Kast 189 Pl.G No. 6
gLa.
\'alu.
f.
PIERRES PRÉCIEUSES
ET
PIERRES FINES
PIERRES PRÉCIEUSES
et
PIERRES EINES
ANTHOLOGIE
de
quelques prosateurs ixangais contemporains
CHARLES JfODIER.
Charles Emmanuel Nodier naquit le 28 avril 1780 a Bésanpon et fit ses premières etudes a Strassbourg, sous la direction d\'Eulogius Schneider, le fameux mernbre du Comité du Salut public.
La publication d\'une ode: la Napoléone (1802) lui attiraune condamnation ; il s\'en fuit et alia vivre longlemps en Suisse comme correcteur. En 1818 il retourna a Paris, entraa larédaction du Journal des Débats et fonda plus- tard le Nain jaune, journal royaliste. Nommé bibliothécaire de VArsenal en 1824, et élu Membre de V Académie franpaise en 1834, Nodier m our ut le 26 janvier 1844.
Poète, romancier, philologue, historiën et naturalists, il excella surtout dans les contes et les nouvelles; plusieurs des Contes fantastiques et des Contes de la Veillée sont de petits chefs-d\'oeuvre, gui charment par leur air de vraisemblance, malgré tin certain fond paradoxal.
LE CHIEN DE BR1SQIJET.
En notre forèt de Lions, vers le hameau de la Goupillière, tout prés d\'un grand puits-fontaine qui appartient a lachapelle Saint-Mathurin, il y avoit un bonhomme, bücheron de son état, qui s\'appeloit Brisquet, ou autrement le fendeur a la bonne
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Le chien de Brisquet.
hache, et qui vivoit pauvrement du produit de sas fagots, avec sa femme qui s\'appeloit Brisquette. Le bon Dieu leur avoit donné deux jolis petits enfants, un gargou de sept ans qui étoit brun, et qui s\'appeloit Biscotin. et une blondine de six ans qui s\'appeloit Biscotine. Outre cela, ils avoient un chien batard a poil frisé, noir par tout le corps, si ce n\'est au museau qu\'il avoit couleur de feu; et c\'étoit bien le meilleur chien du pays, pour son attachement a ses maitres.
On 1\'appeloit la Bichonne, paree que c\'étoit une chienne.
Vous vous souvenez du temps oü il vint tant de loups dans la forêt de Lions. C etoit dans 1\'année des grandes neiges, que les pauvres gens eurent si grand\'peine a vivre. Ce fut une terrible desolation dans le pays.
Brisquet, qui alloit toujours a sa besogne, et qui ne craignoit pas les loups, a cause de sa bonne hache, dit un matin a Brisquette: — Femme, je vous prie de ne laisser courir ni Biscotin ni Biscotine, tant que M. le grand-louvetier 1) ne sera pas venu. II y auroit du danger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et l\'étang, depuis que j\'ai planté des piquets le long de l\'étang pour lés préserver d\'accident. Je vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne, qui ne demande qu\'a trotter.
Brisquet disoit tous les matins la même chose a Brisquette. Un soir il n\'arriva pas a 1\'heure ordinaire. Brisquette venoit sur le pas de la porte, rentroit, ressortoit, et disoit, en se croisant les mains : — Mon Dieu, qu\'il est attardé !....
Et puis elle sortoit encore, en criant: — Eb! Brisquet!
Et la Bichonne lui sautait jusqu\'aux épaules, comme pour lui dire: — N\'irai-je pas ?
1) Opperhoutvester.
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Le c/iien de Brisquet.
— Paix! lui dit Brisquette. — Écoute, Biscotine, va jusque devers la butte, pour savoir si ton père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l\'étang, en prenant bien garde s\'il n\'y a pas de piquets qui manquent. — Et crie fort, Brisquet! Brisquet!...
— Paix! la Bichonne !
Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se fuient rejoints a l\'endroit oü le sentier de l\'étang vient couper celui de la butte : — Mordienne, dit Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m\'y mangeront.
— Pardienne, dit Biscotine, ils m\'y mangeront bien aussi.
Pendant ce temps-la, Brisquet étoit revenu par le grand
chemin de Puchay, en passant a la Croix-aux-Anes sur l\'abbaye de Mortemer, paree qu\'il avoit une bottóe de cotrets \') a fournir cbez Jean Paquier. — As-tu vu nos enfants? lui dit Brisquette.
— Isos enfants? dit Brisquet. Nos enfants? mon Dieu! sont-ils sortis?
— Je les ai envoyés a ta rencontre jusqu\'a la butte et a l\'étang, mais tu as pris par un autre chemin.
Brisquet ne posa pas sa bonne hache. II se mit a courir du cóté de la butte.
— Si tu menois la Bichonne? lui cria Brisquette.
La Bichonne étoit déja bien loin.
Elle étoit si loin que Brisquet la perdit bientöt de vue. Et il avait beau crier: — Biscotin, Biscotine! on ne lui repondoit pas.
Alors, il se prit a pleurer, paree qu\'il s\'imagina que ses enfants étoient perdus.
Aprés avoir couru longtemps, longlemps, il lui sembla reconnoitre la voix de la Bichonne. II marcha droit dans le fourré,
1) Cotrets: talhouten.
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Lidivine.
a l\'endroit oü il l\'avoit entendue, et il y entra, sa bonne hache levée.
La Bichonne étoit arrivée la, au moment ou Biscotin et Biscotine alloient ètre dévorés par un gros loup. Elle s\'étoit jetée devant en aboyant, pour que ses abois avertissent Brisquet. Brisquet d\'un coup de sa bonne hache renversa le loup roide mort, mais il étoit trop tard pour la Bichonne. Elle ne vivoit déja plus.
Brisquet, Biscotin et Biscotine rejoignirent Brisquette. C\'étoit une grande joie, et cependant tout le monde pleura. II n\'y avoit pas un regard qui ne cherchM la Bichonne.
Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit courtil sous une grosse pierre, sur la quelle le maitre d\'école éciivit en latin:
c\'est ici qu\'est la bichonne,
le pauvre chien de brisquet.
Et c\'est depuis ce temps-la qu\'on dit en commun proverbe: Malheureux conime le chien d Brisquet, qui n\'allit qu\'une fois au bois, et que le loup mangit.
LIDIVINE.
En 1800, j\'étois dans les prisons d\'une ville de province, et je n\'y étois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de. jeune homme me dispense d\'en rougir.
Je ne parlerai pas du geólier et de sa femme, honnêtes et
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Lidivine.
charitables personnes qui m\'ont laissé cependant un bien tendve souvenir; mais je na saurois rne dispenser de remarquer en passant que ce triste ministère du geólier est un des plus hono-rables qu\'il y ait au monde, quand il est exercé avec douceur et humanité.
Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade; mais elle avoit pour la représenter, dans 1\'intérieur, une vieille femme de charge \') qui s\'appeloit Lidivine,
Nom peu connu, même parmi les saints.
et que les pauvres prisonniers nomraoient la divine, paree qu\'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. II n\'y a rien, en effet, qui puisse nous donner une idéé plus dis-tincte de la Divinité, que la charité chrétienne.
Lidivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne 1\'empêchoit pas d\'etre vive, active, empressée, et toute a tous, comme si elle n\'en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de Tbygiène e\'est une bonne conscience. II y a une foncière gaieté du coeur qui n\'appartient qu\'aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises pensées deviennent, au contraire, facilement tristes. II y a bien de quoi.
Quand je pense a Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si serré, et son cceur d\'argent passé a un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n\'osoit porter visiblement la croix qui y avait été suspendue; cela n\'étoit pas encore permis; 2) mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et
1) Dienstmaagd.
2) Het drageii van een kruis was verboden gedurende de fransche omwenteling.
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Lidivine.
Ie cilice de laine ou de erin dont elie se couvroit par penitence, et je n\'ai jamais compris que Lividine eüt a faire penitence de quelque chose. C\'étoit peut-être d\'avoir été jolie, car sa paleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d\'une taille bien prise et d\'une figure agréable.
Ce que je raconte ici de Lidivine, c\'étoit ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l\'influence de Lidivine sur les esprits les plus apres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui agissoit saiis qu\'on sut au juste comment, par une sorte de faveur providentielle. A Lividine le secret d\'affermir les coeurs abattus et de consoler les coeurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en mordant des baïon-nettes sanglantes, on n\'y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calme.
Dieu n\'auroit pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle, s\'il n\'y avoit placé que Lidivine. Elle étoit secondée par son petit-fils dans ce noble et pieux ministère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps, mais infatigable de patience et de courage, qu\'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir nos misères. Je ne vous donnerois qu\'une idéé imparfaite de sa pbysionomie résignée et non pas abattue, de son regard bleu, plein de compassion et de tendresse, de sa chevelure blonde, lisse, aplatie et coupée a angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarqner des caractéres pareils dans le type de nos bons paysans de montagne, ou dans les images des saints, tracées par un pein-tre naïf.
Pierre n\'étoit pas un grand personnage, même en prison.
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Lidivine
Arrive la, selon nos conjectures, par la protection de Lidivine, il n\'y étoit guère que 1\'aide et le valet des guichetiers. \') J\'appris tard que c\'étoit son titre, et que ce litre, chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J\'expliquerai cela tout a 1\'heure, si la mèche de ma lampe brule encore.
Quoi qu\'il en soit, j\'avois été entrainé vers Pierre par cette sympathie d\'age qui rapproche si vite les jeunes gens, surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul; lien social que nos discordes politiqaes n\'eussent pas rompu. Quand sa chemise s\'entr\'ouvroit dans quelque oeuvre de force, a rafraichir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, ou a transporter un malade, j\'avois vu souvent Hotter sur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m\'avertissoit que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre bonheur, comme son empire, ne seroit pas de ce monde.
Notre chambrée n0. 6, étoit ordinairement ouverte par Pierre que nous chérissions tous; et c\'étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geöle, car le salut religieux que Pierre nous adressoit chaque matin étoit pour nous comme une bénédiction répandue sur la journée. Une fois, les verrous tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil, nous annoncèrent la visite d\'un autre guichetier. Celui-ci s\'appeloit Nicolas.
Nicolas étoit un bon horame qu\'un autre genre de vocation, dont je ne me suis pas informé, avoit engagé au service des prisons, et. qui ne s\'étoit pas accornmodé sans efforts, je le suppose, a 1\'esprit de son état; mais il y étoit parvenu de manière a faire illusion sur ses sentiments naturels a quiconque
1) Guichetier: cipiersknecht.
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Lidivine.
ne les aurait pas connus. A force d\'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi a se donner une parole rogue et menagante, qu\'il savoit rendre plus formidable en frongant convulsivement des sourcils épais, mais doux, qui ne furent jamais destines a expi\'imer la colore. Comme cette complication d\'artiflce devoit lui coüter beaucoup, il ne repondoit jamais plus brutalement que lorsqu\'il avoit le dos tourné. Un jour qu\'on le surprit a pleurer sur un homme qui alloit mourir, et qui embrassoit sa femme pour Ia dernière fois, il se plaignit qu\'on lui eiit jeté du tabac dans les yeux. J\'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu\'ils en ont 1\'air.
— Oü est Pierre ? lui dis-je. en m\'asseyant sur mon lit.
— Pierre! Pierre ! répondit-il avec aigreur. C\'est toujours Pierre qu\'on demsnde; on diroit qu\'il n\'y a que Pierre ici. Que fiiit-il pour vous qu\'on ne fasse? Pierre vous apporte-t-il autre chose qu\'une cruche et du pain? Une cruche, la voila; du pain, en voila: si vous avez affaire a Pierre, allez le chercher. Pierre est au cachot.
— Pierre est au cachot? m\'écriai-je; c\'est une chose impossible. Qu\'a-t-il fait ?
— Ce qu\'il a fait? est-ce que je sais cela, moi, ce qu\'il a fait? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je me mêle de ce que font les au tres ? une porte ouverte trop tót, une porte fermée trop tard, une lettre remise secrètement avant d\'avoir été lue, une complaisance de lache et de faineant pour vos camarades ou pour vous. II en est bien capable, le petit bigot!
Je n\'ai pas besoin de dire que Nicolas avoit tourné Ie dos pour prononcer ces grosses paroles.
— C\'est infame! repris-je en l\'interrompant, c\'est horrible!
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Lidivine.
Si les magistrals le savoient, on réprimeroit sévèrement un tel abus de pouvoir. Le cachot est une pénalité très-grave ; et nulle pénalité ne peut ètre infligée a un homme libre que par l\'au-torité de la loi. Cette vexation est indigne a l\'égard de Pierre, corame elle seroit indigne au vótre. Je vous dis qu\'elle crie vengeance!
— Bon! repliqua Nicolas en me regardant fixement cette fois. Avez-vous pris, par hasard, votre ami Pierre pour un homme libre comme moi, qui peux quitter la maison ce soir en demandant mes gages? II est prisonnier comme vous, a cela prés que vous passez demain en justice et que ces messieurs de la-haut sont parfaitement maitres de vous renvoyer chez vos parents, si vous avez de bons témoins; tandis que Pierre a treize ans a faire encore, puisqu\'il n\'en a fait que sept, et treize ans de galères, vraiment, quand l\'idée en viendra au commissaire du pouvoir exécutif, qui le retient par faveur, comme dans un chateau de plaisance. Je conviens que cela seroit dur; mais que voulez-vous? II n\'avoit pas 1\'age pour ètre guillotine.
La guillotine, les galères, eet honnête Pierre, cette admirable Lidivine, toutes les apparances qui m\'avoient frappé, toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux minutes, se confondoient tumultueusement dans mon esprit, quand la porte se referma sur moi. Je ne pouvois plus interroger Nicolas qui n\'auroit probablement pas été d\'humeur a me re-pondre; mais je croyois l\'entendre encore murmurer son refus a travers l\'épaisse muraille, sur un ton plus grave que celui des verroux: ))Est-ce que je sais cela, moi? Est-ce que cela me «regarde? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres? ...quot;
Je passai en justice, en effet, dés le lendemain, comme Nicolas
1) Passer en justice : voor het gerecht verschijnen.
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Lidivine.
me l\'avoit annoncé, et je fus acquitté a la majorité de neuf voix sur clouze. On ne sera peut-être pas étonné si j\'ajoute naïveraent que jamais résultat avantageux d\'un scrutin ne m\'a été plus agréable.
La première chose qui m\'occupa quand je me trouvai libre, ce fut l\'histoire de Lidivine et de Pierre. Un vieux prêtre, saintement téméraire, s\'étoit réfugié dans leur familie, en 4793, pour porter de la des exhortations et des espérances a son troupeau de chrétiens sans pasteur et sans autels. II fut surpris en officiant1), et tendit ses bras aux fers, comme un martyr des premiers ages de l\'Eglise. Son petit peuple du hameau le défendit malgré lui, avec cette ardeur de dévouement que la religion inspire toujours quand elle est persécutée. Ils étoient quinze. Treize moururent sur l\'échafaud du confesseur, après avoir re(;u sa dernière bénédiction. La grand\'mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-flls en avoit moins de seize; et, selon la juste expression du guichetier, l\'un des deux avoit plus d\'age qu\'il n\'en falloit, l\'autre n\'avoit pas encore Vage pour êtreguillotine. C\'est. a cause de cela que Lidivine et Pierre étoient en prison.
Dans ses entrefaites, Bonaparte étoit revenu, Bonaparte, ce géant de la civilisation, qui la rapportoit toute faite, et qui ne put pas la raffermir sur des bases éternelles, paree que Dieu n\'en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d\'une législation d\'anthropophages étoit devenue facile Un grand nombre d\'honnêtes gens s\'intéressèrent au sort de Pierre et de Lidivine. II n\'y a rien de si commun que de trouver des coeurs teut disposés a la réparation du rnal quand il n\'y a plus de
1) Het was den priesters, die geweigerd hadden den eed op de constitutie af te leggen, verboden dienst te doen.
-to
Lidivine,
péril a 1\'empèchei- Je ne parlois pas de ces efforts a mes amis de prison que je voyois souvent, paree que je savois déja, par une expérience prêcoce, que la moindre revolution de bureau pouvoit les rendre inutiles. Au moment oü les pieces qui an-nuloient leur jugement m\'arrivèrent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n\'étois, en les quittant le jour de mon absolution. Je portois ;i Lidivine et a Pierre vingt-six ans de liberté.
Aussi me souvient-il de cette impression comme si je n\'avois ni souffert ni vu souffrir depuis. C\'étoit a quatre heures du soir, par une belle journée de printemps, comme In Franche-Comté en a quelquefois en avril; mais l\'beure n\'étoit pas expiree, et les prisonniers jouissoient encore dans la cour, sous la lumière d\'un plein soleil, bien tiède et bien rejouissant, de ses dernières minutes de récréation. II y a dans les prisons un temps et un lieu qui sont assignés a la récréation, c\'est moi qui vous le certifle.
— Vous êtes libres, m\'écriai-je en sautant tour a tour au cou de Pierre et de Lidivine. — J\'eus quelque peine a m\'en faire comprendre; mais tout le monde nv\'avoit compris, et 1\'émotion de ces pauvres gens, qui baignoient de larmes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez mes paroles.
Aprés cela il y eut un grand silence, un silence grave et triste; car il y a d\'autres liens a rompre, dans une prison qu\'on habite depuis sept ans, que ceux de la captivité. Lidivine regardoit ces femmes, ces convalescents, ces infirmes dont elle avoit été si longtemps la mère, et qu\'elle s\'étoit flattée de ramener peu a peu a la religion et a la vertu; elle s\'arrêta enfin devant un vieillard tout cassé, que la fatigue de l\'age ou l\'excès de la joie avoit comme enchainé a sa place;
li
Lidivine.
— Eh! Georges! lui dit-elle, qui te portera ton bouillon?
Ensuite elle revint a moi, et, pressant raa main dans ses
deux mains:
— Je suis vraiment libre? dit-elle.
— Oui, Lidivine.
— Je pourrois sortir avec vous maintenant, si je voulois ?
— Oui, Lidivine.
— Vous me mèneriez tout maintenant ctiez 1\'avocat de mes prisonniers ?
— Oui, Lidivine.
i — Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes
ma lades?
— Oui, Lidivine; et 1\'église qui va se rouvrir; car nous vivons sous un gouvernement humain, juste, éclairé, qui sen-tira la nécessité d\'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires.
— Vous avez raison, mon ami! Oh! si j\'étois süre de n\'être pas a charge en prison....
La femme du geólier l\'embrassa et fit un mouvement invo-lontaire pour la retenir.
— Voila qui est bien, continua-t-elle en souriant, pendant lt;jue du revers de la main elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si vieille que je ne puisse honnètement gagner mon pain chez mes niaitres. Allez vous coucher bravement, vous autres, car voila quatre heures qui sonnent. Nous nous retrou-verons demain. Je ne veux pas sortir d\'ici.... Oü irois-je, d\'ail-leurs, ajouta Lidivine, pour être plus utile ou plus heureuse? Une maison, un village, une familie, il n\'y en a plus pour moi: le cimetière mème ne me diroit rien; car mon mari, mes frè-res et mes enfants n\'y sont pas. Vous savez qu\'ils sont morts
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Lidivine.
bien loin de la, et qu\'on les a mis je ne sais ou. Quant a Pierre, c\'est autre chose; il est jeune, beau, industrieux, patient, at, par-dessus tout, craignant Dieu. Si le monde est revenu au bien, comme vous dites, mon pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, mon enfant, que je te bénisse et que je te dise adieu !
Pierre n\'avoit pas encore parlé. II paroissoit plongé dans une meditation sérieuse et embarrassé de rompre le silence; enfin, il se rapprocba de Lidivine, a 1\'appel qu\'elle venoit de lui faire.
— Jamais, rna mère, dit-il avec fermeté. J\'ai pensé quelque-fois a la vocation que je suivrois quand mon temps seroit flni; j\'aurois voulu être pi être, mais je n\'ai pas eu le loisir de de-\' venir savant. Au reste, si le ministère de prêtre est grand, celui de guichetier a des devoirs que j\'aime et auxquels je ne veux pas me soustraire. Nicolas a besoin d\'un aide, et il sait maintenant que ma compassion pour des peines que j\'ai res-senties depuis 1\'enfance ne m\'a jamais détourné de mes obligations. Je vous supplie de me permettre, ma mère, de ne pas sortir de prison. C\'est la vie que le Seigneur m\'a faite, et je n\'y renoncerai pas.
Les prisonniers étoient partis. Nicolas n\'avoit plus de motifs pour contraindre l\'expression de son excellent naturel.
— Roste! reste! crioit-il a Pierre en plenrant a chaudes larmes.
— N\'est-il pas vrai qu\'a ma place vous auriez fait comme moi? dit Pierre en se retournant de mon cóté.
— Oui, mon ami, si j\'en avois eu le courage.
Lidivine et Pierre sont morts au service des prisonniers.
13
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[Franpois Pierre Guillaume) professeur, homme d\'Etat el écrivain, membre de Vlnstitut, né d Nimes, le 4 octobre 1787, d\'une familie protestante ; mort au Val-Richer, le 1L2 oclohrc *1874.
Oeuvres principales: Histoire du gouvernement représentatif (quot;1821-22), Essai sur I\'histoire de France (1823), Histoii\'e de la révolution d\'Angleterre (1827-28), Cours d\'histoire moderne (1828-30), Vie de Washington (1839-41), Histoire générale de la civilisation en Europe (1845), Histoire générale de la civilisation en France (1845), Mémoires pour servir a l\'histoire de men temps (1858-68), Histoire de France racontée a mes petits-enfants (1870-75).
HISTOIRE DE LA REVOLUTION D\'ANGLETERRE.
»A prés quatre heures d\'un sommeil profond, Charles 1) sor-tait de son lit: »J\'ai uns gi-ande affaire a terminer, dit-il a Herbert, il faut que je me léve promptement;\'\' et il se mit a sa toilette. Herbert troublé, le peignait avec moins de soin: »Prenez, je vous prie, lui dit le roi, la même peine qu\'a l\'or-dinaire, quoique ma tète ne doive pas rester longte.mps sur
1) Karei I, Koning van Engeland (1625—1649).
Histoire de la Revolution d\'Anrjleterre.
mes épaules; je veux être paré aujourd\'hui comme un marié.quot; En s\'habillant, il demanda une chemise de plus: »La saison est si froide, dit-il, que je pourrais trembler; quelques person-nes rattribueraient peut-être a la peur: je ne veux pas qu\'une telle supposition soit possible.\'\' Le jour a peine levé, l\'évêque arriva et commenca les exercices religieux; comme il lisait dans le xxvn\'- chapitre de l\'Évangile selon saint Matthieu, le récit de la Passion de Jésus-Gbrist: »Milord, lui demanda Je roi; avez-vous choisi ce chapitre, comme le plus applicable a ma situation? — Je prie Votre Majesté de remarquer, répon-dit Tévêque, que c\'est l\'Évangile du jour, comme le prouve le calendrier. Le roi parut profondément touché, et continua ses prières avec un redoublement de ferveur. Vers dix heures, on frappa doucement a la porte de la chambre. Herbert demeurait immobile: un second coup se fit entendre, un peu plus fort, quoique léger encore: «Allez voir qui est la,quot; dit le roi: c\'était le colonel Hacker. »Faites-le entrer, dit il. — Sire, dit le colonel a voix basse et a demi tremblant, voici le moment d\'aller a Whitehall: Votre Majesté aura encore plus d\'une heure pour s\'y reposer. — Je pars dans l\'instant, répondit Charles; laissez-moi.quot; Hacker sortit: le roi se recueillit encore quelques minutes; puis prenant l\'évêque par la main: »Venez, dit il, partons. Herbert, ouvrez la porte; Hacker m\'avertit pour la seconde fois;quot; et il descendit dans le pare, qu\'il devait traverser pour se rendre a Whitehall.
sPlusieurs compagnies d\'infanterie l\'y attendaient, formant une double haie sur son passage; un détachement de hallebar-diers marchait en avant, enseignes deployées; les tambours battaient; le bruit couvrait toutes les voix. A la droite du roi était l\'évêque; a la gauche, tête nue, le colonel Tomlinson,
15
Histoire de la Revolution d\'Angleterre
commandant de la garde, et a qui Charles, touché de ses égards, | t a j1 avait demandé de ne le point quitter jusqu\'au dernier moment, j ud c lis s\'entretint avec lui pendant la route, lui paria de son en-terrement, des personnes a qui il désirait que le soin en fut conlié, 1 air serein, le regard brillant, le pas ferme, marchant méme plus vite que la troupe, et s\'étonnant de sa lenteur. Un des officiers de service, se flattant sans doute de le troubler, lui demanda s\'il n\'avait pas concouru, avec le feu due de Buckingham, a la mort du roi son père: Mon ami, lui répon-dit Charles avec mépris et douceur, si ,je n\'avais d\'autre péché que celui-la, j\'en prends Dieu a témoin, je t\'assure que je n\'aurais pas besoin de lui demander pardon. Arrivé a Whitehall, il monta légèrement l\'escalier, traversa la grande galerie et gagna sa chambre a coucher, oü on le laissa seul avec l\'évèque, qui s\'apprètait a lui donner la communion. Quelques zninistres indépendants \'), Nye et Goodwin entre autres, vinrent frapper a la porte, disant qu\'ils voulaient offrir au roi leurs services: »Le roi est en prières,quot; leur répondit Juxon; ils insistérent: »Eh bien! dit Charles a l\'évèque, remerciez-les en mon nom 1 de leur offre; mais dites-leur franchement qu\'après avoir si souvent prié contre moi, et sans aucun sujet, ils ne prieront jamais avec moi pendant mon agonie. Ils peuvent, s\'ils veulent,
prier pour moi, j\'en serai reconnaissant.quot; Ils se retirérent: le roi s\'agenouilla, recut la communion des mains de l\'évèque,
et se relevant avec vivacité: «Maintenant, dit-il, que ces dróles-la viennent; je leur ai pardonné du fond du coeur, je suis prót a tout ce qui va m\'arriver.\'\' On avait préparé son diner;
il n\'en voulait rien prendre: «Sire, lui dit Juxon, quot;Votre Majesté
1) Predikanten der Independenten, die volstrekte onafhankelijklieid in ge-loofszaken voorstonden; aanhangers van Olivier Cromwell.
lü
Histoire de la Révolution d\'Am/ieterre.
ïrds, j, jeun depuis longtemps, il fait froid; peut-être, surl\'écha-lent. mu(]; quelque faiblesse .... — Vous avez raison,quot; dit le roi, et enquot; if mangea un morceau de pain et but un verre de vin. II était fut heure: Hacker frappa a la porte. Juxon et Herbert tom-lant l-.|.ent a genoux: »Relevez-vous, mon vieil ami,quot; dit le roi a \'jTquot; iévêque en lui tendant la main. Hacker frappa de nouveau; \'l61\') Éharles fit ouvrir la porte: «Marchez, dit-il au colonel, je vous c\'e suis.quot; II s\'avanca le long de la salie des banquets, toujours onquot; entre deux haies de troupes; une foule d\'homnaes et de femmes y étaient précipités au péril de leur via, immobiles derrière \\ garde, et priant pour lui a mesure qu\'il passait; les soldats, ilenoieux eux-mêmes, ne les rudoyaient point. A 1\'extrémité le la salie, une ouverture, pratiquée la veille dans le mur, onduisait de plain-pied a l\'échafaud tendu de noii\'; deux hom-iies étaient debout auprès de la bache, tous deux en habits de atelots et masques. Le roi arriva, la tête haute, promenant de ;ous cotés ses regards et cherchant le peuple pour lui parler; mais les troupes couvraient seules la place ; nul ne pouvait approcher: I se tourna vers Juxon et Tomlinson: Je ne puls guère êti-e ntendu que de vous, leur dit-ii; ce sera done a vous que j\'adres-serai quelques paroles; et il leur adressa, en effet, un petit rliscours qu\'il avait préparé, grave et calme jusqu\'a la froideur, e uniquement appliqué a soutenir qu\'il avait eu raison, que le mépris des droits du souverain était la vraie cause des malheurs du peuple, que le peuple no devait avoir aucune part ilans le gouvernement, qu\'a cette seule condition le royaume ■etrouverait la paix et ses libertés. Pendant qu\'il parlait, quel-qu\'un toucha a la hache; il se tourna précipitamment, disant: No gatez pas la hache elle me ferait jilus de mal. Et son discours terminé, quelqu\'un s\'en appi\'ochant encore; Prenez garde
2
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18 Histoire de la Revolution d\'Angleterre.
a la hache! prenez garde a la hache! répétait-il d\'un ton d\'effroi. Le plus profond silence régnait: il mit sur sa tète un bonnet de sole, et s\'adressant a 1\'exécuteur: «Mes cheveux vousgênent-ils? — Je prie Votre Majesté de les ranger sous son bonnet,quot; répondit l\'homme en s\'inclinant. Le roi les rangea avec l\'aide de 1\'évêque: »J\'ai pour moi, lui dit-il en prenant ce soin, une bonne cause et un Dieu clément. — Juxon. Oui, sire, il n\'y a plus qu\'un pas a franchir; il est plein de trouble et d\'angoisse, mais de peu de durée; et songez qu\'il vous fait faire un grand trajet; il vous transporte de la terre au ciel. — Le Roi. Je passé d\'une cou-ronne corruptible a une couronne incorruptible, oü je n\'aurai a craindre aucun trouble, aucune espèce de trouble; et si; tournant vers l\'exécuteur: Mes cheveux sont-ils bien?quot; II ota son manteau et son Saint-George donna le Saint-George a l\'évêque en lui disant: »Souvenez-vous.quot; óta son habit, remit son manteau, et regardant le billot: »Placez-le de manièrequ\'il soit bien ferme, dit-il a l\'exécuteur. — II est ferme, sire. — Le Roi. Je ferai une prière, et quand j\'étendrai les mains, alors . ...quot; II se recueillit, s\'agenouilla, posa sa tète sur le billot: l\'exécuteur toucha ses chf-.veux pour les ranger encore sous son bonnet; le roi crut qu\'il allait frapper; «Attendez le signe, lui dit-il. — Je I\'attendrai, sire, avec le bon plaisir de Votre Majesté.quot; Au bout d\'un instant, le roi étendit les mains, l\'exécuteur frappa, la téte tomba au premier coup: »Voila la tète d\'un traitre!quot; dit-il — en la montrant au peuple. Un long et sourd gémissement s\'éleva autour de quot;Whitehall; beaucoup de gens se précipitaient autour de l\'échafaud pour tremper leur mouchoir dans le sang du roi. Deux corps de cavalerie, s\'avan-gant dans deux directions diiférentes, dispersérent lentement la
1) Kruis van St. George; ridderorde.
Histoire de la Revolution d\'Anglelerre-
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foule, L\'échafaud demeuré solitaire, on enleva le corps: il était déja enfermé dans le cercueil; Cromwell voulut le voir, il le considéra attentivement, et soulevant de ses mains la tête, comme pour s\'assurer qu\'elle était bien séparée du tronc: uC\'était la im corps bien constitué, dit-il, et qui promettait une longue vie.quot;
LAMEJfNAIS
(Hugues Fé\'icité Robert, Ahbé de), naquit a Saint-Malo, le 19 juin 4782. II débuta clans les lettres par /es Réflexions sur l\'étiit de l\'Eglise (\'1808); la police fit supprimer ce livre comme trap ultramontain.
II refut la prêtrise a Vannes (1816) d Vage de 34 ans.
En 1823 il donna le pré/m. vol. de san Essai sur rindillërenco en matière reli^ieuse, dont Veffet fut immense. Le second volume fut publié deux ans aprés.
En 1830 il fonda avec Montalembert, Lacordaire et autres, le journal 1\'Avenir, qici prêcha la démocratie politique, jointe a la theocratie religieuse. La cour de Rome ayant condaniné par bref pontifical les doctrines de VAvenir, les autres rédacteurs se soumirent; Lamennais seul se révolta contre le jugement de l\'Eglise. Sa compléte apostasie se nianifesta d\'abord par les Paroles d\'un Croyant (1833); une lettre encyclique dupapecon-damna ce livre. En 1837, il publia, sous le titre ci\'Affaires de Rome, Vhistoire de ses démêlés et de sa rupture avec l\'Eglise,
le Livre du peuple, manifeste religieux et politique et, en 1843, un ouvrage allégjrique intitule: Araschaspands et Darvands, dia-logue entre les génies du bien et du mal.
II ne put achever Vintroduction a la Divine Coniédie, quü avail traduite. t
Devoré par une implacable tristesse, il est mort a Paris en lamp;ai.
PAROLES D\'UN CROYANT.
XVII.
Deux hommes étoient voisins, et chacun d\'eux avoit une femme et piusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.
Et Tun de ces deux hommes s\'inquiétoit en lui-mème, disant: Si je meurs ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants ?
Et cette pensée ne le quittoit point, et eile rongeoit son coeur, comme un ver ronge le fruit oü il est caché.
Or, bien que la rnême pensée fut venue également a 1\'autre père, il ne s\'y éfoit point arrêté; car, disoit-il, Dieu, qui con-noit toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants.
Et celui-ci vivoit tranquille, tandis qua le premier ne goütoit pas un instant de repos ni de joie intérieurement.
Un jour qu\'il travailloit aux champs, triste et abattu a cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientót y revenir encore.
Et, s\'étant approché, il vit deux nids posés cote a cóte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.
Et quand il fut retourné a son travail, de temps en temps il levoit les yeux, et regardoit ces oiseaux qui alloient et ve-noient portant la nourriture a leurs petits.
Or, voila qu\'au moment oü l\'une des inères rentroit avec
Paroles d\'un Cray ant.
sa becquée, un vautour la saisit, I\'enlève, et Ia pauvre mère, se débattant vainement sous sa serre, jetoit des cris pei\'cants.
A cette vue, Diomme qui travailloit. sentit son arae plus troublée qu\'auparavant; car, pensoit-il, la mort de la mère, c\'est la mort des enfants. Les miens n\'ont que moi non plus. Que deviendront-ils si le leur manque?
Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.
Le lendemain, de retour aux champs, il se dit; Je veuxvoir les petits de cette pauvre mère, plusieurs sans doute ont déja péri. Et il s\'achemina vers le buisson.
Et. regardant, il vit les petits bien portants; pas un ne sem-bloit avoir pati.
Et, ceci 1\'ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passeroit.
Et, après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il apergut la seconde mère rapportant en bate la nourriture qu\'elle avoit recueillie, et elle la distribua a tous les petits indistincte-rnent, et il y en eut pour tous, et les orpbelins ne furent point délaissés dans leur misère.
Et le père qui s\'étoit défié de la Providence raconta le soir a l\'autre père ce qu\'il avoit vu.
Et celui-ci lui dit: Pourquoi s\'inquiéter ? Jamais Dieu n\'a-bandonne les siens. Son amour a des secrets que. nous ne con-noissons point. Croyons, espèrons, aimons, et poursuivons notre route en paix.
Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfants; si vous mourez avant moi, je serai le père des vótres.
Et si, l\'un et l\'autre, nous mourons avant quils soient en age de pourvoir eux-mêmes a leurs nécessités, iis auront pour père le Père qui est dans les cieux.
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Paroles d\'un Croyant.
XXXVI.
Jöune soklat, ou vas-tu ?
Je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat. ou vas-tu ?
Je vais combattre pour la justice, pour la sainte cause des peuples, pour les droits sacrés du genre humain.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais combattre pour délivrer mes frères de l\'oppression, pour briser leurs chaines et les chaines du monde.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu?
Je vais combattre contre les hommes iniques pour ceux qu\'ils i-enversent et foulent aux pieds, contre les maitres pour les esclaves, contre les tyrans pour la liberté.
Que tes armes soient bénies, jeuno soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais combattre pour que tous ne soient plus la proie de quelques-uns, pour relever les têtes courbées et soutenir les genoux qui fléchissent.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais combattre pour que les pères ne maudissent plus le jour oü il leur fut dit: Un Ills vous est né; ni les mères celui oü elles le serrèrent pour la première fois sur leur sein.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
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Paroles d\'un Cray ant.
Je vais combattre pour que le frère ne s\'attriste plus en voyant sa soeur se faner comme I\'herbe que la terre refuse de nourrir; pour que la soeur ne regarde plus en pleurant son frère qui part et ne reviendra point.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, ou vas-tu ?
Je vais combattre pour que chacun mange en pais le fruit de son travail; pour sécher les larmes des petits enfants qui de-mandent du pain, et on leur répond: II n\'y a plus de pain; on nous a pris ce qui en restoit.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu?
Je vais combattre Ipour le pauvre, pour qu\'il ne soit pas a jamais dépouillé de sa part dans 1\'héritage commun.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu?
Je vais combattre pour chasser la faim des chaumiéres, pour ramener dans les families l abondance, la sécurité et la joie.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais combattre pour rendre a ceux que les oppresseurs ont jetés au fond des cachols, l\'air qui manque a leurs poi-trines et la lumière que cherchent leurs yeux.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples, et les empèchent de s\'embrasser comme les fils du même père, destinés a vivre unis dans un même amour.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
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Paroles d\'un Croyant.
Je vais cumbattre pour affranchir de la tyrannic de 1\'homme la pensee, la parole, la conscience.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais corabattre pour les lois éternelles descendues d\'en haut, pour la justice qui protégé les droits, pour la charité qul adoucit les rnaux inévitables.
Que tes amies soient bénies^ jeune soldat!
Jeune soldat, oü vas-tu ?
Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu, et une patrie sur la terre.
Que tcs armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat!
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L AMARTIÏiE
(Alphonse Marie Louis Prat dé) naquit a Macon, le 21 oc-tohre 1791. Quoiqu\'ü s\'occupdt de bonne heure de poésie, ce ne fut qu\'en 1820 qu\'il publia, sans nom (Vauteur, ses Méditations Poétiques. EÜes furent suivies bientót par les Secondes Méditations (1821), les Nouvelles Méditations (1823) et les Harmonies Poétiques et Religieuses 11828). A la suite d\'un voyage de quelques mots ü publia le Voyage en Orient (1835), suivi peu après pat-Ie poéme Jocelyn, en 1838 pur la Chute d\'un Ange eten 1839 par les Recueillements Poétiques.
Secrétaire d\'ambassade a Naples et a Londres, puis chargé-d\'affaires a Florence, ce ne fut qu\'en 1835 qu\'il entra a la Chambre des Députés, oü il se fit connaitre cortime orateur politique. Membre du gouvernement provisoire après la revolution de 1848 et ministre des Affaires é trangêres, Lamartine fut pendant quelques mois Vidole de toute VEurope libérale; mais déjd en 1849 il avait perdu toute popularité et après le Coup d\'Etat du 2 décembre il se retira de la vie publique.
De ses nombreux ouvrages en prose les plus connus sont Z\'Histoire des Girondins (1847), les Confidences (1849—51), /\'Histoire de la Révolution de 1848, Graziella, Geneviève el le Tailleur de pierres.
En 1867 il reput, a titre de récompense nationale, Vusufruit d\'un capital de 500,000 francs, dont il a joui jusqu\'au 1 mars 1869, date de sa mort.
LE TAILLEUE DE PIEREES DE SAINT-POINT.
Claude, des Huttes, le tailleur de pierres, avail renoncé a 1\'espoir d\'épouser celle qu\'il aimait, Denise sa fiancée. II a sacrifié son bonheur a celui de son frère Gratiën, un pauvre aveugle, dont 1\'amour de cette jeune fille serait teute la joie. Lorsque son mariage semblait certain, l\'aveugle était tombé gravement malade de chagrin et de jalousie. Claude s\'était alors éloigné, abandonnant ses plus chères espérances et Denise devient la femme de Gratiën. Le bonheur de celui-ci doit être court; il apprend bientót que son frère dépérit lentement, consumé\' par d\'invincibles regrets; il ne peut supporter 1\'idée d\'etre la cause, même involontaire, de tant de souffrance et il meurt en laissant Denise veuve avee deux petits enfants. Claude n\'ose revenir au foyer, craignant de troubler un bonheur dont il ne connait pas encore la douloureuse fin. Au bout de huit années pourtant, il veut revoir les siens. II se déguise en mendiant et rent re enfin au village des Huttes. Sa vieille mère mourante retrouve des forces dans la joie de ce retour, et Denise, qui n\'a pas cessé d\'aimer Claude, consent de nouveau a 1\'épouser.
I.
Ca fut dit, et je partis pour aller acheter a Macon une veste et du linge de ma condition, a la place des haillons de l\'idiot.
A mon retour, le lendetnain, ma mère avait tout dit a Denise. Elle me fit bonne grace en rentrant et me trempa la soupeau bout de la table, a 1\'endroit oü elle me la trempait quand elle
Le Tailleur de pierres de Saint-Point.
était (ille et que j\'étais son flancé. Je prenais le petit et la petite sur mes genoux, et je les embrassais bien fort, afin qu\'elle comprit que c\'était pour elle que je les aimaistant. C\'estqu\'en effet la petite lui ressemblait, monsieur, el qu\'en l\'embrassant, il me semblait en embrasser deux.
Mais nous ne nous parlions pas, paree que ma mère disait qu\'il fallait avant une permission du maire et une dispense du curé pour se marier entre beau-frère et belle-sceur.
n.
Quand j\'eus les papiers, monsieur, alors nous nous pariames comme nous nous étions parlé autrefois sous les noisetiers et le long des buissons. Seulement les enfants cueillaient des coquelicots ou dénichaient des nids de rossignols autour de nous, en revenant a chaque instant les montrer a moi et a leur mère. Denise souriait en pleurant et pleurait en souriant, comme une nuée d\'avril. Elle était encore plus jolie qua dix-buit ans, depuis qu\'elle dormait toute sa nuit, que le pain et le laitage abondaient sur la table, grace a mon économie, et qu\'elle me sentait la, a cóté d\'elle, sans que personne put jamais y trouver a redire et nous séparer. Je lui avais acheté des habits de laine bleue galonnés de rouge, avec des tabliers de coton rayé et des souliers a boucles de laiton, aussi luisants que son crucifix. Ses joues étaient devenues roses comme des pommes d\'oiseau. Elle courait sur la pente des prés aprés sa petite, aussi légére que si elle avait été sa soeur. Étions-nous jeunes! Étions-nous fousl Étions-nous heureux, monsieur! Le jour approcbait oü nous devions descendre avec toute la familie pour nous marier au village. Ma mère en avait rajeuni elle-
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Le Tailleur de pierres de Saint-Point.
mème et comrnengait a revoir le soleil dans la cour. Ces neuf ans n\'étaient rien qu\'un mauvais rêve qui semblait n\'avoir duré qu\'une nuit.
III.
En attendant, j\'avais repris mon état pour remettre un peu d\'aisance dans Ia maison et pour acheter le cabinet et le linge qui fait dans le pays le mobilier des nouveaux mariés. Comme j\'avais été si longternps absent de la vallée de Saint-Point, et que les autres tailleurs de pierres ne travaillaient pas a si bon marché pour le pauvre monde, le pauvre monde des hameaux de la montagne avait bien de Fouvrage a me commander. Celui-ci avait marié sa fille, et il voulait batir une chambre de plus pour son gendre; celui-la avait vu s\'écrouler sa grange, son évier ou son pigeonnier. Les femmes me demandaient des mortiers a sel, les hommes des meules, les bergers des auges pour leurs boeufs, les laboureurs des boute-roues pour leurs portes. Je gagnais, en gagnant petit, plus qu\'il ne fallait pour fonder notre ménage. J\'avais déblayé ma vieille carrière, entre les Huttes et la vallée, de tous les gravois que les éboulements et les pluies y avaient accumulés depuis neuf ans, et de toutes les ronces qui avaient poussé a travers. J\'avais fait, sous les beaux sapins oü Denise venait autrefois m\'apporter ma merende, un découvert en voute creux comme une caverne, d\'oüjetirais des bloes épais, carrés, sains et jannes comme du beurre, qui auraient suffi a constmire un pilier de cathédrale. J\'avais retrouvé nies bras de dix-huit ans. A cbaque coup de pic, je me disais, en voyant tomber ma sueur en gouttes de pluie sur la pierre: »C\'est pour elle!quot; El je me sentais plus vigoureux le soir que
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Le Tailleur de pierres de Saint-Poinl.
Ie matin. Ah! c\'est un bon repos que 1\'amour tranquille dans
le coeur!
Et a la maison tout le monde était gai, jusqu\'aux pelits.
IV.
Ma mère avait fait des beignets et des gaufres de sarrasin pour le jour de la noce, qui était le mardi de la Saint-Jean d\'été. Elle avait invité les parents, gallons et filles, qui étaient au village ou répandus ici et la dans les hameaux. II yen avait une douzaine, petits ou grands; tant fils et filles du coquetier que d\'autres. Les tailleuses étaient venues faire la robe et la coiffe de noces a Denise, et elles lui essayaient tout le jour tantót ceci, tantót cela. Vous auriez entendu jaboter et rire dans la maison du matin au soir.
V.
Moi, monsieur, je riais un moment avec eux, et puis je redescendais travailler, mais sans tenir longtemps au travail depuis les derniers jours. Mon coeur était trop :,iec Denise. Pourtant j\'avais préparé aussi une surprise a la noce et un bouquet, comme on dit, au feu d\'artifice de la Saint-Jean, qu\'on a coutume d\'allumer sur nos montagnes la veille de cette fête, et un coup de boite plus fort que ceux qu\'on tire chez nous aux noces en signe de réjouissance. Je travaillais depuis huit jours a creuser une mine comme j\'en avais vu creuser dans les rochers de Toulon, capable de faire sauter toute la voute sous les sapins de ma carrière, et de me donner sans peine des matériaux pour tailler pendant plus de six mois.
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Le Tailleur de pierres de Saint-Point.
Je n\'en avais rien dit a personne, pas même a Denise, pour que ga partit a la fin du repas des noces, et que chacun a une lieue de la, sur les montagnes et dans la vallée, dit en l\'enten-dant éclater: «Voila le coup de noce du tailleur de pierres.quot; Je l\'avais rernplie d\'un demi-quintal de poudre bien bourrée avec de la sciure de pierre par-dessus. De peur de malheur j\'y avais attaché une mèche qui bnilait lentement et que j\'avais recouverte de gravier, de poussière et d\'herbe sèche, pour que les pieds des bètes ne la dérangeassent pas. II n\'y avait que nioi qui connusse la touffe d\'orties oü le bout de la mèche était enroulé en sortant de terre prés de la carrière, au bord du chernin.
VI.
Le matin de la veille des noces, j\'allai encore a la carrière pour ne pas me casser les bras, comme on dit; je donnai quel-ques coups de pic et de levier dans mes pierres, je visitai ma mèche, je préparai mon amadou avec une trainée de poudre arrivant jusqu\'au chemin, et je me dis en remontant: bTu battras le briquet, la poudre prendra feu, 1\'amadou s\'allumera, il communiquera lentement le feu a la mèche: tu auras le temps, sans te presser, de remonter jusqu\'aux Huttes, tu pren-dras un verre pour boire a la santé des parents en embrassant Denise, et le coup partira.quot; G\'était mon idéé, monsieur.
VII.
Cela fait, je descendis, tout courant, au village de Saint-Point pour acheter six bouteilles de vin blanc, afin de faire boire le
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Le Tailleur de pierres de Saint-Poini.
lenderaain a la noce. Je m\'amusai un peu avec 1\'un, avec l\'aulre, avec le cabaretier, avec le sonneur, avec le curé et sa servante. Chacun m\'arrêtait, me faisant compliment sur le bonheur que j\'avais d\'épouser une si brave et une si belle veuve; car elle était bien aimée et connue, quoiqu\'on ne la vit que parhasard a 1\'église, aux grandes fêtes, et jamais aux danses. On l\'appelait, comma je vous l\'ai dit, la sauvage des Haltes; mais on ne l\'estimait que plus. On m\'offrait un verre de vin partout, je ne pouvais pas refuser sans être malhonnête; je bus quelques coups de trop. La preuve, c\'est que mei, qui ne faisais que siffler en travaillant dans mon cbantier, je remontai aux Huttes (|u\'il était déja quasi nuit, et en chantant si haut que ma voix faisait sauver les oiseaux déja couches dans les buissons et sulles arbres.
VIII.
Je ne pensais qu\'a mon bonheur d\'etre le lendemain le compere de Denise, et de redescendre la avec elle qui aurait un gros bouquet a sa coiffe. Je la voyais d\'avance a mon bras, avec ses beaux souliers aux pieds ou a la main, de peur de les déchirer sur les cailloux. J\'avais tout a fait oublié que c\'était aussi la veille de la Saint-Jean, le soir oü 1\'on promène des toi-ches de paille enflammée et des mats de sapin allumés sulles montagnes.
En approcbant de mon cbantier dans l\'ombre, j\'entendis quelques bruits dans les feuilles, et comme un chuchotement de voix de femmes et d\'enfanfs de l\'autre cóté de la carrière, tout en haut, sous le grand sapin. Je m\'arrétai et je me dis: »Ce sera Denise, les tailleuses et les enfants qui seront venus a ma rencontre par surprise et par badinage, ne me voyant
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Le Tailleur de pierres de Saint-Point.
pas remonter si tard. «Et ce n\'était que trop vrai; car, au moment oii je peneais cela, j\'entendis la voix claire et trem blante de Denise qui me huchait\') de toute sa force, fout en riant, d\'un bord de la clairière a 1 autre. Les enfants huchèrcnt de leur jolie petite voix comme elle,en criant gaiement: «Claude! Claude!quot; a travers les bois.
Je répondis en huchant aussi pour que ma voix montat bien fort vers eux, qui étaient en haut et moi en bas: «Denise ! Denise! c\'est toi! c\'est moi!quot; et je fis quelques pas en courant pour aller les embrasser en contournant les bords escarpés de ma carrière.
Mais a ce moment, monsieur, une grande lueur m\'entra tout a coup dans les yeux, et une douzaine de voix de garcons, de jeunes fllles et d\'enfants se mirent a hucher aussi du cóté op-posé a l\'élévation oü j\'avais entendu Denise. C\'étaient les gar-gons, les fllles et les enfants de la noce du lendemain, qui étaient venus pour me faire fête et surprise, passer lanuitaux Huttes et promener en signe de réjouissance leurs torches de paille et leurs mats de sapin allumés autour de Denise et de moi. Ils venaient d\'y mettre le feu en ni\'entendant répondre a Denise, et ils s\'avancaient en poussant des cris de joie et en secouant leurs flammes et leurs étincelles au-dessus de leurs têtes dans la nuit.
IX.
A la réverbération de ces torches enflammées, je vis claire-ment Denise au sommet de la carrière, droit sur la voüte en face de moi. Son garcon la tenait par la main, et sa petite fille
1) hucher: op zingenden toon roepen, jodelen.
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Le Tailleur de pierres de Saint-Point.
était pendue a son cou, assise sur son bras, comme on repré-sente la sainte Vierge portant 1\'enfant Jésus. Elle regardait vers moi avec nn visage de bonheur et d\'amour, tout illuminé en rouge par Ie feu des Bordes. Je lui tendis les bras, puis tout a. coup je poussai un grand cri, et je lui fis signe de se sauver de la oü elle était.
Ma pensée venait de me frapper comme un coup de marteau dans la tête. Les garcons et les jeunes fllles s\'approchaient d\'abord du chemin oü j\'avais semé mon amorce sur mon amadou le matin. Une étincelle emportée par le vent suffisait pour allumer la mèche et pour faire sauter le rocher sur la caverne oü était Denise !
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Hélas! monsieur, je pensais trop tard. Je n\'avais pas eu le temps de décoller ma langue de mon palais et d\'étendre la main vers Denise, jqu\'un coup de tonnerre souterrain éclata sous ses pieds, et que je la vis lancée avec ses deux petits enfants encore a son cou a la hauteur de la tête du sapin, et retomber au-dessus d\'un nuage de fumée comme une sainte descendant du ciel, s\'engloutir avec eux dans la voute qui venait \' de s\'entr\'ouvrir et de se refermer avec le bruit de l\'écroule-ment du monde sur elle !... Grand Dieu ! que ne se referma-t-il du mème coup sur moi!quot;.............
Je ne pus retenir un cri d\'horreur et une larme de pitié. .
)gt;Hélas monsieur, me dit-il, je n\'ai plus rien a vous diret Denise fut retrouvée morte, avec ses deux enfants, par les pion-niers, dans les débris de la caverne. Le médecin dit qu\'ils étaient déja morts asphyxiés et foudroyés par la fumée et le feu de la mine, avant de retomber dans le sépulcre que je leur
Lc Tailleur de pierres de Saint-Point.
avais creuse. On les lepoiia la, a la place oü vous ètes, a cóté de ma mère, qui n\'avait pas pu survivre un soul jour a notre malheur. Si vous dépliiez cette couverture de gazon sur ce lit de terre, vous reverriez toute une familie. lis me gardent la place, cornme vous voyez, monsieur: voila raon lit de noce a cóté de Denise.quot;
Je vis un vide entie deux tombeaux.
»Et vous vivez la, lui dis-je avec pitié, toujours face a face avcc votre amour évanoui ?
— Je ne pourrais plus vivre ailleurs, me dit-il; mon cceui\' y a pris racine comme ce buis, qui puise sa sève dans la mort.
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AÜGUSTIN THIERRY.
Jacques August in Nicolas Thierry, né a Blois, leAO mai 1795, morl a Paris, le 22 mai 1856, entra a VEcole normale en 1811 et quitta VUniversité en 1815, pour devenir, pendant quel-ques années, le collaborateur du comte de Saint-Simon. En 1820 il publia ses cél\'ebres Lettres sur Thistoire de France. Apres avoir fouillé pendant cinq ans les bibliothèques, il donna son Histoire de la Gonquête de TAngleterre par les Normands (1825). Frappé d\'une cécité presque complete, par suite d\'un exces de travail, depuis 1826, Thierry n interrompit pas ses études historiques et littéraires et fit paraitre plusieurs nouveaux ouvrages: Dix ans d\'études historiques (1833), Récits des temps mérovingiens (1840), et l\'Histoire du Tiers-État (1849 — 1856).
RÉCITS MÉROVINGIENS.
Galeswinthe\') n\'avait cessé d\'éprouver une grande répugnance pour l\'homme auquel on la destinait, et de vagues inquiétudes sur 1\'avenir. Les pi-omesses faites au nom du roi Hilperik par les ambassadeurs franks, n\'avaient pu la rassurer. Dès qu\'elle a])prit que son sort venait d\'etre flxé d\'une manière irrevocable, saisie d\'un mouvement de terreur, elle courut vers sa mère,
1) Dochter van Athanaghild, Koning der Gothen.
MiiiuixiiiiiiiamiiuxmuiuiK
Récits Mérovingiens.
et jelant ses bras autour d\'elle, comme un enfant qui cherche du secours, elle la tint embrassée plus d\'une heure en pleurant, et sans dire un mot. Les ambassadeurs franks se présentèrent pour saluer la fiancée de leur roi, et prendre ses ordres pour le départ; mais, a la vue de ces deux femmes sanglotant sur Ie sein 1\'une de 1\'autre et se serrant si étroitement qu elles paraissaient liées ensemble, tout rudes qu\'ils étaient, ils furent émus et n\'osèrent parler de voyage. lis laissèrent passer deux jours, et le troisième, ils vinrent de nouveau se présenter devant la reine, en lui annoncant cette fois qu\'ils avaient bate de partir, lui parlant de l irapatience de leur roi et de la longueur du chemin. La reine pleura, et deraanda pour sa fllle encore un jour de délai. Mais le lendemain, quand on vint lui dire que tout était prêt pour le départ: »Un seul jour encore, répondit-elle, et je ne demanderai plus rien; savez-vous que la oü vous emmenez ma fllle, il n\'y aura plus de mère pour elle?quot;
Mais tous les retards possibles étaient épuisés; Athanaghild interposa son autorité de roi et do père; et, malgré les 1 amies de la reine, Galeswintbe fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission \'de la conduire auprés de son futur époux.
Une longue file de cavaliers, de voitures et de chariots de bagage, traversa les rues de Tolède, et se dirigea vers la porte du Nord. Le roi suivit a cheval le cortege de sa fllle jusqu\'a un pont jeté sur la Tage, a quelque distance de la ville; mais la reine ne put se résoudre ii retourner si vite, et voulut aller au-dela. Quittant son propre cbar, elle s\'assit auprés de Galeswintbe, el, d\'étape en étape, de journée en journée, elle se laissa entrainer a plus de cent milles de distance. Cbaque jour elle disait: C\'est jusque-la que je veux aller, et, parvenue a ce terme, elle passait outre. A l\'approche des montagnes, les che-
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Récits Mérovingiens.
mins devinrent difficiles; elle ne s\'en apcrcul pas, et voulut encore aller plus loin. Mais comme les gens qui la suivaient, grossissant beaucoup le cortège, augmentaient les etnbarras et les dangers du voyage, les seigneurs goths résolurent de ne pas permettre que leur reine fit un mille de plus. II fallut se résigner a une séparation inevitable, et de nouvelles scènes de tendresse, mais plus calnies, eurent lieu entre la mére et la fille. La reine exprima, en paroles douces, sa tristesse et ses craintes maternelles: Sois heureuse, dit-elle; raais j\'ai peur pour toi; prends garde, ma fille, prends bien garde. ... A. ces mots, qui s\'accordaient trop bien avec ses propres pressentimen ts, Galeswinthe pleura et répondit; Dieu le vent, il faut quejeme soumette; et la triste séparation s\'accomplit.
Un partage se fit dans ce nombreux cortège; cavaliers et chariots se divisèrent, les uns continuant a marcher en avant, les autres retournant vers Tolède. Avant de monter sur le char qui devait la ramener en arrière, la reine des Goths s\'airêta au bord de la route, et fixant ses yeux vers le chariot de sa fille, elle ne cessa de le regarder, debont et immobile, jusqu\'a ce qu\'il dispanit dans 1\'éloignement et dans les détours du chemin. Galeswinthe, triste mais résignée, continua sa route vers le Nord. Son escorte, composée de seigneurs et de guer-riers des deux nations, Goths et Franks, traversa lesPyrenées, puis les villes de Narbonne et de Carcassonne, sans sortir du royaume des Goths, qui s\'étendait jusque-la; ensuite elle se dirigea, par la route de Poitiers et de Tours, vers la cité de Rouen oü devait. avoir lieu la célébration du mariage. Aux portes de chaque grande ville, le cortège faisait halte, et tout se disposait pour une entrée solemnelle; les cavaliers jetaient bas leurs chevaux, et s\'armaient de leurs boucliers suspendus a l\'arcon de la selle.
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Récits Mérovingiens.
La flancée du roi de Neustrie quittait son lourd chariot de voyage pour un char de parade, élevé en forme de tour, et tout couvert de plaques d\'argent. Le poète contemporain, a qui sont empruntés ces détails, la vit entrer ainsi a Poitiers, oü elle se reposa quelques jours ; il dit quon admirait la pompe de son équipage, mais il ne parle point de sa beauté.
Copendant Hilperik, fidéle a sa promesse, avait répudié ses femmes; Frédegonde elle-mèrae, la plus belle de toutes, la favorite entre celles qu\'il avait décorées du nom de reines, ne put échapper a cette proscription générale; elle s\'y soumit avec une résignation apparente, avec une bonne grace qui aurait trompé un homrae beaucoup plus fin que le roi Hilperik. II semblait qu\'elle reconmit sincérement que ce divorce était nécessaire ; que le mariage d\'une femme comme elle avec unroi ne pouvait être sérieux, et que son devoir était de céder la place a une reine vraiment digne de ce titre. Seulement, elle demanda, pour dernière faveur, de ne pas être éloignée du palais, et de rentrer, comme autrefois, parmi les femmes qu\'employait le service royal. Sous ce masque d\'humilité, il y avait une pro-fondeur d\'astuce et d\'ambition féminine, contre laquelle le roi de Neustrie ne se tint nullement en garde. Depuis le jour oü il s\'était épris de l\'idée d\'épouser une fille de race royale, il croyait ne plus aimer Frédegonde, et ne remarquait plus sa beauté; car l\'esprit du fds de Chlotlier, comme en général l\'esprit des barbares, était peu capable de recevoir a la fois des impressions de nature diverse. Ce fut done sans arriére-pensée, non par faiblesse de coeur, mais par simple défaut de jugement, qu\'il permit a son ancienne favorite de rester prés de lui, dans la maison que devait habiter sa nouvelle épouse.
Les noces de Galeswinthe furent célébrées avec autant
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Recits Mérovingiens.
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d\'appareil et de magnificence que celles de sa soeur Brunehilde; il y eut même, cette fois, pour la mariée des honneurs extra-ordinaires; et tous les Franks de la Neustrie, seigneurs et simples guerriers, lui jurèrent fidélité comme a un roi. Rangés en derni-corcle, ils tirèrent tous a la fois leurs épées, et les brandirent en l\'air en pi\'ononcant une vieille formule païenne, qui dévouait au tranchant du glaive \') celui qui violerait son ser-ment. Ensuite Ie roi lui-même renouvela solemnellement sa promesse de constance et de foi conjugale; posant sa main sur une chasse 2) qui contenait des reliques, il jura de ne jamais répudier la fille du roi des Goths, et, tant quelle vivrait, de ne prendre aucune autre femme.
Galeswinthe se fit remarquer, durant les fêtes de son manage, par la bonté gracieuse qu\'elle témoignait aux convives; elle les accueillait comme si elle les eüt déja connus; aux uns, elle offrait des présents, aux autres elle adressait des paroles douces et bienveillantes, tous 1\'assuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une longue et heureuse vie. Ces vceux, qui ne devaient point se réaliser pour elle, raccompagnèrent jusqu\'a la chambre nuptiale; et Ie lendemain a son lever, elle regut Ie présent du matin, avec le cérémonial prescrit par les coutumes germaniques. En présence de témoins choisis, le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et, de 1\'autre, il jeta sur elle un brin de paille, en pronon cant a haute voix les noms des cinq villes qui devaient, a l\'avenir, être la propriété de la reine. L\'acte de cette donation perpétuelle et irrévocable fut aussitót dressé en langue latine; il ne s\'est point conservé jusqu\'a nous; mais on peut aisément s\'en flgurer
2) reliquieënkastje.
1) met het zwaard bedreigde.
Récils Mérovingiens.
la teneur, d\'après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de Tepoque mérovingienne:
«Puisque Dieu a commandé que 1\'homme abandonne père et mére pour s\'attaclier a sa femme, qu\'ils soient deux en une même chair, et qu\'on ne sépare point ceux que le Seigneur a unis; moi, Hilperik roi des ï\'ranks, homme illustre, a toi Galeswinthe, ma femme bien-aimée, que j\'ai épousée suivant la loi salique\'), par le sou et le denier, je donne aujourd\'hui par tendresse d\'amour, sous le nom de dot et de morgane ghiba2), les cités de Bordeaux, Cahors, Limoges, Béarn et Bigorre, avec leur territoire et leur population. Je veux qu\'a ■compter de ce jour, tu les tiennes et possédes en propriété perpétuelle, et je te les livre, transfère et conflrme par la présente charte, comme je 1\'ai fait par le brin de jiaille et par le handelang.quot;3)
))Les premiers mois de mariage furent, sinon heureux, du moins paisibles pour la nouvelle reine; douce et patiente, elle ■supportait avec resignation tout ce qu\'il y avait de brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D\'ailleurs, Hilperik eut quelque temps pour elle une véritable affection; il l\'aima d\'abord par vanité, joyeux d\'avoir en elle une épouse aussi noble que ■celle de son frère; puis, lorsqu\'il fut un peu blasé sur ce con-tentement d\'amour-propre, il l\'aima par avarice, a cause des grandes sommes d\'argent et du grand nombre d\'objets précieux qu\'elle avait apporté. Mais aprés s\'ètre complu quelque temps dans le calcul de toutes ces richesses, il cessa d\'y trouver du plaisir, et dés lors aucun attrait nelattacha plus a Galeswinthe.
1) Salische wet. 2) weduwgoed. 3) liandreiVing.
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Récits Mérovingiens.
Ce qu\'il y avait en elle de beauté morale, son peu d\'orgueil, sa charité en vers les pauvres, n\'était pas de nature a le charmer ; car il n\'avait de sens et d\'arne que pour la beauté corporelle. Ainsi le moment arriva bientöt oü, en dépit de ses propres résolutions, Hilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de l\'ennui.
Ce moment, épié par Frédegonde, fut mis a profit par elle avec son adresse ordinaire. II lui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi, pour que la comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fit revivre, dans le coeur de eet homme sensuel, une passion mal étcinte par quelques boulfées d\'amour-propre. Frédegonde fut reprise pour concubine, et fit éclat de son nouveau triomphe; elle affecta raêrae envers répouse dédaignée des airs hautains et méprisants. Doublement blessée comme femme et comme reine, Galeswinthe pleura d\'abord en silence; puis elle osa se plaindre, et dire au roi qu\'il n\'y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu\'elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grace d\'etre répudiée, et offrit d\'aban-donner tout ce qu\'elle avait apporté avec elle, pourvu seulement i(u\'il lui fut permis de retourner dans son pays.
L\'abandon volontaire d\'un riche trésor, le désintéressement par fierté d\'ame, étaient des choses incompréhensibles pour le roi Hilperik; et, n\'en ayant pas la moindre idéé, il ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité, les paroles de la triste Galeswinthe ne lui inspirérent d\'autre sentiment qu\'une défiance sombre, et la crainte de perdre, par une rupture ouverte, des richesses qu\'il s\'estirnait heureux d\'avoir en sa possession. Maitrisant ses emotions et dissimidant sa pensée avec la ruse du sauvage, il changea tout d\'un coup de manières, pril une
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Ricits Méro\'jingiens.
voix douce et caressante, fit des protestations de repentir et d\'amour qui trompèrent Ia fille d\'Athanaghild. Elle ne parlait plus de separation, et se flattait d\'un retour sincère, lorsqu\'une nuit, par Tordre du roi, un serviteur affidé fut introduit dans sa chambre, et l\'étrangla pendant qu\'elle dormait. En la trou-vant morte dans son lit, Hilperik joua la surprise et l\'affliction, il fit mème seinblant de verser des larmes, et, quelques jours après, il épousa Frédegonde.
Ainsi périt. cc.tte jeune femme qu\'une sorte de revelation intérieure semblait avertir d\'avance du sort qui lui était réservé, figure mélancolique et douce, qui traversa la barbarie mérovin-gienne, comme une apparition d\'un autre siècle. Malgré l\'affai-blissement du sens moral au milieu de crimes et de malheurs sans nombre, il y eut des ames profondément émues d\'une infortune si peu méritée, et leurs sympathies prirent, selon l\'esprit du temps, une couleur superstitieuse. On disait qu\'une lampe de cristal, suspendue prés du tombeau de Galeswinthe, le jour de ses funérailles, s\'était détachée subiteinent sans que personne y portat la main, et qu\'elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s\'éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s\'y en-foncer a demi. De semblables récits peuvent nous faire sourire, nous qui les lisons dans de vieux livres, écrits pour des hommes d\'un autre age; mais au vin siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche, comme l\'expression vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires, on devenait pensif, et 1\'on pleurait en les entendant raconter.
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Récits Mérovinyiens.
Ce qu\'il y avait en elle de beauté morale, son pen d\'orgueil, sa charité envors les pauvres, n\'était pas de nature a le charmer ; car il n\'avait de sens et d\'arae que pour la beauté corporelle. Ainsi le moment arriva bientót oü, en dépit de ses propres resolutions, Hil peril; ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de l\'ennui.
Ce moment, épié par Frédegonde, fut mis a profit par elle avec son adresse ordinaire. II lui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi, pour que Ia comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fit revivre, dans le coeur de eet homme sensuel, une passion mal étointe par quelques boulfées d\'amour-propre. Frédegonde fut reprise pour concubine, et lit éclat de son nouveau triompbe; elle affecta même envers Tépouse dédaignée des airs hautains et méprisants. Doublement blessée comme femme et comme reine, Galeswinthe pleura d\'abord en silence; puis elle osa se plaindre, et dire au roi qu\'il n\'y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu\'elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grace d\'etre répudiée, et offrit d\'aban-donher tout ce qu\'elle avait apporté avec elle, pourvu seulement ((u\'il lui fut permis de retourner dans son pays.
L\'abandon volontaire d\'un riche trésor, Ie désintéressement par fierté d\'ame, étaient des choses incompréhensibles pour Ie roi Hilperik; et, n\'en ayant pas Ia moindre idéé, il ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité, les paroles de la triste Galeswinthe ne lui inspirèrent d\'autre sentiment qu\'une déflance sombre, et la crainte de perdre, par une rupture ouverte, des richesses qu\'il s\'estimait heureux d\'avoir en sa possession. Maitrisant ses émotions et dissimulant sa pensée avec Ia ruse du sauvage, il changea tout d\'un coup i!e manières, prit une
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Récits Mérovingiens.
voix douce et caressante, fit des protestations de repentir et d\'amoui- qui trompèrent la fille d\'Athanaghild. Elle ne parlait plus de séparation, et se flattait d\'un retour sincère, lorsqu\'une nuit, par 1\'ordre du roi, un serviteur affidé fut introduit dans sa chambre, et l\'étrangla pendant qu\'elle dormait. En la trou-vant morte dans son lit, Hilperik joua la surprise et 1\'affliction, il fit même semblant de verser des larmes, et, quelques jours après, il épousa Frédegonde.
Ainsi périt cette jeune femme qu\'une sorte de révélation inférieure semblait avertir d\'avance du sort qui lui était réservé, figure mélancolique et douce, qui traversa la barbarie mérovin-gienne, comme une apparition d\'un autre siècle. Malgré l\'afFai-blissement du sens moral au milieu de crimes et de malheurs sans nombre, il y eut des ames profondément émues d\'une infortune si peu méritée, et leurs sympathies prirent, selon 1\'esprit du temps, une couleur superstitieuse. On disait qu\'une lampe de cristal, suspendue prés du fombeau de Galeswinthe, le jour de ses funérailles, s\'était détachée subitement sans que personne y portat la main, et qu\'elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s\'éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s\'y en-foncer a demi. De semblables récits peuvent nous faire sourire, nous qui les lisons dans de vieux livres, écrits pour des hommes d\'un autre êge; mais au vie siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche, comme 1\'expression vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires, on devenait pensif, et 1\'on pleurait en les entendant raconter.
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JULES MICHELET
né a Paris, le \'21 aoüt 1798, était le fits d\'un employe a Vimprimerie nationale. Appelé en \'182\'1 d wxe chaire d\'histoire au college Rollin, it y vesta jusqu\'en 1826, lorsqu\'il fut nornmé maitre ■ de conférences a VEcole normale.
En 1830 it fut nornmé chef de la section historique aux archives et professeur suppléanl. a la Sorbonne. A cette époque il publia le premier volume de son Histoiie de France, IG vols; en 1847 il donna le premier volume de I\'Histoire de la Revolution 7 vols. Nornmé professeur au College de France, sa chaire devint bientot une tribune en faveur de l\'idée démoora-tique. En mars 1851 le gouvernement ferrna son cours, et a la suite du 2 décembre il quitta les Archives, pour refm de sernienl.
En collaboration avec sa femme, Mme Adèle Michelet, née Mialaret, il publia plusieurs ouvrages: I\'Oiseau, 1\'Insecte, 1\'Amour, ia Femme, et la Mer.
II se trouvait a Hyéres, lorsqu\'il fut frappé d\'une attaque de paralysie, a laquelle il succomba au bout de sept jours, le 9 février 1874. VInhumation déflnitive eut lieu au cimetièrePère-Laohaise le 12 aoüt i875.
LE PEUPLE.
SERV1TITDES DU PAYSAN.
Si nous voulons connaitre la pensee intime, la passion dit paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dinianche-dans la campagne, suivons-le. Le voila qui squot;en va la-bas devant nous. II est deux heures; sa femme est a vêpres; il est endi-manché; je réponds qu\'il va voir sa maitresse.
Quelle maitresse? sa terra.
Je ne dis pas qu\'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-la, il est maitre d\'y aller ou de n\'y pas aller. Nquot;y va-t-il\' pas assez tous les jours de la semaine?... Aussi, il se détourne, il va ailleurs, il a atfaire ailleurs... Et pourtant, il y va.
II est vrai qu\'il passait bien pres; c\'était nne occasion. II la regarde, mais auparavant il n\'y entrera pas; qu\'y ferait-il?... Et pourtant il y entre.
Du rnoins, il est probable quil n\'y travaillera pas; il est endimanché; il a blouse et chemise blanches. — Rien n\'empêche cependant d\'óter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. II y a bien encore cette souche qui gêne, mais il n\'a pas sa pioche, ce sera pour demain.
Aioi\'s, il croise ses bras et s\'arrète, regarde sérieux, soucieux. 11 regarde longtemps, très-longtemps, et semble s\'oublier. A la [in, s\'il se croit observé, s\'il apergoit un passant, il s\'éloigne a pas lents. A ti-ente pas encore, il s\'arrète, se retourne, et jette-sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regardy tout de cceur, plein de dévotion.
Si ce n\'est la l\'amour, a quel signe done le reconnaitrez-vous en ce monde! C\'est lui, n\'en riez point... La terre le veut ainsi.
Servitudes du pay aan.
pour produire: autrement, elle ne donnei ait rien, cette pauvre terre de P\'rance, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte parce qu\'elle est aimée.
La terre de France appartient a quinze ou vingt millions de paysans qui la cultivent; la terre d\'Angleterre a une aristocratie de trente-deux mille personnes qui la font cultiver.
Les Anglais, n\'ayant pas les mêmes racines dans le sol, émi-grent oü il y a profit. lis disent le pays-, nous disons la patrie. Chez nous, I\'homme et la terre se tiennent, et ils ne se quit-■teront pas; il y entre eux legitime mariage, a la vie, a la mort. Le Fj-angais a épousé la France.
La France est une terre d\'équité. Elle a généralement, en ■cas douteux, adjugé la terre a celui qui travaillait la terre. L\'Angleterre au contraire, a prononcé pour le seigneur, chassé le paysan; elle n\'est plus cultivée que par des ouvriers.
Grave différence morale! Que la _ propriété soit grande ou soit petite, elle relêve le coeur. Tel qui ne se serait point respecté pour lui-même, se respecte et s\'estime pour sa propriété. Ce sentiment ajoute au juste orgueil que donne a ce peuple son incomparable tradition militaire. Prenez au hasard dans cette foule un petit journalier qui possède un vingtième d\'arpent, vous n\'y trouverez point les sentiments du journalier, •dn mercenaire; c\'est un propriétaire, un soldat (il l\'a été, et le serait demain); son père fut de la grande armée.
La petite propriété n\'est pas nouvelle en France. On se figure a tort qu\'elle a été constituée dernièrement, dans une seule crise, qu\'elle est un accident de la Revolution. Erreur. La Revolution trouva ce mouvement trés-avancé, et elle-méme en sortait. En 1785, un excellent observateur, Arthur Young,
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Servitudes du pay san.
s\'étonne et s\'effraye de voir ici la terre tellernent divisée. En 4738, 1\'abbé de Saint-Pierre remarque qu\'en Fi ance vies jour-naliers ont presque tous un jar din ou quelque morceau de vigne ou de terre.quot; En 1697, Boisguülebert déplore la nécessité oi\'i les petits propriétaires se sont trouvés sous Louis XIV de vendre une grande partie des biens acquis aux seizieme et dix-septième siècles.
Cette grande histoire, si peu connue, offre ce caractère singulier; aux temps les plus niauvais, aux moments de pauvreté universelle, oü le riche même est pauvre et vend par force, alors le pauvre se trouve en état d\'acheter; nul acquéreur ne se présentant, le paysan en guenilles arrive avec sa pièce d\'or, et il acquiert un bout de terre.
Mystère étrange ; il faut que eet homme ait un trésor cache... Et il en a un, en effet; le travail persistant, la sobriété et le jeune. Dieu serable avoir donné pour patrimoine a cette indestructible race le don de travailler, de combattre, au besoin, sans manger, de vivre d\'espérance, de gaieté rigoureuse.
Ges moments de désastre oü le paysan a pu acquérir la terre a bon mai\'ché, ont toujours été suivis d\'un élan subit de fécon-dité qu\'on ne s\'expliquait pas. Vers i 500, par exemple, quand la Fiance épuisée par Louis XI semble achever sa ruina en Italië, la noblesse qui part est obligée de vendre, la terre passant a de nouvelles mains redeurit tout a coup; on travaille, on batit. Ce beau moment (dans le style de I\'histoire monar-chique) s\'est appelé le bon Louis XH.
II dure peu malheureusement. La terre est a peine remise en bon état, le fisc fond dessus; les guerres de religion arrivent qui semblent raser tout jusqu\'au sol, misères horribles, famines atroces oü les mères mangeaient leurs enfants!... Qui croirait
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Servitudes du paysan.
que le pays se reléve de la ? ... Eh bien, la guerre finit a peine, de ce champ ravage, de cette chaumière encore noire et briilee, sort 1\'épargne du paysan. II achète; en dix ans, la France a changé de face; en vingt ou trente, tous les biens ont doublé, triple de valeur. Ce moment, encore baptise d\'un nora royal, s\'appelle le bon Henri IV et le grand Richelieu.
Beau mouvement! quel coeur d\'homme n\'y prondrait part! et pourquoi done faut-il qu\'il s\'arrête toujours, et que tant d\'efforts, a peine récompensés, soient presque perdus ? ... Ces mots le pauvre épargne, le paysan achète, ces simples mots qu\'on dit si vite, sait-on bien tout ce qu\'ils contiennent de travaux et de sacrifices, de mortelles privations? Lasueurvient au front quand on observe dans le détail les accidents divers, les succès et les chutes de cette lutte obstinée, quand on voit l\'invincible effort dont eet homme misérable a saisi, laché, repris la terre de France ... Comme le pauvre naufragé qui touche le rivage, s\'y attache, mais toujours le flot l\'emporte en mer; il s\'y reprend encore, et s\'y déchire, et il n\'en serre pas moins le roc de ses mains sanglantes.
Le mouvement, je suis oblige de le dire, se ralentit, ou s\'arrêta, vers 1650. Les nobles qui avaient vendu, trouvèrent moyen de racheter a vil prix. Au moment oü nos ministres italiens, un Mazarin, un Émeri, doublaient les taxes, les nobles qui remplissaient la cour, obtinrent aisément d\'être exemptés, de sorte que le fardeau doublé tomba d\'aplomb sur les épaules des faibles et des pauvres qui furent bien obligés de vendre ou donner cette terre a peine acquise, et de redevenir des mer-cenaires, fermiers, metayers, journaliers. Par quels incroyables efforts purent-ils, a travers les guerres et les banqueroutes du grand roi, du régent, garder ou reprendre les terres qua nous
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Servitudes du paysan.
avons vues plus haut se trouver dans leurs mains au dix-huitième siècle, c\'est ce qu\'on ne peut s\'expliquer.
.fe prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les appliquent, de lire le détail de la funeste réaction de Mazarin et de Louis XIV dans les pages pleines d\'indignation et de douleur oü l\'a consignée un grand citoyen, Pesant de Boisguille-bei t]). Puisse cette histoire les avertir, dans un moment oü diverses influences travaillent a 1\'envi pour arrêter l\'ceuvre capi-tale de la France: l\'acquisition de la terre par le travailleur.
Dans tous les pays de frontière spécialement, les droits des pauvres gens sont d\'autant plus sacrés que personne sans eux n\'aurait habité des marches si dangereuses; la terre eüt été déserte, il n\'y eut eu ni peuple ni culture. Et voila qu\'au-jourd\'hui, a une époque de .paix et de sécurité,, vous venez disputer la terre a ceux sans lesquels la terre n\'existait pas ! Vous demandez leurs titres; ils sont enfouis; ce sont les os de leurs aïeux qui ont gardé votre frontière, et qui en occupent encore la ligne sacrée.
11 est plus d\'un pays en France oü le cultivateur a sur la - terre un droit qui certes est le premier de tous, celui de l\'avoir faite. Je parle sans figure. Voyez ces roes brülés, ces arides ? sommets du midi; la, je vous prie, oü serait la terre sans
? 1) Grand citoyen, éloquent ëcrivain, esprit positif, qu\'il ne faut pas confondre , avec les utopistes de l\'époque. On lui a attribué a tort l\'idée de la dime royale. — Quoi de plus hardi que le commencement dte son Factum, et en mfine temps, quoi de plus douloureux ? c\'est le profontf soupir de Tagonie de la France. Bolsguillehert le publia en mars 1707, lorsque Vauban venait . d\'etre condamne\' en février pour, un livre bien moins hardi. Comment eet bomme béroïque n\'a-t-il pas encore une .«tatue a Rouen, qui le reyut en atriompbe au retour de son exil? ... (Zie ook: Deutsche Rundschau, Mei 85.)
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Servitudes du pay san.
que le pays se relève de la?... Eh bien, la guerre finit a peine, de ce champ ravagé, de cette chaumière encore noire et brijlée, sort 1\'épargne du paysan. II achète; en dix ans, la France a changé do face; en vingt ou trente, tous les biens ont doublé, triple de valeur. Ce moment, encore baptise d\'un nom royal, s\'appelle le bon Henri IV et le grand Richelieu.
Beau mouvement! quel coeur d\'homme n\'y prendrait part! et pourquoi done faut-il qu\'il s\'arrête toujours, et que tant d\'efforts, a peine récompensés, soient presquo perdus ? ... Ces mots le pauvre épargne, le paysan ach\'ete, ces simples mots qu\'on dit si vite, sait-on bien tout ce qu\'ils contiennent de travaux et de sacrifices, de mortelles privations? Lasueurvient au front quand on observe dans le détail les accidents divers, les succés et les chutes de cette lutte obstinée, quand on voit l\'invincible effort dont eet homme misérable a saisi, laché, repris la terre de France ... Comme le pauvre naufragé qui touche le rivage, s\'y attache, mais toujours le flot l\'emporte en mer; il s\'y reprend encore, et s\'y déchire, et il n\'en serre pas moins le roe de ses mains sanglantes.
Le mouvement, je suis obligé de le dire, se ralentit, ou s\'arrêta, vers 1650. Les nobles qui avaient vendu, trouvèrent moyen de racheter a vil prix. Au moment oü nos ministres italiens, un Mazarin, un Émen, doublaient les taxes, les nobles qui remplissaient la cour, obtinrent aisément d\'être exemptés, de sorte que le fardeau doublé tomba d\'aplomb sur les épaules des faibles et des pauvres qui furent bien obligés de vendre ou donner cette terre a peine acquise, et de redevenir des mer-cenaires, fermiers, métayers, journaliers. Par quels incroyables efforts purent-ils, a travers les guerres et les banqueroutes du grand roi, du régent, garder ou reprendre les terres que nous
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avons vues plus haut se trouver dans leurs mains au clix-huitième siècle, c\'est ce qu\'on ne peut s\'expliquer.
Je prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les appliquent, de lire le détail de la funeste reaction de Mazarin et de Louis XIV dans les pages pleines d\'indignation et de douleur oü 1\'a consignée un grand citoyen, Pesant de Boisguille-bert \')■ Puisse cette histoire les avertir, dans un moment oü diverses influences travaillent a I\'envi pour arrêter l\'oeuvre capi-tale de la France: I\'acquisition de la terre par le travailleur.
Dans tous les pays de frontière spécialement, les di-oits des pauvres gens sont d\'autant plus sacrés que personne sans eux n\'aurait habité des marches si dangereuses; la terre eut été déserte, il n\'y eöt eu ni peuple ni culture. Et voila qu\'au-jourd\'hui, a une époque de .paix et de sécurité,. vous venez disputei1 la terre a ceux sans lesquels la terre n\'existait pas! Vous demandez leurs titres; ils sont enfouis; ce sont les os de leurs aïeux qui ont gardé votre frontière, et qui en occupent encore la ligne sacrée.
11 est plus d\'un pays en France oü le cultivateur a sur la terre un droit qui certes est le premier de tous, celui de 1\'avoir faite. Je parle sans figure. Voyez ces rocs brülés, ces arides \' sommets du midi; la, je vous prie, 011 serait la terre sans
1) Grand citoyen, éloquent écrivain, esprit positif, qu\'il ne fant pas confondre : avt\'c les utopistes de l\'époque. On lui a attribué a tort l\'idëe de la dime . royale. — Quoi de plus liardi que le commencement dé son Factum, et en nubile temps, quoi de plus douloureux ? c\'est le profond soupir de Tagonie ;ide la France. Boisguillebert le publia en raars 1707, lorsque Vauban venait d\'etre condarané en fe\'vrier pour, un livre bien moins hardi. Comment eet -bomme béroïque n\'a-t-il pas encore une statue a Rouen, qui le re9ut en Striompbe au retour de son exil?... (Zie ook: Deutsche Rundschau, Mei 85.)
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Servitudes du pay san.
rhomme? La propriété y est toute dans le propriétaire. Elle est dans le bras infatigable qui brise le caillou tout le jour, et mêle cette poussiére d\'un peu d\'humus v). Elle est dans la forte échine du vigneron qui, du bas de la cóte, remonte toujours son champ qui s\'écoule toujours. Elle est dans la docilité, dans l\'ardeur patiente de la femme et de 1\'enfant qui tirent a la charrue avec un ane... Chose pénible a voir... Et la nature y compatit elle-même. Entre le roc et le roc, s\'accroche la petite vigne. Le chataignier, sans terre, se tient en serrant le pur caillou de ses racines, sobre et courageux végétal; il semble vivre de Fair, et comme son maJtre, produire tout en jeünant.
Oui rhomme fait la terre; on peut le dire, même des pays \' moins pauvres. Ne I\'oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il I\'aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis la la sueur des -vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture... Cetle terre, ou 1\'homme a si longtemps déposé le meilleur de rhomme, son sue et sa substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c\'est une terre humaine, et il I\'aime comme une personne.
II i\'aime; pour l\'acquérir, il consent a tout, même a ne plus la voir; il émigre, il s\'éloigne, s\'il le faut, soutenu de cette pensee et de ce souvenir. A. quoi supposez-vous que rêve, a votre porte, assis sur une borne, le commissionnaire Savoyard\'/ il rêve au petit champ de seigle, au maigre paturage qu\'au retour il achètera,. dans sa montagne. II faut dix ans! n\'im-porte... L\'Alsacien, pour avoir de la terre dans sept ans, vend sa vie, va mourir en Afrique. Pour avoir quelques pied.s de vigne, la femme de Bourgogne*óte son sein de ia bouche
1) Teelaarde.
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Servitudes du pajsan.
de son enfant, met a la place un enfant étranger, sèvre le sien, trop jeune: »Tu vivras, dit le père, ou tu mourras, mon fils; mais si tu vis, tu auras de la terre!quot;
N\'est-ce pas la une chose bien dure a dire, et presque impie ?... Songeons-y bien avant de décider. »Tu auras de la terre,quot; cela veut dire: »Tu ne seras point un mercenaire \') qu\'cn prend et qu\'on renvoie demain; tu ne seras point serf2) pour ta nourriture quotidienne, tu seras libre !..Libi-e ! grande parole, qui contient en effet toute dignité hunaaine: nulle vertu sans la liberté.
Les poëtes ont parlé souvent des attractions de l\'eau, de ces dangereuses fascinations qui attiraiont le pêcheur imprudent. Plus dangereuse, s\'il se peut, est l\'attraction de Ia terre. Grande ou petite, elle a cela d\'étrange, et qui attire, qu\'elle est toujours incomplete; elle demande toujours qu\'on l\'arrondisse. II y manque très-peu, ce quartier seulement, ou moins encore, ce coin. Voila la tentation: s\'arrondir, acheter, emprunter. «Amasse, si tu peux, n\'emprunte pas, dit la raison. »Mais cela est trop long, la passion dit: «Emprunte!quot; — Le propriétaire, homme timide, ne se soucie pas de prèter; quoique^le paysan lui monti\'c une terre bien nette et qui jusque-la ne doit rien, il a peur que du sol ne surgissent (car nos lois sont telles) une femme, un pupille, dont les droits supérieurs emportent toute la valeur du gage. Done, il n\'ose prèter. — Qui prêtera? I\'usurier du lieu, ou I\'homrne de loi qui a tous les papiers du paysan, qui connait ses affaires mieux que lui, qui sait ne rien risquer, et qui voudra bien, d\'amitié, lui prèter? non lui faire prèter, a sept, a huit, a dix!
Prendra-t-il eet argent funeste ? Rarenaent sa femme en es
1) daglooner; 2) lijfeigene.
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Servitudes du paysan.
lt;ravis. Son grand-père, s\'il le consultait, ne le lui conseillerait pas. Ses aïeux, nos vieux paysans de France, a coup sür, ne i\'auraient pas fait. Race humble et patiente, ils ne comptaient jamais que sur leur épargne personnelle, sur un sou qu\'ils ntaient a leur nourriture, sur la petite pièce que parfois ils sauvaient, au retour du raarché, et qui la même nuit allait (comme on en trouve encore) dormir avec ses scrurs au fond d\'un pot, enterré dans la cave.
Celui d\'aujourd\'hui n\'est plus eet homme-la; il a le coeur plus haut, il a été soldat. Les grandes choses qu\'il a faites en ce siècle 1\'ont habitué a croire sans difficulté, l\'impossible. Cette acquisition de terre, pour lui, e\'est un combat; il y va comme a la charge, il ne reculera pas. C\'est sa bataille d\'Auster-litz; il la gagnera; il y aura du mal, il le sait, il en a vu bien d\'autres sous VAncien \').
S\'il a combattu d\'un grand cceur, quand il n\'y avait a gagner que des balles, croyez-vous qu\'il y aille mollement ici, dans ce combat contre la terre ? Suivez-le avant jour, vous trouverez votre homme au travail, lui, les siens, sa femme qui vient d\'accoucher, qui se traine sur la terre humide. A midi, lorsque les roes se fendent, lorsque le planteur fait reposer son négre, le nègre volontaire ne se repose pas ... Voyez sa nourriture, et comparez-la a celle de l\'ouvrier; celui-ci a mieux tous les jours que le paysan le dimanche.
Get homme héroïque a cru, par la grandeur de sa volonté, pouvoir tout, jusqu\'a supprimer le temps. Mais ici ce n\'est pas comme en guerre, le temps ne se supprime pas; il pèse^ la lutte dure et se prolonge entre 1\'usure que le temps accu-mule, et la forme de l\'homme qui baisse. La terre lui rap-
1) Napoleon I.
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Servitudes du paysan.
porte deux, l\'usure demande huit, c\'est-a-dire que l\'usure combat contre lui comrae quatre hommes contre. un. Chaque année d\'intérèt enlève quatre années de travail.
Etonnez-vous maintenant si ce Francais, ce rieur, ce chanteur ^\'autrefois, ne rit plus aujourd\'hui! Étonnez-vous, si, le ren-contrant sur cette terre qui le dévore, vous le trouvez si sombre ... Vous passez, vous le saluez cordialement; il ne veut pas vous voir, il enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin; il pourrait bien, s\'il vous répond, vous faire tourner le dos au lieu oü vous allez.
- Ainsi le paysan s\'isole, s\'aigrit de plus en plus. II a le coeur trop serré pour 1\'ouvrir a aucun sentiment de bienveillance. II hait le riche, il bait son voisin, et le monde. Seul, dans cette miserable propriété, comme dans une ile déserte, il devient un sauvage. Son insociabilité, nee du sentiment de sa misère, Fa rend irrémédiable; elle l\'empóche de s\'entendre avec ceux qui devraient être ses aides et amis naturels, les autres paysans; il mourrait plutót que de faire un pas vers eux. ü\'autre part, 1\'habitant des villes n\'a garde d\'approcher de eet homme farouche; il en a presque peur: »Le paysan est méchant, haineux, il est capable de tout... II n\'y a pas de sureté a ètre son voisin.quot;
La malveillance du propriétaire ne manque guère d\'etre justiflee prés de lui par les pieux personnages que recoit sa femme. Le matérialisme du paysan est le texte ordinaire de leurs lamentations: »Age impie, disent-ils, race raatérielle! ces gens-la n\'aiment que la terre! c\'est toute leur religion! ils n\'adorent que le fumier de leur champ!.. .quot; Malbeureux phari-siens, si cette terre n\'était que de la terre, ilsi ne rachèteraient
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Servitudes du paysan.
|)as a ces jtrix insensés, elle n\'entrainerait pas pour eux ces égarements, ces illusions. Vous, hommes de 1\'esprit et point matériels, on ne vous y prendrait pas; vous calculez, a un franc prés, ce que ce champ donne en blé ou en vin. Et lui, le paysan, il y ajoute un prix inflni d\'imagination; c\'est lui qui donne ici trop a l\'esprit, lui qui est le poëte... Dans cette terra sale, inflme, obscure, il voit distinctement reluire l\'or de la liberté. La liberté, pour qui connait les vices obliges de 1\'esclave, c\'est la vevtu possible. Une familie qui, de mercenaire, devient propiiétaire, se respecte, s\'élève dans son estime, et la voila changée; elle récolte de sa terre une moisson de vertus. La sobriété du père, l\'économie de la mère, le travail cou-rageux du fds, la chasteté de la fdle, tous ces fruits de la liberté, sont-ce la, je vous prie, des biens matériels, sont-ce des trésors que l\'on peut payer trop cher ?
Hommes du passé, qui vous dites les hommes de la foi, si vous 1\'étes vraiment, reconnaissez que ce fut une foi celle qui, de nos jours, par le bras de ce peuple, défendit la liberté\' du monde contre le monde même, Ne parlez pas toujours, je vous prie, de chevalerie. Ce fut une chevalerie, et la plus liére, celle de nos paysans-soldats... On dit que la Révolution a supprimé la noblesse; mais c\'est tout le contraire, elle a fait trente-quatre millions de nobles ... Un émigré opposait la gloire-de ses ancêtres; un paysan, qui avait gagné des batailles-répondit: «Je suis un ancêtre !quot;
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ALFRED DE VIGïfY
tiaquil le 28 mars 1797 ; il embrassa d\'ahord la carrière des amies, fut promu au grade de capitaine, mais las de la vie de garnison, il donna sa demission en 1828, pour seconsacrer e.nti\'erement d la litlérature.
II débuta par Cinq-Mars, ou une conjm-ation sous Louis xvm, roman historique et puhlia ensuite en prose: Servitude et grandeur railitaires el Stella. En \'1829 il publia un volume de oers: Poèmes antiques et modernes; il donna au theatre une traduction d\'Othello (1829), la Maréchale d\'Ancre (1830), et Chatherton (1835), drame tiré du roman Stella. Après sa mort, le 18 septernhre 1863, on a encore public un recueil posthume, les Destinées.
CIN Q - M A R S.
Urbain Grandier, curé de l\'église de Sainte-Groix a Loudun, étant désagréable au Cardinal de Richelieu, celui-ci le fit accuser de sorcellerie, et le traina devant un tribunal exceptionnel. Le lieutenau\' ci\'iminei vient de lire 1\'acte d\'accusation:
Houmain en était la quand la porte par laquelle étaient sot\'tis
Cinq-Mars.
les témoins s\'ouvrit tout a coup. Les juges, inquiets, se par-lèrent a I\'oreille. Laubarderaont, incertain, fit signe aux pèrcs pour savoir si c\'était quelque scène exécutée par leur ordre; mais, étant placés a quelque distance de lui et surpris eux-mêmes, ils ne purent lui faire entendre que ce n\'était point eux qui avaient préparé cette interruption. D\'ailleurs, avant que leurs regards eussent été échangés, Ton vit, a la grande stupefaction de l\'assemblée, trois femmes en chemise, pieds nus, la corde an cou, un cierge a la main, s\'avancer jusqu\'au milieu de 1\'estrade. C\'était la supérieure, suivie des soeurs Agnès et Claire. Toutes deux pleuraient; la supérieure était fort pale, mais son port était assuré et ses yeux fixes et hardis : elle se rait a genoux; ses compagnes l\'imitèrent; tout fut si trouble que personne ne songea a larrêter, et d\'une voix claire et ferme, elle prononga ces mots, qui retentirent dans tous les coins de la salle:
— Au nom de la très-sainte Trinité, moi, Jeanne de Belflel, fllle du baron de Cose; moi, supérieure indigne du couvent des Ursulines de Loudun, je demande pardon a Dieu et aux hommes du crime que j\'ai commis en accusant 1\'innocent Urbain Grandier. Ma possession \') était fausse, mes paroles suggérées, le remords m\'accable ...
— Bravo! s\'écrièrent les tribunes et le peuple en frappant des mains. Les juges se levérent; les archers, incertains, regardèrent Ie président: il frémit de tout son corps, mais resta immobile.
. — Que chacun se taise! dit-il d\'une voix aigre; archers, faites votre devoir!
Get homme se sentait soutemi [tar une main si puissante,
1) bezetenheid.
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Cinq-Mars.
que rien ne I\'effrayait, car la pensée du ciel ne lui était jamais venue.
— Mes pères, que peasez-vous ? dit-il en faisant signs aux moines.
— Que le démon veut sauver son ami. . . Obmutesce Sat anas s\'écria le père Lactanco d\'une voix terrible, ayant I\'air d\'exor-ciser encore la supérieure.
Jamais le feu mis a la poudre ne produisit un elfet plus prompt que celui de ce seul mot. Jeanne de Belfiel se leva subitement, elle se leva dans toute sa beauté de vingt ans, que sa nudité terrible augmentait encore; on eut dit une ame échap-pée de l\'enfer apparaissant a son séducteur; elle promena ses yeux noii-s sur les moines, Lactance baissa les siens; elle fit deux pas vers lui avec ses pieds mis, dont les talons firent retentir fortement 1\'écbafaudage; son cierge semblait, dans sa main, le glaive de I\'ange.
— Taisez-vous, iniposteur! dit-elle avec énergie, le démon qui m\'a possédée, c\'est vous: vous rn\'avez trompée, il nedevait. pas ètre jugé; d\'aujourd\'hui seulement je sais qu\'il lest; d\'an-jourd\'bui j\'entrevois sa mort; je parlerai.
— Femme, le démon vous égare!
— Dites que le repentir m\'éclaire: filles aussi rnalheureuses que moi, levez-vous: n\'est-il pas innocent ?
— Nous le jurons! dirent encore a genoux les deux jeunes soeurs laies l) en fondant en larmes, paree qu\'elles n\'étaient pas animées par une résolution aussi forte que celle de la supérieure. Agnès même eut a peine dit ce mot que, se tournant du cóté du peuple: — Secourez-moi, s\'écria-t-elle; ils me puni-ront, ils me feront mourir! Et, entrainant sa compiigne, elle se
1) leekeziisters.
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Cinq-Man
jeta dans la ibule, qui les accueillit avec amour; mille voix leur jurèrent protection, des implications s\'élevèrent, les hommes agitèrent leurs batons contre terre; on n\'osa pas empêcher le peuple de les faire sortir de bras en bras jusqu\'a la rue.
Gependant le père Lactance, ayant eu un moment pour se remettre de sa vive attaque, se tourna vers le président et dit:
— Voici une preuve bien claire que le ciel nous envoie sur la possession, car jamais madame la supérieure n\'avait oublié la modestie et la sévérité de son ordre.
— Que tont l\'univers n\'est-il ici pour me voir! dit Jeanne de Belfiel, toujours aussi ferme. Je ne puis ètre assez humiliée sur la terre, et le ciel me repoussera, car j\'ai été votre complice.
La sueur ruisselait sur le front de Laubardemont. Gependant, essayant de se remettre: — Quel conté absurde! et qui vous y for§a done, ma soeur?
La voix de la jeune fille devint sépulcrale, elle en réunit toutes les forces, appuya la main sur son cceur, comme si elle eüt voulu rarracher, et, regardant Urbain Grandier, elle répon-dit: — L\'amour!
L\'assemblée frémit; Urbain, qui, depuis son évanouissement, était resté la tête baissée et comme mort, leva lentement ses yeux sur elle et revint entièrement a la vie pour subir une douleur nouvelle. La jeune pénitente continua.
— Oui, l\'amour, qu\'il a repoussé, qu\'il n\'a jamais connu tout entier, que j\'avais respiré dans ses discours, que mes yeux avaient puisé dans ses regards célestes, que ses conseils mêmes ont accru. Oui, Urbain est pur comme 1\'ange, mais bon comme i\'homme qui a aimé; je ne le savais pas qu\'il eiit airaé! C\'est yous, dit-elle alors plus vivement, montrant Lactance. Barré et Mignon, et quittant l\'accent de la passion pour celui de 1\'indig-
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Cinq-Mars.
-nation, c\'est vous qui m\'avez appris qu\'il aimait, vous qui ce matin m\'avez trop cruellement vengée en tuant ma rivale par un mot! Hélas! je ne voulais que les séparer. C\'étaituncrime; mais je suis Italienne par ma mère; je brulai, j\'étais jalouse; vous me permettiez de voir Urbain, de 1\'avoir pour ami et de le voir tous les jours ...
Elle se tut; puis, criant: — Peuple, il est innocent! Martyr, pardonne-moi! j\'embrasse tes pieds! Elle tomba aux pieds d\'Urbain, et versa enfin des torrents de larmes.
Urbain éleva ses mains liées étroitement, et, lui donnant sa bénédiction, dit d\'une voix douce, mais faible :
— Allez, ma sceur, je vous pardonne au nom de Celui que je ven-ai bientót; je vous 1\'avais dit autrefois, et vous Ie voyez: a présent, les passions font bien du mal quand on ne cherche-pas a les tourner vers le ciel?
La rougeur monta pour la seconde fois sur le front de Lau-bardemont: Malheureux! ~ dit-il, tu prononces les paroles de l\'Église.
— Je n\'ai pas quitté son sein, dit Urbain.
— Qu\'on emporte cette 1111e, dit le président.
Quand les archers voulurent obéir, ils s\'apercurent qu\'elle-avait serré avec tant de force la corde suspendue a son cou,. qu\'elle était rouge et presque sans vie. L\'eltroi fit sortir toutes les femmes de 1\'assemblée, plusieurs furent emportées évanouies ; mais la salie n\'en fut pas moins pleine, les rangs se serraient, et les hommes de la rue débordaient dans l\'intérieur.
Les juges épouvantés se levérent, et le président essaya de faire vider la salie; mais le peuple se couvrant, demeura dans une effrayante immobilité ; les archers n\'étaient plus assez nom-breux, il fallut céder, et Laubardemont, d\'une voix troubléo.
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6Ü Cinq-Mars.
dit que le conseil allait se retirer pour une derai-heuve. II leva la séance; le public, sombre, demeura debout.
L\'intérêt non suspendu de ce demi-procès, son appareil et ses interruptions, tout avait tenu 1\'esprit public si attentif, que nulle conversation particuliere n\'avait pu s\'engager. Quelques cris avaient été jetés, mais simultanément, mais sans qu\'aucun spectateur se doutat des impressions de son voisin, ou cberchat même a les deviner ou a communique!- les siennes. Cependant, lorsque le public fut abandonné a lui-même, il se fit comme une explosion de paroles bruyantes. On distinguait plusieurs voix, dans ce chaos, qui dominaient le bruit général, comme un chant de trompettes domine la basse continue d\'un or-chestre.
II y avait encore a cette époque assez de simplicité primitive dans les gens du peuple pour qu\'ils fussent persuades par les mystérieuses fables des agents qui les travaillaient, au point de n\'oser porter un jugement d\'après l\'évidence, et la plupart •attendirent avec elïroi la rentree des juges, se disant a demi-voix ces mots prononcés avec un certain air de mystère et ■d\'importance qui sont ordinairement le cachet de la sottise craintive; — On ne sait qu\'en penser, monsieur! — Vraiment, madame, voila des choses extraordinaires qui se passent! — Nous vivons dans un temps bien singulier! — Je me serais bien douté d\'une partie de tout ceci; mais, ma foi, je n\'aurais pas prononcé, et je ne le ferais pas encore\' — Qui vivra verra, etc. Discours idiots de la foule, qui ne servent qu\'a montrer qu\'elle est au premier qur la saisira fortement. Ceci •était la basse continue; mais du cóté du groupe noir on en-tendait d\'autres choses: — Nous laisserons-nous faire ainsi ?
Cinq-Mars.
Quoi! pousser l\'audace jusqu\'a brüler notre lettre au Roi! Si le Roi le savait! — Les barbares! les imposteurs I avec quelle adresse leur complot est formé! le meurtre s\'accomplira-t-il sous nos yeux ? aurons-nous peur de ces archers ? — Non, non, non. C\'étaient les trompettes et les dessus de ce bruyant orchestre.
On remarquait le jeune avocat, qui, monté sur un banc,, commenea par déchirer en mille pieces un cahier de papier; ensuite, élevant la voix : Oui, s\'écria-t-il, je déchire et jette au vent le plaidoyer que j\'avais préparé en faveur de l\'accusé; on a supprimé les débats; ii ne m\'est pas permis de parler pour lui; je ne peux parler qu\'a vous, peuple, et je m\'en ap-plaudis; vous avez vu ces juges infames: lequel peut encore entendre la vérité? lequel est digne d\'écouter Thorame de bien ? lequel osera soutenir son regard? Que dis-je 1 ils la connais-sent tout entiére, la vérité, ils la portent dans leur sein cou-pable; elle ronge leur coeur comme un serpent; ils tremblent dans leur repaire, oü ils dévorent sans doute leur victime; ils tremblent paree qu\'ils ont entendu les cris de trois femmes abusées. Ah! qu\'allais-je faire? j\'allais parler pour Urbain Grandier! Quelle éloquence eüt égalé celle de ces infortunées? quelles paroles vous eussent fait mieux voir son innocence ? Le ciel s\'est armé pour lui en les appelant au repentir et au dévoüment, le ciel achévera son ouvrage.
— Vade retro, Satanas! prononcèrent des voix entendues par une fenètre assez élevée.
Foumier s\'interronipit un moment;
— Entendez-vous, reprit-il, ces voix qui parodient le langage divin ? Je suis bien trompé, ou ces Instruments d\'un pouvoir Infernal préparent par ce chant quelque nouveau maléfice.
Cinq-Mars.
— Mais, s\'écrièrent tous ceux qui I\'entouraient, guidez-nous : •que ferons-nous ? qu\'ont-ils fait de lui ?
— Restez ici, soyez iramobiles, soyez silencieux, répondit le jeune avocat: 1\'inertie d\'un peuple est toute-puissante, c\'est la sa sagesse, c\'est la sa force. Regardez cn silence, et vous ferez trembler.
— lis n\'oseront sans doute pas reparaitre, dit le comte du Lude.
— Je voudrais bien revoir ce grand coquin rouge, dit Grand-Ferré, qui n\'avait rien perdu de tout ce qu\'il avait vu.
— Et ce bon monsieur le curé, murmura le -vieux père Guillaume Leroux en regardant tous ses enfants irrités qui se parlaient bas en mesurant et comptant les archers. lis se moquaient même de leur habit, et commencaient a les rnontrer au doigt.
Cinq-Mars, toujours adossé au pilier derrière lequel il s\'était placé d\'abord, toujours enveloppé dans son manteau noir, dé-vorait des yeux tout ce qui se passait, ne perdait pas un mot •de ce qu\'on disait, et reraplissait son coeur de fiel el. d\'araer-tume; de violents désirs de meurtre et de vengeance, une envie indéterminée de frapper, le saisissaient malgré lui: c\'est la première impression que produise le mal sur l\'ame d\'un jeune homme; plus tard, la tristesse remplace la colère; plus tard c\'est 1\'indifférence et le mépris; plus tard encore, une admiration calculée pour les grands scélerats qui ont réussi, mais c\'est lorsque, des deux éléments de 1\'homme, la boue 1\'emporte sur l\'ame.
Cependant, a droite de la salie, et prés de 1\'estrade élevée pour les juges, un groupo de femmes semblait fort occupé a ■considérer un enfiint d\'environ huit ans, qui s\'était avisé de
Cinq-Mars.
monter sur une corniche a 1\'aide des bras de sa soeur Martine que nous avons vue plaisantée a toute outrance par le jeune soldat Grand-Ferré. Get enfant, n\'ayant plus rien a voir après la sortie du tribunal, s\'était élevé, a l\'aide des pieds et des mains, jusqu\'a une petite lucarne qui laissait passer une lumière très-faible, et qu\'il pensa renfermer un nid d\'hirondelles ou quelque autre trésor de son age; mais, quand il se fut bien établi les deux pieds sur la corniche du mur et les mains attachées aux barreaux d\'une ancienne chasse de saint Jéróme, il eut voulu être bien loin et cria:
— Oh! ma soeur, ma soeur, donne-moi la main pour des-«endre!
-- Uu\'est-ce que tu vois done? s\'écria Martine.
— Oh! je n\'ose \'pas le dire; mais je veux descendre. Et il se mit a pleurer.
— Reste, reste, dirent toutes les femmes, reste, mon enfant, n\'aie pas peur, et dis-nous bien ce que tu vois.
— Eh bien, c\'est qu\'on a couché le curé entre deux grandes planches qui lui serrent les jambes, il y a des cordes autour ■des planches.
— Ah! c\'est la question 1), dit un hoinme de la ville. Regarde bien, mon ami, que vois-tu encore?
L\'enfant, rassuré, se remit a la lucarne avec plus de con-fiance, et, retirant sa tête, il reprit:
— Je ne vois plus le curé, paree que tons les juges sont autour de lui a le regarder. et que leurs grandes robes m\'empêchent de voir. II y a aussi des capucins qui se pen-chent pour lui parler tout bas.
La curiosité assembla plus de monde aux pieds du jeune
1) pijnbank.
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Cinq-Mars
gargon, et chacun fit silence, attendant avec anxiété sa première parole, comme si la vie de tout le monde en eüt dépendu.
— Je vois, reprit-il, le bourreau qui enfonce quatre morceaux de bois entre les cordes, après que les capucins ont béni les marteaux et les clous ... Ah! mon Dieu! ma soeur, comme ils ont lair faché contre lui, paree qu\'ilne parle pas... Maman, maman, donne-moi la main, je veux descendre.
Au lieu de sa mère, l\'enfant, en se retournant, ne vit plus que des visages males qui le regardaient avec une avidité triste et lui faisaient signe de continuer. II n\'osa pas descendre, et se remit a la fenêtre en tremblant.
— Oh! je vois le père Lactance et le père Barre qui en-tbneent eux-mêmes d\'autres morceaux de bois qui lui serrent les jambes. Oh! comme il est pale! il a I\'air de prier Dieu; mais voila sa tète qui tombe en arrière comme s\'il mourait. Ah ! ótez-moi de la ...
Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et de Cinq-Mars, qui s\'étaient approchés pour le soutenir.
— Deus stetit in synagoga deorum: in medio autem Deus dijudicat... chantèrent des voix fortes et nasillardes qui sor-taient de cette petite fenêtre; elles continuèrent longtemps un plain-chant de psaumes entrecoupé par des coups de marteau, ouvrage infernal qui marquait la mesure des chants célestes. On aurait pu se croire prés de I\'antre d\'un forgeron; mais les coups étaient sourds et faisaient bien sentir que lenclume était le corps d\'un homme.
— Silence! dit Fournier, il parle; les chants et les coups s\'interrompent.
Une faible voix en effet dit lentement: — O mes pères! adoucissez la rigueur de vos tourments, car vous réduiriez mon
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Cinq-Mars.
arae au désespoir, et je chercherais a me donner la mort.
Ici partit et s\'élan^a jusqu\'aux voütes 1\'explosion des cris du peuple; les hommes, furieux, se jettent sur l\'estrade et l\'era-portent d\'assaut sur les archers étonnés et hésitants; la foule sans annes les pousse, les presse, les étouffe contre les murs et tient leurs bras sans mouvement; ses flots se précipitent sur les portes qui conduisent a la chambre de la question, et, les faisant crier sous leur poids, menacent de les enfoncer; l\'injure retentit par mille voix formidables et va épouvanter les juges.
— lis sont partis, lis Tont emportél s\'écrie un homme.
Tout s\'arrête aussitöt, et, changeant de direction, la foule s\'enfuit de ce lieu detestable et s\'écoule rapidement dans les rues. Une singulière confusion y régnait.
La nuit était venue pendant la longue séance, et des torrents de pluie tombaient du ciel. L\'obscurité était effrayante; les cris des femmes glissant sur le pavé ou repoussées par le pas des chevaux des gardes, les cris. sourds et simultanés des hommes rassemblés et furieux, le tintement continuel des cloches qui annoncaient le supplice avec les coups répétés de 1\'agonie, les roulements d\'un tonnerre lointain, tout s\'unissait pour le désordre. Si 1\'oreille était étonnée, les yeux ne l\'étaient pas moins; quelques torches funèbres allumées au coin des rues et jetant une lumière capricieuse, montraient des gens armés et a cheval qui passaient au galop en écrasant la foule: ils couraient se réunir sur la place de Saint-Pierre; des tuiles ]es frappaient quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant atteindre le coupable éloigné, ces tuiles tombaient sur le voisin innocent. La confusion était extréme, et devint plus grande encore lorsque, débouchant par toutes les rues sur cette place
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Cinq-Mars.
nommée Saint-Pierre-le-Marché, le peuple la trouva barricadée de tous cótés et remplie de gardes a cheval et d\'archers. Des charrettes liées aux bornes des rues en fermaient toutes les issues, et des sentinelles armées d\'arquebuses étaient auprès. Sui\' le milieu de la place s elevait un bücher, compose de pou-tres énormes posées les unes sur les autres, de manière a formér un carré parfait; un bois plus blanc et plus léger les recouvrait; un immense poteau s\'élevait au centre de eet écha-faud. Un homme vêtu de rouge et tenant une torche baissée était debout prés de cette sorte de mat, qui s\'apercevait de loin. Un réchaud énorme, reconvert de tóle a cause de la pluie, était a sas pieds.
A ce spectacle la terreur rarnena partout un profond silence; pendant un instant on n\'entendit plus que le bruit de la pluie qui torabait par torrents, et du tonnerre qui s\'approcbait.
Cependant Ginq-Mars, accompagné de MM. du Lude et Four-nier, et de tous les personnages les plus importants, s\'étaitmis a l\'abri de l\'orage sous le péristyle de l\'église de Sainte-Croix, élevée sur vingt degrés de pierre. Le bücher était en face, et de cette hauteur on pouvait voir la place dans toute son étendue. Elle était entiérement vide, et 1\'eau seule des larges ruisseaux la traversait; mais toutes les fenêtres des maisons s\'éclairaient peu a peu, et faisaient ressortir en noir les têtes d\'hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons. Le jeune d\'Effiat 1} contemplait avec tristesse ce menagant appareil; élevé dans les sentiments d\'honneur, et bien loin de toutes ces noires pensées que la haine et l\'ambition peuvent faire naitre dans le cceur de rhorame, il ne comprenait pas que tant de mal put ètre fait sans quelque motif puissant et secret; 1\'audace d\'une telle
1) naam van Cinq-Mars.
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Cinq-Mam.
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«ondamnation lui sembla si incroyabie, que sa cruauté méme commengait a la justifier a ses yeux; une secrète horreur se glissa dans son ame, la même qui faisait taire le peuple; il oublia presque l\'intérêt que le malheureux Urbain lui avait inspiré, pour chercher s\'il n\'était pas possible que quelque intelligence secrète avec l\'enfer eüt justement provoqué de si excessives rigueurs; et les révélations publiques des religieuses et les récits de son respectable gouverneur s\'affaiblirent dans sa mémoire, tant le succès est puissant, même aux yeux des étres distingués! tant la force en impose a l\'homme, malgré ia voix de sa conscience! Le jeune voyageur se demandait déja s\'il n\'était pas probable que la torture eüt arraché quelque monstrueux aveu a l\'accusé, lorsque 1\'obscurité dans laquelle était l\'église oessa tout a coup; ses deux grandes portes s\'ou-vrirent, et a la lueur d\'un nombre infmi de flambeaux parurent tous les juges et les ecclésiastiques entourés de gardes; au milieu d\'eux s\'avangait Urbain, soulevé ou plutót porté par six hommes vêtus en pénitents noirs, car ses jambes unies et entourées de bandages ensanglantés, semblaient rompues et incapables de le soutenir. II y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne l\'avait vu, et cependant il eut peinearecon-naitre la figure qu\'il avait remarquée a l\'audience : toute couleur, tout embonpoint en avaient disparu; une paleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme 1\'ivoire; le sang paraissait avoir quitté toutes ses veines; il ne restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient être devenus deux fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants autour de lui; ses cheveux bruns étaient épars sur son cou et sur une chemise blanche qui le couvrait tout entier; cette sorte de robe a larges manches avait une teinte jaunatre et portait avec elle
Cinq-Mars.
nommée Saint-Pierre-le-Marché, le peuple la trouva barricadée de tous cótés et remplie de gardes a cheval et d\'archers. Des charrettes liées aux bomes des rues en fermaient toutes les issues, et des sentinelles armées d\'arquebuses étaient auprès. Sm- le milieu de la place s\'élevait un bucher, composé de pou-tres énormes posées les unes sur les autres, de manière a formér un carré parfait; un bois plus blanc et plus léger les recouvrait; un immense poteau s\'élevait au centre de eet écha-faud. Un homme vêtu de rouge et tenant une torche baissée était debout prés de cette sorte de mat, qui s\'apercevait de loin. Un récbaud énorme, recouvert de tóle a cause de la pluie, était a ses pieds.
A ce spectacle la terreur rarnena partout un profond silence; pendant un instant on n\'entendit plus que le bruit de la pluie qui tombait par torrents, et du tonnerre qui s\'approchait.
Cependant Cinq-Mars, accompagné de MM. du Lude etFour-nier, et de tous les personnages les plus importants, s\'étaitmis a 1\'abri de l\'orage sous le péristyle de l\'églisc de Sainte-Croix, élevée sur vingt degrés de pierre. Le bücber était en face, et de cette hauteur on pouvait voir la place dans toute son étendue. Elle était entiérement vide, et l\'eau seule des larges ruisseaux la traversait; mais toutes les fenêtres des maisons s\'éclairaient peu a peu, et faisaient ressortir en noir les têtes d\'bommes et de femmes qui se pressaient aux balcons. Le jeune d\'Effiat contemplait avec tristesse ce menagant appareil; élevé dans les sentiments d\'bonneur, et bien loin de toutes ces noires pensées que la baine et l\'ambition peuvent faire naitre dans le coeur de l\'homme, il ne comprenait pas que tant de mal put être fait sans quelque motif puissant et secret; 1\'audace d\'une telle
1) naam van Cinq-Mars..
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Cinq-Mars.
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•condamnation lui sembla si incroyable, que sa cruauté mème commengait a la juslifier a ses yeux; une secrete horreur se glissa dans son ame, la même qui faisait taire le peuple; il oublia presque 1\'intérêt que le malheureux Urbain lui avail inspiré, pour chercber s\'il n\'etait pas possible que quelque intelligence secrète avec l\'enfer eüt. justement provoqué de si excessives rigueurs; et les révélations publiques des religieuses et les récits de son respectable gouverneur s\'affaiblirent dans sa raémoire, tant le succès est puissant, même aux yeux des êtres distingués! tant la force en impose a l\'homme, malgré la voix de sa conscience! Le jeune voyageur se demandait déja s\'il n\'était pas probable que la torture e.iit an aché quelque monstrueux aveu a l\'accusé, lorsque 1\'obscurité dans laquelle était 1\'église cessa tout a coup; ses deux grandes portes s\'ou-vrirent, et a la lueur d\'un nombre infini de flambeaux parurent tous les juges et les ecclésiastiques entourés de gardes ; au milieu d\'eux s\'avangait Ui-bain, soulevé ou plutót porté par six hommes vêtus en pénitents noirs, car ses jambes unies et entourées de bandages ensanglantés, semblaient rompues et incapables de le soutenir. II y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne l\'avait vu, et cependant il eut peine a i-econ-naitre la figure qu\'il avait remarquée a l\'audience : toute couleur, tout embonpoint en avaient disparu; une paleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme l\'ivoire; le sang paraissait avoir quitté toutes ses veines; il ne restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient être devenus deux fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants autour de lui; ses cheveux bruns étaient épars sur son cou et sur une chemise blanche qui le couvrait tout entier; cette sorte de robe a larges manches avait une teinte jaunatre et portait avec elle
Cinq-Mars.
line odeur de soufre; une longue et forte corde entourait son cou et tombait sur son sein. II ressemblait a un fantórae, mais a celui d\'un martyr.
Urbain s\'arrêta, ou plutót fut arrêté sur le péristyle de l\'église: le capucin Lactance lui placa dans la main droite et y soutint une torche ardente, et lui dit avec une dureté inflexible: — Fais amende honorable, et demande pardon a üieu de ton crime de magie.
Le malheureux éleva la voix avec peine, et dit, les yeux au ciel:
— Au nom du Dieu vivant, je t\'ajourne a trois ans,Laubar-demont, juge prévaricateur 1)! On a éloigné mon confesseur, et j\'ai été réduit a verser mes fautes dans le sein de Dieu mèrne, car mes ennemis m\'entourent: j\'en atteste ce Dieu de miséri-corde, je n\'ai jamais été magicien; je n\'ai connu de mystères que ceux de la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je meurs: j\'ai beaucoup péché contre moi, mais jamais contra Dieu et Notre-Seigneur ...
— N\'achève pas! s\'écria le capucin, allectant de lui fermer la bouche avant qu\'il prononcat le nom du Sauveur; misérable endurci, retourne au démon qui t\'a envoyé!
II fit signe a quatre prétres, qui, s\'approchant avec des goupil-lons a la main, exorcisèrent l\'air que le magicien respirait, la terre qu\'il touchait et le bois qui devait le brüler. Pendant cette cérémonie, le lieutenant crirainel lut a la hate l\'arrèt, que Ton trouve encore dans les piéces de ce procés, en date du 18 aoüt 1639, déclarant Urbain Gr andier düment atteint et convaincu du crime de magie, ma\'éfice, possession, ès 2) person-nes d\'aucünes religieuses ursidines de Loudun, et autres, séculiers, etc.
1) plichtvergeten rechter. 2) voor : en les.
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Cinq-Mars.
Le lecteur, ébloui par un éclair, s\'arrêta un instant, et, se tournant du cöte de M. de Laubardemont, lui demanda si, vu le temps qu\'il faisait, I\'execution ne pouvait pas être remise au lendemain, celui-ci répondit:
— L\'arrêt porte exécution dans les vingt-quatre heures : nequot; craignez point ce peuple incrédule, il va être convaincu. ..
Toutes les personnes ies plus considérables et beaucoup d\'étrangers étaient sous le péristyle et s\'avancèrent, Cinq-Mars parmi eux.
— ... Le magicien n\'a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et repousse son image.
Lactance sortit en ce moment du milieu des pénitents. ayant dans sa main un énorme crucifix de fer qu\'il semblait tenir avec précaution et respect; il Tapprocha des lèvres du patient, qui, effectivement, se jeta en arrière et, réunissant toutes ses forces, fit un geste du bras qui fit tomber la croix des mains ■du capucin.
— Vous le voyez, s\'écria celui-ci, il a renversé le crucifix !
Un murmure s\'éleva dont le sens était incertain.
— Profanation! s\'écrièrent les prêtres.
On s\'avanca vers le bucher.
Cependant Cinq-Mars, se gb\'ssant derrière un pilier, avait tout observé d\'un ceil avide ; il vit avec étonnement que le crucifix, en tombant sur les degrés, plus exposés a la pluie que la plate-forme, avait fumé et produit le bruit du plomb fondujeté -dans 1\'eau. Pendant que 1\'attention publique se portait ailleurs, il s\'avanga et y porta une main qu\'il sentit vivement brülée. Saisi d\'indignation et de toute la fureur d\'un coeur loyal, il prend le crucifix avec les plis de son manteau, s\'avance vers Laubardemont, et Ie frappant au front:
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Cinq-Mars.
— Scelérat, s\'écrie-t-il, pocte la marque de ce fer rougi!
La foule entend ce mot et se précipite.
— Arrètez eet insensé! dit en vain Inidigne magistral.
II était saisi lui-même par des mains d\'hommes qui criaient: — Justice! au nom du Roi!
— Nous sommes perdus! dit Lactance, au bücher! au bücher!
Les pénitents trainent Urbain vers la place, tandis que les Juges et les archers rentrent dans l\'église et se débattent contre-des citoyens furieux; le bourreau, sans avoir le temps d\'at-tacher la victime, se hata de la coucher sur le bois et d\'y mettre la flamme. Mais la pluie tombait par torrents, et cbaque-poutre a peine enflammée, s\'éteignait en fumant. En vain-Lactance et les autres cbanoines eux-mêmes excitajent le foyei-r rien ne pouvait vaincre 1\'eau qui tombait du clel.
Cependant le tumulte qui avait lieu au péristyle de l\'église s\'était étendu tout autour de la place. Le cri de justice se-répétait et circulait avec le récit de ce qui s\'était découvert;-. deux barricades avaient été forcées, et, malgré trois coups de fusil, les archers étaient repoussés peu a peu vers le centre\' de la place. En vain faisaient-ils bondir leurs chevaux dans la foule, elle les pressait de ses Hots croissants. Une demi-heure se passa dans cette lutte, oü la garde reculait toujours vers le bücher, qu\'elle cachait en se resserrant.
— Avancons, avangons, disait un homme, nous le délivre-rons; ne frappez pas les soldats, mais qu\'ils reculent. Voyez-vous, Dieu ne veut pas qu\'il meure. Le bücher s\'éteint; amis,, encore un effort. — Bien. Renversez ce cheval. — Poussez, précipitez-vous.
La garde était rompue et renversée de toutes parts, le peupte
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Cinq-Mars.
se jette en hurlant sur le bücher; mais aucune luraière n\'y brillait plus : tout avait dispara, menie le bourreau. On arrache, on disperse les planches: 1\'une d\'elles bnilait encore, et sa lueur fit voir sous un amas de cendre et de boue sanglante une main noircie, préservée du feu par un énorme bracelet de fer et une chaine. Une femme eut le courage de I\'ouvrir; les doigts serraient une petite croix d\'ivoire. et une image de sainte Madeleine.
— Voila ses restes! dit-elle en pleurant.
— Dites les reliques du martyr, répondit un homme.
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THIERS.
Louis Adolphc Thiers, komma d\'Elal el historiën, premier président de la République franpaise, naquil d Marseille, le 16 avril 1797, d\'une familie de conimergants ruinée par la Revolution. A prés des études brillantes il vint chercher fortune a Paris (septembre 1821), avec sou fidele compagnon d\'études M. Mignet, et entra an Constitutionnel. Ses articles le prent bientót distinguer, quelques brochures ajout\'erent d sa réputation qu\'affh\'mirent les deux premiers volumes de l\'Histoire de la Révolution francaise (1823 — 1827, 10 vols.) Avec Mignet et Armand Carrel il fonda le National, dont le premier numero parut le 1 janvier 1830 et qui devint bientót une machine de guerre contre la Restauration. Après Vavénement de Louis Philippe, Thiers devint conseiller d\'Etat et secrétaire general du ministère des finances, puis en 1832 ministre del\'intérieur.
Quinze ans s\'écoul\'erent entre la publication de l\'Histoire de la Révolution et celle du commencement du second grand ouvrage, l\'Histoire du Consulat et de TEmpire (1840—1862, 20 vols.), dont Vapparition fut un événement en France et d Vétranger.
La vie politique de M. Thiers, que les journaux monarddques appelaient ygt;le sinistre vieillardquot; et que la France républicaine a salué du nom de Dlibérateur du territoirequot;, est trop connue pour la rappeler ici.
Le 3 septembre 1876 U fut frappé d\'une attaque d\'apoplexie et expira quelques heures plus tard.
CAUSES MORALES DU DÉSASTRE DE WATERLOO.
Certes, rien n\'êtait plus beau, plus habile que la combinaison qui, en quelques jours, réunissait sur la frontière 124,000 hommes a 1\'insu de l\'ennetni, qui en quelques heures donnait Charleroy a Napoléon, le placait entre les Prussiens et les Anglais vaincus, lui laissant le temps encore d\'aller faire face aux Russes, aux Autrichiens avec les forces qui achéveraient de s\'organiser pendant qu\'il combattrait! Mais les hesitations de Ney et de Reille, le 15, renouvelées encore le 16, lesquelles rendaient incomplet un succes qui aurait du être décisif, on peut les faire monter jusqu\'a Napoléon, car c\'est lui qui avait gravé dans leur mémoire les souvenirs qui les ébranlaient si fortement! C\'est lui qui dans la mémoire de Reille avait inscrit Salamanque et Vittoria, dans celle de Ney, üennevitz, Leipzig, Laon; et enfin, Kulm dans celle de Vandamme! Si, le lende-main de la bataille de Ligny, on avait perdu la journée du 17, — ce qui du reste n\'était pas regrettable, — la faute en était encore aux hesitations de Ney pour ime moitié du jour, a un orage pour i\'autre moitié. Get orage n\'était certes le fait de personne, ni de Napoléon, ni de ses lieutenants, mais ce qui était son fait, c\'était de s\'être placé flans une situation ou le moindre accident physique devenait un grave danger, dans une situation oü, pour ne pas périr, il fallait que toutes les circonstances fussent favorables, toutes sans exception, ce que la nature n\'accorde jamais a aucun capitaine.
La perte de la matinée du 18 n\'était encore la faute de personne, car il fallait absolument laisser le sol s\'affermir sous les pieds des chevaux, sous la roue des canons, et après tout on
Causes morales du clésastre de Waterloo.
ne pouvait croire que le temps qu\'on donnerait au sol pour se consolider serait tout simplement donné aux Prussiens pour arriver. Mais si Reille était découragé devant Goumont, si Ney, d\'Erlon, après avoir eu la fièvre de l\'hésitation le \'16, avaient celle de remportement le 18 et dépensaient nos forces les plus précieuses avant le moment opportun, on peut faire remonter a Napoléon qui les avait placé dans des positions si étranges, la cause de leur état moral, la cause de eet héroïsme prodigieux, mais aveugle. Enfin si l\'attention de Napoléon, attirée a droite-avec sa personne et sa réserve, manquait au centre pour y pré-venir de graves fautes, le tort en était a 1\'arrivée des Prussiens, et le tort de l\'arrivée des Prussiens était, non pas a la combi-naison de détacher sa droite pour les occuper, car il ne pouvait les laisser sans surveillance, sans poursuite, sans obstacle op-posé a leur retour, mais a Grouchy seul, quoi qu\'on er. dise! — Mais le tort d\'avoir Grouchy; ah! ce tort si grand était ;i Napoléon qui, pour récompenser un service politique, ava\'t choisi un honime brave et loyal sans doute mais incapable de mener une armée en de telles circonstances. Enfin, avec 20, — 30,000 soldats de plus. Napoléon aurait pourvu a tous ces accidents, mais ces 20, ces 30,000 hommes étaient en Vendée, et cette Vendée faisait partie de cette situation extraordinaire dont il était l\'unique auteur.
C\'était, en effet, une extreme témérité que de se battre avec 120,000 hommes contre 200,000 formés en partie des premiers soldats de l\'Europe, commandés par des généraux exaspérés, résolus a vaincre ou a mourir; et cette témérité si grande était presque de la sagesse dans la situation oü Napoleon se trouvait, car ce n\'était qu\'a cette condition qu\'il pouvaitgagner cette prodigieuse gageure de vaincre l\'Europe exaspérée avec
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Moscou. Seplemhre 1812.
les forces détruites de la France, forces qu\'il n\'avait eu que deux mois pour refaire. Et pour ne rien omettre enfin, eet état fébrile de 1\'armée qui, après avoir été sublime d\'héroïsme, tombait dans un abatternent inouï, était, comme tout le reste, l\'ouvrage du chef de l\'État, qui, dans un règne de quinze ansr avait abusé de tout, de la France, de son armée, de son génie, de tout ce que Dieu avait mis dans ses prodigues mains!
MOSCOU. SEPTEMBEE 1812.
Pendant ce temps l\'armée francaise s\'avanQait d\'un pas rapide-vers les hauteurs d\'oü elle espérait enfin apercevoir la grande ville de Moscou. Si du cóté des Russes tout était desolation,, tout était joie, orgueil, brillantes illusions du cóté des Francais. Notre armée, réduite a 100 mille hommes de 420 mille qu\'elle comptait au passage du Niémen (cent mille, il est vrai, gar-daient ses derrières), exténuée de fatigue, frainant avec elle beaucoup de soldats blessés qui pouvant marcher avaient voulu suivre, sentait s\'évanouir le sentiment de ses peines a 1\'approche de la brillante capitale de la Moscovie. Dans ses rangs il y avait une quantité de soldats et d\'offlciers qui avaient été aux Pyramides, aux bords du Jourdain, a Rome, a Milan, a Madrid, a Vienne, a Berlin, et qui frémissaient d\'émotion a l\'idée qu\'ils allaient aussi visiter Moscou, la plus puissante des métropoles de rOrient. Sans doute lespoir d\'y trouver le repos, l\'abon-dance, la paix probablement, entrait pour quelque chose dans leur satisfaction, mais 1\'imagination, cette dominatrice des hom-
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Moscou. Septembre 1812.
mes, surtout des soldats, l\'imagination était fortement ébranlée a la pensée d\'entrer dans Moscou, après avoir pénétré dans toutes les autres capitales de l\'Europe, Londres, la protégée des mei\'s. seule exceptée....
Napoléon, a cheval de bonne heure, était au milieu de ses soldats, qui a sa vue et a l\'approche de Moscou, oubliant bien des jours de mécontentement, poussaient des acclamations pour célébrer sa gloire et la leur. Le temps était beau, on hatait le pas malgré la chaleur, pour gravir les hauteurs d\'ou 1\'on jouirait enfin de la vue de cette capitale tant annoncée et tant promise----
Enfin, arrivée au sommet d\'un coteau, 1\'armeé découvrit tout a coup au-dessous d\'elle, et a une distance assez rapprocliée, une ville immense, brillante de mille couleurs, surmontée d\'une foule de dómes dorés resplendissants de lumière, mélange singulier de bois, de iacs, de chaumiéres, de palais, d\'églises, de clocbers, ville a la fois gothique et byzantine, réalisant tout ce -qua les contes orientaux racontent des merveilles de 1\'Asie-Tandis que des monastéres tlanqués de tours formaient la cein-ture de cette grande cité, au centre s\'élevait sur une éminence une forte citadelle, espéce de Gapitole oü se voyaient a la fois Jes temples de la Divinité et les palais des empereurs, oü au-dessus de murailles crénelées surgissaient des dómes majestu-•eux, portant Fembléme qui représente toutc l\'histoire de la Russie et toute son ambition, la croix sur le croissant venversé--Cette citadelle c\'était le Kremlin, ancien séjour des czars.
A eet aspect magique l\'imagination, le sentiment de la gloire. s\'exaltant a la fois, les soldats s\'écrièrent tous ensemble: «Moscou ! Moscou!quot; Ceux qui étaient restés au pied de la colline se hatèrent d\'accourir; pour un moment tous les rangs furent confondus, et tout le monde voulut contempler la grande capi-
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Moscou. Septembre 1812. 77
tale oü nous avail conduits une marche si aventureuse. On-ne pouvait se rassasier de ce spectacle éblouissant, et fait pour éveiller tant de sentiments divers. Napoléon survint a son tour,, et, saisi de ce qu\'il voyait, lui quiquot; avait, comma les plus vieux soldats de Tarmée, visité successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, quot;Vienne, Berlin, Madrid, il ne put se défendre-d\'une profonde émotion. Arrivé a Ce 1\'aite de sa grandeur, après lequel il allait descendi\'e d\'un pas si rapide vers rabirne. il éprouva une sorte d\'enivrement, oublia tous les reproches que son bon sens, seule conscience des conquérants, lui adres-sait depuis deux mois, et pour un moment crut encore que c\'était une grande et merveilleuse entreprise que la sienne, que c\'était une grande et beureuse témérité justifiéc par l\'évé-nement que d\'avoir osê courir de Paris a Smolensk, de Smolensk a Moscou! Certain de sa gloire, il crut encore a son bonheur, et ses lieutenants, émerveillés comme lui, ne se souvenant plus de leurs mécontentements fréquents dans cette campagne, re-trouvèrent pour lui ces effusions de la victoire auxquelles ils ue s\'étaient pas livrés a la fin de la sanglante journée de Borodino. Ce moment de satisfaction, vif et court, fut l\'un des plus profondément sentis de sa vie! Hélas! il devait être le dernier!
Murat re(;ut I\'injonction de marcher avec célérité poui\' pré-venir tout désordre. Le général Durosnel fut envoyé en avant pour aller s\'entendre avec les autorités, et les amener aux pieds du vainqueur, qui désirait recevoir leurs hommages et calmer leurs craintes. M. Denniée fut chargé d\'aller préparer les vivres et les logements de l\'armée. Murat, galopant a la tête de la cavalerie légére, parvint enfin, a travers le faubourg e Drogomilow, au pont de la Moskowa. II y trouva une ar-
Moscou. Septembre 1812.
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riére-garde russe qui sc retirait, et s\'informa s\'il n\'y avait pas Ja quelque officier qui süt le francais. Un jeune Russe qui parlait correctement notre langue, se présenta sur-le-champ ■devant ce roi que les peuples ennemis connaissaient si bien, et s\'informa de ce qu\'il voulait. Murat ayant exprimé le désir de ■savoir quel était le commandant de cette arrière-garde, le jeune Russe montra un officier a cheveux Wanes, revêtu d\'un man-teau de bivac a longs poils. Murat, avec sa bonne grace accou-tumée, tendit la main au vieil officier, et celui-ci la prit avec empressement. Ainsi la haine nationale se taisait devant la vaillance! Murat deraanda au commandant de l\'arrière-garde ennemie si on le connaissait. »Oui, répondit celui-ci par le moyen de son jeune interprète, nous vous avons assez vu au feu pour vous connaitre.\'\' Murat ayant paru frappé de ce man-teau a longs poils qui semblait devoir être fort commode au bivac, le vieil officier le détacha de ses épaules pour M en faire présent. Murat le recevant avec autant de courtoisie qu\'on en mettait a le lui offrir, prit une belle montre, et en fit don a Tofficier ennemi, qui accepta ce présent comme on avait accepté le sien. Après ces politesses, l\'arrière-garde russe défila ■rapidement pour céder le terrain a notre avant-garde. Le roi ■de Naples, suivi de son état-rnajor et d\'un détachement de ■cavalerie, s\'enfoncja dans les rues de Moscou, traversa tour a tour d\'humbles quartiers et des quartiers magnifiques, des ran-■gées de maisons en bois serrées les unes contre les autres, et des suites de palais splendides s\'élevant au milieu de vastes jardins: partout il n\'apergul que la solitude la plus profonde. 11 semblait qu\'on pénétrat dans une ville morte, et dont la population aurait subitement disparu. Ge premier aspect, fait pour surprendre, ne rappelait point notre entrée a Berlin on
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a Vienne. Cependant un premier sentiment de terreur éprouvé par les habitants pouvait expliquer cette solitude. Tout a coup quelques individus épei-dus apparurent: c\'étaient des Frangais, appartenant aux families étrangères établies a Moscou, et demandant au nom du ciel qu\'on les sauvat des brigands devenus maitres de la ville. On leur fit bon accueil, on essaya mais vainement de dissiper leur effroi, on se fit conduire au Kremlin, et a peine arrivé en vue de ces vieux murs, on essuya une décharge de coups de fusil. C\'etaient les bandits déchainés sur Moscou par le féroce patriotisme du comte de Rostopchin. •Ces misérables avaient envahi la citadelle sacrée. s\'étaient em-parés des fusils de 1\'arsenal, et tiraient sur les Frangais qui venaient les troubler dans leur règne anarchique de quelques heures. On en sabra plusieurs, et on purgea le Kremlin de leur présence. Mais en questionnant, on apprit que toute la population avait fui, excepté un petit nombre d\'étrangers ou de Russes éclairés sur les moeurs des Frangais, et ne redoutant pas leur présence. Cette nouvelle attrista les chefs de notre avant-garde, qui s\'étaient flattés de voir venir au-devant d\'eux une population qu\'ils auraient le plaisir do rassurer, de rem-plir de surprise et de reconnaissance. On se hata de remettre un peu d\'ordre dans les quartiers de la ville, et de poursuivre les pillards, qui avaient cru jouir plus longtemps de la proie que le comte Rostopchin leur avait livrée.
Ces détails, transmis a Napoléon, raffligérent. II avait attendu toute l\'après-midi les clefs de la ville, qu\'aurait dü lui apporter une population soumise, venant implorer sa clémence toujours prompte a descendre sur les vaincus. Ce mécompte, succédant a un moment d\'enthousiasme, fut pour ainsi dire l\'aurore de la raauvaise fortune. Ne voulant pas entrer la nuit dans cette
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vaste capitate, qu\'un ennemi implacable évacuait a peine, et qui pouvait recéler bien des embüches, Napoléon s\'arrêta dans le faubourg de Drogomilow, et envoya seulement des détachements de cavalerie pour occuper les portes de la ville, et en faire la police. II était naturel de supposer que beaucoup de blessés et de trainards se trouvaient encore dans Moscou, et il était simple de chercher a s\'en emparer. Eugène, a gauche, garda la porte a laquelle aboutit la route de Saint-Pétersbourg; Davoust, au centre, garda celle de Smolensk par laquelle arrivait le gros de notre armée, et s\'étendit même par sa droite jusqu\'a celle de Toula. La cavalerie, qui avait traversé la ville, dut garder les portes du nord et de Test, opposées a celles par lesquelles nous nous présentions. Mais dans 1\'ignorance oü Ton était des lieux, en 1\'absence d\'habitants, on laissa ouvertes bien des issues, et il put s\'échapper encore douze ou quinze mille trainards de l\'armée russe, capture qui eüt été bonne a faire. Toutefois il resta quinze mille blessés au moins que les Russes recomman-dèrent a l\'humanité frangaise. C\'est a l\'humanité russe qu\'ils auraient dü les recommander, car ces malheureux allaient périr par d\'autres mains que les notres!
L\'armée bivaqua cette nuit, et ne jouit point encore de 1\'abon-dance et des délices qu\'elle se promettait. Le lendemain matin 15 septembre, Napoléon fit son entrée dans Moscou a la tête de ses invlncibles légions, mais traversa une ville déserte, et pour la première fois ses soldats, en entrant dans une capitale, n\'eurent qu\'eux-mèmes pour témoins de leur gloire. L\'impres-sion qu\'ils ressentirent fut triste. Napoléon, arrivé au Kremlin, se hata de monter è. la tour élevée du grand Ivan, et de con-templer de cette hauteur sa niagnifique conquête, que la Moskowa traversait lentement en y décrivant de nornbreux contouvs. l)es
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Moscow. Septemhre 1812.
niilliers d\'oiseaux noirs, corbeaux et comeilles, aussi multiplies dans ces regions que les pigeons a Venise, voltigeant auteur du faite des palais et des églises, donnaient a cette grande ville un aspect singulier, qui contrastait avec l\'éclat de ses brillantes couleurs. Un morne silence, intPiTompu seule-mont par les pas de la cavalerie, avait remplacé la vie de cette cité, qui la veille encore était 1\'une des plus aniraées de l\'univers. Malgré la tristesse de cette solitude, Napoléon, en trouvant Moscou abandonnée comme les autres villes russes, s\'estima heureux cependant de ne pas la trouver incendiée, et ne déses-péra pas de calmer peu a peu les haines qui depuis Witebsk
accueillaient la presence de ses drapeaux.....
Les maisons regorgeaient de vivres de toute espèce. Avecun peu de soin on put satisfaire largement aux premiers besoins des soldats. Les officiers supérieurs furent accueillis a la porte des palais par de nombreux valets en livrée, empressés de leur offrir une brillante hospitalité. Les maitres de ces palais, ne prévoyant pas que Moscou fut destinée a périr, avaient eu grand soin, quoiqu\'ils partageassent la haine nationale, de preparer des protecteurs a leurs riches demeures en y recevant les officiers francais. On s\'établit ainsi avec un vif sentiment de plaisir dans ce luxe, qui devait durer si peu. On se promenait avec curiosité dans ces palais oü étaient prodigués tous les raffme-ments de la mollesse, ou 1\'on trouvait des salles de bal splen-dides, des théatres particuliers aussi grands que des théatres publics, des bibliothèques remplies des livres frangais les plus licencieux du dix-huitiéme siècle, des peintures respirant le goüt efféminé de Watteau et de Boucher, tous les signes enfin d\'une licence qui formait avec l\'ardente dévotion du peuple, avec la sauvage énergie de 1\'armée, un contraste singulier mais fréquent
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Moscou. Septembre 1812.
chez les nations parvenues brusquement de la barbarie a la civilisation, car ce que les hommes empruntent avec le plus de facilité a ceux qui les ont devancés dans l\'art de vivre, c\'est 1\'art de jouir. II pouvait paraitre étrange de rencontrer partout rimitation de la France dans un pays avec leque.1 nous étions si violemraent en guerre, et peu flatteur aussi de nous voir spécialement imités dans ce que nous avions de moins louable.
Sortis de ces brillantes demeures, nos officiers erraient avec une égale curiosité au milieu de cctte cité, qui ressemblait a un camp tartare, semé ca et la de palais italiens. Ils contem-plaient avec surprise plusieurs villes concentriquement placées les unes dans les autres: d\'abord au centre même, sur une éminence, et au bord de la Moskowa, le Kremlin, environné de tours antiques et rempli d\'églises dorées ; au pied du Kremlin, sous sa protection en quelque sorte, la vieille ville, dite ville cbinoise, renfermant 1\'ancien et le vrai commerce russe, celui de l\'Orient; puis tout autour, et enveloppant la précédente, une ville large, espacée. brillante de palais, dite la ville blanche; puis enfin, les englobant toutes trois, la ville dite de terra, mélange de villages, de bosquets, d\'édifices nouveaux et imposants, ceinte d\'un épaulement. en terre. Ce qu\'on voyait surtout répandu également dans ces quatre villes enfermées les unes dans les autres, c\'étaient plusieurs centaines d\'églises surmontées de dómes qui affectaient comme en Orient la forme d\'immenses turbans, de clochers qui étaient aussi élancés que des minarets, et révélaient d\'anciennes fréquentations avec la Perse et la Turquie, car, chose étrange, les religions, en se combattant, s\'imitent du moins sous le rapport de l\'art I Moscou quelques jours auparavant contenait un peuple de trois cent nr.lle ames, et de ce peuple. dont il restait un sixiéme a peine, vine partie
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Moscow. Septembfe 1812.
la etait cachée dans les maisons et n\'en sortait pas, une autre
de était au pied des autels qu\'elle enibrassait avec ferveur. Les
ist. rues étaient de vraies solitudes, oü Ton n\'entendait, que le pas
ut de nos soldats.
ns Quoique devenus possesseurs sans partage, et eh quelque
)ir sorte legitimes, d\'une ville délaissée, nos officiers et nos soldats,
le. toujours sociables, regrettaient d\'etre si riches, et de n\'avoir
ec point a partager avec les habitants eux-metnes I\'abondance qu\'on
a leur cédait. II leur plaisait en general, quand ils entraient dans
:n- une ville, de trouver la population sur leurs pas, de la ras-
ies surer, de s\'en faire aimer, de recevoir de ses mains ce qu\'ils
ne auraient pu prendre, et de l\'étonner par leur bonhomie après né , l\'avoir elïrayée par leur audace. La solitude de Moscou, quoi-
in, qu\'elle füt une cession volontaire en leuiquot; faveur des richesses
He de cette ville, les affligeait, et pourtant ils ne soupconnaient
lui rien, car l\'armée russe, qui seule jusqu\'ici avail mis le feu,
ne étant partie, I\'incendie ne semblait plus a craindre.
e; On espérait done jouir de Moscou, y trouver la paix, et, en
re, tons cas, de bons cantonnements d\'hiver, si la guerre se prolon-
)o- geait. Cependant le lendemain du jour oü 1\'on y était entré,
gt;ut quelques colonnes de flammes s\'élevèrent au-dessus d\'un bati-
tes ment fort vaste, qui renfermait les spiritueux que le gouverne-
ies ment débitait pour son compte au peuple de la capitale. On y
;es courut, sans étonnement ni effroi, car on attribuait a la nature
ts, des matières contenues dans ce batiment, ou a quelque impru-
la dence commise par nos soldats, la cause de cet incendie partiel.
tit, En efiet on se rendit maitre du feu, et on eut lieu de se rassurer.
les Mais tout a coup, et presque au mème instant, le feu éclata
3S, avec une extreme violence, dans un ensemble de batiments
tie quon appelait le bazar. Ce bazar, situé au nord-est du Kremlin,
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Moscou. Septembre 1812.
comprenait les magasins les plus riches du commerce, ceux oü Ton vendait les beaux tissus de l\'Inde et de la Perse, les raretés de l\'Europe, les denrées coloniales, le sucre, le café, le thé, et enfin les vins précieux. En peu d\'instants l\'incendie fut général dans ce bazar, et les soldats de la garde accourus en foule firent les plus grands efforts pour l\'arrèter. Malheureusement ils n\'y purent réussir, et bientót les richesses immenses de eet établissement devinrent la proie des flammes. Pressés de disputer au feu, et pour eux-mêmes, ces richesses désormais sans possesseurs, nos soldats n\'ayant pu les sauver, essayèrent d\'en retirer quelques débris. On les vit sortir du bazar empor-tant des fourrures, des soieries, des vins de grande yaleur, sans qu\'on songeat a leur adresser aucun reproche, car ils ne fai-saient tort qu\'au feu, seul maitre de ces trésors. On pouvait le regretter pour leur discipline, on n\'avait pas a le reprocher a leur honneur. D\'ailleurs, ce qui restait de peuple leur donnait l\'exemple, et prenait sa large part de ces dépouilles du commerce de Moscou. Toutefois ce n\'était qu\'un vaste batiment, extréme-ment riche il est vrai, mais un seul, qui était atteint par les flammes, et on n\'avait aucune crainte pour la ville elle-même. On attribuait a un accident trés-naturel et trés-ordinaire, plus explicable encore dans le tumulte d\'une évacuation, ces premiers sinistres jusqu\'ici fort limités.
Dans la nuit du 15 au 16 septembre, la scène changea subi-tement. Comme si tous les malheurs avaient du fondre a la fois sur la vieille capitale moscovite, le vent d\'équinoxe s\'éleva tout a coup avec la double violence propre a la saison et aux pays de plaines, oü rien n\'arrête l\'ouragan. Ce vent soufflant d\'abord de 1\'est, porta l\'incendie de l\'ouest, dans les rues comprises entre les routes de Twer et de Smolensk, et qui sont
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connues pour les plus belles, les plus riches de Moscou, celles de Tverskaia, de Nikitskaia, de Povorskaia. En quelques heures ie feu, violemment propagé au milieu de ces constructions en bois, se communiqua des unes. aux autres avec une rapidité effrayante. On le vit, s\'élancant en longues flèches de flammes, envahir les autres quartiers situés a l\'ouest. On apercut aussi des fusées en l\'air, et bientót on saisit des misérables portant des matières inflammables au bout de grandes perches. On les arrêta, on les interrogea en les menagant de mort, et ils ré-vélerent 1\'aflreux secret, l\'ordre donné par le corate de Rostop-chin de raettre le feu a la ville de Moscou, comme au plus simple village de la route de Smolensk.
Cette nouvelle répandit en un instant la consternation dans l\'armée. Douter n\'était plus possible, après les arrestations faites et les depositions recueillies sur plusieurs points de la ville. Napoléon ordonna que, dans chaque quartier, les corps qui s\'y trouvaient cantonnés formassent des commissions militaires, pour juger sur-le-champ, fusilier et pendre a des gibets les incen-diaires pris en flagrant délit. II ordonna également d\'employer tout ce qu\'il y avait de troupes en ville pour éteindre le feu. On courut aux pompes, mais on n\'en trouva aucune. Cette der-nière circonstance n\'aurait plus laissé de doute, s\'il en était resté encore, sur l\'effroyable combinaison qui livrait Moscou aux flammes.
Outre que les moyens pour éteindre le feu manquaient, le vent, qui a chaque minute augmentait de violence, aurait défié les efforts de toute l\'armée. Avec la brusquerie de Féquinoxe, de l\'est il passa au nord-ouest, et le torrent de 1\'incendie, changeant aussitót de direction, alia étendre ses ravages la oü la main des incefldiaires n\'avait pu le porter encore. Cette im-
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mense colonne de feu, rabattue par le vent sur le toit des édifices, les embrasait dès qu\'elle les avait touchés, s\'augmen-tait a chaque instant des conquêtes qu\'elle avait faites, répan-dait avec la flamme d\'altVeux mugissements, interronipus par d\'effrayantes explosions, et lancait au loin des poutres brülan-tes, qui allaient semer le fléau oü il n\'était pas, ou tombaient comme des bombes au milieu des rues. Après avoir soufflé quelques heures du nord-ouest, le vent, se déplacant encore, et soufflant du sud-ouest, porta l\'incendie dans de nouvelles directions, comme si la nature se fut fait un cruel plaisir de secouer tour a tour, dans tous les sens, la ruine et la mort sur cette cité malheureuse, ou plutót sur notre armee, qui n\'était coupable, hélas! que d\'héroïsme, a moins que la Providence ne voulüt punir sur elle les desseins désordonnés dont elle était l\'instrument involontaire! Sous cette nouvelle impulsion partie du sud-ouest, le Kremlin, jusque-la ménagé, fut tout a coup mis en péril. Des flammèches brülantes tombant au milieu des étoupes de 1\'artillerie répandues a terre, menagaient d\'y mettre le feu. Plus de quatre cents caissons du munitions étaient dans la cour du Kremlin, et 1\'arsenal contenait quelques cent mille livres de poudre. Un désastre était imminent, et Napoléon pouvait avec sa garde et le palais des czars ètre emporté dans les airs.
Les officiers qui accompagnaient sa personne, les soklats de l\'artillerie, sachant que sa mort serait la leur, l\'entourèrent, et le pressèrent avec des cris de s\'éloigner de ce cratére en-fiammé. Le péril était des plus ruenacants: les vieux artilleurs de la garde, quoique habitués a des canonnades comme celles de Borodino, perdaient presque leur sang-froid. Le général Lariboisière, s\'approchant de Napoléon, lui iTiontra le trouble
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(lont il était la cause, et, avec l\'autorité de son age et de son dévouement, lui fit un devoir de les laisser se sauver seuls, sans augmenler leurs embarras par 1\'inquiétude qu\'excitait sa présence. D\'ailleurs plusieurs officiers envoyés dans les quar-tiers adjacents rapportaient que l\'incendie, toujours plus intense, permettait a peine de parcourir les rues et d\'y respirer, qu\'il fallait done partir, si l\'on ne voulait pas être enseveli dans les ruines de cette ville frappée de inalédiction.
Napoléon, suivi de quelques-uns de ses lieutenants, sortit de ce Kremlin, dont l\'armée russe n\'avait pu lui interdire l\'aceès, mais d\'oü le feu l\'expulsait après vingt-quatre heures de possession, descendit sur le quai de la Moskowa, y trouva ses chevaux préparés, et eut beaucoup de difficulté a traverser la ville, qui vers le nord-ouest, oü il se dirigeait, était déja tout en flamtnes. Le vent, dont la violence croissait sans cesse, fai-sait quelquefois ployer jusqu\'a terre les colonnes de feu, et poussait devant lui des torrents d\'étincelles, de furaée, de cen-dres étouffantes. Au spectacle horrible du ciel répondait sur la terre un spectacle non moins horrible. L\'armée épouvantée sortait de Moscou. Les divisions du prince Eugène et du maré-chal Ney, entrées de la veille, s\'étaient repliées sur les routes de Zwenigorod et de Saint-Pétersbourg; celles du maréchal Davoust s\'étaient repliées sur la route de Smolensk, et sauf la garde, laissée autour du Kremlin pour le disputer aux Hammes, nos troupes se rejetaient en arrière, saisies d\'horreur devant ce feu, qui, après s\'être élancé vers le ciel, semblait se reployer sur elles, comme s\'il avait voulu [les dévorer. Les habitants restés en petit nombre a Moscou, cachés d\'abord dans leurs maisons sans oser en sortir, s\'en échappaient maintenant, eth-portant ce qu\'ils avaient de plus cher, les femmes leurs en-
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fants, les hommes leurs parents inflrmes, sauvant ce qu\'ils pouvaient de leurs hardes, poussant des gémissements douloureux, et souvent arrêtés par les bandits que Rostopchin avait déchainés sur eux, en croyant les déchainer sur nous, et qui s\'ébattaient au milieu de eet incendie comme le génie du mal au milieu du chaos.
Nos soldats consternés se retiraient, secourant quelquefois, quand ils en avaient le temps, les malheureux ruines a cause d\'eux, mais plus ordinairement se hatant de suivre leurs régi-raents hors de cette ville, oü ils s\'étaient vainement flattés de trouver le repos et l\'abondance.
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B A L Z A t\'.
Honoré de Balzac. Ie plus fécond et le plus universel des romanciers, naquit a Tours, en 1799. II débuta sous les pseudomjmes de lord R\'hoone, de Villerglé el d\'Horace de Saint-Aubin par quelgues romans, qu\'il désavoua plus tard. Le premier ouvrage signé de son nom fut le dernier des Chouans (1827), nouvelle qui fut remarquée peur ses qualités de style. En 1829, il devint tout d\'un coup connu par la publication de la Physio-logie du mariage. Animé par le succês et stimulépar les angoisses d\'une catastrophe financière, qui le laissa teute sa vie sous le poids d\'une dette écrasante, il devint un producteur infatigable et écrivit en six ans soixante volumes et vingt romans, qu\'il groupa sous le litre général de Comédie Humaine, sous huil (jrandes divisions: Scènes de la Vie privée, Scènes de la Vie de province. Scènes de la Vie parisienne. Scènes de la Vie politique, Scènes de la Vie militaire, Etudes philosophiques, Etudes analytiques et Scènes de la Vie de campagne.
De ces divers romans nous citerons: Gobseck, la Peau de Chagrin, la Grenadière, l\'Illustre Gaudissart, Eugènie Grandet, le Père Goriot, la Recherche de l\'Absolu, la Femme de trente ans, César Birotteau, le Mèdecin de campagne. Ursule Mirouet, la Cousine Bette, les Illusions perdues, le Cousin Pons etc.
Au theatre il donna: Vautrin, la Maratre et Mercadet.
Balzac est mort en 1850.
LA RECHERCHE DE L\'ABSOLU.
Balthazar Claës habite, a Douai, iine maison oü sont accu-mulées ]es richesses artistiques de six générations économes et laborieuses. A ia têt\'e d\'une fortune imposante, époux d\'une femme aimée, douée d\'un beau caractère et d\'une grande sirn-plicité de goüts, ii y mène depuis nombre d\'années une existence heureuse et calme. Les soins de sa familie et la culture de ses tulipes occupent tous ses instants, contentent toute son ambition. Soudain ses manières subissent des alterations funestes; son front devient pensif; une preoccupation constante s\'empare de lui; il oublie sa femme, il oublie ses enfants, il s\'oublie lui-même.
S\'enfermant des journées entières dans une retraite impéné-trable, Balthazar, désormais insensible a tout ce qui était économie, sentiments domestiques, pensait a trouver l\'Absolu. II n\'avait plus qu\'une passion : la science.
Alors commence une vie nouvelle; une ambition immense, irrésistible, dirige tous ses actes, anime toutes ses pensees. Son ame est transportée d\'un fanatisme diabolique. II n\'est plus ni mai\'i, ni père, ni citoyen; il estquot; chimiste 1 II veut atoutprix atteindro cette découverte inouïe, qui lui donnera la raison suprème de tous les elfels de la nature et mettra entre ses mains la force, la richesse et la puissance. Et quand il aura touché ce but, ce but qui ie fera grand conmie 1\'ünivers, rien ne l\'arrélera dans son duel formidable avec l\'Inconnu! II se colletera avec le Mouvement! 11 aura décomposé ? ce ne sera pas assez. Entreprenant sur l\'oeuvre de Dieu même, il trouvera la force coercitive et créera !
La Recherche de VAbsolu.
„Si je trouve! s\'écrie-t-il! si je trouve ! si je trouve! je fais les métaux je fais les diaraants, je répète la nature!quot;
Et les millions s\'engloutissent dans les fournaises de son laboratoire.
En vain il veut s\'arracher a ce délire scientifique: une pensée nouvelle, une espérance l\'y raniène avec plus d\'ardeur et de fougue. II ne peut échapper a la tyrannie des idéés r réternelle question se présente sans cesse a lui, flévreuse et dévorante.
Un jour cependant, son esprit se calme; l\'argent va lui manquer. II comprend enfin qu\'il a joué comme un miserable, nn insensé, avec le bien et l\'avenir de ses enfants. Le déses-poir lui montre enfin 1\'abime oü l\'a conduit sa passion terrible r aujourd\'hui la ruine et domain la misère. Mais non, il lui reste une ressource; il sait que les tableaux de sa galerie valent plus de cent mille ducats; qu\'il peut les vendre. Alors, sa tête se relève, il est heureux; il se souvient, il songe qu\'il ne reste plus entre lui et l\'absolu «qu\'un cheveu de distancequot;, et qu\'il peut recommencer ses expériences.
{Godefroij, Histr. d. I. Littérat. fraru;.)
Madame Claës venait de terminer en effet une consultation délicate, dans laquelle il s\'agissait d\'un cas de conscience, que 1\'abbé de Solis pouvait seul décider. Prévoyant une ruine compléte, elle voulait retenir, a l\'insu de Balthazar, qui sesouciait peu de ses affaires, une somme considérable sur le prix des tableaux que. monsieur de Soüs se chargeait de vendre en Hollande, afin de la cacher et de la réserver pour le moment oü la misérg pèserait sur sa familie. Après une müre délibéra-tion et après avoir apprécié les circonstances dans lesquelles
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La Recherche de VAbsolu.
se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé eet acte de prudence. II s\'en alia pour s\'occuper de cette vente, qui devait se faire secrètement, afin de ne pas trop nuire a la consideration de monsieur Glaës. Le vieillard envoya son neveu, muni d\'une lettre de recommandation, a Amsterdam, oü le jeune homme enchanté de rendre service a la maison Glaës réussit a vendre les tableaux de la galerie aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée a madame Glaës. Les tableaux étaient si bien connus, qu\'il suffisait pour accomplir le marché de la réponse de Balthazar a la lettre qua la maison Happe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Glaës de recevoir le prix des tableaux qu\'il lui expédia secrètement afln de dérober a la ville de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre, Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux; mais la maison Glaës s etait dépouillée de son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret, il se croyait si certain de pouvoir promptement répafer cette perte qu\'il avait fait faire cette vente a réméré.\') €ent toiles peintes n\'étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et de la satisfaction de son mari; elle fit d\'ailleurs remplir la galerie avec les tableaux qui meublaient les appartements de réception, et pour dissimuler le videqu\'ils laissaient dans la maison de devant, elle en changea lesameu-blements. Ses dettes payées, Balthazar eut environ deux cent mille francs a sa disposition pour recommencer ses expériences. Monsieur l\'abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires
1) met recht van wederinkoop.
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des quinze mille ducats réservés par madame Claës. Pour grossir cette somme, 1\'abbé vendit les ducats auxquels les évé-nements de la guerre continentale avaient donné de la valeur. Gent soixante-six mille francs en écus furent enterrés dans la cave [de la maison habitée par l\'abbé de Solis. Madame Claës eut le .triste bonheur de voir son mari constamment occupé pendant iprès de huit mois. Néamnoins, trop rudement atteinte par le coup qu\'il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur qui devait nécessairement empirer. La Science dévora si complétement Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons ne le tirèrent de ses occupations; il n\'était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste. Vers la fin de 1\'année 1814, madame Claës était arrivée a un degré de consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter dans sa chambre, ou elle avait vécu heureuse, oü les souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d\'involontaires comparaisons avec le présent qui l\'eussent accablée, elle demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le voeu de son coeur en trouvant cette piéce plus aérée, plus gaie et plus convenable a sa situation que sa chambre. Le lit oü cette malheureuse femme achevait de vivre fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle passa la ses derniers jours, saintement occupée a perfectionner l\'ame de ses deux filles sur lesquelles elle se pint a laisser rayonner le feu de la sienne. Alfaibli dans ses manifestations, 1\'arnour conjugal permit a 1\'amour maternel de se déployer. La more se montra d\'autant plus charmante qu\'elle avait tardé d\'etre ainsi. Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes délicatesses de sentiment qu\'elle prenait pour des
La Recherche de l\'Absolu.
remords. En croyant avoir ravi quelques tendresses dues a ses enfants, elle cherchait a racheter ses torts iraaginaires, etavait pour eux des attentions, des soins qui la leur rendaient délici-euse; elle voulait en quelque sorte les faire vivre a même son coeur, les couvrir de ses ailes défaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait pégligés. Les souffrances donnaient a ses caresses, a ses paroles, une onctueuse tiédeur qui s\'exhalait de son ame. Ses yeux cares-saient ses enfants avant que sa voix les émiit par des intonations pleines de bons vouloirs, et sa main semblait tonjours verser sur eux des bénédictions.
Néanmoins la tendresse que madame Glaës témoignait a ses enfants cachait noblement tout ce qu\'elle se taisait a elle-même. Ses enfants ne lui causaient ni tressaillement ni terreur, ils étaient sa consolation, raais ils n\'étaient pas sa vie; elle vivait par eux, elle rnourait pour Balthazar. Quelque pénible que fut pour elle la présence de son mari pensif durant des heures entières, et qui lui jetait de temps en temps un regard monotone, elle n\'oubliait ses douleurs que pendant ces cruels instants. L\'indifférence de Balthazar pour cette femme mourante eüt semblé criminelle a quelque étranger qui en aurait été le témoin; mais madame Glaës et ses filles s\'y étaient accoutumées, elles connaissaient le coeur de eet homme, et 1\'absolvaient. Si, pendant la journée, madame Glaës subissait quelque crise dange-reuse, si elle se trouvait plus mal, si elle paraissait prés d\'ex-pirer, Glaës était le seul dans la maison et dans la ville qui l\'ignorat; Lemulquinier, son valet de chambre, le savait: mais ni ses filles auxquelles leur mere imposait silence, ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une creature jadis si ardemment airaée. Quand son pas retentissait dans la galerie
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La Recherche de l\'Absolu.
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au moment oü il venait diner, madame Claës était heureuse, elle allait le voir, elb rassemblait ses forces pour goüter cette joie. A 1\'instant oü il entrait, cette femme pale et demi-morto se coloi ait vivement, reprenait un semblant de santé ; le savant arrivait auprès du lit, lui prenait la main, et la voyait sous une fausse apparence; pour lui seul, elle était bien. Quand il lui demandait: »Ma chère femme, comment vous trouvez-vous aujourd\'hui?quot; elle répondait: «Mieux, mon ami!quot; et faisait croire a eet homme distrait que le lendemain elle serait levée, rétablie. La préoccupation de Balthazar était si grande, qu\'il acceptait la maladie dont mourait sa femme comme une simple indisposition. Moribonde pour tout le monde, elle était vivante pour lui. Une separation compléte entre ces époux fut le ré-sultat de cette année. Claës couchait loin de sa femme, se levait dés le matin, et s\'enfermait dans son laboratoire ou dans son cabinet; en ne la voyant plus qu\'en présence de ses fllles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter, il se désha-bitua d\'elle. Ces deux êtres, jadis accoutumés a penser ensemble, n\'eurent plus que de loin en loin ces moments de communication, d\'abandon, d\'épancbement qui constituent la vie du cceur, et il vint un moment oü ces rares voluptés cessérent. Les souf-frances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme, et 1\'aidérent a supporter un vide, une séparation qui l\'eüt tuée, si elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs que, parfois, elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu\'elle aimait toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soiree, et le sachant heureux comme il vou-lait l\'être, elle épousait ce bonheur qu\'elle lui avait procuré. Cette frêle jouissance lui sufflsait, elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s\'efforgait de le croire, et glissait sur cetto
La Recherche de l\'Ahsolu.
eouche de glace sans oser appuyer, craignant de la rompre et de noyer son coftur dans un aftieux néant. Comme nul événement ne troublait ce calme, et que la maladie qui dévorait lentement madame Claës contribuait a cette paix intérieureT en maintenant l\'alfection conjugale a un état passif, il fut facile d\'atteindre dans ce morne état les premiers jours de l\'année 1816.
Vers la fin du mois de février, Piei-quin le notaire porta le coup qui devait précipiter dans la tombe une femme angélique dont l\'ame, disait 1\'abbé de Solis, était presque sans péché.
— Madame, lui dit-il a l\'oreille en saisissant un moment oir ses lilies ne pouvaient pas entendre leur conversation, monsieur Claës m\'a chargé d\'ernprunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des précautions pour la fortune de vos enfants.
Madame Claës joignit les mains, leva les yeux au plafond, et remercia le notaire par une inclination de tête bienveillante et par une sourire triste dont il fut ému. Cette phrase fut un coup de poignard quitua .loséphine. Dans cette journée elle s\'était livrée a des réflexions tristes qui lui avaient gonflé le cceur, et se trouvait dans une de ces situations oü le voyageur, n\'ayant plus son équilibre, roule poussée par un léger caillou jusqu\'au fond du précipice qu\'il a longtemps et courageusement cótoyé. Quand le notaire fut parti, madame Claës se fit donner par Marguerite tout ce qui lui était nécessaire pour écrire, ras-sembla ses forces et s\'occupa pendant quelques instants d\'un écrit testamentaire. Elle s\'arrêta plusieurs fois pour contempler sa fille. L\'heure des aveux était venue. En conduisant la mai-son depuis la maladie de sa mère. Marguerite avait si bien réalisé les espérances de la mourante, que madame Claës jeta sur l\'avenir de sa familie un coup d\'ceil sans désespoir, en se
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IjO, recherche de VAhsolu,
voyant revivre dans eet ange aimant et fort. Sans doute ces «ieux femmes pressentaient de mutuelles et tristes confidences :\'i se faire, la lille regardait sa mère aussitót C[ue sa mère la regardait, et toutes deux roulaient des larraes dans leurs yeux. Plusieurs fois, Marguerite, au moment oü madame Claës se r\'eposait, disait: »Ma mère?quot; comme pour parler; elle s\'arrê-tait, comme suffoquée, sans que sa mère, trop occupée par ses dernières pensées, lui demandat compte de cette interrogation. Enfin, madame Claës voulut cacheter sa lettre; Marguerite, qui lui tenait nne bougie, se retira par discretion pour ne pas voir la suscription.
— Tu peux lire, mon enfant! lui dit sa mère d\'un ton dé-chirant.
Marguerite vit sa mère tmeant ces mots; .4 ma fille Marguerite.
— Nous causerons quand je me serai reposée, ajouta-t-elle en mettant la lettre sous son chevet.
Quand elle se trouva seule avec ses deux filles, elle fit un signe a Marguerite qui, comprenant sa mère, renvoya Félicie.
— J\'avais a vous parler aussi, ma chère maman, dit Marguerite qui, ne croyant pas sa mère aussi mal qu\'elle l\'était, agrandit la blessure faite par Pierc[uin. Depuis dix jours, je n\'ai plus d\'argent pour les dèpenses de la maison, et je dois aux domestiques six mois de gages. J\'ai voulu dèja deux fois demander de l\'argent a mon père, et je ne l\'ai pas osè. Vous ne savez pas! les tableaux de la galerie et la cave ont été vendus.
— II ne m\'a pas dit un mot de tout cela, s\'ècria madame Claës. O mon Dien! vous me rappelez a temps vers vous.
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La recherche de l\'Absolu.
Mes pauvres enfants, que deviendrez-vous ? El Ie fit une prièi-e ardente qui lui teignit les yeux des feux du repentir. Marguerite, reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n\'ouvrirez et ne lirez qu\'au moment oü, après ma mort, vous serez dans la plus grande détresse, c\'est a-dire si vous raanquiez de pain ici. Ma chère Marguerite, aime bien ton père raais aie soin de ta soeur et de tes fréres. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-êtrel tu vas être a la tête de la rnaison. Sois économe. Si tu te trouvais opposée aux volontés de ton père, et le cas pourrait arriver, puisqu\'il a dépensé de grandes sommes a chercher un secret dont la découverte doit être l\'objet d\'une gloire et d\'une fortune immenses, il aura sans doute besoin d\'argent, peut-être t\'en demandora-t-il; déploie alors toute la teudresse d\'une fille, et sache concilier les intéréts dont tu seras la seule protectrice avec ce que tu dois a un père, a un grand homme qui sa-crifie son bonheur, sa vie, a l\'illustration de sa familie; il ne pourrait avoir tort que dans la forme, ses intentions seront toujours nobles, il est si excellent, son coeur est plein d\'amour; vous le reverrez bon et alfectueux, vous! J\'ai du te dire ces paroles sur le bord de la tombe, Marguerite. Si tu veux adoucir les douleurs de ma mort, tu me promettras, mon enfant, dime remplacer prés de ton père, de ne lui point causer dc chagrin; ne lui reproche rien, ne le juge pas! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu\'a ce que, son oeuvre terminée, il redevienne le chef de sa familie.
— Je vous comprends, ma mère chérie, dit Marguerite en baisant les yeux enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plait.
— Ne te marie, mon ange, reprit madame Claës, qu\'au
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La recherche de l\'Jbsolu.
moment oü Gabriel pourra te succéder dans le gouvernement des alfaires et de la maison. Ton mari, si tu te mariais, na partagerait peut-être pas tes sentiments, jetterait le trouble dans la familie et tourmenterait ton père.
Marguerite regarda sa mère et lui dit; — N\'avez-vous aucune autre recommandation a me faire sur mon mariage?
— Hésiterais-tu, ma chère enfant? dit la mourante d\'elfi\'oi.
— Non, répondit-elle, je vous promets de vous obéir.
— Pauvre fille, je n\'ai pas su me saerifler pour vous, ajouta la mère en versant des larmes chaudes, et je te demande de te saerifler pour tous. Le bonheur rend égoïste. Oui, Marguerite, j\'ai été faible paree que j\'étais heureuse. Sois forte, conserve de la raison pour ceux qui n\'en auront pas ici. Fais en sorte que tes fréres, que ta soeur ne m\'acousent jamais. Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas.. . trop.
Elle pencha la tète sur son oreiller et n\'ajouta pas un mot, ses forces l\'avaient trahie. Le combat intérieur entre la Femme et la Mère avait été trop violent. Quelques instants aprés, le clergé vint, précédé de l\'abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les gens de la maison. Quand la cérémonie commen(;a, madame Claës, que son confesseur avait réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d\'elle, et n\'y vit pas Balthazar.
— Et monsieur? dit-elle.
Ce mot, oü se résumait et sa vie et sa mort, fut prononcé d\'un ton si lamentable, qu\'il causa un frémissement horrible dans l\'assemblée. Malgré son grand age, Martha s\'élanca comme une flèche, monta les escaliers et frappa durernent a la porte du laboratoire.
— Monsieur, madame se meurt, et l\'on vous attend pour l\'administrer, cria-t-elle avee la violence de l\'indignation.
99
La recherche cle l\'Absolu.
— Je descends, répondit Balthazar.
Lemulquinier vint nn moment après, en disant que son maitre te suivait. Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir mais son mari ne se montra qu\'au moment oil la cérémonie était terminée. L\'abbé de Solis et les enfants entouraient le chevet de la mourante. En voyant entrer son mari Joséphine rougit, et quelques larmes roulèrent sur ses joues.
— Tu allais sans cloute decomposer 1\'azote, lui dit-elle avec une douceur d\'ange qui fit frissonner les assistants.
— G\'est fait, s\'écria-t-il d\'un air Joyeux. L\'azote contient de l\'oxygène et une substance de la nature des impondérables qui vraisemblablement est le principe de la ...
II s\'éleva des murmures d\'horreur qui 1\'interrompirent et tui rendirent sa présence d esprit.
— Que m\'a-t-on dit? reprit-il. Tu es done plus mal? Qu\'est-il arrivé?
— II arrive, monsieur, lui dit a 1\'oreille l\'abbé de Solis in-digné, que votre femme se meurt et que vous l\'avez tuée.
Sans attendre de réponse, l\'abbé de Solis prit le bras d\'Em-manuel et sortit suivi des enfants qui le conduisirent jusque dans la cour. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tombei\' quelques larmes.
Tu meurs et je t\'ai tuée! s\'écria-t-il. Que dit-il done?
— Mon ami, reprit-elle, ,je ne vivais que par ton amour, et tu m\'as, a ton insu retiré ma vie.
— Laissez-nous, dit Claës a ses enfants au moment ou its entrérent. Ai-je done un seul instant cessé det\'aimer? reprit-il en s\'asseyant au chevet de sa femme et lui prenant les mains qu\'il baisa.
— Mon ami, Je ne te reprocherai rien. Tu m\'as rendue
•100
La recherche de VAbsolu.
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heureuse, trop tieureuse; je n\'ai pu soutenir la coraparaison des premiers jours de notre mariage qui étaient pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels tu n\'as plus été toi-même et qui ont été vides. La vie du coeur, comme la vie physique, a ses actions. Depuis six ans, tu as été mort a 1\'araour, a la familie, a tout ce qui faisait notre bonheur. Je ne te parlerai\' pas des félicités qui sont l\'apanage de la jeunesse, elles doivent cesser dans l\'aiTière-saison de la vie; mais elles laissent des fruits dont se nourrissent les ames, une confiance sansbornes, de douces habitudes; eh bien! tu m\'as ravi ces trésors de notre age. .Ie m\'en va is a temps: nous ne vivions ensemble d\'aucune manière, tu me cachais tes pensees et tes actions. Comment es-tu done arrivé a me craindre ? T\'ai-je jamais adressé une parole, un regard, un geste empreints de blame ? Eh bien! tu as vendu tes derniers tableaux, tu as vendu jusqu\'aux vins de ta cave, et tu empruntes de nouveau sur tes biens sans m\'en avoir dit un mot. Ah! je sortirai done de la vie, dégoütée de la vie. Si tu commets des fautes, si tu t\'aveugles en poursuivant l\'impossible, ne t\'ai-je done pas montré qu\'il y avait en moi assez d\'amour pour trouver de la douceur a par-tager fes fautes, a toujours marcher prés de toi, m\'eusses-tu menée dans les chemins du crime. Tu m\'as trop bien aimée; la est ma gloire et la ma douleur. Ma maladie a duré long-temps, Balthazar; elle a commence le jour qu\'a cette place oü je vais expirer tu m\'as prouvé que tu appartenais plus a la Science qu\'a ia Familie. Voici ta femme morte et ta propre fortune consumée. Ta fortune et ta femme t\'appartenaient, tu pouvais en disposer; mais le jour oü je ne serai plus, ma fortune sera celle de tes enfants, et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu done devenir? Maintenant, je te dois la vérité,
La recherche de VAhsolu.
les mourants voient loin! oii sera désormais le conti e-poids qui balancera la passion maudite de laquelle tu as fait ta vie? Si tu m\'y as sacrifiée, tes enfants seront bien légers devant toi, car je te dois\' cette justice d\'avouer que tu mepréférais a tout. Deux millions et six années de travaux ont été jetés dans cc gouftre; et tu n\'as rien trouvé....
A ces mots, Ciaës mit sa tête blancliie dans ses mains et se cacha le visage.
— Tu ne trouveras rien que la bonte pour toi, la misère pour tes enfants, reprit la mourante. Déja 1\'on te nomme par dérision Claës l\'alcbiraiste, plus tard ce sera Claës lefou! Moi, je crois en toi. Je te sais grand, savanf, plein de génie; pais pour le vulgaire, le génie ressemble a de la folie. La gloire est le soleil des morts ; de ton vivant, tu seras malheureux coinme tout ce qui fut grand, et tu ruineras tes enfants. Je m\'en vais sans avoir joui de ta renommée, qui m\'eüt consolée d\'avoii-perdu le bonbeur. Eb bien, mon cber Balthazar, pour me rendre cette mort moins amère, il faudrait que je fusse certaine que nos enfants auront un morceau de pain ; mais rien, pas inême toi, ne pourrait calmer mes inquietudes .. .
—- Je jure, dit Claës, de ...
— Ne jure pas, mon ami, pour ne point manquer a tos-serments, dit-elle en l\'interrompant. Tu nous devais ta protection, elle nous a failli depuis prés de sept années. La Science est ta vie. Un grand horame ne peut avoir ni femme, ni enfants. Allez seul dans vos voies de misère 1 vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires, vous appartenez au monde, vous ne sauriez appartenir ni a une femme, ni a une familie. Vous dessécbez la terre autour de vous comme font les grands arbres! moi, pauvre plante, je n\'ai pu ra\'élever assez haut.
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La recherche de l\'Jbsolu.
j\'expire a moitié de ta vie. .Tattendais ce dernier jour pour te dire ces horribles pensees, que je n\'ai découvertes qu\'aux éclairs de ia douleur et du désespoir. Épargne mes enfants! Que ce mot retentisse dans ton coeur! Je te le dirai jusqu\'a mon dernier soupir. La femme est morte, vois-tu! tu Tas dépouillée lente-ment et graduellement de ses sentiments, de ses plsisirs. Hélas ! sans ce cruel soin que tu as pris involontairement, aurais-je vécu si longtemps ? Mais ces pauvres enfants ne rn\'abandonnaient pas, eux! ils ont grandi prés de mes douleurs, la mére a survécu. Épargne, épargne nos enfants.
— Lemulquinier! cria Balthazar d\'une voix tonnante. Le vieux serviteur se montra soudain. — Allez tout détruire la-haut, machines, appareils; failes avec précaution, mais brisez tout. Je renonce a la science! dit-il a sa femme.
— II est trop tard, ajouta-t-elle en regardant Lemulquinier. Marguerite ! s\'écria-t-elle en se sentant mourir. Marguerite se montra sur le seuil de la porte, et jeta un cri percant en voyant les yeux de sa mére qui palissaient. — Marguerite! répéta la mourante.
Cette derniére exclamation contenait un si violent appel a sa lille, elle l\'investissait de tant d\'autorité, que ce cri fut tout un testament. La familie épouvantée accourut, et vit expirer madame Claës, qui avait épuisé les derniéres forces de sa vie dans sa conversation avec son mari. Balthazar et Marguerite immobiles, elle au chevet, lui au pied du lit, ne pouvaient croire a la mort de cette femme, dont toutes les vertus et l\'inépuisable tendresse n\'étaient connues que d\'eux. Le pére et la fdle échangérent un regard pesant de pensées; la fdle jugeait son pére, le pére tremblait déja de trouver dans sa fille l\'instrument d\'une vengeance. Quoique les souvenirs d\'amour par lesquels sa femme
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La recherche de l\'Absolu.
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avait rempli sa vie revinssent en foule assiéger sa mémoire et donnassent aux dernières parole de la morte une sainte autorité qui devait toujours lui en faire écouter la voix, Balthazar doutait de son cceur trop faible contra son génie; puis, il entendait un terrible grondement de passion qui lui niait la force de son repentir, et lui faisait peur de lui-même. Quand cette femme eut disparu, chacun comprit que la maison Claës avait une ame et que cette ame n\'était plus. Aussi la douleur fut-elle si vive dans la familie que le parloir, oü la noble Joséphine semblait revivre, resta fermé; personne n\'avait le courage d\'y entrer.
I
VICTOR HUGO.
Vidor Marie comic Hugo naquit a Bésanpon, le 26 feeder 1802, d\'un père qui fut un des généranx les plus distingués de l\'Empire et remplit les fonctions de gouverneur de plusteurs provinces de VEspagne et de l\'Italie.
En 1809 Victor Hugo fut placé au convent des Feuillan-tines on il resta jusquen quot;ISl\'l, quand U alia rejoindre son père a Madrid; il y demeura un peu plus d\'une année et revint en 1818 aux Feuillantines, terminant plus tard son education dans la pension Cordier.
A l\'cige de quinze cms it prit part a un concours poétique ouvert par l\'Académie francaise et obtint une mention honorable. C\'est en 1822 qu\'il puhlia le premier volume des Odes et Ballades, dont le succes fut immense.
Aprcs la publication de son premier roman: Han d\'Islande (1823), il fonda un cénacle romantique, compose de jeunes gens. parmi lesquels Sainte-Beuve, de Vigny, Alfred de Musset, les deux Dechamps etc. La preface de son drame Cromwell (1827) fut le manifeste de cette nottuetóe Ecole, dite romantique.
En 1828 parurent les Orientales poésies. Il écrivit vers ce même temps son drame Marion de Lorme, mais la censure en interdit la representation, qui n\'eut lieu qu\'après la revolution de Juillet. En dé pit de 1\'opposition la plus violente, son drame Hernani fut réprésenté au Theatre Francais le 26 fevrier 1830. date mémorable, d\'abord par les scènes tumultueuses du par-
I
VICTOR HUGO.
lerre et surtout par le triomphe définitif du romantisme sur Vécole classique.
C\'est en 1831 que parurent son macfnifique roman, Notre-Darne de Paris, el un recueil depoésie: les Feuilles d\'automne, suivis en 1835, par les Chants du crépuscule, les Voix inté-rieures (1837) et les Rayons et les Ombres (1840).
Elu membre de VAcadémie franpaise en 1841, Victor Hugo fut nommé pair de France en 1845. II ne prit toutefois de role politique qu\'aprés la révulution de 1848, lorsque, élu représentant de Paris a la Constituante, il se trouva mêlé aux luttes politiques.
A prés Ie Coup-d\'état du 2 décembre, Victor Hugo fujurait sur la première liste de proscription. 11 se retira avec sa familie dans l\'ile de Jersey, qu\'il dut quitter en 1855; alors il s\'établit a Guernsey.
II publia dans l\'exil: Napoléon le petit, pamphlet d\'une violence extréme contre Vhomme de Décembre; les Chatirnents, poésies, inspirées du méme esprit; les Contemplations: la Légende des siècles; Chansons des rues et des bois; puis les romans: les Misérables, les Travailleurs de la mer el rHomme qui rit.
Repoussant avec hauteur l\'amnestie, il ne rentra en France qu\'aprés le 4 septemhre 1870.
Depuis son retour Victor Hurjo a publié en poésie: l\'Annéo terrible, la Légende des Siècles, deuxième série, le Pape, la Pitié suprème, l\'Art d\'etre Grand-père, Religions et Religion, l\'Ane, et les Quatre vents de I\'Esprit 2 vols; en prose: Uuatre-vingt-treize, ror^ n historique; Histoire d\'un crime, mémoires sur le coup-d\'état, Mes tils, Actes et Paroles et le Guernsey
En dehors des pieces nommées, l\'oeuvre dramatique de Victor Htujo se compose de: le Roi s\'amuse interdit aprés la première réprcsentation (1832), Lucrèce Boi-gia et Marie Tudor (1833), Angelo (1835), Ruy Bias (1838), Les Burgraves, La Esméralda opéra tiré du roman Xotre-Dnnie et Torquemada (1882).
On lui doit, outre les ouvrages cités, une étude sur William Shakespeare, deux volumes de Littérature et Philosophie mèlées.,
La barricade Saint-Antoine
he Rhin, souvenirs de voyaf/e, Bug Jargal, roman. Claude Gueux, roman et Le dernier jour d\'un condamné.
Mar ié a Mquot; Foucher, qui fut sa campagne d\'enfance au convent des Feuillantines, Victor Hugo a vu tomher aulour de lui tons les siens, depuis sa fille Léopoldine, mor te noyée avec son tnari, Charles Vacquerie, dans line promenade en mer, au Havre (1843), jusquau dernier de ses fils, Franpois Victor (1873). Jl vit a présent a Paris avec les enfants de son fils ainé, Charles, mort en 1871.
• Depuis 1876 Victor Hugo est membre du Sénat.
Aprês une cour te n tal ad ie, Victor Hugo vient de mourir, le 22 mai 1885. Son corps, aprés avoir été exposé soms l\'Arc de Triomphe, fut transporté au Panthéon. Co mme Béranger il avait désiré être porté au cimetiére dans le corbillard des pauvres.
HISTOIRE D\'ÜN CRIME.
LA BARRICADE SAINT-AXTOIN\'E.
Voici ce qui s\'était passé.
Dans cette mème nuit, dés quatre heures du matin, de-Flotto 1) était dans le faubourg Saint-Antoine z). II voulait, sr (juelque mouvement se produisait avant le jour, (|u\'un représentant du peuple flU la; et il était de ceux qui, lorsque la géné-reuse insuirection du droit éclate, veulent remuer les pavés de la première barricade.
1) Volksvertegenwoordiger, gest. 18Ö0.
2) ArbeidersV.wartier van Parijs.
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La barricade Saint-Antoine.
Mais rien ne bougea. De Flotte, seul au milieu du faubourg ilésert et endormi, ei\'ra de rue en rue toute la nuit.
Le jour parait tard en décembre. Avant les premières lueurs du matin, de Flotte était au 1\'eu du rendez-vous vis-a-vis le marché Lenoir.
Ce point n\'était que faiblement gardé. II n\'y avait d\'autres troupes aux environs que le poste même du marché Lenoir et, a quelque distance, l\'autre poste qui occupait le corps de garde situé a l\'angle du faubourg et de la rue de Montreuil, prés du vieil arbre de liberté planté en 1793 par Santerre. Ni l\'un ni l\'autre de ces deux postes n\'étaient commandés par des officiers.
De Flotte reconnut ia position, se promena quelque temps de long en large sur le trottoir, puis, ne voyant encore personne venir, et de crainte d\'éveiller i\'attention, il s\'éloigna et rentra dans les rues latérales du faubourg.
De son cóté Aubry \') (du Nord) s\'était levé a cinq heures. Rentré cbez lui au milieu de la nuit, en revenant de la rue Popincourt, il n\'avait pris que trois heures de repos. Son portier 1\'avait averti que des hommes suspects étaient venus le de-mander dans la soirée du 2, et qu\'on s\'était présenté a la maison d\'en face, au numéro i\'2 de cette même rue Racine, chez Huguenin, 2) pour 1\'arrêter. C\'est ce qui détermina Aubry a sortir avant le jour.
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II alia a pied au faubourg Saint-Antoine. Comme il arrivait il l\'endroit désigné pour le rendez-vous, il rencontra Cournet et d\'autres de la rue Popincourt. lis furent presque immédiatement rejoints par Malardier. •1)
1—3) Allen volksvertegenwoordigers.
La barricade Saint-Antoine.
II était petit jour. Le faubourg était désert. Ils marchaient absorbés et parlant a voix basse. Tout a coup un groupe violent et singulier passa prés d\'eux.
Ils tournèrent la tête. C\'etalt un piquet de landers qui en-tourait quelque chose qu\'au crépuscule ils reconnurent pour une voiture cellulaire. Gela roulait sans bruit sur le macadam.
Ils se demandaient ce que cela pouvait signifler, quand un deuxième groupe pareil au premier apparut, puis un troisième, puis un quatrième. Dix voitures cellulaires passèrent ainsi, se suivant de très-près et se toucbant presque.
— Mais ce sont nos collègues! s\'écria Aubry (du Nord).
En elfet, le dernier convoi des représentants prisonniers du quai d\'Orsay, 1) le convoi destine ii Vincennes, traversait le faubourg. II était environ sept heures du matin. Quelques boutiques s\'ouvraient, éclairées a l\'intérieur, et quelques passants sortaient des maisons.
