujours une source inépuisable de lumière et d\'inspiration.
PREMIÈRE PARTIE
LA MYTHOLOGIE
LA GRÈCE ET LA JUDÉE
DANS L\'ANTIQUITÉ
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Ce qui nous frappe ioul d\'abord lorsque nous voulons nous rendre compte do l\'activité spiri-luelle du peuple gree, c\'est sa mtjlhologie, ce pro-digieux ensemble de fables et de traditions natio-nales sl amplement développé, ornó de tous les charmes que peut lui prèter une imagination ingéuieuse el fertile.
Quelle admiration, quel intérèt puissant, l\'Aryen éprouve pour ces creations étranges d une imagination juvenile! Avec quel orgueil il nous renvoie a ces trésors de poésie naturelle !
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La mythologie est pour lui un gracieux ruis-seau, sorti d\'une source mystérieuse, provenant d un autre monde plein d\'innocence, de sérénilé et d\'une jeunesse éternelle.
On prête une oreille attentive au doux mur-mure de ce ruisseau cnchanteur. C\'est, dit-on, le langagc pur et naif que le genre humain a parlé dans sa première enfance. Et l\'on s\'évertue a ap-profondir le sens de ces contes merveilleux, a de-couvrir leurs formes successives et les métamor-phoses qu\'ils ont subies dans le cours des flges.
Les uns se sentent charmés par la fraicheur exquise, par le parfum enivrant de cette poésie originale; les autres s\'extasient sur les idéés sublimes et les vdrités profondes qui se cachent sous cette gaze légère, sous ces dehors simples et ingénus.
Cette admiration est-elle bien justifiée? Et nous autres Hébreux, avons-nous trop a nous inquiéter do ce qui manque a notre littérature sous co rapport? Devons-nous rougir do no pas posséder une production digne d\'être mise en parallèle avec ce premier-né de l\'ospiit aryon ?
Si nous n\'avons pas de mythologie semblable
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a cello des Grecs; si nous n\'avons pas symbolisé la nature au moyen de creations extravagantos; si notre imagination ne s\'est pas montrée exubérante au point d\'enfanter un arbre généalogique de dieux, de demi-diclix et de héros, — ce n\'est vraiment pas a cause do l\'infériorité de notre race; cela ne tient pas du tout a notre qualité de Sé-mites, constituant, d\'après Renan, une race inférieure, dépourvue en général de la capacité de produire des mythes.
L\'ingénieux écrivain a posé en fait dans un de ses chefs-d\'oeuvre 1 que les Indo-Germains pren-nent la multiplicity pour point de départ de leurs observations de la nature et de leurs idéés sur le monde, tandis que les Sémites, au contraire, y supposent toojours Yunité. Ceux-la produisent done le polythéisme, la mythologie, la science; ceux-ci n\'enfantent que le monothéisme, en consequence de quoi ils n\'ont pas de mythologie.
liien que la plupart des théories émises par Renan dansl\'ouvrage précité aient fait leur temps et soient dépassées par les résultats actuels de la science.
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Hisloire générale des lang nes sémiHques (18535.
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cette thèse de l\'inférionté de la race sémitique se maintient pourtant encore assez généralement, grace a ce qu\'elle renferme d\'humiliant pour la partie la plus vilipendée de cette race, pour Ia familie hébraïque, qu elle declare atteinte d\'un dé-faut congenial et qu\'elle conteste avoir eu le sens du beau dans la période de sou enfance.
Réfutée a maintes reprises par nombre de savants consommés, cette assertion n\'en est pas moins devenue le dada de quelques lettrés, et cc n\'est qu\'a notre érudit coreligioni)airc, le profes-seur docteur Goldzieher, que revient le mérite d\'avoir mis en évidence l\'inanité de cette théorie, en taut surtout qu\'elle se rapporte a la prétendue incapacity de la race sémitique de produire des mythes.
La production du mythe, en eflet, — dit-il dans sou remarquable ouvrage : Le Mythe c/iez les Héhreux, — est ie résultat d\'une faculté naturelle et innée a l\'homme ; or, puisque les races ne différent point eu égard aux pnncipales qua-lités de lame, de même qu\'elles sont essentielle-ment égales sous ie rapport physiologique, il est évident que Ton ne peut contester a telle ou
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telle race la possession d\'une qualite essenliello-menl commune a tout lo genre humain.
De même done que Ton ne pourrait contestor a une race la faculté de rèver, do rire, de sentir ou de se reproduire, ainsi est-il impossible de lui dénier la capacité de faire des mythes.
Nous sommes, en outre, Lien loin de souscrire a l\'avis adopté assez généralemenl jusqu\'a ces derniers temps par la science, a savoir : que le monothéisme est de plus ancienne date que le polythéisme, qu\'il l\'avait précédé dans le dévelop-pement de l\'idée religieuse et n\'aboutit que dans la suite a la pluraliIé.
11 nous parait plus vraisemblable, au contraire, que le polythéisme est le devancier du monothéisme, un tel processus étant plas conforme a Involution naturelle de l\'esprit humain. En effet, un peuple, de mème qn\'un individu, ne percoit la nature que par degrés; il n\'arrive pasd\'un seul coup a embrasser les phénomènes de la nature dans leur ensemble, mais, commencant par les partiés, il s\'élève pm a, pen, moyennant une acti-vité synthétique de l\'esprit, jusqu\'au tout.
La nature, par conséquent, ne se révéla primi-
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tivement a l\'homme quo par parties, et chacune de ces parlies dut lui paraitre assez admirable el incompréhensiblo pour qu\'il leur cherchat, a chacune a part, une force motrice et dirigeanle : une divinilé. La nature, en d\'autres terraes, a néces-sairement suggéré a riiomme dans son enfance l\'idée d une multitude de dieux. La race sémi-lique, comme loules les autres races, devait done avoir, elle aussi, sa période d\'inexperience, ou son esprit n\'était pas encore assez développé pour concevoir I\'linivers dans son ensemble harmo-nieux, accusant la main d\'un maitre unique; et, a celle époque, la prélendue « inclination mono-tliéiste » que Renan vent lui imputer ne Tempè-chail pas assurément d\'observer el de vénérer la nature dans ses pbénomènes particuliers et d\'en composer des récits; bref, de forger des mythes.
Seulement, si nous réclamons pour les Sémites, et par conséquent pour les Hébreux, la capacilé de produire des mythes, ce n\'est pas par suite d\'un respect exagéré pour cette sortc de création intellec-tuelle, ni paree que nous voudrions soutenir que les Hébreux eussent aussi leur mythologie et que J\'on put en découvrir les vestiges dans leur an-
cienne littérature, comme sc sont efforcés de le démontrer nombre d\'écrivains juifs et chrétiens.
Une pareille tentative nous parait peu sédui-sante et tout a fait vainc.
La manic de chercher de la mythologie dans I\'Ecriture sainte a déja enfanté plus d\'une absur-dité et donné lieu aux plus étranges aberrations.
Quelques écrivains ont essayé de démontrer que tous les mythes du peuple grec ne sont que des traductions mal réussies et de pales imitations de l\'ancien hébreu.
En 1704 parut un ouvrage intitulé : quot;O^po? tfiptfoq, oü l\'auteur soutient qu\'Homère était un historiographc juif.
Un autre écrivain tache de prouver : « Q/tod Hercules idem sit ac Josua ». Mais le plus éton-nant sous ce rapport est un livre publié a la fin du siècle dernier par l\'abbé Guérin du Rocher, contre lequel des hommes de lettres tels que Voltaire et La Harpe crurent devoir entrer en lice.
L\'auteur de l\'ouvrage en question prend a tache de démontrer que toute l\'histoire ancienne n\'est qu\'une répétition des récits bibliques.
Orphée, Ménès. Sésostris, sont identiques avec
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Jacob, LoUi, Noé, etc. Mieux encore: laville même de Thebes, en Egypte, n\'esl pas uno ville en mi-lité, mais tout simplement l arche [tliéba) de Noc.
Ce barbouillage ent on son [etnps nn grand re-tentissement, el maints savants le proclamèrent nettement nne oeuvre phénoménale frayant de nonvelles voies a l\'étnde de la Bible.
Mais, a la lin même de la première moitié de noire siècle, on a essayé de démontrcr par des ar-guments soi-disant scientifiques que Tite-Live avail In la Bible, et que la description de la lutle de David avec le géant des Bbilistins lui avail servi de base et de modèle pour son récit du combat de Manlius Torquatus contre un Gaulois.
Dans les temps modernes, quelques savants ont voulu identifier Abraham avec le dien Brahma.
D\'autres encore ont pris une route tont opposée, se donnant la peine do pronver que l\'ancienne lit-térature hébraïque aurait fait des emprunts considerables a celle des Gj-ecs.
Voltaire et ses contemporains prétendent encore adherer a cette opinion.
De nos jours même, un écrivain a soutenu que Samson n\'est autre qu\'Hercule, et que la phrase :
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mi •jisasa iaaia « O soleil, arrête-toi a Gabaon! » attribuée par la Bible a Josué, n\'est autre chose qu\'une hyperbole empruntée directement et sans facon a Homère : « Ne laisse pas, ó Jupiter, dis-paraitre le soleil! »
Dans un gros volume qui a paru en 1889, l\'abbé Fourière cherchc a démontrer qu\'Homère était juif de naissance.
Telles sont les étrangetés signalées entre bien d\'autres par le docteur Goldzieher, qui en a de-montré la nullité absolue, — ce qui ne l\'a pas empêché, du reste, de s\'engager lui-mème dans une voie non moins fausse.
Justement dégoüté de pareils enfantillages qui se donnent pour des découvertes scientiliques, notre auteur adopte naturellement une voie a lui dans les recherches mythologiques. L\'étude de la mythologie, il faut le reconnaitre, a fait de nos jours des progrès surprenants, grace a la méthode nouvelle employée par plusieurs savants et repré-sentée surtout par M. Müller.
D\'après cette méthode, pour découvrir la vraie nature du mythe, on appelle a son aide la philo-
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logie comparée, amencc aujourd\'luii a un haut clegré dc perfection, et Ton compare scientifique-ment les mythes divers des anciens penples civi-lisés.
Les résultats vraiment remarquables dus a la-dite méthode sur le terrain dc la mythologie aryenne, ont tenté notre auteur et lont engagé a faire le même essai sur les récits bibliques, a leur appliquer les régies employees dans l\'investiga-tion de la mythologie aryenne.
Vu l\'originalité de cette tentative, nou moins que la grande autorité scienütique de son auteur, nous croyons devoir en donner une analyse suc-cincte, ne füt-cc que pour montrer qu\'en matière de judaïsme, le penseur même le plus judicieux s\'écarte aisément du chemin droit, s\'il ne tient pas compte du caractère exceptionnel d\'Israël, si bien exprimé par ces termes de la Bible : as in sianni xb \'iisttji iiai « C\'est une nation a part; elle diffère des autres peuples. »
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L\'idée que la scicnce moderne se fait de la nature du mythe peut se traduire ainsi :
« Le mythe, dans sa forme primitive, est le récit fait par le genre humain dans son enfance des impressions qu\'il avail recues de Ia nature. » C\'est, en d\'autres termes, une description enfantine des phénomènes do l\'univers, tels que l\'homme les a percus aux premiers jours de son existence.
