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GUNNING

ÉMILE ZOLA.

-

CONTES CHOISIS.

BIBLIOTHEEK OER ï KUKSUMIVtRülTclT j U T £ C H T. J

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NOTICE.

Pour la plupart des lecteurs Émile Zola est avant tout l\'auteur des Rougon-Macquart, »cette épopee pes-simiste de l\'animalité humainequot;, 1j pour beaucoup d\'entre eux il n\'est même que i;a. Et en effet, l\'édifice que le robuste architecte a construit pa ti cm ment, labo-rieusement, pierre a pierre, a pris des proportions si colossales, que tout ce qui n\'est pas lui, disparait, englouti dans I\'ombre immense que projette cette massive construction. Est-ce justice? Est-ce a tort? Le lecteur trouvera lui-même Ia réponse en parcourant le présent recueil. Sans doute, les qualités maltresses de l\'auteur, cette faculté a faire mouvoir les masses, ce talent de peindre a grands coups de brosse, cette énergie de l\'expression y font souvent défaut. Est-ce a dire qu\'elles manquent tout a fait? On n\'aura qu\' a lire VInondation pour se convaincre du contraire. Dans la peinture de ces flots impétueux aux crêtes écuman-tes, de ces eaux furieuses qui dans leur galop échevelé entralnent, submergent, engloutissent tout ce qui leur fait obstacle, on reconnait la main puissante qui dans

\') défmition de J. Lemaitre.

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IV

Germinal trace un tableau si empoignant de cette cohue de meurt-de-faim, que la misère, les privations de toute sorte talonnent. Cette poussée humaine, ces milliers de misérables, ébranlant le sol du piétinement de leurs sabots, n\'est-ce pas, elle aussi, une mer déchalnée, a laquelle rien ne résiste? Mais l\'Inondation a encore d\'autres mérites; voyez avec quel art l\'auteur a ménagé ses effets, quelle gradation dans 1\'horreur, qui atteint son point culminant dans l\'épouvantable catastrophe du radeau, quel contraste entre le bonheur du ménage Eoubieu et le désastre qui le menace! Ces mêmes qualités, on les retrouve dans le récit qui ouvre le recueil. Comme elle est fralche et lumineuse, la description du moulin du père Merlier, qu\'il est gai et souriant, le village égrené a la lisière de la forêt! Et le meunier lui-même, qu\'il est bien pris d\'après nature avec son air impassible, son rire silencieux. Comme Zola sait être ici réaliste sans abuser de ces couleurs crues dent il a enluminé les Buteau et les Fouan! Oh, je sais bien, il y aura des lecteurs qui hausseront les épaules a la description de l\'ouvrier du Chömage^ qui lui préféreront franchement Coupeau dans rAssommoir ou aimeront mieux encore entrer dans le taudis de la familie Maheu dans Germinal; peut-être au point de vue de Tart n\'auront-ils pas tout a fait tort, mais pourtant ils conviendront que la petite aquarelle qui a pour titre Man ami Jacques ne fait pas trop mauvaise figure a eóté de ces vigoureuses pein-tures. Ce croque-mort au visage anguleux, qui s\'efface, se fait petit dans sa défroque noire, élimée, et qui, aux rares moments ou il devient expansif, se répand

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V

en détails macabres, on sent que 1\'auteur 1\'a eoudoyé, qu\'il l\'a connu a cette époque de sa vie qu\'il aime a rappeler. Et c\'est précisément ee qui, a mon avis, fait l\'attrait de quelques-uns de ces récits. C\'est la complaisance avec laquelle Zola s\'arrête a ces souvenirs de jeunesse. Voyez encore ce plaisant épisode de collége, la révolte contre la morue a la sauce rousse et les haricots a la sauce blanche, le grand Michu, sacrifiant son appétit robuste a la noble ambition d\'etre chef de parti; ou bien encore, accompagnez l\'auteur dans sa délicieuse promenade au Bois de Verrieres, jouissez avec lui de la sauvagerie de ce coin charmant, perdez-vous sous ces frais ombrages, arrêtez-vous avec lui a la »mare vertequot;, je vous assure, vous reviendrez charmé de votre promenade et enchanté d\'avoir découvert dans votre guide une qualité que probablement vous ne lui soup^onniez guère: la grace.

Oui, ce grand pessimiste, ce fervent disciple de Schopenhauer, ce peintre morose qui s\'est plu a nous représenter sous toutes ses formes la laideur, la bas-sesse, la platitude humaine, eet homme, qui, de parti pris, semble retrancher aux enfants de son imagination toute foi a l\'idéal, au bien et au beau, il l\'a eu, ce précieux don. Elle est un peu mignarde, sa grace; elle n\'a peut-étre pas la fraicheur, la spontanéité de celle de Daudet ou de La Fontaine, mais tout de mérne1, elle ne manque pas d\'attrait; lisez le Paradis des Chats et vous me direz si ce n\'est pas la une charmante contre-partie de la jolie fable »le Loup et le Chien.quot;

Voyez-vous, il m\'a semblé piquant de relever dans

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VI

Zola cette qualité qui est comme étouffée sous tant d\'autres plus solides, plus robustes surtout; peut-être qu\'on ne me saura pas trop mauvais gré d\'avoir fait jouer sur le sombre et grandiose paysage, a I\'air morne et désolé le mince rayon de soleil qui timidement en égaye certaines parties.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

I.

Le moulin du père Merlier, par cette belle soiree d\'été, était en grande fête. Dans la cour, on avait mis trois tables, placées bout a bout, et qui attendaient les convives. Tout le pays savait qu\'on devait flaneer, ce jour-la, la fille Merlier, Fran^oise, avec Dominique, un gar^on qu\'on accusait de fainéantise, mais que les femmes , a trois lieues a la ronde, regardaient avec des yeux luisants, tant il avait bon air.

Ce moulin du père Merlier était une vraie gaieté ^). II se trouvait juste au milieu de Rocreuse, al\'endroit oü la grand\'route fait un coude. Le village n\'a qu\'une rue, deux files de masures, une file a chaque bord de la route; mais la, au coude, des prés s\'élargissent; de grands arbres, qui suivent le cours de la Morelle, couvrent le fond de la vallée d\'ombrages magnifiques. II n\'v a pas, dans teute la Lorraine, un coin de nature plus adorable. A droite et a gauche, des bois épais, des futaies1) séculaires montent des pentes douces, emplissent l\'horizon d\'une mer de verdure; tandis que, vers le midi, la plaine s\'étend, d\'une fertilité merveil-

1

\') futaie — bois oïi Ton a laissé les arbres arriver a leur plus grand développement.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN,

leuse, déroulant a Finfini des pieces de terre coupées de haies vives. Mais ce qui fait surtout le charme de Rocreuse, c\'est la fraicheur de ce trou de verdure, aux journées les plus chaudes de juillet et d\'aoüt. La Morelle descend des bois deGagny, et il semble qu\'elle pvenne le froid des feuillages sous lesquels ello coulo pendant des lieues; elle apporte les bruits rnunrmrants, Tombre glacée et recueillie deg forêts. Et elle n\'est point la seule fraicheur; toutes sortes d\'eaux courantes chantent sous les bois; a chaque pas, des sources jaillissent; on sent, lorsqu\'on suit les étroits sentiers, comme des lacs souterrains qui percent sous la mousse et profitent des inoindres fentes, au pied des arbres, entre les roebes, pour s\'épancber en fontaines cristal-lines. Les voix cbucbotantes de ces ruisseaux s\'élèvent si nombreuses et si hautes qu\'elles couvrent le chant des bouvreuils. On se croirait dans quelque pare encbanté, avee des cascades tombant de toutes parts.

En bas, les prairies sont trempées. Des marronniers gigantesques font des ombres noires. Au bord des prés, de longs rideaux \') de peupliers alignent leurs tentures bruissantes. II y a deux avenues d\'énormes platanes qui montent, a travers champs, vers l\'ancien chateau de Gagny, aujourd\'hui en ruines. Dans cette terre continuellement arrosée, les herbes grandissent démesurément. C\'est comme un fond de parterre2) entre les deux coteaux boisés, mais de parterre naturel, dont les prairies sont les pelouses, et dont les arbres géants dessinent les colossales corbeilles. Quand le

■) un ricteau est une haie ou palissade d\'arbres ou d\'ar-brisseaux, produisant de l\'ombre, ou rompant la violence du vent ou de l\'eau.

\') un fond de parterre — partie d\'un jardin qui fait face au batiment et qui est divisée par compartiments de buis, de fleurs, de gazon.

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L\'ATTAQUE DU MOULTN.

soleil, a midi, tombe d\'aplomb\'j, les ombres bleuis-sent, les herbes allamées1) dorment dans la chaleur, tandis qu\'un frisson glacé passo sous les feuillages.

Et c\'était la que le moulin du père Merlier égayait de son tic tac un coin de verdures folies 2j. Labatisse, faite de platre et de planches, semblait vieille comme le monde. Elle trempait a moitié dans la Morelle, qui arrondit a eet endroit un clair bassin. Une écluse était ménagée3), la chute tombait de quelques metres sur la roue du moulin, qui craquait en tournant, avec la toux asthmatique d\'une fidéle servante vieillie dans la maison. Quand on conseillait au pére Merlier de la changer, il hochait la tête en disant qu\'une jeune roue serait plus paresseuse et re connaltrait pas si bien le travail; et il raccommodait l\'ancienne avec tout ce qui lui tombait sous la main, des douves de tonneau, des ferrures rouillées, du zinc, du plomb. La roue en paraissait plus gaie, avec son profil devenu étrange, tout empanachée d\'herbes et de mousses. Lorsque l\'eau la battait de sou flot d\'argent, elle se couvrait de perles; on voyait passer son étrange earcasse sous une parure éclatante de colliers de nacre.

La partie du moulin qui trempait ainsi dans la Morelle avait Fair d\'une arche barbare, échouée la. Une bonne moitié du logis était batie sur des pieux. L\'eau entrait sous le plancher, il y avait des trous bien connus dans le pays pour les anguilles et les écrevisses énormes qu\'on y prenait. En dessous de la chute, le bassin était limpide comme un miroir, et

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1

\') les herbes allumees c.a.d. exposées au grand soleil au point de paraitre allumées (par hyperbole).

2

) verdure folie — d\'uni; végétation si riche qu\'elle a quelque chose d\'excessif, de fou.

3

•) ménager une chose, e\'est s\'y prendre de manière a l\'amener, a la procurer.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

lorsque la roue ne le troublait pas de son écume, on apercevait des bandes de gros poissons qui nageaient avec des lenteurs d\'escadre. Un escalier rompu des-cendait a la rivière, prés d\'un pieu oü était aniarrée une barque, üne galerie de bois passait au-dessus de la roue. Des fenêtres s\'ouvraient, percées irrégulièrement. C\'était un pêle-mêle d\'encoignures, de petites murailles, de constructions ajoutées après coup 1), de poutres et de toitures qui donnaient au moulin un aspect d\'an-cienne citadelle démantelée. Mais des lierres avaient poussé, toutes sortes de plant es grimpantes bouchaient les crevasses trop grandes, et mettaicnt un manteau vert è la vieille deraeure. Les demoiselles qui passaient dessinaient sur leurs albums le moulin du père Merlier.

Du cóté de Ia route, la maison était plus solide. Un portail en pierre s\'ouvrait sur la grande cour, que bordaient a droite et a gauche des hangars et des écuries. Prés d\'un puits, un orme immense couvrait de son ombre la moitié de la cour. Au fond, la maison alignait les quatre fenêtres de son premier étage, surmonté d\'un colombier. La seule coquetterie 2) du pére Merlier était de faire badigeonner 3) cette facade tous les dix ans. Elle venait justement d\'être blanchie, et elle éblouissait le village, lorsque le soleil l\'allumait au milieu du jour.

Depuis vingt ans le père Merlier était maire de Kocreuse. On l\'estimait pour la fortune qu\'il avait su faire. On lui donnait quelque chose comme4) quatre-vingt mille francs, amassés sou a sou. Quand il avait épousé Madeleine Guillard, qui lui apportait

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1

après coup — après la construction du moulin.

2

j) coquetterie — recherche d\'élégance telle qu\'une femme en met dans sa mise, sa parure.

3

s) badigeonner — peindre avec du badigeon ^couleur en détrempe (waterverf) fai te avec de la pierre pulverisée.)

4

on lui donnait q. ch. comme — on lui attribuait environ.

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L\'ATTAQUE DO MOULIN.

en dot le moulin, il ne possédait que ses deux bras. Mais Madeleine ne s\'était jamais repcntie de son choix, tant il avait su mener gaillardement les affaires du ménage. Aujourd\'hui, la femme était défunte; il restait veuf avec sa fille Frangoise. Sans doute, il aurait pu se reposer, laisser la roue du moulin dormir dans la mousse; mais il se serait trop ennuyé, et la maison lui aurait semblé morte: il travaillait toujours, pour le plaisir. Le père Merlier était alors un grand vieillard, a longue figure silencieuse, qui ne riait jamais, mais qui était tout de mème trés gai en dedans. On l\'avait choisi pour maire a cause de son argent, et aussi pour le bel air qu\'il savait prendre, lorsqu\'il faisait un mariage.

Prancjoise Merlier venait d\'avoir dix-huit ans. Elle ne passait pas pour une des belles du pays, paree qu\'elle était chétive. Jusqu\' a quinze ans, elle avait même été laide. On ne pouvait pas comprendre, a Eocreuse, comment la fille du père et de la mère Merlier, tous deux si bien plantés, poussait mal et d\'un air de regret quot;j. Mais a quinze ans, tout en restant délicate, elle prit une petite figure, la plus jolie du monde. Elle avait des cbeveux noirs, des yeux noirs, et elle était toute rose avec 9a; une bouche qui riait toujours, des trous dans les joues, un front clair oü il y avait comme une couronne de soleil. Quoique chétive pour le pays, elle n\'était pasmaigre, loin de lè,; on voulait dire simplement qu\'elle n\'aurait pas pu lever un sac de blé. Seulement, les longs silences de son père l\'avaient rendue raisonnable trés jeune. Si elle riait toujours, c\'était pour faire plaisir aux autres. Au fond, elle était sérieuse.

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Naturellement, tout le pays la courtisait, plus encore

1) d\'un air de regret — comme a contre-coeur.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

pour ses ecus que pour sa gentillesse. Et elle avait fini par faire son choix, qui venait de scandaliser la contrée. De l\'autre cóté de la Morelle vivait un grand ganjon, que Ton nonimait Dominique Peuquer. II n\'était pas de Rocreuse. Dix ans auparavant, il était arrivé de Belgique, pour hériter d\'un oncle qui possédait un petit bien sur la lisière meme de la forét de Gagny, juste en face dunioulin, a quelques portées de fusil. II venait pour vendre ee bien, disait-il, et retourner chez lui. Mais le pays le charma, paralt-il, car il n\'en bougea plus. On le vit cultiver son bout de champ, récolter quelques legumes dont il vivait. II pêcbait, il chassait; plusieurs fois les gardes fail-lirent le prendre et lui dresser des procès-verbaux. Cette existence libre, dont les paysans ne s\'expliquaient pas bien les ressources, avait fini par lui donner un mauvais renom. On le traitait vaguement de bra-connier. En tout cas, il était paresseux, car on le trouvait souvent endormi dans I\'berbe a des heures ou il aurait du travailler. La masure qu\'il babitait, sous les derniers arbres de la forêt, ne semblait pas non plus la demeure d\'un bonnête gar^on. II aurait eu un commerce avec les loups des ruines de Gagny, que cela n\'aurait point surpris les vieilles femmes. Pourtant, les jeunes filles, parfois, se basardaient a le défendre, car il était superbe, eet homme loucbe, souple et grand comme un peuplier, trés blanc de peau, avec une barbe et des cheveux blonds qui sem-blaient de Tor au soleil. Or, un beau matin, Pran-(joise avait déclaré au père Merlier, qu\'elle aimait Dominique et que jamais elle ne consentirait a épouser un autre gar^on.

On pense quel coup de massue le père Merlier reijut, ce jour-la! II ne dit rien, selon son habitude. II avait son visage réfléchi; seulement, sa gaieté intérieure ne luisait plus dans sea yeux. On se

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L\'ATTAQUE DTI MOULIN.

bouda ^ pendant une semaine. Pran^oise, elle aussi, était toute grave. Ce qui tourmentait 1) le père Mer-lier, c\'était de savoir comment ce gredin 2) de bra-connier avait bien pu ensorceler 3) sa fille. Jamais Dominique n\'était venu au moulin. Le meunier guetta, et il apenjut le galant, de 1\'autre cöté de la Morelle, couehé dans l\'herbe et feignant de dormir. Pran(joise, de sa chambre, pouvait le voir. La chose était claire, ils avaient du s\'aimer, en se faisant les doux yeux par-dessus la roue du moulin.

Cependant, huit autres jours s\'éooulèrent; Franchise devenait de plus en plus grave. Le père Merlier ne disait toujours rien. Puis un soir, silencieusement, il amena lui-même Dominique. Prangoise, justement, mettait la table 4). Elle ne parut pas étonnée, elle se contenta d\'ajouter un couvert; settlement les petits trous de ses joues venaient de se creuser de nouveau, et son rire avait reparu. Le matin, le père Merlier était allé trouver Dominique dans sa masure, sur la lisière du bois. La, les deux hommes avaient causé pendant trois heures, les portes et les fenêtres fermées. Jamais personne n\'a su ce qu\'ils avaient pu se dire. Ce qu\'il y a de certain, c\'est que le père Merlier, en sortant, traitait déja Dominique comrne son fils. Sans doute le vieillard avait trouvé le garcjon qu\'il était allé chercher un brave gallon, dans ce paresseux qui se couchait sur l\'herbe pour se faire aimer des filles.

Tout Rocreuse clabauda0). Les femmes, sur les

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avait Br la ; un luer. t, il qui xgt;rét •tées t-il, t-n,

)OUt \'ait. Pail-iux. ient un ira-le res lit, pas ■ait

\'y,

es. ; a ie,

de n-n-lit er

er e.

té se

1

tournienter — inquiéter, exciter vivement la curiosité.

2

gredin — vaurien, mauvais garnement.

3

*) ensorceler — captiver par un charme inexplicable, propr. soumettre a l\'influence d\'un sortilege.

4

\'■) mettre la table — mettre la nappe, le couvert. 8) clabauder — criailler pour araeuter contre qqn. clabaud, étant une sorte de chien, qui aboie fortement.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

portes, ne tarissaient pas \') au sujet de la folie du père Merlier, qui introduisait ainsi chez lui un garne-ment. II laissa dire. Peut-ètre s\'était-il souvenu de son propre mariage. Lui non plus ne possédait pas un sou vaillant, lorsqu\'il avait épousé Madeleine et son moulin; cela pourtant ne l\'avait point empêché de faire un bon mari. D\'ailleurs Dominique eoupa court anx cancans1), en se mettant si rudement a, la besogne, que le pays en fut érnerveillé. Justement le ganjon du moulin était tombé au sort, et jamais2) Dominique ne voulut qu\'on en engageftt un autre. II porta les sacs, conduisit la charrette, se battit avec la vieille roue quand elle se faisait prier 3J pour tourner, tout cela d\'un tel cceur 4j, qu\'on venait le voir par plaisir. Le père Merlier avait son rire silencieux. II était trés fier d\'avoir deviné ce garijon. II n\'y a rien eomme l\'amour pour donner du courage auxjeunes gens.

Au milieu de teute cette grosse besogne, Prancjoise et Dominique s\'adoraient. Ils ne parlaient guère, mais ils se regardaient avec une douceur souriante. Jusque-la, le père Merlier n\'avait pas dit un seul mot au sujet du mariage; et tous doux respectaient ce silence, attendant la volonté du vieillard. Enfin, un jour, vers le milieu de juillet, il avait fait mettre trois tables dans la cour, sous le grand orme, en invitant ses amis de Rocreuse a venir, le soir, boire un coup avec lui. Quand la cour fut pleine et que tout le

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1

) cancan — propos malveillant que l\'on colporte sur les gens.

2

\') ne pas tarir sur un sujet — en parler sans cesse, y revenir toujours (comma une source qui ne cesse de couler).

3

de celui de pos dü tont.

4

se faire prier — se montrer rebelle, ne pas voüloir. cceur — entrain, ardeur.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

monde eut le verre en main, le père Merlier leva le sien trés haut, en disant:

— C\'est pour avoir le plaisir de vous annoncer que Fran^oise épousera ee gaillard-la dans nn mois, le jour de la Saint-Louis 1).

Alors on trinqua bruyamment. Tout le monde riait. Mais le père Merlier, haussant la voix, dit encore:

— Dominique, embrasse ta promise. Qa se doit.

Et ils s\'embrassèrent, trés rouges, pendant que

l\'assistance riait plus fort. Ce fut une vraie fête. On vida un petit tonnoau. Puis, quand il n\'y eut laqué les amis intimes, on causa d\'une faijon calme. La nuit était tombée, une nuit étoilée et trés claire. Dominique et Francjoise, assis sur un banc, l\'un prés de l\'autre, ne disaient rien. Un vieux paysan parlait de la guerre que l\'empereur avait déclarée a la Prusse. Tous les gars2) du village étaient déja partis. La veille, les troupes avaient encore passé. On allait se cogner 3j dur.

— Bah! dit le pére Merlier avec l\'égoïsme d\'un homme beureux, Dominique est étranger, il ne partira pas... Et si les Prussiens venaient, il serait la pour défendre sa femme.

Cette idee que les Prussiens pouvaient venir parut une bonne plaisanterie. On allait leur flanquer une raclée soiguée 4j, et ce serait vite fini.

— Je les ai déja vus, je les ai déja vus, répéta d\'une voix sourde un vieux paysan.

II y eut un silence. Puis on trinqua une fois encore.

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1

\'■) la Saint-Louis tombe au 25 aoüt.

2

5) gars — (pron. gd), ancien nominatif dont garfon est l\'acousatif. comp. sire-seigneur, copain-compagnon.

3

se cogner — se battre (proprt. fendre en frappant sur un coin).

4

lt;) flanquer une raclée soigne\'e — régaler d\'une volée de coups, battre a plate couture.

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L\'AÏTAQUE UU MOULIN.

FratKjoiso et Dominique n\'avaient rien entendu; ils s\'étaient pris doucement la main, derrière le banc, sans qu\'on put les voir, et cela leur semblait si bon, qu\'ils restaient la, les yeux perdus au fond des ténèbres.

Quelle nuit tiède et superbe! Le village s\'endormait aux deux bords de la route blanche, dans une tran-quillité d\'enfant. On n\'entendait plus, de loin en loin, que le chant de quelque coq éveillé trop tót. Des grands bois voisins descendaient de longues haleines qui passaient sur les toitures comme des caresses. Les prairies, avec leurs ombrages noirs, prenaient une majesté mystérieuse et recueillie, tandis que toutes les sources, toutes les eaux courantes qui jaillissaient dans I\'ombre, semblaient être la respiration fraiche et rytbmée de la campagne endormie. Par instants, la vieille roue du moulin, ensommeillée, paraissait rêver, comme ces vieux cbiens de garde qui aboient en ronflant; elle avait des craquements, elle causait toute seule, bercée par la chute de la Morelle, dont la nappe 1) rendait le son musical et continu d\'un tuyau d\'orgue. Jamais une paix plus large n\'était descendue sur un coin plus heureux de nature.

II.

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Un mois plus tard, jour pour jour, juste la veille de la Saint-Louis, Rocreuse était dans l\'épouvante. Les I\'russiens avaient battu Tempereur et s\'ava^aient a marches forcées vers le village. Depuis unesemaine, des gens qui passaient sur la route annoncjaient les Prussiens: »Ils sont a Lormière; ils sont a Novellesquot;, et a entendre dire qu\'ils se rapprochaient si vite, Eo-

1

nappe — proprt. linge qu\'on étend sur une table a manger, et par comp. ce qui s\'étend en couche.

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l\'attaque dü moulin.

creuse, chaque matin, eroyait les voir descendre par les bois de Gagny. lis ne veDaient point, cependant; cela effrayait davantage. Bien sür qu\'ils tomberaient sur le village pendant la nuit et qu\'ils égorgeraient tout le monde.

La nuit précédente, un peu avant lejour, il y avait eu une alerte \'). Les habitants s\'étaient réveillés, en entendant un grand bruit d\'hommes sur la route. Les femmes déja se jetaient a genoux et faisaient des signes de croix, lorsqu\'on avait reconnu des pantalons rouges, en entr\'ouvrant prudemment les fenétres. C\'était un detachement francais. Le capitaine avait tout de suite demandé le maire du pays,, et il étaitresté au moulin, après avoir cause au père Merlier.

Le solcil se levait gaiement, ce jour-la. II fei-ait chaud a midi. Sur les bois, une clarté blonde flottait, tandis que, dans les fonds, au-dessus des prairies, montaient des vapeurs blanches. Le village, propre et joli, s\'éveillait dans la fralcheur, et la campagne, avec sa rivière et ses fontaines, avait des graces mouillées de bouquet 2). Mais cette belle journée ne faisait rire personne. On venait de voir le capitaine tourner autour du moulin, regarder les maisons voisines, passer de l\'autre cóté de la Morelle, et de la étudier le pays avec une lorgnette; le père Merlier, qui l\'accompagnait, sem-blait donner des explications. Puis, le capitaine avait posté des soldats derrière des murs, derrière des arbres, dans des trous. Le gros du détacbement campait dans la cour du Moulin. On allait done se battre? Et quand le père Merlier revint, on l\'interrogea. II fit un long signe de téte sans parler.

\') alerte — menace soudaine d\'un danger.

■\') des graces mouillées de bouquet — en aspergeant un bouquet on donne aux lleurs un attrait, une grace nouvelle, de mème ici la campagne couverte de rosée.

Zola , Contes. 2

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

Fran^oise et Dominique étaient la, dans la cour, qui le regardaient. II finit par óter la pipe de sa bouche, et dit cette simple phrase:

— Ah! nies pauvres petits, ce n\'est pas demain que je vous marierai!

Dominique, les lèvres serrées, avec un pli de colère au front, se haussait parfois, restait les yeux fixés sur le bois de Gagny, comme s\'ü eüt voulu voir arriver les Prussiens. Pran^oise, trés pale, sérieuse, allait et venait, fournissant aux soldats ce dont ils avaient besoin. lis faisaient la soupe dans un coin de la cour, et plaisantaient, en attendant de manger.

Cependant, le capitaine paraissait ravi. II avait visité les chambres et la grande salie du moulin donnant sur la rivière. Maintenant, assis prés du puits, il causait avec le pére Merlier.

— Vous avez la une vraie forteresse, disait-il. Nous tiendrons bien jusqu\'a ce soir . . . Les bandits sont en retard. lis devraient être ici.

Le meunier restait grave. II voyait son moulin flamber comme une torche. Maïs il ne se plaignait pas, jugeant cola inutile. II ouvrit seulement la bouche pour dire:

— Vous devriez faire cacher la barque derrière la roue. II y a un trou oü elle tient... Peut-être qu\'elle pourra servir.