Ces voitures défilaient l\'une aprés l\'autre, fermées, gardées, mornes, muettes; aucune voix n\'en sortait, aucun cri, aucun souffle. Elles emportaient au milieu des épées, des sabres et des lances, avec la rapidité et la fureur du tourbillon, quelque chose qui se taisait; et ce quelque chose qu\'elles emportaient et qui gardait ce silence sinistre, c\'était la tribune brisée, c\'était la souveraineté des assemblees, c\'était Finitiative suprème d\'oü toute civilisation découle, c\'était le verbe qui contient l\'ave-nir du monde, c\'était la parole de Ia France!
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Une dernière voiture arriva, que je ne sais quel hasard avait retardée. Elle pouvait ètre éloignée du convoi principal de trois
1) Louis Napoleon liet in den nacht van 2 December 232 volksvertegenwoordigers gevangen nemen en in gevangenwagens naar Mont-Valérien, Mazes en Vincennes vervoeren.
La barricade Sainl-Antoine.
■Ou quatre cents metres, et elle était escortéo seulement par trois lanciers. Ce n\'était pas une voiture cellulaire, c\'était un omnibus, le seul qu\'il y eüt dans le convoi. Derrière le conducteur qui était un agent de police, on apercevait distinctement les représentants entassés dans 1\'intérieur. II semblait facile de les délivrer.
Gournet s\'adressa aux passants: — Citoyens, s écria-t-il, ce sont vos représentants qu\'on emméne! Vous venez de les voir passer dans les voitures des malfaiteurs! Bonaparte les an-ête contrairement a toutes les lois. üélivrons-les! Aux armes!
Un groupe s\'était formé d\'homrnes en blouse et d\'ouvriers qui allaient a leur travail. Un cri partit du groupe: — Vive la République! et quelques hommes s\'élancèrent vers la voiture. La voiture et les lanciers prirent le galop.
— Aux armes! répéta Gournet.
— Aux armes! reprirent les hommes du {gt;euple.
11 y eut un instant d\'élan. Qui sait ce qui eüt pu arnver? C\'eüt été une chose étrange que la première barricade contre ie coup d\'Etat eüt été faite avec eet omnibus, et qu\'aprèsavoir servi au crime, il servit au chatiment. Mais au moment oü le peuple se ruait sur la voiture, on vit plusieurs des représentants prisonniers qu\'elle contenait faire des deux mains signe de s\'abstenir. — Eh, dit un ouvrier, ils ne veulent pas!
Un deuxième reprit: — Us ne veulent pas de la liberté!
Un autre ajouta: - Us n\'en voulaient pas pour nous; ds
n\'en veulent pas pour eux.
Tout fut dit, on laissa 1\'omnibus s\'éloigner. Une minute après, 1\'arrière-garde de 1\'escorte survint et passa au grand trot, et le groupe qui entourait Aubry (du Nord), Malardier et Gournet, se dispersa.
-no
La barricade Saint-Antoine.
Lc café Roysin venait de s\'ouvrir. On s\'en souvient, la grande salie de ce. café avait servi aux séances d\'un club fameux en 1848. C\'était la, on se le rappel Ie également, que le rendezvous avait été donné.
On entre dans le café Roysin par une allée qui donne sur la rue, puis on traverse un vestibule de quelques métres de longueur, et l\'on trouve une salie assez vaste, avec de hautes fenètres et des glacés au mur, et au milieu plusieurs billards, des tables a dessus de marbre, des chaises et des banquettes de velours. C\'est cette salie, mal disposée du reste pour une séance oü l\'on eüt délibéré, qui avait été la salie du club Roysin. Gournet, Aubry et Malardier s\'y installèrent. En entrant, ils ne dissirnulérent pas qui ils étaient; on les recut bien, et on leur indiqua une sortie par les jardins, en cas.
Dp Flotte venait de les rejoindre.
Huit beures sonnaient quand les représentants commencèrent a arriver. Hruckner, Maigne et Brillier d\'abord, puis succes-sivement Charamaule, Cassal, Dulac, Bourzat, Madieiquot; de Montjau et Baudin. Bourzat, a cause de la boue, selon son habitude, avait des sabots, (jui prendrait Bourzat pour un paysan se tromperait, c\'est un bénédictin. Bourzat, imagination méridionale, intelligence vive, line, lettrée, ornée, a dans sa téte l\'Ency-clopédie et des sabots a ses pieds. Pourquoi pas ? II est esprit et peuple. L\'ancien constituant Bastide arriva avec Madicr de Montjau. Baudin serrait la main de tous avec effusion, mais ne parlait pas. 11 était pensif. — Qu\'avez-vous, Baudin? lui demanda Aubry (du Nord). Est-ce que vous étes triste ? — Moi, dit Baudin en relevant la tète, je n\'ai jamais été plus content!
Se sentait-il déja l\'élu ? quand on est si prés de la mort,
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La barricade Saint-Jntoine.
toute rayonnante de gloire, qui vous sourit dans 1\'ombre, peut-être l\'apergoit-on.
Un certain nombre d\'hotnrnes étrangers a FAssemblée, tous determines conime les représentants eux-mêmes, les accompagnait et les entourait.
Cournet en était le chef. 11 y avait parmi eux des ouvriers, raais pas de blouses. Afin de ne point effaroucher la bourgeoisie, on avait reconimandé aux ouvriers, notamment chez Derosne et Call, de venir en habit.
Baudin avait sur lui une copie de la proclamation que je lui avais dictee Ia veille. Cournet la déplia et la lut. — Faisons-la tout de suite afflcher dans le faubourg, dit-il. II faut que le peuple sache que Louis Bonaparte est hors la loi. — Un ouvrier lithographe, qui était la, s\'offrit a rimprimer sur-le-champ. Tous les représentants présents la signèrent, et ils ajoutèrent mon nom a leurs signatures. — Aubry (du Nord) écrivit en tête les mots: Assemhlée Nationale. L\'ouvrier emporta la proclamation, et tint parole. Quelques heures après, Aubry (du Nord) et plus tard un ami de Cournet appelé Gay le rencon-trèrent dans le faubourg du Temple un pot de colle a la main et appliquant la proclamation a tous les coins de rue, a cóté même de l\'afliche Maupas qui menacait de la peine de roert quiconque serait trouvé placardant un appel aux armes. Les groupes lisaient les deux affiches a la fois. Détail qu\'il faut noter, un sergent de la ligne en uniforme, en pantalon garance et le fusil sur. Tépaule, accompagnait l\'ouvrier et le faisait respecter. C\'était sans doute un soldat sorti du service de-puis peu.
L\'instant tixé la veille pour le rendez-vous général était de neuf a dix heures du matin. Cette heure avait été choisie afin
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La barricade Saint-Anloine.
qu\'on eut le tetnps d\'avertir tous les membres de la gauche; il convenait d\'attendre que les représentants arrivassent, afin que le groupe ressemblat davantage a une assemblee et que ses manifestations eussent plus d\'autorité sur le faubourg.
Plusieurs des représentants déja arrivés n\'avaient pas d\'écbarpe. On en fit a la hate quelques-unes dans une maison voisine avec des bandes de calicot rouge, blanc et bleu, et on les leur apporta. Baudin et de Flotte furent de ceux qui se revétirent de ces écharpes improvisées.
Cependant il n\'était pas encore neuf heures que déja des impatiences se manifestaient au tour d\'e.ux.
Ges généreuses impatiences, plusieurs les partageaient.
Baudin voulait attendre.
— Ne devancons pas l\'heure, disait-il; laissons a nos collègues le temps d\'arriver.
Mais on murmurait autoui- de Baudin;
— Non, commencez, donnez le signal, sortez. Le faubourg «\'attend que la vue de vos écharpes pour se soulever. Vous êtes peu nombreux, tnais on sait que vos amis vont venir vous rejoindre. Cela suffit. Commencez.
La suite a prouvé que cette hate ne pouvait produire qu\'un avortement. Cependant ils jugèrent que le premier exemple que devaient les représentants du peuple, c\'était le courage personnel. Ne laisser s\'éteindre aucune étincelle, marcher les premiers, marcher en avant, c\'était la le devoir. L\'apparence d\'une hésitation aurait été plus funeste en effet que toutes les témérités.
Schoelcher \') est une nature de héros; il a ia superbe impatience du danger.
1) Victor Schceleher, schrijver en volksvertegenwoordiger, op wiens voorstel den 27 April 1848 de slavernij in alle franscbe bezittingen werd afgeschaft
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La barricade Saint-Antoine.
— Allons, s\'écria-t-il, nos amis nous rejoindront. Sortons.
lis n\'avaient pas d\'armes.
— Désarmons le |ioste qui est la, dit Schoelcher.
lis sortirent de la salle Roysin en ordre, deux par deux, se tenant sous le bras. Quinze ou vingt hommes du peuple leur faisaient cortége. lis allaient devant eux criant: Vive la République! Aux amies!
Quelques enfants les précédaient et les suivaient en criant: Vive la Montague! \')
Les boutiques fermées s\'entr\'ouvraient. Quelques hommes paraissaient au seuil des portes, quelques femmes se montraient aux fenêtres. Des groupes d\'ouvriers qui allaient a leur travail les regardaient passer. On criait: Vivent nos représentants! Vive la République!
La sympathie était partout, mais nulle part l\'insurrection. Le cortége se grossit peu chemin faisant.
Un homme qui menait un cheval sellé setait joint a eux. On ne savait qui était eet homme, ni d\'oü venait ce cheval. Cela avait l\'air de s\'otfrir a quelqu\'un qui voudrait s\'eufuir. Le représentant Dulac ordonna a eet homme de s\'éloigner.
Ils arrivérent ainsi au corps de garde de la rue de Montreuil. A leur approche, la sentinelle poussa le cri d\'alerte el les soldats sortirent du poste en tumulte.
Schoelcher calme, impassible, en manchettes et en cravate blanche, vêtu de noii\' comme a l\'ordinaire, boutonné jusqu\'au cou dans sa redingote serrée, avec l\'air intrépide et fraternel d un quaker, marcha droit a eux:
— Camarades, leur dit-il, nous sommes les représentants du peuple, et nous venons au nom du peuple vous demander vos amies pour la défense de la Constitution et des lois.
1) Naam van de linkerzijde der Volksvertegenwoordiging.
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La barricade Saint-Antoine.
Le poste se laissa désarmer. Le sergent seul fit mine de ré-sister, raais on lui dit: — Vous êtes seul, — et il céda. Les représentants distribuèrent les fusils et les cartouches au groupe résolu qui les entourait.
Quelques soldats s\'écrièrent: — Pourquoi neus prenez-vous nos fusils? Nous nous battrions pour vous et avec vous.
Les représentants se demandérent s\'ils accepteraient cette offre. Schoelcher y inclinait. Mais l\'un d\'eux fit observer que quelques gardes mobiles avaient fait la même ouverture aux insurgés de juin et avaient tourné contre l\'insurrection les armes que 1\'insurrection leur avait laissées.
On garda done les fusils.
Le désarmement fait, on compta les fusils, il y en avait quinze.
— Nous sommes cent cinquante, dit Cournet, nous n\'avons pas assez de fusils.
— Eb bien, demanda Schoelcher, oü y a-t-il un poste?
— Au marché Lenoir.
— Désarmons-le.
Schoelcher en tête et escortés des quinze hommes ar més, les représentants allérent au marché Lenoir. Le poste du marché Lenoir se Jaissa désarmer plus volontiers encore que le poste de la rue de Montreuil. Les soldats se tournaient pour qu\'on pi\'it leurs cartouches dans leurs gibernes.
On chargea immédiatement les armes.
— Maintenant, cria de Flotte, nous avons trente fusils, clier-chons un coin de rue et faisons une ban-icade.
Ils étaient alors environ deux cents combattants.
Ils montérent la rue de Montreuil. Au bout d\'une cinquan-taine de pas, Schoelcher dit: — Ou allons-nous? noustournons le dos a la Bastille. Nous tournons le dos au combat.
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La barricade Saint-Antoine.
lis redescendirent vers le faubourg.
lis criaient: — Aux amies! On leur répondait: — Vivent nos représentants! Mais quelques jeunes gens seulement se joignirent a eux. II etait évident que le vent de l\'émeute ne soufflait pas.
— N\'importe, disait de Flotte, engageons Taction. Ayons la gloire d\'etre les premiers tués.
Comme ils arrivaient au point oü les rues Sainte-Marguerite et de Cotte aboutissent Tune a l\'autre et coupent le faubourg, une charrette de paysan chargée de fumier entrait rue Sainte-Marguerite.
— Ici, cria de Flotte.
Ils arr\'êtèrent la charrette de furoier et la renversèrent au milieu de la rue du Faubourg-Saint-Antoine.
Une laitière arriva.
lis renversèrent la charette de la laitière.
Un boulanger passait dans sa voiture a pain. II vit ce qui se faisait, voulut fuir et mit son cheval au galop. Deuxoutrois gamins — de ces enfants de Paris braves corame des lions et lestes comme des chats — coururent après le boulanger, dé-passèrent le cheval qui galopait toujours, I\'arreterent et rame-nèrent la voiture a la barricade commencée.
On renversa la voiture a pain.
Un omnibus survint, qui arrivait de la Bastille.
— Bon! dit le conducteur, je vois ce que c\'est.
II descendit de bonne grilce et fit descendre les voyageurs, puis le cocher détela les chevaux et s\'en alia en secouant son manteau.
On renversa Fomnibus.
Les quatre voitures mises a bout barraient a peine la rue
•H6
La barricade Sainte-Antoine.
du faubourg, fort large en eet endroit. ïout en les alignant, les hommes de la barricade disaient:
— N\'abimons pas trop les voitures.
f Cela faisait une médiocre barricade, assez basse, trop courte,
■et qui laissait les trottoirs libres des deux cótés.
En ce moment un officier d\'état-major passa suivi d\'une or-donnance, apercut la barricade et s\'enfuit au galop de son cheval.
Schoelcher inspectait tranquillement les voitures renversées. Quand il fut a la charrette de paysan, qui faisait un tas plus ■élevé que les autres, il dit: — II n\'y a que celle-la de bonne.
La barricade avancait. On jeta dessus quelques paniers vides qui la grossissaient et l\'exhaussaient sans la fortifier.
lis y travaillaient encore quand un enfant accourut en criant:
— La troupe!
En effet deux compagnies arrivaient de la Bastille au pas de \' course par le faubourg, échelonnées par pelotons de distance
en distance et barrant toute la rue.
Les portes et les fenêtres se fermaient précipitamment.
Pendant ce temps-la, dans un coin de la barricade, Bastide impassible contait gravement une liistoire a Madier de Montjau.
— Madier, lui disait-il, il y a prés de deux cents ans que le prince de Condé, prêt a livrer bataille dans ce même faubourg Saint-Antoine oü nous sommes, demandait a un officier qui l\'ac-compagnait: — As-tu jamais vu une\'bataille perdue? — Non, monseigneur. — Eh bien, tu vas en voir une. — Moi Madier, je vous dis aujourd\'bui: — Vous allez |voir tout a l\'heure une barricade prise.
Cependant ceux qui étaient armés s\'étaient placés a leur position de combat derrière la barricade.
117
Le moment approchait.
i
La barricade Saint-Antoine.
— Citoyens, cria Schoelcher, ne tirez pas un coup de fusil. Quand Farmée et les faubourgs se battent, c\'est le sang du peuple qui coule des deux cótés. Laissez-nous d\'abord parler aux soldats.
II monta sur un des paniers qui exhaussaient la barricade. Les autres représentants se rangèrent prés de lui sur Fomnibus. Malardier et Dulac étaient a sa droite. Dulac lui dit: — Vous me connaissez a peine, citoyen Schoelcher, moi, je vous ai me. Donnez-moi pour mission de rester a cóté de vous. Je ne suis que du second rang a 1\'Assemblée, mais je veux être du premier rang au combat.
En ce moment quelques hommes en blouse, de ceux que le 10 décembre \') avait embrigadés, parurent a Tangle de la rue Sainte-Marguerite, tout prés de la barricade et criérent: — A bas les vingt-cinq francs!
Baudin, qui avait déja choisi son poste de combat et qui était debout sur la barricade, regarda fixement ces hommes et leur dit:
— Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs !
Un bruit se fit dans la rue. Quelques derniéres portes restées
entr\'ouvertes se fermèrent. Les deux colonnes d\'attaque venaient d\'arriver en vue de la barricade. Plus loin on apercevait confu-sément d\'autres rangées de bayonnettes.
Schoelcher, élevant le bras avec autorité, fit signe au capitaine qui commandait le premier peloton d\'arrêter.
H8
Le capitaine fit de son épée un signe négatif. Tout le 2 de-cembre était dans ces deux gestes. La loi disait; — Arrètez L Le sabre répondait: — Non !
1) 10 December 1848, dag waarop Louis Napoleon tot president werd gekozen; hier figuurlijk voor de lioiiapartisten,
La barricade, Saint-A ntoine.
Les deux compagnies continuèrent d\'avancer, mais a pas lents et en gardant leurs intervalles. ,
Schcelcher descendit de la barricade dans la rue. De Flotte, w Dulac, Malardier, Brillier, Maigne, Bruckner, le suivirent.
Alors on vit un beau spectacle.
Sept représentants du peuple, sans autre arme que leurs écharpes, c\'est-a-dire majestueusement revètus de la loi et du droit, s\'avancérent dans la rue hors de la barricade et marchè-rent droit aux soldats, qui les attendaient le fusil en joue.
Les autres représentants restés dans la barricade disposaient les derniers apprêts de la resistance. Les combattants avaient une attitude intrépide. Le lieutenant de marine Cournet les dominait tous de sa haute taille. Baudin, toujours debout sur l\'oranibus renversé, dépassait la barricade de la moitié du corps.
En voyant approcher les sept représentants, les soldats et les 1 officiers eurent un moment de stupeur. Cependant le capitaine
fit signe aux représentants d\'arrêter.
Ils s\'arrêtèrent en effet, et Schcelcher dit d\'une voix grave:
— Soldats ! nous sommes les représentants du peuple souve-rain. nous sommes vos représentants, nous sommes les élus du suffrage universel. Au nom de la Constitution, au nom du suffrage universel, au nom de la République, nous qui sommes VAssemblée nationale, nous qui sommes la loi, nous vous or-donnons de vous joindre a nous, nous vous sommons de nous obéir. Vos chefs, c\'est nous. L\'armée appartient au peuple, et les représentants du peuple sont les chefs de l\'armée. Soldats, Louis Bonaparte viole la Constitution, nous l\'avons mis hors la t loi. Obéissez-nous.
L\'officier qui commandait. un capitaine nommé Petit, ne le laissa pas achever.
119
La barricade Saint-A-nloine.
— Messieurs, dit-il, j\'ai des ordres. Je suis du peuple. Je suis républicain comme vous, mais je ne suis qu\'un instrument.
— Vous connaissez la Constitution, dit Schoelcher.
— Je ne connais que ma consigne.
— II y a une consigne au-dessus de toutes les consignes, reprit Schcelcher; ce qui oblige le soldat comme le citoyen, c\'est la loi.
II se tournait de nouveau vers les soldats pour les haranguer, mais le capitaine lui cria.:
Pas un mot de plus. Vous ne continuerez pas! Si vous ajoutez une parole je commande le feu.
— Que nous importe! dit Schoelcher.
En ce moment un officier a cheval arriva. C\'était le chef de bataillon. II paria un instant bas au capitaine.
— Messieurs les représentants, reprit le capitaine en agitant son épée, rétirez-vous, ou je fais tirer.
— ïirez, cria de Flotie.
Les représentants — étrange et héroïque copie de Fontenoy — ótèrent leurs chapeaux et firent face aux fusils.
Schcelcher seul garda son chapeau sur la tête et attenditles bras croisés.
— A la bayonnette! dit le capitaine. Et se tournant vers les peletons: — Croisez — ette!
— Vive la République! crièrent les représentants.
Les bayonnettes s\'abaissèrent, les compagnies s\'ébranlèrent, et les soldats fondirent au pas de course sur les représentants immobiles.
Ce fut un instant, terrible et grandiose.
Les sept représentants virent arriver les bayonnettes a leurs poitrines, sans un mot, sans un geste, sans un pas en arrière.
120
La barricade Saint-Antoine.
Mais l\'hésitation, qui n\'était pas dans leur ame, était dans le coeur des soldats.
Les soldats sentirent distinctement qu\'il y avail la une double souillure pour leur uniforme, attenter a des représentants du peuple, ce qui est une trahison, et tuer des hommes désarmés, ce qui est une lacheté. Or, trahison et lacheté, ce sent la deux epaulettes dont s\'aceommode quelquefois le général, jamais le soldat.
Quand les hayonettes furent tel lement prés des représentants qu\'elles leur touchaient la poitrine, elles se détournèrent d\'elles-mêmes, et les soldats d\'un mouvement unanime passèrent entre les représentants sans leur faire de mal. Schoelcher seul eut sa redingote percée en deux endroits, et, dans sa conviction, ce fut maladresse plutót qu\'intention. Un des soldats qui lui faisaient face voulut l\'éloigner du capitaine et le toucha de sa bayonnette. La pointe rencontra le livre d\'adresses des représentants que Schcelcher avait dans sa poche et ne perga que le vètement.
Un soldat dit a de Flotte: —■ Citoyen, nous ne voulons pas vous faire de mal.
Pourtant un soldat s\'approcha de Bruckner et le mit en joue.
— Eh bien, dit Bruckner, faites feu.
Le soldat, ému, abaissa son arme et serra la main de Bruckner.
Chose frappante, en dépit de l\'ordre donné par les chefs, les deux compagnies arrivèrent successivement jusqu\'aux représentants, croisant la bayonette, et se détournant. La consigne commande, mais l\'instinct règne; la consigne peut être le crime, mais l\'instinct, c\'est 1\'honneur. Le chef de bataillon P... a dit plus tard: »On nous avait annoncé que nous aurions affaire a des brigands, nous avons eu affaire a des héros.quot;
Cependant, a la barricade on s\'inquiétait, et, les voyant en-
121
La barricade Saint-An/oine.
veloppés et voulant les secourir, on tira un coup de fusil. Ce coup de fusil malheureux tua un soldat entre de Flotte et Schoelcher.
L\'officier qui comniandait le second peloton d\'attaque passait prés de Schoelcher comrae le pauvre soldat tombait. Schoelcher rnontra a l\'offlcier rhorame gisant. — Lieutenant, dit-il, voyez.
L\'officier répondit avec un geste de désespoir.
— Que voulez-vous que nous fassions?
Les deux compagnies ripostèrent au coup de fusil par une décharge générale et s\'élancèrent a l\'assaut de la barricade, laissant derrière elles les sept représentants stupéfaits d\'etre encore vivants.
La barricade répondit par une décharge, mais elle ne pouvait tenir. Elle fut emportée.
Baudin fut tué.
II était resté dehout a sa place de combat sur l\'omnibus. Trois balles l\'atteignirent. Une le frappa de bas en haut a l\'oeil droit et pénétra dans le cerveau. II tomba. II ne reprit pas connaissance. Une demi-heure aprés il était mort. On porta son cadavre a l\'hüpital Sainte-Marguerite....
Le soldat tombé était resté sur le pavé. Ge fut Schoelcher qui le releva. Quelques femmes éplorées et vaillantes sortirent d\'une maison. Quelques soldats vinrent. On le porta, Schoelcher lui soutenant la tête, d\'abord chez une fruitière, puis a 1\'hópital Sainte-Marguerite oü l\'on avait déja porté Baudin.
C\'était un conscrit. La balie l\'avait frappé au cóté. On voyait a sa capote grise houtonnée jusqu\'au collet le trou souillé de sang. Sa tête tombait sur son épaule, son visage pale, bridé par la mentonniére du shako, n\'avait plus de regard, le sang lui sortait de la bouche. II paraissait dix-huit ans a peine. Déja soldat et encore enfant. II était mort.
122
La barricade Saint-Anloine.
Ce pauvre soldat fut la première victime du coup d\'Etat. Baudin fut la seconde ....
Comrae ils atteignaient la place de la Bastille. Dulac dit a Schoelcher: — Je vous demande la permission de vous quitter une heure ou deux, et voici pourquoi: je suis seul ici a Paris avec ma petite fille qui a sept ans. Depuis huit jours elle a la lièvre scarlatine, et hier, quand le coup d\'Etat est arrivé, elle était a la mort. Je n\'ai que cette enfant au monde. Je 1\'ai quittée ce matin pour venir, et elle m\'a dit: «Papa, ou vas-tu Puisque je ne suis pas tué, je vais voir si elle n\'est pas morte-Deux heures après l\'enfant vivait encore, et nous étions en séance de permanence rue Bichelieu, n015, Jules Favi;e, Carnot,. Michel de Bourges et moi, quand nous vimes entrer Dulac, qui nous dit: — Je viens me mettre a votro disposition.
NOTRE DAME.
LE PILORI. \')
Ce fut un fou rire dans la foule quand on vit a nu la bosse de Quasimodo, sa poitrine de chameau, ses épaules calleuses et velues. Pendant toute cette gaieté, un homme a la livrée de la ville, de courte taille et de robuste mine, monta sur la plate-forme et vint se placer prés du patient. Son nom circula bien vite dans l\'assistance. C\'était maitre Pierrat Torterue,. tourmenteur-juré du Chiitelet,
II commenca par déposer sur un angle du pilori un sabliei-1) kaak; pranger.
12»
Le Pilori.
noir dont la capsule supérieure était pleine de sable rouge qu\'elle laissait fuir dans le recipient inférieur; puis il óta sont «urtout mi-parti, et l\'on vit pendre a sa main droite un fouet mince et effilé de longues laniéres, blanches, noueuses, tres-sées, arrnées d\'ongles de métal. De la main gauche il repliait négligemment sa chemise autour de son bras droit, jusqu\'a 1\'aisselle.
Cependant Jehan Frollo criait, en élevant sa tète blonde et frisée au-dessus de la foule (il était raonté pour cela sur les épaules de Robin Poussepain): — Venez voir, messieurs, mesdames! voici qu\'on va flageller péremptoirement maitre Quasimodo, le sonneur de mon frére monsieur l\'archidiacre de Josas, une dröle d\'architecture orientale, qui a le dos en dóme •et les jambes en colonnes torses!
Et la foule de rire, surtout les enfants et les jeunes filles.
Enfln le tourmenteur frappa du pied. La roue se mit a tourner. ■Quasimodo chancela sous ses liens. La stupeur qui se peignit brusquement sur son visage difforme fit redoubler a l\'entour les éclats de rire.
Tout a coup, au moment oü la roue dans sa revolution pré-senta a maitre Pierrat le dos montueux de Quasimodo, maitre Pierrat leva Ie bras, les fines laniéres sifflérent aigrement dans l\'air comme une poignée de couleuvres et retombérent avec furie sur les épaules du miserable.
Quasimodo sauta sur lui-méme, comme réveillé en sursaut. .11 commengait a comprendre. II se tordit dans ses liens; une ■violente contraction de surprise et de douleur décomposa les muscles de sa face; mais il ne jeta pas un soupir. Seulement il tourna la tète en arrière, a droite, puis a gauche, en la ba-langant comme fait un taureau piqué au flanc par un taon.
124
Le Pilori.
Un second coup suivit le premier, puis un troisième, et un autre, et un autre et toujours. La roue ne cessait pas de tour-ner ni les coups de pleuvoir. Bientót le sang jaillit, on le vit ruisseler par mille lilets sur les noires épaules du bossu, et les grèles lanières, dans leur rotation qui déchirait l\'air, l\'épar-pillaient en gouttes dans la foule.
Quasimodo avait repris, en apparence du moins, son impas-sibilité première. II avait essayé d\'abord sourdement et sans grande secousse extérieure de rompre ses liens. On avait vu son ceil s\'allumer, ses muscles se roidir, ses membres se ramas-ser, et les courroies et les chainettes se tendre. L\'effort était puissant, prodigieux, désespéré; mais les vieilles gênes de la prévóté résistèrent. Elles craquèrent, et voila tout. Quasimodo retomba épuisé. La stupeur fit place sur ses traits a un sentiment d\'amer et. profond découragement. II ferma son ceil unique, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et fit le mort.
Dés lors il ne bougea plus. Rien ne put lui arracher un mouvement. Ni son sang qui ne cessait de couler, ni les coups qui redoublaient de furie, ni la colére du tourmenteur qui s\'ex-citait lui-même et s\'enivrait de l\'exécution, ni le bruit des horribles lanières plus acérèes et plus sifflantes que des pattes de bigdlles. \')
Enfin un huissier du Chatelet vètu de noir, rnonté sur un cheval noir, en station a cöté de 1\'échelle depuis le commencement de l\'exécution, ètendit sa baguette d\'ébène vers le sablier. Le tourmenteur s\'arrêta. La roue s\'arrêta. L\'ceil de Quasimodo se rouvrit lentement.
La flagellation était finie. Deux valets du tourrnenteur-juré lavèrent les épaules saignantes du patient, les frottèrent de je;
1) gevleugelde insecten.
125
Le Pilori.
no sais quel onguent qui ferma sur-le-champ toutes les plaies, et lui jetèrent sur Ie dos une sorte de pagne \') jaune taillé en chasuble. Cependant Pierrat Torterue faisait dégoutter sur le pavé les lanières rouges et gorgées de sang.
Tout n\'était pas fini pour Quasimodo. II lui restait encore a subir une heure de pilori. On retourna done le sablier, et on laissa le bossu attaché sur la planche, pour que justice fut faite jusqu\'au bout.
Le peuple, au moyen age surtout, est dans la société ce qu\'est l\'enfant dans la familie. ïant qu il reste dans eet état d\'igno-rance première, de minorité morale et intellectuelle, on peut dire de lui comme de l\'enfant:
C^t age est sans pitié.
Nous avons déja fait voir que Quasimodo était généralement haï, pour plus d\'une bonne raison, il est vrai. II yavaitapeine un spectateur dans cette foule qui n\'eüt ou ne crüt avoir sujet de se plaindre du mauvais bossu de Notre-Dame. La joie avait été universelle de le voir paraitre au pilori; et la rude execution qu\'il venait de subir et la piteuse posture oü elle l\'avait laissé, loin d\'attendrir la populace, avaient rendu sa haine plus méchante en l\'armant d\'une pointe de gaieté.
Aussi, une fois la vindicte publique satisfaite, comme jargon-nent encore aujourd\'hui les bonnets carrés, ce fut le tour des mille vengeances particuliéres. Ici comme dans la grand\'salle, les femmes surtout éclataient. Toutes lui gardaient quelque rancune, les unes de sa malice, les autres de sa laideur. Les -dernières étaient les plus furieuses.
— Oh! masque de I\'Antechrist! disait l\'une.
1) schort.
-126
Le Pilori.
— Chevaucheur de manche a balai! criait l\'autre.
— La belle grimace tragique, hurlait une troisième, et qui le ferait pape des fous, si c\'était aujourd\'hui hier !
— C\'est bon, reprenait une vieille. Voila la grimace du pilori. A quand celle du gibet?
— Quand seras-tu coiffé de ta grosse cloche a cent pieds sous terre, maudit sonneur !
— C\'est pourtant ce diable qui Sonne l\'angélus !
— Oh! le sourd! le borgne! le bossu! le monstra!
Et lesquot; deux écoliers, Jehan du Moulin, Robin Poussepain, chantaient a tue-tête le vieux refrain populaire :
Une bart Pour le pendard!
Un fagot Pour le raagot!
Mille autres injures pleuvaient, et les huées, et les imprecations, et les rires, et les pierres ga et la.
Quasimodo était sourd, mais il voyait clair, et la fureur pu-blique n\'était pas moins énergiquement peinte sur les visages que dans los paroles. D\'ailleurs les coups de pierre expliquaient les éclats de rire.
II tint bon d\'abord. Mais peu a i)eu cette patience, quis\'était roidie sous le fouet du tourmenteur, fléchit et lacha pied a toutes ces piqiires d\'insectes. Le boeuf des Asturies, qui s\'est peu ému des attaques du picador \') s\'irrite des chiens et des vanderilles. 2
II promena d\'abord lentement un regard de menace sur la ioule. Mais, garotté comme i) 1\'était, son regard fut impuissant
1) kampvechter. 2) vliegen.
127
Le Pilori.
a chasser ces mouches qui mordaient sa plaie. Alors il s\'agita dans ses entraves, et ses soubresauts furieux flrent crier sur ses ais la vieille roue du pilori. De tout cela, les dérisions et les huées s\'accrurent.
Alors le miserable, ne pouvant briser son collier de bete l\'auve enchainée, redevint tranquille. Seulement par intervalles un soupir de rage soulevait toutes les cavités de sa poitrine. II n\'y avait sur son visage ni honte ni rongeur. II ótait trop loin de I\'état de société et trop prés de l\'état de nature poursavoir ce que c\'est que la honte. D\'ailleurs, a ce point de diftbrrnité, Tinfainie est-elle chose sensible? Mais la colère, la haine, le désespoir, abaissaient lentement sur ce visage hideux un nuage de plus en plus sombre, de plus en plus chargé d\'une électri-cité qui éclatait en mille éclairs dans l\'oeil du cyclope.
Tout a coup il s\'agita de nouveau dans ses chaines avec un redoublement de désespoir dont trembla toute Ia charpente qui le portait, et, rompant le silence qu\'il avait obstinément gaidé jusqu\'alors, il ci\'ia avec une voix rauque et furieuse qui ressem-blait plutót a un aboiement qu\'a un cii humain et qui couvrit le bruit des huées: — A boire!
Cette exclamation de détresse, loin d\'émouvoir les compassions, fut un surcroit d\'amusement au bon populaire \') parisien qui entourait réchelle, et qui, il faut le dire, pris en masse et comme multitude, n\'était alors guére moins cruel et moins abruti que cette horrible tribu des truands chez laquelle nous avons déja mené le lecteur, et qui était tout simplement la couche la plus inférieure du peuple. Pas une voix ne s\'éleva autour du malheureux patient, si ce n\'est pour lui faire rail-
1) de gemecne man.
128
he Pilori.
lerie de sa soif. II est certain qu\'en ce moment il était grotesque et repoussant plus encore que pitoyable, avec sa face empour-prée et ruissellante, son ail égaré, sa bouche écumante de colère et de souffrance, et sa langue a demi tirée. II faut dire encore ([lie, se füt-il trouvé dans la coliue quelque bonne ame charitable de bourgeois ou de bourgeoise qui eut été tentée d\'ap-porter un verre d\'eau a cette misérable créature en peine, il j-égnait auteur des marches infames du pilori un tel préjugé de honte et d\'ignominie qu\'il eüt suffl pour repousser le bon Sama-ritain.
Au bout de quelques minutes, Quasimodo promena sur la foule un regard désespéré, et répéta d\'une voix plus déchirante encore: — A boire!
Et tous de rire.
— Bois ceci! criait Robin Poussepain en lui Jetant par \') la face une éponge trainée dans le ruisseau. Tiens, vilain sourd! je suis ton débiteur.
Une femme lui lanQait une pierre a la tête: — Voila qui t\'apprendra a nous réveiller la nuit avec ton carillon de dainné.
— Hé bien I fils, hurlait un perclus en faisant effort pour l\'atteindre de sa béquille, nous jetteras-tu encore des sorts du haut des tours de Notre-Dame\'?
— Voici une écuelle pour boire! reprenait un homme en lui décochant dans la poitrine une cruche cassée. C\'est toi qui, rien qu\'en passant devant elle, as fait accoucher ma femme d\'un enfant a deux tètes!
— Et ma chatte d\'un chat a six pattes! glapissait une vieille en lui langant une tuile.
— A boire! répéta pour la troisième fois Quasimodo pantelant.
1) Par: in, dwars over.
129
9
Le Filori.
Eu ce moment, il vit s\'écarter la populace, line jeune flllo bizai-rement vêtue sorlit de la foule. Elle était accompagnée d\'une petite chèvre blanche a cornes dorées et portait un tambour de basque a la main.
L\'oeil de Quasimodo étincela. C\'était la bohémienne qu\'il avait essayé d\'enlever la nuit précédente, algarade \'j pour laquelle il sentait confusément qu\'on le chatiait en eet instant même; ce qui du reste n\'était pas le moins du monde, puisqu\'il n\'était puni que du malheur d\'etre sourd et d\'avoir été jugé par un sourd. II ne douta pas qu\'elle ne vint se venger aussi et lui donner son coup comme tous les autres.
II la vit en ell\'et monter rapidement Féchelle. La colère et le dépit le suft\'oquaient. II eüt voulu pouvoir faire crouler le pilori, et, si Féclair de son ceil eüt pu foudroyer, 1\'égyptienne eüt été mise en poudre avant d\'arriver sur la plate-forme.
Elle s\'approcha, sans dire une parole, du patient qui se tor-dait vainement pour lui échapper, et, détachant une gourde de sa ceinture, elle la porta doucement aux lèvres arides du misérable.
Alors, dans eet ceil jusque-la si sec et si brülé, on vit rouler une grosse larme, qui tomba lentement le long de ce visage difforme et longtemps contracté par le désespoii-. C\'était la première peut-être que l\'infortuné eüt jamais versée.
Cependant il oubliait de boire. L\'égyptienne fit sa petite inoue avec impatience, et appuya en souriant le goulot a la bouche dentue de Quasimodo.
II but a longs traits. Sa soif était ardente.
Quand il eut fini, le misérable allongea ses lèvres noires, sans doute pour baiser la belle main qui venait de l assister.
1) Sleelite streek.
130
Le Pilori.
Mais la jeune fille, qui n\'était pas sans defiance peut-être et se souvenait de la violente tentative de la nuit, retira sa main avec le geste effrayé d\'un enfant qui craint d\'etre mordu par line bete.
Alors le pauvre sourd fixa sur elle un regard plein de reproche ct d\'une tristesse inexprimable.
C\'eüt été partout un spectacle touchant que cette belle fille, fraiche, pure, charmante, et si faible en mème temps, ainsi pieusement accourue au secours de tant de misère, de diffor-mité et de méchanceté. Sur un pilori, ce spectacle était sublime.
Tout ce peuple lui-même en fut saisi et se mit a battre des mains en criant: Noël! Noël!
QÜATEEVINGT T E E I Z E.
LE SAÜVETAGË DES ENFANÏS.
Cependant les enfants avaient iini par ouvrir les yeux.
L\'incendie, qui n\'était pas encore entré dans la salie de la bibliothèque, jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette espèce d\'aurore-la. lis la regardèrent. Georgette la contempla.
Toutes les splendeurs de l\'incendie se déployaient; l\'hydre noire et le dragon écarlate apparaissaient dans la fumée dif-forme, superbement sombre et vermeille. De longues flam-mèches s\'envolaient au loin et rayaient l\'ombre, et l\'on eüt dit des comètes combattantes, courant les unes après les autres.
— Joli! dit Georgette.
lis s\'étaient dresses tous les trois.
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Le sauvetaqe des enfants.
— Ah! cria la mère, il se réveillent!
René-Jean se leva, alors Gros-Alain se leva, alors Georgette se leva. René-Jean étira ses bras, alia vers la croisée et dit: - J\'ai chaud. - Ai chaud, répéta Georgette.
La mère les appela. - Mes enfants! René! Alain! Georgettet
Les enfants regardaient autour d\'eux. lis cherchaient a com-prendre. Oü les hommes sont terrifiés, les enfants son curieux. Qui s\'étonne aisément s\'effraye difficilement; l\'ignorance con-tient de l\'intrépidité. Les enfants ont si peu droit a l\'enfer que, s\'ils le voyaient, ils l\'admireraient.
La mère répéta: — René! Alain ! Georgette !
René-Jean tourna la tête; cette, voix le tira de sa distraction; les enfants ont la mémoire courte, mais ils ont le souvenir rapide; tout le passé est pour eux hier; René-Jean vit sa mère, trouva cela tout simple, et, entouré comme il l\'était de choses étranges, sentant un vague besoin d\'appui, il cria:
— Maman! — Maman! dit Gros-Alain. — M\'man! dit Georgette. Et elle tendit ses petits bras.
Et la mère hurla: — Mes enfants!
Tous les trois vim-ent au bord de la fenêtre; par bonheur, l\'embrasement n\'était pas de ce cóté-la.
— J\'ai trop chaud, dit René-Jean.
II ajouta: — Qa brüle. Et il chercha des yeux sa mère. — Viens done, maman.
— Don, m\'man, répéta Georgette.
La mère échevelée, déchirée, saignante, s\'était laissée rouler de broussaille en broussaille dans le ravin. Cimonrdain 1) y était avec Guéchamp, aussi impuissants en bas que Gauvain 2) en haut.
1) Cimourdain was gedeputeerde te velde. 2) Aanvoerder der republikein-sche troepen.
132
Xe sauvctage des enfants.
Les soldats, désespérés d\'etre inutiles, fourmillaient autour d\'eux. La chaleur était insupportable, personne ne la sentait. On con-sidérait l\'escarpement du pont, la hauteur des arches, l\'évélation des étages, les fenêtres inaccessibles, et la nécessité d\'agir vite. Trois étages a franchir. Nul moyen d\'arriverla. Radoub, blessé, un coup de sabre a l\'épaule, une oreille arrachée, ruisselant de sueur et de sang, était accouru; il vit Michelle Fléchard. — ïiens, dit-il, la fusillée, vous êtes done ressuscitée! — Mes enfants! dit la mère. — C\'est juste, répondit Radoub; nous n\'avons pas le temps de nous occuper des revenants. Et il se niit a escalader le jiont, essai inutile, il enfonga ses ongles dans la pierre, il grirnpa quelques instants; mais les assises étaient lisses,1) pas une cassure, pas un relief, la muraille \'était aussi correctement rejointoyée2) qu\'une muraille neuve, et Radoub retomba. L\'incendie continuait, épouvantable; on apercevait, dans l\'encadrenient de la croisée toute rouge, les trois têtès blondes. Radoub, alors, montra le poing au ciel, comme s\'il y cherchait quelqu\'un du regard, et dit: C\'est done ga une conduite, bon Dieu! La mère embrassait a genoux les piles du pont en criant: Grace!
De sourds craquements se mèlaient aux pétillements du bra-sier. Les vitres des armoires de la bibliothèque se fêlaient, et tombaient avec bruit. II était évident que la charpente cédait. Aucune force humaine n\'y pouvait rien. Encore un moment et tout allait s\'abimer. On n\'attendait plus que la catastrophe. On entendait les petites voix répéter: Maman! maman! On était au paroxisme de l\'effroi.
Tout a coup, a la fenêtre voisine de celle oü étaient les enfants, sur le fond pourpre du flamboiement, une haute figure ap-
1) Glad en vlak. 2) Gevoegd.
133
ie sauvetaqe des enfants.
parut. Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent flxes. Un homme était la-haut, un homrae était dans la salie de la bibliothèque, un homme était dans la fournaise. Gette figure se découpait en noir sur la flamme, mais elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac \'j.
II disparut, puis il reparut.
L\'effrayant vieillard se dressa a la fenêtre maniant une énorme échelle. C\'était l\'échelle de sauvetage, déposée dans la bibliothèque, qu\'il était allé chercher le long du mur et qu\'il avait trainee jusqu\'a la fenêtre. 11 la saisit par une extrémité, et avec l\'agilité magistrale d\'un athlète, il la fit glisser hors de la croisée sur le rebord de l\'appui extérieur jusqu\'au fond du ravin. Ra\'doub, en bas, éperdu, tendit\'les mains, regut réchellef la serra dans ses bras, et cria: — Vive la République!
Le marquis répondit; — Vive le Roi!
Et Radoub grommela: — Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu.
L\'échelle était posée; la communication était établie entre la salie incendiée et la terre; vingt hommes accoururent, Radoub en tète, et en un clin d\'oeil ils s\'étagèrent du haut en bas,, adossés aux échelons comme les niacons qui montent et qui descendent des pierres. Cola fit sur l\'échelle de bois une échelle humaine. Radoub, au faite de réchelle, touchait a la fenêtre. II était, lui, tourné vers Fincendie.
La petite armée, éparse dans les bruyères et sur les pentes, se pressait, bouleversée de toutes les émotions a la fois, sur le plateau, dans le ravin, sur la plate-forme de la tour.
Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant. II y eut un immence battement de mains.
1) Aanvoerder der Vendeeërs.
•134
ie sauvetage des enfants.
. C\'était le premier qiie le marquis avait saisi au hasard. C\'était Gros-Alain. Gros-Alain criait: — J\'ai peur.
Le marquis donna Gros-Alain a Radoub, qui le passa derrière lui et au-dessous de lui a rin soldat qui le passa a un autre, et, pendant que Gros-Alain, trés effrayé et criant, arri-vait ainsi de bras en bras jusqu\'au bas de 1\'échelle, le marquis, un moment absent, revint a la fenêtre avec René-.lean qui batt.it Radoub au moment ou le marquis le passa au sergent.
Le marquis rentra dans la salie pleine de (lammes. Georgette était restée seule. II alia a elle. Elle sourit. Get homme ile grauit sentit quelque cbose d\'bumide lui venir aux yeux. II demanda : — Comment t\'appelles-tu ? — Orgette, dit-elle.
II la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment oü il la remettait a Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut l\'óblouissement de l\'innocence, le vieillard donna a l\'enfant un baiser.
— C\'est la petite móme 1)! dirent les soldats; et Georgette, a son tour, descendit de bras en bras jusqu\'a terre parmi des cris d\'adoration. On battait des mains, on trépignait; les vieux grenadiers sanglotaient, et elle leur souriat.
La mère était au pied de l\'échelle, haletante, insensée, ivre de tout eet inattendu, Jetée sans transition de l\'enfer dans le paradis. L\'excés de joie meurtrit le coeur a sa facon. Elle ten-dait les bras, elle recut fl abord Gros-Alain, ensuite René-Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit pêle-méle de baisers, puis elle éclata de rire et tomba évanouie.
Un grand cri s\'éleva: — Tous sont sauvés!
135
Tous étaient sauvés en effet, excepté le vieillard.
1
Schelm, pop.
Le sauvetage des enfants.
Mais personne n\'y songeait, pas même lui peut-être.
II resta quelques instants rêveui\' au bord de la fenètre, comme s\'il voulait laisser au gouffre de flamme le temps de prendre an parti. Puis, sans se hater, lentement, fièrement, il enjamba l\'appui de la croisée, et, sans se retourner, droit, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui l\'ineendie, faisant face au precipice, il se mit a descendre l\'échelle en silence avec une majesté de fantóine. Ceux qui étaient sur l\'échelle se préci-pitèrent en bas, tous les assistants tressaillirent; il se fitautour de eet homme qui arrivait d\'en haut un reeul d\'horreur sacrée comme autour d\'une vision. Lui cependant s\'enfongait grave-ment dans l\'ombre qu\'il avait devant lui; pendant qu\'ils i\'ecu-laient, il s\'approchait d eux; sa paleur de marbre n\'avait pas un pli, son regard de spectre n\'avait pas un éclair; a chaque pas qu\'il faisait vers ces hommes dont les prunelles eftarées se lixaient sur lui dans les ténèbres, il semblait plus grand, réchelle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et 1\'on eüt dit la statue du commandeur redescendant dans le sépulcre.
Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et posé son pied a terre, une main s\'abattit sur son collet. II se retourna.
— Je t\'arrête, dit Cimourdain.
— .Te t\'approuve, dit Lantenac.
136
GEKARD DE NERVAL.
Gérard Labrunie. dit de Nerval, naquit d \'Paris, en 1809, cl\'un p\'ere qui fut chirurgien major. A Vage de 17 ans, étant encore au college Charlemagne, ü publia un volume de poesies, les Elegies nationales (1826 et 27), qui fut tres remarqué. Deux ans après, sa traduction de Faust, lui valid une lettre de Goethe, contenant ces mots: Je ne me suis jamais mieux compris, qu\'en vous lisant.quot; Talent sobre, fin, délicat, mais en même temps esprit mobile el vagabond, ü fut un des meilleurs écrivains de sa generation, tant par le style net, poétique el brillant que par Vimagination et la fantaisie. Sou premier succes fut les Amours de Vienne; a ce volume succédèrent les Filles du feu, la Bohème galante, souvenirs de sa vie de bohème, passée au cêndcle de l\'impasse Doyonné, avec Gautier, Hoicssai/e etc.; Loreley, scènes de la vie Allemande, les Filles du Caïre, les Nuits du Rhamazan etc., légendes de l\'Orient, réunies sous le litre de Voyage en Orient; les Illumines, le Marquis de Fayolles et Aurélie, ou le rêve et la vie. Drames: Léo Burckhardt, le Chariot d\'enfants, l\'Imagier d\'Hailem. Sentant la marche de la folie l\'user, il se suicida ; un triste, matin de janvier 1856, on trouva sou corps rue de la Vieille-Lanterne, pendu aux harreaux, a Ventree d\'un égout.
(Oeuvres completes, 10 vol. Calmann Lévy.)
É M I L I E.
.... Personne n\'a bien su l\'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit tuer l\'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si ce fut la un veritable suicide, que Dieu
Emilie.
veuille lui pardonner! Mais, certes, celui qui meurt en défen- lui
dant sa patrie ne mérite pas que son action soit nominee me
ainsi, quelle qu\'ait éte sa pensee d\'ailleurs.... car
Desroches était entré dans un régiment a quatorze ans, a qui
1\'époque oü la plupart des hommes s\'étant fait tuer sur la la,
frontière, notre armée républicaine se recrutait parmi les en- till
fants. Faible de corps, mince comme une jeune fille, et pale, po\' ses camarades souffraient de lui voir porter un fusil sous
lequel ployait son épaule. Vous devez avoir entendu dire qu\'on m;
obtint du capitaine l\'autorisation de le lui rogner de six ponces. na
Ainsi accommodée a ses forces, l\'arme de 1\'enfant lit merveille lec
dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé soi
sur Hagueneau, dans ce pays oü nous faisions, c\'est-a-dire oü ass
vous faisiez la guerre depuis si longtemps. coi
A 1\'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la
force de l\'age et servait d\'enseigne au régiment bien plus que gr
le numéro d\'ordre et le drapeau, car il avait a peu prés seul l\'o
survécu a deux renouvellements, et il venait enfin d\'etre nommé sa
lieutenant quand, a Bergheim, il y a vingt-sept mois, en com- sa
mandant une charge a la baïonette, il regut un coup de sabre pv prussien tout au travers de la figure. La blessure était alfreuse;
les chirurgiens de l\'ambulance, qui l\'avaient souvent plaisanté, nc
lui vierge encore d\'une égratignure, aprés trente combats, or
froncèrent le sourcil quand on l\'apporta devant eux. S il guéris- tic
sait, dirent-ils, le malheureux deviendrait imbécile ou fou. aj
C\'est a Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. cc
La civière avait fait plusieurs lieues sans qu\'il s\'en apergüt ; d( installé dans un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq
ou six mois pour arriver a se mettre sur son séant, et cent \'l
•138
joui\'s encore pour ouvrir un a-il et distinguer les objets. On P1
i
Emilie.
lui commanda bientót les fortifiants, le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et un matin, soutonu par deux camarades, il s\'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers le quai Saint-Vincent, qui touche presque a l\'hópital militaire, et la, on le fit asseoir sur l\'esplanade, au soleil du midi, sous les tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour la première fois.
A force d\'aller ainsi, il put bientót marcher seul, et chaque matin il s\'asseyait sur un banc, au mêrae endroit de l\'esplanade, la tète ensevelie dans un amas de tatfetas noir, sous lequel a peine on découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu\'il se croisait avec des promeneurs, il était assuré d\'un grand salut des hommes, et d\'un geste de profondft cominissération des femmes, ce qui le consolait peu.
Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et le banc favori de Desroches se trouvant bien a 1\'ombre, deux femmes vinrent s\'asseoir piés du blessé. II salua tranquillement et continua de contempler 1\'horizon ; mais sa position inspirait tant d\'intèrêt, que les deux femmes ne purent s\'empècher de le questionner et de le plaindrc ....
L\'une des deux, foi t agée, était la tante de l\'autre qui se nomraait Émilie, et qui avait pour occupation de broder des-ornements d\'or sur de la soie ou du velours. Desroches ques-tionna comme on lui en avait donné 1\'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fllle avait quitté Hagueneau pour lui faire compagnie, qu\'elle brodait pour les églises, et qu\'elle était. depuis longtemps privée de tous ses autres parents.
Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d\'une semaine, il y avait traité d\'alliance entre les trois pro-priétaires de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu\'il fut.
139
Émilie.
tout humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme au plus inoffensif vieillaid, Desroches se sentit léger, en fonds \') de plaisanteries, et plus prés de se réjouir que de s\'affliger de cette bonne fortune inattendue.
Alors, de retour a l\'hópital, il se rappela sa hideuse blessure, eet épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, lui, et que l\'habitude et la convalescence lui avaient rendu depuis longteraps moins déplorable.
II est certain que Desroches n\'avait pu encore ni soulever 1\'appareil inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-la cette idéé le lit frémir plus que jamais. Cepen-dant il se hasarda a écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous une cicatrice un peu rose encore, mais qui n\'avait rien de trop repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les dilférentes parties de son visage :s\'étaient recousues convenablement entre elles, et que I\'ceil demeurait fort linipide et fort sain. II manquait bien quelques trins du sourcil, mais c\'était si peu de chose! cette raie oblique qui descendait du front a 1\'oreille en traversant la joue, c\'était... Eh bien! c\'était un coup de sabre\'regu a l\'attaque deslignes de Bergheim, et rien n\'est plus beau, les chansons 1\'ont assez dit.
Done, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable aprés la longue absence qu\'il avait faite de lui-même. II ramena fort adroitement ses cheveux qui grisonnaient du cóté blessé, sous les cheveux noirs abondants du cóté gauche, étendit sa moustache sur la ligne de la cicatrice, Ie plus loin possible, et ayant endossé son uniforme neuf, il se rendit le lendemain a. l\'esplanade d\'un air assez triomphant.
Dans le fait, il s\'était si bien redressé, si bien tourné, son
1) vol.
140
Émilie.
épée avait si bonne grace a battre sa cuisse, et il portait le schako si martialement incline en avant, que personne ne le reconnut dans le trajet de l\'hópital au jardin; il arriva le premier au banc des tilleuls, et s\'assit comme a [\'ordinaire, en apparence, mais au fond bien plus troublé et bien plus pale,, malgré 1\'approbation du miroir.
Les deux dames ne tardèrent pas a arriver; mais elles s\'éioi-gnèrent tout a coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. Desroches fut tout ému.
— Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas ? ...
Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent a une de ces bistoires oü la pitié devient de 1\'amour, cornrae dans les opéras du temps. Le lieutenant avait désormais des idéés plus sérieuses. Content d\'etre encore jugé comme un cavalier passable, il se bata de rassurer les deux dames, qui parais-saient disposées, d\'après sa transformation, a revenir sur l\'in-timité commencée entre eux trois. Leur réserve ne put tenir devant ses franches déclarations. L\'union était sortable. de tons points, d\'ailleurs; Desroches avait un petit bien de familie prés d\'Épinal; Émilie possédait, comme heritage de ses parents, une petite maison a Hagueneau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore cinq a six cents francs de rente. II est vrai qu\'il en revenait la moitié a son frère Wilhelm, principal clerc du notaire de Schennberg.
Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre pour la noce a cette petite ville, car la était le domicile réel de la jeune fille, qui n\'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne point quitter sa tante. Toutefois, on convint de\' revenir a Metz après le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. Desroches s\'étonna a plusieurs re-
141
Éntilie.
prises que ce- jeune homrae ne fut pas aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu\'il avait été ré-formé \') pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.
Voici done les deux fiancés et la tante en route pour Hague-neau; ils ont pris des places dans la voiture publique qui relaye a Bitche, laquelle était alors une simple patache com-posée de cuir et d\'osier. La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l\'avait jamais 1\'aite qu\'en uniforme, un sabre a la main, en compagnie de trois a quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les horizons bornés par cette dentelure des monts revêtus d\'une sombre verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. Les riches plateaux de Saint-Avoid, les manufactures de Sar-reguemines, les petits taillis compactes de Limblingne, oü les frènes, les peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée du gris au vert sombre; vous savez com-bien tout cela est d\'un aspect rnagnifique et charmant.
A peine arrivés a Bitche, les voyageurs descendirent a la petite auberge du Dragon, et Desroches me fit demander au fort. J\'arrivai avec empressement; je vis sa nouvelle familie, et je complimentai la jeune demoiselle, qui était d\'une rare beauté, d\'un raaintien doux, et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent tous trois avec moi, a la place oü nous sommes assis dans ce moment. Husieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de son arrivée, le vinrent chercher a 1\'auberge et le retinrent a diner chez l\'hótelier de la redoute, oü l\'état-major payait pension. II fut con-venu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le lieutenant donnerait a ses camarades sa dernière soirée de gargon.
1) afgekeurd.
W2
Èniilie.
Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bon-heur et de la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui paria de l\'Égypte, de l\'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des forteresses de frontière.
— Oui, murmuraient quelques officiers, nous étoulfons ici, la vie est 1\'atigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible. Le fort est imprenable, a dit Bonaparte quand il a passé ici en rejoignant l\'armée d\'Allemagne, nous n\'avons done rien que la chance de mourir d\'ennui.
— Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n\'était guère plus amusant de rnon temps; car j\'ai été ici conime vous, et je me suis plaint comme vous aussi. Moi soldat parvenu jus-qu\'a 1\'épaulette, a force d\'user les souliers du gouvei-nement dans tous les chemins du monde, Je ne savais guère alors que trois choses: 1\'exercice, la direction du vent et la grammaire, comme on l\'apprend chez le magister. Aussi, lorsque je fus nommé sous-lieutenant et envoyé a Bitche avec le 2« bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion d\'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m\'étais procure une collection de livres, de cartes et de plans. J\'ai étudié Ia théorie et appris 1\'allemand sans étude, car dans ce pays francais et bon francais, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long pour vous qui n\'avez plus tant a apprendre, je le trouvais court et insuffisant, et quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j\'allumais ma lampe en calfeutrant hermétiquement les meurtrières \'), et je travaillais. Une de ces nuits-la....
1) schietgaten.
143
Emilie.
Ici Desroches s\'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.
— Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui rnontede la plaine ici. et que 1 quot;on a rendu tout a fait impraticable, en faisant sauter un gros rocher, a la place duquel a présent s ouvre un abime. Eh bien! ce passage a toujours été meur-trier pour les ennemis toutes les fois qu\'ils ont tenté d\'assaillh-le fort; a peine engagés clans ce sentier, lesmalheureuxessuy-aient le feu de quatre pièces de vingt-quatre, qu\'on n\'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute la longueur de cette pente ....
_ Vous avez du vous distinguer, dit un colonel a Desroches,
cst-ce la que vous avez gagné la lieutcnance ? — Oui. colonel? et c\'est la que j\'ai tué le premier, le seul homme que j\'aie frappé en face et de ma propre main. C\'est pourquoi la vue de ce fort me sera toujours pénible.
_ Que nous dites-vous la? s\'écria-t-on; quoi! vous avez fait
vinat ans la guerre, vous avez assisté a quinze batailles ranges a cinquante combats peut-ètre, et vous prétende? rravoir jamais tué qu\'un seul ennemi?
_ Je n\'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches
que j\'ai bourrées dans rnon fusil, qui salt si la moitié n\'a pas lancé une balie au but que le soldat cherche? mais j\'afflrme qu\'a Bitche, pour la première fois, ma main s\'est rougie du sang d\'un ennemi, et que j\'ai fait le cruel essai d\'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu\'a ce qu\'elle crève une poi-ti\'ine humaine et s\'y cache en frémissant.
— C\'est vrai, interrompit l\'un fles officiei-s, le soldat tue beaucoup et ne le sent presque jamais. Une fusillade n\'est pas.
iU
Êmilie. 145
a vrai dire, une execution, mais une intention mortelle. Quant a la baïonnette, elle fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c\'est un conflit dans lequel l\'un des deux enne-mis tient ou céde sans porter de coups, les fusils s\'entrecho-quent, puis se relèvent quand la resistance cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement.. ..
— Aussi, reprit Desroches, de même que 1\'on n\'oublie pas le dernier regard d\'un adversaire tué en duel, son dernier rale, le bruit de sa lourde chute, de mème, je porte en moi presque comme un remords, riez-en si vous pouvez, Timago pale et funèbre du sergent prussien que j\'ai tué dans la petite poudrière du fort.
Tout le monde fit silence, et Desroches corameiKja son récit.
— C\'était la nuit, je travaillais, comme je l\'ai expliqué tout a l\'heure. A deux heures tout doit dormir, excepté les senti-nelles. Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre. Pourtant je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie qui s\'étendait sous ma chambre; on heurtait a une porte, et cette porte craquait. Je courus, je prêtai 1\'oreille au fond du corridor, et j\'appelai a demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J\'eus bientót réveillé les canon-niers, endossé 1\'uniforme, et prenant mon sabre sans fourreau, je courus du cóté du bruit. Nous arrivftmes trente a peu prés dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et a la lueur de quelques lanternes, nous reconnümes les Prussiens, qu\'un traitre avait introduits par la poterne ferraée. Ils se pressaient avec désordre, et en nous apercevant ils tirèrent quelques coups de fusil, dont l\'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous nes voütes écrasées.
Alors on se trouva face a face; les assaiHants continuaient
10
Emilie.
d\'arriver; les défenseurs descendii\'ent précipitamment dans la galerie; on en vint a pouvoir a peine se remuer, mais il y avait entre les deux partis un espace de six a huit pieds, un champ-clos que personne ne songeait a occuper, tant il y avait de stupeur chez les Francais surpris, et de defiance chez lei. Prussiens désappointés.
Pourtant l\'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux et des lanternes: quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux parois; une sorte de combat antique s\'engagea; j\'étais au premier rang, je me trouvais en faced\'un sergent prussien de haute taille, tout couvert de chevrons et de decorations. II était armé d\'un fusil, mais il pouvait a peine le remuer, tant la («\'esse était compacte; tous ces détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s\'il songeait même a me résister; je m\'élancai vers lui, j\'enfoncai men sabre dans ce noble cceur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec effort, et tomba dans les bras des autres soldats.
Je ne me rappelle pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour tout mouillé de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits a coups de canon jusqu\'a leurs campements....
Wilhelm, le frère d\'Émilie, fit a Desroches un accueil assez cordial. Les deux beaux-lréres se regardaient parfois avec une attention opiniatre. Wilhelm était d\'une taille moyenne, mais bien prise. Ses cheveux blonds étaient rares déja, comrne s\'il eut été miné par l\'étude ou par les chagrins; 11 portait des lunettes bleues a cause de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait souffrir... .
Peu de jours après, les deux amoureux du banc de 1\'espla-nade étaient deux époux unis par M. le maire d\'Hagueneau....
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Émilie.
Le jour niême, car tout s\'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs partirent pour Metz. II était six heures du soir quand la voiture s\'arrêta a Bitche, au grand hotel du Dragon.
On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruis-seaux et de bouquets de bois; il y a dix cótes par lieue, et la voiture du messager secoue rudement ses voyageurs. Ce fut la peut-être la meilleure raison du malaise qu\'éprouva lajeune épouse en arrivant a l\'auberge. Sa tante et Desroches s\'instal-lèrent auprès d\'elle, et Wilhelm, qui souffrait d\'une faim dé-vorante, descendit dans la petite salie oü 1\'on servait a huit heures le souper des officiers.
Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée avait été employée par la garnison a des excursions dans les taillis de Huspoletden. Desroches, pour n\'être pas enlevé au poste qu\'il occupait prés de sa femme, défendit a Thótesse de prononcer son nom. Réunis tous ti\'ois prés de la petite fenêtre de la chambre, ils virent rentrer les troupes au fort, et la nuit s\'approchant, les glacis se bordèrent de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage de chêvre fourni par la cantine.
Cependant Wilhelm, en homme qui veut tromper l\'heure et la faim, avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l\'oisif et pour raffamé. Les officiers, a 1\'aspect de ce voyageur bourgeois dont la casquette était enfoncée Jus-qu\'aux oreilles et les lunettes bleues braquées vers la cuisine, comprirent qu\'ils ne seraient pas seuls a table et voulurent lier connaissance avec l\'étranger; car il pouvait venir de loin, avoir de 1\'esprit, i-aconter des nouvelles, et dans ce cas
147
Éniilie.
c\'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un silence stupide, et alors c\'était un niais dont on pouvait rire.
Un sous-lieutenant des écoles s\'approcha de Wilhelm avec une politesse qui frisait l\'exagération.
— Bonsoir, monsieur, savez-vous des nouvelles de Paris ?
— Non, monsieur, et vous? dit tranquillement Wilhelm.
— Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment saurions-nous quelque chose?
— Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.
-— Seriez-vous dans le génie ?...
Getto raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup l\'assemblée.
— Je suis clerc de notaire, monsieur.
— En vérité? a votre age c\'est surprenant.
— Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?
— Non, certainement.
— Eh bien! dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne et je vais vous satisfaire sur tous les points.
L\'assemblée reprit son sérieux.
— Je vous ai domandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du génie, paree que vous portiez des lunettes. Ne savez-vous pas que les officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur les yeux ?
— Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, commc vous voudrez ?
— Mais tout le monde est soldat aujourd\'hui. Vous n\'avez pas vingt-cinq ans, vous devez appartenir a j\'armée; ou bien vous êtes riche, vous avez quinze ou vingt mille francs de
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Éniilie.
rente, vos parents ont fait des sacrifices... et dans ce cas-la, on ne dine pas a une table d\'hóte d\'auberge.
— Monsieur, dit Wilhelm, en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le droit de me soumettre a cette inquisition, alors je dois vous répondre catégoriquement. Je n\'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc de notaire, comma je vous l\'ai dit. J\'ai été réformé pour cause de mauvaise vue. Je suis myope, \') en un mot.
Un éclat de rire general et intempéré accueillit cette declaration.
— Ah! jeune homme, jeune homme! s\'écria le capitaine Val-lier en lui frappant sur l\'épaule, vous avez bien raison, vous profltez •du proverbe: II vaut mieux être poltron et vivre plus longteinps !
Wilhelm rougit jusqu\'aux yeux: — Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le prouverai quand il vous plaira. ü\'ailleurs, mes papiers sont en règle, et si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.
— Assez, assez, crièrent quelques officiers, laisse ce bourgeois tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a ie droit de souper ici.
— Oui, dit le capitaine, ainsi mettons-nous a table, et sans rancune, jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et cette salie a manger n\'est pas une salie de revision. Pour vous prouver ma bonne volonté, je m\'offre a tous découper une aile de ce vieux dur a cuire 2) qu\'on nous donne pour un poulet.
— Je vous remercie, dit Wilhelm a qui la faim avait passé, je mangerai seulement de ces truites qui sont au bout de la labia. Et il fit signe a la servante de lui apporter le plat.
— Sont-ca des truites, vraiment? dit la capitaine a Wilhelm,
1) bijziende; kortzichtig. 2) oud-gediende.
149
Émilie.
qui avait óté ses lunettes en se mettant a table. Ma foi, mon-sieur, vous avez meilleure vue que moi-mèrae; tenez, franohe-rnent, vous ajusteviez votre fusil tout aussi bien qu\'un autre... Mais vous avez eu des protections, vous en profltez, trés bien. Vous airnez la paix, c\'est un gout tout comme un autre. Moi, a votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin de la grande armée, et songer que les jeunes gens de men age se font tuer en Alleraagne, sans me sentir bouillir le sang \'dans les veines. Vous n\'êtes done pas Francais\'?
— Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction a la fois, je suis né a Hagueneau ; je ne suis pas Francais, je suis Allemand.
— Allemand? Hagueneau est situé en de?a de la frontière rhénane, c\'est un bon et beau village de l\'Empire francais, département du Bas-Rhin. Voyez la carte.
— Je suis de Hagueneau, vous dis-je, village d\'Allemagne il y a dix ans. aujourd\'hui village de France; et moi je suis Alïe-mand toujours, comme vous seriez Francais jusqu\'a la mort, si votre pays appartenait jamais aux Allemands.
— Vous dites la des cboses dangereuses, jeune bomme, songez-y.
— J\'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment a moi est de ceux qu\'il importe, sans doute, de garder dans son cceur, si l\'on ne peut les changer. Mais c\'est vous-raême qui avez poussé si loin les cboses, qu\'il faut, a tout prix, que je me justifie ou que je passe pour un lache. Ouir tel est le motif qui, dans ma conscience, legitime le soin que j\'ai mis a proflter d\'une inflrmité réelle, sans doute, mais qui peut-être n\'eut pas du arrêter un bomme de coeur. Oui, je l\'avcuerai, je ne me sens point de baine contre les peuples que vous combattez aujourd\'hui. Je songe que si le malheur eüt
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Émilie.
voulu que je fusse obligé de marcher contre eux, j\'aurais dü, moi aussi, ravager des campagnes allemandes, brüler des villes, égorger des compatriotes ou d\'anciens compatriotes, si vous aimez micux, et frapper, au milieu d\'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents, d\'anciens amis de mon père ... Allons, allons, vous voyez bien qu\'il vaut mieux pour moi écrire des róles chez le notaire d\'Hagueneau... D\'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma familie; mon père a répandu le sien jusqu\'i\'i la dernière goutte, voyez-vous, et moi...
— Votre père était soldat ? interrompit le capitaine Vallier.
— Mon père était sergent dans l\'armée prussienne, et il a défendu longtemps ce territoire que vous occupez aujourd\'hui. Enfin, il fut tué a la dernière attaque du fort de Bitche.
Tout le monde était fort attentif a ces dernières paroles de Wilhelm, qui arrêtèrent l\'envie qu\'on avait quelques minutes auparavant, de rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.
— C\'était done en 93?
— En 93, le \'17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu\'il dit a ma mère qu\'au moyen d\'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le seuil de la porte, après m\'avoir fait jurer de rester auprès do ma mère, qui lui sur-vécut quinze jours.
J\'ai su que dans l\'attaque qui eut lieu cette nuit-la, il recut dans la poitrine le coup de sabre d\'un jeune soldat, qui abattit ainsi 1\'un des plus beaux grenadiers de l\'armée du prince de Hohenlohe.
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Énülie.
— Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major...
— Eh bien! dit le capitaine Vallier, c\'est toute I\'aventuredu sergent prussien tué par Desroches.
— Desroches! s\'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroehes que vous parlez?
— Oh! non, non, se hata de dire un officier, qui s\'apercut qu\'il allait y avoir la quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parions était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son premier exploit ne lui a pas porté bonheur.
— Ah! il est mort, dit Wilhelm en appuyant son front d\'oü tombaient de larges gouttes de sueur.
Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le lais-sèrent seul. Desroches ayant vu par la fenêtre qu\'ils s\'étaient tous éloignés, descendit dans la salie a manger, oü il trouva son beau-frére accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.
— Eh bien, eh bien, nous dormons déja?... Mais je veux souper, moi, ma femme s\'est endormie enfin, et j\'ai une faim terrible. Allons, un verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.
— Non, j\'ai mal a la tête, dit Wilhelm, je monte a ma chambre. A propos, ces messieurs m\'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne pourriez-vous pas m\'y conduire demain\'?
— Mais sans doute, mon ami.
— Alors demain matin je vous éveillerai....
Desroches,\' vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. II
se trouvait au fond d\'un souterrain, derrière lui marchait une ombre blanche dont les vêtements frólaient ses talons; quand il se retournait, l\'ombre reculait; elle flnit par s\'éloigner a une telle distance que Desroches ne distinguait plus qu\'un point
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Émilie.
blanc, ce point grandit, devint lurnineux, emplit toute la grotte et s\'éteignit. Un léger bruit se faisait entendre, c\'était Wilhelm qui rentrait dans la chambre, le chapeau sur la tête et enveloppé d\'un long manteau bleu.
Desroches se réveilla en sursaut.
— üiable! s\'écria-t-il, vous étiez déja sorti ce matin?
■— II faut vous lever, répondit Wilhelm.
— Mais nous ouvrira-t-on au fort?
— Sans doute, tout le monde est a l\'exercice, il n\'y a plus que le poste de garde.
■ — Déja! eh bien, je suis a vous... Le temps seulement de dire bonjour a ma femme.
— Elle va bien, je l\'ai vue; ne vous occuptz pas d\'elle.
Desroches fut surpris de cette réponse, mais il la mit sur le
compte de l\'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle qu\'il allait bientót pouvoir secouer.
Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta les yeux sur les fenétres de l\'auberge. Emilie dort sans doute, pensa-t-il. Cependant le rideau tremble, se ferme, et le lieutenant crut remarquer qu\'on s\'était éloigné du carreau pour n\'être pas apercu de lui.
Les guichets s\'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui n\'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l\'avant-poste. Desroches prit une lanterne et se mit a guider de salie en salie son compagnon silencieux-
Aprés une visite de quelques minutes sur diftérents points oü l\'attention de Wilhelm ne trouva guère a se fixer: — Montrez-moi done les souterrains, dit-il a son beau-frère.
— Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable; il règne la-dessous une grande humidité. Nous
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E mi l ie.
avons les poudres sous l\'aile gauche, et la, on ne saurait pé-nétrer sans ordre supérieur. A droite sont les conduits d\'eau réservés et les salpêtres bruts; au milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c\'est qu\'une voute?
— N\'importe, je suis curieux de visiter des lieux oü se sont passés tant d\'évéments sinistres ... oü raéme vous avez couru des dangers, a ce qu\'on m\'a dit.
— II ne me fera pas grace d\'un caveau, pensa Desroches.— Suivez-rnoi, frère, dans cette galerie qui méne a la poterne ferrée.
La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabres etquei-ques canons de fusil rongés pas la rouille.
— Qu\'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.
— Les dépouilles des Prussiens tués a la derniére attaque du fort, et dont mes camarades ont réuni les armes en trophées.
— II est done mort plusieurs Prussiens ici ?
— II en est mort beaucoup dans ce rond-point.
— N\'y tuates-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, a moustaches rousses ?
— Sans doute, ne vous en ai-jo pas conté l\'histoire ?
— Non, pas vous; mais hier a table on m\'a parlé de eet exploit... que votre. modestie nous avait caehé.
— Qu\'avez-vous done, frère, vous palissez ?
Wilhelm répondit d\'une voix forte :
— Ne m\'appelez pas fi ére, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussian! Je suis le fds de ce sergent que vous avez assassiné.
— Assassiné!
— Ou tué, qu\'importe! Voyez; c\'est la que votre sabre a frappé.
Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchiru e
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Émilie.
dans l\'uniforme vert qu\'il avait revêtu, et qui était l\'habit mêinamp; de son père, pieusenient conservé.
— Vous ètes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous ?
—• Vous railier? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?.... Ici a été tué mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le sien! Allons, prenez-en un autre et don-nez-inoi la revanche de cette partie!... Allons, ce n\'est pas un duel, c\'est le combat d\'un Allemand contre un Frangais; en garde !
— Mais vous êtes fou, cher Wilhelm, laissez done ce sabre rouillé. Vous voulez me tuer, suis-je coupable ?
— Aussi, vous avez la chance de me frapper a mon tour, et elle est double pour le moins de votre cóté. Allons, dé-fendez-vous.
— Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la tête me tourne... Wilhelm! j\'ai fait comrne tout soldat doit faire; mais songez-y done... D\'ailleurs, je suis le mari de votre soeur; ellem\'aime! Oh ! ce combat est impossible.
— Ma soeur!... et voila justement ce qui rend impossible que nous vivior.s tous deux sous le mème ciel Ma soeur! elle sait tout; elle no reverra jamais celui qui I\'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit le dernier adieu.
Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour Ie désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du désespoir.
— Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non, tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...
— C\'est cela, criait Wilhelm d\'une voix étouffée, tuez aussi le
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Émilie.
fils dans la galerie!... Le fils est un Allemand.... un Allemand!
En ce moment des pas retentirent et Desroches lacha prise. Wilhelm abattu ne se relevait pas...
Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l\'abbé. Émilie était venue au presbytère me raconter tout pour se mettre sous la sauvegarde de la religion, la pauvre enfant. J\'étouffai la pitié qui parlait au fond de mon coeur, et lorsqu\'elle me demanda si elle pouvait aimer encore le meurtrier de son pére, je ne répondis pas. Elle eomprit, me serra la main et partit en pleurant, Un pressentiment me vint; je la suivis, et quand j\'entendis qu\'on lui répondait a l\'hótel que son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de l\'affreuse vérité. Heureusement j\'arrivai a temps pour empêcher une nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la douleur.
Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux priéresde Desroches; il était aecablé, mais son ceil gardait encore toute sa fureur.
— Homme inflexible! lui dis-je, c\'est vous qui réveillez les morts et qui soulevez des fatalités effrayantes! N\'étes-vous pas chrètien, et voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le seul criminel et le seul meurtrier? L\'expiation sera faite, n\'en doutez point: mais ce n\'est pas a nous qu\'il appartient de la prévoir, ni de la forcer.
Desroches me serra la main et me dit: — Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j\'ai a faire pour lui rendre sa liberté.
— Que dites-vous, m\'écriai-je, un suicide?
A ce mot, Wilhelm s\'était levé et avait saisi la main de Desroches.
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Emilie.
-— Non! disait-il, j\'avais tort. C\'est moi seul qui suis cou-pable, et qui devais garder mon secret et mon désespoir!
Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrimes dans cette heure fatale; j\'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma philosophie, sans faire naitre d\'issue satisfaisante a cette cruelle situation ; une séparation était indispensable dans tous les cas, mais le moyen d\'en déduire les motifs devant la justice! 11 y avait la non-seulement un débat pénible a subir, mais encore un danger politique a révéler ces
fatales circonstances____
Quelques jours s\'étaient passés. Wilbelm et sa soeur n\'avaient pas quitté l\'auberge; car Émilie était fort raalade aprés tant de secousses. Desrocbes logeait au presbytère. ... Un jour il alla seul au fort, y resta quelques beures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier oü son nom était inscrit; c\'était une commission de capitaine dans un régiment qui partait. pour rejoindre la division Partouneaux.
Nous resumes au bout d\'un mois la nouvelle de sa mort glorieuse autant que singuliére. Quoi qu\'on puisse dire de l\'espèce de frénésie qui le jeta dans Ia mèlée, on sent que son exemple fut un grand encouragement pour tout le batail-lon, qui avait perdu beaucoup de monde a la première charge...
Tout le monde se tut aprés ce récit; cbacun gardait la pensée étrange qu\'excitait une telle mort. L\'abbé reprit en se levant: Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction babituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers jaunis par le soleil coucbant, et je vous conduirai jusqu\'a la Butte-aux-Lierres, d\'oü nous pourrons apercevoir la croix du convent oü s\'est retirée madame Des-roebes.
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PROSPER MÉRIMÉE,
né a Paris, le 28 septembre\'[803, mort d Cannes, le VSfksepte\'nibi\'e 1870. II débuta a l\'dge de vingt-deux ana sous le double pseu-donyme de Clara Gazul et de Joseph I\'Estrange par la publication du Theatre (ie Clara Gazul, recueil de comedies qu\'il avail coinposées lui-même, et qu\'il attribuait a unpersonnaye depure fantaisie, une bohémienne nee en Espagne. A peu prés tout le monde fut dupe de cette mystification II mijstifia une seconde fois le public en donnant sous le nom de Maglanowich un recueil de prétendus chants populaires slaves et dalmates, intitule la Guzla.
En 1828 il donna deux ouvrages dialogues, la Jacquerie et la Familie Carjaval; le roman historique: Chronique de Charles IX augmenta sa reputation et inspira Vopéra du Pré aux Clercs et la plus belle scène des Huguenots. II a compose divers ouvrages historiques, tels que: la Guerre sociale, la Conjuration de Catilina, Pèdre le Cruel, le Faux Démétrius et Considérations sur l\'histoire de la Grèce.
Com we Inspecteur des monuments historiques Mérimée fit de nombreux voyages, dont plusieurs fur ent V occasion d\'écrits.
Mais ce sont surtout ses nouvelles: Colomba, Carmen, le Vase étrusque. Vision de Charles IX, la Vénus d\'llle etc. qui resteront comme des chefs-d\'oeuvre de diction et de sobriété dans le color is. En 1844 Mérimée fut élumembre del\'Académie franfaise, i et en 1853 nommé sénateur. II publia encore: Lettres a une inconnue et Lettres a une autre inconnue. (Oeuvres completes 14 vol. Calmann Levy, Paris.)
Mateo Falcone.
MATEO FALCONE.
En sortant de Porto-Veccliio *) et se dirigeant au nord-ouest, vers 1\'interieur de Hie, on voit le terrain s\'élever assez rapide-ment, et, apres trois heures de marche par des sentiers tor-tueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le hord d\'un maquis 2) tres étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s\'est brouillé avec la justice. II faut savoir que le laboureur corse, pour s epargner la peine de fumer son champ, met le feu a une certaine étendue de bois: tant pis si la flamrae se répand plus loin que besoin n\'est; arrive que pourra, on est stir d\'avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu\'elie portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine a recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se consumer poussent, au printemps suivant, des cépées trés épaisses qui, en peu d\'années, parviennent a une hauteur de sept ou huit pieds. G\'est cette manière de taillis fourré que l\'on norame maquis. Différentes espèces d\'arbres et d arbrisseaux le com-posent, mèlés et confondus comme il plait a. Dieu. Ce n\'est que la hache a la main que l\'homme s\'y ouvrirait un passage, et l\'on voit des maquis si épais et si touffus, que les mouflons 3) eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.
Si vous avez tué un horame, allez dans le maquis de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sitreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles; n\'oubliez pas un manteau brun garni d un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers
1) Stad op Corsica. 2) Struikgewas. 3) Wilde schapen.
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Mateo Falcone.
vous donnent du lait, du fromage et des chataignes, et vous n\'aurez rien a craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n\'est quand il vous faudra descendre a la ville pour y renouveler vos munitions.
Mateo Falcone, quand j\'étais en Corse en quot;18.., avait sa maison
une demi-lieue de ce maquis. C\'était un homme assez riche pour le pays; vivant noblement, c\'est-a-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paitre ga et la sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l\'événement que je vais raconter, il me parut agé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, oü il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Matteo n\'aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines \'); mais, a cent vingt pas, il 1\'abattait d\'une balie dans la tête ou dans 1\'épaule, a son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilernent que le jour, et Ton m\'a cité de lui ce trait d\'adresse qui pa-raitra peut-ótre incroyable a qui n\'a pas voyagé en Corse. A quatre-vingts pas, on placait une chandelle allumée derrière un transparent de papier, large comme une assiette. II mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d\'une minute, dans 1\'obscurité la plus compléte, il tirait et percait le transparent trois fois sur quatre.
Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s\'était attiré une grande reputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi: d\'ailleurs serviable et faisant l\'aumóne, il
1) Kogels om groot wild te jagen.
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Mateo Falcone.
vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu\'a Corte, ou il avait pris femme, il s\'était débarrassé fort vigoureuseraent d\'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu\'en amour: du moins on attribuait a Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était a se raser devant un petit miroir pendu a sa fenètre. L\'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa ferame Giuseppa Jui avait donné d\'abord trois lilies (dont il enrageait), et enfin un Ills, qu\'il nomma Fortunato: c\'était l\'espoir de sa familie, rhéritier du nom. Les filles étaient bien mariées: leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes \') de ses gendres. Le fils n\'avait que dix ans, mais il annoncait déja d\'heureuses dispositions.
Un certain jour d\'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulut l\'accompagner, mais la clairière était trop loin; d\'ailleurs, il fallait bien que quelqu\'un restat pour garder la maison; le père refusa done; on verra s\'il n\'eut pas lieu de s\'en repentir.
II était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait diner a la ville, chez son oncle le cnporal 2), quand il fut. soudainement in-
1) Buksen.
2) Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent les communes corses quand elles s\'insurgèrent contre les seigneurs féodaux. Aujourd\'hui, on donne encore quelquefois ce nom a un homme qui, par ces propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une influence et une sorte de magistrature effective sur une pieve ou un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne hatitude, en cinq castes : les gentilshommes (dont les uns sont magnifiques, les uutres signori), les caporali, les citoyens, les plébéiens et les étrangers.
14
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Mateo Falcone.
terrompu dans ses méditations par l\'explosion d\'une arme a feu. II se leva et se tourna du cóté de la plaine d\'oü partait ce bruit. D\'autres coups de fusil se succédèrent, tirés a intervalles iné-gaux, et toujours de plus en plus rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine a la maison de Mateo parut un homme, coiffé d\'un bonnet pointu comme en portent les mon-tagnards, barbu, couvert de haillons, et se trainant, avec peine en s\'appuyant sur son fusil. II venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.
Cet homme était un bandit 1), qui, étant parti de nuit pour aller chercher de la poudre a la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses. Après une vigoureuse défense, il était parvenu a faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d\'avance sulles soldats, et sa blessure le mettait hors d\'état de gagner le maquis avant d\'etre rejoint.
II s\'approcha de Fortunato et lui dit;
— Tu es le flls de Mateo Falcone?
— Oui.
— Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes quot;). Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
— Et que dira mon père si je te cache sans sa permission ?
— II dira que tu as bien fait.
— Qui sait ?
— Cache-moi vite; ils viennent.
— Attends que mon père soit revenu.
— Que j\'attende ? malédiction ! lis seront ici dans cinq minutes. Aliens, cache-moi, ou je te tue.
1) Hier = proscrit
2) De uniform was bruin met gelen kraag.
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Mateo Falcone.
Fortunate lui répondit avec- le plus grand sangfroid :
— Ton fusil est décharge, et il n\'y a plus de cartouches dans ta carchera 1).
— J\'ai mon stylet.
— Mais courras-tu aussi vite que moi?
II fit un saut, et se mit hors d\'atteinte.
— Tu n\'es pas le fils de Mateo Falcone! Me laisseras-tu done arrêter devant ta maison?
L\'enfant parut touché.
— Que me donneras-tu si jete cache? dit-il en serapprochant.
Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait a sa
ceinture, et il en tira une piece de cinq francs qu\'il avait ré-servée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit a la vue de la piece d\'argent; il s\'en saisit, et dit a Gianetto :
— Ne crains rien.
Aussitót il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s\'y blottit, et l\'enfant le recrouvrit do manière a lui laisser un peu d\'air pour respirer, sans qu\'il fut possible cependant de soupgonner que ce foin cachat un homme. II s\'avisa, de plus, d\'une finesse de sauvage assez ingénieuse. II alia prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu\'il n\'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier prés de la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.
Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun a collet jaune, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Get adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On sait qu\'en Corse on suit les degrés de parenté
1) Lederen gordel, dienstdoende als patroontasch en portefeuille.
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Mateo Falcone.
beaucoup plus loin qu\'ailleurs.) II se nommait Tiodore Gamba: c\'était un homme actif, fort redoute des bandits dont il avait déja traqué plusieurs.
— Bonjour, petit cousin, dit-il a Fortunato en I\'abordant; comrae te voila grandi! As-tu vu passer un homme tout a 1\'heure ?
— Oh! Je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit l\'enfant d\'un air niais.
— Cela viendra. Mais n\'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi ?
— Si j\'ai vu passer un homme?
— Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée de rouge et de jaune?
— Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune?
— Oui, réponds vite, et ne répete pas mes questions.
— Ce matin, M. Ie curé est passé devant notre porte, sur son cheval Piero. II m\'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu ...
— Ah! petit dróle, tu fais le malin! Dis-moi vite par oüest passé Gianetto, car c\'est lui que nous cherchons; et, j\'en suis certain, il a pris par ce sentier.
— Qui sait?
— Qui sait? C\'est moi qui sais que tu 1\'as vu.
— Est-ce qu\'on voit les passants quand on dort?
— Tu ne donnais pas, vaurien ; les coups de fusilt\'ontréveillé.
— Vous croyez done, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit? L\'escopette de mon père en fait bien davantage.
— Que le diable te confonde, maudit garnement! Je suis bien sür que tu as vu le Gianetto. Peut-étre même l\'as-tu caché.
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Mateo Falcone,
Aliens, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n\'y est pas. II n\'allait plus que d\'une patte 1), et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir cherché a gagner le rnaquis en clopinant. D\'ailleurs, les traces de sang s\'arrêtent ici.
— Et que dira papa? demanda Fortunato en ricanant; que dira-t-il s\'il salt qu\'on est entré dans sa maison pendant qu\'il était sorti?
— Vaurien! dit 1\'adjudant Gamba en le prenant par I\'oreille, sais-tu qu\'il ne tient qua moi de te faire changer de note? Peut-être qu\'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfm.
Et Fortunato ricanait toujours.
— Mnn père est Mateo Falcone! dit-il avec emphase.
— Sais-tu bien, petit dróle, que je puis t\'emmener a Corte ou a Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis oü est Gianetto Sanpiero.
L\'enfant éclata de rire a cette ridicule menace. 11 répéta:
— Mon père est Mateo Falcone!
— Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouil-lons pas avec Mateo.
Gamba paraissait évidemment embarrassé. II causait a voix basse avec ses soldats, qui avaient déja visité toute la maison. Ce n\'était pas une operation fort longue, car la cabane d\'un Corse ne consiste qu\'en une seule pièce carrée. L\'ameublement se compose d\'une table, de bancs, de coffres et d\'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin.
1) Hij hinkte nog slechts op één been.
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Mateo Falcone,
Un soldat s\'approcha du tas de foin. II vit la chatte, et donna un coup de bai\'onette dans le foin avec négligence, et en haus-sant les épaules, comme s\'il sentait que sa précaution était ridicule. Rien ne remua; et le visage de l\'enfant ne trahit pas la plus légère émotion.
L\'adjudant et sa troupe se donnaient au diable; déja ils regardaient sérieusement du cöté de la plaine, comme disposés a s\'en retourner par oü ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents.
— Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi; et, si je ne craignais de faire de la peine a mon cousin Mateo, le diable m\'eniporte! je t\'emmènerais avec moi.
— Bah!
— Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l\'affaire, et, pour ta peine d\'avoir menti il te donnera le fouet jusqu\'au sang.
— Savoir? \')
— Tu verras... Mais, tiens... sois brave gargon, et je te donnerai quelque chose.
— Moi, men cousin, je vous donnerai un avis: c\'est que, si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d\'un luron comme vous pour aller l\'y chercher.
L\'adjudant tira de sa poche une montre d\'argent qui valait bien dix écus; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre sus-pendue au bout de sa chaine d\'acier.
1) Dat zullen we zien.
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Mateo Falcone
— Fripon ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue a ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fler comme un paon; et les gens te demanderaient: ))Quelle lieure est-il ?quot; »et tu leur dirais : «Regardez a ma montre.
— Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
— Oui; mais le fds de ton oncle en adejaune... pas aussi belle que celle-ci, a la write... Gependant il est plus jeune que toi.
L\'enfant soupira.
— Eh bien, la veux-tu cette montre, petit cousin ?
Fortunate, lorgnant la montre du coin de I\'ceil, ressemblait
un chat a qui Ton présente un poulet tout entier. Comme
11 sent qu\'on se moque de lui, il n\'ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux pour ne pas s\'exposer a a succomber a la tentation; mais il se lèche les babines a tout moment, et il a I\'air de dire a son maitre: »Que votre plaisan-terie est cruelle!quot;
Gependant 1\'adjudant Gamba semblait de bonne foi en pré-sentant sa montre. Fortunato n\'avanca pas la main; mais il lui •lit avec un sourire amer:
— Pourquoi vous moquez-vous de moi\'?
— Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement oü est Gianetto, et cette montre est a toi.
Fortunato laissa échapper un sourire d\'incrédulité; et, fixant ses yeux noirs sur ceux de I\'adjudant, il s\'efforQait d\'y lire la foi qu\'il devait avoir en ses paroles.
— Que je perde mon epaulette, s\'écria I\'adjudant, si je ne te donne pas la montre a cette condition! Les camarades sont témoins: et je ne puis m\'en dédire.
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Mateo Falcone.
En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant, qu\'elle touchait presque la joue pale de I\'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son ame la con-voitise et le respect dü a l\'hospitalité. Sa poitrine nue sesoule-vait avec force, et il semblait prés d\'étouffer. Gependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu a peu, sa main droite s\'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucba; et elle pesait tout entière dans sa main sans que I\'adjudant lachftt pourtant le bout de la chaine ... Le cadran était azuré ... la boite nouvellement four-
bie ..., au soleil, elle paraissait toute de feu____La tentation
était trop forte.
Fortunato éleva aussi sa main gaucbe, et indiqua du pouce, par-dessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L\'adjudant le comprit aussitót. II abandonna l\'extrémité de la chaine; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. II se leva avec 1\'agilité d\'un daim, et s\'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitót a culbuter.
On ne tarda pas a voir le foin s\'agiter; et un homme san-glant, le poignard a la main, en sortit; mais comme il essa-yait de se lever en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. II tomba. L\'adjudant se jeta sur lui et lui arracba son stylet. Aussitót on le garrotta fortement, malgré sa résistance.
Gianetto, coucbé par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Fortunato qui s\'était rapproché.
— Fils de...! lui dit-il avec plus de mépris que de colére.
L\'enfant lui jeta la piéce d\'argent qu\'il en avait recue, sen-tant qu\'il avait cessé de la mériter; mais le proscrit n\'eut pas
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Mateo Falcone.
l\'air de faire attention a ce mouvement. II dit avec beaucoup de sang-froid a I\'adjudant:
— Mon char Gamba, je ne puis marcher; vous allez être obligé de me porter a la ville.
— Tu courais tout a I\'heure plus vita qu\'un chavrauil, ra-partit le cruel vainqueur; mais sois tranquille: je suis si content de ta tenir, que je te portarais une liaua sur mon dos sans être fatigue. Au rasta, mon camarade, nous allons te faira une litière avac das branches et ta capote; et a la ferme de Crespoli nous trouvarons das chevaux.
— Bien, dit le prisonnier; vous mattraz aussi un pau de pailla sur votra litière, pour que je sois plus commodément.
Pendant que las voltigaurs s\'occupaiant, las uns a faira une espèca de brancard avec des branches de chataignier, les autres a pansar la blessure da Gianatto, Mateo Falcone at sa femme parurant tout d\'un coup au détour d\'un santiar qui conduisait au maquis. La femme s\'avancait courbée péniblament sous le poids d\'un énorme sac de chataignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu\'un fusil a la main et un autre en bandoulière; car il est indigne d\'un homme de porter d\'autre fardeau qua sas amies.
A la vue des soldats, la première pensee de Mateo fut qu\'ils venaient pour l\'arrêter. Mais pourquoi cette idéa\'? Mateo avait-il done qualquas démêlés avec la justice? Non. II jouissait d\'une bonna imputation. C\'était, comme on dit, un particulier bien fame; mais il était Corse et montagnard, et il y a pen de Corses montagnards qui, an scrutant bien leur mémoire, n\'y trouvent quelque peccadilla telle que coups de fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu\'un autre,
1) Klein vergrijp.
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Mateo Falcone.
avait la conscience nette; car depuis plus de dix ans il n\'avait flirigé son fusil contre un honime; mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture do faire une belle defense, s\'il en était besoin.
— Feinnie, dit-il a Giuseppa, niets bas ton sac et tiens-toi prête.
— Elle obéit sur-le-champ. II lui donna le fusil qu\'il avait en bandoulière et qui aurait pu le gêner. II anna celui qu\'il avait a la main, et il s\'avanca lentement vers sa maison, lon-geant les arbres qui bordaient le chemin, et prêt, a la moindre démonstration hostile, a se jeter derrière le plus gros tronc, d\'oü il aurait pu faire feu a couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L\'em-ploi d\'une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les amies de son mari.
D\'un autre cóté, radjudant était fort en peine en voyant Mateo s\'avancer ainsi, a pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente.
— Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s\'il était son ami, et qu\'il voulüt le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient a deux d\'entre nous, aussi sur qu\'une lettre a la poste, et s\'il me visait, nonobstant la parenté!...
Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de s\'avancer seul vers Mateo pour lui conter I\'affaire, en I\'abor-dant comme une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long.
— Hola! eh! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave? C\'est moi, je suis Gamba, ton cousin.
Mateo, sans répondre un mot, s\'était arrêté, et, a mesure
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Mateo Falcone.
que l\'autre parlait il relevait. doucement le canon de son fusil, de sorte qu\'il était dirigé vers le ciel au moment ou I\'adjudant le joignit.
— Bonjour, frère \'), dit I\'adjudant en lui tendant la main. II y a bien longtemps que je ne t\'ai vu.
— Bonjour, frère.
— J\'étais venu pour te dire bonjour en passant, et a ma cousine Pepa. Nous avons fait line longue traite aujourd\'hui; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d\'empoigner Gianetto Sanpiero.
— Dieu soit loué! s\'écria Giuseppa. II nous a volé une chèvre laitière 2) la semaine passée.
Ces mots réjouirent Gamba.
— Pauvre diable! dit Mateo, il avait faim.
— Le dróle s\'est défendu comme un lion, poursuivit I\'adjudant un pen mortiflé; il m\'a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon; mais il n\'y a pas grand mal, ce n\'était qu\'un Frangais.... Ensuite, il s\'était si bien cache, que le diable ne l\'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunate, je ne I\'aurais jamais pu trouver.
— Fortunate! s\'écria Mateo.
— Fortunato! répéta Giuseppa.
— Qui, le Gianetto s\'était caché sous ce tas de foin lu-bas; mais mon petit cousin m\'a montré la malice. Aussi je le dirai a son oncle le caporal, alin qu\'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j\'enverrai a M. 1\'avocat general.
1) Buon giorno, fratello% de gewone begroeting op Corsica. 2) Melkgevende geit.
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Mateo Falcone.
— Malédiction! dit tout bas Mateo.
lis avaient rejoint le détachement. Gianetto était déja couché Sm- la litière et pret a partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d\'un sourire étrange; puis, se tour-nant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en ■disant:
— Maison d\'un traitre!
II n\'y avait qu\'un homme décidé a mourir qui eut osé pro-noncer le mot de traitre en l\'appliquant a Falcone. Un bon coup de stylet, qui n\'aurait pas eu besoin d\'etre répété, aurait immédiatement payé Finsulte. Cependant Mateo ne fit pas d\'autre geste que celui de porter sa main a son front cornme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. II reparut bientót avec une jatte de lait, qu\'il présenta les yeux baissés a Gianetto.
— Loin de moi! lui cria le proscrit d\'une voix foudroyante.
Puis, se tournant vers un des voltigeurs:
— Camarade, donne-moi a boire, dit-il.
Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l\'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d\'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu\'on lui attachat les mains de manière qu\'il les eüt croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos.
— J\'aime, disait-il, a être couché a mon aise.
On s\'empressa de le satisfaire; puis l\'adjudant donna Ie signal du départ, dit adieu a Mateo, qui ne lui répondit pas, et des-cendit au pas accéléré vers la plaine.
II se passa prés de dix minutes avant que Mateo ouvrit la bouche. L\'enfant regardait d\'un oeil inquiet tantót sa mère et
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Mateo Falcone.
tantót son père, qui, s\'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.
— Tu commences bien! dit enfin Mateo d\'une voix calnie? mais effrayante pour qui connaissait rhomme.
— Mon père! s\'écria l\'enfant en s\'avancant les larmes aux yeux comme pour se jeter a ses genoux.
Mais Mateo lui cria:
— Arrière de moi!
Et l\'enfant s\'arrêta et sanglota, immobile, a quelques pas de son père.
Giuseppa s\'approcha. Elle venait d\'apercevoir la chaine de Ia montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
— Qui t\'a donné cette montre 7 demanda-t-elle d\'un ton sévère.
— Mon cousin 1\'adjudant.
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.
— Femme, dit-il, eet enfant est-il de moi?
Les joues brunes de Giuseppa devinrent d\'un rouge de brique.
— Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien a qui tu paries?
— Eb bien, eet enfant est Ie premier de sa race qui ait fait une trahison.
Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa Ia terre de la crosse de son fusil, puis Ie rejeta sur son épaule et reprit Ie chemin du maquis en criant a Fortunato de Ie suivre. L\'enfant obéit.
Giuseppa courut après Mateo et lui saisit Ie bras.
— C\'est ton fils, lui dit-elle d\'une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son ame.
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Mateo Falcone.
— Laisse-moi, répondit Mateo: je suis son père.
Giuseppa embrassa son flls et entra en pleurant dans sa cabane.
Elle se jeta a genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelques deux cents pas dans ie sentier et ne s\'arrêta que dans un petit ravin ou il descendit. II sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva niolle et facile a creuser. L\'endroit lui parut convenable pour son dessein.
— Fortunato, va auprès de cette pierre.
L\'enfant fit ce qu\'il lui commandait, puis il s\'agenouilla.
— Dis tes prières.
— Men père, mon père, ne mo tuez pas!
— Dis tes prières! répéta Mateo d\'une voix terrible. L\'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater
et le Credo. Le père, d\'une voix forte, répondait Amen! a la fm de chaque prière.
—• Sont-ce la toutes les prières que tu sais?
— Mon père, je sais encore VAve Maria et la litanie que ma tante m\'a apprise.
— Elle est bien longue, n\'importe.
— L\'enfant acheva la litanie d\'une voix éteinte.
— As-tu fini?
— Oh! mon père, grace! pardonnez-moi I Je ne le ferai plus! Je prierai tant mon cousin le caporal qu\'on fera grace au Gianetto!
II parlait encore; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant:
— Que Dieu te pardonne!
L\'enfant fit un effort désespérè pour se relever et embrasser les genoux de son père; mais il n\'en eut pas le temps. M^teo fit feu, et Fortunato tomba roide mort.
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Mateo Falcone.
Sans jeter un coup d\'oeil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêchc afin d\'en-terrer son fils. II avait fait a peine quelques pas qu\'il rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu.
— Qu\'as-tu fait? s\'écria-t-elle.
— Justice.
— Oü est-il ?
— Dans le ravin. Je vais I\'enterrer. 11 est mort en chrétien; je lui ferai chanter une messe. Qu\'on diss a mon gendre Tiodoro Bianchi de venir demeurer avec nous.
1829.
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ALEXANDRE DUMAS.
Ce fécond et célèbre romancier, fils du général Davy-Dumas, qui fut lui-même fils du marquis de la Pailleterie et d\'une négresse, nafluit le 24 juillet \'1803 d Villers-Cotterets, oh il reent sa première education. Aprés avoir passé plusieurs an-nées comme troisi\'eme clerc de notaire d Crépy, il vint a Paris, en 1825, exercer les mêmes fonctions. De cette humble situation il passa au secrétariat du due d\'Orleans, comme expédition-naire; il profita de ses loisirs pour lire Walter Scott, Goethe, Schiller, Barante \'et\';, et débuta en 1826 par un petit vokeme de Nouvelles, dont il en vendit quatre. Sans se décourager, il se tourna vers le thédtrc et donna, en 1829, Henry III et sa cour, dranxe historique, qui eut un trés grand succes. En 1831 il donna Antony, qui souleva de bruyants seandales; puis vin-rent Angèle, chef-d\'oeuvre de construction, la Tour de Nesle,. Kean, la Reine Margot, Urbain Grandier \'), les Mousquetaires, le Chevalier de Maison Rouge, Mademoiselle de Belle-Isle, les Demoiselles de Saint-Cyr, etc.
Au milieux de ses succes dramaliques il eut avec les directeurs des theatres des tracasseries. Ilsejetaalorsdansleromanet publia avec une incroyable fécondité et un talent incontestable, plus de deux cents volumes de romans, ^\'Impressions de Voyage et de Mémoires. De ses romans, dont plusieurs furent écrits en collaboration avec A. Maquet, nous citerons: la Reine Margot, la Dame de Montsoreau, les Quarante-cinq, les Trois
1) Alfred de Vigny a traité le même sujet dans son roman Cinq-Mc.rs.
Commenl le roi Henri III eul peur d\'avoir etc. 177
Mousquetaires, le Chevalier de Maison-Rouge, San Félice, le Comte de Monte-Ghristo, Olympe de Clèves, les Mémoires d\'un medecin, le Collier de la Reine, Ange Pitou, la Comtesse de Charny, etc.
Dumas fut aussi populaire par ses excentricités, et sa prodi-yalité, que par san talent. II est mort a Dieppe, le 5 décenibre 1870; en 1884 on lui a érigé tine statue, modelé par Gustave Doré, sur la place Malesherbes.
COMMENT LE ROI HENRI III EÜT PEUR D\'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EÜT PEUR D\'AVOIR PEUR.
.... Cependant I\'heure ordinaire du coucher approchait, et Ton pouvait facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible: enfin l\'horloge du Louvre résonna dixfois; Henri jeta un long regard autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu\'il chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de refuser.
Chicot •) le regardait faire.
— Tiens, dit-il avec son audace accoutumée, tu as Fail- de me faire les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard a placer une bonne abbaye de dix mille livres de rente ? Tudiable! quel prieur je ferais! Donne, mon fils, donne.
— Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Donsoir, Messieurs, je vais me coucher.
Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et, avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux tendres:
1) de hofnar.
12
178 Comment le roi Henri III eut peur d\'avoir
— Bonsoir, Messieurs, répéta-t-il, parodiant la voix de Henri; bonsoir, nous allons nous coucher.
Les courtisans se mordirent les lèvres; le roi rougit.
— Qa, mon barbier, dit Chicot, mon coilfeur, nion valet de chambre et surtout ma crème. \')
— Non, dit le roi, il n\'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous allons entrer dans le carême, et je suis en penitence.
— Je regrette la crème, dit Chicot.
Le roi et le bouffon rentrèrent dans la chambre que nous connaissons.
— Ah ga! Henri, dit Chicot, je suis done le favori, moi? Je suis done I\'indispensable?
— Silence! boultbn, dit le roi; et vous. Messieurs de la toilette, sortez.
Les valets obéirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurèrent seuls; Chicot regard ait Henri avec une sorte d\'étonnement.
— Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. lis ne nous ont pas encore graissés. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale? Dame! e\'est une penitence comme une autre.
Henri ne répondit pas. Tout le monde était sorti de la chambre, et les deux rois, le fou et le sage, se regardaient.
-— Prions, dit Henri.
— Merci, s\'ecria Chicot; ce n\'est point assez divertissant. Si e\'est pour cela que tu m\'as fait venir, j\'aime encore mieux retourner dans la mauvaise compagnie oü j\'étais. Adieu, mon fils. Bonsoir.
1) (Un troisième serviteur enduisait le visage du prince d\'une couche onctueuse de crème rose d\'un gout tout particulier et d\'odeurs des plus appétiss.antes.)
eu peur, et comment Chicot, eut peur d\'avoir peur. \'179
— Restez, dit le roi.
— Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci dégénéré en tyrannie. Tu es un despote, un Phalaris, un Denys. Je in\'en-nuie ici, tnoi; toute la journée tu m\'as fait déchirer les épaules de mes amis a coups de nerf de boeuf, et voila que nous pre-nons la tournure de recommencer ce soir. Peste! Ne recom-rnencons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous deux ici, et a deux... tout coup porte.
— Taisez-vous, misérable bavard, dit le roi, et songez a vous repentir.
— Bon! nous y voila. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me repente? de m\'ètre fait le bouffon d\'un moine? Confiteor... Je me repens; Mea culpri, c\'est ma faute, c\'est ma faute, c\'est ma trés-grande faute!
— Pas de sacrilége, malheureux! pas de sacrilége, dit leroi.
— Ah ga! dit Chicot, j\'aimerais autant étre enfermé dans la cage des lions ou dans la loge des singes, que d\'être enfermé dans la chambre d\'un roi maniaque. Adieu! je m\'en vais.
Le roi enleva la clef de la porte.
— Henri, dit Chicot, je te préviens que tu as l\'air sinistre, et que si tu ne me laisses pas sortir, j\'appelle, je crie, je brise la porte, je casse la fenêtre. Ah mals! ah mais!
— Chicot, dit le roi du ton le plus mélancolique, Chicot, mon ami, tu abuses de ma tristesse.
— Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul: les tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze cham-bres comme Denis, ou douze palais comme Tibére. En attendant, prends ma longue épée, et laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein?
A ce mot de peur, un éclair était passé dans les yeux de
180 Comment le roi Henri HI eut pew d\'avoir
Henri; puis, avec un frisson étrange, il s\'était levé et avait parcouru la chambre.
H y avait una telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle paleur sur son visage, que Chicot commenca a le croire réellement malade, et qu\'après Tavoir regardé d\'un air effaré faire trois ou quatre tours dans sa chambre, il lui dit:
— Voyons, mon fils, qu\'as-tu? conte tes peines a ton ami Chicot.
Le roi s\'arrêta devant le bouffon, et le regardant:
— Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami.
— 11 y a, dit Chicot, I\'abbaye de Valencey qui est vacante.
— Écoute, Chicot, dit Henri, tu es discret?
— II y a aussi celle de Pithiviers, oil Ton mange de si bons patés de mauviettes. \')
— Malgré tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de cceur.
— Alors, ne me donne pas une abbaye, donne-moi un régiment.
— Et méme, tu es homme de bon conseil.
— En ce cas, ne me donne pas de régiment, fais-moi con-seiller. Ah! non, j\'y pense, j\'aime mieux un régiment ou une abbaye. Je ne veux pas ètre conseiller; je serais forcé d\'etre toujours de l\'avis du roi.
— Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l\'heure approche, 1\'heure terrible.
— Ah! voila que cela te reprend? dit Chicot.
— Vous allez voir, vous allez entendre.
— Voir quoi? entendre qui?
— Attendez, et l\'événement même vous apprendra les choses que vous voulez savoir, attendez.
1) leeuwerikpastei.
eu peur et comment Chicot eut peur (Cavoir peur. 481
— Mais non, mais non, je n\'attends pus.
— Chicot tu es brave?
— Je m\'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure a l\'épreuve, tudiable! Quand le roi de France et de Pologne l) crie la nuit de fagon a faire scandale dans le Louvre, moi chétif, je suis dans le cas de déshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des gardes, tes ^suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin du péril invisible, foin du danger que je ne connais pas!
— Je vous commande de rester, fit le roi avee autorité.
— Voila, sur ma parole, un plaisant maltre qui veut commander a la peur; j\'ai peur, moi. J\'ai peur, te dis-je; a. la rescousse! au feu!
Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table.
— Allons, dróle, dit le roi, puisqu\'il faut cela pour que tu te taises, je vais tout te raconter.
— Ah! ah! dit Ghicot en se frottant les mains, en descendant avec précaution de sa table et en tirant son énorme épée: une fois prévenu c\'est bon; nous allons en découdre; raconte, raconte, mon fils. II paraltrait que c\'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est bonne, car je m\'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et elles sont rudes, mes cornes. Tu disais done, Henri, que c\'est un crocodile.
Et Chicot s\'accommoda dans un grand fauteuil, placant son épée nue entre ses cuisses, et entrelacant la lame de ses deux jambes, comme les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducée 2) de Mercure.
1) Henri III, de Valois, was eerst koning van Polen.
2) de staf.
182 Comment le roi Henri III eut peur d\'avoir
— La nuit dernière, dit Henri, je dormais....
— Et moi aussi, dit Chicot.
— Soudain, un souffle parcoui\'t mon visage.
— G\'était la béte qui avait faim, dit Chicot, et qui léchait ta graisse.
— Je m\'éveüle a demi, et je sens ma barbe se hérisser de terreur sous mon masque.
— Ah! tu me fais délicieusement frissonner, dit Chicot, en se pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de son épée.
— Alors, dit le roi avec un accent si faihle et si tremblant que le bruit des paroles ai\'riva a peine a l\'oreille de Chicot, alors une voix retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu\'elle ébranla tout mon cerveau.
— La voix du crocodile, oui. J\'ai lu dans le voyageur Marco Polo que le crocodile a une voix terrible qui iniite le cri des enfants; mais tranquillise-toi, [mon fils ; s\'ils vient, nous le tuerons.
— Ecoute bien.
— Pardieu! si j\'écoute, dit Chicot en se détendant comme par un ressort; j\'en suis immobile comme une souche et rauet comme une carpe, d\'écouter.
Henri continua d\'un accent plus sombre et plus lugubre encore:
— Misérable pécheur, dit la voix. . ..
— Bah! interrompit Chicot, la voix parlait; ce n\'était done pas un crocodile?
— Misérable pécheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur Dieu.
Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d\'aplomb dans son fauteuil.
eu peur, et comment Chicot eut peur d\'avoir peur. 183
— La voix de Dieu? reprit-il.
— Ah! Chicot, répondit Henri, c\'est une voix effrayante.
— Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme dit l\'Écriture, au sou de la trompette?
— Es-tu la? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pé-cheur endwci? es-tu bien décidé a persévérer dans tes ini-quités ?
— Ah! vraiment, vraiment, vraiment, dit Chicot; mais la voix de Dieu ressemble assez a celle de ton peuple, ce me semble.
— Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous le proteste, Chicot, m ont été bien cruels.
— Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, ra-conte, raconte ce que disait la voix, que je sache si Dieu était bien instruit.
— Impie! s\'écria le roi, si tu doutes, je te ferai chatier.
— Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m\'étonne seule-ment, c\'est que Dieu ait attendu jusque aujourd\'hui pour te faire tous ces reproches-la. II est devenu bien patient depuis le déluge. En sorte, mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable?
— Oh! oui, dit Henri.
— II y avait de quoi.
— La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle était figée au coeur de mes os.
— Comme dans Jérémie, c\'est tout naturel; je ne sais, ma parole de gentilhomme, ce qu\'a ta place je n\'eusse pas fait, et alors tu as appelé?
— Oui.
— Et Ton est venu ?
184 Comment le roi Henri HI eut peur d\'avoir
— Oui.
— Et a-t-on bien cherché?
— Partout.
— Pas de bon Dieu?
— Tout s\'était évanoui.
— A commence!- par le roi Henri. Q\'est effrayant.
— Si effrayant que ,j\'ai appelé mon confesseur.
— Ah! bon; il est accouru?
— A l\'instant raême.
\\oyons un peu, soit franc, mon flls, dis la vérité contre ton ordinaire. Que pense-t-il de cette révélation-la, ton confesseur ?
— II a frémi.
. — Je crois bien.
II s est signé; il m\'a ordonné de me repentir comme Dieu me le prescrivait.
— Fort bien! il n\'y a jamais de mal a se repentir. Mais de la vision en elle-mème, ou plutót de 1\'audition, qu\'en a-t-il dit?
— Qu\'elle était providentielle; que c\'était un miracle; qu\'il me fallait songer au salut de l\'État. Aussi ai-je, ce matin.
— Qu\'as-tu fait ce matin, mon flls ?
J\'ai donné cent mille livres aux jésuites.
— Très-bien!
— Et baché a coups de discipline 1) ma peau et celle de mes jeunes seigneurs.
— Parfait! Mais ensuite?
— Eb bien! ensuite.... Que penses-tu, Chicot? Ce n\'est
1) geesel.
pm peur, et comment Chicot ent peur d\'avoir peur. 185
pas au rieur que je parle, c\'est è l\'homme de sang-froid, a l\'ami.
— Ah! sire, dit Chicot sérieux, je pense qae Votre Majesté a eu le cauchemar.
— Tu crois ? ....
— Que c\'est un rêve que Votre Majesté a fait, et qu\'ii ne se renouvellera pas si Votre Majesté ne se frappe pas trop l\'esprit.
— Un rève? dit Henri en secouant la tète. Non, non; j\'étais bien éveillé, je t\'en réponds, Chicot.
— Tu dormais, Henri.
— Je dormais si peu que j\'avais les yeux tout grands ouverts.
— Je dors comme cela, moi.
— Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n\'arrive pas quand on dort réellement.
— Et que voyais-tu ?
— Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je re-gardais l\'améthyste qui est au pommeau de mon épée briller, la oü vous êtes, Chicot, d\'une lumière sombre.
Et la lampe qu\'était-elle devenue ?
— Elle s\'était éteinte.
— Rêve, cher fils, pur rève.
— Pourquoi n\'y crois-tu pas, Chicot\'? N\'est-il pas dit que le Seigneur parle aux rois, quand il veut opérer quelque grand changement sur la terre \'?
— Oui, il leur parle, c\'est vrai, dit Chicot, mais si bas qu\'ils ne 1\'entendent jamais.
— Mais qui te rend done si incrédule ?
— C\'est que tu aies si bien entendu.
— Eh bien! comprends-tu pourquoi je t\'ai fait rester\'? dit le roi.
\'186 Comment le roi Henri III eut peur d\'avoir
— Parbleu! répondit Chicot.
— C\'est pour que tu entendes toi-meme ce que diralavoix.
— Pour qu\'on croie que je dis quelque bouffonnerie, si je répète ce que j\'ai entendu. Chicot est si nul, si chétif, si fou, que, le dit-il a chacun, personne ne le croira. Pas mal joué, men lils.
— Pourquoi ne pas croire plutót, mon ami, dit le roi, que c\'est a votre fidélité bien connue que je confle ce secret?
Ah! ne mens pas, Henri; car si la voix vient, elle te repro-chera ce mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquités. Mais, n\'importe! j\'accepte la commission. Je ne suis pas faché d\'entendre la voix du Seigneur, peut-être dira-t-elle aussi quelque chose pour nioi.
— Eh bien! que faut-il faire?
— II faut te coucher, mon fils.
— Mais si, au contraire____
— Pas de mais.
— Cependant... .
— Crois-tu par hasard que tu empêcheras la voix de Dieu de parler parce que tu resteras debout? Un roi ne dépasse les autres hommes que de la hauteur de la couronne, et quand il est tête nue, crois-moi, Henri, il est de même taille et quelque ibis plus petit qu\'eux.
— C\'est bien, dit le roi, tu restes?
— C\'est convenu.
— Eh bien! je vais me coucher.
— Bon!
— Mais tu ne te coucheras pas, toi ?
— Je n\'aurai garde.
— Seulement, je n\'óte que mon pourpoint.
eit peur, et comment Chicot eut peur d\'auoir peur. 187
— Fais a ta guise.
— Je garde mon haut-de-chausses.
— La précaution est bonne.
— Et toi?
— Moi, je reste oil je suis.
— Et tu ne dormiras pas ?
— Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le som-meil est comme la peur, mon flls, une chose indépendante de la volonté.
— Tu feras ce que tu pourras, au moins.
— Je me pincerai, sois tranquille; d\'ailleurs la voix me réveillera.
— Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait déja une jambe dans le lit et qui la retira.
— Allons done, dit Chicot, faudra-t-il que je te couche!
Le roi poussa un soupir, et, après avoir avec inquiétude. sonde du regard tous les coins et tons les recoins de la chambre, il se glissa tout frissonnant dans son lit.
— La! lit Chicot, a mon tour.
Et il s\'étendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de-lui et derrière lui les coussins et les oreillers.
— Comment vous trouvez-vous, sire\'?
— Pas mal, dit le roi, et toi ?
— Très-bien; bonsoir, Henri.
— Bonsoir, Chicot; mais ne t\'endors pas.
— Peste! je n\'en ai garde, dit Chicot en baillant a se démonter la machoire.
Et tous deux fermèrent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir, Chicot pour dormir réellement.
Comment la voix du Seigneur se trompa
COMMENT LA VOIX DU SEIGNEUR SE TROMPA ET PARLA A CHICOT CROYANT PARLER AU ROI.
Le i\'oi et Chicot restèrent pendant 1\'espace de dix minutes a peu prés iramobiles et silencieux. Tout a coup le roi se leva conime en sursaut et se mit sur son séant.
Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui précède le sommeil, Chicot en fit autant.
Tous deux se regardèrent avec des yeux flamboyants.
— Quoi? demanda Chicot a voix basse.
— Le souffle, dit le roi a voix plus basse encore, le souffle!
Au même instant une des bougies que tenait dans sa main
le satyre d\'or s\'éteignit, puis une seconde, puis une troisième, puis enfin la dernière.
— Oh! oh! dit Chicot, quel souffle!
Chicot n\'avait pas prononcé la dernière de ces syllabes, que la lampe s\'éteignit a son tour, et que la chambre demeura éclairée seulement par les dernières lueurs du foyer.
— Casse-cou I dit Chicot en se levant tout debout.
— II va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler.
— Alors, dit Chicot, écoute.
En effet, au méme instant on entendit une voix creuse et sifflante par intervalles qui diaait dans la ruelle du lit:
— Pécheur endurci, es-tu la?
— Oui, oui. Seigneur, dit Henri dont les dents claquaient.
— Ohl oh! dit Chicot, voila une voix bien enrhumée pour venir du ciel! n\'importe; c\'est effrayant.
-188
et paria a Chicot croyant parler au roi. 189
— M\'entends-tu ? demanda la voix.
— Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j\'écoute courbé sous votre colère.
— Crois-tu done m\'avoir obéi, continua la voix, en faisant toutes les momeries extérieures que tu as faites aujourd\'hui, sans que le fond de ton cceur ait été sérieusement atteint\'?
— Bien dit, s\'écria Ghicot, oh! bien touché!
Les mains du roi se choquaient en se joignant, Ghicot s\'ap-procha de lui.
— Eh bien! murmura Henri, eh bien I crois-tu maintenant ? malheureux !
— Attendez, dit Ghicot.
— Que veux-tu ?
— Silence done! Écoute : tire-toi tout doucement de ton lit et laisse-tnoi m\'y mettre a ta place.
— Pourquoi cela?
— Afin que la colère du Seigneur tombe d\'abord [sur mei.
— Penses-tu qu\'il m\'épargnera pour cela ?
— Essayons toujours.
Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement, le roi hors du lit et se mit en son lieu.
— Maintenant, Henri, dit-il, va t\'asseoir dans mon fauteuil et laisse-moi faire.
Henri obéit; il commencait a deviner.
— Tu ne réponds pas, reprit la voix, preuve que tu es en-durci dans le péché.
— Oh! pardon, pardon. Seigneur! dit Ghicot, en nasillant comme le roi.
Puis s\'allongeant vers Henri.
Comment la voix du Seirjneur se trompa
— C\'est drole, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne reconnait pas Chicot.
— Ouais ! fit Henri, que veut dire cela ?
— Attends, attends, tu vas on voir bien d\'autres!
— Malheureux! dit la voix.
— Oui! Seigneur, oui, répondit Chicot, oui, je suis un pé-cheur endurci, un affreux pécheur.
— Alors, reconnais tes crimes, et repens-toi.
— Je reconnais, dit Chicot, avoir été un grand traitre vis-a-vis de mon cousin de Condé, et je me repens.
— Mais que dis-tu done la? murmura le roi. Veux-tu bien te taire! II y a longtemps qu\'il n\'est plus question de cela.
— Ah! vraiment, dit Chicot; passons a autre chose.
— Parle, dit la voix.
— Je reconnais, continua le faux Henri, avoir été un grand larron vis-a-vis des Polonais qui m\'avaient élu roi, que j\'ai abandonnés une belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne, et je me repens.
— Eh! bélitre \')! dit Henri, que rappelles-tu la? c\'est oublié.
— 11 faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot. Laissez-moi faire.
— Parle, dit la voix.
— Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trönede France a mon frére d\'Alengon, a qui il revenait de droit, puisque j\'y avais formellement renoncé en acceptant le tróne de Pologne, et je me repens.
— Coquin! dit le roi.
1) Schurk.
i90
et paria d Chicot croyant parley au roi. quot;191
— Ce n\'est pas encore cela, reprit la voix.
— Je reconnais m\'être entendu avec ma bonne mere Catherine de Médicis pour chasser de France mon beau-frère le roi de Navarre, après avoir détruit tous ses amis, et ma sceur la reine Marguerite, après avoir détruit tous ses amants, de quoi j\'ai un repentir bien sincere.
— Ah ! brigand que tu es, murmura le roi. les dents ser-rées de colère.
— Sire, n\'olfensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu\'il sait aussi bien que nous.
— II ne s\'agit pas de politique, poursuivit la voix.
— Ah! nous y voila, poursuivit Chicot, avec un accent lamentable. II s\'agit de mes mceurs, n\'est-ce pas ?
— A la bonne heure! dit la voix.
— II est vrai, mon Dieu! continua Chicot, parlant toujours au nom du roi, que je suis bien efféminé, bien paresseux, bien mou, bien niais et bien hypocrite.
— C\'est vrai, fit la voix avec un son caverneux.
— J\'ai maltraité les femmes, la mienne surtout, une si digne femme.
— On doit aimer sa femme comme soi-même, et la préférer a toutes choses, dit la voix furieuse.
— Ah! s\'écria Chicot d\'un ton désespéré, j\'ai bien péché alors.
— Et tu as fait pécher les autres, en donnant l\'exemple.
— C\'est vrai, c\'est encore vrai.
— Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc 1).
— Bah ! fit Chicot, ètes-vous bien sur, mon Dieu! que je ne l\'aie pas damné tout a fait?
1) vertrouweling des konings.
Comment la voix du Seigneur se trompa
— Non, mais cela pourra bien lui arriver, et a toi aussi, si tu ne le renvoies demain matin, au plus tard, dans sa familie.
— Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me parait araie de la rnaison de Cossé.
— Et si tu ne le fais due et sa femme duchesse, continua la voix, pour indemnité de ses jours de veuvage anticipé.
— Et si je n\'obéis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un soupyon de résistance.
— Si tu n\'obéis pas, reprit la voix en grossissant d\'une fa-gon terrible, tu cuiras pendant l\'éternité dans la grande chau-dière ou cuisent en t\'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le maréchal de Retz.
Henri 111 poussa un gémissement. La peur, a cette menace, le reprenait plus poignante que jamais.
— Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s\'intéresse a M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m\'emporte, qu\'il a le bon Dieu dans sa manche.
Mais Henri n\'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s\'il les entendait, elles ne pouvaient le rassurer.
— Je suis perdu, disait-il avec égarement, je suis perdu! et cette voix d\'en haut me fera mourir.
— Voix d\'en haut! reprit Chicot. Ah! pour cette fois, tu te trompes. Voix d\'a coté, tout au plus.
—• Comment! voix d\'a cóté? demanda Henri.
— Eh oui! n\'entends-tu done pas, mon iils, que la voixvient de ce mur-la? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probable-inent que, comme I\'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en enfer.
— Athée! blasphémateur!
— C\'est honorable pour toi, Henri. Aussi, je te fais mon
192
et paria a Chicot croijant parler au roi.
compliment. Mais je te l\'avouerai, je te trouve bien froid a rhonneur que tu regois. Comment! Ie bon Dieu est au Louvre, et n\'est séparé de toi que par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons done, Valeis, je ne te reconnais point la, et tu n\'es pas poli.
En ce moment une branche perdue dans un coin de la cbe-minée s\'enflarama et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage de Chicot.
Ce visage avait une telle expression de gaieté. de raillerie, que le roi s\'en étonna.
— Eh quoi! dit-il, tu as le coeur de railier? tu oses....
— Et oui, j\'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-inème tout a l\'heure, ou la peste me crève. Mais raisonne done, mon flls. et fais ce que je te dis.
— Que j\'aille voir....
— Si le bon Dieu est bien elfectivement dans la chambre a cóté.
— Mais si la voix parle encore?
— Est-ce que je ne suis pas la pour répondre? II estmème très-bon que je continue de parler en ton nom, cela fera croire a la voix qui me prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement crédule, la voix divine, et ne connait guère son monde. Comment! depuis un quart d\'heure que je brais, elle ne m\'a pas reconnu ? C\'est humiliant pour une intelligence.
Henri fronga le sourcil. Chicot venait d\'en dire tant, que son incroyable crédulité était entamée.
— Je crois que tu as raison, Chicot, dit-il, et j\'ai bien en-vie....
— Mais va done! dit Chicot en le poussant.
Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans
13
193
194 Comment la voix du Seigneur se trompa
la chambre voisine, qui était, on se le rappelle, I\'ancienne Cham-bre de la nourrice de Charles IX, habitée pour le moment par Saint-Luc. Mais il n\'eut pas plus tót fait quatre pas dans le couloir, qu\'il entendit la voix redoubler de reproches. Chicot y répondait par les plus lamentables doléances.
— Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un sybarite, conompu comme un païen.
— Hé! pleurnichait Chicot, Hé! hé! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu m\'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin, l\'esprit si changeant! Mais c\'est flni, mon Dieu! a partir d\'aujourd\'hui je ne veux plus porter que des chemises de grosse toile. Je m\'enterrerai dans le fumier comme Job, et ,je mangerai de la bouse de vache comme Ezéchiel.
Gependant Henri continuait d\'avancer dans le corridor, re-marquant avec admiration qu\'a mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir eifectivement de la chambre de Saint-Luc,
Henri allait frapper a la porte, quand il apergut un rayon de lumière qui filtrait a travers le large trou de la se rure ciselée.
II se baissa au niveau de cette serrure et regarda.
Tout a coup Henri, qui était fort pale, rougit de colére, se releva et se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu\'il ne pouvait croire tout en le voyant.
— Par la raordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu\'on ait osé me jouer a ce point-la?
En elïet, voici ce qu\'il voyait par le trou de la serrure;
Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en calecon de soie et en robe de chambre, soufflait dans une sarbacane \') les
1) Spreekbuis.
et paria a. Chicot croyant partei\' au rot.
paroles luenacantes que le roi prenait pour des paroles divines, et prés de lui, appuyée a son épaule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait, en grossissant sa voix, toutes les \'fantaisies qui naissaient d\'abord dans ses yeux ma-lins et sur ses lèvres rieuses. Puis c\'étaient des éclats de folie joie a chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se la-inentait et pleurait a faii\'e croire au roi, tant l\'imitation était parfaite et le nasillement naturel, que c\'était lui-même qu\'il entendait pleurer et se lamenter de ce corridor.
— Jeanne de Cossé \') dans la chambre de Saint-Luc, un trou dans la muraille, une mystification a moi! gronda sourdement Henri. Oh! les misérables! ils me le payeront cher\'j
Et sur une phrase plus injurieuse que les autres soufflée par madame de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d\'un pas, et d\'un coup de pied, fort viril pour un efféminé, enfonga la porte dont les gonds se descellèrent a moitié et dont la serrure sauta.
Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les ri-deaux, dans lesquels elle s\'enveloppa.
Saint-Luc, la sarbacane a la main, pale de terreur, tomba iï deux genoux devant 1c roi, pale de colère.
— Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! mi-séricorde ! j\'en appelle a la Vierge Marie, a tous les saints.... je m\'affaiblis, je meurs.
Mais dans la chambre a cóté, nul des acteurs de la scène burlesque que nous venons de raconter n\'avait encore eu la force de parler, tant la situation avait rapidement tourné au draraatique.
1) Vrouw van Saint-Luc, die als page verkleed binnen het Louvre ivaa gekomen.
d95
196 Comment la voix du Seigneur se trompa etc.
Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilité par un geste.
— Sortez, dit-il, en étendant le bras.
Et cédant a un mouvement de rage indigne d\'un roi, il ar-racha la sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour Ten frapper. Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort d\'acier Feüt mis sur ses jambes.
— Sire, dit-il, vous n\'avez le droit de me frapper qu\'a la tête, je suis gentilbomme.
Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancber. Quel-qu\'un la rammassa, c\'était Chicot qui, ayant entendu le bruit de la porte brisée, et jugeant que la presence d\'un médiateur ne serait pas inutile, était accouru a l\'instant même.
II laissa Henri et Saint-Luc se démêler comme ils l enten-daient, et courant droit au rideau sous lequel il devinait quel-qu\'un, il en tira la pauvre femme toute frémissante.
— Tiens! tiens! dit-il, Adam et Eve après le pêché! Et tu les cbasses, Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard.
—• Qui, dit Henri.
— Attends alors, je vais faire l\'ange exterminateur.
Et se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en guise d\'épée flamboyante sur la tête des deux cou-pables, et dit:
— Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre désobéissance. Je vous dêfends d\'y entrer.
Puis, se penchant a l\'oreille de Saint-Luc, qui, pour la pro-téger, s\'il était besoin, contre la colère du roi, enveloppait le corps de sa femme.
— Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faite vingt lieues d\'ici a demain. (In Dame de Montsoreau.)
DE STENDHAL.
Henry Beyle, dit de Stendhal, naquit le 23 janvier \'1783, « Grenoble oü son pére qui vivait fort retire, fut avocat. II reput son education chez son grand-père, un médecin distingue. Apr és avoir suivi les cours de l\'Ecole centrale, il vint a Paris, le 10 novembre 1799, juste le lendemain du 18 Bru-rnaire. L\'année suivante il suivit M. Dam en Italië, comnie membre de l\'état-major civil et assista a la bataille de Maren-go. II antra alors comme maréchal des locjis dans un régiment de dragons, et xj devint sous-lieutenant. Comme auditeur du Conseil d\'Etat il suivit la Grande-Armée jusqu\'a Moscow, perdit sa place en 1814 et commenpa alors sa carrière littéraire, en publiant les Lettres écrites de Vienne sur Haydn.
Les premières années de la Beslatiration il passa a Milan et\' publia en 1817 l\'Histoire de la Peinture en Italië, dédiée d Napoléon, ygt;le plus grand des souverains existants,quot; et en i 829, après avoir visité Borne six fois, les Promenades dans Rome, 2 vol. qui ont beaucoup de valeur pour l\'histoire de la littéra-ture et des arts.
Par ses romans de Stendhal appartient d Vécole naturaliste; qiioiqu\'il écrivit beaucoup, il ne fut guére lu par ses contemporains et ce n\'est que dix ans après sa mort (23 mars 1842), qu\'on s\'est mis d lire et d étudier ses oeuvres. Lui même l\'avait prévu, en disant: itje ne serai compris que vers 1880.quot;
Les meilleurs de ses romans sant Piouge et Noir (1831) et la Chartreuse de Panne (1839), qui sont remarquables par la
Comment. Fahrir.e Del Dongo assista
finesse de I\'observation et le mérite du style et qui sont consi-dérés comme deux chefs-d\'oeuvre de la littérature franpaise. Apr\'es sa mort on a public sa Correspondance inédite, 2 vol., quelques volumes de nou velles; l\'Abbesse de Castro, Armance ; des Mélanges d\'Art et de Littérature et des biographies (Cal-maun Lévy, Paris. Editeur).
LA CHAETEEUSE DE PAEME.
COMMENT FABRICE DEL DONGO ASSISTA A LA BATAILLE DE WATERLOO.
Fabrice trouva bientöt des vivandiéres, et Textrême reconnaissance qu\'il avait pour la geólière de B . . . le porta a leur adresser la parole; il demanda a Tune d\'elles oü était le 4quot;régiment de hussards, auquel il apijartenait.
- Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, ir.on petit soldat, dit la cantinière toucbée par la paleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n\'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd\'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lacher ta balie comme un autre.
Ce conseil déplut a Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps a autre le bruit du canon sernblait se rap-procber et les empêchait de s\'entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d\'enthousiasme et de bonheur, qu\'il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait
a la bataille de Waterloo.
son bonheui\' en le lui faisant comprendre. A I\'fixception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire acette femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait rien du tout a ce que lui racontait ce beau jeune soldat.
— Je vois le fin mot, s\'écria-t-elle enfin d\'un air de triom-phe: vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4U hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de I\'uniforme que vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est la-haut, vous n\'avez jamais été soldat; mais, comme un brave garcon que vous ètes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraitre, et ne pas passer pour un capon.1
Fabrice convint de tout: c\'était le seul moyen ({u\'il eüt de recevoir de bons conseils. J\'ignore toutes les facons d\'agir de ces Francais, se disait-il, et si je ne suis pas guide par quel-qu\'un, je parviendrai encore a me faire jeter en prison, etl\'on me volera nion cheval.
— D\'abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n\'as pas vingt ans: c\'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept.
C\'était la vérité, et Fabrice I\'avoua de bonne grace.
— Ainsi, tu n\'es mème pas conscrit; c\'est uniquement a cause des beaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! 2 elle n\'est pas dégoütée. Si tu as encore quel-ques-uns de ces jaunets 1 qu\'elle t\'a remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse dresse les oreil-les quand le bruit de canon ronfle d\'un pen prés: c\'est la un cheval de paysan qui te fera tuer dés que tu seras en ligne. Cette fumée blanche, que tu vois la-bas par-dessus la baie, ce
1 Lafaard ; 2 drommels\'; 3 geeltjes, goudstukken.
■199
quot;
\'1
Comment Fabrice Del Dongo assist a
sont des feux de peloton, nion petit! Ainsi, prepare-toi a avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps.
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon a la vivandière, la pria de se payer.
— C\'est pitié de le voir! s\'écria cette femme; le pauvre petit ne sait pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu\'après avoir empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot a Cocotte: du diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant détaler ? Apprends que, quand le brutal1 gronde, on ne montre jamais d\'or. Tiens, lui dit-elle, voila dix-huit francs cinquante centimes, at ton déjeuner te coüte trente sous. Maintenant, nous allons bientót avoir des chevaux a revendre. Si la bete est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas jamais plus de vingt francs, quand ce serait le cheval des quatre fds Aymon. 2
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut in-terrompue par une femme qui s\'avancait a travers champs, et qui passa sur la route.
— Hola, hé! lui cria cette femme ; hola! Margot! ton 6« léger est sur la droite.
— II faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière a
notre héros; mais en vérité tu me fais pitié; j\'ai de 1\'amitié pour toi, sacrédié! ïu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, 3 comme Dieu est Dieu! Viens-tquot;en au 6e léger avec moi.
— Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et je suis résolu d\'aller la-bas vers cette fumée blanche.
1 Kanon, grof geschut. 2 Dt* vier Heemskinderen. 3 dooden.
200
a la bataille cte Waterloo.
— Regarde comme ton clieval remue les oreilles! Dés qu\'il sera la-bas, quelque peu de vigueur qn\'il ait, il te forcera la main, il se mettra a galoper, et Dieu sait ou il te mènera. Veux-tu m\'en croire ? Dés que tu seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi a cóté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.
Fabrice, fort piqué, avoua cependant a sa nouvelle amie qu\'elle avait deviné juste.
— Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ga ne sera pas long. II faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantinière d\'un air d\'autorité.
— Mais je veux me battre.
— Tu te battras aussi; va, le 6e léger est un fameux, et aujourd\'hui il y en a pour tout le monde.
— Mais serons-nous bientót a votre régiment?
— Dans un quart d\'beure tout au plus.
Recornmandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre. A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n\'attendait pas I\'autre. C\'est comme un cbapelet, se dit Fabrice.
— On commence a distinguer les feux de peloton, dit la vivandiére en donnant un coup de fouet a son petit clieval qui semblait tout animé par le feu.
La cantinière tourna a droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d\'y rester: Fabrice poussa a la roue. Son cheval tomba deux fois; bientót le chemin, moins rempli d\'eau, ne fut plus qu\'un sentier au milieu du gazon. Fabrice
201
Comment Fabricc Del Dongo assista
n\'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s\'arrêta tout court: c\'était un cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de Fabrice, très-pale naturellement, prit uneteinte verte fort prononcée; la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant a elle-même: Qa n\'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.
— Ha! ha! rnon petit! s\'écria-t-elle, en voila du nanan!1 Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout, c\'était la sa-leté des pieds de ce cadavre qui déja était dépouillé de ses souliers, et auquel on n\'avait laissé qu\'un mauvais pantalon tout souillé de sang.
— Approclie, lui dit la cantinière, descends de cheval; il faut que tu t\'y accouturaes. ïiens, s\'écria-t-elle, il en a eu par la téte.
Une balie, entrée a cóté du nez, était sortie par la tempe op-posée, et défigurait ce cadavre d une facon hideuse; il était resté avec un ceil ouvert.
-- Descends done de cheval, petit, dit la cantinière, et don-ne-lui une poignée de main pour voir s\'il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prés de rendre I\'ame de dégout, Fabrice se jeta a bas de cheval et prit la main du cadavre qu\'il secoua ferme; puis il resta comme anéanti: il sentait qu\'il n\'avait pas la force de remonter a cheval. Ge qui lui faisait horreur surtout, c\'était eet oeil ouvert.
La vivandière va me croire un lache, se disait-il avecamer-tume. Mais 11 sentait l\'impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout a fait. La vivandière s\'en apercut, sauta
1 iets fijns.
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a la hataille de Waterloo.
lestement a bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d\'eau-de-vie qu\'il avala d\'un trait; il put remon-ter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps a autre du coin de l\'oeil.
— Tn te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujour-d\'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu\'il faut que tu ap-prennes le métier de soldat.
— Au contraire. Je veux me battre tont de suite, s\'écria notre héros d\'un air sombre, qui sembla de bon augure a la vivandiére. Le bruit du canon redoublait et semblait s\'appro-cher. Les coups conimencaient a former comme une basse continue; un coup n\'était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait Ie bruit d\'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.
Dans ce moment la route s\'ent\'oncait au milieu d\'un bouquet de bois. La vivandiére vit trois ou quatre soldats des nótres qui venaient a elle courant a toules Jambes; elle sauta lestement a bas de sa voiture et courut se cacber a quinze ou vingt pas du cbemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu oü l\'on venait d\'arracher un grand arbre. Done, seditFa-brice. Je vais voir si Je suis un laclie ! II s\'arrêta auprés de Ia petite voiture abandonnée par Ia cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention a lui et passèrent en courant, le long du bois, a gauche de Ia route.
— Ce sont des nótres, dit tranquillement Ia vivandiére en revenant tout essoufflée vers sa petite voiture ... Si ton cheval était capable de galoper. Je te dirais: pousse en avant Jusqu\'au bout du bois, vois s\'il y a quelqu\'un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche a un peup-
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Comment Fabrice Del Dongo assista
n\'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s\'arrêta tout court: c\'était un cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de Fabrice, très-pale naturellemcnt, prit une teinte verte fort prononcée; la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant a ellp-meme: Ca n\'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.
— Ha! ha! mon petit! s\'écria-t-elle, en voila du nanan!1 Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout, c\'était la sa-leté des pieds de ce cadavre qui déja était dépouillé de ses souliers, et auquel on n\'avait laissé qu\'un rnauvais pantalon tout souillé de sang.
- Approche, lui dit la cantinière, descends de cheval; ;il faut que tu t\'y accouturaes. Tiens, s\'écria-t-elle, il en a eu par la tête.
Une balie, entrée a cóté du nez, était sortie par la tempe op-posée, et défigurait ce cadavre d une facon hideuse; il était resté avec un ceil ouvert.
— - Descends done de cheval, petit, dit la cantinière, et c\'on-ne-lui une poignée de main pour voir s\'il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prés de rendre l\'ame de dégout, Fabrice se jeta a bas de cheval et prit la main du cadavre qu\'il secoua ferme; puis il resta comme anéanti: il sentait qu\'il n\'avait pas la force de remonter a cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c\'était eet ceil ouvert.
La vivandiére va me croire un lache, se disait-il avec amer-tume. Mais il sentait l\'impossibilité de faire un mouvement ; il serait tombé. Ce moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout a fait. La vivandiére s\'en apercut, sauta
1 iets fijns.
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a la hataille cle Waterloo.
lestement a has de sa petite voiture, et lui pi-ésenta, sans mot dire, un verre d\'eau-de-vie qu\'il avala d\'un trait; il put remon-ter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La -vivandière le regardait de temps a autre du coin de l\'oeil.
— Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujour-d\'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu\'il faut que tu ap-prennes le métier de soldat.
— Au contraire, je veux me battre tout de suite, s\'écria notre héros d\'un air sombre, qui sembla de bon augure a la vivandière. Le bruit du canon redoublait et semblait s\'appro-cher. Les coups comiiiencaient a former comme une basse continue; un coup n\'était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d\'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.
Dans ce moment la route s\'enl\'oncait au milieu d\'un bouquet de bois. La vivandière vit trois ou quatre soldats des nótres qui venaient a elle courant a toutes jambes ; elle sauta lestement a bas de sa voiture et courut se cacber a quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qni était resté au lieu ou I on venait d\'arracher un grand arbre. Done, se dit Fa-bi ice, je vais voir si je suis un lache ! II s\'arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et tira son sabre, Les soldats ne firent pas attention a lui et passèrent en courant le long du hois, a gauche de la route.
— Ce sont des nótres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout essoufflée vers sa petite voiture ... Si ton cheval était capable de galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu\'au bout du hois, vois s\'il y a quelqu\'un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche a un peup-
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Comment Fabrics Del Dongo assisla
lier, 1\'effeuilla et se mit a battre son cheval a torn- de bras; la rosse prit le galop un instant, puis revint a son petit trot accouturaé. La vivandiére avait mis son cheval au galop. — Arrête-toi done, arrête! criait-elle a Fabrice. Bientót tons les deux furent hors du bois. En arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousquete-rie tonnaient de tous les cótés, a droite, a gauche, derrière. Et comme le bouquet de bois d\'oii ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils apercu-rent assez bien un coin de la bataille; mais enfin il n\'y avait personne dans le pré au dela du bois. Ce pré était bordé, a mille pas de distance, par une longue rangée de saules, très-toulfus ; au-dessus des saules paraissait une fumée blanche qui quelquefois s\'élevait dans le ciel en tournoyant.
— Si je savais seulement oil est le régiment! disait la can-tinière embarrassée. II ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle a Fabrice, si tu vois un soldat en-nemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t\'amuser a le sabrer.
A ce moment, la cantinière apercut les quatre soldats dont nous venons de parler: ils débouchaient du bois dans la plaine a gauche de la route. L\'un d\'eux était a cheval.
— Voila ton affaire, dit-elle a Fabrice. Hola, ho! cria-t-elle a celui qui était a cheval, viens done ici boire le verre d\'eau-de-vie. Les soldats s\'approchèrent.
— Oü est le 6« léger? cria-t-elle.
— La-bas, a cinq minutes d\'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules; méme que le colonel Macon vient d\'etre tué.
— Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi ?
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d la hataille de Waterloo.
— Cinq francs! tu ne plaisantcs pas mal, petite mère, xm cheval d\'offlcier que je vais venclre cinq napoléons avant une quart d\'heure.
— Donne-m\'en un de tes napoléons, dit la vivandière a Fa-brice. Puis s\'approchant du soldat acheval: Descends vivement^ lui dit-elle, voila ton napoléon.
Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, Ia vivandière détachait le petit porte-manteau qui étaii sur la rosse.
— Aidez-moi done, vous autres! dit-elle aux soldats: c\'est comrae cela que vous laissez travailler une dame !
Mais a peine le cheval de prise sen tit le porte-manteau, qu\'il se mit ci se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir.
— iion signe! dit la vivandière; le monsieur n\'est pas ac-coutumé au chatouillement du porte-manteau.
— Un cheval de général, s\'écriait le soldat qui l\'avait vendu, un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard.
— Voila vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui eüt du mouvement.
A ce moment, un boulet donna dans une ligne de saules, qu\'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de cóté et d\'autre comme rasées par un coup de faux.
— Tiens, voila le brutal qui s\'avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs. 11 pouvait être deux heures.
Fabrice était encore dans l\'enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu\'une troupe de généraux, suivis d\'une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrété: son cheval hennit,
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Comment Fdbrice Del Bongo assista
se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. Eh bien, soit! se dit Fabrice.
Le cheval, laissé a lui même, partit ventre a terre et alia rejoindre I\'escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d\'heure après, par quelques mots quo dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu\'un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonbeur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney; il eüt donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu\'il ne fallait pas parler. L\'es-corte s\'arrêta pour passer un large fossé rempli d\'eau par la pluie de la veille; il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie a l\'entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pled a terre; le bord du fossé était a pic et fort glissant, et 1\'eau se trouvait bien a trois ou quatre pieds en contre-bas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et a la gloire qua son chsval, lequel, étant fort animé, sauta dans le canal, ce qui lit rejaillir l\'eau a une hauteur considerable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d\'eau, et s\'écria en jurant: Au diable la f.... béte! Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en demander raison? se dit-il. En attendant, pour prouver qu\'il n\'était pas si gauche, il entreprit do faire monter a son cheval la rive opposée du fossée; mais elle était a pic et haute de cinq a six pieds. II fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l\'eau jusqu\'a la tête, et enfin trouva une sorto d\'abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l\'autre cóté du canal. II fut le premier
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d, la bataille de Waterloo.
liomme de l\'escorte qui y parut; il se mil a trotter lièrement le long rlu bord: au fond du canal les hussards se démenaient, assez embarrasses de leur position; car en beaucoup d\'endroits l\'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s\'apergut de la manceuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait Fair si peu militaire.
— Remonte?! il y a un abreuvoir a gauche! s\'écria-t-il. Et peu a peu tous passèrent.
En arrivant sur 1\'autre rive, Fabrice y avait trouvé les géné-raux tout seuis; le bruit du canon lui sembla redouble)-; ce fut a peine s\'il entendit le general, par lui si bien mouillé, qui criait a son oreille:
— Oü as-tu pris ce cheval\'?
Fabrice était tellement trouble, qu\'il répondit en italien :
— L\'ho compmto poco fa. (Je viens de l\'acheter al\'instant.)
— (Jue dis-tu ? lui cria le general.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. ïoutefois, la peur ne venait chez lui qu\'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L\'escorte prit le galop ; on traversait une grande piéce de terre labourée, située au dela du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
— Les habits rouges! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l\'escorte. Et d\'abord Fabrice ne comprenait pas ; enlin il remarqua qu\'en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d\'horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient évidemment pour demander du
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Comment Fabrice Del Doncjo assista
secours, et personnc ne s\'arretait pour leur en donner. Notre héros, fort liumain, se donnait toutes les poines du monde pour que son cheval ne mit les pieds sur aucun habit rouge. L\'escoi\'te s\'arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d\'attention a son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
— Veux-tu bien t\'arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s\'apercut qu\'il était a vingt pas sur la rtroite en avant des généraux, et précisément du coté ou ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger a la queue des autres hussards restés a quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait a son voisin, général aussi, d\'un air d\'autorité et presque de réprimande ; iljurait. Fabrice-ne put retenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, a lui donné par son araie la geóliére, il arrangea. une petite phrase bien francaise, bien correcte, et dit a son voisin :
— Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?
— Pardi, c\'est le maréchal.
— Quel maréchal ?
— Le maréchal Ney, bèta!1 Ah ga! oü as-tu servi jusqu\'ici ? Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point a se facher de 1\'injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskowa, le brave des braves.
Tout a coup on partit au grand galop. Quelques instants aprés, Fabrice vit, a vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d\'une facon singuliére. Le fond des si\'.lons était plein d\'eau, et la terre fort humide qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés a trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant ce: effet
1 stommerik.
a la bataille de Waterloo.
singulier; puis sa pensée se remit a songer a la gloire du maréchal. II entendit un cri sec auprès de lui: c\'étaient deux hussards qui torabaient atteints par des boulets; et, lorsqu\'il les regarda, ils étaient déja a vingt pas de 1\'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait suivre les autres. Le sang coulait dans la boue.
Ah! m\'y voila done enfin au feu! se dit-il. J\'ai vu le feu! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment 1\'escorte allait ventre a terre, et notre héros comprit que c\'étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. II avait beau regarder du cöté d\'oü venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie a une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines : il n\'y comprenait rien du tout.
A ce moment, les généraux et l\'escorte descendirent dans un petit chemin plein d\'eau, qui était a cinq pieds en contre-bas,
Le maréchal s\'arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette Fabrice, cette fois, put le voir tout a son aise; il le trouva trés-blond, avec une grosse téte rouge. Nous n\'avons point des figures comme celle-la en Italië, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pale et qui ai des cheveux chatains, ,je ne serai comme i;a, ajouta-t-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire: Jamais je ne serai un héros. II regarda les hussards; a I\'ex-ception d\'un seul, tons avaients des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l\'escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour flnir son embarras, il tourna la tête vers l\'ennemi. C\'étaient des lignes fort étendues
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Comment Fabrice Del Dongo assista
d\'hommes rouges, mais ce qui l\'étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des regiments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rap-procher du chemin en contre-bas que le maréchal et l\'escorte s\'étaient mis a suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du cóté vers lequel on s\'avangait; Ton voyait quelquefois des hommes au galop se dé-tacher sur cette fumée blanche.
Tout a coup, du cóté de l\'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre a terre. Ah! nous sommes attaqués, se dit-il; puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au galop du cóté de. l\'ennemi, suivi de deux hussards de l\'escorte et des quatre . hommes qui venaient d\'arriver. Aprés un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva a cóté d\'un maréchal des logis qui avait 1\'air fort bon enfant. II faut que je parle a celui-la, se dit-il, peut-être ils cesseront de ine regarder. II mé-dita longtemps.
—• Monsieur, c\'est la première fois que j\'assiste a la bataille, dit-ii enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille ?
— Un peu. Mais vous, qui étes-vous?
— Je suis frére de la femme d\'un capitaine.
— Et comment l\'appelez-vous, ce capitaine?
Notre héros fut terriblement embarrassé; il * n\'avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l\'escorte re-partaient au galop. Quel nom frangais dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maitre de l\'hótel oü il avait kgé a Paris; il rapprocha son cheval de celui du maréchal des iogis, et lui cria de toutes ses forces:
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a la bataille de Waterloo.
-- Le capitaine Meunier ! L autre, entendant mal a cause du roulement du canon, lui répondit: Ah! le capitaine Teulier? Eh bien, il a été tue. Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l\'affligé. — Ah, men Dieu! cria-t-il; et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contre-bas, on tra-versait un petit pré; on allait ventre a terre, les boulets arri-vaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L\'escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blesses; mais ce spectacle ne faisait deja plus autant d\'impres-sion sur notre heros; il avait autre chose a penser.
Pendant que l\'escorte était arrêtée, il apercut la petite voiture d\'une cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable I\'em-portant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre.
— Restez done, s ...! lui cria. le maréchal des logis.
— Que peut-il me faire ici? pensa Fabrice. Et il continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l\'éperon a son cheval, il avait eu quelque espoir que c\'était sa bonne cantinière du matin; les chevaux et les petites charrettes se ressem-blaient fort, niais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l\'air fort méchant. Comme il l\'abordait, Fabrice l\'entendit qui disait: II était pourtant bien bel homme! Un fort vilain spectacle attendait la le nouveau soldat: on coupait la cuisse a un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur soup quatre
ven-es d\'eau-de-vie.
_ Comme tu y vas, gringalet! s\'écria la cantinière. L\'eau-de-vie lui donna une idee ■ il faut que j achète la bienveillance de mes camarades les hussards de 1 escorte.
— Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il a la vivan-dière.
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Comment Fabrics Del Dongo assista
— Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-la coüte dix francs^, un jour comrae aujourd\'hui ?
Gomme il regagnait l\'escorte au galop:
— Ah! tu nous rapportes la goutte! s\'écria le marechal des logis; c\'est pour ga que tu désertais? Donne.
La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en 1\'air après avoir bu. — Merci, camarade! cria-t-il a Fabrice. Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ótérent un poids de cent livres de dessus le cceur de Fabrice: s\'était un de ces coBurs de fabrique trop fine qui ont besoin de I\'ami-tié de ce qui les entoure. Enfin il n\'était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respira pro-fondément, puis d\'une voix libre, il dit au maréchal das logis:
— Et si le capitaine Teulier a été tué, oü pourrai-je rejoin-dre ma soeur? II se croyait un petit Machiavel, de dire sibien Teulier au lieu de Meunier.
— C\'est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.
L\'escorte repartit et se porta vers des divisions d\'infanterie. Fabrice se sentait tout a fait enivré; il avait bu trop d\'eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort a propos d\'un mot que répétait le cocher de sa mère; Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin. Le maréchal s\'arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu\'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n\'eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. II se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.
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d la bataille de Waterloo.
Tout a coup le maréchal des logis cria a ses hommes:
— Vous ne voyez done pas rempereur, s...! Sur-le-champ l\'escorte cria vive Vempereur! a tue-tête. On peut penser si Tiotre héros regarda de tous ses yeux, raais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d\'une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient a leurs casques les dragons de la suite rempêchérent de distinguer les figures. Ainsi, je n\'ai pu voir rempereur sur un champ de bataille, a cause de ces maudits verres d\'eau-de-vie! Cette réflexion leré-veilla tout a fait.
On redescendit dans un chemin rempli d\'eau, les chevaux voulurent boire.
— C\'est done rempereur qui a passé la? \'dit-il a son voisin.
— Eh! certainement, celui qui n\'avait pas d\'habit brodé. Comment ne 1\'avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance. Fabrice eut grande envie de galoper apvès l\'es-corte de l\'empereur et de s\'y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre a la suite de ce héros! C\'était pour cela qu\'il était venu en France. J\'en suis parfaitement le maitre, se dit-il, car enfin je n\'ai d\'autre raison pour faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s\'estmis a galoper pour suivre ces généraux.
Ce qui détermina Fabrice a rester, c\'est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine ; il commencait a se croire l\'ami intime de tous les soldats avec lesquels il galo-pait depuis quelques heures. II voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse et de 1\'Arioste. S\'il se joig-nait a l\'escorte de l\'empereur, il y aurait une nouvelle connais-sance a faire; peut-être même on lui ferait la mine, car ces au-tres cavaliers étaient des dragons, et lui portait 1\'uniforme de
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Comment Fabrice Del Tlongo assista
liussards ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La fagon dont on le regai\'dait maintenant mit notie héros au comble du bonheur; il eiU fait tout au monde pour ses camarades; son ame et son esprit étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu\'il était avec des amis; il mourait d\'envie de faire des questions. Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la geólière. II reraarqua en sortant du chemin creux, que l\'escorte n\'était plus avec le maréchal Ney; le général qu\'ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche et l\'oeil terrible.
Ce général n\'était autre que le comte d\'A... le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il eüt trouvé a voir Fabrice del Dongo!
II y avait déja longtemps que Fabrice n\'apercevait plus la teri-e volant en miettes noires sous Taction dos boulets. On arriva dei -riére un régiment de cuirassiers; il entendit distinctement les biscaïens \') frapper sur les cuirasses, et il vit tomber plusieui s hommes.
Le soleil était déja fort bas, et il allait se coucher lorsque l\'escorte, sortant d\'un chemin creux, monta une petite pente de trois au quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout prés de lui; il tourna la tête: quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regai\'dait les liussards jetés par terre r trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le qua-triéme criait: Tirez-moi de dessous! Le maréchal des logis et. deux ou trois liommes avaient mis pied a terre pour secourir le général qui, s\'appuyant sur son aide de camp, essayait de faire
1) Kogels.
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d la bataüle de Waterloo.
quelques pas ; il cherchait a s\'éloigner de son cheval qui se débat-tait, renversé par terre, et lancait des coups de pied furibonds.
Le maréchal des logis s\'approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit dire derrière lui et tout prés de son oreille: G\'est le seul qui puisse encore galoper. II se sentit saisir les pieds; on les élevait en menie temps qu\'on lui soutenait le corps pardessous les bras ; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu\'a terre, oü ii tomba assis.
L\'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le gé-néral, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop ; il fut suivi rapidernent par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux et se mit a couriraprèseux en criant: Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!) II était plaisant de courir après les voleurs au milieu d\'un champ de bataille.
L\'escorte et le général, comte d\'A..., disparurent bientót derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colére, arriva aussi a une ligne de saules ; il se trouva tout contre un canal fort profond qu\'il traversa. Puis, arrivé de l\'autre cóté, il se remit a jurer en apercevant de nouveau, mais a une trés-grande distance, le général et l\'escorte qui se perdaient dans les arbres. Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en frangais. Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si son beau cheval lui eut été enlevé par l\'ennemi, il n\'y eüt pas songé; mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu\'il aimait tant et par ces hussards qu\'il regardait comme des fréres! c\'est ce qui lui brisait le cceur. II ne pouvait se consoler de tant d\'infamie, et, le dos appuyé contre un saule, il se mit a pleurer a chaudes larmes. II défaisait un a un tous ses beaux rêves d\'amitié cheva-leresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalern dé-
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Comment Fabrice Del Donijo assista
livrée. Voii\' arriver la mort n\'était rien, entouré d\'ames héroïques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout hommc indigné. Au bout d\'un quart d\'heure d\'attendrissement, il remarqua que les boulets commengaient a arriver jusqu\'a la rangée d\'arbres a l\'ombre desquels il méditait. II se leva et chercba a s\'orienter. 11 regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules touffus: il crut se reconnaitre. II apercut un corps d\'in-fanterie qui passait le fossé et entrait dans les prairies, a un quart de lieue en avant de lui. J\'allais m\'endormir, se dit-il; il s\'agit de n\'être pas prisonnier. Et il se mit a marcher trés-vite. En avancant il fut rassuré; il reconnut 1\'uniforme: lesrégiraents par lesquels il craignait d\'étre coupé étaient francais. II obliqua a droite pour les rejoindre.
Après la douleur morale d\'avoir été si indignement trahi et volé, il en était une autre qui, a chaque instant, se faisait sentir plus vivement; il mourait de faim. Ce fut done avec une joie extréme qu\'après avoir marché, ou plutót couru pendant dix minutes, il s\'apergut que le corps d\'infanterie, qui allait trés-vite aussi, s\'arrétait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.
— Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain ?
— Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!
Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablérent
Fabrice. La guerre n\'était done plus ce noble et commun élan d\'ames amantes de la gloire qu\'il s\'était figuré d\'aprés les proclamations de Napoléon! II s\'assit, ou plutót se laissa tomber sur le gazon; il devint trés-pale. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s\'était arrété a dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil
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a la hataille de Waterloo.
avec son mouchoir, s\'approcha et lui jeta un morceau de pain; puis voyant qu\'il ne le raraassait pas, le soldat lui mil un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et man-gea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul; les soldats les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. II se leva machinalement et les suivit. II entra dans un bois; il allait tomber de fatigue, et cherchait déja de l\'oeil une placé commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d\'abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut a lui et fut elfrayée de sa mine.
— Marche encore, mon petit, lui dit-elle. Tuesdoncblessé?... Et ton beau cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, oü elle le lit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre héros, excédé de fatigue, s\'endormit profondément.
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LEON GOZLAN,
né d Marseille, le 1er septembre 1803, mort a Paris, le 14 septembre \'1866, fut un des maitres de la nouvelle vive et piquante: c\'était igt;Vesprit fait chair,quot; a dit de lui Paul Févcd. II débuta par des Contes, pleins de style et de sentiment, qui furent réunis en volume sous le titre les Méandres; nous en citerons : la Main cachée, le Blocus sentimental, Elisa Mercoeur, Du Pont d\'Arcole a Montereau, le Fifre etc. En 4836 son roman le Notaire de Chantilly obtint un vif succes, soutenu plus tard par le Médecin du Pecq, Socrate Leblanc, Washington Levert, les Tourelles, Aristide Froisard, Emotions de Polydore Marasquin etc.
Au thédtre il donna : Eve. les Cinq Minutes du Commandeur, la Jeunesse dorée, la queue du Chien d\'Alcibiade, etc.
M. Lemerre, éditeur a Paris, donne une édition complete des Oeuvres de Gozlan, dans la Petite Bibliothéque littéraire.
LA MAIN CACHÉE.
— Mme d\'Aiguerousse n\'est-elle pas votre amie intime, celle qui tient constamment sa main droite cachée sous son mouchoir^ qui ne joue jamais, et offre tout de la main gauche?
la Main cachée.
— C\'est Mme de Casa-Bianca que vous venez de me dépeindi-e, et non Mme d\'Aiguerousse.
— Elle est done étrangère\'?
% — Non; raais son mari, general d\'ün corps d\'année sicilien
sous la République, portait ce nom trés illustre en Italië. Je doute fort que Mme de Casa-Bianca soit noble du cóté de sa familie. Heureusement notre amitié se lie par des noeuds aussi sacrés que ceux du rang et de la naissance. Grace a elle et a son mari, excellent militaire dont elle est veuve, nos propriétés de la vallée des Alpes-Maritimes, quoique frappées d\'expro-priation par la loi, furent épargnées et nous furent rendues plus tard dans l\'état de valeur et de prospérité 011 elles sont aujourd\'hui. C\'est un coeur plein de nobles qualités, celui de Mme de Casa-Bianca ; je vous conseille de les apprécier. i — Et pour quel motif cache-t-elle toujours sa main droite,
».! Ie savez-vous \'?
— Je l\'ignore, et je ne lui ai jamais demandé. Si elle n\'a pas prévenu ma curiosité sur ce point, c\'est que probablement ma curiosité l\'aurait blessée. J\'aime. mieux conserver una amie que d\'apprendre un secret qui pourrait me la faire perdre, et qui doit bien peu m\'intéresser, je présume.
— Vous excuserez mon indiscrétion, répondis-je a Mme de Hacqueville; mais vous m\'avez jusqu\'a présent appris tant de faits précieux sur vos amis, que j\'ai été enbardi a vous de-mander quelque éclaircissement sur une particularité qui m\'a frappé.quot;
Mme de Hacqueville s\'appuya avec bonté sur mon épaule. \' Elle se levait pour saluer Mme de Casa-Bianca, la dame a la
main cachée.
Durant les quelques instants que Mme de Hacqueville mit a
21!)
la Main cachée.
recevoir et a complimentei\' Mme de Casa-Bianca, entrèrent, par groupes plus nombreux, tous les habitués de la reunion. Le silence fut le même. On allongea des tables d\'écarté, les cartes furent jetées et battues sans bruit comme par des ombres qui sem-blaient jouer a qui passerait d\'abord dans la barque de la Fable.
Tout le monde jouait, excepté M(quot;e de Casa-Bianca et Mme de Hacqueville. La main droite de la première était cachée comme de coutume; la gauche se dessinait sous un gant blanc par des formes qui devaient avoir eu une grande pureté, au temps ou Ton pouvait hasarder la même rernarque sur le pied et la taille de Mme de Casa-Bianca.
Elle paraissait avoir cinquante ans, quoique, en réalité, elle passat de beaucoup cet age ; mais une constitution naturellement forte, une vie aventureuse avec un mari, soldat sous la République, ■et pendant les premières guerres de l\'Empire, avaient trempé, pour ainsi dire, les traits de M1quot;6 de Casa-Bianca....
»Assez joué, dit un vieux marquis en repoussant les cartes. Voila nos dames qui s\'ennuient de nous entendre causer si peu: •ce n\'est guère galant.quot;
Depuis quelques quarts d\'heure, en effet, les dames quittaient une a une la partie, pour se rapprocher du feu, et tenir compagnie a Mmes de Hacqueville et de Casa-Bianca.
«Bacontez-nous, président de Page, une histoire du temps passé.
— De ma jeunesse, veut dire Mme de Hacqueville?
— Président, je ne demande jamais un service l\'épigramme a la bouche.
— De ma jeunesse; mais de laquelle encore? j\'ai eu ma jeunesse de président au parlement, ma jeunesse d\'émigié, ma jeunesse de soldat dans l\'armée de Mgt;\'r le prince de Condé. Voila trois jeunesses.
220
la Main cachée
— Dites-nous la meilleure.
— Ce sera la première.
Le président poussa un soupir.
Tous ceux qui avaient été jeunes exhalèrent aussi un soupir.
Je crus entendre soupirer les tableaux.
»Ma première jeunesse me vit président au parlement: c\'était en 88; j\'avais vingt ans. Vous connaissez ma familie; son rang me donnait droit a cette éminente charge; aux yeux du peuple et des philosophes, mes opinions tolérantes, mon déisme, mon admiration sensée ou non pour les encyclopédistes ■), me rendaient digne, disait-on, de distribuer la justice aux hommes, en attendant le jour oü les hommes s\'en passeraient, devenus tous tolérants, déistes et encyclopédistes.quot;
Quelques sourires malicicux se croisèrent a ces paroles rail-leuses de M. de Page, lancées en fuyant 2) contre les encyclopédistes, dent M. le président avait été le plus ardent propagateur. Du reste, il l\'avait avoué.
»Mes opinions philosophiques, mes liaisons étroites et publiques avec les niveleurs, m\'imposaie.nt l\'obligation, sous peine d\'etre taxé par eux d\'un zèle hypocrite, et tel n\'était pas le mien, d\'agir sur les masses en proportion de men influence et de ma position élevée. Tous devaient mettre la main a l\'ceuvre de la information. Placé au sommet de la société, ma tache fut d\'adoucir la rigueur des lois dont je commandais l\'application; nos lois, vous le savez, horrible mêlée de textes ennemis, confusion de coutumes contradictoires, et se terminant toutes par le même mot; la mort!quot;
Mme de Hacqueville sonna doucement pour qu\'on apportat du bois et qu\'on fit chauffer de l\'eau pour le thé.
1) Diderot, Voltaire, Rousseau enz- 2) Ter loops.
221
la Main cachée.
».Ie fus done chargé d\'etre indulgent quand la loi était sévère; d\'en ignorer le texte sanglant, quand il rougissait sous mes yeux; comme homme, de me raettre a la place du juge; cummejuge, de chasser le bourreau. Sans orgueil de ma part, il m\'était permis de croire qu\'entre toutes les missions de la philosopjrio nouvelle j\'avais la plus directe et la plus expressive. Car on tendaient toutes les theories? A détruire les préjugés; en quoi se résumaient fatalement, comme fait, ces préjugés? Dans la mort. Moi j\'avais pour mission de l\'anéantir dans la loi.
— Malheureusement ma volonté seule ne sufflsait pas. Sur douze juges, je n\'avais, moi treiziéme, comme président, que ma voix isolée; ma voix forcée de prononcer en public les arréts qu\'elle avait combattus dans la délibération. Haï bientot a la cour pour ma tolérance, suspect a mes confrères, tous routiniers sanguinaires, mon dévouement fut nul. Quelques-uns même, par esprit de corps, se montrèrent plus sévéres qu\'auparavanr, envers les accusés, et, mon röle leur étant devenu a charge, ils le réduisirent a ètre plus odieux a mesure que. je penchais a le rendre plus humain: voici comment ils y parvinrent.
))Les moins agés de nous, — nous n\'avons plus d\'amour-propre sur l\'age, n\'est-ce pas ? — les moins Agés de nous ont vécu du temps oü la question judiciaire ^ n etait pas encore abolie. La question judiciaire, qui cassait un doigt pour un demi-aveu, un bras pour trois quarts d\'avcu, une cuisse pour un aveu entier, et qui, avant de savoir tout, vous avait broyé la tête d\'un coup de barre de fer, ou crevé la poitrine en I\'em-plissant d\'eau. En 88 done, — la question ou la torture existaii encore. Calculez, cela ne fait pas quarante-cinq ans. Nous avions les uns dix ans, les autres quinze; j\'en avais vingt. 88 doit t!tre 1) Piinbank.
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-4
la Main cachée.
si rapproché pour nous, que je me souviens de quelques événe-ments antérieurs au moins de six ans.
jiAinsi, par exemple, cinq ans avant 88, époque sur laquelle je vais rappeler votre attention, en 83, je me souviens fort bien de Francoise, ma sceur de lait, qui, sa mère, ma bonne nourrice, étant morte, vint a pied de Montereau a Paris, a travers vingt lieues de neige. Enhardie par la misère, par le désespoir, et peut-être par le lien commun du même lait que nous avions puisé au sein de sa mère, Franeoise m\'attendit sur l\'escalier de la Sorbonne, institution oü j\'achevais mes études de droit, et, lorsque je sortis au milieu des élèves, mes camarades, flls des plus hautes families de robe\') elle s\'enlaga a mon cou et m\'appela son frère!
)).Ie fus pour elle un frère. Accueillie cliez moi, le lui fis une condition heureuse entre une domesticité douce et des attentions sans contrainte pour son éducation que j\'allais reformer. Ce petit épisode de ma première jeunesse vous assure avee quelle fldélité ma mémoire garde le souvenir des événements qui la suivirent, et particulièrement de celui sur lequel je vous ramène.
»Mes ennemis au parlement, a. propos de je ne sais plus quel\' procés en matière de fausse monnaie, imaginèrent, pour abattre mon orgueil de tolérance, et me faire passer au dehors pour aussi redoutable qu\'eux, de ressusciter, et ils en avaient le droit, l\'application de la torture. La discipline me baillonnait: je ne pouvais protester ni par mes actes, ni par mes paroles, ni par mes écrits, contre eet infame attentat a l\'humanité. II y a plus, ma bouche fut obligée de proclamer solennellement 1\'emploi de la torture dans les procés que dirigeait ma présidence. Ma reputation d\'homme sage, de magistrat vertueux, fut perdue.
1) Juristent\'amilies,
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la Main cachée.
Le peuple me confondit avec mes odieux confrères, et ceux-ci s\'applaudirent de m\'avoir presque aussi avili qu\'eux dans 1\'opinion. Les philosophes me méprisèrent; dans l\'ame je les remerciai.
«Ce ne fut pas le soufflet public que j\'avais re^u sur la joue qui me blessa le plus: ce fut l\'affreuse idéé d\'avoir fait revivre, par une mesure de vengeance dont j\'étais la cause, la torture qui brise les os, déchire les chairs, boit le sang et renvoie innocent de l\'accusation.
»Je fis écrire sous main des mémoires pleins de larmes, de paroles chaudes et vraies, et senties, car j\'étais celui qui con-damnait a la question; je fis présenter au roi Louis XVI des placets oü je ne déguisais pas même mon écriture: rien n\'eut un résultat. Aucun nom ne recommandait ces protestations. Le peuple les lisait avec avidité, mais la cour les brülait; on torturait en attendant.
))A cette époque, je fus volé.quot;
Mme Je Hacqueville sonna de nouveau pour que la bonne servit le thé et ranimat le feu.
Très-curieuse, la vieille bonne, aprés avoir méthodiquement rempli son office, s\'accroupit prés de la cheminée; elle aussi voulut écouter
)gt;A cette époque, je fus volé, reprit M. de Page, et je portai ma plainte au procureur général mon confrère.
»Le vol consistait en une tabatiére en diamants de la valeur de vingt mille livres, et j\'y tenais d\'autant plus, qu\'elle venait de la succession de mon père.
»Le procureur général alla aux enquêtes. II fallut lui livrei-ma maison et ses moindres recoins. Cette condescendance était rigoureusement nécessaire, si je voulais charger la justice de mon affaire.
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la Main cachée.
«La tabatière en dianiants fut retrouvée.
«Un des gens de la cour la découvrit dans la paillasse du lit de Frangoise, ma sceur de lait.quot;
II se lit alors un mouvement géneral dans le salon de M\'ne de Hacqueville.
Le président de Page laissa mollement tomber sa main de son jabot sur le cóté: ce récit lui coütait.
«Frangoise, ma jolie soeur de lait, la fraiche paysanne de Montereau, celle qui était venue se Jeter a mon cou, par la neige et le givre, sur les escaliers de la Sorbonne ; Franeoise, a la peau encore duvetée de la campagne, mais dé ja un peu lisse \') par la retraite et l\'heureuse vie, Francoise ...
Le marquis aspira vine prise de tabac; mais Je vis tomber le tabac a terre.
»On Ia traina devant les juges; je voulus me récuser: on m\'imposa le devoir de présider; on se reposa par ironie sur inon impartialité naturelle. Mes ennetnis se réjouirent, et le peuple menaga de me lapider quand il sut que j\'avais ordonné...
Ici M. de Page se tut; je n\'entendis plus que le feu qui pétillait, que les oscillations de la pendule. Les portraits étaient plus bruyants que les hommes dans ce moment.
M. de Page reprit baleine ; »Que j\'avais ordonné la question : car Frangoise nia d\'abord tout: le vol, les circonstances du vol, en me rappelant toujours Montereau, sa mere, la neige, la Sorbonne, notre fraternité.
«J\'avais ordonné la question.
«Frangoise fut dépouillée de sa robe.
»Ob ! comme crie une jeune lille qu\'on met uue devant des juges! Dieu épargne ce cri a vos arrière-petit-fils!
1) verzacht.
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»0n lui remplit le ventre d\'eau; Frangoise cria moins.
«Mais Frangoise me regarda ! .T\'ai recu, messieurs, un coup «répée dans ma vie, qui m\'a traversé le foie ; j\'ai moins souffert.
»On lui broya le genou dans une genouillère \') de plomb.
»Fi\'ancoise cria moins.quot;
A eet endroit du récit du président, la bonne de Mmlt;* de Hacqueville tomba sur le parquet et frappa du front contre les chenets. M. de Page courut vers elle, luirejetalatéteenarrière, et, après l\'avoir examinée avec terreur, il s\'écria : «Frangoise était blonde ; puls elle est morte !
»On lui mit du feu au creux de l\'estomac.
«Frangoise ne cria pas.
«Messieurs, Frangoise était innocente; je le savais: c\'est moi qui avais caclié la tabatière en diamants dans le lit. pour faire juger, condamner et mourir Frangoise.quot;
ïoutes les femmes se voilèrent le visage. Si j\'avais eu un couteau, je 1\'aurais planté tout droit dans l\'estomac du vieux président.
Mais le président ferma les yeux, se recueillit un instant, et dit:
«On lui brisa la main droite, tous les doigts, toutes les phalanges; comme ga.quot;
Le président fit un geste: mes nerfs claquérent.
»Et ma vue, continua le président, se perdit dans un nuage de sang.
«Frangoise s\'était évanouie en avouant le vol; oui, elle l\'avait avoué! mais ajoutant que j\'étais son frére de lait, qu\'elle. était venue de Montereau a Paris, a travers la neige, pour m em-brasser sur les escaliers de la Sorbonne.quot;
1) Kniestuk.
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Le président achevait a peine sa phrase agonisante, que je vis se lever d a cóté de Mme de Hacqueville, comme un fantóme, mne femme qui, retirant avec gêne et douleur son gant, laissa pendre, hors de ce gant, une main flottante, brisée et molle, qu\'elle posa sur la tête de M. de Page: écrasé, le vieillard leva les yeux avec épouvante sous cette main qui planait.
Les autres vieillards étaient pales: je me regardai dans la glacé; je l\'étais plus qu\'eux: j\'étais vert.
Des larmes, des sanglots, sortaient de la bouche de ces deux ruines. Tune brisée par l\'autre; et M. de Page prit cette main, la porta sur ses lèvres, la baisa comme l\'hostie sainte au moment de mourir, et il fut pardonné, comme au moment de mourir.
Car Mm» de Gasa-Bianca passa le seul bras qu\'elle avait de libre autour du cou de M. de Page; et l\'on eüt dit alors la Priére, qui est une femme, mutilée. dans le ciel, enlevant le Re-pentir, qui est un ange sur la terre..........
«Le soir, il y avait bal a la cour, acheva le président; j\'y parus en costume de juge, en robe rouge, portant la condam-nation a mort de Francoise. Posant un genou a terre, je dis au roi Louis XVI:
— Sire! on a brisé les os, eet après-midi, a ma sceurdelait accusée de vol; e\'est moi qui l\'ai accusée: elle a tout avoué dans les tortures, Sire!
— Eb bien? dit le roi.
— Sire, j\'avais inventé ce vol!quot;
Le roi recula de terreur.
»Et pourquoi cela, monsieur?
— Paree que je voulais prouver a la France qu\'avec la tor-
227
la Main cachée.
tiire, le tnensonge le plus affi-eux était cru, et que la vérité hc plus sainte était assassinée. Sire, c\'est la jeune fille que j\'ai-inais le plus au monde que j\'ai sacriflée a cette épreuve. On croira désormais a mon opinion.
— Messieurs, que le bal continue, dit le roi Louis XVI.quot;
Et, se tournant vers son chancelier:
«Monsieur, dès ce soir, la question est abolie en France; fai-tes savoir cela a notre royaurae.quot;
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Charles-Auqustin de Sainle-Beuve, naciuit le 23 décembre iSOi lt;ï Boulogne-sur-Mer. Son pere. controleur principal des droits réunis de l\'arrondissement, s\'était mar ié et était mort en celte même année \'1804, avant la naissance de son fils.
A?é dans Vhonnête bourgeoisie, mais dans la plus modeste des conditions, ü fit ses études dans sa ville natale: venu a Paris en 1818 il y continua ses études et se livra ensaite d Vétude de la médecine II fit, pendant une année, le service d\'externe a l\'hópital Saint-Louis. Trouvant plus de faciiité d percer du cóté des lettres, il s\'y porta et antra a la rédaction du Globe. Une série d\'articles insércs dans ce journal, fur ent recueillis en 1828 sous le tit re: Tableau historique et critique de la Poésie IVancaise et du Theatre frangais au XV! siècle.
En quot;1829 M. Sainle-Beuve publia sans y rnettre san nom. un petit volume intitule Vie, Poésies et Pensees de Joseph Delorme. I\'Année suivante, il publia le recueil de Poésies inlitulé: les Consolations et en 1837 les Pensees d\'aout. Ce dernier recueil ■de poésie, joint d celui des Consolations et de Joseph Delorme, a contribué a. former le volume intitulé: Poésies completes (1840), -edition définitive 1863.
Depuis 1827 M. Sainle-Beuve inséra, d\'abord dans le Globe, puts dans la Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes des -articles liltéraires, qui furent recueillis en volumes sous le litre -de Critiques et Portraits littéraires (1832—39).
SAINTE-IiEUVE.
En 1834 il publia un roman en 2 volumes, qui avail litre Volupté; cel ouvrage a eu plusieurs édilions.
Voyageanl en Suisse, M. Sainle-Beuve fut invilé d donner un cours cornme professeur extraordinaire a VAcadémie de Lausanne, sur le sujel de Porl-Royal, le dernier refuge du Jan-sénisme. II fit ce cours dans l\'année scolaire 1837—38 et it bdlil ainsi Vouvrage qui parut en cinq volumes, depuis 1840— 1859, edition definitive en 1867.
La revolution de février dérangea son existence; il était depuis 1840 Vun des conservateurs de la Bibliothéque Mazarin et nommé en 1844 membre de VAcadémie franfaise a la place de Casimir Delavigne, niais craignant l\'instabilité qui semblait devoir prèsider pour longtemps aux destinées de la France, il accepta la place de professeur de UUérature franfaise d VUni-versilé de Liége. Les cours qu\'il y fit son! reu nis dans les deux volumes de Chateaubriand et son groupe littéraire sous rErnpii e., public en 1861.
Non marié, mais ayant sa mere plus qu\'octogénaire, il revint d Paris en 1849 et commenpa dans le fournal le Constitutionneï une série d\'artides littéraires paraissant tous les lundis, qu\'il continua ensuite dans le Moniteur. La collection de ces articles en volumes se fit d partir de 1851, sous le litre de Causerie-: du Lundi.
Nommé professeur au Collége de France en 1854, il ne-put faire que deux lefons, ayant élé empêché par des manifestations touchant d la politique. De 1858—1861 il remplit les fonctions de maitre de conférences a l\'Ecole normale supérieure, et reprit au Constitutionneï ses articles littéraires,. recueillis sous le litre de Nouveaux Lundis (1863—1869). En 18 65 l\'Empereur le no mm a Sénateur ; il se fit connaitre au Sénat comme le défenseur déclaré de la libre pensee et de la liberie de l\'enseignement.
21. Sainle-Beuve est mort le 13 oclobre 1869.
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POÉSIES PAR CHARLES MONSELET.
Edmond ïexiei\' a fait un joli portrait, VHomme répaudu : Charles Monselet est pour moi la figui\'e vivante du littéraleur (jui se disperse. Je ne lui en fais pas un reproche. Combien de lois ouvrant un petit journal, le lisant d\'abord machinalement, je me suis laissé intéresser a la page oü glissait men oeil! J\'ai continué, l\'intérêt a redouble, j\'ai regardé la signature : le piquant article, vers ou prose, scène de moeurs, esquisse populaire, réalité prise sur le lait, gaieté légere oü brille une larme, était signé Ch. Monselet. Je m\'y suis accoutumé et j\'ai depuis longtemps écrit le nom de l\'auteur sur mes tablettes (dut le mot le faire rire), je l\'ai noté pour un sujet futur, un jour oü je serais las du sérieux, oü je relèverais de quelque gros ou grave article, au lendemain de considerations sur les destinées du monde ou d\'une dissertation sur Vlliade. Je viens m\'exécuter sans trop d\'effort et payer ma dette envers celui qui m\'a donné souvent du plaisir.
Le recueil de Poésies que j\'ai sous les yeux et qui n\'est guère qu\'une seconde edition revue, corrigée, avec additions et retranchements (le premier recueil de 1854 s\'appelait les Vig-nes du Seigneur), s\'ouvre par un portrait de l\'auteur en lunettes et par une préface biographique en vers. II appert de l\'un et de l\'autre que l\'auteur, personnage d\'une quarantaine d\'an-nées, portant lunettes, bonne mine, male encolure, tète posée avec aplomb, menton ras et double, lévre line, ferme, prompte a la malice, est né a Nantes, que son père y était libraire ; j\'ajouterai, — car je ne suis pas homme a me contenter a demi en matière de biographie, — qu\'il fut élevé a Bordeaux,
Poésies par Charles Monselel.
qu\'il y fit des études classiques succinates et fut mis de bonne heure a la pratique, je veux diie au journal, au Courrier da Ia Gironde. II y passa par tons les degrés do l\'apprentissage: ooi\'recteur d\'aboi\'d, il s éleva aux faits divers, a l\'entrefilet, puis au petit article. Solar l\'appela a Paris quand il fonda VÉpoque, cette feuille immense pour le temps. De i\'Épot/ue, après le naufrage, il fut recueilli au journal la Presse, et, dès lors, on le vit un peu partout; romans, nouvelles, feuilletons de théatre, articles de critique, il ne se refusa rien :
Le principal ëtant de vivre.
Fidele au : „Tel père, tel fils,quot;
Ma ressource devint le livre ;
Mon père en vendait, — moi, j\'en fis.
Ma verve fut vite étouffee Sous le journal, rude fardeau ;
La servante cliasse la fee;
L\'article tua le rondeau.
L\'article ne tua rien. Sous sa plume il était léger, et souvent animé de fantaisie; il avait des ailes. L\'auteur a recueilli depuis dans un petit volume, Statues et Statuettes contempo-raines (1852), bon nombre des articles desa premièrejeunesse. J\'en distingue un sur M. de Jouy, \') qu\'il avait écritdans rÉpo-que, au moment de la mort du digne académicien ; il en parle bien, sans 1\'écraser. II a même un faible pour eet ancien bomme d\'esprit dont c\'était trop la mode alors de se moquer. II le définit comme ayant été «le premier feuilletoniste de genre de son tempsce qui est très-juste. »11 a eu de 1\'élégance, disait-il, de la finesse, de 1\'observation, du tact, alors que c\'était chose pi\'esque nouvelle. Brossez et faites retoucher un peu ses toiles, et il vous restera d\'agréables cadres d\'antichambre dont
1) Schrijver van VEnnite de la Chaussée d\'Antin.
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Poesies par Charles Monselet.
il ne faut pas trop faire fi.quot; Un morceau sur Chateaubriand, uno Etude qui avait ell l\'honneur de servir d\'iiitroduction aux Mémoires d\'outre-tombs, lorsqu\'ils parurent dans la Presse, at qui a gardé de sa destination un certain air officiel, coudoie dans Je volume un article sur Paul de Kock, — que dis-je, une Visile a Paul de Koek, une folie, une vérité, une perlede la vie de bohème. Ici 1\'auteur est en pleine veine, il s\'aban-donne, il fait sa pleine eau. Le caractère de Monselet, dés ses débuts, c\'est le goüt du naturel, un vif sentiment du ridicule. II avait débuté a Bordeaux, de dix-sept a vingt ans, par des pieces représentées avec assez de succes, des parodies de cir-constance, notamment Lucrèce ou la Femme sauvage, parodie de la Lucrèce de Ponsard, «ornée de chant et da dansa,quot; et uno autre parodia des Mousquetaires. La gaieté et le naturel furent de tout temps sa note dominante.
Je ne saurais me flatter de le suivre partout, de l\'étudier avec méthode et de ram brasser, comme on dit, tout antier. Ce ne sarait pas chose aisée ;
Kt puis, je suis devenu grand.
J\'ai, sans paraitre témeraire,
Juste la taille militaire :
IHais en largeur, c\'est different.
Je ne ferai done pas le tour de 1\'auteur; j\'irai a travers ses trente ou quarante petits et moyens volumes (il n\'en a guère moins) comme a travers champs.
Ses vers, — il n\'a pas osé tout réimprimer dans ce dernier recueil; ja le congois et je le regrette... Je regrette aussi Une Dale, des Stances de 1848, oü percaient des accents fiers, mêlés de dégout et d\'amertume. II semble qu\'en avancant dans la vie, le poëte ait renonce a souffrir ou qu\'il en ait honta ; lui-même il nous le dit:
233
Poésies par Charles Momeiet.
J\'aurais pu souffrir davantage ;
Mais, de bonne heure, plein ^.\'orgueil,
J\'eus ton jours le rare courage De cacher les pleurs de mon oeil.
A force de renfoncer ses pleurs, on les désaccoutume de naitre. Chez lui, la gaieté, 1\'observation fine, une sensualité spirituelle, la malice et la bonne humeur, — ce qui faisait le fonds de cette nature frangaise, — ont tiiomphé.
On remarquera pourtant dans son poëme En Medoc une veine poétique amoureuse assez délicate, un talent de description harmonieux et nuancé; voulez-vous, par exemple, une charmante aurora\'?
On était en automne et par une embellie L\'aurore se levait, frissonnante et palie;
Ses voiles teints de pourpre, echappés a ses doigts,
Balan9aient vaguement, comme nne large ëcume,
Les coteaux d\'orient endormis dans la brume,
Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits.
En regard, une belle soiree :
Et le poir s\'afcaissait. Par la plaine et les monts,
Sous les cieux imprégnes d\'une couleur orange,
II courait en tons lieux une harmonie étrange.
De ces ranz \') inconnus et doux que nous aimons.
C\'étaient des bêlements. des sifflets, des clochettes,
C\'etaient des angelus, des grillons, des musettes,
Une hymne sainte et grave, un bruit severe et lent ;
O\'était le biuit que fait le jour en s\'en allant.
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Mais ces accidents plus ou moins bucoliques ne sont pas essentiels chez lui ni dans son talent; la même, dans cette pièce toute bordelaise, le bachique l\'emporte, et quand il en vient a la saison des vendanges, il ne se tient pas; il se donne la joie toute rabelaisienne de nous décrire le formidable cuvier :
1) ranz des vaches: koerijen.
Poésies par Charles Monselet,
C\'est une cave immense, ou plutót c\'est un antra
Oü le vin en courroux monte an nez dès qu\'on entre,
Courant des piliers noirs an cintre surbaisse,
— Un temple de Bacchus dans le sable enfoncé. —
Comme un chceur de Titans, la sont d\'e\'normes cuves
Oü la liqueur mugit comme dan.quot; des ëtuves.
lgt;ouze a quinze gar^ons, du matin jusqu\'au soir,
Nu-jambes et nu-pieds, dansent dans le pressoir,
Une étrange vigueur en leurs veines circule :
On les dirait piques par une tarentule ;
Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants,
Dans la mare de bois les grappes s\'eparpillent ;
Les raisins égorgës e\'clatent et pétillent;
lis courent ëperdus, noyes, demi-saignants ;
Toujours monte et descend la brutale cbeville,
Le danseur infernal les brise sans les voir.
La grappe aux longs bras nus comme un serpent sautille ;
La boisson turbulente ecnme, — tourne — brille,
Et s\'e\'goutte en chantant au fond du reservoir.
C\'est assez montrer que Monselet a pu être poète; raison et nécessité, il a du préférer la prose. Sa prose, on le sent en raaint endroit, a touché la rose, je veux dire la poésie.
Erudit el bibliographe, ehassant sur la piste de Charles Nodier, il s\'est de bonne heure attaché a de certains noms secondaires, a des écrivains plus cités que connus : en ce genre-le rare, le clandestin, I\'amusant, le tentent. C\'est ainsi qu\'il a con?u de bonne heure sa galerie intitulée : les Oubliés et les Méprisés ou les JJédalgnés, comprenant Linguet, Mercier, Dorat-Cubières, Baculard d\'Arnaud.... et finissant par le célèbre-gastronome Grirnod de La Reyniére, »le plus gourmand des: lettrés, le plus lettré des gourmands.quot; C\'est a cette série qu\'ap-partiennent encore, hien que publiés a part, Rétif de La Bre-tonne, le p^intre oü mieux »le charbonnier de moeurs, »et Fréron, non pas Villuslre, mais le fameux critique (famosus).