Gomme toutes les races traversent une fois dans leur vie cette période de l\'enfance, ü est certain que toutes ont dü un jour former plus ou moins de mythes, semblables dans leurs traits princi-paux, sans cependant avoir été copiés ou imités les uns des autres.
En ce qui concerne le progrès des idéés en géneral et de l\'idée mythologiqae en particulier, ii en est du genre humain dans son ensemble comme d\'un seul individu.
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Comme l individu, —en bas age surtout, — n\'est pas a mcme de se faire d\'emblée une notion claire et parfaite des choses, mais n\'y parvient que par degrés, par la perception successive des effets et des qualités manifestés par elles, ainsi enest-il de ]\'hu-manité entière, ensemble d\'individus particuliers.
Quand Fhomme enfant, par exeniple, apercut le soleil, son attention, — supposerons-nous, — se porta d\'abord ou sur la forme de ce corps céleste, par suite de quoi il l\'appela « le rond », « le dis-que », ou sur sa couleur, d\'oü il le nomma « le rouge ».
Frappé une autre fois des rayons du soleil semblables a des cheveux, il lui donna pour nom « le chevelu ».
La troisième fois, ce fut la rapidité de son cours qui étonna rhomme ou sa chaleur qui le réchaufla, et, en consequence, Fhomme dénomma le soleil clt; le rapide » ou « le chaud ».
Ainsi se multiplièrent de plus en plus les termes resultant des impressions que rhomme avail revues d\'un möme phénomène; autant de synonymes se rapportant tons a un seul et même objet du monde extérieur.
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Chacuno de ces denominations, n indiquant primitivement qu\'une sculo observation faite sur un senl objet, fut dans la suile étenduo a 1 objet tout entier, et I homme se servit allernative-ment de l\'un ou de l\'autre de ces nombreux syno-
nvmes.
%gt;
Mais plus tard, l esprit humain étanl parvenu a un degré de développement suffisant pour se faire une idee exacte des objets de la nature, cetle multitude de noms usitée jusqu\'alors disparut, et la foule des synonymes se réduisit a un nombre mi-nime.
Un seul nom, on a peu prés, comprenait alors toutes les observations, qualités et nuances, dont chacune avait d\'abord un nom particulier.
Le nom de rjXic;, par exemple, en grec, ou de en hebreu, prit alors la place de toutes les autres designations que le mythe avait créées pour tra-duire le phénomèue ; soleii.
Quant aux autres synonymes qui existaient comme designations du même objet; quant aux termes tels que : le roucje, le rond, le rapide, le chevelu, etc., il faut remarquer que Vintelligencc de leur sens véritable se perd totalement a cette
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époque de développement; on nc sait plus ce qu\'ils voulaient dire primitivement, on se met done a les individualiser, a les personnifier.
C\'est qn\'a cette période rhomme est disposé a prendre ces mots incomprls, qu\'il trouve dans la tradition, pour des noms de personnes; il aime a regarder les récits attachés a ces noms comme des narrations d\'événements réels, comme des histoires d\'aventures étranges arrivées a ces per-sonnages fabuleux.
Si rhomme, dans son état primitif, vit, par exemple, le soleil se coucher et disparaitre au dela des rivages de la mer, il exprima celte perception par les termes : « Le rouge (ou le che-velu, etc.) est tombé dans ia mer. » Mais dans le cours de son développement intellectuel, cquot;est-a-dire a Tépoque avancéc dont nous venons de par-ler, l\'homme oublia le veritable sens de ces mots : chevclu, rouge, etc.; il ne les appliqua plus au soleil (pour la désignation duquel existaient déja un ou plusieurs noms propres généralement adoptés), mais a un personnage fabuleux, horame distingué ou dieu; et, dès lors, le récit de la chute dans la mer n\'exprima plus le coucher du soleil,
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mais fut pris pour l\'histoire d\'un accident effectif arrivé a ce personnage, qui serait tombé du haut du ciel ot aurait trouvé la mort dans les flols de l\'Océan.
L\'éveil du sentiment religieux dans le cceur de la race humaine, coïncidant d\'ordinaire avec la période caractérisée ci-dessus, il en résulte que la religion s\'empare de ces noms énigmatiques, de ces personnages grandioses et fabuleux, do même que des contes dont ils sent l\'objet; la religion les revendique pour elle et les exploite a ses fins, de sorte que ces personnages, dont les noms ne si-gnifiaient d\'abord que des phénomènes ou des corps célestes, deviennent des dieux ou des demi-dieux, et les faits incompris qu\'on leur imputait sont pris pour des actes miraculeux et des événe-ments considérables.
Cette matière mythologique subit dans la suite une métamorphose nouvelle.
Tjn beau jour, par suite de la marche ascen-dante naturelle au genre humain, s\'éveille dans Tame de cbaque race ou de chaque tribu le sentiment national, qui Iransforme bientót la race en peuple. Alors une autre couche mythologique
s\'attache a ccs personnages fabuleux dont nous avons parlé, a ces produits du mythe naturel. On attribue, sciemment ou non, a quelques-unes de ces figures des actions et des qualités qui flatteront la vanité de leur peuple en prouvant sa haute antiquité, la noblesse de son origine et sa supériorité sur les autres nations.
Et le peuple, ayant ainsi orné et embelli ces figures, en fait ses ancètres, ses patriarches et ses héros nationaux.
Le mot, par exemple, qui signifiait d\'abord simplement le « soleil », — dont il a été raconté qu\'il soutenait une lutte acharnée contre l\'obscu-rité de la nuit jusqu\'a cc qu\'il réussit a vaincre eet ennemi et a le mettre en fuite, — cc mot de-vient le nom d\'un ètre supérieur, d\'une divinité, et conserve encore cc caract \'re dans la suite, ou, de nouveau changeant de face, il apparait enfin comme aïeul ou comme héros national.
De cette facon, les mythes de tous les peuples peuvent se ramencr a une origine commune, a un seul et même sens primitif: co sont, au début, de simples contes sur la nature, et c\'est seulement dans la suite des temps qu\'ils subissent de nom-
breuses transformations selon le degré de culture qu\'atteignent les peuples dans leur développement.
Deux données out servi de base a la science pour établirles hypotheses que nous venons d\'cx-poser : d\'abord, les noms mythologiques examines dans leur étymologie, et, en second lieu, les récits relatifs a ces mèmes noms.
Partant de ces données tres vraisemblables, l\'étude de la mythologie aryenne est parvenue a des résullats aussi intéressants que dignes d\'at-tention; et ce succès a engage rorientaliste pré-cité a faire une tentative semblable sur l\'ancienne littérature hébraïque.
II parcourt done d unoeil attentif le domaine de la Bible, et, en partie aussi, celui de nos traditions, s\'eiforcant de découvrir partout des traces el des reminiscences du mythe de la nature, et de montrer que les noms et les récits contenus dans les premiers livres de TEcriture n\'étaient origi-nairement que des mythes de ce genre, cquot;est-a-dire des designations de phénomènes naturels et des récits que Fhomme faisait de ces phénomènes dans la période de son enfance.
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Pour donner au lecteur un échantillon de ces recherches, je glisse sur l\'analyse dos premiers récits de la Bible, et je commence par les Pa-triarches.
Abram, analysé étymologiquoment, signifie, on le sait, « père élevé ».
L\'homme primitif, le nomade, indiquait par ce nom le ciel nocturne, ou lout simplement la mat.
C\'est que l\'homme, au degré assez infime de culture qui constitue l\'état nomade, a son occupation principale de nuit. 11 fait paitre ses trou-peaux dans la fraicheur du soir, a la belle étoile, observe par suite le ciel nocturne et s\'intéresse surtout aux apparitions qui Ie frappent pendant la nuit. Ses récits se rapportent done naturelle-ment a la nuit et ont pour objet les phénomènes qu\'elle présente.
Abram, — la nuit, — se dispose a immoler son fils Izchak, — le rieur, — que nous reconnaitrons bientót comme une designation du rouge du soir: cela veut seulement indiquer la lutte de la nuit avec le rouge du soir ou avec le jour, c\'est-a-dire l\'effort que la nuit fait pour dompter la lumière du soleil et se mettre a sa place.
Abram repousse sa femme Hagar. Le mot harjar, signifiant en arabe « la fugitive », serait une épithète appropriée au soleil eu égard a sa vi-tesse. Or, la repudiation d\'Hagar par son mari voulait dire primitivement que la unit chasse le soleil, le coureur aux pieds légers.
La tradition talmudique mêmc aurait, d\'après notre savant, eonservé la mémoire de cette qua-lité solaire d\'Abram, ainsi qu\'il résulte du mythe suivant : (16 b , x-.n X2=) \'-121 n^n nr-gt;n ps. « Abraham, raconte le Talmud, était en possession d\'une pierre précieuse qu\'il porta au cou toute sa vie; lorsqu\'il mourut, Dieu lui óta ce joyau et l\'attacha a la sphere du soleil. »
C\'est que le mythe désigne trés souvent la splendeur du soleil et les corps brillants on general par le nom de « pierre » ou celui de « pierre précieuse ». Le sens du mythe précite serait done: Aussi longtemps qu\'Abraham, — le ciel nocturne, — subsiste, il porte lui-même la pierre précieuse, la lumière (de la lune); mais, aussitót que la nuit a dispara, Dieu prend ce joyau et le donne au soleil.
Isaac, pn^, « le rieur », est la désignation pri-
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mitive dc l\'aurorc cl du coucher du solcil (du rouge du soir). Car 1c soleil, a son lever et a son coucher, semble sourire au monde. Son père, Abram, la nuit, tacbe dc s\'en défaire, — en vou-lant Fimmoler; — mais le rieur est sauvé, on, a proprement parler, le rouge du soir, chassé et dompté par la nuit, ressuscite le lendemain matin on taut qu\'aurore. — Isaac devient aveugle dans sa vioillessc : car le rouge du soir est iinalement vaincu par Ia nuit et sa lumière s\'éteint.
Jacob, — dérivé étymologiquemcnt du mot spi\', « talon, suite », done : le suivant, le successeur, — ne désignait d\'abord que la nuit succédant a son frère Esaü, 1c soleil, appelé le rouge, c-.nxn, paree qu\'il se présente sous cette couleur au lever et au couclier, et représenté commc homme cbe-velu, n-i-c a cause dc ses rayons semblables a des cheveux. La phrase : ws ntmx tt\'i, « sa main saisit le talon d\'Esaü », dit seulement que la nuit talonne le jour.