Le capitaine donna un ordre. Ce capitaine était un bel homme d\'une quarantaine d\'années, grand et de figure aimable. La vue de Pran^oise et de Dominique semblait le réjouir. II s\'occupait d\'eux comme s\'il avait oublié la lutte prochainc. II suivait Prangoise des yeux, et son air disait clairement qu\'il la trouvait charmante. Puis, se tournant vers Dominique:

— Vous n\'êtes done pas a l\'armée, mon ganjon? lui demanda-t-il brusquement.

— Je suis étranger, répondit le jeune homme.

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L\'ATTAQTJE DU MOULIN.

Le eapitaine parut goü-ter \') médiocrement cette raison. II cligna les yeux et sourit. Fran^oise ftait plus agréable a fréquenter que le canon. Alors, en le voyant sourire , Dominique ajonta;

— Je suis étranger, mais je loge une balie dans une pomme a cinq cents mètres . . . Tenez, mon fusil de chasse est la, derrière vous.

— II pourra vous servir, répliqua simplement le capitaipe.

Fran^oise s\'était approchée, un peu tremblante. Et, sans se soucier du monde qui était la, Dominique prit et serra dans les siennes les deux mains qu\'elle lui tendait, comme pour se mettre sous sa protection. Le eapitaine avait souri de nouveau. mais il n\'ajouta pas une parole. II demeurait assis, son epée entre les jambes, les yeux perdus1), paraissant rêver.

II était déja dix heures. La chaleur devenait trés forte. Un lourd silence se faisait. Dans la cour, a l\'ombre des hangars , les soldats s\'étaient mis a manger la soupe. Aucun bruit ne venait du village, dont les habitants avaient tous barricadé leurs maisons, portes et fenétres. ün chien, resté seul sur la route, hurlait. Des bois et des prairies voisines, pamés par la chaleur 2), sortait une voix loinfaine prolongée, faite de tous les souffles épars. ün coucoti chanta. Puis, le silence s\'élargit encore.

Et, dans eet air endormi, brusquement, un coup de feu éclata.

Le eapitaine se leva vivement, les soldats lachèrent leurs assiettes de soupe, encore a moitié pleines. En quelques secondes, tous furent a leur poste de combat; de bas en haut le moulin se trouvait occupé. Cepen-

19

2*

1

\') go liter — apprécier.

2

les yeux perdus — regardant dans le vide.

) parties par la chaleur — pr.iprt. évanouis, ici par mé-taphore, immobiles, silencieux.

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L\'ATTAQUE DU MOULTN.

dant, le capitaine, qui s\'était portó sur la route, n\'avait rien vu; a droite et a gauche, la route s\'éten-dait, vide et toute blanehe. Un deuxième coup de feu se fit entendre, et toujours pas une ombre. Mais, ea se retournant, il apenjut du cöté de Gagny, entre deux arbres, un léger flocon de fmnée qui s\'envolait pareil a un fil de la Vierge \'). Le bois restait profond et doux.

— Les gredins se sont jetés dans la forêt, murmura-t-il. lis nous savent ici.

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Alors, la fusillade continua, de plus en plus nourrie, entre les soldats francais, postés autour du moulin , et les Prussiens, cachés derrière les arbres. Les balles sifflaient au-dessus de la Morelle, sans causer de pertes ui d\'un cöté ni de l\'autre. Les coups étaient irréguliers , partaient de chaque buisson; et Ton n\'apercevait toujours que les petites fumées, balancées mollement par le vent. Cela dura prés de deux beures. L\'officier chantonnait d\'un air indifférent. Fran^oise et Dominique , qui étaient restés dans la cour, se haussaient et regardaient par-dessus une muraille basse. lis s\'inté-ressaient surtout a un petit soldat, posté au bord de la Morelle, derrière la carcasse d\'un vieux bateau; il était a plat ventre, guettait, lachuit son coup de feu, puis se laissait glisser dans un fossé, un peu en arrière, pour recharger son fusil; et ses mouvements étaient si dróles, si rusés, si souples, qu\'on se laissait aller a sourire en le voyant. II dut apercevoir quelque tête de Prussien, car il se leva vivement et épaula; mais, avant qu\'il eüt tiré, il jeta un cri, tourna sur lui-même et roula dans le fossé, ou ses jambes eurent un instant le roidissement convulsif des pattes d\'un poulet qu\'on égorge. Le petit soldat venait de recevoir une

\') fi.l de la Fierae-filandres qui voltisrent dans l\'air en automne.

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L\'ATTAQUE DÜ MOULIN.

balie en pleine poitrine. C\'éfcait le premier mort. In-stinctiveinent, Franijoise avait saisi ia main de Dominique et Ia lui serrait dans une crispation \') nerveuss.

— Ne restez pas la, dit le capitaine. Les balles viennent jusqu\'ici.

En effet, un petit coup sec s\'était fait entendre dans le vieil orme, et un bout de branche tombait en se balanQant. Mais les deux jeunes gens ne bougèrent pas, cloués par l\'anxiété du spectacle. A la lisière du bois, un Prussien était brusquement sorti de derrière un arbre comme d\'une coulisse, battant Fair de ses bras et tombant a la renverse. Et rien ne bougea plus, les deux morts semblaient dormir au grand soleil; on ne voyait toujours persontie dans la campagne alourdie. Le pétillement de la fusillade lui-même cessa. Seule, la Morelle chuchotait avec son bruit clair.

Le père Merlier regarda le capitaine d\'un air de surprise, comme pour lui deinander si c\'était fini.

— Voila le grand coup, murmura celui-ci. Méfiez-vous. Ne restez pas la.

II n\'avait pas achevé qu\'une décharge efl\'royable eut lieu. Le grand orme fut comme fauché, une volée de feuilles tournoya. Les Prussiens avaient heureusement tiré trop haut. Dominique entralna, emporta presque Fran^oise, tandis que le père Merlier les suivait, en criant:

— Mettez-vous dans le petit caveau, les murs sent solides.

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Mais ils ne l\'écoutèrent pas; ils entrèrent dans la grande salie, oü une dizaine de soldats attendaient en silence, les volets fermés, guettant par les fentes. Le capitaine était resté seul dans la cour, accroupi der-

\') cWspa£wn-serrement.

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L\'ATTAQUE DU MOULIK.

rière la petito muraille, pendant que les décharges furieuses continuaient. Au dehors, les soldats qu\'il avait postés ne cédaient le terrain que pied a pied. Pourtant, ils rentraient un a tin en rampant, quand l\'ennemi les avait délogés de leurs cachettes. Leur consigne était de gagner du temps, de ne point se montrer, pour que les Prussiens ne pussent savoir quelles forces ils avaient devant eux. Une heure encore s\'écoula. Et, comme un sergent arriva, disant qu\'il n\'y avait plus dehors que deus ou trois hommes, l\'officier tira sa montre, en murmurant:

— Deux heures et demie .... Allons, il faut tenir quatre heures.

II fit fermer le grand portail de la cour, et tout fut préparé pour une résistance énergique. Comme les Prussiens se trouvaient de l\'autre cöté de la Morelle, un assaut immédiat n\'était pas a craindre. II y avait bien un pont a deux kilomètres, mais ils ignoraient sans doute son existence, et il était peu eroyable qu\'ils tenteraient de passer a gué 1) la rivière. L\'officier fit done simplement surveiller la route. Tout l\'effort allait porter du cóté de la campagne.

La fusillade, de nouveau, avait cessé. Le moulin semblait mort sous le grand soleil. Pas un volet n\'était ouvert, aucun bruit ne sortait de l\'intérieur. Peu a peu, cependant, les Prussiens se montraient a la lisière du bois de Gagny. Ils allongeaient la téte, s\'enhardissaient. Dans le moulin, plusieurs soldats épaulaient déja, mais le capitaine cria:

— Non, non, attendez . . . Laissez-les s\'approcher.

Ils mirent beaucoup de prudence, regardant le moulin

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d\'un air méfiant. Cette vieille demeure silencieuse et morne, avec ses rideaux de lierre, les inquiétait.

1

d gué — a pied, le gué étant I\'endroit d\'un cours d\'eau oü l\'eau est assez basse pour qu\'on puisse le traverser a, pied.

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L\'ATTAQÜE DU MOULIN.

Pourtant ils avangaient. Quand ils furent une cinquan-taine dans la prairie, en face, Tofficier dit un seul mot:

— Allez!

Un déchirement \') se fit entendre, des coups isolés suivirent. Frangoise, agitée d\'un tremblement, avait porté malgré elle les mains a ses oreilles. Dominique, derrière les soldats, regardait, et quand la fumée se fut un peu dissipée, il apen;ut trois Prussiens étendus sur le dos au milieu du pré. Les autres s\'étaient jetés derrière les saules et les peupliers. Et le siège com-men(ja.

Pendant plus d\'une heure le moulin fut criblé de balles. Elles en fouettaient les vieux murs comme une gréle. Lorsqu\'elles frappaient sur de la pierre, on les entendait s\'écraser et retomber a l\'eau. Dans le bois, elles s\'enfon^aient avec un bruit sourd. Parfois un craquement annon^ait que la roue venait d\'etre touchée. Les soldats, a Fintérieur, ménageaient leurs coups, ne tiraient que lorsqu\'ils pouvaient viser. De temps a autre, le capitaine consultait sa montre. Et, comme une balie fendait un volet et allait se loger dans le plafond:

— Quatre heures, murmura-t-il. Nous ne tiendrons jamais.

Peu a peu, en effet, cette fusillade terrible ébran-lait1) le vieux moulin. Un volet tomba a l\'eau, troué comme une dentelle, et il fallut le remplacer par un matelas. Le père Merlier, a chaque instant, s\'exposait pour constater les avaries de sa pauvre roue.

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1

\') ébranler — faire trembler, faire sortir une chose de son assiette en lui impriraant un choc.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

dont les craquements lui allaient au coeur 1). Elle était bien finie, cette fois; jamais il ne pourrait la raccommoder. Dominique avait supplié Fran^oise de se retirer, mais elle voulait rester aveclui; elle s\'était assise derrière une grande armoire de chêne, qui la protégeait. Une balie pourtant arriva dans l\'arinoire, dont les flancs rendirent un son grave. Alors Dominique se placja devant Fvati(;oise. II n\'avait pas encore tire, il tenait son fusil a la main, ne pouvant appro-cher des fenêtres, dont les soldats tenaient toute la largeur. A chaque décharge le plancher tressaillait.

— Attention ! attention ! cria tout d\'un coup le capitaine.

II venait de voir sortir du bois toute une masse sombre. Aussitót s\'ouvrit un formidable feu do peloton. Ce fut comme une trombe 2) qui passa sur le moulin. Un autre volet partit, et par Fouverture béante de la fenètre, les balles entrèrent. Deux soldats roulèrent sur le carreau. L\'un ne remuapas; on le poussa contre le mur, paree qu\'il encombrait. L\'autre se tordit en demandant qu\'on l\'aehevat; mais on ne l\'écoutait point, les balles entraient toujours, chacun se garait3) et tachait de trouver une meurtrière pour riposter. Un troisième soldat fut blessé; celui-la ne dit pas une parole, il se laissa couler au bord d\'une table, avec des yeux fixes et hagards. En face de ces morts, Franc;oise, prise d\'horreur, avait repoussé macbinale-ment sa chaise, pour s\'asseoir a terre, contre le mur; elle se croyait la plus petite et moins en danger. Cependant on était allé prendre tous les inatelas de la maison, on avait rebouché a moitié la fenêtre. La

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1

\') aller au cceur — frapper, toucher, blesser.

2

5) trombe — colonne de vapeur descendant d\'une nuée, qui s\'avance en tournoyant et cause de grands ravages.

3

) se gaver — se mettre hors d\'atteinte.

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L\'ATTAQUE 1gt;U MOULIN.

salie s\'eniplissait de débris, d\'armes roinpues, de meu-bles éventrés.

— Cinq heures, dit le capitaine. Tenez bon ... Ils vont chercher a passer Feau.

A ce moment, Franijoise poussa un cri. üne balie, qui avait ricoché, venait de lui effleurer le front. Quelques gouttes de sang parurent. Dominique la regarda; puis, s\'approchant de la fenètre , il lacha son premier coup de feu, et il ne s\'arrêta plus. II char-geait, tirait, sans s\'occuper de ce qui se passait prés de lui; de temps a autre, seulement, il jetait un coup d\'oeil sur Prancjoise. D\'ailleurs, il ne se pressait pas, visait avec soin. Les Prussiens, longeant les peupliers, tentaient le passage de la Morelle, comme le capitaine l\'avait prévu; mais dés qu\'un d\'entre eux se hasardait, il tombait frappé a la téte par une balie de Dominique. Le capitaine, qui suivait ce jeu, était émerveillé. II complimenta le jeune homme, en lui disant qu\'il serait heureux d\'avoir beaucoup de tireurs de sa force. Dominique ne l\'entendait pas. Une balie lui entama \') l\'épaule, une autre lui contusionna le bras. Et il tirait toujours.

II j eut deux nouveaux morts. Les matelas, déchi-quetés, ne bouchaient plus les fenétres. Une dernière décharge semblait devoir emporter le moulin. La position n\'était plus tenable. Cependant 1\'officier répétait:

— Tenez bon . .. Encore une demi-heure.

Maintenant, il comptait les minutes. II avait promis

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a ses chefs d\'arréter l\'ennemi la jusqu\'au soir, et il n\'aurait pas reculó d\'une semelle avant I\'heure qu\'il avait fixée pour la retraite. II gardait son air aimable, souriait a Frangoise, afin de la rassurer. Lui-mème venait de ramasser le fusil d\'un soldat mort et faisait le coup de feu.

\') entamer — conper en incisant, enlever la peau avec un pen de chair.

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L\'ATTAQUE UU MOULIN.

II n\'y avait plus que quatre soldats dans la salle. Les Prussiens se montraient en masse sur l\'autre bord de la Morelle, et il était évident qu\'ils allaient passer la rivière d\'un moment a l\'autre. Quelques minutes s\'écoulèrent encore. Le capitaine s\'entêtait, ne voulait pas donner l\'ordre de la retraite, lorsqu\'un sergent accourut, en disant.

— lis sont sur la route, ils vont nous prendre par derrière.

Les Prussiens devaient avoir trouvé le pont. Le capitaine tira sa montre.

— Encore cinq minutes, dit-il. lis ne seront pas ici avant cinq minutes.

Puis, a six heures precises, il consentit enfin a faire sortir ses hommes par une petite porte qui donnait sur une ruelle. De la, ils se jetèrent dans un fossé, ils gagnèrent la forèt de Sauval. Le capitaine avait, avant de partir, salué trés poliment le père Merlier, en s\'excusant. Et il avait méme ajouté:

— Amusez-les \')... Nous reviendrons.

Cependant, Dominique était resté seul dans la salle.

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II tirait toujours, n\'entendant rien, ne comprenant rien. II n\'éprouvait que le besoin de défendre Fran-(joise. Les soldats étaient partis, sans qu\'il s\'en doutat le moins du monde. II visait et tuait son homme a chaque coup. Brusquement, il y eut un grand bruit. Les Prussiens, par derrière, venaient d\'envabir la cour; il lilcha son dernier coup, et ils tombèrent sur lui comme son fusil fumait encore. Quatre hommes le tenaient. D\'autres vociféraient autour de lui dans une langue eifroyable. Ils faillirent l\'égor-ger tout de suite. Francjoise s\'était jetée en avant, suppliante. Mais un officier entra et se fit remettre

\') amuser qqn. — c\'est roccuper de fagon a lui faire per-dra du temps.

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I,\'ATTAQUE DU MOULIN.

le prisonnier. Après quclques phrases qu\'il échangea en allemand avec ses soldats, il sé tourna vers Dominique et lui dit rudement, en trés bon fra^ais:

— Vous serez fusillé dans deux heures.

III.

C\'était une règle posée par Fétat-major allemand; tout Francais n\'appartenant pas a l\'armée régulière et pris les armes a la main devait être fusillé. Les compagnies franches \'j elles-mömes n\'étaient pas recon-nues comme belligérantes 2). En faisant ainsi de terri-bles examples sur les paysans qui défendaient leurs foyers, les Allemands voulaient empöcher la levée en masse, qu\'ils redoutaient.

L\'officier, un grand homme sec, d\'une cinquantaine d\'années fit subir a Dominique un bref interrogatoire. Bien qu\'il parlat le francais trés purement, il avait une raideur toute prussienne.

— Vous êtes de ce pays?

— Non, je suis Beige.

— Pourquoi avez-vous pris les armes?... Tout ceci ne doit pas vous regarder.

Dominique ne répondit pas. A ce moment, l\'officier aperQut Franlt;;oise debout et trés pale, qui écoutait; sur son front blanc, sa legére blessure mettait une barre rouge. II regarda les jeunes gens l\'un aprés l\'autre, parut comprendre. et se contenta d\'ajouter:

— Vous ne niez pas avoir tiré?

— J\'ai tiré tant que j\'ai pu, répondit tranquillement Dominique.

Get aveu était inutile, car il était noir de poudre,

\') compagnie franche — compagnie formée de volontaires en dehors de l\'armée régulière.

s) belli gérant — en état de guerre.

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I,\'ATTAQUE DU MOULIN.

couvert de sueur, tacbé de quelques gouttes de sang qui avaient coulé de l\'érafluve de son épaule.

— C\'est bien , répéta l\'officier. Vous serez fusillé dans deux heures.

Pran^oise ne cria pas. Elle joignit les mains et les élevu dans un geste de muet désespoir. L\'officier remarqua ce geste. Deux soldats avaient emmené Dominique dans une pièce voisine, ou ils devaient le garder a vue. La jeune fille était tombée sur une chaise, les jambes brisées; elle ne pouvait pleurer, elle étouffait. Cependant, rofflcier l\'examinait toiijours. II finit par lui adresser la parole:

— Ce ganjon est votre frère? demanda-t-il.

Elle dit non do la tète. II resta raide, sans un sourire. Puis au bout d\'un silence :

— II babite le pays depuis longtemps?

Elle dit oui, d\'un nouveau signe.

— Alors, il doit trés bien connaltre les beis voisins ?

Cette fois elle paria.

— Oui, monsieur, dit-elle, en le regardant avec quelque surprise.

II n\'ajouta rien et tourna sur ses talons, en demandant qu\'on lui amenat le niaire du village. Mais Fran-(joise s\'était levée, une légere rougeur au visage, crovant avoir saisi le but de ses questions et reprise d\'espoir. Ce fut elle-méme qui courut peur trouver son père.

Le père Merlier, dés que les coups de feu avaient cessé, était vivement doscendu par la galerie de bois, pour visiter sa roue. II adorait sa fille, il avait une solide amitié pour Dominique, son futur gendre; mais sa roue tenait aussi une large place dans son coeur. Puisque les deux petits, comme il les appelait, étaient sortis sains et saufs de la bagarre il songeait a une

\') bagarre — confusion, tlésordre qu\'amène une mêlée, une collision.

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L-ATTAQUE DU MOULIN.

autre tendresse qui avait singulièrement souffert, celle-la. Et, penché sur la grande carcasse de bois, il en étudiait les blessures d\'un air navré. Cinq palettes étaient en miettes, la charpente centrale était eriblée. II fourrait les doigts dans les trous des balles, pour en mesurer la profondeur; il réfléchissait a la fa(jon dont il pourrait réparer toutes ces avaries. Frangoise le trouva qui bouchait des fentes avec des débris et de la mousse.

— Père, dit-elle, ils vous demandent.

Et elle pleura enfin, en lui contant ce qu\'elle venait d\'entendre. Le père Merlier hocba la tête. On ne fusillait pas les gens comme 9a. II fallait voir. Et il rentra dans le moulin, de son air silencieux et paisible. Quand I\'officier lui eut demandé des vivres pour ses hommes, il répondit que les gens de Rocreuse n\'étaient pas habitués a être brutalisés, et qu\'on n\'obtiendrait rien d\'eux si Ton employait la violence. II se char-geait de tout, mais a la condition qu\'on le laissftt agir seul. L\'officier parut se facher d\'abord de ce ton tranquille; puis il céda devant les paroles bi\'èves et nettes du vieillard. Mème il le rappela pour lui demander:

— Ces bois-la, en face, comment les nommez-vous?

— Les bois de Sauval.

•— Et quelle est leur étendue ?

Le meunier le regarda fixement.

— Je ne sais pas, répondit-il.

Et il s\'éloigna. Une heure plus tard, la contribution de guerre en vivres et en argent, réclamée par l\'officier, était dans la cour du moulin. La nuit venait, Pranijoise suivait avec anxiété les mouvements des sol-dats. Elle ne s\'éloignait pas de la pièce dans laquelle était enfermé Dominique. Vers sept heures, elle eut une émotion poignante; elle vit l\'officier entrer chez le prisonnier, et, pendant un quart d\'heure, elle entendit

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

leurs voix qui s\'élevaicut. Un instant, l\'officier reparut sur le seuil pour donner un ordre en allemand, qu\'elle ne comprit pas; mais lorsque douze hommes furent venus se ranger dans la cour, le fusil au bras, elle se sentit mourir. C\'en était done fait; l\'exécution allait avoir lieu. Les douze hommes restèrent la dix minutes , la voix de Dominique continuait a s\'élever sur un ton de refus violent. Enfin l\'officier sortit, en fermant brutalement la porta et en disant;

— C\'est bien, réfléehissez . . . Je vous donne jusqu\'a demain matin..

Et, d\'un geste, il fit rompre les rangs 1) aux douze hommes. Pran(;oise restait hébétée. Le père Merlier, qui avait continué de fumer sa pipe, en regardant le peloton d\'un air simplement cuvieux, vint la prendre par le bras, avec une douceur paternelle. II l\'emmena dans sa chambre.

— Tiens-toi tranquille, lui dit-il, tache de dormir... Demain il fera jour, et nous verrons.

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En se retirant, il l\'enferma par prudence. II avait pour principe que les femmes ne sont bonnes a rien, et qu\'elles gatent tout, lorsqu\'elles s\'occupent d\'une affaire sérieuse. Cependant, Fran(joise ne se coucha pas. Elle demeura longtemps assise sur son lit, écou-tant les rumeurs de la maison. Les soldats allemands, campés dans la cour, chantaient et riaient; ils durent manger et boire jusqu\'a onze heures, car le tapage ne cessa pas un instant. Dans le moulin même, des pas lourds résonnaient de temps a autre, sans doute des sentinelles qu\'on relevait. Mais, ce qui l\'intéressait surtout, c\'étaient les bruits qu\'elle pouvait saisir dans la pièce qui se trouvait sous sa chambre. Plusieurs fois elle se coucha par terre, elle appliqua son oreille

1

rompre les rangs — ne plus garder les rangs inrukken.

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I,\'ATTAQUE DÜ MOULIN.

contre le plancher. Cette pièce était justement celle ou Tori avait enfermé Dominique, jll devait marcher du mur a la fenétre, car elle entendit longtemps la cadence régulière de sa promenade; puis il se tit un grand silence, il était sans doute assis. D\'ailleurs les rumeurs cessaient, tout s\'endormait. Quand la maison lui parut s\'assoupir, elle ouvrit sa fenötre le plus doucement possible, elle s\'accouda.

Au dehors, la nuit avait une sérénité tiède. Le mince croissant de la lune, qui se couchait derrière les bois de Sauval, éclairait la campagne d\'une lueur de veilleuse. L\'ombre aliongée des grands arbres barrait de noir les prairies, tandis que l\'herbe, aux endroits découverts, prenait une douceur de velours verdatre. Mais FranQoise ne s\'arrêtait guère au charme my stérieux de la nuit. Elle étudiait la campagne, cherchant les sentinelles que les Allemands avaient dü poster de ce cóté. Elle voyait parfaitement leurs ombres s\'échelon-ner 1j le long de la Morelle. IJne seule se trouvait devant le moulin, de l\'autre cöté de la rivière, prés d\'un saule dont les branches trempaient dans l\'eau. Fran9oise la distinguait parfaitement. C\'était un grand gar90n qui se tenait immobile, la face tournée vers le ciel, de l\'air rêveur d\'un berger.

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Alors, quand elle eut ainsi inspecté les lieux avec soin, elle revint s\'asseoir sur son lit. Elle y resta une heure, profondément absorbée. Puis elle écouta de nouveau: la maison n\'avait plus un souffle. Elle retourna a la fenétre, jeta un coup d\'ceil; mais, sans doute, une des cornes de la lune, qui apparaissait encore derrière les arbres, lui parut gênante, car elle se remit a attendre. Enfin, l\'heure lui sembla venue. La nuit était toute noire, elle n\'apercevait plus la

\') s\'échelonner — être placé de distance en distance.

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L\'ATTAQUE Dt MOULIN.

sentinelle en face, la campagne s\'étalait conmie une mare d\'encre. Elle tendit Foreille uti instant et se décida. II y avait la, passant prés de la fenêtre, une échelle de fer, des barres scellées dans le mur qui montail de la roue au gienier, et qui servait autrefois iiux meuniers pour visiter certains rouages; puis lo mécanisme avait été modifié, depuis longtemps l\'échelle disparaissait sous les lierres épais qui couvraient ce coté du moulin.

Frangoise, bravement, enjamba la balusti\'ade de sa fenêtre, saisit une des barres de fer et se trouva dans le vide. Elle commen(;a a descendre. Ses jupons I\'embarrassaient beaucoup. Brusquement, une pierre se détacba de la muraille et tomba dans la Morelle avec un rejaillissement sonore. Elle s\'était arrêtée, glacée d\'un frisson. Mais elle comprit que la chute d\'eau, de son ronflement continu, couvrait a distance tous les bruits qu\'elle pouvait faire, et elle descendit alors plus bardiment. tatant le lierre du pied, s\'assu-rant des échelons. Lorsqu\'elle fut a la hauteur de la cbambre qui servait de prison a Dominique, elle s\'ar-rêta. Une difficulté imprévue faillit lui faire perdre tout son courage : la fenêtre de la pièce du bas n\'était pas régulièrement percée au-dessous de la fenêtre de sa chambre, elle s\'écartait de l\'écbelle, et lorsqu\'elle allongea la main , elle ne rencontra que la muraille. Lui faudrait-il done remonter sans pousser son projet jusqu\'au bout? Ses bras se lassaient, le murmure de la Morelle, au-dessous d\'elle, commencjait a lui donner des vertiges. Alors, elle arracha du mur de petits fragments de platre et les lam-a dans la fenêtre de Dominique. II n\'entendait pas, peut-être dormait-il. Elle émietta encore la muraille, elle s\'écorchait les doigts. Et elle était a bout de force, elle se sentait tomber a la renverse, lorsque Dominique ouvrit enfin doucement.

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l\'attaquk dü moulin.

— C\'est moi, niurmura-t-elle. Prends-moi vite, je tombe.

C\'était la première fois qu\'elle le tutoyait. II la saisit, en se penchant, et l\'apporta dans la chambre. Lè., elle eut une crise de larmes, étouffant ses sanglots, pour qu\'on ne l\'entendlt pas. Puis, par un effort suprème, elle se calma.