II avait fondé en février 1885 le Gourmel, journal des inté-
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Poésies par Charles Monselet.
■iéts gastronomiqufts, qui dura six mois. Quand ce journal se fonda, il fut donné en son honneur, a I\'hotel du Louvre, un .grand diner a toute la presse; on y mangea des nids d\'hiron-delles et mieux encore. VAlmanack des Gourmands, qui a succédé (1802), rapporta a son auteur un si grand nombre de ■cadeaux, bourriches, patés, etc., qu\'il lui devint indispensable •d\'appeler autour de lui un jury dégustateur, compose d\'hommes experts, »pour I\'aider, disait-il, a se prononcer sur le mérite. lt;le ces envois.quot; II faut voir comme il en parle. Je ne feraipas la petite bouche, je ne dirai pas que c\'est chez lui un faible, «\'est un de ses talents.
II y aurait maintenant a envisager M. Monselet par un autre aspect (car il a cinq ou six aspects et plus, bien des faces on facettes), a le montrer auteur de saynètes, de figurines, de statuettes, de petits tableautins, de croquis «pas plus grands que 1 ongle,quot; de parodies et de malices de toutes sortes, dans les petits journaux oiï il écrit depuis quinze ans et ou il s\'est dis-séminé. Un jour les Monselet futurs y feront leur cboix. Ces tableaux de genre a la Lantara, a la Saint-Aubin, gagnent a vieillir. Dés a présent je distingue ou crois distinguer de petits chefs-d\'oeuvre : Ia Visite, déja citée, a Paul de Kock; le Voyage de deux débiteurs au pays de la probité; Ma femme m\'ennui e ; les Reputations de cinq minutes-,le Peintre des marts; Mon ennemi; les Dimanches du charbonnier, etc., etc. C\'est jilus prosaïque que Baudelaire, lequel peint sur émail (se rap-peler le Vieux saltinibanque, les Pelites Vieilles, le Café neuf ou les Yeux des Pauvres); c\'est moins chercbé aussi. Quel-ques-uns de ces petits tableaux ont fort réussi: je ne saurais «ublier, entre autres, la Bibliothèque en vacances, gaieet légere satire littéraire oü nous sommes tous: je la sépare expressé-
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Poésies par Charles Monselel.
ment cles chapitres qui suivent, fit on l\'auteur s\'est donné lo plaisir trop facile de railler des hommes utiles et des savants respectables. Dans la Blblioth\'eque en vacances, la plaisanteric s\'arretait a temps; un pas de plus, on est dans la gaminerie: le gout comme la justice conseillait et commandait de rester en dega.
Arrêtons-nous nous-mème, de peur d\'être bien long sur un auteur court et de paraitre pesant a propos d\'un esprit léger. Monselet a une qualité précieuse: il est dans la veine fran-gaise, mot dont on abuse et qui est vrai pour lui. II a du bon esprit d\'autrefois, de ce qu\'avait Colnet, celui qui a fait une si jolie scène de La Harpe a table, dévot et gourmand. Piquant et naturel avec grace, il a la gaieté de bon aloi; sa facon d\'écrire est nette, vive et claire. II n\'a jamais été dupe dans sa vieni de la couleur, ni de Temphase en littérature ou en politique. Trop peu enthousiaste aussi, il n\'a pas cherché a s\'élever. II tranche sur plus d\'un de sa génération et de celles qui ont précédé (les Delord. les Carraguel), en ce qu\'au rebours des autres il a commencé par le grand journal et qu\'il flnit par le petit. Comme son Bourgoin «qui a renonce a faire un chef-d\'ceuvre,quot; il jette au vent d\'heureux dons, de I\'imagination, de la fantaisie, de I\'esprit sans jargon, de la malice souvent fort leste, mais sans fiel: il y joint du sens, un fonds de raison, un avis a lui et bien ferme. II a une vertu du moins, il aime son métier, et il le considère comme un but, non comme un moyen. Les conseils sont inutiles, j\'en donnerai un pourtant. Le gout des livres et de l\'érudition semble vouloir prendre le dessus en lui avec les années; c\'est bon signe : qu\'il ait un jour le plat du milieu, le livre solide et de resistance, tous ses hors-d\'oeuvre y gagneront.
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EÜGÈSE SUE.
Marie Joseph, (dit Eugene) Sue, 1\'auteur connu den Mysteres de Paris, rfw Juif Errant, dex Mystères du peuplc, des Sept pécliés ■capitaux etc. naquit a Paris, le 10 décewiftce 1804. Parsesrécits de mer conime Kermock le Pirate, Plick et Plock, Atar-Gull, la Vigie de Koat-Ven etc. il a créé, en France, le roman maritime. II est mort a Annecy, le 3 aout 1859.
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ATAR-GULL.
LA VEILLE DES NOCES.
(Le nègre Atar-Gull, esclave du planteur Wil Nelson, a jure de venger la mort de son père Job, qui a été tué sur les ■ordres du colon.)
Quand Atar-Gull atteignit la dernière rampe de la montagne, le soleil était déja levé, et les rochers de la Soufrière projetaient au loin leurs grandes ombres.
Comme il allait entrer dans une espéce de bassin formépar plusieurs énormes bloes de granit, qui entouraient une petite pelouse verte traversée par un filet d\'eau, dont le courant se
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Alar-Gull.
pei dait sous de hautes herbes, il entendit le sifflement aigu d\'un serpent, et s\'arrêta.
Un bruit sourd et pi-écipité lui lit aussi lever la tête, et il vit un secretaris \') qui, décrivant dans son vol de larges cercles au-dessus du reptile, s\'en approchait ainsi pen a peu...
Le serpent sentit I\'inegalite de ses forces, et employa, pour f\'uir et regagner son trou qui était proche, cette prudence adroite, cette agilitó calme qu\'on lui connait.
Mais I\'oiseau, devinant son intention, s\'abattit tout a coup, d\'un saut se jeta au-devant de sa retraite, et l\'arrêta court en lui présentant une de ses grandes alles tenninées par une protuberance osseuse dont il se servait a la fois comme d\'une massue et d\'un bouclier.
Alors le serpent se dressa furieux, les couleurs vives et bigar-rées de sa peau étincelérent au soleil comme des anneaux d\'or et d\'azur, sa tête se gonfla de venin, ses yeux rougirent, et il ■ouvrit une gueule menacante en poussant d\'alfi\'eux sifflements.
Le secretaris étendit une de ses ailes, et s\'avanca de cóté contre son ennemi qui le guignait de 1 quot;ceil, et faisait osciller son ■corps a droite ou a gauche, suivant ainsi les mouvements et les attaques de l\'oiseau.
A un saut que fit ce dernier... le serpent s\'abaissa tout a coup, et tenta de le mordre et de l\'envelopper...
Mals le secretaris, livrant le bout osseux de ses ailes aux dents aiguës du reptile, le saisit dans ses serres, et d\'un ef-froyable coup de bec lui ouvrit le crane.
Le serpent agita violemment sa queue... en battit la terre... se roula... se tordit... linit par rester sans mouvement... et mourut.
1) Zeearend.
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A tar- Gull.
Mors I\'oiseau, revenant a la charge, lui déchiqueta la têtp avec fureur, lorsqu\'un coup de feu I\'abattit...
Atar-Gull tressaillit, se retourna, et vit au-dessus de lui, sur mie roc.he, Théodi-ick, son fusil a la main...
— Eh bien! Atar-Gull, — dit le jeune hornme en se lais-sant glisser du sonimet du rocher, — voila de I\'adresse, ()u\'en dis-tu ?
— Bien tué, bien tué, rnaitre; mais c\'est dommage, car les secretaris nous débarrassent de ces mauvais serpents.-., tenez, voyez plutót celui-ci...
Et le noir inontrait le reptile mort, qu\'il tenait par la queue, et qui pouvait avoir sept a huit pieds de long et quatre pouces de diamètre...
— Diable!... j\'en suis laché... car nous sommes infectés de ces animaux, et je donnerais bien mille gourdes... pour qu\'il n\'y en ent pas uu dans toute l\'ile...
— Vous avez raison, maitre.. car les bestiaux sent souvent mortellement piqués...
— üui, Atar-Gull, d\'abord, et puis c\'est que ma Jenny a encore une elfroyable peur de ces animaux, moins pourtant qu\'autrefois; car alors le nom seul la faisait palir comme une morte, la pauvre enfant... Son père, sa mère, moi, nous avons tont tenté pour faire passer cette frayeur... nous avons cent fois mis des serpents empaillés, morts, sur son passage... aussi rnaintenan t elle commence a les moins redouter...
— C\'est le seul moyen, maitre, — dit Atar-Gull; — dans nos kraals, c\'est ainsi que nous habituons nos enfants et nos femmes a ne rien craindre; mais j\'y pense... en voici un... si vous l\'employiez, maitre, — dit Atar-Gull dont les yeux prirent une singulière expression qui disparut aussi vite que
A tar-Gull,
la pensée... mais il lui faut couper la tete, quoiqu\'il soit mort... On ne saurait prendre trop de précautions.
— Brave homme! — dit Théodrick...
— Et aidant le noir a séparer la tête du corps, afln que son innocente plaisanterie fut sans aucun danger, la tête tomba.
— Bien, — se dit Atar-Gull en lui-même, — c\'est une fe-melle...
— Aliens, ■— dit Théodrick, — dépèchons-nous d\'arriver a I\'habitation, afln qu\'on ne nous voie pas... porte le serpent, Atar-Gull, et suis-moi...
L\'habitation était tout proche; Théodrick marchait le premier, et le noir, tenant le serpent par la queue, le trainait sur la savane, qui s\'affaissait et formait un léger sillon en-sanglanté sous le poids du cadavre de ce reptile.
lis arrivèrent...
La niaison du bonhommo Wil, comnie toutes les demeures des colons, n\'avait qu\'un rez-de-chaussée et un premier étage.
Au rez-de-chaussée étaient les chambres de M. et de madame Wil et de Jenny.
Une double persienne et une jalousie les défendaient de la chaleur dévorante du ciel des tropiques.
Théodrick s\'approcha sur la pointe du pied, car il trouva la persienne a demi ouverte...
Jenny n\'était pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa mére...
Alors Théodrick, écartant le store, enjamba la plinthe de la fenêtre, prit le serpent des mains d\'Atar-Gull, qui, par une derniére mesure de précaution, voulut écraser encore le cou du reptile sur les dalles qui servaient d\'appui au chambranle.
Puis Théodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs
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Alar-Gull.
étaient déja ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la persienne et le store en place, puis se retira.
Comme il se retournait vers Atar-Gull, qui suivait tous ses mouvements avec une singulière attention.. on lui saisit vio-lemment le bras. ..
— Ah! je vous y prends, monsieur le séducteur, — dit une bonne grosse voix avec un bruyant éclat de rire; — c\'était le colon...
—• Plus bas, monsieur Wil, plus bas, — dit Tbéodrick, — Jenny peut nous entendre...
— Eh bien!... monsieur l\'amoureux?
— Eh bien! il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous avons fait vingt fois... pour la guérir de sa malheureuse frayeur...
— Vrai... un serpent? oh! la bonne farce! ah! nous allons lire... mais il n\'y a rien a craindre, au moins...
— La tête coupée et écrasée en deux endroits... monsieur Wil...
— Je suis tranquille, mon gargon... viens, nous allons nous cacher derrière la porte de la chambre, la bien tenir, et nous entendrons ses cris de Mélusine, — dit le bonhomme en ta-chant de marcher légerement... pour gagner sans brult la galerie sur laquelle donnait une des portes de l\'appartemen de Jenny.
L\'autre porte donnait chez sa mère ....
Et suspendant leur respiration, serrant le bouton de la ser-rure, échangeant de joyeux regards, ils attendirent....
Atar-Gull sourit plus que d\'habitude en se rendant a son service.
C\'était un ravissant réduit que la petite chambre de Jenny!
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A tar- Gull.
On voyait bien que la tendresse maternelle avait passé par la. — L\'amour, I\'idolatrie que cette belle et douce fille inspi-rait a son père et a sa mere étaient signés partout, dans les moindres détails, dans les plus minutieux arrangements de cet asile élégant et complet d\'un véritable enfant get té, comme on dit.
Suivant l\'usage, aucune tapisserie ne cachait les murailles nues, mais I\'enduit qui les couvrait était d\'un stuc si pur, si poli, si luisant, qu\'on l\'eüt dit du plus beau marbre de Paros...
Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc, virginal, entouré d\'une gaze transparente, soutenu par quatre colonnettes de cuivre ciselé.
Et puis, tout auteur de 1\'appartement, on avait disposé des caisses d\'acajou, assez profondes. supportées sur des pieds de bronze et remblies d\'une foule de ces beaux camélias sans odeur que Ton peut conserver prés de soi pendant la nuit....
Enfm, de jolies chaises, tissées d\'une précieuse écorce d\'ar-bres, reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus variés dans leurs couleurs vives et brillantes qui l\'é-maillaient comme un parterre.
Le jour n\'arrivait que faible et douteux au travers des jalousies, des persiennes et des stores de soie .... seulement la fenètre était entr\'ouverte a cause de la chaleur.
II régnait dans cette jolie piece je ne sais quelle suave et douce senteur, quel parfum de jeune fille, quel aspect can-dide, qui réjouissaient Fame.
Ce petit lit si frais, si blanc, ces murs polis et ces fleurs étincelantes, cette douce obscurité, cette barpe silencieuse, ces vêtements de féte jetés ga et la, ce petit miroir et cette croix sainte, ces rubans et ce rameau bénit, ces simples bijoux, en un mot tous ces riens qui sont si précieux pour une jeune fille.
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Atar-Gull.
tout cela disait une vie de bonheur, d\'innocence et d\'amoui1..
La porte s\'ouvrit, et Jenny entra.
Sa mère, qui l\'accompagnait, avait tendrement lié son bras a la souple et gracieuse taille de sa fllle, qui, tout en mar-chant, appuyait sa tête sur le sein maternel. ..
—- Allons, recouche-toi, — dit madame Wil, — nous avons prié; il est encore de bonne heure, \'et tes yeux sont un peu battus ... je suis sure que tu as mal dormi...
Et elle fit asseoir sa fllle sur le lit, et se mit prés d\'elle.. .
— C\'est vrai, maman, j\'ai peu dormi.. . car le bonheur, Yois-tu ... empêche de dormir ... je l\'aime tant... il est si bon pour toi, pour mon père... mon Tbéodrick... — dit la jeuna fllle d\'une voix argentine et pure, en baisant les cheveux gris de sa mère qu\'elle mêlait en souriant aux grosses boucles de sa chevelure blonde.
— Finis done, Jenny, tu me décoiffes toute...
— Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux, et que tu eusses les miens ...
— Oh ! la folie ... je vais la battre ... — disait la bonne mère en tapant légèrement les jolies épaules blanches de Jenny a moitié découvertes ...
— Mais oui, maman, car alors tu serais jeune... moi, je serais vieille ... et ainsi je mourrais avant toi...
Et ses deux bras caressant attiraient sa mère, qui détour-nait la tête pour que sa fllle ne vit pas les larmes de tendresse qui roulaient dans ses yeux ...
—- Ah ! maman ... tu pleures ... mon Dieu, t\'aurais-je fait de la peine ? ...
Et Jenny, les yeux suppliants, les mains tendues, regardait sa mère avec anxièté.
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A tar-Gull.
— Chère, chère enfant adorée, — murmura madame Wil en couvrant sa fllle de ces baiseis maternels qu\'on payerait par des années de souffrance ... quand on n\'a plus de mere !...
Cette expansion un peu calmée, madame Wil se retira en ordonnant a sa fdle de dormir encore un peu ...
— Je dors, maman, — répondit-elle en s\'étendant sur son lit et en fermant tout a coup ses beaux yeux; mais un malin sourire qui errait sur sa bouche dévoilait son vilain mensonge.
La porte de la chambre de sa mère se referma...
Alors Jenny ouvrit un ceil attentif, puis l\'autre, dressa sa jolie tête ... son corps... écouta ... les yeux grands, grands ou-verts, comme une jeune biche aux aguets, et n\'entendant rien, fut d\'un bond auprès d\'un petit meuble surmonté d\'une glacé.
Puis elle prit dans ce meuble des rubans, des lleurs. de la gaze ... et, chantant a demi-voix la chanson ((ue ïhéodrick ai-inait tant, elle essayait la coiffure qui plaisait aussi a Tbéodrick.
—Voyons, — disait-elle, — il faut qu\'aujourd\'hui je me fasse belle ; mais demain ... oh ! demain . . . Quel beau jour!... quel bonheur!... et pourtant le coeur me bat bien fort quand j\'y pense, mais ce n\'est pas de frayeur. .. non ... je ne crois pas... o mon Tbéodrick ! serai-je bien comme cela, dis? ...
Et elle s\'approchait si prés, si prés du petit miroir, pour ju-ger de l\'elfet de la fleur, de la gaze qui devait tant plaire a son amant, que sa pure et fraiche haleine ternit d\'une légere vapeur la surface brillante de la glacé.
Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée... y tragait, rêveuse et souriante, le nom de son Tbéodrick ...
Un léger frólement qu\'elle entendit du cóté de la fenêtre la fit tressaillir... elle tourna vivement la tête... les joues colo-
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Alar-Gull.
rées, toute honteuse de se voir peut-etre surprise dans ses secrets les plus chers .. .
Mais tout a coup ses lèvres palirent... elle jeta violemment ses mains en avant.. . essaya de se lever ... mais ne le put...
Elle retomba sur sa chaise, agitée d\'un affreux tremble-ment...
La malheureuse enfant venait de voir la tète hideuse d\'un monstrueux serpent qui se glissait a travers la jalousie et les persiennes, soulevait le store et s\'avancait en rampant...
II se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fenêtre.
La disparition momentanée de cet affreux reptile semblant donner des forces a Jenny, elle se précipita vers la porte de la galerie, s\'y cramponna, tacha de l\'ouvrir en criant: — Au secours !... ma mere ... au secours !... un serpent...
Impossible...
Son père, sa mère et son amant tenaient cette porte en dehors, et Jenny entendit la joyeuse voix du bonhomme Wil qui disait :
— Oui, oui, crie bien, crie bien, (ja t\'apprendra a avoir peur ... petite folie ... il ne te mangera pas ... sois done rai-sonnable ... mon Dieu ! que tu es enfant!
— Prends cela sur toi, ma Jenny, — dit sa bonne mère.. . — une fois guérie de la peur, e\'est pour toujours ... Allons, sois gentille. . .
Jusqu\'a son Théodrick qui ajouta : — C\'est moi, ma Jenny, e\'est moi qui ai tout fait, et tu me donneras pourtant un beau baiser poür ma peine, car c\'est pour ton bien, ange de toute ma vie ...
lis croyaient, eux autres, qu\'il s\'agissait du serpent mort
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Atar-Gull.
qu\'ils avaient mis la pour haliiuer la pauvre enfant, corame ils disaient.
Jenny poussa un horrible cri et toniba au pied de la porte...
Le serpent venait de déborder la caisse, et sa queue était encore au milieu des fleurs, que sa gueule entr\'ouverte, qui bavait l\'écume, béait sur Jenny.
II s\'approcha, vit sa femelle morte, écrasée sous la petite table, et poussa un long sifflement sourd et caverneux.
II entoura avec une inconcevable rapidité les jambes, le corps, les épaules de Jenny qui s\'était évanouie.
Le col visqueux et froid du reptile se collait sur le sein de la jeune fllle.
Et la, se repliant sur lui-même, il la mordit a la gorge ....
La raalbeureuse, rappelée a elle par cette atroce blessure, ouvrit les yeux et ne vit que la tête grise sanglante du serpent, et ses yeux gonflés de rage qui flamboyaient.
— Ma mère, ó ma mére ! ... — cria-t-elle d\'une voix éteinte et mom-ante.
A ce cri de mort, convulsif, ralant, saccadé, un éclat de rire, faible et strident, répondit...
Et Ton put voir l\'affreuse figure d\'Atar-Gull qui soulevait un coin du store comme avait fait le serpent.
II riait, le noir!!!
Jenny ne ci\'iait plus .. . elle était morte . ..
— Ouvrons-lui, car la peur, trop prolongée, pourrait devenir dangereuse, —■ dit le bonhomme Wil, cédant aux pollicitations de Theodrick et de sa femme.
II voulut ouvrir . .,
II ne pouvait... le corps de sa fille gènait...
II donna une violente secousse, et le cceur lui manqua lors-
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J tar-Gull.
qu\'il se précipita dans la chambre, suivi de sa femme et de Théodrick, tous deux dans un effroyable état d\'agitation. lis virent leur fllle morte ...
Et comme ils entraient, le serpent disparaissait par la fe-nêtre ...
N. B. II reste a expliquer ce fait, historique d\'ailleurs, et la part qu\'Atar-Gull eut a eet événement tragique.
Gonnaissant, connne tous les nègres, les habitudes des ani-maux de la contrée, il eut un rayon d\'espoir quand il proposa a Théodrick de porter le serpent mort dans la chambre de Jenny.
II savait que ces an\'maux s\'accouplaient toujours, et que le male rentrant dans son trou, et ne trouvant plus sa femelle, la chercherait et suivrait peut-étre sa piste.
Aussi eut-il le soin, comme on l\'a dit, de prendre la femelle par la queue, a cette fin que la pai\'tie saignante, écrasée, tra*-née par terre, laissat une trace, un fumet, capable de guider le male ...
Ce qui arriva.
Le male, en entrant dans son trou, et ne trouvant pas sa femelle, suivit la piste, arriva au pied de la fenêtre du rez-de-chaussée, oü le nègre, par un exces d\'infernale prévision, avait encore écrasé une partie du corps, grimpa, souleva la jalousie. entra dans la chambre, étrangla Jenny et regagna son antre.
Atar-Gull avait calculé juste: la haine se trompe rarement.
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Mme EMILE DE GIRARDIN.
Delphine Gay, fille de Mme Sophie Gay, naquit le *26 janvier 1804, a Aix-la-Chapelle. Elle débuta par un volume de Poésies et publia ensuite quelques romans et nouvelles, dont la Canne de M. de Balzac, le Lorgnon, Contes d\'une vieille fille, Marguerite sont les plus connus. Elle donna au theatre: Cléopatre Lady Tartufe, la Joie fait peur, le Chapeau d\'un horloger etc. Mais c\'est surtout par ses chroniques, publiées dans la Presse, soms le litre de: Courrier de Paris par le vicomte de Launay, quelle mérite une place distinguée parmi les écrivains de cette époque. Ces chroniques, écrites au courant de la plume, commencées vers 1836, furent poursuivies jusqu\'en 1848 et recueillies en 4 vols, sous le litre de Lettres Parisiennes.
En 1831 Delphine Gay épousa M. Eniile de Girardin, le fameux journaliste. Elle est morte le 29 juin 1855.
LE VICOMTE DE LAÜNAY.
Lettres Parisiennes.
XIII.
Quant aux prétentions politiques des hommes littéraires, nous partageons l\'opinion commune, même avec plus de générosité,
Le vicomte de Launay.
car si nous défendons au poëte do se prosifier dans le tripotage des affaires, nous permettons a rhomme politique de s\'idéaliser dans le culte des arts et de la littérature. Cependant il est des époques extraordinaires oü les penseurs perdent leur droit de rêverie et d\'oisiveté. Nous aussi nous disons au poëte: uLaisse voguer en paix la barque; laisse ramer les matelots;vienst\'as-seoir sur le pont, c\'est ta place; écoute le murmure des vagues, regarde le ciel étoilé; admire, respire, pense, aime, chante et prie ... voila ta mission, voila ton destin; accepte-le avec joie, il n\'en est point de plus beau ..Mais quand la barque est en péril, quand les matelots enivrés se querellant sur le choix du port, se battent au lieu de ramer; quand l\'écueil menace, quand l\'orage gronde, alms, alors nous crions au poëte: »Ré-veille-toi! ton doux repos devient un crime; ne chante plus, ta voix est faite aussi pour commander: qu\'elle résonne dans la tempête, qu\'elle pénètre dans la révolte. Rejoins les matelots, va te méler a leurs querelles pour les apaiser, a leurs travaugt; pour les encourager; saisis l\'aviron, donne l\'exemple, sauve la barque bien-aimée qui porte tous les biens de ton coeur, tous les trésors de ta gloire, ta mère et. tes amours, ton pavilion et ta lyre.quot;
Oui, sans doute, quand les rois luttent entre eux pour des provinces, quand les peuples se disputent pour des ressenti-ments passagers, sans doute le poëte doit garder une superbe indifférence et dédaigner les vainqueurs; mais quand les nations en délire s entr\'égorgent dans les ténèbres pour des idéés, quand le combat qui fait couler le sang est tout intellectuel, Ie poëte n\'a plus le droit de s\'abstenir; il faut qu il apparaisse dans cette nuit fatale rayonnant de tous ses rayons; il faut qu\'il fasse entendre au-dessus de ces clameurs insensées, corame
250
Le vicomte de Launay.
une symphonie éclatante, tous ses accords; il faut qu\'il verse sur ces blessures envenimées, com trie un baume généreux, toute sa charité; il faut qu\'il donne a ces perils tout son courage, a cette cause sacrée toute sa foi. Le pouvoir de dompter la dé-mence est un des secrets de 1\'harmonie: les chants d\'Orphée calmaient la rage des démons; la harpe de David endormait les fureurs de Saül. O peuples égarés, pauvres nations en dé-mence; ne repoussez par les poëtes, eux seuls peuvent vous guérir eux seuls peuvent vous délivrer des fléaux qui vous per-sécutent; il n\'y a que les enfants de la montagne qui puissent démasquer Thypocrisie de vos tyrans; il n\'y a que les favoris de la gloire qui puissent déjouer les intrigues de la vanité; il n\'y a que les penseurs immortels qui puissent imposer silence aux éternels parleurs.
Et ce qui prouve que les poëtes sont destinées i calmer tou-tes les mauvaises passions, et qu\'ils savent répondre a des défis injurieux par de superbes et généreuses paroles, ce sont les vers que M. de. Lamartine vient d\'adresser a un Allemand obs-cur appelé Becker, qui a osé envoyer et dédier a ce grand orateur et député francais un tas de méchants vers, parmi les-quels se trouve cette insolente ballade qu\'on appelait la Marseillaise de VAllemagne dans les cabarets officiels de la Prusse rhénane:
LE lïHIN ALLEMAND.
slis ne l\'auront pas, le libre Rhm allemand, quoiqu\'ils le de-mandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.
»Aussi longtemps qu\'il roulera paisible, portant sa robe verte, aussi longtemps qu\'une rame frappera ses flots.
251
Le viconite de Launai/.
»Ils ne l\'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs s\'abreuveront de son vin de feu.
«Aussi longtemps que les roes s\'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps què les hautes cathédrales se reflète-i\'ont dans son miroir.
»Ils ne l\'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.
))Ils ne l\'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu\'a ce que les ossements du dernier horame soient ensevelis dans ses vagues.quot;
A ces bravades, M. de Lamartine répond avec un dédain «ublime par un noble chant qu\'il appelle la Marseillaise de la Paix, et qui commence ainsi:
Koule, libre et superbe, entre tes larges rives,
Rhin ! Nil de l\'Occident 1 coupe des nations !
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions !
II ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain;
lis ne crouleront plus sous le caisson qui gronde Ces ponts qu\'un peuple a 1\'autre étend comme one main! Les bombes et l\'obus, arc-en-ciel des batailles,
Ne viendront plus s\'éteindre en sifflant sur tes bords.
L\'enfant ne verra plus, du baut de tes murailles,
Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles,
Ni sortir des flots ces brasmorts!
Comme ce début est grandiose et digne! quel beau démenti donné a ce monsieur, a ce meinherr qui nous traite de corbeaux avide.s! L\'autre soir nous étions plusieurs ou-vriers en poésie réunis chez madame de G***, et nous nous
lt;252
Le vicomte de Launay.
disputions ces vers comme des confrères avides; soit, mais non pas comme des corbeaux. Et chacun vantait la strophe qu\'il préférait. »Voila ma strophe, disait M. Théophile Gautier. — Voila la mienne, disait M. de Balzac. — Ces vers-la sont bien beaux, reprenait M. Mennechet, «et il lisaitadmii ablement, comme vous savez:
Et pourquoi nous liaïr et mettre entre les races
Ces bornes ou ces eaux qu\'abhorre l\'oBil de Dien ?
Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces ?
La voute a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?
Nations ! mot pompeux pour dire barbarie!
L\'amour s\'arréte-t-il oü s\'arrétent vos pas ?
Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie ;
L\'ëgoïsme et la haine ont seuls une patrie ;
La fraternité n\'en a pas.
Roule libre et royal entre nous tous, ó flauve!
Et ne t\'informe pas, dans ton cours fëcondant,
Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve,
Regardent sur tes bords l\'aurore ou l\'occident!
Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,
Qui bornent l\'hëritage entre rhumanité;
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières ;
Le monde, en s\'ëclairant, s\'élève a l\'unité.
]\\Ia patrie est partout oü rayonne la France,
Oü sa langue répand ses dëcrets obéis !
Chacun est du climat de son intelligence.
Je suis concitoyen de toute ïime qui pense;
La vérité, c\'est mon pays.
M. Alfred de Musset était assis dans un coin du salon.. «Moi, dit-il, voila les vers que j\'aime le mieux;quot; et il récita par coeur cette strophe magnifique:
Amis, voyez, la-bas I la terre est grande et plane!
L\'Orient, dëlaissë, s\'y dëroule au soleil !
L\'espace y lasse en vain la lente caravane.
La solitude y dort sou immense sommeil!
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Le vicomte de Launay.
La, des peuples taris ont laissé leurs Hts vides;
La, d\'empires poudreux les sillons sont couverts;
La, comTne un stylet d\'or, l\'oinbre des Pyramides Mesure l\'heure morte a des sables livides Sur le cadran nu des deserts!
Chacun s\'écria: »C\'est superbe! — J\'aime bien aussi les derniers vers, dit madame de G*quot;; »et prenant la Revue des Deux Mondes, elle lut cette fin:
Boule libre a ces mers oü va mourir l\'Euphrate,
Des artères du Globe enlace le rëseau.
Rends l\'herbe et la toison a cette glèbe ingrate,
Que rhomme soit un peuple et les fleuves une eau!
Déborderaerit armé des nations trop pleines Au souffle de l\'aurore envolés les premiers.
Jetons les blonds essaims des families humaines Autour des noeuds du cèdre et du tronc des palmiers! Allons comme Joseph, comme ses onze frères Vers les limons du Kil que labourait Apis,
Trouvant de leurs sillons les moissons trop le\'gères, S\'en allèrent jadis aux terres étrangères Et revinrent courbes d\'épis.
Roule libre et descends des Alpes ëtoilées L\'arbn» pyramidal pour nous tailler nos mats.
Et le chanvre et le lin de tes grasses vallees; Tes sapins sont des ponts qui joignent les climats!
Allons-y, mais sana perdre un frère dans la marche, Sans vendre a l\'oppresseur un peuple gémissant, Sans montrer au retour au dieu du patriarche. Au lieu d\'un fils qu\'il aime, une robe de sang! Kapportons-en le blë, 1\'or, la laine et la soie,
Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu! Et tissons de repos, d\'alliance et de joie,
L\'étendard aympathique oü le monde déploie L\'unitë, ce blason de Dieu !...
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Le vicomte de Launay.
Roule libre et grossis tes ondes printanières Pour écumer d\'ivresse autour de tes roseaux,
Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières,
Arc-en-eiel de la paix, serpentent dans tes oaux!
Après avoir lu: «C\'est trés-beau, dit madame de G***, mais c\'est trop généreux. J\'aurais voulu qu\'on dit des choses désagré-ables a ce monsieur. Nous autres femmes, nous n\'entendons rien a vos beaux sentiments humanitaires; nous sommes en toutes choses orgueilleuses, vindicatives, passionnées, jalouses; c\'est la notre seul mérite, nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, je professe un égoïsme national féroce, j\'en conviens, j\'ai le préjugé de la patrie, et j\'aurais aimé a répondre a eet Allemand des vers cruels.
— Moi aussi! s\'écria Alfred de Musset.
— Faites-les done vite, reprirent en chasur tous les assistants. Venez sur la terrasse, nous allons vous enfermer dans le jardin; nous vous donnons un quart d\'heure.quot; On ferma la porte du salon derrière lui, et le jeune poëte alia se pro-mener dans le jardin. On lui avait donné tout ce qu\'il lui faillait pour travailler, — du papier, des plumes et de l\'encre. — Fi done! on lui avait donné deux cigares. Au bout d\'un quart d\'beure, il frappa a la porte, on lui ouvrit: les cigares étaient consumés, les vers rimés les voici:
Nous l\'avons eu, votre Kbin allemand,
Il a tenu dans notre verre,
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Un couplet qu\'on s\'en va c\'hantant Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang?
Nous l\'avons eu, votre Rbin allemand. Son sein porte une plaie ouverte,
Le vicomte de Launay.
Du jour oü Condë triomphant A déchiré sa robe verte.
Oü le père a passé, passera bien l\'enfant.
Nous l\'avons en, votre Rhin allemand. Que faisaient vos vertus germaines Quand notre Ce\'aar tout-puissant De son ombre couvrait vos plaines ? Oü tomba-t-il alors ce dernier ossement ?
Nous l\'avons eu, votre Rhin allemand.
Si vous oubliez votre bistoire,
Vos jonnes filles sürement Ont mieux garde notre mémoire:
Elles nous ont versé votre petit vin blanc.
S\'il est a vous, votre Kliin allemand,
Lavez-y done votre livrée;
Mais parlez-en moins fièremènt.
Combien, au jour de la curée,
Étiez-vous de corbeaux contre l\'aigle expirant.
Qu\'il coule en paix votre Rhin allemand.
Que vos cathédrales gothiques S\'y reflètent modestement;
Mais craignez que vos air bachiques Ne rëveillent les morts de leur repos sanglant.
Ces vers si brillants et si heureusement improvisés furent applaudis avec enthousiasme. Ah! messieurs les buveurs de bière, vous nous décochez de mauvaises ballades! neus vous répondons par de véritables chants. Est-ce une declaration de guerre ? — Non, c\'est une lutte poétique oü la victoire nous raste en attendant.
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Amantine T.ucile Aurore Dupin naquit a Paris, le 5 juillet 1804; sa grancïmère, fille naturelle de Maurice de Saxe. épousa en seconde noces M. Dupin de Franceail, receveur-général; son père fut le général Dupin, qui mourut en 1808 d\'une chute de cheval. Elle regut sa première éducation au chateau de Nohant, chez sa grand\'mére, Mme Dupin, femme d\'un esprit brillant, oü elle resta jusqu\'d Vage de 13 ans, lorsqu\'elle fut mise au rouvent des Jugustines anglaises d Paris. Retournée d Nohant, 18\'iO, elle perdit sa grand\'mére quelques mois après et comme elle sou/frait beaucoup du caractère irritable de sa mete, elle se mar ia en 1822 d M. Dudevant, dont elle eut deux enfants, Maurice et Aurore. En 1832 une separation fut jugée nécessaire; Mme Dudevant vint d Paris avec sa fille, on pendant quelques mois elle peignit des dessus de guéridon, et coloria des labati\'eres. Ayant fait la rencontre de M.Jules Sandeau elle com-posa avec lui son premier roman: Rose et Blanche, publié sous le nom de Jules Sand. Dans la même année elle com-posa seule Indiana; le succes en fut immense. Elle signa ce livre du pseudonyme de Georges Sand, qu\'elle garda toute sa vie. Vinrent ensuite Valentine, Jacques et Lélia, la plus célèbre de ses créations.
Georges Sand visit a alors l\'Italië avec Alfred de Musset et rendit ses impressions dans plusieurs romans: Lettres d\'un
Consuelo.
Voyageur, Andre, Mélella, Leone Leoni, Mattéo, les Maitres mosaïstes et la Dernière Aldini. En 1838 elle entreprit un voyage aux Hes Baléares en compagnie du célèhre componiste Frédéric Chopin. Leur liaison dura kuit années. De ld naquirent: Un Hiver a Majorque (1838), Spiridion, les Sept Cordes de la Lyre, romans de philosophie religieuse, Consuelo, suivi de la Gomtesse de Rudolstadt (1842), Teverino, Lucrezia Fioriani, et le Chateau des Désertes.
Elle se méla trés-activement aux événements de \'1848, écrivit deux Lettres au peuple et prêta sa collaboration aux feu/lies les plus avancées. Après le Coup d\'État elle reuint aux oeuvres littéraires et plusieurs de ses meilleurs romans et de ses pieces de theatre datent de cette époque. Apr\'es la Mare au Diable (1846), vinrent Frangois le Chainpi, la Petite Fadette, la Filleule, les Maitres sonneurs, le Marquis de Villemer, Mile, de Quintinie etc. Son plus grand succes de theatre fut obtenu par Frangois le Champi, Claudie, et le Marquis de Villemer.
Georges Sand est viorte a Nohant le 7 juin 1877.
CONSUELO.
»Oui, oui, Mesderaoiselles, hochez la tête tant qu\'il vous plaira, la plus sage et la meilleure d\'entre vous, c\'est... Mais je ne veux pas le dire ; car c\'est la seule de ma classe qui ait de la modestie, et je craindrais, en la nommant, de lui faire perdre a l\'instant même cette rare vertu que je vous souhaite.. .
— In nomine Putris, et Filii, et Spiritu Sancto, chanta la Costanza d\'un air effronté.
— Amen, cliantèrent en cluimr toutes les autres petites lilies.
— Vilain méchant! dit la Clorinda en faisant une julie moue, et en donnant un petit coup du manche de son éventail sur
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Consuelo.
les doigts osseux et ridés que le inaitre de chant laissait dormir allongés sur le clavier muet de 1\'orgue.
— A d\'autres! dit le vieux professeur, de l\'air profondément désabusé d\'un homme qui, depuis quarante ans, a affronté six heures par jour toutes les agaceries et toutes les mutineries de plusieurs génerations d\'enfants femelles. II n\'en est pas moins vrai, ajouta-t-il eu mettant ses lunettes dans leur étui et sa tabatière dans sa poche, sans lever les yeux sur l\'essaim railleur et courroucé, que cette sage, cette docile, cette studieuse, cette attentive, cette bonne enfant, ce n\'est pas vous, signora Glorinda; ni vous, signora Costanza ; ni vous non plus, signora Zulietta ; et la Rosina pas davantage, et Michela encore moins...
— En ce cas, c\'est moi.. . — Non, c\'est moi... — Pas du tout, c\'est moi ? — Moi! — Moi! s\'écrièrent de leurs voix flütées ou pergantes une cinquantaine de blondines ou de brunettes, en se précipitant comme une volée de mouettes crieuses sur un pauvre coquillage laissé a sec sur la gréve par le retrait du flot.
Le coquillage, c\'est-a-dire le maestro (et je soutiens qu\'aucune métaphore ne pouvait être mieux appropriée a ses mouveinents anguleux. a ses yeux nacrés, a ses pommettes tachetées de rouge, et surtout aux mille petites boucles blanches, raides et pointues de la perruque professorale); le maestro, dis-je, forcé partrois fois de retomber sur la banquette après s\'ètre levé pour partir, mais calme et impassible commc un coquillage bercé et endurci dans les ternpêtes, se fit longtemps prier pour dire laquelle de ses élèves méritait les éloges dont il était toujours si avare, et dont il venait de se montrer si prodigue. Enfin, cédant comme a regret a des prières que provoquait sa malice, il prit le baton doctoral dont il avait coutume de marquer la mesure, et s\'en
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Consuelo.
servit pour séparer et resserrer sur deux files son troupeau indiscipliné. Puis avangant dun air grave entre cette double hale de têtes légères, il alla se poser dans le fond de la tribune de l\'orgue, en face d\'une petite personne accroupie sur un gradin. Elle, les coudes sur ses genoux, les doigts dans ses oreilles pour n\'ètre pas distraite par le bruit, étudiait sa legon a demi-voix pour n\'ètre incommode a personne, tortillée et repliée sur elle-même comme un petit singe; lui, solennel et triomphant, le jarret et le bras tendus, semblable au berger Pftris adjugeant la pomme, non a la plus belle, mais a la plus sage.
)■gt;Consuelo\'} 1\'Espagnole ?quot; s\'écrièrent tout d\'une voix lesjeunes choristes, d\'abord fi\'appées de surprise. Puis un éclat de rire universel, homérique, fit monter enfin le rouge de l\'indignation et de la colère au front majestueux du professeur.
La petite Consuelo, dont les oreilles bouchées n\'avaient rien entendu de tout ce dialogue, et dont les yeux distraits erraient au hasard sans rien voir, tant elle était absorbée par son travail, demeura quelques instants insensible a tout ce tapage. Puis enfin, s\'apercevant de l\'attention dont elle était 1\'objet, elle laissa tomber ses mains de ses oreilles sur ses genoux, et son cahier de ses genoux a terre; elle resta ainsi pétrifiée d\'étonnement, non confuse, mais un peu effrayée, et finit par se lever pour regarder derrière elle si quelque objet bizarre ou quelque per-sonnage ridicule n\'était point, au lieu d\'elle, la cause de cette bruyante gaité.
»Gonsuelo, lui dit le maestro en la prenant par la main sans s\'expliquer davantage, viens la, ma bonne fille, cbante-moi le Salve Rcgina de Pergolèse, quetu apprends depuis quinze jours, et que la Clorinda étudie depuis un an.quot;
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Consuelo.
Consuelo, sans rien répondre, sans montrer ni crainte, ni orgueil, ni embarras, suivit le maitre de chant jusqu\'a Torgue, oü il se rassit et, d\'un air de triomphe, donna le ton a la jeune éléve. Alors Consuelo, avec simplicité et avec aisance, éleva purement, sous les profondes voütes de la cathédrale, les accents de la plus belle voix qui les eüt jamais fait retentie. Ellechanta le Salve Reyina sans faire une seule faute de mémoire, sans hasarder un son qui ne fut complétement juste, plein, soutenu ou brisé a propos; et suivant avec une exactitude toute passive les instructions que le savant maitre lui avait données, rendant avec ses facultés puissantes les intentions intelligentes et droites du bonhomme, elle fit, avec 1\'inexpérience et 1\'insouciance d\'un enfant, ce que la science, l\'habitude et l\'enthousiasme n\'eussent pas fait faire a un chanteur consommé ; elle chanta avec perfection. «C\'est bien, ma fille, lui dit le veux maitre toujours sobre de compliments. Tu as étudié avec attention, et tu as chanté avec conscience. La prochaine fois tu me répéteras la cantate de Scarlati que je t\'ai enseignée.
— Si, Signor pro fessore, répondit Consuelo. A présent je puis m\'en aller?
— Oui, mon enfant. Mesdemoiselles, la lecon est fmie.quot;
Consuelo mit dans un petit panier ses cahiers, ses crayons,
et son petit éventail de papier noir, inséparable jouet de 1\'Espag-nole aussi bien que de la Vénitienne, et dont elle ne se servait presque jamais, bien qu elle i\'eüt toujours auprès d\'elle. Puis «He disparut derrière les tuyaux de l\'orgue, descendit avec la légèreté d\'une souris l\'escalier mystérieux qui ramène a l\'église, s\'agenouilla un instant en traversant la nef du milieu, et, au moment de sortir, trouva auprès du bénitier un beau jeune seigneur qui lui tendit le goupillon en souriant. Elle en prit;
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Consuelo.
et, tout en le regardant droit au visage avec l\'aplomb d\'une petite fllle qui ne se croit point et ne se sent point encore femme, elle mêla son signe de croix et son remerciment d\'une si plaisante fagon, que le jeune seigneur se prit a lire tout a fait. Consuelo se mit a rire aussi; et tout a coup, comme si elje se flit rappelé qu\'on I\'attendait, elle prit sa course, et franchit le seuil de l\'église, les degrés et le portique en un clin d\'oeil.
Cependant le professeur remettait pour la seconde fois ses lunettes dans la vaste poche de son gilet, et s\'adressant a\'ux écolières silencieuses : slionte a vous ! mes belles demoiselles, leur disait-il. Cette petite fille, la plus jeune d\'entre vous, la plus nouvelle dans ma classe, est seule capable de chanter proprement un solo; et dans les choeurs, quelque sottise qu e vous fassiez autour d\'clle, je la retrouve toujours aussi ferme et aussi juste qu\'une. note de clavecin. C\'est qu\'elle a du zèle, de la patience, et ce que vous n\'avez pas et que vous n\'aurez jamais, toutes tant que vous êtes, de la conscience!
— Ah ! voila son grand mot laché ! s\'écria la Costanza dès qu\'il fut sorti. II ne l\'avait dit que trente-neuf fois durant la lecon, et il ferait une maladie s\'il n\'arrivait a la quarantième.
— Belle merveille que cette Consuelo fasse des progrès! dit la Zulietta. Elle est si pauvre ! elle ne songe qu\'a se dépêcher d\'apprendre quelque chose pour aller gagner son pain.
— On m\'a dit que sa mère était une Bohémienne, ajouta la Michelina, et que la petite a chanté dans les rues et sur les chemins avant de venir ici. On ne saurait nier qu\'elle a une belle voix ; mais elle n\'a pas l\'ombre d\'intelligence, cette pauvre enfant! Elle apprend par coeur, elle suit servilement les indications du professeur, et puis ses bons poumons font le reste.
— Qu\'elle ait les meilleurs poumons et la plus grande
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Consuelo.
intelligence par-dessus le marché, dit la belle Clorinda, je ne voudrais pas lui disputer ces avantages s\'il me fallait échanger ma figure conlre la sienne.
— Vous n\'y perdriez déja pas tant! reprit Costanza, qui ne mettait pas beaucoup d\'entramement a reconnaitre la beauté de Clorinda.
— Ellc n\'est pas belle non plus, dit une autre. Elle est jaune comme un cierge pascal, et ses grands yeux ne disent rien du tout; et puis toujours si mal habillée. Décidément c\'est une laideron.
— Pauvre fllle ! c\'est bien malheureux pour elle, tout cela: point d\'argent, et point de beauté!quot;
C\'est ainsi qu\'ellus terminèrent le |ianégyrique de Consuelo, et qu\'elles se consolèrent en la plaignant, de 1\'avoir admirée tandis qu\'elle chantait.
L\'ÉPREÜVE.
La veille du jour solennel, Anzoleto\') trouva la porte de Consuelo fermée au ven-ou, et, aprés qu\'il eut attendu presque un quart d\'beure sur 1\'escalier, il fut admis enfin a voir son amie revêtue de sa toilette de fète, dont elle avait voulu faire l\'épreuve devant lui. Elle avait une jolie robe de toile de Perse a grandes fleurs, un fichu de dentelles, et de la poudre. Elle était si changée ainsi, qu\'Anzoleto resta quelques instants incertain, ne sachant si elle avait gagné ou perdu a cette transformation. L\'irrésolution que Consuelo lut dans ses yeux fut pour elle un coup de poignard.
1) ramant de Consuelo.
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Consuelo.
»Ah ! tiens, s\'écria-t-elle, je vois bien que je ne te plais pas ainsi. A qui done semblerai-je supportable, si celui qui m\'aitne n\'éprouve rien d\'agréable en me regardant ?
— Attends done un peu, répondit Anzoleto; d\'abord je suis frappé de ta belle taille dans ce long corsage, et de ton air distingue sous ces dentelles. Tu portes a merveille les larges plis de ta jupe. Mais je regrette tes cheveux noirs ... du moins je le crois... Mais c\'est la tenue du peuple, et il faut que tu seis demain une signora.
— Et pourquoi faut-il que je sois une signora ? Moi, je hais cette. poudre qui alfadit, et qui vieillit les plus belles. J\'ai 1\'air empruntée sous ces ftilbalas; en un mot, je me déplais ainsi, et je vois que tu es de mon avis. Tiens, j\'ai été ce matin a la répétition, et j\'ai vu la Glorinda qui essayait aussi une robe neuve. Elle était si pimpante, si brave, si belle (oh! eelle-la est heureuse, et il ne faut pas la regarder deux fois pour s\'assurer de sa beauté), que je me sens effrayée de paraftre iï cöté d\'elle devant le comte.
— Sois tranquille, le comte l\'a vue; mais il l\'a entendue aussi.
— Et elle a mal chanté\'?
— Comme elle chante toujours.
— Ah ! mon ami, ces rivalités gatent le coeur. II y a quelque temps si la Glorinda, qui est une bonne file malgré sa vanité, eüt fait fiasco devant un juge, je 1\'aurais plainte du fond de l\'ame, j\'aurais partagé sa peine et son humiliation. Et voila qu\'aujourd\'hui je me surprends a m\'en réjouir! Lutter, envier, chercher a se détruire mutuellement; et tout cela pour un homme qu\'on n\'aime pas, qu\'qn ne connait pas! Je me sens affreusement triste, mon chei\' amour, et il me semble que je suis aussi
264
Consuelo
effrayée de Fidée de réussir que de celle d\'échouer. II me semble que notre bonheur prend fin, et que demain après 1\'épreuve, quelle qu\'elle soit, je rentrerai dans cette pauvre chambre, tout autre que je n\'y ai vécu jusqu\'a présent.
Deux grosses larmes roulérent sur les joues de Gonsuelo.
))Eh bien, tu vas pleurer, a présent ? s\'écria Anzoleto. Y songes-tu ? tu vas ternir tes yeux et gonfler tes paupières ? ïes yeux, Consuelo! ne va pas gater tes yeux, qui sont ce que tu as de plus beau.
— Ou de moins laid ! dit-elle en essuyant ses larmes. Allons, quand on se donne au monde, on n\'a même pas le droit de pleurer.quot;
Son ami s\'elforga de la consoler, mais elle fut amèrement triste tout le reste du jour; et le soir, lorsqu\'elle se retrouva seule, elle óta soigneusement sa poudre, décrêpa et lissa ses beaux cheveux d\'ébène, essaya une petite robe de soie noire encore fraiche qu\'elle mettait ordinairement le dimanche, et reprit confiance en elle-même en se retrouvant devant sa glacé telle qu\'elle se connaissait. Puis elle fit sa prière avec ferveur, songea a sa mère, s\'attendrit, et s\'endormit en pleurant. Lors-que Anzoleto vint la chercher le lendemain pour la conduire a l\'église, il la trouva a son épinette, habillée et peignée comme tous les dimanches, et repassant son morceau d\'épreuve.
«Eli quoi! s\'écria-t-il, pas encore coiffée, pas encore parée! L\'beure approche. A quoi songes-tu, Gonsuelo ?
— Mon ami, répondit-elle avec résolution, je suis parée, je suis coiffée, je suis tranquille. Je veux rester ainsi. Ges belles robes ne me vont pas. Mes cheveux noirs te plaisent mieux que la poudre. Ge corsage ne gêne pas ma respiration. Ne me contredis pas: mon parti est pris. J\'ai demandé a Dieu de
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Conanp.ln.
m\'inspirer, et a ma mère tie veiller sur ma conduite. Dieu m\'a inspiré d\'etre modeste et simple. Ma mère est venue me voir en rêve, et elle m\'a dit ce qu\'elle me disait toujours: Occupe-toi de bien chanter, la Providence fera le reste. Je l\'ai vue qui prenait ma belle robe, mes dentelles et mes rubans, et qui les rangeait dans l\'armoii\'e ; après quoi, elle a placé ma robe noire et ma mantille de mousseline blanche sur la chaise a coté de mon lit. Aussitnt que j\'ai été éveillée, j\'ai serré la toilette comme elle l\'avait fait dans mon rêve, et j\'ai mis la robe noire et la mantille; me voila prête. .Te me sens du courage depuis que j\'ai renonce a plaire par des moyens dont je ne sais pas me servir. Tiens, écoute ma voix, tout est la, vois-tu.quot;
Elle fit un trait.
».Tuste ciel! nous sommes perdus! s\'écria Ahzoleto ; ta voix est voilée, et tes yeux sent rouges. Tu as pleuré hier soir, Consuelo; voila une belle affaire ! Je te dis que nous sommes perdus, que tu es folie avec ton caprice de t\'habiller de deuil un jour de fête ; cela porte malheur et cela t\'enlaidit. Et vite, et vite! reprends ta belle robe, pendant que j\'irai facheter du rouge. Tu es pale comme un spectre.quot;
Une discussion assez vive s\'éleva entre eux a ce sujet. Anzoleto fut un peu brutal. Le chagrin rentra dans 1\'ame de la pauvre lille; ses larmes coulèrent encore. Anzoleto s\'en irrita davantage, et, au milieu du débat, l\'heure sonna, l\'heure fatale, le quart avant deux heures, juste le temps de courir a l\'église, et d\'y arriver en s\'essoufflant. Anzoleto maudit le ciel par un jurement énergique. Consuelo, plus pale et plus tremblante que 1\'étoile du matin qui se mire au sein des lagunes, se regarda une dernière fois dans sa petite glace brisée: puis se retournant, elle se jeta impétueusement dans les bras d\'Anzoleto.
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Consuclu.
»0 mon ami, s\'écria-t-elle, ne me gronde pas, ne me niaudis pas. Embrasse-moi bien foi\'t, au contraire, poui- óter a mes joues cette paleur livide. Que ton baiser soit comme le feu de l\'autel sur les lèvres d\'Isaïe, et que Dieu ne nous punisse pas d\'avoir douté de son secours !quot;
Alors, elle jeta -vivement sa mantilla sur sa tète, prit ses cahiers, et entrainant son amant consterné, elle courut aux Men-dicanti, ou déja la foule était rassemblée pour entendre la belle musique du Porpoia. Anzoleto, plus mort que vif, alia joindre le comte, qui lui avait donné rendez-vous dans sa tribune ; et Consuelo monta a celle de l\'orgue, oü les chceurs étaient déja en rang de bataille et le professeur devant son pupitre. Consuelo ignorait que la tribune du comte était située de manière a ce qu\'il vit beaucoup moins dans l\'église que dans la tribune de l\'orgue, que déja il avait les yeux sur elle, et qu\'il ne perdait pas un de ses mouvements.
Mais il ne pouvait pas encore distinguer ses traits; car elle s\'agenouilla en arrivant, cacba sa tête dans ses mains, et se mit a prier avec une dévotion ardente. Mon Dieu, disait-elle du fond de son coeur, tu sais que je ne te demande point de m\'élever au-dessus de mes rivales pour les abaisser. ïu sais que je ne veux pas me donner au monde et aux arts profanes pour aban-donner ton amour et m\'égarer dans les sentiers du vice. Tu sais que l\'orgueil n\'enfle pas mon ame, et que\' e\'est pour vivre avec celui que ma mère m\'a permis d\'aimer, pour ne m\'en séparer jamais, pour assurer sa joie et son bonheur, que je te demande de me soutenir et d\'ennoblir mon accent et ma pensée quand je chanterai tes louanges.
Lorsque les premiers accords de l\'orcbestre appelèrent Consuelo a sa place, elle se releva lentement; sa mantille tomba sur ses
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Consuelo.
■épaules, et son visage apparut enfin aux spectateurs inquiets et impatients de la tribune voisine. Mais quelle iniraculeuse transformation s\'était operée dans cette jeune fille tout a l\'heure si blême et si abbatue, si effarée par la fatigue et lacrainte! Son large front semblait nager dans un fluide céleste, une molle langueur baignait encore les plans doux et nobles de sa figure sereine et généreuse. Son regard calme n\'exprimait aucune de ces petites passions qui cherchent et convoitent les succès ordinaires. II y avait en elle quelque chose de grave, de mysté-rieux et de profond, qui commandait le respect et 1\'attendris-sement.
«Courage, ma fllle, lui dit le professeur a voix basse; tu vas chanter la musique d\'un grand maitre, et ce maitre est la qui t\'écoute.
— Qui, Marcello? dit Consuelo voyant le professeur déplier les psaumes de Marcello sur le pupitre.
— Oui, Marcello! répondit le professeur. Chante comme a l\'ordinaire, rien de plus, rien de moins, et ce sera bien.quot;
En effet. Marcello, alors dans la dernière année de sa vie, était venu revoir une dernière fois Venise, sa patrie, dont il faisait la gloire comme compositeur, comme écrivain, et comme magistrat. II avait été plein de courtoisie pour le Porpora, qui l\'avait prié d\'entendre son école, lui menageant la surprise de faire chanter d\'abord par Consuelo, qui le possédait parfaitement, son magnifique psaume: I cieli immensi narrano. Aucun mor-ceau n\'était mieux approprié a l\'espèce d\'exaltation religieuse oü se trouvait en ce moment l\'ame de cette noble fllle. Aussitat que les premières paroles de ce chant large et franc briilèrent devant ses yeux, elle se sentit transportée dans un autre monde. Oubliant le comte Zustiniani, les regards inalveillants de ses
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Consuelo.
rivales, et jusqu\'a Anzoleto, elle ne songea qu\'a Dieu et k Marcello, qui se placait dans sa pensée comme un interprète entre elle et ces cieux splendides dont elle avait a célébrer la gloire. Quel plus beau thème, en effet, et quelle plus grande, idéé!
I cieli immensi narrano Del grande Iddio la gloria;
II firmamento lucido AH\' universo annnnzia Quanto sieno mirabili D«\'lla sua destra le opero.
Un feu divin monta a ses joues, et la flamme sacrée jaillit de ses grands yeux noirs, lorsqu\'elle remplit la voute de cette voix sans égale et de eet accent victorieux, pur, vraiment grandiose, qui ne peut sortir que d\'une grande intelligence jointe a un grand coeur. Au bout de quelques mesures daudition, nn torrent de larmes délicieuses s\'échappa des yeux de Marcello. Le comte, ne pouvant maltriser son émotion, s\'écria:
»Par tout le sang du Christ, cette femme est belle! C\'est sainte Cécile, sainte Thérèse, sainte Consuelo! c\'est la poésie, c\'est la musique, c\'est. la foi personnifiées !\'\'
Quant a Anzoleto, qui s\'était levé et qui ne se soutenait. plus sur ses jambes fléchissantes que grace a ses mains crispées sur la grille de la tribune, il retomba sulfoqué sur son siége, pret a évanouir et comme ivre de joie et d\'orgueil.
II fallut tout le respect dü au lieu saint pour que les nom-breux dilettanti et la foule qui remplissait l\'église n\'éclatassent point en applaudissements frénétiques, comme s\'ils eussent été au théatre. Le comte n\'eut pas la patience d\'attendre la fin des offices pour passer a I\'orgue, et pour exprimer son en-
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Consuelo.
thousiasme au Porpora et a Consuelo. II fallut que, pendant la psalmodie des officiants, elle allat recevoir, dans Ia tribune du comte, les éloges et les remerciements de Marcello. Elle le trouva encore si ému qu\'il pouvait a peine lui parler.
»Ma fllle, lui dit-il d\'une voix entrecoupée, recois les actions de. grace et les bénédictions d\'un raourant. Tu viens de me faire oublier en un instant des années de soulfrance inortelle. 11 me semble qu\'un miracle sest opéré en moi, et que ce mal incessant, épouvantable, s\'est dissipé pour toujours au son de ta ■voix. Si les anges de la-haut chantent comme toi, j\'aspire a quitter la terre pour aller go ut er une éternité des délices que tu viens de me faire connaitre. Sois done bénie, enfant, et que ton bonheur en ce monde réponde a tes mérites. J\'ai enterdu la Faustina, la Romanina, la Cuzzoni, toutes les plus grandes cantatrices de l\'univers; elles ne te vont pas a la cheville. II t\'est réservé de faire entendre au monde ce que le monde n\'a jamais entendu, et de lui faire sentir ce que nul homme n\'a jamais senti.quot;
La Consuelo, anéantie et comme brisée sous eet éloge mag-nifique, courba la tète, mit presque un genou en terre, et sans pouvoir dire un mot, porta a ses lèvres la main livide de 1\'il-lustre moribond; mais en se relevant, elle laissa tomber sur Anzoleto un regard qui semblait lui dire: Ingrat, tu ne m\'avais pas devinée!
HIO
JULES JANIN
»Le prince de la critiquequot; comme il se nomma lui-même, nnquit le \'16 février \'1804, ós Saint-EHenne, oü son père fut avocat. Aprés avoir fait ses études il commenpa par donner des lepons au cachet, puis débuta dans le journalisme par des critiques d\'art et de littcrature, qui fur ent reniarquées. £»1829 ü publia snn premier roman: I\'Ane mort et la femme guilloti-née, récit bizarre et piquant, suivi en 1830 par la Confession, roman politique et religieuse. En 1831 il publia Barnave, étude hislorique écrite en collaboration avec Félix Pyat, le fameux membre de la Commune et auteur bien connu du Chiffonnier de Paris.
En 1836 Janin prit la rédaction du feuilleton dramatique au Journal des Débats et devint bienlót le favori du public par l\'esprit et la légéreté gracieuse de ses feuilletons, qu\'il rédigea pendant quarante et un ans et dont les principaux fur ent réu-nis sous le litre d\'Histoire de la littérature dramatique (1858, 6 vol.).
II a publié un grand nombre d\'ouvrages; ygt;le vent souffle et Janin écritquot; disait un biographe. Nous citerons: Contes fan-tastiques et Contes nouveaux (1832-33, 8 vol.), le Chemin de traverse (1836), roman, les Gaietés champêtres, la Religieuse de Toulouse, roman, la Fin d\'un monde et du neveu de Ra-meau, fantaisiv piquante sur Vépoque de Louis X V, qu\'il a/fec-tionait beaucoup, les Symphonies de l\'hiver, traduction en prose d\'Horace, son auteur favori: la Poésie et I\'eloquence a Rome, etc.
l\' Hntal-Dieu.
En \'1870 il fut élu memhre de VAcadémie franpaise en remplacement de Sainte-Beuve. II est mort a Passy, Ie 20 juin. 1874 (Oeuvres choisies, 12 vol. 1875-78).
LA FIN D\'UN MONDE.
l\'hotel-dieu.
Diueuot \') — «Bonjour, Isaïe ... et bonjour, Baruch! Quel sermon vous m\'avez fait l\'autre jour! — D\'oü venez-vous, avec eet air pensif, 1\'oeil sérieux, et le violon cache sous la houppe-lande ? On vous prendrait, si Ton ne vous connaissait pas, pour un grand artiste en mal d\'enfant.
Rameau quot;) — Je suis toujours ainsi, grave et songeur, tou-tes les fois que je reviens du couvent des Dames de l\'Ave-Ma-ria du faubourg Saint Germain ... C\'est la que je possède une enfant des plus belles espérances.
Diderot. — Encore une education, Rameau!... Prenez-y garde, elles ne vous réussissent guère, ou bien elles vous réus-sissent trop!
Rameau. — Sur mon Dieul je n\'apprends rien a cette enfant! rien que Ia musique... encore la sait-elle mieux que moi. C\'est une voix suave, une intelligence exquise, un sentiment profond des belies choses. Elle fait mieux que tout compren-
1) Diderot (1713-1784), philosophe et critique célèbre, rédacteur principal de l\'Encyclopedie.
2) Jean Francois Rameau, neveu de Rameau, le musicien du roi, tour a tour soldat, abbé vagabond , professeur de clavecin, impresario, compositeur de musique, etc. auteur de la Raméide. héros de l\'ouvrage de Diderot: le neveu de Rameau.
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V Hótel-Dleu
di-e: elle devine, elle sait, elle vcit. Ah! mon ami, vous par-lez de grand artiste! En voila une enfin qui chante, a ravir,la grande musique! Elle est sensible a 1\'harmonie autant que Tu-renne a la gloire, autant que Fénelon a la vertu. Ce nest pas mon élève, a Dieu ne plaise! Elle ne m\'a jamais vu, je ne l\'ai jamais vue. A travers un voile, elle arrive au parloir du cou-vent... Elle indique, en chantant les premières notes, les mor-ceaux qu\'elle veut chanter, et moi, muet, silencieux, je l\'accom-pagne, et j\'oublie, a la suivre au septième ciel, a quel point je suis dégradé. Voila ma fête, et quand je serai mort, parmi toutes mes dettes non payées, du moins aura-je payé cel-le-la..
Alors il me raconta qu\'en mon absence, accablé de misère, un jour d\'hiver, il s\'était senti si malade, et si douloureuse-ment noué, déchiré, frappé dans tous ses membres, qu\'il irnplora l\'assistance et la pitié de ses voisins. Mêrae on en vint a pro-noncer ce mot terrible: hópital!. ., sl\'hopitalquot; cent fois plus redoutable aux malheureux que le chateau de Pierre-Encise ou la Bastille! Quand il eut bien prié et supplié, deux portefaix de ses amis vinrent le prendre et le portèrent, sur un brancard emprunté a la Gomédie, le même brancard sur lequel on rap-portait Lekain, au dernier acte de Tancrêd.e. Or, cette machine était trop courte, et du malheureux Rameau les pieds pendaient et se ballottaient.....
»La nuit tombait, quand j\'arrival sur les marches de ce monument funèbre. On avait amené, tout le jour, de nouveaux malades, il en arrivait encore, et déja la porte était fermée. On n\'entendait de toutes parts, sur eet escalier de malheur, que plaintes et gémissements: des méres tenaient leur enfant, a demi mort dans leurs bras amaigris ; des fds trainaient leur
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l\'Hótel-Dieu.
vieux père enveloppé dans un haillon; telle femme, enceinte et prés de sa délivrance, attestait, par son geste et par son déses-poir, ce ciel chargé de nuages! II y avait des fiévreux, des épileptiques, des mutilés, des artisans frappés dans le travail de la journée, et des vieillards chancelants sous une étreinte mor-telle.. . enfin moi, que mes porteurs, impatients d\'en flnir, avaient déposé a la hate sur le parvis; la Comédie, en ce moment, réclamait son brancard, Tancrède allait se battre avec Orbassan:
II aura done pour moi combattu par pitié!
»Toutefois, je ra\'étais résolu a mourir. J\'aurais eu honte a mon age, et fort comme je suis, de pousser une seule plainte, et véritablement j\'expirais sur ces marches insensibles, sans l\'assistance inespérée d\'une soeur grise qui gravissait d\'un pas généreux cette voie douloureuse. Elle aperejut, sous mon bras contracté par le mal, mon char violon, mon seul bien, que je défendais par instinct... Elle le prit de sa main charitable; elle appela un inflrmier, qui 1\'aida a me relever, et I\'un et l\'autre ils eurent assez d\'autorité pour m\'ouvrir cette porte im-pitoyable. Ainsi je fus placé, moi quatriéme, au milieu d\'un lit (a la plus horrible place!) oü je remplacais un malheureuxqui venait de rendre Fame. Hélas! sa place était tiéde encore, et je respirai son dernier souffle!
»Imaginez-vous, Diderot, dans une salie étroite, une quadruple rangée de grabats suintant la fiévre autour d\'un pilier; chaque lit surmonté d\'un étage, oü malade et vagabonds grimpent chaque soir, et s\'étendent pour dormir. Quel mélange hideux de
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I\' Hótel-Dieu.
mourants et de morts! Ce ne sont plus des hommes qui sont couches dans ces linceuls, ce sont des cadavres, et je déflerais Hippocrate en personne de se reconnaitre en ce chaos de fiè-vres, de vermines et de pustules. Celui-ci demande a grands cris un peu de. chaleur pour ses membres roidis par le froid; eet autre en pleine flèvre, et sur la même couche, i mplore (en vain) un rafraichissement d\'un instant. Partout le frisson, par-tout l\'épouvante. On entend a droite, a gauche, en tout lieu, les cris des fous, les hurlements du patient sous la scie, et les dernières plaintes de l\'agonisant qui rêve a sa femme absente, a ses enfants en deuil. Dormez-vous par hasard?... soudain vous êtes réveillé par ces hommes la-haut, sur vos têtes, qui pleurent ou qui chantent. Les dalles suintent le sang, les cou -vertures exhalent une odeur d\'immondices. Une infecte vapeur s\'ajoute a l\'humidité des pailles pourries. II n\'y a plus d\'air respirable, il n\'y a plus d\'espérance, il n\'y a plus de pitié, de charité; plus rien que le vice et la misère, et la mort... G\'est affreux! c\'est affreux!quot;
II se recueillit un instant, les yeux cachés dans sa main droite, et comme s\'il eüt été poursuivi par ces funestes visions. Puis il reprit, se parlant a soi-même, et tout bas:
»Je m\'étonne, en vérité, que je n\'y sois pas mort!quot;
Et comme il vit que je ne trouvais rien a répondre:
))Ah! dit-il, ne cherchez pas d\'excuses a tout ceci, Diderot. Une nation si riche! un peuple arrivé a ce comble inouï de grandeur! Une si nombreuse reunion de chrétiens, de philoso-phes, d\'économistes, de philanthropes, souffrir qu\'au milieu de Paris s\'ouvre incessamment un pareil abime! A cóté de ces palais, un pareil hópital! L\'Hótel-Dieu et ses plates-bandes sans gazon et sans fleurs, ti\'istes voisines des jardins de Marly! Jus-
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V Hótel-Dieu.
tement, je songeais a Marly, moi quatrième, en rnon lit fnnè-bre; je revenais par la pensée a ces berceaux de verdure, a ce fond verdoyant d\'une forêt a demi taillée, et de fagon que cha-que arbre, au-dessus de l\'arbre voisin, montre, en se balan-Oant, sa tête altière. Je marchais lentement par ces allées sombres et perdues, jusqu\'a ces grands réservoirs dont les bords sont ornés du Laocoon de bronze, et j\'arrivais ainsi aux douze pavilions que représentent les douze signes du zodiaque: autant de merveilles! Comme ils seraient mieux places dans les murs de FHótel-Dieu, ces douze pavilions, babités huit jours, chaque année, par un roi qui s\'ennuie, entouré de courtisanes et de courtisans sans pitié!
wCependant, je résistai a ces tortures; sur quatre infortunés que nous étions dans ce lit de douleur, trois sont morts. Le premier de ces morts était un vieux janséniste: une victimede la Bulle, un de ces innocents, persécutés pour une opinion reli-
gieuse!.....II mourut plein de force et de courage en disant:
Je crois en Dieu! et la mort eut grand\'peine a laisser son em-preinte sur cette noble figure.
Le second était un chansonnier, le chansonnier de nos beaux jours, grand ami des folies joies et des airs a boire. II avait passé sa vie a célébrer le vin et 1\'amour, les robes ouvertes et les jupes brodées. Mars et Vénus, la bataille et l\'occasion. Ce même homme.. . un faiseur de chansons ! quand le roi fut si malade a Metz, avait trouvé dans un couplet populaire le plus grand surnom qu\'un peuple ait jamais décerné a son roi: le Bien-Aimé! ! Louis le Bien-Aimé! Et le roi (race ingrate!) laissait ce malheureux, son bienfaiteur, mourir sur un grabat d\'hópital!
Le troisiéme... ah I le troisième ! il portait, sur ses traits
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I\' Hótel-Dieu.
flétris avant l\'heure, tous les caractères de la vengeance! II était semblable au chatiment, qui va d\'un pied boiteux, mais enfin il arrive. O voix puissantes et terribles! maledictions qui braveraient les siècles et que rien n\'efface! On les jetterait dans les flammes: elles en sortent plus violentes ! Dans l\'Océan: l\'Océan les rejette au rivage, et le rivage a l\'écho! Ce troisième a l\'agonie était un poëte ; il avait remplacé, dans ce lit de misère, un peintre ingénieux, fécond, charmant; la couleur et la grace obéissaient a ce brave homme; il fixait sur la toile, en se jouant, les doux aspects de la simple campagne. Une paysanne aux grands traits, il la saisissait au passage ; un enfant qui joue, un mouton qui bêle, un coq sur son furnier, et voila sa toile achevée. II vint ici cliancelant sous sa dernière ivresse ... au bout d\'une semaine, il n\'était plus.
»Pauvre Lantara \')! si gai! si bon! si naif! II donnait, pour rien, des chefs-d\'ceuvre! II écbangeait volontiers un troupeau de moutons contre un sarrau de laine, une innocente bergère en corset blanc, contre une gueuse. Eh! que de fois il a donné tout un vignoble en pleines vendanges, pour un quartaut de vin de Jurangon! Celui-la aussi composait son paradis a la facon de voire ami Duclos: du pain, du vin, du fromage.... II est mort a mes cötés, dans ce lit de misère, et pas une .... n\'est venue a son chevet. Les tristes paradis que nous avons la, peintres, poëtes et philosophes ! Lantara, mon camarade, avait écrit au crayon, sur le bois de noire lit: ))Hic jacet Lantara, vermié immundué, ci-gït Lantara, ver immonde.quot; II avait orné ces paroles funèbres d\'un joli tombeau qui s\'élève entre deux cypres. Or, le peintre avait été remplacé par le poëte ! lis y viennent tous, ils y viendront tous! A cliacun son brin de
1) bekend schilder.
V Hotel-Dieu.
paille! On l\'apporta, ce furieux poëte, enfant tie Tisiphone, frémissant de rage, indigné contre les turpitudes et les hontes de son temps. II était encore un jeune homme, il n\'avait pas trente ans ! II était plein de génie et de colère! Un héros... un enfant! Un vengeur de toutes ces lachetés, de toutes ces vénalités !. . . Ceux qui le déposèrent en ces ténébres du haut-mal reculérent d\'épouvante en voyant ce regard plein d\'un feu sombre; et semblable a la torche qui mit le feu a Sodorae. II était terrible a voir, funeste a entendre; a toute hem e, il murmurait des plaintes inac.hevées, et, de ces plaintes, j\'en ai retenu de cruelles. On eüt dit, a 1\'entendre parler des jeunes gens, qu\'il avait connu mon fds !
Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse,
lis se trainent a peine, en leur vieille jennesse,
Courbe\'s avant le Temps, consumes de langueur,
Enfants effeminës de pères saus vigueur!
«Des jeunes gens, ce Gilbert 1) de la rnalédiction allait aux vieillards ; du grand seigneur qui se mine, il allait au due et pair qui fait le commerce et l\'usure. II s\'attaquait, superbe et content de la mort qui s\'approche, aux dames du plus haut parage; a coup sür, il avait entrevu ma première maitresse:
Chloris n\'est que paree, et Chloris se croit belle ;
En vêtements légers Tor s\'est change pour elle j Son front luit, étoilë de mille diamants Et mille autres encore, effrontés ornements.
Serpentent sur son sein, pendent a ses oreilles ;
Les arts pour l\'embellir ont uni leurs merveilles,
Vingt families enfin couleraient d\'beureux jours.
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Riches des seuls trësors perdus pour ses atours ....
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Geboren 1751. Zjjn le poète mourant, in het hospitaal geschreven, is een der fraaiste lyrische gedichten.
l\'Hötel-Dieu.
«Que dites-vous de cela, Diderot? N\'est-ce pas vraiment de la poésie ? Avez-vous jamais rien entendu qui soit plus éloquent et d\'une vérité plus frappante 7 II trouvait, mon poëte agonisant, ces tembles choses dans ses acces de folie, et, des lits voisins, les hommes qui allaient mourir, prêtant l\'oreille a ces vengeances, en étaient a demi consolés:
Parlerai-je d\'Iris ? chacun la próne et l\'aime !
C\'est un cceur, mais un cceur! c\'est rhumanité méme:
Si d\'un pied ëtourdi quelque jeune éventë Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté,
La voila qui se meurt de tendresse et d\'alarmes.
Un papillon souffrant lui fait verser des larmos,
II est vrai: mais aussi, qu\'a la mort condamné Lally soit, en spectacle, a l\'échafaud trainé,
Elle ira, la première, a cette horrible féte,
Acheter le\'plaisir de voir tomber sa téte.
«Cette immense agonie a duré quinze jours; quinze jours durant, j\'ai senti palpiter ce grand poëte ! Or, pas une larme dans ses yeux, pas un regret sur ses lèvres et pas un remords dans son cceur. II n\'y avait que rage, agonie et désespoir !
All I pourquoi suis-je né dans ces jours malheureux :
J\'ai vu nos legions, parjures a la gloire,
Se laisser, sans combattre, arraclier la victoire . . .
J\'ai vu de vieux guerriers, a vivre condaranës,
Trainer dans le besoin des jours infortunés;
Je les ai vus. fuyant une plainte frivole,
Ne confier leurs maux qu\'aux murs du Capitole,
Baiser en soupirant l\'urne de nos héros,
Et chercher Bome encore autour de leurs tombeaux.
Diderot. — Je l\'ai connu, ce malheureux Gilbert; il obéissait a trop de haine. II en est mort! Pas un ami n\'a pleuré ce terrible insulteur. II faut, si l\'on veut être un instant pleuré quand on est mort, aimer quelqu\'un ou quelque chose ici-bas. Je vois cependant, Ram eau, que vous n\'avez pas été un abon-
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l\'Hótel-Dieu.
donné, et que dans ce De profundis de l\'hópital vous étiez en bonne compagnie, après tout.
Rameaü. — J\'avais nies rèves et mes reveries ; je disais avec le janséniste : »Je ci-ois en Dieu!quot; Je chantais avec le chansonnier sa dernière chanson. Et puis je songeais aux gens heureux, aux riches, aux menteurs, aux contrefacteurs de bonne renommée, aux violateurs de toute espèce de serment, aux improvisateurs de toute sorte de cantiques. Ceux-la, du moins, ne connaitront jamais l\'hópital et ses misères; ceux-la coupent leur vin a six livres la bouteille, avec l\'eau royale de Ville-d\'Avray a deux sous la pinte. lis s\'en vont chez Ismène, a sa toilette, oü ils font de la tapisserie, et chez Araminthe, oü ils brodent au tambour. Autour de ces bonheurs sans mélange, on no voit que sourires, on n\'entend que gaietés. L\'un d\'eux est malade, aus-sitót accourent a la consultation de cette santé si précieuse des médecins comme on n\'en voit guère a nos lits d\'hópital; les célèbres docteurs: Poissonnier, Geoffroy, Lorry, Macquer, Des-perrières, de Home, Michel et Vicq d\'Azyr. Et comme on leur parle, a ces heureux malades, et de quelle majesté on leur tate le pouls! Dans mon rêve éveillé, j\'allais chez Ismène, oü je rencontrais le fameux docteur Tronchin; Tronchin, le médecin des plus jolies, des plus galantes: Tronchin-tant-mieux! II est le seul qui donne a ses malades les ordonnances les plus saines: se lever de bonne heure et tronchiner \') dans son jardin, la canne a la main; bien vivre, agréablement, doucement, sans hate et sans souci.
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»G\'est Tronchin dont la main est si blanche et si belle, au souffle agréable, et poudré a 1\'iris. Du fond de mon lit, n» 2713,
1) eene oclitendwandeling doen.
I\' Höte\'-Dieu.
il me semblait que j\'entendais la consultation de Tronchin a Mme Isrnene:
vlsmène. Ah! docteur, mes pauvres yeux sont terri-blement battus! -- Tronchin. Voire langue est bonne et votre pouls n\'est pas mauvais. — Cependant je suis bien souffrante, ailez. — J\'en conviens, madame; il est vrai qu\'a votre age, a vingt-cinq ans! — Vingt ans, docteur vingt ans. — Va pour vingt ans. Obéissez a mon ordonnance et tout ira bien, chére Ismène. Un peu de gruau a votre petit lever; un blanc de poulet trempé dans un oeuf frais pour déjeuner; de bon café, de bon vin, peu de ragouts ; une bonne loge a 1\'Opéra, partout un bon fauteuil; vous coucher a minuit, et ne pas trop soupirer, soupirer fait mal a la poitrine.quot;
«Ainsi, cloué par le mal sur eet immonde grabat, je faisais pour moi-même, a moi-même, et ma coraédie et mon dialogue. Et cependant, tout prés de moi, sur ma tête (il avait fait une chaire a prêcher du ciel de mon lit), j\'entendais, non pas un poëte, mais un orateur qui représentait a sa fagon, dans une brülante prosopopée, une faible partie des maux sous lesquels nous succombions: «Arrivez, disait-il, arrivez dans ces abimes, et contemplez avec courage un des plus horribles spectacles que des yeux humains puissent supporter! Vous voyez, abandonnés a la mort qui en fait sa proie, une foule d\'infortunés, livrés a mille supplices, et dont la pauvreté fait tout le crimé. Ah ! j\'entends leurs murmui-es confus, ces plaintes de la misère délaissée, ces gémissements de l\'innocence méconnue, ces hurle-ments du désespoir. Qu\'ils sont percants 1 mon ame en est déchü\'ée! Allons! courage, et descendez ! Encore un pas dans ces abimes! Sur vos tètes, a vos pieds, Tenfer! une clarté funèbre, des tombeaux pour habitation; en ces lieux sombres, le
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VHötel-Dieu.
pain que vous raangez est le complice de vos tortures; une paille éparse, quelques haillons, des cheveux hérissés, des regards farouches, des voix sépulcrales, semblables a la voixde la pythonisse \')! Ajoutons les contorsions de la rage, des fantömes hideux se débattant dans des chaines . .. des hommes .. . Teffroi des hommes. Suivez done, si vous l\'osez, ces victimes désolées jusqu\'au lieu de leur immolation !quot;
»Et pourtant, grace a ma constitution, a ma volonté de vivre, je me suis tiré de ce gouflVe, et me voila!
Diderot. — Certes, voila ce qui s\'appelle un miracle! Et c\'est sans doute un Dieu qui vous a sauvé ?
Rameau. — Mieux qu\'un Dieu, c\'est un ange. Avez-vous vu, parmi les tableaux de Greuze, un petit drame intitulé: la Dame de charité f Ceci représente un pauvre homme, un soldat; son épée est suspendue au chali\', que visite une dame charitable. Elle améne avec elle une enfant très-jolie, et qui regarde un spectacle auquel elle ne comprend rien encore. II y a derrière la dame une soeur grise, a ia figure austère, qui veille au chevet du moribond. La figure de la sceur est empreinte d\'unedignité sérieuse; on voit qu\'elle contient même sa pitié. Tel est le portrait de la Charité qui m\'a sauvé. Comme elle m\'avait ouvert la poi te de l\'Hótel-Dieu, elle ne voulut pas m\'abandonner, et elle veilla sur moi, m\'encourageant, me consolant, me rendant l\'espérance.
»Et quand je fus guéri, elle m\'attendit sur le parvis oü elle m\'avait trouvé; elle me rendit mon violon que je croyais perdu, elle me donna le pain de son déjeuner. Alors je la priai, les mains jointes, d\'e m\'indiquer une bonne action que je pusse accomplir au nom de ma gardienne et protectrice ! Elle me dit,
1) orakeltaal der pythische priesteres.
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VHótel-Dieu.
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d\'une voix qui sentait sa fin prachaine: »Allez, mon frère, aux filles de VAue Maria, et demandez telle enfant, qui sort das Enfants trouvés, et qui répond aux noms de Jeanne et Thérèse !. \'J Vous êtes un bon musicien, vous apprendrez a cette enfant la musique, afin qu\'elle puisse un jour vivre honnèteraent des talents qu\'elle aura gagnés. Quant a moi qui la protege et qui suis son dernier appui, je sens Men que je me meurs. N\'était cette enfant que je laisse après moi, je serais contente de mourir !quot;
1) dochter van Jean Jacques Rousseau en Thérèse Levasseur.
ERNEST LEGOUVÉ.
Gabriel Jean Baptiste Ernest Wilfrid Legouvé naquit a Par i le 15 fevrier 1807. II dcbula par un poèrne sur la Decouverle de 1\'lnipriinerie, auquel l\'Académie franpaise accorda le prix de poésie en 1827. Ilpuhlia, d partir decette époque, des ouvrages nombreux et varies: Max, roman (1833), les quot;Vieillards, poem.3 (1834), Histoire morale des femmes (1847), les Morts bizarres, poèmes dramatiques (1852), Beatrix, roman (1860). II donna au thédtre, soit seul, ou en collaboration avec Scribe: Louise de Lignerolles (1840), Adrienne Lecouvreur (1849), Bataille de dames (1851), les Contes de la Reine de Navarre (1851), Médée {1853), !Par droit de conquête (1854), les Doigts de fée (1858), Beatrix (1861), Miss Suzanne (1867) etc.
II s\'etl fait une veritable célébrité de conférencier, en traitant \' des sujets moraux, tels que les rapports des per es et des enfants. Ces conférences ont été reünies sous le titre: les Pères et les enfants au XIXsiècle (1867—69). Lecteur éminent, il a puhlié un Petit traité de lecture a haute voix (1878).
Depuis 1855 M. Leyouvé est menibre de VAcadémie franpaise.
LA POLITESSE AEISTOCRATIQÜE ET LA POLITESSE DÉMOCRATIQUE.
Je dinais hier chez un de mes amis, avocat, député, et fort démocrate. Parmi les convives, se trouvait un de ses clients, pour qui mon ami a plaidé et gagné un grand procés de familie, le vieux marquis de Luxeuil. Après le diner, nous pre-nions le café dans un petit salon, quand mon ami, s\'approchant du marquis, lui dit:
«Pourquoi tout a l\'heure avez-vous regardé mon fils avee un sourire ironique?
— Eh! mon ami, répondit gaiement le marquis, quelle idéé vous preni de regarder mes regards, et de vouloir que je vous traduise mes sourires?
— C\'est que je les connais! lis sont toujours a l\'adresse de quelque travers \') de notre pauvre société démocratique.
— Raison de plus alors, pour ne pas vous les expliquer!... Puis, votre diner était si bon!... car, ne vous en déplaise, ce n\'est pas du tout un diner républicain que vous nous avez donné la!... J\'ai remarqué entr\'autres, a l\'cntremets, 2) une certaine patisserie... qui est certainement antérieure aux principes de 89 Voulez-vous done que je manque a tons les devoirs de la plus sainte des reconnaissances, la reconnaissance gastronomique, en allant vous chercher querelle sur les ridicules de votre société actuelle... au moment oü je savoure encore cet excellent café. Oh! ce serait ingrat! et trop long!... Parlons vieille cuisine; c\'est le terrain qui nous divise le moins.
— Pas de faux-fuyant! vous vous êtes moqué de mon fils!
1) verkeerdheid, dwaasheid. 2) tusschengerecht.
La Politesse Jristocratique
— Oh par exemple!
—- Je l\'ai vu! Allons! Pour votre punition! parlez! Et préparez-vous a la réplique! Vous savez que je ne crains pas la bataille avec vous!
— Ni avec moi, ni pour moi, reprit le marquis en lui tendant la main avec une grace charmante. .Te n\'oublie pas, et je n\'oublierai jamais, tout ce que l\'honneur de ma familie doit a vos paroles éloquentes!
— Prouvez-le moi!... en me disant du mal de mon temps pour que je le défende, et de mon flls pour que je le corrige!
— Eh bien done, puisque vous lo voulez, reprit le marquis, je parlerai. Votre familie compte certainement mon ami, parmi les plus dignes d\'estime et de respect. Vous avez une fille charmante comme ses dix-huit ans. Votre femme est toute pleine de cette distinction naturelle qui nait de Télévation de Fame, et quant a vous, la sincérité un peu rude de vos opinions n\'enlève rien a la délicatesse de vos sentiments et de vos paroles. Eh bien, telle est pourtant l\'influence de ce que dans votre jargon moderne vous appelez, je crois, l\'air ambiant,\') que votre fds est déja atteint d\'une certaine peste démocratique.
— Eh! quelle est cette peste, s\'il vous plait?
— Je vous la nommerai en vous la définissant. Votre üls avait pour voisine a table, une charmante jeune femme; il n\'a su ni lui parler, ni la servir, ni ramasser son gant tombé, ni deviner le fruit qu\'elle désirait.
— Voila son crime ! reprit mon ami en riant, il a été gauche et timide avec une jolie femme!
— Attendez! attendez! tout se tient! Si je l\'ai trouvé trop timide avec elle, je lui ai trouvé trop d\'assurance avec vous !
1) omgeving.
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et la. Politesse Démocratique.
II a combattu votre opinion et soutenu la sienne avec une liberie de ton et un sans facon de parole qui m\'ont confondu de surprise, rnoi qui appelais mon père, Monsieur, et qui n\'ai jamais gardé ma tête couverte devant lui. A la sortie du diner, votre fils a pris un fauteuil pendant que sa mère était assise sur une chaise; il a occupé le plein milieu de la eherainée pendant que sa soeur allongeait a grand\'peine ses jolis petits pieds qui avaient froid, sur l\'extrémité du garde-feu. Un vioille dame s\'est plainte que son siège fut un peu trop haut, ce n\'est pas votre fils qui s\'est empressé d\'aller lui chercher un tabouret, c\'estmoi! moi-même... Je n\'ai certes pas la pretention d\'inspirer un respect exagéré... j\'avouerai même que ce sentiment ne me plait qu\'a demi, car il me rappele mon age, mais enfin eet age est le mien; mon titre même, que je ne fais pas, j\'espère, sonner bien haut, n\'appartient pourtant pas au premier venu, et me donne droit a quelques égards. Eh bien, l\'entretien s\'étant engage entre votre fils et moi sur une question que je connais mieux que lui, car hélas! elle date de ma jeunesse, il a pris et gardé vis-a-vis de nioi une attitude d\'égal a égal, qui in\'a fait sourire.
— Et qui m\'a fait rougir! répondit mon ami, et je lui ai dit vertement \') mon opinion.
— Vous avez eu t.ort! je le tiens pour un gargon d\'esprit et de coeur, et la faute n\'est pas a lui! Elle est a son siècle! Car ce grand siècle, si supérieur aux siècles précédents, n\'a pas voulu sans doute accaparer pour lui seul tous les progrès, et afin qu\'il restat quelque chose a ses ainés ..., aprés nous avoir pris nos terres, confisqué nos droits, enlevé nos prerogatives, il nous a laissé un privilége .... bien mince sans doute, mais que du moins personne ne nous dispute, la politesse.
1) terdege.
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La Politesse Aristocratique
— II faut savoir ce que vous entendez par la politesse.
— J\'entends la politesse, c\'est-a-dire une qualité qui tient au coeur par la bienveillance, a l\'esprit par le tact, au corps par la grace, et qui prend tour a tour selon les circonstances, les noms variés et toujours charmants d\'urbanité, d\'affabilité, de courtoisie, de déférence et, de respect! C\'est sans doute unfortraincemérite, que de tenir compte, dans les relations sodales, de l\'age, du sexe et du rang; que d\'écouter patiemment l\'opinion d\'autrui, et d\'attendre plus patiemment encore le moment de produire la sienne ; que depousser la crainte d\'offenser jusqu\'a Théroïsme en sachant supporter même un ennuyeux, et le désir d\'être agréable jusqu\'a la charité en dissimulant les vérités pénibles sous une forme qui les adoucisse; je le répète, c\'est la sans doute un mérite bien médiocre, mais qui entretenait dans les relations sociales une grace et une délicatesse que je vous demande la permission de regretter.
— Je les regretterais comme vous, monsieur le marquis, s\'il n\'avait pas fallu les acheter si cher.
— Les acheter.... Eh ! a quel prix?
— Mais, au prix de la sincérité ! ... Voyons! Nierez-vous qu\'il y eüt bien de la fausse monnaie dans cette politesse d\'autrefois\'? ces courtoisies n\'étaient-elles pas bien extérieures et toutes ces bienveillances ne se réduisaient-elles pas, trop souvent, a un seul mot: tromper ?
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— Non! ... 1\'on ne trompait pas! J\'avoue que les paroles renchérissaient un peu sur les sentiments \'); ce qui sedonnait en fait de courtoisie pour deux cents francs n\'en valaitguére que dix, j\'en conviens, mais on le donnait sans être hypocrite
1) renchérir etc.: zich een weinig te sterk uitdrukken; overdrijven.
et la Politesse Démocratique.
puisqu\'on le recevait sans être dupe; ce n\'était pas de la fausse monnaie .... c\'était tout au plus des assignats. \')
— Nous autres républicains, monsieur le marquis, nous sommes payés pour nous défler des assignats. Laissez-nous notre vertu fondamentale, la vérité. Si le charme de l\'ancien régime était d\'etre poli, le devoir de la démocratie est d\'etre sincère, et le jour oü il lui faudrait absolument choisir entre les deux personnages du Misanthrope, je lui dirais: Sois Alceste, si tule peux, mais ne consens jamais a être Philinte!
— Mais, reprit vivement le marquis, e\'est que les hommes d\'aujourd\'hui ont cessé d\'etre des Philinte sans devenir des Alceste! Vit-on jamais tant de génuflexions devant larichesse, tant de platitude en face du pouvoir\'? Au moins, nous, nous restions debout devant Turcaret. Vous! vous ne gardez votre tête couverte que devant les femmes!
— Oh! monsieur le marquis, répondit en riant mon ami, ne vantez pas trop les manières des hommes d\'autrefois avec les femmes!
•— Vous me direz peut-être que les vötres valent mieux!
— Mieux? non!... elles sont autrement mauvaises; voila tout. Nos jeunes gens ne sont pas assez courtois, j\'en conviens, et je le regrette, mais ils ont un grand avantage, ils ne sont plus galants. Le jargon fleuri qui a empesté jusqu\'aux chefs-d\'ceuvre de notre littérature, est hanni aujourd\'hui même de chez les confiseurs; j\'en rends grace au ciel! Sans compter que sous ces élégances fardées, il y avait un fonds de grossièreté trop peu équivoque: il se mêlait dans 1\'esprit des hommes a toutes ces graces courtoises, un désir et un calcul qui n\'avaient pas, je crois, pour ohjet de maintenir les femmes dans le de-
1) nagenoeg waardeloos fransch papiergeld.
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La Politesse Aristocratique
voir. Perraettez-moi done, monsieur le marquis, a moi qui ai eu le bonheur d\'avoir une honnête femme et qui désire que ma fdle lui ressemble, de ne pas trop regretter une politesse de moeurs qui, après tout, n\'est bonne qu\'a corrompre les inoeurs.
— Oh! les terribles gens! s\'écria le marquis, que ces flls de 89! avec leur grosse morale déraocratique, qui vient toujours s\'abattre, elle et ses gros sabots, au milieu des plus délicates questions, comme un paysan dans une plate-bande! \') Le devoir! la vei\'tu! Eh I que diable, le monde n\'est pas un couvent! Laissez done quelque chose a la grace, au sourire, a la joie, a tout ce qui brille ! Si le bon Dieu a fait les femmes jolles, e\'est pour qu\'on ait du plaisir a le lour dire, et qu\'elles aient du plaisir a l\'entendre! ün n\'est pas usurier pour cela! Je jure Dieu que quand au milieu d\'un cercle de femmes, je m\'éver-tuais a faire de mon mieux mon prince charmant, je n\'étais pas le vilain prêteur a intéréts que vous nous dépeignez dans le séducteur. Non! c\'était jeunesse, amour pour la jeunesse, goüt naturel pour toutes les elegances du corps, du coeuretde l\'esprit, plaisir de faire éclore un joli sourire sur une fraiche bouche, un clair regard dans un oeil de vingt ans, bonheur enfin de me sentir vivre dans une atmosphere de parfums et de lu-mière en y mélant aussi mon rayon!
— C\'est de la poésie, que tout cela, monsieur le marquis.
— Du tout! c\'est de l\'histoire I Nous allions, nous, dans le monde pour y apprendre les habitudes du monde; vos jeunes gens n\'y vont quand ils y vont, que pour y porter le sans fa-con et le dictionnaire du turf, 1) du cercle, du café, et dureste.
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1
wat op de wedrennen betrekking beeft: staltaal.
el la Politesse JJéniocratique.
lis apprennent a une jolie femme leur argot, au lieu He lui emprunter son délicat langage. A qui la faute ? .lp ne me las-serai pas de le redire, a la démocratie. Notre siècle est un grand siècle, je le veux, mais c\'est un siècle mal élevé; d\'oii je conclus qu\'une société démocratique peut être savante, puis-sante, industi\'ieuse, conquérante, spirituelle même, parfois, mais polie? non !
— Pardon! pardon! monsieur le marquis, dis-je :i montour assez vivement. Polie comme l\'ancien régime, soit! Mais il y a deux sortes de politesse.
— Et moi qui croyais qu\'il n\'y en avait plus du tout!
— La politesse aristocratique, et la politesse démocratique.
— Comment dites-vous cela\'? une politesse democratique! Voila une alliance de mots qui a du moins le mérite de la nouveauté.
— Ces deux politesse sont fort dillérentes l\'une de l\'autre.
— Oh! cela, je le crois!
— L\'une est fort supérieure a l\'autre.
— Je le crois encore!
— Oui! la politesse démocratique l\'emporte....
— Hein?
— L\'emporte sur l\'autre, du moins dans son principe ; autanf que la vérité l\'emporte sur l\'apparence!
— Prouvez-moi cela, de grace!
— C\'est bien facile. Qu\'est-ce que l\'urbanité des grands seigneurs de l\'ancien régime pour les inférieurs? Est-ce un devoir qu\'ils remplissaient envers les autres ? non c\'est un devoir qu\'ils remblissaient envers eux-mêmes. Quand vous-même, monsieur le marquis, vous vous montrez si courtois, est-ce paree que vous onbliez votre rang? Du tout, c\'est paree que vous
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vous en souvenez. Et la prcuve, c\'est que vous réclamiez tout a 1\'heure la politesse comma votve apanage naturel.
— Hé! hé! dit le marquis en riant, il y a du vrai.
— Je ne parle la que des meilleurs. Mais descendons d\'un degré dans l\'échelle des ames, et soudain 1\'urbanité s\'empreint d\'un caractére de protection, qui rabaisse celui qu\'elle semble relever. La bienveillance devient de la condescendance, et l\'im-pertinence n\'est pas loin! . .. Est-ce vrai\'?
— Hé! hé! cela se pourrait bien !
— Allons plus bas encore! Pénétrons dans ces coe.urs petits et orgueilleux, comme il y en aura toujours, et nous arrivons a ce dialogue intime de la vanité avec elle-même: Mon Dieu! que je suis bien élevé! Avec quelle grace, avec quelle urbanité, j\'ai parlé a ce petit bourgeois! Que je suis bon detre si bon!
— Pas mal! pas mal! répondit le marquis, riant mal-gré lui.
— Je ne les accuse pas! c\'est la conséquence forcée des principes de l\'ancienne société.
— Ah! Ah ! vous me rendez la monnaie de ma piéce!
— Nullement. L\'ancien régime était fondé sur la hiérarchie, il ne pouvait produire que l\'orgueil. La démocratie, au contraire, est fondée sur un principe dont la conséquence forcée est le respect d\'autrui.
— Et ce beau principe, dit en riant le marquis, c\'est l\'égalité!
— Oui! monsieur le marquis, l\'égalité devant la loi qui a tout ensemblé, pour base et pour couronnement, l\'égalité humaine. La société n\'a pu déclarer tous les citoyens égaux comme citoyens, que parce qu\'elle les a tenus égaux comme hommes; paree qu\'abolissant par la pensée toutes les distinctions acces-
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et la Politesse Démocratique.
soires et changeantes de position, de naissance, de fortune, elle ne considère plus en eux que leur titre indélébile de créatures immortelles et libres! Tous ies hommes ne sont égaux devant la lei, que paree qu\'ils sont égaux devant Dieu!
— Belle découverte! répliqua le marquis. Ce n\'est pas de la démocratie, cela, mon cher monsieur, c\'est du christianisme!
— Eh! qu\'est-ce que la démocratie? reprit notre hóte,sinon le christianisme appliqué a la politique!
— Pourquoi done alors étions-nous chrétiens et ne l\'êtes-vous pas?
— Vous étiez catholiques ? ... monsieur le marquis!.. . mais chrétiens?... Pas toujours!... surtout en fait de politesse! Et la preuve c\'est que vous pratiquiez a merveille la politesse en-tre égaux, ce que j\'appellerai la politesse de salon, mais quant a 1\'autre, ou plutöt, aux autres! .. .
— Eh! quelles autres ? ...
— Celle envers vos créanciers, par exemple, que vous rece-viez a coups de canne....
— Par exemple! dit le marquis gaiement.... Et monsieur Dimanche!., .
— II est vrai.... vous receviez celui-la a coups de chapeau! mais c\'était comme payement. Or, la première politesse envers des créanciers, c\'est de les payer.
— Répondez a cela, monsieur le marquis, s\'écria notre hóte!
— Et vos vassaux que vous traitiez de manants! Et vos la-quais que vous traitiez de marauds! Et vos fournisseurs que vous traitiez de fiipons! Et le peuple que vous traitiez de canaille! Et les bourgeois que vous traitiez de croquants! \') Et toutes ces mille nuances de dédain, qui composaient, a cóté
1) Kllendelingen.
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La Politesse Aristocratique
de votre politesse, une certaine fleur d\'impertinence.... \')
— Hé ! hé !. .. Fimpertinence !... reprit comiquement le marquis! mon cher monsieur, ne dites pas trop de mal de 1\'impertinence! n\'est pas impertinent qui veut! C\'est un des produits les plus délicats de la civilisation! ... II faut être très-bien élevé pour savoir être impertinent a point! Aussi, ajouta-
t-il gaiement, la démocratie peut être insolente____ 2) elle
Test! ... mais impertinente .... je l\'en défie ! ...
— Et moi aussi !.. . Je m\'en rapporte aux classes travail-leuses pour nous guérir de ce défaut-la! Essayez done de traiter aujourd\'hui un homrae du peuple comme il y a cinquante ans ? Aujourd\'hui on salue l\'ouvrier qui vous salue; on dit monsieur a un paysan qui vous appelle monsieur?
— Paree que c\'est un électeur ?
— Eh ! sans doute!., . Le suffrage universel produit la politesse universelle !... On ne laisse plus debout dans (\'antichambre le marchand qui vous apporte un objet de commerce ; on ne menace plus du baton le cocher qui vous conduit mal; il est vrai qu\'il vous le rendrait!. .. On ne tutoie plus les domestiques, on n\'embrasse plus les filles de chambre ....
— Est-ce un bien ? n\'est-ce pas leur manquer d\'égards .... que de ne pas leur manquer de respect ?
— On ne rudoie plus les employés de chemins de fer ....
— Je crois bien ! ce sont eux qui vous rudoient.
— La politesse croit avec le sentiment de la dignité humaine Les grands deviendront plus polis a mesure que les petits deviendront moins humbles ; l\'éducation publique et commune achèvera l\'oeuvre ....
— Quand ? me dit le marquis en m\'interrompant. Mon cher
1) Onbeschaamdheid. 2) Onbeschoft.
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et la Politesse Démocratique.
ami, il manque une grande chose a votre époque pour etre bien élevée,.... c\'est ce que rien ne remplace, la tradition! Ce mot charmant de politesse francaise, résumé deux ou trois cents ans d\'habitudes exquises, de recherches élégantes dans le langage et les manières, qui ne se transplantent pas plus que des arbres centenaires. II en est de cette urbanité comme des mains de nos duchesses, il faut de longues années de civilisation pour produire des mains comme celles-la.
— S\'il ne faut qu\'attendre pour y arriver, monsieur le marquis, nous y arriverons : car le temps est a nous. La démocratie commence. Vous avez commencé, vous aussi; avant d\'etre les grands seigneurs de la Renaissance, et les brillants gentilshorn-mes de la monarchie, vous avez été les rudes barons du moyen age. Vos mains alors n\'étaient guère plus douces que les nótres, et vos moeurs étaient beaucoup plus rudes. Rappelez-vous que l\'ambition de Mme de Rambouillet était de débrutaliser \') son siècle. S\'il a fallu deux ou trois cents ans a votre arbre aris-tocratique poui\' produire ces tleurs charmantes dont vous étes si justement flers, laissez done a notre chêne démocratique le temps de grandir. II est né d\'hier; mais, grace au ciel, tel est le terrain sur lequel Dieu l\'a planté, que ni vous ni personne ne peut prédire jusqu\'ou il s\'élévera. Le respect de 1\'ame humaine, la noblesse personnelle et morale, voila le fondement de nos moeurs! Fiez-vous a ce sol-la pour produire fruits et lleurs!
— Bravo !.. . s\'écria notre hóte.
— Un moment! repris-je vivement, nous sommes encore loin du but. Notre génération l\'atteindra-t-elle ? Je n\'ose le dire, mais ce que je sais, c\'est que chacun de nous doit y tendre.
J) Te ontbolsteren, beschaven.
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Je n\'ai la prétention ni de régenter mon siècle, ni de le régénérer, mais je puis du moins élever mon fils, et en faire un homme bien élevé, surtout, monsieur le marquis, si vous voulez bien m\'y aider.
— De quelle facon ?
— En lui permettant de vous regarder beaucoup pendant qu\'il m\'écoutera un peu.
— Comment cela?
—• Oh! ne croyez pas que j\'ignore ou que je nie tout ce que nous avons a vous envier! Si notre politesse est plus pure dans son principe, la vótre est plus gracieuse dans sa forme, plus chevaleresque dans son expression. Pour faire un homme parfaitement poli, il faudrait deux choses, les principes d\'aujour-d\'hui, et les manières d\'autrefois. J\'apprendrai les premiers k mon fils, aidez-moi a lui donner les autres!
— Hé bien, mon cher ami, répondit le marquis avec sa bonne grüce habituelle, voulez-vous que j\'entre dés aujourd\'hui en fonctions ? ... Permettez-moi de vous donner un bon conseil.
—- J\'écoute.
— Vous avez accordé a 1\'ancien régime l\'urbanité sociale, ce que vous avez appelé la politesse de salon; hé bien, il en est une autre, plus rare, plus exquise,-et qui malheureusement est restée aussi notre privilége, c\'est la politesse de familie.
Comment des jeunes gens s\'astreindraient-ils vis-a-vis des étrangers a des égards qu\'ils n\'ont pas pour leur propre pére ? Comment se plieraient-ils envers les femmes du monde, a cette délicatesse de paroles et d\'habitudes que ne leur demandent ni ne leur inspirent leur mére elle-même, etleui- sceur. Aujourd\'hui ce sont les parents qui ont peur de blesser les enfants; ce sont les fdles et les méres qui se gênent pour les fils! \'ne pas
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et la Politesse Démocratique.
se gêner, tel est le premier besoin des hommes de vingt ans ! Tel est le premier article du code de la jeunesse! G\'est de la familie qu\'est parli le mal, c\'est d\'elle seule que peut partir le remède. Que chaque père apprenne a chaque enfant la courtoisie envers sa mère et ses soeurs, et votre société acquerra promptement ensuite la politesse mondaine. Quant a celle-la, que je suis fort loin de dédaignej-, voulez-vous que votre fils y soit a la fois aimable et naturel ?
—■ Sans doute ! que dois-je faire ?
— ïachez qu\'il aime les femmes! Oh ! voila monsieur le démocrate qui sourit déja ! Entendons-nous ! II ne s\'agit pas de l\'amour. II n\'est pas besoin de lecons pour cela. Je parle du goüt pour la société des femmes. M. de Talleyrand, qui s\'y entendait, préférait de beaucoup la conversation des femmes a celle des hommes. Ce maitre en fait d\'élégance et de distinction savait bien qu\'on ne trouvait que prés d\'elles cette délicatesse de langage, eet art des nuances, ce talent de tout dire, qui constitue la science du monde. 11 est surtout une classe de femmes que nous vénérions et que vous dédaignez, dont nous recherchions les suffrages et les conseils et devant qui vous passez en détournant la tète, comrae devant des statues de tombeau: ce sont les vieilles femmes. Vous avez détróné la vieille femme. Ehi bien! en la détrónant vous avez renversé du mèrae- coup la société polie. Moi que vous accusez de légèreté, monsieur le démocrate, j\'ai passé dans ma jeunesse d\'aussi lon-gues heures et d\'aussi courtes au pied du fauteuil et devant le tricot de la marquise de Brissac, qu\'aux genoux de la plus jolie duchesse de notre faubourg. Vous ne me reprocherez pas de lui avoir fait la cour.... par intérèt. Elle avait soixante-cinq ans. Mais ce qui me retenait prés d\'elle, c\'était un charme
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d\'indulgence, de connaissance des hommes, tie finesse douce, d\'enjouement attendri que l\'age seul peut donnev. Une vraie grande dame, vieille, était comma une reine douairière de salon. Avec leur robe feuille morte, leur bonnet d\'aïeule, et parfois mème leur rouet, elles exergaient dans le monde une magistra-ture qui avait bien sa grandeur, la magistrature du goüt. Un regard, un conseil donné tout igt;as, leur présence seule suffisait pour tout contenir sans rien contraindre. Elles remplissaient enfin dans un salon l\'offlce d\'un habile chef d\'orcbestre, dont le geste et le coup d\'oeil font sortir une harmonie charmante, du concert et de la lutte de tous les instruments divers. Voila ma consultation, mon cher ami, et je la résumé en un mot:
»11 y a peut-être deux politesses, mais il n\'y a qu\'un seul maitre pour toutes deux, ce sont les femmes quot;
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THÉOPHILE GA.UTIER
naquit le 21 aoiU 1808 a Tarbes, oü il fit ses premières études.. II s\'essaya d\'abord a la peinture, mais échangea bientót le pinceau du peintre, contre la plume du poèle et devint nn des partisans les plus bruyants de l\'école romantique. II d^buta en 1830 par les Premières Poésies, bientót suivies du poème Al-bertus et un recueil de cnntes gor/uenardes, les Jeunes-France. Aprés avoir donné un volume de Romans et Contes, il fit j paraitre le roman de Mademoiselle Maupin, qui fi-r.a sa renommee Ce roman fut suhd de Fortunio, la Momie, Spirite, la Peau de tigre, recueil de fantaisies, la Belle Jenny et le Capitaine Fracasse, récit des aventures de comédiens ambulants du temps de Louis XIII.
Attaché a la rédaction de plusieurs Journaux, c\'est surf out par ses récits de voyage, tels que le Voyage en Espagne, Italia, Constantinople, l\'Orient, Voyage en llussie, et ses critiques d\'art et de littérature, quit mérite une place distinijuée parmi les écrivains de cette époque. II est mort le 23 octobre quot;1872 d Neuilly.
LE CAPITAINE FRACASSE.
EFFET DE NEIGE.
II serait par trop fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique \'), d\'autant plus que le voyage se faisait a
1) wagen van rondreizende tooneelspelers. i_
E/fet de neige.
petites journées, sans aventures dont il faille garder mémoire. Nous sauterons done quelques jours, et nous amverons aux environs de Poitiers. Les recettes n\'avaient pas été fructueuses ■et les temps durs étaient venus pour la troupe. L\'argent du marquis de Bruyères avait flni par s\'épuiser, ainsi que les pistoles de Sigognac\'), dont la délicatesse eüt souffert de ne pas soulager, dans les mesures de ses pauvres ressources, ses camarades en détresse. Le chariot, trainé par quatre bêtes vigoureuses au départ, n\'avait plus qu\'un seul cheval, et quel cheval! une misérable rosse qui semblait s\'être nourrie, au lieu de foin et d\'avoine, avec des cercles de barriques, tant ses cótes étaient saillantes. Les os de ses hanclies percaient la peau, et les muscles détendus de ses cuisses se dessinaient par de grandes rides flasques; des éparvins2) gonflaient ses jambes hérisséès de longs poils. Sur son garrot, a la pression d\'un collier dont la bourre avait disparu, s\'avivaient des écorcbures saigneuses et les coups de fouet zébraient comme des bacbures les flaacs meurtris du pauvre animal. Sa tète était tout un poëme de mélancolie et de souffrance. Derrière ses yeux se creusaient de profondes salières qu\'on aurait cru évidées au scalpel. Ses prunelies bleuatres avaient le regard morne, résigné et pensif de la bete surmenée. L\'insouciance des coups produite par l\'inutilité de l\'effort s\'y lisait tristement, et le claquement de la lanière ne pouvait plus en tirer une étincelle de vie. Ces ■oreilles énervées, dont l\'une avait le bout fendu, pendaient piteusement de cbaque cöté du front et scandaient, par leur •oscillation le rbytbme inégal de la marche. Une mèche de la
\') le Baron de Sigognac avait quitte son chateau délabrë enGasco»neet s\'était joint aux comédiens.
spatten.
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Effet de nekje.
crinière, de blanche devenue jaune, entremêlait ses filaments a la têtière, dont Ie cuir avait usé les pi\'otubérances osseuses des joues mises en relief par la maigreur. Les cartilages des narines laissaient suinter l\'eau d\'une respiration péniblc et les barres fatiguées faisaient la moue comme des lèvres maussades.
Sur son pelage blanc, truité de roux, la sueur avait tracé des filets pareils a ceux dont la pluie raye le platre des mu-railles, agglutiné \') sous le ventre des flocons de poil, délavé les membres inférieurs et fait avec la crotte un affreux ciment. Rien n\'était plus lamentable a voir, et le cheval que monte la Mort dans l\'Apocalypse eüt paru une béte fringante propre a parader aux carrousels a cóté de ce pitoyable et désastreux animal dont les épaules semblaient se disjoindre a cbaque pas, et qui, d\'un ceil douloureux, avait l\'air d\'invoquor comme une grace le coup d\'assommoir de 1\'équarrisseur. La température commencant a devenir froide, il marchait au milieu de la fu-mée qu\'exhalaie.nt ses flancs et ses naseaux.
II n\'y avait dans le chariot que les trois femmes. Les hommes allaient a pied pour ne pas surcharge!- le triste animal, qü\'il ne leur était pas difficile de suivre et même de devancer. Tous, n\'ayant a exprimer que des pensées désagréables, gar-daient le silence et marchaient isolés, s\'enveloppant de leur cape du mieux qu\'ils pouvaient.
Sigognac, presque découragé, se demandait s\'il n\'eüt pas mieux fait de rester au castel délabré de ses pères, sauf a y mourir de faim a cóté de son blason fruste dans le silence et la solitude, que de courir ainsi les hasards des chemins avec des bohèmes.
II songeait au brave Pierre, a Miraut et a Béelzébuth, les.
1) saamgekleefd.
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EH\'et de neige.
lidèles compagnons de son ennui. Son cceur se serrait quoi qu\'il fit, et il lui montait de la poitrine a la gorge ce spasme ner-veux qui d\'ordinaire se résout en larmes; mais un régard jeté sur Isabelle, j)elotonnée dans sa mante et assise sur le devant de la charrette, lui ralfermissait le courage. La jeune femme iui souriait; elle ne paraissait pas se chagriner de cettemisère; son ame était satisfaite, qu\'importaient les souffrances et les fatigues du corps?
Le paysage qu\'on traversait n\'était guère propre a dissiper la melancholie. Au premier plan se tordaient les squelettes •convulsifs de quelques vieux ormes tourmentés, contournés, ■écimés, dont les branches noires aux filaments capricieux se détaillaient sur un ciel d\'un gris-jaune très-bas et gros de neige qui ne laissait filtrer qu\'un jour livide; au second, s\'étendaient des plaines dépouillées de culture, que bordaient pres de l\'horizon des collines pelées ou des lignes de bois rous-satres. De loin en loin, comme une tache de craie, quelque chau-mine dardant une legére spirale de fumée apparaissait entre les brindilles menues de ses clotures. La ravine d\'une rigole sillonnait la terre d\'une longue cicatrice. Au pr in temps, cette campagne, ha-billée de verdure, eiit pu sembler agrèable ; mais,\' revêtue des grises livrées de l\'hiver, elle ne présentait aux yeux que monotonie, pauvreté et tristesse. De temps en temps passait, have et dégue-nillé, un paysan ou quelque vieille courbée sous un fagot de bois mort, qui, loin d\'animer ce désert, en faisait au contraire ressortir la solitude. Les pies, sautillant sur la terre brune avec leur queue plantée dans leur croupion comme unéventail fermé, en paraissaient les véritables habitantes. Elles jacassa.ent a l\'aspect flu chariot comme si elles se fussent communiqué leurs reflexions sur les comédiens et dansaient devant eux
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KIfel de ne\'uje.
d\'une fagon dérisoire, en méchants oiseaux saus coeur qu\'elles étaient, insensibles a la misère du pauvre monde.
Une bise aigre sifflait, collant leurs minces capes sur le corps des comédiens, et leur souffletant le visage de ses doigts rouges. Aux tourbillons du vent se mêlèrent bientót des llocons de neige, montant, descendant, se croisant sans pouvoir toucher la terre ou s\'accrocher quelque part, tant la rafale était forte. lis devinrent si presses, qu\'ils formaient comme une obscurité blanche a quelques pas des piétons aveuglés. A travers ce four-inillement argenté, les objets les plus voisins perdaient leur apparence réelle et ne se distinguaient plus.
»11 parait, dit le Pédant, \') qui marchait derrière le chariot pour s\'abriter un peu, que la rnénagère celeste plume des oies la-haut et secoue sur nous le duvet de son tablier. La chair m\'en plairait davantage, et je serais bien honime a la nianger sans citron ni épicés.
— Voire même sans sel, répondit le Tyran; car men estomac ne se souvient plus de cette omelette dont les oeufs piaillaient quand on les cassa sur le bord du poèlon et que j\'ai avalèe sous le titre fallacieux et sarcastique de déjeuner, malgré les bees qui la hérissaient.quot;
Sigognac s\'était aussi réfugié derrière la voiture, et le Pédant lui dit; «Voila un terrible temps, monsieur le Baron et je regrette pour vous de vous voir partager notre mauvaise fortune, mais ce sont traverses passagères, et quoique nous n\'allons guère vite, cependant nous nous rapprochons de Paris.
— Je n ai point étè èlevé sur les genoux de la mollesse, répondit Sigognac, et je ne suis point horame a m\'effrayer pour
1) De persoon die op het tooneel «te deftige rollen vervult.
2) Idem voor de wreede rollen.
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Elf et de neige.
quelques flocons de neige. Ce sont ces pauvres femmes que je plains, obligées, malgré Ia débilité de leur sexe, a supporter des fatigues et des privations corame routiers en campagne.
—- Elles y sont de longue main habituées. et ca qui serait dur a des femmes de qualité ou a des bourgeoises ne leur semble pas autrement pénible.quot;
La tempête augmentait. Chassée par le vent, la neige courait en blanches fumées rasant le sol, et ne s\'arrêtant que lorsqu\'elle était retenue par quelque obstacle, revers de tertre, mur de pierrailles, cloture de haie, talus de fossé. La, alle s\'entassait avec une prodigieuse vitesse, débordant en cascade de l\'autre cöté da la digua temporaire. D\'autres fois elle s\'engouffrait dans le tournant d\'une trombe et remontait au ciel en tour-billons pour en retomber par masses, que l\'orage dispersait aussitót. Quelques minutes avaient suffi pour poudrer a blanc, sous la toile palpitante da la charette, Isabella, Séraflne et Léonarde, quoiqu\'elles se fussent réfugiées tout au fond et abri-tées d\'un rempart da paquets.
Aburi pai- les flagellations de la neige et du vent, le cheval n avancait plus qu\'a grand\'peine. II soufflait, ses flancs battaient, et ses sabots glissaient a chaque pas. Le ïyran le prit par la bridon, et, marchant a cote de lui, le soutint un peu de sa main vigoureuse. Le Pédant, Sigognac et Scapin 1) poussaient a la roue. Léandre faisait claquer le fouet pour exciter la pau-vre béte: la frapper eüt été cruauté pure. Quand au Mata-more, 2) il était resté quelque peu an arriéra, car, il était si léger, vu sa maigreur phénoménale, que le vent 1\'empéchait d\'avancer, quoiqu\'il eüt pris une pierre en cbaque naain et rempli ses poches de cailloux pour se lester.
1) rol van den komischen knecht. 2) idem van den bluffer.
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Ejfc.t de neiqe.
Cette tempé te neigeuse, loin de s\'apaiser, faisait de plus en plus rage, et se roulait avec furie dans les amas de flocons blancs qu\'elle agitait en mille remous comme l\'écume des vagues. Elle devint si violente, que les comédiens furent contraints, bien qu\'ils eussent grande hate d\'arriver au village, d\'arrêter le chariot et de le tourner a l\'opposite du vent. La pauvre rosse qui le trainait n\'en pouvait plus; ses jambes se roidissaient; des frissons couraient sur sa peau fumante et baignée de sueur. Un effort de plus, et elle tombait morte; déja une goutte de sang perlait dans ses naseaux largement dilates par Toppression de la poitrine, et des lueurs vitrées passaient sur le globe de 1\'oeil.
Le terrible dans le sombre n\'est pas difficile a concevoir. Les ténèbres logent aisément les épouvantes, niais I\'liorreui-blanche se fait moins comprendre. Cependant, rien de plus sinistre que la position de nos pauvres comédiens, pales de faim, bleus de froid, aveuglés de neige et perdus en pleine grande route au milieu de ce vertigineux tourbillon de grains glacés les enveloppant de toutes parts. ïous s\'étaient blottis sous la toile de la bache \') pour laisser passer la rafale, et se pressaient les uns contre les autres afin de profiler de leur chaleur mutuelle. Enfin l\'ouragan tomba, et la neige, suspendue en 1\'air, put descendre moins tumultueusement sur le sol. Aussi loin que I\'ceil pouvait s\'étendre, la campagne disparaissait sous un linceul argenté.
»Oü done est Matamore, dit Biazius, 2) est-ce que par hasard le vent l\'aurait emporté dans la lime ?
— En effet, ajouta le Tyran, je ne le vois point. II s\'est
1) wagenkleed.
2) van blaser; rol van den dronkaard.
305
20
Effet de neige.
peut-fitre blotti sous quelque décoration au fond de la voiture. Hohé ! Mataraore ! secoue tes oreilles si tu dors, et réponds a rappel.quot;
Matamore n\'eut garde de sonner mot. Aucune forme ne s\'agita sous le monceau de ■vieilles toiles.
«Hohé! Matamore, beugla itérativeraent le, Tyran de sa plus grosse voix tragique et d\'un ton a réveiller dans leur grotte les sept dormants avec leur chien.
— Nous ne 1\'avons pas vu, dirent les comédiennes, et comme les tourbillons de neige nous aveuglaient, nous ne nous sommes point autrement inquiétées de son absence, le pensant a quel-ques pas de la charrette.
— Diantre! fit Blazius, voila qui est étrange! pourvu qu\'il ne lui soit point arrivé malheur.
— Sans doute, dit Sigognac, il se sera, pendant le plus fort de la tourmente, abrité derrière quelque tronc d\'arbre, et il ne tardera pas a nous rejoindre.quot;
On résolut d\'attendre quelques minutes, lesquelles passées, on irait a sa recherche. Rien n\'apparaissait sur le chemin, et de ce fond de blancheur, quoique le crépuscule tonibat, une forme humaine se füt aisément détachée mème a une assez grande distance. La nuit qui descend si rapide aux courtes jouinées de décembre était venue, mais sans amener avec elle une obscurité compléte. La réverbération de la neige. combattait les ténébres du ciel, et par un renversement bizarre il semblait que la clarté vint de la terre. L\'horizon s\'accusait en lignes blanches et ne se perdait pas dans les fuites du lointain. Les arbres enfarinés se dessinaient comme les arborisations dont la gelée étame les vitres, et de temps en temps des flocons de neige secoués d\'une branche tombaient pareils aux larmes d\'argent
306
Effet de. neige.
des draps mortuaires, sur la noire tenture de l\'ombre. C\'était un spectacle plein de tristesse; un chien se mit a hurler au perdu comme pour donner une voix a la désolation du paysage et en exprimer les navrantes mélancolies. Parfois il sernble que Ia nature, se lassant de son mutisme, confle ses peines secrètes aux plaintes du vent ou aux lamentations de quelque animal.
On sait combien est lugubre. dans le silence nocturne eet aboi désespéré qui flnit en rale et que semble provoquer le passage de fantómes invisibles pour l\'cpil humain. L\'instinct de la bete, en communication avec l\'ame des choses, pressent le malheur et le déplore avant qu\'il soit connu. II y a dans ce hurlement mêlé de sanglots l\'effroi de l\'avenir, l\'angoisse de la mort et 1\'effarement du surnaturel. Le plus ferme courage ne l\'entend pas sans en être ému, et ce cri fait dresser le poil sur la chair comme ce petit souffle dont parle Job.
L\'aboi, d\'abord lointain, setait rapproché, et l\'on pouvait distinguer au milieu de la plaine, assis le derrière dans la neige, un grand chien noir qui, le museau levé vers le ciel, semblait se gargariser avec ce gémissement lamentable.
»11 doit être arrivé quelque chose a notre pauvre camarade, s\'écria le Tyran, cette maudite béte hurle comme pour un mort.quot;
Les femmes, le coeur serré d\'un pressentiment sinistre, firent avec dévotion le signe de la croix. La bonne Isabelle murmura un commencement de priére.
»11 fant Taller chercher sans plus attendre, dit Blazius, avec la lanterne dont la lumiére lui servira de guide et d\'étoile polaire s\'il s\'est égaré du droit chemin et vague a travers champs; car en ces temps neigeux qui recouvrent les routes de blancs linceuls, il est facile d\'errer.quot;
307
Effp.t de neiqe.
On battit le fusil, et le bout de chandelle allumé au ventre de la lantorne jeta bientót a travers les minces vitres de corne une lueur assez vive pour être apercue de loin.
Le Tyran, Blazius et Sigognnc se mirent en quète. Scapin et Léandre\') restèrent pour garder la voiture et rassurer les femmes, que 1\'aventure commengait a inquiéter. Pour ajouter au lugubre de la scène, le ohien noir hurlait toujours désespérément, et le vent roulait sur la campagne ses chariots aériens, avec de sourds murmures, comrae s\'il portait des esprits en voyage.
L\'orage avait bouleversé la neige de facon a effacer toute trace ou du raoins a en rendre l\'empreinte incertaine. La nuitren-dait d\'ailleurs la recherche difficile, et quand Blazius approchait la lanterne du sol, il trouvait parfois le grand pied du Tyran moulé en creux dans la poussière blanche, mais non le pas de Matamore, qui, füt-il venu jusque-la, n\'eüt marqué non plus que celui d\'un oiseau.
Ils flrent ainsi prés d\'un quart de lieue, élevant la lanterne pour attirer le regard du comédien perdu et criant de toute la force de leurs poumons: «Matamore, Matamore, Matamore!quot;
A eet appel semblable a celui que les anciens adressaient aux défunts avant de quitter le lieu de sepulture, le silence seul répondait ou quelque oiseau peureux s\'envolait en glapissant avec une brusque palpitation d\'ailes pour s\'aller perdre plus loin dans la nuit. Parfois un hibou offusqué de la lumière piau-lait d\'une facon lamentable. Enfin, Sigognac, qui avait la vue pergante, crut démêler a travers l\'ombre, au pied d\'un arbre, une figure d\'aspect fantasmatique, étrangement roide et sinis-trement immobile. II en avertit ses compagnons, qui se dirigè-rent avec lui de ce cóté en toute hate.
1) rol van den minnaar.
308
Effel de neige. 309
C\'était bien, en efïet, le pauvre Matamore. Son dos s\'appu-yait contre l\'arbre et ses longues jambes étendues sur le sol disparaissaient a demi sous l amoncellement de la neige. Son immense rapière, qu\'il ne quittait Jamais, faisait avec son buste un angle bizarre, et qui eüt été risible en toute autre circon-stance. II ne bougea pas plus qu\'une souche a 1\'approche de ses camarades. Inquiété de cette flxité d\'attitude, Blazius diri-gea le rayon de la lanterne sur le visage de Matamore, et il faillit ia laisser choir, tant ce qu\'il vit lui causa d\'épouvante.
Le masque •) ainsi éclairé n\'olïrait plus les couleurs de la vie. II était d un blanc de cire. Le nez pincé aux ailes par les doigts noueux de la mort luisait comme un os de seiche 2); la peau se tendait sur les tempes. Des flocons de neige s\'étaient arrêtés aux sourcils et aux cils, et les yeux dilatés regardaient comme deux yeux de verre. A chaque bout des moustaches scintillait un glagon dont le poids les faisait courber. Le cachet de I\'éter-nel silence scellait ces lèvres d\'oü s\'étaient envolées tant de joyeuses rodomontades 3), et la tête de mort sculptée par la maigreur apparaissait déja a travers ce visage pale, oü 1\'habitude des grimaces avait creusé des plis horriblement comiques, que Ie ca-davre même conservait, car c\'est une misère du comédien, que chez lui le trépas ne puisse garder sa gravité.
Nourrissant encore quelque espoir, le ïyran essaya de secouer Ia main de Matamore, mais le bras déja rolde retomba tout d\'une pièce avec un bruit sec comme le bras de bois d\'un automate dont on abandonne le fil. Le pauvre diable avait quitté le théatre de la vie pour celui de l\'autre monde. Cependant, ne pouvant admettre qu\'il fiit mort, Ie Tyran demanda a Blazius s\'il n\'avait pas sur lui sa gourde. Le Pédant ne se sépa-
1) gelaat. 2) wit vischbeen. 3) pocheru\'en.
Ejfel de neige.
rait jamais de ce précieux meuble. II y restait encore quelques gouttes de vin, et il en introduisit le goulot entre les lèvres violettes du Mataraore; mais les dents restèrent obstinément serrées, et la liqueur cordiale rejaillit en gouttes rouges par les coins de la houche. Le souffle vital avait abandonné a jamais cette frêle argile, car la moindre respiration e.üt produit une fumée visible dans eet air froid.
»Ne tourmentez pas sa pauvre dépouille, dit Sigognac, ne voyez-vous pas qu\'il est mort?
— Hélas! oui, répondit Blazius, aussi mort que Chéops sous la grande pyramide. Sans doute, étourdi par le chasse-neige e t ne pouvant lutter contre la fureur de la tempête, il se sera arrêté prés de eet arbre, et comme il n\'avait pas deux onces de chair sur les os, il aura bientót eu les moelles gelées. Afln do produire de l\'efl\'et a Paris, il diminuait chaque jour sa ration, et il était efflanqué de jeune plus qu\'un levrier après les chas-ses. Pauvre Matamore, te voila désormais a l\'abri des nasardes \'), croquignoles, 2) coups de pieds et de baton a quoi t\'obligeaient tes róles! Personne ne te rira plus au nez.
— Qu\'allons-nous faire de ce corps\'1 interrompit le Tyran, nous ne pouvons le laisser la sur le revers de ce fossé pour que les loups, les chiens et les oiseaux le déchiquètent, encore que ce soit une piteuse viande oü les vers mèmes ne trouve-ront pas a déjeuner.
— Non certes, dit Blazius; c\'était un bon et loyal camarade, et comme il n\'est pas bien lourd, tu vas lui prendre la tête, moi je lui prendrai les pieds et nous le porterons tous deux jusqu\'a la charrette. Demain il fera jour, et nous finhumerons en quelque coin le plus décemment possible ; car, a nous autres
1) knippen voor den neus. 2) dezelfde fceteekenis.
310
E/fet de neige.
histrions, \') FÉglise maratre nous ferme Thuis du cimetière, et nous refuse cette douceur de dormir en terra sainte a). II nous faut aller pourrir aux gémonies comme chiens crevés ou che-vaux morts, après avoir en notre vie amuse les plus gens de bien. Vous, monsieur le Baron, vous nous précéderez et tien-drez le fallot.quot;
Sigognac acquiesga dun signe de tête a eet arrangement. Les deux comédiens se penchèrent, déblayèrent la neige qui recou-vrait déja Matamore comme un linceul prématuré, soulevèrent le léger cadavre qui pesait moins que celui d\'un enfant, et se mirent en marche précédés du Baron, qui faisait tomber sur leur route la lumière de la lanterne.
Heureusement personne a cette heure ne passait par le che-min, car c\'eüt éfé pour le voyageur un spectacle assez elïray-ant et mystérieux que ce groupe funèbre éclairé bizarrement par le reflet rougeatre du fallot, et laissant après lui de longues ombres difformes sur la blancheur de la neige. L\'idée d\'un crime ou d\'une sorcellerie lui fut venue sans doute.
Le chien noir, comme si son rdle d\'avertisseur était fini, avait cessé ses hurlements. Un silence sépulcral régnait au loin dans la campagne, car la neige a cette propriété d\'amortir les sons.
Depuis quelque temps Scapin, Léandre et les comédienes avaient apergu la petite lumière rouge se balancant a la main de Sigognac et envoyant aux objets des reflets inattendus qui les tiraient de Tombre sous des aspects bizarres ou formidables, Jusqu\'a ce qu\'ils se fussent évanouis de nouveau dans Tobscu-
1) Komedianten, rondtrekkende grappenmakers.
2) De tooneelspelers, door de R. K, Kerk in den ban gedaan, mochten niet in gewijde aarde begraven worden.
311
E/fet de neige.
rité. Montré et caché tour a tour, a cette lueur incertaine, le groupe du Tyran et de Blazius, reliés par le cadavre horizontal du Matamore, comrae deux mots par un trait d\'union, pre-nait une apparence énigmatiquement lugubre. Scapin et Léan-dre, mus d\'une inquiète curiosité, allérent au-devant du cortege.
»Eh bien! ququot;y a-t-il? dit le valet de comédie, lorsqu\'il eut rejoint ses camarades; est-ce que Matamore est malade que vous le portez de la sorte, tout brandi comme s\'il eut avalé sa rapière ?
— II n\'est pas malade, répondit Blazius, et jouit même d\'une santé inalterable. Goutte, flévre, catarrbe, gravelle, n\'ont plus prise sur lui. II est guéri a tout jamais d\'une maladie pour laquelle aucun médecin, füt-ce Hippocrate, Gafien ou Avicenne, n\'ont trouvé de remède, je veux dire la vie, dont on finit tou-jours par mourir.
— Done il est mort! fit le Scapin avec une intonation de surprise douloureuse en se pencbant sur le visage du cadavre.
— Très-mort, on ne peut plus mort, s\'il y a des degrés en eet état, car il ajoute au froid naturel du trépas le froid de la gelée, répondit Blazius d\'une voix troublée qui trabissait plus d\'émotion que n\'en comportaient les paroles.
—• II a vécu! comme s\'exprime le confident du prince au récit final des tragédies, ajouta Ie Tyran. Mais relayez-nous un peu, s\'il vous plait. C\'est votre tour. Voila assez longternps que nous portons le cher camerade sans espoir de bonne-mancbe \') ou de pareguante 2).quot;
Scapin ce substitua au Tyran, Léandre a Blazius, quoique
1) Voor bonne-raain : fooi.
2) drinkgeld.
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Eftet de neirje.
cette besogne de coi-beau \') ne flit guère de son goüt, et le cortége reprit sa marche. En quelques minutes on eut rejoint le chariot arrêté au milieu de la route. Malgré le froid, Isabelle et Serafine étaient sautées a bas de la voiture, oü la seule Duègne 2) accroupie ouvrait tout grand ses yeux de chouette. A l\'aspect de Matamore pale, roidi. glacé, ayant sur le visage ce masque immobile a travers lequel 1\'ame ne regarde plus, les comédiennes poussèrent un cri d\'épouvante et de douleur. Deux larmes jaillirent même des yeux purs d\'Isabelle, prompte-ment gelées par 1\'apre bise nocturne. Ses belles mains rouges de froid se joignirent pieusement, et une fervente prière pour celui qui venait de s\'engloutir si subitoment dans la trappe de réternité, monta sur les ailes de la foi dans les profondeurs du ciel obscur.
Qu\'allait-on faire? La position ne laissait pas d\'etre embar-rassante. Le bourg 011 l\'on devait coucher était encore éloigné d\'une ou deux lieues, et quand on y arriverait toutes les maisons seraient fermées depuis longtemps et les paysans coucbés; d\'autre part, on ne pouvait rester au milieu du cbemin, en pleine neige, sans bois pour allumer du feu, sans vivres pour se réconforter, dans le compagnie fort sinistre et maussade d\'un cadavre, a attendre le jour qui ne se léve que très-tard pendant cette saison.
On résolut de partir. Cette beure de repos et une. musette d\'avoine donnée par Scapin avaient rendu un peu de vigueur au pauvre vieux cbeval fourbu. II paraissait ragaillardi et capable de fournir la traite. Matamore fut couché au fond du chariot, sous une toile. Les comédiennes, non sans un certain frisson de peur, s\'assirent sur le devant de la voiture, car la mort
1) lijkbezorger. 2) rol der bejaarde vrouw, of mère noble.
313
Eflet de neic/e.
fait un spectre de l\'ami avec lequel on causait tout a l\'heure, et celui qui vous égayait vous épouvante comme une larve ou une létnure r).
. Les homines cheminérent a pied, Scapin éclairant la route avec la lanterne dont on avait renouvelé la chandslle, le Tyran tenant le bridon du cheval pour l\'empêcher de butter. On n\'allait pas bien vite, car le chemin était difficile; cependant au bout de deux lieures on commenga a distinguer, au bas d\'une descente assez rapide, les premières maisons du village. La neige avait mis des chemises blanches aux toits, qui les faisaient se détacher, malgré la nuit, sur le fond sombre du ciel. Entendant sonner de loin les ferrailles du chariot, les chiens inquiets firent vacarme, et leurs abois en éveillèrent d\'autres dans les fermes isolées, au fond de la campagne. C\'était un concei t de hurlements, les uns sourds, les autres criards, avec solos, répliques et clioeurs oü toute la chiennerie de la contrée faisait sa partie. Aussi, quand la chavrette y arriva, le bourg était-il on éveil. Plus d\'une tête embéguinée2) de ses coiffes de nuit se montrait encadrée par une lucarne ou le vantail supérieur d\'une porte entr\'ouverte, ce qui facilita au Pédant les négociations nécessaires pour procurer un gite a la troupe. L\'auberge lui fut indiquée, ou du moins une maison qui en tenait lieu, l\'endroit n\'étant pas très-fréquentédesvoyageurs, qui d\'ordinaire poussaient jilus avant. C\'était a l\'autre bout du village, et il fallut que la pauvro rosse donnat encore un coup de collier; mais elle sentait 1\'écurie, et dans un effort suprème, ses sabots, a travers la neige, arrachèrent des étincelles aux cailloux. II n\'y avait pas a s\'y tromper; une branche de houx, assez semblable a ces rameaux qui trempent dans les eaux 1) Nachtspook. 2 schuil gaande.
314
Effct de neige.
lustrales, pendait au-dessus de la porte, et Scapin, en haussant sa lanterne, constata la presence de ce symbole hospitalier. Le Tyran tambourina de ses gros poings sur la porte, et bientót un clappement de savates descendant un escalicr se lit entendre a rintérieur. Un rayon de lutnière rougeatre Ultra par les fentes du bois. Le battant s\'ouvrit, et nne vieille, piotégeant d\'une main sèclie qui semblait prendre feu la flamrae vacillante d\'un suif, apparut dans toute l\'horreur d\'un négligé peu galant. Elle introduisit les comédiens dans la cuisine, planta la chandelle sur la table, fouilla les cendres de l\'atre pour y réveiller quel-ques braises assoupies qui bientót firent petiller une poignée de broussailles ; puis elle remonta dans sa chambre pour revétir un jupon et un casaquin. Un gros garyon, se froitant les* yeux de ses mains crasseuses, alia ouvrir les portes de la cour, y fit entrer la voiture, öta le harnais du cheval et le mit a l\'écurie.
»Nous ne pouvons cependant pas laisser ce pauvre Matamore dans la voiture comme un daim qu\'on rapporte de la chasse, dit Blazius; les chiens de bassecour n\'auraient qu\'a le gater. II a recu le baptêrne, aprés tout, et il faut lui faire, sa veille mortuaire comme a un bon clirétien qu\'il était.quot;
On prit le corps du comédien défunt, qui fut étendu sur la table et respectueusement reconvert d\'un manteau. Sous l\'étoffe se sculptait a grands plis la rigidité cadavérique et se découpait le profil aigu de la face, peut-être plus efïrayante ainsi que dévoilée. Aussi, lorsque 1\'hótelière rentra, faillit-elle tomber a la renverse de frayeur a l\'aspect de ce mort qu\'elle prit pour un homme assassiné dont les comédiens étaient les meurtriers. Déja, tendant ses vieilles mains tremblottantes, elle suppliait le Tyran, qu\'elle jugeait le chef de la troupe, de ne point la faire mourir.
.315
Elf el de neige.
lui promettant uil secret absolu, mème lüt-elle raise a la question. d\'
Isabelle la rassura, et lui apprit en peu de mots ce qui était pa arrivé. Alors la vieille alla chercher deux autres chandelles et
les disposa syrnétriquement autour du mort, s\'offrant de veiller Sc
avec dame Léonarde, car souvent dans le village elle avait gi
enseveli des cadavres, et savait ce qu\'il y avait a faire en ces lu
trisfes offices. m
Ces arrangements pris, les comédiens se retirèrent dans une
autre pièce, oü, médiocrement mis en appétit par ces lugubres dc
scènes, et touchés de la perte de ce brave Matamore, ils ne de
soupèrent que du bout des lèvres. Pour la première fois peut- a\\
ètre de sa vie, quoique le vin fut bon, Blazius laissa son verre sa
demi-plein, oubliant de boire. Certes, il fallait qu\'il fut bien lei
navré dans l\'ame, car il était de ces biberons \') qui soubaitaient a
d\'etre enterrés sous le baril, afin que la cannelle leur dégoutte bl
dans la boucbe, et il se fut relové du cercueil pour crier l\'l
umassequot; 2) a un rouge-bord. qt
Isabelle et Sérafine s\'arrangèrent d\'un grabatdans la chambre ce voisine. Les hommes s\'étendirent sur des bottes de paille que
le garcon d\'écurie leur apporta. Tous dormirent mal, d\'un d:
sommeil entrecoupé de rêves pénibles, et furent sur pied de s\'i
bonne ^heure, car il s\'agissait de procéder a la sépulture de la
Matamore. qi
Faute de drap, Léonarde et l\'hótesse 1\'avaient enseveli dans pi
un lambeau de vieille décoration représentant une forét, linceul b(
digne d\'un comédien, comme un manteau de guerre d\'un le
capitaine. Quelques restes de peinture verte simulaient, sur la di
trame usée, des guirlandes et feuillages, et faisaient l\'effet di
1) Drinkebroers. Cl
2) Mijn ! Cc
316
Rffpt rip, wine.
d\'une jonchée d\'herbes semée pour honorer le corps, cousu et t paqueté en la forme de momie égyptienne.
t Une planche posee sur deux batons, dont le Tyran, Blazius,
Scapin et Léandre tenaient les bouts, forma la civière. Une t grande simarre do velours noir, constellée d\'étoiles et demi-
! lunes de paillon, servant pour les róles de pontife ou de nécro-
raan, fit I\'offlce de drap mortuaire avec assez de décence.
Ainsi disposé, le cortége sortit par une porte de derrière donnant sur la campagne, pour éviter les regard et commérages des curieux, et pour gagner un terrain vague que l\'hótesse avait désigné corame pouvant servir de sepulture au Matamore sans que personne s\'y opposat, la coutume étant de jeter la les bêtes mortes de maladie, lieu bien indigne et malpropre a recevoir une dépouille humaine, argile modelée a la ressem-blance de Dieu ; mais les canons de I\'Église sont formels, et l\'bistrion excommunié ne peut gésir en terre sainte, a moins qu\'il n\'ait renonce au theatre, a ses oeuvres et a ses pompes, ce qui n\'était pas le cas de Matamore.
Le Matin, aux yeux gris, eouimencait a s\'éveiller, et les pieds dans la neige descendait le revers\'des collines. Une lueur froide s\'étalait sur la plaine, dont la blancheur faisait paraitre livide la teinte pale du ciel. Etonnés par 1 aspect bizarre du cortege que ne précédaient ni croix ni prêtre, et qui ne se dirigeait. point du cóte de l\'église, quelques paysans allant ramasser du bois mort s\'arrêtaient et regardaient les comédiens de travers, les soupconnant hérétiques, sorciers ou parpaillots, mais cepen-dant ils n\'osaient i\'ien dire. Enfin, on arriva a vine place assez dégagée, et le gargon d\'écurie, qui portait une bêcbe pour creuser la fosse, dit qu\'on ferait bien do s\'arrêter la. Des carcasses de bêtes a demi recouvertes de neige bossuaient le
317
E/fel de neiye.
sol tout alentour. Des squelettes de chevaux, anatomises par les vautours et les corbeaux, allongeaient au bout d\'un chapelet de vertèbres leurs longues tètes décharnées aux orbites creuses, et ouvraient leurs cótes dépouillées de chair comme les branches d\'un éventail dont on a déchiré le papier. Des touches de neige fantasquement posées ajoutaient encore a l\'horreur de ce spectacle charogneux en accusant les saillies et les articulations des os. On eiit dit ces aniinaux chimériques que chevauchent les Aspioles \') ou les Goules 2) aux cavalcades du Sabbat.
Les comédiens déposèrent le corps a terre, et le gargon d\'auberge se mit a bêcher vigoureusement le sol, rejetant les mottes noires parmi la neige, chose particulièrement lugubre, car il semble aux vivants que les pauvres défunts, encore qu\'ils ne sentent rien, doivent avoir plus froid sous ces frinias pour leur première nuit de tombeau.
Le Tyran relayait le gargon, et la fosse se creusait rapide-ment. Déja elle ouvrait les machoires assez largement. pour avaler d\'une bouchée le mince cadavre, lorsque les manants attroupés commencèrent a crier au huguenot et firent mine de charger les comédiens. Quelques pierres méme furent lancées, qui n\'atteignirent heureusement personne. Outré de colère contre cette canaille, Sigognac mit flamberge 3) au vent et courut sus a ces malotrus, les frappant du plat de sa lame et les menacant de la pointe. Au bruit de l\'algarade, le ïyran avait sauté hors de la fosse, saisi un des batons du brancard, et s\'en escrimait sur le dos de ceux que renversait le choc impétueux du Baron. La troupe se dispersa en poussant des cris et des maladictions, el l\'on put achever les obsèques de Matamore.
Couché au fond du trou, le corps cousu dans son morceau
1 kwelduivels. 2 demonen. 3 degen.
318
Effet de neirje.
cle forêt avait plutót l\'air d\'une arquebuse enveloppée de serge verte qu\'on enfouit pour la cacher que d\'un cadavre huraain qu\'on enterre. Quand les premières pelletées roulèrent sur la raaigre dépouille du comédien, Ie Pédant, ému et ne pouvant retenir une larnie qui, du bout de son nez rouge, tomba dans la fosse comme une perle du coeur, soupira d\'une voix dolente, en manière d\'oraison funèbre, cette exclamation qui futtoutela nénie\') et myriologie 2) dudéfunt: »Hélas! pauvre Matamore!quot;
L\'honnête Pédant, en disant ces mots, ne se doutait pas qu\'il répétait les expresses paroles d\'Hamlet, prince de Danemark, maniant le test 3) d\'Yorick, ancien bouffon de cour, ainsi qu\'il appert de la tragédie du sieur Shakspeare, poëte fort connu en Angleterre, et protégé de la reine Elisabeth.
En quelques minutes la fosse fut comblée. Le Tyran épar-pilla de la neige dessus pour dissimuler l\'endroit, de peur qu\'on ne fit quelque affront au cadavre, et, cette besogne terminée:
»Or qsl, dit-il, quittons vivement la place, nous n\'avons plus rien a faire ici; retournons a l\'auberge. Attelons la cbarrette et prenons du champ, car ces maroufles, revenant en nombre, pourraient bien nous affronter. Votre épée et mes poings n\'y f-auraient suffire. Un ost 4) de pygmées vient a bout d\'un gé-ant. La victoii\'e même serait inglorieuse et de nul profit. Quand vous auriez éventré cinq ou six de ces bélitres, votre los n\'en augmenterait point et ces morts nous noettraient dans l\'em-barras, II y aurait damentation de veuves, criaillement d\'or-phelins, chose ennuyeuse et pitoyable dont les avocats tirent parti pour influencer les juges.quot;
Le conseil était bon et fut suivi. Une heure après, la dépense soldée, le chariot se remettait en route.
1) lijkzang. 2) lijkrede. 3) voor Ia tête. 4) heirleger.
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ALFRED DE MUSSET.
Louis Charles Alfred de Musset né a Paris le 11 novem-hre 1810, issu d\'une ancienne familie de la Touraine, fit de hrillantes études, quil termina a Paris d Vage de 17 ans, en remporlant le grand prix de philosophie.
Trois ans plus tard, en 1830, il debuta dans les lettres par les Contes d\'Espagne et d\'Italic, poésies, suivis peu après par Octave, Rafaël et Rolla; mais c\'est surtout danslesi\\mts(i840), que se rév\'ele le genie du poète. En 1850 il donna les Poésies Nouvelles (2 vols).
Ses Cornédies et Proverbes, quoique n\'étant pas écrits pour la scène, sont encore jouées avec grand succes. Son ceuvre la plus célèbre en prose: Confession d\'un enfant du Siècle, est resté Ticomme la peinture poignante d\'une époque maladive et in-quiète.quot;
De 1837 a 1840 il puhlia dans la Revue des Deux Mondes une série de Nouvelles et de Contes, réunis plus tard en deux volumes.
II est mort le 2 mai 1857 et fut enterré au Pêre Lachaise, oü d\'après sa oolonté, un saule pleurear ombrage son tomb eau.
Ses CEuvres completes sont éditées par M. M. Charpentier et A. Lemerre, Paris.
J
HISTOIRE D\'UN MERLE BLANC.
I.
Qu\'il est glorieux, mais qu\'il est pénible d\'etre en ce monde un merle exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et monsieur de Buffon m\'a décrit. Mais, hélas ! je suis extrêmement i\'are, et très-difflcile a trouver. Plüt au ciel que je fusse tout a fait impossible!
Men père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d\'années, au fond d\'un vieux jardin retiré du Marais \'). C\'était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement tiois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort petulant, malgré son grand age, picorait autour d\'elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu\'il saisissait délicatement par le bout de la queue pour no pas dégoüter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d\'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais Ie moindre nuage n\'avait trouble cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père cornmenca a montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d\'un gris douteux, il ne reconnaissait en inoi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postéritè.
— Voila un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant
1) Het burgerlijk deel van Parijs.
21
Histoire d\'un merle blanc.
de travers; il faut que ce gamin-la ai He apparemment se fourer dans tous les platras et tous les tas de boue qu\'il rencontre, pour ètre toujours si laid et si crotté.
— Eli! mon Dieu, mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont elle avait. fait son nid, ne voyez-vous pas que c\'est de son age\'? Et vous-inême, dans votre jeune, temps, n\'avez-vous pas été un charmant vaurien ? Laissez grandir notre merlichon, et vous verrez comme il sera beau ; il est des mieux que j\'aie pondus.
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s\'y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité; mais elle faisait comme toutes les mères, qui s\'attachent souvent a leurs enfants, par cela même qu\'ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était a elles, ou comme si elles repoussaient d\'avance l\'injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de ma première rnue, mon père devint tout a fait pensif et me considéra attentivement. Tant q je mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la patée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres ailerons transis commen-cèrent a se recouvrir de duvet, a chaque plume blanche qu\'il vit paraitre, il entra dans une telle colère, que. je craignis qu\'il ne me plumat pour le reste de mes jours. Hélas! je n\'avais pas de rairoir; j\'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour inoi si barbare.
Un jour qu\'un rayon de soleil et ma fourrure naissanle m\'avaient mis, malgré moi, le cceur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, a chanter. A
322
Histoire cVun merle hlanc.
e la première note qu\'il entendit, mon père sauta en Fair comme
il unc fusée.
— Qu\'est-ce que j\'entends la\'? s\'écria-t-il; est-ce ainsi qu\'un
rs merle siffle ? est-ce ainsi que je siffle ? est-ce la siffler 1
it Et, s\'abbattant prés de ma mère avec la contenance la plus
s- terrible;
r- — Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?
ez A ces mots, ma mère indignée s\'élanca de son écuelle, non sans se faire du mal a une patte; elle voulut parler, mais ses
ait sanglots la suffoquaient ; elle tomba a terre a demi pamée. Je
ait la vis prés d\'expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me
es, jetai aux genoux de mon père.
\'ils — O mon père ! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je
t a suis mal vètu, que ma mère n\'en soit point punie ! Est-ce sa
du faute si la nature m\'a refusé une voix comme la vótre? Est-ce sa faute si je n\'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit
\'int noir a la francaise, qui vous donnent l\'air d\'un_marguillier \') en
nes tiain d\'avaler une omelette? Si le ciel a fait de moi un monstre,
. et et si quelqu\'un doit en porter la peine, que je sois du
ans raoins le seul malheureux !
ien. — II ne s\'agit pas de cela, dit mon père; que signifle la
jU\'jl manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler ? qui
ju\'il t\'11 appris a siffler ainsi contre tous les usages et toutes les
vais régies?
me Hélas ! monsieur, répondis-je hurnblement, j\'ai sifflé comme
pour je pouvais, me sentant gai paree qu\'il fait beau, et ayant peut-
ètre mangé trop de mouches.
;ante — On ne siffle pas ainsi dans ma familie, reprit mon pére
ïeais bors de lui. II y a des siècles que nous sifflons de pére
323
r. A \'O Koster.
I
Histoire (f un merle hlanc.
on fils, et, lorsque ,je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu\'il y a ici, au premier étage, un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent les fenètres pour m\'entendre. N\'est-ce pas assez que j\'aie devant les yeux I\'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent lair enfariné comme un paillasse de la foire ? Si je n\'étais le plus pacifique des merles, je t\'aurais déja cent fois mis a nu, ni plus ni moins qu\'un poulet de bassecour prêt a ètre embroché.
— Eh bien! m\'écriai-je, révolté de 1\'injustice de mon père, s\'il en est ainsi, monsieur, qu\'a cela netienne! je me dérob ;rai a votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai; assez d\'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond trois fois ])ar an; j irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je, dans le ])otager du voisin ou sur les gouttiéres, quelques vers de terre ou quelques araignées pour soutenir ma triste existence.
— Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s\'attendrir a ce discours; que je no te voie plus! Tu n\'es pas mon fds; tu n\'es pas un merle.
— Et que suis-je done, monsieur, s\'il vous plait?
— Je n\'en sais rien, mais tu n\'es pas un merle.
Après ces paroles foudroyantes, mon père s\'éloigtia a pas lents. Ma mère. se releva tristement, et alia, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du raieux que je pus, et j\'allai, comme je l\'avais annoncé, me percher sur la gouttière d\'une tmison voisine.
324
Histoire d\'un merle Wane.
11.
Mon père eut 1\'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cceur, et, aux regards détournés qu\'il me lancait, je voyais bien qu\'il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait raême parfois a m\'appeler d\'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgré eux, une repugnance et un effroi auxquels je vis bien qu\'il n\'y avait point de remède.
»Je ne suis point un merle!quot; me répétais-je; et, en ellet, en m\'éplucbant le matin et en me mirant dans l\'eau de la gouttière, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu a ma familie. »0 ciel! répétais-je encore, apprends-moi done ce que je suis !\'\'
Un certaine nuit qu\'il pleuvait a verse, j\'allais m\'endormir exténué de fairn et de chagrin, lorsque je vis se poser prés de moi un oiseau plus mouillé, plus pale et plus maigre que je ne le croyais possible. 11 était a peu prés de ma couleur, autant que j\'en pus juger a travers la pluie qui nous inondait; a peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un moineau, et il était plus gros que moi. II me sembla, au premier abord, un oiseau tout a fait pauvre et nécessiteux; mais il gardait, en dépit de Forage qui maltraitait son front presque tondu, un air de flerté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence, a laquelle il répondit par un coup de bee qui faillit me jeter a bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l\'oreille et que je me retirais avec componction sans essayer de lui répondre en sa langue :
325
Histoire d\'un merle hlanc.
— Qui es-tu ? mo demanda-t-il d\'une voix aussi enrouée que son crane était chauve.
— Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je n\'en sais rien. Je croyais êti\'e un merle, mais I\'on m\'a convaincu que je n\'en suis pas un.
La singularité de ma réponse et mon air de sincérité l\'inté-ressèrent. II s\'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m\'acquittai avec toute la tristesse et toutel\'humi-lité qui convenaient a ma position et au temps affreux qu\'il faisait.
— Si tu étais un ramier \') comma moi, me dit-il après m\'avoir écouté, les niaiseries dont tu t\'af\'fliges ne t\'inquiéteraient pas un moment. Nous voyageons, c\'est la notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne sais qui est mon père. Fendre l\'air, traverser l\'espace, voir a nos pieds les monts etlesplaines, respirer 1\'azur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche a un but marqué qui ne nous échappe jamais, voila notre plaisir et notre existence. Je l\'ais plus de chemin en un jour qu\'un homme n\'en peut faire en dix.
— Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un oiseau bohémien.
— C\'est encore une chose dont je, ne me soucie guère, re-prit-il. Je n\'ai point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et mes petits. Oü est ma femme, la est ma patrie.
— Mais qu\'avez-vous la qui vous pend au cou ? C\'est comme une vieille papillote chiffonnée.
— Ce sont des papiers d\'iniportance, répondit-il en se ren-
1) Ringduif.
326
Histoire d\'un merle blanc.
gorgeant; je vais a Bruxelles de ce pas, et je porte aucélèbre banquier *** una nouvelle qui va faire baisser la rente d\'un franc soixante-dix-huit centimes.
— Juste Dieu! m\'écriai-je, c\'est une belle existence que la vótre, et Bruxelles, j\'en suis sur, dolt étre une ville bien curi-euse a voir. Ne pourriez-vous pas m\'emmener avec vousquot;? Puis-que je ne suis j)as un merle, je suis peut-ètre un pigeon ranüer.
— Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m\'aurais rendu le coup de beo que je t\'ai donné tout a l\'heure.
— Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouil-lons pas pour si peu de chose. Voila le matin qui parait et l\'orage qui s\'apaise. De grace, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n\'ai plus rien au monde — si vous me refusez, Une me reste plus qu\'a me noyer dans cette gouttière.
— Eh bien, en route! suis-moi, si tu peux.
Je jetai un dernier regard sur le jardin oü dormait ma mère. Une larme coula de mes yeux; le vent et la pluieremportèrent. J\'ouvris mes ailes, et je partis.
III.
Mes ailes, je i\'ai dit, n\'étaient pas encore bien robustes. ïandis que men conducteur allait comme le vent, je m\'es-soufflais a ses cótés; je tins bon pendant quelque temps, mais bientót il me prit un éblouissement si violent, que je me sentis prés de défaillir.
— Y en a-t il encore pour longtemps ? demandai-je d\'une voix faible.
— Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget; nous n\'avons plus que soixante lieues a faire.
327
Histoire d\'iin merle Mane.
J\'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir I\'air d\'une poule mouillée, et je volai encore un quart d\'heure, mais, pour le coup, j\'étais rendu.
— Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s\'arrêter un instant? J\'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant sur un arbre . ..
— Va-t en au diable ! tu n\'es qu\'un merle ! me répondit le ramier en colère.
Et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage enragé. Quant a moi, abasourdi et n\'y voyant plus, je tornbai dans un champ de blé.
J\'ignore combien de temps dura mon évanouissement. Lors-que je repris connaissance, ce qui merevint d\'abord en mémoire fut la dernière parole du ramier: »Tu n\'es qu\'un merle,quot; m\'a-vait-il dit. — O mes chers parents, pensai-je, vous vous êtes done trompés! Je vais retourner prés de vous; vous me reeon-naitrez pour votre vrai et legitime enfant, et vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l\'écuelle de ma mère.
Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je retombai sur le flanc.
L\'affreuse pensee de la mort se présentait déja a mon esprit, lorsque, a travers les bluets et les coquelicots, je vis venir a moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L une était une petite pie fort bien mouchetée et extrememen\', coquette, et l\'autre une tourterelle couleur de rose. La tourterelle s\'arrêta a quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie s\'ap-
328
Histoire d\'un merle blanc.
procha en sautillant de la manière la plus agréable du monde.
— Eh! bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous la ? me de-manda-t-elle d\'une voix folatre et argentine.
— Hélas! madame la marquise, répondis-je (car c\'en devait étre une pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a laissé en route, et je suis en train de mou-rir de faim.
— Sainte Vierge! que me dites-vous ? répondit-elle.
Et aussitót elle se mit a voltiger ga et la sur les buissons qui nous entouraient, allant et venant de cóté et d\'autre, m\'ap-portant quantité de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas prés de moi, tout en continuant ses questions.
— Mais qui êtes-vous ? mais d\'oü venez-vous ? G\'est une chose incroyable que votre aventure ! Et oü alliez-vous ? Voyager seul, si jeune, car vous sortez de votre première mue! Que font vos parents ? d\'oü sont-ils ? comment vous laissent-ils aller dans eet .état-la ? Mais c\'est a faire dresser les plumes sur la tête !
Pendant qu\'elle parlait, je m\'étais soulevé un peu de cóté, et je mangeais de grand appétit. La tourterelle restait immobile, me regardant toujours d\'un oeil de pitié. Cependant elle remarqua que je retournais la tête d\'un air languissant, et elle comprit que j\'avais soif. De la pluie tombée dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l\'apporta toute fraiche. Cer-tainement, si je n\'eusse pas été si malade, une personne si réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche.
Je ne savais pas encore ce que c\'est que l\'amour, mais mon coeur battait violemment. Partagé entre deux émotions diverses j\'étais pénétré d\'un charme inexplicable. Ma panetière \') étai
1) Keukenmeester,
329
330 Hisloire d\'itn merle blunc.
si gaie, mon échanson\') si expansif et si doux, que j\'aurais voulu cT
déjeuner ainsi pendant toute l\'étemité. Malheureusernent, tout cl
a un terme, même l\'appétit d\'un convalescent. Le repas fini et p: mes forces revenues, je satisfis la curiosité de la petite pie, et ; n
lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je l\'avais p
fait la veille devant le pigeon. La pie m\'écouta avec plus d\'at- n
tention qu\'il ne semblait devoir lui appartenir, et la tourterelle c
me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. L
Mais, lorsque j\'en fus a toucher le point capital qui causait q
ma peine, c\'est-a-dire l\'ignorance oü j\'étais de moi-même: s»
— l\'laisantez-vous? s\'écria la pie; vous, un merle!. vous, un li pigeon! Fi done! vous ètes une pie, mon cher enfant, pie s\'il j en fut, et très-gentille pie, ajouta-t-elle en me donnantun petit a coup d\'aile, comma qui dirait un coup d\'éventail. f
— Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble é que, pour une pie, je suis d\'une couleur, ne vous en dé- j plaise .. . r
— Une pie russe, mon cher, vous ètes une pie russe! Vous | ne savez pas qu\'elles sont blanches? Pauvre garcon, quelle s innocence! c
— Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, 1 étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée? j
— Ah! le bon enfant! Vous ètes de l\'invasion, mon cher; 1 croyez-vous qu\'il n\'y ait que vous? Fiez-vous a moi, et laissez- ( vous faire; je veux vous emraener tout a l\'heure et vous mon- ( trer les plus belles choses de la terre. i
— Oü cela, madame, s\'il vous plaitI
— Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle j vie on y mène. Vous n\'aurez pas plus tót été pie un quart i
1) Schenker. • lt;
Histoire d\'un merle blanc.
li d\'heure, que vous ne voudrez plus entendre parler d\'auti\'e
t chose. Nous sommes la une centaine, non pas de ces grosses
it pies de village qui demandent raumóne sur les grands chemins,
it mais toutes nobles et de bonne compagnie, effllées, lestes et
s pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n\'a ni plus
t- ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches ;
e e\'est une chose invariable, et nous méprisons le reste du monde.
Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre it qualité de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie
se compose de deux choses : caqueter et nous attifer. Depuis ii le matin jusqu\'a midi, nous nous attifbns, et, depuis midi
i\' jusqu\'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un
it arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la
forèt s\'élève un chêne immense, inbabité, hélas! C\'était la e demeure du feu roi Pie X, oü nous allons en pèlerinage en
i- poussant de bien gros soupirs ; mais, iï part ce léger chagrin,
nous passons le temps a merveille. Nos femmes ne sont pas s plus bégueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs
331
e sont purs et honnêtes, paree que notre cceur est aussi noble
que notre langage est libre et joyeux. Notre lierté n\'a pas de bornes, et, si un geai ou toute autre canaille vient par hasard a s\'introduire chez nous, nous Ie plumons impitoyablement. Mais nous n\'en sommes pas moins les meilleures gens du monde,, et les passereaux, les mésanges, les chardonnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêtes a les aider, ales nourrir et a les défendre. Nulle part il n\'y a plus de caque-tage que chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne manquons pas de vieilles pies dévotes qui disent leurs pate-nótres toute la journée, mais la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, sans crainte d\'un coup de bec, prés de
i
Hisloire d\'uri merle hlanc.
la plus sévère douairière. En un mot, nous vivons de plaisir, d\'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.
— Voila qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d\'une personne comme vous. Mais avaut d\'avoir I honneur de vous suivre, permettez-moi, de grace, de dire un mot a cette bonne demoiselle qui est ici. Mademoiselle, continuai-je en m\'adres-sant a la tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois véritablement une pie russe?
A cette question, la tourterelle baissa la tête, et devint de rouge psile, comme les rubans de Lolotte.
—• Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...
— Au nom du ciel, parlez, mademoiselle! Mon dessein n\'a rien que puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me pa-raissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d\'offrir mon coeur et ma patte a celle de vous qui en voudra, dès l\'instant que je saurai si je suis pie ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas a la jeune personne. je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me tourmente singulièrement.
— Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais si c\'est le reflet du soleil qui tombe sur vous a travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une legére teinte ...
Elle n\'osa en dire plus long.
— O perplexité! m\'écriai-je, comment savoir a quoi m\'en tenir? comment donner mon coeur a Tune de vous, lorsqu\'il est si cruellement déchiré ? O Socrate ! quel précepte admirable, mais difficile a suivre, tu nous as donné, quand tu as dit: «Connais-toi toi-mème!quot;
332
Histoire cVun merle blanc.
Depuis le jour oü une malheureuse chanson avait si fort contrarie mon pere, je n\'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint a l\'esprit de m\'en servir comme d\'un moyen pour discerner la vérité. »Parl)leu! pensais-je, puisque monsieur mon pére m\'a mis a la porte dés le premier couplet, c\'est bien le moins que le second produise quelque efïet sur ces dames!quot; Ayant done commencé par m\'incliner poliraent, comme pour réclamer l\'indulgence, a cause de la pluie que j\'avais regue, je me mis d\'abord a siffler, puis a gazouiller, puis a faire des roulades, puis enfin a chanter a tue-tête, comme un muletier espagnol en plein vent.
A mesure que je chantais, la petite pie s\'éloignait de moi d\'un air de surprise qui devint bientót de la stupefaction, puis qui passa a un sentiment d\'effroi accompagné d\'un profond ennui. Elle décrivait des cercles autour do moi, comme un chat autour d\'un morceau de lard trop chaud qui vient de le brüler, tnais auquel il voudi\'ait pourtant goüter encore. Voyant l\'effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu\'au bout, plus la pau-vre marquise montrait d\'impatience, plus je mëgosillais a chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes a mes raélodieux elforts; enfin, n\'y pouvant plus tenir, elle s\'envola a grand bruit, et regagna son palais de verdure. Quant a la tourterelle, elle s\'était, presque dés le commencement, profondément endormie.
— Admirable efïet de l\'harmonie! pensai-je. O Marais! ó écuelle maternelle ! plus que jamais je reviens a vous!
Au moment oü je m\'élangais pour partir, la tourterelle rou-vrit les yeux.
— Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est Gourouli; souviens-toi de moi !
— Belle Gourouli, lui répondis-je, vous ètes bonne, douce et
333
Histoire d un merle blanc.
charmante ; Je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous êtes couleur de rose; tant de bonheur n\'est pas fait pour moi!
V.
Kesté seul et désappointé, je n\'avais rien de mieux a faire lt;[ue de proflter du reste du jour et de voler ;i tire-d\'aille vers Paris. Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec ie pigeon avait été trop peu agréable pour me laisser un souvenir exact ; en sorte que, au lieu d\'aller tout droit, je tournai a gauche du Bourget, et, surpris par la nuit, je fus obligé de chercher un gite dans les bois de Morfontaine.
Tout le monde se couchait lorsque j\'arrivai. Les pies et les geais, qui, cornine on le sait, sont les plus mauvais coucheurs lt;le la terre, se chamaillaient de tous les cötés. Dans les buis-sons piaillaient les moineaux, en piétinant les uns sur les au-tres. Au bord de l\'eau marchaient gravement deux hérons, perchés sur leurs longues échasses, dans 1\'attitude de la rnédi-tation, George Dandins du lieu, attendant patiemment leurs fem-ines. D\'énormes corbeaux, a moitié endormis, se posaient loui-dement sur la pointe des arbres les plus élevés, et nasillaient leurs prières du soir. Plus bas, les mésanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu\'un pivertébou-rilfé poussait son ménage par derrière, pour le faire entrer dans le creux d\'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant en l\'air comnie des bouffées de fumée, et se précipitaient sur un arbrisseau qu\'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes, des rouges-gorges, se grou-
334
Histoive d\'un merle hlanc.
|)aient légéreracnt sur des branches découpées, comma des cristaux sur une girandole. De toute part résonnaient des voix qui disaient bien distinctement: — Allons, ma femme! — Allons, ma fille! — Venez, ma belle! — Par ici, ma mie! — Me voila, mon cher! — Bonsoir, ma rnaitresse! — Adieu, mes amis! — Üormez bien, mes enfants!
Quelle position pour un célibataire, que de coucher dans une pareille auberge! J\'eus la tentation de me joindre a quelques oiseaux de ma taille, et de leur demander l\'bospitalité. — La nuit, pensais-je, tous les oiseaux sont gris; et, d\'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de dormir poliment prés d\'eux?
Je me dirigeai d\'abord vers un fossé oü se rassemblaient des étourneaux \'). lis faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je remarquai que la plupart d\'entre eux avaient les ailes dorées et les pattes vernies: c\'étaient les dandys de la forêt. Ils étaient assez bons enfants, et ne m\'honorèrent d\'au-cune attention. Mais leurs propos étaient si creux, ils se ra-contaient avec tant de fatuité leui\'s tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement l\'un a 1\'autre, qu\'ilme fut impossible d\'y tenir.
J\'allai ensuite me percher sur une branche oi\'i s\'alignaient une demi-douzaine d\'oiseaux de différentes espèces. Je pris modestement la dernière place a l\'extrémité de la branche, espérant qu\'on m\'y souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille coloinbe, aussi sèche qu\'une girouette rouillée. Au moment oü je m\'approchai d\'elle, le peu de plumes qui couvraient ses os était l\'objet de sa sollicitude ; elle feignait de les éplucher, mais elle eut trop peur d\'en arracher une : elle les passait seule-
1) Spreeuw; ook: verwaand kereltje.
335
Histoire (Vim merle hlanc.
ment en revue pour voir si elle avail son compte. A peine 1\'eus-je touchée du bout de 1\'aile, qu\'elle se redressa majestu-eusement.
— Qu\'est-ee que -vous faites done, monsieur ? me dit-elle en pincant le bec avec une pudeur britannique.
Et, m\'allongeant un grand coup de coude, elle me jetaabas avec une vigueur qui eut fait honneur a un portefaix.
Je tombai dans une bruyère oü dormait una grosse gelinotte. Ma mère elle-méme, dans son écuelle, n\'avait pas un tel air de beatitude. Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu\'on reut prise pour un paté dont on avait mangé la croüte. Je me glissai furtivement prés d\'elle. — \'\'Elle ne s\'éveillera pas, me disais-je, et, en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méebante.quot; Elle ne le fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux a demi, et me dit en poussant un léger soupir :
— Tu me gènes, mon petit, va-t\'en de la.
Au même instant, je m\'entendis appeler : c\'étaient des grives qui, du haut d\'un sorbier. me faisaient signe de venir a elles. — »Voila enlin de bonnes ames, pensai-je.quot; Elles me flrent place en riant comme des folies, et je me fourrai aussi lesteraent dans leur groupe etnplumé qurun billet doux dans un mancbon. Mais je ne tardai pas a juger que ces dames avaient mangé plus de raisin qu\'il n\'est i\'aisonnable de le faire; elles se soutenaient a peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaise compagnie, leurs éclafs de rire et leurs chansons grivoises \') me forcèrent de m\'éloigner.
Je commengais a désespérer, et j\'allais m\'endormir dans un coin solitaire, lorsqu\'un rossignol se mit a chanter. Tout le
1) Schouwe,
336
Histoire d\'un merle blanc.
monde aussitöt fit silence. Hélas ! que sa voix était pure! que sa mélancolie même paraissait douce! Loin de troubler le som-me.il d\'autrui, ses accords semblaient. le bercer. Personne ne songeait a le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu\'il chanlat sa chanson a pareille heure; son père ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite.
— II n\'y a done que moi, m\'écriai-je. a qui il soit défendu d\'être heureux! Partons, fuyons ce monde cruel! Mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d\'être avalé par quelque hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres !
Sur cette pensée, je me remis en chemin et j\'errai longtemps au hasard. Aux premières cl artes du jour, j\'apercus les tours de Notre-Dame. En un clin d\'oeil j\'y atteignis, et jc ne promenai pas longtemps mes regards avant de reconnaitre notre jardin. J\'y volai plus vita que l\'éclair ... Hélas! il était vide .. . ■I\'appelai en vain mes parents: personne ne me répondit. L\'arbre oü se tenait mon père, le buisson maternel, l\'écuelle cbérie, tout avait disparu. La cognée avait tout détruit; au lieu de l\'allée verte oü j\'étais né, il ne restait qu\'un cent de fagots.
VI,
Je cherchai d\'abord mes parents dans tous les jardins d\'alen-tour, mais ce fut peine perdue; ils s\'étaient sans doute réfugiés ilans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.
Pénétré d\'une tristesse affreuse, j\'allai me pereber sur la gouttière oü la colère de mon père m\'avait d\'abord exilé. J\'y
22
337
Histoire d\'un merle blanc.
passais les jours et les nuits a déplorer ma ti\'iste existence. Je ne dormais plus, je mangeais a peine : j\'étais prés de mourir de douleur.
Un jour que je me lamentais comma a l\'ordinaire:
— Ainsi done, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque mon père me plumait; ni un pigeon, puisque je suis tombé en route quand j\'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite marquise s\'est bouché les oreilles dés que j\'ai ouvert le bec; ni une tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-mème, ronflait comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n\'a pas daigné m\'écouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque a Morfontaine on m\'a iaissé coucher tout seul. Et cependant j\'ai des plumes sur le corps; voila des pattes et voila des ailes. Je ne suis point un monstre, témoin Gourouli, et cette petite marquise elle-mème, qui me trouvaient assez a leur gré. Par quel mystère inexplicable ces plumes, ces ailes et ces pattes, ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom ? Ne serais-je pas par hasard .. .
J\'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux portières qui se disputaient dans la rue.
— Ah! parbleu ! dit Tune d\'elles a l\'autre, si tu en viens jamais a bout, je te fais cadeau d\'un merle blanc!
— Dieu juste! m\'éci iai-je, voila mon affaire. O Providence! je suis fils d\'un merle, et je suis blanc : je suis un merle blanc!
Cette découverte, il faut 1\'avouer, modifia beaucoup mes idees. Au lieu de continuer a me plaindre, je commengai a me ren-gorger et a marcher flèrement le long de la gouttiére, en regardant l\'espace d\'un air victorieux.
1) krijg je wat moois.
338
Histoire d\'un merle blanc.
— C\'est quelque chose, me dis-je, que d\'etre un merle r blanc : cela ne se trouve point dans le pas d\'un ane \'j. J\'étais
bien bon de m\'affliger de ne pas rencontrer mon semblable: c\'est le sort du génie, c\'est le mien ! Je voulais fuir le monde, 3; je veux l\'étonner! Puisque je suis eet oiseau sans pareil dont
is le vulgaire nie l\'existence, je dois et pretends me comporter
ie comme tel. ni plus ni moins que le Phénix, et mépriser le
3S reste des volatiles. II faut que j\'ach\'ète les ménjoires d\'Alfleri
li, et les poëmes de lord Byron; cette nourriture substantielle
id m\'inspirera un noble orgueil, sans compter celui que Dieu m\'a
as donné. Oui, je veux ajouter, s\'il se peut, au prestige de ma
a naissance. La nature m\'a fait rare, je me ferai mystérieux. Ce
\'ai sera une faveur, une gloire de me voir. — Et, au fait, ajoutai-je
3S. plus bas, si je me montrais tout bonnement pour de l\'argent?
ite — Fi done! quelle indigne penséel Je veux faire, un poëme
ar comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre,
es, comme tous les grands hommes; ce n\'est pas assez, il y en
ier aura quarante-huit, avec des notes et un appendice! II faut
que l\'univers apprenne que j\'existe. Je ne manquerai pas, dans pu mes vers, de déplorer mon isolement; mais ce sera de telle
sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel jns m\'a refusé une femelle, je dirai un mal alfreux de celles
des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les ce I raisins que je mange. Les rossignols n\'ont qu\'a se bien tenir;
! je démontrerai, comme deux et deux font quatre, que leurs com-
;es. plaintes font mal au coeur, et que leur marchandise ne vaut rien.
en- 11 faut que j\'aille trouver Charpentier2). Je veux mecréertout
339
lant d\'abord une puissante position littéraire. J\'entends avoir auteur
l) die loopen er niet veel langs den weg. *2) bekend Parijaoli uitgever.
Hisloire d\'an merle blanc.
de moi une cour composée, non pas seulement de journalistes, mais d\'auteurs véritables et même de femnaes de lettres. J\'écrirai un röle pour M\'l® Rachel, et, si elle refuse de le jouer, je publierai a son de trompe que son talent est bien inférieur a celui d\'une vieille actrice de province. J\'irai a Venise, et je louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coüte quatre livres dix sous par jour; la, je m\'inspirerai de tous les souvenirs que l\'auteur de Lara \') doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j\'inonderai le monde d\'un déluge de rimes croisées, calquées sur la strophe de Spencer, oü je soulagerai ma grande ame ; je ferai soupirer toutes les mésanges, roucouler toutes les tourterelles, fondre en larmes toutes les bécasses, et hurler toutes les vieilli^s chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible a 1\'amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d\'avoir pitié des infortunées qu\'auront séduites mes chants sublimes ; a tout cela, je répondrai: »Foin!quot; O excès de gloire ! mes manuscrits se vendi ont au poids de l\'or, mes livres traverseront les mers; la renoramée, la fortune, me suivront partout; seul, je semblerai indifférent aux murmures de la foule qui m\'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un véritable écrivain excen-trique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complétement grognon et insupportable.
VII.
II ne me fall ut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier ouvrage. C\'était, comme je me l\'étais protnis,
1) Gedicht van Byron.
340
Histoire d\'un merle blanc.
un poëme en quarante-huit chants. II s\'y trouvait bien quelques
i négligences, a cause de la prodigieuse fécondité avec laquelle
t je l\'avais écrit; mais je pensai que le public d\'aujourd\'hui,
i accoutumé a la belle littérature qui s\'imprime au bas desjour-
; naux, ne m\'en ferait pas un reproche.
j J\'eus un succès digne de moi, c\'est-a-dire sans pareil. Le
c sujet de mon ouvrage n\'était autre que moi-meme: je me
s conformai en cela a la gi\'ande mode de notre temps. Je racontais
!, mes souffrances passées avec une fatuité charmante; je mettais
s le lecteur au fait de mille détails domestiques du plus piquant
; intérêt; la description de l\'écuelle de ma rnère ne remplissait
is pas moins de quatorze chants; j\'en avais compté les rainures,
;s les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous, les
e, taches, les teintes diverses, les reflets; j\'en montrais le dedans,
in le dehors, les bords, le fond, les cótés, les plans inclines, les
es plans droits; passant au contenu, j\'avais étudiélesbrinsd\'herbe
i: les pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux de bois, les
ai graviers, les gouttes d\'eau, les débris de mouches, les pattes de
se, hannetons cassées qui s\'y trouvaient; c\'était une description
nt ravissante. Mais ne pensez pas que je l\'eusse imprimée tout
ot, d\'une venue; il y a des lecteurs impertinents qui l\'auraient
ai- sautée. ,Te l\'avais habilement coupée par morceaux, et entre-
on mêlée au récit, afin que rien n\'en fut perdu; en sorte que,
au moment le plus intéressant et le plus dramatique, arri-vaient tout a coup quinze pages d\'écuelle. Voila, je crois, un des grands secrets de l\'art, et. comme je n\'ai point d\'avarice, en profitera qui voudra.
L\'Europe entière fut émue a l\'apparition de mon livre; elle dévora les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eüt-il été autrement? Non-seulement j\'énumérais
341
Hisloirp. d\'un merle hlanc.
tous les faits qui se rattachaient a ma personne, mais je don-nais encore au public un tableau complet de toutes les rêvas-series qui m\'avaient passé par la tête depuis l\'age de deux mois; j\'avais même intercalé, au plus bel endroit, une ode composée dans mon oeuf. liien entendu d\'ailleurs que je ne négligeais pas de trailer en passant le grand sujet qui préoc-cupe maintenant tant de monde ; a savoir, l\'avenir de 1\'humanité. Ge problème m\'avait para intéressant; j\'en ébauchai, dans un moment de loisir, une solution qui passa généralement pour satisfaisante.
On m\'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de felicitation et des déclarations d\'amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusement le plan que je m\'étais tracé; ma porte était fermée a tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoirdeux étrangers qui s\'étaient annoncés comme étant de mes parents. L\'un était un merle du Sénégal, et l\'autre un merle de la Chine.
— Ah! monsieur, me dirent-ils en m\'embrassant a m\'étouffer, que vous ètes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre, poëme immortel, la profonde soufrance du génie méconnu ! Si nous n\'étions pas déja aussi incompris que possible, nous le deviendrions après vous avoir lu. Combien nous sympatbi-sons avec vos douleurs, avec votre sublime mépris du vulgaire ! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par nous-mêmes, les peines secretes que vous avez cbantées! Voici deux sonnets que nous avons faits, l\'un portant l\'autre, et que nous vous prions d\'agréer.
— Voici en outre, ajouta le Cbinois, de la musique que mon épouse a composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement Tintention de 1\'auteur.
342
Histoire d\'un merle blanc.
— Messieurs, leur dis-je, autant que j\'en puis juger, vous me semblez doués d\'un grand coeur et d\'un esprit plein de lumières. Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D\'oü vient votre mélancolie ?
— Eh! monsieur, répondit l\'habitant du Sénégal, regardez comme je suis bati. Mon plumage, il est vrai, est agréable a voir, et je suis revêtu de cette belle couleur verte qu\'on voir briller sur les canards; mais mon bee est trop court et monpiedtrop grand; et voyez de quelle queue je suis affublé! La longueur de mon corps n\'en fait pas les deux tiers. N\'y a-t-il pas la de quoi se donner au diable ?
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— Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est queue de mon confrère belaye les me montrent au doigt, a causs que
encore plus pénible. La rues; mais les polissons je n\'en ai point.
— Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon arne ; il est toujours facheux d\'avoir trop ou trop peu n\'importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu\'il y au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui vous ressemblent, et qui de-meurent la depuis longtemps, fort paisibleme.nt empaillées. De même qu\'il ne suffit pas a une femme de lettres d\'etre déver-gondée pour faire un bon iivre, ce n\'est pas non plus assez pour un merle d\'etre mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon espèce, et je m\'en afflige ; j\'ai peut-être tort, mais c\'est mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous vei rons ce que vous saurez dire.
VIII.
Malgré la résolution que j\'avais prise et Ie calme que j\'affectais, je n\'étais pas heureux. Mon isolement, pour être
Histoire d\'un merle blanc.
glorieux, ne m\'en semblait pas raoins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi a la nécessité oü je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat. Le retour du printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle, et je comrnencais a tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu\'une circonstance imprévue décida de ma vie entière.
11 va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les Anglais se les arrachaient. Les Anglais s\'arrachent tout, hormis ce qu\'ils comprennent. Je regus un jour, de Londres, une lettre signée d\'une jeune rnerlette:
»J\'ai lu votre poëme, me disait-elle, et 1\'admiration que j\'ai éprouvée m\'a fait prendre la resolution de vous offrir ma main et ma personne. Dieu nous a créés Tun pour l\'autre! Je suis semblable a vous, je suis une mei-lette blanche!...quot;
On suppose aisément ma surprise et ma joie. Une rnerlette blanche! me dis-je, est-il bien possible? Je ne suis done plus seul sur la terra! Je me hatai de répondre a la belle inconnue, et je le fis d\'une manière qui témoignait assez combien sa proposition m\'agréait. Je la pressais de venir a Paris ou de me permettre de voler prés d\'elle. Elle me répondit qu\'elle aimait mieux venir, paree que ses parents l\'ennuyaient, qu\'elle met-fait ordre a ses affaires et que je la verrais bientót.
Elle vint, en effet, quelques jours après. O bonheur! e\'était la plus jolie rnerlette du monde, et elle était encore plus blanche que moi.
— Ah! mademoiselle, m\'écriai-je, ou plutót madame, car je vous considère dès a présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu\'une créature si charmante se trouvat sur la terre sans que la renommee m\'apprit son existence? Bénis soient les malheurs que j\'ai éprouvés et les coups de bee que m\'a don-
344
Histoire d\'un merle hlanc.
nés mon père puisque le ciel me réservait une consolation si inespérée! Jusqu\'a ce jour, je me croyais condamné a une solitude éternelle, et, a vous parler franchement, c\'était un rude fardeau a porter; inais je me sens, en vous regardant, toutes les qualités d\'un père de familie. Acceptez ma main sans délai; marions-nous a l\'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.
— Je ne l\'entends pas ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que nos noces soient. magniflques, et que tout ce qu\'il y a en France de mei-les un peu bien nés y soient solennel-lement rassemblés. Des gens comme nous doivent a leur propre gloire de ne pas se marier comme des cbats de gout-tiére. J\'ai apporté une provision de hank-notes. Faites vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les rafraichissements.
Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche merlette. Nos noces furent d\'un luxe écrasant; on y mangea dix mille mouches. Nous resumes la bénédiction nuptiale d\'un révé-rend père Cormoran, qui était archevéque in parlibus. Un bal superbe termina la journée ; enfin, rien ne manqua a mon bonheur.
Plus j\'approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon amour augraentait. Elle réunissait, dans sa petite personne, tous les agréments de l\'ame et du corps. Elle était seulement un peu bégueule; mais j\'attribuai cela a l\'influence du brouillard anglais dans lequel elle avait vécu jusqu\'alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne dissipat bientót ce léger nuage.
Une chose qui m\'inquiétait plus sérieusement, c\'était une sorte de mystère dont elle s\'entourait quelquefois avec une rigueur singulière, s\'enfermant a clef avec ses caméristes, et
345
Histoire d\'un merle hlanc.
passant ainsi des heures entières pour faire sa toilette, a ce qu elle prétendait. Los maris n\'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. II m\'était arrivé vingt fois de frapper a l\'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu\'on m\'ouvrit la porte. Cela m\'impatientait cruellement. Un jour, entre autres, j\'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu\'elle se vit obligée de céder et de m\'ouvrir un peu a la bate, non. sans se plaindre fort de inon importunité. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine d\'une espéce de colle faite avec de la farine et du blanc d\'Espagne. Je deniandai a ma femme ce qu\'elle faisait de cette drogue; elle me répondit que c\'était un opiat\') pour des engelures qu\'elle avait.
Get opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle déflance pouvait m\'inspirer une personne si douce et si sage, qui s\'était donnée a moi avec tant d\'enthousiasme et une sincérité si parfaite? J\'ignorais d\'abord que ma bien-aimée iüt une femme de plume; elle me l\'avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu\'a me montrer Ie manuscrit d\'un roman oü elle avait imité a la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse a penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d\'une beauté incomparable, mais j\'acquérais encore la certitude que l\'intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès eet instant, neus travaillames ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papiers. Je lui récitais mes vers a haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-la. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale a la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meur-
1) geneesmiddel.
346
Histoire d\'un mede blanc.
ce ; tres, et même jusqu\'a des fllouteries, ayant toujours soin, en
es passant, d\'attaquer le gouvernement et de prêcher l\'émancipa-
a tion des merlettes. En un mot, aucun effort ne coütait a son
rit ; esprit, aucun tour de force a sa pudeur; il ne lui arrivait
ïs, : jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se
de mettre a l\'oeuvre. C\'était ie type de ia mei-lette lettrée.
re Un jour qu\'elle se livrait au travail avec une ardeur inac-
;se coutumée, je m\'apercus qu\'elle suait a grosses gouttes, et je
et fus étonné de voir en même temps qu\'elle avait une grande
de tache noire dans le dos.
es — Eh! bon Dieu! lui dis-je, qa\'est-ce done 1 est-ce que
vous êtes malade ?
ice Elle parut d\'abord un peu effrayée et même penaude ; mais
ait la grande habitude qu\'elle avait du monde l\'aida bientót a
si ] reprendre l\'empire admirable qu\'elle gardait toujours sur elle-
ne même. Elle me dit que c\'était une tache d\'encre, et qu\'elle y
11e était fort sujette, dans ses moments d\'inspiration.
oü — Est-ce que ma femme déteint? — me dis-je tout bas.
i a Gette pensée m\'empêcha de dormir. La bouteille de colle me
m- revint en mémoire. — O ciel! m\'écriai-je, quel soupcon! Cette
le, créature céleste ne serait-elle qu\'une peinture, un léger badigeon?
ma se serait-elle vernie pour abuser de moi ? ... Quand je croyais
eet presser sur mon coeur la soeur de mon ame, l\'être privilégié
ais créé pour moi seul, n\'aurais-je done épousé que de la farine?
lui Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m\'en
ent affranchir. Je fis 1\'achat d\'un baromètre, et j\'attendis avidement
ree qu\'il vint a faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma
les femme a la campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter-
ar- l\'épreuve d\'une lessive. Mais nous étions en plein juillet; il f faisait un beau temps efïroyable.
347
Histoire d\'un merle hlanc.
L\'apparence. du bonheur et 1\'habitude d\'écrire avaient fort excité ma sensibilité. Naïf corame j\'étais, il ra\'arrivait parfois, en travaillant, que le sentiment fut plus fort que l\'idée, et de me mettre a pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions: toute faiblesse masculine enchanteI\'orgueil féminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint a mon coftur de s\'ouvrir.
— O toi! dis-je a ma chére merlette, toi, la seule et la plus aimée! toi, sans qui ma vie est un songe, toi, dont un regard, un sourire, métamorphosent pour moi l\'univers, vie de mon coeur, sais-tu combien je t\'aime ? Pour mettre en vers une idee banale déja usee par d\'autres poëtes, un peud\'étude et d\'attention me font aisément trouver des paredes; mais oü en prendrai-je jamais pour t\'exprimer ce que ta beauté m\'in-spire ? Le souvenir même de mes peines passées pcurrait-il me fournir un mot pour te parler de mon bonbeur présent? Avant que tu fusses venue a moi, mon isolement était celui d\'un orphelin exilé ; aujourd\'hui, c\'est celui d\'un roi. Dans ce faible corps, dont j\'ai le simulacre jusqu\'a ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfiévrée oü fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit a toi ? Écoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Ob! que mon génie fut une perle, et que tu fusses Cleopatre!
En radotant ainsi, je pleurals sur ma femme, et elle déteig-nait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu\'olle avait déja déteint autre part). Aprés quelques minutes d\'attendrissement, je me trouvai vis-a-
348
Histoire d\'un merle hlanc.
vis d\'un oiseau décollé et désenfarine, indentiquementsemblable aux merles les plus plats et les plus ordinaires.
Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile. J\'aurais bien pu, a la vérité, considérer le cas comtne rédhibitoire, et faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma bonte ? N\'était-ce pas assez de mon malheur ? Je pris mon courage a deux pattes, je résolus de quitter le monde, d\'abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un désert, s\'il était possible, d\'éviter a jamais l\'aspectd\'unecréature vivante, et de chercber, comme Alceste,
.....Un endroit écarté,
Oü d\'être un merle blanc on eüt la liberie I
IX.
Je m\'envolai la-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le basard des oiseaux, me rapporta sur une branche de Morfon-taine. Pour cette fois, on était couché. — Quel mariage! me disais-je, quelle équipée! C\'est certainement a bonne intention que cette pauvre enfant s\'est mis du blanc; mais je n\'en suis pas moins a plaindre, ni elle moins rousse.
Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouis-sait a plein cceur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poëtes, et donnait librement sa pensée au silence qui I\'en-tourait. Je ne pus résister a la tentation d\'aller a lui et de lui parler.
— Que vous êtes heureux! lui dis-je: non-seulement vous chantez tant que vous voulez, et très-bien, et tout le monde écoute; mais vous avez une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la pleine lune et pas de
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Hisloire d\'un merle blanc.
journaux. Rubini et Rossini ne sont rien après de vous; vous valez 1\'un, et vous devinez l\'autre. J\'ai chanté aussi, monsieur, et c\'est pitoyable. J\'ai rangé des mots en bataille comme des soldats prussiens, et j\'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Votre secret peut-ii s\'apprendre?
— Oui, me répondit le rossignol, mais ce n\'est pas ce que vous croyez. Ma femme m\'ennuie, je ne l\'aiine point; je suis amoureux de la rose; Sadi, le Persan, en a parlé. Je m\'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m\'entend pas. Son calice est fermé a 1\'heure qu\'il est: elley berce un vieux scara-bée, — et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et do fatigue, c\'est alors qu\'elle s\'épanouira, pour qu\'une abeille lui mange le coeur!
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JULES SANDEAU.
Leonard Sylvain Julien Sandeav naquit le 11 février 1811, ■a Aubusson. II vint a Paris pour y faire ses études de droit, muis ses relations avec Mme Dudevant (George Sand), le tour-nerent vers la littérature. Ils débutèrent en commun, en 1831 , par le roman de Rose et Blanche, signé Jules Santl, dassé plu » tard dans les Oeuvres de Georje Sand, qui lui prit dés lors la moilié de son «om.
M. Sandeau a publié un grand nombre de romans exquis: Mme Je Sorntneville (1834), Marianne (1839), Valcreuse (1846), Mlle de la Seiglière (1848), Madeleine (1849), la Maison de Pénar-van (1858), la Roche aux Mouettes (1871), Jean de Thoinmeray (1873) etc.
II donna au theatre, en collaboration avec Emile Augier, le Gendre de M. Poirier, la Pierre de touche, la Ceinture dorée, Jean de Thomtneray etc.
Membre de VAcadémie franpaise depuis 1858, il a rempli depuis 1853 les fonctions de conservateur de la Bibliothèque Mazarine. M. Sandeau est mort le 23 avril 1883.
JEAN DE THOMMERAY.
Jean do Thommeray, fils il\'un gentilhomme Breton, est venu a Paris dans l\'espoir d\'y faire son cliemin dans la carrière dea lettres. Bientót désilluaionne il se fourvoye dans le monde interlope, fait fortune a la Bourse et au jeu et Tit granderaent, dans un luxe ehonte. Sou père indigné ne vent plus le con-naitre, son fils est mort pour lui.
Jean de Thommeray.
Qui n\'a pas vu Paris pendant les derniers jours qui pi\'écé-dèrent rinvestissement \') ne saurait se faire une idéé de la phy-sionomie qu\'il pi ésentait alors. A la confusion, au désarroi, a l\'effarement qu\'avait jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les males pensees et les ferines resolutions. On se tenait prêt pour les grands sacrifices; un courant d\'héroïsme avait traversé tous les coeurs. Déja les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, 2) les jardins publics étaient transformés en pares d\'artillerie, les places en champs de manoeuvres oii les citoyens devenus soldats s\'exereaient au maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondu\'es no formant qu\'une anoe, 1\'ame de la patrie. Les tambours bat-taient et les clairons sonnaient sur les berges du lleuve. Canons ot mitrailleuses, trainés sur leui\'s affuts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos régiments mutilés ap-portaient au service de la défense le dernier sang de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements, accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient ga et la sous des tentes improvisées. A cóté de ces spectacles fortiflants, i! y en avait d\'autres d\'une réalité navrante et qui marquaient a toute heure les progrès de l\'invasion. Refoulées sui\' la capitale par 1\'approche des armées ennemies, les campagnes environ-nantes se réfugiaient dans son enceinte. Ce n\'était partout que longues files de voitures chargées de meubles et d\'ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J\'ai vu de pauvres gensatte-lés eux-mémes a la charrette qui portait toutes leur richesse et ne sachant pas oü ils iraient coucher le soir; d\'autres pons-
1) 1870—1871. 2) beplante pleinen.
352
Jean de Thommeray.
saient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des contrastes oü la nature semble se complaire, un ciel resplen-dissant, un gai soleil d\'automne éclairaient ces scènes déso-j léés.
J\'étais rentré depuis une semaine. En ces Jours de fiévreuse | attente oü personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, | attiré par tous les bruits, me mêlant a tous les groupes. re-i cueillant toutes les nouvelles. Un matin, sur le quai Voltaire, i entre le Pont-Royal et le pont des Saints-Pères, je me trouvai 1 face a face avec Jean. — A la bonne heure! lui dis-je en i l\'abordant, vous ètes resté, c\'est bien.
— Oui, je suis resté, répliqua-t il; j\'avais a liquider ma fortune. Aujourd\'hui, c\'est chose faite. Toutes mes mesures sont
j pi\'ises: je pars ce soir pour aller vivre a l\'étrangui-.
— Vous partez? m\'écriai-je; c\'est quand votre patrie agonise \' que vous songez a la quitter!
— La patrie, Monsieur! L\'homme sage l\'emporte partout avec i lui. Vous-mème, que faites-vous ici?
— Je n\'y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus ; grand\'chose; mais c\'est ici que j\'ai connu les bons et les mau-1 vais jours. Paris a fait de moi le peu que je suis. Je veux i m\'associer a ses périls, ne füt-ce que par ma présence. Je
vivrai de ses émotions, je partagerai ses angoisses, et, s\'il doit souffrir de la faim, j\'aurai 1\'honneur d\'en souff\'rir avec lui ; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je vous sa vais bien ma-lade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé si bas. Le pays est envahi, — et vous, jeune homme, au lieu de sauter sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune de la France est prés de sombrer, et vous n\'avez d\'autre souci que de réaliser votre avoir! Demain l\'ennemi sera a nos por-
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Jean de Thommeray.
tes, et vous bouclez votre valise, vous vous enfuyez lachement! Ce n\'était pas assez fl\'avoir plongé votre familie dans le deuil et le désespoir; vous lui infligez cette honte!
Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses yeux. — Pardon, Monsieur, pardon! Voila de bien grands mots, ce me semble. Vous ètes trop jeune, \') et moi trop vieux, pour que nous puissions nous entendre. Je ne m\'enfuis pas, je m\'en vais. Ce qui se passe n\'est pas fait pour me retenir. Paris ne m\'intéresse point. Qu\'il soit chatié, ce n\'est que justice. Quant a ma familie, elle est a l\'abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait interdit d\'aller chercher pour mon propre compte, soit a Bruxelles, soit a Londi\'es, soit a Florence, la paix et la sécurité dont ils continueront dejouir en Bi otagne.
•Ie sentais mon coeur submergé de dégout, ,1\'allais m\'éloigner quand tout a coup .lean tressaillit. — Ecoutez! dit il. — Je prètai l\'oreille et j\'entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d\'abord et presque indistincts, grandissaisnt et semblaient se diriger vers nous. Je regardais en même temps que j\'écoutais : j\'apertjus a la hauteur du pont de Solférino une masse confuse et qui s\'avangait en chantant. C\'était un chant lent et grave, d\'un caractère presque religieux, et qui n\'avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous étions habitués. Jean s\'était accoudé sur le parapet. Je l\'observais, il était trés-pale. Cependant la masse de moins en moins confuse se rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne et le son du biniou: quot;) les gardes mobiles du Finistère faisaient leur entrée dans Paris. L\'hermine 3) au képi, vêtus de toile grise, le bissac de toile grise au dos, ils s\'avan-
i) Jong van hart. 2) Doedelzak. 3) Kruis van zwart lgt;ont.
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Jean de Thonimeray.
lt;;aient d\'un pas net et ferme, marchant par pelotons et occupant ie quai dans toute sa largeur. En tète, a cheval, le chef de ba tail I on; derrière lui, l\'aumónier et deux capitaines. La téte de colonne n\'était plus qu\'a quelques pas de no\'js. A mon toui\', j avais tressailli. Je regardai Jean; sa main s\'abattit sur la mienne. — Mon père !.. mes deux frères ! dit-il d\'une voix sourde. — Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les plus saisissantes, les éternelles vérités qu\'il avait si long-temps méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la familie. Tout le cortege de ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. .Ie portai le dernier coup. A. I\'un des balcons du quai, je vonais d\'apercevoir sa mère. — Malheureux! m\'é-criai-je, vous disiez qu\'il n\'y avait plus de femmes. Tenez, en voici une, la reeonnaissez-vous ? — Madame de Thommeray agitait son raouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef de bataillon. avec la courtoisie d\'un vieux gentilhomme, s\'inclinait sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, 1\'oeil morne et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre : je le laissai a la merci de Dieu.
Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray assistait a l\'appel de son bataillon. L\'appel terminé, il passait devant les rangs, lorsqu\'un mobile r) en sortit et lui dit: — Commandant, on a oublié d\'appeler un de vos hommes.
— Comment vous nommez-vous ?
— Je m\'appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux.
— Qui êtes-vous?
— Un homme qui a mal vécu.
1) Soldaat der mobiele garde.
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Jean de Thoinmeray.
— Que voulez-vous?
— Bien tnourir.
— Étes-vous i\'iche ou pauvre ?
— Hier encore je possédais une richesse mal acquise; je m\'en suis dépouillé volontairement. II ne me reste que mon fusil et mon bissac.
— C\'est bon! — Et d\'un geste il le fit rentrer dans les rangs.
II y eut un long silence. Le commandant était venu se placer devant le front du bataillon. — Jean de Thommeray! cria-t-il.
Une voix male répondit: — Présent!
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f
ÉDOUAR» LABOUL1YE.
Édouard René Lefehvre de la Boulayc naquit a Paris le 18 Janvier 1811, étudia le droit et se fit connaiU-e par une Histoire du droit de propriété foncière en Europe (1839), après avoir été pendant, queique temps fondeur de caractères. En 1842 il devint avocat a la Cour Royale et publia ensuite plusieurs ouvrayes de droit, qui furent couronnés par VAcadémie; en 1849 il fut nommé professeur de legislation compares au College de France.
Après avoir été représentant a l\'Assemblee nationale, il fut êlu sénateur inamovihle en 1873. M. I.aboida.ye est mort le C\'est surtout par ses romans allégoriques : Paris en Amérique (1860) et le Prince Caniche (18G8), et par son Histoire politique des Etats-Unis, 3 vols que M. Laboulaye s\'est fait connai-tre. 11 a publié encore Abdallah, Contes et Nouveaux Contes bleus etc.
gt;
HISTOIRE DE LA REVOLUTION DES ETATS-UNIS.
Washington demandait une armee en état de lutter contre 1\'ennemi. II lui fallait cent-dix bataillons; »ce n\'est pas, selon moi, le moment de reculer devant la dépense; l\'argent n\'est pas le seul objet a considérer.
Histoire de la Révohition des Etats-unis.
»0n pensera peut-ètre que je m\'ecarte de la ligne de mes-devoirs en donnant des conseils avec tant de liberté; mais une imputation a garder, des biens a conserver, la crainte de perdre la liberté, le plus cher de tous les biens, enfin une vie dévouée au service du pays, peuvent me servir d\'excuse.quot;
Le Congrès (et c\'est la son plus bel éloge) comprit ce noble et patriotique lanjage; le \'27 décembre 1776 il déclara que, pout- éviter la servitude dont la Grande-Bretagne menacait l\'Amérique, »il était nécessaire de recourir au pouvoir militaire afin de sauver la liberté civile, et qu\'un corps nombreux, délibérant, et éloigné du théatre de la guerre, n\'était pas en état de conduire avec vigueur et decision les affaires mili-taires.quot;
En conséquence, le Congrès donnait a. Washington une véri-table dictature militaire, dont il bornait seulement la durée a six mois. On l\'autorisait a lever le nombre de troupes qu\'il avait demandé, cent-quatre bataillons d\'infanterie, trois mille chevaux, trois régiments d\'artillerie et un corps d\'ingénieurs dont il flxerait la solde; en outre, on lui donnait le droit de requérir les milices partout oi\'i il le jugerait nécessaire; de former des magasins oü et quand il le jugerait a propos, de nom-mer a tous les grades au-dessous de celui quot;de brigadier général, de prendre par réquisition tout ce qui serait nécessaire a 1\'armée r d\'arréter toute personne non affectionnée a la cause américaine, ou qui refuserait de recevoir le papier-mon naie, a charge d\'en-voyer a l\'Etat, auquel ces accusés appartiendraient, leur nom,. le délit, et la liste des témoins.
Washington remercia le Congrès, en disant avec sa modestie ordinaire: »Si mes efforts ne sont pas couronnés de succès, la faute devra, je pense, en ètre iraputée a notre malheureuse
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Histoire de la RéuohUion des Etats-unis.
situation et aux difflcultés que j\'ai a combattre, plutót qu\'aiiu manque de vigilance et de zèle pour les intéréts de mon pays, dont la prospérité a toujours été le principal objet de mes soins.quot;
Et il écrivait le même jour a Robert Morris, commissaire du Congres:
«Loin de me croire alfranchi de toutes les obligations civiles, par cette marque de confiance que me donne le Congrés, j\'au-rai toujours présent a l\'esprit que, si l\'épée a été notre der-nière ressource pour sauver nos libertés, c\'est aussi la première chose dont il faut se défaire quand ces libertés seront solide-ment établies.\'\'
Avant mérae d\'avoir recu cette réponse, Washington avait pris urie résolution hardie, celle d\'attaquei\' l\'ennemi dans ses quartiers d\'hiver, pour ranimer l\'esprit public et l\'esprit de l\'armée. C\'était, disait-il, la nécessité, la cruelle nécessité qui l\'obligeait d\'agir avec une poignée d\'hommes. Pour cela il songea a repasser la Delaware, et a attaquer deux corps de Hessois, placés a Trenton et a Borden-Town, les barrières des Jerseys. Ces étrangers, qui ne parlaient point la langue du pays, et qui étaient doublement odieux aux habitants, seraient sans doute tenus dans l\'ignorance des mouvements de l\'ennemi; en outre, ils étaient peu sur leur garde, leurs postes étaient mal garnis et sans retranchements.
Washington choisit le jour, ou plutöt la nuit de Noël, pour attaquer les Hessois a Trenton. II pensa que les Allernands, après avoir joyeusement fêté Noël, seraient rnieux endormis, et moins sur leur garde que jamais. L\'entreprise réussit, quoi-que les glacés flottantes, et un orage de neige et de grêle eüt retardé jusqu\'a huit heures du matin l\'attaque, qui devait avoir lieu a quatre heures. Les Hessois furent surpris, leur
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Hisfoire de ia Révolulion des Etats-unis.
colonel tué, et un millier d\'hommes se rendit a I\'armee amé-ricaine. Les Américains n\'avaient eu que deux soldats tués, et deux autres gelés a mort.
Washington avait repassé le fleuve avec ses prisonniers, quand il apprit que le second corps des Hessois se retirait sur Princeton; il se hata de reprendre l\'olfensive; mais c\'était la fin de l\'année, les engagements expiraient, il fallut tout l\'ef-fort des officiers, et une gratification de dix dollars parhomme pour retenir sous les drapeaux pendant quelques semaines des gens qui se battaient pour la patrie.
A la nouvelle du désastre de Trenton, lord Cornwallis accou-rut de New-York dans le New-Jersey. Le \'2 janvier 1777, il était en vue de l\'armée américaine, qui se trouvait\' dans la situation la plus difficile: se retirer, c\'était üvrer Philadelphie: combattre avec une riviére derrière soi, cetait risquer les der-niéres forces de rAmérique. Washington\'prit un de ces partis hasardeux qui réussissent presque toujours en guerre: laissanl les feux allumés dans son camp, il fit un détour pendant la nuit, et alia attaquer a Princeton les troupes que lord Cornwallis avait laissées a 1\'arrière-garde. La, Washington combat-tit avec cette ardeur héroïque qui était le seul défaut que lui reprochassent ses soldats; il s\'exposait trop; on eut dit que cette froide et calme nature s\'animait au milieu du danger. L\'expédiüon remplit et au dela son objet; Ie général Howe fit évacuer le New-Jersey, que les Hessois avaient pillé et insulté au nom du i\'oi légitime, et qui avait pris en horreur ses pré-tendus défenseurs. Aux approches de l\'armée américaine, on voyait les habitants se hater d\'arracher de leurs maisons un bout de haillon rouge cloué sur la porte, en signe d\'attection pour Ia couronne; c\'était l\'affection de la peur.
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Histoire de la Revolution des Etats-unis.
Ces succes de Trenton et de Princeton retentirent par toute i\'Amérique. Ce fut une insurrection, dit un contemporain. Parmi ceux qui avaient crié le plus fort a l\'origine, quand tout était tranquille, il en était plus d\'un qui, changeant de langage, avait crié que les armées anglaises étaient irrésistibles, et que la guerre de l\'indépendance était une folie; ils se mirent a crier de nouveau, mais sur un autre ton. On célébra partout le nouveau Fabius:
Unus qui nobis cunctando restituit rem,
Non ponebat enim rumores ante salutem;
Ergo magisque raagisque viri nunc gloria claret.
Mais ce qui valait raieux que de grands mots et de vaines clameurs, c\'est que les Araéricains reprenaient conflance en eux-mêmes; on savait raaintenant qu\'on pouvait se battre, meme en rase campagne, et résister avec succes. Les engagés repa-rurent, les vieux soldats se décidèrent a rester sous les drapeaux, et il fut possible.de les mieux vètir et de les mieux nourrir. On était loin cependant d\'avoir une véritable armée; ce n\'était pas la fin des épreuves.
Au milieu de toutes ces agitations, un seul homme restait calme: c\'était Washington. Au moment du plus grand abandon de la fortune, i! avait dit froideraent a un de ses principaux officiers, le colonel Reed, qu\'il résisterait jusqu\'au bout, recu-lant, s\'il le fallait, d\'Etat en Etat, de position en position, et s\'il était forcé partout, maintenant la guerre derrière les Alle-ghanys. C\'est ainsi qu\'on fait de grandes choses, et qu\'on •sauve son pays. La est la verlu.
Cette legon, toute remplie d\'éyénements, et qui nous montre quelle était la faiblesse de la confédération, a une portée morale.
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Histoire de la Revolution des Etats-unis.
Depuis quelque temps on nous a fait une théorie commode pour supprimer les grands hommes; le temps des héros est passé. C\'est l\'esprit public, c\'est I\'opinion qui gouverne, un grand hom me n\'est que 1\'expression \'de son siècle et de son pays, une espéce de harpe éolienne, qui résonne au souffle du vent.
J\'ai pen de gout pour ce panthéisme historique, je vois au contraire que c\'est partout I\'individu qui existe, et je ne crois guère que réunir ensemble des ignorants et des sots soit un moyen infaillible de produire de l\'esprit.
Mais néanmoins il y a une part de vérité dans cette l\'ausse idée.
Oui, le temps des héros est passé, si l\'on entend par héros ces hommes qui font vivre un siècle de leur pensée, qui lui donnent leur flèvre; cela est bon a des époques ou I homme a besoin d\'etre mené ; cela est mauvais en des temps civilisés. Le temps des Alexandre et des César est fini.
Mais squot;il n\'y a plus de héros légendaires, si les individus Jouent un plus grand róle et ne sont plus une pate ductile entre les mains d\'un maitre, il y a place, et une place chaque jour plus large, pour les grands caractères. Ge qui est a craindre dans noire temps, ce sont ces courants d\'opinion, ces coups de majorité qui entrainent un pays et le précipitent. En France, rien ne réussit comme le succés, disait madame de Staël; mais ce succés même, nous le coinpromettons par notre emportement.
Ce qu\'il nous faut, ce sont des hommes qui restent a leur place quand le flot recule, et qui sans crainte ni espoir, mais avec un calcul certain, attendent le retour de la marée. Gela n\'est pas nécessaire seulement pour résister a 1\'ennemi, mais
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Hisloire de la Revolution des Elals-unis
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jiour résister a l\'abandon, a rindilférence publique, dans les jours ou la liberté est honnie, calomniée, maudite. Tout le monde ne peut pas être Washington, mais tout le monde peut prendre pour modèle l\'homme qui proclarae que la liberté est le plus grand bien du monde, et qui, devant le peril, ne recule point d\'un pas, laissant le succes a la fortune, et gardant pour lui le devoir.
ÉD0UAR1) OURLIAC
■naquit le 31 juillet 1813 a Carcassonne, de parents demi-ar-tisans, demi-bouryeois. II fit ses premières études chez les Lazaristes de Montdidier oü il resta jusqu\'d sa première communion, époque a la quelle ses parents vinrent habiter Paris. II entra de bonne-heure dans Vadministration des hospices en\\S\'$2, il débuta par le roman l\'Archevèque et la Protestante, suivi en quot;1833 par Jeanne la Isoire. Ces romans parurent chez Lacha-pelle, un éditeur étrange, qui pa\'jait ses romanciers par les plus extravagants moyens, avec des sacs de sable, ou des char-rettes de pavé, par exemple. (Monselet.) Ent ré a la rédaction du\' Figaro, petit journal, oü il connut Balzac, il y publia una vparade bourqeoise,quot; la Jeunesse du temps. En \'1840 il donna Suzanne, et le Marquis de la Charnaye, son meilleur roman. Ensuite vinrent les Contes duBocage, nouveaux Contes du Bocage, les Confessions de Nuzarille, Nouvelles diverses, la Physiologie d\'un écolier etc. Attaqué d\'une maladie des brondtes, il chercha un refuge dans la pratique de la religion catholique et expira le 31 juillet \'1848 dans la maison des frères de Saint-Jean-de-Dieu.
LA COMMISSION MILITAIRE.
— Une nuit, dit le eolonel, je venais a peine de me coucher après un service des plus rudes, et des patrouilles, des rondes
La Commission militaire.
qui n\'en finissaient pas dans une ville accablée d\'un pareil régime civil et militaire ; on me réveille, et je recois l\'ordre d\'obéir a un honorae qu\'on me présente. C\'était un membre de la commission révolutionnaire. L\'ordre était en régie. Get homme aussitót m\'enjoint de prendre avec moi trois cents soldats et de le suivre. Je m\'équipe a la hate, je mande mes sous-officiers, le detachement est bientót sur pied. Nous filons silencieusement dans les rues. On arrive aux portes de Lyon, on les passe; le petit jour commencait a poindre quand nous füme.s dans la campagne. Je ne savais pas encore ou nous allions. On fit a peu prés trois lieues. Nous arrivons a un bourg entre Lyon et Belley, a égale distance environ des deux villes. Ce bourg s\'appelle Crémieu; il est assea considérable pour qu\'on trouve son .noni sur la carte. Tout y semblait tranquille. Nous faisons halte a cent pas des habitations. Le commissaire m\'ordonne de faire charger les armes et de cerner le village, avec le commandement expres de tirer sur tout ce qui tenterait d\'en sortir. Ces mesures prises j\'emméne la compagnie d\'élite, et nous entrons dans le bourg 1\'arme au bras, le commissaire en tcte, et moi toujours a ses cótés. Le calme et la beauté de la scène me sont restés dans la tète. Ce pays est admirable; si vous l\'avez vu...
— J\'en ai dü passer fort prés. J\'ai été a Geneve par Belle-garde et Nantua.
— Vous connaissez alors ces jolies maisons blanches, ces toils longs • et plats de tuiles rouges, le petit escalier qui rampe le long du mur, ces volets furtifs et ces treilles toulfues qui s\'épan-chent sur des piliers a I\'italienne. Le soleil venait de se lever, le ciel était pur, I\'air encore frais; les cimes vertes des mon-tagnes, chaudement éclairées des lueurs matinales, fuyaient a.
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La Cmimhsion militaire.
rhorizon, a demi voilées de vapeurs bleuatres. On était a peine éveillé. Nous rencontrions sur le chemin quelque fille pieds nus, qui menait paitve sa \\ache, et qui s\'arrêfait pour nous voir passer, en écartant de sa main ses cheveux épars. Dés les premières maisons, le commissaire fit tuer un raouton, défoncer una barrique, de quoi rafraichir nos hommes. Jusque-la, ajouta naïvement le colonel, il n\'y avait pas grand mal; mais vous allez voir .. . Un roulement rétablit 1\'ordre, et nous enfilons la rue principale du bourg. 11 se fit bientót quelque mouvement, des fenêtres s\'ouvrirent, on sortait sur les portes, on rentrait; la surprise, i\'hésitation, retenaient ces pauvres gens; maiscepen-dant un bruit sinistra courait partout. Nous nous arrêtions a cbaque maisen, la commissaire antrait, et ja la suivais avec quatre ou cinq voltigaurs. 11 s\'avaucait d\'une allure brusque et gauche, et roulait ga et la da gros yeux tarriblés; mais ces premières maisons étaiant si pauvres, les murs si nus, las grabats si tristes, qu\'il na trouva pas mot a dire. Dans l\'une de ces masures pourtant, il apargut sur un chambranle enfumé je ne sais quelle image de dévotion dans un vieux eadre de bois; il décrocha le cadra, le brisa, représenta a ces braves gens stupéfaits comme quoi le bon Diau n\'axistait plus, atdébitauna belle allocution patriotique sur ces infamas superstitions; puis il dèposa un assignat de vingt francs sur un meuble comme pour payer le dommage.
— Et sans douta pour se ménagar dans votre esprit un bon préjuga de son désintèressement et de sas facons d\'agir avec Ie peuple ?
— 11 en aurait eu grand besoin, ja vous jure. Nous arrivamas vers le centre du bourg, oü les maisons, de meilleuraapparence, nnnoncaient les petits propriétaires, las cultivataurs aisés, les
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La Commission militaire.
bons bourgeois de l\'endroit. II fallait voir la consternation se répandre a notre aspect et la terreur se peindre sur les visages •de ces pauvres families tout a coup Irappées de la foudre! On .savait tout ce qui se passait a Lyon. Les femmes, tremblantes, toinbaient les bras pendants sur leur chaise; les servantes pleuraient; on emportait les enfants, qui jetaient les haut cris, «t les hommes, pales, s\'approchaient avec un sourire qui fendait 1\'ame...
— Allons, citoyen, disait le commissaire d\'un ton dégagé, je suis bien faché de vous déranger; mais il faut noussuivre. .1 \'a i des ordres sévères, le devoir avant tout; il vaut venir avec nous a Lyon ...
On savait, comrae je vous ai dit, le train des procédures et des supplices, on savait que tout individu arrèté était emprisonné, et que tout prisonnier était mort, et vous pouvez imaginer la stupeur que ces boucheries de Lyon avaient jetées dans les campagnes. Les femnjps se mettaient a crier, ou se jetaient a genoux, ou s\'évanouissaient. Les hommes balbutiaient d\'une voix éteinte je ne sais quelles protestations de civisme. Le commissaire laissait a ses premiers mots le temps de produire tout leur effet, alors il ajoutait:
— Cela vous inquiète, je le congois. Nous ne sommes pas de pierre, que diable! Mais écoutez, je vois que vous êtes de braves gens, de bons citoyéns; entre nous, il y aura it peut-être moven de s\'entendre.
Une lueur d\'espoir, une espéce de rire forcé, paraissaient sur les visages. On faisait un mouvement, on attendait, bouche béante.
— A vez-vous de Fargent, des économies\'? Si vous vouliez en faire le sacrifice a la patrie, et me dédommager en quelque
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La Commission militaire.
chose, je pourrais consentir a fermer les yeux et vous laissei\' chez vous.
— Quoi! m\'écriai-je, en propres termes?
— En propres termes, dit le colonel, et je crois même que j\'atténue encore la crudité grossière de la proposition.
— Mais c\'était une expédition de voleurs de grand\'route.
—- Eh! mon Dieu, oui.
— Devant un officier, devant vous?
—■ Devant moi! et je ne soufflais mot, et je m\'elforcais de garder un air indifférent; si j\'avais seulement hoché la tête, elle serait tombee. Vous concevez que les malheureux paysans déliaient a l\'instant le portefeuille et livraient tout ce qu\'ils avaient chez eux de valeurs et d\'argent; ilsallaient chei cher jusqu\'a de vieilles montres ou quelque pauvre et unique bijou venant d\'un aïeul, et c\'était pitié de les voir se dépouiller de ces reliques de familie si pieusement conservées dans la maison. Le commissaire ne se trouvait jamais assez payé: il eut le courage de prendre un méchant portrait en médaillon a une vieille femme qui pleu-rait de le lui voir emporter. La même visite se répéta avecles meines détails et le même succès dans les habitations principa-les, jusqu\'au bout du village, qui fut pillé lestement et sans bruit, comme vous voyez. La, il y avait l\'égjise, pavoisée d\'un grand drapeau tricolore, et le presbytére, tenant a l\'église. Le commissaire me dit qu\'il voulait aller chez le curé. Je lui fis observer qu\'il était peu probable qu\'on le rencontrat a cause des événements; le commissaire me répondit en hatant le pas: II ne faut rien avoir d nous reprocher.
C\'était une petite maison a demi cachée sous le lierre et la vigne; je crois la voir encore. On traversait quelques pieds de terrain a peu prés inculte, oü montaient pêle-mèle parmi
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La Commission niililaire.
les herbes, des passe-roses \') des tournesols et les échalas d\'une tonnelle en l uines, le tout entouré de bourrées d\'épines en manière de haie, oü tenait encore une claie 2) rompue peinte en vert. II y avait sur le seuil un enfant en haillons, qui jouait au soleil avec une chévre attachée au pied d\'un platane. Le commissaire lui demanda, par précaution, s\'il y avait quelqu\'un au logis. II leva la tête, la baissa aussitót avec cette timidité farouche des enfants du Midi, et puis montra du doigt la maison. Nous vimes paraitre, a l\'entrée du corridor, une ser-vante qui n eut pas le courage de faire un mouvement ni de répondre a nos questions. Nous pénétrames dans une salie basse. Le curé était assis dans un grand fauteuil prés de la fenêtre, un livre dans les mains ; c était un vieillard de haute taille, maigre, un peu vouté, avec de grands cheveux poudrés a blanc; il leva la tête et nous regarda a travers ses larges lunettes.
— Ah ! pour toi, dit. le commissaire en l\'apercevant et sans saluer, pour toi, mon cher ami, il faut absolument que je t\'emmène. La commission a besoin de t interroger: tu vas me suivre a Lyon ... et sur-le-champ.
Le curé óta ses lunettes, les mit dans son livre, posa le livre et essaya de balbutier une question, sans pouvoir achevei-un mot.
— Allons, dit le commissaire, aliens, nous n\'avons pas de temps a perdre, nous partons a I\'instant.
Le bonhomme se leva enfin, et dit: — Je pense qu\'on n\'a rien a ine reprocher ?
— Tu t\'expliqueras la-bas; mais il n\'y a pas moyen de faire autrement; il faut que tu viennes avec moi.
Le curé jetait sur nous et auteur de lui des regards effarés,
1) stokrozen. 2) teem-n horde.
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La Commission militaire.
et il dit encore ; — Monsieur, je suis ai mé dans le pays, et l\'on m\'avait assuré qu\'en me conformant aux lois . . .
— Sois tranquille, reprit le commissaire, la loi est juste ... Au reste, ajouta-t-il d\'un ton capable \') je te prends sous ma protection. Une fois a Lyon, je ne t\'abandonnerai pas.
— Eh bien, monsieur, je suis tranquille. Je vous suivrai.
— Mais tont de suite.
— Soit, monsieur, corame vous voudrez.
— Tu auras besoin d\'argent la-bas; on n\'a pas toutes ses aises en prison. II faut emporter ce que tu as. Je m\'en char-gerai.
Le curé haussa les épaules, alia ouvrir une grande armoire, et rapporta dans le creux de sa main un petit papier oü il y avait deux écus de six livres.
— Allons, tu plaisantes; tu as de l\'argent dans ton église, dans ta sacristie. II faut nous montrer ga.
En même temps le commissaire nous fit signe de le suivre vers un corridor qui devait mener dans l\'intérieur de 1\'église. Le curé, qui s\'était approché de sa gouvernante comme pour lui donnar ses instructions, se hata de marcher devant nous, en disant qu\'il n\'y avait la que des ornements d\'église.
— Eh bien, nous verrons, dit le commissaire.
Au bout du corridor, nous nous trouvames en effet dans la sacristie.
— Ouvre-nous ta boutique, dit le commissaire en frappant avec le fourreau de son sabre sur des panneaux qui réson-naient creux.
Le curé tira une petite clef de sa poche et ouvrit une armoire a larges vantaux, oü étaient précieusement rangés les objets du culte.
1) toon van gewicht.
syo
La Commission militaire.
— Ah! ah! Eh bien, dit le commissaire, voila de la monnaie qui dort. A quoi bon laisser cela ici ?
II déroula des étoles, des chasubles, des chapes, déchira le galon, l\'arracha tout du long et le coupa d\'abord en morceaux d\'un pied de longueur environ, qu\'il distribua a chaque voltigeur qui était la. II saisit ensuite le calice, le tordit sur son genou ct l\'aplatit pour Temporter plus aisément. II en flt autant des autres vases sacrés, prit tout ce qu\'il y avait la de plus précieux, et repoussa du pied les étoffes dans rarmoire. J\'étais tellement attaché aux operations de eet homme, que je ne songeai point a regarder la physionomie du vieux curé, qui se tenait a mes cotés en roulant son mouchoir dans ses mains croisées.
Quand cela fut fini, le commissaire reprit: — Allons, on route ! — Le curé fit mine de repasser un moment chez lui; mais le commissaire l\'arrêta en disant: Ne t\'inquiète de rien; si par hasard ton emprisonnement se prolongeait, je suis la pour te procurer quelques petites douceurs; et puis d\'ailleurs .je verrai, j\'arrangerai cette affaire pour te laisser plus tót ((uitte.
Et il l\'entraina tout droit par une autre porte en lui frappant de la main sur l\'épaule. Mais, quand nous traversames le jardin, sa gouvernante accourut lui porter son chapeau et sa tabatière. Je ne sais pas bien si ce jardin n\'était pas le cimetière, il y touchait du moins. ,1\'ai comma un souvenir confus de débris de croix noires dans les herbes, le long d\'un petit mur. Nous étions a peine dehors qu\'un enfant se mit a courir prés de nous en criant dans le patois du pays : Monsieur Ie cuï\'é! monsieur le curé!
C\'était 1\'enfant que nous avions vu jouer sur la porte. I vint se jeter dans les plis de la soutane du vieux prêtre.
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La Commission militaire.
— Monsieur le curé ! oü allez-vous, monsieur le curé ?
— Je vais a Lyon.
— Ah! vous allez a Lyon ; ah! et vous m\'apporterez quel-que chose ?
— Oui, je t\'apporterai quelque chose.
— Ah ! et que m\'apporterez-vous ? Apportez-moi. .. Non, apportez-moi un chapelet.
Le curé l\'embrassa.
— Renvoyez eet enfant, dit le commissaii\'e.
— C\'est le flls d\'un homme du pays, qui vient de mourir a l\'armée, dit le curé.
II avait sans doute recueilli eet enfant, qui semblait demeurer au presbytère.
— Un hien brave homme ... eet homme-la ... reprit-il d\'un ton con traint et naïf, et comme poui\' se mettre a l\'aise. Mais\' le commissaire se rapprocha de moi. Un peu plus loin, il com-manda le rappel; on forma les rangs. Le curé marchait au centre du premier peloton.
Nous traversames le village dans toute sa longueur au son des tambours, qui battaient la marche. 11 faisait grand soleil,. mais le bourg semblait frappé de mort ; tout était desert et silencieux comme au milieu de la nuit. Je vis seulement derrière les vitres les têtes de quelques bonnes gens qui suivaient des yeux leur pauvre curé entre les soldats. On releva les factionnaires au bout de la rue, je rassemblai le reste du dé-tachement, et nous reprimes le chemin par oü nous étions venus, le commissaire et moi toujours en tête, le curé pa.\'mi les hommes du premier rang. J\'ai peine aconcevoir maintenant comment un homme de eet age put faire ces trois grandes lieues au pas de la troupe. II ne se plaignit point... Nous
372
La Commission militaire.
amvames a Lyon sur les trois heures de raprès-midi, et Ton suivit le Rhone jusqu\'a la hauteur des Terreaux, qu\'il fallait traverser. On se détourna a la rue qui est la .. .
— Je vois très-bien, dis-je au colonel, la rue qui fait face au pont Morand.
— Justement. Parvenus au milieu de cette rue, qui n\'est pas longue, comme vous savez, mes tambours s\'arrêtent. Le bout de la rue qui donnait dans la place était embarrassé de monde et de troupes. Je rn\'avariQai pour connaitre l\'obstacle, des gendarmes a cheval me crièrent je ne sais quoi que je n\'entendis pas bien, et je répliquai par un mouvement d\'impa-tience auquel ils n\'osèrent point résister. Les tambours fendent la presse, et la tête de ma colonne débouche dans la place, que nous devions traverser en diagonale; mais je vis alors qu\'il serait impossible de passer. G\'était l\'heure des exécutions, qui duraient d\'ailleurs toute raprès-midi. La place était encombrée de peuple et de militaires, et les troupes formaient le carré au-tour de l\'échafaud. Le couteau de la machine tombait et se relevait dans un morne silence, avec la régularité du marteau sur l\'enclume; l\'écho en frémissait le long des maisons voisines, et l\'on n\'entendait, mêlé a ce bruit horrible, qu\'un sourd cli-quetis d\'armes et de pieds de chevaux. Je me retournai vers le commissaire pour le consulter, il me cria; En avant! et s\'approcba. On secartait sur son passage, a la vue de son écharpe. Nous touchions aux gendarmes qui faisaient la baie. Notre arrivée avait produit quelque mouvement dans la foule, et les regards se tournaient vers nous. Le commissaire s\'avanea entre les gendarmes, fit signe a l\'un des hommes qui étaient sur l\'échafaud, et, tandis que eet homme venait a lui, il vint prendre le curé a mes cótés, le tira par le bras vers eet homme,
373
La Commission militaire.
et, se tournant vers moi avec un ricanement d\'intelligence, it me cria en me faisant signe rte longer les maisons; Vous poit-vez retourner au quartier. Les rangs des gendarmes se refer-mèrent.
Je lis défiler sui1 deux rangs, et nous suivïmes en effet les cótés de la place pour en gagner 1\'autrc extrémité. .T\'osais a peine pénétrer les motifs de cette dernière action du commis-saire; j\'allais devant mes hommes, la tête baissée, feignant de clioisir les pavés. Nous cötoyions les rangs de la troupe prés de réchaf\'aud, et j\'avais dans Foreille un bruit d\'apprèts et de ferraille qui me laissait imaginer et suivre lentement ce qui s\'y passait, avec plus d horreur peut-être que si j\'eusseregardé. Au bout de la place et sur le point de quitter une telle scène, je ne sais quelle abominable curiosité m\'arracha un mouvement r je levai les yeux sur I\'echafaud; une longue figure noireache-veux blancs venait d\'y monter. Je baissai les yeux et les rele-vai malgré moi. La tête du vieux curé tombait...
Je me détournai vers mes hommes. lis avaient tout vu, tout compris; ils marchaient en silence, les yeux lixés a terre. En ce moment on entendit de loin une musique criarde qui enton-nait la Marseillaise. — Les gredins! maugréa dans sa cravate mon sergent, qui sortait de l\'ancien régiment d\'Auvergne. Je n\'ai jamais su s\'il parlait des victimes ou des bourreaux; mais
avait une si vieille et si honnète moustache ..
374
CHARLES DE BERNARD,
issu d\'une trés ancienne familie originaire du Viourais, naquit d Besanfon, le 24 février 1804. II suivit les cours de l\'école de droit de Dyon, quand la revolution de 1830 le fit abandonner ses études de jurisprudence pour le jeter clans la politique. En 1832 il vint d Paris el débuta par un volume de poésies: Plus deuil que joie, qui resta inaperpu. Ses nouvelles la Femme gardée, la Femme de quarante ans et un Acte de vertu, lui firent une reputation de conleur. De 1840 lt;i 1847, il donna plusieurs nouvelles au Journal des Débats et a la Revue des Deux Mondes : les Ailes d\'Icare, la Cinquantaine, la Chasse aux amants, le Pied d\'Argile, le Gentühomme campagnard, Un Homme Sérieux, le Paratonnerre, 1\'Innocence d\'un fovcat, la Peau du lion etc. Le nieille.ur de se.s romanH est Gerf\'aut, étude de la société artistique et littéraire.
LE PARATONNERRE.
(Le capitaine Baretti, Corso de naissance, croit que M. Duranton fait la cour a sa femme, la belle madame Baretti, doiit il est fort jaloux. Seulement le pauvre M. Duranton sert, a son insu, de paratonnerre a un de ses amis.)
Après déjeuner, le capitaine vint a moi d\'un air de bonna humeur:
— Eh bien, monsieur Duranton, me dit-il familièrement, voila
La Commission militaire.
et, se tournant vers moi avec un ricanement d\'intelligence, if me cria en me faisant signe fie longer les maisons; Vous pou-vez retowner au quartier. Les rangs des gendarmes se refer-mèrent.
Je fis défiler sur deux rangs, et nous suivimes en efïet leamp; cótés de la place pour en gagner 1\'autrc extrémité. J\'osais a peine pénétrer les motifs de cette dernière action du cotnmis-saire; j\'allais devant mes hommes, la tête baissée, feignant de choisir les paves. Nous cótoyions les i\'angs de la troupe prés de l\'échafaud, et j\'avais dans l\'oreille un bruit d\'apprêts et de ferraille qui me laissait imaginer et suivre lentement ce qui s\'y passait, avec plus d\'horreur peut-être que si j\'eusse regardé. Au bout de la place et sur le point de quitter une telle scène, je ne sais quelle abominable curiosité m\'arracha un mouvement: je levai les yeux sui l\'échafaud; une longue figure noire k che-veux Wanes venait d y monter. Je baissai les yeux et lesrele-vai malgré moi. La tête du vieux curé tombait. ..
Je me détournai vers mes hommes. lis avaient tout vu, tout compris; ils marchaient en silence, les yeux fixés a terre. En ce moment on entendit de loin une musique criarde qui enton-nait la Marseillaise. — Les gredins! maugréa dans sa cravate mon sergent, qui sortait de l\'ancien régiment d\'Auvergne. Je n\'ai jamais su s\'il parlait des victimes ou des bourreaux; mais
avait une si vieille et si honnète moustache . ..
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CHARLES DE I5EKVAK1),
issu dune trés and enne familie originaire du Viourais, naquit a Bemnfon. le 24 février 1804. II suivit les cours de l\'école de droit de Dy on, quand la révolution de 1830 le fit abandonner sen études de jurisprudence pour le jeter dans la politique. En 1832 il vint a Paris et déhuta par un volume de poésies: Plus deuil que joie, qui resta inaperfu. Ses nouvelles la Femme gardée, la Femme de quarante ans et un Acte de vertu, lui firent une réputation de conteur. De 1840 d 1847, il donna plusieurs nouvelles au Journal des Débats et d la Revue des Deux Mondes : les Ailes d\'Icare, la Cinquantaine, la Chasse aux amants, le Pied d\'Argile, le Gentilhomme campagnard, Un Homme Sérieux, Ie Paratonnerre, l\'lnnocence d\'un foixat, la Peau du lion etc. Le meilleur de ses romans est Gerfaut, étude de la société artistique et littéraire.
LE PARATONNERRE.
(Le capitaine Baretti, Corse lt;!e naissance, croit que M. Duranton fait la cour a sa femme, la belle madame Baretti, dont il est fort jaloux. Seulement le pauvre M, Duranton sert, a son insu, de paratonnerre a un de ses amis.)
Aprés déjeuner, le capitaine vint a rnoi d\'un air de bonne humeur:
— Eh bien, monsieur Duranton, me dit-il familièrement, voila
!
376 Le P aratonnerre.
le temps qui est redevenu superbe. Avez-vous toujours envie 1;
d\'aller au Grindelwald ? p
La veille, en courant après les perdi-eaux, j\'avais parlé vague- ti ment de mon désir de visiter les glaciers de l\'Oberland.
— Pour qu\'une pareille partie fut agréable, il faudrait être 1\' au moins deux, répondis-je sans pressentir Fembarras oü m\'allait 1; jeter cette imprudente réponse. F
— C\'est aussi mon avis, reprit le vétéran en me présentant d sa tabatière. Je ne suis jamais allé au Grindelwald; si vous f voulez, nous ferons cette petite course ensemble. c
—- Enchanté de vous avoir pour compagnon de voyage ré-
pondis-je de l\'air le plus riant qu\'il me fut possible de feindre. li
— En ce cas, repartit le capitaine, qui nous empêche de r partir aujourd\'hui, sur-le-champ? II n\'est que midi; a deux n heures, nous serons a ïhun, oü nous laisserons notre voiture. f Si le bateau qui fait le service régulier est déja parti, nous en 1: trouverons facilement un autre. Nous dinerons a Untersee, et nous e pousserons une reconnaissance jusqu\'a Lauterbrunen, oü nous cou- r cherons. Demain, continua le jaloux avec un sourire étrange, auquel j je fis peu d\'attention dans le moment, demain, qui vivra verra!
— Demain, dit M. Richomme, qui assistait a eet entretien, ♦ vous monterez au Grindelwald, et, après avoir visité les glaciers,
vous descendrez a Meyringen par la Scheidegg. Votre itinéraire i
est tout tracé, de tnème que votre retour par le lac de Brienz. 1
Vous pouvez être ici aprés-demain au soir; mais je vous con- f
seille de prendre un jour de plus. Nos montagnes sont rudes... 1
— Et M. Duranton n\'a pas le pied alpestre \'), interrompit le capitaine d\'un air de condescendance. lt;
J\'étais furieux. Coraparée a l\'épreuve qui m\'était réservée,
1) is geen sterlce bergbeklimmer. 1
Le Para.tonnerre.
la chasse de la veille me semblait maintenant une délicieuse partie de plaisir. Trois jours, et peut-être quatre a passer en tête-a-tete avec M. Baretty!
Pendant cette première journee, nous suivimes exactement l\'itinéraire tracé par mon compagnon. Après avoir traversé le lac de Thun et mal diné a Untersee, nous i-emontames a cheval I\'étroite vallée de Lauterbrunen. A huit heures du soir, assis devant 1\'auberge, ainsi que quelques autres voyageurs, nous fumions d\'excellents cigares au clair de lune, en face de la cascade de Staubach.
Fatigué peut-être des efforts d\'amabilité qu\'il avait faits dans la matinee, M. Baretty était devenu fort taciturne, et je m\'accom-modais de ce silence, qui me laissait la liberté de rêver. Nous nous retirames de bonne beure; car nous devions partir dès le point du jour pour le but de notre pèlerinage. Ma mauvaise humeur ne fit aucun tort a mon sommeil. .fe dorrnais encore, et le sommeil commencait a peine a pomper 1\'épais brouillard répandu dans la vallée, lorsque 1\'impitoyable capitaine vint frap-per rudement a la porte de ma cbambre.
— Debout et en route! me cria-t-il du méme ton que s\'il eut commandé sa compagnie de voltigeurs.
Je me jetai a bas du lit, et, m\'étant habillé en baillant, je rejoignis mon compagnon. 11 m\'attendait devant la porte de 1\'auberge, un cigare dans la bouche, un sac de voyage sur le dos, et a la main un long baton ferré d\'un bout, et terminé de l\'autrequot; par une corne de chamois.
— Oü sont les chevaux ? lui demandai-je, surpris de le voir équipé de la sorte.
— Les chevaux ? répliqua-t-il en ricanant. Supprimés pour le quart d\'heure. II faut de la variété en voyage ; bier, nous
377
Le Paratonnerre.
sommes allés en voiture, en bateau et a cheval; aujourd\'hui, nous irons a pied.
Je regardai d un ceil mélancolique les parois presque verti-cales de l\'immense entonnoir au fond duquel nous nous trou-vions, et, en songeant que j\'étais oondamné a les gravir pédes-trement, j\'éprouvai aux jambes une lassitude anticipée.
— II me semble, me hasardai-je a dire, que nous allons nous éreinter inutilement, tandis qu\'en prenant des chevaux...
— Je n\'ai pas servi dans la cavalerie, interrompit d\'un ton bref le eapitaine; le cheval me fatigue, et la marche me donne de l\'appétit.
A de pareilles raisons que pouvais-je répondre ?
— Je n\'aper^ois pas notre guide, repris-je en voyant que mon aimable compagnon se mettait en marche.
— Un guide, a quoi bon? répliqua-t-il sans s\'arrcter. Le chemin de Lautei-brunen au Grindelwald est aussi fréquente que la route du bois de Boulogne.
Cette assertion, sans doute, n\'était pas de celles qu\'il est impossible de réfuter; mais a quoi m\'eiit servi de contredire un entèté a qui je devais tant d\'égards? Je renoncai au guide, ainsi que j\'avais renoncé au cheval, et, passant les bras dans les bricoles de mon havre-sac, je me munis d\'un baton sem-blable a celui du eapitaine. Nous partimes enfin, silencieux l\'un et l\'autre. La rapidité des pentes qu\'il nous fallait gravir n\'était pas favorable a la conversation; d\'ailleurs, nous fumions, lui par habitude, moi pour neutraliser l\'humidité acre du brouil-lard qui nous enveloppait.
La Providence, qui veille, dit-on, sur les ivrognes, protégé aussi les imprudents. Contre toute probabilité, nous ne nous égararnes pas, et, aprés plusieurs heures de l\'ascension la plus laborieuse, nous arrivames sains et saufs au Grindelwald. Jus-
378
Le Paratonnerre.
que-la, quoique j\'eusse parlé ii plusieurs reprises de faire une halte, M. Baretty s\'y était toujours refusé.
— Vous vous i\'eposerez au glacier, m\'avait-il répondu chaque fois avec un sourire dont 1\'expression sournoise ne me frappa que plus tard.
A l\'auberge du Grindehvald, nous trouvames un déjeuner passable, mais non le repos sur lequel j\'avais compté et dont rnon compagnon devait avoir besoin autant que moi. Ma der-nière tasse de thé a peine avalée, et comme j\'essayais de faire un Ut de ma chaise en en renversant le dossier contre une-des encoignures de la salie a manger, 1\'endiablé vétéran se-leva de table et endossa son havre-sac.
— Au glacier ! s\'écria-t-il d\'une voix rauque prés de laquelle l\'aboiement d\'un dogue m\'eüt paru plein de mélodie.
— Vous êtes done de fer? lui dis-je d\'un ton piteux, sans-faire mine de bouger. Laissez-moi dormir une heure.
— Vous dormirez au glacier, répliqua-t-il en accentuant étran-geraent ces paroles.
— Dróle de lit! me dis-je en moi-même ; on voit que le brave homme a commencé sa carrière par la campagne de\'Russie.
J\'avais prévu que ce petit voyage d\'agrément serait pour moi un temps de pénitence. Je me soumis done a ma destinée,. et me levai péniblement en détirant l\'un après l\'autre mes membres endoloris.
— Partons, puisque vous le voulez, dis-je avec un sourire-forcé; mais a quoi bon nous charger de notre bagage ? Ne-repasserons-nous pas par ici ?
— Laissez votre sac si bon vous semble, répondit M. Baretty ; je garde le mien. Je marche rnieux quand j\'ai quelque chose sur le dos.
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Le Paratonnerre.
L\'assertion me parut absurde, et, en toute autre circonstance, je ne l\'aurais pas laissé passer; mais la contradiction exige une certaine énergie physique dont je me sentais complétement dépourvu. Je n\'avais pas trop de toute ma vigueur pour supporter la fatigue, et en dépenser en controverse la inoindre parcelle eut été une dissipation imprudente.
Arrivés au bord du glacier, nous nous arrêtames un instant. De l\'endroit oü nous étions, on saisissait a merveille l\'ensemble de ce curieux et magnifique tableau. Je n\'avais d\'autre désir que de m\'étendie sur l\'herbe et de m\'abandonner a la contemplation, seul plaisir qui convienne a la lassitude de corps conune a celle de l\'esprit; mais autrement en avaif décidé mon compagnon.
— Descendons sur le glacier, dit-il tout a coup en joignant aussitót l\'effet a la parole.
Je le suivis en silence, et bientót nous eümes dépassé la lisiére oü s\'arrête la plupart des touristes. M. Baretty mar-chait sur la glacé comme si c\'eüt été une grande route ; de mon cóté, je faisais bonne contenance, quoique, de temps en temps, quelques crevasses missent ma fermeté a l\'épreuve.
Malgré son embonpoint, le capitaine, ainsi que je l\'ai fait observer, était leste et ingambe ; a cinquante ans, il était resté un digne voltigeur. C\'était un amusement pour moi que de le voir, armé de son baton ferré, s\'élancant résolüment par-dessus des fentes béantes, que j\'avais ensuite un peu moins de plaisir a francbir moi-même.
Nous cheminames assez longtemps de la sorte a travers cent abimes, dont quelques-uns rien qu\'a y plonger le regard en passant, me donnaient un commencement de vertige. Au milieu de ce chaos, mon imagination s\'exaltait. Nonobstant l\'apparence
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Le Paratonnen-e.
fort vivante et très-peu poétique du gros homme qui marchait devant moi, je me cornparai a Dante suivant Virgile dans le neuvième cercle de l\'enfer, oü les traitres sent piongés dans la-glacé. Cette belle rêverie fut brusquement interrompue par un faux pas qui faillit m\'envoyer au fond d\'un gouffre prés duquel le puits de Grenelle eüt paru un trou foi\'t mesquin. Je sentis mon front s\'humecter d\'une sueur froide, et je fus forcé de m\'asseoir car la tête me tournait, et mes jambes se dérobaient sous moi.
— Ah ga! oü diable allons-nous? m\'écriai-je lorsque je fus un peu remis de mon émotion.
M. Baretty se retourna.
— Est-ce que vous avez peur\'? me dit-il avec un ricanement qui me parut odieux.
—■ Je ne suis pas un chamois, répondis-je séchement; allez vous casser le cou, si cela peut vous ètre agréable; je ne fais pas un pas de plus.
Le capitaine promena les yeux de tous cótés comme pour explorer l\'état des lieux. Get examen était facile. Dans le loin-tain, les pies de granit encadrant l\'ourlet\') supérieur du glacier, le ciel sur nos tètes, sous nos pieds une mer pétriflée: c\'était tout. Autour de nous la solitude et le silence. Pas une créa-ture vivante a portée de nous voir ou de nous entendre. Nous aurions pu croire que la terre n\'avait pas d\'autres habitants.
— Au fait, dit M. Baretty en revenant sur ses pas, pour ce qu\'il nous reste a faire, nous sommes aussi bien ici que plus loin.
— Que nous reste-t-il a faire? répondis-je naïvement.
— Vous allez le voir, répondit-il d\'un air goguenard.
II óta son havre-sac, le posa sur la glacé, et comtnenca d\'en
1) bergrand.
381
Le Paratonner re.
défaire les courroies. Je suivais avec une certaine curiosité ces préparatifs, dont je ci\'us presque aussitót cornprendre le but. Le capitaine ne méprisait nullement la dive bouteille. II avait sans doute pensé qu\'un échantillon des vins excellents que nous buvions chez son beau-frère ne perdrait rien de sa saveur pour ètre dégusté en plein glacier. L\'idée me sembla ingénieuse et la précaution louahle.
Je m\'apprêtais a festoyer Tagi\'eable flacon, quel que fut son ótat civil, Clos-Vougeot, Chambertin ou Marsalla, lorsqu\'au lieu du goulot que je ra\'attendais a voir poindre, j\'entrevis l\'extré-mité d\'une boite étroite et plate dont l\'aspect fit faire soudain a mes idéés le plus brusque soubresaut, et m\'óta ma soif tout net.
Le capitaine, ayant achevé de tirer de son sac cette espéce de nécessaire, l\'ouvrit au moyen d\'une clef fort mignonne, et offrit a ma vue deux magniiiques pistolets de combat accom-pagnés de tous leurs accessoires.
— Vous comprenez Fapologue? me dit-il alors en me regardant entre les deux yeux.
La trivialité de ce propos n\'en atténuait pas la signification sanguinaire. La comédie tournait au mélodrame; j\'appelai a l\'aide inon sang-froid, afin de le maintenir dans une voie paisible.
— Vous voulez faire une expérience d\'acoustiquerépondis-je du ton le plus naturel qu\'il me fut possible de prendre. La condensation de l\'atmospbère agit fortement sur le son, et, a la hauteur oü nous sommes, nous devons obtenir un effet assez curieux.
— II ne s\'agit ni d\'acoustique, ni de musique, ni de physique, répliqua brutalement le mari jaloux; il s\'agit de voir si
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Le Paralonnerre.
vous regarderez la gueule d\'un pistolet avec autant d\'aplomb que vous en niettez a lorgner les femmes.
— Qu\'entenclez-vous par la\'? repris-je en jouant la surprise.
— J\'entends par la que nous sommes arrivés deux au glacier, et qu\'un seul de nous en sortira.
— Mais, mon cher capitaine . ..
— Mais, mon cher monsieur, c\'est comme ga.
— II me semble qu\'entre gans de coeur, avant de s\'égorger, on s\'explique.
— Expliquons-nous done; cela ne sera pas long. Je ne suis pas un mari de Paris, moi. Je suis de race corse, voyez-vous! Tl est possible que je vous paraisse fort ridicule; mais cela m\'est parfaitement égal. Je suis jaloux, et je ne m\'en cache pas. C\'est une faiblesse, c\'est une sottise, eest tout ce qu\'il vous plaira; c\'est ainsi. L\'homme qui cherche a plaire a ma femme devient a l\'instant même mon ennemi mortel, tout corame s\'il m\'avait donné un soufflet ou craché au visage. Et vous êtes eet homme.
— Moi, capitaine? m\'écriai-je en joignant les mains.
— Vous, monsieur, vous! reprit le jaloux, qui, en continuant de pousser par saccades des paroles inarticulées assez sembla-bles aux apres grognements d\'un sanglier, saisit un des pistolets et se mit en mesure de le charger.
La catastrophe était imminente, et il n\'y avait pas une minute a perdre pour la prévenir.
— Monsieur, deux mots seulement, dis-je d\'un ton que je m\'efforgai de rendre calme et digne; vous m\'accusez d\'avoir cherché a plaire a madame Baretty. A cela je réponds que je serais un aveugle si le mérite éminent de madame Baretty n a-vait pas produit sur moi l\'efïet qu\'il produit sur tous ceux qui
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384 JjS Paratonnerre.
ont rhonneur de la connaitre; niais, d\'une admiration réservée et respectueuse a un sentiment dont vous ayez le droit de vous offensnr, la distance est grande, ce me semble, et ce sentiment existat-il, tant qu\'il ne s\'est pas manifesté, il ne saurait devenir la matière d\'une altercation. II peut y avoir une injure dans un fait, mais non dans une pensée.
— Vous raisonnez admirablement, répondit le capitaine, qui chercha dans sa poche; il vous faut des faits? En voici.
Au même instant, il leva la main a ]a hauteur de mon menton, et me montra, entre le pouce et l\'index, un petit papier dans lequel il me fut impossible de ne pas reconnaitre l\'élo-quente épitre que j\'avais écrite la veille.
La botte était aussi rude qu\'imprévue, et je n\'eus pas l\'adresse de la parer.
— Je ne devine pas, dis-je en balbutiant, quel rapport peut avoir ce papier . ..
— Cette lettre est de vous, interrompit impérieusement M. Baretty; je ne m\'occupe pas ici de la manière impertinente \'lont vous y parlez de moi, eet article-la sera réglé dans le compte général; mais je tiens a vous montrer que je suis bien instruit. Hier au soir, n\'espérant pas sans doute que ma femme prendrait ce billet, vous l\'avez attaché a sa robe avec une épingle.
— Avec une épingle! m\'écriai-je au comble de l\'ébahis-sement.
— Ge n\'est pas elle qui l\'a trouvé, c\'est moi; non seulement elle ne 1 a pas lu, mais elle ne se doute pas même qu\'il existe. Vous en avez done été, cette fois, pour vos frais d\'éloquence. Le quiproquo est assez dróle, n\'est-il pas vrai ?
Tandis que le vétéran s\'expnmait de la sorte d\'un air d\'écra-
Le Paralonnerre.
santé ironie et avec la plus évidente conviction, j\'éprouvaisune de ces hallucinations qui font, douter si Ton veille ousi l\'on dort. Je fus quelque temps avant de comprendre que la singuliere variante survenue a l\'histoire de ma lettre n\'était autre chose qu\'une noire trahison dont la femme du capitaine était Tauteur et moi la victime. A la fin pourtant, j\'entrevis cette cruelle et mortiflante vérité. Quel motif avait poussé madame Baretty a profiter des habitudes inquisitoriales de son mari pour lui faire tombei- entre les mains mon billetquot;? Cela était assez difficile a deviner; mais le fait n\'en était pas moins incontestable; j\'étais la dupe d\'une affreuse mystification.
— Eh bien, monsieur, reprit le capitaine en voyant qu\'au lieu de répondre je gardais un morne silence, nierez-vous que cette lettre soit de votre main quot;?
— Je ne nie rien, monsieur, répliquai-je avec un amer sou-rire; j\'accepte la responsabilité du billet et mème celle de l\'é-pingle, continual-je en ricanant; voila done la discussion bien fixée. Je me reconnais l\'auteur d\'une lettre que vous re-gardez comrne un outrage, et (lont vous me demandez raison.
— C\'est parfaitement ga, dit M. Baretty en enfonpant a coups de maillet une balie dans le canon d\'un des pistolets.
— Je suis pret a vous accorder la réparation que vous demandez; mais je ne me crois pas obligé de me soumettre a [\'arrangement fort insolite que vous avez choisi. Je ne me bats pas sans témoins.
— Permettez, répondit le capitaine sans discontinuer ses bel-liqueux préparatifs; nous sommes d\'accord sur le fond, c\'est 1\'essentiel; quant aux détails, je vous crois incapable d\'élever des chicanes a propos d\'une petite irrégularité que m\'imposent
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Le Paratonnerre.
des considérations particulières. Je sais que Richomrae vous a conté ce qui m\'est arrivé i\'an dernier a Baréges. Trois mois d\'emprisonnement a propos du duel le plus loyal, c\'était dur. Aussi ai-je juré qu\'on ne m\'y prendrait pas une seconde fois, et que, la justice ne fourrerait plus le nez dans mes alfaires. Des téraoins, ga bavarde, et le procureur du rei finit toujours pas se mettre de la partie. II est vrai que nous sommes en Suisse; mais on y est encore plus bégueule qu\'enFrance. Poui1 nous éviter tout désagrément a 1\'im ou a l\'autre, voici ce que j\'ai imaginé: voyez-vous ces deux crevasses? elles sont de taille a engloutir un éléphant: e\'est ce qu\'il nous faut. II y a entre elles vingt-cinq pas environ, une bonne distance. Vous vous placez au bord de celle-ci, moi prés de celle-la. Le sortdéci-dera qui fera feu le premier, et nous tirerons alternativement jusqu\'a ce qu\'il ait un résultat. II y a dix a parier contre un que le premier qui sera atteint tombéra dans la crevasse placée derrière lui. Alois tant mieux pour lui s\'il est mort sur le coup. En tous cas, sa disparition passera pour un de ces accidents qui arrivent quelque fois dans les glaciers. Vous com-prenez maintenant pourquoi je n\'ai pas voulu prendre du guide ?
M. Baretty continua d\'exposer avec la plus épouvantable tranquillité les avantages de ce joli plan, qui tout d\'abordm\'a-vait paru digne d\'un anthropophage; mais je ne l\'écoutais plus. Ses paroles venaient de réveiller dans mon esprit un souvenir dont l\'elfet fut tel, que je devrais renoncer a Ie décrire. Je me rajipelai qu\'en visitant Gbamouny quelques anneés auparavant, j\'y avais entendu raconter la tragique histoire d\'un quot;oyageur anglais. Ge malheureux était tombé dans une crevasse, et, au bout de trois ans, on l\'avait vu reparaitre, fort bien conservé,
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Le Paratonnerre.
a la source de l\'Arveyron, qui sert de canal excrétoire au glacier. Légende lamentable, a laquelle peut-être j\'allais fournir un pendant! Cette idéé me serra la gorge comme eüt pu faire un étau. Je m\'appropriai I\'afïreuse agonie du misérable préci-pité vivant encore dans un de ces gouHVes qui ouvi-aient autour de moi leurs gueules avides. Je me vis, a une profondeur de quelques centaines de pieds, arrèté dans ma chute par le rétré-cissement graduel de la crevasse; je me sentis lentementbroyé entre deux montagnes dont la puissance de compression ferait paraitre débile l\'irrésistible étreinte du boa constrictor. Rien q ue d\'y penser, je suffoquais, j\'étoulïais.
En ce moment suprème, les considérations du respect humain tombèrent a plat devant l\'instinct animal qui porte tous les ètres créés a veiller a leur conservation. Jusqu\'alors, j\'étais resté assis sur la glace en face du capitaine. Par un bond qui tenait de la frénésie, je me levai; d\'une main, je lui arrachai le pistolet qu\'il tenait encore; de l\'autre, je ramassai celui qu\'il venait de charger, et je les langai tous deux a tour de bras a travers le glacier; d\'un coup de pied, j\'envoyai au fond d\'une crevasse le baton a corne de chamois dont il s\'était servi, et, a 1\'aide du mien, je gambadai si énergiquement, quauboutde quelques secondes j\'avais mis deux ou trois abimes fort respectables entre mon féroce ennemi et moi.
—- Lache! . .. polisson! s\'écria M. Baretty lorsque la stupeur oü l\'avait jdongé cette manoeuvre étourdissante lui eut permis de prendre la parole.
Nous étions a cinquante pas l\'un de l\'autre, il n\'avait plus d arme, et, sans baton, il lui était a peu prés impossible de franchir les crevasses qui nous séparaient. Je m\'arrêtai done, et, me retournant:
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Lr Pnratonnerre.
—- Je ne suis ni un lüche ni un polisson, i épondis-je raajes-tueusement; vous savez mon nom. .Te demeure a Paris, rue de Trévise, n» 8. J\'y retourne, et vous m\'y trouverez a vos ordres a toute heure. Nous nous couperons done la gorge quand il vous plaira, mais a condition que ce soit sur un terrain civilisé. Si vous me tuez, je pretends reposer dans de la bonne terre végétale, et non dans cette glacé, ou j\'aurais l\'air d\'un homard que Ton conserve. N\'essayez pas de sortir d\'ici sans baton, vous vous casseriez le cou indubitablement; je vais vous envoyer un guide.
Au lieu d\'écouter les furibondes apostrophes que continuait de m\'adresser le capitaine, je repris mon élan et traversal le glacier avec une agilité dont je me serais cru incapable.
Je descendis en courant a l\'auberge du Griudelwald, d\'oü, fidéle a ma promesse, j\'envoyai un guide a la recherche de mon compagnon, qui, selon moi, s\'était égaré dans le glacier. Puis, sans reprendre haleine, je me précipitai au pas gyninastique sur le chemin de Lauterbrunen, ou je tombai comir.e une avalanche. Ma lassitude avait disparu ; en songeant aux crevasses auxquelles j\'échappais, je me sentais des ailes. A l\'auberge oü nous avions couché, je trouvai foi\'t a propos un cheval de retour pour Interlaken; je I\'enfourchai sans perdre une minute, et, grace a la maniére impitoyable dont je le talonnai, j\'arrival au bord du lac de Thun en moitié moins de temps qu\'on n\'en met d\'ordinaire pour faire ce trajet. Un bateau allait partir; je m\'y jetai. Quelques heures plus tai\'d, je louais a Thun un second cheval, et, au coucher du soleil, j étais de retour au chateau de M. Richomme, oü, selon toute apparence, on ne m\'attendait guéi-e.
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ALPHOS SE KARR
Jean Alphonse Karr naquit d Paris, le 24 novembre 1808 ; ü entra d\'abord dans Venseiynement, puis déhuta dans la lit-iéralure par un roman: Sous les tilleuls (1832), qui eut du succes. Du qrand nombre de ses romans ou ouvrages de fan-taisie, qu\'il fit paraitre, nous cilerons: Une heui\'e trop tai\'d (1833), Fa Dièze (1834), le Chemin le plus court (1836), Genevieve (quot;1838), Voyage autour de mon jardin (1845), la Familie Allain (1848) etc.. En 1839 U fonda les Guêpes, petite revue, qai eut un succes retentifsant et qu\'il reprit, en 1852, dans le Siècle sous le tilre de les Bourdonnements.
II donna au théatre quelques pieces, dont les Roses jannes, conié-die tirée d\'une de ses nouvelles, eut du suceés.
Depuis plusieurs années M. Karr demeure a Nice, on il s\'occupe en grand d\'horticullure.
UNE HEURE TROP ÏARD.
— Alors, je n\'ai rien a te dire, Maurice, si ce n\'est que nous sommes convenus d\'écrire ce soir a nos parents, et que tu parais n\'y plus songer.
— ïu es un homme maudit, Richard, tu me fais lourdement
Une heure trop tard.
retomber sur la terre; mais cependant tu as raison. Allons, continua Maurice, prenons tous les deux une plume et du papier, et écrivons. C\'est une affaire de huit minutes.
— Pas pour moi, car je ne sais que leur dire ni par oil commencer.
— Ce n\'est pas difficile.
— Comment fais-tu ?
— Je mets en haut de la page; »Mon cher et honoré père.quot;
— A prés\'?
— Après
— Oui.
— Après, je mets une virgule, et je commence a l\'autre ligne.
— Alors, voila men commencement trouvé.
— Comment 1
— .Ie mets cornme toi : »Mon cher et honoré pére,quot; virgule, et a la ligne.
— Ne me parle pas; sans toi j\'aui\'ais déja fmi.
Maurice se mit a écrire rapidement; pendant ce temps. Richard remplit sa pipe et se versa im verre de vin.
— J\'ai fini, dit Maurice.
— Je suis moins avancé que toi, dit Richard, je n\'ai encore-trouvé que : Man cher el honoré père Lis-mol ta lettre, cela. me donnera des idéés.
»Mon cher et honoré père,
«Au milieu des plaisirs que je goüte a la campagne, je n\'ouhlie ni vous ni vos bontés pour moi, et c\'est au retour
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d\'une chasse aux canards, les habits encore huniides de brouil-lard, que je vous ecris pour vous remercier de ces plaisirs que je v ous dois, et en naême temps pour vous donner des nouvelles de ma santé, sur laquelle vous êtes quelquefois assez bon pour prendre de l\'inquiétude, et m\'informer de la vötre, qui m\'est plus chère que je ne saurais le dire; veuillez me donner aussi des nouvelles de ma bonne mère, et lui présenter le souvenir du coeur de son fils. Mon ami Richard me charge de vous présenter ses respects.
»P. S. Si vous me permettez de roster encore ici quelque temps, je vous serai obligé de remplir un peu ma bourse.quot;
— Mais c\'est très-bien, Maurice, c\'est précisément tout ce qu\'on peut dire ; et étant juste dans les mèmes rapports et les mêmes circonstances, je ne sais que dire pour ne pas dire la même chose. Attends, donne-moi ta lett.re.
Quelques minutes après :
— .T\'ai fini, dit Richard ; écoute, Maurice.
»Mon cher et honoré père,
;)Au milieu des plaisirs que je goüte a la campagne, je n\'oublie ni vous ni vos bontés pour moi, et c\'est au retour d\'une chasse aux canards, les habits encore humides de brouillard, que .. .quot;
— Mais c\'est. ma lettre ! ...
— Exactement, sans oublier le post scriptum ; seulement j\'ai eu la précaution de mettre «mon ami Mauricequot; au lieu de ))inon ami Richard.quot;
Quand le messager fut parti porter les deux lettres, Maurice dit:
Une heurc. trup tnrd.
— Te souviens-tu qu\'il y a quelques années, au collége, il t\'arriva, un jour de composition pour les prix, d\'élever entre toi et moi une haute muraille de livres, afin, disais-tu, que je ne pusse te copier ?
— Oui, et je, copiai mot pour mot ton devoir.
— G\'est-a-dire que, sans dessein, tu corrigeas une faute en copiant mal un mot mal écrit, en tu eus le prix.
— C\'était fort bien a moi de corriger.
— O mon Dieu! Richard, s\'écria Maurice, je gage que tu as fait la plus ridicule bévue.
— Comment ?
— Qu\'as-tu change a ma lettre en la copiant ?
— J\'ai changé ce qu\'il était nécessaire de changer pour la vraisemblance.
— Réponds : qu\'as-tu changé ?
— Je te l\'ai dit; j\'ai mis »mon ami Maurice,quot; au lieu de »nion ami Richard,quot; et je gage que lu n\'aurais pas eu cette prudence.
— Tu n\'as rien changé de plus ?
— Non. A quoi bon ?
— Tu es sur ?
— Très-sür.
— Eh bien! ami Richard, vous pouvez vous vanter d\'avoir fait la plus grosse, la plus ridicule, la plus funeste sottise qu\'un homme puisse faire.
— Que veux-tu dire ?
— Rien, homme prudent, si ce n\'est que vous demandez des nouvelles de votre mère, morte il y aura sept ans au mois de mars prochain.
Richard ne répondit rien, il se précipita hors de lachambre a la poursuite du messager; mais le messager montait le seul
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Une heure trap tard.
cheval qu\'il y eüt dans la maison, et il fallut se résigner aux conséquences de sa rnaladresse.
n.
. . . . Male consultis pretium est;
Prudentia fallax.
Horace.
Quelques jours après, Richard et Maurice recurent les réponses de leurs pères.
«Monsieur mon fils Maurice,
«Votre lettre mielleuse n\'a qu\'un but: c\'est de me demande)-de l\'argent et de me choquer en me parlant de votre mère, qui, depuis votre depart, plaide avec moi, comme vous le savez, en séparations de biens. Vous n\'aurez pas d\'argent, et je vous enjoins de revenir tout de suite pour continuer le cours de vos études. Ma fortune ne me permet pas de vous nourrir bien longtemps a ne rien faire.quot;
— Je ne savais rien de cette dissension, dit Maurice. Mais il se rappela que, quinze jours auparavant, il avait regu une lettre de son p,ère, et que, supposant qu\'elle ne contenait que des admonitions et quelques préceptes de morale, il l\'avait employée, sans la lire, a bourrer son fusil.
»Mon bon Richard,
»Je ne sais par quel hasard tu as appris mon mariage avec madame veuve Grumb; je craignais que cette. nouvelle ne te fut désagréable; mais le ménagement avec lequel tu m\'en paries, le titre de bonne mère que tu lui donnés dans ta lettre, m\'ótent
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Une heure trop tard.
toute inquietude a ce sujet. Elle me charge de te dire qu\'elle méritera ce titre de bonne mére, et qu\'il est bien précieux a ses yeux. Je ne savais pas que tu laconnusses, comme il parait par la commission que tu me donnés de te rappeler a son souvenir. Elle ne se souvient pas non plus de t\'avoir vu, qu\'uneoudeux ibis dans des maisons tierces; mais vous aurez bien vite fait connaissance, d\'après les dispositions bienveillantes que vous avez Tun pour 1\'autre. Ce sera un grand bonheur pour moi de voir bien unis les deux plus chers objets de mes affections. Reviens tout de suite auprès de nous.
«Ton bon père.quot;
Les deux amis se regardèrent stupéfaits, puis se prirent a lire. |
— Allons, Richard, c\'est comme au collége; tu emportes encore le prix sur moi.
lis firent leur valise et se remirent en route le lendeinain. :
Maurice fut assez heureux pour trouver son père et sa tnère 1 réconciliés.
Richard, grace a sa bévue, fut parfaitement recu par sa belle-mère, qu\'il n\'avait jamais vue auparavant et dont il ne soupconnait pas l\'existence.
Et une partie de l\'hiver s\'écoula paisiblement.
l\'auteur contre les horloges.
La vie, réduite a ses proportions réelles, décolorée de toutes les nuances qui ne sont pas en elle, et qu\'elle ne doit qu\'au prisme de l\'imagination ou des passions, serait une rnesquine, petite, étroite et pale chose. Les gens qui se prétendent sages, i a proportion qu\'ils ont plus d\'infirmités, veulent qu\'on abatte
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line heure trap lard.
ces illusions comme on gaule les noix quand alles sont müres. 11 nous sernble, en entendant ces sages, voir plus tard, quand raniour du trafic et de commerce aura envahi le peu qui reste a envahir, d\'honnetes négociants qui, en passant (levant les tableaux de Géricault, des Johannot, de C. Roqueplan, de Dela-berge, s\'écrieront: «Mais, en vérité, ceci peut-ètre bon a quelque chose! En décrassant ces toiles de la couleur qui est dessus. cela (era d\'excellentes toiles d\'emballage.quot;
Ainsi méprisons-nous souverainement la sagesse des sages et gardons-nous a notre vie, avec une sollicitude inquiète et con-tinuelle, tout ce qu\'on ne lui a pas violemment arraché de jeunesse, de croyances et d\'illusions. Malheureux celui qui sau-rait tout! qui coniprendrait tout! Nous avons refusé d\'appi\'en-dre I\'astronomie, dans la crainte de perdre le clianne mystérieux et le respect religieux qui, dans les belles nuits, fait qu\'on n\'ose ni élever la voix ni appuyer les pieds.
En consequence, nous avons toujours été choqué de ces mi-nutieuses divisions du temps, par heures et par minutes; il nous a semblé voir un avare qui change son or contre de la menue monnaie de billon pour le dépenser liard par liard. D\'autant que ces divisions sont complétement chimóriques, que l\'espace ni le temps ne peuvent avoir de durée absolue, mais simplement une durée relative; qu\'un jour peut se trainer plus lentement qu\'un mois, un mois échapper plus rapide qu\'un jour; que le même chemin nous semble aujourd\'hui court et rapide, qui autrefois nous donnait une idéé des deserts de sable de 1\'Arabie.
Le temps doit se jauger comme les mesures de capacité, non par des dimensions extérieures, rnais par ce qu\'il contient. II y a tel long jour qui renferme moins d\'événements que telle
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Une heure Ir op tard.
rapide minute; telle année qui, si on l\'épluchait comme des noix, si on lui en ótait le brou et le bois inutile et les pellicu-les amères, tiendrait a l\'aise dans certains jours. Le temps peut se comparer a une goutte d\'eau de savon, qui, soufflée par un chalumeau, se gonfle et deviant grosse comme la tête d\'un enfant; elle est d\'autaht plus grosse qu\'elle est plus creuse: le temps est d\'autant plus long qu\'il est raoins rempli.
II y a telle heure dans notre vie pendant laquelle nous avons plus vécu que dans tout le reste de nos jours.
D\'autre part, ces divisions du temps, mathématiques a la fois et fausses, ont enlevé beaucoup de poésie au langage.
Sans les pendules et les horloges, pour deviner certaines parties du jour, on dirait: »Le soleil monte derrière les bouleaux.quot; Voyez a la fois que de gracieuses idéés cela réveillerait: outre le soleil, les bouleaux au feuillage sombre et tremblant. Grace aux pendules et aux montres, on vous dit: »11 est six heures du inatin.quot;
Plus tard, au lieu de penser que le soleil se m\'re dans l\'étang, vous songez que les deux aiguilles de votre montre se rencontrent sur un douze en chiffres arabes ou romains.
Le soir, vous dites: »11 est sept heures.quot;
Sans les montres, vous seriez obligé chaque jour de faire de nouvelles observations.
Le soleil disparait derrière les nuages rouges;
II n\'y a plus au ciel qu\'une teinte d or pale,
Les arbres se dessinent en noir a 1 horizon ;
Le vent ne bruit plus dans les feuilles;
Les oiseaux ont cessé de chanter;
On entend les cris de la chouette.
La montre encore mot de la préméditation dans toute la vie;
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Une heure trop tard.
c\'est un tyran qui vous prescrjt la faim, la soif, le sommeil, lo repos, le travail; il n\'y a plus moyen de se laisser aller a val-lon dans la vie, cotume disent les bateliers. C\'est encore un reproche continuel pour notre exactitude; jamais nous n\'avons legardé une naontre ni une pendule sans nous apercevoir que nous étions en retard d\'une heure ou deux, que I on ne nous attendait plus, ou que Ton avait diné sans nous, ou que notre portier nous ferait frapper cinq fois.
C\'est pourquoi, nous qui mangeons quand nous avons faim, qui dormons quand nos yeux se ferment, qui écrivons quand nous avons quelque chose a dire ou que nous avons envie de dire des riens, nous nous laissons vivre, et nous nous inquié-tons peu de I\'heure qu\'il est, et nous n\'avons ni montre ni pendule: et quoique nous ne comptions ni nos jours ni nos heures, nous ne vivons ni plus vile ni plus doucement qu\'un autre, et nous n\'en aurons pas nioins notre cornpte au bout de la vie.
Après avoir écrit le chapitre précédent, nous sommes resté peut-être un quart d\'lieure renversé dans notre fauteuil et sui-vant mentalement les consequences de notre idée.
C\'est ce qui arrive le plus souvent, que ce que Ton écrit res-semble a l\'élan que Ton prend pour sauter ;
Ou encore a une lutte préalable qui double les forces, comme le. savent les lutte urs.
Puis, quand on a cessé d\'écrire, quand l\'imagination échauf-fée court avec une telle rapidité que les mots ne peuvent la suivre: ce que Ton pense alors, ce qui passe dans I\'esprit, rapid e et insaisissable, de telle sorte que, les yeux flxés devant soi et
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Vne haure trap lard.
presque jaillissant de la tête, on poursuit du regard ces images légères, vagabondes, vaut beaucoup mieux que ce qu\'on écrit.
II y a, nous le croyons du raoins, de la rausique qui, écrite pour un instrument, doit ètre baissée d\'un ton ou d\'un demi-ton pour la voix ou poui1 un autre instrument. C\'est ce qui arrive au poëte: ce qu il pense est transposé, et bien miséra-blement, quand il l\'écrit; les langues sont bien impuissantes a rendre la pensee ; et quand vous blamez son wuvie, plus que Tous mille fois il en sent la faiblesse et l\'insuffisance; il est comme un rausicien enroué, dont la voix ne rend pas comme il sent: il sent la note juste, et elle arrive fausse.
II le sait et il souffre, et plus tard, quand il a vu que ce n\'est pas impuissance de l\'individu, mais impuissance de l\'hu-manité, il ne cberche plus a vous dire que des cboses tradui-sibles en langue vulgaire; il devient commun et rampant, et on I\'applaudit.
Done, en ce quart d\'lieure que nous restarnes renversé dans notre fauteuil, nos idéés, suivant toujours l\'impulsion que r.ous leur avions donnée. prirent une bizarre direction.
Ce qui eut ceci d\'agréable pour nous, que nous comprimés que le caractère de notre héros est vrai et pris sur la nature, puisque nous retrouvames en nous des inconséquences tout aussi fortes que les siennes.
En effet, par des transitions qu il serait long et difficile d\'ex-pliquer, nous arrivames a réfuter tons nos arguments contre les montres et les pendules, et nous primes la resolution d\'acheter une montre avec le prix du chapitre que nous avions fait pour en prouver au rnoins l\'inutilité.
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BAKBE¥ D\'AUREVILLY
)ia(juit le 2 novembre 1808, dans un village de la Norniandie. Après avoir trauaillé lonytemps dans divers journau.v de province, il vint a Paris en \'1851 et entra d la redaction du Pays, pour lequel il rédigea des articles litléraires. II se fit connaitre par les romans: Une vieille maitresse (1851), l\'Ensorcelée (1854), souvenirs de la CIwüannerie, l\'une de ses oeuvres les plus caractérisques et le Chevallier Des Touches (1864).
L\'ENSORCELÉE.
La procession fit le tour de 1\'église, le long des murs du eirnetière, et rentra par le portaii, qui resta ouvert. II y avait tant de monde a Blanchelande ce jour-la, et le temps était si iloux et presque si chaud, que beaucoup de personnes se grou-pèrent au portail et, de la, entendirent la messe. li y en avait jusque sous l\'if planté en face du portail.
Cependant, après le temps mis a chanter Vlntroït, pendant lequel l\'officiant va revêtir les ornements sacrés, les portes de la sacristie s\'ouvrirent et l\'abbé de la Croix-Jugan, précédé des
L\'Ensorcelée.
enfants de choeur portant les flambeaux, des thuriférakes et des diacres, apparut sur le seuil, en chasuble, et marcha lentement vers l\'autel. Le mouvement de curiosité qui avait eu lieu dans l\'église quand la procession était passée, recommenca, rnais pour cette fois sans deception. Le capuchon avait disparu et la tête idéale de l\'abbé put être vue sans aucun voile...
Jamais la fantaisie d\'un statuaire, le rêve d\'un grand artiste devenu fou, n\'auraient combiné ce que le hasard d\'une charge d\'espingole et le déchirement des bandelettes de ses blessures par la main des Bleus \') avaient produit sur cette figure, autrefois si divinement belle, qu\'on la comparait a celle du martial Ar-change des batailles. Les plus célèbres blessures dont parle l\'histoire, qu\'étaient-elles auprès des vestiges impliqués sur le visage de l\'abbé de la Croix-Jugan, auprès de ces stigmates qui disaient si atrocement le mot sublime du due de Guise a son fils?
»11 faut que les fils des grandes races sachent se batir des renommées sur les ruines de leur propre corps!quot;
Pour la, première fois, on jugeait dans toute sa splendeur foudroyée le désastre de cette tête, ordinairement a moitié cacheé, mais déja, par ce qu\'on en voyait, terrifiante! Les cheveux, coupés très-courts, de l\'abbé, envahis par les premiers flocons d\'une neige prématurée, miroitaient sur ses tempes et décou-vraient les plans de ses joues livides, labourées par le fer. C\'était tout un massacre, me dit Tainnebouy avec une poésie sauvage, mais ce massacre exprimait un si implacable déli au destin, que si les yeux s\'en détournaient, c\'était presque comme les yeux de Moïse se. détournèrent du buisson ardent qui con-tenait Dieu! II y avait, en efïet, a force d\'ame, comme un dieu
1) Soldaten der republiek.
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V Ensorcelée.
en eet homme plus haut que la vie, et qui semblait avoir vaincu la mort en lui résistant. Quoiqu\'il se disposat a offiir le Saint Sacrifice et qu\'il s\'avancilt les yeux baissés, l\'air recueilli et les mains jointes, ces mains qui avaient porté l\'épée interdite aux prêtres, et dont le galbe nerveux et veiné révélait la puissance des éperviers dans leurs étreintes, il était toujours le chef fait pour commander et entrainer a sa suite. A vee sa grande taille, la blancheur flamboyante de sa chasuble lamée d\'or, que le soleil, tombant par une des fenêtres du choeur, sembla tout a coup embraser, il ne paraissait plus un homme, mais la colonne des flammes qui marchait en avant d\'Israël et qui le guidait au désert. La vieille eomtesse de Montsurvent parlait encore de ce moment-la, du fond de ses cent ans, comme s\'il eüt été devant elle, quand Blanchelande agenouillé vit ce prêtre, colossal de physionomie, se plaeer au pied de l\'autel et eommencer cette messe fatale qu\'il ne devait pas finir.
Nul, alors, ne pensa a ses crimes. Nul n\'osa garder dans un repli de son ame subjuguée une mauvaise pensee contre lui. II était digne des pouvoirs que lui avait remis TÉglise, et le calnip de sa grandeur, quand il monta les marches de l\'autel, répondit de son innocence. Impression éphémère, mais pour le moment toute-puissante! On oublia Jeanne le Hardouey. On oublia tout ce qu\'on croyait il n\'y avait qu\'un moment encore.
Entrevu a l\'autel a travers la fumée d\'azur des encensoirs, qui vomissaient des langues de feu de leurs urnes d\'argent, balancées devant sa terrible face. sur laquelle le sentiment de la messe qu\'il ehantait commencait de jeter des éclairs ineonnus, qui s\'y fixaient comme des rayons d\'auréole et faisaient palir l\'éclat des flambeaux, il était le point culminant et eoncentrique ou l\'attention fervente et respeetueuse de la foule venait aboutir.
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l\'Ensorcelée.
Le timbre profond de sa voix retentissait dans toutes les poitrines. La lenteur de son geste, sa lèvre inspirée, la manière dont 11 se retournalt, les bras ouverts, vers les fidèles, pour leur en-voyer la paix du Seigneur, toutes ces sublimes attitudes du prêtre qui prie et qui va consacrer, et dans lesquelles le sublime de sa personne, a lui, s\'incarnait avec une si magniflque baz\'-raonie, prenaient ces paysans bostiles et fondaient leur hostilité au point qu\'il n\'y paraissait plus...
La messe s\'avangait cependant, au milieu des alleluia d\'en-tbousiasme de ce grand jour... II avait cbanté la Preface. Les prêtres qui l\'assistaient dirent plus tard que jamais 11 n\'avaient entendu sortir de tels accents d\'une boucbe de chair. Cen\'était pas le cbant du cygne, de ce mol oiseau de la terre qui n\'a point sa place dans le ciel cbrétien, mais les derniers cris de 1\'aigle de 1\'Evangéliste, qui allait s\'élever vers les Cimes Eter-nelles, puisqu\'il allait mourir! II consacra, dirent-ils encore, comme les Saints consaci\'ent, et vraiment, s\'il avait jamais été coupable, ils le crurent plus que pardonné. lis crurent que le charbon d\'Isaïe avait tout consume du vieil homme dans sa purification dévorante, quand, a genoux prés de lui, et tenant le bord de sa tunique de pontile, les diacres le virent élever l\'bostie sans tacbe, de ses deux mains tendues vers Dieu. Toute la foule était prosternée dans une adoration muette. L\'0 salu-taris hostia! allait sortir, avec sa voix d\'argent, de eet auguste et profond silence... Elle ne sortit pas... Un coup de fusil partit du portail ouvert et l\'abbé de la Croix-Jugan tomba quot;la tête sur 1\'autel.
II était mort.
Des cris d\'effroi traversèrent la foule, algus, brefs, et tout s\'arrêta, même la cloche qui sonnait le sacrement de la messe
402
l\'Ensorcelée.
et qui se tut, cornme si le froid d une terreur immense était monté jusque dans le clocher et Teut saisie!
Ah! qui pourrait raconter dignement cette scène unique dans les plus épouvantables spectacles? L\'abbé de la Groix-Jugan, abattu sur l autel, arraché par les diacres de rentablement sacré qu i! souillait de son sang, et couché sur lesdernières marches, dans ses vêtements sacerdotaux, au milieu des prêtres éperdus ■et des flambeaux renversés; la foule soulevée, toutes les têtes tournées, les uns voulant voir ce qui se passait a l\'autel. les autres regardant d\'on le coup de feu était parti; le double reflux de cette foule, qui oscillait du cha-ur au portail, tout cela formait un inexprimable désordre, comme si l\'incendie eüt éclaté dans 1\'église ou que la foudre eüt fondu les plombs du clocher!
«L\'abbé de la Croix-Jugan vient d\'etre assassiné !quot; Tel fut le mot qui vola de bouche en bouche. La comtesse de Montsur-vent, qui avait le courage de ceux de sa maison, tenta de pé-nétrer jusqu\'au choeur, mais ne put percer la foule amoncelée.
»Fermez les portes! arrêtez 1 assassin!quot; criaient les voix. Mais on n\'avait vu ni arme ni homme. Le coup de fusil avait été entendu. II était parti du portail, tiré probablement pardessus la tête des lldéles prosternés; et celui qui l\'avait tiré avait pu s\'enfuir, grace au premier moment de surprise et de confusion. On le cherchait, on s\'interrogeait.
Le chaos s\'emparait de- cette église, qui résonnait, il n\'y avait que quelques minutes, des chants joyeux d\'alleluia .... 11 y avait deux scènes distinctes dans ce chaos: la foule qui se gonflait au portail; et a la grille du sanctuaire, dans le choeur, les prêtres Jetés hors de leurs stalles, et les chantres, pales, épouvantés, entouiant le corps inanimé, et les deux diacres, debout auprès, pales comme des linceuls, en proie a l\'indigna-
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l\'Ensorcelée.
tion et a l\'horreur! Un crime affreux aboutissait a un sacrilége t L\'hostie, teinte de sang, était tombée a cóté du calice. Le curé de Varenguebec la prit et la communia.
Alors ce curé de Varenguebec, qui était un homme puissant, un robuste prêtre, commanda le silence, d\'une voix tonnante,. et, chose étrange, due, sans nul doute, a l\'impression d\'un tel spectacle, il l\'obtint. Puis i! dépouilla sa dalmatique, et n\'ayant plus que son aube, tachée du sang qui avait jailli de tous cötés sur 1\'autel, il monta en chaire et dit:
«Mes frères, l\'église est profanée. L\'abbé de la Ooix-Jugan vient d\'être assassiné en olïrant le divin sacrifice. Nous aliens emporter son corps au presbytère et nous en ferons l\'inhu-mation a la paroisse de Neuf-Mesnil. L\'église de Blanchelande va restci\' ferraée jusqu\'au moment oü Notre Seigneui1 de Cou-tances viendra solennellement la rouvrir et la purifier. Lui seul, de sa droite épiscopale, et non pas nous, bumble prêtre, peut laver ici la place dun détestable sacrilége. Aliez, mes frères, rentrez dans vos maisons, consternés et recueillis. Les jugements de Dieu sont terribles et ses voies cacbées. Allez, la messe est dite: Ite, missa est /quot;
Et il descendit de cbaire, Le silence le plus profond continua de régner dans l\'assemblée qui s\'écoula, mais avec lenteur. Les plus curieux restèrent a voir les prêtres éteindre les flambeaux et voiler le saint tabernacle. On éteignit jusqu\'a la lampe du ebeeur, cette lampe qui brülait nuit et jour, image de l\'Adora-tion perpétuelle. Puis, les prêtres enlevérent sur leurs bras entrelacés le corps de l\'abbé de la Ci-oix-Jugan, dans sa chasuble sanglante, en récitant a voix basse le De pro fundi s. Resté le dernier sur le seüil de l\'église déserte, le curé Caillemer en ferma les portes, comme sous les sopt sceaux de la colère du
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l\'Ensorcelée.
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Seigneur. Arrêtées un moment dans le cimetière, quelques personnes furent sommees d\'en sortir et les grilles en furent fennées, coninie les portes de 1 eglise I\'avaient été. Étrange et formidable jour de Paques! le souvenir saisissant devait sen transmettre a la génération suivante. On eüt dit qu\'on remontait au moyen age et que la paroisse de Blanchelande avait été mise en interdit.
DEUXIÈME GENERATION.
1850~1870\'
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LOUIS VEUILLOT,
journaliste catholique, né a BoUjnes {Loire) en \'1813, mort en 1882. Son père, ouvrier tonnelier, gagnnnt péniblement sa vie dans ce vdlaije, par tit pour Paris en 1818, avec sa femme el ses deux fils.
Louis fut enuoyé a l\'école mutaelle a Bercy, on son père avait ouvert ttne humble boutique de marchand de vin. A treize ans il fut placé comme saule-ruisseau chez ttn avoué: en 1832 il entra a la redaction d\'un journal de Hemen et se fil remarquer surlout par l\'dcreté de sa polémique el par ses duels.
Emmené en Algérie par le géne\'ral Bugeaud, en qualité de secrétaire, il entra ensuite, grace au niême protecteur, au Bureau de l\'Esprit public, dont il devint chef de bureau el qu\'il ne quitta quen 1843 pour entrer d la redaction de l\'Univers religie ux.
M. Louis Veuillot a publié a part des leuvres tres diverses : des romans, des nouvelles, des mélanges religieux, historiques et littéraire):, line Vie de Jésus-Ghrist (1875), plusieurs recueils de poésies etc.
LES FRANCAIS EN ALGERIE.
LA PREMIÈRE G A B SISO N DB 31 I L I A N A.
s.Te faisais, me dit Ie lieutenant-colonel d\'IllenS) partie do l\'expédition qui chassa de Miliana Mohammed-ben-Sidi-Embarrak, khalifat (lieutenant) d\'Abd-el-Kader. L\'armée ne savait pas si Ton occuperait cette petite ville, dont la situation est agréable, mais que les Arabes avaient saccagée avant de se retirer, et qui n\'était qu\'un monceau de ruines. On m\'y laissa avee douze cents hommes. Je ne m\'y attendais point, je n\'avais pu faire aucune disposition, et l\'armée, qui partit aussitót, n\'en avait pris aucune. Des vivres entassés a la hate, quelques munitions, quelques outils, et c\'était tout. J\'avoue que Je ne pus voir sans un certain serrement de cosur nos camarades s\'éloigner et disparaitre derrière les collines qui entourent Miliana. Le sentiment de ma responsabilité pesa douloureusement sur mon ame. Heureusement que je ne pus pas mesurer d\'un coup ni toute notre faiblesse, ni tous nos dangers. Si j\'avais connu le sort qui at-tendait mes malheureux soldats, je crois que j\'aurais perdu la tête.
»Je me mis sur-le-champ a examiner notre séjour, je puis bien dire notre prison; car nous étions cernés de toutes parts, i\'t l\'armée n\'était pas a quatre lieues qu\'on nous tirait déja des coups de fusil. Je voulais savoir quelles ressources le lieu pouvait offrir. Le mobilier des Arabes est léger: lorsqu\'ils s\'en vont, il leur est facile de tout emporter avec eux; ils n\'y avaient pas manqué. Ce qu\'ils s\'étaient vus forces de laisser était brisé gt; toutes les maisons offraient des traces récentes de I\'mcendie-Nous ne trouvames rien que trois petites jarres de mauvaise
La première garnison de Miliana.
Imile, qui furent partagées enr.re Fhópital et les compagnies pour l\'entretien des armes, et deux sacs contenant quelques centaines de pommes de terre. On découvrit aussi, dans un silo \'), des boulets et des obus. Du reste, pas un lit, pas une natte,, pas une table, pas une écuelle. Abandonnés au milieu du désert,, nous n\'aurions pas été plus dépourvus. Ghaque pas que je faisais a travers ces funestes masures, chaque instant qui s\'écoulait, me révélaient les périls de notre situation. Une odeur infecte régnait dan\', la ville; de toutes parts elle offrait des brèches ouvertes a l\'ennemi. L\'on vint me dire que les spiritueux man-quaient pour corriger la crudité de l\'eau, que les vivres étaient avariés, et que l\'on doutait qu\'il y en eüt assez pour suffire au besoin de la garnison; mais cette dernière circonstance m\'inquiétait peu. Déja je ne pouvais que trop sürement compter sur la mort pour diminuer le nombre des bouches. I\'lusieurs des soldats que l\'on m\'avait laissés étaient déja souffrants. Je les voyais silencieux, tristes, promener autour d\'eux un ceil abattu. Je n\'ignorais pas ce que m\'annoncaient cette attitude-et ces regards.
»On était au milieu de juin. Sous un soleil qui marquait .\'10 degrés Réaumur, il fallait assainir la ville, réparer la rauraille, faire faction, se battre, garder le troupeau, notre unique ressource et le perpétuel objet de la convoitise des Arabes, qui tentaient sans cesse de l\'enlever. La masure que nous appelions l\'bópital fut bientót remplie de flévreux, la plupart couchés sur la terre,. les plus malades sur des matelas formés de quelques débris de laine ramassée dans les égouts, oü les Arabes l\'avaient noyée avant de s\'enfuir, et que nous avions tant bien que mal lavée. Cependant tout alia passabletnent jusqu\'aux premiers jours de
1) Les silos sont des trous oü Ton cache le ble.
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Les Francais en Ahjérie.
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juillet. Le moral et la santé se soutinrent; nous pumes a peu prés suffire aux fatigues excessives qu\'exigeaient les travaux les plus urgents. Mais le mois de juillet nous araena une tem-pérature de feu; le thermomètre monta ou soleil jusqu\'a 58 degrés centigrades; le vent du désert souffla et dura sans relache vingt-cinq jours; les maladies éclatèrent avec une violence formidable; la diarrhée, la flévre pernicieuse, la fièvre intermit-tente, enlevérent Ijeaucoup de monde et n\'épargnérent personne. Plus ou moins, chacun en ressentit quelque chose: tous les officiers, excepté un capitaine du génie, tous les ofliciers de santé, tous les administrateurs et employés, tous les sous-officiers •et soldats anciens et nouveaux en Afrique ont payé leur tribut. A peine aurais-je pu trouver, en certains moments, cent cinquante hommes capables d\'un bon service actif. II follait, en les menant a leur poste, doiiner le bras aux hommes que Ton mettait en faction. Ces pauvres soldats, dont le visage maigre et défait s inondait a chaque instant de sueur, pouvaient a peine se soutenir sur leurs jambes tremblantes; n\'ayant plus mème la force de parler, ils disaient péniblement a leur officier, avec un regard qui demandait grace: »Mon lieutenant, je ne peux plus aller, je ne peux plus me tenir. — Allons, mon ami, répondait tristement l\'officier, qui souvent n\'était guére en raeilleui- état, un peu de coeur; c\'est pour le sal ut de tous. Place-toi la, as-sieds-toi. — Eh bien! oui, répondait le malheureux, content de cette permission, je vais m\'asseoir. »On l\'aidait a défaire son sac, il s\'asseyait dessus, son fusil entre les jambes, contemplant l\'espace avec ce morne regard qui déja ne voit plus. Ses ca-marades s\'éloignaient la tête baissée. Bientót le sergent arrivait, ct de la voix sombre qu\'ils avaient tous: »Mon lieutenant, il faut un homrae. — Mais il n\'y en a plus. Que le pauvre un tel
La premier garmson de Mibana.
i-este encore nne heure. — Un tel a monté sa dernière garde !quot;■ II fallait conduire, porter presque, un mourant a la place du mort.
— Et ils obéissaient? dis-je au colonel, qui avail les yeux remplis de larines.
— Je n\'ai pas eu, reprit-il, a punir un acte d\'indiscipline. Mais je ne pouvais leur ordonner de vivre. Quelques-uns devin-rent fous. Ceux que la nostalgie avait attaqués, ceux dont le cceur était plus sensible, les jeunes soldats qui avaient laissé en France une flancée qu\'ils aimaient encore, furent atteints les premiers, et ne guérircnt pas. Aprés eux, je perdis tous les fumeurs. Le manque absolu de tabac était sans contredit, pour ces derniers, la plus cruelle des privations. J\'avais décidé un Kabyle qui venait roder autour de nous a nous en vendre, et il m\'en avait même apporté trois a quatre livres, qui, distri-buées aux plus nécessiteux, prolongèrent véritablement leur vie; mais, pris sans doute par les Arabes, eet homme ne reparut plus. Alors, profltant de quelques connaissances ou de quelques souvenirs qui me venaient je ne sais d\'oü, je fis faire, comme je pus, avec des feuilles de vigne et d\'une autre plante, une espèce de tabac qui fut regu par ces infortunés comme un présent du ciel. Malheureusement mon invention vint trop tard.
«J\'étais forcé de mïngénier de toutes manières pour combattre mille dangers, pour tromper mille besoins impossibles a prévoir. Afin de lutter contre les désastreux effets de la nostalgie, j\'avais organisé une section de chanteurs qui deux fois par semaine essayaient de récréer leurs camarades, en leur faisant entendre les airs et les chansons de la patrie. Les uns riaient, les autres pleuraient. Quand les chanteurs, qu\'on écoutait avec un douloureux plaisir, avaient fini, beaucoup regrettaient plus amèrement
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414 Les Franpais en Ahjérie.
la patrie absente. Ce mal du pays est terrible! Je ne savais pas, en déflnitive, si cette distraction, toujours impatiemment attendue, produisait un résultat favorable ou contraire. Mais je n\'eus pas a délibérer la-dessus bien longtemps! La maladie attaqua les chanteurs; presque tons moururent comme ceux que leurs chants n\'avaient pu sauver.
«On nous avait abandonnés si vite et avec une si cruelle ira-prévoyance, que dés les premiers jours les souliers manquèrent a un grand nonibre d\'hommes. Je me souvins heureusement des chaussm-es espagnoles. Les peaux fraiches de nos bceufs et de nos moutons, distribuées aux compagnies, leur servirent a faire des espardillcs. Beaucoup aussi manquaient de linge et d\'habillements. La mort n\'y pourvut que trop ... Quel lamentable spectacle olfrait cette pauvre troupe, mal en ordre, dégue-nillée, mourante! Parmi tant de misères, e\'est encore une souf-france pour le soldat de ne pouvoir quelquefois se mettre en grande tenue.
»Je vous ai dit qu\'une partie des vivres étaient avarits. La farine surtout ne produisait qu\'un pain détestable; et encore vnnes-nous le moment oü ce mauvais pain nous manquerait, non pas faute de farine, mais faute de boulangers. Comme nos ■chanteurs, comme nos jardiniers, qui n\'avaient point vu germer leurs semailles, nos boulangers étaient morts ou malades, et j\'eus a plusieurs reprises une peine infmie a me procurer le pain nécessaire au pen d\'hommes qui pouvaient manger. Que vous dirai-je? les bataillons se sont trouvés souvent presque sans officiers, l\'höpital presque sans chirurgiens et sans infir-miers. Ceux qui travaillaient le plus, ceux qui travaillaient le moins, les forts, les faibles, ceux qui avaient pu guéi ir déja une ou deux fois. ceux qui semblaient devoir résister a tout.
La première garnison de Miliana.
venaient successivement encombrer cet hópital, d\'oii j\'avais fait erapoi\'ter tant de cadavres.
«Les Arabes soupconnaient notre détresse sans la connaitre entièrement. Mes pauvres soldats faisaient bonne contenance devant l\'ennemi, qui ne nous laissait point de repos. II fallait presque tous les jours combattre, et les balles venaient mordrc a ceux que la maladie n avait point entamés. Nos fiévreux en-viaient le sort de leurs fréres qui mouraient d\'une blessure. Ils se faisaient conter les traits de courage qui tenaient en respect les Bédouins. Un jour, un brave gargon, un carabinier nommé Georgi, se précipita seul au milieu de trente Kabyles qui attaquaient un de nos avant-postes; il en perga plusieurs de sa baïonnette, mit les autres de fuite et les obligea d\'aban-donner leurs blessés, dont il se rendit raaitre. Ce futunefête dans la ville et dans l\'hópital; cette action de Georgi fit plus que tous les medicaments. Mais nous n\'avions pas souvent de ces prouesses. Pour poursuivre l\'ennemi, il fallait plus de jambes qu\'il ne nous en restait. G\'était beaucoup de n\'être pas absolument bloqués dans nos murs. Au bout de trois mois, vors la fin de septembre, n\'ayant que trés peu d\'hommes a opposer aux attaques réitérées des Arabes, le ravitaillement des postes avancés devenait trés difficile. Officiers, médecins, gens d\'administration, tout le monde prit le fusil; je le pris moi-même, et je dus aller a l\'ennemi, suivi d\'une quarantaine d\'hommes, dont quelques-uns étaient a peine convalescents.
«Tout se tournait contre nous. Les fruits que nous offraient les arbres étaient dangereux et se changeaient en poison. L\'ap-proche de l\'automne n\'adoucissait pas cette température qui nous avait. dévorés. La mortalité allait croissant. Je remar-quai que les Arabes, voulant s\'assurer de nos pertes, venaient
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416 Les Frangais en Alyérle.
lil nuit compter les fosses dont nous entourions les murs de la ville; et nous en creusions de nouvelles tous les jours! J\'or-donnai qu\'on les fit plus profondes et qu\'on mit dans chacune plusieurs cadavres a la fois. Les soldats obéirent; niais leur force épuisée ne leur permit pas de creuser bien avant. Un matin, ceux qui devaient remplir a leur tour ce lugubre office vinrent tout effarés me dire que les morts sortaient de terre. La terre, en eftet, n\'avait pas gardé son dépot. Elle était in-hospitalière aux morts comme aux vivants. La fermentation de ces cadavres l\'avait soulevée; elle rendait a nos regards les restes décomposés de nos compagnons et do nos amis. Je ne puis vous dire l\'effet do ce spectacle sur des imaginations déja si frappées. Malade moi-même et me trainant a peine, j\'allai présider au travail qu\'il fallut faire pour enterrer nos morts une seconde fois ; et, afin que mes intentions fussent a l\'avenir mieux remplies, je continual de conduire désormais ces convois chaque jour plus nombreux et plus lamentables. J\'avais beau m\'armer de toute ma force, je ne pouvais m\'y faire. Jem\'étais attaché a ces soldats si bons, si malhcureux, si résignés, si braves. Des enfants n\'auraient pas mieux obéi a leur père, un père n\'aurait pas davantage regretté ses enfants. Je ne me suis pas un seul instant endurci a cette douleur; je sens que je ne m\'endurcirai jamais a ce souvenir! ...
— Colonel, lui dis-je, quel était done le chiffre de vos pertes ?
— Lorsqu\'on vint, reprit-il, nous relever, le 4 octobre, nous en avions enterré huit cents.
— Huit cents ! m\'écriai-je.
— Au moins huit cents, reprit-il; les autres, ceux qu\'on emmena ou qu\'on emporta, étaient malades, et Ton a jalonné
La première yarnison de Miliaria.
le chemin de leurs sepultures. Ni l\'art des médecins, ni lajoie de leur délivrance, ne les purent remettre. Ceux qui parvinrent jusqu\'aux hópitaux de Blidah ou d\'Alger y succomhèrent victiraes d\'un mal incurable. Au sortir de Miliana, il ne s\'en était pas trouvé cent qui fussent en état de marcher durant quelques heures ; il ne s\'en trouva pas un qui püt porter son sac et son fusil. Lorsque plusieurs mois après je quittai l\'Algérie pour venir me rétablir en France, il y en avait encore, a ma connaissance, une trentaine de vivants. Qui sait s\'ils vivent aujourd\'hui ? Je fus un des moins maltraités, et vous me voyez... Eh bien! nous n\'avons pas cessé de travailler; nous avons exécuté des travaux considérables ; nous avons mis la place en état défense; nous avons établi un bel bópital; tout le monde, jusqu\'au dernier moment, a rempli son devoir. Toujours lennemi nous a respectés et nous a craints. La discipline a été jusqu\'au bout parfaits; runion, la concorde, le dévouement, n\'ont pas cessé de régner entre nous. Au milieu de tant de fatigues, de tant de privations, de tant de misères que je ne puis raconter, il n\'y a eu que vingt-cinq déserteurs, et ils appartenaient a la légion étrangère: pas un n\'était Francais.
— Mais, dis-je, colonel, comment se fait-il que ces détails n\'aient pas été connus en France ? Je n\'avais pas la moindre idéé de tout ce que vous m\'apprenez, et cependant je me tiens au courant des nouvelles d\'Alger.
- Les rapports officiels ont gardé le silence, reprit-il; cela était trop désastreux. On s\'est borné a dire que la garnison de Miliaria, éprouvée par le climat, avait été relevée. Cette phrase est devenue célébre dans notre armée d\'Afrique.
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OCTAYE FEÜILLET
naquü le 11 aout 1812, a Sainl-Ló {Manche) et fut envoyé de bonne heure a Paris, oü il fit de brillantes études. En 1845 il débuta dans les lettres, collaborant sous le nom de Désiré Hazard, au roman le Grand quot;Vieillard; en 1846 il donna quel-ques scènes de fantaisie, publiées dans le Diable a Paris, en 1856, le roman la Petite Comtesse et en 1858, le Roman d\'un jeune homme pauvre, qui fixa sa reputation. Parnii ses romans nous citerons encore: Monsieur de Camors (1867), Julia de Trécoeur (1872), la Veuve (1881) et le Roman d\'une Parisienne (1832). En dehors de deux volumes de Scènes et Comedies, il donna au theatre: la Belle au Bois dormant, ie Che\\eu blanc, Montjoye, la Tentation etc. Depuis le 3 avril 1862 M. Oct. Feuillel est memhre de VA cadém ie franpaise, en remplacement de M. Scribe.
MONSIEUR DE CAMORS.
Elise de ïècle avait alors prés de trente ans; mais elle pa-raissait plus jeune qu\'elle n\'était. Elle avait épousé a seize ans son cousin Roland de Tècle dans des circonstances singulières. — Mademoiselle de Tècle, orpheline de bonne heure, avait éti-élevée par le frère de sa mère, M. Des Rameures. Roland
Monsieur de Canion
vivait a deux pas d\'elle chez son pere. Tout les rapprochait, les voeux de leur familie, les convenances de fortune, les relations de voisinage et l\'harmonie sympathique de leurs personnes. lis étaient tous deux charmants. lis avaient été destinés Fun a l\'autre dés leur enfance. L\'époque fixée pour le mariage approchait avec la seizièrae année d\'Elise, et le comte de Tècle, en prévision de eet événement, faisait restaurer et presque entièrement reconstruire une aile de son chateau, réservée au | Jeune ménage. Roland surveillait et pressait lui-même ces | travaux avec le zèle d\'un amoureux. — Un matin, un bruit \' confus et sinistre s\'éleva dans la cour de rhabitation. Le comte ;lt;le Tècle accourut et vit son fils évanoui et sanglant entre les jhras des ouvriers. II était tombé du haut d\'un échafaudage sur lie pavé. Le malheureux enfant demeura deux mois entre la • vie et la mort. Au milieu des transports de sa flévre, il ne \'cessait d\'appeler sa cousine et sa fiancée, et on fut forcé d\'ad-raettre la jeune fille a son chevet. II se rétablit peu a peu: j mais il resta défigiu\'é et horriblement boiteux.
La première fois qu\'on lui permit de se voir dans une glacé, lil eut une syncope que Ton put croire mortelle. C\'était, d\'ail-leurs, un gargon de coeur et de foi. En revenant a lui, il versa i des flots de larmes, — qui ne purent elfacei- les cruelles cica-I trices de son visage, — pria longtemps et s\'enferma avec son père. Tous deux se mirent ensuite a écrire, l\'un a M. Des Rameures, l\'autre a mademoiselle de Tècle. M. Des Rameures i et sa nièce étaient alors en Allemagne. Les émotions et les
I fatigues avaient épuisé la santé d\'Élise, et son oncle, sur les conseils des médecins, l\'avait conduite aux eaux d\'Ems. Ce fut fatigues avaient épuisé la santé d\'Élise, et son oncle, sur les conseils des médecins, l\'avait conduite aux eaux d\'Ems. Ce fut
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a qu elle regut les lettres qui la dégageaient franchement de sa parole et lui rendaient son absolue liberté. Roland et son
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Monsieur de Camon
père la suppliaient seulement de ne pas hater son retour, leur intention a tous deux étant de quitter le pays dans quelques semaines et d\'aller s\'établir a Paris. lis ajoutaient qu\'ils ne voulaient point de réponse, et que leur resolution, impérieuse-ment commandée par la plus simple délicatesse, était irrevocable.
lis furent obéis. Aucune réponse ne vint. — Roland, son sacrifice accompli, avait paru calme et résigné; mais il tomba dans une sorte de langueur qui fit en peu de temps d\'effrayants progrés, et qui laissa bientót pressentir un dénoüment fatal et prochain, qu\'il semblait au reste désirer.
On l avait transporté un soir a l\'extrémité du jardin de son père, sur une terrasse plantée de quelques tilleuls. II regardait d\'un oeil fixe la pourpre du couchant a travers les éclaircies des bois, et son père se promenait a grands pas sm la terrasse, lui souriant quand il passait devant lui, et essuyant une larme un peu plus loin. Ce fut alors qu\'Elise de Tècle arriva comme un ange des cieux. Elle s\'agenouilla devant le jeune homme inflrme, lui baisa les mains et lui dit, en l\'enveloppan\' du rayon-nement de ses beaux yeux, qu\'elle ne l\'avait jamais tant aimé. II sentit qu\'elle disait vrai et accepta son dévouement. Leur union fut consacrée peu de temps aprés.
Madame de Tècle fut heureuse; mais elle le fut seule. Son mari, malgré la tendresse dont elle l\'entourait, malgré le bon-beur vrai qu\'il pouvait lire dans son regard tranquille, malgré la naissance de sa fllle, parut ne se consoler jamais. II était raème avec elle d\'une contrainte et d\'une froideur étranges. Une douleur inconnue le consumait. On en eut le secretie jour oü il mourut.
— Ma cbérie, dit-il a sa jeune femme, soyez bénie pour tout
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Monsieur de Camort
le bien que vous m\'avez fait____ Pardonnez-moi, si je ne vous
ai jamais dit combien je vous aimais____Avec un visage comme
le mien, il ne faut pas parler d\'amour!... Et cependant mon pauvre coeur en était plein.... J\'ai souffert de cela beaucoup, et surtout en me rappelant ce que j\'étais auparavant, et comme
j\'aurais été plus digne de vous____ Mais nous nous reverrons,
n\'est-ce pas, ma chérie?... Et alors, je serai beau comme vous, et je pourrai vous dire que je vous adore.... Adieu!... Je t\'en prie, Elise, ne pleure pas!... je t\'assure que je suis heu-
reux____ Pour la première fois, je t\'ai ouvert mon cosur, parce
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j qu\'un mourant ne craint pas le ridicule.... Adieu! je t\'aime!... Et cette douce parole fut la dernière.
En principe, il était parfaitement indifférent a M. de Camors que la France fut centralisée ou décentralisée; mais, en fait, il Ipréférait de beaucoup la centralisation par instinct de Parisien 1 et d\'ambitieux. Malgré cette préférence, il ne se fut fait aucun Iscrupule de se ranger sur cette question a 1\'avis de M. Des Rameures, s\'il n\'eüt pressenti tout d\'abord, avec la supériorité de son tact, que le fier vieillard n\'était pas de ces hommes que I Ton gagne par la souplesse. II se réservait au surplus de lui Idonner l\'honneur d\'une conversion graduelle, si les circonstan-,■ ces l\'exigeaient.
Quoi qu\'il en soit, ce n\'était ni de la centralisation ni de la • decentralisation que le jeune comte se proposait d\'entretenir madame de Tècle quand il se présenta chez elle le lendemain I a l\'beure qu\'elle avait fixée. II la trouva dans son jardin, qui était, comme la maison, d\'un style vieilli, sévère et claustral. Une terrasse plantée de tilleuls s\'étendait sur un des cótés de ice jardin et le dominait de la hauteur de quelques marches.
*
Monsieur de Camors.
C\'était la que madame de Tècle était assise, sous un groupe de tilleuls formant une sorte de berceau. Cette place lui était chère: elle lui rappelait cette soirée oti son apparition imprévue avait inondé soudain d\'une joie céleste le visage pale et meur-tri de son pauvre fiancé.
Elle avait devanl elle une petite table rustique chargée de laines et de soies; elle était plongée dans un fauteuil bas, les pieds un peu élevés sur un tabouret de canne, et elle faisait de la tapisserie avec une .grande apparence de tranquillité. M. de Camors, déja fort versé a cette époque dans la connaissance et mème dans la divination de toutes les finesses et de toutes les ruses exquises de l\'esprit féminin, sourit secrétement a cette audience en plein air. II crut en comprendre la combinaison; Madame de Tècle avait voulu enlever a leur rendez-vous le caractére d\'intimité que donne Ie huis dos. C\'était Ia vérité pure. Cette jeune femme, qui était une des plus nobles creatures de son sexe, n\'était nullement naïve. Elle n\'avait pas traversé dix ans de jeunesse, de beauté et de veuvage sans re-cevoir, sous une forme plus ou moins directe, quelques douzai-nes de déclarations qui lui avaient laissé des impressions justes et généralement peu flatteuses sur la délicatesse et Ia discrétion du sexe adverse. Comme toutes les femmes de son age, elle connaissait Ie danger, et, comme un trés-petit nombre, elle ne l\'aimait pas. Elle avait invariablement fait rentrer dans Ie grand chemin de l\'aniitié tous ceux qu\'elle avait surpris ródant autour d\'elle dans les centiers défendus; mais cette tache 1\'ennuyait. Depuis la veille, elle était sérieusement préoccupée de I\'entre-tien particulier que M. de Camors lui avait fait la surprise de lui demander. Quel pouvait être I\'objet de eet entretien my-stérieux ? Elle eut beau se creuser l\'esprit, elle ne put I\'ima-
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Monsieur de Ca mors.
siner. II était sans doute invraisemblable au plus haut point que M. de Camors, dès le début d une connaissance a peine ébauchée, se crüt autorisé a lui déclarer ses feux ; toutefois, la renommée galante du jeune comte lui revint en mémoire, elle se dit qu\'un séducteur de cette taille pouvait avoir des facons extraordinaires, et qu il pouvait se croire, en outre, dispense de beaucoup de cérémonie en face d\'une humble provinciale. Bref, ces reflexions faites, elle résolut de le recevoir dans son jar-din, ayant remarqué dans sa petite expérience que le plein ai}1 et les grands espaces vides n\'étaient pas favorables aux téméraires.
M. de Camors salua madame de ïècle comme les Anglais saluent leur reine; puis, s\'étant assis, il approclia sa chaise, avec un peu de secrete malice peut-être, et, baissant la voix sur le ton de la confidence:
— Madame, dit-il, voulez-vous me permettre de vous conlier un secret, et de vous demander un conseil\'?
Madame de Técle souleva un peu sa tète fine, attacha sur les yeux du comte la lumière veloutée de son regard, sourit vague-ment, et termina cette mimique interrogative par un léger mouvement de la main, qui signifiait: »Vous m\'étonnez inflni-ment, mais enfin je vous écoute.quot;
— Voici d\'abord, madame, mon secret: jo désire étre député de eet arrondissement.
A cette déclaration inattendue, madame de Técle le regarda encore, laissa échapper un faible soupir de soulagement, et s\'inclina avec gravité.
— Le général de Campvalion, madame, poursuivit le jeune homme, me montre une bonté paternelle. II a 1\'intention de se démettre de son mandat en ma faveur; il ne m\'a pas caché
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Monsieur de Camors.
que I\'appui de monsieur votre oncle était indispensable au succès de ma candidature. Je suis done venu dans ce pays surl\'inspi-ration du général, avec 1\'espérance de conquérir eet appui ; mais les idéés et les sentiments que monsieur votre oncle ex-primait hier me paraissent si directement contraires a mes pretentions, que je me sens véritablement découragé. Bref, madame, dans ma perplexité, j\'ai eu la pensee, fort indiscrète sans doute, de m\'adresser a votre bonté, et de vous demander un conseil que je suis déterminé a suivre, quel qiril soit.
— Mais, monsieur,.. . vous m\'embarrassez beaucoup, dit la jeune femme, dont le joli visage sombre s\'éclaira d un franc sourire.
— Je n\'ai, madame, aucun titre particulier a votre bienveil-lance,... au contraire peut-ètre;... mais enfin je suis un être humain et vous êtes charitable... Eb bien, madame, sincèrement, il s\'agit de ma fortune, de mon avenir, de ma destinée tout entiére. L\'occasion qui se présente ici pour moi d\'entrer jeun^ dans la vie publique est unique; je serais au désespoir de la perdre... Voulez-vous être assez bonne, madame, pour m\'obliger ?
— Mais comment ? dit madame de Tècle. Je ne me mêle pas de politique, moi, monsieur... Qu\'est-ce que vous me demandez au juste ?
— D\'abord, madame, je vous demande, je vous supplie de ne pas me desservir.
—• Pourquoi vous desservirais-je ?
— Mon Dieu! madame, vous avez plus que personne le droit d\'etre sévère ... Ma jeunesse a été un peu dissipée; ma imputation, a quelques égards, n\'est pas très-bonne, je le sais; je ne doute pas qu\'elle ne soit arrivée jusqu\'a vous, et je pourrais
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Monsieur de Camon
craindre qu\'elle ne vous eüt inspiré quelques préventions.
— Monsieur, nous vivons ici fort retirés,... nous ne savons guère ce qui se passe a Paris ... Au surplus, cela ne m\'ein-pêcherait pas de vous obliger, si j\'en connaissais les moyens, car je pense que des travaux sérieux et élevés ne pourraient que modifier heureusement vos occupations ordinaires.
— C\'est véritablement une chose délicieuse, se dit a part lui le jeune comte, que de se jouer avec une personne si spiri-tuelle. — Madame, reprit-il avec sa grace tranquille, je m\'asso-cie a vos espérances;... mais, puisque vous daignez encourager mon ambition, croyez-vous que je parvienne un jour a trioni-pher des dispositions de monsieur votre oncle ? ... Vous le con-naissez bien . .. que pourrais-je faire pour me le concilier ? Quelle marche dois-je suivre ? car je ne puis certainement mo passer de son concours, et, si j\'y dois renoncer, il faut que je renonce a mes projets.
— Mon Dieu! dit madame de Tècle en prenant un airréfléchi, c\'est bien difficile!
— N\'est-ce pas, madame ?
II y avait dans la voix de M. de Ganiors tant de soumission, de conflance et de candeur, que madame de Tècle en fut touchée, et que le diable en fut charmé au fond des enfers.
— Laissez-moi y penser un peu, dit-elle.
Elle posa son coude sur la table, et sa tête sur sa main. Ses doigts un peu écartés en éventail cachaient a demi un de ses yeux, tandis que les feux de ses bagues jouaient au soleil, et que ses ongles nacrés tourmentaient doucement la surface brune et lisse de son front. — M. de Camors la regardait toujours avec le mème air de soumission et de candeur.
— Eh bien, monsieur, dit-elle tout a coup en riant, moi, je
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Monsieur de Cantors.
crois que vous n\'avez rien de mieux a faire que de continuer,
— Pardon, madame ... continuer . .. quoi ?
■— Mais... Ie système que vous avez suivi jusqu\'ici avec mon oncle: ne rien lui dire quant a présent, prier le général de se taire de son cóté, et attendre tranquillement que le voisinage,1 les relations, le temps — et vos qualités, monsieur, aient préparé suffisamment mon oncle a votre candidature. Quant a moi, mon róle est bien simple ; je ne pourrais en ce moment vous aider sans vous trahir ;... par conséquent, mon assistance doit se borner, jusqu\'a nouvel ordre, a faire valoir vos mérites aux yeux de mon oncle . .. C\'est a vous de les montrer.
— Vous me comblez, madame, dit M. de Camors. En vous prenant pour confidente de mes projets ambitieux, j\'ai commis un trait de désespoir et de mauvais goüt,.. . qu:une nuance d\'ironie punit bien légèrement; mais, pour parler trés-sérieu-sement, madame, je vous remercie de grand coeur. Jecraignais de trouver en vous une puissance ennemie, et je trouve une puissance neutre, presque alliée.
— Oh ! tout a fait alliée, quoique secrétement, dit en riant madame de Tècle. D\'abord je suis bien aise de vous être agréable, et puis j\'aime beaucoup M. de Campvallon, et je suis heureuse d\'entrer dans ses vues ... — Come here, Mary!
Ces derniers mots, qui signiflent: «Venez ici!quot; s\'adressaient a mademoiselle Marie, qui venait d\'apparaitre sur un des escaliers de la terrasse, les joues écarlates, les cbeveux en broussaille, et tenant une corde a la main. — Elle s\'approcha aussitót de sa mére en faisant a M. de Camors un de ces gauches saluts particuliers aux jeunes fdles qui grandissent.
— Vous permettez, monsieur de Camors\'? reprit madame de ïècle.
426
Monsieur de Camors.
Et elle donna en anglais a sa fille quelques ordres que nous traduisons:
— Vous avez trop chaud, Mary, ne courez plus.. . Dites a Rosa de préparer mon corsage a petits bouillons ... Pendant que je m\'habillerai, vous me direz votre page de catéchisme...
— Oui, mère.
— Vous avez fait votre théme ?
— Oui, mère .. . Comment dit-on en anglais joli ... pour un homme ?
— Pourquoi ?
— C\'est dans mon thème .. . pour un homme beau, joli, distingue ?
— Handsome, nice, charming, dit la mère.
— Eh bien, mère, ce gentleman notre voisin est tout a fait handsome, nice and charming !
— Mad ... Foolish creature ! s\'ècria madame de Tècle pendant que l\'onfant se sauvait en courant et descendait 1\'escalier comme une cascade.
M. de Camors, qui avait écouté ce dialogue avec un calme impassible, se leva.
— Merci encore, madame, dit-il, et pardon. .. Ainsi vous me permettrez de vous confier de temps en temps mes peines-ou mes espérances politiques ?
— Certainement, monsieur.
II la salua et se retira. — Comme il traversait la cour de la maison, il se trouva en face de mademoiselle Mary, et, lui adressant une inclination respectueuse :
— Another time, miss Mary, lui dit-il, take care . .. I understand english perfectly well. (Une autre fois, miss Mary, prenez garde : j\'entends I\'anglais parfaitement bien.)
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Monsieur de Carnovs.
Miss Mary demeura tout a coup droite sur ses hanches, i\'ougit jusqu\'aux cheveux, et jeta a M. de Camel\'s un regard farouche, mêlé de honte et de fureur.
— You are not satisfied, miss ^lary ? reprit Camors. ( Vous n\'etes pas contente, miss Mary?)
— Not at all (pas du tout)! dit vivement I\'enfant de sa grosse voix un peu enrouée.
M. de Camors se mit a rire, s\'inclina de nouveau, et partit, laissant au milieu de la cour miss Mary immobile et indignée.
Peu de minutes après, mademoiselle Marie se jetait tout en larmes dans les bras de sa mère, et lui contait a travers ses sanglots sa cruelle mésaventure. Madame de Técle, tout en saisissant roccasion de donner a sa fdlo une lecon de réserve ■et de convenance, se garda de prendre les choses au tragique, et parut même en rire de si bon coeur, quoiqu\'elle n\'en eüt pas trop envie, que I\'enfant finit par en rire avec elle.
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JULES FKAJf^OIS SUISSE, dit JULES SIMON,
naquü ci Lorient (Bretagne), le 31 décembre \'18\'14, de parents pauvres. II déhuta dans Venseignement, comme maitre suppléant au college de Hennes: en 1833 il entra a VEcole Normale, professa la philosophie, a Caend\'abord, d Versailles ensuite; de-vint maitre de conférences a VEcole Normale en 1838, et. en 1839, fut appellé a supplier M. Cousin d la Sorbonne, dans la chaise de philosophie.
Envoyé d la Constituante par les élecleurs des Cótes-du-Nord (1849), il prit sa place parmi les républicains modérés. Le 15 décembre 1851 il protesla au noni du droit, contre le Coup d\'Etat et refusa de pré ter serment d 1\'Empire, ce qui le fit con-sidérer comme démissionnaire.
Eloigné de la politique et de 1\'enseignement, M. Simon se voua d la littérature et fit paraitre une série d\'ouvrages, abor-dant la plupart des grandes questions philosophiques et sodales: le Devoir (1854), la Religion naturelle (1856), la Liberté de Conscience (1859), la Liberté (1859), l\'Ouvrière (1863), l\'Ecole (1864), le Travail (1866), 1\'Ouvrier de buit ans (1867), etc.
En 1863 il fut nommé Député au Corps Légisiatif et s\'y fit remarqucr comme un des orateurs les plus écoutés de Voppo-sition libérale.
Le 4 septembre 1870 ü fut proclamé membre du gouvernement de la Defence nationale; M. Thiers, devenu chef du pouvoir exécutif. le maintint comme ministre de Vinstruction publique. En 1873 il donna sa démission et fut élu le même jour, le 16
i
L\'ouvrier de huit am.
décembre 1875, xénateur inamovible et menibre de l\'Académie franpaise.
Le 13 décembre 1876 il fut appelé par le président Mac-Mahon a former un cabinet, dans lequel il prit, avec la prési-dence du conseil, le ministère de Vintérieur; ü resta au pouvoir Jusqu\'au 16 mai 1877. II publia des tors: Souvenirs du 4 sep-tembre, le Gouvernement de M. Thiers, le Livre du Petit citoyen, manuel d\'éducation civique pour les écoles, en 1882; Dieu, Patrie, Liberté et dernièrement: Thiers, Guizot, Remusat.
»Mèlé d tous les grands événements qui, depuis plus de trente années, se sant déroulés dans son pays,... il est une cause que M. Jules Simon n\'a jamais désertée ni trahie, cause sainte, entre toutes, la cause de la liberté,quot; (E. Daudet, Jules Simon).
L\'OUVEIEE DE HUIT ANS.
Ces quelques mots suffisent pour qu\'on se fasse une idee a peu prés juste du nombre de métiers que les femmes peuvent exercer a domicile. Par mi ces métiers, il y en a beaucoup de fatigants, ils le sont presque tous; mais ils ne sont pas immé-diatement fatigants. Une blanchisseuse è. la riviére fait un -métier immédiatement fatigant; on en peut dire autant d\'une repasseuse quand elle travaille debout. Mais la couture, la broderie, la dentelle etc., ne deviennent des métiers fatigants qu\'a la longue. Une couturiére qui travaille seize heures par jour, et il n\'y en a que trop, risque de devenir poitrinaire et aveugle; une femme qui coud cinq ou six heures a batons rompus, employant le reste de son temps aux soins du ménage, fait un métier de femme, qui ne lui déplait pas, et gagne sans fatigue un salaire modeste.
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L\'ouvrier de huit ans.
Le travail a domicile est toujours un travail a la piece, et le travail a I\'atelier est le plus souvent a la journée. Les ou-vrières préfèrent le travail a la journée quand elles le peuvent, parce que la plupart des ou wages de femme n\'étant pas de longue haleine \') (a l\'exeeption de la dentelle, qui même se détaille souvent par coupon), il en résulte que le travail a la pièce est soumis a beaucoup de caprices et exposé a de nom-breux chómages. D\'un autre cóté, les entrepreneuses 2) aiment mieux avoir chez elles un atelier que de donner de l\'ouvrage A emporter a leurs ouvrières, parce qu\'elles évitent ainsi les retards, surveillent l\'exécution et n\'ont pas a redouter l\'incon-vénient, assez séi\'ieux pour la plupart des industries, de mains salies ou alourdies par le travail du ménage.
Parmi les industries qui conviennent aux femmes et qui pour-raient étre plus répandues, nous citerons le sertissage 3) des pierres précieuses, l\'horlogerie et la gravure sur bois. Les deux premières industries peuvent s\'exercer presque partout; la troisième est surtout parisienne, parce que c\'est seulementa Paris que la gravure sur bois trouve des débouchés assurés. Mais c\'est un ouvrage agréable, facile a quitter et a reprendre, qui n\'occupe pas de place, ne demande pas de force, réussit surtout par la finesse du coup d\'ceil et de la main, et peut rapporter, sans habileté trop exceptionnelle, des salaires de trois a six francs par jour. La vogue croissante des publications illustrées crée un avenir pour cette industrie, qui n\'a jamais été plus florissant.
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Les personnes qui, par esprit de justice pour les femmes elles-mêmes et par préoccupation du sort des enfants, veulent
1) van langen duur. 2) werkgeefsters. 3) liet zetten.
L\'ouvrier de huit cms.
s\'efforcer de donner aux femmes un ouvrage sédentaire \') feront bien de ne pas oublier: i o que le travail en atelier ne peut pas être interdit, qu\'il n\'y a pas lieu de recourir a la régle-mentation ; 2° que le travail en atelier ne peut diminuer que si les avantages du travail a domicile deviennent équivalents; 3° que le travail de ménagère proprement dit n\'acquiert toute sa valeur matérielle que daris une maison convenablement dis-posée pour la vie de familie. II y a done, parini beaucoup d\'autres moyens d\'atténuer les inconvénients du travail des femmes, deux remèdes principaux: la réforme des logements et 1\'éducation professionnelle.
L\'instruction professionnelle, 2) si nécessaire aux hommes, l\'est évidemment beaucoup plus aux ferames. Depuis l\'intro-duction des machines, le louage de la force humaine est tombé a rien, méme pour les hommes. II n\'y a plus de bons salaireg que pour la capacité, soit naturelle, soit acquise par l\'appren-tissage ou l\'instruction professionnelle. Si cela est devenu vrai pour les hommes, on peut dire que, pour les femmes, le louage de la force a toujours été presque nul. II importe done, et a elles, et a la société, qui a intérèt a ne rien laisser perdre. d\'utiliser les facultés qu\'elles ont recues, comme l\'agilité, la finesse, le goüt, la patience. C\'est un grand malheur quand elles sent obligées d\'accepter des positions qui n\'exigent pas d\'apprentissage; c\'est a peu prés comme si elles enfouissaient un capital. On peut citer pour exemple la décoration des por-celaines. En trés-peu de temps, une jeune fllle apprend a des-siner tant bien que mal et a broyer des couleurs sur une palette. Quand la familie a de grands besoins et ne peut pas atten-dre, elle öte la jeune fille de l\'école de dessin au bout d\'un
1) huiswerk. 2) ambachtsonderwijs.
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L\'ouurier de kuit am.
an, et lui cherche chez les décorateurs de porcelaine de grossiers ouvrages, qui lui rapportent de 75 c. a 1 fr. 25 par jour. La même jeune fdle,. si elle avait attendu quelques années, aurait pu devenir une artiste et aurait gagné cinq ou six francs par jour, peut-être plus. Régie générale: pour les hommes comme pour les femmes, il n\'y a plus de bons salaires qu\'a la condition de capacité exceptionnelle. Non-seulement la ca-pacité gagne davantage, mais elle est en général recherchée, au lieu d\'avoir besoin de s offrir, avantage inappréciable pour les femmes. C est done pour elles qu\'on deviait faire les premières écoles professionnelles, d\'aboi-d paree qu\'elles ont plus besoin d\'en avoir, et ensuite paree que la morale a plus besoin qu\'elles en aient. On ne saurait trop le répéter: il faut s\'elforcer de développer les facultés partieuliéres aux feiu-nies. II y a la une force considérable qui jusqu\'ici n\'a pas été mise fen ceuvre, au grand détriment des femmes, qui per-dent ainsi une partie de leur valeur et de leur rang dans le grand atelier du monde, et au détriment de la société en-tiére, qui n a pas trop, -pour se constituer dans un état régulier et normal, de toutes les ressources que la nature a mises a sa disposition. Nous ressemblons a l\'équipage d\'un navire qui ne suflirait plus a la manoeuvre et qui n\'aurait pas l\'idée de l\'enseigner aux passagers. II y a des besognes que nous faisons, auxquelles les femmes suffiraient, et que nous devons par conséquent leur abaudonner, pour passer a d\'autres plus pénibles. II y en a aussi qui se font mal, paree que nous n\'avons ni la finesse de coup d\'oeil, ni l\'agilité de doigts, ni 1\'assiduité nécessaires pour les mener a bien. Les femmes, n\'ayant pas de force, ne peuvent se sauvei\' et en même temps se rendre utiles que par la capacité naturelle et acquise.
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L\'ouvrier de kuit ans.
Quand on les aura mises en état de gagner, par la gravure sur bois, par la preparation des organes d\'horlogerie, par la décoration des porcelaines ou dans des eraplois de cornptables, des salaires élevés, croit-on qu\'elles iront de gaieté de coeurse proposer dans les fabriques pour y gagner le mème prix ou un prix inférieur, en subissant. un exil de douze heures par jour? Une tbis entrés dans cette voie, nous trouverons pour elles des occupations sédentaires peu fatigantes, lucratives; c\'est une recherche qui jusqu\'ici n\'a pas été faite avec le soin qu\'elle mérite. La speculation la fera dés qu\'elle sera avertie; les moralistes peuvent compter sur elle.
Mais qu\'on n\'oublie jamais qu il est un état qui, pour elles, est le premier de tous, celui qu\'elles aiment le mieux, qu\'elles mnplissent le plus parl\'aitement, a leur plus grand avantage et a celui de tout le monde; c\'est l\'état de ménagère. C\'est un état qui, comme tous les autres, a besoin d\'apprentissage. Nous voyons que partout on s\'en (ie pour cela a leur instinct et aux exemples qu\'elles regoivent de leurs méres. Mais quelle erreur! il n\'y en pas de plus dommageable. Une femme active et économe équivaut, dans une maison, a un véritable revenu, et cela est vrai d\'une grande et riche maison comme d\'une maison misérable. Ne voyons-nous pas que, dans les Ktats. il est aussi utile de bien dépenser que de beaucoup recevoir? Ce sont deux opérations inséparables, et la richesse d\'un Etat, celle d\'un individu, résultent du rapport entre la recette et la dé-pense, non de la dépense ni de la recette. S\'il y a des femmes actives et des indolentes, des femmes dont 1\'activité bien réglée est essentiellement productive et d\'autres qui se fatiguent sans résultat, si certaines femmes ont le génie de l\'achat et :le la vente, de la disposition, de l\'organisation, comment croire qu\'il
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L\'ouvfier de huit cms.
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n\'y a pas une culture a donner a ces dispositions, une chance de les pi\'oduire la ou elles ne paraissent pas et de les dévelop-per oü elles se montrent? La manière de conduire unemaison ■ost fort dilférente en Angleterre, en Hollande, en France; il y a done un parti a prendre, une com])araison a faire, et par conséquent un enseignenient a donner. Est-ce que les docteurs d\'économie rurale négligeront d\'indiquer comment le travail de la femme doit varier suivant les regions? Pourquoi ne cherche-t-on pas de ce cóté\'? On met dans les écoles de fdles une maitresse de couture; e\'est bien heureux, car le nombre des femmes qui ne savent pas tenir une aiguille est encore trés grand; mais il ne sufflt pas de raccommoder ou même de batir une robe, de couper un pantalon. II faut bien d\'autres talents pour rendre la maison agréable et pour alléger le budget. Celui de faire, a peu de frais, une cuisine saine peut être in-diqué au premier rang, et il y en a bien d\'autres. Tons les hommes ont intérêt a avoir une femme ainsi élevée, et toutes les femmes y oni le même intérêt que les hommes. C\'est une quantité de bonheur que nous laissons perdre faute d\'un peu de soin, paree que la question ne parait digne ni des écono-mistes ni des politique^. C\'est aussi une partie de la richesse publique que nous laissons gaspiller. ïous les hommes devraient connaitre les principes de l\'économie politique, et toutes les femmes devraient connaitre a fond les principes de l\'économie domestique. L\'économie domestique est une partie trés-importante de l\'économie politique. De même que les petites épargnes ac-cumulées dans une banque font le plus gros de tous les trésors, il est difficile qu\'un Etat dont toutes les maisons seraient bien administrées ne soit pas dans une bonne position flnanciére. Nous ne craignons pas de dire qu\'on peut influer par ce cóté
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sur la prospérité du budget, puisque nous croyons fermement qu\'on peut influer même sur les moeurs. Nous ne connaissons pas de question plus grave et plus importante que celle-ci r bien organiser la niaison. Nous venons de la discuter par sou et denier; mais ce n\'est pas tant la finance que nous regardons, quoique nous en parlions sans cesse. Nous voudrions organiser la niaison pour la faire aimer, et paree que nous pensons que, quand on a une bonne mère et qu\'on aime sa femme et ses enfants, on nquot;a plus rien a demander a Dieu ni aux hommes.
Quant a la réforme des logements, on ne saurait trop y insister, car c\'est toujours de la qu\'il faut partir quand on veut renouveler la vie de familie, et la renouveler sans sermons et sans patronage, par la force même des institutions. Ceux qui veulent connaitre la situation des ouvriers et des ouvrières, sans les avoir vus chez eux, ressemblent aux géographes qui ne connaissent le monde que par des récits de voyage. C\'est une vérité incontestable que, dans les villes industrielles, beaucoup d\'ouvriers sont. plus mal logés que les condamnés a la réclusion. II n\'y a pas un préfet qui acceptat une prison oil l\'air et la lumière seraient mesurés d\'une main aussi avare que dans la plupart des maisons d\'ouvriers. Cela tiont a ce que Fusine ne se recrute pas dans la ville oil on la fonde; a peine est-elle batie et en activité que de très-loin on accourt lui demander un salaire. L\'usine est la, avec ses ateliers; mais au dehors il n\'y a de place que pour l\'ancienne population; la nouvelle s\'y installe comrae elle peut, e\'est-a-dire que trois ou quatre per-sonnes prennent la place d\'une seule. Cela même, le dèfaut d\'air, est meurtrier; mais cela entraine en même temps mille inconvénients ou plutöt mille malheurs, car le mot n\'est pas
L\'ouvrier de huit aits.
trop fort. D\'abord la malpropreté. Cette accumulation dans un étroit espace empêche de ranger, de balayer; il n\'y a pas de place pour les ustensiles. Notez que nous pensons surtout aux enfants, et qu\'ils vont grandir dans ce taudis sans air re-, spirable, au milieu d\'immondices et dans une situation a ne jamais comprendi\'e plus tard ce que c\'est que la décence. La plupart du temps, l\'enl\'ant couche dans le même lit avec le pére et la mère, ou pêle-mêle avec toute la familie, quand elle est nombreuse. Dés qu\'il peul se trainer a quatre pattes2), avant même de savoir marcher, il cherche la rue, et il a rai-son, elle lui vaut mieux: quelle ressource! Cette chambre qu\'il (\'uit est quelquefois un grenier ouvert a tous les vents, quel-quefois une cave obscure, bumide, faite expres pour donner des rbumatismes et des maladies de peau. Cette misère du logement est une cause infaillible de misère d\'une autre sorte; car les vêtements, si on en a de recbange, s\'y pourrissent; les meubles y sunt vermoulus; on n\'y peut conserver trois mois une paillasse. II faut savoir cela, il faut oser le dire. II serait cruel de dédaigner les petits détails, qui sont de grandes souffrances. L\'étroitesse du local excluant tout approvisionne-ment, il faut tout acbeter au détail, le charbon, la cbandelle, «e qui accroit les dépenses et devient une source de dettes, c\'est-a-dire de ruine. Trop souvent, il est impossible de faire ■du feu, faute de cheminée ou paree que la cbeminée estmau-vaise; on acbète des aliments tout préparés, ou l\'on va diner hors de la chambre. Suppose/ une maladie contagieuse, aucune précaution n\'est possible. Voila sans doute un tableau lugubre. Tous les ouvriers ne sont pas ainsi logés. Les ouvriers d\'élite, et il y en a, grace a Dieu, beaucoup, arrivent a se donner un intérieur
1) Krot. 2) Op handen en voeten.
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L\'ouvrier de huil cms.
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relativement confortable. Gelui que nous venons de décrireest-il une exception ? Tant s\'en faut, c\'est le taudis qui est la règlamp; et le logement passable qui est l\'exception. Pour ne pas voir que cette triste chambre est pour moitié dans le succès du cabaret, il faut n\'avoir jamais su ce que c\'est que le besoin de-repos et de. distraction après douze heures de fatigue. Or, le cabaret, c\'est d\'abord la ruine matérielle, c\'est ensuite la ina-ladie pour le père, et quelle raaladie! Non pas un de ces-inaux d\'aventure, dont le malade soulfre seul; non. non, cette maladie-la entre dans le sang, elle le corrompt; elle passé comme une malediction du père au fils. Des centaines de pauvres enfants ne recoivent qu\'un sang vicié dans leui\'S veincs. Mème l\'aisance, mème les soins assidus, ne les rendraient ni vivaces ni robustes. Et quel spectacle pour eux, quand ils commencent a penser! Un père absent ou ivre, une mère é.puisée, des, baillons sordides, un logis crasseux et ignobU-au dehors, des riches qui passent... Supposons la mère aimanta, dèvouée, fidéle, une vraie mère; que fera-t-elle? C\'est celle-la qui, pour nourrir les siens, s\'emprisonnera douze heures-par jour dans un atelier et livrera ses enfants a l\'abandon. Que ferait-elle dans cette chambre? Viendrait-elle seulement a bout de la laver et de la ranger\'? Verrait-elle, prés de cette lucarne, l\'aiguille qu\'elle tient au bout de son doigt? II ne servira de rien d\'apporter un pain sur cette planche, de don-ner quelques linges, une chaussure, des soins dans une maladie.. Ce qu\'il faut, c\'est une maison habitable, la celluie d\'un piison-nier, pas davantage, avec une fenêtre ouverte, pour que le soleil entre par la. II faut que la mère puisse acheter un berceau et trouve a le placer; il faut qu\'elle accoutume les yeux de son enfant a se reposer sur des murs bien prdpres ;
L\'ouvrier de huit cms.
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qu\'elle colle sui- la muraille une pauvre estampe; qu\'olle niette isur la fenêtre un pot de lleurs; qu\'il y ait au moins une bonna chaise, pour que le pêre puisse s\'y asseoir, quand il re vient a la nuit, et prendre l\'enfant sur ses genoux. S\'il y a de plus, dans quelque coin, un bon livre, doux et cher compagnon de la veillée, qui donne de l\'instruction et inspire de saines pensees, voila un intérieur pour se reposer de la fatigue et pour sentir les plus doux et les plus nobles plaisirs dont le cceur de l\'homme soit capable. Voila, pour les petits êtres qui s\'élèvent, une atmosphere saine et vitale; de 1\'air, un peu de comfort, de la bonne humeur, de chaudes amitiés, une provision de bonnes legons et de joyeux souvenirs; voila, enfin, la plus grande, la plus noble, la plus sainte, la plus nécessaire des institutions, voila la familie! Mais n\'oublions pas que le seul moven de la faire renaitre, c\'est d\'abord de lui faire son nid.
ALEXANDRE PRIVAT D\'AXOLEMOM.
Né dans la petite He Sainte-Rose, mix Antilles, vers 1815, ü fut amené fort jeune en France, oil il fit ses études au collége Henri IV.
Lié avec Murger, Champfleury etc., il fut de cette »Bohème ignore\'e, qui n\'est pas un chemin, mais un cul de sac.quot; II roula sur le pavé de Paris, pendant plus de 25 années.
Void le portrait qu\'en donne Charles Monselet *).
nJe l\'ai beaucoup connu. On le voyait dans les cafés, dans les cabarets et plus encore dans les rues. C\'était un grand diabic de créole, la tête couverts d\'une chevelure épaisse et laineuse. vêtu en toute saison d\'un paletot qui n\'appartenait a aucune couleur, ni a aucune mode, gai en tant que la chasse perpé ■ tuelle a la pièce de cent sous com por te la gaieté. — — — — »Sa principale occupation a été de vaguer par les rues et de s\'attabler a la table dhöte du hasard; puis encore d\'etre leplvs parfait noctambule qu\'on ait vu florir sous le dóme étoilé de
Paris. — — — — — — — — — — — — — — —---
uil ne commencait réellement d vivre quavx premiers hees de gaze; alors seulement il s\'animait, et, comme par une force inconnue, U se trouvait tout a coup transports au beau milieu
des Halles. — — — — — — —■ —---—----
vEt ce n\'étail pas une heure ou deux qu\'il passait a la Halle, c\'était la nuil tout en tiére. et toutes les nuits.....
1) Preface pour Paris Anecdote. (Paria, P. Kouquette 1885).
Le Fabricant d\'asticots.
ylt;Est-ce-a dire que Privat cVAngleniont fut (juurmand on ivrogne. Loin de ld. S\'il vivait de la sorte, s\'était uniquement pour ne pas rentrer chez lui. Avec cette existence, on comprend qu\'il
ait fini par conquérir une notoriétó presque unhierselle.....
»Une nuit, comme il se promenait dans la plaine de Mont-rouge, il fut arrêté par des voleurs. ïtMais, leur dit-il en éclatant de rire, je suis Privat!\'\' En entendant ce nnm célèbre comme synonyme de misère, les voleurs se mirent a rire aussi fort que lui, et, vue Vheure avancée, cru rent pouvoir inviter le bohème a souper avec eux. Privat trouva bizarre d\'accepter. Les quatre filous, par mi lesquéls élait une femme habillée en homme, comme Rosalinde, le conduisirent prés d\'une cahute nbandonnée, oü ils avaient mis leurs provisions. On but du champagne sous les astres, on fir,na longuement; et, en contant ses helles histoires, Privat enchanta ses hótes de rencontre. Hs voulaient même le revoir et prendre rendez-vous avec lui, mais il leur répondit spiritueUenient; N\'engageons pas Vavenir!quot;
la fin, il vint un moment on il sentit qu\'il pouvait tirer parti des choses bizarres qu\'il avait vues, et des milieux étran-ges qu\'il avait traverses, et de ses observations il fit quelques articles de journauxquot; sous les litres de: les Industries inconnues; les Oiseaux de nuit; la Villa des chiffoniers; Voyage a travers Paris; Paris inconnu, etc. qui furent plus tard réunis en un volume, intitule Paris Anecdote (1884).
»Privat n avait qu\'un volume dans Ie venirequot;, dit Monselel,
•«mais ce volume lui survivra.quot;.......
«Comment finit Privat? Par l\'hópital, par les hópitaux. (fétait prévu.quot; II est mort le 18 juillet 1859.
LE FABRICANT D\'ASTICOTS.
En sortant de sa niaison, nous rencontrames un vieillard rouge en couleur, une veritable trogne du père Trinquefort, un amant de la dive bouteille, comme on disait jadis; un ami de la treille, comme disent encore les guinguettiers. Mquot;1» Lecceur
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Le Fabricaiit d\'asücols.
Ie salua légèrement de la main. Le pèie Salin, o\'est son nom, répondit a ce signe araical par la plus profonde révérence. Nous avons su depuis qu\'il était son locataire, car Mm|! Lecceur est principale \') de la maison dont sa remise occupe la cour. Elle a, comme on voit, plusieurs cordes a son arc; aussi emploie-t-elle une femme de ménage a six francs par mois.j
»Que fait M. Salin ? dernanda M. ..
— Oh! il n\'est pas au bureau de 1\'Assistance publique r (Être au bureau est une honte pour un homme, dans ces ((uartiers de travailleurs.) C\'est un homme qui gamp;gnejoliment sa vie : il est Fabricant d\'asticots.quot;
Nouk avouons que nous ne nous y attendions pas. Cette industrie nous parut exorbitant. Le fabricant d\'asticots dépassait de cent coudées notre imagination. Nous craignions de n\'avoir pas bien entendu, mais certainement nous ne comprenions pas. II nous faillait une explication.
«Fabricant d\'asticots! dis-je avec surprise.
— Mais oui . .. Vous savez bien ces petits vers qui servent a pécher.
— Je sais. Mais comment les fabrique-t-il?
— Ah voila! Ce n\'est peut-ètre pas trop pn .pre, eet état-la, mais on y gagns sa vie. II y a a Paris plus de deux mille pécheurs a la ligne: beaucoup de gamins et pas mal de bons bourgeois établis ou retirés des affaires. Le père Salin a fait connaissance avec ceux-ci sur le bord de l\'eau. II leur fait des asticots pour amorce toute l\'année. Pour cela il a loué tout le haut de la maison, un ancien pigeonnier. II y met macérer des charognes de chiens et chats que lui fournissent les chiilon-niers. Quand c\'est en putréfaction, les vers s\'y mettent; le père
1) hoofdhuurster.
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Le Fabricanl d\'asticols.
Salin les recueille dans des boites de fer-blanc qu\'on nornme calottées, et il les vend jusqu\'a quarante sous la calottée. Vous voyez que ce n\'est pas bien malin a fabriquer. Mais dame! il faut un lier odorat pour faire ce métier-la! Tout le monde ne le pourrait pas. Aussi ses journées sont-elle trés bonnes au commencement de la saison : il ne gagne jamais moins de dix a quinze francs par jour, et tout le reste de l\'année sept a buit francs. Mais ga n\'a pas d\'ordre, ga aime trop a lever le coude (boire).
Cependant, lorsque les eaux sont bautes, on ne pêche guère; il doit souvent chómer pendant 1\'hiver?
— Au contraire, c\'est son meilleur temps, paree qu\'alors il élève des vers pour les rossignols, ce qui est un excellent métier, dont il a presque le monopole. C\'est propre, c\'est facile, cela rapporte beaucoup. II suffit de prendre de la recoupe (petit son), qu\'on mêle avec de la farine et de vieux morceaux de bouchons; on les laisse couver dans de vieux bas de laine, et les asticots rouges nalssent tout seuls. Cela se vend dix sous le cent. Généralement les amateurs de rossignols sont de vieilles femmes riches et des bourgeois qui ont des métiers tranqnilles : les bou-quinistes, les relieurs, les tailleurs a facou. Tous ces gens-la payent bien et comptant: il suflit done d\'avoir une dizaine de pratiques possédant chacune trois on quatre oiseaux pour vivre bien a son aise et payer une femme de ménage. S\'il n\'aimait pas tant la boisson, le père Salin pourrait être proprié-taii\'e tout comme un autre; mais il mourra a 1\'höpital, il est trop aflistfi.quot;
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V Arlequin.
l\'ahlequin. i/emfloyé aux yeux de bouillon.
»Savez-vous, me dit-il, comment mange une partie de cette population?
— Je connais, répondis-je, le plat de viande a deux sols et ■de legumes a cinq centimes, et j\'ai entendu parler du hasani de la fourchelle et du bouillon a jet continu.
—■ Oui, mais ce que vous ignorez, c\'est que les ouvriers qui ont du travail mangent seuls le plat a deux sols; les autres se nourrissent tout simplement chez le Bijoutier.
—• Le bijoulier! qu\'est-ce done? Serait-ce par hasard la fameuse soupe au caillou dont on m\'a tant parlé dans mon ■enfance ?
— Non; suivez-moi un moment, et vous verrez. Si vous avez des nausées, ne vous en prenez qu\'a votre curiosite, et surtout bornez-vous a raconter ce que vous aurez vu; vous n\'avez pas besoin de rien exagérer pour apitoyer utilement sur le sort de ces malheureux et appeler sur eux 1\'attention des gens compétents.quot;
Nous descendions une de ces petites rues raides dont les pavés, appuyés les uns contre les autres, semblent se faire la •courte échelle pour monter jusqu\'au Mont-Saint-Hilaire. A la rue des Noyers, mon cicerone ine dit:
«Visitons d\'abord les alentours du marché. Voici la mère Maillard: c\'est une bijoutiére ou marebande d\'arlequins. Je ne sais pas trop l\'origine du mot bijoutier, mais Varlequin vient de ce que ses plats sont composes de pièces et de morceaux assemblés au basard, absolument comme l\'babit du citoyen de Bergame. Ces monceaux de viande que vous voyez la sont trés copieux, et cependant ils se vendent un sou, indistinctement.
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VEniployé aux ijevx de bouillon.
Ce bon marché n\'a rien d\'étonnant. La mère Maillard a passé un traité avec les laveurs de vaisselle de presque tous les grands restaurants. Ces hornmes, qui sont relégués dans une étuve oü, d\'un bout de l\'année a l\'autre, ils restent soumis a une chaleur de soixante a quati-e-vingts degrés centigrades, ont géné-ralement vingt-cinq francs d\'appointernents fixes par mois; mais ils se font de quatre a cinq cents francs par mois avec les restes, qui leur appartiennent.
))Ce qu\'on appelle en termes du métier les rogatons, c\'est-a-dire tous les morceaux que la pratique laisse dans les assiettesr se vendent par seaux. C\'est la ce qu\'achète la mère Maillard, et c\'est avec cela qu\'elle compose ses arlequins. Le seau vaut ti-ois francs. On y trouve de tout, depuis le poulet truffé et le gibier jusqu\'au boeuf aux clioux. Les ortolans, si on en mange a Paris, y coudoient familièrement Ie modeste beefsteak. Les eaux grasses, les os, les rognures, les épluchures, se vendent a part; la graisse se met dans de petits barils, elle est achetée par les fabricants de lampions pour les illuminations, a raison de sept fi-ancs le baril. C\'est un prix fait, comme les petits patés. Mais il y a la un terrible revers de la médaille : ces hommes ne peuvent jamais durer plus de trois ans a faire leur métier; ils se cuisent, ils flnissent par ne plus avoir de sang. C\'est une espèce de glu, quelque chose comme de la confiture de groseilles, qui coule dans leurs veines. Les verriers, les chauffeurs de machines, sont dans un doux printemps auprès de ces pauvres diables, qui tous, pareils a des jockeys entrai-nés au moment des courses, sont d\'une maigreur vraiment épique.
«La mère Maillard travaiUe tous ces rogatons; elle les assemble, elle les assortit, elle les approprie et les vend aux gens
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rEmployé aux yeux de bouillon.
aisés pour les animaux domestiques, et aux pauvres pour leur nourriture.
— C\'est triste.
—■ .Ie n\'en disconviens pas. Quant aux os, je vais vous dire ■ce qu\'on en foit. Avant d\'arriver chez le marchand de noir animal, le tabletier ou le fabricant de boutons, ils sont cuits deux ou trois Ibis. D\'abord le boucher les vend quatre sous la livre, sous le noni de rêjouissance, aux bourgeois et aux grands restaurants, pour faire des consommes ; ceux-ci les cedent au rabais aux traiteurs de quatrième ordre, qui en font des potages gras pour leurs abonnés ; enlin ces derniers les repas-sent aux gargotiers, qui en composent une espèce d\'eau cliaude, qu\'ils colorent a grand renfort de carottes, d\'oignons brülés, de caramel et de Unites sortes d\'ingrédients. Or, comme ces ingré-dients ne peuvent donner ce que recbercbent les amateurs, c\'est-a-dire des yeux au bouillon, un spéculateur habile a inventé Vemployé aux yeux de bouillon. Voici a peu prés comme cela se pratique: un homme prend une cuillerée d\'huile de poisson dans sa bouche, au moment ou doivent arriver les pratiques, a l\'heure de {\'ordinaire, \') et, serrant les lèvres en soufflant avee force, il lance une espèce de brouillard qui, en tombant dans la roarmite, forme les yeux qui charmant tant les consommateurs. Un habile employé aux yeux de bouillon est un homme trés recherché dans les établissements de ce genie.
— Mais cela doit avoir un goüt detestable!
— Eh\' mon Dieu! le goüt ne se développe que par la pratique. Comment voulez-vous que des gens habitués aux arle-quins de la mére Maillard deviennent des gourmets? L\'eau-de-vie, d\'ailleurs, leur a bnilé Ie palais,
1) open tafel: ook soep.
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H E \\ K Y M URGE R,
■naquit d Paris en 1822. d\'une familie oriyinaire de Savoie. II fit des études assez hdtives, et fut placé de bonne heurc dans une étude, oii il resta assez de temps pour prendre en horreur le papier timbre. 11 se lia avec quelques jpunes yens qui. depuis, se sont presque tous crées d\'importantes positions. La publication des Scènes de la Bohème, dans te Journal le Corsaire, le mil en lumiêre pour la première fois; reünies en volume, ces nouvelles pleines de sentiments, d\'oriyinalitè et d\'esprit eu-rent un grand succes; adaptées d la scène, par Barrière, la Vie de Bohème eut une réussite sympathique. La Bohème, a laquelle Muryer a consar.ré son livre, est ule staye de la vie ar-tistique; c\'est la preface de l\'Académie, de l\'Hnlel-do-Dieu ou de la jUorque.quot;
M. Buloz, le propriétaire de la Bevue des Deux Mondes, le lia d ce recited par un traité presque exclasif: Muryer y pu-blia, pendant une période de sept ou kuit années, ses romans: le Pays latin, les Buveurs d\'eau, Adeline Protat, les Vacances de Camille, Ie Dernier Bendez-vous, Scènes de la vie de jeu-nesse etc. II donna un volume de pnésies: les Nuits d\'Hiver £t au thédtre le Bonhomme Jadis et le Serment d\'Horace.
Henry Muryer est mort le 28 janvier \'1861, dans une maison 4e santé.
SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME.
UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE.
Schaunard m et Marcel,2) qui s\'étaient vaillamment mis a la besogne dés le matin, suspendii-ent tout a coup leur travail.
— Sacrebleu! qu\'il fait fairn! dit Schaunard; et il ajouta négligemment: Est-ce qu\'on ne déjeune pas aujourd\'hui ?
Marcel parut très-étonné de cette question, plus que jamais inopportune.
— Depuis quand déjeune-t-ou deux jours de suite ? dit-il. C\'était hier jeudi.
Et il compléta sa réponse en désiguant de son appui-main ce commandement de l\'Eglise:
„Vendredi chair ne niangeras,
„Ni autre chose pareillement.quot;
Schaunard ne trouva rien a répondre et se mit a son tableau, lequel représentait une plaine habitée par un ai\'bre rouge et un arbre bleu qui se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs de l\'amitié, et qui ne laissait pas en eflet que d\'etre très-philosophique.
En ce moment, le portier frappa a la porte. II apportait une lettre pour Marcel.
— C\'est trois, dit-il.
— Vous êles sur? répliqua l\'ai\'tiste. C\'est bon, vous nous les devrez.
Et il lui ferma la porte au nez.
1) Schilder en pianist, zijn ware naam was Schar me.
2) Schilder en letterkundige.
ün envoys de la Providence.
Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se mit a faire dans l\'atelier des sauts d\'acrobate et entonna a tue-tête la célèbre romance suivante. cjui indiquait chez lui l\'apogée de la jubilation:
Y\' avait quat\' jennes gens du quartier,
lis étaient tous les quatre malados;
On les a m\'nés k 1\'Hótel-Dieu 1)
Eu I en ! eu ! eu !
Eh — bien, oui, dit Schaunard en continuant;
On les a mis dans un grand lit,
Deux a la téte et deux au pied.
— Nous savons ga:
Marcel reprit:
lis virent arriver un\' petit\' sceur,
Eur! eur ! eur ! eur !
— Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait dejit des symptómes d\'aliénation mentale, je vais t\'exécuter 1\'allegro de ma symphonie sur Vinfluence du bleu dam les arts.
Et il s\'approcha de son piano.
Cette menace produisit l\'elfet d\'une goutte d\'eau froide tombée dans un liquide en ebullition.
Marcel se calraa comme par enchantement.
— Tiens! dit-il en passant la lettre a son ami. Vois.
C\'était une invitation a diner d\'un député, protecteur éclairé
des ai ts et. en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de campagne.
— C\'est pour aujourd\'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, jquot;y songe, ton député est ministériel2); tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes te défendent d\'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.
1) Hospitaal. 2) regeeringsgezind.
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29
Un envoyé da la Providence.
— Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche \'); il a voté 1\'autre jour contre ie gouvernement. D\'ailleurs, il doit me faire avoir une commande, et il m\'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ga a beau être vendredi, je me sens pris d\'une voracité Ugoline 2), et je veux diner aujourd -hui, voila.
— II y a encore d\'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait pas que d\'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait a son ami. Tu ne peux pas aller diner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet de débardeur.
— J\'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.
— Jeune insensé! oublies-tu que nous sommes passé levingt du mois, et qu\'a cette époque les habits de ces Messieurs sont c\'ouéts et surcloués? \'j
— Je trouverai au moins un habit noir d\'ici a cinq heures, dit Marcel.
— J\'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j ai été a la noce de mon cousin; et c\'était au commencement de janvier.
— Eh bien, j\'irai comme ga, reprit Marcel en marchant a grands pas. II ne sera pas dit qu\'une misérable question d étiquette mempéchera de faire mon premier pas dans le monde.
— A propos de ga, interrompit Schaunard. prenant beaucoup de plaisir a faire du chagrin a son ami, et des bottes?
Marcel sortit dans un état d\'agifation impossible a décrire. Au bout de deux heures il rentrait chargé d\'un faux col.
— Voila tout ce que j\'ai pu trouver, dit-il piteusement.
— Ce n\'était pas la peine de courir pour si peu, répondit
1) gematigde linkerzijde.
2) Ugolino, met zijn zoons tot den hongerdood veroordeeld.
3) verpand.
Un envoyé de la Providence.
Schaunard, il y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.
— Mais, dit Marcel en s\'arrachant les cheveux, nous devons avoir des elfets, que diable!
Et il commenca une longue perquisition dans tous les coins ■des deux chambres.
Après une heure de recherche, il réalisa un costume ains ■cornposé:
Un pantalon écossais,
Un chapeau gris,
Une cravate rouge,
Un gant jadis blanc,
Un gant noir.
— Ca te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard; Mais quand tu seras habillé, tu auras l\'air du spectre solaire. \') Après ga quand on est coloriste! 2)
Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.
Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied!
L\'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans laquelle on mettait les vessies usées. 11 s\'en empara.
— De Garrick en Syllabe, dit son ironique compagnon : celle-ci est pointue et l\'autre est carrée.
— Qa ne se verra pas, je les vernirai.
— C\'est une idéé! il ne te manque plus que l\'habit noir de rigueur.
— Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!
lis entendirent de nouveau trapper a la porte. Marcel ouvrit.
— Monsieur Schaunard ? dit un étranger en restant sur le seuil.
1) Kleurenbeeld der zon.
2) Coloristen: aanhangers van E. Delacroix, in tegenstelling met de des-sinateurs, aanhangers van Ingres en Vernet.
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Un envoi/é de la Providence.
— C\'est moi, rép ondit le pe.intre en le priant d\'entrer.
— Monsieur, dit l\'inconnu, porteur d\'une de ces honnêtes figures qui sont le type du provincial, mon cousin ra\'a beaucoup parlé de votre talent pour le portrait; et étant sur le point de faire un voyage aux colonies, oü je suis délégué par lesratfmeurs de la ville de Nantes, je désirerais laisser un souvenir de moi a ma familie. C\'est pourquoi je suis venu vous trouver.
— O sainte Providence ! ... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége a Monsieur . ..
— M. Blancheron, reprit 1\'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de l\'industrie sucrière, ancien maire de V..., capitaine de la garde nationale, et auteur d\'une brochure sur la question des sucres.
— Je suis fort honoré d\'avoir été choisi par vous, dit l\'artiste en s\'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir votre portrait?
— A la miniature, comme f;a, reprit M. Blancheron en indi-quant un portrait a 1\'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d\'autres, ce qui n\'est pas peinture en batiments est miniature, il n\'y a pas de milieu.
Cette naïveté donna a Schaunard la mesure du bonhomrae auquel il avait affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu il désirait que son portrait fut peint avec des couleurs lines.
— Je n\'en eraploie jamais d\'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur Monsieur désire-t-il son portrait?
— Grand comme 5a, répondit M. Blancheron en mcntrant une toile de vingt. Mais dans quel prix (ja va-t-il ?
— De cinquante a soixante francs; cinquante sans les mains, soixante avec.
— Diable, mon cousin m\'avait parlé de trente francs.
452
Un envoye de la Providence.
— C\'est selon la saison, dit le peintre; les co uleurs sont beau-■couj) plus chères a difïérentes époques.
— Tiens, c\'est done comme le sucre?
— Absolument.
— Va done pour cinquante francs, dit M. Blancheron.
— Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auiiez les mains dans lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui serait flatteur.
— Ma foi, vous avez raison.
— Sacrebleu! dit eti lui-meme Schaunard, s\'il continue, il va me faire éclater, et je le blesserai avec un de mes uiorceaux.
— As-tu remarqué? lui glissa Marcel a l\'oreille.
— Quoi?
— II a un habit noir.
— Je comprends et je coupe dans tes idéés. Laisse-moi faire.
— Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? II ne faudrait pas tarder, car je pars prochainement.
— ,1\'ai moi-même un petit voyage a faire; après-demain je quitte Paris. Done, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne séance avancera la besogne.
— Mais il va bientót faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières, dit M. Blancheron.
— Mon atelier est disposé pour qu\'on y puisse travailler a toute heure ... reprit le peintre. Si vous voulez öter votre habit ■et prendre la pose, nous allons commencer.
— Oter mon habit! Pourquoi faire?
— Ne m\'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait a, votre familie?
— Sans doute.
— Eh bien, alors, vous devez étre représenté dans votre
453
Un envoyé de a Prouidetice.
costume d\'intérieur, en robe de chambre. C\'est l\'usage d\'ail-leurs.
~ Mais je n\'ai pas de robe de chambre ici.
— Mais jen ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant a son modèle un haillon historié de taches de pein-ture et qui fit tout d\'abord hésiter 1\'honnète provincial.
— Ce vêtement est bien singulier, dit-il.
— Et bien précieux, répondit le peintre. C\'est un vizir turc qui en a fait présent a M. Horace Vernet, qui me l\'a donné a moi. Je suis son élève.
— Vous étes élève de Vernetquot;? dit Blancheron.
— Oui, Monsieur, je m\'en vante. Horreur, murtnura-t-il eigt; lui-même, je renie mes dieux. \')
— II y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endos-sant la robe de chambre qui avait une si noble origine.
— Accroche l\'habit de Monsieur au porte-manteau, dit. Schaunard a son ami avec un clignement d\'yeux significatif.
— Dis done, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le Blancheron, il est bien bon! si tu pouvais en garder un morceau ?
— Je tacherai! mais ce n\'est pas ga, habille-toi vite et file. Sois de retour a dix heures, je le garderai jusque-la. Surtout rapporte-moi quelque chose dans tes poches.
— Je t\'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.
II s\'habilla a Ia hate. L\'habit lui allait comme un gant, puis il sortit par la seconde porte de l\'atelier.
Schaunard s\'était mis a la besogne. Comme la nuit étaittout a fait venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu\'il n\'avait pas diné. 11 en fit la remarque au peintre.
1) Zie vorige noot.
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Un envoyé de la Providence,
— Je suis dans le même cas; mais, pour vous obliger, je m\'en passerai ce soir. Pourtant j\'étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain, dit Schaunard. Mais nous ne pou-vons pas nous déranger, ga compromettrait la ressemblance.
II se mit a 1\'oeuvre.
— Aprés ga, dit-il tout a coup, nous pouvons diner sans nous déranger. II y a en bas un excellent restaurant qui nous mon-tera ce que nous voudrons.
Et Schaunard attendit l\'effet de son trio de pluriels.
— Je partage votre idéé, dit M. Blancheron, et en revanche j\'aime a croire que vous me ferez I\'honneur de me tenir compagnie a table.
Schaunard s\'inclina.
— Allons, se dit-il a lui-même, c\'est un brave homme, un véritable envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte ? demanda-t-il a son amphitryon.
— Vous m\'obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment celui-ci.
-- Tu t\'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les escaliers quatre a quatre.
II entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu dont la lecture lit palir le Vatel \') en boutique.
— Du bordeaux a I\'ordinaire 2).
Qu\'est-ce qui payera?
— Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous verrez-la-haut, un fln gourmet. Ainsi, tachez de vous distinguer, et que nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine surtout.
1) Naam van een beroemden kok.
2) Naar verkiezing.
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Un envoyé de la Providence.
A huit hemes, M. Blancheron sentait déja le besoin d\'épan-cher dans le sein d\'un ami ses idéés sur 1\'industrie sucrière, et il récita a Schaunard la brochure qu\'il avait écrite.
Celui-ci 1\'accompagna sur le piano.
A dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se tutoyaient. A onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et flrent chacun un testament ou ils se léguaient réci-proquement, leur fortune.
A minuit. Marcel rentra et les trouva dans les bras l\'un de l\'autre; ils fondaient en pleurs. Et il y avait déja un demi-pouce d\'eau dans 1\'atelier. Marcel se heurta a la table et vit les splen-dides débris du superbe festin. II regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement vides.
II voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaca de le tuer s\'il voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.
— Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit u.ne poignée de noisettes. Moi qui lui apportais a diner.
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A R S È gt; E H O 1\' S S A Y E,
ou Housset — pseudonymes Lord Pilgrim, Pierre de l\'Esloile etc. — naquit a Laon, le 28 mars 1815, d\'une familie qui eul «ses quartiers de noblesse, — et de roture. Son p\'ere s\'enor-rjueillit d\'etre un pay san sur ses terres, son a) eul montrait ses parchemins avec fierté.quot; II vint de bonne-heure a Paris et débuta, en 1836, par deux romans, la Couronne de bluets et la Pécheresse. Ses critiques et études d\'art: Revue du Salon de 1844, Histoire de la peinture flamande et hollandaise (1846), le firent remarquer.
De 1849 jusqu\'en 1856 il fut directeur du Theatre francais.
Outre quelques volumes de poésie, recueillis sous le titre d\'Oeuvres poétiques (1858), il publia un grand nombre de romans: le Violon de Franjolé, les Revenants, les Grandes dames, 4 vol., les Parisiennes, 4 vol., les Courtisanes, 4 vol., les Mains pleines de roses, pleines d\'or et pleines de sang, le Roman de la duchesse, les Larmes de Jeanne, etc. Ses études spéciules sur 1\'Époque de la Régence: Galerie de portraits du XVIII1, siècle, 4 vol. et plusieurs de ses nuoraqes de critique et d\'art: le Roi Voltaire, les Charinettes, Notre dame de Thermidor etc. eurent du succes. Un de ses meilleurs livres est l\'Histoire du 41e fauteuil de l\'Académie frangaise (1855), on l\'auteur nous fait as-sister a la reception académique de tous les grands esprits francais, que l\'Académie a refuse ou négligé d\'accueillir.
HISTOIRE Dü 41e FAUTEUIL.
beaümarchais.
C\'était aux beaux jours du Directoire. On commencait a se souvenir — on l\'avait tout a fait oublié — que les Frangais sont le peuple le plus spirituel de la terra, et que la France, devenue toute rornaine depuis 1789, avait été, de par Ronsard et Jean (loujon, la Grèce nouvelle.
II y avait foule a 1\'Institut. Mmlt;! Récamier s\'efïbrgait de masquer sa rivale en beauté, M™« Tallien, qui, plus fondante et plus exquise, moins habillée encore dans son péplum a la fran-gaise ou a rorientale, appelait sans coquetterie, par le charme incisif de son sourire et de son regard, tous les yeux et toutes les ames.
Beaumarchais alia vers le quarante et unième fauteuil avec emotion. II regarda autour de lui et regretta tout ce beau monde du règne de Louis XVI malmené dans ses comédies. »Ah! murmura-t-il, c\'est la comédie du Directoire que je devrais faire. Mais depuis qu\'il n\'y a plus de censeurs, je n\'ose plus écrire.quot;
II salua l\'assemblée et paria ainsi:
«Messieurs de l\'Académie, Voltaire a dit de lui: Ma vie est oun combat. J\'ai pris ce mot de Voltaire pour épigraphe, mais me devrais-je pas plutót dire: Ma vie est un procés! Depuis que «je suis au monde, je plaide ma cause: elle est si mauvaise »que je l\'ai gagnée, même a l\'Académie; elle est si bonne que pje l\'ai perdue, même a l\'Opéra.
Hisloire du 41\'\' Fauteuil
)gt;Mes adversaires out fait ma force. Je ne suis |)oint IVnnemi «de mes ennemis; en disant du mal de moi, ils ont fait du sbien a mes pièces, j\'allais dire a mes plaidoyers. S\'ils sentaient-«seulement autant de joie a les déchirer que j\'eus de plaisir gt;)a les faire, 11 n\'y aurait personne d\'affligé. Le malheur est. «qu\'ils ne riant pas.
))Et ils ne rient pas a mes pièces paree qu\'on ne rit point «aux leurs.
»Mes ennemis, pour((uoi ne pas le dire, puisque j\'en compte-splus d\'un en cette enceinte ? sont tous des hommes de bien ■nl ne leur manque qu\'un peu d\'esprit pour ètre des écrivains «médiocres.
■iQuand j\'avais fini une comédie, si je demandais un censeurv ■ion m\'en accordait six; si je demande un ennemi, il en sort »douze de dessous terre. Ah! mes amis, si vous saviez ce que «vaut un ennemi! G\'est une béte de somme qui prend le mors «aux dents et qui vous mène plus loin dans le triomphe sans ol\'avoir voulu
».Fe ne suis done pas 1\'ennemi de mes ennemis, mais je suis )/)\'ennemi des sottises de mon temps. Le thédtre est un géant »qui blesse a mort tout ce qu\'il frappe; j\'ai frappé a coups oredoublés la bêtise humaine, paree que la bêtise humaine ren-\')ferme tous les vices. Que me font les morsures de cette ver-«mine qui vit sur les feuilles publiques? Je suis bon prince, O et si leurs invectives ne sont point lues, je veux leur donner »le laurier de l\'Académie: ils n\'auront jamais été a si belle-sfête. J\'ouvre done une de leurs gazettes et je lis ce dernier «bulletin de ma santé:
La reputation du sieur de Beaumarchais tombe eomme ses pièces. Les. honnêtes gens sont enfin convaincus que lorsqu\'en lui aura arraché less.
Histoire du 41quot; Fauteuil.
plumes dn pjion, il ne restera plus qu\'uu viiaiu coriieau noir avec son effron-terie ot sa voracite.
«Un corbeau noir! C\'est bien la peine d\'amuser ses contem-»porains!
»Le corbeau noir, c\'est la critique qui vient jeter son cri de «mort dans toutes mes fêtes de theatre. La critique! je la vois »la-bas qui se cache toute refrognée parrai eeux qui m\'écoutent.
oVous i\'iez, messieurs, conime au Barbier de Seville ou au igt;Maria/je de Fifjaro. Tout iï l\'heure je penserai peut-être que «j\'ai gagné ina cause devant vous, mais vous verrez que deniain «les feuillistes et gazotiers diront que c\'est de moi qu\'on a ri. «Mais ce n\'est la, en style de Palais, qu\'une mauvaise chicane »de procureur: qu\'on ait ri par mon discours ou qu\'on ait ri »de moi, que m\'iniporte, puisque mon but est de faire rire les «hommes? II y en a tant, depuis le commencement du monde, oqui les ont fait pleurer!
«Ah! messieurs mes confrères, nous ne sommes plus au «temps de Sophocle, qui est mort de joie pour avoir remporté »le pi\'ix des vers au théatre! Nous aimons trop nos auteurs \'ipour les étouffer dans nos embrassements. La joie tue, le «chagrin conserve, aussi faisons-nous tout ce qu\'il faut pour «conserver nos Molières et nos Corneilles. Par malheur il n\'y «en a plus.
«J\'arrive bien vieux parmi vous, mais ma vie s\'est passée »a attendre. Hormis la porte du bonheur, toutes les portes se «sont ouvertes pour moi, mais combien m\'a-t-il fallu frapper «de fois! Qu\'importe! j\'étais né avec la patience: je me suis «fait maitre de musique des filles du roi, je me fusse fait maitre »a danser. «Quelle heure est-il? me demandaient souvent les «gentilshommes, pour me rappeler que mon père était horloger.
460
Hxsloire clu 41e Fauteuil.
»— Messieurs, ma rnontre avance.quot; J\'étais de l\'école de Voltaire,, »et je demeure convaincu qu\'un beau mot, une impertinence «et un louis d\'or sent trois traits d\'esprit. Aussi je me suis mis )gt;par l\'impertinence au rang des nobles, par l\'esprit presque «aussi haut qu\'eux, et je les ai dominés par la fortune.
«D\'ailleurs, n\'avais-je pas du crédit avant d\'etre accuse d\'avoir «des millions? Vous rappelez-vous ce beau mot du feu roi: ))i)Vous verrez que pour faire jouer le Mariage de Figaro, M. »de Beauraarchais aura plus de crédit que le garde des sceaux set que le roi de France!quot; Et la reine? n\'est-ce pas elle qui, sla première, a joué Suzanne ?
))Ce fut mon plus beau procés. Je plaide aujourd\'bui mon «dernier. Mon premier, je l\'ai gagné a l\'Académie des sciences »quand j\'étais horloger ; mon plus digne, c\'est celui que j\'ai «fait gagner a FAmérique en me faisant armurier pour elle. ))Gagnerai-je aujourd\'bui devant l\'Académie mon dernier procés? «Te l\'ai déja gagné a la Gomédie, oü Molière avait gagné le nsien!quot;
Les doctes de l\'Institut dirent que ce n\'était pas la un discours dans les régies; mais Beaumarcbais se moquait des régies, il n\'en avait qu\'une : samuser.quot;
Esprit impertinent plutót que profond, Beaumarcbais avait étudié la philosopbie dans le livre de la vie: il avait 1\'audace de tout dire, commc un paysan du Danube qui aucait eu l\'esprit de Voltaire, ou comme un roué de la Bégence qui aurait soupé avec des dames de la cour déguisées en filles d\'Opèra ! Avec •Beaumarcbais, les femmes se prêtaient au déguisement; la reine Marie-Antoinette jouait a Trianon le Barbier de Seville, et le poéte osait lui dire: ))La reine a représenté Rosine avec tant d\'esprit et de vérité, que j\'ai oublié que c\'était la reine.quot;
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Histoire du 41e Fauteuil.
Beaumarchais a eu la malice de mettre les feiumes de son parti. La comtesse et Suzanne sont deux charmantes créatures \'peintes d\'une main amoureuse; aussi vous verrez les duchesses lt;lisputer, le jour de la representation, la place aux coquines: Duthé a déja prorais a son amant de lui donner pour sa femme un tabouret au balcon derrière elle; Sophie Arnould, qui a fait son mot d\'avance, dira a sa voisine la marquise de Laro-chefoucauld que c\'est la une pièce qui tombera cinquante fois de suite. Elle aurait pu dire cinquante mille fois.
La figure de Beaumarchais est une des cariatides qui soutien-nent le temple immortel qui a ces mots inscrits sur son fronton: COMBDIE FRANgAiSE. En cette figure tour a tour noyée d\'ombre et inondée de lumière, on retrouve la furia, la grace bruyante, romanesque, lumineuse des Espagnols.
On a beaucoup décrié Beaumarchais, mais on a beaucoup vécu de son esprit. Combien de vos paradoxes, ó mes amis! sont des miettes tombées de la table de ce gamin de Paris qui casse les vitres, de ce philosophe qui nous effraye et nous égaye a son l ire immortel. Combien de vos malices sont prises au théatre de sa vie ou au theatre de son esprit! Sa vie fut une comédie a cent actes divers qui eltaca presque ses immortelles comédies! II y avait en lui l\'étoffe d\'un poète a la Molière et a la Shakspeare; mais la Fortune, qui veut du temps, lui a pris la moitié de son génie.
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C H A M P FI E r n Y.
C\'esl d M. Arsène JJoussaye, que M. Jules Fleury Husson doit le pseudonyme Champjleurij. Houssaye eul la manie dominante de rebaptiser ses rédacteurs. Né a Laon. le \'10 sep-tembre 1821, Champfleury entra comme commis dans xme maison de librairie de Paris, oü il se lia avec plusieursjeunes gens qui acquirent plus tard de la reputation, tels que Murger, de Banville, etc. II a raconlê les joies et les misères de sa vie de Bohème dans les Confessions de Claudius, et les Avontures de Mariette. C\'est surloul son roman les Bourgeois de Molin-chart (1854), tableau satirique de moeurs provinciales qui con-tribua le plus d sa reputation d\'auteur réaliste. Du grand nom-bre de ses publications nous citerons: les Excentriques (1852). portraits d\'apr\'es nature, les Contes vieux et nouveaux, les Sensations de Josquin, M. Boisd\'hyver, le Réalisme, Chien-Caillou. rilötel des Commissaires-priseurs, les Enfants, les Chats, His-toii-e des faiences patriotiques, Histoire de la caricature, 2 vols. etc.
En 1872 M. Champfleury fut nommé chef des collections de la mamifactvre de Sèvres.
CARNEVALE.
Entre tous les habitués \') que recèle la Bibliothèque royale, «t qu\'on voit tous les jours d\'étude régulièrement de dix a trois lieures, les étrangers s\'arrêtent avec surprise devant un homme jienché sur son travail sans lever la tête. Cet homme est habillé d une petite veste rouge éclatant, d\'un pantalon étroit, court, a pont, rouge, d\'un gilet rouge et de pantoufles, rouges aussi. Autour de son cou flotte une décoration inconnue, — un grand cordon bleu moiré. Prés de ses papiers, de ses livres et de ses journaux sur la table, git un chapeau de paille dont le ruban est remplacé par une, chainette d\'acier; a cette chaine pendent quelques fleurs artilicielles aussi fanées que des fleurs naturelles, des grains d\'Amérique, des verroteries, du clinquant, enfin les ornements chérls des sauvages ou des boui\'geois du temps des breloque.s de niontre, ou des paysans qui reviennent en pélerinage de Notre-Dame de Liesse.
L\'inconnu est agé ; ses cheveux rares sont blancs, sa barbe giise. Sur sa belle figui\'e amaigrie courent des sillons nom-bieux qu\'ont dü creuser les larmes. — La pluie creuse les grés!
Trois heures vont sonner au cadran de la Bibliothèque. Les employés remettent en place les livres. Chacun se léve. L\'inconnu prend son chapeau de paille et sort. II mont la rue Richelieu et parcourt la ligne des boulevarts jusqu\'a la Madeleine, sans être même suivi par les curieux. Cependant son costume est étrange.
Par hasard un provincial le regardera avec des yeux inquiets;
1) Dagelijksche bezoekers.
Carneuale.
peut-être le suivra-t-il quelques minutes ; mais, iatigué de marcher seul a la suite d\'un homme vêtu de rouge, il s\'arrêtera et demandera, Fimagination toui-mentée pai- ce grand cordon qui ne peut appartenir qu\'a un prince ou un ambassadeur étranger:
— Quel est eet homme— C\'est Carnaval (/). — Ah ! dit le provincial la bouche ouverte par l\'étonnement que lui cause le nom. Et il s\'éloigne en disant: — C\'est un fou.
On pourrait croire en effet que Carnevale est un surnorn. Le costume est dans la gamme du nom. Et le peuple parisien a hien assez d\'esprit pour se faire le parrain d\'un original. Nquot;est-ce pas les dames de la halle qui avaient surnommé les marchands de vinaigre les limonadiers de la passion 9
Mais on se tromperait ici. Carnevale est un nom sérieux, uu nom réel; Carnevale est bien le fils de Carnevale père. Son frère est un des prêtres les plus remarquables de 1\'Italie; il reside a Naples et s\'appelle aussi Carnevale.
Ainsi tombetit les arguments de ceux qui, ne pouvant pas contester la réalité du nom, prétendront peut-être que ce nom a dü influencer sur le moral de Carnevale.
(1 vint a Paris vers 1\'année 1826. II arrivait d\'Italie avec quelque peu de fortune. Ses compatriotes le regurent a mer-veille ; puis il disparut. On n\'en sut que plus tard la cause. Carnevale était devenu amoureux; il perdit la femme qu\'il aimait: ce lui fut un coup de foudre.
Tous les jours il allait au cimetière prier sur la tombe de la défunte. Le gardien remarqua qu\'il tirait de sa poche un papier en forme de lettre et qu\'il le cachait prés de la pierre. Aussitot après le depart de Carnevale, on alia a la cachette et
1) En France nous disons Carnaval; main le veritable nom est Carnevale.