Esaü, étant unc figure solaire, apparait comme chasseur, profession exercóc principalement le jour; il est armé de flèches, par lesquelles le mythe désigne souvent les rayons, vu la ressemblance des
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ims avcc les au tres sous plus cTun rapport. Jacob, au contraire, étant uno figure nocturne, un représentant de la nuit, est dit « nomade », ciinx scr, habitant sous la tente. Nous comprenons mainte-nant aussi pourquoi Jacob l\'emporte sur son frère, car le récit en question date de la vie nomade des Hébreux; or, comme il a été remarqué plus haut, le nomade, ayant plus d\'occasions d\'observer et d\'admirer le ciel nocturne, le prend plus volou-tiers pour sujet de ses récits, et représente de preference les phénomènes de la nuit comme supérieurs a ceux du jour.
Cette vérité résulte des exemples precedents, appartenant tons u la période de culture oü Jes Hébreux formaient encore une race nomade; les figures nocturnes y jouent par suite un role preponderant. Le cultivateur, au contraire, occupé exclusivement pendant la journée, prend le ciel diurne pour point de depart de ses observations de la nature. Ses récits auront done pour sujet le soleil, la force fécondante qui favorise et deve-loppe les blés, et les figures solaires y paraitront au premier plan.
Citons un seul récit datant de ladite époque,
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oü la race juivc s\'adonnait déja a l\'agriculture. Tel est le récit relalif a Fimmolation de la fille de Jephté. Provenant de l\'époque agricole, ce mylhe montre aussi le soleil comme principal facteur,
Jephté, nnsi, nora dérivant du verbe nne, « ouvrir », done : Vouvreur, Vinitiateur, désigne le soleil ou le point du jour. II tue sa fille, c\'est-a-dire qu\'il anéantit et déplace, aussitot qu\'il se lèvc, le crépuscule du matin, queThomme pri-mitif nomme « la fille du soleil», paree qu\'il a vu le soir succcder au jour cn forme de rouge du soii\'; il se le représente done comme l\'enfant sorti du sein du soleil.
Moïse même, notre grand législateur, porte, d\'après l\'avis de cc savant, tous les caractères du mythe de la nature. C\'est une figure solaire par plus d\'une raison, mais surtout par les rayons, csip, que la Bible lui attribue.
Peut-êtrc pourrait-on aussi invoquer a l\'appui la phrase talmudique : rran •\'ass nca ije. « la figure de Moïse ressemble a celle du soleil ».
Bien plus, on reconnait quelques traces du mythe naturel dans la personne même d\'un pro-
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phète célcbrc appartenant a une époque bien postérieure.
Élie a tous les traits caractéristiques (Tune figure solaire. L\'Écriture le dépeint comme un person-nage « chevelu » ; et les chevoux, — ne l\'oublions pas, — sont dans le mythe un attribut particulier du soleil. Élie s\'éléve, tout comme Helios, vers le eiel dans un char attelé de chevaux de feu; il maudit quelquefois la terre, — du temps d\'Achab, par exemplc, — en la condamnant a la sécheresse et devenant ainsi la cause d\'une effroyable famine. Ce sont la autant de qualités du soleil.
La nouvelle méthode appliquée a la mythologie exploite encore une autre découverte faito dans ce domaine. C\'est en effet une remarque de haute importance, fournissant, d\'une part, une nouvelle ressource a l\'explication de la vraie nature du mythe, et relevant, d\'autre part, la va-leur morale de la mythologie.
La succession alternative du jour et de la nuit, le déplacement de l\'un par 1\'autre, est exprimé par le mythe naturel de Tune de ces deux manières : ou le mythe représente ce phénomène sous l\'image
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d\'une hitte acharnée entre le soleil et les ténèbres, lutte terminée par la victoire de Fun des deux champions, — comme nous venons d\'en citer nombre de preuves; — ou bien, il traduit cette observation sous la forme d\'une scène d\'amour.
Si l\'un des phcnomènes succède a l\'autre, de facon qu\'il le supprime oul\'absorbe; si la nuit, par exemple, déplace le jour, le mythe primitif raconte alors que le phénomène dispara fut vaincu par son successeur et succomba après une lutte acharnée, ou qu\'ils s\'unirent ensemble et se con-fondirent dans une étreinte amoureuse.
Comme exemple de ce dernier genre, relevons un mythe des plus connus, celui d\'CEdipe.
(Edipe tue son père, épouse sa mère, ot meurt vieux et aveugle.
Le sens en est : que le soleil anéantit son père, les ténèbres (elles le précédent, elles Font done engendré); puis il partage le lit de sa mère, c\'est-a-dire qu\'il est absorbé ou déplacé par le rouge du soir (nommé la mére du jour, paree qu3 le mythe ne distingue pas entre Faurore etle rouge du soir; l\'homme primitif, ayant done vu le jour sortir du sein de Faurore matinale, appelle celle-ci et aussi
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lc rouge clu soir, la mere du jour); enfin il meurt aveugle, e\'est-a-dire que le soleil se couche.
A Faide de cetlc thdoric, qui, du reste, n\'est pas tout a fait nouvelle, notre auteur essayc d\'expli-quer le sens d\'un récit biblique ou il s\'agit pareil-lement d\'un fils épousant sa mère, sauf cette dif-férence que, dans le rccit biblique, datant do la vie nomade du peuple hébreu, nous avons natu-rellement affaire a une figure nocturne, et non, comme dans le mythe d\'CEdipe, a une figure solaire.
Ruben, raconte la Bible, épouse Bilha, la femme de sou pèrc.
Ruben est la personnification de la nuit. Cela résulte du fait que Ruben se met du cótó de Joseph, quand celui-ci est attaqué par ses frères, les représentants du soleil, « les maitres des flè-ches », tnsn •iv-, ou (ce qui est la mème chose d\'après ce quo nous avons dit de la signification des « fleches » dans le mythe) les possesseurs de rayons.
Ruben prend le parti de Joseph, paree que tous deux sont des figures nocturnes. Car « Joseph », — dérivant du verbe tpein « augmenter », — Tang-
menteur dos produits de la terre, Je préservateur de la famine, n\'est autre que la pluie coulant a grands flots des nuages ténébreux. Cette sympathie mutuelle de deux personnages signifie, dans le langage mythique, une ressemblance de carac-tère.
Bilha, la tremblante, — ainsi caractérisée amp; cause de la vibration des rayons, — est une al-lusion au soleil.
Or, quand au bout de la nuit Tobscurité est forcée de faire place a l\'aube ou au soleil, quand le jour se confond ainsi avec son prédécesseur, avec son ancêtre, la nuit, — le mythe exprime ce fait par la phrase : « Ruben s\'est uni avec sa mère. »
Pour la mythologie arycnne, cette hypothèse de 1\' « union amoureuse » est effectivoment d\'une valeur incontestable, surtout sous le rapport moral : car elle óte aux récits de l\'impudicité lascive des Olympiens cette apparence répugnante, qui ne peut inspirer que le dégout, si on les prend au pied de la lettre. Elle donne un fond purement physique aux images que le mythe traeait des dé-bauches de ces ètres supérieurs, en nous appre-
nant que tous les exploits galants des divinités ne sont en réalité que de simples descriptions de phé-nomènes et d\'accidents naturels, presentés sous forme de symboles.
On parvint ainsi a épurer l\'Olympe de eet amas d\'infamies, dont la mythologie) mal entenduo l\'avait largement gratifié, et il ressortit tout éclatant dans sa hauteur idéale.
Au moyen de cette combinaison scientifique, notre auteur s\'efforce de « sauver » ou de « jus-tifier » maint passage prétendu obscène de FEcri-ture.
L\'explication do l\'inceste de Ruben vient de nous fournir un spécimen de cette méthode. De la mème faQon est encore expliqaé le récit du crime des filles de Loth. Car, si nous reconnais-sons, moyennant la théorie indiquee, que Loth, « l\'enveloppant, le couvreur », n\'est qu\'une allusion a la nuit, couvrant le monde entier du voile de l\'obscurité (comme en grec KaXj\'iw, du verbe /.xXfe-cw), dès lors le mythe en question n\'a plus rien de choquant; il dit. seulement: que les filles de la nuit, le rouge du soir, se joignent avec leur père, la nuit. En d\'autres termes, quand le crépus-
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culc ou le rouge du soir, — que rhomme a vu le matin succéder a la nuit en forme d\'aurore, qu\'il a appelé, a raison de cette affinité, la « fille de la nuit », — quand le rouge du soir, dis-je, s\'unit avec les ombres de la nuit, devient de plus en plus sombre, jusqu\'a ctre a la fin tout a fait absorbé par la nuit, alors l\'homme, créant un mythe, dit de ce spectacle : «Les filles de Loth vont partager la couche de leur pere. »
L\'auteur en question conlinue a passer ainsi en revue tons les récits de la Genese, de même que ceux de bien d\'autres livres bibliques, se donnant sérieusement la peine de les ramener tous a leur origine, e\'est-a-dire an mythe de la nature, et de leur trouver une interpretation convenable et ac-commodée a celte hypothèse.
L\'csquissc que nous venons de tracer do la nouvelle théorie mythologique est, a noire avis, assez clairo et assez développce pour donner au locteur nnc idéé exacte de la nature et de la tondancc de ces recherches en général et pour en faire ressor-
tirtoutc l\'inanitó cn tantqu\'on vent los appliqucr a la littérature hébraïque.
En cffet, ce qui nous a engage a nous appe-santir sur ces combinaisons, ce n\'est, certes, ni leur vraisemblance s\'imposant de force a notre conviction, ni leur valeur esthétique qui aurait sé-duit notre gout, c\'est principalement la capacité scientifiquo de celui qui les plaide si chaleureuse-ment. Car cet homme n\'est point un simple dilettante de la science; c\'est un savant consomme, dont l\'ouvrage précité a obtenu un succès remar-quable dans le monde des lettres.
Tout cela reconnu, nous n\'hésitons pas néan-moins a declarer hautement que, pour notre part, ccttc manière de subtiliser sur les faits et de cher-cher a tout prix des « mythes de nature » dans la Bible nous parait tout aussi paradoxale, aussi vaine et basardeuse, que les interpretations sym-boliques ou allégoriques de I\'Ecole d\'Alexandrie, représentée principalement par Pbilon, on que les extravagances fantastiques de la Cabale, les combinaisons du Midrascb et l\'exégèse ecclésiastique de l\'Ancien Testament.
Une iddo pourtant nous revicnt toujours a Fes-
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prit en voyant ces tentatives réitéréos de trouver ses propros philosophèmes et ses idees favorites confirmées ou préfigurées par la Bible : c\'est que le niveau spirituel du saint Livre doit nécessaire-ment être d\'une hauteur incomparable, si,malgró la précision et la clarté de son style, la simplicité de son langage et la naïveté presque enfantine de son exposition, il n\'a pas moins donné lieu aux interprétations les plus hétérogènes et permis aux tendances les plus opposées de resprithumain d\'y trouver quelque point d\'appui et une ombre de fondement.