— Vous êtes gardé? demanda-t-elle a voix basse.

Dominique, encore stupéfait de Ia voir ainsi, fit

un simple signe, en montrant sa porte. De l\'autre cóté, on entendait un ronflement; la sentinelle, cédant au sommeil, avait dü se coucher par terre, contre la porte en se disant que, de cette fagon, le prisonnier ne pouvait bouger.

— II faut fuir, reprit-elle vivement. Je suis venue pour vous supplier de fuir et pour vous dire adieu.

Mais lui ne paraissait pas l\'entendre. II répétait:

— Comment, c\'est vous, e\'est vous... Oh! que vous m\'avez fait peur! Vous pouviez vous tuer.

II lui prit les mains, et les baisa.

— Que je vous aime Fram-oise! . .. Vous étes aussi courageuse que bonne. Je n\'avais qu\'une crainte, c\'était de mourir sans vous avoir revue . .. Mais vous étes la, et maintenant ils peuvent me fusilier, quand j\'aurai passé un quart d\'heure avec vous je serai prét.

Peu a peu, il l\'avait attirée a lui, et elle appuyait sa tête sur son épaule. Le danger les rapprochait. lis oubliaient tout dans cette étreinte.

-— Ah! Fran^oise, reprit Dominique d\'une voix caressante, c\'est aujourd\'hui la Saint-Louis, le jour si longtemps attendu de notre mariage. Rien n\'a pu nous séparer, puisque nous voila tous les deux seuls, fidèles au rendez-vous .. . N\'est-ce pas, c\'est a cette heure le matin des noces?

- — Oui, oui, répéta-t-elle, le matin des noces.

Zola , Contes. 3

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

lis échangèrent un baiser en frissonnant. Mais, tont d\'un coup, elle se dégagea: la terrible réalité se dres-sait devant elle.

— II faut fuir, il faut fuir, bégaya-t-elle. Ne perdons pas une minute.

Et com me il tendait les bras dans l\'ombre pour la reprendre, elle le tutoya de nouveau:

— Oh! je t\'en prie, écoute-moi. .. Si tu meurs, je mourrai. Dans une heure, il fera jour. Je veux que tu partes tout de suite.

Alors, rapidement, elle expliqua sou plan. L\'échelle de fer descendait jusqu\' a la roue; la, il pourrait s\'aider des palettes et entrer dans la barque qui se trouvait dans un enfoncement. II lui serait facile ensuite de gagner l\'autre bord de la rivière et de s\'échapper.

— Mais il doit y avoir des sen tinelies? dit-il.

— Une seule, au pied du premier saule.

— Et si elle m\'apenjoit, si elle veut crier?

Fran^oise frissonna. Elle lui mit dans la main

un couteau qu\'elle avait desccudu. II y eut un silence.

— Et votre père, et vous? reprit Dominique. Mais non, je ne puis fuir.. . Quand je ne serai plus la, ces sóldats vous massaoreront peut-être .. . Vous ne les connaissez pas. lis m\'ont proposé de me faire grace si je consentais a les guider dans la forêt de Sauval. Lorsqu\'ils ne me trouveront plus, ils sont capables de tout.

La jeune fille ne s\'arrêta pas a discuter. Elle répondit simplement a toutes les raisons qu\'il donnait:

— Par amour pour tnoi, fuyez ... Si vous m\'aimez, Dominique, ne restez pas ici une minute de plus.

Puis, elle promit de remonter dans sa chambre. On ne saurait pas qu\'elle l\'avait aidé. Elle finit par le prendre dans ses bras, par l\'embrasser pour le con-

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

vaincre, avec un élan de passion extraordinaire. Lui, était vaincu. II ne posa plus qu\'une question.

— Jurez-moi que votre père connait votre démarche et qu\'il me conseille la fuite?

— C\'est mon père qui m\'a envoyée, répondit hardi-ment Fran^oise.

Elle mentait. Dans ce moment, elle n\'avait qu\'un besoin immense, lo savoir en süreté, échapper a cette abominable pensée que le soleil allait étre le signal de sa mort. Quand il serait loin, tous les malheurs pouvaient fondre \') sur elle; cela lui paraltrait doux, du moment oü il vivrait. L\'égoïsme de sa tendresse le voulait vivant, avant toutes choses.

— C\'est bien, dit Dominique, je ferai comme il vous plaira.

Alors, ils ne parlèrent plus. Dominique alia rouvrir la fenétre. Mais, brusquement, un brnit les glalt;;a. La porte fut ébranlée, et ils crurent qu\'on l\'onvrait. Jividemment, une ronde avait entendu leurs voix. Et tous deux, debout, serrés l\'un contre l\'autre, attendaient dans une angoisse indicible. La porte fut de nouveau secouée; mais elle ne s\'ouvrit pas. Ils eurent chacun un soupir étoufte; ils venaient de comprendre: ce devait être le soldat, couché en travers du seuil, qui s\'était retourné. En eifet, Ie silence se fit, les ronfle-ments recommencèrent.

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Dominique voulut absolument que Framboise remontat d\'abord chez elle. II la prit dans ses bras, il lui dit un muet adieu. Puis, il l\'aida a saisir Téchelle et se cramponna a son tour. Mais il refusa de descendre un seul échelon avant de la savoir dans sa chambre. Quand Fran^ise fut rentrée, elle laissa tomber d\'une voix légère comme un souffle:

\') fondre — s\'abattre.

a-

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L\'ATTAQUE 1)U MOULIN.

— Au re voir, je t\'aime!

Elle resta accoudée, elle tacha de suivre Dominique. La nuit était trés noire. Elle chercha la sentinelle et ne Faper^ut pas; seul, le saule faisait une tiiche pale au milieu des ténèbres. Pendant un instant, elle entendit le frólement du corps de Dominique le long du lierre. Ensuite la roue craqua, et il y eut un léger clapotement qui lui annon^a. que le jeune homme venait de trouver la barque. Une minute plus tard, enetfet, elle distingua la silhouette sombre de la barque sur la nappe grise de la Morelle. Alors, une angoisse terrible la reprit a la gorge. A chaque instant, elle eroyait entendre le cri d\'alarme de la sentinelle; les moindres bruits, épars dans l\'ombre, lui semblaient des pas précipités de soldats, des froissements d\'amies, des bruits de fusils qu\'on armait. Pourtant, les secondes s\'écoulaient, la campagne gardait sa paix souveraine. Dominique devait aborder a 1\'autre rive. Frangoise ne voyait plus rien. Le silence était majestueux. Et elle entendit un piéti-nement, un cri rauque, la cbute sourde d\'un corps. Puis, le silence se fit plus profond. Alors, comme si elle eüt senti la mort passer, elle resta toute froide, en face de l\'épaisse nuit.

IV.

Dés le petit jour, des éclats de voix ébranlèrent le moulin. Le pére Merlier était venu ouvrir la porte de Prangoise. Elle descendit dans la cour, pale et trés calme. Mais, la, elle ne put réprimer un frisson, en face du cadavre d\'un soldat prussien, qui était allongé prés du puits sur un manteau étalé.

Autour du corps, des soldats gesticulaient, criaient sur un ton de fureur. Plusieurs d\'entre eux montraient les poings au village. Cependant, 1\'officier venait de faire appeler le pére Merlier, comme maire de la commune.

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l\'attaque dü moülin.

— Voici, lui dit-il d\'une voix étranglée par la colère, un de nos hommes qui a été trouvé assassiné sur le bord de la rivière . . . II nous faut un exemple éclatant, et je compte que vous allez nous aider a trouver le meurtrier.

■— Tout ce que vous voudrez, répondit le meunier avec son flegme. Seulement ce ne sera pas commode.

L\'officier s\'était baissé pour écarter un pan du man-teau, qui cachait la figure du mort. Alors apparut une horrible blessure. La sentinelle avait été frappée a la gorge, et l\'arme était restée dans la plaie. C\'était un couteau de cuisine a manche noir.

— Regardez ce couteau, dit l\'officier au père Mer-lier, peut-être nous aidera-t-il dans nos recherches?

Le vieillard avait eu un tressaillement. Mais il se remit aussitót; il répondit, sans qu\'un muscle de sa face ne bougeat:

— Tout le monde a des couteaux pareils dans nos campagnes . . . Peut-être que votre homme s\'ennuyait de se battre et qu\'il se sera fait son aifaire lui-même\')? (,,\'a se voit.

— Taisez-vous! cria furieusement l\'officier. Je ne sais ce qui me retient de mettre le feu aux quatre coins du village.

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La colère heureusement l\'empéchait de remarquer la profonde altération du visage de Fran9oise. Elle avait dü s\'asseoir sur le banc de pierre, prés du puits. Malgré elle, ses regards ne quittaient plus ce cadavre, étendu a terre, presque a ses pieds. C\'était un grand et beau gargon, qui ressemblait a Dominique, avec des cheveux blonds et des yeux bleus. Cette ressem-blance lui retournait le cceur. Elle pensait que le

\') faire son a/faire a qqn. — le chatier et p. ext. lui porter un coup.

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L*ATTAQUE DU MOULIN.

mort avait peut-être laissé la-bas, en Allemagne, quclque amoureuse qui allait pleurer. Et elle reconnaissait son couteau dans la gorge dn mort. Elle l\'avait tué.

Cependant, l\'officier parlait de frapper Rocreuse de mesui-es terribles, lorsque les soldats aceoururent. On venait de s\'apercevoir seulement de l\'évasion de Dominique. Cela causa une agitation extréme. L\'officier se rendit sur les lieux, regarda par la fenêtre restée ouverte, comprit teut, et revint exaspéré.

Le père Merlier parut trés contrarie de la fuite de Dominique.

— L\'imbécile! murmura-t-il, il gate tout.

Franqoise, qui Fentendit, fut prise d\'angoisse. Son

père, d\'ailleurs, ne soup^onnait pas sa complicité. II hocha la téte, en lui disant a demi-voix:

— A présent, nous voila propres \'j!

— C\'est ce gredin! e\'est ce gredin ! criait l\'officier. II aura gagné les bois .. . Mais il faut qu\'on nous le retrouve, ou tout le village payera pour lui.

Et, s\'adressant au meunier:

— Voyons, vous devez savoir ou il se cache?

Le pére Merlier eut son rire silencieux, en montrant la large étendue des coteaux boisés.

— Comment voulez-vous trouver un homme la-dedans? dit-il.

— Oh! il doit y avoir des trous que vous connaissez. Je vais vous donner dix hommes. Vous les guiderez.

— Je veux bien. Seulement, il nous faudra huit jours pour battre tous les bois des environs.

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La tranquillité du vieillard enrageait l\'officier. II comprenait en effet le ridicule de cette battue. Ce fut alors qu\'il apenjut sur le banc Pran(;oise pale et trem-

\') ctre propre — par antiphrase-être dans de mauvaises affaires.

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I.\'ATTAQUE MO MOULIN.

blante. L\'attitude anxieuse de la jeune fille le frappa. II se tut un instant, examinant tour a tour le meunier et Fran(joise.

— Est-ce que eet bomme, finit-il par demander brutalement au vieillard, n\'est pas l\'amant de votre fille?

Le père Merlier devint livide, et Ton put croire qu\'il allait se jeter sur l\'officier pour l\'étrangler. II se raidit, il ne répondit pas. Pi\'an(;oise avait mis son visage entre ses mains.

—- Oui, c\'est eela, continua le Prussien . vous ou votre fille l\'avez aide a fuir. Vous étes son complice . . . üne dernière fois, voulez-vous nous le livrer?

Le meunier ne répondit pas. II s\'était détourné, regardant au loin d\'un air indifférent, comme si l\'officier ne s\'adressait pas a lui. Cela mit le comble a la colère de ce dernier.

— Eb bien! déclara-t-il, vous allez Gtre fusillé a sa place.

Et il commanda une fois encore le peloton d\'exécu-tion. Le père Merlier garda son flegme. II eut a peine un léger haussement d\'épaules, tout ce drame lui semblait d\'un goüt médiocre. Sans doute ü ne croyait pas qu\'on fusillat un bomme si aisément. Puis, quand le peloton fut la, il dit avec gravité:

— Alors, c\'est sérieux?... Je veux bien. S\'il vous en faut un absolument, moi autant qu\'un autre.

Mais Eran^oise s\'était levée, affolée, bégayant:

— Gnice, monsieur, ne faites pas du mal a mon père. Tuez-moi a, sa place ... C\'est moi qui ai aidé Dominique a fuir. Moi seule suis coupable.

— Tais-toi, fillette, s\'écria le père Merlier. Pourquoi mens-tu ?.. . Elle a passé la nuit enfermée dans sa cbambre, monsieur. Elle ment, je vous assure.

— Non, je ne mens pas, reprit ardemment la jeune fille. Je suis descendue par la fenètre, j\'ai poussé

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

Dominique a s\'enfuir... C\'est la verité, la seule vérité .. .

Le vieillard était devenu trés pale. II voyait bien qu\'elle ne mentait pas, et cette histoire l\'épouvantait. Ah! ces enfants, avec leurs coeurs, comme ils gataient tout! Alors il se faeha.

— Elle est folie, ne l\'écoutez pas. Elle vous raconte des histoires stupides . .. Allons, fimssons-en.

Elle voulut protester encore. Elle s\'agenouilla, elle joignit les mains. L\'officier, tranquillement, assistait a cette lutte douloureuse.

— Mon Dieu! finit-il par dire, je prends votre père, paree que je ne tiens plus I\'autre. .. Tachez de retrouver I\'autre, et votre père sera libre.

Un moment, elle le regarda, les yeux agrandis par l\'atrocité de cette proposition.

— C\'est horrible, murmura-t-elle. Ou voulez-vous que je retrouve Dominique a cette heure? II est parti, je ne sais plus.

— Enfin, choisissez. Lui ou votre père.

— Oh! mon Dieu! est-ce que je puischoisir? Mais je saurais ou est Dominique, que je ne pourrais choisir!. .. C\'est mon coeur que vous coupez ... J\'aimerais mieux mourir tout de suite. Oui, ce serait plus tót fait. Tuez-moi, je vous enprie, tuez-moi. ..

Cette scène de désespoir et de larmes finissait par impatienter l\'officier. II s\'écria:

— En voila assez! Je veux être bon, je consens a vous donner deux heures ... Si, dans deux heu-res, votre amoureux n\'est pas la, votre père payera pour lui.

Et il fit conduire le père Merlier dans la chambre qui avait servi de prison a Dominique. Le vieux demanda du tabac et se mit a fumer. Sur son visage impassible, on ne lisait aucune emotion. Seulement, quand il fut seul, tout en fumant, il pleura deux grosses

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larmes qui coulèrent lentement sur ses joues. Sa pauvre et chère enfant, comme elle souffrait!

Franijoise était restée au milieu de la cour. Des soldats prussiens passaient en riant. Certains lui jetaient des mots, des plaisanteries qu\'elle ne comprenait pas. Elle regardait la porte par laquelle son père venait de disparaltre. Et, d\'un geste lent. elle portait la main a son front, comme pour l\'empêcher d\'éclater.

L\'officier tourna sur ses talons, en répétant:

— Vous avez deux heures. Tachez de les utiliser.

Elle avait deux heures. Cette phrase bourdonnait dans sa tête. Alors, machinalement, elle sortit de la cour, elle marcha devant elle. Oü aller? que faire? Elle n\'essayait méme pas de prendre un parti, parce-qu\'elle sentait bien l\'inutilité de ses efforts. Pourtant, elle aurait voulu voir Dominique, lis se seraient entendus tout les deux, ils auraient peut-être trouvé un expedient. Et, au milieu de la confusion de ses pensées, elle descendit au bord de la Morelle, qu\'elle traversa en-dessous de Fécluse, a un endroit oü il y avait de grosses pierres. Ses pieds la conduisirent sous le premier saule, au coin de la prairie. Comme elle se baissait, elle aper^ut une mare de sang qui la fit piilir. C\'était bien la. Et elle suivit les traces de Dominique dans Fherbe foulée; il avait du courir, on voyait une ligne de grands pas coupant la prairie de biais \'). Puis, au-dela, elle perdit ces traces. Mais, dans un pré voisin, elle crut les retrouver. Cela la conduisit a la lisière de la forèt, oü toute indication s\'effa(;ait.

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Fran9oise s\'enfon^a quand méme sous les arbres. Cela la soulageait d\'etre seule. Elle s\'assit un instant. Puis, en songeant que l\'heure s\'écoulait, elle se remit

\') de biais — en direction oblique.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

debout. Depuis combien de temps avait-elle quitté le moulin? Cinq minutes? une demi-heure? Elle n\'avait plus conscience du temps. Peut-ètre Dominique était-il allé se caeher dans un taillis qu\'elle connaissait, et oü ils avaient, un après-midi, mangé des noisettes ensemble. Elle se rendit au taillis, le visita. ün merle seul s\'envola, en sifflant sa phrase douce et triste. Alors elle pensa qu\'il s\'était réfugié dans un ereux de roebes, oü il se mettait parfois a 1\'affut \'j mais le creux de roebes était vide. A quoi bon le ebereber? elle ne le trouverait pas; et peu a peu le désir de le découvrir la passionnait, elle marebait plus vite. L\'idée qu\'il avait dü monter dans un arbre lui vint brusquement. Elle avanija dés lors, les yeux levés, et pour qu\'il la süt prés de lui, elle l\'appelait tous les quinze a vingt pas. Des coucous répondaient, un souffle qui passait dans les branches lui faisait croire qu\'il était la et qu\'il descendait. Une fois mème elle s\'imagina le voir; elle s\'arrêta, étranglée, avec l\'envie de fuir. Qu\'allait-elle lui dire? Venait-elle done pour l\'emmener et le faive fusilier? Ob! non, elle ne parlerait point de ces cboses. Elle lui crierait de se sauver, de ne pas raster dans les environs. Puis, la pensée do son pére qui l\'attendait lui causa une douleur aiguë. Elle tomba sur le gazon, en pleurant, en répétant tout baut:

— Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi suis-je la!

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Elle était folie d\'être venue. Et, comme prise de peur, elle courut, elle ebereba a sortir de la forét. Trois fois, elle se trompa, et elle croyait qu\'elle ne retrouverait plus le moulin, lorsqu\'elle déboucba dans une prairie, juste en face de Rocreuse. Dés qu\'elle

i) se metlre d l\'affüt — guetter-propr. se poster derrière un arbre pour guetter, spécialement le gibier; de d et fiH, arbre.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

apenjut le village, elle s\'arrêta. Est-ce qu\'elle allait rentrer seule?

Elle restait debout, quand une voix l\'appela dou-cement:

— Frangoise ! Fran^oise!

Et elle vit Dominique qui levait la tête, au bord d\'un fossé. Juste Dieu! elle l\'avait trouvé! Le ciel voulait done sa mort? Elle retint un cri, elle se laissa glisser dans le fossé.

— Tu me cherchais? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle, la tête bourdonnante, ne sachant ce qu\'elle disait.

— Ah! que se passe-t-il ?

Elle baissa les yeux , elle balbutia.

— Mais, rien, j\'étais inquiète, je désivais te voir.

Alors, tranquillisé, il lui expliqua qu\'il n\'avait pas

voulu s\'éloigner. II craignait pour eux. Ces gredins de Frussiens étaient trés capables de se venger sur les femmes et les vieillards. Enfin tout allait bien, et il ajouta en riant:

— La noee sera pour dans buit jours, voila tout.

Puis, comme elle restait bouleversée, il redevint

grave.

— Mais qu\'as-tu? tu me caches quelque chose?

— Non, je te jure, j\'ai couru pour venir.

II l\'embrassa, en disant que c\'était imprudent pour elle et pour lui de causer davantage; et il voulut remonter le fossé, afin de rentrer dans la foröt. Elle le retint. Elle tremblait.

— Ecoute, tu ferais peut-être bien tout de même de rester la... Personne ne te cherche, tu ne crains rien.

— Frangoise, tu me caches quelque chose, répéta-t-il.

De nouveau, elle jura qu\'elle ne lui cachait rien.

Seulement, elle aimait mieux le savoir prés d\'elle. Et elle bégaya encore d\'autres raisons. Elle lui parut si

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

singuliere, que maintenant lui-méme aurait refuse de s\'éloigner. D\'ailleurs, il croyait au retour des Francais. On avait vu des troupes du cote de Sauval.

— Ah! qu\'ils se pressent, qu\'ils soient ici le plus tót possible! murmura-t-ellc avec ferveur.

A ce moment, onze heures sonnèrent au clocher de Rocreuse. Les coups arrivaient clairs et distincts. Elle se leva, effarée; il y avait deux heures qu\'elle avait quitté le moulin.

— Ecoute, dit-elle rapidement, si nous avions besoin de toi, je monterais dans ma chambre et j\'agiterais mon mouchoir.

Et elle partit en courant, pendant que Dominique trés inquiet, s\'allongeait au bord du fossé pour sur-veiller le moulin. Comme elle allait rentrer dans Rocreuse, Fran(joise rencontra un vieux mendiant, le père Bontemps, qui connaissait tout le pays. II la salua, il venait de voir Ie meunier au milieu des Prussiens; puis en faisant des signes de croix et en marmotant des mots entrecoupés, il continua sa route.

— Les deux heures sont passés, dit l\'officier quand Framboise parut.

Le père Merlier était la, assis sur le banc, prés du puits. II fumait toujours. La jeune fille, de nouveau, supplia, pleura, s\'agenouilla. Elle voulait gagner du temps. L\'espoir de voir venir les Francais avait grandi en elle, et tandis qu\'elle se lamentait, elle croyait entendre au loin les pas cadencés d\'une armée. Oh! s\'ils avaient paru, s\'ils les avaient tous délivrés!

— Ecoutez, monsieur, uneheure, encore une heure... Vous pouvez bien nous accorder une heure!

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Mais l\'officier restait inflexible. II ordonna même a deux hommes de s\'emparer d\'elle et de l\'emmener, pour qu\'on procédat a 1) l\'exécution du vieux tranquil-

\') procéder a — se mettre a.

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lenient. Alors un combat affreux se passa dans le coeur de Fran^oise. Elle ne pouvait laisser ainsi assas-siner son père. Non, non, elle mourrait plutót avec Dominique; et elle s\'elanQait vers sa chambre, lorsque Dominique lui-même entra dans la cour.

L\'officier et les soldats poussèrent un cri de triomphe. Mais lui, comme s\'il n\'y avait eu la que Frangoise, s\'avancja vers elle, tranquille, un peu sévère.

— C\'est mal, dit-il. Pourquoi ne m\'avez-vous pas i-amené? II a fallu que le père Bontemps me contat les choses . .. Enfin , me voilé,.

V.

II était trois heures. De grands nuages noirs avaient lentement empli le ciel, la queue de quelque orage voisin. Ce ciel jaune, ces haillons cuivrés cbangeaient la vallée de Rocreuse, si gaie au soleil, en un coupe-gorge plein d\'une ombre louche \'). L\'officier prussien s\'était contenté de faire enfermer Dominique, sans se prononcer sur le sort qu\'il lui réservait. Depuismidi, Framjoise agonisait2) dans une angoisse abominable. Elle ne voulait pas quitter la cour, malgré les instances de son père. Elle attendait les Francais. Mais les heures s\'écoulaient, la nuit allaitvenir, et elle souffrait d\'autant plus, que tout ce temps gagné ne paraissait pas devoir changer l\'affreux dénouement.

Cependant, vers trois heures, les Prussiens firent leurs préparatifs de depart. Depuis un instant, l\'offi-cier s\'était, comme la veille, enfermé avec Dominique. Fran(joise avait compris que la vie du jeune homme sc décidait. Alors, elle joignit les mains, elle pria.

\') louche — qui n\'est pas d\'un ton franc.

\') agoniser — propr. être a 1\'agonie, ici angoisse de l\'ame.

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Le père Merlier, a cóté d\'elle, gardait son attitude muette et rigide de vieux paysan, qui ne lutte pas contre la fatalité des faits.

— Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu! balbutiait Pran-(joise, ils vont le tuer . ..

Le meunier l\'attira prés de lui et la prit sur ses genoux comme un enfant.

A ce moment, l\'officier sortait, tandis que, derrière lui, deux hommes amenaient Dominique.

— Jamais! jamais! criait ee dernier. Je suis prêt a mourir.

— Refléchissez bien , reprit l\'officier. Ce service que vous me refusez, un autre nous le rendra. Je vous offre la vie, je suis généreux . . . 11 s\'agit simplement de nous conduire a Montredon a travers bois. 11 doit y avoir des sentiers.

Dominique ne répondait plus.

— Alors vous vous entêtez?

— Tuez-moi, et finissons-en, répondit-il.

Pran^oise, les mains jointes, le suppliait de loin.

Elle oubliait tout, elle lui aurait conseillé une la-cheté. Mais le père Merlier lui saisit les mains pour que les Prussiens ne vissent pas son geste de femme aifolée.

— II a raison, murmura-t-il, il vaut mieux mourir.

Le peloton d\'éxécution était la. L\'officier attendait

une faiblesse de Dominique. II comptait toujours le déeider. II y eut un silence. Au loin, on entendait de violents coups de tonnerre. Une chaleur leurde écrasait la campagne. Et ce fut dans ce silence qu\'un cri retentit;

— Les Pran9ais! les Pran^ais!

C\'étaient eux, en effet. Sur la route de Sauval, a la lisière du bois, on distinguait la ligne des pantalons rouges. Ce fut, dans le moulin, une agitation extraordinaire. Les soldats prussiens couraient, avec des

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

exclamations gutturales. D\'ailleurs pas un coup de feu n\'avait encore été tire.

— Les Pranijais! les Francais! cria Frangoise en battent des mains.

Elle était com me folie. Elle venait de s\'échapper de l\'étreinte de son père, et elle riait, les bras en Fair. Enfin ils arrivaient done, et ils arrivaient a temps, puisque Dominique était encore la, debout!

TJn feu de peloton terrible, qui éclata comme un coup de fondre a ses oreilles, la fit se retourner. L\'offfcier venait de murmurer:

— Avant tout, regions cette affaire.

Et, poussant lui-mCme Dominique contre le mur d\'un hangar, il avait commandé le feu. Quand Fran-goise se tourna, Dominique était par terre, lapoitrine trouée de douze balles.

Elle ne pleura pas, elle resta stupide. Ses yeux devinrent fixes, et elle alia s\'asseoir sous le hangar, a quelques pas du corps. Elle le regardait, elle avait par moments un geste vague et enfantin de la main. Les Prussiens s\'étaient emparés du père Merlier comme d\'un etage.

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Ce fut un beau combat. Eapidement, l\'officier avait posté ses hommes, comprenant qu\'ü ne pouvait battre en retraite sans se faire écraser. Autant valait-il vendre chèrement sa vie. Maintenant c\'étaient les Prussiens qui défendaient le moulin et les Francais qui l\'attaquaient. La fusillade commcn(;a avec uno violence inouïe. Pendant une demi-heure, elle ne cessa pas, un éclat sourd se fit entendre, et un boulet cassa une maltresse branche 1) de Forme séculaire. Les Francais avaient du canon. Une batterie, dressée juste

\') maitresse branche — branche principale, branche d\'oü sortent plusieurs autres branches.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

au-dessus dufossé, dans lequel s\'était caché Dominique, balayait la grande rue de Rocreuse. La lutte, désor-mais, ne pouvait ètre longue.