30
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( arnevale.
on trouva cinq lettres dont trois étaient devenues indéchifïra-bles a cause de 1\'humidité ou de la pluie. L\'avant-dernière n\'était qu\'un billet. Quant a celle qu\'il venait de déposer, elle fut donnée, ainsi que les auties, a M. B... .i un riche Italien qui s\'intéresse a tons ses compatriotes, qui fut le premier a retrouver les traces de Carnevale, et qui nous a permis d\'en copier quelques fragments. La voici telle que la traduction, — car elle était écrite en italien, — peut ia reproduire fidè-lement:
»Amie,
))Vous ne me répondez pas. Vous savez cependant que je vous aime .... Est ce que les distractions de Vautre pays vous font oublier? Ce serait mal, bien mal. Voila déja cinq jours, cinq longs jours quo j\'attends de vos nouvelles. Je ne dors plus, ou, si je m\'assoupis un peu, c\'est pour rêver de vous.
«Pourquoi ne m\'avez-vous pas laissé votre adresse ? Je vous aurais envoyé vos robes, vos habits ... ou bien plutót. ne me les redemandez pas, laissez-les-moi, de grace. Je les ai mis sur des chaises, et ii me semble que vous ètes la, dans une piece a cóté, et que vous allez entrer pour vous habiller. E\' puis ces vêtements, qui vous ont touchée, embaument ma petite cham-bre; alors je suis heureux en rentrant.
i)Je voudrais avoir votre portrait, mais bien fait, bieij res-semblant, qui puisse rivalisei- avec I\'autre; car j\'en ai un autre; il est dans mes yeux, et celui-la ne s\'altéi-era pas. Que je ferme les yeux, que je les ouvre, je vous vois toujours... Ah! mon araie, qu\'il est habile le grand artiste qui veut bien me laisser ce portrait I
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Carnevale.
«Adieu, amie; répondez-moi demain, aujourd\'hui si vous le pouvez. Si vous ètes trop occupée, je ne vous demande pas une page ni une ligne, trois mots seulement. Dis-moi seulement que tu m\'aimes.
»Caenevale.quot;
M. B.....i crut a une mélancolie douce dont chaque jour
devait dévorer une parcelle, ef ii pria le gardien du cimetière d\'enlever quotidiennement les lettres a mesure que Carnevale
en apporterait; mais M. B.....i se trompait. Carnevale tomba
dans un morne désespoir en voyant que son amie ne lui répon-dait pas. II cessa de revenir au cimetière après avoir écrit trente lettres.
C\'est alors que, passant sur le boulevart, il s\'arrêta devant un marchand de nouveautés qui avait a son étalage des étoll\'es d\'un ton vif. En les voyant, Carnevale sourit, et il entra dans la boutique acheter quelques aunes de cbacune de ces étoll\'es
Huit jours après, il parut sur le boulevart tout babillé de rouge. On le suivit et il rentra cbez lui avec un cortège d\'au moins cinq cents personnes.
Le lendemain, il traversa le même boulevart, vêtu entière-mens de jaune. Les flaneurs, quot;les gamins, coururent après lui et continuèrent a lui servir de gardes du corps.
Le surlendemain, il était babillé bleu-de-ciel. Ce nouveau costume n\'inquiéta pas autant la curiosité; cependant il occa-sionna encore un attroupement, quoique moins nombreux.
Jusqu\'a l\'année \'1830, Carnevale apparut aux habitants du boulevart dans des habits d\'une coupe et d\'une couleur origi-nale. On s\'habituait a lui, et il s\'habituait aux curieux. La
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Carnevale.
revolution de 1830 arriva ; le 28 juillet, Carnevale traversait les quais a peu prés habillé comma Henri IV. II ne voyail personne a cette époque, ne lisait pas les journaux, et était loin de se douter que Paris était en pleine involution. II fut tout d\'un coup arrété par une bande d\'insurgés armés de fusils et de sabres.
— Voila un Carlisle, \') enfin. — C\'est un prince, dit-on.
Carnevale les regardait lixement.
— II faut le mener au poste. — Non, nous n\'avons pas le temps, il faut Ie descendre. 2) — A la Seine, le prince! criérent. plusieurs voix.
Déja quatre bras vigoureux s\'apprêtaient a 1\'enlever lorsqu\'un cocher de fiacre, passant, s\'écria :
— Eb ! arrêtez, les autres! — Qu\'est-ce que tu veux, toi T — Pourquoi voulez-vous faire boii\'e un coup a ce pauvre homme ? — C\'est un carliste. — Eb non c\'est Carnevale.
Les insurgés se regardérent et prétendirent que eet boinnie voulait insulter a la révolution en se présentant dans les rues vètu en Bourbon.
— Vous ne voyez done pas, dit le brave cocher, que eet bonime est fou ? 11 se prornéne cornme ga sur les boulevarts, dans eet harnacbement, depuis un temps infini.
Cette explication satisflt pleinement les insui\'gés, et Carnevale ut ramené en voiture par le cocber qui craignait qu\'un nouvel accident n\'eüt pas des suites aussi beureuses. Tout le long du chemin, ii répéta tellement a Carnevale: Vous Véchappez belle / que celui-ci finit par compi-endre que Paris n\'était pas aussi calme que de coutume. Aussi, le lendemain, repiit-il ses anciens
1) Koningsgezinde.
2) Neerschieten; afmaken.
Carnevale.
habits noirs, mais la tristesse avec. II sentit son cerveau se troubler. II se rappela la mort rle son amie. De jour en jour il cornprenait que la raison 1\'abandonnait. Ayant bien réfléchi a ce changement d\'humeur, Carnevale alia tout droit sonner a la porte de Bicêtre. \') II y resta peu de temps a subir un traitement modéré. Le médecin était tout étonné d\'entendre un fou raisonner avec autant de sang-froid sur sa position.
— Faites venir mes habits de couleur, dit Carnevale.
On s\'empressa de satisfaire a sa demande. Quand il eut passé une manche de son habit rouge, il était gai comme devant.
— Ce sont les habits noirs, dit-il, qui m\'avaient rendu malade. Je ne peux pas voir le noir. Vous êtes bien fous, dit Carnevale, de sacrilier a une mode aussi laide. Vous avez toujours 1\'air d\'aller a un enterrement. Moi, quand je suis très-joyeux, je mets mon habit rouge. II me va si bien ... d\'autant plus que mes amis sont avertis. On se dit: Tiens, Carnevale est de très-bonne humeur aujourd\'hui.. Si je suis moins folatre, vite l\'habit jaune... II ne va pas mal non plus. On sait ce que fa veut dire. Quand a l\'habit bleu, je le porte les jours on le soleil est moins brillant, ou je suis un peu mélancolique. — Vous «Hes guéri, dit le médecin. Habillez-vous ainsi qu\'il vous plaira.
Carnevale, dont les petites rentes diminuaient plut(it qu\'elles n\'augmentaient, songea a se créer un état. Très-connu de ses compatriotes, il se mit a dormer des lecons d\'italien. Les families italiennes le préféraient aux jeunes professeurs.
De plus, Carnevale avait trouvé une nouvelle méthode d\'en-«eignement. II ne se servait ni de corrections, ni de pensums; il ne grondait jamais.
-— Vous savez bien votre lecon, disait-il aux demoiselles ses
1) Krankzinnigengesticlit.
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Carnevale.
élèves, a la bonne heure; deinain je mettrai mon costume vert-pornme.
Ou bien, corame punition :
— Ah! vous n\'avez pas fait votre thème, ,je ne mettrai pas jnon habit café au lait.
II récomjtensait avec ses habits, et cela lui était facile, car il possècle prés de soixante costumes, chacun d\'une couleur appro-priée, tous étiquetés et appendus, avec le plus grand soin, dans une chambre oü nul autre que lui n\'entre.
Ainsi vit-il ce brave homme qu\'on traite souvent de fou et qui en remontrerait aux sages. II n\'est pas riche; raais le peu qu\'il gagne lui suffit et au dela. Plus d\'une Ibis, il a secouru de pauvres Italiens qui allaient le prier de les introduire auprès des grands personnages de leur pays.
Carnevale connait tont le monde. II dine souvent a l\'ambas-sade italienne, oü il tient le liaut bout. Les dames lui font cadeau de bijoux sans valeur, de perles, de fanfreluches qui enrichissent sa collection et qui servent a décorer sonchapeau.
Tous les matins, il se léve a cinq heures de son fauteuil de cuir, car il ne veut pas coucher dans un lit. II va au marché, sinon pour lui, du moins pour ses amis. Les marchandes de poisson le connaissent aussi bien qu\'il se connait en poisson. II n\'y a pas a Paris de cuisiniers plus habiles que lui pour choisir le poisson.
Les achats sont destinés a la table des artistes des Italiens,. qui l\'aiment infiniment. Pour lui, sa cuisine est bientót faite un plat de poinmes de terre qu\'il accommode lui-même, et il se met aussitót aprés en course.
II est bien rare qu\'en sortant de la Bibliothèque Carnevale-ne rencontre pas quelqu\'un ot ne lui premie le bras; alors ce
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Came vale.
sont des conversations, fles dissertations, des discussions sans (in sur l\'Italie, sur la musique. Ce cjuelqti\'un, a qui il donne le bras, c\'est Bellini, e\'est la Malibran, c\'est Napoléon •).
Après avoir cause avec ces illustres personnages, si Carnevale rencontre sur son chemin le ventre de Lablache qui encombre le trottoir, il 1\'arrète.
— Bonjour, Lablache. — Ah! vous voila, mon cher Carnevale ! — Je viens de rencontrer Bellini. — Comment! dit La-blache, la première fois qu\'il entendit parler de cette rencontre posthume. — Je vous dis que j\'ai cause avec Bellini. — Lequel ? dit le chanteur-éléphant. — Lequel, lequel? répond Carnevale, il n\'y en a pas deux ... Je veux parler de I\'auteur de la Norma.
Le ventre de Lablache diminuait d\'étonnement.
— Mais, Carnevale, vous savez aussi bien que moi que ce pauvre Bellini est mort,... — Ah! Lablache, vous êtes fou, dit en s\'éloignant Carnevale.
Lablache mit la main sur son ventre pour s\'assurer qu\'il n\'était pas le jouet d\'un rève. 11 était habitué aux excentricités de son compatriote, mais l\'accusation de folie que celui-ci venait de lui jeter a la tête le surprenait violemment.
Plus tard il en paria dans une soirée d\'artistes.
— Cela n\'a rien d\'étonnant, dit M. B.....i, Carnevale est
venu tout dernièrement chez moi; il quittait Malibran, m\'a-t-il dit. Je discutai longtemps avec lui la-dessus, et comme vous, Lablache, |il m a traité de fou. — Mais c\'est vous, lui dis-je, qui ètes fou. Carnevale prit son air sérieux et me dit: — Je sais bien que je vous parais fou, mais vous vous trompez. Seu-
1) Carnevale, (iue je ne connaissais que de vue, est venu me rendre, après la publication de eet article, une visite. II parait qué j\'avais oublié M. Laffitte en parlant des cëlèbres morts-vivants.
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Carnevale.
lement je suis doué de sens que vous n\'avez pas. Vous croyez, pauvres gens, fit-il en haussant les épaules, que Napoléon est. rnoi\'t, et Marie Malibran, et Bellini. lis sont morts pour vous, je le veux bien; mais pour moi jamais. Je vous assure, disait-il avec la plus grande conviction, qu\'ils ne sont pas morts, qu\'ils m\'aiment et qu\'ils me fréquentent. Carnevale m\'a fait
douter de moi-même, continua M. B......i; peut être est-il
doué de la seconde vue des Écossais. — En tout cas, me disait un écrivain, M. Pier-Angelo Fiorentino, Carnevale est loin d\'etre dépourvu du vulgaire bons sens que nous autres, qui n\'avons pas la seconde vue, possédons. II y a dix ans, j\'arrivai a Paris et je me promenai dans les Tuileries. Un homme, habillé de rouge, me sauta au cou. C\'était Carnevale. Je le connaissais très-peu, alors que j\'écrivais en Italie. — Ah! vous voila, Fiorentino, me dit-il. Un peu elfrayé de causer avec cet homme rouge, je l entrainai sous les marronniers. — Ne retournerez-vous pas un jour a Naples? lui dis-je. — A Naples! répondit Carnevale; mais songez done qu\'il me faudrait. être suivi pendant dix ans par les enfants dans mon pays a cause de mes habits. Non, non, je resterai a Paris ; le peuple ne sïnquiète plus de mes vêtements de si jolies couleurs, mais il m\'a fallu dix ans pour lui faire son education.
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E D M 0 JfD S C H E R E K,
(Eilmuiul Henri Adolplte) UUéraleur et théoloyien protestant, représentant a l\'Assemblée nationale, sénateur depuis 1875, naquit a. Paris, le 8 avril IS\'IS, fit ses études a Paris et en Angleterre, puis alia étudier la théologie a Strassboiiry. Nommé professeur a VEcole évanc/élique de Geneve en 1845, U résigna sa chaire en \'1850 et devint collaborateur de la Revue de théologie, de la Bibliothèque Universelle, revue Suisse et du journal le Temps. II a publié : Mélanges de critique religieuse (1860), Alexandre Vinet (1853), Etudes critiques sur la Uttérature contemporaine, (1863—78), 5 vols. etc.
LA DEFORMATION DE LA LANGUE FRANQAISE.
LETTRE a UN JOURNALISTE.
Si, comme je le suppose, raon cher ami, vous ètes quelque-fois a court de themes pour voire chronique, en voici un que je vous propose. Ne pourriez-vous pas marquer de temps en temps, par quelques examples bien choisis, la deformation que subit a I\'lieure qu\'il est la langue frangaise ? 11 est vrai que le principal agent de cette décomposition, c\'est le Journalisme,
Litlérature conteniporaine.
et que vous ne sauriez trailer ce sujet sans avoir l\'air devous ériger en censeur de vos confrères. A moins pourtant que vous ne preniez votre part des reproches mérités par la presse périodique. N\'ai-je pas vu s\'établir, en effet, dans le Temps cornme dans les Débats, une faute que l\'Académie et Littré \') lui-même consacrent, a la vérité, mais qui n\'en est pas moins criante pour cela ? Une proposition tendante a ceci, une mesure tendante a cela, — gros solécisme 1), je vous en fais juge, puis-que le mot tendant est un pai\'ticipe présent, qu\'il ne peut ètre que cela, et qu\'il doit, par conséquent, rester invariable. II est d\'autres fautes malheureusement qui n\'ont pas même l\'excuse des autorités, et qui proviennent tout simplement de l\'af-faiblissement du sens idioniatique 2). Un journal que je nom-mais tout a 1\'lieure, et que je cite précisément paree qu\'il est fait par des hommes de goüt et instruits, écrivait il n\'y a pas longtemps cette phrase: »Nous attendons leur verdict avec conflance mais son importance est trop grave pour que nous 1\'attendions sans anxiété.quot; II fallait évidemment dire: sL\'iru-portance en est trop grande.quot; Get emploi du pronom possessif, quand il est question de choses, est l\'une des corruptions qui nous envahissent aujourd\'hui. Mais rien ne inontre mieux I\'ob-scurcissement do la tradition grammaticale que la violation de l\'accord entre les temps de I\'indicatif ou du conditionnel dans la proposition principale et les temps du subjonctif dans la proposition subordonnée. Les exemples d\'incorrection a cet égard sont fréquents et chez les meilleurs auteurs. M. de Barante écrit dans une lettre a J.-J. Ampère : ))Je voudrais
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1
Fout tegen de syntaxis.
2
Van het eigenaardig karakter der taal.
La DéformaHon de la langue.
ijue vous placiez dans vos habitudes annuelles un séjour dans riotre retraite.quot; Une lettre de ïocqueville porte la phrase suivante: »11 ne serait pas absolument impossible que nous n\'allions eet hiver vous voir a Rome,quot; — double incori\'ection. puisque. la negation est de trop, et qu\'il aurait fallu I\'imparfait lt;iu subjonctif. Je lisais dernièrement dans un article de M. Renau {Revue des deux-Mondes du 15 novembre 1875) : )gt;Je voudrais que les nations civilisées lui assurent une pension alimentaire.quot;\' Enfin Sainte-Beuve lui-niêine a été repris un jour par un certain docteur Joulin pour avoir dit: «Vous avez désiré que nous ne quillions pas,quot; au lieu de quitlassions. Sainte-Beuve se défendit en alléguant la dureté de ce quitlassions, et telle est en elfet,. je n\'en doute pas, la cause secrète de la negligence dont je viens de citer de si remarquables exemples ; on recule devant la pedanterie dont notre iraparfait du subjonctif est le plus souvent entaché. A la bonne heure, raais ce n\'est pas une raison pour sacrifler une regie de la correspondance des temps-qui repose sur d\'excellentes quoique subfiles raisons, et cela d\'autant moins qu\'on a toujours la ressource de changer la tournure.
Ne croyez pas, nion cher ami, que ce soit par malice que je relève ces petites incorrections dans des auteurs habituelle-inent très-sürs de leur plume. Je suis persuadé que s\'ils se raettaient a éplucher mes articles, ils en ti\'ouveraient bien d\'autres. La langue frangaise est ainsi faite ([ue nous Toltensons. tous en plusieui\'s choses, et qu\'en cette matière surtout il con-vient de pardonner a autrui comme nous voulons qu\'il nous, soit pardonné. Les censeurs trop rigoureux risquent d\'etre pris. en faute a leur tour et de donner a rire a la galerie. Jl. Veuillot ne l\'a pas assez compris. Vous savez squot;il aime a faire
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Littératiu-e contemporaine.
Ie maitre d\'école, a relever les vices de langage chez ses adver-saives, a distribuer les mauvais points aux plus illustres de nos écrivains. II semble se rengorger quand il a ainsi appliqué la férule, inviter la terre entiére a voir la difference que la Grace sait faire entre la prose du croyant et celle de I\'impie. Mal-heureusement pour lui, cette mission de pédagogue suppose une infaillibilité quasi papale, et M. Veuillot n\'est rien moins qu\'infaillible. Je ne parle pas du latin qu\'il ne sait pas etqu\'il cite a tort et a travers: Atrocem animus Catoms, par exeinple, ou ce solécisme qu\'il a osé mettre dans la bouche de Dieu inêine : Quia non inveni pejor. M. Veuillot me répondrait qu\'il n\'a pas fait ses classes, et qu\'il ne se pique que de savoir le frangais. Va done pour le francais, mais que dirait M. Veuillot si M. Littré se permettait d\'écrire que le but d\'un voyage a été parfaitement rempli, ou si M. Renan avait laissé échapper la phrase suivante que je rencontre, sous la signature de M. Veuillot, dans un récent numéro de 1\' Univers: »Hier, la crise paraissant terminée, nous osions conseiller au chef du gouvernement de la rouvrir. 11 a préféré essayer de I\'endormir: peut-être 1\'est-Me; il est possible qu\'elle le soit. »La fautc n\'est pas seulement grossière, elle est inexplicable chez un écrivain dont le style, loin de sentir I\'improvisation, est devenu aujourd\'hui insupportable de recherche et de laborieux maniérisme l).
La déformation de la langue par la piesse quotidienne a plusieurs causes. L\'une de ces causes est l\'ignorance des stylistes du journalisme amusant, qui se sont faits écrivains paree qu\'ils se sont senti un certain entrain de tempérament, une certaine verve d\'expression, mais qui n\'ont jamais su rorthographe ni, a plus forte raison, la grammaire. Une autre cause de la
1) Gekunsteldheid
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v
La Deformation de la langue. 477
decadence que je signale est quot;la hate avec laquelle le journaliste est obligé d\'écrire, le manque du loisii\' nécessaire pour relire son manuscrit avec attention ou corriger ses épreuves avec soin. Mais, ne nous y trompons pas, la cause principale de toutes nos fautes comme écrivains, e\'est que nous ne sommes pas assez sérieux, partant pas assez simples, et que, n\'ayant rien de fortement pensé a dire, nous cherchons a y suppleer par l\'inattendu de l\'expression. Incapables d\'instruire ou d\'inté-resser, nous nous rabattons a piquer et amuser. De la une recherche continuelle de tours et de mots nouveaux. L\'important c\'est de faire autrement que le voisiu. Plus on s\'éloigne des sentiers battus, de la manière tout unie et familiére de dire, plus on se croit écrivain. Or, une t\'ois entré dans cette voie, il n\'y a pas moyen de s\'arrêter. II l\'aut renchérir tons les jours sur le rédacteur de ia feuille voisine, sur soi-même, s\'il est possible. C\'est a cette espèce de course au clocher \') sur le terrain de la recherche, que le vocabulaire doit de s\'être accru depuis quelque temps des plus grotesques conquètes.
Une culture superflcielle, qui a perdu le sentiment de la propriété des termes et un besoin de raffinement qui veut innover a tout prix, tels sont done les principaux agents de la corruption de cette magniflque langue que trois siècles de grands écrivains avaient amenée a un degré de perfection incomparable. Je mets sur le compte de la première, je veux dire de la grossièreté du goüt, de l\'oblitération du sens littéraire, soit des tautologies 2) ridicules comme mais cepcndant, bref enfin, une panacee universelle, un miraye décevant; soit l\'argot emprunté au langage affaires; le l1\'1\' courant pour le Ier du
1) Wedren.
2) Herhaling van woorden, welke hetzelfde uitdrukken.
Lil I ér Mure contemporaine.
courant, par contre pour au contraire, a nouveau pour de nouveau; soit enfin des mots commodes, mais mal fails, vul-gaires, odieux, tels que ces aggissements, qu\'on retrouve aujour-d\'hui dans chaque colonne de chaque journal. Mais la recherche, 1\'affectation, le besoin de ne pas dire les choses comrae fout le monde sont responsables de plus de méfaits encore. C\'est au désir instinctif de dissimuler le néant de l\'idée sous la nouveauté du vocabulaire que la presse a cédé lorsqu\'elle neus a dotés de tant de néologismes, qui ne sont la plupart du temps que de ridicules quiproquos. On ne dit plus un lieu, mais une localilé, une personne, mais une personnalité, une (luantité, mais une masse; on ne dit plus deux, mais double, ui nombreux, mais multiples, ni seniblables, mais similaires ou congénères; on ne dit plus profiler, mais bénéficier ; clore, mais clóturer; distinguer, mais différencier; on ne dit plus un oh jet, mais un objectif, ni humain, mais humanitaire. Lachasse est devenue Vart cynégéliqve, la danse la chorêgraphie, et les bains des stations balnéaires. Ou bien on détourne les mots de leur usage grammatical et l\'on dit d\'une chose qu\'elle est réussie et d\'un homme qu\'il est impossible. Quelquefois on fait des emprunts a une langue étrangère, a l\'anglais surtout, mais en prenant les mots dans un sens qui ivest nullement celui de loriginal, comme lorsqu\'on écrit humoristique pour spiritual et un snob pour un sot.
Tout cela est pervers, tout cela est scandaleux, tout cela ferait désirer que 1\'académie frangaise eut un droit de haute et basse justice sur les malfaiteurs qui attentent a cette chose sainte entre toutes, la langue maternelle Eh bien, il en est de plus malfaisants et de plus coupables encoie. La répugnance a dire les choses simplement ne fait pas seulement créer des
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La Dé forn tar ion de la langue.
47!)
mots, elle fait inventer des circonlocutions, des tournures, et quelles tournures! Je lisais deinièrement dans un journal qu\'un crime «venait de s\'accomplir dans des conditions d\'atrocité inouïe.quot; Vous représentez-vous, mon cher ami, l\'état mental d\'un homme qui peut écrire une pareille phrase ? Faut-il, pour en arriver la, être assez abandonné de Dieu et des hommes ? Et ne somnies-nous pas en droit de nous écrier, dans le langage lt;le Voltaire, qu\'il n\'y a point assez de camouflets en France, assoz de bonnets d\'ane, assez de piloris pour de pareils faquins ?
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frère de Charles Vacquerie. Ie yendre \'Ie Victor Hugo, qui périt Kvee sa femme dans une promenade en mer, naquit en \'1819 et fit ses études a Rouen. 11 déhuta a vingt ans par un volume de poésies, 1\'Enfer de Fespi\'it et pril un part actif a la redaction de plusieurs journaux démocratiques; en 1848 il entra a l\'Evénément, journal de la familie Hugo et en fv.t un des plus actifs collaborateurs. En 1868 il fondn, avec les fils Hugo et M. Paul Meurice, le Rappel, qui obtint du premier coup une grande popularité Depuis la Bépublique il en esl devenu rédacteur en chef.
M. Vacquerie a donné au thédtre: Falstaff (1842), Tragalda-lias (1848), Souvent homme varie (1859), les Funérailles de l\'honneur (1862), Jean Baudry (1863), le rnieux accueilli de ses essais dramatiques, le Fils (1866), el Formosa (1883). II a encore publié: Demi teintes (1845) et les Drames de la gr\'eve (1855), deux volumes de poésies, Profils et Grimaces (1866), les Miettes de l\'Histoire (1863), Aujourd\'hui et Demam (1875), recueil d\'articles etc.
AUGUSTE VACQUEKIE,
I ^
EDGAR QÜINET. »)
Edgar Quinet est mort aujourd\'hui, a Versailles, a rjige de soixante-douze ans, d\'une grippe qui a tout a coup dégénéré en pneumonie. Celle qui reste seule 2) nous écrivait, il y a quelques jours: »Mon mari voulait vous écrire lui-même; malheureuse-ment, il est ti\'ès-souffrant.quot; Mais sa robuste nature avaitrésisté a tant de choses, qu\'on espérait qu\'elle résisterait a celle-la. Cette fois, le nial a été le plus fort. Edgar Quinet est mort ce matin a cinq heures. II a conservé jusqu\'a la fin sa con-naissance et sa sérénité.
Edgar Quinet avait le droit de mourir, ayant fait sa part dans le travail du siècle.
11 avait commencé tout jeune, par la philosophie. Mais sa philosophie n\'était pas une abstraction égoïste, c\'était une réalité vivante et militante. Pour la faire plus sensible, il I\'incarna dans un drame: Ahasvérus. La légende, élargie, devint 1\'histoire de l\'humanité tout entière. Ce livre, aussi profond qu\'étrange, dit a 1\'homme: Marche! marche! marche toujours! Unepermet pas au progrès de s\'asseoir, et il le pousse sans relache du passé au fond de I\'avenir.
Dés lors, la vie de Quinet fut un combat. Combat pour toutes les vérités et pour toutes les libertés, combat contre toutes les tyran-
1) Edgar Quinet, écrivain et ancien representant, né le 17 fevrier 1803, auteur de Ahasvérus, VEpopée démocratique, les Révolutions dquot;Italië, les Esclaves, Merlin Venchanteur, la Revolution etc Expulsë de France en 1852, il ne rentra a Paris qu\'après le 4 septembre 1870.
2) Mrae Quinet, fille du poète moldave Assaki; elle a publie Mémoires d\'Exil (1870) Sentiers de France (1875).
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Edgar Quinel.
nies et contro tous les mensonges. II combattit avec les deux armes: il écrivit et il parla. En 1842, il eut. au Collége de France, la chaire de langue et de littérature de l\'Europe méridionale. Michelet avail déja, depuis quatre ans, la chaire de morale et d\'histoire. Ge furent les grands jours du Collége de France. Tous deux, fraternellement, enseignèrent la Revolution; tous deux éclairérent, allumèrent, enflainrnèrent les jeunes foules qui se pressaient a leurs cours. Edgar Quinet avait fait, quel-ques années auparavant, un poème sur Prométhée. Les deux grands professeurs, comme Prométhée, mettaient au coeur des jeunes gens l\'étincelle cjui fait vivre. Eux aussi étaient des faiseurs d\'hommes.
II va sans dire qu\'eux aussi en furent punis. Edgar Quinet le premier. En \'1846, on l\'arracha de sa chaire. Les jeunes gens et les journaux indépendants eurent beau protestor, If gouvernement eut pour lui la niajorité des professeurs. Mais ne faut-il pas que les gouvernements se préservent? Deux ans aprés, le gouvernement était par terre.
Edgar Quinet se méla vaillamment a la revolution de Février. II fut nommé aussitót colonel de la I le légion de la garde nationale de Paris. Puis cinquante-cinq mille électeurs de l\'Ain le choisü-ent pour les représenter a la Constituante. II y siégea a l\'extrême gauche. Le même département eut encore l\'honneur de le renvoyer a la Législative. II ne faisait pas seulement des lois, il faisait aussi des livres. Ce fut vers ce temps-la qu\'ii publia un de ses plus beaux, les Revolutions d?Italië.
Et puis, ce fut l\'infame nuit de Décembre. Edgar Quinet fut expulsé de France. II l\'avait bien mérité. L\'homme du guet-apcns \') reconnaissait que de certaines poitrines ne devaient pas
1) Napoléon III.
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Edgar Quinet.
respirer le même air que la sienne. L\'cxpatné alia d\'abord a Bruxelles, puis a Veytaux, \') pour respirer I\'air libra de la montagne et de la République. II s\'y refit une patrie dans la pensée et dans le travail. II y écrivit les Enclaves, Mamix, la Campagne de 1813, Merlin VEnchanleur: la Revolution, etc. II y resta tant que l\'empire vécut, ou sembla vivre. 11 méprisa ce que l\'empire essaya d\'appeler l\'amnistie. II n\'admit pas que rétrangleui\' de tous les droits et de toutes les lois pardonnat ses crimes aux autres. En 1869, une des circonscriptions de Paris lui oftrit une candidature: il refusa, ne voulant pas prêter serment au faux-serment2) et ne voulant pas, même pour ren-verser Louis Bonaparte, lui ressembler.
II ne rentra, comme Victor Hugo et Louis Blanc, que lorsque l\'empire, ayant rempli sa fonction fatale, qui est d\'attirer I\'in-vasion, et ayant ouvert aux Prussiens, fut sorti de France. II accourut au secours de la grande ville. II vint s\'enfermer avec nous tous. II vint avoir froid, avoir faim, être bombardé. U eut sa part de ces cinq inois héroïques grace auxquels la France est restée la France et qui font que, quand l\'étranger nous dit en ricanant: Sedan! et: Metz! nous pouvons lui repondre: Paris!
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Paris ne serait pas Paris si, après cela, Edgar Quinet n\'avait pas été son représentant aux premières élections. II le fut. II eut deux cent mille voix. Ce qu\'il a été a 1\'Assemblee actuelle. nous n\'avons pas a le rappeler. 11 a été lui, c\'est tout dire. La République, la liberté, le droit, I\'avenir, n\'ont pas eu de plus ferine défenseur. II les défendait a Versailles par son vote, et partout [jar ses livres.
1) Zwitserland. \'2) TntMTU\'Klige.
Edcjar Qiiinet.
Que ce grand vieillard se couche doucement dans Ie tonibeau qu\'il a bien gagné! Quant a nous, nous lui devons de certaines funérailles. II ne faut pas qu\'on recommence ia faute qu\'on a commise a I\'enterrement de Ledru-Rollin. II ne faut pas qu\'on iaisse partir Edgar Quinet sans un adieu digne de lui et digne de la République. Nous espérons que eet adieu sera ce qu\'il doit être, et que, sur cette fosse illustre et poignante, quelqu\'un pariera au nom de Ia République de Février, quelqu\'un au nom de la République actuelle, et quelqu\'un au nom de I\'exil.
L E J AÜN E.
ün homme est arrêté, a Clamart, au moment oü, avec trois complices, il crochetait une porte. Cast un bandit. On I\'appelle le Jaune, a cause de ce qu\'a fait de son visage le vomito negro\') dont il a été atteint a Cayenne, quand il y était forgat. II a passé les trois quarts de sa vie en prison. De temps en tamps, on Ie lache, il vole, et on Ie reprend. — Done, il est repris encore une fois. On I\'interroge, on Ie confronte, il est indifférent a toutes ces formalités par lesquelles il a si souvent passé. II avoue, ayant été pris sur le fait et n\'ayant pas intérêt a nier. II sait ce qu\'il aura. Récidiviste, cinq ans de bagne. Bah 1 il y est allé déja deux fois, au bagne; ce sera la troisiéme; on en revient. Un jour, au cours de J\'instruction, deux agents viennent le prendre et le mènent devant un commissaire de police. C\'est le 8 janvier; il géle a pierre fendre. Le Jaune grelotte. Le commissaire lui dit: »Vous avez froid, approcbez-vous du feu.quot; Subitement. voila un homme qui. étonné et remué de s\'entendre parler avec douceur, se trouble, se met a pleurer, se repent,
1) gele koorts.
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Le Jaime.
s\'accuse, s\'écrie; «Monsieur, je suis un raisérable! Ils\'agitbien d\'un vol: j\'ai assassiné!quot;
II avait assassiné, en efl\'et, et hideusement.
11 y a sept mois, le 2 octobre, vers cinq heures du soir, dans une maison de la rue de Vaugirard, la veuve Rougier, rentière agée de soixante-seize ans, fut trouvée morte sur le pavé de sa salie a manger. Sa tête était nue, ses cheveux en désordre, et elle avait autour du cou un mouchoir enroulé conime une corde, dont les bouts étaient tordus derrière la nuque, et qui avait tracé un sillon sanglant. Cette femme avait done été assassinée. Par qui? La police cherchait. Le Jaune a\'dit; par moi. Et il a dit tout le crime. Ils s\'étaient mis cinq contre cette malheureuse femme. Deux, étaient restés dans la rue ;i faire le guet. Trois, lui, Georges et Thauvin, étaient montés. II avait présenté a madame Rougier un billet qu\'il disait souscrit par quelqu\'un qu\'elle devait connaitre et sur qui elle pourrait le renseigner. Elle avait mis ses lunettes, avait examiné le billet, et le lui avait rendu en disant: »Je ne connais pas.quot; Alors, il avait dit: »Eh bien, Georges?quot; et Thauvin: «Ebbien, monsieur?quot; C\'était le signal convenu. Aussitót, Georges s\'était jeté sur la pauvre vieille femme, lui avait passé son mouchoir autour du cou et 1\'avait jetée a terre: Thauvin s\'était accroupi sur elle et J\'avait serrée a la gorge; et il était allé, lui le Jaune, au secrétaire. ÏN\'ayant pu l\'ouvrir, il y avait envoyé Georges, dont il avait pris la place, et il avait achevé l\'étranglement. Dans eet execrable moment, il avait vu a l\'agonisante des boucles d\'oreilles. II les lui avait arrachées sanglantes et avec de la chair aprés.
Et le misérable qui avait pu commettre eet abominable meurtre n\'a pu résister a un mot de bonté. Et, paree qu\' o lui a dit: »Vous avez froid, approchez-vous du feu,quot; il a ét
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Le Jaune.
pris de Thorreur de son crime. Et il a sufli d\'une bonne parole pour qu\'il ait eu un bon mouvement.
Ce n\'était pas la première fois que le Jaune avait un bon mouvement. A Cayenne, dans un incendie, il avait sauvé lavic a plusieurs personnes en risquant la sienne. II avait eu toute la plante des pieds brülée. Une autre fois, dans un naufrage, il avait passé trois jours et trois nuits a plonger et a repecher les noyés. 11 était si bien noté a Cayenne, et il avait donné tant de preuves de dévouement et de courage, qu\'on lui laissaitune liberté relative; il servait chez les colons; il y fit la connaissance d\'une jeune Indienne qu\'il devait épouser et dont il nourrissait les vieux parents avec son travail.
Comment un homme capable de travailler pour les autres est-il devenu un voleurquot;? Comment un homme capable d\'exposer sa vie pour les autres est-il devenu un assassin\'.\'
II l\'a dit au président des assises:
— J\'ai été élevé dans un milieu qui m\'a perdu. J\'ai eu sous les yeux de mauvais exemples, et j\'ai fait ce que j\'ai vu faire. Que voulez-vous que je vous dise? J\'ai toujours été malheureux. Jamais, au grand jamais, personne ne m\'a adressé un encouragement ni un bon conseil. Je suis arrivé oü vous voyez. C\'était fatal. J\'ai commence par voler et j\'ai fmi par tuer.
Son défenseur a raconté sa miserable enfance. Sa mére ... étant morte, son pére se remaria, et lui vola les quelques sous qui auraient pu l\'aider a devenir bonnéte. Voila ce qu\'a été pour lui la familie. Et la société, quel secours lui a-t-elle prêté contre ce père-la et cette mére-la? Elle a attendu, pour songequot; a lui, qu\'il fut déja perverti plus qu\'a moitié, et aioi\'s, elle l\'a jeté dans cette promiscuité de la prison oü les plus avancés achévent l\'éducation des autres, et oü il a perfectionné sa depravation.
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Le Jaune.
Et, n\'ayant eu pour écoles que la prison et le bagne, dépravé, coiTompu, pourri, \\\'oila que tout a coup, sur un mot, il s\'as-sainit et s\'améliore. Voila que tout a coup, sous cet amas d\'im-moralité, d\'immondices, de délits, de crimes, on retrouve una ame! Voila que tout a coup ce vagabond, ce voleur, cet étrang-leur de femmes, ce monstre. redevient un hommel
Quel argument pour 1\'enseignement obligatoire! Quel argument pour ne pas laisser a ces pères et a ces mères infames le, droit de séquestrer Fame des enlants! Si, même au degré de mort morale oü il est tombé, le Jaune sent encore tressaillir en lui un i-este d\'humanité, que n\'aurait-on pas pu pour lui lorsque son ame était toute neuve! Quel argument pour récole — et quel argument contre l\'échafaud! Car, s\'il est vrai qu\'en prenant eet enfant a ce pére et a cette mère, la société l\'eüt peut-ètre sauvé, n\'a-t-elle pas sa part de responsabilité dans ce qu\'ilsont fait de lui, et par conséquent dans ce qu\'il a fait; et de quel droit alors serait-elle implacable?
Et ce qui ressort avant tout de cette emotion d\'un meurtrier ;ï un mot de pitié, c\'est qu\'on obtient plus des hommes avec une seule bonne parole qu\'avec beaucoup de mauvais traite-ments. C\'est qu\'il est temps qu\'au lieu d\'etre une ennemie qui ne sait que frapper, la loi soit mère a ceux qui n\'ont pas de mère ou qui gagneraient a ne pas en avoir, prenne soin des déshérités, les instruise, leur apprenne a travailler, leur four-nisse les instruments de travail, leur fasse une place au foyer commun, leur donne leur part de lumiére et de cbaleur. C\'est qu\'il est temps que le mot de ce commissaire de police a ce miserable, la société le dise a tous les malheureux: «Vousavez froid, approchez-vous du feu!quot;
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GUSTAVE FLAUBERT,
né a Rouen, le \'12 décembre 1821, fit de brillanles études clas-siques au collége de sa ville natale et vint ensuite a Paris, pour y suivre les cours de la Faculté de médecine. Maïs bientöt il reprit ses études des langues classiques et se tourna finalenient vers la littéralure. Apr as un voyage en Orient, il fil paraitre un roman: Madame Bovary (1857), étude de maiurs provinciates, qui surtout a la suite d\'un procés, ohtint un grand succes, D\'un voyage aux ruines de Carthage, Flaubert apporta les matériaux d\'un roman carthaginois: Salamnibo (1862), qui eut un succes retentissant et souleva de nombreuses polémiques. Un troisiéme roman, rEducation sentirnentale (18lt;j9j, fid encore vivement discuté. En 1874 il publia la ïentation de Saint-An-toine, drame philosophique et le Candidal, comédie. II a donné depuis Trois contes (1877), et publia Bouvard et Pécuchet, parodie sur la science et la philosophie moderne, lorsque la mort vint le surprendre (1880).
M A T H O.
De roman Salammbi) speelt in de jaren 240—237 vóór Christus, na den eersten punischen oorlog en tijdens de muiterij der huurbenden, die cntevre-den wijl de Carthaagsche overheid hen in de lang verschuldigde soldij kortte, Carthago van twee zijden insloten. Nadat de strijd gedurende drie jaren met
Mdt/io.
groote verbittering was gevoerd, gelukte liet den bekwamen veldheer Hamilcar Barcaa om de muiters te verslaan en hun aanvoerder Matho, opperhoofd der Libyëra, gevangen te nemen.
Matho wordt op het feest, gevierd ter eere der overwinning en van het buwel\\jk van Salammbó, Hamilcar\'s dochter, met Narr\'Havas, vorst der Numi-diërs en Matho\'s medeminnaar, aan de woede dor bevolking overgegeven.
Carthage était en joie, — une joie profonde, universelle, dé-mésurée, frénétique; on avail bouché les trous des ruines, repeint les statues des Dieux, des branches de myite parse-maient les rues, au coin des carrefours 1\'encens fumait, et la multitude sur les terrasses faisait avec ses vêtements bigarrés comme des tas de fleurs qui s\'épanouissaient dans l\'air.
Le continuel glapissement des voix était dominé par le cri des porteurs d\'eau arrosant les dalles; des esclaves d\'Hamilcar ofïraient, en son nom, de 1\'orge grillée et des morceaux de viande crue; on s\'abordait; on s\'embrassait en pleurant; les villes tyriennes étaient prises, les Nomades dispersés, tous les Barbares anéantis. L\'Acropole disparaissait sous des velariums de couleurs; les éperons des triremes, alignés en dehors du möle, resplendissaient corame une digue de diamants ; partout on sentait l\'ordre rétabli, une existence nouvelle qui recommen-^ait, un vaste bonheur épandu: c\'était le jour du manage de Salammbo avec le roi des Numides.
Sur la terrasse du temple de Khamon, de gigantesques orfé-vreries chargeaient trois longues tables oü allaient s\'asseoir les Pretres, les Anciens et les Riches, et il y en avait une qua-trième plus haute, pour Hamilcar, pour Narr\'Havas et pour elle; car Salammbó par la restitution du voile ayant sauvé la Patrie, le peuple faisait de ses noces une réjouissance nationale, et en bas, sur la place, il attendait qu\'elle parüt.
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Mrillio.
Mais un autre désir, plus acre, irritait son impatience: la mort de Matho était promise pour la cérémonie.
On avail proposé d\'abord de récorcher vif, de lui couler du plomb dans les enlrailles, de le faire raourir de faim; on I\'at-tacherait contre un arbre, et un singe, derrière lui, le frappe-rait sur la tête avec une pierre; il avait offensé Tanit, les Cynocéphales de Tanit la vengeraient. D\'autres étaient d\'avis qu\'on le promenat sur un dromadaire, après lui avoir passé en plusieurs endroits du corps des rnéches de lin trempées d\'huile; — et ils se plaisaient a l\'idée du grand animal vagabondant par les rues avec cet homme qui se torderait sous les feux comme un candélabre agité par le vent.
Mais quels citoyens seraient chargés de son supplice et pour-quoi en frustrer les autres? On aurait voulu un genre de mort oü la ville entiêre participat, et que toutes les mains, toutes les armes, toutes les choses carthaginoises, et jusqu\'aux dalles des rues et aux flots du golfe pussent le déchirer, l\'écraser, 1\'ané-antir. Done les Anciens décidérent qu\'il irait de sa prison a la place de Kharaon, sans aucune escorte, les bras attachés dans le dos; et il était défendu de le trapper au coeur pour le faire vivre plus longtemps, de lui crever les yeux, afin qu\'il püt voir jusqu\'au bout sa torture, de rien lancer contre sa per-sonne et de porter sur elle plus de trois doigts d\'un seul coup.
Bien qu\'il ne dut paraitre qu\'a la fin du Jour, quelquefois on croyait l\'apercevoir, et la foule se précipitait vers 1\'Acropole, les rues se vidaient, puis elle revenait avec un long murmure. Des gens, depuis la veille, se tenaient debout a la mème place, et de loin ils s\'interpellaient en se montrant leurs ongles, qu\'ils avaient laissés croitre pour les enfoncer mieux dans sa chair.
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Melt ho.
D\'autres se promenaient agités; quelques-uns étaient pales comme s\'ils avaient attendu leur propre exécution.
Tout a coup, derrière les Mappales, de hauts éventails de plumes se levèrent au-dessus des tètes. C\'était Salammbó qui sortait de son palais; un soupir d\'allégement s\'exhala.
Mais le cortege fut longtemps a venir; il marchait pas a pas.
D\'abord défilèrent les prêtres des Patajques, puis ceuxd\'Esch-moün, ceux de Melkarth et tous les autres colléges successive-ment, avec les mêmes insignes et dans Ie même ordre qu\'ils avaient observe lors du sacrifice. Les pontifes de Moloch pas-sèrent le front baissé, et la multitude, par une espèce de remolds, s\'écartait d\'eux. Mais les prêtres de la Rabetna s\'avan-caient d\'un pas fier, avec des lyres a la main ; les prêtresses les suivaient dans des robes transparentes de couleur jaune ou noire, en poussant des cris d\'oiseau, en se tordant comme des vipères; ou bien au son des flutes, elles tournaient pour imiter la danse des étodes, et leurs vêtements légers envoyaient dans les rues des boulfées de senteurs molles.....
Les colléges, a mesure qu\'ils arrivaient, se rangeaient dans les cours du temple, sur les galeries extérieures et le long des doubles escaliers qui montaient contre les murailles en se rap-prochant par le haut. Des files de robes blanches apparais-saient entre les colonnades, et l\'architecture se peuplait de statues humaines, — immobiles comme les statues de pierre.
Puis survinrent les maitres des finances, les gouverneurs des provinces et tous les Riches. 11 se fit en bas un large tumulte. Des rues avoisinantes la foule se dégorgeait, des hiérodoules la repoussaient a coups de batons; et au milieu des Anciens, couronnés de tiares d\'or, sur une litière que surmontait un dais de pourpre, on apercut Salammbó.
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Mdtho.
Alors s\'éleva un immense cri; les cymbales et les crotales sonnèrent plus fort, les tambourins tonnaient, et le grand dais de pourpre s\'entbnca entre les deux pylónes.
II reparut au premier étage. Salammbó marchait dessous, lentement; puis elle tra versa la terrasse pour aller s\'asseoir au fond, sur une espèce de tróne taillé dans une carapace de tortue. On lui avanca sous les pieds un escabeau d\'ivoire a trois marches; au bord de la première, deux enfants négres se tenaient a genoux, et quelquefois elle appuyait sur leur tête ses deux bras, chargés d\'anneaux trop lourds.
Des chevilles aux handles, elle était prise dans un réseau de mailles étroites imitant les écailles d\'un poisson et qui luisaient ■comme de la nacre; une zone toute bleue serrant sa taille lais-sait voir ses deux seins, par deux échancrures en forme de croissant ; des pendeloques d\'escarboucles en cachaient les pointes. Elle avait une coiffure faite avec des plumes de paon éioilées de pierreries; un large manteau, blanc comme de la neige, retombait derrière elle, — et les coudes au corps, les genoux serrés, avec des cercles de diamants au haut des bras. elle restait toute droite, dans une attitude hiératique.
Sur deux siéges plus bas étaient son père et son époux, Narr\'Havas, habillé d\'une simarre blonde, portait sa couronne •de sel gr-mme d\'ou s\'échappaient deux tresses de cheveux, tordues comme des cornes d\'Ammon; et Hamilcar, en tunique violette brochée de pampres d\'or, gardait a son flanc un glaive de bataille.
Dans l\'espace que les tables enfermaient. le python du temple ■d\'Eschmoün, couché par terre, entre des llaques d\'huib rose, décrivait en se mordant la queue un grand cercle noir. II y •avait au milieu du cercle une colonne de cuivre supportant un
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Mdlho.
ceuf de crista!; et, comnie le soleil frappait dessus, des rayons de tous les cotés en partaient.
Derrière Salarambó se développaient les prêtres de Tanit en robe de lin; les Anciens, a sa droite, formaient, avec leurs tiares, une grande ligne d\'or, et, de 1\'autre cöté, les Riches,, avec leurs sceptres d\'émeraude, une grande ligne verte, — tandis que, tout au fond, oü étaient rangés les prêtres de Moloch, on aurait dit, a cause de leurs manteaux, une muraille de pourpre. Les autres colléges occupaient les terrasses inférieures. La multitude encombrait les rues. Elle remontait sur les maisons et allait, par longues files, jusqu\'au haut de l\'Acropole. Ayant ainsi le peuple a ses pieds, le firmament sur la tête, et autour d\'elle l\'immensité de la mei\', le golfe, les montagnes et les perspectives des provinces, Salammbó i\'esplendissante se confon-dait avec Tanit et semblait le génie même de Carthage, son ame corporifiée.
Le festin devait durer toute la nuit, et des larapadaires a plusieurs branches étaient plantés, cotnme des arbres, sur les tajjis de laine peinte qui enveloppaient les tables bases. De grandes buires d\'électrum, des amphores de verre bleu, des cuilléres d\'écaille et des petits pains ronds se pressaient dans la double série des assiettes a bordure de perles; des grappes de raisin avec leurs feuilles étaient enroulées comme des thyrses a des ceps d\'ivoire; des bloes de neige se fondaient sur des plateaux d\'ébéne, et des limons, des grenades, des courges et des pastéques faisaient des monticules sous les hautes argenteries; des sangliers, la gueule ouverte, se vautraient dans la poussière des épices; des liévres, couverts de leurs poils, paraissaient bondir entre les fleurs; des viandes composées emplissaient des coquilles; les patisseries avaient des formes symboliques; quand
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Mdiho.
on retirait les cloches des plats, il s\'envolait des colombes.
Cependant les esclaves, la tunique retroussée, circulaient sur la pointe des orteils; de temps a autre, les lyres sonnaient un hymme, ou bien un choeur de voix s\'élevait. La rumeur du peuple, continue comme ie bruit de la mer, flottait vagueraent autoui\' du festin et semblait le bercer dans une harmonie plus large; quelques-uns se rappelaient le banquet des Mercenaires; on s\'abandonnait a des rêves de bonheur; le suleil comniencait a descendre, et le croissant de la lune selevaitdéjadansl\'autre pai\'tie du ciel.
Mais Salammbó, comme si quelqu\'un l\'eüt appelée, tourna la tète; le peuple, qui la regardait, suivit la direction desesyeux.
Au sommet de 1\'Acropole, la porte du cachot, taillé dans le roe au pied du temple, venait de s\'ouvrir; et, dans ce trou noir, un homme sur le seuil était debout.
11 en sortit courbé en deux, avec l\'air elfai\'é des bêtes fauves quand on les rend libres tout a coup.
La lumière l\'éblouissait; il resta quelque temps immobile. Tous l\'avaient reconnu et ils retenaient leur haleine.
Le corps de cette victime était pour eux une chose particulière et décorée d\'une splendeur presque religieuse. Ils se penchaient pour le voir, les femmes surtout. Elles brülaient de contempler celui qui avait fait mourir leurs enfants et leurs époux; et du fond de leur ame, malgré elles, surgissait une infame curiosité, — le désir de le connaitre cornplétement, envie niêlée de re-mords et qui se tournait en un surcroit d\'exécration.
Enfm il s\'avanga; alors l\'étourdisseraent de la surprise s\'é-vanouit. Quantité de bras se levérent et on ne le vit plus.
L\'escalier de l\'Acropole avait soixante marches. II les descendit ■comme s\'ii eut roulé dans un torrent, du haut d\'une montagne;
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Mcilho.
trois fois on 1\'apercut qui hondissait, puis en bas, il retomba •sur les deux talons.
Ses épaules saignaient, sa poitrine haletait a larges secousses; et il faisait pour rompre ses liens de tels efforts que ses bras croisés sur ses reins nus se gonflaient, comnie des troncons de serpent.
De l\'endroit oü il se trouvait, plusieurs rues partaient devant lui. Dans chacune d\'elles, un triple rang de chaines en bronze, fixées au nombril des Dieux-Pataeques, s\'étendait d\'un bout a l\'autre, paralièleraent; la foule était tassée contre les maisons, et, au milieu, des serviteurs des Anciens se promenaient en brandissant des lanières.
ün d eux le poussa en avant, d\'un grand coup; Matbo se mit a marcher.
lis allongeaient leurs bras par-dessus les chaines, en criant qu\'on lui avait laissé le. chemin trop large; et il allait, palpé, piqué, déchiqueté par tous ces doigts; lorsqu\'il était au bout d\'une rue, une autre apparaissait; plusieurs fois il se Jeta de cóté pour les mordre, on s\'écartait bien vite, les chaines le retenaient, et la foule éclatait de rire.
Un enfant lui déchira l\'oreille; une jeune fdle, dissimulant sous sa manche la pointe d\'un fuseau, lui fendit lajoue; on lui enlevait des poignées de cheveux, des lambeaux de chair; d\'autres avec des batons oü tenaient des éponges imbibées d\'immondices, lui tamponnaient le visage. Du cóté droit de sa gorge, un flot de sang jaillit; aussitót le délire cornmenca. Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l\'armée; ils se vengeaient sur lui de leurs désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres. La rage du peuple se développait en s\'assou-vissant; les chaines trop tendues se courbaient, allaient se rompre;
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Mulho.
ils ne sentaient pas les coups des esclaves frappant sur eux pour les refouler; d\'autres se cramponnaient aux saillies des maisons; toutes les ouvertures dans les murailles étaient bou-chées par des têtes; et le mal qu\'ils ne pouvaient lui faire, ils le hurlaient.
C\'étaient des injures atroces, immondes, avec des encouragements ironiques et des imprecations; et comrae ils n\'avaient pas assez de sa douleur présente, ils lui en annoncaient d\'autres plus terribles encore pour l\'éternité.
Ce vaste aboiement emplissait Carthage, avec une continuity stupide. Souvent une seule syllabe, — une intonation rauque, profonde, frénétique, — était répétée durant quelques minutes par le peuple entier. De la base au sommet les murs en vibraient, et les deux parios de la rue semblaient a Matho venir contre lui et i\'enlever du sol, comme deux bras irnmenses qui l\'étouffaient dans 1\'air.
Cependant il se souvenait d\'avoir, autrefois éprouvé quelque chose de pareil. C\'était la même foule sur les terrasses, les rnémes regards, la même colère; mais alors il marchait libre, tous s\'écai\'taient, un Dieu le recouvrait; — et ce souvenir, peu a peu se précisant, lui apportait une tristesse écrasante. Des ombres passaient devant ses yeux ; la ville tourhillonnait dans sa tête, son sang ruisselait par une blessure de sa hanche, il se sentait mourir; ses jarrets pliérent, et il s\'affaissa tout doucement, sur les dalles.
Quelqu\'un alia prendre, au péristyle du temple de Melkarth, la barre d\'un trépied rougie par des charbons, et, la glissant sous la première chaine, il l\'appuya contre sa plaie. On vit la chair fumer; les huées du peuple étouffèrent sa voix; il était debout.
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Mdtho.
Six pas plus lion, et une troisième, une quatrième fois encore il tomba; toujours un supplice nouveau le relevait. On lui envoyait avec des tubes des gouttelettes d\'huile bouijlante; on senia sous ses pas des tessons de verre; il continuait a marcher. Au coin de la rue de Sateb, il s\'accota sous I\'auvent d\'une boutique, le dos contre la muraille, et n\'avmca plus.
Les esclaves du Conseil le frappèrent avec leurs fouets en cuir d\'hippopotame, si furieusement et pendant si longtemps que les franges de leur tunique étaient trempées de sueur. Matho paraissait insensible ; tout a coup, il prit son élan, et il se mit a courir au hasard, cn faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid. II enflla la rue de Boudés, la rue de Soepo, traversa le Marché-aux-Herbes et arriva sur la place de Khamon.
II appartenait aux prêtres, maintenant; les esclaves venaient d\'écarter la foule ; il y avait plus d\'espace. Matho regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent Salammbo.
Dés le premier pas qu\'il avait fait, alle s\'était levée; puis involontairement, a mesure qu\'il se rapprochait, elle s\'était avancée [peu a peu jusqu\'au bord de la terrasse ; et bientót, toutes les choses extérieures s\'ellacant, elle n\'avait apercu que Matho. Un silence s\'était fait dans son ame, — un de ces abimes oü le monde entier disparait sous la pression d\'une pensée unique, d\'un souvenir, d\'un regard. Get homme, qui marchait vers elle, l\'attirait.
II n\'avait plus, sa\\if les yeux, d\'apparence humaine ; c\'était *ine longue forme complétement rouge ; ses liens rompus pen-daient le long de ses cuisses, mais on ne les distinguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés; sa bouche restait grande ouverte; de ses orbites sortaient deux flammes qui
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Mcitho.
avaient 1\'air de monter jusqu\'a ses cheveux; — et le miserable marchait toujours!
II arriva juste au piecl de Ia terrasse. Salammbó était pen-chée sur la balustrade ; ces ell\'royables prunelies Ia contem-plaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu il avait soulfert pour elle. Bien qu\'il agonisat, elle Ie revoyait dans sa tente, a genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces; elle avait soif encore, de les sentir encore, de les entendre; elle ne voulaitpas qu\'il raourüt! A ce moment-la, Matho eut un grand tressaillement; elle allait crier. II s\'abattit a la renverse et ne bougea plus.
Salammbó, presque évanouie, fut reportée sur son tróne pai\' les prêtres s\'empressant autour d\'elle. Ils la félicitaient; c\'était son oeuvre. ïous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom.
Un homme s\'élanQa sur le cadavre. Rien qu\'il fut sans barbe. il avait a l\'épaule le manteau des prêtres de Moloch, et a la ceinture I\'espèce de couteau leur servant a dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d\'or. D\'un seul coup il fendit Ia poitrine de Matho, puis en arracha le coeur, le posa sur la cuiller; et Schahabarim, levant son bras, I\'olfrit au soleil.
Le soleil s\'abaissait derrière les Hots; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur Ie coeur tout rouge. L\'astres\'en-fongait dans la mer a mesure que les battements diminuaient; a la dernière palpitation, il disparut. *
Alors, depuis le golfe jusqu\'a la lagune et de l\'isthme jusqu\'au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri; quelquefois il s\'arrètait, puis recommengait; les édifices en tremblaient; Carthage était comme
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Matho.
convulsée dans le spasme d\'ime joie titanique et d\'un espoir sans hornes.
Narr\'Havas, enivré d\'orgueil, passa son bras gauche sous la taille de Salammbö, en signe de possession; et, de la droite, prenant une patere d\'or, il hut au génie de Carthage.
Salammhö se leva comme son époux, avec une coupe a la main, afin de hoire aussi. Elle retomha, la tête en arrière, pardessus le dossier du tróne, —■ hlême, raidie, les lèvres ouver-tes, — et ses cheveux dénoués pendaient jusqu\'a terre.
Ainsi rnourut la fille d\'Hamilcar pour avoir touché all man-teau de Tanit.
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EKCKMAXX-CHATRIAX.
Ce fut en \'1859 qu\'on put voir pour la première fois cc norn collectif sur la couverture Xun livre de conles : l\'IUustre dooteur Matheus. Le livre eut du succes. Les Contes fantastiques (I 860), les Contes de la Montagne, (i860), Maitre Daniel Rock (1861), succédant au premier volume, donn\'erent aux noms des deux auteurs une certaine popularité, qui fut augmentée par le Fou Yégof, épisode de Vinvasion de 1814, Madame Thérèse, ou les volontaires de 92, Histoire d\'un conscrit de 1813, l\'Invasion et Waterloo, qui formêrent avec 1\'Histoire d\'un paysan (1868) et le Blocus, la première série des Romans nationaux (édi\'ion il-lustrée, Het zei, Paris). Depuis ils out donné Histoire d\'un Sous-maitre (1869), Histoire du plébiscite (1872), Maitre Gaspard Fix (1876), etc.
Aux thédtres ils obtinrent un (jrand succès par le Juif [nilonais (1869) et 1\'Ami Fritz, (1876).
M. Emile Erckmann naquit le 20 mai 1822 a Phalshourc/, M. Alexandre Chatrian le 18 décembre 1826 au hameau de Soldatenthal, ancien département du Meurthe. Le premier a fait des études de droit, le second est employé au Chemin de fet-de VEst.
HISÏOIEE D\'UN PAYS AN.
A Jean Leroux, maitre forgeron cmx Baraques-dn-Bois-de-Chênes, prés de Phalsbourcj.
Ce Iquot; juillet 1789.
Vous avez dü recevoir une lettre du 0 inai dernier, oü je vous annoncais notre arrivée a Versailles. Je vous disais que nous avions trouvé, moyennant quinze livres par mois, un logement convenable chez Antoine Pichot, maitre liottier, rue Saint-Frangois, dans le quartier Saint-Louis, vieille ville. Nous de-meurons toujoui\'s au même endroit, et si quot;vous avez quelque chose a nous écrire, le principal est de bien mettre l\'adresse.
Je voudrais savoir ce que vous espérez des j\'écoltes cette année. Que maitre Jean et Michel m\'écrivent ace sujet. Ici, nousavons toujours eu des temps d\'orages, de grandes averses; par-ci par-la, quelques rayons de soleil. Un craint une mauvaise année ; qu\'en pensez-vous\'.\' — Marguerite désire avoir des nouvelles de notre petit verger et surtout de ses lleurs; notez cela.
Nous vivons dans cette ville couinie des étrangers. Deux de mes confrères, le curé Jacques, de Maisoncelle, prés de Nemours, et Pierre Gérard, syndic de Vic, bailliage de ïoul, sont dans la même maison que nous; eux au dessous et nous tout en haut, avec un petit balcon sur la ruelle. Marguerite fait le marché pour nous et la cuisine aussi. Tout va bien. Le soir, dans la chambre de M. le curé Jacques, nous réglons nos idéés; je prends ma prise, Gérard fume sa pipe et nous finissons toujours par nous entendre plus ou moins.
Hisloire d\'un paysan.
Voila pour nos alfaires. Passons a la nation.
C\'est mon devoir de vous tenir au courant de ce qui se passé; mais depuis notre arrivée nous avons eu tant de contrariétés, tant d\'ennuis, tant de traverses; les deux premiers ordres, et principalement celui de la noblesse, nous ont montré tant de mauvaise volonté, que je ne savais pas moi-inême oü nous pour-rions aboutir. Du jour au lendemain les idéés changeaient; on avait conliance, et puis on désespérait. II nous a fallu bien de la patience et du calme, pour forcer ces gens a se montrer raisonnables; ils ont eu trois Fois le mai\'ché en main; et c\'est en voyant que nous allions nous passer d\'eux et faire la constitution tout seuls qu\'ils se sont enfin decides a venir prendre part a l\'assemblée et délibérer avec nous.
Je ne pouvais done rien vous donner de certain, mais aujourd\'hui la partie est gagnee, et nous allons tout reprendre en détail depuis le cominencement.
Vous lirez cette lettre aux notables, car ce n\'est pas pour moi seul que je suis ici, c\'est pour tout le monde; et je serais un gueux de ne pas rendre compte de leurs propres affaires a ceux qui m\'ont envoyé. Comme j\'ai pris mes notes jour par jour, je n\'oublierai rien.
En arrivant a Versailles, le 30 avrii, avec trois autres députés de notre bailliage, nous sommes descendus a l\'hótel des Sou-; verains, encombré de monde. Je ne vous raconterai pas ce que 1\'on paye un bouillon, une tasse de café, cela fait frémir. Tous ces gens-la, les domestiques et les hoteliers, sont valets de père en fils; cela vit de la noblesse, qui vit du peuple, sans s\'inquiéter de ses misères. Un bouillon de deux liards chez nous coiite ici la journée de travail d\'un ouvrier aux Baraques; et c\'est tenement regu, que celui qui fait la moindre reclamation passe pour
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Histoire d\'un paysan.
im va-nu-pieds 1); les autres le regardentd\'un a;il de mépris: c\'estla mode de se laisser voler et dépouiller pai- cette espèce de gens.
Vous pensez bien que cela ne pouvait pas me convenir; (juand on a gagné son pain honnetement et. laborieusement ilepuis trente-cinq ans, on sait le prix des choses, et je ne me suis pas gêné pour faire venir le gros maitre d\'hötel en habit noir, et lui dire ma i\'agon de penser sur son compte. C\'était la première fois qu\'il recevait de pareils compliments. Le dróle vculait avoir l\'air de me mépriser, mais je lui ai rendu son mépris avec usure. Si je n\'avais pas été depute du tiers état, on m\'aurait mis a la porte; heureusement cette qualité fait respecter son homme. Je me suis laissé dire le lendernain, par mon confrère Gérard, que j avais scandalisé toute la valetaille de 1\'hotel, j\'en ai ri de bon coeur. II faut que le salut et la grimace d\'un laquais ne soient pas au méme taux que le travail d\'un honnête homme.
Je tenais a vous raconter cela d\'abord, pour vous montrer a quelle race nous avons affaire.
Enfin, le lendemain de notre arrivée, après avoir couru la ville, je retins mon logement, et j\'y lis transporter mes ellets. C\'était une bonne trouvaille; les deux confrères que je vous ai nommés me suivirent aussitót. Nous sommes la entre nous, et nous vivons au meilleur marché possible.
C\'est le 3 mai jour de la présentation au roi, qu\'il aurait lallu voir Versailles; la rnoitié de Paris encombrait les rues; et le lendemain, a la messe du Saint-Esprit, ce fut encore plus extraordinaire: on voyait du monde jusque sur les toits.
Mais, avant tout, il faut que je vous parle de la présentation.
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Le roi et la cour demeurent dans le chateau de Versailles,
1) vagebond.
Histoire d\\in paysan.
sui\' une sorte de coteau, comme celui de Mittelbronn, entre la ville et les jardins. En avant du chateau s\'étend une cour en pente douce; des deux cótés de la cour, a droite et a gauche s\'élèvent de grands batiments, oü logent les ministres; dans le fond est le palais. Ces choses se voient d\'une lieue, en arrivart par 1\'avenue de Paris, large quatre a cinq fois comme nos grand\'routes et bordée de beaux arbres. La cour est fermée devant par une grille d\'au moins soixante toises. Derrière le chateau s\'étendent les jardins, remplis de jets d\'eau, de statues et d\'autres agréments pareils. Combien de milliers d\'hommes ont dii mourir a la peine dans nos champs, et payer les tailles, les gabelles, les vingtièmes, etc., pour élever ce palais! Après cela, les nobles et les laquais y vivent bien. II faut du luxe, a ce que l\'on dit, pour que le commerce roule; et pour avoir du luxe a Versailles, les trois quarts de la France ti rent la langue depuis cent ans! .,.
Nous étions avertis de la presentation par des affiches et de petits livres qui se vendent en quantité dans ce pays; les gens vous arrêtent au collet pour vous en faire prendre.
Plusieurs députés du tiers trouvaient mauvais qu\'on nous eüt avertis par des affiches, tandis que les membres des deux premiers ordres avaient reyu des avis directs. Moi, je n\'y regar-dais pas de si prés, et je. me mis en route vers midi, avec mes deux confrères, pour la salie des Menus. G\'est dans cette salie des Menus que se tiennent les états généraux; elle est con-struite en-dehors du chateau, dans la grande avenue de Paris, sur la place d\'anciens ateliers dependant du magasin des Me-nus-Plaisirs de S. M. le roi. Ce que sont les grands et menus plaisirs du roi, je n\'en sais rien; mais la salie est trés-belle. Deux autres l\'avoisinent et sont disposées, l\'une pour les deliberations du clergé, l\'autre pour celles de la noblesse.
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Histoire d\'un payson.
Nous partimes de la salie des Menus en cortége, entourés du peuple qui criait: »Vive le tiers état!quot; On voyait que ces braves gens comprenaient que nous les représentions, surtout la masse des Parisiens arrivés de la veille.
La grille, en avant du palais, était gardée par des Suisses, ils éloignèrent la foule et nous laissérent passer. Nous arriva-mes done dans la cour et puis dans le palais, oü nous monta-nies un escalier, les marches couvertes de tapis, et les voütes semées de lleurs de lis d\'or. Le long des deux rampes se tenaient de superbes laquais, tout chamarrés de broderies. J\'estime qu\'ils étaient bien dix de cbaque cote jusqu\'en haut.
Une fois au premier, nous entrames dans une salie plus belle, plus grande et plus riche que tout ce qu\'on peut dire; je prenais cela pour la salie du tróne: cetait l\'anticbambre.
Enfin, au bout d\'environ un quart d\'heure, s\'ouvrit une porte en face, et celle-la, maitre Jean, nous conduisit dans la vraie salie de reception, voutée magnifiquement avec de grosses mou-lures, et peinte comme on ne peut pas se représenter de pein-tures. Nous etions en quelque sorte perdus la-dedans; mais autour se tenaient debout des gardes du roi, l\'épée nue; et tout a coup sur la gauche, dans le silence, nous entendimes crier:
»Le roi!. .. Le roi!. ..quot;
Cela se rapprochait toujours; et le maitre des cérémonies, arrivant le premier, répéta lui-même:
«Messieurs, le roi!quot;
Vous me direz, maitre Jean, que tout cela n\'est que de la comédie; sans doute! Mais il faut reconnaitre qu\'elle est très-bien entendue, pour exalter l\'orgueil de ceux qu\'on appelle grands, et pour frapper de respect ceux qu\'on regards comme petits. Le grand maitre des cérémonies, M. le marquis de
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Hisloire d\'un paysan.
Brezé, en costume de cour, auprès (te nous, pauvres deputes du tiers, en habits et culottes de drap noir, semblait d\'une espèce supérieure; et son air faisait assez voir qu\'il le pensait lui-même. II s\'approcha de notre doven en saluant, et presque aussitót le roi s\'avanga seul, a travers le salon. On avait mis un fauteuil pour lui, dans le milieu, mais il resta debout, le chapeau sous le bras; et M. le marquis ayant faitsigneanotre doven de s\'avancer, il le présenta, puis un autre; ainsi de suite, par bailliage. On lui disait le nom du bailliage, il le répétait, et le roi ne disait rien.
A la fln pourtant, il nous dit que c\'était son bonheur de voir les députés du tiers état. II parle lentement et bien. — C\'est un trés-gros homme, la figure ronde, le nez, les lèvres et le menton gros, le front en arriére. — Ensuite il sortit, et nous repartimes par une autre porte. Voila ce qu\'on appelle une presentation.
En rentrant chez nous, j\'otai mon habit noir et ma culotte, mes souliers a bourles, et mon chapeau. Le pére Gérard monta, puis Ie curé.\' Notre Journée était perdue ; mais Marguerite avait préparé pour nous un gigot a Tail, dont nous mangearnes la moitié de bon appétit, en vidant un cruchon de cidre et cau-sant de nos affaires. Gérard et bon nombre d\'autres députés du tiers se plaignaient de cette présentation, disant qu\'elle au-rait dü se faire les trois ordres réunis. lis pensaient que, d\'a-prés cela, nous pouvions juger a l\'avance que la cour voulait la séparation des ordres. Quelques-uns rejetaient cette présentation sur le maitre des cérémonies. Moi je pensais: nous ver-rons! si la cour est contre le vote par tète, on avisera; nous sommes avertis!
Le lendemain. de Errand matin, toutes les cloches sonnaient.
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Histoire d\'un paysan.
et dans la rue s\'élevaient des cris de joie, des rumeurs sans fln r c\'était le jour de la messe du Saint-Esprit, pour appgler sur les-états généraux les benedictions du Seigneur.
Les trois ordres se réunirent dans l\'église Notre-Dame, oü 1\'on chanta le Veni Creator. Après cette cérémonie, très-agréable-a cause des belles voix et de la bonne musique,, on se rendit en procession a l\'église Saint-Louis. \'Nous étions en tète, la noblesse venait ensuite ; puis, le clergé, précédant le Saint-Sa-crement. Les rues étaient tendues de tapisseries de la couronne et la foule criait:
»Vive le tiers état!quot;
C\'est la première fois que lo peuple ne se soit pas déclaré pour les beaux habits, car nous étions corame des corbeaux, a cöté de ces paons, le petit cbapeau a plumes retroussé, les ha-bits dorés sur toutes les coutures, les mollets ronds, le coude en l\'air et l\'épée au cóté. Le roi, ia i\'eine, au milieu de leur cour, fermaient la marche. Quelques cris de: »Vive le roi! vive-le due d\'Orléans!quot; s\'élevèrent ensemble. Les cloches sonnaient a pleines volées.
Ce peuple a du bon sens; pas un imbécile, dans tant de mille tales, ne criait: — »Vive le comte d\'Artois, la reine ou les évèques!quot; — lis étaient pourtant bien beaux!
A l\'église Saint-Louis, la messe commenga; puis levèque de Nancy, M. de. la Fare, fit un long sermon contre le luxe de la cour, le méme que tons les évèques font depuis des siècles, sans retrancher un seul galon de leurs mitres, de leurs chasubles ou de leurs dais.
Cette cérémonie dura jusqu\'a quatre heures après midi. Cha-cun pensait que c\'était bien assez, et que nous allions avoir la satisfaction de causer ensemble de nos affaires; mais nous n\'en,
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Histoire d\'un pay san.
étions pas encore la, car, le lendemain 5 mai, 1\'ouverture des •états généraux fut encore un cérémonie. Ces gens ne vivent que de cérémonies, ou, pour parler net, de comédies.
Le lendemain done, tous les états généraux se réunirent dans notre salie, qu\'on appelle salie des Trois-Ordres. Elle est éclairée en haut, par une ouverture ronde garnie de satin blanc, et elle a des colonnes sur les deux cótés. Au fond s\'élevait un tróne, sous un dais magnifique parsemé de fleurs de lis d\'or.
Le marquis de Brezé et ses maitres de cérémonies placèrent les députés. Leur ouvrage commenca vers neuf heui\'es et finif a midi et demi: on vous appelait, on vous conduisait, on vous faisait asseoii\'. Dans ce mème temps, les conseillers d\'État, les ministres et secrétaires d\'État, les gouverneurs et lieutenants généraux de provinces se plagaient aussi. Une longue table, a tapis vert, au has de l\'estrade, était destinée aux secrétaires d\'État; -a 1\'un des bouts se trouvait Necker, a 1\'autre M. de Saint-Priest. S\'il fallait vous raconter tout en détail, je n\'en fmirais jamais.
Le clergé s\'assit ik droite du tróne, la noblesse a gauche et nous en face. Les représentants du clergé étaient 291,ceuxde la noblesse 270 et nous 578. II en manquait encoi e quelques-uns des nótres, paree que les élections de Paris ne se termi-nèrent que le 10; inais cela ne se voyait pas.
Enfin, vers une heure, on alia prévenir ie roi et la reine; presque aussitöt ils parurent, précédés et suivis des princes et princesses de Ia familie royale et de leur cortége de cour. Le roi se placa sur le tróne; la reine a cóté de lui, sur un grand fauteuil hors du dais; la familie royale autour du tróne; les princes, les ministres, les pairs du royaume un peu plus bas; •et le surplus de 1\'escorte sur les degrés de l\'estrade. Les dames de la cour, en grande parure, occupérent les galeries de la
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Hisloire (run Paysan. 509
-TA--
salie, du cóté de Festrade; quant aux simples spectateui-s, ils se mirent dans les autres galeries, entre les colonnes.
Le roi portait un chapeau rond, la gance enrichie de perles,. et surraonté d\'un gros diamant connu sous le nora de Pift. Chacun était assis sur un fauteuil, une chaise, un banc, un tabouret, selon son rang ou sa dignité; car ces choses sont de très-grande importance; c\'cst de cela que depend la grandeur d\'une nation! Je ne l\'aurais jamais cru, si je ne l\'avais pas vu; tout est réglé pour ces cérémonies. Plut a Dieu que nos affaires, a nous, fussent en aussi bon ordre ! Mais les questions d\'éti-quette passent d\'abord, et ce n\'est qu\'a la suite des siècles qu\'on a le temps de s\'inquiéter des misères de peuple.
Je voudrais bien que Valentin eut été trois ou quatre heures. a ma place, il vous expliquerait la difference d\'un bonnet avec un autre bonnet, d\'une robe avec une autre robe ! Moi, ce qui m\'intéressa le plus, ce fut le moment oü M. le grand maitre des cérémonies nous fit signe d\'etre attentifs, et que le roi se mit a lire son discoui-s. Tout ce qui m\'en est resté, c\'est qu\'il était content de nous voir; qu\'il nous engageait a bien nous entendre, pour empêcher les innovations et payer le déficit; que, dans cette confiance, il nous avait assemblés; qu\'on allait nous mettre sous les yeux la dette, et qu\'il était assure d\'avance que nous trouverions un bon moyen de 1\'éteindre, etd\'affermir ainsi le crédit; que c\'était le plus ardent de ses vceux et qu\'il aimait beaucoup ses peupies.
Alors il s\'assit, en nous disant que son garde des sceaux allait encore mieux nous faire comprendre ses intentions. Toute la salie criait:
\')Vive le roi!quot;
Le garde des sceaux, M. de Barentin, s\'étant done levé, nous
Hisloire d\'nn pmjsan.
dit que le premier besoin de Sa Ma j es té était de répandre des bienfaits, et que les vertus des souverains sont la première ressource des nations, dans les temps difficiles; que notre sou-verain avait done résolu de consommer la félicité publiqne; qu\'il nous avait convoqués pour l\'aider, et que la troisième race de nos rois avait surtout des droits a la reconnaissance de tout bon Francais: qu\'elle avait affernii I\'ordi\'e de la succession a la couronne, et qu\'elle avait aboli toute distinction humiliante, ventre les fiers successeurs des conquérants et l\'humble postérilé des vaincus!quot; mais que malgré cela elle tenait a la noblesse, •car Famour de I\'ordre a mis des rangs entre les uns et les autres, et qu\'il fallait les maintcnir dans une monarchie; enfin, que la volonté du roi était de nous voir assembles le lendemain, poui\' verifier promptement nos pouvoirs et nous occuper des objets importants qu\'il nous avait indiqués, a savoir l\'argent!
Après cela, M. le garde des sceaux s\'assit, et M. Necker nous lut un trés-long discours toucbant la dette, qui s\'éléve a seize cents millions, et qui produit un déficit annuel de 56,d50,000 livi\'es. 11 nous engageait a payer ce déficit; mais il ne nous dit pas un mot de la constitution, que nos électeurs nous ont chargés d\'établir.
Le même soir, en nous en allant bien étonnés, nous apprimes que deux régiments nouveaux, Royal-Cravate et iiourgogne-Ca-valerie, avec un bataillon suisse, venaient d\'arriver a Paris, et f[ue plusieurs autres régiments étaient en marche. Cette nouvelle nous donnait terriblement a réfléchir, d\'autant plus que la reine, Mgr le comte d\'Artois, M. le prince de Condé, M. le due de Polignac, M. le due d\'Enghien et M. le prince de Conti n\'avaient pas approuvé la convocation des états généraux, et qu\'ils dou-taient de nous voir payer la dette, si Ton ne nous aidaitpasun peu. Pour tous autres que pour des princes, cela se serait appelé
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Histoire cVun pay san.
un guet-apens! Mais les noms des actions changent avec les dignités de ceux qui les commettent: pour des princes, c\'était done tout siraplement un coup d\'Etat qu\'ils préparaient. Heureu-sement j\'avais déja vu les Parisiens, et je pensais que ces braves gens ne nous laisseraient pas tout seuls.
Enfin, ce soir-la, mes deux confrères et moi nous tombames d\'accord, après souper, qu\'il fallait compter sur nous plutót que sur les autres, et que 1\'arrivée ile tous ces regiments n\'annoncait rien de bon pour le tiers 1).
C\'est le 6 mai que les affaires commencèrent a prendre une tournure; avant cette séance, toutes les cérémonies dont je vous ai parlé, et les discours qu\'on nous avait faits, n\'aboutissaient a j\'ien; mais a cette heure, vous allez voir réellemenf du nouveau.
Le lendemain a neuf\' heures, Gérard, M. le curé Jacques et moi, nous arrivames dans la salie des états généraux. On avait en levé les tentures des baldaquins et les tapis du tróne. La salie était presque vide; mais les députés du tiers arrivaient, les bancs se garnissaient; on causait a droite et a gauche, on faisait connaissance avec ses voisins, cornme des gens qui doivent s\'en-tendre sur des affaires sérieuses. Vingt minutes aprés, presque tous les députés du tiers, état se trouvaient réunis. On attendait ceux de Ia noblesse et du clergé; pas un seul ne se montrait.
Tout a coup un des nótres, arrivant, dit que les deux autres ordres se trouvaient réunis chacun dans sa salie et qu\'ils déli-béraient. Naturellement, cela produisit autant de surprise que dïndignation. On décida de noramer tout de suite président du tiers état notre doven d\'age, un vieillard tout cbauve, et qui s\'appelle Leroux cornme vous, maitre Jean. II accepta et cboisit six autres membres de Tassemblée pour 1\'aider.
1) tiers état; ilerdo stand.
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Histoire cVun pay san.
II fallut du temps pour rétablir le silence, car des milliers d\'idées vous venaient en ce moment. Chacun avait a dire ce qu\'il prévoyait, ce qu\'il craignait, et les moyens qu\'il croyait utile d\'employer dans un cas si grave. Enfin le calme se ré-tablit, et M. Malouet, un ancien employé de l\'administration de la marine, a ce qu\'on m\'a dit, proposa d\'ehvoyer aux ordres privilégiés une députation, pour les inviter a se réunir avee nous, dans le lieu des assemblées générales. Un jeune député, M. Mounier, lui répondit que cette démarche compromettrait la dignité des communes; que rien ne pressait, qu\'on seraitbien-tót instruit de ce que les privilégiés auraient décidé; et qu\'alors on prendrait ses mesures en conséquence. Je pensais comme lui. Notre doyen ajouta que nous ne, pouvions encore nous re-garder comme membres des états généraux, puisque ces états n\'étaient pas formés ni nos pouvoirs vérifiés; et pour cette raison, il refusa d\'ouvrir les lettres adressées a l\'assemblée r c\'était agir avec bon sens.
On prononga ce même jour bien d\'autres paroles, qui reve-naient toutes au méme.
Vers deux heures et demie, un député du Daupbiné nous apporta la nouvelle que les deux autres ordres venaient de décider qu\'ils vérifieraient leurs pouvoirs séparément. Aioi\'s la séance fut levée dans le tumulte, et l\'on s\'ajourna au lendemain, a neuf heures.
Tout devenait clair: on voyait que le roi, la reine, les princes, les nobles et les évèques nous trouvaient trés-bons pour payer leurs dettes, mais qu\'ils ne se souciaient pas de faire une constitution, oü le peuple aurait voix au chapitre. lis aimaient mieux faire les dettes tout seuls, sans opposition ni controle et nous réunir tous les deux cents ans une fois, pour les accepter au nom du peuple et consentir des impöts a perpétuité.
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Histoire d\'un paysan.
Vous concevez nos reflexions, après cette découverte, et noti e colère!
Nous restames jusqu\'a minuit a crier et a nous indigner contre l\'égoïsme et l\'abominable injustice de la cour. Mais, après cela, je dis a mes confrères que le meilleur pour nous était de rester calmes en public, de mettre le bon droit de notre eóté, d\'agir par la persuasion s\'il était possible, et de laisser le peuple faire ses inflexions. C\'est ce que nous resolürnes; et le lendemain, en arrivant dans notre salie, nous vimes que les autres deputes des communes avaient sans doute pris les mêmes resolutions que nous; car, au lieu du grand tumulte de la veille, tout était grave. Le doyen a sa place et ses aides a 1\'estrade écrivaient, recevaient les lettres et les déposaient sur le bureau.
On nous remit, en formes de cahiers, les discussions de la noblesse et du clergé; je les ajoute ici pour vous montrer ce que ces gens pensaient et voulaient. Le clergé avait décidé la verification de ses pouvoirs dans l\'ordre, a la majorité de 133 voix contre 114, et la noblesse aussi, par 188 voix contre 47, malgré les gens de cceur et de bon sens de leur parti: le vicomte de Castellane, le due de Liancourt, le marquis de Lafayette, les députés du Dauphiné et ceux de la sénéebaussée d\'Aix en Provence, qui combattaient leur injustice. lis avaient déja nommé douze commissions pour vérifier leurs pouvoirs entre eux.
Ce jour-la, Malouet renouvela sa proposition d\'envoyer une députation aux deux ordres privilégiés, pour les engager a se réunir aux députés des communes, et la-dessus le comte de Mirabeau se leva. .T\'aurai souvent a vous parler de eet homme. Quoique noble, il est député du tiers, paree que la noblesse de son pavs refusa de l\'admettre, sous prétexte qu\'il n\'était pro-
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Histoire d\'un paysan.
priétaire d\'auoun fief. II se fit aussitót marchand, et la vil Ie d\'Aix nous Fenvoya. C est un Provengal, laige, trapu, le front osseux, les yeux gros, Ia figure jaune, laide et grêlée. II a la voix criarde et commence toujours par bredouiller; maïs une fois lancé, tout change, tout devient clair, on croit voir ce qu\'il dit; on croit avoir toujours pensé comme lui; et de temps en temps sa voix criarde descend, lorsqu\'il va dire quelque chose de grand ou de fort; ce!a gronde d\'avance et part comme un coup de tonnerre. Je ne puis vous donner une idéé du changement de figure d\'un homme pareil; tout marche ensemble, la voix, les yeux, le geste, les idéés. On s\'oublie soi-même en l\'écoutant; il vous tient et 1\'on ne peut plus se lacher. En regardant ses voisins, on les voit tout pales. ïant qu\'il sera pour nous, tout ira très-bien, mais il faut être sur ses gardes. Moi je ne m\'y fie point. D\'abord e est un noble! et puis c\'est un homme sans argent, avec des appétits terribles et des dettes. Rien qu\'a voir son gros nez charnu, ses machoires énormes et son large ventre, couvert de dentelles fripées et pourtant mag-nifiques, on pense: — II te faudrait a toi l\'Alsace et la Lorraine a manger, avec la Franche-Comté et quelques petits environs encore! — Je bénis pourtant la noblesse de n\'avoir pas voulu rinscrire sur ses registres; nous avions besoin de son secours dans les premiers temps; vous verrez cela plus loin.
Ce jour-la, 7 mai, Mirabeau ne dit pas grand\'ehose; il nous représenta seulement que pour envoyer une députation, il fallait être constitués en ordre; or, nous n\'étions pas encore constitués, et même nous ne voulions pas nous constituer sans les autres. Le meilleur était done d\'attendre.
L\'avocat Mounier dit alors qu\'il fallait au moins permettre a ceux des députés du tiers qui voudraient s\'en charger, d\'aller
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Histoire d\'iin paysan.
individuellement et sans mission, engager les nobles et les évêques a se réunir avec nous, selon le vofiu du roi. Comme cela ne compromettait rien, on adopta eet avis. Douze membres du tiers allèrent aux informations; ils nous annoncèrent bientót qu\'ils n\'avaient trouvé dans la salte de la noblesse que des commissions en train de vérifier les pouvoirs de ces messieurs; et que dans cclle du clergé l\'ordre étant assemble, le président leur avait répondu qu\'on allait délibérer sur notre proposition. Une heure après, MM. les évêques de Montpellier et d\'Orange, avec quatre autres ecclésiastiques, entrèrent dans notre salie, et nous dirent que leur ordre avait décidé de nommer des commissaires, qui se réuniraient avec les nótres et ceux de la noblesse, jiour examiner si les pouvoirs devaient être vérifiés en commun.
Cette réponse nous fit ajourner notre réunion du 7 au 12 mai, et Je profitai de ces quatre jours de vacances pour aller voir Pai\'is avec mes deux confrères et Marguerite.
Le 12, a neuf heures, nous étions a notre poste; et comme nos commissaires n\'avaient pu s\'entendre avec ceux de la noblesse et du clergé, nous vimes qu\'on voulait seulement nous faire perdre du temps. C\'est pourquoi, dans cette séance, on prit des mesures pour aller en avant. Le doyen et les anciens furent chargés de dresser la liste des députés, et l\'on décida que tous les buit jours une commission, composée d\'un député de chaque province, serait hommée pour maintenir l\'ordre dans les confé-rences, recueillir et compter les voix, connaitre la majorité des opinions sur chaque question, etc.
Nous regümes le lendemain une députation de la noblesse, pour nous signifier que leur ordre était constitué, qu\'ils avaient nommé leur président, leurs secrétaires, ouvert des registres, et pris divers arrétés, entre autres celui de procéder seuls a la
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Histoire d\'un paijsan.
verification de leurs pouvoirs. Ils étaient bien décidés a se passer de nous.
Le même jour, le clergé nous fit dire qu\'il avait nommé des commissaires, pour conférer avec ceux de la noblesse et du tiers état, sur la verification des pouvoirs en commun et la réunion des trois ordres.
Une grande discussion s\'éleva; les uns voulaient nommer des commissaires, d\'autres proposaient de déclarer que nous ne reconnaitrions pour représentants légaux, que ceux dont les pouvoirs auraient été examines dans l\'assemblée générale; et que nous invitions les députés de l\'église et de la noblesse a se réunir dans la salie des états. oü nous les attendions depuis huit jours.
Comme la discussion s\'échauffiiit, et que plusieurs membres voulaient encore parler, les débats furent continués le lendemain. Rabaud de Saint-Étienne, un ministre protestant, Viguier, député de Toulouse; Thouret, avocat au parlement de Rouen; Barnave, député du Dauphiné; Boissy-d\'Anglas, député du Languedoc, tous des hommes de grand talent et des orateurs admirables, surtout Barnave, soutinrent, les uns qu\'il fallait marcher, les autres qu\'il fallait encore attendre, et donner le temps a Ia noblesse et au clergé de réfléchir; comme si toutes leurs réflexions n\'avaient pas été faites. Enfin, Rabaud de Saint-Etienne l\'em-porta, et Ton choisit seize membres qui devaient conférer avec les commissaires des nobles et des évêques.
Dans notre séance du 23, on proposa de nommer un comité de rédaction, chargé de rédiger tout ce qui s\'était passé depuis l\'ouverture des états généraux. Cette proposition fut rejetée, paree que ce simple exposé pouvait augmenter l\'agitation du pays, en démontrant les intrigues de la noblesse et du clergé, pour paralyser le tiers état.
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Histoire d\'un paysan.
Le 22 et le 23, le bruit courait déja que Sa Majesté voulait nous présenter Ie prqjet d\'un emprunt. Au moyen de eet emprunt, on aurait pu se passer de nous, puisque le déficit aurait été comblé; seulement, nos enfants et descendants auraient payé les rentes a perpétuité. - Les troupes arrivaient en même temps par masses autour de Paris et de Versailles.
Le 26, on compléta le reglement de discipline et de bon ordre; et nos commissaires vinrent nous annoncer qu\'ils n\'avaient pu s\'entendre avee ceux de la noblesse.
Le lendemain 27, Mirabeau résuma tout ce qui s\'était passé jusqu\'alors, en disant: »La noblesse ne veut pas se réunir a nous, pour juger des pouvoirs en commun. Nous voulons vérifler les pouvoirs en commun. Le clergé persévère a vouloir nous concilier. Je propose de décréter une députation vers le clergé, trés-solennelle et trés-nombreuse, pour l\'adjurer au nom du Dieu de paix, de se ranger du cóté de la raison, de la justice et de la vérité, et de se réunir a ses codéputés, dans la salie commune.quot;
Tout cela se passait au milieu du peuple. La foule neus entourait et ne se gènait pas pour applaudir ceux qui lui plaisaient.
Le lendemain, 28, on ordonna d\'établir une barrière pour séparer l\'assemblée du public, et Ton fit une députation au clergé, dans le sens indiqué par Mirabeau.
Ge même jour, nous resumes une lettre du roi: »Sa Majesté avait été informée que les difficultés entre les trois ordres, relativement a la vériiication des pouvoirs, subsistaient encore. Elle voyait avec peine, et même avec inquiétude, l\'assemblée qu\'elle avait convoquée pour s\'occuper de la régénération du royaume, livrée a une inaction funeste. Dans ces circonstances, elle invitait les commissaires nommés pai les trois ordres a
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Histoire d\'un paysan.
reprendre leurs conférences, en présence du garde des sceaux et des comraissaires que Sa Majesté nommerait elle-même, afin d\'etre informée particuliérement des ouvertures de conciliation qui seraient faites, et de pouvoir contribuer directement a une harmonie si desirable.quot;
II parait que cetait nous, — les députés des communes, — qui étions cause de l\'inaction des états généraux depuis trois semaines; c\'était nous qui voulions faire bande a part, et qui défendions de vieux privileges contraires aux droits de la nation!
Sa Majesté nous prenait pour des enfants.
Plusieurs députés parlérent contre cette lettre, entre autres Camus. lis dirent que de nouvelles conférences étaient inutiles, que la noblesse ne voudrait pas entendre raison; que d\'ailleurs les communes ne devaient pas accepter la surveillance du garde des sceaux, — lequel tiendrait naturellement avec les nobles, — que nos commissaires seraient la, devant ceux du rei. comme des plaideurs devant des juges décidés d\'avance a les condamner ; et qu\'il arriverait ce qui était déja arrivé en 1589: a cette époque, le roi avait aussi proposé de pacifier les esprits, et il les avait effectivement pacifies par un arrêt du conseil.
Beaucoup de députés pensaient les mêmes choses; ils regar-daient cette lettre comme un veritable piége.
Malgré cela, le lendemain 29, »afin d\'épuiser tous les moyens de conciliation,quot; on fit au roi une très-humble adresse, pour le remercier de ses bontés, et pour lui dire que les commissaires du tiers étaient prêts a reprendre leurs séances avec ceux du clergé et de la noblesse. Mais le lundi suivant, lei\'juin, Rabaud de Saint-Etienne, un de nos commissaires, étant venu nous dire que le ministre Necker leur proposait d\'accepter la vérification des pouvoirs par ordre, et de s\'en remettre, pour tcus les cas
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Histoire cVun pay san.
lt;loiiteux, a la décision du conseil, il fallut bien reconnaitre que Camus avait raison: — le roi lui-mème était contre la verification des pouvoirs en commun; il voulait trois chambres sépa-rées, au lieu d\'une seule; il tenait avec le clergé et la noblesse, contre le tiers état! — Nous ne pouvions plus compter que sur nous-mêmes.
Tout ce que je vous ai raconté jusqu\'ici, maitre Jean, est exact, et cela vous montre que ces grands mots, ces grandes phrases, ces fleurs, comme on dit, sent inutiles. Le dernier Baraquin, pourvu qu\'il ait du bon sens, voit clairement les choses, et toutes ces inventions de style sont inutiles et rnême nuisibles a la clarté. Tout peut être expliqué simplement: — Vous voulez ceci? — Moi, je veux ga! — Vous nous entöurez de soldats! — Les Parisiens sont avec nous! — Vous avez de la poudre, des fusils, des canons, des mercenaires suisses, etc. — Nous n\'avons rien que nos mandats! Mais nous sommes las d\'etre dépouillés, grugés et volés. — Vous croyez être les plus forts? — Nous verrons!
C\'est le fond de l\'histoire; toutes les inventions de mots et de discours, quand lequot; droit et la justice sont évidents, ne servent plus a rien: — On nous a bernés... Nous payons, nous voulons savoir ce que notre argent devient. Et d\'abord nous voulons payer le moins possible. Nos enfants sont soldat, nous voulons savoir qui les commande, pourquoi ces gens les cornmandent et ce qui nous en revient. Vous avez des ordres de la noblesse et du tiers; pourquoi ces distinctions ? Comment les enfants de 1\'un sont-ils supérieurs aux enfants de I\'autre? Est-ce qu\'ils sont d\'une autre espèce ? Est-ce qu\'ils viennent des dieux et les nötres des animauxquot;? — Voila! c\'est cela qu\'il faut rendre clair.
Maintenant, continuons.
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La noblesse comptait sur les troupes, elle voulait tout em-porter par la force et rejeta nos propositions. Nous étant done réunis, le 10 juin, après la lecture des conférences de nos com-missaires avec ceux de la noblesse, Mirabeau dit que les députés des communes ne pouvaient attendre davantage; que nous avions des devoirs a remplir, et qu\'il était temps de commencer; qu\'un membre de la deputation de Paris avait a proposer une motion de la plus haute importance, et qu\'il invitait l\'assemblée a vouloir bien l\'entendre.
Ge membre était l\'abbé Sieyès, un homme du Midi, lt;;le quarante-cinq ans environ. II parle mal et d\'une voix faible, mais ses idéés sont trés-bonnes. J\'ai vendu beaucoup de ses brochures, vous le savez; elles ont produit le plus grand bien.
Voici ce qu\'il dit au milieu du silence:
sDepuis 1\'ouverture des états généraux, les députés des communes ont tenu une conduite franche et cahne; ils ont eu tous les égards compatibles avec leur caractère, pour la noblesse et le clergé; tandis que ces deux ordres privilégiés ne les ont payés que d\'hypocrisie et de subterfuges. L\'assemblée ne peut rester plus longtemps dans l\'inaction, sans trahir ses devoirs et les intéréts de ses commettants; il faut done vérifier les pouvoirs. La noblesse s\'y refuse; de ce qu\'un ordre refuse de marcher, peut-il condarnner les autres a I\'immobüité? Non! Done l\'assemblée n\'a plus autre chose a faire, que d\'inviter une dernière fois les membres des deux chambres privilégiés a se rendre dans la salie des états\'généraux, pour assister, concourir et se soumettre a la vérifleation commune des pouvoirs. Et puis, en cas de réfus, de passer outre.quot;
Mirabeau dit ensuite qu\'il fallait prendre défaut contre la noblesse et le clergé.
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Histoire (Tun pay san.
n- Une seconde séance eut lieu le mêrae jour, de cinq a huit
nc heures; la motion de l\'abbé Sieyès fut adoptée, et l\'on décida
li- en même temps d\'envoyer une adresse au roi, pour lui expliquer
,és les motifs de l\'arrêté du tiers.
ns Le vendredi, 12 juin, il fallut signifler aux deax autres ordres
! ce que nous avions décidé, et rédiger 1\'adresse ou roi. M. Mane louet proposa un projet écrit d\'un style male et vigoureux mais ée rempli de compliments. Volney, qu\'on raconte avoir couru l\'Egypte et la terre sainte lui répondit: »Méfions-nous de tous ie- ces éloges, dictés par la bassesse et la flatterie, et enfantés par ;es 1\'intérêt. Nous sommes ici dans le séjour des menées et de l\'intrigue; es, l\'air qu\'on y respire porte la corruption dans les coeurs! Des repré-sentants de la nation, hélas! semblent déjaenêtre vivement attaints ..II continua de cette manière, et Malouet ne dit plus rien. n- Finalement, après de grandes batailles, on décida de porter us en deputation au roi, l\'adresse rédigée par M. Barnave, renfer-et mant l\'exposition de tout ce qui s\'était passé depuis 1\'ouverture rés des états généraux, et ce que le tiers avait décidé. Notre dé-;er putation rentrait sans avoir vu le roi, attendu qu\'il était a la les chasse, lorsqu\'une autre députation de la noblesse arriva nous rs. annoncer que son ordre délibérait sur nos propositions. M. Bailly, er, député du tiers parisien, répondit: «Messieurs, les communes is- attendent depuis longtemps messieurs de la noblesse!quot; Et sans sre se laisser arrêter par cette nouvelle cérémonie, qui n\'avait Ire comme toutes les autres, que le but de nous trainer de jour en se jour et de semaine en semaine, on commenca 1\'appel des baden liages, après avoir nommé M. Bailly, président provisoire et i\'avoir chargé de nommer deux membres, en qualité de. secrétaires, la pour dresser procés-verbal de l\'appel qu\'on allait faire, et des autres opérations de l\'assemblée.
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Hisloire d\'un paysan.
L\'appel cüinmenca vers sept heures et finit a dix. Mors nous 1\'umes constitués, non pas en tiers état, comme l\'auraient voulu les autres, mais en états généraux-, les deux ordres privilégiés n\'étaient que des assemblées particulières; nous étions l\'assem-blée de la nation.
Nous avions perdu cinq semaines par la mauvaise volonté des nobles et des évêques, et vous allez voir ce qu\'ils flrent encore pour nous etnpêcher d\'avancer.
Je ne vous parlerai pas des questions de mots qui s\'élevèrent ensuite et qui nous prirent trois grandes séances, pour savoir s\'il fallait s\'appeler: — représentants du peuple francais, comme le voulait Mirabeau; — assemblée legitime des représentants de la majeure partie de la nation, agissant en l\'absence de la mineure partie — comme le voulait Mounier, —ou: représentants connus et vérifiés de la nation francaise — comme le demandait Sieyés. Moi, j\'aurais pris tranquillement le vieux notn d\'états généraux. Les nobles et les évêques refusaient d\'y paraitre, cela les regardait; mais nous n\'en étions pas moins les états généraux de 1789; nous n\'en représentions pas moins les qualre-vingt-seize centxem.es de la France.
Enfin, sur une nouvelle proposition de Sieyès, on adopta le titre d\'Assemblée nationale.
Mais le meilleur, c\'est qu\'a partir de notre déclaration du 12, chaque jour quelques bons curés se détachaient de l\'assera-blée des évêques et venaient faire vérifler leurs pouvoirs chez nous. Le 13, il en vint trois du Poitou, le 14, six autres; le 15, deux; le 16, six; et ainsi de suite! Figurez-vous notre joie, nos cris d\'enthousiasnie, nos embrassades. Notre président passait la moitié des séances a complimentei\' ces braves curés, les lar-mes aux yeux. Dans le nombre des premiers se trouvait M.
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Histoire d\'un pay san.
l\'abbé Grégoire, d\'Emberménil, auquel j\'ai vendu plus d\'un de mes petits livres. En le voyant arriver, je courus a sa rencontre pour 1\'embrasser, et je lui dis a l\'oreille:
»A la bonne heuie! vous suivez l\'exeniple du Christ, qui n\'allait pas chez les princes, ni chez le grand prêtre, mais chez le peuple.quot;
II riait. Et moi je me figui ais la mine des évê({ues, dans leur salie a cöté; quelle débacle! Dans le fond les curés auraient été bien simples de tenir avec ceux qui les humilient depuis tant de siècles! Est-ce que le coeur du peuple, n\'est pas le même sous la soutane du prètre, ou sous le sarrau du paysan?\'
Le 17, en présence de quatre a cinq mille spectateurs ([ui nous entouraie.nt, 1\'Assemblée se déclara constituée, et chacun des membres prêta ce serment: jjNous jurons et promettons de remplir avec zèle et fidélité les fonctions dont nous sommes chargés.quot; On confirma Bailly comme président de l\'Assemblée nationale, et l\'on déclara tout de suite a 1\'unanimité des suffrages, «que l\'Assemblée consentait provisoirement, pour la nation, a la perception des impóts existants, — quoique illégalement éta-blis et percus, — mais seulement jusqu\'a la première séparation de lAssemblée, de quelque cause qu\'r.lle put provenir! Passé lequel jour toute levée d\'impóts cesserait dans toutes les pro-vinces du royaume, par le seul fait de la dissolution.quot;
Réfléchissez a cela, maitre Jean, et faites-le bien comprendre aux notables du pays. Notre misère pendant tant de siècles est venue de ce que nous étions assez bornés, assez timides pour payer des impots qui n\'avaient pas été votés par nos représen-tants. L\'argent est le nerf de la guerre, et nous avons toujours donné notre argent a ceux qui nous mettaient la corde au cou.. Enfin, celui qui payerait les impóts après la dissolution de l\'As-
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Hisloire d\'un pajsctn.
semblée nationale, serait le dernier des misérables; il trahirait père, mère, femme, enfants, et lui-même, et la patrie; et ceux qui voudraient les percevoir ne devraient pas ètre considérés •comme des Francais, mais comme des brigands! C\'est le premier principe proclamé par TAssemblée nationale de 1789.
La séance fut levée a cinq heures et remise au même soir de ce 17 juin.
Vous pensez comme le roi, la reine, les princes, la cour et les évèques ouvrirent Toeil en apprenant cette déclaration du tiers état. Durant la séance, M. Bailly avait été prié ie se rendre a la chancellerie, pour y recevoir une lettre du roi; TAssemblée •ne lui avait pas permis de s\'absenter. — A la séance du soir, M. Bailly nous lut cette lettre du roi, qui désapprouvait le mot d\'ordres privilégiés, que plusieurs députés du tiers avaient employé pour designer la noblesse et le clergé. Le mot ne lui plaisait pas. G\'était contraire, disait-il, a la concorde qui devait exister entre nous, mais la chose ne lui paraissait pas contraire a la concorde : la chose doit rester !
Voila, maitre Jean, ce que je vous disais plus haut: l\'injustice n\'existe pas a la cour, quand on 1\'appelle justice, ni Ia bassesse •quand on l\'appelle grandeur. Que répondre a cela ? Tout le monde se tut.
Le lendemain, nous assistames en corps a la procession du saint sacrement dans les rues de Versailles. Le vendredi 19, on ■organisa les comités, on en forma quatre : le premier, pour veiller aux subsistances; le deuxiéme, pour les verifications ; le troisiéme, pour la correspondance et les impressions; le qua-trième, pour le règlement. Tout était en bonne voie, nous allions marcher vite; mais cela ne faisait pas le compte de la co ui\'; d\'autant plus que le même soir, vers six heures, on
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apprit que cent quarante-neuf deputes du clergé s\'étaient dé-clarés pour la vérification des pouvoirs en comtnun.
Nous avions tout supporté pour remplir notre mandat; nous avions été calmes, nous avions résisté a l\'indignation, a la colère que vous inspirent l\'insolence et l\'hypocrisie ! En voyant que tous les moyens détournés pour nous exaspérer et nous faire commettre des fautes ne suffisaient pas, on résolut d\'en employer d\'autres, de plus grossiers, de plus humiliants.
C\'est le 20 juin cela commenca.
Ce jour, de grand matin, on entendit publier dans les rues, par des hérauts d\'armes: »que le roi ayant arrêté de tenir une séance royale aux états généraux, lundi 22 juin, les pré-paratifs a faire dans les trois salles exigeaient la suspension des assemblees jusqu\'a ladite séance, et que Sa Majesté ferait connaitre, par une nouvelle proclamation, l\'heure a laquelle elle se rendrait lundi a l\'Assemblée des états.quot;
On apprit en même temps qu\'un détachement de gardes-frangaises s\'était emparé de la salie des Menus.
Tout le monde comprit aussitót que le moment dangereux était venu. Je vis avec plaisir mes deux confrères. Génard et le curé Jacques, monter chez nous a sept heures. La séance du jour était indiquée pour huit heures. En déjeunant, nous primes la resolution de nous tenir fermes autour du président, qui représentait notre union et par conséquent notre force. A vous dire vrai, nous regardions ceux qui voulaient arréter la marche du pays, comme de véritables polissons, des gens qui n\'avaient jamais vécu que du travail des autres, des êtres saus expérience, sans capacités, sans délicatesse, sans génie, et dont toute la force venait de l\'ignorance et de l\'abrutissement du peuple, qui se laisse toujours prendre a la magnificence des
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laquais, sans penser que tous ces galons d\'or, ces habits brodés ■et ces chapeaux a plumes, tous ces carrosses et ces chevaux quot;viennent de son propre travail et de l\'impudence des dróles qui lui soutii\'ent son argent.
Quant a la mesure de nous fermer les portes de l\'assemblée, ■c\'était tellement plat, que nous en haussions les épaules de pitié.
Naturellement notre bon roi ne se doutait pas de ces choses; son esprit calme et doux ne descendait pas a ces misères, nous le bénissions de sa bonté, de sa simplicité, sans le charger de la bêtise et de l\'insolence de la cour.
A sept heures trois quarts nous parümes de notre maison. En approchant de la salie des Menus, vous vimes une centaine de députés du tiers réunis sur l\'esplanade, Bailly, notre président, au milieu d\'eux. II faut que je vous peigne ee brave homme. Jusqu\'alors, au milieu d\'une foule d\'autres, il ne s\'était pas encore montré; nous l\'avions choisi paree qu\'il avait la imputation d etre très-savant et très-honnête. C\'est un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, la figure longue, l\'air d.gne et ferme. II ne précipite rien; il écoute et regarde longtemps avant de prendre un parti; mais une fois résolu, il ne recule pas.
D\'autres députés du tiers arrivaient aussi par dilférente.s allées. A neuf heures sonnant, on s\'approcha de la salie des états, M. Bailly et les deux secrétaires en tète. Quelques gardes francaises se promenaient a la porte. Aussitót qu\'ils nous virent approcher, une officier commandant parut et s\'avanga; M. Bailly eut une vive discussion avec lui. Je n\'étais pas assez proche pour l\'entendre, mais aussitöt on se dit que \'.a porte nous était fermée. L\'officier, \') un homme trés-poli, s\'excusait
1) Le comte de Vertan.
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Histoire d\'un pai/san.
sur ses ordres. L\'indignation nous possédait. Au bout de vingt minutes, l\'assemblée était a peu prés compléte ; et comme l\'offlcier de garde, malgré sa politesse, ne voulait pas nous laisser le passage libre, plusieurs députés protestèrent avec force, et puis on remonta l\'avenue jusque prés de la grille, au milieu du plus grand tumulte. Les uns criaient qu\'il fallait se rendre a Marly, pour tenir l\'assemblée sous les fenêtres du chateau; les autres que le roi voulait plonger la nation dans les horreurs de la guerre civile, affatner le pays et qu\'on avait jamais rien vu de semblable sous les plus grands despotes, Louis XI, Richelieu et Mazarin.
La moitié de Versailles prenait part a notre indignation; le peuple, hommes et femmes, nous entourait et nous écoutait.
M. Bailly s\'était éloigné vers dix heures; on ne savait ce qu\'il était devenu, lorsque trois députés vinrent nous avertir qu\'aprés avoir enlevé nos papiers de l\'hótel des états, avec 1\'aide des cdmmissaires qui l\'accorapagnaient, il s\'était transporté dans une grande salie oü l\'on jouait ordinairemenl au jeu de paume, rue Saint-Francois, — presque en face de mon logement, — et que cette salie pourrait contenir l\'assemblée.
Nous partimes done, escortés par le peuple, pour nous rendre au jeu de paume, en descendant la rue qui longe, par derrière, la partie du chateau qu\'on appelle les grands communs, et nous entrames dans la vieille batisse vers midi. L\'affront que nous venions de recevoir montrait assez que la noblesse et les évêques étaient las d\'avoir des ménagements pour nous, qu\'il fallait nous attendre a d\'autres indignités, et que nous devious prendre des mesures, non-seulenient en vue d\'assurer 1\'exécution de notre mandat, mais encore de sauvegarder notre existence. ■Ces malheureux. habitués a n\'employer que la force, ne con-
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naissent pas d\'autre loi; heureusement, nous étions prés de Paris, cela contrariait leurs projets.
Enfin, poursuivons.
La salie du jeu de paume est une construction carrée, haute-d\'environ trente-cinq pieds, pavée de grandes dalles, sans piliers, sans poutres de traverses, et le plafond en larges niadriers; Ie jour vient de quelques fenêtres bien au-dessus du sol, ce qui donne a l\'intérieur un aspect sombre. Tout autour sont d\'étroites galeries en planches; il faut les traverser pour arriver dans cette espèce de halle aux blés ou de marché couvert, qui doit exister depuis longtemps. Dans tous les cas, on ne batit pas en pierre de tailles pour un jeu d\'enfants. Touty manquait, les chaises et les tables; il fallut en chercher dans les maisons du voisinage. Le maitre de Fetablisseinent, un petit homme chauve, paraissait content de Thonneur qu\'on lui faisait. On éta-blit une table au milieu de la halle et quelques chaises autour. L\'assemblée était debout. La foule remplissait les galeries.
Alors Bailly, montant sur une chaise, co rnm en ca par nous rappeler ce qui venait de se passer; puis il nous \'ut les deux lettres de M. le marquis de Brézé, maitre des cérémonies, dans lesquelles ce seigneur lui communiquait 1\'ordre de suspendro nos reunions jusqu\'a la séance royale. Ces deux lettres avaient le méme objet, la seconde ajoutait seulement que l\'ordre était positif. — Ensuite, M. Bailly nous proposa de mettre en délibé-ration le parti qu\'il fallait prendre.
II est inutile, je crois, maitre Jean, de vous faire comprendre notre émotion; quand on représente un grand peuple, et qu\'on voit ce peuple outragé dans sa propre personne; quand on se rappelle ce que nos pères ont souffert de la part d\'une classe d\'étrangers qui, depuis des centaines d\'années, vivent a nos
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Histoire d\'un pay san.
dépens, et s\'efibrcent de nous retenir dans la servitude; quand on vient encore de vous rappeler avec insolence, quelques jours avant, que c\'est par grace qu\'on oublie un instant la supério-| rité »des descendants de nos fiers conquérants, sur l\'hunible postérité des vaincus !quot; et qu\'on s\'apercoit enfin qu\'au moyen de la ruse et de l\'insolence, on veut continuer sur nous et nos descendants le mênie système, alors, a moins de mériter ce traitement abominable, on est pret a tout sacrifier pour main-tenir ses droits, et rabattre l\'orgueil de ceux qui nous bu-milient.
Mounier, plein de calnie au milieu de son indignation, eut alors une idéé véritablement grande. Après nous avoir repré-senté conibien il était étrange de voir la salie des états géné-raux occupée par des hommes armés, et nous, ï\'Jssemblée nationale, a la porte, exposés au rire insultant de la noblesse ■ et de ses laquais ; forcés de nous réfugier au jeu de paunie pour ne pas interrompre nos travaux; il s\'écria que I\'mtention de nous blesser dans notre dignité se montrait ouvertement, qu\'elle nous avertissait de toute la vicacité de l\'intngue et de l\'acbarnement avec lequel on cherchait a pousser notre bon roi a des mesures désastreuses ; et que, dans cette situation, les représentants de. la nation n\'avaient qu\'une chose a faire: gt; c\'était de se her au salut public et aux intéréts de la patrie par un serment solennel.
Cette proposition, vous le pensez bien, excita un enthousiasnie extraordinaire; chacun comprenait que l\'union des braves gens fait la terreur des gueux, et l\'on prit aussitót l\'arrêté suivant:
sL\'Assemblée nationale, considérant qu\'appelée a fixer la «constitution du royaume, opérer la régénération de l\'ordre «public, et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien
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Histoire d\'un paysan.
»ne peut empêcher qu\'elle ne continue ses delibérations dans »quel que lieu qu\'elle soit forcée de s\'établir, et qu\'enfin par-»tout oü ses membres sont réunis, la est l\'Assemblée natio-»nale :
«Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront »a l\'instant serment solennel de ne jamais se séparer, et de se »rassembler partout oü les circonstances l\'exigeront, jusqu a »ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur «des fondements solides; et que, ledit serment étant prêté, «tous les membres, et chacun d\'eux en particulier, confirme-«ront par leur signature cette resolution inébranlable.quot;
Quel bonheur vous auriez eu, maitre Jean, de voir alors cette grande salie sombre, nous au milieu, le peuple autour ; d\'entendre ce grand bourdonnement de l\'étonnement, du con-tentement, de l\'enthousiasme ; puis le président Bailly, debout sur une chaise, nous lire la formule du serment, au milieu d\'un silence religieux; et tout a coup nos centaines de voix éclater comme un coup de tonnerre dans la vieille Mtisse :
»Nous le jürons !... nous Ie jurons !...quot;
Ah ! nos anciens qu\'on a tant fait souffrir, devaient se renmer sous terre! Je ne suis pas un homme tendre, mais j s n\'avais plus une goutte de sang dans les veines. Jamais de la vie je n\'aurais cru qu\'un bonheur pareil pouvait m\'arriver. Prés de moi, le cui\'é Jacques pleurait; Gérard, de Vic, était tout pale ; flnalement nous tombames dans les bras les uns des autres.
Dehors, des acclamations immenses s\'étendaient sur la vieille ville; et c\'est la que je me suis rappelé ce verset de l\'Evan-gile, lorsque l\'ame du Christ est remontée aux -ieux: »La terre en trembla, le voile du temple fut déchiré.quot;
Quand le calme se rétablit, chacun a son tour s\'approchant
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Histoire d\'un pay san.
is de la table répéta le même serment, que les secrétaires inscri-
vaient et lui faisaient signer. Je n\'ai jamais écrit mon nom (. avec tant de plaisir; je riais en signant, et en même temps
j\'aurais voulu pleurer. Ah! le beau jour!.. .
it Un seul député, Martin d\'Auch, de Castelnaudary, signa:
;e «Opposant.quot; Valentin sera content d\'apprendre qu\'il n\'est pas
a seul de son espèce en France, et qu\'un autre enfant du peuple
ir aime plus les nobles que sa propre race: ils sont deux !
é, On écrivit 1\'opposition de Martin d\'Auch sur le registre. Et,
e- comme quelques-uns proposaient d\'envoyer une deputation a
Sa Majesté, pour lui représenter notre douleur profonde, etc., ■s 1\'assemblée s\'ajourna parement et simplement au lundi 2\'2,
; heure ordinaire; arrêtant, en outre, que si la séance royale
i- avait lieu dans la salie des Menus, tous les membres du tiers
it état y demeureraient après la séance, pour s\'occuper de leurs
u propres affaires, qui sont celles de la nation.
x On se sépara sur les six heures.
En apprenant ce qui venait de se passer, M. Ie comte d\'Artois, surpris de voir qu\'on pouvait aussi délibérer au jeu r de paume, se dépêcha de le faire retenir, pour s\'y amuser le
js 22. Cette fois il était bien sur, le pauvre prince, que nous ne
e saurions plus ou donner de la tète.
e Le lendemain, le roi nous envoya prévenir que la séance
; n\'aurait pas lieu le 22, mais le 23 ; c\'était prolonger nos angois-
ses. Mais, hélas I ces profonds génies n\'avaient pas songé e qu\'il existe encore a Versailles d\'autres endroits que le jeu de
I- paume et la salie des Menus. De sorte que le 22, trouvant ces
a deux salles fermées, l\'assemblée se rendit d\'abord a la cha-
pelle des Récollets, qui n\'était pas assez grande, puis a l\'église it Saint-Louis, oü chacun fut a son aise.
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Histoire cTun pay san.
Le plan magnifique de M. lo corate d\'Artois, des princes de Condé et de Conti, fut ainsi déjoué. On ne peut songer a tout, mon Dieu ! Qui jamais aurait cru qu\'on irait a l\'église Saint-Louis, et que le clergé lui-même viendrait nous y rejoindre ? —-Ce sont pourtant ces grands hommes-la, maitre Jean, qui nous ent tenus dans l\'abaissement pendant des siècles! II est facile main-tenant do voir que notre ignorance seule jen était cause, et qu\'on ne peut pas leur en faire de reproches. L\'innocente Jeannette Paramei, des Baraques, avec sa grosse gorge, a plus de malice qu\'eux.
Vers midi, M. Bailly nous annonca qu\'il était prévenu que la majorité du clergé devait se rendre a l\'assemblée, pour vérifler les pouvoirs en commun. La cour le savait depuis le 19; c\'était pour empécher a tout prix cette reunion, qu\'on nous avait fermé la salie des Menus, et qu\'on préparait une séance royale.
Le clergé se rassembla d\'abord dans le choeur de l\'église ; puis il s\'unit a nous dans la nef, et ce fut encore une scène attendrissante; les cures avaient entrainé leurs évüques, et les évèques eux-mêmes étaient presque tous revenus au bon sens.
Un seul ecclésiastique, l\'abbé Maury, le fils d\'un cordonnier du Comtat-Venaissin se sentait blessé dans sa dignité, d\'etre confondu parmi les députés du tiers. On voit pourtant des choses singulières en ce monde !
Malgré eet abbé, le plus opposé de son ordre a la réunion, on se communiqua les piéces, on prononca quelques discours pour se féliciter les uns et les autres ; après quoi la séance fut levée, pour être continuée le lendemain mardi, a neuf beures, au lieu ordinaire des assemblées, c\'est-a-dire dans la salie des Menus.
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Histoire d\'ttn pay san.
é Nous arrivons done- au 23, jour de la séance royale.
■ ; Le matin, en me levant et poussant les volets, je vis qu\'il e j allait faire un temps abominable; il ne pleuvait pas encore, ï mais tout était gris au ciel. Gela n\'empèchait pas la rue de \'t : fourmiller de monde. Quelques instants après, le père Gérard x\' monta pour déjeuner, puis M. le curé Jacques. Nous étions it en costume de cérémonie, comme le jour de notre première réunion. Qu\'est-ce que cette séance royale signifiait ? Qu\'est-ce a qu\'on avait a nous dire 1 Depuis la veille, on savait déja que les Suisses et les gardes-frangaises étaient sous les armes. Le e bruit avait aussi couru que six regiments s\'avancaient sur ir Versailles. En déjeunant, nous entendions les patrouilles mon-le ter et descendre. la rue Saint-Francois. Gérard pensait qu\'on n allait faire un mauvais coup, un coup d\'Etat, comme on dit, e pour nous forcer de voter l\'argent, et puis nous renvoyer chez nous.
; Le curé Jacques disait que ce serait, en quelque sorte, nous
e demander la bourse ou la vie, et que le roi n\'était pas capable, it nialgré sa complaisance pour la reine et le comte d\'Artois, de 3. faire un trait pareil; qu\'il n\'y consentirait jamais. Je pensais r comme lui. Mais quand a savoir dans quel but allait avoir lieu e la séance royale, je n\'étais pas plus avancé que les autres. is L\'idée ine venait seulement qu\'on voulait neus faire peur. Enfin,
nous alliens bientót savoir il quoi nous en tenir. i, A. neuf heures, nous partimes. Toutes les rues aboutissant a
s l\'hótel des états s\'encombraient déja de peuple; les patrouilles e allaient et venaient; les gens de toute sorte, bourgeois, ouvriers if et soldats, avaient l\'air inquiet; chacun se méflait de quelque a chose.
Dans le moment oü nous approchions de la salie, il com-
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Histoire cVun paysan.
mengait a pleuvoir; 1\'averse ne pouvait pas tarder a venir. J\'étais en avant et je me clépêchais. Une centaine de députés du tiers stationnaient devant la porte, sur la grande avenue ; on les empêchait d\'entrer, tandis que la noblesse et le clergé passaient sans observations ; et, conime j\'arrivais. une espèce de laquais vint prévenir messieurs du tiers état d\'entrer par la rue du Ghantier, pour eviter tout encombrement et confusion.
M. le marquis de Brézé, ayant eu de la peine a placer tout le monde avec ordre, le jour de la première réunion des états généraux, avait pris cette mesure de son propre chef, je suppose.
La colère nous gagnait; malgré cela, comme la pluie com-mencait a tomber ferme, on se dépêcha d\'arriver a la porte du Ghantier, pensant qu\'elle était ouverte. Mais M. le marquis n\'avait pas encore placé selon ses idéés les deux premiers ordres, la porte de derrière était done aussi fermée. II fallut courir sous une espèce de hangar, a gauche, pendant que les nobles et les évêques entraient carrément et majestueusement par la grande avenue de Paris. M. le grand maitre des cérémonies n\'avait pas a se géner avec nous; il trouvait tout naturel de nous faire attendre; nous n\'étions la que pour la forme, en défmitive. Qu\'est-ce que les représentants du peuple ? Qu\'est-ce que le tiers état ? De la canaille! Ainsi pensait sans doute M. le marquis ; et si des paysans, des bourgeois comrae moi digéraient avec peine ces alfronts, renouvelés chaque jour par une espèce de premier domestique, qu\'on se figure la fureur d\'un noble comme Mirabeau; les cheveux lui en dressaient sur la tête, ses joues charnues tremblaient de colère. La pluie était battante. Deux fois, notre président avait été renvoyé, M. le marquis ayant encore de grands personnages a placer. Mirabeau voyant cela, dit a Bailly d\'une voix terrible, en montrant les députés du tiers ;
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Histoire d\'un pay san.
«Monsieur le président, conduisez la nation au-devant du roi!quot;
Enfin, pour la troisième fois, Bailly s\'approcha de la porte en y frappant, et M. le marquis daigna paraitre, après avoir sans doute fini sa noble besogne. Celui-la, maitre Jean, peut se vanter d\'avoir bien servi la cour ! Notre président lui déclara que si la porte ne s\'ouvrait pas, le tiers état allait se retirer. Alors elle s\'ouvrit toute grande ; nous vimes la salie décorée comme le premier jour, les bancs de la noblesse et du clergé garnis des magnifiques députés de ces deux ordres, et nous entrames trempés de pluie. Messieurs de la noblesse et quelques évêques riaient en nous voyant prendre place ; ils paraissaient tout a fait réjouis de notre humiliation.
Ces choses-la coütent ober !
On s\'assit done, et presque aussitót le roi entrait par l\'autre bout de la salie, environné des princes du sang, des dues et pairs, des capitaines de ses gardes et de quelques gardes du corps. Pas un seul cri de : »Vive le roi !quot; ne s\'éleva de notre cóté. Le silence s\'établit a l\'instant, et le roi dit «qu\'il croyait avoir tout fait pour le bien de ses peuples, et qu\'il semblait que nous n\'avions plus qu\'a finir son ouvrage; mais que depuis deux mois nous n\'avions pu nous entendre sur les préliminaires de nos operations, et qu\'il se devait a lui-même de faire cesser ces funestes divisions. En conséquence, il allait nous déclarer ce qu\'il voulait.quot;
Après ce discours, le roi s\'assit et un secrétaire d\'Etat nous lut ses volontés.
«Art. ler. — Le roi veut que l\'ancienne distinction des trois ordres de l\'État soit conservée en entier, et qu\'ils forment trois chambres séparées. II déclare nulles les délibérations pi-ises par les députés du tiers état, le 17 de ce raois.
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Art. 2. — Sa Majesté déclare les pouvoirs valables, vérifiés ou non vériflés, dans chaque chambre, et ordonne qu\'il en soit donné conmunication aux autres ordres, sans plus d\'emban-as.
«Art. 3. •— Le roi casse et annule les restrictions qu\'on a raises aux pouvoirs des deputes.quot;
De sorte que chacun de nous pouvait faire ce qui lui plaisait: accorder des subsides, voter des impóts, aliéner les droits de la nation, etc., etc., sans s\'inquiéter des voeux de ceux qui l\'avaient envoyé.
»Art. 4 et 5. — Si des députés avaient fait le serment téméraire de rester fidèles a leur mandat, le roi leur permettait d\'écrire a leurs baillages, pour s\'en faire relever; mais ils al-laient rester en attendant a leur poste, pour donner du poids aux decisions des états généraux.
quot;Art. 6. — Sa Majesté déclare que dans . les tenues des états généraux a 1\'avenir, elle ne permettra plus les mandats im-pératifs.quot;
Sans doute paree que les fllous qui trafiquent de leurs voix, se reconnaitraient trop bien au milieu des honnêtes gens qui remplissent leur mandat!
Ensuite Sa Majesté nous signifla de quelle maniére elle enten-dait que nous procédions. D\'abord elle nous défendait de traiter a 1\'avenir des affaires qui regardent les droits antiques des trois ordres: de la forme d\'une constitution a donner aux prochains états généraux; des propriétés seigneuriales et féodales; des droits et prérogatives honorifiques des deux premiers ordres. Elle déclarait que le consentement particulier du clergé serait nécessaire pour tout ce qui intéresse la religion, la discipline ecclésiastique, le régime des ordres réguliers et séculiers.
Enfin, maitre Jean, nous n\'étions appelés la que pour payer
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le déficit et voter que le peujjle donnerait l\'ai-gent; le reste ne nous regardait pas; tont était bien, très-bien; tout devait rester debout, quand nous aurions financé!
Après cette lecture, le roi se releva pour nous dire que jamais monarque n\'en avait fait autant que lui, dans 1 intérêt de ses peuples, et que ceux qui retarderaient encore ses intentions paternelles seraient indignes d\'etre regardés comme Francais.
Puis il se rassit, et on nous lut ses intentions sur les impöts, sur les emprunts et les autres affaires des finances.
Le roi voulait changer le nom des impóts; vous entendez bien, maitre Jean, le nom! Ainsi, la taille l éunie au vingtième, ou remplacée de quelque autre manière, allait devenir plus coulante: au lieu de payer une livre, on donnera vingt sous; au lieu de payer au collecteur, on payera au percepteur, et le peuple sera soulagé!
».Tarnais aucun roi n\'en a tant fait pour ses peuples!quot;
II voulait abolir les lettres de cachet, mais en les conservant pour ménager l\'honneur des families; c\'est clair!
11 voulait aussi la liberté de la presse, mais en ayant bien soin d\'empêcher les mauvaises gazettes et les mauvais livres de se publier.
11 voulait le consentement des états généraux pour faire des emprunts; seulement, en cas de guerre, il déclarait pouvoir eraprunter jusqu\'a concurrence de cent millions, pour commen-cer. »Car 1\'intention formelle du roi est de ne mettre jamais le salut de son empire dans la dépendance de personne.quot;
II voulait aussi nous consulter sur les emplois et charges, qui con-serveraient a l\'avenir le privilége de donner ou de transmettre la noblesse.
Enfin on nous lut un grand pot-pourri sur toutes sortes de
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Histoire d\'un paysan.
choses, oiï Ton voulait nous consulter. Mais le roi se réservait toujours de faire ce qu il voudrait; notre affaire, a nous, c\'était de payer; pour cela, nous avions toujours la preference.
Sa Majesté se remit encore une fois a parler et nous dit:
«Réfléchissez, messieurs, qu\'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions -ne peuvent avoir force de loi, sans men approbation spéciale; je suis le garant naturel de vos droits. C\'est moi qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare peut-être que l\'ambition d\'un souverain soit d\'obtenir de ses sujets, qu\'ils s\'entendent pour accepter ses bienfaits.
»Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin chacun dans la chambre affectée a votre ordre, pour y reprendre vos séances.quot;
Enfin nous étions remis a notre place! On nous avait fait venir pour voter les fonds, voila tout. Sans la declaration du parlement, que tous les impóts avaient été pergus illégalement jusqu\'alors, jamais l\'idée de convoquer les états généraux ne serait venue a notre bon roi. Mais, a cette heure. les états généraux étaient plus embarrassants que le parlement, et l\'on nous donnait des ordres comme a de la valetaille: »Je vous ordonne de vous séparer tout de suite!quot;
Les évéques, les marquis, les comtes et les barons jouissaient de notre confusion et nous r\'egardaient de leur hauteur; mais croyez-moi, maitre Jean, nous ne baissions pas les yeux, nous sentions en nous un frémissement terrible.
Le roi, sans rien ajouter, se leva et sortit comme il était venu. Presque tous les évéques, quelques curés et la plus grande partie des dépufés de la noblesse se retirèrent par la grande porte de l\'avenue.
Nous autres, nous devions sortir par la petite porte du Ghan-
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Histoire d\'un paysan.
tier, mais nous restames provisoirement a notre place. Chacun i-éfléchissait, chacun amassait de la force et de la colére.
Cela durait depuis un quart d\'heure, quand Mirabeau se leva, sa grosse tête en arrière et les yeux étincelants. Le silence était terrible. On le regardait. Tout a coup de sa voix claire, il dit:
«Messieurs, j\'avoue que ce que vous venez d\'entendre pour-rait ètre le salut de la pati-ie, si les présents du despotisme n\'étaient toujours dangereux. Quelle est cette insultante dicta-ture? L\'appareil des armes, la violation du temple national, pour vous commander d\'etre heureux!quot;
Tout le monde frissonnait; on comprenait que Mirabeau jouait sa tête! II le savait aussi bien que nous, mais I\'indigna-tion 1\'emportait; et la figure toute changée, — belle, maitre Jean, car celui qui risque sa vie pour attaquer I\'injustice est beau, c\'est mème ce qu\'il y a de plus beau dans le monde! — il continua:
«Qui vous fait ce commandement? Votre mandataire! Qui vous donne des luis impérieuses? Votre mandataire! Lui qui doit les recevoir de nous, messieurs, qui sommes revètus d\'un sacerdoce politique et inviolable; de nous enfin, de qui seuls vingt-cinq millions d\'hommes attendant un bonheur certain,, parce qu\'il doit ètre consenti, donné et recu par tous.\'\'
Chaque mot entrait corame un boulet dans le vieux tróne de l\'absolutisme.
»Mais la liberté de vos deliberations est enchainée, reprit-il avec un geste qui nous fit frémir, une force militaire environne les états! Ou sont les ennemis de la patrie? Catilina est-il a nos portes ? Je demande qu\'en vous couvrant de votre dignity de votre puissance législative, vous vous renfermiez dans la
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Histoire d\'un paysan.
religion de votre serment; il ne vous pennet de vous séparer ■qu\'après avoir fait la constitution.quot;
Pendant ce discours, le maïtre des cérémonies, qui avait suivi le roi, était rentré dans la salie, et il s\'avancait son chapeau A plumes a la main, du cóté des bancs vides de la noblesse. A peine Mirabeau fmissait-il de parler, qu\'il prononca quelques mots; mais comme on ne l\'entendait pas, plusieurs se mirent :a crier d\'un ton de mauvaise humeur:
»Plus haut!... plus haut!.. .quot;
Et lui, alors, élevant la voix, dit au milieu du silence:
«Messieurs, vous avez entendu les ordres du roi!quot;
Mii\'abeau était resté debout, je voyais la colére et le mépris serrer ses grosses machoires.
))Oui, Monsieur, dit-il lentement, — d\'un ton de grand seigneur qui parle de bant, — nous avons entendu les intentions qu\'on a suggérées au roi; et vous, qui ne sauriez être son organe auprés des états généraux, vous qui n\'avez ici ni place ni droit de parler, vous n\'êtes pas fait pour nous rappeler sor. discours!
Puis, se redressant et toisant le maitre des cérémonies:
«Cependant, reprit-il, pour éviter toute équivoque et tout délai, je declare que, si I on vous a chargé de nous faire sortir d\'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes!quot;
Toute l\'assemblée se leva comme un homme, criant «Oui! gt;oui!quot;
G\'était un tumulte extraordinaire.
Au bout de deux ou trois minutes, le calme s\'étant un peu rétabli, notre président dit au maitre des cérémonies:
«L\'assemblée a décidé hier qu elle resterait séance tenante,
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Histoire d un paysan.
après la séance royale. Je ne puis séparer l\'assemblée avant qu\'elle en ait délibéré elle-même, et délibéié librement.
— Puis-je, Monsieur, porter cette réponse au roi ? demanda le marquis.
— Oui, Monsieur, répondit le président.
Alors le maitre des cérémonies sortit, et la séance continua.
Pour vous dire la vérité, maitre Jean, nous nous attendions a un grand coup! Mais sur les deux heures, au lieu de baïon-nettes, nous -vimes arriver une quuntité de charpentiei\'S. qu\'on envoyait pour démolir l\'estrade de la séance royale, et qui se mirent tout de suite a l\'ouvrage. C\'était encore une invention de la reine et du comte d\'Artois: n osant pas employer la force, ils employaient le bruit! On n\'a jamais rien vu de plus misérable.
Vous pensez bien que cette nouvelle avanie ne nous empécha pas de faire notre devoir ; la discussion continua au milieu du roulement des marteaux; et les ouvriers eux-mêmes, étonnés de notre calme, finirent par abandonner leurs outils, et par descendre sur les marches de l\'estrade, pour écouter ce qui ce disait. Si M. le comte d\'Artois avait pu les voir, jusqu\'a la fin de la séance, plus attentifs que dans une église, et couvrant de leurs applaudissements les orateurs qui disaient des choses fortes et justes, il aurait compris que le peuple n\'est pas aussi béte qu\'on veut bien le croire.
Camus, Barnave, Sieyès parlérent. Sieyès dit, en descendant de la tribune:
«Vous êtes aujourd\'hui ce que vous étiez hier!quot;
On prit les voix par assis et levé, et YAssemblee nationale cléclara unanimement persister dans ses précédents arrêtés. Et finalement Mirabeau, dont la colére avait eu le temps de se
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Histoire d\'un pay san.
a\'efroidir, et qui voyait clairement que sa tête était en jeu, dit:
»Cquot;est aujourd\'hui que je bénis la liberté, de ce qu\'elle mürit de si beaux fruits dans l\'Assemblée nationale. Assurons notre ouvrage, en déclarant inviolable la personne des députés aux états généraux. Ce n\'est pas manifester une crainte, c\'est agir avec prudence; c\'est un frein contre les conseils violents qui assiégent le tróne.quot;
Ghacun vit bien la finesse, et la motion fut adoptée a la majorité de 493 voix contre 34.
L\'assemblée se sépara vers six heures, après avoir pris 1\'arrêté suivant;
«L\'Assemblée nationale declare que la personne de chaque député est inviolable; que tous particuliers, toutes corporations, tribunal, cour ou commission qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter ou faire arréter, détenir ou faire détenir un député, pour raison d\'aucune proposition, avis, opinion ou discours aux états généraux; de même que toutes personnes qui prèteraient leur ministère a aucun desdits attentats, de quelque part qu\'ils fussent ordonnés, sont infames et traltres envers la nation, et coupables de crimes capitaux. L\'Assemblée nationale arrête que, dans les cas susdits, elle prendra toutes les mesures pour rechercher, poursuivre et punir ceux qui en seront les auteurs, instigateurs et exécuteurs.quot;
Mirabeau n\'avait plus rien a craindre, ni nous non plus. Si les rois sont sacrés, c\'est qu\'ils ont eu sein de l\'écrire comme nous dans les lois. Qa fait toujours du bien d etre sacré! Si Ton touchait seulement a l\'un de nos cheveux raaintenant, toute la France crierait et s\'indignerait terriblement. Nousauri-ons même dü commencer par la, mais les bonnes idéés ne viennent pas toutes ensemble.
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Ilisloire d\'vn paysan.
Je ci\'ois, du reste, que la cour a bien fait de ne pas pousser les choses plus loin, car, pendant toute cette séance du 23, le peuple remplissait les avenues de Versailles, et les entrants et sortants ne faisaient que lui porter des nouvelles; il savait tout ce qui se passait dans l\'assemblée, de quart d\'heure en quart d\'heure; si 1\'on nous avait attaqués, nous aurions eu toute la nation pour nous.
En mêtne temps, le bruit courait du renvoi de Necker, rem-placé par le comte d\'Artois; de sorte qu\'aussitót notre séance levée, le peuble se précipita vers le palais. Les gardes-fran-gaises avaient regu 1\'ordre de tirer, pas un ne bougea. La foule entra jusque dans les appartements de Necker, et c\'est en apprenant de la bouche du ministre lui-même qu it restait, quelle consentit a se retirer.
A Paris, l\'exaspération était encore plus grande. Je, me suis laissé dire que la, quand la nouvelle se répandit que le roi avait tout cassé, on sentait le feu couver sous les pavés, et qu\'il ne fallait qu\'un signe pour allumer la guerre civile.
II faut bien que ce soit vrai, car, malgré les conseils des princes; malgré les régiments de mercenaires allemands et suisses qu\'on avait fait venir des quatre coins de la France; malgré les canons qu\'on avait logés dans les écuries de la reine, vis-a-vis la salie des états, et dont on voyait les gueules de nos fenétres; malgré ce qu\'il nous avait signifié lui-même, le roi écrivit aux députés de la noblesse, d\'aller rejoindre les députés du tiers dans la salie commune; et le 30 juin, qui était done hier, fnous avons vu les »fiers descendants des con-qnérantsquot; venir s\'asseoir a cóté de dVhumble postérité des vaincus.quot; lis ne riaient pas comme le matin du 23, en nous voyant entrer dans la salie, trempés de pluie !
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Histoire d\'un pmjsan.
Voila, maitre Jean, ou nous en sommes: la première partie est gagnée! Et maintenant nous allons faire ia constitution. C\'est un travail difficile, mais nous y mettrons le temps; (Tailleurs, nos cahiers sont la pour nous guider, nous n\'aurons, pour ainsi dire, qu\'a les suivre.
Toutes les plaintes, tous les tobux du peuple doivent entrer dans cette constitution: » Abolition des droits feodaux, des corvées, de la gabelle et des douanes intérieures. Egalité de-vant 1\'impót et devant la loi. Süreté personnelle. Admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires. Inviolabilité du secret, des lettres. Pouvoir législatif réservé aux représen-tants de la nation. Responsabilité des agents du pouvoir. Unité de legislation, d\'administration, de poids et de mesures. Instruction et justice gratuites. Partage é^al des biens entre les enfants. Liberté du commerce, de l\'industrie et du travail.quot; — Enfin, tout! II faut que tout y soit, très-clair, et rangé dans un bel ordre par chapitres, afin que cliacun comprenne, et que le dernier paysan puisse connaitre ses droits et ses devoirs.
Soyez tranquilles, mes amis, les hommes parleront long-tem ps de 1789.
C\'est tout ce que j\'avals a vous dire aujourd\'hui. Tachez de me donner de vos nouvelles le plus tót possible. Nous désirons savoir ce qui se passe en province; mes confrères sont mieux informés que moi. Dites a Michel de me consacrer une heure par jour, aprés le travail, qu\'il me raconte ce qui se passé aux Baraques et dans les environs, et qu\'il m\'envoie le paquet a la fin de chaque mois. De cette facon, nous serons toujours les uns avec les autres comme autrefois, et nous aurons l\'air \'de causer ensemble, au coin de nntre feu.
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Histoire d\'un paysan.
Je finis en vous embrassant tous. Marguerite me charge de vous dire de ne pas l\'oublier, et qu\'elle ne vous oublie pas non plus. Allons, encore une fois, nous vous embrassons.
Votre ami.,
Chauvel.
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LOUIS ÜLBACH,
né a Troyes, Ie 7 mars \'1822, appartient d Vécole littéraire de Lamarline. II débnta en 1844 par un volume de poésies, Glo-riana el collabura depuis a plusieurs journaux et recueüs pério-diques, sous les pseudonymes de Jacques Soufïrant, Ferragus et Pharès (Indépendance Beige). Ses Lettres de Ferragus, au Figaro, lui firent ime grande notoriété comme écrivain satiri-que. En i 868 il publia sous le même pseudonyme un pamphlei hebdomaire, la Cloche, qui lui valut une condamnation. j?)i 1869 la Gloche devint un des grands jouYnaux quotidiens de Vopposition.
M. Ulbach a beaucoup écrit; son grand succes fut Monsieur et Madame Fernel, (1860), peinture de la vie de province. Les Parents coupables (1867), la Gocarde blanche (1868), les Roués sans le savoir et le Gomte Orphée sont encore de ses meilleurs volumes.
Depuis décembre 1878, il est bibliothécaire de VArsenal.
ESPAGNE ET PORTUGAL.
Grenade
LES GITANOS.
II est aussi rare, en Espagne, d\'etre invité a. diner en familie par les hdtes les plus accueiHants, qu\'il est rare, en France, de
Espagne et Portugal.
n\'être pas invité, dés la première rencontre, par l\'hóte le plus Ijanal et le moins oblige a cette politesse.
Est-ce au sentiment qu\'ils ont de leur mauvaise cuisine qu\'on doit attribuer cette réserve des Espagnols? Non, car ils estiment leur cuisine, comme ils estiment toute chose nationale.
Est-ce a leur sobriété, qui se sentirait mal a l\'aise devant le gros appétit des étrangers ? Peut-ètre. Mais je crois que cela tient surtout a une certaine pudeur du foyer et a des habitudes de vie en plein air. Pour fumer, pour boire de l\'eau claire, ils n\'ont pas besoin de rentrer chez eux ni d\'y entrainer les autres;. et, pour jouir de leur beau ciel, le soir ou le jour, il faut ètre dehors.
Ge qui étonne les Francais, les Parisiens surtout, dont les premiers mots sont pour inviter a diner celui qui vient les voir, ne doit done pas aboutir ii un blame. J\'ai dit comment ces aimables gens se raettaient trés réellement a notre disposition, et leur hospitalité, qui ne donne ni a boire ni a manger dans leur domicile, est festueuse au dehors. Les Espagnols, pour vous faire honneur dans les theatres, dans les cafés, dans les courses de taureaux, dans les promenades, dépensent trois fois plus qu\'il ne leur en coüterait de donner a déjeuner et a diner selon la mode francaise, dont nous tirons tant de vanité ; mais l\'idée ne leur vient pas de nous traiter chez eux. II nous est arrivé, plusiers fois pendant le voyage, d\'etre trés exactement recon-duits a notre hotel, pour l\'heure du repas, par des landaus loués pour nous, qui nous attendaient ou venaient nous repren-dre pour nous conduire a des surprises trés coüteuses.
Notre expérience était déja faite en arrivant a Grenade: aussi je puis certifier que je fus trés surpris, trés intrigue et trés touché de l\'invitation du baron P.... Était-il affranchi, je n\'ose
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Espmine el Portugal.
dire des préjugés, mais des habitudes de son pays, ou bien la cordialité de son accueil lui faisait-elle, pour line fois, transgres-ser una loi nationale?
Le diner, dans ce beau palais remis a neuf, présidé par une jolie baronne d\'un peu plus de vingt ans, d\'un menu... un peu menu, plus délicat que surabondant, rappelait la sobriété es-pagnole par le petit nombre des plats, mais épanouissait la grace et le luxe de l\'hospitalité par la vieille argenterie, par lescris-taux de choix et par des vins inestimables. .T\'aurais voulu un diner exclusivement espagnol; mais on avait redouté les preventions de nos estomacs, et 1\'art francais le plus exquis s\'y mêlait par portions égales.
Je dois dire qu\'il n\'y eut pas de discordance et que, pour cette fois, Thuile ne me parut pas odieuse au gosier; ce qui tendrait a démontrer que, si nous trouvons la cuisine espa gnole execrable, c\'est surtout paree que nous y goltons le plus souvent dans les hotels et que les hoteliers, vendant trés cher leurs poulets étiques, leur huile rance et leurs gateaux a la pommade, se contentent du prix et ne tiennent pas a notre reconnaissance.
II eut été vraiment dommage d\'etre empoisonné en si bonne compagnie et de ne pas trouver de délicatesse dans ces plats que la baronne offrait si délicatement, en y mêlant le philtré d\'un sourire francais parfumé par des lévres andalouses.....
Les gitanos demandés par le baron P ... nous attendaient dans une salie basse du palais, qui n\'avait pas encore sa décoration défmitive, car j\'ai dit que le palais était en restauration.
II fallut apporter des siéges pour les spectatejrs et placer des lampes, des candélabres, dans les embrasures des fenêtres et sur des consoles improvisées pour éclairer les danses. La
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Ksparjne el fortugal. 549
salie, vaste, haute et nue, était pavée en marbre blanc. Sa nudité sévère était un décor et Ton pouvait supposer que nous assistions a una évocation dans une piéce secrète de l\'Al-hambra.
La troupe se coinposait de six hommes et de six femmes, sans compter Fimpresario, le joueur de guitare, un veritable Indien aux traits réguliers, au teint de bistre, aux grands yeux doux et niwsicaucc, aux cheveux grisonnants.
C\'était peut-ètre, pour ne pas dire probablement, un sacri-pant; mais on lui eüt parlé comme a un ami qui a des secrets de mélancolie a confier, et, dans l\'intervalle d\'une danse a une autre, il grattait sa guitare avec une maestria superbe, dédai-gneuse, qui faisait rêver. On pouvait supposer un prince exilé, songeant a une patrie lointaine en amusant machinalement nos oreilles pour donner tout leur essor a ses pensées.
Les autres gitanos, tous assez jeunes, n\'étaient ni laids ni beaux, toutefois plutöt beaux que laids, mais nullement com-muns. Dans la vie privée, auraient-ils mérité de porter la cas-quette a soufflets qui est un insigne dans nos bals de barrière? Je n\'en sais rien. Quant aux femmes, voici comment je les divisai. Deux offraient des types remarquables de la race de Bohème et eussent passé pour fort jolies dans le monde ordinaire Deux autres, aux yeux briljants dans des orbites creu-sées, étaient maigries, mais dignes de tenter un peintre. Deux enfin, qui n\'étaient plus jeunes, sans ètre vieilles, avaient une désin-volture expérimentée, moins émouvante et plus académique que celle des jeunes. Toutes coiffées avec soin, les cheveux noirs lissés et collés aux tempes, avec une fleur piquée dans le peigne, habillées de robes claires, quelques-unes en mousseline blanche ou imprimée, avaient une exagération factice des hanches. de
Espagne et Portugal.
la tournure entière, qui devait. servir dans certains passages de la danse. Elles avaient toutes devant elles un petit tablier de soubrette qui jouait un róle expressif a certains moments de la pantomime cadencée. Trés bien cbaussées de bottines a talons hauts pour frapper du pied, ces danseuses, hélas! même celles qui étaient vêtues d\'indienne, n\'avaient rien du costume indien.
Jamais ballet d\'opéra ne fut attendu avec autant de curiosité.
11 débuta par une sorte de mèlée des douze artistes, par un cbassé-croisé des hommes et des t\'emmes. Je ne sais pas quel nom spécial il faut donner a cette danse, et ne m\'en inquiétai pas. L\'homme a la guitare jouait 1\'air, et les femmes, tout en exécutant le pas, poussaient de temps en temps des Oléolé! stridents i(ui les animaient. La danse fut d\'abord une série d\'attitudes avec un tortillement des reins, un serpentement des bras, une gesticulation lente et molle ((ui est évide.nrnent une tradition rt\'Asie. Puis, peu a peu, le mouvement se précipita; les cris augmentèrent d\'éclaf; les talons, au lieu de glisser sur le marbre, le frappaient de trépidations sèches. La mimique devint d\'une singulière bardiesse; les tabliers, je dois l\'avouer, jouéT-ent le róle de voiles peu pudiques, (|u\'on soulevait, qu\'on abattait, qu\'on agitait; et la danse au rythme précipité se ter-mina par un rapprochement brusque des vis-a-vis, difficile a décrire même par ce temps de naturalisme effréné.
Cette première figure me jeta dans une grande stupeur. J\'étais gêné pour les jeunes spectatrices; mais la baronne P ... . me dit avec une simplicité d\'honnète femme:
— Ah! si nous n\'étions pas la, vous en verriez bien d\'autres !
Elle était fiére d\'imposer de la retenue a ces prêtresses du Bacchus indien. Je regardai les jeunes filles, les jeunes gens de la domesticité du palais, qui derrière nous contemplaient
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Espagne et Portugal.
Ie spectacle: pa.s une rougeur, pas un sourire, pas un trouble, pas un embarras ne révélait un scrupule. Ces Andalous et ces Andalouses semblaient assister a des mystères convenus, consacrés par la tradition, et n\'y voyaient rien de mal.
Je dois ajouter, sans garantir aucune des vestales qui tour-noyaient sur le pavé de marbre en attisant un feu uniquement visible aux sceptiques, que les gitanas n\'ont pas, en général, les mceurs de leur art. Elles se livrent a cette miniique, faite pour elfaroucher un sergent de ville francais, sans intention spéciale et maligne. L\'inconvenance du geste est, en quelque sorte, diminuée par le rytbme.
Au surplus, quand ensuite elles dansent seules, une a une, les gitanas n\'ont plus de ces evocations hardies. On peut interpreter selon son imagination ces torsions du corps, ces en-lacements des bras; mais le sens de la gymnastique devient vague, mystérieux, et ne choque plus.
Les femmes et les hommes qui ne dansent pas tbntrorches-tre de la danseuse. lis frappent dans leurs mains, a contre-mesure, en poussant des cris, les femmes en chantant a gosier crevé une chanson, une [ballade. Je fus émerveillé des pou-mons de ces chanteuses. Par instants, on voyait leurs visages s\'empourprer, les cordes du cou se tendre a se rompre. J\'avais peur de congestions. Mais, la chanson flnie, la danse interrom-pue, le sang redescendait comme 1\'esprit-de-vin qui retomberait violemment du haut d\'un thermomètre; les veines se dégon-llaient, et un verre de ce joli vin blanc qu\'on récolte a Mon-tilla retrempait et distendait les cordes du gosier.
Une de celles qui venaient de hurler 1\'accompagnement se levait, secouait ses jupes, c\'est-a-dire les faisait bouffer, et allait danser a son tour.
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Espagne et Portuijal.
Ges cris ont leur prestige a la longue. Ou se grise de tout, de mauvaise musique conime de mauvais vin, et, quand pendant plusieurs heures on a vu danser, tournoyer, piétiner ces femmes et ces hommes; quand on a entendu pendant plusieurs heures la mêrae chanson soutenue et percée par les mémes oris; quand on a eu déja dans la journée 1\'ivresse de l\'Alham-bra; quand on a rêvé de danses pareilles avec des costumes de bayaderes ou d\'almées sous ces voütes sublimes, on perd vite la notion du spectacle réel et plus grossier, et Ton souhaite que cette incantation bruyante ne ünisse pas.
Les gitanos exercent sur certains Espagnols la mème fascination d\'entrainement que leurs fréres musiciens, les tziganes, sur les Hongrois. Je voyais une émotion vertigineuse gagner les spectateurs. A un moment, un porteur de plateaux, étourdi, ébloui, laissa toraber Ie grand plateau sur lequel étaient les verres de montiila; le pavé de marbre fut inondé, et les cris-taux en miettes.
Quand le baron, qui s\'était échappé de la salie sans que nous nous fussions apergus de son absence, revint dans un beau costume de velours, un riche costume andalou, offrit la main a la baronne et l\'entraina au milieu de la salie pour une danse du pays différente de celle des gitanos, plus élégante et plus chaste, personne ne s\'étonna. Les bohémiens frappèrent dans leurs mains, reprirent leurs vociférations, et le joueur de guitare, impassible, joua avec plus de force.
Get intermède était délicieux ; il ajoutait un trait de mceurs locales a l\'originalité des gitanos.
N\'avons-nous pas des tableaux de l\'école f\'rancaise, au xviif siècle, ou l\'on voit les seigneurs du pays, dans un bal cham-pêtre, dansant en beaux habits brodés, avec leurs femmes pour
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Esparjns el Pot-lurjal.
•vis-a-vis, qui du bout de deux doigts mignons soulèvent leur rol)e et soutiennent leur panier, tandis que de l\'autre main elles forment un berceau avec la main de leur danseur ? II «ut fallu, non pas Watteau ou Lancret, mais Fortuny, pour peindre cette sorte de menuet espagnol execute vivement, dans ce beau palais, par ces jeunes seigneurs.
Les danses des gitanos recommencèrent, peu variées, mais ne lassant pas les yeux. Elles finirent par lasser les jambes. La nuit était avancée quand elles cessèrent.
A la grille du palals, un sereno armé de sa lanterne nous attendait pour nous reconduire.
Je ne me souviens pas d\'avoir eu une autre fois dans ma vie une journée aussi remplie de ces emotions extraordinaires. L\'Albambra, le Généralife, les vieux quartiers de Grenade, la cathédrale, les tombeaux des rois, le diner nouveau dans un palais de grande allure, les gitanos, ce sereno qui nous rame-nait avec sa grande lanterne comme s\'il eiit guide la garde qui va surprendre Almaviva chez Rosine, et, quand nous arri-vions devant l\'hótel de la Victoria, la lune qui mettait au loin sur les hanclies de la sierra Nevada le voile blanc des bayadè-res comme pour une danse de la terre avec les astres : quelle féerie a faire déborder la raison!
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■
M. M. 1) E (t(0gt; C OURT.
Edmond el Jules Huol de Goncourt naquirent le premier a Nancy, le IQ mat 1882, le second a Paris, le 17 décembre 1830. lis enlrèrenl dans la littérature par la peinlure, par les arts, en étudiant le X VIIle siècle et surtout les peintres. Eu 1854 ils publierent une Histoire de la Société trancalse pendant la Révolution, sutvie par Portraits intimes du XVIIIf siècle 11856), Histoire de Marie Antoinette (1858), les Actrices du XVIII\'- siècle, l\'Art du XVIII» siècle (1874), Histoire de la Société fiancaise pendant le Directoire etc.
Sous l\'inlluence de Gavarni, ygt;le grand peintre de maeurs du XlXe siècle,quot; ils abandonn\'erenl l\'histoire, -pour se meltre a l\'étude de la vie vécue et tentèrent de Ddonner au roman les droits de la vérité moderne, en peignant des chases qui nous louchent et nous font saigner le emir.quot;
Mors ils donn\'erent Charles üernailly, (les Hommes de lettres) 1860, Sceur Philomène (1861), Rénée Mauperin (1864), Germinie Lacerteux (1865), Manette Salomon, Madame Gervaisais, romans dans lesquels Us introduirent ce principe d\'analyse absolue, qui caractérise le roman réaliste el expérimenlaliste.
Le nom des deux auteurs, gui n\'en firent qu\'un, acquit toute sa signification par la chute éclatante dti drame rf Henriette Maréchal (1865), »qui les a bombardés tout d\'un coup a la célébrité,quot; (Saint e Beuve). La reprise de eet te piece en avril 1885 fut un succes éclatant.
En 1866 ils publièrent Idéés et Sensations, recueil de pensees, de fantaisies et de petits tableaux.
Charles Demailhj.
Dcpuis la mort de M. Jules de Goncourt, le 20 juin \'1870, «mort du travail, et surtoul de Vélahoration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du sti/le,quot; M. Edmond de Goncourt a publié la fllle Elisa, los frères Zernganno, la Faustin. Chérie et la Maison d\'un artiste au XlXe siècle.
En 1885 a pane un volume de Lettres de Jules de Goncourt.
CHARLES DEM A ILLY.
Charles avait trouvé un éditeur. II avait eu la joie de la première épreuve de son livre, puis la fatigue des autres, puis riinpatience de la dernière. Son livre avait paru. 11 figurait aux étalages sous une jolie couverture jaune-paille ; et meme quelques libraires lui avaient fait l\'honneur de la bande réservée aux noms connus et aux livres d\'averjir : Vie ut de paraitre.
Charles souriait aux étalages, qui lui seinblaient tenir et montrer quelque chose de lui-même. 11 était gai, alerte, satisfait du monde entier et content de lui, quand un soir, après avoir fait un diner d\'homme heureux, il lui prit envie d\'aller inter-roger l\'opinion de ses confrères au café Riche.
Au fond du café, il n\'y a encore personne. Nachette \') est seul, le dos au dossier de velours rouge de la banquette, les deux mains dans ses poches, contemplanl les plafonds dorés et les Giorgione féroces encastrés dans les ornements au-dessus de sa tète, de temps a autre jetant un tnauvais regard aux gens qui arrivent ou passent, interrogeant sa montre, tirant une boultée d\'un cigare qui se fume mal ....
Arrive a ce moment un gaillard haut comme un peuplier et chauve, »le plus jeune de nos dramaturges,quot; comme l\'appellent ses amis. II arrive, un paletot sous le bras. le pas inquiet. Seü
1) Journaliste
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Charles Demmll\'j.
regards font tout le tour de la salie. II met la main sur l\'épaule de Nachette pour lui dire bonjour, prend une chaise, pense a s\'asseoir, change d\'idée, fait tourner la chaise sur un pied. II passe sa main sur sa bouche. Sa main glisse et s\'arrête a la hauteur de la pomme d\'Adain. Son sourire s\'illumine.
L\'entrée du café s\'est garnie. Des jeunes gens »très-bien,quot; arrivant du Cirque ou du Chateau des fleurs, olfrent le passe-temps d un fruit ou d\'une tasse de thé a des lorettes de premier choix qui désignent du doigt les céléhrités du fond du café; les jeunes gens ouvrent de grands yeux, dressentToreille et tachent d\'attraper au vol un mot du journaliste Nachette ou de Perrache, 1\'ami du journaliste Nachette, ou du dernier venu, Gremerel, 1\'auteur dramatique.
Gremerel sourit toujoui\'s. Son ceil va d\'une femme assise au fond a Nachette, a qui il la montre du regard.
— Hein ? ... charmante !. .. charmante ! n\'est-ce pas ? ... Rémonville n\'est pas venu ?
Les deux joueurs lui font non de la tête,
Gremerel reprend la chaise qu\'il avait prise : — Garcon!
— Monsieur!
Gremerel s\'est assis sur la chaise, un genou a la hauteur de l\'ceil, son talon de botte sur le velours rouge de sa chaise, et les deux mains liées autour de sa jambe remontée; — Qu\'est-ce que vous avez ?
Le gargon commence a énumérer les rafraichissements.
— Gargon, avez-vous du chocolat glacé?
— Non, monsieur, il n\'y en a plus.
— Gremerel se léve, et, prenant le garcon par un bouton de sa veste:
— Garcon, vous étiez né pour servir a Monaco !... On demande
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Cluifles Demailly.
un bifteck a Monaco : il n\'y en a plus !... la cour a tout pris ...
— Monsieur ...
— Ecoutez avec recueillement. .. On demande du pain frais: il n\'y en a plus! la cour a tout pris. ..
— Monsieur...
— Oui, gargon, a Monaco... .Fai voulu acheter une niaison, inoi qui vous parle ... positivement, a Monaco ... Je m\'informe des formalités... ce qu\'il faut faire... s\'il y a une loi a Monaco ... Gargon, on me dit que oui!... qu\'il y a même un code a Monaco. Je dis: Très-bien! je vais l\'acheter. - Monsieur^ il est chez le receveur... lis ont un code écrit a la main, a Monaco, gargon!... Pas de chocolat glacé! qu\'on me ramène a Monaco!
— Monsieur ...
Gremerel se rassoit. II se léve. 11 regarde a la porte d\'entree. II va pour sortir. 11 revient.
— Gargon !
— Monsieur a demandé?
— La Gazelle d\'Augsbowy.
— Nous ne la recevons pas.
— C\'est comme cela ... Allez dire a votre maitre ... Nous nous en irons ... tous !
Les deux joueurs font un signe de tète aflirmatif.
Gremerel étend son mouchoir sur la table de marbre, y coucbe sa tête, y pose une joue, allonge les deux bras, et bat avec les ongles une marche sur Ie marbre. Tout a coup il s\'inter-rompt, soupire;
— Mon Dieu! pourquoi avez-vous fait Ia femme si belle et l\'bomme si faible? — Puis il retombe dans le mutisme et dans sa musique.
Char/en Demailly.
II était onze heures et deraie. On arrivait. A minuit, le divan du fond, que tout a 1\'heure Nachette occupait seid, était plein, et les consonimateurs s\'y senaient. Les gargons se précipitaient, apportant le chocolat, les glacés, la bière de Bavière. On s\'as-seyait, on parlait, on commandait, on appelait, on se saluait. C\'était un bruit, un tapage, un premier feu de causerie... Imaginez la salie de conférences du monde des lettres. On voyait la des réalistes, des fantaisistes, des critiques, des romanciers, des journalistes, des feuilletonistes, des vaudevillistes, tous les échantillons du grand ordre de la plume; des jeunes, des vieux, des chevelures en coup de vent, des cranes de moine, des bruns, des blonds, des rubans rouges et des boutonnières vierges.
La étaient rangés par le hasard, les uns a cöté des autres, pêle-méle, le critique qui excelle a porter un faux succes en tiiomphe, comme le mardi gras portait Musard 1), - sur un cent d\'épingles;2) — le dernier gentilhomme de lettres qui sait encore dire: Faquin! a un gargon, et faire dire: Mille graces! a un jeune premier; — le grand dramaturge qui imite si bien Lassagne, et si mal Shakspeare; — le poéte qui touche au drame d\'Hugo, et s\'essaye a tendre Tare d\'Hercule; - le cascadeur 3) de génie, qui a volé la pratique de Grassot; — le confesseur de Bernerette, l\'amusant auteur des Mille et unc Nu its itu monl-de-piété; — le critique bouffe qui dessine si joliment des cai-icatures sur le sable avec la batte d\'Arlequin; — le ci itique incisif et plein de verve qui passe tous les buit jours sa plume de fer a travers les gloires en carton du tbéatre, les actrices en bois, et les pieces en patois; — l\'humoriste d\'esprit, a qui Musset a laissé »Denisequot; è faire; — le journaliste saule pleureur, qui est convaincu que le soleil baisse; — le
1) Berucht concertdirecteur. 2) Groot speldengeld. 3) Grappenmuker.
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Charles DernaiUy. 559
fameus philosojihe qui a cherché depuis l\'amp;ge de raison la vérité au fond d\'un verre; — l\'auteur de la piece dont les vingt-quatre premières repi\'ésentations du Mariale de Fiqaro; — Ie fllleul de Smarra, le poète du caucheraar; — le vaude-villiste qui cite Sophocle en grec et M. Scribe en francais; — et eet autre, et eet autre, et eet autre ... et jusqu\'au grand éditeur, une fleur a la boutonnière, le menton sur une canne a pomme d\'or, écoutant les lazzi \') d\'un débutant littéraire qui cberche a placer un volume.
Cbacun jetait un mot, une , phrase, au travers du bruit des ■cuillers sur les soucoupes, des lèvres qui buvaient, des carafes ■qu\'on reposait, et du murmure de tous.
— Cent repi\'ésentations!
— üui, elle les aura. ,
— Une piece d\'annonces! [\'Almanack Bottm 2) en vaudeville, allons done!
— Qu\'est-ce que cela fait?
— Ils se sont trés-bien arranges, — disait un voisin a son voisin. — Ils font neuf mille francs derrière la toil e... Le grand fleuriste lache trois parures de fleurs a cent cinquante francs •chaque... Le célèbi e gantier, c\'est, je crois, oui, deux douzaines ■a chaque auteur... Tout cela payé a la troisième...
Pendant eet aparte, le brouhaha continuait et s\'agrandissait.
— Littéraire !
— Oh! littéraire! une pièce littéraire!
—• Ne parions que trois a la fois, hein?
— Littéraire!... Des blagues !
— Des blagues!
1) Kwinkslagen
2) Adresboek voor Parijs.
Charles Demailly.
— Des blagues !
— G-arcon! un !2 Septembre \') pour les carcassiers/... 2) et chaud!
— Qu\'est-ce que c\'est, un volume jaune que j\'ai recu ce matin, signe Demailly?... Est-ce le Demailly qui écrivait dans le journal de Montbaillard?
•— Oui, il en est sorti faute d\'idées.
— Pousse-toi done un peu, Gremerel... Qu\'est-ce que tu as done ce soir?
— Je terrasse le démon de la sensualité, dit Gi-emerel tou-jours la face sur le marbre de la table.
-— Qui a lu ga\'?
— Le livre jaune?
Deu\\ ou trois voix dirent; — Moi! — L\'une ajouta — G\'est-a-dire, j\'ai commencé, car...
Une machine trop grosse pour lui!
— II s\'est un peu fourré le doigt dans I\'ceil, le brave gargon!
— Et le style!
— II y a de tout... un roman politico-satirico-romantico-his-torico... est-ce que je sais ?
— Pas d\'intrigue!
— Des épithètes peintes en bleu, en rouge, en vert, comme les chiens de chasse de la Nouvelle-Calédonie!
— Je vous dis qu\'il y a un parti du haut embêtement...
— Oa ne m\'a pas paru si mal...
— Et moi, je trouve le boucjuin trés-fort, — dit une voix nette corame un tranchant.
— Oh! toi, on te connait... c\'est pour placer un paradoxe.,.
1) Warme grog, en zinspeling op de septembermaand van 1792—93.
2) Tooneelschrijvers, die het geraamte, den bouw van een stnlt stellen boven de letterkundige waarde.
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Charles Demaillj.
— Vous ne savez done rien Ia-bas, les faiseurs de Courriers de Paris?
— Quoi ?
— Les beaux partis qui sont cotés maintenant dans lescer-cles de Paris... comma les clievaux de courses!
— Oh! oh!
— Parole d\'honneur! La dernière cote porte cinquante-huite beaux partis a I\'heure qu\'il est a Paris... Ginquante-huit, pas un de plus!
Charles arriva au moment oil son livre venait d\'etre enterré. Tous les gens qu\'il connaissait furent très-aimables pour lui. On voulut lui offrir sa consommation. On lui fit compliment de son pantalon. On lui paria du dernier objet d\'art qu\'il avaif acheté, d\'un de ses parents qui venait d\'etre nommé quelque chose quelque part. Mais de son livre, pas un mot; et quand, après être reslé une demi-heure la, Charles s\'en alia, les poignées de main de ses amis mirent dans leur étreinte, longue, appuyée, et comme apitoyée, quelque chose d\'une condoléance profonde, de cette secrète et intime commiseration que les amis ont pour le malheur ou la faute d\'un ami.
Charles sortit du café Riche avec I\'impression que son livre serait maltraité par la critique: il ne se trompait pas.
EDMOND DE GONGOURT.
LES FRÈRES ZEMGANNO.
Les débuts des deux frères, sans annonces, sans réclames, sans le tamboiJrinage ordinaire et extraordinaire de la presse,
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Les fré res Zemganno.
sans rien de ce qui fouette la curiosité de Paris autour d\'un talent qui se produit en public, passaient inapergus. On ne les remarqua pas raême, dès d\'abord, au milieu des clowns du Cirque. Cependant, a la longue, l\'adresse qu\'ils apportaient dans leurs exei-cices, la distinction, la gracilité, *) le charme des moindres clioses exécutées par Nello, la finesse et l\'imprévu de son coraique, enfin 1\'originalité introduite par les deux fréres dans le genre, mais dont on ne se rendait que bien vaguement compte, attiraient sur eux l\'attention, mais sans toutefois qu\'ils parvinssent a apprendre leurs noms aux Parisiens. Ondisaitde Gianni et de Nello: ))Vous savez, les deux... qui ont des noms italiens.quot; lis jouissaient d\'une espèce de célébrité anonyme, et c\'était tout. Pourtant ils étaient les auteurs et les acteurs de petits poèmes gymnastiques d\'une invention toute neuve. Voici le libretto d\'une de ces fantaisies dont le Cirque conserve encore la mémoire.
Dans l\'obscurité que le gaz baissé fait au Cirque, Gianni dormait couché a terre, quand d\'une vapeur bleuati e s\'élancait Nello, figurant, dans l\'intermède poétique, un de ces lutins 1) rnalfaisants, un de ces follets 2) taquins des pays de montagnes et de lacs. II était vêtu de couleurs de fumée et d\'ombre aux sombres fulgurations des métaux caches dans les entrailles de la terre, des nacres noires dormant au fond des Océans, et que, dans les cieux sans clartés, agitent sur leurs ailes les papillons de la nuit.
Le lutin, a pas rapides et suspendus, s\'a pprochait sans brui
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Kaboutermannetjes.
2
Kwelgeesten.
Les frères Zemyanno.
du dormeur, et se raettait, pour ainsi dire, a voleter, autour de lui, sur lui, semblant avec les balancements, les effleure-ments, les passes de son obscure et flottante silhouette, lades-cente et le tournoiement d\'un mauvais rêve, sorti de la Pofte d\'ébène, au-dessus d\'un sommeil humain. Gianni se remuait, s\'agitait, se retournait sous I\'obsession, et le lutin continuait a le tourmenter, lui mettant son souffle dans le cou, lui clia-touillant la figure du crêpe de deuil des petites ailes qu\'il portalt aux talons et aux coudes, pesant un moment sur le creux de son estomac, du poids léger de son corps soulevé sur ses poignets, dans un accroupissement fantastique: l\'image matérielle du Cauchemar.
Gianni se réveillait, promenait ses regards chercheurs a la cantonnade, \') mais déja le lutin avait disparu derrière une souche d\'arbre a laquelle s\'appuyait la tête du dormeur.
Gianni se rendormait, et aussitót réapparaissait, d\'un bond assis sur la souche, le lutin grimagant, qui détachait un archet et un violon lies a son costume, et en tirait, de temps en temps, quelques sons discordants, penché sur la figure de I\'endormi, et en étudiant les contractions \'avec des contentements inefïables et de petits rires méchants d\'un autre monde. Puis subitement cela devenait un charivari, le sabbat, que par la gelee d\'une claire nuit d\'hiver, vingt matous miaulant et jurant, font autour d\'une chatte, sur le haut d\'une futaille défoncée.
Mais déja Gianni s\'était mis a la poursuite du joueur de violon, et dans l\'arène commengait une merveilleuse course, ou le souple et malicieux follet trompait la main de Gianni pret a le saisir, par des sauts en arrière qui lui échappaient par-dessus la tête, par des aplatissements qui lui glissaient entre les jambes,
1) Ingang der artisten.
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Les frères Zemganno.
pav toutes les adressos et les ruses de la fuite. Lorsqu\'on croyait que Gianni allait décidément l attrapér, le lutin disparaissait dans une roue 1) oü Ton ne voyait, une minute, que passer et re-passer le blanc de ses semelles, qui devenait a la fin un éblouis-sement. Et lorsque Gianni et le public cherchaient a le retrouver, il était tranquil lement assis au cintre, 2) oü il avait grimpé au travers des spectateurs avec une agilité incroyable, assis dan» une iramobilité moqueuse.
Gianni se remettait a poursuivre le lutin. Alors recomrnen-ijait dans l\'air la course de tout a l\'heure sur la terre. Un svstème de trapézes allant et revenant des deux cótés dquot;un bout a l\'autre du Cirque, relié dans les tournants par des cor-des pendantes et laches, avait été mis en branie. Le lutin, lacbant le premier trapéze, sV\'lancait dans le vide, y projetant le déroulement lent, paresseux, heureux de son corps de ténè-bres, oü les lumières nocturnes des lustres sous lesquels il passait, faisaient courir un instant des tons de soufie et dc pourpre calcinée, et son evolution aérienne terminée, il atteig-nait le second trapéze, avec ce joli mouvement d\'ascension volante des deux mains. Gianni lui donnant la cliasse, le lutin faisait plusieurs fois le tour du Cirque, s\'arrêtant une seconde, quand il avait un peu d\'avance, et sur l\'un des trapézes, ti-rant de son violon un grincement ironique. Enfin Gianni l\'atteignait, et tous deux, lacbant le trapéze, se iaissaient tomber embrassés dans un scmt en profondeur: 3) une chute qu on n\'avait pas osé tenter encore.
Sur le sol de l\'aréne avait lieu, entre le lutin 3t Gianni, une lutte corps a corps, mais oü, pour échapper aux étreintes
1) rad; herhaaldelijk op de handen rondbuitelen.
2) zoldering boven de uiterste rij zitplaatsen.
3) Sprong naar beneden.
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Les frères Zemganno.
1\'un de l\'autre ou pour se renverser, les apparents efforts (ie la force n\'étaient i(ue des enlaceraents et des déliements de la grace, une lutte oü le lutin apportait dans l\'élégante et ondu-lante montre des développements musculaires, ce que les pein-tres cherchent a mettre dans leurs tableaux, quand ils peig-nent la bataille physique d\'ètres surnatureis avec des hommes.
Le lutin était définitivenient jeté a terre, et y demeurait tout étonné, et dans une de ces humiliations qui font du vaincu un esclave du vainqueur. Alors Gianni détachait a son tour son Yiolon, et en tirait des sons charmeurs doux et tendres, et dans lesquels filtrait la bonté d\'une ame humaine aux heures de clémence et de pardon. Et, a mesure qu\'il jouait, le lutin se redres-sant peu a peu, s\'approchait de Ia musique avec un ravissement descendant ostensiblement au fond de tous ses membres.
Tout a coup le lutin se relevait, et, ainsi que sous la puissance dquot;un exorcisme qui rejette violemment dquot;un possédé l\'es-prit infernal, on voyait ce corps, sans toutefois qu\'il y eüt rien de laid ni de repoussant dans le spectacle, se tordre, se contourner, se déformer. 11 lui venait des gonflements, des dépressions défendues a une anatomie humaine et pleines de terreur. II se faisait, en cette chair au repos, des creusements de reins, des saillies d\'omoplates étranges; la colonne vertébrale comme passée du dos sur le devant de la poitrine se bombait en un jabot d\'échassier d\'une planète incon-nue, et il y avait dans les membres du lutin comme ces sou-dains courants de vie musculaire, qui emplissent a un moment la peau flasque des serpents. Pour tous les yeux, il était visible que le voletage sans ailes, le rampement, le larveux, des ani-raaux de malediction et légendes fabuleuses: la béte s\'en allait et sortait chassée de 1\'intérieur du lutin, qui a la fin, dans une
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Las frères Zenig anno.
rapide succession de poses plastiques, montrait sur sa gracieuse académie \') déliée et délivrée, rharmonie et la gloire des beaux mouvements et des beaux gestes humains de rhuraanité des statues antiques.
Et prenant son violon, au moment oü le gaz reflambant annoncait au public que les visions et les rêves troubles de la nuit étaient finis, et que le jour était revenu, le lutin sur son instrument, oü 1\'aigre enchantement avait cessé, jouait avec Gianni un morceau qui semblait la murmurante symphonie d un frais matin d\'été, et comme au milieu d\'un sourcillement chantant de sources a travers de vieilles racines d\'arbres, le bavardage, en sourdine, des fleurettes mouillées de rosée avec le rayon de soleil qui la boit sur leurs lèvres humides.
1) Gelieele figuur, licht gedrapeerd, zoodut alle lichaamsvormen uitkomen.
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ERXEST REXAN. ■)
Joseph Ernest llenan iiaquit le 27 février 1823 a Tréguier, wieille ville sombre écrasée par sa cathédrale, mats oü Von sent vivre une forte protestation contre tout ce qui est plat et bancU,quot; d\'une familie de paysans et de marins. Destine a la carrière ecclësiastique, il commenpa ses études au séminaire de Tréguier, puis vint a Paris (1836), pour continuer au Saint-Nicolas, sous la direction de VAbbé Dupanloup (plus tard évêque d\'Orléans), ses études classiques. Truis anneés plus tard il entra au séminaire d\'Issij, pour faire ses études philosophiques et passa ensuite au séminaire Saint-Sulpice, pour y suivre les emirs de haute théologie. C\'est alors qu\'il prit le gout de Vétude des langues et de la phüosophie, et findépendance de sapensée ne lui permettant plus de porter sans hypocrisie la soutane du sulpicien, le 6 oclobre 1845 il descenda les marches de Saint-Stdpice, pour ne plus les remonter en soutane.
Soutenu par sa scaur Henriette, M. llenan entra comme répétiteur au pair, c\'est-d-dire, sans appointement, dans une modeste institution, on il trouva le temps nécessaire pour se préparer au.c examens universitair es. En 1848 il fut refu le premier au concours de Vagrégation de phüosophie et reniporta le prix Volneij pour tin mémoire sur les langues sémitiques.
A la suite d\'un voyage en Syrië (\'I860), M. Renan publia sa Vie de Jésus, préambule de l\'Histoire des origines du Chris-
1) Cylébrites contemporain es. Ernest Kenan par Paal Bourget. A. Quantin Editeur.
Le Broyew de fin.
tianisme, 7 vols, qui fit heaucowp de bruit et fut Voccasion d\'un mouvement hibliographique incroyable. Nommé professeur d\'hébreu au Collége de France en 1862, révoqué en 1864, ce ne fut qu\'en 1870 qu\'il fut réinte\'gré a la chaire de langues hébraique, chaldaïque et syriaque.
Des principaux ouvrages de M. Renan nous citerons: Etudes d\'histoire réligieuse: Essais de morale et de critique; une traduction du Livre de Job et du Cantique des Cantiques; Caliban, fantaisie phüosophique et Souvenir d\'enfance et de jeunesse.
En 1878 il fut ehi membre de l\'Académie frangaise. M. Renan a épousé la fille du peintre Henri Scheffer.
SOUVENIRS D\'ENFANCE.
LE BROYEIIR DE LIN\'.
»Te souviens-tu de la petite commune de Tréderzac, dont on voyait le clocher de la tourelle de notre maison? Amo;nsdquot;un quart de lieue du village, compose alors presque uniquement de l\'église, de la mairie et du presbytère, s\'élevait le manoir de Kermelle. G\'était un manoir comme tant d\'autres, une ferme soignée. d\'apparence ancienne, entourée d\'un long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une grande porte cintrée, surmontée d\'un abri d\'ardoises, a cóté de laquelle se trouvait une porte plus petite pour l\'usage de tous les jours. Au fond de la cour était la maison, au toit aigu, au pignonta-pissé de lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fenè-tres bien baties, presque comme des fenêtres d\'égiise, indiquaient une demeure noble, un de ces vieux castels qui étaient ha-
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Lp Bi\'oijeur de lin.
bités avant la Revolution par une classe de personnes dont il est maintenant impossible de se flgurer le caractère et les moeurs.
«Ces nobles de campagne étaient des paysans comme les au-tres, mais chefs des autres. Anciennement il n\'y en avait qu\'un dans chaque paroisse: ils étaient les têtes de colonne de la population; personne ne leur contestait ce droit, et on leur ren-dait de grands honneur. Mais déja, vers le temps de la Revolution, ils étaient devenus rares. Les paysans les tenaient pour les chefs laïques de la paroisse, comme le curé était le chef ecclésiastique. Celui de Trédarzec, dont je te parle, était un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme, a la figure franche et loyale. II portait les cheveux longs relevés par un peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous a Tréguier), sérieux, grave, un peu triste, car il était pres-■que seul de son espèce. Cette petite noblesse de race avait dispara en grande partie; les autres étaient venus se fixer a la ville depuis longtemps. Toüte la contrée l\'adorait. II avait un banc a part a l\'église; chaque dimanche, on l\'y voyait assis au premier rang des fldèles, avec son ancien costume et ses gants de cérémonie, qui lui montaient presque jusqu\'au coude. Au moment de la communion, il prenait par le bas du choeur, dénouait ses cheveux, déposait ses gants sur une petite cré-dence préparée pour lui prés du jubé, et traversait le choeur, seul, sans perdre une ligne de sa haute taille. Personne n\'allait a la communion que quand il était de retour a sa place et qu\'il avait achevé de remettre ses gantelets.
»11 était trés pauvre; mais il le dissimulait par devoir d\'état. Ces nobles de campagne avaient autrefois certains priviléges qui ;les aidaient a vivre un peu différemment des paysans; tout
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Le Broyeur de lin.
cela s\'était perdu avec le temps. Kermelle était dans un grand embarras. Sa ((ualité de noble lui défendait dé travailler aux champs ; il se tenait renfermé cliez lui tout le jour, et s\'occu-pait a huis clos a une besogne qui n\'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une sorte de decortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans dé-roger. Personne ne le voyait, l\'honneur professionnel était sauf; mais tout le monde le savait, et, comma alors chacun avait un sobriquet, il fut bientót connu dans le pays sous le nom de broyeur de lin. Ce surnom, ainsi qu\'il arrive d\'ordinaire, prit la place du nom veritable, et ce fut de la sorte qu\'il fut uni-versellement désigné.
«C\'était comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi le broyeur de lin suppléait a I\'msufflsante rémunération de son pauvre petit travail. On croyait que, comme chef, il était dépositaire de la force de son sang, qu\'il possédait émi-nemment les dons de sa race, et qu\'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand elle était affaiblie. On était persuade que, pour opérer des guérisons de cette sorte, il fallait un nombre énorme de quartiers de noblesse, et que lui seul les avait. Sa maison était entourée, a certains jours, de gens venus de vingt lieues ii la ronde. Quand un enfant marchait tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. II trempait son doigt dans sa salive, tracait des onctions sur les reins de 1\'enfant, que cela fortifiait. II faisait tout cela gra-vement, sérieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on était si simple et si bon! Lui, pour rien au monde, J n\'aurait voulu étre payé, et puis les gens qui venaient étaient trop pauvres pour s\'acquitter en argent; on lui offrait en cadeau une douzaine
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Le Broyeur de lin.
d\'ceufs, un morceau de lard, une poignée de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques fruits. II acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais bien a tort: il connaissait le pays; il en était lïime et rincarnation.
gt;gt;A l\'époque de la Révolution, il émigra a Jersey; on ne voit pas bien pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal; mais les nobles de Tréguier luidirent que le roi l\'ordonnait, et il partit avec les autres. II revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne n\'avait voulu occuper, dans l\'état ou il Tavait laissée. A l\'époque des indemnités, on essaya de lui persuader qu\'il avait perdu quelque chose, et il y avait plus d\'une bonne raison a faire valoir. Les autres nobles étaient fachés de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; eet esprit simple n\'entra pas dans les raisonnements qu\'on lui fit. Quand on lui demanda de declarer ce qu\'il avait perdu: »Je n\'avais rien,quot; dit il, »je n\'ai pu rien perdre.quot; On ne réussit pas a tirer de lui d\'autre i\'éponse, et il r(!sta pauvre comme auparavant.
»Sa femme mourut, je crois, a Jersey. II avait une fille qui était née vers l\'époque de Immigration. C\'était une belle et grande fille (tu ne l\'as vue que fanée); elle avait de la sève de nature, un teint splendide, un sang pur et fort. II eut fallu la marier jeune, mais c\'était impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne sont bons a rien et qui ne valaient pas-le quart du vieux noble de campagne, n\'auraient pas voulu d\'elle pour leurs flls. Les principes erapèchaient de Ia marier a un paysan. La pauvre fille restait ainsi suspendue comme une ame en peine: elle n\'avait pas de place ici-bas. Son pére était le dernier de sa race, et elle semblait jetée a plaisir sur la terre pour n\'y pas trouver un coin oü se caser. Elle était douce et soumise. C\'était un beau corps, presque sans ame. L\'instinct
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Le Broyeur de lin.
chez elle était tout. C\'eüt été une mère excellente. A délaut du mariage, on eüt du la faire religieuse: la règle et les austérités 1\'eussent calmée; mais il est probable que le père n\'était pas assez riche pour payer la dot, et sa condition ne pei mettait pas •de la faire sceur converse. Pauvre fille! jetée dans le faux, elle ■était condamnée a y périr.
»EIle était née droite et bonne, n\'eut jamais de doute sur ses devoirs; elle n\'eut d\'autre tort que d\'avoir des veinesetdu sang. Aucun jeune homme du village n\'aurait osé être indiscret avec elle, tant on respectait son père. Le sentiment de sa su-périorité l\'empêchait de se tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle était une demoiselle; ils ne pensaient pas a elle. La pauvre fille vivait ainsi dans une solitude absolue. 11 n\'y avait dans la maison qu\'un jeune gar§on de douze oü treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s\'il en fut, apprenait ce qu\'il savait: le latin.
»L\'église restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle était pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre aux mystères de notre religion. Le vicaire, unbon prêtre, trés attaché a ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu\'il devait; les heures que lui laissaient son bréviaire ■et les soins de son ministère, il les passait chez ce dernier. 11 faisait 1 education du jeune neveu; pour la fille, il avait ces manières réservées qu\'ont nos ecclésiastiques bretons avec les «personnes du sexequot;, comme ils disent. II la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais avec elle, si ce n\'est de choses insignifiantes. La malheureuse s\'éprenait de lui de plus ■en plus. Le vicaire était la seule personne de son rang qu\'elle vit, s\'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune prêtre était
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Le Broyeur de lm.
avec cela une personne trés attrayante. A la pudeur exquise que respirait tout son extérieur se joignait un air triste, résigne,. discret. On sentait qu\'il avait un coeur et des sens, maisqu\'un principe plus élevé les dominait, ou plutót que le coeur et les sens se transformaient chez lui en quelque chose de supérieur.
»La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d\'un amour profond, qui occupa bientöt son être tout entier. La vertueuse et mystique race a laquelle alle appartenait ne connait pas la frénésie qui renverse les obstacles, et qui estime ne Hen avoir si ellc n\'a pas tout. Oh! elle se fut contenté de bien peu de chose. Qu\'il admit seulement son existence, elle eüt été heu-reuse. Elle ne lui deniandait pas un regard: une pensée eüt
suffl____ Sa passion était un feu silencieux, intirae, dévorant. Avec
cela, le voir tous les jours, plusieurs fois par jour, lui, beau,, jeune, toujours occupé de fonctions majestueuses, officiant avec dignité au milieu d\'un peuple incliné, ministre, juge et directeur de sa propre aine! C\'en était trop. La téte de la malheu-reuse enfant n\'y tint pas, elle s\'égarait. Des désordres de plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui ne souürait pas d\'etre déviée. Le vieux père attribuait a une certaine faiblesse d\'esprit ce qui était le résultat des ravages intimes de réves impossibles en un coeur quel\'amour avait percé de part en part.
«Comme un violent cours d\'eau qui, rencontrant un obstacle infranchissable, renonce a son cours direct et se détourne, la pauvre fille, n\'ayant aucun moyen de dire son amour a celui qu\'elle aimait, se rabattait sur des riens: obtenir un instant, son attention, ne pas être pour lui la première venue, être admise a lui rendre de petits services, pouvoir s\'imaginer qu\'elle
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Lp. Broyeur de im.
lui était utile, cela lui sufflsait. »Mon Dieu, qui sait?quot; pou-vait-elle se dire, «il est homme après tout; peut-être au fond «e snnt-il touché et n\'est-il retenu que par la discipline de son état...quot; Tous ces efforts rencontrèrent une barre de fer, un niur de glacé. Le vicaire ne sortit pas d\'une froideur absolue. Elle était la fille de I\'lionime qu\'il respectait le plus; mais elle était une femme ....
«Cela se continua ainsi peut-être une année. II est probable que le vicaire ne s\'apercut de rien, tant nos prêtres vivent a eet égard dans le convenu, dans une sorte de résolution de ne pas voir. Cette chasteté admirable ne faisait qu\'exciter 1\'imagina-tion de la pauvre enfant. L\'amour cbez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des jeux inoffensifs ; elle voulait se dire qu\'elle travaillait pour lui, qu\'elle était occupée a faire quelque chose pour lui. Elle était arrivée a réver éveillée, a exécuter comme une somnambule des actes dont e.\'le n\'avait qu\'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n\'avait plus qu\'une jjensée; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge, s\'occupant de ce qui était trop au-dessous de lui pour qu\'il y pensat. Toutes ces chimères arrivérent a prendre un corps ■et 1\'amenèrent a un acte étrange qui ne peut être expliqué que par l\'état de folie ou elle était décidément depuis quelque temps —
«La pauvre Kermelle arriva ainsi a réaliser ses songes, a faire ce qu\'elle rêvait. Ce qu\'elle rêvait, c\'était la vie en com-mun avec celui qu\'elle aimait, et la vie qu\'elle partageait en esprit, ce n\'était pas naturellement la vie du prétre, c\'était la vie du ménage. La pauvre fille était faite pour runion conjugale. Sa folie était une sorte de folie ménagère, un instinct de ménage contrarié. Elle imaginait son paradis réalisé, se
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Le Broyeur de lin.
voyait tenant la niaison de celui qu\'elle aimait, et, corame déja elle ne séparait plus bien ses rêves de ce qui était vrai, elle fut amenée a une incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folies prouvent par leurs égareinents les saintes loisdo la nature et leur inévitable fatalité.
»Ses journées se passaient a ourler du linge, a le marquer. Or, dans sa pensee, ce linge était destiné a la maison qu\'elle imaginait, a ce nid en comraun ou elle eüt passé sa vie aux pieds de celui qu\'elle adorait. L\'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les marquait aux initiates du vicaire; souvent même les initiales du vicaire et les siennes propres se mêlaient. Elle faisait bien ces petits travaux de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle fllait des heures délicieuses, plongée dans les songes de son cceur, cro-yant qu\'elle et lui ne faisaient qu\'un. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son pauvre petit bonbeur. Seule. les yeux fixés sur son ouvrage, elle était d\'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible. Les heures coulaient d\'un mouvement lent comme son aiguille ; sa pauvre imagination était soulagée. Et puis elle avait parfois quelque espérance; peut-étre se laisserait-il toucher, peut-être une larme lui échapperait-elle en découvrant cette surprise, marque de tant d\'amour. »11 verra comme je l\'aime, il son-))gera qu\'il est doux d\'etre ensemble.quot; Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rêves, qui se terminaient d\'ordinaire par des accès de compléte prostration.
«Enfin le jour vint ou le ménage fut complet. Qu\'en faire L\'idée de le forcer a accepter un service, a être son oblige en quelque chose, s\'empara d\'elle absolument. Elle voulait, si j\'ose le dire, voler sa reconnaissance, l\'amener par violence a
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Le Broyeur de I\'m.
lui savoir gré de quelque cliose. Voici ce qu elle imagina. Gela n\'avait pas lo sens commun, c\'était cousu de fil blanc; niais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne suivait plus que les feux follets de son imagination détraquée.