En effet, plus le point de vue d\'un auteur est élevé, plus étendu est son horizon. L\'onl de sou esprit porte plus loin et ses observations sont, dans la rnéme mesure. générales et compréhensives. La multitude des faits et des idéés se condense devant le regard d\'un tel esprit et se réduit un minimum. II remonte toujours aux causes les plus simples, et, ayant ainsi obtenu un résumé d\'idées, il nous le rend sous une forme limpide, dans un style simple et serré, les qualités du style étant presque toujours liées a, celles de la conception. rf Clarté de pensées, dit Macaulay, est ordi-
nairement suivie de clarté d\'oxpression, et Tobs-curité du stylo est une preuve de la confusion des idees. »
Mais ce sont justement de telles ceuvres, dis-tinguées par une haute perfection, qui sont le plus en butte aux méfaits de rinterprétation.
II semble aussi facile que séduisant d\'y substi-mer ses idees personnelles, d\'y mettre le sens qu\'on desire y trouver, puisque l\'individuel n\'est qu\'une fraction du total, de la vériteenelle-même, et celle-ci se reflète tout dilféremment dans Fame de cbaque individu. Aussi fut-ce toujours le sort des cbefs-d\'oeuvre de l\'esprit humain de subir les interpretations les plus diverses, souvent aussi les plus absardes.
Cbacun croyait voir dans ces miroirs si clairs sa propre image, dut-elle ètre aussi défiguréc que possible.
Voila pourquoi la Bible, Ie produit le plus parfait de l\'esprit, ne put naturellement écbapper a un pareil sort.
Oü il y a, du reste, le dessein préconcu de par-venir a un certain résnltat; oü I\'auteur, en quête de preuves a l\'appui de ses idéés, croit pouvoir
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les trouver dans quelquc ouvrage, il lui est alors presque impossible de porter imjugemcntobjecüi\' et libre de toutc prevention.
A-t-il trouvé quel que passage semblant confir-mer ses suppositions, il s\'enfonce de plus en plus dans la conviction de l\'exactitude de son système, de sortc quïl croit devoir interpréter tout le resle de l\'ouvrage conformément aux résultats acquis, et, qui plus est, les preuves s\'offrent d\'elles-mèmes a profusion, sans qu\'il se doute davoir af-freusement torture ces pauvres passages devant lui servir de pieces justilicatives.
C\'est ce qui est arrivé a notre illustre Maïmo-nidc, qui crut trouver dans FEciiture sainte les philosophèmes d\'Aristote. A cette tentation se laissa prendre aussi un penseur encorc plus distingue, Spinoza, qui, tout en blamant, dans son Traité théologico - politique, Maïmonide d\'avoir substitué aux idees do la Bible les futilités — nuyse — d\'Aristote, n\'en est pas moms tombé, lui aussi, dans la même faute.
Or, c\'est par une semblable aberration scienti-fique que notre auteur a prétendu découvrir le mythe de nature dans les textes bibliques.
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Cettc tentative est forcénient manquée a priori.
Le mythe primitif no pout, en aucuno fagon, s\'ètre conservó dans nos anciennes productions littéraires, non a cause do notre origine sémitique, cxcluant, d\'aprèsRenan, la capacité de former des mythes, mais paree que nous, uniquement en notre qualité d\'Hébreux, predestines par la Providence a devenir les dépositaires de l idéc mono-thuistc pui\'c, nous avons 616 de bonne heurc pénéLrés do cetLe idee, nous l\'avons possédée non simplement en germo, mais en plein épanouisse-ment dès notre première enfance, a l\'époque des patriarches.
Notre regard se tourna done moinsvers le dehors, vers les phénomènes extérieurs de la nature, que vers l\'élément ideal qui l\'anime, vers la force spi-rituelle qui reside au-dessus de l univers et lui donne des lois.
Toutes les manifestations de la nature, notre esprit synthétique les ramena a cette cause origi-nelle, a cettc puissance unique.
En conséquence de cette preoccupation de notre esprit, de sa tendance a approfondir les phénomènes de Funivers pour en reconnaitre la cause
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suprème, ces phénomènes n\'avaient pour nous qu\'un intérêt secondaire; nous n\'y voyions que des emanations d\'une Volonté absolue et nous ne les trouvions pas asscz grandiosos ni assez étranges pour en faire le theme de pompeux récits et do divagations enfantines.
Cortes, bien que nous soyons loin de prétendre que le peuple hébreu soit venu au monde sans enfance, qu\'il soit entrédans l\'histoire, pour ainsi dire, en adulte, müri tont d\'une pièce, on ne sau-rait pourtant nier, d\'autre part, quenotre enfance a été de courte durée, peu sereine d\'ailleurs et peu agróable.
Futurs martyrs de Fidée monothéiste, nous fümes de bonne heure élevés a l\'école de l\'adver-sité et sévèrement préparés pour la tóche aussi haute que douloureuse qui nous fut dévolue.
A une époque done oü d\'autres nations étaient encore ensevelies dans un sommeil plein de rêves, fertile en visions fantastiques et confuses; — a celte époque, Israël était déja sur pied, éveillé par une impulsion supérieure, poussé a une contemplation sérieuse du monde et de sa Cause suprème.
Et quand même nous aurions jamais formé des mythes, — cc que Ton peut accorder, — il est pour-tant tres sur que les traces de cette production, née chez nous a une époque plus reculée que par-tout ailleurs, se sont totalement effacées, et qu\'au-cun de ces cléments mythologiqucs appartcnant a l\'époquc païenne de notre race n\'a pénétré dans notre Ecriture, dont la tendance monothéistc est si accusée dès ses premières pages.
La fausseté de cette assertion qui affirme l\'exis-tence du « mythe naturel » dans la Bible ressort, du reste, avec évidence d\'un passage de la Bible elle-mème, et, chose singuliere, ce passage, un peu choquant a première vue, semble dire le contraire de ce quïl prouve en réalité.
Les théologiens se scandalisent ordinairement du verset de la Genèsc : msa bx E-nsxn 13a ix\'ci iisx non ibjx tiwa irs n-iiiajn ircn \'1:1 cnxn (vi,4),« alors que les fils des dieux se furent unis avec les filles des hommes, etc., ce sont les héros, etc. », passage qui semble rappeler nettement l\'ancien mythe de l\'existence des Titans, ou plutót des héros, et l\'admettre sans facon dans toute son étendue.
Pour nous, cependant, cette phrase contient la
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preuve incontestable qu\'il n est pas possible de trouver de mythe naturel, non plus que de ma-tière mythologique en général, dans la suite des récits bibliques : car le mythe de la nature est, comme il a été démontré plus haut, la forme la plus ancienne du mythe en général. II apparait a l\'époque la plus reculée, aux premiers ages d un peuple, et ce n est que bien plus tard qu il se dé-veloppe en mythe national et héroïque. Comment done trouvons-nous dans les récits postérieurs de la Bible, dans les figures de nos patriarches et de nos prophètes, par exemple, des traces distinctes du mythe primitif de la nature, si celui-ci est, d\'après l\'ordre naturel, le produit d\'une époque plus lointaine dans le développement intellectuel d\'une nation, et si, par suite, il doit nécessairement précéder le mythe héroïque au lieu de le suivre?
II faut, en outre, considérer la manière dont la Bible mentionne ce mythe. Elle ne fait pas grand cas de cette époque titanique ou héroïque; elle radmet, sans doute, uniquement pour ne pas se mettre en opposition avec une tradition répandue de longue date, profondément enracinée dans la foi du peuple. Loin de représenter ces héros
comme des demi-dieux et de s\'extasier sur leurs exploits, elle glisse sur ce mythe et lui consacre a peine quelques lignes, tandis que chez les Grecs il est traité pompeusement et avec un tendre respect.
Qui plus est, l\'Ecriture représente cette lignée de héros comme le fruit du pêché, comme les produits d\'une dépravation générale qui amena le déluge; ce qui prouve son hostilité a l\'endroit de ces créations fantastiques.
Mais, abstraction faite de toutes ces objections contre la prétendue existence de sujets mytholo-giques dans la Bible, est-il nécessaire, demande-rons-nous, de chercher un sens mythique dans les récits qu\'elle nous présente? Qu\'est-ce qui nous y force ? et quel équivalent recevrons-nous en compensation de ce que nous aurons dépouillé ces mythes de leur signification littérale, de leur ca-ractère purement humain? Pourquoi ne pas les prendre pour ce qu\'ils sont en effet : des descriptions caractéristiques de la nature humaine en gé-néral et de la race juive en particulier, des portraits d\'hommes d élite, ornés de grandes vertus, sans être pourtant tout a fait exempts de fautes,
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ct dont le souvenir s\'est conservé dans la tradition nationale ?
11 en est tont autrement des mythes aryens-grecs. La seule supposition qu\'il y a un monde immense de dieux, de déesses et de demi-dieux, est en elle-mème si invraisemblable, et les récits relatifs a ces divinités ont un caractère si étrange, si contraire a la nature, qu\'on se sent entrainé malgré soi a chercher un autre sens, un fond plus rationnel, sous la forme extérieure par trop enfan-line; — a moins toutefois qu\'on ne veuille laisser passer ces mythes pour de pures fantasmagories, pour des divagations insensées et absurdes.
Les récits de la Bible, au contraire, notamment ceux de la Genèse, réputée la mine la plus abon-dante de matériaux mythiqucs, ne dépassent pres-que jamais la mesure du possible et sont cepen-dant d un charme irresistible au point de vue esthétique, autant que d\'une valeur fort importante sous le rapport psychologique et moral.
Nous ne devons done pas trop gémir de notre stérilité en fait de mythologie, ni nous évertuer, a force d\'arguments subtils, a importer eet élément dans notre littérature.
Ill
La mythologie grecque est ordinairement di-visée en trois parties, savoir :
I. Lathéogonie,amalgamée avec la cosmogonie;
II. Le monde des dieux;
III. Les mythes des héros.
La cosmogonie, avec sa suite la theogonie, telle qu\'Hésiode l\'a organisée et réduite en système, s\'efforce de nous donner une histoire de la formation du monde et des dieux dans un ordre généa-logique.
Cet exposé fabuleux et obscur, prolixe et confus, qui montre le cosmos antérieur aux dieux et fait sortir ceux-ci du sein du cosmos, ne peut en au-cune manière être mis en parallèle avec les récits succincts et clairs, grandioses et véridiques de la Bible.
Aussi tous les savants s\'accordent-ils a recon-
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naitre que l\'histoirc biblique de la creation sur-passe absolument tout ce qui a jamais été dit sur cc point, et que nul peuple de l\'antiquité ne peut se vanter d\'avoir émis autant d\'idées excellentes sur la naissance de l\'univers et Torigine de la race humaine, et cela d\'une fagon aussi précise et aussi brève que l\'a fait la tradition mosaïquc.