Ah! Ie pauvre moulin! Des boulets le penjaient de part en part. üne rnoitié de la toiture fut enlevée. Deux murs s\'écroulèrent. Mais c\'était du coté de la Morelle que le désastre devint lamentable. Les lierres, arrachés des murailles ébranlées, pendaient comme des guenilles; la rivière emportait des débris de toutes sortes, et Ton voyait, par une brèche, la chambre de Framboise, avec son lit, dont les rideaux blancs étaient soigneusement tirés. Coup sur coup, la vieille roue re9ut deux boulets, et elle eut un gémissement suprème; les palettes furent charriées dans le courant, la carcasse s\'écrasa. C\'était Fame du gai moulin qui venait de s\'exhaler.

Puis, les Francais donnèrent l\'assaut. II y eut un furieux combat a l\'arme blanche 1). Sous le ciel couleur de rouille, le coupe-gorge de la vallée s\'em-plissait de morts. Les larges prairies semblaient fa-rouches, avec leurs grands arbres isolés, leurs rideaux de peupliers qui les tachaient d\'ombre. A droite et è, gauche, les forèts étaient comme les murailles d\'un cirque qui enfermaient les combattants, tandis que les sources, les fontaines et les eaux courantes prenaient des bruits de sanglots dans la panique de la campagne.

Sous le hangar, Franf;oise n\'avait pas bougé, accroupie en face du corps de Dominique. Le père Merlier venait d\'etre tué raide par une balie perdue 2). Alors, comme les Prussiens étaient externiinés et que le moulin brülait, le capitaine francais entra le premier dans la

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1

d l\'arme blanche — a l\'épée, a la baïonnette; gén. arme d\'acier par opposition a arme a feu.

2

balie perdue — balie tirée au hasard.

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L\'ATTAQUE DU MOULIN.

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cour. Depuis le commencement de la campagne, c\'était l\'unique succes qu\'il rem portalt. Aussi, tout enflammé, grandlssant sa haute taille, riait-il de son air aimable de beau cavalier. Et, apercevant Fnuif-oise imbécile \'j entre les cadavres de son mari et de son père, au milieu des ruines fumantes du moulin, il la salua galamment de son épée, en criant:

— Victoire! victoire!

4

\') imbécile — faible d\'esprit, ici, hébété.

Zola, Contes.

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LE GRAND MICHU.

Une après-midi, a la récréation de quatre heurcs, le grand Michu me prit a part, dans un coin de la cour. II avait un air grave qui me frappa d\'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard, aux poings énormes, que, pour ricn au monde, je n\'aurais voulu avoir pour ennemi.

— Écoute, me dit-il de sa voix grasse 1) de paysan a peine dégrossi, écoute, veux-tu en être 2)?

Je répondis carrément3): «Oui!» flatté d\'être de quelque chose avec le grand Michu. Alors, il m\'ex-pliqua qu\'il s\'agissait d\'un complot. Les confidences qu\'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que je n\'ai jamais peut-être ëprouvée depuis. Enfin, j\'entrais dans les folies aventures de la vie, j\'allais avoir un secret è, garder, une bataille a livrer. Et, certes, l\'effroi inavoué que je ressentais a l\'idée de me compromettre de la sorte, compfait pour une bonne moitié dans les joies cuisantes de mon nouveau róle de complice.

Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration devant lui. II m\'initia d\'un ton un peu rude, comme un conscrit dans l\'énergie duquel

1

\') avoir une voix grasse — parler d\'une manière pateuse, comme si on avait quelque chose de gras dans la bouche.

2

*) en êlre — être de la partie, de l\'affaire.

3

) carrément — d\'une manière décidée.

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LE GRAND MICHU.

on a une médiocre confiance. Cependant, le frémis-sement d\'aise, l\'air d\'extase enthousiaste que je devais avoir en Técoutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi.

Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre nos rangs pour rentrer a l\'étude:

— C\'est entendu, n\'est-ce pas? me dit-il a voix basse. Tu es des nótres .. . Tu n\'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas?

— Oh! non , tu verras .. . C\'est juré.

II me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité d\'homme mür, et me dit encore:

— Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partont que tu es un traltre, et personne ne te pariera plus.

Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette menace. Elle me donna un courage énorme. «Bast! me disais-je, ils peuvent bien me donner deux mille vers; du diable 1j si je trabis Michu!» J\'attendis avec une impatience fébrile Fbeure

du diner. La révolte devait éclater au réfectoire 2). * *

*

Le grand Michu était du Var3). Son père, un paysan qui possédait quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu4) en 51 lors de l\'insurrection provoquée par le coup d\'Etat5). Laissé pour mort

51

4*

1

\') du diable — hyperbole pour affirmer avec énergie — que le diable m\'emporte, que je sois du diable, si....

2

s) réfectoire — lieu ou Ton prend les repas dans les com-munautés, les colléges, etc. 0(1 1\'on se re fait.

3

) le Var — partie de la Provence qui doit son nom a la rivière formant liraite entre la France et I\'ltalie.

4

*) faire le coup de feu — prendre part a un combat, a une guerre, se battre.

5

^ le coup d\'Etat du 2 décembre iS51 par lequel Napoléon se fit proclamer président de la République pour la vie.

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LE GHANU MICHU.

dans la plaine d\'Uchane, il avait réussi a se cacher. Quand il reparut, on ne l\'inquiéta pas. Seuleinent, les autorités du pays, les notables, les gros et les petits rentiers ne l\'appelèrent plus que «ce brigand de Michu.»

Ce brigand, eet honnête hornme illettré, envoya son fils au collége d\'A . . . Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause qu\'il n\'avait pu défendre, lui, que les armes a la main. Nous savions vaguement cette histoire, au collége, ce qui nous faisait regarder notre camarade comme un personnage trés redoutable.

Le grand Michu était, d\'ailleurs, beaucoup plus agé que nous. II avait prés de dix-huit ans, bien qu\'il ne se trouvat encore qu\'en quatriéme 1J. Mais on n\'osait le plaisanter. C\'était un de ces esprits droits, qui apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il savait une chose, il la savait a fond et pour toujours. Port, comme taillé a coups de hacbe, il régnait en maltre pendant les recreations. Avec cela, d\'une douceur extréme. Je ne l\'ai jamais vu qu\'une fois en colére; il voulait étrangler unpion2) qui nous enseignait que tous les républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre le grand Michu a la porte.

Ce n\'est que plus tard, lorsque j\'ai revu mon ancien camarade dans mes souvenirs, que j\'ai pu comprendre sou attitude douce et forte. De bonne heure, son pére

avait dü en faire un homme.

* ♦

*

Le grand Micbu se plaisait au collége, ce qui n\'était

52

1

en quatriéme — la quatriéme des classes en comptant de la rhétorique qui avec la philosophie forme la classe supérieure (rhétorique, seconde, troisième, quatriéme).

2

pion —maltre d\'étude, surveillant; celui qui, dans un lycée, collége ou pensionnat, surveille les élèves pendant les lieures d\'étude et de récréation.

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LE GBAND MICHU.

pas le inoindre de nos étonnements. II n\'y éprouvait qu\'un supplice dont il n\'osait parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim.

Je ne me sonviens pas d\'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était trés fier, il allait parfois jusqu\' a jouer des comedies humiliantes pour nous escroquer [j un morceau de pain, un déjeuner ou un goüter1). Elevé en plein air, au pied de la chaine des Muures 2J, il souffrait encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collége.

C\'était un de nos grands sujets de conversation dans la cour, le long du mur qui nous abritait de son filet3) d\'ombre. Nous autres, nous étions des délicats 4j. Je me rappelle surtout une certaine morue a la sauce rousse et certains haricots a la sauce blanche 5) qui étaient devenus le sujet d\'une malediction générale. Les jours oü ces plats apparaissaient, nous ne tarissions pas 6j. Le grand Michu, par respect humain , criait avec nous, Men qu\'il eüt avalé volontiers les six portions de sa table.

Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le hasard, comme pour l\'exas-pérer, l\'avait placé au bout de la table, a cöté du pion, un jeune gringalet quot;j qui nous laissait fumer en promenade. La régie était que les maltres d\'étude

53

1

3) goüter — léger repas entre le déjeuner et le diner.

2

() la chaine des Maures — chaine des Alpes maritimes.

3

i) filet — bande mince.

4

) délicat — qui a le gout difficile.

5

\') s nice blanche — sauce faite avec de la farine et du beurre qu\'on n\'a pas fait roussir.

6

) ne pas tarir — sous-entendu en recriminations, voy. p. 14 n. 1.

») gringalet — qui est grèle, chétif.

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LE GRAND MICHU.

avaient droit a deux portions. Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu lorgner les deux bouts de saucisses qui s\'allongeaient cöte a cóte sur l\'assiette du petit pion.

— Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c\'est lui qui a deux fois plus a manger

que moi. II ne laisse rien, va 1); il n\'en a pas de trop! * *

*

Or, los meneurs avaient résolu que nous devions a la fin nous révolter contre la morue a la sauce rousse et les haricots, a la sauce blanche.

Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d\'etre leur chef. Le plan de ces messieurs était d\'une simplicité héroïque: il suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser toute nourriture, jusqu\'a ce que le proviseur 2j déclarat solennellement que 1\'ordinaire 3) serait amélioré. L\'ap-probation que le grand Michu donna a ce plan, est un des plus beaux traits d\'abnégation et de courage que je connaisse. II accepta d\'être le chef du mouvement, avec le tranquille heroïsme de ces anciens domains qui se sacrifiaient pour la chose publique. Songez done! lui se souciait bien 4) de voir disparaitre la morue et les haricots; il ne souhaitait qu\'une chose, en avoir davantage, a discrétion 5)! Et, pour comble, on lui demandait de jeüner! 11 m\'a avoué, depuis, que jamais cette vertu républicaine que son père lui

54

1

\') va — interjection, imp. de aller équivalant au holl. hoor!

2

2; proviseur — chef d un lycée.

3

) Vordinaire — ce qu\'on a coutume do servir pour un repas.

4

\') se souciait bien — par antiphrase — ne tenait nulle-ment a.

5

) a discrétion — c.a.d. a la discrétion du consommateur, ainsi tant qu\'il en désire.

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LE GRAND MICHU.

avait enseignée, la solidarité, le dévouement de l\'indi-vidu aux intéréts de la communauté, n\'avait été mise en lui a une plus rude épreuve.

Le soir, au réfeotoire, — c\'était le jour de la morue a la sauce rousse, — la grève conimenga avec un ensemble vraiment beau. Le pain seul était permis. Les plats arrivent, nous n\'y touchons pas, nous man-geons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer a voix basse, comme nous en avions l\'habitude. II n\'y avait que les petits qui riaient.

Le grand Michu fut superbe. II alia, ce premier soir, jusqu\' a ne pas même manger de pain. II avait mis les deux coudes sur la table, il regardait dédaigneu-sement le petit pion qui dévorait.\'

Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le réfectoire coinme une tempéte. 11 nous apostropha rudement, nous demandant ce que nous pouvions reprocher a ce diner, auquel il goüta et qu\'il déclara exquis.

Alors le grand Michu se leva.

— Monsieur, dit-il, c\'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons pas a la digérer.

— Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le temps de répondre , les autres soirs, vous avez pourtant mangé presque tout le plat a vous seul.

Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-la, on nous envoy a simplement coucher, en nous disant

que, le lendemain, nous aurions sans doute réfléchi. * *

*

Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les paroles du maltre d\'étude Favaient frappé au cceur. II nous soutint, il nous dit que nous serions des laches si nous cedions. Maintenant, il mettait tout son orgueil a montrer que, lorsqu\'il le voulait, il ne mangeait pas.

55

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LE GRAND MICHÜ.

Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu\' a de la charcuterie, qui nous aidèrent a ne pas manger tout a fait sec le pain dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n\'avait pas un parent dans la ville, et qui se refusait d\'ailleurs do pareilles douceurs, s\'en tint strictement aux quelques croütes qu\'il put trouver.

Le surlendeuiain, le proviseur ayant declare que, puisque les élèves s\'entêtaient a ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire distribuer du pain, la révolte éclata, au déjeuner. C\'était le jour des haricots a la sauce blanche.

Le grand Michu, dont une faim atroce devait trou-bler la tête, se leva brusquemeut. II prit l\'assiette du pion, qui mangeait a belles dents, pour nous nar-guer 1) et nous donner envie, la jeta au milieu de la salie, puis entonna la Marseillaise d\'une voix forte. Ce fut comme un grand souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les hou tailles, dansèrent une jolie danse. Et les pions, enjambaut les débris, se hatèrent de nous abandonner le réfectoire. Le gringalet, dans sa fuite, re^ut sur les épaules un plat de haricots, dont la sauce lui fit une large collerette blanche.

Cependant, il s\'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut nommé général. II fit porter, entasser les tables devant les portes. Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux a la main. Et la Marseillaise tonnait toujours. La révolte tournait a la révolution. Heureusement, on nous laissa a nous-mêmes pendant trois grandes heures. II paralt qu\'on était allé chercher la garde. Ges trois heures de tapage suffirent pour nous calmer.

56

II y avait au fond du réfectoire deux larges fenêtres

1

narguer — railler, montrer un dédain rnoqueur.

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LE GKANÜ MICHU.

qui donnaient suv la cour. Les plus timides, épou-vantés do la longue inipunité dans laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fenêtres et. dis-parurent. lis furent peu a peu suivis par les autres élèves. Bientot le grand Michu n\'eut plus qu\'une dizaine d\'insurgés autour de lui. II leur dit alors d\'une voix rude:

—• Allez retrouver los autres, il suffit qu\'il y ait un coupable.

Puis, s\'adressant a moi qui hésitais, il ajouta :

— Je te rends ta parole, entends-tu!

Lorsque la garde eut enfoncé une des portos , olie trouva lo grand Michu tout soul, assis tranquillement sur le bout d\'une table, au milieu de la vaisselle cassée. Le soir memo, il fut renvoyé a son pore. Quant a nous, nous profitames peu de cette révolte. On évita bion pendant quelques somaines do nous ser-vir de la morue et des haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue était a la sauce blanche, et les

haricots a la sauce rousse.

* *

*

Longtemps après, j\'ai revu lo grand Michu. II n\'avait pu continuor ses études. II cultivait a son tour los quelques bouts de terre que son père lui avait laissés en mourant.

57

— J\'aurais fait, m\'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais médecin, car j\'avais la tête bien dure. II vaut mioux que je sois un paysau. C\'est mon affaire. ... N\'importe, vous m\'avez joliment laché \'). Et moi qui justoment adorais la morue et les haricots!

i) lacher qqn. — c\'est I\'abandonner quand il se trouve dans une situation désagréable — in den steek laten.

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LE CHÓMAGrE

Le matin, quand les ouvriers arrivent a l\'atelier, ils le trouvent froid, comme noir d\'une tristesse de ruine. Au fond de la grande salie, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues immobiles; et elle met la une mélancolie de plus, elle dont le souffle et le branie 2) animent toute la maison, d\'ordinaire, du battement d\'un coeur de géant, rude a la besogne.

Le patron descend de son petit cabinet. II dit d\'un air triste aux ouvriers:

— Mes enfants, il n\'y a pas de travail aujourd\'hui. ... Les commandes n\'arrivent plus; de tous les cotés, je reijois des contre-ordres, je vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de décembre, sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres années, menace de ruiner les maisons les plus solides. II faut tout suspendre.

Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d\'un ton plus bas:

— Je ne suis pas égoïste, non, je vous le jure . . . Ma situation est aussi terrible, plus terrible peut-être que la vótre. En huit jours, j\'ai perdu cinquante mille francs. J\'arrête le travail aujourd\'hui, pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n\'ai pas le

i) chómage — suspension des travaux. 5) branie — mouvement cadencé.

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LE CHOMAGE.

premier sou de mes échéances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne vous cache rien. Demain, peut-être, les huissiers seront ici. Ce n\'est pas notvo faute, n\'est-ce pas? Nous avons lutté jusqu\'au bout. J\'aurais voulu vous aider a passer ce mauvais moment; mais c\'est fini, je suis a terre 1j, je n\'ai plus de pain a partager.

Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent la, a regarder leurs outils inutiles, les poings serrés.

Les autres matins, dès le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rythme, et tout cela semble déja dormir dans la poussière de la faillite. C\'est vingt, c\'est trente families qui ne mangeront pas la semaine suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paraltre plus fermes. Ils font les braves, ils disent qu\'on ne meurt pas de faim dans Paris.

Puis, quand le patron les quitte, et qu\'ils le voient s\'en aller, voütê en buit jours, écrasé peut-être par un désastre plus grand encore qu\'il ne l\'avoue, ils se retirent un a un, étouffant dans la salie, la gorge serrée, le froid au cceur, comme s\'ils sortaient de la chambre d\'un mort. Le mort, c\'est le travail, c\'est la grande machine muette, dont le squelette est sinistre dans l\'ombre.

* *

*

59

L\'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. II a battu les trottoirs 2j pendant huit jours, sans

]) être d terre — être vaincu, terrassé par le sort. \') battre les trottoirs — courir les rues.

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LE CHOMAGE.

pouvoir trouver du travail. II est allé de porte en porta, offrant ses bras, ofl\'rant ses mains, s\'ofïVant tout entier a n\'importe quelle besogne, a la plus rebutante, a la plus dure, a la plus movtelle. Toutes les portes se sont refermées.

Alors, l\'ouvrier a offert de travailler a moitié prix. Les portes ne se sont pas rouvertes. II travail-lerait pour rien qu\'on ne pourrait le garder. C\'est le chömage, le terrible chömage qui sonne le glas \') des mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et 1\'argent, l\'argent lache s\'est caché.

Au bout des buit jours, c\'est bien fini. L\'ouvrier a fait une suprème 1) tentative, et il revient lente-ment, les mains vides, éreinté 2) de misère. La pluie tombe; ce soir-la. Paris est fnnèbre dans la boue. II marche sous l\'averse, sans la sentir, n\'entendant que sa faim, s\'arrêtant pour arriver moins vite. II s\'est penché sur un parapet de la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des rejaillissements d\'écume blanche se décbirent a une pile du pont. II se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lache, et il s\'en va.

La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S\'il crevait une vitre, il prendrait d\'une poignée du pain pour des années. Les cuisines des restaurants s\'allument; et, derrière les rideaux de mousseline blanche, il apcrgoit des gens qui mangent. II bate le pas, il remonte au faubourg, le long des rótisseries 3), des charcuteries, des patisseries, de tout le Paris gourmand qui s\'étale aux heures de la faim.

6Q

1

,\') sonnet- le glas — annoncer l\'agonie, la mort.

2

suprème — dernier.

3

éreinté — excédé de fatigue, propr. qui a les reins rompus. ) rótisserie — lieu ou Ton vend de la viande rótie.

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LE CHÓMAGE.

Comme la femme et la petite fille plenraient, le matin, il leur a promis du pain pour le soir. II n\'a pas osé venir leur dire qu\'il avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se deraande comment il entrera, ce qu\'il racontera, peur leur faire prendre patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger. Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives.

Ét, un instant, il a l\'idée de mendier. Mais quand une dame ou un monsieur passent a cóté de lui, et qu\'il songe a tendre la main, son bras se raidit, sa gorge se serre. II reste planté sur le trottoir, tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre,

a voir son masque farouche d\'affamé.

* ♦

*

La femme de l\'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe d\'indienne 1). Elle grelotte dans les souffles glacés de la rue.

Elle n\'a plus rien au logis; elle a tout porté au Mont-de-Piété 2). Huit jom-s sans travail sufflsent pour vider la maison. La veille, elle a vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas; le matelas s\'en est allé ainsi; maintenant, il ne reste que la toile. Elle l\'a accrochée devant la fenêtre pour empêcber 1\'air d\'entrer, car la petite tousse beau-coup.

Sans le dire a son mari, elle a cherché de son cóté.

61

1

indienne — etoffe de eoton peinte qui se fabriquait primitivement aux Indes.

2

J) le Mont-de-Piété, qui se trouve sur la rive droite de la Seine dans le vieux quartier du Marais, a le privilège des prêts sur gages au profit de l\'Assistance publique.

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LE CHÓMAGE.

Mais le cbómage a frappé plus rudement les fcmmes que les hommes. Sur son palier ^, il y a des mal-heureuses qu\'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a rencontré une tout debout au coin d\'un trottoir; une autre est morte; une autre a disparu.

Elle, beureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. lis seraient a Faise, si des mortes-saisons 1) ne les avaient dépouillés de tout. Elle a épuisé les crédits: elle doit aa boulanger, a l\'épicier, a la fruitière, et elle n\'ose plus même passer devant les boutiques. L\'après-midi, elle est allée chez sa soeur pour emprunter vingt sous; mais elle a trouvé, la aussi, une telle misère qu\'elle s\'est mise apleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont pleuré longtemps ensemble. Puis, en s\'allant, elle a promis d\'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque chose.

Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, la femme se réfugié sous la porte; de grosses gouttes clapotent a ses pieds, une poussière d\'eau pénètre sa mince robe. Par moments, Fimpatience la prend, elle sort, malgré l\'averse, elle va jusqu\'au bout de la rue, pour voir si elle n\'aper(;oit pas celui qu\'elle attend, au loin, sur la chaussée. Et quand elle revient, elle est trempée; elle passe ses mains sur ses cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secouée par de courts frissons de fièvre.

Le va-et-vient des passants la coudoies). Elle se fait toute petite pour ne gêner personne. Des hommes

62

1

morte-saison — temps de l\'année oü une industrie chóme — slappe tijd.

3) coudoyer — toucher du coude-étre tout prés.

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LE CHÓMAGE.

la regardent en face; elle sent, par moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris suspect, la ruo avec sa boue, ses clartés crues, ses roulements de voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a faim, elle est a tout le monde. En face, 11 y a un boulanger, et elle pense a la petite qui dort, en haut.

Puis , quand le mari se montre enfin, filant comme un misérable le long des maisons, elle se précipite, elle le regarde anxieusement.

— Eh bien! balbutie-t-elle.

Lui, ne répond pas, baisse la töte. Alors, elle monte la première, pale comme une morte.

En haut, la petite ne dort pas. Elle s\'est réveillée, elle songe, en face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on ne sait quoi de monstrueux et de navrant passé sur la face de cette gamine de sept ans, aux traits flétris et sérieux de femme faite.

Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupée maladive ramènent contra sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent la une brülure, un feu qu\'elle voudrait éteindre. Elle songe.

Elle n\'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller a l\'école, paree qu\'elle n\'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mère la menait au soleil. Mais cela est loin. II a fallu déménager, et, depuis ce temps, il lui semble qu\'un grand froid a soufflé dans la maibon. Alors, elle n\'a plus été contente; toujours elle a eu faim.

C\'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la comprendre. Tout le monde a done faim? Elle a pourtant taché de s\'habituer a cela, et elle n\'a pas pu. Elle pense qu\'elle est trop petite,

63

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LE CtlÖMAGE.

qu\'il faut ètre grande pour savoir. Sa mère sait, sans doute, cette chose qu\'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim.

Puis, c\'est si laid, chez eux! Elle regarde la fenétre oü bat la toile du matelas, los murs nus, les meubles éclopés 1), toute cette honte de grenier que le chömage salit de son désespoir. Dans son ignorance, elle croit avoir rêvé des chambres tièdes avee de beaux objets qui luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et, a travers ses paupières amincies, la lueur de la chandelle devient un grand resplendissement d\'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent souffle, il vient un tel courant d\'air par la fenêtre qu\'elle est prise d\'un accès de toux. Elle a des larmes plein les yeux.

Autrefois, elle avait peur, lorsqu\'on la laissait toute seule; maintenant, elle ne sait plus, (ja lui est égal. Comma on n\'a pas mangé depuis laveille, elle pense que sa mère est descendue chercher du pain. Alors, cette idee l\'amuse. Elle taillera son pain en tout petits morceaux; elle les prendra lentement, un a un. Elle jouera avec son pain.

La mère est rentrée, le père a ferme la porte. La petite leur regarde les mains atousdeux, trés surprise. Et, comme ils ne disent rien, au bout d\'un bon moment, elle répète sur un ton chantant:

— J\'ai faim, j\'ai faim.

64

Le père s\'est pris la töte entre les poings, dans un coin d\'ombre; il reste la, éorasé, les épaules secouées par de rudes sanglots silencieux. La mère, étouffant ses larmes, est venue recoucher la petite. Elle la

\') éclopé — boiteux; dont les -pteds sont inégaux.

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LE CHÓMAGE.

65

couvre avec toutes les hardes du logis, elle lui dit d\'être sage, de dormir. Mais Tenfant, dont le froid fait claquer les dents, et qui sent le feu de sa poitrine la bruler plus fort, devient trés hardie. Elle se pend au cou de sa mère; puis, doucement:

— Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi done avons-nous faimV

5

Zoi.a Contes.

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L\'INON DATION.

T.

Je m\'appelle Ijouis üoubieu. J ai soixante-dix ans, et je suis né au village de Saint-Jory, a quelques lieues de Toulouse, en amont de la Garonne. Pendant quatorze ans, je me suis battu avec la terre, pour manger du pain. Enfin, l\'aisance est venue, et, le mois dernier, j\'étais encore le plus riche fermier de la commune.

Notre maison semblait bénie. Le bonheur y pous-sait; le soleil était notre frère, et je ne me souviens pas d\'une récolte mauvaise. Nous étions prés d\'une douzaine a la ferme, dans ce bonheur. II y avait moi, encore gaillard, menant les enfants au travail; puis, mon cadet Pierre, un vieux gar^on, un ancien sergent; puis ma sceur Agathe, qui s\'était retirée cbez nous après la mort de son mari, une maltresse 1) femme, énorme et gaie, dont les rires s entendaient a 1 autre bout du village. Ensuite venait toute la nichée. mon fils Jacques, sa femme Rose, et leurs troisfilles, Aimée, Véronique et Marie; la première mariée a Cyprien Bouisson, un grand gaillard, dont elle avait deux petits, l\'un de deux ans, 1\'autre de dis mois; la seconde fiancée d\'hier2), et qui devait épouser Gaspard Rabuteau; la troisième, enfin, une vraie de-

i) maitresse sert a renforcer. — une maitresse femme — une femme capable, habile, résolue.

5) d hier — depuis peu.

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l\'inondation.

moiselle, si blanche, si blonde, qu\'elle avait l\'air d\'etre nee a la ville. Qa faisait dix, en comptant tout le monde. J\'étais grand-père et arrière-grand-père. Quand nous étions a table, j\'avais ma sceur Agathe a ma droite, mon frère Pierre a ma gauche; les enfants fermaient le cercle, par rang d\'ages, une file oü les têtes se rapetissaient jusqu\'au bambin de dix mois, qui mangeait déja sa soupe comme un homme. Allez, on entendait les cuillers dans les assiettes! La nichée mangeait dur \'j. Et quelle belle gaieté, entre deux coups de dents! Je me sentais de l\'orgueil et de la joie dans les veines, lorsque les petits tendaient les mains vers moi, en criant:

— Grand-père, donne-nous done du pain!... Un gros morceau, hein! grand-père!