»On était a l epoque des fêtes de Noël. iVprès la messe de minuit, le vicaire avait coutume de recevoir au presbytère le maire et les notables pour leur donner une collation. Le presbytère touchait a 1\'église. Outre l\'entrée principale sur la place du village, il avait deux issues: 1\'une donnant a l\'in-térieur de la sacristie et iDettant ainsi 1\'église et la cure en communication; l\'autre, au fond du jardin, débouchant sur les champs. Le manoir de Kennelle était a un demi-quart de lieue de Ia. Pour épargner un détour au jeune gargon qui venait prendre les legons du vicaire, on lui avait donné la clef de cette porte de derrière. La pauvre obsédée s\'empara de cette clef pendant la messe de minuit et entra duns la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister a la messe, avait mis le couvert d\'avance. Notre folie enleva rapidement tout le linge et le cacha dans le manoir.
»Au sortir de la messe, le vol se révéla sur-le-champ. L\'émoi fut extréme. On s\'étonna tout d\'abord que le linge seul eüt disparu. Le vicaire ne voulut pas renvoyer ses botes sans collation. Au moment du plus vif embarras, la fdle apparait: «Ah! pour cette fois, vous accepterez nos services, monsieur «le curé. Dans un quart d\'heure, notre linge va être porté «chez vous.quot; Le vieux Kermelle se joignit a elle, et le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d\'un pareil raffinement de supercherie chez une créature a laquelle cn n\'ac-cordait que l\'esprit le plus borné.
«Le lendemain, on réfléchit a ce vol singulier. 11 n\'y avait
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Le Broijeur de Vin.
nulle trace d\'ettraction. La principale porte du presbytére et celle du jardin étaient intactes, fermées comma elles devaient l\'être. Quant a l\'idée que la clef confiée a Kerrnelle eiit pu servir a l\'exécution du vol, une pareille idéé eüt semblé extravagante ; elle ne vint a personne. Restait la porte de la sacristie; il parut évident que le vol n\'avait pu se faire que par la. Le sacristain avait été vu dans l\'église tout le temps de l\'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences ; elle avait été a l\'atre du presbytére chercher des charbons pour les encensoirs; elle avait vaqué a deux ou trois autres petits soins; le sou [icon se porta done sur elle. C\'était une excellente femme, sa culpabilité paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire contre des coincidences accablantes? On ne sor-tait pas de ce raisonnement: »Le voleur est entré par la porte ode la sacristie ; or la sacristine seule a pu passer par cette ■gt;porte, et il est prouvé qu\'elle y a passé en réalité; elle-méme id\'avoue.quot; On cédait trop alors a l\'idée qu\'il était bon que tout crime füt suivi d\'une arrestation. Cela donnait une haute idéé de la sagacité extraordinaire de la justice, de la promptitude de son coup d ceil, de la süreté avec laquelle elle saisissait la piste d\'un crime. On emmena l\'innocente femme a pied entre les gendarmes. L\'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, était immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et disait a tous qu\'elle était certaine que son innocence éclaterait.
sEffectivement, dés le lenderaain ou le surlendemain, on re-connut l\'impossibilité de la supposition qu\'on avait faite. Le troisiéme jour, les gens du village osaient a peine s\'aborder, se communiquer leurs réflexions. Tous, en elfetj avaient la mème
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Le Broyeur de lin.
pensée fit n\'osaient se la dire. Cette pensee leur paraissait a la fois évidente et absurde: c\'est que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire évitait de sortir pour n\'avoir pas a exprimer un doute qui 1\'obsédait. Jusque-la, il n\'avait pas examine le linge que l\'on avait substitué au sien. Ses yeux tombèrent par hasard sur les marques; il s\'étonna, réfléchit tristement, ne se rendit pas compte du mystère des deux lettres, tant les bizarres hallucinations d\'une pauvre folie étaient impossibles a deviner.
»11 était plongé dans les plus sombres pensees, quand il vit entrer le broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus pale que la mort. Le vieillard resta debout, fondit en larmes. »C\'est »elle, dit-il,quot; »oh! la raalheureuse! J\'aurais dü la surveiller «davantage, entrer mieux dans ses pensees; mais, toujoursmé-«lancolique, elle m\'échappait.quot; II révéla le mystère; un instant après, on rapportait au presbytère Ie linge qui avait été volé.
»La pauvre (ille, vu son peu de raison, avait espéré que 1\'esclandre s\'apaiserait et quelle jouirait doucement de son petit stratagème amoureux. L\'arrestation de Ia sacristine et I\'émotion qui en fut la suite gatèrent toute son intrigue. Si le sens moral n\'avait pas été chez elle aussi oblitéré qu\'il l\'était, elle n\'eüt pensé qu\'a délivrer la sacristine ; mais elle n\'y son-geait guère. Elle était plongée dans une sorte de stupeur, qui n\'avait rien de commun avec le remords. Ce qui l\'abbattait, c\'était l\'avortement évident de sa tentative sur l\'esprit du vicaire. Toute autre ame que celle d\'un prêtre eüt été touchée de la révélation d\'un si violent amour. Celle du vicaire n\'éprouva rien. II s\'interdit de penser a eet événement extraordinaire, et, dés qu\'il vit clairement l\'innoeence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son bréviaire avec le même calme que tous les jours.
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Le Broyeur de lin.
«La malartresse qu\'on avait faite en arrêtant la sacristine parut aloi-s dans son énormité. Sans cela, l\'atfaire aurait pu êtfe étouffée. II n\'y avait pas eu vol réel; mais, aprés qu\'une innocente avait fait plusieurs jours de prison pour un fait qualifié de vol, il était bien difficile de laisser impunie la vraie coupable. I,a folie n\'était pas évidente; il faut même dire cjue, cette folie n\'était qu\'intérieure. Avant cela, il n\'était venu a la pensee de personne que la fille de Kermelle fiit folie. Extérieurement elle était comme tout le monde, san f\' son mutisme presque absolu. On pouvait done contester Taliénation mentale; en outre, 1\'explication vraie était si bizarre, si incroyable, qu\'on n\'osait même pas la présenter. La folie n\'étant pas constatée, le fait d\'avoir laissé arréter la sacristine était impardonnable. Si le vol n\'avait été qu\'un jeu, l\'auteur de l\'espièglerie aurait dii la faire cesser plus tot, dés qu\'une tierce personne en était victime. La malheureuse fut arrétée et conduite a Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment de son complet anéan-tissernent; elle semblait hors du monde. Son rêve était fmi; l\'espéce de chimère qu\'elle avait nourrie quelque temps et qui l\'avait soutenue étant tombée a plat, elle n\'existait plus. Son état n\'avait rien de violent, c\'était un silence morne; les méde-eins alors la virent et jugérent son fait avec discernement.
»Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d\'elle une seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure résignée. 11 s\'approcha de la table du prétoire, y déposa ses gants, sa croix de Saint-Louis, son écharpe. «Messieurs,quot; dit-ü, »je ne peux les reprendre que si vous «Tordonnez; mon honneur vous appartient. C\'est elle qui a »tout fait, et ponrtant ce n\'est pas une voleuse ... Elle est »maladc.quot; Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait.
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Lquot;. Broyew de lin.
«Assez, assez!quot; entendit-on de toutes parts. L\'avocat général montra du tact, et sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il abandonna l\'accusation.
»La deliberation du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient. Quand l\'acquittement fut prononcé, le broyeur de lin reprit ses insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village de nuit.
ïiAu milieu de eet éclat public, le vicaire ne put éviter d\'ap-prendre la vérité sur une foule de points qu\'il se dissimulait. 11 n\'en fut pas plus ému. Les faits évidents dont tout le monde s\'entretenait, il feignait de les ignorer. II ne domanda pas son changement: l\'évêque ne songea pas a le lui proposer. On pourrait croire que, la première fois qu\'il revit Kermelle et sa fdle, il éprouva quelque trouble. II n\'en fut ricn. II se rendit au manoir a l\'heure oü il savait devoir rencontrer le pére et la fllle. »Vous avez pécbé gravement,quot; dit-il a celle-ci, »moins „par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu\'en laissant em-»prisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre «faute, a été traitée pendant plusieurs jours comme une voleuse. «La plus honnête femme de la paroisse a été emmenée par «les gendarmes, a la vue de tous. Vous lui devez réparation. viDimancbe, la sacristine sera a son banc, au dernier rang, prés «de la porte de l\'église; au Credo , vous irez la prendre, et ovous la conduirez par la main a votre banc d\'honneur, qu\'elle «mérite plus que vous d\'occuper.quot;
»La pauvre folie fit macbinalement ce qui lui était enjoint. Ce n\'était plus un être sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur de lin ni sa familie. Le manoir était devenu une sorte de tombeau, d\'oü I\'on n\'entendait sortir aucun signe de vie.
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Le Broyeur de tin.
»La sacristine mourut Ia première. L\'émotion avait été trop forte pour cette simple femme ...
»Le vieux vécut encore quelques années, mouiant peu a pen toujours renfermé chez lui, ne causant plus avec le vicaire. II allait a l\'église, mais il ne se mettait pas a son banc. 11 était si fort, qu\'il résista huit ou dix ans a cette morne agonie.
»Ses promenades se bornaient a faire quelques pas sous les hauts tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit a l\'horizon quelque chose d\'insolite. C\'était le drapeau tricolore qui flottait sur le clocher de Tréguier; la révolution de juillet. venait de s\'accomplir. Quand il apprit que le roi était parti, il comprit mieux que jamais qu\'il avait été de la fm d\'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il avait tout sacrifié, devenait sans objet. II ne regretta pas de s\'étre attaché a une idéé trop haute du devoir; il ne songea pas qu\'il aurait pu s\'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, excepté de Dieu. Les carlistes de Tréguier allaient répétant partout que cela ne durerait pas, que le roi légitime allait revenir. II souriait de ces folies prédictions. II mourut peu aprés, assisté par le vicaire, qui lui commenta ce beau passage qu\'on lit a «l\'office des morts : »Ne soyez pas comme les païens, qui n\'ont ))pas d\'espérance.quot;
«Aprés sa mort, sa fille se trouva sans ressources. Ün s\'en-tendit pour qu\'elle fiit placée il l\'hospice; c\'est la que tu 1\'as vue. Maintenant, sans doute, elle est morte aussi, et d\'autres out occupé son lit a l\'hópital général.quot;
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ALFRED DELVAU,
fils cl\'im maitre- tanneur da faubourg Saint- Marceau a Paris, naquit en \'1825. II débula en 1848 par un volume d\'études parisiennes et publia quelques pamphlets politiques, en qualité de secrétaire inlinie de Ledru Bollin, dont on le disait le fils naturel. Ce sont surtout ses publications parisiennes: Jes Dessous de Paris; l\'Histoire anecdotique des cafés; les Barrières de Paris; les Heures parisiennes, qui out fait sa fortune littéraire et bibliographiquej ses livres se siijnalent par les surenchères qu\'ils excitent dans les ventes. Nous citerons encore: Lettres de Junius, écrites en collaboration auec Alph. Duchesne, (1802), qui] ont préoccupé longtemps l\'attention publique; Dictionnaire de la langue verte, 1866; les Sonneurs de sonnets, 1867, réïm-primé en 1885. Le Fumier d\'Ennius, 1865; Gérard de Nerval, sa vie et ses oeuvres, 1865.
II est mort le 3 mai 1867.
LES HEURES PARISIENNES. *)
TROIS HEURES DU MATIN.
II y a des villes qui dorment, comme d\'honnêtes bcurgeoises, pendant tout le temps consacré au sommeil, — c\'est-a-dire
1) Nouvelle Edition, avec 25 eaux-fortes d\'Éraile Benassit. iMarpon et Flammarion, 1882.)
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ï\'/\'ois heitres du matin.
pendant la nuit. Elles ne s\'en portent peut-être pas mieux, mais assurément elles ne s\'en portent pas plus mal, la régularité dans les habitudes étant le commencement, le milieu et la fin de l\'Hygiène.
Mais Paris, qui n\'est pas une ville comme une autre, et qui s\'en enorgueillit paree qu\'il y a de quoi, Paris ne dort jamais — que d\'un ceil. Quand la moitié de ses habitants est plongée dans ce qu\'il est de tradition d\'appeler »les bras de Morphéequot;, l\'autre moitié s\'agite, en proie a une activité que ne peuvent soupconner les braves gens enfouis sous de chaudes couvertures, derrière d\'épais rideaux, depuis dix heures du soir jusqu\'a buit heures du matin. Quoique Paris soit une ville corrompue, — c\'estune de ses seductions et la cause première de son universelle imputation, — elle n\'en imite pas moins les Vestales antiques, chargées d\'entretenir le feu sacré: elle veille sans cesse, afin de ne jamais s\'éteindre. Paris dormant serait un Paris mort, et Dieu sait
„ . . . . Quel bruit ferait le monde Le jour oü Paris se tairait!quot;
Paris ne pouvant done se taire, pour ne pas abdiquer, ne se couche jamais — afin d\'etre plus tót levé. Les centenaires y sont rares et les maladies abondantes, j\'en conviens; mais il y a longtemps que Simonide 1} nous a appris que mourir jeune était une faveur que les dieux n\'accordaient pas a tout le monde, et les Parisiens, trés vaniteux, sont flers d\'étre ainsi les privilégiés du Ciel. Vivre vite, pour eux, est une facon de vivre beaucoup, et brüler sa chandelle par les deux bouts une méthode comme une autre pour la faire fondre. II vaut mieux mourir a trente ans a Paris qu\'a cent ans au village. Si cette maxime
1) Grieksch dichter.
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Tyois keuren dn matin.
n\'est pas consolante, elle a du moins le mérite d\'être neuve. Toutes les maximes ne pourraient pas en dire autant.
C\'est vers trois lieures du matin que la journée commence chez^nous, — ou plutót recommence, puisqu\'elle ne flnit jamais. — C\'est le point de suture de eet anneau forgé en métal de Corinthe.
Vers trois heures, les maraicLers de la banlieue déchargent sur le carreau des Halles centrales et des alentours leurs voitures de salades, d\'artichauts, de légumes verts, de primeurs destinées a satisfaire les fantaisies d\'estomac des jolies petites Parisiennes qui viennent précisément de s\'endormir avec le nom masculin de leur dernière l\'antaisie de coeur sur les lèvres.
Une bien belle invention, 1\'amour! Mais une bien bonne chose, les asperges et les fraises! Entre une botte d\'asperges et Ché-rubin, l\'ane de Buridan, célèbre par son irrésolution, n\'aurait pas hésité. Les femmes n\'hésitent pas non plus: elles cboisissent les asperges.
Et les voitures des mareyeurs, en apportent-elles aussi de ces poissons de toutes couleurs et de toutes grandeurs, pour ;esqueis s\'assembleront des sénats de gourmets, afin de savoir a quelles sauces ils doivent être mangés! Congres bons pour le peuple, soles bonnes pour les bourgeois, turbots bons pour les duchesses, homards bons pour les gens de lettres, crevettes roses bonnes pour les petites dames, harengs bons pour les gueus, —• la moitié de l\'Océan.
C\'est un spectacle a faire rêver même 1\'homme le plus ré-fractaire a la rêverie, que celui de ces amoncellements de légumes, de fruits, de poissons, qui, a sept heures, aa dernier son de la cloche de l\'appariteur, devront avoir dispara, — pour
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Trots heures du matin.
être remplacés deraain par d\'autres montagnes végétales et ichthyologiques. Et dire que cela n\'est rien, mais absolument lien, compare aux troupeaux de raoutons, de boeufs, de veaux, de poulets, d\'oies, de canards, chargés de tenir compagnie a ces legumes dans notre ventre! Gela donne une crane idee de notre appétit, mes frères, — et de votre gourmandise, mes soeurs!
Aussi, quelle antithése ironique et triviale! Les »malles-postes chères a l\'agriculture, mais qui ne prennent pas de voyageurs,quot; roulent pesammcnt, chargées de vaudevilles a la Clairville, et se croisent sur le pavé des rues désertes avec les tapissières des bouchers revenant des abattoirs! Les premières se dirigent a grande vitesse vers Pantin et. sur Bondy, dont elles doivent approvisionner les bassins. Les autres se dirigent a toute volée vers les boutiques qu\'elles doivent approvisionner de cótelettes et de gigots, de roastbeefs et de beefsteaks. Les viandes dé-bordent, sanglantes, jusque sous les pieds des garcons étaliers, qui en ce moment, leurs manches de chemise retroussées jusqu\'au biceps, la pipe a la bouche, le fouet a la main, songent aux petites bonnes de leur oonnaissance, et tont songer a un Ribeira \') croisé de Paul de Koek 2). Les conducteurs des voitures atmosphériques, eux, ne font songer qu\'a Vespasien \') et au culte singulier que les Egyptiens rendaient a 1\'escarbot, si connu des enfants — sous un autre nom.
Antithése ironique, triviale, oui, mais philosophique, comme Ia plupart des nombreux spectacles offerts par Paris a la mé-ditation des promeneurs solitaires. Les yeux s\'indignent et s\'ofïusquent, mais l\'esprit sourit.
1) Bibèra, een der uitstekendste naturalisten der Italiaansclie Schilderschool, uitmuntend in het weergeven van liehaamsdeelen.
2) Bekend fransch romanschrijver.
3) Romeinsch keizer, bekend door zijne zuinigheid.
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Tfois heures du matin.
N\'en est-ce pas une encore, ces chilfonniers, gens de loques ijt de cordes, crochet en main, carquois d\'osier au dos, cher-chant et ramassant leur vie dans le fumier des rues, composé de tant d\'éléments disparates: vieux papiers et vieux galons, iettres d\'amour protestées et lettres de change acquittées, — choses précieuses hier, méprisées aujourd\'hui ?...
Avant ti\'ois heures du matin en été, et avant cinq heures en hiver, ces Diogènes du chiffon n\'ont pas le droit de se montrer dans les rues, et encore moins de donner un coup da crochet. II y a prohahlement des raisons d\'ordre majeures pour qu\'il en soit ainsi; mais cela gêne messieurs de la hotte, qui vou-draient ètre lihres de chiffonner toute la nuit et tout le jour, a leurs heures et non a celles de l\'Autorité. Cette tyrannie du i\'èglement, ils avaient espéré un instant s\'y soustraire, comme la France a celle du bon roi Louis-Philippe, et je me rap-pelle encore la députation qu\'ils envoyèrent, en mars 1848, a Lamartine, a ce pauvre grand poète dépaysé dans le gouvernement provisoire, pour lui demander la liberie du crochet. Parbleu! oui. Cela ne coüte rien a demander, la liherté, si cela coüte cher a ohtenir. lis s\'envinrent done une centaine des mieux réussis, tambours en tête et drapeaux déployés. Le tableau était pittoresque, et, en l\'absence de Callot, \') — absent pour cause d\'immortalité depuis l\'an 1635, — Traviès 2) 1\'eüt certainetnent fusiné s\'il n\'eüt pas été occupé, en ce moment-la, a faire antichambre au Ministère de 1\'Intérieur pour essayei-d\'avoir la direction d\'un Musée quelconque, — a laquelle il avait plus de droits qu\'un autre. Lamartine parut sur le
1) Fransch koporgraveur en teekenaar, aitmnntend in het weergeven van lachverwekkende toestanden.
2) (de Villers), Fransch schilder.
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Trois heures du matin.
balcon de l\'Hótel de Ville, et lui, le chantre d\'Elviie, il leur dit, a ces portehaillons avinés, a ces guenilleux tilubants, \') haleinant 2) foi-t et droit comma des gens a qui la gêne est plus inconnue que Tail, il leur dit: »Mes frères ..
Ses frères, eux! Et que lui soinmes-nous done, nous autres, coeurs épris d\'Idéal, ames altérées d\'Infini, amants chevaleres-ques — et platoniques — de la Muse ? ... Ah ! ces poètes ! ces poètes! il n\'y a qu\'eux pour compromettre ainsi la Poésie dans les promiscuités de la Foule !
Un peu après les chiffonniers, vers trois heures et demie du matin, balayeurs et balayeuses apparaissent, armés de leurs longs balais de bouleau, qui leur ont valu le nom de landers lt;lu préfet, et dont le va-et-vient monotone sur la chaussée a le frou-frou des robes de qui s\'y trainent insolemment dans la soirée.
Ces femmes de chambre de la grande ville — une drölesse-qui fait beaucoup de bruit et de poussière, et qui a bon besoin d\'être dècrottée des pieds a la tète — sont presque tous des Alsaciennes et des Alsaciens attirés sur les bords de la Seine par l\'espérance d\'y gagner plus d\'argent que sur les bords du Rhin. Tous sont jeunes et toutes sont laides, mais cela vous a un courage que ne pouvaient pas avoir les déclassésd\'autrefois,. celle-ci ancienne prima donna, celui-ei ancien prix de rhétori-que, celui-ci ex-millionnaire, celle-la ex-courtisane. Les Alsaciens ne sont pas intéressants, mais ils balayent bien, — a faire croire qu\'ils ne sont pas des hommes, mais de simples machines.
Ce n\'est pas eux qui se dérangeraient de leur vaillante
1) Waggelende lompendragers.
2) Van haliner: ademen.
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Trois heures du matin.
besogne pour aller user les manches de leurs blouses sur les comptoirs detain des liquoristes ! Ge n\'est pas eux, par exemple, qui attendraient patiemraent sur le trottoir de la rue du Faubourg-Montmartre que la Consolation du pére Alexandre s\'ouvrit! lis abandonnent cette fatigue aux noctambules \') altérés pour avoir trop bu ou pour avoir trop noctambulé, a ces intré-pides batteurs de pavé qui aiment a divaguer d\'art et de poésie
„A la pale lueur qui tombe des étoiles.quot;
Gela leur est bien égal, 1\'art et Ia poésie, a ces enfants de Schelestadt ou de Benfeld : ils n\'ont pas d\'autre soif quecelle du cuivre dont se compose leur salaire quotidien.
Ce sont peut-être des sages, ces Alsaciens!
1) Lieden die \'s nachts voor hun genoegen wandelen.
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CHARLES 3I0SSELET
naquit tc 30 avril 1825 d Nantes, oh son père étail libraire.
11 débuta d Bordeaux, oü il fit paraitre dans le Courier de la Gironde ses premières poésies, publiées en 1854 sous le titre les Vignes r folies. Arrivé a Paris en 1846 il entra a la rédac-tion de l\'Époque et fournit ensuite un grand nombre d\'articles critiques et littéraires a presque tous les journaux de Paris, soit sous son nom propre, soit sous les pseudonymes de Monsieur de Cupidon, Rose Didier et Trafalgar, publiés plus tard sous les titres de: Statues et statuettes contemporaines (1851);Rétif de la Bretonne (1854); Figurines parisiennes (1854); les Oubliés et les Dédaignés (1857); Théatre du Figaro etc.
M. Monselet a été décoré de la Legion d\'honneur en 1865. En 1873 il essaya sans succés de fonder le Théatre. de la Porie Montmartre.
LE CHEVALIER DE LA MORLIERE •).
UNE t.ETTRE DU TOMBEAU.
Puisque vous voulez bien quelquefois, monsieur, vous occuper de ceux dont personne ne .s\'ocrupe plus, par exemple de certains auteurs du dernier siècle qui ont eu le sort des vieilles lunes, — qui ont brille, qui se sont éteints et qui ont été oubliés comrae les vieilles lunes; — puisque, de temps a autre, votre caprice est de faire revivre, pour une heure, les enfants prodigues et perdus de la littérature, ceux qui ont été couron-nés de roses et qui se sont nourris de glands, mais pour qui la postérité n\'a point tué de veau gras; pourquoi ne parleriez-vous pas un peu de moi, qui ai été un des plus originaux et des plus amusants, de moi, chevalier de La Morlière, mousque-taire de Sa Majesté et auteur iVAngola\'?...
Hélas! monsieur, je sais que ma mémoire a dü vous arriver passablement chargée par mes contemporains. J\'ai été trop de mon temps; voila ma plus grande faute. Dans le fond, je valais autant qu\'un autre; mais, vous savez, on a parfois besoin de personnifier dans un seul homme tous les défauts et tous les vices d\'une époque. J\'ai été eet homme; on m\'a pris comme on aurait pris le premier venu; depuis lors, j\'ai été, pour tout le monde et mème pour le neveu de Rameau (ó comble du comique!): eet effronté de chevalier de La Morlière, ce libertin de chevalier de La Morlière, eet impudent, ce réprouvé, — et le reste. Oui, monsieur, le reste!...
Je suis né avec le XVlIIe siècle, et je suis mort en mème temps que lui. G\'est une période de plus de quatre-vingts ans
1) Un des „petits contenrsquot; du XVIIIe siècle.
Le chevalier de la Morlière.
que j\'ai parcourue. A peine émancipé, on lit de moi un mous-quetaii-e; et pour l\'instant, c\'était ce que Ton pouvait faire de mieux, tant j\'avais un caractére intraitable. II n\'était bruit chaque jour dans Grenoble que de nies querelles. tantót aver, la garnison, tantót avec les bourgeois. Enfin, après avoir été pendant quelques temps la terreur des cafés, je trouvai que ma ville natale n\'était pas un théatre assez large pour mes prou-esses, et je vins a Paris, la ville par excellence, celle que j\'avais toujours rêvée, le seul endroit du monde oil tout se peut, oü tout arrive et oü rien n\'étonne.
Une fois que je connus Paris, je jurai de n\'en jamais sortir; et de fait, je ne l\'ai quitté que pour entreprendrc de petits voyages aux alentours, sans dépasser la Normandie.
J\'eus vingt ans sous la régence. Notez ces deux dates-la; elles expliquent bien des choses de ma vie; elles en excusent quelques-unes peut-étre ....
Une fois, la partie s\'étant prolongée plus tard que de coutume, je me trouvais attardé dans les rues. J\'avais bien a mon cóté de quoi défier les mauvaises rencontres, niais je n\'avais pas de quoi défier l\'hiver, qui coininengait a faire sentir sa maligne influence; en un mot, j\'étais sans manteau, et, moitié pestant, moitié grelottant, je regagnais a pas pressés mon logis.
Je demeurais alors rue du Plat-d\'Étain.
La nuit était tellement profonde que je distinguais a peine ma maison.
Au moment oü j\'allais soulever le marteau de la porte, mes pieds heurtèrent contre un cor))s inanimé, étend u sur le seuif. Je me baissai, mes mains rencontrérent une robe et une guitare;—je me rappelai aussitót une petite mendiante a qui je donnais souvent 1\'aumóne, et qui m\'avait frappé par la douceur de sa figure.
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Le chevalier de ia Montere.
— Elle se sera évanouie, pensai-je; le froid... la faim peut-ètre ...
Et l\'ayant chargée sur mes bras, je la montai jusque dans ma chambre oü j\'allumai un grand feu, qui nous était presque aussi nécessaire a l\'un qu\'a l\'autre.
La chaleur la fit revenir a elle. Surprise de se trouver seule avec moi, a cette heure de la nuit, l\'extrème rongeur remplaca sur ses traits l\'extrème paleur. Je la rassurai du mieux qu\'il me fut possible, — et j\'allai tirer de mon buffet quelques vi-andes froides, avec une bouteille de vin bourguignnn. Ce petit repas établit la conflance entre nous; — 1\'enfant me remercia avec une ellüsion dont mon cceur fut agité.
Sur ces entrefaites, une idéé me saisit.
— Comment vous appelez-vous ? lui demandai-je.
— Denise.
—■ Quel est votre agequot;?
— Dix-sept ans, me répondit-elle.
— Eb bien, Denise, moi j\'en ai plus de soixante-six; je suis im vieülard et je ne tiens a personne au monde; voulez-vous •quot;■tre ma gouvernante?
La petite joueuse de guitare resta un moment interdite; puis de grosses larmes se flrent jour dans ses yeux.-
— C\'est plus de bonbeur que je n\'osais en attendre, dit-elle; parlez-vous bien vrai ?
II n\'y que les ames naïves pour opérer des bouleversements dans les ames flétries. Cette jeune lllle, qui n\'était pas pré-cisément jolie, mais qui avait pour elle un grand air de bonté, iaisait rentrer en moi mille sensations anciennes et perdues. J\'avais tellement vécu en debors des sentiments simples, mon cceur et mon esprit appartenaient si peu aux moeurs farniliè-
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Le cheualier de la Morliére.
res, lt;jue je me vis a mon tour embarrassé et comme honteux. Lorsque Denise se jeta sur ma main pour la baiser, je la re-tirai avec promptitude.
Hélas! j\'avais fait si peu de bien dans ma vie qu\'un mouvement de reconnaissance élancé vers moi me froissait a l\'ógal d\'une injure!
J\'installai sur 1\'heure Denise dans ses nouvelles fonctions: je lui conflai la garde de mon linge et le soin de mon humble mobilier.
Est-il utile de dire que je n\'étais guère plus riche en 1766 qu\'en 1720, et que mon crédit, comme chef de cabale, ayant été fortement ébranlé par les intrigues de la Clairon, j\'en étais réduit, pour subsister, aux seules ressources littéraires? On sait quelle ironie cachent en tout temps ces deux mots. A h! monsieur, puissiez-vous n\'ètre jamais forcé, sur vos vieux jours, de recourir au gagne-pain de la littérature......
Monsieur, cette dernière partie de mon existence vous paraitra assez triste; elle n\'est cependant qu\'une conséquence de ma jeunesse et de mon age mür. — Après la gêne, vint la misère absolue; je la supportai mal, car je n\'avais ni religion ni phi-losophie. D\'abord, je mis mes amis a contribution, mais comme la liste en était fort courte, je dus bientót recourir aux simples connaissances, pres desquelles je finis par acquérir une imputation d\'emprunteur......
II me fut donné alors d\'apprécier le dévouement admirable de Denise. Toujours riante, même au milieu du plus profond dénüment, elle opposait a notre mauvaise fortune un génie vrai-ment inventif. Lorsque, les mains vides, je revenais silencieuse-ment m\'asseoir au coin de la cheminée saus feu, c\'était elle qui s\'efforcait d\'improviser un repas égayant. Dans les moments
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Le chevalier de la MoHière.
extremes, elle savait trouver des ressources que je n\'eusse jamais soupconnées: tantót c\'était le traiteur qui avait consenti a s\'humaniser jusqu\'a la fin de la semaine, tantót c\'étaient deux ou trois pieces d\'argent miraculeusement retrouvées dans le fond d\'un tiroir. .Te ne m\'inquiétais pas autrement de cela, — lors-qu\'une circonstance fortuite vint m\'ouvrir les yeux et les rem-plir de larmes.
Passant vers midi, par le plus extraordinaire hasard, dans le quartier de la Petite-Pologne, j\'entendis au coin d\'une rue les sons d\'une guitare, mêlés aux accents d\'une voix qui me donna un tressaillement subit. Je pris ma tête a deux mains pour m\'assurer que je ne devenais pas fou, et je m avangai rapide-ment vers I\'endroit d\'ou partait cette voix connue...
Ah! monsieur, vous devinez tout, n\'est-ce pas?
C\'était Denise, — Denise qui, depuis un mois, avait repris secrètement son ancien métier pour me faire vivre!
i.\'acadkmik de i.a hue du chaume.
II ne me reste plus qu\'a vous dire comment cet ange me fut enlevé.
Elle avait trop souflert dans son enfance et dans sa jeunesse pour vivre longtemps. Notre misère était sans issue. Les der-niers ressorts de ce corps et de cette ame se brisèrent dans une lutte désespérée: aprés huit ans de douleurs partagées avec moi, elle tomba malade, — pour ne pas guérir.
Les soins éclairés d\'un de mes amis, nominé Rondel, excellent médecin, prolongérent son agonie jusqu\'a l\'automne de 1772.
II y avait six mois que je la voyais s\'en aller, calme, pale, mais souriante toujours. — Croiriez-vous que souvent elle
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Le chevalier de la Morlière.
essayait de relever mon courage, et qu\'elle m\'engageait a tra-vailler, en me montrant encore le succès et 1\'aisance dans un avenir tout prochain? Mais, de ce coté-la, Tillusion était bien morte en moi. J\'écrivais, cependant, de temps a autre, pour lui faire plaisir...
Je me souviendrai toujours du 5 octobre, qui était un samedi.
Ce jour-la, j\'avais passé la plus grande partie de Faprès-diner sous les arbres du Palais-Royal, et M. le marquis de Villevieille m\'avait prété un petit écu.
Je repris assez tristement le cherain de la rue du Plat-d\'Étain.
Denise était étendue dans la bergère, comme je l\'avais laissée le matin. Elle me sourit des yeux; c\'était tout ce qu\'elle pouvait faire, car la faiblesse l\'envahissait de toutes parts.
— Est-ce que Rondel n\'est pas venu aujourd\'hui ? deman-dai-je avec inquiétude.
— Si, murmura-t-elle.
J\'allai a la cheminée et trouvai l\'ordonnance sous un flambeau. Je la lus a voix basse: c\'était, comme d\'habitude, de la volaille, du vin de Bordeaux, des biscuits, avec des sirops pour le soir et des bouillons pour la matinée. Evidemment mon petit écu ne pouvait suffire a cette dépense; un mouvement de mauvaise humeur m\'échappa.
— Rondel se moque du monde! dis-je entre mes dents.
— Qu\'est-ce qu\'il y a? interrogea Denise, avec eet éternel sourire qui me déchirait.
— Rien, rien... répondis-je en pliant l\'ordonnance et en la mettant dans ma poche.
Mais les malades ont une clairvoyance extréme. Elle lut dans mon geste, et, suivant la même lilière d\'idées que moi, elle arriva en même temps a la même décision.
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Le chevalier de la Morlière.
— Est-ce que vous n\'allez pas ce soir a l\'acafléinie de la rue du Chauine\'.\'
L\'académie de la rue du Ghaume était un tripot oü j\'avais coutume d\'aller tenter la fortune ; mais ce soir, avec un écu pour enjeu, que pouvais-je espérer? Et puis, devais-je exposer cette ressource unique? S\'il m\'était impossible, avec un écu, de me procurer toutes les choses indiquées dans 1\'ordonnance, au raoins m\'était-il possible d\'en avoir une partie, le bouillon, par exemple, et la volaille. Fallait-il risquer le tout pour Ie- tout? En avais-je le droit?
Denise comprit mon indécision, car elle me dit en m\'encou-rageant du regard:
— Allez la-bas; vous savez que vous avez du bonheur.
— ïe laisser? répliquai-je en la regardant avec anxiété,
— Je vais mieux... et puis, j éprouve... comme jn grand besoin de sommeil.
Si je l\'eusse exatninée plus attentivement, j\'aurais été épou-vanté de l\'expression de ses traits; je me serais apergu que la vie commengait a abandonner ses lèvres; que ses prunelies, offusquées par un rien et continuellement tremblotantes, n\'avaient plus que le reflet incertain des lampes qui se meurent; que ses chers petits doigts, abandonnés sur sa robe de couleur foncée, s\'étaient amaigris d une manière elïrayante et offraient Ia blancheur triste de l\'ivoire; — mais habitué a la voir tous les jours et peu habile a saisir les gradations de la maladie, je ne m\'apergus pas du ravage qui s\'était opéré en eile depuis quelques heures.
Et je sortis......
Un des plus misérables de ces tripots était celui vers lequel
me dirüeai. II était situé rue du Ghaume, et, comme tóus
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Le chevalier de la Morlière.
les endroits de ce genre, il était tenu par une femme, la Car-donne. La compagnie était ordinairement composée de militaires, de provinciaux, d\'espions et de gentilshommes de ma trempe.
I.orsque j\'entrai. il y avait trois tables en ti\'ain: une de passe-dix !), une de helle 2) et une troisième de bouillotte ^). Je m\'ap-prochai: on jouait trop gros jeu pour moi, et je dus attendre qu\'il se format une quatrième table. Soucieux, j\'allai m\'asseoir sur une des banquettes qui garnissaient la salie.
Elait-ce accablement physique? était-ce fatigue morale? ou bien subissais-je l\'influence de cette atmosphere chargée d\'ha-leines en feu et de parfums de liqueurs? Peut-être poui- ces trois causes je m\'assoupis.
L\'ennemi que redoutent le jilus les hommes d\'intelligence, c\'est leur sommeil, presque toujours frère du délire, plein de faiblesses et de terreurs, de larmes et de souvenirs; sommeil ■dépensé en accès puérils de courage, de passion ou de déses-poir; quelquefois, aussi, entrecoupé de sublimités et d\'apercus étranges qu\'on ne peut pas réussir a se rappeler. — Le sommeil raille la vie; il joue au roman avec les ressorts distendus de l\'imagination; c\'est un chat entré dans un cabinet pendant l\'absence du maitre, et qui proméne a Fétuurdie sa patte sur toutes sortes de papiers classés, qu\'il dérange, qu\'il dissémine. J\'ai toujours éu peur de mon sommeil, corame on a peur d\'un invisible adversaire.
Et puis, le sommeil a soixante et dix ans, quand on n\'est arrivé a rien, quand on sait qu\'on n\'arrivera plus a rien, quand on s\'apei-Qoit cruellement de la déconsidération qui vous entoure, et qu\'on n\'est plus assez fort pour la braver; — le sommeil, quand on n\'a pas acquis le droit de s\'y livrer, c\'est horrible!
1) dobbelspel. 2) schoonhandje; kaaitspel. 3) kaartspel.
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ie chevalier de la Morlière.
Je m\'endormais cependant.
Le bruit des écus remués, les exclamations des joueurs, les rires étouffés des femmes m\'amvaient a travers mon assoupis-sement léger, qui me laissait percevoir aussi la lumière; — mais au bout de quelques instants rien ne m\'arriva plus: je tombai tout d\'un coup au fond du sommeil, cotnme quelqu\'un qui tombe au fond de 1\'Océan.
LE RÉVE.
Je rèvais que j\'étais redevenu jeune, ce qui est le plus horrible et Ie plus charmant des rêves.
C\'était le méitin, sur une grande route bien claire, par un beau soleil. Vètu de l\'habit de mousquetaire, je marchais allé-grement, tout droit devant moi. Au bout de quelques instants^ je m\'arrêtai devant la grille d\'une avenue, attiré par des rires jeunes et frais. Les arbres de cette avenue étaient magnifiques et menaient a un chateau de noble apparence, du temps du rot Louis XIII. Le rouge de ses briques ressortait gaiement du milieit du feuillage; son perron naissait du sein de l\'herbe.
J\'étais devant cette gulle, lorsque je vis déboucher sur la pelouse de l\'avenue un groupe de. robes blanches et de tète? enjouées. C\'étaient cinq jeunes filles, dont la plus agée ne dé-passait pas seize ans. Elles se poursuivaient en riant; 1\'une d\'elles se baissait quelquefois pour cueillir des fleurs, qu\'elle jetait ensuite, toutes mouillées de rosée, au visage de ses com-pagnes. Tantót elles disparaissaient, mais pour reparahre un peu plus loin, aussi bruyantes, aussi gracieuses.
Je n\'ai guère abusé, dans mes écrits, de ces images heureuses.
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Lo chevalier de la Morlière.
Mon style a toujours été un sr.yle de corrompu. Ne vous moquez pas trop de moi si ma pastorale vous parait gauche, et si, en voulant être sincére, je ne parviens qu\'a ètre ridicule.
Gette apparition enchanta mes vingt ans. Je restai immobile et ému.
Pourquoi ne pouvais-je pas me détacher de cette grille? Etait-ce, dans mon rève, un pressentiment des traverses qui devaient m\'assaillir ? Soudain, une de ces enfants aux engageants regards m\'apergut et, du geste, m\'engagea a venir. Je demeurai, hésitant. La halte me semblait bien douce, en elfet, mais le chemin était la qui m\'appelait, le chemin inlini et brillant, plein de curiosités et d\'aventures. La jeune fille s\'approcha, et, lisant dans nies yeux:
— Restez, me dit-elle; ici, c\'est le bonheur!
En ce temps-la, j\'était persuade qu\'il y avait de la force d\'ame a fuir le bonheur. Je jetai un dernier coup d\'oeil sur les grands arbres de l\'avenue, sur le chateau briqueté, sur l\'essaim des jeunes lilies, et je partis rapidement.
Mais, après quelques pas, je sentis ma figure baignée de larmes.
Hélas! oui, le bonheur était la. La était le calme de 1\'esprit, la joie innocente, l\'age mur bienveillant et entouré des sourires de la familie; la était la vieillesse aimable etrespectée. G\'était la vie, telle que le ciel la fait pour les honnêtes gens. A ce moment de mon rève, je me vis passer, moi, dans cette avenue que je venais d\'abandonner, sur cette pelouse si fleurie, non pas triste célibataire, mais père de familie, appuyé sur le bras dun de ces beaux anges de tout a l\'heure, et portant mes quatre-vingts ans avec la sérénité que donne une conscience pure. J\'avais glorieusement servi le roi; jeune encore, je m\'étais rnarié
599
Le chevalier tie la Morliére.
avec une femme a qui, depuis rnon enfance, appartenaient mon coeur et ma pensée. Une couronne de cheveux blancs me donnait cet aspect auguste que 1\'on retrouve dans certains vieux portraits. Le jour, j\'avais un grand pare, oü, quand je me promenais, les paysans me saluaient avec reconnaissance. Le soir, j\'avais un grand foyer réjouissant et flamboyant; j\'étais assis dans le fauteuil qui avait servi a mon père, et, a mon tour, en me penchant a droite, je pouvais dire: Ma fille! et en me penchant a gauche: Mon fds!
— Dis done, La Morlière, voila une table de passe-Jix qui se forme, et Ton va jouer le petit écu.
LA R É A L I T E.
C\'etait la Cardonne qui me tapait sur l\'épaule.
Je me réveillai.
L\'iraagination encore remplie de mon rêve, je me levai en chancelant, les bras engourdis, les yeux briilants, et je fis quel-ques jias au hasard.
Tout a coup je reculai.
J\'avais en face de moi un personnage étrange, repoussant, llétri. C\'était un homme agé, mais dont les rides paraissaient ètre plutót 1\'ouvrage du vice que I\'ouvrage du temps; ses paupiéres étaient rouges, ses lèvres étaient palies. II était couvert de vieilles dentelles; un pauvre habit de taffetas se collait sur ses épaules, et sa cravate, semblable a une dernière affection, semblait prévoir avec regret le moment prochain ou il allait talloir se séparer de lui...
600
Le chevalier de la Morlière.
A cc spectacle, je ne pus retenir un geste de dégont et de pitié, — que le personnage répéta.
Etonné, je ine frottai les yeux; j\'apergus alors mie glacé placée a quelque distance devant moi, et dans cette glacé ma propre image, devant laquelle je venais de reculer!
Sur ces entcefaites, la Cardonne s\'avanca de nouveau ijour in\'entralner a une table de jeu; mais, étant revenu tout a fait a moi, je la repoussai en murrnurant quelques vagues paroles, et, le souvenir de Denise s\'étant représenté a rnon esprit, je quittai précipilamment 1\'académie de la rue du Chaume.
Un soupcon funeste m\'oppressait.
Je marchais, — ou plutót je courais, — en parlant a voix haute.
Mais, quelque diligence que je fisse, j\'arrival trop tard a la chambre de la rue du Plat-d\'Etaln. Denise venait d\'expirer; elle était encore étendue dans sa bergère, comme je l\'avais laissée, les bras abandonnés sur sa robe brune.
601
lt;J U A T R E L L E S.
Pseudonijme de M. Ernest L\'Êpine, né a Paris le\'1*2 iseplem-hre 1826, qui soms le pseudomjme d\'E. Manuel collabora aoec Alphome Daudet a la Dernière Idole et l\'Oeillet blanc, comedies. II s\'occupa d\'abord de peinture et de musique, fut employé aux posies, devint secrétaire, puis chef du cabinet du due de Morny et en \'1865 conseiller a la Cour des comptes.
II publia sous son noni: la Légende de Croquemitaine (\'1863), la Princesse éblouissante et, sous le pseudonijme de Quatrelles, une série d\'historiettes et de fantaisies: la Vie a grand orchestra (1873), Sans queue ni tête (1874), A Coups de fusil (1875), l\'Arc en ciel (1876) etc.
COMMENT ON ÉCOUTE LES CLASSIQUES.
Gonnaissez-vous M. Pingiet\'? Non. Eh bien, M. Pingiet est administrateur de la Sécurité des families, la Tranquillité des parents, compagnie anonyme d\'assurances sur la vie.
Qu\'est-ce que e\'est que cette compagnie-la? Je n\'en sais rien. Toujours est-il que cela vous a son petit conseil d\'administra-tion, ses petits bureaux, ses petits prospectus, ses petits assu-rés, tout corame une autre. Qa n\'a pas de dividendes, vnais on ne peut pas tout avoir.
Comment on écoute les classiques.
M. Pingiet ne se borne pas a avoir un conseil d\'administra-tion; il a aussi une femme, une belle-mère, une belle-soeur, trois enfants... un peu de tout. II est rentre rayonnant, il y a quelques jours, dans le sein de sa familie assemblée.
— Devinez ce que je vous apporte.
— Tu nous apportes quelque chose?... Ah! que tu es gen til!
— Fais voir?
— Non. Devinez!
— Est-ce quelque chose qui se mange?
— Non, c\'est mieux que cela.
— Mieux que quelque chose qui se mange?
— Oui.
— Oh !... font les enfants émerveillés.
— C\'est une robe pour moi ? dit la mère.
— Vous n\'y êtes pas.
— Un véloeipède? s\'écrie l\'ainé des garcons.
— Non.
— Les fourrures que j\'ai désirées? demanda la belle-sceur.
— Non plus.
— Alors, je donne ma langue aux chiens.
— Moi aussi.
— Dis vite.
— Je ... vous... apporte ... une loge!
— Non I... vrai ?
— Et c\'est pour la Gaité \').
— Pas possible !
— En voila le coupon 2).
— Ah! quel bonheur! quel bonheur ! C\'est laqu\'on s\'amuse! 1) Theatre de la Gaitë. 2) bewijs van toegang.
ÖO»
Comment on écoute les classiques.
— J\'ai loué une grande avant-scène. Nous y tiendrons tons a I\'aise.
— ïu as un amour.
— Le meilleur des époux.
— Et des pères.
La joie est générale. On se félicite, on s\'erabrasse, on fait des projets a perte de vue.
— II y aura de la inusique, dis?
— Assurément! et de la fameuse musique.
— C\'est Orphée \') ([u\'on joue?
— Bien mieux que cela. Est-ce que j\'aurais pris une loge pour Orphée? Je suis pour les pieces sérieuses, pour l\'audition des chefs-d\'ceuvre de nos maitres.
Les figures commencent a s\'allonger.
— Qu\'est-ce done, que Ton joue? demande en tremblant Mme Pingiet.
— A thai ie /. .. rien que cela! Athalie, de notre immortel Racine.
Oui, je viens dans son temple adorer l\'Eternel;
Je viens selon l\'usage antique . . .
Et ca;tera ... et ctetera.
— Vous aviez parlé de musique, reprend Mquot;e Rémuset, la propre soeur de M1»» Pingiet, je croyais que nous alliens rire.
— Vous entendrez les admirables choeurs de notre immortel -Mendelssohn.
— Mendelssohn!.....un Prussien !.....soupire Mme Ping-
let désappointée.
— Le génie n\'a pas de patrie, madame Pingiet. Vous ne
1) Opéra-bouffe d\'Offenbacli.
604
Comment on écoute les classiques.
conduiriez certainement pas vos enfants a la Gaité pour salir leurs yeux et leurs oreilles par la contemplation et I\'absorption malsaines d\'une turpitude pareille a Orphée? ... D\'ailleurs, nous 1\'avons vu quatre fois.
— Je le verrais bien encore.
— Moi aussi, mais pas avec Clément, Anatole et surtout Valentin. lis sont trop grands maintenant pour contempler sans danger l\'Olympe et l\'Enfer. Athalie n\'a pas les mêmes incon-vénients qu\' Orphée.
— Oh! non! ... soupirent les grands parents consternés.
Les petits sont ravis. lis ne se doutent pas de ce qui les
attend. Une seule chose les attriste: c\'est d\'aller au spectacle dans le jour, au lieu d\'y aller le soir comme les grandes per-sonnes. M. Pingiet aurait désiré que l\'on passat la soirée, en son absence, a lire la pièce aux enfants pour qu\'ils en com-pi\'issent bien l\'intrigue. Mrae Pingiet préfère leur laisser la surprise. Les trois bambins \') se sont coucbés de bonne heure pour ètre plus vite au lendemain. Ils se sont endormis en ré-citant pompeusement les vers de Crémieux qu\'ils croient de Racine, et qu\'ils ont entendu plusieurs fois citer et fredonner par leurs parents.
athalie.
Bel insecte a l\'aile dorée,
Sois aujourd\'hui mon compagnon.
éliacin. (Imitant le bourdonneraent de l\'abeille.)
Zon, zon, zon, zon, zon!... (Quinze fois de suite et reprise.)
Le lendemain, au plus petit de l\'aube, M. Pingiet a revètu le costume des Nemrod de la Belle-Jardinière 2j. Le carnier
1) jongens. 2) het bekend Itleeclermagaziin.
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Comment on écoute les classiques.
en bandoulière, le fusil sur Tépaule, la ceinture pleine de cartouches a douilles métalliques, il appai\'ait aux yeux étonnés de sa chaste moitié.
— Eh bien ! ... oii allez-vous comme cela?
— Vous le voyez, je vais a la chasse.
—- Quelle idéé est-ce la?
— Voila deux mois que je promets a l\'ami Paturel d\'aller tirer quelques coups de fusil chez lui, je lui ai toujours fait faux bond. Aujourd\'hui le temps est passable ... vous allez vous amuser, je pars sans remords.
— Cependant...
— Je regrette inflniment de ne pas entendre avec vous le chef-d\'oeuvre de notre immortel Racine. Je ne connais rien d\'aussi beau... Mais Paturel m\'en voudrait. Amusez-vous.
Et M. Pingiet s\'éloigne en fredonnant sur 1\'air du deuxiènje acte d\'Orphée aux Enfers:
Oui je vais dans sou temple ado—adorer—TEternel.
Je viens selon l\'usage antique et so—et solennel...
Ah 1 ah 1 ah !
Une demi-heure aprés le depart de son raari, Mmi\' Pinglet ■entre chez sa soeur. Elle a fait une toilette de haut gout: faye et velours avec fourrure de prix et cassaque perlée.
— Déja habillée!.. . et le chapeau sur la tête ?
— Qui; je vais chez maman. Je lui ai promis de la con-■duire a la messe de une heure, a Notre-Darne-des-Victoires.
— Tu ne seras pas rentrée a temps.
— Aussi ai-je compté sur toi pour conduire les petits au -spectacle.
— Comment !... tu vas me laisser seule V
€06
Comment on écoute les classiques.
— J\'ai promis a maman de la conduire au salut. L\'abbé Chantechoeur parle sur la continence des races slaves pendant la seconde rnoitié du douzième siècle. Ce sera moins amusant assurément que le chef-d\'oeuvre de notre immortel Racine, et je regrette bien de ne pas partager la joie des enfants; mais puis-je priver maraan de son sermon, et cela pour aller au theatre ?... Tu sais comme elle est susceptible.
— C\'est bien ... va !... laisse-moi les corvees ... .T\'y suis habituée. Je suis le trop-plein de la familie!
Une discussion s\'engage. Notre immortel Racine recoit quel-fjues éclaboussures. L\'excellent M. Pingiet est assez mal traité. Madame plante la sa soeur après un rude écbange de paroles aigres-douces.
— Vnila qui est parfait!. . . s\'écrie Mquot;o Rémuset qui, une ibis seule, donne libre cours a son indignation. Je suis bonne a aller entendre Atlialie... Athalie, c\'est assez bon pour moi. ïandis que ma soeur va voir les Prés-Sainl-Gervais,\') le dompteur Ridel, Giroflé-Girofla ... \') la Malle des Indes! \') tout enfin! on me réserve pour Athalie!... 11 faut que cela flnisse!
Et M\'io Rémuset, dont le nez bleuit de colère, sonne le lidèle Antonin. Antonin est le valet de chambre de M. Pingiet, un homme sur.
—- Antonin, vous allez conduire les enfants a la Gaité ?
— Est-ce bien possible !... A Ia Gaité ! ... Ab ! bien, nous allons rire !
— Laissez votre ouvrage.
— Qui, mademoiselle.
— Et babillez-vous.
1) Bekende vaudevilles en opera\'s-bouffe.
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Comment on écoule les classiques.
— M\'habiller ? ... Déja ? .. .
— Voila le coupon. Loge d\'avant-scène, no I; huit places. Vous y serez a I\'aise.
— Est-ce que ce serait pour une matinee\'?... demande d un ton piteux le fidéle Antonin.
— Oui, c\'est pour une niatinée. On donne Athalie.
— Nathalie ? C\'est d\'un mort, Nathaliequot;?
— C\'est le chef-d\'oeuvre de notre immortel Racine.
— C\'est que... j\'ai mes lampes a nettoyer et les cheminées a passer au plomb. Madame ne serait pas contente si...
— Mais, malheureux! Athalie est un chef-d\'oeuvre.
— Les chefs-d\'OHUvre, mademoiselle, a vous dire le vrai, je les ai en horreur. J\'aime les pieces ou Ton rit. Si mademoiselle le permettait, le concierge irait a ma i)lace. Joseph a été très-rarement au spectacle. II sera peut-ètre de force a avaler \') ca.
— Soit! ... Dites-lui de se préparer. Voila cinq francs. Vous les lui remettrez. II payera l\'ouvreuse et achètera des gateaux aux enfants pendant les entr\'actes.
Le concierge a accepté. On se met en chemin. Les petits son radieux. M. Joseph est inquiet. On arrive au théatre; la joie des enfants frise 1\'enthousiasme. lis s\'élancent dans la loge et dévorent la salie des yeux. lis applaudissent le lustre, ils applaudissent rorchestre qui se met d\'accord, ils applaudissent les ouvreuses et leurs petits bancs, les marchands de lorgnettes, les vendews de programmes ; ils applaudissent tout de confiance.
On frappe les trois coups !
Comme ils se précipitent sur le devant de la loge! Ils ne
1) Te sliklten.
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Comment on écottte leu cktssiques.
veulent pas s\'asseoir. Voyez-lns blottis cóte a cóte, en faisceau, les coudes sur le rebord de velours, n\'osant pas se retirer, ouvrant a deux battants leurs yeux et leurs oreilles, penchés a mi-corps hors de 1\'avant-scène, échangeant des regards étince-lants de joie, en se donnant des petits coups d\'épaule.
L\'ouverture leur parait un peu severe; mais ils sont la pour s\'amuser, ils s\'amusent. Ils battent des mains comme des claqueurs \') embrigadés. La toile se léve. A peine ont-ils vu Joad et Abner qu\'ils éclatant de rire. Le public surpris les regarde. M. Joseph, embarrassé, se cache dans le fond de la loge et leur recommande de loin le silence.
Autant recornmander a l\'ouragan de baisser la voix, lorsqu\'il passe devant votre porte. lis sont lancés, tout provoque leur gaité. lis prennent Joad pour un magicien a cause de sa grande barbe, et Abner pour un Ecossais a cause de ses jambes nues. Une douce fraicheur tempère peu a peu leur enthousiasme. A force de ne rien comprendre, ils flnissent par\' s\'apaiser. Le chO-\'Ur final: »Tout Vunivers est plein de sa magnificence,quot; ne parvient pas a les ranimer. Le plus jeune soutient qu\'il s\'agit dans la pièce, d\'un enfant que 1\'on veut retirer de nour-rice. — )gt;A preuve qu\'il y a un militaire!quot; — L\'ainé prétend qu\'il a compris des choses qu\'il ne veut pas expliquer a ses frères: — «paree qu\'ils sont trop petits.quot; \' • , / 4
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M. Joseph trouve que Joad, Abner et Jésabel parient bien longtemps pour ne rien dire. L\'envie de dormir l\'a pris et ne veut plus le lacher. II a vaillamment lutté pendant le premier acte ; il n\'ose pas espérer une seconde victoire, et comme il a le sommeil sonore, il préfère, en attendant la fin du spec-
]) Leden der claque, betaalde toejnichers.
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Comment on écoute les classiques.
tacle, aller fumer »une bonne pipequot; sur le trottoir, après avoir bourré les enfants de brioche. 1)
Lorsqu\'ils se voient seuls dans leur grande loge, dont le fond est d\'un sombre inquiétant, les abandonnés se sentent tristes.
— Est-ce que cela vous amuse, cette pièce-la? deniande Valentin.
— Et toi? riposte Anatole.
— Et toi? reprend Clément qui ne veut pas se prononcer non plus.
— Oh! moi, je suis assez grand pour que ca m\'amuse; mais Dieu de Dieu! que vous devez vous ennuyer!
— J\'ai soif!...
— Et moi done! Si nous alliens prendre Fair? Nous rentre-rons tout de suite, par exemple! pour que Joseph ne soit pas inquiet.
Les voila dans le couloir. lis se mêlent a la foule dont le courant les entraine vers la sortie. Arrivé au contróle. Clément qui marche le premier se trouve en présence d\'un monsieur qui lui présente une carte.
— Ne la prends pas!.. . lui dit vivement Valentin a l\'oreille II y a peut-être quelque chose a payer.
lis passent tout les trois en refusant la contremarque qui leur est offerte. Les voila seuls dans la rue pour la première fois.
— Valentin ... est-ce que tu as peur?
— Je n\'ai jamais peur.
— C\'est comme moi. Veux-tu que nous rentrions, tout de méme?
— J\'ai trop soif. Et puis elle est assomrnante 2) laur piéce. On n\'y comprend rien du tout.
1) Koek. 5) vervelend.
610
Comment on écoute les classiques.
— On n\'a pas dansé une seule fois.
— G\'est clans I\'Enfer 1) que Ton danse drolement, a ce que dit papa.
— Rentrons, alors.
— Pas encore. G\'est a la fin seulement que c\'est amusant. Vous n\'avez pas soif?
— J\'ai comme une éponge sur l\'estomac.
— Est-ce que tu oserais boire dans une boutique, devantdu monde que tu ne connais pas\'? demanda Anatole a Valentin.
— Moi... Tu vas voir ca. Qu\'est-ce que vous avez de sous dans votre poche ?
— J\'ai encore 43 sous qui me restent du jour de I\'an.
— Moi, 37.
— Et moi. 52. Gombien que ca fait en tout ?
Apres bien des calculs, on decide que cola fera 127 sous, lis s\'arrêtent devant un marchand de vin. Des gens de bonne humeur, installés, les uns devant le comptoir d\'étain, les autres autour de petites tables de marbre, paraissent boire avec tant de plaisir, que cette vue redouble encore la soif de nos trois bambins. Des places sont libres dans le fond de la boutique :
— Entrons ! dit résolüment l\'ainé. On ne nous mangera pas.
Un gargon 2) approcbe.
— Qu\'est-ce qu\'il faut servir a ces messieurs ?
— Donnez-nous a boire pour \'127 sous, répond Valentin, le poing sur la hanche.
— Cent vingt-sept sous !. . . Cent vingt-sept sous de quoi\'?
— Est-ce qu\'on peut avoir de plusieurs choses pour 127 sous \'? demanda prudemment Anatole.
611
1
Ori\'heus a I\'Enfer.
2
Bediende.
Comment on écoute les classiques.
— Assurément.
— Donnez-nous un peu de tout, alors.
Le gai\'Qon stupéfait va trouver son patron. II lui transmet la commando qu\'il viont de recevoir. On rit au comptoir, comme bien vous pensez. Tous les yeux sent braqués sur les petiots. Valentin fait seul bonne contenance. Le patron prend dans l\'étalage un flacon de forme étrange, un petit huste transparent, rempli d\'un liquide amarante, poissé et pimenté: du sirop de carotte mélangé d\'ail, de tafia, de moutarde anglaise et d\'anis. Cela s\'appelle: la Liqueur du bon patrio te. Le buste qui con-tient ce nectar est celui de M. Thiers. Avec son bouchon sur l\'oreille, it a, ma foi, Fair assez tapageur.
— Voila ce que nous avons de meilleur, dit le ganjon en jiosant devant les enfants ébaubis le flacon et trois verres a bière. Vous pouvez avaler (ja de conflance.
— II y en a pour 127 sous? demande le prudent Anatole.
— Tout juste pour 127 sous.
— (ja ressemble joliment a papa!... s\'écrie Clément en extase devant le flacon.
Au bout de dix minutes, M. Thiers a le cerveau vide, au bout d\'un quart d\'heure, son nez prend des transparences de crevette; au bout d\'une demi-heure, le bon patriote nquot;a plus de rouge que la cravate. Les petits sont gris comme des chiffon-niers. On les entoure, on les excite. Valentin danse sur le comptoir. Clément, que le mal de coeur désarconne, pleure a chaudes larmes et demande a tous les passants sa tante Re-muset, tandis qu\'Anatole essaie une chanson de caserne que lui app^K^un croque-mort 1) en bonne fortune. Le flacon est vide; c est édifiant!
1) Leedaanspreker.
012
Comment on écoute los classiques.
Quand les petits cessent d\'arauser ses clients, le marchand de vin... un père de familie!... les met a la porte. Clément, ;t qui a I\'ivi\'esse noire, se rappelle le premier M. Joseph et ie A Nathalie. Battant les murs, écoeurés, harcelés par la foule, les s. trois malheureuses victimes de M. Thiers arrivent sous le péris-is ; tyle de la Gaité. Le controleur leur barre le chemin; Anatole t, et Clément pleurent a chaudes larmes tandis que Valentin le cherche a forcer l\'entrée.
s. gt; C\'est a sept heures, au poste, oil ils ronflent a qui mieux
i- mieux, que M. Joseph les retrouve. II n\'est pas fier, non, M.
ii- Joseph, quand il rend les petits a leur familie. Tout le monde trouve des torts a tout le monde et se declare blanc comme
m neige. Vous verrez que ce sera la faute de Racine,
a •— C\'est égal!... murmure Mquot;6 Rémuset, tout en confection-
nant une infusion de camomille \') pour ses neveux, cela fera trois fiers gaillards! A leur age, aveler en trois heures Alhalie et le bon -patriate, c\'est tout de même crane 2)!
se *
Alas!... poor Racine.\'
iU 1) Kamille. 2) Kras.
I0 j ie j rile 5 a
é- J ue
iSt
013
PAUL DE SAINT-VICTOR
né a Paris en 1827, mort en 1882. II débuta dans le Pays, en 1851, par la critique dramatique et entra en 1855 amp;■ la Presse, om il publia, en collaboration avec Th. Gautier et A. Houssaye, des études d\'art, qui font autorité. Ses principaux articles ont été réunis dans un volume intitulé: les Hommes et les Dieux (1867 ; 5me edition 1872). II publia en outre: Barbares el Bandits (1871), ouvrage énergique sur Vinvasion allemande et l\'insurrection de la Commune; Victor Hugo (1885), réimpression des feuilletons au Moniteur, les Deux Masques (1880), série d\'études sur Esch\'jle, etc.
HOMMES Eï DIEUX.
LES BOHÉMIENS.
»11 était une fois un certain roi de Bohème,quot; dit ïe caporal Trim a Tonele Toby dans Tristam Shandy \'). — Et e\'est tout; 1\'histoire commencée s\'arrête court et ne finit pas. L\'histoire de la Bohème se résumé dans ce vague exorde de conté bleu : II était une fois un peuple appelé Roms, Zingari, Cygany, Zigeuner. 1) Roman de Sterne.
Les Bohémiens.
Gipsies, Gitanos, Égyptiens, Bohémes, etc. Les historiens des grands chemins n\'en savent guère plus long que le caporal. Longteraps la source de cette peuplade excentrique est restée aussi inconnue que celle de ce Nil d\'oü ils prétendaient venir. Aux mots sanserifs que leur argot roule, parmi des vocables arrachés a tous les patois de la terre, la science a reconnu leur mystérieuse origine. — Tels ces coquillages rappoi tés de Bombay ou de Ceylan: 1\'oreille qui s\'en approche y entend bruire 1\'écho de la nier des Indes. — Comment 1\'Inde immobile a-t-elle en-gendré cette tribu nomade? Quel crime expie sa proscription séculaire? D\'oü vient qu\'elle n\'a pas emporté une seule idole, un seul fetiche, un seul rite de ce pays natal oü les dieux pul-lulent? Questions sans réponses. Le sphinx interrogé ne dit pas le mot de l\'énigme. 11 vous regarde avec son perfide et triste sourire; il bredouille au lieu de répondre: «Affaires d\'Egypte. «Cela ne regarde pas les c/orgios.quot; \')
On comprend la stupeur de l\'Europe chrétienne, au xve siècle, lorsqu\'elle vit surgir sur tous les points de son territoire ces hordes baroques qui semblaient tornbées d\'une autre planète. Les chroniqueurs se signent en dépeignant leurs ramas d\'hom-mes noirs, d\'enfants grimaciers et de fauves sibylles. Ilsallaient par petites bandes ou gros bataillons, flanqués de chiens de chasse, précédés de Comtes en loques et de Dues en guenilles, chevauchant des rosses apocalyptiques, campant aux portes des villes, sous des tentes immondes ou sur des chariots qu\'on eüt dit revenus de la déroute de Sennachérib. Ici, ils se disaient condamnés par le pape a courir le monde, en péni-tence d\'une apostasie. La, c\'était Dieu lui-méme qui les vouait au vagabondage, pour les punir d\'avoir refusé 1\'hospitalité a la ]) Govgios: heidenen.
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Les Bohémiens.
Sainte Familie fuyant en Egypte. L\'astuce orientale mystifia la candeur gothique. Le Moyen-Age crut a ces bateleurs grimés en pénitents et en pèlerins; il leur délivra des bulles, des saufs-conduits, des viatiques, il leur octroya toute sorte de priviléges bizarres et naïfs. Cependant, la race intruse l\'envahissait en sourdine. Cette lèpre oi-ientale gagnait la chrétienté tout entière. Tout a 1\'heure ce n\'était qu\'un point noir sur les steppes de la Valachie, bientót 1\'Europe tout entière fut tacbée de leurs bivouacs suspects et sordides.
II serait plus facile de déciire Titinéraire des nuées ou des sauterelles, que de suivre les traces de leur invasion. Le mystère inhérent a ce peuple étrange enveloppe ses éternels voyages. Le vent efface Tempreinte de ses pieds. La oü ils étaient cent, les voila mille. Ils se reproduisent avec l\'effroyable fécondité des insectes. L\'Espagne se réveilla, un jour, couverte de\' cette vermine, comme le Pouilleux \') de son Murillo. Ils envoyèrent en Angleterre une armée, et elle tra versa la mer, invisible, comme ces colonies de rats que débarque un navire venu de mille lieues. Avant qu\'il ait relevé l\'ancre, le pays en est sub-mergé. Les passagers n\'ont rien vu et rien entendu... a peine un petit bruit sourd a fond de cale.
Tels ils étaient, tels ils sont encore. Aucun des traits de leur premier type ne s\'est altéré. Vous retrouvez dans les clairières de l\'Ecosse et sous les cactus de l\'Andalousie ces hommes basanés, au nez crochu, aux yeux striés de bile, aux cheveux roides comme des touffes de erin, qui effrayaient les vieux chi-o-niqueurs. Callot *) signerait, pour copie conforme, les fastueux haillons qui les drapent; il reconnaitrait leurs charrettes héroï-
1) Schilderij van Murillo.
2) Graveur en teekenaar, uitmuntend in drollige tooneelen.
616
Les Bohémiens.
comiques encornbrées de poêlons et de cymbales, d\'oripeaux et de volailles, de mégères et de jolies lilies, qu\'escortent gra-vement des truands harnachés et des enfants coiffés de mar-mites. G\'est toujours le même peuple errant, sans feu ni lieu, sans culte ni code, épars et identique a lui-même sur tous les sentiers du monde oü il essaime ses noires caravanes. II a gardé sa paresse rêveuse, son indépendance égoïste, son ignorance du bien et du mal, sa rébellion fenace aux lois du travail et de la contrainte. Immoral et poétique comme la Nature, il ne réclame des civilisations qu\'il traverse que le droit d\'asile dans son vaste temple. Aux autres les villes policées, les maisons solides, le foyer qui fonde, le champ qui enracine, la sécurité du bien-être, les travaux de l\'intelligence. Au Bohème les forêts touffues, les sierras \') pierreuses, les arches de ponts écroulés, la tente qu\'on roule chaque matin autour du baton de voyage; la marmite immonde oü cuisent, a défaut d\'autre proie, Ite hérisson et la taupe. A lui les licences et les hasards de la vie instinctive qui n\'obéit qu\'aux aiguillons de la chair et qu\'aux influences de la lune.
Ses larcins ressemblent aux rapts des animaux carnassiers. II vole au jour le jour, sans arrière-pensée de prévoyance ou d\'é-pargne. II s\'adjuge le droit du loup sur le haras, du milan sur la basse-cour, du reptile sur les bestiaux qu\'il empoisonne avec des venins rapportés des jungles 2), et dont il va le lendemain men-dier les cadavres. De tous les exercices du travail, il ne cul-tive que la parodie. Montrer des ours, tondre des mules, jouer des gobelets, dire la bonne aventure, c\'est avec cette monnaie de singe *) qu\'il gagne et paye l\'écot de sa vie. II se complait
1) Bergketens.
2) Jungles: moeras met dicht struikgewas in Indië.
3) Monnaie de singe: afzetterijen.
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Les Bohémiens.
Sainte Familie fuyant en Egypte. L\'astuce orientale mystifia la candeur gothique. Le Moyen-Age crut a ces bateleurs grimés en penitents et en pèlerins; il leur délivra des bulles, des saufs-conduits, des viatiques, il leur octroya toute sorte de priviléges bizarres et naïfs. Cependant, la race intruse l\'envahissait en sourdine. Cette lèpre orientale gagnait la chrétienté tout entière. Tout a 1\'heure ce n\'était qu\'un point noir sur les steppes de la Valachie, bientót l\'Europe tout entière fut tachée de leurs bivouacs suspects et sordides.
II serait plus facile de décrire l\'itinéraire des nuées ou des sauterelles, que de suivre les traces de leur invasion. Le mystère inhérent a ce peuple étrange enveloppe ses éternels voyages. Le vent efface l\'empreinte de ses pieds. La oü ils étaient cent, les voila mille. Ils se reproduisent avec l\'effroyable fécondité des insectes. L\'Espagne se réveilla, un jour, couverte de\' cette vermine, comrne le Pouilleux \') de son Murillo. Ils envoyèrent en Angleterre une armée, et elle traversa la mer, invisible, comme ces colonies de rats que débarque un navire venu de mille lieues. Avant qu\'il ait relevé I\'ancre, le pays en est sub-mergé. Les passagers n\'ont rien vu et rien entendu... a peine un petit bruit sourd a fond de cale.
Tels ils étaient, tels ils sont encore. Aucun des traits de leur premier type ne s\'est altéré. Vous retrouvez dans les clairières de l\'Ecosse et sous les cactus de l\'Andalousie ces hommes basanés, au nez crochu, aux yeux striés de bile, aux cheveux roides comme des touffes de erin, qui elfrayaient les vieux chro-niqueurs. Gallot 2) signerait, pour copie conforme, les fastueux haillons qui les drapent; il reconnaitrait leurs charrettes héroï-
1) Schilderij van Murillo.
2) Graveur en teekenaar, uitmuntend in drollige tooneelen.
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Les Bohémiens.
comiques encombrées de poêlons et de cymbales, d\'oripeaux et de volailles, de mégères et de jolies filles, qu\'escortent gra-vement des truands harnachés et des enfants coiffés de mar-mites. G\'est toujours le même people errant, sans feu ni lieu, sans culte ni code, épars et identique a lui-même sur tous les sentiers du monde oü il essaime ses noires caravanes. II a gardé sa paresse rêveuse, son indépendance égoïste, son ignorance du bien et du mal, sa rébellion tenace aux lois du ti avail et de la contrainte. Immoral et poétique comme la Nature, il ne réclame des civilisations qu\'il traverse que le droit d\'asile dans son vaste temple. Aux autres les villes policées, les maisons solides, le foyer qui fonde, le champ qui enracine, la sécunté du bien-être, les travaux de Tintelligence. Au Bohème les forêts touffues, les sierras \') pierreuses, les arches de ponts écroulés, la tente qu\'on roule chaque matin autour du baton de voyage; la marmite immonde oü cuisent, a défaut d\'autre proie, Ife hérisson et la taupe. A lui les licences et les hasards de la vie instinctive qui n\'obéit qu\'aux aiguillons de la chair et qu\'aux influences de la lune.
Ses larcins ressemblent aux rapts des animaux carnassiers. II vole au jour le jour, sans arrière-pensée de prévoyance ou d\'é-pargne. II s\'adjuge Ie droit du loup sur le haras, du milan sur la basse-cour, du reptile sur les bestiaux qu\'il empoisonne avec des venins rapportés des jungles 2), et dont il va le lendemain men-dier les cadavres. De tous les exercices du travail, il ne cul-tive que la parodie. Montrer des ours, tondre des mules, jouer des gobelets, dire la bonne aventure, c\'est avec cette monnaie de singe 3) qu\'il gagne et paye l\'écot de sa vie. II se complait
1) Bergketens.
2) Jungles: moeras met dicht struikgewas in Indië.
3) Monnaie de singe: afzetterijen.
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Les Bohémiens.
aussi dans les ruses et dans les prestiges du maquignonnage quot;). ün jour de foire est pour lui ce qu\'une nuit de sabbat est pour un sorcier. Entre ses mains de jongleur, Rossinante devient robuste conime Bucéphale. Le squelette fourbu qui, la veille, trainait son sabot boiteux, le séton au cou, se metamorphose en coursier fringant qui fume et trépigne. Le gorgio tenté vide sa bourse pour l\'acquérir; il l\'enfourche, il réperonne.. En un temps de galop, la béte apoeryphe se dessèche entre ses genoux; son embonpoint fond comme de la neige au soleil; sa crinière postiche reste dans la main du rustre ébahi. — Quelquefois encore, le Bohème se fait forgeron; mais c\'est en virtuose qu\'il bat son enclume. Le bruit du soufflet lui i ap-pelle le vent souftlant dans les arbres ; le cliquetis du marteau réjouit son oreille; son esprit mobile s\'envole et s\'ébat parmi les étincelles. «Comme une centaine de délicieuses filles, elles sapparaissent roses, empourprées, et, dans le même instant, «expirent après avoir dessiné les rondes les plus gracienses.quot; C\'est un couplet de chanson bohème.
Ainsi des métiers; quant aux arts, il n\'en connait qu\'un, la musique. Cet art fluide oü la pensée flotte est l\'élément de son ame; il s\'y plonge, il y nage, il ne se confie qu\'a lui seul. Un Bohème ne cause qu\'avec son violon. La encore il re-vendique son indépendance. La musique bohème est une fantasia sonore; pas de régies, aucune discipline. Les rythmes bondissent, les notes s\'éparpillent, la mélodie a peine apparue s\'évade en zigzags dans les dédales 2) de la fioriture; le sanglot flnit en éclat de rire, l\'andante, qui se trainait languissamment sur les cordes, prend le galop d\'une strette 3) enragée. Mais ce sont
1) imiquignonnage: paardenhandel, in ongunstigen zin.
2) dédale de la fioriture: doolhof van versieringen.
3) strette : stretta: snelle maat.
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Les Bohémiens.
des traits a emporter Fame, des arabesques d\'une richesse féérique, des phrases qui pleurent, comme si des voix de femmes se lamentaient entre les planchettes couleur d\'or de 1\'instrument enchanté, des passages d\'une soudaineté enthousiaste, qui tantót enlèvent rimagination en plein ciel et tantót l\'enfoncent dans les entrailles de la terre. — Je me souviens d\'avoir entendu la Marche de Ttakoczy \') par un virtuose formé a leur école. L\'air, attaqué avec un éclat fulgurant, se perdait en imper-ceptibles rumeurs... Tout a l\'heure, c\'était le hourrah d\'un es-cadron chargeant l\'épée haute... maintenant on eiit dit le chant de guerre d\'une armée d\'insectes.
La grande poésie de la Bohème, c\'est la Bohémienne. Lors-qu\'elle est belle, sa beauté est un enchantement. Son teint cuit au soleil a la saveur de ces fruits qui sollicitent la mor-sure; ses yeux félins, oü jamais ne passé une lueur de ten-dresse, fascinent par leur magique clairvoyance. Elle traïne dans des babouches 2) éculées des pieds dignes de s\'appuyer sur un socle; elle ét ale cette chevelure compacte ct solide par laquelle on liait autrefois les captives au char du vainqueur. Le clinquant sied a cette fllle du hasard et de la fiction. Men-songe vivant, elle s\'harmonise avec tous les mensonges de la toilette et de la parure. Son corps vivace s\'entortille a ravir dans les étolfes rayées et voyantes. Les verroteries, les amu-lettes, les sachets, les perles fausses, les baies rouges, les monnaies turques, voila les écailles qui font reluire ce serpent. Lemauvais goüt convient aux idoles. — «S\'il te nait une lille, — dit un des li-svres sacrés de l\'Inde, — donne-lui un nom sonore, abondant sen voyelles et qui soit doux aux lèvres de rhomme.quot; Les
1) Hongaarsch volkslied.
2) babouches: lage pantoffels, muilen.
6 li)
Les Bohémiens.
Bohémiennes n\'ont pas oublié cette recommandation des vieux brames ■). Elles s\'appellent Morella, Claribel, Preciosa, Meri-diana, Agriffina, Orlanda: des noms de fleurs ou d\'étoiles. Leur róle dans la tribu est celui du miroir dans la chasse auxalou-ettes. Séduire l\'étranger, allécher le chaland, fasciner le gorgio, attirer, avec leurs yeux aimantés 1), les bagues de ses doigts et les sequins s) de sa bourse, telle est la tache dont elles s\'ac-quittent avec un sang-froid de Sirènes. Ce nest pas un des moindres mystères de la Bohème que la cbasteté de ses ferames, au milieu des feux et des épices d\'une coquetterie infernale. Don Juan a déroulé des noms de toutes les couleurs, sur sa liste cosmopolite: il y en a raême écrits, de droite a gauche, a 1\'encre de Chine. Cherchez bien, vous n\'y trouverez pas un nom de Bohème----
Les Almées 2) du Caire paliraient, dit-on, auprès des Bohémiennes de Moscou. Elles ensorcellent la jeunesse de la ville, et font le dégat d\'une invasion dans ses patrimoines. G\'est une mode et une rage de les avoir dans les fêtes. Elles y exécutent des danses d\'Hérodiade 3), des danses qui semblent piquées au talon par une cantharide. L\'air s\'allume au tournoiement de leurs robes; leurs yeux fous, leurs gestes lascifs promettent des voluptés enflammées. Un frisson d\'amour circule dans la salie, les têtes s\'exaltent, les cceurs bondissent, on lance des poignées d\'or et de bijoux a leurs pieds... elles, restent froides corame des salamandres dansant au fond d\'un brasier. Elles s\'enfuient aprés avoir allumé ce grand feu, et, qui les suivrait a la sortie
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1
aimantës: magnetische.
2
Almées: oostersche danseressen.
3
Zinspeling op het dansen der dochter van Herodias (Marcus 6.)
Les Bohémiens.
de ces bals, les verrait courir au loin, dans la plaine, vers un camp nocturne, ou rejoindre un noir saltimbanque ronflantsur le fumier d\'une étabte. II y a de la méchancété dans l\'hystérie de leur danse : on dirait que ces cruelles baladines \') s\'amusent a irriter la passion et a torturer le désir. Leur costume favori, semble remblèrae de ce jeu féroce. G\'est une jupe jonchée de morceaux d\'étoffe rouge découpés en coeurs: coeurs navrés, cceurs transpercés, coeurs pris comme des papillons au vol de la danse, brulés au feu de ces yeux arides et splendides, et piqués sur la jupe brillante qui les a séduits avec les épingles de YenvoMement coeurs ennemis exposés sui\' la basquine lascive, comme des têtes de giaours 1) entre les créneaux du sérail; écrin de coeurs massacrés étalé sur la beauté cruelle qui s\'en pare, comme la panthére des taches de sa robe!
Gette fidélité aux hommes de leur race est moins d\'ailleurs une vertu qu\'un instinct du sang. Le mépris les préserve et non la pudeur. Ces mêmes femmes, que n\'attendrirait pas une pluie d\'or, vendraient pour une guinée Thonneur d\'une jeune fllle. II n\'y a qu en Bohème qu\'on rencontre des vierges entre-metteuses. Ces hermines excellent a vanter la fange et a con-duire au bourbier.
La beauté chez les Bohémiennes resplendit et file comme un météore. Elles vieillissent vite, et la laideur les dévore. Tout en elles est extréme; pas de milieu entre la Péri et le mon-stre. Qui a rencontré sur son cheinin une de ces vieilles hor-rifiques en est resté médusé. 2) Le soleil les brüle, la pluie les.
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1
3\' giaours: Christenhonden.
2
Van schrik versteend.
Les Bohémiens.
rouille, le vent les fanne, 1\'age les déforme et les casse en deux. Leur visage n\'est plus qu\'un fouillis de rides qui se creusent aprement a la lumière du ciel bleu. Seuls, les yeux ont gardé leur éclat sidéral: I\'éclair prophétique y remplaoe la flamme voluptueuse. Du royaume en plein vent de la danse ailée, elles descendent dans 1\'empire mystique des ténèbres; elles ne font que changer de tróne. Que d\'incrédules ont convaincus les oracles que grommellent ces bouches sépulcra-les ! Que de coeurs ont percés a jour ces prunelies de braise qui lisent dans la nuit! Que d\'hommes, arrivés le sourire aux lèvres, sont sortis de leur antre rèvant comme Macbeth après l\'apparition des Sorcières!
On a déchiffré les hiéroglyphes de l\'Égypte et les signes cunéiformes \') de Ninive; personne encore n\'a deviné rénigme de cette race vivante et présente. Est-ce au philosophe, est ce au naturaliste, qu\'il appartient d\'analyser son ame dépourvue, en apparence, de toutes les facultés de la réflexion et du sens moral ? Peuple sans tradition, composé d\'individus sans mémoire! Quel miracle a conservé cette agglomération de molécules si mobiles ? II n\'a pas d\'histoire: arrivé au milieu de nous dans un nuage de contes, il s\'est habitué a y vivre, et il en a si bien épaissi les ombres, qu\'il ne pourrait aujourd\'hui distinguer sa réalité de sa fable. Aucun souvenir d\'une ére primitive, aucune nostalgie d\'un pays natal. On dirait qu\'au premier jour de son Exode, il a traversé a la nage le Fleuve de l\'oubli. II n\'a pas de Dieu : sa religion est celle des cigognes qui per-chent indifféremment, suivant la saison, sur la corniche des cathédrales et sur le balcon des pagodes. Catholique en Espagne, protestant en Angleterre, mahométan en Asie, il passé du
1) Wigvormig letterschrift.
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Les Bohémiens.
temple a la mosquée, de la circoncision au baptême, avec une imperturbable insouciance. Le peuple dit, en Valachie, que «l\'église des Bohémiens ayant éfé construite en lard, les chiens «Pont mangée.quot; Leur athéisme n\'a rien d\'impie ; ils ne nient pas, ils n\'affirment pas, mais leur esprit fugace se dérobe aux entraves du dogme, conime leur corps agile aux liens de l\'existence sedentaire ; ils ne croient qu\'a la Nature, ils n\'ado-rent que la Fatalité qui régit leur vague existence. Ce signe de race a été observe et constaté de tout temps. Tallemant des Réaux \') raconte que la Reine Anne d\'Autriche mit au convent, pour la convertir, une jeune danseuse bohémienne, appelée Liance, qui avait amusé la cour de Louis XIII. «Elle pensa faire enrager tout le monde, dit-il, car elle se mettait a danser dés qu\'on parlait d\'oraison.quot;
Comment le Bohème s\'élèverait-il a 1\'idée divine ? a peine a-t-il conscience de son être. II ne se connait pas plus lui-même que l\'oiseau ne sait l\'histoire naturelle. Chaque nuit efface pour lui les événements de la veille; chaque matin 11 s\'éveille au jour comme le papillon s\'élance de sa larve. Inter-rogez-le sur sa vie passée, il s\'embrouille, il balbutie, il vous raconte des fragments de rêves ... — Borrow rapporte un propos de vieux Gitano qui jette un jour étrange sur l\'inté-rieur de ces têtes obscures. »Je me souviens, — lui dit son «guide Antonio, — qu\'étant enfant, je me mis un jour a «battre un ane. Mon père i-etint aussitót mon bras, et me «réprimanda en disant: - Ne fais point de mal a cette béte, »car Fame de ta soeur habite en elle. — Peux-tu croire une «telle chose, ó Antonio ? s\'écria Borrow. — A quoi le Bohème «répondit: — Oui, quelquefois; mais, d\'autres fois aussi, je la
1) Fransche kroniekschrijver.
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Les Bohémiens.
«repousse. II y a des personnes qui ne croient rien du tout, «pas niêine qu\'elles ont la vie en elles-mêmes! J\'ai connu un «vieux Galore trés-agé, il avait plus de cent ans, qui répétait «toujours que toutes les choses que nous croyons voir ne sont oque mensonge, et qu\'il n\'existe ni hommes, ni femmes, »ni chevaux, ni mulets, ni rien de ce que nos yeux croient «apercevoir.quot;
N\'est-ce pas la la clef de l\'énigme ? Gette parole n\'est-elle pas le mot d\'ordre moral de l\'errante tribu? Elle explique sa perversité naïve, ses moeurs animales, son ignorance du lende-main, et pourquoi elle traverse indifféremment les villes et les forêts sans les distinguer 1\'une de l\'autre. Le Bohème ne vit pas, il rêve; il chemine avec le sentiment de l\'inanité de son ètre, parmi les fantomes de toutes choses; il passé sur le monde comme un spectre lumineux sur une toile sans plan et sans profondeur. Dés lors ses actions lui paraissent irrespon-sables et vaines, comme les mouvements d\'une ombre dénuée de substance. Le mal s\'efface, le bien s\'évanouit; il n\'est plus qu\'un somnambule égaré dans une fantasmagorie immense et moqueuse. — Umbra, \') dit un sépulcre de Home. -Nihil, 2) lui répond le tombeau voisin. Le passé, le présent et l\'avenir de la Bohème tiennent dans ces deux mots.
Quoi qu\'il en soit, on les redoute sans les haïr, ces fils de la Fatalité, ces Rois Fainéants de la solitude. Race malfaisante plutót que méchante! Elle décore de groupes orientaux les paysages de l\'Europe. La Muse visite souvent ses bivouacs, et chaque fois elle en ramène dans la poésie ou dans )a musique des types immortels: Esmeralda, 3) Mignon,4) Fenella, Preciosa.
1) Schaduw. 2) Niets. , r» • .
3) Heldin van Victor Hugo\'s roman Notre Dame de fans;
4) Idem van Goethe\'s Wilhelm Meister.
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Les Bohémiens.
ü25
Ses caravanes promènent au milieu des civilisations laborieuses, je ne sais quel chimérique étendard de loisir et de libeité. Souvent 1\'Iraagination, fatiguée des entraves de la vie sociale, prend les ailes du rêve pour s\'abatti-e sous leur tente et s enröler dans leurs bandes. Le jour oü ils disparaitront, le monde perdra, non pas une vertu, mais une poésie.
40
EüGÈXE CHAVETTE.
A nagramme de M. Eugéna Vachette, nö d Paris en 1827. H débula dans In Tintamarre, Ie Figaro etc., par des saynettes. qui furent tres reninrquées. I lies a réunies en volumes sous les litres le Pi\'ocès Pictorapin (1865), Restaurateurs et Restaurés (1867), les Petites Comedies du vice (1875), les Petits draraes de la vertu (1877), les Bêtises vraies (1880) etc. II a public en outre quelques romans: le Réraouleur Défunt, Bi-icViet, l\'Héritage d\'un pique-assiette, Aimé de son concierge etc.
LES PETITES COMEDIES Dü VICE.
modeste as1le.
Lundi 6 mal \'1862. — J\'ai quinze jolies miUe livres de rentes, et mon commerce — que je pourrais étendre, si j\'étais le moins du monde ambitifux — me rapporte, bon an, mal an, une quarantaine de mille francs. Sans soucis ni chagrins, ma femme et moi nous sommes si complètement heureux que, pour un empire je ne compromettrais pas nn si fortune destin.
Ce 12 mai 1862. — Je suis allé voir aujourd\'hui mon vieil et intime ami Bidaut, .ce modeste philosophe qui, content do
Modeste asile.
ses mille écus de rente, s\'est retiré a la campagne 011 ii vit paisiblement avec sa femme ... qui porte un peu les culottes. Kos dames sont également intimes.
— Qu\'il ferait bon vivre ainsi, dans le calme des champs, avec de sincères et loyaux amis! ai-je dit.
— Au fait, s\'est écrié Bidaut, pourquoi n\'achéterais-tu pas la bicoque \') en face de nous, de l\'autre cóté de la i oute?
Puis, me prenant a part, il a ajouté:
— Et tu sais que tu ne ferais pas une mauvaise affaire. Vingt fois les gens du chateau ont offert au paysan de lui acheter sa masure et le jardin qui sont enclavés dans leur pare, mais notre homme abhorre les arisfos 2), et aujourd\'hui qu\'il est gêné, au lieu de traiter avec eux, il préférera te donner sa chaumiére pour un morceau de pain.
Nous avons été voir Ia maison. — Dix-sept cents francs! ... c\'est un misère! - Pourquoi pas? Ma femme et moi, nous sommes encore trop jeunes pour quitter les affaires, mais déja assez agés pour nous permettre un peu de repos. — Du samedi soir au lundi matin, nous serions la prés de nos bons amis.
Nous aurions ainsi un pied-a-terre ou nous viendrions nous reposer et hoire une lasse de lait.
Juin 1862. — Mon jardin est grand comme un mouchoir de poche; deux pieds de lierre et trois géraniums, qui suffisent pour l\'orner, me dispensent d\'un jardinier. — Quant a I\'liabi-tation, ce n\'est pas une maison ni même une maisonnette, c\'est une simple chaumiére, un modeste asile oü nous aurons tout uniment deux lits pour dormir, car nous comptons bien passer
1) Krot. 2) Voor: aristocraten.
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Modeste asile.
tout le jour chez nos excellents amis. — Notre vue serait assez triste si nous n\'avions pas devant nous le potager des Bidaut, dont le mur peu élevé permet a l\'oeil de planer sur 1\'immense vallée ou serpente la rivière.
Je ne ferai aucun frais pour Modeste asile; pas de papiers neufs; des murs simplement blancliis a la chaux, c\'est plus rustique. — Et puis, a quoi bon faire des frais, puisquo, d\'un instant a l autre, le propriétaire du chateau va venir me faire une de ces propositions qu\'il a tant renouvelées au paysan qui tn\'a vendu? - Deux Hts doivent done suffire amplernent a hotre installation.
Juin 1862. — Nous aviotis choisi dans notre mobilier de Paris les meubles strictement nécessaires pour les envoyer a Modeste asile, et nous avions comblé le vide par des meubles neufs. Mais pres de ces nouveaux venus, le reste de notre mobilier nous a pai\'u si peu frais, que nous avons pris le parti de tout envoyer a la campagne et de remeublei\'entièrement a neuf notre appartement de. Paris. - La note du tapissier sei\'a salée \'), mais je saurai me rattraper sur le propriétaire du chateau quand, a son pare, il voudra annexer ^lodesle asile que je lui vendrai tout meublé. — Outre de bons écus, cette affaire m\'aura donné un mobilier neuf.
Charangois a promis de venir aider a notre installation; il est aussi 1\'intime de Bidaut.
.hullet 1802. — Nous venons d\'éprouver une afi\'reuse peine de cft\'ur. Charangois allait passer tous ses dimanches chez les Bidaut; dimanche dernier, il dut se priver de ce plaisir pour
1) pepevig.
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Modeste asile.
nous aider dans notre emménagement. Tout était encore trop sens dessus dessous pour nous permettre de convier les Bidaut a un diner improvise sur un marbre de commode. Furieux, non-seulement de n\'être pas invités, mais encore d\'apprendre que Charangois avait pris sa part de ce morceau mangé sur le pouce les Bidaut (au dire de ma bonne, qui le tenait du jardinier) se seraient écriés: »Est-ce qu\'ils vont déja commencer a nous confisquer tous nosamis!quot; Aussi, aprés huit jours écoulés, quand Charancois est venu frapper a la porte de leur salie a manger, madame Bidaut lui a dit de son ton le plus aigre: sTiens, je croyais que vous aviez pris pension dans l\'étable en face!quot; — Charangois a eu le tort de venir répéter le propos a Sylvia, qui a répliqué:
— Notre étable 1 Est-ee qu\'elle me prend pour line vache, cette mauvaise drogue 2)-la?
La laitière qui nous apportait notre fameuse tasse de lait a entendu le propos, qu\'elle a bien vite couru reporter a qui de droit.
.Voila done nos dames a couteaux tirés 3j.
Et dire que j\'ai acheté Modeste asile pour vivre et mourir prés des liidaut!!
De dix-sept cents francs quo m\'a coüté mon humble toit, je suis déja arrivé a douze mille francs; mais la masure vivra bien autant que nous, et je n\'y ajouterai mème plus un clou.
Septembre 1802. — Aprés deux mois d\'absence, nous sommes venus prendre une tasse de lait dans notre Modeste asile. Notre vue sera bientót complétement perdue, car les Bidaut ont mé-cbamment fait planter sur ia limite du potager une double rangée de peupliers qui, avant un an, nous masquera le paysage.
1) in der haast eten. 2) onuitstaanbaar schepsel. 3) op voet van oorlog.
6\'29
Modeste asile.
Le trajet de Paris a Modeste asile ne coüte (jue deux francs ; mais a chaque voyage nous avons a faire de deux a ti\'ois cents francs d\'acquisitions utiles pour notre ermitage. — J\'ai fini par regarder notre pied-a-terre commu un enfant que j\'aurais mis chez una nourrice a la cani]jagne, et pour lequel il faudrait, a chaque instant, porter du savon a la dite nourrice.
Modeste asile use pas mal de savon!
Octobre \'1862. — La méchanceté des Bidaut a fait courir dans le village le bruit que nous étions des gens fort riches habitant une chaumière... par avarice. Nous avons la imputation de ne pas faire vivre les gens du pai/s. — Ge qu\'on appelle ici «faire vivre les gens du paysquot;, c\'est se laisser tondre par ces naïfs villageois qui vous font payer trois fois trop cher les denrées ou les travaux dont un bourgeois peut avoir besoin.
Jamais un macon n\'entrera chez moi.
Demain nous quittons la campagne pour retourner passer l\'hiver a Paris.
Avril 1863. — L\'hiver a fui, et, après six mois écoulés, nous revoyons Modeste asile. — Nous donnons de l\'air partout. En regardant le plafond recrépi \') l\'an dernier, Sylvie a remarqué une grande tache; c\'est la pluie qui a pénétré a travers le chaume du toit entièrement pourri. Je veux faire recouvrir la maison — dépense utile dont je ne saurais me dispenser — et, par la même occasion, je substituerai l\'ardoise a la paille, ce qui est une bonne-precaution contre l\'incendie.
Sylvie me donne un conseil. Pendant que nous faisons enlever la toiture, pourquoi n\'exhausserions-nous pas la maison d\'un tont,
1) Gewit.
630
Modeste anile.
petit étage qui nous permettrait d\'olfrir au moins une chambre a un ami?
Mai 1863. — Le maitre macon m\'a annoncé ce matin que les murs de Modeste as\'de sont si peu solides qu\'ils s\'écroule-raient a la raoindre surcharge. 11 vaudrait mieux consti-uire une raaison neuve. D\'un cóté, je ne tiens pas a faire une batisse coiiteuse pour un jai\'din grand comme la main ; d\'un autre cóté, je ne veux pas abandonner Modeste asile, qui me revient déja a une vingtaine de mille francs; J\'aurais l\'air de fuir devant les Bidaut. Je pourrais bien m\'agrandir en achetant le jardin voisin, qui appartient aussi a men vendeur; mais autant eet infame paysan s\'est montré coulant pour me céder Modeste asile, dent je n\'avais que faire, autant il est rapace aujourd\'hui que j\'ai réellenient besoin de son jardin. II pleura a 1\'idée de vendre l\'héritage de ses péres et augmente son prix de cent ecus par heure. Malheureusement il faudra bien me soumettre a ses exigences, car i\'espoir que j\'avais de me défaire de Modeste asile est dégu. Le propriétaire du chateau s\'est ruiné, et, loin de chercher a augmenter son pare, il a le projet de le vendre.
Juin 1863. — Tout compris, terrain et construction, ma nouvelle demeure ne me reviendra pas a plus de 121,000 francs, ou plutót a 138.000 francs, car Sylvie a eu l\'heureuse idéé de faire ajouter un second étage d\'oü nous planerons chez les Bidaut, qui vont rager de se trouver ainsi sous notre surveillance.
J\'étais venu dans ce pays pour avoir un petit coin ou je pourrais boire une lasse de lait, qui a fini par me coiiter bien
(J31
Modeste asile.
chcr a sucrer; mais, baste ! j\'en serai quitte pour étendre un jteu mon commerce, - et puis, a la campagne, on vit si économiquement!
Juillet 1863. — Mes pi\'ojets d\'économie ont été dérangés par la méchanceté de cette misérable madame Bidaut. Cette mau-vaise petite rentière n\'a-t-elle pas eu l\'au dace de se faire nom-mer (en concuri-ence avec Sylvieï dame jiatronesse du comité de bienfaisance ! Aussi ma femme, pour faire rougir ces idiots paysans de leur choix, s\'cst-elle mise a couvrir Ie pays de bienfaits. Elle inonde les chaumières do mon vieux bordeaux et de mes bouillons; les paysans malades ne veulent plus quitter le lit. Depuis le commencement du mois, elle a distri-bué deux cent quarante-sept chemises a des gens qui n\'ont jamais eu l\'idée d\'en mettre une; quand ils se marient, ils empruntent la chemise déposée pour cet usage a la rnairie, on elle a été fondée par le grand Turenne.
Seplembre \'1863. — Cette bienfaisance exagérée, produite par la vanité blessée de Sylvie, nous coüte un gros argent, que j\'aimerais mieux voir ma femme employer a soutenir notre dignité personnelle. .. comme je le fais en ce moment.
Après notre brouille avec les Bidaut, j\'avais dü songer a me créer des relations de voisinage dans le pays, qui est tout peuplé de nobles. Je leur ai fait ma visite d\'arrivée; ils m\'ant envoyé poliment leui\' carte, puis ils en sont restés la... lis nous ont tenu dédaigneusement a l\'écart, rnalgré les immortels principes de 89!! Gertes, ces liiessieurs sont libres d\'agir ainsi, et je n\'aurais i-ien dit sans un M. de Trougaillac-Gaillac qui, d\'aprés
632
Modeste asile.
le rapport de uiün élagueur, \') s\'est permis de dire qu\'il ne frayait2) pas avec des commeypaillons. 3) Mais je me suis vengé. C\'est un homme lt;jui aime a arrondir ses propriétés. Aussi, dés qu\'il y a dans le pays un bout de champ ou un coin de vigne a vendre, crac ! je lui coupe l\'herbe sous le pied. Je lui en ai deja fait passer sous le nez pour 47.000 francs. — Ah un commerpaillon!
Oclobre 1863. - L\'hiver arrive, et nous allons quitter Modeste asile, qui, en terrains, batisse et aumónes, me coüte 214,000 francs.
Nous avons récolté deux melons, qui me reviennent done a 107.000 francs la piece. Avec son blason, je défie bien le Trougaillac-Gaillac, s\'il lui plait, •—■ d\'en manger aumêmeprix que son commerpaillon.
l™ Janvier. — Je viens de clore rnon inventaire de 1863. Devant les dépenses inattendues que moüvait Modeste asile, j\'avais dü étendre rnon commerce et entamer de grosses affaires avec Tunis; l\'année s\'est liquidée par un benefice de plus de 80,000 francs. Avec un tel résultat, on peut se permettre quelques folies.
Sylvie vient d\'envoyer, pour étrennes, deux cents chaufferettes aux pauvres de Modeste asile.
Jvril 1864. — Mon journal de ce matin annonce que le chateau dans lequel est enclavé Modeste asile est a vendre sur une mise a prix de 000,000 fi ancs.
1) Tuinman. 2) F ray er; omgaan
3) Koopluidjes; Koopmannetjes.
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Modeste asile.
5 avvil \'1864. — Mon jardinier m\'écrit que M. de Trougaillac, qui est lié avec le propriétaire, est venu visiter son chateau en détail, et qu\'il lui a dit:
— 900,000 francs, c\'est beaucoup trop cher! mais je vous parie que je vous fais trouver l\'imbécile qui vous 1\'achètera t
C\'est un finaud \') qui cache son jeu, je suis sur qu\'il a envie du chateau.
8 avril 1864. — J\'ai recu ce matin la visite de Pustard, le maitre magon de Modeste asile, qui travaille aussi poui\' M. de Trougaillac-Gaillac. II parait que ce dernier aurait encore dit:
— Cette fois, je suis certain que le commerpaillon ne vien-dra pas m\'enlever le morceau, car il est trop dur :i avaler pour lui.
Pustard tn\'affirrne que les Bidaut ont dit aussi:
— M. de Trougaillac aura le chateau, puls il donnera un bon prix de Modeste asile, qui ruine son possesseur, et nous en serons enfin débarrassés.
15 avril 1864. — J\'ai écrit en secret au propriétaire pour savoir au juste le jeu du Trougaillac.
19 avril 1864. — J\'avais bien deviné: le Trougaillac agissait en sondeur. 2) Le propriétaire m\'écrit qu\'il lui a ollert amia-blement 950,000 francs avant l\'adjudication — ij se croit déja si siir de son fait qu\'il parle dadosser une vacherie modéle au mur mitoyen de Modeste asile.
J\'ai immédiatement écrit au propriétaire que je lui offrais un million.
28 avril 1864. — J\'ai enfin triomphé du TrougaiUac! Le
1) Slimmert. 2) Leepe rot.
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Modeste asile.
chateau et son pare de 80 hectares sont a moi; je vais les annexer a Modeste asile.
15 mai 1864. — Nous nous sommes installés aujourd\'hui au chateau. — Au bout du pare, sur remplacement de Modeste asile, j\'ai fait placer une grille pour la sortie des voitures.
— Le fouet du cocher fait accourir chaque fois les Bidaut a leur fenètre. lis sont verts de jalousie, et la femme Bidaut cher che a se venger en nous faisant un geste qui semble vou-loir dire que nous craehons plus haut que nous avons la bouehe.
18 mai 1864. — J\'apprends que l\'ancien propriétaire apayé a M. de Trougaillae-Gaillac une commission de 100,000 francs.
— Pourquoi ? ? ?
Mai 1864. — Nous nous ennuyons fort dans notre Modeste asile AiNSi AGHANDi, et qui me revient a un million et demi. Notre unique distraction est, après avoir diné a la hate, de courir au bout du pare prendre le café dans un kiosque d\'oii Ton apercoit le chemin de fer. A sept heures precises, nous avons la vue de deux trains qui se croisent. — .Te sais bien qu\'a la campagne tout devient distraction, mais pour 1,500,000 francs, ce seul amusement est coutoux.
30 mai 1864. — Kpouvantable nouvelle ! — Par suite des troubles de Tunis, mon correspondant est en faillite. — Je suis presque ruiné, il faut vendre Modeste asile.
J\'ai fait venir ce matin le paysan qui me céda ma première chaumière; e\'est un chef de bande noire.
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Modeste asile.
II m\'a offert dix-sept cents francs !...
—■ Mais c\'est raon premier prix d\'acquisition de Modeste asile, lt;jui avait alors un demi-arpent.
— Oui, monsieur.
— Mais, a ce demi-arpent, j\'ai ajouté encore votre propriété Yoisine, puis un chateau et un pare de quatre-vingts hectares et cent dix arpents de vignes et prés.
— C\'est possible, mais j\'offre les dix-sept cents francs du premier prix d\'acquisition, car monsieur doit savoir que tout l\'argent dépensé pour 1\'embelHssemenl. d\'une propriété est de 1\'argent perdu pour le propriétaire.
3 juin 1864. — Ce matin, j\'ai recu ce mot de M. de Trou-gaillac: «Monsieur, de toutes vos propriétés en ce pays, que la vanité vous a fait payer a double prix, je vous offre sept cent mille francs comptants.quot;
4 juin 1864. — Les échéances arrivaient menagantes, j\'ai accepté l\'offre de M. de ïrougaillac.
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T A I \\ E,
Hippolyte Adolphe Taine, membre VAcadémie franpaise de-puis le 20 novembre 1878, naquit le 21 avrü 1826 a Vouziers {Ardennes); il fit de brillantes études au collége Bourbon el fut admis, en 1840, le premier a VÉcole normale. Aprésavoir ob-tenu, en 1853, Ie diplome de docteur-ès-lettres, il renonpa a la carrière de Venseignement universitaire, comma le firent About, Sarcey, Prévost Paradol et Weiss. Son Essai sur Tite-Live (1854)f couronné par l\'Académie franpaise et les Philosophes francais du XIX» Siècle (1836), caus\'erent une grande sensation. En 1863 ü fut appelé aux fonctions d\'examina!eicr pour les lettres de VÉcole militaire de Saint-Cyr, et, en 1864, nommc profes-seur a VEcole des Bmux-Arts.
II fit paraitre plusieurs ouvrages, dont quelques-uns soulev\'e-rent de vioes polémigues: Histoire de la littérature anglaise 4 vols. (1864), Philosophic de 1\'Art (1865), Philosophic del\'Art en Italic (1866), et dans les Pays-Bas (1868), De I\'lntclligcncc (1870l, Voyage aux Pyrénées, Voyage en Italic, Notes sur Paris, Notes sur rAngletcrre etc.
...
Son wuvre capitate dans les dernieres annees est une grande étude historique et politique sur la Bé volution, sous le titre gé-néral; Origines do la France Contemporaine, dont trois volumes ont parit.
T E N N Y S O N.
II.
LE PUBLIC.
Le poète favori d\'une nation, ce semble, est celui qu\'un homme du monde, partant pour un voyage, met le plus volon-tiers dans sa poche. Aujourd\'hui ce poète sei-ait Tennyson en Angleterre, et Alfred de Musset en France. Les deux publics difl\'èrent: par suite, leurs genres de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin.
Vous voila a Newhaven ou a Douvres, et vous courez sur les rails, en regardant autour de vous. Des deux cótés passent des maisons de campagne; il y en a partout en Angieterre, au bord des lacs, sur le rivage des golfes, au sommet des collines, sur tons les points de vue pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n\'est qu\'un rendez-vous d\'affaires; c\'est a la campagne que les gens du monde vivent, s\'amusent et recoi-vent. Que cette maison est bien arrangée et jolie! S\'il s\'est trouvé a cóté quelque vieille batisse, abbaye ou chateau, on l\'a gardée. L\'édifice nouveau a été raccordé avec 1\'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées a tous les coins ont dans leur fraicheur un air gothique. Ce cottage même, si modeste, bon pour des gens qui n\'ont que trente mille livres de rentes, est agréable a voir avec ses toits pointus, son porti-que, ses briques brunes vernissées, toutes reconvenes de lierre. Sans doute la grandeur manque Ie plus souvent; aujourd\'hui les gens qui font I\'opinion ne sont plus les grands seigneurs.
Le public.
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mais les gentlemen riches, bien élevés et propriétaires; c\'est l\'agrément qui les touche. Mais comme ils s\'y entendent! II y a tout autour de la raaison un gazon frais et soyeux comme du velours, qu\'on passé au rouleau tous les matins. En face, •des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant oü murrnurent des volées d\'abeilles; des guirlandes de fleursexo-tiques rampent et tournoient sur l\'herbe fine; des chèvrefeuil-les grimpent le long des arbres, les roses par centaines, pen-chées au bord des fenètres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales. Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chènes, précieusement gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres de 1\'Australië et de la Chine sont venus orner les massifs par l\'élégance ou la singu-larité tie leurs tormes étrangères; le copperbeecb étend sur la délicate verdure des prairies l\'ombre de ses feuilles noiratres a reflets de cuivre. Que la fraicheur de cette verdure est déli-cieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge de (leurs champêtres lustrées par le soleil! (Jue de soin, quellepropreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le bien-être des sens et pour le plaisir des yeux! S\'il y a une pente, on a ménagé des rigoles avec de petites iles au fond de la vallée, tou-tes peuplées par des touffes de roses; des canards d\'espéce choisie nagent dans les bassins, oü les nénufars étalent leurs étoiles satinées. II y a dans l\'herbe de grands boeufs couchés, •des moutons aussi blancs que s\'ils sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modèles, capables de réjouir i\'oeil d\'un amateur et d\'un maitre. Nous revenons a la raaison, et ■avant d\'entrer je regarde la perspective; décidément ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien, a cette grande fenêtre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le large
Ke public.
treillis d\'or qu\'il étale a travers Ia futaie\' Et comme adroite-inent on a tourné la maison pour que le [laysage paraisse en-cadré au loin entre les collines et de prés ent re les arbres! Nous entrons. Que tout y est soigné et commode! On y a prévu, devancé les moindres besoins; il n\'y a rien que de correct et de perfectionné; on soupconne tous les objets d\'avoir eu le prix, ou du moins une mention a quelque Exposition d\'indus-trie; et le service vaut les objets; la propreté n\'est pas plus méticuleuse en Hollande; proportion gardée, ils ont trois f\'ois plus de valets que chez nous; ce n\'est pas trop pour les détails rninutieux du service. La machine domestique fonctionne sans une interruption, sans un accroc, sans un heurt, cbaque rouage a son moment et a sa place, et le bien-être qu\'elle distille vient on rosée de miel tomber dans la bouche, aussi vériflé et aussi exquis que le sucre d\'une rafflnerie modèle lorsqu\'il arrive clans son goulot.
Nous causons avec notre höte. Nous découvrons bien vite que son esprit et son ame ont toujoui-s été en éc[uilibre. Au sortir du collége, il a trouvé sa voie toute faite; il n\'a point eu a se révolter contre l\'Église, qui est a demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui est noblement libérale; la foi et la loi qu\'on lui a offertes sont bonnes, utiles, morales, assez lar-ges pour donner abri et emploi a toutes les diversités des esprits sincéres. II s\'y est attaché, il les aime, il a recu d\'elles le système entier de ses idéés pratiques et spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu\'il doit croire et ce qu\'il doit faire. Tl n\'est point entrainé par des theories, en-gourdi par 1\'inertie, arrèté par les contradictions. Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s\'éparpille; il y a ici un beau canal antique qui regoit et dirige vers un but utile
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Le public.
et certain tout le flot de son activité et de ses passions. II agit, travaille et gouverne. II est marié, il a des fermiers, il est ma-gistrat municipal, il devient homnie politique. II améliore et i-égif sa paroisse, ses terres et sa familie. II fonde des associations, il parle dans les meetings, il surveille des écoles, il rend la justice, il introduit des perl\'ectionnements; il use de ses lectures, de ses voyages, de ses liaisons, de sa tortune et de son rang pour conduire amicalement ses voisins et ses inférieurs vers quelque oeuvre qui leur profite et qui proflte au public. II est puissant et il est respecté. II a les plaisirs de l\'amour-propre et les contentements de la conscience. II sait qu\'il a l\'autorité et qu\'il en use loyalement pour le bien d\'autrui. Et ce bon état d\'esprit est entretenu par une vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et occupé; il est instruit, il suit plusieurs langues, il a voyagé, il est curieux de tous les renseignements précis, il est tenu au courant par ses journaux de toutes les idéés et de toutes les découvertes nouvelles. Mais en raême temps il aime et pratique tous les exercices du corps. II monte a cheval, il fait a pied de longues promenades, il chasse, il vogue en mer sur son yacht, il suit de prés et par lui-mème tous les détails de l\'élevage et de la culture, il vit en plein air, il résiste a l\'envahissement de la vie sédentaire, qui partout ailleurs conduit l\'homme moderne aux agitations du cerveau, a Taffaiblissement des muscles et a l\'excitation des nerfs. Voila ce monde élégant et sensé, raffmé en fait de bien-être, réglé en fait de conduite, que ses goüts de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte d\'enceinte fleurie et em-péchent de regarder ailleurs.
Y a-t-il un poéte qui, mieux que Tennyson, convienne a un pareil monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire
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Le public.
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Ie soil- en familie; il n\'est point révolté contre la société ni la vie; il parlo de Dieu et de 1\'arae, noblement, tendrement, sans parti pris ecclésiastique; on n\'a pas besoin de Ie maudire comme lord Byron; il n\'a point de paroles violentes et abrup-tes, de sentiments excessifs et scandaleux; il ne pervertira per-sonne. On ne sera point troublé en fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans contraste la voix grave du maJtre de maison qui, devant les domestiques agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en le quittant, on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l\'amateur d\'archéo-logie s\'est complu aux imitations du style et des sentiments étrangers et antiques. Le chasseur, l\'amateur de la campagne a goüté les petites scènes rurales et les riches peintures de pavsage. Les dames ont été charmées des portraits de femmes. lis sont si exquis et si purs! II a posé sur ces belles jouesdes rougeurs si délicates ! 11 a si bien peint I\'expression changeante de ces yeux fiers ou candides! Elles l\'aiment, car elles sentent qu\'il les aime. Bien plus, il les honore, et monte par sa noblesse jusqu\'au niveau de leur pureté. Les jeunes filles pleu-rent en 1\'écoutant; certainement quand, tout a l\'heure, on lisait la légende d\'Elaine ou d\'Enide, on a vu des têtes blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des épaules blanches palpiter d\'une émotion furtive. Et que cette émotion est fine! II n\'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité et dans la passion. II a glissé au plus haut des sentiments nobles et tendres; il a recueilli dans foute la nature et dans toute 1\'histoire ce qu\'il avait de plus élevé et de plus aimable. II a choisi ses idéés, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par I\'arti-fice, les réussites et la diversité de son style, les agréments et la perfection de l\'élégance mondaine au milieu de laquelle nous
ie public.
le Jisons. Sa poésie ressemble a quelqu\'une de ces jardinieres dorées et peintes oü les fleurs Rationales et les plantes exoti-ques emmèlent dans une harmonie savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle serable faite exprés pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers de l\'ancienne noblesse, chefs inodernes d\'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation éloquente de leurs principes et un nieuble précieux de leur salon.
Nous revenons a Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter en route. II y a bien sur la route des chateaux de nobles et des maisons de bourgeois riches. Mais ce n\'est point par mi eux que nous trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la finesse de son goüt et la supériorité de son esprit devient le guide de la nation et l\'arbitre du beau. 11 y a deux peuples en France: la province et Paris, Tun qui dine, dort, bailie, écoute; l\'autre qui pense, ose, veille et parle; le premier trainé par le second, comme un escargot par un papillon, tour a tour arausé et inquiété par les caprices et 1\'audace de son conducteur. C\'est ce conducteur qu\'il faut voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C\'est le soir, les rues flamboient, une poussiére lumineuse enveloppe la foule allairée, bruissante, qui se presse, se coudoie, s\'enlasse et fourmille aux abords des théatres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous remarqué comme tous ces visages sont plissés, froncés ou palis, comme ces regards sont inquiets, comme ces gestes sont ner-veux? Une clarté violente tombe sur ces cranes qui reluisent; la plupart sont chauves avant trente ans. Pour trouver du plaisir la, il faut qu\'ils aient bien besoin d excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la glacé qu\'ils mangent; l\'odeur
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Le public.
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du gaz et les émanations du pavé, la sueur laissée sur les murs fanés par la flèvre d\'une journée parisienne, «l\'air humain plein de rales immondes,quot; voila ce qu\'ils viennent respirer de gaielé de coeur. Ils sont serrés autour de leurs petites tables de mar-bre, assiégés par la lumière crue, par les cris des garcons, par ie brouhaha des conversations croisées, par le défilé monotone des promeneurs mornes, par le frólement des fllles attardées qui tournoient anxieusenient dans l\'ombre. Sans doute leur intérieur est déplaisant; sans cela ils ne Téchangeraient pas contro ces divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages, nous trouvons un appartement verni, doré, paré d\'orne-ments en stuc, de statues en platre, de meubles neufs en vieux chène, avec toutes sortes de jolis brimborions sur les chemineés-et sur les ér.agères. »11 représente bien,quot; on peut y recevoir les amis envieux et les personnages en place. C\'est une affiche, rien de plus; on y est agréablement une denoi-heure et puis c\'est tout. Vous n\'en ferez jamais qu\'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un an, sali ensixmois, bon pour étaler un luxe postiche. Toutes leurs jouissances sont factices et comme arrachées au passage; il y a en elles quelque chose de malsain et d\'irritant. Elles ressemblent a la cuisine de leurs restaurants, a Téclat de leurs cafés, a la gaieté de leurs théatres. Ils les veulent trop promptes, troj) vives, trop multi-pliées. Ils ne les ont point cultivées avec patience et cueillies avec moderation; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et échauifant; ils les fourragent a la bate. Ils sont raffinés et ils sont avides ; il leur faut chaque jour une provision de paroles colorées, d\'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vérités neuves, d\'idées variées. Ils s\'ennuient vite et ne peuvent souffrir l\'ennui. Hs s\'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu\'ils
L e public.
ne s\'amusent guère. lis exagirent leur travail et leur dépense, ieurs besoins et leurs efforts. L\'accurnulation des sensations et ■de la fatigue tend a 1\'excês leur machine nerveuse, et leur vernis de gaieté mondaine s\'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de souffrance et d\'ardeur.
Mais qu\'ils sont fms, et que leur esprit est libra! Comme ce frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts a tout saisir et a tout comprendre! Comme cette culture recherchée et multiple les a rendus propres a sentir et a goiiter •des tendresses et des tristesses inconnues a leurs pères, des sentiments profonds, bizarres et sublimes, qui jusqu\'ici sem-blaient étrangers a leur race! Cette grande ville est cosmopolite ; toutes les idéés peuvent y naitre; nulle barrière n\'y arrête les esprits; le champ immense de la pensée s\'ouvre devant eux sans route frayée ou prescrite. La pratique ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et une Eglise offlcielle sont la pour les décharger du soin de mener la nation ; on subit les deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec patience et railleries; on ne les regarde qu\'a la fagon d\'un spectacle. En somme, le monde n\'apparait ici que comme une pièce de theatre, matière a critique et a raisonnetnents. Et croyez que la critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais qui entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des réponses faites. Un Frangais qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les grandes questions que des doutes proposés. II faut, dans ce conflit des opinions, qu\'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart du temps, ne le pouvant pas, il reste ouvert a toutes les curiosités et aussi a toutes les angoisses. Dans ce vide, qui est comme une vaste mer, les rêves, les.théories, Jes fantaisies, les convoitises déréglées, poétiques et tnaladives,
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Le public.
s\'amassent et se chassent les unes les autres corame des nuages. Si dans ce tumulte de formes mouvantes on cherche quelquc oeuvre solide qui prépare une assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes batisses des sciences, qui ga et la, obscurément, comrae des polypes sous-marins, construisent en r.oraux imperceptibles la base oü s\'appuieront les croyances du genre humain.
Voila le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c\'est dans ce Paris qu\'il faut le lire. Le lire ? Nous le savons tous par cajur. II est mort, et ii nous semble que tous les jours nous 1\'entendons parler. ^ne causerie d\'artistes qui plaisantent. dans un atelier, une belle jeune lille qui se penche au théatre-sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie o i luisent les pavés noircis, une fraiche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n\'y a rien qui no nous le rende présent et comrae vivant une seconde fois. Y eut-il jamais Lccent plus vibrant et plus vrai ? Celui-la au moins n\'a jamais menti. II. n\'a dit que ce qu\'il sentait, et il l\'a dit comrae il le sentait. II a pensé tout haut. II a fait la confession de tout le monde. On ne l\'a point adrairé, on l\'a aimé ; c\'était plus qu\'un poéte, c\'était un homme. Ghacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes ; il s\'abandonnait, il se donnait, il avait les derniéres des vertus qui nous restent, la génórosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la jeunesse. Comrae il a parlé ))de cette chaude jeunesse, arbre a la rude-écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et cherains!quot; Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-cboqué l\'araour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les ondées d\'un sang vierge du plus profond
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Lie public.
(l\'un jeune coeur! Quelqu\'un les a-t-il plus ressenties ? II en a été trop plein, il s\'y est livré, il s\'en est enivré. II s estlaché a travers la vie comrae un cheval de race cabré clans la campagne, que l\'odeur des plantes et la inagnifique nouveauté du vaste ciel précipitent a pleine poitrine dans des courses folies qui brisent tout et vont le briser. II a trop demandé aux choses; il a voulu d\'un trait, aprement et avidement, savourer toute la vie; il no 1\'a point cueillie, il ne l\'a point goütée ; il l\'a arrachée comme une grappe, et pressée, et fi-oissée, et tordue; et il est resté les mains salies, aussi altéré que de-vant. ^ Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déja si las 1 Tant de dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain épanouis-sement de beauté et de génie, et au même instant les angois-ses, le dégout, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même geste il adore et il maudit. L\'éternelle illusion, l\'invincible expérience sont en lui cote a cote pour se combattre et Ie déchirer. II est devenu vieillard, et il est demeuré jeune hoinme; il est poète, et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et. sa fraicheur immortelle, l\'Amour et son bienheureux sourire, tout l\'essaim de visions divines passe a peine devant ses yeux, qu\'on voit accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de la\'débaucbc et de la mort. Comme un hoinme, au milieu d\'une fète, qui boit dans une coupe ciselée, debout, a la première place, parmi les applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au
O niëdiocritë 1 celui qui pour tout Men
T\'apporte it ce tripot dégoutant de la vie,
Est bien poltron au jeu s\'il ne dit: Tout on rien.
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l.
ie public.
fond du cceur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa poitrine, et que subitement on voit palir ; il y avait du poison au fond de la coupe ; il tombe et rale ; ses pieds convulsifs battent les tapis de soie, et tous les convives effarés regardent. Voila ce que nous avons senti le jour ou le plus aimé, le plus brillant d\'entre nous, a tout d\'un coup palpité d\'une atteinte invisible, et s\'est abattu avec un hoquet funèbre paraii les splendours et les gaietés menteuses de notre banquet.
Eb bien! tel que le voila, nous l\'airaons toujours: nous n\'en pouvons écouter un autre; tous a cóté de lui nous semblent l\'roids ou menteurs. Nous sortons a minuit de ce theatre oü il écoutait la Malibran, et nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins oü, sur un lit payé, son Rolla est veru dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiétes avancent hors des portes et trainent leur robe de soie fripée a la rencontre des passants. Les fenêtres sont fermées; une luraière ga et la perce a travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d\'une croisée. Dernain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi! c\'est de eet ignoble lieu qu\'est sorti le plus passionné des poèmes ! ce sont ces laidèurs et ces vulgarités de bouge et d\'hótel garni qui ont fait ruisseler cette divine éloquence 1 ce sont elles qui en eet instant ont ramassé dans ce cceur meurtri toutes les magnificences de la nature et de l\'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent so\'eil de poésie qui fut jamais! La pitié vient, on pense a eet autre poète qui, la-bas, dans 1\'ile de Wight, s\'amuse a refaire des épopées per-
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dues. Qu\'il est heureux panni ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses roses! N\'importe. Celui-ci, a eet endroit raême, dans cette fange et dans cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son désespoir, il a vu l\'infini comme on voit la mer du haut d\'un cap battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le genre humain, ses douleuis et sa destinée, tout ce qu\'il y a de sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. 11 a senti, au moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations profondes, de rèves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir Ta fait vivre et dont le manque 1\'a fait mourir. II n\'a pas été un simple dilettante; il ne s\'est pas contenté de goüter et de jouir; il a imprimé sa marque dans la pensee humaine ; il a dit au monde ce que e\'est que l\'honime, l\'amour, la vérité, le bonheur. II a souffert, mais il a inventé ; il a défailli, mais il a produit. II a arraché avec désespoir de ses entrailles l\'idée qu\'il avait concue, et l\'a montrée aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et plus beau que d\'aller caresser et contempler les idéés des autres. 11 n\'y a au monde qu\'une oeuvre digne d\'un bomme, l\'enfan-tement d\'une vérité a laquelle on se livre et a laquelle on croit. Le monde qui a écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de bohèmes; mais j\'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson.
FRANCISQUE SARCEY
né le 8 ociohre 18^8, fit de brillantes études a l\'Ecole normale oü il se lia avec M. M. Taine, About etc. De 1851 a 1858 ü professa successiuement a (haumont, Lesneven, Rhodes et a Grenoble. Des tracas administratifs lui décidèrent a offrir sa démission. II publia alors sous le pseudonyme de Satané Binet, au Figaro, une série d\'éludes de critique contemporaine, qui fur ent tres reman/uées.
De 1859 a 1867 il fit part de la redaction de i\'Opinion nationale, puls il donna des feuilletons dramatiques au Temps et au Gaülois. En 1871 ü entra au journal le xix® Siècle, foudé par M. About et entreprit une campagne contre les abus de Vadministration, dit, clerqé et de la magistrature; ses revelations lui valurent plusieurs poursuites. Depuis quelques mois il fait la revue critique des Livrcs a la Nouvelle Revue.
M. Sarcey a publié en volumes: Ie Nouveau Seigtieur du vi-lage (1862), le Mot et la Chose, études philologiques, le Siège de Paris (1871), Etienne Morets (1876), le Piano de Jeanne (1876), recueil de nouvelies, la Maison de Molière (1877), Comment je •suis devenu journaliste (1884), etc.
TL NE FAUT JAMAIS DIRE FONTAINE..
Nous étions jeunes en ce temps-la et le plus vieux d\'entre-nous n\'avait pas trente ans. Nous avions formé une petite société, dont I\'unique but était de s\'amuser et de rire. C\'est dire assez que Ton n\'y faisait point de politique. La plupart d\'entre nous appartenaient a la basoche1); quelques-uns a l\'école\' des Beaux-Arts; d\'autres s\'escrimaient de la plume; tous bons vivants et joyeux compagnons. On s\'était connu sulles bancs du collége; les hasards de la vie parisienne, après nous avoir disperses et lancés dans difïérentes directions, nous avaient réunis un beau jour. II avait suffi d\'une rencontre sur le boulevard :
— Tiens! c\'est toi!
— Oui, c\'est moi!
Comme dans la f\'ameuse, chanson. On s\'était serré la main.
— Viens done diraanche a Bougival2). ïu y retrouveras le vieux Labadens,
Bougival était notre lieu de réunion bebdomadaire. Quelques-uns d\'entre nous y allaient encore en semaine; mais le diraanche,, c\'était féte, et il y avait une amende pour tout membre qui s\'absentait sans excuse valable. Tout l\'équipage était sur le pont.
Ce n\'est point une simple métaphore: nous possédions un bateau, acheté a li-ais communs de nos propres deniers. Quel bateau, mes amis! Comme nous n\'étions fort riches ni les uns ni les autres, notre choix s\'était arrêté sur une grande guim-barde, une manière de bateau de blanchisseuse, lourd d halluresr disgracieux de formes, qui allait ou plutót qui était censé aller
1) ttechtbank.
2) Dorp en uitspanningsoord nabij Parijs, aan tin Seine gelegen.
II ne faut jamais dire: fontaine.
a la vame et a la voile. Le fait est que trois vigoureuses paires de bras avaient toutes les peines du monde a l\'ébranler, et qu\'il fallait que le vent soufflat en tempête pour le pousser en avant, quand il avait déployé sa voile. Deux considérations nous avaient décidés: c\'est qu\'on y pouvait tenir une vingfaine a l\'aise, et qu\'il nous avait été cédé pour le prix du bois.
II y avait eu de longues discussions sur le nom a dormer a gt;ce monument; mais la majorité se composait chez nous d\'ap-prentis avocats et de futurs avoués: notre bateau fut baptisé par eux le Palais, et les vieux loups \') de Seine qui ont navigué -entre Asnières et Bougival a des époques lointaines, vers 1858 ■ou 1859, doivent se rappeler encore de quel éclat brillait ce nom glorieux, en majuscules blanches, a la prcue de notre navire.
Ah! c\'est que nous avons eu notre moment de célébrité! Jamais, depuis que la Seine porte de petits bateaux qui vont sur l\'eau, jamais, de mémoire de canotier, on n\'avait vu une embarcation si ample, si étoffée, si majestueuse en sa marche, afflchant un si parfait dédain des vaines élégances! II n\'y a pas -a dire: nous étions imposants! Nous nous avancions a travers la foule des yoles et des périssoires avec la lente et hautaine nonchalance de ces superbes molosses, qui voient indilféremment sauter a leurs jambes une meute de méchants roquets hargneux.
Le matin, nous déjeunions chez la mère Fournaise. J\'ignore si la guinguette2) de la mère Fournaise continue de se mirer au bord de la Seine. Les Prussiens ont passé par la, et je n\'y suis plus retourné depuis ses jours de désolation et de tristesse. Je sens que j\'aurais quelque chagrin a voir bouleversé et changé un jsndroit dont j\'ai emporté dans ma mémoire un si délicieux tableau.
1) Waterrotten. 2) Buitenherberg.
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II ne faiU jamais dire: fontaine.
G\'était une bien petite maison que celle de la mere Fournaise, et batie, comnie on dit, en bo\'ae et en crachats. Mais la rnère Fournaise me rappelle la mère Grégoire de la chanson:
Nous avons-t-y ri, nous avons t-y bu Chez la mère Grëgoire!..
Ah! oui, nous y avons bu et. ri. II y avait un assez grand jardin, divisé en petites tonnelles, qui donnaient sur la rivière et servaient de salles a manger. La plus grande nous était toujours réservée; car nous jouissions d\'une certaine considé-ration dans l\'établissement, ayant 1\'habitude de régler tous les dimanches soirs et de payer comptant, sans trop regarder a la note.
Les canotiers étaient si nombreux que la mère Fournaise n\'avait pas assez de monde pour Ie service. Nous alliens nous-mémes chercher nos plats a la cuisine, et nous volions parfois ceux qui avaient été commandés par d\'autres compagnies. Quo de fois j\'ai vu revenir notre maitre-queux \'), poursuivi par la mère Fournaise, et rapportant un canard de contrabande, qui rissolait dans la léche-frite 2). Pauvre canard! malheureux déjeuneurs! en deux temps et quatre mouvements, la béte était dépecée, dévorée, engloutie. Les volés n\'y voyaient que du feu, et nous prenions ensuite des airs innocents, a pamer de rire, que nous retrouvions cotés, au plus juste prix, sur la carte. Ah! quel ennui de vieillir, et qu\'il fait bon d\'avoir vingt ans! Voyons! rendez-m\'en trente, et n\'en parions plus!
La mère Fournaise avait, pour achalander son restaurant^ deux grands éléments de suceès : sa fille d\'abord... la jolie fillel une vierge de Raphael, dont nous étions amoureux tous...
1) Opperkok. 2) Braadpan.
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II ne faut jamais dire: fonlaine.
maischut! ne parions pas du beau sexe ... et puis un certain petit vin, que nous appelions le rejinglet de la tnère Fournaise. J\'ignore si rejinglet\') est de la bien bonne langue et se trouve dans le dictionnaire de Littré. Mais peu importe; ga se coni-prend.
5a ce comprend plus que ga ne se bnvait. Non, mes enfants, a moins d\'avoir été régalé d\'Argenteuil première, vous n\'ima-ginerez jamais ce qu\'était le rejinglet de la mere Fournaise: un clairet2) apre au goüt, qui grattait, en passant le gosier, comme une rape; très-rafraichissant d\'ailleurs, et qui avait le grand mérite de ne point porter l\'eau.
Aussi n\'en mettions-nous jamais. C\'était un axiorae de notre société que tous les mediants sont buveurs d\'eau, et nous avions fait le serment de n\'en jamais boire, serment solennel que nous avions prêté sur des têtes ornées de cheveux blonds, a moins quo ce ne fussent des cheveux noirs. Vous comprenez qu\'a cette distance les souvenirs se peuvent emméler. Supposons qu\'ils étaient chatains, et ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Nous avions tous fulminé contre les buveurs d\'eau 1\'excomraunication majeure, et cetto boisson indigne était absolument proscrite de notre table. Nous avions, hélas! oublié Ie proverbe: II ne faut jamais dire; fontaine, je ne boirai jamais de ton eau....
Nos joies ne se bornaient pas Ia. Nous prenions autant de peine a réconforter les rameurs qu\'a bichonner J) 1\'embarcation. Le traditionnel gigot a Tail se flanquait d\'un homard en salade, oü I\'on n\'épargnait ni le vinaigre, ni le poivre, r.i les autres ingrédients, que le divin Rabelais 4j — notre maitre a tous —
1) Woordspeling van ginqlet, wrange, slechte wijn. 2) lichte wijn. 3) optooien. 4) prosuteur du XVIe Siècle: auteur du roman comique Vie de Gar-gantua et de Pentagruel.
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II ne faut jamais dire: fontaine.
a congrüment appelés: les éperons de la soif. Aussi buvait-on ferme. Les bouteilles ne faisaient que paraitre et disparaïtre, et le rejinglet coulait a (lots pressés dans les verres toujours vides. Nous les tarissions avec une si extraordinaire rapidité qu\'elle faisait vaguement songer au Sahara. II est bien véritable que ce rejinglet. n\'était pas fait précisément pour porter a la tête. Mais dame! vous savez, a force d\'en boire! et puis,ilfaut bien 1\'avouer, vers la tin du déjeuner, les têtes une fois écbauflées par le vin et les chants, les quolibets et les rires, il était fort rare qu\'un de nous ne s\'écriat pas tout a coup, comme poussé par une inspiration d\'en haut;
— Si nous buvions une fine bouteille, mais, la, une bonne bouteille!
— Va pour la bonne bouteille, criait-on.
La mère Fournaise ne possédait dans sa cave que du vin de Champagne, et du beaune première. Ce beaune avait le droit de s\'appeler première, puisqu\'il n\'y en avait pas d\'autre. Le champagne! on eüt rougi d\'en prononcer seulement le nom. Nous tenions, comme les bohêmes de Murger, que le champagne est du coco épileptique \'). et que le premier devoir du vin est d\'etre rouge.
On apportait done le beaune première, le vin a deux francs. On débouchait a grands cris les bouteilles, dont le bataillon serré allait toujours s\'élargissant sur un coin de la table. Nous contemplions d\'un oeil humide leurs rangées.envahissantes. Ah! le noble et plantureux spectacle! de quel écrasant mépris nous aplatissions les ètres sans énergie, ces coeurs débiles, que l\'in-firraité de leur nature obligeait a mêler au vigoureux cru de. la Bourgogne ce breuvage insipide, incolore, que nous llétris-
1) Schuimend zoethout wat er.
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656 II ne faut jamais dire: fontaine.
sions du nom de protoxyde d\'azote, pour lui épargner une appellation plus déshonorante encore. De l\'eau! pouah! des bu-veurs d\'eau, fi! l\'eau ne devait servir qu\'a porter des bateaux,, et parmi eux, le plus triomphant de tous, Ie Palais!
C\'est ainsi qu\'un jour, par une superbe matinée d\'automne, nous renouvelames, les mains tendues, notre serment réglementaire, oui, nous jurames encore une fois de ne jamais boiro d\'eau, et nous nous acherainames vers notre embarcation, qui nous attendait, immobile, attachée a la berge.
Nous y sautames, en nous bousculant, et nous allions déta-cher 1\'amarre, quand l\'un de,nous, mettant la main en auvent sur les yeux, s\'écria:
— Tiens ! Alfred !
C\'était Alfred et ce n\'était pas lui. Jamais nous n\'avions vu Alfred, le dimanche, que vêtu de la vareuse \') blanche et coiffé du béret rouge. II arrivait dans une tenue éblouissante : chemise a petits plis, gilet ouvert, redingote harmonieuse, pantalon gris-perle, un stick a la main et le lorgnon a l\'oeil. Nous poussames un cri de surprise.
Lui, Alfred^ sous ce costume, déguisé en homme du monde, un dimanche!
Nous le hélames tout d\'une voix.
— Ohé ! du canot!
II nous répondit de loin, par un bon et joyeux ohé ! et sa figure s\'illumina d\'un large sourire. II nous conta qu\'il était invité a passer l\'aprés-midi et a diner ensuite chez le batonnier, 2) a sa campagne de Chatou, et que, passant si prés, il avait cédé au désir bien naturel ne nous serrer la main et de nous dire bonjour.
1) Matrozenkiel.
2) Deken van de orde der advokaten.
f
ll ne faul jamais dire: fontaine.
— Allons! un tour en barque.
— Non! ca n\'est pas possible! Ie batonnier m\'attend! que ; dirait le batonnier ?
— Viens done ! nous te mettrons a l\'avant Hu bateau ! tu \' nous feras honneur! tu seras Fhomme bien mis du Palais.
II faut vous dire qu\'Alfred était encore le plus gai, le plus vaillant de nous tous. II était vice-capitaine, capitaine en second, si vous aimez raieux, et de sa voix de Stentor, dans un vieux porte-voix, il commandait la manoeuvre, quand le grand chef se reposait de ses fatigues. Personne n\'avait le rire plus sonore, et un soupgon de ventre croissant ajoutait a sa noble prestance ce je ne sais quoi d\'achevé que l\'obésité donne aux natures généreuses.
II avait bonne envie de se joindre a nous; mais il résistait ; le specti-e du batonnier se dressait devant sa conscience, et lui rappelait sa promesse.
— Non, ce n\'est pas possible, disait-il chancelant, pas aujourd\'hui.
Mais, tandis qu\'il était la, hésitant, quatre d\'entre nous avaient, sur un signe du capitaine, exécuté cette manoeuvre de guerre qui est connue sous le noin de mouvement tournant. Ils étaient arrivés a pas de loup derrière lui, l\'avaient saisi a bras le corps, et l\'enlevant, comme une plume, l\'avaient jeté, au milieu d un vacarme d\'éclats de rire, de mains en mains, dans le fond du bateau.
A peine y fut-il déposé qu\'au cri de ohé! hiss! un vigoureux coup d\'aviron détacha le bateau du rivage; il se mit en route, emportant le pantalon gris-perle de notre ami, qui répétait d\'un air désolé:
— Que dira le Mtonnier, mon Dieu! que dira le batonnier?
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11 ne faut jamais dire: fontaine.
Mais ce n\'était la que le commencement de ses tribulations, et le cruel avenir lui en réservait Lien d\'autres.
Nous avions hissé le grand mat et mis toutes voiles dehors. Mais il n\'y avait pas un soufflé de vent dans l\'air. II eut Men i\'allu se résoudre a ramer, si nous ne nous étions laissés aller au courant, qui nous portait de lui-même a Croissy. II n\'est rien de plus délicieux que les rives de la Seine a eet endroit. D\'un cóté, les bords de 1\'ile, ombragés d\'arbres verts; de l\'au-tre, ces aimables coteaux do Bougival et de Marly, tout chargés de villas, forment un paysage fin, discret, spiritual, et pour tout dire d\'un seal mot, civilisé, oü se sent le voisinage de Paris....
II y avait ce jour-la grande joüte de canots sur la Seine, car c\'était la fète du pays. Nous y assistames, sans y prendre part bien entendu, bien que tous les canotiers nous y invitassent, par moquerie; mais notre grandeur ne nous permettait pas de nous mêler a ces Jeux enfantins. Nous n\'avions, pour nous tenir en place, qu\'a donner de temps en temps un léger coup de rame. Ce n\'était pas un travail bien fatigant; 1\'heure n\'en vint pas moins oü nous déclarames tout d\'une voix qu\'il faisait soif, et l\'on convint de faire escale sur l\'autre rive, en face d\'un petit bouchon que nous connaissions bien et dont je ne puis a cette heure retrouver le nom dans ma ménioire.
On aborda ; nous débarquames l\'homme bien mis, et deux d\'entre nous marchèrent a ses cötés en guise de gendarmes, pour l\'arrêter net s\'il lui prenait envie de nous échapper. Mais il n\'y pensait plus qu\'a moitié. II tirait sa montre de temps a autre par maniére d\'acquit: )gt;J\'ai encore le temps,quot; murmu-rait-il.
On entra dans 1\'auberge, et selon I\'usage antique et solennel.
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II ne faut jamais dire: fontaine .
on demanda un biscliof. Le bischof, je donne ccs détails pour les ignorants, se fait dans un grand saladier. Vous me deman-derez peut-être pourquoi dans un saladier plutót que dans une soupière. Paree que 5a ue serait plus du bischof. Ainsi le veut la sévérité des anciens us On met au fond du saladier un nombre considerable de morceaux de sucre, qu\'on laisse fondre dans un peu d\'eau; et sur ce mélange on verse deux ou trois bouteilles de vin Wane ; on agite et Ton sert. C\'est du bischof. Goütez-y, vous ra\'en direz des nouvelles.
Le sucre était déja a sa place, et le préposé au bischof allait verser l\'eau par-dessus, quand un scrupule retint son bras . . , De l\'eau!... C\'était de l\'eau !
— Et notre serment, malheureux!
Allions-nous done, trois heures après l\'avoir prèté, \\ioler a la face des cieux un serment aussi solennel! Car il n\'y avait pas a dire: nous avions jure! nous avions fortiflé ce serment de toutes les implications connues chez les canotiers de la Seine. Nous avions cbanté a tue-tète: Si parmi nous il est des traitres, en appuyant le dernier mot d\'un terrible fausset.
L\'homme bien mis nous fit observer que l\'eau ne iigurait point dans le biscliof a litre d\'eau; qu\'on no la buvait point pour elle-mème; qu\'on ne I\'y souffrait que pour le service qu\'elle rendait en fondant le sucre, operation dont le vin blanc ne viendrait jamais a bout tout seul.
Ces explications indignérent notre loyauté. Le déjeuner nous avait rendus farouches. 11 n\'était pas étonnant que lui, qui avait consacré aux vains plaisirs de la parure un temps que nous avions employé a boire théologalement, chercbat ainsi des détours pour nous ouvrir le chemin du crime. Ge sont les
1) gtibruiken.
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658 11 ne faut jamais dire : fontaine.
Mais ce n\'était la que le commencement de ses tribulations, et le cruel avenir lui en réservait bien d\'autres.
Nous avions hissé le grand mat et mis toutes voiles dehors. Mais il n\'y avait pas un souffle de vent dans l\'air. II eüt bien i\'allu se résoudre a ramer, si nous ne nous étions laissés aller au courant, qui nous portait de lui-mème a Croissy. II n\'est rien de plus délicieux que les rives de la Seine a eet endroit. D\'un cóté, les bords de 1\'ile, ombragés d\'arbres verts; de 1\'au-tre, ces airaables coteaux de Bougival et de Marly, tout chargés de villas, ferment un paysage fin, discret, spiritual, et pour tout dire d\'un seul mot, civilisé, oü se sent le voisinage de Paris----
II y avait ce jour-la grande joüte de canots sur la Seine, car c\'était la fète du pays. Nous y assistames, sans y prendre part bien entendu, bien que tous les canotiers nous y invitassent, par moquerie; mais notre grandeur ne nous permettait pas de nous mêler a ces jeux enfantins. Nous n\'avions, pour nous tenir en place, qu\'a donner de temps en temps un léger coup de rame. Ge n\'était pas un travail bien. fatigant; l\'heure n\'en vint pas moins oü nous déclarames tout d\'une voix qu\'il faisait soif, et Ton convint de faire escale sur l\'autre rive, en face d\'un petit bouchon que nous connaissions bien et dont je ne puis a cette heure retrouver le nom dans ma naémoire.
On aborda; nous débarquames l\'homme bien mis, et deux d\'entre nous marchèrent a ses cótés en guise de gendarmes, pour l\'arrêter net s\'il lui prenait envie de nous échapper. Mais 11 n\'y pensait plus qu\'a moitié. II tirait sa montre de temps a autre par maniére d\'acquit: s.l\'ai encore le temps,\'\' murmu-rait-il.
On entra dans l\'auberge, et selon l\'usage antique et solennel,
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on demanda un bischof. Le bischof, je donne ces détails pour les ignorants, se fait dans un grand saladier. Vous me deman-derez peut-être pourquoi dans un saladier plutót que dans une soupière. Paree que ga ne serait plus du bischof. Ainsi le veut la sévérité des anciens us \'). On met au fond du saladier un nombre considerable de morceaux de sucre, qu\'on laisse fondre dans un peu d\'eau; et sur ce mélange on verse deux ou trois bouteilles de vin blanc; on agite et l\'on sert. C\'est du bischof. Goutez-y, vous m\'en direz des nouvelles.
Le sucre était déja a sa place, et le préposé au bischof allait verser l\'eau par-dessus, quand un scrupule retint son bras... De l\'eau!... C\'était de l\'eau !
— Et notre serment, malheureux!
Allions-nous done, trois heures après l\'avoir prêté, violer a la face des cieux un serment aussi solennel! Car il n\'y avait pas a dire: nous avions juré! nous avions fortifié ce serment de toutes les implications connues chez les canotiers de la Seine. Nous avions chanté a tue-tête: Si parmi nous il est des traitres, en appuyant le dernier mot d\'un terrible fausset.
L\'homme bien mis nous fit observer que l\'eau ne ligurait point dans le bischof a titre d\'eau; qu\'on no la buvait point pour elle-méme; qu\'on ne 1\'y soulfrait que pour le service qu\'elle rendait en fondant le sucre, opération dont le vin blanc ne viendrait jamais a bout tout seul.
Ces explications indignérent notre loyauté. Le déjeuner nous avait rendus farouches. 11 n\'était pas étonnant que lui, qui avait consacré aux vains plaisirs de la parure un temps quo nous avions employé a boire théologalement, cherchat ainsi des détours pour nous ouvrir le chemin du crime. Ce sont les
1) ge brui ken.
II ne faut jamais dire: fontaine.
«stomacs vides qui font les consciences larges. Périsse le bis-chof, plutót qu\'un serment!
— Mais le sucre ne Ibndra jamais, objecta rhotnme bien mis.
— II fondra, ou il dira pourquoi! nous écriames-nous en choeur.
Et tous, a grand renfort de cuillers, au risque de casser le saladier, nous frappames sur les morceaux de sucre, qui s\'émiet-taient sous nos coups. Nous eümes du mal; mais la vertu, qui n est souvent récompensée que dans le ciel, le fut cette fois autour du saladier. II était excellent, ce bischof, et a inesure que le saladier se vidait, nous nous plaisions a le remplir, afin de savourer plus longtemps notre liéroïque action.
Nous étions fort émus. Non, vous me croirez si vous vou-lez: mais je vous donne ma parole que nous soriimes de la fort émus. L\'homme bien mis, lui-même, s\'était attendri; il de-mandait pardon avec larmes de l\'opposition qu\'il avait faite. II nous promettait de conter au diner du batonnier notre belle conduite.
— Sans vous, nous disait-il, je me serais déshonoré! a tout jamais déshonoré! et vous m\'avez rappelé au sentiment du devoir! II a du bon vin, le batonnier. Je n\'y mêlerai pas une goutte d\'eau. A bas l\'eau!
— A bas l\'eau! répétames-nous après lui.
Nous remontames dans notre embarcation. Le vent avait fraichi dans l\'intervalle. G\'était fort beureux pour nous; car je ne sais comment nous aurions remonte le courant; nous eus-sions été incapables de ramener cette lourde machine au moyen des rames seules. Le capitaine commanda la manoeuvre; le timonier se plaga au gouvernail; les matelots dressèrent la voile qui s\'enfla joyeusement, et nous partimes.
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Était-ce une illusion de nos sens légèreraent surexcités par les incidents du jour? est-ce qu\'en elfet la brise, devenue plus forte, nous poussait d\'un mouvement plus rapide ? il nous sem-blait que nous volions sur la surface de l\'eau! Jamais le Palais n\'avait fourni une course aussi folie. Nous lancions au ciel des hourras d\'orgueil et de joie. Nous rattrapions les yoles stupéfaites, et passant devant elles, nous leur lachions des bor-dées de calembours dédaigneux.
Nous franchiraes, ainsi emportés comme par une tempète, la maison de notre hötesse, la mère Fournaise. Tous les habitants étaient ranges sur la rive et nous regardaient avec un visible étonnement. Rossinante, \') le jour oü elle galopa, n\'ex-cita pas une emotion plus universelle. Pour nous, nous ne nous connaissions plus; nous exultions, nous étions fous.
Notre bateau, le mat haut et droit, courait a ce moment sur le pont de Cbatou, dont les arches sont fort basses, comme on sait.
L\'homme bien mis, le seul qui eüt conserve quelque sangfroid, vit le danger.
— Sacrebleu! mes amis, dit-il, nous allons chavirer; jamais le grand mat ne passera la-dessous.
II passera, s\'écria le capitaine.
— Je te dis qu\'il ne passera pas.
— II n\'y a qu\'une volonté a bord, celle du capitaine. II passera.
L\'homme bien mis jeta sur son costume flarabant neuf un regard désespéré. II puisa sans doute une nouvelle énergie dans la contemplation de son gilet, car il s\'élanga sur le timo-nier et voulut s\'emparer du gouvernail.
1) de bekende knol van Don Quichotte.
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11 ne faal jamais dire: fontaine .
■— Matelots! cria le capitaine d\'une voix tonnante, emparez-vous de ce factieux \') qui gêne la manoeuvre.
Nous pouffions de rire. Neus saisimes le révolté a bras-le-coi\'ps, et, lui tenant les jambes et les mains, nous l\'empêcha-mes de bouger. II se débattait coinme un beau diable:
— C\'est absurde, répéta-t-il. On m\'attend chez le batonnier. II ne la trouvera pas dróle!
Et cependant les deux i\'ives s\'étaient garnies de curieux; sur le pont, c\'était comme un long cordon de têtes grouillantes, penchées en dehors du parapet; de tous cötés, les barques ac-couraient pour prendre leur part du spectacle. C\'était un orage de rires et de oris:
— Passera, passera pas !
Et notre bateau courait toujours droit sur le pont, comme un cheval écbappé qui pique contre un mui\'. Nous nous tenions debout, prêts a la catastrophe. L\'homme bien mis s\'était af-faissé dans nos bras. Tout a coup, nous sentimes une horrible secousse, suivie d\'un long craquement. Le haut du mat cassé raclait avec bruit la voute du pont, sous lequel le Palais essayait de s\'engager. Un beurt survint, l\'embarcation bascula et nous versa tous dans la riviere.
II y eut un grand cri, puis plus rien! Nous barbotions au fond de l\'eau, quelques tutes reparurent tout aussitót; puis tou-tes, les unes après les autres; on tira des voiles ceux qui s\'y trouvaient empêtrés. Les yoles affluèrent de toutes parts; on se compta; tant de tués que de blessés, il n\'y avait personne de mort.
Mais rien ne peut vous dormer une idéé de 1\'état lamentable et de la figure piteuse de notre ami, rhomme bien mis, quand
1) Oproerling.
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II ne faut jamais dire: fontaine.
il émergea du fond de la Seine, et que de bienveillants sauve-teurs l\'eurent hissé sur leur canot. Sa chemise, aux plis éblouis-sants, s\'était ouverte, les boutons ayant cédé sous la violence du coup. L\'eau s\'y était engoulfrée, elle l\'avalt gonllée en deux poches hideuses, d\'oü elle s\'écoulait foute sale avec un clapo-tement sinistre. Deux torrents s\'échappaient de son pantalon, tout souillé de boue.
— E( le batonnier qui m\'attend! répétait-il avec un déses-poir comique.
Rien n\'était plus facile que de nous changer, nous autres ; mais ce fut le diable pour lui óter ses bottines et décoller ses habits. Au lieu de lui prêter une vareuse, nous nous amusa-mes a eraprunter pour lui la garde-robe du père Fournaise, qui était deux fois plus gros. Nous rhabillames des pieds a la tête, et a chaque piéce de eet accoutrement qu\'ii revêtait en soupirant de douleur:
— Mais si, lui disions-nous, tu es très-bien. Le batonniei1 sera enchanté de te voir.
Quand sa toilette fut terminée, nous lui apportames un miroir.
— Non, décidément, ga n\'est pas possible... raurmura-t-il.
Le fait est que ga n\'était pas possible. On recommenga a rire
sur nouveaux frais et chacun se mit a conter ses impressions, et de quelle f\'acon l\'aventure avait tourné pour lui.
— Ma foi! dit l\'un de nous, j\'ai tout de mème bu un bon coup!
Et sur ce mot, comme frappé d\'une idéé subite, il s\'arrêta
consterné.
— Eh bien quoi\'? nous écriames-nous; qu\'y a-t-il la d\'éton-nanf? nous aussi!
— Malheureux! c\'était de l\'eau!
C\'était de l\'eau!
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i^Cjy0WWWi3iSWyE^WWyÓt3t2^ySy0S2ï2ic2ia$5^K
PRÉVOST-PARADOL.
Lucien Jnalole Prévost-Paradol naquit le 8 aout 1829, a Paris, fit de brillantes études au Collége Bourbon et entra de bonne heure a 1\'Ecole normale, oil il se lia avec M. M. Taine. About et Sarcey. Nommé professeur de littérature franpaise au collége d\'Aix, il abandonna bientót la carrière universitaire, pour enlrer d la rédaction du Journal des Débats, dont il devint un des principauxcollaborateurs politiques et littéraires. C\'est dans les colonnes de ce journal et plus tard dans la Presse, qu il comhattit, avec un talent hors-ligne, le gouvernement auto-cratique du Second Empire.
En 1868 il publia la Fiance Nouvelle, oeuvre remarquable sous plus d\'un rapport et dont le succes fut immense.
Croyant a la possibilité de concilier 1\'Empire a la liberté, il accepta, sous le ministère de M. Emile Ollivier, la charge d\'ambassadeur de la France aux Etats-Unis. Arrivé a Washington le 16 juillel 1870, il s\'est tué trois jours apr\'es.
M. Prévost-Paradol d publié plusieurs volumes rf\'Essais de politique et de littérature et une élude sur Elisabeth et Henri IV (1595—1598); on lui attribue un roman: Madame de Marcay, publié, en 1860, dans la Revue des deux Mondes.
m
LA FRANCE NOUVELLE.
DIJ GOUVERNEMENT DÉMOCRATIQUE ET HES DANGERS QUI LK MÉNACENT. DE L\'ANARCHIE.
II ne faut point s\'irriter contre les choses, a dit je ne sais ■quel sage, car cela ne leur fait rien. 11 serait inutile de .s\'affliger de voir les sociétés humaines incliner avec plus ou moins de vitesse vers l\'état déraocratique, car ce mouvement leur est aussi naturel qu\'il 1\'est a l\'homme, une fois entré dans la vie, de s\'avancer vers l\'age adulte, vers la vieillesse et vers la mort. Mais une société qui devient démocratique approche tous les jours davantage d\'un redoutable problème: elle aspire instinctivement a établir un gouvernement a son image, a se. constituer en démocratie; elle éprouve, tant qu\'elle n\'a pas atteint ce genre de gouvernement, un certain malaise qui la rend de plus en plus incapable de supporter les gouvernements tempérés; et, lorsqu\'elle touche enfin a ce gouvernement démocratique, qui sernble le seul port dans lequel il lui soit possible de trouver le repos, elle découvre une mer nouvelle, plus agitée et plus périlleuse que tous les parages qu\'elle a traversés.
Si le gouvernement démocratique n\'était pas exposé, comme toutes les productions de la terre et toutes les productions de l\'esprit humain, a la corruption et a la mort, s\'il n\'était mème pas en butte a des infirmités particulières et a des périls qui semblent par leur grandeur proportionnés a sa beauté et a la
PKÉVOST-PABADOL.
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Lucien Jnalole Préuost-Paradol naquit ie 8 aout 1829, a S Paris, fU de brillantes études au Collége Bourbon et entra de honne heure a VEcole normale, oü ü se Ha avec M. M. Taiiie.
About et Sarcey. Nornmé prof\'esseur de littérature franpaise au collége d\'Mx, il abandonna bientót la carrière universitai-re, pour entrer a la redaction du Journal des Débats, dont 1: il devint un des principaux collaborateurs politiques et littéraires. t( C\'est dans les colonnes de ee journal et plus tard dam- la Presse,
qu\'il combattil, avec un talent hors-ligne, le gouvernement auto-cratique du Second Empire. c
En 1868 il publia la France Nouvelle, oeuvre remarquable s
soms \'plm d\'un rapport et dont le succes fut immense.
Croyant a la possibilité de concilier l\'Empire d la liberté, il accepta, sous le ministère de M. Emile Ollivier, la charge d\'ambassadeur de la France aux Etats-Unis. Arrivé a Washington le 16 juillei 1870, il s\'esl tué trois jours apr\'es.
M. Prévost-Paradol d publié plusieurs volumes d\'Essais de politique et de littérature et une étude sur Elisabeth et Henri IV (1595—1598); on lui attribue un roman: Madame de Marcay, publié, en 1860, dcns la Revue des deux Mondes.
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LA FRANCE NOUVELLE.
DU GOUVERNEMENT DKMOCRATIQUE ET DES DANGERS QÜJ I.K MÉNACENT. DE L\'ANARCHIE.
II ne faut point s\'imter contre les choses, a dit je ne sais ■quel sage, car cela ne leur fait rien. II serait inutile de s\'affliger de voir les sociétés humaines incliner avec plus ou moins de vitesse vers l\'état démocratique, car ce mouvement leur est aussi naturel qu\'il Test a i\'homme, une fois entré dans la vie, de s\'avancer vers l\'age adulte, vers la vieillesse et vers la mort. Mais une société qui devient démocratique approche tous les jours davantage d\'un redoutable problème : elle aspire instinctivement a établir un gouveinement a son image, a se constituer en démocratie; elle éprouve, tant qu\'elle n\'a pas atteint ce genre de gouvernement, un certain malaise qui la rend de plus en plus incapable de supporter les gouvernements tempérés; et, lorsqu\'elle touche enlin a ce gouvernement démocratique, qui semble le seul poi\'t dans lequel il lui soit possible de trouver le repos, elle découvre une mei\' nouvelle, plus agitée et plus périlleuse que tous les parages qu\'elle a traversés.
Si le gouvernement démocratique n\'était pas exposé, comme toutes les productions de la terre et toutes les productions de l\'esprit humain, a la corruption et a Ia mort, s\'il n\'était même pas en butte a des infinnités particulières et a des périls qui semblent par leur grandeur proportionnés a sa beauté et a la
La France Nouvelle.
séduction qu\'il exerce sur le coeur de rhonime, nul doute qu\'il ne fallut voir dans ce genre de gouvernement le dernier mot de la civilisation et le moyen le moins imparfait d\'assurer la paix et le bonheur d\'une société politique. Quoi de plus equitable, une fois l\'égalité introduite dans les mceurs et for-teraent établie dans les esprits, que d\'attribuer a chaque citoyen une voix dans les affaires publiques, par cela seul qu\'il est homme, et une part dans leur direction proportionnée a son seul mérite, sans aucun égard a sa naissance ou a sa fortune ? Nul homme dans eet état n\'est absolument privé de pouvoir, et chacun exerce sa part d\'influence sui- la destinée commune, tandis que la plus grande somme d\'influence et de pouvoir s\'accumule autour de ceux qui, ayant reen le don de persuader, attirent librement a eux la confiance générale. La puissance publique venant de tous, pouvant ètre incessamment reprise par tous, obtenue de tous par quelques-uns, au moyen ile la seule persuasion, et concentrée. ainsi, pour un temps, dans la main des plus capables et des meilleurs, quel spectacle ! et quel état heureux serait celui du monde si la démocratie pouvait constamment l\'olfrir!
Mais un tel spectacle réjouit bien rarement les yeux du sage, et, si la terre l\'a vu parfois se produire, il n\'a jamais duré: optim corruptio pessima est. Le gouvernement démo-cratique est ordinairement prompt a se corrompre et a se dissoudre ; l\'anarchie est le signe de sa décomposition rapide, et le despotisme sort presque aussitöt de ses débris comme une plante vigoureuse et malsaine.
Le gouvernement démocratique succombe, comme tous les autres gouvernements qu\'ont imagines les sociétés humaines, paree qu\'il repose comme tous les autres sur un mélange de
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vérité et de liction, et que la fiction qu\'il contient, éclatant tót ou tard, entraine sa mine. Le gouvernement monarchique, personnel ou absolu, repose sur cette idéé qu\'une mème familie enfante a chaque génération un horame capable d\'exercer le souverain pouvoir avec sagesse, et cela n\'est pas vrai; le gouvernement aristocratique repose sur cette autre idéé, que certaines families, une fois mises par les lois ou par les moeurs au-dessus de la décliéance !) et du besoin produisent d\'une manière régulière l\'élite intellectuelle et politique de la nation, et cela n\'est pas vrai non plus; enfin le gouvernement démo-cratique repose sur cette idéé, que le plus grand norabre des citoyens fait un usage raisonnable de son vote, et voit toujours avec discernement ce qui est conforme a la justice et. avan-tageux a 1\'intérêt commun, et cela n\'est pas vrai davantage. Le gouvernement démocratique périt done comme les autres aussitót que cette partie fragile de son fondement s\'écroule.
Deux mobiles, 2) en efl\'et, ou causes d\'action peuvent porter les hommes a se conduire avec sagesse; l\'amour du bien ou-la vertu, et un certain degré de culture, ou, comme on dit généralement, des lumières. s) La vertu sans lurniéres ne suffit point, mème dans le cercle étroit des affaires privées, pour éviter de graves erreurs et d\'irréparables fautes. Des intentions pures, accompagnées d\'ignorance et d\'aveuglement, ont souvent causé plus de maux que les mauvaises passions, contenues et dirigées dans le sens de l\'intérêt bien entendu, par un certain degré de lumières. Mais c\'est surtout dans le jugement des affaires publiques que la vertu, dénuée de lumières, est impuissante et peut devenir funeste. En suppo-
3) verliditing; verstandelijke ont-
1) ontaarding: verval. 2) drijfveeren. wikkeling.
La France Nouvelle.
sant done, ce qui est douteux, que 1\'amour du bien ou la vertu anime toujours le plus grand nombre des hommes; en supposant, ce qui est plus douteux encore, qu\'une vie indigente -et pénible n\'éveille dans une ame simple aucune pensee injuste, et laisse toujours subsister intact le désir de rendre a chacun ce qui lui est dü, il n\'en reste pas moins évident que le plus grand nombre des citoyens, préoccupés, dés le debut de la vie, de la nécessité de subvenir aux besoins du corps^ est très-im-parfaitement éclairé, et, si la multitude ne manque pas cer-tainement de vertu, elle manque certainement de lumières.
Or, le gouvernement démocratique confie au plus grand nombre, exceptionnellement, le soin de decider par un vote direct corfaines questions fondamentales, et régulièrement le •soin de cboisir a époques fixes des représentants investis de la puissance publique. Qu\'on se figure des actes de cette importance accomplis sans discernement, faute de lumières, et 1\'on verra aussitót comment un gouvernement démocratique succombe et comment l\'anarchie vient le dissoudre. Qu\'on suppose en effet deux citoyens, l\'un sage et bonnête, l\'autre insensé oa pervers, venant briguer \') concurremment le mandat populaire, et qu\'on suppose la foule appelée a se prononcer ■entre eux avec une entière liberté (car je ne parle pas ici de ■ces simulacres d\'élection qui font. nécessairement partie de 1\'appareil du despotisme démocratique, et dont il sera question dans le chapitre suivant); qu\'on suppose ces deux citoyens en presence, et l\'on sentira aussitót combien leurs cbances de succés sont inégales, et quel avantage donne au moins recom--mandable d\'entre eux le défaut de lumières cbez le plus grand
I) dingen.
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La Franc p. Nouvelle.
nombre de cuux qui sont chargés de les juger pour choisir. Tandis que celui des deux qui parle le langage de la conscience et de la raison, n\'exagère ni ses propres mérites ni la l\'acilité pratique du bien quil voudrait accoraplir. tandis qu\'il n\'afflnne que ce qu\'il sait et ne promet que ce qu\'il espère, 1\'autre, qui n\'est retenu ni par la raison ni par la conscience, prodigue avec emphase les plus magnifiques promesses, se fait fort de satisfaire tous les vceux, flatte toutes les espórances, ne tient compte ni des lecons de 1\'expérience ni des lois de la nature, et invoque, pour s\'en faire un appui, toutes les illusions innocentes ou coupables que l\'ignorance et la passion peuvent enfanter chez des esprits simples. II l\'emporte done, et, si plus tard, ayant décu trop grossièrement la confiance populaire,, il perd son crédit et son mandat, il fait place a quelque autre fourbe ou a quelque autre fou, encore plus impudent ou plus dangereux que lui.
Le gouvernement démocratique est alors sur le chemin de l\'anarchie, et le premier signe de sa corruption, c\'est le dégout croissant qu\'éprouvent les honnêtes gens a se mêler des affaires publiques. Uenoncant, en elfet, a lutter d\'influence avec les innombrables et ardents flatteurs de la multitude, ils leur laissent presque entièrement le champ libre et se retirent de plus en plus, les uns dans la conduite de leurs affaires privées et dans le soin d\'augmenter leur fortune, les autres dans le plaisir d\'élever leurs enfants, d\'autres encore dans les douces retraites de la science et de la philosophie. Mais ilsne tardent guère a sentir qu\'on ne peut impunément se dérober aux devoirs du citoyen et se rendre étranger aux destinées de sa patrie. En ellet, le désordre qui régne dans l\'État devient bientöt intolérable et menace de tout envahir; les affaires privées se
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La France Nouvelle.
ressentent des épreuves publiques; la multitude abreuvée do folies espéi\'ances et incessamment dégue s\'agite avec colère; ses flatteurs usent du reste de leur crédit pour la tourner contre ceux qu\'ils détestent ou redoutent: la sécurité disparait, et le pouvoir est impuissant a la garantir, paree que, n\'étant ni aimé ni estimé, il est encore trop contenu par les lois de la démocratie pour avoir les moyens de se faire craindre. Tout chancelle, et la puissance publique semble une proie offerte a qui osera la prendre. L\'heure du despotisme démocratique est venue.
DU DESPOTISME DÉMOCRATIQUE.
On ferait aiséraent un beau portrait du despotisme démocratique, de rhypocrisie qui en est inséparable, de ses ruses tou-jours semblables a travers les siécles, de ses procédés pour s\'établir et se maintenir; procédés uniformes, puisqu\'ils dérivent rnoins du caractère des hommes que de la nature des choses. Mais cette peinture nous entrainerait trop loin de notre sujet, et elle n\'est pas nécessaire a l\'objet que nous nous proposons dans ce livre.
Le despotisme tbéocratique repose sur des croyances super-stitieuscs, sur la crainte de la divinité qui est censée l\'avoir établi par sa volonté et l\'animer encore de son souffle; le despotisme monarchique repose sur le respect presque religieux d\'un peuple pour une familie plus illustre que toutes les autres, si étroitement et si anciennement associée aux destirées de la patrie, qu\'elle est devenue, aux yeux de tous, le symbole de 1\'existence nationale. Quant au despotisme démocratique, il repose
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La France Nouvelle.
sur un fondement moins élevé, mais solide encore: il s\'appuie siraplement sur la nécessité vraie ou supposée de son existence pour assurer le maintien de 1\'ordre public et le salut de la société.
L\'obéissance est, en elfet, le lien des sociétés humaines, et. tjuand ce lien se relache, elles semblent sur Ie point de se dis-soudre. Si cette obéissance est renfermée dans des limites rai-sonnables et réglée par des lois sages, l\'État est libre autant que prospère, et la süreté commune est garantie sans qu\'il en coüte j\'ien a la dignité humaine. Si la limite de l\'obéissance raisonnable est franchie, cette obéissance prend le nom de servitude; 1\'ordre qu\'elle maintient n\'est qu\'apparent, et, en même temps qu\'elle ne {)rotége plus qu\'imparfaitement la siii\'eté des citoyens, elle humilie ceux qu\'elle protégé. Or, la limite qui sépare, selon cbaque temps et chaque pays, l\'obéissance raisonnable de l\'obéissance servile est facile a reconnaitre et les hommes éclairés ne s\'y trompent guére. Mais, s\'ils ont vu, par la corruption trop prompte du gouvernement démocratique, l\'ordre se relacher et la société inenacée de se dissoudre, s\'ils ont éprouvé plusieurs fois ou récemment la difficulté de concilie)-l\'ordre et la liberté dans une société démocratique, ils désespérent de distinguer et de séparer l\'obéissance nécessaire qu\'ils accorde-raient volontiers aux lois, de l\'obéissance déréglêe qu\'on leur impose; ou bien encore, sans désespérer tout a fait de la pos-sibilité d\'accomplir cette noble et pénible tache, ils n\'ont plus la force ni le coe.ur de 1\'entreprendre, et, croyant avoir assez payé a la patrie leur dette d\'elforts et de souftrances, ils léguent ce soin a des générations plus heureuses. Ils se résignent done a leur situation présente, et c\'est dans cette résignation des gens éclairés et dans le découragement d\'un grand nombre de
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La France Nouvelle.
bons citoyens que le despotisme démocratique trouve tout d\'abord sa principale sécurité. C\'est, a vrai dire, la base sur laquelle il repose. Cependant, pour durer et pour prospérer, il lui faut quelque chose de plus, il a besoin de lassentiment de la multitude. Get assentiment peut s\'obtenir sans beaucoup de peine. Lors mème que la multitude aurait un certain attachement pour les libertés politiques, elle n\'aurait pas lieu de seplaindre du despotisme déniocratique, qui est dans l\'usage de conserve!-avec soin les formes extérieures des plus importantes de ces libertés, comme Auguste avait conservé a Rome des simula-cres \') d\'élection et des ombres de rnagistratures. Or, distinguer entre la forme et le fond des institutions politiques exige un certain degré de lumière, et, tout en sentant qu\'il y a quelque ehose de changé dans la somine des libertés publiques, la multitude, qui a les mèmes apparences sous les yeux, ne peut jamais comprendre combien ce changement est considerable. De plus, elle n\'est point avide de libertés politiques, mais de bien-ètre; et si elle parait parfois attacher une certame importance aux droits politiques, c\'est seulement lorsqu\'on lui a per-suadé que ces droits pouvaient lui servir a conquérir le bien-ètre. Mais le despotisme déniocratique se déclare toujours particulièrement et exclusivement chargé du bien-être de la multitude; bien plus, il s\'efforce d\'attirer a lui, comme vers leur centre naturel et vers leur seul point d\'appui, les vagues espérances et les illusions infmies qui couvent toujours dans rimagination populaire, soit que ces espérances se tournent vers les conquêtes et vers la gloire militaire, soit qu\'edes tendent vers une répartition plus égale de la richesse et vers une innovation de la société. Ainsi chargé d\'une sorte de mandat
1) schijn vertooningen.
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La France Nouvelle.
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iHimité, quant au temps et quant aux moyens, pour assurer le bonheur général, invest! par les lois rt\'un pouvoir immense sur les hommes et par l\'imagination populaire dun pouvoir infini sur les choses, le despotisme démocratique s\'avance avec une force irresistible et une pompe insolente, jusqu\'au jour inévi-table 01 j, étourdi par sa prospérité même et saisi d une sorte d\'ivresse, il se heurte a quelque miserable obstacle et s\'écroule au milieu d\'une anarchie pire que celle qui lui a servi de berceau.
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EDMOM) ABOUT,
clécédé le 16 janvier quot;1885, naquil le 14 féurier 1828 a Dieuze. II fit de brillantes études au lycée Charlemagne et entra a l\'Ecole normale. Kn 1851, ü fut envoyé ct l\'Ecole d\'Alhènen et s\'occupa d\'abord d\'archéologie, mats en recueillant en mcme temps den ohscruations sur le jeune royaume hellénique, qu\'il publia sous le litre de la Grèce contemi-ioraine (1855).
Bientót après il donna Tolla, roman italien, suivi par les Mariages de Paris, nouvelles, le Roi des montagnes et par Gerrnaine. roman que Von regarde généralement comine la meilleure de ses oiu-vres d\'imagination. En 1859 il publia un pamphlet politique, la Question romaine, qui eut un retentissemenl énorme. Des chro-niques pour /\'Opinion Nationale, sous le litre de Lettres d\'un bon jeune honime a sa cousine Madeleine, lui valurent de nombreux ennemis, de même que Rome contemporaine, récil de voyage en Italië et le Fellah, souvenirs d\'Egypte.
De ses ceuvres d\'imagination nous citerons encore: 1\'Hommc a 1\'oreille cassée, le Theatre impossible, le Nez d\'un notaire, Ie Gas de M. Guérin, Madelon, la Vieille Roche, le Marquis de. Lanrose, le Mari imprévu, le Roman d\'un brave homme, le Turco etc. Au Ihédtre il donna Guillery, Gaëtana, le Capitaine Bitterlin, Un mariage de Paris, Nos Gens, et Histoire ancienne.
Un petit inanuel d\'économie politique, publié sous le titre de 1\' A B C du Travailleur, fut traduit dans plusieurs langues.
En 1872 il fonda avec M. Francisque Sarcey le journal le XlXe Siècle.
LE POIVEE.
11 y a bien vingt-cinq ans de cela; mes cheveux étaient noirs et les siens... Ah! monsieur! la jolie petite tête blonde! Notre /ils le lieutenant était a peine une vaguequot;, espérance; nous l\'appelions Rosine entre nous, car nous ne voulions qu\'une fllle.
Nous étions mariés depuis trois mois, bientöt quatre; inutile d\'ajouter que nous nous adorions comme on ne sait plus aimer aujourd\'hui.
Je dois vous avouer que mon beau-père, le marquis, ne m\'avait pas précisément jeté sa fllle a la tête. II ne me trouvait pas d\'assez bonne maison, quoique morbleu!... mais n\'importe. C\'était bien le meilleur Viomme et le plus doux de la terre. II grondait du matin au soir contre sa femme et contre Irene, mais Iréne et la marquise le menaient a grandes guides, c\'est-a-dire par le bout du nez. Un nez bourbonicn, fabriqué a soubait pour ce genre d\'exercice. Bref, après avoir parlé vingt fois de me passer sa lame au travers du corps (et il était homme a le faire), ce scélérat d\'émigré m\'avait donné sa fllle et son coeur avec; il m\'adorait. Je vois encore les deux grosses larmes qui coulaient sur ses longues joues lorsqu\'il nous dit adieu après les noces en nous donnant sa benediction paternelle: une vieil-lerie passée de mode aujourd\'hui! Je lui trouvai l\'air si dróle, mais si dróle que ma figure se contracta comme si j\'allais éclater de rire et que je me mis a pleurer comme un sot.
En ce temps-la, il y avait encore des diligences, et vous aurez beau dire, on ne s\'ennuyait pas a deux sur la grand\'route, quand\' on avait eu soin de retenir tout le coupé. Irene voulait voir la Suisse et 1\'Italie ; je lui fis faire un petit voyage artistique
La France \'Nouvelle.
bons citoyens que le despotisme démocratique trouve tout d\'abord sa principale sécurité. C\'est, a vrai dire, la base sur laquelle il repose, Cependant, pour durer et pour prospérer, il lui faut quelque chose de plus, il a besoin de lassentiment de la multitude. Get assentiment peut s\'obtenir sans beaucoup de peine. Lors même que la multitude aurait un certain attachement pour les libertés politiques, elle n\'aurait pas lieu de seplaindre du despotisme démocratique, qui est dans l\'usage de conserver avec soin les formes extérieures des plus importantes de ces libertés, comme Auguste avait conservé a Rome des simula-cres \') d\'élection et des ombres de magistratures. Or, distinguer entre la forme et le fond des institutions politiques exige un certain degré de lumière, et, tout en sentant qu\'il y a quelque chose de changé dans la somme des libertés publiques, la multitude, qui a les mèmes apparences sous les yeux, ne peut jamais comprendre combien ce changement est co/isidérable. De plus, elle n\'est point avide de libertés politiques, mais de bien-être; et si elle parait parfois attacher une certame importance aux droits politiques, c\'est seulement lorsqu\'on lui a persuade que ces droits pouvaient lui servir a conquérir le bien-être. Mais le despotisme démocratique se déclare toujours particulièrement et exclusivement chargé du bien-être de la multitude; bien plus, il s\'efforce d\'attirer a lui, comme vers leur centre naturel et vers leur seul point d\'appui, les vagues espérances et les illusions infinies qui couvent toujours dans imagination populaire, soit que ces espérances se tournent vers les conquêtes et vers la gloire militaire, soit qu\'elles tendent vers une répartition plus égale de la richesse et vers une innovation de la société. Ainsi chargé d\'une sorte de mandat
1) schijnvertooningen.
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illimité, quant au teraps et quant aux moyens, pour assurer le bonheur général, investi par les lois d\'un pouvoir immense sulles hommes et par l\'imagination populaire d\'un pouvoir infini sur les choses, le despotisme démocratique s\'avance avec une force irrésistible et une pompe insolente, jusqu\'au jour inévi-table oü, étourdi par sa prospérité rnème et saisi d\'une sorte d\'ivresse, il se heurte a quelque misérable obstacle et s\'écroule au milieu d\'une anarchie pire que celle qui lui a servi de berceau.
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E 1)510Xü ABOUT,
décédé le KJ janvier 1885, naquil le 14 février 1828 d Dieuze. B fit de brillantes études au lycée Charlemarjne et enlra d l\'Ecolc-normale. En 1851, il fut envoyé « l\'Ecole d\'Atliènet: ets\'occupo d\'abord d\'archéologie, mais en recueillant en menie temps des ohseroations sur le jeune royaume hellénique, qu\'il publia sous le titre de la Gréce contemporaine (1855).
Bientót après il donna Tolla, roman italien, suivi par les Mariages cle Paris, nouvelles, le Roi lies montagnes et par Gertnaine. roman que l\'on regarde généralenient comme la meilleure deses oiu-vres d\'imagination. En 1859 ü publia un pamphlet politique, la Question romaine, qui eut un retentissemenl énorme. Oes chro-niques pour ^\'Opinion Nationale, sous le titre de Lettres d\'un bon jeune homme a sa cousine Madeleine, lui valurent de nombreux ennemis, de même qua Rome contemporaine, récil de voyage en Italië et le Fellah, souvenirs d\'Eggple.
De ses aiuvres d\'imagination nous citerons encore: 1\'Homnie a 1\'oreille cassée, le Theatre impossible, le Nez d\'un notaire, le Gas de M. Guérin, Madeion, la Vieille Roche, le Marquis de. Lanrose, le Mari imprévu, le Roman d\'un brave homme, le Turco etc. Au Ihédtre il donna Guillery, Gaëtana, le Gapitaine Bitterlin, Un mariage de Paris, Nos Gens, et Histoire ancienne.
Un petit inanuel d\'économie politique, public sous le titre de J\'A B C du Travailleur, fvt traduit dans plusieurs langues.
En 1872 il fonda avec M. Francisque Sa.rcey le journal le XlXe Siècle.
LE P 01 VB E.
11 y a bien vingt-cinq ans de cela; mes cheveux étaient noirs et les siens... Ah! monsieur! la jolie petite têteblonde! Notre fils le lieutenant était a peine una vaguequot;, espérance; nous l\'appelions Rosine entre nous, car nous ne voulions qu\'une fllle.
Nous étions mariés depuis trois mois, bientót quatre; inutile d\'ajouter que nous nous adorions comme on ne sait plus aimer aujourd\'hui.
Je dois vous avouer que mon beau-père, le marquis, ne m\'avait pas précisément jeté sa fllle a la tête. II ne me trouvait pas d\'assez bonne maison, quoique morbleu!... mais n\'importe. C\'etait bien le meilleur homme et le plus doux de la terre. II grondait du matin au soir contre sa femme et contre Irène, mais Irène et la marquise le menaient a grandes guides, c\'est-a-dire par le bout du nez. Un nez bourbonien, fabriqué a sonhait pour ce genre d\'exercice. Bref, après avoir parlé vingt fois de me passer sa lame au travers du corps (et il était homme a le faire), ce scélérat d\'émigré m\'avait donné sa fllle et son coeur avec; il m\'adorait. Je vois encore les deux grosses larmes qui coulaient sur ses longues joues lorsqu\'il nous dit adieu après les noces en nous donnant sa bénédiction paternelle: une vieil-lerie passée de mode aujourd\'hui! Je lui trouvai I\'air si dröle, mais si dróle que ma figure se contracta comme si j\'allais éclater de rire et que je me mis a pleurer comme un sot.
En ce temps-la, il y avait encore des diligences, et vous aurez beau dire, on ne s\'ennuyait pas a deux sur la grand\'route, quandquot; on avait eu soin de retenir tout le coupé. Irène voulait voir la Suisse et 1\'Italie : je lui fis faire un petit voyage artistique
Le Poivre.
et sentimental dont une pi-incesse se serait léché les doigts. Tout 1\'été y passa; le bon vieux pére et la marquise nous écrivaient partout oü la poste avait ouvei\'t boutique; et des tendresses, des attentions, des conseils! oChers enfants, soyez sages; évitez les brigands; craignez les courants d\'air dans la montagne; Henri, ménagez-la.quot; Bonnes gens! braves gens! On n\'en fait plus coinme eux, et ils sont trop loin d\'ici pour que j\'aille leur dire quelle amitié, quel culte, nous leur gardons au fond du coeur.
J\'avais promis solennellement de leur ramener Irene en septembre. Le marquis tirait encore sans lunettes et il arpentait la plaine comme pas un, sur ses jarrets de soixante ans. La cbasse ouvrait le 4 en Lorraine, nos logements étaient préparés la-bas, la marquise nous écrivait: »Je vide le chateau pour meubler votre pavilion. «Mais comme Irène était un peu fatiguée du voyage et comme il nous restait cent bonnes lieues a faire, je décidai que nous nous reposerions un jour a Paris.
La diligence nous déposa le lquot; septembre, a cinqheuresdu matin, dans la cour des messageries. II fallut éveiller 1\'enfant qui dormait entre mes bras, dans mon manteau. Le manteau! encore une chose que vous avez supprimée sans la remplacer. L\'enfant, c\'était Iréne; elle avait I\'air d\'une petite fllle de quinze ans, quoiqu\'elle en comptat vingt sonnés, et les aubergistes lui avaient dit mademoiselle tout le long du chernin. Moi, je I\'appelais l\'enfant; aujourd\'hui, qu\'on fait tout a l anglaise, on dirait baby. Elle, elle m\'appelait petit mari; j\'avais pourtant déja cinq pieds six pouces, car je n\'ai pas grandi depuis 1\'age de ti\'ente ans. Elle disait cela si gentiment, en eilacant I\'r, et d\'une petite voix si douce que je me sentais presque aussi père que mari.
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Le Poivre.
Nous voila done sur le pavé, vers le milieu de la rue Mont-martre, elle a peine réveillée, moi pas mal ahuri du bruit des roues, qui me grondait encore dans la tête, et sans savoir oü prendre gite, car nous n\'avions pas encore d\'installation a Pai-is. Les malles étaient déja sur le fiacre et je ne savais pas quelle adresse d\'hötel j\'allais donner au cocher.
»Mais, dit-elle en ouvrant ses grands yeux, si nous allions rue de la Victoire!
— Rue de la Victoire? cLez ton père?
—• Certainement, puisqu\'il n\'y est pas. Le concierge a les clefs, nous serons mieux qu\'a l\'hótel. D\'abord, moi, j\'ai mille choses a prendre, et puis, je serai si contente de revoir la maison!
— Au fait! et moi aussi. Cocher, rus de la Victoire!quot;
La marquis passait la cinq ou six mois d\'hiver. II occupait un premier étage assez modeste avec remise et écurie; cela valait alors deux mille francs de loyer, qui font six mille francs d\'aujourd\'hui. Aux approches de la maison, mon coeur battit par habitude. J\'avais si souvent fait le. pied de grue \') sur ces trottoirs! Je m\'étais arrêté tant de fois pour me donner une contenance, devant le pharmacien, devant le marchand de meubles et Ie miroitier! A cinq heures du matin, les volets changent bien la physionomie des boutiques : je ne rn\'y reconnaissais plus.
La porte cochère était ouverte; on voyait au fond de la cour un domestique en tenue du matin: figure inconnue. Le concierge dormait sur la foi des traités; ses deux fils, bambins de huit a dix ans, jouaient a balayer l\'escalier: éducation professionnelle. lis me parurent très-jolis, ces petits concierges en lierbe; les figures d\'enfants commengaient a m\'intéresser. L\'un d\'eux courut
1) Staan wachten.
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Le Pnivre.
prendre lei? clefs du premier étage, tandis qu\'un pauvre diable affamé, comme il en sort le matin entre les pavés de Paris, chargeait nos malles sur ses épaules. Celui-la, grace a Dieu et a ma chère petite Irène, a pu faire un bon déjeuner.
Me voyez-vous montant avee elle ce terrible escalier dont chaque marche me rappelait une espérance, une crainte, une angoisse? Ce passé tout récent me semblait vieux de dix années. Je ne m etais pourtant pas ennuyé pendant les quatre derniers mois, oh non! mais le temps me paraissait long paree qu\'il avait été plein. Aujourd\'hui (expliquez cela si vous pouvez,) il me semble que les vingt-cinq ans de mon bonheur ont été rapides comme un réve. Je n\'en ai pas joui,\') sacrebleu! Je de-mande a recommencer.
Elle ouvrit elle-méme, avec la petite clef, la porte de l\'an-tichambre. Un encombrement a faire peur: dix gros paquets de toile grise, cousus de ficelle et noués aux coins ... Que diable est-ce que cela?
»Mais, dit-elle en riant, c\'est notre linge de maison. Tu ne reconnais pas mon trousseau, gros béte\'? «Gros bétequot; était un mot de 1 tendresse qu\'elle répétait souvent, et qui me donnait toujours envie de l\'embrasser. C\'est que le ton fait la chanson^ voyez-vous. Quant a ce fameux trousseau, il rsmplissait encore cinq ou six caisses de bois blanc a charniéres; on me 1\'avait fait admirer un beau soir et je n\'y avais remarqué qu\'une profusion de faveurs 2i bleues, rouges et violettes, nouées assez gentiment et attachées par un million de petites epingles. La lingerie n\'est pas mon fort.
Nous entrons dans la salie a manger ; c\'est la que j\'ai fait jadis l\'admiration de la familie par une sobriété trop naturelle,
1) ik heb er niet te veel van. 2) linten.
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D\'. Poivre.
liélas! «Vous avez done un appétit d\'oiseau ? «disait la bonne )nai,quise. Le fait est quo j\'avais 1\'estomac serré dans un étau; i-ien ne passait. Les rideaux sont décrochés; la table sans ra-longes et réduite a sa plus simple expi\'ession est passablement poudieuse; nous y trouvons un tas de cartes de visites (la ré-ponse a nos billets de faire part), et une lettre de décès datée du surlendemain de noti e mariage. C\'est un parent éloigné qu-Irène connaissait peu. Je parcours les nonis machinalement, pour prendre un apergu de rna nouvelle familie, et je m\'aper-Qois que ma femme est encore inscrite sous le nom de Mile Irene de V! Deux jours après la noce !... Mals il faut passer quelque chose a des parents si éloignés. Le lustre est dans un sac; le beau bulfet de noyer et d\'ébène surmonté des armes du marquis, nage dans la poussière. Les pièces d\'argenterie qui le faisaient craquer sous leur poids sont parties pour la campagne; il ne reste qu\'une cave a liqueurs oubliée par mé-garde et ouverte par un lieureux hasard. Les bambins mon-lent de l\'eau, nous pourrons faire un grog, et j\'ai soif.
Voici le grand salon oil nous avons signé le contrat au milieu d\'une brillante assemblee. Quelle fête ! Le lustre, les candela-bres, les appliques, tout était en feu. Et les diamants des fernmes! J\'en avais mal aux yeux, parole d\'honneur. Le meuble était de bois doré et de brocatelle bouton d\'or. Aujourd\'hui, tout est voilé de housses grises ; les consoles sont ficelées dans du papier de journal; il n\'y a pas jusqu\'aux pincettes qui ne soit entourées de papier comme un manche de gigot. Le tapis de moquette rouge et les rideaux bouton-d\'or, en paquet dans la percale; l\'encadrement des glacés s\'éteint ici sous un lambeau de gaze, la sous un chiffon de papier. Les persiennes sont fer-mées, le jour est terne, on sent le froid. Nous entrons dans
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Le Poivre.
Ie petit salon intirne oü j\'ai fait ma cour a Iréne. C\'est la qu\'elle éternisait par des miracles d\'industrie mes bouquets quotidiens. Elle en fait durer un tout une semaine; qu\'en dites-vous ? Elle\' ouvre un petit meuble et me montre trente fleurs étiquetées et datées dans trente feuilles de papier blanc. J\'apprends ainsi que la chère petite a gardé un échantilloii de tous les bouquets qui lui sont venus de moi. Mals les pauvres fleurs ne sont pas seulement fanées; elles ont moisi. Allons! les souvenirs se con-servent inieux dans le coeur que dans le papier, décidément. Irene ferme le petit meuble en bois de rose et me montre en riant un bureau dont le velours est couvert de poivre en grains. Ge bureau, c\'est toute une histoire. Un jour que la marquise nous gardait en achevant je ne sais quelle tapisserie, Irène prit un crayon et voulut me tracer le plan du chateau de V. Elle s\'embrouilla tant et si bien dans ses dessins et dans ses explications que la mère vigilante s\'endormit une minute. Ah! la jolie, l\'aimable, et la prócieuse mitiutc! Elle valait son pesant d\'or!
Mais pourquoi ce poivre répandu sur le velours incarnat \'? Elle m\'apprend que le poivre a la vertu de chasser les bêtes. Je remarque en effet que les meubles, les paquets, les housses, tout est saupoudré de grains noirs. Et tout en regardant une pile de tableaux et de portraits de familie, j\'éternue du haul de ma tête. »C\'est le poivre!quot; dit-elle, et nous rions.
Elle avait alors trente-deux petites dents si jolles, un timbre de voix si frais et si doux que le rire semblait inventé pour elle. Aussi je vous réponds qu\'elle s\'en donnait a coeur joie. Et elle n\'était jamais seule a rire quand je me trouvais la.
Les enfants du portier sont descendus depuis longtemps, la porte est refermée, nous sommes bien chez nous, et la preuve
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ie Poivre.
c\'est que nous nous erabrassons tout en courant. II y avait si longtemps que nous n\'avions été a nous! Presque une demi-heure! Elle me montre sa jolie chambre, Ia mème oil j\'ai pénétré pour la première fois après la messe du mariage, tandis que ma chère petite achevait ses préparatifs de départ. Je me sou-viens que ce jour-la, saisi d\'une étrange emotion devant toutes ces choses innocentes et blanches, j\'ai mis furtivement un genou en terre et baisé les rideaux du petit lit virginal. Aujourd\'hui, les rideaux du lit et des fenêtres sont en tas dans un coin, avec du poivre dessus. Les matelas et les oreillers sont semés de poivre; on y a mis par-dessus le marché deux ou trois cadres et une chaise. Hélas ! Hélas !