Les quelques lignes de la Bible relatives a ce point l\'emportent de beaucoup sur les fables obscures et diffuses de la theogonie et de la cos-mogonie grecques et out, de plus, le grand mérite de miner l\'ancien système cosmogonique en affirmant l\'existence d\'une force créatrice, absolue, indépendante, unique et spirituelle, tnnb» nn, pla-nant au-dessus de tont Tetre. La Genèse donne par cela mème une base morale a l\'édifice du monde, en représentant la nature comme le produit d\'une volontd, comme Foeuvre d\'un esprit conscient et libre, dominant tout et ne dépendant de rien, disposant des destinées de toutes les créa-tures sans être lui-même soumis a un Destin.
Pour faire mieux ressortir le vrai caractère des deux peuples en question, nous allons relever quelques mytbes des plus considerables de la my-
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tliologie grecque et les comparer avec les récils bibliques ayant pour base une idéé pareille.
L\'enquête sur la fagon dont deux peuples en-visagent respectivement et tachent de résoudre un mème problème, nous permettra de mieux péné-trer dans leurs ames.
Un des mythes grecs les plus anciens et les plus célèbres est sans contredit celui de Prométhée. II forme, en quelque sorte, la limite entre la théo-gonie et la genèse du genre humain, et nous dé-crit les premières relations des dieux avec les hommes.
Jupiter, guidé par un sentiment d\'envie, retient le feu céleste et ne veut pas le livrer au genre humain. Mais Prométhée, bravant la volonté du dieu suprème, lui dérobe ce trésor, l\'apporte aux hommes et leur en enceigne Fusage. Cette action téméraire, commencement du péché qui, depuis lors, s\'est fixé parmi les mortels, a des suites bien facheuses, autant pour le voleur que pour les re-céleurs. Ceux-ci sont assaillis par une foule de maux s\'envolant de la boite de Pandore pour dé-soler la terre; celui-la subit le supplice d\'être en-
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chainé sur un rocher, oii un vautour lui ronge 1c foie. Après une duro et longue pénitence, Pro-méthée est délivré de sa torture, et, par l\'interces-sion d\'Hercule, se réconcilie avec Jupiter.
Prométhée, on le voit aisément, est le symbole de l\'aspiration a la science et au progrès, aspiration naturelle qui s\'éveille dans la race humaine. la pousse a quitter l\'état de nature et l\'expose en même temps a d\'innombrables souffrances. Aus-sitót que I\'liomme a pris son élan vers la lumière, il se sent entravé par une légion d\'obstacles. Bien-töt s\'impose a lui la conviction douloureuse que la nature a mis des bornes infranchissables a ses facultés et a ses désirs,
D\'autre part, la cessation de l\'état primitif, la renonciation aux moeurs simples et aux besoins limités, enfin l\'empire de la concurrence vitale, exposent le corps de l\'homme, de même que son ame, a mille tourments.
La même idéé se trouve développée, d\'une faQon quelque peu différente, en tête de la Ge-nèse.
Le récit de la chute du premier homme n\'est autre chose qu\'une description du premier éveil
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de l\'esprit humain et de son essor vers le progrès.
Le premier homme, raconte la Genèse, excité par la convoitise, — la femme, — et par vine ambition envieuse,—le serpent, — touche au fruit défendu, défendu maisnon pas caché, placé plutöt au milieu de sa résidence et provoquant son regard par sa beauté. Sitot qu\'il en a goüté, ses yeux s\'ouvrent, il s\'aperQoit de sa nudité, et c\'en est fait du calme de son ame : son contentement insoucieux et son bonheur innocent Tabandonnent pour toujours.
Malgré l\'identité du sujet servant de base aux deux récits en question, nous rencontrons lè, aussi cette difference de vues et de tendances qui carac-térise chacune des deux races dont nous nous oc-cupons.
Le lib re arbitre, sur lequel repose tout notre sys-tème religieux et moral, et qui, chez aucun peuple de l\'antiquité, n\'est aussi amplement concédé et aussi expressément reconnu que dans la doctrine de Moïse, le libre arbitre, disons-nous, trouve dans ce récit, dès les premières pages de I\'Ecri-ture, la reconnaissance la plus compléte; la sou- V veraineté absolue de la volonté humaine est admise d\'une facon nette et indiscutable.
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Or, le savoir, la possibilité de s\'éclairer, n\'est pas, selon notre doctrine, soigneusement caché au genre humain, de sorte qu\'il soit obligé de le ravir. II est placé a la portée de rhomme, tont au centre de l\'Éden, il l\'allèche par sa beauté et son utilité ; rhomme peut facilement s\'en emparer s\'il en a l\'envie, car libre a chacun de saisir le feu cé-leste et de s\'en brüler les doigts.
De plus, l\'Etre suprème, source du savoir et de la vérité, est représenté la, de même que dans toute la doctrine juive, comme beaucoup plus pur et plus ideal que dans le mythe grec.
Ce n\'est done pas la basse envie, — qualité si largement attribuée par la mythologie aux divi-nités grecques, — qui détermine Dieu a priver l\'homme du feu divin; c\'est plutót l\'effet d\'une bienveillance prévoyante, de la sollicitude pater-nelle du Créateur pour le sort de son oeuvre.
D\'autres contrastes nous frappent encore :
Dans le mythe grec, un soulèvement hardi est présenté comme motif de Taction; — dans le récit biblique, l\'homme, il est vrai, agit de son propre gré, mais il y est sollicité par des impulsions
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puissantes, par la suggestion de passions presque invincibles.
La, une resistance altière et tenace contre la volonté suprème, une opiniatreté indomptable, bravant, même après le fait, le courroux du Maltre celeste, persistant dans l\'opinion exagérée de son pouvoir, et semblant dire a Jupiter ;
Moi, t\'adorer? et pourquoi?
As-tu jamais soulagé Les douleurs de qui souffre?
As-tu séché les larmes D\'un coeur navré?
N\'est-ce pas le Temps tout-puissant
Et l\'éternel Destin,
Nos maitres a tous deux,
Qui m\'ont trempé et fait homme quot;?
Ici, la soumission discrète reconnaissant sa propre faiblesse : xtxi -^n -jina wciü -(-ip rx
(Genese, m, 10). « J\'ai entendu ta voix dans le jardin, et j\'ai craint paree que je suis nu. »
Le récit biblique a encore eet avantage sur le mythe grec, qu\'il est clair et limpide, et laisse fa-cilement voir le sens véritable caché sous le voile
1. Goethe, Prométhée.
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du conic. 11 répond done aux condilions essen-tielles de rallégorie, telles que les a fixées Maïmo-nide dans son Guide des e\'gare\'s :
« La valeur d\'un mythe ainsi que de tout autre discours parabolique, dit-il, consiste en deux qualités indispensables. signalées par l aut \'iir des Proverbes en ces termes : sjas nrrc-; rn: Tnen rjBx is -iirn [Prov., xxv). « Une phrase a double sens, — une allégorie, — doit ressembler a des pommes d\'or enveloppées d un filigrane d\'argent », c\'est-fi-dire que l\'idée fondamentale visée dans un récit allégorique doit être d\'une valeur supérieure au sens matériel de la fable; d\'autre part, que la forme de cette fable doit ètre si transparente, si finement tissue a jour, qu\'elle laisse apercevoir la matière plus précieuse dent elle n\'est que 1\'enveloppe. » Or, ceux des récits bibliques auxquels on ne saurait contester un fond allégorique satis-font complètement aux exigences indiquées, tandis que les mythes grecs sent ordinairement si obscurs et si embrouillés, que le sens véritable s\'en perd presque totalement dans Tamas des bi-zarreries.
IV
Quant a la seconde partie de la mythologie, le monde des dieux, il nous parait fort superflu de nous appesantir sur la différence de qualité entre le monothéisme et le polytheïsme au point de vue des doctrines. Cela ne touche guère a notre sujet actuel et est réservé a un chapitre ultérieur. Notre intention n\'est ici que d\'examiner l\'idée que les deux peuples se faisaient de Dieu, en tant que cette idéé réagissait sur leurs ames, influait sur leurs sentiments et sur leur conduits. Car les di-vinités d\'une nation reflètent son caractère et don-nent la mesure de sa valeur morale.
On nous dit souvent qu\'il ne faut pas juger des anciens Grecs d\'après les mceurs et les habitudes de notre temps; que, pour trouver les conceptions et les moeurs de cette nation moins choquantes, il faut se transporter en esprit dans ces siècles lointains. Eh bien! nous souscrivons volontiers ace judi-
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cieux conseil; mais que veut-il nous apprendre ? Que ces tableaux d\'envie, de cruauté, d\'adultère et de fourberie, peints d\'après nature, ne doivent pas nous révolter aujourd\'hui, paree qu\'ils datent d\'un temps oü le goüt du bon et le sens moral n\'étaient pas encore développés dans l\'ame de ce peuple? Cela nous suflit, et c\'est justement ce que nous tenons a constater.
Non moins humiliante pour la moralité des Grecs est la remarque de quelques savants, que les Grecs ne regardaient pas leurs dieux commc des ideals, qu\'ils ne les représentaient pas comme exemples de toute vertu et types de perfection; quainsi les hommes surpassaient souvent les dieux en générosité et en toute sorte de vertus.
C\'est nier seulement que la dépravation des dieux soit prise pour cause de la corruption du peuple; mais d\'oü naquit done ce caractère dé-pravé des dieux sinon du sentiment du peuple? Car le fait est que les conceptions sur la Divinité sont la concentration involontaire des tendances idéales de chaque peuple. Si done quelques hommes se montrent supérieurs a leurs dieux, ce ne sont que des cas singuliers, exceptionnels, dont on
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ne peut rien conclure sur la conduite de la race entière. Bien au contraire! Les exemples abon-dent de l\'influence pernicieuse et démoralisatrice qu\'exercaient les croyances mythologiques sur la vie du peuple grec, et plus d\'une fois on allégua hautement le vice attribué a un dieu pour justi-fier par la sa propre infamie
Le culte qu\'on vouait aux dieux répondait tout a fait au caractère national. Le culte secret sur-tout, celui des mystères, se basait sur une sur-excitation des sens, et, bien qu\'innocent peut-être dans ses intentions, ayant pour but de représen-ter sous une forme symbolique l\'activité de la nature, nombre de prêtres en abusèrent bientót pour abrutir la populace et lui imposer leurs passions impures.
Que ce peuple ignare ait immolé des hommes en l\'honneur de ses divinités, et cela non seule-ment dans les temps trés reculés de son existence, mais dans ses époques même historiques, cela ne souffre pas le moindre doute 1.
Voyons, pour tout exemple, le róle que la tra-
1
Saalschütz, airdjaotogie bet $camp;taet, p. 47.
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dition homérique attribue au dieu suprème, — Jupiter, — et au plus illustre de ses héros, — Achille, — dans la guerre de Troie.