Les bonnes journées! Notre ferme en travail chan-tait par toutes ses fenêtres. Pierre, le soir, inventait des jeux, racontait des histoires de son régiment. Tante Agathe, le dimanche, faisait des galettes 1) pour nos filles. Puis, c\'étaient des cantiques que savait Marie, des cantiques qu\'elle filait2) avec une voix d\'enfant de choeur; elle ressemblait a une sainte, ses cheveux blonds tombant dans son cou, ses mains nouées sur son tablier Je m\'étais decide a élever la maison d\'un étage, lorsque Aimée avait épousé Cyprien; et je disais en riant qu\'il faudrait l\'élever d\'un autre, après le mariage de Véronique et de Gaspard; si bien que la maison aurait fini par toucher le ciel, si l\'on avait continué, a chaque ménage nouveau. Nous ne voulions pas nous quitter.

67

5*

1

\') galette — gateau rond et plat, fait de pate ferme ou feuilletée, étendue sous le rouleau et eulte au four.

2

) filer un son — le prolonger en commengant piano, en enflant jusqu\'au forte, et en diminuant avec les mèmes gradations.

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LINONDATION.

Nous aurions plutót bati une ville, derrière la ferme, dans notre enclos. Quand les families sont d\'accord, il est si bon de vivre et de mourir ou Ton a grandi!

Le mois de mai a été magnifique, cette année. Depuis iongtemps, les récoltes ne s\'étaient annoncées aussi belles. Ce jour-la, justement, j\'avais fait une tournée avec mon fils Jacques. Nous étions partis vers trois heures. Nos prairies, au bord de la Garonne, s\'étendaient, d\'un vert encore tendre ; l\'herbe avait bien trois pieds de haut, et une oseraie, plantée 1\'année dernière, donnait déja des pousses d\'un mètre. De la, nous avions visité nos blés et nos vignes, des champs acbetés un par un, a mesure que la fortune venait: les blés poussaient dru, les vignes, en pleine fleur, promettaient une vendange superbe. Et Jacques riait de son bon rire, en me tapant sur l\'épaule.

— Eh bien! père, nous ne manquerons plus de pain ni de vin. Vous avez done rencontré le bon Dieu, pour qu\'il fasse maintenant pleuvoir de l\'argent sur vos terres?

Souvent, nous plaisantions entre nous de la misère passée. Jacques avait raison, je devais avoir gagné la-baut l\'amitié de quelque saint ou du bon Dieu lui-même, car toutes les chances dans le pays étaient pour nous. Quand il grêlait, la grèle s\'arrêtait juste au bord de nos champs. Si les vignes des voisins tombaient malades, il y avait autour des nötres comme un mur de protection. Et cela finissait par me paraltre juste. Ne faisant de mal a, personne, je pensais que ce bonheur m\'était du.

68

En rentrant, nous avions traversé les terres que nous possédions de l\'autre cöté du village. Des plantations de müriers y prenaient a merveille 1). II y avait aussi des amandiers en plein rapport. Nous

\') prendre a ici le sens de réussir.

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L INONUATION.

causions joyeusement, nous batissions des projets. Quand nous aurions l\'argent nécessaire, nous achète-rions certains terrains qui devaient relier nos pieces les unes aux autres et nous faire les propriétaires de tout un coin de la commune. Les récoltes de l\'année, si elles tenaient leurs promesses, allaient nous permettre de réaliser ce rêve.

Comme nous approchions de la maison, Rose, de tón, nous adressa de grands gestes, en criant:

— Arrivez done!

C\'était une de nos vaches qui venait d\'avoir un veau. Cela mettait tout le monde en Fair. Tante Agathe roulait sa masse énorme 1). Les filles regar-daient le petit. Et la naissance de cette béte semblait comme une bénédiction de plus. Nous avions dü récemment agrandir les étables, ou se trouvaient prés de cent têtes de bétail, des vaches, des moutons surtout, sans compter les chevaux.

— Allons, bonne journée! m\'écriai-je. Nous boirons ce soir une bouteille de vin cuit 2).

Cependant, Rose nous prit a 1\'écart et nous annon(;-a que Gaspard, le fiancé de Véronique, était venu pour s\'entendre sur le jour de la noce. Elle l\'avait retemi a diner. Gaspard, le fils ainé d\'un fermier de Mo-ranges, était un grand gar^on de vingt ans, connu de tout le pays pour sa force prodigieuse; dans une fête, a Toulouse, il avait vaincu Martial, le Lion du Midi. Avec cela, bon enfant3), un cceur d\'or, trop timide méme, et qui rougissait quand Véronique le regardait tranquillement en face.

6!)

1

0 roulait sa masse énorme — par une plaisante rnéta-phore, la tante dans son obésité est comparée a une boule, qui s\'avance lentement, en roulant.

2

\'•\') vin cuit —- vin qu\'on obtient en faisant évaporer une partie du mout jusqu\' a consistance sirupeuse.

3

bon enfant — homme qui n\'a pas de malice.

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l\'inondation.

Je priai Rose de l\'appeler. II restait au fond de la cour, a aider nos servantes, qui étendaient le linge de la lessive du trimestre. Quand il fut entré dans la salie a manger, oü nous nous tenions, Jacques se tourna vers moi en disant:

— Parlez, mon père.

— Eh bien, dis-je, tu viens done, mon gai^on, pour que nous lixions le grand jour?

— Oui, c\'est cela, père Roubieu, répondit-il, les joues trés rouges.

— II ne faut pas rougir, mon gar^on, continuai-je. Ce sera, si tu veux, pour la Sainte-Félicité, le 10 juillet. Nous sommes le 23 juin, (ja ne fait pas vingt jours a attendre .. . Ma pauvre défunte femme s\'appe-lait Pélicité, et 9a vous portera bonheur . .. Hein ? est-ce entendu?

— Oui, c\'est cela, le jour de la Sainte-Félicité, père Roubieu.

Et il nous allongea dans la main, a Jacques et a moi, une tape 1) qui aurait assommé un boeuf. Puis, il embrassa Rose, en 1\'appelant sa mère. Ce grand gallon, aux poings terribles, aimait Véronique a en perdre le boire et le manger. II nous avoua qu\'il aurait fait une maladie 2), si nous la lui avions refusée.

— Maintenant, repris-je, tu restes a, diner, n\'est-ce pas ? . .. Alors, a la soupe tont le monde! J\'ai une faim du tonnerre de Dieu, moi!

70

Ce soir-la, nous fümes onze a table. On avait mis Gaspard prés de Véronique, et il restait alaregarder, oubliant son assiette, si ému de la sentir a lui, qu\'il avait par moments de grosses larmes au bord des yeux, Cyprien et Aimée, mariés depuia trois ans

allonger une tape — frapper dans la main, \') faire une maladie — tomber malade.

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L INONDATION.

seulement, souriaient. Jacques et Rose, qui avaient déja vingt-cinq ans de ménage, demeuraient plus graves; et pourtant, a la dérobée, ils échangeaient des regards, humides de leur vieille tendresse. Quant a moi, je croyais revivre dans ces deux amoureux, dont le bon-heur mettait, a notre table, un coin de paradis. Quelle bonne soupa nous mangeames, ce soir-la! Tante Agathe, ayant toujours le mot pour rire1), risqua des plaisanteries. Alors, ce brave Pierre voulut ra-conter ses amours avec une demoiselle de Lyon. Heu-reusement, on était au dessert, et tout le monde parlait a la fois. J\'avais monté de la cave deux bouteilles de vin cuit. On trinqua a la bonne chance de Gaspard et de Véronique; cela se dit ainsi chez nous: la bonne chance, c\'est de ne jamais se battre, d\'avoir beaucoup d\'enfants et d\'amasser des sacs d\'écus. Puis, on chanta. Gaspard savait des chansons d\'amour en patois. Enfin, on demanda un cantique a Marie: elle s\'était mise debout, elle avait une voix de flageolet, trés fine, et qui vous chatouillait les oreilles.

Pourtant, j\'étais allé devant la fenétre. Comme Gaspard venait m\'y rejoindre, je lui dis:

— II n\'y a rien de nouveau par chez vous ?

— Non, répondit-il. On parle des grandes pluies de ces jours derniers, on prétend que (;a pourrait bien amener des malheurs.

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En effet, les jours précédents, il avait plu pendant soixante beures, sans discontinuer. La Garonne était trés grosse depuis la veille; mais nous avions confiance en elle; et, tant qu\'elle ne débordait pas, nous ne pouvions la croire mauvaise voisine. Elle nous rendait de si bons services! elle avait une nappe d\'eau si large et si douce! Puis les paysans ne quittent pas

1

avoir le mot pow rire — ètre gai, ètre porté a la plaisanterie.

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l\'inondation.

aisément leur trou, mëme quand le toit est prés de crouler.

— Bah! m\'écriai-je en haussant les épaules, il n\'y aura rien. Tous les ans, c\'est la même chose: la rivière fait le gros dos 1), comme si elle était furieuse, et elle s\'apaise en une nuit, elle rentre chez elle, plus innocente qu\'un agneau. Tu veiras, monga^on; ce sera encore pour rire, cette fois ... Tiens, regarde done le beau temps!

Et, de la main, je lui raontrais le eiel. II était sept heures, le soleil se couchait. Ah! que de bleu! Le ciel n\'était que du bleu, une nappe bleue immense, d\'une pureté profonde, oü le soleil couchant volait comme une poussière d\'or. II tombait de la-haut une joie lente, qui gagnait tout l\'horizon. Jamais je n\'avais vu le village s\'assoupir dans une paix si douce. Sulles tuiles, une teinte rose mourait. J\'entendais le rire d\'une voisine. puis des voix d\'enfants autournant de la route, devant chez nous. Plus loin montaient, adoucis par la distance, des bruits de troupeaux ren-trant a l\'étable. La grosse voix de la Garonne ronflait continue; mais elle me semblait la voix même du silence, tant j\'étais habitué a son grondement. Peu a peu, le ciel blanchissait, le village s\'endormait davan-tage. C\'était le soir d\'un beau jour, et je pensais que tout notre bonheur, les grandes récoltes, la maison heureuse, les fian^ailles de Véronique, pleuvant de la-haut, nous arrivaient dans la pureté même de la lumière. Une bénédiction s\'élargissait sur nous, avec l\'adieu du soir.

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Cependant, j\'étais revenu au milieu de la piece. Nos filles bavardaient. Nous les écoutions en souriant,

1

faire le gros dos —■ propr. lever le dos en bosse comme fait le chat quand il est en colère (ou encore quand on le caresse) ici done monter, grossir.

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l\'inondation.

lorsque, tout a coup, dans la grande sérénité de la campagne, un cri terrible retentit, un cri de détresse et de mort:

— La Garonne! la Garonne!

II.

Nous nous préeipitames dans la cour.

Saint-Jory se trouve au fond d\'un pli de terrain, en contre-bas 1) de la Garonne, a cinq cents metres environ. Des rideaux 2j de hauts peupliers, qui cou-pent les prairies, cacbent la rivière complètement.

Nous n\'apcrcevions rien. Ettoujourslecri retentissait:

— La Garonne! la Garonne!

Brusquement, du large chemin, devant nous, dé-bouchèrent deux hommes et trois femmes; une d\'elles tenait un enfant entre les bras. C\'étaient eux qui cri-aient, aifolés, galopant a toutes jambes sur la terre dure. Ils se tournaient parfois, ils regardaient derrière eux, le visage terrifié comme si une bande de loups les eüt poursuivis.

— Eh bien! qu\'ont-ils done? demanda Cyprien. Est-ce que vous distinguez quelque chose, grand-père?

— Non, non, dis-je. Les feuillages ne bougent méme pas.

En effet, la ligne basse de l\'horizon, paisible, dor-mait. Mais je pariais encore, lorsqu\'une exclamation nous échappa. Derrière les fuyards, entre les troncs des peupliers, au milieu des grandes toufifes d\'herbe, nous venions de voir apparaitre comme une meute de bétes grises, tachées dejaune, qui se ruaient. De toutes parts, elles pointaient a la fois, des vagues poussant des vagues, une débandade dc masses d\'eau moutonnant 3)

\') en contre-bas — a un niveau inférieur.

P rideau — voy. p. 8 n. 1.

) moutonner — recouvrir de vagues blanches d\'ócume, semblables a des llocuns de laine.

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l\'inondation.

sans fin, secouant des baves blanches, ébranlant le sol du galop sourd de leur foule.

A uotre tour, nous jetames le cri désespéré:

— La Garonne! la Garonne!

Sur le chomin, les deux hommes et les trois fem-mes couraient toujours. Ils entendaient le terrible galop gagner le leur. Maintenant, les vagues arrivaient en une seule ligne, roulantes, s\'écroulant avec le ton-nerre 1) d\'un bataillon qui charge. Sous leur premier choc . elles avaient cassé trois peupliers, dont les hauts feuillages s\'abattirent et disparurent. üne cabane de planches fut engloutie; un mur ere va; des charrettes dételées s\'en allèrent, pareilles a des brins de paille. Mais les eaux semblaient surtout poursuivre les fuyards. Au coude de la route, trés en pente a eet endroit, elles tornbèrent brusquement en une nappe immense et leur coupèrent toute retraite. Ils couraient encore cependant, éclaboussant la mare a grandes enjarabées, ne criant plus, fous de terreur. Les eaux les prenaient aux genoux. Une vague énorme se jeta sur la femme qui portait l\'cnfant. Tout s\'engouffra.

— Vite! vite! criai-je. II faut rentrer .. . La maison est solide. Nous ne craignons rien.

Par prudence, nous nous réfugiames tout de suite au second étage. On fit passer les filles les premières. Je m\'entêtais a ne monter que le dernier. La maison était batie sur un tertre, au-dessus de la route. L\'eau envahissait la cour, doucement. avec un petit bruit. Nous n\'ótions pas trés effrayés.

74

— Bah! disait Jacques pour rassurer son monde, ce no sera rien... Vous vous rappelez, mon père, en 55, l\'eau est comme (ja venue dans la cour. II y en a eu un pied; puis, elle s\'en est allée.

\') le tonnerre — pour le bruit du tonnerre (par métonymie).

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l\'inonuation.

— C\'est faeheux pour les récoltes tout de même, murmura Cyprien, a demi-voix.

— Non, non, ce ne sera rien, repris-je a mon tour, en voyant les grands yeux suppliants de nos filles.

Aimée avait couché ses deux enfants dans són lit. Elle se tenait au chevet, assise, en compagnie de Véronique et de Marie. Tante Agathe parlait de faire chauffer du vin qu\'elle avait monté, pour nous donner du courage a tous. Jacques et Rose, a la méme fenêtre, regardaient.

J\'étais devant l\'autre fenêtre, avec mon frère, Cyprien et Gaspard.

— Montez done! criai-je a nos deux servantes, qui pataugeaient au milieu de la cour. Ne restez pas a vous mouiller les jambes.

— Mais les bêtes? dirent-elles. Elles ont peur, elles se tuent dans l\'étable.

— Non, non, montez . .. Tout a l\'heure. Nous verrons.

Le sauvetage du bétail était impossible, si le désastre devait grandir. Je croyais inutile d\'épouvanter nos gens. Alors, je m\'eifonjai de montrer une grande liberté d\'esprit. Accoudé a la fenötre, je causais, j\'indiquais les progrès de l\'inondation. La rivière, après s\'être ruée a l\'assaut du village, le possédait jusque dans ses plus étroites ruelles. Ce n\'était plus une charge de vagues galopantes, mais un étouifement lent et invincible. Le creux, au fond duquel Saint-Jory est bati, se changeait en lac. Dans notre cour, Feau atteignit bientöt un mètre. Je la voyais monter, mais j\'affirmais qu\'elle restait stationnaire, j\'allais même jusqu\' a prétendre qu\'elle baissait.

— Te voila forcé de coucher ici, mon gar go n, dis-je en me tournant vers Gaspard. A moins que les chemins ne soient libres dans quelques heures . . . C\'est bien possible.

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L INONDATION.

II me regarda, sans répondre, la figure toute pale; et je vis ensuite son regard se fixer sur Véronique, avee une angoisse inexprimable.

II était huit heures et demie. Au dehors, il faisait jour encore, un jour blanc d\'une tristesse profonde sous le ciel pale. Les servantes, avant de monter, avaient eu la bonne idéé d\'aller prendre deux lampes. Je les fis allumer, pensant que leur lumière égaierait un peu la chambre déja sombre oü nous nous étions réfugiés. Tante Agathe, qui avait roulé une table au milieu de la pièce, voulait organiser une partie de cartes. La digne femme, dont les yeux cherchaient par moments les miens, songeait surtout a distraire les enfants. Sa belle humeur gardait une vaillance superbe; et elle riait pour combattre l\'épouvante qu\'elle sentait grandir autour d\'elle. La partie eut lieu. Tante Agathe pla^a de force a la table Aimée, Véronique et Marie. Elle leur mit les cartes dans les mains, joua elle-même d\'un air de passion, battant, coupant, distribuant lejeu, avec une telle abondance de paroles, qu\'elle étouffait presque le bruit des eaux. Mais nos filles ne pouvaient s\'étourdir; elles demeuraient toutes blanches, les mains fiévreuses, l\'oreille tendue. A chaque instant, la partie s\'arrétait. Une d\'elles se tournait, me deman-dait a demi-voix:

— Grand-père, 9a monte toujours?

L\'eau montait avec une rapidité effrayante. Je plaisantais, je répondais :

— Non, non, jouez tranquillement. II n\'y a pas de danger.

Jamais je n\'avais eu le coeur serré par une telle angoisse. Tous les hommes s\'étaient placés devant les fenêtres pour cacher le terrifiant spectacle. Nous ta-chions de sourire, tournés vers l\'intérieur de la chambre, en face des lampes paisibles, dont le rond de clarté tombait sur la table, avec une douceur de veil-

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L INONDATION.

lée Je me rappelais nos soirees d\'hiver, lorsque nous nous réunissions autour de cette table. C\'était le méme intérieur ondormi, plein d\'une bonne chaleur d\'affection. Et, tandis que la paix était la, j\'écoutais derrière mon dos le rugissement de la rivière lachée, qui montait toujours.

— Louis, me dit mon frère Pierre, l\'eau est a trois pieds de la fenêtre. 11 faudrait aviser.

Je le fis taire, en lui serrant le bras. Mais il n\'était plus possible de cacher le péril. Dans nos étables, les bêtes se tuaient. II y eut tout d\'un coup des bêlements, des beuglements de troupeaux affolés; et les chevaux poussaient ces cris rauques, qu\'on entend de si loin, lorsqu\'ils sont en danger de mort.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit Aimée, qui se mit debout, les poings aux tempes, secouée d\'un grand frisson.

Toutes s\'étaient levées, et on ne put les empêcher de courir aux fenétres. Elles y restèrent, droites, muettes, avec leurs cheveux soulevés par le vent de la peur.

Le crépuscule était venu. Une clarté louche flottait au-dessus de la nappe limoneuse. Le ciel pale avait l\'air d\'un drap blanc jeté sur la terre. Au loin, des fumées tralnaient. Tout se brouillait, c\'était une fin de jour épouvantée s\'éteignant dans une nuit de mort.

Et pas un bruit humain, rien que le ronfleinent de cette mer élargie a l\'infini, rien que les beuglements et les hennissements des bétes!

— Mon Dieu! mon Dieu! répétaient a demi-voix les femmes, comme si elles avaieot craint de parler tout haut.

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Un craquement terrible leur coupa la parole. Les

\') veillée — soiree qu\'on passé en familie en causant, en se faisant des récits, etc.

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L\'rNONDATION.

bétes furieuses venaient d\'enfoncer les portes des étables. Ellés passèrent dans les flots jauues, roulées, empor-tées par le courant. Les moutons étaient charriés eomme des feuilles mortes, en bandes, tournoyant au milieu des remous 1). Les vaches et les chevaux luttaient, marchaient, puis perdaient pied. Notre grand cheval gris surtout ne voulait pas mourir; il se cabrait, tendait le cou, soufflait avec un bruit de forge; in ais les eaux achavnées le prirent a la eroupe, et nous le vimes, abattu, s\'abandonner.

Alors nous poussames nos premiers cris. Cela nous vint a la gorge, malgré nous. Nous avions besoin de crier. Les mains tendues vers toutes ces chères bétes qui s\'en allaient, nous nous lamentions, sans nous entendre les uns les autres, jetant au dehors les pleurs et les sanglots que nous avions contenus jusque-la. Ah! e\'était bien la ruine! les récoltes perdues, le bétail noyé, la fortune changée en quelques heures! Dieu n\'était pas juste; nous ne lui avions rien fait, et il nous reprenait tout. Je montrai le poing a Thorizon. Je parlai de notre promenade de l\'après-midi, de ces prairies, de ces blés. de ces vignes, que nous avions trouvés si pleins de promesses. Tout cela mentait done? Le bonheur mentait. Le soleil mentait, quand il se couchait si doux et si calme, au milieu de la grande sérénité du soir.

L\'eau montait toujours. Pierre, qui la surveillait, me cria:

— Louis, méfions-nous, Feau touche a la fenêtre.

Get avertissement nous tira de notre crise de dé-

sespoir. Je revins a moi, je dis en haussant les épaules:

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— L\'argent n\'est rien. Tant que nous serons tous

\') remous — refoulemeut de l\'eau qui se brise contre un obstacle, contre un corps solide quelconque.

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IJ1 I NON DATION.

la, il n\'y aura pas de regret a avoir ... On en sera quitte pour se remettre au travail.

— Oui , oui, vous avez raison, inon père, reprit Jacques fiévreusoment. Et nous ne courons aucun danger, les murs sont bons . .. Nous allons monter sur le toit.

II ne nous restait que ce refuge. L\'eau, qui avait gravi I\'escalier marche a marche, avec un clapotement obstiné, entrait déja par la porte. On se précipit-a vers le grenier, ne se lachant pas d\'une enjambee par ce besoin qu\'on a, dans le peril, de se sentir les uns contre les autres.

Cyprien avait disparu. Je l\'appelai, et je le vis revenir des pieces voisines, la face bouleversée.

Alors, comme je m\'apercevais également de 1\'absence de nos deux servantes et quo je voulais les attendre, il me regarda étrangement et il me dit tout bas:

— Mortes. Le coin du hangar, sous leur chambre, vient de s\'écrouler.

Les pauvres filles devaient être allées chercher leurs economies, dans leurs malles. Ilmeraconta, toujours a demi-voix, qu\'elles s\'étaient servies d\'une échelle, jetée en manière de pont, pour gagner le batiment voisin. Je lui recommandai de ne rien dire. Un grand froid avait passé sur ma nuque. C\'était la mort qui entrait dans la maison.

Quand nous montames a notre tour, nous ne son-geames pas même a éteindre les lampes. Les cartes restèrent étalées sur la table. 11 y avait déja un pied d\'eau dans la chambre.

III.

79

Le toit, heureusement, était vaste et de pente douce.

\') ne se Idchant pas d\'une enjambée — se suivant de prés.

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l/1 NON DATION.

On y montait par une fenêtre a tabatière \'), au-dessus de laquelle se trouvait une sorte de plate-forme. Ce fut la que tout notre monde se réfiagia. Les femmes s\'étaient assises. Les hommes allaient tenter des reconnaissances sur les tuiles, jusqu\'aux grandes cheminées, qui se dressaient aux deux bouts de la toiture. Moi, appuyé a la lucarne par oü nous étions sortis, j\'inter-rogeais les quatre points de l\'horizon.

— Des secours ne peuvent raanquer d\'arriver, disais-je bravement. Les gons de Saintin ont des barques. Us vont passer par ici. . . Tenez! la-bas, n\'est-ce pas une lanterne sur l\'eau?

Mais personne ne me répondait. Pierre, sans trop savoir ce qu\' il faisait, avait allumé sa pipe, et il fumait si rudement, qu\' a, chaque bouffée il crachait des bouts de tuyau. Jacques et Cyprien regardaient au loin , la face morne 1); tandis que Gaspard, serrant les poings, continuait de tourner sur le toit, comme s\'il eüt cherché une issue. A nos pieds, les femmes en tas, muettes, grelottantes, se cachaient la face pour ne plus voir. Pourtant Rose leva la tête, jeta un coup d\'ceil auteur d\'elle, en demandant;

— Et les servantes, oü sont-elles ? pourquoi ne montent-elles pas?

J\'évitai de répondre. Elle m\'interrogea directement, les yeux sur les miens.

— Oü done sont les servantes?

80

Je me détournai, ne pouvant mentir. Et je sentis ce froid de la mort qui m\'arait déja effieuré, passer sur nos femmes et sur nos chères filles. Elles avaient compris. Marie se leva toute droite, eut un gros soupir, puis s\'abattit, prise d\'une crise de larmes.

1

•J) la face morne — triste, sombre.

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l\'inondation.

Aimée tenait serrés dans amp;es jupes ses deux enfauts, qu\'elle cachait comme pour les défendre. Véronique, la face entre les mains, ne bougeait plus. Tante Agathe, elle-même, toute pale, faisait de grands signes de croix, en balbutiant des Pater et des Ave.

Cependant, autour de nous, le spectacle devenait d\'une grandeur souveraine. La nuit, tonibée complètement, gardait une limpidité de nuit d\'été. C\'était un ciel sans lune, mais un ciel criblé d\'étoiles, d\'un bleu si pur, qu\'il emplissait Fespace d\'une lumière bleue. II semblait que le crépuscule se continuait, tantl\'hori-zon restait clair. Et la nappe immense s\'élargissait encore sous cette douceur du ciel, toute blanche, comme himineuse elle-même d\'une clarté propre, d\'une phosphorescence qui allumait de petites flanimes a la crête de chaque flot. On ne distinguait plus la terre, la plaine devait être envahie. Par moments, j\'oubliais le danger. Un soir, du coté de Marseille, j\'avais aper-lt;ju ainsi la mer, j\'étais resté devant elle béant d\'admi-ration.

— L\'eau monte, l\'eau monte, répétait mon frère Pierre, en cassant toujours entre ses dents le tuyau de sa pipe, qu\'il avait laissée s\'éteindre.

81

L\'eau n\'était plus qu\'a un mètre du toit. Elle perdait sa tranquillité de nappe dormante. Des courants s\'établissaient. A une certaine hauteur, nous cessions d\'etre protégés par le pli de terrain, qui se trouve en avant du village. Alors, en moins d\'une heure, l\'eau devint mena^ante, jaune, se ruant sur la maison, charriant des épaves , tonneaux défoncés, pieces de bois, paquets d\'herbes. Au loin, il y avait inain-tenant des assauts contre des murs, dont nous enten-dions les chocs retentissants. Des peupliers tombaient avec un craquement de mort, des maisons s\'écroulaient, pareilles a des charretées de cailloux vidées au bord du chemin.