Elle prend la chaise et s\'assied; la pauvre chérie tombe de fatigue. Je veux qu\'elle se mette au lit; elle ne dit pas non, mais elle prétend que je suis encore plus las qu\'elle, car elle a dormi en voiture, et j\'ai passé la nnit a la bercer. J\'avoue que deux heures de sommeil feraient assez bion mon affaire, mais oü dormir ? Dans sa chambre ? Impossible. Un lit est tou-jours assez large, mais lo sien ne serait jamais assez long pour mes jambes de sept lieues. Nous pénétrons alors dans la chambre du bon marquis : plus de rideaux, un lit tout nu; on n\'apenjoit le long des murs que des cordons de sonnettes ; le poivre craque sous nos pieds. On serait bien la j\'en suis sur, mais oü trouver des draps ? ïoutes les armoires fermées, les clefs sont en Lorraine, c\'est trop loin. »Et mon trousseau !quot; (lit-elle. Et de rire.
Nous retournons a l\'antichambre : j\'éventre 1\'un après l\'autre tous les ballots. Je trouve des serviettes, des torchons, les ta-bliers de la cuisinière, de la femme de chambre, du domesti-que, tout excepté des draps. Enfin je crie victoire, elle accourt
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682 Le Poivre.
et se moque de moi : j\'étais tombé sur les nappes 1) damas-sées ! Mais pourqu oi pas ? On prend deux nappes et nous courons faire le lit. Elles sont trop court es, ces nappes; il en faudrait quatre. Elle retourne a la source et revient en riant plus fort: elle a trouvé toute seule un drap de toile écrue, un peu grosse, un peu rude; un drap de domestique, mais assez grand peur couvrh\' les maitres. La-dessus, nous secouons le poivre de la couverture et voila le lit fait. Nous trottons a travers le poivre jusqu\'au cabinet de toilette de la marquise, et apres vingt allées et venues, vers sept heures du matin nous finissons par nous mettre au lit. La pauvre enfant devait ètre a demi morte; quant a moi, j\'étais sur les dents.
«Petit mari, me dit-elle en posant sa jolie tête sur l\'oreiller, je ne suis plus fatiguée du tout.quot;
1) tafellakens.
VICTOR CHERBULIEZ.
Quoique né a Geneve, en 1828, oü son p\'ere fut professew d\'hébreux, M. Cherhuliez est d\'origine francaise et s\'est fait léga-User en 1880.
Après avoir professé quelque temps clans sa ville natale, il débuta par une fantaisie archeoloyique A propos d\'un cheval (I860), suivie hientót par le roman le Comte Kostia (1863), dont le succes fut tres grand. Depuis il est devenu un des romanciers les mieux goutés de la Revue des Deux Mondes. Nous citerons: le Prince Vitale, Paule Méré, le Roman d\'une honnête femme, le Grand-CEuvre, Prosper Randol, l\'Avenlure de Ladislas Bolski. Miss Rovel, Samuel Brohl amp; G0, l\'Idée de Jean Têterol, la Revanche de.TosephNoirel,Noirs Rouges, et la Ferme du Choquard, etc.
Sous le pseudonyme de G. Valbert, M. Cherhuliez a donné a la même Revue des articles sur l\'Allemagne.
En 1883 il a été élu Memhre de l\'Académie francaise.
J\' A U L E M É E É.
LETTRE II.
Sans doute le .lura n\'a pas les beautés roraantiques et les sublimes horreurs des Alpes. Nulle part il ne s\'élève jusqu\'a la region des neiges éternelles; de quelque cóté que vous le gravissiez, des roes chenus ou des paturages tapissés d\'alchi-mille \') marquent toujours le dernier ternie de votre elïort. Ajoutez que les Alpes n\'ont pas seulement pour elles leur hauteur; coupées de vallées transversales, elles torment des massifs distincts, isolés, qui ont chacun leur relief, leur figure et leur nom. Ce qui caractérise le Jura, ce sont ses vallées longitudinales, parallèles a l\'axe de la chaine et bordées de chainons continus, légèrement onduleux, partout semblables a eux-mêmes; mais cette monotonie mêrae a son charme. Ma pensée accompagne dans leur fuite les ondulations de ces lignes bleuatres; elles s\'éloignent, elles courent, mais il ri\'est pas a craindre qu\'elles s\'égarent; elles ont l\'air de savoir si bien oü elles vont! Ne pourraient-elles m\'apprendre oü je vais ? Oui, tel qu\'il est, le Jura parle a mon conir; tout m\'en plait, jusqu\'a cette sévérité de teintes et d\'aspects qui respire une tristesse seci\'ète, et de Thumeur dont je suis, je préfère aux montagnes ensoleillées de la Syrië, a noti\'e vieil Ida 2) lui-mérae avec ses lauriers et sa couronne de nuées violettes, ces paysages un peu durs qui tout au plus a certaines heures du jour s\'embellissent d\'une grace passagère, emblème des sourires fugitifsdemadestinée.
Bois sombres, verts paturages, crets escarpés et mguleux oü se plaisent les plantes que réjouissent le soleil et les autans,
1) beerenklauw. 2) gebergte in Klein Azië.
Paule Mérè.
combes marneuses que chérit la gentiane du printemps, falaises brunatres ou cvayeuses, cirques rocheux, cluses étroites encais-sées entre des murailles grises, sommets abrupts qu\'habitent le sylplie cavalier et l\'espi it des pierrettes, nants \') oü se précipite une eau bouillonnante, ruisseaux clairs qui a trois pas de leur source disparaissent dans des gouffres, lacs transparents aux grèves nues bordées de sapins, pentes pierreuses oü rampe la vipère rouge, tourbières oü dorraent des mousses jaunatres et des arbustes rabougris, marécages décorés de prèles et de scirpes 2), monts et vallées, ravines et prairies, champs stériles, labeur patient des hommes et des bamfs pour vaincre les refus de la terre, maisonnettes blanches éparses sur les hauteurs, humbles logis couverts en bardeaux dont l\'habitant travaille le fer et le bois pour suppleer a 1\'indigence d\'un sol avare, trou-peaux errants, silences profonds, croassements de la corneille, ciel a demi voilé des longues aprèsmidi, vapeurs grisatres trainant au fianc des montagnes, clairières que le vent du soir emplit de son ennui, royauté sere ine de la lune a l\'heure de mystère oü elle s\'empare des vieilles forêts étonnées, j\'ai tout vu, tout admiré, tout respire, tout senti.
Saint-Cergues, 3 juillet.
M. Bird n\'avait pas exagéré les beautés de ce village haut perché ; c\'est un endroit qui mérite d\'être vu. J\'ai quitté Saint-Laurent avant-hier. Aprés avoir traversé un col, j\'ai suivicette cluse étroite oü est enfermé comme dans une gaine de rochers Morez, ville de fabriques et d\'usines. Les Alpes appartiennent aux troupeaux; depuis des siécles, le Jura s\'est voué a l\'in-
]) watervallen. 2) biesgrus.
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Paule Méré.
dustrie. De la Chaux-de-Fonds jusqu\'a Saint-Claude, partout des horlogers, des ouvriers en tout genre; partout règnent renclume, le poincon et le tour; point de cours d\'eau qui ne mette des roues en mouvement, et parmi ces chaumines que l\'hrver enfouit sous la neige, vous auriez peine a en trouver une d\'oü ne sortent des bruits d\'outits et de métiei^.
De Morez je gagnai le haut plateau des Rousses, et après une marche de quatre heures, je me trouvai tout a coup en présence d\'un panorama qui n\'a peut-être pas son pareil.
Du cóté des plaines de la France, le Jura s\'élève lentement et comme par étages ; les terrasses succèdent aux terrasses; chaque fois qu\'on franchit un nouveau gradin, 1) un large plateau se déroule aux regards, bordé de chaines et coupé de vallées d\'érosion. C\'est ainsi qu\'on passe a longs intervalles desvigno-bles a la region montagneuse, des hétres et des buis aux sa-pinières et a leurs gentianes, jusqu\'a ce que, montant toujours, on quitte les épicéas 2) pour les paturages et les rochers nus. Mais le versant suisse du Jura oftre un tout autre aspect. C\'est sur les bords du bassin du Léman que la cbaine atteint sa plus grande hauteur et se couronne des imposantes sommités de la Dole et du Reculet. La plus de gradins, mais des pentes a précipices. Pareil a une muraille rocheuse qui s\'ailonge a perte de vue vers le nord-est, le Jura suisse s\'élance d\'un saut brusque dans la plaine ; aussi le voyageur qui d\'étage en étage atteint enfin cette dernière crête apergoit tout a coup devant lui un vide immense et par dela ce vide tous les pies étincelants des grandes Alpes: c\'est un coup de théatre qui cause un véritable saisissement.
Et cependant, vous le dirai-je? j\'ai vu ici quelque chose
1) rotstrap. 2) dennen.
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I\'aule Mere.
de plus beau que tous lea glaciers du monde ; ce sont deux yeux d\'un brun sombre, grands comme des étoiles, doux comme du velours. .. De grace ne souriez pas! C\'est en artiste que j\'en parle.
Comme je me propose de demeurer quelques jours a Saint-Cergues, je suis descendu dans une pension. II y en a plusieurs, car chaque été des families de Genève et du pays de Vaud viennent passer ici le temps des grandes chaleurs. L\'air de Saint-Cergues est singulièrement vif et fortifiant; il ne se respire pas, il se boit, et les médecins le recommandent comme un tonique. La maison ou je loge est rustique, mais bien tenue; elle me séduisit tout d\'abord par les deux beaux arbres qui en ombragent 1\'entrée et par le grand pré vert qui s\'étend derrière.
Nous dinons a midi. Hier, au coup de clocbe, je trouvai reünies dans la salie a manger quelques dames de Genève en compagnie de leurs fdles et de deux freluquets \') de seize ans. On était a table, on se regard ait, on chuchotait. — «Viendront-elles? ne viendront-elles pas? disait-on. — Moi je vous dis qu\'elles ne viendront pas. — Moi je vous assure qu\'elles vien-dront. Jusqu\'a present elles out diné dans leur chambre; mais elles s\'y trouvent trop a l\'étroit. Ne voyez-vous pas que leurs couverts sont mis\'? — Quant a moi, répliqua d\'un ton prude et pincé une Arsinoé sur le retour, j\'espère bien qu\'elles ne viendront pas. Pour peu qu\'elles aient le sentiment des convenances, elles comprendront... En vérité, je ne me soucie pas qu\'Amélie et Fanny...quot;
Elle ne put achever son discours: la porte s\'ouvrit et elles parurent. ïressaillement général.
Elles étaient trois. La première qui entra fut Mme Simpson,
1) spring-in-\'t veld.
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Paule Méré.
sceur du révérend M. Bird, veuve consolèe de M. Simpson, une grande Ecossaiso qui porte beau comme les chevaux de race, le menton et Ie nez en 1\'air, une figure agréable, mais un peu lanée, le goüt des coleurs voyantes et même criardes, eet air belliqueux et conquérant, ces allures de coup de vent qu\'ont les Anglaises qui s\'émancipent. Derrière elle venait sa fdle, Mile Jane, une mine fraiche et espiégle, un vrai gamin de douze ans en robe rose. Enfin parurent les deux yeux dont je vous ai parlé, et dont je ne dirai plus rien ... Mais je vois que vous êtes curieux. Quel age ? Vingt ans, je pense. Et le reste du visage répond-il a la beauté du regard ? Quesais-je? Je n\'ai vu d\'abord que les yeux, et en vérité on ne peut regarder autre chose. Plus tard je ine suis avisé que le nez est mince, légèrement retrousse, que la bouche est petite et linement découpée... Assurément, direz-vous, ces traits mignons s\'accordent malavec ces grands yeux. Vous vous trompez, ou du moins ce contraste n\'a rien qui choque; il est singulier, piquant, et cette figure est a la fois belle et jolie; e\'est pour cela qu\'elle ne ressemble a aucune autre. Et le front? Petit comme celui des statues grecques et ombragé des mille boucles fantasques de clieveux couleur de noisette. Et la taille? Mince et souple comme un roseau. Et la voix ? Une pure voix de cristal. Et le rire (car vous aimez a savoir comment les femmes rient) ?... Représentez-vous un rire étincelant, un rire d\'ondine, un rire de cascade, ce bruit frais d\'une eau jaillissante qui mousse et qui bouillonne. Ètes-vous content ?
A peine Mquot;1quot; Simpson se fut-elle assise, qu\'elle s\'apercut qu\'on la regardait; tous ces yeux braqués sur elle 1\'impatien-tèrent. «Paule, dit-elle avec son flegme et son accent britanni-ques, avez-vous remarqué comme ces moutons que nous avons
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Paule Méré.
rencontrés tout a l\'heure écarquillaient leurs yeux pour nous regarder passer ? II paralt que cela se gagne
Et a ces mots elle promena sur toute l\'assistance un regard liautain et provocant. Personne ne se sentit de force a relever le gant: Arsinoé rougit et abaissa ses yeux sur son assiette; Fanny en fit autant, et tout le monde suivit leur exemple. Etait-ce 1\'air guerroyant de Mme Simpson qui leur imposait? Je crois que la beauté de Paule les intimidait aussi. On a beau s\'en défendre, la beauté exerce son empire jusque sulles cceurs grossiers; il est en elle quelque chose qui tient d\'une apparition; cette divine étrangére nous apporte des nouvelles d un pays inconnu, et elle en parle avec un mystère qui fait rêver.
Mm» Simpson se donna le plaisir de constater sa victoire en se mettant tout a fait u Faise, et au milieu du silence général elle s\'entretint a haute voix avec Paule, qui ne répondait guère que par monosyllabes et par quelques notes de son lire cris-tallin.
«Paule, il faut avoir grand soin de cette mousse que nous avons trouvée ce matin ; je Ia crois curieuse; nous la mon-trerons a mon frère... Paule, écrivez done a Genève pour qu\'on nous envoic des polichinelles ; il en faut toute une car-gaison, j\'en ai promis a tous les marmots de Saint-Cergues, et mon frère a tout le département du Jura; mais, entendez-moi bien ; il me faut de vrais polichinelles : je veux le chapeau a claque et les deux bosses; je n\'aiine pas les pantins 2) pei fec-tionnés, le monde en est plein. Si tous les pantins avaient deux bosses, cela épargnerait bien des méprises. .. Paule, ne me laissez pas oublier que je dois porter de I\'aconit a cette bonne
]) aanstekelijlc is. 2) harlekijns.
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Paule Méré.
femme qui a mal aux dents ; cinq globules ce soir, cinq cette nuit. Si elle n\'est pas guérie demain matin, c\'est ([u\'elle y raettra de 1\'entêtement. J\'aurai soin de l\'en prévenir: je n\'aime pas qu\'on me manque ... Paule, comptez-vous dessiner cette après-midi ? Songez que nous devons aller ce soir a la Chèvrerie, Jane a juré de faire la moitié du chemin a cloche-pied 1). Cela vaudra toujours mieux que de grimper sur les sapins. En six jours, six robes déchirées! A Noël, Jane, je vous donnerai pour étrennes un perchoir 2)... Allons, petite, füle, levez-vous de table; n\'entendez-vous pas ces corneillesqui vous appellent ? Dieu bénisse toute la familie des percheurs 3)!... sans en excepter les perches 4) ajouta-t-clle en lorgnant du coin de l\'oeil Amelia et Fanny.quot;
1) Op één voet hinkend.
2) Roeststok (waarop de hoenders roesten.)
3) Roestende vogels.
4) Boonenstaken.
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ns.
JUS I
He, I ANDRE THEURIET,
3US I
• • ■ poéte el romancier trés distingué, né a Marly-le roi {Seine el
uifi Oise), le 8 octobre d833. 11 fit ses études au collége de Bar-Ie-: due et vint vers 1854 d Paris, oü il pasaa ses examens de \' droit. Collaborateur de la Revue des deux Mondes, d partir de 1857, il y fit paraltre la plupart de ses rumans et non-velles.
Au thédtre il donna Jean-Marie, drame en un acte.
Oeuvres poétiques: le Cherain des bois (1868), le Bleu et le Noir, les Nids, Livre de la Payse. Oeuvres en prose: Mile Ouignon, la Fortune d\'Angèle, le Filleul d\'un marquis, Sous Bois, le Fils Maugars, Toute Seule, Sauvageonne, Michel Ver-neuil, Eusèbe Lombard etc. Plusieurs de ses romans ont été \' traduits en hollandais.
En 1885 il publia une biographie du peintre Bastien Lepage, mort en 1884, et le roman Péché mortel.
SOUS BOIS.
— Nous étions assis, Tristan et moi, sur la crête d\'une sorte de falaise qui surplombe audessus de Vivey. Du haut de eet observatoire, le village, entouré de trois cótós par les bois, a l\'air d\'etre au fond d\'un puits de verdure. Nos regards pion-
Sous Bois.
geaient droit au-dessus du vieux chateau, flanqué de deux tourelies en éteignoir, et environné d\'une quarantaine de maisonnettes entre lesquelles serpente le ruisseau. Le bruit des bat-toirs, les cris des enfants, les chants des coqs, nous arrivaient en accords clairs et joyeux.
Tu vois ce hameau ? dit Tristan ; eh bien! toute sa population ne vit que de la forêt: les hommes sont bücherons, les femmes vont au bois ramasser des fraises en été, des faines \') a l\'automne, et des branches mortes en hiver. Ce qu\'il y a de remarquable, c\'est que ces pauvres gens sont d\'une probité proverbiale. On ne compte point parmi eux un seul délinquant forestier. A peine deux ou trois braconniers font-üs exception a la régie, et encore ce sont de si amusants vauriens, qu\'on est presque tenté de leur pardonner leurs méchants tours en faveur de l\'adresse qu\'ils déploient. Ces gaillards-la vous prennent dans leurs engins un cerf avec la même facilité que s\'il s\'agis-sait d\'un simple levraut. lis courbent deux baliveaux a la sortie d\'une coulée 2) oii doit passer le gros gib,er, ils y ajustent leurs collets 3) de laiton, et au petit jour la béte se trouve pendue haut et court sans qu\'elle ait eu le temps de pousser un cri. Ils vous la démembrent sur place, et la transportent nuitamment chez les aubergistes, dont ils sont les four-nisseurs attitrés; mais je veux que tu fasses aujourd\'hui con-naissance avec des travailleurs dont le métier est plus honnête et plus original...
Nous avons pris Ie chemin du bois des Fosses, et au bout d\'un quart d\'heure nous nous sommes trouvés sous les grands fïits de la réserve. 4) Quelle belle chose qu\'une futaie a 1\'heure
1) Beuknooten. 2) Wildloop. 3) Strikken.
4) Park (afgeperkt deel van het bosch, waarvan de boomen bestemd zijn om geveld te worden).
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Sous Bois.
du soir oü le soleil glisse ses rayons obliques sous le couvert. Les hêtres et les chênes élancent droit vers le ciel leurs troncs sveltes et nus, surmontés d\'une ramure opaque. Le sol éclairci et débarrassé de broussailles laisse le regard plonger dans les intirnes profondeurs de la forêt; une lumière verdissante et mystérieuse baigne la futaie oü les pas et les voix deviennent plus sonores. De tous cötés, les hêtres profilent leurs blanches colonnades. C\'est comme un temple aux mille piliers puis-sants, aux nefs spacieuses et sombres, oü, tout au loin, des pluies de rayons lumineux brillent dans l\'ombre comme des lueurs de cierges. ïandis que nous cheminions, silencieux et recueillis, une acre odeur de fumée se répandait sous les branches. — Les charbonniers ne sont pas loin, dit Tristan.
En elfet, nous apercümes bientót les fourneaux a charbon espacés entre les arbres : les uns conservant encore leur forme conique, les autres alfaissés et fumants. A quelques pas de !a loge, 1) construite en ramilles et en mottes de gazon, les charbonniers assis en cercle sur des sacs préparaient le repas du soir autour d\'un feu de souches oü bouillait la marmite. Ils étaient six : trois gars bien découplés, aux regards intelligents sous le chapeau a larges bords, une flllette de seize ans ayant la beauté agreste d\'un fruit sauvage, puis le maitre char-bonnier et sa femme, déja ridés, halés et crevassés par l\'age et le labeur. Nous demandarnes la permission d\'allumer nos pipes au brasier, et petit a petit nous liames connaissance. Les charbonniers sont gens peu expansifs et d\'humeur défiante. Cependant, quand ils went que nous nous intéressions sérieu-sement a leurs occupations, leurs langues commencérent a se délier. L\'offre d\'un paquet de tabac acheva de les apprivoiser ;
I) Hut.
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Sous Bois.
la petite, qu\'on nommait Brunille, et qui d\'abord s\'était cachée dans rembrasure de la loge, nous lanca un regard moins farouche a travers les grands oheveux dénoués qui voilaient a demi ses yeux. Nous primes place sur les sacs, et je fis causer le vieux sur la cuisson du charbon.
— C\'est une rude besogne, et capricieuse, dit-il en secouant les cendres de sa pipe; d\'abord il faut chercber un bon cuisage \'), abrité du vent et a proximité des routes forestières; puis il y a le dressagea) du fourneau, qui est une operation délicate, exigeant de la patience et du sa voir. Sur remplacement choisi, on compte buit enjambées; c\'est le diamètre du fourneau. Au centre, avec des perches fichées en terre, on ménage un vide qui servira de foyer. Les premiers batons ou attelles s) dont on entoure ce vide doivent être secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de rondins\'1), puis une seconde, une troisième, et ainsijusqu\'a l\'extrémité du cercle. C\'est le premier lit; il ressemble quasiment aux grandes toiles rondes des araignées d\'automne. Sur ce premier lit, on en élève un second, qui se nomme Véclisse, et on continue de la sorte, toujours rétrécissant les rangées, de facon que le fourneau tout entier prenne la forme d\'un large entonnoir renversé. Le troisième lit a nom le grand haut, le quatrième et Ie cinquième s\'appellent le petit haut. Le dressage terminé, il faut habiller le fourneau d\'un épais manteau qui le mette a l\'abri de Pair. On le couvre d\'une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraiche, épaisse de trois doigts; enfin on répand sur le tout Ie frasil 5))
1) plaats waar het hout wordt verbrand.
2) opstapelen.
3) hoekhout; dwarsliggers.
4) rondhout.
5) voor fraisil: hout of steenkoolasch.
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Sons Bois.
c\'est-a-dire une cendre noire prise sur une ancienne place a p.hai\'bon. Le sommet du fourneau étant resté a découvert, on y met le feu au moyen de broussailles et de charbons allumés; ie courant d\'air s\'étabiit ; et le bois commence a brüler... Alors seuleinent, Monsieur, viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Le cliarbon est comm e un enfant gaté sui\' lequel il faut vei lier jour et nuit. Quand la fumée, blanche d\'abord, devient plus brune et plus acre, on bouche les ouvertures avec de la terre ; puis, douze heures après, on redonne un peu d\'air. Le charbonnier doit toujours ötre maitre de son feu. Si le cliarbon gronde, c\'est que la cuisson va trop vite, et avec le rateau on applique du frasil sur les ouvertures; si le vent s\'élève, autre souci: il faut abriter le fourneau avec des olaies d\'osier. Enfin, après mille maux et mille soins, la cuisson s\'achèvc. Le fourneau s\'aplatit lentement, on l\'éventre d\'un seul cóté, et le charbon parait noir comme une müre \'), lourd et sonnant clair comme argent.
— Vous arrive-t-il de manquer-une cuisson2)?
— De fois a autre, et alors nous reversons les rondins mal cuits dans un nouveau fourneau.
— C\'est un rude métier, comme vous le disiez.
— \'Je le croirais! mais on l\'aime en dépit de tout. Voila cinquante ans que je le fais; je l\'ai commencé sous défunt mon père dans les bois de l\'Argonne, et depuis ce temps-la j\'en ai vu des forêts, je vous en réponds!
— Moi aussi, j\'aime votre métier, dit Tristan, et si j\'osais, je vous chanterais une chanson que j\'ai faite sur les charbonniers.
Au mot de chanson, Brunille avait cligné de l\'oeil. — Osez tout de même, reprit le père, cela nous fera grand plaisir.
1) moerbei. 2) brandsel.
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Soms Hois.
Mors Tristan, de sa voix de stentor, entonna ces couplets, composes sur un vieil air rustique;
Kien n\'est plus fier qu\'un charbonnier
Qui se cliauffe a sa braise,
II est le maitre en son chantier Oü flambe sa fournaise.
Dans son palais d\'or,
Avec son tresor,
Un roi n\'est pas plus a I\'aise.
II a la forét pour maison Et le ciel pour fenêtre;
Ses enfants poussent a foison Sous le cliêne et le liêtre;
lis ont pour berceaux L\'lierbe et les roseaux,
Et le rossignol pour maitre.
Ne dans les bois, il veut mourir Dans sa forét aimée ;
Sur sa tombe, on vieudra couvrir Un fourneau de ramëe:
Le cliarbon cuira.
Et son a me ira Au ciel, avec la fumee.
Tandis que la voix de Tristan montait sous la f\'utaie, les char-bonniers écoutaient attentivement, et la vieille mère dodelinait de !a tête en mesure. Les yeux de Urunillc brillaient comme deux charbons ardents, et les gars souriaient. On sentait que lous avaient bien compris les cou[)lets, et qu\'ils en étaient a la fois touchés et flattés.
— Voila une bonne chanson! fit le maitre charbonnier quand Tristan se rassit.
— Est-elle imprimée? demanda 1\'ainé des apprentis, le Grand Justin, — et, sur la réponse négative de mon ami, il manifesta le désir de la posséder.
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Sous Bois.
— .Ie vais vous l\'écni-e moi-même, i-éponclit Tristan, clia-louillé a^réablement dans son amour-propre de poète.
Quand les paroles furent copiées, il leur répéta Tair. Brunille, a demi cacliée derrière l\'épaule de sa more, Ie fredonnait déja en sourdine. — Ah! je vous assure, dit la vieille, qu\'elle sera la première k savoir la chanson!
— Je la chanterai a la i\'ête, dans huit jours! s\'écria le Grand Justin en agitant son papier.
— Eu ce cas, repartit Tristan, pour vous bien mettre l\'air en tête, nous allons encore le répéter tous ensemble.
Et le maitre, les compagnons, Brunille et Ia mère, redirent en choeui\' avec nous la chanson du charbonnier. Jamais la fu-taie du bois des Fosses n\'avait entendu musique si triomphante.
Nous nous quittames avec de cordiales poignées de main. La nuit était venue; les six fourneaux Jetaient de distance en distance leur rouge lueur, sur laquclle s\'enlevaient en noir les lïits élancés des hêtres et les silhouettes de.s charbonniers. Nous étions déja loin, que nous entendions encore leurs voix unies entonner le. dernier couplet.
— Voila une bonne journée, murmurai-je, nous avons donné un peu de joie a ces braves gens, et nous nous en retournons nous-mêmes plus légers et plus joyeux.
— Comprends-tu maintenant pourquoi je ne veux pas vivre hors de la forêt? s\'écria Tristan, dont la voix vibrait et dont les yeux jetaient des éclairs d\'enthousiasme.
11 septembre.
Au fond d\'une goi\'ge étroite, l\'raiche et boisée, la ferme d\'Amorey éiève ses batiments aux toits moussus. Derrière les
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Sons Buil,
i\'tablos règne un maigre potager bordé de pommiers trapus; en avant s\'étendent des prés marécageux oü paissent quelques va-ches. Les terres du fermier sont enclavées dans les bois en-vironnants, et deux bonnes lieues séparent la ferme du plus proche village. Tristan fume, assis au-dessus d\'une source, et ses grandes jambes guêtrées pendent au fil de l\'eau. — Ames heures de découragement, dit-il, je rêve parfois de finir mes jours dans cette ferme, onseveli dans un profond oubli. On y est si loin des bruits du reste de la terre! Des generations de paysans s\'y sont succédé, couchant dans le raême lit antique, en forme d\'armoire, récoltant des fruits aux mêmes arbres, poussant la même charrue. Les saisons alternées leur ramè-nent le même cercle de travaux, que 1\'habitude et la monotonie ont rendus facilcs et doux. Le bei\'ceau d\'osier qui a bercé les pères endorrnira los enfants. Le piéton \') y apporte a peine une lettre en deux ans, et les journaux n\'y ont jamais pénétré. Quand d\'aventure on y a des nouvelles du monde extérieur, c\'est par un colporteur égaré ou un garde forestier en tournée, et encore, en traversant l\'épaisse ceinture de la forêt, ces nouvelles prennent une teinte si légendaire qu\'elles ressemblent a des récits merveilleux. La vie doit couler ici avec la lenteur d\'une eau somnolente, dont jles curiosités humaines n\'ont jamais troublé la sérénité... Pourquoi secoues-tu la tête d\'un air ironique?
— Paree que, préciséinent dans cette calme solitude, il s\'est passé, voila tantót quarante-cinq ans, une tragique lustoire, et je m\'étonne que tu n\'en sacbes rien.
— Absolument rien, reprend Tristan, furieux de voir son rêve pastoral a vau-l\'eau; conte-la-moi au lieu de m\'agacer avec tes mines railleuses.
1) postlooper.
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Sons Bois.
— Je voudrais te la dire avec la même simplicité qu\'elle me fut i\'acontée autrefois, dans la lande de Vivey, par le piéton qui va d\'Aubeiive a Lamargelle. La void :
Au temps de la Restauration, deux families vivaient dans cette ferme; d\'abord le fermier Perdriset, qui I\'sxploitait avec sa femme et ses deux filles, puis un bücheron, qui en occupait une dépendance avec son fils, Remy Fleuriot. La plus jeune fllle du fermier, nommée Reine, était du même age que Remy. On les avait élevés ensemble, et ensemble ils avaient grandi. Remy était devenu un beau gars, brun, bien découplé et bardi, mais très-concentré et sauvage; Reine était une fillette blonde, fort douce, d\'une nature calme et un peu moutonnière. Quand Remy at-teignit ses seize ans, il devint coupeur mix bois \') comme son père; Reine resta occupée des besognes de la ferme; mais ils se retrouvaient en hiver, a la veillée, et les soirs d\'été au bord du ruisseau, oü la jeune fille étendait son linge. Leur intimité, bien qu\'entravée par les travaux du jour, n\'en devenait que plus étroite aux lieures de réunion. Ce n\'était encore qu\'une amitié très-vive mais trés-pure. L\'amour aux champs est sem-blable a ces plantes des bois qui restent ignoréesjusqu\'ace que les fleurs s\'épanouissent. Tout alia paisiblement jusqu\'a l\'épo-que oü Remy, courant sur ses vingt et un ans, se rendit a Auberive pour le tirage. Ce jour-la. Reine s\'esquiva de la ferme vers le tanlótquot;) et s\'en alia sur la route forestière épier le retour de Remy; quand elle l\'amp;percut au tournant du cliemin,et que le gargon triomphant lui eut montré un bon numéro, épinglé aux rubans rouges qui décoraient son chapeau, Reine, jusque-la si réservée, se jeta a son cou et l\'embrassa en pleu-rant. Remy, très-ému, prit les mains de la jeune fille et lui
1) houthakker. 2) namiddag.
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Sous Bois.
demanda si elle voulait devenir sa femme, et, comma les yeux de Reine disaient clairement oui, un nouveau baiser scella leurs liaucailles, ei ils se promirent de s\'aimer jusqu\'a la mort.
Remy n\'eut plus alors qu\'une pensee: gagner assez d\'ai\'gent pour se mettre en ménage avec Reine; une fois I\'automne venu, 11 s\'embaucha parmi des bücherons qui allaient exploiter une coupe du cóté de Grancey. Malheureusement Perdriset, qui n\'avait pas été mis dans la confidence, avait d\'autres vues pour sa fllle cadette. Le même automne, un garcon de Germaine, fils unique et ayant du bien, fréquenta assidüment la ferme; un jour Perdriset signifia a Reine qu\'il I\'avait choisi pour gendre, et que c\'était affaire conclue. La jeune fllle pleura, mais ne sut pas se défendre: sa nature craintive et soumise fit taire son amour, qui se réfugia dans un recoin de son coeur, comme un oiseau effarouché; un matin de mars, quand Remy rentra au logis, le coeur léger et la poche garnie, on lui apprit que Reine appartiendrait a un autre, et. que le jour des promesse l) était déja fixé.
Fleuriot recut le coup en pleine poitrine, avec une apparente résignation; mais, en dépit de son caractère renfermé, on sen-tait que son coeur saignait au dedans. II était devenu morose, inquiet et ne travaillait plus. A ceux qui lui parlaient du futurma-riage de Reine, il se bornait a répondre en secouant la tête: — Elle sait bien ce qu\'elle m\'a promis. — Quant a Reine, elle sem-blait éviter de se trouver seule avec lui. Pourtant il la rencontra un soir prés du ruisseau, et lui demanda si sérieusement elle ne voulait plus de lui; comme elle baissait la tête sans répliquer, il la saisit dans ses bras, lui donna un farouche baiser, et se sauva en disant: -- Si je ne t\'ai pas, il ne t\'aura pas non
1) trouwdag.
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Sous Flo is.
plus; il ne t\'appollera jamais femme — Le lendemain étaitle jour des promesses; dès le matin, Fleuriot partit pour Lan-gres, ou il acheta un pistolet, un quarteron de poudre atquatre balles. — On en a toujours besoin quand on va aux noces, ré-pondit-il a I\'armurier qui le questionnait. — II ne revint qu\'a la nuit close, s\'en fut droit a la ferme et supplia la mére Pel-driset de le laisser une dernière fois seul avec Reine. La jeune fille teillait du chanvre dans la cuisine; ils causèrent environ une demi-heure a voix basse, et de la chambre voisine les gens entendaient les sanglots de Fleuriot, mêlés aux soupirs de Reine. Tout a coup une detonation retentit, et la vieille mère, en ou-vrant la porte, vit sa fille étendue sanglante sur la pierre de l\'atre. Elle avait été tuée du coup; Fleuriot a son tour avait essayé de se faire sauter le crane, et s\'était manqué; on lo garrotta, et le lendemain soir il était enfermé dans une cellule de la prison de Langres. Devant le juge et plus tardaux assises, il avoua tout et conta son histoire d\'une fagon naive et touchante. II y avait eu premeditation, et il fut condarané a mort; mais, les jurés ayant signé un recours en grace, sa peine fut commuée en celle des travaux forces a perpétuité. En cc temps-la, on n\'avait encore supprimé ni I\'exposition publique, ni la marque au fer rouge ; le 23 septembre \'1829, Fleuriot fut extrait de la maison de justice, mis au carcan sur la place de rHótel-de-Ville, flétri des lettres T. P., puis dirigé sur Toulon.
Alors coinmenca pour lui une terrible vie d\'expiation et de-misère. Pourtant l\'expression de son repentir était si poignante qu\'elle émouvait même les argousins. Sa conduite ayant été exemplaire, sa peine, d\'abord cliangée en détention, fut réduite a quinze ans. II sortit de la maison de Clairvaux en 1845. Uu
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Sous riois.
soil1 de printemps, le notaire d\'Auberive, qui revenait cle Lan-gres en voiture publique avec un voyageur vêtu d\'une! blouse de paysan, fut très-surpris, quand on atteignit les bois de Mon-taubert, de voir son compagnon se pencher a la portière et soudain fondre en larmes. C\'etait Remy Fleuviot, pleurant a l\'aspect des grands bois d oü sa jeunesse avail été déracinée par une si effroyable tempète.
II s\'établit avec son père a Germaine, non loin du val d\'Arnorey, •et pendant sept ans les labeurs et les privations qu\'il s\'imposa comme une penitence, son front sans cesse courbé, ses yeux rougis, ses cbeveux blancs avant I\'age, firent une impression profonde sur les habitants do la commune. Son seul désir, niais un désir flévreux qui le tourmentait jour et nuit, était d\'obtenir sa rehabilitation judiciaire. Les magistrats et les gens influents lt;lu pays 1\'appuyaient, et on allait aboutir, quand un obstacle imprévu menaca de tout entraver. Un condamné ne peut être réhabilité que lorsque les frais de sa condamnation ont été payés a l\'État. Or, pour Fleuriot, les frais s\'élevaient a 4C0 francs. — 400 francs! et il gagnait a peine 40 sous par jours! — Le malheureux se désespérait, quand le juge de paix crut tout aplanir au moyen du biais suivant: tout débiteur de I\'Etat, qui est insolvable et qui subit la contrainte par corps pendant le temps légal, se trouve par le fait de son incarcération, libéré envers le trésor. II ne restait done plus qu\'a avaler cette dernière amertume; deux mois d\'incarcération, — et puis Fleuriot pour-rait reprendre son nom d\'honnéte horame et respirer librement. II consentit a tout, et le 11 novembre suivant fut écroué dans la prison de Langres; mais quand il se retrouva dans cette geóle peuplée pour lui de fantömes terribles, quand il revit 1\'odieuse celluie oü on l\'avait jété jadis, tout couvert enco -e du sang
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Sous Buis.
de sa Reine bion-ainiée, il sentit que cette suprème épreuve était trop lourde pour ses pauvres épaules. Dans la nuit Hu 7 janvier 1855, lo geólier entendit un grand cri, suivi d\'unc plainte déchirante, et en ouvrant la porto de la celluie il vit que Remy Fleuriot était mort.
Mon histoire était linie; Tristan s\'est levé gravement et m a tendu la main: — Je te remercie de mavoir conté cela; raaintenant chaque fois que je repasserai devant la ferme, je lt;lonnerai une pensée a Fleuriot.
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LUDOVIC HALÉVY,
füs du litterateur distingué I.i\'oa Halévy, et neveu du célèhre compositeur, naquit a Paris en 1834 et entra d\'ahord dans l\'administration, comme rédacteur au secretariat du Ministère d\'Etat. En 1858 il devint cJief de bicreau au Ministère d\'Algérie, puis rédacteur au Corps législatif. II a depuis donné sa demission, pour se consacrer entièreinenl au theatre et a la littérature. On lui doit une quantité de livrets d\'opérettes et d\'opéras-comiques, dont la plupart en collaboration avec M. Henri Meilltac; nous ne citerons que: /\'Impresario (1856), Orphée aux Enfers (1861), la Belle Hélène (1865). la Vie Pai\'isienne, la Grande Durhesse de Géroldstein (1867). II donna encore au theatre plusieurs comédies, dont quelques-unes: Froufrou (1869), Tricoche ot Carolet (1871), Ie Mari de la débutante (1879), etc. eurent un yrand succes.
II publia: l\'Invasion, Souvenirs et recits (1872), Monsieur et Madame Cardinal (1873), les Petites Cardinal (1874), Un mariage d\'amour Z\'Abbé Constantin (1882), Criquette il884), etc..
En 1884 M. tlalévy fut élu memhre de VAcadémie francaise.
LA PAMILLE CARDINAL.
t, E PROGRAMME DE M. CARDINAL.
))Ah ! ma chère, il (M. Cardinal) a bien du mal, allez, dans sou apostolat... 11 trouve que les paysans sont inertes, qu\'ilsnesont pas assez remués par la politique. II voudrait répandre l\'agitation dans les campagnes, mais ce n\'est pas commode, car a part une vieille dame qui est légitimiste, un vieux monsieur qui est orléaniste et ti\'ois ou quatre anciens fonctionnaires qui sont bonapartistes, tout le monde ici est pour la République... Mais ils sont républicains a leur facon ... Les républicains des campagnes, ga n\'est pas du tout la même chose que les républicains des Batignolles r)... C\'est des gens qui trouvent que cela ne va pas trop mal depuis quatre ou cinq ans, que leblé continue a pousser et la vigne a mürir, que les prix se niain-liennent a la Malle, qu\'on est ti\'anquille, qu\'il faut se conten-ter de ga, et que, lorsqu\'on a un gouvernement quelconque, le mieux est de le garder le plus longtemps possible.
))Un vieux vigneron, pas plus tard qu\'hier, disait a Monsieur lt; Cardinal, qui en bondissait a chaque mot:
»— Moi j\'aurais voulu voir durer Charles X, j\'aurais voulu »voir durer Louis-Philippe, j\'aurais voulu voir durer Napoléon »et rnaintenant je voudrais voir durer la République. J\'ai toujours «été pour ce qui est. Je n\'aurais pas vote pour qu\'on ait la o République, mais, maintenant qu\'on l\'a, je vote pour qu\'on •da garde... Voila mon opinion... J\'ai toujours été conservateur ude ce qui existe.quot;
«Des opinions pareilles, ca met Monsieur Cardinal dans un lt;\';tat ! Monsieur Cardinal a toujours été pour le mouvement. ..
1) voorstad van Parijs.
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Le programme de M. Cardinal.
11 dit que la France ne doit jamais s\'arrêter, qu\'elle doit marcher toujours, toujours. II dit qu\'elle est l\'avant-garde des nations, la pionnière de la civilisation. Tout cela, vous comprenoz bien. ma chère amie, c\'est des expressions et des phrases de Monsieur Cardinal; mais, a force de les entendre répéter, je les sais a peu prés par coe-ur... II a beaucoup travaillé dej)uis que nous sommes retires :i la campagne ; il s\'est mis a lire des auteurs latins... en tVancais naturellement ... II a fait de grands progrés dans la littérature dans la politique, dans 1\'éloquence. Hier il me disait: «Madame Cardinal, je me sens mar pour le pouvoir!quot;
»Poui\' qu\'il le dise, il faut que ca soit, car il n\'y a pas d\'homme plus modeste ... Si vous saviez couime il paria bien inaintenant... et longtemps!... Que de belles choses il me dit dans l\'intimité, et tout cela est perdu pour le pays; tout cela n\'est entendu que de moi qui, les trois quarts du temps, n\'y comprends rien .... Ce qui me passé, c\'est qu\'on ne vienne pas a Monsieur Cardinal, qu\'on ne lui disc pas: «Choisissez... «quelle place voulez-vous ?... dans les finances ou dans la justice?quot; «C\'est les deux choses qui lui iraient le mieux ...
»Nous avons la République et on n\'emploie pas Monsieur Cardinal! Mais qu\'est-ce que c\'est done que cette République qui pourrait utiliser Monsieur Cardinal et qui ne l\'utilise pas\'.\' 11 est la, se dévorant, se consumant, se desséchant, pret a accepter n\'importe quelle fonction, mèrne lucrative.
»Du matin au soir. Monsieur Cardinal ne pensc qu a son pays, et même du soir au matin, car trés souvent, la nuit, il se réveille pour y penser. Et alors, tout d\'un coup, dans les ténébres, j\'entends une voix qui me dit; »Allume, Madame Cardinal,al-«lume.quot; C\'est qu\'il lui est venu une pensée de réforrne, une
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Le programme de M. Cardinal.
pensée de progrès ... II a peur que cette pensée lui échappe . .. 11 veut l\'écrire tout de suite... Comme je suis du cêté des allumettes, j\'allume. Je lui passe son petit carnet, son petit crayon; et il écrit, au milieu de la nuit, pour son pays.
»Tenez, cette nuit, je l\'ai rallumée trois fois, la bougie, pour trois pensées différentes qui étaient venues a Monsieur Cardinal. La première, sur l\'apathie des campagnes; la deuxième sur Voltaire ; la troisième sur une religion purement laïque ... Même que les allumettes ne voulaient pas prendre et que Monsieur Cardinal a eu un accés de colère et s\'est écrié:
»— lis le font expres, ces gens du Centre gauche, ces orlé-«anistes qui sont au pouvoir, e\'est pour déconsidérer la Répu-«blique ... Quand on pensc que les allumettes de la République »ne valent pas les allumettes de l\'Etnpire.quot;
Elle a beaucoup d\'importance dans les campagnes, cette question des allumettes. Un bonapartiste d\'un village voisin disait hier ironiquement a Monsieur Cardinal: «Votre République. «elle ne sait pas seulement faire des allumettes.quot; Monsieur Cardinal lui a répondu: »Ce ne sont pas les allumettes de ma «République, ce sont les allumettes de M. Mac-Mahon.quot; II a constamment de ces reparties-la, qui lui viennent comme ca, du premier coup, sans qu\'il les cherche, sans qu\'il y pense.
».Ie vous l\'ai dit, cela me renverse qu\'on n\'emploie pas Monsieur Cardinal. Lui, cela ne l\'étonne pas.
»— Si l\'on ne vient pas a moi. Madame Cardinal, me disait-il «hier, e\'est que la République d\'a présent, ce n\'est pas la vraie «République... La vraie République, c\'est le mouvement, le «tumulte, la fièvre.quot;
«Monsieur Cardinal a fait beaucoup de recherches historiques dans ces derniers temps; il dit que 1\'histoire est une mine.
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Le programme de M. Cardinal.
que c\'est étonnant tout ce qu\'on y trouve. II a découvert qu\'il y avait eu des républiques autrefois et que ces républiques étaient turbulentes; qu\'on y vivait toujours dehors, dans les rues, sur les places publiques; que c\'était une agitation perpé-tuelle du ... de . . . du ... II emploie la un diable de mot latin que je ne ine rapelle jamais ... Je vais Ie lui demander ... II me le dictera ... Voila le mot... F . .. o . .. Fo . .. r ... u ... m ... rum ... Qa ne s\'éci it pas de même, mais fa se pro-nonce comme rhum, la liqueur.
»11 dit tout ga aux gens d\'ici, Monsieur Cardinal, et il faut l\'entendre parler aux paysans .. . C\'est admirable ! Tous les jours, de midi a quatre heures, quelque temps qu\'il fasse, pluie ou soleil, il bat la campagne. II s\'arrête prés des paysans, il cause avec eux, mais il ne leur parle pas sa lar.gue habi-tuelle... ga serait trop fort pour eux, ils ne comprendraient pas ... il se fait petit, il se met a leur niveau.
»Tenez, mardi dernier, il m\'avait emmenée avec lui. Nous nous arrêtons prés d\'un paysan qui bêchait son champ... Monsieur Cardinal se met a causer avec le paysan . . . a— Eh bien, mon ami. — Eh bien. Monsieur Cardinal. — Vous «remuez votre champ. — Comme vous voyez. — Et s\'il quot;ivétait pas remué, votre champ, qu\'est-ce qui arriverait? — «Dame, il arriverait qu\'il ne produirait rien. — Voila ou je «voulais vous amener ... Le pays, c\'est comme votre champ... »11 a besoin d\'être remué, toujours remué. — Ah ! ce n\'est spas la même chose, mon champ a besoin d\'être remué et le «pays a besoin d\'être tranquille.quot;
»Voila les paysans ! .. . Ils sont attachés a leur routine ... Mais Monsieur Cardinal ne se décourage pas. II dit qu\'il flnira par agiter Seine-et-Oise. En attendant, il m\'agite, noi ! Toute
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Le programm-e de M. Cardinal.
cette politique me clanse dans la tête ... Je commence ü croire que j\'y coraprends quelque chose ... Je me mets a lice des journaux politiques, moi qui autrefois, vous le savez, ne lisais que les romans, les crimes et les accidents dans mon Petit journal.
»11 y a encore autre chose qui occupe Monsieur Cardinal... c\'est le centenaire de Voltaire ... Ge n\'est que pour le 30 mai de 1\'année prochaine, mais il se prépare déja. II voudrait faire une conférence, ici, a Ribeaumont. Le titre de sa conférence, ce sera le Dieu Voltaire. Monsieur Cardinal sait déja tout son ■commencement par coeur, et il faut voir comme il vous débite lt;ja... De temps en temps, le soil\', après diner, pour s\'exercer, il me répéte son commencement. II s\'assied a une table .. . Jo me mets en face de lui... Je représente l\'auditoire... Monsieur Cardinal se prend la tête dans ses mains... II a 1\'air de se recueillir, de chercher sa première phrase... II ne la cherche pas, puisqu\'il la sait par coeur . .. mais il en a 1\'air... Tout d\'un coup il relève la tête, il rejette ses cheveux «n arriére, par un petit coup sec de la main droite, et il dit;
))Un écrivain frivole, bien que profond, a appelé Voltaire tgt;le roi Voltaire .. . Le mot roi est un outrage. Je ne le jetterai »pas au visage de Voltaire... Je I\'appellera le Dieu Voltaire, «tout en m\'excusant d\'employer cette expression a cause des «superstitions qui s\'y rattachent; mais c\'est un moyen de la «purifier que de I\'appliquer a Voltaire.quot;
»Et ga continue par une grande tirade sur Voltaire républi-cain... II faudra que cela dure une heure et qu\'il ait I\'air d\'improviser tout le temps... La conférence est écrite . . . et écrite ... savez-vous par qui ? ... Par moi, ma chére amie, par moi! Monsieur Cardinal a bien voulu m\'associer a ses
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ie pi-ocjramme de M. Cardinal.
travaux... II m\'a dicté sa conférence ... Depuis quelque temps tléja, il s\'exerce a dieter... et. même a plusieurs personnes en même temps.
oAinsi, dimanche dernier, il a fait venir le secrétaire de la mairie et l\'instituteur... 11 nous a installés a trois tables, ces deux messieurs et moi, et il s\'est mis a nous dieter a tousles trois ... en même temps ... trois choses différentes ... Au secrétaire de la mairie, une pensée contre la tyrannie; a l\'instituteur, des réflexions sur les crimes des papes; a moi, uno note sur une armée purement civile ... II s\'est bien un peu embrouillé par-ci par-la ... mais trés peu ... II allait et venait, suait a grosses gouttes ... II me faisait pitié ... Je lui disais r »Tu te tueras. Monsieur Cardinal, c\'est trop de travail...quot; »Mais il me répondait : »11 faut que je m\'y fasse . . il faut \'gt;que je m\'y fasse.quot; Et dimanche prochain il doit recommen-cer. Tout cela m\'épouvante ... Je me demande comment une seule cervelle humaine peut contenir tant de choses.
«Tous les soirs, après diner, il me dicte ses impressions, ses souvenirs... le journal de sa vie... Ce sera bien intéressant, mais cela ne pourra étre publié que cinquante ans après sa mort, quand, comme il dit, les passions seront éteintes.
sMonsieur Cardinal prépare aussi son programme pour les elections au conseil municipal ... Ce n\'est qu\'a cette époque qu\'il entrera dans la vie politique ... II ne veut pas aller trop vite ... Le conseil municipal d\'abord ... puis le conseil géné-ral... et puis on ne sait pas ... on ne sait pas... Monsieur Cardinal me le disait encore hier soir:
» — Voyez-vous, madame Cardinal, avec le sulfrage univer-osel, tout est possible!quot;
))Ce programme de Monsieur Cardinal, ce sera un programme
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Le programme de M. Cardinal.
définitif! ... ce sera le programme de sa vie entière... II parait qu\'il y a des hommes politiques qui font des programmes, et puis qui, une fois au pouvoir, va te faire lanlaire, mon programme!... Monsieur Cardinal ne mange pas de ce pain-la.
■)La redaction de ce programme a amené entre nous deux une scène bien touchante. L\'autre soir, il me dit: ))Eh bienje ssuis décidément (ixé sur mon programme .. .
»Assieds-toi la, madame Cardinal, je vais te le dicter.quot; Je m\'assieds ... li commence ... Liberté de ci, liberté de ga ... II y avait une vingtaine de lignes pour toutes les liberies, et a la fin, en résumé: «liberté de tout. ..quot; Monsieur Cardinal con-wtinue: «Rétablissement du divorce.quot;
«La, ma chère, je fais un saut sur ma chaise, je regarde Monsieur Cardinal bien en face, avec courage, et je lui dis :
« — Je n\'écrirai pas ca. Monsieur Cardinal, je n\'écrirai pas «Oa, et si vous aviez de l\'affection pour moi, vous effaceriez »cette horreur-la de votre programme ... Quand on a épousé aune femme comme moi, quand on a eu la chance de marier öl\'une de ses lilies ii un marquis ti\'ois fois millionnaire, on n\'a spas de ces opinions-la. Vous êtes mon admiration, vous êtes «mon culte, je vous vénère a l\'égal d\'un Dieu, mais ma main «se sèchera avant d\'écrire une atrocité pareille.quot;
wAloi\'s il vient a moi, il me prend les deux mains et il me dit:
» — Kcoutez, Madame Cardinal, je vais vous faire un grand «sacrifice, je n\'ai jamais, vous le savez, transigé avec les prin-«cipes. . . Eh bien, a cause de vous, je renonce au divorce, je ■d\'elface de mon programme ... Mais ne perdons pas de temps... scontinuons . .. continuous ...quot;
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Le programme de M. Cardinal.
»11 a voulu reprendre sa dictée ... inais je no pourais plus ... les sanglots m\'étouffaienl. .. J\'ai été prise fl\'une crise de lai -mes . .. II me saciifiait le divorce! Je suis tombéea sesgenoux. Je lui baisais les mains... Et je n\'adorerais pas cethomme-la!
»J\'ai fini pai\' me remettre ... Nous avons continué ... J\'ai écrit tout ce qu\'il voulait... Expulsion des Jésuiles . . . Suppression de lous les cultes, etc., etc. J\'aurais bien eu encore a dire quelques petites choses la-dessus... Vous savez, il m\'cst toujours resté a moi un petit fond de religion ... Je crois que les hommes supérieurs, comme Monsieur Cardinal, peuvent se passer de toute espèce de religion ..\'. Mais ces hommes-la, c\'est le petit nombre, c\'est l\'exception, c\'est l\'élite ; et il me semble que pour les autres, pour la masse, pour le peuple, cela doit avoir du bon, la crainte ou l\'espéranee d\'autre chose, après la chose passagére d\'ici-bas...
7-12
HENRI ROCHEFORT.
Li; marquis Vidur Henri de liocheforl-Luyay nat/uit a Paris, le 30 janvier \'1830 et fit ses études au collége Saint-Louis. II se fit remarquer par son r/oul pour la poésie et coinposo, a Vage de seize cms une Hyinno a la Sainte Vièrge, qui fut couronnc cm concours des Jeux flor mix. En 1851 il obtint un emploi de 1200 francs a Cllótel de Ville, aprês avoir donné queloue lemps des le^ons de latin. En 1850 il aborda le thédtreparun vaudeville: I\'llornnie bien mis, rédigea sous le nom d\'Eug. de Mirecourt un roman historiques la Mai\'quise de Courcelles (1858) el antra, en 1860 au Charivari, dont il devint bientdt un des chroniqueurs les plus ijoütés. Aprês avoir été quelque lemps collaborateur au Nain jaune, au Soleil et a rEvénément, ü entra ensuite au Figaro, oü il fit une critique mordante des hommes et des choses de l\'Empire. II réunissait ses articles les plus vifs^ en volumes: les Francais de la décadence, 3quot;quot;! édilion 1885, ( Victor Havard, Editeur), la Grande Bohème, les Signes du temps et los fll précéder de prefaces pleins d\'allusions trans-parentes.
En 1868 il dut quitter le Figaro, par suite des menaces du (juuvernement; il fonda alors un journal hebdomaire, la Lan-terne, dont le premier numéro parut le 1 juin 1868 et quieut un succes prodiyieux. Par suite de plusieurs condamnations quot; l\'amende et au prison, M. Ilochefort quilta Paris, pour se ren dre d Bruxelles, oü la Lanternc, continua d paraitre.
La carrière politique el littéraire de M. Ilochefort, depuis
Les Fmnfais de la decadence.
I8Ö9 est. Irop connue pour Ja rappel er id. Tour a lour dé-fiuté. memhre du gouvernement de la Defense nationale, dé-portd a la Nouvelle-Calédonie, son nom a êté mêlé a toutes les tentatives d\'insurrection contre VEmpire et la liépuhlique.
Depuis Vamnistie générale de 1880 il demeure a Paris, oü il dirkje Ie journal d\'opposition radicale l\'Intransigeant.
Outre plusieurs vaudevilles et lea volumes nientionnés plus haut, il a publié De Noumea en Europe (1877), les Dépravés (1875), les Naufragés (187C), l\'Aurore boreale, l\'Evadé (1880), etc.
LES FRANCAIS DE LA DECADENCE.
I.E C110LKRA ET LE VICE-ROI D\'ÉGYPTE.
9 juillet 1865.
Le vrai moyen de se faire lire, c\'est, encore de parler dn cholera. Voyez-vous, l\'esprit, le bon sens, l\'ironie etlescalern-bours, ga n\'est pas mauvais dans un livre, mais (ja ncvaudra jamais le cholera. La foi transporte les montagnes, je 1\'admets, quoique alois j\'aie Ie droit de demander pourquoi on n\'a pas usé de ce moyen de transport pour amener au bois de Boulogne les rochers qu\'on est allé prendre dans la forèt de Fon-tainebleau. Seulement si, en effet, la foi transporte des montagnes, la peur déplace des villages entiers. Le Francais est naturellement trés brave, avec ce correctif qu\'il a naturelle-ment peur de tout. A la première nouvelle que 1\'épidémic avait été apercue en Egypte, ródant autour des inaisons, on a vu des Parisiens, verts comme le cholera lui-mème, s\'élancer dans les trains en parlance pour Asnières ou Argenteuil; on leur a fait observer que si le lléau devait venir a Paris, il
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Les Franfais de la decadence.
n\'avait aucune raison pour ne pas pousser jusqu\'a Asnières, mais on ne raisonne pas avec des fuyards. Autant essayer de faire comprendre a Thérésa \') que la Patti a plus de talent qu\'elle.
Le bon exeraple a, du reste, été donné par le vice-roi d\'Egypte lui-mème. Quand ce demi-monarque a eu vent que quelques-uns de ses sujets avaient succombé, il n\'a pas hésité, et, sans même se donner le temps de rassernbler son conseil, il a bouclé ses malles et s\'est sauvé avec ses femmes, en faisant savoir qu\'il reviendrait lorsque la salubrité aurait reparu dans ses États.
J\'avoue ma faiblesse: voila un souverain coranie je les aime. Ce n\'est pas un homme qui trompe son peuple par de vaines paroles et d\'inutiles proclamations. On ne peut pas lui repro-cher, a celui-la, d\'avoir étudié Machiavel. Au lieu de s\'écrier dans un élan de fausse politique: «Egyptiens, nous mourrons ensemble!quot; il leur tient ce langage qui, quoi qu\'on endise,est magnifique de simplicité :
—• Vous qui n\'avez pas les tnoyens de voyager, vous resterez exposés au choléra aussi longtemps qu\'il voudra bien séjourner parmi vous. Recevez-le en mon absence. Quant a moi, comme ma liste civile me permet de fréter quelques navires qui me transporterons moi et mes femmes dans des pays raoins malsains, je file. Mais, soyez tranquilles, dés qu\'il n\'y aura plus de danger, je reviendrai parmi vous. En attendant, mourez le plus possible, afin que, a mon retour, le choléra soit complétcment rassasié.
O belle nature! grande ame! coeur d\'or! recois ici mes féli-citations pour la franchise de ta conduite et la candeur de tes
1) bekende zangeres in cafes-ebantant.
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Les Francais de la decadence.
facons; agir avec cette loyauté quand on n\'est que vice-roi! Que serait-ce si tu étais roi tout a fait?
Les Egyptiens les plus complimenteurs vont se trouver furieu-sernent embarrasses pour recevoir leur rnaitre et seigneur quand il daignera reparaitre au milieu d\'eux. Quelque versé qu\'on soit dans l\'art de flagorner son prochain, il est difficile de féli-citer un homme sur la poltronnerie dont il a fait preuve. Mais Je me tourmente bien a tort. Je suis convaincu qu\'il se trou-vera la-bas des corps constltués pour lui présenter 1\'adresse suivante:
«Altesse,
»La cruelle épidémie qui s\'est abattue sur l\'Égypte aura eu eet avantage de prouver de quoi vous étiez capable. Vous aviez ici un palais magnifique et des jai\'dins superbes, vous ri\'avez pas hésité a vous en séparer pour fuir la contagion. Vous avez eu trés peur, c\'est vrai; mais votre couardise a quelque chose de princier qui étonne, et il y a dans votre fagon de vous sau-ver a toutes jambes ce je ne sais quoi qui n\'appartient qu\'aux natures d\'élite.quot;
LES I\'.OIS VOYAGEURS ET L\'ÉPIDÉMIE RÉGNANTE. — LA GLOIRE. —
VICTOR HUGO ET SES DÉTRACTEURS. — LES NOMS DE PËRSON-
NAGES DE COMÉDIE ET LES RECLAMATIONS.
29 octobre 1865.
Le repentir est de toutes les saisons. Je me suis permis, eet été, k propos du vice-roi d\'Egypte fuyant son vice-royaume, des plaisanteries que je regrette, bien que eelui-ci n\'en ait tenu au-
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Les Franfais do la décadence.
(■un compte, et qu\'elles ne I\'aient pas fait réintégrer le domicile vice-royal un quart d\'heure plus tót. Ge monarque de deuxième classe a eu au moins le courage de sa poltronnerie, et sans essayer d\'insinuer qu\'il avait quelques visites a faire a Constantinople, il s\'est sauvé avec le sans-facon de M. Velpeau declarant en pleine Académie de médecine, aux applaudisse-ments de ses collègues, que tous les médecins étaient des farceurs. Remarquons, en passant, que c\'est précisément ce même Velpeau qui a dernandé autrefois avec le plus d\'instance qu\'on traduisit en police correctionnelle le docteur Noir, sous prétexte que eet Indien était un charlatan. Mais M. Velpeau a soixan-te-douze ans, et La Fontaine a eu bien raison de dire que eet age est sans pitié.
Depuis que le lléau a quitté l\'Egypte pour venir en Europe étudier les modes, il a été facile de constater qu\'un certain nombre de souverains avaient sur leur conservation personnelle\' des idéés qui se rapprochaient beaucoup de celles de l\'Egyptien couronné dont nous parlons. quot;Pendant qu\'on meurt copieusement a Madrid, la reine d\'Espagne habite une villa éloignée de vingt-cinq lieues de la capitale, et tandis que Lisbonne est en proie au typhus, le roi de Portugal visite avec un intérêt croissant le musée de Bruxelles.
Ces deux départs simultanés ne sont évidemment que I\'effet d\'un hasard imprévu, d\'autant plus que les journaux madrilènes annoncent tous les matins que «la cour reste a la campagne a cause du mauvais temps.quot;
Étrange facon, il est vrai, de comprendre la villégiature! Hester a la campagne paree qu\'il fait mauvais temps, c\'est comme si on se disait:
— 11 fait une chaleur étoulfante, si nous allumions un peudefeu.
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Les Francais de la decadence.
Profiler d\'une pluie battaute pour aller faire des promenades dans les champs, est un plaisir inconnu en deca des Pyrénées. Or, ce n\'est probablement pas pour jouer au loto dans la salie du tróne que Ia cour de Madrid reste a la campagne. Si cela était, elle pourrait tout aussi bien y jouer a Madrid menae, ou les salles du tróne ne manquent pas, ni les jeux de loto non plus.
En France, tant que dure le raauvais temps, nous restons dans les villes, et nous n\'allons a la campagne que quand il fait beau; mais la France n\'est pas l\'Espagne: si elle était l\'Espagne, au lieu de jouer a la bourse, nous jouerions des castagnettes.
Je n\'ai jamais douté, quant a raoi, de l\'énergie de la reine d\'Espagne et de la bravoure chevaleresque du roi de Portugal! mais il est trés facbeux que précisément en ce moment oü leur presence serait utile chez eux, la pluie retienne une de ces deux majestés a la campagne, et 1\'amour des arts interne l\'autre a. Bruxelles: peut-être se sont-elles fait ce raisonnement a elles-inêmes:
— Puisque c\'est une épidémie régnante, laissons-la régner a notre place.
Un simple particulier a parfaitement le droit d\'aller a Bruxelles; beaucoup même en profitent, surtout lorsqu\'ils ont négligé de payer leurs differences: mais quand on est pasteur des peuples, comme les souverains encore en activité aiment a s\'intituler, il n\'est pas permis d\'envoyer tranquillement paitre son troupeau et d\'aller se promener dans les environs; paree que, tout en paissant, les peuples se laissent naturellement aller aux reflexions suivantes;
— Je donne, a force de portes et fenêtres \') et autres cotes
1) belasting op deuren en vensters.
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Lef) Franpais do la dêcadencc.
personnelles, une vingtainc dc milliuns de liste civile a mon pasteur. S\'il s\'achète des maisons de campagne a l\'abri du cholera, ou s\'il s\'ollre un compartiment réservé en parlance pour Bruxelles avec l\'argent (ju\'il regoit, tandis que moi, qui le donne, je suis oblige de roster ici exposé a toutes les fantaisies de la contagion, ce n\'est plus de jeu. Je serais trop bon enfant de continuer a servir vingt millions par an a un pasteur qui garde ses brebis de cette facon-la.
Les peuples ont tort, attendu que moi qui aime les tableaux, Je sais qu\'aucune puissance humaine ne pourrait m\'empécher d\'aller visitei\' Ie musée de Bruxelles, si 1\'envie m\'en prenait. Mais il est dangereux pour un inonarque de laisser ses sujets supposer qu\'il n\'est sur Ir tröne que pour habiter en temps d\'épidémie des maisons de campagne quand il pleut a verse, ou aller a l\'étranger étudier l\'éeole llamande; surtout quand on aime a s\'intituler pasteur des peuples. Si un pasteur de moutons prolitait de ce que son bétail a la clavée pour aller a trois lieues de lii pêcher a la ligne, on ne le garderait pas buit joui-s dans la ferine.
II est vrai (pie le pasteur de moutons pergoit d\'ordinaire un franc cinquante par jour, vin compris, tandis que 1\'autre louche lt;(uinze cent mille francs par mois. Or, on connait eel axiome administratif: que plus on est payé, moins on a de travail; car si le choléra fait en ce moment Ie tour du monde, la liberie n\'a pu encore en faire autant.
II en est un peu pour nous du choléra comme de la guerre tlont notre admirable Victor Hugo dit si bien, dans ses Chan-
suns des rues el des huis:
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Lea Francais de la décadence.
La gloire sous ses cliimères Et sous ses cliars triomphants Met toutes les pauvres mères Et tous les petits enfants.
Et cela pour des altesses Qui, vous a peine enterre\'s, .Se feront des politesses Tandis que vous pourrirez.
lit plus loin :
C\'est un Russe! Egorge, assomme. Un Croate ! Feu roulant.
C\'est juste. Pourquoi eet homme Avait-il un liabit blanc ?
On paria d\'une bataille;
Deux peuples, Russe et Prussien, .Sont liacués par la initraille; Les deux reis se portent bien.
Dëcoré par mon monarque. Je m\'en reviens ébloui, Mais bancal, et je reniarque Qu\'il a ses deux pattes, lui.
Ce que je remarque en outre, c\'est que des écrivains qui ont cousacré aux glorieux vaudevilles de M. de Saint-Réniy des articles a triple colonne, font volontiers les difficiles devant des vers de cette trempe, et qu\'ils perdent rarernent l\'occasion de s\'écrier avec une indépendance que j\'étais Join de leur soup-conner:
— Paree que Victor Hugo est hors de France, il ne faut pas qu\'il s\'imagine que je n\'oserai pas y toucher.
Paree qu\'un homme est hors de France, ce n\'est pas évidem-nient une raison pour que ses vers soient trouvés bons; rnais
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Les Francais de la decadence.
ce n\'en est pas une non plus pour qu\'ils soient trouvés mauvais. Je tiens a constater que je ne suis pas du sarment dont on fait les fanatiques. J\'ai beaucoup a travailler, et je ne pourrais guère être fanatique que de dix heures a midi, ce qui est insufflsant, un vrai fanatique devant l\'être depuis la matin jusqu\'au soir. A mon avis, Victor Hugo est notre poète par excellence, et les Chansons des rues et des bois sont pleines de choses merveilleuses ; mais si je le déclare ici, c\'est beaucoup raoins pour lui que pour moi. Je ne doute pas que, avant vingt ans, Victor Hugo, comrae Corneille et Racine, ne soit mis par les proviseurs eux-mêmes dans les mains des enfants, attendu que eet homme a écrit les plus beaux vers dont puisse s\'honorer la langue francaise. Or, en essayant de l\'abattre aujourd\'hui, je risquerais de passer plus tard pour un imbécile. C\'est ce que je veux éviter a tout prix.
Si, dans un temps a venir, un de mes courriers était jamais, par chance inespérée, retrouvé chez un marchand de tabac a 1\'état d\'enveloppe, j\'aime autant qu\'en déchiffrant machinale-raent son cornet, le consommateur n\'ait pas le droit de dire : — Est-il possible qu\'il se trouvat alors de pareils messieurs pour s\'attaquer a ce grand homme !
Les gens qui n\'ont que des paroles dures pour Victor Hugo, après en avoir eu de si douces pour les vaudevilles de M. Saint-Rémy, ne réfléchissent pas assez que les articles se payent quelquefois autrement qu\'a la caisse du journal. M. Hector Berlioz a écrit jadis dans les Débats un feuilleton oü il traitait du haut en bas Zampa et son auteur. On a même prétendu que eet article, resté célèbre, avait tué Hérold. II a tué bien davantage M. Hector Berlioz !
Voulez-vous qu\'il n\'y ait rien de respectable au monde ? Je
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Les Fr an fais de la décadence.
ne demande pas mieux, moi qui passe ma vie a hausser les épaules devant les choses réputées les plus sacrées ; mais puis-que le mot respect est encore dans le Dictionnaire, il rne semble que personne n\'y a plus droit que Victor Hugo, dont la fierté littéraire n\'a jamais reculé d\'un pas. Si nous autres, hommes de lettres, nous ne le défendons pas contre las bourgeois, ce sont done les bourgeois qui le défendront contre nous ?
Je sais qu\'aujourd\'hui mieux vaut se présenter avec un plumet qu\'avec un livre. Nous sommes, au fond, un peuple essentiellement macaronique et carnavalesque. C\'est au point que nous avons des uniformes non seulement pour les fonction-naires, mais même pour les condamnés a mort. Ceux qui ont lu les détails de la lin malheureuse de ce jeune parricide exécuté la semaine derniére, autre part, hélas! qu\'a la Bourse, se sont probablement étonnés comma moi qu\'au dix-neuvième siècle on affublat ancora las criminals d\'un voile noir et qu\'on leur fit monter en chemise et pieds nus cet escalier dont on lacha sitót la rampe.
On m\'a assuré que de tout temps les parricides ont marché a la mort la téte couverte d\'un voila noir. Je I\'ignorais. Gala tient a ce que, en réalité, il se produit peu de parricides dans la monde oü je vis; mais a quelqua époque que remonte l\'usage de ca déguisamant, je me parmettrai da la trouvar au moins inutile. Quand un meurtrier se sait condamné a porter sa tête sur l\'échafaud, l\'idée que cette même tête sera préalablement couverte d\'un voile noir doit l\'inquiéter médiocrement. L\'assentiel pour lui, c\'est da la garder; mais du moment qi.\'on lui refuse cette faveur, je suppose que la mise en scène dont on entoure ses derniers moments la touche aussi pau qua possible.
Quant a la société qui juge le coupable, il me samble qu\'alle
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Les Francais de la décadence.
a déja une assez forte responsabilité en suppi-imant un homme, quelque peu intéressant qu\'il soit (Tailleurs, sans ajouter a sa condamnation la coquetterie de le costumer comme un acteur pret a faire son entrée. D\'abord, pourquoi un voile noir et non un voile vert? Le voile noir n\'a jamais été cliez nous un signe de déshonneur. Je dirai plus: nos élégantes en ont beaucoup porté eet automne, et elles n\'en ont pas moins été considérées dans leurs quartiers.
Notre pauvre cerveau est parfois soumis a des obsessions inexplicables. Ce voile noir m\'a préoccupé toute une nuit. Je me suis demandé dans quelle boutique on pouvait bien les commander, et s\'il y avait des magasins spéciaux de voiles noirs pour les parricides.
Vous figurez-vous cette conversation entre une jeune apprentie et un étudiant qui 1\'a accostée dans la rue:
— Mademoiselle, y aurait-il indiscrétion a vous demanderce que vous faites de votre état?
— Monsieur, je suis modiste et je vais a la Roquette porter un voile noir a un parricide qui doit l\'étrenner domain matin.
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Get ornement sinistre a un parfum moyen age qui jure avec la désinvolture moderne. Je n\'exige pas que I\'Etat fasse quinze cents francs de rente a chaque parricide, mais il y a peut-être une moyenne a prendre entre une rente viagère et ce voile aujourd\'hui passé de mode qui cadre mal avec le télégraphe électrique, les pianos a vapeur et les piéces de Victorien Sardou, de qui le Vaudeville promet [lour ces jours-ci la Fam ilie Jlenoitoii.
Les journaux en ayant annoncé la première representation, M. Sardou, I\'auteur, n\'a pas tardé a recevoir une lettre a cheval.
Les Franfais de la decadence.
dont le signataire, M. Benolton, s\'étonnait que M. Sardou ait précisément choisi son nom pour le ridiculiser dans une cornédie en cinq actes. Remarquez ceci: M. Sardou aura beau déclarer et prendre a témoin tous les astres connus qu\'il n\'a jamais de sa vie entendu parler de M. Benoiton, que eet assemblage de lettres s\'est présenté tout fortuitement sous sa plume, l\'auteur de la lettre n\'en restera pas moins convaincu que M. Sardou a obéi a une basse rancune en le livrant a la risée publique. II est probable qu\'aujourd\'hui encore il cherche ce qu\'il a bien pu faire dans sa vie pour motiver cette vengeance de la part du jeune et célèbre écrivain. La seule idéé qui ne lui soit pas venue et qui seule aurait dü lui venir, e\'est que Sardou n\'a donné le nom fantaisiste de Benoïton aux personnages de sa pièce que paree qu\'il ignorait qu\'il fut porté par quelqu\'un.
Ce n\'est, du reste, ni la première, ni la seconde, ni la vingtième fois que ces malentendus se produisent. Le besoin de célébrité que tout homme nourrit en soi comme un numéro a la roulette, vous fait prendre volontiers pour une personnalité préméditée ce qui n\'est au fond que le plus vulgaire des hasards. Le monsieur dont le nom se trouve innocemment prononcé dans une pièce aime infmiment mieux se dire :
— L\'auteur est jaloux de ma gloire naissante, et il cherche a l\'étouffer sous le ridicule, que de se faire a lui-même cette confession humiliante:
— Mon nom est tellement inconnu que les vaudevillistes qui s\'en emparent sont persuadés qu\'ils Tont inventé.
J\'ai eu avec mon ami Adolphe Choler un petit acte oü nous avions introduit un personnage du nom de Baliveau. quot;Vous auriez cru, comme nous, n\'est-il pas vi\'ai ? que si un nom appartenait au domaine public, c\'était celui de Baliveau. Nous n\'en regümes
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Les Fr an gais de la décadence. 725
pas moins un soir, au foyer du théatre, la visite d\'un M. Bali-veau, de Villeneuvc-Saint-Georges, qui était venu expiès a Paris nous demander en quoi il nous avait offensés, Choler et moi, pour que nous attachions cette casserole au pan de sa redingote jusqu\'alors immaculée.
Get infortuné s\'étiolait en investigations fantasiiques dans le but de réparer autant que possible les torts involontaires qu\'il croyait avoir envers nous.
— J\'ai pensé d\'abord, nous répétait-il, qu\'un de vous deux avait fait le voyage de Villeneuve-Saint-Georges dans le même compartiment que moi, et, comme je m\'enrhume trés facilement, j\'aurai refuse d\'ouvrir le vasistas. J\'ai eu tort, mais il m\'est impossible de rester entre deux airs.
En vain, nous lui répondions:
— Sur notre honneur, monsieur Baliveau, nous n\'avons jamais eu l\'intention de vous être désagréables. Nous cbercbions un nom majestueux, le vótre cadrait avec nos idéés, nous l\'avons pris. Mais nous ignorions absolument que Villeneuve-Saint-Georges renfermêt le plus petit Baliveau. La preuve que toutes nos sympathies vous sont acquises, e\'est que nous vous offrons une place pour aller voir la Belle Gahrielle a la Gaieté. Nous vous en olfrons même deux, ce qui vous permettra d\'y conduire une femme.
— J\'ignore d\'oü vient cette vengeance, insistait Baliveau, mais jouons cartes sur table. Les auteurs sont trés souvent gênés: vous changerez le nom de votre personnage et je vous donne cent cinquante francs.
Nous nous elforcions de lui faire comprendre que nos ames étaient inaccessibles a ce mode de corruption et qu\'on ne nous achétait pas comme des hommes politiques, lorsqu\'il s\'écria tout a coup, comme frappé d\'une pensée soudaine:
I
Les Frangais de la décadence.
— Je devinc! c\'est Faverjeon qui me joue cc tour-la. II est furieux contre. moi, paree que je l\'ai empêché d\'etre noramé membre du conseil municipal, et sera venu vous prier de me mettre sur les planches. Oh! Ie misérable! il m\'avait bien dit qu\'il me revaudrait ga ! Seulement il y aurait un excellent moven de le punir, ce serait de mettre son nom a la place du mien.
Essayer de convaincre un homme dans eet état que Faverjeon nous était aussi inconnu que Baliveau, c\'eüt été aller de gaieté de cceur au-devant d\'une insulte. Nous primes congé de l\'homme de Villeneuve-Saint-Georges et nous ne l\'avons jamais revu. Mais j\'apprendrais un de ces jours que Baliveau. vient d\'etre condamné pour attentat sur la personne de Faverjeon que j\'en serais médiocrement surpris. Et je suis sur que Choler partage cette impression.
II y a pourtant, a l\'usage des citoyens ombrageux, un procédé infaillible pour éviter que leurs noms de familie brillont en vedette sur les affiches de théatre. Ce procédé consist a devenir tellement célébre qu\'on ne puisse sans inconvenance donner votre nom a un personnage de vaudeville. Jamais sur aucune scène, un auteur n\'a appelé un limonadier Alfred de Musset, ni un pharmacien Prosper Mérimée. Ge serait s\'ex poser a des murmures que de faire dire a la bonne dans une comédie, même mêlée de couplets ;
— Voila M. Lamartine le coiffeur qui apporte les faux che-veux de madame.
Mais c\'est comme un fait exprés, les gens qui se plaignent qu\'on usurpe leurs noms emploient pour empêcher ce désagré-ment les moyens les plus compliqués, et ne pensent jamais a celui-la, qui est si simple.
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GTJ STATE DROZ.
Antoine Gustave Droz, fils du sculpteur distingué Jules Antoine üroz, naquit a Paris en \\ 832. II se fit du premier coup une reputation littéraire par un volume de nouvelles, intitule Monsieur, Madame et Bébé (1866). Ensuite it publia Entre Nous (1867), le Cahier bleu de Mile Cibot (1868), Autour d\'une. Source (1869), Un paquet de lettres (1870), Babolain (1872), les Etangs (1875), Tristesses et Sourires (1883) et, en 1885, sous le titre 1\'Enfant, plusieurs chapitres extraits de ses ouvrages, tons diclés par le rnème sentiment familial.
L\'ENFANT.
LE JOUR DE L\'AN. \')
II est sept heures a peine. Un pale rayon de lumière blafarde pénètre a travers les rideaux, et déja Ton gratte a la porte. J\'entends dans la piece voisine les rires étouffés et la voix argentine de mon petit lancier, comrae disait le docteur, qui frémit d\'im patience et demande a entrer.
1) Nieuwjaarsdag.
L\'enfanï.
))Mais, papa, s\'écrie-t-il, c\'est bébé, c\'est le petit l\'ami qui vient pour la bonne année.
•— Entre, mon bon chéri; viens vite nous embrasser.quot;
La porte s\'ouvre et mon garcon, les bras en l\'air, l\'oeil bril-lant, se précipite veis le lit. Son bonnet de nuit, qui emprisonne sa tète blonde, laisse échapper de longues boucles qui lui tom-bent sur le front. Sa grande chemise flottante qui embarrasse sas petits pieds augraente son impatience et le fait trébucher a chaque pas.
Enfin il a traversé la cbambre et, tendant ses deux mains vers les miennes : «Bébé te souhaite une bonne année, me dit-il d\'une voix émue.
— Pauvre amour, qui a les pieds nus! — Viens mon chéri, viens te réchauffer dans la chaude couverture; viens te cacher flans l\'édredon.quot; \')
Je l\'attire a moi; mais, au mouvement que je fais, ma femme, qui sommeille, se réveille en sursaut.
))Qui va la\'.\' s\'écrie-t-elle en cherchant la sonnette. Au voleur
— Mais c\'est nous, chére amie.
— Qui, vous?... Ah Dieu! que vous m\'avez fait peur! Je révais que la maison était en flammes, et ces voix au milieu de l\'incendie... Vous étes d\'une imprudence avec vos cris!
— Nos cris! mais tu oublies done, mon amie, que c\'est au-jourd\'hui le jour de l\'an, le jour des souhaits et des baisers ? — Bébé attend ton réveil, et moi aussi.quot;
Et en disant cela, j\'enveloppe mon petit homme dans le moei leux couvre-pieds, je le blottis sous Tédredon et je réchaufïe dans mes mains ses pieds glacés.
«Mais, petite mere, s\'écrie-t-il avec une sorte d\'ivresse; Bébé
1) dons.
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Le jour de i an.
souhaite la bonne année a son papa; Bébé souliaite la bonne année a sa maman; Bébé souhaite la bonne année a sa grand\'-mére, Bébé souhaite...quot; De ses bras il rapproche nos deux tètes, avance la sienne, et de ses lévres fraiches il erabrasse a l\'aven-ture. Je sens sa menotte l) potelée qui se proméne dans men cou, et ses petits doigts m\'égratignent.
Ma moustache lui pique le bout du nez, et il éclate de rire en renversant en aniére sa bonne petite tète.
Cependant, sa mére, qui est remise de sa frayeur, l\'attire dans ses bras et agite la sonnette.
«L\'année commence bien, chers amis, dit-elle; mais il nous faudrait un brin de jour.
— Dis, maman, les enfants méchants n\'ont pas de joujoux au jour de l\'an ?quot;
Et en même temps, le sournois lorgne une montagne de pa-quets et de cartons qui se dresse dans un coin et qu\'on aper-?oit tnalgré l\'obscurité. 2)
Bientót les rideaux s\'écartent, les volets s\'ouvrent, le jour
1 arrive a flots, le leu pétille gaiement dans l\'atre, et l\'on dépose sur le lit deux gros paquets soigneusement entortillés. L\'un est pour ma femme et l\'autre est pour mon gros chéri. arrive a flots, le leu pétille gaiement dans l\'atre, et l\'on dépose sur le lit deux gros paquets soigneusement entortillés. L\'un est pour ma femme et l\'autre est pour mon gros chéri.
Qu\'est-ce? que sera-ce? J\'ai accumulé les noeuds, triplé les enveloppes, et je suis avec délices leurs doigts inquiets perdus dans la ficelle.
Ma femme s\'impatiente, sourit, se fache, m\'embrasse et de-mande des ciseaux.
Bébé, de son cóté, tire de toutes ses forces en se mordant les lèvres, et flnit par réclamer mon aide. Son regard voudrait
1) handje.
2) In Frankrijk geeft men elkander geschenken op Nieuwjaarsdag.
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L\'enfant.
percer l\'enveloppe. Tous les signes du désir et de l\'attente sont peints sur son visage. Sa main, perdue dans Fédredon, fait grincer ia soie sous ses mouvements convulsifs, et ses lèvres s\'agitent avec bruit comme a 1\'approche d\'un fruit savoureux.
Enfin le dernier papier vole. ~ Le couvercle saute etla joie éclate.
«Des fourrures.... ah! mon ami! de la zibeline 1). Dieu que tu es bon!
— Papa, ah! ma menagerie... ah!
— Pareille a mon manchon, — cher petit mari!
— Avec un berger a roulettes, — bon petit papa que j\'aime !quot;
On me saute au cou, quatre bras a la fois m\'enlacent et me
pressent. L\'émotion me gagne, une larme me vient aux yeux; il en vient deux a ceux de ma femme, et Bébé qui perd la tête laisse échapper un sanglot en m\'embrassant la main.
C\'est absurde pour un militaire, allez-vous dire.
Absurde, je n\'en sais rien; mais délicieux, j\'en réponds.
La douleur, aprés tout, ne nous arrache-t-elle pas assez de pleurs pour qu\'on pardonne a la joie la larme solitaire que par hasard elle fait répandre ?
La vie n\'est pas si douce qu\'on s\'y aventure seul; et quand le cceur est vide, le chemin parait long.
II est si bon de se sentir aimé, d\'entendre a cöté de soi le pas régulier de ses compagnons de route et de se dire: slls sont la; nos trois coeurs battent a l\'unisson.quot; II est si doux, une fois par an, lorsque la grande horloge sonne le 1quot; janvier, de s\'asseoir ensemble au bord de la route, les mains enlacées, les yeux fixés sur le chemin poussiéreux, inconnu, qui se perd a I\'horizon, et de murmurer en s\'embrassant: ))Nous nous aimons
1) Sabelbont.
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Le jour de Van.
toujours, mes enfants chéris; vous coiiiptez sur moi et je compte sur vous. Ayez confiance, marchons droit et remercions Dieu.\'\'
Voila comment, monsieur, je m\'explique qu\'on pleure un peu en regardant une fourrure de zibeline et en ouvrant une ménagerie ...
quot;Vers six heures du soir, — Dieu soit loué ! — les che\\aux s\'arrêtent devant la maison paternelle, oü le diner nous attend. Bêbé bat des mains et sourit déja a la vieille Jeannette, qui nous a tous élevés, dans la familie et qui, au bruit de la voiture, s\'est précipitée vers la porte, en s\'écriant: ))Les voila !\'quot; et elle emporte mon fds jusque dans la cuisine, oü ma mère, en bonno ménagère, donnc un dernier coup d\'oeil sur ce fameux gateau traditionnel que Ton ne fait bien que chez nous.
Mon père, qui, fidéle a ses vieilles habitudes, descend a la cave, la lanterne a la main, escorté de son vieux Jean, qui porte le panier, s arrête tout a coup : »Eh ! mes enfants, que vous arrivez tard ! — Venez dans mes bras, mes amis, c\'est le jour oü l\'on s\'em-brasse pour de bon! —- Jean, tiens un peu ma lanterne.quot; Et tandis que mon vieux père me serre contre lui, sa maincbei\'che la mienne ot la serre longuement, et je sens que tout son cceur est dans cette poignée silencieuse et solide.
Cependant le bambin se fauflle entre les jambes, nous tire par 1\'habit et tend son petit bee pour avoir un baiser.
»Mais, dit mon père, je vous retiens la dans I\'antichambre, mes enfants, et vous êtes gelés; entrez dans le salon; il y a de bon feu et de bons amis.quot;
On nous a entendus, la porte s\'ouvre. et 1\'on nous tend les bras. Au milieu des poignées de mains, des embrassements, des souhaits et des baisers, les cartons s\'ouvrent, les bonbons pleu-vent, les paquets se déchirent, la gaieté devient du vacarme,
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L\'enfanl.
et la bonne humeur tourne au tumulte. Bébé, debout, au milieu de ses richesses, semble un homme ivre entouré d\'un trésor, et de temps en temps il jette un cri de bonheur en dé-■couvrant un nouveau joujou.
— Et maintenant la fable de men petit lancier. Voyons, mon garcon, dis-nous cela avant le diner.
Un grand silence se fait, et le pauvre enfant, qui débute dans l\'art de la declamation, perd tout a coup contenance. II baisse les yeux, rougit et se réfugié dans les bras de sa mère, qui, pencbée a son oreille, lui dit: «Allons, mon chéri: Un arjneau se désaltérait.. .; tu sais, le petit agneau ?
— Oui, maman, je sais bien, le petit mouton qui voulait boire. Et d\'une voix contrite, la tête pencbée sur la poitrine, il répète, en faisant un gros soupir ;
»Un agneau se désaltérait dans le courant d\'ime onde pure.quot;
Nous tous, roreillo tendue et le sourire aux lèvres, nous suivons son délicieux petit jargon.
L\'oncle Bertrand, qui est un peu sourd, a fait un cornet de sa main droite et a rapproché sa chaise: «Ah ! j\'y suis, dit-il, c\'est le Renard et les raisins.quot; Et comme on f8.it chut! a l\'interrupteur, il ajoute ; »Oui, oui, il récite avec finesse, heau-coup de finesse.quot;
Le succés rend la confiance a mon chéri, qui termine sa fable par un gros éclat de rire. La joie est communicative, et l\'on se met a table au milieu de la plus folie gaieté.
))A propos, dit mon père, oü diable est ma lanterne ? J\'ai oublié la cave. — Jean, mon vieux, prends ton panier et allons fouiller derrière les fagots.quot; .. .
Et ma bonne mère, après avoir promené autour de la table son regard afïectueux, plonge la cuiller dans le potage fumant.
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Le jour de Van.
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suivant la coutume oubliée des maitresses de maison d\'autrefois-Ma foi, vive la table de familie, oü s\'assoient ceux qu\'on aime, oü Ton risque au dessert un coude sur la nappe, oü v Ton retrouve a trente ans le vin de son baptêrae!
ALBERT WOLFF.
M. Wolff, d\'origine allemande, est né d Cologne, le 31 dé-cembre \\ 835. II entra d\'abovd dans le commerce, puis s\'adonna au dessin d\'illustratum el a la lillérature, tout en poursuivant ses études a Vuniversité de Bonn. Son Voyage hunr,ounstiquc sur les Boi\'ds du Illiin eut un grand succes, de niénie qu\'una série de contes d\'enfant et des nouvelles, qu\'il composa a la mime époque.
En 1857 il vint d Paris, conmie correspondant de la Augs-Jjui\'gsclie Zeitung; il fut pendant six mois secrétaire d\'Alexandre Dumas Pére, puis entra en méme temps au Figaro et au Charivari (1859). Attaché d plusieurs journaux, il s\'est fait connaitre surtout par ses chroniques du Figaro et de l\'Univers illustré. .4prés la guerre de 1870—71 il demanda d\'etre naturalise francais. Plusieurs de ses chroniques ont été recueiüies en volume: Mémoires d\'un Parisien: I Voyages a travers le monde; II l\'Ecume de Paris; Mémoires du Boulevard, III la Haute Noce. 11 donna au theatre: le Dernier couplet (1861), les Petits mystéres de l\'Hótel des ventes (1865), les Thugs a Paris (1866), les Points noirs (1870), Paris en actions (1879), etc.
d
L\'ECUME DE PARIS.
LES CITÉS DES CHIFFONNIERS.
Cette étude ne serait pas compléte si nous ne la terminions [jas par le pays des chiffonniers. Le chiffonnier est un des types les plus populaires de la capitale; on l\'a souvent mis au théatre et dans le roman. Les uns ont fait du chiffonnier de Paris un héros de mélodrame, grand redresseur de torts, pro-tecteur de Finnocence, juge du coupable, philosophe planant sur son temps; d\'autres nous ont montré le chiffonnier gai et en-joué, chantant des rondes et dansant le cancan avec la mére Moscou; \') je désire montrer, non le héros imaginaire de mélodrame, mais le pauvre travailleur, enfoui dans des cités horribles, au milieu de ce beau Paris, qui ne sera réellement le cerveau du monde que le jour oü il sera parvenu a adoucir les efïroyables misères qu\'il renferme.
Le tableau que je vais mettre sous les yeux du lecteur n\'est pas gai, je 1\'en préviens. Ce n\'est pas ma faute: je le retrace tel que je l\'ai vu. Ces esquisses parisiennes n\'ont d\'autre mérite que d\'etre d\'une exactitude photographique. Si quelques-uns de ceux qui me lisent sont curieux de contróler mon récit, rien de plus facile : ils peuvent visiter sans crainte les cités des chiffonniers, mais je les engage, a s\'armer d\'une forte dose de courage moral, pour pouvoir aller jusqu\'au bout. Le spectacle est répugnant autant que plein de désolations.
La rue Marcadet est une des plus longues de Paris: elle part de la Chapelle et se termine a Clichy; a mesure qu\'on s\'ap-
1) tekende chiffonnière uit de jaren 1840—55 (Privat d\'Anglemont, Paris inconnu).
Les cilés des chiffonniers.
proche des fortifications, elle devient plus miserable; l\'oeil vigilant du Conseil municipal ne serable pas voir si loin; le pavé est mauvais; de ci de la un semblant de trottoir, oü l\'ivrogne trébuche sur des trous et se casse la tête sur les angles des dalles brisées; plus on s\'éloigne du centre de Paris, plus les habitations deviennent pauvres et rares. A midi, heure a la-quelle le beau Paris a fait sa toilette, Ia rue Marcadet, a la hauteur de Montmartre, est encore en tenue du matin; des matelas, a moitié pouiris, couverts de tacbes nauséabondes \'), pendent aux fenètres a cóté de loques de loutes sortes qui sè-chent au soleil. Derrière les murs délabrés des maisons, on devine l\'habitation du pauvre, le. logement aux dalles rouges, aux carreaux brisés et remplacés par du papier, aux plafonds qui menacent de s\'écrouler sur la tête des locataires.
Au numéro 210 de la rue Marcadet est la cité des Cloys, habitée par des chiffonniers; c\'est la faubourg Saint-Germain de la corporation ; ici demeure l\'aristocratie dans une vingtaine de maisonnettes, baties en contrebas 2), et oü, les jours d\'orage, les eaux descendant de Montmartre se répandent a l\'aise. II est onze heures du matin; les chiffonniers sont rentrés; ils ont vidé la hotte dans la pièce du rez-de-chaussée, qui est a la fois le ma-gasin, la salie a manger et la chambre a coucher d\'une partie de la familie. Autour du tas d\'ordures ramassées sur la voie publique sont assis le père, la mère et les enfants, triant avec soin le butin et le classant selon son genre particulier; il y a de tout dans le tas : du papier, des chiffons, du verre, du fer-blanc, des croütes de pain, des trognons de choux, des oiseaux morts, des chats crevés, un polichinelle au ventre ouvert, une poupée a laquelle manque la tête, des clous, des fioles de phar-
1) walgelijke. 2) op en neer.
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Les cités des chijfonniers.
maciens, que sais-je encore! Le chef de la familie dirige les opérations; il a ie teint jaune de l\'homme qui a passé la nuit, et sur ses traits se peint l\'abrutissement de la béte de somma surmenée par un travail excessif. Les enfants, livides, couverts de haillons immondes, se grattent de la tête aux pieds, essayant de chasser la vermine qui les dévore; toute laciléest envahie par une odeur épouvantable provenant des pourritures que les hommes rapportent au logis.
Et, ainsi que je. l\'ai dit, ce sont les heureux parmi cette population miserable: ils travaillent pour leur compte; ils trient eux-mêmes la marchandise. Si dans le sac il y a des objets ayant une valeur plus grande que d\'autres, ce sont eux qui en proflteront; ils ne vendent pas le butin a la livre, au plus bas prix, pour s\'en débarrasser et afin que la ménagère puisse preparer le déjeuner; ils peuvent attendre; ils ont vingt ou trente francs devant eux; tantót, après avoir mangé la soupe et dormi quelques heures, ils porteront aux marchands spéciaux les divers objets et en tireront le meilleur parti possible. Ils ont des jours ou ils gagnent jusqu\'a quatre francs.
Un peu plus haut, dans la mème rue Marcadet, commence la véritable misère des chiffonniers, exploitée par le commercant en gros, qui s\'est installé au milieu d\'eux, qui leur loue la baraque dans laquelle ils végètent, a qui ils vendent a la livre tout ce qu\'ils ont ramassé sur la voie publique, et qui, peu a peu, s\'enrichit par le travail de ces pauvresgens, tandis qu\'ils restent, eux, dans la misère jusqu\'a la fin.
La cité Maupit est au numéro 224 de la rue Marcadet: c\'est un vaste terrain, sans grande valeur dans ce quartier désert; il appartient a plusieurs députés. M. Maupit est. le principal locataire; quatorze cents francs de loyer le rendent maitre ab-
47
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Les oités des chi/fonniers.
solu du terrain. M. Maupit y a fait construire les baraques; pour cinquante sous par semaine, le locataire a une charabre au rez-de-chaussée — il n\'y a pas de premier étage. La so-lidité de ces constructions est telle qu\'il y a quatre ans, un oura-gan a enlevé huit maisons pour en jeter les débris a cent mètres plus loin. Maintenant le principal locataire a pris ses précautions: d\'énormes pavés ont été hissés sur la toiture en zinc, comme fait le montagnard du Tyrol pour que son chalet puisse résister a la tourraente. La maisonnette du principal locataire n\'a qu\'un rez-de-chaussée comme les autres, mais l\'aisance y règne, en même temps qu\'un luxe relatif; un tapis composé de cent morceaux cousus les uns après les autres couvre le sol; les murs sont garnis de lithographies trouvées dans los ordures et encadrées modestement; la demeure de M. Maupit est un petit musée récolté sur la voie publique; il y a des oiseaux empaillés, un fragment de tableau a l\'huile représentant un clair de lune, des moitiés d\'assiettes en faience, un buste de Louis-Philippe auquel manque la machoire, un autre buste plus petit de Pleyel, le fabricant de pianos, a qui manque le nez; une Vénus de Milo sans tête; un portrait du dix-huitième siècle, crevé en vingt endroits ; une grossière image de la Vierge au Rideau, de Raphael, a cóté de débris de caricatures de 1830; le tout garnissant deux piéces, tenues propre-ment par la ménagère.
Devant la porte du négociant, des tas de marchandises appor-tées la par les chiffonniers, triées par lui avec soin et qu\'il en-voie a ses correspondants; les chiffons en ballots attendent qu\'on les expédie: des montagnes de croütes de pain jetées sur la voie publique ramassées une a une, et qui sont vendues a des paysans pour leurs bestiaux. Sous un hangar spécial est entas-
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Lea diés des chi/fonniers.
sée la ferblantei ie : boites de conserves, boites de sinapismes 1 Rigollot, boites a sardines; tout cela repasse a la fabrique, est nettoyé, réparé, et sert une autre fois.
II faut en prendre notre parti. La boite a sardines, pimpante et luisante sur notre table de déjeuner, a pent-être déja traversé deux ou trois fois la cité Maupit pour y retourner probablement un jour ou l\'autre. Dans le tas de la verrerie, les flacons de pliannacie sont en majorité: rincés, lavés et ornés d\'étiquettes fraiches, ils nous reviendront la semaine prochaine, aprés nous avoir quittés la semaine dernière. Cent-cinquante ou deux cents paniers de cliaussures éculées, trouées, sans semelles, souliers a lacets, bottines, bottes, brodequins et chaussures de femrnes, avec haut talon, forment un autre tas; rien n\'est perdu; tout revient sur le marché, retapé, mis a neuf, dans le meilleur état possible, pour être revendu aux pauvres.
Le quartier général du maitre chiflbnnier est séparé des baraques oü grouille la population la plus misérable qu\'il soit possible de voir, par une boutique de marchand de vin, exploitée par le neveu du principal locataire. Une partie du salaire encaissé chez M. Maupit passé sur le comptoir de son neveu; le reste va aux enfants qui ont faim et a la femme qui attend le retour du raari, pour jeter quelques carottes, navets et pommes de terre dans de l\'eau; la soupe des pauvres, qui satisfait l\'eslomac sans fortifier le corps, une nourriture abjecte qu\'on dévore avec délices. malgré la puanteur qui régne dans eet enclos; dans les habitations et dehors, une odeur pestilen-tielle, d\'oii nait la flèvre mieux que par les marais les plus malsains. Dans un instant nous verrons cette misérable population de plus prés ei;core. Passons!
1) mosterdpleister.
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Les cilés des chiffonniers.
Nous allons maintenant visiter la plus curieuse cité de Paris: alle se trouve avenue de la Révolte, a la hauteur du passage Trouillet. Ce passage aboutit a un de ces terrains vagues aux environs des fortifications, oü, en été, les tapissiers font battre nos tapis. La partie droite de ce terrain appartient a la femme Foucault; c\'est elle qui a fait construire, et qui a exploité la cité; c\'est une longue ruelle, bordée de baraquements. Un logement, soit au rez-de-chaussée, soit au premier étage, oü l\'on circule par une galerie extérieure, se compose d\'une sorte de cellule plus ou moins sale et crasseuse ; pour tout meuble, un matelas jeté par terre ou dans un lit de fer boiteux; un homme de taille moyenne ne peut pas entrer dans ces lógements sans se baisser, tant la porte est basse ; une fenêtre carrée de cinquante centirnétres de diamètre éclaire ces réduits. Nous les visiterons tantót, aprés avoir salué la propriétaire de cette cité, dite la cité de la Femme-Culotte.
Cette dénomination vient de la propriétaire qui régne en sou-veraine sur cette population de misérables de toute espèce: chiffonniers, ouvriers sans ouvrage, déclassés de toute sorte, au nombre de quatre cents. La maison de madame Foucault est au bout de la cité, a gauche ; cette femme qui est fort riche et qui se promène dans son phaéton attelé d un joli cheval, est déguisée en homme; elle peut avoir soixante ans; ses cheveux gris sont coupés courts comme les cheveux des hommes; elle est vètue d\'un pantalon (de la le nom de la Cité), d\'un gilet, d\'une blouse bleue et de souliers a lacets. Depuis vingt ans qu\'elle porte le costume masculin, elle s\'est appropriée la démarche d\'un homme et les gestes énergiques du sexe fort. La Femme-Culotte n\'est pas béte; dans son jeune temps, elle doit avoir fréquenté des hommes intelligents; elle affirme notam-
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Les cités des chiffonniers.
inent avoir beaucoup connu Dumas le père; elle cause tort agréablement et effleure la litterature cTune main légère.
La Femrae-Culotte, le jour oü j\'eus l\'honneur de lui être présenté, avait deux amies a déjeuner: j\'arrival a la tin du repas ; on venait de prendre le café, et ces dames fumaient des cigarettes, en se versant de temps en temps un petit verre de cognac. La Femme-Culotte était renversée sur sa chaise, les jambes croisées, et faisait de jolis ronds en langant en l\'air la fumée de sa cigarette. Précisément, ces trois convives discutaient avec passion. Émile Zola était sur la sellette. La Femme-Culotte était d\'avis que VAssommoir, qui prétend être le roman du peuple, n\'est qu\'une peinture de Tune des faces de la misère parisienne, et qu\'au cas oü Zola se fut adressé a elle, la Femme-Culotte, il en eüt appris bien d\'autres sur la dépravation populaire. L\'une des amies de madame Foucault partit de la pour nous raconter que, depuis deux jours qu\'elle se trouvait en visite chez la Femme-Culotte, elle avait vu des choses horribles. Cette conversation fut de temps en temps interrompue par la ■venue d un pauvre diable qui se présentait au guichet pour apporter a la Femme-Culotte un a-compte sur le loyer, variant de cinq a dix sous; la propriétaire fourra toute cette monnaie dans les poches de son pantalon.
Je ne pense pas que dans un coin de Paris la misère soit plus exploitée que dans ces cités des pauvres gens. Jugezdonc. Quatre cents locataires pavent en moyenne quarante sous de loyer par semaine, ce qui donne un total de quarante mille francs par an pour une baraque qui, terrain compris, ne doit pas avoir coüté plus de trente mille francs a établir. 11 n\'est done pas surprenant que la Femme-Culotte soit fort riche. Cependant il faut compter qu\'un bon tiers des loyers ne rentre pas; on
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Les cités des chiffonnière.
paye d\'avance la première semaine; la seconde, on donne un a-compte; la troisième, on promet pour la semaine suivante. Quand la Fernme-Culotte se fache, la bataille éclate; elle nous a montré sur sa tête grise de nombreuses cicatrices, souvenirs des combats passés. Toutefois, pour ne pas m\'écarter de la vérité, je dois rendre cette justice a la Femme-Culotte: qu\'elle ad-ministre son immeuble avec quelque humanité et même avec une certaine coquetterie. Le jour ou j\'eus l\'honneur de causer avec elle, on était en train de rebatir toute une aile desacité, et ce coin pimpant et frais se détachait entre les vieilles masures comme un palais somptueux; les locataires appellent ce coin le )gt;Palais-Royal.quot;
Conduits par la Femme-Culotte en personne, que ses locataires saluaient comme une souveraine, nous fimes le tour de la cité; partout le naême spectacle de la plus navrante misère ; des families entières entassées dans des réduits oü un seul individu aurait a peine de la place.... La misère se transmet dans ces families de pauvres gens avec la profession. Quelques-uns sont de braves pères de familie qui, depuis vingt ans, habitent la cité, travaillent comme des chiens, payent réguliè-rement leur lover et n\'ont jamais pu amasser dix sous pourle lendemain ; d\'autres, des vauriens, dépensent aussitüt au cabaret le salaire de la journée et se nourrissent d\'un morceau de pain, peu leur importe, pourvu qu\'ils aient de quoi boire le plus d\'eau-de-vie possible. Les enfants qui naissent dans ces cités sont élevés au milieu du spectacle le plus dégradant qu\'il soit possible a l\'bomme de contempler. De temps en temps, cette population de misérables s\'accroit d\'un mauvais ouvrier qui, chassé de l\'atelier, puis de son garni, vient s\'installer dans la cité et y reste. La vie du chiffonnier lui convient bien mieux
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Les cités des chiffonniers.
que le travail dans 1\'atelier. Ici, il est son maitre ; il n\'a pas de patron; il part pour 1\'ouvrage quand cela lui plait et il revient quand il en a envie; il ne doit compte a personne de 1\'emploi de son temps; nul n\'a Ie droit de lui imposer les heures de travail : c\'est la liberté dans la misère. La mort a fauché la Femme-Culotte en 1882, mais son établissement fonc-tionne toujours avec succes.
Mais, si misérable que soit la population de la cité Culotte, on peut descendre plus bas encore dans la misère parisienne ; un peu plus haut que le passage Trouillet, se trouve, de 1\'autre cóté de la route de la Révolte, une agglomération de malheureux enfouis dans des cabanes épouvantables. C\'est le Petit-Mazas. 1) La, dans un terrain vague, oü les eaux sales ne s\'écoulent jamais, oü la pluie pénètre aisément dans les cellules, et en fait des réduits humides, oü règne une odeur nauséabonde venant des eaux stagnantes et des tas d\'ordures jamais enlevés par la voirie, 2) la grouille une population dont Ia vue soulève le cceur, en même temps qu\'elle éveille Ia pitié. Les cabanes sont construites avec un peu de boue, pas plus; pour se faire illusion sur leur misère, ces malheureux embellissent leurs niches avec tout ce qu\'ils trou-vent sur la voie publique: un morceau de buste en platre, une vieille gravure déchirée, une cage a serin a moitié démolie, une fleur artificielle ramassée dans la boue, tous les débris que. l\'opulence parisienne jette dédaigneusement sur la voie publique et avec lesquels les déshérités se fabriquent un certain luxe qui serre le coeur. Le Petit-Mazas est le dernier mot de Ia misère a Paris. On y voit passer des vieillards au
1) In 1884 brak hier de cholera uit.
2) Reinigingsdienst.
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Les cités des chiffonniers.
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dos courbé, dont la vie s\'est écoulée dans cette fange, enfouis sous les ordures, couverts de vermine ; on voit dans ces cabanes des petits êtres qui y naissent et qui y mourront sans avoir entrevu un seul instant ce qui fait la joie de la vie. Et alors on ne s\'étonne plus que, dans une grande ville comme celle-ci, bien des révoltes indomptées agitent les hommes et qu\'il existe réellement une question sociale, difficile a résoudre, je le veux bien, mais qui, tót ou tard, se dénouera par la violence si le dix-neuvième siècle ne 1\'éteint pas par le progrès et la bien-faisance.
JULES VALLÉS,
fils d\'un pro fessen gt;• de Vuniversité, naquü le \'H juin -1833, au Pui/ et fit ses études au lycée Bonaparte. Efant encoreéludiant en droit il fut arrêté et conduit a Mazas, comme prévenu de conspiration. II commenfa alors a donner des lepons et devint secrétaire de Gustave Planche le fameux critique, sous Vaus-pice duquel il débuta dans le journalisme. En quot;1867 il fond a lui-même un journal hebdomaire, la Rue, qui fut hientót sup-prime; depuis il fit dans plusieurs journaux una opposition acharnée contre VEmpire. Pendant la siège de Paris il fonda le Cri du peuple, journal de la par tie communiste et anarchiste; en mars 1871 il fut notnrné membre de la Commune. A la fin de 1\'insurrection il réussit d s\'enfuir a Londres et se fixa plus tard a Geneve, d\'oCi il envoya des articles a plusieurs journaux. Condamné a mort en 1872, il ne rentra en France qu après Vamnistie de 1880.
It a publié en volumes les Refractaires (1866), la Rue (1867). la Rue de Londres, et le roman de Jacques Vingtras, formant trois volumes: I\'Enfant, le Bachelier et l\'Insurgé (1879—1884.)
It est mort le 14 février 1885.
LES IRRÉGULIERS DE PARIS.
M. CHAQÜE,
Celui-ci aussi est bachelier. II a payé sa première inscription de droit en 1831, une autre en 1848; il en prend une le lendemain de tous les grands événements. II a professé en France et a l\'étranger.
Ce n\'est point un naïf, lui, et il a su organiser la résistance contre la vie. Vous verrez !
Faut-il dire dans quelles circonstances je 1\'ai connu ?
C\'était a un cours de la Soiijonne. I] n\'en manque guère, et il assiste a toutes les conférences. Ce jour-la, l\'amphithéati\'e était plein; on étouffait. Tout le monde demar.dait de Fair, ötait son pardessus, se déboutonnait. Seul un hom me, debout dans un coin, restait boutonné et couvert.
Ce n\'était pas qu\'il n\'eüt chaud ; la sueur qui inondait son visage prouvait le contraire : mais, par une singulière anomalie, cette sueur était blanche, comme si eet homme avait eu Ie crane en platre. Cette persistance a garder son chapeau agagait ma curiosité, et tout le temps du cours je fixai ce visage de Pierrot mouillé.
Nous sortimes, j\'allai derrière lui. II pressait le pas. Je le vis remonter la rue de la Harpe, il prit le Luxembourg et entra dans la Pépinière.
La il s\'assit et se découvrit. En méme temps, il prit une cuiller dans sa poche, et de son chapeau retira une boite de \'fer-blanc qui avait dü contenir des sardines, mais quicontenait oe jour-la, saus doute, du riz au lait.
II découvrit la boite, la relogea dans son chapeau et se mit
il. Chaque.
a manger tranquillenient. II racla enfin le fer-blanc, et remit son buffet sur sa tête.
II se leva et partit.
Je ne l\'aurais pas laché pour un empire, et. je me mis a marcher sur ses talons. II entra dans un hotel du quartier latin, rue des Mathurins-Saint-Jacques. J\'avais eu desa mis dans la maison. C\'était Ie même propriétaire ; il me connaissait.
Je l\'inteiTOgeai a propos de mon homme; il me répondit en deux mots ;
II s\'appelait Ciiaque ; il était ancien Pallicare, actuellement
orientaliste.
On ne voulut ou on ne put m\'en dire davantage, et je restai rêveur en face de ces renseignements mystérieux: me demandant si c\'était la coutume, dans le vieil Orient, de porter sa cuisine dans son chapeau : me demandant aussi ce que pouvait être la profession de Pallicare en retraite et d\'orientaliste en garni.
Je n\'eus ni trêve ni repos que je n\'eusse soulevé ces voiles, et il me fut donné enfin de me retrouver avec le sphinx a la boïte.
II avait, ce jour-la, son chapeau vide, mais ses poches hor-riblement pleines, et il en tira successivement, pour les déposer sur la banquette du café, une omelette dans du papier et du bceuf a la mode dans un bas de laine; puis il demanda la Revue des Deux- Manden.
J\'étais intrigué, je l\'avoue,
Mon homme était emprisonné, quoique au large, dans une redingote lie de vin, accrochée sur le ventre et retenue par un seul bouton, mais qui devait être bien cousu, si Ton songe a tout ce qu il avait a porter.
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M. C/taque.
C\'étaient, a droite, a gauche, des gibbosités \') mouvantes, affect an t des formes d\'écuelle et de saucissons. Une cravate de Tancien régime tournait deux fois comme un tapis autour du cou et s\'engouffrait dans le pantalon: un pantalon de drap noir avec une bande d\'argent sur le cóté.
Comme je regardais cette bande d\'un oeil eftaré, il me vit par-dessous la Revue, et, tout en pincant le tissu sur sa cuisse, me dit:
»C\'est le pantalon du préfet de la Dordogne.quot;
Je me serais ruiné pour eet homme-la ; je lui offris la eon-sommation qu\'il voudrait, a condition qu\'il se déshabillerait moralement devant moi, et comme on me disaif, qu\'il savait l\'indostani, je me proposal pour élève.
II dit que nous en reparlerions, et en même temps m\'offrit ses services dans le cas oü j\'aurais des rasoirs a faire repasser.
Se moquait-il de moi ? Est-ce qu\'on se moquait de lui ? Pourquoi ? Je n\'en fus que plus impatient de le cormaitre.
Je sais de Chaque aujourd\'hui tout ce qu\'on peuten savoir. II plane toujours sur ces existences hétéroclites 2) un mystère qu ils ne se chargent pas eux-mêmes de percer.
Pour commencer par le commencement, d\'oü vient ce nom elfacé de Chaque\'? Ce n\'était jusqu\'ici qu\'un adjectif assez vague et peu compromettant. Voila qu\'il passe a l\'état de nom propre, porté par un Pallicare ayant une pate pour les rasoirs.
Oü est-il né ? Je n\'ai pas pu l\'apprendre, et nul ne débrouil-lera, je crois, les Hls de ses origines.
1) Knobbels. 2) Wonderlijke.
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M. Chaque.
On le signale pour le première fois en 182 ... a Paris, rue Saint-Honore, avec quarante sous dans son gilet. 11 va frouver le due de Choiseul, Gabriel de Choiseul, neveu du ministre de Louis XV, pair de France, ami de Lafayette, a cette époque gouverneur du Louvre.
Le due de Choiseul apparait souvent dans l\'histoire du père Chaque. Ou il l\'avait connu, comment, pourquoi? e\'est ce que j\'ignore, et l\'ancien Pallicare ne s\'en est pas ouvert davantage avec ses contemporains.
»Je lui ressemblais,quot; dit-il ; et ses confidences s\'arrêtent la.
Toujours est-il qu\'a vingt ans le jeune hornme est mis en relations avec tout le grand monde politique d\'alors. II fréquente le baron Ternaux, Alexandre Lameth, Lanjuinais, Laffite, le fils do madame de Stael, Mathieu Dumas, JIM. de Laborde, Delessert, de Saint-Léon, Piscatory; Piscatory qui a dit de lui avant moi; »1] n\'y en a pas deux comme ca on France.quot;
»Mon éloquence entrainante et persuasive, ma figure ou se trahissait une intelligence d\'élite, tout cela plut.quot;
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Les Grecs deinandent des volontaires pour les commander. Chaque est investi d\'une mission par le comité de Paris, com-posé des plus hautes illustrations du royaume, qui encouragent rinsurrection hellénique. On lui fait avoir son voyage, on laisse tomber vingt écus dans son sac. Le due de Choiseul lui donne son uniforme d\'ancien major général de la garde nationale. C\'est sous ce costume chamarré d\'or que Chaque débarque en Grèce sur l\'agora \') de Napoli di Roinani, oü se tiennent, armés jusqu\'aux dents, les soldats de l\'indépendance. Canaris lui-même les commande.
1) Marktplein.
M. Chaque.
Chaque. s\'avance dans son costume éclatant de major et est salué de hourrahs frénétiques.
A la bataille des Deux-Moulins, prés d\'Argos (c\'est lui qui le dit), il commande une compagnie et est porté entriomphele soir de la bataille. Le ministre de la guerre, Adam Duncas, lui serre la main et lui paie la goutte.
II était a Zantha lorsque Byron, »ceint des lauriers du Par-nasse, »aborda a Missolonghi.
Cependant 1\'uniforme de major s\'était usé et les vingt écus étaient mangés. II n\'avait pas de position fixe et devait vivre en aventurier. ))J\'allais a bord du vaisseau frangais pai\'tagei\' le biscuit du matelot, ou je me perdais dans les coins fertiles de la vieille Hellas: tantöt au sommet des montagnes, tantót dans le font des vallées, me nourrissant de 1\'olive, fruit de Minerve, ou de 1\'oignon qui fait pleurer.quot;
A la fin pourtant, il part, revient; son enthousiasme se réchauffait les soirs qu\'il avait diné mal, et il partait en Gréce. II fit deux ou trois voyages, et, un beau jour, on les vit paraitre, racontés dans une langue a la fois familière et solennelle, sous la forme d\'un in-octavo imprimé chez Firmin-Didot.
Je l\'ai feuilleté. Le père Chaque en a, sous son chevet, un exemplaire doré sur tranche et relié en chagrin.
Du reste, la Revue des Deux-Mondes elle-même ouvrit ses colonnes au volontaire de l\'msurrection, et publia deux lettres de lui signées: »Chaque, soldat de l\'indépendance.\'
Son ouvrage est intitule:
MES CAMPAGNES EN GRÉCE par Chaque, ancien Pallicare.
Malheur aux philhellènes! \')
1) Griekenvrienden,
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M. C/iaque.
Pendant dix ans, tant qu\'il resta un exemplaire de 1\'édition. nul de ceux qui avaient eu des paroles d\'encouragement pour la cause grecque ne fut sur de se lever tranquille. Les joies calmes de son foyer, la paix de ses promenades étaient troublées par l\'apparition du Pallicare. Au nom de la nation martyre, et parlant de montrer ses blessures, il offrait son livre, et c\'était un petit écu, dix francs, un louis, qui tombaient de la bourse des philhellènes.
Toutes les illustrations y passérent.
Le. inalheureux M. Villemain est l\'objet d\'une poursuite par-ticuliére. Sa mére a beau fermer les portes, veiller au grain: Cbaque ti-ouve toujours moven de pénétrer, et brandit au-dessus de leur tête l\'éternel exemplaire. Le spiritual secrétaire de 1\'Académie frangaise doit avoir quelque part, sur un rayon de sa bibliothèque, deux ou trois exemplaires des Campagnes en llrèce.
Du reste, la fortune de M. Villemain et celle du pére Chaque sont liées par des noeuds plus étroits.
Chaque était chargé par le Messager du soir, moyennant 50 francs par mois, de rendre compte en quelques lignes des cours alors si populaires de la Sorbonne. II vivait ainsi dans le commerce des hommes considerables, placant toujours bien uu exemplaire de ci, de la, et s\'entretenant la main a rédiger des bouts d\'article.
Un jour, parait, entre un article de Capefigue et un autre de Malitourne, un compte rendu d\'un cours de M. Villemain, oü I on cite les passages les plus fleuris et les plus éloquents de la lecon. G\'est sur toute la ligne un concert d\'éloges. Le bruit du triomphe arrive jusqu\'aux oreilles du professeur, qui lit le compte rendu et pousse les hauts cris: «G\'est bien. dit-il, mais ce n\'est pas mon genre.quot;
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1 j
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M. Chaque.
On s\'en explique, et il ressort de cette explication que c\'est !a prose de Chaque qu\'on a prise pendant un jour pour la sienne. Jamais, avait écrit le Journal de Paris, Véminent pro-fesseur ne s\'était élevé si haut! (Mai \'1827).
Le colonel Fabvier, qui avait dirigé Texpédition en Grèce, ne devait pas être, on le pense bien, a l\'abri du Pallicare. Mais il put d\'un coup payer son tribut: dans un banquet de phil-liellènes, a Metz, il placa cent cinquante Campagnes en Grèce. amenées le matin, d\'autorité, chez lui.
Chaque s\'y prenait, du reste, avec une bonhomie naïve, et y mettait une patience féroce: eau sant avec le suisse, allant ouvrir la portière, se jetant a la tète des chevaux comme s\'ils allaient s\'emporter.
Dans l\'intérieur, aux bougies, sous la lampe, il parlait d\'Ho-inèi\'e et se comparait a Camoëns. Et on le voyait, en effet, a travers tous les orages, agiter ses Campagnes, comme le poète portugais, tenant au-dessus des flots les Lusiades.
II va un jour chez Martial Daru, Tonele du me.nbre actual du Jockey-Club. Le baron Daru était, on le sait, bonapartiste resistant, convaincu. Un tableau représentant 1\'Empereur cou-vrait un coin de son salon. Chaque regarde le portrait et fond en larraes :
«Voila done le grand homme qu\'on a laissé mourir!quot; Ils\'af-faisse sur une chaise; on le relève avec vingt francs.
Cependant, la Sorbonne et les philhellènes étaient las. On se consulte, et il est decide qu\'une place sera donnée a Fauteur des Campagnes en Grèce, loin de France, au dela des mers. C\'est le seul moyen de s\'en débarrasser.
On court chez les ministres.
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M. Chaque.
M. Hyde de Neuville compatit aux tourments de sesillustres amis, et Chaque est nommé professeur au collége royal de Pon-dichéry. Je n\'ai pas dit que ce Camoëns sans préjuges est un lettré, ferré sur les langues mortes, possédant a fond ses clas-siques, et qui ne se couche jamais sans lire une page d\'Horace. II a écrit sur sa porte le vers célèbre:
„Abstinuit venere et vino, sudavit et alsit.
Et cette maxime a été religieusement observée par lui. On ne lui a jamais connu une affection coupable, il est célibataire, et jamais, je crois, il n\'aima! Sous les palmiers de Pondichéry, il se voilait les yeux, quand passaie.nt lascives, demi-nues. les fllles de la chaude Asie.
L\'Université ne se compromettait done pas en lui conflant une chaire dans le collége transatlantique. Ses opinions litté-raires sent saines, et le poison du romantisme ne l\'a pas encore envahi, — non qu\'il soit injuste!
))Si lord Byron avait travaillé, dit-il — mais il avait tant d\'ennuis! — il se fut élevé a la hauteur de Jacques Delille!quot;
H accepta avec enthousiasme sa mission aux Indes.
«Toujours dévoré de la soif des voyages, avide d\'apprendre et de connaitre, je m\'élaiicai heureux vers ces contrées que n\'a pas encore consacrées l\'histoire, mais qu\'a illustrées la fable ...
»Nous débarquames a la cóte de Coromandel.
«Voulant montrer aux populations de ce littoral que c\'était un ami qui venait dans leur sein, j\'exécutai, en descendant sur le rivage, un menuet et une gavotte qui furent couverts des bravos sympathiques de tout un peuple.
«Les Indiens m\'emportérent en triomphe au palais du gouverneur, oii je passai deux ans.
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48
M. Chaque.
Que fit-il dans ce palais pendant deux ans? Et le collége? Comment s\'écoula cette vie d\'Asie commencée par une gavotte sur le rivage? Qui le sait?
Quand on lui demande pourquoi il revint:
»Je revins au bruit d\'une révolution passant les mers,quot; dit-il. Et en même temps, il se reproche ce retour si précipité.
»J\'aurais dü rester la-bas, apprendre le persan et l\'indostani; et maintenant, chargé d\'honneurs, professeur a la Bibliothèque impériale ou au Collége de France, je m\'éteindrais dans la gloire et 1\'aisance.quot;
II ne sait pas le persan, ni le mantchou, ni l\'indostani, raais il aurait pu les savoir.
Voila pourquoi on l\'appelle l\'orientaliste.
Chaque est de retour en France. II reste dans l\'Université. On 1\'envoie comme régent dans des colléges communaux, en dernier lieu a Mont de Marsan, chef-lieu du département des Landes, qu\'il est obligé de quitter aprés une querelle avec le principal.
II revint a Paris, avide de vengeance. II demanda justice, on ne l\'écouta point. Alors ce fut une poursuite acharnée, terrible. Pendant trois ans, il tint M. üelebecque, directeur du personnel a rinstruction publique, dans de continuelles alarmes. Qua-tre-vingt-cinq jeudis de suite, il se présenta a la porte de son cabinet et pourchassa dans les corridors eet homme que dans une piéce de vers flétrissante il appelle;
. . . . le Neron des communaux colléges.
Ne pouvant plus rentrer dans l\'Université, 1\'ex-régent, Tancien Pallicare, le gavottier des iles, se fit professeur libre, libre de mourir de faim, s\'il n\'avait eu des goüts modestes, de la phi-
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M. Chaque.
losophio et du génie. II eut tout cela, et je ne crois pas que beaucoup d\'hommes en France aient plus industrieusementlutté dans l\'ombre, contre la misère.
II ne s\'est jamais mis au lit sans avoir mangé, le Pallicare, et il a toujours eu un coin, caisse ou sépulcre, pour se coucher.
Mais ou il glane maintenant, c\'ost sur le chemin du cimetière.
II a adopté de préférence Montparnasse oü sont enterrés les gens des classes simples; il se poste sur le chemin des enter-rements.
Quand un convoi passé, l\'ancien Pallicare, le mouchoir aux yeux. tête nue, se mêle, recueilli et grave, au groupe triste des assistants, et, remontant jusqu\'aux héritiers, il parle de la personne qui n\'est plus.
»EIle avait des vertus sérieuses, dit-il en retenant mal un sanglot. Elle ne peut partir sans un adieu.quot; Et il propose au parent, dont il serre avec effusion la main, de faire dire un mot sur la tombe.
II a l\'oraison funèbre toute prète, trés lisible, et le cousin peut parler lui-même sur le bord de la fosse. Chaque, si I on veut, rnouille le papier de larmes; si l\'on veut aussi, il prend la parole lui-même, et je l\'ai entendu, les cheveux au vent, qui, sur le cercueil d un liquoriste, disait:
))Adieu, Ernest! Adieu... ou plutót au revoir dans un monde nieilleur!quot;
La cérémonie terminée, Chaque replie son oraison funèbre, et suit la familie éplorée chez le marchand de vins, oü il suce une cuisse du lapin des morts et dévore mélancoliquement le gruyère \') des trépassés.
1) Kaas van Gruyère.
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M. Chaque.
Telle est la profession dernière de M. Chaque, orientaliste, ex-régent, ancien Pallicare, qui s\'est inspire en cela de ses souvenirs de la Grèce antique et de son amour pour la Grèce moderne;
II est pleureuse \') a Montparnasse.
1) Betaalde schreier bij begrafimissen.
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JULES CLAKETIE.
Arsène Arnaud, dit Jules Claretie, naquil le 3 décembre 184(1 a Limoges. Destiné d\'abord a l\'Ecole polytechnique. puis au bar-reau, il se tourna de bonne heure vers les lettres el a Vage de (juinze ans envoya déja de la copie aux petits journaux, sous le pseudonyme d\'Arnold Lacretie.
Entré dans une maison de commerce a Paris, il continua d\'écrire et devint enfin chroniqueur d laYrsmte, puis a plusieurs autres journaux et revues, sous les pseudunymes ti\'Olivier de Jalin, Perdican, Candide etc.
VInterdiction qui lui fut faite de parlcr a l\'Institut libre (1868), a la suite d\'une conférence sur Béranger, lui donna une certaine célébrité. II réunit ses conférences clans un volume: la Libre Parole (1868), dédié d M. Duruy, ministre de l\'Instruction publique.
Pendant la guerre de 1870, il suivit l\'arniée du Rhin en qualité de reporter et fut fait prisonnier d Sédan.
Par mi ses meHleurs ouvrages nous citerons: l\'Assassin (1866), roman, les Derniers Monlagnards (1867), étude hislorique, Madeleine Berlin (1868), le Renégat (1876), M. le Ministre (1880), Million (1882), et le Prince Zilah (1884), romans. Son Histoire de la Revolution de 1870—1871 (1875) obtint un grand succes populaire.
Au thédtre il donna ia Familie des Gueux (1869) un Père (1877), ]e Régiment de Champagne (1877), le Prince Zilah (1885) etc.
LA LIBRE PAROLE.
CONCLUSION.
..... Daru ajouta que j\'avais traduit des
ouvrages frai^ais et notarament le Mahomet de Voltaire. LVmpereur répliqua: „Ce n\'est pas une bonne pièce.quot;
(Goethe: Annates, 1808.)
Un des journalistes envoyés a Salzbourg pour raconter les menus propos éclos autour des souverains nous donnait, au mois de septembre 1867, un précieux renseignement, un ren-seignement d\'ailleurs tout littéraire : il s\'agit de certaine conversation entre 1\'ernpereur et M. Schindler, lettré et député autrichien. On a, parait-il, en quelques minutes, cause la-bas de tout un pen, et 1\'entretien pourrait être publié a part, comme le dialogue fameux entre Goethe et Napoléon a Weimar. M. Schindler n\'est pas Goëthe, mais l\'empereur ne lui en a pas rnoins fait part de ses tristesses, et lui a montré raême un certain point noir littéraire qu\'il avait devant les yeux. «L\'empereur, dit le correspondant de VAvenir national, porta alors sur la littérature contemporaine de la France un jugement qui ne fut pas favorable.quot;
La vérité est que la littérature de notre temps ne pêche point par un excés de grandeur. Mais, a qui la faute ? Les littératèurs en sont-ils bien coupables ? Jamais peut-être on ne compta, réunis sur un seul point, un nombre aussi considérable d\'hommes de talent. On en trouverait un choix dans tous les sens. L\'histoire, la critique, la philosophic ont produit de bien rcmarquables ouvrages en ces derniers temps. Le malheur est qu\'il ne se trouve plus grand monde pour les apprécier.
Conclusion.
La masse lisante grossit, il est vrai, tous les jours, et se multi-plie; mais, que lit-elle, a la vérité ? Les plus remarquables productions restent en paquets chez les libraires. Les éditeurs qui publient encore des livres de valeur me semblent cuirassés d\'un ti\'iple airain comme le marinier d\'Horace. A quoi bon des livres ?
La foule, a proprement parler, ne lit plus de livres. Elle en achète encore, par contenance ou par habitude, et les fait relier pour les déposer religieusement sur les rayons d\'üne bibliothèque, et paree que les nervures produisent ün excellent effet sur le veau fauve, la littérature est devenue meu-blante. Les in-8» font tapisserie contre la muraille. Quant a ètre feuilletés, lus et relus comme jadis, c\'est l\'impossible. Je ne connais que deux sortes d\'ouvrages bien distincts qui tentent le public et conserven! leur clientèle : les ouvrages pieux ou de controverse religieuse et les volumes d\'alcóve. Certains libraires le savent de reste, et le cóté droit de leur vitrine est respectueusement ouvert aux bistoriettes mystiques a couvertures grises, aux images catboliques, aux petites sculptures en stéarine; tandis que le cóté gauche, qui est celui du cceur, se pare, comme de décorations, des photographies de contemporains et des mémoires des anonymus. Soyez Eugénie de Guérin,1) 1\'abbé *** ou mademoiselle Grelot, et vous aurez chance d\'etre lu; autrement il n\'y faut pas compter.
Et puis ceci a tué cela: le journal a étouffé le volume. II s\'en publie tant de ces journaux, que ce papier imprimé suffit amplement a la consommation quotidienne du plus acharné liseur. Que voulez-vous qu\'on ait l\'appétit de dévorer trois cents pages d\'un in-18 lorsqu\'on digère plus ou moins paisiblement les cinquante ou soixante colonnes de prose des journaux du soir ?
1) Journal et Lettres d\'E de G.
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Conclusion.
On est ensuite affaire ou tiraillé de tous cótés: on n\'a qu\'une faible parcelle de temps a accorder aux fettres! Dans un journal, on ne lit meme pas toutes choses, mais seulement les petites nouvelles servies en hate, découpées par minces tranches, des artieulets qui ont de faux airs de sandwiches. Les repas littéraires ressemblent, en effet, aujourd\'hui a ces repas orien-taux oii votre höte pétrit une boulette composée de viande, d\'herbes et de parfums, et vous les met entre les dents. La seule difference, c\'est que ces globules littéraires du jour ne sont, il faut l\'avouer, guère substantiels.
Les journaux politiques étant, pour la plupart, — jepourrais citer trois ou quatre exceptions, - fort en arrière sur l\'esprit public ou, dans leurs mouvements, trés enipêchés et retenus. il s\'enfuit que la foule, n\'y trouvant point ce qu\'eile cherche, se jette sur les feuilles dites de renseignements, qui se piquent médiocrement de tenir haut et droit le drapeau d\'un parti; qui ne prétendent aucunement enseigner, mais renseigner; qui n\'ont point pour but l\'utilité. mais l\'actualité; qui remplacent l\'idée par la nouvelle, la discussion par l information, Fémotion par la raillerie, la passion par l\'ironie, les affirmations de la science par les on dit du boulevard.
Et qu\'arrive-t-il? Ce journalisme de dessert, tout occupé des petits faits, — non de ces petits faits physiologiques dent parle Stendhal, mais des cancans de la demi-heure, des vognures du présent; — ce journalisme bavard fait un public crédule. La conscience littéraire, la conscience morale ne reposent plus sur de solides assises, tout est glorieux de ce qui est brillant, tout est soudain accepté, prouvé, consacré de ce qui est imprimé.
760
Conclusion.
La vision nette des choses s\'altere dans ce kaleidoscope. Plus de mesure. Faraday meurt, on lui consacre deux lignes a peine, et 1\'on a élevé la veille une statue a un vaudevilliste spirituel.
On discute, on raillerait un Velpeau ; on acelame un zouave Jacob. \')
Puis, il s\'est formé une école nouvelle, ou du moins un groupe qui, très-brillant, je le reconnais, amusant parfois. parfois aussi assez maussade, a trouvé le secret d\'emporter d\'assaut la re-nommée avec une verve singulière et une audace particuliére-ment heureuse. Les uns ont adopté un drapeau pour s\'y taillei-un costume, les autres afl\'ectent de n\'embrasser aucun parti, afin de baiser toutes les mains. Ces braves gens, doués d\'un esprit vif, n\'ont d\'ailleurs que peu de style, point de science, mais beaucoup de tempérament et, comme ils diraient do Vestomac.
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A proprement parler, aujourd\'bui le talent importe peu; pour réussir, il suffit d\'avoir un tempérament. Encore le tempérament est-il lui-même une superfluité; du tempérament, e\'en est assez. Le talent suppose une certaine agrégation de qualités, une solidité d\'instruction, une volonté, une application, un désir du bien; le tempérament n\'évoque qu\'une simple idéé d\'affirmations ou de negations bruyantes, de tapage, de brisure de vitres, et d\'excentricité plutót que d\'originalité. Le talent dit bonnement les choses comme elle sont, et prend par la main la vérité toute nue pour la présenter telle qu\'elle est a la lumière. Le tempérament 1\'habille d\'oripeaux et la pare de guenilles: toujours sous le coup d\'un torticolis, il affecfe une tension de muscles, une tension de style vraiment affli-
1) Charlatan trés conmi sous TEinpire.
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geanfes. On aurait envie de lui dire: sPrenez bien garde, vous allez -vous faire du mal!quot;
L\'homme de tempérament est, au surplus, assez malheu-reux. Quoi qu\'il fasse, il est l\'esclave de ce tempérament, affecté ou naturel. II a adopté un genre, une allure, c\'en est fait, la grimace lui reste. S\'il est Jean qui pleura, il essayera vainement de redevenir Jean qui rit. S\'il a déclaré que son tempérament le pousse vers les égouts, il est condamné a ne jamais s\'asseoir au bord d\'une source fraiche. Marche ! marche f »Mais je ne suis pas aussi noir que j\'en ai I\'air, naais j\'aime aussi le bleu du ciel se reflétant dans le cristal desfontaines!quot; Marche ! marche ! II est le format de sa propre invention ; il s\'est attaché lui-même un masque sur le visage, et, qu\'il étouffe ou non, il le gardera.
Le public tient aux étiquettes. II ne faut pas qu\'un brüleur de temples se change en gardeur de brebis. Tel qui démolit le Panthéon tous les huit jours, sera tenu de démolir sans tréve et de démolir encore. Que l\'ennemi des grands hommes respecte un seul grand homme dans le tas, il n\'est plus l\'ennemi des grands hommes et le voila démonétisé. G\'est un carcan aussi que le tempérament. Ah! pauvres gens, que je vous plains! quand il était si facile d\'afürmer que deux et deux font quatre, aller chercher si ces nombres additionnés ne pourraient pas a la fin donner huit! Fuir la simplicité que nous recherchons tous ! Outrer la note, jouer tous les morceaux rinforzando, prendre le bruit pour rharmonie, la cacophonie pour la musique! Que je vous plains, gens a tempérament, ilotes littéraires qui, pour moraliser la galerie, vous enivrez tous les soirs, et titubez devant le public!
Encore est-ce bien pour moraliser ? Je constate, avec regret,
Conclus ion.
que clans cette littérature courante, l\'idée morale ne lait point figure. A quoi bon ? Le contraire plutót serait exact. Ceux-la mêmes qui se croient, en effet, des satiriques, dans ce groupe, apportent a la décomposition générale leur contingent de dissol-vants. On dissout, on dissout. C\'est, parait-il, pour quelques-uns, un moven de révolutionner. Hélas! on ne révolutionne que par la foi, par 1\'enthousiasme et par 1\'amour des grandes choses !
C\'est peut-être une erreur, après tout, que d\'accorder a ce coin littéraire une importance qu\'il n\'a pas.
Je m\'imagine un étranger visitant Paris, l\'interrogeant, lui tatant le pouls, passant de ses librairies a ses théatres, de ses musées a ses journaux, de ses palais a ses rues, et cherchant a se faire une idéé exacte de la grande ville. Le théatre est bruyant, l\'opérette y règne, l\'art dramatique tressaute, comme pris d\'une irrésistible danse de Saint-Guy ; la ronde court, tour-noie, grossit, fait rage, le public bat des mains, et la critique préche dans un désert d\'épileptiques. La foule est grande sur Ie boulevard, elle se coudoie, elle se salue, elle se sourit, elle s\'évite. Voici l\'illustre Grumeau, Ie galant Bastien, le terrible Culot, l\'incomparable Goussard. Des célébrités par centaines. Ce sont ceux-la qui font aujourd\'hui le beau temps et surtout la pluie, qui tiennent Ie haut de notre pavé crotté, qui diligent 1\'esprit des masses. Quelle est leur vertu ? Le comique,, ou plutót non. Ia drólerie. lis sont dróles, c\'est le grand diplome. A ce titre on les écoute, on les adopte, on les acclame. Vive Grumeau, eet autre Swift! et n\'oublions pas Goussard, fds de Stern! «Eb quoi! dira 1\'étranger, la France en est réduite a cette maigre pitance ? Voici les bruyants d\'aujourd\'bui, les triompbateurs, les élégants, les modéles ! F i de Paris! Ramenez-moi aux carrières !\'\'
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Conclusion.
Mais, a cette heure menie, Michelet, au bord de la nier, écrivant le dernier volume de son histoire, évoque Beaumarchais et Figaro, et la grande aurore; Quinet, les yeux sur l\'horizon, interroge, désespère, et cependant persiste; Victor Hugo achève son oeuvre; ceux d\'hier sont toujours I\'exemple d\'aujourd\'hui, et Littré, seul, a l\'heure oü les nouveaux dotent la France d\'un argot, lui, l\'ancien, lègue a la France I\'histoire de salangue.
Et qui salt? D\'autres aussi souffrent, attendant, cherchent, travaillent. Les mineurs n\'ont point vu le jour, mais le fllon, en bas, est exploité, le mineral a nu. Que l\'étranger quitte le boulevard et jette un coup d\'ceil aux mansardes, ces cervelles des mes. Si le gaz éclate autour des Variétés, l\'huile brüle, la-haut, doucement. Que d\'elforts ignores, que d\'héroïsmes cachés, de grandeurs latentes! Un rayon de brin de soleil, uri peu de flamme, et peut-être — comme un éblouissement, — ce salpêtre inconnu, dans un embrasement, étonnerait le monde!
» .... L\'empereur porta alors sur la littérature contemporaine de la France un jugement qui ne fut pas favorable.quot;
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TROISIEME GENERATION.
iSJ1—1885\'
ÉMILE ZOLA,
I fi/s d\'un ingénieur italien, nar/uit a Paris le ^ avril 1840. II passa sa jeunesse d Aix en Provence et vint achever ses études ü Paris. Devenu employé dans la librairie Hachette, il con-sacra ses loisirs aux travaux littéraires et collabo ra d plusieurs journaux. Obligé d quitter sa place, il se voua entièrement d la littérature et publia en 1864 les Contes a Ninon, recueil de nouvelles. qui fut assez bien accueilli; vinrent ensuite la Confession de Claude (1865), Thérèse Raquin (1867), et Madeleine Férat (1868).
En 1871 il entama la publication d\'une série de romans sous le litre général de: les Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d\'une familie sous le Second Empire, série d\'études de mceurs politiques et sodales, remarquables par l\'esprit d\'obser-vation et d\'analyse et aussi par une affectation réaliste, qui d.é-passe souvent le but et d\'une crudité qui souleva bien des polé-miques.
II publia successivement: la Fortune des Rougons, la Curée, le Ventre de Paris, Ia Conquête de Plassans, la Faute de l\'Abbé Mouret, Son Excellence Engène Rougon, l\'Assomnioir, Une page d\'amour. Nana, le Bonheur des dames, Pot-Bouille, la Joie de vivre, et Germinal.
Ses tentatives dramatiques (Thérèse Raquin, les Héritiers Ra-bourdin et le Bauton de Rose) ne furent pas heurevses.
L\' Inondation.
M. Zola a publié encore le Gapitaine Burle, Naïs Micoulin, les Mystères de Marseilles et quelques volumes cVétudes litté-raires el artistiques: Mes Haines, les Romanciers naturalistes e(c.
II a haplisé ses procédés lil térair es du non de naturalisme.
l\'inondation.
Je m\'appelle Louis Roubieu. J\'ai soixant\'e-dix ans, et je suis né au village de Saint-Jory, a quelques lieues de Toulouse, en amont de la Garonne. Pendant quatorze ans, je me suis battu avec la terre, pour manger du pain. Enfin, l\'aisance est venue, et le mois dernier, j\'étais encore le plus riche fermier de la commune.
Notre maison semblait bénie. Le bonheur y poussait; le soleil était notre frère, et je ne me souviens pas d\'une récolte mauvaise. Nous étions prés d\'une douzaine a la ferme, dans ce bonheur. 11 y avait moi, encore gaillard 1j, menant les enfants au travail; puis, mon cadet 2) Pierre, un vieux garcon, un ancien sergent; puis, ma soeur Agathe, qui s\'était retirée cbez nous après la mort de son man, une maitresse femme, énorme et gaie, dont les rires s\'entendaient a 1\'autre bout du village. Ensuite venait toute la nichée: mon flls Jacques, sa femme Rose, et leurs trois fllles, Aimée, Véronique et Marie; la première mariée a Gyprien Bouisson, un grand gaillard 3), dont elle avait deux petits, l\'un de deux ans, l\'autre de dix mois; la seconde, fiancée d\'hier, et qui devait épouser Gaspard Rabu-teau; la troisième, enfin, une vraie demoiselle, si blanche, si blonde, qu\'elle avait l\'air d\'etre née a la ville. Qa faisait dix, en comptant tout le monde. J\'étais grand-père et arrière-grand-1) flink gezond. 2) jongere broer. 3) kerel.
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L\'Inondation.
père. Quand nous étions a table, j\'avais ma soeur Agathe a ma droite, mon frère Pierre a ma gauche; les enfants fermaient le cercle, par rang d\'ages, une file oü les têtes se rapetissaient jusqu\'au bambin de dix mois qui mangeait déja sa soupe comme un homme. Allez, on entendait les cuillei\'s dans les assiettes ! La nichée mangeait dur. Et quelle belie gaieté, entre deux coups de dents! Je me sentais de l\'orgueil et de la joie dans les veines, lorsque les petits tendaient les mains vers moi, en criant:
— Grand-père, donne-nous done du pain !. .. Un gros mor-ceau, hein! grand-père!
Les bonnes journées! Notre ferme en travail chantait par toutes ses fenêtres. Pierre, le soir, inventait des jeux, racon-tait des histoires de son régiment. Tante Agathe, le dimanche, faisait des galettes pour nos filles. Puis, c\'étaient des cantiques que savait Marie, des cantiques qu\'elle fllait avec une voix d\'enfant de chceur; elle ressemblait a une sainte, ses cheveux blonds tombant dans son cou, ses mains nouées sur son tablier. Je m\'étais décidé a élever la maison d\'un étage, lorsque Aimée avait épousé Cyprien; et je disais en riant qu\'il faudrait l\'éle-j ver d\'un autre, après le mariage de Véronique et de Gaspard; I si bien que la maison aurait fini par toucher le ciel, si l\'on | avait continué, a chaque. ménage nouveau. Nous ne voulions pas nous quitter. Nous aurions plutót bati une ville, derrière Ia ferme, dans notre enclos. Quand les families sont d\'accord, il est si bon de vivre et de mourir oü Ton a grandi!
Le mois de mai a été magnifique, cette année. Depuis long-tenips, les récoltes ne s\'étaient annoncées aussi belles. Ce
1) filer, op zachten, teederen toon zingen.
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quot;49
L\'Inondation.
jour-la, justement, j\'avais fait une tournee avec mon flls Jacques. Nous étions partis vers trois heures. Nos prairies, au bord de la Garonne, s\'étendaient, d\'un vert encore tendfe; l\'herbe avait bien trois pieds de haut, et une oseraie, plantée l\'année dernière, donnait déja des pouases d\'un mètre. De la nous avions visité nos blés et nos vignes, des champs acbetés un par un, a mesure que la fortune venait: les blés poussaient dru \'), les vignes, en pleine fleur, promettaient une vendange superbe. Et Jacques riait de son bon rire, en me tapant sur l\'épaule.
— Eb bien? père, nous ne manquerons plus de pain ni de vin. Vous avez done rencontré le bon Dieu, pour qu\'il fasse maintenant pleuvoir de l\'argent sur vos terres ?
Souvent, nous plaisantions entre neus de la misère passée Jacques avait raison, je devais avoir gagné la-haut Tamitié de quelque saint ou du bon Dieu lui-même, car toutes les chances dans le pays étaient pour nous. Quand il grêlait, la grêle s\'arrétait juste au bord de nos champs. Si les vignes des voisins tombaient malades, il y avait autour des nótres comme un mur de protection. Et cela fmissait par me paraitre juste Ne faisant de mal a personne, je pensais que ce bonheur m\'é-tait dü.
En rentrant, nous avions traversé les terres que nous pos-sédions de 1\'autre cóté du village. Des plantations de mürien y prenaient a merveille. II y avait aussi des amandiers en plein rapport. Nous causions joyeusement, nous batissions de; projets. Quand nous aurions l\'argent nécessaire, nous achète rions certains terrains qui devaient relier nos pièces les une aux autres et nous faire les propriétaires de tout un coin de Is
1) Dicht;
770
L\'Inondation. 77!
commune. Les récoltes de 1 armee, si elles tenaient leurs promesses, allaient nous permettre de réaliser ce rêve.
Comme nous approchions de la maison. Rose, de loin, nous adressa de grands gestes, en criant:
— Arrivez done!
C\'était une de nos vaclies qui venait d\'avoir un veau. Cela mettait tout le monde en l\'air. Tante Agathe i\'oulait sa masse énorme. \') Les filles regardaient le petit. Et la naissance de cette béte semblait comme une benediction de plus. Nous avions dü récemment agrandir les étables, oü se trouvaient pr ès de cent têtes de bétail, des vaches, des moutons surtout, sans compter les chevaux.
— Allons, bonne journée! m\'écriai je. Nous boirons ce .soir une bouteille de vin cuit. \'2)
Cependant, Rose nous prit a 1\'écart et nous annonca que Gaspard, le flancé de Véronique, était venu jiour s\'entendre sur le jour de la noce. Elle l\'avait retenu a diner. Gaspard, Ie fils ainé d\'un fermier de Moranges, était un grand garcon de vingt ans, connu de tout le pays pour sa force prodigieuse; dans une fête, a Toulouse, il avait vaincu Martial, le Lion du Midi. Avee cela, bon enfant, un ca?ur d or, trop timide mème, et qui rougissait quand Véronique le regardait tranquillement en face.
Je priai Rose de l\'appeler. II restait au fond de la cour, a aider nos servantes, qui étendaient Ie linge de la lessive du trimestre. Quand il fut entré dans Ia salie a manger, oü nous nous tenions, Jacques se tourna vers moi, en disant:
— Parlez, mon père.
1) Dik lichaam.
2) Belegen.
T
V Inond\'ilion.
— Eh bien ? dis-je, tu viens done, mon gargon, pour que nous fixions le grand jour ?
— Oui, e\'est cela, père Roubieu, répondit-il, les joues trés rouges.
-- II ne faut pas rougir, mon gargon, continuai-je. Ce sera, si tu veux, pour la Sainte-Félicité, le 10 juillet. Nous sommes le 23 juin, ga ne fait pas \\\'ingt jours a attendre ... Ma pauvre défunte femme s\'appelait Félicité, et (ja vous portera bonheur... Hein ? est-ce entendu ?
— Oui, c\'est cela, le jour de la Sainte-Félicité, père Roubieu.
Et il nous allongea dans la main, a Jacques et a moi, une
tape qui aurait assommé un boeuf. Puis, il embrassa Rose, en l\'appelant sa mère. Ce grand gargon, aux poings terribles, aimait Véronique a en perdre le boire et le manger. II nous avoua quil aurait feit une maladie, si nous la lui avions refusée.
— Maintenant, repris-je, tu restes a diner, n\'est-ce pas ?... Alors, a la soupe tout le monde! .I\'ai une faim du tonnerre de Dieu, moi!
Ce soir-la, nous fümes onze a table. On avait mis Gaspard prés de Véronique, et il restait a la regarder, oubliant son assiette, si ému de la sentir a lui, qu\'il avait par moments de grosses larmes au bord des yeux. Cyprien et Aimée, manés depuis, trois ans seulement, souriaient. Jacques et Rose, qui avaient déja vingt-cinq ans de ménage, demeuraient plus graves ; et, pourtant, a la dérobée, ils changeaie.nt des regards, humides de leur vieille tendresse. Quant a moi, je croyais revivre dans ces deux amoureux, dont le bonheur mettait, a notre table, un coin de. paradis. Quelle bonne soupe nous mangeames, ce soir-la! Tante Agathe, ayant toujours le mot
772
L\'Inundation.
jioui\' rire, risqua des plaisanteries. Alors, ce brave Pierre voulut raconter ses amours avec une demoiselle de Lyon. Heureusement, on était au dessert, et tout le monde parlait k la fois. J\'avais monté de la cave deux bouteilles de vin cuit. On trinqua a la bonne chance de Gaspard et de Véronique; cela se dit ainsi cbez nous: la bonne chance, c\'estdenejamais se battre, d\'avoir beaucoup d\'enfants et d\'amasser des sacs d\'écus. Puis, on chanta. Gaspard savait des chansons d\'amour en patois. Enfin, on demanda un cantique a Marie: elle s\'était mise debout, elle avait une voix de flageolet, trés fine, et qui vous chatouillait les oreilles.
Pourtant, j\'étais allé devant la fenêtre. Comme Gaspard venait m\'y rejoindre, je lui dis :
— II n\'y a rien de nouveau, par chez vous ?
— Non, répondit-il. On parle des grandes pluies de ces jours derniers, on prétend que ga pourrait bien amener des malheurs.
En elfet, les join\'s précédents, il avait plu pendant soixanto heures, sans discontinue!-. La Garonne était grosse depuis la veille; mais nous avions confiance en elle ; et, tant qu\'elle ne débordait pas, nous ne pouvions la croire mauvaise voisine. Elle nous rendait de si bons services! elle avait une nappe d\'eau si large et si douce! Puis, les paysans ne quittent pas aisément leur trou, raême quand le toit est prés de crouler.
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— Bah! m\'écriai-je en haussant les épaules, il n\'y aura rien. Tous les ans, c\'est la même chose; la riviére fait le gros dos, \') comme si elle était furieuse, et elle s\'apaise en «ne nuit, elle rentre chez elle, plus innocente qu\'un agneau.
1) Stelt zich aan.
L\'lnondation.
Tu verras, raon ganjon ; ce sera encoi\'e pour rire, cette fois... Tiens, regarde done le beau temps!
Et, de la main, je lui niontrais le ciel. II était sept heures, le soleil se couchait. Ah ! que de bleu ! Le ciel n\'était que du bleu, une nappe bleue immense, d\'une pureté profonde, oü le soleil coucbant volait comrae une poussière d\'or. II tombait de la-baut une joie lente, qui gagnait tout rhorizon. Jamais je n\'avais vu le village s\'assoupir dans une paix si douce. Sur les tuiles, une teinte rose se mourait. .1\'entendais Ie rire d\'une voisine, puis des voix d\'enfants au tournant de la route, devant cbez nous. Plus loin, montaient, adoucis par la distance, des bruits de troupeaux rentrant a 1\'étable. La grosse voix de la Garonne ronflait, continue; mais elle me semblait la voix même du silence, tant j\'étais habitué a son gronde-ment. Peu a peu, le ciel blanchissait, le village s\'endormait da vantage. G\'était le soir d\'un beau jour, et je pensais que tout notre bonheur, les grandes récoltes, la maison heureuse, les liancailles de Véronique, pleuvant de la-haut, nous ari-i-vaient dans la pureté même de la lumière. Une bénédiction s\'élargissait sur nous, avec l\'adieu du soir.
Cependant, j\'étais revenu au milieu de ia pièce. Nos fdles bavardaient. Nous les écoutions eu souriant, lorsque, tout a coup, dans la grande sérénité de la campagne, un cri terrible retentit, un cri de détresse et de mort:
— La Garonne! la Garonne !
Nous nous précipitames dans la cour.
Saint-Jory se trouve au fond d\'un pli de terrain, en contre-bas \') de la Garonne, a cinq cents metres environ. Des rideaux de
1) lager gelegen dan.
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L\' Inundation.
hauts peupliers, qui coupent les prairies, cachent la rivière complètement.
Nous n\'apercevions rien. Et toujours le cri retentissait:
— La Garonne ! la Garonne !
Brusquement, du large chemin, devant nous débouchèrent deux hommes et trois femmes; une d\'elles tenait un enfant entre les bras. C\'étaient eux qui criaient affolés, galopant a toutes jambes sur la terre dure. Ils se tournaient parfois, ils regardaient derrière eux, le visage terrifié, comrne si une bande de loups les eüt poursuivis.
— Eh bien\'? qu\'ont-ils done? demanda Cyprien. Est-ce que vous distinguez quelque chose, grand-père ?
— Non, non, dis-je. Les feuillages ne bougent mème pas.
En effet, la ligne basse de 1\'horizon, paisible, dormait. Mais
je pariais encore, lorsqu\'une exclamation nous échappa. Derrière les fuyards, entre les troncs des peupliers, au milieu des grandes touffes d\'herbe, nous venions de voir apparaitre comme une meute \') de bêtes grises, tachées de jaune, qui se ruaient. De toutes parts, elles pointaient a la fois, des vagues poussant des vagues, une débandade de masses d\'eau moutonnant2) sans fin, secpuant des haves blanches, ébranlant le sol du galop sourd de leur foule.
A notro tour, nous je times le cri désespéré:
— La Garonne ! la Garonne !
Sur le cheinin, les deux hommes et les trois femmes couraient toujours. Ils entendaient le terrible galop gagner leleur. Main-tenant, les vagues arrivaient en une seule ligne, roulantes, s\'écroulant avec le tonnerre d\'un bataillon qui charge. Sous
1) troep; kudde.
2) pchuimnnd, met witte Ttoppen.
775
V Inondation.
leur premier choc, elles avaient cassé trois peupliers. dont les hauts feuillages s\'abattirent et disparurent. Une cabane de planches fut engloutie; un mur creva ; des charrettes dételées s\'en al-lèrent, pareilles a des brins de paille. Mals les eaux semblaient surtout poursuivre les fuyards. Au coude de la route, trés en pente a eet endroit, elles tombèrent brusquement en une nappe immense et leur coupèrent toute retraite. lis couiaient encore cependant, éclaboussant la mare a grandes enjambées, ne criant plus, fous de terreur. Les eaux les prenaient aux genoux. Une vague énorme se jeta sur la femme qui portait l\'enfant. Tout s\'engouffra.
— Vite ! vite ! criai-je. II faut rentrer ... La maison est solide. Nous ne craignons rien.
Par prudence, nous nous réfugiames tout de suite au second étage. On fit passer les filles les premières. Je m\'entêtais a ne monter que le dernier. La maison était batie sur un tertre, \') au-dessus de la route. L\'eau envahissait la cour, doucement, avee un petit bruit. Nous n\'étions pas trés effrayés.
— Bah! disait Jacques pour rassurer son monde, ce ne. sera rien .. . Vous vous rappelez, mon pére, en 55, l\'eau est comme ga venue dans la cour. II y en a eu un pied; puis, elle s\'en est allée.
— C\'est facheux pour les récoltes tout de même, murmura Gyprien, a demi-voix.
— Non, non, ce ne sera rien, repris-je a mon tour, en voyant les grands yeux suppliants de nos filles.
Aimée avait couché ses deux enfants dans son lit. Elle se tenait au chevet, assise, en compagnie de Vèronique et de Marie. Tante Agathe parlait de faire chauffer du vin qu\'elle
1) hoogte, berg.
776
L\' Inondation.
avail monté, pour nous donner du courage a tous. Jacques et Rose, a la mêtne fenêtre, regardaient. J\'étais devant l\'autre fenêti\'e, avec mon frère, Cyprien et Gaspai\'d.
— Montez done! criai-je a nos deux servantes, qui patau-geaient au milieu de la cour. Np, restez pas a vous mouiller les jambes.
— Mais les bêtes ? dirent-elles. Elles ont peur, elles se tuent dans l\'étable.
— Non, non, montez... Tout a I\'heure. Nous verrons.
Le sauvetage du bétail était impossible, si le désastre devait grandir. Je croyais inutile d\'épouvanter nos gens. Alors, je m\'efforgai de montrer une grande liberté d\'esprit. Accoudé a la fenêtre, je causais, j\'indiquais les progrès de 1\'inondation. La rivière, après s\'être ruée a l\'assaut du village, Ie possédait jusque dans ses plus étroites ruelles. Ce n\'était plus une charge de vagues galopantes, mais un étouffement lent et invincible. Le creux, au fond duquel Saint-Jory est bati, se changeait en lac. Dans notre cour, l\'eau atteignit bientöt un mètre. Je la voyais monter; mais j\' afflrmais qu\'el Ie restait stationnaire, j \'allais mème jusqu\';i prétendre qu\'elle baissait.
—• Te voila force de coucher ici, mon garcon, dis-je en me tournant vers Gaspard. A moins que les chemins ne soient libres dans quelques heures ... C\'est bien possible.
II me regarda, sans répondre, la figure toute pale; et je vis ensuite son regard se fixer sur Véronique, avec une angoisse inexprimable.
II était buit heures et demie. Au dehors, il faisait jour encore, un jour blanc, d\'une tristesse profonde sous le ciel pale. Les servantes, avant de monter, avaient eu la bonne idéé d\'aller prendre deux lampes. Je les fis allumer, pensant que leur
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L\'lnondation.
lumiére égaiei-ait un peu la chambi-e déja sombre, oü nous nous étions réfugiés. Tante Agathe, qui avail roulé une table au milieu de la pièce, voulait organiser une partie de cartes. La digne femme, dont les yeux cherchaient par moments les miens, songeait surtout a distraire les enfants. Sa belle humeur gardait une quot;vaillance superbe; et elle riait pour combattre l\'épouvante qu\'elle sentait grandir autour d\'elle. La partie eut lieu. Tante Agathe placa de force a la table Aimée, Véronique et Marie. Elle leur mit les cartes dans les mains, joua elle-même d\'un air de passion, battant, coupant, distribuant le jeu, avec une telle abondance de paroles, qu\'elle étouffait presque le bruit des eaux. Mais nos fdles ne pouvaient s\'étourdir; elles demeuraient toutes Manches, les mains flévreuses. l\'oreille tendue. A chaque instant, la partie s\'arrêtait. Une d\'elles se tournait, me demandait a demi-voix:
— Grand-père, ga monte toujours?
L\'eau montait avec une rapidité effrayante. Je plaisantais, je répondais:
— Non, non, jouez tranquillement. II n\'y a pas de danger.
Jamais je n\'avais eu le cceur serré par une telle angoisse. Tous les hommes s\'étaient places devant les fenêtres, pour cacher le terrifiant spectacle. Nous tachions de sourire, tournés-vers l\'intérieur de la chambre, en face des lampes paisibles, dont le rond de clarté tombait sur la table, avec une douceur de veillée. Je me rappelais nos soiréés d\'hiver, lorsque nous nous réunissions autour de cette table. C\'était le méme intérieur endormi, plein d\'une bonne chaleur d\'affection. Et, tandis. que la paix était la, j\'écoutais derrière mon dos le rugissement de Ia rivière lachée, qui montait toujours.
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V Inoadalion.
— Louis, me dit mon frère Pierre, l\'eau est a trois pieds de la fenetre. II faudrait aviser.
Je le fis taire, en lui serrant le bras. Mais il n\'était plus possible de cacher le peril. Dans nos étables, les bêtes se tuaient. II y eut tout d\'un coup des bêlements, des heu^lements de troupeaux affolés; et les chevaux poussaient ces cris rauques,. qu\'on entend de si loin, lorsqu\'ils sont en danger de mort.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Aimée. qui se mit debout, les poings aux tempes, secouée dun grand frisson.
Toutes s\'étaient levées, et on ne put les enipêcher de courir aux fenêtres. Elles y restérent, droites, muettes, avec leurs cheveux soulevés par le vent de la peur. Le crépuscule était venu. Une clarté louche flottait au-dessus de ia nappe limoneuse. Le ciel pale avait l\'air d\'un drap blanc jeté sur la terre. Au loin, des fumées trainaient. Tout se brouillait. c\'était une fin de jour épouvantée s\'éteignant dans une nuit de mort. Et pas un bruit humain, rien que le ronflement de cette mer élargie a l\'infini, rien que les beuglements et les liennissements des bêtes !
— Mon Dieu ! mon Dieu ! répétaient a demi-voix les femmes,. comme si elles avaient craint de parler tout haut.
Un craquement terrible leur coupa la parole. Les bêtes fu-rieuses venaient d\'enfoncer les portes des étables. Elles passérent dans les flots jannes, roulées, emportées par le courant. Les moutons étaient charriés comme des feuilles mortes, en bandes, tournoyant au milieu des remous \') Les vaches et les chevaux luttaient, marchaient, puis perdaient pied. Notre grand cheval gris surtout ne voulait pas mourir; il se cabrait, tendait le cou, soufflait avec un bruit de forge ; mais les eaux achar-
1) draaikolken.
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L\'Inondalion.
nées le prirent a la croupe, et nous le vimes, abattu, s\'aban-donner.
Alors, nous poussames nos premiers cris. Cela nous vint a la gorge, malgré nous. Nous avions besoin de crier. Les mains tendues vers toutes ces chères bêtes qui s\'en allaient, nous nous lamentions, sans nous entendre les uns les autres, jetant au dehors les pleurs et les sanglots que nous avions contenus jusque la. Ah ! c etait bien la ruine ! les récoltes perdues, le bétail noyé, la fortune changée en quelques heures! Dieu n\'était pas juste; nous ne lui avions rien fait, et il nous reprenait tout. Je montrai le poing a l\'horizon. Je parlai de notre promenade de 1\'après-midi. de ces prairies, de ces blés, de ces vignes, que nous avions trouvés si pleins de promesses. Tout cela mentait done? Le honheur mentait. Le soleil mentait, quand il se couchait si doux et si caline, au milieu de la grande sérénité du soir.
L\'eau montait toujours. Pierre, qui la surveillait, me cria:
— Louis, méfions-nous, l\'eau touche a la fenêtre.
Get avei tissement nous tira de notre crise de désespoir. Je revins a moi, je dis en haussant les épaules:
— L\'argent n\'est rien. Tant que nous serons tous la, il n\'y aura pas de regret a avoir ... On en sera quitte pour se re-mettre au travail.
— Oui, oui, vous avez raison, mon père, reprit Jacques flé-vreusement. Et nous ne courons aucun danger, les murs sont bons . .. Nous allons monter sur le toit.
II ne nous restait que ce refuge. L\'eau, qui avait gravi l\'es-calier marche a marche, avec un clapotement obstiné, entrait déja par la porte. On se précipita vers le greniei:, ne se lachant pas d\'une enjambée, par re besoin qu\'on a, dans le péril, de se sentir les uns contre les autres. Gyprien avait disparu. Je
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Vlnondation.
1\'appelai, et je Ie vis revenh- des pièces voisines, la face bou-leversée. Alors, comme je m\'apercevais également de l\'absence de nos deux servantes et que je voulais les attendre, il me re-garda étrangement, il me dit tout, bas:
— Mortes. Le coin du hangar \'), sous leur chambre, vient de s\'écrouler.
Les pauvres fllles devaient ètre allées chercher leurs écono-mies, dans leurs malles. II me raconta, toujours a demi voix, qu\'elles s\'étaient servi d\'une échelle, jetée en manière de pont, pour gagner le batiment voisin. Je lui recomraandai de ne rien dire. Un grand froid avait passé sur ma nuque. C\'était la mort qui entrait dans la maison.
Quand nous montames a notre tour, nous ne songeiimes pas même a éteindre les lampes. Les cartes restèrcnt étalées sur la table. II y avait déja un pied d\'eau dans la chambre.
Le toit, heureusement, était vaste et de pente douce. On y montait par une fenêtre a tabatière, au-dessus de laquelle se trouvait une sorte de plate.-forme. (Ie fut li que tout notre monde se réfugia. Les femmes s\'étaient assises. Les hommes allaient tenter des reconnaissances sur les tuiles, jusqu\'aux grandes cheminées, qui se dressaient, aux deux bouts de la toiture. Moi, appuyé a la lucarne par oi\'i nous étions sortis, j\'interrogeais les quatre points de l\'horizon.
— Des secours ne peuvent manquer d\'arriver, disais-je bra-vement. Les gens de Saintin ont des barques. lis vont passer par ici... Tenez ! la-bas, n\'est-ce pas une lanterne sur l\'eau ?
Mais personne ne me répondait. Pierre, sans trop savoir ce qu\'il faisait, avait allumé sa pipe, et il fumait si rudement,
1) schuur.
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qu\'a chaque bouffée il crachait des bouts de tuyau \'). Jacques et Cyprien regardaient au loin, la face inorne; tandis que Gas-pard, serrant les poings, continuait de tourner sur le toit, comme s\'i! eüt cherché une issue. A nos pieds, les femmes en tas, muettes, grelottantes, se cachaient la face pour ne plus voir. Pourtant, Piose leva la tète, jeta un coup d\'oeil autour d\'elle, en demandant:
— Et les servantes, oü sont-elles? pourquoi ne raontent-olles pas?
J\'évitai de répondre. Kile m interrogea alors directement, les yeux sur les miens.
— Oü done sont les servantes?
Je me détournai, ne pouvant montir. Et je sentis ce froid de la mort qui m\'avait déja effleuré, passer sur nos femmes et sur nos chères fllles. Elles avaient compris. Marie se leva toute droite, eut un gros soupir, puis s\'abattit, prise d\'une crise de larmes. Aimée tenait serrés dans ses jupes ses deux enfants, quelle cachait comme pour les défendre. Véronique, la face enti\'e les mains, ne bougeait plus. Tante Agathe, elle-même. toute pale, faisait de grands signes de croix, en balbutiant des Paler et des Ave.
Cependant, autour de nous, le spectacle devenait d\'une grandeur souveraine. La nuit, torabée complètement, gardait une limpidité de nuit d\'été. C\'était un ciel sans lune, liiais un ciel criblé d\'étoiles, d\'un bleu si pur, qu\'il emplissait l\'espace d\'une lumière bleue. II semblait que le crépuscule se continuait, tant 1\'horizon restait clair. Et la nappe immense s\'élargissait encore sous cette douceur du ciel, toute blanche, comme lumi-neuse elle-même d\'une clarfé propre, d\'une phosphorescence
1) mondstuk.
L\' Inondation.
qui allumait de petites flammes a la crète de chaque flot. On ne distinguait plus la terre, la plaine devait ètre envahie. Par lïioments, j\'oubliais le danger. Un soir, du cóté de Marseille, j\'avais apergu ainsi la rner, j\'étais resté devant elle béant d\'ad-miration.
— L\'eau monte, l\'eau monte, répétait mon frère Pierre, en cassant toujours entre ses dents le tuyau de sa pipe, qu\'il avait laissée s\'éteindre. v
L\'eau n\'était plus qu\'a un mètre du toit. Elle perdait sa tranquillité de nappe dormante. Des courants s\'établissaient. A une certaine hauteur, nous cessions d\'etre protégés par le pli de terrain, qui se ti ouve en avant du village. Alors, en moins d\'une heure, l\'eau devint menagante, jaune, se ruantsur la maison, charriant des épaves, tonneaux défoncés, pièces de bois, paquets d\'herbes. Au loin, il y avait maintenant des as-sauts contre des murs, dont nous entendions les chocs reten-tissants. Des peupliers tombaient avec un craquement de mort, des maisons s\'écroulaient, pareilles a des charretées de cailloux vidées au bord d\'un chemin.
Jacques, déchiré par les sanglots des femmes, répétait:
— Nous ne pouvons demeurer ici. II faut tenter quelque chose . .. Mon père, je vous en supplie, tentons quelque chose.
Je balbutiais, je disais après lui:
— Oui, oui, tentons quelque chose.
Et nous ne savions quoi. Gaspard olfrait de prendre Véro-nique sur son dos, de l einporter a la nage. Pierre parlait d\'un radeau. C etait fou. Cyprien dit enfin :
— Si nous pouvions seulement atteindre l\'église.
Au-dessus des eaux, l\'église restait debout, avec son petit
clocher carré. Nous en étions séparés par sept maisons. Notre
183
L\'InondaHon.
ferme, la première du village, s\'adossait a un batiment plus haut, cjui lui-même était appuyé au Mtiment voisin. Peut-être, par les toits, pourrait-on en effet gagner le presbytère, d\'oü il était aisé d\'entrer dans l\'église. Beaucoup de monde déja de-vait s\'y ètre réfugié; car les toitures voisines se trouvaient vides, et nous entendions des voix qui venaient sürement du clocher. Mais que de dangers pour arriver jusque-la.
— G\'est impossible, dit Pierre. La maison des Raimbeau est trop haute. II faudrait des échelles.
— Je vais toujours voir, reprit Cyprien. Je reviendrai, si la route est impraticable. Autrement, nous nous en irions tous, nous porterions les fdles.
Je le laissai aller. II avait raison. On devait tenter l\'impos-sible. II venait, a l\'aide d\'un crampon de fer, fixé dans une cheminée, de monter sur la maison voisine, lorsque sa femme Aimée, en levant la tête, vit qu\'il n\'était plus la. EL\'e cria :
— Ou est-il ? Je ne veux pas qu\'il me quitte. Nous sommes ensemble, nous mourrons ensemble.
Quand elle l\'apercut en haut de la maison, elle courut sulles tuiles, sans lacher ses enfants. Et elle disait:
— Cyprien, attends-moi. Je vais avec toi, je veux mourir avec toi.
Elle s\'entêta. Lui, penché, la suppliait, en lui affirmant qu\'il
reviendrait, que c\'était pour notre salut a tous. Mais, d\'un air égaré, elle hochait la tête, elle répétait:
— Je vais avec toi, je vais avec toi. Qu\'est-ce que 5a te fait ? je vais avec toi.
II dut prendre les enfants. Puis, il l\'aida a monter. Nous pümes les suivre sur la crête de la maison. lis marchaient lentement. Elle avait repris dans ses bras les enfants qui pleuraient; et lui, a chaque pas, se retournait, la soutenait.
784
L\' Inondation.
— Mets-la en süreté, reviens tout de suite! criai-je.
Je Papergus qui agitait la main, raais Je gi-ondement des eaux m\'empècha d\'entendre sa réponse. Bientót, nous ne les vimes plus. lis étaient descendus sur l\'autre maison, plus basse que la première. Au bout de cinq minutes, ils reparu-rent sur la troisième, dont le toit devait être trés en pente, car ils se trainaient a genoux le long du faite. \') Une épou-vante soudaine me saisit. Je me mis a crier, les mains aux lèvres, de toutes mes forces;
— Revenez ! revenez !
Et tous, Pierre, Jacques, Gaspard, leur criaient aussi de revenir. Nos voix les arrêtèrent une minute. quot; Mais ils conti-nuèrent ensuite d\'avancer. Maintenant, ils se trouvaient au coude formé par la rue, en face de la maison Raimbeau, une haute batisse dont le toit dépassait celui des maisons voisines de trois mètres au rnoins. Un instant, ils hésitèrent. Puis, Cyprien monta le long d\'un tuyau de cheminée, avee une agilité de chat. Aimée, qui avait dü consentir a l\'attendi-e, restait debout au milieu des tuiles. Nous la distinguions nette-ment, serrant ses enfants contre sa poitrine, toute noire sur le ciel clair, comme grandie. Et e\'est alors que 1\'épouvantable malheur cumrnenca.
La maison des Raimbeau, destinée d\'abord a une exploitation industrielle, était trés légèrement batie. En outre, elle recevait en pleine facade le courant de la rue. Je croyais la voir trembler sous les attaques de l\'eau ; et, la gorge serrée, je suivais Cyprien, qui traversait le toit. Tout a coup, un grondement se fit entendre. La lune se levait, une lune ronde, libre dans le ciel, et dont la face jaune éclairait le lac immense
1) Vorst.
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L\'Inondalion.
d\'une lueur vive de lampe. Pas un détail de la catastrophe ne Cut perdu pour nous. C\'était la maison des Raimbeau qui venait de s\'écrouler. Nous avions jeté un cri de terreur, en voyant Gyprien disparaltre. Dans récroulement, nous ne dis-tinguions qu\'une tempête, un rejaillissement de vagues sous les débris de la toiture. Puis, le calme se fit, la nappe reprit son niveau, avec le trou noir de la maison engloutie, hérissant hors de l\'eau la carcasse de ses planchers fendus. J1 y \'avait la un amas de poutres enchevêtrées, una charpente de cathédrale a demi détruite. Et, entre ces )ioutres, il me sembla voir un corps remuer, quelque chose de vivant tenter des efforts sur-humains.
— II vit! criai-je. Ah! Dieu soit loué, il vit! . . . La, au-des-sus de cette nappe blanche que la lune éclaire !
Un rire nerveux nous secouait. Nous tapions dans nos mains de joie, comme sauvés nous-mèmes.
— II va remonter, disait Pierre.
— Oui, oui, tenez ! expliquait Gaspard, le voila qui tache de saisir la poutre, a gauche.
Mais nos rires cessèrent. Nous n\'échangeiiines plus un mot, la gorge serrée par l\'anxiétc. Nous venions de comprendre la terrible situation oii était Gyprien. Dans la chute de la maison, ses pieds se trouvaient pris entre deux poutres ; et il demeu rait pendu, saus pouvoir se dégager, la tête en bas, a quelquei-centirnètres de l\'eau. Ge fut une agonie effroyable. Sur le toit de la maison voisine, Aimée était toujours debout, avec ses deux enfants. Un trernblement convulsif la secouait. Elk assistait a la mort de son mari, elle ne quittait pas du regard k malheureux, sous elle. a quelques metres d\'elle. Et elle poussail un hurlement continu, un hurlement de chien, fou d\'horreur,
78t)
L\'Inondntion.
-— Nous ne pouvons le laisser mourir ainsi, dit Jacques éperdu. 11 faut aller la-bas.
•— On pourrait peut-ètre encore descendre le long des poutres, fit remarquer Pierre. On le dégagerait.
Et ils se dirigeaient vers les toils voisins, lorsque la deuxième maison s\'écroula a son tour. La route se trouvait coupée. Alors, un froid nous gla(;a. Nous nous étions pris les mains, machinalement; nous nous les serrions a les broyer, sans pouvoir détacher nos regards de 1\'affreux spectacle.
Cyprien avait d\'abord taché de se raidir. Avec une force extraordinaire, il s\'était écarté de l\'eau, il maintenait son corps dans une position oblique. \') Mais la fatigue le brisait. II lutta pourtant, voulut se rattraper aux poutres, lanca les mains autour de lui, pour voir s\'il ne rencontrerait rien ou s\'accrocher. Puis, acceptant la mort, il retomba, il pendit de nouveau, inerte. La mort fut lente a venir. Ses cbeveux trempaient a peine dans l\'eau, qui montait avec patience. 11 devait en sentir la fraïcheur au sommet du crane. Une première vague lui mouilla le front. D\'autres fermèrent les yeux. Lèntement, nous vimes la tête disparaitre.
Les femmes, a nos pieds, avaient enfoncé leur visage entre leurs mains jointes. Nous-mémes, nous tombames a genoux, les bras tendus, pleurant, balbutiant des supplications. Sur la toiture, Aimée toujours debout, avec ses enfants serrés contre elle, hurlait plus fort dans la nuit.
.(\'ignore combien de temps nous restames dans la stupeur de cetto crise. Quand je revins a moi, l\'eau avait grandi encore. Maintenant, elle atteignait les tuiles; le toil n\'était plus qu\'une
1) Scliuinscbe.
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788 L\'Inondatinn.
ile étroite, émergeant de Ia nappe immense. A droite, a gauche, les maisons avaient dü s\'écrouler. La mer s\'étendait.
— Nous marchons, murmurait Rose qui se cramponnait aux tuiles.
Et nous avions tous, en effet, une sensation de roulis \'), comme si Ia toiture emportée se fut changée en radeau. Le grand ruis-sellement semblait nous charrier. Puis, quand nous regardions le clocher de l\'église, immobile en face de nous, ce vertige cessait; nous nous retrouvions a la même place, dans la houle des vagues.
L\'eau, alors, cornmenca l\'assaut. Jusque-la, le courant avait suivi la rue; mais les décombres qui la barraient a présent, le faisaient refluer. Ce fut une attaque en régie. Dés qu\'une épave, une poutre, passait a la portée du courant, il la prenait, la balangait, puis la précipitait contre la maison comme un bélier 2). Et il ne la lachait plus, il la retirait en arrière, pour la lancer de nouveau, en battait les murs a coups redoublés, réguliérement. Bientót, dix, douze poutres nous attaquérent ainsi a la fois, de tous les cötés. L\'eau rugissait. Des cracbe-ments d\'écume mouillaient nos pieds. Nos entendions le gémis-sement sourd de la maison pleine d\'eau, sonore, avec ses cloisons qui craquaient déja. Par moments, a certaines attaques plus rudes, lorsque les poutres tapaient d\'aplomb, nous pensions que c\'était fini, que les murailles s\'ouvraient et nous livraient a la rivière, par leurs brèches béantes.
Gaspard s\'était risqué au bord même du toit. II parvint a saisir une poutre, la tira de ses gros bras de lutteur.
— II faut nous défendre, criait-il.
Jacques, de son cóté, s\'eliorcait d\'arrêter au passage une
1) Het slingeren, liet stampen van een schip. 2) Stormram.
L\'lnondation.
longue perche. Pierre l\'aida. Je maudissais 1\'iige, qui me laissait sans force, aussi faible qu\'un enfant. Mais la défense s\'organisait, un duel, trois hommes contre un lleuve. Gaspard, tenant sa poutre en arrèt, attendait les pieces de bois dont Ie courant faisait des béliers; et, rudement, il les arrêtait, a une courte distance des murs. Parfois, le choc était si violent, qu\'il tombait. A coté de lui, Jacques et Pierre manceuvraient la longue perche, de facon a écarter également les épaves. Pendant prés d\'une heure, cette lutte inutile dura. Peu a peu, ils perdaient la tète, jurant, tapant, insultant l\'eau. Gaspard la sabrait,\') comme s\'il se füt pris corps a corps avec elle, la trouait de coups de pointe ainsi qu\'une poitrine. Et l\'eau gardait sa tranquillc obstination, sans une blessure, invincible. Alors, Jacques et Pierre s\'aban-donnèrent sur le toit, exténués; tandis que Gaspard, dans un dernier élan, se laissait arracher par le courant sa poutre, qui, a son tour, nous battit en brèche. Le combat était impossible.
Marie et Véronique s\'étaient jetées dans les bras l\'une de l\'autre. Elles répétaient, d\'une voix déchirée, toujours la même phrase, une phrase d\'épouvante que j\'entends encore sans cesse a mes oreilles:
— Je ne veux pas mourir!... Je ne. veux pas mourir!
Rose les entourait de ses bras. Elle cherchait a les consoler,
a les rassurer; et elle-même, toute grelottante, levait sa face et criait malgré elle:
— Je ne veux pas mourir !
Seule, tante Agathe ne disait rien. Elle ne priait plus, ne faisait plus Ie signe de la croix. Hébétée, elle promenait ses regards, et tachait encore de sourire, quand elle rencontrait mes yeux.
1) Sloeg er op in.
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L\'Inondation.
L\'eau battait les tuiles maintenant. Aucun secours n\'était a espérer. Nous entendions tou,jours des voix, du coté de l\'église ; deux lanternes, un moment, avaient passé au loin; et le silence de nouveau s\'élargissait, la nappe jaune étalait son immensité nue. Les gens de Saintin, qui possédaient des barques, devaient avoir été surpris avant nous.
Gaspard, cependant, continuait a roder sur le toit. Toutd\'un coup, il n\'ouSPappela. Et il disait:
— Attention ! ... Aidez-moi. Tenez-moi ferme.
11 avait repris ime perche, il guettait une épave, énorme, \' noire, dont la masse nageait doucement vers la maison. C\'était une large toiture de hangar, faite de planches solides, que les eaux avaient arrachée tout entière, et, qui flottait, pareille a un radeau. Quand cette toiture fut a sa portée, il 1\'arrêta avec sa perche; et, comme il se sentait emporté, il nous criait de l\'aider. Nous l\'avions saisi par la taille, nous le tenions ferme. Puis, dés que l\'épave entra dans le courant, elle vint d\'elle-mème aborder contre notre toit, si rudement méme, que nous eüines peur un instant de la voir voler en éclats.
Gaspard avait hardiment sauté sur ce radeau que le hasard nous envoyait. 11 le parcourait en tous sens, pour s\'assurer de sa solidité, pendant que Pierre et Jacques le maintenaient an bord du toit; et il riait, il disait joyeusement:
—- Grand-père, nous voila sauvés... Ne pleurez plus, les femmes !... Un vrai bateau. Tenez! mes pieds sent a sec. Et il nous portera bien tons. Nous allons être comme chez nous, la-dessus!
Pourtant, il crut devoir le consolider. II saisit les poutres qui llottaient, les lia avec des cordes, que Pierre avait emportées a tout hasard, en quittant les chambres du bas. 11 tomba même
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L\'Inonclalion.
ilans l\'eau; mais, au cri qui nous échappai, il répondit par de nouveaux lires. L\'eau le connaissait, il faisait une lieue de Garonne a la nage. Remonte sur le toit, il se secoua, en .s\'écriant:
— Voyons, embarquez, ne perdons pas de temps.
Les femraes s\'éfaient mises a genoux. Gaspard dut porter Véronique et Marie au milieu du radeau, oü il les fit asseoir. Rose et tante Agathe glissèrent d\'elles-mêtnes sur les tuiles et allèrent se placer auprès des jeunes lilies. A ce moment, je regardai du cöté de l\'église. Airaée était toujours la. Elle s\'adossait inaintenant contre une cheminée, et elle, tenait ses enfants en l\'air, au bout des bras, ayant déja de l\'eau jusqu\'a la ceinture.
— Ne vous aflligez pas, grand-père, me dit Gaspard. Nous allons la prendre en passant, je vous le promets.
Pierre et .Tacques étaient montés sur le radeau. .1\'y sautaia mon tour. II pencliait un peu d\'un coté, mais il était réelle-ment assen solide pour nous porter t.ous. Enfin, Gaspard quitta le toit le dernier, en nous disant de prendre des perehes, qu\'il avait préparées et qui devaient nous servir de rames. Lui-même en tenait une trés longue, dont il se servait avec une grande habileté. Nous nous laissions commander par lui. Sur un ordre qu\'il nous donna, nous appuyames tous nos pei\'ches contre les tuiles pour nous eloigner. Mais il semblait que le radeau fut collé au toit. Malgré tous nos efforts, nous ne pouvions l\'en détacher. A chaque nouvel essai, le courant nous ramenait vers la maison, violemment. Et cetait la une manoeuvre des plus dangereuses, car le choc menacait chaque Ibis de briser les planches sur lesquelles nous nous trouvions.
Alors, de nouveau, nous eümes le sentiment de notre im-
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L\'Inondalion.
lgt;uissance. Nous uous étions crus sauvés, et nous appartenions toujours a la rivière. Même, je regrettais que les femmes ne fussent plus sur le toit; car, a chaque minute, je les voyais précipitées, entrainées dans l\'eau furieuse. Mais, quand je parlai de regagner notre refuge, tous crièrent:
— Non, non, essayons encore. Plutót mourir ici!
Gaspard ne riait plus. Nous renouvelions nos efforts, pesant
sur les perches avec un redoublement d\'énergie. Pierre eut enfin lïdée de remonter la pente des tuiles et de nous tirer vers la gauche, a l\'aide d\'une corde : il put aihsi nous mener en dehors du courant; puis, quand il eut de nouveau sauté sur le radeau, quelques coups de perche nous permirent de gagner le large. Mais Gaspard se rappela la promesse qu\'il m\'avait faite d\'aller recueillir notre pauvre Aimée, dont le hurlement plaintif ne cessait pas. Pour cela, il fallait traverser la rue, oü régnait ce terrible courant, contre lequel nous venions de iutter, II me consulta du regard, ,1\'étais bouleversé, jamais un pareil combat ne s\'était livré en moi. Nous allions exposer huit existences. Et pourtant, si j\'hésitai un instant, jen\'euspas la force de résister a l\'appel lugubre.
— üui, oui, dis-je a Gaspard. C\'est impossible, nous ne pou-vons nous en aller sans elle.
II baissa la tête, sans une parole, et se mit, avec sa perche. a se servir de tous les murs restés debout. Nous longions la maison voisine, nous passions par-dessus nos étables. Mais, dés que nous débouchames dans la rue, un cri nous échappa. Le courant, qui nous avait ressaisis, nous emportait de nouveau, nous ramenait contre notre maison. Ce fut un vertige de quelques secondes. Nous étions roulés \') comme une feuille, si ra-
1) rondgedraaid.
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L\' Immdation.
pidemcnt, que notre cri s\'aclieva dans le choc épouvantable du radeau sur les tuiles. II y eut un déchirement, les planches déclouées touihillonnérent, nous fümes tous précipités, J\'ignore ce qui se passa alors. Je me souviens qu\'en tombant je vis tante Agathe a plat sur l\'eau, soutenue par ses jupes; et elle s\'enfonQait, la tète en arrière, sans se débattre.
Une vive douleur me fit ouvrir les yeux. C\'était Pierre qui ine tii\'ait par les cheveux, le long des tuiles. Je restai couché, stupide, regardant. Pierre venait de replonger. Et, dans l\'étour-dissement on je me trouvais, je fus surpris d\'apercevoir tout d\'un coup Gaspard, a la place oü mon frère avait disparu: le jeune homme portait Véronique dans ses bras. Quand il 1\'eut déposée prés de moi, il se jeta de nouveau, il retira Marie, la face d\'une blancheur de cire, si raide et si immobile, que jé la crus morte. Puis, il se jeta encore. Mais, cette fois, il chercha inutilement. Pierre l\'avait rejoint. Tous deux se par-laient, se donnaient des indications que je n\'entendais pas. Gomme ils remontaient sur le toit, épuisés:
—- Et tante Agathe! criai-je, et Jacques ! et Rose!
lis secouérent la tète. De grosses larmes roulaient dans leurs yeux. Aux quelques mots qu\'ils me dirent, je compris que Jacques avait eu la tète fracassée par le beurt d\'une poutre. Rose s\'était cramponnée au cadavre de son mari, qui l\'avait emportée. Tante Agathe n\'avait pas reparu. Nous pensames que son corps, poussé par le courant, était entré dans la rnaison, au-dessous de nous, par une fenêtre ouverte.
Et, me soulevant, je regardai vers la toiture oü Aimée se cramponnait quelques minutes auparavant. Mais l\'eau montait toujours. Aimée ne hurlait plus. J\'apercus seulement ses deux bras raidis. qu\'elle levait pour tenir ses enfants hors de l\'eau.
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L\'Inondation.
Puis, tout s\'abima, la nappe se referma, sous la lueur dormante lt;le la lune.
Nous n\'étions plus que cinq sur le toit. L\'eau nous laissaitii peine una étroite bande libre, le long du faitage. \') Una das chaminées venait d\'etre emportée. II nous fallut soulever Véronique et Marie évanouies, les tenir presque debout, pour que le flot ne leur mouillat pas les jambes. Elles reprirent enfin con)iaissance, et notre angoisse s\'accrut, a les voir trem-pées, frissonnantes, crier de nouveau qu\'elles ne voulaient pas mourir. Neus les rassurions conime on rassure les enfants, en leur disant qu\'elles ne mouraient pas, que nous empêcherions bian la mort da las prendre. Mais elles ne nous eroyaient plus, elles savaient bien qu\'elles allaiant mourir. Et, chaque fois que ce mot «mourirquot; tombait conime un glas, leurs dents claquaient, une angoisse les jetait au cou 1\'une de 1\'autre.
Depuis quelques minutes, mon frèra Pierre avait remis sa pipe a ses lèvres, d\'un geste machinal. II tordait sa moustache de vieux soldat, les sourcils froncés, grognant da sourdes paroles. Ce danger croissant qui l\'entourait et contre laquel son courage ne pouvait rien, commencait a l\'impatienter fortement. II avait craché deux ou trois fois dans l\'aau, d\'un air de colère méprisante. Puis, comma nous enfoncions toujours, (la toiture lléchissant sous notra poids,) il se décida, ildescendit la toiture.
— Pierre! Pierre! criai-ja, ayant peur de comprendre.
II se retourna et me dit tranquillement:
— Adieu, Louis.. . Vois-tu, e\'est trop long pour moi. (gt; vous fera de la place.
1) nokbalk.
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L\'Inondation.
Et, après avoir Jeté sa pipe la première, il se précipita lui-même, en ajoutant:
— Bonsoir, j\'en ai assez!
II ne reparut pas. 11 était nageur médiocre. D\'ailleurs, il s\'abandonna sans doute, le coeur crevé par notre mine et par la mort de tous les nótres, ne voulant pas leur survivre.
Deux heures du raatin sonnèrent a l\'église. La nuit allait flnir, cette horrible nuit dója si pleine d\'agonies et de iarmes. Peu a peu, sous nos pieds, 1\'espace encore sec se rétrécissait; c\'était un murmure d\'eau courante, de petits flots caressants qui jouaient et se poussaient. De nouveau, le courant avait change; les épaves passaient a droite du village, flottant avec lenteur, comma si les eaux prés d\'atteindre leur plus haut niveau, se fussent reposées, lasses et paresseuses.
Gaspard, brusquement, retira ses souliers et sa veste. Depuis un instant, je le voyais joindre les mains, s\'écraser les doigts. Et, comme je l\'interrogeais:
— Ecoutez, grand-père, dit-il, je meurs, a attendre. Je ne puis plus rester ... Laissez-moi faire, je la sauverai.
II parlait de Véronique. Je voulus combattre son idéé. Jamais il n\'aurait la force de porter la jeune fille jusqu\'a l\'église, Mais lui, s\'entêtait.
— Si! si! j\'ai de bons bras, je me sens fort. . . Vous allez voir!
Et il ajoutait qu\'il préférait tenter ce sauvetage tout de suite, qu\'il devenait faible comme un enfant, u écouter ainsi la maison s\'émietter \') sous nos pieds.
— Je 1\'aime, je la sauverai, répétait-il.
Je demeurai silencieux, j\'attii\'ai Marie contre ma poitrine.
1) ver-, afbrokkelen.