Le « divin » Achille, irrité contre le roi Agamemnon a cause du rapt d\'une belle captive, oublie bientót le hut de l\'entreprise qui l\'a conduit devant les murs de Troie. II ne songe plus a venger Fhomieur de Ménélas et de la patrie, mais se retire de Texpédition plein d\'amertume et de fureur. Le héros « au cceur d\'acier » se rend au-près de sa mère, et, tont en larmes, la supplie de venger son injure. Thétis court a la résidence des dieux, et trouvant Jupiter assis au sommet de l\'Olympe, embrasse ses genoux et le conjure de perdre les Grecs, pour que son fils chéri satisfasse son ressentiment et tire vengeance de son ennemi personnel. Le « dieu des dieux » ne résiste pas longtemps aux caresses et aux tendres instances de sa concubine : il lui promet d\'exaucer sou voeu. Grondé plus tard par sa femme légitime a cause de ses « artifices » et de ses « complots secrets » avec Thétis, il la repousse avec colère et va se mettre a I\'tEuvre, aussi juste qu\'honorable, de perdre les Grecs innocents.
II envoie un songe séducteur pour inciter par de fausses apparences 1c chef principal des Grecs a diriger sur-le-champ une attaque sur Ilion, attaque qui doit finir par une défaite compléte des as-saillants.
Cependant, les deux nations belligérantes pren-nent la résolution do vider leur querelle au moyen d\'un combat singulier entro les deux héros les plus intéressés, Paris et Ménélas. Los deux peu-ples concluent un traité, prenant les dieux a té-moin de leurs saintes promesses, ot 1c sang d\'un sacrifice scelle leur pactc. Le combat prend une tournure favorable aux Grecs : Ménélas Femporte sur son adversaire, et les Grecs réclament los avantages qui leur reviennent en vertu du traité. Mais Junon, épouse de Jupiter, protectrice des Grecs et inflexible dans sa résolution de leur ac-corder la victoire, engage son époux a pousser les Troyens a la trahison et au parjure, afin de les en-trainer a leur per te.
Le « père des dieux et des hommes » oublie alors la promesse qu\'il avait faite a ïhétis de se-courir les Troyens et de leur procurer la victoire. Cédant au voeu de Junon, il excite ces derniers a
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rompre le traité, a offenser les Grecs et a repous-ser les conditions de la paix. Puis, quelque temps après, il change d\'avis et se met du coté des ïroyens, malgré son acquiescement a la proposition de Junon.
Trahison, perfidie, versatilité et passion, — voila les traits dominants dans 1c caractère du « maitre des dieux »; orgueil, colère et soif de vengeance, tels sont les principaux mobiles de toutes les démarches du divin Achille.
La colère implacable d\'Achille enflammée par sa vanité humiliée constitue le point de départ et le ton fondamental de l\'Iliade. Cette colère, le poète l\'introduit en tête de son épopee; elle nous suit incessamment comme un mauvais génie dans le cours de Taction et nous inspire même finalement un véritable dégout, lorsque l\'impétueux Achille, touché enfin de Fhumble attitude et des prières déchirantes de l\'infortuné Priam, s\'emporte tont a coup, et, lan^ant un regard furieux au vieillard, qui le supplie de lui rendre le corps de son fils : « Yieillard, lui dit-il, cesse de m\'irriter, n\'excite plus ma douleur et mon courroux; sinon, quoique tu y paraisses en suppliant, crains, ó vieillard,
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que je ne te bannisse a Finstant de ma tente! »
Je ne veux pas opposer a I\'image de Dieu. telle que nous venons de la reconnaitre dans la mythologie grecque, celle que nous en trou-vons chez Moïse, ou, idéalisée et purlfiée dans la suite des temps, chez les prophètes ses suc-cesseurs. Je remonte au temps le plus reculé de notre histoire, aux patriarches, qui, d\'après le témoignage de l\'Écriture, ne possédaient pas encore l\'idée de Dieu dans sa pureté sublime : (vi ,ma\'r) en; v.STij xb ; et pourtant, quelle
hauteur, quelle sainteté, quelle justesse et quel amour de l\'humanité se révèlent, soit dans eet Etre suprème, soit dans les hommes qui tachent de l\'imiter et qui nous sont proposés comme prototypes de notre race! lis le reconnaissent comme créateur de Funivers, comme juge impartial, plein de clémence, d\'équité, de miséricorde, aimant l\'homme vertueux et longanime pour le péclieur.
« C\'est chose bien édifiante et d\'un charme ir-résistible, dit Herder1, de voir ces patriarches fréquentant familièrement le Père céleste, et ce-
1
De l\'es pril de la poésie hébrdique, p. 98.
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lui-ci s\'intéressant a leurs destinécs personnelles; c\'est une idylle ravissante, bien supérieure a celle de Philemon et Baucis. »
Le Grec ne pouvait pas aimer son prochain d\'un amour désintéressé et absolu ; il ne pouvait pas aimer I humanité, c\'est-a-dire aimer l\'homme en considération de son cóté divin et spirituel, paree qu\'il lui manquait la première condition de eet amour, le fondement sur lequel ce sentiment repose : l\'amour de Dieu, amour sans lequel l\'autre n\'a pas de raison d\'etre. Car il y a, généralement parlant, deux sorles d\'amour : Tune est fondée sur l\'égoïsme et tire sa substance de l\'instinct. Cet amour est relatif, dependant et borné, sths nanx rjsnb naio 1=13 niibr. J\'aime l\'objet ou la personne en vue de mon plaisir, en tant et aussi longtemps qu\'ils me sont utiles ou agréables. De cette sorte ést, —toute proportion gardée, —l\'amour-propre, l\'amour familial, etmème l amour national. D une sorte pourtant toute spéciale et n\'ayanl rien de commun avec la première est l\'amour de l\'huma-nité; cet amour que j\'éprouve pour Fhomme, non a cause de la partie corporelle qui nous est commune et dont je puis attendre quelque avantage,
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mais imiquement par rapport a co qu\'il renfcrme d\'intellectuel. Mais pour pouvoir être animé d\'une telle affection, je dois nécessairement admettre 1\'existence d\'un esprit absolu, m en sentir attire et lui donner mon amour; autrement, je no serais accessible qu\'au sentiment do I\'amour instinctif. qui se règlo sur l\'utilité. L\'amour pur du prochain, la véritable humanité, suppose done comme condition sine qua non l\'amour de I\'esprit absolu, l\'amour de Dieu. Mais Je Grec no pouvait nulle-ment aimer ses dieux, parce qu\'il n\'y voyait pas des êtres doux et bienveillants, pleins d\'amour et de pitié pour leurs creatures : ion 21 /-uni mm bs iicsa 33 is ■nan-n bna nvj Ses dieux no dille-
raient de lui que par le degre, étant sujets aux mèmes passions et aux mèmes fautes. C\'était seu-lement de la terreur qu\'ils lui inspiraient, parce qu its ne lui apparaissaicnt que comme des maitres liautains et despotiques, voulant tout bonheur et toute beatitude pour eux seuls et sc plaisant dans la dépendance servile de la canaille humaine. G\'est pourquoi aussi nous voyons que, malgré la sérénité naturelle de son caractère, le Grec n\'en était pas moins pessimiste dans sa manière de
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concevoir la vie, et il la regardait comme un mal dont il eüt mieux valu se passer.
Ce qui, d\'ailleurs, a empêché le Grec d\'estimer et d\'aimer ses dieux et Ta engage, par suite, a concentrer sur lui-même toutes ses aspirations, c\'est son fatalisme, sa croyance en un Fatum ([xstpa, avavy.r,), puissance aveugle, saus volonté libre, sans dessein et sans but, et a laquelle tous les êtres, sans en excepter les dieux, sont soumis. Comment, dans de telles conditions, l\'ame du Grec pouvait-elle éprouver un dévouement tendre et respectueux, une pleine confiance dans ces dieux qui étaient eux-mèmes les jouets de ce maitre arbitraire, le Destin? Or, oü tout cela manque, point de veritable humanité.
« Si le Destin, — s\'écrie Achille exaspéré, — ne m\'a pas permis de vivre longtemps, que je sois au moins honoré. »
II veut jouir a loisir du court espace de temps qui lui est tombé en partage. Aussi, quoi qu\'il ad-vienne, que ses compatriotes périssent par mil-liers, que lui importe? Que son ambition soit satisfaite, cela suffit!
Faire périr des innocents pour le plaisir ou par
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la faute d\'un seul, comme il arrive dans 1c cas présent, c\'est la barbaric; — prendre courageu-sement la defense des infortunés [Genese, xiv); intercéder pour obtenir la grace a une foule de pécheurs en faveur des mérites de quelques justes, c\'est Yhumanité, telle que Ia pratiquait le premier patriarche d\'Isracl, héros non seulement par le courage, mais aussi par la vertu.
Cherchons maintenant dans I\'Ecriture quelque événement pareil au sujet de I\'Iliade.
A part la vengeance que deux des fils de Jacob tirent du rapt de leur sceur, vengeance trop violente que le patriarche blama sévèrement sur son lit de mort, notre Ecriture ne contient qu\'un seul récit semblable par son sujet a celui de I\'Iliade : c\'est la guerre faite par les Israelites, a l\'époque des Juges, a la tribu dégénérée de Benjamin pour punir la violence faite a une pauvrc femme, a la concubine d\'un simple voyageur. Ici et la les descendants d\'une menie race se font la guerre a cause d\'une femme enlevéo ; mais voyez quelle difference entre les deux événements, au point de vue moral et humanitaire!
Israël, poussé par l\'amour de la vertu, prend
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les amies pour chatior un crime exécrable commis par une tribu dépravée. Son but est d\'extirper le mal et de purifier la race de toute souillure, selon la maxime : -:npa sin nisai.
Ce n\'est pas le ressentiment d\'un seul homme distingue qui excite la nation a immoler des mil-liers d\'innocents a cause d\'une coquette qui s\'est laissé enlever dun cccur léger: c\'est la violence faite a une pauvre femme, c\'est \\amp;preuve de depravation prof onde que la tribu a donnee en com-mettant une telle infamie, qui décide les Hébreux a attaquer les coupables pour arracher cette branche pourrie de la souche commune.
Aussi les voyons-nous déplorer ensuite la triste nécessité qui a amené cette calamité nationale et chercher les moyens d\'empêcher I\'extinction compléte de cetle tribu.
V
Maintenant, nous voudrions jeter un simple coup d\'cril sur la troisième partie de la mythologie, les mythes relatifs aux héros, aux aïeux de la nation.
Les héros, chez les Grecs, étant pour la plupart les patriarches memes dont la nation se fait gloire de descendre, représentent done aussi le plus lidèlement le caractère national et peuvent, a ce titre, ètre compares a nos patriarches.
Risquerons-nous quelque chose a comparer outre elles ces deux sortcs tout opposées d\'ancètres ?
D\'un cóté, la nature humaine dans sa plus haute perfection ; de l\'autre, des ètres hybrides, moitié dieux, moitié brutes, tantót s\'élevant aux sommets les plus étourdissants de l\'idéal, tantót s\'enfoncant dans la plus inlime bestialité. Uü se portera notre sympathie? Ou un cccur élevé se sentira-t-il attiré?