6

Zola, Contes.

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l\'inondation.

Jacques, déchiré par les sanglots des femmes, répé-tait:

— Nous ne pouvons demeurer ici. II faut tenter qnel-que chose .. . Mon père, je vous en supplie, tentons quelquc chose.

Et nous ne savions quoi. Gaspard offrait de prendre Véronique sur son dos, de remporter a la nage. Pierre parlait d\'un radeau. C\'était fou. Cyprien dit enfin:

— Si nous pouvions seulement atteindre Téglise.

Au-dessus des eaux, l\'église restait debout, avee

son petit, clocher carré. Nous en étions séparés par sept maisons. Notre ferme, la première du village, s\'adossait a un batiment plus haut, qui lui-même était appuyé au biitiment voisin. Peut-ètre, par les toits , pourrait-on en effet gagner le presbytère, d\'oü il était aisé d\'entrer dans l\'église.

Beaucoup de monde déja devait s\'y être réfugié, car les toitures voisines se trouvaient vides, et nous entendions des voix qui venaientquot; sürement du clocher. Mais que de dangers pour arriver jusque-la!

— C\'est impossible, dit Pierre. La maison des Raimbeau est trop haute. II faudrait des échelles.

— Je vais toujours voir, reprit Cyprien. Je revien-drai, si la route est impraticable. Autrement, nous nous en irions tous, nous porterions les filles.

Je le laissai aller. II avait raison. On devait ten-ter l\'impossible. II venait, a l\'aide d\'un crampon de fer, fixé dans une cheminée, de monter sur la maison voisine, lorsque sa femme Aimée, en levant la tête, vit qu\'il n\'était plus la. Elle cria:

— Oü est-il? Je ne veux pas qu\'il me quitte. Nous sommes ensemble, nous mourrons ensemble.

Quand elle l\'aper^ut en haut de la maison, elle courut sur les tuiles, sans lacher ses enfants. Et elledisait:

— Cyprien, attends-moi. Je vai» avec toi, je veux mourir avec toi.

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l\'inondation.

Elle s\'entöta. Lui, penché, la suppliait, en lui affirmant qu\'il reviendrait, que c\'était pour notre salut a tous. Mais, d\'un air égaré 1j, elle hochait la tëte, elle répétait:

— Je vais avec toi, je vais avec toi. Qu\'est-ce que 9a te fait? je vais avec toi.

II dut prendre les enfants. Puis, il Faida a monter. Nous ptunes les suivre sur la cröte de la maison. Ils marehaient lentement. Elle avait repris dans ses bras les enfants qui pleuraient, et lui, a chaque pas, se retournait, la soutenait.

— Mets-la en süreté, reviens tout de suite! criai-je.

Je l\'aperQus qui agitait la main, mais le grondement

des eaux m\'empOcha d\'entendre sa réponse. Bientót, nous ne les vimes plus. lis étaient descendus sur l\'autre maison, plus basse que la première. Au bout de cinq minutes, ils reparurent sur la troisième, dont le toit devait être trés en pente, car ils se tralnaient a genoux le long du falte. üne épouvante soudaine me saisit. Je me mis a crier, les mains aux lèvres, de toutes mes forces:

— Revenez ! revenez !

83

Et tons, Pierre, Jacques, Gaspard, leur criaient aussi de revenir. Nos voix les arrêtèrent une minute. Mais ils continuèrent ensuite d\'avancer. Maintenant, ils se trouvaient au coude formé par la rue, en face de la maison Kaimbeau, une haute batisse dont le toit dépas-sait celui des maisons voisines de trois metres au moins. Un instant, ils hésitèrent. Puis, Cyprien monta le long d\'un tuyau de cheminée, avec une agilité de chat. Aimée, qui avait dü consentir a l\'attendre, restait debout au milieu des tuiles. Nous la distinguions nettement, serrant ses enfants contre sa poitrine, toute

\') d\'un air égaré — rnet verwilderden blik.

6*

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l\'inondation.

noire sur le ciel clair, comme grandie. Et c\'est alors que l\'épouvantable malheur connnenga.

La maison des Raimbeau, destinée d\'abord a une exploitation industrielle, était trés légèrement batie. En outre, elle recevait en pleine facade le courant de la rue. Je croyais la voir trembler sous les attaques de l\'eau, et, la gorge serrée, je suivais Cyprien, qui traversait le toit. Tout a coup, un grondement se fit entendre. La lune se levait, une lune ronde, libre dans le ciel, et dont la face jaune éclairait le lac immense d\'une lueur vive de lampe. Pas un détail de la catastrophe ne fut perdu pour nous. C\'était la mai-soq des Eaimbeau qui venait de s\'écrouler. Nous avions jeté un cri de terreur, en voyant Cyprien disparaitre. Dans récroulement, nous ne distinguions qu\'une tem-pête, un rejaillissement de vagues sous les débris de la toiture. Puis, le calme se fit; la nappe reprit son niveau, avec le trou noir de la maison engloutie, hé-rissant hors de l\'eau la carcasse de ses planchers fendus. II y avait la un amas de poutres enchevétrées \'), une charpente de cathédrale a demi détruite. Et, entre ces poutres, il me senibla voir un corps remuer, quelque chose de vivant tenter des efforts surhumains.

— II vit! criai-je. Ah! Dieu soit loué, il vit!... La, au-dessus de cette nappe blanche que la lune eclaire!

ün rire nerveux nous secouait. Nous tapions dans nos mains de joie, comme sauvés nous-mêmes.

— II va remonter, disait Pierre.

— Oui, oui, tenez! expliquait Gaspard, le voila qui tache de saisir la poutre, a gauche.

84

Mais nos rires eessérent. Nous n\'échangeames plus un mot, la gorge serrée par l\'anxiété. Nous venions

i) enchevétré — einbrouille, péle-mêle, difficile a dégager.

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l\'inondation.

de comprendre la terrible situation oil était Cyprien. Dans la chute de la maison, ses pieds se trouvaient pris entre deux poutres; et il demeurait pendu, sans pouvoir se dégager, la tête en bas, a quelques centimetres de l\'eau. Ce fut une agonie effroyable. Sur le toit de la maison voisine, Aimée était toujours debout, avee ses deux enfants. Un tremblement con-vulsif la secouait. Elle assistait a la mort de son mari, elle ne quittait pas du regard le malbeureux, sous elle, a quelques metres d\'elle. Et elle poussait un hurlement continu, un hurlement de chien, fou d\'horreur.

— Nous ne pouvons le laisser mourir ainsi, dit Jacques éperdu. II faut aller la-bas.

— On pourrait peut-être encore descendre le long des poutres, fit remarquer Pierre. On le dégagerait.

Et ils se dirigeaient vers les toits voisins, lorsque la deuxième maison s\'écroula a son tour. La route se trouvait coupée. Alors, un froid nous glaija. Nous nous étions pris les mains, machinalement; nous nous les serrions a les broyer, sans pouvoir detacher nos regards de l\'affreux spectacle.

85

Cyprien avait d\'abord taché de se raidir 1j. Avec une force extraordinaire, il s\'était écarté de l\'eau, il maintenait son corps dans une position oblique. Mais la fatigue le brisait. II lutta pourtant, voulut se rattraper aux poutres, lan(;a les mains autour de lui, pour voir s\'il ne rencontrerait rien oü s\'accro-cher. Puis, acceptant la mort, il retomba, il pendit de nouveau, inerte. La mort fut lente a venir. Ses cheveux trempaient a peine dans l\'eau, qui montait avec patience. II devait en sentir la fraicheur au sommet du crane. Une première vague lui mouilla

1

se raidir — tenir le corps raide pour ne pas s\'aban-donner.

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l\'inondation.

Ie front. D\'autres fermèrent les yeux. Lentement, nous vimes la téte disparaltre.

Les femmes, a nos pieds, avaient enfoucé leur visage entre leurs mains jointes. Nous-mémes, nous tombames a genoux, les bras tendus, pleurant balbu-tiant des supplications. Sur la toiture, Aimée, tou-jours debout, avec ses enfants serrés contre elle, hurlait plus fort dans la nuit.

IV.

J\'ignore conibieu de temps nous restames dans la stupeur de cette crise. Quand je revins a moi, l\'eau avait grandi encore. Maintenant, elle atteignait les tuiles; le toit n\'était plus qu\'une ile étroite, émergeant de la nappe immense. Adroite, a gauche, les maisons avaient dü s\'écrouler. La mer s\'étendait.

— Nous marchons, murmurait Rose qui se cram-ponnait aux tuiles.

Et nous avions tous, en efFet, une sensation de roulis \'), comme si la toiture emportée se fut changée en radeau. Le grand ruissellement semblait nous charrier. Puis, quand nous regardions le clocher de l\'église, immobile en face de nous, ce vertige cessait; nous nous retrouvions a la mème place, dans la houle 2j des vagues.

L\'eau, alors, commen^a l\'assaut. Jusque-la, le courant avait suivi la rue; mais les décombres qui la barraient a présent, le faisaient refluer. Ce fut une attaque en règle. Dès qu\'une épave, une poutre, passait a la portée du courant, illaprenait, la balan-

\') roulis — agitation d\'un vaisseau qui peuche alternati-vement a gauche et a droits.

\'\') houle — proprt. forte ondulation de la mer agitée, précédant ou suivant une tempète — deining.

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l\'inondatiox.

lt;;ait, puis la précipitait contre la maison corame uu bélier. Et il ne la lachait plus, il la retirait en arrière, pour la lancer de nouveau, en battant les murs a coups redoubles , régulièreinent. Biontót, dix, douze poutres nous attaquèrent ainsi a la fois, de tous les cótés. L\'eau rugissait. Des crachements d\'écume mouil-laient nos pieds. Nous entendions le gémissement sourd de la maison pleine d\'eau, sonore, avee ses cloisons qui craquaient déja. Par moments, a certaines attaques plus rudes, lorsque les poutres tapaient d\'aplombnous pensions que c\'était fini, que les murailles s\'ouvraient et nous livraient a la rivière par leurs brèches béantes.

Gaspard s\'était risqué au bord même du toit. II parvint a saisir une poutre, la tira de ses gros bras de lutteur.

— II faut nous défendre, criait-il.

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Jacques , de son cóté , s\'eft\'orgait d\'arrêter au passage ime longue percbe. Pierre l\'aida. Je maudissais l\'age, qui me laissait sans force, aussi faible qu\'un enfant. Mais la defense s\'organisait; un duel: trois hommes contre un fleuve. Gaspard, tenant sa poutre en arrêt, attendait les pieces de bois dont le courant faisait des béliers; et, rudement, il les arrêtait, a une courte distance des murs. Parfois, le choc était si violent qu\'il tombait. A cóté de lui, Jacques et Pierre manoeu-vraient la longue perche, de fa^on a écarter également les épaves. Pendant prés d\'une heure, cette lutte inutile dura. Peu a peu, ils perdaient latöte, jurant, tapant, insultant l\'eau. Gaspard la sabrait, comma s\'il se fut pris corps a corps avec elle, la trouait de coups de pointe ainsi qu\'une poitrine. Et l\'eau gardait sa tranquille obstination, saus une blessure, invincible.

\') d\'aplomb — proprt. suivant la verticale, ici, a angle droit.

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l\'inoxdatiox.

Alors, Jacques et Pierre s\'abandonnèrent sur le toit, exténués; tandis que Gaspard, dans un dernier élan, se laissait arracher par le courant sa poutre, qui, a son tour, nous battit en brèche. Le combat était impossible.

Marie et Véronique s\'étaient jetées dans les bras Tune de Fautre. Elles répétaient, d\'une voix déchivée, toujours la mème phrase, une phrase d\'épouvante que j\'entends encore sans cesse a mes oreilles:

— Je ne veux pas mourir!... Je ne veux pas mourir!

Rose les entourait de ses bras. Elle cherchait a les consoler, a les rassurer; et elle-mème, toute gre-lottante, levait sa face et criait malgré elle:

— Je ne veux pas mourir!

Seule, tante Agatha ne disait rien. Elle ne priait plus, ne faisait plus le signe de la croix. ïfébétée 1), elle promenait ses regards, et tachait encore de sourire, quand elle rencontrait mes yeux.

L\'eau battait les tuiles, maintenant. Aucun secours n\'était a espérer. Nous entendions toujours des voix, du cóté de Féglise ; deux lanternes, un moment, avaient passé au loin; et le silence de nouveau s\'élargissait, la nappe jaune étalait son immensité nue. Les gens de Saintin, qui possédaient des barques, devaient avoir été surpris avant nous.

Gaspard, cependant, continuait a roder sur le toit. Tout d\'un coup il nous appela. Et il disait:

— Attention ! .. . Aidez-moi. Tenez-moi ferme.

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II avait repris une perche, il guettait une épave, énorme, noire, dont la masse nageait doucement vers la maison. C\'était une large toiture de hangar, faite de planches solides, que les eaux avaient arrachée tout entière, et qui flottait, pareille a un radeau.

\') héhélé — Jont l\'esprit est devenu obtus — stompzinnig.

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l\'inondatiox.

Quand cette toiture fut a sa portee, il l\'arrêta avec sa perche; et, comme il se sentait emporté, il nous criait de l\'aider. Nous l\'avions saisi par la taille, nous le tenions ferme. Puis, dès que l\'épave entra dans le courant, elle vint d\'elle-même aborder contre notre toit, si rudement nième, que nous etunes peur un instant de la voir voler en éclats.

Gaspard avait hardinient sauté sur ce radeau que le hasard nous envoy ait. II le parcourait en tous sens, pour s\'assurer de sa solidité, pendant que Pierre et Jacques le maintenaient au bord du toit; et il riait, il disait joyeusement:

— Grand-père, nous voila sauvés. ., Ne pleurez plus, les fernmes!... ün vrai bateau. Tenez! mes pieds sout a sec. Et il nous portera bien tous. Nous allons ètre comme chez nous, la-dessus!

Pourtant il crut devoir le consolider. II saisit les poutres qui flottaient, les lia avec des cordes, que Pierre avait emportées a tout hasard, en quittant les chambres du bas. II tomba méme dans l\'eau; mais, au cri qui nous écbappa, il répondit par de nouveaux rires. L\'eau le connaissait, il faisait uue lieue de Garonne a la nage. Remonté sur le toit, il se secoua, en s\'écriant:

— Voyons, embarquez, ne perdons pas de temps.

Les fernmes s\'étaient mises a genoux. Gaspard dut

porter Véronique et Marie au milieu du radeau, oü il les fit asseoir.

Rose et tanle Agathe glissèrent d\'elles-mt\'mes sulles tuiles et allèrent se placer auprès des jeunes filles. A ce moment, je regardai du coté de l\'église. Aimée était toujours la. Elle s\'adossait maintenant contre une cbeminée, et elle tenait ses enfants en l\'air, au bout des bras, ayant déja de l\'eau jusqu\'a la ceinture.

— Ne vous affligez pas , grand-père, me dit Gaspard. Nous allons la prendre en passant, je vous le promets.

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l\'inokdation.

Pievre et Jacques étaient monies sur le radeau. J\'y sautai a mon tour. II penchait un peud\'uncóté, mais il était réellement assez solide pour nous porter tous. Enfin, Gaspard quitta le toit le dernier, en nous disant de prendre des perches, qu\'il avait préparées et qui devaient nous servir de rames. Lui-mème en tenait une trés longue, dont il se servait avec une grande habileté. Nous nous laissions commander par lui. Sur un ordre qu\'il nous donna, nous appuyames tous nos perches contra les tuiles pour nous eloigner. Mais il semblait que le radeau fiit collé au toit. Malgré tous nos efforts, nous ne pouvions Ten détacher. A chaque nouvel essai, le courant nous ramenait vers la maison, violemment. Et c\'était la une manoeuvre des plus dangereuses, car le choc mena^ait chaque fois de briser les planches sur lesquelles nous nous trouvions.

Alors, de nouveau, nous etimes le sentiment de notre impuissance. Nous nous étions crus sauvés, et nous appartenions toujours a la rivière. Même, je regrettais que les femmes ne fussent plus sur le toit; car, a chaque minute, je les voyais précipitées, entrainées dans l\'eau furieuse. Mais, quand je parlai de regagner notre refuge, tous crièrent:

— Non, non, essayons encore. Plutót mourir ici!

Gaspard ne riait plus. Nous renouvelions nos efforts, pesant sur les perches avec un redoublement d\'énergie. Pierre eat enfin l\'idée de remonter la pente des tuiles et de nous tirer vers la gauche, a l\'aide d\'une corde; il put ainsi nous mener en dehors du courant; puis, quand il eut de nouveau sauté sur le radeau, quelques coups de perche nous pennirent de gagner le large. Mais Gaspard se rappela la promesse qu\'il m\'avait faite d\'aller recueillir notre pauvre Aimée, dont le hurlement plaintif ne cessait pas. Pour cela, il fallait traverser la rue, oü régnait ce terrible courant, contre lequel nous venions de lutter. II me consulta du re-

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l\'inondation.

gard. J\'étais bouleversé, jamais un pareil combat ne s\'était livré en moi. Nous alliens exposer huit existences. Et pourtant, si j\'hésitai un instant, je n\'eus pas la force de résister a l\'appel lugubre.

— Oui, oui, dis-je a Gaspard. C\'est impossible, nous ne pouvons nous en aller sans elle.

II baissa la tête, sans une parole, et se mit, avec sa perche, a se servir de tous les murs restés debout. Nous longions la maison voisine, nous passions par dessus nos étables. Mais, dès que nous débouchames dans la rue, un cri nous échappa. Le courant, qui nous avait ressaisis, nous emportait de nouveau, nous ramenait contre notre maison. Ce fut un vertige de quelques secondes. Nous étions roulés comme une feuille, si rapidement, que notre cri s\'acheva dans le choc épouvantable du radeau sur les tuiles. II y eut un déchirement, les planches déclouées tourbillonnèrent, nous fümes tous précipités. J\'ignore ce qui se passa alors. Je me souviens qu\'en tombant je vis tante Agathe a plat sur l\'eau, soutenue par ses jupes; et elle s\'enfonqait, la tête en arrière, sans se débattre.

Une vive douleur me fit ouvrir les yeux. C\'était Pierre qui me tirait par les cheveux , le long des tuiles. Je restai couché , stupide, regardant. 1\'ierre venait de replonger. Et, dans rétourdissement oü je me trou-vais, je fus surpris d\'apercevoir tout d\'un coup Gaspard a la place oü mon frère avait disparu: le jeune homme portait Véronique dans ses bras. Quand il Teut déposée prés de moi, il se jeta de nouveau, il retira Marie, la face d\'une blancheur de cire, si raide et si immobile que je la crus morte. Puis, il se jeta encore. Mais , cette fois, il chercha inutilement. Pierre 1\'avait rejoint. Tous deux se parlaient, se donnaient des indications que je n\'entendais pas. Comme ils remontaient sur le toit, épuisés:

— Et tante Agathe? criai-je, et Jacques? et Rose?

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l\'inonuation.

lis secouèrent la tête. De grosses larmes roulaient dans leurs yeux. Aux quelques mots qu\'ils me dirent, je eompris que Jacques avait eu la tète fracassée par le heurt d\'une poutre. Eose s\'était cramponnée au cadavre de son mari, qui l\'avait emportée. Tante Agatlie n\'avait pas repavu. Nous pensames que son corps, poussé par le courant, était entré dans la mai-son, au-dessous de nous, par une fenêtre ouverte.

Et, me soulevant, je regardai vers la toiture oü Aimée se cramponnait quelques minutes auparavant. Mais l\'eau montait toujours. Aimée ne hurlait plus. J\'aper(;us seulement ses deux bras raidis, qu\'elle levait pour tenir ses enfants hors de l\'eau. Puis tout s\'ablma, la nappe se referma sous la lueur dormante de la lune.

V.

Nous n\'étions plus que cinq sur le toit. L\'eau nous laissait a peine une étroite bande libre, le long du faitage \'). Une des cheminées venait d\'être emportée. II nous fallut soulever Véronique et Marie évanouies, les tenir presque debout, pour que le flot ne leur mouillat pas les jambes. Elles reprirent enfin con-naissance, et notve angoisse s\'accrut, a les voir trem-pées, frissonnantes, crier de nouveau qu\'elles ne vou-laient pas mourir. Nous les rassurions comme on rassure les enfants, en leur disant qu\'elles ne mour-raient pas, que nous empéoherions bien la mort de les prendre. Mais elles ne nous croyaient plus. elles sa-vaient bien qu\'elles allaient mourir. Et, chaque fois que ce mot «mourir» tombait comme un glas, leurs dents claquaient, une angoisse les jetait au cou l\'une de 1\'autre.

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C\'était la fin. Le village détruit ne montrait plus, autour de nous, que quelques pans de muraille. Seule,

\') faitage — pièoe de bois horizontale qui forme 1\'arête supérieure d\'un comble et sur laquelle s\'appuient les chevrons.

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l\'inoxdatiox.

l\'église dressait son clocher intact, d\'oü venaient tou-jours des voix, uri murmure de gens a l\'abri. Au loin ronflait la coulée énorme des eaux. Nous n\'entendions même plus ces éboulements de maisons, pareils a des charrettes de cailloux brusquement déchargées. C\'était un abandon, un naufrage en plein Océan, a mille lieues des terres.

Un instant nous cmmes surprendre un bruit de rames. On aurait dit un battement doux, cadencé, de plus en plus net. Ah! quelle musique d\'espoir, et comme nous nous dressames tous pour interroger l\'es-pace! Nous retenions notre haleine. Et nous n\'aper-cevions rien. La nappe jaune s\'étendait, tachée d\'ombres noires; mais aucune de ces ombres, cimes d\'arbres, restes de murs écroulés, ne bougeait. Desépaves, des herbes, des tonneaux vides, nous causèrent de fausses joies; nous agitions nos mouchoirs, jusqu\'a ce que, notre erreur reconnue, nous retombions dans l\'anxiété qui frappait toujours nos oreilles de ce bruit, sans que nous passions découvrir d\'oü il venait.

— Ah! je lavois, cria Gaspard brusquement. Tenez! la-bas , une grande barque!

Et il nous désignait, le bras tendu , un point éloigné. Moi, je ne voyais rien; Pierre nonplus. Mais Gaspard s\'entètait. C\'était bien une barque. Les coups de rames nous arrivaient plus distincts. Alors, nous fini-mes aussi par l\'apercevoir. Elle filait lentement, ayant l\'air de tourner autour de nous sans approcher. Je me souviens qu\'a ce moment nous fumes comme fous.

Nous levions les bras avec fureur, nous poussions des oris a nous briser la gorge. Et nous insultions la barque, nous la traitions de lacbe. Elle, toujours noire et muette, tournait plus lentement. j!itait-ce réel-lement une barque? je l\'ignore encore. Quand nous crürnes Ia voir disparaitre, elle emporta notre dernière espérance.

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l\'inokdatiox.

Désormals, a, chaque seconde, nous nous attendions a être engloutis dans la chute de la maison. Elle se trouvait minée, elle n\'était sans doute portee que par quelque gros mur, qui allait l\'entralner tout entière en s\'écroulant. Mais ce dont je tremblais surtout, c\'était de sentir la toiture fléchir sous notre poids. La maison aurait peut-êtve tenu toute la nuit; seule-ment les tuiles s\'affaissaient, battues et trouées par les poutres. Nous nous étions réfugiés vers la gauche, sur des chevrons 1) solides encore. Puis ces chevrons eux-mèmes parurent faiblir. Certainement ils s\'enfon-ceraient si nous restions tous les cinq entassés sur un si petit espace.

Depuis quelques minutes, mon frère Pierre avait remis sa pipe a ses lèvres, d\'un geste machinal. II tordait sa moustache de vieux soldat, les sourcils froncés, grognant de sourdes paroles. Ce danger croissant qui l\'entourait, et contre lequel son courage ne pouvait rien, commen^ait a Fimpatienter fortement. II avait cracbé deux ou trois fois dans l\'eau, d\'un air de colère méprisante. Puis, comme nous enfoncions toujours, il se décida, il descendit la toiture.

— Pierre! Pierre! criai-je, ayant peur de com-prendre.

II se retourna et me dit tranquillement:

— Adieu, Louis... Vois-tu, c\'est trop long pour moi. Qa vous fera de la place.

Et, apres avoir jeté sa pipe la première, il se pré-cipita lui-même, en ajoutant:

— Bonsoir, j\'en ai assez!

94:

II ne reparut pas. II était nageur médiocre. D\'ail-leurs, il s\'abandonna sans doute, le cceur crevé par

\') chevron ■— pièce de bois fixée sur la pente d\'un toit et supportant les lattes qui soutiennent la couverture, les tuiles, les ardoises.

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l\'inondation.

notre ruine et par la mort de tous les notres, ne voulant pas leur survivre.

Deux heures du matin sonnèrent a l\'église. La nuit allait finir, cette horrible nuit déja si pleine d\'agonies et de larmes. Peu a peu, sous nos pieds, l\'espace encore sec se rétrécissait; c\'était un murmure d\'eau courante, de petits flots caressants qui jouaient et se poussaient. De nouveau, le courant avait change; les épaves passaient a droite du village, flottant avéc lenteur, comme si les eaux, prés d\'atteindre leur plus haut niveau, se fussent reposées, lasses et paresseuses.

Gaspard, brusquement, retira ses souliers et sa veste. Depuis un instant, je le voyaisjoindre les mains, s\'écraser les doigts. Et, comme je l\'interrogeais :

— Ecoutez, grand-père dit-il, je meurs, a attendre. Je ne puis plus rester. . . Laissez-moi faire, je la sauverai.

II parlait de Véronique. Je voulus combattre son idée. Jamais il n\'aurait la force de porter la jeune fille jusqu\'a Féglise. Mais lui s\'entètait!

— Si! si! j\'ai de bons bras, je me sens fort... Vous allez voir !

Et il ajoutait qu\'il préférait tenter ce sauvetage tout de suite, qu\'il devenait faible comme un enfant, a écouter ainsi la maison s\'émietter sous nos pieds.

— Je l\'aime, je la sauverai, répétait-il.

Je demeurai silencieux, j\'attirai Marie contre ma poitrine. Alors, il crut que je lui reprochais son égoïsme d\'amoureux; il balbutia:

—- Je reviendrai prendre Marie, je vous le jure. Je trouverai bien un bateau; j\'organiserai un secours quelconque . . . Ayez confiance , grand-père.

II ne conserva que son pantalon. Et, a demi-voix, rapidement, il adressait des recommandations a Véronique: elle ne se débattrait pas, elle s\'abandonnerait sans un mouvement, elle n\'aurait pas peur surtout.

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l\'inonuation.

La jeune fille, a chaque phrase, répoudait oui, d\'un air égaré. Enfin, après avoir fait nu signe de croix, bien qu\'il ne fut guère dévot d\'habitude, il se laissa glisser sur le toit, en tenant Véronique par une corde qu\'il lui avait nouée sous les bras. Elle poussa un grand cri, battit l\'eau de ses membres, puis, suffoquée, s\'évanouit.

— J\'aime mieux 9a, me cria Gaspard. Maintenant, je réponds d\'elle.