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Aloi s, il crut que je lui reprochais son égoïsme d\'amoureux, il balbutia :
— Je reviendrai prendre Marie, je vous le jure. Je trou-verai bien un bateau, j\'organiserai un secours quelconque ... Ayez confiance, grand-père.
II ne conserva que son pantalon. Et, a demi-voix, rapide-nient, il adressait des recommandations a Véronique: ellenese débattrait pas, elle s\'abandonnerait sans un mouvement, elle n\'aurait pas peur surtout. La jeune fdle, a chaque phrase, ré-pondait oui, d\'un air égaré. Enfin, après avoir fait un signe de croix, bien quil ne fut guère dévot d\'habitude, il se laissa glisser sur le toit, en tenant Véronique par une corde qu\'il lui avait nouée sous les bras. Elle poussa un grand cri, battit 1\'eau de ses membres, puis, suffoquée, s\'évanouit.
— J\'aime mieux ga, me cria Gaspard. Maintenant, je ré-ponds d\'elle.
On s\'imagine avec quelle angoisse je les suivis des yeux. Sur l\'eau blanche, je disfinguais les raoindres mouvements de Gaspard. II soutenait la jeune fille, a l\'aide de la corde, qu\'il avait enroulée autour de son propre cou; et il la portait ainsi, A demi jetée sur son épaule droite. Ge poids écrasant l\'enfon-cait par moments; pourtant, il avancait, nageant avec une force surhumaine. Je ne doutais plus, il avait déja parcouru un tiers de la distance, lorsqu\'il se heurta a quelque mur caché sous l\'eau. Le choc fut terrible. Tout deux disparurent. Puis, je le vis reparaitre seul; la corde devait s\'être rompue. II plongea a deux reprises. Enfin, il revint, il ramenait Véronique, qu\'il reprit sur son dos. Mais il n\'avait plus de corde pour la tenir, elle l\'écrasait davantage. Cependant, il avancait toujours. Un tremblement me secouait, a mesure qu\'ils appro-
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chaient de l\'église. Tout a ccup, je vouluscrier, j\'apercevais des poutres qui arrivaient de biais. \') Ma bouche resta grande ouverte : un nouveau choc les avait sépares, les eaux se refermèrent.
A pai-tir de ce moment, je demeurai stupide. Je n\'avais plus qu\'un instinct de béte veillant a sa conservation. Quand l\'eau avancait, je reculais. Dans cette stupeur, j\'entendis longtemps un lire, sans m\'expliquer qui riait ainsi prés de moi. Le jour se levait, une grande aurore blanche. II faisait bon, trés frais et trés calme, conlme au bord d\'un étang dont la nappe s\'éveille avant le lever du soleil. Mals le rire sonnait toujours; et, en me tournant, je trouvai Marie, debout dans ses vêtements mouillés. C\'était elle qui riait.
Ah! la pauvre chére creature, comme elle était douce et jolie, a cette heure matinale! Je la vis se baisser, prendre dans le creux de sa main un peu d\'eau, dont elle se lava )a figure. Puis, elle tordit ses beaux cheveux blonds, elle les noua dernére sa tète. Sans doute, elle faisait sa toilette, elle semblait se croire dans sa petite chambre, le dimanche, lorsque la cloche sonnait gaiement. Et elle continuait. a rire, de son rire enfantin, les yeux clairs, la face heureuse.
Moi, je me mis a rire comme elle, gagné par sa folie. La terreur l\'avait rendue folie, et c\'était une grace du ciel, tant elle paraissait ravie de la pureté de cette aube printaniére.
Je la laissais se hater, ne comprenant pas, hochant la tète tendrement. Elle se faisait toujours belle. Puis, quand elle se crut prête a partir, elle chanta un de ses cantiques de sa fine voix de cristal. Mais, bientót, elle s\'interrompit, elle cria, comme si elle avait répondu a une voix qui 1\'appelait et qu\'elle entendait seule :
1) van terzijde.
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J\'y vais ! j\'y vais !
Elle reprit son cantique, elle descendit la pentc du toit, elle ontra dans l\'eau, qui la recouvrit doucement, sans secousse. Je n\'avais pas cessé de sourire. Je regardais d\'un air heureux la place oü elle venait de disparattre.
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Ensuite, je ne me souviens jjIus. J\'étais tout seul sur le toit. L\'eau avail encore monté. Une cheminée restait debout, et je crois que je in\'y cramponnais de toutes mes forces, comme un animal qui ne reut pas mourir. Ensuite, rien, rien, un trou noir, le néant. !)
1) niets.
LÉOgt; CLADEL
naquil le IS mars 1835 a Monlauban. d\'une familie d\'ouvviers. Venu a Paris en 1857. il fut d\'abord clerc d\'avouê, mais la litlérature le sollicitait invinciblement. li débula dans la Revue 1\'antaisiste yar quelques nouvelles et publia en 1802 les Martyrs ridicules, avec préface de Charles Baudelaire. Un roman publié en feuilletons dans TEurope de Francfort, et intitule Pierre Patient, causa Vinterdiction de ce journal en France. C\'est surtout par ces romans: le Bouscassié (1869), et la Fête votive de Saint Bartholomóe Porteglaive (1872), que M. Cladelaprisrang parmi les meilleurs auteurs réalistes. II a publié encore: les Va-nu-pieds (1873), 1\'Homme de la Croix-aux-Boeut\'sj (1876), Ompdrail-les Ie Tombeau-des-J ^utteurs (1878), Héros et 1\'antins (1885). Quelques Sires (1884), L. Cladel et sa Kyriellede chiens (1885) etc.
LES VA-NU-PIEDS.
A C H I L L E K T 1\' A T E O C L E.
Fibreux et sec, ce sauvageon \') de souche gallique, en i\'an IV de la République et vers la fin de Germinal, quitta la robe 1) sauvageon : wilde spruit.
Achille el Patrocle.
prétexte \') tout comme un jeune patricien de la Rome lafine. I] ne savait rien, si ce n\'est qu\'on se battait aux frontières. S\'il était instruit de cela, c\'est paree que plusieurs fois il avait ouï lire les gazettes a La Frangaise. II ne possédait au monde qu\'une cabane faite de terre et de joncs que son père, qu\'il n\'avait point connu, avait construite, et ou sa mere, infirme, aprés avoir agonisé pendant dix ans et plus, brusquement expira. La pauvre chrétienne morte, il ferma sa hutte, en prit la clef, et se rendit un beau matin, a Montauban. Aux portes de la ville, il rencontra un garde urbain; il lui dit qu\'il souhaitait d\'etre soldat. Le citadin le conduisit a 1\'Hótel-de-Ville. On demanda au gars ses nom et prénoms; il répondit d\'abord : .Tanoutet; ensuite : Jean Gasq. Questionné sur le lieu de sa naissance et sur son age, moitié en frangais, moitié en gascon, il raconta qu\'il avait récemment entendu dire par sa mamo (mère) qu\'il s\'en fallait de deux récoltes qu\'il eüt un vingt, puis, il ajouta (ju\'il ne pouvait pas certifier s\'il était né a La Francaise ou prochenient. On 1\'enróla. Deux mois aprés son enrolement, le blanc-bec arrivait en Italië. II chargea les vestes blanches 2) au pont do Lodi, a Areola^ a Rivoli. L\'an VI, il fit la campagne d\'Égypte; il avait un alphabet dans son sac. Aux Pyramides grenadier de la 22e demi-brigade, il lisait presque couramment et maniait le mousquet comme un homme. Inébranlable au feu, pendant la bataille, il syllabisait en mordant la cartouche. Un jour, au beau milieu de la mêlee, un vétéran qui n\'avait pas froid aux yeux luicria: »Sacré-Dieu! conscrit, a quoi rêves-tu ?quot;
Voici :
Pendant que sur les carrés républicains se ruaient Mourad-
1) robe prétexte : Kleed door vrijgeboren Komeinsche knapen tot hun 17de jaar gedragen; lig. de kinderschoenen uittrekken.
2J Oostenrijkers.
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Ach \'die dè Patroclc.
Bey et ses maraelucks, centaures flamboyants qui venaient s\'éteindresous la baïonnette, ce badaud, la cuisetrouée d\'un balie, le crane balafré par les cinieterres, \') aveuglé de sang, décbiré, ébloui, mais toujours debout, ce novice pensait ((ue c\'était bien beau de cavalcader et de galoper a travers les fusils et les canons, les éperons enfoncés dans le ventre de sa monture, la bride aux dents, le pistolet d\'une main, le bancai de l\'autre. II rêvait a cela. Le lenderaain de la bataille, la tête enveloppée d\'un moucboir, assis sous un palmier, il dégoisait 2) a tue-tête une romance méridionale. Cbcvaucbant par la, Desaix, 3) qui était natif de l\'Auvergne, apprécia le troubadour et s\'approcha de lui.
— Que gazouilles-tu la, rossignol ? dit-il avec bonté.
— Je chante la Pastourclleto de la Conmbo Prioudo (la petite Bergère du Val-Profond.)
— D\'ou es-tu, du Languedoc ou de la Gascogne ?
— Je suis de la prés, en Quercy.
— Bien ! . .. Je te fais caporal! •
— J\'aimerais mieux être brigadier ...
— Ah I ah ! Tli voudrais passer dans la cavalerie ?
Le jeune ambitieux sourit et répliqua franchement;
— Oh ! oui, je serais bien aise de mo battre a cheval avec une lame.
II fut contenté : si brave, le Sultan juste 4) était si bon !
A quelque temps de la, sur la rive gauche du Fontanone, on se mesura de reelief avec les Autrichiens de Mélas. Son adversaire, le généralissime de France, alors collégue de Lebrun
1) Kromme turksche sabel,
2) Op luiden toon zingen.
3) Generaal, later Maarschalk van Napoleon I.
4) Bijnaam aan Desaix gegeven.
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Achille 4\' Palrocle.
et de Cambacérès, avail perdu la ba taille; Desaix ari\'êta la déroute; Kellerrnann, pour forcer la victoire, commanda a ses dragons d\'óter la bride aux chevaux et de se laisser tomber sur 1\'ennemi, ventre a tei-re. Le sabre du Quei-cinois fit a Marengo ce qu\'avait fait sa baïonnette aux Pyramides. En Egypte, le fantassin avait eu du sang jusqu\'a la cheville, le cavalier en eut jusqu\'au coude en Italië. Dans la bagarre, il dégagea un marécbal-des-logis, qu\'on appelait le grand Bona-venture.
Réputé pour ses capacités autant que pour ses vertus, ce preux des nouveaux ages, apre comme Du Guesclin 1) el. sage comme Bayard, 2) était le fils d\'un faïencier montalbanais ; les ardeurs calvinistes roulaient dans ses veines avec son sang. Un de ses aïeux, Macchabée Lavergne, avait été l\'ami et le bras droit du consul Jacques Dupuy, devant qui recula Louis XIII sous Montauriol, en i02\'l. Elevé par un vieux ministre de la religion, qui fut pasteur au désert, 31 après la mort de Frangois Rochette, pendu a Toulouse, le fier adolescent avait beaucoup lu et étudié quelque peu Montesquieu, Pascal, Voltaire, d\'Holbach, Diderot, Descartes, Jean-Jacques, les insurgés et les rénovateurs. Tout huguenot contient et couve un républicain. Quand la Républi([ue fut proclamée, le petit-neveu des martyrs protestants comprit la grandeur du cataclysme; aussitót, toute sa jeunesse bouillonna. Sachant pourquoi la patrie était en danger, il prit les armes ; la grande devise révolutionnaire fut la sienne: ))La Liberté ou la Mort!quot; Volontaire a l\'armée de l\'üuest, il traqua les chouans 4) sans merci. Tous les mé-téores de la République : Hocbe, Marceau, Desaix, Kléber, lui
1) 2) Edellieden beroemd door hunne ridderlijke deugden.
3) Calvinistische predikers.
4) Opstandelingen der Vendee.
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Achille amp; Patrocle.
passèrent sous les yeux; il vit poindre Bonaparte, le mesura d\'un coup d\'ceil et pressentit Napoléon.
Ignorant, sentant qu\'il I\'était, l\'illettré aimait de tout son cceur, admirait de teute son ame, vénérait et chérissait son studieux compatriote, qui lui paraissait un génie, un phénix, un sphinx, un puits de science, un géant haut de centcoudées; etcelui-ci, de son cóté, choyait celui-la comme les forts choient les faibles; il y avait dans son dévouement on ne sait quoi de fauve et d\'austère qui rappelait I\'amour du lion pour ses petits, et celui du maitre pour ses disciples; il Inistruisait, il l\'enseignait, il s\'efforgait a le faconner, il le travaillait, il le soignait, il le cor-rigeait, il le caressait, comrae il\'artiste travaille, soigne, corrige, caresse le bloc de marbre qui devient statue; eet innocent serait son oeuvre! Entre deux batailles, il lui apprenait ce qu\'étaient les rois, ce qu\'étaient les peuples, ce qu\'on entend par despotisme, ce qu\'on doit entendre par liberté. Souvent la lecon, interrompue par l\'appel des clairons et des tambours, était reprise ringt lieuses plus loin, dans une ville, en un hameau, sur le bord d\'un fleuve, sur la croupe d\'un mont, au milieu d\'un champ de blé, la ou l\'armée campait après ses victoires, ivre de poudre, d\'enthousiasme et de triomphes, plus fiére chaque jour de promener par le monde le jeune étendard du peuple souverain.
Unis comme la chair et l\'ongle, ces loups de guerre ne se quittaient point d\'un pas. Au feu, sous la tenle, pendant la charge ou 1\'assaut, le jour, la nuit, oü était l\'un était l\'autre: »Le maréchal-des-logis La Tinmie-Avenlnre et le brigadier Jean Casque sont mariésquot;, disaient les soldats. Lorsque le Tnndu 1) ordonna qu\'on rasat rarmée, ils refusèi\'ent de se laisser couper
1) Bijnaam van Napoleon I.
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Achille Sc Patrode.
les cadenettes et la queue. On insista. Non, jamais! lis flrent la sourde oreille. Leur colonel, qui les savait braves entre les braves, les traita en enfants gates; ils gardèrent leur chevelure... républicaine. A Austerlitz, tous les deux, ils la portaient encore. Plus tard, blessé a la tempe, le plus agé dut couper cadenettes et katogan \'); le cadet les abattit alors paree que son ainé ne les avait plus.
Le 25 raars 1802 fut signée la paix d\'Amiens. Bien que l\'Europe raonarchique admit telle quelle la Fi-ance sdéroyaliséequot;, les armées furent inassées aux l\'rontières; le premier consul prévoyait qu\'avant peu l\'empereur les lancerait a de nouveaux carnages. Un décret du 23 décembre \'1802 prescrivitla création immédiate des trois premiers régiments de cuirassiers. On fit choix d\'horames largement cliarpentés. Le Montalbanais, qui était énorme, et le Francésain, qui avait cinq pieds neuf pouces, tant il avait grandi dopuis l\'an IV, furent incorporés dans cette arme avec leurs grades. De 1802 a\'1804, Bonaventui e Lavergne proflta de la paix ou plutót de la trêve qu\'avar, consentie l\'Europe pour compléter 1\'éducation de Jean Gasq; il fit connaitre a son élève tout ce qu\'il savait lui-même de Dieu, des ètres et des choses. L\'ame naïve de l\'un s\'ouvrit et s\'épandit au souffle inspiré de l\'autre. Aux yeux de ces deux frondeurs le futur monarque ne fut jamais ni prophéte, ni dieu, ni diable; il ne fut point le petit caporal, il ne fut mérae pas l\'empereur; c\'était le général, le génie invincible et le propagateur fatal de la Révolution. Avec quelques adeptes, ils formérent le noyau de cette légion d\'ardent et tenaces sans-culottes en qui l\'idée révolutionnaire survécut toujours. Républicains, ils servirent l\'empire, paree que dans rempereur ils voyaient la nation
1) Vlechtknoop.
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Achille \'Jf- Palrocle.
impératrice. Cette incarnation de tous dans un seul ne leur sembiait pas d\'ailieurs éteinelle. Ne concevant pas encore comment il s\'accomplirait, ils flairaient cependant le divorce a venir. Dans Auguste, ils encensaient Jacques Bonhornme: Jacques Bonhomme, c\'est-a-dire le Peuple. Ils en étaient du peuple, eux! et leur chef, soldat de fortune, en était aussi. Egalitaires indomp-tables, ils eussent dit a Napoléon; «Citoyen, camarade, frère, Bonaparte, tu!\'\' Certainement, ils auraient tutoyé la couronne, croyant de bonne foi que, s\'il y avait une Majesté, chacun d eux était quelque peu Altesse. Sans cligner l\'ceil, ils regardèrent tous les éclairs, toutes les foudres, toutes les apothéoses du nouveau-messie. Autour de son fameux bicorne 1) ils distinguaient non pas une gloire, mais une gloriole. Pour eux, la redingote grise n\'était pas un nimbe, c\'était du drap. Loin de penser qu\'il chevaucbat la Révolution, ils estimaient au contraire qu\'elle avait condamné son écuyer au mors, et que, bon gré mal gré, elle le faisait tourner tantót a hue2), tantót a dia3). En un mot, ils apercevaient deux êtres divers en ce porte-sceptre; chacun d\'eux, Brutus implacable, eut immolé César; tous, sans rechigner en aucune sorte, escortaient Proraéthée; ils 1\'au-raient accompagné en Chine, sur les mers inexplorées, jusqu\'aux pöles inabordables du globe, ici, la, partout; ils l\'eussent suivi dans l autre monde, s\'il leur avait été prouvé qu\'il y eüt quelqu\'un a détróner et quelque chose a nivelei-la-haut. Obscurs coryphées de la grande épopée révolu-tionnaire, ils ne considéraient, ils ne voulaient voir qu\'une seule chose: la victoire des peuples sur les rois, l\'avénement de l\'égalité humaine. Sincèrement, lorsque dans la bataille ils
1) De bekende tweekantige steek door Napoleoa 1 gedragen.
2) Rechts. S) Links.
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Achille fy Pair ode.
égorgeaient les soldats des czars, ils se jugeaient exterminateurs et conquérants: exterminateurs de I\'antique inérarchie, sym-bolisée par l\'autel et le tróne, conquérants des droits de rhomme y personniflés dans leur capitaine, un parvenu. Loyaux et naïfsr ils acceptaient gaieraent les barons, les conites, les anoblis de l\'empire; ils avaient connu celui-ci tambour, celui-la palefrenier, eet autre laboureur, et puis leurs généraux s appelaient Lannes, Masséna, Suchet, Bernadotte, Serrurier, Ney, comme eux, soldats, se nommaient Durand, Bousquet, Duchêne, Pélissier, Du-pont, Lamotte; ils n\'étaient pas jaloux des armoiries, des titres, des plumes, des galons dont guerriers et dlploraates pompon-naient leur roture \'); ils ne perdaient pas un instant de vue le truand 2) dans le noble. Et comment auraient-ils pu s\'imagi-ner que le due de Gastiglione n\'était plus Augereau ? Que le due de Valmy n\'avait jamais été Kellermann? Que Napoléon ne serait plus Bonaparte? Enfin, ils savaient trop bien que leur sang était de la mèrae qualité que le sang de S. Exc. le maré-chal due d\'Auerstaedt prince d\'Eckmüll ou de S. M. Joachim 1«. Bref, s\'ils n\'avaient pas en grande considération les bla-sons et les patentes nobiliaires et les particules de fraiche date, ils n\'honoraient pas davantage les tiares, les parchemins, les toi\'tils antédiluviens 3). Le due de Guise n\'avait point meilleur air, a leur avis, que le due Fouché. Pas un d\'eux, s\'appelat-il Pierre tout au long ou Jean lout court, qui eiit troqué son nom eontre celui de Montmorency ou de Rohan. La conscience de leur dignité leur prêtait une attitude solennelle, et ils avaient parfois des rudesses pleines d\'orgueil qui venaient de ce qu\'ils se figuraient, ces idéologues! qu il n\'y a qu\'une seule pate hu-maine !
1) burgerlijke afkomst. 2) schooier. 3) de voor-zondvloedlijke wapenkransen.
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Achille Palrocle.
En 1807, l\'un des deux apótres en casaque, était adjudant et décoré; simple maréchal-des-logis, l\'auti\'e disait malicieusement: »On en est au maréchalat, je suis Son Excellence Monseigneur Janoatel.quot;
Le conscrit de l\'an IV avait appris quelque chose a l\'armée, et cela se congoit, puis-qu\'un huguenot, un libre-penseur qui avait pratique ces philosophes damnés, Arouet \') et Rousseau, s\'était institué son magister. Chose inouïe, le tuteur et le pu-pille poussaient leur présomption jusqu\'a croire qu\'un homme en vaut un autre, celui-ci portat-il la pourpre et celui-la le sayon 2). Intrépides, ce qu\'ils estiniaient être le vrai, ils le proclamaient; la parole chez eux affirmait la pensee, et cette audace n\'était pas sans peril. Un jour, Técolier fut si merveil-leux que son patron lui déclara qu\'il avait fait ce que per-sonne n\'eüt osé faire; a quoi ce simple des simples répliqua respectueusement: »Que serait-il arrivé alors si tu avais été a ma place?quot; Voici ce qui avait eu lieu: le traité de Tilsittsigné, celui qui rèvait d\'assujettir le continent et l\'univers jiassa son armée en revue sur les bords du Niémen. Si fanfaron d\'im-passibilité qu\'il fut, ce Comédien laissait souvent percer l\'intérêt qu\'il prenait a déchiffrer les physionomies; on l\'a vu souvent, joyeux, lire la face des grognards, et souvent aussi, triste, épe-ler les traits des vélites 3). En sondant les rangs, son regard fut attiré par celui d\'un cavalier, qui, sans peur et sans repro-che, le toisait, imperturbable, de ses bottes a l\'écuyère a son petit chapeau.
— Depuis quand es-tu au régiment, toi? questionna brus-quement Bonaparte.
L\'effronté riposta:
1) Arouet de Voltaire. 2) wapenrok. 3) lichte jagers.
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Ac/ii/le Sf Patrocle.
— Depuis sa creation.
— Corabien as-tu de service?
— Onze ans.
— De blessures ?
— Treize.
— Hein! treize!... et, morbleu! quel age as-tu ?
— Trente ans bientót.
— Pourquoi done, mon brave, n\'as-tu pas encore la croix?
— Je ne sais pas, général.
— Tu veux dire : Sire.
— Je dis: Général.
Le Corse sourit, aprés avoir blêmi. Sans doute il était d\'hu-meur débonnaire ce jour-la, Peut-êti\'e aussi ce despote, las de marcher avec aisance et dédain sur des échines courbées, n\'était-il pas faché de chopper tout a coup contre un front in-llexible; enfin, il se pouvait que dans les yeux de ce fier plé-béien, qui ne se baissaient pas devant les siens, — au contraire! — l\'autocrate trouvat et fut content de trouver eet avis salutaire: »Prends garde! la route n\'est pas encore plane, tu peux faire la culbute; si tu as des courtisans, tu as aussi des cen-seurs!quot;
— Tu as done oublié que je suis 1\'Empereur? reprit-il avec je ne sais quelle bonhomie que démentait la dureté de l\'oeil.
Le smontagnard \')quot; répondit lentement:
— Je me souviens que je vous appelais général a Arcole, a Rivoli, en Egypte, et même a Marengo.
— Comment vous nommez-vous V
— Jean Gasq.
— Prince de Neufchatel, donnez votre croix a eet Honime.\'
1) volbloed republikein.
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Achiile Patrode.
Napoléon, ayant accentué le mot homme, regarda une der-nière fois profondément dans les prunelies le téméraire qui ne sourciila point, et piqua des deux. Lorsqu\'il le rejoignit a bride abattue, Berthier l\'entendit murmurant:
— Si ce maréchal-des-logis, était maréchal de France, je le ferais fusillei\'.
— Pourquoi cela, Sire\'.\'
— Oh! ne craignez pas... je sais que vous avez oublié, vous et les vótres.
A Essling, les cuirassiers pénétrèrent dans les masses autri-chiennes comme des coins de fer ; Patrocle y prit un colonel; Achiile, un drapeau. Le maréchal-des-logis devint adjudant; l\'adjudant, lieutenant. (Juelques jours aprés, a Wagram, ils se sauvérent la vie, l\'un l\'autre, a plusieurs reprises.
Le 14 aoüt 1809, a Vienne, rex-bombardier d\'Autun dictait la paix dans le palais du Kaiser d\'Autriche, et non plus d\'Alle-magne. Au premier matador des peuples modernes, pour qu\'il essayat de perpétuer ia bénignité d\'une race insulaire a qui nous sommes redevables de. tant de pasquins 2) et de bandits, Frangois donnait en manage une archiduchesse, sa fille.
— Tiens! tiens! les couronnes s\'enracinent, ou plutót se gref-fent! et la Révolution le permet? ...
— Allons a Paris, et, quand elle aura soufflé, ces douairières danseront la Carmagnole, et nous deux aussi, avec elles.
La Révolution souffla, respira, déploya ses ailes et reprit son vol. En 1812, elle passait le Niémen. Elle rencontra Kutuzow adossé a Borodino. Le 7 septembre, la bataille s\'engagea; les cuirassiers formaient la réserve. Au fracas du canon, le plus vieux des deux patriotes dit au plus jeune: «Je ne sais pas trop
1) ironisch; goede eigenschappen. 2) snaken.
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Achille Patrocle.
ce que j\'ai; voila deux jours que je ne puis m\'empêcher de songer a Montauban; je me vois allant a travers les rues de la ville, couché sur les bords du Tarn . . . j\'apergois mon père as-sis au milieu de ses faiences dans son magasin, au coin de la rue d\'Auriol; il s\'est bien cassé, et il a Fair tout chagrin. Cette nuit, j\'ai rèvé que j\'étais dans notre pépinière, sur la route de Caussade; mon petit frère Sylvestre, que je n\'ai pas vu depuis 1\'an I, me suppliait en pleurnichant «Ainé, reste avec nous; »ainé, tu ne reviendras pas si tu pars; ne nous abandonne pas, Bl\'ainé, ne t\'en va point!quot; Ecoute, camarade, je ne suis pas superstitieux, tu me connais, mais je crois que je serai tué aujourd\'hui; quelque chose m\'en avertit. II se peut bien que je ne voie pas notre République; peut-être seras-tu encore la quand elle se lèvera. Tu la salueras; tu la défendras pour tous d\'abord, pour toi et pour moi ensuite. Rappelle-toi les principes que je t\'inculquai, les vrais principes! ils me vien-nent d\'un homme qui naquit bon et que les souiTrances rendi-rent meilleur: déteste toujours les tyrans et les valets, quels qu\'ils soient. Aime les ignorants et les faibles; aide-les, se-cours-les, enseigne-les, comme je t\'enseignai ... et pense quel-quefois, en faisant ton devoir a qui te l\'apprit... Tiens! embrasse-moi done!quot;
En recueillant ces avis, les derniers peut-être, le sauvage apprivoisé crut être le jouet d\'un cauchemar. Quitter son édu-cateur, se séparer de lui, ne plus le voir, ne plus l\'entendre, plus l\'avoir, lui semblait impossible! Dans la naïveté et la sin-cérité de son amour fraternel et quasi-filial, il ne s\'était jamais imaginé que la lance d\'un uhian ou la balie d\'un croate, qu\'un boulet, qu\'un obus était capable de le lui tuer, et, dans son admirable égoïsme s\'absorbant tout entier, il n\'avait point prévu
Achille Jjr Patrocle.
que, soi-raêine, il était exposé a niourir, a laisser seul son gar-dien désespéré; que soi-mème, il pouvait être brutalement supprimé par la mort au milieu des combats, sournoisement atteint par un coup de feu, lorsque, courbé sur la selle, la latte \') au poing, excité par les trompettes, il donnait la chasse aux bataillons ennemis, disloqués et fuyant éperdus a travers les plaines. Souvent, après maintes victoires, il avait parcouru avec son intime le champ de bataille, raarchant ou plutüt na-geant dans la tuerie, aveugle en presence des corps mutilés qui l\'entouraient, soui\'d aux cris d\'agonie, trébuchant aux ca-davres, content d\'avoir prés de lui son guide, I\'mterrogeant, le touchant, l\'admirant, buvant sa parole grave et tendre, lieui\'eux de le posséder, car ce puritain était tout pour lui: son ami, son pére, son frère, sa familie, sa vie, tout enlin. La pensée qu\'il risquait de le perdre ne lui était jamais venue; aussi, ce dont l\'entretenait son bien-aimé, lui fit-il peur, une peur immense une peur folie; il passa la main sur son front et tressaillit... 11 venait de se souvenir tout a coup qu\'a Eylau il avait vu son compagnon d\'armes saignei- du flanc et de la poitrine et qu\'il avait alors éprouvé, lui, témoin, une sensation d\'obscurité et de froid comrne si ses prunelies se fussent détachées de ses yeux, comme si son sang se fut arrèté et congelé dans ses veines; ensuite, il lui parut que le sol s\'alïaissant sous ses pieds il s\'enfongait lui-même dans le vide ...
L\'autre répéta:
— Embrasse-moi, flls.
Comme quelqu\'un de brusquement éveillé, il s\'orienta ; son pj\'ofesseur, son créateur lui ouvrait les bras et l\'appelait sur sa poitrine. 11 s\'y laissa tomber sans dire un mot, car s\'il
1) Kurassierssabel.
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Achille 4\' Palrncle.
avait parlé, il eüt versé des larines, et il tenait a ne pas faiblir, se rappelant a ce moment même, tout ému qu\'il fut, cette maxime habituelle a son rigide mentor: )gt;Que la femme pleure avec ses yeux, l\'homme ne doit pleurer que du coeur.quot; Ils s\'étreignirent en silence et se tinrent longtemps serrés... Cependant la victoire résistait a l\'artillerie frangaise ; la vieille infanterie impériale elle-mème s\'était brisée sur les lignes russes sans les entamer. Vingt mille morts jonchaient la terre. Un aide de camp porta l\'ordre a la grosse cavalerie d\'enlever la grande redoute de la Moskowa.
— Salut, enfant, je vais mourir !...
— Non! je ne veux pas, moi!
— G\'est écrit!... Ton sabre ? .. . Voici le mien ; adieu ... Jean !... adieu !
— Bonaventure !... Bonaventure !...
Les escadrons de fer s\'élancèrent lourdement; on eüt dit d\'un grand vent d\'orage, et tout a coup éclata une rumeur pareille aux bruits confondus de la trombe, 1) du tonnerre et du tremblement de terre. Trois cents tambours sur un mameion 2j battaient la charge, deux cents bouches a feu ébran-laient les airs, et derrière un pli de terrain les musiques de tous les régiments disaient les hymnes de la Nation. Hommes et chevaux avaient de la braise au sang. Les hurrahs et les hennissements se mêlaient a la voix profonde du canon ; les bombes décrivaient dans l\'espace des paraboles enflammées; les fusées escaladaient les cieux, et aux éclairs de la fusillade reluisaient les casques et les sabres, les cuirasses et les baïon-nettes; six cent mille hommes se heurtaient. Le soleil s\'était obscurci; a peine si, de temps a autre, on distinguait dans la
1) Windhoos. 2) Heuvel.
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Achille Sr Patrode.
fumée line oscillation géante, un flux et un reflux périodiques et piécipités d\'escadrons et de bataillons ondoyant pêle-mèle, mer humaine d\'oü sortait une claraeur énorme et confuse que dominaient de temps a autre les roulement des timbales, le chant des clairons et des trompettes. La redoute de Borodino ne fut pas enlevée ; elle fut arrachée, effacée; ses redans, ses bastions, ses defenses, ses défenseurs, tout s\'évanouit. Les cuirassiers y furent mitraillés, hachés, pilés; ils violèrent la victoire; elle coüta cinquante mille hommes. Six fois l\'enfant du Quercy fut démonté, six fois il remonta sur des chevaux dont les cavaliers avaient été désargonnés pai- le glaive ou le plomb. Le rêve équestre. du grenadier des Pyramides était réalisé, son ideal atteint. Jamais, sur un cheval renaciant \') a la fois d\'épouvante et de férocité, l\'ceil rouge, les naseaux renflés, les dents a découvert, la crinière droite et roide, jamais, jamais homme ne s\'était ainsi vautré dans le tourbillon des batailles, a travers les vomissements du bronze, sous les ecla-boussures du fer, de la fange et de Ia chair, saoül 2) de sang, de musique et de salpêtre, terrible. En moins d\'une beu re, il égorgea plus de trente canonniers russes sur leurs pieces fumantes, ce néo-chevalier! 3i Debout sur les étriers, il fendait les hommes comme le bücheron le bois, ce héros! Sous les sabots vermillonnés de son coursier, aux acclamations formi-dables des fanfares qui cbantaient la victoire, il cassa les reins et creva le ventre a cinq ou six boyards, ce paysan gasconl Son casque bossué, faussé, troué, informe, 1\'aveuglait; il le jeta. ïète nue, il frappait, il frappait mieux. Une boite de mitraille coupa en deux sa septième monture, jument de
1) Snuivend. 2) Dronken.
3 Ridder van den nieuwen tijd.
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A ch ille $r Palrocle.
I\'Ukraine dont par lui avait été poignardé le cosaque: avec elle il roula a terre ; d\'un bond, il fut sur pied; un étalon sans cavalier passa : noir, énorme, hennissant, effaré, le front tailladé, le poitraii ouvert, i\'ceil en feu, les crins au vent, inondé de sang et d\'écutne qui lui faisaient une housse d\'argent et de pourpre. Gasq se précipitait... il s\'arrêta. Le chevai de Lavergne ! o dieux ! il avait reconnu le chevai de Lavergne. Alors il se laissa choir sur un rnonceau de cadavres, et, s\'y étant accoudé, il sanglota. Ici, la, de ce cóté, de l\'autre, en avant en arrière, partout, autour de lui, l\'airain tonnait, déchi-rait, pulvérisait, écrassait, broyait, tuait: cet inconsolable n\'en-tendait plus rien, ne voyait plus rien, il pleurait...
Les Russes avaient fui; la Grande-Armée compta ses pertes. Cent Ibis ceiui dont la mort n\'avait pas voulu ... erra dans ce qui avait été la grande redoute de la Moskowa, soulevant ceux qui n\'étaient plus, enlevant des visages le sang coagulé \'), in-terrogeant et reconsti-uisant les têtes déflgurées, mesurant, scrufant les corps qui n\'avaient plus rien d\'humain; il cherchait quelqu\'un, il le demandait, il le lui fallait. II l\'eut enfin. Loin, bien loin de la redoute, derrière on ne sait quels amoncelle-ments de terre rouge et spongieuse, sous des débris informes d\'horarnes et de clievaux, devant une batterie de mortiers encloués, étendu sur six artilleurs moscovites, un sabre de cavalerie plongé dans les entrailles jusqu\'a la garde, on trouva le feldinaréchal Sospoff; la main crispée d\'un officier de cuiras-siers étreignait encore la poignée du fer; ce capitaine était Bonaventure Lavergne ; cette arme, la même qu il avait regue de son fidéle lieutenant avant la charge ; le coeur du francais était troué de vingt-trois coups de baïonnetto; sa cuirasse était
1) Gestold.
Si 4
Achille Sr PcUrocle.
percée a joui\' comme un crible; son casque, sans cimier ni crinière, béait; pas une égratignure a la face: les yeux ouverts étaient demeurés vivants: ils regardaient...
Jean Gasq s\'agenouilla et pria Dieu.
Et quand il eut prié Dieu, il se i-eleva et creusa une fosse.
Et dans la fosse il descendit le cadavre qu\'il recouvrit de terre.
Et dans la terre il enfonga, foraiée d\'un écouvillon \') et des débris du couvercle d\'un caisson de gai\'gousses, *) une croix.
Et sur la croix, avec une baïonnette, il grava ces mots :
m o x
P A. U V n E HO -N\' A V E N T U 11 E EST I C I
1) Kanonwisscher. 2) Kardoezen.
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ALPHONSE DAUDET
naquit a Nimes, le \'13 mai \'1840, cl\'une familie de négociants. Venu a Paris, en \'1857, avec son frêre Ernest, il débuta par un petit volume de poésies, les Amoureuses, qui eut quelque succes et fixa sur lui l\'attention du Duo, de Morny, au cabinet \'{uquel il resta attaché jusqu\'en 1863, en qualité de secrétaire.
En \'1862 il aborda le theatre par la Dernière Idole et donna ensuite l\'Oeillet blanc (\'1865), le Frère ainé (1868), le Sacrifice (1869), Lise Ta ver nier ei I\'Arlésienne (1872)
Mais c\'est surtout a ses romans, que M. Dmidet doil sa grande popularité. Après avoir publié queiques courts recits, leis que les Lettres de mon raoulin (1869), Lettres a un absent, Contes du Lundi, it fit paraitre: Le Petit Chose, Fromont et Risler, Jack, le Nabab, les Rois en exil, Numa Roumestan, 1\'Evangé-liste et Sapho, qui lui out assure un rang distingué parmi les romanciers contemporains.
En 1874 il est entré au Journal Officiel, comme rédacteur de la revue dramatique.
CONTES DU LUNDI.
L E M A C V A I S ZOUAVE.
Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux—Mines n\'était pas content ce soir-la.
D\'habitude, sitót la forge éteinte, le soleil couché, il s\'asseyait sur un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis il buvait avec eux quelques Us. longs coups de bière fraiche en regardant la sortie des fabriques.
Mais, ce soir-la, le bonhomme resta dans sa forge jusqu\'au nel moment de se mettre a table; et encore y vint-il coitime a re. regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme : na »Qu\'est-ce qu\'il lui arrive\'?. . . II a peut-ètre i\'ecu du régi-
:nquot; ment quelque mauvaise nouvelle qu\'il ne veut pas me dire ?... Iile L\'ainé est peut-être malade ...quot;
me Mais elle n\'osait rien demander et s\'occupait seulement a faire
tes taire trois petits blondins couleur d\'épis brülés, qui riaient e\',\'\' autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis
D\'(\'quot; noirs a la crème.
les
A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère ; mr »Ah ! les gueux! ah ! les canailles ! ...
— »A qui en as-tu, voyons, Lory ?quot;
II éclata:
»J\'en ai, dit-il, a cinq ou six di\'óles \') qu\'on voit roulerz) depuis ce matin dans la ville en costume de soldats francais, bras dessus bras dessous avec les Bavarois ... C est encore de ceux-la qui ont... comment disent-ils ga ?... opté pour la
I) Deugnieten. 2) Rondloopen.
Le mauvais zouave.
nationalité tie Prusse... Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens !. .. Qu\'est-ce qu\'on leur a done fait boire ?quot;
La mère essaya de les défendre:
«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce u\'est pas tout a fait leur faute a ces enfants ... C\'est si loin cette Algérie d\'Afrique ou on les envoie! ... lis ont le mal du pays la-bas; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n\'être plus soldats.quot;
Lory donna un grand coup de poing sur la table :
»Tais-toi, la mère ! . .. vous autres, femmes, vous n\'y entendez rien. A force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout a la taille de vos marmots ... Eh bion, moi, je te dis que ces hommes-la sont des gueux, des renégats, 1) les derniers des laches, et que si par malheur notre Christian était capable d\'une infaraie pareille, aussi vrai que je m\'appelle Georges Lory et que j\'ai servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre a travers le corps.quot;
Et terrible, a demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur2) pendue a la muraille audessous du portrait de son fils, un portrait de zouave fait la-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d\'Alsacien, toute noire et halée de soleil, dans ces blancheurs, ces elfacements que font les couleurs vives a la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit a rire:
■ »Je suis bien bon de me monter la tête ... Comme si notre Christian pouvait songer a devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la guerre!...quot;
1) Overloopers. 2) Kurassierssabel.
8-18
Le mauvais zouave.
Remixen belle humeur par cette idéé, le bonhomnie aclieva de diner gaiement et s\'en alia sitót aprés vider une couple de cliopes \') a la Ville de Strasbourg.
Maintenant, la vieille Lory est seule. Aprés avoir couché ses trois petits blondins qu\'on entend gazouiller dans la chambre a cóté, comme un nid qui s\'endort, elle prend son ouvrage et se met a repriser devant la porte, du cóté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense en elle-même:
))üui, je veux bien. Ce pont des laches, des renegats... mais c\'est égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.quot;
Elle se rappelle le temps oü le sien, avant de partir pour l\'armée, éfait la a cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin. Elle regarde le puits oü 11 venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu\'on lui a coupés en entrant aux zouaves...
Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s\'est ouverte. Les chiens n\'ont pas aboyé ; pourtant celui qui vient d\'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les ruches...
— Bonjour, maman!
Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, honteux, trouble, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays avec les autres, et, depuis une heure, il rode autour de la maison, attendant le depart du pére pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais elle n\'en a pas le courage. II y a si longtenips qu elle ne S\'a vu, embrassé! Puls il lui donne de si bonnes raisons, qu\'il s\'ennuyait du pays, de la forge, de vivre toujours loin d\'eux, avec ga la discipline devenue plus dure, et les camerades qui l\'appelaient »Prussienquot; a cause de
1) Pint bier.
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Le mauvais zouave.
son accent d\'Alsace. Tout ce qu\'il dit, elle le croit. ^Elle n\'a qu\'a le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entiés dans la salie basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n\'a pas faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d\'ean par-dessus toutes les tournees \') de bière et de vin blanc qu\'il s\'est payées depuis le matin au cabaret.
Mais quelqu\'un marche dans la cour. C\'est le forgeron qui rentre.
-— «Christian, voila ton père. Vite, cache-toi que j\'aie le temps de lui parler, de lui expliquer ...quot; et elle le pousse derrière le grand poêle en faience, puis se remet a coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la chechia2) du zouave est restée sur la table, et c\'est la première chose que Lory voit eri entrant. La paleur de la mère, son embarras... II comprend tout.
— «Christian est ici! .. .quot; dit-il d\'une voix terrible, et, dé-crochant son sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle oü le zouave est blotti, blèrae, dégrisé, s\'appuyant au mur, de peur de tomber.
La mère se jette entre eux:
«Lory, Lory, ne le tue pas ... C\'est moi qui lui ai écrit de revenir, que tu avais besoin de lui a la forge ..
Elle se craniponne a son bras, se traine, sanglote. Dans la nuit de leur chambre, les enfants orient d\'entendre ces voix pleines de colère et de larrnes, si chargées qu\'ils ne les i\'econ-naissent plus . . . Le forgeron s\'arréte, et regardant sa femme :
«Ah! c\'est toi qui l\'as fait revenir ... Alors, c\'est bon, qu\'il aille se coucher. Je verrai demain ce que j\'ai a faire.quot;
Le lendemain Christian, en s\'éveillant d\'un lourd sommeil
1) rondjes, waarbij ieder op zijne beurt betaalt. 2) roode muts.
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Le mauvais zouave.
plein de cauchemars et de terreurs sans cause, s\'est retrouvé dans sa chambre d\'enfant. A travers lespetites vitres encadrées fle plomb, traversées de houblon fleuri, le soleil est déja chaud et haut. En bas, les marteaux sonnent sur lenclume... La mère est a son chevet; elle ne l\'a pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le vieux non plusne s\'est pas couché. Jusqu\'au matin il a marché dans la niaison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et a présent voila qu\'il entre dans la chambre de son fds, gravement, habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le baton de montagne solide et ferré au bout. II s\'avance droit au lit: »Allons, haut!... lève-toi.quot;
Le garcon un peu confus veut prendre ses elfefs de zouave.
— «Non pas ga ..dit le père sévérement.
Et la mère toute craintive: »Mais, mon ami, il n\'en a pas lt;1 \'au tres.quot; ■
— Donne-lui les miens ... Moi je n\'en ai plus besoin.
Pendant que l\'enfant s\'habille. Lory plie soigneusement l\'uni-
forme, la petite veste, les grands braies rouges, et, le paquet fait, il se passé autour du cou 1\'étui de fer-blanc oü tient la feuille de route ...
«Maintenant descendons,quot; dit-il ensuite, et tous trois descendent a la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout le monde est au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait tant la-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué la longtemps entre la chaleur de la route et les étin-celles de la forge toutes brillantes dans le poussier noir. II lui prend un accés de tendresse, un grand désir d\'avoir le pardon de son père; mais en levant les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.
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Le mauvais zouave.
Enfin le forgeron son décide a parler :
«Gai-con, dit-il, voila l\'enclume, les outils... tout cela est a toi... Et tout cela aussi!quot; ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin ([ui s\'ouvre la-bas au fond plein de soleil et d\'abeilles, dans le cadre enfumé de la porte... »Les ruches, la vigne, la maison, tout t\'appartient.. . Puisque tu as sacriflé ton honneur a ces choses, c\'est bien le moins que tu les gardes ... Te voila maitre ici... Moi, je pars .. . ïu dois cinq ans a la France, je vais les payer pour toi quot;
— Lory, Lory, oü vas-tu? crie la pauvre vieille.
— Père !... supplie l\'enfant... Maïs le forgeron est déja parti, marchant a grands pas, sans se retourner. ..
A Sidi-bel-Abbès, \') au dépot du 3e zouaves, il y a depuis quelques jours un engage volontaire de cinquante-cinq ans.
1) Plaats in Algerie.
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Mquot; ALPHONSE DAUDET
née Allard, collahora a plusteurs journaux, sous les pseudontj-mes de Rose-Lise, de Madeleine, et de Karl Sten. Elle a pu-hlié Impressions de natui-e et d\'art (1879), la Jeunesse d\'une Parisienne (.1882), et Fragments d\'un livre inédit (1885). De sa collaboration aux oeuvres de son mari, elle a donné la definition suivante :
nNotre collaboration, un éventail japonaxs-, d\'un cóté, le sujet, personnages, atmosphere; de Cautref des brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d\'une branchette, ce qui resle de couleur et de piqüres d\'or au pinceau du peintre. Et c\'esl moi qui fais ce travail menu avec la preoccupation du dessus et que mes cigognes envolées continuent bien le paysage d\'hiver, ou la pousse verte aux creux brum des bambous, le printemps étalé sur la feuiUe principale.quot;
FRAGMENTS D\'UN LIVRE INÉDIT.
Malade, l\'ouvrière dans le repos, l\'inaction du lit, reprend des mains de femme, allongées, blanches, aux ongles repoussés, oü s\'efface la piqüre sensible de 1\'aiguille, la marque calleuse du travail; sa seule manière a elle de devenir une dame. Et dans son esprit raême afflnement, mème reprise d\'une aristo-
Fragments (fun livre inédit.
cratie de coeui-, des menues délicatesses, d\'un ideal qu\'enfouit la misère, la matérialité de ces vies de surmenage et de privations ; mais ce n\'est en général qu\'une parure pour la mort, la femme du peuple ne s\'arrêtant qu\'exténuée.
Le parfum de certaines roses trahit un piquant, una ténuité vive ou Ton sent l\'épine.
Les fenêtres fermées ressemblent a des yeux d\'aveugles; les vitres luisent, le bleu du ciel s\'y pose en surface, et elles re-gardent sans voir, se contentent du reflet puisqu\'il leur manque la vision.
Dans l\'activité normale des maisons, quand on s\'occupe el se presse, on n\'entend guère la pendule, la fuite régulière et mesurée du temps; mais aux heures d\'attente, dinsomnie, de garde d\'un inalade, la piqüre des minutes se sent et s écoute et prend un son plus ou rnoins énervant et lugubre. Alors la pendule est la vie de la maison, perceptible quand les autres se taisent, et ce qu\'elle remue de souvenirs, ce quelle scande de projets ou d\'inquiétudes! Elle bat comme un coeur anxieux, comrae un pouls de flèvre, comme l\'artère aux tempes.
Une remarque que j\'ai faite souvent: II m\'est arrivé depro-noncer certains mots dans des circonstances presque indilférentes en leur trouvant tout a coup un écho résonnant a quelque profondeur perdue de ma mémoire ; ils semblaient redits par moi bien plus que prononcés. En même temps un oiseau qui passait a la même minute, une fleur au parfum connu, le paysage qui m\'entourait participaient a cette impression de
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Fragments d\'un livre inédit.
ressouvenir; j\'avais vu, entendu, respiré, parlé a cette place, il y avail un siècle peut-être. Puis tout a coup mon esprit perdu dans cette coincidence, cette revie d\'une minute revenait au présent, et l\'impression troublée je ne pouvais plus en res-saisir tous les eftets si nets, si clairs, détachés, on aurait dit •écartés les uns des autres sans aucun fll pour les relier. En vérité, une minute, j\'avais plongé jusqu\'a mon plus lointain passé dans quelque vie antérieure a jamais oubliée. Et ce qui me le ferait croire, c\'est que j\'ai eu cette vision surtout dans mon enfance ou l\'extréme jeunesse lorsque la pensée n\'ayant encore aucune sérieuse préoccupation, fraiche et vivante, recoit des impressions nettes sans en avoir par elle-même.
On ne. peut vivre un certain temps ensemble sans se res-sembler un pen; tout contact est un échange.
... Ces petits rires d\'ent\'ants qui craquent comme s\'ils ouvraient chaque fois un peu plus une intelligence ...
II y a des gens qui passent leur temps a fausser le poids de leurs sentiments ou de leurs pensées, a exagérer les petites choses, a amoindrir les grandes; au hasard, ils emploient pour tout les grands compensateurs des métallurgies ou les petites balances des peseurs d\'or chavirant tout le temps sous les charges qu\'ils leur imposent. D\'autres, privés de jugement comme les machines pneumatiques sont privées d\'air, laissent tomber dans leur esprit ou sur leur coeur avec la même pesanteur et la même vitesse de la ouate, des grains de plomb, des plumes de fer ou du mercure.
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Fragments d\'un livre inédit.
Je crois qu\'il faut plaire a beaucoup pour être aimée d\'im seul.
II y a des cerveaux tout en rez-de-chaussée qui voient les ètres et les choses seulement a la hauteur du sol, et qui manquent d\'étages élevés, de fenètres ouvertes au bleu, au vague et a 1\'eniportement de l\'air.
Bébé devant une bougie que Fori vient d\'éteindre: ))0n qu\'il va, maman, le feu quand on le souffle?quot;
Un autre jour qu\'il frottait sur le mur avec application le jet lumineux d\'un écart de persiennes : »Que fais-tu, chéri ? — Maman, je fais reluire un petit rayon de soleil.quot;
Pour que la femme soit elle-nième et l\'être intelligent et fort que la nature la fait parfois, il lui faudrait briser tous les liens, les attaches douces et suppliciantes oü tient son coeur et le bonheur de sa vie sociale ; et celles qui purent se dégager, femmes séparées, mères sans scrupules ni exagérée tendresse, seules ont pu manifester une intelligence supérieure et mettre au jour une oeuvre.
Le piano est bien éclairé, la page éclatante, le lustre étincelle et les ors du plafond, les prismes, les girandoles se renvoient les lumières ; e est Rossini qu\'il faut jouer. Les roulades s\'ac-crocheront au bord des glacés, travaillées comme les dorures, a mille facettes comme les pendeloques des lustres. Je ne sais quoi de factice c\'est bien le théatre, la Patti 3n robe rose et l\'étourdissement de la joie ou de la douleui en mille notes sonores, éblouies, jetées comme les étoiles d\'un bouquet d\'arli-lice dont rien\'ne reste, pas mème un peu de cendre.
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Fragments d\'un li ure inédit.
Une fenêtre s\'est ouverte sur la nuit; fles bougies s\'éteignent au lusti\'e. Cela fait des vides oü Ton sent. passer 1\'air sombre et frais, jetant une grande ombre en travers sur la page de Meyerbeer, passant sur les lumières, les abaissant pour les faire flamber ensuite plus vives et nienacantes, on dirait des torches secouées et dans le fond de la piècc agrandie, noire aux angles, on croit voir monter a la fin les flammes du prophéte.
Tout s\'éteint, la clarté maintenant vient du dehors fantastique, bleuatre, tombant des étoiles avec un grand rayon de lune tout blanc sur le piano ouvert; on entend frémir les arbres, les glacés resserablent a des lacs mystérieux gardant des lumières endormies au profond de leur gouffre. C\'est par la que vien-dront le cygne de Lohengrin et les sylphes d\'Obéron.
Mais pour jouer Gluck on peut attendre le jour; les matins , deux, les midis éclatants. II y a de l\'allégresse, de la sérénité presque a toutes les pages, et mêrae les notes en larmes sont si pures qu\'on peut les jeter a Ia grande clarté du ciel bleu! les chamrs d\'Orphée, les peplum blancs, I])higénie couronnée de roses pour mourir.
Les femmes sont aimables par leurs qualités, et par leurs défauts séduisantes.
Le soir, la nuit plutót, les soins attardés de la ménagère, de la mère, le coup d\'oeil a l\'ordre du logis, au sommeil des enfants, me fait toujours penser aux derniers préparatifs peur l\'appareillage d\'un navire; et la maison silencieuse bien défendue des accidents du dehors, chaque objet en place, semble se mettre en marche vers un océan de calme, un pays des fées, aux sou lïles assou pis dans les chambres closes ....
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ELGÈXE MOUTON.
Cast sous le pseudonyme de Mél\'inos que M. Mouton s\'est fait connailre par des fantaisies pétillantes d\'esprit et des étude* Inmwristigues sur les niaiurs des animaux: Contes (ISSl), Fantaisies (1882), Nouvelles et Fantaisies humoristiques, 2 vols. Zoologie Morale, 2 vols. (1881 —82), Voyages et aventures du Capitaine Marius Gongourdan (1879). En 1885 il publia la Physionomie comparée; traité de l\'expression dans rhomme, dans la nature et dans l\'art.
M. Mouton, qui a été procureur impérial a Rodez, fit paraitre sous san véritable nom un ouvrage de jurisprudence: les Lois pénales de la France (1868).
LE LORD GLACÉ.
II fait froid. Dans la haute cheminée de la grande salie, un feu pétillant flamboie; les étincelles éclatent coinme un feu d\'artifice, et la fumée s\'élève doucement en nuages azurés; les armures polies, les épées et les hallebardes, les glacés, les verres de Venise, les lustres de cristal, les coupes d\'argent, tout semble animé de la vie ardente qui brüle et tourbillonne dans le foyer
Lc Lord rjlacé.
erabrasé. Des domestiques en livi ée solennelle, marchant a pas comptés et cadengant chacun de leurs gestes, préparent, sous la direction d\'un vieux et grave majordome en habit noir, Ie repas du noble lord.
Oh! la bonne et joyeuse saison que l\'hiver, et qu\'ilestdoux, après une rude journée de chasse, tandis qu\'au dehors la neige tombe et que le vent gémit, de se prélasser dans son grand fauteuil armorié, les jambes étendues, les coudes sur la table et de voir scintiller dans son verre le vin de France couleur de rubis ou le vin du Rhin couleur d\'or!
II fait froid. Dans la cheminée sombre, deux pauvres tisons brülent; une acre fumée remplit la cabane ; par les trous du toit la neige tombe, et par les crevasses des murs ia bise se glisse en llèches aiguës.
Oh! 1\'horrible saison que l\'hiver. et qu\'il est dur, après une longue journée de douleur et d\'épuisement, de recoramencer encore a souffrir et d\'etre poursuivi jusqu\'au coin de son pauvre foyer par le froid, qui traverse les murs, par la faira, qui rouge ies entrailles, par l\'insomnie, compagne fidéle des nuitsdumal-heureux!
Lord Hardstone est le demi-dieu qui régne sur ce domaine immense. De son chateau a la chaumière de la vieille Meggy, on peut mesurer la distance qui sépare le dernier sommet de la richesse du dernier abime de la misère. Et voila que des deux extrémités d\'une longue avenue, et ne se voyant pas encore, ces deux creatures s\'avancent l\'une vers l\'autre. L\'homme s\'agite. Dieu le mène !
A mesure qu\'iis marchent, la neige cesse de tomber; une
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Le Lord rjlacè.
éclaircie douteuse et louche laisse échapper un rayon de soleil qui va marquer au milieu de 1\'avenue comme la place d\'un rendez-vous. lis s\'avancent.
Le lord, enveloppé dans une pelisse de fourrures, marche d\'un pas délibéré. Sas puissantes narines aspirent joyeuseraent eet air vif et salutaire qui rafraichit son sang et lui réjouit le coeur. II marche, songeant au bon feu et au bon repas qui l\'attendent, a ses amis qui vont arriver, a ses chevaux, a ses chiens, a ses arbres. II siffle entre ses dents un air de chasse, et de temps on temps il s\'interrompt pour se dire:
— La belle journée !
La vieille Meggy, appuyée sur une branche, courbée sous le poids d\'un petit fagot encore trop lourd pour ses épaules, se traine, chaiicelant a chaque pas et s\'arrêtant a tout moment. Un vêtement sans nom, ramassis r) informe de cent liaillpns cousus ensemble, imprégné du suint 2) aigre et écceurant de la misère, troué en vingt endroits, s\'accroche, plutót qu\'il ne le couvre, a ce fantóme de corps, elïroyable carcasse humaine que de longues années de faim et de douleur ont écrasée et tordue. Elle murmure le refrain d\'une vieille chanson, puis elle se tait, et elle pleure.
Et pourtant eet ètre, cette chose sans nom, qui en ce moment n\'inspire que le dégout ou la pitié, c\'était autrefois une fiére et superbe créature, et partout oü elle passait les cceurs bat-taient d\'admiration et d\'amour. Elle ne pouvait se mettre le soir a sa fenêtre sans entendre des soupirs ou des sérénades, elle ne pouvait faire un pas hors de sa maison sans trouw a sa porte des bouquets de fleurs ou des guirlandes de feuillage. Et elle passait calme et fiére a travers ce triomphe d\'amour,
1) Samenraapsel; lappendeken. 2) Zweet.
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Le Lord glacé.
sans rendre un sourire, sans ramasser une rose, ses grand yeux noire flxés dans le vague ou elle cherchait son bien-aimé.
Son père moui\'ut, sa mère mouiut, et elle resta seule an inonde, n\'ayant que sa vertu et son courage. Un soir, un bean cavalier vint frapper a sa porte : c\'etait le fils du lord, il était jeune, séduisant; il se montra respectueux comme un prince, tendre comme une femme, soumis comme un petit enfant, ardent comme un lion ; il l\'aimait sincèrement: il était dans eet état de grace que la jeunesse donne aux cceurs les plus sees. Meggy se trouva sans défense devant cet amour ardent et sincere: elle succomba, et pendant une année elle fut heureuse comme on ne Test qu\'au paradis.
Mais le père du jeune lord appela un jour son lils devant lui, et lui représenta que sa dignité ne lui permettait pas de continuer plus longtemps des relations scandaleuses avec la fdle d\'un tenancier \'): qu\'en conséquence il fallait s\'éloigner pour quelque temps.
Le jeune lord en faillit mourir de chagrin, mais il obéit.
Quant a Meggy, elle devint folle, et elle continua d\'habiter la maison de son père, qui alia se délabrant tous les jours, nul ne s\'occupant de la réparer. Elle vivait la plupart du temps de racines et de fruits sauvages qu\'elle allait chercher dans les bois, et parfois les bücherons lui donnaient un peu de pain. De sa beauté souveraine il ne lui était resté que ses yeux et ce regard éclatant et profond qui semblait toujours. comme au temps de sa jeunesse, chercher dans le vague un être cher et absent; de sa raison et des souvenirs de sa vie passée elle n\'avait retenu qu\'un nom, qu\'elle répétait chaque soir, et une vieille chanson, dont elle murmurait souvent le refrain.
1) Pachter; huurder.
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Le Lord rjlacé.
Le jeune homme était devenu Tin Anglais: a l\'adolescent blond et rose, pétri de cette grace juvenile et de cette fraicheur printanière qui distinguent les fds de l\'aristocratie britannique, avait succédé un lord, c\'est-a-dire un de ces personnages extra-humains, a la figure rouge et osseuse, aux longues dents jaunes, a 1\'air superbe et dur, admirablement distingué, et regardant enfin du haut de son immense orgueil les hommes et les choses de la création. II avait tout vu, tout acheté, tout mé-prisé: il n\'avait rien aimé.
Quant a Meggy, il ne se souvenait même pas d\'elle.
Aprés trente ans d\'absence et d\'oubli, ces deux êtres que l\'amour avait autrefois si tendrement, si ardeninient unis s\'avan-caient sans le savoir au-devant 1\'un de l\'autre et allaient bien-t jt se rencontrer. Pour qui eüt été dans le secret, de leur vie passée, cette rencontre en un pareil lieu aurait eu quelque chose de solennel et d\'elfrayant. Sur cette vaste et uniforme étendue de neige, entre ces deux rangées d\'arbres qui ressem-blaient a une troupe d\'êtres fantastiques accourus au bord de la route pour assister a quelque spectacle terrible, les deux acteurs de cette scène semblaient poussés l\'un vers l\'autre par une puissance mystérieuse.
A peine le lord eut-il apercu la vieille femme que sa figure s\'assombrit et qu\'il hata le pas : de son cöté la vieille femme, en apercevant une créature humaine se mit a marcher plus vite.
lis arrivèrent presque en même temps a l\'endioit oü une éclaircie des nuages laissait tomber un rayon de soleil. La vieille mit son fagot a terre; elle porta sa main a son front, comme pour y chercher un souvenir, puis, appuyant son poing fermé contre sa poitrine et fixant sur le lord son regard étin-oelant, elle dit, d\'une voix sourde et vibrante :
832
Le Lord rjlacé.
— George!
Le lord, la regardant d\'un air irrité, lui dit:
— Vieille, oü avez-vous pris ce fagot?
Mais file, sans avoir l\'air de l\'entendre, continuait a le regarder de ses grands yeux noirs.
— Vieille, répéta le lord, oü avez-vous pris ce fagot ?
Elle le regardait toujours, et peu a peu ses lèvres s\'agitèrent, et elle se mit a murmurer, d\'abord tout bas, puis d\'une voix de plus en plus vibrante, une vieille chanson.
— Oü avez-vous pris ce fagot? vous dis-je, répéta le lord türieux.
— C\'est toi, George Hardstone, qui me demandes cehi! Que t\'importe? Quand je l\'aurais pris sur tes terres, t\'en apercevrais-tu seulement ? ïu ne sais done pas que je m\'appelle Meggy, et que je meurs de froid et de faini dans une misérable cahute \') qui fut autrefois la rnaison de mon père ? ïu la connais bien, cette maison : il y a trente ans aujourd\'hui, aujourd\'hui méme, entends-tu? qu\'un jeune seigneur, beau comme l\'archange Gabriel, vint y frapper en suppliant. Je daignai lui ouvrir cette porte qui jusque-la ne s\'était ouverte pour pei\'sonne ; et a partir de ce moment, pendant toute une année je lui donnai, par la seule grace de ramour que j\'avais pour lui, ce que tous les trésors de la terre, ce qu\'un conquérant avec toutes ses armées, n\'auraient pu ni m\'acbeter ni m\'arracber. Et voici maintenant qu\'après m\'avoir abandonnée en proie au désbonneur, a la misère, a la folie, lorsque tu me retrouves, après trente ans, dans l\'état oü je suis, tous ces souvenirs, qui devraient te faire tomber a genoux, s\'effacent devant le regret que te causent ces quelques brins de bois sec !
1) krot; hut.
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ie Lord i/lacó.
Lord Hardstone baissait la tête. Dans ce coeur desséché par l\'égoïsme, a mesure que Meggy parlait, quelque chose commengait presque a vibrer; lorsqu\'elle prononga ce nom de Meggy, par uil mouveirierit involontaire il jiorta la main a son coeur : rnais lorsqu\'elle en vint a lui reprocher comrae un bienfait Tainour (ju\'elle avait eu poui\' lui, lorsqu\'elle lui paria de son ingratitude ; lorsque, surtout, ces mots «tomber a genouxquot; furent pro-noncés par la pauvre folie, l\'orgueil implacable du gentilhomme fut tellement outré, que le lord, blême de rage, gringant des dents et serrant les poings, ne put |ilus se contenir;
— Misérable sorcièi\'e ! s\'écria-t-il, je ne sais a quoi il tient que je ne te torde le cou! Non contente de me veler, tu viens encore m\'insulter sur mon propre domaine ! Laisse la ce fagot: je te défends de l\'emporter! Et quant a ces sornettes l) que tu viens de me débiter sur 1\'archange Gabriel ou Raphael, sache bien que, folie ou non, si tu as le malheur de les répéter devant ame qui vive, je te ferai enfermer pour le reste de tes jours avec les fous ou avec les filles perdues!
— Milord! lui dit Meggy sans s\'émouvoir et sans cesser de darder sur lui son regard profond, milord! si vous oubliezque vous avez un coeur, avez-vous oublié qu\'il y a un Dieu dans le ciel ? Si vous oubliez que vous êtes d\'unc race oü le sang était autrefois noble et généreux, avez-vous oublié que vos uncêtres ont toujours gardé leur honneur, et que lorsqu\'un de leurs descendants salit le blason de la familie, ils sortent, dit-on, de leur tombeau pour venir lui intliger un chatirnent ? Ignorez-vous qu\'a défaut de descendant, un serviteur oa un tenancier peut remplir, suivant une vieille tradition, ce róle de gardien de l\'honneur de la familie ? Done, moi qui suis la fdle d\'un
1) kinderpraat
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Le Lord glacé.
des jilus anciens tenanciers du domaine, ce n\'est plus en mon nom, c\'est au nom de votre familie, de notre familie, milord, que je vous somme de vous mettre a genoux et de me demandei-pardon de la lacheté et de la félonie que vous avez commises en insultant une femme et en menagant de tuer ou de faire enfermer avec les filles perdues une de vos tenanciéres, que votre honneur et votre devoir vous ordonnent de protéger et d\'assister.
— ïiens! dit-il, et faisant siffler son fouet de chasse, 11 en langa un coup sur les épaules de Meggy.
Celle-ci se redressa comme un spectre, et étendant sur lui ses mains fermées:
— George Hardstone ! tu n\'es qu\'un félon et déloyal chevalier, et au nom du Dieu tout-puissant, au nom de tous tes ancêtres, je te maudis! Qu\'avec l\'honneur que tu as répudié et perdu, le sang de ta race se retire de toi et qu\'il cesse de réchaulfer ton corps avili; que le froid du tombeau, le froid de la glacé, envahisse tout ton être et ne t\'abandonne plus, et que jusqu\'a la lin de tes jours tu ne cesses de grelotter et de claquer des dents, sans pouvoir jamais te réchaulfer! Va maintenant, et souviens-toi de la vieille Meggy!
Le lord palit légèrement; il frissonna a cette évocation de •ses ancêtres, et un souffle de vent glacé, en lui faisant sentir plus vivement la rigueur du froid, calma sa colère et lui inspira du regret de s\'être montré si dur. II tira une pièce d\'or de sa poche et la tendit a Meggy :
— Allons! prends ceci et emporte le fagot!
— II est trop tard, repondit-elle, l\'arrêt est prononcé, il faut qu\'il s\'exécute. Gardez votre or et votre fagot. Pour mol, je n\'ai plus besoin de vos bienfaits, car dés demain je quitte vos terres.
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Le Lord glacé.
Et elle s\'éloigna.
Le lord lui jeta un dernier regard de dédain, haussa les épaules, et sifflant son air de chasse, se remit en mai\'che.
Quoique sur cette figure de raarbre pas une ligne n\'eüt perdu son implacable rigidité, il y avait en lui quelque chose d\'étrange : sa marche n\'était plus la même, elle avait je ne sais quoi de saccadé, et au lieu du pas militaire qu\'il prenait instinctivement dés qu\'un long espaco se développait devant lui, c\'était par enjambées trés inégales qu\'il s\'avancait.
II marchait avec une rapidité extraordinaire, et la ligne que ses pas tragaient sur la neige était si mathématiquement droite qu\'on aurait pu la croire tracée au cordeau. Elle longeait d\'ailleurs la trace qu\'il avait laissée en venant au lieu de sa rencontre avec Meggy, et rien qu\'a comparer ces deux pistes on pouvait voir que si les mêmes pieds les avaient tracées, l\'anie qui dirigeait ces mouvements n\'était plus la même. Dans la première, dont la direction était droite, que\'ques lignes courbes, quelques angles, et enfin ce festonnement uniforme et régulier qui traduit le balancement d\'une marche bien équi-librée, attestaient que le marcheur, dégagé de toute préoccu-pation, s\'avangait librement vers un but déterminé sans doute, mals pas rigoureusement: dans la seconde, au contraire, on suivait pour ainsi dire comme le sillon d\'une force supérieure a la volonté, et qui poussait 1\'homme.
Le remords était dans le coeur de lord Hardstone: mais comme cela arrive souvent dans la vie, il ne le sentait pas a cause de sa violence même.
Les grandes secousses morales sont comme ces blessures qu\'on regoit au milieu d\'un combat et dont on ne s\'apercoit qu\'aprés. On attribue souvent a la fermeté ou a l\'indifférence
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Le Lord glacé.
ce qui n est que l\'eflet de l\'étourdissement du premier choc. D\'ailleurs entre son coeur et son ame régoïsme avait élevé depuis longtemps une si épaisse barrière de glacé, qu\'il n\'y avait rien de commun entre ces deux parts de son être moral: le remords fondait cette glacé, et c\'est pourquoi la machine intellectuelle et physique, Jusque-la si bien réglée, si judicieuse-ment pondérée, commencail a se troubler.
Le lord se retrouva devant la grille du chateau sans s\'être rendu compte du chemin qu\'il venait de faire, et s\'apercut seulement alors qu\'au liou de continue!1 sa proraenade, il était revenu sur ses pas depuis l\'endroit ou il avait fait rencontre de Meggy. II porta sa main a son front corame pour chasser le souvenir pénible de cette scène.
Mais il rejeta vivement la tête en arrière : sa main était froide comme glace, au point que ce contact fit passer dans tout son corps un frisson mortel. II voulut sonner : trois Ibis il leva la main pour saisir l\'anneau de la cloche, et trois fois sa main inerte et engourdie lui refusa le service. Mais un des domesti-ques 1\'avait apercu de l\'intérieur du chateau et accourut pour lui ouvrir.
Le lord monta rapidement les degrés du perron et se précipita vers la cheminée de la grande salie. A peine était-il assis sur son fauteuil a dais, \') qui depuis des siècles était resté a la même place, a dix pas a droite de la cheminée, qu\'il appela un domestique : celui qui vint était un vieux serviteur a cheveux blancs.
— Approchez-moi ce fauteuil du feu, dit le lord.
Le vieux domestique le regarda d un air étonné:
— Votre Honneur y songe-t-il? Déranger ce fauteuil de la
1) met verhemelte.
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Le Lord yiacé.
place oü je 1\'ai vu depuis mon enfance, et oü mon père et mon grand-père 1\'ont toujours vu? D\'ailleurs ce nest pas un vieillard comme moi qui aurait la force de soulever un meuble aussi lourd; et quel besoin Votre Honneur peut-il avoir de s\'asseoir plus prés d\'un feu aussi violent ? A la distance oü je m\'en trouve, c\'est a peine si j\'y puis tenir.
Contre son ordinaire, le lord, qui n\'admettait pas un mot de réplique a ses ordres, ne répondit au vieux domestique que par un léger signe d\'impatience, et se levant il saisit un des bras du fauteuil et le traina violemrnent prés du: foyer.
Le vieux meuble, comme irrité de cette espéce d\'attentat it son immobilité séculaire, \') rendit un gémissement lamentable qui se prolongea dans les écbos de la grande salie, et sous l\'outrage de cette secousse presque sacrilège, son dais vermoulu, orné des armes des Hardstone, fit entendre un craquement sinistre et. tomba aux pieds du lord.
Le vieux domestique, du seuil de la porte, se retourna et leva les bras au ciel:
— Le malheur est entré dans la maison ! s\'ecria-t-il.
Et il vit le lord, 1\'air égaré, s\'accroupir, tout grelottant de froid, les mains touchant presque le foyer.
Pendant plus d\'une heure le lord demeura ainsi, et lorsqu\'il se releva, ses sou rei Is, sa barbe, ses cheveux, ses habits mêmes, étaient roussis, mais son visage et ses mains étaient bleus de froid et ses dents claquaient.
Dans 1\'été de 183 ..., j\'eus occasion d\'aller passer quelques jours a la campagne chez un de mes amis. Piés de la, dans un chateau loué pour la saison, demeurait un lord anglais dont
1) eeuwenoude.
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Le Lord glacé.
on vantait la bienfaisance extraordinaire. Malgré de cruel les souffrances qui ne lui laissaient aucun relache, eet excellent liorame était la providence des pauvres, et il faisait tanf de bien, que tous les propriétaires du voisinage avaient formé une douce ligue pour lui rendre la vie agréable et qu\'il nesongeat a quitter le pays.
II ne pouvait supporter l\'isolement. Dés le matin, en consé-quence, son lit, qu\'il lui était interdit de quitter, était. dressé dans un salon somptueux ou toutes les recherches du luxe, tous les moyens de distraction imaginables, se trouvaient réunis. La, depuis le matin jusqu\'a onze heures du soir, les visites se suc-cédaient; une table de thé en permanence et douze couverts servis soir et matin attendaient ceux qui voulaient bien accepter l\'hospitalité du lord; et dans un des communs r) du chateau, une autre table, modestement mais généreusement servie, était. prête a loute heure a recevoir les pauvres, que servaienf des valets en grande livrée.
On nous introduisit. Le lord était un homme d\'une soixantaine d\'années, de figure trés noble et trés distinguée. Lorsqne mon ami me présenta a lui, il tira sa main de dessous sa couverture et me la tendit cordialement: cette main était glacée, mais tellement glacée, que le froid m\'en remonta jusqu\'au coeur et que je restai tout interdit. Le lord sourit tristement:
— J\'ai la main bien froide, nquot;est-ce pas?
Je balbutiai je ne sais quoi, et tout aussitót le lord, faisant un signe a un jeune homme vétu de noir et era va té de blanc, qui s\'approcha, me le présenta:
— Le docteur Brown, mon médecin.
J\'entrai en conversation avec le docteur, et bientót, les pre-
1) Vertrekken voor »le bedienden.
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Le Lord glacé.
inières jiolitesses échangées, nous en vinmes a parler de la maladie du lord.
— C\'est une maladie étrange, me dit-il, et dont la pratique médicale, pas plus que la doctrine, ne connait aucun autre example. Depuis trois ans que je suis attaché a la personne du lord, je n\'ai pas surpris 1\'ombre d\'une irrégularité seulement dans aucun organe : quant a 1\'intelligence, on n\'en peut voir qui soit. plus saine et plus ferme; il est difficile de trouver un type ou se réunisse d\'une manière plus achevée la double perfection de l\'ame et du corps. Et pourtant le lord est aftecté d\'une maladie affreuse, implacable, et contre laquelle toutes les ressources de mon art, toutes les forces de la nature même, essayées tour a tour, sont venues se briser!
. — Quelle est done cette horrible maladie?
— Elle n\'a pas de nom en médecine, et si jamais on lui en donne un, on ne pourra que I\'appeler ))la maladie du lordquot;, car de même qu\'elle défle tout remède, de mer.ae il est impossible d\'en déterminer le siège; elle est partout et elle n\'est nulle part.
II a froid : voila tout. Ce que souffrirait, pendant quelques minutes, paree qu\'il en mourrait bientót, un malheureux qu\'on exposerait nu, par un froid de 20- degrés, au milieu d\'une plaine découverte, voila ce qu\'il souffre depuis dix ans, sans autre relache que quelques heures de sommeil.
— Et sait-on quelle est 1\'origine de ce mal étrange?
Le docteur mit la main sur son front, parut hésiter un instant, puis me prit la main, et m\'entrainant dans un petit boudoir attenant a la salle de billard, il me fit asseoir et me raconta la première partie de cette histoire.
Lorsqu\'il eut flni:
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Le Lord glacé.
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— Ne cherchez j)lus, lui dis-je, le nom de cette raaladie: elle est plus connue que vous ne pensez, et moi qui ne suis pas médecin, je va is vous en dire le nom et le remède: son nom, c\'est le Remords; et ce qui la guérira, ce qui la guérira, certainement, n\'en doutez pas, c\'est le Repentir.
(Hislorique).
FRANCOIS COPPÉE,
né a Paris le \'12 janvier 1842. II fut quelque temps employé nu ministère de la guerre, oü son père avait été également conimis. En 1866 \'tl publia d nes frais, un premier volume de poe\'sie, le Reliquaire, dont le succes frit assez grand, mais gaine se vendit gu\'ere. Deux cms plus lard il pl paraUra les Intimites; quoique loué par la presse, le volume passa encore inaperru par le public.
Un petit acte en vers, plein de grace el de poésie, le Passant, joiié en 1869 a VOdéon et qui obtint un succes très-vif, fixa la renommee du po\'ete. La méme annéc on déclaraa au même theatre son pocme la Grève des Forgerons et parnrent les Poèmes Modernes. Le Thédtre francais donna eni870 san drame Deux Douleurs; depuis il fu représenter Fais ce que dois (1871), l\'Abandormée (1872), et en 1876 le Lutliier de Ci\'éinone, dnnt le. succes surpassa celui du Passant; en collaboration avec M. Ar-mand d\'Artois il donna, en 1877, un drame en cinq actes la Guerre de cent ans et Madame de Maintenon. Un succes éclatant et juste fut obletiu en 1883 par la représentation a VOdéon de son drame en cinq actes et en vers: Severo Torelli.
Des aulres ccuvres de M. Coppée nous citerons encore: Je Cahier rouge, Lettre du Mobile breton, podsies: Olivier, poéme; les Humbles, les Récits et les Elégies, poésies; le Rendezvous, le Trésor, une Idylle pendant Ie Siège, et Contes en prose 2 vols.
Ses Oeuvres complétes sont éditées par M. A. Lemerre, qui
La vieillf, tunique.
vienl d\'élever un monument artistique au poête par la publication d\'une édition in 4o, illustrée par Boiluin.
Nommé sous-bibliothécaire du Luxembourg, M. Coppée donna sa démission deux am après, en faveur de M. Leconte de Lisle; en 1884 ü fut élu Membre de VAcadémie franpaise
VIXGT CONTES NOÜVEAUX.
LA VIETLTiB TUNIQUE.
A l\'êpoque oü j\'étais expéditionnaire dans les bureaux du ministère de la guerre, j\'avais pour collègue et pour camarado de pièce un nommé Jean Vidal, ancien sous-officier, amputé dn bras gauche pendant la campagne d\'Italie, mais a qui restait encore sa main droite, sa «belle mainquot; de fourrier, avec laquelle il exécutait. des merveilles calligraphiques en ronde, en batarde, en gothique, et dessinait, d\'un seul trait de plume, un petit oiseau dans le paraphe de sa signature.
Un digue homme, ce Vidal! Le type du vieux soldat, probe et pur. Bien qu\'il eüt a peine quarante ans et que de rares poils gris apparussent dans sa barbiche blonde d\'ancien zouave, déja nous l\'appelions tous, au bureau, le père Vidal, mais avec moins de familiarité que de respect; car nous connaissions sa vie d\'bonneur et de dévouement, la-bas, dans son petit logement a bon marché, au fond de Grenelle, oü il avait recueilli une soeur a lui, veuve avec une ribambelle \') d\'enfants, et oü il entretenait tout ce petit monde sur son imigre budget, c\'est-a-dire
1) Zwerm.
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La vieille tunique.
I\'argent de sa pension et de ses appointenients. Trois mille francs pour cinq personnes ! N\'importe, les redingotes du père Vida), — «es redingotes dont la manche gauche, la manche vide, s\'atta-«hait au troisième bouton, — étaient toujours brossées comme pour la revue du général inspecteur, et le brave homme prenait tellement au sérieux son ruban rouge, \') toujours frais, qu\'il le retirait de sa boutonnière quand il portait un paquet dans la rue, — quelque paire de bottes de chez Latour, rue Mont-orgueil, ou quelque pantalon de fatigue, acheté le matin a la Belle-Jardinière.
Comme je demeurais alors, moi aussi, dans la banlieue du sud de Paris, je faisais route assez souvent, pour m\'en retourner chez moi, avec le père Yidal, et je m\'amusais a lui faii\'e raconter ses campagnes, tout en cheminant par ce quartier de 1\'École-Militaire, oü 1\'on rencontrait alors a chaque pas — c\'était dans les dernières années de l\'Empire — les beaux unilbrmes de la garde impériale, guides verts, lanciers blancs, et ces sombres et magnifiques officiers d\'artillerie, noir et or, ■— un costume sous lequel cela valait la peine de se faire tuer.
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Quelquefois, par les chaudes soirées d\'été, j\'offrais l\'absinthe a mon compagnon, — douceur que le pauvre Vidal se refusait par économie, —- et nous nous arrêtions une demi-heure devant le café d\'offlciers de l\'avenue de la Mothe-Piquet. Ces jours-la, l\'ancien »sous-offquot;, qui était devenu le plus sage des pères de familie et avait perdu 1\'habitude du »perroquetquot;. 2) se levait de table avec un coup d\'ivresse héroïque dans le cerveau et j\'étais bien sur d\'entendre, pendant le reste de la route, quelque belle histoire de guerre.
1) liet voode lint van liet legioen van eer, 2) glas absint.
La vieille lunique.
Un soir, — je crois, Dieu me pardonne, que le père Vidat avait bu deux verres d\'absinthe! — voila qu\'en longeant Thor-rible boulevai\'d de Grenelle, il s\'an\'êta brusquement devant la devantwe d\'un fripier militaire, comme il y en a beaucoup dans ce quartier-la. G\'était une sale et sinistre boutique, montrant dans sa vitrine des pistolets rouillés, des sébiles pleines de boutons, des épaulettes d\'or rougi, et devant laquelle étaient sus-pendues, parmi des baillons sordides, quelques vieilles tuniques d\'offlciers, pourries sous la pluie et rongées par le soleil, mais qui, conservant le pincement de la taille et la carrure des épaules, avaient encore on ne sait quel aspect presque hurnain.
Vidal, me saisissant le bras de sa seule main et tournant. vers moi ses regards un peu ivres, leva son moignon \') pour désigner une de ces défroques, — une tunique d\'officier d\'Afri-que, avec la jupe a cent plis et le triple galon d\'or grimpant sur la manche et faisant un huit, a la liouzarde.
— Tenez, me dit-il, voila Tuniforme de mon ancien corps ... une tunique de capitaine.
Et, s\'étant approché pour examiner la loque de plus prés» il lut le numéro gravé sur les boutons et reprit, enthousiasmé:
— C\'est de mon régiment! .. . C\'est du premier zouaves!
Mais, tout a coup, la main du père Vidal, qui avait déja
saisi la jupe de la vieille tunique, resta immobile, son visage s\'assombrit, ses lévres tremblèrent et, baissant les yeux, il murmura, avec un accent d\'épouvante :
— Mon Dieu ! si c\'était la sienne !
Puis, d\'un geste brusque, il retourna la tunique et je pus voir, au milieu du dos, un petit trou rond dans le drap, un trou de balie, cerné d\'une crasse noire qui était sans doute du
1) Stomp.
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La vietle tunique.
vieux sang, — et ca trou sinistre faisait horreur et pitié, comme une blessure.
— Oh! oh! dis-je au pére Vidal, qui avait tout de suite laissé retomber le vêtement et s\'était remis en route, d\'un pas pressé, la tête basse, — voila une vilaine cicatrice!...
Et, pressentant une histoire, j\'ajoutai pour exciter mon compagnon a la raconter:
— Ordinairement ce n\'est pas par derrière que les capitaines ■de zouaves regoivent les balles.
Mais il ne paraissait pas m\'entendre; il marmottait des mots en mordant sa moustache.
— Comment -A-t-elle pu s\'échouer la ? il y a lcin du champ de bataille de Melegnano au boulevard de Crenelle... Oui, je sais bien, les corbeaux qui suivent 1\'armée, les dépouilleurs de cadavres ... Mais pourquoi la, justernent, a deux pas de l\'Ecole-Militaire, oü son régiment est caserné, a Vautre. Et ü a dü passer par ici, il a dü la reconnaitre ... Oh ! c\'est comme un revenant!
— Voyons, père Vidal, fis-je en lui prenant le bras et violem-ment intéressé, vous n\'allez pas continuer a parler par énigmes, et vous me direz bien quel souvenir vous rappelle cette tunique trouée.
Je crois bien que, sans les deux absinthes, je n\'aurais rien su, car, a cette demande, le père Vidal me jeta un regard méfiant, presque craintif; mais soudain, comme prenant une grande resolution, il me dit d\'une voix brève :
— Eh bien, oui, je vous conterai la chose. .. Aussi bien vous ètes un jeune homme instruit et honnête, j\'ai confiance en vous, et, quand j\'aurai flni, vous me direz — mais la, bien franchement, la main sur la conscience, — si vous me trouvez
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La vieille Luniqiie.
excusable d\'avoir agi comrne j\'ai agi... Voyons, par ou com-mencer ?.. . Ah ! d\'abord, je ne peux pas vous dire son noni, a l\'autre, puisqu\'il vit encore, mais je le désignerai par Ie sobriquet1) que nous lui donnions au regiment. .. La-Soif. oui, nous l\'appelions La-Soif, et il n\'avait pas volé son surnom, étant de ceux qui ne grouillent pas de la cantine et qui sif-llent2) douze petits verres aux douze coups de midi... II était sergent a la quatrième du second, oü j\'étais fourrier, et il naai\'chait a cöté de moi, en serre-file ... Bon soidat, trés bon soldat... Ivrogne, chapardeur, *) aimant les battei-ies, toutes les mauvaises habitudes d\'Afrique ... Mais brave comme une baïonnette, avec des yeux bleus et froids comme l\'acier, dans sa face tarinée a barbe rouge, oii 1\'on voyait bien tout de suite que lü particulier n\'était pas commode. Au moment oü j\'étais arrivé du dépot aux bataillons de guerre. La Soif venait de finir son congé; il se rengagea, toucha la prime et tira une bordée 4) de trois jours, pendant lesquels il roula dans les bas quarliers d\'Alger, avec quatre ou cinq noceurs comme lui, empilés dans une calèche et portant un drapeau tricolore, oü on lisait ces mots : Ca ne durera pas loujours! On le rapporta a la caserne, la tête lelée d\'un coup de sabre ; il s\'était battu avec des trimjlos, 5) chez une Mauresque, qui avait recu dans la bagarre un coup de pied dans le ventre, dont elk: était inerte. La-Soif guérit; on lui flanqua quinze jours de bloc 6) et on lui retira ses galons. G\'était la deuxième tbis qu\'il les pei\'dait. Sans sa mauvaise conduite, La-Soif, qui était d\'une familie bourgeoise et avait regu de 1\'instruction, aurait été officier depuis longtemps... Done, après l\'affaire de la Mau-
1) bijiKiiim. 2) naar binnen laten glijden.
3) strooper. 4) zonder verlof wegblii\'ven.
(5 matrozen. (}) provoost.
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La vieille lunique.
resque, on lui reprit ses galons, mais, dix-huit rnois plus tard? comirie je venais de passer sergent-fourrier, il les avait déja rattrapés, grace a l\'indulgence du capitaine, vieil Af\'ricain qui l\'avait vu faire Ie coup de feu en Kabylie.
Mais voila que le vieux est promu chef de bataillon et qu\'on neus envoie un capitaine de vingt-huit ans, un Corse nommé Gentile, sorti de l\'école, un gargon froid, ambitieux, plein de mérite, disait-on, mais trés exigeant dans le service, dur pour les hommes, et vous collant des buit jours de salie de police pour une tache de rouille sur le fusil ou un bouton de moins a la guétre ; de plus, n\'ayant pas encore servi en Algérie, et n\'adraettant pas du tout, mais pas du tout, l\'indiscipline et la fantasia. •) Du premier coup, le capitaine Gentile prit La-Soif en grippe, et réciproquement. Qa ne pouvait pas manquer. Ija première fois que le sergent ne répondit pas a l\'appel du soil\', huit jours de bloc ; la première fois qu\'il se grisa, quinze jours. Quand le capitaine — un petit brun, raide comme un poil, avec des moustaches de chat elfarouché — lui jetait la punition a la face, en ajoutant d\'un ton sec: »Je sais qui vous êtes, et je vous materai, 2) mon cher!quot; La-Soif ne répondait rien et s\'en allait d\'un pas tranquille du cöté de la salie de police; mais le capitaine se serait peut-être un peu radouci tout de même, s\'il avait vu le coup de colère qui rougissait la figure du sergent, dés qu\'il avait tourné la tête, et l\'éclair de rage qui passait dans ses terribles yeux bleus.
La-dessus, voila que l\'Empereur déclare la guerre aux Autri-chiens et qu\'on nous embarque pour I\'Italië... Mais ilnes\'agit pas ici de la campagne, j\'arrive au fait... La veille du combat
1) vechtpartijen. 2) klein krijgen.
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La vieille tunique.
de Melegnano, — oü j\'ai laissé raon bras, vous savcz, — notre bataillon cam])ait au milieu d\'un petit village, et avant de rompre les rangs, le capitaine nous avait fait un petit discours — il avait raison, le capitaine, — pour nous rappeler que nous étions en pays ami, qu\'il était de notre honneur de nous y bien con-duire et que celui qui ferait la moindre peine a l\'habitant serait. puni d\'une facon exemplaire. Pendant qu\'il parlait, La-Soif, qui chancelait un peu en s\'appuyant sur son llingot,\') a cóté de moi, — il avait vidé, depuis le matin, la moitié du bidon de la cantinière, — haussa légèrement les épaules; raais, par bonheur, le capitaine ne s\'en apergut pas.
Au milieu de la nuit, je suis réveilié en sursaut. .Te saute de Ia botte de paille sur laquelle je dormais dans une cour de ferme, et je vois, au clair de la lune, uu groupe de camarades et de paysans qui arrachaient des bras de La-Soif, furieux comme un lion, une belle fille, toute dépoitraillée et déchevelée, en train d\'invoquer la Madone et tous les saints du paradis. J\'accours pour prêter main-forte, inais le capitaine Gentile arrive avant moi. D\'un coup d\'oeil, — il avait un vrai regard de maitre, le petit Corse, — ii fait reculer le sergent terrifié: puis, après avoir rassuré la Lombarde par quelques mots qu\'il lui dit en italien, il revient se camper devant le coupable et, lui mettant. sous le nez un doigt qui tremblait:
— On devrait brüler la cervelle a des misérables comme vous, lui dit-il. Dès que je pourrai voir le colonel, vous perdrez encore vos galons, et ce sera pour de bon, cette fois... On se bat domain, tachez de vous faire tuer.
On se recoucha, raais le capitaine avait dit vrai, et, dès Ie point du jour, ce fut la canonnade qui nous éveilla. On courut
1) geweer (argot.).
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aux armes, on forma la colonne, et La-Soif — jamais ses sacrés yeux bleus ne m\'avaient paru plus méchants •— vint se placer auprès de moi. Le bataillon se rait en marche. II s\'agissait de déloger les habits blancs qui s\'étaient fortifiés, avec du canon, ■dans le village de Melegnano. En avant, marche! Nousn\'avions pas fait deux kilomètres que, v\'lan! la mitraille des Autrichiens nous prend par le travers et jette par terra une quinzaine -d\'hommes de la compagnie. Alors, nos officiers, qui attendaient l\'ordre de charger, nous font coucher dans le maïs, en tii-ailleurs; raais eux restent debout, naturellement, et je vous assure que ■ce n\'était pas notre capitaine qui se tenait le moins droit. Nous, a genoux dans les épis, nous continuions a tirer sur la batterie qui était a portée. Tout a coup, je me sens pousser le coude, je me retourne et je vois La-Soif qui me regardait, le coin de la lèvre relevé d\'un air de blague, et qui armait son fusil.
— ïu vois bien le capitaine ? me dit-il en le désignant d\'un geste de tète.
— Oui ... Eh bien ? lui répondis-je avec un regard sur Tof-ficier, qui était debout a vingt pas de nous.
— Eh bien, il a eu tort de me parler corame il a fait, cette nuit.
Puis, d\'un geste précis en rapide, en deux temps, il épaula son arme, lit feu... et je vis le capitaine, le torse brusquement cambré, la tête jetée en arrière, battre une seconde l\'air des deux mains, laisser choir son épée et tomber lourdement sur le dos.
— Assassin! in\'écriai-je en saisissant le bras du sergent.
Mais il me fit rouler a trois pas de lui, d\'un coup de crosse
dans la poitrine.
— Imbécile! Prouve que c\'est moi qui l\'ai tué.
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Je mo relevai, en fureuv; mais tous les tirailleurs se relevaient aussi. Notre colonel, tète nue, sur son cheval fumant, était la, nous montrant du sabre la batterie autrichienne, et hurlant de tous ses poumons:
— En avant, les zouaves ... A la baïonnette !
Qu\'est-ce que je pouvais faire, n\'est-ce pas ? Charger comme les autres. Et ca a été fameux, allez, la charge, des zouaves a Melegnano! Avez-vous vu quelquefois la grosse mer battre un écueil ? Üui. Et bien c\'était tout a fait la même chose. Chaque compagnie grimpait la-haut comme la lame sur le rocher. Trois fois la batterie se couvrit de vestes bleues et de culottes rouges, !) et trois fois nous vJmes reparaitre le terrassement, avec ses gueules de canons, impassibles, comme l\'écueil après le coup de mer.
Mais la quatrième compagnie, la notre, devait emporter le morceau. Moi, en vingt bonds, j\'arrivai jusqu\'a la redoute; m\'aidant de la ci-osse de mon fusil, je franchis le talus ; mais je n\'eus que le temps d\'apercevoir une paire de moustaches blondes, une casquette bleue et un canon dc carabine qui me touchait presque. Je reeus prés de 1\'épaule gauche un coup tel que je crus que mon bras s\'envolait; je lachai mon arme, j\'eus un étourdissement, j\'allai tomber sur le flanc, prés d\'une roue de caisson, et je perdis connaissance.
Quand je rouvris les yeux, on n\'entendait plus qu\'un bruit de mousquetterie lointaine. Les zouaves étaient la, formant le demi-cercle, mais en désordre; ilscriaient: «Vive 1\'Empereur!quot; et brandissaient leurs fusils en l\'air, a bout de bras.
Un vieux général, suivi de son état-major, arrivait au
1) Kleeding der Zouaven.
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La vieille tunique.
galop. II arrêta son cheval, óta son képi\') doré, l\'agita .joyeuse-raent et s\'écria:
_ Bravo! les zouaves ... Vous êtes les premiers soldats
du monde !
J\'étais assis prés de ma roue de caisson, soutenant piteuse-ment de la main droite ma pauvre patte cassée, et je me rappelais alors le crime affreux de La-Soif, tuant son officier par derrière, en pleine bataille.
Tout a coup, il sortit des rangs et s\'avanca vers le général... Oui, lui-même, La-Soif, l\'assassin du capitaine ! Dans le combat, il avait perdu son fez, 2) et son crane rasé apparaissait, traversé par une balafre, d\'oü un fdet de sang lui coulait sur le front et sur la joue. D\'une main, il s\'appuyait sur son fusil; de [\'autre, il présentait un drapeau autrichien, tout déchiqueté, avec de larges taches rouges, — un drapeau qu\'il avait pris.
Le général semblait le regarder avec admiration, le trouver superbe.
— Hein, Bricourt, dit-il en se tournant vers un de ses officiers d\'ordonnance, regardez-moi ga . .. Quels hommes !
Alors La-Soif, de sa voix gouailleuse :
— G\'est vrai, mon général.. . Mais vous savez, le premier zouaves!... II n\'y en a plus que pour une fois.
— Je t\'embrasserais pour ce mot-la, s\'écria le général... Tu auras la croix, tu sais :
Et répétant toujours : »Quels hommes! quels hommes!quot; il dit encore a son aide-de-camp une phrase que Je n\'ai pas comprise — vous savez, moi, je suis un ignorant — mais que je me rappelle bien tout de même :
— X\'est-ce pas, Bricourt ? G\'est du Plutarque!
1) officierspet. 2) roode niuts in»\'t kwast.
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Mais, en ce moment, mon bras me faisait trop de mal; j\'eus une nouvelle syncope et je ne v;s et n\'entendis plus rien. •
Vous connaissez le reste. Je vous ai souvent raconté comment on m\'a charcuté 1\'épaule et comment j\'ai trainé pendant deux mois dans les ambulances, avec le délire et la fièvre. Aux heures d\'insomnie, je me demandais ce que je devais faire, rapport a La-Soif. Le dénoncer ? Oui, c\'ctait mon devoir, mais quoi ? Je n\'aurais pas pu fournir de preuves. Et puis je me disais : — G\'est un gredin, oui, mais c\'est un brave ; il a tué le capitaine Gentile, mais il a pris un drapeau a rennemi! — Et je ne savais que résoudre. Enfin, quand je fus en convalescence, j\'appris qu\'en récompense de son action d\'éclat, La-Soif avait passé avec son grade aux zouaves de Ia garde et qu\'on l\'avait décoré. Ah ! cela me dégoüta d\'abord de ma croix, que notre colonel était venu m\'attacher sur ma capote d\'hópital. Pourtant La-Soif méritait aussi la sienne, après tout; mais sa Légion d\'Honneur aurait dü servir de cible au peloton chargé de le fusilier... Enfin, tout cela est loin aujourd\'hui: je n\'ai jamais revu le sergent, qui est toujour,s au service, et je suis rentré dans le civil ... Mais, tout a l\'heure, en voyant cette tunique avec sou trou de balie, — Dieu sait comment elle est venue la! — pendue chez ce fripier, a deux ()as de la caserne oü est l\'assassin, j\'ai songé au crime impuni et il m\'a semblé que le capitaine demandait justice.
Je calmai de mon mieux le père Vidal, que son récit avait mis dans une grande exaltation; je 1\'assurai qu\'il avait agi pour le mieux et que l\'héroïsme du sergent de zouaves ba-lancait son crime. Mais, quelques jours après, en arrivant au bureau, je trouvai Yidal qui me tendit un journal plié de fagon
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La vieille tunique.
a ne laisser lire qu\'un fait-divers, et qui murmura gravement r
— Qu\'est-ce que .jo disais ?
Je pris le jounial et je lus ceci:
«Encore une victime de l\'intempérance.
»Hier, dans l\'après-midi, sur le boulevard de Grenelle, le »nommé Mallet, dit La-Soif, sergent aux zouaves de la garde-«impériale, qui avait fait en compagnie de deux camarades de «nombreuses libations dans les cabarets du voisinage, a été pris »d\'un accès de délire alcoolique, au moment oü il regardait de «vieux uniformes exposés a la devanture d\'un marchand d\'habits.
«Devenu tout a fait furieux, ce sous-officier avait tiré sort «sabre-baïonnette et courait en répandant l\'épouvante sur son «passage. Les deux militaires qui l\'accompagnaient ont eu toutes «les peines du monde a se. rendre maltres du forcené, qui namp; «cessait de hurler dans sa rage: — Je ne suis pas un assassin !... «J\'ai pris un drapeau autrichien a Melegnano!
«On nous assure en effet que Mallet a été décoré pour ce «fait d\'armes et que ses habitudes d\'ivrognerie invétérées Tont «seules erapéché de devenir officier.
«Mallet a été conduit a l\'hópital militaire du Gros-Caillou., «d\'oü il sera prochainement transféré a Cbarenton, car il est «douteux que eet infortuné recouvre jamais la raison.quot;
Et comme je rendais le journal au pére Vidal, il me jeta un regard profond et conclut:
— Le capitaine Gentile était Corse ... II s\'est vengé 1
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VILLIERS DE L\'ISLE ADAM.
DUKE OP PORTLAND
Gentlemen, you are welcome to Elsinore.
Shakespeare, Hamlet Attends-moi la: je ne manquerai pas, certes, de te rejoindre dans ce
crecx vallox.
L\'kvêque Hall.
Sur la fin de ces dernières années, a son retour du Levant, Richard, due de Portland, 1c jeune lord jadis célèbre dans toute l\'Angleterre pour ses fêtes de. nuit, ses victoricux pur-sang, sa science de boxeur. ses cliasses au renard, ses chateaux, sa fabuleuse fortune, ses aventureux voyages et ses amours, — avait disparu brusquement.
Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire carrosse doré traverser, stores baissés, au triple galop et entouré de cavaliers portant des flambeaux, Hyde-Park.
Puis, — réclusion aussi soudaine qu\'étrange, — le due s\'était
TJiike of Portland.
retiré dans son familial manoir: \') il s etait fait I\'habitant solitaire de ce massif manoir a créneaux, construit en de vieux ages, au milieu de sombres jardins et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.
La, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire a toute heure, a travers la brume, les lourds steamers tanguant 2) au large et entrecroisant leurs lignes de fumee sur l\'horizon.
Une sorte tie sentier, en pente vers la iner, une sinueuse allée, creusée cntre des étendues de roebes et bordée, tout au long, de pins sauvages, ouvre, en bas, ses lourdes grilles dorées sur le sable mêrae de la plage, immergé aux heures du rellux.
Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent de ce chateau-fort, dont 1\'intérieur, au jour des vitraux, resplendit de ricbesses féodales.
Sur la plate-forme ([ui en relie les sept tours veillent encore, entre cba((ue embrasure, ici, un groupe d\'arcbers, la, quelque chevalier de pierre, sculptés, au temps des croisades, dans des attitudes de combat. \')
La nuit, ces statues, — dont les figures, maintenant eflacées par les lourdes pluies d\'orage et les frimas de plusieurs cen-taines d\'hivers, sont d\'expressions maintes fois cbangées par les retouches de la foudre, — offrent un aspect vague qui se prête aux plus superstitieuses visions. Et, lorsque, soulevés en masses multiformes par une tempête, les Hots se ruent, dans l\'obscurité, contre le promontoire de Portland, l\'iinagination du passant perdu qui se hate sur les grèves, — aidée, surtout, des flammes
1) burg; familiegoed. 2) heen en weder slingerend.
3\' Le chateau de Northumberland repond beaucoup mieux a cette description que celui de Portland. — Est-il nécessaire d\'ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette histoire sont authentiques, l\'auteur a da modifier un peu le personnage méme du due de Portland, — puisqu\'il écrit cette histoire telle qu\'elle uurait dü se passer?
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Duke of Portland.
versées par la lune a ces ombres granitiques, — peut songer, en face de ce castel, a quelque éternel assaut soutenu par une héroïque garnison d\'hommes d\'armes fantómes conti\'e une légion de mauvais espi\'its.
Que signiflaif eet isolement de l\'insoucieux seigneur anglais ? Subissait-il quelque attaque de spleen ? \') — Lui, ce. coeur si natalement joyeux ! Impossible ! . .. — Quelque mystique influence apportée de son voyage en Orient ? — Peut-être. L\'on s\'était inquiété, a la cour, de cette disparition. Un message de Westminster avait été adressé, par la Reine, au lord invisible.
Accoudée auprès d\'un candélabre, la reine Victoria s\'était attardée, ce soir-la, en audience extraordinaire. A cóté d\'elle. sur un tabouret d ivoire, était assise une jeune liseuse, 2) miss Helena H*quot;.
Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de lord Portland.
L\'enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de ses yeux bleus, souriantes lueurs de ciel, le peu de lignes qu\'il contenait. Tout a coup, sans une parole, elle le présenta, paupières fer-mées, a Sa Majesté.
La reine lut done, elle-même, en silence.
Aux premiers mots, son visage, d\'habitude impassible, paru s\'empreindre d\'un grand étonnement triste. Elle tressaillit même : puis, muette. approcha le papier des bougies allumées. — Laissant toraber ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:
— Mylords, dit-elle a ceux des pairs qui se trouvaient présents ii quelques pas, vous ne reverrez plus notre cher due de Port-
1) Zwiiarmoediglieid; menschenscliuvrheid
2) voorlezeres.
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Duke of Portland.
land. II ne doit plus sieger au Parlement. Nous 1\'en dispensonsr par un privilège nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous inquiétez plus de sa personne et que nul de ses hótes ne cherche jamais a lui adresser la parole.
Puis congédiant, d\'un geste, le vieux courrier du chateau:
— Vous direz au due de Portland ce que vous venez de voir et d\'entendre, ajouta-t-elle après un coup d\'ceil sur les cendres noires de la lettre.
Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s\'était levée pour se retirer en ses appartements. Toutefois, a la vue de sa liseuse demeurée immobile et comme endormie, la joue appuyée sur son jeune bras blanc posé sur les moires pourpres de la table, la reine, surprise encore, murmura doucement:
— On me suit, Hélènaquot;?
La jeune fille, persistant dans son attitude, on s\'empressa auprès d\'elle.
Sans qu\'aucune paleur eüt décelé son emotion. — un lys7 comment palir ? — elle s\'était évanouie.
Une année après les paroles prononcées par Sa Majesté, — pendant une orageuse nuit d\'automne, les navires de passage a quelques lieues du cap de Portland virent le manoir illuminé.
Oh\' ce n\'était pas la première des fêtes nocturnes offertes, a chaque saison, par le lord absent !
Et Ton en parlait, car leur sombre excentricité touchait au fantastique, le due n\'y assistant pas.
Ce n\'était pas dans les appartements du chateau que ces fétes étaient données. Personne n\'y entrait plus; lord Richard, qui habitait, solitairement, Ie donjon mème, paraissait les avoir oubliés.
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Dutte of Portland.
Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d\'immenses glacés de Venise, les murailles et les voütes des vasles souten-ains ■) de cette demeure. Le sol en était maintenant dallé de marbres et d\'éclatantes mosaïques. — Des tentures de haute lice,2) entr\'ouvertes sur des torsades, séparaient, seules, une enfilade de salles merveilleuses oü, sous d\'étincelants balustres d\'or tout en lumières, apparaissait une installation de meubles orientaux. brodés d\'arabesques précieuses, au milieu de floraisons tropicales, de jets d\'eau de senteur en des vasques de porphyre et de belles statues.
La, sur une amicale invitation du chatelain de Portland, »au regret d\'êti\'e absent, toujours,quot; se rassemblait une foule brillante, toute l\'élite de la jeune aristocratie de l\'Angleterre, des plus séduisantes artistes ou des plus belles insoucieuses de la gentry. 3)
Lord Richard était représenté par Fun de ses amis lt;ïautrefois. Et il se commengait alors une nuit princièrement libre.
Seul, a la place d\'honneur du festin, le fauteuil du jeune lord restait vide et Tecusson ducal qui en surmontait le dossier demeurait toujours voilé d\'un long crêpe de deuil.
Les regards, bientót enjoués par l\'ivresse ou le plaisir, s\'en. détournaient volontiers vers des presences plus charmantes.
Ainsi, a minuit, s\'étouöaient, sous terre, a Portland, dans les voluptueuses salles, au milieu des capiteux aromes des exotiques lleurs, les éclats de rire, les baisers, le bruit des coupes, des chants enivrés et des musiques !
Mais, si l\'un des convives, a cette heure-la, se fut levé dcv
1) kelderverdieping.
2) haute lisse : tapijten met ingewerkte figuren.
3) lagere adel.
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Duke of Portland.
table et, pour respirer 1\'air de mer, se ffit aventuré au dehors, dans l\'obscurité, sur les grèves, a travers les rafales des désolés vents du large, il eüt apercu, peut-êti\'e, un spectacle capable de troubler sa belle humeur, au raoins pour le reste de la nuil.
Souvent, en effet, vers cette heure-la même, dans les détours de l\'allée qui descendait vers l\'Océan, un gentleman, enveloppé d\'un manteau, le visage reconvert d\'un masque d\'étoffe noire auquel était adaptée une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s\'acheminait, la lueur d\'un cigare a la main longuement gantée, vers la plage. Comme par une fantasmagorie d\'un goüt suranné, deux serviteurs aux cheveux blancs le précédaient; deux autres le suivaient, a quelques pas, élevant de fumeuses torches rouges.
Au-devant d\'eux marchait un enfant, aussi en livrée de deuil, et ce page agitait, une fois par minute, le court battenient d\'une cloche pour avertir au loin que Ton s\'écartat sur ie passage du promeneur. Et l\'aspect de cette petite troupe laissait une impression aussi glagante que le cortege d\'un condamné.
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Devant eet homme s\'ouvrait la grille du rivage; l\'escorte le laissait seul et il s\'avancrut alors au bord des flots. La, comme perdu en un pensif désespoir et s\'enivrant de la désolation de l\'espace, il demeurait taciturne, pareil aux spectres de pierre de la platefoj-me, sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le mugissement de l\'Océan. Après une heure de cette songerie, le morne personnage, toujours accompagné des lumières et précédé du glas \') de la cloche, reprenait, vers le donjon, le sentier d\'oü il était descendu. Et souvent, chancelant en chemin, il s\'accrochait aux aspérités des roches.
1) glas = glais; gelui (der doodsklok).
Dille of Portland.
Le matin qui avait précédé cette fète d\'automne, la jeune lectrice de la reine, toujours en grand deuil depuis le premier message, était en prières dans l\'oratoire de Sa Majeste, lorsqu\'un billet, écrit par l\'un des secrétaires du due, lui fut remis.
II ne contenait que ces deux mots, qu\'elle lui avec un frémis-sement: «Ce soir.quot;
C\'est pourquoi, vers minuit. Tune des embarcations royales avait touché a Portland. Une juvénile forme féminine, en raante sombre, en était descendue, seule. La vision, après s\'ètre orientée sur la plage crépusculaire, s\'était hatée, en courant vers les torches, du cóté du tintement apporté par le vent.
Sur le sable, accoudé a une pierre et, de temps a autre, agité d\'un tressaut\') mortel, l\'homme au masque mystérieux était étendu dans son manteau.
— U malheureux! s\'écria dans un sanglot et en se cachant la face, la jeune apparition lorsqu\'elle arriva, tête nue, a cöti\'\' de lui.
— Adieu! adieu! répondit-il.
On entendait, au loin, des chants et des rires, venus des souterrains de la féodale demeure dont l\'illumination ondulait, reflétée, sur les Hots.
— ïu es libre !... ajouta-t-il, en laissant retomber sa tête sur la pierre.
— ïu es délivré! répondit la blanche advenue en élevant une petite croix d\'or vers les cieux remplis d\'étoiles, devant le regard de celui qui ne parlait plus.
Ap rès un grand silence et, comme elle demeurait ainsi devant lui. les yeux fermés et immobile, en cette attitude :
— Au revoir, Héléna ! murraura celui-ci dans un profond soupir.,
1) tressaut = tressaillement: huivering.
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Duke of Porllanct.
Lorsque après une hcuro d\'attente les serviteurs se rap-prochèrent, ils apergurent la jeune fille a genoux sur le sable ■et priant auprès de leur maitre.
— Le due de Portland est mort, dit-elle.
Et, s\'appuyant a 1\'épaule de l\'un de ces vieillards, elle regagna l\'embarcation qui l\'avait amenée.
Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle dans le ■Journal de la Cour:
»— Miss Iléléna H*quot;, la fiancée du due de Portland, con-vertie a Ia religion orthodoxe, a pris hier ie voile aux Carmelites de L*quot;.quot;
Quel était done le secret dont le puissant lord venait de mourir ?
Un jour dans ses lointains voyages en Orient, s\'étant éloigné de sa caravane aux environs d\'Antioche, le jeune due, en causant avec les guides du pays, entendit parler d\'un mendiant dont on s\'écartait avec horreur et qui vivait, seul, au milieu des ruines.
L\'idée le prit de visiter eet hoinme, car nul n\'échappe a son destin.
Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire de la grande lèpre antique, de la Lèpre-séche \') et sans remède, du mal inexorable dont un Dieu seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.
Seul, done. Portland, malgré les prières de. ses guides éperdus, osa braver la contagion dans l\'espèce de caverne cü ralait ce paria 2) de l\'Humanité.
1) melnatsclilieid. 2) verworpeling ; onreine.
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Duke of Portland.
La. rnême, par une forfanterie de grand gentilhomrae, intré-pide jusqu\'a la folie, en donnant une poignée de pièces d\'or a cet agonisant miserable, le pale seigneur avail tenu a lui server la main,
A l\'instant mêrne un nuage était passé sur ses yeux. Le ■.soir, se sentant perdu, il avait quitté la ville et l\'intérieur des .terras et, dés les premières atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter uno guérison dans son manoir, ou y raourir.
Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent durant ,1a traversée, le due vit bien qu\'il ne pouvait conserver d\'autre espoir qu\'en une prompte mort.
C\'en était fait! Adieu, jeunesse, óclat du vieux norii, fiancée airaante, postérité de la race ! — Adieu, forces, joies, fortune incalculable, beauté, avenir! Toute espérance s\'était engouffrée dans le creux de la poignée de main terrible. Le lord avait hérité du mendiant. Une seconde de bravade —- un mouvement trap noble, plutót! — avait einporté cette existence, lumi-neuse dans le secret d\'une mort désespérée...
Ainsi périt le due Richard de Portland, le dernier lépreux du monde.
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OL Y DE MAUPASSANT.
Des Vers; la Slaison Tellier, Clair de lime, Une Vie, Contes de la Becasse, Miss Harriett, les Soeurs Rondoli, Tvette, Contes du jour et de la nuit, AuSoleil(SoMj;B)i()-sc?et)0J/ftcfeere^4/fyé)-ie), Bel-Ami.
LA P A E U R E.
C\'était une de ces Jolies et charmantes lilies, nées, comme par une erreur du destin, dans une familie d\'employés. Elle n\'avait pas de dot, \') pas d\'espérances, 2) aucun moyen d\'etre connue, comprise, aimée, épousée par un homrae riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l\'instruction publique.
Elle fut simple ne pouvant être paree, mais malheureuse comme une déclassée; car les femmes n\'ont point de caste, ni de race, leur beauté, leur grace et leur charme leur servant de naissance et de familie. Leur finesse native, leur instinct d\'élégance, leur souplesse d\'esprit, sont leur seule hiërarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.
Elle souffrait sans cesse, se sentant nee pour toutes les dé-
1) huwelijksgift. 2) vooruitzicliten; niets t*i verwachten.
La Parure.
licatesses et tous les luxes. Elle soulfrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l\'usure des siéges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait mème pas apercue, la toi\'tui-aient et l\'indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vètus de soie ancienne, aux raeubles fins portant des bibelots \') inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent 1\'attention.
Quand elle s\'asseyait, pour diner, devant la table ronde couverte d\'une nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupiére en déclarant d\'un air enchanté : «Ah ! Ie bon pot-au-feu ! 2) je ne sais rien de meilleur que cela..elle songeait aux diners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peu-plant les murailles de personnages anciens et d\'oiseaux étranges au milieu d\'une forêt de féerie; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées, et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d\'une truite ou des ailes de gélinotte. i)
Elle n\'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n\'aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eüt tant désiré plaire, étre enviée, être séduisante et recherchée.
Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu\'elle I) snuisterijen. 2) eenvoudige soep. 3) gemest hoentje.
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La Parure.
ne voulait plus aller voir, tant elle souffl-ait on vevenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.
Or, un soir, son mari rentra, l\'air glorieux, et tenant a la main une large enveloppe.
_ ïiens. dit-il, voici quelque chose pour toi.
Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots:
»Le ministre de l\'instruction publique et Mquot;16 Georges Ram-«ponneau prient M. et Loisel de leur faire 1\'honneur de venir »passer la soiree a l\'hótel du ministère, le lundi 18 janvier.\'
Au lieu d\'etre ravie, conimo l\'espérait son mari, elle jeta avec dépit 1\'invitation sur la table, murmurant:
— Que veux-tu que je fasse de cela ?
_ Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu
ne sors jamais, et c\'est une occasion, cela, une belle! J\'ai eu une peine iniinie a 1\'obtenir. Tout le monde en veut; c\'est trés recherché et on n\'en donne pas beaucoup aux employés, ïu verras la tout le monde offlciel.
Elle le regardait d\'un ceil irrité, et elle déclara avec impatience :
— Que veux-tu que je me niette sur le dos 1) pour aller la .\'
11 n\'y avait pas songé ; il balbutia :
_ Mais la robe avec laquelle tu vas au théatre. Elle me
semble trés bien, a moi ...
II se tut, stupél\'ait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement dss coins des yeux vers les coins de la bouche; il bégaya:
1) aantrekken.
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La Parure.
— Qu\'as-tu ? qu\'as-tu ?
Mais, par un effort violent, elle avait dorapté sa peine et elle i-épondit d\'une voix calme en essuyant ses joues humides:
— Rien. Seulement je n\'ai pas de toilette et par conséquent .je ne peux aller a cette fête. Donne ta carte a quelque collègue dont la femme sera mieux nippée \') que moi.
II était désolé. II reprit:
— Voyons, Mathilde. Combien cela coüterait-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d\'autres occasions, quelque chose de trés simple?
Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi a la somrae qu\'elle pouvait deraande.r sans s attirer un refus immédiat et une exclamation elfarée du commis économe.
Enfin, elle répondit en hesitant:
— Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu\'avec quatre cents francs je pourrais arriver.
II avait un peu pali, car il réservait juste cette sommc\' pour acheter un fusil et s\'offrir dos parties de chasse, l\'été suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des allouettes, par la, le dimanche.
II dit cependant.
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— Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tache d\'avoir une belle robe.
Le jour de la fête approchait, et Mm» Loisel semblait triste, irait. inquiéte, anxieuse. Sa toilette était préte cependant. Son mari yeux lui dit un soir;
— Qu\'as-tu ? Voyons, tu es toute dróle depuis trois jours.
1) uitgedost.
La Parure.
Et elle répondit:
— Cela m\'ennuie de n\'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien a mettre sur moi. J\'aurai l\'air misère comme tout. J aimerais presque mieux ne pas aller a cette soirée.
II reprit:
— Tu mettrais des fleurs naturelles. C\'est trés chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
Elle n\'était point convaincue.
___ Xon... il n\'y a rien de plus humiliant que d\'avoir l\'air
pauvre au milieu de femmes riches.
Mais son mari s\'écria:
— Que tu es béte! Va trouver ton amie Mm« Forestier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.
Elle poussa un cri de joie:
— C\'est vrai. Je n\'y avais point pensé.
Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
Mme Forestier alia vers son armoire a glace, prit un large coffret, 1\'apporta, l\'ouvrit, et dit a Mmlt;\' Leisel:
— Choisis, ma chère.
Elle vit d\'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d\'un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glacé, hésitait, ne pouvait se décider a les quitter, a les rendre. Elle demandait toujours:
— Tu n\'as plus rien autre?
— Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
Tout a coup elle découvrit, dans une boite de satin noir,
une superbe riviére \') de diamants ; et son cceur se mit a battre d\'un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant.
1 halssnoer.
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La Parure.
Elle l\'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devam elle-même.
Puis, elle demanda, hésitante, pleine d\'angoisse:
— Peux-tu me prêter eela, rien que cela ?
— Mais, oui, certainement.
Elle sauta au cou de son amie, l\'embrassa avec emportemcnt, puis s\'enfuit avec son trésor.
Le jour de la fête arriva. M\'1quot;\' Loisel eut un succès. Elle «tait plus jolie que toutes, élégante, graeieuse, souriante et folie de joie. Tous les homines la regardaient, demandaient son nom, cherchaient a être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.
Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus a rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si compléte et si douce au coeur des femmes.
Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s\'amusaient beaucoup.
II lui jeta sur les épaules les vètements qu\'il avait apportés pour la sortie, modestes vètements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l\'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s\'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui s\'enveloppaient de riches fourrures.
Loisel la retenait:
— Attends done. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
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La Parure.
Mais elle ne l\'écoutait point et descendait rapidement 1\'escalier. Lorsqu\'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture; et ils se mirent a chercher, criant après les cochers qu\'ils voyaient passer de loin.
lis descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu\'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s\'ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.
II les ramena jusqu\'a leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C\'était flni, pour elle. Et il songeait, lui, qu\'il lui faudrait être au Ministère a dix heures.
Elle óta les vêtements dont elle s\'était enveloppé les épaules, devant la glacé, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n\'avait plus sa rivière autour du cou !
Son mari, a moitié dévêtu déja, demanda :
— Qu\'est-ce que tu as ?
Elle se tourna- vers lui, affolée :
— J\'ai... j\'ai... je n\'ai plus la rivière de madame Forestier.
II se dressa, èperdu :
— Quoi!... comment!... Ce n\'est pas possible !
Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
II demandait;
— Tu es sure que tu l\'avais encore en quittant le bal ?
— Oui, je l\'ai touchée dans le vestibule du Ministère.
— Mafs, si tu l\'avais perdue dans la rue, nous l\'aurions en-tendu tomber. Elle doit être dans le flacre.
— Oui. C\'est probable. As-tu pris Ie numéro?
— Non. Et toi, tu ne l\'as pas regardé ?
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La Parure.
— Non.
Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
— Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait a pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.
Et il sortit. Kile demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
Son mari rentra vers sept heures. II n\'avait rien trouvé.
11 se rendit a la Préfecture de police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, quot;) partout enfin ou un soupcon d\'espoir le poussait.
Elle attendit tout le jour, dans le même état d\'e.lfareraent devant eet affreux désastre.
Loisel revint le soir, avec la figure creusée, palie ; il n\'avait rien découvert.
— II faut, dit-il, écrire a ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.
Elle écrivit sous sa dictée.
Au bout d\'une semaine, ils avaient perdu foute espérance.
Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:
— II faut aviser a remplacer ce bijou.
lis prirent, le lendemain, la boife qui 1\'avait renfermé, et se rendirent chez le joaillier, dent le nom se trouvait dedans. II consulta ses livres:
— Ce n\'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; j\'ai dü seulement fournir I\'écrin.
Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille a l\'autre, consultant leurs souvenirs, malades fous deux de chagrin et d\'angoisse.
1) Maatschappij voor het verhuren van rijtuigen.
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La Parure.
lis trouvèrent, dans line boutique du Palais-Royal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement seinblable a celui qu\'ils cherchaient. II valait quarante mille francs. On le leur lais-serait a trente-six mille.
lis prièrent done le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu\'on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.
Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. II emprunterait le reste.
II emprunta, demandant mille francs a Tun, cinq cents a 1\'autre, cinq louis par-ci, trois louis par-la. II fit des billets, \') prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, a toutes les races de prêteurs, II compromit toute la fm de son existence, risqua sa signature sans savoir même s\'il pourrait y faire hon-neur, et, épouvanté par les angoisses de l\'avenir, par la noire misère qui allait s\'abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alia chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le coraptoir du marchand trente-six mille francs.
Quand Mgt;« Loisel reporta la parure a Mme Forestier, celle-ci lui dit, d un air froissé ;
— Tu aurais du me la rendre plus tót, car, je pouvais en avoir besoin.
Elle n\'ouvrit pas l\'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s\'était apercne de la substitution, qu\'aurait-elle pensé? qu\'aurait-elle dit ? Ne l\'aurait-elle pas prise pour une voleuse ?
Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit
1) wissels.
K
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La Parure.
son parti, d\'ailleurs tout d un coup, héroïquement. II fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement; on loua sous les toits une mansarde.
Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu\'e.lle faisait sécher sur une corde ; elle descendit a la rue, chaque matin, les ordures, et monta 1\'eau, s\'arrêtant a chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alia chez le fruitier, chez l\'épicier, chez 1c boucher, le panier au bras, marchan-dant, injuriée, défendant sou a sou son misérable argent.
II faillait chaque mois payer des billets, en renouveler d\'autres, obtenir du temps.
Le mari travaillait le soir a mettre au net les comptes \') d\'un commercant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie a cinq sous la page.
Et cette vie dura dix ans.
Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, teut, avec le taux de l\'usure, et l\'accumulation des intéréts superposés.
Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait a grande eau les planciters. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle s\'asseyait auprès de la fenétre, et elle songeait a cette soirée d\'autrefois, a ce bal, ou elle avait été si belle et si fètée.
Que serait-il arrivé si elle n\'avait point perdu cette parure ? Qui sail? qui sait? Comme la vie est singuliere, changeante !
1) boeken bijhouden.
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La Parure.
Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver!
Or, un dimanche, comme elle était allée faii\'e un tour aux Champs-Elysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle apercut tout a coup une femme qui promenait un enfant. C\'était Mmlt;- Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.
Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu\'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?
Elle s\'approcha.
— Bonjour, Jeanne.
L\'autre ne la reconnaissait point, s\'étonnant d\'être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia:
— Mais ... madame !. . Je ne sais ... Vous devez vous tromper.
— Non. Je suis Mathilde Loisel.
Son amie poussa un cri:
— Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée ! . ..
— Oui, j\'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t\'ai vue ; et bien des misères... et cela a cause de toi !...
— De moi ... Comment 5a ?
— Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m\'as prêtée pour aller a la fête du Ministère.
— Oui. Eh bien ?
— Eh bien, je l\'ai perdue.
— Comment! puisque tu me l\'as rapportée.
— Je t\'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voila dix ans que nous la payons. Tu comprends que ga n\'était pas aisé pour nous, qui n\'avions rien... Enfin c\'est fini, et je suis rudement contente.
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La Parure.
Mme Forestier s\'était arrêtée.
— Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pom-i\'emplacer la mienne ?
— Oui. ïu ne t\'en étais pas apercue, hein\'? Elles étaient bien pareilles.
Et elle souriait d\'une joie orgueilleuse et naïve. Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
— Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la raienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !. ..
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■lée
ous
fai i tu
dix pas suis
PIERRE LOT I,
lt;le son vrai nom Mien Viaud, né a Rochefort (Bretagne), en quot;1850, c\'est fait connaitre comma auteur original et impressionniste, peintre hardi de la nature et de la vie maritime.
En \'1867 il antra a VEcole navale, y resta deux années et visila depuis l\'Amérique, VAfrique, I\'Oceania, 1\'Asie etc.
Comme officier de marine il prit part a Vexpedition de Tonkin. Oeuvres: Ariyadé (1879), le Mariage de Loti (\'1880), .Rowa» d\'un Spahie (1881), Fleurs d\'ennui (1882), Mon frère Yves (1883), {Calmann Lévy, Editeur,) et quelques articles dans la Revue •des Deux Mondes.
FLEURS D\'ENNUI.
Je pense, en ce moment, a une rencontre de baleines que je fis, il y aura tantót dix ans, a cent milles S.-O. des iles Malou-ines. Je vais vous décrire cette entrevue.
Vous les connaissez comme moi, ces parages australs, ou Ton trouve les grandas houles. 1) Qu\'on y trouve ^ussi des baleines, rien de plus naturel; mais cette troupe dont je parle était si nombreuse, qu\'on eüt dit une véritable migration.
1) liolle zeeën.
Fleurs cVennui.
La scène se passait par 55°. de latitude sud. C\'était un matin d\'hiver, peu après le soleil levé. II faisait froid assurément, le thermomètre marquait zéro ; naais le temps était si calme, qu\'on n\'en souiïrait pas. II n\'y avait aucun souffle dans Fair, et les voiles pendaient avee mille plis, comme des rideaux mal ten-dus, — et cette grande fraicheur salée était saine et exquise a respirer.
La grande houle, presque éternelle dans ces régions, était molle, et s\'en allait comme en mourant. C\'étaient de longues montagnes d\'eau, aux formes donees et arrondies, pareilles a des ondulations lourdes de mercure, ou a des coulées de métal qui se refroidissent. Elles nous soulevaient lentement, comme caressantes, et puis nous laissaient glisser, et nous retonibions. Elles passaient, et il en venait toujours. Sous le ciel embrumé,. elles étaient d\'une couleur d argent pale, elles avaient des nuances indécises de miroir terni.
De grandes pannes de brouillard, imnlobiles, vagues, sans contours, pesaient sur l\'horizon qui était noir. Et des trainées de soleil mettaient ga et la des luisants humides, des bandes éclatantes,. comme si, par places, ces lames de métal eussentété brunies. \')
C\'était un de ces moments rares ou il semble qu\'on ait la perception compléte et comme 1\'inquiétude de l\'immensité de la mer. Les deux continents, l\'ancien et le nouveau, s\'avanQaient bien la-bas, au nord, comme deux caps gigantesques venant s\'abimer au milieu des eaux ; mais nous les avions dépassés ; ils étaient loin derrière nous, et il n\'y avait plus rien maintenant que ce sombre désert, liquide et mouvant, étendant jusqu\'au póle d en dessous sa courbure infinie.
1) gegiunsd; gepolijst.
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Fleurs cl\'ennui.
Et on avait conscience d\'etre seul et perdu, au milieu de puissances terribles, qui par hasard étaient au repos.
Les pléiades d\'oiseaux de mer qui peuplent 1\'héraisphére austral subissaient, comme toujours, ce calme des choses. Au lieu de tournoyer par milliers, en criant comme des poulies qui grincent, ils étaient tous assis sur 1\'eau, se taisant et se laissant bercer; on rencontrait des families d\'albatros, de mala-mochs, ^ de pétrels 2) gris, de damiers blancs et noirs, qui flottaient a la derive; ils étaient posés et ils dormaient.
Voici, mon cher Plumkett, un souvenir de pleine mer. Vous y trouverez une odeur saine qui achèvera de vous remettre de notre voyage chinois.
Je faisais mon quart de midship, et n\'avais guére qu\'a flaner, en regardant le ciel.
A cóté de moi, un timönier promenait sa longuevue sur 1\'horizon, — je ne sais pourquoi, car on est toujours seul dans ces parages.
» — II y a des baleines dans l\'ouest,quot; me dit-il.
En effet, trés loin dans l\'ouest, on apercevait plusieurs de ces jets d\'eau que lancent les gros souffleurs par leurs évenfs : des gerbes blanches qui brillaient sur le fond obscur des lointains.
Elles se rapprochaient vite, les baleines. Sans doute elles avaient deviné que nous n\'étions pas venus la pour leur faire la chasse ; elles n\'avaient pas peur de nous, et voulaient nous voir.
Au milieu de cette immensité morne, et pale, et grise, elles gambadaient follement, les grosses bètes. II y en avait d\'énormes, et aussi de toutes jeunes, qui faisaient mille tours et mille plon-geons auprès des mamans, avec des airs enfantins.
1) malamoques : stormvogels. 2) grijze stormvogel.
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Fleurs d\'ennui.
— Et toute cette troupe sautait, se poursuivait, évoluait, avec de puissantes gaietés de monstres et des vitesses prodigieuses; — et les évents de tout ce monde souf\'flaient de l\'eau de droite et de gauche; c\'étaient de grandes fusées qui luisaient au soleil, et s\'entre-croisaient comrae les jets d\'une pièce d\'eau cbangeante et compliquée.
Elles nous regardaient, et nous les regardions. Tousles matelots s\'étaient rangés le long des bastingages,\') se poussant pour les mieux voir.
Elles nous regardaient, nous, masse inerte prise par le calrne. Incapables de nous démener comme elles, nous devions leur sembler trés ridicules.
Le maitre d\'équipage, qui avait autrefois couru la grande pêche sur les baleiniers arnéricains, gringait les dents de les voir si conflantes et de ne pouvoir les attraper. II avait fait monter de la cale les gros harpons pour prendre les requins ; 2) il avait rallié ses plus fidèles, une dizaine de gabiers prêts a tout, et demandait, les mains jointes, qu\'on voulüt bien mettre les canots a la nier.
Mais les baleines, jugeant qu\'elles s\'étaient assez longtemps oubliées, avaient reformé leur colonne et repris leur course vers le sud, piquant dans les lames molles, lllant. filant comme des flèches. Sans doute elles avaient affaire dans les terres antarctiques, et elles durent y arriver le soir même, du train dont elles allaient.
Elles se perdirent bientót dans les inflnis sombres des brumes et de la houle, dans la direction du póle. Sousceciel ténébreux, on eut dit une scène reconstituée de la paléontologie, — une de ces bandes de bètes rudimentaires et monstrueuses comme il en passait jadis sur la mer sans rivage de l\'époque silurienne. . .
I) verschansingen. 2) haai.
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VOYAGE AU MONTÉNÉGEO.
DE CATTARO A SIEGOÜCH.
Nous trouvons, en effet, a la portede Cattaro\') quatre chevaux qui nous attendent, et, quand nos guides ont amarré en croupe notre mince bagage avee le leur, nous nous mettons en route.
Eux se proposent de nous suivre a pied. On ne s\'imagine pas en France ce qu\'un Montenegrin est capable de faire de ses jambes ; hommes et femmes, dans ce pays, peuvent trotter du matin jusqu\'au soir, avec la même allure allongée de chat maigre, sans éprouver la moindre fatigue. G\'est la seule qualité que nous reconnaissions a ce peuple.
Cette porte de Gattaro, d\'oü nous partons, débouche dans line gorge noire et profonde, a la base même de la grande muraille des montagnes, et les derniers lacets :1e la route du Monténégro viennent mourij- la, comme la queue d\'un reptile immense qui aurait la tète cachée tout en haut sur les cimes.
Nous commengons a grimper. — Nous nous faisons 1\'eft\'et de gens qui entreprendraient d\'escalader un mur d\'un millier de metres de haut pour aller voir ce qu\'il y a derrière.
«G\'est le chemin du ciel,quot; disent les guides. En eltet, cela en a 1\'air. Les zig-zags montent, mentent, le long des effroyables parois verticales; nous les comptons d\'abord: dix, vingt, cinquante, et puis nous en perdons le nombre ; et il y en a toujours, et, en haut, on les voit disparaitre dans les nuages.
Ghaque tour de lacet nous élève de plusieurs metres, et, a mesure que nous montons, les lointains s\'étendent, l\'air devient plus vif et plus froid. D\'abord, le rocher énorme sur lequel
1) stad aan de Adriatische zee.
Voyarje au Monténégro.
la citadelle de Cattaro est perchée semble monter avec nous ; il a l\'air de s\'élever, de s\'ailonger pour nous suivre. Puis nous le dépassons, et nous le voyons descendre, s\'écraser, s\'aplatir, avec son dédale de créneaux, de vieilles murailles a meui-triéres, de remparts en serpents, et se perdre dans le fouillis des choses que nous avons laissées en bas sous nos pieds.
Nous sommes déja trés haut; nous dominons, par échappées, des lointains infinis. Autour de nous, il n\'y a plus rien que de grandes parois de pierre, des pies, des gouffres, des gorges obscures, des choses gigantesques ; de longues coulées de roches qui descendent se perdre dans des profondeurs d\'abimes; des plans inclinés a donner le vertige, qui ont l\'air préparés pour la glissade ^ de tout un monde.
D\'immeases arêtes montent toujours dans le ciel sur nos têtes. II y a déja au-dessous de nous de petits nuages qui passent; il y en a de trés sombres, au-dessus, qui dor.ment dans les grandes fissures abritées du vent, et qui jettent sur nous une demi-obscurité fantastique. II commence a faire un froid terrible.
II y a environ une heure et demie que nous avons commencé a monter. Nous entrons dans le Monténégro; voici la frontière, que nos guides nous montrent: une pierre posée sur le bord du chemin et sur laquelle on a gratté une croix.
Cette pierre est portative, et l\'envie prend a 1\'un de nous de l\'attacher en croupe, de l\'emporter comme objet de collection.
Mais l\'Europe se donne déja tant de mal pour délimiter1) le Monténégro que ce ne serait vraiment pas bien de notre part de lui susciter des embarras nouveaux en démarquant encore
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1
afbakenen.
Voyage au Monténégro.
cette frontière... Nous laissons ce caillou a sa place, et nous continuons a monter.
A part qu\'on rencontre quelques femmes monténégrines, remontant de Cattaro avec des fardeaux sur la tète ou poussant devant elles des muiets rétifs, on ne s\'imaginerait pas qu\'on se rend dans un pays habité par des ètres humains.
Cependant, les lacets se succèdent toujours; on en voit sans cesse d\'autres au-dessus de soi. C\'est interminable, ce chemin du del!
Plus nous allons, plus ces lacets sont mauvais; ils sont pavés de grosses pierres inégales qui roulent sous les pieds des chevaux, —■ et puis trés étroits... Aucune espèce de parapet, d\'ailleurs: un faux pas, et on plongerait dans le vide; on s\'en irait presteinent, en passant au travers d\'un nuage ou de deux, s\'aplatir en bas, en Autriche.
Et les chevaux ont la manie de passer toujours sur le petit bord, ce qui ajoute au piquant de la situation.
Nous montons depuis deux heures. Voici maintenant des raccourcis, des traverses que nos guides nous font prendre pour aller plus vite: des sentiers qui donneraient a réfléchir a des chèvres. La, ils nous invitent a mettre pied a terre et a grimper par nos propres moyens, en tirant nos chevaux par la bride, pendant que, par derrière, eux les pousseront.
Dans eet équipage, nous rejoignons tout en haut une large grande route, le plus gros et le plus long de tous les serpents qui passent sur le flanc de ces montagnes; c\'est la future route carrossable entre la Dalmatie et le Monténégro, qui va déja de Cattaro a Niegouch, et qui sera bientót terminée jusqu\'a
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Voyage au Monlénégro.
Cettigne, le prince Nikita tenant beaucoup a ce qu\'on puisse se rendre en voiture dans sa capitals.
Nos guides ne nous out pas fait prendre cette route au départ de Cattaro, paree qu\'elle est plus longue, mais nous sommes tout de mème heureux de la rencontrer. Nous remontons a cheval, et nous partons au trot.
Nous sommes arrivés, du reste, dans la région des plateaux. Plus de lacets; la route üle, trés droite, sur la crête de la muraille immense, et tout a coup, derrière une ligne de rochers, le plateau de Niegouch s\'ouvre devant nous.
Cela cause une impression inattendue de rencontrer a ces hauteurs, au-dessus des premières zones de nuages, une plaine perchée on ne sait comment, — une plaine habitée par des hommes, — un pays, la, tout a coup : des villages, du monde et des troupeaux, de 1\'herbe et des arbres.
Un pays. .. mais quel pays! et quel monde! — Quelle tristesse ! quelle désolation !...
D\'abord, c\'est le changement de climat qui frappe dès l\'ar-rivée; il semble qu\'on ait fait un trés long voyage, qu\'on ait quitté !es contrées tièdes de la Méditerranée pour passer brus-quement sous de froides latitudes septentrionales.
Dans cette plaine, située a 800 mètres au-dessus du niveau de la mer, il fait un froid de loup, il souffle un vent piquant et glacial. On sent que la nature, les plantes, tout est change. Plus rien de ce qu\'on avait laissé en bas, au pied de la gigan-tesque muraille. Ici, des champs de blé, des champs de pommes de terre, comme dans le Nord; des charmes,\') des hétres maigres 1) steenleuk.
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Voyage au Monténégro.
et chétifs, des chênes roussis par les premières gelees, et, par terre, de l\'herbe verte, 1\'herbe fine et rase de l\'hiver.
Autour de cette plaine suspendue, de hautes montagnes encore. Sur leurs flancs de pierre grise s\'étalent ga et la de grandes taches qui ont Fair de raoisissures brunes: ce sont des forèts de charmes qui ont perdu leurs feuilles ; leurs fines brindilles, vues en masses touffues, forment de loin comme des tapis rougeatres et dessinent des bigarrures \') singulières sur la teinte cendrée des grands rochers. On en apenjoit partout, dans les lointains des gorges, de ces futaies dépouillées, qui sentent l\'Lumidité et l\'hiver, et sur lesquelles des nuages viennent se poser.
Dans les villages de Niegouch, les maisons sont couvertes en chaurne ; elles ont d\'épaisses murailles et sont baties sans cimentr avec des pierres quelconques, toujours de la même nuance grise ■, elles se confondent avec les rochers.
Des fumées sortent de tous les toits: c\'est le soir. Les troupeaux commencent a rentrer, — moutons et chèvres, — poussés par des bergers a mine de brigand. II y a une certaine animation dans cette vallée, du monde sur le chemin, des muiets chargés qui passent. Mais que c\'est triste, ce premier coin du Monténégro ! Et Niegouch, nous\'dit-on, est une des vallées fertiles et fortunées de ce pays !
II y a des espèces de petits cabarets on des hommes sont a boire: c\'est dimanche. Ges gens ont de longues houppelandes *) blanchatres, d\'une couleur sale, des peaux de mouton et des guêtres; ils sont enroulés dans des couvertures de laine noire,
1) bonte schakeeringen. 2) wijde mantels.
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Vorjac/e au Montenegro.
dans des haillons a grandes fi\'anges pendantes: — un idéal de pouillerie et de misère, — avec un certain air de sauvagerie qui donna a tout cela, malgré tout, une sorte de charme.
DE MEGOUCU A CETTIGXE.
Le vent glacial qui souffle toujours fait la guerre aux nuages; il y a maintenant de grandes déchirures bleues dans le rideau épais qui, depuis ce matin, nous cachait le soleil. Un dernier grain passe, nous cinglant la figure avec de la neige et du givre, et puis c\'est fini: le ciel est balayé et clair partout.
Nous traversons le plateau de Niegouch, nous dirigeant vers les montagnes du fond, oü de nouveaux lacets nous attendent pour nous mener plus haut encore.
Quels lacets, ceux-la! — C\'est la fameuse voie carrossable projetée par le prince Nikita. Ici, elle est seulement en construction ; sur les pentes ardues, on a ébauché de petits murs de moellons qui sont destines a recevoir les pierres et le gravier, a former l\'entablement du chemin; on voit qu\'on y travaille; tout est retourné, fouillé; il y a des batons, des pioches, des pinces, des leviers laissés en travers du passage, des quartiers de roche posés en équilibre, de grands trous creusés et des éboulements de terre. Nous sommes forces d\'aller au pas d\'abord, et puis de descendre de cheval, abandonnant nos bêtes a leur inspiration personnelle pour ne nous occuper que de nous-mêmes. — Cela dure plus d\'une heure; nous perdons un temps précieux a patauger la dedans. Nos guides, sous prétexte qu\'ils sont a pied, ont depuis longtemps disparu par les traverses. Le
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Voyage au Monténégro.
soleil est trés bas ; nous avons peur d\'etre pris par la nuit dans ces fondrières. Nous n\'en sortirions plus ...
.. . Enfm, nous arrivons tout en haut; la, il est certain que nous ne monterons pas davantage: nous sommes au faite, nous dominons tout. Audessus des montagnes qui entourent Niegouch, nous voyons maintenant en I\'air una grande ligne qui se dessine légèrement: c\'est l\'horizon de la mer ; cela nous donne conscience de l\'extrême hauteur a laquelle nous sommes parvenus.
Le vent est tombé, le ciel est resté pur; il fait une belle soirée froide.
Nous sommes impatients de découvrir, de l\'autre cöté des montagnes, le pays dans lequel nous arrivons; nous allons pmbablïrnent apercevoir la ville de Cettigne, tous les villages du Monténégro ; nous aurons une vue splendide.
Nous sommes sortis d\'embarras, d\'ailleurs; la route est redevenue magnifique; ici, elle est acbevée, et elle doit l\'être jusqu\'a Cettigne. — Nous prenons le grand trot pour rattraper le temps perdu, et nous commengons, par des pentes insen-sibles, a redescendre sur l\'autre versant.
Des rochers nous masquent encore un moment la vue, — le temps de nous faire oublier la trés grande élévation du lieu oü nous sommes . ..
... Puis, tout a coup, le vide, 1\'immensité s\'ouvrent devant nous ...
C\'est tout le Monténégro, jusqu\'a 1\'Albanië, vu a vol d\'oiseau, d\'une effroyable hauteur. — C\'est quelque chose qui ne res-semble a rien de ce que nous avons déja pu voir en courant
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Voyage au Monténügro.
le monde ; c\'est si saisissant et si inattendu, que nous nous arrêtons, nous regardant les uns les autres, - et j\'entends les impressions de mes compagnons de voyage s\'exprimer spontané-ment ainsi:
— Une mer pétriflée !
— Un site lunaire ! \'
— Un paysage dans une planète morte! !!
Nous avons pourtant déja vu bien des choses, un peu partout, nous quatre qui sommes la : les grandes desolations de 1\'Afrique, les déserts de sable, ou les champs de glacés; les contrées mornes de l\'Amérique australe, les grandes plaines qui ne finis-sent pas; teute sorte de physionomies tristes de la terre ou de la mer, dans des contrées beaucoup plus inconnues et plus lointaines que le Monténégro.
Mais ceci est a part; ccci a une tristesse a soi qui n\'est pas celle d\'ailleurs ... Et puis aussi, il y a des moments particuliere pour voir les choses ; — 11 y a des dispositions d\'esprit dans lesquelles on n\'est pas toujours; — il y a des jeux de lumière qui sont rares et qu\'on ne retrouve plus ...
Aucune trace de végétation ni de vie dans tout ce pays qui s\'étend devant nous ; c\'est partout cette même pierre grise de l\'Herzégovine et du Monténégro, sur laquelle rien ne verdit, rien ne pousse. — Un monde de rochers vu de trés haut; des cimes vues par en dessus; — des crétes, moutonnées comme des lames que le vent pousse, se succédant, s\'étageant sans fm jusqu\'a des distances vertigineuses; une houle de mon-tagnes s\'en allant se perdre dans les lointains d\'une profon-deur infmie, — étalant des formes et des attitudes tourmentées dans une flxité morte . .. Cela monte, monte, monte a l\'hori-
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Voyage au Montenegro.
zon, toute cette tempête immobilisée; les plans de perspective de s\'élèvent étonnamment haut dans 1\'air, et, aux dernières limites don de la vue, les chaines de l\'Albanie, avec leurs neiges, ferment cette mer sinistre, marquent la separation de la terre et du 5 ciel par une pale ligne blanche. étoi
£t le soleil disparu jette, par reflet, une dernière lumiére guoi sur cette immensité désolée; il y a dans les gorges des teintes trail vaporeuses d\'un gris crépusculaire, et, sur les crètes, des teintes A rosées, comme des lueurs d\'aurore boréale... tonij
... »Un paysage lunaire!quot; En effet, on pense que, si on » arrivait en ballon dans la lune, on trouverait les mêmes aspects «t d dans ces regions mystérieuses qui n\'ont pas d\'atmosphère. — II.\' Cela ne ressemble a rien de terrestre. — Cela fait songer aux | raiss tranquillités éternelles d\'une planète qui aurait flni de vivre...
C\'est comme une image figée \') des grandes tourmentes cosmiques, Ri un souvenir du chaos. est c
..............menl
Oü peut-on habiter, que peut-on manger, que peut-on faire ianim dans un pays pareil ? A quoi bon une route, et oü ce long (tenai serpent nous méne-t-il ? [sur
D\'ailleurs, nous avons beau chercher, promener nos yeux par- passa tout, rien qui ressemble a Cettigne. Nous vovons sous nos pieds jde pi la route, déployant sans fin ses courbes de reptile, cótoyant, éparj: contournant les montagnes. paraissant généralement redescendre is\'ouvi par des pentes douces, — mais rien au bout... •fléja
La nuit tombe, confondant tout dans des gris vagues, dans jnoirs des violets tristes. — Nous pressons nos chevaux pour arriver dans quelque part. — La route est trés belle maintenant; mais tou- De jours pas de parapet, et nos chevaux s\'entêtent dans leur manie les p
1) gestold; bevroren. 36auc
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Voyage au Monlénégro.
de trotter au ras du bord. — II y a prés de nous des précipices dont l\'obscui-itó qui vient ne nous laisse déja plus voir le fond.
Six heures. — Nuit close; le ciel resté entièrement pur, les étoiles s\'allument; il fait un froid trés vif. —- Nous ne distin-guons rien devant nous que des pierres, mais nous allons bon train tout de même, presses d\'arriver.
A un détour du chemin, voici nos guides essoufflés qui nous tombent dessus :
» — Tout va bien, signores, disent-ils. — Encore une beure •et demie ; continuez votre route !.. .quot;
lis arrivent d\'en haut par un sentier de traverse, et dispa-raissent en bas dans le ravin.
faire
nanie
Rien que des pierres toujours. — La region oü nous sommes est de plus en plus hérissée de pointes, d\'arêtes, de pies tour-jmentés. — Des blocs ayant forme de toute sorte de cboses animées et gardant des immobiiités glaciales: — los uns se long tenant droit debout, on ne sait pourquoi; les autres se penchant -sur la route comme de grands fantómes qui guetteraient les par- passants. — II y a des pyramides de pierres et des écroulements pieds jde pierres; il y a des champs de pierres, avec d\'autres pierres yant, jeparpillées dessus comme des bêtes accroupies ; on voit partout ;ndre js\'ouvrir des espèces de vallées sinistres, comme on en avait lt;léja vu dans les mauvais rêves ; il y a partout de grands trous dans jnoirs et béants qui paraissent n\'avoir pas de fond... Gela défilé •river *dans un silence de mort, — et il y en a toujours.
s tou- De plus en plus, nous nous imaginons faire un voyage dans es pays de la lune. — En plein jour, on en serait peut-étre teaucoup moins frappé. — Apercevoir tout cela pour la pre-
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Voyage cm Monténégro.
mière fois, en passant trés vite, et la nuit, c\'est bien etrange!
La route qui traverse ces régions lunaires continue a êti\'e trés belle ; on peut maintenant allonger tant qu\'on veut 1\'allure, mème au bord des precipices.
Toujours Ie ras du bord, par exemple; — nos chevaux l\'af-fectionnent de plus en plus. — On renonce a les contrarier ; mais, de temps en temps, malgré soi, on se retourne pour jeter un coup d\'oeil sur leurs pieds de derrière qui débordent plus que ceux de devant: a chaque instant, on prévoit qu\'ils vont les poser dans le vide ..
Sept heures. — Nos guides reparaissent, pour ne plus nous quitter, cette fois. — lis nous prient d\'aller maintenant au pas, pour ménager leurs bêtes et eux qui sont fatigués; ils se mettent mème a marcher devant nous pour pouvoir au besoin nous empêcher d\'aller trop vite, en nous modérant: avec leurs batons.
— Enfin, voici une petite lumière qui parait, — la-bas, bien loin, bien loin, comme dans le conté du Petit-Poucet; — puis toute une réunion de lumières assez vives, dont la presence est une surprise pour 1\'imagination, au milieu de ces solitudes trés sombres.
» — Cettigne ! disent les guides. —Tout va bien, signores.— Encore une heure, continuez votre route !quot;
Le pays, a présent, semble un peu moins désolé : ca et la, des masses plus noires, qui doivent être des bouquets d\'arbres, de la verdure ; de temps en temps, un fea indiquant une ca-bane; puis des aboiements de chiens au milieu du silence, — mème des voix humaines. .. Nous approchons.
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Voyage au Monténégro.
Tout a coup, nous nous trouvons en plaine, — une plaine qui doit être encore a six ou huit cents mètres de hauteur, mais qui est unie comme un terrain d\'alluvion; une sorte de-cirque entouré de montagnes, une oasis au milieu de ce desert de pierres.
Cettigne est bati la dedans; ses lumières se rapprochent. — La route a présent est droite et large, — et cela repose.
Voici les lumières tout prés de nous, et les premières petites maisons qui passent.
Nous arrivons dans une rue assez large, éclairée par des lanternes au pétrole et bordée de maisons basses, trés blanches; on dirait un de ces villages francais a maisonnettes bien propres, comme on en trouve sur les bords de la Gironde ou de la Charente.
C\'est Cettigne.
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ABRAHAM DREYFUS.
Un des auteurs les plus spirituels et les plus sympathiques de la nouvelle generation. II a donné derniêrement au Theatre Fr an f ais une comédie en un acte : Une Rupture, qui eut beaucoup lt;le succes.
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COMMENT SE FAIT UNE PIECE DE THÉATEE
CAUSERIE.
Mesdames et messieurs,
En prenant la parole pour la première fois devant vous, je n\'éprouve pas seulement le besoin de réclamer toute votre indulgence ; il faut d\'abord que je me justifle. Le litre de cette causerie, annoncée comme conférence, a dü vous paraitre bien prétentieux. Comment se fait une piece de thédtre /... De la part d\'un critique dramatique la prétention n\'aurait rien d\'extra-ordinaire: un homme habitué par état a défaire les ouvrages
des autres doit savoir évidemment comment on les fait.....
Un auteur et, qui moins est, un petit auteur est tenu a plus
Comment se. fait une pièce de thédlre.
de réserve. Je ne me serais done jamais permis de trailer le sujet en question, si ce sujet ne m\'avait été presque imposé. Yoici comment:
Lorsque vous avez hien voulu m\'inviter a venir causer avec vous, j\'étais justement en train de faire une pièce de théatre — j\'y travaillais depuis longtemps, j\'y travaille encore, je crois que j\'y travaillerai toujours. Naturellement, je n\'avais pas d\'autre souci en tête: comment fait-on une pièce, une bonne piece ? Telle était la question que je me posais tous les jours a moi-même, que je comptais vous adresser ce soir, et que j\'ai com-muniquée a votre aimable secrétaire, avec le point d\'interroga-tion indispensable. M. de Ryckman a oublié de marquer le point d\'interrogation... Franchement, c\'est sa faute et non la miemie!
Et voila comment je me présente ici sous les apparences d\'un conférencier sérieux, d\'un homme qui devra parler tout le temps et qu\'on ne voudra pas interrompre. C\'est terrible.
Eh bien, va pour le conférencier, va pour l\'homme sérieux! Au surplus, c\'est souvent en instruisant les autres qu\'on arrive a s\'instruire soi-méme. Un Parisien de mes amis a presque appris l\'espagnol en donnant des legons dans cette langue a un Valaque peu exigeant. Je crois même que, par-dessus le marché, son élève lui a appris le francais.
Pour vous dire comment se fait une pièce de théatre, j\'au-rais peut-être dü recourir aux traités spéciaux sur la matière. II y en a un, trés célèbre : la Dramaturgie de Lessing. Par malheur, je ne l\'ai pas lu.. . - Je le lirai! . .. Oh ! assurément, il faudra que je le lise ! ... Mais, enfin, je ne l\'ai pas lu. — J\'aurais pu aussi rassembler en un corps de doctrine les régies formulées par Corneille, Racine et Beaumarchais dans les pré-
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Comment se fait une piéce de thédtre.
faces de leurs ceuvres; mais ce travail n\'aurait pas eu d\'intérêt jiour le public lettré auquel je ra\'adresse et qui les a certaine-ment lues. Et puis ce n\'est pas de théatre classique qu\'il s\'agit ici; vous n\'attendez pas que je vous dévoile les procédés mer-■veiUeux auxquels nous devons le Cid, TaHuffe et le Mariage de Figaro, tandis que vous ne serie.z peut-être pas fachés de «avoir comment on a fait le Gendre de M. Poirier, le Demi-Monde, Patrie et la Cagnotte.. .
II y avait un bon moyen de le savoir: c\'était de s\'adresser ■fiux auteurs de ces piéces.
C\'est le moyen que j\'employai.
J\'écrivis d\'abord a M. Sardou, I\'auteur parisien qui demeure le plus loin de Paris. II habite Nice une grande partie de 1\'an-née. Pou;- qu\'il eüt le temps de recevoir ma lettre et d\'y ré-pondre, je n\'avais pas une minute a perdre.
Cette lettre écrite, j\'allai tout droit chez M. Émile Augier.
— Bonjour, mon cher maitre, comment faites-vous vos co-médies ?
(Ne vous étonnez pas de cette brusque entrée en matière: je vous ai dit que j\'étais trés pressé.)
— Comment je fais mes comédies? me répondit M. Augier je n\'en sais, ma foi, rien!
— Ce n\'est pas done vous qui les faites ?
— Mais non !... Elles se font toutes seules.
Je m en étais toujours douté.. . Ne vous dérangez pas ! Je m\'adresserai a quelqu\'un qui me renseignera, lui!
Et me voila courant jusqu\'a l\'avenue de Villiers. J\'arrive chez M. Alexandre Dumas fils:
— Comment faites-vous vos piéces de théiltre?
— Trés facilement. Je les fais faire par M. de Corvin.
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Comment se fait une pièce de thédlre.
Et ceci était vrai, messieurs, rigoureusement vrai. Je 1\'avais déja entnndu dii-e a la première chambre du tribunal civil de la Seine en suivant le procés engagé au sujet des Danicheff, que le théatre du Gymnase disputait au theatre de l\'Odéon.
Vous êtes certainement au courant de cette farneuse alfaire; a Paris, pendant trois semaines, nous n\'avons pas parlé d\'autre chose. Eh bien, I\'avocat de M. de Corvin a soutenu devant moi, avec l\'accent de la plus sincère conviction, que M. Alexandre Dumas fils ne pouvait prétendre qu\'a une trés faible part dans le succès des Danic)ie/f et — subsidiairement — qu\'il ne serait Jamais arrivé a la gloire et a la fortune si des hommes dés-intéressés et ignorés comme M. de Corvin ne l\'y avaient aidé en lui fournissant des idéés et en travaillant pour son compte.
Sur cette indication, je me proposais d aller dernander au gentilhomme russe comment on devait s\'y prendre pour composer la Dame aux Camêlias, le Demi-Monde, la Visite de Noces et les autres oeuvres jouées sous le nom d\'Alexandre Dumas flls. Mais ce dernier, voulant sans doute conserver pour lui seul les secrets que son généreux collaborateur n\'aurait pas manqué de me communiquer, m\'empêcha d\'aller voir M. de Corvin en m\'adressant la lettre suivante :
»Mon cher confrère et ami,
»Vous me demandez comment on fait une piéce. Vous me faites beaucoup d\'honneur; mais vous m\'embarrassez beaucoup.
))A force d\'études, de travail, de patience, de mémoire, d\'éner-gie, un homme pourra faire croire qu\'il est un peintre, ou un sculpteur, ou un musicien. II y a dans ces arts-la des procédés raatériels et mécaniques que 1\'on peut s\'approprier, grace aux-
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Comment se fait une piece de thédtre.
quels on peut acquérir du talent, de l\'habileté surtout, parvenir au succes. Le public a qui ces ceuvres sont souraises, n\'ayant pas fait les études techniques, regards déja comme supérieurs a lui ceux qui les ont faites. II sent qu\'on peut toujours lui répondre, quand il éraet un jugement: — Avez-vous appris la peinture, la sculpture, la musique ? Non ? Alors n\'en parlez pas si légèrement. Vous n\'êtes pas a mème de juger. II faut étre du métier pour comprendre les beautés, etc., etc. — Et c\'est ainsi que ce bon public se laisse souvent imposer, en peinture, en sculpture, en musique, certaines écoles et certaines renommées. II n\'ose pas protester. Mais, en matière de drame ou de cornédie, ce n\'est plus la mème chose. II est partie intéressée et se porte, pour ainsi dire, partie civile.
»La langue que nous parlons sur le theatre, c\'est celle qu\'il parle tous les jours; les sentiments que nous peignons, ce sont les siens; les personnages que nous faisons agir, c\'est lui-même dans des passions qui lui sont connues, dans des situations qui lui sont familières. Pas d\'études préparatoires nécessaires; pas d\'initiation indispensable dans un atelier ou dans une école ; des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, voila tout ce qu\'il lui faut. Dés que nous nous écartons je ne dis pas de la vérité, mais de ce qui est la vérité pour lui, il ne nous écoute plus Car, au theatre comme dans le monde, dont le théatre est la représentation, il y a deux vérités: l\'absolue, celle qui flnit toujours par s\'imposer, et puis, sinon la fausse, du moins la conventionnelle, celle qui est dans les habitudes, dans les mceurs, dans les nécessités sociaies; celle qui ne transige pas et se révolte, et celle qui s\'accommode etseprête a la faiblesse humaine, enfin celle d\'Alceste et celle de Philinte.
»Ce. n\'est qu\'en faisant toutes sortes de concessions a la
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Comment se fait une piece de theatre.
seconde que nous pouvons arriver a conclure par la première. Le public, comme tons les souverains, comme les rois, les peuples et les femmes, n\'aime pas qu\'on lui disc la vérité, toute la vérité. Ajoutons bien vite qu\'il a une excuse, c\'est que cette vérité, il ne la connait pas; on ia lui a rare ment apprise. Aussi veut-il qu\'on le flatte qu\'on le plaigne, qu\'on le console, qu\'on l\'enléve a ses preoccupations et a ses misères, presque toutes nées de son ignorance, mais qu\'il n\'en considère pas moins comme les plus grandes et les plus imméritées qui soient, pares que ce sont les siennes.
»Ce n\'est pas tout: par un effet d\'optique trés curieux, les spectateurs se voient toujours dans le personnage bon, tendre, généreux, héroïque, que nous mettons en scène; et dans le. personnage vicieux, ridicule, il ne voit jamais que ses voisins. Comment voulez-vous alors que la vérité que nous lui disons lui serve a quelque chose ?
«Mais je m\'apergois que je ne réponds pas du tout a ce que vous me demandez.
))Vous voulez que je vous dise comment on fait une pièce, et je vous dis, ou plutót j\'essaye de vous dire ce qu\'il faut rnettre dedans.
))Eh bien, mon cher ami, si vous voulez que je sois trés franc, je vous avouerai que je ne sais pas comment on fait une pièce. Un jour, il y a longtemps de cela, je sortais a peine du collége, j\'adressai la même question a mon père; il me répondit; — C\'est bien simple ; le premier acte clair, le dernier acte court, et de 1\'intérèt partout.
»Le procédé est bien simple, en effet. II ne reste plus qu\'a savoir s\'en servir; c\'est la quo la difficulté commence. Celui a qui on le communique ressemble assez a un chat qui a
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Comment se fait une piece de thédtre.
trouvé une noisette. II la retourne dans tons les sens sous sa patte paree qu il entend quelque chose qui renaue dans la coque ; mais il ne peut pas l\'ouvrir. Autrement dit, il y a ceux qui savent faire une pièce de naissance (je ne dis pas que ce soit héréditaire), et puis il y a ceux qui ne le savent pas tout de suite, et ceux-la ne le sauront jamais. On est on on n\'est pas auteur dramatique; la volonté et le travail n\'y peuvent rien. II y faut la grace. Je crois que tous ceux a qui vous denianderez comment ils font des pièces, s\'ils savent vraiment en faire, vous répondront qu\'ils ne savent pas comment ils les font. G\'est un peu comme si vous demandiez a Roméo comment il a fait pour être amoureux de Juliette et pour se faire aimer d\'elle : il vous répondrait qu\'il ne le sait pas et que ca s\'est fait tout seul.
«Tout a vous,
»A. Dumas flls.quot;
Elle est bien jolie, cette lettre, n\'est-ce pf.s, mesdames et messieurs ?
C\'est a croire qu\'elle est de M. de Corvin.
Une bonne fortune n\'arrive jamais seule. Comme je me réjouissais d\'avoir recu la consultation que je viens de vous lire, on m\'apporta une lettre de M. Émile Augier ! Le maitre se ravisait, lui aussi, et il consentait a me livrer son secret en ces termes:
»Mon clier Dreyfus,
bVous me demandez la recette pour la fabrication des comé-dies: Je ne la connais pas; mais je suppose qu\'elle doit un
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Comment se fait tine piece da theatre. 899
jieu ressembler a celie (jue le sergent donne au conscrit pom-la fabrication des canons:
»— Tu prends un trou et tu mets du cuivre autour.
»Si ce n\'est pas la seule, c\'est au moins la plus usitée. Peut-■être y en aurait-il une autre qui consisterait a prendre du cuivre, a faire un trou au milieu et a pratiquer une lumière au bout. Dans les canons, ce trou s\'appelle Tame: comment s\'appellerait-il dans une oeuvre dramatique ? Trouvez-lui un autre nom, si celui-la ne vous plait pas.
»Voila tous les renseignements que je peux vous donner. Ajoutez-y, si vous voulez, ce conseil d\'un sage a un dramaturge dans Tembarras:
»— Irabibez votre cinquième acte de douces larmes et sau-poudrez les quatre autres de traits d\'esprit.
»Je ne crois pas que I\'auteur ait suivi ce conseil.
Cordialement a vous, »E. Augier.quot;
Oserai-je vous I\'avouer, messieurs ? cette lettre me flatta d\'abord plus qu\'elle ne me satisflt. Je crus même que mon illustre confrère s\'était un peu moqué de moi: nTu prends un trou, tu mets du cuivre autour ..., avec de douces larmes saupoudrées de traits d\'esprit... »La formule me paraissait insuffisante.
Mais Emile Augier n\'est pas de ceux qui parlent pour ne rien dire. II y a toujours un sens dans ce qu\'il dit ou dans ce qu\'il écrit. Je le compris bien en relisant sa lettre, et voici ce que j\'y vis, ce que vous y auriez vu sans doute avant moi.
II y a des pieces qui sont faites avec le vide, avec rien. On prend ce vide et Ton met tout autour une matière sonore et
Comment se fait une piece de thécitre.
brillante, sinon résistante. Pour peu que les pieces ainsi construi-tes soient placées dans un cadre pittoresque, rehaussées par une mise en scène ingénieuse, éclairées par de somptueuses toilettes, elles peuvent durer un certain temps et produire un grand effet.
C\'est le système de fabrication le plus usité.
Puis, il y a le second système, qui consiste a prendre d\'abord une matiére solide, c\'est-a-dire une idéé forte, et a donner a cette idee la forme théatrale, la luraière, la vie... — a niettre une ame dans ce cuivre. C\'est ainsi qu\'ont été faits /e Gendre de M. Poirier, l\'Aventurière, le Mart age d\'Olympe, las Lionnes pauvres, le Fits de Oiboyer, Madame Caverlet; c\'est le meilleur système, c\'est celui d\'Augier.
Me voila done pourvu de trois lettres signées Dumas, Augier, Saidou. Je ne pouvais pas m\'arrêter en si beau chemin. J\'allai chez M. Eugéne Labiche.
Lorsque j\'entrai dans le cabinet du grand auteur comique, je ne I\'apercus pas tout d\'abord. II était caché derrière un bastion de livres; sa table en était couverte; il y en avait deux ou trois ouverts devant lui et un autre sur ses genoux. M. Labiche les feuilletait de la main gauche, tandis qu\'il écrivait de la main droite. Je fus consterné. »Hé quoi! pensai-je, 1\'auteur du Chapeau de paille d\'Italie ne se laisse pas aller au libra développement de sa belle humeur ! il prend des notes! il controle son dialogue! sa verve est documentaire!quot; Je me trompais, fort heureusement. M. Labiche n\'écrivait pas un vaudeville, il faisait ceuvre d\'académicien. II préoarait son rapport comme membre de la commission chargée de juger les ouvrages envoyés au concours du prix Montyon; et ce travail n\'avait pas l\'air de I\'amuser beaucoup.
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Comment se fait une piece de thédtre.
— Ah! mon ami, me dit-il en poussant un gros soupir, ne fioyez jamais de 1\'Académie francaise !
— N\'ayez pas peur! répondis-je; je ne suis pas menacé.
J\'expliquai l\'objet de ma visite. M. Labiche me déclara quil
lui était absolument impossible de m\'écrire la lettre demandée. II avait trop a faire; ses devoirs d\'académicien absoi\'baient tout son temps. (Oh! s\'il avait su!...) Et puis, que lui demandais-je? Le moyen de faire une pièce?... II ne le connaissait pas. »Je veux être pendu si je le sais, me dit-il, et pourtant voila quarante ans que je travaille pour le theatre!quot; Mais j\'étais préparé a cette réponse. Je ne me tins pas pour hattu et j\'insistai tant qu\'il fut obligé de me donner sa recette écrite de sa propre main.
Ecoutez bien, mesdames et messieurs: c\'est du Labiche!
»Chacun fait selon son inspiration et son tempérament. Les uns chantent la note gaie, les autres éprouvent plus de plaisir A faire pleurer.
«Quant a moi, voici comment je procédé:
»Quand je n\'ai pas d\'idée, je ronge mes ongles et j\'invoque la Providence.
»Quand j\'ai une idéé, j\'invoque encore la Providence, mais avec moins de ferveur, paree que je crois pouvoir me passer d\'elle. ,
»C\'est trés humain, mais trés ingrat.
»J\'ai done une idéé, ou je pense en avoir une.
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»Je prends une main de papier blanc, du papier de fll —je ne trouve rien sur un autre — et j\'écris sur la première page:
))PLAN.
Comment se fait une piece de thédtre.
»Pent ends par plan la succession développée, scène par scène-de toute la pièce, depuis son commencement jusqu\'a sa fin.
))Tant qu\'on n\'a pas la fin de sa piece, on n\'en anile commencement ni le milieu. Ce travail est évidemment le plus laborieux; e\'est la création, raccouchement.
»Une fois mon plan fini, je le reprends et je demande a chaque scène a quoi elle sert, si elle prépare ou développe un caractère, une situation, enfin si elle fait marcher Taction. Une pièce est une bete a mille pattes qui doit toujours être en route. Si elle se ralentit, le public buille; si elle s\'arrête, il siffle.
»Pour faire une pièce gaie, il faut avoir un bon estomac.
»La gaieté est dans I\'estomac.quot;
Vous entendez, vaudevillistes, mes frères ? Ayez, ayons un bon estomac, et nous pourrons écrire Célimare le bien-aime, le Voyage de M. Perrichon, la Poudre aux yeux, les Pelits oiseau.x, la Graniniaire, etc.
Hèlas! qui aura jamais I\'estomac de Labiche !
Terminons.
Voici une lettre de M. Edouard Pailleron, qui va résumer admirablement cette longue conférence :
sVous me demandez comment on fait une pièce, mon cher Dreyfus. Je vais bien vous étonner peut-être; mais, en mon ame et conscience, devant Dieu et devant les hommes, je vous déclare que je n\'en sais rien, que vous n\'en savez rien, que personne n\'en sait rien, et l\'auteur d\'une pièce moins encore que personne.
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Comment se fait une piece de theatre.
»Vous ne me croyez pas ?
sVoyons.
ijVoila un monsieur trés fort, un homme de theatre, un dramaturge \\ingt fois acclamé, en plein talent, en plein succès. II a écrit une comédie, il y a mis tous ses soins, tout son temps, toute sa science ; il n\'a rien laissé au hasard. II vient de la terminer et il est content. Selon l\'expression consacrée, 1\'effet est sur ! Mais, comme il est prudent, il ne s\'en tient pas a son seul avis; il consulte des amis, des gens du métier comme lui, habiles comme lui, heureux comme lui; il leur lit sa pièce.. . Je ne dirai pas qu\'ils sont contents ... — il faudrait un autre mot — mais enfin, raison de plus : I\'effet est sur !
»11 va trouver un directeur, un vieux routier qui a toutes les chances d\'etre perspicace, vu son experience, et toutes les raisons d\'etre difficile, vu son intérét; il lui communique le manuscrit et, dés qu\'il lui en a donné connaissance, ce Napoléon de la scène, ce stratégiste du succés est saisi d\'une émotion profonde, mais facile a comprendre chez un homme persuadé qu\'on vient de lui mettre 500000 francs dans la main. II exulte, il éclate, il presse I\'auteur dans ses bras, il lui prodigue les adjectifs les plus flatteurs, qui commencent par «sublimequot; et qui vont en augmentant; il lui donne les noms les plus doux; Shakespeare, Duvert et Lauzanne, Rossini, Offenbach !... selon la scène qu\'il dirige; il n\'est pas seulement content, lui; il est ravi, il est radieux... — I\'effet est sur!
sAttendez! ce n\'est pas tout. On lit aux acteurs ... Même enthousiasme! Tous sont contents, je ne dis pas de la piece! — ils ne l\'ont pas écoutée, — mais au moins de leur róle .. . Tous contents ! Leurs elfets sont sürs I
«La-dessus, on répéte deux mois devant les familiers du
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théatre, qui se succèdent dans les profondeurs de la salle obscure et manifestent le même délire. II n\'est pas jusqu\'aux soixante pompiers de service qui, pendant ces soixante répétitions, n\'aient invariableraent ri et pleuré aux mêmes passages. Or chacun sait que le pompier est le moderne Laforêt\') de nos Molières modernes, dirait M. Prud\'homme, et que, quand le pompier est content... I\'effet est sur !
«Arrive la répétition générale... Un triomphe! Bra vos! bis! oris I rappels ! toutes les herbes du succes ... Et notez que ce public de la veille, sauf un contingent minime et insignifiant, sera le public du lendemain, le même ... — Effet sur, je vous dis !.. . sur I sur !
»Le lendemain, on joue la pièce... Elle tombe a plat!quot;
C\'est ce qui est arrivé malheureusement pour le Prix Martin, d\'Emile Augier et Eugene Labiche. Ces deux noms avaient-ils rendu le public plus exigeant ? Peut-être. En tout cas, I\'ceuvre, fort vantée d\'avance, échoüa complètement le jour de la première représentation. Je me demande encore pourquoi. Je relisais cette pièce dernièrement dans le théatre complet de Labiche : c\'est une comédie charmante, originale, profonde, remplie de mots dróles et de situations comiques ... Elle a été jouée, je crois, douze ou quinze fois!
Mais je présume qu\'en décrivant ce phénomène, assez fréquent au théatre, M. Pailleron a eu un autre exemple envue. La seule de ses pièces qui n\'ait pas réussi avait été acclamée aux répétitions; je veux parler d\'Héténe, tragédie bourgeoise, jouée en 1872, a la Comédie-Francaise. J\'aurais probable-ment oublié cette pièce comme tout le monde, sans une circon-
1) de keukenmeid aan wie Molière zijne stukken voorlas.
Comment se fait una piece de théulre.
stance particulière et assez curieuse, comme vous allez le voir:
Un jeune auteur de mes amis les plus chers, qui débutait dans la littérature en critiquant la littérature des autres — on débute toujours ainsi, — publia, dans la Vie Parisienne, une parodie de la nouvelle pièce qu\'il intitula -— par opposition au Monde oii l\'on s\'amuse, joué avec succes au Gymnase — le Monde mi l\'on s\'ennuie. Le parodiste ne se doutait pas alors que l\'auteur d\'Hélène s\'emparerait un jour de cette appellation malicieuse pour en faire le titre de son plus grand succes.
Reprenons sa lettre. M. Pailleron constate done que la pièce aux effets sürs est tombée a plat:
»Eh bien alors ? ...
»Si l\'auteur sait ce qu\'il fait, s\'il est maitre de son procédé, expliquez-moi done pourquoi, aprés avoir fait vingt bonnes pièces, il en fait une mauvaise ?
»Et ne me dites pas que 1\'insuccès ne prouve rien — vous me feriez de la peine, mon ami.
«Mon Dieu, je n\'entends nier, vous le comprenez bien, ni le talent, ni l\'habileté, ni l\'expérience ; ce sont, pour parler comme les pbilosopbes, des facteurs importants. Mals dans quelles proportions concourent-ils au résultat? C\'est la, je le répète, ce que tout le monde ignore et l\'auteur aussi bien que tout le monde.
))Le poète en mal de pièce est un ètre inconscient, quoi qu\'il en pense, et son oeuvre est une oeuvre d\'instinct plutót que de volonté.
»Croyez-moi, mon cher Dreyfus, en cela comme en toute chose le plus malin fait ce qu\'il peut, et, s\'il réussit, il dit qu\'il
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Comment se fail une piece de thédtre.
l\'a fait expres. Voila la vérité. Au fond, un auteur sait quel-quefois ee qu\'il a voulu faire, rarement ce qu\'il a fait; rnais, quant a savoir comment il 1\'a fait... je Ten défle!
»Ou alors, si c\'est bon, qu\'il recommence ! Je ne sors pas de la •
gt;)Dans notre métier, voyez-vous, il y a quelque chose A\'inre-commenpable, qui en fait un art, quelque chose de génial qui 1\'ennoblit, quelque chose de fatalement aléatoire qui le rend charmant et redoutable. Vouloir démonter le chef-d\'oeuvre, dévisser 1\'idéal, déboulonner le mystère, a l\'instar du baby qui cherche la «petite betequot; d\'une montre, c\'est faire, ainsi que lui, oeuvre puérile et vaine.
))Ah! si j\'avais le temps!... Mais .je n\'a pas le temps. Aussi bien, mieux vaut que je m\'arrête. Trop parler d\'art n\'est pas bon signe pour un artiste. C\'est comma trop parler d\'amour pour un amoureux: si j\'étais femme, je me méfierais.
sTenez, voulez-vous que nous dégagions la philosophic de ce bavardage ? Elle est tout entière dans un apologue de mon fils — un philosophe sans le savoir, lui aussi, — alors agé de sept ans. A force d\'apprendre des fables, l\'ambition lui vint d\'en composer une, qu\'il m\'apporta un beau jour. Cela s\'appelle : »L\'ane et le serin.quot; Les vers sont peut-ètre un peu longs; mais iln\'yen a que deux: c\'est une compensation.
«Voici.
„Un jour, le serin chantait; l\'ane lui dit: „Comment fais-tu?
„Et l\'oiseau répondit: „J\'ouvre le bec et je l\'ais: Tu! tu! tu!
))Eh bien, l\'ane, c\'est vous — ne vous fachez pas; — le serin, c\'est moi. Quand je chante, j\'oui\'re le bec et je fais Tul tu! tu!
»Yoila tout ce que je puis vous dire.quot;
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Et voila, mesdames et messieurs, tout ce que j\'avais a vous rapporter.
Mais, me direz-vous, vous deviez nous apprendre comment on fait une pièce ?...
C\'est vrai! ... Je ne vous ai rien appris du tout! ...
Si, pourtant! Je vous ai montré comment on fait une conférence !
Le moyen est bien simple:
On s\'adresse aux écrivains les plus renommés; on tache d\'obtenir qu\'ils vous écrivent des lettres; on lit ces lettres-devant un public apte a les goüter; et, si 1\'on a le Lonheur d\'avoii- affaire, comme moi ce soii-, a un auditoire particulièro-ment bienveillant, cela suffit: la conférence est faite.
90T
— le ; fais
AJfATOLE FRANCE.
Jacques Anatolc France naquit it, Paris, le 16 avril 1844. ■C\'est de son p\'ere qui fut un libraire distingué, quil hérita ce fjout des lettres, qui le fit se consacrer de bonne heure aux trail aux littéraires. II débula par une étude sur Alfred de Vigny (1868), donna ensuite deux volumes de poésie: les Poèraes dorés (1873) et les Noces corinthiennes (1876) et les romans Jocasse (1879), le Crime de Sylvestre Bonnard, les Désirs de Jean Servien et dernièrement un livre charmant intitulé le Livre de mon Ami, Souvenirs d\'enfance (1885).
On hu doit encore plusieurs études littéraires,
Depuis 1876 M. Anatole France est attaché d la Bibliothbque ■du Sénat.
LE LIVRE DE MON AMI.
Ce matin, en bouquinant sur les quais, je trouvai dans la boite a deux sous un tome dépareillé de Tite-Live. Comme je le feuilletais au hasard, je tombai sur cette phrase: «Lei débris de l\'armée romaine gagnèrent Canusium a la faveur de la nuit,quot; et cette phrase me rappela le souvenir de M. Cho-
on
Le Livre de mon ami.
tard. Or, quand je pense a M. Chotard, c\'est pour un bon moment. Je pensais encore a lui en rentrant a la maison, a 1\'heure du déjeuner. Et, comme j\'avais un sourire aux lèvres,, on m\'en demanda la cause.
— La cause, mes enfants, c\'est M. Chotard.
— Quel est ce Chotard qui te fait sourire ?
— Je vais vous le dire. Si je vous ennuie, faites semblant d\'écouter et laissez-moi croire que ce n\'est pas a lui-même que l\'entêté conteur conté ses histoires.
J\'avais quatorze ans et j\'étais en troisième. Mon professeur. qui se nommait Chotard, avait le teint fleuri d\'un vieux moine, et c\'en était un.....
Ce bon frère était un savant homme. 11 prit ses grades^ donna des lecons et vécut tant et si bien qu\'il grisonnait des cheveux, florissait des joues et rougeoyait du nez quand je fus amené avec mes camarades au pied de sa chaire.
Quel belliqueux professeur de troisième nous avions la! II fallait le voir, lorsque, texte en main, il conduisait a Philippes les soldats de Brutus. Quel courage ! quelle grandeur d\'ame t quel héroïsme! Mais il choisissait son temps pour être un héros, et ce temps n\'était pas le temps présent. M. Chotard se montrait inquiet et craintif dans le cours de la vie. On l\'effrayait facilement.
II avait peur des voleurs, des chiens enragés, du tonnerre,. des voitures et de tout ce qui peut, de prés ou de loin, endom-mager le cuir d\'un honnète homme.
II est vrai de dire que son corps seul demeurait parmi nous ; son Ame était dans 1\'antiquité. II vivait, eet excellent homme, aux Thertnopyles avec Léonidas ; dans la mer de Salamine, sur la nef de Thémistocle; dans les champs de Cannes, prés
Le Livre de mon ami.
de Paul-Emile; il tombait tout sanglant dans lo lac Trasimène, •oü, plus tard, un pêcheur trouvera son anneau de chevalier romain. II bravait, a Pharsale, César et les dieux; il brandis-sait son glaive rompu sur le cadavre de Varus, dans la foret Hercynie. C\'était un fameux homme de guerre.
Résolu a vendre chèrement sa via sur les bords de l\'/Egos-Potamos et fier de vider la coupe libératrice dans Numance assiégée, M. Cbotard ne dédaignait nullement de recourir avec les i\'usés capitaines aux stratagèmes les plus perfides.
— Un des stratagèmes qu\'il faut recoramander, nous dit un jour M. Chotard. en commentant un texte d\'Ellen, est d\'attirer l\'armée ennemie dans un défilé et de l\'y écraser sous des ■quartiers de roe.
II ne nous dit point si l\'armée ennemie avait souvent 1\'obli-geance de se prêter a cette manoeuvre. Mais j\'ai bate d\'en venir au point par lequel Chotard s\'illustra dans les esprits de tous ses éléves.
II nous donnait pour sujet de compositions, tant latines que frangaises, des combats, des sièges, des cérémonies expiatoires ■et propitiatoires, et c\'est en dictant, le corrigé de ces narrations qu\'il déployait toute son éloquence. Son style et son débit exprimaient dans les deux langues la même ardeur martiale. II lui arrivait parfois d\'interrompre le cours de son idéé pour nous dispenser des punitions méritées, tnais le ton de sa voix restait héroïque jusque dans ces incidences; en sorte que, par-lant tour a tour avec le même accent comme un consul qui ■exhorte ses troupes et comme un professeur de troisiéme qui distribue des pensums, il jetait les esprits des éléves dans un trouble d\'autant plus grand qu\'il était impossible de savoir si ■c\'était le consul ou le professeur qui parlait. II lui arriva un
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Le Livre de mon ami.
jour de se surpasser dans ce rrenre, par un discours incomparable. Ce discours, nous le sümes tous par coeur; j\'eus soin de l\'écrire sur mon cahier sans en rien omettre.
Le voici tel que je l\'entendis, tel que je l\'entends encore, car il me semble que la voix grasse de M. Chotard résonne •encore a mes oreiiles et les emplit de sa solennité monotone.
DERNIÈRES PAROLES DE DÉCIUS MUS.
Prés de se dévouer aux dieux Manes et pressant déja de l\'éperon les flancs de son coursier impétueux, Décius Mus se retourna une dernière fois vers ses compagnons d\'armes et leur dit:
»Si vous n\'observez pas mieux le silence, je vous infligerai une retenue générale. J\'entre, pour la patrie, dans rimmortalité. Le gouffre m\'attend. Je vais mourir pour le salut commun. Monsieur Fontanet, vous me copierez dix pages de rudiment. Ainsi l\'a décidé, dans sa sagesse, Jupiter Gapitolinus, l\'éternel gardien de la Ville éternelle. Monsieur Nozière, si, comme il me semble, vous passez encore votre devoir a M. Fontanet pour qu\'il le copie, selon son habitude, j\'écriral a monsieur votre péi-e. li est juste et nécessaire qu\'un citoyen se dévoue pour le salut commun. Enviez-moi et ne me pleurez pas. II est inepte de rire sans motif. Monsieur Nozière, vous serez consigné jeucli. Mon exemple vivra parmi vous. Messieurs, vos ricanements sont d\'une inconvenance que je ne puis tolérer. J\'informerai M. le proviseur de votre conduite. Et je verrai, du sein de TElysée, oitvert aux manes des héros, les vierges
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f12 Le Livre de mon ami.
de la République suspendre des guirlandes de fleurs au pied de mes images.quot;
J\'avais, en ce temps-la, une prodigieuse faculté de rire. Je l\'exergai tout entière sur les dernières paroles de Décius Mus, et, quand, après nous avoir donné le plus puissant motif de rire, M. Chotard ajouta qu\'il est inepte de rire sans motif, je me cachai la tête dans un dictionnaire et perdis le sentiment. Ceux qui n\'ont pas été secoués a quinze ans par un fou rire sous une grêle de pensums ignorent une volupté.
Mais il ne faut pas croire que j\'etais capable seulement de muser en classe. J\'étais a ma manière un bon petit humaniste. Je sentais avec beaucoup de force ce qu\'il y a d\'aimable et de noble dans ce qu\'on appelle si bien les belles-lettres.
J\'avais dès lors un goüt du beau latin et du beau francais que je n\'ai pas encore perdu, malgré les conseils et les exem-ples de mes plus beureux contemporains. II m\'est arrivé a eet égard ce qui arrive communément aux gens dont les croyances sont méprisées. Je ine suis fait un orgueil de ce qui n\'était peut-être qu\'un ridicule. Je me suis entêtédansma littérature, et je suis resté un classique. On peut me traiter d\'aristocrate et de mandarin; mais je crois que six ou sept ans de culture littéraire donnent a l\'esprit bien préparé pour la recevoir une noblesse, une force élégante, une beauté qu\'on n\'obtient point par d\'autres moyens.
Quant a moi, j\'ai goüté avec délices Sophocle et Virgile. M. Chotard, je 1\'avoue, M. Chotard aidé de Tite-Live, m\'inspirait des réves sublimes. L\'imagination des enfants est merveilleuse. Et il passé de bien inagnifiques images dans la tête des petils polissons! Quand il ne me donnait pas un fou rire, M. Chotard me remplissait d\'enthousiasme.
Lc Livre cle mon ami.
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Chaque fois que de sa voix grasse de vieux sermonnaire il pronongait lentement cette phrase: »Les débris de I\'armée roinaine gagnèrent Canusium a la faveur de la nuit,quot; je voyais passer en silence, a la clarté de la lune. dans la campagne mie, sur une voie bordée de tonibeaux, des visages livides, souillés de sang et de poussière, des casques bossués, des cuirasses ternies et faussées, des glaives rompus. Et cette vision, a demi voilée, qui s\'effaeait lentement, était si grave, si rnorne et si fiére, que mon coeur en bondissait de douleur et, d\'admiration dans ma poitrine.
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TABLE.
jli A J^REMIËRE pÉNÈRATION. 1S30-1SÖÜ.
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charles nodieu . |
. Le Chien de Brisquet..... |
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gt;gt; gt;3 • • |
. Lidivine...... . . |
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guizot..... |
. Histoire dc la Revolution d\'An- | |
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gleterre ......... |
h | |
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lamennais .... |
. Paroles d\'un croyant..... |
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lamartine .... |
. Le Tailleur de pierres..... |
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augustin thikkry . |
. Récits Mérovingiens..... |
36 |
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jui.cs miciielet . . |
. Le Peuple; Servitudes du paysan . |
44 |
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alfred de vigny. . |
. Cinq-Mars... ..... |
55 |
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thiers..... |
. Causes morales du désastre de Wa | |
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terloo ........ |
72 | |
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..... |
. Moscou, Septembre 1812 |
7s |
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balzac..... |
89 | |
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victor hugo . . . |
. La Barricade Saint-Antoine . |
10s |
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. Le Pilori......... |
I2S | |
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»gt; ?gt; ... |
. Le Sauvetage des enfants. |
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gerard ue nerval . |
. Emilie.......... |
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table.
Pag.
Prosper Merimee. . . Mateo Falcone.......159
Alexandre Dumas . . Comment le roi Henri Til ent peur 177 „ „ . . Comment la voix du Seigneur se
trompa.........188
De Stendhal .... Comment Fabrice del Dongo assista
d la bataille de Waterloo. . .198
Leon Gozlan .... La Main cachée..... .218
Sainte-Beuve .... Poésies par Ch. Monselet . . . 229
Eugene Sue.....Atar-Gull.........238
Mmb. E. de Girardin . Le Vicomte de Launay; Lettres Pa-
risiennes........249
Georges Sand .... Consuelo.........257
Jules Janin.....La fin d\'un monde. l\'Hótel Dien. 272
Ernest Legouvée . . . La politesse aristocratique et la po-
litesse démocratique.....284
Théophile Gautier . . EfFet de neige ....... 299
Alfred de Musset . . Histoire d\'un merle blanc . . 320 Jules Sandeau .... Jean de Thommeray . . . . .351
Edouard Laboulaye. . Histoire de la Revolution des Etats-
Unis..........357
Edouard Ourliac . . La Commission militaire .... 364
Charles de Bernard . Le Paratonnerre.......375
Alphonse Karr . . . Une heure trop tard.....389
Barbey d\'Aurévilly . . rEnsorcelée ........ 399
jl/A pEUXIÈMK pÈNÈRATION. 1850—1870.
Louis Veuillot . . .La première garnison d2 Miliana . 410
Octave Feuillet . . . Monsieur de Camors.....418
Jules Simon.....1\'Ouvrier de huit ans.....439
A. Privat d\'Angi.emont Le Fabiicant d\'asticots . . . .441
TABLE,
Pag.
A. Privat d\'Anglemont rArlequin. l\'Employé aux yeux de
bouillon........444
Henry Murgkr . . . Un envoyé de la l\'rovidencc . 447
Arsf.ne Houssaye . . . Beaumarchais........459
Champfi.eury .... Carnevale.........463
Edmond Scherer ... La Déformation de la langue fran-
?aise. ... .....473
AüGUSTE Vacquerie . . Edgar Quinet.......480
„ „ . . Le Jaune.........484
Gustave Flaubert . . Salambo; Mdtho......488
Erckmann-Chatrian . . Histoire d\'un paysan.....500
Louis Ulbach .... Les Gitanos........546
Edmond et Jules de Gon-
court......Charles Demailly......554
E. de Goncourt . . . Les frères Zemganno ... .561
Ernest Renan . . . . Le Broycur de lin......567
Alfred Delvau . . . Trois heures du matin . . . 582 Charles Monselet . . Le Chevalier de la Morlière . . 589
Quatrelles.....Comment on écoute les classiques. 602
Paul de Saint-Victor . Les Bohémiens . . .... 614
Chavette.....Modeste asyle.......626
H. Taine......Tennyson: Le public.....638
F. Sarcey.....II ne faut jamais dire: fontaine .... 651
Prévost-Paradol ... La France Nouvelle.....665
Edmond About . . . Le Poivre.........675
Victor Cherbuhez . . Paule Méré........684
André Theurikt . . . Sous Bois.........691
Ludovic Halevy . . . Le Programme de M. Cardinal . 705 Henry Rochefort . . Les Franyais de la décadence . .714 Gustave Droz . . . . Le Jour de Tan. ...... 727
Albert Wolff. , , . 1\'Ecume de Paris......735
Jules Vallés . . . . M. Chaque........735
Jules Clarétie. ... La Libre parole: Conclusion . .757
table.
j^A ^ROISIEME pÈNÉRATION.
1870—1885.
Pag.
Emii.e Zol.\\.....ITnondation . .......767
Léon Cladei.....Achille et Patrocle ...... 799
Alphonse Daudet . . Le mauvais Zouave . . . . 8i5
M»k. A. Daudet . . . Fragments d\'un livre incdit . . . 823
Merinos......Le Lord glacé ....... 828
Francois Coppée ... La vieille tunique......842
Vili.iers de l\'Isle Adam Le Due de Portland ..... 855
Guy de Maupassant . . La Parure.........864
Pierre Loti.....Fleurs d\'Ennui.......876
„ .......Voyage au Montenegro .... 880
A. Dreyfus.....Comment on fait une pièce de thédtre 892
Anatoi.e France . . . Le livre de mon ami . . . . . 908
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