1
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Plus encore que les mythes relatifs aux dieux, ceux des héros et des aïeux nationaux conservent les traits typiques d\'un peuple; soit paree que le mythe attribue a dessein aux ancêtres les qualités dominantes des descendants, soit qu\'il existe en effet un esprit de race dont les germes sont déja contenus dans les premières souches de la nation.
Pour les Grecs, Hercule doit ici figurer au premier plan.
C\'estune figure sympathique, qui, grace a quel-ques ressemblances extérieures, a souvent été comparée a Samson, le héros aventureux du temps des Juges. Ce rapprochement, pourtant, ne se fonde que sur une ressemblance superficielle, consistant dans la force surhumaine et les entre-prises audacieuses de ces deux héros. A part cela, il n\'y a rien de commun entre eux, aucun point de contact dans leurs caractères. De ce cöté-la, Samson poarrail plutót ètre comparé a Achille. L\'un et l\'autre sont doués d\'une force extraordinaire, don d\'une divinité, et ne pouvant être atta-quée que par un seul point du corps. Ce point faible, c\'est, dans l\'un, le talon, dépourvu du sang
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mervcilleux de Thétis; dans l\'autre, la tètc dé-pouillée de sa chevelure sacrée.
ïous deux apparaissent a une époque plus avancée du développement de leur nation et sont regardés spécialement comme des héros, et non comme des aïeux nationaux.
Hercule, au contraire, entre en scène dans un temps fort reculé, rapproché de la naissance du peuple grec, et occupe le premier rang parmi les ancêtrcs des Hellènes.
A ce titre, et surtout par rapport a ses qualités morales, Hercule parait trouver son pendant dans Abraham.
Dans les portraits de ces deux hommes, nous pouvons voir les lineaments rudimentaires de l\'humanité elle-même. On y observe la tendance, propre aux natures d\'élite, de mettre ses forces et son travail au service du prochain, d\'aspirer a la perfection et d\'agir pour le salut du genre hu-main.
Mais chacun des représentants de ces deux nations a une autre idéé de cette perfection et s\'y achemine par une voie différente.
Hercule, en entrant dans la vie, est soumis a une
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rude épreuve qu il soutient gloricusemcnt. Placé entre deux alternatives, il résiste aux tentations du vice et se détermine pour la vertu, malgré les souffrances quelle impose a ses adherents. L\'e-preuve que subit notre patriarche pour manifester le sentiment du devoir, insensible a toute autre considération, est bien connue. La tradition postbiblique en a conscrvé encore un autre témoi-gnage. Convié par Dieu, — raconte le Midrasch, a choisir entre ces deux maux : ou que ses en-iants s adonnent au vice, ou qu\'ils subissent les tourments do I\'exil, Abraham opte pour ce dernier.
Hercule, ainsi qu\'Abraham, ne ticnt pas eu place. Son séjour dans une contrée n\'est jamais de longue durée. 11 sent, dirait-ou, qu\'il n\'est pas créé pour le terrain limité de son pays; son esprit vif et entreprenant no le laisse pas en repos; il le pousse d un lieu a Tautre pour répandre partout les bienfaits de son activité salutaire.
Mais de quelle sorte est cetle activtté? En quoi consistent les vertus pratiquées par cet aïeul! — La torce corporelle étant considérée chez les Grecs comme le bien le plus désirable et
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le courage comme le comble de la perfection hu-maine, ce sont aussi ces qualités qui dislinguent principaleinent le prototype de la race helle-nique.
Cependant il scmble avoir aussi une mission civiiisatrice. Dans ses peregrinations il intervient comme propagateur zélé du culte d\'Apollon, dont il punit les contempteurs en metiant a feu et a sang leurs habitations. II est aussi représenté sous la figure d\'un réconciliateur entre Jupiter et les hommes, expiant le péché et détournant d\'eux la punition (aXsqfy.a/.jc). Mais a cóté de ces sublimes qualités s\'accusent des traits bien repoussants : il est passionné jusqu\'a Fexcès, adonné sans mesure a l ivrognerie et a Famour des femmes; son esprit s\'égare souvent, et sa fureur l\'entraine jusqu\'a tuer ses propres fils.
Bien au-dessus de cette figure fantastique, mélange de vertus et de vices gigantesques, s\'élève l\'image que I\'Kcrilure nous trace de notre premier patriarche.
C\'est la une personnalité douce et aimable, tout humaine, pétrie de bonté et d\'indulgence, et dont la vie entière est la mise en action des
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vertus les plus nobles ; soumission a Dieu, hospi-talité, amour de la concorde, attachement familial, charité la plus étendue. « Car je l\'ai prédes-tiné, — dit de lui FÉternel, — afin qu\'il ordonnat a ses enfants de garder la voie de Dieu et de pratiquer le droit et la justice. »
Ce sont la des qualités éminemment Israelites! La force et la bravoure, qui, chez les Grecs, sont des qualités absolues, n\'ont pour Israël qu\'une valeur relative, en tant qu\'on les emploie a dé-fendre ses semblables. Ainsi notre patriarche n\'hésite pas un moment a se jeter a minuit, avec une poignée d\'hommes, sur une force armée bien supérieure, pour sauver son parent de la captivité. La tache qui lui fut dévolue, de répandre la con-naissance d\'un Dieu unique dans le monde, Israël s\'en acquitte comme fit son père, et d\'une facon bien différente de celle du héros grec. Pour arri-ver a ses fins, il n\'emploie que des amies inoffen-sives : l\'enseignement et l\'exemple.
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11 serait facile d\'allongoi1 la sério de ces rapprochements, et ce ne serait pas, certes, au détriment de l\'ancien hebraïsme; mais nous nous bornons a ce qui précède, le croyant assez dé-monstratif pour justifier nos
CONCLUSIONS :
I. Que l\'ceuvre du peuple grec a ses débuts n\'est pas si ingénieuse dans sa conception ni si importante dans ses conséquences quelle justifie l\'enthousiasme et l\'admiration excessive qu\'on a coutume de lui accorder.
II. Que, d\'autre part, les prémices de la culture dos Hébreux portent Tempreinte d\'un esprit si élevé, respirent un si pur idéalisme, que la cause de l\'humanité gagnerait énormément a ce qu\'on utilisat les trésors littéraires des anciens Hébreux, au moins dans la meme mesure qu\'on le fait pour les productions de la Grèce antique.
a) En effet, est-ce le système religieux, la théologie que vous prenez pour objectif en parcourant le domaine de la mythologie ; l\'envisagez-vous au point de vue de la vérité, y cherchant des idéés
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logiques ou des doctrines sublimes? — Je vous défie alors d\'y faire une riche moisson.
On a beau prêter aux mythes un sens philoso-phique ou une signification symbolique,—comme cela se faisait dans I\'antiquité, non moins qu\'au-jourd\'hui, — on ne parviendra pourtant pas a en faire ressortir quelque chose de plus lucide et de bien important. lis restent, pour la plupart, des fantaisies d\'un esprit novice, de vagues in-stincls d\'un cceur égoïste, et, souvent aussi, le simple badinage d\'une imagination exubérante.
Et si la Révélation peut, d\'après l\'image expressive employee par Maïmonide, être cpmparée aux sillons de l\'éclair, la lumière qui éclairait la nuit du panthéisme grec ne ressemblait qu\'a un feu d\'artifice.
Ge qu\'on a lieu d\'y admirer aussi, c\'est 1c talent inventif et créateur des Hellènes, les rendant ca-pables de construire un édifice artistique de toile d\'araignée. II est certain, en elfet, que la mytlio-logie grecque est la mieux combinée et la plus sa-vante de toutes los créations semblables de I\'antiquité. Seulement, quant au fond, il est enfantin ét vide, cc système réligieux du pouplé-modèle, et
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on conQoit a peine comment une nation si riche-ment douée a pu errer clurant tant de siècles dans les détours d\'un tel labyrinthe.
II est vrai que quelques-uns surgirent de la foule et se firent leurs idéés a eux sur la valeur des mythes et de la croyancc du peuple en géné-ral. Ce sont les héros de la pensée, les philoso-phes, qui s\'élevèrent par la spéculation ration-nelle a des notions plus nobles, plus dignes de l\'Étre divin et de son rapport au monde. Mais, outre qu\'ils nc formaient qu\'une minorité infime, qu\'ils marchaient toujours a tatons, que Fun jetait bas le système de l\'autre jusqu\'a ce qu\'ils aboutirent a la philosophic du doute,—v; uv.ityq,— le pis est que lours doctrines ne profitèrent en rien au peuple. Los résultats de leurs méditations nc sortircnt pas de la sphère restreinte de l\'écolc, nc prirent pas une forme pratique et no dcvinrent jamais régies de conduite.
Les plus clairvoyants et les mieux intentionnés d\'entre ces penscurs nc pouvaient guèro et n\'o-saient même toucher a la religion publique, et, par suite, exercer une action sur les moeurs. L\'un paya de sa vie une pareille tentative; l\'autre, in-
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timidé peut-être par l\'expérience fatale que son maitre avait faite, ne tenta même pas de dissiper les ténèbres. II contribua plutót a enfoncer le peu-ple dans ses erreurs. Car, quoique persuadé de l\'influence démoralisante de la mythologie, et in-sistant même, par cette raison, pour que les poé-sies homériques fussent complètement écartées de i\'instruction de la jeunesse\', Platon n\'en exige pas moins l\'observation stricte et rigide de la religion myth ologique, et veutmème que lamoindre infraction en soit punie de mort. Les gouver-nants seuls doivent, selon lui, être initiés aux hautes vérités de la religion1.
Quant au peuple, les notions ordinaires sur la Divinité et son culle imparfait lui suffisent. Aussi recommande-t-il que le peuple adresse ses hommages d\'abord aux dieux de l\'Olympe et aux dieux protecteurs de la ville, puis aux dieux « chthoniens », et enfin aux démons et aux héros2.
Et cela non saus raison. Car, comme on ne
1
Platon, Legg., p. 967.
2
Platon, Legg., p. 633.
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I
parvient, d\'après lui, a reconnaitre les vérités es-^ sentielles de la religion qu\'au moyen de la méthode
dialectique, par la voie longue et pénible de la spéculation philosophique, voie qui n\'est pas accessible a tout le monde; comme, d\'autre part, une religion, quelle quelle soit, vaut toujours mieux que l\'irréligion, qu\'elle est même un auxi-liaire indispensable a l\'éducation de la jeunesse et un soutien puissant pour l\'État, les thèses de Platon, concernant la croyance de la foule, sont done bien fondées et conformes a la nécessité pratique.
Reste a savoir, toutefois, s\'il est également bon et juste de s\'en tenir la, de laisser la grande masse demeurer dans une crasse ignorance de ses plus saints devoirs, conserver ses idees fausses sur la nature de Dieu et les destinees de l\'homme, et adresser a des idoles rhoramagc d\'un culte pervers et immonde...