On s\'imagine avec quelle angoisse je les suivis des yeux. Sur l\'eau blanche, je distinguais les moindres mouvements de Gaspard. 11 soutenait la jeune fille a l\'aide de la corde qu\'il avait enroulée auteur de son propre cou; et il la portait ainsi, a demi jetée sur son épaule droite. Ce poids écrasant l\'enfon^ait par moments; pourtant il avani;ait, nageant avec une force surbumaine. Je ne doutais plus, il avait déja par-couru un tiers de la distance, lorsqu\'il se heurta a quelque mur caché sous l\'eau. Le choc fut terrible. Tous deux disparurent. Puis je le vis reparaltre seul; la corde devait s\'être rompue. II plongea a deux reprises. Enfin il reviut, il ramenait Véronique, qu\'il reprit sur son dos. Mais il n\'avait plus de corde pour la tenir, elle l\'écrasait davantage. Cependant il avan-(jait toujoi^s. Un tremblement me secouait, a mesure qu\'ils approchaient de l\'église. Tout a coup, je voulus crier, j\'apercevais des poutres qui arrivaient de biais\'). Ma bouche resta grande ouverte; un nouveau choc les avait séparés, les eaux se refermèrent.

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A partir de ce moment, je demeurai stupide. Je n\'avais plus qu\'un instinct de béte veillant a sa conservation. Quand l\'eau avan^ait, je reculais. Dans cette stupeur, j\'entendis longtemps un rire, sans in\'expli-

\') de biais — en direction oblique/

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l\'inondation.

quer qui riait ainsi prés de moi. Le jour se levait, une grande aurore blanche. II faisait bon, trés frais et trés calme, comme au bord d\'un étang dont la nappe s\'éveille avant le lever du soleil. Mais le rire sonnait toujours, et, en metournant, je trouvai Marie, debout dans ses vétements mouillés. C\'était elle qui riait.

Ah! la pauvre chère créature, comme elle était douce et jolie, a cette heure matinale! Je la vis se baisser, prendre dans le creux de sa main un peu d\'eau dont elle se lava la figure. Puis elle tordit ses beaux cheveux blonds, elle les noua derrière sa téte. Sans doute, elle faisait sa toilette, elle semblait se croire dans sa petite chambre, le dimanche, lorsque la cloche sonnait gaiement. Et elle continuait a rire, de son rire enfan-tin, les yeux clairs, la face heureuse.

Moi, je me mis a rire comme elle, gagné par sa folie. La terreur l\'avait rendue folie, et c\'était une grace du ciel, tant elle paraissait ravie de la pureté de cette aube pvintanière.

Je la laissais se hater, ne comprenant pas, hochant la téte tendrement. Elle se faisait toujours belle. Puis, quand elle se crut prête a partir, elle chanta un de ses cantiques de sa fine voix de cristal. Mais , bien-tót, elle s\'interrompit, ellecria, comme si elle avait ré-pondu a une voix qui l\'appelait et qu\'elle entendait seule:

— J\'y vais! j\'y vais!

Elle reprit son cantique, elle descendit la pente du toit, elle entra dans l\'eau, qui la recouvrit doucement, sans secousse. Je n\'avais pas cessé de sourire. Je regardais d\'un air heureux la place oü elle venait de disparaitre.

Ensuite, je ne me souviens plus. J\'étais tout seul sur le toit. L\'eau avait encore monté. Une cheminée restait debout, et je crois que je m\'y cramponnais de toutes mes forces, comme un animal qui ne veut pas mourir. Ensuite, rien, rien, un trou noir, le néant.

Zo la , Contes. 7

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l\'inondation.

VI.

Pourquoi suis-je encore la? On m\'a dit que les gens de Saintin étaient venus vers six heures, avec des barques et qu\'ils m\'avaient trouvé couché surune cheminée, évanoui. Les eaux ont eu la cruauté de ne pas m\'emporter après tous les miens, pendant que je ne sentais plus mon malheur.

C\'est moi, le vieux, qui me suis entêté a vivre. Tous les autves sont partis, les enfants au maillot, les filles a marier, les jeunes ménages, les vieux ménages. Et moi, je vis ainsi qu\'une herbe mauvaise, rude et séchée, enracinée aux cailloux! Si j\'avais du courage, je ferais comme Pierre, je dirai.s: «J\'en ai assez, bonsoir!» et je me jetterais dans la Garonne, pour m\'en aller par le chemin que tons ont suivi. Je n\'ai plus un enfant, ma maison est détruite, mes champs sont ravagés. Oh! le soir, quand nous étions tous a table, les vieux au milieu, les plus jeunes a la file, et que cette gaieté m\'eutourait et me tenait ehaud! Oh, les grands jours de la moisson et de la vendange , quand nous étions tous au travail, et que nous rentrions gonflés de l\'orgueil de notre richesse! Oh, les beaux enfants et les belles vignes, les belles filles et les beaux blés, la joie de ma vieillesse, la vivante récompense de ma vie entière! Puisque tout cela est mort, mon Dieu! pourquoi voulez-vous que je vive?

II n\'y a pas de consolation. Je ne veux pas de secours. Je donnerai mes champs aux gens du village qui ont encore leurs enfants. Eux trouveront le courage de débarrasamp;cr la terre des épaves et de la cultiver de nouveau. Quand on n\'a plus d\'enfants, un coin suffit pour mourir.

J\'ai eu uno seule envie, une dernière envio. J\'au-rais voulu retrouver les corps des miens, utin de les

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l\'inondation.

faire enterrer dans notre eimetière, sous une dalle oü je serais allé les rejoindre. On racontait qu\'on avait repêchó a Toulouse une quantité de cadavres emportés par le fleuve. Je me suis décidé a tenter le voyage.

Quel épouvantable désastre! Prés de deux mille maisons écroulées; sept cents morts; tous les ponts emportés; un quartier rasé, noyé sous la boue; des drames atroces; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim 1j; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus; le deuil partout, les rues pleines de con veis funèbres, les aumónes impuissantes a panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J\'avais mes ruines, j\'avais mes morts, qui m\'écrasaient.

On me dit qu\'en effet beaucoup de corps avaient pu être repêchés. Us étaient déja ensevelis, en longues files, dans un coin du eimetière. Seulement, on avait eu le soin de photographier les inconnus. Et c\'est parmi ces portraits lamentables que j\'ai trouvé ceux de Gaspard et de Véronique. Les deux fiancés étaient demeurés liés l\'unal\'autre, par une étreinte passionnée, échangeant dans la mort leur baiser de noces. Ils se serraient encore si puissamment, les bras raidis, la bouche collée sur la bouche, qu\'il aurait fallu leur casser les membres pour les séparer. Aussi les avait-on photographiés ensemble, et ils dormaient ensemble sous la terre.

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Je n\'ai plus qu\'eux, cette image affreuse, ces deux beaux enfants gonflés par l\'eau, défigurés, gardant encore sur leurs faces livides l\'héroïsme de leur ten-dresse. Je les regarde, et je pleure.

\') crevant la faim pour crevant de faim, compare?, eet emploi transitif de crever a des expressions comme hurler la peur (Zola), crier famine (La Fontaine), suer l\'angoisse, etc.

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MON YOISIN JACQUES.

J\'habitais alors, rue Gracieusc, le grenier de mes vingt ans. La rue Gracieuse est une ruelle escarpée, qui deseend la butte Saint-Victor, derrière le Jardin des Plantes 1).

Je montais deux étages, — les rnaisons sont basses en ce pays 2), — m\'aidant d\'une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais ainsi mon taudis 3) dans la plus compléte obscurité. La pièce, grande et froide, avait les nudités, les clartés bla-fardes d\'un caveau. J\'ai eu pourtant des clairs-so-leils dans cette ombre, les jours oü mon coeur avait des rayons.

Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était peuplé de toute une familie, le père, la mère, et une bambine de sept a huit ans.

Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avee de gros yeux noirs enfoncés sous d\'épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre, gardait un bon sourire timide; on eüt dit un grand

O le Jardin des Plantes, assez éloigné du centre de Ia ville, se trouve sur la rive gauche de la Seine prés du pont d\'Austerlitz. 11 réunlt presque tout ce qui concerne l\'histoire naturelle. 11 fut fondé en 1635. La rue Gracieuse, paraWkle a la rue Monge, qui débouche sur le boulevard St.-Germain, se trouve a cinq minutes de la.

\') ce pays — par plaisanterie l\'auteur parle de ce quar-tier perdu comme d\'un pays lointain.

3) taudis — petit logement misérable, malpropre.

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MON VOISIN JACQUES.

enfant de cinquante ans, se troublant, rougissant comme una fille. II cherchait Fombre, filait *) le long des murs avec Thumilité d\'un format gracié.

Quelques saluts échangés m\'en avaient fait un ami. Je me plaisais amp; cette face étrange, pleine d\'une bonhomie inquiète. Peu a peu, nous en étions venus aux poignées de main.

Au bout de six mois, j\'ignorais encore le métier qui faisait vivre mon voisin Jacques et sa familie. II pavlait peu. J\'avais bien, par pur intérét, questionné la femme a deux ou trois reprises; mais je n\'avais pu tirer d\'elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras.

Un jour, — il avait plu la veille, et mon coeur était endolori 1), — comme je descendais le boulevard d\'Enfers), je vis venir a moi un de ces parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir, cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d\'un enfant nouveau-né.

II allait, la téte basse, portant son léger fardeau avec une insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La matinée était blanche. J\'eus plaisir a cette tristesse qui passait. Au bruit de mes pas, l\'homme leva la tête, puis la détourna vivement, mais trop tard: je l\'avais reconnu. Mon voisin Jacques était cioque-mort2).

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1

■\') endolorir — rendre douloureux.

2

\') crnque-mort — nora donné par plaisanterie macabre a l\'employé des pompes funèbres, qui eroque le mort.

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MON VOIS1N JACQUES.

Je le regardai s\'éloigner, honteux de sa honte. J\'eus regret de ne pas avoir pris l\'autre allée. II s\'en a]lait, la tête plus basse, se disant sans doutc qu\'il venait de perdre la poigoée de main que nous échangions chaque soir.

Le lendemain, je le rencontrai dans l\'escalier. II se rangea peureusement contre le nmr, se faisant petit, petit, ramenant avec humilité les plis de sa blouse , pour que la toile n\'en touchat pas mon vöternent, II était la, le front incliné, et j\'apercevais sa pauvre tête grise tremblante d\'émotion.

Je m\'arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute large.

II leva la tête, hésita, me regarda en face a son tour. Je vis ses gros yeux s\'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me prenant le bras brusquement, il m\'accompagna dans mon grenier, ou il retrouva enfin la parole.

— Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; votre poignée de main vient de me faire oublier bien des regards mauvais.

Et il s\'assit, se confessant a moi. II m\'avoua qu\'avant d\'etre de la partie 1), il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu\'il rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues Leures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi a ces choses, il s\'était étonné du dégout et de la crainte qu\'il soulevait sur son passage.

102

J\'avais vingt ans alors, j\'aurais embrassé un bourreau. Je me lanf;ai dans des considerations philosopbiques, voulant démontrer a mon voisin Jacques que sa besogne

1

ötre de la partie — appartenir au métier, a la pro-fession.

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MON VOISIN JACQUES.

était sainte. Mais il haussa ses épaules pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix lente et embarrassée:

— Voyez-vous, monsieur, les cancans1) du quar-tier, les mauvais regards des passants m\'inquiètent peu, pour vu que ma femme et ma fille aient du pain. Une seule chose me taquine 2). Je n\'en dors pas la nuit, quand j\'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus la bonte. Mais les jeunes filles, c\'est ambitieux. Ma pauvre Marthe rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collègues, et elle a taut pleuré, elle a eu si peur, que je n\'ai pas encore osé mettre le manteau noir devant elle. Je m\'habille et me deshabille dans l\'escalier.

J\'eus pitié de mon voisin Jacques; je lui offris de déposer ses vêtements dans ma chambre, et d\'y venules mettre a son aise, a l\'abri du froid. II prit mille precautions pour transporter cbez moi sa sinistre défroque 3). A partir de ce jour, je le vis régulière-ment matin et soir. II faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde.

J\'avais un vieux coifre dont le bois s\'émiettait, piqué par les vers. Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs.

Parfois, la nuit, lorsqu\'un cauchemar m\'éveillait en sursaut, je jetai un regard effaré sur le vieux coffre, qui s\'allongeait contre le mur, en forme de bière. II me semblait en voir sortir le cbapeau, le manteau noir, la cravate blanche.

103

1

cancan — voy. p. 14 n. 3.

2

,) taquiner — contrarier, tourmeuter.

3

s) défroque — ici vètement rapé, usé (plunje), propr. hardes laissées par un religieux a sa mort; de froc — vètement de moine.

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MON VOISIN JACQUES.

Le chapeau roulait autour de mon lit, ronüant et sautant par petits bonds nerveux; le manteau s\'élargis-sait, et agitant ses pans comme des grandes ailes noires, volait dans la chambre, ample et silencieux; la cravate blanche s\'allongeait, puis se mettait a ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante.

J\'ouvrais les yeux démesurément, j\'apercevais Ie vieux coffre immobile et sombre dans son coin.

Je vivais dans le rève , 4 cette époque: rêved\'amour, rêve de tristesse aussi. Je me plaisais a mon cauche-mar; j\'aimais mon voisin Jacques, paree qu\'il vivait avec les morts, et qu\'il m\'apportait les acres senteurs des cimetières. II m\'avait fait des confidences. J\'écri-vais les premières pages des Mémoires d\'un croque-mort.

Le soir, mon voisin Jacques, avant de se désha-biller, s\'asseyait sur le vieux coffre pour me conter sa journée. II aimait a parler de ses morts. Tantot, c\'était une jeune fille, — la pauvre enfant, morte poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantöt, c\'était un vieillard — ce vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras ^, était un gros fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et j\'avais des détails intimes sur cbaque mort; je connaissais leur poids, les bruits qui s\'étaient produits dans lesbières, la faQon dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.

104

II arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard et plus épanoui. II s\'appuyait aux murs: le manteau agrafe sur l\'épaule, le chapeau rejeté en arrière. II avait rencontré des héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau

\') casser les bras a qqn. — fatiguer extrêraement (par hyperbole).

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MON VOISIN JACQUES.

de brie1) de la consolation». Et il finissait par s\'atten-drir; il me jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avee une douceur de main tont amicale.

Je vécus ainsi plus d\'une année en pleine nécrologie 2j.

Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était mort.

Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j\'étais sur le seuil de ma porte. Je les entendis plai-santer en descendant la bière, qui se plaignait sour-dement a chaque heurt.

L\'un d\'eux, un petit gras, disait a l\'autre, un grand maigre:

— Le croque-mort est croqué 3).

105

1

\') les litres et le morceau de brie — les litres de vin. — brie pour fromage de Brie (dép. de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne et de l\'Aisne), le fromage servant a faire apprécier mieiix le goüt du vin.

2

^ nécrologie — notice sur un mort.

3

) croquer voy. p. 101 n. 4 croquer — manger, dévorer.

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LE PETIT VILLAGE.

Oü est-il, le petit village ? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses maisons blanches ? Se groupent-elles autour de l\'église, au fond de quelque ereux? ou, le long d\'une grande route, s\'en vont-elles gaiement a la file ? ou encore grinipent-elles sur un coteau, comme des chèvres capricieuses, étageant et cachant a demi leurs toits rouges dans les verdures?

A-t-il un nom doux a I\'oreille, le petit village? Est-ce un nom tendre, aisé aux lèvres fran^aises, ou quelque nom allemand, rude, hérissé de consonnes, rauque comme un cri de corbeau?

Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays de blés ou pays de vignobles? A cette heure , que font les habitants dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des sen-tiers , s\'arrêtent-ils pour voir d\'un coup d\'ceil les larges récoltes, en remerciant le ciel de l\'année heureuse?

Je me l\'imagine volontiers sur un coteau. II est la, si discret dans les arbres, que, deloiu, on le prendrait pour un champ de rochers écroulés et couverts de mousse. Mais des fumées sortent des branches; dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse, on passe , en emportant le souvenir de ce nid entrevu.

Non, je le crois plutöt dans un coin de la plaine, au bord d\'un ruisseau. II est si petit qu\'un rideau de

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le petit village.

peupliers 1) le cache a tous les yeux. Ses chaumières disparaissent dans les oseraies de la rive, ün bout de prairie verte lui sert de tapis, une haie vive Ie clót de toutes parts, comme ud grand jardin. On passe a cóté de lui sans le voir. Les voix des laveuses sonnent, semblables a des voix de fauvettes. Pas un filet de fumee. II dort dans sa paix, au fond de son alcove verte.

Aucun de nous ne le connalt. La ville voisine sait a peine qu\'il existe, et il est si humble que pas un géographe ne s\'est soucié de lui. Ce n\'est personne. Son nom prononcé n\'éveille aucun souvenir. Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu , sans histoire , sans gloires et sans hontes, qui s\'efface modestement.

Et c\'est pour cela sans doute qu\'il sourit si douce-ment, le petit village. Ses paysans vivent au désert, les marmots2) se roulent sur la berge ; les femmes filent dans 1\'ombre des arbres. Lui, tout heureux de son obscurité , s\'emplit des gaietés du ciel. II est si loin de la boue et du tapage des grandes cités ! Son rayon de soleil lui suffit; sajoie est faite de son silence, de son humilité, de ce rideau de peupliers qui le cache au monde entier.

Et, demain peut-ètre , le monde entier saura qu\'il existe , le petit village.

Ah ! misère! la rivière sera rouge, le rideau de peupliers aura été rasé par les boulets, les chaumières éventrées montreront le désespoir muet des families, le petit village sera célèbre.

Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge, plus de récoltes, plus de silence,

\') un rideau de peupliers. voy. p. 8 n. 1.

quot;\') marmot — jeune enfant.

107

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LE PETIT VILLAGE.

plus d\'humilité heureuse. Dn nouveau nom dans l\'histoire, victoire ou défaite, une nouvelle page sanglante, un nouveau coin du pays engraissé par le sang de nos enfants.

II rit, il sommeille, il ignore qu\'il donnera son nom a une tuerie, et. demain il sanglotera, il retentira dans l\'Europe avec des rales 1) d\'agonie. Puis, il restera sur la terra comme une tache de sang. Lui, si gai, si tendre, il s\'entourera d\'un cercle d\'ombre sinistre, il verra des visiteurs blêmes passer devant ses mines, comme on passe devant les dalles de la Morgue 2). II sera inaudit.

Nous, s\'il est Austerlitz3) ou Magenta4), nous I\'entendrons sonner dans nos coeurs avec des eclats de clairons. Et, s\'il est Waterloo, il roulera lugubrement dans nos mémoires, comme le son d\'un tambour voilé d\'un crêpe, menant les funérailles 5) de la nation.

Qu\'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants, son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles qui j revenaient a chaque printemps! Souillé, lionteux, avec son ciel empli d\'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il vivra éternellement dans les siècles, comme un coupe-gorge, un endroit louche 6) ou deux nations se seront égorgées.

Le nid d\'amour, le nid de paix, le petit village.

108

1

i) rale — bruit que font les moribonds — gereutel.

2

!) la Morgue, installée a rextrémité de la Cité, est le batiment oü sont exposés les morts inconnus trouvés dans la Seine ou autre part, afin qu\'on en puisse constater l\'identité.

3

) Austerlitz, en Autriche, célèbre par la victoire qu\'y remporta Napoléon I sur les Autrichiens et les Russes allies, le 2 décembre 1805.

4

lt;) Magenta dans la province de Milan. C\'est la que Mac-Mahon défit les Autrichiens le 4 jnin dSSS.

5

quot;) louche — suspect.

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LE PETIT VILLAGE.

ne sera plus qu\'uu cimetière, une fosse commune, oil les mères éplorées ne pourront aller déposer des couronnes.

La Prance a seraé le monde de ces cimetières loin-tains. Aus quatre coins de l\'EurGpe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos champs de repos ne s\'ap-pellent pas seulement le Père-Lachaise, Montmartre, Montparnasse \'); ils s\'appellent encore du nom de toutes nos victoires et de toutes nos défaites. II n\'y a pas, sous le ciel, un coin de terre ou ne soit couché un Francais assassiné, de la Chine au Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l\'Egypte.

Cimetières silencieux et déserts qui dorment lour-dement dans la paix immense de la campagne. La plupart, presque tous, s\'ouvrent au pied de quelque hameau désolé, dont les murs croulants sont encore pleins d\'épouvante. Waterloo n\'était qu\'une ferme. Magenta comptait a peine cinquante maisons. Un vent afifreux a soufflé sur ces infiniment petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle odeur de sang et de poudre, qu\'a jamais l\'humanité frisson-nera, en les sentant sur ses lèvres.

Pensif, je regardais une carte du theatre de la guerre. Je suivais les bords du Rhin, j\'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit village était-il a, gauche, était-il a droite du fleuve? Pallait-il le chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans quelque solitude large?

109

Et j\'essayais alors, en fermant les yeux, de m\'ima-giner cette paix, ce rideau de peupliers tiré devant les maisons blanches, ce bout de prairie que rase le

\') le Père-Lachaise, Montmartre, Montparnasse sont les trois cimetières de Paris.

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LE PETIT VILLAGE.

vol des hirondelles, ces chansons des lavandières ^, cette terre vierge que la guerre va violer , et dont les clairons souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de I\'horizon.

Ou est-il done, le petit village 1jV

110

1

Le petit village était en Alsace. II s\'appelait Woerth. (Note de Cauteur.)

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LE PARADIS DES CHATS.

üne tante m\'a légué un chat d\'Angora 1) qui est bien la béte la plus stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m\'a conté, un soir d\'hiver, devant les cendres chaudes.

* *

*

J\'avais alors deux ans, et j\'étais bien le chat le plus gras et le plus naïf qu\'on put voir. A eet age tendre, je montrais encore toute la présomption d\'un animal qui dédaigne les douceurs du foyer. Et pourtant que de remerclments je devais a la Providence pour m\'avoir placé chez votre tante! La brave femme m\'adorait. J\'avais, au fond d\'une armoire, une véritable chambre a coucher, coussin de plume et triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain, jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante.

Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n\'avais qu\'un désir, qu\'un rêve, me glisser par la fenêtre entr\'ouverte et me sauver sur les toits. Les caresses me sem-blaient fades, la mollesse de mon lit me donnait des nausées2), j\'étais gras a m\'en écoeurer moi-méme.

\') chat d\'Angora — chat originaire d\'Angora (ville de In Turquie d\'Asle), remarquable par son poil soyeux.

nausée — dégout, envie de rendre les aliments.

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LE PAKADIS DES CHATS.

Et je m\'ennuyais tout le long de la journée a étre heureux.

II faut vous dire qu\'en allongeant le cou, j\'avais vu de la fenêtre le toit d\'en face. Quatre chats, ce jour-la, s\'y battaient, le poil hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand soleil, avec des jurements \') de joie. Jamais je n\'avais contemplé un spectacle si extraordinaire. Dès lors, mes croyances furent fixées. Le veritable bonheur était sur ce toit, derrière cette fenêtre qu\'on fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu\'on fermait ainsi les portes des armoires, derrière lesquelles on cachait la viande.

J\'arrêtai le projet de m\'enfuir. II devait y avoir dans la vie autre chose que de la chair saignante. Cétait la l\'inconnu, l\'idéal. Un jour, on oublia de pousser la fenêtre de la cuisine. Je sautai sur un

petit toit qui se trouvait au-dessous.

* *

*

Que les toits étaient beaux! De larges gouttières les bordaient, exhalant des senteurs délicieuses. Je euivis voluptueusement ces gouttières, oü mes pattes enfon^aient dans une boue fine, qui avait une tiédeur ©t une douceur infinies. II me semblait que je mar-chais sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur qui fondait ma graisse.

112

Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. II y avait de l\'épouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d\'une terrible émotion qui faillit me faire culbuter sur les pavés. Trois chats qui roulèrent du faite d\'une maison, vinrent a moi

i) jurement — propr. grondement sourd que fait entendre le chat lorsqu\'il est irrité.

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le paradis des chats.

en miaulant affreusement. Et comme je défaillais, ils me traitèrent de grosse béte, ils me dirent qu\'ils miaulaient pour rire. Je me mis a miauler avec eux. C\'était charmant. Les gaillards n\'avaient pas ma stupide graisse. Ils se moquaient de moi, lors-que je glissais comme une boule sur les plaques de zinc, chauffées par le grand soleil. Un vieux matou de la bande me prit particulièrement en amitié. II m\'offrit de faire mon éducation, ce que j\'acceptai avec reconnaissance.

Ah! que le mou 1) de votre tante était loin! Je bus aux gouttières, et jamais lait sucré ne m\'avait semblé si doux. Tout me parut bon et beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m\'emplit d\'uno émotion inconnue. Mes rêves seuls m\'avaient jusque-la montré ces créatures exquises dont l\'échine a d\'adorables souplesses. Nous nous précipitames a la rencontre de la nouvelle venue, mes trois compagnons et moi. Je devancjai les autres; j\'allais faire mon compliment a la ravissante chatte, lorsqu\'un de mes camarades me mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur.

— Bah! me dit le vieux matou en m\'entrainant,

vous en verrez bien d\'autres 2).

*

Au bout d\'une heure de promenade, je me sentis un appétit féroce.

— Qu\'est-ce qu\'on mange surlestoits? demandai-je a mon ami le matou.

!) le mou —- nom vulgaire du poumon de certains_ani-maux, particulièrement du veau et qui sert de nourriture au chat.

\') vous en verrez bien d\'autres — vous passerez par d\'autres épreuves.

Zola, Conles. 8

113

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LE PARADIS DES CHATS.

— Ce qu\'on trouve, me répondit-il doctement.

Cette réponse m\'embarrassa, car j\'avais beau cher-

cher, je ne trouvais rien. J\'aper^us enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrière qui préparait son déjeuner. Sur la table, au-dessous de la fenêtre, s\'étalait une belle cótelette, d\'un rouge appétissant.

— Voila mon affaire, pensai-je en toute naïveté.

Et je sautai sur la table, oü je pris la cótelette.

Mais l\'ouvrière, m\'ayant apenju, m\'assóna *) sur l\'échine un terrible coup de balai. Je lachai la viande, je m\'enfuis, en jetant un juron effroyable.

— Vous sortez done de votre village? me dit le matou. La viande qui est sur les tables, est faite pour être désirée de loin. C\'est dans les gouttières qu\'il faut chercher.

Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n\'appartint pas aux chats. Mon ventre com-mencjait a se facher sérieusement. Le matou acheva de me désespérer en me disant qu\'il fallait attendre la nuit. Alors nous deseendrions dans la rue, nous fouillerions les tas d\'ordures. Attendre la nuit! II disait cela tranquillement, en philosophe endurci. Moi, je me sentais défaillir, a la seule pensée de ce jeune prolongé.

* *

*

La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me gla9a. La pluie tomba bientót, mince, penetrante, fouettée par des souffles brusques de vent. Nous descendlmes par la baie 2) vitrée d\'un escalier. Que la rue me parut laide! Ce n\'était plus cette bonne cha-

\') asséner un coup — porter un coup violent.

\'2) baie — vide laissé ou pratiqué dans un inur pour recevoir une porte, une fenètre, etc.

114

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I.E PAHADIS DES CHATS.

leur, ce large soleil, ces toits blancs de lumière oü l\'on se vautrait si délicieusement. Mes pattes glis-saient sur le pavé gras. Je me souvins avee amertume de ma triple couverture et de mon coussin de plume.

A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit a trembler. II se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dês qu\'il rencontra une porte coehère, il s\'y réfugia a la hiite, en laissant échapper un ronronnement de satisfaction. Comme je l\'interrogeais sur cette fuite:

— Avez-vous vu eet homme qui avait une hotte et un crochet me demanda-t-il.

— Oui.

— Eh bien! s\'il nous avait aper^us, il nous aurait assommés et mangés a la broche!

— Mangés a la broche! m\'écriai-je. Mais la rue n\'est done pas a nous ? On ne mange pas, et Ton est mangé!

* *

*

115

Cependant, on avait vide les ordures devant les portes. Je fouillai les tas avec désespoir. Je ren-contrai deux ou trois os maigres qui avaient trainé dans les cendres. G\'est alors que je compris combien le mou frais est succulent. Mon ami le matou grat-tait les ordures en artiste. II me fit courir jusqu\'au matin, visitant chaque pavé, ne se pressant point. Pendant prés de dix heures je re^us la pluie, je gre-lottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme je regrettai ma prison!

\') crochet — baton armé d\'un petit croc en fer dont se sert le chiffonnier pour ramasser les chiffons et autres objets de rebut et les mettre dans sa hotte.

f?*

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LE PARADIS DES CHATS.

Au jour, le matou, voyant que je chaneelais:

— Vous en avez assez? me demanda-t-il d\'un air étrange.

— Oh! oui, répondis-je.

— Vous voulez rentrer chez vous?

— Certes, mais comment retrouver la maison?

— Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j\'ai compris qu\'un chat gras comme vous n\'était pas fait pour les joies apres 1) de la liberté. Je connais votre demeure, je vais vous mettre a votre porte.

II disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fumes arrivés:

— Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre emotion.

— Non, m\'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez venir avec moi. Nous partagerons le méme lit et la même viande. Ma maltresse est une brave femme .. .

II ne me laissa pas achever.

— Taisez-vous, dit-il brusquement, vous étes un sot. Je mourrais dans vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats batards. Les chats libres n\'achèteront jamais au prix d\'une prison votre mou et votre coussin de plume . .. Adieu.

Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre frissonner d\'aise aux caresses du soleil levant.

Quand je rentrai, votre tante prit le martinet2) et m\'administra une correction que je relt;jus avec une joie profonde. Je goütai largement la volupté d\'avoir chaud et d\'etre battu. Pendant qu\'elle me frappait.

\') cipre — severe, dur, austère.

\') martinet — fouet formé de plusieurs cordes ou lanières au bout d\'un manche de bois et dont les inaitres d\'école se servaient pour chatier les écoliers.

116

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IX PARADIS DES CHATS.

je songeais avec délices a la viande qu\'elle allait me donner ensuite.

* *

*

Voyez-vous, — a conclu mon chat, en s\'allongeant devant la braise, — le veritable bonheur, le paradis, mon cher maitre, c\'est d\'etre enfermé et battu dans une pièce ou il y a de la viande.

Je parle pour les chats.

117

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VILLÉGIATÜEE 1).

La boutique du bonnetier Gobiehou est peinte en jaune clair; c\'est une sorte de couloir obscur , garni a droite et a gauche de casiers exhalant une vague senteur de moisi; au fond, dans une ombre et un silence solennels, se dresse le comptoir. La lumière du jour et le bruit de la ville se refusent a se hasarder dans ce tombeau.

La «villa» du bonnetier Gobicbon, située a Arcueil 2), est une maison a un étage, toute plate, batie en platre; devant le corps de logis, s\'allonge un étroit jardin, enclos d\'une muraille basse. Au milieu, se trouve un bassin qui n\'a jamais eu d\'eau; (ja et la se dres-sent quelques arbres étiques 3j qui n\'ont jamais eu de feuilles. La maison est d\'une blancbeur crue , le jardin est d\'un gris sale. La Bièvre 4) coule a cinquante pas, cbarriant des puanteurs; des terres crayeuses s\'étendent a l\'horizon, des débris, des champs bouleversés, des carrières béantes et abandonnées, tout un paysage de misère et de desolation.

1

\') Villégiature sójour que les personnes aisées font a la campagne pendant la belle saison, de l\'italien villeggiare — derive de villa — maison de campagne.

2

■\') Arcueil, dans la vallée de la Bièvre, est un grosbourg a 0 kil. de Paris; sa principale curiosité est l\'aqueduc.

3

étique, d\'un mot grec signifiant continu, veutdirepro-prement amaigri par des üèvres continues et p. ext. trés maigre, fort chétif, qui est ici le sens.

4

4) la Bicvre — petite rivière qui se jette dans la Seine a Paris.

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VILLEGIATURE.

Depuis trois années, Gobichon a l\'ineffable bonheur d\'échanger chaque dimanche l\'ombre de sa boutique pour le soleil ardent de sa villa , l\'air du ruisseau de sa rue pour l\'air nauséabond de la Bièvre.

Pendant trente ans il a caressë le rêve insensé de vivre aux champs, de posséder des terres oü il ferait batir le chateau de ses songes. Rien ne lui a coute pour contenter son caprice de grand seigneur; il s\'est impose les plus dures privations: on Fa vu, pendant trente ans, se refuser une prise de tabac et une tasse de café, empilant gros sous sur gros sous.

Aujourd\'hui, il a assouvi sa passion. li vit un jour sur sept dans l\'intimité de la poussière et des cailloux. II mourra content.

Chaque samedi, lo depart est solennel. Lorsque le temps est beau, la route se fait a pied: on jouit mieux ainsi des beautés de la nature.

La boutique est laissée a la garde d\'un vieux com-mis qui a charge de dire a chaque cliënt qui se présente :

— Monsieur et Madame sont a leur villa d\'Arcueil.

Monsieur et Madame, équipés en guerre, chargés de paniers, vont chercher a la pension voisine le jeune Gobichon, gamin d\'une douzaine d\'années, qui voit avec terreur ses parents prendre le chemin de la Bièvre. Et durant le trajet, le père, grave et heureux, cherche a inspirer a son Als l\'amour des champs, en dissertant sur les choux et sur les navets.

On arrive, on se couche. Le lendemain, dès l\'au-rore, Gobichon passé la blouse du paysan: il est fermement décidé a, cultiver ses terres; il béche, il pioche, il plante, il sème toute la journée. Rien ne pousse; le sol fait de sable et de gravats 1), se refuse

0 gravats ou gravois — platras, pierres provenant de démolitions. (puin), propr. partie du platre qui reste quand on l\'a tamisé; dér. de grève.

na

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VILLEGIATURE.

a toute végétation. Le rude travailleur n\'en essuie pas moins avec une vivo satisfaction la sueur qui inonde son visage. En regardant les trous qu\'il ereuse, il s\'arrête tout orgueilleux et il appelle sa femme:

— Madame Gobithon, venez done voir! crie-t-il. Hein! quels trous! sont-ils assez profonds, ceux-la!

La bonne dame s\'extasie sur la profondeur des trous.

L\'année dernière, par un étrange et inexplicable phénomène, une salade, une romaine 1) haute comme la main, rongée et d\'un jaune sale, a en le singulier caprice de pousser dans un coin du jardin. Gobichon a invité trente personnes a diner pour manger cette salade.

II passé ainsi la journée entière au soleil, aveuglé par la lumière crue, étouiïé par la poussière. A son cöté se tient son épouse, poussant le dévouement jusqu\' a la suffocation. Le jeune Gobichon cherche avec désespoir les minces filets d\'ombre que font les murailles.

Le soir, toute la familie s\'assied autour du bassin vide et jouit en paix des charmes de la nature. Les usines du voisinage jettent une fumée noire, les locomotives passent en sifflant, trainant toute une foule endimanchée bruyante, les horizons s\'étendent, dévastés, rendus plus tristes encore par ces éclats de rire qui rentrent a Paris pour une grande semaine. Et, mêlées aux puanteurs de la Bièvre, des odeurs de friture et de poussière passent dans Fair lourd.

120

Gobichon, attendri, regarde religieusement la lune se lever entre deux cheminées.

1

) romaine — variété alimentaire de la laitue culti-vée. — kropsalade.

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LE B O I S.

I.

Je rae souviens des grandes courses que nous fai-sions, Paul et moi, il y a vingt ans, au bois de Verrières Paul était peintre. Moi, j\'étais alors employé dans une librairie, trés pauvre, parfaitement inconnu. Je rimais des vers, a cette époque, do mauvais vers qui dorment au fond d\'un tiroir le bon sommeil du néant. Dés lelundi, je rêvais le dimanche, avec la passion d\'un gargon de vingt ans élevé au grand air, et que sa vie enfermée d\'employé désespé-rait. Autrefois, dans les environs d\'Aix , nous avions battu les routes3), couru le pays pendant des lieues, couuhé a la belle étoile. A Paris, nous ne pouvions renouveler ces longues marches, car il fallait songer a I\'heure inexorable du bureau, qui revenait si vite. Nous partions done par le premier train du dimanche, pour être de grand matin hors des fortifications.

\') le bois de Verrières, qui couvre un petit plateau dominant la vallée de la Bièvre, n\'est pas trés étendu (3 kil. i dans sa plus grande longueun, mais fort riche en beaux points de vue.

*) Aix (Aquae Sextiae) dans le département Bouches-du-Rhóne, ancienne capitale de la Provence, célébre par ses eaux. Zola y a passé une grande partie de sa jeunesse.

3) battrc les routes, le bois, etc. — les explorer en tous sens.

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LE BOIS.

11.

C\'était une affaire. Paul emportait tout; un attirail de peintre. Moi, j\'avais simplement un livre dans la poche. Le train eótoyait la Bièvre 1J, cctte rivière puante, qui roule les eaux rousses des tanneries voi-sines. On traversait la plaine désolée de Montrouge 2j, oü se dressent les carcasses des grands treuils 3j, nus sur l\'horizon. Puis, Bieêtre4) apparaissait au flanc d\'un coteau, en face, derrière des peupliers. La tête a la portière, nous aspirions largement les premières odeurs d\'herbe. C\'était pour nous l\'oubli de tout, l\'oubli de Paris, l\'entrée dans le paradis rêvé pendant les six jours de la semaine.

Nous descendions a la station de Fontenay-aux-Roses 5). On trouve la une magnifique allee d\'arbres. Puis, nous coupions a travers champs , avant découvert un sentier. au bord d\'un ruisseau. C\'était exquis. A droite, a gauche, il y avait des champs de fleuvs, des champs d\'hélioti-opes et de roses surtout. Le pays est peuplé de jardiniers qui font poussor des fleurs, com me les paysans font ailleurs pousser le blé. On marche dans un parfum pénétrant, tandis que des femmes moissonnent les roses, les giroflées, les oeillets que des voitures emportent a Paris.

122

1

\') la Bièvre. voy. p. 122 n. 4.

2

) Montrouge, au S. de Paris, sur la ligne de Paris a Sceaux. On y trouve d\'anciennes carrières, nommées les Catacombes, paree qu\'on y trouve une foule d\'ossements humains provenant principalement des cimetières.

3

\') treuil — machine pour élever des fardeaux.

4

\') Bicêtre — petit bourg au S. E. de Paris.

5

) Fontenay-aux-Roses, malgré son nom, fait moins le commerce des roses que celui des violettes et des fraises. Le village qui occupe un joli site et a de nombreuses maisons de campagne est un des principaux rendez-vous des promeneurs du sud de Paris.

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Ï.E BOIS

Vers huit heures, cependant, nous arrivions chez la mère Sens. Je crois que la bonne femme est morte aujourd\'hui. La mère Sens tenait un cabaret, entre Fontonay-anx-Roses et Robinson 1j. Toute une légende courait sur rétablissement. Une bande de peintres réalistes, vers 1845, Favait mis a la mode. Courbet2! y régna un moment; on prétendait même que la grande enseigne de la porte, un écroulement de viandes, de volailles et de légumes, était en partie due a son pinceau. En tout cas, c\'était un aimable cabaret, qui alignait ses bosquets sous des arbres superbes, des bosquets d\'une fralcheur délieieuse, oü l\'on buvait du petit vinaigre dans des pots de terre, et oü l\'on man-geait des gibelottes 3j de lapin renommées. Nous faisions la notre premier repas , au frisson un peu froid des ombrages, sur un bout de table noirci par la plu ie , sans nappe. A eette heure matinale, nous étions seuls, parmi les servantes affairées, tuant les lapins et plumant les poulets pour le soir. Ah! que les ceufs frais étaient bons dans ce réveil des beaux dimanches prin taniers!

Quand nous repartions , il commenrait a faire chaud. Nous nous Lations, laissant Bobinson sur notre droite. II nous fallait traverser d\'immenses champs de fraises, avant d\'arriver a Aunay 4). Après les roses, les fraises. C\'est la culture du pays, avec les violettes. Ou y vend

\') Robinson, dans un site plein de fraicheur, au pied de hauteurs boisées est un hameau fréquente surtout par la jeunesse et la petite bourgeoisie. II y a beaucoup de cafés-restaurants, avec des tables en plein air et particulièreraent dans les branches de gros chataigniers, oü l\'on monte par des escaliers rustiques.

J) Courbet (Gustave). (18.9—1877), paysagiste francais, qui se distingue plutöt par la vivacité des figures et la vigueur du colons que par la composition et le dessin.

3) gibelotte — sorte de ragout de lapin.

^1) Aunay a dix minutes de Robinson.

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LE BOIS.

les fraises a la livre, dans de vieilles balances vert-du-grisées. Le dimanche soir, on voit des families qui viennent avec des saladiers, et qui s\'installent au bord d\'un champ, pour s\'y donner une indigestion de fraises. Vers neuf heures, nous arrivions a Aunay, un hameau , quelques maisons groupées le long d\'un chemin. La, s\'ouvre la célèbre Vallée aux Loups, que le séjour de Chateaubriand 1) a illustrée. Le chemin tourne, on entre dans un veritable désert. Ce chemin a dü éventrer une carrière de sable ; a droite, a gauche, des pentes s\'élèvent, tandis qu\'on enfonce dans un sol jaune,. d\'une finesse de poussière. Mais bientót la gorge s\'élargit, des rochers se dressent, au milieu de futaies qui descendent en gradins 2). C\'est a eet endroit, au fond de l\'étroite vallée, que se trouve l\'aneienne propriété de Chateaubriand; l\'habitation a d\'étranges allures romantiques; des fenêtres a ogives, des tourelles gothiques, semblent avoir été plaquées sur une maison bourgeoise. Pourtant, la route monte encore et devient de plus en plus sauvage; des fon-drières 3j se creusent, des pins tordus poussent entre les rochers; par les jours brülants de juillet, on pourrait se croire dans un coin perdu de la Provence. Enfin , on débouche sur le plateau; et, brusquement, un vaste horizon se déroule ; pendant que, au ras du ciel bleu, on a devant soi la ligne sombre du beis de Verrières.

Alors, si Ton suit le bord du plateau pour se rendre

124

1

\') Chateaubriand (-17(58—1848) acheta a son retour de la Terre sainte una petite campagne dans la Vallée aux Loups (1811); c\'est de la que sont datés en partie les Mémoires d\'Oulre-Toinhe, qui s\'ouvreiu par une description de cette retraite pittoresque.

2

■\') en yradins — par degrés comme dans les amphithéatres.

3

) fondrière — sorte d\'enfoncement dans le sol. oü les eaux bourbeuses s\'amassent.

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LE B01S.

au bois, on aperQoit a ses pieds toute la vallee de la Bièvre, puis une succession sans fin de coteaux qui moutonnent, de plus en plus violatres et éteints, jusqu\'au fond de l\'horizon. L\'oeil distingue dos villages, des rangées de peupliers, des points blancs qui sont des facades claires de maisons, des champs cultives, trés divisés, étalant une veste d\'arlequin bariolée de toutes les nuances du vert et du jaune. Nulle part, je n\'ai eu une impression plus large de l\'étendue.

II.

Dans les premiers temps, bien que le bois de Ver-rières ne soit pas trés vaste, nous nous y perdions facilement. Je me souviens qu\'un jour, nous étant avisés de couper par les taillis, pour arriver plus vite, nous nous trouvames noyés au milieu d\'un tel fiot de feuillages que, pendant deux heures, nous tourna-mes sur nous-mèmes, sans pouvoir nous dégager. Paul vonlut monter sur un chêne, comme le petit Poucet, afin de reconnaitre notre chemin; mais il s\'écorcha les jambes et ne vit que les cimes des arbres rouler sous le vent et se perdre au loin.

Je ne connais pas de bois plus charmant. Les lon-gues avenues sout semées d\'une herbe fine qui est comme un velours de soie sous les pieds. Elles aboutissent a de vastes ronds-points 1), a des salles de verdure, au-dessus desquelles les arbres de haute futaie2;, pareils a des colonnes, soutiennent des dömes de feuilles. On y marche dans un recueillement, ainsi que dans la nef d\'une église. Mais je préférais encore

\') rond-point — grande place circulaire a laquelle aboutissent plusieurs avenues.

3) arbre de haute futaie — propr. arbre de cent vingt a deux cents ans; au-dessus de eet age ils s\'appellent haute futaie sur le retour.

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LE HOIS.

126

les petits sentiers , les allées étroites, qui s\'enfonQaient au beau milieu des fourrés 3). Au bout, on apercevait le jour lointain, une tache de clarté roude. D\'autres faisaient des coudes, serpentaient dans un jour ver-dfttre, a l\'infini. Et il y avait encore des coins adorables, des olairières avec de grands bouleaux élancés, d\'une elegance blonde, avec de grands chênes majestueux, dont le défilé mettait un cortège royal le long des pelouses; il y avait encore des talus oü fleuris-saient des nappes de fraisiers et de petites violettes pales, des trous imprévus oü. l\'on avait de l\'herbe jusqu\'au menton, des pentes plantées d\'une débandade d\'arbres qui semblaient descendre dans la plaine, comme l\'avant-garde d\'une armée de géants.

Parmi ces retraites, une entre autres nous avait séduits. Un matin, en battant le bois, nous étions tombés sur une mare, loin de tout chemin. C\'était une mare pleine de joncs, aux eaux moussues, que nous avions appelée la «mare verte», ignorant son vrai nom; on m\'a dit depuis qu\'on la nomme «la mare a Chalot». Earement, j\'ai vu un coin plus retiré. Au-dessus de la mare, des arbres épanouissaient des jets, des bouquets, des nappes de verdure; il y avait des verts tendres d\'une légèreté de dentelle. des verts presque noirs , masses puissamment; un saule laissait tomber ses branches, un tremble semblait mettre au fond une pluie de cendre grise. Et tous ces feuillages, qui se perdaient en fusées, qui étageaient leurs rondeurs, qui enguirlandaient des bouts de draperies tralnantes, se reflétaient dans le miroir d\'acier de la mare, creusaient la un autre ciel, oü leurs images pures se repétaient exactement. Pas une mouche volante ne ridait la surface de l\'eau. Un

\') fourré — partie de bois trés fournie d\'arbrisseaux, d\'arbustes, etc.

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LE BOIS.

calme profond, une paix souveraine endormait ce trou clair. On songeait au bain de la Diane 1) antique, trempant ses pieds de neige dans les sources ignorées des bois. Un tbanne mystérieux pleuvait des grands arbres tandis qu\'une volupté discrète, les amours si-lencieuses des forêts, montaient de cette eau morte, oü passaient de larges moires 2j d\'argent.

La mare verte avait fini par devenir le but de tou-tes nos promenades. Nous avions pour elle un caprice de poète et de peintre. Nous l\'aimions d\'amour, passant nos journées du dimancbe sur l\'herbe fine qui l\'entourait. Paul en avait commence une étude, l\'eau au premier plan, avec de grandes herbes flottantes, et les arbres s\'enfonijant comme les coulisses d\'un tbéatre, drapant dans un recul de cbapelle les rideaux de leurs branches. Moi, je m\'étendais sur le dos, un livre a mon cóte; mais je ne lisais guère, je regardais le ciel a travers les feuilles, des trous bleus qui disparaissaient dans un remous, lorsque le vent soufflait. Les rayons minces du soleil traversaient les ombrages comme des balles d\'or, et jetaient sulles gazons des palets lumineux, dont les tacbes rondes voyageaient avec lenteur. Je restais la des beures sans ennui, écbangeant une rare parole avec mon compagnon, fermant parfois les paupières et révant alors, dans la clarté confuse et rose qui me baignait.

Nous campions la, nous déjeunions, nous dinions, et le crépuscule seul nous cbassait. Nous attendions que le soleil oblique allumat la forêt d\'un incendie 3).

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1

\') Diane, déesse de la chasse, fille de Jupiter et de Latone. moire — reflet chatoyant; la moire de I\'anglais

2

est propr. étoü\'e en poil de chèvre, fabriquée en Asie Mineure, puis éclat changeant que recoivent certaines étolfes par récrasement de leur grain au cylindre.

3

) un incendie — ellet produit par le coucher du soleil, donnant rillusion d\'un incendie.

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LE BOIS.

Au sommet des arbres, une flamme brulait, et la mare, qui reflétait cette flamme, devenait sanglante, dans l\'ombre dont le flot épaissi noyait déja la terre. Cette ombre était eomplètement tombée, que le miroir d\'acier gardait une lueur; on eüt dit qu\'il avait une lumière propre, qu\'il flambait au fond des ténèbres comme un diamant; et nous restions un instant encore devant eet éclat mystérieux, cette blancheur de déesse se baignant a la lune. Mais il fallait regagner la gare, nous traversions le bois qui s\'endormait. IJne vapeur bleuissait le taillis ; au loin, les troncs noirs des arbres, sur le eièl de pourpre, prolongeaient des colonnades; sous les allées, il faisait nuit déja, une nuit qui mon-tait lentement des buissons et qui mangeait1) peu a peu les grands chènes. Heure solennelle du soir, frissonnante des dernières voix do la foret, long ber-eement des futaies hautes, assoupissement des herbes pamées 2).

IV.

Quand nous sortions du bois, c\'était comme un réveil. II faisait grand jour encore sur le plateau. Nous nous retournions une dernière fois. vaguement inquiets de cette masse de ténèbres que nous laissions derrière nous. La vaste plaine, a nos pieds, s\'éten-dait sous un air bleuatre, qui se fonyait dans les creux et tournait au lilas, ün dernier rayon de soleil frappait un coteau lointain, pareil a un champ d\'épis niürs. ün bout argenté de la Bièvre luisait comme un galon, entre les peupliers. Cependant, nous dépassions, a droite, la Vallée aux Loups; nous sui-

\') manger — gagner et plonger dans l\'ombre; comp. cette figure a dévorer 1\'espace.

\') pdmé — voy. p. 19 n. 3.

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1,E BOIS.

vions le bord du plateau , jusqu\'a la route de Robinson, qui dévale le long de la cöto: et, dès que nous des-cendions, nous entendions la musique des chevaux de bois \'j et les grands rires des gens qui dlnaient dans les arbres 2).

Je me rappelle certains soirs. Nous traversions Robinson, par curiosité pour toute cette joie bruyante. Des lumières s\'allumaient dans les chataigniers, tandis qu\'un bruit de fourchettes venait d\'en haut; on levait la téte, on cherchait le nid colossal ou Ton trinquait si fort. L\'explosion sèche des carabines coupait par moments les valses interminables des orgues de Barbarie. D\'autres dlneurs, dans des bosquets, au ras de la route, riaient au nez des passants. Parfois, nous nous arrêtions; nous attendions la le dernier train.

Et quel retour adorable, dans la nuit claire! Dès qu\'on s\'éloignait de Robinson, tout ce vacarme s\'étei-gnait. Les couples, qui regagnaient le chemin defer, marchaient avec lenteur. Sous les arbres, on ne voyait que les robes blanches, des mousseiines légères flottaient ainsi que des vapeurs envolées des herbes. L\'air avait une douceur embauméc. Des rires pas-saient comme des frissons; et, dans ce calme, les bruits portaient trés loin, on entendait, sur les autres routes, en haut de la cóte, des voix de femmes qui chantaient quelque chanson, un refrain dont la bêtise prenait un charme infini, bercée ainsi par l\'air du soir. De grands vols de hannetons donnaient aux arbres un bourdonnement. Quand il faisait chaud, ces lourdes bêtes ronflaient jusqu\' a la nuit aux oreilles des promeneurs; les filles avaient de petits cris, des jupes fuyantes passaient rapidement avec un bruit de drapeau; pendant que, la-bas, sans doute

\') chevaux de bois — draaimolen.

qui dinaient dans les arhres — voy. p. 123 n. 1.

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LE BOIS,

dans le cabaret de la mère Sens, un sonneur de cor jetait une fanfare, qui arrivait. mélancolique et perdue, comme du fond d\'un bois légendaire. La nuit deve-nait noire, les rires se mouraient, et l\'on n\'apercevait plus, dans les ténèbres, que le quinquet éclatant de la station de Ponten ay-aux-Roses.

A la gare, on s\'écrasait. C\'était une petite gare, avec une salie d\'attente trés étroite. Les jours oü un orage éclatait, les promeneurs éreintés 1) étouft\'aient la dedans. Les beaux soirs, on restait dehors. Toutes les femmes emportaient des brassées de fleurs. Et les rires recoinmen^aient, fouettés par l\'impatience. Puis, dés qu\'on s\'était entassé dans les wagons, les voyageurs souvent, d\'un bout a l\'autre du train, entonnaient le même refrain imbécile, concert formidable qui dominait le bruit des roues et le ronflement de la locomotive. Les fleurs débordaient des por-tières, les femmes agitaient leurs bras; c\'était la jeunesse ivre de printemps qui rentrait dans Paris.

V.

Ah! mes beaux dimanches de la banlieue \'j, lorsque j\'avais vingt ans! lis sont restés un de mes plus chers souvenirs. Depuis, j\'ai connu d\'autres bonheurs, mais rien ne vaut d\'etre jeune et de se sentir laché pour un jour dans la liberté des grands bois.

\') é rein té — excédé de fatigue, propr. qui a les reins rompus.

\') banlieue ■— campagne, villages, qui formant les alen-tours d\'une grande ville; propr. espace (d\'environ une lieue) autour d\'une ville, dans lequel l\'autorité laisait proclamer les bans et avait juridiction.

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TABLE DES MATIÈRES.

Page.

Notice...............3

L\'Attaque du Moulin..........7

Le Grand Michu............50

Le Chomage.............58

L\'Inondation.............66

Mon Voisin Jacques..........100

Le petit Village............106

Le Paradis des Chats..........Ill

Villégiature.............118

Le Bois...............121

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I

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