Par contre, tachez maintenant d\'évoquer l\'esprit élevé et lumineux qui inspire et anime l ancienne littérature bébraïque. Qui ne sïnclinerait avec ^ respect devant cette force prodigieuse de la vé-
rité jaillissant de la source pure et vivifiante de
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1\'Ecriture? devant eet enthousiasme du sublime et du bien vibrant dans la vie des plus anciens or-ganes de l\'hébraïsme? devant ce courage avec le-quel les sages inspires, les illustres prophètes d\'Israël, proclamaient et défendaient la vérité,
rappelant rois et peuples a leurs devoirs par des paroles enflammées?
Quelle que soit done l\'idée qu\'on se fasse de la nature de la Révélation, qu\'on la ramène directe-ment a Dieu, qu\'on la tienne pour une inspiration divine, ou qu\'on se plaise möme a soutenir :
« que la doctrine rdvelee n\'offre rien a l\'homme que sa raison, livrée a elle-même, ne put trouver elle aussi; seulement les plus importantes de ces t
choses, elle les lui a offertes et les lui offre jo/ms idt1 », — toujours est-il que les doctrines du judaïsme, telles que l\'unité de Dieu et du genre humain, la ressemblance de l\'homme a Dieu et l\'immortalité de l\'ame qui en est la conséquence;
le libre arbitre, la bonté, la justice et la misérieorde du Créateur, sa providence universelle,
l\'amour de Dieu et celui du prochain, — que de
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i. Lessing, I\'Education du genre humain, § 4.
telles doctrines, dis-je, n\'ont pas leurs pareiiles dans toute l\'antiquité, qu\'elles ont exercé une influence immense sur l\'éducalion du genre humain, qu\'elles doivent de plus en plus conquérir Ie monde et réaliser la prédiction du prophéte : -pixb diu isbm, « les nations marcheront a ta lu-mière » [Isaïe, lx, 3).
Etce qui rehausse encore le mérite du judaïsme, c\'est la manière dont il expose et fait valoir les vérités qu\'il a mises au jour. II n\'est point ca-chottier. II ne souffre aucune distinction, aucun esprit do caste. Ses vérités ne se donnent point pour des mystères, auxquels il faille se faire initier, et qui ne soient accessibles qu\'a un petit nombre d\'élus. Claires et saisissantes, simples et concises, sans voile et sans réticence, elles sont exposées a la portée et a l\'usage de tont le monde.
« Une mème doctrine et une mème loi sera pour vous et pour l\'étranger » [Nomhres, xv, 16). « Gar ce commandement que je te prescris au-« jourd\'hui n\'est ni trop élevé au-dessus de toi ni « éloigné de toi. II n\'est pas dans les cieux, pour
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« que tu dises : Qui montera pour nous aux « cieux et nous I\'apportera, pour nous le faire en-« tendre et observer? II n\'estpas non plus au dela « de la mer, pour que tu dises ; Qui traversera la « mer pour nous l\'apporter, afin de nous le faire « entendre et accomplir? Car cette parole est tres « proche de toi; elle est dans ta bouche et dans « ton coeur, afin que tu I\'accomplisses » [Deuté-ronome, xxx, 11-14).
b) Plus imparfaite encore se montrera a nous la mythologie grecque, si nous en considérons la valeur morale.
Les sources antiques de la mythologie, notam-ment les poesies d\'Homère, ofl\'rent quelquefois Faspect dune sentine de corruption, révoltant non seulement le sentiment plus raffiné de nos temps modernes, mais qui offensa mème la susceptibilité morale de quelques honnêtespaïens, il y a des milliers d\'années. C\'est surtout Xéno-phauc et Héraclite qui blament sévèrement cette sorte de productions, et le dernier pousse I\'indi-gnation jusqu a dire ; qu\'il faudrait faire chasser Homère (c\'est-a-dire ses rapsodes) des fêtes natio-
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nales, paree que ses poésies remplissent le peuple d\'idées honteuses 1.
II va sans dire que la aussi existent quelques exceptions louables. Nous y rencontrons parfois des exemples de hautes vertus, des actions témoi-gnant d\'un sentiment élevé et d\'une ame géne^ reuse, accessible a la pitié et capable de sacrifice.
Qui, par exemple, ne serait pas touché de 1\'amour conjugal qui attache si tendrement Hector a son épouse? Qui ne rendrait pleinement hommage a la fidélité inébranlable de Pénélope? Qui voudrait se soustraire au charme particulier qu\'exerce la conduite de la sage Nausicaa a l\'égard d\'Ulysse? Les exemples d\'hospitalité en-vers l\'étranger2, du respect des parents et des vieillards3, d\'une amitié ferme et dévouée4, n\'y manquent pas non plus.
Mais les images de telles vertus sont des apparitions bien rares, et out d\'ailleurs pour contre-partie une profusion de vices, de débauches et
1
DoeUinger, ^eibentfjimt uub 3ubcnttjum, p. 227.
2
Odyssee, xiv, 37 et ailleurs.
3
Odyssee, xvi, 44.
d\'infamies qui déshonorent les héros et plus encore les dieux.
En effet, les images immorales que le mythe tra^ait des Olympiens, les ocuvres de l\'art qui re-produisaient la forme humaine sans aucun voile, le culte indecent qu\'on vouait aux dieux, — tel que les représentations symboliques de procédés de la nature, les orgies, les processions nocturnes, constituant le fond des Dionysiaques et d\'autres cérémonies religieuses, — tout cela agissait per-nicieusement sur les mceurs du peuple, et il en résultaque la pédérastie, les amours des hétaïres, le vol, la vengeance, l\'exposition des enfants, et autres méfaits pareils, se rencontrèrent assez souvent dans la vie des Grecs, et, qui pis est. ne furent pas regardés comme des violations du devoir.
Le Grec semble avoir ignoré en général toute idéé du mal moral, du péché. Pour lui, il n\'y avait d\'autre mal que ce qui lui nuisait, ou ne répondait pas a son sens esthétique1.
Aussi les dieux, assistant a la scène édifiante
1
V. Hartmann, ®ie Entwidelung be8 retig. Seteugtfeins, p. 130.
oü le boiteux Vulcain jouc le tour bien connu au dicu Arès (Mars), éclatent de rire a cette vue et n\'ont garde do réprouver le crime et de répri-mander le malfaiteur. « Inextinguiblement écla-tèrent les rires des bienheureux lorsqu\'ils remar-quèrent les artifices de ringénieux Vulcain. Et tel d\'entre eux, se tournant vers sou voisin, lui dit : « Jamais le mal ne profile; le lourd attrape le lé-« ger\'. »
Or, cette action infame, les dieux la trouvent seulement imprudente, mais non mauvaise ni malhonnête1.
Nulle part une ombre de cette chasteté, de cette austérité de mceurs, de cette sainte horreur du péché, de eet attachement a la familie, qui se ré-vèlent a chaque page de la Bible et dont la poésie d\'Israël, de même que sa vie, est pénétrée si pro-fondément.
c) Est-ce enfin du cóté poétique que Ton veut envisager les productions mythologiques de l\'an-tiquité? ne tient-on compte ni de la religion ni
1
V. Dr Steckelmacher, bic Oottesibee, etc., p. 16.
de la morale, mais veut-on seulement y voir de la poésie, les premiers épanchements de l\'ame hu-maine? — En ce cas même, on ne saurait dispu-ter aux récits de la Bible iin attrait puissant, nne valeur poélique qui ne le cède en rien a celle des mythes grecs. Oü trouverez-vous un mythe d une poésie aussi délicieuse, d\'une douceur aussi penetrante, d\'un sentiment aussi profond et élevé a la fois, que I histoire de Joseph dans la Genèse? In-terrogez l\'ame innocente et pure de l\'enfant, et elle vous dira quelle poésie est plus vraie, plus naturelle, plus empoignante, celle de la Genèse ou celle de la mythologie grecque!
Ce qui donne toutefois a la mythologie un mérite imperissahle, c\'est que Tart lui doit sa nais-sance et ses aliments. Le sens du beau et le génie créateur du peuple grec y ont trouvé l\'inspiration et la matière de ces oeuvres admirables et surtout de la sculpture, qui resteront a jamais des mo-dèles de goüt, d\'harmonie de formes et d\'une plasticité pleine de vie.
Mais si le monde doit a la Grèce la perfection artistique, l\'harmonie extérieure, la beauté phy-
sique, n\'oublions pourtant pas que la vérité reli-gieuse, l\'éducation morale, l\'harmonie intérieure, ne sont pas des biens moins précieux, et que c\'est a la Judée que revient Fhonneur d en avoir fait don a Fhumanité.
Rappelons-nous que les jouissances que Tart nous offre sont essentiellement passagères, qu\'elles flattent notre sensibilité, elïleurent notre ame, en rétablissent pour un moment l\'équilibre trouble, sans produire un effet profond et durable, sans améliorer finalement notre coeur.
La Grèce en est le témoignage le plus éloquent. Malgré le culte du beau, si répandu dans ce pays, son peuple n\'a pu échapper, dans la suite, a une dégradation compléte, a une visible décadence in-tellectuelle et morale.
Le culte de Tart doit done servir uniquement a exalter le sentiment du beau et a raffiner legoüt. Nous pouvons y trouver une récréation, un divertissement noble et honnête ; mais il ne faut pas lui attribuer des vertus qu\'il ne posséde pas. On ne doit pas s\'imaginer qu\'il soit capable de nous tenir lieu de la foi, de remplacer la morale, de nous armer contre les passions, de nous exciter
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au bien, et surtout de nous consoler des misères de la vie1.
Quand on aura ainsi reconnu suffisamment Ie caractère et les lignes de demarcation de ces deux cultures, on apprendra alors a leur rendre a cha-cune une égale justice, a les unir plus intimement au lieu de les regarder comme deux éléments in-compatibles. « La beauté de Japhet fera son entrée dans les tentes de Sem, et celui-ci éclairera de sa sainte lumière l\'esprit de Japhet » (n^nbx rsi na ibnsa mtii nsi ba mvai ,t5ïïj ibnss quot;pïirii rs-b).
On ne se contentera done plus de promener la jeunesse dans les bosquets d\'Hellas, pour y cueil-lir des roses, pour s\'enivrer du parfum qui s\'en exhale; on la mènera aussi sous les palmiers vierges et aux champs fertiles de la Judée, pour y goüter le pain céleste, les fruits salubres, qui for-tifient l\'homme et affermissent ses pas sur la route du devoir.
Et de mème que, pour guérir le monde d\'une aberration du gout, Ton avait et Ton aura tou-jours recours a la Grèce, — ainsi, pour faire ren-
1
Schopenhaucr, bie SSSclt als ÏÖillc, p. 41,
trer rhumanité dans 1\'ornière du devoir, pour aplanir les différends religieux et nationaux, pour démèler les complications sociales, — on reviendra a la doctrine d\'Israël, qui nous crie tou-jours : « Aimez la vérité, aimez la paix! »
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
A PARIS DES PRESSES DE D. JOUAUST Rue de Lille, 7
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